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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11495 ***
+
+GUY DE MAUPASSANT
+
+La Main Gauche
+
+1889
+
+
+
+
+ALLOUMA
+
+
+I
+
+
+Un de mes amis m'avait dit: Si tu passes par hasard aux environs de
+Bordj-Ebbaba, pendant ton voyage en Algérie, va donc voir mon ancien
+camarade Auballe, qui est colon là-bas.
+
+J'avais oublié le nom d'Auballe et le nom d'Ebbaba et je ne songeais
+guère à ce colon, quand j'arrivai chez lui, par pur hasard. Depuis un
+mois je rôdais à pied par toute cette région magnifique qui s'étend
+d'Alger à Cherchell, Orléansville et Tiaret. Elle est en même temps
+boisée et nue, grande et intime. On rencontre, entre deux monts, des
+forêts de pins profondes en des vallées étroites où roulent des torrents
+en hiver. Des arbres énormes tombés sur le ravin servent de pont aux
+Arabes, et aussi aux lianes qui s'enroulent aux troncs morts et les
+parent d'une vie nouvelle. Il y a des creux, et des plis inconnus de
+montagne, d'une beauté terrifiante, et des bords de ruisselets, plats et
+couverts de lauriers-roses, d'une inimaginable grâce.
+
+Mais ce qui m'a laissé au coeur les plus chers souvenirs en cette
+excursion, ce sont les marches de l'après-midi le long des chemins un
+peu boisés sur ces ondulations des côtes d'où l'on domine un immense
+pays onduleux et roux depuis la mer bleuâtre jusqu'à la chaîne
+de l'Ouarsenis qui porte sur ses faîtes la forêt de cèdres de
+Teniet-el-Haad.
+
+Ce jour-là je m'égarai. Je venais de gravir un sommet, d'où j'avais
+aperçu, au-dessus d'une série de collines, la longue plaine de la
+Mitidja, puis par derrière, sur la crête d'une autre chaîne, dans un
+lointain presque invisible, l'étrange monument qu'on nomme le Tombeau de
+la Chrétienne, sépulture d'une famille de rois de Mauritanie, dit-on. Je
+redescendais, allant vers le Sud, découvrant devant moi jusqu'aux cimes
+dressées sur le ciel clair, au seuil du désert, une contrée bosselée,
+soulevée et fauve, fauve comme si toutes ces collines étaient
+recouvertes de peaux de lion cousues ensemble. Quelquefois, au milieu
+d'elles, une bosse plus haute se dressait, pointue et jaune, pareille au
+dos broussailleux d'un chameau.
+
+J'allais à pas rapides, léger, comme on l'est en suivant les sentiers
+tortueux sur les pentes d'une montagne. Rien ne pèse, en ces courses
+alertes dans l'air vif des hauteurs, rien ne pèse, ni le corps, ni le
+coeur, ni les pensées, ni même les soucis. Je n'avais plus rien en moi,
+ce jour-là, de tout ce qui écrase et torture notre vie, rien que la joie
+de cette descente. Au loin, j'apercevais des campements arabes, tentes
+brunes, pointues, accrochées au sol comme les coquilles de mer sur les
+rochers, ou bien des gourbis, huttes de branches d'où sortait une fumée
+grise. Des formes blanches, hommes ou femmes, erraient autour à pas
+lents; et les clochettes des troupeaux tintaient vaguement dans l'air du
+soir.
+
+Les arbousiers sur ma route se penchaient, étrangement chargés de leurs
+fruits de pourpre qu'ils répandaient dans le chemin. Ils avaient l'air
+d'arbres martyrs d'où coulait une sueur sanglante, car au bout de chaque
+branchette pendait une graine rouge comme une goutte de sang.
+
+Le sol, autour d'eux, était couvert de cette pluie suppliciale, et le
+pied écrasant les arbouses laissait par terre des traces de meurtre.
+Parfois, d'un bond, en passant, je cueillais les plus mûres pour les
+manger.
+
+Tous les vallons à présent se remplissaient d'une vapeur blonde qui
+s'élevait lentement comme la buée des flancs d'un boeuf; et sur la
+chaîne des monts qui fermaient l'horizon, à la frontière du Sahara
+flamboyait un ciel de Missel. De longues traînées d'or alternaient
+avec des traînées de sang--encore du sang! du sang et de l'or, toute
+l'histoire humaine--et parfois entre elles s'ouvrait une trouée mince
+sur un azur verdâtre, infiniment lointain comme le rêve.
+
+Oh! que j'étais loin, que j'étais loin de toutes les choses et de toutes
+les gens dont on s'occupe autour des boulevards, loin de moi-même aussi,
+devenu une sorte d'être errant, sans conscience, et sans pensée, un oeil
+qui passe, qui voit, qui aime voir, loin encore de ma route à laquelle
+je ne songeais plus, car aux approches de la nuit je m'aperçus que
+j'étais perdu.
+
+L'ombre tombait sur là terre comme une averse de ténèbres, et je ne
+découvrais rien devant moi que la montagne à perte de vue. Des tentes
+apparurent dans un vallon, j'y descendis et j'essayai de faire
+comprendre au premier Arabe rencontré la direction que je cherchais.
+
+M'a-t-il deviné? je l'ignore; mais il me répondit longtemps, et moi je
+ne compris rien. J'allais, par désespoir, me, décider à passer la nuit,
+roulé dans un tapis, auprès du campement, quand je crus reconnaître,
+parmi les mots bizarres qui sortaient de sa bouche, celui de
+Bordj-Ebbaba.
+
+Je répétai:--Bordj-Ebbaba.--Oui, oui.
+
+Et je lui montrai deux francs, une fortune. Il se mit à marcher, je le
+suivis. Oh! je suivis longtemps, dans la nuit profonde, ce fantôme
+pâle qui courait pieds nus devant moi par les sentiers pierreux où je
+trébuchais sans cesse.
+
+Soudain une lumière brilla. Nous arrivions devant la porte d'une maison
+blanche, sorte de fortin aux murs droits et sans fenêtres extérieures.
+Je frappai, des chiens hurlèrent au dedans. Une voix française demanda:
+«Qui est là!»
+
+Je répondis:
+
+--Est-ce ici que demeure M. Auballe?
+
+--Oui.
+
+On m'ouvrit, j'étais en face de M. Auballe lui-même, un grand garçon
+blond, en savates, pipe à la bouche, avec l'air d'un hercule bon enfant.
+
+Je me nommai; il tendit ses deux mains en disant: «Vous êtes chez vous,
+monsieur.»
+
+Un quart d'heure plus tard je dînais avidement en face de mon hôte qui
+continuait à fumer.
+
+Je savais son histoire. Après avoir mangé beaucoup d'argent avec les
+femmes, il avait placé son reste en terres algériennes, et planté des
+vignes.
+
+Les vignes marchaient bien; il était heureux, et il avait en effet
+l'air calme d'un homme satisfait. Je ne pouvais comprendre comment ce
+Parisien, ce fêteur, avait pu s'accoutumer à cette vie monotone, dans
+cette solitude, et je l'interrogeai.
+
+--Depuis combien de temps êtes-vous ici?
+
+--Depuis neuf ans.
+
+--Et vous n'avez pas d'atroces tristesses?
+
+--Non, on se fait à ce pays, et puis on finit par l'aimer. Vous ne
+sauriez croire comme il prend les gens par un tas de petits instincts
+animaux que nous ignorons en nous. Nous nous y attachons d'abord par nos
+organes à qui il donne des satisfactions secrètes que nous ne raisonnons
+pas. L'air et le climat font la conquête de notre chair, malgré nous, et
+la lumière gaie dont il est inondé tient l'esprit clair et content, à
+peu de frais. Elle entre en nous à flots, sans cesse, par les yeux, et
+on dirait vraiment qu'elle lave tous les coins sombres de l'âme.
+
+--Mais les femmes?
+
+--Ah!... ça manque un peu!
+
+--Un peu seulement?
+
+--Mon Dieu, oui... un peu. Car on trouve toujours, même dans les tribus,
+des indigènes complaisants qui pensent aux nuits du Roumi.
+
+Il se tourna vers l'Arabe qui me servait, un grand garçon brun dont
+l'oeil noir luisait sous le turban, et il lui dit:
+
+--Va-t'en, Mohammed, je t'appellerai quand j'aurai besoin de toi.
+
+Puis, à moi:
+
+--Il comprend le français et je vais vous conter une histoire où il joue
+un grand rôle.
+
+L'homme étant parti, il commença:
+
+--J'étais ici depuis quatre ans environ, encore peu installé, à tous
+égards, dans ce pays dont je commençais à balbutier la langue, et obligé
+pour ne pas rompre tout à fait avec des passions qui m'ont été fatales
+d'ailleurs, de faire à Alger un voyage de quelques jours, de temps en
+temps.
+
+J'avais acheté cette ferme, ce bordj, ancien poste fortifié, à quelques
+centaines de mètres du campement indigène dont j'emploie les hommes à
+mes cultures. Dans cette tribu, fraction des Oulad-Taadja, je choisis en
+arrivant, pour mon service particulier, un grand garçon, celui que vous
+venez de voir, Mohammed ben Lam'har, qui me fut bientôt extrêmement
+dévoué. Comme il ne voulait pas coucher dans une maison dont il n'avait
+point l'habitude, il dressa sa tente à quelques pas de la porte, afin
+que je pusse l'appeler de ma fenêtre.
+
+Ma vie, vous la devinez? Tout le jour, je suivais les défrichements et
+les plantations, je chassais un peu, j'allais dîner avec les officiers
+des postes voisins, ou bien ils venaient dîner chez moi.
+
+Quant aux... plaisirs--je vous les ai dits. Alger m'offrait les plus
+raffinés; et de temps en temps, un arabe complaisant et compatissant
+m'arrêtait au milieu d'une promenade pour me proposer d'amener chez moi,
+à la nuit, une femme de tribu. J'acceptais quelquefois, mais, le plus
+souvent, je refusais, par crainte des ennuis que cela pouvait me créer.
+
+Et, un soir, en rentrant d'une tournée dans les terres, au commencement
+de l'été, ayant besoin de Mohammed, j'entrai dans sa tente sans
+l'appeler. Cela m'arrivait à tout moment.
+
+Sur un de ces grands tapis rouges en haute laine du Djebel-Amour, épais
+et doux comme des matelas, une femme, une fille, presque nue, dormait,
+les bras croisés sur ses yeux. Son corps blanc, d'une blancheur luisante
+sous le jet de lumière de la toile soulevée, m'apparut comme un des plus
+parfaits échantillons de la race humaine que j'eusse vus. Les femmes
+sont belles par ici, grandes, et d'une rare harmonie de traits et de
+lignes.
+
+Un peu confus, je laissai retomber le bord de la tente et je rentrai
+chez moi.
+
+J'aime les femmes! L'éclair de cette vision m'avait traversé et brûlé,
+ranimant en mes veines la vieille ardeur redoutable à qui je dois d'être
+ici. Il faisait chaud, c'était en juillet, et je passai presque toute la
+nuit à ma fenêtre, les yeux sur la tache sombre que faisait à terre la
+tente de Mohammed.
+
+Quand il entra dans ma chambre, le lendemain, je le regardai bien en
+face, et il baissa la tête comme un homme confus, coupable. Devinait-il
+ce que je savais?
+
+Je lui demandai brusquement.
+
+--Tu es donc marié, Mohammed? Je le vis rougir, et il balbutia:
+
+--Non, moussié!
+
+Je le forçais à parler français et à me donner des leçons d'arabe, ce
+qui produisait souvent une langue intermédiaire des plus incohérentes.
+
+Je repris:
+
+--Alors, pourquoi y a-t-il une femme chez toi.
+
+Il murmura:
+
+--Il est du Sud.
+
+--Ah! elle est du Sud. Cela ne m'explique pas comment elle se trouve
+sous ta tente.
+
+Sans répondre à ma question, il reprit:
+
+--Il est très joli.
+
+--Ah! vraiment. Eh bien, une autre fois, quand tu recevras comme ça
+une très jolie femme du Sud, tu auras soin de la faire entrer dans mon
+gourbi et non dans le tien. Tu entends, Mohammed?
+
+Il répondit avec un grand sérieux:
+
+--Oui, moussié.
+
+J'avoue que pendant toute la journée je demeurai sous l'émotion
+agressive du souvenir de cette fille arabe étendue sur un tapis rouge;
+et, en rentrant, à l'heure du dîner, j'eus une forte envie de traverser
+de nouveau la tente de Mohammed. Durant la soirée, il fit son service
+comme toujours, tournant autour de moi avec sa figure impassible, et je
+faillis plusieurs fois lui demander s'il allait garder longtemps sous
+son toit de poil de chameau cette demoiselle du Sud, qui était très
+jolie.
+
+Vers neuf heures, toujours hanté par ce goût de la femme, qui est tenace
+comme l'instinct de chasse chez les chiens, je sortis pour prendre l'air
+et pour rôder un peu dans les environs du cône de toile brune à travers
+laquelle j'apercevais le point brillant d'une lumière.
+
+Puis je m'éloignai, pour n'être pas surpris par Mohammed dans les
+environs de son logis.
+
+En rentrant, une heure plus tard, je vis nettement son profil à lui,
+sous sa tente. Puis ayant tiré ma clef de ma poche, je pénétrai dans le
+bordj où couchaient, comme moi, mon intendant, deux laboureurs de France
+et une vieille cuisinière cueillie à Alger.
+
+Je montai mon escalier et je fus surpris en remarquant un filet de
+clarté sous ma porte. Je l'ouvris, et j'aperçus en face de moi, assise
+sur une chaise de paille à côté de la table où brûlait une bougie, une
+fille au visage d'idole, qui semblait m'attendre avec tranquillité,
+parée de tous les bibelots d'argent que les femmes du Sud portent
+aux jambes, aux bras, sur la gorge et jusque sur le ventre. Ses yeux
+agrandis par le khol jetaient sur moi un large regard; et quatre petits
+signes bleus finement tatoués sur la chair étoilaient son front, ses
+joues et son menton. Ses bras, chargés d'anneaux, reposaient sur ses
+cuisses que recouvrait, tombant des épaules, une sorte de gebba de soie
+rouge dont elle était vêtue.
+
+En me voyant entrer, elle se leva et resta devant moi, debout, couverte
+de ses bijoux sauvages, dans une attitude de fière soumission.
+
+--Que fais-tu ici, lui dis-je en arabe.
+
+--J'y suis parce qu'on m'a ordonné de venir.
+
+--Qui te l'a ordonné?
+
+--Mohammed.
+
+--C'est bon. Assieds-toi.
+
+Elle s'assit, baissa les yeux, et je demeurai devant elle, l'examinant.
+
+La figure était étrange, régulière, fine et un peu bestiale, mais
+mystique comme celle d'un Boudha. Les lèvres, fortes et colorées d'une
+sorte de floraison rouge qu'on retrouvait ailleurs sur son corps,
+indiquaient un léger mélange de sang noir, bien que les mains et les
+bras fussent d'une blancheur irréprochable.
+
+J'hésitais sur ce que je devais faire, troublé, tenté et confus. Pour
+gagner du temps et me donner le loisir de la réflexion, je lui posai
+d'autres questions, sur son origine, son arrivée dans ce pays et
+ses rapports avec Mohammed. Mais elle ne répondit qu'à celles qui
+m'intéressaient le moins et il me fut impossible de savoir pourquoi elle
+était venue, dans quelle intention, sur quel ordre, depuis quand, ni ce
+qui s'était passé entre elle et mon serviteur.
+
+Comme j'allais lui dire: «Retourne sous la tente de Mohammed», elle
+me devina peut-être, se dressa brusquement et levant ses deux bras
+découverts dont tous les bracelets sonores glissèrent ensemble vers ses
+épaules, elle croisa ses mains derrière mon cou en m'attirant avec un
+air de volonté suppliante et irrésistible.
+
+Ses yeux, allumés par le désir de séduire, par ce besoin de vaincre
+l'homme qui rend fascinant comme celui des félins le regard impur
+des femmes, m'appelaient, m'enchaînaient, m'ôtaient toute force de
+résistance, me soulevaient d'une ardeur impétueuse. Ce fut une lutte
+courte, sans paroles, violente, entre les prunelles seules, l'éternelle
+lutte entre les deux brutes humaines, le mâle et la femelle, où le mâle
+est toujours vaincu.
+
+Ses mains, derrière ma tête m'attiraient d'une pression lente,
+grandissante, irrésistible comme une force mécanique, vers le sourire
+animal de ses lèvres rouges où je collai soudain les miennes en enlaçant
+ce corps presque nu et chargé d'anneaux d'argent qui tintèrent, de la
+gorge aux pieds, sous mon étreinte.
+
+Elle était nerveuse, souple et saine comme une bête, avec des airs, des
+mouvements, des grâces et une sorte d'odeur de gazelle, qui me firent
+trouver à ses baisers une rare saveur inconnue, étrangère à mes sens
+comme un goût de fruit des tropiques.
+
+Bientôt... je dis bientôt, ce fut peut-être aux approches du matin,
+je la voulus renvoyer, pensant qu'elle s'en irait ainsi qu'elle était
+venue, et ne me demandant pas encore ce que je ferais d'elle; ou ce
+qu'elle ferait de moi.
+
+Mais dès qu'elle eut compris mon intention, elle murmura:
+
+--Si tu me chasses, où veux-tu que j'aille maintenant? I1 faudra que je
+dorme sur la terre, dans la nuit. Laisse-moi me coucher sur le tapis, au
+pied de ton lit.
+
+Que pouvais-je répondre? Que pouvais-je faire? Je pensai que Mohammed,
+sans doute, regardait à son tour la fenêtre éclairée de ma chambre; et
+des questions de toute nature, que je ne m'étais point posées dans le
+trouble des premiers instants, se formulèrent nettement.
+
+--Reste ici, dis-je, nous allons causer.
+
+Ma résolution fut prise en une seconde. Puisque cette fille avait été
+jetée ainsi dans mes bras, je la garderais, j'en ferais une sorte de
+maîtresse esclave, cachée dans le fond de ma maison, à la façon des
+femmes des harems. Le jour où elle ne me plairait plus, il serait
+toujours facile de m'en défaire d'une façon quelconque, car ces
+créatures-là, sur le sol africain, nous appartenaient presque corps et
+âme.
+
+Je lui dis:
+
+--Je veux bien être bon pour toi. Je te traiterai de façon à ce que tu
+ne sois pas malheureuse, mais je veux savoir ce que tu es, et d'où tu
+viens.
+
+Elle comprit qu'il fallait parler et me conta son histoire, ou plutôt
+une histoire, car elle dut mentir d'un bout à l'autre, comme mentent
+tous les Arabes, toujours, avec ou sans motifs.
+
+C'est là un des signes les plus surprenants et les plus
+incompréhensibles du caractère indigène: le mensonge. Ces hommes en qui
+l'islamisme s'est incarné jusqu'à faire partie d'eux, jusqu'à modeler
+leurs instincts, jusqu'à modifier la race entière et à la différencier
+des autres au moral autant que la couleur de la peau différencie le
+nègre du blanc, sont menteurs dans les moelles au point que jamais on ne
+peut se fier à leurs dires. Est-ce à leur religion qu'ils doivent
+cela? Je l'ignore. Il faut avoir vécu parmi eux pour savoir combien
+le mensonge fait partie de leur être, de leur coeur, de leur âme, est
+devenu chez eux une sorte de seconde nature, une nécessité de la vie.
+
+Elle me raconta donc qu'elle était fille d'un caïd des Ouled Sidi Cheik
+et d'une femme enlevée par lui dans une razzia sur les Touaregs. Cette
+femme devait être une esclave noire, ou du moins provenir d'un premier
+croisement de sang arabe et de sang nègre. Les négresses, on le
+sait, sont fort prisées dans les harems où elles jouent le rôle
+d'aphrodisiaques.
+
+Rien de cette origine d'ailleurs n'apparaissait hors cette couleur
+empourprée des lèvres et les fraises sombres de ses seins allongés,
+pointus et souples comme si des ressorts les eussent dressés. A cela, un
+regard attentif ne se pouvait tromper. Mais tout le reste appartenait à
+la belle race du Sud, blanche, svelte, dont la figure fine est faite de
+lignes droites et simples comme une tête d'image indienne. Les yeux
+très écartés augmentaient encore l'air un peu divin de cette rôdeuse du
+désert.
+
+De son existence véritable, je ne sus rien de précis. Elle me la conta
+par détails incohérents qui semblaient surgir au hasard dans une mémoire
+en désordre; et elle y mêlait des observations délicieusement puériles,
+toute une vision du monde nomade née dans une cervelle d'écureuil qui a
+sauté de tente en tente, de campement en campement, de tribu en tribu.
+
+Et cela était débité avec l'air sévère que garde toujours ce peuple
+drapé, avec des mines d'idole qui potine et une gravité un peu comique.
+
+Quand elle eut fini, je m'aperçus que je n'avais rien retenu de cette
+longue histoire pleine d'événements insignifiants, emmagasinés en sa
+légère cervelle, et je me demandai si elle ne m'avait pas berné très
+simplement par ce bavardage vide et sérieux qui ne m'apprenait rien sur
+elle ou sur aucun fait de sa vie.
+
+Et je pensais à ce peuple vaincu au milieu duquel nous campons ou plutôt
+qui campe au milieu de nous, dont nous commençons à parler la langue,
+que nous voyons vivre chaque jour sous la toile transparente de ses
+tentes, à qui nous imposons nos lois, nos règlements et nos coutumes,
+et dont nous ignorons tout, mais tout, entendez-vous, comme si nous
+n'étions pas là, uniquement occupés à le regarder depuis bientôt
+soixante ans. Nous ne savons pas davantage ce qui se passe sous cette
+hutte de branches et sous ce petit cône d'étoffe cloué sur la terre avec
+des pieux, à vingt mètres de nos portes, que nous ne savons encore ce
+que font, ce que pensent, ce que sont les Arabes dits civilisés des
+maisons mauresques d'Alger. Derrière le mur peint à la chaux de leur
+demeure des villes, derrière la cloison de branches de leur gourbi, ou
+derrière ce mince rideau brun de poil de chameau que secoue le vent, ils
+vivent près de nous, inconnus, mystérieux, menteurs, sournois, soumis,
+souriants, impénétrables. Si je vous disais qu'en regardant de loin,
+avec ma jumelle, le campement voisin, je devine qu'ils ont des
+superstitions, des cérémonies, mille usages encore ignorés de nous, pas
+même soupçonnés! Jamais peut-être un peuple conquis par la force n'a
+su échapper aussi complètement à la domination réelle, à l'influence
+morale, et à l'investigation acharnée, mais inutile du vainqueur.
+
+Or, cette infranchissable et secrète barrière que la nature
+incompréhensible a verrouillée entre les races, je la sentais soudain,
+comme je ne l'avais jamais sentie, dressée entre cette fille arabe et
+moi, entre cette femme qui venait de se donner, de se livrer, d'offrir
+son corps à ma caresse et moi qui l'avait possédée.
+
+Je lui demandai y songeant pour la première fois:
+
+--Comment t'appelles-tu?
+
+Elle était demeurée quelques instants sans parler et je la vis
+tressaillir comme si elle venait d'oublier que j'étais là, tout contre
+elle. Alors, dans ses yeux levés sur moi, je devinai que cette minute
+avait suffi pour que le sommeil tombât sur elle, un sommeil irrésistible
+et brusque, presque foudroyant, comme tout ce qui s'empare des sens
+mobiles des femmes.
+
+Elle répondit nonchalamment avec un bâillement arrêté dans la bouche:
+
+--Allouma.
+
+Je repris:
+
+--Tu as envie de dormir?
+
+--Oui, dit-elle.
+
+--Eh bien! dors.
+
+Elle s'allongea tranquillement à mon côté, étendue sur le ventre, le
+front posé sur ses bras croisés, et je sentis presque tout de suite que
+sa fuyante pensée de sauvage s'était éteinte dans le repos.
+
+Moi, je me mis à rêver, couché près d'elle, cherchant à comprendre?
+Pourquoi Mohammed me l'avait-il donnée? Avait-il agi en serviteur
+magnanime qui se sacrifie pour son maître jusqu'à lui céder la femme
+attirée en sa tente pour lui-même, ou bien avait-il obéi à une pensée
+plus complexe, plus pratique, moins généreuse en jetant dans mon lit
+cette fille qui m'avait plu? L'Arabe, quand il s'agit de femmes, a
+toutes les rigueurs pudibondes et toutes les complaisances inavouables;
+et on ne comprend guère plus sa morale rigoureuse et facile que tout le
+reste de ses sentiments. Peut-être avais-je devancé, en pénétrant par
+hasard sous sa tente, les intentions bienveillantes de ce prévoyant
+domestique qui m'avait destiné cette femme, son amie, sa complice, sa
+maîtresse aussi peut-être.
+
+Toutes ces suppositions m'assaillirent et me fatiguèrent si bien que
+tout doucement je glissai à mon tour dans un sommeil profond.
+
+Je fus réveillé par le grincement de ma porte; Mohammed entrait comme
+tous les matins pour m'éveiller. Il ouvrit la fenêtre par où un flot
+de jour s'engouffrant éclaira sur le lit le corps d'Allouma toujours
+endormie, puis il ramassa sur le tapis mon pantalon, mon gilet et ma
+jaquette afin de les brosser. Il ne jeta pas un regard sur la femme
+couchée à mon côté, ne parut pas savoir ou remarquer qu'elle était là,
+et il avait sa gravité ordinaire, la même allure, le même visage. Mais
+la lumière, le mouvement, le léger bruit des pieds nus de l'homme, la
+sensation de l'air pur sur la peau et dans les poumons tirèrent Allouma
+de son engourdissement. Elle allongea les bras, se retourna, ouvrit les
+yeux, me regarda, regarda Mohammed avec la même indifférence et s'assit.
+Puis elle murmura.
+
+--J'ai faim, aujourd'hui.
+
+--Que veux-tu manger? demandai-je.
+
+--Kahoua.
+
+--Du café et du pain avec du beurre?
+
+--Oui.
+
+Mohammed, debout près de notre couche, mes vêtements sur les bras,
+attendait les ordres.
+
+--Apporte à déjeuner pour Allouma et pour moi, lui dis-je.
+
+Et il sortit sans que sa figure révélât le moindre étonnement ou le
+moindre ennui.
+
+Quand il fut parti, je demandai à la jeune Arabe:
+
+--Veux-tu habiter dans ma maison?
+
+--Oui, je le veux bien.
+
+--Je te donnerai un appartement pour toi seule et une femme pour te
+servir.
+
+--Tu es généreux, et je te suis reconnaissante.
+
+--Mais si ta conduite n'est pas bonne, je te chasserai d'ici.
+
+--Je ferai ce que tu exigeras de moi.
+
+Elle prit ma main et la baisa, en signe de soumission.
+
+Mohammed rentrait, portant un plateau avec le déjeuner. Je lui dis:
+
+--Allouma va demeurer dans la maison. Tu étaleras des tapis dans la
+chambre, au bout du couloir, et tu feras venir ici pour la servir la
+femme d'Abd-el-Kader-el-Hadara.
+
+--Oui, moussié.
+
+Ce fut tout.
+
+Une heure plus tard, ma belle Arabe était installée dans une grande
+chambre claire; et comme je venais m'assurer que tout allait bien, elle
+me demanda, d'un ton suppliant, de lui faire cadeau d'une armoire
+à glace. Je promis, puis je la laissai accroupie sur un tapis du
+Djebel-Amour, une cigarette à la bouche, et bavardant avec la vieille
+Arabe que j'avais envoyé chercher, comme si elles se connaissaient
+depuis des années.
+
+
+
+II
+
+
+Pendant un mois, je fus très heureux avec elle et je m'attachai d'une
+façon bizarre à cette créature d'une autre race, qui me semblait presque
+d'une autre espèce, née sur une planète voisine.
+
+Je ne l'aimais pas--non--on n'aime point les filles de ce continent
+primitif. Entre elles et nous, même entre elles et leurs mâles naturels,
+les Arabes, jamais n'éclôt la petite fleur bleue des pays du Nord.
+Elles sont trop près de l'animalité humaine, elles ont un coeur trop
+rudimentaire, une sensibilité trop peu affinée, pour éveiller dans
+nos âmes l'exaltation sentimentale qui est la poésie de l'amour. Rien
+d'intellectuel, aucune ivresse de la pensée ne se mêle à l'ivresse
+sensuelle que provoquent en nous ces êtres charmants et nuls.
+
+Elles nous tiennent pourtant, elles nous prennent, comme les autres,
+mais d'une façon différente, moins tenace, moins cruelle, moins
+douloureuse.
+
+Ce que j'éprouvai pour celle-ci, je ne saurais encore l'expliquer d'une
+façon précise. Je vous disais tout à l'heure que ce pays, cette Afrique
+nue, sans arts, vide de toutes les joies intelligentes, fait peu à peu
+la conquête de notre chair par un charme inconnaissable et sûr, par la
+caresse de l'air, par la douceur constante des aurores et des soirs, par
+sa lumière délicieuse, par le bien-être discret dont elle baigne tous
+nos organes! Eh bien! Allouma me prit de la même façon, par mille
+attraits cachés, captivants et physiques, par la séduction pénétrante
+non point de ses embrassements, car elle était d'une nonchalance toute
+orientale, mais de ses doux abandons.
+
+Je la laissais absolument libre d'aller et de venir à sa guise et elle
+passait au moins une après-midi sur deux dans le campement voisin, au
+milieu des femmes de mes agriculteurs indigènes. Souvent aussi, elle
+demeurait durant une journée presque entière, à se mirer dans l'armoire
+à glace en acajou que j'avais fait venir de Miliana. Elle s'admirait
+en toute conscience, debout, devant la grande porte de verre où elle
+suivait ses mouvements avec une attention profonde et grave. Elle
+marchait la tête un peu penchée en arrière, pour juger ses hanches et
+ses reins, tournait, s'éloignait, se rapprochait, puis, fatiguée enfin
+de se mouvoir, elle s'asseyait sur un coussin et demeurait en face
+d'elle-même, les yeux dans ses yeux, le visage sévère, l'âme noyée dans
+cette contemplation.
+
+Bientôt, je m'aperçus qu'elle sortait presque chaque jour après le
+déjeuner, et qu'elle disparaissait complètement jusqu'au soir.
+
+Un peu inquiet, je demandai à Mohammed s'il savait ce qu'elle
+pouvait faire pendant ces longues heures d'absence. Il répondit avec
+tranquillité:
+
+--Ne te tourmente pas, c'est bientôt le Ramadan. Elle doit aller à ses
+dévotions.
+
+Lui aussi semblait ravi de la présence d'Allouma dans la maison; mais
+pas une fois je ne surpris entre eux le moindre signe un peu suspect,
+pas une fois, ils n'eurent l'air de se cacher de moi, de s'entendre, de
+me dissimuler quelque chose.
+
+J'acceptais donc la situation telle quelle sans la comprendre, laissant
+agir le temps, le hasard et la vie.
+
+Souvent, après l'inspection de mes terres, de mes vignes, de mes
+défrichements, je faisais à pied de grandes promenades. Vous connaissez
+les superbes forêts de cette partie de l'Algérie, ces ravins presque
+impénétrables où les sapins abattus barrent les torrents, et ces petits
+vallons de lauriers-roses qui, du haut des montagnes, semblent des tapis
+d'Orient étendus le long des cours d'eau. Vous savez qu'à tout moment,
+dans ces bois et sur ces côtes, où on croirait que personne jamais
+n'a pénétré, on rencontre tout à coup le dôme de neige d'une koubba
+renfermant les os d'un humble marabout, d'un marabout isolé, à peine
+visité de temps en temps par quelques fidèles obstinés, venus du douar
+voisin avec une bougie dans leur poche pour l'allumer sur le tombeau du
+saint.
+
+Or, un soir, comme je rentrais, je passai auprès d'une de ces chapelles
+mahométanes, et ayant jeté un regard par la porte toujours ouverte, je
+vis qu'une femme priait devant la relique. C'était un tableau charmant,
+cette Arabe assise par terre, dans cette chambre délabrée, où le vent
+entrait à son gré et amassait dans les coins, en tas jaunes, les fines
+aiguilles sèches tombées des pins. Je m'approchai pour mieux regarder,
+et je reconnus Allouma. Elle ne me vit pas, ne m'entendit point,
+absorbée tout entière par le souci du saint; et elle parlait, à mi-voix,
+elle lui parlait, se croyant bien seule avec lui, racontant au serviteur
+de Dieu toutes ses préoccupations. Parfois elle se taisait un peu pour
+méditer, pour chercher ce qu'elle avait encore à dire, pour ne rien
+oublier de sa provision de confidences; et parfois aussi elle s'animait
+comme s'il lui eût répondu, comme s'il lui eût conseillé une chose
+qu'elle ne voulait point faire et qu'elle combattait avec des
+raisonnements.
+
+Je m'éloignai, sans bruit, ainsi que j'étais venu, et je rentrai pour
+dîner.
+
+Le soir, je la fis venir et je la vis entrer avec un air soucieux
+qu'elle n'avait point d'ordinaire.
+
+--Assieds-toi là, lui dis-je en lui montrant sa place sur le divan, à
+mon côté.
+
+Elle s'assit et comme je me penchais vers elle pour l'embrasser elle
+éloigna sa tête avec vivacité.
+
+Je fus stupéfait et je demandai:
+
+--Eh bien, qu'y a-t-il?
+
+--C'est Ramadan, dit-elle.
+
+Je me mis à rire.
+
+--Et le Marabout t'a défendu de te laisser embrasser pendant le Ramadan?
+
+--Oh oui, je suis une Arabe et tu es un Roumi!
+
+--Ce serait un gros péché?
+
+--Oh oui!
+
+--Alors tu n'as rien mangé de la journée, jusqu'au coucher du soleil?
+
+--Non, rien.
+
+--Mais au soleil couché tu as mangé?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien, puisqu'il fait nuit tout à fait tu ne peux pas être plus
+sévère pour le reste que pour la bouche.
+
+Elle semblait crispée, froissée, blessée et elle reprit avec une hauteur
+que je ne lui connaissais pas.
+
+--Si une fille arabe se laissait toucher par un Roumi pendant le
+Ramadan, elle serait maudite pour toujours.
+
+--Et cela va durer tout le mois.
+
+Elle répondit avec conviction:
+
+--Oui, tout le mois de Ramadan.
+
+Je pris un air irrité et je lui dis:
+
+--Eh bien, tu peux aller le passer dans ta famille, le Ramadan.
+
+Elle saisit mes mains et les portant sur son coeur:
+
+--Oh! je te prie, ne sois pas méchant, tu verras comme je serai
+gentille. Nous ferons Ramadan ensemble, veux-tu? Je te soignerai, je te
+gâterai, mais ne sois pas méchant.
+
+Je ne pus m'empêcher de sourire tant elle était drôle et désolée, et je
+l'envoyai coucher chez elle.
+
+Une heure plus tard, comme j'allais me mettre au lit, deux petits coups
+furent frappés à ma porte, si légers que je les entendis à peine.
+
+Je criai: «Entrez» et je vis apparaître Allouma portant devant elle un
+grand plateau chargé de friandises arabes, de croquettes sucrées, frites
+et sautées, de toute une pâtisserie bizarre de nomade.
+
+Elle riait, montrant ses belles dents, et elle répéta:
+
+--Nous allons faire Ramadan ensemble.
+
+Vous savez que le jeûne, commencé à l'aurore et terminé au crépuscule,
+au moment où l'oeil ne distingue plus un fil blanc d'un fil noir, est
+suivi chaque soir de petites fêtes intimes où on mange jusqu'au matin.
+Il en résulte que, pour les indigènes peu scrupuleux, le Ramadan
+consiste à faire du jour la nuit, et de la nuit le jour. Mais Allouma
+poussait plus loin la délicatesse de conscience. Elle installa son
+plateau entre nous deux, sur le divan, et prenant avec ses longs doigts
+minces une petite boulette poudrée, elle me la mit dans la bouche en
+murmurant:
+
+--C'est bon, mange.
+
+Je croquai, le léger gâteau qui était excellent en effet, et je lui
+demandai:
+
+--C'est toi qui as fait ça?
+
+--Oui, c'est moi?
+
+--Pour moi?
+
+--Oui, pour toi.
+
+--Pour me faire supporter le Ramadan.
+
+--Oui, ne sois pas méchant! Je t'en apporterai tous les jours.
+
+Oh! le terrible mois que je passai là! un mois sucré, douceâtre,
+enrageant, un mois de gâteries et de tentations, de colères et d'efforts
+vains contre une invincible résistance.
+
+Puis, quand arrivèrent les trois jours du Beïram, je les célébrai à ma
+façon et le Ramadan fut oublié.
+
+L'été s'écoula, il fut très chaud. Vers les premiers jours de l'automne,
+Allouma me parut préoccupée, distraite, désintéressée de tout.
+
+Or, un soir, comme je la faisais appeler, on ne la trouva point dans sa
+chambre. Je pensai qu'elle rôdait dans la maison et j'ordonnai qu'on la
+cherchât. Elle n'était pas rentrée; j'ouvris la fenêtre et je criai:
+
+--Mohammed.
+
+La voix de l'homme couché sous sa tente répondit:
+
+--Oui, moussié.
+
+--Sais-tu où est Allouma?
+
+--Non, moussié--pas possible--Allouma perdu?
+
+Quelques secondes après, mon Arabe entrait chez moi, tellement ému qu'il
+ne maîtrisait point son trouble. Il demanda:
+
+--Allouma perdu?
+
+--Mais oui, Allouma perdu.
+
+--Pas possible?
+
+--Cherche, lui dis-je?
+
+Il restait debout, songeant, cherchant, ne comprenant pas. Puis, il
+entra dans la chambre vide où les vêtements d'Allouma traînaient, dans
+un désordre oriental. Il regarda tout comme un policier, ou plutôt il
+flaira comme un chien, puis, incapable d'un long effort, il murmura avec
+résignation:
+
+--Parti, il est parti!
+
+Moi je craignais un accident, une chute, une entorse au fond d'un ravin,
+et je fis mettre sur pied tous les hommes du campement avec ordre de la
+chercher jusqu'à ce qu'on l'eût retrouvée.
+
+On la chercha toute la nuit, on la chercha le lendemain, on la chercha
+toute la semaine. Aucune trace ne fut découverte pouvant mettre sur la
+piste. Moi je souffrais; elle me manquait; ma maison me semblait vide
+et mon existence déserte. Puis des idées inquiétantes me passaient par
+l'esprit. Je craignais qu'ont l'eût enlevée, ou assassinée peut-être.
+Mais comme j'essayais toujours d'interroger Mohammed et de lui
+communiquer mes appréhensions, il répondait sans varier:
+
+--Non, parti.
+
+Puis il ajoutait le mot arabe «r'ézale» qui veut dire «gazelle,» comme
+pour exprimer qu'elle courait vite et qu'elle était loin.
+
+Trois semaines se passèrent et je n'espérais plus revoir jamais ma
+maîtresse arabe, quand un matin, Mohammed, les traits éclairés par la
+joie, entra chez moi et me dit:
+
+--Moussié, Allouma il est revenu.
+
+Je sautai du lit et je demandai:
+
+--Où est-elle?
+
+--N'ose pas venir! Là-bas, sous l'arbre! Et de son bras tendu, il me
+montrait par la fenêtre une tache blanchâtre au pied d'un olivier.
+
+Je me levai et je sortis. Comme j'approchais de ce paquet de linge
+qui semblait jeté contre le tronc tordu, je reconnus les grands yeux
+sombres, les étoiles tatouées, la figure longue et régulière de la
+fille sauvage qui m'avait séduit. A mesure que j'avançais une colère me
+soulevait, une envie de frapper, de la faire souffrir, de me venger.
+
+Je criai de loin:
+
+--D'où viens-tu?
+
+Elle ne répondit pas et demeurait immobile, inerte, comme si elle ne
+vivait plus qu'à peine, résignée à mes violences, prête aux coups.
+
+J'étais maintenant debout tout près d'elle, contemplant avec stupeur les
+haillons qui la couvraient, ces loques de soie et de laine, grises de
+poussière, déchiquetées, sordides.
+
+Je répétai, la main levée comme sur un chien.
+
+--D'où viens-tu?
+
+Elle murmura:
+
+--De là-bas!
+
+--D'où?
+
+--De la tribu!
+
+--De quelle tribu?
+
+--De la mienne.
+
+--Pourquoi es-tu partie?
+
+Voyant que je ne la battais point, elle s'enhardit un peu, et, à voix
+basse:
+
+--Il fallait... il fallait... je ne pouvais plus vivre dans la maison.
+
+Je vis des larmes dans ses yeux, et tout de suite, je fus attendri comme
+une bête. Je me penchai vers elle, et j'aperçus, en me retournant pour
+m'asseoir, Mohammed qui nous épiait, de loin.
+
+Je repris, très doucement:
+
+--Voyons, dis-moi pourquoi tu es partie?
+
+Alors elle me conta que depuis longtemps déjà elle éprouvait en son
+coeur de nomade, l'irrésistible envie de retourner sous les tentes,
+de coucher, de courir, de se rouler sur le sable, d'errer, avec les
+troupeaux, de plaine en plaine, de ne plus sentir sur sa tête, entre les
+étoiles jaunes du ciel et les étoiles bleues de sa face, autre chose que
+le mince rideau de toile usée et recousue à travers lequel on aperçoit
+des grains de feu quand on se réveille dans la nuit.
+
+Elle me fit comprendre cela en termes naïfs et puissants, si justes, que
+je sentis bien qu'elle ne mentait pas, que j'eus pitié d'elle, et que je
+lui demandai:
+
+--Pourquoi ne m'as-tu pas dit que tu désirais t'en aller pendant quelque
+temps?
+
+--Parce que tu n'aurais pas voulu...
+
+--Tu m'aurais promis de revenir et j'aurais consenti.
+
+--Tu n'aurais pas cru.
+
+Voyant que je n'étais pas fâché, elle riait, et elle ajouta:
+
+--Tu vois, c'est fini, je suis retournée chez moi et me voici. Il me
+fallait seulement quelques jours de là-bas. J'ai assez maintenant, c'est
+fini, c'est passé, c'est guéri. Je suis revenue, je n'ai plus mal. Je
+suis très contente. Tu n'es pas méchant.
+
+--Viens à la maison, lui dis-je.
+
+Elle se leva. Je pris sa main, sa main fine aux doigts minces; et
+triomphante en ses loques, sous la sonnerie de ses anneaux, de ses
+bracelets, de ses colliers et de ses plaques, elle marcha gravement vers
+ma demeure, où nous attendait Mohammed.
+
+Avant d'entrer, je repris:
+
+--Allouma, toutes les fois que tu voudras retourner chez toi, tu me
+préviendras et je te le permettrai.
+
+Elle demanda, méfiante:
+
+--Tu promets?
+
+--Oui, je promets.
+
+--Moi aussi, je promets. Quand j'aurai mal--et elle posa ses deux mains
+sur son front avec un geste magnifique--je te dirai: «Il faut que
+j'aille là-bas» et tu me laisseras partir.
+
+Je l'accompagnai dans sa chambre, suivi de Mohammed qui portait
+de l'eau, car on n'avait pu prévenir encore la femme
+d'Abd-el-Kader-el-Hadara du retour de sa maîtresse.
+
+Elle entra, aperçut l'armoire à glace et, la figure illuminée, courut
+vers elle comme on s'élance vers une mère retrouvée. Elle se regarda
+quelques secondes, fit la moue, puis d'une voix un peu fâchée, dit au
+miroir:
+
+--Attends, j'ai des vêtements de soie dans l'armoire. Je serai belle
+tout à l'heure.
+
+Et je la laissai seule, faire la coquette devant elle-même.
+
+Notre vie recommença comme auparavant et, de plus en plus, je subissais
+l'attrait bizarre, tout physique, de cette fille pour qui j'éprouvais en
+même temps une sorte de dédain paternel.
+
+Pendant six mois tout alla bien, puis je sentis qu'elle redevenait
+nerveuse, agitée, un peu triste. Je lui dis, un jour:
+
+--Est-ce que tu veux retourner chez toi?
+
+--Oui, je veux.
+
+--Tu n'osais pas me le dire?
+
+--Je n'osais pas.
+
+--Va, je permets.
+
+Elle saisit mes mains et les baisa comme elle faisait en tous ses élans
+de reconnaissance, et, le lendemain, elle avait disparu.
+
+Elle revint, comme la première fois, au bout de trois semaines environ,
+toujours déguenillée, noire de poussière et de soleil, rassasiée de vie
+nomade, de sable et de liberté. En deux ans elle retourna ainsi quatre
+fois chez elle.
+
+Je la reprenais gaîment, sans jalousie, car pour moi la jalousie ne
+petit naître que de l'amour, tel que nous le comprenons chez nous.
+Certes, j'aurais fort bien pu la tuer si je l'avais surprise me
+trompant, mais je l'aurais tuée un peu comme on assomme, par pure
+violence, un chien qui désobéit. Je n'aurais pas senti ces tourments, ce
+feu rongeur, ce mal horrible, la jalousie du Nord. Je viens de dire que
+j'aurais pu la tuer comme on assomme un chien qui désobéit! Je l'aimais
+en effet, un peu comme on aime un animal très rare, chien ou cheval,
+impossible à remplacer. C'était une bête admirable, une bête sensuelle,
+une bête à plaisir, qui avait un corps de femme.
+
+Je ne saurais vous exprimer quelles distances incommensurables
+séparaient nos âmes, bien que nos coeurs, peut-être, se fussent frôlés,
+échauffés l'un l'autre, par moments. Elle était quelque chose de ma
+maison, de ma vie, une habitude fort agréable à laquelle je tenais et
+qu'aimait en moi l'homme charnel, celui qui n'a que des yeux et des
+sens.
+
+Or, un matin Mohammed entra chez moi avec une figure singulière, ce
+regard inquiet des arabes qui ressemble au regard fuyant d'un chat en
+face d'un chien.
+
+Je lui dis, en apercevant cette figure.
+
+--Hein? qu'y a-t-il?
+
+--Allouma il est parti.
+
+Je me mis à rire.
+
+--Parti, où ça?
+
+--Parti tout à fait, moussié!
+
+--Comment, parti tout à fait?
+
+--Oui, moussié.
+
+--Tu es fou, mon garçon?
+
+--Non, moussié.
+
+--Pourquoi ça parti? Comment? Voyons? Explique-toi!
+
+Il demeurait immobile, ne voulant pas parler; puis, soudain il eut une
+de ces explosions de colère arabe qui nous arrêtent dans les rues des
+villes devant deux énergumènes, dont le silence et la gravité orientales
+font place brusquement aux plus extrêmes gesticulations et aux
+vociférations les plus féroces.
+
+Et je compris au milieu de ces cris qu'Allouma s'était enfuie avec mon
+berger.
+
+Je dus calmer Mohammed et tirer de lui, un à un, des détails.
+
+Ce fut long, j'appris enfin que depuis huit jours il épiait ma maîtresse
+qui avait des rendez-vous, derrière les bois de cactus voisins ou dans
+le ravin de lauriers-roses, avec une sorte de vagabond, engagé comme
+berger par mon intendant, à la fin du mois précédent.
+
+La nuit dernière, Mohammed l'avait vue sortir sans la voir rentrer; et
+il répétait, d'un air exaspéré.
+
+--Parti, moussié, il est parti!
+
+Je ne sais pourquoi, mais sa conviction, la conviction de cette
+fuite avec ce rôdeur, était entrée en moi, en une seconde, absolue,
+irrésistible. Cela était absurde, invraisemblable et certain en vertu de
+l'irraisonnable qui est la seule logique des femmes.
+
+Le coeur serré, une colère dans le sang, je cherchais à me rappeler les
+traits de cet homme, et je me souvint tout à coup que je l'avais vu,
+l'autre semaine, debout sur une butte de terre, au milieu de son
+troupeau, et me regardant. C'était une sorte de grand bédouin dont la
+couleur des membres nus se confondait avec celle des haillons, un type
+de brute barbare aux pommettes saillantes, au nez crochu, au menton
+fuyant, aux jambes sèches, une haute carcasse en guenilles avec des yeux
+faux de chacal.
+
+Je ne doutais point--oui--elle avait fui avec ce gueux. Pourquoi? Parce
+qu'elle était Allouma, une fille du sable. Une autre, à Paris, fille du
+trottoir aurait fui avec mon cocher ou avec un rôdeur de barrière.
+
+--C'est bon, dis-je à Mohammed. Si elle est partie, tant pis pour elle.
+J'ai des lettres à écrire. Laisse-moi seul.
+
+Il s'en alla, surpris de mon calme. Moi, je me levai, j'ouvris ma
+fenêtre et je me mis à respirer par grands souffles qui m'entraient
+au fond de la poitrine, l'air étouffant venu du Sud, car le sirocco
+soufflait.
+
+Puis je pensai: «Mon Dieu, c'est une... une femme, comme bien d'autres.
+Sait-on... sait-on ce qui les fait agir, ce qui les fait aimer, suivre
+ou lâcher un homme?»
+
+Oui, on sait quelquefois--souvent, on ne sait pas. Par moments, on
+doute?
+
+Pourquoi a-t-elle disparu avec cette brute répugnante? Pourquoi?
+Peut-être parce que depuis un mois le vent vient du Sud presque
+régulièrement.
+
+Cela suffit! un souffle! Sait-elle, savent-elles, le plus souvent, même
+les plus fines et les plus compliquées, pourquoi elles agissent? Pas
+plus qu'une girouette qui tourne au vent. Une brise insensible fait
+pivoter la flèche de fer, de cuivre, de tôle ou de bois, de même qu'une
+influence imperceptible, une impression insaisissable remue, et pousse,
+aux résolutions le coeur changeant des femmes, qu'elles soient des
+villes, des champs, des faubourgs ou du désert.
+
+Elle peuvent sentir, ensuite; si elles raisonnent et comprennent,
+pourquoi elles ont fait ceci plutôt que cela; mais sur le moment elles
+l'ignorent, car elles sont les jouets de leur sensibilité à surprises,
+les esclaves étourdies des événements, des milieux, des émotions, des
+rencontres et de tous les effleurements dont tressaille leur âme et leur
+chair!
+
+M. Auballe, s'était levé. Il fit quelques pas, me regarda, et dit en
+souriant:
+
+--Voilà un amour dans le désert!
+
+Je demandai.
+
+--Si elle revenait?
+
+Il murmura.
+
+--Sale fille!... Cela me ferait plaisir tout de même.
+
+--Et vous pardonneriez le berger?
+
+--Mon Dieu, oui. Avec les femmes, il faut toujours pardonner... ou
+ignorer.
+
+
+
+
+HAUTOT PÈRE ET FILS
+
+Devant la porte de la maison, demi-ferme, demi-manoir, une de ces
+habitations rurales mixtes qui furent presque seigneuriales et
+qu'occupent à présent de gros cultivateurs, les chiens, attachés aux
+pommiers de la cour, aboyaient et hurlaient à la vue des carnassières
+portées par le garde et des gamins. Dans la grande salle à
+manger-cuisine, Hautot père, Hautot fils, M. Bermont, le percepteur, et
+M. Mondaru, le notaire, cassaient une croûte et buvaient un verre avant
+de se mettre en chasse, car c'était jour d'ouverture.
+
+Hautot père, fier de tout ce qu'il possédait, vantait d'avance le gibier
+que ses invités allaient trouver sur ses terres. C'était un grand
+Normand, un de ces hommes puissants, sanguins, osseux, qui lèvent sur
+leurs épaules des voitures de pommes. Demi-paysan, demi-monsieur, riche,
+respecté, influent, autoritaire, il avait fait suivre ses classes,
+jusqu'en troisième, à son fils Hautot César, afin qu'il eût de
+l'instruction, et il avait arrêté là ses études de peur qu'il devînt un
+monsieur indifférent à la terre.
+
+Hautot César, presque aussi haut que son père, mais plus maigre, était
+un bon garçon de fils, docile, content de tout, plein d'admiration, de
+respect et de déférence pour les volontés et les opinions de Hautot
+père.
+
+M. Bermont, le percepteur, un petit gros qui montrait sur ses joues
+rouges de minces réseaux de veines violettes pareils aux affluents et au
+cours tortueux des fleuves sur les cartes de géographie, demandait:
+
+--Et du lièvre--y en a-t-il, du lièvre?...
+
+Hautot père, répondit:
+
+--Tant que vous en voudrez, surtout dans les fonds du Puysatier.
+
+--Par où commençons-nous?--interrogea le notaire, un bon vivant de
+notaire gras et pâle, bedonnant aussi et sanglé dans un costume de
+chasse tout neuf, acheté à Rouen l'autre semaine.
+
+--Eh bien, par là, par les fonds. Nous jetterons les perdrix dans la
+plaine et nous nous rabattrons dessus.
+
+Et Hautot père se leva. Tous l'imitèrent, prirent leurs fusils dans les
+coins, examinèrent les batteries, tapèrent du pied pour s'affermir dans
+leurs chaussures un peu dures, pas encore assouplies par la chaleur du
+sang; puis ils sortirent; et les chiens se dressant au bout des attaches
+poussèrent des hurlements aigus en battant l'air de leurs pattes.
+
+On se mit en route vers les fonds. C'était un petit vallon, ou plutôt
+une grande ondulation de terres de mauvaise qualité, demeurées incultes
+pour cette raison, sillonnées de ravines, couvertes de fougères,
+excellente réserve de gibier.
+
+Les chasseurs s'espacèrent, Hautot père tenant la droite, Hautot fils
+tenant la gauche, et les deux invités au milieu. Le garde et les
+porteurs de carniers suivaient. C'était l'instant solennel où on attend,
+le premier coup de fusil, où le coeur bat un peu, tandis que le doigt
+nerveux tâte à tout instant les gâchettes.
+
+Soudain, il partit, ce coup! Hautot père avait tiré. Tous s'arrêtèrent
+et virent une perdrix, se détachant d'une compagnie qui fuyait à
+tire-d'aile, tomber dans un ravin sous une broussaille épaisse. Le
+chasseur excité se mit à courir, enjambant, arrachant les ronces qui le
+retenaient, et il disparut à son tour dans le fourré, à la recherche de
+sa pièce.
+
+Presque aussitôt, un second coup de feu retentit.
+
+--Ah! ah! le gredin, cria M. Bermont, il aura déniché un lièvre
+là-dessous.
+
+Tous attendaient, les yeux sur ce tas de branches impénétrables au
+regard.
+
+Le notaire, faisant un porte-voix de ses mains, hurla: «Les avez-vous?»
+Hautot père ne répondit pas; alors, César, se tournant vers le garde,
+lui dit: «Va donc l'aider, Joseph. Il faut marcher en ligne. Nous
+attendrons».
+
+Et Joseph, un vieux tronc d'homme sec, noueux, dont toutes les
+articulations faisaient des bosses, partit d'un pas tranquille et
+descendit dans le ravin, en cherchant les trous praticables avec des
+précautions de renard. Puis, tout de suite, il cria:
+
+--Oh! v'nez! v'nez! y a un malheur d'arrivé.
+
+Tous accoururent et plongèrent dans les ronces. Hautot père, tombé sur
+le flanc, évanoui, tenait à deux mains son ventre d'où coulait à travers
+sa veste de toile déchirée par le plomb de longs filets de sang sur
+l'herbe. Lâchant son fusil pour saisir la perdrix morte à portée de sa
+main, il avait laissé tomber l'arme dont le second coup, partant au
+choc, lui avait crevé les entrailles. On le tira du fossé, on le
+dévêtit, et on vit une plaie affreuse par où les intestins sortaient.
+Alors, après qu'on l'eut ligaturé tant bien que mal, on le reporta chez
+lui et on attendit le médecin qu'on avait été quérir, avec un prêtre.
+
+Quand le docteur arriva, il remua la tête gravement, et se tournant vers
+Hautot fils qui sanglotait sur une chaise:
+
+--Mon pauvre garçon, dit-il, ça n'a pas bonne tournure.
+
+Mais quand le pansement fut fini, le blessé remua les doigts, ouvrit la
+bouche, puis les yeux, jeta devant lui des regards troubles, hagards,
+puis parut chercher dans sa mémoire, se souvenir, comprendre, et il
+murmura:
+
+--Nom d'un nom, ça y est!
+
+Le médecin lui tenait la main.
+
+--Mais non, mais non, quelques jours de repos seulement, ça ne sera
+rien.
+
+Hautot reprit:
+
+--Ça y est! j'ai l'ventre crevé! Je le sais bien.
+
+Puis soudain:
+
+--J'veux parler au fils, si j'ai le temps.
+
+Hautot fils, malgré lui, larmoyait et répétait comme un petit garçon:
+
+--P'pa, p'pa, pauv'e p'pa!
+
+Mais le père, d'un ton plus ferme:.
+
+--Allons pleure pu, c'est pas le moment. J'ai à te parler. Mets-toi là,
+tout près, ça sera vite fait, et je serai plus tranquille. Vous autres,
+une minute s'il vous plaît.
+
+Tous sortirent laissant le fils en face du père.
+
+Dès qu'ils furent seuls:
+
+--Écoute, fils, tu as vingt-quatre ans, on peut te dire les choses. Et
+puis il n'y a pas tant de mystère à ça que nous en mettons. Tu sais bien
+que ta mère est morte depuis sept ans, pas vrai, et que je n'ai pas plus
+de quarante-cinq ans moi, vu que je me suis marié à dix-neuf. Pas vrai?
+
+Le fils balbutia:
+
+--Oui, c'est vrai.
+
+---Donc ta mère est morte depuis sept ans, et moi je suis resté veuf. Eh
+bien! ce n'est pas un homme comme moi qui peut rester veuf à trente-sept
+ans, pas vrai?
+
+Le fils répondit:
+
+--Oui, c'est vrai.
+
+Le père, haletant, tout pâle et la face crispée continua:
+
+--Dieu que j'ai mal! Eh bien, tu comprends. L'homme n'est pas fait pour
+vivre seul, mais je ne voulais pas donner une suivante à ta mère, vu que
+je lui avais promis ça. Alors... tu comprends?
+
+--Oui, père.
+
+--Donc, j'ai pris une petite à Rouen, rue de l'Éperlan, 18, au
+troisième, la seconde porte--je te dis tout ça, n'oublie pas,--mais une
+petite qui a été gentille tout plein pour moi, aimante, dévouée, une
+vraie femme, quoi? Tu saisis, mon gars?
+
+--Oui, père.
+
+--Alors, si je m'en vas, je lui dois quelque chose, mais quelque chose
+de sérieux qui la mettra à l'abri. Tu comprends?
+
+--Oui, père.
+
+--Je te dis que c'est une brave fille, mais là, une brave, et que, sans
+toi, et sans le souvenir de ta mère, et puis sans la maison où nous
+avons vécu tous trois, je l'aurais amenée ici, et puis épousée, pour
+sûr... écoute... écoute... mon gars... j'aurais pu faire un testament...
+je n'en ai point fait! Je n'ai pas voulu... car il ne faut point écrire
+les choses... ces choses-là... ça nuit trop aux légitimes... et puis ça
+embrouille tout... ça ruine tout le monde! Vois-tu, le papier timbré,
+n'en faut pas, n'en fais jamais usage. Si je suis riche, c'est que je ne
+m'en suis point servi de ma vie. Tu comprends, mon fils!
+
+--Oui, père.
+
+--Écoute encore... Écoute bien... Donc, je n'ai pas fait de testament...
+je n'ai pas voulu..., et puis je te connais, tu as bon coeur, tu n'es
+pas ladre, pas regardant, quoi. Je me suis dit que, sur ma fin, je
+te conterais les choses et que je te prierais de ne pas oublier la
+petite:--Caroline Donet, rue de l'Éperlan, 18, au troisième, la seconde
+porte, n'oublie pas.--Et puis, écoute encore. Vas-y tout de suite quand
+je serai parti--et puis arrange-toi pour qu'elle ne se plaigne pas de ma
+mémoire.--Tu as de quoi.--Tu le peux,--je te laisse assez... Écoute...
+En semaine on ne la trouve pas. Elle travaille chez Mme Moreau, rue
+Beauvoisine. Vas-y le jeudi. Ce jour-là elle m'attend. C'est mon jour,
+depuis six ans. Pauvre p'tite, va-t-elle pleurer!... Je te dis tout ça,
+parce que je te connais bien, mon fils. Ces choses-là on ne les conte
+pas au public, ni au notaire, ni au curé. Ça se fait, tout le monde le
+sait, mais ça ne se dit pas, sauf nécessité. Alors personne d'étranger
+dans le secret, personne que la famille, parce que la famille, c'est
+tous en un seul. Tu comprends?
+
+--Oui, père.
+
+--Tu promets?
+
+--Oui, père.
+
+--Tu jures?
+
+--Oui, père
+
+--Je t'en prie, je t'en supplie, fils, n'oublie pas. J'y tiens.
+
+--Non, père.
+
+--Tu iras toi-même. Je veux que tu t'assures de tout.
+
+--Oui, père.
+
+--Et puis, tu verras... tu verras ce qu'elle t'expliquera. Moi je ne
+peux pas te dire plus. C'est juré.
+
+--Oui, père.
+
+--C'est bon, mon fils. Embrasse-moi. Adieu. Je vas claquer, j'en suis
+sûr. Dis-leur qu'ils entrent.
+
+Hautot fils embrassa son père en gémissant, puis, toujours docile,
+ouvrit la porte, et le prêtre parut, en surplis blanc, portant les
+saintes huiles.
+
+Mais le moribond avait fermé les yeux, et il refusa de les rouvrir,
+il refusa de répondre, il refusa de montrer, même par un signe, qu'il
+comprenait.
+
+Il avait assez parlé, cet homme, il n'en pouvait plus. Il se sentait
+d'ailleurs à présent le coeur tranquille, il voulait mourir en paix.
+Qu'avait-il besoin de se confesser au délégué de Dieu, puisqu'il venait
+de se confesser à son fils, qui était de la famille, lui.
+
+Il fut administré, purifié, absous, au milieu de ses amis et de ses
+serviteurs agenouillés, sans qu'un seul mouvement de son visage révélât
+qu'il vivait encore.
+
+Il mourut vers minuit, après quatre heures de tressaillements indiquant
+d'atroces souffrances.
+
+
+II
+
+
+Ce fut le mardi qu'on l'enterra, la chasse ayant ouvert le dimanche.
+Rentré chez lui, après avoir conduit son père au cimetière, César Hautot
+passa le reste du jour à pleurer. Il dormit à peine la nuit suivante
+et il se sentit si triste en s'éveillant qu'il se demandait comment il
+pourrait continuer à vivre.
+
+Jusqu'au soir cependant il songea que, pour obéir à là dernière volonté
+paternelle, il devait se rendre à Rouen le lendemain, et voir cette
+fille Caroline Donet qui demeurait rue de l'Éperlan, 18, au troisième
+étage, la seconde porte. Il avait répété, tout bas, comme on marmotte
+une prière, ce nom et cette adresse, un nombre incalculable de
+fois, afin de ne pas les oublier, et il finissait par les balbutier
+indéfiniment, sans pouvoir s'arrêter ou penser à quoi que ce fût, tant
+sa langue et son esprit étaient possédés par cette phrase.
+
+Donc le lendemain, vers huit heures, il ordonna d'atteler Graindorge
+au tilbury et partit au grand trot du lourd cheval normand sur la
+grand'route d'Ainville à Rouen. Il portait sur le dos sa redingote
+noire, sur la tête son grand chapeau de soie et sur les jambes sa
+culotte à sous-pieds, et il n'avait pas voulu, vu la circonstance,
+passer par-dessus son beau costume, la blouse bleue qui se gonfle au
+vent, garantit le drap de la poussière et des taches, et qu'on ôte
+prestement à l'arrivée, dès qu'on a sauté de voiture.
+
+Il entra dans Rouen alors que dix heures sonnaient, s'arrêta comme
+toujours à l'hôtel des Bons-Enfants, rue des Trois-Mares, subit les
+embrassades du patron, de la patronne et de ses cinq fils, car on
+connaissait la triste nouvelle; puis, il dut donner des détails sur
+l'accident, ce qui le fit pleurer, repousser les services de toutes ces
+gens, empressées parce qu'ils le savaient riche, et refuser même leur
+déjeuner, ce qui les froissa.
+
+Ayant donc épousseté son chapeau, brossé sa redingote et essuyé ses
+bottines, il se mit à la recherche de la rue de l'Éperlan, sans oser
+prendre de renseignements près de personne, de crainte d'être reconnu et
+d'éveiller les soupçons.
+
+À la fin, ne trouvant pas, il aperçut un prêtre, et se fiant à la
+discrétion professionnelle des hommes d'église, il s'informa auprès de
+lui.
+
+Il n'avait que cent pas à faire, c'était justement la deuxième rue à
+droite.
+
+Alors, il hésita. Jusqu'à ce moment, il avait obéi comme une brute à la
+volonté du mort. Maintenant il se sentait tout remué, confus, humilié à
+l'idée de se trouver, lui, le fils, en face de cette femme qui avait été
+la maîtresse de son père. Toute la morale qui gît en nous, tassée au
+fond de nos sentiments par des siècles d'enseignement héréditaire, tout
+ce qu'il avait appris depuis le catéchisme sur les créatures de mauvaise
+vie, le mépris instinctif que tout homme porte en lui contre elles, même
+s'il en épouse une, toute son honnêteté bornée de paysan, tout cela
+s'agitait en lui, le retenait, le rendait honteux et rougissant.
+
+Mais il pensa:--«J'ai promis au père. Faut pas y manquer.» Alors il
+poussa la porte entre-bâillée de la maison marquée du numéro 18,
+découvrit un escalier sombre, monta trois étages, aperçut une porte,
+puis une seconde, trouva une ficelle de sonnette et tira dessus.
+
+Le din-din qui retentit dans la chambre voisine lui fit passer un
+frisson dans le corps. La porte s'ouvrit et il se trouva en face d'une
+jeune dame très bien habillée, brune, au teint coloré, qui le regardait
+avec des yeux stupéfaits.
+
+Il ne savait que lui dire, et, elle, qui ne se doutait de rien, et qui
+attendait l'autre, ne l'invitait pas à entrer. Ils se contemplèrent
+ainsi pendant près d'une demi-minute. À la fin elle demanda:
+
+--Vous désirez, monsieur?
+
+Il murmura:
+
+--Je suis Hautot fils.
+
+Elle eut un sursaut, devint pâle, et balbutia comme si elle le
+connaissait depuis longtemps:
+
+--Monsieur César?
+
+--Oui.
+
+--Et alors?
+
+--J'ai à vous parler de la part du père.
+
+Elle fit--Oh! mon Dieu!--et recula pour qu'il entrât. Il ferma la porte
+et la suivit.
+
+Alors il aperçut un petit garçon de quatre ou cinq ans, qui jouait avec
+un chat, assis par terre devant un fourneau d'où montait une fumée de
+plats tenus au chaud.
+
+--Asseyez-vous, disait-elle.
+
+Il s'assit.... Elle demanda:
+
+--Eh bien?
+
+Il n'osait plus parler, les yeux fixés sur la table dressée au milieu de
+l'appartement, et portant trois couverts, dont un d'enfant. Il regardait
+la chaise tournée dos au feu, l'assiette, la serviette, les verres, la
+bouteille de vin ronge entamée et la bouteille de vin blanc intacte.
+C'était la place de son père, dos au feu! On l'attendait. C'était son
+pain qu'il voyait, qu'il reconnaissait près de la fourchette, car la
+croûte était enlevée à cause des mauvaises dents d'Hautot. Puis, levant
+les yeux, il aperçut, sur le mur, son portrait, la grande photographie
+faite à Paris l'année de l'Exposition, la même qui était clouée
+au-dessus du lit dans la chambre à coucher d'Ainville.
+
+La jeune femme reprit:
+
+--Eh bien, monsieur César?
+
+Il la regarda. Une angoisse l'avait rendue livide et elle attendait, les
+mains tremblantes de peur.
+
+Alors il osa.
+
+--Eh bien, mam'zelle, papa est mort dimanche, en ouvrant la chasse.
+
+Elle fut si bouleversée qu'elle ne remua pas. Après quelques instants de
+silence, elle murmura d'une voix presque insaisissable:
+
+--Oh! pas possible!
+
+Puis, soudain, des larmes parurent dans ses yeux, et levant ses mains
+elle se couvrit la figure en se mettant à sangloter. Alors, le petit
+tourna la tête, et voyant sa mère en pleurs, hurla. Puis, comprenant
+que ce chagrin subit venait de cet inconnu, il se rua sur César, saisit
+d'une main sa culotte et de l'autre il lui tapait la cuisse de toute
+sa force. Et César demeurait éperdu, attendri, entre cette femme qui
+pleurait son père et cet enfant qui défendait sa mère. Il se sentait
+lui-même gagné par l'émotion, les yeux enflés par le chagrin; et, pour
+reprendre contenance, il se mit à parler.
+
+--Oui, disait-il, le malheur est arrivé dimanche matin, sur les huit
+heures.... Et il contait, comme si elle l'eût écouté, n'oubliant aucun
+détail, disant les plus petites choses avec une minutie de paysan. Et le
+petit tapait toujours, lui lançant à présent des coups de pied dans les
+chevilles.
+
+Quand il arriva au moment où Hautot père avait parlé d'elle, elle
+entendit son nom, découvrit sa figure et demanda:
+
+--Pardon, je ne vous suivais pas, je voudrais bien savoir.... Si ça ne
+vous contrariait pas de recommencer.
+
+Il recommença dans les mêmes termes: «Le malheur est arrivé dimanche
+matin sur les huit heures....»
+
+Il dit tout, longuement, avec des arrêts, des points, des réflexions
+venues de lui, de temps en temps. Elle l'écoutait avidement, percevant
+avec sa sensibilité nerveuse de femme toutes les péripéties qu'il
+racontait, et tressaillant d'horreur, faisant: «Oh mon Dieu!» parfois.
+Le petit, la croyant calmée, avait cessé de battre César pour prendre la
+main de sa mère, et il écoutait aussi, comme s'il eût compris.
+
+Quand le récit fut terminé, Hautot fils reprit:
+
+--Maintenant, nous allons nous arranger ensemble suivant son désir.
+Écoutez, je suis à mon aise, il m'a laissé du bien. Je ne veux pas que
+vous ayez à vous plaindre....
+
+Mais elle l'interrompit vivement.
+
+--Oh! monsieur César, monsieur César, pas aujourd'hui. J'ai le coeur
+coupé.... Une autre fois, un autre jour.... Non, pas aujourd'hui.... Si
+j'accepte, écoutez... ce n'est pas pour moi... non, non, non, je vous le
+jure. C'est pour le petit. D'ailleurs, on mettra ce bien sur sa tête.
+
+Alors César, effaré, devina, et balbutiant:
+
+--Donc... c'est à lui... le p'tit?
+
+--Mais oui, dit-elle.
+
+Et Hautot fils regarda son frère avec une émotion confuse, forte et
+pénible.
+
+Après un long silence, car elle pleurait de nouveau, César, tout à fait
+gêné, reprit:
+
+--Eh bien, alors, mam'zelle Donet, je vas m'en aller. Quand voulez-vous
+que nous parlions de ça?
+
+Elle s'écria:
+
+--Oh! non, ne partez pas, ne partez pas, ne me laissez pas toute seule
+avec Émile! Je mourrais de chagrin. Je n'ai plus personne, personne que
+mon petit. Oh! quelle misère, quelle misère, monsieur César. Tenez,
+asseyez-vous. Vous allez encore me parler. Vous me direz ce qu'il
+faisait, là-bas, toute la semaine.
+
+Et César s'assit, habitué à obéir.
+
+Elle approcha, pour elle, une autre chaise de la sienne, devant le
+fourneau où les plats mijotaient toujours, prit Émile sur ses genoux, et
+elle demanda à César mille choses sur son père, des choses intimes où
+l'on voyait, où il sentait sans raisonner qu'elle avait aimé Hautot de
+tout son pauvre coeur de femme.
+
+Et, par l'enchaînement naturel de ses idées, peu nombreuses, il en
+revint à l'accident et se remit à le raconter avec tous les mêmes
+détails.
+
+Quand il dit: «Il avait un trou dans le ventre, on y aurait mis les deux
+poings», elle poussa une sorte de cri, et les sanglots jaillirent de
+nouveau de ses yeux. Alors, saisi par la contagion, César se mit aussi à
+pleurer, et comme les larmes attendrissent toujours les fibres du coeur,
+il se pencha vers Émile dont le front se trouvait à portée de sa bouche
+et l'embrassa.
+
+La mère, reprenant haleine, murmurait:
+
+--Pauvre gars, le voilà orphelin.
+
+--Moi aussi, dit César.
+
+Et ils ne parlèrent plus.
+
+Mais soudain, l'instinct pratique de ménagère, habituée à songer à tout,
+se réveilla chez la jeune femme.
+
+--Vous n'avez peut-être rien pris de la matinée, monsieur César?
+
+--Non, mam'zelle.
+
+--Oh! vous devez avoir faim. Vous allez manger un morceau.
+
+--Merci, dit-il, je n'ai pas faim, j'ai eu trop de tourment.
+
+Elle répondit:
+
+--Malgré la peine, faut bien vivre, vous ne me refuserez pas ça! Et puis
+vous resterez un peu plus. Quand vous serez parti, je ne sais pas ce que
+je deviendrai.
+
+Il céda, après quelque résistance encore, et s'asseyant dos au feu, en
+face d'elle, il mangea une assiette de tripes qui crépitaient dans le
+fourneau et but un verre de vin rouge. Mais il ne permit point qu'elle
+débouchât le vin blanc.
+
+Plusieurs fois il essuya la bouche du petit qui avait barbouillé de
+sauce tout son menton.
+
+Comme il se levait pour partir, il demanda:
+
+--Quand est-ce voulez-vous que je revienne pour parler de l'affaire,
+mam'zelle Donet?
+
+--Si ça ne vous faisait rien, jeudi prochain, monsieur César. Comme ça
+je ne perdrais pas de temps. J'ai toujours mes jeudis libres.
+
+--Ça me va, jeudi prochain.
+
+--Vous viendrez déjeuner, n'est-ce pas?
+
+--Oh! quant à ça, je ne peux pas le promettre.
+
+--C'est qu'on cause mieux en mangeant. On a plus de temps aussi.
+
+--Eh bien, soit. Midi alors.
+
+Et il s'en alla après avoir encore embrassé le petit Émile, et serré la
+main de Mlle Donet.
+
+
+
+III
+
+
+La semaine parut longue à César Hautot. Jamais il ne s'était trouvé seul
+et l'isolement lui semblait insupportable. Jusqu'alors, il vivait à
+côté de son père, comme son ombre, le suivait aux champs, surveillait
+l'exécution de ses ordres, et quand il l'avait quitté pendant quelque
+temps le retrouvait au dîner. Ils passaient les soirs à fumer leurs
+pipes en face l'un de l'autre, en causant chevaux, vaches ou moutons;
+et la poignée de main qu'ils se donnaient au réveil semblait l'échange
+d'une affection familiale et profonde.
+
+Maintenant César était seul. Il errait par les labours d'automne,
+s'attendant toujours à voir se dresser au bout d'une plaine la grande
+silhouette gesticulante du père. Pour tuer les heures, il entrait chez
+les voisins, racontait l'accident à tous ceux qui ne l'avaient pas
+entendu, le répétait quelquefois aux autres. Puis, à bout d'occupations
+et de pensées, il s'asseyait au bord d'une route en se demandant si
+cette vie-là allait durer longtemps.
+
+Souvent il songea à Mlle Donet. Elle lui avait plu. Il l'avait trouvée
+comme il faut, douce et brave fille, comme avait dit le père. Oui, pour
+une brave fille, c'était assurément une brave fille. Il était résolu à
+faire les choses grandement et à lui donner deux mille francs de rente
+en assurant le capital à l'enfant. Il éprouvait même un certain plaisir
+à penser qu'il allait la revoir le jeudi suivant, et arranger cela avec
+elle. Et puis l'idée de ce frère, de ce petit bonhomme de cinq ans,
+qui était le fils de son père, le tracassait, l'ennuyait un peu et
+l'échauffait en même temps. C'était une espèce de famille qu'il avait
+là dans ce mioche clandestin qui ne s'appellerait jamais Hautot, une
+famille qu'il pouvait prendre ou laisser à sa guise, mais qui lui
+rappelait le père.
+
+Aussi quand il se vit sur la route de Rouen, le jeudi matin, emporté
+par le trot sonore de Graindorge, il sentit son coeur plus léger, plus
+reposé qu'il ne l'avait encore eu depuis son malheur.
+
+En entrant dans l'appartement de Mlle Donet, il vit la table mise comme
+le jeudi précédent, avec cette seule différence que la croûte du pain
+n'était pas ôtée.
+
+Il serra la main de la jeune femme, baisa Émile sur les joues et
+s'assit, un peu comme chez lui, le coeur gros tout de même. Mlle Donet
+lui parut un peu maigrie, un peu pâlie. Elle avait dû rudement pleurer.
+Elle avait maintenant un air gêné devant lui comme si elle eût compris
+ce qu'elle n'avait pas senti l'autre semaine sous le premier coup de son
+malheur, et elle le traitait avec des égards excessifs, une humilité
+douloureuse, et des soins touchants comme pour lui payer en attention
+et en dévouement les bontés qu'il avait pour elle. Ils déjeunèrent
+longuement, en parlant de l'affaire qui l'amenait. Elle ne voulait pas
+tant d'argent. C'était trop, beaucoup trop. Elle gagnait assez pour
+vivre, elle, mais elle désirait seulement qu'Émile trouvât quelques sous
+devant lui quand il serait grand. César tint bon, et ajouta même un
+cadeau de mille francs pour elle, pour son deuil.
+
+Comme il avait pris son café, elle demanda:
+
+--Vous fumez?
+
+--Oui... J'ai ma pipe.
+
+Il tâta sa poche. Nom d'un nom, il l'avait oubliée! Il allait se désoler
+quand elle lui offrit une pipe du père, enfermée dans une armoire. Il
+accepta, la prit, la reconnut, la flaira, proclama sa qualité avec une
+émotion dans la voix, l'emplit de tabac et l'alluma. Puis il mit Émile
+à cheval sur sa jambe et le fit jouer au cavalier pendant qu'elle
+desservait la table et enfermait, dans le bas du buffet, la vaisselle
+sale pour la laver, quand il serait sorti.
+
+Vers trois heures, il se leva à regret, tout ennuyé à l'idée de partir.
+
+--Eh bien! mam'zelle Donet, dit-il, je vous souhaite le bonsoir et
+charmé de vous avoir trouvée comme ça.
+
+Elle restait devant lui, rouge, bien émue, et le regardait en songeant à
+l'autre.
+
+--Est-ce que nous ne nous reverrons plus? dit-elle.
+
+Il répondit simplement:
+
+--Mais oui, mam'zelle, si ça vous fait plaisir.
+
+--Certainement, monsieur César. Alors, jeudi prochain, ça vous irait-il?
+
+--Oui, mam'zelle Donet.
+
+--Vous venez déjeuner, bien sûr?
+
+--Mais..., si vous voulez bien, je ne refuse pas.
+
+--C'est entendu, monsieur César, jeudi prochain, midi, comme
+aujourd'hui.
+
+--Jeudi midi, mam'zelle Donet!
+
+
+
+
+BOITELLE
+
+A _Robert Pinchon_
+
+
+Le père Boitelle (Antoine) avait dans tout le pays la spécialité des
+besognes malpropres. Toutes les fois qu'on avait à faire nettoyer
+une fosse, un fumier, un puisard, à curer un égout, un trou de fange
+quelconque, c'était lui qu'on allait chercher.
+
+Il s'en venait avec ses instruments de vidangeur et ses sabots enduits
+de crasse, et se mettait à sa besogne en geignant sans cesse sur son
+métier. Quand on lui demandait alors pourquoi il faisait cet ouvrage
+répugnant, il répondait avec résignation:
+
+--Pardi, c'est pour mes enfants qu'il faut nourrir. Ça rapporte plus
+qu'autre chose.
+
+Il avait, en effet, quatorze enfants. Si on s'informait de ce qu'ils
+étaient devenus, il disait avec un air d'indifférence:
+
+--N'en reste huit à la maison. Y en a un au service et cinq mariés.
+
+Quand on voulait savoir s'ils étaient bien mariés, il reprenait avec
+vivacité:
+
+--Je les ai pas opposés. Je les ai opposés en rien. Ils ont marié comme
+ils ont voulu. Faut pas opposer les goûts, ça tourne mal. Si je suis
+ordureux, mé, c'est que mes parents m'ont opposé dans mes goûts. Sans
+ça, j'aurais devenu un ouvrier comme les autres.
+
+Voici en quoi ses parents l'avaient contrarié dans ses goûts.
+
+Il était alors soldat, faisant son temps au Havre, pas plus bête qu'un
+autre, pas plus dégourdi non plus, un peu simple pourtant. Pendant les
+heures de liberté, son plus grand plaisir était de se promener sur le
+quai, où sont réunis les marchands d'oiseaux. Tantôt seul, tantôt avec
+un pays, il s'en allait lentement le long des cages où les perroquets à
+dos vert et à tête jaune des Amazones, les perroquets à dos gris et à
+tête rouge du Sénégal, les aras énormes qui ont l'air d'oiseaux cultivés
+en serre, avec leurs plumes fleuries, leurs panaches et leurs aigrettes,
+les perruches de toute taille, qui semblent coloriées avec un soin
+minutieux par un bon Dieu miniaturiste, et les petits, tout petits
+oisillons sautillants, rouges, jaunes, bleus et bariolés, mêlant leurs
+cris au bruit du quai, apportent dans le fracas des navires déchargés,
+des passants et des voitures, une rumeur violente, aiguë, piaillarde,
+assourdissante, de forêt lointaine et surnaturelle.
+
+Boitelle s'arrêtait, les yeux ouverts, la bouche ouverte, riant et ravi,
+montrant ses dents aux kakatoès prisonniers qui saluaient de leur huppe
+blanche ou jaune le rouge éclatant de sa culotte et le cuivre de son
+ceinturon. Quand il rencontrait un oiseau parleur, il lui posait des
+questions; et si la bête se trouvait ce jour-là disposée à répondre et
+dialoguait avec lui, il emportait pour jusqu'au soir de la gaieté et du
+contentement. A regarder les singes aussi il se faisait des bosses de
+plaisir, et il n'imaginait point de plus grand luxe pour un homme riche
+que de posséder ces animaux ainsi qu'on a des chats et des chiens. Ce
+goût-là, ce goût de l'exotique, il l'avait dans le sang comme on a
+celui de la chasse, de la médecine ou de la prêtrise. Il ne pouvait
+s'empêcher, chaque fois que s'ouvraient les portes de la caserne, de
+s'en revenir au quai comme s'il s'était senti tiré par une envie.
+
+Or une fois, s'étant arrêté presque en extase devant un araraca
+monstrueux qui gonflait ses plumes, s'inclinait, se redressait, semblait
+faire les révérences de cour du pays des perroquets, il vit s'ouvrir la
+porte d'un petit café attenant à la boutique du marchand d'oiseaux, et
+une jeune négresse, coiffée d'un foulard rouge, apparut, qui balayait
+vers la rue les bouchons et le sable de l'établissement.
+
+L'attention de Boitelle fut aussitôt partagée entre l'animal et la
+femme, et il n'aurait su dire vraiment lequel de ces deux êtres il
+contemplait avec le plus d'étonnement et de plaisir.
+
+La négresse, ayant poussé dehors les ordures du cabaret, leva les yeux,
+et demeura à son tour éblouie devant l'uniforme du soldat. Elle restait
+debout, en face de lui, son balai dans les mains comme si elle lui eût
+porté les armes, tandis que l'araraca continuait à s'incliner. Or le
+troupier au bout de quelques instants fut gêné par cette attention,
+et il s'en alla à petits pas, pour n'avoir point l'air de battre en
+retraite.
+
+Mais il revint. Presque chaque jour il passa devant le café des
+Colonies, et souvent il aperçut à travers les vitres la petite bonne
+à peau noire qui servait des bocks ou de l'eau-de-vie aux matelots du
+port. Souvent aussi elle sortait en l'apercevant; bientôt, même, sans
+s'être jamais parlé, ils se sourirent comme des connaissances; et
+Boitelle se sentait le coeur remué, en voyant luire, tout à coup, entre
+les lèvres sombres de la fille, la ligne éclatante de ses dents. Un
+jour enfin il entra, et fut tout surpris en constatant qu'elle parlait
+français comme tout le monde. La bouteille de limonade, dont elle
+accepta de boire un verre, demeura, dans le souvenir du troupier,
+mémorablement délicieuse; et il prit l'habitude de venir absorber, en ce
+petit cabaret du port, toutes les douceurs liquides que lui permettait
+sa bourse.
+
+C'était pour lui une fête, un bonheur auquel il pensait sans cesse, de
+regarder la main noire de la petite bonne verser quelque chose dans son
+verre, tandis que les dents riaient, plus claires que les yeux. Au bout
+de deux mois de fréquentation, ils devinrent tout à fait bons amis, et
+Boitelle, après le premier étonnement de voir que les idées de cette
+négresse étaient pareilles aux bonnes idées des filles du pays, qu'elle
+respectait l'économie, le travail, la religion et la conduite, l'en aima
+davantage, s'éprit d'elle au point de vouloir l'épouser.
+
+Il lui dit ce projet qui la fit danser de joie. Elle avait d'ailleurs
+quelque argent, laissé par une marchande d'huîtres, qui l'avait
+recueillie quand elle fut déposée sur le quai du Havre par un capitaine
+américain. Ce capitaine l'avait trouvée âgée d'environ six ans, blottie
+sur des balles de coton dans la calle de son navire, quelques heures
+après son départ de New-York. Venant au Havre, il y abandonna aux soins
+de cette écaillère apitoyée ce petit animal noir caché à son bord, il ne
+savait par qui ni comment. La vendeuse d'huîtres étant morte, la jeune
+négresse devint bonne au café des Colonies.
+
+Antoine Boitelle ajouta:
+
+--Ça se fera si les parents n'y opposent point. J'irai jamais contre
+eux, t'entends ben, jamais! Je vas leur en toucher deux mots à la
+première fois que je retourne au pays.
+
+La semaine suivante en effet, ayant obtenu vingt-quatre heures de
+permission, il se rendit dans sa famille qui cultivait une petite ferme
+à Tourteville, près d'Yvetot.
+
+Il attendit la fin du repas, l'heure où le café baptisé d'eau-de-vie
+rendait les coeurs plus ouverts, pour informer ses ascendants Qu'il
+avait trouvé une fille répondant si bien à ses goûts, à tous ses goûts,
+qu'il ne devait pas en exister une autre sur la terre pour lui convenir
+aussi parfaitement.
+
+Les vieux, à ce propos, devinrent aussitôt circonspects, et demandèrent
+des explications. Il ne cacha rien d'ailleurs que la couleur de son
+teint.
+
+C'était une bonne, sans grand avoir, mais vaillante, économe, propre, de
+conduite, et de bon conseil. Toutes ces choses-là valaient mieux que de
+l'argent aux mains d'une mauvaise ménagère. Elle avait quelques sous
+d'ailleurs, laissés par une femme qui l'avait élevée, quelques gros
+sous, presque une petite dot, quinze cents francs à la caisse d'épargne.
+Les vieux, conquis par ses discours, confiants d'ailleurs dans son
+jugement, cédaient peu à peu, quand il arriva au point délicat. Riant
+d'un rire un peu contraint:
+
+--Il n'y a qu'une chose, dit-il, qui pourra vous contrarier. Elle n'est
+brin blanche.
+
+Ils ne comprenaient pas et il dut expliquer longuement avec beaucoup de
+précautions, pour ne les point rebuter, qu'elle appartenait à la race
+sombre dont ils n'avaient vu d'échantillons que sur les images d'Épinal.
+
+Alors ils furent inquiets, perplexes, craintifs, comme s'il leur avait
+proposé une union avec le Diable.
+
+La mère disait:--Noire? Combien qu'elle l'est. C'est-il partout?
+
+Il répondait:--Pour sûr: Partout, comme t'es blanche partout, té!
+
+Le père reprenait:--Noire? C'est-il noir autant que le chaudron?
+
+Le fils répondait:--Pt'être ben un p'tieu moins! C'est noire, mais point
+noire à dégoûter. La robe à m'sieu l'curé est ben noire, et alle n'est
+pas pu laide qu'un surplis qu'est blanc.
+
+Le père disait:--Y en a-t-il de pu noires qu'elle dans son pays?
+
+Et le fils, convaincu, s'écriait:
+
+--Pour sûr!
+
+Mais le bonhomme remuait la tête.
+
+--Ça doit être déplaisant?
+
+Et le fils:
+
+--C'est point pu déplaisant qu'aut'chose, vu qu'on s'y fait en rin de
+temps.
+
+La mère demandait:
+
+--Ça ne salit point le linge plus que d'autres, ces piaux-là?
+
+--Pas plus que la tienne, vu que c'est sa couleur.
+
+Donc, après beaucoup de questions encore, il fut convenu que les parents
+verraient cette fille avant de rien décider et que le garçon, dont le
+service allait finir l'autre mois, l'amènerait à la maison afin qu'on
+pût l'examiner et décider en causant si elle n'était pas trop foncée
+pour rentrer dans la famille Boitelle.
+
+Antoine alors annonça que le dimanche 22 mai, jour de sa libération, il
+partirait pour Tourteville avec sa bonne amie.
+
+Elle avait mis pour ce voyage chez les parents de son amoureux ses
+vêtements les plus beaux et les plus voyants, où dominaient le jaune, le
+rouge et le bleu, de sorte qu'elle avait l'air pavoisée pour une fête
+nationale.
+
+Dans la gare, au départ du Havre, on la regarda beaucoup, et Boitelle
+était fier de donner le bras, à une personne qui commandait ainsi
+l'attention. Puis, dans le wagon de troisième classe où elle prit place
+à côté de lui, elle imposa une telle surprise aux paysans que ceux des
+compartiments voisins montèrent sur leurs banquettes pour l'examiner
+par-dessus la cloison de bois qui divisait la caisse roulante. Un
+enfant, à son aspect, se mit à crier de peur, un autre cacha sa figure
+dans le tablier de sa mère.
+
+Tout alla bien cependant jusqu'à la gare d'arrivée. Mais lorsque le
+train ralentit sa marche en approchant d'Yvetot, Antoine se sentit mal
+à l'aise, comme au moment d'une inspection quand il ne savait pas sa
+théorie. Puis, s'étant penché à la portière, il reconnut de loin son
+père qui tenait la bride du cheval attelé à la carriole, et sa mère
+venue jusqu'au treillage qui maintenait les curieux.
+
+Il descendit le premier, tendit la main à sa bonne amie, et, droit,
+comme s'il escortait un général, il se dirigea vers sa famille.
+
+La mère, en voyant venir cette dame noire et bariolée en compagnie de
+son garçon, demeurait tellement stupéfaite qu'elle n'en pouvait ouvrir
+la bouche, et le père avait peine à maintenir le cheval que faisait
+cabrer coup sur coup la locomotive ou la négresse. Mais Antoine, saisi
+soudain par la joie sans mélange de revoir ses vieux, se précipita, les
+bras ouverts, bécota la mère, bécota le père malgré l'effroi du bidet,
+puis se tournant vers sa compagne que les passants ébaubis considéraient
+en s'arrêtant, il s'expliqua.
+
+--La v'là! J'vous avais ben dit qu'à première vue alle est un brin
+détournante, mais sitôt qu'on la connaît, vrai de vrai, y a rien de plus
+plaisant sur la terre. Dites-y bonjour qu'à ne s'émeuve point.
+
+Alors la mère Boitelle, intimidée elle-même à perdre la raison, fit une
+espèce de révérence, tandis que le père ôtait sa casquette en murmurant:
+«J'vous la souhaite à vot' désir». Puis sans s'attarder on grimpa dans
+la carriole, les deux femmes au fond sur des chaises qui les faisaient
+sauter en l'air à chaque cahot de la route, et les deux hommes par
+devant, sur la banquette.
+
+Personne ne parlait. Antoine inquiet sifflotait un air de caserne, le
+père fouettait le bidet, et la mère regardait de coin, en glissant des
+coups d'oeil de fouine, la négresse dont le front et les pommettes
+reluisaient sous le soleil comme des chaussures bien cirées.
+
+Voulant rompre la glace, Antoine se retourna.
+
+--Eh bien, dit-il, on ne cause pas?
+
+--Faut le temps; répondit la vieille.
+
+Il reprit:
+
+--Allons, raconte à la p'tite l'histoire des huit oeufs de ta poule.
+
+C'était une farce célèbre dans la famille. Mais comme sa mère se taisait
+toujours, paralysée par l'émotion, il prit lui-même la parole et narra,
+en riant beaucoup, cette mémorable aventure. Le père, qui la savait par
+coeur, se dérida aux premiers mots; sa femme bientôt suivit l'exemple,
+et la négresse elle-même, au passage le plus drôle, partit tout à coup
+d'un tel rire, d'un rire si bruyant, roulant, torrentiel, que le cheval
+excité fit un petit temps de galop.
+
+La connaissance était faite. On causa.
+
+A peine arrivés, quand tout le monde fut descendu, après qu'il eut
+conduit sa bonne amie dans la chambre pour ôter sa robe qu'elle aurait
+pu tacher en faisant un bon plat de sa façon destiné à prendre les vieux
+par le ventre, il attira ses parents devant la porte, et demanda, le
+coeur battant.
+
+--Eh ben, quéque vous dites?
+
+Le père se tut. La mère plus hardie déclara:
+
+--Alle est trop noire! Non, vrai, c'est trop. J'en ai eu les sangs
+tournés.
+
+--Vous vous y ferez, dit Antoine.
+
+--Possible, mais pas pour le moment. Ils entrèrent et la bonne femme
+fut émue en voyant la négresse cuisiner. Alors elle l'aida, la jupe
+retroussée, active malgré son âge.
+
+Le repas fut bon, fut long, fut gai. Quand on fit un tour ensuite,
+Antoine prit son père à part.
+
+--Eh ben, pé, quéque t'en dis?
+
+Le paysan ne se compromettait jamais.
+
+--J'ai point d'avis. D'mande à ta mé.
+
+Alors Antoine rejoignit sa mère et la retenant en arrière.
+
+--Eh ben, ma mé, quéque t'en dis?
+
+--Mon pauv'e gars, vrai, alle est trop noire. Seulement un p'tieu moins
+je ne m'opposerais pas, mais c'est trop. On dirait Satan!
+
+Il n'insista point, sachant que la vieille s'obstinait toujours, mais il
+sentait en son coeur entrer un orage de chagrin. Il cherchait ce qu'il
+fallait faire, ce qu'il pourrait inventer, surpris d'ailleurs qu'elle ne
+les eût pas conquis déjà comme elle l'avait séduit lui-même. Et ils s'en
+allaient tous les quatre à pas lents à travers les blés, redevenus peu
+à peu silencieux. Quand on longeait une clôture les fermiers
+apparaissaient à la barrière, les gamins grimpaient sur les talus, tout
+le monde se précipitait au chemin pour voir passer la «noire» que
+le fils Boitelle avait ramenée. On apercevait au loin des gens qui
+couraient à travers les champs comme on accourt quand bat le tambour des
+annonces de phénomènes vivants. Le père et la mère Boitelle effarés de
+cette curiosité semée par la campagne à leur approche, hâtaient le pas,
+côte à côte, précédant de loin leur fils à qui sa compagne demandait ce
+que les parents pensaient d'elle.
+
+Il répondit en hésitant qu'ils n'étaient pas encore décidés.
+
+Mais sur la place du village ce fut une sortie en masse de toutes
+les maisons en émoi, et devant l'attroupement grossissant, les vieux
+Boitelle prirent la fuite et regagnèrent leur logis, tandis qu'Antoine
+soulevé de colère, sa bonne amie au bras, s'avançait avec majesté sous
+les yeux élargis par l'ébahissement.
+
+Il comprenait que c'était fini, qu'il n'y avait plus d'espoir, qu'il
+n'épouserait pas sa négresse; elle aussi le comprenait; et ils se mirent
+à pleurer tous les deux en approchant de la ferme. Dès qu'ils y furent
+revenus, elle ôta de nouveau sa robe pour aider la mère à faire
+sa besogne; elle la suivit partout, à la laiterie, à l'étable,
+au poulailler, prenant la plus grosse part, répétant sans cesse:
+«Laissez-moi faire, madame Boitelle», si bien que le soir venu, la
+vieille, touchée et inexorable, dit à son fils: «C'est une brave fille
+tout de même. C'est dommage qu'elle soit si noire, mais vrai, alle l'est
+trop. J'pourrais pas m'y faire, faut qu'alle r'tourne, alle est trop
+noire!»
+
+Et le fils Boitelle dit à sa bonne amie:
+
+--Alle n'veut point, alle te trouve trop noire. Faut r'tourner. Je
+t'aconduirai jusqu'au chemin de fer. N'importe, t'éluge point. J'vas
+leur y parler quand tu seras partie.
+
+Il la conduisit donc à la gare en lui donnant encore bon espoir, et
+après l'avoir embrassée, la fit monter dans le convoi qu'il regarda
+s'éloigner avec des yeux bouffis par les pleurs.
+
+Il eut beau implorer les vieux, ils ne consentirent jamais.
+
+Et quand il avait conté cette histoire que tout le pays connaissait,
+Antoine Boitelle ajoutait toujours:
+
+--A partir de ça, j'ai eu de coeur à rien, à rien. Aucun métier ne
+m'allait pu, et j'sieus devenu ce que j'sieus, un ordureux.
+
+On lui disait:
+
+--Vous vous êtes marié pourtant.
+
+--Oui, et j'peux pas dire que ma femme m'a déplu pisque j'y ai fait
+quatorze éfants, mais c'n'est point l'autre, oh non pour sûr, oh non!
+L'autre, voyez-vous, ma négresse, alle n'avait qu'à me regarder, je me
+sentais comme transporté...
+
+
+
+
+L'ORDONNANCE
+
+
+Le cimetière plein d'officiers avait l'air d'un champ fleuri. Les képis
+et les culottes rouges, les galons et les boutons d'or, les sabres, les
+aiguillettes de l'état-major, les brandebourgs des chasseurs et des
+hussards passaient au milieu des tombes dont les croix blanches ou
+noires ouvraient leurs bras lamentables, leurs bras de fer, de marbre ou
+de bois sur le peuple disparu des morts.
+
+On venait d'enterrer la femme du colonel de Limousin. Elle s'était noyée
+deux jours auparavant, en prenant un bain.
+
+C'était fini, le clergé était parti, mais le colonel, soutenu par deux
+officiers, restait debout devant le trou au fond duquel il voyait encore
+le coffre de bois qui cachait, décomposé déjà, le corps de sa jeune
+femme.
+
+C'était presque un vieillard, un grand maigre à moustaches blanches
+qui avait épousé, trois ans plus tôt, la fille d'un camarade, demeurée
+orpheline après la mort de son père, le colonel Sortis.
+
+Le capitaine et le lieutenant sur qui s'appuyait leur chef essayaient
+de l'emmener. Il résistait, les yeux pleins de larmes qu'il ne laissait
+point couler, par héroïsme, et, murmurant, tout bas: «Non, non, encore
+un peu», il s'obstinait à rester là, les jambes fléchissantes, au bord
+de ce trou, qui lui paraissait sans fond, un abîme où étaient tombés son
+coeur et sa vie, tout ce qui lui restait sur terre.
+
+Tout à coup le général Ormont s'approcha, saisit par le bras le colonel,
+et l'entraînant presque de force: «Allons, allons, mon vieux camarade,
+il ne faut pas demeurer là.» Le colonel obéit alors, et rentra chez lui.
+
+Comme il ouvrait la porte de son cabinet, il aperçut une lettre sur
+sa table de travail. L'ayant prise, il faillit tomber de surprise et
+d'émotion, il avait reconnu l'écriture de sa femme. Et la lettre portait
+le timbre de la poste avec la date du jour même. Il déchira l'enveloppe
+et lut.
+
+«PÈRE,
+
+Permettez-moi de vous appeler encore père, comme autrefois. Quand vous
+recevrez cette lettre, je serai morte, et sous la terre. Alors peut-être
+pourrez-vous me pardonner.
+
+Je ne veux pas chercher à vous émouvoir ni à atténuer ma faute. Je veux
+dire seulement, avec toute la sincérité d'une femme qui va se tuer dans
+une heure, la vérité entière et complète.
+
+Quand vous m'avez épousée, par générosité, je me suis donnée à vous, par
+reconnaissance et je vous ai aimé de tout mon coeur de petite fille. Je
+vous ai aimé ainsi que j'aimais papa, presque autant; et un jour, comme
+j'étais sur vos genoux, et comme vous m'embrassiez, je vous ai appelé:
+«Père», malgré moi. Ce fut un cri du coeur, instinctif, spontané. Vrai,
+vous étiez pour moi un père, rien qu'un père. Vous avez ri, et vous
+m'avez dit: «Appelle-moi toujours comme ça, mon enfant, ça me fait
+plaisir.»
+
+Nous sommes venus dans cette ville et--pardonnez-moi, père--je suis
+devenue amoureuse. Oh! j'ai résisté longtemps, presque deux ans, vous
+lisez bien, presque deux ans, et puis j'ai cédé, je suis devenue
+coupable, je suis devenue une femme perdue.
+
+Quant à lui?--Vous ne devinerez pas qui. Je suis bien tranquille
+là-dessus, puisqu'ils étaient douze officiers, toujours autour de moi et
+avec moi, que vous appeliez mes douze constellations.
+
+Père, ne cherchez pas à le connaître et ne le haïssez pas, lui. Il a
+fait ce que n'importe qui aurait fait à sa place, et puis, je suis sûre
+qu'il m'aimait aussi de tout son coeur.
+
+Mais, écoutez--un jour, nous avions rendez-vous dans l'île des Bécasses,
+vous savez la petite île, après le moulin. Moi, je devais y aborder en
+nageant, et lui devait m'attendre dans les buissons, et puis rester
+là jusqu'au soir pour qu'on ne le vît pas partir. Je venais de le
+rejoindre, quand les branches s'ouvrent et nous apercevons Philippe,
+votre ordonnance, qui nous avait surpris. J'ai senti que nous étions
+perdus et j'ai poussé un grand cri; alors il m'a dit--lui, mon
+ami!--Allez-vous-en à la nage, tout doucement, ma chère, et laissez-moi
+avec cet homme.
+
+Je suis partie, si émue que j'ai failli me noyer, et je suis rentrée
+chez vous, m'attendant à quelque chose d'épouvantable.
+
+Une heure après, Philippe me disait, à voix basse, dans le corridor du
+salon où je l'ai rencontré. «Je suis aux ordres de madame, si elle avait
+quelque lettre à me donner». Alors je compris qu'il s'était vendu, et
+que mon ami l'avait acheté.
+
+Je lui ai donné des lettres, en effet,--toutes mes lettres.--Il les
+portait et me rapportait les réponses.
+
+Cela a duré deux mois environ. Nous avions confiance en lui, comme vous
+aviez confiance en lui, vous aussi.
+
+Or, père, voici ce qui arriva. Un jour, dans la même île où j'étais
+venue à la nage, mais, seule, cette fois, j'ai retrouvé votre
+ordonnance. Cet homme m'attendait et il m'a prévenue qu'il allait nous
+dénoncer à vous et vous livrer des lettres gardées par lui, volées, si
+je ne cédais point à ses désirs.
+
+Oh! père, mon père, j'ai eu peur, une peur lâche, indigne, peur de vous
+surtout, de vous si bon, et trompé par moi, peur pour lui encore,--vous
+l'auriez tué--pour moi aussi, peut-être, est-ce que je sais, j'étais
+affolée, éperdue, j'ai cru l'acheter encore une fois ce misérable qui
+m'aimait aussi, quelle honte!
+
+Nous sommes si faibles, nous autres, que nous perdons la tête bien plus
+que vous. Et puis, quand on est tombé, on tombe toujours plus bas, plus
+bas. Est-ce que je sais ce que j'ai fait? J'ai compris seulement qu'un
+de vous deux et moi allions mourir--et je me suis donnée à cette brute.
+
+Vous voyez, père, que je ne cherche pas à m'excuser.
+
+Alors, alors--alors, ce que j'aurais dû prévoir est arrivé--il m'a prise
+et reprise quand il a voulu en me terrifiant. Il a été aussi mon amant,
+comme l'autre, tous les jours. Est-ce pas abominable? Et quel châtiment,
+père?
+
+Alors, moi, je me suis dit. Il faut mourir. Vivante, je n'aurais pu vous
+confesser un pareil crime. Morte, j'ose tout. Je ne pouvais plus faire
+autrement que de mourir, rien ne m'aurait lavée, j'étais trop tachée. Je
+ne pouvais plus aimer, ni être aimée; il me semblait que je salissais
+tout le monde, rien qu'en donnant la main.
+
+Tout à l'heure, je vais aller prendre mon bain et je ne reviendrai pas.
+
+Cette lettre pour vous ira chez mon amant. Il la recevra après ma mort,
+et sans rien comprendre, vous la fera tenir, accomplissant mon dernier
+voeu. Et vous la lirez, vous, en revenant du cimetière.
+
+Adieu, père, je n'ai plus rien à vous dire. Faites ce que vous voudrez,
+et pardonnez-moi.»
+
+Le colonel s'essuya le front couvert de sueur. Son sang-froid, le
+sang-froid des jours de bataille lui était revenu tout à coup.
+
+Il sonna.
+
+Un domestique parut.
+
+--Envoyez-moi Philippe, dit-il.
+
+Puis, il entr'ouvrit le tiroir de sa table.
+
+L'homme entra presque aussitôt, un grand soldat à moustaches rousses,
+l'air malin, l'oeil sournois.
+
+Le colonel le regarda tout droit.
+
+--Tu vas me dire le nom de l'amant de ma femme.
+
+--Mais, mon colonel...
+
+L'officier prit son revolver dans le tiroir entr'ouvert.
+
+--Allons, et vite, tu sais que je ne plaisante pas.
+
+--Eh bien!... mon colonel..., c'est le capitaine Saint-Albert.
+
+A peine avait-il prononcé ce nom, qu'une flamme lui brûla les yeux, et
+il s'abattit sur la face, une balle au milieu du front.
+
+
+
+
+LE LAPIN
+
+
+Maître Lecacheur apparut sur la porte de sa maison, à l'heure ordinaire,
+entre cinq heures et cinq heures un quart du matin, pour surveiller ses
+gens qui se mettaient au travail.
+
+Rouge, mal éveillé, l'oeil droit ouvert, l'oeil gauche presque fermé,
+il boutonnait avec peine ses bretelles sur son gros ventre, tout en
+surveillant, d'un regard entendu et circulaire, tous les coins connus de
+sa ferme. Le soleil coulait ses rayons obliques à travers les hêtres du
+fossé et les pommiers ronds de la cour, faisait chanter les coqs sur
+le fumier et roucouler les pigeons sur le toit. La senteur de l'étable
+s'envolait par la porte ouverte et se mêlait, dans l'air frais du matin,
+à l'odeur âcre de l'écurie où hennissaient les chevaux, la tête tournée
+vers la lumière.
+
+Dès que son pantalon fut soutenu solidement, maître Lecacheur se mit
+en route, allant d'abord vers le poulailler, pour compter les oeufs du
+matin, car il craignait des maraudes depuis quelque temps.
+
+Mais la fille de ferme accourut vers lui en levant les bras et criant:
+«Maît' Cacheux, maît' Cacheux, on a volé un lapin, c'te nuit.»
+
+--Un lapin?
+
+--Oui, maît'Cacheux, l'gros gris, celui de la cage à draite.
+
+Le fermier ouvrit tout à fait l'oeil gauche et dit simplement:
+
+--Faut vé ça.
+
+Et il alla voir.
+
+La cage avait été brisée, et le lapin était parti.
+
+Alors l'homme devint soucieux, referma son oeil droit et se gratta le
+nez. Puis, après avoir réfléchi, il ordonna à la servante effarée, qui
+demeurait stupide devant son maître:
+
+--Va quéri les gendarmes. Dis que j'les attends sur l'heure.
+
+Maître Lecacheur était maire de sa commune, Pavigny-le-Gras, et
+commandait en maître, vu son argent et sa position.
+
+Dès que la bonne eut disparu, en courant vers le village, distant d'un
+demi-kilomètre, le paysan rentra chez lui, pour boire son café et causer
+de la chose avec sa femme.
+
+Il la trouva soufflant le feu avec sa bouche, à genoux devant le foyer.
+
+Il dit dès la porte:
+
+--V'là qu'on a volé un lapin, l'gros gris.
+
+Elle se retourna si vite qu'elle se trouva assise par terre, et
+regardant son mari avec des yeux désolés:
+
+--Qué qu'tu dis, Cacheux! qu'on a volé un lapin?
+
+--L'gros gris.
+
+--L'gros gris?
+
+Elle soupira.
+
+--Qué misère! qué qu'a pu l'vôlé, çu lapin.
+
+C'était une petite femme maigre et vive, propre, entendue à tous les
+soins de l'exploitation.
+
+Lecacheur avait son idée.
+
+--Ça doit être çu gars de Polyte.
+
+La fermière se leva brusquement, et d'une voix furieuse:
+
+--C'est li! c'est li! faut pas en trâcher d'autre. C'est li! Tu l'as
+dit, Cacheux!
+
+Sur sa maigre figure irritée, toute sa fureur paysanne, toute son
+avarice, toute sa rage de femme économe contre le valet toujours
+soupçonné, contre la servante toujours suspectée, apparaissaient dans la
+contraction de la bouche, dans les rides des joues et du front.
+
+--Et qué que t'as fait? demanda-t-elle.
+
+--J'ai envéyé quéri les gendarmes.
+
+Ce Polyte était un homme de peine employé pendant quelques jours dans
+la ferme et congédié par Lecacheur après une réponse insolente. Ancien
+soldat, il passait pour avoir gardé de ses campagnes en Afrique des
+habitudes de maraude et de libertinage. Il faisait, pour vivre, tous les
+métiers. Maçon, terrassier, charretier, faucheur, casseur de pierres,
+ébrancheur, il était surtout fainéant; aussi ne le gardait-on nulle
+part et devait-il par moments changer de canton pour trouver encore du
+travail.
+
+Dès le premier jour de son entrée à la ferme, la femme de Lecacheur
+l'avait détesté; et maintenant elle était sûre que le vol avait été
+commis par lui.
+
+Au bout d'une demi-heure environ, les deux gendarmes arrivèrent. Le
+brigadier Sénateur était très haut et maigre, le gendarme Lenient, gros
+et court.
+
+Lecacheur les fit asseoir, et leur raconta la chose. Puis on alla
+voir le lieu du méfait afin de constater le bris de la cabine et de
+recueillir toutes les preuves. Lorsqu'on fut rentré dans la cuisine, la
+maîtresse apporta du vin, emplit les verres et demanda avec un défi dans
+l'oeil:
+
+--L'prendrez-vous, c'ti-là?
+
+Le brigadier, son sabre entre les jambes, semblait soucieux. Certes, il
+était sûr de le prendre si on voulait bien le lui désigner. Dans le cas
+contraire, il ne répondait point de le découvrir lui-même. Après avoir
+longtemps réfléchi, il posa cette simple question:
+
+--Le connaissez-vous, le voleur?
+
+Un pli de malice normande rida la grosse bouche de Lecacheur qui
+répondit:
+
+--Pour l'connaître, non, je l'connais point, vu que j'l'ai pas vu vôler.
+Si j'l'avais vu, j'y aurais fait manger tout cru, poil et chair, sans
+un coup d'cidre pour l'faire passer. Pour lors, pour dire qui c'est,
+je l'dirai point, nonobstant, que j'crais qu'c'est çu propre à rien de
+Polyte.
+
+Alors il expliqua longuement ses histoires avec Polyte, le départ de ce
+valet, son mauvais regard, des propos rapportés, accumulant des preuves
+insignifiantes et minutieuses.
+
+Le brigadier, qui avait écouté avec grande attention tout en vidant son
+verre de vin et en le remplissant ensuite, d'un geste indifférent, se
+tourna vers son gendarme:
+
+--Faudra voir chez la femme au berqué Severin, dit-il.
+
+Le gendarme sourit et répondit par trois signes de tête.
+
+Alors, Mme Lecacheur se rapprocha, et tout doucement, avec des ruses
+de paysanne, interrogea à son tour le brigadier. Ce berger Severin, un
+simple, une sorte de brute, élevé dans un parc à moutons, ayant grandi
+sur les côtes au milieu de ses bêtes trottantes et bêlantes, ne
+connaissant guère qu'elles au monde, avait cependant conservé au fond
+de l'âme l'instinct d'épargne du paysan. Certes, il avait dû cacher,
+pendant des années et des années, dans des creux d'arbre ou des trous de
+rocher tout ce qu'il gagnait d'argent, soit en gardant les troupeaux,
+soit en guérissant, par des attouchements et des paroles, les entorses
+des animaux (car le secret des rebouteux lui avait été transmis par un
+vieux berger qu'il avait remplacé). Or, un jour, il acheta, en vente
+publique, un petit bien, masure et champ, d'une valeur de trois mille
+francs.
+
+Quelques mois plus tard, on apprit qu'il se mariait. Il épousait une
+servante connue pour ses mauvaises moeurs, la bonne du cabaretier. Les
+gars racontaient que cette fille, le sachant aisé, l'avait été trouver
+chaque nuit, dans sa hutte, et l'avait pris, l'avait conquis, l'avait
+conduit au mariage, peu à peu, de soir en soir.
+
+Puis, ayant passé par la mairie et par l'église, elle habitait
+maintenant la maison achetée par son homme, tandis qu'il continuait à
+garder ses troupeaux, nuit et jour, à travers les plaines.
+
+Et le brigadier ajouta:
+
+--V'là trois s'maines que Polyte couche avec elle, vu qu'il n'a pas
+d'abri, ce maraudeur.
+
+Le gendarme se permit un mot:
+
+--Il prend la couverture au berger.
+
+Madame Lecacheur, saisie d'une rage nouvelle, d'une rage accrue par une
+colère de femme mariée contre le dévergondage, s'écria:
+
+--C'est elle, j'en suis sûre. Allez-y. Ah! les bougres de voleux!
+
+Mais le brigadier ne s'émut pas:
+
+--Minute, dit-il. Attendons midi, vu qu'il y vient dîner chaque jour. Je
+les pincerai le nez dessus.
+
+Et le gendarme souriait, séduit par l'idée de son chef; et Lecacheur
+aussi souriait maintenant, car l'aventure du berger lui semblait
+comique, les maris trompés étant toujours plaisants.
+
+Midi venait de sonner, quand le brigadier Sénateur, suivi de son homme,
+frappa trois coups légers à la porte d'une petite maison isolée, plantée
+au coin d'un bois, à cinq cents mètres du village.
+
+Ils s'étaient collés contre le mur afin de n'être pas vus du dedans;
+et ils attendirent. Au bout d'une minute ou deux, comme personne ne
+répondait, le brigadier frappa de nouveau. Le logis semblait inhabité
+tant il était silencieux, mais le gendarme Lenient, qui avait l'oreille
+fine, annonça qu'on remuait à l'intérieur.
+
+Alors Sénateur se fâcha. Il n'admettait point qu'on résistât une seconde
+à l'autorité et, heurtant le mur du pommeau de son sabre, il cria:
+
+--Ouvrez, au nom de la loi!
+
+Cet ordre demeurant toujours inutile, il hurla:
+
+--Si vous n'obéissez pas, je fais sauter la serrure. Je suis le
+brigadier de gendarmerie, nom de Dieu! Attention, Lenient.
+
+Il n'avait point fini de parler que la porte était ouverte, et Sénateur
+avait devant lui une grosse fille très rouge, joufflue, dépoitraillée,
+ventrue, large des hanches, une sorte de femelle sanguine et bestiale,
+la femme du berger Severin.
+
+Il entra.
+
+--Je viens vous rendre visite, rapport à une petite enquête, dit-il.
+
+Et il regardait autour de lui. Sur la table une assiette, un pot à
+cidre, un verre à moitié plein annonçaient un repas commencé. Deux
+couteaux traînaient côte à côte. Et le gendarme malin cligna de l'oeil à
+son chef.
+
+--Ça sent bon, dit celui-ci.
+
+--On jurerait du lapin sauté, ajouta Lenient très gai.
+
+--Voulez-vous un verre de fine? demanda la paysanne.
+
+--Non, merci. Je voudrais seulement la peau du lapin que vous mangez.
+
+Elle fit l'idiote; mais elle tremblait.
+
+--Qué lapin?
+
+Le brigadier s'était assis et s'essuyait le front avec sérénité.
+
+--Allons, allons, la patronne, vous ne nous ferez pas accroire que vous
+vous nourrissiez de chiendent. Que mangiez-vous, là, toute seule, pour
+votre dîner?
+
+--Mé, rien de rien, j'vous jure. Un p'tieu d'beurre su l'pain.
+
+--Mazette, la bourgeoise, un p'tieu d'beurre su l'pain... vous faites
+erreur. C'est un p'tieu d'beurre sur le lapin qu'il faut dire. Bougre!
+il sent bon vot'beurre, nom de Dieu! c'est du beurre de choix, du beurre
+d'extra, du beurre de noce, du beurre à poil, pour sûr, c'est pas du
+beurre de ménage, çu beurre-là!
+
+Le gendarme se tordait et répétait:
+
+--Pour sûr, c'est pas du beurre de ménage.
+
+Le brigadier Sénateur étant farceur, toute la gendarmerie était devenue
+facétieuse.
+
+Il reprit:
+
+--Ous'qu'il est vot'beurre?
+
+--Mon beurre?
+
+--Oui, vot'beurre.
+
+--Mais dans l'pot.
+
+--Alors, ous'qu'il est l'pot?
+
+--Qué pot?
+
+--L'pot à beurre, pardi!
+
+--Le v'là.
+
+Elle alla chercher une vieille tasse au fond de laquelle gisait une
+couche de beurre rance et salé.
+
+Le brigadier le flaira et, remuant le front:
+
+---C'est pas l'même. Il me faut l'beurre qui sent le lapin sauté.
+Allons, Lenient, ouvrons l'oeil; vois su l'buffet, mon garçon; mé j'vas
+guetter sous le lit.
+
+Ayant donc fermé la porte, il s'approcha du lit et le voulut tirer;
+mais le lit tenait au mur, n'ayant pas été déplacé depuis plus d'un
+demi-siècle apparemment. Alors le brigadier se pencha, et fit craquer
+son uniforme. Un bouton venait de sauter.
+
+--Lenient, dit-il.
+
+--Mon brigadier?
+
+--Viens, mon garçon, viens au lit, moi je suis trop long pour voir
+dessous. Je me charge du buffet.
+
+Donc, il se releva, et attendit, debout, que son homme eût exécuté
+l'ordre.
+
+Lenient, court et rond, ôta son képi, se jeta sur le ventre, et collant
+son front par terre, regarda longtemps le creux noir sous la couche.
+Puis, soudain, il s'écria:
+
+--Je l'tiens! Je l'tiens!
+
+Le brigadier Sénateur se pencha sur son homme.
+
+--Qué que tu tiens, le lapin?
+
+--Non, l'voleux!
+
+--L'voleux! Amène, amène!
+
+Les deux bras du gendarme allongés sous le lit avaient appréhendé
+quelque chose, et il tirait de toute sa force. Un pied, chaussé d'un
+gros soulier, parut enfin, qu'il tenait de sa main droite.
+
+Le brigadier le saisit: «Hardi! hardi! tire!»
+
+Lenient, à genoux maintenant, tirait sur l'autre jambe. Mais la besogne
+était rude, car le captif gigotait ferme, ruait et faisait gros dos,
+s'arc-boutant de la croupe à la traverse du lit.
+
+--Hardi! hardi! tire, criait Sénateur.
+
+Et ils tiraient de toute leur force, si bien que la barre de bois
+céda et l'homme sortit jusqu'à la tête, dont il se servit encore pour
+s'accrocher à sa cachette.
+
+La figure parut enfin, la figure furieuse et consternée de Polyte dont
+les bras demeuraient étendus sous le lit.
+
+--Tire! criait toujours le brigadier.
+
+Alors un bruit bizarre se fît entendre; et, comme les bras s'en venaient
+à la suite des épaules, les mains se montrèrent à la suite des bras et,
+dans les mains, la queue d'une casserole, et, au bout de la queue, la
+casserole elle-même, qui contenait un lapin sauté.
+
+--Nom de Dieu, de Dieu, de Dieu, de Dieu! hurlait le brigadier fou de
+joie, tandis que Lenient s'assurait de l'homme.
+
+Et la peau du lapin, preuve accablante, dernière et terrible pièce à
+conviction, fut découverte dans la paillasse.
+
+Alors les gendarmes rentrèrent en triomphe au village avec le prisonnier
+et leurs trouvailles.
+
+Huit jours plus tard, la chose ayant fait grand bruit, maître Lecacheur,
+en entrant à la mairie pour y conférer avec le maître d'école, apprit
+que le berger Severin l'y attendait depuis une heure.
+
+L'homme était assis sur une chaise, dans un coin, son bâton entre les
+jambes. En apercevant le maire, il se leva, ôta son bonnet, salua d'un:
+
+--Bonjou, maît'Cacheux.
+
+Puis demeura debout, craintif, gêné.
+
+--Qu'est-ce que vous demandez? dit le fermier.
+
+--V'là, maît'Cacheux. C'est-i véridique qu'on a volé un lapin cheux
+vous, l'aut'semaine?
+
+--Mais oui, c'est vrai, Severin.
+
+--Ah! ben, pour lors c'est véridique.
+
+--Oui, mon brave.
+
+--Qué qui l'a volé, çu lapin?
+
+--C'est Polyte Ancas, l'journalier.
+
+--Ben, ben. C'est-i véridique itou qu'on l'a trouvé sous mon lit?
+
+--Qui ça, le lapin?
+
+--Le lapin et pi Polyte, l'un au bout d'l'autre.
+
+--Oui, mon pauv'e Severin. C'est vrai.
+
+--Pour lors, c'est véridique?
+
+--Oui. Qu'est-ce qui vous a donc conté c't'histoire-là?
+
+--Un p'tieu tout l'monde. Je m'entends. Et pi, et pi, vous n'en savez
+long su l'mariage, vu qu'vous les faites, vous qu'êtes maire.
+
+--Comment sur le mariage?
+
+--Oui, rapport au drait.
+
+--Comment rapport au droit?
+
+--Rapport au drait d'l'homme et pi au drait d'la femme.
+
+--Mais, oui.
+
+--Eh! ben, dites-mé, maît'Cacheux, ma femme a-t-i l'drait de coucher avé
+Polyte?
+
+--Comment, de coucher avec Polyte?
+
+--Oui, c'est-i son drait, vu la loi, et pi vu qu'alle est ma femme, de
+coucher avec Polyte?
+
+--Mais non, mais non, c'est pas son droit.
+
+--Si je l'y r'prends, j'ai-t-i l'drait de li fout' des coups, mé, à elle
+et pi à li itou?
+
+--Mais... mais... mais oui.
+
+--C'est ben, pour lors. J'vas vous dire. Eune nuit, vu qu'j'avais
+d'z'idées, j'rentrai, l'aute semaine, et j'les y trouvai, qu'i n'étaient
+point dos à dos. J'foutis Polyte coucher dehors; mais c'est tout, vu que
+je savais point mon drait. C'te fois-ci, j'les vis point. Je l'sais par
+l's autres. C'est fini, n'en parlons pu. Mais si j'les r'pince... nom
+d'un nom, si j'les r'pince. Je leur ferai passer l'goût d'la rigolade,
+maît'Cacheux, aussi vrai que je m'nomme Severin...
+
+
+
+
+UN SOIR
+
+
+Le _Kléber_ avait stoppé, et je regardais de mes yeux ravis l'admirable
+golfe de Bougie qui s'ouvrait devant nous. Les forêts kabyles couvraient
+les hautes montagnes; les sables jaunes, au loin, faisaient, à la mer
+une rive de poudre d'or, et le soleil tombait en torrents de feu sur les
+maisons blanches de la petite ville.
+
+La brise chaude, la brise d'Afrique, apportait à mon coeur joyeux,
+l'odeur du désert, l'odeur du grand continent mystérieux où l'homme du
+Nord ne pénètre guère. Depuis trois mois, j'errai sur le bord de ce
+monde profond et inconnu, sur le rivage de cette terre fantastique de
+l'autruche, du chameau, de la gazelle, de l'hippopotame, du gorille, de
+l'éléphant et du nègre. J'avais vu l'arabe galoper dans le vent, comme
+un drapeau qui flotte et vole et passe, j'avais couché sous la tente
+brune, dans la demeure vagabonde de ces oiseaux blancs du désert.
+J'étais ivre de lumière, de fantaisie et d'espace.
+
+Maintenant, après cette dernière excursion, il faudrait partir,
+retourner en France, revoir Paris, la ville du bavardage inutile, des
+soucis médiocres et des poignées de mains sans nombre. Je dirais adieu
+aux choses aimées, si nouvelles, à peine entrevues, tant regrettées.
+
+Une flotte de barques entourait le paquebot. Je sautai dans l'une
+d'elles où ramait un négrillon, et je fus bientôt sur le quai, près de
+la vieille porte sarrazine, dont la ruine grise, à l'entrée de la cité
+kabyle, semble un écusson de noblesse antique.
+
+Comme je demeurais debout sur le port, à côté de ma valise, regardant
+sur la rade le gros navire à l'ancre, et stupéfait d'admiration devant
+cette côte unique, devant ce cirque de montagnes baignées par les flots
+bleus, plus beau que celui de Naples, aussi beau que ceux d'Ajaccio et
+de Porto, en Corse, une lourde main me tomba sur l'épaule.
+
+Je me retournai et je vis un grand homme à barbe longue, coiffé d'un
+chapeau de paille, vêtu de flanelle blanche, debout à côté de moi, et me
+dévisageant de ses yeux bleus.
+
+--N'êtes-vous pas mon ancien camarade de pension? dit-il.
+
+--C'est possible. Comment vous appelez-vous?
+
+--Trémoulin.
+
+--Parbleu! Tu étais mon voisin d'études.
+
+--Ah! vieux, je t'ai reconnu du premier coup, moi.
+
+Et la longue barbe se frotta sur mes joues.
+
+Il semblait si content, si gai, si heureux de me voir, que, par un élan
+d'amical égoïsme, je serrai fortement les deux mains de ce camarade de
+jadis, et que je me sentis moi-même très satisfait de l'avoir ainsi
+retrouvé.
+
+Trémoulin avait été pour moi pendant quatre ans le plus intime, le
+meilleur de ces compagnons d'études que nous oublions si vite à peine
+sortis du collège. C'était alors un grand corps mince, qui semblait
+porter une tête trop lourde, une grosse tête ronde, pesante, inclinant
+le cou tantôt à droite, tantôt à gauche, et écrasant la poitrine étroite
+de ce haut collégien à longues jambes.
+
+Très intelligent, doué d'une facilité merveilleuse, d'une rare souplesse
+d'esprit, d'une sorte d'intuition instinctive pour toutes les études
+littéraires, Trémoulin était le grand décrocheur de prix de notre
+classe.
+
+On demeurait convaincu au collège qu'il deviendrait un homme illustre,
+un poète sans doute, car il faisait des vers et il était plein d'idées
+ingénieusement sentimentales. Son père, pharmacien dans le quartier du
+Panthéon, ne passait pas pour riche.
+
+Aussitôt après le baccalauréat, je l'avais perdu de vue.
+
+--Qu'est-ce que tu fais ici? m'écriai-je.
+
+Il répondit en souriant:
+
+--Je suis colon.
+
+--Bah! Tu plantes?
+
+--Et je récolte.
+
+--Quoi?
+
+--Du raisin, dont je fais du vin.
+
+--Et ça va?
+
+--Ça va très bien.
+
+--Tant mieux, mon vieux.
+
+--Tu allais à l'hôtel?
+
+--Mais, oui.
+
+--Eh bien, tu iras chez moi.
+
+--Mais!...
+
+--C'est entendu.
+
+Et il dit au négrillon qui surveillait nos mouvements:
+
+--Chez moi, Ali.
+
+Ali répondit:
+
+--Foui, moussi.
+
+Puis se mit à courir, ma valise sur l'épaule, ses pieds noirs battant la
+poussière.
+
+Trémoulin me saisit le bras, et m'emmena. D'abord il me posa des
+questions sur mon voyage, sur mes impressions, et, voyant mon
+enthousiasme, parut m'en aimer davantage.
+
+Sa demeure était une vieille maison mauresque à cour intérieure, sans
+fenêtres sur la rue, et dominée par une terrasse qui dominait elle-même
+celles des maisons voisines, et le golfe et les forêts, les montagnes,
+la mer.
+
+Je m'écriai:
+
+--Ah! voilà ce que j'aime, tout l'Orient m'entre dans le coeur en ce
+logis. Cristi! que tu es heureux de vivre ici! Quelles nuits tu dois
+passer sur cette terrasse! Tu y couches?
+
+--Oui, j'y dors pendant l'été. Nous y monterons ce soir. Aimes-tu la
+pêche?
+
+--Quelle pêche?
+
+--La pêche au flambeau.
+
+--Mais oui, je l'adore.
+
+--Eh bien, nous irons, après dîner. Puis nous reviendrons prendre des
+sorbets sur mon toit.
+
+Après que je me fus baigné, il me fit visiter la ravissante ville
+kabyle, une vraie cascade de maisons blanches dégringolant à la mer,
+puis nous rentrâmes comme le soir venait, et après un exquis dîner nous
+descendîmes vers le quai.
+
+On ne voyait plus rien que les feux des rues et les étoiles, ces larges
+étoiles luisantes, scintillantes, du ciel d'Afrique.
+
+Dans un coin du port, une barque attendait Dès que nous fûmes dedans, un
+homme dont je n'avais point distingué le visage se mit à ramer pendant
+que mon ami préparait le brasier qu'il allumerait tout à l'heure. Il me
+dit:
+
+--Tu sais, c'est moi qui manie la fouine. Personne n'est plus fort que
+moi.
+
+--Mes compliments.
+
+Nous avions contourné une sorte de môle et nous étions, maintenant, dans
+une petite baie pleine de hauts rochers dont les ombres avaient l'air de
+tours bâties dans l'eau, et je m'aperçus, tout à coup, que la mer
+était phosphorescente. Les avirons qui la battaient lentement, à coups
+réguliers, allumaient dedans, à chaque tombée, une lueur mouvante et
+bizarre qui traînait ensuite au loin derrière nous, en s'éteignant. Je
+regardais, penché, cette coulée de clarté pâle, émiettée par les rames,
+cet inexprimable feu de la mer, ce feu froid qu'un mouvement allume et
+qui meurt dès que le flot se calme. Nous allions dans le noir, glissant
+sur cette lueur, tous les trois.
+
+Où allions-nous? Je ne voyais point mes voisins, je ne voyais rien que
+ce remous lumineux et les étincelles d'eau projetées par les avirons. Il
+faisait chaud, très chaud. L'ombre semblait chauffée dans un four, et
+mon coeur se troublait de ce voyage mystérieux avec ces deux hommes dans
+cette barque silencieuse.
+
+Des chiens, les maigres chiens arabes au poil roux, au nez pointu, aux
+yeux luisants, aboyaient au loin, comme ils aboient toutes les nuits
+sur cette terre démesurée, depuis les rives de la mer jusqu'au fond du
+désert où campent les tribus errantes. Les renards, les chacals, les
+hyènes, répondaient; et non loin de là, sans doute, quelque lion
+solitaire devait grogner dans une gorge de l'Atlas.
+
+Soudain, le rameur s'arrêta. Où étions-nous? Un petit bruit grinça près
+de moi. Une flamme d'allumette apparut, et je vis une main, rien qu'une
+main, portant cette flamme légère vers la grille de fer suspendue à
+l'avant du bateau et chargée de bois comme un bûcher flottant.
+
+Je regardais, surpris, comme si cette vue eût été troublante et
+nouvelle, et je suivis avec émotion la petite flamme touchant au bord de
+ce foyer une poignée de bruyères sèches qui se mirent à crépiter.
+
+Alors, dans la nuit endormie, dans la lourde nuit brûlante, un grand feu
+clair jaillit, illuminant, sous un dais de ténèbres pesant sur nous, la
+barque et deux hommes, un vieux matelot maigre, blanc et ridé, coiffé
+d'un mouchoir noué sur la tête, et Trémoulin, dont la barbe blonde
+luisait.
+
+--Avant! dit-il.
+
+L'autre rama, nous remettant en marche, au milieu d'un météore, sous
+le dôme d'ombre mobile qui se promenait avec nous. Trémoulin, d'un
+mouvement continu, jetait du bois sur le brasier qui flambait, éclatant
+et rouge.
+
+Je me penchai de nouveau et j'aperçus le fond de la mer. A quelques
+pieds sous le bateau il se déroulait lentement, à mesure que nous
+passions, l'étrange pays de l'eau, de l'eau qui vivifie, comme l'air du
+ciel, des plantes et des bêtes. Le brasier enfonçant jusqu'aux rochers
+sa vive lumière, nous glissions sur des forêts surprenantes d'herbes
+rousses, rosés, vertes, jaunes. Entre elles et nous une glace
+admirablement transparente, une glace liquide, presque invisible, les
+rendait féeriques, les reculait dans un rêve, dans le rêve qu'éveillent
+les océans profonds. Cette onde claire si limpide qu'on ne distinguait
+point, qu'on devinait plutôt, mettait entre ces étranges végétations
+et nous quelque chose de troublant comme le doute de la réalité, les
+faisait mystérieuses comme les paysages des songes.
+
+Quelquefois les herbes venaient jusqu'à la surface, pareilles à des
+cheveux, à peine remuées par le lent passage de la barque.
+
+Au milieu d'elles, de minces poissons d'argent filaient, fuyaient, vus
+une seconde et disparus. D'autres, endormis encore, flottaient suspendus
+au milieu de ces broussailles d'eau, luisants et fluets, insaisissables.
+Souvent un crabe courait vers un trou pour se cacher, ou bien une méduse
+bleuâtre et transparente, à peine visible, fleur d'azur pâle, vraie
+fleur de mer, laissait traîner son corps liquide dans notre léger
+remous; puis, soudain, le fond disparaissait, tombé plus bas, très loin,
+dans un brouillard de verre épaissi. On voyait vaguement alors de gros
+rochers et des varechs sombres, à peine éclairés par le brasier.
+
+Trémoulin, debout à l'avant, le corps penché, tenant aux mains le long
+trident aux pointes aiguës qu'on nomme la fouine, guettait les rochers,
+les herbes, le fond changeant de la mer, avec un oeil ardent de bête qui
+chasse.
+
+Tout à coup, il laissa glisser dans l'eau, d'un mouvement vif et doux,
+la tête fourchue de son arme, puis il la lança comme on lance une
+flèche, avec une telle promptitude qu'elle saisit à la course un grand
+poisson fuyant devant nous.
+
+Je n'avais rien vu que le geste de Trémoulin, mais je l'entendis grogner
+de joie, et, comme il levait sa fouine dans la clarté du brasier,
+j'aperçus une bête qui se tordait traversée par les dents de fer.
+C'était un congre. Après l'avoir contemplé et me l'avoir montré en
+le promenant au-dessus de la flamme, mon ami le jeta dans le fond du
+bateau. Le serpent de mer, le corps percé de cinq plaies, glissa, rampa,
+frôlant mes pieds, cherchant un trou pour fuir, et, ayant trouvé entre
+les membrures du bateau une flaque d'eau saumâtre, il s'y blottit, s'y
+roula presque mort déjà.
+
+Alors, de minute en minute, Trémoulin cueillit, avec une adresse
+surprenante, avec une rapidité foudroyante, avec une sûreté miraculeuse,
+tous les étranges vivants de l'eau salée. Je voyais tour à tour passer
+au-dessus du feu, avec des convulsions d'agonie, des loups argentés, des
+murènes sombres tachetées de sang, des rascasses hérissées de dards, et
+des sèches, animaux bizarres qui crachaient de l'encre et faisaient la
+mer toute noire pendant quelques instants, autour du bateau.
+
+Cependant je croyais sans cesse entendre des cris d'oiseaux autour
+de nous, dans la nuit, et je levais la tête m'efforçant de voir d'où
+venaient ces sifflements aigus, proches ou lointains, courts ou
+prolongés. Ils étaient innombrables, incessants, comme si une nuée
+d'ailes eût plané sur nous, attirées sans doute par la flamme. Parfois
+ces bruits semblaient tromper l'oreille et sortir de î'eau.
+
+Je demandai:
+
+--Qui est-ce qui siffle ainsi?
+
+--Mais ce sont les charbons qui tombent.
+
+C'était en effet le brasier semant sur la mer une pluie de brindilles en
+feu. Elles tombaient rouges ou flambant encore et s'éteignaient avec une
+plainte douce, pénétrante, bizarre, tantôt un vrai gazouillement, tantôt
+un appel court d'émigrant qui passe. Des gouttes de résine ronflaient
+comme des balles ou comme des frelons et mouraient brusquement en
+plongeant. On eût dit vraiment des voix d'êtres, une inexprimable et
+frêle rumeur de vie errant dans l'ombre tout près de nous.
+
+Trémoulin cria soudain:
+
+--Ah... la gueuse!
+
+Il lança sa fouine, et, quand il la releva, je vis, enveloppant les
+dents de la fourchette, et collée au bois, une sorte de grande loque de
+chair rouge qui palpitait, remuait, enroulant et déroulant de longues
+et molles et fortes lanières couvertes de suçoirs autour du manche du
+trident. C'était une pieuvre.
+
+Il approcha de moi cette proie, et je distinguai les deux gros yeux du
+monstre qui me regardaient, des yeux saillants, troubles et terribles,
+émergeant d'une sorte de poche qui ressemblait à une tumeur. Se croyant
+libre, la bête allongea lentement un de ses membres dont je vis les
+ventouses blanches ramper vers moi. La pointe en était fine comme un
+fil, et dès que cette jambe dévorante se fut accrochée au banc, une
+autre se souleva, se déploya pour la suivre. On sentait là-dedans, dans
+ce corps musculeux et mou, dans cette ventouse vivante, rougeâtre et
+flasque, une irrésistible force. Trémoulin avait ouvert son couteau, et
+d'un coup brusque, il le plongea entre les yeux.
+
+On entendit un soupir, un bruit d'air qui s'échappe; et le poulpe cessa
+d'avancer.
+
+Il n'était pas mort cependant, car la vie est tenace en ces corps
+nerveux, mais sa vigueur était détruite, sa pompe crevée, il ne pouvait
+plus boire le sang, sucer et vider la carapace des crabes.
+
+Trémoulin, maintenant, détachait du bordage, comme pour jouer avec cet
+agonisant, ses ventouses impuissantes, et, saisi soudain par une étrange
+colère, il cria:
+
+--Attends, je vas te chauffer les pieds.
+
+D'un coup de trident il le reprit et, l'élevant de nouveau, il fit
+passer contre la flamme, en les frottant aux grilles de fer rougies du
+brasier, les fines pointes de chair des membres de la pieuvre.
+
+Elles crépitèrent en se tordant, rougies, raccourcies par le feu; et
+j'eus mal jusqu'au bout des doigts de la souffrance de l'affreuse bête.
+
+--Oh! ne fais pas ça, criai-je.
+
+Il répondit avec calme:
+
+--Bah! c'est assez bon pour elle.
+
+Puis il rejeta dans le bateau la pieuvre crevée et mutilée qui se traîna
+entre mes jambes, jusqu'au trou plein d'eau saumâtre, où elle se blottit
+pour mourir au milieu des poissons morts.
+
+Et la pêche continua longtemps, jusqu'à ce que le bois vint à manquer.
+
+Quand il n'y en eut plus assez pour entretenir le feu, Trémoulin
+précipita dans l'eau le brasier tout entier, et la nuit, suspendue sur
+nos têtes par la flamme éclatante, tomba sur nous, nous ensevelit de
+nouveau dans ses ténèbres.
+
+Le vieux se remit à ramer, lentement, à coups réguliers. Où était le
+port, où était la terre? où était l'entrée du golfe et la large mer?
+Je n'en savais rien. Le poulpe remuait encore près de mes pieds, et je
+souffrais dans les ongles comme si on me les eût brûlés aussi. Soudain,
+j'aperçus des lumières; on rentrait au port.
+
+--Est-ce que tu as sommeil? demanda mon ami.
+
+--Non, pas du tout.
+
+--Alors, nous allons bavarder un peu sur mon toit.
+
+--Bien volontiers.
+
+Au moment où nous arrivions sur cette terrasse, j'aperçus le croissant
+de la lune qui se levait derrière les montagnes. Le vent chaud glissait
+par souffles lents, plein d'odeurs légères, presque imperceptibles,
+comme s'il eût balayé sur son passage la saveur des jardins et des
+villes de tous les pays brûlés du soleil.
+
+Autour de nous, les maisons blanches aux toits carrés descendaient vers
+la mer, et sur ces toits on voyait des formes humaines couchées ou
+debout, qui dormaient ou qui rêvaient sous les étoiles, des familles
+entières roulées en de longs vêtements de flanelle et se reposant, dans
+la nuit calme, de la chaleur du jour.
+
+Il me sembla tout à coup que l'âme orientale entrait en moi, l'âme
+poétique et légendaire des peuples simples aux pensées fleuries. J'avais
+le coeur plein de la Bible et des Mille et une Nuits; j'entendais des
+prophètes annoncer des miracles et je voyais sur les terrasses de palais
+passer des princesses en pantalons de soie, tandis que brûlaient, en des
+réchauds d'argent, des essences fines dont la fumée prenait des formes
+de génies.
+
+Je dis à Trémoulin:
+
+--Tu as de la chance d'habiter ici.
+
+Il répondit:
+
+--C'est le hasard qui m'y a conduit.
+
+--Le hasard?
+
+--Oui, le hasard et le malheur.
+
+--Tu as été malheureux?
+
+--Très malheureux.
+
+Il était debout, devant moi, enveloppé de son burnous, et sa voix me fit
+passer un frisson sur la peau, tant elle me sembla douloureuse.
+
+Il reprit après un moment de silence:
+
+--Je peux te raconter mon chagrin. Cela me fera peut-être du bien d'en
+parler.
+
+--Raconte.
+
+--Tu le veux?
+
+--Oui.
+
+--Voilà. Tu te rappelles bien ce que j'étais au collège: une manière
+de poète élevé dans une pharmacie. Je rêvais de faire des livres, et
+j'essayai, après mon baccalauréat. Cela ne me réussit pas. Je publiai un
+volume de vers, puis un roman, sans vendre davantage l'un que l'autre,
+puis une pièce de théâtre qui ne fut pas jouée.
+
+Alors, je devins amoureux. Je ne te raconterai pas ma passion. A côté
+de la boutique de papa, il y avait un tailleur, lequel était père d'une
+fille. Je l'aimai. Elle était intelligente, ayant conquis ses diplômes
+d'instruction supérieure, et avait un esprit vif, sautillant, très en
+harmonie, d'ailleurs, avec sa personne. On lui eût donné quinze ans bien
+qu'elle en eût plus de vingt-deux. C'était une toute petite femme, fine
+de traits, de lignes, de ton, comme une aquarelle délicate. Son nez, sa
+bouche, ses yeux bleus, ses cheveux blonds, son sourire, sa taille, ses
+mains, tout cela semblait fait pour une vitrine et non pour la vie à
+l'air. Pourtant elle était vive, souple et active incroyablement. J'en
+fus très amoureux. Je me rappelle deux ou trois promenades au jardin du
+Luxembourg, auprès de la fontaine de Médicis, qui demeureront assurément
+les meilleures heures de ma vie. Tu connais, n'est-ce pas, cet état
+bizarre de folie tendre qui fait que nous n'avons plus de pensée que
+pour des actes d'adoration? On devient véritablement un possédé que
+hante une femme, et rien n'existe plus pour nous à côté d'elle.
+
+Nous fûmes bientôt fiancés. Je lui communiquai mes projets d'avenir
+qu'elle blâma. Elle ne me croyait ni poète, ni romancier, ni auteur
+dramatique, et pensait que le commerce, quand il prospère, peut donner
+le bonheur parfait.
+
+Renonçant donc à composer des livres, je me résignai à en vendre, et
+j'achetai, à Marseille, la Librairie Universelle, dont le propriétaire
+était mort.
+
+J'eus là trois bonnes années. Nous avions fait de notre magasin une
+sorte de salon littéraire où tous les lettrés de la ville venaient
+causer. On entrait chez nous comme on entre au cercle, et on échangeait
+des idées sur les livres, sur les poètes, sur la politique surtout. Ma
+femme, qui dirigeait la vente, jouissait d'une vraie notoriété dans
+la ville. Quant à moi, pendant qu'on bavardait au rez-de-chaussée,
+je travaillais dans mon cabinet du premier qui communiquait avec la
+librairie par un escalier tournant. J'entendais les voix, les rires, les
+discussions, et je cessais d'écrire parfois, pour écouter. Je m'étais
+mis en secret à composer un roman--que je n'ai pas fini.
+
+Les habitués les plus assidus étaient M. Montina, un rentier, un grand
+garçon, un beau garçon, un beau du Midi, à poil noir, avec des yeux
+complimenteurs, M. Barbet, un magistrat, deux commerçants, MM. Faucil et
+Labarrègue, et le général marquis de Flèche, le chef du parti royaliste,
+le plus gros personnage de la province, un vieux de soixante-six ans.
+
+Les affaires marchaient bien. J'étais heureux, très heureux.
+
+Voilà qu'un jour, vers trois heures, en faisant des courses, je passai
+par la rue Saint-Ferréol et je vis sortir soudain d'une porte une femme
+dont la tournure ressemblait si fort à celle de la mienne que je me
+serais dit: «C'est elle!» si je ne l'avais laissée, un peu souffrante,
+à la boutique une heure plus tôt. Elle marchait devant moi, d'un pas
+rapide, sans se retourner. Et je me mis à la suivre presque malgré moi,
+surpris, inquiet.
+
+Je me disais: «Ce n'est pas elle. Non. C'est impossible, puisqu'elle
+avait la migraine. Et puis qu'aurait-elle été faire dans cette maison?»
+
+Je voulus cependant en avoir le coeur net, et je me hâtai pour la
+rejoindre. M'a-t-elle senti ou deviné ou reconnu à mon pas, je n'en sais
+rien, mais elle se retourna brusquement. C'était elle! En me voyant elle
+rougit beaucoup et s'arrêta, puis, souriant:
+
+--Tiens, te voilà?
+
+J'avais le coeur serré.
+
+--Oui. Tu es donc sortie? Et ta migraine?
+
+--Ça allait mieux, j'ai été faire une course.
+
+--Où donc?
+
+--Chez Lacaussade, rue Cassinelli, pour une commande de crayons.
+
+Elle me regardait bien en face. Elle n'était plus rouge, mais plutôt
+un peu pâle. Ses yeux clairs et limpides,--ah! les yeux des
+femmes!--semblaient pleins de vérité, mais je sentis vaguement,
+douloureusement, qu'ils étaient pleins de mensonge. Je restais devant
+elle plus confus, plus embarrassé, plus saisi qu'elle-même, sans oser
+rien soupçonner, mais sûr qu'elle mentait. Pourquoi? je n'en savais
+rien.
+
+Je dis seulement:
+
+--Tu as bien fait de sortir si ta migraine va mieux.
+
+--Oui, beaucoup mieux.
+
+--Tu rentres?
+
+--Mais oui.
+
+Je la quittai, et m'en allai seul, par les rues. Que se passait-il?
+J'avais eu, en face d'elle, l'intuition de sa fausseté. Maintenant
+je n'y pouvais croire; et quand je rentrai pour dîner, je m'accusais
+d'avoir suspecté, même une seconde, sa sincérité.
+
+As-tu été jaloux, toi? oui ou non, qu'importe! La première goutte de
+jalousie était tombée sur mon coeur. Ce sont des gouttes de feu. Je ne
+formulais rien, je ne croyais rien. Je savais seulement qu'elle avait
+menti. Songe que tous les soirs, quand nous restions en tête à tête,
+après le départ des clients et des commis, soit qu'on allât flâner
+jusqu'au port, quand il faisait beau, soit qu'on demeurât à bavarder
+dans mon bureau, s'il faisait mauvais, je laissais s'ouvrir mon coeur
+devant elle avec un abandon sans réserve, car je l'aimais. Elle était
+une part de ma vie, la plus grande, et toute ma joie. Elle tenait dans
+ses petites mains ma pauvre âme captive, confiante et fidèle.
+
+Pendant les premiers jours, ces premiers jours de doute et de détresse
+avant que le soupçon se précise et grandisse, je me sentis abattu et
+glacé comme lorsqu'une maladie couve en nous. J'avais froid sans cesse,
+vraiment froid, je ne mangeais plus, je ne dormais pas.
+
+Pourquoi avait-elle menti? Que faisait-elle dans cette maison? J'y étais
+entré pour tâcher de découvrir quelque chose. Je n'avais rien trouvé.
+Le locataire du premier, un tapissier, m'avait renseigné sur tous ses
+voisins, sans que rien me jetât sur une piste. Au second habitait une
+sage-femme, au troisième une couturière et une manicure, dans les
+combles deux cochers avec leurs familles.
+
+Pourquoi avait-elle menti? Il lui aurait été si facile de me dire
+qu'elle venait de chez la couturière ou de chez la manicure. Oh! quel
+désir j'ai eu de les interroger aussi! Je ne l'ai pas fait de peur
+qu'elle en fût prévenue et qu'elle connût mes soupçons.
+
+Donc, elle était entrée dans cette maison et me l'avait caché. Il y
+avait un mystère. Lequel? Tantôt j'imaginais des raisons louables, une
+bonne oeuvre dissimulée, un renseignement à chercher, je m'accusais de
+la suspecter. Chacun de nous n'a-t-il pas le droit d'avoir ses petits
+secrets innocents, une sorte de seconde vie intérieure dont on ne doit
+compte à personne? Un homme, parce qu'on lui a donné pour compagne une
+jeune fille, peut-il exiger qu'elle ne pense et ne fasse plus rien sans
+l'en prévenir avant ou après? Le mot mariage veut-il dire renoncement
+à toute indépendance, à toute liberté? Ne se pouvait-il faire qu'elle
+allât chez une couturière sans me le dire ou qu'elle secourût la famille
+d'un des cochers? Ne se pouvait-il aussi que sa visite dans cette
+maison, sans être coupable, fût de nature à être, non pas blâmée, mais
+critiquée par moi? Elle me connaissait jusque dans mes manies les
+plus ignorées et craignait peut-être, sinon un reproche, du moins une
+discussion. Ses mains étaient fort jolies, et je finis par supposer
+qu'elle les faisait soigner en cachette par la manicure du logis suspect
+et qu'elle ne l'avouait point pour ne pas paraître dissipatrice. Elle
+avait de l'ordre, de l'épargne, mille précautions de femme économe et
+entendue aux affaires. En confessant cette petite dépense de coquetterie
+elle se serait sans doute jugée amoindrie à mes yeux. Les femmes ont
+tant de subtilités et de roueries natives dans l'âme.
+
+Mais tous mes raisonnements ne me rassuraient point. J'étais jaloux. Le
+soupçon me travaillait, me déchirait, me dévorait. Ce n'était pas encore
+un soupçon, mais le soupçon. Je portais en moi une douleur, une angoisse
+affreuse, une pensée encore voilée--oui, une pensée avec un voile
+dessus--ce voile, je n'osais pas le soulever, car, dessous, je
+trouverais un horrible doute... Un amant!... N'avait-elle pas un
+amant?... Songe! songe! Cela était invraisemblable, impossible... et
+pourtant?...
+
+La figure de Montina passait sans cesse devant mes yeux. Je le voyais,
+ce grand bellâtre aux cheveux luisants, lui sourire dans le visage, et
+je me disais: «C'est lui.»
+
+Je me faisais l'histoire de leur liaison. Ils avaient parlé d'un livre
+ensemble, discuté l'aventure d'amour, trouvé quelque chose qui leur
+ressemblait, et de cette analogie avaient fait une réalité.
+
+Et je les surveillais, en proie au plus abominable supplice que puisse
+endurer un homme. J'avais acheté des chaussures à semelles de caoutchouc
+afin de circuler sans bruit, et je passais ma vie maintenant à monter et
+à descendre mon petit escalier en limaçon pour les surprendre. Souvent,
+même, je me laissais glisser sur les mains, la tête la première, le long
+des marches, afin de voir ce qu'ils faisaient. Puis je devais remonter
+à reculons, avec des efforts et une peine infinis, après avoir constaté
+que le commis était en tiers.
+
+Je ne vivais plus, je souffrais. Je ne pouvais plus penser à rien, ni
+travailler, ni m'occuper de mes affaires. Dès que je sortais, dès que
+j'avais fait cent pas dans la rue, je me disais: «Il est là», et je
+rentrais. Il n'y était pas. Je repartais! Mais à peine m'étais-je
+éloigné de nouveau, je pensais: «Il est venu, maintenant», et je
+retournais.
+
+Cela durait tout le long des jours.
+
+La nuit, c'était plus affreux encore, car je la sentais à côté de
+moi, dans mon lit. Elle était là, dormant ou feignant, de dormir!
+Dormait-elle? Non, sans doute. C'était encore un mensonge?
+
+Je restais immobile, sur le dos, brûlé par la chaleur de son corps,
+haletant et torturé. Oh! quelle envie, une envie ignoble et puissante,
+de me lever, de prendre une bougie et un marteau, et, d'un seul coup, de
+lui fendre la tête, pour voir dedans! J'aurais vu, je le sais bien,
+une bouillie de cervelle et de sang, rien de plus. Je n'aurais pas su!
+Impossible de savoir! Et ses yeux! Quand elle me regardait, j'étais
+soulevé par des rages folles. On la regarde--elle vous regarde! Ses yeux
+sont transparents, candides--et faux, faux, faux! et on ne peut deviner
+ce qu'elle pense, derrière. J'avais envie d'enfoncer des aiguilles
+dedans, de crever ces glaces de fausseté.
+
+Ah! comme je comprends l'inquisition! Je lui aurais tordu les poignets
+dans des manchettes de fer.--Parle... avoue!... Tu ne veux pas?...
+attends!...--Je lui aurais serré la gorge doucement...--Parle, avoue!...
+tu ne veux pas?...,--et j'aurais serré, serré, jusqu'à la voir râler,
+suffoquer, mourir... Ou bien je lui aurais brûlé les doigts sur le
+feu... Oh! cela, avec quel bonheur je l'aurais fait!...
+
+--Parle... parle donc... Tu ne veux pas?
+
+--Je les aurais tenus sur les charbons, ils auraient été grillés, par le
+bout... et elle aurait parlé... certes!... elle aurait parlé...
+
+Trémoulin, dressé, les poings fermés, criait. Autour de nous, sur les
+toits voisins, les ombres se soulevaient, se réveillaient, écoutaient,
+troublées dans leur repos.
+
+Et moi, ému, capté par un intérêt puissant, je voyais devant moi, dans
+la nuit, comme si je l'avais connue, cette petite femme, ce petit être
+blond, vif et rusé. Je la voyais vendre ses livres, causer avec les
+hommes que son air d'enfant troublait, et je voyais dans sa fine tête de
+poupée les petites idées sournoises, les folles idées empanachées, les
+rêves de modistes parfumées au musc s'attachant à tous les héros des
+romans d'aventures. Comme lui je la suspectais, je la détestais, je la
+haïssais, je lui aurais aussi brûlé les doigts pour qu'elle avouât.
+
+Il reprit, d'un ton plus calme:
+
+--Je ne sais pas pourquoi je te raconte cela. Je n'en ai jamais parlé à
+personne. Oui, mais je n'ai vu personne depuis deux ans. Je n'ai causé
+avec personne, avec personne! Et cela me bouillonnait dans le coeur
+comme une boue qui fermente. Je la vide. Tant pis pour toi.
+
+Eh bien, je m'étais trompé, c'était pis que ce que j'avais cru, pis que
+tout. Écoute. J'usai du moyen qu'on emploie toujours, je simulai des
+absences. Chaque fois que je m'éloignais, ma femme déjeunait dehors. Je
+ne te raconterai pas comment j'achetai un garçon de restaurant pour la
+surprendre.
+
+La porte de leur cabinet devait m'être ouverte, et j'arrivai, à l'heure
+convenue, avec la résolution formelle de les tuer. Depuis la veille je
+voyais la scène comme si elle avait déjà eu lieu! J'entrais! Une petite
+table couverte de verres, de bouteilles et d'assiettes, la séparait de
+Montina. Leur surprise était telle en m'apercevant qu'ils demeuraient
+immobiles. Moi, sans dire un mot, j'abattais sur la tête de l'homme
+la canne plombée dont j'étais armé. Assommé d'un seul coup, il
+s'affaissait, la figure sur la nappe! Alors je me tournais vers elle, et
+je lui laissais le temps--quelques secondes--de comprendre et de tordre
+ses bras vers moi, folle d'épouvante, avant de mourir à son tour. Oh!
+j'étais prêt, fort, résolu et content, content jusqu'à l'ivresse. L'idée
+du regard éperdu qu'elle me jetterait sous ma canne levée, de ses mains
+tendues en avant, du cri de sa gorge, de sa figure soudain livide et
+convulsée, me vengeait d'avance. Je ne l'abattrais pas du premier coup,
+elle! Tu me trouves féroce, n'est-ce pas? Tu ne sais pas ce qu'on
+souffre. Penser qu'une femme, épouse ou maîtresse, qu'on aime, se donne
+à un autre, se livre à lui comme à vous, et reçoit ses lèvres comme les
+vôtres! C'est une chose atroce, épouvantable. Quand on a connu un jour
+cette torture, on est capable de tout. Oh! je m'étonne qu'on ne tue pas
+plus souvent, car tous ceux qui ont été trahis, tous, ont désiré tuer,
+ont joui de cette mort rêvée, ont fait, seuls dans leur chambre, ou
+sur une route déserte, hantés par l'hallucination de la vengeance
+satisfaite, le geste d'étrangler ou d'assommer.
+
+Moi, j'arrivai à ce restaurant. Je demandai: «Ils sont là?» Le garçon
+vendu répondit: «Oui, monsieur», me fit monter un escalier, et me
+montrant une porte: «Ici!» dit-il. Je serrais ma canne comme si mes
+doigts eussent été de fer. J'entrai.
+
+J'avais bien choisi l'instant. Ils s'embrassaient, mais ce n'était pas
+Montina. C'était le général de Flèche, le général qui avait soixante-six
+ans!
+
+Je m'attendais si bien à trouver l'autre, que je demeurai perclus
+d'étonnement.
+
+Et puis... et puis... je ne sais pas encore ce qui se passa en moi...
+non... je ne sais pas? Devant l'autre, j'aurais été convulsé de
+fureur!... Devant celui-là, devant ce vieil homme ventru, aux joues
+tombantes, je fus suffoqué par le dégoût. Elle, la petite, qui semblait
+avoir quinze ans, s'était donnée, livrée à ce gros homme presque gâteux,
+parce qu'il était marquis, général, l'ami et le représentant des rois
+détrônés. Non, je ne sais pas ce que je sentis, ni ce que je pensai. Ma
+main n'aurait pas pu frapper ce vieux! Quelle honte! Non, je n'avais
+plus envie de tuer ma femme, mais toutes les femmes qui peuvent faire
+des choses pareilles! Je n'étais plus jaloux, j'étais éperdu comme si
+j'avais vu l'horreur des horreurs!
+
+Qu'on dise ce qu'on voudra des hommes, ils ne sont point si vils que
+cela! Quand on en rencontre un qui s'est livré de cette façon, on le
+montre au doigt. L'époux ou l'amant d'une vieille femme est plus méprisé
+qu'un voleur. Nous sommes propres, mon cher. Mais elles, elles, des
+filles, dont le coeur est sale! Elles sont à tous, jeunes ou vieux, pour
+des raisons méprisables et différentes, parce que c'est leur profession,
+leur vocation et leur fonction. Ce sont les éternelles, inconscientes et
+sereines prostituées qui livrent leur corps sans dégoût, parce qu'il
+est marchandise d'amour, qu'elles le vendent ou qu'elles le donnent, au
+vieillard qui hante les trottoirs avec de l'or dans sa poche, ou bien,
+pour la gloire, au vieux souverain lubrique, au vieil homme célèbre et
+répugnant!...
+
+Il vociférait comme un prophète antique, d'une voix furieuse, sous le
+ciel étoilé, criant, avec une rage de désespéré, la honte glorifiée de
+toutes les maîtresses des vieux monarques, la honte respectée de toutes
+les vierges qui acceptent de vieux époux, la honte tolérée de toutes les
+jeunes femmes qui cueillent, souriantes, de vieux baisers.
+
+Je les voyais, depuis la naissance du monde, évoquées, appelées par lui,
+surgissant autour de nous dans cette nuit d'Orient, les filles, les
+belles filles à l'âme vile qui, comme les bêtes ignorant l'âge du mâle,
+furent dociles à des désirs séniles. Elles se levaient, servantes des
+patriarches chantées par la Bible, Agar, Ruth, les filles de Loth, la
+brune Abigaïl, la vierge de Sunnam qui, de ses caresses, ranimait David
+agonisant, et toutes les autres, jeunes, grasses, blanches, patriciennes
+ou plébéiennes, irresponsables femelles d'un maître, chair d'esclave
+soumise, éblouie ou payée!
+
+Je demandai:
+
+---Qu'as-tu fait?
+
+Il répondit simplement:
+
+--Je suis parti. Et me voici.
+
+Alors nous restâmes l'un près de l'autre, longtemps, sans parler,
+rêvant!...
+
+J'ai gardé de ce soir-là une impression inoubliable. Tout ce que j'avais
+vu, senti, entendu, deviné, la pêche, la pieuvre aussi peut-être, et ce
+récit poignant, au milieu des fantômes blancs, sur les toits voisins,
+tout semblait concourir à une émotion unique. Certaines rencontres,
+certaines inexplicables combinaisons de choses, contiennent assurément,
+sans que rien d'exceptionnel y apparaisse, une plus grande quantité de
+secrète quintessence de vie que celle dispersée dans l'ordinaire des
+jours.
+
+
+
+
+LES ÉPINGLES
+
+
+--Ah! mon cher, quelles rosses, les femmes!
+
+--Pourquoi dis-tu ça?
+
+--C'est qu'elles m'ont joué un tour abominable.
+
+--A toi?
+
+--Oui, à moi.
+
+--Les femmes, ou une femme?
+
+--Deux femmes.
+
+--Deux femmes en même temps?
+
+--Oui.
+
+--Quel tour?
+
+Les deux jeunes gens étaient assis devant un grand café du boulevard
+et buvaient des liqueurs mélangées d'eau, ces apéritifs qui ont l'air
+d'infusions faites avec toutes les nuances d'une boîte d'aquarelle.
+
+Ils avaient à peu près le même âge: vingt-cinq à trente ans. L'un était
+blond et l'autre brun. Ils avaient la demi-élégance des coulissiers, des
+hommes qui vont à la Bourse et dans les salons, qui fréquentent partout,
+vivent partout, aiment partout. Le brun reprit:
+
+--Je t'ai dit ma liaison, n'est-ce pas, avec cette petite bourgeoise
+rencontrée sur la plage de Dieppe?
+
+--Oui.
+
+--Mon cher, tu sais ce que c'est. J'avais une maîtresse à Paris, une que
+j'aime infiniment, une vieille amie, une bonne amie, une habitude enfin,
+et j'y tiens.
+
+--A ton habitude?
+
+--Oui, à mon habitude et à elle. Elle est mariée aussi avec un brave
+homme, que j'aime beaucoup également, un bon garçon très cordial, un
+vrai camarade! Enfin c'est une maison où j'avais logé ma vie.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien! ils ne peuvent pas quitter Paris, ceux-là, et je me suis
+trouvé veuf à Dieppe.
+
+--Pourquoi allais-tu à Dieppe?
+
+--Pour changer d'air. On ne peut pas rester tout le temps sur le
+boulevard.
+
+--Alors?
+
+--Alors, j'ai rencontré sur la plage la petite dont je t'ai parlé.
+
+--La femme du chef de bureau?
+
+--Oui. Elle s'ennuyait beaucoup. Son mari, d'ailleurs, ne venait que
+tous les dimanches, et il est affreux. Je la comprends joliment. Donc,
+nous avons ri et dansé ensemble.
+
+--Et le reste?
+
+--Oui, plus tard. Enfin, nous nous sommes rencontrés, nous nous sommes
+plu, je le lui ai dit, elle me l'a fait répéter pour mieux comprendre,
+et elle n'y a pas mis d'obstacle.
+
+--L'aimais-tu?
+
+--Oui, un peu; elle est très gentille.
+
+--Et l'autre?
+
+--L'autre était à Paris! Enfin, pendant six semaines, ç'a été très bien
+et nous sommes rentrés ici dans les meilleurs termes. Est-ce que tu sais
+rompre avec une femme, toi, quand cette femme n'a pas un tort à ton
+égard?
+
+--Oui, très bien.
+
+--Comment fais-tu?
+
+--Je la lâche.
+
+--Mais comment t'y prends-tu pour la lâcher?
+
+--Je ne vais plus chez elle.
+
+--Mais si elle vient chez toi?
+
+--Je... n'y suis pas.
+
+--Et si elle revient?
+
+--Je lui dis que je suis indisposé.
+
+--Si elle te soigne?
+
+--Je... je lui fais une crasse.
+
+--Si elle l'accepte?
+
+--J'écris des lettres anonymes à son mari pour qu'il la surveille les
+jours où je l'attends.
+
+--Ça c'est grave! Moi je n'ai pas de résistance. Je ne sais pas rompre.
+Je les collectionne. Il y en a que je ne vois plus qu'une fois par an,
+d'autres tous les dix mois, d'autres au moment du terme, d'autres les
+jours où elles ont envie de dîner au cabaret. Celles que j'ai espacées
+ne me gênent pas, mais j'ai souvent bien du mal avec les nouvelles pour
+les distancer un peu.
+
+--Alors...
+
+--Alors, mon cher, la petite ministère était tout feu, tout flamme, sans
+un tort, comme je te l'ai dit! Comme son mari passe tous ses jours au
+bureau, elle se mettait sur le pied d'arriver chez moi à l'improviste.
+Deux fois elle a failli rencontrer mon habitude.
+
+--Diable!
+
+--Oui. Donc j'ai donné à chacune ses jours, des jours fixes pour éviter
+les confusions. Lundi et samedi à l'ancienne. Mardi, jeudi et dimanche à
+la nouvelle.
+
+--Pourquoi cette préférence?
+
+--Ah! mon cher, elle est plus jeune.
+
+--Ça ne te faisait que deux jours de repos par semaine.
+
+--Ça me suffit.
+
+--Mes compliments!
+
+--Or, figure-toi qu'il m'est arrivé l'histoire la plus ridicule du monde
+et la plus embêtante. Depuis quatre mois tout allait parfaitement; je
+dormais sur mes deux oreilles et j'étais vraiment très heureux quand
+soudain, lundi dernier, tout craque.
+
+J'attendais mon habitude à l'heure dite, une heure un quart, en fumant
+un bon cigare.
+
+Je rêvassais, très satisfait de moi, quand je m'aperçus que l'heure
+était passée. Je fus surpris car elle est très exacte. Mais je crus à
+un petit retard accidentel. Cependant une demi-heure se passe, puis une
+heure, une heure et demie et je compris qu'elle avait été retenue par
+une cause quelconque, une migraine peut-être ou un importun. C'est très
+ennuyeux ces choses-là, ces attentes... inutiles, très ennuyeux et très
+énervant. Enfin, j'en pris mon parti, puis je sortis et, ne sachant que
+faire, j'allai chez elle.
+
+Je la trouvai en train de lire un roman.
+
+--Eh bien, lui dis-je?
+
+Elle répondit tranquillement:
+
+--Mon cher, je n'ai pas pu, j'ai été empêchée.
+
+--Par quoi?
+
+--Par... des occupations.
+
+--Mais... quelles occupations?
+
+--Une visite très ennuyeuse.
+
+Je pensai qu'elle ne voulait pas me dire la vraie raison, et, comme elle
+était très calme, je ne m'en inquiétai pas davantage.
+
+Je comptais rattraper le temps perdu, le lendemain, avec l'autre.
+
+Le mardi donc, j'étais très... très ému et très amoureux en expectative,
+de la petite ministère, et même étonné qu'elle ne devançât pas l'heure
+convenue. Je regardais la pendule à tout moment suivant l'aiguille avec
+impatience.
+
+Je la vis passer le quart, puis la demie, puis deux heures... Je ne
+tenais plus en place, traversant à grandes enjambées ma chambre, collant
+mon front à la fenêtre et mon oreille contre la porte pour écouter si
+elle ne montait pas l'escalier.
+
+Voici deux heures et demie, puis trois heures! Je saisis mon chapeau et
+je cours chez elle. Elle lisait, mon cher, un roman!
+
+--Eh bien? lui dis-je avec anxiété.
+
+Elle répondit, aussi tranquillement que mon habitude:
+
+--Mon cher, je n'ai pas pu, j'ai été empêchée.
+
+--Par quoi?
+
+--Par... des occupations.
+
+--Mais... quelles occupations?
+
+--Une visite ennuyeuse.
+
+Certes, je supposai immédiatement qu'elles savaient tout; mais elle
+semblait pourtant si placide, si paisible que je finis par rejeter mon
+soupçon, par croire à une coïncidence bizarre, ne pouvant imaginer
+une pareille dissimulation de sa part. Et après une heure de causerie
+amicale, coupée d'ailleurs par vingt entrées de sa petite fille, je dus
+m'en aller fort embêté.
+
+Et figure-toi que le lendemain...
+
+--Ç'a a été la même chose?
+
+--Oui... et le lendemain encore. Et ça a duré ainsi trois semaines, sans
+une explication, sans que rien me révélât cette conduite bizarre dont
+cependant je soupçonnais le secret.
+
+--Elles savaient tout?
+
+--Parbleu. Mais comment? Ah! j'en ai eu du tourment avant de
+l'apprendre.
+
+--Comment l'as-tu su enfin?
+
+--Par lettres. Elles m'ont donné, le même jour, dans les mêmes termes,
+mon congé définitif.
+
+--Et?
+
+--Et voici... Tu sais, mon cher, que les femmes ont toujours sur elles
+une armée d'épingles. Les épingles à cheveux, je les connais, je m'en
+méfie, et j'y veille, mais les autres sont bien plus perfides, ces
+sacrées petites épingles à tête noire qui nous semblent toutes
+pareilles, à nous grosse bêtes que nous sommes, mais qu'elles
+distinguent, elles, comme nous distinguons un cheval d'un chien.
+
+Or, il paraît qu'un jour ma petite ministère avait laissé une de ces
+machines révélatrices piquée dans ma tenture, près de ma glace.
+
+Mon habitude, du premier coup, avait aperçu sur l'étoffe ce petit point
+noir gros comme une puce, et sans rien dire l'avait cueilli, puis avait
+laissé à la même place une de ses épingles à elle, noire aussi, mais
+d'un modèle différent.
+
+Le lendemain, la ministère voulut reprendre son bien, et reconnut
+aussitôt la substitution; alors un soupçon lui vint, et elle en mit
+deux, en les croisant.
+
+L'habitude répondit à ce signe télégraphique par trois boules noires,
+l'une sur l'autre.
+
+Une fois ce commerce commencé, elles continuèrent à communiquer, sans se
+rien dire, seulement pour s'épier. Puis il paraît que l'habitude, plus
+hardie, enroula le long de la petite pointe d'acier un mince papier où
+elle avait écrit: «Poste restante, boulevard Malesherbes, C. D.»
+
+Alors elles s'écrivirent. J'étais perdu. Tu comprends que ça n'a pas
+été tout seul entre elles. Elles y allaient avec précaution, avec mille
+ruses, avec toute la prudence qu'il faut en pareil cas. Mais l'habitude
+fît un coup d'audace et donna un rendez-vous à l'autre.
+
+Ce qu'elles se sont dit, je l'ignore! Je sais seulement que j'ai fait
+les frais de leur entretien. Et voilà!
+
+--C'est tout.
+
+--Oui.
+
+--Tu ne les vois plus.
+
+--Pardon, je les vois encore comme ami; nous n'avons pas rompu tout à
+fait.
+
+--Et elles, se sont-elles revues?
+
+--Oui, mon cher, elles sont devenues intimes.
+
+--Tiens, tiens. Et ça ne te donne pas une idée, ça?
+
+--Non, quoi?
+
+--Grand serin, l'idée de leur faire repiquer des épingles doubles?
+
+
+
+
+DUCHOUX
+
+
+En descendant le grand escalier du cercle chauffé comme une serre par
+le calorifère, le baron de Mordiane avait laissé ouverte sa fourrure;
+aussi, lorsque la grande porte de la rue se fut refermée sur lui,
+éprouva-t-il un frisson de froid profond, un de ces frissons brusques
+et pénibles qui rendent triste comme un chagrin. Il avait perdu quelque
+argent, d'ailleurs, et son estomac, depuis quelque temps, le faisait
+souffrir, ne lui permettait plus de manger à son gré.
+
+Il allait rentrer chez lui, et soudain la pensée de son grand
+appartement vide, du valet de pied dormant dans l'antichambre, du
+cabinet où l'eau tiédie pour la toilette du soir chantait doucement sur
+le réchaud à gaz, du lit large, antique et solennel comme une couche
+mortuaire, lui fit entrer jusqu'au fond du coeur, jusqu'au fond de la
+chair, un autre froid plus douloureux encore que celui de l'air glacé.
+
+Depuis quelques années il sentait s'appesantir sur lui ce poids de la
+solitude qui écrase quelquefois les vieux garçons. Jadis, il était fort,
+alerte et gai, donnant tous ses jours au sport et toutes ses nuits
+aux fêtes. Maintenant, il s'alourdissait et ne prenait plus plaisir
+à grand'chose. Les exercices le fatiguaient, les soupers et même les
+dîners lui faisaient mal, les femmes l'ennuyaient autant qu'elles
+l'avaient autrefois amusé.
+
+La monotonie des soirs pareils, des mêmes amis retrouvés au même lieu,
+au cercle, de la même partie avec des chances et des déveines balancées,
+des mêmes propos sur les mêmes choses, du même esprit dans les mêmes
+bouches, des mêmes plaisanteries sur les mêmes sujets, des mêmes
+médisances sur les mêmes femmes, l'écoeurait au point de lui donner, par
+moments, de véritables désirs de suicide. Il ne pouvait plus mener cette
+vie régulière et vide, si banale, si légère et si lourde en même temps,
+et il désirait quelque chose de tranquille, de reposant, de confortable,
+sans savoir quoi.
+
+Certes, il ne songeait pas à se marier, car il ne se sentait pas le
+courage de se condamner à la mélancolie, à la servitude conjugale,
+à cette odieuse existence de deux êtres, qui, toujours ensemble, se
+connaissaient jusqu'à ne plus dire un mot qui ne soit prévu par l'autre,
+à ne plus faire un geste qui ne soit attendu, à ne plus avoir une
+pensée, un désir, un jugement qui ne soient devinés. Il estimait qu'une
+personne ne peut être agréable à voir encore que lorsqu'on la connaît
+peu, lorsqu'il reste en elle du mystère, de l'inexploré, lorsqu'elle
+demeure un peu inquiétante et voilée. Donc il lui aurait fallu une
+famille qui n'en fût pas une, où il aurait pu passer une partie
+seulement de sa vie; et, de nouveau, le souvenir de son fils le hanta.
+
+Depuis un an, il y songeait sans cesse, sentant croître en lui l'envie
+irritante de le voir, de le connaître. Il l'avait eu dans sa jeunesse,
+au milieu de circonstances dramatiques et tendres. L'enfant, envoyé dans
+le Midi, avait été élevé près de Marseille, sans jamais connaître le nom
+de son père.
+
+Celui-ci avait payé d'abord les mois de nourrice, puis les mois de
+collège, puis les mois de fête, puis la dot pour un mariage raisonnable.
+Un notaire discret avait servi d'intermédiaire sans jamais rien révéler.
+
+Le baron de Mordiane savait donc seulement qu'un enfant de son sang
+vivait quelque part, aux environs de Marseille, qu'il passait pour
+intelligent et bien élevé, qu'il avait épousé la fille d'un architecte
+entrepreneur, dont il avait pris la suite. Il passait aussi pour gagner
+beaucoup d'argent.
+
+Pourquoi n'irait-il pas voir ce fils inconnu, sans se nommer, pour
+l'étudier d'abord et s'assurer qu'il pourrait au besoin trouver un
+refuge agréable dans cette famille?
+
+Il avait fait grandement les choses, donné une belle dot acceptée avec
+reconnaissance. Il était donc certain de ne pas se heurter contre un
+orgueil excessif; et cette pensée, ce désir, reparus tous les jours, de
+partir pour le Midi, devenaient en lui irritants comme une démangeaison.
+Un bizarre attendrissement d'égoïste le sollicitait aussi, à l'idée de
+cette maison riante et chaude, au bord de la mer, où il trouverait sa
+belle-fille jeune et jolie, ses petits-enfants aux bras ouverts, et son
+fils qui lui rappellerait l'aventure charmante et courte des lointaines
+années. Il regrettait seulement d'avoir donné tant d'argent, et que
+cet argent eût prospéré entre les mains du jeune homme, ce qui ne lui
+permettait plus de se présenter en bienfaiteur.
+
+Il allait, songeant à tout cela, la tête enfoncée dans son col de
+fourrure; et sa résolution fut prise brusquement. Un fiacre passait;
+il l'appela, se fit conduire chez lui; et quand son valet de chambre,
+réveillé, eut ouvert la porte:
+
+--Louis, dit-il, nous partons demain soir pour Marseille. Nous y
+resterons peut-être une quinzaine de jours. Vous allez faire tous les
+préparatifs nécessaires.
+
+Le train roulait, longeant le Rhône sablonneux, puis traversait des
+plaines jaunes, des villages clairs, un grand pays fermé au loin par des
+montagnes nues.
+
+Le baron de Mordiane, réveillé après une nuit en sleeping, se regardait
+avec mélancolie dans la petite glace de son nécessaire. Le jour cru du
+Midi lui montrait des rides qu'il ne se connaissait pas encore: un état
+de décrépitude ignoré dans la demi-ombre des appartements parisiens.
+
+Il pensait, en examinant le coin des yeux, les paupières fripées, les
+tempes, le front dégarnis:
+
+---Bigre, je ne suis pas seulement défraîchi. Je suis avancé.
+
+Et son désir de repos grandit soudain, avec une vague envie, née en lui
+pour la première fois, de tenir sur ses genoux ses petits-enfants.
+
+Vers une heure de l'après-midi, il arriva, dans un landau loué à
+Marseille, devant une de ces maisons de campagne méridionales si
+blanches, au bout de leur avenue de platanes, qu'elles éblouissent et
+font baisser les yeux. Il souriait en suivant l'allée et pensait:
+
+--Bigre, c'est gentil!
+
+Soudain, un galopin de cinq à six ans apparut, sortant d'un arbuste, et
+demeura debout au bord du chemin, regardant le monsieur avec ses yeux
+ronds.
+
+Mordiane s'approcha:
+
+--Bonjour, mon garçon.
+
+Le gamin ne répondit pas.
+
+Le baron, alors, s'étant penché, le prit dans ses bras pour l'embrasser,
+puis, suffoqué par une odeur d'ail dont l'enfant tout entier semblait
+imprégné, il le remit brusquement à terre en murmurant:
+
+--Oh! c'est l'enfant du jardinier.
+
+Et il marcha vers la demeure.
+
+Le linge séchait sur une corde devant la porte, chemises, serviettes,
+torchons, tabliers et draps, tandis qu'une garniture de chaussettes
+alignées sur des ficelles superposées emplissait une fenêtre entière,
+pareille aux étalages de saucisses devant les boutiques de charcutiers.
+
+Le baron appela.
+
+Une servante apparut, vraie servante du Midi, sale et dépeignée, dont
+les cheveux, par mèches, lui tombaient sur la face, dont la jupe, sous
+l'accumulation des taches qui l'avaient assombrie, gardait de sa couleur
+ancienne quelque chose de tapageur, un air de foire champêtre et de robe
+de saltimbanque.
+
+Il demanda:
+
+--M. Duchoux est-il chez lui?
+
+Il avait donné, jadis, par plaisanterie de viveur sceptique, ce nom à
+l'enfant perdu afin qu'on n'ignorât point qu'il avait été trouvé sous un
+chou.
+
+La servante répéta:
+
+--Vous demandez M. Duchouxe?
+
+--Oui.
+
+--Té, il est dans la salle, qui tire ses plans.
+
+--Dites-lui que M. Merlin demande à lui parler.
+
+Elle reprit, étonnée:
+
+--Hé! donc, entrez, si vous voulez le voir. Et elle cria:
+
+--Mosieu Duchouxe, une visite!
+
+Le baron entra, et, dans une grande salle, assombrie par les volets à
+moitié clos, il aperçut indistinctement des gens et des choses qui lui
+parurent malpropres.
+
+Debout devant une table surchargée d'objets de toute sorte, un petit
+homme chauve traçait des lignes sur un large papier.
+
+Il interrompit son travail et fit deux pas.
+
+Son gilet ouvert, sa culotte déboutonnée, les poignets de sa chemise
+relevés, indiquaient qu'il avait fort chaud, et il était chaussé de
+souliers boueux révélant qu'il avait plu quelques jours auparavant.
+
+Il demanda, avec un fort accent méridional:
+
+--À qui ai-je l'honneur?...
+
+--Monsieur Merlin... Je viens vous consulter pour un achat de terrain à
+bâtir.
+
+--Ah! ah! très bien!
+
+Et Duchoux, se tournant vers sa femme, qui tricotait dans l'ombre:
+
+--Débarrasse une chaise, Joséphine.
+
+Mordiane vit alors une femme jeune, qui semblait déjà vieille, comme
+on est vieux à vingt-cinq ans en province, faute de soins, de lavages
+répétés, de tous les petits soucis, de toutes les petites propretés, de
+toutes les petites attentions de la toilette féminine qui immobilisent
+la fraîcheur et conservent, jusqu'à près de cinquante ans, le charme et
+la beauté. Un fichu sur les épaules, les cheveux noués à la diable, de
+beaux cheveux épais et noirs, mais qu'on devinait peu brossés, elle
+allongea vers une chaise des mains de bonne et enleva une robe d'enfant,
+un couteau, un bout de ficelle, un pot à fleurs vide et une assiette
+grasse demeurés sur le siège qu'elle tendit ensuite au visiteur.
+
+Il s'assit et s'aperçut alors que la table de travail de Duchoux
+portait, outre les livres et les papiers, deux salades fraîchement
+cueillies, une cuvette, une brosse à cheveux, une serviette, un revolver
+et plusieurs tasses non nettoyées.
+
+L'architecte vit ce regard et dit en souriant:
+
+--Excusez! il y a un peu de désordre dans le salon; ça tient aux
+enfants.
+
+Et il approcha sa chaise pour causer avec le client.
+
+--Donc, vous cherchez un terrain aux environs de Marseille?
+
+Son haleine, bien que venue de loin, apporta au baron ce souffle d'ail
+qu'exhalent les gens du Midi ainsi que des fleurs leur parfum.
+
+Mordiane demanda:
+
+--C'est votre fils que j'ai rencontré sous les platanes?
+
+--Oui. Oui, le second.
+
+--Vous en avez deux?
+
+--Trois, monsieur, un par an.
+
+Et Duchoux semblait plein d'orgueil.
+
+Le baron pensait: «S'ils fleurent tous le même bouquet, leur chambre
+doit être une vraie serre.»
+
+Il reprit:
+
+--Oui, je voudrais un joli terrain près de la mer, sur une petite plage
+déserte...
+
+Alors Duchoux s'expliqua. Il en avait dix, vingt, cinquante, cent et
+plus, de terrains dans ces conditions, à tous les prix, pour tous les
+goûts. Il parlait comme coule une fontaine, souriant, content de lui,
+remuant sa tête chauve et ronde.
+
+Et Mordiane se rappelait une petite femme blonde, mince, un peu
+mélancolique et disant si tendrement: «Mon cher aimé» que le souvenir
+seul avivait le sang de ses veines. Elle l'avait aimé avec passion, avec
+folie, pendant trois mois; puis, devenue enceinte en l'absence de son
+mari qui était gouverneur d'une colonie, elle s'était sauvée, s'était
+cachée, éperdue de désespoir et de terreur, jusqu'à la naissance de
+l'enfant que Mordiane avait emporté, un soir d'été et qu'ils n'avaient
+jamais revu.
+
+Elle était morte de la poitrine trois ans plus tard, là-bas, dans la
+colonie de son mari qu'elle était allé rejoindre. Il avait devant lui
+leur fils; qui disait, en faisant sonner les finales comme des notes de
+métal:
+
+--Ce terrain-là, monsieur, c'est une occasion unique...
+
+Et Mordiane se rappelait l'autre voix, légère comme un effleurement de
+brise, murmurant:
+
+--Mon cher aimé, nous ne nous séparerons jamais...
+
+Et il se rappelait ce regard bleu, doux, profond, dévoué, en contemplant
+l'oeil rond, bleu aussi, mais vide de ce petit homme ridicule qui
+ressemblait à sa mère, pourtant...
+
+Oui, il lui ressemblait de plus en plus de seconde en seconde; il lui
+ressemblait par l'intonation, par le geste, par toute l'allure; il lui
+ressemblait comme un singe ressemble à l'homme; mais il était d'elle, il
+avait d'elle mille traits déformés irrécusables, irritants, révoltants.
+Le baron souffrait, hanté soudain par cette ressemblance horrible,
+grandissant toujours, exaspérante, affolante, torturante comme un
+cauchemar, comme un remords!
+
+Il balbutia:
+
+--Quand pourrons-nous voir ensemble ce terrain?
+
+--Mais, demain, si vous voulez.
+
+--Oui, demain. Quelle heure?
+
+--Une heure.
+
+--Ça va.
+
+L'enfant rencontré sous l'avenue apparut dans la porte ouverte et cria:
+
+--Païré!
+
+On ne lui répondit pas.
+
+Mordiane était debout avec une envie de se sauver, de courir, qui lui
+faisait frémir les jambes. Ce «Païré» l'avait frappé comme une balle.
+C'était à lui qu'il s'adressait, c'était pour lui, ce païré à l'ail, ce
+païré du Midi.
+
+Oh! qu'elle sentait bon, l'amie d'autrefois!
+
+Duchoux le reconduisait.
+
+--C'est à vous, cette maison? dit le baron.
+
+--Oui monsieur, je l'ai achetée dernièrement. Et j'en suis fier. Je suis
+enfant du hasard, moi, monsieur, et je ne m'en cache pas; j'en suis
+fier. Je ne dois rien à personne, je suis le fils de mes oeuvres; je me
+dois tout à moi-même.
+
+L'enfant, resté sur le seuil, criait de nouveau, mais de loin:
+
+--Païré!
+
+Mordiane, secoué de frissons, saisi de panique, fuyait comme on fuit
+devant un grand danger.
+
+--Il va me deviner, me reconnaître, pensait-il. Il va me prendre dans
+ses bras et me crier aussi: «Païré», en me donnant par le visage un
+baiser parfumé d'ail.
+
+--A demain, monsieur.
+
+--A demain, une heure.
+
+
+Le landau roulait sur la route blanche.
+
+--Cocher, à la gare!
+
+Et il entendait deux voix, une lointaine et douce, la voix affaiblie
+et triste des morts, qui disait: «Mon cher aimé». Et l'autre sonore,
+chantante, effrayante, qui criait: «Païré», comme on crie: «Arrêtez-le»,
+quand un voleur fuit dans les rues.
+
+Le lendemain soir, en entrant au cercle, le comte d'Etreillis lui dit:
+
+--On ne vous a pas vu depuis trois jours. Avez-vous été malade?
+
+--Oui, un peu souffrant. J'ai des migraines, de temps en temps.
+
+
+
+
+LE RENDEZ-VOUS
+
+
+Son chapeau sur la tête, son manteau sur le dos, un voile noir sur le
+nez, un autre dans sa poche dont elle doublerait le premier quand elle
+serait montée dans le fiacre coupable, elle battait du bout de son
+ombrelle la pointe de sa bottine, et demeurait assise dans sa chambre,
+ne pouvant se décider à sortir, pour aller à ce rendez-vous.
+
+Combien de fois, pourtant, depuis deux ans, elle s'était habillée ainsi,
+pendant les heures de Bourse de son mari, un agent de change très
+mondain, pour rejoindre dans son logis de garçon le beau vicomte de
+Martelet, son amant.
+
+La pendule derrière son dos battait les secondes vivement; un livre
+à moitié lu bâillait sur le petit bureau de bois de rose, entre les
+fenêtres, et un fort parfum de violette, exhalé par deux petits bouquets
+baignant en deux mignons vases de Saxe sur la cheminée, se mêlait à une
+vague odeur de verveine soufflée sournoisement par la porte du cabinet
+de toilette demeurée entr'ouverte.
+
+L'heure sonna--trois heures--et la mit debout. Elle se retourna pour
+regarder le cadran, puis sourit, songeant:--«Il m'attend déjà. Il va
+s'énerver». Alors, elle sortit, prévint le valet de chambre qu'elle
+serait rentrée dans une heure au plus tard--un mensonge--descendit
+l'escalier et s'aventura dans la rue, à pied.
+
+On était aux derniers jours de mai, à cette saison délicieuse où le
+printemps de la campagne semble faire le siège de Paris et le conquérir
+par-dessus les toits, envahir les maisons, à travers les murs, faire
+fleurir la ville, y répandre une gaieté sur la pierre des façades,
+l'asphalte des trottoirs et le pavé des chaussées, la baigner, la griser
+de sève comme un bois qui verdit.
+
+Madame Haggan fit quelques pas à droite avec l'intention de suivre,
+comme toujours, la rue de Provence où elle hélerait un fiacre, mais la
+douceur de l'air; cette émotion de l'été qui nous entre dans la gorge en
+certains jours, la pénétra si brusquement, que, changeant d'idée, elle
+prit la rue de la Chaussée-d'Antin, sans savoir pourquoi, obscurément
+attirée par le désir de voir des arbres dans le square de la Trinité.
+Elle pensait: «Bah! il m'attendra dix minutes de plus.» Cette idée, de
+nouveau, la réjouissait, et, tout en marchant à petits pas, dans la
+foule, elle croyait le voir s'impatienter, regarder l'heure, ouvrir la
+fenêtre, écouter à la porte, s'asseoir quelques instants, se relever,
+et, n'osant pas fumer, car elle le lui avait défendu les jours de
+rendez-vous, jeter sur la boîte aux cigarettes des regards désespérés.
+
+Elle allait doucement, distraite par tout ce qu'elle rencontrait, par
+les figures et les boutiques, ralentissant le pas de plus en plus et si
+peu désireuse d'arriver qu'elle cherchait, aux devantures, des prétextes
+pour s'arrêter.
+
+Au bout de la rue, devant l'église, la verdure du petit square l'attira
+si fortement qu'elle traversa la place, entra dans le jardin, cette cage
+à enfants, et fit deux fois le tour de l'étroit gazon, au milieu des
+nounous enrubannées, épanouies, bariolées, fleuries. Puis elle prit une
+chaise, s'assit, et levant les yeux vers le cadran rond comme une lune
+dans le clocher, elle regarda marcher l'aiguille.
+
+Juste à ce moment la demie sonna, et son coeur tressaillit d'aise en
+entendant tinter les cloches du carillon. Une demi-heure de gagnée, plus
+un quart d'heure pour atteindre la rue Miromesnil, et quelques minutes
+encore de flânerie,--une heure! une heure volée au rendez-vous! Elle y
+resterait quarante minutes à peine, et ce serait fini encore une fois.
+
+Dieu! comme ça l'ennuyait d'aller là-bas! Ainsi qu'un patient montant
+chez le dentiste, elle portait en son coeur le souvenir intolérable de
+tous les rendez-vous passés, un par semaine en moyenne depuis deux ans,
+et la pensée qu'un autre allait avoir lieu, tout à l'heure, la crispait
+d'angoisse de la tête aux pieds. Non pas que ce fût bien douloureux,
+douloureux comme une visite au dentiste, mais c'était si ennuyeux, si
+ennuyeux, si compliqué, si long, si pénible que tout, tout, même une
+opération, lui aurait paru préférable. Elle y allait pourtant, très
+lentement, à tous petits pas, en s'arrêtant, en s'asseyant, en flânant
+partout, mais elle y allait. Oh! elle aurait bien voulu manquer encore
+celui-là, mais elle avait fait poser ce pauvre vicomte, deux fois
+de suite le mois dernier, et elle n'osait point recommencer si tôt.
+Pourquoi y retournait-elle? Ah! pourquoi? Parce qu'elle en avait pris
+l'habitude, et qu'elle n'avait aucune raison à donner à ce malheureux
+Martelet quand il voudrait connaître ce pourquoi! Pourquoi avait-elle
+commencé? Pourquoi? Elle ne le savait plus! L'avait-elle aimé? C'était
+possible! Pas bien fort, mais un peu, voilà si longtemps! Il était bien,
+recherché, élégant, galant, et représentait strictement, au premier coup
+d'oeil, l'amant parfait d'une femme du monde. La cour avait duré trois
+mois,--temps normal, lutte honorable, résistance suffisante--puis elle
+avait consenti, avec quelle émotion, quelle crispation, quelle peur
+horrible et charmante à ce premier rendez-vous, suivi de tant d'autres,
+dans ce petit entresol de garçon, rue de Miromesnil. Son coeur?
+Qu'éprouvait alors son petit coeur de femme séduite, vaincue, conquise,
+en passant pour la première fois la porte de cette maison de cauchemar?
+Vrai, elle ne le savait plus! Elle l'avait oublié! On se souvient d'un
+fait, d'une date, d'une chose, mais on ne se souvient guère, deux ans
+plus tard, d'une émotion qui s'est envolée très vite, parce qu'elle
+était très légère. Oh! par exemple, elle n'avait pas oublié les autres,
+ce chapelet de rendez-vous, ce chemin de la croix de l'amour, aux
+stations si fatigantes, si monotones, si pareilles, que la nausée lui
+montait aux lèvres en prévision de ce que ce serait tout à l'heure.
+
+Dieu! ces fiacres qu'il fallait appeler pour aller là, ils ne
+ressemblaient pas aux autres fiacres, dont on se sert pour les courses
+ordinaires! Certes, les cochers devinaient. Elle le sentait rien qu'à
+la façon dont ils la regardaient, et ces yeux des cochers de Paris sont
+terribles! Quand on songe qu'à tout moment, devant le tribunal, ils
+reconnaissent, au bout de plusieurs années, des criminels qu'ils ont
+conduits une seule fois, en pleine nuit, d'une rue quelconque à une
+gare, et qu'ils ont affaire à presque autant de voyageurs qu'il y a
+d'heures dans la journée, et que leur mémoire est assez sûre pour qu'ils
+affirment: «Voilà bien l'homme que j'ai chargé rue des Martyrs, et
+déposé gare de Lyon, à minuit quarante, le 10 juillet de l'an dernier!»
+n'y a-t-il pas de quoi frémir, lorsqu'on risque ce que risque une jeune
+femme allant à un rendez-vous, en confiant sa réputation au premier venu
+de ces cochers! Depuis deux ans elle en avait employé, pour ce voyage
+de la rue Miromesnil, au moins cent à cent vingt, en comptant un par
+semaine. C'étaient autant de témoins qui pouvaient déposer contre elle
+dans un moment critique.
+
+Aussitôt dans le fiacre, elle tirait de sa poche l'autre voile, épais
+et noir comme un loup, et se l'appliquait sur les yeux. Cela cachait
+le visage, oui, mais le reste, la robe, le chapeau, l'ombrelle, ne
+pouvait-on pas les remarquer, les avoir vus déjà? Oh! dans cette rue de
+Miromesnil, quel supplice! Elle croyait reconnaître tous les passants,
+tous les domestiques, tout le monde. A peine la voiture arrêtée, elle
+sautait et passait en courant devant le concierge toujours debout sur
+le seuil de sa loge. En voilà un qui devait tout savoir, tout,--son
+adresse,--son nom,--la profession de son mari,--tout,--car ces
+concierges sont les plus subtils des policiers! Depuis deux ans elle
+voulait l'acheter, lui donner, lui jeter, un jour ou l'autre, un billet
+de cent francs en passant devant lui. Pas une fois elle n'avait osé
+faire ce petit mouvement de lui lancer aux pieds ce bout de papier
+roulé! Elle avait peur.--De quoi?--Elle ne savait pas!--D'être rappelée,
+s'il ne comprenait point? D'un scandale? d'un rassemblement dans
+l'escalier? d'une arrestation peut-être? Pour arriver à la porte du
+vicomte, il n'y avait guère qu'un demi-étage à monter, et il lui
+paraissait haut comme la tour Saint-Jacques! A peine engagée dans le
+vestibule, elle se sentait prise dans une trappe, et le moindre bruit
+devant ou derrière elle, lui donnait une suffocation. Impossible de
+reculer, avec ce concierge et la rue qui lui fermaient la retraite; et
+si quelqu'un descendait juste à ce moment, elle n'osait pas sonner chez
+Martelet et passait devant la porte comme si elle allait ailleurs! Elle
+montait, montait, montait! Elle aurait monté quarante étages! Puis,
+quand tout semblait redevenu tranquille dans la cage de l'escalier, elle
+redescendait en courant avec l'angoisse dans l'âme de ne pas reconnaître
+l'entresol!
+
+Il était là, attendant dans un costume galant en velours doublé de soie,
+très coquet, mais un peu ridicule, et depuis deux ans, il n'avait rien
+changé à sa manière de l'accueillir, mais rien, pas un geste!
+
+Dès qu'il avait refermé la porte, il lui disait: «Laissez-moi baiser vos
+mains, ma chère, chère amie!» Puis il la suivait dans la chambre, où
+volets clos et lumières allumées, hiver comme été, par chic sans doute,
+il s'agenouillait devant elle en la regardant de bas en haut avec un air
+d'adoration. Le premier jour ça avait été très gentil, très réussi, ce
+mouvement-là! Maintenant elle croyait voir M. Delaunay jouant pour la
+cent vingtième fois le cinquième acte d'une pièce à succès. Il fallait
+changer ses effets.
+
+Et puis après, oh! mon Dieu! après! c'était le plus dur! Non, il ne
+changeait pas ses effets, le pauvre garçon! Quel bon garçon, mais
+banal!...
+
+Dieu que c'était difficile de se déshabiller sans femme de chambre! Pour
+une fois, passe encore, mais toutes les semaines cela devenait odieux!
+Non, vrai, un homme ne devrait pas exiger d'une femme une pareille
+corvée! Mais s'il était difficile de se déshabiller, se rhabiller
+devenait presque impossible et énervant à crier, exaspérant à gifler
+le monsieur qui disait, tournant autour d'elle d'un air
+gauche:--«Voulez-vous que je vous aide.»--L'aider! Ah oui! à quoi? De
+quoi était-il capable? Il suffisait de lui voir une épingle entre les
+doigts pour le savoir.
+
+C'est à ce moment-là peut-être qu'elle avait commencé à le prendre en
+grippe. Quand il disait: «Voulez-vous que je vous aide!» Elle l'aurait
+tué. Et puis était-il possible qu'une femme ne finît point par détester
+un homme qui, depuis deux ans, l'avait forcée plus de cent vingt fois à
+se rhabiller sans femme de chambre?
+
+Certes il n'y avait pas beaucoup d'hommes aussi maladroits que lui,
+aussi peu dégourdis, aussi monotones. Ce n'était pas le petit baron de
+Grimbal qui aurait demandé de cet air niais: «Voulez-vous que je vous
+aide?» Il aurait aidé, lui, si vif, si drôle, si spirituel. Voilà!
+C'était un diplomate; il avait couru le monde, rôdé partout, déshabillé
+et rhabillé sans doute des femmes vêtues suivant toutes les modes de la
+terre, celui-là!...
+
+L'horloge de l'église sonna les trois quarts. Elle se dressa, regarda le
+cadran, se mit à rire en murmurant «Oh! doit-il être agité!» puis elle
+partit d'une marche plus vive, et sortit du square.
+
+Elle n'avait point fait dix pas sur la place quand elle se trouva nez à
+nez avec un monsieur qui la salua profondément.
+
+--Tiens, vous, baron?--dit-elle, surprise. Elle venait justement de
+penser à lui.
+
+--Oui, madame.
+
+Et il s'informa de sa santé, puis, après quelques vagues propos, il
+reprit:
+
+--Vous savez que vous êtes la seule--vous permettez que je dise de
+mes amies, n'est-ce pas?--qui ne soit point encore venue visiter mes
+collections japonaises.
+
+--Mais, mon cher baron, une femme ne peut aller ainsi chez un garçon?
+
+--Comment! comment! en voilà une erreur quand il s'agit de visiter une
+collection rare!
+
+--En tout cas, elle ne peut y aller seule.
+
+--Et pourquoi pas? mais j'en ai reçu des multitudes de femmes seules,
+rien que pour ma galerie! J'en reçois tous les jours. Voulez-vous que
+je vous les nomme--non--je ne le ferai point. Il faut être discret
+même pour ce qui n'est pas coupable. En principe, il n'est inconvenant
+d'entrer chez un homme sérieux, connu, dans une certaine situation, que
+lorsqu'on y va pour une cause inavouable!
+
+--Au fond, c'est assez juste ce que vous dites-la.
+
+--Alors vous venez voir ma collection.
+
+--Quand?
+
+--Mais tout de suite.
+
+--Impossible, je suis pressée.
+
+--Allons donc. Voilà une demi-heure que vous êtes assise dans le square.
+
+--Vous m'espionniez?
+
+--Je vous regardais.
+
+--Vrai, je suis pressée.
+
+--Je suis sûr que non. Avouez que vous n'êtes pas très pressée.
+
+Madame Haggan se mit à rire, et avoua:
+
+--Non... non... pas... très...
+
+Un fiacre passait à les toucher. Le petit baron cria: «Cocher!» et la
+voiture s'arrêta. Puis, ouvrant la portière:
+
+--Montez, madame.
+
+--Mais, baron, non, c'est impossible, je ne peux pas aujourd'hui.
+
+--Madame, ce que vous faites est imprudent, montez! On commence à nous
+regarder, vous allez former un attroupement; on va croire que je vous
+enlève et nous arrêter tous les deux, montez, je vous en prie!
+
+Elle monta, effarée, abasourdie. Alors il s'assit auprès d'elle en
+disant au cocher: «rue de Provence».
+
+Mais soudain elle s'écria:
+
+--Oh! mon Dieu, j'oubliais une dépêche très pressée, voulez-vous me
+conduire, d'abord, au premier bureau télégraphique?
+
+Le fiacre s'arrêta un peu plus loin, rue de Châteaudun, et elle dit au
+baron:
+
+--Pouvez-vous me prendre une carte de cinquante centimes? J'ai promis
+à mon mari d'inviter Martelet à dîner pour demain, et j'ai oublié
+complètement.
+
+Quand le baron fut revenu, sa carte bleue à la main, elle écrivit au
+crayon:
+
+--«Mon cher ami, je suis très souffrante; j'ai une névralgie atroce qui
+me tient au lit. Impossible sortir. Venez dîner demain soir pour que je
+me fasse pardonner.
+
+«JEANNE.»
+
+Elle mouilla la colle, ferma soigneusement, mit l'adresse: «Vicomte de
+Martelet, 240, rue Miromesnil,» puis, rendant la carte au baron:
+
+--Maintenant, voulez-vous avoir la complaisance de jeter ceci dans la
+boîte aux télégrammes.
+
+
+
+
+LE PORT
+
+
+I
+
+
+Sorti du Havre le 3 mai 1882, pour un voyage dans les mers de Chine, le
+trois-mâts carré _Notre-Dame-des-Vents,_ rentra au port de Marseille le
+8 août 1886, après quatre ans de voyages. Son premier chargement déposé
+dans le port chinois où il se rendait, il avait trouvé sur-le-champ un
+fret nouveau pour Buenos-Ayres, et de là, avait pris des marchandises
+pour le Brésil.
+
+D'autres traversées, encore des avaries, des réparations, les calmes de
+plusieurs mois, les coups de vent qui jettent hors la route, tous les
+accidents, aventures et mésaventures de mer, enfin, avaient tenu loin de
+sa patrie ce trois-mâts normand qui revenait à Marseille le ventre plein
+de boîtes de fer-blanc contenant des conserves d'Amérique.
+
+Au départ il avait à bord, outre le capitaine et le second, quatorze
+matelots, huit normands et six bretons. Au retour il ne lui restait plus
+que cinq bretons et quatre normands, le breton était mort en route,
+les quatre normands disparus en des circonstances diverses avaient été
+remplacés par deux américains, un nègre et un norvégien racolé, un soir,
+dans un cabaret de Singapour.
+
+Le gros bateau, les voiles carguées, vergues en croix sur sa mâture,
+traîné par un remorqueur marseillais qui haletait devant lui, roulant
+sur un reste de houle que le calme survenu laissait mourir tout
+doucement, passa devant le château d'If, puis sous tous les rochers gris
+de la rade que le soleil couchant couvrait d'une buée d'or, et il entra
+dans le vieux port où sont entassés, flanc contre flanc, le long des
+quais, tous les navires du monde, pêle-mêle, grands et petits, de toute
+forme et de tout gréement, trempant comme une bouillabaisse de bateaux
+en ce bassin trop restreint, plein d'eau putride où les coques se
+frôlent, se frottent, semblent marinées dans un jus de flotte.
+
+_Notre-Dame-des-Vents_ prit sa place, entre un brick italien et une
+goélette anglaise qui s'écartèrent pour laisser passer ce camarade;
+puis, quand toutes les formalités de la douane et du port eurent été
+remplies, le capitaine autorisa les deux tiers de son équipage à passer
+la soirée dehors.
+
+La nuit était venue. Marseille s'éclairait. Dans la chaleur de ce soir
+d'été, un fumet de cuisine à l'ail flottait sur la cité bruyante, pleine
+de voix, de roulements, de claquements, de gaieté méridionale.
+
+Dès qu'ils se sentirent sur le port, les dix hommes que la mer roulait
+depuis des mois se mirent en marche tout doucement, avec une hésitation
+d'êtres dépaysés, désaccoutumés des villes, deux par deux, en
+procession.
+
+Ils se balançaient, s'orientaient, flairant les ruelles qui aboutissent
+au port, enfiévrés par un appétit d'amour qui avait grandi dans leurs
+corps pendant leurs derniers soixante-six jours de mer. Les normands
+marchaient en tête, conduits par Célestin Duclos, un grand gars fort et
+malin qui servait de capitaine aux autres chaque fois qu'ils mettaient
+pied à terre. Il devinait les bons endroits, inventait des tours de sa
+façon et ne s'aventurait pas trop dans les bagarres si fréquentes entre
+matelots dans les ports. Mais quand il y était pris il ne redoutait
+personne.
+
+Après quelque hésitation entre toutes les rues obscures qui descendent
+vers la mer comme des égouts et dont sortent des odeurs lourdes, une
+sorte d'haleine de bouges, Célestin se décida pour une espèce de
+couloir, tortueux où brillaient, au-dessus des portes, des lanternes en
+saillie portant des numéros énormes sur leurs verres dépolis et colorés.
+Sous la voûte étroite des entrées, des femmes en tablier, pareilles à
+des bonnes, assises sur des chaises de paille, se levaient en les voyant
+venir, faisant trois pas jusqu'au ruisseau qui séparait la rue en deux
+et coupaient la route à cette file d'hommes qui s'avançaient lentement,
+en chantonnant et en ricanant, allumés déjà par le voisinage de ces
+prisons de prostituées.
+
+Quelquefois, au fond d'un vestibule, apparaissait, derrière une seconde
+porte ouverte soudain et capitonnée de cuir brun, une grosse fille
+dévêtue, dont les cuisses lourdes et les mollets gras se dessinaient
+brusquement sous un grossier maillot de coton blanc. Sa jupe courte
+avait l'air d'une ceinture bouffante; et la chair molle de sa poitrine,
+de ses épaules et de ses bras, faisait une tache rose sur un corsage de
+velours noir bordé d'un galon d'or. Elle appelait de loin: «Venez-vous,
+jolis garçons?» et parfois sortait elle-même pour s'accrocher à l'un
+d'eux et l'attirer vers sa porte, de toute sa force, cramponnée à lui
+comme une araignée qui traîne une bête plus grosse qu'elle. L'homme,
+soulevé par ce contact, résistait mollement, et les autres s'arrêtaient
+pour regarder, hésitants entre l'envie d'entrer tout de suite et celle
+de prolonger encore cette promenade appétissante. Puis, quand la femme
+après des efforts acharnés avait attiré le matelot jusqu'au seuil de
+son logis, où toute la bande allait s'engouffrer derrière lui, Célestin
+Duclos, qui s'y connaissait en maisons, criait soudain: «Entre pas là,
+Marchand, c'est pas l'endroit.»
+
+L'homme alors obéissant à cette voix se dégageait d'une secousse brutale
+et les amis se reformaient en bande, poursuivis par les injures immondes
+de la fille exaspérée, tandis que d'autres femmes, tout le long de la
+ruelle, devant eux, sortaient de leurs portes, attirées par le bruit,
+et lançaient avec des voix enrouées des appels pleins de promesses.
+Ils allaient donc de plus en plus allumés, entre les cajoleries et les
+séductions annoncées par le choeur des portières d'amour de tout le haut
+de la rue, et les malédictions ignobles lancées contre eux par le choeur
+d'en bas, par le choeur méprisé des filles désappointées. De temps en
+temps ils rencontraient une autre bande, des soldats qui marchaient avec
+un battement de fer sur la jambe, des matelots encore, des bourgeois
+isolés, des employés de commerce. Partout, s'ouvraient de nouvelles rues
+étroites, étoilées de fanaux louches. Ils allaient toujours dans
+ce labyrinthe de bouges, sur ces pavés gras où suintaient des eaux
+putrides, entre ces murs pleins de chair de femme.
+
+Enfin Duclos se décida et s'arrêtant devant une maison d'assez belle
+apparence, il y fit entrer tout son monde.
+
+
+II
+
+
+La fête fut complète! Quatre heures durant, les dix matelots se
+gorgèrent d'amour et de vin. Six mois de solde y passèrent.
+
+Dans la grande salle du café, ils étaient installés en maîtres,
+regardant d'un oeil malveillant les habitués ordinaires qui
+s'installaient aux petites tables, dans les coins, où une des filles
+demeurées libres, vêtue en gros baby ou en chanteuse de café-concert,
+courait les servir, puis s'asseyait près d'eux.
+
+Chaque homme, en arrivant, avait choisi sa compagne qu'il garda toute la
+soirée, car le populaire n'est pas changeant. On avait rapproché trois
+tables et, après la première rasade, la procession dédoublée, accrue
+d'autant de femmes qu'il y avait de mathurins, s'était reformée dans
+l'escalier. Sur les marches de bois, les quatre pieds de chaque couple
+sonnèrent longtemps, pendant que s'engouffrait, dans la porte étroite
+qui menait aux chambres, ce long défilé d'amoureux.
+
+Puis on redescendit pour boire, puis on remonta de nouveau, puis on
+redescendit encore.
+
+Maintenant, presque gris, ils gueulaient! Chacun d'eux, les yeux rouges,
+sa préférée sur les genoux, chantait ou criait, tapait à coups de poings
+la table, s'entonnait du vin dans la gorge, lâchait en liberté la brute
+humaine. Au milieu d'eux, Célestin Duclos, serrant contre lui une grande
+fille aux joues rouges, à cheval sur ses jambes, la regardait avec
+ardeur. Moins ivre que les autres, non qu'il eût moins bu, il avait
+encore d'autres pensées, et, plus tendre, cherchait à causer. Ses idées
+le fuyaient un peu, s'en allaient, revenaient et disparaissaient sans
+qu'il pût se souvenir au juste de ce qu'il avait voulu dire.
+
+Il riait, répétant:
+
+--Pour lors, pour lors... v'là longtemps que t'es ici.
+
+--Six mois, répondit la fille.
+
+Il eut l'air content pour elle, comme si c'eût été une preuve de bonne
+conduite, et il reprit:
+
+--Aimes-tu c'te vie-là?
+
+Elle hésita, puis résignée:
+
+--On s'y fait. C'est pas plus embêtant qu'autre chose. Être servante ou
+bien rouleuse, c'est toujours des sales métiers.
+
+Il eut l'air d'approuver encore cette vérité.
+
+--T'es pas d'ici? dit-il.
+
+Elle fit «Non» de la tête, sans répondre.
+
+--T'es de loin?
+
+Elle fit «Oui» de la même façon.
+
+--D'où ça?
+
+Elle parut chercher, rassembler des souvenirs, puis murmura:
+
+--De Perpignan.
+
+Il fut de nouveau très satisfait et dit:
+
+--Ah oui!
+
+A son tour elle demanda:
+
+--Toi, t'es marin?
+
+--Oui, ma belle.
+
+--Tu viens de loin?
+
+--Ah oui! J'en ai vu des pays, des ports et de tout.
+
+--T'as fait le tour du monde, peut-être?
+
+--Je te crois, plutôt deux fois qu'une.
+
+De nouveau elle parut hésiter, chercher en sa tête une chose oubliée,
+puis, d'une voix un peu différente, plus sérieuse.
+
+--T'as rencontré beaucoup de navires dans tes voyages?
+
+--Je te crois, ma belle.
+
+--T'aurais pas vu _Notre-Dame-des-Vents_, par hasard?
+
+Il ricana:
+
+--Pas plus tard que l'autre semaine.
+
+Elle pâlit, tout le sang quittant ses joues, et demanda:
+
+--Vrai, bien vrai?
+
+--Vrai, comme je te parle.
+
+--Tu ments pas, au moins?
+
+Il leva la main.
+
+--D'vant l'bon Dieu! dit-il.
+
+--Alors, sais-tu si Célestin Duclos est toujours dessus?
+
+Il fut surpris, inquiet, voulut avant de répondre en savoir davantage.
+
+--Tu l'connais?
+
+A son tour elle devint méfiante.
+
+--Oh, pas moi! c'est une femme qui l'connaît.
+
+--Une femme d'ici?
+
+--Non, d'à côté.
+
+--Dans la rue?
+
+--Non, dans l'autre.
+
+--Qué femme?
+
+--Mais, une femme donc, une femme comme moi.
+
+--Qué qué l'y veut, c'te femme?
+
+--Je sais-t'y mé, quéque payse?
+
+Ils se regardèrent au fond des yeux, pour s'épier, sentant, devinant que
+quelque chose de grave allait surgir entre eux.
+
+Il reprit.
+
+--Je peux t'y la voir, c'te femme?
+
+--Quoi que tu l'y dirais?
+
+--J'y dirais... j'y dirais... que j'ai vu Célestin Duclos.
+
+--Il se portait ben, au moins?
+
+--Comme toi et moi, c'est un gars?
+
+Elle se tut encore rassemblant ses idées, puis, avec lenteur.
+
+--Ous qu'elle allait, _Notre-Dame-des-Vents?_
+
+--Mais, à Marseille, donc.
+
+--Elle ne put réprimer un sursaut.
+
+--Ben vrai?
+
+--Ben vrai!
+
+--Tu l'connais Duclos?
+
+--Oui je l'connais.
+
+Elle hésita encore, puis tout doucement.
+
+--Ben. C'est ben!
+
+--Qué que tu l'y veux?
+
+--Écoute, tu y diras... non rien!
+
+Il la regardait toujours de plus en plus gêné. Enfin il voulut savoir.
+
+--Tu l'connais itou, té?
+
+--Non, dit-elle.
+
+--Alors qué que tu l'y veux?
+
+Elle prit brusquement une résolution, se leva, courut au comptoir où
+trônait la patronne, saisit un citron qu'elle ouvrit et dont elle fit
+couler le jus dans un verre, puis elle emplit d'eau pure ce verre, et,
+le rapportant.
+
+--Bois ça!
+
+--Pourquoi?
+
+--Pour faire passer le vin. Je te parlerai d'ensuite.
+
+Il but docilement, essuya ses lèvres d'un revers de main, puis annonça.
+
+--Ça y est, je t'écoute.
+
+--Tu vas me promettre de ne pas l'y conter que tu m'as vue, ni de qui tu
+sais ce que je te dirai. Faut jurer.
+
+Il leva la main, sournois.
+
+--Ça, je le jure.
+
+--Su l'bon Dieu?
+
+--Su l'bon Dieu.
+
+--Eh ben tu l'y diras que son père est mort, que sa mère est morte,
+que son frère est mort, tous trois en un mois, de fièvre typhoïde, en
+janvier 1883, v'là trois ans et demi.
+
+A son tour, il sentit que tout son sang lui remuait dans le corps, et il
+demeura pendant quelques instants tellement saisi qu'il ne trouvait rien
+à répondre; puis il douta et demanda.
+
+--T'es sûre?
+
+--Je suis sûre.
+
+--Qué qui te l'a dit?
+
+Elle posa les mains sur ses épaules, et le regardant au fond des yeux.
+
+--Tu jures de ne pas bavarder.
+
+--Je le jure.
+
+--Je suis sa soeur!
+
+Il jeta ce nom, malgré lui.
+
+--Françoise?
+
+Elle le contempla de nouveau fixement, puis, soulevée par une épouvante
+folle, par une horreur profonde, elle murmura tout bas, presque dans sa
+bouche.
+
+--Oh! oh! c'est toi, Célestin?
+
+Ils ne bougèrent plus, les yeux dans les yeux.
+
+Autour d'eux, les camarades hurlaient toujours! Le bruit des verres, des
+poings, des talons scandant les refrains et les cris aigus des femmes se
+mêlaient au vacarme des chants.
+
+Il la sentait sur lui, enlacée à lui, chaude et terrifiée, sa soeur!
+Alors, tout bas, de peur que quelqu'un l'écoutât, si bas qu'elle même
+l'entendit à peine.
+
+--Malheur! j'avons fait de la belle besogne!
+
+Elle eut, en une seconde, les yeux pleins de larmes et balbutia.
+
+--C'est-il de ma faute?
+
+Mais, lui soudain.
+
+--Alors ils sont morts?
+
+--Ils sont morts.
+
+--Le pé, la mé, et le fré?
+
+--Les trois en un mois, comme je t'ai dit. J'ai resté seule, sans
+rien que mes hardes, vu que je devions le pharmacien, l'médecin et
+l'enterrement des trois défunts, que j'ai payé avec les meubles.
+
+J'entrai pour lors comme servante chez maît'e Cacheux, tu sais bien,
+l'boiteux. J'avais quinze ans tout juste à çu moment-là pisque t'es
+parti quand j'en avais point quatorze. J'ai fait une faute avec li. On
+est si bête quand on est jeune. Pi j'allai comme bonne du notaire qui
+m'a aussi débauchée et qui me conduisit au Havre dans une chambre.
+Bientôt il n'est point r'venu; j'ai passé trois jours sans manger et
+pi ne trouvant pas d'ouvrage, je suis entrée en maison, comme bien
+d'autres. J'en ai vu aussi du pays, moi! ah! et du sale pays! Rouen,
+Évreux, Lille, Bordeaux, Perpignan, Nice, et pi Marseille, où me v'là!
+
+Les larmes lui sortaient des yeux et du nez, mouillaient ses joues,
+coulaient dans sa bouche.
+
+Elle reprit:
+
+--Je te croyais mort aussi, té? mon pauv'e Célestin.
+
+Il dit:
+
+--Je t'aurais point r'connue, mé, t'étais si p'tite alors, et te v'là si
+forte! mais comment que tu ne m'as point reconnu, té?
+
+Elle eut un geste désespéré.
+
+--Je vois tant d'hommes qu'ils me semblent tous pareils!
+
+Il la regardait toujours au fond des yeux, étreint par une émotion
+confuse et si forte qu'il avait envie de crier comme un petit enfant
+qu'on bat. Il la tenait encore dans ses bras, à cheval sur lui, les
+mains ouvertes dans le dos de la fille, et voilà qu'à force de la
+regarder il la reconnut enfin, la petite soeur laissée au pays avec tous
+ceux qu'elle avait vus mourir, elle, pendant qu'il roulait sur les
+mers. Alors prenant soudain dans ses grosses pattes de marin cette
+tête retrouvée, il se mit à l'embrasser comme on embrasse de la chair
+fraternelle. Puis des sanglots, de grands sanglots d'homme, longs comme
+des vagues, montèrent dans sa gorge pareils à des hoquets d'ivresse.
+
+Il balbutiait:
+
+--Te v'là, te r'voilà, Françoise, ma p'tite Françoise...
+
+Puis tout à coup il se leva, se mit à jurer d'une voix formidable en
+tapant sur la table un tel coup de poing que les verres culbutés se
+brisèrent. Puis il fit trois pas, chancela, étendit les bras, tomba sur
+la face. Et il se roulait par terre en criant, en battant le sol de ses
+quatre membres, et en poussant de tels gémissements qu'ils semblaient
+des râles d'agonie.
+
+Tous ces camarades le regardaient en riant.
+
+--Il est rien saoul, dit l'un.
+
+--Faut le coucher, dit un autre, s'il sort on va le fiche au bloc.
+
+Alors comme il avait de l'argent dans ses poches, la patronne offrit
+un lit, et les camarades, ivres eux-mêmes à ne pas tenir debout, le
+hissèrent par l'étroit escalier jusqu'à la chambre de la femme qui
+l'avait reçu tout à l'heure, et qui demeura sur une chaise, au pied de
+la couche criminelle, en pleurant autant que lui, jusqu'au matin.
+
+
+
+
+LA MORTE
+
+
+Je l'avais aimée éperdument! Pourquoi aime-t-on? Est-ce bizarre de ne
+plus voir dans le monde qu'un être, de n'avoir plus dans l'esprit qu'une
+pensée, dans le coeur qu'un désir, et dans la bouche qu'un nom: un
+nom qui inonde incessamment, qui monte, comme l'eau d'une source, des
+profondeurs de l'âme, qui monte aux lèvres, et qu'on dit, qu'on redit,
+qu'on murmure sans cesse, partout, ainsi qu'une prière.
+
+Je ne conterai point notre histoire. L'amour n'en a qu'une; toujours
+la même. Je l'avais rencontrée et aimée. Voilà tout. Et j'avais vécu
+pendant un an dans sa tendresse, dans ses bras, dans sa caresse, dans
+son regard, dans ses robes, dans sa parole, enveloppé, lié, emprisonné
+dans tout ce qui venait d'elle, d'une façon si complète que je ne savais
+plus s'il faisait jour ou nuit, si j'étais mort ou vivant, sur la
+vieille terre ou ailleurs.
+
+Et voilà qu'elle mourut. Comment? Je ne sais pas, je ne sais plus.
+
+Elle rentra mouillée, un soir de pluie, et le lendemain, elle toussait.
+Elle toussa pendant une semaine environ et prit le lit.
+
+Que s'est-il passé. Je ne sais plus.
+
+Des médecins venaient, écrivaient, s'en allaient. On apportait des
+remèdes; une femme les lui faisait boire. Ses mains étaient chaudes, son
+front brûlant et humide, son regard brillant et triste. Je lui parlais,
+elle me répondait. Que nous sommes-nous dit? Je ne sais plus. J'ai tout
+oublié, tout, tout! Elle mourut, je me rappelle très bien son petit
+soupir, son petit soupir si faible, le dernier. La garde dit: «Ah!» Je
+compris, je compris!
+
+Je n'ai plus rien su. Rien. Je vis un prêtre qui prononça ce mot: «Votre
+maîtresse». Il me sembla qu'il l'insultait. Puisqu'elle était morte on
+n'avait plus le droit de savoir cela. Je le chassai. Un autre vint qui
+fut très bon, très doux. Je pleurai quand il me parla d'elle.
+
+On me consulta sur mille choses pour l'enterrement. Je ne sais plus.
+Je me rappelle cependant très bien le cercueil, le bruit des coups de
+marteau quand on la cloua dedans. Ah! mon Dieu!
+
+Elle fut enterrée! Enterrée! Elle! dans ce trou! Quelques personnes
+étaient venues, des amies. Je me sauvai. Je courus. Je marchai longtemps
+à travers des rues. Puis je rentrai chez moi. Le lendemain je partis
+pour un voyage.
+
+Hier, je suis rentré à Paris.
+
+Quand je revis ma chambre, notre chambre, notre lit, nos meubles, toute
+cette maison où était resté tout ce qui reste de la vie d'un être après
+sa mort, je fus saisi par un retour de chagrin si violent que je faillis
+ouvrir la fenêtre et me jeter dans la rue. Ne pouvant plus demeurer au
+milieu de ces choses, de ces murs qui l'avaient enfermée, abritée, et
+qui devaient garder dans leurs imperceptibles fissures mille atomes
+d'elle, de sa chair et de son souffle, je pris mon chapeau, afin de me
+sauver.
+
+Tout à coup, au moment d'atteindre la porte, je passai devant la grande
+glace du vestibule qu'elle avait fait poser là pour se voir, des pieds à
+la tête, chaque jour, en sortant, pour voir si toute sa toilette allait
+bien, était correcte et jolie, des bottines à la coiffure.
+
+Et je m'arrêtai net en face de ce miroir qui l'avait si souvent
+reflétée. Si souvent, si souvent, qu'il avait dû garder aussi son image.
+
+J'étais là debout, frémissant, les yeux fixés sur le verre, sur le verre
+plat, profond, vide, mais qui l'avait contenue tout entière, possédée
+autant que moi, autant que mon regard passionné. Il me sembla que
+j'aimais cette glace,--je la touchai,--elle était froide! Oh! le
+souvenir! le souvenir! miroir douloureux, miroir brûlant, miroir vivant,
+miroir horrible, qui fait souffrir toutes les tortures! Heureux les
+hommes dont le coeur, comme une glace où glissent et s'effacent les
+reflets, oublie tout ce qu'il a contenu, tout ce qui a passé devant lui,
+tout ce qui s'est contemplé, miré, dans son affection, dans son amour!
+Comme je souffre!
+
+Je sortis et, malgré moi, sans savoir, sans le vouloir, j'allai vers le
+cimetière. Je trouvai sa tombe toute simple, une croix de marbre avec
+ces quelques mots: «Elle aima, fut aimée, et mourut».
+
+Elle était là, là-dessous, pourrie! Quelle horreur! Je sanglotais, le
+front sur le sol.
+
+J'y restai longtemps, longtemps. Puis je m'aperçus que le soir venait.
+Alors un désir bizarre, fou, un désir d'amant désespéré s'empara de moi.
+Je voulus passer la nuit près d'elle, dernière nuit, à pleurer sur sa
+tombe. Mais on me verrait, on me chasserait. Comment faire? Je fus rusé.
+Je me levai et me mis à errer dans cette ville des disparus. J'allais,
+j'allais. Comme elle est petite cette ville à côté de l'autre, celle où
+l'on vit! Et pourtant comme ils sont plus nombreux que les vivants, ces
+morts. Il nous faut de hautes maisons, des rues, tant de place, pour les
+quatre générations qui regardent le jour en même temps, boivent l'eau
+des sources, le vin des vignes et mangent le pain des plaines.
+
+Et pour toutes les générations des morts, pour toute l'échelle de
+l'humanité descendue jusqu'à nous, presque rien, un champ, presque rien!
+La terre les reprend, l'oubli les efface. Adieu!
+
+Au bout du cimetière habité, j'aperçus tout à coup le cimetière
+abandonné, celui où les vieux défunts achèvent de se mêler au sol, où
+les croix elles-mêmes pourrissent, où l'on mettra demain les derniers
+venus. Il est plein de roses libres, de cyprès vigoureux et noirs, un
+jardin triste et superbe, nourri de chair humaine.
+
+J'étais seul, bien seul. Je me blottis dans un arbre vert. Je m'y cachai
+tout entier, entre ces branches grasses et sombres.
+
+Et j'attendis, cramponné au tronc comme un naufragé sur une épave.
+
+Quand la nuit fut noire, très noire, je quittai mon refuge et me mis à
+marcher doucement, à pas lents, à pas sourds, sur cette terre pleine de
+morts.
+
+J'errai longtemps, longtemps, longtemps. Je ne la retrouvais pas. Les
+bras étendus, les yeux ouverts, heurtant des tombes avec mes mains, avec
+mes pieds, avec mes genoux, avec ma poitrine, avec ma tête elle-même,
+j'allais sans la trouver. Je touchais, je palpais comme un aveugle qui
+cherche sa route, je palpais des pierres, des croix, des grilles de fer,
+des couronnes de verre, des couronnes de fleurs fanées! Je lisais les
+noms avec mes doigts, en les promenant sur les lettres. Quelle nuit!
+quelle nuit! Je ne la retrouvais pas!
+
+Pas de lune! Quelle nuit! j'avais peur, une peur affreuse dans ces
+étroits sentiers, entre deux lignes de tombes! Des tombes! des tombes!
+des tombes! Toujours des tombes! A droite, à gauche, devant moi, autour
+de moi, partout, des tombes! Je m'assis sur une d'elles, car je ne
+pouvais plus marcher tant mes genoux fléchissaient. J'entendais battre
+mon coeur! Et j'entendais autre chose aussi! Quoi? un bruit confus
+innommable! Était-ce dans ma tête affolée, dans la nuit impénétrable, ou
+sous la terre mystérieuse, sous la terre ensemencée de cadavres humains,
+ce bruit? Je regardais autour de moi!
+
+Combien de temps suis-je resté là? Je ne sais pas. J'étais paralysé par
+la terreur, j'étais ivre d'épouvante, prêt à hurler, prêt à mourir.
+
+Et soudain il me sembla que la dalle de marbre sur laquelle j'étais
+assis remuait. Certes, elle remuait, comme si on l'eût soulevée. D'un
+bond je me jetai sur le tombeau voisin, et je vis, oui, je vis la pierre
+que je venais de quitter se dresser toute droite; et le mort apparut, un
+squelette nu qui, de son dos courbé la rejetait. Je voyais, je voyais
+très bien, quoique la nuit fût profonde. Sur la croix je pus lire:
+
+«Ici repose Jacques Olivant, décédé à l'âge de cinquante et un ans.
+Il aimait les siens, fut honnête et bon, et mourut dans la paix du
+Seigneur.»
+
+Maintenant le mort aussi lisait les choses écrites sur son tombeau. Puis
+il ramassa une pierre dans le chemin, une petite pierre aiguë, et se
+mit à les gratter avec soin, ces choses. Il les effaça tout à fait,
+lentement, regardant de ses yeux vides la place où tout à l'heure elles
+étaient gravées; et, du bout de l'os qui avait été son index, il écrivit
+en lettres lumineuses comme ces lignes qu'on trace aux murs avec le bout
+d'une allumette:
+
+«Ici repose Jacques Olivant, décédé à l'âge de cinquante et un ans. Il
+hâta par ses duretés la mort de son père dont il désirait hériter, il
+tortura sa femme, tourmenta ses enfants, trompa ses voisins, vola quand
+il le put et mourut misérable.»
+
+Quand il eût achevé d'écrire, le mort immobile contempla son oeuvre. Et
+je m'aperçus, on me retournant, que toutes les tombes étaient ouvertes,
+que tous les cadavres en étaient sortis, que tous avaient effacé les
+mensonges inscrits par les parents sur la pierre funéraire, pour y
+rétablir la vérité.
+
+Et je voyais que tous avaient été les bourreaux de leurs proches,
+haineux, déshonnêtes, hypocrites, menteurs, fourbes, calomniateurs,
+envieux, qu'ils avaient volé, trompé, accompli tous les actes honteux,
+tous les actes abominables, ces bons pères, ces épouses fidèles, ces
+fils dévoués, ces jeunes filles chastes, ces commerçants probes, ces
+hommes et ces femmes dits irréprochables.
+
+Ils écrivaient tous en même temps, sur le seuil de leur demeure
+éternelle, la cruelle, terrible et sainte vérité que tout le monde
+ignore ou feint d'ignorer sur la terre.
+
+Je pensai qu'_elle_ aussi avait dû la tracer sur sa tombe. Et sans peur
+maintenant, courant au milieu des cercueils entr'ouverts, au milieu des
+cadavres, au milieu des squelettes, j'allai vers elle, sûr que je la
+trouverais aussitôt.
+
+Je la reconnus de loin, sans voir le visage enveloppé du suaire.
+
+Et sur la croix de marbre où tout à l'heure j'avais lu:
+
+«Elle aima, fut aimée, et mourut.»
+
+J'aperçus.
+
+«Étant sortie un jour pour tromper son amant, elle eut froid sous la
+pluie, et mourut.»
+
+Il paraît qu'on, me ramassa, inanimé, au jour levant, auprès d'une
+tombe.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ALLOUMA
+
+HAUTOT PÈRE ET FILS
+
+BOITELLE
+
+L'ORDONNANCE
+
+LE LAPIN
+
+UN SOIR
+
+LES ÉPINGLES
+
+DUCROUX
+
+LE RENDEZ-VOUS
+
+LE PORT
+
+LA MORTE
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La Main Gauche, by Guy de Maupassant
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11495 ***
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+ <title>The Book Name</title>
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+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11495 ***</div>
+
+<a name="top"></a>
+<h2>GUY DE MAUPASSANT</h2><br><br>
+
+<h1>La Main Gauche</h1>
+
+<h3>1889</h3>
+
+<h4><b>Histoires Courtes</b></h4>
+
+<h4><a href="#Hist1">ALLOUMA</a><br>
+<a href="#Hist2">HAUTOT PÈRE ET FILS</a><br>
+<a href="#Hist3">BOITELLE</a><br>
+<a href="#Hist4">L'ORDONNANCE</a><br>
+<a href="#Hist5">LE LAPIN</a><br>
+<a href="#Hist6">UN SOIR</a><br>
+<a href="#Hist7">LES ÉPINGLES</a><br>
+<a href="#Hist8">DUCHOUX</a><br>
+<a href="#Hist9">LE RENDEZ-VOUS</a><br>
+<a href="#Hist10">LE PORT</a><br>
+<a href="#Hist11">LA MORTE</a></h4>
+<br><br><br><br>
+
+<a name="Hist1"></a>
+<h2>ALLOUMA</h2>
+<a href="#top" style="font size:12pt; font-family: serif;">Retour à l'index</a>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+
+<p>Un de mes amis m'avait dit: Si tu passes
+par hasard aux environs de Bordj-Ebbaba,
+pendant ton voyage en Algérie, va donc
+voir mon ancien camarade Auballe, qui
+est colon là-bas.</p>
+
+<p>J'avais oublié le nom d'Auballe et le nom
+d'Ebbaba et je ne songeais guère à ce colon,
+quand j'arrivai chez lui, par pur hasard.
+Depuis un mois je rôdais à pied par
+toute cette région magnifique qui s'étend
+d'Alger à Cherchell, Orléansville et Tiaret.
+Elle est en même temps boisée et nue,
+grande et intime. On rencontre, entre deux
+monts, des forêts de pins profondes en
+des vallées étroites où roulent des torrents
+en hiver. Des arbres énormes tombés sur
+le ravin servent de pont aux Arabes, et
+aussi aux lianes qui s'enroulent aux troncs
+morts et les parent d'une vie nouvelle. Il
+y a des creux, et des plis inconnus de
+montagne, d'une beauté terrifiante, et des
+bords de ruisselets, plats et couverts de
+lauriers-roses, d'une inimaginable grâce.</p>
+
+<p>Mais ce qui m'a laissé au coeur les plus
+chers souvenirs en cette excursion, ce
+sont les marches de l'après-midi le long
+des chemins un peu boisés sur ces ondulations
+des côtes d'où l'on domine un immense
+pays onduleux et roux depuis la
+mer bleuâtre jusqu'à la chaîne de l'Ouarsenis
+qui porte sur ses faîtes la forêt de
+cèdres de Teniet-el-Haad.</p>
+
+<p>Ce jour-là je m'égarai. Je venais de
+gravir un sommet, d'où j'avais aperçu,
+au-dessus d'une série de collines, la longue
+plaine de la Mitidja, puis par derrière,
+sur la crête d'une autre chaîne, dans un
+lointain presque invisible, l'étrange monument
+qu'on nomme le Tombeau de la
+Chrétienne, sépulture d'une famille de rois
+de Mauritanie, dit-on. Je redescendais,
+allant vers le Sud, découvrant devant moi
+jusqu'aux cimes dressées sur le ciel clair,
+au seuil du désert, une contrée bosselée,
+soulevée et fauve, fauve comme si toutes
+ces collines étaient recouvertes de peaux
+de lion cousues ensemble. Quelquefois, au
+milieu d'elles, une bosse plus haute se dressait,
+pointue et jaune, pareille au dos
+broussailleux d'un chameau.</p>
+
+<p>J'allais à pas rapides, léger, comme on
+l'est en suivant les sentiers tortueux sur
+les pentes d'une montagne. Rien ne pèse,
+en ces courses alertes dans l'air vif des
+hauteurs, rien ne pèse, ni le corps, ni le
+coeur, ni les pensées, ni même les soucis.
+Je n'avais plus rien en moi, ce jour-là, de
+tout ce qui écrase et torture notre vie,
+rien que la joie de cette descente. Au loin,
+j'apercevais des campements arabes, tentes
+brunes, pointues, accrochées au sol comme
+les coquilles de mer sur les rochers, ou
+bien des gourbis, huttes de branches d'où
+sortait une fumée grise. Des formes blanches,
+hommes ou femmes, erraient autour
+à pas lents; et les clochettes des troupeaux
+tintaient vaguement dans l'air du
+soir.</p>
+
+<p>Les arbousiers sur ma route se penchaient,
+étrangement chargés de leurs
+fruits de pourpre qu'ils répandaient dans
+le chemin. Ils avaient l'air d'arbres martyrs
+d'où coulait une sueur sanglante, car
+au bout de chaque branchette pendait une
+graine rouge comme une goutte de sang.</p>
+
+<p>Le sol, autour d'eux, était couvert de
+cette pluie suppliciale, et le pied écrasant
+les arbouses laissait par terre des traces de
+meurtre. Parfois, d'un bond, en passant,
+je cueillais les plus mûres pour les manger.</p>
+
+<p>Tous les vallons à présent se remplissaient
+d'une vapeur blonde qui s'élevait
+lentement comme la buée des flancs d'un
+boeuf; et sur la chaîne des monts qui fermaient
+l'horizon, à la frontière du Sahara
+flamboyait un ciel de Missel. De longues
+traînées d'or alternaient avec des traînées
+de sang&mdash;encore du sang! du sang et de
+l'or, toute l'histoire humaine&mdash;et parfois
+entre elles s'ouvrait une trouée mince sur
+un azur verdâtre, infiniment lointain
+comme le rêve.</p>
+
+<p>Oh! que j'étais loin, que j'étais loin de
+toutes les choses et de toutes les gens dont
+on s'occupe autour des boulevards, loin
+de moi-même aussi, devenu une sorte
+d'être errant, sans conscience, et sans
+pensée, un oeil qui passe, qui voit, qui aime
+voir, loin encore de ma route à laquelle je
+ne songeais plus, car aux approches de la
+nuit je m'aperçus que j'étais perdu.</p>
+
+<p>L'ombre tombait sur là terre comme
+une averse de ténèbres, et je ne découvrais
+rien devant moi que la montagne à perte
+de vue. Des tentes apparurent dans un
+vallon, j'y descendis et j'essayai de faire
+comprendre au premier Arabe rencontré
+la direction que je cherchais.</p>
+
+<p>M'a-t-il deviné? je l'ignore; mais il me
+répondit longtemps, et moi je ne compris
+rien. J'allais, par désespoir, me, décider à
+passer la nuit, roulé dans un tapis, auprès
+du campement, quand je crus reconnaître,
+parmi les mots bizarres qui sortaient de sa
+bouche, celui de Bordj-Ebbaba.</p>
+
+<p>Je répétai:&mdash;Bordj-Ebbaba.&mdash;Oui, oui.</p>
+
+<p>Et je lui montrai deux francs, une fortune.
+Il se mit à marcher, je le suivis. Oh!
+je suivis longtemps, dans la nuit profonde,
+ce fantôme pâle qui courait pieds nus
+devant moi par les sentiers pierreux où je
+trébuchais sans cesse.</p>
+
+<p>Soudain une lumière brilla. Nous arrivions
+devant la porte d'une maison blanche,
+sorte de fortin aux murs droits et
+sans fenêtres extérieures. Je frappai, des
+chiens hurlèrent au dedans. Une voix
+française demanda: «Qui est là!»</p>
+
+<p>Je répondis:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce ici que demeure M. Auballe?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>On m'ouvrit, j'étais en face de M. Auballe
+lui-même, un grand garçon blond, en savates,
+pipe à la bouche, avec l'air d'un
+hercule bon enfant.</p>
+
+<p>Je me nommai; il tendit ses deux mains
+en disant: «Vous êtes chez vous, monsieur.»</p>
+
+<p>Un quart d'heure plus tard je dînais avidement
+en face de mon hôte qui continuait
+à fumer.</p>
+
+<p>Je savais son histoire. Après avoir mangé
+beaucoup d'argent avec les femmes, il avait
+placé son reste en terres algériennes, et
+planté des vignes.</p>
+
+<p>Les vignes marchaient bien; il était heureux,
+et il avait en effet l'air calme d'un
+homme satisfait. Je ne pouvais comprendre
+comment ce Parisien, ce fêteur, avait pu
+s'accoutumer à cette vie monotone, dans
+cette solitude, et je l'interrogeai.</p>
+
+<p>&mdash;Depuis combien de temps êtes-vous
+ici?</p>
+
+<p>&mdash;Depuis neuf ans.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous n'avez pas d'atroces tristesses?</p>
+
+<p>&mdash;Non, on se fait à ce pays, et puis on
+finit par l'aimer. Vous ne sauriez croire
+comme il prend les gens par un tas de petits
+instincts animaux que nous ignorons
+en nous. Nous nous y attachons d'abord par
+nos organes à qui il donne des satisfactions
+secrètes que nous ne raisonnons pas.
+L'air et le climat font la conquête de notre
+chair, malgré nous, et la lumière gaie dont
+il est inondé tient l'esprit clair et content, à
+peu de frais. Elle entre en nous à flots, sans
+cesse, par les yeux, et on dirait vraiment
+qu'elle lave tous les coins sombres de l'âme.</p>
+
+<p>&mdash;Mais les femmes?</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... ça manque un peu!</p>
+
+<p>&mdash;Un peu seulement?</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, oui... un peu. Car on
+trouve toujours, même dans les tribus, des
+indigènes complaisants qui pensent aux
+nuits du Roumi.</p>
+
+<p>Il se tourna vers l'Arabe qui me servait,
+un grand garçon brun dont l'oeil noir luisait
+sous le turban, et il lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Va-t'en, Mohammed, je t'appellerai
+quand j'aurai besoin de toi.</p>
+
+<p>Puis, à moi:</p>
+
+<p>&mdash;Il comprend le français et je vais vous
+conter une histoire où il joue un grand
+rôle.</p>
+
+<p>L'homme étant parti, il commença:</p>
+
+<p>&mdash;J'étais ici depuis quatre ans environ,
+encore peu installé, à tous égards, dans
+ce pays dont je commençais à balbutier la
+langue, et obligé pour ne pas rompre tout
+à fait avec des passions qui m'ont été fatales
+d'ailleurs, de faire à Alger un voyage
+de quelques jours, de temps en temps.</p>
+
+<p>J'avais acheté cette ferme, ce bordj, ancien
+poste fortifié, à quelques centaines de
+mètres du campement indigène dont j'emploie
+les hommes à mes cultures. Dans
+cette tribu, fraction des Oulad-Taadja, je
+choisis en arrivant, pour mon service particulier,
+un grand garçon, celui que vous
+venez de voir, Mohammed ben Lam'har,
+qui me fut bientôt extrêmement dévoué.
+Comme il ne voulait pas coucher dans une
+maison dont il n'avait point l'habitude, il
+dressa sa tente à quelques pas de la porte,
+afin que je pusse l'appeler de ma fenêtre.</p>
+
+<p>Ma vie, vous la devinez? Tout le jour, je
+suivais les défrichements et les plantations,
+je chassais un peu, j'allais dîner avec les
+officiers des postes voisins, ou bien ils
+venaient dîner chez moi.</p>
+
+<p>Quant aux... plaisirs&mdash;je vous les ai
+dits. Alger m'offrait les plus raffinés; et de
+temps en temps, un arabe complaisant et
+compatissant m'arrêtait au milieu d'une
+promenade pour me proposer d'amener
+chez moi, à la nuit, une femme de tribu.
+J'acceptais quelquefois, mais, le plus souvent,
+je refusais, par crainte des ennuis que
+cela pouvait me créer.</p>
+
+<p>Et, un soir, en rentrant d'une tournée
+dans les terres, au commencement de l'été,
+ayant besoin de Mohammed, j'entrai dans
+sa tente sans l'appeler. Cela m'arrivait à
+tout moment.</p>
+
+<p>Sur un de ces grands tapis rouges en
+haute laine du Djebel-Amour, épais et doux
+comme des matelas, une femme, une fille,
+presque nue, dormait, les bras croisés
+sur ses yeux. Son corps blanc, d'une
+blancheur luisante sous le jet de lumière
+de la toile soulevée, m'apparut comme un
+des plus parfaits échantillons de la race
+humaine que j'eusse vus. Les femmes sont
+belles par ici, grandes, et d'une rare harmonie
+de traits et de lignes.</p>
+
+<p>Un peu confus, je laissai retomber le
+bord de la tente et je rentrai chez moi.</p>
+
+<p>J'aime les femmes! L'éclair de cette vision
+m'avait traversé et brûlé, ranimant en
+mes veines la vieille ardeur redoutable à
+qui je dois d'être ici. Il faisait chaud, c'était
+en juillet, et je passai presque toute la nuit
+à ma fenêtre, les yeux sur la tache sombre
+que faisait à terre la tente de Mohammed.</p>
+
+<p>Quand il entra dans ma chambre, le
+lendemain, je le regardai bien en face, et
+il baissa la tête comme un homme confus,
+coupable. Devinait-il ce que je savais?</p>
+
+<p>Je lui demandai brusquement.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es donc marié, Mohammed?
+Je le vis rougir, et il balbutia:</p>
+
+<p>&mdash;Non, moussié!</p>
+
+<p>Je le forçais à parler français et à me
+donner des leçons d'arabe, ce qui produisait
+souvent une langue intermédiaire des
+plus incohérentes.</p>
+
+<p>Je repris:</p>
+
+<p>&mdash;Alors, pourquoi y a-t-il une femme
+chez toi.</p>
+
+<p>Il murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Il est du Sud.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! elle est du Sud. Cela ne m'explique
+pas comment elle se trouve sous ta
+tente.</p>
+
+<p>Sans répondre à ma question, il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Il est très joli.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vraiment. Eh bien, une autre fois,
+quand tu recevras comme ça une très jolie
+femme du Sud, tu auras soin de la faire
+entrer dans mon gourbi et non dans le
+tien. Tu entends, Mohammed?</p>
+
+<p>Il répondit avec un grand sérieux:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, moussié.</p>
+
+<p>J'avoue que pendant toute la journée je
+demeurai sous l'émotion agressive du souvenir
+de cette fille arabe étendue sur un
+tapis rouge; et, en rentrant, à l'heure du
+dîner, j'eus une forte envie de traverser de
+nouveau la tente de Mohammed. Durant
+la soirée, il fit son service comme toujours,
+tournant autour de moi avec sa figure impassible,
+et je faillis plusieurs fois lui demander
+s'il allait garder longtemps sous
+son toit de poil de chameau cette demoiselle
+du Sud, qui était très jolie.</p>
+
+<p>Vers neuf heures, toujours hanté par ce
+goût de la femme, qui est tenace comme
+l'instinct de chasse chez les chiens, je sortis
+pour prendre l'air et pour rôder un peu
+dans les environs du cône de toile brune
+à travers laquelle j'apercevais le point
+brillant d'une lumière.</p>
+
+<p>Puis je m'éloignai, pour n'être pas surpris
+par Mohammed dans les environs de
+son logis.</p>
+
+<p>En rentrant, une heure plus tard, je vis
+nettement son profil à lui, sous sa tente.
+Puis ayant tiré ma clef de ma poche, je
+pénétrai dans le bordj où couchaient,
+comme moi, mon intendant, deux laboureurs
+de France et une vieille cuisinière
+cueillie à Alger.</p>
+
+<p>Je montai mon escalier et je fus surpris
+en remarquant un filet de clarté sous ma
+porte. Je l'ouvris, et j'aperçus en face de
+moi, assise sur une chaise de paille à côté
+de la table où brûlait une bougie, une fille
+au visage d'idole, qui semblait m'attendre
+avec tranquillité, parée de tous les bibelots
+d'argent que les femmes du Sud portent
+aux jambes, aux bras, sur la gorge
+et jusque sur le ventre. Ses yeux agrandis
+par le khol jetaient sur moi un large regard;
+et quatre petits signes bleus finement
+tatoués sur la chair étoilaient son front, ses
+joues et son menton. Ses bras, chargés
+d'anneaux, reposaient sur ses cuisses que
+recouvrait, tombant des épaules, une sorte
+de gebba de soie rouge dont elle était vêtue.</p>
+
+<p>En me voyant entrer, elle se leva et resta
+devant moi, debout, couverte de ses bijoux
+sauvages, dans une attitude de fière soumission.</p>
+
+<p>&mdash;Que fais-tu ici, lui dis-je en arabe.</p>
+
+<p>&mdash;J'y suis parce qu'on m'a ordonné de
+venir.</p>
+
+<p>&mdash;Qui te l'a ordonné?</p>
+
+<p>&mdash;Mohammed.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon. Assieds-toi.</p>
+
+<p>Elle s'assit, baissa les yeux, et je demeurai
+devant elle, l'examinant.</p>
+
+<p>La figure était étrange, régulière, fine
+et un peu bestiale, mais mystique comme
+celle d'un Boudha. Les lèvres, fortes et
+colorées d'une sorte de floraison rouge
+qu'on retrouvait ailleurs sur son corps,
+indiquaient un léger mélange de sang noir,
+bien que les mains et les bras fussent
+d'une blancheur irréprochable.</p>
+
+<p>J'hésitais sur ce que je devais faire,
+troublé, tenté et confus. Pour gagner du
+temps et me donner le loisir de la réflexion,
+je lui posai d'autres questions, sur son
+origine, son arrivée dans ce pays et ses
+rapports avec Mohammed. Mais elle ne
+répondit qu'à celles qui m'intéressaient le
+moins et il me fut impossible de savoir
+pourquoi elle était venue, dans quelle intention,
+sur quel ordre, depuis quand, ni
+ce qui s'était passé entre elle et mon serviteur.</p>
+
+<p>Comme j'allais lui dire: "Retourne
+sous la tente de Mohammed", elle me devina
+peut-être, se dressa brusquement et
+levant ses deux bras découverts dont tous
+les bracelets sonores glissèrent ensemble
+vers ses épaules, elle croisa ses mains derrière
+mon cou en m'attirant avec un air
+de volonté suppliante et irrésistible.</p>
+
+<p>Ses yeux, allumés par le désir de séduire,
+par ce besoin de vaincre l'homme
+qui rend fascinant comme celui des félins
+le regard impur des femmes, m'appelaient,
+m'enchaînaient, m'ôtaient toute
+force de résistance, me soulevaient d'une
+ardeur impétueuse. Ce fut une lutte courte,
+sans paroles, violente, entre les prunelles
+seules, l'éternelle lutte entre les deux
+brutes humaines, le mâle et la femelle, où
+le mâle est toujours vaincu.</p>
+
+<p>Ses mains, derrière ma tête m'attiraient
+d'une pression lente, grandissante, irrésistible
+comme une force mécanique, vers
+le sourire animal de ses lèvres rouges où
+je collai soudain les miennes en enlaçant
+ce corps presque nu et chargé d'anneaux
+d'argent qui tintèrent, de la gorge aux
+pieds, sous mon étreinte.</p>
+
+<p>Elle était nerveuse, souple et saine
+comme une bête, avec des airs, des mouvements,
+des grâces et une sorte d'odeur
+de gazelle, qui me firent trouver à ses baisers
+une rare saveur inconnue, étrangère
+à mes sens comme un goût de fruit des
+tropiques.</p>
+
+<p>Bientôt... je dis bientôt, ce fut peut-être
+aux approches du matin, je la voulus renvoyer,
+pensant qu'elle s'en irait ainsi
+qu'elle était venue, et ne me demandant
+pas encore ce que je ferais d'elle; ou ce
+qu'elle ferait de moi.</p>
+
+<p>Mais dès qu'elle eut compris mon intention,
+elle murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Si tu me chasses, où veux-tu que
+j'aille maintenant? I1 faudra que je dorme
+sur la terre, dans la nuit. Laisse-moi me
+coucher sur le tapis, au pied de ton lit.</p>
+
+<p>Que pouvais-je répondre? Que pouvais-je
+faire? Je pensai que Mohammed,
+sans doute, regardait à son tour la fenêtre
+éclairée de ma chambre; et des questions
+de toute nature, que je ne m'étais point
+posées dans le trouble des premiers instants,
+se formulèrent nettement.</p>
+
+<p>&mdash;Reste ici, dis-je, nous allons causer.</p>
+
+<p>Ma résolution fut prise en une seconde.
+Puisque cette fille avait été jetée ainsi dans
+mes bras, je la garderais, j'en ferais une
+sorte de maîtresse esclave, cachée dans le
+fond de ma maison, à la façon des femmes
+des harems. Le jour où elle ne me plairait
+plus, il serait toujours facile de m'en défaire
+d'une façon quelconque, car ces créatures-là,
+sur le sol africain, nous appartenaient
+presque corps et âme.</p>
+
+<p>Je lui dis:</p>
+
+<p>&mdash;Je veux bien être bon pour toi. Je te
+traiterai de façon à ce que tu ne sois pas
+malheureuse, mais je veux savoir ce que
+tu es, et d'où tu viens.</p>
+
+<p>Elle comprit qu'il fallait parler et me
+conta son histoire, ou plutôt une histoire,
+car elle dut mentir d'un bout à l'autre,
+comme mentent tous les Arabes, toujours,
+avec ou sans motifs.</p>
+
+<p>C'est là un des signes les plus surprenants
+et les plus incompréhensibles du caractère
+indigène: le mensonge. Ces hommes en qui
+l'islamisme s'est incarné jusqu'à
+faire partie d'eux, jusqu'à modeler
+leurs instincts, jusqu'à modifier la race
+entière et à la différencier des autres au
+moral autant que la couleur de la peau
+différencie le nègre du blanc, sont menteurs
+dans les moelles au point que jamais
+on ne peut se fier à leurs dires. Est-ce à
+leur religion qu'ils doivent cela? Je l'ignore.
+Il faut avoir vécu parmi eux pour savoir
+combien le mensonge fait partie de leur
+être, de leur coeur, de leur âme, est devenu
+chez eux une sorte de seconde nature, une
+nécessité de la vie.</p>
+
+<p>Elle me raconta donc qu'elle était fille
+d'un caïd des Ouled Sidi Cheik et d'une
+femme enlevée par lui dans une razzia sur
+les Touaregs. Cette femme devait être une
+esclave noire, ou du moins provenir d'un
+premier croisement de sang arabe et de
+sang nègre. Les négresses, on le sait, sont
+fort prisées dans les harems où elles jouent
+le rôle d'aphrodisiaques.</p>
+
+<p>Rien de cette origine d'ailleurs n'apparaissait
+hors cette couleur empourprée des
+lèvres et les fraises sombres de ses seins
+allongés, pointus et souples comme si des
+ressorts les eussent dressés. A cela, un
+regard attentif ne se pouvait tromper. Mais
+tout le reste appartenait à la belle race
+du Sud, blanche, svelte, dont la figure fine
+est faite de lignes droites et simples comme
+une tête d'image indienne. Les yeux très
+écartés augmentaient encore l'air un peu
+divin de cette rôdeuse du désert.</p>
+
+<p>De son existence véritable, je ne sus rien
+de précis. Elle me la conta par détails incohérents
+qui semblaient surgir au hasard
+dans une mémoire en désordre; et elle y
+mêlait des observations délicieusement
+puériles, toute une vision du monde nomade
+née dans une cervelle d'écureuil qui
+a sauté de tente en tente, de campement
+en campement, de tribu en tribu.</p>
+
+<p>Et cela était débité avec l'air sévère que
+garde toujours ce peuple drapé, avec des
+mines d'idole qui potine et une gravité un
+peu comique.</p>
+
+<p>Quand elle eut fini, je m'aperçus que je
+n'avais rien retenu de cette longue histoire
+pleine d'événements insignifiants, emmagasinés
+en sa légère cervelle, et je me demandai
+si elle ne m'avait pas berné très simplement
+par ce bavardage vide et sérieux
+qui ne m'apprenait rien sur elle ou sur aucun
+fait de sa vie.</p>
+
+<p>Et je pensais à ce peuple vaincu au milieu
+duquel nous campons ou plutôt qui
+campe au milieu de nous, dont nous commençons
+à parler la langue, que nous
+voyons vivre chaque jour sous la toile
+transparente de ses tentes, à qui nous
+imposons nos lois, nos règlements et
+nos coutumes, et dont nous ignorons
+tout, mais tout, entendez-vous, comme si
+nous n'étions pas là, uniquement occupés
+à le regarder depuis bientôt soixante ans.
+Nous ne savons pas davantage ce qui se
+passe sous cette hutte de branches et sous
+ce petit cône d'étoffe cloué sur la terre
+avec des pieux, à vingt mètres de nos
+portes, que nous ne savons encore ce que
+font, ce que pensent, ce que sont les
+Arabes dits civilisés des maisons mauresques
+d'Alger. Derrière le mur peint à
+la chaux de leur demeure des villes, derrière
+la cloison de branches de leur gourbi,
+ou derrière ce mince rideau brun de poil
+de chameau que secoue le vent, ils vivent
+près de nous, inconnus, mystérieux, menteurs,
+sournois, soumis, souriants, impénétrables.
+Si je vous disais qu'en regardant de
+loin, avec ma jumelle, le campement voisin,
+je devine qu'ils ont des superstitions, des
+cérémonies, mille usages encore ignorés de
+nous, pas même soupçonnés! Jamais peut-être
+un peuple conquis par la force n'a su
+échapper aussi complètement à la domination
+réelle, à l'influence morale, et à l'investigation
+acharnée, mais inutile du vainqueur.</p>
+
+<p>Or, cette infranchissable et secrète barrière
+que la nature incompréhensible a
+verrouillée entre les races, je la sentais
+soudain, comme je ne l'avais jamais sentie,
+dressée entre cette fille arabe et moi, entre
+cette femme qui venait de se donner, de
+se livrer, d'offrir son corps à ma caresse
+et moi qui l'avait possédée.</p>
+
+<p>Je lui demandai y songeant pour la première
+fois:</p>
+
+<p>&mdash;Comment t'appelles-tu?</p>
+
+<p>Elle était demeurée quelques instants
+sans parler et je la vis tressaillir comme
+si elle venait d'oublier que j'étais là, tout
+contre elle. Alors, dans ses yeux levés sur
+moi, je devinai que cette minute avait
+suffi pour que le sommeil tombât sur elle,
+un sommeil irrésistible et brusque, presque
+foudroyant, comme tout ce qui s'empare
+des sens mobiles des femmes.</p>
+
+<p>Elle répondit nonchalamment avec un
+bâillement arrêté dans la bouche:</p>
+
+<p>&mdash;Allouma.</p>
+
+<p>Je repris:</p>
+
+<p>&mdash;Tu as envie de dormir?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dors.</p>
+
+<p>Elle s'allongea tranquillement à mon
+côté, étendue sur le ventre, le front posé
+sur ses bras croisés, et je sentis presque
+tout de suite que sa fuyante pensée de
+sauvage s'était éteinte dans le repos.</p>
+
+<p>Moi, je me mis à rêver, couché près
+d'elle, cherchant à comprendre? Pourquoi
+Mohammed me l'avait-il donnée? Avait-il
+agi en serviteur magnanime qui se sacrifie
+pour son maître jusqu'à lui céder
+la femme attirée en sa tente pour lui-même,
+ou bien avait-il obéi à une pensée
+plus complexe, plus pratique, moins généreuse
+en jetant dans mon lit cette fille
+qui m'avait plu? L'Arabe, quand il s'agit
+de femmes, a toutes les rigueurs pudibondes
+et toutes les complaisances inavouables;
+et on ne comprend guère plus
+sa morale rigoureuse et facile que tout le
+reste de ses sentiments. Peut-être avais-je
+devancé, en pénétrant par hasard sous sa
+tente, les intentions bienveillantes de ce
+prévoyant domestique qui m'avait destiné
+cette femme, son amie, sa complice, sa
+maîtresse aussi peut-être.</p>
+
+<p>Toutes ces suppositions m'assaillirent
+et me fatiguèrent si bien que tout doucement
+je glissai à mon tour dans un sommeil
+profond.</p>
+
+<p>Je fus réveillé par le grincement de
+ma porte; Mohammed entrait comme tous
+les matins pour m'éveiller. Il ouvrit la
+fenêtre par où un flot de jour s'engouffrant
+éclaira sur le lit le corps d'Allouma toujours
+endormie, puis il ramassa sur le
+tapis mon pantalon, mon gilet et ma jaquette
+afin de les brosser. Il ne jeta pas
+un regard sur la femme couchée à mon
+côté, ne parut pas savoir ou remarquer
+qu'elle était là, et il avait sa gravité ordinaire,
+la même allure, le même visage.
+Mais la lumière, le mouvement, le léger
+bruit des pieds nus de l'homme, la sensation
+de l'air pur sur la peau et dans les
+poumons tirèrent Allouma de son engourdissement.
+Elle allongea les bras, se retourna,
+ouvrit les yeux, me regarda,
+regarda Mohammed avec la même indifférence
+et s'assit. Puis elle murmura.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai faim, aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu manger? demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Kahoua.</p>
+
+<p>&mdash;Du café et du pain avec du beurre?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>Mohammed, debout près de notre couche,
+mes vêtements sur les bras, attendait
+les ordres.</p>
+
+<p>&mdash;Apporte à déjeuner pour Allouma et
+pour moi, lui dis-je.</p>
+
+<p>Et il sortit sans que sa figure révélât le
+moindre étonnement ou le moindre ennui.</p>
+
+<p>Quand il fut parti, je demandai à la jeune
+Arabe:</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu habiter dans ma maison?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je le veux bien.</p>
+
+<p>&mdash;Je te donnerai un appartement pour
+toi seule et une femme pour te servir.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es généreux, et je te suis reconnaissante.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si ta conduite n'est pas bonne,
+je te chasserai d'ici.</p>
+
+<p>&mdash;Je ferai ce que tu exigeras de moi.</p>
+
+<p>Elle prit ma main et la baisa, en signe
+de soumission.</p>
+
+<p>Mohammed rentrait, portant un plateau
+avec le déjeuner. Je lui dis:</p>
+
+<p>&mdash;Allouma va demeurer dans la maison.
+Tu étaleras des tapis dans la chambre,
+au bout du couloir, et tu feras venir
+ici pour la servir la femme d'Abd-el-Kader-el-Hadara.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, moussié.</p>
+
+<p>Ce fut tout.</p>
+
+<p>Une heure plus tard, ma belle Arabe
+était installée dans une grande chambre
+claire; et comme je venais m'assurer que
+tout allait bien, elle me demanda, d'un ton
+suppliant, de lui faire cadeau d'une armoire
+à glace. Je promis, puis je la laissai accroupie
+sur un tapis du Djebel-Amour, une
+cigarette à la bouche, et bavardant avec la
+vieille Arabe que j'avais envoyé chercher,
+comme si elles se connaissaient depuis des
+années.</p>
+
+
+
+<h3>II</h3>
+
+
+<p>Pendant un mois, je fus très heureux
+avec elle et je m'attachai d'une façon bizarre
+à cette créature d'une autre race, qui
+me semblait presque d'une autre espèce,
+née sur une planète voisine.</p>
+
+<p>Je ne l'aimais pas&mdash;non&mdash;on n'aime
+point les filles de ce continent primitif.
+Entre elles et nous, même entre elles et
+leurs mâles naturels, les Arabes, jamais
+n'éclôt la petite fleur bleue des pays du
+Nord. Elles sont trop près de l'animalité
+humaine, elles ont un coeur trop rudimentaire,
+une sensibilité trop peu affinée, pour
+éveiller dans nos âmes l'exaltation sentimentale
+qui est la poésie de l'amour. Rien
+d'intellectuel, aucune ivresse de la pensée
+ne se mêle à l'ivresse sensuelle que provoquent
+en nous ces êtres charmants et
+nuls.</p>
+
+<p>Elles nous tiennent pourtant, elles nous
+prennent, comme les autres, mais d'une
+façon différente, moins tenace, moins
+cruelle, moins douloureuse.</p>
+
+<p>Ce que j'éprouvai pour celle-ci, je ne
+saurais encore l'expliquer d'une façon précise.
+Je vous disais tout à l'heure que ce
+pays, cette Afrique nue, sans arts, vide de
+toutes les joies intelligentes, fait peu à peu
+la conquête de notre chair par un charme
+inconnaissable et sûr, par la caresse de
+l'air, par la douceur constante des aurores
+et des soirs, par sa lumière délicieuse, par
+le bien-être discret dont elle baigne tous
+nos organes! Eh bien! Allouma me prit de
+la même façon, par mille attraits cachés,
+captivants et physiques, par la séduction
+pénétrante non point de ses embrassements,
+car elle était d'une nonchalance
+toute orientale, mais de ses doux abandons.</p>
+
+<p>Je la laissais absolument libre d'aller et
+de venir à sa guise et elle passait au moins
+une après-midi sur deux dans le campement
+voisin, au milieu des femmes de mes
+agriculteurs indigènes. Souvent aussi, elle
+demeurait durant une journée presque
+entière, à se mirer dans l'armoire à glace
+en acajou que j'avais fait venir de Miliana.
+Elle s'admirait en toute conscience, debout,
+devant la grande porte de verre où
+elle suivait ses mouvements avec une attention
+profonde et grave. Elle marchait
+la tête un peu penchée en arrière, pour
+juger ses hanches et ses reins, tournait,
+s'éloignait, se rapprochait, puis, fatiguée
+enfin de se mouvoir, elle s'asseyait
+sur un coussin et demeurait en face d'elle-même,
+les yeux dans ses yeux, le visage
+sévère, l'âme noyée dans cette contemplation.</p>
+
+<p>Bientôt, je m'aperçus qu'elle sortait
+presque chaque jour après le déjeuner, et
+qu'elle disparaissait complètement jusqu'au
+soir.</p>
+
+<p>Un peu inquiet, je demandai à Mohammed
+s'il savait ce qu'elle pouvait faire
+pendant ces longues heures d'absence.
+Il répondit avec tranquillité:</p>
+
+<p>&mdash;Ne te tourmente pas, c'est bientôt le
+Ramadan. Elle doit aller à ses dévotions.</p>
+
+<p>Lui aussi semblait ravi de la présence
+d'Allouma dans la maison; mais pas une
+fois je ne surpris entre eux le moindre
+signe un peu suspect, pas une fois, ils
+n'eurent l'air de se cacher de moi, de s'entendre,
+de me dissimuler quelque chose.</p>
+
+<p>J'acceptais donc la situation telle quelle
+sans la comprendre, laissant agir le temps,
+le hasard et la vie.</p>
+
+<p>Souvent, après l'inspection de mes terres,
+de mes vignes, de mes défrichements,
+je faisais à pied de grandes promenades.
+Vous connaissez les superbes forêts de
+cette partie de l'Algérie, ces ravins presque
+impénétrables où les sapins abattus barrent
+les torrents, et ces petits vallons de
+lauriers-roses qui, du haut des montagnes,
+semblent des tapis d'Orient étendus le
+long des cours d'eau. Vous savez qu'à tout
+moment, dans ces bois et sur ces côtes,
+où on croirait que personne jamais n'a
+pénétré, on rencontre tout à coup le dôme
+de neige d'une koubba renfermant les os
+d'un humble marabout, d'un marabout
+isolé, à peine visité de temps en temps
+par quelques fidèles obstinés, venus du
+douar voisin avec une bougie dans leur
+poche pour l'allumer sur le tombeau du
+saint.</p>
+
+<p>Or, un soir, comme je rentrais, je passai
+auprès d'une de ces chapelles mahométanes,
+et ayant jeté un regard par la
+porte toujours ouverte, je vis qu'une
+femme priait devant la relique. C'était un
+tableau charmant, cette Arabe assise par
+terre, dans cette chambre délabrée, où le
+vent entrait à son gré et amassait dans les
+coins, en tas jaunes, les fines aiguilles
+sèches tombées des pins. Je m'approchai
+pour mieux regarder, et je reconnus Allouma.
+Elle ne me vit pas, ne m'entendit
+point, absorbée tout entière par le souci
+du saint; et elle parlait, à mi-voix, elle lui
+parlait, se croyant bien seule avec lui,
+racontant au serviteur de Dieu toutes ses
+préoccupations. Parfois elle se taisait un
+peu pour méditer, pour chercher ce qu'elle
+avait encore à dire, pour ne rien oublier
+de sa provision de confidences; et parfois
+aussi elle s'animait comme s'il lui eût
+répondu, comme s'il lui eût conseillé
+une chose qu'elle ne voulait point faire
+et qu'elle combattait avec des raisonnements.</p>
+
+<p>Je m'éloignai, sans bruit, ainsi que
+j'étais venu, et je rentrai pour dîner.</p>
+
+<p>Le soir, je la fis venir et je la vis entrer
+avec un air soucieux qu'elle n'avait point
+d'ordinaire.</p>
+
+<p>&mdash;Assieds-toi là, lui dis-je en lui montrant
+sa place sur le divan, à mon côté.</p>
+
+<p>Elle s'assit et comme je me penchais
+vers elle pour l'embrasser elle éloigna sa
+tête avec vivacité.</p>
+
+<p>Je fus stupéfait et je demandai:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, qu'y a-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;C'est Ramadan, dit-elle.</p>
+
+<p>Je me mis à rire.</p>
+
+<p>&mdash;Et le Marabout t'a défendu de te laisser
+embrasser pendant le Ramadan?</p>
+
+<p>&mdash;Oh oui, je suis une Arabe et tu es un
+Roumi!</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait un gros péché?</p>
+
+<p>&mdash;Oh oui!</p>
+
+<p>&mdash;Alors tu n'as rien mangé de la journée,
+jusqu'au coucher du soleil?</p>
+
+<p>&mdash;Non, rien.</p>
+
+<p>&mdash;Mais au soleil couché tu as mangé?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, puisqu'il fait nuit tout à fait
+tu ne peux pas être plus sévère pour le
+reste que pour la bouche.</p>
+
+<p>Elle semblait crispée, froissée, blessée
+et elle reprit avec une hauteur que je ne
+lui connaissais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Si une fille arabe se laissait toucher
+par un Roumi pendant le Ramadan, elle
+serait maudite pour toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Et cela va durer tout le mois.</p>
+
+<p>Elle répondit avec conviction:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, tout le mois de Ramadan.</p>
+
+<p>Je pris un air irrité et je lui dis:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, tu peux aller le passer dans
+ta famille, le Ramadan.</p>
+
+<p>Elle saisit mes mains et les portant sur
+son coeur:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je te prie, ne sois pas méchant,
+tu verras comme je serai gentille. Nous
+ferons Ramadan ensemble, veux-tu? Je te
+soignerai, je te gâterai, mais ne sois pas
+méchant.</p>
+
+<p>Je ne pus m'empêcher de sourire tant
+elle était drôle et désolée, et je l'envoyai
+coucher chez elle.</p>
+
+<p>Une heure plus tard, comme j'allais me
+mettre au lit, deux petits coups furent
+frappés à ma porte, si légers que je les entendis
+à peine.</p>
+
+<p>Je criai: «Entrez» et je vis apparaître
+Allouma portant devant elle un grand plateau
+chargé de friandises arabes, de croquettes
+sucrées, frites et sautées, de toute
+une pâtisserie bizarre de nomade.</p>
+
+<p>Elle riait, montrant ses belles dents, et
+elle répéta:</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons faire Ramadan ensemble.</p>
+
+<p>Vous savez que le jeûne, commencé à
+l'aurore et terminé au crépuscule, au moment
+où l'oeil ne distingue plus un fil blanc
+d'un fil noir, est suivi chaque soir de petites
+fêtes intimes où on mange jusqu'au
+matin. Il en résulte que, pour les indigènes
+peu scrupuleux, le Ramadan consiste
+à faire du jour la nuit, et de la nuit le jour.
+Mais Allouma poussait plus loin la délicatesse
+de conscience. Elle installa son plateau
+entre nous deux, sur le divan, et prenant
+avec ses longs doigts minces une
+petite boulette poudrée, elle me la mit
+dans la bouche en murmurant:</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, mange.</p>
+
+<p>Je croquai, le léger gâteau qui était excellent
+en effet, et je lui demandai:</p>
+
+<p>&mdash;C'est toi qui as fait ça?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est moi?</p>
+
+<p>&mdash;Pour moi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, pour toi.</p>
+
+<p>&mdash;Pour me faire supporter le Ramadan.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ne sois pas méchant! Je t'en
+apporterai tous les jours.</p>
+
+<p>Oh! le terrible mois que je passai là!
+un mois sucré, douceâtre, enrageant, un
+mois de gâteries et de tentations, de colères
+et d'efforts vains contre une invincible
+résistance.</p>
+
+<p>Puis, quand arrivèrent les trois jours du
+Beïram, je les célébrai à ma façon et le
+Ramadan fut oublié.</p>
+
+<p>L'été s'écoula, il fut très chaud. Vers les
+premiers jours de l'automne, Allouma me
+parut préoccupée, distraite, désintéressée
+de tout.</p>
+
+<p>Or, un soir, comme je la faisais appeler,
+on ne la trouva point dans sa chambre.
+Je pensai qu'elle rôdait dans la maison
+et j'ordonnai qu'on la cherchât. Elle
+n'était pas rentrée; j'ouvris la fenêtre et
+je criai:</p>
+
+<p>&mdash;Mohammed.</p>
+
+<p>La voix de l'homme couché sous sa
+tente répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, moussié.</p>
+
+<p>&mdash;Sais-tu où est Allouma?</p>
+
+<p>&mdash;Non, moussié&mdash;pas possible&mdash;Allouma
+perdu?</p>
+
+<p>Quelques secondes après, mon Arabe
+entrait chez moi, tellement ému qu'il ne
+maîtrisait point son trouble. Il demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Allouma perdu?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, Allouma perdu.</p>
+
+<p>&mdash;Pas possible?</p>
+
+<p>&mdash;Cherche, lui dis-je?</p>
+
+<p>Il restait debout, songeant, cherchant,
+ne comprenant pas. Puis, il entra dans la
+chambre vide où les vêtements d'Allouma
+traînaient, dans un désordre oriental. Il
+regarda tout comme un policier, ou plutôt
+il flaira comme un chien, puis, incapable
+d'un long effort, il murmura avec résignation:</p>
+
+<p>&mdash;Parti, il est parti!</p>
+
+<p>Moi je craignais un accident, une chute,
+une entorse au fond d'un ravin, et je fis
+mettre sur pied tous les hommes du campement
+avec ordre de la chercher jusqu'à
+ce qu'on l'eût retrouvée.</p>
+
+<p>On la chercha toute la nuit, on la chercha
+le lendemain, on la chercha toute la
+semaine. Aucune trace ne fut découverte
+pouvant mettre sur la piste. Moi je souffrais;
+elle me manquait; ma maison me
+semblait vide et mon existence déserte.
+Puis des idées inquiétantes me passaient
+par l'esprit. Je craignais qu'ont l'eût enlevée,
+ou assassinée peut-être. Mais comme
+j'essayais toujours d'interroger Mohammed
+et de lui communiquer mes appréhensions,
+il répondait sans varier:</p>
+
+<p>&mdash;Non, parti.</p>
+
+<p>Puis il ajoutait le mot arabe «r'ézale»
+qui veut dire «gazelle,» comme pour
+exprimer qu'elle courait vite et qu'elle
+était loin.</p>
+
+<p>Trois semaines se passèrent et je n'espérais
+plus revoir jamais ma maîtresse
+arabe, quand un matin, Mohammed, les
+traits éclairés par la joie, entra chez moi
+et me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Moussié, Allouma il est revenu.</p>
+
+<p>Je sautai du lit et je demandai:</p>
+
+<p>&mdash;Où est-elle?</p>
+
+<p>&mdash;N'ose pas venir! Là-bas, sous l'arbre!
+Et de son bras tendu, il me montrait par
+la fenêtre une tache blanchâtre au pied
+d'un olivier.</p>
+
+<p>Je me levai et je sortis. Comme j'approchais
+de ce paquet de linge qui semblait
+jeté contre le tronc tordu, je reconnus les
+grands yeux sombres, les étoiles tatouées,
+la figure longue et régulière de la fille sauvage
+qui m'avait séduit. A mesure que
+j'avançais une colère me soulevait, une
+envie de frapper, de la faire souffrir, de
+me venger.</p>
+
+<p>Je criai de loin:</p>
+
+<p>&mdash;D'où viens-tu?</p>
+
+<p>Elle ne répondit pas et demeurait immobile,
+inerte, comme si elle ne vivait
+plus qu'à peine, résignée à mes violences,
+prête aux coups.</p>
+
+<p>J'étais maintenant debout tout près
+d'elle, contemplant avec stupeur les haillons
+qui la couvraient, ces loques de soie
+et de laine, grises de poussière, déchiquetées,
+sordides.</p>
+
+<p>Je répétai, la main levée comme sur un
+chien.</p>
+
+<p>&mdash;D'où viens-tu?</p>
+
+<p>Elle murmura:</p>
+
+<p>&mdash;De là-bas!</p>
+
+<p>&mdash;D'où?</p>
+
+<p>&mdash;De la tribu!</p>
+
+<p>&mdash;De quelle tribu?</p>
+
+<p>&mdash;De la mienne.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi es-tu partie?</p>
+
+<p>Voyant que je ne la battais point, elle
+s'enhardit un peu, et, à voix basse:</p>
+
+<p>&mdash;Il fallait... il fallait... je ne pouvais
+plus vivre dans la maison.</p>
+
+<p>Je vis des larmes dans ses yeux, et tout
+de suite, je fus attendri comme une bête.
+Je me penchai vers elle, et j'aperçus, en
+me retournant pour m'asseoir, Mohammed
+qui nous épiait, de loin.</p>
+
+<p>Je repris, très doucement:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, dis-moi pourquoi tu es partie?</p>
+
+<p>Alors elle me conta que depuis longtemps
+déjà elle éprouvait en son coeur de
+nomade, l'irrésistible envie de retourner
+sous les tentes, de coucher, de courir, de
+se rouler sur le sable, d'errer, avec les
+troupeaux, de plaine en plaine, de ne plus
+sentir sur sa tête, entre les étoiles jaunes
+du ciel et les étoiles bleues de sa face, autre
+chose que le mince rideau de toile usée
+et recousue à travers lequel on aperçoit
+des grains de feu quand on se réveille dans
+la nuit.</p>
+
+<p>Elle me fit comprendre cela en termes
+naïfs et puissants, si justes, que je sentis
+bien qu'elle ne mentait pas, que j'eus pitié
+d'elle, et que je lui demandai:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne m'as-tu pas dit que tu
+désirais t'en aller pendant quelque temps?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que tu n'aurais pas voulu...</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'aurais promis de revenir et
+j'aurais consenti.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'aurais pas cru.</p>
+
+<p>Voyant que je n'étais pas fâché, elle riait,
+et elle ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois, c'est fini, je suis retournée
+chez moi et me voici. Il me fallait seulement
+quelques jours de là-bas. J'ai assez
+maintenant, c'est fini, c'est passé, c'est
+guéri. Je suis revenue, je n'ai plus mal. Je
+suis très contente. Tu n'es pas méchant.</p>
+
+<p>&mdash;Viens à la maison, lui dis-je.</p>
+
+<p>Elle se leva. Je pris sa main, sa main
+fine aux doigts minces; et triomphante en
+ses loques, sous la sonnerie de ses anneaux,
+de ses bracelets, de ses colliers et de ses
+plaques, elle marcha gravement vers ma
+demeure, où nous attendait Mohammed.</p>
+
+<p>Avant d'entrer, je repris:</p>
+
+<p>&mdash;Allouma, toutes les fois que tu voudras
+retourner chez toi, tu me préviendras
+et je te le permettrai.</p>
+
+<p>Elle demanda, méfiante:</p>
+
+<p>&mdash;Tu promets?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je promets.</p>
+
+<p>&mdash;Moi aussi, je promets. Quand j'aurai
+mal&mdash;et elle posa ses deux mains sur
+son front avec un geste magnifique&mdash;je
+te dirai: «Il faut que j'aille là-bas» et tu
+me laisseras partir.</p>
+
+<p>Je l'accompagnai dans sa chambre, suivi
+de Mohammed qui portait de l'eau, car on
+n'avait pu prévenir encore la femme d'Abd-el-Kader-el-Hadara
+du retour de sa maîtresse.</p>
+
+<p>Elle entra, aperçut l'armoire à glace et,
+la figure illuminée, courut vers elle comme
+on s'élance vers une mère retrouvée. Elle
+se regarda quelques secondes, fit la moue,
+puis d'une voix un peu fâchée, dit au miroir:</p>
+
+<p>&mdash;Attends, j'ai des vêtements de soie
+dans l'armoire. Je serai belle tout à l'heure.</p>
+
+<p>Et je la laissai seule, faire la coquette
+devant elle-même.</p>
+
+<p>Notre vie recommença comme auparavant
+et, de plus en plus, je subissais l'attrait
+bizarre, tout physique, de cette fille
+pour qui j'éprouvais en même temps une
+sorte de dédain paternel.</p>
+
+<p>Pendant six mois tout alla bien, puis je
+sentis qu'elle redevenait nerveuse, agitée,
+un peu triste. Je lui dis, un jour:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu veux retourner chez
+toi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je veux.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'osais pas me le dire?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'osais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Va, je permets.</p>
+
+<p>Elle saisit mes mains et les baisa comme
+elle faisait en tous ses élans de reconnaissance,
+et, le lendemain, elle avait disparu.</p>
+
+<p>Elle revint, comme la première fois, au
+bout de trois semaines environ, toujours
+déguenillée, noire de poussière et de soleil,
+rassasiée de vie nomade, de sable et
+de liberté. En deux ans elle retourna ainsi
+quatre fois chez elle.</p>
+
+<p>Je la reprenais gaîment, sans jalousie,
+car pour moi la jalousie ne petit naître
+que de l'amour, tel que nous le comprenons
+chez nous. Certes, j'aurais fort bien
+pu la tuer si je l'avais surprise me trompant,
+mais je l'aurais tuée un peu comme
+on assomme, par pure violence, un chien
+qui désobéit. Je n'aurais pas senti ces
+tourments, ce feu rongeur, ce mal horrible,
+la jalousie du Nord. Je viens de dire
+que j'aurais pu la tuer comme on assomme
+un chien qui désobéit! Je l'aimais en
+effet, un peu comme on aime un animal
+très rare, chien ou cheval, impossible à
+remplacer. C'était une bête admirable, une
+bête sensuelle, une bête à plaisir, qui avait
+un corps de femme.</p>
+
+<p>Je ne saurais vous exprimer quelles distances
+incommensurables séparaient nos
+âmes, bien que nos coeurs, peut-être, se
+fussent frôlés, échauffés l'un l'autre, par
+moments. Elle était quelque chose de ma
+maison, de ma vie, une habitude fort
+agréable à laquelle je tenais et qu'aimait
+en moi l'homme charnel, celui qui n'a que
+des yeux et des sens.</p>
+
+<p>Or, un matin Mohammed entra chez moi
+avec une figure singulière, ce regard inquiet
+des arabes qui ressemble au regard
+fuyant d'un chat en face d'un chien.</p>
+
+<p>Je lui dis, en apercevant cette figure.</p>
+
+<p>&mdash;Hein? qu'y a-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Allouma il est parti.</p>
+
+<p>Je me mis à rire.</p>
+
+<p>&mdash;Parti, où ça?</p>
+
+<p>&mdash;Parti tout à fait, moussié!</p>
+
+<p>&mdash;Comment, parti tout à fait?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, moussié.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es fou, mon garçon?</p>
+
+<p>&mdash;Non, moussié.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ça parti? Comment?
+Voyons? Explique-toi!</p>
+
+<p>Il demeurait immobile, ne voulant pas
+parler; puis, soudain il eut une de ces
+explosions de colère arabe qui nous arrêtent
+dans les rues des villes devant deux
+énergumènes, dont le silence et la gravité
+orientales font place brusquement aux
+plus extrêmes gesticulations et aux vociférations
+les plus féroces.</p>
+
+<p>Et je compris au milieu de ces cris
+qu'Allouma s'était enfuie avec mon berger.</p>
+
+<p>Je dus calmer Mohammed et tirer de
+lui, un à un, des détails.</p>
+
+<p>Ce fut long, j'appris enfin que depuis
+huit jours il épiait ma maîtresse qui avait
+des rendez-vous, derrière les bois de
+cactus voisins ou dans le ravin de lauriers-roses,
+avec une sorte de vagabond, engagé
+comme berger par mon intendant, à
+la fin du mois précédent.</p>
+
+<p>La nuit dernière, Mohammed l'avait vue
+sortir sans la voir rentrer; et il répétait,
+d'un air exaspéré.</p>
+
+<p>&mdash;Parti, moussié, il est parti!</p>
+
+<p>Je ne sais pourquoi, mais sa conviction,
+la conviction de cette fuite avec ce rôdeur,
+était entrée en moi, en une seconde, absolue,
+irrésistible. Cela était absurde, invraisemblable
+et certain en vertu de l'irraisonnable
+qui est la seule logique des femmes.</p>
+
+<p>Le coeur serré, une colère dans le sang,
+je cherchais à me rappeler les traits de cet
+homme, et je me souvint tout à coup que
+je l'avais vu, l'autre semaine, debout sur
+une butte de terre, au milieu de son troupeau,
+et me regardant. C'était une sorte
+de grand bédouin dont la couleur des membres
+nus se confondait avec celle des haillons,
+un type de brute barbare aux pommettes
+saillantes, au nez crochu, au menton
+fuyant, aux jambes sèches, une haute carcasse
+en guenilles avec des yeux faux de
+chacal.</p>
+
+<p>Je ne doutais point&mdash;oui&mdash;elle avait
+fui avec ce gueux. Pourquoi? Parce qu'elle
+était Allouma, une fille du sable. Une autre,
+à Paris, fille du trottoir aurait fui avec
+mon cocher ou avec un rôdeur de barrière.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, dis-je à Mohammed. Si
+elle est partie, tant pis pour elle. J'ai des
+lettres à écrire. Laisse-moi seul.</p>
+
+<p>Il s'en alla, surpris de mon calme. Moi,
+je me levai, j'ouvris ma fenêtre et je me
+mis à respirer par grands souffles qui
+m'entraient au fond de la poitrine, l'air
+étouffant venu du Sud, car le sirocco soufflait.</p>
+
+<p>Puis je pensai: «Mon Dieu, c'est une...
+une femme, comme bien d'autres. Sait-on...
+sait-on ce qui les fait agir, ce qui les
+fait aimer, suivre ou lâcher un homme?»</p>
+
+<p>Oui, on sait quelquefois&mdash;souvent, on
+ne sait pas. Par moments, on doute?</p>
+
+<p>Pourquoi a-t-elle disparu avec cette
+brute répugnante? Pourquoi? Peut-être
+parce que depuis un mois le vent vient du
+Sud presque régulièrement.</p>
+
+<p>Cela suffit! un souffle! Sait-elle, savent-elles,
+le plus souvent, même les plus fines
+et les plus compliquées, pourquoi elles
+agissent? Pas plus qu'une girouette qui
+tourne au vent. Une brise insensible fait
+pivoter la flèche de fer, de cuivre, de tôle
+ou de bois, de même qu'une influence imperceptible,
+une impression insaisissable
+remue, et pousse, aux résolutions le coeur
+changeant des femmes, qu'elles soient des
+villes, des champs, des faubourgs ou du
+désert.</p>
+
+<p>Elle peuvent sentir, ensuite; si elles raisonnent
+et comprennent, pourquoi elles ont
+fait ceci plutôt que cela; mais sur le moment
+elles l'ignorent, car elles sont les
+jouets de leur sensibilité à surprises, les
+esclaves étourdies des événements, des
+milieux, des émotions, des rencontres et
+de tous les effleurements dont tressaille
+leur âme et leur chair!</p>
+
+<p>M. Auballe, s'était levé. Il fit quelques
+pas, me regarda, et dit en souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà un amour dans le désert!</p>
+
+<p>Je demandai.</p>
+
+<p>&mdash;Si elle revenait?</p>
+
+<p>Il murmura.</p>
+
+<p>&mdash;Sale fille!... Cela me ferait plaisir
+tout de même.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous pardonneriez le berger?</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, oui. Avec les femmes, il
+faut toujours pardonner... ou ignorer.</p>
+<br><br><br><br>
+
+<a name="Hist2"></a>
+<h2>HAUTOT PÈRE ET FILS</h2>
+<a href="#top" style="font size:12pt; font-family: serif;">Retour à l'index</a>
+
+
+
+<p>Devant la porte de la maison, demi-ferme,
+demi-manoir, une de ces habitations
+rurales mixtes qui furent presque
+seigneuriales et qu'occupent à présent de
+gros cultivateurs, les chiens, attachés
+aux pommiers de la cour, aboyaient et
+hurlaient à la vue des carnassières portées
+par le garde et des gamins. Dans la grande
+salle à manger-cuisine, Hautot père, Hautot
+fils, M. Bermont, le percepteur, et
+M. Mondaru, le notaire, cassaient une
+croûte et buvaient un verre avant de se mettre
+en chasse, car c'était jour d'ouverture.</p>
+
+<p>Hautot père, fier de tout ce qu'il possédait,
+vantait d'avance le gibier que ses invités
+allaient trouver sur ses terres. C'était
+un grand Normand, un de ces hommes
+puissants, sanguins, osseux, qui lèvent
+sur leurs épaules des voitures de pommes.
+Demi-paysan, demi-monsieur, riche, respecté,
+influent, autoritaire, il avait fait
+suivre ses classes, jusqu'en troisième, à
+son fils Hautot César, afin qu'il eût de
+l'instruction, et il avait arrêté là ses études
+de peur qu'il devînt un monsieur indifférent
+à la terre.</p>
+
+<p>Hautot César, presque aussi haut que
+son père, mais plus maigre, était un bon
+garçon de fils, docile, content de tout,
+plein d'admiration, de respect et de déférence
+pour les volontés et les opinions de
+Hautot père.</p>
+
+<p>M. Bermont, le percepteur, un petit
+gros qui montrait sur ses joues rouges de
+minces réseaux de veines violettes pareils
+aux affluents et au cours tortueux des
+fleuves sur les cartes de géographie, demandait:</p>
+
+<p>&mdash;Et du lièvre&mdash;y en a-t-il, du lièvre?...</p>
+
+<p>Hautot père, répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Tant que vous en voudrez, surtout
+dans les fonds du Puysatier.</p>
+
+<p>&mdash;Par où commençons-nous?&mdash;interrogea
+le notaire, un bon vivant de notaire
+gras et pâle, bedonnant aussi et sanglé
+dans un costume de chasse tout neuf,
+acheté à Rouen l'autre semaine.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, par là, par les fonds. Nous
+jetterons les perdrix dans la plaine et
+nous nous rabattrons dessus.</p>
+
+<p>Et Hautot père se leva. Tous l'imitèrent,
+prirent leurs fusils dans les coins, examinèrent
+les batteries, tapèrent du pied pour
+s'affermir dans leurs chaussures un peu
+dures, pas encore assouplies par la chaleur
+du sang; puis ils sortirent; et les chiens
+se dressant au bout des attaches poussèrent
+des hurlements aigus en battant l'air
+de leurs pattes.</p>
+
+<p>On se mit en route vers les fonds. C'était
+un petit vallon, ou plutôt une grande ondulation
+de terres de mauvaise qualité, demeurées
+incultes pour cette raison, sillonnées
+de ravines, couvertes de fougères,
+excellente réserve de gibier.</p>
+
+<p>Les chasseurs s'espacèrent, Hautot père
+tenant la droite, Hautot fils tenant la gauche,
+et les deux invités au milieu. Le garde
+et les porteurs de carniers suivaient. C'était
+l'instant solennel où on attend, le premier
+coup de fusil, où le coeur bat un peu, tandis
+que le doigt nerveux tâte à tout instant
+les gâchettes.</p>
+
+<p>Soudain, il partit, ce coup! Hautot père
+avait tiré. Tous s'arrêtèrent et virent une
+perdrix, se détachant d'une compagnie
+qui fuyait à tire-d'aile, tomber dans un
+ravin sous une broussaille épaisse. Le
+chasseur excité se mit à courir, enjambant,
+arrachant les ronces qui le retenaient, et
+il disparut à son tour dans le fourré, à la
+recherche de sa pièce.</p>
+
+<p>Presque aussitôt, un second coup de
+feu retentit.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! le gredin, cria M. Bermont,
+il aura déniché un lièvre là-dessous.</p>
+
+<p>Tous attendaient, les yeux sur ce tas de
+branches impénétrables au regard.</p>
+
+<p>Le notaire, faisant un porte-voix de ses
+mains, hurla: «Les avez-vous?» Hautot
+père ne répondit pas; alors, César, se
+tournant vers le garde, lui dit: «Va donc
+l'aider, Joseph. Il faut marcher en ligne.
+Nous attendrons».</p>
+
+<p>Et Joseph, un vieux tronc d'homme sec,
+noueux, dont toutes les articulations faisaient
+des bosses, partit d'un pas tranquille
+et descendit dans le ravin, en cherchant
+les trous praticables avec des précautions
+de renard. Puis, tout de suite, il cria:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! v'nez! v'nez! y a un malheur
+d'arrivé.</p>
+
+<p>Tous accoururent et plongèrent dans
+les ronces. Hautot père, tombé sur le flanc,
+évanoui, tenait à deux mains son ventre
+d'où coulait à travers sa veste de toile déchirée
+par le plomb de longs filets de sang
+sur l'herbe. Lâchant son fusil pour saisir
+la perdrix morte à portée de sa main, il
+avait laissé tomber l'arme dont le second
+coup, partant au choc, lui avait crevé les
+entrailles. On le tira du fossé, on le dévêtit,
+et on vit une plaie affreuse par où les
+intestins sortaient. Alors, après qu'on l'eut
+ligaturé tant bien que mal, on le reporta
+chez lui et on attendit le médecin qu'on
+avait été quérir, avec un prêtre.</p>
+
+<p>Quand le docteur arriva, il remua la tête
+gravement, et se tournant vers Hautot fils
+qui sanglotait sur une chaise:</p>
+
+<p>&mdash;Mon pauvre garçon, dit-il, ça n'a
+pas bonne tournure.</p>
+
+<p>Mais quand le pansement fut fini, le
+blessé remua les doigts, ouvrit la bouche,
+puis les yeux, jeta devant lui des regards
+troubles, hagards, puis parut chercher
+dans sa mémoire, se souvenir, comprendre,
+et il murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Nom d'un nom, ça y est!</p>
+
+<p>Le médecin lui tenait la main.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, mais non, quelques jours
+de repos seulement, ça ne sera rien.</p>
+
+<p>Hautot reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Ça y est! j'ai l'ventre crevé! Je le
+sais bien.</p>
+
+<p>Puis soudain:</p>
+
+<p>&mdash;J'veux parler au fils, si j'ai le temps.</p>
+
+<p>Hautot fils, malgré lui, larmoyait et répétait
+comme un petit garçon:</p>
+
+<p>&mdash;P'pa, p'pa, pauv'e p'pa!</p>
+
+<p>Mais le père, d'un ton plus ferme:.</p>
+
+<p>&mdash;Allons pleure pu, c'est pas le moment.
+J'ai à te parler. Mets-toi là, tout près,
+ça sera vite fait, et je serai plus tranquille.
+Vous autres, une minute s'il vous plaît.</p>
+
+<p>Tous sortirent laissant le fils en face du
+père.</p>
+
+<p>Dès qu'ils furent seuls:</p>
+
+<p>&mdash;Écoute, fils, tu as vingt-quatre ans,
+on peut te dire les choses. Et puis il n'y a
+pas tant de mystère à ça que nous en
+mettons. Tu sais bien que ta mère est
+morte depuis sept ans, pas vrai, et que je
+n'ai pas plus de quarante-cinq ans moi, vu
+que je me suis marié à dix-neuf. Pas vrai?</p>
+
+<p>Le fils balbutia:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est vrai.</p>
+
+<p>&mdash;-Donc ta mère est morte depuis sept
+ans, et moi je suis resté veuf. Eh bien! ce
+n'est pas un homme comme moi qui peut
+rester veuf à trente-sept ans, pas vrai?</p>
+
+<p>Le fils répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est vrai.</p>
+
+<p>Le père, haletant, tout pâle et la face
+crispée continua:</p>
+
+<p>&mdash;Dieu que j'ai mal! Eh bien, tu comprends.
+L'homme n'est pas fait pour vivre
+seul, mais je ne voulais pas donner une
+suivante à ta mère, vu que je lui avais promis
+ça. Alors... tu comprends?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, père.</p>
+
+<p>&mdash;Donc, j'ai pris une petite à Rouen,
+rue de l'Éperlan, 18, au troisième, la seconde
+porte&mdash;je te dis tout ça, n'oublie
+pas,&mdash;mais une petite qui a été gentille
+tout plein pour moi, aimante, dévouée, une
+vraie femme, quoi? Tu saisis, mon gars?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, père.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, si je m'en vas, je lui dois
+quelque chose, mais quelque chose de
+sérieux qui la mettra à l'abri. Tu comprends?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, père.</p>
+
+<p>&mdash;Je te dis que c'est une brave fille,
+mais là, une brave, et que, sans toi, et
+sans le souvenir de ta mère, et puis sans
+la maison où nous avons vécu tous trois,
+je l'aurais amenée ici, et puis épousée,
+pour sûr... écoute... écoute... mon gars...
+j'aurais pu faire un testament... je n'en ai
+point fait! Je n'ai pas voulu... car il ne faut
+point écrire les choses... ces choses-là...
+ça nuit trop aux légitimes... et puis ça embrouille
+tout... ça ruine tout le monde!
+Vois-tu, le papier timbré, n'en faut pas,
+n'en fais jamais usage. Si je suis riche,
+c'est que je ne m'en suis point servi de ma
+vie. Tu comprends, mon fils!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, père.</p>
+
+<p>&mdash;Écoute encore... Écoute bien... Donc,
+je n'ai pas fait de testament... je n'ai pas
+voulu..., et puis je te connais, tu as bon
+coeur, tu n'es pas ladre, pas regardant,
+quoi. Je me suis dit que, sur ma fin, je te
+conterais les choses et que je te prierais de
+ne pas oublier la petite:&mdash;Caroline Donet,
+rue de l'Éperlan, 18, au troisième, la seconde
+porte, n'oublie pas.&mdash;Et puis, écoute
+encore. Vas-y tout de suite quand je serai
+parti&mdash;et puis arrange-toi pour qu'elle
+ne se plaigne pas de ma mémoire.&mdash;Tu
+as de quoi.&mdash;Tu le peux,&mdash;je te laisse
+assez... Écoute... En semaine on ne la
+trouve pas. Elle travaille chez Mme Moreau,
+rue Beauvoisine. Vas-y le jeudi. Ce jour-là
+elle m'attend. C'est mon jour, depuis six
+ans. Pauvre p'tite, va-t-elle pleurer!... Je
+te dis tout ça, parce que je te connais bien,
+mon fils. Ces choses-là on ne les conte pas
+au public, ni au notaire, ni au curé. Ça se
+fait, tout le monde le sait, mais ça ne se
+dit pas, sauf nécessité. Alors personne
+d'étranger dans le secret, personne que la
+famille, parce que la famille, c'est tous en
+un seul. Tu comprends?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, père.</p>
+
+<p>&mdash;Tu promets?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, père.</p>
+
+<p>&mdash;Tu jures?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, père</p>
+
+<p>&mdash;Je t'en prie, je t'en supplie, fils, n'oublie
+pas. J'y tiens.</p>
+
+<p>&mdash;Non, père.</p>
+
+<p>&mdash;Tu iras toi-même. Je veux que tu
+t'assures de tout.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, père.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, tu verras... tu verras ce
+qu'elle t'expliquera. Moi je ne peux pas te
+dire plus. C'est juré.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, père.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, mon fils. Embrasse-moi.
+Adieu. Je vas claquer, j'en suis sûr. Dis-leur
+qu'ils entrent.</p>
+
+<p>Hautot fils embrassa son père en gémissant,
+puis, toujours docile, ouvrit la
+porte, et le prêtre parut, en surplis blanc,
+portant les saintes huiles.</p>
+
+<p>Mais le moribond avait fermé les
+yeux, et il refusa de les rouvrir, il refusa
+de répondre, il refusa de montrer,
+même par un signe, qu'il comprenait.</p>
+
+<p>Il avait assez parlé, cet homme, il n'en
+pouvait plus. Il se sentait d'ailleurs à présent
+le coeur tranquille, il voulait mourir
+en paix. Qu'avait-il besoin de se confesser
+au délégué de Dieu, puisqu'il venait de se
+confesser à son fils, qui était de la famille,
+lui.</p>
+
+<p>Il fut administré, purifié, absous, au
+milieu de ses amis et de ses serviteurs agenouillés,
+sans qu'un seul mouvement de
+son visage révélât qu'il vivait encore.</p>
+
+<p>Il mourut vers minuit, après quatre
+heures de tressaillements indiquant d'atroces
+souffrances.</p>
+
+
+
+
+
+<h3>II</h3>
+
+
+<p>Ce fut le mardi qu'on l'enterra, la chasse
+ayant ouvert le dimanche. Rentré chez lui,
+après avoir conduit son père au cimetière,
+César Hautot passa le reste du jour à pleurer.
+Il dormit à peine la nuit suivante et il
+se sentit si triste en s'éveillant qu'il se demandait
+comment il pourrait continuer à
+vivre.</p>
+
+<p>Jusqu'au soir cependant il songea que,
+pour obéir à là dernière volonté paternelle,
+il devait se rendre à Rouen le lendemain,
+et voir cette fille Caroline Donet qui demeurait
+rue de l'Éperlan, 18, au troisième
+étage, la seconde porte. Il avait répété,
+tout bas, comme on marmotte une prière,
+ce nom et cette adresse, un nombre incalculable
+de fois, afin de ne pas les oublier,
+et il finissait par les balbutier indéfiniment,
+sans pouvoir s'arrêter ou penser
+à quoi que ce fût, tant sa langue et
+son esprit étaient possédés par cette
+phrase.</p>
+
+<p>Donc le lendemain, vers huit heures, il
+ordonna d'atteler Graindorge au tilbury
+et partit au grand trot du lourd cheval normand
+sur la grand'route d'Ainville à Rouen.
+Il portait sur le dos sa redingote noire,
+sur la tête son grand chapeau de soie et
+sur les jambes sa culotte à sous-pieds, et il
+n'avait pas voulu, vu la circonstance, passer
+par-dessus son beau costume, la blouse
+bleue qui se gonfle au vent, garantit le drap
+de la poussière et des taches, et qu'on ôte
+prestement à l'arrivée, dès qu'on a sauté
+de voiture.</p>
+
+<p>Il entra dans Rouen alors que dix heures
+sonnaient, s'arrêta comme toujours à l'hôtel
+des Bons-Enfants, rue des Trois-Mares,
+subit les embrassades du patron, de la patronne
+et de ses cinq fils, car on connaissait
+la triste nouvelle; puis, il dut donner
+des détails sur l'accident, ce qui le fit
+pleurer, repousser les services de toutes
+ces gens, empressées parce qu'ils le savaient
+riche, et refuser même leur déjeuner,
+ce qui les froissa.</p>
+
+<p>Ayant donc épousseté son chapeau,
+brossé sa redingote et essuyé ses bottines,
+il se mit à la recherche de la rue de
+l'Éperlan, sans oser prendre de renseignements
+près de personne, de crainte d'être
+reconnu et d'éveiller les soupçons.</p>
+
+<p>À la fin, ne trouvant pas, il aperçut un
+prêtre, et se fiant à la discrétion professionnelle
+des hommes d'église, il s'informa
+auprès de lui.</p>
+
+<p>Il n'avait que cent pas à faire, c'était
+justement la deuxième rue à droite.</p>
+
+<p>Alors, il hésita. Jusqu'à ce moment, il
+avait obéi comme une brute à la volonté du
+mort. Maintenant il se sentait tout remué,
+confus, humilié à l'idée de se trouver, lui,
+le fils, en face de cette femme qui avait été
+la maîtresse de son père. Toute la morale
+qui gît en nous, tassée au fond de nos sentiments
+par des siècles d'enseignement héréditaire,
+tout ce qu'il avait appris depuis
+le catéchisme sur les créatures de mauvaise
+vie, le mépris instinctif que tout
+homme porte en lui contre elles, même s'il
+en épouse une, toute son honnêteté bornée
+de paysan, tout cela s'agitait en lui, le retenait,
+le rendait honteux et rougissant.</p>
+
+<p>Mais il pensa:&mdash;«J'ai promis au père.
+Faut pas y manquer.» Alors il poussa la
+porte entre-bâillée de la maison marquée
+du numéro 18, découvrit un escalier
+sombre, monta trois étages, aperçut une
+porte, puis une seconde, trouva une ficelle
+de sonnette et tira dessus.</p>
+
+<p>Le din-din qui retentit dans la chambre
+voisine lui fit passer un frisson dans le
+corps. La porte s'ouvrit et il se trouva en
+face d'une jeune dame très bien habillée,
+brune, au teint coloré, qui le regardait
+avec des yeux stupéfaits.</p>
+
+<p>Il ne savait que lui dire, et, elle, qui ne
+se doutait de rien, et qui attendait l'autre,
+ne l'invitait pas à entrer. Ils se contemplèrent
+ainsi pendant près d'une demi-minute.
+À la fin elle demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Vous désirez, monsieur?</p>
+
+<p>Il murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis Hautot fils.</p>
+
+<p>Elle eut un sursaut, devint pâle, et balbutia
+comme si elle le connaissait depuis
+longtemps:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur César?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Et alors?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai à vous parler de la part du père.</p>
+
+<p>Elle fit&mdash;Oh! mon Dieu!&mdash;et recula pour
+qu'il entrât. Il ferma la porte et la suivit.</p>
+
+<p>Alors il aperçut un petit garçon de quatre
+ou cinq ans, qui jouait avec un chat,
+assis par terre devant un fourneau d'où
+montait une fumée de plats tenus au chaud.</p>
+
+<p>&mdash;Asseyez-vous, disait-elle.</p>
+
+<p>Il s'assit.... Elle demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>Il n'osait plus parler, les yeux fixés sur
+la table dressée au milieu de l'appartement,
+et portant trois couverts, dont un
+d'enfant. Il regardait la chaise tournée dos
+au feu, l'assiette, la serviette, les verres,
+la bouteille de vin ronge entamée et la bouteille
+de vin blanc intacte. C'était la place
+de son père, dos au feu! On l'attendait.
+C'était son pain qu'il voyait, qu'il reconnaissait
+près de la fourchette, car la croûte
+était enlevée à cause des mauvaises dents
+d'Hautot. Puis, levant les yeux, il aperçut,
+sur le mur, son portrait, la grande photographie
+faite à Paris l'année de l'Exposition,
+la même qui était clouée au-dessus
+du lit dans la chambre à coucher d'Ainville.</p>
+
+<p>La jeune femme reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, monsieur César?</p>
+
+<p>Il la regarda. Une angoisse l'avait rendue
+livide et elle attendait, les mains tremblantes
+de peur.</p>
+
+<p>Alors il osa.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mam'zelle, papa est mort
+dimanche, en ouvrant la chasse.</p>
+
+<p>Elle fut si bouleversée qu'elle ne remua
+pas. Après quelques instants de silence,
+elle murmura d'une voix presque insaisissable:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pas possible!</p>
+
+<p>Puis, soudain, des larmes parurent
+dans ses yeux, et levant ses mains elle se
+couvrit la figure en se mettant à sangloter.
+Alors, le petit tourna la tête, et voyant
+sa mère en pleurs, hurla. Puis, comprenant
+que ce chagrin subit venait de cet inconnu,
+il se rua sur César, saisit d'une
+main sa culotte et de l'autre il lui tapait la
+cuisse de toute sa force. Et César demeurait
+éperdu, attendri, entre cette femme
+qui pleurait son père et cet enfant qui défendait
+sa mère. Il se sentait lui-même gagné
+par l'émotion, les yeux enflés par le
+chagrin; et, pour reprendre contenance,
+il se mit à parler.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, disait-il, le malheur est arrivé
+dimanche matin, sur les huit heures.... Et
+il contait, comme si elle l'eût écouté, n'oubliant
+aucun détail, disant les plus petites
+choses avec une minutie de paysan. Et le
+petit tapait toujours, lui lançant à présent
+des coups de pied dans les chevilles.</p>
+
+<p>Quand il arriva au moment où Hautot
+père avait parlé d'elle, elle entendit son
+nom, découvrit sa figure et demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, je ne vous suivais pas, je
+voudrais bien savoir.... Si ça ne vous contrariait
+pas de recommencer.</p>
+
+<p>Il recommença dans les mêmes termes:
+«Le malheur est arrivé dimanche
+matin sur les huit heures....»</p>
+
+<p>Il dit tout, longuement, avec des arrêts,
+des points, des réflexions venues de lui, de
+temps en temps. Elle l'écoutait avidement,
+percevant avec sa sensibilité nerveuse de
+femme toutes les péripéties qu'il racontait,
+et tressaillant d'horreur, faisant: «Oh mon
+Dieu!» parfois. Le petit, la croyant calmée,
+avait cessé de battre César pour
+prendre la main de sa mère, et il écoutait
+aussi, comme s'il eût compris.</p>
+
+<p>Quand le récit fut terminé, Hautot fils
+reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, nous allons nous arranger
+ensemble suivant son désir. Écoutez,
+je suis à mon aise, il m'a laissé du bien. Je
+ne veux pas que vous ayez à vous plaindre....</p>
+
+<p>Mais elle l'interrompit vivement.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur César, monsieur César,
+pas aujourd'hui. J'ai le coeur coupé.... Une
+autre fois, un autre jour.... Non, pas aujourd'hui....
+Si j'accepte, écoutez... ce n'est
+pas pour moi... non, non, non, je vous le
+jure. C'est pour le petit. D'ailleurs, on
+mettra ce bien sur sa tête.</p>
+
+<p>Alors César, effaré, devina, et balbutiant:</p>
+
+<p>&mdash;Donc... c'est à lui... le p'tit?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, dit-elle.</p>
+
+<p>Et Hautot fils regarda son frère avec une
+émotion confuse, forte et pénible.</p>
+
+<p>Après un long silence, car elle pleurait
+de nouveau, César, tout à fait gêné, reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, alors, mam'zelle Donet, je
+vas m'en aller. Quand voulez-vous que
+nous parlions de ça?</p>
+
+<p>Elle s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, ne partez pas, ne partez
+pas, ne me laissez pas toute seule avec
+Émile! Je mourrais de chagrin. Je n'ai plus
+personne, personne que mon petit. Oh!
+quelle misère, quelle misère, monsieur César.
+Tenez, asseyez-vous. Vous allez encore
+me parler. Vous me direz ce qu'il faisait,
+là-bas, toute la semaine.</p>
+
+<p>Et César s'assit, habitué à obéir.</p>
+
+<p>Elle approcha, pour elle, une autre chaise
+de la sienne, devant le fourneau où les plats
+mijotaient toujours, prit Émile sur ses genoux,
+et elle demanda à César mille choses
+sur son père, des choses intimes où l'on
+voyait, où il sentait sans raisonner qu'elle
+avait aimé Hautot de tout son pauvre coeur
+de femme.</p>
+
+<p>Et, par l'enchaînement naturel de ses
+idées, peu nombreuses, il en revint à l'accident
+et se remit à le raconter avec tous les
+mêmes détails.</p>
+
+<p>Quand il dit: «Il avait un trou dans le
+ventre, on y aurait mis les deux poings»,
+elle poussa une sorte de cri, et les sanglots
+jaillirent de nouveau de ses yeux. Alors,
+saisi par la contagion, César se mit aussi à
+pleurer, et comme les larmes attendrissent
+toujours les fibres du coeur, il se pencha
+vers Émile dont le front se trouvait à portée
+de sa bouche et l'embrassa.</p>
+
+<p>La mère, reprenant haleine, murmurait:</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre gars, le voilà orphelin.</p>
+
+<p>&mdash;Moi aussi, dit César.</p>
+
+<p>Et ils ne parlèrent plus.</p>
+
+<p>Mais soudain, l'instinct pratique de ménagère,
+habituée à songer à tout, se réveilla
+chez la jeune femme.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez peut-être rien pris de la
+matinée, monsieur César?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mam'zelle.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous devez avoir faim. Vous allez
+manger un morceau.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, dit-il, je n'ai pas faim, j'ai
+eu trop de tourment.</p>
+
+<p>Elle répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Malgré la peine, faut bien vivre, vous
+ne me refuserez pas ça! Et puis vous resterez
+un peu plus. Quand vous serez parti,
+je ne sais pas ce que je deviendrai.</p>
+
+<p>Il céda, après quelque résistance encore,
+et s'asseyant dos au feu, en face d'elle, il
+mangea une assiette de tripes qui crépitaient
+dans le fourneau et but un verre de
+vin rouge. Mais il ne permit point qu'elle
+débouchât le vin blanc.</p>
+
+<p>Plusieurs fois il essuya la bouche du petit
+qui avait barbouillé de sauce tout son
+menton.</p>
+
+<p>Comme il se levait pour partir, il demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Quand est-ce voulez-vous que je
+revienne pour parler de l'affaire, mam'zelle
+Donet?</p>
+
+<p>&mdash;Si ça ne vous faisait rien, jeudi prochain,
+monsieur César. Comme ça je ne
+perdrais pas de temps. J'ai toujours mes
+jeudis libres.</p>
+
+<p>&mdash;Ça me va, jeudi prochain.</p>
+
+<p>&mdash;Vous viendrez déjeuner, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! quant à ça, je ne peux pas le
+promettre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'on cause mieux en mangeant.
+On a plus de temps aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, soit. Midi alors.</p>
+
+<p>Et il s'en alla après avoir encore embrassé
+le petit Émile, et serré la main de
+Mlle Donet.</p>
+
+
+
+
+<h3>III</h3>
+
+
+<p>La semaine parut longue à César Hautot.
+Jamais il ne s'était trouvé seul et l'isolement
+lui semblait insupportable. Jusqu'alors,
+il vivait à côté de son père,
+comme son ombre, le suivait aux champs,
+surveillait l'exécution de ses ordres, et
+quand il l'avait quitté pendant quelque
+temps le retrouvait au dîner. Ils passaient
+les soirs à fumer leurs pipes en face l'un
+de l'autre, en causant chevaux, vaches ou
+moutons; et la poignée de main qu'ils se
+donnaient au réveil semblait l'échange
+d'une affection familiale et profonde.</p>
+
+<p>Maintenant César était seul. Il errait
+par les labours d'automne, s'attendant
+toujours à voir se dresser au bout d'une
+plaine la grande silhouette gesticulante du
+père. Pour tuer les heures, il entrait chez
+les voisins, racontait l'accident à tous ceux
+qui ne l'avaient pas entendu, le répétait
+quelquefois aux autres. Puis, à bout d'occupations
+et de pensées, il s'asseyait au
+bord d'une route en se demandant si cette
+vie-là allait durer longtemps.</p>
+
+<p>Souvent il songea à Mlle Donet. Elle lui
+avait plu. Il l'avait trouvée comme il faut,
+douce et brave fille, comme avait dit le
+père. Oui, pour une brave fille, c'était
+assurément une brave fille. Il était résolu
+à faire les choses grandement et à lui
+donner deux mille francs de rente en assurant
+le capital à l'enfant. Il éprouvait
+même un certain plaisir à penser qu'il
+allait la revoir le jeudi suivant, et arranger
+cela avec elle. Et puis l'idée de ce frère,
+de ce petit bonhomme de cinq ans, qui
+était le fils de son père, le tracassait, l'ennuyait
+un peu et l'échauffait en même
+temps. C'était une espèce de famille qu'il
+avait là dans ce mioche clandestin qui ne
+s'appellerait jamais Hautot, une famille
+qu'il pouvait prendre ou laisser à sa guise,
+mais qui lui rappelait le père.</p>
+
+<p>Aussi quand il se vit sur la route de
+Rouen, le jeudi matin, emporté par le trot
+sonore de Graindorge, il sentit son coeur
+plus léger, plus reposé qu'il ne l'avait encore
+eu depuis son malheur.</p>
+
+<p>En entrant dans l'appartement de Mlle Donet,
+il vit la table mise comme le jeudi
+précédent, avec cette seule différence que
+la croûte du pain n'était pas ôtée.</p>
+
+<p>Il serra la main de la jeune femme,
+baisa Émile sur les joues et s'assit, un peu
+comme chez lui, le coeur gros tout de
+même. Mlle Donet lui parut un peu maigrie,
+un peu pâlie. Elle avait dû rudement pleurer.
+Elle avait maintenant un air gêné devant
+lui comme si elle eût compris ce qu'elle
+n'avait pas senti l'autre semaine sous le
+premier coup de son malheur, et elle le
+traitait avec des égards excessifs, une humilité
+douloureuse, et des soins touchants
+comme pour lui payer en attention et en
+dévouement les bontés qu'il avait pour elle.
+Ils déjeunèrent longuement, en parlant de
+l'affaire qui l'amenait. Elle ne voulait pas
+tant d'argent. C'était trop, beaucoup trop.
+Elle gagnait assez pour vivre, elle, mais elle
+désirait seulement qu'Émile trouvât quelques
+sous devant lui quand il serait grand.
+César tint bon, et ajouta même un cadeau
+de mille francs pour elle, pour son deuil.</p>
+
+<p>Comme il avait pris son café, elle demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Vous fumez?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... J'ai ma pipe.</p>
+
+<p>Il tâta sa poche. Nom d'un nom, il l'avait
+oubliée! Il allait se désoler quand elle lui
+offrit une pipe du père, enfermée dans
+une armoire. Il accepta, la prit, la reconnut,
+la flaira, proclama sa qualité avec une
+émotion dans la voix, l'emplit de tabac et
+l'alluma. Puis il mit Émile à cheval sur sa
+jambe et le fit jouer au cavalier pendant
+qu'elle desservait la table et enfermait,
+dans le bas du buffet, la vaisselle sale pour
+la laver, quand il serait sorti.</p>
+
+<p>Vers trois heures, il se leva à regret, tout
+ennuyé à l'idée de partir.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mam'zelle Donet, dit-il, je
+vous souhaite le bonsoir et charmé de vous
+avoir trouvée comme ça.</p>
+
+<p>Elle restait devant lui, rouge, bien émue,
+et le regardait en songeant à l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que nous ne nous reverrons
+plus? dit-elle.</p>
+
+<p>Il répondit simplement:</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, mam'zelle, si ça vous fait
+plaisir.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, monsieur César. Alors,
+jeudi prochain, ça vous irait-il?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mam'zelle Donet.</p>
+
+<p>&mdash;Vous venez déjeuner, bien sûr?</p>
+
+<p>&mdash;Mais..., si vous voulez bien, je ne
+refuse pas.</p>
+
+<p>&mdash;C'est entendu, monsieur César, jeudi
+prochain, midi, comme aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;Jeudi midi, mam'zelle Donet!</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br><br>
+<a name="Hist3"></a>
+<h2>BOITELLE</h2>
+<a href="#top" style="font size:12pt; font-family: serif;">Retour à l'index</a>
+
+<p>A <i>Robert Pinchon</i></p>
+<br>
+
+<p>Le père Boitelle (Antoine) avait dans
+tout le pays la spécialité des besognes malpropres.
+Toutes les fois qu'on avait à faire
+nettoyer une fosse, un fumier, un puisard,
+à curer un égout, un trou de fange quelconque,
+c'était lui qu'on allait chercher.</p>
+
+<p>Il s'en venait avec ses instruments de
+vidangeur et ses sabots enduits de crasse,
+et se mettait à sa besogne en geignant sans
+cesse sur son métier. Quand on lui demandait
+alors pourquoi il faisait cet ouvrage
+répugnant, il répondait avec résignation:</p>
+
+<p>&mdash;Pardi, c'est pour mes enfants qu'il
+faut nourrir. Ça rapporte plus qu'autre
+chose.</p>
+
+<p>Il avait, en effet, quatorze enfants. Si
+on s'informait de ce qu'ils étaient devenus,
+il disait avec un air d'indifférence:</p>
+
+<p>&mdash;N'en reste huit à la maison. Y en a
+un au service et cinq mariés.</p>
+
+<p>Quand on voulait savoir s'ils étaient
+bien mariés, il reprenait avec vivacité:</p>
+
+<p>&mdash;Je les ai pas opposés. Je les ai opposés
+en rien. Ils ont marié comme ils ont
+voulu. Faut pas opposer les goûts, ça
+tourne mal. Si je suis ordureux, mé, c'est
+que mes parents m'ont opposé dans mes
+goûts. Sans ça, j'aurais devenu un ouvrier
+comme les autres.</p>
+
+<p>Voici en quoi ses parents l'avaient contrarié
+dans ses goûts.</p>
+
+<p>Il était alors soldat, faisant son temps
+au Havre, pas plus bête qu'un autre, pas
+plus dégourdi non plus, un peu simple
+pourtant. Pendant les heures de liberté,
+son plus grand plaisir était de se promener
+sur le quai, où sont réunis les marchands
+d'oiseaux. Tantôt seul, tantôt avec un pays,
+il s'en allait lentement le long des cages où
+les perroquets à dos vert et à tête jaune des
+Amazones, les perroquets à dos gris et
+à tête rouge du Sénégal, les aras énormes
+qui ont l'air d'oiseaux cultivés en serre, avec
+leurs plumes fleuries, leurs panaches et
+leurs aigrettes, les perruches de toute taille,
+qui semblent coloriées avec un soin minutieux
+par un bon Dieu miniaturiste, et les
+petits, tout petits oisillons sautillants,
+rouges, jaunes, bleus et bariolés, mêlant
+leurs cris au bruit du quai, apportent dans
+le fracas des navires déchargés, des passants
+et des voitures, une rumeur violente,
+aiguë, piaillarde, assourdissante, de forêt
+lointaine et surnaturelle.</p>
+
+<p>Boitelle s'arrêtait, les yeux ouverts, la
+bouche ouverte, riant et ravi, montrant
+ses dents aux kakatoès prisonniers qui
+saluaient de leur huppe blanche ou jaune
+le rouge éclatant de sa culotte et le cuivre
+de son ceinturon. Quand il rencontrait un
+oiseau parleur, il lui posait des questions;
+et si la bête se trouvait ce jour-là disposée
+à répondre et dialoguait avec lui, il emportait
+pour jusqu'au soir de la gaieté et
+du contentement. A regarder les singes
+aussi il se faisait des bosses de plaisir, et
+il n'imaginait point de plus grand luxe
+pour un homme riche que de posséder
+ces animaux ainsi qu'on a des chats et
+des chiens. Ce goût-là, ce goût de l'exotique,
+il l'avait dans le sang comme on a
+celui de la chasse, de la médecine ou de
+la prêtrise. Il ne pouvait s'empêcher, chaque
+fois que s'ouvraient les portes de la caserne,
+de s'en revenir au quai comme s'il
+s'était senti tiré par une envie.</p>
+
+<p>Or une fois, s'étant arrêté presque en
+extase devant un araraca monstrueux qui
+gonflait ses plumes, s'inclinait, se redressait,
+semblait faire les révérences de cour
+du pays des perroquets, il vit s'ouvrir la
+porte d'un petit café attenant à la boutique
+du marchand d'oiseaux, et une jeune négresse,
+coiffée d'un foulard rouge, apparut,
+qui balayait vers la rue les bouchons et le
+sable de l'établissement.</p>
+
+<p>L'attention de Boitelle fut aussitôt partagée
+entre l'animal et la femme, et il
+n'aurait su dire vraiment lequel de ces
+deux êtres il contemplait avec le plus
+d'étonnement et de plaisir.</p>
+
+<p>La négresse, ayant poussé dehors les ordures
+du cabaret, leva les yeux, et demeura
+à son tour éblouie devant l'uniforme du
+soldat. Elle restait debout, en face de lui,
+son balai dans les mains comme si elle lui
+eût porté les armes, tandis que l'araraca
+continuait à s'incliner. Or le troupier au
+bout de quelques instants fut gêné par cette
+attention, et il s'en alla à petits pas,
+pour n'avoir point l'air de battre en
+retraite.</p>
+
+<p>Mais il revint. Presque chaque jour il
+passa devant le café des Colonies, et souvent
+il aperçut à travers les vitres la petite
+bonne à peau noire qui servait des bocks
+ou de l'eau-de-vie aux matelots du port.
+Souvent aussi elle sortait en l'apercevant;
+bientôt, même, sans s'être jamais parlé, ils
+se sourirent comme des connaissances; et
+Boitelle se sentait le coeur remué, en
+voyant luire, tout à coup, entre les lèvres
+sombres de la fille, la ligne éclatante de
+ses dents. Un jour enfin il entra, et fut
+tout surpris en constatant qu'elle parlait
+français comme tout le monde. La bouteille
+de limonade, dont elle accepta de
+boire un verre, demeura, dans le souvenir
+du troupier, mémorablement délicieuse;
+et il prit l'habitude de venir absorber, en
+ce petit cabaret du port, toutes les douceurs
+liquides que lui permettait sa bourse.</p>
+
+<p>C'était pour lui une fête, un bonheur
+auquel il pensait sans cesse, de regarder
+la main noire de la petite bonne verser
+quelque chose dans son verre, tandis que
+les dents riaient, plus claires que les yeux.
+Au bout de deux mois de fréquentation,
+ils devinrent tout à fait bons amis, et Boitelle,
+après le premier étonnement de voir
+que les idées de cette négresse étaient pareilles
+aux bonnes idées des filles du pays,
+qu'elle respectait l'économie, le travail, la
+religion et la conduite, l'en aima davantage,
+s'éprit d'elle au point de vouloir
+l'épouser.</p>
+
+<p>Il lui dit ce projet qui la fit danser de
+joie. Elle avait d'ailleurs quelque argent,
+laissé par une marchande d'huîtres, qui
+l'avait recueillie quand elle fut déposée sur
+le quai du Havre par un capitaine américain.
+Ce capitaine l'avait trouvée âgée d'environ
+six ans, blottie sur des balles de coton
+dans la calle de son navire, quelques
+heures après son départ de New-York. Venant
+au Havre, il y abandonna aux soins
+de cette écaillère apitoyée ce petit animal
+noir caché à son bord, il ne savait par qui
+ni comment. La vendeuse d'huîtres étant
+morte, la jeune négresse devint bonne au
+café des Colonies.</p>
+
+<p>Antoine Boitelle ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Ça se fera si les parents n'y opposent
+point. J'irai jamais contre eux, t'entends
+ben, jamais! Je vas leur en toucher
+deux mots à la première fois que je retourne
+au pays.</p>
+
+<p>La semaine suivante en effet, ayant obtenu
+vingt-quatre heures de permission,
+il se rendit dans sa famille qui cultivait
+une petite ferme à Tourteville, près
+d'Yvetot.</p>
+
+<p>Il attendit la fin du repas, l'heure où le
+café baptisé d'eau-de-vie rendait les coeurs
+plus ouverts, pour informer ses ascendants
+Qu'il avait trouvé une fille répondant si
+bien à ses goûts, à tous ses goûts, qu'il
+ne devait pas en exister une autre sur la
+terre pour lui convenir aussi parfaitement.</p>
+
+<p>Les vieux, à ce propos, devinrent aussitôt
+circonspects, et demandèrent des explications.
+Il ne cacha rien d'ailleurs que la couleur
+de son teint.</p>
+
+<p>C'était une bonne, sans grand avoir,
+mais vaillante, économe, propre, de conduite,
+et de bon conseil. Toutes ces choses-là
+valaient mieux que de l'argent aux
+mains d'une mauvaise ménagère. Elle avait
+quelques sous d'ailleurs, laissés par une
+femme qui l'avait élevée, quelques gros
+sous, presque une petite dot, quinze cents
+francs à la caisse d'épargne. Les vieux,
+conquis par ses discours, confiants d'ailleurs
+dans son jugement, cédaient peu à
+peu, quand il arriva au point délicat. Riant
+d'un rire un peu contraint:</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a qu'une chose, dit-il, qui pourra
+vous contrarier. Elle n'est brin blanche.</p>
+
+<p>Ils ne comprenaient pas et il dut expliquer
+longuement avec beaucoup de précautions,
+pour ne les point rebuter, qu'elle
+appartenait à la race sombre dont ils
+n'avaient vu d'échantillons que sur les
+images d'Épinal.</p>
+
+<p>Alors ils furent inquiets, perplexes,
+craintifs, comme s'il leur avait proposé une
+union avec le Diable.</p>
+
+<p>La mère disait:&mdash;Noire? Combien
+qu'elle l'est. C'est-il partout?</p>
+
+<p>Il répondait:&mdash;Pour sûr: Partout,
+comme t'es blanche partout, té!</p>
+
+<p>Le père reprenait:&mdash;Noire? C'est-il
+noir autant que le chaudron?</p>
+
+<p>Le fils répondait:&mdash;Pt'être ben un p'tieu
+moins! C'est noire, mais point noire à dégoûter.
+La robe à m'sieu l'curé est ben
+noire, et alle n'est pas pu laide qu'un surplis
+qu'est blanc.</p>
+
+<p>Le père disait:&mdash;Y en a-t-il de pu noires
+qu'elle dans son pays?</p>
+
+<p>Et le fils, convaincu, s'écriait:</p>
+
+<p>&mdash;Pour sûr!</p>
+
+<p>Mais le bonhomme remuait la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Ça doit être déplaisant?</p>
+
+<p>Et le fils:</p>
+
+<p>&mdash;C'est point pu déplaisant qu'aut'chose,
+vu qu'on s'y fait en rin de temps.</p>
+
+<p>La mère demandait:</p>
+
+<p>&mdash;Ça ne salit point le linge plus que
+d'autres, ces piaux-là?</p>
+
+<p>&mdash;Pas plus que la tienne, vu que c'est
+sa couleur.</p>
+
+<p>Donc, après beaucoup de questions
+encore, il fut convenu que les parents verraient
+cette fille avant de rien décider et
+que le garçon, dont le service allait finir
+l'autre mois, l'amènerait à la maison afin
+qu'on pût l'examiner et décider en causant
+si elle n'était pas trop foncée pour rentrer
+dans la famille Boitelle.</p>
+
+<p>Antoine alors annonça que le dimanche
+22 mai, jour de sa libération, il partirait
+pour Tourteville avec sa bonne amie.</p>
+
+<p>Elle avait mis pour ce voyage chez les
+parents de son amoureux ses vêtements
+les plus beaux et les plus voyants, où dominaient
+le jaune, le rouge et le bleu, de
+sorte qu'elle avait l'air pavoisée pour une
+fête nationale.</p>
+
+<p>Dans la gare, au départ du Havre, on la
+regarda beaucoup, et Boitelle était fier de
+donner le bras, à une personne qui commandait
+ainsi l'attention. Puis, dans le
+wagon de troisième classe où elle prit place
+à côté de lui, elle imposa une telle surprise
+aux paysans que ceux des compartiments
+voisins montèrent sur leurs banquettes pour
+l'examiner par-dessus la cloison de bois qui
+divisait la caisse roulante. Un enfant, à
+son aspect, se mit à crier de peur, un autre
+cacha sa figure dans le tablier de sa mère.</p>
+
+<p>Tout alla bien cependant jusqu'à la gare
+d'arrivée. Mais lorsque le train ralentit sa
+marche en approchant d'Yvetot, Antoine
+se sentit mal à l'aise, comme au moment
+d'une inspection quand il ne savait pas sa
+théorie. Puis, s'étant penché à la portière,
+il reconnut de loin son père qui tenait la
+bride du cheval attelé à la carriole, et sa
+mère venue jusqu'au treillage qui maintenait
+les curieux.</p>
+
+<p>Il descendit le premier, tendit la main
+à sa bonne amie, et, droit, comme s'il escortait
+un général, il se dirigea vers sa
+famille.</p>
+
+<p>La mère, en voyant venir cette dame
+noire et bariolée en compagnie de son
+garçon, demeurait tellement stupéfaite
+qu'elle n'en pouvait ouvrir la bouche, et
+le père avait peine à maintenir le cheval
+que faisait cabrer coup sur coup la locomotive
+ou la négresse. Mais Antoine, saisi
+soudain par la joie sans mélange de revoir
+ses vieux, se précipita, les bras ouverts,
+bécota la mère, bécota le père malgré
+l'effroi du bidet, puis se tournant vers sa
+compagne que les passants ébaubis considéraient
+en s'arrêtant, il s'expliqua.</p>
+
+<p>&mdash;La v'là! J'vous avais ben dit qu'à première
+vue alle est un brin détournante,
+mais sitôt qu'on la connaît, vrai de vrai, y
+a rien de plus plaisant sur la terre. Dites-y
+bonjour qu'à ne s'émeuve point.</p>
+
+<p>Alors la mère Boitelle, intimidée elle-même
+à perdre la raison, fit une espèce de
+révérence, tandis que le père ôtait sa casquette
+en murmurant: «J'vous la souhaite
+à vot' désir». Puis sans s'attarder
+on grimpa dans la carriole, les deux femmes
+au fond sur des chaises qui les faisaient
+sauter en l'air à chaque cahot de la route,
+et les deux hommes par devant, sur la
+banquette.</p>
+
+<p>Personne ne parlait. Antoine inquiet
+sifflotait un air de caserne, le père fouettait
+le bidet, et la mère regardait de coin,
+en glissant des coups d'oeil de fouine, la
+négresse dont le front et les pommettes
+reluisaient sous le soleil comme des chaussures
+bien cirées.</p>
+
+<p>Voulant rompre la glace, Antoine se
+retourna.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit-il, on ne cause pas?</p>
+
+<p>&mdash;Faut le temps; répondit la vieille.</p>
+
+<p>Il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, raconte à la p'tite l'histoire
+des huit oeufs de ta poule.</p>
+
+<p>C'était une farce célèbre dans la famille.
+Mais comme sa mère se taisait toujours,
+paralysée par l'émotion, il prit lui-même
+la parole et narra, en riant beaucoup,
+cette mémorable aventure. Le père,
+qui la savait par coeur, se dérida aux premiers
+mots; sa femme bientôt suivit l'exemple,
+et la négresse elle-même, au passage
+le plus drôle, partit tout à coup d'un tel
+rire, d'un rire si bruyant, roulant, torrentiel,
+que le cheval excité fit un petit temps
+de galop.</p>
+
+<p>La connaissance était faite. On causa.</p>
+
+<p>A peine arrivés, quand tout le monde
+fut descendu, après qu'il eut conduit sa
+bonne amie dans la chambre pour ôter sa
+robe qu'elle aurait pu tacher en faisant un
+bon plat de sa façon destiné à prendre les
+vieux par le ventre, il attira ses parents
+devant la porte, et demanda, le coeur battant.</p>
+
+<p>&mdash;Eh ben, quéque vous dites?</p>
+
+<p>Le père se tut. La mère plus hardie déclara:</p>
+
+<p>&mdash;Alle est trop noire! Non, vrai, c'est
+trop. J'en ai eu les sangs tournés.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous y ferez, dit Antoine.</p>
+
+<p>&mdash;Possible, mais pas pour le moment.
+Ils entrèrent et la bonne femme fut émue
+en voyant la négresse cuisiner. Alors elle
+l'aida, la jupe retroussée, active malgré son
+âge.</p>
+
+<p>Le repas fut bon, fut long, fut gai.
+Quand on fit un tour ensuite, Antoine prit
+son père à part.</p>
+
+<p>&mdash;Eh ben, pé, quéque t'en dis?</p>
+
+<p>Le paysan ne se compromettait jamais.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai point d'avis. D'mande à ta mé.</p>
+
+<p>Alors Antoine rejoignit sa mère et la retenant
+en arrière.</p>
+
+<p>&mdash;Eh ben, ma mé, quéque t'en dis?</p>
+
+<p>&mdash;Mon pauv'e gars, vrai, alle est trop
+noire. Seulement un p'tieu moins je ne
+m'opposerais pas, mais c'est trop. On dirait
+Satan!</p>
+
+<p>Il n'insista point, sachant que la vieille
+s'obstinait toujours, mais il sentait en son
+coeur entrer un orage de chagrin. Il cherchait
+ce qu'il fallait faire, ce qu'il pourrait
+inventer, surpris d'ailleurs qu'elle ne les
+eût pas conquis déjà comme elle l'avait séduit
+lui-même. Et ils s'en allaient tous les
+quatre à pas lents à travers les blés, redevenus
+peu à peu silencieux. Quand on
+longeait une clôture les fermiers apparaissaient
+à la barrière, les gamins grimpaient
+sur les talus, tout le monde se précipitait
+au chemin pour voir passer la
+«noire» que le fils Boitelle avait ramenée.
+On apercevait au loin des gens qui couraient
+à travers les champs comme on accourt
+quand bat le tambour des annonces
+de phénomènes vivants. Le père et la mère
+Boitelle effarés de cette curiosité semée
+par la campagne à leur approche, hâtaient
+le pas, côte à côte, précédant de loin leur
+fils à qui sa compagne demandait ce que
+les parents pensaient d'elle.</p>
+
+<p>Il répondit en hésitant qu'ils n'étaient
+pas encore décidés.</p>
+
+<p>Mais sur la place du village ce fut une
+sortie en masse de toutes les maisons en
+émoi, et devant l'attroupement grossissant,
+les vieux Boitelle prirent la fuite et regagnèrent
+leur logis, tandis qu'Antoine soulevé
+de colère, sa bonne amie au bras,
+s'avançait avec majesté sous les yeux élargis
+par l'ébahissement.</p>
+
+<p>Il comprenait que c'était fini, qu'il n'y
+avait plus d'espoir, qu'il n'épouserait pas
+sa négresse; elle aussi le comprenait; et
+ils se mirent à pleurer tous les deux en approchant
+de la ferme. Dès qu'ils y furent
+revenus, elle ôta de nouveau sa robe pour
+aider la mère à faire sa besogne; elle la
+suivit partout, à la laiterie, à l'étable, au
+poulailler, prenant la plus grosse part, répétant
+sans cesse: «Laissez-moi faire,
+madame Boitelle», si bien que le soir
+venu, la vieille, touchée et inexorable, dit
+à son fils: «C'est une brave fille tout de
+même. C'est dommage qu'elle soit si noire,
+mais vrai, alle l'est trop. J'pourrais pas
+m'y faire, faut qu'alle r'tourne, alle est trop
+noire!»</p>
+
+<p>Et le fils Boitelle dit à sa bonne amie:</p>
+
+<p>&mdash;Alle n'veut point, alle te trouve trop
+noire. Faut r'tourner. Je t'aconduirai jusqu'au
+chemin de fer. N'importe, t'éluge
+point. J'vas leur y parler quand tu seras
+partie.</p>
+
+<p>Il la conduisit donc à la gare en lui donnant
+encore bon espoir, et après l'avoir
+embrassée, la fit monter dans le convoi
+qu'il regarda s'éloigner avec des yeux
+bouffis par les pleurs.</p>
+
+<p>Il eut beau implorer les vieux, ils ne
+consentirent jamais.</p>
+
+<p>Et quand il avait conté cette histoire
+que tout le pays connaissait, Antoine Boitelle
+ajoutait toujours:</p>
+
+<p>&mdash;A partir de ça, j'ai eu de coeur à rien,
+à rien. Aucun métier ne m'allait pu, et
+j'sieus devenu ce que j'sieus, un ordureux.</p>
+
+<p>On lui disait:</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous êtes marié pourtant.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et j'peux pas dire que ma femme
+m'a déplu pisque j'y ai fait quatorze éfants,
+mais c'n'est point l'autre, oh non pour sûr,
+oh non! L'autre, voyez-vous, ma négresse,
+alle n'avait qu'à me regarder, je me sentais
+comme transporté...</p>
+
+<br><br><br><br>
+<a name="Hist4"></a>
+<h2>L'ORDONNANCE</h2>
+<a href="#top" style="font size:12pt; font-family: serif;">Retour à l'index</a>
+
+
+
+<p>Le cimetière plein d'officiers avait l'air
+d'un champ fleuri. Les képis et les culottes
+rouges, les galons et les boutons d'or, les
+sabres, les aiguillettes de l'état-major, les
+brandebourgs des chasseurs et des hussards
+passaient au milieu des tombes dont
+les croix blanches ou noires ouvraient
+leurs bras lamentables, leurs bras de fer,
+de marbre ou de bois sur le peuple disparu des
+morts.</p>
+
+<p>On venait d'enterrer la femme du colonel
+de Limousin. Elle s'était noyée deux jours
+auparavant, en prenant un bain.</p>
+
+<p>C'était fini, le clergé était parti, mais le
+colonel, soutenu par deux officiers, restait
+debout devant le trou au fond duquel il
+voyait encore le coffre de bois qui cachait,
+décomposé déjà, le corps de sa jeune
+femme.</p>
+
+<p>C'était presque un vieillard, un grand
+maigre à moustaches blanches qui avait
+épousé, trois ans plus tôt, la fille d'un camarade,
+demeurée orpheline après la mort
+de son père, le colonel Sortis.</p>
+
+<p>Le capitaine et le lieutenant sur qui s'appuyait
+leur chef essayaient de l'emmener.
+Il résistait, les yeux pleins de larmes qu'il
+ne laissait point couler, par héroïsme, et,
+murmurant, tout bas: «Non, non, encore
+un peu», il s'obstinait à rester là, les
+jambes fléchissantes, au bord de ce trou,
+qui lui paraissait sans fond, un abîme où
+étaient tombés son coeur et sa vie, tout ce
+qui lui restait sur terre.</p>
+
+<p>Tout à coup le général Ormont s'approcha,
+saisit par le bras le colonel, et l'entraînant
+presque de force: «Allons, allons,
+mon vieux camarade, il ne faut pas demeurer
+là.» Le colonel obéit alors, et rentra
+chez lui.</p>
+
+<p>Comme il ouvrait la porte de son cabinet,
+il aperçut une lettre sur sa table de travail.
+L'ayant prise, il faillit tomber de surprise
+et d'émotion, il avait reconnu l'écriture de
+sa femme. Et la lettre portait le timbre de
+la poste avec la date du jour même. Il déchira
+l'enveloppe et lut.</p>
+
+<p>«PÈRE,</p>
+
+<p>Permettez-moi de vous appeler encore
+père, comme autrefois. Quand vous recevrez
+cette lettre, je serai morte, et sous la
+terre. Alors peut-être pourrez-vous me
+pardonner.</p>
+
+<p>Je ne veux pas chercher à vous émouvoir
+ni à atténuer ma faute. Je veux dire
+seulement, avec toute la sincérité d'une
+femme qui va se tuer dans une heure, la
+vérité entière et complète.</p>
+
+<p>Quand vous m'avez épousée, par générosité,
+je me suis donnée à vous, par
+reconnaissance et je vous ai aimé de tout
+mon coeur de petite fille. Je vous ai aimé
+ainsi que j'aimais papa, presque autant; et
+un jour, comme j'étais sur vos genoux, et
+comme vous m'embrassiez, je vous ai appelé:
+«Père», malgré moi. Ce fut un cri
+du coeur, instinctif, spontané. Vrai, vous
+étiez pour moi un père, rien qu'un père.
+Vous avez ri, et vous m'avez dit: «Appelle-moi
+toujours comme ça, mon enfant, ça
+me fait plaisir.»</p>
+
+<p>Nous sommes venus dans cette ville
+et&mdash;pardonnez-moi, père&mdash;je suis devenue
+amoureuse. Oh! j'ai résisté longtemps,
+presque deux ans, vous lisez bien,
+presque deux ans, et puis j'ai cédé, je suis
+devenue coupable, je suis devenue une
+femme perdue.</p>
+
+<p>Quant à lui?&mdash;Vous ne devinerez pas
+qui. Je suis bien tranquille là-dessus, puisqu'ils
+étaient douze officiers, toujours autour
+de moi et avec moi, que vous appeliez
+mes douze constellations.</p>
+
+<p>Père, ne cherchez pas à le connaître et
+ne le haïssez pas, lui. Il a fait ce que n'importe
+qui aurait fait à sa place, et puis, je
+suis sûre qu'il m'aimait aussi de tout son
+coeur.</p>
+
+<p>Mais, écoutez&mdash;un jour, nous avions
+rendez-vous dans l'île des Bécasses, vous
+savez la petite île, après le moulin. Moi,
+je devais y aborder en nageant, et lui devait
+m'attendre dans les buissons, et puis
+rester là jusqu'au soir pour qu'on ne le
+vît pas partir. Je venais de le rejoindre,
+quand les branches s'ouvrent et nous apercevons
+Philippe, votre ordonnance, qui
+nous avait surpris. J'ai senti que nous
+étions perdus et j'ai poussé un grand cri;
+alors il m'a dit&mdash;lui, mon ami!&mdash;Allez-vous-en
+à la nage, tout doucement, ma
+chère, et laissez-moi avec cet homme.</p>
+
+<p>Je suis partie, si émue que j'ai failli me
+noyer, et je suis rentrée chez vous, m'attendant
+à quelque chose d'épouvantable.</p>
+
+<p>Une heure après, Philippe me disait, à
+voix basse, dans le corridor du salon où
+je l'ai rencontré. «Je suis aux ordres de
+madame, si elle avait quelque lettre à me
+donner». Alors je compris qu'il s'était
+vendu, et que mon ami l'avait acheté.</p>
+
+<p>Je lui ai donné des lettres, en effet,&mdash;toutes
+mes lettres.&mdash;Il les portait et
+me rapportait les réponses.</p>
+
+<p>Cela a duré deux mois environ. Nous
+avions confiance en lui, comme vous aviez
+confiance en lui, vous aussi.</p>
+
+<p>Or, père, voici ce qui arriva. Un jour,
+dans la même île où j'étais venue à la
+nage, mais, seule, cette fois, j'ai retrouvé
+votre ordonnance. Cet homme m'attendait
+et il m'a prévenue qu'il allait nous dénoncer
+à vous et vous livrer des lettres gardées
+par lui, volées, si je ne cédais point à
+ses désirs.</p>
+
+<p>Oh! père, mon père, j'ai eu peur, une
+peur lâche, indigne, peur de vous surtout,
+de vous si bon, et trompé par moi, peur
+pour lui encore,&mdash;vous l'auriez tué&mdash;pour
+moi aussi, peut-être, est-ce que je
+sais, j'étais affolée, éperdue, j'ai cru l'acheter
+encore une fois ce misérable qui m'aimait
+aussi, quelle honte!</p>
+
+<p>Nous sommes si faibles, nous autres,
+que nous perdons la tête bien plus que
+vous. Et puis, quand on est tombé, on
+tombe toujours plus bas, plus bas. Est-ce
+que je sais ce que j'ai fait? J'ai compris
+seulement qu'un de vous deux et moi allions
+mourir&mdash;et je me suis donnée à
+cette brute.</p>
+
+<p>Vous voyez, père, que je ne cherche
+pas à m'excuser.</p>
+
+<p>Alors, alors&mdash;alors, ce que j'aurais dû
+prévoir est arrivé&mdash;il m'a prise et reprise
+quand il a voulu en me terrifiant. Il a été
+aussi mon amant, comme l'autre, tous les
+jours. Est-ce pas abominable? Et quel
+châtiment, père?</p>
+
+<p>Alors, moi, je me suis dit. Il faut mourir.
+Vivante, je n'aurais pu vous confesser
+un pareil crime. Morte, j'ose tout. Je ne
+pouvais plus faire autrement que de mourir,
+rien ne m'aurait lavée, j'étais trop tachée.
+Je ne pouvais plus aimer, ni être
+aimée; il me semblait que je salissais
+tout le monde, rien qu'en donnant la
+main.</p>
+
+<p>Tout à l'heure, je vais aller prendre
+mon bain et je ne reviendrai pas.</p>
+
+<p>Cette lettre pour vous ira chez mon
+amant. Il la recevra après ma mort, et
+sans rien comprendre, vous la fera tenir,
+accomplissant mon dernier voeu. Et vous
+la lirez, vous, en revenant du cimetière.</p>
+
+<p>Adieu, père, je n'ai plus rien à vous
+dire. Faites ce que vous voudrez, et pardonnez-moi.»</p>
+
+<p>Le colonel s'essuya le front couvert de
+sueur. Son sang-froid, le sang-froid des
+jours de bataille lui était revenu tout à
+coup.</p>
+
+<p>Il sonna.</p>
+
+<p>Un domestique parut.</p>
+
+<p>&mdash;Envoyez-moi Philippe, dit-il.</p>
+
+<p>Puis, il entr'ouvrit le tiroir de sa
+table.</p>
+
+<p>L'homme entra presque aussitôt, un
+grand soldat à moustaches rousses, l'air
+malin, l'oeil sournois.</p>
+
+<p>Le colonel le regarda tout droit.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas me dire le nom de l'amant de
+ma femme.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon colonel...</p>
+
+<p>L'officier prit son revolver dans le tiroir
+entr'ouvert.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, et vite, tu sais que je ne
+plaisante pas.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!... mon colonel..., c'est le
+capitaine Saint-Albert.</p>
+
+<p>A peine avait-il prononcé ce nom, qu'une
+flamme lui brûla les yeux, et il s'abattit
+sur la face, une balle au milieu du front.</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br><br>
+<a name="Hist5"></a>
+<h2>LE LAPIN</h2>
+<a href="#top" style="font size:12pt; font-family: serif;">Retour à l'index</a>
+
+
+
+<p>Maître Lecacheur apparut sur la porte
+de sa maison, à l'heure ordinaire, entre
+cinq heures et cinq heures un quart du
+matin, pour surveiller ses gens qui se mettaient
+au travail.</p>
+
+<p>Rouge, mal éveillé, l'oeil droit ouvert,
+l'oeil gauche presque fermé, il boutonnait
+avec peine ses bretelles sur son gros ventre,
+tout en surveillant, d'un regard entendu
+et circulaire, tous les coins connus de sa
+ferme. Le soleil coulait ses rayons obliques
+à travers les hêtres du fossé et les pommiers
+ronds de la cour, faisait chanter les
+coqs sur le fumier et roucouler les pigeons
+sur le toit. La senteur de l'étable s'envolait
+par la porte ouverte et se mêlait, dans
+l'air frais du matin, à l'odeur âcre de l'écurie
+où hennissaient les chevaux, la tête
+tournée vers la lumière.</p>
+
+<p>Dès que son pantalon fut soutenu solidement,
+maître Lecacheur se mit en
+route, allant d'abord vers le poulailler,
+pour compter les oeufs du matin, car il
+craignait des maraudes depuis quelque
+temps.</p>
+
+<p>Mais la fille de ferme accourut vers lui
+en levant les bras et criant: «Maît' Cacheux,
+maît' Cacheux, on a volé un lapin,
+c'te nuit.»</p>
+
+<p>&mdash;Un lapin?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, maît'Cacheux, l'gros gris, celui
+de la cage à draite.</p>
+
+<p>Le fermier ouvrit tout à fait l'oeil gauche
+et dit simplement:</p>
+
+<p>&mdash;Faut vé ça.</p>
+
+<p>Et il alla voir.</p>
+
+<p>La cage avait été brisée, et le lapin était
+parti.</p>
+
+<p>Alors l'homme devint soucieux, referma
+son oeil droit et se gratta le nez. Puis,
+après avoir réfléchi, il ordonna à la servante
+effarée, qui demeurait stupide devant son
+maître:</p>
+
+<p>&mdash;Va quéri les gendarmes. Dis que
+j'les attends sur l'heure.</p>
+
+<p>Maître Lecacheur était maire de sa commune,
+Pavigny-le-Gras, et commandait en
+maître, vu son argent et sa position.</p>
+
+<p>Dès que la bonne eut disparu, en courant
+vers le village, distant d'un demi-kilomètre,
+le paysan rentra chez lui, pour
+boire son café et causer de la chose avec
+sa femme.</p>
+
+<p>Il la trouva soufflant le feu avec sa
+bouche, à genoux devant le foyer.</p>
+
+<p>Il dit dès la porte:</p>
+
+<p>&mdash;V'là qu'on a volé un lapin, l'gros gris.</p>
+
+<p>Elle se retourna si vite qu'elle se trouva
+assise par terre, et regardant son mari
+avec des yeux désolés:</p>
+
+<p>&mdash;Qué qu'tu dis, Cacheux! qu'on a
+volé un lapin?</p>
+
+<p>&mdash;L'gros gris.</p>
+
+<p>&mdash;L'gros gris?</p>
+
+<p>Elle soupira.</p>
+
+<p>&mdash;Qué misère! qué qu'a pu l'vôlé, çu
+lapin.</p>
+
+<p>C'était une petite femme maigre et vive,
+propre, entendue à tous les soins de l'exploitation.</p>
+
+<p>Lecacheur avait son idée.</p>
+
+<p>&mdash;Ça doit être çu gars de Polyte.</p>
+
+<p>La fermière se leva brusquement, et
+d'une voix furieuse:</p>
+
+<p>&mdash;C'est li! c'est li! faut pas en trâcher
+d'autre. C'est li! Tu l'as dit, Cacheux!</p>
+
+<p>Sur sa maigre figure irritée, toute sa
+fureur paysanne, toute son avarice, toute
+sa rage de femme économe contre le valet
+toujours soupçonné, contre la servante
+toujours suspectée, apparaissaient dans la
+contraction de la bouche, dans les rides
+des joues et du front.</p>
+
+<p>&mdash;Et qué que t'as fait? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai envéyé quéri les gendarmes.</p>
+
+<p>Ce Polyte était un homme de peine employé
+pendant quelques jours dans la
+ferme et congédié par Lecacheur après
+une réponse insolente. Ancien soldat, il
+passait pour avoir gardé de ses campagnes
+en Afrique des habitudes de maraude et
+de libertinage. Il faisait, pour vivre, tous
+les métiers. Maçon, terrassier, charretier,
+faucheur, casseur de pierres, ébrancheur,
+il était surtout fainéant; aussi ne le gardait-on
+nulle part et devait-il par moments
+changer de canton pour trouver encore du
+travail.</p>
+
+<p>Dès le premier jour de son entrée à la
+ferme, la femme de Lecacheur l'avait détesté;
+et maintenant elle était sûre que le
+vol avait été commis par lui.</p>
+
+<p>Au bout d'une demi-heure environ, les
+deux gendarmes arrivèrent. Le brigadier
+Sénateur était très haut et maigre, le gendarme
+Lenient, gros et court.</p>
+
+<p>Lecacheur les fit asseoir, et leur raconta
+la chose. Puis on alla voir le lieu du méfait
+afin de constater le bris de la cabine et
+de recueillir toutes les preuves. Lorsqu'on
+fut rentré dans la cuisine, la maîtresse apporta
+du vin, emplit les verres et demanda
+avec un défi dans l'oeil:</p>
+
+<p>&mdash;L'prendrez-vous, c'ti-là?</p>
+
+<p>Le brigadier, son sabre entre les jambes,
+semblait soucieux. Certes, il était sûr de le
+prendre si on voulait bien le lui désigner.
+Dans le cas contraire, il ne répondait point
+de le découvrir lui-même. Après avoir longtemps
+réfléchi, il posa cette simple question:</p>
+
+<p>&mdash;Le connaissez-vous, le voleur?</p>
+
+<p>Un pli de malice normande rida la grosse
+bouche de Lecacheur qui répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Pour l'connaître, non, je l'connais
+point, vu que j'l'ai pas vu vôler. Si j'l'avais
+vu, j'y aurais fait manger tout cru, poil et
+chair, sans un coup d'cidre pour l'faire passer.
+Pour lors, pour dire qui c'est, je l'dirai
+point, nonobstant, que j'crais qu'c'est çu
+propre à rien de Polyte.</p>
+
+<p>Alors il expliqua longuement ses histoires
+avec Polyte, le départ de ce valet,
+son mauvais regard, des propos rapportés,
+accumulant des preuves insignifiantes et
+minutieuses.</p>
+
+<p>Le brigadier, qui avait écouté avec
+grande attention tout en vidant son verre
+de vin et en le remplissant ensuite, d'un
+geste indifférent, se tourna vers son gendarme:</p>
+
+<p>&mdash;Faudra voir chez la femme au berqué
+Severin, dit-il.</p>
+
+<p>Le gendarme sourit et répondit par trois
+signes de tête.</p>
+
+<p>Alors, Mme Lecacheur se rapprocha,
+et tout doucement, avec des ruses de
+paysanne, interrogea à son tour le brigadier.
+Ce berger Severin, un simple, une
+sorte de brute, élevé dans un parc à moutons,
+ayant grandi sur les côtes au milieu
+de ses bêtes trottantes et bêlantes, ne connaissant
+guère qu'elles au monde, avait
+cependant conservé au fond de l'âme l'instinct
+d'épargne du paysan. Certes, il avait
+dû cacher, pendant des années et des années,
+dans des creux d'arbre ou des trous
+de rocher tout ce qu'il gagnait d'argent,
+soit en gardant les troupeaux, soit en guérissant,
+par des attouchements et des
+paroles, les entorses des animaux (car le
+secret des rebouteux lui avait été transmis
+par un vieux berger qu'il avait remplacé).
+Or, un jour, il acheta, en vente publique,
+un petit bien, masure et champ, d'une
+valeur de trois mille francs.</p>
+
+<p>Quelques mois plus tard, on apprit qu'il
+se mariait. Il épousait une servante connue
+pour ses mauvaises moeurs, la bonne
+du cabaretier. Les gars racontaient que
+cette fille, le sachant aisé, l'avait été trouver
+chaque nuit, dans sa hutte, et l'avait
+pris, l'avait conquis, l'avait conduit au mariage,
+peu à peu, de soir en soir.</p>
+
+<p>Puis, ayant passé par la mairie et par
+l'église, elle habitait maintenant la maison
+achetée par son homme, tandis qu'il continuait
+à garder ses troupeaux, nuit et
+jour, à travers les plaines.</p>
+
+<p>Et le brigadier ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;V'là trois s'maines que Polyte couche
+avec elle, vu qu'il n'a pas d'abri, ce
+maraudeur.</p>
+
+<p>Le gendarme se permit un mot:</p>
+
+<p>&mdash;Il prend la couverture au berger.</p>
+
+<p>Madame Lecacheur, saisie d'une rage
+nouvelle, d'une rage accrue par une colère
+de femme mariée contre le dévergondage,
+s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;C'est elle, j'en suis sûre. Allez-y. Ah!
+les bougres de voleux!</p>
+
+<p>Mais le brigadier ne s'émut pas:</p>
+
+<p>&mdash;Minute, dit-il. Attendons midi, vu
+qu'il y vient dîner chaque jour. Je les pincerai
+le nez dessus.</p>
+
+<p>Et le gendarme souriait, séduit par
+l'idée de son chef; et Lecacheur aussi souriait
+maintenant, car l'aventure du berger
+lui semblait comique, les maris trompés
+étant toujours plaisants.</p>
+
+<p>Midi venait de sonner, quand le brigadier
+Sénateur, suivi de son homme, frappa
+trois coups légers à la porte d'une petite
+maison isolée, plantée au coin d'un bois,
+à cinq cents mètres du village.</p>
+
+<p>Ils s'étaient collés contre le mur afin de
+n'être pas vus du dedans; et ils attendirent.
+Au bout d'une minute ou deux,
+comme personne ne répondait, le brigadier
+frappa de nouveau. Le logis semblait
+inhabité tant il était silencieux, mais le
+gendarme Lenient, qui avait l'oreille fine,
+annonça qu'on remuait à l'intérieur.</p>
+
+<p>Alors Sénateur se fâcha. Il n'admettait
+point qu'on résistât une seconde à l'autorité
+et, heurtant le mur du pommeau de
+son sabre, il cria:</p>
+
+<p>&mdash;Ouvrez, au nom de la loi!</p>
+
+<p>Cet ordre demeurant toujours inutile,
+il hurla:</p>
+
+<p>&mdash;Si vous n'obéissez pas, je fais sauter
+la serrure. Je suis le brigadier de gendarmerie,
+nom de Dieu! Attention, Lenient.</p>
+
+<p>Il n'avait point fini de parler que la
+porte était ouverte, et Sénateur avait
+devant lui une grosse fille très rouge, joufflue,
+dépoitraillée, ventrue, large des
+hanches, une sorte de femelle sanguine
+et bestiale, la femme du berger Severin.</p>
+
+<p>Il entra.</p>
+
+<p>&mdash;Je viens vous rendre visite, rapport
+à une petite enquête, dit-il.</p>
+
+<p>Et il regardait autour de lui. Sur la table
+une assiette, un pot à cidre, un verre à
+moitié plein annonçaient un repas commencé.
+Deux couteaux traînaient côte à
+côte. Et le gendarme malin cligna de l'oeil
+à son chef.</p>
+
+<p>&mdash;Ça sent bon, dit celui-ci.</p>
+
+<p>&mdash;On jurerait du lapin sauté, ajouta
+Lenient très gai.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous un verre de fine? demanda
+la paysanne.</p>
+
+<p>&mdash;Non, merci. Je voudrais seulement la
+peau du lapin que vous mangez.</p>
+
+<p>Elle fit l'idiote; mais elle tremblait.</p>
+
+<p>&mdash;Qué lapin?</p>
+
+<p>Le brigadier s'était assis et s'essuyait le
+front avec sérénité.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, la patronne, vous ne
+nous ferez pas accroire que vous vous
+nourrissiez de chiendent. Que mangiez-vous,
+là, toute seule, pour votre dîner?</p>
+
+<p>&mdash;Mé, rien de rien, j'vous jure. Un
+p'tieu d'beurre su l'pain.</p>
+
+<p>&mdash;Mazette, la bourgeoise, un p'tieu
+d'beurre su l'pain... vous faites erreur.
+C'est un p'tieu d'beurre sur le lapin qu'il
+faut dire. Bougre! il sent bon vot'beurre,
+nom de Dieu! c'est du beurre de choix,
+du beurre d'extra, du beurre de noce,
+du beurre à poil, pour sûr, c'est pas du
+beurre de ménage, çu beurre-là!</p>
+
+<p>Le gendarme se tordait et répétait:</p>
+
+<p>&mdash;Pour sûr, c'est pas du beurre de
+ménage.</p>
+
+<p>Le brigadier Sénateur étant farceur, toute
+la gendarmerie était devenue facétieuse.</p>
+
+<p>Il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Ous'qu'il est vot'beurre?</p>
+
+<p>&mdash;Mon beurre?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vot'beurre.</p>
+
+<p>&mdash;Mais dans l'pot.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, ous'qu'il est l'pot?</p>
+
+<p>&mdash;Qué pot?</p>
+
+<p>&mdash;L'pot à beurre, pardi!</p>
+
+<p>&mdash;Le v'là.</p>
+
+<p>Elle alla chercher une vieille tasse au
+fond de laquelle gisait une couche de
+beurre rance et salé.</p>
+
+<p>Le brigadier le flaira et, remuant le
+front:</p>
+
+<p>&mdash;-C'est pas l'même. Il me faut l'beurre
+qui sent le lapin sauté. Allons, Lenient,
+ouvrons l'oeil; vois su l'buffet, mon garçon;
+mé j'vas guetter sous le lit.</p>
+
+<p>Ayant donc fermé la porte, il s'approcha
+du lit et le voulut tirer; mais le lit tenait
+au mur, n'ayant pas été déplacé depuis
+plus d'un demi-siècle apparemment. Alors
+le brigadier se pencha, et fit craquer son
+uniforme. Un bouton venait de sauter.</p>
+
+<p>&mdash;Lenient, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Mon brigadier?</p>
+
+<p>&mdash;Viens, mon garçon, viens au lit, moi
+je suis trop long pour voir dessous. Je me
+charge du buffet.</p>
+
+<p>Donc, il se releva, et attendit, debout,
+que son homme eût exécuté l'ordre.</p>
+
+<p>Lenient, court et rond, ôta son képi, se
+jeta sur le ventre, et collant son front par
+terre, regarda longtemps le creux noir
+sous la couche. Puis, soudain, il s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Je l'tiens! Je l'tiens!</p>
+
+<p>Le brigadier Sénateur se pencha sur
+son homme.</p>
+
+<p>&mdash;Qué que tu tiens, le lapin?</p>
+
+<p>&mdash;Non, l'voleux!</p>
+
+<p>&mdash;L'voleux! Amène, amène!</p>
+
+<p>Les deux bras du gendarme allongés
+sous le lit avaient appréhendé quelque
+chose, et il tirait de toute sa force. Un pied,
+chaussé d'un gros soulier, parut enfin,
+qu'il tenait de sa main droite.</p>
+
+<p>Le brigadier le saisit: «Hardi! hardi!
+tire!»</p>
+
+<p>Lenient, à genoux maintenant, tirait
+sur l'autre jambe. Mais la besogne était
+rude, car le captif gigotait ferme, ruait
+et faisait gros dos, s'arc-boutant de la
+croupe à la traverse du lit.</p>
+
+<p>&mdash;Hardi! hardi! tire, criait Sénateur.</p>
+
+<p>Et ils tiraient de toute leur force, si bien
+que la barre de bois céda et l'homme sortit
+jusqu'à la tête, dont il se servit encore
+pour s'accrocher à sa cachette.</p>
+
+<p>La figure parut enfin, la figure furieuse
+et consternée de Polyte dont les bras
+demeuraient étendus sous le lit.</p>
+
+<p>&mdash;Tire! criait toujours le brigadier.</p>
+
+<p>Alors un bruit bizarre se fît entendre;
+et, comme les bras s'en venaient à la suite
+des épaules, les mains se montrèrent à la
+suite des bras et, dans les mains, la queue
+d'une casserole, et, au bout de la queue,
+la casserole elle-même, qui contenait un
+lapin sauté.</p>
+
+<p>&mdash;Nom de Dieu, de Dieu, de Dieu, de
+Dieu! hurlait le brigadier fou de joie, tandis
+que Lenient s'assurait de l'homme.</p>
+
+<p>Et la peau du lapin, preuve accablante,
+dernière et terrible pièce à conviction, fut
+découverte dans la paillasse.</p>
+
+<p>Alors les gendarmes rentrèrent en
+triomphe au village avec le prisonnier et
+leurs trouvailles.</p>
+
+<p>Huit jours plus tard, la chose ayant fait
+grand bruit, maître Lecacheur, en entrant
+à la mairie pour y conférer avec le maître
+d'école, apprit que le berger Severin l'y
+attendait depuis une heure.</p>
+
+<p>L'homme était assis sur une chaise, dans
+un coin, son bâton entre les jambes. En
+apercevant le maire, il se leva, ôta son
+bonnet, salua d'un:</p>
+
+<p>&mdash;Bonjou, maît'Cacheux.</p>
+
+<p>Puis demeura debout, craintif, gêné.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous demandez? dit le
+fermier.</p>
+
+<p>&mdash;V'là, maît'Cacheux. C'est-i véridique
+qu'on a volé un lapin cheux vous, l'aut'semaine?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, c'est vrai, Severin.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ben, pour lors c'est véridique.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon brave.</p>
+
+<p>&mdash;Qué qui l'a volé, çu lapin?</p>
+
+<p>&mdash;C'est Polyte Ancas, l'journalier.</p>
+
+<p>&mdash;Ben, ben. C'est-i véridique itou qu'on
+l'a trouvé sous mon lit?</p>
+
+<p>&mdash;Qui ça, le lapin?</p>
+
+<p>&mdash;Le lapin et pi Polyte, l'un au bout
+d'l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon pauv'e Severin. C'est vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Pour lors, c'est véridique?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Qu'est-ce qui vous a donc conté
+c't'histoire-là?</p>
+
+<p>&mdash;Un p'tieu tout l'monde. Je m'entends.
+Et pi, et pi, vous n'en savez long su l'mariage,
+vu qu'vous les faites, vous qu'êtes maire.</p>
+
+<p>&mdash;Comment sur le mariage?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, rapport au drait.</p>
+
+<p>&mdash;Comment rapport au droit?</p>
+
+<p>&mdash;Rapport au drait d'l'homme et pi au
+drait d'la femme.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, oui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! ben, dites-mé, maît'Cacheux, ma
+femme a-t-i l'drait de coucher avé Polyte?</p>
+
+<p>&mdash;Comment, de coucher avec Polyte?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est-i son drait, vu la loi, et
+pi vu qu'alle est ma femme, de coucher
+avec Polyte?</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, mais non, c'est pas son droit.</p>
+
+<p>&mdash;Si je l'y r'prends, j'ai-t-i l'drait de li
+fout' des coups, mé, à elle et pi à li itou?</p>
+
+<p>&mdash;Mais... mais... mais oui.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ben, pour lors. J'vas vous dire.
+Eune nuit, vu qu'j'avais d'z'idées, j'rentrai,
+l'aute semaine, et j'les y trouvai, qu'i n'étaient
+point dos à dos. J'foutis Polyte coucher dehors;
+mais c'est tout, vu que je savais
+point mon drait. C'te fois-ci, j'les vis point.
+Je l'sais par l's autres. C'est fini, n'en parlons
+pu. Mais si j'les r'pince... nom d'un
+nom, si j'les r'pince. Je leur ferai passer
+l'goût d'la rigolade, maît'Cacheux, aussi
+vrai que je m'nomme Severin...</p>
+
+
+
+
+<br><br><br><br>
+<a name="Hist6"></a>
+<h2>UN SOIR</h2>
+<a href="#top" style="font size:12pt; font-family: serif;">Retour à l'index</a>
+
+
+
+
+<p>Le <i>Kléber</i> avait stoppé, et je regardais
+de mes yeux ravis l'admirable golfe de
+Bougie qui s'ouvrait devant nous. Les forêts
+kabyles couvraient les hautes montagnes;
+les sables jaunes, au loin, faisaient,
+à la mer une rive de poudre d'or, et le soleil
+tombait en torrents de feu sur les maisons
+blanches de la petite ville.</p>
+
+<p>La brise chaude, la brise d'Afrique, apportait
+à mon coeur joyeux, l'odeur du
+désert, l'odeur du grand continent mystérieux
+où l'homme du Nord ne pénètre
+guère. Depuis trois mois, j'errai sur le
+bord de ce monde profond et inconnu, sur
+le rivage de cette terre fantastique de
+l'autruche, du chameau, de la gazelle, de
+l'hippopotame, du gorille, de l'éléphant
+et du nègre. J'avais vu l'arabe galoper
+dans le vent, comme un drapeau qui flotte
+et vole et passe, j'avais couché sous la tente
+brune, dans la demeure vagabonde de ces
+oiseaux blancs du désert. J'étais ivre de
+lumière, de fantaisie et d'espace.</p>
+
+<p>Maintenant, après cette dernière excursion,
+il faudrait partir, retourner en France,
+revoir Paris, la ville du bavardage inutile,
+des soucis médiocres et des poignées de
+mains sans nombre. Je dirais adieu aux
+choses aimées, si nouvelles, à peine entrevues,
+tant regrettées.</p>
+
+<p>Une flotte de barques entourait le paquebot.
+Je sautai dans l'une d'elles où ramait
+un négrillon, et je fus bientôt sur le quai,
+près de la vieille porte sarrazine, dont la
+ruine grise, à l'entrée de la cité kabyle,
+semble un écusson de noblesse antique.</p>
+
+<p>Comme je demeurais debout sur le port,
+à côté de ma valise, regardant sur la rade
+le gros navire à l'ancre, et stupéfait d'admiration
+devant cette côte unique, devant
+ce cirque de montagnes baignées par les
+flots bleus, plus beau que celui de Naples,
+aussi beau que ceux d'Ajaccio et de Porto,
+en Corse, une lourde main me tomba sur
+l'épaule.</p>
+
+<p>Je me retournai et je vis un grand homme
+à barbe longue, coiffé d'un chapeau de
+paille, vêtu de flanelle blanche, debout à
+côté de moi, et me dévisageant de ses yeux
+bleus.</p>
+
+<p>&mdash;N'êtes-vous pas mon ancien camarade
+de pension? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible. Comment vous appelez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Trémoulin.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! Tu étais mon voisin d'études.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vieux, je t'ai reconnu du premier
+coup, moi.</p>
+
+<p>Et la longue barbe se frotta sur mes
+joues.</p>
+
+<p>Il semblait si content, si gai, si heureux
+de me voir, que, par un élan d'amical
+égoïsme, je serrai fortement les deux
+mains de ce camarade de jadis, et que je
+me sentis moi-même très satisfait de l'avoir
+ainsi retrouvé.</p>
+
+<p>Trémoulin avait été pour moi pendant
+quatre ans le plus intime, le meilleur de
+ces compagnons d'études que nous
+oublions si vite à peine sortis du collège.
+C'était alors un grand corps mince, qui
+semblait porter une tête trop lourde, une
+grosse tête ronde, pesante, inclinant le cou
+tantôt à droite, tantôt à gauche, et écrasant
+la poitrine étroite de ce haut collégien
+à longues jambes.</p>
+
+<p>Très intelligent, doué d'une facilité merveilleuse,
+d'une rare souplesse d'esprit,
+d'une sorte d'intuition instinctive pour
+toutes les études littéraires, Trémoulin
+était le grand décrocheur de prix de notre
+classe.</p>
+
+<p>On demeurait convaincu au collège qu'il
+deviendrait un homme illustre, un poète
+sans doute, car il faisait des vers et il était
+plein d'idées ingénieusement sentimentales.
+Son père, pharmacien dans le quartier
+du Panthéon, ne passait pas pour
+riche.</p>
+
+<p>Aussitôt après le baccalauréat, je l'avais
+perdu de vue.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tu fais ici? m'écriai-je.</p>
+
+<p>Il répondit en souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis colon.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! Tu plantes?</p>
+
+<p>&mdash;Et je récolte.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Du raisin, dont je fais du vin.</p>
+
+<p>&mdash;Et ça va?</p>
+
+<p>&mdash;Ça va très bien.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux, mon vieux.</p>
+
+<p>&mdash;Tu allais à l'hôtel?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, oui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, tu iras chez moi.</p>
+
+<p>&mdash;Mais!...</p>
+
+<p>&mdash;C'est entendu.</p>
+
+<p>Et il dit au négrillon qui surveillait nos
+mouvements:</p>
+
+<p>&mdash;Chez moi, Ali.</p>
+
+<p>Ali répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Foui, moussi.</p>
+
+<p>Puis se mit à courir, ma valise sur
+l'épaule, ses pieds noirs battant la poussière.</p>
+
+<p>Trémoulin me saisit le bras, et m'emmena.
+D'abord il me posa des questions
+sur mon voyage, sur mes impressions, et,
+voyant mon enthousiasme, parut m'en aimer
+davantage.</p>
+
+<p>Sa demeure était une vieille maison
+mauresque à cour intérieure, sans fenêtres
+sur la rue, et dominée par une terrasse
+qui dominait elle-même celles des
+maisons voisines, et le golfe et les forêts,
+les montagnes, la mer.</p>
+
+<p>Je m'écriai:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voilà ce que j'aime, tout l'Orient
+m'entre dans le coeur en ce logis. Cristi!
+que tu es heureux de vivre ici! Quelles
+nuits tu dois passer sur cette terrasse! Tu
+y couches?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'y dors pendant l'été. Nous y
+monterons ce soir. Aimes-tu la pêche?</p>
+
+<p>&mdash;Quelle pêche?</p>
+
+<p>&mdash;La pêche au flambeau.</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, je l'adore.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, nous irons, après dîner.
+Puis nous reviendrons prendre des sorbets
+sur mon toit.</p>
+
+<p>Après que je me fus baigné, il me fit
+visiter la ravissante ville kabyle, une vraie
+cascade de maisons blanches dégringolant
+à la mer, puis nous rentrâmes comme
+le soir venait, et après un exquis dîner nous
+descendîmes vers le quai.</p>
+
+<p>On ne voyait plus rien que les feux des
+rues et les étoiles, ces larges étoiles luisantes,
+scintillantes, du ciel d'Afrique.</p>
+
+<p>Dans un coin du port, une barque attendait
+Dès que nous fûmes dedans, un
+homme dont je n'avais point distingué le
+visage se mit à ramer pendant que mon
+ami préparait le brasier qu'il allumerait
+tout à l'heure. Il me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais, c'est moi qui manie la
+fouine. Personne n'est plus fort que moi.</p>
+
+<p>&mdash;Mes compliments.</p>
+
+<p>Nous avions contourné une sorte de
+môle et nous étions, maintenant, dans une
+petite baie pleine de hauts rochers dont
+les ombres avaient l'air de tours bâties
+dans l'eau, et je m'aperçus, tout à coup,
+que la mer était phosphorescente. Les avirons
+qui la battaient lentement, à coups
+réguliers, allumaient dedans, à chaque
+tombée, une lueur mouvante et bizarre
+qui traînait ensuite au loin derrière nous,
+en s'éteignant. Je regardais, penché, cette
+coulée de clarté pâle, émiettée par les
+rames, cet inexprimable feu de la mer, ce
+feu froid qu'un mouvement allume et qui
+meurt dès que le flot se calme. Nous allions
+dans le noir, glissant sur cette lueur, tous
+les trois.</p>
+
+<p>Où allions-nous? Je ne voyais point mes
+voisins, je ne voyais rien que ce remous
+lumineux et les étincelles d'eau projetées
+par les avirons. Il faisait chaud, très chaud.
+L'ombre semblait chauffée dans un four,
+et mon coeur se troublait de ce voyage
+mystérieux avec ces deux hommes dans
+cette barque silencieuse.</p>
+
+<p>Des chiens, les maigres chiens arabes
+au poil roux, au nez pointu, aux yeux luisants,
+aboyaient au loin, comme ils aboient
+toutes les nuits sur cette terre démesurée,
+depuis les rives de la mer jusqu'au fond
+du désert où campent les tribus errantes.
+Les renards, les chacals, les hyènes, répondaient;
+et non loin de là, sans doute, quelque
+lion solitaire devait grogner dans une
+gorge de l'Atlas.</p>
+
+<p>Soudain, le rameur s'arrêta. Où étions-nous?
+Un petit bruit grinça près de moi.
+Une flamme d'allumette apparut, et je vis
+une main, rien qu'une main, portant cette
+flamme légère vers la grille de fer suspendue
+à l'avant du bateau et chargée de bois
+comme un bûcher flottant.</p>
+
+<p>Je regardais, surpris, comme si cette vue
+eût été troublante et nouvelle, et je suivis
+avec émotion la petite flamme touchant au
+bord de ce foyer une poignée de bruyères
+sèches qui se mirent à crépiter.</p>
+
+<p>Alors, dans la nuit endormie, dans la
+lourde nuit brûlante, un grand feu clair
+jaillit, illuminant, sous un dais de ténèbres
+pesant sur nous, la barque et deux hommes,
+un vieux matelot maigre, blanc et ridé,
+coiffé d'un mouchoir noué sur la tête, et
+Trémoulin, dont la barbe blonde luisait.</p>
+
+<p>&mdash;Avant! dit-il.</p>
+
+<p>L'autre rama, nous remettant en marche,
+au milieu d'un météore, sous le dôme
+d'ombre mobile qui se promenait avec
+nous. Trémoulin, d'un mouvement continu,
+jetait du bois sur le brasier qui flambait,
+éclatant et rouge.</p>
+
+<p>Je me penchai de nouveau et j'aperçus
+le fond de la mer. A quelques pieds sous
+le bateau il se déroulait lentement, à mesure
+que nous passions, l'étrange pays de
+l'eau, de l'eau qui vivifie, comme l'air du
+ciel, des plantes et des bêtes. Le brasier
+enfonçant jusqu'aux rochers sa vive lumière,
+nous glissions sur des forêts surprenantes
+d'herbes rousses, rosés, vertes,
+jaunes. Entre elles et nous une glace admirablement
+transparente, une glace liquide,
+presque invisible, les rendait féeriques, les
+reculait dans un rêve, dans le rêve qu'éveillent
+les océans profonds. Cette onde claire
+si limpide qu'on ne distinguait point, qu'on
+devinait plutôt, mettait entre ces étranges
+végétations et nous quelque chose de troublant
+comme le doute de la réalité, les
+faisait mystérieuses comme les paysages
+des songes.</p>
+
+<p>Quelquefois les herbes venaient jusqu'à
+la surface, pareilles à des cheveux, à peine
+remuées par le lent passage de la barque.</p>
+
+<p>Au milieu d'elles, de minces poissons
+d'argent filaient, fuyaient, vus une seconde
+et disparus. D'autres, endormis encore,
+flottaient suspendus au milieu de ces broussailles
+d'eau, luisants et fluets, insaisissables.
+Souvent un crabe courait vers un
+trou pour se cacher, ou bien une méduse
+bleuâtre et transparente, à peine visible,
+fleur d'azur pâle, vraie fleur de mer, laissait
+traîner son corps liquide dans notre
+léger remous; puis, soudain, le fond disparaissait,
+tombé plus bas, très loin, dans
+un brouillard de verre épaissi. On voyait
+vaguement alors de gros rochers et des
+varechs sombres, à peine éclairés par le
+brasier.</p>
+
+<p>Trémoulin, debout à l'avant, le corps
+penché, tenant aux mains le long trident
+aux pointes aiguës qu'on nomme la fouine,
+guettait les rochers, les herbes, le fond
+changeant de la mer, avec un oeil ardent
+de bête qui chasse.</p>
+
+<p>Tout à coup, il laissa glisser dans l'eau,
+d'un mouvement vif et doux, la tête fourchue
+de son arme, puis il la lança comme
+on lance une flèche, avec une telle promptitude
+qu'elle saisit à la course un grand
+poisson fuyant devant nous.</p>
+
+<p>Je n'avais rien vu que le geste de Trémoulin,
+mais je l'entendis grogner de joie,
+et, comme il levait sa fouine dans la clarté
+du brasier, j'aperçus une bête qui se tordait
+traversée par les dents de fer. C'était
+un congre. Après l'avoir contemplé et me
+l'avoir montré en le promenant au-dessus
+de la flamme, mon ami le jeta dans le
+fond du bateau. Le serpent de mer, le
+corps percé de cinq plaies, glissa, rampa,
+frôlant mes pieds, cherchant un trou pour
+fuir, et, ayant trouvé entre les membrures
+du bateau une flaque d'eau saumâtre, il
+s'y blottit, s'y roula presque mort déjà.</p>
+
+<p>Alors, de minute en minute, Trémoulin
+cueillit, avec une adresse surprenante,
+avec une rapidité foudroyante, avec une
+sûreté miraculeuse, tous les étranges vivants
+de l'eau salée. Je voyais tour à tour
+passer au-dessus du feu, avec des convulsions
+d'agonie, des loups argentés, des
+murènes sombres tachetées de sang, des
+rascasses hérissées de dards, et des sèches,
+animaux bizarres qui crachaient de l'encre
+et faisaient la mer toute noire pendant
+quelques instants, autour du bateau.</p>
+
+<p>Cependant je croyais sans cesse entendre
+des cris d'oiseaux autour de nous,
+dans la nuit, et je levais la tête m'efforçant
+de voir d'où venaient ces sifflements aigus,
+proches ou lointains, courts ou prolongés.
+Ils étaient innombrables, incessants,
+comme si une nuée d'ailes eût plané sur
+nous, attirées sans doute par la flamme.
+Parfois ces bruits semblaient tromper
+l'oreille et sortir de î'eau.</p>
+
+<p>Je demandai:</p>
+
+<p>&mdash;Qui est-ce qui siffle ainsi?</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce sont les charbons qui tombent.</p>
+
+<p>C'était en effet le brasier semant sur la
+mer une pluie de brindilles en feu. Elles
+tombaient rouges ou flambant encore et
+s'éteignaient avec une plainte douce, pénétrante,
+bizarre, tantôt un vrai gazouillement,
+tantôt un appel court d'émigrant
+qui passe. Des gouttes de résine ronflaient
+comme des balles ou comme des frelons
+et mouraient brusquement en plongeant.
+On eût dit vraiment des voix d'êtres, une
+inexprimable et frêle rumeur de vie errant
+dans l'ombre tout près de nous.</p>
+
+<p>Trémoulin cria soudain:</p>
+
+<p>&mdash;Ah... la gueuse!</p>
+
+<p>Il lança sa fouine, et, quand il la releva,
+je vis, enveloppant les dents de la
+fourchette, et collée au bois, une sorte de
+grande loque de chair rouge qui palpitait,
+remuait, enroulant et déroulant de longues
+et molles et fortes lanières couvertes de
+suçoirs autour du manche du trident.
+C'était une pieuvre.</p>
+
+<p>Il approcha de moi cette proie, et je distinguai
+les deux gros yeux du monstre qui
+me regardaient, des yeux saillants, troubles
+et terribles, émergeant d'une sorte de
+poche qui ressemblait à une tumeur. Se
+croyant libre, la bête allongea lentement
+un de ses membres dont je vis les ventouses
+blanches ramper vers moi. La pointe
+en était fine comme un fil, et dès que
+cette jambe dévorante se fut accrochée au
+banc, une autre se souleva, se déploya
+pour la suivre. On sentait là-dedans, dans
+ce corps musculeux et mou, dans cette
+ventouse vivante, rougeâtre et flasque, une
+irrésistible force. Trémoulin avait ouvert
+son couteau, et d'un coup brusque, il le
+plongea entre les yeux.</p>
+
+<p>On entendit un soupir, un bruit d'air qui
+s'échappe; et le poulpe cessa d'avancer.</p>
+
+<p>Il n'était pas mort cependant, car la vie
+est tenace en ces corps nerveux, mais sa
+vigueur était détruite, sa pompe crevée, il
+ne pouvait plus boire le sang, sucer et vider
+la carapace des crabes.</p>
+
+<p>Trémoulin, maintenant, détachait du
+bordage, comme pour jouer avec cet agonisant,
+ses ventouses impuissantes, et,
+saisi soudain par une étrange colère, il cria:</p>
+
+<p>&mdash;Attends, je vas te chauffer les pieds.</p>
+
+<p>D'un coup de trident il le reprit et, l'élevant
+de nouveau, il fit passer contre la
+flamme, en les frottant aux grilles de fer
+rougies du brasier, les fines pointes de chair
+des membres de la pieuvre.</p>
+
+<p>Elles crépitèrent en se tordant, rougies,
+raccourcies par le feu; et j'eus mal jusqu'au
+bout des doigts de la souffrance de
+l'affreuse bête.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ne fais pas ça, criai-je.</p>
+
+<p>Il répondit avec calme:</p>
+
+<p>&mdash;Bah! c'est assez bon pour elle.</p>
+
+<p>Puis il rejeta dans le bateau la pieuvre
+crevée et mutilée qui se traîna entre mes
+jambes, jusqu'au trou plein d'eau saumâtre,
+où elle se blottit pour mourir au milieu
+des poissons morts.</p>
+
+<p>Et la pêche continua longtemps, jusqu'à
+ce que le bois vint à manquer.</p>
+
+<p>Quand il n'y en eut plus assez pour entretenir
+le feu, Trémoulin précipita dans
+l'eau le brasier tout entier, et la nuit, suspendue
+sur nos têtes par la flamme éclatante,
+tomba sur nous, nous ensevelit de
+nouveau dans ses ténèbres.</p>
+
+<p>Le vieux se remit à ramer, lentement, à
+coups réguliers. Où était le port, où était
+la terre? où était l'entrée du golfe et la
+large mer? Je n'en savais rien. Le poulpe
+remuait encore près de mes pieds, et je
+souffrais dans les ongles comme si on me
+les eût brûlés aussi. Soudain, j'aperçus
+des lumières; on rentrait au port.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu as sommeil? demanda
+mon ami.</p>
+
+<p>&mdash;Non, pas du tout.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, nous allons bavarder un peu
+sur mon toit.</p>
+
+<p>&mdash;Bien volontiers.</p>
+
+<p>Au moment où nous arrivions sur cette
+terrasse, j'aperçus le croissant de la lune
+qui se levait derrière les montagnes. Le
+vent chaud glissait par souffles lents, plein
+d'odeurs légères, presque imperceptibles,
+comme s'il eût balayé sur son passage la
+saveur des jardins et des villes de tous les
+pays brûlés du soleil.</p>
+
+<p>Autour de nous, les maisons blanches
+aux toits carrés descendaient vers la mer,
+et sur ces toits on voyait des formes humaines
+couchées ou debout, qui dormaient
+ou qui rêvaient sous les étoiles, des familles
+entières roulées en de longs vêtements de
+flanelle et se reposant, dans la nuit calme,
+de la chaleur du jour.</p>
+
+<p>Il me sembla tout à coup que l'âme
+orientale entrait en moi, l'âme poétique et
+légendaire des peuples simples aux pensées
+fleuries. J'avais le coeur plein de la Bible
+et des Mille et une Nuits; j'entendais des
+prophètes annoncer des miracles et je
+voyais sur les terrasses de palais passer
+des princesses en pantalons de soie, tandis
+que brûlaient, en des réchauds d'argent,
+des essences fines dont la fumée prenait
+des formes de génies.</p>
+
+<p>Je dis à Trémoulin:</p>
+
+<p>&mdash;Tu as de la chance d'habiter ici.</p>
+
+<p>Il répondit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est le hasard qui m'y a conduit.</p>
+
+<p>&mdash;Le hasard?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, le hasard et le malheur.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as été malheureux?</p>
+
+<p>&mdash;Très malheureux.</p>
+
+<p>Il était debout, devant moi, enveloppé
+de son burnous, et sa voix me fit passer
+un frisson sur la peau, tant elle me sembla
+douloureuse.</p>
+
+<p>Il reprit après un moment de silence:</p>
+
+<p>&mdash;Je peux te raconter mon chagrin.
+Cela me fera peut-être du bien d'en parler.</p>
+
+<p>&mdash;Raconte.</p>
+
+<p>&mdash;Tu le veux?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà. Tu te rappelles bien ce que
+j'étais au collège: une manière de poète
+élevé dans une pharmacie. Je rêvais de
+faire des livres, et j'essayai, après mon
+baccalauréat. Cela ne me réussit pas. Je
+publiai un volume de vers, puis un roman,
+sans vendre davantage l'un que l'autre,
+puis une pièce de théâtre qui ne fut pas
+jouée.</p>
+
+<p>Alors, je devins amoureux. Je ne te
+raconterai pas ma passion. A côté de la
+boutique de papa, il y avait un tailleur,
+lequel était père d'une fille. Je l'aimai.
+Elle était intelligente, ayant conquis ses
+diplômes d'instruction supérieure, et avait
+un esprit vif, sautillant, très en harmonie,
+d'ailleurs, avec sa personne. On lui eût
+donné quinze ans bien qu'elle en eût plus
+de vingt-deux. C'était une toute petite
+femme, fine de traits, de lignes, de ton,
+comme une aquarelle délicate. Son nez,
+sa bouche, ses yeux bleus, ses cheveux
+blonds, son sourire, sa taille, ses mains,
+tout cela semblait fait pour une vitrine et
+non pour la vie à l'air. Pourtant elle était
+vive, souple et active incroyablement. J'en
+fus très amoureux. Je me rappelle deux
+ou trois promenades au jardin du Luxembourg,
+auprès de la fontaine de Médicis,
+qui demeureront assurément les meilleures
+heures de ma vie. Tu connais, n'est-ce pas,
+cet état bizarre de folie tendre qui fait que
+nous n'avons plus de pensée que pour des
+actes d'adoration? On devient véritablement
+un possédé que hante une femme,
+et rien n'existe plus pour nous à côté
+d'elle.</p>
+
+<p>Nous fûmes bientôt fiancés. Je lui communiquai
+mes projets d'avenir qu'elle
+blâma. Elle ne me croyait ni poète, ni
+romancier, ni auteur dramatique, et pensait
+que le commerce, quand il prospère,
+peut donner le bonheur parfait.</p>
+
+<p>Renonçant donc à composer des livres,
+je me résignai à en vendre, et j'achetai, à
+Marseille, la Librairie Universelle, dont le
+propriétaire était mort.</p>
+
+<p>J'eus là trois bonnes années. Nous avions
+fait de notre magasin une sorte de salon
+littéraire où tous les lettrés de la ville venaient
+causer. On entrait chez nous comme
+on entre au cercle, et on échangeait des
+idées sur les livres, sur les poètes, sur la
+politique surtout. Ma femme, qui dirigeait
+la vente, jouissait d'une vraie notoriété
+dans la ville. Quant à moi, pendant qu'on
+bavardait au rez-de-chaussée, je travaillais
+dans mon cabinet du premier qui communiquait
+avec la librairie par un escalier tournant.
+J'entendais les voix, les rires, les discussions,
+et je cessais d'écrire parfois, pour
+écouter. Je m'étais mis en secret à composer
+un roman&mdash;que je n'ai pas fini.</p>
+
+<p>Les habitués les plus assidus étaient
+M. Montina, un rentier, un grand garçon,
+un beau garçon, un beau du Midi, à poil
+noir, avec des yeux complimenteurs,
+M. Barbet, un magistrat, deux commerçants,
+MM. Faucil et Labarrègue, et le général
+marquis de Flèche, le chef du parti
+royaliste, le plus gros personnage de la
+province, un vieux de soixante-six ans.</p>
+
+<p>Les affaires marchaient bien. J'étais
+heureux, très heureux.</p>
+
+<p>Voilà qu'un jour, vers trois heures, en
+faisant des courses, je passai par la rue
+Saint-Ferréol et je vis sortir soudain d'une
+porte une femme dont la tournure ressemblait
+si fort à celle de la mienne que je me
+serais dit: «C'est elle!» si je ne l'avais
+laissée, un peu souffrante, à la boutique
+une heure plus tôt. Elle marchait devant
+moi, d'un pas rapide, sans se retourner.
+Et je me mis à la suivre presque malgré
+moi, surpris, inquiet.</p>
+
+<p>Je me disais: «Ce n'est pas elle. Non.
+C'est impossible, puisqu'elle avait la migraine.
+Et puis qu'aurait-elle été faire dans
+cette maison?»</p>
+
+<p>Je voulus cependant en avoir le coeur
+net, et je me hâtai pour la rejoindre. M'a-t-elle
+senti ou deviné ou reconnu à mon
+pas, je n'en sais rien, mais elle se retourna
+brusquement. C'était elle! En me voyant
+elle rougit beaucoup et s'arrêta, puis, souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, te voilà?</p>
+
+<p>J'avais le coeur serré.</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Tu es donc sortie? Et ta migraine?</p>
+
+<p>&mdash;Ça allait mieux, j'ai été faire une course.</p>
+
+<p>&mdash;Où donc?</p>
+
+<p>&mdash;Chez Lacaussade, rue Cassinelli, pour
+une commande de crayons.</p>
+
+<p>Elle me regardait bien en face. Elle n'était
+plus rouge, mais plutôt un peu pâle. Ses
+yeux clairs et limpides,&mdash;ah! les yeux
+des femmes!&mdash;semblaient pleins de vérité,
+mais je sentis vaguement, douloureusement,
+qu'ils étaient pleins de mensonge.
+Je restais devant elle plus confus, plus
+embarrassé, plus saisi qu'elle-même, sans
+oser rien soupçonner, mais sûr qu'elle
+mentait. Pourquoi? je n'en savais rien.</p>
+
+<p>Je dis seulement:</p>
+
+<p>&mdash;Tu as bien fait de sortir si ta migraine
+va mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, beaucoup mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Tu rentres?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui.</p>
+
+<p>Je la quittai, et m'en allai seul, par les
+rues. Que se passait-il? J'avais eu, en face
+d'elle, l'intuition de sa fausseté. Maintenant
+je n'y pouvais croire; et quand je rentrai
+pour dîner, je m'accusais d'avoir suspecté,
+même une seconde, sa sincérité.</p>
+
+<p>As-tu été jaloux, toi? oui ou non, qu'importe!
+La première goutte de jalousie était
+tombée sur mon coeur. Ce sont des gouttes
+de feu. Je ne formulais rien, je ne croyais
+rien. Je savais seulement qu'elle avait
+menti. Songe que tous les soirs, quand
+nous restions en tête à tête, après le départ
+des clients et des commis, soit qu'on
+allât flâner jusqu'au port, quand il faisait
+beau, soit qu'on demeurât à bavarder
+dans mon bureau, s'il faisait mauvais, je
+laissais s'ouvrir mon coeur devant elle avec
+un abandon sans réserve, car je l'aimais.
+Elle était une part de ma vie, la plus
+grande, et toute ma joie. Elle tenait dans
+ses petites mains ma pauvre âme captive,
+confiante et fidèle.</p>
+
+<p>Pendant les premiers jours, ces premiers
+jours de doute et de détresse avant que le
+soupçon se précise et grandisse, je me sentis
+abattu et glacé comme lorsqu'une maladie
+couve en nous. J'avais froid sans cesse,
+vraiment froid, je ne mangeais plus, je ne
+dormais pas.</p>
+
+<p>Pourquoi avait-elle menti? Que faisait-elle
+dans cette maison? J'y étais entré pour
+tâcher de découvrir quelque chose. Je
+n'avais rien trouvé. Le locataire du premier,
+un tapissier, m'avait renseigné sur
+tous ses voisins, sans que rien me jetât sur
+une piste. Au second habitait une sage-femme,
+au troisième une couturière et une
+manicure, dans les combles deux cochers
+avec leurs familles.</p>
+
+<p>Pourquoi avait-elle menti? Il lui aurait
+été si facile de me dire qu'elle venait de
+chez la couturière ou de chez la manicure.
+Oh! quel désir j'ai eu de les interroger
+aussi! Je ne l'ai pas fait de peur qu'elle
+en fût prévenue et qu'elle connût mes
+soupçons.</p>
+
+<p>Donc, elle était entrée dans cette maison
+et me l'avait caché. Il y avait un mystère.
+Lequel? Tantôt j'imaginais des raisons
+louables, une bonne oeuvre dissimulée,
+un renseignement à chercher, je m'accusais
+de la suspecter. Chacun de nous
+n'a-t-il pas le droit d'avoir ses petits secrets
+innocents, une sorte de seconde vie intérieure
+dont on ne doit compte à personne?
+Un homme, parce qu'on lui a donné pour
+compagne une jeune fille, peut-il exiger
+qu'elle ne pense et ne fasse plus rien sans
+l'en prévenir avant ou après? Le mot mariage
+veut-il dire renoncement à toute
+indépendance, à toute liberté? Ne se pouvait-il
+faire qu'elle allât chez une couturière
+sans me le dire ou qu'elle secourût
+la famille d'un des cochers? Ne se pouvait-il
+aussi que sa visite dans cette maison,
+sans être coupable, fût de nature à
+être, non pas blâmée, mais critiquée par
+moi? Elle me connaissait jusque dans mes
+manies les plus ignorées et craignait peut-être,
+sinon un reproche, du moins une discussion.
+Ses mains étaient fort jolies, et
+je finis par supposer qu'elle les faisait soigner
+en cachette par la manicure du logis
+suspect et qu'elle ne l'avouait point pour
+ne pas paraître dissipatrice. Elle avait de
+l'ordre, de l'épargne, mille précautions de
+femme économe et entendue aux affaires.
+En confessant cette petite dépense de coquetterie
+elle se serait sans doute jugée
+amoindrie à mes yeux. Les femmes ont
+tant de subtilités et de roueries natives
+dans l'âme.</p>
+
+<p>Mais tous mes raisonnements ne me rassuraient
+point. J'étais jaloux. Le soupçon
+me travaillait, me déchirait, me dévorait.
+Ce n'était pas encore un soupçon, mais le
+soupçon. Je portais en moi une douleur,
+une angoisse affreuse, une pensée encore
+voilée&mdash;oui, une pensée avec un voile
+dessus&mdash;ce voile, je n'osais pas le soulever,
+car, dessous, je trouverais un horrible
+doute... Un amant!... N'avait-elle
+pas un amant?... Songe! songe! Cela était
+invraisemblable, impossible... et pourtant?...</p>
+
+<p>La figure de Montina passait sans cesse
+devant mes yeux. Je le voyais, ce grand
+bellâtre aux cheveux luisants, lui sourire
+dans le visage, et je me disais: «C'est lui.»</p>
+
+<p>Je me faisais l'histoire de leur liaison.
+Ils avaient parlé d'un livre ensemble, discuté
+l'aventure d'amour, trouvé quelque
+chose qui leur ressemblait, et de cette analogie
+avaient fait une réalité.</p>
+
+<p>Et je les surveillais, en proie au plus
+abominable supplice que puisse endurer
+un homme. J'avais acheté des chaussures
+à semelles de caoutchouc afin de circuler
+sans bruit, et je passais ma vie maintenant
+à monter et à descendre mon petit escalier
+en limaçon pour les surprendre. Souvent,
+même, je me laissais glisser sur les mains,
+la tête la première, le long des marches,
+afin de voir ce qu'ils faisaient. Puis je devais
+remonter à reculons, avec des efforts
+et une peine infinis, après avoir constaté
+que le commis était en tiers.</p>
+
+<p>Je ne vivais plus, je souffrais. Je ne pouvais
+plus penser à rien, ni travailler, ni
+m'occuper de mes affaires. Dès que je sortais,
+dès que j'avais fait cent pas dans la
+rue, je me disais: «Il est là», et je rentrais.
+Il n'y était pas. Je repartais! Mais à
+peine m'étais-je éloigné de nouveau, je
+pensais: «Il est venu, maintenant», et je
+retournais.</p>
+
+<p>Cela durait tout le long des jours.</p>
+
+<p>La nuit, c'était plus affreux encore, car
+je la sentais à côté de moi, dans mon lit.
+Elle était là, dormant ou feignant, de dormir!
+Dormait-elle? Non, sans doute.
+C'était encore un mensonge?</p>
+
+<p>Je restais immobile, sur le dos, brûlé
+par la chaleur de son corps, haletant et
+torturé. Oh! quelle envie, une envie ignoble
+et puissante, de me lever, de prendre
+une bougie et un marteau, et, d'un seul
+coup, de lui fendre la tête, pour voir dedans!
+J'aurais vu, je le sais bien, une
+bouillie de cervelle et de sang, rien de
+plus. Je n'aurais pas su! Impossible de
+savoir! Et ses yeux! Quand elle me regardait,
+j'étais soulevé par des rages folles.
+On la regarde&mdash;elle vous regarde! Ses
+yeux sont transparents, candides&mdash;et faux,
+faux, faux! et on ne peut deviner ce qu'elle
+pense, derrière. J'avais envie d'enfoncer
+des aiguilles dedans, de crever ces glaces
+de fausseté.</p>
+
+<p>Ah! comme je comprends l'inquisition!
+Je lui aurais tordu les poignets dans des
+manchettes de fer.&mdash;Parle... avoue!...
+Tu ne veux pas?... attends!...&mdash;Je lui
+aurais serré la gorge doucement...&mdash;Parle,
+avoue!... tu ne veux pas?...,&mdash;et j'aurais
+serré, serré, jusqu'à la voir
+râler, suffoquer, mourir... Ou bien je lui
+aurais brûlé les doigts sur le feu... Oh!
+cela, avec quel bonheur je l'aurais fait!...</p>
+
+<p>&mdash;Parle... parle donc... Tu ne veux pas?</p>
+
+<p>&mdash;Je les aurais tenus sur les charbons,
+ils auraient été grillés, par le bout... et
+elle aurait parlé... certes!... elle aurait
+parlé...</p>
+
+<p>Trémoulin, dressé, les poings fermés,
+criait. Autour de nous, sur les toits voisins,
+les ombres se soulevaient, se réveillaient,
+écoutaient, troublées dans leur
+repos.</p>
+
+<p>Et moi, ému, capté par un intérêt puissant,
+je voyais devant moi, dans la nuit,
+comme si je l'avais connue, cette petite
+femme, ce petit être blond, vif et rusé. Je
+la voyais vendre ses livres, causer avec les
+hommes que son air d'enfant troublait, et
+je voyais dans sa fine tête de poupée les
+petites idées sournoises, les folles idées
+empanachées, les rêves de modistes parfumées
+au musc s'attachant à tous les héros
+des romans d'aventures. Comme lui je la
+suspectais, je la détestais, je la haïssais,
+je lui aurais aussi brûlé les doigts pour
+qu'elle avouât.</p>
+
+<p>Il reprit, d'un ton plus calme:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas pourquoi je te raconte
+cela. Je n'en ai jamais parlé à personne.
+Oui, mais je n'ai vu personne depuis deux
+ans. Je n'ai causé avec personne, avec personne!
+Et cela me bouillonnait dans le coeur
+comme une boue qui fermente. Je la vide.
+Tant pis pour toi.</p>
+
+<p>Eh bien, je m'étais trompé, c'était pis
+que ce que j'avais cru, pis que tout.
+Écoute. J'usai du moyen qu'on emploie
+toujours, je simulai des absences. Chaque
+fois que je m'éloignais, ma femme déjeunait
+dehors. Je ne te raconterai pas comment
+j'achetai un garçon de restaurant
+pour la surprendre.</p>
+
+<p>La porte de leur cabinet devait m'être
+ouverte, et j'arrivai, à l'heure convenue,
+avec la résolution formelle de les tuer.
+Depuis la veille je voyais la scène comme
+si elle avait déjà eu lieu! J'entrais! Une
+petite table couverte de verres, de bouteilles
+et d'assiettes, la séparait de Montina.
+Leur surprise était telle en m'apercevant
+qu'ils demeuraient immobiles. Moi,
+sans dire un mot, j'abattais sur la tête
+de l'homme la canne plombée dont j'étais
+armé. Assommé d'un seul coup, il
+s'affaissait, la figure sur la nappe! Alors
+je me tournais vers elle, et je lui laissais
+le temps&mdash;quelques secondes&mdash;
+de comprendre et de tordre ses bras vers
+moi, folle d'épouvante, avant de mourir à
+son tour. Oh! j'étais prêt, fort, résolu et
+content, content jusqu'à l'ivresse. L'idée
+du regard éperdu qu'elle me jetterait sous
+ma canne levée, de ses mains tendues en
+avant, du cri de sa gorge, de sa figure
+soudain livide et convulsée, me vengeait
+d'avance. Je ne l'abattrais pas du premier
+coup, elle! Tu me trouves féroce, n'est-ce
+pas? Tu ne sais pas ce qu'on souffre. Penser
+qu'une femme, épouse ou maîtresse,
+qu'on aime, se donne à un autre, se livre
+à lui comme à vous, et reçoit ses lèvres
+comme les vôtres! C'est une chose atroce,
+épouvantable. Quand on a connu un jour
+cette torture, on est capable de tout. Oh!
+je m'étonne qu'on ne tue pas plus souvent,
+car tous ceux qui ont été trahis, tous, ont
+désiré tuer, ont joui de cette mort rêvée,
+ont fait, seuls dans leur chambre, ou sur
+une route déserte, hantés par l'hallucination
+de la vengeance satisfaite, le geste
+d'étrangler ou d'assommer.</p>
+
+<p>Moi, j'arrivai à ce restaurant. Je demandai:
+«Ils sont là?» Le garçon vendu
+répondit: «Oui, monsieur», me fit monter
+un escalier, et me montrant une porte:
+«Ici!» dit-il. Je serrais ma canne comme
+si mes doigts eussent été de fer. J'entrai.</p>
+
+<p>J'avais bien choisi l'instant. Ils s'embrassaient,
+mais ce n'était pas Montina.
+C'était le général de Flèche, le général qui
+avait soixante-six ans!</p>
+
+<p>Je m'attendais si bien à trouver l'autre,
+que je demeurai perclus d'étonnement.</p>
+
+<p>Et puis... et puis... je ne sais pas encore
+ce qui se passa en moi... non... je ne sais
+pas? Devant l'autre, j'aurais été convulsé
+de fureur!... Devant celui-là, devant ce
+vieil homme ventru, aux joues tombantes,
+je fus suffoqué par le dégoût. Elle, la petite,
+qui semblait avoir quinze ans, s'était donnée,
+livrée à ce gros homme presque gâteux,
+parce qu'il était marquis, général,
+l'ami et le représentant des rois détrônés.
+Non, je ne sais pas ce que je sentis, ni ce
+que je pensai. Ma main n'aurait pas pu
+frapper ce vieux! Quelle honte! Non, je
+n'avais plus envie de tuer ma femme, mais
+toutes les femmes qui peuvent faire des
+choses pareilles! Je n'étais plus jaloux,
+j'étais éperdu comme si j'avais vu l'horreur
+des horreurs!</p>
+
+<p>Qu'on dise ce qu'on voudra des hommes,
+ils ne sont point si vils que cela! Quand
+on en rencontre un qui s'est livré de cette
+façon, on le montre au doigt. L'époux ou
+l'amant d'une vieille femme est plus méprisé
+qu'un voleur. Nous sommes propres,
+mon cher. Mais elles, elles, des filles, dont
+le coeur est sale! Elles sont à tous, jeunes
+ou vieux, pour des raisons méprisables et
+différentes, parce que c'est leur profession,
+leur vocation et leur fonction. Ce sont les
+éternelles, inconscientes et sereines prostituées
+qui livrent leur corps sans dégoût,
+parce qu'il est marchandise d'amour,
+qu'elles le vendent ou qu'elles le donnent,
+au vieillard qui hante les trottoirs avec de
+l'or dans sa poche, ou bien, pour la gloire,
+au vieux souverain lubrique, au vieil homme
+célèbre et répugnant!...</p>
+
+<p>Il vociférait comme un prophète antique,
+d'une voix furieuse, sous le ciel étoilé,
+criant, avec une rage de désespéré, la
+honte glorifiée de toutes les maîtresses
+des vieux monarques, la honte respectée
+de toutes les vierges qui acceptent de vieux
+époux, la honte tolérée de toutes les jeunes
+femmes qui cueillent, souriantes, de vieux
+baisers.</p>
+
+<p>Je les voyais, depuis la naissance du
+monde, évoquées, appelées par lui, surgissant
+autour de nous dans cette nuit
+d'Orient, les filles, les belles filles à l'âme
+vile qui, comme les bêtes ignorant l'âge du
+mâle, furent dociles à des désirs séniles.
+Elles se levaient, servantes des patriarches
+chantées par la Bible, Agar, Ruth, les filles
+de Loth, la brune Abigaïl, la vierge de Sunnam
+qui, de ses caresses, ranimait David
+agonisant, et toutes les autres, jeunes,
+grasses, blanches, patriciennes ou plébéiennes,
+irresponsables femelles d'un
+maître, chair d'esclave soumise, éblouie
+ou payée!</p>
+
+<p>Je demandai:</p>
+
+<p>&mdash;-Qu'as-tu fait?</p>
+
+<p>Il répondit simplement:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis parti. Et me voici.</p>
+
+<p>Alors nous restâmes l'un près de l'autre,
+longtemps, sans parler, rêvant!...</p>
+
+<p>J'ai gardé de ce soir-là une impression
+inoubliable. Tout ce que j'avais vu, senti,
+entendu, deviné, la pêche, la pieuvre aussi
+peut-être, et ce récit poignant, au milieu
+des fantômes blancs, sur les toits voisins,
+tout semblait concourir à une émotion
+unique. Certaines rencontres, certaines
+inexplicables combinaisons de choses,
+contiennent assurément, sans que rien
+d'exceptionnel y apparaisse, une plus
+grande quantité de secrète quintessence de
+vie que celle dispersée dans l'ordinaire des
+jours.</p>
+
+
+<br><br><br><br>
+<a name="Hist7"></a>
+<h2>LES ÉPINGLES</h2>
+<a href="#top" style="font size:12pt; font-family: serif;">Retour à l'index</a>
+
+
+
+
+
+
+<p>&mdash;Ah! mon cher, quelles rosses, les
+femmes!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi dis-tu ça?</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'elles m'ont joué un tour
+abominable.</p>
+
+<p>&mdash;A toi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, à moi.</p>
+
+<p>&mdash;Les femmes, ou une femme?</p>
+
+<p>&mdash;Deux femmes.</p>
+
+<p>&mdash;Deux femmes en même temps?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Quel tour?</p>
+
+<p>Les deux jeunes gens étaient assis devant
+un grand café du boulevard et buvaient des
+liqueurs mélangées d'eau, ces apéritifs qui
+ont l'air d'infusions faites avec toutes les
+nuances d'une boîte d'aquarelle.</p>
+
+<p>Ils avaient à peu près le même âge:
+vingt-cinq à trente ans. L'un était blond
+et l'autre brun. Ils avaient la demi-élégance
+des coulissiers, des hommes qui
+vont à la Bourse et dans les salons, qui
+fréquentent partout, vivent partout, aiment
+partout. Le brun reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Je t'ai dit ma liaison, n'est-ce pas,
+avec cette petite bourgeoise rencontrée sur
+la plage de Dieppe?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher, tu sais ce que c'est. J'avais
+une maîtresse à Paris, une que j'aime
+infiniment, une vieille amie, une bonne
+amie, une habitude enfin, et j'y tiens.</p>
+
+<p>&mdash;A ton habitude?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, à mon habitude et à elle. Elle
+est mariée aussi avec un brave homme,
+que j'aime beaucoup également, un bon
+garçon très cordial, un vrai camarade! Enfin
+c'est une maison où j'avais logé ma
+vie.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! ils ne peuvent pas quitter
+Paris, ceux-là, et je me suis trouvé veuf
+à Dieppe.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi allais-tu à Dieppe?</p>
+
+<p>&mdash;Pour changer d'air. On ne peut pas
+rester tout le temps sur le boulevard.</p>
+
+<p>&mdash;Alors?</p>
+
+<p>&mdash;Alors, j'ai rencontré sur la plage la
+petite dont je t'ai parlé.</p>
+
+<p>&mdash;La femme du chef de bureau?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Elle s'ennuyait beaucoup. Son
+mari, d'ailleurs, ne venait que tous les dimanches,
+et il est affreux. Je la comprends
+joliment. Donc, nous avons ri et dansé
+ensemble.</p>
+
+<p>&mdash;Et le reste?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, plus tard. Enfin, nous nous
+sommes rencontrés, nous nous sommes
+plu, je le lui ai dit, elle me l'a fait répéter
+pour mieux comprendre, et elle n'y a pas
+mis d'obstacle.</p>
+
+<p>&mdash;L'aimais-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, un peu; elle est très gentille.</p>
+
+<p>&mdash;Et l'autre?</p>
+
+<p>&mdash;L'autre était à Paris! Enfin, pendant
+six semaines, ç'a été très bien et nous
+sommes rentrés ici dans les meilleurs
+termes. Est-ce que tu sais rompre avec une
+femme, toi, quand cette femme n'a pas un
+tort à ton égard?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, très bien.</p>
+
+<p>&mdash;Comment fais-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Je la lâche.</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment t'y prends-tu pour la
+lâcher?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vais plus chez elle.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si elle vient chez toi?</p>
+
+<p>&mdash;Je... n'y suis pas.</p>
+
+<p>&mdash;Et si elle revient?</p>
+
+<p>&mdash;Je lui dis que je suis indisposé.</p>
+
+<p>&mdash;Si elle te soigne?</p>
+
+<p>&mdash;Je... je lui fais une crasse.</p>
+
+<p>&mdash;Si elle l'accepte?</p>
+
+<p>&mdash;J'écris des lettres anonymes à son
+mari pour qu'il la surveille les jours où je
+l'attends.</p>
+
+<p>&mdash;Ça c'est grave! Moi je n'ai pas de
+résistance. Je ne sais pas rompre. Je les
+collectionne. Il y en a que je ne vois plus
+qu'une fois par an, d'autres tous les dix
+mois, d'autres au moment du terme,
+d'autres les jours où elles ont envie de
+dîner au cabaret. Celles que j'ai espacées
+ne me gênent pas, mais j'ai souvent bien
+du mal avec les nouvelles pour les distancer
+un peu.</p>
+
+<p>&mdash;Alors...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, mon cher, la petite ministère
+était tout feu, tout flamme, sans un tort,
+comme je te l'ai dit! Comme son mari
+passe tous ses jours au bureau, elle se
+mettait sur le pied d'arriver chez moi à
+l'improviste. Deux fois elle a failli rencontrer
+mon habitude.</p>
+
+<p>&mdash;Diable!</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Donc j'ai donné à chacune ses
+jours, des jours fixes pour éviter les confusions.
+Lundi et samedi à l'ancienne.
+Mardi, jeudi et dimanche à la nouvelle.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cette préférence?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon cher, elle est plus jeune.</p>
+
+<p>&mdash;Ça ne te faisait que deux jours de
+repos par semaine.</p>
+
+<p>&mdash;Ça me suffit.</p>
+
+<p>&mdash;Mes compliments!</p>
+
+<p>&mdash;Or, figure-toi qu'il m'est arrivé l'histoire
+la plus ridicule du monde et la plus
+embêtante. Depuis quatre mois tout allait
+parfaitement; je dormais sur mes deux
+oreilles et j'étais vraiment très heureux
+quand soudain, lundi dernier, tout craque.</p>
+
+<p>J'attendais mon habitude à l'heure dite,
+une heure un quart, en fumant un bon
+cigare.</p>
+
+<p>Je rêvassais, très satisfait de moi,
+quand je m'aperçus que l'heure était passée.
+Je fus surpris car elle est très exacte.
+Mais je crus à un petit retard accidentel.
+Cependant une demi-heure se passe, puis
+une heure, une heure et demie et je compris
+qu'elle avait été retenue par une cause
+quelconque, une migraine peut-être ou un
+importun. C'est très ennuyeux ces choses-là,
+ces attentes... inutiles, très ennuyeux
+et très énervant. Enfin, j'en pris mon
+parti, puis je sortis et, ne sachant que
+faire, j'allai chez elle.</p>
+
+<p>Je la trouvai en train de lire un roman.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, lui dis-je?</p>
+
+<p>Elle répondit tranquillement:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher, je n'ai pas pu, j'ai été empêchée.</p>
+
+<p>&mdash;Par quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Par... des occupations.</p>
+
+<p>&mdash;Mais... quelles occupations?</p>
+
+<p>&mdash;Une visite très ennuyeuse.</p>
+
+<p>Je pensai qu'elle ne voulait pas me dire
+la vraie raison, et, comme elle était très
+calme, je ne m'en inquiétai pas davantage.</p>
+
+<p>Je comptais rattraper le temps perdu, le
+lendemain, avec l'autre.</p>
+
+<p>Le mardi donc, j'étais très... très ému
+et très amoureux en expectative, de la petite
+ministère, et même étonné qu'elle ne
+devançât pas l'heure convenue. Je regardais
+la pendule à tout moment suivant
+l'aiguille avec impatience.</p>
+
+<p>Je la vis passer le quart, puis la demie,
+puis deux heures... Je ne tenais plus en
+place, traversant à grandes enjambées ma
+chambre, collant mon front à la fenêtre et
+mon oreille contre la porte pour écouter si
+elle ne montait pas l'escalier.</p>
+
+<p>Voici deux heures et demie, puis trois
+heures! Je saisis mon chapeau et je cours
+chez elle. Elle lisait, mon cher, un roman!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? lui dis-je avec anxiété.</p>
+
+<p>Elle répondit, aussi tranquillement que
+mon habitude:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher, je n'ai pas pu, j'ai été
+empêchée.</p>
+
+<p>&mdash;Par quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Par... des occupations.</p>
+
+<p>&mdash;Mais... quelles occupations?</p>
+
+<p>&mdash;Une visite ennuyeuse.</p>
+
+<p>Certes, je supposai immédiatement
+qu'elles savaient tout; mais elle semblait
+pourtant si placide, si paisible que je finis
+par rejeter mon soupçon, par croire à une
+coïncidence bizarre, ne pouvant imaginer
+une pareille dissimulation de sa part. Et
+après une heure de causerie amicale, coupée
+d'ailleurs par vingt entrées de sa petite
+fille, je dus m'en aller fort embêté.</p>
+
+<p>Et figure-toi que le lendemain...</p>
+
+<p>&mdash;Ç'a a été la même chose?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... et le lendemain encore. Et ça
+a duré ainsi trois semaines, sans une
+explication, sans que rien me révélât cette
+conduite bizarre dont cependant je soupçonnais
+le secret.</p>
+
+<p>&mdash;Elles savaient tout?</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu. Mais comment? Ah! j'en ai
+eu du tourment avant de l'apprendre.</p>
+
+<p>&mdash;Comment l'as-tu su enfin?</p>
+
+<p>&mdash;Par lettres. Elles m'ont donné, le
+même jour, dans les mêmes termes, mon
+congé définitif.</p>
+
+<p>&mdash;Et?</p>
+
+<p>&mdash;Et voici... Tu sais, mon cher, que
+les femmes ont toujours sur elles une
+armée d'épingles. Les épingles à cheveux,
+je les connais, je m'en méfie, et j'y veille,
+mais les autres sont bien plus perfides,
+ces sacrées petites épingles à tête noire
+qui nous semblent toutes pareilles, à nous
+grosse bêtes que nous sommes, mais
+qu'elles distinguent, elles, comme nous
+distinguons un cheval d'un chien.</p>
+
+<p>Or, il paraît qu'un jour ma petite ministère
+avait laissé une de ces machines
+révélatrices piquée dans ma tenture, près
+de ma glace.</p>
+
+<p>Mon habitude, du premier coup, avait
+aperçu sur l'étoffe ce petit point noir gros
+comme une puce, et sans rien dire l'avait
+cueilli, puis avait laissé à la même place
+une de ses épingles à elle, noire aussi,
+mais d'un modèle différent.</p>
+
+<p>Le lendemain, la ministère voulut reprendre
+son bien, et reconnut aussitôt la
+substitution; alors un soupçon lui vint, et
+elle en mit deux, en les croisant.</p>
+
+<p>L'habitude répondit à ce signe télégraphique
+par trois boules noires, l'une sur
+l'autre.</p>
+
+<p>Une fois ce commerce commencé, elles
+continuèrent à communiquer, sans se rien
+dire, seulement pour s'épier. Puis il paraît
+que l'habitude, plus hardie, enroula le long
+de la petite pointe d'acier un mince papier
+où elle avait écrit: «Poste restante, boulevard
+Malesherbes, C. D.»</p>
+
+<p>Alors elles s'écrivirent. J'étais perdu.
+Tu comprends que ça n'a pas été tout seul
+entre elles. Elles y allaient avec précaution,
+avec mille ruses, avec toute la prudence
+qu'il faut en pareil cas. Mais l'habitude fît
+un coup d'audace et donna un rendez-vous
+à l'autre.</p>
+
+<p>Ce qu'elles se sont dit, je l'ignore! Je
+sais seulement que j'ai fait les frais de leur
+entretien. Et voilà!</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne les vois plus.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, je les vois encore comme
+ami; nous n'avons pas rompu tout à fait.</p>
+
+<p>&mdash;Et elles, se sont-elles revues?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon cher, elles sont devenues
+intimes.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, tiens. Et ça ne te donne pas
+une idée, ça?</p>
+
+<p>&mdash;Non, quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Grand serin, l'idée de leur faire repiquer
+des épingles doubles?</p>
+
+
+
+<br><br><br><br>
+<a name="Hist8"></a>
+<h2>DUCHOUX</h2>
+<a href="#top" style="font size:12pt; font-family: serif;">Retour à l'index</a>
+
+
+
+
+<p>En descendant le grand escalier du cercle
+chauffé comme une serre par le calorifère,
+le baron de Mordiane avait laissé ouverte
+sa fourrure; aussi, lorsque la grande
+porte de la rue se fut refermée sur lui, éprouva-t-il
+un frisson de froid profond, un de
+ces frissons brusques et pénibles qui rendent
+triste comme un chagrin. Il avait
+perdu quelque argent, d'ailleurs, et son
+estomac, depuis quelque temps, le faisait
+souffrir, ne lui permettait plus de manger
+à son gré.</p>
+
+<p>Il allait rentrer chez lui, et soudain la
+pensée de son grand appartement vide, du
+valet de pied dormant dans l'antichambre,
+du cabinet où l'eau tiédie pour la toilette
+du soir chantait doucement sur le réchaud
+à gaz, du lit large, antique et solennel
+comme une couche mortuaire, lui fit entrer
+jusqu'au fond du coeur, jusqu'au fond de la
+chair, un autre froid plus douloureux encore
+que celui de l'air glacé.</p>
+
+<p>Depuis quelques années il sentait s'appesantir
+sur lui ce poids de la solitude qui
+écrase quelquefois les vieux garçons. Jadis,
+il était fort, alerte et gai, donnant tous ses
+jours au sport et toutes ses nuits aux fêtes.
+Maintenant, il s'alourdissait et ne prenait
+plus plaisir à grand'chose. Les exercices
+le fatiguaient, les soupers et même les dîners
+lui faisaient mal, les femmes l'ennuyaient
+autant qu'elles l'avaient autrefois
+amusé.</p>
+
+<p>La monotonie des soirs pareils, des
+mêmes amis retrouvés au même lieu, au
+cercle, de la même partie avec des chances
+et des déveines balancées, des mêmes propos
+sur les mêmes choses, du même esprit
+dans les mêmes bouches, des mêmes
+plaisanteries sur les mêmes sujets, des
+mêmes médisances sur les mêmes femmes,
+l'écoeurait au point de lui donner, par moments,
+de véritables désirs de suicide. Il
+ne pouvait plus mener cette vie régulière
+et vide, si banale, si légère et si lourde en
+même temps, et il désirait quelque chose
+de tranquille, de reposant, de confortable,
+sans savoir quoi.</p>
+
+<p>Certes, il ne songeait pas à se marier,
+car il ne se sentait pas le courage de se
+condamner à la mélancolie, à la servitude
+conjugale, à cette odieuse existence de
+deux êtres, qui, toujours ensemble, se connaissaient
+jusqu'à ne plus dire un mot qui
+ne soit prévu par l'autre, à ne plus faire un
+geste qui ne soit attendu, à ne plus avoir
+une pensée, un désir, un jugement qui ne
+soient devinés. Il estimait qu'une personne
+ne peut être agréable à voir encore que
+lorsqu'on la connaît peu, lorsqu'il reste en
+elle du mystère, de l'inexploré, lorsqu'elle
+demeure un peu inquiétante et voilée. Donc
+il lui aurait fallu une famille qui n'en fût
+pas une, où il aurait pu passer une partie
+seulement de sa vie; et, de nouveau, le
+souvenir de son fils le hanta.</p>
+
+<p>Depuis un an, il y songeait sans cesse,
+sentant croître en lui l'envie irritante de le
+voir, de le connaître. Il l'avait eu dans sa
+jeunesse, au milieu de circonstances dramatiques
+et tendres. L'enfant, envoyé dans
+le Midi, avait été élevé près de Marseille,
+sans jamais connaître le nom de son père.</p>
+
+<p>Celui-ci avait payé d'abord les mois de
+nourrice, puis les mois de collège, puis les
+mois de fête, puis la dot pour un mariage
+raisonnable. Un notaire discret avait servi
+d'intermédiaire sans jamais rien révéler.</p>
+
+<p>Le baron de Mordiane savait donc seulement
+qu'un enfant de son sang vivait
+quelque part, aux environs de Marseille,
+qu'il passait pour intelligent et bien élevé,
+qu'il avait épousé la fille d'un architecte entrepreneur,
+dont il avait pris la suite. Il passait
+aussi pour gagner beaucoup d'argent.</p>
+
+<p>Pourquoi n'irait-il pas voir ce fils inconnu,
+sans se nommer, pour l'étudier d'abord
+et s'assurer qu'il pourrait au besoin trouver
+un refuge agréable dans cette famille?</p>
+
+<p>Il avait fait grandement les choses, donné
+une belle dot acceptée avec reconnaissance.
+Il était donc certain de ne pas se heurter
+contre un orgueil excessif; et cette pensée,
+ce désir, reparus tous les jours, de partir
+pour le Midi, devenaient en lui irritants
+comme une démangeaison. Un bizarre attendrissement
+d'égoïste le sollicitait aussi,
+à l'idée de cette maison riante et chaude,
+au bord de la mer, où il trouverait sa belle-fille
+jeune et jolie, ses petits-enfants aux
+bras ouverts, et son fils qui lui rappellerait
+l'aventure charmante et courte des lointaines
+années. Il regrettait seulement
+d'avoir donné tant d'argent, et que cet argent
+eût prospéré entre les mains du jeune
+homme, ce qui ne lui permettait plus de
+se présenter en bienfaiteur.</p>
+
+<p>Il allait, songeant à tout cela, la tête
+enfoncée dans son col de fourrure; et sa
+résolution fut prise brusquement. Un fiacre
+passait; il l'appela, se fit conduire chez
+lui; et quand son valet de chambre, réveillé,
+eut ouvert la porte:</p>
+
+<p>&mdash;Louis, dit-il, nous partons demain soir
+pour Marseille. Nous y resterons peut-être
+une quinzaine de jours. Vous allez faire
+tous les préparatifs nécessaires.</p>
+
+<p>Le train roulait, longeant le Rhône sablonneux,
+puis traversait des plaines jaunes,
+des villages clairs, un grand pays fermé au
+loin par des montagnes nues.</p>
+
+<p>Le baron de Mordiane, réveillé après
+une nuit en sleeping, se regardait avec
+mélancolie dans la petite glace de son nécessaire.
+Le jour cru du Midi lui montrait
+des rides qu'il ne se connaissait pas encore:
+un état de décrépitude ignoré dans la demi-ombre
+des appartements parisiens.</p>
+
+<p>Il pensait, en examinant le coin des
+yeux, les paupières fripées, les tempes, le
+front dégarnis:</p>
+
+<p>&mdash;-Bigre, je ne suis pas seulement défraîchi.
+Je suis avancé.</p>
+
+<p>Et son désir de repos grandit soudain,
+avec une vague envie, née en lui pour la
+première fois, de tenir sur ses genoux ses
+petits-enfants.</p>
+
+<p>Vers une heure de l'après-midi, il arriva,
+dans un landau loué à Marseille,
+devant une de ces maisons de campagne
+méridionales si blanches, au bout de leur
+avenue de platanes, qu'elles éblouissent et
+font baisser les yeux. Il souriait en suivant
+l'allée et pensait:</p>
+
+<p>&mdash;Bigre, c'est gentil!</p>
+
+<p>Soudain, un galopin de cinq à six ans
+apparut, sortant d'un arbuste, et demeura
+debout au bord du chemin, regardant le
+monsieur avec ses yeux ronds.</p>
+
+<p>Mordiane s'approcha:</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, mon garçon.</p>
+
+<p>Le gamin ne répondit pas.</p>
+
+<p>Le baron, alors, s'étant penché, le prit
+dans ses bras pour l'embrasser, puis, suffoqué
+par une odeur d'ail dont l'enfant
+tout entier semblait imprégné, il le remit
+brusquement à terre en murmurant:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est l'enfant du jardinier.</p>
+
+<p>Et il marcha vers la demeure.</p>
+
+<p>Le linge séchait sur une corde devant
+la porte, chemises, serviettes, torchons,
+tabliers et draps, tandis qu'une garniture
+de chaussettes alignées sur des ficelles superposées
+emplissait une fenêtre entière,
+pareille aux étalages de saucisses devant
+les boutiques de charcutiers.</p>
+
+<p>Le baron appela.</p>
+
+<p>Une servante apparut, vraie servante du
+Midi, sale et dépeignée, dont les cheveux,
+par mèches, lui tombaient sur la face,
+dont la jupe, sous l'accumulation des taches
+qui l'avaient assombrie, gardait de
+sa couleur ancienne quelque chose de tapageur,
+un air de foire champêtre et de
+robe de saltimbanque.</p>
+
+<p>Il demanda:</p>
+
+<p>&mdash;M. Duchoux est-il chez lui?</p>
+
+<p>Il avait donné, jadis, par plaisanterie
+de viveur sceptique, ce nom à l'enfant
+perdu afin qu'on n'ignorât point qu'il
+avait été trouvé sous un chou.</p>
+
+<p>La servante répéta:</p>
+
+<p>&mdash;Vous demandez M. Duchouxe?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Té, il est dans la salle, qui tire ses
+plans.</p>
+
+<p>&mdash;Dites-lui que M. Merlin demande à
+lui parler.</p>
+
+<p>Elle reprit, étonnée:</p>
+
+<p>&mdash;Hé! donc, entrez, si vous voulez le voir.
+Et elle cria:</p>
+
+<p>&mdash;Mosieu Duchouxe, une visite!</p>
+
+<p>Le baron entra, et, dans une grande
+salle, assombrie par les volets à moitié
+clos, il aperçut indistinctement des gens
+et des choses qui lui parurent malpropres.</p>
+
+<p>Debout devant une table surchargée
+d'objets de toute sorte, un petit homme
+chauve traçait des lignes sur un large papier.</p>
+
+<p>Il interrompit son travail et fit deux pas.</p>
+
+<p>Son gilet ouvert, sa culotte déboutonnée,
+les poignets de sa chemise relevés,
+indiquaient qu'il avait fort chaud, et il
+était chaussé de souliers boueux révélant
+qu'il avait plu quelques jours auparavant.</p>
+
+<p>Il demanda, avec un fort accent méridional:</p>
+
+<p>&mdash;À qui ai-je l'honneur?...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Merlin... Je viens vous
+consulter pour un achat de terrain à bâtir.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! très bien!</p>
+
+<p>Et Duchoux, se tournant vers sa femme,
+qui tricotait dans l'ombre:</p>
+
+<p>&mdash;Débarrasse une chaise, Joséphine.</p>
+
+<p>Mordiane vit alors une femme jeune,
+qui semblait déjà vieille, comme on est
+vieux à vingt-cinq ans en province, faute
+de soins, de lavages répétés, de tous les
+petits soucis, de toutes les petites propretés,
+de toutes les petites attentions de la
+toilette féminine qui immobilisent la fraîcheur
+et conservent, jusqu'à près de cinquante
+ans, le charme et la beauté. Un
+fichu sur les épaules, les cheveux noués à
+la diable, de beaux cheveux épais et noirs,
+mais qu'on devinait peu brossés, elle allongea
+vers une chaise des mains de bonne et
+enleva une robe d'enfant, un couteau, un
+bout de ficelle, un pot à fleurs vide et une
+assiette grasse demeurés sur le siège qu'elle
+tendit ensuite au visiteur.</p>
+
+<p>Il s'assit et s'aperçut alors que la table
+de travail de Duchoux portait, outre les
+livres et les papiers, deux salades fraîchement
+cueillies, une cuvette, une brosse à
+cheveux, une serviette, un revolver et plusieurs
+tasses non nettoyées.</p>
+
+<p>L'architecte vit ce regard et dit en souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Excusez! il y a un peu de désordre
+dans le salon; ça tient aux enfants.</p>
+
+<p>Et il approcha sa chaise pour causer avec
+le client.</p>
+
+<p>&mdash;Donc, vous cherchez un terrain aux
+environs de Marseille?</p>
+
+<p>Son haleine, bien que venue de loin,
+apporta au baron ce souffle d'ail qu'exhalent
+les gens du Midi ainsi que des fleurs
+leur parfum.</p>
+
+<p>Mordiane demanda:</p>
+
+<p>&mdash;C'est votre fils que j'ai rencontré
+sous les platanes?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Oui, le second.</p>
+
+<p>&mdash;Vous en avez deux?</p>
+
+<p>&mdash;Trois, monsieur, un par an.</p>
+
+<p>Et Duchoux semblait plein d'orgueil.</p>
+
+<p>Le baron pensait: «S'ils fleurent tous
+le même bouquet, leur chambre doit être
+une vraie serre.»</p>
+
+<p>Il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je voudrais un joli terrain près
+de la mer, sur une petite plage déserte...</p>
+
+<p>Alors Duchoux s'expliqua. Il en avait
+dix, vingt, cinquante, cent et plus, de terrains
+dans ces conditions, à tous les prix,
+pour tous les goûts. Il parlait comme coule
+une fontaine, souriant, content de lui, remuant
+sa tête chauve et ronde.</p>
+
+<p>Et Mordiane se rappelait une petite
+femme blonde, mince, un peu mélancolique
+et disant si tendrement: «Mon cher
+aimé» que le souvenir seul avivait le sang
+de ses veines. Elle l'avait aimé avec passion,
+avec folie, pendant trois mois; puis,
+devenue enceinte en l'absence de son mari
+qui était gouverneur d'une colonie, elle
+s'était sauvée, s'était cachée, éperdue de
+désespoir et de terreur, jusqu'à la naissance
+de l'enfant que Mordiane avait emporté, un
+soir d'été et qu'ils n'avaient jamais revu.</p>
+
+<p>Elle était morte de la poitrine trois ans
+plus tard, là-bas, dans la colonie de son
+mari qu'elle était allé rejoindre. Il avait
+devant lui leur fils; qui disait, en faisant
+sonner les finales comme des notes de
+métal:</p>
+
+<p>&mdash;Ce terrain-là, monsieur, c'est une
+occasion unique...</p>
+
+<p>Et Mordiane se rappelait l'autre voix, légère
+comme un effleurement de brise, murmurant:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher aimé, nous ne nous séparerons
+jamais...</p>
+
+<p>Et il se rappelait ce regard bleu, doux,
+profond, dévoué, en contemplant l'oeil rond,
+bleu aussi, mais vide de ce petit homme ridicule
+qui ressemblait à sa mère, pourtant...</p>
+
+<p>Oui, il lui ressemblait de plus en plus de
+seconde en seconde; il lui ressemblait par
+l'intonation, par le geste, par toute l'allure;
+il lui ressemblait comme un singe
+ressemble à l'homme; mais il était d'elle,
+il avait d'elle mille traits déformés irrécusables,
+irritants, révoltants. Le baron
+souffrait, hanté soudain par cette ressemblance
+horrible, grandissant toujours, exaspérante,
+affolante, torturante comme un
+cauchemar, comme un remords!</p>
+
+<p>Il balbutia:</p>
+
+<p>&mdash;Quand pourrons-nous voir ensemble
+ce terrain?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, demain, si vous voulez.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, demain. Quelle heure?</p>
+
+<p>&mdash;Une heure.</p>
+
+<p>&mdash;Ça va.</p>
+
+<p>L'enfant rencontré sous l'avenue apparut
+dans la porte ouverte et cria:</p>
+
+<p>&mdash;Païré!</p>
+
+<p>On ne lui répondit pas.</p>
+
+<p>Mordiane était debout avec une envie de
+se sauver, de courir, qui lui faisait frémir
+les jambes. Ce «Païré» l'avait frappé
+comme une balle. C'était à lui qu'il s'adressait,
+c'était pour lui, ce païré à l'ail, ce
+païré du Midi.</p>
+
+<p>Oh! qu'elle sentait bon, l'amie d'autrefois!</p>
+
+<p>Duchoux le reconduisait.</p>
+
+<p>&mdash;C'est à vous, cette maison? dit le baron.</p>
+
+<p>&mdash;Oui monsieur, je l'ai achetée dernièrement.
+Et j'en suis fier. Je suis enfant
+du hasard, moi, monsieur, et je ne m'en
+cache pas; j'en suis fier. Je ne dois rien à
+personne, je suis le fils de mes oeuvres; je
+me dois tout à moi-même.</p>
+
+<p>L'enfant, resté sur le seuil, criait de nouveau,
+mais de loin:</p>
+
+<p>&mdash;Païré!</p>
+
+<p>Mordiane, secoué de frissons, saisi de
+panique, fuyait comme on fuit devant un
+grand danger.</p>
+
+<p>&mdash;Il va me deviner, me reconnaître,
+pensait-il. Il va me prendre dans ses bras
+et me crier aussi: «Païré», en me donnant
+par le visage un baiser parfumé d'ail.</p>
+
+<p>&mdash;A demain, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;A demain, une heure.</p>
+
+
+<p>Le landau roulait sur la route blanche.</p>
+
+<p>&mdash;Cocher, à la gare!</p>
+
+<p>Et il entendait deux voix, une lointaine
+et douce, la voix affaiblie et triste des
+morts, qui disait: «Mon cher aimé». Et
+l'autre sonore, chantante, effrayante, qui
+criait: «Païré», comme on crie: «Arrêtez-le»,
+quand un voleur fuit dans les rues.</p>
+
+<p>Le lendemain soir, en entrant au cercle,
+le comte d'Etreillis lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;On ne vous a pas vu depuis trois jours.
+Avez-vous été malade?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, un peu souffrant. J'ai des migraines,
+de temps en temps.</p>
+
+
+
+
+<br><br><br><br>
+<a name="Hist9"></a>
+<h2>LE RENDEZ-VOUS</h2>
+<a href="#top" style="font size:12pt; font-family: serif;">Retour à l'index</a>
+
+
+
+
+<p>Son chapeau sur la tête, son manteau
+sur le dos, un voile noir sur le nez, un
+autre dans sa poche dont elle doublerait le
+premier quand elle serait montée dans le
+fiacre coupable, elle battait du bout de son
+ombrelle la pointe de sa bottine, et demeurait
+assise dans sa chambre, ne pouvant se
+décider à sortir, pour aller à ce rendez-vous.</p>
+
+<p>Combien de fois, pourtant, depuis deux
+ans, elle s'était habillée ainsi, pendant
+les heures de Bourse de son mari, un
+agent de change très mondain, pour
+rejoindre dans son logis de garçon le beau
+vicomte de Martelet, son amant.</p>
+
+<p>La pendule derrière son dos battait les
+secondes vivement; un livre à moitié lu
+bâillait sur le petit bureau de bois de
+rose, entre les fenêtres, et un fort parfum
+de violette, exhalé par deux petits bouquets
+baignant en deux mignons vases de Saxe
+sur la cheminée, se mêlait à une vague
+odeur de verveine soufflée sournoisement
+par la porte du cabinet de toilette demeurée
+entr'ouverte.</p>
+
+<p>L'heure sonna&mdash;trois heures&mdash;et la
+mit debout. Elle se retourna pour regarder
+le cadran, puis sourit, songeant:&mdash;«Il
+m'attend déjà. Il va s'énerver». Alors,
+elle sortit, prévint le valet de chambre
+qu'elle serait rentrée dans une heure au
+plus tard&mdash;un mensonge&mdash;descendit
+l'escalier et s'aventura dans la rue, à pied.</p>
+
+<p>On était aux derniers jours de mai, à
+cette saison délicieuse où le printemps de
+la campagne semble faire le siège de Paris
+et le conquérir par-dessus les toits, envahir
+les maisons, à travers les murs, faire
+fleurir la ville, y répandre une gaieté sur
+la pierre des façades, l'asphalte des
+trottoirs et le pavé des chaussées, la baigner,
+la griser de sève comme un bois qui
+verdit.</p>
+
+<p>Madame Haggan fit quelques pas à droite
+avec l'intention de suivre, comme toujours,
+la rue de Provence où elle hélerait un
+fiacre, mais la douceur de l'air; cette émotion
+de l'été qui nous entre dans la gorge
+en certains jours, la pénétra si brusquement,
+que, changeant d'idée, elle prit la
+rue de la Chaussée-d'Antin, sans savoir
+pourquoi, obscurément attirée par le désir
+de voir des arbres dans le square de la
+Trinité. Elle pensait: «Bah! il m'attendra
+dix minutes de plus.» Cette idée, de nouveau,
+la réjouissait, et, tout en marchant
+à petits pas, dans la foule, elle croyait le
+voir s'impatienter, regarder l'heure, ouvrir
+la fenêtre, écouter à la porte, s'asseoir
+quelques instants, se relever, et, n'osant
+pas fumer, car elle le lui avait défendu les
+jours de rendez-vous, jeter sur la boîte aux
+cigarettes des regards désespérés.</p>
+
+<p>Elle allait doucement, distraite par tout
+ce qu'elle rencontrait, par les figures et
+les boutiques, ralentissant le pas de plus
+en plus et si peu désireuse d'arriver qu'elle
+cherchait, aux devantures, des prétextes
+pour s'arrêter.</p>
+
+<p>Au bout de la rue, devant l'église, la verdure
+du petit square l'attira si fortement
+qu'elle traversa la place, entra dans le jardin,
+cette cage à enfants, et fit deux fois le
+tour de l'étroit gazon, au milieu des nounous
+enrubannées, épanouies, bariolées,
+fleuries. Puis elle prit une chaise, s'assit,
+et levant les yeux vers le cadran rond
+comme une lune dans le clocher, elle regarda
+marcher l'aiguille.</p>
+
+<p>Juste à ce moment la demie sonna, et
+son coeur tressaillit d'aise en entendant
+tinter les cloches du carillon. Une demi-heure
+de gagnée, plus un quart d'heure
+pour atteindre la rue Miromesnil, et quelques
+minutes encore de flânerie,&mdash;une
+heure! une heure volée au rendez-vous!
+Elle y resterait quarante minutes à peine,
+et ce serait fini encore une fois.</p>
+
+<p>Dieu! comme ça l'ennuyait d'aller là-bas!
+Ainsi qu'un patient montant chez le dentiste,
+elle portait en son coeur le souvenir
+intolérable de tous les rendez-vous passés,
+un par semaine en moyenne depuis deux
+ans, et la pensée qu'un autre allait avoir
+lieu, tout à l'heure, la crispait d'angoisse
+de la tête aux pieds. Non pas que ce fût
+bien douloureux, douloureux comme une
+visite au dentiste, mais c'était si ennuyeux,
+si ennuyeux, si compliqué, si long, si pénible
+que tout, tout, même une opération, lui
+aurait paru préférable. Elle y allait pourtant,
+très lentement, à tous petits pas, en
+s'arrêtant, en s'asseyant, en flânant partout,
+mais elle y allait. Oh! elle aurait bien
+voulu manquer encore celui-là, mais elle
+avait fait poser ce pauvre vicomte, deux
+fois de suite le mois dernier, et elle n'osait
+point recommencer si tôt. Pourquoi y retournait-elle?
+Ah! pourquoi? Parce qu'elle
+en avait pris l'habitude, et qu'elle n'avait
+aucune raison à donner à ce malheureux
+Martelet quand il voudrait connaître ce
+pourquoi! Pourquoi avait-elle commencé?
+Pourquoi? Elle ne le savait plus! L'avait-elle
+aimé? C'était possible! Pas bien fort,
+mais un peu, voilà si longtemps! Il était
+bien, recherché, élégant, galant, et représentait
+strictement, au premier coup d'oeil,
+l'amant parfait d'une femme du monde.
+La cour avait duré trois mois,&mdash;temps
+normal, lutte honorable, résistance suffisante&mdash;puis
+elle avait consenti, avec
+quelle émotion, quelle crispation, quelle
+peur horrible et charmante à ce premier
+rendez-vous, suivi de tant d'autres, dans
+ce petit entresol de garçon, rue de Miromesnil.
+Son coeur? Qu'éprouvait alors son
+petit coeur de femme séduite, vaincue, conquise,
+en passant pour la première fois la
+porte de cette maison de cauchemar? Vrai,
+elle ne le savait plus! Elle l'avait oublié!
+On se souvient d'un fait, d'une date, d'une
+chose, mais on ne se souvient guère, deux
+ans plus tard, d'une émotion qui s'est envolée
+très vite, parce qu'elle était très légère.
+Oh! par exemple, elle n'avait pas
+oublié les autres, ce chapelet de rendez-vous,
+ce chemin de la croix de l'amour,
+aux stations si fatigantes, si monotones,
+si pareilles, que la nausée lui montait aux
+lèvres en prévision de ce que ce serait tout
+à l'heure.</p>
+
+<p>Dieu! ces fiacres qu'il fallait appeler pour
+aller là, ils ne ressemblaient pas aux autres
+fiacres, dont on se sert pour les
+courses ordinaires! Certes, les cochers
+devinaient. Elle le sentait rien qu'à la façon
+dont ils la regardaient, et ces yeux des cochers
+de Paris sont terribles! Quand on
+songe qu'à tout moment, devant le tribunal,
+ils reconnaissent, au bout de plusieurs
+années, des criminels qu'ils ont conduits
+une seule fois, en pleine nuit, d'une rue
+quelconque à une gare, et qu'ils ont affaire
+à presque autant de voyageurs qu'il y a
+d'heures dans la journée, et que leur mémoire
+est assez sûre pour qu'ils affirment:
+«Voilà bien l'homme que j'ai chargé rue
+des Martyrs, et déposé gare de Lyon, à
+minuit quarante, le 10 juillet de l'an dernier!»
+n'y a-t-il pas de quoi frémir, lorsqu'on
+risque ce que risque une jeune
+femme allant à un rendez-vous, en confiant
+sa réputation au premier venu de ces cochers!
+Depuis deux ans elle en avait employé,
+pour ce voyage de la rue Miromesnil,
+au moins cent à cent vingt, en
+comptant un par semaine. C'étaient autant
+de témoins qui pouvaient déposer contre
+elle dans un moment critique.</p>
+
+<p>Aussitôt dans le fiacre, elle tirait de sa
+poche l'autre voile, épais et noir comme un
+loup, et se l'appliquait sur les yeux. Cela
+cachait le visage, oui, mais le reste, la
+robe, le chapeau, l'ombrelle, ne pouvait-on
+pas les remarquer, les avoir vus déjà? Oh!
+dans cette rue de Miromesnil, quel supplice!
+Elle croyait reconnaître tous les passants,
+tous les domestiques, tout le monde.
+A peine la voiture arrêtée, elle sautait et
+passait en courant devant le concierge
+toujours debout sur le seuil de sa loge. En
+voilà un qui devait tout savoir, tout,&mdash;son
+adresse,&mdash;son nom,&mdash;la profession de
+son mari,&mdash;tout,&mdash;car ces concierges
+sont les plus subtils des policiers! Depuis
+deux ans elle voulait l'acheter, lui donner,
+lui jeter, un jour ou l'autre, un billet de
+cent francs en passant devant lui. Pas une
+fois elle n'avait osé faire ce petit mouvement
+de lui lancer aux pieds ce bout de
+papier roulé! Elle avait peur.&mdash;De quoi?&mdash;Elle
+ne savait pas!&mdash;D'être rappelée,
+s'il ne comprenait point? D'un scandale?
+d'un rassemblement dans l'escalier? d'une
+arrestation peut-être? Pour arriver à la
+porte du vicomte, il n'y avait guère qu'un
+demi-étage à monter, et il lui paraissait
+haut comme la tour Saint-Jacques! A peine
+engagée dans le vestibule, elle se sentait
+prise dans une trappe, et le moindre bruit
+devant ou derrière elle, lui donnait une
+suffocation. Impossible de reculer, avec ce
+concierge et la rue qui lui fermaient la retraite;
+et si quelqu'un descendait juste à
+ce moment, elle n'osait pas sonner chez
+Martelet et passait devant la porte comme
+si elle allait ailleurs! Elle montait, montait,
+montait! Elle aurait monté quarante
+étages! Puis, quand tout semblait redevenu
+tranquille dans la cage de l'escalier, elle
+redescendait en courant avec l'angoisse
+dans l'âme de ne pas reconnaître l'entresol!</p>
+
+<p>Il était là, attendant dans un costume
+galant en velours doublé de soie, très coquet,
+mais un peu ridicule, et depuis deux
+ans, il n'avait rien changé à sa manière de
+l'accueillir, mais rien, pas un geste!</p>
+
+<p>Dès qu'il avait refermé la porte, il lui
+disait: «Laissez-moi baiser vos mains,
+ma chère, chère amie!» Puis il la suivait
+dans la chambre, où volets clos et lumières
+allumées, hiver comme été, par
+chic sans doute, il s'agenouillait devant
+elle en la regardant de bas en haut avec
+un air d'adoration. Le premier jour ça
+avait été très gentil, très réussi, ce mouvement-là!
+Maintenant elle croyait voir
+M. Delaunay jouant pour la cent vingtième
+fois le cinquième acte d'une pièce à succès.
+Il fallait changer ses effets.</p>
+
+<p>Et puis après, oh! mon Dieu! après!
+c'était le plus dur! Non, il ne changeait
+pas ses effets, le pauvre garçon! Quel bon
+garçon, mais banal!...</p>
+
+<p>Dieu que c'était difficile de se déshabiller
+sans femme de chambre! Pour une
+fois, passe encore, mais toutes les semaines
+cela devenait odieux! Non, vrai, un homme
+ne devrait pas exiger d'une femme une pareille
+corvée! Mais s'il était difficile de se
+déshabiller, se rhabiller devenait presque
+impossible et énervant à crier, exaspérant
+à gifler le monsieur qui disait, tournant
+autour d'elle d'un air gauche:&mdash;«Voulez-vous
+que je vous aide.»&mdash;L'aider! Ah
+oui! à quoi? De quoi était-il capable? Il
+suffisait de lui voir une épingle entre les
+doigts pour le savoir.</p>
+
+<p>C'est à ce moment-là peut-être qu'elle
+avait commencé à le prendre en grippe.
+Quand il disait: «Voulez-vous que je vous
+aide!» Elle l'aurait tué. Et puis était-il
+possible qu'une femme ne finît point par
+détester un homme qui, depuis deux
+ans, l'avait forcée plus de cent vingt
+fois à se rhabiller sans femme de chambre?</p>
+
+<p>Certes il n'y avait pas beaucoup d'hommes
+aussi maladroits que lui, aussi peu
+dégourdis, aussi monotones. Ce n'était pas
+le petit baron de Grimbal qui aurait demandé
+de cet air niais: «Voulez-vous que
+je vous aide?» Il aurait aidé, lui, si vif, si
+drôle, si spirituel. Voilà! C'était un diplomate;
+il avait couru le monde, rôdé partout,
+déshabillé et rhabillé sans doute des
+femmes vêtues suivant toutes les modes de
+la terre, celui-là!...</p>
+
+<p>L'horloge de l'église sonna les trois
+quarts. Elle se dressa, regarda le cadran,
+se mit à rire en murmurant «Oh! doit-il
+être agité!» puis elle partit d'une marche
+plus vive, et sortit du square.</p>
+
+<p>Elle n'avait point fait dix pas sur la
+place quand elle se trouva nez à nez avec
+un monsieur qui la salua profondément.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, vous, baron?&mdash;dit-elle, surprise.
+Elle venait justement de penser à
+lui.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame.</p>
+
+<p>Et il s'informa de sa santé, puis, après
+quelques vagues propos, il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez que vous êtes la seule&mdash;vous
+permettez que je dise de mes amies,
+n'est-ce pas?&mdash;qui ne soit point encore
+venue visiter mes collections japonaises.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon cher baron, une femme
+ne peut aller ainsi chez un garçon?</p>
+
+<p>&mdash;Comment! comment! en voilà une
+erreur quand il s'agit de visiter une collection
+rare!</p>
+
+<p>&mdash;En tout cas, elle ne peut y aller
+seule.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi pas? mais j'en ai reçu
+des multitudes de femmes seules, rien que
+pour ma galerie! J'en reçois tous les jours.
+Voulez-vous que je vous les nomme&mdash;non&mdash;je
+ne le ferai point. Il faut être discret
+même pour ce qui n'est pas coupable.
+En principe, il n'est inconvenant d'entrer
+chez un homme sérieux, connu, dans une
+certaine situation, que lorsqu'on y va pour
+une cause inavouable!</p>
+
+<p>&mdash;Au fond, c'est assez juste ce que
+vous dites-la.</p>
+
+<p>&mdash;Alors vous venez voir ma collection.</p>
+
+<p>&mdash;Quand?</p>
+
+<p>&mdash;Mais tout de suite.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible, je suis pressée.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc. Voilà une demi-heure
+que vous êtes assise dans le square.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'espionniez?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous regardais.</p>
+
+<p>&mdash;Vrai, je suis pressée.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis sûr que non. Avouez que
+vous n'êtes pas très pressée.</p>
+
+<p>Madame Haggan se mit à rire, et avoua:</p>
+
+<p>&mdash;Non... non... pas... très...</p>
+
+<p>Un fiacre passait à les toucher. Le petit
+baron cria: «Cocher!» et la voiture s'arrêta.
+Puis, ouvrant la portière:</p>
+
+<p>&mdash;Montez, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, baron, non, c'est impossible,
+je ne peux pas aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, ce que vous faites est imprudent,
+montez! On commence à nous regarder,
+vous allez former un attroupement;
+on va croire que je vous enlève et nous
+arrêter tous les deux, montez, je vous en
+prie!</p>
+
+<p>Elle monta, effarée, abasourdie. Alors
+il s'assit auprès d'elle en disant au cocher:
+«rue de Provence».</p>
+
+<p>Mais soudain elle s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu, j'oubliais une dépêche
+très pressée, voulez-vous me conduire,
+d'abord, au premier bureau télégraphique?</p>
+
+<p>Le fiacre s'arrêta un peu plus loin, rue
+de Châteaudun, et elle dit au baron:</p>
+
+<p>&mdash;Pouvez-vous me prendre une carte
+de cinquante centimes? J'ai promis à mon
+mari d'inviter Martelet à dîner pour demain,
+et j'ai oublié complètement.</p>
+
+<p>Quand le baron fut revenu, sa carte
+bleue à la main, elle écrivit au crayon:</p>
+
+<p>&mdash;«Mon cher ami, je suis très souffrante;
+j'ai une névralgie atroce qui me
+tient au lit. Impossible sortir. Venez dîner
+demain soir pour que je me fasse pardonner.</p>
+
+<p>«JEANNE.»</p>
+
+<p>Elle mouilla la colle, ferma soigneusement,
+mit l'adresse: «Vicomte de Martelet,
+240, rue Miromesnil,» puis, rendant
+la carte au baron:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, voulez-vous avoir la
+complaisance de jeter ceci dans la boîte
+aux télégrammes.</p>
+
+
+
+
+<br><br><br><br>
+<a name="Hist10"></a>
+<h2>LE PORT</h2>
+<a href="#top" style="font size:12pt; font-family: serif;">Retour à l'index</a>
+
+
+
+
+
+<h3>I</h3>
+
+
+<p>Sorti du Havre le 3 mai 1882, pour un
+voyage dans les mers de Chine, le trois-mâts
+carré <i>Notre-Dame-des-Vents,</i> rentra
+au port de Marseille le 8 août 1886, après
+quatre ans de voyages. Son premier chargement
+déposé dans le port chinois où il
+se rendait, il avait trouvé sur-le-champ un
+fret nouveau pour Buenos-Ayres, et de là,
+avait pris des marchandises pour le Brésil.</p>
+
+<p>D'autres traversées, encore des avaries,
+des réparations, les calmes de plusieurs
+mois, les coups de vent qui jettent hors la
+route, tous les accidents, aventures et
+mésaventures de mer, enfin, avaient tenu
+loin de sa patrie ce trois-mâts normand
+qui revenait à Marseille le ventre plein
+de boîtes de fer-blanc contenant des conserves
+d'Amérique.</p>
+
+<p>Au départ il avait à bord, outre le capitaine
+et le second, quatorze matelots, huit
+normands et six bretons. Au retour il ne
+lui restait plus que cinq bretons et quatre
+normands, le breton était mort en route,
+les quatre normands disparus en des circonstances
+diverses avaient été remplacés
+par deux américains, un nègre et un norvégien
+racolé, un soir, dans un cabaret de
+Singapour.</p>
+
+<p>Le gros bateau, les voiles carguées,
+vergues en croix sur sa mâture, traîné par
+un remorqueur marseillais qui haletait
+devant lui, roulant sur un reste de houle
+que le calme survenu laissait mourir tout
+doucement, passa devant le château d'If,
+puis sous tous les rochers gris de la rade
+que le soleil couchant couvrait d'une buée
+d'or, et il entra dans le vieux port où sont
+entassés, flanc contre flanc, le long des
+quais, tous les navires du monde, pêle-mêle,
+grands et petits, de toute forme et
+de tout gréement, trempant comme une
+bouillabaisse de bateaux en ce bassin trop
+restreint, plein d'eau putride où les coques
+se frôlent, se frottent, semblent marinées
+dans un jus de flotte.</p>
+
+<p><i>Notre-Dame-des-Vents</i> prit sa place,
+entre un brick italien et une goélette anglaise
+qui s'écartèrent pour laisser passer
+ce camarade; puis, quand toutes les formalités
+de la douane et du port eurent
+été remplies, le capitaine autorisa les
+deux tiers de son équipage à passer la
+soirée dehors.</p>
+
+<p>La nuit était venue. Marseille s'éclairait.
+Dans la chaleur de ce soir d'été, un
+fumet de cuisine à l'ail flottait sur la cité
+bruyante, pleine de voix, de roulements,
+de claquements, de gaieté méridionale.</p>
+
+<p>Dès qu'ils se sentirent sur le port, les
+dix hommes que la mer roulait depuis des
+mois se mirent en marche tout doucement,
+avec une hésitation d'êtres dépaysés, désaccoutumés
+des villes, deux par deux, en
+procession.</p>
+
+<p>Ils se balançaient, s'orientaient, flairant
+les ruelles qui aboutissent au port, enfiévrés
+par un appétit d'amour qui avait
+grandi dans leurs corps pendant leurs
+derniers soixante-six jours de mer. Les
+normands marchaient en tête, conduits
+par Célestin Duclos, un grand gars fort et
+malin qui servait de capitaine aux autres
+chaque fois qu'ils mettaient pied à terre.
+Il devinait les bons endroits, inventait des
+tours de sa façon et ne s'aventurait pas
+trop dans les bagarres si fréquentes entre
+matelots dans les ports. Mais quand il y
+était pris il ne redoutait personne.</p>
+
+<p>Après quelque hésitation entre toutes
+les rues obscures qui descendent vers la
+mer comme des égouts et dont sortent
+des odeurs lourdes, une sorte d'haleine
+de bouges, Célestin se décida pour une
+espèce de couloir, tortueux où brillaient,
+au-dessus des portes, des lanternes en
+saillie portant des numéros énormes sur
+leurs verres dépolis et colorés. Sous la
+voûte étroite des entrées, des femmes en
+tablier, pareilles à des bonnes, assises sur
+des chaises de paille, se levaient en les
+voyant venir, faisant trois pas jusqu'au
+ruisseau qui séparait la rue en deux et
+coupaient la route à cette file d'hommes
+qui s'avançaient lentement, en chantonnant
+et en ricanant, allumés déjà par
+le voisinage de ces prisons de prostituées.</p>
+
+<p>Quelquefois, au fond d'un vestibule,
+apparaissait, derrière une seconde porte
+ouverte soudain et capitonnée de cuir
+brun, une grosse fille dévêtue, dont les
+cuisses lourdes et les mollets gras se dessinaient
+brusquement sous un grossier
+maillot de coton blanc. Sa jupe courte
+avait l'air d'une ceinture bouffante; et la
+chair molle de sa poitrine, de ses épaules
+et de ses bras, faisait une tache rose sur
+un corsage de velours noir bordé d'un
+galon d'or. Elle appelait de loin: «Venez-vous,
+jolis garçons?» et parfois sortait elle-même
+pour s'accrocher à l'un d'eux et
+l'attirer vers sa porte, de toute sa force,
+cramponnée à lui comme une araignée qui
+traîne une bête plus grosse qu'elle.
+L'homme, soulevé par ce contact, résistait
+mollement, et les autres s'arrêtaient pour
+regarder, hésitants entre l'envie d'entrer
+tout de suite et celle de prolonger encore
+cette promenade appétissante. Puis, quand
+la femme après des efforts acharnés avait
+attiré le matelot jusqu'au seuil de son logis,
+où toute la bande allait s'engouffrer derrière
+lui, Célestin Duclos, qui s'y connaissait
+en maisons, criait soudain: «Entre
+pas là, Marchand, c'est pas l'endroit.»</p>
+
+<p>L'homme alors obéissant à cette voix se
+dégageait d'une secousse brutale et les
+amis se reformaient en bande, poursuivis
+par les injures immondes de la fille exaspérée,
+tandis que d'autres femmes, tout le
+long de la ruelle, devant eux, sortaient
+de leurs portes, attirées par le bruit, et
+lançaient avec des voix enrouées des
+appels pleins de promesses. Ils allaient
+donc de plus en plus allumés, entre les
+cajoleries et les séductions annoncées par
+le choeur des portières d'amour de tout le
+haut de la rue, et les malédictions ignobles
+lancées contre eux par le choeur d'en bas,
+par le choeur méprisé des filles désappointées.
+De temps en temps ils rencontraient
+une autre bande, des soldats
+qui marchaient avec un battement de fer
+sur la jambe, des matelots encore, des
+bourgeois isolés, des employés de commerce.
+Partout, s'ouvraient de nouvelles
+rues étroites, étoilées de fanaux louches.
+Ils allaient toujours dans ce labyrinthe de
+bouges, sur ces pavés gras où suintaient
+des eaux putrides, entre ces murs pleins
+de chair de femme.</p>
+
+<p>Enfin Duclos se décida et s'arrêtant devant
+une maison d'assez belle apparence,
+il y fit entrer tout son monde.</p>
+
+
+
+
+
+<h3>II</h3>
+
+
+<p>La fête fut complète! Quatre heures
+durant, les dix matelots se gorgèrent d'amour
+et de vin. Six mois de solde y passèrent.</p>
+
+<p>Dans la grande salle du café, ils étaient
+installés en maîtres, regardant d'un oeil malveillant
+les habitués ordinaires qui s'installaient
+aux petites tables, dans les coins,
+où une des filles demeurées libres, vêtue
+en gros baby ou en chanteuse de café-concert,
+courait les servir, puis s'asseyait
+près d'eux.</p>
+
+<p>Chaque homme, en arrivant, avait choisi
+sa compagne qu'il garda toute la soirée,
+car le populaire n'est pas changeant. On
+avait rapproché trois tables et, après la
+première rasade, la procession dédoublée,
+accrue d'autant de femmes qu'il y avait de
+mathurins, s'était reformée dans l'escalier.
+Sur les marches de bois, les quatre pieds
+de chaque couple sonnèrent longtemps,
+pendant que s'engouffrait, dans la porte
+étroite qui menait aux chambres, ce long
+défilé d'amoureux.</p>
+
+<p>Puis on redescendit pour boire, puis on
+remonta de nouveau, puis on redescendit
+encore.</p>
+
+<p>Maintenant, presque gris, ils gueulaient!
+Chacun d'eux, les yeux rouges, sa préférée
+sur les genoux, chantait ou criait, tapait
+à coups de poings la table, s'entonnait du
+vin dans la gorge, lâchait en liberté la brute
+humaine. Au milieu d'eux, Célestin Duclos,
+serrant contre lui une grande fille aux joues
+rouges, à cheval sur ses jambes, la regardait
+avec ardeur. Moins ivre que les autres,
+non qu'il eût moins bu, il avait encore
+d'autres pensées, et, plus tendre, cherchait
+à causer. Ses idées le fuyaient un peu,
+s'en allaient, revenaient et disparaissaient
+sans qu'il pût se souvenir au juste de ce
+qu'il avait voulu dire.</p>
+
+<p>Il riait, répétant:</p>
+
+<p>&mdash;Pour lors, pour lors... v'là longtemps
+que t'es ici.</p>
+
+<p>&mdash;Six mois, répondit la fille.</p>
+
+<p>Il eut l'air content pour elle, comme si
+c'eût été une preuve de bonne conduite, et
+il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Aimes-tu c'te vie-là?</p>
+
+<p>Elle hésita, puis résignée:</p>
+
+<p>&mdash;On s'y fait. C'est pas plus embêtant
+qu'autre chose. Être servante ou bien rouleuse,
+c'est toujours des sales métiers.</p>
+
+<p>Il eut l'air d'approuver encore cette vérité.</p>
+
+<p>&mdash;T'es pas d'ici? dit-il.</p>
+
+<p>Elle fit «Non» de la tête, sans répondre.</p>
+
+<p>&mdash;T'es de loin?</p>
+
+<p>Elle fit «Oui» de la même façon.</p>
+
+<p>&mdash;D'où ça?</p>
+
+<p>Elle parut chercher, rassembler des souvenirs,
+puis murmura:</p>
+
+<p>&mdash;De Perpignan.</p>
+
+<p>Il fut de nouveau très satisfait et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ah oui!</p>
+
+<p>A son tour elle demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Toi, t'es marin?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ma belle.</p>
+
+<p>&mdash;Tu viens de loin?</p>
+
+<p>&mdash;Ah oui! J'en ai vu des pays, des
+ports et de tout.</p>
+
+<p>&mdash;T'as fait le tour du monde, peut-être?</p>
+
+<p>&mdash;Je te crois, plutôt deux fois qu'une.</p>
+
+<p>De nouveau elle parut hésiter, chercher
+en sa tête une chose oubliée, puis, d'une
+voix un peu différente, plus sérieuse.</p>
+
+<p>&mdash;T'as rencontré beaucoup de navires
+dans tes voyages?</p>
+
+<p>&mdash;Je te crois, ma belle.</p>
+
+<p>&mdash;T'aurais pas vu <i>Notre-Dame-des-Vents</i>,
+par hasard?</p>
+
+<p>Il ricana:</p>
+
+<p>&mdash;Pas plus tard que l'autre semaine.</p>
+
+<p>Elle pâlit, tout le sang quittant ses joues,
+et demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Vrai, bien vrai?</p>
+
+<p>&mdash;Vrai, comme je te parle.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ments pas, au moins?</p>
+
+<p>Il leva la main.</p>
+
+<p>&mdash;D'vant l'bon Dieu! dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, sais-tu si Célestin Duclos est
+toujours dessus?</p>
+
+<p>Il fut surpris, inquiet, voulut avant de
+répondre en savoir davantage.</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'connais?</p>
+
+<p>A son tour elle devint méfiante.</p>
+
+<p>&mdash;Oh, pas moi! c'est une femme qui
+l'connaît.</p>
+
+<p>&mdash;Une femme d'ici?</p>
+
+<p>&mdash;Non, d'à côté.</p>
+
+<p>&mdash;Dans la rue?</p>
+
+<p>&mdash;Non, dans l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Qué femme?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, une femme donc, une femme
+comme moi.</p>
+
+<p>&mdash;Qué qué l'y veut, c'te femme?</p>
+
+<p>&mdash;Je sais-t'y mé, quéque payse?</p>
+
+<p>Ils se regardèrent au fond des yeux,
+pour s'épier, sentant, devinant que quelque
+chose de grave allait surgir entre eux.</p>
+
+<p>Il reprit.</p>
+
+<p>&mdash;Je peux t'y la voir, c'te femme?</p>
+
+<p>&mdash;Quoi que tu l'y dirais?</p>
+
+<p>&mdash;J'y dirais... j'y dirais... que j'ai vu
+Célestin Duclos.</p>
+
+<p>&mdash;Il se portait ben, au moins?</p>
+
+<p>&mdash;Comme toi et moi, c'est un gars?</p>
+
+<p>Elle se tut encore rassemblant ses idées,
+puis, avec lenteur.</p>
+
+<p>&mdash;Ous qu'elle allait, <i>Notre-Dame-des-Vents?</i></p>
+
+<p>&mdash;Mais, à Marseille, donc.</p>
+
+<p>&mdash;Elle ne put réprimer un sursaut.</p>
+
+<p>&mdash;Ben vrai?</p>
+
+<p>&mdash;Ben vrai!</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'connais Duclos?</p>
+
+<p>&mdash;Oui je l'connais.</p>
+
+<p>Elle hésita encore, puis tout doucement.</p>
+
+<p>&mdash;Ben. C'est ben!</p>
+
+<p>&mdash;Qué que tu l'y veux?</p>
+
+<p>&mdash;Écoute, tu y diras... non rien!</p>
+
+<p>Il la regardait toujours de plus en plus
+gêné. Enfin il voulut savoir.</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'connais itou, té?</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Alors qué que tu l'y veux?</p>
+
+<p>Elle prit brusquement une résolution, se
+leva, courut au comptoir où trônait la patronne,
+saisit un citron qu'elle ouvrit et dont
+elle fit couler le jus dans un verre, puis elle
+emplit d'eau pure ce verre, et, le rapportant.</p>
+
+<p>&mdash;Bois ça!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Pour faire passer le vin. Je te parlerai
+d'ensuite.</p>
+
+<p>Il but docilement, essuya ses lèvres d'un
+revers de main, puis annonça.</p>
+
+<p>&mdash;Ça y est, je t'écoute.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas me promettre de ne pas l'y
+conter que tu m'as vue, ni de qui tu sais
+ce que je te dirai. Faut jurer.</p>
+
+<p>Il leva la main, sournois.</p>
+
+<p>&mdash;Ça, je le jure.</p>
+
+<p>&mdash;Su l'bon Dieu?</p>
+
+<p>&mdash;Su l'bon Dieu.</p>
+
+<p>&mdash;Eh ben tu l'y diras que son père est
+mort, que sa mère est morte, que son frère
+est mort, tous trois en un mois, de fièvre
+typhoïde, en janvier 1883, v'là trois ans
+et demi.</p>
+
+<p>A son tour, il sentit que tout son sang
+lui remuait dans le corps, et il demeura
+pendant quelques instants tellement saisi
+qu'il ne trouvait rien à répondre; puis il
+douta et demanda.</p>
+
+<p>&mdash;T'es sûre?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis sûre.</p>
+
+<p>&mdash;Qué qui te l'a dit?</p>
+
+<p>Elle posa les mains sur ses épaules, et
+le regardant au fond des yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Tu jures de ne pas bavarder.</p>
+
+<p>&mdash;Je le jure.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis sa soeur!</p>
+
+<p>Il jeta ce nom, malgré lui.</p>
+
+<p>&mdash;Françoise?</p>
+
+<p>Elle le contempla de nouveau fixement,
+puis, soulevée par une épouvante folle,
+par une horreur profonde, elle murmura
+tout bas, presque dans sa bouche.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! c'est toi, Célestin?</p>
+
+<p>Ils ne bougèrent plus, les yeux dans les
+yeux.</p>
+
+<p>Autour d'eux, les camarades hurlaient
+toujours! Le bruit des verres, des poings,
+des talons scandant les refrains et les cris
+aigus des femmes se mêlaient au vacarme
+des chants.</p>
+
+<p>Il la sentait sur lui, enlacée à lui, chaude
+et terrifiée, sa soeur! Alors, tout bas, de
+peur que quelqu'un l'écoutât, si bas qu'elle
+même l'entendit à peine.</p>
+
+<p>&mdash;Malheur! j'avons fait de la belle besogne!</p>
+
+<p>Elle eut, en une seconde, les yeux pleins
+de larmes et balbutia.</p>
+
+<p>&mdash;C'est-il de ma faute?</p>
+
+<p>Mais, lui soudain.</p>
+
+<p>&mdash;Alors ils sont morts?</p>
+
+<p>&mdash;Ils sont morts.</p>
+
+<p>&mdash;Le pé, la mé, et le fré?</p>
+
+<p>&mdash;Les trois en un mois, comme je t'ai
+dit. J'ai resté seule, sans rien que mes
+hardes, vu que je devions le pharmacien,
+l'médecin et l'enterrement des trois défunts,
+que j'ai payé avec les meubles.</p>
+
+<p>J'entrai pour lors comme servante chez
+maît'e Cacheux, tu sais bien, l'boiteux.
+J'avais quinze ans tout juste à çu moment-là
+pisque t'es parti quand j'en avais point
+quatorze. J'ai fait une faute avec li. On est
+si bête quand on est jeune. Pi j'allai
+comme bonne du notaire qui m'a aussi
+débauchée et qui me conduisit au Havre
+dans une chambre. Bientôt il n'est point
+r'venu; j'ai passé trois jours sans manger
+et pi ne trouvant pas d'ouvrage, je suis
+entrée en maison, comme bien d'autres.
+J'en ai vu aussi du pays, moi! ah! et du
+sale pays! Rouen, Évreux, Lille, Bordeaux,
+Perpignan, Nice, et pi Marseille, où me
+v'là!</p>
+
+<p>Les larmes lui sortaient des yeux et du
+nez, mouillaient ses joues, coulaient dans
+sa bouche.</p>
+
+<p>Elle reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Je te croyais mort aussi, té? mon
+pauv'e Célestin.</p>
+
+<p>Il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je t'aurais point r'connue, mé, t'étais
+si p'tite alors, et te v'là si forte! mais
+comment que tu ne m'as point reconnu, té?</p>
+
+<p>Elle eut un geste désespéré.</p>
+
+<p>&mdash;Je vois tant d'hommes qu'ils me
+semblent tous pareils!</p>
+
+<p>Il la regardait toujours au fond des
+yeux, étreint par une émotion confuse et
+si forte qu'il avait envie de crier comme
+un petit enfant qu'on bat. Il la tenait
+encore dans ses bras, à cheval sur lui, les
+mains ouvertes dans le dos de la fille, et
+voilà qu'à force de la regarder il la reconnut
+enfin, la petite soeur laissée au pays
+avec tous ceux qu'elle avait vus mourir,
+elle, pendant qu'il roulait sur les mers.
+Alors prenant soudain dans ses grosses
+pattes de marin cette tête retrouvée, il se
+mit à l'embrasser comme on embrasse de
+la chair fraternelle. Puis des sanglots,
+de grands sanglots d'homme, longs comme
+des vagues, montèrent dans sa gorge pareils
+à des hoquets d'ivresse.</p>
+
+<p>Il balbutiait:</p>
+
+<p>&mdash;Te v'là, te r'voilà, Françoise, ma
+p'tite Françoise...</p>
+
+<p>Puis tout à coup il se leva, se mit à jurer
+d'une voix formidable en tapant sur la
+table un tel coup de poing que les verres
+culbutés se brisèrent. Puis il fit trois pas,
+chancela, étendit les bras, tomba sur la
+face. Et il se roulait par terre en criant,
+en battant le sol de ses quatre membres,
+et en poussant de tels gémissements qu'ils
+semblaient des râles d'agonie.</p>
+
+<p>Tous ces camarades le regardaient en
+riant.</p>
+
+<p>&mdash;Il est rien saoul, dit l'un.</p>
+
+<p>&mdash;Faut le coucher, dit un autre, s'il
+sort on va le fiche au bloc.</p>
+
+<p>Alors comme il avait de l'argent dans
+ses poches, la patronne offrit un lit, et les
+camarades, ivres eux-mêmes à ne pas tenir
+debout, le hissèrent par l'étroit escalier
+jusqu'à la chambre de la femme qui l'avait
+reçu tout à l'heure, et qui demeura sur
+une chaise, au pied de la couche criminelle,
+en pleurant autant que lui, jusqu'au
+matin.</p>
+
+
+
+<br><br><br><br>
+<a name="Hist11"></a>
+<h2>LA MORTE</h2>
+<a href="#top" style="font size:12pt; font-family: serif;">Retour à l'index</a>
+
+
+
+<p>Je l'avais aimée éperdument! Pourquoi
+aime-t-on? Est-ce bizarre de ne plus voir
+dans le monde qu'un être, de n'avoir plus
+dans l'esprit qu'une pensée, dans le coeur
+qu'un désir, et dans la bouche qu'un nom:
+un nom qui inonde incessamment, qui
+monte, comme l'eau d'une source, des
+profondeurs de l'âme, qui monte aux lèvres,
+et qu'on dit, qu'on redit, qu'on murmure
+sans cesse, partout, ainsi qu'une prière.</p>
+
+<p>Je ne conterai point notre histoire.
+L'amour n'en a qu'une; toujours la même.
+Je l'avais rencontrée et aimée. Voilà tout.
+Et j'avais vécu pendant un an dans sa tendresse,
+dans ses bras, dans sa caresse,
+dans son regard, dans ses robes, dans sa
+parole, enveloppé, lié, emprisonné dans
+tout ce qui venait d'elle, d'une façon si
+complète que je ne savais plus s'il faisait
+jour ou nuit, si j'étais mort ou vivant, sur
+la vieille terre ou ailleurs.</p>
+
+<p>Et voilà qu'elle mourut. Comment? Je
+ne sais pas, je ne sais plus.</p>
+
+<p>Elle rentra mouillée, un soir de pluie,
+et le lendemain, elle toussait. Elle toussa
+pendant une semaine environ et prit le lit.</p>
+
+<p>Que s'est-il passé. Je ne sais plus.</p>
+
+<p>Des médecins venaient, écrivaient, s'en
+allaient. On apportait des remèdes; une
+femme les lui faisait boire. Ses mains
+étaient chaudes, son front brûlant et humide,
+son regard brillant et triste. Je lui parlais,
+elle me répondait. Que nous sommes-nous
+dit? Je ne sais plus. J'ai tout oublié,
+tout, tout! Elle mourut, je me rappelle très
+bien son petit soupir, son petit soupir si
+faible, le dernier. La garde dit: «Ah!» Je
+compris, je compris!</p>
+
+<p>Je n'ai plus rien su. Rien. Je vis un
+prêtre qui prononça ce mot: «Votre maîtresse».
+Il me sembla qu'il l'insultait.
+Puisqu'elle était morte on n'avait plus le
+droit de savoir cela. Je le chassai. Un
+autre vint qui fut très bon, très doux. Je
+pleurai quand il me parla d'elle.</p>
+
+<p>On me consulta sur mille choses pour
+l'enterrement. Je ne sais plus. Je me rappelle
+cependant très bien le cercueil, le
+bruit des coups de marteau quand on la
+cloua dedans. Ah! mon Dieu!</p>
+
+<p>Elle fut enterrée! Enterrée! Elle! dans
+ce trou! Quelques personnes étaient venues,
+des amies. Je me sauvai. Je courus. Je
+marchai longtemps à travers des rues.
+Puis je rentrai chez moi. Le lendemain je
+partis pour un voyage.</p>
+
+<p>Hier, je suis rentré à Paris.</p>
+
+<p>Quand je revis ma chambre, notre chambre,
+notre lit, nos meubles, toute cette
+maison où était resté tout ce qui reste de
+la vie d'un être après sa mort, je fus saisi
+par un retour de chagrin si violent que je
+faillis ouvrir la fenêtre et me jeter dans la
+rue. Ne pouvant plus demeurer au milieu
+de ces choses, de ces murs qui l'avaient
+enfermée, abritée, et qui devaient garder
+dans leurs imperceptibles fissures mille
+atomes d'elle, de sa chair et de son souffle,
+je pris mon chapeau, afin de me sauver.</p>
+
+<p>Tout à coup, au moment d'atteindre la
+porte, je passai devant la grande glace du
+vestibule qu'elle avait fait poser là pour se
+voir, des pieds à la tête, chaque jour, en
+sortant, pour voir si toute sa toilette allait
+bien, était correcte et jolie, des bottines
+à la coiffure.</p>
+
+<p>Et je m'arrêtai net en face de ce miroir
+qui l'avait si souvent reflétée. Si souvent,
+si souvent, qu'il avait dû garder aussi son
+image.</p>
+
+<p>J'étais là debout, frémissant, les yeux
+fixés sur le verre, sur le verre plat, profond,
+vide, mais qui l'avait contenue tout
+entière, possédée autant que moi, autant
+que mon regard passionné. Il me sembla
+que j'aimais cette glace,&mdash;je la touchai,&mdash;
+elle était froide! Oh! le souvenir! le souvenir!
+miroir douloureux, miroir brûlant,
+miroir vivant, miroir horrible, qui fait
+souffrir toutes les tortures! Heureux les
+hommes dont le coeur, comme une glace où
+glissent et s'effacent les reflets, oublie tout
+ce qu'il a contenu, tout ce qui a passé devant
+lui, tout ce qui s'est contemplé, miré,
+dans son affection, dans son amour! Comme
+je souffre!</p>
+
+<p>Je sortis et, malgré moi, sans savoir,
+sans le vouloir, j'allai vers le cimetière. Je
+trouvai sa tombe toute simple, une croix
+de marbre avec ces quelques mots: «Elle
+aima, fut aimée, et mourut».</p>
+
+<p>Elle était là, là-dessous, pourrie! Quelle
+horreur! Je sanglotais, le front sur le sol.</p>
+
+<p>J'y restai longtemps, longtemps. Puis je
+m'aperçus que le soir venait. Alors un désir
+bizarre, fou, un désir d'amant désespéré
+s'empara de moi. Je voulus passer la
+nuit près d'elle, dernière nuit, à pleurer
+sur sa tombe. Mais on me verrait, on me
+chasserait. Comment faire? Je fus rusé. Je
+me levai et me mis à errer dans cette ville
+des disparus. J'allais, j'allais. Comme elle
+est petite cette ville à côté de l'autre, celle
+où l'on vit! Et pourtant comme ils sont plus
+nombreux que les vivants, ces morts. Il
+nous faut de hautes maisons, des rues,
+tant de place, pour les quatre générations
+qui regardent le jour en même temps, boivent
+l'eau des sources, le vin des vignes et
+mangent le pain des plaines.</p>
+
+<p>Et pour toutes les générations des morts,
+pour toute l'échelle de l'humanité descendue
+jusqu'à nous, presque rien, un champ,
+presque rien! La terre les reprend, l'oubli
+les efface. Adieu!</p>
+
+<p>Au bout du cimetière habité, j'aperçus
+tout à coup le cimetière abandonné, celui
+où les vieux défunts achèvent de se mêler
+au sol, où les croix elles-mêmes pourrissent,
+où l'on mettra demain les derniers venus.
+Il est plein de roses libres, de cyprès vigoureux
+et noirs, un jardin triste et superbe,
+nourri de chair humaine.</p>
+
+<p>J'étais seul, bien seul. Je me blottis dans
+un arbre vert. Je m'y cachai tout entier,
+entre ces branches grasses et sombres.</p>
+
+<p>Et j'attendis, cramponné au tronc comme
+un naufragé sur une épave.</p>
+
+<p>Quand la nuit fut noire, très noire, je
+quittai mon refuge et me mis à marcher
+doucement, à pas lents, à pas sourds, sur
+cette terre pleine de morts.</p>
+
+<p>J'errai longtemps, longtemps, longtemps.
+Je ne la retrouvais pas. Les bras
+étendus, les yeux ouverts, heurtant des
+tombes avec mes mains, avec mes pieds,
+avec mes genoux, avec ma poitrine, avec ma
+tête elle-même, j'allais sans la trouver. Je
+touchais, je palpais comme un aveugle qui
+cherche sa route, je palpais des pierres, des
+croix, des grilles de fer, des couronnes de
+verre, des couronnes de fleurs fanées! Je
+lisais les noms avec mes doigts, en les
+promenant sur les lettres. Quelle nuit!
+quelle nuit! Je ne la retrouvais pas!</p>
+
+<p>Pas de lune! Quelle nuit! j'avais peur,
+une peur affreuse dans ces étroits sentiers,
+entre deux lignes de tombes! Des tombes!
+des tombes! des tombes! Toujours des
+tombes! A droite, à gauche, devant moi,
+autour de moi, partout, des tombes! Je
+m'assis sur une d'elles, car je ne pouvais
+plus marcher tant mes genoux fléchissaient.
+J'entendais battre mon coeur! Et j'entendais
+autre chose aussi! Quoi? un bruit confus
+innommable! Était-ce dans ma tête affolée,
+dans la nuit impénétrable, ou sous la terre
+mystérieuse, sous la terre ensemencée de
+cadavres humains, ce bruit? Je regardais
+autour de moi!</p>
+
+<p>Combien de temps suis-je resté là? Je ne
+sais pas. J'étais paralysé par la terreur,
+j'étais ivre d'épouvante, prêt à hurler, prêt
+à mourir.</p>
+
+<p>Et soudain il me sembla que la dalle de
+marbre sur laquelle j'étais assis remuait.
+Certes, elle remuait, comme si on l'eût
+soulevée. D'un bond je me jetai sur le tombeau
+voisin, et je vis, oui, je vis la pierre
+que je venais de quitter se dresser toute
+droite; et le mort apparut, un squelette nu
+qui, de son dos courbé la rejetait. Je voyais,
+je voyais très bien, quoique la nuit fût
+profonde. Sur la croix je pus lire:</p>
+
+<p>«Ici repose Jacques Olivant, décédé à
+l'âge de cinquante et un ans. Il aimait les
+siens, fut honnête et bon, et mourut dans
+la paix du Seigneur.»</p>
+
+<p>Maintenant le mort aussi lisait les choses
+écrites sur son tombeau. Puis il ramassa
+une pierre dans le chemin, une petite
+pierre aiguë, et se mit à les gratter avec
+soin, ces choses. Il les effaça tout à fait,
+lentement, regardant de ses yeux vides la
+place où tout à l'heure elles étaient gravées;
+et, du bout de l'os qui avait été son index,
+il écrivit en lettres lumineuses comme ces
+lignes qu'on trace aux murs avec le bout
+d'une allumette:</p>
+
+<p>«Ici repose Jacques Olivant, décédé à
+l'âge de cinquante et un ans. Il hâta par
+ses duretés la mort de son père dont il
+désirait hériter, il tortura sa femme, tourmenta
+ses enfants, trompa ses voisins,
+vola quand il le put et mourut misérable.»</p>
+
+<p>Quand il eût achevé d'écrire, le mort
+immobile contempla son oeuvre. Et je
+m'aperçus, on me retournant, que toutes les
+tombes étaient ouvertes, que tous les cadavres
+en étaient sortis, que tous avaient effacé
+les mensonges inscrits par les parents sur
+la pierre funéraire, pour y rétablir la vérité.</p>
+
+<p>Et je voyais que tous avaient été les
+bourreaux de leurs proches, haineux, déshonnêtes,
+hypocrites, menteurs, fourbes,
+calomniateurs, envieux, qu'ils avaient volé,
+trompé, accompli tous les actes honteux,
+tous les actes abominables, ces bons pères,
+ces épouses fidèles, ces fils dévoués, ces
+jeunes filles chastes, ces commerçants probes,
+ces hommes et ces femmes dits irréprochables.</p>
+
+<p>Ils écrivaient tous en même temps, sur le
+seuil de leur demeure éternelle, la cruelle,
+terrible et sainte vérité que tout le monde
+ignore ou feint d'ignorer sur la terre.</p>
+
+<p>Je pensai qu'<i>elle</i> aussi avait dû la tracer
+sur sa tombe. Et sans peur maintenant,
+courant au milieu des cercueils entr'ouverts,
+au milieu des cadavres, au milieu
+des squelettes, j'allai vers elle, sûr que je
+la trouverais aussitôt.</p>
+
+<p>Je la reconnus de loin, sans voir le visage
+enveloppé du suaire.</p>
+
+<p>Et sur la croix de marbre où tout à
+l'heure j'avais lu:</p>
+
+<p>«Elle aima, fut aimée, et mourut.»</p>
+
+<p>J'aperçus.</p>
+
+<p>«Étant sortie un jour pour tromper son
+amant, elle eut froid sous la pluie, et mourut.»</p>
+
+<p>Il paraît qu'on, me ramassa, inanimé,
+au jour levant, auprès d'une tombe.</p><br>
+
+
+<a href="#top" style="font size:12pt; font-family: serif;">Retour à l'index</a>
+
+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11495 ***</div>
+</body>
+</html>
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+++ b/old/11495-8.txt
@@ -0,0 +1,5436 @@
+The Project Gutenberg EBook of La Main Gauche, by Guy de Maupassant
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
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+
+Title: La Main Gauche
+
+Author: Guy de Maupassant
+
+Release Date: March 7, 2004 [EBook #11495]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MAIN GAUCHE ***
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+Produced by Miranda van de Heijning, Renald Levesque and PG Distributed
+Proofreaders. This file was produced from images generously made
+available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr.
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+GUY DE MAUPASSANT
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+La Main Gauche
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+1889
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+ALLOUMA
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+I
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+Un de mes amis m'avait dit: Si tu passes par hasard aux environs de
+Bordj-Ebbaba, pendant ton voyage en Algérie, va donc voir mon ancien
+camarade Auballe, qui est colon là-bas.
+
+J'avais oublié le nom d'Auballe et le nom d'Ebbaba et je ne songeais
+guère à ce colon, quand j'arrivai chez lui, par pur hasard. Depuis un
+mois je rôdais à pied par toute cette région magnifique qui s'étend
+d'Alger à Cherchell, Orléansville et Tiaret. Elle est en même temps
+boisée et nue, grande et intime. On rencontre, entre deux monts, des
+forêts de pins profondes en des vallées étroites où roulent des torrents
+en hiver. Des arbres énormes tombés sur le ravin servent de pont aux
+Arabes, et aussi aux lianes qui s'enroulent aux troncs morts et les
+parent d'une vie nouvelle. Il y a des creux, et des plis inconnus de
+montagne, d'une beauté terrifiante, et des bords de ruisselets, plats et
+couverts de lauriers-roses, d'une inimaginable grâce.
+
+Mais ce qui m'a laissé au coeur les plus chers souvenirs en cette
+excursion, ce sont les marches de l'après-midi le long des chemins un
+peu boisés sur ces ondulations des côtes d'où l'on domine un immense
+pays onduleux et roux depuis la mer bleuâtre jusqu'à la chaîne
+de l'Ouarsenis qui porte sur ses faîtes la forêt de cèdres de
+Teniet-el-Haad.
+
+Ce jour-là je m'égarai. Je venais de gravir un sommet, d'où j'avais
+aperçu, au-dessus d'une série de collines, la longue plaine de la
+Mitidja, puis par derrière, sur la crête d'une autre chaîne, dans un
+lointain presque invisible, l'étrange monument qu'on nomme le Tombeau de
+la Chrétienne, sépulture d'une famille de rois de Mauritanie, dit-on. Je
+redescendais, allant vers le Sud, découvrant devant moi jusqu'aux cimes
+dressées sur le ciel clair, au seuil du désert, une contrée bosselée,
+soulevée et fauve, fauve comme si toutes ces collines étaient
+recouvertes de peaux de lion cousues ensemble. Quelquefois, au milieu
+d'elles, une bosse plus haute se dressait, pointue et jaune, pareille au
+dos broussailleux d'un chameau.
+
+J'allais à pas rapides, léger, comme on l'est en suivant les sentiers
+tortueux sur les pentes d'une montagne. Rien ne pèse, en ces courses
+alertes dans l'air vif des hauteurs, rien ne pèse, ni le corps, ni le
+coeur, ni les pensées, ni même les soucis. Je n'avais plus rien en moi,
+ce jour-là, de tout ce qui écrase et torture notre vie, rien que la joie
+de cette descente. Au loin, j'apercevais des campements arabes, tentes
+brunes, pointues, accrochées au sol comme les coquilles de mer sur les
+rochers, ou bien des gourbis, huttes de branches d'où sortait une fumée
+grise. Des formes blanches, hommes ou femmes, erraient autour à pas
+lents; et les clochettes des troupeaux tintaient vaguement dans l'air du
+soir.
+
+Les arbousiers sur ma route se penchaient, étrangement chargés de leurs
+fruits de pourpre qu'ils répandaient dans le chemin. Ils avaient l'air
+d'arbres martyrs d'où coulait une sueur sanglante, car au bout de chaque
+branchette pendait une graine rouge comme une goutte de sang.
+
+Le sol, autour d'eux, était couvert de cette pluie suppliciale, et le
+pied écrasant les arbouses laissait par terre des traces de meurtre.
+Parfois, d'un bond, en passant, je cueillais les plus mûres pour les
+manger.
+
+Tous les vallons à présent se remplissaient d'une vapeur blonde qui
+s'élevait lentement comme la buée des flancs d'un boeuf; et sur la
+chaîne des monts qui fermaient l'horizon, à la frontière du Sahara
+flamboyait un ciel de Missel. De longues traînées d'or alternaient
+avec des traînées de sang--encore du sang! du sang et de l'or, toute
+l'histoire humaine--et parfois entre elles s'ouvrait une trouée mince
+sur un azur verdâtre, infiniment lointain comme le rêve.
+
+Oh! que j'étais loin, que j'étais loin de toutes les choses et de toutes
+les gens dont on s'occupe autour des boulevards, loin de moi-même aussi,
+devenu une sorte d'être errant, sans conscience, et sans pensée, un oeil
+qui passe, qui voit, qui aime voir, loin encore de ma route à laquelle
+je ne songeais plus, car aux approches de la nuit je m'aperçus que
+j'étais perdu.
+
+L'ombre tombait sur là terre comme une averse de ténèbres, et je ne
+découvrais rien devant moi que la montagne à perte de vue. Des tentes
+apparurent dans un vallon, j'y descendis et j'essayai de faire
+comprendre au premier Arabe rencontré la direction que je cherchais.
+
+M'a-t-il deviné? je l'ignore; mais il me répondit longtemps, et moi je
+ne compris rien. J'allais, par désespoir, me, décider à passer la nuit,
+roulé dans un tapis, auprès du campement, quand je crus reconnaître,
+parmi les mots bizarres qui sortaient de sa bouche, celui de
+Bordj-Ebbaba.
+
+Je répétai:--Bordj-Ebbaba.--Oui, oui.
+
+Et je lui montrai deux francs, une fortune. Il se mit à marcher, je le
+suivis. Oh! je suivis longtemps, dans la nuit profonde, ce fantôme
+pâle qui courait pieds nus devant moi par les sentiers pierreux où je
+trébuchais sans cesse.
+
+Soudain une lumière brilla. Nous arrivions devant la porte d'une maison
+blanche, sorte de fortin aux murs droits et sans fenêtres extérieures.
+Je frappai, des chiens hurlèrent au dedans. Une voix française demanda:
+«Qui est là!»
+
+Je répondis:
+
+--Est-ce ici que demeure M. Auballe?
+
+--Oui.
+
+On m'ouvrit, j'étais en face de M. Auballe lui-même, un grand garçon
+blond, en savates, pipe à la bouche, avec l'air d'un hercule bon enfant.
+
+Je me nommai; il tendit ses deux mains en disant: «Vous êtes chez vous,
+monsieur.»
+
+Un quart d'heure plus tard je dînais avidement en face de mon hôte qui
+continuait à fumer.
+
+Je savais son histoire. Après avoir mangé beaucoup d'argent avec les
+femmes, il avait placé son reste en terres algériennes, et planté des
+vignes.
+
+Les vignes marchaient bien; il était heureux, et il avait en effet
+l'air calme d'un homme satisfait. Je ne pouvais comprendre comment ce
+Parisien, ce fêteur, avait pu s'accoutumer à cette vie monotone, dans
+cette solitude, et je l'interrogeai.
+
+--Depuis combien de temps êtes-vous ici?
+
+--Depuis neuf ans.
+
+--Et vous n'avez pas d'atroces tristesses?
+
+--Non, on se fait à ce pays, et puis on finit par l'aimer. Vous ne
+sauriez croire comme il prend les gens par un tas de petits instincts
+animaux que nous ignorons en nous. Nous nous y attachons d'abord par nos
+organes à qui il donne des satisfactions secrètes que nous ne raisonnons
+pas. L'air et le climat font la conquête de notre chair, malgré nous, et
+la lumière gaie dont il est inondé tient l'esprit clair et content, à
+peu de frais. Elle entre en nous à flots, sans cesse, par les yeux, et
+on dirait vraiment qu'elle lave tous les coins sombres de l'âme.
+
+--Mais les femmes?
+
+--Ah!... ça manque un peu!
+
+--Un peu seulement?
+
+--Mon Dieu, oui... un peu. Car on trouve toujours, même dans les tribus,
+des indigènes complaisants qui pensent aux nuits du Roumi.
+
+Il se tourna vers l'Arabe qui me servait, un grand garçon brun dont
+l'oeil noir luisait sous le turban, et il lui dit:
+
+--Va-t'en, Mohammed, je t'appellerai quand j'aurai besoin de toi.
+
+Puis, à moi:
+
+--Il comprend le français et je vais vous conter une histoire où il joue
+un grand rôle.
+
+L'homme étant parti, il commença:
+
+--J'étais ici depuis quatre ans environ, encore peu installé, à tous
+égards, dans ce pays dont je commençais à balbutier la langue, et obligé
+pour ne pas rompre tout à fait avec des passions qui m'ont été fatales
+d'ailleurs, de faire à Alger un voyage de quelques jours, de temps en
+temps.
+
+J'avais acheté cette ferme, ce bordj, ancien poste fortifié, à quelques
+centaines de mètres du campement indigène dont j'emploie les hommes à
+mes cultures. Dans cette tribu, fraction des Oulad-Taadja, je choisis en
+arrivant, pour mon service particulier, un grand garçon, celui que vous
+venez de voir, Mohammed ben Lam'har, qui me fut bientôt extrêmement
+dévoué. Comme il ne voulait pas coucher dans une maison dont il n'avait
+point l'habitude, il dressa sa tente à quelques pas de la porte, afin
+que je pusse l'appeler de ma fenêtre.
+
+Ma vie, vous la devinez? Tout le jour, je suivais les défrichements et
+les plantations, je chassais un peu, j'allais dîner avec les officiers
+des postes voisins, ou bien ils venaient dîner chez moi.
+
+Quant aux... plaisirs--je vous les ai dits. Alger m'offrait les plus
+raffinés; et de temps en temps, un arabe complaisant et compatissant
+m'arrêtait au milieu d'une promenade pour me proposer d'amener chez moi,
+à la nuit, une femme de tribu. J'acceptais quelquefois, mais, le plus
+souvent, je refusais, par crainte des ennuis que cela pouvait me créer.
+
+Et, un soir, en rentrant d'une tournée dans les terres, au commencement
+de l'été, ayant besoin de Mohammed, j'entrai dans sa tente sans
+l'appeler. Cela m'arrivait à tout moment.
+
+Sur un de ces grands tapis rouges en haute laine du Djebel-Amour, épais
+et doux comme des matelas, une femme, une fille, presque nue, dormait,
+les bras croisés sur ses yeux. Son corps blanc, d'une blancheur luisante
+sous le jet de lumière de la toile soulevée, m'apparut comme un des plus
+parfaits échantillons de la race humaine que j'eusse vus. Les femmes
+sont belles par ici, grandes, et d'une rare harmonie de traits et de
+lignes.
+
+Un peu confus, je laissai retomber le bord de la tente et je rentrai
+chez moi.
+
+J'aime les femmes! L'éclair de cette vision m'avait traversé et brûlé,
+ranimant en mes veines la vieille ardeur redoutable à qui je dois d'être
+ici. Il faisait chaud, c'était en juillet, et je passai presque toute la
+nuit à ma fenêtre, les yeux sur la tache sombre que faisait à terre la
+tente de Mohammed.
+
+Quand il entra dans ma chambre, le lendemain, je le regardai bien en
+face, et il baissa la tête comme un homme confus, coupable. Devinait-il
+ce que je savais?
+
+Je lui demandai brusquement.
+
+--Tu es donc marié, Mohammed? Je le vis rougir, et il balbutia:
+
+--Non, moussié!
+
+Je le forçais à parler français et à me donner des leçons d'arabe, ce
+qui produisait souvent une langue intermédiaire des plus incohérentes.
+
+Je repris:
+
+--Alors, pourquoi y a-t-il une femme chez toi.
+
+Il murmura:
+
+--Il est du Sud.
+
+--Ah! elle est du Sud. Cela ne m'explique pas comment elle se trouve
+sous ta tente.
+
+Sans répondre à ma question, il reprit:
+
+--Il est très joli.
+
+--Ah! vraiment. Eh bien, une autre fois, quand tu recevras comme ça
+une très jolie femme du Sud, tu auras soin de la faire entrer dans mon
+gourbi et non dans le tien. Tu entends, Mohammed?
+
+Il répondit avec un grand sérieux:
+
+--Oui, moussié.
+
+J'avoue que pendant toute la journée je demeurai sous l'émotion
+agressive du souvenir de cette fille arabe étendue sur un tapis rouge;
+et, en rentrant, à l'heure du dîner, j'eus une forte envie de traverser
+de nouveau la tente de Mohammed. Durant la soirée, il fit son service
+comme toujours, tournant autour de moi avec sa figure impassible, et je
+faillis plusieurs fois lui demander s'il allait garder longtemps sous
+son toit de poil de chameau cette demoiselle du Sud, qui était très
+jolie.
+
+Vers neuf heures, toujours hanté par ce goût de la femme, qui est tenace
+comme l'instinct de chasse chez les chiens, je sortis pour prendre l'air
+et pour rôder un peu dans les environs du cône de toile brune à travers
+laquelle j'apercevais le point brillant d'une lumière.
+
+Puis je m'éloignai, pour n'être pas surpris par Mohammed dans les
+environs de son logis.
+
+En rentrant, une heure plus tard, je vis nettement son profil à lui,
+sous sa tente. Puis ayant tiré ma clef de ma poche, je pénétrai dans le
+bordj où couchaient, comme moi, mon intendant, deux laboureurs de France
+et une vieille cuisinière cueillie à Alger.
+
+Je montai mon escalier et je fus surpris en remarquant un filet de
+clarté sous ma porte. Je l'ouvris, et j'aperçus en face de moi, assise
+sur une chaise de paille à côté de la table où brûlait une bougie, une
+fille au visage d'idole, qui semblait m'attendre avec tranquillité,
+parée de tous les bibelots d'argent que les femmes du Sud portent
+aux jambes, aux bras, sur la gorge et jusque sur le ventre. Ses yeux
+agrandis par le khol jetaient sur moi un large regard; et quatre petits
+signes bleus finement tatoués sur la chair étoilaient son front, ses
+joues et son menton. Ses bras, chargés d'anneaux, reposaient sur ses
+cuisses que recouvrait, tombant des épaules, une sorte de gebba de soie
+rouge dont elle était vêtue.
+
+En me voyant entrer, elle se leva et resta devant moi, debout, couverte
+de ses bijoux sauvages, dans une attitude de fière soumission.
+
+--Que fais-tu ici, lui dis-je en arabe.
+
+--J'y suis parce qu'on m'a ordonné de venir.
+
+--Qui te l'a ordonné?
+
+--Mohammed.
+
+--C'est bon. Assieds-toi.
+
+Elle s'assit, baissa les yeux, et je demeurai devant elle, l'examinant.
+
+La figure était étrange, régulière, fine et un peu bestiale, mais
+mystique comme celle d'un Boudha. Les lèvres, fortes et colorées d'une
+sorte de floraison rouge qu'on retrouvait ailleurs sur son corps,
+indiquaient un léger mélange de sang noir, bien que les mains et les
+bras fussent d'une blancheur irréprochable.
+
+J'hésitais sur ce que je devais faire, troublé, tenté et confus. Pour
+gagner du temps et me donner le loisir de la réflexion, je lui posai
+d'autres questions, sur son origine, son arrivée dans ce pays et
+ses rapports avec Mohammed. Mais elle ne répondit qu'à celles qui
+m'intéressaient le moins et il me fut impossible de savoir pourquoi elle
+était venue, dans quelle intention, sur quel ordre, depuis quand, ni ce
+qui s'était passé entre elle et mon serviteur.
+
+Comme j'allais lui dire: «Retourne sous la tente de Mohammed», elle
+me devina peut-être, se dressa brusquement et levant ses deux bras
+découverts dont tous les bracelets sonores glissèrent ensemble vers ses
+épaules, elle croisa ses mains derrière mon cou en m'attirant avec un
+air de volonté suppliante et irrésistible.
+
+Ses yeux, allumés par le désir de séduire, par ce besoin de vaincre
+l'homme qui rend fascinant comme celui des félins le regard impur
+des femmes, m'appelaient, m'enchaînaient, m'ôtaient toute force de
+résistance, me soulevaient d'une ardeur impétueuse. Ce fut une lutte
+courte, sans paroles, violente, entre les prunelles seules, l'éternelle
+lutte entre les deux brutes humaines, le mâle et la femelle, où le mâle
+est toujours vaincu.
+
+Ses mains, derrière ma tête m'attiraient d'une pression lente,
+grandissante, irrésistible comme une force mécanique, vers le sourire
+animal de ses lèvres rouges où je collai soudain les miennes en enlaçant
+ce corps presque nu et chargé d'anneaux d'argent qui tintèrent, de la
+gorge aux pieds, sous mon étreinte.
+
+Elle était nerveuse, souple et saine comme une bête, avec des airs, des
+mouvements, des grâces et une sorte d'odeur de gazelle, qui me firent
+trouver à ses baisers une rare saveur inconnue, étrangère à mes sens
+comme un goût de fruit des tropiques.
+
+Bientôt... je dis bientôt, ce fut peut-être aux approches du matin,
+je la voulus renvoyer, pensant qu'elle s'en irait ainsi qu'elle était
+venue, et ne me demandant pas encore ce que je ferais d'elle; ou ce
+qu'elle ferait de moi.
+
+Mais dès qu'elle eut compris mon intention, elle murmura:
+
+--Si tu me chasses, où veux-tu que j'aille maintenant? I1 faudra que je
+dorme sur la terre, dans la nuit. Laisse-moi me coucher sur le tapis, au
+pied de ton lit.
+
+Que pouvais-je répondre? Que pouvais-je faire? Je pensai que Mohammed,
+sans doute, regardait à son tour la fenêtre éclairée de ma chambre; et
+des questions de toute nature, que je ne m'étais point posées dans le
+trouble des premiers instants, se formulèrent nettement.
+
+--Reste ici, dis-je, nous allons causer.
+
+Ma résolution fut prise en une seconde. Puisque cette fille avait été
+jetée ainsi dans mes bras, je la garderais, j'en ferais une sorte de
+maîtresse esclave, cachée dans le fond de ma maison, à la façon des
+femmes des harems. Le jour où elle ne me plairait plus, il serait
+toujours facile de m'en défaire d'une façon quelconque, car ces
+créatures-là, sur le sol africain, nous appartenaient presque corps et
+âme.
+
+Je lui dis:
+
+--Je veux bien être bon pour toi. Je te traiterai de façon à ce que tu
+ne sois pas malheureuse, mais je veux savoir ce que tu es, et d'où tu
+viens.
+
+Elle comprit qu'il fallait parler et me conta son histoire, ou plutôt
+une histoire, car elle dut mentir d'un bout à l'autre, comme mentent
+tous les Arabes, toujours, avec ou sans motifs.
+
+C'est là un des signes les plus surprenants et les plus
+incompréhensibles du caractère indigène: le mensonge. Ces hommes en qui
+l'islamisme s'est incarné jusqu'à faire partie d'eux, jusqu'à modeler
+leurs instincts, jusqu'à modifier la race entière et à la différencier
+des autres au moral autant que la couleur de la peau différencie le
+nègre du blanc, sont menteurs dans les moelles au point que jamais on ne
+peut se fier à leurs dires. Est-ce à leur religion qu'ils doivent
+cela? Je l'ignore. Il faut avoir vécu parmi eux pour savoir combien
+le mensonge fait partie de leur être, de leur coeur, de leur âme, est
+devenu chez eux une sorte de seconde nature, une nécessité de la vie.
+
+Elle me raconta donc qu'elle était fille d'un caïd des Ouled Sidi Cheik
+et d'une femme enlevée par lui dans une razzia sur les Touaregs. Cette
+femme devait être une esclave noire, ou du moins provenir d'un premier
+croisement de sang arabe et de sang nègre. Les négresses, on le
+sait, sont fort prisées dans les harems où elles jouent le rôle
+d'aphrodisiaques.
+
+Rien de cette origine d'ailleurs n'apparaissait hors cette couleur
+empourprée des lèvres et les fraises sombres de ses seins allongés,
+pointus et souples comme si des ressorts les eussent dressés. A cela, un
+regard attentif ne se pouvait tromper. Mais tout le reste appartenait à
+la belle race du Sud, blanche, svelte, dont la figure fine est faite de
+lignes droites et simples comme une tête d'image indienne. Les yeux
+très écartés augmentaient encore l'air un peu divin de cette rôdeuse du
+désert.
+
+De son existence véritable, je ne sus rien de précis. Elle me la conta
+par détails incohérents qui semblaient surgir au hasard dans une mémoire
+en désordre; et elle y mêlait des observations délicieusement puériles,
+toute une vision du monde nomade née dans une cervelle d'écureuil qui a
+sauté de tente en tente, de campement en campement, de tribu en tribu.
+
+Et cela était débité avec l'air sévère que garde toujours ce peuple
+drapé, avec des mines d'idole qui potine et une gravité un peu comique.
+
+Quand elle eut fini, je m'aperçus que je n'avais rien retenu de cette
+longue histoire pleine d'événements insignifiants, emmagasinés en sa
+légère cervelle, et je me demandai si elle ne m'avait pas berné très
+simplement par ce bavardage vide et sérieux qui ne m'apprenait rien sur
+elle ou sur aucun fait de sa vie.
+
+Et je pensais à ce peuple vaincu au milieu duquel nous campons ou plutôt
+qui campe au milieu de nous, dont nous commençons à parler la langue,
+que nous voyons vivre chaque jour sous la toile transparente de ses
+tentes, à qui nous imposons nos lois, nos règlements et nos coutumes,
+et dont nous ignorons tout, mais tout, entendez-vous, comme si nous
+n'étions pas là, uniquement occupés à le regarder depuis bientôt
+soixante ans. Nous ne savons pas davantage ce qui se passe sous cette
+hutte de branches et sous ce petit cône d'étoffe cloué sur la terre avec
+des pieux, à vingt mètres de nos portes, que nous ne savons encore ce
+que font, ce que pensent, ce que sont les Arabes dits civilisés des
+maisons mauresques d'Alger. Derrière le mur peint à la chaux de leur
+demeure des villes, derrière la cloison de branches de leur gourbi, ou
+derrière ce mince rideau brun de poil de chameau que secoue le vent, ils
+vivent près de nous, inconnus, mystérieux, menteurs, sournois, soumis,
+souriants, impénétrables. Si je vous disais qu'en regardant de loin,
+avec ma jumelle, le campement voisin, je devine qu'ils ont des
+superstitions, des cérémonies, mille usages encore ignorés de nous, pas
+même soupçonnés! Jamais peut-être un peuple conquis par la force n'a
+su échapper aussi complètement à la domination réelle, à l'influence
+morale, et à l'investigation acharnée, mais inutile du vainqueur.
+
+Or, cette infranchissable et secrète barrière que la nature
+incompréhensible a verrouillée entre les races, je la sentais soudain,
+comme je ne l'avais jamais sentie, dressée entre cette fille arabe et
+moi, entre cette femme qui venait de se donner, de se livrer, d'offrir
+son corps à ma caresse et moi qui l'avait possédée.
+
+Je lui demandai y songeant pour la première fois:
+
+--Comment t'appelles-tu?
+
+Elle était demeurée quelques instants sans parler et je la vis
+tressaillir comme si elle venait d'oublier que j'étais là, tout contre
+elle. Alors, dans ses yeux levés sur moi, je devinai que cette minute
+avait suffi pour que le sommeil tombât sur elle, un sommeil irrésistible
+et brusque, presque foudroyant, comme tout ce qui s'empare des sens
+mobiles des femmes.
+
+Elle répondit nonchalamment avec un bâillement arrêté dans la bouche:
+
+--Allouma.
+
+Je repris:
+
+--Tu as envie de dormir?
+
+--Oui, dit-elle.
+
+--Eh bien! dors.
+
+Elle s'allongea tranquillement à mon côté, étendue sur le ventre, le
+front posé sur ses bras croisés, et je sentis presque tout de suite que
+sa fuyante pensée de sauvage s'était éteinte dans le repos.
+
+Moi, je me mis à rêver, couché près d'elle, cherchant à comprendre?
+Pourquoi Mohammed me l'avait-il donnée? Avait-il agi en serviteur
+magnanime qui se sacrifie pour son maître jusqu'à lui céder la femme
+attirée en sa tente pour lui-même, ou bien avait-il obéi à une pensée
+plus complexe, plus pratique, moins généreuse en jetant dans mon lit
+cette fille qui m'avait plu? L'Arabe, quand il s'agit de femmes, a
+toutes les rigueurs pudibondes et toutes les complaisances inavouables;
+et on ne comprend guère plus sa morale rigoureuse et facile que tout le
+reste de ses sentiments. Peut-être avais-je devancé, en pénétrant par
+hasard sous sa tente, les intentions bienveillantes de ce prévoyant
+domestique qui m'avait destiné cette femme, son amie, sa complice, sa
+maîtresse aussi peut-être.
+
+Toutes ces suppositions m'assaillirent et me fatiguèrent si bien que
+tout doucement je glissai à mon tour dans un sommeil profond.
+
+Je fus réveillé par le grincement de ma porte; Mohammed entrait comme
+tous les matins pour m'éveiller. Il ouvrit la fenêtre par où un flot
+de jour s'engouffrant éclaira sur le lit le corps d'Allouma toujours
+endormie, puis il ramassa sur le tapis mon pantalon, mon gilet et ma
+jaquette afin de les brosser. Il ne jeta pas un regard sur la femme
+couchée à mon côté, ne parut pas savoir ou remarquer qu'elle était là,
+et il avait sa gravité ordinaire, la même allure, le même visage. Mais
+la lumière, le mouvement, le léger bruit des pieds nus de l'homme, la
+sensation de l'air pur sur la peau et dans les poumons tirèrent Allouma
+de son engourdissement. Elle allongea les bras, se retourna, ouvrit les
+yeux, me regarda, regarda Mohammed avec la même indifférence et s'assit.
+Puis elle murmura.
+
+--J'ai faim, aujourd'hui.
+
+--Que veux-tu manger? demandai-je.
+
+--Kahoua.
+
+--Du café et du pain avec du beurre?
+
+--Oui.
+
+Mohammed, debout près de notre couche, mes vêtements sur les bras,
+attendait les ordres.
+
+--Apporte à déjeuner pour Allouma et pour moi, lui dis-je.
+
+Et il sortit sans que sa figure révélât le moindre étonnement ou le
+moindre ennui.
+
+Quand il fut parti, je demandai à la jeune Arabe:
+
+--Veux-tu habiter dans ma maison?
+
+--Oui, je le veux bien.
+
+--Je te donnerai un appartement pour toi seule et une femme pour te
+servir.
+
+--Tu es généreux, et je te suis reconnaissante.
+
+--Mais si ta conduite n'est pas bonne, je te chasserai d'ici.
+
+--Je ferai ce que tu exigeras de moi.
+
+Elle prit ma main et la baisa, en signe de soumission.
+
+Mohammed rentrait, portant un plateau avec le déjeuner. Je lui dis:
+
+--Allouma va demeurer dans la maison. Tu étaleras des tapis dans la
+chambre, au bout du couloir, et tu feras venir ici pour la servir la
+femme d'Abd-el-Kader-el-Hadara.
+
+--Oui, moussié.
+
+Ce fut tout.
+
+Une heure plus tard, ma belle Arabe était installée dans une grande
+chambre claire; et comme je venais m'assurer que tout allait bien, elle
+me demanda, d'un ton suppliant, de lui faire cadeau d'une armoire
+à glace. Je promis, puis je la laissai accroupie sur un tapis du
+Djebel-Amour, une cigarette à la bouche, et bavardant avec la vieille
+Arabe que j'avais envoyé chercher, comme si elles se connaissaient
+depuis des années.
+
+
+
+II
+
+
+Pendant un mois, je fus très heureux avec elle et je m'attachai d'une
+façon bizarre à cette créature d'une autre race, qui me semblait presque
+d'une autre espèce, née sur une planète voisine.
+
+Je ne l'aimais pas--non--on n'aime point les filles de ce continent
+primitif. Entre elles et nous, même entre elles et leurs mâles naturels,
+les Arabes, jamais n'éclôt la petite fleur bleue des pays du Nord.
+Elles sont trop près de l'animalité humaine, elles ont un coeur trop
+rudimentaire, une sensibilité trop peu affinée, pour éveiller dans
+nos âmes l'exaltation sentimentale qui est la poésie de l'amour. Rien
+d'intellectuel, aucune ivresse de la pensée ne se mêle à l'ivresse
+sensuelle que provoquent en nous ces êtres charmants et nuls.
+
+Elles nous tiennent pourtant, elles nous prennent, comme les autres,
+mais d'une façon différente, moins tenace, moins cruelle, moins
+douloureuse.
+
+Ce que j'éprouvai pour celle-ci, je ne saurais encore l'expliquer d'une
+façon précise. Je vous disais tout à l'heure que ce pays, cette Afrique
+nue, sans arts, vide de toutes les joies intelligentes, fait peu à peu
+la conquête de notre chair par un charme inconnaissable et sûr, par la
+caresse de l'air, par la douceur constante des aurores et des soirs, par
+sa lumière délicieuse, par le bien-être discret dont elle baigne tous
+nos organes! Eh bien! Allouma me prit de la même façon, par mille
+attraits cachés, captivants et physiques, par la séduction pénétrante
+non point de ses embrassements, car elle était d'une nonchalance toute
+orientale, mais de ses doux abandons.
+
+Je la laissais absolument libre d'aller et de venir à sa guise et elle
+passait au moins une après-midi sur deux dans le campement voisin, au
+milieu des femmes de mes agriculteurs indigènes. Souvent aussi, elle
+demeurait durant une journée presque entière, à se mirer dans l'armoire
+à glace en acajou que j'avais fait venir de Miliana. Elle s'admirait
+en toute conscience, debout, devant la grande porte de verre où elle
+suivait ses mouvements avec une attention profonde et grave. Elle
+marchait la tête un peu penchée en arrière, pour juger ses hanches et
+ses reins, tournait, s'éloignait, se rapprochait, puis, fatiguée enfin
+de se mouvoir, elle s'asseyait sur un coussin et demeurait en face
+d'elle-même, les yeux dans ses yeux, le visage sévère, l'âme noyée dans
+cette contemplation.
+
+Bientôt, je m'aperçus qu'elle sortait presque chaque jour après le
+déjeuner, et qu'elle disparaissait complètement jusqu'au soir.
+
+Un peu inquiet, je demandai à Mohammed s'il savait ce qu'elle
+pouvait faire pendant ces longues heures d'absence. Il répondit avec
+tranquillité:
+
+--Ne te tourmente pas, c'est bientôt le Ramadan. Elle doit aller à ses
+dévotions.
+
+Lui aussi semblait ravi de la présence d'Allouma dans la maison; mais
+pas une fois je ne surpris entre eux le moindre signe un peu suspect,
+pas une fois, ils n'eurent l'air de se cacher de moi, de s'entendre, de
+me dissimuler quelque chose.
+
+J'acceptais donc la situation telle quelle sans la comprendre, laissant
+agir le temps, le hasard et la vie.
+
+Souvent, après l'inspection de mes terres, de mes vignes, de mes
+défrichements, je faisais à pied de grandes promenades. Vous connaissez
+les superbes forêts de cette partie de l'Algérie, ces ravins presque
+impénétrables où les sapins abattus barrent les torrents, et ces petits
+vallons de lauriers-roses qui, du haut des montagnes, semblent des tapis
+d'Orient étendus le long des cours d'eau. Vous savez qu'à tout moment,
+dans ces bois et sur ces côtes, où on croirait que personne jamais
+n'a pénétré, on rencontre tout à coup le dôme de neige d'une koubba
+renfermant les os d'un humble marabout, d'un marabout isolé, à peine
+visité de temps en temps par quelques fidèles obstinés, venus du douar
+voisin avec une bougie dans leur poche pour l'allumer sur le tombeau du
+saint.
+
+Or, un soir, comme je rentrais, je passai auprès d'une de ces chapelles
+mahométanes, et ayant jeté un regard par la porte toujours ouverte, je
+vis qu'une femme priait devant la relique. C'était un tableau charmant,
+cette Arabe assise par terre, dans cette chambre délabrée, où le vent
+entrait à son gré et amassait dans les coins, en tas jaunes, les fines
+aiguilles sèches tombées des pins. Je m'approchai pour mieux regarder,
+et je reconnus Allouma. Elle ne me vit pas, ne m'entendit point,
+absorbée tout entière par le souci du saint; et elle parlait, à mi-voix,
+elle lui parlait, se croyant bien seule avec lui, racontant au serviteur
+de Dieu toutes ses préoccupations. Parfois elle se taisait un peu pour
+méditer, pour chercher ce qu'elle avait encore à dire, pour ne rien
+oublier de sa provision de confidences; et parfois aussi elle s'animait
+comme s'il lui eût répondu, comme s'il lui eût conseillé une chose
+qu'elle ne voulait point faire et qu'elle combattait avec des
+raisonnements.
+
+Je m'éloignai, sans bruit, ainsi que j'étais venu, et je rentrai pour
+dîner.
+
+Le soir, je la fis venir et je la vis entrer avec un air soucieux
+qu'elle n'avait point d'ordinaire.
+
+--Assieds-toi là, lui dis-je en lui montrant sa place sur le divan, à
+mon côté.
+
+Elle s'assit et comme je me penchais vers elle pour l'embrasser elle
+éloigna sa tête avec vivacité.
+
+Je fus stupéfait et je demandai:
+
+--Eh bien, qu'y a-t-il?
+
+--C'est Ramadan, dit-elle.
+
+Je me mis à rire.
+
+--Et le Marabout t'a défendu de te laisser embrasser pendant le Ramadan?
+
+--Oh oui, je suis une Arabe et tu es un Roumi!
+
+--Ce serait un gros péché?
+
+--Oh oui!
+
+--Alors tu n'as rien mangé de la journée, jusqu'au coucher du soleil?
+
+--Non, rien.
+
+--Mais au soleil couché tu as mangé?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien, puisqu'il fait nuit tout à fait tu ne peux pas être plus
+sévère pour le reste que pour la bouche.
+
+Elle semblait crispée, froissée, blessée et elle reprit avec une hauteur
+que je ne lui connaissais pas.
+
+--Si une fille arabe se laissait toucher par un Roumi pendant le
+Ramadan, elle serait maudite pour toujours.
+
+--Et cela va durer tout le mois.
+
+Elle répondit avec conviction:
+
+--Oui, tout le mois de Ramadan.
+
+Je pris un air irrité et je lui dis:
+
+--Eh bien, tu peux aller le passer dans ta famille, le Ramadan.
+
+Elle saisit mes mains et les portant sur son coeur:
+
+--Oh! je te prie, ne sois pas méchant, tu verras comme je serai
+gentille. Nous ferons Ramadan ensemble, veux-tu? Je te soignerai, je te
+gâterai, mais ne sois pas méchant.
+
+Je ne pus m'empêcher de sourire tant elle était drôle et désolée, et je
+l'envoyai coucher chez elle.
+
+Une heure plus tard, comme j'allais me mettre au lit, deux petits coups
+furent frappés à ma porte, si légers que je les entendis à peine.
+
+Je criai: «Entrez» et je vis apparaître Allouma portant devant elle un
+grand plateau chargé de friandises arabes, de croquettes sucrées, frites
+et sautées, de toute une pâtisserie bizarre de nomade.
+
+Elle riait, montrant ses belles dents, et elle répéta:
+
+--Nous allons faire Ramadan ensemble.
+
+Vous savez que le jeûne, commencé à l'aurore et terminé au crépuscule,
+au moment où l'oeil ne distingue plus un fil blanc d'un fil noir, est
+suivi chaque soir de petites fêtes intimes où on mange jusqu'au matin.
+Il en résulte que, pour les indigènes peu scrupuleux, le Ramadan
+consiste à faire du jour la nuit, et de la nuit le jour. Mais Allouma
+poussait plus loin la délicatesse de conscience. Elle installa son
+plateau entre nous deux, sur le divan, et prenant avec ses longs doigts
+minces une petite boulette poudrée, elle me la mit dans la bouche en
+murmurant:
+
+--C'est bon, mange.
+
+Je croquai, le léger gâteau qui était excellent en effet, et je lui
+demandai:
+
+--C'est toi qui as fait ça?
+
+--Oui, c'est moi?
+
+--Pour moi?
+
+--Oui, pour toi.
+
+--Pour me faire supporter le Ramadan.
+
+--Oui, ne sois pas méchant! Je t'en apporterai tous les jours.
+
+Oh! le terrible mois que je passai là! un mois sucré, douceâtre,
+enrageant, un mois de gâteries et de tentations, de colères et d'efforts
+vains contre une invincible résistance.
+
+Puis, quand arrivèrent les trois jours du Beïram, je les célébrai à ma
+façon et le Ramadan fut oublié.
+
+L'été s'écoula, il fut très chaud. Vers les premiers jours de l'automne,
+Allouma me parut préoccupée, distraite, désintéressée de tout.
+
+Or, un soir, comme je la faisais appeler, on ne la trouva point dans sa
+chambre. Je pensai qu'elle rôdait dans la maison et j'ordonnai qu'on la
+cherchât. Elle n'était pas rentrée; j'ouvris la fenêtre et je criai:
+
+--Mohammed.
+
+La voix de l'homme couché sous sa tente répondit:
+
+--Oui, moussié.
+
+--Sais-tu où est Allouma?
+
+--Non, moussié--pas possible--Allouma perdu?
+
+Quelques secondes après, mon Arabe entrait chez moi, tellement ému qu'il
+ne maîtrisait point son trouble. Il demanda:
+
+--Allouma perdu?
+
+--Mais oui, Allouma perdu.
+
+--Pas possible?
+
+--Cherche, lui dis-je?
+
+Il restait debout, songeant, cherchant, ne comprenant pas. Puis, il
+entra dans la chambre vide où les vêtements d'Allouma traînaient, dans
+un désordre oriental. Il regarda tout comme un policier, ou plutôt il
+flaira comme un chien, puis, incapable d'un long effort, il murmura avec
+résignation:
+
+--Parti, il est parti!
+
+Moi je craignais un accident, une chute, une entorse au fond d'un ravin,
+et je fis mettre sur pied tous les hommes du campement avec ordre de la
+chercher jusqu'à ce qu'on l'eût retrouvée.
+
+On la chercha toute la nuit, on la chercha le lendemain, on la chercha
+toute la semaine. Aucune trace ne fut découverte pouvant mettre sur la
+piste. Moi je souffrais; elle me manquait; ma maison me semblait vide
+et mon existence déserte. Puis des idées inquiétantes me passaient par
+l'esprit. Je craignais qu'ont l'eût enlevée, ou assassinée peut-être.
+Mais comme j'essayais toujours d'interroger Mohammed et de lui
+communiquer mes appréhensions, il répondait sans varier:
+
+--Non, parti.
+
+Puis il ajoutait le mot arabe «r'ézale» qui veut dire «gazelle,» comme
+pour exprimer qu'elle courait vite et qu'elle était loin.
+
+Trois semaines se passèrent et je n'espérais plus revoir jamais ma
+maîtresse arabe, quand un matin, Mohammed, les traits éclairés par la
+joie, entra chez moi et me dit:
+
+--Moussié, Allouma il est revenu.
+
+Je sautai du lit et je demandai:
+
+--Où est-elle?
+
+--N'ose pas venir! Là-bas, sous l'arbre! Et de son bras tendu, il me
+montrait par la fenêtre une tache blanchâtre au pied d'un olivier.
+
+Je me levai et je sortis. Comme j'approchais de ce paquet de linge
+qui semblait jeté contre le tronc tordu, je reconnus les grands yeux
+sombres, les étoiles tatouées, la figure longue et régulière de la
+fille sauvage qui m'avait séduit. A mesure que j'avançais une colère me
+soulevait, une envie de frapper, de la faire souffrir, de me venger.
+
+Je criai de loin:
+
+--D'où viens-tu?
+
+Elle ne répondit pas et demeurait immobile, inerte, comme si elle ne
+vivait plus qu'à peine, résignée à mes violences, prête aux coups.
+
+J'étais maintenant debout tout près d'elle, contemplant avec stupeur les
+haillons qui la couvraient, ces loques de soie et de laine, grises de
+poussière, déchiquetées, sordides.
+
+Je répétai, la main levée comme sur un chien.
+
+--D'où viens-tu?
+
+Elle murmura:
+
+--De là-bas!
+
+--D'où?
+
+--De la tribu!
+
+--De quelle tribu?
+
+--De la mienne.
+
+--Pourquoi es-tu partie?
+
+Voyant que je ne la battais point, elle s'enhardit un peu, et, à voix
+basse:
+
+--Il fallait... il fallait... je ne pouvais plus vivre dans la maison.
+
+Je vis des larmes dans ses yeux, et tout de suite, je fus attendri comme
+une bête. Je me penchai vers elle, et j'aperçus, en me retournant pour
+m'asseoir, Mohammed qui nous épiait, de loin.
+
+Je repris, très doucement:
+
+--Voyons, dis-moi pourquoi tu es partie?
+
+Alors elle me conta que depuis longtemps déjà elle éprouvait en son
+coeur de nomade, l'irrésistible envie de retourner sous les tentes,
+de coucher, de courir, de se rouler sur le sable, d'errer, avec les
+troupeaux, de plaine en plaine, de ne plus sentir sur sa tête, entre les
+étoiles jaunes du ciel et les étoiles bleues de sa face, autre chose que
+le mince rideau de toile usée et recousue à travers lequel on aperçoit
+des grains de feu quand on se réveille dans la nuit.
+
+Elle me fit comprendre cela en termes naïfs et puissants, si justes, que
+je sentis bien qu'elle ne mentait pas, que j'eus pitié d'elle, et que je
+lui demandai:
+
+--Pourquoi ne m'as-tu pas dit que tu désirais t'en aller pendant quelque
+temps?
+
+--Parce que tu n'aurais pas voulu...
+
+--Tu m'aurais promis de revenir et j'aurais consenti.
+
+--Tu n'aurais pas cru.
+
+Voyant que je n'étais pas fâché, elle riait, et elle ajouta:
+
+--Tu vois, c'est fini, je suis retournée chez moi et me voici. Il me
+fallait seulement quelques jours de là-bas. J'ai assez maintenant, c'est
+fini, c'est passé, c'est guéri. Je suis revenue, je n'ai plus mal. Je
+suis très contente. Tu n'es pas méchant.
+
+--Viens à la maison, lui dis-je.
+
+Elle se leva. Je pris sa main, sa main fine aux doigts minces; et
+triomphante en ses loques, sous la sonnerie de ses anneaux, de ses
+bracelets, de ses colliers et de ses plaques, elle marcha gravement vers
+ma demeure, où nous attendait Mohammed.
+
+Avant d'entrer, je repris:
+
+--Allouma, toutes les fois que tu voudras retourner chez toi, tu me
+préviendras et je te le permettrai.
+
+Elle demanda, méfiante:
+
+--Tu promets?
+
+--Oui, je promets.
+
+--Moi aussi, je promets. Quand j'aurai mal--et elle posa ses deux mains
+sur son front avec un geste magnifique--je te dirai: «Il faut que
+j'aille là-bas» et tu me laisseras partir.
+
+Je l'accompagnai dans sa chambre, suivi de Mohammed qui portait
+de l'eau, car on n'avait pu prévenir encore la femme
+d'Abd-el-Kader-el-Hadara du retour de sa maîtresse.
+
+Elle entra, aperçut l'armoire à glace et, la figure illuminée, courut
+vers elle comme on s'élance vers une mère retrouvée. Elle se regarda
+quelques secondes, fit la moue, puis d'une voix un peu fâchée, dit au
+miroir:
+
+--Attends, j'ai des vêtements de soie dans l'armoire. Je serai belle
+tout à l'heure.
+
+Et je la laissai seule, faire la coquette devant elle-même.
+
+Notre vie recommença comme auparavant et, de plus en plus, je subissais
+l'attrait bizarre, tout physique, de cette fille pour qui j'éprouvais en
+même temps une sorte de dédain paternel.
+
+Pendant six mois tout alla bien, puis je sentis qu'elle redevenait
+nerveuse, agitée, un peu triste. Je lui dis, un jour:
+
+--Est-ce que tu veux retourner chez toi?
+
+--Oui, je veux.
+
+--Tu n'osais pas me le dire?
+
+--Je n'osais pas.
+
+--Va, je permets.
+
+Elle saisit mes mains et les baisa comme elle faisait en tous ses élans
+de reconnaissance, et, le lendemain, elle avait disparu.
+
+Elle revint, comme la première fois, au bout de trois semaines environ,
+toujours déguenillée, noire de poussière et de soleil, rassasiée de vie
+nomade, de sable et de liberté. En deux ans elle retourna ainsi quatre
+fois chez elle.
+
+Je la reprenais gaîment, sans jalousie, car pour moi la jalousie ne
+petit naître que de l'amour, tel que nous le comprenons chez nous.
+Certes, j'aurais fort bien pu la tuer si je l'avais surprise me
+trompant, mais je l'aurais tuée un peu comme on assomme, par pure
+violence, un chien qui désobéit. Je n'aurais pas senti ces tourments, ce
+feu rongeur, ce mal horrible, la jalousie du Nord. Je viens de dire que
+j'aurais pu la tuer comme on assomme un chien qui désobéit! Je l'aimais
+en effet, un peu comme on aime un animal très rare, chien ou cheval,
+impossible à remplacer. C'était une bête admirable, une bête sensuelle,
+une bête à plaisir, qui avait un corps de femme.
+
+Je ne saurais vous exprimer quelles distances incommensurables
+séparaient nos âmes, bien que nos coeurs, peut-être, se fussent frôlés,
+échauffés l'un l'autre, par moments. Elle était quelque chose de ma
+maison, de ma vie, une habitude fort agréable à laquelle je tenais et
+qu'aimait en moi l'homme charnel, celui qui n'a que des yeux et des
+sens.
+
+Or, un matin Mohammed entra chez moi avec une figure singulière, ce
+regard inquiet des arabes qui ressemble au regard fuyant d'un chat en
+face d'un chien.
+
+Je lui dis, en apercevant cette figure.
+
+--Hein? qu'y a-t-il?
+
+--Allouma il est parti.
+
+Je me mis à rire.
+
+--Parti, où ça?
+
+--Parti tout à fait, moussié!
+
+--Comment, parti tout à fait?
+
+--Oui, moussié.
+
+--Tu es fou, mon garçon?
+
+--Non, moussié.
+
+--Pourquoi ça parti? Comment? Voyons? Explique-toi!
+
+Il demeurait immobile, ne voulant pas parler; puis, soudain il eut une
+de ces explosions de colère arabe qui nous arrêtent dans les rues des
+villes devant deux énergumènes, dont le silence et la gravité orientales
+font place brusquement aux plus extrêmes gesticulations et aux
+vociférations les plus féroces.
+
+Et je compris au milieu de ces cris qu'Allouma s'était enfuie avec mon
+berger.
+
+Je dus calmer Mohammed et tirer de lui, un à un, des détails.
+
+Ce fut long, j'appris enfin que depuis huit jours il épiait ma maîtresse
+qui avait des rendez-vous, derrière les bois de cactus voisins ou dans
+le ravin de lauriers-roses, avec une sorte de vagabond, engagé comme
+berger par mon intendant, à la fin du mois précédent.
+
+La nuit dernière, Mohammed l'avait vue sortir sans la voir rentrer; et
+il répétait, d'un air exaspéré.
+
+--Parti, moussié, il est parti!
+
+Je ne sais pourquoi, mais sa conviction, la conviction de cette
+fuite avec ce rôdeur, était entrée en moi, en une seconde, absolue,
+irrésistible. Cela était absurde, invraisemblable et certain en vertu de
+l'irraisonnable qui est la seule logique des femmes.
+
+Le coeur serré, une colère dans le sang, je cherchais à me rappeler les
+traits de cet homme, et je me souvint tout à coup que je l'avais vu,
+l'autre semaine, debout sur une butte de terre, au milieu de son
+troupeau, et me regardant. C'était une sorte de grand bédouin dont la
+couleur des membres nus se confondait avec celle des haillons, un type
+de brute barbare aux pommettes saillantes, au nez crochu, au menton
+fuyant, aux jambes sèches, une haute carcasse en guenilles avec des yeux
+faux de chacal.
+
+Je ne doutais point--oui--elle avait fui avec ce gueux. Pourquoi? Parce
+qu'elle était Allouma, une fille du sable. Une autre, à Paris, fille du
+trottoir aurait fui avec mon cocher ou avec un rôdeur de barrière.
+
+--C'est bon, dis-je à Mohammed. Si elle est partie, tant pis pour elle.
+J'ai des lettres à écrire. Laisse-moi seul.
+
+Il s'en alla, surpris de mon calme. Moi, je me levai, j'ouvris ma
+fenêtre et je me mis à respirer par grands souffles qui m'entraient
+au fond de la poitrine, l'air étouffant venu du Sud, car le sirocco
+soufflait.
+
+Puis je pensai: «Mon Dieu, c'est une... une femme, comme bien d'autres.
+Sait-on... sait-on ce qui les fait agir, ce qui les fait aimer, suivre
+ou lâcher un homme?»
+
+Oui, on sait quelquefois--souvent, on ne sait pas. Par moments, on
+doute?
+
+Pourquoi a-t-elle disparu avec cette brute répugnante? Pourquoi?
+Peut-être parce que depuis un mois le vent vient du Sud presque
+régulièrement.
+
+Cela suffit! un souffle! Sait-elle, savent-elles, le plus souvent, même
+les plus fines et les plus compliquées, pourquoi elles agissent? Pas
+plus qu'une girouette qui tourne au vent. Une brise insensible fait
+pivoter la flèche de fer, de cuivre, de tôle ou de bois, de même qu'une
+influence imperceptible, une impression insaisissable remue, et pousse,
+aux résolutions le coeur changeant des femmes, qu'elles soient des
+villes, des champs, des faubourgs ou du désert.
+
+Elle peuvent sentir, ensuite; si elles raisonnent et comprennent,
+pourquoi elles ont fait ceci plutôt que cela; mais sur le moment elles
+l'ignorent, car elles sont les jouets de leur sensibilité à surprises,
+les esclaves étourdies des événements, des milieux, des émotions, des
+rencontres et de tous les effleurements dont tressaille leur âme et leur
+chair!
+
+M. Auballe, s'était levé. Il fit quelques pas, me regarda, et dit en
+souriant:
+
+--Voilà un amour dans le désert!
+
+Je demandai.
+
+--Si elle revenait?
+
+Il murmura.
+
+--Sale fille!... Cela me ferait plaisir tout de même.
+
+--Et vous pardonneriez le berger?
+
+--Mon Dieu, oui. Avec les femmes, il faut toujours pardonner... ou
+ignorer.
+
+
+
+
+HAUTOT PÈRE ET FILS
+
+Devant la porte de la maison, demi-ferme, demi-manoir, une de ces
+habitations rurales mixtes qui furent presque seigneuriales et
+qu'occupent à présent de gros cultivateurs, les chiens, attachés aux
+pommiers de la cour, aboyaient et hurlaient à la vue des carnassières
+portées par le garde et des gamins. Dans la grande salle à
+manger-cuisine, Hautot père, Hautot fils, M. Bermont, le percepteur, et
+M. Mondaru, le notaire, cassaient une croûte et buvaient un verre avant
+de se mettre en chasse, car c'était jour d'ouverture.
+
+Hautot père, fier de tout ce qu'il possédait, vantait d'avance le gibier
+que ses invités allaient trouver sur ses terres. C'était un grand
+Normand, un de ces hommes puissants, sanguins, osseux, qui lèvent sur
+leurs épaules des voitures de pommes. Demi-paysan, demi-monsieur, riche,
+respecté, influent, autoritaire, il avait fait suivre ses classes,
+jusqu'en troisième, à son fils Hautot César, afin qu'il eût de
+l'instruction, et il avait arrêté là ses études de peur qu'il devînt un
+monsieur indifférent à la terre.
+
+Hautot César, presque aussi haut que son père, mais plus maigre, était
+un bon garçon de fils, docile, content de tout, plein d'admiration, de
+respect et de déférence pour les volontés et les opinions de Hautot
+père.
+
+M. Bermont, le percepteur, un petit gros qui montrait sur ses joues
+rouges de minces réseaux de veines violettes pareils aux affluents et au
+cours tortueux des fleuves sur les cartes de géographie, demandait:
+
+--Et du lièvre--y en a-t-il, du lièvre?...
+
+Hautot père, répondit:
+
+--Tant que vous en voudrez, surtout dans les fonds du Puysatier.
+
+--Par où commençons-nous?--interrogea le notaire, un bon vivant de
+notaire gras et pâle, bedonnant aussi et sanglé dans un costume de
+chasse tout neuf, acheté à Rouen l'autre semaine.
+
+--Eh bien, par là, par les fonds. Nous jetterons les perdrix dans la
+plaine et nous nous rabattrons dessus.
+
+Et Hautot père se leva. Tous l'imitèrent, prirent leurs fusils dans les
+coins, examinèrent les batteries, tapèrent du pied pour s'affermir dans
+leurs chaussures un peu dures, pas encore assouplies par la chaleur du
+sang; puis ils sortirent; et les chiens se dressant au bout des attaches
+poussèrent des hurlements aigus en battant l'air de leurs pattes.
+
+On se mit en route vers les fonds. C'était un petit vallon, ou plutôt
+une grande ondulation de terres de mauvaise qualité, demeurées incultes
+pour cette raison, sillonnées de ravines, couvertes de fougères,
+excellente réserve de gibier.
+
+Les chasseurs s'espacèrent, Hautot père tenant la droite, Hautot fils
+tenant la gauche, et les deux invités au milieu. Le garde et les
+porteurs de carniers suivaient. C'était l'instant solennel où on attend,
+le premier coup de fusil, où le coeur bat un peu, tandis que le doigt
+nerveux tâte à tout instant les gâchettes.
+
+Soudain, il partit, ce coup! Hautot père avait tiré. Tous s'arrêtèrent
+et virent une perdrix, se détachant d'une compagnie qui fuyait à
+tire-d'aile, tomber dans un ravin sous une broussaille épaisse. Le
+chasseur excité se mit à courir, enjambant, arrachant les ronces qui le
+retenaient, et il disparut à son tour dans le fourré, à la recherche de
+sa pièce.
+
+Presque aussitôt, un second coup de feu retentit.
+
+--Ah! ah! le gredin, cria M. Bermont, il aura déniché un lièvre
+là-dessous.
+
+Tous attendaient, les yeux sur ce tas de branches impénétrables au
+regard.
+
+Le notaire, faisant un porte-voix de ses mains, hurla: «Les avez-vous?»
+Hautot père ne répondit pas; alors, César, se tournant vers le garde,
+lui dit: «Va donc l'aider, Joseph. Il faut marcher en ligne. Nous
+attendrons».
+
+Et Joseph, un vieux tronc d'homme sec, noueux, dont toutes les
+articulations faisaient des bosses, partit d'un pas tranquille et
+descendit dans le ravin, en cherchant les trous praticables avec des
+précautions de renard. Puis, tout de suite, il cria:
+
+--Oh! v'nez! v'nez! y a un malheur d'arrivé.
+
+Tous accoururent et plongèrent dans les ronces. Hautot père, tombé sur
+le flanc, évanoui, tenait à deux mains son ventre d'où coulait à travers
+sa veste de toile déchirée par le plomb de longs filets de sang sur
+l'herbe. Lâchant son fusil pour saisir la perdrix morte à portée de sa
+main, il avait laissé tomber l'arme dont le second coup, partant au
+choc, lui avait crevé les entrailles. On le tira du fossé, on le
+dévêtit, et on vit une plaie affreuse par où les intestins sortaient.
+Alors, après qu'on l'eut ligaturé tant bien que mal, on le reporta chez
+lui et on attendit le médecin qu'on avait été quérir, avec un prêtre.
+
+Quand le docteur arriva, il remua la tête gravement, et se tournant vers
+Hautot fils qui sanglotait sur une chaise:
+
+--Mon pauvre garçon, dit-il, ça n'a pas bonne tournure.
+
+Mais quand le pansement fut fini, le blessé remua les doigts, ouvrit la
+bouche, puis les yeux, jeta devant lui des regards troubles, hagards,
+puis parut chercher dans sa mémoire, se souvenir, comprendre, et il
+murmura:
+
+--Nom d'un nom, ça y est!
+
+Le médecin lui tenait la main.
+
+--Mais non, mais non, quelques jours de repos seulement, ça ne sera
+rien.
+
+Hautot reprit:
+
+--Ça y est! j'ai l'ventre crevé! Je le sais bien.
+
+Puis soudain:
+
+--J'veux parler au fils, si j'ai le temps.
+
+Hautot fils, malgré lui, larmoyait et répétait comme un petit garçon:
+
+--P'pa, p'pa, pauv'e p'pa!
+
+Mais le père, d'un ton plus ferme:.
+
+--Allons pleure pu, c'est pas le moment. J'ai à te parler. Mets-toi là,
+tout près, ça sera vite fait, et je serai plus tranquille. Vous autres,
+une minute s'il vous plaît.
+
+Tous sortirent laissant le fils en face du père.
+
+Dès qu'ils furent seuls:
+
+--Écoute, fils, tu as vingt-quatre ans, on peut te dire les choses. Et
+puis il n'y a pas tant de mystère à ça que nous en mettons. Tu sais bien
+que ta mère est morte depuis sept ans, pas vrai, et que je n'ai pas plus
+de quarante-cinq ans moi, vu que je me suis marié à dix-neuf. Pas vrai?
+
+Le fils balbutia:
+
+--Oui, c'est vrai.
+
+---Donc ta mère est morte depuis sept ans, et moi je suis resté veuf. Eh
+bien! ce n'est pas un homme comme moi qui peut rester veuf à trente-sept
+ans, pas vrai?
+
+Le fils répondit:
+
+--Oui, c'est vrai.
+
+Le père, haletant, tout pâle et la face crispée continua:
+
+--Dieu que j'ai mal! Eh bien, tu comprends. L'homme n'est pas fait pour
+vivre seul, mais je ne voulais pas donner une suivante à ta mère, vu que
+je lui avais promis ça. Alors... tu comprends?
+
+--Oui, père.
+
+--Donc, j'ai pris une petite à Rouen, rue de l'Éperlan, 18, au
+troisième, la seconde porte--je te dis tout ça, n'oublie pas,--mais une
+petite qui a été gentille tout plein pour moi, aimante, dévouée, une
+vraie femme, quoi? Tu saisis, mon gars?
+
+--Oui, père.
+
+--Alors, si je m'en vas, je lui dois quelque chose, mais quelque chose
+de sérieux qui la mettra à l'abri. Tu comprends?
+
+--Oui, père.
+
+--Je te dis que c'est une brave fille, mais là, une brave, et que, sans
+toi, et sans le souvenir de ta mère, et puis sans la maison où nous
+avons vécu tous trois, je l'aurais amenée ici, et puis épousée, pour
+sûr... écoute... écoute... mon gars... j'aurais pu faire un testament...
+je n'en ai point fait! Je n'ai pas voulu... car il ne faut point écrire
+les choses... ces choses-là... ça nuit trop aux légitimes... et puis ça
+embrouille tout... ça ruine tout le monde! Vois-tu, le papier timbré,
+n'en faut pas, n'en fais jamais usage. Si je suis riche, c'est que je ne
+m'en suis point servi de ma vie. Tu comprends, mon fils!
+
+--Oui, père.
+
+--Écoute encore... Écoute bien... Donc, je n'ai pas fait de testament...
+je n'ai pas voulu..., et puis je te connais, tu as bon coeur, tu n'es
+pas ladre, pas regardant, quoi. Je me suis dit que, sur ma fin, je
+te conterais les choses et que je te prierais de ne pas oublier la
+petite:--Caroline Donet, rue de l'Éperlan, 18, au troisième, la seconde
+porte, n'oublie pas.--Et puis, écoute encore. Vas-y tout de suite quand
+je serai parti--et puis arrange-toi pour qu'elle ne se plaigne pas de ma
+mémoire.--Tu as de quoi.--Tu le peux,--je te laisse assez... Écoute...
+En semaine on ne la trouve pas. Elle travaille chez Mme Moreau, rue
+Beauvoisine. Vas-y le jeudi. Ce jour-là elle m'attend. C'est mon jour,
+depuis six ans. Pauvre p'tite, va-t-elle pleurer!... Je te dis tout ça,
+parce que je te connais bien, mon fils. Ces choses-là on ne les conte
+pas au public, ni au notaire, ni au curé. Ça se fait, tout le monde le
+sait, mais ça ne se dit pas, sauf nécessité. Alors personne d'étranger
+dans le secret, personne que la famille, parce que la famille, c'est
+tous en un seul. Tu comprends?
+
+--Oui, père.
+
+--Tu promets?
+
+--Oui, père.
+
+--Tu jures?
+
+--Oui, père
+
+--Je t'en prie, je t'en supplie, fils, n'oublie pas. J'y tiens.
+
+--Non, père.
+
+--Tu iras toi-même. Je veux que tu t'assures de tout.
+
+--Oui, père.
+
+--Et puis, tu verras... tu verras ce qu'elle t'expliquera. Moi je ne
+peux pas te dire plus. C'est juré.
+
+--Oui, père.
+
+--C'est bon, mon fils. Embrasse-moi. Adieu. Je vas claquer, j'en suis
+sûr. Dis-leur qu'ils entrent.
+
+Hautot fils embrassa son père en gémissant, puis, toujours docile,
+ouvrit la porte, et le prêtre parut, en surplis blanc, portant les
+saintes huiles.
+
+Mais le moribond avait fermé les yeux, et il refusa de les rouvrir,
+il refusa de répondre, il refusa de montrer, même par un signe, qu'il
+comprenait.
+
+Il avait assez parlé, cet homme, il n'en pouvait plus. Il se sentait
+d'ailleurs à présent le coeur tranquille, il voulait mourir en paix.
+Qu'avait-il besoin de se confesser au délégué de Dieu, puisqu'il venait
+de se confesser à son fils, qui était de la famille, lui.
+
+Il fut administré, purifié, absous, au milieu de ses amis et de ses
+serviteurs agenouillés, sans qu'un seul mouvement de son visage révélât
+qu'il vivait encore.
+
+Il mourut vers minuit, après quatre heures de tressaillements indiquant
+d'atroces souffrances.
+
+
+II
+
+
+Ce fut le mardi qu'on l'enterra, la chasse ayant ouvert le dimanche.
+Rentré chez lui, après avoir conduit son père au cimetière, César Hautot
+passa le reste du jour à pleurer. Il dormit à peine la nuit suivante
+et il se sentit si triste en s'éveillant qu'il se demandait comment il
+pourrait continuer à vivre.
+
+Jusqu'au soir cependant il songea que, pour obéir à là dernière volonté
+paternelle, il devait se rendre à Rouen le lendemain, et voir cette
+fille Caroline Donet qui demeurait rue de l'Éperlan, 18, au troisième
+étage, la seconde porte. Il avait répété, tout bas, comme on marmotte
+une prière, ce nom et cette adresse, un nombre incalculable de
+fois, afin de ne pas les oublier, et il finissait par les balbutier
+indéfiniment, sans pouvoir s'arrêter ou penser à quoi que ce fût, tant
+sa langue et son esprit étaient possédés par cette phrase.
+
+Donc le lendemain, vers huit heures, il ordonna d'atteler Graindorge
+au tilbury et partit au grand trot du lourd cheval normand sur la
+grand'route d'Ainville à Rouen. Il portait sur le dos sa redingote
+noire, sur la tête son grand chapeau de soie et sur les jambes sa
+culotte à sous-pieds, et il n'avait pas voulu, vu la circonstance,
+passer par-dessus son beau costume, la blouse bleue qui se gonfle au
+vent, garantit le drap de la poussière et des taches, et qu'on ôte
+prestement à l'arrivée, dès qu'on a sauté de voiture.
+
+Il entra dans Rouen alors que dix heures sonnaient, s'arrêta comme
+toujours à l'hôtel des Bons-Enfants, rue des Trois-Mares, subit les
+embrassades du patron, de la patronne et de ses cinq fils, car on
+connaissait la triste nouvelle; puis, il dut donner des détails sur
+l'accident, ce qui le fit pleurer, repousser les services de toutes ces
+gens, empressées parce qu'ils le savaient riche, et refuser même leur
+déjeuner, ce qui les froissa.
+
+Ayant donc épousseté son chapeau, brossé sa redingote et essuyé ses
+bottines, il se mit à la recherche de la rue de l'Éperlan, sans oser
+prendre de renseignements près de personne, de crainte d'être reconnu et
+d'éveiller les soupçons.
+
+À la fin, ne trouvant pas, il aperçut un prêtre, et se fiant à la
+discrétion professionnelle des hommes d'église, il s'informa auprès de
+lui.
+
+Il n'avait que cent pas à faire, c'était justement la deuxième rue à
+droite.
+
+Alors, il hésita. Jusqu'à ce moment, il avait obéi comme une brute à la
+volonté du mort. Maintenant il se sentait tout remué, confus, humilié à
+l'idée de se trouver, lui, le fils, en face de cette femme qui avait été
+la maîtresse de son père. Toute la morale qui gît en nous, tassée au
+fond de nos sentiments par des siècles d'enseignement héréditaire, tout
+ce qu'il avait appris depuis le catéchisme sur les créatures de mauvaise
+vie, le mépris instinctif que tout homme porte en lui contre elles, même
+s'il en épouse une, toute son honnêteté bornée de paysan, tout cela
+s'agitait en lui, le retenait, le rendait honteux et rougissant.
+
+Mais il pensa:--«J'ai promis au père. Faut pas y manquer.» Alors il
+poussa la porte entre-bâillée de la maison marquée du numéro 18,
+découvrit un escalier sombre, monta trois étages, aperçut une porte,
+puis une seconde, trouva une ficelle de sonnette et tira dessus.
+
+Le din-din qui retentit dans la chambre voisine lui fit passer un
+frisson dans le corps. La porte s'ouvrit et il se trouva en face d'une
+jeune dame très bien habillée, brune, au teint coloré, qui le regardait
+avec des yeux stupéfaits.
+
+Il ne savait que lui dire, et, elle, qui ne se doutait de rien, et qui
+attendait l'autre, ne l'invitait pas à entrer. Ils se contemplèrent
+ainsi pendant près d'une demi-minute. À la fin elle demanda:
+
+--Vous désirez, monsieur?
+
+Il murmura:
+
+--Je suis Hautot fils.
+
+Elle eut un sursaut, devint pâle, et balbutia comme si elle le
+connaissait depuis longtemps:
+
+--Monsieur César?
+
+--Oui.
+
+--Et alors?
+
+--J'ai à vous parler de la part du père.
+
+Elle fit--Oh! mon Dieu!--et recula pour qu'il entrât. Il ferma la porte
+et la suivit.
+
+Alors il aperçut un petit garçon de quatre ou cinq ans, qui jouait avec
+un chat, assis par terre devant un fourneau d'où montait une fumée de
+plats tenus au chaud.
+
+--Asseyez-vous, disait-elle.
+
+Il s'assit.... Elle demanda:
+
+--Eh bien?
+
+Il n'osait plus parler, les yeux fixés sur la table dressée au milieu de
+l'appartement, et portant trois couverts, dont un d'enfant. Il regardait
+la chaise tournée dos au feu, l'assiette, la serviette, les verres, la
+bouteille de vin ronge entamée et la bouteille de vin blanc intacte.
+C'était la place de son père, dos au feu! On l'attendait. C'était son
+pain qu'il voyait, qu'il reconnaissait près de la fourchette, car la
+croûte était enlevée à cause des mauvaises dents d'Hautot. Puis, levant
+les yeux, il aperçut, sur le mur, son portrait, la grande photographie
+faite à Paris l'année de l'Exposition, la même qui était clouée
+au-dessus du lit dans la chambre à coucher d'Ainville.
+
+La jeune femme reprit:
+
+--Eh bien, monsieur César?
+
+Il la regarda. Une angoisse l'avait rendue livide et elle attendait, les
+mains tremblantes de peur.
+
+Alors il osa.
+
+--Eh bien, mam'zelle, papa est mort dimanche, en ouvrant la chasse.
+
+Elle fut si bouleversée qu'elle ne remua pas. Après quelques instants de
+silence, elle murmura d'une voix presque insaisissable:
+
+--Oh! pas possible!
+
+Puis, soudain, des larmes parurent dans ses yeux, et levant ses mains
+elle se couvrit la figure en se mettant à sangloter. Alors, le petit
+tourna la tête, et voyant sa mère en pleurs, hurla. Puis, comprenant
+que ce chagrin subit venait de cet inconnu, il se rua sur César, saisit
+d'une main sa culotte et de l'autre il lui tapait la cuisse de toute
+sa force. Et César demeurait éperdu, attendri, entre cette femme qui
+pleurait son père et cet enfant qui défendait sa mère. Il se sentait
+lui-même gagné par l'émotion, les yeux enflés par le chagrin; et, pour
+reprendre contenance, il se mit à parler.
+
+--Oui, disait-il, le malheur est arrivé dimanche matin, sur les huit
+heures.... Et il contait, comme si elle l'eût écouté, n'oubliant aucun
+détail, disant les plus petites choses avec une minutie de paysan. Et le
+petit tapait toujours, lui lançant à présent des coups de pied dans les
+chevilles.
+
+Quand il arriva au moment où Hautot père avait parlé d'elle, elle
+entendit son nom, découvrit sa figure et demanda:
+
+--Pardon, je ne vous suivais pas, je voudrais bien savoir.... Si ça ne
+vous contrariait pas de recommencer.
+
+Il recommença dans les mêmes termes: «Le malheur est arrivé dimanche
+matin sur les huit heures....»
+
+Il dit tout, longuement, avec des arrêts, des points, des réflexions
+venues de lui, de temps en temps. Elle l'écoutait avidement, percevant
+avec sa sensibilité nerveuse de femme toutes les péripéties qu'il
+racontait, et tressaillant d'horreur, faisant: «Oh mon Dieu!» parfois.
+Le petit, la croyant calmée, avait cessé de battre César pour prendre la
+main de sa mère, et il écoutait aussi, comme s'il eût compris.
+
+Quand le récit fut terminé, Hautot fils reprit:
+
+--Maintenant, nous allons nous arranger ensemble suivant son désir.
+Écoutez, je suis à mon aise, il m'a laissé du bien. Je ne veux pas que
+vous ayez à vous plaindre....
+
+Mais elle l'interrompit vivement.
+
+--Oh! monsieur César, monsieur César, pas aujourd'hui. J'ai le coeur
+coupé.... Une autre fois, un autre jour.... Non, pas aujourd'hui.... Si
+j'accepte, écoutez... ce n'est pas pour moi... non, non, non, je vous le
+jure. C'est pour le petit. D'ailleurs, on mettra ce bien sur sa tête.
+
+Alors César, effaré, devina, et balbutiant:
+
+--Donc... c'est à lui... le p'tit?
+
+--Mais oui, dit-elle.
+
+Et Hautot fils regarda son frère avec une émotion confuse, forte et
+pénible.
+
+Après un long silence, car elle pleurait de nouveau, César, tout à fait
+gêné, reprit:
+
+--Eh bien, alors, mam'zelle Donet, je vas m'en aller. Quand voulez-vous
+que nous parlions de ça?
+
+Elle s'écria:
+
+--Oh! non, ne partez pas, ne partez pas, ne me laissez pas toute seule
+avec Émile! Je mourrais de chagrin. Je n'ai plus personne, personne que
+mon petit. Oh! quelle misère, quelle misère, monsieur César. Tenez,
+asseyez-vous. Vous allez encore me parler. Vous me direz ce qu'il
+faisait, là-bas, toute la semaine.
+
+Et César s'assit, habitué à obéir.
+
+Elle approcha, pour elle, une autre chaise de la sienne, devant le
+fourneau où les plats mijotaient toujours, prit Émile sur ses genoux, et
+elle demanda à César mille choses sur son père, des choses intimes où
+l'on voyait, où il sentait sans raisonner qu'elle avait aimé Hautot de
+tout son pauvre coeur de femme.
+
+Et, par l'enchaînement naturel de ses idées, peu nombreuses, il en
+revint à l'accident et se remit à le raconter avec tous les mêmes
+détails.
+
+Quand il dit: «Il avait un trou dans le ventre, on y aurait mis les deux
+poings», elle poussa une sorte de cri, et les sanglots jaillirent de
+nouveau de ses yeux. Alors, saisi par la contagion, César se mit aussi à
+pleurer, et comme les larmes attendrissent toujours les fibres du coeur,
+il se pencha vers Émile dont le front se trouvait à portée de sa bouche
+et l'embrassa.
+
+La mère, reprenant haleine, murmurait:
+
+--Pauvre gars, le voilà orphelin.
+
+--Moi aussi, dit César.
+
+Et ils ne parlèrent plus.
+
+Mais soudain, l'instinct pratique de ménagère, habituée à songer à tout,
+se réveilla chez la jeune femme.
+
+--Vous n'avez peut-être rien pris de la matinée, monsieur César?
+
+--Non, mam'zelle.
+
+--Oh! vous devez avoir faim. Vous allez manger un morceau.
+
+--Merci, dit-il, je n'ai pas faim, j'ai eu trop de tourment.
+
+Elle répondit:
+
+--Malgré la peine, faut bien vivre, vous ne me refuserez pas ça! Et puis
+vous resterez un peu plus. Quand vous serez parti, je ne sais pas ce que
+je deviendrai.
+
+Il céda, après quelque résistance encore, et s'asseyant dos au feu, en
+face d'elle, il mangea une assiette de tripes qui crépitaient dans le
+fourneau et but un verre de vin rouge. Mais il ne permit point qu'elle
+débouchât le vin blanc.
+
+Plusieurs fois il essuya la bouche du petit qui avait barbouillé de
+sauce tout son menton.
+
+Comme il se levait pour partir, il demanda:
+
+--Quand est-ce voulez-vous que je revienne pour parler de l'affaire,
+mam'zelle Donet?
+
+--Si ça ne vous faisait rien, jeudi prochain, monsieur César. Comme ça
+je ne perdrais pas de temps. J'ai toujours mes jeudis libres.
+
+--Ça me va, jeudi prochain.
+
+--Vous viendrez déjeuner, n'est-ce pas?
+
+--Oh! quant à ça, je ne peux pas le promettre.
+
+--C'est qu'on cause mieux en mangeant. On a plus de temps aussi.
+
+--Eh bien, soit. Midi alors.
+
+Et il s'en alla après avoir encore embrassé le petit Émile, et serré la
+main de Mlle Donet.
+
+
+
+III
+
+
+La semaine parut longue à César Hautot. Jamais il ne s'était trouvé seul
+et l'isolement lui semblait insupportable. Jusqu'alors, il vivait à
+côté de son père, comme son ombre, le suivait aux champs, surveillait
+l'exécution de ses ordres, et quand il l'avait quitté pendant quelque
+temps le retrouvait au dîner. Ils passaient les soirs à fumer leurs
+pipes en face l'un de l'autre, en causant chevaux, vaches ou moutons;
+et la poignée de main qu'ils se donnaient au réveil semblait l'échange
+d'une affection familiale et profonde.
+
+Maintenant César était seul. Il errait par les labours d'automne,
+s'attendant toujours à voir se dresser au bout d'une plaine la grande
+silhouette gesticulante du père. Pour tuer les heures, il entrait chez
+les voisins, racontait l'accident à tous ceux qui ne l'avaient pas
+entendu, le répétait quelquefois aux autres. Puis, à bout d'occupations
+et de pensées, il s'asseyait au bord d'une route en se demandant si
+cette vie-là allait durer longtemps.
+
+Souvent il songea à Mlle Donet. Elle lui avait plu. Il l'avait trouvée
+comme il faut, douce et brave fille, comme avait dit le père. Oui, pour
+une brave fille, c'était assurément une brave fille. Il était résolu à
+faire les choses grandement et à lui donner deux mille francs de rente
+en assurant le capital à l'enfant. Il éprouvait même un certain plaisir
+à penser qu'il allait la revoir le jeudi suivant, et arranger cela avec
+elle. Et puis l'idée de ce frère, de ce petit bonhomme de cinq ans,
+qui était le fils de son père, le tracassait, l'ennuyait un peu et
+l'échauffait en même temps. C'était une espèce de famille qu'il avait
+là dans ce mioche clandestin qui ne s'appellerait jamais Hautot, une
+famille qu'il pouvait prendre ou laisser à sa guise, mais qui lui
+rappelait le père.
+
+Aussi quand il se vit sur la route de Rouen, le jeudi matin, emporté
+par le trot sonore de Graindorge, il sentit son coeur plus léger, plus
+reposé qu'il ne l'avait encore eu depuis son malheur.
+
+En entrant dans l'appartement de Mlle Donet, il vit la table mise comme
+le jeudi précédent, avec cette seule différence que la croûte du pain
+n'était pas ôtée.
+
+Il serra la main de la jeune femme, baisa Émile sur les joues et
+s'assit, un peu comme chez lui, le coeur gros tout de même. Mlle Donet
+lui parut un peu maigrie, un peu pâlie. Elle avait dû rudement pleurer.
+Elle avait maintenant un air gêné devant lui comme si elle eût compris
+ce qu'elle n'avait pas senti l'autre semaine sous le premier coup de son
+malheur, et elle le traitait avec des égards excessifs, une humilité
+douloureuse, et des soins touchants comme pour lui payer en attention
+et en dévouement les bontés qu'il avait pour elle. Ils déjeunèrent
+longuement, en parlant de l'affaire qui l'amenait. Elle ne voulait pas
+tant d'argent. C'était trop, beaucoup trop. Elle gagnait assez pour
+vivre, elle, mais elle désirait seulement qu'Émile trouvât quelques sous
+devant lui quand il serait grand. César tint bon, et ajouta même un
+cadeau de mille francs pour elle, pour son deuil.
+
+Comme il avait pris son café, elle demanda:
+
+--Vous fumez?
+
+--Oui... J'ai ma pipe.
+
+Il tâta sa poche. Nom d'un nom, il l'avait oubliée! Il allait se désoler
+quand elle lui offrit une pipe du père, enfermée dans une armoire. Il
+accepta, la prit, la reconnut, la flaira, proclama sa qualité avec une
+émotion dans la voix, l'emplit de tabac et l'alluma. Puis il mit Émile
+à cheval sur sa jambe et le fit jouer au cavalier pendant qu'elle
+desservait la table et enfermait, dans le bas du buffet, la vaisselle
+sale pour la laver, quand il serait sorti.
+
+Vers trois heures, il se leva à regret, tout ennuyé à l'idée de partir.
+
+--Eh bien! mam'zelle Donet, dit-il, je vous souhaite le bonsoir et
+charmé de vous avoir trouvée comme ça.
+
+Elle restait devant lui, rouge, bien émue, et le regardait en songeant à
+l'autre.
+
+--Est-ce que nous ne nous reverrons plus? dit-elle.
+
+Il répondit simplement:
+
+--Mais oui, mam'zelle, si ça vous fait plaisir.
+
+--Certainement, monsieur César. Alors, jeudi prochain, ça vous irait-il?
+
+--Oui, mam'zelle Donet.
+
+--Vous venez déjeuner, bien sûr?
+
+--Mais..., si vous voulez bien, je ne refuse pas.
+
+--C'est entendu, monsieur César, jeudi prochain, midi, comme
+aujourd'hui.
+
+--Jeudi midi, mam'zelle Donet!
+
+
+
+
+BOITELLE
+
+A _Robert Pinchon_
+
+
+Le père Boitelle (Antoine) avait dans tout le pays la spécialité des
+besognes malpropres. Toutes les fois qu'on avait à faire nettoyer
+une fosse, un fumier, un puisard, à curer un égout, un trou de fange
+quelconque, c'était lui qu'on allait chercher.
+
+Il s'en venait avec ses instruments de vidangeur et ses sabots enduits
+de crasse, et se mettait à sa besogne en geignant sans cesse sur son
+métier. Quand on lui demandait alors pourquoi il faisait cet ouvrage
+répugnant, il répondait avec résignation:
+
+--Pardi, c'est pour mes enfants qu'il faut nourrir. Ça rapporte plus
+qu'autre chose.
+
+Il avait, en effet, quatorze enfants. Si on s'informait de ce qu'ils
+étaient devenus, il disait avec un air d'indifférence:
+
+--N'en reste huit à la maison. Y en a un au service et cinq mariés.
+
+Quand on voulait savoir s'ils étaient bien mariés, il reprenait avec
+vivacité:
+
+--Je les ai pas opposés. Je les ai opposés en rien. Ils ont marié comme
+ils ont voulu. Faut pas opposer les goûts, ça tourne mal. Si je suis
+ordureux, mé, c'est que mes parents m'ont opposé dans mes goûts. Sans
+ça, j'aurais devenu un ouvrier comme les autres.
+
+Voici en quoi ses parents l'avaient contrarié dans ses goûts.
+
+Il était alors soldat, faisant son temps au Havre, pas plus bête qu'un
+autre, pas plus dégourdi non plus, un peu simple pourtant. Pendant les
+heures de liberté, son plus grand plaisir était de se promener sur le
+quai, où sont réunis les marchands d'oiseaux. Tantôt seul, tantôt avec
+un pays, il s'en allait lentement le long des cages où les perroquets à
+dos vert et à tête jaune des Amazones, les perroquets à dos gris et à
+tête rouge du Sénégal, les aras énormes qui ont l'air d'oiseaux cultivés
+en serre, avec leurs plumes fleuries, leurs panaches et leurs aigrettes,
+les perruches de toute taille, qui semblent coloriées avec un soin
+minutieux par un bon Dieu miniaturiste, et les petits, tout petits
+oisillons sautillants, rouges, jaunes, bleus et bariolés, mêlant leurs
+cris au bruit du quai, apportent dans le fracas des navires déchargés,
+des passants et des voitures, une rumeur violente, aiguë, piaillarde,
+assourdissante, de forêt lointaine et surnaturelle.
+
+Boitelle s'arrêtait, les yeux ouverts, la bouche ouverte, riant et ravi,
+montrant ses dents aux kakatoès prisonniers qui saluaient de leur huppe
+blanche ou jaune le rouge éclatant de sa culotte et le cuivre de son
+ceinturon. Quand il rencontrait un oiseau parleur, il lui posait des
+questions; et si la bête se trouvait ce jour-là disposée à répondre et
+dialoguait avec lui, il emportait pour jusqu'au soir de la gaieté et du
+contentement. A regarder les singes aussi il se faisait des bosses de
+plaisir, et il n'imaginait point de plus grand luxe pour un homme riche
+que de posséder ces animaux ainsi qu'on a des chats et des chiens. Ce
+goût-là, ce goût de l'exotique, il l'avait dans le sang comme on a
+celui de la chasse, de la médecine ou de la prêtrise. Il ne pouvait
+s'empêcher, chaque fois que s'ouvraient les portes de la caserne, de
+s'en revenir au quai comme s'il s'était senti tiré par une envie.
+
+Or une fois, s'étant arrêté presque en extase devant un araraca
+monstrueux qui gonflait ses plumes, s'inclinait, se redressait, semblait
+faire les révérences de cour du pays des perroquets, il vit s'ouvrir la
+porte d'un petit café attenant à la boutique du marchand d'oiseaux, et
+une jeune négresse, coiffée d'un foulard rouge, apparut, qui balayait
+vers la rue les bouchons et le sable de l'établissement.
+
+L'attention de Boitelle fut aussitôt partagée entre l'animal et la
+femme, et il n'aurait su dire vraiment lequel de ces deux êtres il
+contemplait avec le plus d'étonnement et de plaisir.
+
+La négresse, ayant poussé dehors les ordures du cabaret, leva les yeux,
+et demeura à son tour éblouie devant l'uniforme du soldat. Elle restait
+debout, en face de lui, son balai dans les mains comme si elle lui eût
+porté les armes, tandis que l'araraca continuait à s'incliner. Or le
+troupier au bout de quelques instants fut gêné par cette attention,
+et il s'en alla à petits pas, pour n'avoir point l'air de battre en
+retraite.
+
+Mais il revint. Presque chaque jour il passa devant le café des
+Colonies, et souvent il aperçut à travers les vitres la petite bonne
+à peau noire qui servait des bocks ou de l'eau-de-vie aux matelots du
+port. Souvent aussi elle sortait en l'apercevant; bientôt, même, sans
+s'être jamais parlé, ils se sourirent comme des connaissances; et
+Boitelle se sentait le coeur remué, en voyant luire, tout à coup, entre
+les lèvres sombres de la fille, la ligne éclatante de ses dents. Un
+jour enfin il entra, et fut tout surpris en constatant qu'elle parlait
+français comme tout le monde. La bouteille de limonade, dont elle
+accepta de boire un verre, demeura, dans le souvenir du troupier,
+mémorablement délicieuse; et il prit l'habitude de venir absorber, en ce
+petit cabaret du port, toutes les douceurs liquides que lui permettait
+sa bourse.
+
+C'était pour lui une fête, un bonheur auquel il pensait sans cesse, de
+regarder la main noire de la petite bonne verser quelque chose dans son
+verre, tandis que les dents riaient, plus claires que les yeux. Au bout
+de deux mois de fréquentation, ils devinrent tout à fait bons amis, et
+Boitelle, après le premier étonnement de voir que les idées de cette
+négresse étaient pareilles aux bonnes idées des filles du pays, qu'elle
+respectait l'économie, le travail, la religion et la conduite, l'en aima
+davantage, s'éprit d'elle au point de vouloir l'épouser.
+
+Il lui dit ce projet qui la fit danser de joie. Elle avait d'ailleurs
+quelque argent, laissé par une marchande d'huîtres, qui l'avait
+recueillie quand elle fut déposée sur le quai du Havre par un capitaine
+américain. Ce capitaine l'avait trouvée âgée d'environ six ans, blottie
+sur des balles de coton dans la calle de son navire, quelques heures
+après son départ de New-York. Venant au Havre, il y abandonna aux soins
+de cette écaillère apitoyée ce petit animal noir caché à son bord, il ne
+savait par qui ni comment. La vendeuse d'huîtres étant morte, la jeune
+négresse devint bonne au café des Colonies.
+
+Antoine Boitelle ajouta:
+
+--Ça se fera si les parents n'y opposent point. J'irai jamais contre
+eux, t'entends ben, jamais! Je vas leur en toucher deux mots à la
+première fois que je retourne au pays.
+
+La semaine suivante en effet, ayant obtenu vingt-quatre heures de
+permission, il se rendit dans sa famille qui cultivait une petite ferme
+à Tourteville, près d'Yvetot.
+
+Il attendit la fin du repas, l'heure où le café baptisé d'eau-de-vie
+rendait les coeurs plus ouverts, pour informer ses ascendants Qu'il
+avait trouvé une fille répondant si bien à ses goûts, à tous ses goûts,
+qu'il ne devait pas en exister une autre sur la terre pour lui convenir
+aussi parfaitement.
+
+Les vieux, à ce propos, devinrent aussitôt circonspects, et demandèrent
+des explications. Il ne cacha rien d'ailleurs que la couleur de son
+teint.
+
+C'était une bonne, sans grand avoir, mais vaillante, économe, propre, de
+conduite, et de bon conseil. Toutes ces choses-là valaient mieux que de
+l'argent aux mains d'une mauvaise ménagère. Elle avait quelques sous
+d'ailleurs, laissés par une femme qui l'avait élevée, quelques gros
+sous, presque une petite dot, quinze cents francs à la caisse d'épargne.
+Les vieux, conquis par ses discours, confiants d'ailleurs dans son
+jugement, cédaient peu à peu, quand il arriva au point délicat. Riant
+d'un rire un peu contraint:
+
+--Il n'y a qu'une chose, dit-il, qui pourra vous contrarier. Elle n'est
+brin blanche.
+
+Ils ne comprenaient pas et il dut expliquer longuement avec beaucoup de
+précautions, pour ne les point rebuter, qu'elle appartenait à la race
+sombre dont ils n'avaient vu d'échantillons que sur les images d'Épinal.
+
+Alors ils furent inquiets, perplexes, craintifs, comme s'il leur avait
+proposé une union avec le Diable.
+
+La mère disait:--Noire? Combien qu'elle l'est. C'est-il partout?
+
+Il répondait:--Pour sûr: Partout, comme t'es blanche partout, té!
+
+Le père reprenait:--Noire? C'est-il noir autant que le chaudron?
+
+Le fils répondait:--Pt'être ben un p'tieu moins! C'est noire, mais point
+noire à dégoûter. La robe à m'sieu l'curé est ben noire, et alle n'est
+pas pu laide qu'un surplis qu'est blanc.
+
+Le père disait:--Y en a-t-il de pu noires qu'elle dans son pays?
+
+Et le fils, convaincu, s'écriait:
+
+--Pour sûr!
+
+Mais le bonhomme remuait la tête.
+
+--Ça doit être déplaisant?
+
+Et le fils:
+
+--C'est point pu déplaisant qu'aut'chose, vu qu'on s'y fait en rin de
+temps.
+
+La mère demandait:
+
+--Ça ne salit point le linge plus que d'autres, ces piaux-là?
+
+--Pas plus que la tienne, vu que c'est sa couleur.
+
+Donc, après beaucoup de questions encore, il fut convenu que les parents
+verraient cette fille avant de rien décider et que le garçon, dont le
+service allait finir l'autre mois, l'amènerait à la maison afin qu'on
+pût l'examiner et décider en causant si elle n'était pas trop foncée
+pour rentrer dans la famille Boitelle.
+
+Antoine alors annonça que le dimanche 22 mai, jour de sa libération, il
+partirait pour Tourteville avec sa bonne amie.
+
+Elle avait mis pour ce voyage chez les parents de son amoureux ses
+vêtements les plus beaux et les plus voyants, où dominaient le jaune, le
+rouge et le bleu, de sorte qu'elle avait l'air pavoisée pour une fête
+nationale.
+
+Dans la gare, au départ du Havre, on la regarda beaucoup, et Boitelle
+était fier de donner le bras, à une personne qui commandait ainsi
+l'attention. Puis, dans le wagon de troisième classe où elle prit place
+à côté de lui, elle imposa une telle surprise aux paysans que ceux des
+compartiments voisins montèrent sur leurs banquettes pour l'examiner
+par-dessus la cloison de bois qui divisait la caisse roulante. Un
+enfant, à son aspect, se mit à crier de peur, un autre cacha sa figure
+dans le tablier de sa mère.
+
+Tout alla bien cependant jusqu'à la gare d'arrivée. Mais lorsque le
+train ralentit sa marche en approchant d'Yvetot, Antoine se sentit mal
+à l'aise, comme au moment d'une inspection quand il ne savait pas sa
+théorie. Puis, s'étant penché à la portière, il reconnut de loin son
+père qui tenait la bride du cheval attelé à la carriole, et sa mère
+venue jusqu'au treillage qui maintenait les curieux.
+
+Il descendit le premier, tendit la main à sa bonne amie, et, droit,
+comme s'il escortait un général, il se dirigea vers sa famille.
+
+La mère, en voyant venir cette dame noire et bariolée en compagnie de
+son garçon, demeurait tellement stupéfaite qu'elle n'en pouvait ouvrir
+la bouche, et le père avait peine à maintenir le cheval que faisait
+cabrer coup sur coup la locomotive ou la négresse. Mais Antoine, saisi
+soudain par la joie sans mélange de revoir ses vieux, se précipita, les
+bras ouverts, bécota la mère, bécota le père malgré l'effroi du bidet,
+puis se tournant vers sa compagne que les passants ébaubis considéraient
+en s'arrêtant, il s'expliqua.
+
+--La v'là! J'vous avais ben dit qu'à première vue alle est un brin
+détournante, mais sitôt qu'on la connaît, vrai de vrai, y a rien de plus
+plaisant sur la terre. Dites-y bonjour qu'à ne s'émeuve point.
+
+Alors la mère Boitelle, intimidée elle-même à perdre la raison, fit une
+espèce de révérence, tandis que le père ôtait sa casquette en murmurant:
+«J'vous la souhaite à vot' désir». Puis sans s'attarder on grimpa dans
+la carriole, les deux femmes au fond sur des chaises qui les faisaient
+sauter en l'air à chaque cahot de la route, et les deux hommes par
+devant, sur la banquette.
+
+Personne ne parlait. Antoine inquiet sifflotait un air de caserne, le
+père fouettait le bidet, et la mère regardait de coin, en glissant des
+coups d'oeil de fouine, la négresse dont le front et les pommettes
+reluisaient sous le soleil comme des chaussures bien cirées.
+
+Voulant rompre la glace, Antoine se retourna.
+
+--Eh bien, dit-il, on ne cause pas?
+
+--Faut le temps; répondit la vieille.
+
+Il reprit:
+
+--Allons, raconte à la p'tite l'histoire des huit oeufs de ta poule.
+
+C'était une farce célèbre dans la famille. Mais comme sa mère se taisait
+toujours, paralysée par l'émotion, il prit lui-même la parole et narra,
+en riant beaucoup, cette mémorable aventure. Le père, qui la savait par
+coeur, se dérida aux premiers mots; sa femme bientôt suivit l'exemple,
+et la négresse elle-même, au passage le plus drôle, partit tout à coup
+d'un tel rire, d'un rire si bruyant, roulant, torrentiel, que le cheval
+excité fit un petit temps de galop.
+
+La connaissance était faite. On causa.
+
+A peine arrivés, quand tout le monde fut descendu, après qu'il eut
+conduit sa bonne amie dans la chambre pour ôter sa robe qu'elle aurait
+pu tacher en faisant un bon plat de sa façon destiné à prendre les vieux
+par le ventre, il attira ses parents devant la porte, et demanda, le
+coeur battant.
+
+--Eh ben, quéque vous dites?
+
+Le père se tut. La mère plus hardie déclara:
+
+--Alle est trop noire! Non, vrai, c'est trop. J'en ai eu les sangs
+tournés.
+
+--Vous vous y ferez, dit Antoine.
+
+--Possible, mais pas pour le moment. Ils entrèrent et la bonne femme
+fut émue en voyant la négresse cuisiner. Alors elle l'aida, la jupe
+retroussée, active malgré son âge.
+
+Le repas fut bon, fut long, fut gai. Quand on fit un tour ensuite,
+Antoine prit son père à part.
+
+--Eh ben, pé, quéque t'en dis?
+
+Le paysan ne se compromettait jamais.
+
+--J'ai point d'avis. D'mande à ta mé.
+
+Alors Antoine rejoignit sa mère et la retenant en arrière.
+
+--Eh ben, ma mé, quéque t'en dis?
+
+--Mon pauv'e gars, vrai, alle est trop noire. Seulement un p'tieu moins
+je ne m'opposerais pas, mais c'est trop. On dirait Satan!
+
+Il n'insista point, sachant que la vieille s'obstinait toujours, mais il
+sentait en son coeur entrer un orage de chagrin. Il cherchait ce qu'il
+fallait faire, ce qu'il pourrait inventer, surpris d'ailleurs qu'elle ne
+les eût pas conquis déjà comme elle l'avait séduit lui-même. Et ils s'en
+allaient tous les quatre à pas lents à travers les blés, redevenus peu
+à peu silencieux. Quand on longeait une clôture les fermiers
+apparaissaient à la barrière, les gamins grimpaient sur les talus, tout
+le monde se précipitait au chemin pour voir passer la «noire» que
+le fils Boitelle avait ramenée. On apercevait au loin des gens qui
+couraient à travers les champs comme on accourt quand bat le tambour des
+annonces de phénomènes vivants. Le père et la mère Boitelle effarés de
+cette curiosité semée par la campagne à leur approche, hâtaient le pas,
+côte à côte, précédant de loin leur fils à qui sa compagne demandait ce
+que les parents pensaient d'elle.
+
+Il répondit en hésitant qu'ils n'étaient pas encore décidés.
+
+Mais sur la place du village ce fut une sortie en masse de toutes
+les maisons en émoi, et devant l'attroupement grossissant, les vieux
+Boitelle prirent la fuite et regagnèrent leur logis, tandis qu'Antoine
+soulevé de colère, sa bonne amie au bras, s'avançait avec majesté sous
+les yeux élargis par l'ébahissement.
+
+Il comprenait que c'était fini, qu'il n'y avait plus d'espoir, qu'il
+n'épouserait pas sa négresse; elle aussi le comprenait; et ils se mirent
+à pleurer tous les deux en approchant de la ferme. Dès qu'ils y furent
+revenus, elle ôta de nouveau sa robe pour aider la mère à faire
+sa besogne; elle la suivit partout, à la laiterie, à l'étable,
+au poulailler, prenant la plus grosse part, répétant sans cesse:
+«Laissez-moi faire, madame Boitelle», si bien que le soir venu, la
+vieille, touchée et inexorable, dit à son fils: «C'est une brave fille
+tout de même. C'est dommage qu'elle soit si noire, mais vrai, alle l'est
+trop. J'pourrais pas m'y faire, faut qu'alle r'tourne, alle est trop
+noire!»
+
+Et le fils Boitelle dit à sa bonne amie:
+
+--Alle n'veut point, alle te trouve trop noire. Faut r'tourner. Je
+t'aconduirai jusqu'au chemin de fer. N'importe, t'éluge point. J'vas
+leur y parler quand tu seras partie.
+
+Il la conduisit donc à la gare en lui donnant encore bon espoir, et
+après l'avoir embrassée, la fit monter dans le convoi qu'il regarda
+s'éloigner avec des yeux bouffis par les pleurs.
+
+Il eut beau implorer les vieux, ils ne consentirent jamais.
+
+Et quand il avait conté cette histoire que tout le pays connaissait,
+Antoine Boitelle ajoutait toujours:
+
+--A partir de ça, j'ai eu de coeur à rien, à rien. Aucun métier ne
+m'allait pu, et j'sieus devenu ce que j'sieus, un ordureux.
+
+On lui disait:
+
+--Vous vous êtes marié pourtant.
+
+--Oui, et j'peux pas dire que ma femme m'a déplu pisque j'y ai fait
+quatorze éfants, mais c'n'est point l'autre, oh non pour sûr, oh non!
+L'autre, voyez-vous, ma négresse, alle n'avait qu'à me regarder, je me
+sentais comme transporté...
+
+
+
+
+L'ORDONNANCE
+
+
+Le cimetière plein d'officiers avait l'air d'un champ fleuri. Les képis
+et les culottes rouges, les galons et les boutons d'or, les sabres, les
+aiguillettes de l'état-major, les brandebourgs des chasseurs et des
+hussards passaient au milieu des tombes dont les croix blanches ou
+noires ouvraient leurs bras lamentables, leurs bras de fer, de marbre ou
+de bois sur le peuple disparu des morts.
+
+On venait d'enterrer la femme du colonel de Limousin. Elle s'était noyée
+deux jours auparavant, en prenant un bain.
+
+C'était fini, le clergé était parti, mais le colonel, soutenu par deux
+officiers, restait debout devant le trou au fond duquel il voyait encore
+le coffre de bois qui cachait, décomposé déjà, le corps de sa jeune
+femme.
+
+C'était presque un vieillard, un grand maigre à moustaches blanches
+qui avait épousé, trois ans plus tôt, la fille d'un camarade, demeurée
+orpheline après la mort de son père, le colonel Sortis.
+
+Le capitaine et le lieutenant sur qui s'appuyait leur chef essayaient
+de l'emmener. Il résistait, les yeux pleins de larmes qu'il ne laissait
+point couler, par héroïsme, et, murmurant, tout bas: «Non, non, encore
+un peu», il s'obstinait à rester là, les jambes fléchissantes, au bord
+de ce trou, qui lui paraissait sans fond, un abîme où étaient tombés son
+coeur et sa vie, tout ce qui lui restait sur terre.
+
+Tout à coup le général Ormont s'approcha, saisit par le bras le colonel,
+et l'entraînant presque de force: «Allons, allons, mon vieux camarade,
+il ne faut pas demeurer là.» Le colonel obéit alors, et rentra chez lui.
+
+Comme il ouvrait la porte de son cabinet, il aperçut une lettre sur
+sa table de travail. L'ayant prise, il faillit tomber de surprise et
+d'émotion, il avait reconnu l'écriture de sa femme. Et la lettre portait
+le timbre de la poste avec la date du jour même. Il déchira l'enveloppe
+et lut.
+
+«PÈRE,
+
+Permettez-moi de vous appeler encore père, comme autrefois. Quand vous
+recevrez cette lettre, je serai morte, et sous la terre. Alors peut-être
+pourrez-vous me pardonner.
+
+Je ne veux pas chercher à vous émouvoir ni à atténuer ma faute. Je veux
+dire seulement, avec toute la sincérité d'une femme qui va se tuer dans
+une heure, la vérité entière et complète.
+
+Quand vous m'avez épousée, par générosité, je me suis donnée à vous, par
+reconnaissance et je vous ai aimé de tout mon coeur de petite fille. Je
+vous ai aimé ainsi que j'aimais papa, presque autant; et un jour, comme
+j'étais sur vos genoux, et comme vous m'embrassiez, je vous ai appelé:
+«Père», malgré moi. Ce fut un cri du coeur, instinctif, spontané. Vrai,
+vous étiez pour moi un père, rien qu'un père. Vous avez ri, et vous
+m'avez dit: «Appelle-moi toujours comme ça, mon enfant, ça me fait
+plaisir.»
+
+Nous sommes venus dans cette ville et--pardonnez-moi, père--je suis
+devenue amoureuse. Oh! j'ai résisté longtemps, presque deux ans, vous
+lisez bien, presque deux ans, et puis j'ai cédé, je suis devenue
+coupable, je suis devenue une femme perdue.
+
+Quant à lui?--Vous ne devinerez pas qui. Je suis bien tranquille
+là-dessus, puisqu'ils étaient douze officiers, toujours autour de moi et
+avec moi, que vous appeliez mes douze constellations.
+
+Père, ne cherchez pas à le connaître et ne le haïssez pas, lui. Il a
+fait ce que n'importe qui aurait fait à sa place, et puis, je suis sûre
+qu'il m'aimait aussi de tout son coeur.
+
+Mais, écoutez--un jour, nous avions rendez-vous dans l'île des Bécasses,
+vous savez la petite île, après le moulin. Moi, je devais y aborder en
+nageant, et lui devait m'attendre dans les buissons, et puis rester
+là jusqu'au soir pour qu'on ne le vît pas partir. Je venais de le
+rejoindre, quand les branches s'ouvrent et nous apercevons Philippe,
+votre ordonnance, qui nous avait surpris. J'ai senti que nous étions
+perdus et j'ai poussé un grand cri; alors il m'a dit--lui, mon
+ami!--Allez-vous-en à la nage, tout doucement, ma chère, et laissez-moi
+avec cet homme.
+
+Je suis partie, si émue que j'ai failli me noyer, et je suis rentrée
+chez vous, m'attendant à quelque chose d'épouvantable.
+
+Une heure après, Philippe me disait, à voix basse, dans le corridor du
+salon où je l'ai rencontré. «Je suis aux ordres de madame, si elle avait
+quelque lettre à me donner». Alors je compris qu'il s'était vendu, et
+que mon ami l'avait acheté.
+
+Je lui ai donné des lettres, en effet,--toutes mes lettres.--Il les
+portait et me rapportait les réponses.
+
+Cela a duré deux mois environ. Nous avions confiance en lui, comme vous
+aviez confiance en lui, vous aussi.
+
+Or, père, voici ce qui arriva. Un jour, dans la même île où j'étais
+venue à la nage, mais, seule, cette fois, j'ai retrouvé votre
+ordonnance. Cet homme m'attendait et il m'a prévenue qu'il allait nous
+dénoncer à vous et vous livrer des lettres gardées par lui, volées, si
+je ne cédais point à ses désirs.
+
+Oh! père, mon père, j'ai eu peur, une peur lâche, indigne, peur de vous
+surtout, de vous si bon, et trompé par moi, peur pour lui encore,--vous
+l'auriez tué--pour moi aussi, peut-être, est-ce que je sais, j'étais
+affolée, éperdue, j'ai cru l'acheter encore une fois ce misérable qui
+m'aimait aussi, quelle honte!
+
+Nous sommes si faibles, nous autres, que nous perdons la tête bien plus
+que vous. Et puis, quand on est tombé, on tombe toujours plus bas, plus
+bas. Est-ce que je sais ce que j'ai fait? J'ai compris seulement qu'un
+de vous deux et moi allions mourir--et je me suis donnée à cette brute.
+
+Vous voyez, père, que je ne cherche pas à m'excuser.
+
+Alors, alors--alors, ce que j'aurais dû prévoir est arrivé--il m'a prise
+et reprise quand il a voulu en me terrifiant. Il a été aussi mon amant,
+comme l'autre, tous les jours. Est-ce pas abominable? Et quel châtiment,
+père?
+
+Alors, moi, je me suis dit. Il faut mourir. Vivante, je n'aurais pu vous
+confesser un pareil crime. Morte, j'ose tout. Je ne pouvais plus faire
+autrement que de mourir, rien ne m'aurait lavée, j'étais trop tachée. Je
+ne pouvais plus aimer, ni être aimée; il me semblait que je salissais
+tout le monde, rien qu'en donnant la main.
+
+Tout à l'heure, je vais aller prendre mon bain et je ne reviendrai pas.
+
+Cette lettre pour vous ira chez mon amant. Il la recevra après ma mort,
+et sans rien comprendre, vous la fera tenir, accomplissant mon dernier
+voeu. Et vous la lirez, vous, en revenant du cimetière.
+
+Adieu, père, je n'ai plus rien à vous dire. Faites ce que vous voudrez,
+et pardonnez-moi.»
+
+Le colonel s'essuya le front couvert de sueur. Son sang-froid, le
+sang-froid des jours de bataille lui était revenu tout à coup.
+
+Il sonna.
+
+Un domestique parut.
+
+--Envoyez-moi Philippe, dit-il.
+
+Puis, il entr'ouvrit le tiroir de sa table.
+
+L'homme entra presque aussitôt, un grand soldat à moustaches rousses,
+l'air malin, l'oeil sournois.
+
+Le colonel le regarda tout droit.
+
+--Tu vas me dire le nom de l'amant de ma femme.
+
+--Mais, mon colonel...
+
+L'officier prit son revolver dans le tiroir entr'ouvert.
+
+--Allons, et vite, tu sais que je ne plaisante pas.
+
+--Eh bien!... mon colonel..., c'est le capitaine Saint-Albert.
+
+A peine avait-il prononcé ce nom, qu'une flamme lui brûla les yeux, et
+il s'abattit sur la face, une balle au milieu du front.
+
+
+
+
+LE LAPIN
+
+
+Maître Lecacheur apparut sur la porte de sa maison, à l'heure ordinaire,
+entre cinq heures et cinq heures un quart du matin, pour surveiller ses
+gens qui se mettaient au travail.
+
+Rouge, mal éveillé, l'oeil droit ouvert, l'oeil gauche presque fermé,
+il boutonnait avec peine ses bretelles sur son gros ventre, tout en
+surveillant, d'un regard entendu et circulaire, tous les coins connus de
+sa ferme. Le soleil coulait ses rayons obliques à travers les hêtres du
+fossé et les pommiers ronds de la cour, faisait chanter les coqs sur
+le fumier et roucouler les pigeons sur le toit. La senteur de l'étable
+s'envolait par la porte ouverte et se mêlait, dans l'air frais du matin,
+à l'odeur âcre de l'écurie où hennissaient les chevaux, la tête tournée
+vers la lumière.
+
+Dès que son pantalon fut soutenu solidement, maître Lecacheur se mit
+en route, allant d'abord vers le poulailler, pour compter les oeufs du
+matin, car il craignait des maraudes depuis quelque temps.
+
+Mais la fille de ferme accourut vers lui en levant les bras et criant:
+«Maît' Cacheux, maît' Cacheux, on a volé un lapin, c'te nuit.»
+
+--Un lapin?
+
+--Oui, maît'Cacheux, l'gros gris, celui de la cage à draite.
+
+Le fermier ouvrit tout à fait l'oeil gauche et dit simplement:
+
+--Faut vé ça.
+
+Et il alla voir.
+
+La cage avait été brisée, et le lapin était parti.
+
+Alors l'homme devint soucieux, referma son oeil droit et se gratta le
+nez. Puis, après avoir réfléchi, il ordonna à la servante effarée, qui
+demeurait stupide devant son maître:
+
+--Va quéri les gendarmes. Dis que j'les attends sur l'heure.
+
+Maître Lecacheur était maire de sa commune, Pavigny-le-Gras, et
+commandait en maître, vu son argent et sa position.
+
+Dès que la bonne eut disparu, en courant vers le village, distant d'un
+demi-kilomètre, le paysan rentra chez lui, pour boire son café et causer
+de la chose avec sa femme.
+
+Il la trouva soufflant le feu avec sa bouche, à genoux devant le foyer.
+
+Il dit dès la porte:
+
+--V'là qu'on a volé un lapin, l'gros gris.
+
+Elle se retourna si vite qu'elle se trouva assise par terre, et
+regardant son mari avec des yeux désolés:
+
+--Qué qu'tu dis, Cacheux! qu'on a volé un lapin?
+
+--L'gros gris.
+
+--L'gros gris?
+
+Elle soupira.
+
+--Qué misère! qué qu'a pu l'vôlé, çu lapin.
+
+C'était une petite femme maigre et vive, propre, entendue à tous les
+soins de l'exploitation.
+
+Lecacheur avait son idée.
+
+--Ça doit être çu gars de Polyte.
+
+La fermière se leva brusquement, et d'une voix furieuse:
+
+--C'est li! c'est li! faut pas en trâcher d'autre. C'est li! Tu l'as
+dit, Cacheux!
+
+Sur sa maigre figure irritée, toute sa fureur paysanne, toute son
+avarice, toute sa rage de femme économe contre le valet toujours
+soupçonné, contre la servante toujours suspectée, apparaissaient dans la
+contraction de la bouche, dans les rides des joues et du front.
+
+--Et qué que t'as fait? demanda-t-elle.
+
+--J'ai envéyé quéri les gendarmes.
+
+Ce Polyte était un homme de peine employé pendant quelques jours dans
+la ferme et congédié par Lecacheur après une réponse insolente. Ancien
+soldat, il passait pour avoir gardé de ses campagnes en Afrique des
+habitudes de maraude et de libertinage. Il faisait, pour vivre, tous les
+métiers. Maçon, terrassier, charretier, faucheur, casseur de pierres,
+ébrancheur, il était surtout fainéant; aussi ne le gardait-on nulle
+part et devait-il par moments changer de canton pour trouver encore du
+travail.
+
+Dès le premier jour de son entrée à la ferme, la femme de Lecacheur
+l'avait détesté; et maintenant elle était sûre que le vol avait été
+commis par lui.
+
+Au bout d'une demi-heure environ, les deux gendarmes arrivèrent. Le
+brigadier Sénateur était très haut et maigre, le gendarme Lenient, gros
+et court.
+
+Lecacheur les fit asseoir, et leur raconta la chose. Puis on alla
+voir le lieu du méfait afin de constater le bris de la cabine et de
+recueillir toutes les preuves. Lorsqu'on fut rentré dans la cuisine, la
+maîtresse apporta du vin, emplit les verres et demanda avec un défi dans
+l'oeil:
+
+--L'prendrez-vous, c'ti-là?
+
+Le brigadier, son sabre entre les jambes, semblait soucieux. Certes, il
+était sûr de le prendre si on voulait bien le lui désigner. Dans le cas
+contraire, il ne répondait point de le découvrir lui-même. Après avoir
+longtemps réfléchi, il posa cette simple question:
+
+--Le connaissez-vous, le voleur?
+
+Un pli de malice normande rida la grosse bouche de Lecacheur qui
+répondit:
+
+--Pour l'connaître, non, je l'connais point, vu que j'l'ai pas vu vôler.
+Si j'l'avais vu, j'y aurais fait manger tout cru, poil et chair, sans
+un coup d'cidre pour l'faire passer. Pour lors, pour dire qui c'est,
+je l'dirai point, nonobstant, que j'crais qu'c'est çu propre à rien de
+Polyte.
+
+Alors il expliqua longuement ses histoires avec Polyte, le départ de ce
+valet, son mauvais regard, des propos rapportés, accumulant des preuves
+insignifiantes et minutieuses.
+
+Le brigadier, qui avait écouté avec grande attention tout en vidant son
+verre de vin et en le remplissant ensuite, d'un geste indifférent, se
+tourna vers son gendarme:
+
+--Faudra voir chez la femme au berqué Severin, dit-il.
+
+Le gendarme sourit et répondit par trois signes de tête.
+
+Alors, Mme Lecacheur se rapprocha, et tout doucement, avec des ruses
+de paysanne, interrogea à son tour le brigadier. Ce berger Severin, un
+simple, une sorte de brute, élevé dans un parc à moutons, ayant grandi
+sur les côtes au milieu de ses bêtes trottantes et bêlantes, ne
+connaissant guère qu'elles au monde, avait cependant conservé au fond
+de l'âme l'instinct d'épargne du paysan. Certes, il avait dû cacher,
+pendant des années et des années, dans des creux d'arbre ou des trous de
+rocher tout ce qu'il gagnait d'argent, soit en gardant les troupeaux,
+soit en guérissant, par des attouchements et des paroles, les entorses
+des animaux (car le secret des rebouteux lui avait été transmis par un
+vieux berger qu'il avait remplacé). Or, un jour, il acheta, en vente
+publique, un petit bien, masure et champ, d'une valeur de trois mille
+francs.
+
+Quelques mois plus tard, on apprit qu'il se mariait. Il épousait une
+servante connue pour ses mauvaises moeurs, la bonne du cabaretier. Les
+gars racontaient que cette fille, le sachant aisé, l'avait été trouver
+chaque nuit, dans sa hutte, et l'avait pris, l'avait conquis, l'avait
+conduit au mariage, peu à peu, de soir en soir.
+
+Puis, ayant passé par la mairie et par l'église, elle habitait
+maintenant la maison achetée par son homme, tandis qu'il continuait à
+garder ses troupeaux, nuit et jour, à travers les plaines.
+
+Et le brigadier ajouta:
+
+--V'là trois s'maines que Polyte couche avec elle, vu qu'il n'a pas
+d'abri, ce maraudeur.
+
+Le gendarme se permit un mot:
+
+--Il prend la couverture au berger.
+
+Madame Lecacheur, saisie d'une rage nouvelle, d'une rage accrue par une
+colère de femme mariée contre le dévergondage, s'écria:
+
+--C'est elle, j'en suis sûre. Allez-y. Ah! les bougres de voleux!
+
+Mais le brigadier ne s'émut pas:
+
+--Minute, dit-il. Attendons midi, vu qu'il y vient dîner chaque jour. Je
+les pincerai le nez dessus.
+
+Et le gendarme souriait, séduit par l'idée de son chef; et Lecacheur
+aussi souriait maintenant, car l'aventure du berger lui semblait
+comique, les maris trompés étant toujours plaisants.
+
+Midi venait de sonner, quand le brigadier Sénateur, suivi de son homme,
+frappa trois coups légers à la porte d'une petite maison isolée, plantée
+au coin d'un bois, à cinq cents mètres du village.
+
+Ils s'étaient collés contre le mur afin de n'être pas vus du dedans;
+et ils attendirent. Au bout d'une minute ou deux, comme personne ne
+répondait, le brigadier frappa de nouveau. Le logis semblait inhabité
+tant il était silencieux, mais le gendarme Lenient, qui avait l'oreille
+fine, annonça qu'on remuait à l'intérieur.
+
+Alors Sénateur se fâcha. Il n'admettait point qu'on résistât une seconde
+à l'autorité et, heurtant le mur du pommeau de son sabre, il cria:
+
+--Ouvrez, au nom de la loi!
+
+Cet ordre demeurant toujours inutile, il hurla:
+
+--Si vous n'obéissez pas, je fais sauter la serrure. Je suis le
+brigadier de gendarmerie, nom de Dieu! Attention, Lenient.
+
+Il n'avait point fini de parler que la porte était ouverte, et Sénateur
+avait devant lui une grosse fille très rouge, joufflue, dépoitraillée,
+ventrue, large des hanches, une sorte de femelle sanguine et bestiale,
+la femme du berger Severin.
+
+Il entra.
+
+--Je viens vous rendre visite, rapport à une petite enquête, dit-il.
+
+Et il regardait autour de lui. Sur la table une assiette, un pot à
+cidre, un verre à moitié plein annonçaient un repas commencé. Deux
+couteaux traînaient côte à côte. Et le gendarme malin cligna de l'oeil à
+son chef.
+
+--Ça sent bon, dit celui-ci.
+
+--On jurerait du lapin sauté, ajouta Lenient très gai.
+
+--Voulez-vous un verre de fine? demanda la paysanne.
+
+--Non, merci. Je voudrais seulement la peau du lapin que vous mangez.
+
+Elle fit l'idiote; mais elle tremblait.
+
+--Qué lapin?
+
+Le brigadier s'était assis et s'essuyait le front avec sérénité.
+
+--Allons, allons, la patronne, vous ne nous ferez pas accroire que vous
+vous nourrissiez de chiendent. Que mangiez-vous, là, toute seule, pour
+votre dîner?
+
+--Mé, rien de rien, j'vous jure. Un p'tieu d'beurre su l'pain.
+
+--Mazette, la bourgeoise, un p'tieu d'beurre su l'pain... vous faites
+erreur. C'est un p'tieu d'beurre sur le lapin qu'il faut dire. Bougre!
+il sent bon vot'beurre, nom de Dieu! c'est du beurre de choix, du beurre
+d'extra, du beurre de noce, du beurre à poil, pour sûr, c'est pas du
+beurre de ménage, çu beurre-là!
+
+Le gendarme se tordait et répétait:
+
+--Pour sûr, c'est pas du beurre de ménage.
+
+Le brigadier Sénateur étant farceur, toute la gendarmerie était devenue
+facétieuse.
+
+Il reprit:
+
+--Ous'qu'il est vot'beurre?
+
+--Mon beurre?
+
+--Oui, vot'beurre.
+
+--Mais dans l'pot.
+
+--Alors, ous'qu'il est l'pot?
+
+--Qué pot?
+
+--L'pot à beurre, pardi!
+
+--Le v'là.
+
+Elle alla chercher une vieille tasse au fond de laquelle gisait une
+couche de beurre rance et salé.
+
+Le brigadier le flaira et, remuant le front:
+
+---C'est pas l'même. Il me faut l'beurre qui sent le lapin sauté.
+Allons, Lenient, ouvrons l'oeil; vois su l'buffet, mon garçon; mé j'vas
+guetter sous le lit.
+
+Ayant donc fermé la porte, il s'approcha du lit et le voulut tirer;
+mais le lit tenait au mur, n'ayant pas été déplacé depuis plus d'un
+demi-siècle apparemment. Alors le brigadier se pencha, et fit craquer
+son uniforme. Un bouton venait de sauter.
+
+--Lenient, dit-il.
+
+--Mon brigadier?
+
+--Viens, mon garçon, viens au lit, moi je suis trop long pour voir
+dessous. Je me charge du buffet.
+
+Donc, il se releva, et attendit, debout, que son homme eût exécuté
+l'ordre.
+
+Lenient, court et rond, ôta son képi, se jeta sur le ventre, et collant
+son front par terre, regarda longtemps le creux noir sous la couche.
+Puis, soudain, il s'écria:
+
+--Je l'tiens! Je l'tiens!
+
+Le brigadier Sénateur se pencha sur son homme.
+
+--Qué que tu tiens, le lapin?
+
+--Non, l'voleux!
+
+--L'voleux! Amène, amène!
+
+Les deux bras du gendarme allongés sous le lit avaient appréhendé
+quelque chose, et il tirait de toute sa force. Un pied, chaussé d'un
+gros soulier, parut enfin, qu'il tenait de sa main droite.
+
+Le brigadier le saisit: «Hardi! hardi! tire!»
+
+Lenient, à genoux maintenant, tirait sur l'autre jambe. Mais la besogne
+était rude, car le captif gigotait ferme, ruait et faisait gros dos,
+s'arc-boutant de la croupe à la traverse du lit.
+
+--Hardi! hardi! tire, criait Sénateur.
+
+Et ils tiraient de toute leur force, si bien que la barre de bois
+céda et l'homme sortit jusqu'à la tête, dont il se servit encore pour
+s'accrocher à sa cachette.
+
+La figure parut enfin, la figure furieuse et consternée de Polyte dont
+les bras demeuraient étendus sous le lit.
+
+--Tire! criait toujours le brigadier.
+
+Alors un bruit bizarre se fît entendre; et, comme les bras s'en venaient
+à la suite des épaules, les mains se montrèrent à la suite des bras et,
+dans les mains, la queue d'une casserole, et, au bout de la queue, la
+casserole elle-même, qui contenait un lapin sauté.
+
+--Nom de Dieu, de Dieu, de Dieu, de Dieu! hurlait le brigadier fou de
+joie, tandis que Lenient s'assurait de l'homme.
+
+Et la peau du lapin, preuve accablante, dernière et terrible pièce à
+conviction, fut découverte dans la paillasse.
+
+Alors les gendarmes rentrèrent en triomphe au village avec le prisonnier
+et leurs trouvailles.
+
+Huit jours plus tard, la chose ayant fait grand bruit, maître Lecacheur,
+en entrant à la mairie pour y conférer avec le maître d'école, apprit
+que le berger Severin l'y attendait depuis une heure.
+
+L'homme était assis sur une chaise, dans un coin, son bâton entre les
+jambes. En apercevant le maire, il se leva, ôta son bonnet, salua d'un:
+
+--Bonjou, maît'Cacheux.
+
+Puis demeura debout, craintif, gêné.
+
+--Qu'est-ce que vous demandez? dit le fermier.
+
+--V'là, maît'Cacheux. C'est-i véridique qu'on a volé un lapin cheux
+vous, l'aut'semaine?
+
+--Mais oui, c'est vrai, Severin.
+
+--Ah! ben, pour lors c'est véridique.
+
+--Oui, mon brave.
+
+--Qué qui l'a volé, çu lapin?
+
+--C'est Polyte Ancas, l'journalier.
+
+--Ben, ben. C'est-i véridique itou qu'on l'a trouvé sous mon lit?
+
+--Qui ça, le lapin?
+
+--Le lapin et pi Polyte, l'un au bout d'l'autre.
+
+--Oui, mon pauv'e Severin. C'est vrai.
+
+--Pour lors, c'est véridique?
+
+--Oui. Qu'est-ce qui vous a donc conté c't'histoire-là?
+
+--Un p'tieu tout l'monde. Je m'entends. Et pi, et pi, vous n'en savez
+long su l'mariage, vu qu'vous les faites, vous qu'êtes maire.
+
+--Comment sur le mariage?
+
+--Oui, rapport au drait.
+
+--Comment rapport au droit?
+
+--Rapport au drait d'l'homme et pi au drait d'la femme.
+
+--Mais, oui.
+
+--Eh! ben, dites-mé, maît'Cacheux, ma femme a-t-i l'drait de coucher avé
+Polyte?
+
+--Comment, de coucher avec Polyte?
+
+--Oui, c'est-i son drait, vu la loi, et pi vu qu'alle est ma femme, de
+coucher avec Polyte?
+
+--Mais non, mais non, c'est pas son droit.
+
+--Si je l'y r'prends, j'ai-t-i l'drait de li fout' des coups, mé, à elle
+et pi à li itou?
+
+--Mais... mais... mais oui.
+
+--C'est ben, pour lors. J'vas vous dire. Eune nuit, vu qu'j'avais
+d'z'idées, j'rentrai, l'aute semaine, et j'les y trouvai, qu'i n'étaient
+point dos à dos. J'foutis Polyte coucher dehors; mais c'est tout, vu que
+je savais point mon drait. C'te fois-ci, j'les vis point. Je l'sais par
+l's autres. C'est fini, n'en parlons pu. Mais si j'les r'pince... nom
+d'un nom, si j'les r'pince. Je leur ferai passer l'goût d'la rigolade,
+maît'Cacheux, aussi vrai que je m'nomme Severin...
+
+
+
+
+UN SOIR
+
+
+Le _Kléber_ avait stoppé, et je regardais de mes yeux ravis l'admirable
+golfe de Bougie qui s'ouvrait devant nous. Les forêts kabyles couvraient
+les hautes montagnes; les sables jaunes, au loin, faisaient, à la mer
+une rive de poudre d'or, et le soleil tombait en torrents de feu sur les
+maisons blanches de la petite ville.
+
+La brise chaude, la brise d'Afrique, apportait à mon coeur joyeux,
+l'odeur du désert, l'odeur du grand continent mystérieux où l'homme du
+Nord ne pénètre guère. Depuis trois mois, j'errai sur le bord de ce
+monde profond et inconnu, sur le rivage de cette terre fantastique de
+l'autruche, du chameau, de la gazelle, de l'hippopotame, du gorille, de
+l'éléphant et du nègre. J'avais vu l'arabe galoper dans le vent, comme
+un drapeau qui flotte et vole et passe, j'avais couché sous la tente
+brune, dans la demeure vagabonde de ces oiseaux blancs du désert.
+J'étais ivre de lumière, de fantaisie et d'espace.
+
+Maintenant, après cette dernière excursion, il faudrait partir,
+retourner en France, revoir Paris, la ville du bavardage inutile, des
+soucis médiocres et des poignées de mains sans nombre. Je dirais adieu
+aux choses aimées, si nouvelles, à peine entrevues, tant regrettées.
+
+Une flotte de barques entourait le paquebot. Je sautai dans l'une
+d'elles où ramait un négrillon, et je fus bientôt sur le quai, près de
+la vieille porte sarrazine, dont la ruine grise, à l'entrée de la cité
+kabyle, semble un écusson de noblesse antique.
+
+Comme je demeurais debout sur le port, à côté de ma valise, regardant
+sur la rade le gros navire à l'ancre, et stupéfait d'admiration devant
+cette côte unique, devant ce cirque de montagnes baignées par les flots
+bleus, plus beau que celui de Naples, aussi beau que ceux d'Ajaccio et
+de Porto, en Corse, une lourde main me tomba sur l'épaule.
+
+Je me retournai et je vis un grand homme à barbe longue, coiffé d'un
+chapeau de paille, vêtu de flanelle blanche, debout à côté de moi, et me
+dévisageant de ses yeux bleus.
+
+--N'êtes-vous pas mon ancien camarade de pension? dit-il.
+
+--C'est possible. Comment vous appelez-vous?
+
+--Trémoulin.
+
+--Parbleu! Tu étais mon voisin d'études.
+
+--Ah! vieux, je t'ai reconnu du premier coup, moi.
+
+Et la longue barbe se frotta sur mes joues.
+
+Il semblait si content, si gai, si heureux de me voir, que, par un élan
+d'amical égoïsme, je serrai fortement les deux mains de ce camarade de
+jadis, et que je me sentis moi-même très satisfait de l'avoir ainsi
+retrouvé.
+
+Trémoulin avait été pour moi pendant quatre ans le plus intime, le
+meilleur de ces compagnons d'études que nous oublions si vite à peine
+sortis du collège. C'était alors un grand corps mince, qui semblait
+porter une tête trop lourde, une grosse tête ronde, pesante, inclinant
+le cou tantôt à droite, tantôt à gauche, et écrasant la poitrine étroite
+de ce haut collégien à longues jambes.
+
+Très intelligent, doué d'une facilité merveilleuse, d'une rare souplesse
+d'esprit, d'une sorte d'intuition instinctive pour toutes les études
+littéraires, Trémoulin était le grand décrocheur de prix de notre
+classe.
+
+On demeurait convaincu au collège qu'il deviendrait un homme illustre,
+un poète sans doute, car il faisait des vers et il était plein d'idées
+ingénieusement sentimentales. Son père, pharmacien dans le quartier du
+Panthéon, ne passait pas pour riche.
+
+Aussitôt après le baccalauréat, je l'avais perdu de vue.
+
+--Qu'est-ce que tu fais ici? m'écriai-je.
+
+Il répondit en souriant:
+
+--Je suis colon.
+
+--Bah! Tu plantes?
+
+--Et je récolte.
+
+--Quoi?
+
+--Du raisin, dont je fais du vin.
+
+--Et ça va?
+
+--Ça va très bien.
+
+--Tant mieux, mon vieux.
+
+--Tu allais à l'hôtel?
+
+--Mais, oui.
+
+--Eh bien, tu iras chez moi.
+
+--Mais!...
+
+--C'est entendu.
+
+Et il dit au négrillon qui surveillait nos mouvements:
+
+--Chez moi, Ali.
+
+Ali répondit:
+
+--Foui, moussi.
+
+Puis se mit à courir, ma valise sur l'épaule, ses pieds noirs battant la
+poussière.
+
+Trémoulin me saisit le bras, et m'emmena. D'abord il me posa des
+questions sur mon voyage, sur mes impressions, et, voyant mon
+enthousiasme, parut m'en aimer davantage.
+
+Sa demeure était une vieille maison mauresque à cour intérieure, sans
+fenêtres sur la rue, et dominée par une terrasse qui dominait elle-même
+celles des maisons voisines, et le golfe et les forêts, les montagnes,
+la mer.
+
+Je m'écriai:
+
+--Ah! voilà ce que j'aime, tout l'Orient m'entre dans le coeur en ce
+logis. Cristi! que tu es heureux de vivre ici! Quelles nuits tu dois
+passer sur cette terrasse! Tu y couches?
+
+--Oui, j'y dors pendant l'été. Nous y monterons ce soir. Aimes-tu la
+pêche?
+
+--Quelle pêche?
+
+--La pêche au flambeau.
+
+--Mais oui, je l'adore.
+
+--Eh bien, nous irons, après dîner. Puis nous reviendrons prendre des
+sorbets sur mon toit.
+
+Après que je me fus baigné, il me fit visiter la ravissante ville
+kabyle, une vraie cascade de maisons blanches dégringolant à la mer,
+puis nous rentrâmes comme le soir venait, et après un exquis dîner nous
+descendîmes vers le quai.
+
+On ne voyait plus rien que les feux des rues et les étoiles, ces larges
+étoiles luisantes, scintillantes, du ciel d'Afrique.
+
+Dans un coin du port, une barque attendait Dès que nous fûmes dedans, un
+homme dont je n'avais point distingué le visage se mit à ramer pendant
+que mon ami préparait le brasier qu'il allumerait tout à l'heure. Il me
+dit:
+
+--Tu sais, c'est moi qui manie la fouine. Personne n'est plus fort que
+moi.
+
+--Mes compliments.
+
+Nous avions contourné une sorte de môle et nous étions, maintenant, dans
+une petite baie pleine de hauts rochers dont les ombres avaient l'air de
+tours bâties dans l'eau, et je m'aperçus, tout à coup, que la mer
+était phosphorescente. Les avirons qui la battaient lentement, à coups
+réguliers, allumaient dedans, à chaque tombée, une lueur mouvante et
+bizarre qui traînait ensuite au loin derrière nous, en s'éteignant. Je
+regardais, penché, cette coulée de clarté pâle, émiettée par les rames,
+cet inexprimable feu de la mer, ce feu froid qu'un mouvement allume et
+qui meurt dès que le flot se calme. Nous allions dans le noir, glissant
+sur cette lueur, tous les trois.
+
+Où allions-nous? Je ne voyais point mes voisins, je ne voyais rien que
+ce remous lumineux et les étincelles d'eau projetées par les avirons. Il
+faisait chaud, très chaud. L'ombre semblait chauffée dans un four, et
+mon coeur se troublait de ce voyage mystérieux avec ces deux hommes dans
+cette barque silencieuse.
+
+Des chiens, les maigres chiens arabes au poil roux, au nez pointu, aux
+yeux luisants, aboyaient au loin, comme ils aboient toutes les nuits
+sur cette terre démesurée, depuis les rives de la mer jusqu'au fond du
+désert où campent les tribus errantes. Les renards, les chacals, les
+hyènes, répondaient; et non loin de là, sans doute, quelque lion
+solitaire devait grogner dans une gorge de l'Atlas.
+
+Soudain, le rameur s'arrêta. Où étions-nous? Un petit bruit grinça près
+de moi. Une flamme d'allumette apparut, et je vis une main, rien qu'une
+main, portant cette flamme légère vers la grille de fer suspendue à
+l'avant du bateau et chargée de bois comme un bûcher flottant.
+
+Je regardais, surpris, comme si cette vue eût été troublante et
+nouvelle, et je suivis avec émotion la petite flamme touchant au bord de
+ce foyer une poignée de bruyères sèches qui se mirent à crépiter.
+
+Alors, dans la nuit endormie, dans la lourde nuit brûlante, un grand feu
+clair jaillit, illuminant, sous un dais de ténèbres pesant sur nous, la
+barque et deux hommes, un vieux matelot maigre, blanc et ridé, coiffé
+d'un mouchoir noué sur la tête, et Trémoulin, dont la barbe blonde
+luisait.
+
+--Avant! dit-il.
+
+L'autre rama, nous remettant en marche, au milieu d'un météore, sous
+le dôme d'ombre mobile qui se promenait avec nous. Trémoulin, d'un
+mouvement continu, jetait du bois sur le brasier qui flambait, éclatant
+et rouge.
+
+Je me penchai de nouveau et j'aperçus le fond de la mer. A quelques
+pieds sous le bateau il se déroulait lentement, à mesure que nous
+passions, l'étrange pays de l'eau, de l'eau qui vivifie, comme l'air du
+ciel, des plantes et des bêtes. Le brasier enfonçant jusqu'aux rochers
+sa vive lumière, nous glissions sur des forêts surprenantes d'herbes
+rousses, rosés, vertes, jaunes. Entre elles et nous une glace
+admirablement transparente, une glace liquide, presque invisible, les
+rendait féeriques, les reculait dans un rêve, dans le rêve qu'éveillent
+les océans profonds. Cette onde claire si limpide qu'on ne distinguait
+point, qu'on devinait plutôt, mettait entre ces étranges végétations
+et nous quelque chose de troublant comme le doute de la réalité, les
+faisait mystérieuses comme les paysages des songes.
+
+Quelquefois les herbes venaient jusqu'à la surface, pareilles à des
+cheveux, à peine remuées par le lent passage de la barque.
+
+Au milieu d'elles, de minces poissons d'argent filaient, fuyaient, vus
+une seconde et disparus. D'autres, endormis encore, flottaient suspendus
+au milieu de ces broussailles d'eau, luisants et fluets, insaisissables.
+Souvent un crabe courait vers un trou pour se cacher, ou bien une méduse
+bleuâtre et transparente, à peine visible, fleur d'azur pâle, vraie
+fleur de mer, laissait traîner son corps liquide dans notre léger
+remous; puis, soudain, le fond disparaissait, tombé plus bas, très loin,
+dans un brouillard de verre épaissi. On voyait vaguement alors de gros
+rochers et des varechs sombres, à peine éclairés par le brasier.
+
+Trémoulin, debout à l'avant, le corps penché, tenant aux mains le long
+trident aux pointes aiguës qu'on nomme la fouine, guettait les rochers,
+les herbes, le fond changeant de la mer, avec un oeil ardent de bête qui
+chasse.
+
+Tout à coup, il laissa glisser dans l'eau, d'un mouvement vif et doux,
+la tête fourchue de son arme, puis il la lança comme on lance une
+flèche, avec une telle promptitude qu'elle saisit à la course un grand
+poisson fuyant devant nous.
+
+Je n'avais rien vu que le geste de Trémoulin, mais je l'entendis grogner
+de joie, et, comme il levait sa fouine dans la clarté du brasier,
+j'aperçus une bête qui se tordait traversée par les dents de fer.
+C'était un congre. Après l'avoir contemplé et me l'avoir montré en
+le promenant au-dessus de la flamme, mon ami le jeta dans le fond du
+bateau. Le serpent de mer, le corps percé de cinq plaies, glissa, rampa,
+frôlant mes pieds, cherchant un trou pour fuir, et, ayant trouvé entre
+les membrures du bateau une flaque d'eau saumâtre, il s'y blottit, s'y
+roula presque mort déjà.
+
+Alors, de minute en minute, Trémoulin cueillit, avec une adresse
+surprenante, avec une rapidité foudroyante, avec une sûreté miraculeuse,
+tous les étranges vivants de l'eau salée. Je voyais tour à tour passer
+au-dessus du feu, avec des convulsions d'agonie, des loups argentés, des
+murènes sombres tachetées de sang, des rascasses hérissées de dards, et
+des sèches, animaux bizarres qui crachaient de l'encre et faisaient la
+mer toute noire pendant quelques instants, autour du bateau.
+
+Cependant je croyais sans cesse entendre des cris d'oiseaux autour
+de nous, dans la nuit, et je levais la tête m'efforçant de voir d'où
+venaient ces sifflements aigus, proches ou lointains, courts ou
+prolongés. Ils étaient innombrables, incessants, comme si une nuée
+d'ailes eût plané sur nous, attirées sans doute par la flamme. Parfois
+ces bruits semblaient tromper l'oreille et sortir de î'eau.
+
+Je demandai:
+
+--Qui est-ce qui siffle ainsi?
+
+--Mais ce sont les charbons qui tombent.
+
+C'était en effet le brasier semant sur la mer une pluie de brindilles en
+feu. Elles tombaient rouges ou flambant encore et s'éteignaient avec une
+plainte douce, pénétrante, bizarre, tantôt un vrai gazouillement, tantôt
+un appel court d'émigrant qui passe. Des gouttes de résine ronflaient
+comme des balles ou comme des frelons et mouraient brusquement en
+plongeant. On eût dit vraiment des voix d'êtres, une inexprimable et
+frêle rumeur de vie errant dans l'ombre tout près de nous.
+
+Trémoulin cria soudain:
+
+--Ah... la gueuse!
+
+Il lança sa fouine, et, quand il la releva, je vis, enveloppant les
+dents de la fourchette, et collée au bois, une sorte de grande loque de
+chair rouge qui palpitait, remuait, enroulant et déroulant de longues
+et molles et fortes lanières couvertes de suçoirs autour du manche du
+trident. C'était une pieuvre.
+
+Il approcha de moi cette proie, et je distinguai les deux gros yeux du
+monstre qui me regardaient, des yeux saillants, troubles et terribles,
+émergeant d'une sorte de poche qui ressemblait à une tumeur. Se croyant
+libre, la bête allongea lentement un de ses membres dont je vis les
+ventouses blanches ramper vers moi. La pointe en était fine comme un
+fil, et dès que cette jambe dévorante se fut accrochée au banc, une
+autre se souleva, se déploya pour la suivre. On sentait là-dedans, dans
+ce corps musculeux et mou, dans cette ventouse vivante, rougeâtre et
+flasque, une irrésistible force. Trémoulin avait ouvert son couteau, et
+d'un coup brusque, il le plongea entre les yeux.
+
+On entendit un soupir, un bruit d'air qui s'échappe; et le poulpe cessa
+d'avancer.
+
+Il n'était pas mort cependant, car la vie est tenace en ces corps
+nerveux, mais sa vigueur était détruite, sa pompe crevée, il ne pouvait
+plus boire le sang, sucer et vider la carapace des crabes.
+
+Trémoulin, maintenant, détachait du bordage, comme pour jouer avec cet
+agonisant, ses ventouses impuissantes, et, saisi soudain par une étrange
+colère, il cria:
+
+--Attends, je vas te chauffer les pieds.
+
+D'un coup de trident il le reprit et, l'élevant de nouveau, il fit
+passer contre la flamme, en les frottant aux grilles de fer rougies du
+brasier, les fines pointes de chair des membres de la pieuvre.
+
+Elles crépitèrent en se tordant, rougies, raccourcies par le feu; et
+j'eus mal jusqu'au bout des doigts de la souffrance de l'affreuse bête.
+
+--Oh! ne fais pas ça, criai-je.
+
+Il répondit avec calme:
+
+--Bah! c'est assez bon pour elle.
+
+Puis il rejeta dans le bateau la pieuvre crevée et mutilée qui se traîna
+entre mes jambes, jusqu'au trou plein d'eau saumâtre, où elle se blottit
+pour mourir au milieu des poissons morts.
+
+Et la pêche continua longtemps, jusqu'à ce que le bois vint à manquer.
+
+Quand il n'y en eut plus assez pour entretenir le feu, Trémoulin
+précipita dans l'eau le brasier tout entier, et la nuit, suspendue sur
+nos têtes par la flamme éclatante, tomba sur nous, nous ensevelit de
+nouveau dans ses ténèbres.
+
+Le vieux se remit à ramer, lentement, à coups réguliers. Où était le
+port, où était la terre? où était l'entrée du golfe et la large mer?
+Je n'en savais rien. Le poulpe remuait encore près de mes pieds, et je
+souffrais dans les ongles comme si on me les eût brûlés aussi. Soudain,
+j'aperçus des lumières; on rentrait au port.
+
+--Est-ce que tu as sommeil? demanda mon ami.
+
+--Non, pas du tout.
+
+--Alors, nous allons bavarder un peu sur mon toit.
+
+--Bien volontiers.
+
+Au moment où nous arrivions sur cette terrasse, j'aperçus le croissant
+de la lune qui se levait derrière les montagnes. Le vent chaud glissait
+par souffles lents, plein d'odeurs légères, presque imperceptibles,
+comme s'il eût balayé sur son passage la saveur des jardins et des
+villes de tous les pays brûlés du soleil.
+
+Autour de nous, les maisons blanches aux toits carrés descendaient vers
+la mer, et sur ces toits on voyait des formes humaines couchées ou
+debout, qui dormaient ou qui rêvaient sous les étoiles, des familles
+entières roulées en de longs vêtements de flanelle et se reposant, dans
+la nuit calme, de la chaleur du jour.
+
+Il me sembla tout à coup que l'âme orientale entrait en moi, l'âme
+poétique et légendaire des peuples simples aux pensées fleuries. J'avais
+le coeur plein de la Bible et des Mille et une Nuits; j'entendais des
+prophètes annoncer des miracles et je voyais sur les terrasses de palais
+passer des princesses en pantalons de soie, tandis que brûlaient, en des
+réchauds d'argent, des essences fines dont la fumée prenait des formes
+de génies.
+
+Je dis à Trémoulin:
+
+--Tu as de la chance d'habiter ici.
+
+Il répondit:
+
+--C'est le hasard qui m'y a conduit.
+
+--Le hasard?
+
+--Oui, le hasard et le malheur.
+
+--Tu as été malheureux?
+
+--Très malheureux.
+
+Il était debout, devant moi, enveloppé de son burnous, et sa voix me fit
+passer un frisson sur la peau, tant elle me sembla douloureuse.
+
+Il reprit après un moment de silence:
+
+--Je peux te raconter mon chagrin. Cela me fera peut-être du bien d'en
+parler.
+
+--Raconte.
+
+--Tu le veux?
+
+--Oui.
+
+--Voilà. Tu te rappelles bien ce que j'étais au collège: une manière
+de poète élevé dans une pharmacie. Je rêvais de faire des livres, et
+j'essayai, après mon baccalauréat. Cela ne me réussit pas. Je publiai un
+volume de vers, puis un roman, sans vendre davantage l'un que l'autre,
+puis une pièce de théâtre qui ne fut pas jouée.
+
+Alors, je devins amoureux. Je ne te raconterai pas ma passion. A côté
+de la boutique de papa, il y avait un tailleur, lequel était père d'une
+fille. Je l'aimai. Elle était intelligente, ayant conquis ses diplômes
+d'instruction supérieure, et avait un esprit vif, sautillant, très en
+harmonie, d'ailleurs, avec sa personne. On lui eût donné quinze ans bien
+qu'elle en eût plus de vingt-deux. C'était une toute petite femme, fine
+de traits, de lignes, de ton, comme une aquarelle délicate. Son nez, sa
+bouche, ses yeux bleus, ses cheveux blonds, son sourire, sa taille, ses
+mains, tout cela semblait fait pour une vitrine et non pour la vie à
+l'air. Pourtant elle était vive, souple et active incroyablement. J'en
+fus très amoureux. Je me rappelle deux ou trois promenades au jardin du
+Luxembourg, auprès de la fontaine de Médicis, qui demeureront assurément
+les meilleures heures de ma vie. Tu connais, n'est-ce pas, cet état
+bizarre de folie tendre qui fait que nous n'avons plus de pensée que
+pour des actes d'adoration? On devient véritablement un possédé que
+hante une femme, et rien n'existe plus pour nous à côté d'elle.
+
+Nous fûmes bientôt fiancés. Je lui communiquai mes projets d'avenir
+qu'elle blâma. Elle ne me croyait ni poète, ni romancier, ni auteur
+dramatique, et pensait que le commerce, quand il prospère, peut donner
+le bonheur parfait.
+
+Renonçant donc à composer des livres, je me résignai à en vendre, et
+j'achetai, à Marseille, la Librairie Universelle, dont le propriétaire
+était mort.
+
+J'eus là trois bonnes années. Nous avions fait de notre magasin une
+sorte de salon littéraire où tous les lettrés de la ville venaient
+causer. On entrait chez nous comme on entre au cercle, et on échangeait
+des idées sur les livres, sur les poètes, sur la politique surtout. Ma
+femme, qui dirigeait la vente, jouissait d'une vraie notoriété dans
+la ville. Quant à moi, pendant qu'on bavardait au rez-de-chaussée,
+je travaillais dans mon cabinet du premier qui communiquait avec la
+librairie par un escalier tournant. J'entendais les voix, les rires, les
+discussions, et je cessais d'écrire parfois, pour écouter. Je m'étais
+mis en secret à composer un roman--que je n'ai pas fini.
+
+Les habitués les plus assidus étaient M. Montina, un rentier, un grand
+garçon, un beau garçon, un beau du Midi, à poil noir, avec des yeux
+complimenteurs, M. Barbet, un magistrat, deux commerçants, MM. Faucil et
+Labarrègue, et le général marquis de Flèche, le chef du parti royaliste,
+le plus gros personnage de la province, un vieux de soixante-six ans.
+
+Les affaires marchaient bien. J'étais heureux, très heureux.
+
+Voilà qu'un jour, vers trois heures, en faisant des courses, je passai
+par la rue Saint-Ferréol et je vis sortir soudain d'une porte une femme
+dont la tournure ressemblait si fort à celle de la mienne que je me
+serais dit: «C'est elle!» si je ne l'avais laissée, un peu souffrante,
+à la boutique une heure plus tôt. Elle marchait devant moi, d'un pas
+rapide, sans se retourner. Et je me mis à la suivre presque malgré moi,
+surpris, inquiet.
+
+Je me disais: «Ce n'est pas elle. Non. C'est impossible, puisqu'elle
+avait la migraine. Et puis qu'aurait-elle été faire dans cette maison?»
+
+Je voulus cependant en avoir le coeur net, et je me hâtai pour la
+rejoindre. M'a-t-elle senti ou deviné ou reconnu à mon pas, je n'en sais
+rien, mais elle se retourna brusquement. C'était elle! En me voyant elle
+rougit beaucoup et s'arrêta, puis, souriant:
+
+--Tiens, te voilà?
+
+J'avais le coeur serré.
+
+--Oui. Tu es donc sortie? Et ta migraine?
+
+--Ça allait mieux, j'ai été faire une course.
+
+--Où donc?
+
+--Chez Lacaussade, rue Cassinelli, pour une commande de crayons.
+
+Elle me regardait bien en face. Elle n'était plus rouge, mais plutôt
+un peu pâle. Ses yeux clairs et limpides,--ah! les yeux des
+femmes!--semblaient pleins de vérité, mais je sentis vaguement,
+douloureusement, qu'ils étaient pleins de mensonge. Je restais devant
+elle plus confus, plus embarrassé, plus saisi qu'elle-même, sans oser
+rien soupçonner, mais sûr qu'elle mentait. Pourquoi? je n'en savais
+rien.
+
+Je dis seulement:
+
+--Tu as bien fait de sortir si ta migraine va mieux.
+
+--Oui, beaucoup mieux.
+
+--Tu rentres?
+
+--Mais oui.
+
+Je la quittai, et m'en allai seul, par les rues. Que se passait-il?
+J'avais eu, en face d'elle, l'intuition de sa fausseté. Maintenant
+je n'y pouvais croire; et quand je rentrai pour dîner, je m'accusais
+d'avoir suspecté, même une seconde, sa sincérité.
+
+As-tu été jaloux, toi? oui ou non, qu'importe! La première goutte de
+jalousie était tombée sur mon coeur. Ce sont des gouttes de feu. Je ne
+formulais rien, je ne croyais rien. Je savais seulement qu'elle avait
+menti. Songe que tous les soirs, quand nous restions en tête à tête,
+après le départ des clients et des commis, soit qu'on allât flâner
+jusqu'au port, quand il faisait beau, soit qu'on demeurât à bavarder
+dans mon bureau, s'il faisait mauvais, je laissais s'ouvrir mon coeur
+devant elle avec un abandon sans réserve, car je l'aimais. Elle était
+une part de ma vie, la plus grande, et toute ma joie. Elle tenait dans
+ses petites mains ma pauvre âme captive, confiante et fidèle.
+
+Pendant les premiers jours, ces premiers jours de doute et de détresse
+avant que le soupçon se précise et grandisse, je me sentis abattu et
+glacé comme lorsqu'une maladie couve en nous. J'avais froid sans cesse,
+vraiment froid, je ne mangeais plus, je ne dormais pas.
+
+Pourquoi avait-elle menti? Que faisait-elle dans cette maison? J'y étais
+entré pour tâcher de découvrir quelque chose. Je n'avais rien trouvé.
+Le locataire du premier, un tapissier, m'avait renseigné sur tous ses
+voisins, sans que rien me jetât sur une piste. Au second habitait une
+sage-femme, au troisième une couturière et une manicure, dans les
+combles deux cochers avec leurs familles.
+
+Pourquoi avait-elle menti? Il lui aurait été si facile de me dire
+qu'elle venait de chez la couturière ou de chez la manicure. Oh! quel
+désir j'ai eu de les interroger aussi! Je ne l'ai pas fait de peur
+qu'elle en fût prévenue et qu'elle connût mes soupçons.
+
+Donc, elle était entrée dans cette maison et me l'avait caché. Il y
+avait un mystère. Lequel? Tantôt j'imaginais des raisons louables, une
+bonne oeuvre dissimulée, un renseignement à chercher, je m'accusais de
+la suspecter. Chacun de nous n'a-t-il pas le droit d'avoir ses petits
+secrets innocents, une sorte de seconde vie intérieure dont on ne doit
+compte à personne? Un homme, parce qu'on lui a donné pour compagne une
+jeune fille, peut-il exiger qu'elle ne pense et ne fasse plus rien sans
+l'en prévenir avant ou après? Le mot mariage veut-il dire renoncement
+à toute indépendance, à toute liberté? Ne se pouvait-il faire qu'elle
+allât chez une couturière sans me le dire ou qu'elle secourût la famille
+d'un des cochers? Ne se pouvait-il aussi que sa visite dans cette
+maison, sans être coupable, fût de nature à être, non pas blâmée, mais
+critiquée par moi? Elle me connaissait jusque dans mes manies les
+plus ignorées et craignait peut-être, sinon un reproche, du moins une
+discussion. Ses mains étaient fort jolies, et je finis par supposer
+qu'elle les faisait soigner en cachette par la manicure du logis suspect
+et qu'elle ne l'avouait point pour ne pas paraître dissipatrice. Elle
+avait de l'ordre, de l'épargne, mille précautions de femme économe et
+entendue aux affaires. En confessant cette petite dépense de coquetterie
+elle se serait sans doute jugée amoindrie à mes yeux. Les femmes ont
+tant de subtilités et de roueries natives dans l'âme.
+
+Mais tous mes raisonnements ne me rassuraient point. J'étais jaloux. Le
+soupçon me travaillait, me déchirait, me dévorait. Ce n'était pas encore
+un soupçon, mais le soupçon. Je portais en moi une douleur, une angoisse
+affreuse, une pensée encore voilée--oui, une pensée avec un voile
+dessus--ce voile, je n'osais pas le soulever, car, dessous, je
+trouverais un horrible doute... Un amant!... N'avait-elle pas un
+amant?... Songe! songe! Cela était invraisemblable, impossible... et
+pourtant?...
+
+La figure de Montina passait sans cesse devant mes yeux. Je le voyais,
+ce grand bellâtre aux cheveux luisants, lui sourire dans le visage, et
+je me disais: «C'est lui.»
+
+Je me faisais l'histoire de leur liaison. Ils avaient parlé d'un livre
+ensemble, discuté l'aventure d'amour, trouvé quelque chose qui leur
+ressemblait, et de cette analogie avaient fait une réalité.
+
+Et je les surveillais, en proie au plus abominable supplice que puisse
+endurer un homme. J'avais acheté des chaussures à semelles de caoutchouc
+afin de circuler sans bruit, et je passais ma vie maintenant à monter et
+à descendre mon petit escalier en limaçon pour les surprendre. Souvent,
+même, je me laissais glisser sur les mains, la tête la première, le long
+des marches, afin de voir ce qu'ils faisaient. Puis je devais remonter
+à reculons, avec des efforts et une peine infinis, après avoir constaté
+que le commis était en tiers.
+
+Je ne vivais plus, je souffrais. Je ne pouvais plus penser à rien, ni
+travailler, ni m'occuper de mes affaires. Dès que je sortais, dès que
+j'avais fait cent pas dans la rue, je me disais: «Il est là», et je
+rentrais. Il n'y était pas. Je repartais! Mais à peine m'étais-je
+éloigné de nouveau, je pensais: «Il est venu, maintenant», et je
+retournais.
+
+Cela durait tout le long des jours.
+
+La nuit, c'était plus affreux encore, car je la sentais à côté de
+moi, dans mon lit. Elle était là, dormant ou feignant, de dormir!
+Dormait-elle? Non, sans doute. C'était encore un mensonge?
+
+Je restais immobile, sur le dos, brûlé par la chaleur de son corps,
+haletant et torturé. Oh! quelle envie, une envie ignoble et puissante,
+de me lever, de prendre une bougie et un marteau, et, d'un seul coup, de
+lui fendre la tête, pour voir dedans! J'aurais vu, je le sais bien,
+une bouillie de cervelle et de sang, rien de plus. Je n'aurais pas su!
+Impossible de savoir! Et ses yeux! Quand elle me regardait, j'étais
+soulevé par des rages folles. On la regarde--elle vous regarde! Ses yeux
+sont transparents, candides--et faux, faux, faux! et on ne peut deviner
+ce qu'elle pense, derrière. J'avais envie d'enfoncer des aiguilles
+dedans, de crever ces glaces de fausseté.
+
+Ah! comme je comprends l'inquisition! Je lui aurais tordu les poignets
+dans des manchettes de fer.--Parle... avoue!... Tu ne veux pas?...
+attends!...--Je lui aurais serré la gorge doucement...--Parle, avoue!...
+tu ne veux pas?...,--et j'aurais serré, serré, jusqu'à la voir râler,
+suffoquer, mourir... Ou bien je lui aurais brûlé les doigts sur le
+feu... Oh! cela, avec quel bonheur je l'aurais fait!...
+
+--Parle... parle donc... Tu ne veux pas?
+
+--Je les aurais tenus sur les charbons, ils auraient été grillés, par le
+bout... et elle aurait parlé... certes!... elle aurait parlé...
+
+Trémoulin, dressé, les poings fermés, criait. Autour de nous, sur les
+toits voisins, les ombres se soulevaient, se réveillaient, écoutaient,
+troublées dans leur repos.
+
+Et moi, ému, capté par un intérêt puissant, je voyais devant moi, dans
+la nuit, comme si je l'avais connue, cette petite femme, ce petit être
+blond, vif et rusé. Je la voyais vendre ses livres, causer avec les
+hommes que son air d'enfant troublait, et je voyais dans sa fine tête de
+poupée les petites idées sournoises, les folles idées empanachées, les
+rêves de modistes parfumées au musc s'attachant à tous les héros des
+romans d'aventures. Comme lui je la suspectais, je la détestais, je la
+haïssais, je lui aurais aussi brûlé les doigts pour qu'elle avouât.
+
+Il reprit, d'un ton plus calme:
+
+--Je ne sais pas pourquoi je te raconte cela. Je n'en ai jamais parlé à
+personne. Oui, mais je n'ai vu personne depuis deux ans. Je n'ai causé
+avec personne, avec personne! Et cela me bouillonnait dans le coeur
+comme une boue qui fermente. Je la vide. Tant pis pour toi.
+
+Eh bien, je m'étais trompé, c'était pis que ce que j'avais cru, pis que
+tout. Écoute. J'usai du moyen qu'on emploie toujours, je simulai des
+absences. Chaque fois que je m'éloignais, ma femme déjeunait dehors. Je
+ne te raconterai pas comment j'achetai un garçon de restaurant pour la
+surprendre.
+
+La porte de leur cabinet devait m'être ouverte, et j'arrivai, à l'heure
+convenue, avec la résolution formelle de les tuer. Depuis la veille je
+voyais la scène comme si elle avait déjà eu lieu! J'entrais! Une petite
+table couverte de verres, de bouteilles et d'assiettes, la séparait de
+Montina. Leur surprise était telle en m'apercevant qu'ils demeuraient
+immobiles. Moi, sans dire un mot, j'abattais sur la tête de l'homme
+la canne plombée dont j'étais armé. Assommé d'un seul coup, il
+s'affaissait, la figure sur la nappe! Alors je me tournais vers elle, et
+je lui laissais le temps--quelques secondes--de comprendre et de tordre
+ses bras vers moi, folle d'épouvante, avant de mourir à son tour. Oh!
+j'étais prêt, fort, résolu et content, content jusqu'à l'ivresse. L'idée
+du regard éperdu qu'elle me jetterait sous ma canne levée, de ses mains
+tendues en avant, du cri de sa gorge, de sa figure soudain livide et
+convulsée, me vengeait d'avance. Je ne l'abattrais pas du premier coup,
+elle! Tu me trouves féroce, n'est-ce pas? Tu ne sais pas ce qu'on
+souffre. Penser qu'une femme, épouse ou maîtresse, qu'on aime, se donne
+à un autre, se livre à lui comme à vous, et reçoit ses lèvres comme les
+vôtres! C'est une chose atroce, épouvantable. Quand on a connu un jour
+cette torture, on est capable de tout. Oh! je m'étonne qu'on ne tue pas
+plus souvent, car tous ceux qui ont été trahis, tous, ont désiré tuer,
+ont joui de cette mort rêvée, ont fait, seuls dans leur chambre, ou
+sur une route déserte, hantés par l'hallucination de la vengeance
+satisfaite, le geste d'étrangler ou d'assommer.
+
+Moi, j'arrivai à ce restaurant. Je demandai: «Ils sont là?» Le garçon
+vendu répondit: «Oui, monsieur», me fit monter un escalier, et me
+montrant une porte: «Ici!» dit-il. Je serrais ma canne comme si mes
+doigts eussent été de fer. J'entrai.
+
+J'avais bien choisi l'instant. Ils s'embrassaient, mais ce n'était pas
+Montina. C'était le général de Flèche, le général qui avait soixante-six
+ans!
+
+Je m'attendais si bien à trouver l'autre, que je demeurai perclus
+d'étonnement.
+
+Et puis... et puis... je ne sais pas encore ce qui se passa en moi...
+non... je ne sais pas? Devant l'autre, j'aurais été convulsé de
+fureur!... Devant celui-là, devant ce vieil homme ventru, aux joues
+tombantes, je fus suffoqué par le dégoût. Elle, la petite, qui semblait
+avoir quinze ans, s'était donnée, livrée à ce gros homme presque gâteux,
+parce qu'il était marquis, général, l'ami et le représentant des rois
+détrônés. Non, je ne sais pas ce que je sentis, ni ce que je pensai. Ma
+main n'aurait pas pu frapper ce vieux! Quelle honte! Non, je n'avais
+plus envie de tuer ma femme, mais toutes les femmes qui peuvent faire
+des choses pareilles! Je n'étais plus jaloux, j'étais éperdu comme si
+j'avais vu l'horreur des horreurs!
+
+Qu'on dise ce qu'on voudra des hommes, ils ne sont point si vils que
+cela! Quand on en rencontre un qui s'est livré de cette façon, on le
+montre au doigt. L'époux ou l'amant d'une vieille femme est plus méprisé
+qu'un voleur. Nous sommes propres, mon cher. Mais elles, elles, des
+filles, dont le coeur est sale! Elles sont à tous, jeunes ou vieux, pour
+des raisons méprisables et différentes, parce que c'est leur profession,
+leur vocation et leur fonction. Ce sont les éternelles, inconscientes et
+sereines prostituées qui livrent leur corps sans dégoût, parce qu'il
+est marchandise d'amour, qu'elles le vendent ou qu'elles le donnent, au
+vieillard qui hante les trottoirs avec de l'or dans sa poche, ou bien,
+pour la gloire, au vieux souverain lubrique, au vieil homme célèbre et
+répugnant!...
+
+Il vociférait comme un prophète antique, d'une voix furieuse, sous le
+ciel étoilé, criant, avec une rage de désespéré, la honte glorifiée de
+toutes les maîtresses des vieux monarques, la honte respectée de toutes
+les vierges qui acceptent de vieux époux, la honte tolérée de toutes les
+jeunes femmes qui cueillent, souriantes, de vieux baisers.
+
+Je les voyais, depuis la naissance du monde, évoquées, appelées par lui,
+surgissant autour de nous dans cette nuit d'Orient, les filles, les
+belles filles à l'âme vile qui, comme les bêtes ignorant l'âge du mâle,
+furent dociles à des désirs séniles. Elles se levaient, servantes des
+patriarches chantées par la Bible, Agar, Ruth, les filles de Loth, la
+brune Abigaïl, la vierge de Sunnam qui, de ses caresses, ranimait David
+agonisant, et toutes les autres, jeunes, grasses, blanches, patriciennes
+ou plébéiennes, irresponsables femelles d'un maître, chair d'esclave
+soumise, éblouie ou payée!
+
+Je demandai:
+
+---Qu'as-tu fait?
+
+Il répondit simplement:
+
+--Je suis parti. Et me voici.
+
+Alors nous restâmes l'un près de l'autre, longtemps, sans parler,
+rêvant!...
+
+J'ai gardé de ce soir-là une impression inoubliable. Tout ce que j'avais
+vu, senti, entendu, deviné, la pêche, la pieuvre aussi peut-être, et ce
+récit poignant, au milieu des fantômes blancs, sur les toits voisins,
+tout semblait concourir à une émotion unique. Certaines rencontres,
+certaines inexplicables combinaisons de choses, contiennent assurément,
+sans que rien d'exceptionnel y apparaisse, une plus grande quantité de
+secrète quintessence de vie que celle dispersée dans l'ordinaire des
+jours.
+
+
+
+
+LES ÉPINGLES
+
+
+--Ah! mon cher, quelles rosses, les femmes!
+
+--Pourquoi dis-tu ça?
+
+--C'est qu'elles m'ont joué un tour abominable.
+
+--A toi?
+
+--Oui, à moi.
+
+--Les femmes, ou une femme?
+
+--Deux femmes.
+
+--Deux femmes en même temps?
+
+--Oui.
+
+--Quel tour?
+
+Les deux jeunes gens étaient assis devant un grand café du boulevard
+et buvaient des liqueurs mélangées d'eau, ces apéritifs qui ont l'air
+d'infusions faites avec toutes les nuances d'une boîte d'aquarelle.
+
+Ils avaient à peu près le même âge: vingt-cinq à trente ans. L'un était
+blond et l'autre brun. Ils avaient la demi-élégance des coulissiers, des
+hommes qui vont à la Bourse et dans les salons, qui fréquentent partout,
+vivent partout, aiment partout. Le brun reprit:
+
+--Je t'ai dit ma liaison, n'est-ce pas, avec cette petite bourgeoise
+rencontrée sur la plage de Dieppe?
+
+--Oui.
+
+--Mon cher, tu sais ce que c'est. J'avais une maîtresse à Paris, une que
+j'aime infiniment, une vieille amie, une bonne amie, une habitude enfin,
+et j'y tiens.
+
+--A ton habitude?
+
+--Oui, à mon habitude et à elle. Elle est mariée aussi avec un brave
+homme, que j'aime beaucoup également, un bon garçon très cordial, un
+vrai camarade! Enfin c'est une maison où j'avais logé ma vie.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien! ils ne peuvent pas quitter Paris, ceux-là, et je me suis
+trouvé veuf à Dieppe.
+
+--Pourquoi allais-tu à Dieppe?
+
+--Pour changer d'air. On ne peut pas rester tout le temps sur le
+boulevard.
+
+--Alors?
+
+--Alors, j'ai rencontré sur la plage la petite dont je t'ai parlé.
+
+--La femme du chef de bureau?
+
+--Oui. Elle s'ennuyait beaucoup. Son mari, d'ailleurs, ne venait que
+tous les dimanches, et il est affreux. Je la comprends joliment. Donc,
+nous avons ri et dansé ensemble.
+
+--Et le reste?
+
+--Oui, plus tard. Enfin, nous nous sommes rencontrés, nous nous sommes
+plu, je le lui ai dit, elle me l'a fait répéter pour mieux comprendre,
+et elle n'y a pas mis d'obstacle.
+
+--L'aimais-tu?
+
+--Oui, un peu; elle est très gentille.
+
+--Et l'autre?
+
+--L'autre était à Paris! Enfin, pendant six semaines, ç'a été très bien
+et nous sommes rentrés ici dans les meilleurs termes. Est-ce que tu sais
+rompre avec une femme, toi, quand cette femme n'a pas un tort à ton
+égard?
+
+--Oui, très bien.
+
+--Comment fais-tu?
+
+--Je la lâche.
+
+--Mais comment t'y prends-tu pour la lâcher?
+
+--Je ne vais plus chez elle.
+
+--Mais si elle vient chez toi?
+
+--Je... n'y suis pas.
+
+--Et si elle revient?
+
+--Je lui dis que je suis indisposé.
+
+--Si elle te soigne?
+
+--Je... je lui fais une crasse.
+
+--Si elle l'accepte?
+
+--J'écris des lettres anonymes à son mari pour qu'il la surveille les
+jours où je l'attends.
+
+--Ça c'est grave! Moi je n'ai pas de résistance. Je ne sais pas rompre.
+Je les collectionne. Il y en a que je ne vois plus qu'une fois par an,
+d'autres tous les dix mois, d'autres au moment du terme, d'autres les
+jours où elles ont envie de dîner au cabaret. Celles que j'ai espacées
+ne me gênent pas, mais j'ai souvent bien du mal avec les nouvelles pour
+les distancer un peu.
+
+--Alors...
+
+--Alors, mon cher, la petite ministère était tout feu, tout flamme, sans
+un tort, comme je te l'ai dit! Comme son mari passe tous ses jours au
+bureau, elle se mettait sur le pied d'arriver chez moi à l'improviste.
+Deux fois elle a failli rencontrer mon habitude.
+
+--Diable!
+
+--Oui. Donc j'ai donné à chacune ses jours, des jours fixes pour éviter
+les confusions. Lundi et samedi à l'ancienne. Mardi, jeudi et dimanche à
+la nouvelle.
+
+--Pourquoi cette préférence?
+
+--Ah! mon cher, elle est plus jeune.
+
+--Ça ne te faisait que deux jours de repos par semaine.
+
+--Ça me suffit.
+
+--Mes compliments!
+
+--Or, figure-toi qu'il m'est arrivé l'histoire la plus ridicule du monde
+et la plus embêtante. Depuis quatre mois tout allait parfaitement; je
+dormais sur mes deux oreilles et j'étais vraiment très heureux quand
+soudain, lundi dernier, tout craque.
+
+J'attendais mon habitude à l'heure dite, une heure un quart, en fumant
+un bon cigare.
+
+Je rêvassais, très satisfait de moi, quand je m'aperçus que l'heure
+était passée. Je fus surpris car elle est très exacte. Mais je crus à
+un petit retard accidentel. Cependant une demi-heure se passe, puis une
+heure, une heure et demie et je compris qu'elle avait été retenue par
+une cause quelconque, une migraine peut-être ou un importun. C'est très
+ennuyeux ces choses-là, ces attentes... inutiles, très ennuyeux et très
+énervant. Enfin, j'en pris mon parti, puis je sortis et, ne sachant que
+faire, j'allai chez elle.
+
+Je la trouvai en train de lire un roman.
+
+--Eh bien, lui dis-je?
+
+Elle répondit tranquillement:
+
+--Mon cher, je n'ai pas pu, j'ai été empêchée.
+
+--Par quoi?
+
+--Par... des occupations.
+
+--Mais... quelles occupations?
+
+--Une visite très ennuyeuse.
+
+Je pensai qu'elle ne voulait pas me dire la vraie raison, et, comme elle
+était très calme, je ne m'en inquiétai pas davantage.
+
+Je comptais rattraper le temps perdu, le lendemain, avec l'autre.
+
+Le mardi donc, j'étais très... très ému et très amoureux en expectative,
+de la petite ministère, et même étonné qu'elle ne devançât pas l'heure
+convenue. Je regardais la pendule à tout moment suivant l'aiguille avec
+impatience.
+
+Je la vis passer le quart, puis la demie, puis deux heures... Je ne
+tenais plus en place, traversant à grandes enjambées ma chambre, collant
+mon front à la fenêtre et mon oreille contre la porte pour écouter si
+elle ne montait pas l'escalier.
+
+Voici deux heures et demie, puis trois heures! Je saisis mon chapeau et
+je cours chez elle. Elle lisait, mon cher, un roman!
+
+--Eh bien? lui dis-je avec anxiété.
+
+Elle répondit, aussi tranquillement que mon habitude:
+
+--Mon cher, je n'ai pas pu, j'ai été empêchée.
+
+--Par quoi?
+
+--Par... des occupations.
+
+--Mais... quelles occupations?
+
+--Une visite ennuyeuse.
+
+Certes, je supposai immédiatement qu'elles savaient tout; mais elle
+semblait pourtant si placide, si paisible que je finis par rejeter mon
+soupçon, par croire à une coïncidence bizarre, ne pouvant imaginer
+une pareille dissimulation de sa part. Et après une heure de causerie
+amicale, coupée d'ailleurs par vingt entrées de sa petite fille, je dus
+m'en aller fort embêté.
+
+Et figure-toi que le lendemain...
+
+--Ç'a a été la même chose?
+
+--Oui... et le lendemain encore. Et ça a duré ainsi trois semaines, sans
+une explication, sans que rien me révélât cette conduite bizarre dont
+cependant je soupçonnais le secret.
+
+--Elles savaient tout?
+
+--Parbleu. Mais comment? Ah! j'en ai eu du tourment avant de
+l'apprendre.
+
+--Comment l'as-tu su enfin?
+
+--Par lettres. Elles m'ont donné, le même jour, dans les mêmes termes,
+mon congé définitif.
+
+--Et?
+
+--Et voici... Tu sais, mon cher, que les femmes ont toujours sur elles
+une armée d'épingles. Les épingles à cheveux, je les connais, je m'en
+méfie, et j'y veille, mais les autres sont bien plus perfides, ces
+sacrées petites épingles à tête noire qui nous semblent toutes
+pareilles, à nous grosse bêtes que nous sommes, mais qu'elles
+distinguent, elles, comme nous distinguons un cheval d'un chien.
+
+Or, il paraît qu'un jour ma petite ministère avait laissé une de ces
+machines révélatrices piquée dans ma tenture, près de ma glace.
+
+Mon habitude, du premier coup, avait aperçu sur l'étoffe ce petit point
+noir gros comme une puce, et sans rien dire l'avait cueilli, puis avait
+laissé à la même place une de ses épingles à elle, noire aussi, mais
+d'un modèle différent.
+
+Le lendemain, la ministère voulut reprendre son bien, et reconnut
+aussitôt la substitution; alors un soupçon lui vint, et elle en mit
+deux, en les croisant.
+
+L'habitude répondit à ce signe télégraphique par trois boules noires,
+l'une sur l'autre.
+
+Une fois ce commerce commencé, elles continuèrent à communiquer, sans se
+rien dire, seulement pour s'épier. Puis il paraît que l'habitude, plus
+hardie, enroula le long de la petite pointe d'acier un mince papier où
+elle avait écrit: «Poste restante, boulevard Malesherbes, C. D.»
+
+Alors elles s'écrivirent. J'étais perdu. Tu comprends que ça n'a pas
+été tout seul entre elles. Elles y allaient avec précaution, avec mille
+ruses, avec toute la prudence qu'il faut en pareil cas. Mais l'habitude
+fît un coup d'audace et donna un rendez-vous à l'autre.
+
+Ce qu'elles se sont dit, je l'ignore! Je sais seulement que j'ai fait
+les frais de leur entretien. Et voilà!
+
+--C'est tout.
+
+--Oui.
+
+--Tu ne les vois plus.
+
+--Pardon, je les vois encore comme ami; nous n'avons pas rompu tout à
+fait.
+
+--Et elles, se sont-elles revues?
+
+--Oui, mon cher, elles sont devenues intimes.
+
+--Tiens, tiens. Et ça ne te donne pas une idée, ça?
+
+--Non, quoi?
+
+--Grand serin, l'idée de leur faire repiquer des épingles doubles?
+
+
+
+
+DUCHOUX
+
+
+En descendant le grand escalier du cercle chauffé comme une serre par
+le calorifère, le baron de Mordiane avait laissé ouverte sa fourrure;
+aussi, lorsque la grande porte de la rue se fut refermée sur lui,
+éprouva-t-il un frisson de froid profond, un de ces frissons brusques
+et pénibles qui rendent triste comme un chagrin. Il avait perdu quelque
+argent, d'ailleurs, et son estomac, depuis quelque temps, le faisait
+souffrir, ne lui permettait plus de manger à son gré.
+
+Il allait rentrer chez lui, et soudain la pensée de son grand
+appartement vide, du valet de pied dormant dans l'antichambre, du
+cabinet où l'eau tiédie pour la toilette du soir chantait doucement sur
+le réchaud à gaz, du lit large, antique et solennel comme une couche
+mortuaire, lui fit entrer jusqu'au fond du coeur, jusqu'au fond de la
+chair, un autre froid plus douloureux encore que celui de l'air glacé.
+
+Depuis quelques années il sentait s'appesantir sur lui ce poids de la
+solitude qui écrase quelquefois les vieux garçons. Jadis, il était fort,
+alerte et gai, donnant tous ses jours au sport et toutes ses nuits
+aux fêtes. Maintenant, il s'alourdissait et ne prenait plus plaisir
+à grand'chose. Les exercices le fatiguaient, les soupers et même les
+dîners lui faisaient mal, les femmes l'ennuyaient autant qu'elles
+l'avaient autrefois amusé.
+
+La monotonie des soirs pareils, des mêmes amis retrouvés au même lieu,
+au cercle, de la même partie avec des chances et des déveines balancées,
+des mêmes propos sur les mêmes choses, du même esprit dans les mêmes
+bouches, des mêmes plaisanteries sur les mêmes sujets, des mêmes
+médisances sur les mêmes femmes, l'écoeurait au point de lui donner, par
+moments, de véritables désirs de suicide. Il ne pouvait plus mener cette
+vie régulière et vide, si banale, si légère et si lourde en même temps,
+et il désirait quelque chose de tranquille, de reposant, de confortable,
+sans savoir quoi.
+
+Certes, il ne songeait pas à se marier, car il ne se sentait pas le
+courage de se condamner à la mélancolie, à la servitude conjugale,
+à cette odieuse existence de deux êtres, qui, toujours ensemble, se
+connaissaient jusqu'à ne plus dire un mot qui ne soit prévu par l'autre,
+à ne plus faire un geste qui ne soit attendu, à ne plus avoir une
+pensée, un désir, un jugement qui ne soient devinés. Il estimait qu'une
+personne ne peut être agréable à voir encore que lorsqu'on la connaît
+peu, lorsqu'il reste en elle du mystère, de l'inexploré, lorsqu'elle
+demeure un peu inquiétante et voilée. Donc il lui aurait fallu une
+famille qui n'en fût pas une, où il aurait pu passer une partie
+seulement de sa vie; et, de nouveau, le souvenir de son fils le hanta.
+
+Depuis un an, il y songeait sans cesse, sentant croître en lui l'envie
+irritante de le voir, de le connaître. Il l'avait eu dans sa jeunesse,
+au milieu de circonstances dramatiques et tendres. L'enfant, envoyé dans
+le Midi, avait été élevé près de Marseille, sans jamais connaître le nom
+de son père.
+
+Celui-ci avait payé d'abord les mois de nourrice, puis les mois de
+collège, puis les mois de fête, puis la dot pour un mariage raisonnable.
+Un notaire discret avait servi d'intermédiaire sans jamais rien révéler.
+
+Le baron de Mordiane savait donc seulement qu'un enfant de son sang
+vivait quelque part, aux environs de Marseille, qu'il passait pour
+intelligent et bien élevé, qu'il avait épousé la fille d'un architecte
+entrepreneur, dont il avait pris la suite. Il passait aussi pour gagner
+beaucoup d'argent.
+
+Pourquoi n'irait-il pas voir ce fils inconnu, sans se nommer, pour
+l'étudier d'abord et s'assurer qu'il pourrait au besoin trouver un
+refuge agréable dans cette famille?
+
+Il avait fait grandement les choses, donné une belle dot acceptée avec
+reconnaissance. Il était donc certain de ne pas se heurter contre un
+orgueil excessif; et cette pensée, ce désir, reparus tous les jours, de
+partir pour le Midi, devenaient en lui irritants comme une démangeaison.
+Un bizarre attendrissement d'égoïste le sollicitait aussi, à l'idée de
+cette maison riante et chaude, au bord de la mer, où il trouverait sa
+belle-fille jeune et jolie, ses petits-enfants aux bras ouverts, et son
+fils qui lui rappellerait l'aventure charmante et courte des lointaines
+années. Il regrettait seulement d'avoir donné tant d'argent, et que
+cet argent eût prospéré entre les mains du jeune homme, ce qui ne lui
+permettait plus de se présenter en bienfaiteur.
+
+Il allait, songeant à tout cela, la tête enfoncée dans son col de
+fourrure; et sa résolution fut prise brusquement. Un fiacre passait;
+il l'appela, se fit conduire chez lui; et quand son valet de chambre,
+réveillé, eut ouvert la porte:
+
+--Louis, dit-il, nous partons demain soir pour Marseille. Nous y
+resterons peut-être une quinzaine de jours. Vous allez faire tous les
+préparatifs nécessaires.
+
+Le train roulait, longeant le Rhône sablonneux, puis traversait des
+plaines jaunes, des villages clairs, un grand pays fermé au loin par des
+montagnes nues.
+
+Le baron de Mordiane, réveillé après une nuit en sleeping, se regardait
+avec mélancolie dans la petite glace de son nécessaire. Le jour cru du
+Midi lui montrait des rides qu'il ne se connaissait pas encore: un état
+de décrépitude ignoré dans la demi-ombre des appartements parisiens.
+
+Il pensait, en examinant le coin des yeux, les paupières fripées, les
+tempes, le front dégarnis:
+
+---Bigre, je ne suis pas seulement défraîchi. Je suis avancé.
+
+Et son désir de repos grandit soudain, avec une vague envie, née en lui
+pour la première fois, de tenir sur ses genoux ses petits-enfants.
+
+Vers une heure de l'après-midi, il arriva, dans un landau loué à
+Marseille, devant une de ces maisons de campagne méridionales si
+blanches, au bout de leur avenue de platanes, qu'elles éblouissent et
+font baisser les yeux. Il souriait en suivant l'allée et pensait:
+
+--Bigre, c'est gentil!
+
+Soudain, un galopin de cinq à six ans apparut, sortant d'un arbuste, et
+demeura debout au bord du chemin, regardant le monsieur avec ses yeux
+ronds.
+
+Mordiane s'approcha:
+
+--Bonjour, mon garçon.
+
+Le gamin ne répondit pas.
+
+Le baron, alors, s'étant penché, le prit dans ses bras pour l'embrasser,
+puis, suffoqué par une odeur d'ail dont l'enfant tout entier semblait
+imprégné, il le remit brusquement à terre en murmurant:
+
+--Oh! c'est l'enfant du jardinier.
+
+Et il marcha vers la demeure.
+
+Le linge séchait sur une corde devant la porte, chemises, serviettes,
+torchons, tabliers et draps, tandis qu'une garniture de chaussettes
+alignées sur des ficelles superposées emplissait une fenêtre entière,
+pareille aux étalages de saucisses devant les boutiques de charcutiers.
+
+Le baron appela.
+
+Une servante apparut, vraie servante du Midi, sale et dépeignée, dont
+les cheveux, par mèches, lui tombaient sur la face, dont la jupe, sous
+l'accumulation des taches qui l'avaient assombrie, gardait de sa couleur
+ancienne quelque chose de tapageur, un air de foire champêtre et de robe
+de saltimbanque.
+
+Il demanda:
+
+--M. Duchoux est-il chez lui?
+
+Il avait donné, jadis, par plaisanterie de viveur sceptique, ce nom à
+l'enfant perdu afin qu'on n'ignorât point qu'il avait été trouvé sous un
+chou.
+
+La servante répéta:
+
+--Vous demandez M. Duchouxe?
+
+--Oui.
+
+--Té, il est dans la salle, qui tire ses plans.
+
+--Dites-lui que M. Merlin demande à lui parler.
+
+Elle reprit, étonnée:
+
+--Hé! donc, entrez, si vous voulez le voir. Et elle cria:
+
+--Mosieu Duchouxe, une visite!
+
+Le baron entra, et, dans une grande salle, assombrie par les volets à
+moitié clos, il aperçut indistinctement des gens et des choses qui lui
+parurent malpropres.
+
+Debout devant une table surchargée d'objets de toute sorte, un petit
+homme chauve traçait des lignes sur un large papier.
+
+Il interrompit son travail et fit deux pas.
+
+Son gilet ouvert, sa culotte déboutonnée, les poignets de sa chemise
+relevés, indiquaient qu'il avait fort chaud, et il était chaussé de
+souliers boueux révélant qu'il avait plu quelques jours auparavant.
+
+Il demanda, avec un fort accent méridional:
+
+--À qui ai-je l'honneur?...
+
+--Monsieur Merlin... Je viens vous consulter pour un achat de terrain à
+bâtir.
+
+--Ah! ah! très bien!
+
+Et Duchoux, se tournant vers sa femme, qui tricotait dans l'ombre:
+
+--Débarrasse une chaise, Joséphine.
+
+Mordiane vit alors une femme jeune, qui semblait déjà vieille, comme
+on est vieux à vingt-cinq ans en province, faute de soins, de lavages
+répétés, de tous les petits soucis, de toutes les petites propretés, de
+toutes les petites attentions de la toilette féminine qui immobilisent
+la fraîcheur et conservent, jusqu'à près de cinquante ans, le charme et
+la beauté. Un fichu sur les épaules, les cheveux noués à la diable, de
+beaux cheveux épais et noirs, mais qu'on devinait peu brossés, elle
+allongea vers une chaise des mains de bonne et enleva une robe d'enfant,
+un couteau, un bout de ficelle, un pot à fleurs vide et une assiette
+grasse demeurés sur le siège qu'elle tendit ensuite au visiteur.
+
+Il s'assit et s'aperçut alors que la table de travail de Duchoux
+portait, outre les livres et les papiers, deux salades fraîchement
+cueillies, une cuvette, une brosse à cheveux, une serviette, un revolver
+et plusieurs tasses non nettoyées.
+
+L'architecte vit ce regard et dit en souriant:
+
+--Excusez! il y a un peu de désordre dans le salon; ça tient aux
+enfants.
+
+Et il approcha sa chaise pour causer avec le client.
+
+--Donc, vous cherchez un terrain aux environs de Marseille?
+
+Son haleine, bien que venue de loin, apporta au baron ce souffle d'ail
+qu'exhalent les gens du Midi ainsi que des fleurs leur parfum.
+
+Mordiane demanda:
+
+--C'est votre fils que j'ai rencontré sous les platanes?
+
+--Oui. Oui, le second.
+
+--Vous en avez deux?
+
+--Trois, monsieur, un par an.
+
+Et Duchoux semblait plein d'orgueil.
+
+Le baron pensait: «S'ils fleurent tous le même bouquet, leur chambre
+doit être une vraie serre.»
+
+Il reprit:
+
+--Oui, je voudrais un joli terrain près de la mer, sur une petite plage
+déserte...
+
+Alors Duchoux s'expliqua. Il en avait dix, vingt, cinquante, cent et
+plus, de terrains dans ces conditions, à tous les prix, pour tous les
+goûts. Il parlait comme coule une fontaine, souriant, content de lui,
+remuant sa tête chauve et ronde.
+
+Et Mordiane se rappelait une petite femme blonde, mince, un peu
+mélancolique et disant si tendrement: «Mon cher aimé» que le souvenir
+seul avivait le sang de ses veines. Elle l'avait aimé avec passion, avec
+folie, pendant trois mois; puis, devenue enceinte en l'absence de son
+mari qui était gouverneur d'une colonie, elle s'était sauvée, s'était
+cachée, éperdue de désespoir et de terreur, jusqu'à la naissance de
+l'enfant que Mordiane avait emporté, un soir d'été et qu'ils n'avaient
+jamais revu.
+
+Elle était morte de la poitrine trois ans plus tard, là-bas, dans la
+colonie de son mari qu'elle était allé rejoindre. Il avait devant lui
+leur fils; qui disait, en faisant sonner les finales comme des notes de
+métal:
+
+--Ce terrain-là, monsieur, c'est une occasion unique...
+
+Et Mordiane se rappelait l'autre voix, légère comme un effleurement de
+brise, murmurant:
+
+--Mon cher aimé, nous ne nous séparerons jamais...
+
+Et il se rappelait ce regard bleu, doux, profond, dévoué, en contemplant
+l'oeil rond, bleu aussi, mais vide de ce petit homme ridicule qui
+ressemblait à sa mère, pourtant...
+
+Oui, il lui ressemblait de plus en plus de seconde en seconde; il lui
+ressemblait par l'intonation, par le geste, par toute l'allure; il lui
+ressemblait comme un singe ressemble à l'homme; mais il était d'elle, il
+avait d'elle mille traits déformés irrécusables, irritants, révoltants.
+Le baron souffrait, hanté soudain par cette ressemblance horrible,
+grandissant toujours, exaspérante, affolante, torturante comme un
+cauchemar, comme un remords!
+
+Il balbutia:
+
+--Quand pourrons-nous voir ensemble ce terrain?
+
+--Mais, demain, si vous voulez.
+
+--Oui, demain. Quelle heure?
+
+--Une heure.
+
+--Ça va.
+
+L'enfant rencontré sous l'avenue apparut dans la porte ouverte et cria:
+
+--Païré!
+
+On ne lui répondit pas.
+
+Mordiane était debout avec une envie de se sauver, de courir, qui lui
+faisait frémir les jambes. Ce «Païré» l'avait frappé comme une balle.
+C'était à lui qu'il s'adressait, c'était pour lui, ce païré à l'ail, ce
+païré du Midi.
+
+Oh! qu'elle sentait bon, l'amie d'autrefois!
+
+Duchoux le reconduisait.
+
+--C'est à vous, cette maison? dit le baron.
+
+--Oui monsieur, je l'ai achetée dernièrement. Et j'en suis fier. Je suis
+enfant du hasard, moi, monsieur, et je ne m'en cache pas; j'en suis
+fier. Je ne dois rien à personne, je suis le fils de mes oeuvres; je me
+dois tout à moi-même.
+
+L'enfant, resté sur le seuil, criait de nouveau, mais de loin:
+
+--Païré!
+
+Mordiane, secoué de frissons, saisi de panique, fuyait comme on fuit
+devant un grand danger.
+
+--Il va me deviner, me reconnaître, pensait-il. Il va me prendre dans
+ses bras et me crier aussi: «Païré», en me donnant par le visage un
+baiser parfumé d'ail.
+
+--A demain, monsieur.
+
+--A demain, une heure.
+
+
+Le landau roulait sur la route blanche.
+
+--Cocher, à la gare!
+
+Et il entendait deux voix, une lointaine et douce, la voix affaiblie
+et triste des morts, qui disait: «Mon cher aimé». Et l'autre sonore,
+chantante, effrayante, qui criait: «Païré», comme on crie: «Arrêtez-le»,
+quand un voleur fuit dans les rues.
+
+Le lendemain soir, en entrant au cercle, le comte d'Etreillis lui dit:
+
+--On ne vous a pas vu depuis trois jours. Avez-vous été malade?
+
+--Oui, un peu souffrant. J'ai des migraines, de temps en temps.
+
+
+
+
+LE RENDEZ-VOUS
+
+
+Son chapeau sur la tête, son manteau sur le dos, un voile noir sur le
+nez, un autre dans sa poche dont elle doublerait le premier quand elle
+serait montée dans le fiacre coupable, elle battait du bout de son
+ombrelle la pointe de sa bottine, et demeurait assise dans sa chambre,
+ne pouvant se décider à sortir, pour aller à ce rendez-vous.
+
+Combien de fois, pourtant, depuis deux ans, elle s'était habillée ainsi,
+pendant les heures de Bourse de son mari, un agent de change très
+mondain, pour rejoindre dans son logis de garçon le beau vicomte de
+Martelet, son amant.
+
+La pendule derrière son dos battait les secondes vivement; un livre
+à moitié lu bâillait sur le petit bureau de bois de rose, entre les
+fenêtres, et un fort parfum de violette, exhalé par deux petits bouquets
+baignant en deux mignons vases de Saxe sur la cheminée, se mêlait à une
+vague odeur de verveine soufflée sournoisement par la porte du cabinet
+de toilette demeurée entr'ouverte.
+
+L'heure sonna--trois heures--et la mit debout. Elle se retourna pour
+regarder le cadran, puis sourit, songeant:--«Il m'attend déjà. Il va
+s'énerver». Alors, elle sortit, prévint le valet de chambre qu'elle
+serait rentrée dans une heure au plus tard--un mensonge--descendit
+l'escalier et s'aventura dans la rue, à pied.
+
+On était aux derniers jours de mai, à cette saison délicieuse où le
+printemps de la campagne semble faire le siège de Paris et le conquérir
+par-dessus les toits, envahir les maisons, à travers les murs, faire
+fleurir la ville, y répandre une gaieté sur la pierre des façades,
+l'asphalte des trottoirs et le pavé des chaussées, la baigner, la griser
+de sève comme un bois qui verdit.
+
+Madame Haggan fit quelques pas à droite avec l'intention de suivre,
+comme toujours, la rue de Provence où elle hélerait un fiacre, mais la
+douceur de l'air; cette émotion de l'été qui nous entre dans la gorge en
+certains jours, la pénétra si brusquement, que, changeant d'idée, elle
+prit la rue de la Chaussée-d'Antin, sans savoir pourquoi, obscurément
+attirée par le désir de voir des arbres dans le square de la Trinité.
+Elle pensait: «Bah! il m'attendra dix minutes de plus.» Cette idée, de
+nouveau, la réjouissait, et, tout en marchant à petits pas, dans la
+foule, elle croyait le voir s'impatienter, regarder l'heure, ouvrir la
+fenêtre, écouter à la porte, s'asseoir quelques instants, se relever,
+et, n'osant pas fumer, car elle le lui avait défendu les jours de
+rendez-vous, jeter sur la boîte aux cigarettes des regards désespérés.
+
+Elle allait doucement, distraite par tout ce qu'elle rencontrait, par
+les figures et les boutiques, ralentissant le pas de plus en plus et si
+peu désireuse d'arriver qu'elle cherchait, aux devantures, des prétextes
+pour s'arrêter.
+
+Au bout de la rue, devant l'église, la verdure du petit square l'attira
+si fortement qu'elle traversa la place, entra dans le jardin, cette cage
+à enfants, et fit deux fois le tour de l'étroit gazon, au milieu des
+nounous enrubannées, épanouies, bariolées, fleuries. Puis elle prit une
+chaise, s'assit, et levant les yeux vers le cadran rond comme une lune
+dans le clocher, elle regarda marcher l'aiguille.
+
+Juste à ce moment la demie sonna, et son coeur tressaillit d'aise en
+entendant tinter les cloches du carillon. Une demi-heure de gagnée, plus
+un quart d'heure pour atteindre la rue Miromesnil, et quelques minutes
+encore de flânerie,--une heure! une heure volée au rendez-vous! Elle y
+resterait quarante minutes à peine, et ce serait fini encore une fois.
+
+Dieu! comme ça l'ennuyait d'aller là-bas! Ainsi qu'un patient montant
+chez le dentiste, elle portait en son coeur le souvenir intolérable de
+tous les rendez-vous passés, un par semaine en moyenne depuis deux ans,
+et la pensée qu'un autre allait avoir lieu, tout à l'heure, la crispait
+d'angoisse de la tête aux pieds. Non pas que ce fût bien douloureux,
+douloureux comme une visite au dentiste, mais c'était si ennuyeux, si
+ennuyeux, si compliqué, si long, si pénible que tout, tout, même une
+opération, lui aurait paru préférable. Elle y allait pourtant, très
+lentement, à tous petits pas, en s'arrêtant, en s'asseyant, en flânant
+partout, mais elle y allait. Oh! elle aurait bien voulu manquer encore
+celui-là, mais elle avait fait poser ce pauvre vicomte, deux fois
+de suite le mois dernier, et elle n'osait point recommencer si tôt.
+Pourquoi y retournait-elle? Ah! pourquoi? Parce qu'elle en avait pris
+l'habitude, et qu'elle n'avait aucune raison à donner à ce malheureux
+Martelet quand il voudrait connaître ce pourquoi! Pourquoi avait-elle
+commencé? Pourquoi? Elle ne le savait plus! L'avait-elle aimé? C'était
+possible! Pas bien fort, mais un peu, voilà si longtemps! Il était bien,
+recherché, élégant, galant, et représentait strictement, au premier coup
+d'oeil, l'amant parfait d'une femme du monde. La cour avait duré trois
+mois,--temps normal, lutte honorable, résistance suffisante--puis elle
+avait consenti, avec quelle émotion, quelle crispation, quelle peur
+horrible et charmante à ce premier rendez-vous, suivi de tant d'autres,
+dans ce petit entresol de garçon, rue de Miromesnil. Son coeur?
+Qu'éprouvait alors son petit coeur de femme séduite, vaincue, conquise,
+en passant pour la première fois la porte de cette maison de cauchemar?
+Vrai, elle ne le savait plus! Elle l'avait oublié! On se souvient d'un
+fait, d'une date, d'une chose, mais on ne se souvient guère, deux ans
+plus tard, d'une émotion qui s'est envolée très vite, parce qu'elle
+était très légère. Oh! par exemple, elle n'avait pas oublié les autres,
+ce chapelet de rendez-vous, ce chemin de la croix de l'amour, aux
+stations si fatigantes, si monotones, si pareilles, que la nausée lui
+montait aux lèvres en prévision de ce que ce serait tout à l'heure.
+
+Dieu! ces fiacres qu'il fallait appeler pour aller là, ils ne
+ressemblaient pas aux autres fiacres, dont on se sert pour les courses
+ordinaires! Certes, les cochers devinaient. Elle le sentait rien qu'à
+la façon dont ils la regardaient, et ces yeux des cochers de Paris sont
+terribles! Quand on songe qu'à tout moment, devant le tribunal, ils
+reconnaissent, au bout de plusieurs années, des criminels qu'ils ont
+conduits une seule fois, en pleine nuit, d'une rue quelconque à une
+gare, et qu'ils ont affaire à presque autant de voyageurs qu'il y a
+d'heures dans la journée, et que leur mémoire est assez sûre pour qu'ils
+affirment: «Voilà bien l'homme que j'ai chargé rue des Martyrs, et
+déposé gare de Lyon, à minuit quarante, le 10 juillet de l'an dernier!»
+n'y a-t-il pas de quoi frémir, lorsqu'on risque ce que risque une jeune
+femme allant à un rendez-vous, en confiant sa réputation au premier venu
+de ces cochers! Depuis deux ans elle en avait employé, pour ce voyage
+de la rue Miromesnil, au moins cent à cent vingt, en comptant un par
+semaine. C'étaient autant de témoins qui pouvaient déposer contre elle
+dans un moment critique.
+
+Aussitôt dans le fiacre, elle tirait de sa poche l'autre voile, épais
+et noir comme un loup, et se l'appliquait sur les yeux. Cela cachait
+le visage, oui, mais le reste, la robe, le chapeau, l'ombrelle, ne
+pouvait-on pas les remarquer, les avoir vus déjà? Oh! dans cette rue de
+Miromesnil, quel supplice! Elle croyait reconnaître tous les passants,
+tous les domestiques, tout le monde. A peine la voiture arrêtée, elle
+sautait et passait en courant devant le concierge toujours debout sur
+le seuil de sa loge. En voilà un qui devait tout savoir, tout,--son
+adresse,--son nom,--la profession de son mari,--tout,--car ces
+concierges sont les plus subtils des policiers! Depuis deux ans elle
+voulait l'acheter, lui donner, lui jeter, un jour ou l'autre, un billet
+de cent francs en passant devant lui. Pas une fois elle n'avait osé
+faire ce petit mouvement de lui lancer aux pieds ce bout de papier
+roulé! Elle avait peur.--De quoi?--Elle ne savait pas!--D'être rappelée,
+s'il ne comprenait point? D'un scandale? d'un rassemblement dans
+l'escalier? d'une arrestation peut-être? Pour arriver à la porte du
+vicomte, il n'y avait guère qu'un demi-étage à monter, et il lui
+paraissait haut comme la tour Saint-Jacques! A peine engagée dans le
+vestibule, elle se sentait prise dans une trappe, et le moindre bruit
+devant ou derrière elle, lui donnait une suffocation. Impossible de
+reculer, avec ce concierge et la rue qui lui fermaient la retraite; et
+si quelqu'un descendait juste à ce moment, elle n'osait pas sonner chez
+Martelet et passait devant la porte comme si elle allait ailleurs! Elle
+montait, montait, montait! Elle aurait monté quarante étages! Puis,
+quand tout semblait redevenu tranquille dans la cage de l'escalier, elle
+redescendait en courant avec l'angoisse dans l'âme de ne pas reconnaître
+l'entresol!
+
+Il était là, attendant dans un costume galant en velours doublé de soie,
+très coquet, mais un peu ridicule, et depuis deux ans, il n'avait rien
+changé à sa manière de l'accueillir, mais rien, pas un geste!
+
+Dès qu'il avait refermé la porte, il lui disait: «Laissez-moi baiser vos
+mains, ma chère, chère amie!» Puis il la suivait dans la chambre, où
+volets clos et lumières allumées, hiver comme été, par chic sans doute,
+il s'agenouillait devant elle en la regardant de bas en haut avec un air
+d'adoration. Le premier jour ça avait été très gentil, très réussi, ce
+mouvement-là! Maintenant elle croyait voir M. Delaunay jouant pour la
+cent vingtième fois le cinquième acte d'une pièce à succès. Il fallait
+changer ses effets.
+
+Et puis après, oh! mon Dieu! après! c'était le plus dur! Non, il ne
+changeait pas ses effets, le pauvre garçon! Quel bon garçon, mais
+banal!...
+
+Dieu que c'était difficile de se déshabiller sans femme de chambre! Pour
+une fois, passe encore, mais toutes les semaines cela devenait odieux!
+Non, vrai, un homme ne devrait pas exiger d'une femme une pareille
+corvée! Mais s'il était difficile de se déshabiller, se rhabiller
+devenait presque impossible et énervant à crier, exaspérant à gifler
+le monsieur qui disait, tournant autour d'elle d'un air
+gauche:--«Voulez-vous que je vous aide.»--L'aider! Ah oui! à quoi? De
+quoi était-il capable? Il suffisait de lui voir une épingle entre les
+doigts pour le savoir.
+
+C'est à ce moment-là peut-être qu'elle avait commencé à le prendre en
+grippe. Quand il disait: «Voulez-vous que je vous aide!» Elle l'aurait
+tué. Et puis était-il possible qu'une femme ne finît point par détester
+un homme qui, depuis deux ans, l'avait forcée plus de cent vingt fois à
+se rhabiller sans femme de chambre?
+
+Certes il n'y avait pas beaucoup d'hommes aussi maladroits que lui,
+aussi peu dégourdis, aussi monotones. Ce n'était pas le petit baron de
+Grimbal qui aurait demandé de cet air niais: «Voulez-vous que je vous
+aide?» Il aurait aidé, lui, si vif, si drôle, si spirituel. Voilà!
+C'était un diplomate; il avait couru le monde, rôdé partout, déshabillé
+et rhabillé sans doute des femmes vêtues suivant toutes les modes de la
+terre, celui-là!...
+
+L'horloge de l'église sonna les trois quarts. Elle se dressa, regarda le
+cadran, se mit à rire en murmurant «Oh! doit-il être agité!» puis elle
+partit d'une marche plus vive, et sortit du square.
+
+Elle n'avait point fait dix pas sur la place quand elle se trouva nez à
+nez avec un monsieur qui la salua profondément.
+
+--Tiens, vous, baron?--dit-elle, surprise. Elle venait justement de
+penser à lui.
+
+--Oui, madame.
+
+Et il s'informa de sa santé, puis, après quelques vagues propos, il
+reprit:
+
+--Vous savez que vous êtes la seule--vous permettez que je dise de
+mes amies, n'est-ce pas?--qui ne soit point encore venue visiter mes
+collections japonaises.
+
+--Mais, mon cher baron, une femme ne peut aller ainsi chez un garçon?
+
+--Comment! comment! en voilà une erreur quand il s'agit de visiter une
+collection rare!
+
+--En tout cas, elle ne peut y aller seule.
+
+--Et pourquoi pas? mais j'en ai reçu des multitudes de femmes seules,
+rien que pour ma galerie! J'en reçois tous les jours. Voulez-vous que
+je vous les nomme--non--je ne le ferai point. Il faut être discret
+même pour ce qui n'est pas coupable. En principe, il n'est inconvenant
+d'entrer chez un homme sérieux, connu, dans une certaine situation, que
+lorsqu'on y va pour une cause inavouable!
+
+--Au fond, c'est assez juste ce que vous dites-la.
+
+--Alors vous venez voir ma collection.
+
+--Quand?
+
+--Mais tout de suite.
+
+--Impossible, je suis pressée.
+
+--Allons donc. Voilà une demi-heure que vous êtes assise dans le square.
+
+--Vous m'espionniez?
+
+--Je vous regardais.
+
+--Vrai, je suis pressée.
+
+--Je suis sûr que non. Avouez que vous n'êtes pas très pressée.
+
+Madame Haggan se mit à rire, et avoua:
+
+--Non... non... pas... très...
+
+Un fiacre passait à les toucher. Le petit baron cria: «Cocher!» et la
+voiture s'arrêta. Puis, ouvrant la portière:
+
+--Montez, madame.
+
+--Mais, baron, non, c'est impossible, je ne peux pas aujourd'hui.
+
+--Madame, ce que vous faites est imprudent, montez! On commence à nous
+regarder, vous allez former un attroupement; on va croire que je vous
+enlève et nous arrêter tous les deux, montez, je vous en prie!
+
+Elle monta, effarée, abasourdie. Alors il s'assit auprès d'elle en
+disant au cocher: «rue de Provence».
+
+Mais soudain elle s'écria:
+
+--Oh! mon Dieu, j'oubliais une dépêche très pressée, voulez-vous me
+conduire, d'abord, au premier bureau télégraphique?
+
+Le fiacre s'arrêta un peu plus loin, rue de Châteaudun, et elle dit au
+baron:
+
+--Pouvez-vous me prendre une carte de cinquante centimes? J'ai promis
+à mon mari d'inviter Martelet à dîner pour demain, et j'ai oublié
+complètement.
+
+Quand le baron fut revenu, sa carte bleue à la main, elle écrivit au
+crayon:
+
+--«Mon cher ami, je suis très souffrante; j'ai une névralgie atroce qui
+me tient au lit. Impossible sortir. Venez dîner demain soir pour que je
+me fasse pardonner.
+
+«JEANNE.»
+
+Elle mouilla la colle, ferma soigneusement, mit l'adresse: «Vicomte de
+Martelet, 240, rue Miromesnil,» puis, rendant la carte au baron:
+
+--Maintenant, voulez-vous avoir la complaisance de jeter ceci dans la
+boîte aux télégrammes.
+
+
+
+
+LE PORT
+
+
+I
+
+
+Sorti du Havre le 3 mai 1882, pour un voyage dans les mers de Chine, le
+trois-mâts carré _Notre-Dame-des-Vents,_ rentra au port de Marseille le
+8 août 1886, après quatre ans de voyages. Son premier chargement déposé
+dans le port chinois où il se rendait, il avait trouvé sur-le-champ un
+fret nouveau pour Buenos-Ayres, et de là, avait pris des marchandises
+pour le Brésil.
+
+D'autres traversées, encore des avaries, des réparations, les calmes de
+plusieurs mois, les coups de vent qui jettent hors la route, tous les
+accidents, aventures et mésaventures de mer, enfin, avaient tenu loin de
+sa patrie ce trois-mâts normand qui revenait à Marseille le ventre plein
+de boîtes de fer-blanc contenant des conserves d'Amérique.
+
+Au départ il avait à bord, outre le capitaine et le second, quatorze
+matelots, huit normands et six bretons. Au retour il ne lui restait plus
+que cinq bretons et quatre normands, le breton était mort en route,
+les quatre normands disparus en des circonstances diverses avaient été
+remplacés par deux américains, un nègre et un norvégien racolé, un soir,
+dans un cabaret de Singapour.
+
+Le gros bateau, les voiles carguées, vergues en croix sur sa mâture,
+traîné par un remorqueur marseillais qui haletait devant lui, roulant
+sur un reste de houle que le calme survenu laissait mourir tout
+doucement, passa devant le château d'If, puis sous tous les rochers gris
+de la rade que le soleil couchant couvrait d'une buée d'or, et il entra
+dans le vieux port où sont entassés, flanc contre flanc, le long des
+quais, tous les navires du monde, pêle-mêle, grands et petits, de toute
+forme et de tout gréement, trempant comme une bouillabaisse de bateaux
+en ce bassin trop restreint, plein d'eau putride où les coques se
+frôlent, se frottent, semblent marinées dans un jus de flotte.
+
+_Notre-Dame-des-Vents_ prit sa place, entre un brick italien et une
+goélette anglaise qui s'écartèrent pour laisser passer ce camarade;
+puis, quand toutes les formalités de la douane et du port eurent été
+remplies, le capitaine autorisa les deux tiers de son équipage à passer
+la soirée dehors.
+
+La nuit était venue. Marseille s'éclairait. Dans la chaleur de ce soir
+d'été, un fumet de cuisine à l'ail flottait sur la cité bruyante, pleine
+de voix, de roulements, de claquements, de gaieté méridionale.
+
+Dès qu'ils se sentirent sur le port, les dix hommes que la mer roulait
+depuis des mois se mirent en marche tout doucement, avec une hésitation
+d'êtres dépaysés, désaccoutumés des villes, deux par deux, en
+procession.
+
+Ils se balançaient, s'orientaient, flairant les ruelles qui aboutissent
+au port, enfiévrés par un appétit d'amour qui avait grandi dans leurs
+corps pendant leurs derniers soixante-six jours de mer. Les normands
+marchaient en tête, conduits par Célestin Duclos, un grand gars fort et
+malin qui servait de capitaine aux autres chaque fois qu'ils mettaient
+pied à terre. Il devinait les bons endroits, inventait des tours de sa
+façon et ne s'aventurait pas trop dans les bagarres si fréquentes entre
+matelots dans les ports. Mais quand il y était pris il ne redoutait
+personne.
+
+Après quelque hésitation entre toutes les rues obscures qui descendent
+vers la mer comme des égouts et dont sortent des odeurs lourdes, une
+sorte d'haleine de bouges, Célestin se décida pour une espèce de
+couloir, tortueux où brillaient, au-dessus des portes, des lanternes en
+saillie portant des numéros énormes sur leurs verres dépolis et colorés.
+Sous la voûte étroite des entrées, des femmes en tablier, pareilles à
+des bonnes, assises sur des chaises de paille, se levaient en les voyant
+venir, faisant trois pas jusqu'au ruisseau qui séparait la rue en deux
+et coupaient la route à cette file d'hommes qui s'avançaient lentement,
+en chantonnant et en ricanant, allumés déjà par le voisinage de ces
+prisons de prostituées.
+
+Quelquefois, au fond d'un vestibule, apparaissait, derrière une seconde
+porte ouverte soudain et capitonnée de cuir brun, une grosse fille
+dévêtue, dont les cuisses lourdes et les mollets gras se dessinaient
+brusquement sous un grossier maillot de coton blanc. Sa jupe courte
+avait l'air d'une ceinture bouffante; et la chair molle de sa poitrine,
+de ses épaules et de ses bras, faisait une tache rose sur un corsage de
+velours noir bordé d'un galon d'or. Elle appelait de loin: «Venez-vous,
+jolis garçons?» et parfois sortait elle-même pour s'accrocher à l'un
+d'eux et l'attirer vers sa porte, de toute sa force, cramponnée à lui
+comme une araignée qui traîne une bête plus grosse qu'elle. L'homme,
+soulevé par ce contact, résistait mollement, et les autres s'arrêtaient
+pour regarder, hésitants entre l'envie d'entrer tout de suite et celle
+de prolonger encore cette promenade appétissante. Puis, quand la femme
+après des efforts acharnés avait attiré le matelot jusqu'au seuil de
+son logis, où toute la bande allait s'engouffrer derrière lui, Célestin
+Duclos, qui s'y connaissait en maisons, criait soudain: «Entre pas là,
+Marchand, c'est pas l'endroit.»
+
+L'homme alors obéissant à cette voix se dégageait d'une secousse brutale
+et les amis se reformaient en bande, poursuivis par les injures immondes
+de la fille exaspérée, tandis que d'autres femmes, tout le long de la
+ruelle, devant eux, sortaient de leurs portes, attirées par le bruit,
+et lançaient avec des voix enrouées des appels pleins de promesses.
+Ils allaient donc de plus en plus allumés, entre les cajoleries et les
+séductions annoncées par le choeur des portières d'amour de tout le haut
+de la rue, et les malédictions ignobles lancées contre eux par le choeur
+d'en bas, par le choeur méprisé des filles désappointées. De temps en
+temps ils rencontraient une autre bande, des soldats qui marchaient avec
+un battement de fer sur la jambe, des matelots encore, des bourgeois
+isolés, des employés de commerce. Partout, s'ouvraient de nouvelles rues
+étroites, étoilées de fanaux louches. Ils allaient toujours dans
+ce labyrinthe de bouges, sur ces pavés gras où suintaient des eaux
+putrides, entre ces murs pleins de chair de femme.
+
+Enfin Duclos se décida et s'arrêtant devant une maison d'assez belle
+apparence, il y fit entrer tout son monde.
+
+
+II
+
+
+La fête fut complète! Quatre heures durant, les dix matelots se
+gorgèrent d'amour et de vin. Six mois de solde y passèrent.
+
+Dans la grande salle du café, ils étaient installés en maîtres,
+regardant d'un oeil malveillant les habitués ordinaires qui
+s'installaient aux petites tables, dans les coins, où une des filles
+demeurées libres, vêtue en gros baby ou en chanteuse de café-concert,
+courait les servir, puis s'asseyait près d'eux.
+
+Chaque homme, en arrivant, avait choisi sa compagne qu'il garda toute la
+soirée, car le populaire n'est pas changeant. On avait rapproché trois
+tables et, après la première rasade, la procession dédoublée, accrue
+d'autant de femmes qu'il y avait de mathurins, s'était reformée dans
+l'escalier. Sur les marches de bois, les quatre pieds de chaque couple
+sonnèrent longtemps, pendant que s'engouffrait, dans la porte étroite
+qui menait aux chambres, ce long défilé d'amoureux.
+
+Puis on redescendit pour boire, puis on remonta de nouveau, puis on
+redescendit encore.
+
+Maintenant, presque gris, ils gueulaient! Chacun d'eux, les yeux rouges,
+sa préférée sur les genoux, chantait ou criait, tapait à coups de poings
+la table, s'entonnait du vin dans la gorge, lâchait en liberté la brute
+humaine. Au milieu d'eux, Célestin Duclos, serrant contre lui une grande
+fille aux joues rouges, à cheval sur ses jambes, la regardait avec
+ardeur. Moins ivre que les autres, non qu'il eût moins bu, il avait
+encore d'autres pensées, et, plus tendre, cherchait à causer. Ses idées
+le fuyaient un peu, s'en allaient, revenaient et disparaissaient sans
+qu'il pût se souvenir au juste de ce qu'il avait voulu dire.
+
+Il riait, répétant:
+
+--Pour lors, pour lors... v'là longtemps que t'es ici.
+
+--Six mois, répondit la fille.
+
+Il eut l'air content pour elle, comme si c'eût été une preuve de bonne
+conduite, et il reprit:
+
+--Aimes-tu c'te vie-là?
+
+Elle hésita, puis résignée:
+
+--On s'y fait. C'est pas plus embêtant qu'autre chose. Être servante ou
+bien rouleuse, c'est toujours des sales métiers.
+
+Il eut l'air d'approuver encore cette vérité.
+
+--T'es pas d'ici? dit-il.
+
+Elle fit «Non» de la tête, sans répondre.
+
+--T'es de loin?
+
+Elle fit «Oui» de la même façon.
+
+--D'où ça?
+
+Elle parut chercher, rassembler des souvenirs, puis murmura:
+
+--De Perpignan.
+
+Il fut de nouveau très satisfait et dit:
+
+--Ah oui!
+
+A son tour elle demanda:
+
+--Toi, t'es marin?
+
+--Oui, ma belle.
+
+--Tu viens de loin?
+
+--Ah oui! J'en ai vu des pays, des ports et de tout.
+
+--T'as fait le tour du monde, peut-être?
+
+--Je te crois, plutôt deux fois qu'une.
+
+De nouveau elle parut hésiter, chercher en sa tête une chose oubliée,
+puis, d'une voix un peu différente, plus sérieuse.
+
+--T'as rencontré beaucoup de navires dans tes voyages?
+
+--Je te crois, ma belle.
+
+--T'aurais pas vu _Notre-Dame-des-Vents_, par hasard?
+
+Il ricana:
+
+--Pas plus tard que l'autre semaine.
+
+Elle pâlit, tout le sang quittant ses joues, et demanda:
+
+--Vrai, bien vrai?
+
+--Vrai, comme je te parle.
+
+--Tu ments pas, au moins?
+
+Il leva la main.
+
+--D'vant l'bon Dieu! dit-il.
+
+--Alors, sais-tu si Célestin Duclos est toujours dessus?
+
+Il fut surpris, inquiet, voulut avant de répondre en savoir davantage.
+
+--Tu l'connais?
+
+A son tour elle devint méfiante.
+
+--Oh, pas moi! c'est une femme qui l'connaît.
+
+--Une femme d'ici?
+
+--Non, d'à côté.
+
+--Dans la rue?
+
+--Non, dans l'autre.
+
+--Qué femme?
+
+--Mais, une femme donc, une femme comme moi.
+
+--Qué qué l'y veut, c'te femme?
+
+--Je sais-t'y mé, quéque payse?
+
+Ils se regardèrent au fond des yeux, pour s'épier, sentant, devinant que
+quelque chose de grave allait surgir entre eux.
+
+Il reprit.
+
+--Je peux t'y la voir, c'te femme?
+
+--Quoi que tu l'y dirais?
+
+--J'y dirais... j'y dirais... que j'ai vu Célestin Duclos.
+
+--Il se portait ben, au moins?
+
+--Comme toi et moi, c'est un gars?
+
+Elle se tut encore rassemblant ses idées, puis, avec lenteur.
+
+--Ous qu'elle allait, _Notre-Dame-des-Vents?_
+
+--Mais, à Marseille, donc.
+
+--Elle ne put réprimer un sursaut.
+
+--Ben vrai?
+
+--Ben vrai!
+
+--Tu l'connais Duclos?
+
+--Oui je l'connais.
+
+Elle hésita encore, puis tout doucement.
+
+--Ben. C'est ben!
+
+--Qué que tu l'y veux?
+
+--Écoute, tu y diras... non rien!
+
+Il la regardait toujours de plus en plus gêné. Enfin il voulut savoir.
+
+--Tu l'connais itou, té?
+
+--Non, dit-elle.
+
+--Alors qué que tu l'y veux?
+
+Elle prit brusquement une résolution, se leva, courut au comptoir où
+trônait la patronne, saisit un citron qu'elle ouvrit et dont elle fit
+couler le jus dans un verre, puis elle emplit d'eau pure ce verre, et,
+le rapportant.
+
+--Bois ça!
+
+--Pourquoi?
+
+--Pour faire passer le vin. Je te parlerai d'ensuite.
+
+Il but docilement, essuya ses lèvres d'un revers de main, puis annonça.
+
+--Ça y est, je t'écoute.
+
+--Tu vas me promettre de ne pas l'y conter que tu m'as vue, ni de qui tu
+sais ce que je te dirai. Faut jurer.
+
+Il leva la main, sournois.
+
+--Ça, je le jure.
+
+--Su l'bon Dieu?
+
+--Su l'bon Dieu.
+
+--Eh ben tu l'y diras que son père est mort, que sa mère est morte,
+que son frère est mort, tous trois en un mois, de fièvre typhoïde, en
+janvier 1883, v'là trois ans et demi.
+
+A son tour, il sentit que tout son sang lui remuait dans le corps, et il
+demeura pendant quelques instants tellement saisi qu'il ne trouvait rien
+à répondre; puis il douta et demanda.
+
+--T'es sûre?
+
+--Je suis sûre.
+
+--Qué qui te l'a dit?
+
+Elle posa les mains sur ses épaules, et le regardant au fond des yeux.
+
+--Tu jures de ne pas bavarder.
+
+--Je le jure.
+
+--Je suis sa soeur!
+
+Il jeta ce nom, malgré lui.
+
+--Françoise?
+
+Elle le contempla de nouveau fixement, puis, soulevée par une épouvante
+folle, par une horreur profonde, elle murmura tout bas, presque dans sa
+bouche.
+
+--Oh! oh! c'est toi, Célestin?
+
+Ils ne bougèrent plus, les yeux dans les yeux.
+
+Autour d'eux, les camarades hurlaient toujours! Le bruit des verres, des
+poings, des talons scandant les refrains et les cris aigus des femmes se
+mêlaient au vacarme des chants.
+
+Il la sentait sur lui, enlacée à lui, chaude et terrifiée, sa soeur!
+Alors, tout bas, de peur que quelqu'un l'écoutât, si bas qu'elle même
+l'entendit à peine.
+
+--Malheur! j'avons fait de la belle besogne!
+
+Elle eut, en une seconde, les yeux pleins de larmes et balbutia.
+
+--C'est-il de ma faute?
+
+Mais, lui soudain.
+
+--Alors ils sont morts?
+
+--Ils sont morts.
+
+--Le pé, la mé, et le fré?
+
+--Les trois en un mois, comme je t'ai dit. J'ai resté seule, sans
+rien que mes hardes, vu que je devions le pharmacien, l'médecin et
+l'enterrement des trois défunts, que j'ai payé avec les meubles.
+
+J'entrai pour lors comme servante chez maît'e Cacheux, tu sais bien,
+l'boiteux. J'avais quinze ans tout juste à çu moment-là pisque t'es
+parti quand j'en avais point quatorze. J'ai fait une faute avec li. On
+est si bête quand on est jeune. Pi j'allai comme bonne du notaire qui
+m'a aussi débauchée et qui me conduisit au Havre dans une chambre.
+Bientôt il n'est point r'venu; j'ai passé trois jours sans manger et
+pi ne trouvant pas d'ouvrage, je suis entrée en maison, comme bien
+d'autres. J'en ai vu aussi du pays, moi! ah! et du sale pays! Rouen,
+Évreux, Lille, Bordeaux, Perpignan, Nice, et pi Marseille, où me v'là!
+
+Les larmes lui sortaient des yeux et du nez, mouillaient ses joues,
+coulaient dans sa bouche.
+
+Elle reprit:
+
+--Je te croyais mort aussi, té? mon pauv'e Célestin.
+
+Il dit:
+
+--Je t'aurais point r'connue, mé, t'étais si p'tite alors, et te v'là si
+forte! mais comment que tu ne m'as point reconnu, té?
+
+Elle eut un geste désespéré.
+
+--Je vois tant d'hommes qu'ils me semblent tous pareils!
+
+Il la regardait toujours au fond des yeux, étreint par une émotion
+confuse et si forte qu'il avait envie de crier comme un petit enfant
+qu'on bat. Il la tenait encore dans ses bras, à cheval sur lui, les
+mains ouvertes dans le dos de la fille, et voilà qu'à force de la
+regarder il la reconnut enfin, la petite soeur laissée au pays avec tous
+ceux qu'elle avait vus mourir, elle, pendant qu'il roulait sur les
+mers. Alors prenant soudain dans ses grosses pattes de marin cette
+tête retrouvée, il se mit à l'embrasser comme on embrasse de la chair
+fraternelle. Puis des sanglots, de grands sanglots d'homme, longs comme
+des vagues, montèrent dans sa gorge pareils à des hoquets d'ivresse.
+
+Il balbutiait:
+
+--Te v'là, te r'voilà, Françoise, ma p'tite Françoise...
+
+Puis tout à coup il se leva, se mit à jurer d'une voix formidable en
+tapant sur la table un tel coup de poing que les verres culbutés se
+brisèrent. Puis il fit trois pas, chancela, étendit les bras, tomba sur
+la face. Et il se roulait par terre en criant, en battant le sol de ses
+quatre membres, et en poussant de tels gémissements qu'ils semblaient
+des râles d'agonie.
+
+Tous ces camarades le regardaient en riant.
+
+--Il est rien saoul, dit l'un.
+
+--Faut le coucher, dit un autre, s'il sort on va le fiche au bloc.
+
+Alors comme il avait de l'argent dans ses poches, la patronne offrit
+un lit, et les camarades, ivres eux-mêmes à ne pas tenir debout, le
+hissèrent par l'étroit escalier jusqu'à la chambre de la femme qui
+l'avait reçu tout à l'heure, et qui demeura sur une chaise, au pied de
+la couche criminelle, en pleurant autant que lui, jusqu'au matin.
+
+
+
+
+LA MORTE
+
+
+Je l'avais aimée éperdument! Pourquoi aime-t-on? Est-ce bizarre de ne
+plus voir dans le monde qu'un être, de n'avoir plus dans l'esprit qu'une
+pensée, dans le coeur qu'un désir, et dans la bouche qu'un nom: un
+nom qui inonde incessamment, qui monte, comme l'eau d'une source, des
+profondeurs de l'âme, qui monte aux lèvres, et qu'on dit, qu'on redit,
+qu'on murmure sans cesse, partout, ainsi qu'une prière.
+
+Je ne conterai point notre histoire. L'amour n'en a qu'une; toujours
+la même. Je l'avais rencontrée et aimée. Voilà tout. Et j'avais vécu
+pendant un an dans sa tendresse, dans ses bras, dans sa caresse, dans
+son regard, dans ses robes, dans sa parole, enveloppé, lié, emprisonné
+dans tout ce qui venait d'elle, d'une façon si complète que je ne savais
+plus s'il faisait jour ou nuit, si j'étais mort ou vivant, sur la
+vieille terre ou ailleurs.
+
+Et voilà qu'elle mourut. Comment? Je ne sais pas, je ne sais plus.
+
+Elle rentra mouillée, un soir de pluie, et le lendemain, elle toussait.
+Elle toussa pendant une semaine environ et prit le lit.
+
+Que s'est-il passé. Je ne sais plus.
+
+Des médecins venaient, écrivaient, s'en allaient. On apportait des
+remèdes; une femme les lui faisait boire. Ses mains étaient chaudes, son
+front brûlant et humide, son regard brillant et triste. Je lui parlais,
+elle me répondait. Que nous sommes-nous dit? Je ne sais plus. J'ai tout
+oublié, tout, tout! Elle mourut, je me rappelle très bien son petit
+soupir, son petit soupir si faible, le dernier. La garde dit: «Ah!» Je
+compris, je compris!
+
+Je n'ai plus rien su. Rien. Je vis un prêtre qui prononça ce mot: «Votre
+maîtresse». Il me sembla qu'il l'insultait. Puisqu'elle était morte on
+n'avait plus le droit de savoir cela. Je le chassai. Un autre vint qui
+fut très bon, très doux. Je pleurai quand il me parla d'elle.
+
+On me consulta sur mille choses pour l'enterrement. Je ne sais plus.
+Je me rappelle cependant très bien le cercueil, le bruit des coups de
+marteau quand on la cloua dedans. Ah! mon Dieu!
+
+Elle fut enterrée! Enterrée! Elle! dans ce trou! Quelques personnes
+étaient venues, des amies. Je me sauvai. Je courus. Je marchai longtemps
+à travers des rues. Puis je rentrai chez moi. Le lendemain je partis
+pour un voyage.
+
+Hier, je suis rentré à Paris.
+
+Quand je revis ma chambre, notre chambre, notre lit, nos meubles, toute
+cette maison où était resté tout ce qui reste de la vie d'un être après
+sa mort, je fus saisi par un retour de chagrin si violent que je faillis
+ouvrir la fenêtre et me jeter dans la rue. Ne pouvant plus demeurer au
+milieu de ces choses, de ces murs qui l'avaient enfermée, abritée, et
+qui devaient garder dans leurs imperceptibles fissures mille atomes
+d'elle, de sa chair et de son souffle, je pris mon chapeau, afin de me
+sauver.
+
+Tout à coup, au moment d'atteindre la porte, je passai devant la grande
+glace du vestibule qu'elle avait fait poser là pour se voir, des pieds à
+la tête, chaque jour, en sortant, pour voir si toute sa toilette allait
+bien, était correcte et jolie, des bottines à la coiffure.
+
+Et je m'arrêtai net en face de ce miroir qui l'avait si souvent
+reflétée. Si souvent, si souvent, qu'il avait dû garder aussi son image.
+
+J'étais là debout, frémissant, les yeux fixés sur le verre, sur le verre
+plat, profond, vide, mais qui l'avait contenue tout entière, possédée
+autant que moi, autant que mon regard passionné. Il me sembla que
+j'aimais cette glace,--je la touchai,--elle était froide! Oh! le
+souvenir! le souvenir! miroir douloureux, miroir brûlant, miroir vivant,
+miroir horrible, qui fait souffrir toutes les tortures! Heureux les
+hommes dont le coeur, comme une glace où glissent et s'effacent les
+reflets, oublie tout ce qu'il a contenu, tout ce qui a passé devant lui,
+tout ce qui s'est contemplé, miré, dans son affection, dans son amour!
+Comme je souffre!
+
+Je sortis et, malgré moi, sans savoir, sans le vouloir, j'allai vers le
+cimetière. Je trouvai sa tombe toute simple, une croix de marbre avec
+ces quelques mots: «Elle aima, fut aimée, et mourut».
+
+Elle était là, là-dessous, pourrie! Quelle horreur! Je sanglotais, le
+front sur le sol.
+
+J'y restai longtemps, longtemps. Puis je m'aperçus que le soir venait.
+Alors un désir bizarre, fou, un désir d'amant désespéré s'empara de moi.
+Je voulus passer la nuit près d'elle, dernière nuit, à pleurer sur sa
+tombe. Mais on me verrait, on me chasserait. Comment faire? Je fus rusé.
+Je me levai et me mis à errer dans cette ville des disparus. J'allais,
+j'allais. Comme elle est petite cette ville à côté de l'autre, celle où
+l'on vit! Et pourtant comme ils sont plus nombreux que les vivants, ces
+morts. Il nous faut de hautes maisons, des rues, tant de place, pour les
+quatre générations qui regardent le jour en même temps, boivent l'eau
+des sources, le vin des vignes et mangent le pain des plaines.
+
+Et pour toutes les générations des morts, pour toute l'échelle de
+l'humanité descendue jusqu'à nous, presque rien, un champ, presque rien!
+La terre les reprend, l'oubli les efface. Adieu!
+
+Au bout du cimetière habité, j'aperçus tout à coup le cimetière
+abandonné, celui où les vieux défunts achèvent de se mêler au sol, où
+les croix elles-mêmes pourrissent, où l'on mettra demain les derniers
+venus. Il est plein de roses libres, de cyprès vigoureux et noirs, un
+jardin triste et superbe, nourri de chair humaine.
+
+J'étais seul, bien seul. Je me blottis dans un arbre vert. Je m'y cachai
+tout entier, entre ces branches grasses et sombres.
+
+Et j'attendis, cramponné au tronc comme un naufragé sur une épave.
+
+Quand la nuit fut noire, très noire, je quittai mon refuge et me mis à
+marcher doucement, à pas lents, à pas sourds, sur cette terre pleine de
+morts.
+
+J'errai longtemps, longtemps, longtemps. Je ne la retrouvais pas. Les
+bras étendus, les yeux ouverts, heurtant des tombes avec mes mains, avec
+mes pieds, avec mes genoux, avec ma poitrine, avec ma tête elle-même,
+j'allais sans la trouver. Je touchais, je palpais comme un aveugle qui
+cherche sa route, je palpais des pierres, des croix, des grilles de fer,
+des couronnes de verre, des couronnes de fleurs fanées! Je lisais les
+noms avec mes doigts, en les promenant sur les lettres. Quelle nuit!
+quelle nuit! Je ne la retrouvais pas!
+
+Pas de lune! Quelle nuit! j'avais peur, une peur affreuse dans ces
+étroits sentiers, entre deux lignes de tombes! Des tombes! des tombes!
+des tombes! Toujours des tombes! A droite, à gauche, devant moi, autour
+de moi, partout, des tombes! Je m'assis sur une d'elles, car je ne
+pouvais plus marcher tant mes genoux fléchissaient. J'entendais battre
+mon coeur! Et j'entendais autre chose aussi! Quoi? un bruit confus
+innommable! Était-ce dans ma tête affolée, dans la nuit impénétrable, ou
+sous la terre mystérieuse, sous la terre ensemencée de cadavres humains,
+ce bruit? Je regardais autour de moi!
+
+Combien de temps suis-je resté là? Je ne sais pas. J'étais paralysé par
+la terreur, j'étais ivre d'épouvante, prêt à hurler, prêt à mourir.
+
+Et soudain il me sembla que la dalle de marbre sur laquelle j'étais
+assis remuait. Certes, elle remuait, comme si on l'eût soulevée. D'un
+bond je me jetai sur le tombeau voisin, et je vis, oui, je vis la pierre
+que je venais de quitter se dresser toute droite; et le mort apparut, un
+squelette nu qui, de son dos courbé la rejetait. Je voyais, je voyais
+très bien, quoique la nuit fût profonde. Sur la croix je pus lire:
+
+«Ici repose Jacques Olivant, décédé à l'âge de cinquante et un ans.
+Il aimait les siens, fut honnête et bon, et mourut dans la paix du
+Seigneur.»
+
+Maintenant le mort aussi lisait les choses écrites sur son tombeau. Puis
+il ramassa une pierre dans le chemin, une petite pierre aiguë, et se
+mit à les gratter avec soin, ces choses. Il les effaça tout à fait,
+lentement, regardant de ses yeux vides la place où tout à l'heure elles
+étaient gravées; et, du bout de l'os qui avait été son index, il écrivit
+en lettres lumineuses comme ces lignes qu'on trace aux murs avec le bout
+d'une allumette:
+
+«Ici repose Jacques Olivant, décédé à l'âge de cinquante et un ans. Il
+hâta par ses duretés la mort de son père dont il désirait hériter, il
+tortura sa femme, tourmenta ses enfants, trompa ses voisins, vola quand
+il le put et mourut misérable.»
+
+Quand il eût achevé d'écrire, le mort immobile contempla son oeuvre. Et
+je m'aperçus, on me retournant, que toutes les tombes étaient ouvertes,
+que tous les cadavres en étaient sortis, que tous avaient effacé les
+mensonges inscrits par les parents sur la pierre funéraire, pour y
+rétablir la vérité.
+
+Et je voyais que tous avaient été les bourreaux de leurs proches,
+haineux, déshonnêtes, hypocrites, menteurs, fourbes, calomniateurs,
+envieux, qu'ils avaient volé, trompé, accompli tous les actes honteux,
+tous les actes abominables, ces bons pères, ces épouses fidèles, ces
+fils dévoués, ces jeunes filles chastes, ces commerçants probes, ces
+hommes et ces femmes dits irréprochables.
+
+Ils écrivaient tous en même temps, sur le seuil de leur demeure
+éternelle, la cruelle, terrible et sainte vérité que tout le monde
+ignore ou feint d'ignorer sur la terre.
+
+Je pensai qu'_elle_ aussi avait dû la tracer sur sa tombe. Et sans peur
+maintenant, courant au milieu des cercueils entr'ouverts, au milieu des
+cadavres, au milieu des squelettes, j'allai vers elle, sûr que je la
+trouverais aussitôt.
+
+Je la reconnus de loin, sans voir le visage enveloppé du suaire.
+
+Et sur la croix de marbre où tout à l'heure j'avais lu:
+
+«Elle aima, fut aimée, et mourut.»
+
+J'aperçus.
+
+«Étant sortie un jour pour tromper son amant, elle eut froid sous la
+pluie, et mourut.»
+
+Il paraît qu'on, me ramassa, inanimé, au jour levant, auprès d'une
+tombe.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ALLOUMA
+
+HAUTOT PÈRE ET FILS
+
+BOITELLE
+
+L'ORDONNANCE
+
+LE LAPIN
+
+UN SOIR
+
+LES ÉPINGLES
+
+DUCROUX
+
+LE RENDEZ-VOUS
+
+LE PORT
+
+LA MORTE
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La Main Gauche, by Guy de Maupassant
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MAIN GAUCHE ***
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Binary files differ
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+The Project Gutenberg EBook of La Main Gauche, by Guy de Maupassant
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: La Main Gauche
+
+Author: Guy de Maupassant
+
+Release Date: March 7, 2004 [EBook #11495]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MAIN GAUCHE ***
+
+
+
+
+Produced by Miranda van de Heijning, Renald Levesque and PG Distributed
+Proofreaders. This file was produced from images generously made
+available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+<a name="top"></a>
+<h2>GUY DE MAUPASSANT</h2><br><br>
+
+<h1>La Main Gauche</h1>
+
+<h3>1889</h3>
+
+<h4><b>Histoires Courtes</b></h4>
+
+<h4><a href="#Hist1">ALLOUMA</a><br>
+<a href="#Hist2">HAUTOT PÈRE ET FILS</a><br>
+<a href="#Hist3">BOITELLE</a><br>
+<a href="#Hist4">L'ORDONNANCE</a><br>
+<a href="#Hist5">LE LAPIN</a><br>
+<a href="#Hist6">UN SOIR</a><br>
+<a href="#Hist7">LES ÉPINGLES</a><br>
+<a href="#Hist8">DUCHOUX</a><br>
+<a href="#Hist9">LE RENDEZ-VOUS</a><br>
+<a href="#Hist10">LE PORT</a><br>
+<a href="#Hist11">LA MORTE</a></h4>
+<br><br><br><br>
+
+<a name="Hist1"></a>
+<h2>ALLOUMA</h2>
+<a href="#top" style="font size:12pt; font-family: serif;">Retour à l'index</a>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+
+<p>Un de mes amis m'avait dit: Si tu passes
+par hasard aux environs de Bordj-Ebbaba,
+pendant ton voyage en Algérie, va donc
+voir mon ancien camarade Auballe, qui
+est colon là-bas.</p>
+
+<p>J'avais oublié le nom d'Auballe et le nom
+d'Ebbaba et je ne songeais guère à ce colon,
+quand j'arrivai chez lui, par pur hasard.
+Depuis un mois je rôdais à pied par
+toute cette région magnifique qui s'étend
+d'Alger à Cherchell, Orléansville et Tiaret.
+Elle est en même temps boisée et nue,
+grande et intime. On rencontre, entre deux
+monts, des forêts de pins profondes en
+des vallées étroites où roulent des torrents
+en hiver. Des arbres énormes tombés sur
+le ravin servent de pont aux Arabes, et
+aussi aux lianes qui s'enroulent aux troncs
+morts et les parent d'une vie nouvelle. Il
+y a des creux, et des plis inconnus de
+montagne, d'une beauté terrifiante, et des
+bords de ruisselets, plats et couverts de
+lauriers-roses, d'une inimaginable grâce.</p>
+
+<p>Mais ce qui m'a laissé au coeur les plus
+chers souvenirs en cette excursion, ce
+sont les marches de l'après-midi le long
+des chemins un peu boisés sur ces ondulations
+des côtes d'où l'on domine un immense
+pays onduleux et roux depuis la
+mer bleuâtre jusqu'à la chaîne de l'Ouarsenis
+qui porte sur ses faîtes la forêt de
+cèdres de Teniet-el-Haad.</p>
+
+<p>Ce jour-là je m'égarai. Je venais de
+gravir un sommet, d'où j'avais aperçu,
+au-dessus d'une série de collines, la longue
+plaine de la Mitidja, puis par derrière,
+sur la crête d'une autre chaîne, dans un
+lointain presque invisible, l'étrange monument
+qu'on nomme le Tombeau de la
+Chrétienne, sépulture d'une famille de rois
+de Mauritanie, dit-on. Je redescendais,
+allant vers le Sud, découvrant devant moi
+jusqu'aux cimes dressées sur le ciel clair,
+au seuil du désert, une contrée bosselée,
+soulevée et fauve, fauve comme si toutes
+ces collines étaient recouvertes de peaux
+de lion cousues ensemble. Quelquefois, au
+milieu d'elles, une bosse plus haute se dressait,
+pointue et jaune, pareille au dos
+broussailleux d'un chameau.</p>
+
+<p>J'allais à pas rapides, léger, comme on
+l'est en suivant les sentiers tortueux sur
+les pentes d'une montagne. Rien ne pèse,
+en ces courses alertes dans l'air vif des
+hauteurs, rien ne pèse, ni le corps, ni le
+coeur, ni les pensées, ni même les soucis.
+Je n'avais plus rien en moi, ce jour-là, de
+tout ce qui écrase et torture notre vie,
+rien que la joie de cette descente. Au loin,
+j'apercevais des campements arabes, tentes
+brunes, pointues, accrochées au sol comme
+les coquilles de mer sur les rochers, ou
+bien des gourbis, huttes de branches d'où
+sortait une fumée grise. Des formes blanches,
+hommes ou femmes, erraient autour
+à pas lents; et les clochettes des troupeaux
+tintaient vaguement dans l'air du
+soir.</p>
+
+<p>Les arbousiers sur ma route se penchaient,
+étrangement chargés de leurs
+fruits de pourpre qu'ils répandaient dans
+le chemin. Ils avaient l'air d'arbres martyrs
+d'où coulait une sueur sanglante, car
+au bout de chaque branchette pendait une
+graine rouge comme une goutte de sang.</p>
+
+<p>Le sol, autour d'eux, était couvert de
+cette pluie suppliciale, et le pied écrasant
+les arbouses laissait par terre des traces de
+meurtre. Parfois, d'un bond, en passant,
+je cueillais les plus mûres pour les manger.</p>
+
+<p>Tous les vallons à présent se remplissaient
+d'une vapeur blonde qui s'élevait
+lentement comme la buée des flancs d'un
+boeuf; et sur la chaîne des monts qui fermaient
+l'horizon, à la frontière du Sahara
+flamboyait un ciel de Missel. De longues
+traînées d'or alternaient avec des traînées
+de sang&mdash;encore du sang! du sang et de
+l'or, toute l'histoire humaine&mdash;et parfois
+entre elles s'ouvrait une trouée mince sur
+un azur verdâtre, infiniment lointain
+comme le rêve.</p>
+
+<p>Oh! que j'étais loin, que j'étais loin de
+toutes les choses et de toutes les gens dont
+on s'occupe autour des boulevards, loin
+de moi-même aussi, devenu une sorte
+d'être errant, sans conscience, et sans
+pensée, un oeil qui passe, qui voit, qui aime
+voir, loin encore de ma route à laquelle je
+ne songeais plus, car aux approches de la
+nuit je m'aperçus que j'étais perdu.</p>
+
+<p>L'ombre tombait sur là terre comme
+une averse de ténèbres, et je ne découvrais
+rien devant moi que la montagne à perte
+de vue. Des tentes apparurent dans un
+vallon, j'y descendis et j'essayai de faire
+comprendre au premier Arabe rencontré
+la direction que je cherchais.</p>
+
+<p>M'a-t-il deviné? je l'ignore; mais il me
+répondit longtemps, et moi je ne compris
+rien. J'allais, par désespoir, me, décider à
+passer la nuit, roulé dans un tapis, auprès
+du campement, quand je crus reconnaître,
+parmi les mots bizarres qui sortaient de sa
+bouche, celui de Bordj-Ebbaba.</p>
+
+<p>Je répétai:&mdash;Bordj-Ebbaba.&mdash;Oui, oui.</p>
+
+<p>Et je lui montrai deux francs, une fortune.
+Il se mit à marcher, je le suivis. Oh!
+je suivis longtemps, dans la nuit profonde,
+ce fantôme pâle qui courait pieds nus
+devant moi par les sentiers pierreux où je
+trébuchais sans cesse.</p>
+
+<p>Soudain une lumière brilla. Nous arrivions
+devant la porte d'une maison blanche,
+sorte de fortin aux murs droits et
+sans fenêtres extérieures. Je frappai, des
+chiens hurlèrent au dedans. Une voix
+française demanda: «Qui est là!»</p>
+
+<p>Je répondis:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce ici que demeure M. Auballe?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>On m'ouvrit, j'étais en face de M. Auballe
+lui-même, un grand garçon blond, en savates,
+pipe à la bouche, avec l'air d'un
+hercule bon enfant.</p>
+
+<p>Je me nommai; il tendit ses deux mains
+en disant: «Vous êtes chez vous, monsieur.»</p>
+
+<p>Un quart d'heure plus tard je dînais avidement
+en face de mon hôte qui continuait
+à fumer.</p>
+
+<p>Je savais son histoire. Après avoir mangé
+beaucoup d'argent avec les femmes, il avait
+placé son reste en terres algériennes, et
+planté des vignes.</p>
+
+<p>Les vignes marchaient bien; il était heureux,
+et il avait en effet l'air calme d'un
+homme satisfait. Je ne pouvais comprendre
+comment ce Parisien, ce fêteur, avait pu
+s'accoutumer à cette vie monotone, dans
+cette solitude, et je l'interrogeai.</p>
+
+<p>&mdash;Depuis combien de temps êtes-vous
+ici?</p>
+
+<p>&mdash;Depuis neuf ans.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous n'avez pas d'atroces tristesses?</p>
+
+<p>&mdash;Non, on se fait à ce pays, et puis on
+finit par l'aimer. Vous ne sauriez croire
+comme il prend les gens par un tas de petits
+instincts animaux que nous ignorons
+en nous. Nous nous y attachons d'abord par
+nos organes à qui il donne des satisfactions
+secrètes que nous ne raisonnons pas.
+L'air et le climat font la conquête de notre
+chair, malgré nous, et la lumière gaie dont
+il est inondé tient l'esprit clair et content, à
+peu de frais. Elle entre en nous à flots, sans
+cesse, par les yeux, et on dirait vraiment
+qu'elle lave tous les coins sombres de l'âme.</p>
+
+<p>&mdash;Mais les femmes?</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... ça manque un peu!</p>
+
+<p>&mdash;Un peu seulement?</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, oui... un peu. Car on
+trouve toujours, même dans les tribus, des
+indigènes complaisants qui pensent aux
+nuits du Roumi.</p>
+
+<p>Il se tourna vers l'Arabe qui me servait,
+un grand garçon brun dont l'oeil noir luisait
+sous le turban, et il lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Va-t'en, Mohammed, je t'appellerai
+quand j'aurai besoin de toi.</p>
+
+<p>Puis, à moi:</p>
+
+<p>&mdash;Il comprend le français et je vais vous
+conter une histoire où il joue un grand
+rôle.</p>
+
+<p>L'homme étant parti, il commença:</p>
+
+<p>&mdash;J'étais ici depuis quatre ans environ,
+encore peu installé, à tous égards, dans
+ce pays dont je commençais à balbutier la
+langue, et obligé pour ne pas rompre tout
+à fait avec des passions qui m'ont été fatales
+d'ailleurs, de faire à Alger un voyage
+de quelques jours, de temps en temps.</p>
+
+<p>J'avais acheté cette ferme, ce bordj, ancien
+poste fortifié, à quelques centaines de
+mètres du campement indigène dont j'emploie
+les hommes à mes cultures. Dans
+cette tribu, fraction des Oulad-Taadja, je
+choisis en arrivant, pour mon service particulier,
+un grand garçon, celui que vous
+venez de voir, Mohammed ben Lam'har,
+qui me fut bientôt extrêmement dévoué.
+Comme il ne voulait pas coucher dans une
+maison dont il n'avait point l'habitude, il
+dressa sa tente à quelques pas de la porte,
+afin que je pusse l'appeler de ma fenêtre.</p>
+
+<p>Ma vie, vous la devinez? Tout le jour, je
+suivais les défrichements et les plantations,
+je chassais un peu, j'allais dîner avec les
+officiers des postes voisins, ou bien ils
+venaient dîner chez moi.</p>
+
+<p>Quant aux... plaisirs&mdash;je vous les ai
+dits. Alger m'offrait les plus raffinés; et de
+temps en temps, un arabe complaisant et
+compatissant m'arrêtait au milieu d'une
+promenade pour me proposer d'amener
+chez moi, à la nuit, une femme de tribu.
+J'acceptais quelquefois, mais, le plus souvent,
+je refusais, par crainte des ennuis que
+cela pouvait me créer.</p>
+
+<p>Et, un soir, en rentrant d'une tournée
+dans les terres, au commencement de l'été,
+ayant besoin de Mohammed, j'entrai dans
+sa tente sans l'appeler. Cela m'arrivait à
+tout moment.</p>
+
+<p>Sur un de ces grands tapis rouges en
+haute laine du Djebel-Amour, épais et doux
+comme des matelas, une femme, une fille,
+presque nue, dormait, les bras croisés
+sur ses yeux. Son corps blanc, d'une
+blancheur luisante sous le jet de lumière
+de la toile soulevée, m'apparut comme un
+des plus parfaits échantillons de la race
+humaine que j'eusse vus. Les femmes sont
+belles par ici, grandes, et d'une rare harmonie
+de traits et de lignes.</p>
+
+<p>Un peu confus, je laissai retomber le
+bord de la tente et je rentrai chez moi.</p>
+
+<p>J'aime les femmes! L'éclair de cette vision
+m'avait traversé et brûlé, ranimant en
+mes veines la vieille ardeur redoutable à
+qui je dois d'être ici. Il faisait chaud, c'était
+en juillet, et je passai presque toute la nuit
+à ma fenêtre, les yeux sur la tache sombre
+que faisait à terre la tente de Mohammed.</p>
+
+<p>Quand il entra dans ma chambre, le
+lendemain, je le regardai bien en face, et
+il baissa la tête comme un homme confus,
+coupable. Devinait-il ce que je savais?</p>
+
+<p>Je lui demandai brusquement.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es donc marié, Mohammed?
+Je le vis rougir, et il balbutia:</p>
+
+<p>&mdash;Non, moussié!</p>
+
+<p>Je le forçais à parler français et à me
+donner des leçons d'arabe, ce qui produisait
+souvent une langue intermédiaire des
+plus incohérentes.</p>
+
+<p>Je repris:</p>
+
+<p>&mdash;Alors, pourquoi y a-t-il une femme
+chez toi.</p>
+
+<p>Il murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Il est du Sud.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! elle est du Sud. Cela ne m'explique
+pas comment elle se trouve sous ta
+tente.</p>
+
+<p>Sans répondre à ma question, il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Il est très joli.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vraiment. Eh bien, une autre fois,
+quand tu recevras comme ça une très jolie
+femme du Sud, tu auras soin de la faire
+entrer dans mon gourbi et non dans le
+tien. Tu entends, Mohammed?</p>
+
+<p>Il répondit avec un grand sérieux:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, moussié.</p>
+
+<p>J'avoue que pendant toute la journée je
+demeurai sous l'émotion agressive du souvenir
+de cette fille arabe étendue sur un
+tapis rouge; et, en rentrant, à l'heure du
+dîner, j'eus une forte envie de traverser de
+nouveau la tente de Mohammed. Durant
+la soirée, il fit son service comme toujours,
+tournant autour de moi avec sa figure impassible,
+et je faillis plusieurs fois lui demander
+s'il allait garder longtemps sous
+son toit de poil de chameau cette demoiselle
+du Sud, qui était très jolie.</p>
+
+<p>Vers neuf heures, toujours hanté par ce
+goût de la femme, qui est tenace comme
+l'instinct de chasse chez les chiens, je sortis
+pour prendre l'air et pour rôder un peu
+dans les environs du cône de toile brune
+à travers laquelle j'apercevais le point
+brillant d'une lumière.</p>
+
+<p>Puis je m'éloignai, pour n'être pas surpris
+par Mohammed dans les environs de
+son logis.</p>
+
+<p>En rentrant, une heure plus tard, je vis
+nettement son profil à lui, sous sa tente.
+Puis ayant tiré ma clef de ma poche, je
+pénétrai dans le bordj où couchaient,
+comme moi, mon intendant, deux laboureurs
+de France et une vieille cuisinière
+cueillie à Alger.</p>
+
+<p>Je montai mon escalier et je fus surpris
+en remarquant un filet de clarté sous ma
+porte. Je l'ouvris, et j'aperçus en face de
+moi, assise sur une chaise de paille à côté
+de la table où brûlait une bougie, une fille
+au visage d'idole, qui semblait m'attendre
+avec tranquillité, parée de tous les bibelots
+d'argent que les femmes du Sud portent
+aux jambes, aux bras, sur la gorge
+et jusque sur le ventre. Ses yeux agrandis
+par le khol jetaient sur moi un large regard;
+et quatre petits signes bleus finement
+tatoués sur la chair étoilaient son front, ses
+joues et son menton. Ses bras, chargés
+d'anneaux, reposaient sur ses cuisses que
+recouvrait, tombant des épaules, une sorte
+de gebba de soie rouge dont elle était vêtue.</p>
+
+<p>En me voyant entrer, elle se leva et resta
+devant moi, debout, couverte de ses bijoux
+sauvages, dans une attitude de fière soumission.</p>
+
+<p>&mdash;Que fais-tu ici, lui dis-je en arabe.</p>
+
+<p>&mdash;J'y suis parce qu'on m'a ordonné de
+venir.</p>
+
+<p>&mdash;Qui te l'a ordonné?</p>
+
+<p>&mdash;Mohammed.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon. Assieds-toi.</p>
+
+<p>Elle s'assit, baissa les yeux, et je demeurai
+devant elle, l'examinant.</p>
+
+<p>La figure était étrange, régulière, fine
+et un peu bestiale, mais mystique comme
+celle d'un Boudha. Les lèvres, fortes et
+colorées d'une sorte de floraison rouge
+qu'on retrouvait ailleurs sur son corps,
+indiquaient un léger mélange de sang noir,
+bien que les mains et les bras fussent
+d'une blancheur irréprochable.</p>
+
+<p>J'hésitais sur ce que je devais faire,
+troublé, tenté et confus. Pour gagner du
+temps et me donner le loisir de la réflexion,
+je lui posai d'autres questions, sur son
+origine, son arrivée dans ce pays et ses
+rapports avec Mohammed. Mais elle ne
+répondit qu'à celles qui m'intéressaient le
+moins et il me fut impossible de savoir
+pourquoi elle était venue, dans quelle intention,
+sur quel ordre, depuis quand, ni
+ce qui s'était passé entre elle et mon serviteur.</p>
+
+<p>Comme j'allais lui dire: "Retourne
+sous la tente de Mohammed", elle me devina
+peut-être, se dressa brusquement et
+levant ses deux bras découverts dont tous
+les bracelets sonores glissèrent ensemble
+vers ses épaules, elle croisa ses mains derrière
+mon cou en m'attirant avec un air
+de volonté suppliante et irrésistible.</p>
+
+<p>Ses yeux, allumés par le désir de séduire,
+par ce besoin de vaincre l'homme
+qui rend fascinant comme celui des félins
+le regard impur des femmes, m'appelaient,
+m'enchaînaient, m'ôtaient toute
+force de résistance, me soulevaient d'une
+ardeur impétueuse. Ce fut une lutte courte,
+sans paroles, violente, entre les prunelles
+seules, l'éternelle lutte entre les deux
+brutes humaines, le mâle et la femelle, où
+le mâle est toujours vaincu.</p>
+
+<p>Ses mains, derrière ma tête m'attiraient
+d'une pression lente, grandissante, irrésistible
+comme une force mécanique, vers
+le sourire animal de ses lèvres rouges où
+je collai soudain les miennes en enlaçant
+ce corps presque nu et chargé d'anneaux
+d'argent qui tintèrent, de la gorge aux
+pieds, sous mon étreinte.</p>
+
+<p>Elle était nerveuse, souple et saine
+comme une bête, avec des airs, des mouvements,
+des grâces et une sorte d'odeur
+de gazelle, qui me firent trouver à ses baisers
+une rare saveur inconnue, étrangère
+à mes sens comme un goût de fruit des
+tropiques.</p>
+
+<p>Bientôt... je dis bientôt, ce fut peut-être
+aux approches du matin, je la voulus renvoyer,
+pensant qu'elle s'en irait ainsi
+qu'elle était venue, et ne me demandant
+pas encore ce que je ferais d'elle; ou ce
+qu'elle ferait de moi.</p>
+
+<p>Mais dès qu'elle eut compris mon intention,
+elle murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Si tu me chasses, où veux-tu que
+j'aille maintenant? I1 faudra que je dorme
+sur la terre, dans la nuit. Laisse-moi me
+coucher sur le tapis, au pied de ton lit.</p>
+
+<p>Que pouvais-je répondre? Que pouvais-je
+faire? Je pensai que Mohammed,
+sans doute, regardait à son tour la fenêtre
+éclairée de ma chambre; et des questions
+de toute nature, que je ne m'étais point
+posées dans le trouble des premiers instants,
+se formulèrent nettement.</p>
+
+<p>&mdash;Reste ici, dis-je, nous allons causer.</p>
+
+<p>Ma résolution fut prise en une seconde.
+Puisque cette fille avait été jetée ainsi dans
+mes bras, je la garderais, j'en ferais une
+sorte de maîtresse esclave, cachée dans le
+fond de ma maison, à la façon des femmes
+des harems. Le jour où elle ne me plairait
+plus, il serait toujours facile de m'en défaire
+d'une façon quelconque, car ces créatures-là,
+sur le sol africain, nous appartenaient
+presque corps et âme.</p>
+
+<p>Je lui dis:</p>
+
+<p>&mdash;Je veux bien être bon pour toi. Je te
+traiterai de façon à ce que tu ne sois pas
+malheureuse, mais je veux savoir ce que
+tu es, et d'où tu viens.</p>
+
+<p>Elle comprit qu'il fallait parler et me
+conta son histoire, ou plutôt une histoire,
+car elle dut mentir d'un bout à l'autre,
+comme mentent tous les Arabes, toujours,
+avec ou sans motifs.</p>
+
+<p>C'est là un des signes les plus surprenants
+et les plus incompréhensibles du caractère
+indigène: le mensonge. Ces hommes en qui
+l'islamisme s'est incarné jusqu'à
+faire partie d'eux, jusqu'à modeler
+leurs instincts, jusqu'à modifier la race
+entière et à la différencier des autres au
+moral autant que la couleur de la peau
+différencie le nègre du blanc, sont menteurs
+dans les moelles au point que jamais
+on ne peut se fier à leurs dires. Est-ce à
+leur religion qu'ils doivent cela? Je l'ignore.
+Il faut avoir vécu parmi eux pour savoir
+combien le mensonge fait partie de leur
+être, de leur coeur, de leur âme, est devenu
+chez eux une sorte de seconde nature, une
+nécessité de la vie.</p>
+
+<p>Elle me raconta donc qu'elle était fille
+d'un caïd des Ouled Sidi Cheik et d'une
+femme enlevée par lui dans une razzia sur
+les Touaregs. Cette femme devait être une
+esclave noire, ou du moins provenir d'un
+premier croisement de sang arabe et de
+sang nègre. Les négresses, on le sait, sont
+fort prisées dans les harems où elles jouent
+le rôle d'aphrodisiaques.</p>
+
+<p>Rien de cette origine d'ailleurs n'apparaissait
+hors cette couleur empourprée des
+lèvres et les fraises sombres de ses seins
+allongés, pointus et souples comme si des
+ressorts les eussent dressés. A cela, un
+regard attentif ne se pouvait tromper. Mais
+tout le reste appartenait à la belle race
+du Sud, blanche, svelte, dont la figure fine
+est faite de lignes droites et simples comme
+une tête d'image indienne. Les yeux très
+écartés augmentaient encore l'air un peu
+divin de cette rôdeuse du désert.</p>
+
+<p>De son existence véritable, je ne sus rien
+de précis. Elle me la conta par détails incohérents
+qui semblaient surgir au hasard
+dans une mémoire en désordre; et elle y
+mêlait des observations délicieusement
+puériles, toute une vision du monde nomade
+née dans une cervelle d'écureuil qui
+a sauté de tente en tente, de campement
+en campement, de tribu en tribu.</p>
+
+<p>Et cela était débité avec l'air sévère que
+garde toujours ce peuple drapé, avec des
+mines d'idole qui potine et une gravité un
+peu comique.</p>
+
+<p>Quand elle eut fini, je m'aperçus que je
+n'avais rien retenu de cette longue histoire
+pleine d'événements insignifiants, emmagasinés
+en sa légère cervelle, et je me demandai
+si elle ne m'avait pas berné très simplement
+par ce bavardage vide et sérieux
+qui ne m'apprenait rien sur elle ou sur aucun
+fait de sa vie.</p>
+
+<p>Et je pensais à ce peuple vaincu au milieu
+duquel nous campons ou plutôt qui
+campe au milieu de nous, dont nous commençons
+à parler la langue, que nous
+voyons vivre chaque jour sous la toile
+transparente de ses tentes, à qui nous
+imposons nos lois, nos règlements et
+nos coutumes, et dont nous ignorons
+tout, mais tout, entendez-vous, comme si
+nous n'étions pas là, uniquement occupés
+à le regarder depuis bientôt soixante ans.
+Nous ne savons pas davantage ce qui se
+passe sous cette hutte de branches et sous
+ce petit cône d'étoffe cloué sur la terre
+avec des pieux, à vingt mètres de nos
+portes, que nous ne savons encore ce que
+font, ce que pensent, ce que sont les
+Arabes dits civilisés des maisons mauresques
+d'Alger. Derrière le mur peint à
+la chaux de leur demeure des villes, derrière
+la cloison de branches de leur gourbi,
+ou derrière ce mince rideau brun de poil
+de chameau que secoue le vent, ils vivent
+près de nous, inconnus, mystérieux, menteurs,
+sournois, soumis, souriants, impénétrables.
+Si je vous disais qu'en regardant de
+loin, avec ma jumelle, le campement voisin,
+je devine qu'ils ont des superstitions, des
+cérémonies, mille usages encore ignorés de
+nous, pas même soupçonnés! Jamais peut-être
+un peuple conquis par la force n'a su
+échapper aussi complètement à la domination
+réelle, à l'influence morale, et à l'investigation
+acharnée, mais inutile du vainqueur.</p>
+
+<p>Or, cette infranchissable et secrète barrière
+que la nature incompréhensible a
+verrouillée entre les races, je la sentais
+soudain, comme je ne l'avais jamais sentie,
+dressée entre cette fille arabe et moi, entre
+cette femme qui venait de se donner, de
+se livrer, d'offrir son corps à ma caresse
+et moi qui l'avait possédée.</p>
+
+<p>Je lui demandai y songeant pour la première
+fois:</p>
+
+<p>&mdash;Comment t'appelles-tu?</p>
+
+<p>Elle était demeurée quelques instants
+sans parler et je la vis tressaillir comme
+si elle venait d'oublier que j'étais là, tout
+contre elle. Alors, dans ses yeux levés sur
+moi, je devinai que cette minute avait
+suffi pour que le sommeil tombât sur elle,
+un sommeil irrésistible et brusque, presque
+foudroyant, comme tout ce qui s'empare
+des sens mobiles des femmes.</p>
+
+<p>Elle répondit nonchalamment avec un
+bâillement arrêté dans la bouche:</p>
+
+<p>&mdash;Allouma.</p>
+
+<p>Je repris:</p>
+
+<p>&mdash;Tu as envie de dormir?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dors.</p>
+
+<p>Elle s'allongea tranquillement à mon
+côté, étendue sur le ventre, le front posé
+sur ses bras croisés, et je sentis presque
+tout de suite que sa fuyante pensée de
+sauvage s'était éteinte dans le repos.</p>
+
+<p>Moi, je me mis à rêver, couché près
+d'elle, cherchant à comprendre? Pourquoi
+Mohammed me l'avait-il donnée? Avait-il
+agi en serviteur magnanime qui se sacrifie
+pour son maître jusqu'à lui céder
+la femme attirée en sa tente pour lui-même,
+ou bien avait-il obéi à une pensée
+plus complexe, plus pratique, moins généreuse
+en jetant dans mon lit cette fille
+qui m'avait plu? L'Arabe, quand il s'agit
+de femmes, a toutes les rigueurs pudibondes
+et toutes les complaisances inavouables;
+et on ne comprend guère plus
+sa morale rigoureuse et facile que tout le
+reste de ses sentiments. Peut-être avais-je
+devancé, en pénétrant par hasard sous sa
+tente, les intentions bienveillantes de ce
+prévoyant domestique qui m'avait destiné
+cette femme, son amie, sa complice, sa
+maîtresse aussi peut-être.</p>
+
+<p>Toutes ces suppositions m'assaillirent
+et me fatiguèrent si bien que tout doucement
+je glissai à mon tour dans un sommeil
+profond.</p>
+
+<p>Je fus réveillé par le grincement de
+ma porte; Mohammed entrait comme tous
+les matins pour m'éveiller. Il ouvrit la
+fenêtre par où un flot de jour s'engouffrant
+éclaira sur le lit le corps d'Allouma toujours
+endormie, puis il ramassa sur le
+tapis mon pantalon, mon gilet et ma jaquette
+afin de les brosser. Il ne jeta pas
+un regard sur la femme couchée à mon
+côté, ne parut pas savoir ou remarquer
+qu'elle était là, et il avait sa gravité ordinaire,
+la même allure, le même visage.
+Mais la lumière, le mouvement, le léger
+bruit des pieds nus de l'homme, la sensation
+de l'air pur sur la peau et dans les
+poumons tirèrent Allouma de son engourdissement.
+Elle allongea les bras, se retourna,
+ouvrit les yeux, me regarda,
+regarda Mohammed avec la même indifférence
+et s'assit. Puis elle murmura.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai faim, aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu manger? demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Kahoua.</p>
+
+<p>&mdash;Du café et du pain avec du beurre?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>Mohammed, debout près de notre couche,
+mes vêtements sur les bras, attendait
+les ordres.</p>
+
+<p>&mdash;Apporte à déjeuner pour Allouma et
+pour moi, lui dis-je.</p>
+
+<p>Et il sortit sans que sa figure révélât le
+moindre étonnement ou le moindre ennui.</p>
+
+<p>Quand il fut parti, je demandai à la jeune
+Arabe:</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu habiter dans ma maison?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je le veux bien.</p>
+
+<p>&mdash;Je te donnerai un appartement pour
+toi seule et une femme pour te servir.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es généreux, et je te suis reconnaissante.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si ta conduite n'est pas bonne,
+je te chasserai d'ici.</p>
+
+<p>&mdash;Je ferai ce que tu exigeras de moi.</p>
+
+<p>Elle prit ma main et la baisa, en signe
+de soumission.</p>
+
+<p>Mohammed rentrait, portant un plateau
+avec le déjeuner. Je lui dis:</p>
+
+<p>&mdash;Allouma va demeurer dans la maison.
+Tu étaleras des tapis dans la chambre,
+au bout du couloir, et tu feras venir
+ici pour la servir la femme d'Abd-el-Kader-el-Hadara.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, moussié.</p>
+
+<p>Ce fut tout.</p>
+
+<p>Une heure plus tard, ma belle Arabe
+était installée dans une grande chambre
+claire; et comme je venais m'assurer que
+tout allait bien, elle me demanda, d'un ton
+suppliant, de lui faire cadeau d'une armoire
+à glace. Je promis, puis je la laissai accroupie
+sur un tapis du Djebel-Amour, une
+cigarette à la bouche, et bavardant avec la
+vieille Arabe que j'avais envoyé chercher,
+comme si elles se connaissaient depuis des
+années.</p>
+
+
+
+<h3>II</h3>
+
+
+<p>Pendant un mois, je fus très heureux
+avec elle et je m'attachai d'une façon bizarre
+à cette créature d'une autre race, qui
+me semblait presque d'une autre espèce,
+née sur une planète voisine.</p>
+
+<p>Je ne l'aimais pas&mdash;non&mdash;on n'aime
+point les filles de ce continent primitif.
+Entre elles et nous, même entre elles et
+leurs mâles naturels, les Arabes, jamais
+n'éclôt la petite fleur bleue des pays du
+Nord. Elles sont trop près de l'animalité
+humaine, elles ont un coeur trop rudimentaire,
+une sensibilité trop peu affinée, pour
+éveiller dans nos âmes l'exaltation sentimentale
+qui est la poésie de l'amour. Rien
+d'intellectuel, aucune ivresse de la pensée
+ne se mêle à l'ivresse sensuelle que provoquent
+en nous ces êtres charmants et
+nuls.</p>
+
+<p>Elles nous tiennent pourtant, elles nous
+prennent, comme les autres, mais d'une
+façon différente, moins tenace, moins
+cruelle, moins douloureuse.</p>
+
+<p>Ce que j'éprouvai pour celle-ci, je ne
+saurais encore l'expliquer d'une façon précise.
+Je vous disais tout à l'heure que ce
+pays, cette Afrique nue, sans arts, vide de
+toutes les joies intelligentes, fait peu à peu
+la conquête de notre chair par un charme
+inconnaissable et sûr, par la caresse de
+l'air, par la douceur constante des aurores
+et des soirs, par sa lumière délicieuse, par
+le bien-être discret dont elle baigne tous
+nos organes! Eh bien! Allouma me prit de
+la même façon, par mille attraits cachés,
+captivants et physiques, par la séduction
+pénétrante non point de ses embrassements,
+car elle était d'une nonchalance
+toute orientale, mais de ses doux abandons.</p>
+
+<p>Je la laissais absolument libre d'aller et
+de venir à sa guise et elle passait au moins
+une après-midi sur deux dans le campement
+voisin, au milieu des femmes de mes
+agriculteurs indigènes. Souvent aussi, elle
+demeurait durant une journée presque
+entière, à se mirer dans l'armoire à glace
+en acajou que j'avais fait venir de Miliana.
+Elle s'admirait en toute conscience, debout,
+devant la grande porte de verre où
+elle suivait ses mouvements avec une attention
+profonde et grave. Elle marchait
+la tête un peu penchée en arrière, pour
+juger ses hanches et ses reins, tournait,
+s'éloignait, se rapprochait, puis, fatiguée
+enfin de se mouvoir, elle s'asseyait
+sur un coussin et demeurait en face d'elle-même,
+les yeux dans ses yeux, le visage
+sévère, l'âme noyée dans cette contemplation.</p>
+
+<p>Bientôt, je m'aperçus qu'elle sortait
+presque chaque jour après le déjeuner, et
+qu'elle disparaissait complètement jusqu'au
+soir.</p>
+
+<p>Un peu inquiet, je demandai à Mohammed
+s'il savait ce qu'elle pouvait faire
+pendant ces longues heures d'absence.
+Il répondit avec tranquillité:</p>
+
+<p>&mdash;Ne te tourmente pas, c'est bientôt le
+Ramadan. Elle doit aller à ses dévotions.</p>
+
+<p>Lui aussi semblait ravi de la présence
+d'Allouma dans la maison; mais pas une
+fois je ne surpris entre eux le moindre
+signe un peu suspect, pas une fois, ils
+n'eurent l'air de se cacher de moi, de s'entendre,
+de me dissimuler quelque chose.</p>
+
+<p>J'acceptais donc la situation telle quelle
+sans la comprendre, laissant agir le temps,
+le hasard et la vie.</p>
+
+<p>Souvent, après l'inspection de mes terres,
+de mes vignes, de mes défrichements,
+je faisais à pied de grandes promenades.
+Vous connaissez les superbes forêts de
+cette partie de l'Algérie, ces ravins presque
+impénétrables où les sapins abattus barrent
+les torrents, et ces petits vallons de
+lauriers-roses qui, du haut des montagnes,
+semblent des tapis d'Orient étendus le
+long des cours d'eau. Vous savez qu'à tout
+moment, dans ces bois et sur ces côtes,
+où on croirait que personne jamais n'a
+pénétré, on rencontre tout à coup le dôme
+de neige d'une koubba renfermant les os
+d'un humble marabout, d'un marabout
+isolé, à peine visité de temps en temps
+par quelques fidèles obstinés, venus du
+douar voisin avec une bougie dans leur
+poche pour l'allumer sur le tombeau du
+saint.</p>
+
+<p>Or, un soir, comme je rentrais, je passai
+auprès d'une de ces chapelles mahométanes,
+et ayant jeté un regard par la
+porte toujours ouverte, je vis qu'une
+femme priait devant la relique. C'était un
+tableau charmant, cette Arabe assise par
+terre, dans cette chambre délabrée, où le
+vent entrait à son gré et amassait dans les
+coins, en tas jaunes, les fines aiguilles
+sèches tombées des pins. Je m'approchai
+pour mieux regarder, et je reconnus Allouma.
+Elle ne me vit pas, ne m'entendit
+point, absorbée tout entière par le souci
+du saint; et elle parlait, à mi-voix, elle lui
+parlait, se croyant bien seule avec lui,
+racontant au serviteur de Dieu toutes ses
+préoccupations. Parfois elle se taisait un
+peu pour méditer, pour chercher ce qu'elle
+avait encore à dire, pour ne rien oublier
+de sa provision de confidences; et parfois
+aussi elle s'animait comme s'il lui eût
+répondu, comme s'il lui eût conseillé
+une chose qu'elle ne voulait point faire
+et qu'elle combattait avec des raisonnements.</p>
+
+<p>Je m'éloignai, sans bruit, ainsi que
+j'étais venu, et je rentrai pour dîner.</p>
+
+<p>Le soir, je la fis venir et je la vis entrer
+avec un air soucieux qu'elle n'avait point
+d'ordinaire.</p>
+
+<p>&mdash;Assieds-toi là, lui dis-je en lui montrant
+sa place sur le divan, à mon côté.</p>
+
+<p>Elle s'assit et comme je me penchais
+vers elle pour l'embrasser elle éloigna sa
+tête avec vivacité.</p>
+
+<p>Je fus stupéfait et je demandai:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, qu'y a-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;C'est Ramadan, dit-elle.</p>
+
+<p>Je me mis à rire.</p>
+
+<p>&mdash;Et le Marabout t'a défendu de te laisser
+embrasser pendant le Ramadan?</p>
+
+<p>&mdash;Oh oui, je suis une Arabe et tu es un
+Roumi!</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait un gros péché?</p>
+
+<p>&mdash;Oh oui!</p>
+
+<p>&mdash;Alors tu n'as rien mangé de la journée,
+jusqu'au coucher du soleil?</p>
+
+<p>&mdash;Non, rien.</p>
+
+<p>&mdash;Mais au soleil couché tu as mangé?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, puisqu'il fait nuit tout à fait
+tu ne peux pas être plus sévère pour le
+reste que pour la bouche.</p>
+
+<p>Elle semblait crispée, froissée, blessée
+et elle reprit avec une hauteur que je ne
+lui connaissais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Si une fille arabe se laissait toucher
+par un Roumi pendant le Ramadan, elle
+serait maudite pour toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Et cela va durer tout le mois.</p>
+
+<p>Elle répondit avec conviction:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, tout le mois de Ramadan.</p>
+
+<p>Je pris un air irrité et je lui dis:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, tu peux aller le passer dans
+ta famille, le Ramadan.</p>
+
+<p>Elle saisit mes mains et les portant sur
+son coeur:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je te prie, ne sois pas méchant,
+tu verras comme je serai gentille. Nous
+ferons Ramadan ensemble, veux-tu? Je te
+soignerai, je te gâterai, mais ne sois pas
+méchant.</p>
+
+<p>Je ne pus m'empêcher de sourire tant
+elle était drôle et désolée, et je l'envoyai
+coucher chez elle.</p>
+
+<p>Une heure plus tard, comme j'allais me
+mettre au lit, deux petits coups furent
+frappés à ma porte, si légers que je les entendis
+à peine.</p>
+
+<p>Je criai: «Entrez» et je vis apparaître
+Allouma portant devant elle un grand plateau
+chargé de friandises arabes, de croquettes
+sucrées, frites et sautées, de toute
+une pâtisserie bizarre de nomade.</p>
+
+<p>Elle riait, montrant ses belles dents, et
+elle répéta:</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons faire Ramadan ensemble.</p>
+
+<p>Vous savez que le jeûne, commencé à
+l'aurore et terminé au crépuscule, au moment
+où l'oeil ne distingue plus un fil blanc
+d'un fil noir, est suivi chaque soir de petites
+fêtes intimes où on mange jusqu'au
+matin. Il en résulte que, pour les indigènes
+peu scrupuleux, le Ramadan consiste
+à faire du jour la nuit, et de la nuit le jour.
+Mais Allouma poussait plus loin la délicatesse
+de conscience. Elle installa son plateau
+entre nous deux, sur le divan, et prenant
+avec ses longs doigts minces une
+petite boulette poudrée, elle me la mit
+dans la bouche en murmurant:</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, mange.</p>
+
+<p>Je croquai, le léger gâteau qui était excellent
+en effet, et je lui demandai:</p>
+
+<p>&mdash;C'est toi qui as fait ça?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est moi?</p>
+
+<p>&mdash;Pour moi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, pour toi.</p>
+
+<p>&mdash;Pour me faire supporter le Ramadan.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ne sois pas méchant! Je t'en
+apporterai tous les jours.</p>
+
+<p>Oh! le terrible mois que je passai là!
+un mois sucré, douceâtre, enrageant, un
+mois de gâteries et de tentations, de colères
+et d'efforts vains contre une invincible
+résistance.</p>
+
+<p>Puis, quand arrivèrent les trois jours du
+Beïram, je les célébrai à ma façon et le
+Ramadan fut oublié.</p>
+
+<p>L'été s'écoula, il fut très chaud. Vers les
+premiers jours de l'automne, Allouma me
+parut préoccupée, distraite, désintéressée
+de tout.</p>
+
+<p>Or, un soir, comme je la faisais appeler,
+on ne la trouva point dans sa chambre.
+Je pensai qu'elle rôdait dans la maison
+et j'ordonnai qu'on la cherchât. Elle
+n'était pas rentrée; j'ouvris la fenêtre et
+je criai:</p>
+
+<p>&mdash;Mohammed.</p>
+
+<p>La voix de l'homme couché sous sa
+tente répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, moussié.</p>
+
+<p>&mdash;Sais-tu où est Allouma?</p>
+
+<p>&mdash;Non, moussié&mdash;pas possible&mdash;Allouma
+perdu?</p>
+
+<p>Quelques secondes après, mon Arabe
+entrait chez moi, tellement ému qu'il ne
+maîtrisait point son trouble. Il demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Allouma perdu?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, Allouma perdu.</p>
+
+<p>&mdash;Pas possible?</p>
+
+<p>&mdash;Cherche, lui dis-je?</p>
+
+<p>Il restait debout, songeant, cherchant,
+ne comprenant pas. Puis, il entra dans la
+chambre vide où les vêtements d'Allouma
+traînaient, dans un désordre oriental. Il
+regarda tout comme un policier, ou plutôt
+il flaira comme un chien, puis, incapable
+d'un long effort, il murmura avec résignation:</p>
+
+<p>&mdash;Parti, il est parti!</p>
+
+<p>Moi je craignais un accident, une chute,
+une entorse au fond d'un ravin, et je fis
+mettre sur pied tous les hommes du campement
+avec ordre de la chercher jusqu'à
+ce qu'on l'eût retrouvée.</p>
+
+<p>On la chercha toute la nuit, on la chercha
+le lendemain, on la chercha toute la
+semaine. Aucune trace ne fut découverte
+pouvant mettre sur la piste. Moi je souffrais;
+elle me manquait; ma maison me
+semblait vide et mon existence déserte.
+Puis des idées inquiétantes me passaient
+par l'esprit. Je craignais qu'ont l'eût enlevée,
+ou assassinée peut-être. Mais comme
+j'essayais toujours d'interroger Mohammed
+et de lui communiquer mes appréhensions,
+il répondait sans varier:</p>
+
+<p>&mdash;Non, parti.</p>
+
+<p>Puis il ajoutait le mot arabe «r'ézale»
+qui veut dire «gazelle,» comme pour
+exprimer qu'elle courait vite et qu'elle
+était loin.</p>
+
+<p>Trois semaines se passèrent et je n'espérais
+plus revoir jamais ma maîtresse
+arabe, quand un matin, Mohammed, les
+traits éclairés par la joie, entra chez moi
+et me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Moussié, Allouma il est revenu.</p>
+
+<p>Je sautai du lit et je demandai:</p>
+
+<p>&mdash;Où est-elle?</p>
+
+<p>&mdash;N'ose pas venir! Là-bas, sous l'arbre!
+Et de son bras tendu, il me montrait par
+la fenêtre une tache blanchâtre au pied
+d'un olivier.</p>
+
+<p>Je me levai et je sortis. Comme j'approchais
+de ce paquet de linge qui semblait
+jeté contre le tronc tordu, je reconnus les
+grands yeux sombres, les étoiles tatouées,
+la figure longue et régulière de la fille sauvage
+qui m'avait séduit. A mesure que
+j'avançais une colère me soulevait, une
+envie de frapper, de la faire souffrir, de
+me venger.</p>
+
+<p>Je criai de loin:</p>
+
+<p>&mdash;D'où viens-tu?</p>
+
+<p>Elle ne répondit pas et demeurait immobile,
+inerte, comme si elle ne vivait
+plus qu'à peine, résignée à mes violences,
+prête aux coups.</p>
+
+<p>J'étais maintenant debout tout près
+d'elle, contemplant avec stupeur les haillons
+qui la couvraient, ces loques de soie
+et de laine, grises de poussière, déchiquetées,
+sordides.</p>
+
+<p>Je répétai, la main levée comme sur un
+chien.</p>
+
+<p>&mdash;D'où viens-tu?</p>
+
+<p>Elle murmura:</p>
+
+<p>&mdash;De là-bas!</p>
+
+<p>&mdash;D'où?</p>
+
+<p>&mdash;De la tribu!</p>
+
+<p>&mdash;De quelle tribu?</p>
+
+<p>&mdash;De la mienne.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi es-tu partie?</p>
+
+<p>Voyant que je ne la battais point, elle
+s'enhardit un peu, et, à voix basse:</p>
+
+<p>&mdash;Il fallait... il fallait... je ne pouvais
+plus vivre dans la maison.</p>
+
+<p>Je vis des larmes dans ses yeux, et tout
+de suite, je fus attendri comme une bête.
+Je me penchai vers elle, et j'aperçus, en
+me retournant pour m'asseoir, Mohammed
+qui nous épiait, de loin.</p>
+
+<p>Je repris, très doucement:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, dis-moi pourquoi tu es partie?</p>
+
+<p>Alors elle me conta que depuis longtemps
+déjà elle éprouvait en son coeur de
+nomade, l'irrésistible envie de retourner
+sous les tentes, de coucher, de courir, de
+se rouler sur le sable, d'errer, avec les
+troupeaux, de plaine en plaine, de ne plus
+sentir sur sa tête, entre les étoiles jaunes
+du ciel et les étoiles bleues de sa face, autre
+chose que le mince rideau de toile usée
+et recousue à travers lequel on aperçoit
+des grains de feu quand on se réveille dans
+la nuit.</p>
+
+<p>Elle me fit comprendre cela en termes
+naïfs et puissants, si justes, que je sentis
+bien qu'elle ne mentait pas, que j'eus pitié
+d'elle, et que je lui demandai:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne m'as-tu pas dit que tu
+désirais t'en aller pendant quelque temps?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que tu n'aurais pas voulu...</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'aurais promis de revenir et
+j'aurais consenti.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'aurais pas cru.</p>
+
+<p>Voyant que je n'étais pas fâché, elle riait,
+et elle ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois, c'est fini, je suis retournée
+chez moi et me voici. Il me fallait seulement
+quelques jours de là-bas. J'ai assez
+maintenant, c'est fini, c'est passé, c'est
+guéri. Je suis revenue, je n'ai plus mal. Je
+suis très contente. Tu n'es pas méchant.</p>
+
+<p>&mdash;Viens à la maison, lui dis-je.</p>
+
+<p>Elle se leva. Je pris sa main, sa main
+fine aux doigts minces; et triomphante en
+ses loques, sous la sonnerie de ses anneaux,
+de ses bracelets, de ses colliers et de ses
+plaques, elle marcha gravement vers ma
+demeure, où nous attendait Mohammed.</p>
+
+<p>Avant d'entrer, je repris:</p>
+
+<p>&mdash;Allouma, toutes les fois que tu voudras
+retourner chez toi, tu me préviendras
+et je te le permettrai.</p>
+
+<p>Elle demanda, méfiante:</p>
+
+<p>&mdash;Tu promets?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je promets.</p>
+
+<p>&mdash;Moi aussi, je promets. Quand j'aurai
+mal&mdash;et elle posa ses deux mains sur
+son front avec un geste magnifique&mdash;je
+te dirai: «Il faut que j'aille là-bas» et tu
+me laisseras partir.</p>
+
+<p>Je l'accompagnai dans sa chambre, suivi
+de Mohammed qui portait de l'eau, car on
+n'avait pu prévenir encore la femme d'Abd-el-Kader-el-Hadara
+du retour de sa maîtresse.</p>
+
+<p>Elle entra, aperçut l'armoire à glace et,
+la figure illuminée, courut vers elle comme
+on s'élance vers une mère retrouvée. Elle
+se regarda quelques secondes, fit la moue,
+puis d'une voix un peu fâchée, dit au miroir:</p>
+
+<p>&mdash;Attends, j'ai des vêtements de soie
+dans l'armoire. Je serai belle tout à l'heure.</p>
+
+<p>Et je la laissai seule, faire la coquette
+devant elle-même.</p>
+
+<p>Notre vie recommença comme auparavant
+et, de plus en plus, je subissais l'attrait
+bizarre, tout physique, de cette fille
+pour qui j'éprouvais en même temps une
+sorte de dédain paternel.</p>
+
+<p>Pendant six mois tout alla bien, puis je
+sentis qu'elle redevenait nerveuse, agitée,
+un peu triste. Je lui dis, un jour:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu veux retourner chez
+toi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je veux.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'osais pas me le dire?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'osais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Va, je permets.</p>
+
+<p>Elle saisit mes mains et les baisa comme
+elle faisait en tous ses élans de reconnaissance,
+et, le lendemain, elle avait disparu.</p>
+
+<p>Elle revint, comme la première fois, au
+bout de trois semaines environ, toujours
+déguenillée, noire de poussière et de soleil,
+rassasiée de vie nomade, de sable et
+de liberté. En deux ans elle retourna ainsi
+quatre fois chez elle.</p>
+
+<p>Je la reprenais gaîment, sans jalousie,
+car pour moi la jalousie ne petit naître
+que de l'amour, tel que nous le comprenons
+chez nous. Certes, j'aurais fort bien
+pu la tuer si je l'avais surprise me trompant,
+mais je l'aurais tuée un peu comme
+on assomme, par pure violence, un chien
+qui désobéit. Je n'aurais pas senti ces
+tourments, ce feu rongeur, ce mal horrible,
+la jalousie du Nord. Je viens de dire
+que j'aurais pu la tuer comme on assomme
+un chien qui désobéit! Je l'aimais en
+effet, un peu comme on aime un animal
+très rare, chien ou cheval, impossible à
+remplacer. C'était une bête admirable, une
+bête sensuelle, une bête à plaisir, qui avait
+un corps de femme.</p>
+
+<p>Je ne saurais vous exprimer quelles distances
+incommensurables séparaient nos
+âmes, bien que nos coeurs, peut-être, se
+fussent frôlés, échauffés l'un l'autre, par
+moments. Elle était quelque chose de ma
+maison, de ma vie, une habitude fort
+agréable à laquelle je tenais et qu'aimait
+en moi l'homme charnel, celui qui n'a que
+des yeux et des sens.</p>
+
+<p>Or, un matin Mohammed entra chez moi
+avec une figure singulière, ce regard inquiet
+des arabes qui ressemble au regard
+fuyant d'un chat en face d'un chien.</p>
+
+<p>Je lui dis, en apercevant cette figure.</p>
+
+<p>&mdash;Hein? qu'y a-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Allouma il est parti.</p>
+
+<p>Je me mis à rire.</p>
+
+<p>&mdash;Parti, où ça?</p>
+
+<p>&mdash;Parti tout à fait, moussié!</p>
+
+<p>&mdash;Comment, parti tout à fait?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, moussié.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es fou, mon garçon?</p>
+
+<p>&mdash;Non, moussié.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ça parti? Comment?
+Voyons? Explique-toi!</p>
+
+<p>Il demeurait immobile, ne voulant pas
+parler; puis, soudain il eut une de ces
+explosions de colère arabe qui nous arrêtent
+dans les rues des villes devant deux
+énergumènes, dont le silence et la gravité
+orientales font place brusquement aux
+plus extrêmes gesticulations et aux vociférations
+les plus féroces.</p>
+
+<p>Et je compris au milieu de ces cris
+qu'Allouma s'était enfuie avec mon berger.</p>
+
+<p>Je dus calmer Mohammed et tirer de
+lui, un à un, des détails.</p>
+
+<p>Ce fut long, j'appris enfin que depuis
+huit jours il épiait ma maîtresse qui avait
+des rendez-vous, derrière les bois de
+cactus voisins ou dans le ravin de lauriers-roses,
+avec une sorte de vagabond, engagé
+comme berger par mon intendant, à
+la fin du mois précédent.</p>
+
+<p>La nuit dernière, Mohammed l'avait vue
+sortir sans la voir rentrer; et il répétait,
+d'un air exaspéré.</p>
+
+<p>&mdash;Parti, moussié, il est parti!</p>
+
+<p>Je ne sais pourquoi, mais sa conviction,
+la conviction de cette fuite avec ce rôdeur,
+était entrée en moi, en une seconde, absolue,
+irrésistible. Cela était absurde, invraisemblable
+et certain en vertu de l'irraisonnable
+qui est la seule logique des femmes.</p>
+
+<p>Le coeur serré, une colère dans le sang,
+je cherchais à me rappeler les traits de cet
+homme, et je me souvint tout à coup que
+je l'avais vu, l'autre semaine, debout sur
+une butte de terre, au milieu de son troupeau,
+et me regardant. C'était une sorte
+de grand bédouin dont la couleur des membres
+nus se confondait avec celle des haillons,
+un type de brute barbare aux pommettes
+saillantes, au nez crochu, au menton
+fuyant, aux jambes sèches, une haute carcasse
+en guenilles avec des yeux faux de
+chacal.</p>
+
+<p>Je ne doutais point&mdash;oui&mdash;elle avait
+fui avec ce gueux. Pourquoi? Parce qu'elle
+était Allouma, une fille du sable. Une autre,
+à Paris, fille du trottoir aurait fui avec
+mon cocher ou avec un rôdeur de barrière.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, dis-je à Mohammed. Si
+elle est partie, tant pis pour elle. J'ai des
+lettres à écrire. Laisse-moi seul.</p>
+
+<p>Il s'en alla, surpris de mon calme. Moi,
+je me levai, j'ouvris ma fenêtre et je me
+mis à respirer par grands souffles qui
+m'entraient au fond de la poitrine, l'air
+étouffant venu du Sud, car le sirocco soufflait.</p>
+
+<p>Puis je pensai: «Mon Dieu, c'est une...
+une femme, comme bien d'autres. Sait-on...
+sait-on ce qui les fait agir, ce qui les
+fait aimer, suivre ou lâcher un homme?»</p>
+
+<p>Oui, on sait quelquefois&mdash;souvent, on
+ne sait pas. Par moments, on doute?</p>
+
+<p>Pourquoi a-t-elle disparu avec cette
+brute répugnante? Pourquoi? Peut-être
+parce que depuis un mois le vent vient du
+Sud presque régulièrement.</p>
+
+<p>Cela suffit! un souffle! Sait-elle, savent-elles,
+le plus souvent, même les plus fines
+et les plus compliquées, pourquoi elles
+agissent? Pas plus qu'une girouette qui
+tourne au vent. Une brise insensible fait
+pivoter la flèche de fer, de cuivre, de tôle
+ou de bois, de même qu'une influence imperceptible,
+une impression insaisissable
+remue, et pousse, aux résolutions le coeur
+changeant des femmes, qu'elles soient des
+villes, des champs, des faubourgs ou du
+désert.</p>
+
+<p>Elle peuvent sentir, ensuite; si elles raisonnent
+et comprennent, pourquoi elles ont
+fait ceci plutôt que cela; mais sur le moment
+elles l'ignorent, car elles sont les
+jouets de leur sensibilité à surprises, les
+esclaves étourdies des événements, des
+milieux, des émotions, des rencontres et
+de tous les effleurements dont tressaille
+leur âme et leur chair!</p>
+
+<p>M. Auballe, s'était levé. Il fit quelques
+pas, me regarda, et dit en souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà un amour dans le désert!</p>
+
+<p>Je demandai.</p>
+
+<p>&mdash;Si elle revenait?</p>
+
+<p>Il murmura.</p>
+
+<p>&mdash;Sale fille!... Cela me ferait plaisir
+tout de même.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous pardonneriez le berger?</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, oui. Avec les femmes, il
+faut toujours pardonner... ou ignorer.</p>
+<br><br><br><br>
+
+<a name="Hist2"></a>
+<h2>HAUTOT PÈRE ET FILS</h2>
+<a href="#top" style="font size:12pt; font-family: serif;">Retour à l'index</a>
+
+
+
+<p>Devant la porte de la maison, demi-ferme,
+demi-manoir, une de ces habitations
+rurales mixtes qui furent presque
+seigneuriales et qu'occupent à présent de
+gros cultivateurs, les chiens, attachés
+aux pommiers de la cour, aboyaient et
+hurlaient à la vue des carnassières portées
+par le garde et des gamins. Dans la grande
+salle à manger-cuisine, Hautot père, Hautot
+fils, M. Bermont, le percepteur, et
+M. Mondaru, le notaire, cassaient une
+croûte et buvaient un verre avant de se mettre
+en chasse, car c'était jour d'ouverture.</p>
+
+<p>Hautot père, fier de tout ce qu'il possédait,
+vantait d'avance le gibier que ses invités
+allaient trouver sur ses terres. C'était
+un grand Normand, un de ces hommes
+puissants, sanguins, osseux, qui lèvent
+sur leurs épaules des voitures de pommes.
+Demi-paysan, demi-monsieur, riche, respecté,
+influent, autoritaire, il avait fait
+suivre ses classes, jusqu'en troisième, à
+son fils Hautot César, afin qu'il eût de
+l'instruction, et il avait arrêté là ses études
+de peur qu'il devînt un monsieur indifférent
+à la terre.</p>
+
+<p>Hautot César, presque aussi haut que
+son père, mais plus maigre, était un bon
+garçon de fils, docile, content de tout,
+plein d'admiration, de respect et de déférence
+pour les volontés et les opinions de
+Hautot père.</p>
+
+<p>M. Bermont, le percepteur, un petit
+gros qui montrait sur ses joues rouges de
+minces réseaux de veines violettes pareils
+aux affluents et au cours tortueux des
+fleuves sur les cartes de géographie, demandait:</p>
+
+<p>&mdash;Et du lièvre&mdash;y en a-t-il, du lièvre?...</p>
+
+<p>Hautot père, répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Tant que vous en voudrez, surtout
+dans les fonds du Puysatier.</p>
+
+<p>&mdash;Par où commençons-nous?&mdash;interrogea
+le notaire, un bon vivant de notaire
+gras et pâle, bedonnant aussi et sanglé
+dans un costume de chasse tout neuf,
+acheté à Rouen l'autre semaine.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, par là, par les fonds. Nous
+jetterons les perdrix dans la plaine et
+nous nous rabattrons dessus.</p>
+
+<p>Et Hautot père se leva. Tous l'imitèrent,
+prirent leurs fusils dans les coins, examinèrent
+les batteries, tapèrent du pied pour
+s'affermir dans leurs chaussures un peu
+dures, pas encore assouplies par la chaleur
+du sang; puis ils sortirent; et les chiens
+se dressant au bout des attaches poussèrent
+des hurlements aigus en battant l'air
+de leurs pattes.</p>
+
+<p>On se mit en route vers les fonds. C'était
+un petit vallon, ou plutôt une grande ondulation
+de terres de mauvaise qualité, demeurées
+incultes pour cette raison, sillonnées
+de ravines, couvertes de fougères,
+excellente réserve de gibier.</p>
+
+<p>Les chasseurs s'espacèrent, Hautot père
+tenant la droite, Hautot fils tenant la gauche,
+et les deux invités au milieu. Le garde
+et les porteurs de carniers suivaient. C'était
+l'instant solennel où on attend, le premier
+coup de fusil, où le coeur bat un peu, tandis
+que le doigt nerveux tâte à tout instant
+les gâchettes.</p>
+
+<p>Soudain, il partit, ce coup! Hautot père
+avait tiré. Tous s'arrêtèrent et virent une
+perdrix, se détachant d'une compagnie
+qui fuyait à tire-d'aile, tomber dans un
+ravin sous une broussaille épaisse. Le
+chasseur excité se mit à courir, enjambant,
+arrachant les ronces qui le retenaient, et
+il disparut à son tour dans le fourré, à la
+recherche de sa pièce.</p>
+
+<p>Presque aussitôt, un second coup de
+feu retentit.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! le gredin, cria M. Bermont,
+il aura déniché un lièvre là-dessous.</p>
+
+<p>Tous attendaient, les yeux sur ce tas de
+branches impénétrables au regard.</p>
+
+<p>Le notaire, faisant un porte-voix de ses
+mains, hurla: «Les avez-vous?» Hautot
+père ne répondit pas; alors, César, se
+tournant vers le garde, lui dit: «Va donc
+l'aider, Joseph. Il faut marcher en ligne.
+Nous attendrons».</p>
+
+<p>Et Joseph, un vieux tronc d'homme sec,
+noueux, dont toutes les articulations faisaient
+des bosses, partit d'un pas tranquille
+et descendit dans le ravin, en cherchant
+les trous praticables avec des précautions
+de renard. Puis, tout de suite, il cria:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! v'nez! v'nez! y a un malheur
+d'arrivé.</p>
+
+<p>Tous accoururent et plongèrent dans
+les ronces. Hautot père, tombé sur le flanc,
+évanoui, tenait à deux mains son ventre
+d'où coulait à travers sa veste de toile déchirée
+par le plomb de longs filets de sang
+sur l'herbe. Lâchant son fusil pour saisir
+la perdrix morte à portée de sa main, il
+avait laissé tomber l'arme dont le second
+coup, partant au choc, lui avait crevé les
+entrailles. On le tira du fossé, on le dévêtit,
+et on vit une plaie affreuse par où les
+intestins sortaient. Alors, après qu'on l'eut
+ligaturé tant bien que mal, on le reporta
+chez lui et on attendit le médecin qu'on
+avait été quérir, avec un prêtre.</p>
+
+<p>Quand le docteur arriva, il remua la tête
+gravement, et se tournant vers Hautot fils
+qui sanglotait sur une chaise:</p>
+
+<p>&mdash;Mon pauvre garçon, dit-il, ça n'a
+pas bonne tournure.</p>
+
+<p>Mais quand le pansement fut fini, le
+blessé remua les doigts, ouvrit la bouche,
+puis les yeux, jeta devant lui des regards
+troubles, hagards, puis parut chercher
+dans sa mémoire, se souvenir, comprendre,
+et il murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Nom d'un nom, ça y est!</p>
+
+<p>Le médecin lui tenait la main.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, mais non, quelques jours
+de repos seulement, ça ne sera rien.</p>
+
+<p>Hautot reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Ça y est! j'ai l'ventre crevé! Je le
+sais bien.</p>
+
+<p>Puis soudain:</p>
+
+<p>&mdash;J'veux parler au fils, si j'ai le temps.</p>
+
+<p>Hautot fils, malgré lui, larmoyait et répétait
+comme un petit garçon:</p>
+
+<p>&mdash;P'pa, p'pa, pauv'e p'pa!</p>
+
+<p>Mais le père, d'un ton plus ferme:.</p>
+
+<p>&mdash;Allons pleure pu, c'est pas le moment.
+J'ai à te parler. Mets-toi là, tout près,
+ça sera vite fait, et je serai plus tranquille.
+Vous autres, une minute s'il vous plaît.</p>
+
+<p>Tous sortirent laissant le fils en face du
+père.</p>
+
+<p>Dès qu'ils furent seuls:</p>
+
+<p>&mdash;Écoute, fils, tu as vingt-quatre ans,
+on peut te dire les choses. Et puis il n'y a
+pas tant de mystère à ça que nous en
+mettons. Tu sais bien que ta mère est
+morte depuis sept ans, pas vrai, et que je
+n'ai pas plus de quarante-cinq ans moi, vu
+que je me suis marié à dix-neuf. Pas vrai?</p>
+
+<p>Le fils balbutia:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est vrai.</p>
+
+<p>&mdash;-Donc ta mère est morte depuis sept
+ans, et moi je suis resté veuf. Eh bien! ce
+n'est pas un homme comme moi qui peut
+rester veuf à trente-sept ans, pas vrai?</p>
+
+<p>Le fils répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est vrai.</p>
+
+<p>Le père, haletant, tout pâle et la face
+crispée continua:</p>
+
+<p>&mdash;Dieu que j'ai mal! Eh bien, tu comprends.
+L'homme n'est pas fait pour vivre
+seul, mais je ne voulais pas donner une
+suivante à ta mère, vu que je lui avais promis
+ça. Alors... tu comprends?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, père.</p>
+
+<p>&mdash;Donc, j'ai pris une petite à Rouen,
+rue de l'Éperlan, 18, au troisième, la seconde
+porte&mdash;je te dis tout ça, n'oublie
+pas,&mdash;mais une petite qui a été gentille
+tout plein pour moi, aimante, dévouée, une
+vraie femme, quoi? Tu saisis, mon gars?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, père.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, si je m'en vas, je lui dois
+quelque chose, mais quelque chose de
+sérieux qui la mettra à l'abri. Tu comprends?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, père.</p>
+
+<p>&mdash;Je te dis que c'est une brave fille,
+mais là, une brave, et que, sans toi, et
+sans le souvenir de ta mère, et puis sans
+la maison où nous avons vécu tous trois,
+je l'aurais amenée ici, et puis épousée,
+pour sûr... écoute... écoute... mon gars...
+j'aurais pu faire un testament... je n'en ai
+point fait! Je n'ai pas voulu... car il ne faut
+point écrire les choses... ces choses-là...
+ça nuit trop aux légitimes... et puis ça embrouille
+tout... ça ruine tout le monde!
+Vois-tu, le papier timbré, n'en faut pas,
+n'en fais jamais usage. Si je suis riche,
+c'est que je ne m'en suis point servi de ma
+vie. Tu comprends, mon fils!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, père.</p>
+
+<p>&mdash;Écoute encore... Écoute bien... Donc,
+je n'ai pas fait de testament... je n'ai pas
+voulu..., et puis je te connais, tu as bon
+coeur, tu n'es pas ladre, pas regardant,
+quoi. Je me suis dit que, sur ma fin, je te
+conterais les choses et que je te prierais de
+ne pas oublier la petite:&mdash;Caroline Donet,
+rue de l'Éperlan, 18, au troisième, la seconde
+porte, n'oublie pas.&mdash;Et puis, écoute
+encore. Vas-y tout de suite quand je serai
+parti&mdash;et puis arrange-toi pour qu'elle
+ne se plaigne pas de ma mémoire.&mdash;Tu
+as de quoi.&mdash;Tu le peux,&mdash;je te laisse
+assez... Écoute... En semaine on ne la
+trouve pas. Elle travaille chez Mme Moreau,
+rue Beauvoisine. Vas-y le jeudi. Ce jour-là
+elle m'attend. C'est mon jour, depuis six
+ans. Pauvre p'tite, va-t-elle pleurer!... Je
+te dis tout ça, parce que je te connais bien,
+mon fils. Ces choses-là on ne les conte pas
+au public, ni au notaire, ni au curé. Ça se
+fait, tout le monde le sait, mais ça ne se
+dit pas, sauf nécessité. Alors personne
+d'étranger dans le secret, personne que la
+famille, parce que la famille, c'est tous en
+un seul. Tu comprends?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, père.</p>
+
+<p>&mdash;Tu promets?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, père.</p>
+
+<p>&mdash;Tu jures?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, père</p>
+
+<p>&mdash;Je t'en prie, je t'en supplie, fils, n'oublie
+pas. J'y tiens.</p>
+
+<p>&mdash;Non, père.</p>
+
+<p>&mdash;Tu iras toi-même. Je veux que tu
+t'assures de tout.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, père.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, tu verras... tu verras ce
+qu'elle t'expliquera. Moi je ne peux pas te
+dire plus. C'est juré.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, père.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, mon fils. Embrasse-moi.
+Adieu. Je vas claquer, j'en suis sûr. Dis-leur
+qu'ils entrent.</p>
+
+<p>Hautot fils embrassa son père en gémissant,
+puis, toujours docile, ouvrit la
+porte, et le prêtre parut, en surplis blanc,
+portant les saintes huiles.</p>
+
+<p>Mais le moribond avait fermé les
+yeux, et il refusa de les rouvrir, il refusa
+de répondre, il refusa de montrer,
+même par un signe, qu'il comprenait.</p>
+
+<p>Il avait assez parlé, cet homme, il n'en
+pouvait plus. Il se sentait d'ailleurs à présent
+le coeur tranquille, il voulait mourir
+en paix. Qu'avait-il besoin de se confesser
+au délégué de Dieu, puisqu'il venait de se
+confesser à son fils, qui était de la famille,
+lui.</p>
+
+<p>Il fut administré, purifié, absous, au
+milieu de ses amis et de ses serviteurs agenouillés,
+sans qu'un seul mouvement de
+son visage révélât qu'il vivait encore.</p>
+
+<p>Il mourut vers minuit, après quatre
+heures de tressaillements indiquant d'atroces
+souffrances.</p>
+
+
+
+
+
+<h3>II</h3>
+
+
+<p>Ce fut le mardi qu'on l'enterra, la chasse
+ayant ouvert le dimanche. Rentré chez lui,
+après avoir conduit son père au cimetière,
+César Hautot passa le reste du jour à pleurer.
+Il dormit à peine la nuit suivante et il
+se sentit si triste en s'éveillant qu'il se demandait
+comment il pourrait continuer à
+vivre.</p>
+
+<p>Jusqu'au soir cependant il songea que,
+pour obéir à là dernière volonté paternelle,
+il devait se rendre à Rouen le lendemain,
+et voir cette fille Caroline Donet qui demeurait
+rue de l'Éperlan, 18, au troisième
+étage, la seconde porte. Il avait répété,
+tout bas, comme on marmotte une prière,
+ce nom et cette adresse, un nombre incalculable
+de fois, afin de ne pas les oublier,
+et il finissait par les balbutier indéfiniment,
+sans pouvoir s'arrêter ou penser
+à quoi que ce fût, tant sa langue et
+son esprit étaient possédés par cette
+phrase.</p>
+
+<p>Donc le lendemain, vers huit heures, il
+ordonna d'atteler Graindorge au tilbury
+et partit au grand trot du lourd cheval normand
+sur la grand'route d'Ainville à Rouen.
+Il portait sur le dos sa redingote noire,
+sur la tête son grand chapeau de soie et
+sur les jambes sa culotte à sous-pieds, et il
+n'avait pas voulu, vu la circonstance, passer
+par-dessus son beau costume, la blouse
+bleue qui se gonfle au vent, garantit le drap
+de la poussière et des taches, et qu'on ôte
+prestement à l'arrivée, dès qu'on a sauté
+de voiture.</p>
+
+<p>Il entra dans Rouen alors que dix heures
+sonnaient, s'arrêta comme toujours à l'hôtel
+des Bons-Enfants, rue des Trois-Mares,
+subit les embrassades du patron, de la patronne
+et de ses cinq fils, car on connaissait
+la triste nouvelle; puis, il dut donner
+des détails sur l'accident, ce qui le fit
+pleurer, repousser les services de toutes
+ces gens, empressées parce qu'ils le savaient
+riche, et refuser même leur déjeuner,
+ce qui les froissa.</p>
+
+<p>Ayant donc épousseté son chapeau,
+brossé sa redingote et essuyé ses bottines,
+il se mit à la recherche de la rue de
+l'Éperlan, sans oser prendre de renseignements
+près de personne, de crainte d'être
+reconnu et d'éveiller les soupçons.</p>
+
+<p>À la fin, ne trouvant pas, il aperçut un
+prêtre, et se fiant à la discrétion professionnelle
+des hommes d'église, il s'informa
+auprès de lui.</p>
+
+<p>Il n'avait que cent pas à faire, c'était
+justement la deuxième rue à droite.</p>
+
+<p>Alors, il hésita. Jusqu'à ce moment, il
+avait obéi comme une brute à la volonté du
+mort. Maintenant il se sentait tout remué,
+confus, humilié à l'idée de se trouver, lui,
+le fils, en face de cette femme qui avait été
+la maîtresse de son père. Toute la morale
+qui gît en nous, tassée au fond de nos sentiments
+par des siècles d'enseignement héréditaire,
+tout ce qu'il avait appris depuis
+le catéchisme sur les créatures de mauvaise
+vie, le mépris instinctif que tout
+homme porte en lui contre elles, même s'il
+en épouse une, toute son honnêteté bornée
+de paysan, tout cela s'agitait en lui, le retenait,
+le rendait honteux et rougissant.</p>
+
+<p>Mais il pensa:&mdash;«J'ai promis au père.
+Faut pas y manquer.» Alors il poussa la
+porte entre-bâillée de la maison marquée
+du numéro 18, découvrit un escalier
+sombre, monta trois étages, aperçut une
+porte, puis une seconde, trouva une ficelle
+de sonnette et tira dessus.</p>
+
+<p>Le din-din qui retentit dans la chambre
+voisine lui fit passer un frisson dans le
+corps. La porte s'ouvrit et il se trouva en
+face d'une jeune dame très bien habillée,
+brune, au teint coloré, qui le regardait
+avec des yeux stupéfaits.</p>
+
+<p>Il ne savait que lui dire, et, elle, qui ne
+se doutait de rien, et qui attendait l'autre,
+ne l'invitait pas à entrer. Ils se contemplèrent
+ainsi pendant près d'une demi-minute.
+À la fin elle demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Vous désirez, monsieur?</p>
+
+<p>Il murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis Hautot fils.</p>
+
+<p>Elle eut un sursaut, devint pâle, et balbutia
+comme si elle le connaissait depuis
+longtemps:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur César?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Et alors?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai à vous parler de la part du père.</p>
+
+<p>Elle fit&mdash;Oh! mon Dieu!&mdash;et recula pour
+qu'il entrât. Il ferma la porte et la suivit.</p>
+
+<p>Alors il aperçut un petit garçon de quatre
+ou cinq ans, qui jouait avec un chat,
+assis par terre devant un fourneau d'où
+montait une fumée de plats tenus au chaud.</p>
+
+<p>&mdash;Asseyez-vous, disait-elle.</p>
+
+<p>Il s'assit.... Elle demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>Il n'osait plus parler, les yeux fixés sur
+la table dressée au milieu de l'appartement,
+et portant trois couverts, dont un
+d'enfant. Il regardait la chaise tournée dos
+au feu, l'assiette, la serviette, les verres,
+la bouteille de vin ronge entamée et la bouteille
+de vin blanc intacte. C'était la place
+de son père, dos au feu! On l'attendait.
+C'était son pain qu'il voyait, qu'il reconnaissait
+près de la fourchette, car la croûte
+était enlevée à cause des mauvaises dents
+d'Hautot. Puis, levant les yeux, il aperçut,
+sur le mur, son portrait, la grande photographie
+faite à Paris l'année de l'Exposition,
+la même qui était clouée au-dessus
+du lit dans la chambre à coucher d'Ainville.</p>
+
+<p>La jeune femme reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, monsieur César?</p>
+
+<p>Il la regarda. Une angoisse l'avait rendue
+livide et elle attendait, les mains tremblantes
+de peur.</p>
+
+<p>Alors il osa.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mam'zelle, papa est mort
+dimanche, en ouvrant la chasse.</p>
+
+<p>Elle fut si bouleversée qu'elle ne remua
+pas. Après quelques instants de silence,
+elle murmura d'une voix presque insaisissable:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pas possible!</p>
+
+<p>Puis, soudain, des larmes parurent
+dans ses yeux, et levant ses mains elle se
+couvrit la figure en se mettant à sangloter.
+Alors, le petit tourna la tête, et voyant
+sa mère en pleurs, hurla. Puis, comprenant
+que ce chagrin subit venait de cet inconnu,
+il se rua sur César, saisit d'une
+main sa culotte et de l'autre il lui tapait la
+cuisse de toute sa force. Et César demeurait
+éperdu, attendri, entre cette femme
+qui pleurait son père et cet enfant qui défendait
+sa mère. Il se sentait lui-même gagné
+par l'émotion, les yeux enflés par le
+chagrin; et, pour reprendre contenance,
+il se mit à parler.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, disait-il, le malheur est arrivé
+dimanche matin, sur les huit heures.... Et
+il contait, comme si elle l'eût écouté, n'oubliant
+aucun détail, disant les plus petites
+choses avec une minutie de paysan. Et le
+petit tapait toujours, lui lançant à présent
+des coups de pied dans les chevilles.</p>
+
+<p>Quand il arriva au moment où Hautot
+père avait parlé d'elle, elle entendit son
+nom, découvrit sa figure et demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, je ne vous suivais pas, je
+voudrais bien savoir.... Si ça ne vous contrariait
+pas de recommencer.</p>
+
+<p>Il recommença dans les mêmes termes:
+«Le malheur est arrivé dimanche
+matin sur les huit heures....»</p>
+
+<p>Il dit tout, longuement, avec des arrêts,
+des points, des réflexions venues de lui, de
+temps en temps. Elle l'écoutait avidement,
+percevant avec sa sensibilité nerveuse de
+femme toutes les péripéties qu'il racontait,
+et tressaillant d'horreur, faisant: «Oh mon
+Dieu!» parfois. Le petit, la croyant calmée,
+avait cessé de battre César pour
+prendre la main de sa mère, et il écoutait
+aussi, comme s'il eût compris.</p>
+
+<p>Quand le récit fut terminé, Hautot fils
+reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, nous allons nous arranger
+ensemble suivant son désir. Écoutez,
+je suis à mon aise, il m'a laissé du bien. Je
+ne veux pas que vous ayez à vous plaindre....</p>
+
+<p>Mais elle l'interrompit vivement.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur César, monsieur César,
+pas aujourd'hui. J'ai le coeur coupé.... Une
+autre fois, un autre jour.... Non, pas aujourd'hui....
+Si j'accepte, écoutez... ce n'est
+pas pour moi... non, non, non, je vous le
+jure. C'est pour le petit. D'ailleurs, on
+mettra ce bien sur sa tête.</p>
+
+<p>Alors César, effaré, devina, et balbutiant:</p>
+
+<p>&mdash;Donc... c'est à lui... le p'tit?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, dit-elle.</p>
+
+<p>Et Hautot fils regarda son frère avec une
+émotion confuse, forte et pénible.</p>
+
+<p>Après un long silence, car elle pleurait
+de nouveau, César, tout à fait gêné, reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, alors, mam'zelle Donet, je
+vas m'en aller. Quand voulez-vous que
+nous parlions de ça?</p>
+
+<p>Elle s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, ne partez pas, ne partez
+pas, ne me laissez pas toute seule avec
+Émile! Je mourrais de chagrin. Je n'ai plus
+personne, personne que mon petit. Oh!
+quelle misère, quelle misère, monsieur César.
+Tenez, asseyez-vous. Vous allez encore
+me parler. Vous me direz ce qu'il faisait,
+là-bas, toute la semaine.</p>
+
+<p>Et César s'assit, habitué à obéir.</p>
+
+<p>Elle approcha, pour elle, une autre chaise
+de la sienne, devant le fourneau où les plats
+mijotaient toujours, prit Émile sur ses genoux,
+et elle demanda à César mille choses
+sur son père, des choses intimes où l'on
+voyait, où il sentait sans raisonner qu'elle
+avait aimé Hautot de tout son pauvre coeur
+de femme.</p>
+
+<p>Et, par l'enchaînement naturel de ses
+idées, peu nombreuses, il en revint à l'accident
+et se remit à le raconter avec tous les
+mêmes détails.</p>
+
+<p>Quand il dit: «Il avait un trou dans le
+ventre, on y aurait mis les deux poings»,
+elle poussa une sorte de cri, et les sanglots
+jaillirent de nouveau de ses yeux. Alors,
+saisi par la contagion, César se mit aussi à
+pleurer, et comme les larmes attendrissent
+toujours les fibres du coeur, il se pencha
+vers Émile dont le front se trouvait à portée
+de sa bouche et l'embrassa.</p>
+
+<p>La mère, reprenant haleine, murmurait:</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre gars, le voilà orphelin.</p>
+
+<p>&mdash;Moi aussi, dit César.</p>
+
+<p>Et ils ne parlèrent plus.</p>
+
+<p>Mais soudain, l'instinct pratique de ménagère,
+habituée à songer à tout, se réveilla
+chez la jeune femme.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez peut-être rien pris de la
+matinée, monsieur César?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mam'zelle.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous devez avoir faim. Vous allez
+manger un morceau.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, dit-il, je n'ai pas faim, j'ai
+eu trop de tourment.</p>
+
+<p>Elle répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Malgré la peine, faut bien vivre, vous
+ne me refuserez pas ça! Et puis vous resterez
+un peu plus. Quand vous serez parti,
+je ne sais pas ce que je deviendrai.</p>
+
+<p>Il céda, après quelque résistance encore,
+et s'asseyant dos au feu, en face d'elle, il
+mangea une assiette de tripes qui crépitaient
+dans le fourneau et but un verre de
+vin rouge. Mais il ne permit point qu'elle
+débouchât le vin blanc.</p>
+
+<p>Plusieurs fois il essuya la bouche du petit
+qui avait barbouillé de sauce tout son
+menton.</p>
+
+<p>Comme il se levait pour partir, il demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Quand est-ce voulez-vous que je
+revienne pour parler de l'affaire, mam'zelle
+Donet?</p>
+
+<p>&mdash;Si ça ne vous faisait rien, jeudi prochain,
+monsieur César. Comme ça je ne
+perdrais pas de temps. J'ai toujours mes
+jeudis libres.</p>
+
+<p>&mdash;Ça me va, jeudi prochain.</p>
+
+<p>&mdash;Vous viendrez déjeuner, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! quant à ça, je ne peux pas le
+promettre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'on cause mieux en mangeant.
+On a plus de temps aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, soit. Midi alors.</p>
+
+<p>Et il s'en alla après avoir encore embrassé
+le petit Émile, et serré la main de
+Mlle Donet.</p>
+
+
+
+
+<h3>III</h3>
+
+
+<p>La semaine parut longue à César Hautot.
+Jamais il ne s'était trouvé seul et l'isolement
+lui semblait insupportable. Jusqu'alors,
+il vivait à côté de son père,
+comme son ombre, le suivait aux champs,
+surveillait l'exécution de ses ordres, et
+quand il l'avait quitté pendant quelque
+temps le retrouvait au dîner. Ils passaient
+les soirs à fumer leurs pipes en face l'un
+de l'autre, en causant chevaux, vaches ou
+moutons; et la poignée de main qu'ils se
+donnaient au réveil semblait l'échange
+d'une affection familiale et profonde.</p>
+
+<p>Maintenant César était seul. Il errait
+par les labours d'automne, s'attendant
+toujours à voir se dresser au bout d'une
+plaine la grande silhouette gesticulante du
+père. Pour tuer les heures, il entrait chez
+les voisins, racontait l'accident à tous ceux
+qui ne l'avaient pas entendu, le répétait
+quelquefois aux autres. Puis, à bout d'occupations
+et de pensées, il s'asseyait au
+bord d'une route en se demandant si cette
+vie-là allait durer longtemps.</p>
+
+<p>Souvent il songea à Mlle Donet. Elle lui
+avait plu. Il l'avait trouvée comme il faut,
+douce et brave fille, comme avait dit le
+père. Oui, pour une brave fille, c'était
+assurément une brave fille. Il était résolu
+à faire les choses grandement et à lui
+donner deux mille francs de rente en assurant
+le capital à l'enfant. Il éprouvait
+même un certain plaisir à penser qu'il
+allait la revoir le jeudi suivant, et arranger
+cela avec elle. Et puis l'idée de ce frère,
+de ce petit bonhomme de cinq ans, qui
+était le fils de son père, le tracassait, l'ennuyait
+un peu et l'échauffait en même
+temps. C'était une espèce de famille qu'il
+avait là dans ce mioche clandestin qui ne
+s'appellerait jamais Hautot, une famille
+qu'il pouvait prendre ou laisser à sa guise,
+mais qui lui rappelait le père.</p>
+
+<p>Aussi quand il se vit sur la route de
+Rouen, le jeudi matin, emporté par le trot
+sonore de Graindorge, il sentit son coeur
+plus léger, plus reposé qu'il ne l'avait encore
+eu depuis son malheur.</p>
+
+<p>En entrant dans l'appartement de Mlle Donet,
+il vit la table mise comme le jeudi
+précédent, avec cette seule différence que
+la croûte du pain n'était pas ôtée.</p>
+
+<p>Il serra la main de la jeune femme,
+baisa Émile sur les joues et s'assit, un peu
+comme chez lui, le coeur gros tout de
+même. Mlle Donet lui parut un peu maigrie,
+un peu pâlie. Elle avait dû rudement pleurer.
+Elle avait maintenant un air gêné devant
+lui comme si elle eût compris ce qu'elle
+n'avait pas senti l'autre semaine sous le
+premier coup de son malheur, et elle le
+traitait avec des égards excessifs, une humilité
+douloureuse, et des soins touchants
+comme pour lui payer en attention et en
+dévouement les bontés qu'il avait pour elle.
+Ils déjeunèrent longuement, en parlant de
+l'affaire qui l'amenait. Elle ne voulait pas
+tant d'argent. C'était trop, beaucoup trop.
+Elle gagnait assez pour vivre, elle, mais elle
+désirait seulement qu'Émile trouvât quelques
+sous devant lui quand il serait grand.
+César tint bon, et ajouta même un cadeau
+de mille francs pour elle, pour son deuil.</p>
+
+<p>Comme il avait pris son café, elle demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Vous fumez?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... J'ai ma pipe.</p>
+
+<p>Il tâta sa poche. Nom d'un nom, il l'avait
+oubliée! Il allait se désoler quand elle lui
+offrit une pipe du père, enfermée dans
+une armoire. Il accepta, la prit, la reconnut,
+la flaira, proclama sa qualité avec une
+émotion dans la voix, l'emplit de tabac et
+l'alluma. Puis il mit Émile à cheval sur sa
+jambe et le fit jouer au cavalier pendant
+qu'elle desservait la table et enfermait,
+dans le bas du buffet, la vaisselle sale pour
+la laver, quand il serait sorti.</p>
+
+<p>Vers trois heures, il se leva à regret, tout
+ennuyé à l'idée de partir.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mam'zelle Donet, dit-il, je
+vous souhaite le bonsoir et charmé de vous
+avoir trouvée comme ça.</p>
+
+<p>Elle restait devant lui, rouge, bien émue,
+et le regardait en songeant à l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que nous ne nous reverrons
+plus? dit-elle.</p>
+
+<p>Il répondit simplement:</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, mam'zelle, si ça vous fait
+plaisir.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, monsieur César. Alors,
+jeudi prochain, ça vous irait-il?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mam'zelle Donet.</p>
+
+<p>&mdash;Vous venez déjeuner, bien sûr?</p>
+
+<p>&mdash;Mais..., si vous voulez bien, je ne
+refuse pas.</p>
+
+<p>&mdash;C'est entendu, monsieur César, jeudi
+prochain, midi, comme aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;Jeudi midi, mam'zelle Donet!</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br><br>
+<a name="Hist3"></a>
+<h2>BOITELLE</h2>
+<a href="#top" style="font size:12pt; font-family: serif;">Retour à l'index</a>
+
+<p>A <i>Robert Pinchon</i></p>
+<br>
+
+<p>Le père Boitelle (Antoine) avait dans
+tout le pays la spécialité des besognes malpropres.
+Toutes les fois qu'on avait à faire
+nettoyer une fosse, un fumier, un puisard,
+à curer un égout, un trou de fange quelconque,
+c'était lui qu'on allait chercher.</p>
+
+<p>Il s'en venait avec ses instruments de
+vidangeur et ses sabots enduits de crasse,
+et se mettait à sa besogne en geignant sans
+cesse sur son métier. Quand on lui demandait
+alors pourquoi il faisait cet ouvrage
+répugnant, il répondait avec résignation:</p>
+
+<p>&mdash;Pardi, c'est pour mes enfants qu'il
+faut nourrir. Ça rapporte plus qu'autre
+chose.</p>
+
+<p>Il avait, en effet, quatorze enfants. Si
+on s'informait de ce qu'ils étaient devenus,
+il disait avec un air d'indifférence:</p>
+
+<p>&mdash;N'en reste huit à la maison. Y en a
+un au service et cinq mariés.</p>
+
+<p>Quand on voulait savoir s'ils étaient
+bien mariés, il reprenait avec vivacité:</p>
+
+<p>&mdash;Je les ai pas opposés. Je les ai opposés
+en rien. Ils ont marié comme ils ont
+voulu. Faut pas opposer les goûts, ça
+tourne mal. Si je suis ordureux, mé, c'est
+que mes parents m'ont opposé dans mes
+goûts. Sans ça, j'aurais devenu un ouvrier
+comme les autres.</p>
+
+<p>Voici en quoi ses parents l'avaient contrarié
+dans ses goûts.</p>
+
+<p>Il était alors soldat, faisant son temps
+au Havre, pas plus bête qu'un autre, pas
+plus dégourdi non plus, un peu simple
+pourtant. Pendant les heures de liberté,
+son plus grand plaisir était de se promener
+sur le quai, où sont réunis les marchands
+d'oiseaux. Tantôt seul, tantôt avec un pays,
+il s'en allait lentement le long des cages où
+les perroquets à dos vert et à tête jaune des
+Amazones, les perroquets à dos gris et
+à tête rouge du Sénégal, les aras énormes
+qui ont l'air d'oiseaux cultivés en serre, avec
+leurs plumes fleuries, leurs panaches et
+leurs aigrettes, les perruches de toute taille,
+qui semblent coloriées avec un soin minutieux
+par un bon Dieu miniaturiste, et les
+petits, tout petits oisillons sautillants,
+rouges, jaunes, bleus et bariolés, mêlant
+leurs cris au bruit du quai, apportent dans
+le fracas des navires déchargés, des passants
+et des voitures, une rumeur violente,
+aiguë, piaillarde, assourdissante, de forêt
+lointaine et surnaturelle.</p>
+
+<p>Boitelle s'arrêtait, les yeux ouverts, la
+bouche ouverte, riant et ravi, montrant
+ses dents aux kakatoès prisonniers qui
+saluaient de leur huppe blanche ou jaune
+le rouge éclatant de sa culotte et le cuivre
+de son ceinturon. Quand il rencontrait un
+oiseau parleur, il lui posait des questions;
+et si la bête se trouvait ce jour-là disposée
+à répondre et dialoguait avec lui, il emportait
+pour jusqu'au soir de la gaieté et
+du contentement. A regarder les singes
+aussi il se faisait des bosses de plaisir, et
+il n'imaginait point de plus grand luxe
+pour un homme riche que de posséder
+ces animaux ainsi qu'on a des chats et
+des chiens. Ce goût-là, ce goût de l'exotique,
+il l'avait dans le sang comme on a
+celui de la chasse, de la médecine ou de
+la prêtrise. Il ne pouvait s'empêcher, chaque
+fois que s'ouvraient les portes de la caserne,
+de s'en revenir au quai comme s'il
+s'était senti tiré par une envie.</p>
+
+<p>Or une fois, s'étant arrêté presque en
+extase devant un araraca monstrueux qui
+gonflait ses plumes, s'inclinait, se redressait,
+semblait faire les révérences de cour
+du pays des perroquets, il vit s'ouvrir la
+porte d'un petit café attenant à la boutique
+du marchand d'oiseaux, et une jeune négresse,
+coiffée d'un foulard rouge, apparut,
+qui balayait vers la rue les bouchons et le
+sable de l'établissement.</p>
+
+<p>L'attention de Boitelle fut aussitôt partagée
+entre l'animal et la femme, et il
+n'aurait su dire vraiment lequel de ces
+deux êtres il contemplait avec le plus
+d'étonnement et de plaisir.</p>
+
+<p>La négresse, ayant poussé dehors les ordures
+du cabaret, leva les yeux, et demeura
+à son tour éblouie devant l'uniforme du
+soldat. Elle restait debout, en face de lui,
+son balai dans les mains comme si elle lui
+eût porté les armes, tandis que l'araraca
+continuait à s'incliner. Or le troupier au
+bout de quelques instants fut gêné par cette
+attention, et il s'en alla à petits pas,
+pour n'avoir point l'air de battre en
+retraite.</p>
+
+<p>Mais il revint. Presque chaque jour il
+passa devant le café des Colonies, et souvent
+il aperçut à travers les vitres la petite
+bonne à peau noire qui servait des bocks
+ou de l'eau-de-vie aux matelots du port.
+Souvent aussi elle sortait en l'apercevant;
+bientôt, même, sans s'être jamais parlé, ils
+se sourirent comme des connaissances; et
+Boitelle se sentait le coeur remué, en
+voyant luire, tout à coup, entre les lèvres
+sombres de la fille, la ligne éclatante de
+ses dents. Un jour enfin il entra, et fut
+tout surpris en constatant qu'elle parlait
+français comme tout le monde. La bouteille
+de limonade, dont elle accepta de
+boire un verre, demeura, dans le souvenir
+du troupier, mémorablement délicieuse;
+et il prit l'habitude de venir absorber, en
+ce petit cabaret du port, toutes les douceurs
+liquides que lui permettait sa bourse.</p>
+
+<p>C'était pour lui une fête, un bonheur
+auquel il pensait sans cesse, de regarder
+la main noire de la petite bonne verser
+quelque chose dans son verre, tandis que
+les dents riaient, plus claires que les yeux.
+Au bout de deux mois de fréquentation,
+ils devinrent tout à fait bons amis, et Boitelle,
+après le premier étonnement de voir
+que les idées de cette négresse étaient pareilles
+aux bonnes idées des filles du pays,
+qu'elle respectait l'économie, le travail, la
+religion et la conduite, l'en aima davantage,
+s'éprit d'elle au point de vouloir
+l'épouser.</p>
+
+<p>Il lui dit ce projet qui la fit danser de
+joie. Elle avait d'ailleurs quelque argent,
+laissé par une marchande d'huîtres, qui
+l'avait recueillie quand elle fut déposée sur
+le quai du Havre par un capitaine américain.
+Ce capitaine l'avait trouvée âgée d'environ
+six ans, blottie sur des balles de coton
+dans la calle de son navire, quelques
+heures après son départ de New-York. Venant
+au Havre, il y abandonna aux soins
+de cette écaillère apitoyée ce petit animal
+noir caché à son bord, il ne savait par qui
+ni comment. La vendeuse d'huîtres étant
+morte, la jeune négresse devint bonne au
+café des Colonies.</p>
+
+<p>Antoine Boitelle ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Ça se fera si les parents n'y opposent
+point. J'irai jamais contre eux, t'entends
+ben, jamais! Je vas leur en toucher
+deux mots à la première fois que je retourne
+au pays.</p>
+
+<p>La semaine suivante en effet, ayant obtenu
+vingt-quatre heures de permission,
+il se rendit dans sa famille qui cultivait
+une petite ferme à Tourteville, près
+d'Yvetot.</p>
+
+<p>Il attendit la fin du repas, l'heure où le
+café baptisé d'eau-de-vie rendait les coeurs
+plus ouverts, pour informer ses ascendants
+Qu'il avait trouvé une fille répondant si
+bien à ses goûts, à tous ses goûts, qu'il
+ne devait pas en exister une autre sur la
+terre pour lui convenir aussi parfaitement.</p>
+
+<p>Les vieux, à ce propos, devinrent aussitôt
+circonspects, et demandèrent des explications.
+Il ne cacha rien d'ailleurs que la couleur
+de son teint.</p>
+
+<p>C'était une bonne, sans grand avoir,
+mais vaillante, économe, propre, de conduite,
+et de bon conseil. Toutes ces choses-là
+valaient mieux que de l'argent aux
+mains d'une mauvaise ménagère. Elle avait
+quelques sous d'ailleurs, laissés par une
+femme qui l'avait élevée, quelques gros
+sous, presque une petite dot, quinze cents
+francs à la caisse d'épargne. Les vieux,
+conquis par ses discours, confiants d'ailleurs
+dans son jugement, cédaient peu à
+peu, quand il arriva au point délicat. Riant
+d'un rire un peu contraint:</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a qu'une chose, dit-il, qui pourra
+vous contrarier. Elle n'est brin blanche.</p>
+
+<p>Ils ne comprenaient pas et il dut expliquer
+longuement avec beaucoup de précautions,
+pour ne les point rebuter, qu'elle
+appartenait à la race sombre dont ils
+n'avaient vu d'échantillons que sur les
+images d'Épinal.</p>
+
+<p>Alors ils furent inquiets, perplexes,
+craintifs, comme s'il leur avait proposé une
+union avec le Diable.</p>
+
+<p>La mère disait:&mdash;Noire? Combien
+qu'elle l'est. C'est-il partout?</p>
+
+<p>Il répondait:&mdash;Pour sûr: Partout,
+comme t'es blanche partout, té!</p>
+
+<p>Le père reprenait:&mdash;Noire? C'est-il
+noir autant que le chaudron?</p>
+
+<p>Le fils répondait:&mdash;Pt'être ben un p'tieu
+moins! C'est noire, mais point noire à dégoûter.
+La robe à m'sieu l'curé est ben
+noire, et alle n'est pas pu laide qu'un surplis
+qu'est blanc.</p>
+
+<p>Le père disait:&mdash;Y en a-t-il de pu noires
+qu'elle dans son pays?</p>
+
+<p>Et le fils, convaincu, s'écriait:</p>
+
+<p>&mdash;Pour sûr!</p>
+
+<p>Mais le bonhomme remuait la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Ça doit être déplaisant?</p>
+
+<p>Et le fils:</p>
+
+<p>&mdash;C'est point pu déplaisant qu'aut'chose,
+vu qu'on s'y fait en rin de temps.</p>
+
+<p>La mère demandait:</p>
+
+<p>&mdash;Ça ne salit point le linge plus que
+d'autres, ces piaux-là?</p>
+
+<p>&mdash;Pas plus que la tienne, vu que c'est
+sa couleur.</p>
+
+<p>Donc, après beaucoup de questions
+encore, il fut convenu que les parents verraient
+cette fille avant de rien décider et
+que le garçon, dont le service allait finir
+l'autre mois, l'amènerait à la maison afin
+qu'on pût l'examiner et décider en causant
+si elle n'était pas trop foncée pour rentrer
+dans la famille Boitelle.</p>
+
+<p>Antoine alors annonça que le dimanche
+22 mai, jour de sa libération, il partirait
+pour Tourteville avec sa bonne amie.</p>
+
+<p>Elle avait mis pour ce voyage chez les
+parents de son amoureux ses vêtements
+les plus beaux et les plus voyants, où dominaient
+le jaune, le rouge et le bleu, de
+sorte qu'elle avait l'air pavoisée pour une
+fête nationale.</p>
+
+<p>Dans la gare, au départ du Havre, on la
+regarda beaucoup, et Boitelle était fier de
+donner le bras, à une personne qui commandait
+ainsi l'attention. Puis, dans le
+wagon de troisième classe où elle prit place
+à côté de lui, elle imposa une telle surprise
+aux paysans que ceux des compartiments
+voisins montèrent sur leurs banquettes pour
+l'examiner par-dessus la cloison de bois qui
+divisait la caisse roulante. Un enfant, à
+son aspect, se mit à crier de peur, un autre
+cacha sa figure dans le tablier de sa mère.</p>
+
+<p>Tout alla bien cependant jusqu'à la gare
+d'arrivée. Mais lorsque le train ralentit sa
+marche en approchant d'Yvetot, Antoine
+se sentit mal à l'aise, comme au moment
+d'une inspection quand il ne savait pas sa
+théorie. Puis, s'étant penché à la portière,
+il reconnut de loin son père qui tenait la
+bride du cheval attelé à la carriole, et sa
+mère venue jusqu'au treillage qui maintenait
+les curieux.</p>
+
+<p>Il descendit le premier, tendit la main
+à sa bonne amie, et, droit, comme s'il escortait
+un général, il se dirigea vers sa
+famille.</p>
+
+<p>La mère, en voyant venir cette dame
+noire et bariolée en compagnie de son
+garçon, demeurait tellement stupéfaite
+qu'elle n'en pouvait ouvrir la bouche, et
+le père avait peine à maintenir le cheval
+que faisait cabrer coup sur coup la locomotive
+ou la négresse. Mais Antoine, saisi
+soudain par la joie sans mélange de revoir
+ses vieux, se précipita, les bras ouverts,
+bécota la mère, bécota le père malgré
+l'effroi du bidet, puis se tournant vers sa
+compagne que les passants ébaubis considéraient
+en s'arrêtant, il s'expliqua.</p>
+
+<p>&mdash;La v'là! J'vous avais ben dit qu'à première
+vue alle est un brin détournante,
+mais sitôt qu'on la connaît, vrai de vrai, y
+a rien de plus plaisant sur la terre. Dites-y
+bonjour qu'à ne s'émeuve point.</p>
+
+<p>Alors la mère Boitelle, intimidée elle-même
+à perdre la raison, fit une espèce de
+révérence, tandis que le père ôtait sa casquette
+en murmurant: «J'vous la souhaite
+à vot' désir». Puis sans s'attarder
+on grimpa dans la carriole, les deux femmes
+au fond sur des chaises qui les faisaient
+sauter en l'air à chaque cahot de la route,
+et les deux hommes par devant, sur la
+banquette.</p>
+
+<p>Personne ne parlait. Antoine inquiet
+sifflotait un air de caserne, le père fouettait
+le bidet, et la mère regardait de coin,
+en glissant des coups d'oeil de fouine, la
+négresse dont le front et les pommettes
+reluisaient sous le soleil comme des chaussures
+bien cirées.</p>
+
+<p>Voulant rompre la glace, Antoine se
+retourna.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit-il, on ne cause pas?</p>
+
+<p>&mdash;Faut le temps; répondit la vieille.</p>
+
+<p>Il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, raconte à la p'tite l'histoire
+des huit oeufs de ta poule.</p>
+
+<p>C'était une farce célèbre dans la famille.
+Mais comme sa mère se taisait toujours,
+paralysée par l'émotion, il prit lui-même
+la parole et narra, en riant beaucoup,
+cette mémorable aventure. Le père,
+qui la savait par coeur, se dérida aux premiers
+mots; sa femme bientôt suivit l'exemple,
+et la négresse elle-même, au passage
+le plus drôle, partit tout à coup d'un tel
+rire, d'un rire si bruyant, roulant, torrentiel,
+que le cheval excité fit un petit temps
+de galop.</p>
+
+<p>La connaissance était faite. On causa.</p>
+
+<p>A peine arrivés, quand tout le monde
+fut descendu, après qu'il eut conduit sa
+bonne amie dans la chambre pour ôter sa
+robe qu'elle aurait pu tacher en faisant un
+bon plat de sa façon destiné à prendre les
+vieux par le ventre, il attira ses parents
+devant la porte, et demanda, le coeur battant.</p>
+
+<p>&mdash;Eh ben, quéque vous dites?</p>
+
+<p>Le père se tut. La mère plus hardie déclara:</p>
+
+<p>&mdash;Alle est trop noire! Non, vrai, c'est
+trop. J'en ai eu les sangs tournés.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous y ferez, dit Antoine.</p>
+
+<p>&mdash;Possible, mais pas pour le moment.
+Ils entrèrent et la bonne femme fut émue
+en voyant la négresse cuisiner. Alors elle
+l'aida, la jupe retroussée, active malgré son
+âge.</p>
+
+<p>Le repas fut bon, fut long, fut gai.
+Quand on fit un tour ensuite, Antoine prit
+son père à part.</p>
+
+<p>&mdash;Eh ben, pé, quéque t'en dis?</p>
+
+<p>Le paysan ne se compromettait jamais.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai point d'avis. D'mande à ta mé.</p>
+
+<p>Alors Antoine rejoignit sa mère et la retenant
+en arrière.</p>
+
+<p>&mdash;Eh ben, ma mé, quéque t'en dis?</p>
+
+<p>&mdash;Mon pauv'e gars, vrai, alle est trop
+noire. Seulement un p'tieu moins je ne
+m'opposerais pas, mais c'est trop. On dirait
+Satan!</p>
+
+<p>Il n'insista point, sachant que la vieille
+s'obstinait toujours, mais il sentait en son
+coeur entrer un orage de chagrin. Il cherchait
+ce qu'il fallait faire, ce qu'il pourrait
+inventer, surpris d'ailleurs qu'elle ne les
+eût pas conquis déjà comme elle l'avait séduit
+lui-même. Et ils s'en allaient tous les
+quatre à pas lents à travers les blés, redevenus
+peu à peu silencieux. Quand on
+longeait une clôture les fermiers apparaissaient
+à la barrière, les gamins grimpaient
+sur les talus, tout le monde se précipitait
+au chemin pour voir passer la
+«noire» que le fils Boitelle avait ramenée.
+On apercevait au loin des gens qui couraient
+à travers les champs comme on accourt
+quand bat le tambour des annonces
+de phénomènes vivants. Le père et la mère
+Boitelle effarés de cette curiosité semée
+par la campagne à leur approche, hâtaient
+le pas, côte à côte, précédant de loin leur
+fils à qui sa compagne demandait ce que
+les parents pensaient d'elle.</p>
+
+<p>Il répondit en hésitant qu'ils n'étaient
+pas encore décidés.</p>
+
+<p>Mais sur la place du village ce fut une
+sortie en masse de toutes les maisons en
+émoi, et devant l'attroupement grossissant,
+les vieux Boitelle prirent la fuite et regagnèrent
+leur logis, tandis qu'Antoine soulevé
+de colère, sa bonne amie au bras,
+s'avançait avec majesté sous les yeux élargis
+par l'ébahissement.</p>
+
+<p>Il comprenait que c'était fini, qu'il n'y
+avait plus d'espoir, qu'il n'épouserait pas
+sa négresse; elle aussi le comprenait; et
+ils se mirent à pleurer tous les deux en approchant
+de la ferme. Dès qu'ils y furent
+revenus, elle ôta de nouveau sa robe pour
+aider la mère à faire sa besogne; elle la
+suivit partout, à la laiterie, à l'étable, au
+poulailler, prenant la plus grosse part, répétant
+sans cesse: «Laissez-moi faire,
+madame Boitelle», si bien que le soir
+venu, la vieille, touchée et inexorable, dit
+à son fils: «C'est une brave fille tout de
+même. C'est dommage qu'elle soit si noire,
+mais vrai, alle l'est trop. J'pourrais pas
+m'y faire, faut qu'alle r'tourne, alle est trop
+noire!»</p>
+
+<p>Et le fils Boitelle dit à sa bonne amie:</p>
+
+<p>&mdash;Alle n'veut point, alle te trouve trop
+noire. Faut r'tourner. Je t'aconduirai jusqu'au
+chemin de fer. N'importe, t'éluge
+point. J'vas leur y parler quand tu seras
+partie.</p>
+
+<p>Il la conduisit donc à la gare en lui donnant
+encore bon espoir, et après l'avoir
+embrassée, la fit monter dans le convoi
+qu'il regarda s'éloigner avec des yeux
+bouffis par les pleurs.</p>
+
+<p>Il eut beau implorer les vieux, ils ne
+consentirent jamais.</p>
+
+<p>Et quand il avait conté cette histoire
+que tout le pays connaissait, Antoine Boitelle
+ajoutait toujours:</p>
+
+<p>&mdash;A partir de ça, j'ai eu de coeur à rien,
+à rien. Aucun métier ne m'allait pu, et
+j'sieus devenu ce que j'sieus, un ordureux.</p>
+
+<p>On lui disait:</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous êtes marié pourtant.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et j'peux pas dire que ma femme
+m'a déplu pisque j'y ai fait quatorze éfants,
+mais c'n'est point l'autre, oh non pour sûr,
+oh non! L'autre, voyez-vous, ma négresse,
+alle n'avait qu'à me regarder, je me sentais
+comme transporté...</p>
+
+<br><br><br><br>
+<a name="Hist4"></a>
+<h2>L'ORDONNANCE</h2>
+<a href="#top" style="font size:12pt; font-family: serif;">Retour à l'index</a>
+
+
+
+<p>Le cimetière plein d'officiers avait l'air
+d'un champ fleuri. Les képis et les culottes
+rouges, les galons et les boutons d'or, les
+sabres, les aiguillettes de l'état-major, les
+brandebourgs des chasseurs et des hussards
+passaient au milieu des tombes dont
+les croix blanches ou noires ouvraient
+leurs bras lamentables, leurs bras de fer,
+de marbre ou de bois sur le peuple disparu des
+morts.</p>
+
+<p>On venait d'enterrer la femme du colonel
+de Limousin. Elle s'était noyée deux jours
+auparavant, en prenant un bain.</p>
+
+<p>C'était fini, le clergé était parti, mais le
+colonel, soutenu par deux officiers, restait
+debout devant le trou au fond duquel il
+voyait encore le coffre de bois qui cachait,
+décomposé déjà, le corps de sa jeune
+femme.</p>
+
+<p>C'était presque un vieillard, un grand
+maigre à moustaches blanches qui avait
+épousé, trois ans plus tôt, la fille d'un camarade,
+demeurée orpheline après la mort
+de son père, le colonel Sortis.</p>
+
+<p>Le capitaine et le lieutenant sur qui s'appuyait
+leur chef essayaient de l'emmener.
+Il résistait, les yeux pleins de larmes qu'il
+ne laissait point couler, par héroïsme, et,
+murmurant, tout bas: «Non, non, encore
+un peu», il s'obstinait à rester là, les
+jambes fléchissantes, au bord de ce trou,
+qui lui paraissait sans fond, un abîme où
+étaient tombés son coeur et sa vie, tout ce
+qui lui restait sur terre.</p>
+
+<p>Tout à coup le général Ormont s'approcha,
+saisit par le bras le colonel, et l'entraînant
+presque de force: «Allons, allons,
+mon vieux camarade, il ne faut pas demeurer
+là.» Le colonel obéit alors, et rentra
+chez lui.</p>
+
+<p>Comme il ouvrait la porte de son cabinet,
+il aperçut une lettre sur sa table de travail.
+L'ayant prise, il faillit tomber de surprise
+et d'émotion, il avait reconnu l'écriture de
+sa femme. Et la lettre portait le timbre de
+la poste avec la date du jour même. Il déchira
+l'enveloppe et lut.</p>
+
+<p>«PÈRE,</p>
+
+<p>Permettez-moi de vous appeler encore
+père, comme autrefois. Quand vous recevrez
+cette lettre, je serai morte, et sous la
+terre. Alors peut-être pourrez-vous me
+pardonner.</p>
+
+<p>Je ne veux pas chercher à vous émouvoir
+ni à atténuer ma faute. Je veux dire
+seulement, avec toute la sincérité d'une
+femme qui va se tuer dans une heure, la
+vérité entière et complète.</p>
+
+<p>Quand vous m'avez épousée, par générosité,
+je me suis donnée à vous, par
+reconnaissance et je vous ai aimé de tout
+mon coeur de petite fille. Je vous ai aimé
+ainsi que j'aimais papa, presque autant; et
+un jour, comme j'étais sur vos genoux, et
+comme vous m'embrassiez, je vous ai appelé:
+«Père», malgré moi. Ce fut un cri
+du coeur, instinctif, spontané. Vrai, vous
+étiez pour moi un père, rien qu'un père.
+Vous avez ri, et vous m'avez dit: «Appelle-moi
+toujours comme ça, mon enfant, ça
+me fait plaisir.»</p>
+
+<p>Nous sommes venus dans cette ville
+et&mdash;pardonnez-moi, père&mdash;je suis devenue
+amoureuse. Oh! j'ai résisté longtemps,
+presque deux ans, vous lisez bien,
+presque deux ans, et puis j'ai cédé, je suis
+devenue coupable, je suis devenue une
+femme perdue.</p>
+
+<p>Quant à lui?&mdash;Vous ne devinerez pas
+qui. Je suis bien tranquille là-dessus, puisqu'ils
+étaient douze officiers, toujours autour
+de moi et avec moi, que vous appeliez
+mes douze constellations.</p>
+
+<p>Père, ne cherchez pas à le connaître et
+ne le haïssez pas, lui. Il a fait ce que n'importe
+qui aurait fait à sa place, et puis, je
+suis sûre qu'il m'aimait aussi de tout son
+coeur.</p>
+
+<p>Mais, écoutez&mdash;un jour, nous avions
+rendez-vous dans l'île des Bécasses, vous
+savez la petite île, après le moulin. Moi,
+je devais y aborder en nageant, et lui devait
+m'attendre dans les buissons, et puis
+rester là jusqu'au soir pour qu'on ne le
+vît pas partir. Je venais de le rejoindre,
+quand les branches s'ouvrent et nous apercevons
+Philippe, votre ordonnance, qui
+nous avait surpris. J'ai senti que nous
+étions perdus et j'ai poussé un grand cri;
+alors il m'a dit&mdash;lui, mon ami!&mdash;Allez-vous-en
+à la nage, tout doucement, ma
+chère, et laissez-moi avec cet homme.</p>
+
+<p>Je suis partie, si émue que j'ai failli me
+noyer, et je suis rentrée chez vous, m'attendant
+à quelque chose d'épouvantable.</p>
+
+<p>Une heure après, Philippe me disait, à
+voix basse, dans le corridor du salon où
+je l'ai rencontré. «Je suis aux ordres de
+madame, si elle avait quelque lettre à me
+donner». Alors je compris qu'il s'était
+vendu, et que mon ami l'avait acheté.</p>
+
+<p>Je lui ai donné des lettres, en effet,&mdash;toutes
+mes lettres.&mdash;Il les portait et
+me rapportait les réponses.</p>
+
+<p>Cela a duré deux mois environ. Nous
+avions confiance en lui, comme vous aviez
+confiance en lui, vous aussi.</p>
+
+<p>Or, père, voici ce qui arriva. Un jour,
+dans la même île où j'étais venue à la
+nage, mais, seule, cette fois, j'ai retrouvé
+votre ordonnance. Cet homme m'attendait
+et il m'a prévenue qu'il allait nous dénoncer
+à vous et vous livrer des lettres gardées
+par lui, volées, si je ne cédais point à
+ses désirs.</p>
+
+<p>Oh! père, mon père, j'ai eu peur, une
+peur lâche, indigne, peur de vous surtout,
+de vous si bon, et trompé par moi, peur
+pour lui encore,&mdash;vous l'auriez tué&mdash;pour
+moi aussi, peut-être, est-ce que je
+sais, j'étais affolée, éperdue, j'ai cru l'acheter
+encore une fois ce misérable qui m'aimait
+aussi, quelle honte!</p>
+
+<p>Nous sommes si faibles, nous autres,
+que nous perdons la tête bien plus que
+vous. Et puis, quand on est tombé, on
+tombe toujours plus bas, plus bas. Est-ce
+que je sais ce que j'ai fait? J'ai compris
+seulement qu'un de vous deux et moi allions
+mourir&mdash;et je me suis donnée à
+cette brute.</p>
+
+<p>Vous voyez, père, que je ne cherche
+pas à m'excuser.</p>
+
+<p>Alors, alors&mdash;alors, ce que j'aurais dû
+prévoir est arrivé&mdash;il m'a prise et reprise
+quand il a voulu en me terrifiant. Il a été
+aussi mon amant, comme l'autre, tous les
+jours. Est-ce pas abominable? Et quel
+châtiment, père?</p>
+
+<p>Alors, moi, je me suis dit. Il faut mourir.
+Vivante, je n'aurais pu vous confesser
+un pareil crime. Morte, j'ose tout. Je ne
+pouvais plus faire autrement que de mourir,
+rien ne m'aurait lavée, j'étais trop tachée.
+Je ne pouvais plus aimer, ni être
+aimée; il me semblait que je salissais
+tout le monde, rien qu'en donnant la
+main.</p>
+
+<p>Tout à l'heure, je vais aller prendre
+mon bain et je ne reviendrai pas.</p>
+
+<p>Cette lettre pour vous ira chez mon
+amant. Il la recevra après ma mort, et
+sans rien comprendre, vous la fera tenir,
+accomplissant mon dernier voeu. Et vous
+la lirez, vous, en revenant du cimetière.</p>
+
+<p>Adieu, père, je n'ai plus rien à vous
+dire. Faites ce que vous voudrez, et pardonnez-moi.»</p>
+
+<p>Le colonel s'essuya le front couvert de
+sueur. Son sang-froid, le sang-froid des
+jours de bataille lui était revenu tout à
+coup.</p>
+
+<p>Il sonna.</p>
+
+<p>Un domestique parut.</p>
+
+<p>&mdash;Envoyez-moi Philippe, dit-il.</p>
+
+<p>Puis, il entr'ouvrit le tiroir de sa
+table.</p>
+
+<p>L'homme entra presque aussitôt, un
+grand soldat à moustaches rousses, l'air
+malin, l'oeil sournois.</p>
+
+<p>Le colonel le regarda tout droit.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas me dire le nom de l'amant de
+ma femme.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon colonel...</p>
+
+<p>L'officier prit son revolver dans le tiroir
+entr'ouvert.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, et vite, tu sais que je ne
+plaisante pas.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!... mon colonel..., c'est le
+capitaine Saint-Albert.</p>
+
+<p>A peine avait-il prononcé ce nom, qu'une
+flamme lui brûla les yeux, et il s'abattit
+sur la face, une balle au milieu du front.</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br><br>
+<a name="Hist5"></a>
+<h2>LE LAPIN</h2>
+<a href="#top" style="font size:12pt; font-family: serif;">Retour à l'index</a>
+
+
+
+<p>Maître Lecacheur apparut sur la porte
+de sa maison, à l'heure ordinaire, entre
+cinq heures et cinq heures un quart du
+matin, pour surveiller ses gens qui se mettaient
+au travail.</p>
+
+<p>Rouge, mal éveillé, l'oeil droit ouvert,
+l'oeil gauche presque fermé, il boutonnait
+avec peine ses bretelles sur son gros ventre,
+tout en surveillant, d'un regard entendu
+et circulaire, tous les coins connus de sa
+ferme. Le soleil coulait ses rayons obliques
+à travers les hêtres du fossé et les pommiers
+ronds de la cour, faisait chanter les
+coqs sur le fumier et roucouler les pigeons
+sur le toit. La senteur de l'étable s'envolait
+par la porte ouverte et se mêlait, dans
+l'air frais du matin, à l'odeur âcre de l'écurie
+où hennissaient les chevaux, la tête
+tournée vers la lumière.</p>
+
+<p>Dès que son pantalon fut soutenu solidement,
+maître Lecacheur se mit en
+route, allant d'abord vers le poulailler,
+pour compter les oeufs du matin, car il
+craignait des maraudes depuis quelque
+temps.</p>
+
+<p>Mais la fille de ferme accourut vers lui
+en levant les bras et criant: «Maît' Cacheux,
+maît' Cacheux, on a volé un lapin,
+c'te nuit.»</p>
+
+<p>&mdash;Un lapin?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, maît'Cacheux, l'gros gris, celui
+de la cage à draite.</p>
+
+<p>Le fermier ouvrit tout à fait l'oeil gauche
+et dit simplement:</p>
+
+<p>&mdash;Faut vé ça.</p>
+
+<p>Et il alla voir.</p>
+
+<p>La cage avait été brisée, et le lapin était
+parti.</p>
+
+<p>Alors l'homme devint soucieux, referma
+son oeil droit et se gratta le nez. Puis,
+après avoir réfléchi, il ordonna à la servante
+effarée, qui demeurait stupide devant son
+maître:</p>
+
+<p>&mdash;Va quéri les gendarmes. Dis que
+j'les attends sur l'heure.</p>
+
+<p>Maître Lecacheur était maire de sa commune,
+Pavigny-le-Gras, et commandait en
+maître, vu son argent et sa position.</p>
+
+<p>Dès que la bonne eut disparu, en courant
+vers le village, distant d'un demi-kilomètre,
+le paysan rentra chez lui, pour
+boire son café et causer de la chose avec
+sa femme.</p>
+
+<p>Il la trouva soufflant le feu avec sa
+bouche, à genoux devant le foyer.</p>
+
+<p>Il dit dès la porte:</p>
+
+<p>&mdash;V'là qu'on a volé un lapin, l'gros gris.</p>
+
+<p>Elle se retourna si vite qu'elle se trouva
+assise par terre, et regardant son mari
+avec des yeux désolés:</p>
+
+<p>&mdash;Qué qu'tu dis, Cacheux! qu'on a
+volé un lapin?</p>
+
+<p>&mdash;L'gros gris.</p>
+
+<p>&mdash;L'gros gris?</p>
+
+<p>Elle soupira.</p>
+
+<p>&mdash;Qué misère! qué qu'a pu l'vôlé, çu
+lapin.</p>
+
+<p>C'était une petite femme maigre et vive,
+propre, entendue à tous les soins de l'exploitation.</p>
+
+<p>Lecacheur avait son idée.</p>
+
+<p>&mdash;Ça doit être çu gars de Polyte.</p>
+
+<p>La fermière se leva brusquement, et
+d'une voix furieuse:</p>
+
+<p>&mdash;C'est li! c'est li! faut pas en trâcher
+d'autre. C'est li! Tu l'as dit, Cacheux!</p>
+
+<p>Sur sa maigre figure irritée, toute sa
+fureur paysanne, toute son avarice, toute
+sa rage de femme économe contre le valet
+toujours soupçonné, contre la servante
+toujours suspectée, apparaissaient dans la
+contraction de la bouche, dans les rides
+des joues et du front.</p>
+
+<p>&mdash;Et qué que t'as fait? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai envéyé quéri les gendarmes.</p>
+
+<p>Ce Polyte était un homme de peine employé
+pendant quelques jours dans la
+ferme et congédié par Lecacheur après
+une réponse insolente. Ancien soldat, il
+passait pour avoir gardé de ses campagnes
+en Afrique des habitudes de maraude et
+de libertinage. Il faisait, pour vivre, tous
+les métiers. Maçon, terrassier, charretier,
+faucheur, casseur de pierres, ébrancheur,
+il était surtout fainéant; aussi ne le gardait-on
+nulle part et devait-il par moments
+changer de canton pour trouver encore du
+travail.</p>
+
+<p>Dès le premier jour de son entrée à la
+ferme, la femme de Lecacheur l'avait détesté;
+et maintenant elle était sûre que le
+vol avait été commis par lui.</p>
+
+<p>Au bout d'une demi-heure environ, les
+deux gendarmes arrivèrent. Le brigadier
+Sénateur était très haut et maigre, le gendarme
+Lenient, gros et court.</p>
+
+<p>Lecacheur les fit asseoir, et leur raconta
+la chose. Puis on alla voir le lieu du méfait
+afin de constater le bris de la cabine et
+de recueillir toutes les preuves. Lorsqu'on
+fut rentré dans la cuisine, la maîtresse apporta
+du vin, emplit les verres et demanda
+avec un défi dans l'oeil:</p>
+
+<p>&mdash;L'prendrez-vous, c'ti-là?</p>
+
+<p>Le brigadier, son sabre entre les jambes,
+semblait soucieux. Certes, il était sûr de le
+prendre si on voulait bien le lui désigner.
+Dans le cas contraire, il ne répondait point
+de le découvrir lui-même. Après avoir longtemps
+réfléchi, il posa cette simple question:</p>
+
+<p>&mdash;Le connaissez-vous, le voleur?</p>
+
+<p>Un pli de malice normande rida la grosse
+bouche de Lecacheur qui répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Pour l'connaître, non, je l'connais
+point, vu que j'l'ai pas vu vôler. Si j'l'avais
+vu, j'y aurais fait manger tout cru, poil et
+chair, sans un coup d'cidre pour l'faire passer.
+Pour lors, pour dire qui c'est, je l'dirai
+point, nonobstant, que j'crais qu'c'est çu
+propre à rien de Polyte.</p>
+
+<p>Alors il expliqua longuement ses histoires
+avec Polyte, le départ de ce valet,
+son mauvais regard, des propos rapportés,
+accumulant des preuves insignifiantes et
+minutieuses.</p>
+
+<p>Le brigadier, qui avait écouté avec
+grande attention tout en vidant son verre
+de vin et en le remplissant ensuite, d'un
+geste indifférent, se tourna vers son gendarme:</p>
+
+<p>&mdash;Faudra voir chez la femme au berqué
+Severin, dit-il.</p>
+
+<p>Le gendarme sourit et répondit par trois
+signes de tête.</p>
+
+<p>Alors, Mme Lecacheur se rapprocha,
+et tout doucement, avec des ruses de
+paysanne, interrogea à son tour le brigadier.
+Ce berger Severin, un simple, une
+sorte de brute, élevé dans un parc à moutons,
+ayant grandi sur les côtes au milieu
+de ses bêtes trottantes et bêlantes, ne connaissant
+guère qu'elles au monde, avait
+cependant conservé au fond de l'âme l'instinct
+d'épargne du paysan. Certes, il avait
+dû cacher, pendant des années et des années,
+dans des creux d'arbre ou des trous
+de rocher tout ce qu'il gagnait d'argent,
+soit en gardant les troupeaux, soit en guérissant,
+par des attouchements et des
+paroles, les entorses des animaux (car le
+secret des rebouteux lui avait été transmis
+par un vieux berger qu'il avait remplacé).
+Or, un jour, il acheta, en vente publique,
+un petit bien, masure et champ, d'une
+valeur de trois mille francs.</p>
+
+<p>Quelques mois plus tard, on apprit qu'il
+se mariait. Il épousait une servante connue
+pour ses mauvaises moeurs, la bonne
+du cabaretier. Les gars racontaient que
+cette fille, le sachant aisé, l'avait été trouver
+chaque nuit, dans sa hutte, et l'avait
+pris, l'avait conquis, l'avait conduit au mariage,
+peu à peu, de soir en soir.</p>
+
+<p>Puis, ayant passé par la mairie et par
+l'église, elle habitait maintenant la maison
+achetée par son homme, tandis qu'il continuait
+à garder ses troupeaux, nuit et
+jour, à travers les plaines.</p>
+
+<p>Et le brigadier ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;V'là trois s'maines que Polyte couche
+avec elle, vu qu'il n'a pas d'abri, ce
+maraudeur.</p>
+
+<p>Le gendarme se permit un mot:</p>
+
+<p>&mdash;Il prend la couverture au berger.</p>
+
+<p>Madame Lecacheur, saisie d'une rage
+nouvelle, d'une rage accrue par une colère
+de femme mariée contre le dévergondage,
+s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;C'est elle, j'en suis sûre. Allez-y. Ah!
+les bougres de voleux!</p>
+
+<p>Mais le brigadier ne s'émut pas:</p>
+
+<p>&mdash;Minute, dit-il. Attendons midi, vu
+qu'il y vient dîner chaque jour. Je les pincerai
+le nez dessus.</p>
+
+<p>Et le gendarme souriait, séduit par
+l'idée de son chef; et Lecacheur aussi souriait
+maintenant, car l'aventure du berger
+lui semblait comique, les maris trompés
+étant toujours plaisants.</p>
+
+<p>Midi venait de sonner, quand le brigadier
+Sénateur, suivi de son homme, frappa
+trois coups légers à la porte d'une petite
+maison isolée, plantée au coin d'un bois,
+à cinq cents mètres du village.</p>
+
+<p>Ils s'étaient collés contre le mur afin de
+n'être pas vus du dedans; et ils attendirent.
+Au bout d'une minute ou deux,
+comme personne ne répondait, le brigadier
+frappa de nouveau. Le logis semblait
+inhabité tant il était silencieux, mais le
+gendarme Lenient, qui avait l'oreille fine,
+annonça qu'on remuait à l'intérieur.</p>
+
+<p>Alors Sénateur se fâcha. Il n'admettait
+point qu'on résistât une seconde à l'autorité
+et, heurtant le mur du pommeau de
+son sabre, il cria:</p>
+
+<p>&mdash;Ouvrez, au nom de la loi!</p>
+
+<p>Cet ordre demeurant toujours inutile,
+il hurla:</p>
+
+<p>&mdash;Si vous n'obéissez pas, je fais sauter
+la serrure. Je suis le brigadier de gendarmerie,
+nom de Dieu! Attention, Lenient.</p>
+
+<p>Il n'avait point fini de parler que la
+porte était ouverte, et Sénateur avait
+devant lui une grosse fille très rouge, joufflue,
+dépoitraillée, ventrue, large des
+hanches, une sorte de femelle sanguine
+et bestiale, la femme du berger Severin.</p>
+
+<p>Il entra.</p>
+
+<p>&mdash;Je viens vous rendre visite, rapport
+à une petite enquête, dit-il.</p>
+
+<p>Et il regardait autour de lui. Sur la table
+une assiette, un pot à cidre, un verre à
+moitié plein annonçaient un repas commencé.
+Deux couteaux traînaient côte à
+côte. Et le gendarme malin cligna de l'oeil
+à son chef.</p>
+
+<p>&mdash;Ça sent bon, dit celui-ci.</p>
+
+<p>&mdash;On jurerait du lapin sauté, ajouta
+Lenient très gai.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous un verre de fine? demanda
+la paysanne.</p>
+
+<p>&mdash;Non, merci. Je voudrais seulement la
+peau du lapin que vous mangez.</p>
+
+<p>Elle fit l'idiote; mais elle tremblait.</p>
+
+<p>&mdash;Qué lapin?</p>
+
+<p>Le brigadier s'était assis et s'essuyait le
+front avec sérénité.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, la patronne, vous ne
+nous ferez pas accroire que vous vous
+nourrissiez de chiendent. Que mangiez-vous,
+là, toute seule, pour votre dîner?</p>
+
+<p>&mdash;Mé, rien de rien, j'vous jure. Un
+p'tieu d'beurre su l'pain.</p>
+
+<p>&mdash;Mazette, la bourgeoise, un p'tieu
+d'beurre su l'pain... vous faites erreur.
+C'est un p'tieu d'beurre sur le lapin qu'il
+faut dire. Bougre! il sent bon vot'beurre,
+nom de Dieu! c'est du beurre de choix,
+du beurre d'extra, du beurre de noce,
+du beurre à poil, pour sûr, c'est pas du
+beurre de ménage, çu beurre-là!</p>
+
+<p>Le gendarme se tordait et répétait:</p>
+
+<p>&mdash;Pour sûr, c'est pas du beurre de
+ménage.</p>
+
+<p>Le brigadier Sénateur étant farceur, toute
+la gendarmerie était devenue facétieuse.</p>
+
+<p>Il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Ous'qu'il est vot'beurre?</p>
+
+<p>&mdash;Mon beurre?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vot'beurre.</p>
+
+<p>&mdash;Mais dans l'pot.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, ous'qu'il est l'pot?</p>
+
+<p>&mdash;Qué pot?</p>
+
+<p>&mdash;L'pot à beurre, pardi!</p>
+
+<p>&mdash;Le v'là.</p>
+
+<p>Elle alla chercher une vieille tasse au
+fond de laquelle gisait une couche de
+beurre rance et salé.</p>
+
+<p>Le brigadier le flaira et, remuant le
+front:</p>
+
+<p>&mdash;-C'est pas l'même. Il me faut l'beurre
+qui sent le lapin sauté. Allons, Lenient,
+ouvrons l'oeil; vois su l'buffet, mon garçon;
+mé j'vas guetter sous le lit.</p>
+
+<p>Ayant donc fermé la porte, il s'approcha
+du lit et le voulut tirer; mais le lit tenait
+au mur, n'ayant pas été déplacé depuis
+plus d'un demi-siècle apparemment. Alors
+le brigadier se pencha, et fit craquer son
+uniforme. Un bouton venait de sauter.</p>
+
+<p>&mdash;Lenient, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Mon brigadier?</p>
+
+<p>&mdash;Viens, mon garçon, viens au lit, moi
+je suis trop long pour voir dessous. Je me
+charge du buffet.</p>
+
+<p>Donc, il se releva, et attendit, debout,
+que son homme eût exécuté l'ordre.</p>
+
+<p>Lenient, court et rond, ôta son képi, se
+jeta sur le ventre, et collant son front par
+terre, regarda longtemps le creux noir
+sous la couche. Puis, soudain, il s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Je l'tiens! Je l'tiens!</p>
+
+<p>Le brigadier Sénateur se pencha sur
+son homme.</p>
+
+<p>&mdash;Qué que tu tiens, le lapin?</p>
+
+<p>&mdash;Non, l'voleux!</p>
+
+<p>&mdash;L'voleux! Amène, amène!</p>
+
+<p>Les deux bras du gendarme allongés
+sous le lit avaient appréhendé quelque
+chose, et il tirait de toute sa force. Un pied,
+chaussé d'un gros soulier, parut enfin,
+qu'il tenait de sa main droite.</p>
+
+<p>Le brigadier le saisit: «Hardi! hardi!
+tire!»</p>
+
+<p>Lenient, à genoux maintenant, tirait
+sur l'autre jambe. Mais la besogne était
+rude, car le captif gigotait ferme, ruait
+et faisait gros dos, s'arc-boutant de la
+croupe à la traverse du lit.</p>
+
+<p>&mdash;Hardi! hardi! tire, criait Sénateur.</p>
+
+<p>Et ils tiraient de toute leur force, si bien
+que la barre de bois céda et l'homme sortit
+jusqu'à la tête, dont il se servit encore
+pour s'accrocher à sa cachette.</p>
+
+<p>La figure parut enfin, la figure furieuse
+et consternée de Polyte dont les bras
+demeuraient étendus sous le lit.</p>
+
+<p>&mdash;Tire! criait toujours le brigadier.</p>
+
+<p>Alors un bruit bizarre se fît entendre;
+et, comme les bras s'en venaient à la suite
+des épaules, les mains se montrèrent à la
+suite des bras et, dans les mains, la queue
+d'une casserole, et, au bout de la queue,
+la casserole elle-même, qui contenait un
+lapin sauté.</p>
+
+<p>&mdash;Nom de Dieu, de Dieu, de Dieu, de
+Dieu! hurlait le brigadier fou de joie, tandis
+que Lenient s'assurait de l'homme.</p>
+
+<p>Et la peau du lapin, preuve accablante,
+dernière et terrible pièce à conviction, fut
+découverte dans la paillasse.</p>
+
+<p>Alors les gendarmes rentrèrent en
+triomphe au village avec le prisonnier et
+leurs trouvailles.</p>
+
+<p>Huit jours plus tard, la chose ayant fait
+grand bruit, maître Lecacheur, en entrant
+à la mairie pour y conférer avec le maître
+d'école, apprit que le berger Severin l'y
+attendait depuis une heure.</p>
+
+<p>L'homme était assis sur une chaise, dans
+un coin, son bâton entre les jambes. En
+apercevant le maire, il se leva, ôta son
+bonnet, salua d'un:</p>
+
+<p>&mdash;Bonjou, maît'Cacheux.</p>
+
+<p>Puis demeura debout, craintif, gêné.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous demandez? dit le
+fermier.</p>
+
+<p>&mdash;V'là, maît'Cacheux. C'est-i véridique
+qu'on a volé un lapin cheux vous, l'aut'semaine?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, c'est vrai, Severin.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ben, pour lors c'est véridique.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon brave.</p>
+
+<p>&mdash;Qué qui l'a volé, çu lapin?</p>
+
+<p>&mdash;C'est Polyte Ancas, l'journalier.</p>
+
+<p>&mdash;Ben, ben. C'est-i véridique itou qu'on
+l'a trouvé sous mon lit?</p>
+
+<p>&mdash;Qui ça, le lapin?</p>
+
+<p>&mdash;Le lapin et pi Polyte, l'un au bout
+d'l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon pauv'e Severin. C'est vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Pour lors, c'est véridique?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Qu'est-ce qui vous a donc conté
+c't'histoire-là?</p>
+
+<p>&mdash;Un p'tieu tout l'monde. Je m'entends.
+Et pi, et pi, vous n'en savez long su l'mariage,
+vu qu'vous les faites, vous qu'êtes maire.</p>
+
+<p>&mdash;Comment sur le mariage?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, rapport au drait.</p>
+
+<p>&mdash;Comment rapport au droit?</p>
+
+<p>&mdash;Rapport au drait d'l'homme et pi au
+drait d'la femme.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, oui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! ben, dites-mé, maît'Cacheux, ma
+femme a-t-i l'drait de coucher avé Polyte?</p>
+
+<p>&mdash;Comment, de coucher avec Polyte?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est-i son drait, vu la loi, et
+pi vu qu'alle est ma femme, de coucher
+avec Polyte?</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, mais non, c'est pas son droit.</p>
+
+<p>&mdash;Si je l'y r'prends, j'ai-t-i l'drait de li
+fout' des coups, mé, à elle et pi à li itou?</p>
+
+<p>&mdash;Mais... mais... mais oui.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ben, pour lors. J'vas vous dire.
+Eune nuit, vu qu'j'avais d'z'idées, j'rentrai,
+l'aute semaine, et j'les y trouvai, qu'i n'étaient
+point dos à dos. J'foutis Polyte coucher dehors;
+mais c'est tout, vu que je savais
+point mon drait. C'te fois-ci, j'les vis point.
+Je l'sais par l's autres. C'est fini, n'en parlons
+pu. Mais si j'les r'pince... nom d'un
+nom, si j'les r'pince. Je leur ferai passer
+l'goût d'la rigolade, maît'Cacheux, aussi
+vrai que je m'nomme Severin...</p>
+
+
+
+
+<br><br><br><br>
+<a name="Hist6"></a>
+<h2>UN SOIR</h2>
+<a href="#top" style="font size:12pt; font-family: serif;">Retour à l'index</a>
+
+
+
+
+<p>Le <i>Kléber</i> avait stoppé, et je regardais
+de mes yeux ravis l'admirable golfe de
+Bougie qui s'ouvrait devant nous. Les forêts
+kabyles couvraient les hautes montagnes;
+les sables jaunes, au loin, faisaient,
+à la mer une rive de poudre d'or, et le soleil
+tombait en torrents de feu sur les maisons
+blanches de la petite ville.</p>
+
+<p>La brise chaude, la brise d'Afrique, apportait
+à mon coeur joyeux, l'odeur du
+désert, l'odeur du grand continent mystérieux
+où l'homme du Nord ne pénètre
+guère. Depuis trois mois, j'errai sur le
+bord de ce monde profond et inconnu, sur
+le rivage de cette terre fantastique de
+l'autruche, du chameau, de la gazelle, de
+l'hippopotame, du gorille, de l'éléphant
+et du nègre. J'avais vu l'arabe galoper
+dans le vent, comme un drapeau qui flotte
+et vole et passe, j'avais couché sous la tente
+brune, dans la demeure vagabonde de ces
+oiseaux blancs du désert. J'étais ivre de
+lumière, de fantaisie et d'espace.</p>
+
+<p>Maintenant, après cette dernière excursion,
+il faudrait partir, retourner en France,
+revoir Paris, la ville du bavardage inutile,
+des soucis médiocres et des poignées de
+mains sans nombre. Je dirais adieu aux
+choses aimées, si nouvelles, à peine entrevues,
+tant regrettées.</p>
+
+<p>Une flotte de barques entourait le paquebot.
+Je sautai dans l'une d'elles où ramait
+un négrillon, et je fus bientôt sur le quai,
+près de la vieille porte sarrazine, dont la
+ruine grise, à l'entrée de la cité kabyle,
+semble un écusson de noblesse antique.</p>
+
+<p>Comme je demeurais debout sur le port,
+à côté de ma valise, regardant sur la rade
+le gros navire à l'ancre, et stupéfait d'admiration
+devant cette côte unique, devant
+ce cirque de montagnes baignées par les
+flots bleus, plus beau que celui de Naples,
+aussi beau que ceux d'Ajaccio et de Porto,
+en Corse, une lourde main me tomba sur
+l'épaule.</p>
+
+<p>Je me retournai et je vis un grand homme
+à barbe longue, coiffé d'un chapeau de
+paille, vêtu de flanelle blanche, debout à
+côté de moi, et me dévisageant de ses yeux
+bleus.</p>
+
+<p>&mdash;N'êtes-vous pas mon ancien camarade
+de pension? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible. Comment vous appelez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Trémoulin.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! Tu étais mon voisin d'études.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vieux, je t'ai reconnu du premier
+coup, moi.</p>
+
+<p>Et la longue barbe se frotta sur mes
+joues.</p>
+
+<p>Il semblait si content, si gai, si heureux
+de me voir, que, par un élan d'amical
+égoïsme, je serrai fortement les deux
+mains de ce camarade de jadis, et que je
+me sentis moi-même très satisfait de l'avoir
+ainsi retrouvé.</p>
+
+<p>Trémoulin avait été pour moi pendant
+quatre ans le plus intime, le meilleur de
+ces compagnons d'études que nous
+oublions si vite à peine sortis du collège.
+C'était alors un grand corps mince, qui
+semblait porter une tête trop lourde, une
+grosse tête ronde, pesante, inclinant le cou
+tantôt à droite, tantôt à gauche, et écrasant
+la poitrine étroite de ce haut collégien
+à longues jambes.</p>
+
+<p>Très intelligent, doué d'une facilité merveilleuse,
+d'une rare souplesse d'esprit,
+d'une sorte d'intuition instinctive pour
+toutes les études littéraires, Trémoulin
+était le grand décrocheur de prix de notre
+classe.</p>
+
+<p>On demeurait convaincu au collège qu'il
+deviendrait un homme illustre, un poète
+sans doute, car il faisait des vers et il était
+plein d'idées ingénieusement sentimentales.
+Son père, pharmacien dans le quartier
+du Panthéon, ne passait pas pour
+riche.</p>
+
+<p>Aussitôt après le baccalauréat, je l'avais
+perdu de vue.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tu fais ici? m'écriai-je.</p>
+
+<p>Il répondit en souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis colon.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! Tu plantes?</p>
+
+<p>&mdash;Et je récolte.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Du raisin, dont je fais du vin.</p>
+
+<p>&mdash;Et ça va?</p>
+
+<p>&mdash;Ça va très bien.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux, mon vieux.</p>
+
+<p>&mdash;Tu allais à l'hôtel?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, oui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, tu iras chez moi.</p>
+
+<p>&mdash;Mais!...</p>
+
+<p>&mdash;C'est entendu.</p>
+
+<p>Et il dit au négrillon qui surveillait nos
+mouvements:</p>
+
+<p>&mdash;Chez moi, Ali.</p>
+
+<p>Ali répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Foui, moussi.</p>
+
+<p>Puis se mit à courir, ma valise sur
+l'épaule, ses pieds noirs battant la poussière.</p>
+
+<p>Trémoulin me saisit le bras, et m'emmena.
+D'abord il me posa des questions
+sur mon voyage, sur mes impressions, et,
+voyant mon enthousiasme, parut m'en aimer
+davantage.</p>
+
+<p>Sa demeure était une vieille maison
+mauresque à cour intérieure, sans fenêtres
+sur la rue, et dominée par une terrasse
+qui dominait elle-même celles des
+maisons voisines, et le golfe et les forêts,
+les montagnes, la mer.</p>
+
+<p>Je m'écriai:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voilà ce que j'aime, tout l'Orient
+m'entre dans le coeur en ce logis. Cristi!
+que tu es heureux de vivre ici! Quelles
+nuits tu dois passer sur cette terrasse! Tu
+y couches?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'y dors pendant l'été. Nous y
+monterons ce soir. Aimes-tu la pêche?</p>
+
+<p>&mdash;Quelle pêche?</p>
+
+<p>&mdash;La pêche au flambeau.</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, je l'adore.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, nous irons, après dîner.
+Puis nous reviendrons prendre des sorbets
+sur mon toit.</p>
+
+<p>Après que je me fus baigné, il me fit
+visiter la ravissante ville kabyle, une vraie
+cascade de maisons blanches dégringolant
+à la mer, puis nous rentrâmes comme
+le soir venait, et après un exquis dîner nous
+descendîmes vers le quai.</p>
+
+<p>On ne voyait plus rien que les feux des
+rues et les étoiles, ces larges étoiles luisantes,
+scintillantes, du ciel d'Afrique.</p>
+
+<p>Dans un coin du port, une barque attendait
+Dès que nous fûmes dedans, un
+homme dont je n'avais point distingué le
+visage se mit à ramer pendant que mon
+ami préparait le brasier qu'il allumerait
+tout à l'heure. Il me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais, c'est moi qui manie la
+fouine. Personne n'est plus fort que moi.</p>
+
+<p>&mdash;Mes compliments.</p>
+
+<p>Nous avions contourné une sorte de
+môle et nous étions, maintenant, dans une
+petite baie pleine de hauts rochers dont
+les ombres avaient l'air de tours bâties
+dans l'eau, et je m'aperçus, tout à coup,
+que la mer était phosphorescente. Les avirons
+qui la battaient lentement, à coups
+réguliers, allumaient dedans, à chaque
+tombée, une lueur mouvante et bizarre
+qui traînait ensuite au loin derrière nous,
+en s'éteignant. Je regardais, penché, cette
+coulée de clarté pâle, émiettée par les
+rames, cet inexprimable feu de la mer, ce
+feu froid qu'un mouvement allume et qui
+meurt dès que le flot se calme. Nous allions
+dans le noir, glissant sur cette lueur, tous
+les trois.</p>
+
+<p>Où allions-nous? Je ne voyais point mes
+voisins, je ne voyais rien que ce remous
+lumineux et les étincelles d'eau projetées
+par les avirons. Il faisait chaud, très chaud.
+L'ombre semblait chauffée dans un four,
+et mon coeur se troublait de ce voyage
+mystérieux avec ces deux hommes dans
+cette barque silencieuse.</p>
+
+<p>Des chiens, les maigres chiens arabes
+au poil roux, au nez pointu, aux yeux luisants,
+aboyaient au loin, comme ils aboient
+toutes les nuits sur cette terre démesurée,
+depuis les rives de la mer jusqu'au fond
+du désert où campent les tribus errantes.
+Les renards, les chacals, les hyènes, répondaient;
+et non loin de là, sans doute, quelque
+lion solitaire devait grogner dans une
+gorge de l'Atlas.</p>
+
+<p>Soudain, le rameur s'arrêta. Où étions-nous?
+Un petit bruit grinça près de moi.
+Une flamme d'allumette apparut, et je vis
+une main, rien qu'une main, portant cette
+flamme légère vers la grille de fer suspendue
+à l'avant du bateau et chargée de bois
+comme un bûcher flottant.</p>
+
+<p>Je regardais, surpris, comme si cette vue
+eût été troublante et nouvelle, et je suivis
+avec émotion la petite flamme touchant au
+bord de ce foyer une poignée de bruyères
+sèches qui se mirent à crépiter.</p>
+
+<p>Alors, dans la nuit endormie, dans la
+lourde nuit brûlante, un grand feu clair
+jaillit, illuminant, sous un dais de ténèbres
+pesant sur nous, la barque et deux hommes,
+un vieux matelot maigre, blanc et ridé,
+coiffé d'un mouchoir noué sur la tête, et
+Trémoulin, dont la barbe blonde luisait.</p>
+
+<p>&mdash;Avant! dit-il.</p>
+
+<p>L'autre rama, nous remettant en marche,
+au milieu d'un météore, sous le dôme
+d'ombre mobile qui se promenait avec
+nous. Trémoulin, d'un mouvement continu,
+jetait du bois sur le brasier qui flambait,
+éclatant et rouge.</p>
+
+<p>Je me penchai de nouveau et j'aperçus
+le fond de la mer. A quelques pieds sous
+le bateau il se déroulait lentement, à mesure
+que nous passions, l'étrange pays de
+l'eau, de l'eau qui vivifie, comme l'air du
+ciel, des plantes et des bêtes. Le brasier
+enfonçant jusqu'aux rochers sa vive lumière,
+nous glissions sur des forêts surprenantes
+d'herbes rousses, rosés, vertes,
+jaunes. Entre elles et nous une glace admirablement
+transparente, une glace liquide,
+presque invisible, les rendait féeriques, les
+reculait dans un rêve, dans le rêve qu'éveillent
+les océans profonds. Cette onde claire
+si limpide qu'on ne distinguait point, qu'on
+devinait plutôt, mettait entre ces étranges
+végétations et nous quelque chose de troublant
+comme le doute de la réalité, les
+faisait mystérieuses comme les paysages
+des songes.</p>
+
+<p>Quelquefois les herbes venaient jusqu'à
+la surface, pareilles à des cheveux, à peine
+remuées par le lent passage de la barque.</p>
+
+<p>Au milieu d'elles, de minces poissons
+d'argent filaient, fuyaient, vus une seconde
+et disparus. D'autres, endormis encore,
+flottaient suspendus au milieu de ces broussailles
+d'eau, luisants et fluets, insaisissables.
+Souvent un crabe courait vers un
+trou pour se cacher, ou bien une méduse
+bleuâtre et transparente, à peine visible,
+fleur d'azur pâle, vraie fleur de mer, laissait
+traîner son corps liquide dans notre
+léger remous; puis, soudain, le fond disparaissait,
+tombé plus bas, très loin, dans
+un brouillard de verre épaissi. On voyait
+vaguement alors de gros rochers et des
+varechs sombres, à peine éclairés par le
+brasier.</p>
+
+<p>Trémoulin, debout à l'avant, le corps
+penché, tenant aux mains le long trident
+aux pointes aiguës qu'on nomme la fouine,
+guettait les rochers, les herbes, le fond
+changeant de la mer, avec un oeil ardent
+de bête qui chasse.</p>
+
+<p>Tout à coup, il laissa glisser dans l'eau,
+d'un mouvement vif et doux, la tête fourchue
+de son arme, puis il la lança comme
+on lance une flèche, avec une telle promptitude
+qu'elle saisit à la course un grand
+poisson fuyant devant nous.</p>
+
+<p>Je n'avais rien vu que le geste de Trémoulin,
+mais je l'entendis grogner de joie,
+et, comme il levait sa fouine dans la clarté
+du brasier, j'aperçus une bête qui se tordait
+traversée par les dents de fer. C'était
+un congre. Après l'avoir contemplé et me
+l'avoir montré en le promenant au-dessus
+de la flamme, mon ami le jeta dans le
+fond du bateau. Le serpent de mer, le
+corps percé de cinq plaies, glissa, rampa,
+frôlant mes pieds, cherchant un trou pour
+fuir, et, ayant trouvé entre les membrures
+du bateau une flaque d'eau saumâtre, il
+s'y blottit, s'y roula presque mort déjà.</p>
+
+<p>Alors, de minute en minute, Trémoulin
+cueillit, avec une adresse surprenante,
+avec une rapidité foudroyante, avec une
+sûreté miraculeuse, tous les étranges vivants
+de l'eau salée. Je voyais tour à tour
+passer au-dessus du feu, avec des convulsions
+d'agonie, des loups argentés, des
+murènes sombres tachetées de sang, des
+rascasses hérissées de dards, et des sèches,
+animaux bizarres qui crachaient de l'encre
+et faisaient la mer toute noire pendant
+quelques instants, autour du bateau.</p>
+
+<p>Cependant je croyais sans cesse entendre
+des cris d'oiseaux autour de nous,
+dans la nuit, et je levais la tête m'efforçant
+de voir d'où venaient ces sifflements aigus,
+proches ou lointains, courts ou prolongés.
+Ils étaient innombrables, incessants,
+comme si une nuée d'ailes eût plané sur
+nous, attirées sans doute par la flamme.
+Parfois ces bruits semblaient tromper
+l'oreille et sortir de î'eau.</p>
+
+<p>Je demandai:</p>
+
+<p>&mdash;Qui est-ce qui siffle ainsi?</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce sont les charbons qui tombent.</p>
+
+<p>C'était en effet le brasier semant sur la
+mer une pluie de brindilles en feu. Elles
+tombaient rouges ou flambant encore et
+s'éteignaient avec une plainte douce, pénétrante,
+bizarre, tantôt un vrai gazouillement,
+tantôt un appel court d'émigrant
+qui passe. Des gouttes de résine ronflaient
+comme des balles ou comme des frelons
+et mouraient brusquement en plongeant.
+On eût dit vraiment des voix d'êtres, une
+inexprimable et frêle rumeur de vie errant
+dans l'ombre tout près de nous.</p>
+
+<p>Trémoulin cria soudain:</p>
+
+<p>&mdash;Ah... la gueuse!</p>
+
+<p>Il lança sa fouine, et, quand il la releva,
+je vis, enveloppant les dents de la
+fourchette, et collée au bois, une sorte de
+grande loque de chair rouge qui palpitait,
+remuait, enroulant et déroulant de longues
+et molles et fortes lanières couvertes de
+suçoirs autour du manche du trident.
+C'était une pieuvre.</p>
+
+<p>Il approcha de moi cette proie, et je distinguai
+les deux gros yeux du monstre qui
+me regardaient, des yeux saillants, troubles
+et terribles, émergeant d'une sorte de
+poche qui ressemblait à une tumeur. Se
+croyant libre, la bête allongea lentement
+un de ses membres dont je vis les ventouses
+blanches ramper vers moi. La pointe
+en était fine comme un fil, et dès que
+cette jambe dévorante se fut accrochée au
+banc, une autre se souleva, se déploya
+pour la suivre. On sentait là-dedans, dans
+ce corps musculeux et mou, dans cette
+ventouse vivante, rougeâtre et flasque, une
+irrésistible force. Trémoulin avait ouvert
+son couteau, et d'un coup brusque, il le
+plongea entre les yeux.</p>
+
+<p>On entendit un soupir, un bruit d'air qui
+s'échappe; et le poulpe cessa d'avancer.</p>
+
+<p>Il n'était pas mort cependant, car la vie
+est tenace en ces corps nerveux, mais sa
+vigueur était détruite, sa pompe crevée, il
+ne pouvait plus boire le sang, sucer et vider
+la carapace des crabes.</p>
+
+<p>Trémoulin, maintenant, détachait du
+bordage, comme pour jouer avec cet agonisant,
+ses ventouses impuissantes, et,
+saisi soudain par une étrange colère, il cria:</p>
+
+<p>&mdash;Attends, je vas te chauffer les pieds.</p>
+
+<p>D'un coup de trident il le reprit et, l'élevant
+de nouveau, il fit passer contre la
+flamme, en les frottant aux grilles de fer
+rougies du brasier, les fines pointes de chair
+des membres de la pieuvre.</p>
+
+<p>Elles crépitèrent en se tordant, rougies,
+raccourcies par le feu; et j'eus mal jusqu'au
+bout des doigts de la souffrance de
+l'affreuse bête.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ne fais pas ça, criai-je.</p>
+
+<p>Il répondit avec calme:</p>
+
+<p>&mdash;Bah! c'est assez bon pour elle.</p>
+
+<p>Puis il rejeta dans le bateau la pieuvre
+crevée et mutilée qui se traîna entre mes
+jambes, jusqu'au trou plein d'eau saumâtre,
+où elle se blottit pour mourir au milieu
+des poissons morts.</p>
+
+<p>Et la pêche continua longtemps, jusqu'à
+ce que le bois vint à manquer.</p>
+
+<p>Quand il n'y en eut plus assez pour entretenir
+le feu, Trémoulin précipita dans
+l'eau le brasier tout entier, et la nuit, suspendue
+sur nos têtes par la flamme éclatante,
+tomba sur nous, nous ensevelit de
+nouveau dans ses ténèbres.</p>
+
+<p>Le vieux se remit à ramer, lentement, à
+coups réguliers. Où était le port, où était
+la terre? où était l'entrée du golfe et la
+large mer? Je n'en savais rien. Le poulpe
+remuait encore près de mes pieds, et je
+souffrais dans les ongles comme si on me
+les eût brûlés aussi. Soudain, j'aperçus
+des lumières; on rentrait au port.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu as sommeil? demanda
+mon ami.</p>
+
+<p>&mdash;Non, pas du tout.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, nous allons bavarder un peu
+sur mon toit.</p>
+
+<p>&mdash;Bien volontiers.</p>
+
+<p>Au moment où nous arrivions sur cette
+terrasse, j'aperçus le croissant de la lune
+qui se levait derrière les montagnes. Le
+vent chaud glissait par souffles lents, plein
+d'odeurs légères, presque imperceptibles,
+comme s'il eût balayé sur son passage la
+saveur des jardins et des villes de tous les
+pays brûlés du soleil.</p>
+
+<p>Autour de nous, les maisons blanches
+aux toits carrés descendaient vers la mer,
+et sur ces toits on voyait des formes humaines
+couchées ou debout, qui dormaient
+ou qui rêvaient sous les étoiles, des familles
+entières roulées en de longs vêtements de
+flanelle et se reposant, dans la nuit calme,
+de la chaleur du jour.</p>
+
+<p>Il me sembla tout à coup que l'âme
+orientale entrait en moi, l'âme poétique et
+légendaire des peuples simples aux pensées
+fleuries. J'avais le coeur plein de la Bible
+et des Mille et une Nuits; j'entendais des
+prophètes annoncer des miracles et je
+voyais sur les terrasses de palais passer
+des princesses en pantalons de soie, tandis
+que brûlaient, en des réchauds d'argent,
+des essences fines dont la fumée prenait
+des formes de génies.</p>
+
+<p>Je dis à Trémoulin:</p>
+
+<p>&mdash;Tu as de la chance d'habiter ici.</p>
+
+<p>Il répondit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est le hasard qui m'y a conduit.</p>
+
+<p>&mdash;Le hasard?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, le hasard et le malheur.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as été malheureux?</p>
+
+<p>&mdash;Très malheureux.</p>
+
+<p>Il était debout, devant moi, enveloppé
+de son burnous, et sa voix me fit passer
+un frisson sur la peau, tant elle me sembla
+douloureuse.</p>
+
+<p>Il reprit après un moment de silence:</p>
+
+<p>&mdash;Je peux te raconter mon chagrin.
+Cela me fera peut-être du bien d'en parler.</p>
+
+<p>&mdash;Raconte.</p>
+
+<p>&mdash;Tu le veux?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà. Tu te rappelles bien ce que
+j'étais au collège: une manière de poète
+élevé dans une pharmacie. Je rêvais de
+faire des livres, et j'essayai, après mon
+baccalauréat. Cela ne me réussit pas. Je
+publiai un volume de vers, puis un roman,
+sans vendre davantage l'un que l'autre,
+puis une pièce de théâtre qui ne fut pas
+jouée.</p>
+
+<p>Alors, je devins amoureux. Je ne te
+raconterai pas ma passion. A côté de la
+boutique de papa, il y avait un tailleur,
+lequel était père d'une fille. Je l'aimai.
+Elle était intelligente, ayant conquis ses
+diplômes d'instruction supérieure, et avait
+un esprit vif, sautillant, très en harmonie,
+d'ailleurs, avec sa personne. On lui eût
+donné quinze ans bien qu'elle en eût plus
+de vingt-deux. C'était une toute petite
+femme, fine de traits, de lignes, de ton,
+comme une aquarelle délicate. Son nez,
+sa bouche, ses yeux bleus, ses cheveux
+blonds, son sourire, sa taille, ses mains,
+tout cela semblait fait pour une vitrine et
+non pour la vie à l'air. Pourtant elle était
+vive, souple et active incroyablement. J'en
+fus très amoureux. Je me rappelle deux
+ou trois promenades au jardin du Luxembourg,
+auprès de la fontaine de Médicis,
+qui demeureront assurément les meilleures
+heures de ma vie. Tu connais, n'est-ce pas,
+cet état bizarre de folie tendre qui fait que
+nous n'avons plus de pensée que pour des
+actes d'adoration? On devient véritablement
+un possédé que hante une femme,
+et rien n'existe plus pour nous à côté
+d'elle.</p>
+
+<p>Nous fûmes bientôt fiancés. Je lui communiquai
+mes projets d'avenir qu'elle
+blâma. Elle ne me croyait ni poète, ni
+romancier, ni auteur dramatique, et pensait
+que le commerce, quand il prospère,
+peut donner le bonheur parfait.</p>
+
+<p>Renonçant donc à composer des livres,
+je me résignai à en vendre, et j'achetai, à
+Marseille, la Librairie Universelle, dont le
+propriétaire était mort.</p>
+
+<p>J'eus là trois bonnes années. Nous avions
+fait de notre magasin une sorte de salon
+littéraire où tous les lettrés de la ville venaient
+causer. On entrait chez nous comme
+on entre au cercle, et on échangeait des
+idées sur les livres, sur les poètes, sur la
+politique surtout. Ma femme, qui dirigeait
+la vente, jouissait d'une vraie notoriété
+dans la ville. Quant à moi, pendant qu'on
+bavardait au rez-de-chaussée, je travaillais
+dans mon cabinet du premier qui communiquait
+avec la librairie par un escalier tournant.
+J'entendais les voix, les rires, les discussions,
+et je cessais d'écrire parfois, pour
+écouter. Je m'étais mis en secret à composer
+un roman&mdash;que je n'ai pas fini.</p>
+
+<p>Les habitués les plus assidus étaient
+M. Montina, un rentier, un grand garçon,
+un beau garçon, un beau du Midi, à poil
+noir, avec des yeux complimenteurs,
+M. Barbet, un magistrat, deux commerçants,
+MM. Faucil et Labarrègue, et le général
+marquis de Flèche, le chef du parti
+royaliste, le plus gros personnage de la
+province, un vieux de soixante-six ans.</p>
+
+<p>Les affaires marchaient bien. J'étais
+heureux, très heureux.</p>
+
+<p>Voilà qu'un jour, vers trois heures, en
+faisant des courses, je passai par la rue
+Saint-Ferréol et je vis sortir soudain d'une
+porte une femme dont la tournure ressemblait
+si fort à celle de la mienne que je me
+serais dit: «C'est elle!» si je ne l'avais
+laissée, un peu souffrante, à la boutique
+une heure plus tôt. Elle marchait devant
+moi, d'un pas rapide, sans se retourner.
+Et je me mis à la suivre presque malgré
+moi, surpris, inquiet.</p>
+
+<p>Je me disais: «Ce n'est pas elle. Non.
+C'est impossible, puisqu'elle avait la migraine.
+Et puis qu'aurait-elle été faire dans
+cette maison?»</p>
+
+<p>Je voulus cependant en avoir le coeur
+net, et je me hâtai pour la rejoindre. M'a-t-elle
+senti ou deviné ou reconnu à mon
+pas, je n'en sais rien, mais elle se retourna
+brusquement. C'était elle! En me voyant
+elle rougit beaucoup et s'arrêta, puis, souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, te voilà?</p>
+
+<p>J'avais le coeur serré.</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Tu es donc sortie? Et ta migraine?</p>
+
+<p>&mdash;Ça allait mieux, j'ai été faire une course.</p>
+
+<p>&mdash;Où donc?</p>
+
+<p>&mdash;Chez Lacaussade, rue Cassinelli, pour
+une commande de crayons.</p>
+
+<p>Elle me regardait bien en face. Elle n'était
+plus rouge, mais plutôt un peu pâle. Ses
+yeux clairs et limpides,&mdash;ah! les yeux
+des femmes!&mdash;semblaient pleins de vérité,
+mais je sentis vaguement, douloureusement,
+qu'ils étaient pleins de mensonge.
+Je restais devant elle plus confus, plus
+embarrassé, plus saisi qu'elle-même, sans
+oser rien soupçonner, mais sûr qu'elle
+mentait. Pourquoi? je n'en savais rien.</p>
+
+<p>Je dis seulement:</p>
+
+<p>&mdash;Tu as bien fait de sortir si ta migraine
+va mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, beaucoup mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Tu rentres?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui.</p>
+
+<p>Je la quittai, et m'en allai seul, par les
+rues. Que se passait-il? J'avais eu, en face
+d'elle, l'intuition de sa fausseté. Maintenant
+je n'y pouvais croire; et quand je rentrai
+pour dîner, je m'accusais d'avoir suspecté,
+même une seconde, sa sincérité.</p>
+
+<p>As-tu été jaloux, toi? oui ou non, qu'importe!
+La première goutte de jalousie était
+tombée sur mon coeur. Ce sont des gouttes
+de feu. Je ne formulais rien, je ne croyais
+rien. Je savais seulement qu'elle avait
+menti. Songe que tous les soirs, quand
+nous restions en tête à tête, après le départ
+des clients et des commis, soit qu'on
+allât flâner jusqu'au port, quand il faisait
+beau, soit qu'on demeurât à bavarder
+dans mon bureau, s'il faisait mauvais, je
+laissais s'ouvrir mon coeur devant elle avec
+un abandon sans réserve, car je l'aimais.
+Elle était une part de ma vie, la plus
+grande, et toute ma joie. Elle tenait dans
+ses petites mains ma pauvre âme captive,
+confiante et fidèle.</p>
+
+<p>Pendant les premiers jours, ces premiers
+jours de doute et de détresse avant que le
+soupçon se précise et grandisse, je me sentis
+abattu et glacé comme lorsqu'une maladie
+couve en nous. J'avais froid sans cesse,
+vraiment froid, je ne mangeais plus, je ne
+dormais pas.</p>
+
+<p>Pourquoi avait-elle menti? Que faisait-elle
+dans cette maison? J'y étais entré pour
+tâcher de découvrir quelque chose. Je
+n'avais rien trouvé. Le locataire du premier,
+un tapissier, m'avait renseigné sur
+tous ses voisins, sans que rien me jetât sur
+une piste. Au second habitait une sage-femme,
+au troisième une couturière et une
+manicure, dans les combles deux cochers
+avec leurs familles.</p>
+
+<p>Pourquoi avait-elle menti? Il lui aurait
+été si facile de me dire qu'elle venait de
+chez la couturière ou de chez la manicure.
+Oh! quel désir j'ai eu de les interroger
+aussi! Je ne l'ai pas fait de peur qu'elle
+en fût prévenue et qu'elle connût mes
+soupçons.</p>
+
+<p>Donc, elle était entrée dans cette maison
+et me l'avait caché. Il y avait un mystère.
+Lequel? Tantôt j'imaginais des raisons
+louables, une bonne oeuvre dissimulée,
+un renseignement à chercher, je m'accusais
+de la suspecter. Chacun de nous
+n'a-t-il pas le droit d'avoir ses petits secrets
+innocents, une sorte de seconde vie intérieure
+dont on ne doit compte à personne?
+Un homme, parce qu'on lui a donné pour
+compagne une jeune fille, peut-il exiger
+qu'elle ne pense et ne fasse plus rien sans
+l'en prévenir avant ou après? Le mot mariage
+veut-il dire renoncement à toute
+indépendance, à toute liberté? Ne se pouvait-il
+faire qu'elle allât chez une couturière
+sans me le dire ou qu'elle secourût
+la famille d'un des cochers? Ne se pouvait-il
+aussi que sa visite dans cette maison,
+sans être coupable, fût de nature à
+être, non pas blâmée, mais critiquée par
+moi? Elle me connaissait jusque dans mes
+manies les plus ignorées et craignait peut-être,
+sinon un reproche, du moins une discussion.
+Ses mains étaient fort jolies, et
+je finis par supposer qu'elle les faisait soigner
+en cachette par la manicure du logis
+suspect et qu'elle ne l'avouait point pour
+ne pas paraître dissipatrice. Elle avait de
+l'ordre, de l'épargne, mille précautions de
+femme économe et entendue aux affaires.
+En confessant cette petite dépense de coquetterie
+elle se serait sans doute jugée
+amoindrie à mes yeux. Les femmes ont
+tant de subtilités et de roueries natives
+dans l'âme.</p>
+
+<p>Mais tous mes raisonnements ne me rassuraient
+point. J'étais jaloux. Le soupçon
+me travaillait, me déchirait, me dévorait.
+Ce n'était pas encore un soupçon, mais le
+soupçon. Je portais en moi une douleur,
+une angoisse affreuse, une pensée encore
+voilée&mdash;oui, une pensée avec un voile
+dessus&mdash;ce voile, je n'osais pas le soulever,
+car, dessous, je trouverais un horrible
+doute... Un amant!... N'avait-elle
+pas un amant?... Songe! songe! Cela était
+invraisemblable, impossible... et pourtant?...</p>
+
+<p>La figure de Montina passait sans cesse
+devant mes yeux. Je le voyais, ce grand
+bellâtre aux cheveux luisants, lui sourire
+dans le visage, et je me disais: «C'est lui.»</p>
+
+<p>Je me faisais l'histoire de leur liaison.
+Ils avaient parlé d'un livre ensemble, discuté
+l'aventure d'amour, trouvé quelque
+chose qui leur ressemblait, et de cette analogie
+avaient fait une réalité.</p>
+
+<p>Et je les surveillais, en proie au plus
+abominable supplice que puisse endurer
+un homme. J'avais acheté des chaussures
+à semelles de caoutchouc afin de circuler
+sans bruit, et je passais ma vie maintenant
+à monter et à descendre mon petit escalier
+en limaçon pour les surprendre. Souvent,
+même, je me laissais glisser sur les mains,
+la tête la première, le long des marches,
+afin de voir ce qu'ils faisaient. Puis je devais
+remonter à reculons, avec des efforts
+et une peine infinis, après avoir constaté
+que le commis était en tiers.</p>
+
+<p>Je ne vivais plus, je souffrais. Je ne pouvais
+plus penser à rien, ni travailler, ni
+m'occuper de mes affaires. Dès que je sortais,
+dès que j'avais fait cent pas dans la
+rue, je me disais: «Il est là», et je rentrais.
+Il n'y était pas. Je repartais! Mais à
+peine m'étais-je éloigné de nouveau, je
+pensais: «Il est venu, maintenant», et je
+retournais.</p>
+
+<p>Cela durait tout le long des jours.</p>
+
+<p>La nuit, c'était plus affreux encore, car
+je la sentais à côté de moi, dans mon lit.
+Elle était là, dormant ou feignant, de dormir!
+Dormait-elle? Non, sans doute.
+C'était encore un mensonge?</p>
+
+<p>Je restais immobile, sur le dos, brûlé
+par la chaleur de son corps, haletant et
+torturé. Oh! quelle envie, une envie ignoble
+et puissante, de me lever, de prendre
+une bougie et un marteau, et, d'un seul
+coup, de lui fendre la tête, pour voir dedans!
+J'aurais vu, je le sais bien, une
+bouillie de cervelle et de sang, rien de
+plus. Je n'aurais pas su! Impossible de
+savoir! Et ses yeux! Quand elle me regardait,
+j'étais soulevé par des rages folles.
+On la regarde&mdash;elle vous regarde! Ses
+yeux sont transparents, candides&mdash;et faux,
+faux, faux! et on ne peut deviner ce qu'elle
+pense, derrière. J'avais envie d'enfoncer
+des aiguilles dedans, de crever ces glaces
+de fausseté.</p>
+
+<p>Ah! comme je comprends l'inquisition!
+Je lui aurais tordu les poignets dans des
+manchettes de fer.&mdash;Parle... avoue!...
+Tu ne veux pas?... attends!...&mdash;Je lui
+aurais serré la gorge doucement...&mdash;Parle,
+avoue!... tu ne veux pas?...,&mdash;et j'aurais
+serré, serré, jusqu'à la voir
+râler, suffoquer, mourir... Ou bien je lui
+aurais brûlé les doigts sur le feu... Oh!
+cela, avec quel bonheur je l'aurais fait!...</p>
+
+<p>&mdash;Parle... parle donc... Tu ne veux pas?</p>
+
+<p>&mdash;Je les aurais tenus sur les charbons,
+ils auraient été grillés, par le bout... et
+elle aurait parlé... certes!... elle aurait
+parlé...</p>
+
+<p>Trémoulin, dressé, les poings fermés,
+criait. Autour de nous, sur les toits voisins,
+les ombres se soulevaient, se réveillaient,
+écoutaient, troublées dans leur
+repos.</p>
+
+<p>Et moi, ému, capté par un intérêt puissant,
+je voyais devant moi, dans la nuit,
+comme si je l'avais connue, cette petite
+femme, ce petit être blond, vif et rusé. Je
+la voyais vendre ses livres, causer avec les
+hommes que son air d'enfant troublait, et
+je voyais dans sa fine tête de poupée les
+petites idées sournoises, les folles idées
+empanachées, les rêves de modistes parfumées
+au musc s'attachant à tous les héros
+des romans d'aventures. Comme lui je la
+suspectais, je la détestais, je la haïssais,
+je lui aurais aussi brûlé les doigts pour
+qu'elle avouât.</p>
+
+<p>Il reprit, d'un ton plus calme:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas pourquoi je te raconte
+cela. Je n'en ai jamais parlé à personne.
+Oui, mais je n'ai vu personne depuis deux
+ans. Je n'ai causé avec personne, avec personne!
+Et cela me bouillonnait dans le coeur
+comme une boue qui fermente. Je la vide.
+Tant pis pour toi.</p>
+
+<p>Eh bien, je m'étais trompé, c'était pis
+que ce que j'avais cru, pis que tout.
+Écoute. J'usai du moyen qu'on emploie
+toujours, je simulai des absences. Chaque
+fois que je m'éloignais, ma femme déjeunait
+dehors. Je ne te raconterai pas comment
+j'achetai un garçon de restaurant
+pour la surprendre.</p>
+
+<p>La porte de leur cabinet devait m'être
+ouverte, et j'arrivai, à l'heure convenue,
+avec la résolution formelle de les tuer.
+Depuis la veille je voyais la scène comme
+si elle avait déjà eu lieu! J'entrais! Une
+petite table couverte de verres, de bouteilles
+et d'assiettes, la séparait de Montina.
+Leur surprise était telle en m'apercevant
+qu'ils demeuraient immobiles. Moi,
+sans dire un mot, j'abattais sur la tête
+de l'homme la canne plombée dont j'étais
+armé. Assommé d'un seul coup, il
+s'affaissait, la figure sur la nappe! Alors
+je me tournais vers elle, et je lui laissais
+le temps&mdash;quelques secondes&mdash;
+de comprendre et de tordre ses bras vers
+moi, folle d'épouvante, avant de mourir à
+son tour. Oh! j'étais prêt, fort, résolu et
+content, content jusqu'à l'ivresse. L'idée
+du regard éperdu qu'elle me jetterait sous
+ma canne levée, de ses mains tendues en
+avant, du cri de sa gorge, de sa figure
+soudain livide et convulsée, me vengeait
+d'avance. Je ne l'abattrais pas du premier
+coup, elle! Tu me trouves féroce, n'est-ce
+pas? Tu ne sais pas ce qu'on souffre. Penser
+qu'une femme, épouse ou maîtresse,
+qu'on aime, se donne à un autre, se livre
+à lui comme à vous, et reçoit ses lèvres
+comme les vôtres! C'est une chose atroce,
+épouvantable. Quand on a connu un jour
+cette torture, on est capable de tout. Oh!
+je m'étonne qu'on ne tue pas plus souvent,
+car tous ceux qui ont été trahis, tous, ont
+désiré tuer, ont joui de cette mort rêvée,
+ont fait, seuls dans leur chambre, ou sur
+une route déserte, hantés par l'hallucination
+de la vengeance satisfaite, le geste
+d'étrangler ou d'assommer.</p>
+
+<p>Moi, j'arrivai à ce restaurant. Je demandai:
+«Ils sont là?» Le garçon vendu
+répondit: «Oui, monsieur», me fit monter
+un escalier, et me montrant une porte:
+«Ici!» dit-il. Je serrais ma canne comme
+si mes doigts eussent été de fer. J'entrai.</p>
+
+<p>J'avais bien choisi l'instant. Ils s'embrassaient,
+mais ce n'était pas Montina.
+C'était le général de Flèche, le général qui
+avait soixante-six ans!</p>
+
+<p>Je m'attendais si bien à trouver l'autre,
+que je demeurai perclus d'étonnement.</p>
+
+<p>Et puis... et puis... je ne sais pas encore
+ce qui se passa en moi... non... je ne sais
+pas? Devant l'autre, j'aurais été convulsé
+de fureur!... Devant celui-là, devant ce
+vieil homme ventru, aux joues tombantes,
+je fus suffoqué par le dégoût. Elle, la petite,
+qui semblait avoir quinze ans, s'était donnée,
+livrée à ce gros homme presque gâteux,
+parce qu'il était marquis, général,
+l'ami et le représentant des rois détrônés.
+Non, je ne sais pas ce que je sentis, ni ce
+que je pensai. Ma main n'aurait pas pu
+frapper ce vieux! Quelle honte! Non, je
+n'avais plus envie de tuer ma femme, mais
+toutes les femmes qui peuvent faire des
+choses pareilles! Je n'étais plus jaloux,
+j'étais éperdu comme si j'avais vu l'horreur
+des horreurs!</p>
+
+<p>Qu'on dise ce qu'on voudra des hommes,
+ils ne sont point si vils que cela! Quand
+on en rencontre un qui s'est livré de cette
+façon, on le montre au doigt. L'époux ou
+l'amant d'une vieille femme est plus méprisé
+qu'un voleur. Nous sommes propres,
+mon cher. Mais elles, elles, des filles, dont
+le coeur est sale! Elles sont à tous, jeunes
+ou vieux, pour des raisons méprisables et
+différentes, parce que c'est leur profession,
+leur vocation et leur fonction. Ce sont les
+éternelles, inconscientes et sereines prostituées
+qui livrent leur corps sans dégoût,
+parce qu'il est marchandise d'amour,
+qu'elles le vendent ou qu'elles le donnent,
+au vieillard qui hante les trottoirs avec de
+l'or dans sa poche, ou bien, pour la gloire,
+au vieux souverain lubrique, au vieil homme
+célèbre et répugnant!...</p>
+
+<p>Il vociférait comme un prophète antique,
+d'une voix furieuse, sous le ciel étoilé,
+criant, avec une rage de désespéré, la
+honte glorifiée de toutes les maîtresses
+des vieux monarques, la honte respectée
+de toutes les vierges qui acceptent de vieux
+époux, la honte tolérée de toutes les jeunes
+femmes qui cueillent, souriantes, de vieux
+baisers.</p>
+
+<p>Je les voyais, depuis la naissance du
+monde, évoquées, appelées par lui, surgissant
+autour de nous dans cette nuit
+d'Orient, les filles, les belles filles à l'âme
+vile qui, comme les bêtes ignorant l'âge du
+mâle, furent dociles à des désirs séniles.
+Elles se levaient, servantes des patriarches
+chantées par la Bible, Agar, Ruth, les filles
+de Loth, la brune Abigaïl, la vierge de Sunnam
+qui, de ses caresses, ranimait David
+agonisant, et toutes les autres, jeunes,
+grasses, blanches, patriciennes ou plébéiennes,
+irresponsables femelles d'un
+maître, chair d'esclave soumise, éblouie
+ou payée!</p>
+
+<p>Je demandai:</p>
+
+<p>&mdash;-Qu'as-tu fait?</p>
+
+<p>Il répondit simplement:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis parti. Et me voici.</p>
+
+<p>Alors nous restâmes l'un près de l'autre,
+longtemps, sans parler, rêvant!...</p>
+
+<p>J'ai gardé de ce soir-là une impression
+inoubliable. Tout ce que j'avais vu, senti,
+entendu, deviné, la pêche, la pieuvre aussi
+peut-être, et ce récit poignant, au milieu
+des fantômes blancs, sur les toits voisins,
+tout semblait concourir à une émotion
+unique. Certaines rencontres, certaines
+inexplicables combinaisons de choses,
+contiennent assurément, sans que rien
+d'exceptionnel y apparaisse, une plus
+grande quantité de secrète quintessence de
+vie que celle dispersée dans l'ordinaire des
+jours.</p>
+
+
+<br><br><br><br>
+<a name="Hist7"></a>
+<h2>LES ÉPINGLES</h2>
+<a href="#top" style="font size:12pt; font-family: serif;">Retour à l'index</a>
+
+
+
+
+
+
+<p>&mdash;Ah! mon cher, quelles rosses, les
+femmes!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi dis-tu ça?</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'elles m'ont joué un tour
+abominable.</p>
+
+<p>&mdash;A toi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, à moi.</p>
+
+<p>&mdash;Les femmes, ou une femme?</p>
+
+<p>&mdash;Deux femmes.</p>
+
+<p>&mdash;Deux femmes en même temps?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Quel tour?</p>
+
+<p>Les deux jeunes gens étaient assis devant
+un grand café du boulevard et buvaient des
+liqueurs mélangées d'eau, ces apéritifs qui
+ont l'air d'infusions faites avec toutes les
+nuances d'une boîte d'aquarelle.</p>
+
+<p>Ils avaient à peu près le même âge:
+vingt-cinq à trente ans. L'un était blond
+et l'autre brun. Ils avaient la demi-élégance
+des coulissiers, des hommes qui
+vont à la Bourse et dans les salons, qui
+fréquentent partout, vivent partout, aiment
+partout. Le brun reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Je t'ai dit ma liaison, n'est-ce pas,
+avec cette petite bourgeoise rencontrée sur
+la plage de Dieppe?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher, tu sais ce que c'est. J'avais
+une maîtresse à Paris, une que j'aime
+infiniment, une vieille amie, une bonne
+amie, une habitude enfin, et j'y tiens.</p>
+
+<p>&mdash;A ton habitude?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, à mon habitude et à elle. Elle
+est mariée aussi avec un brave homme,
+que j'aime beaucoup également, un bon
+garçon très cordial, un vrai camarade! Enfin
+c'est une maison où j'avais logé ma
+vie.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! ils ne peuvent pas quitter
+Paris, ceux-là, et je me suis trouvé veuf
+à Dieppe.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi allais-tu à Dieppe?</p>
+
+<p>&mdash;Pour changer d'air. On ne peut pas
+rester tout le temps sur le boulevard.</p>
+
+<p>&mdash;Alors?</p>
+
+<p>&mdash;Alors, j'ai rencontré sur la plage la
+petite dont je t'ai parlé.</p>
+
+<p>&mdash;La femme du chef de bureau?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Elle s'ennuyait beaucoup. Son
+mari, d'ailleurs, ne venait que tous les dimanches,
+et il est affreux. Je la comprends
+joliment. Donc, nous avons ri et dansé
+ensemble.</p>
+
+<p>&mdash;Et le reste?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, plus tard. Enfin, nous nous
+sommes rencontrés, nous nous sommes
+plu, je le lui ai dit, elle me l'a fait répéter
+pour mieux comprendre, et elle n'y a pas
+mis d'obstacle.</p>
+
+<p>&mdash;L'aimais-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, un peu; elle est très gentille.</p>
+
+<p>&mdash;Et l'autre?</p>
+
+<p>&mdash;L'autre était à Paris! Enfin, pendant
+six semaines, ç'a été très bien et nous
+sommes rentrés ici dans les meilleurs
+termes. Est-ce que tu sais rompre avec une
+femme, toi, quand cette femme n'a pas un
+tort à ton égard?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, très bien.</p>
+
+<p>&mdash;Comment fais-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Je la lâche.</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment t'y prends-tu pour la
+lâcher?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vais plus chez elle.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si elle vient chez toi?</p>
+
+<p>&mdash;Je... n'y suis pas.</p>
+
+<p>&mdash;Et si elle revient?</p>
+
+<p>&mdash;Je lui dis que je suis indisposé.</p>
+
+<p>&mdash;Si elle te soigne?</p>
+
+<p>&mdash;Je... je lui fais une crasse.</p>
+
+<p>&mdash;Si elle l'accepte?</p>
+
+<p>&mdash;J'écris des lettres anonymes à son
+mari pour qu'il la surveille les jours où je
+l'attends.</p>
+
+<p>&mdash;Ça c'est grave! Moi je n'ai pas de
+résistance. Je ne sais pas rompre. Je les
+collectionne. Il y en a que je ne vois plus
+qu'une fois par an, d'autres tous les dix
+mois, d'autres au moment du terme,
+d'autres les jours où elles ont envie de
+dîner au cabaret. Celles que j'ai espacées
+ne me gênent pas, mais j'ai souvent bien
+du mal avec les nouvelles pour les distancer
+un peu.</p>
+
+<p>&mdash;Alors...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, mon cher, la petite ministère
+était tout feu, tout flamme, sans un tort,
+comme je te l'ai dit! Comme son mari
+passe tous ses jours au bureau, elle se
+mettait sur le pied d'arriver chez moi à
+l'improviste. Deux fois elle a failli rencontrer
+mon habitude.</p>
+
+<p>&mdash;Diable!</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Donc j'ai donné à chacune ses
+jours, des jours fixes pour éviter les confusions.
+Lundi et samedi à l'ancienne.
+Mardi, jeudi et dimanche à la nouvelle.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cette préférence?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon cher, elle est plus jeune.</p>
+
+<p>&mdash;Ça ne te faisait que deux jours de
+repos par semaine.</p>
+
+<p>&mdash;Ça me suffit.</p>
+
+<p>&mdash;Mes compliments!</p>
+
+<p>&mdash;Or, figure-toi qu'il m'est arrivé l'histoire
+la plus ridicule du monde et la plus
+embêtante. Depuis quatre mois tout allait
+parfaitement; je dormais sur mes deux
+oreilles et j'étais vraiment très heureux
+quand soudain, lundi dernier, tout craque.</p>
+
+<p>J'attendais mon habitude à l'heure dite,
+une heure un quart, en fumant un bon
+cigare.</p>
+
+<p>Je rêvassais, très satisfait de moi,
+quand je m'aperçus que l'heure était passée.
+Je fus surpris car elle est très exacte.
+Mais je crus à un petit retard accidentel.
+Cependant une demi-heure se passe, puis
+une heure, une heure et demie et je compris
+qu'elle avait été retenue par une cause
+quelconque, une migraine peut-être ou un
+importun. C'est très ennuyeux ces choses-là,
+ces attentes... inutiles, très ennuyeux
+et très énervant. Enfin, j'en pris mon
+parti, puis je sortis et, ne sachant que
+faire, j'allai chez elle.</p>
+
+<p>Je la trouvai en train de lire un roman.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, lui dis-je?</p>
+
+<p>Elle répondit tranquillement:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher, je n'ai pas pu, j'ai été empêchée.</p>
+
+<p>&mdash;Par quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Par... des occupations.</p>
+
+<p>&mdash;Mais... quelles occupations?</p>
+
+<p>&mdash;Une visite très ennuyeuse.</p>
+
+<p>Je pensai qu'elle ne voulait pas me dire
+la vraie raison, et, comme elle était très
+calme, je ne m'en inquiétai pas davantage.</p>
+
+<p>Je comptais rattraper le temps perdu, le
+lendemain, avec l'autre.</p>
+
+<p>Le mardi donc, j'étais très... très ému
+et très amoureux en expectative, de la petite
+ministère, et même étonné qu'elle ne
+devançât pas l'heure convenue. Je regardais
+la pendule à tout moment suivant
+l'aiguille avec impatience.</p>
+
+<p>Je la vis passer le quart, puis la demie,
+puis deux heures... Je ne tenais plus en
+place, traversant à grandes enjambées ma
+chambre, collant mon front à la fenêtre et
+mon oreille contre la porte pour écouter si
+elle ne montait pas l'escalier.</p>
+
+<p>Voici deux heures et demie, puis trois
+heures! Je saisis mon chapeau et je cours
+chez elle. Elle lisait, mon cher, un roman!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? lui dis-je avec anxiété.</p>
+
+<p>Elle répondit, aussi tranquillement que
+mon habitude:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher, je n'ai pas pu, j'ai été
+empêchée.</p>
+
+<p>&mdash;Par quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Par... des occupations.</p>
+
+<p>&mdash;Mais... quelles occupations?</p>
+
+<p>&mdash;Une visite ennuyeuse.</p>
+
+<p>Certes, je supposai immédiatement
+qu'elles savaient tout; mais elle semblait
+pourtant si placide, si paisible que je finis
+par rejeter mon soupçon, par croire à une
+coïncidence bizarre, ne pouvant imaginer
+une pareille dissimulation de sa part. Et
+après une heure de causerie amicale, coupée
+d'ailleurs par vingt entrées de sa petite
+fille, je dus m'en aller fort embêté.</p>
+
+<p>Et figure-toi que le lendemain...</p>
+
+<p>&mdash;Ç'a a été la même chose?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... et le lendemain encore. Et ça
+a duré ainsi trois semaines, sans une
+explication, sans que rien me révélât cette
+conduite bizarre dont cependant je soupçonnais
+le secret.</p>
+
+<p>&mdash;Elles savaient tout?</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu. Mais comment? Ah! j'en ai
+eu du tourment avant de l'apprendre.</p>
+
+<p>&mdash;Comment l'as-tu su enfin?</p>
+
+<p>&mdash;Par lettres. Elles m'ont donné, le
+même jour, dans les mêmes termes, mon
+congé définitif.</p>
+
+<p>&mdash;Et?</p>
+
+<p>&mdash;Et voici... Tu sais, mon cher, que
+les femmes ont toujours sur elles une
+armée d'épingles. Les épingles à cheveux,
+je les connais, je m'en méfie, et j'y veille,
+mais les autres sont bien plus perfides,
+ces sacrées petites épingles à tête noire
+qui nous semblent toutes pareilles, à nous
+grosse bêtes que nous sommes, mais
+qu'elles distinguent, elles, comme nous
+distinguons un cheval d'un chien.</p>
+
+<p>Or, il paraît qu'un jour ma petite ministère
+avait laissé une de ces machines
+révélatrices piquée dans ma tenture, près
+de ma glace.</p>
+
+<p>Mon habitude, du premier coup, avait
+aperçu sur l'étoffe ce petit point noir gros
+comme une puce, et sans rien dire l'avait
+cueilli, puis avait laissé à la même place
+une de ses épingles à elle, noire aussi,
+mais d'un modèle différent.</p>
+
+<p>Le lendemain, la ministère voulut reprendre
+son bien, et reconnut aussitôt la
+substitution; alors un soupçon lui vint, et
+elle en mit deux, en les croisant.</p>
+
+<p>L'habitude répondit à ce signe télégraphique
+par trois boules noires, l'une sur
+l'autre.</p>
+
+<p>Une fois ce commerce commencé, elles
+continuèrent à communiquer, sans se rien
+dire, seulement pour s'épier. Puis il paraît
+que l'habitude, plus hardie, enroula le long
+de la petite pointe d'acier un mince papier
+où elle avait écrit: «Poste restante, boulevard
+Malesherbes, C. D.»</p>
+
+<p>Alors elles s'écrivirent. J'étais perdu.
+Tu comprends que ça n'a pas été tout seul
+entre elles. Elles y allaient avec précaution,
+avec mille ruses, avec toute la prudence
+qu'il faut en pareil cas. Mais l'habitude fît
+un coup d'audace et donna un rendez-vous
+à l'autre.</p>
+
+<p>Ce qu'elles se sont dit, je l'ignore! Je
+sais seulement que j'ai fait les frais de leur
+entretien. Et voilà!</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne les vois plus.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, je les vois encore comme
+ami; nous n'avons pas rompu tout à fait.</p>
+
+<p>&mdash;Et elles, se sont-elles revues?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon cher, elles sont devenues
+intimes.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, tiens. Et ça ne te donne pas
+une idée, ça?</p>
+
+<p>&mdash;Non, quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Grand serin, l'idée de leur faire repiquer
+des épingles doubles?</p>
+
+
+
+<br><br><br><br>
+<a name="Hist8"></a>
+<h2>DUCHOUX</h2>
+<a href="#top" style="font size:12pt; font-family: serif;">Retour à l'index</a>
+
+
+
+
+<p>En descendant le grand escalier du cercle
+chauffé comme une serre par le calorifère,
+le baron de Mordiane avait laissé ouverte
+sa fourrure; aussi, lorsque la grande
+porte de la rue se fut refermée sur lui, éprouva-t-il
+un frisson de froid profond, un de
+ces frissons brusques et pénibles qui rendent
+triste comme un chagrin. Il avait
+perdu quelque argent, d'ailleurs, et son
+estomac, depuis quelque temps, le faisait
+souffrir, ne lui permettait plus de manger
+à son gré.</p>
+
+<p>Il allait rentrer chez lui, et soudain la
+pensée de son grand appartement vide, du
+valet de pied dormant dans l'antichambre,
+du cabinet où l'eau tiédie pour la toilette
+du soir chantait doucement sur le réchaud
+à gaz, du lit large, antique et solennel
+comme une couche mortuaire, lui fit entrer
+jusqu'au fond du coeur, jusqu'au fond de la
+chair, un autre froid plus douloureux encore
+que celui de l'air glacé.</p>
+
+<p>Depuis quelques années il sentait s'appesantir
+sur lui ce poids de la solitude qui
+écrase quelquefois les vieux garçons. Jadis,
+il était fort, alerte et gai, donnant tous ses
+jours au sport et toutes ses nuits aux fêtes.
+Maintenant, il s'alourdissait et ne prenait
+plus plaisir à grand'chose. Les exercices
+le fatiguaient, les soupers et même les dîners
+lui faisaient mal, les femmes l'ennuyaient
+autant qu'elles l'avaient autrefois
+amusé.</p>
+
+<p>La monotonie des soirs pareils, des
+mêmes amis retrouvés au même lieu, au
+cercle, de la même partie avec des chances
+et des déveines balancées, des mêmes propos
+sur les mêmes choses, du même esprit
+dans les mêmes bouches, des mêmes
+plaisanteries sur les mêmes sujets, des
+mêmes médisances sur les mêmes femmes,
+l'écoeurait au point de lui donner, par moments,
+de véritables désirs de suicide. Il
+ne pouvait plus mener cette vie régulière
+et vide, si banale, si légère et si lourde en
+même temps, et il désirait quelque chose
+de tranquille, de reposant, de confortable,
+sans savoir quoi.</p>
+
+<p>Certes, il ne songeait pas à se marier,
+car il ne se sentait pas le courage de se
+condamner à la mélancolie, à la servitude
+conjugale, à cette odieuse existence de
+deux êtres, qui, toujours ensemble, se connaissaient
+jusqu'à ne plus dire un mot qui
+ne soit prévu par l'autre, à ne plus faire un
+geste qui ne soit attendu, à ne plus avoir
+une pensée, un désir, un jugement qui ne
+soient devinés. Il estimait qu'une personne
+ne peut être agréable à voir encore que
+lorsqu'on la connaît peu, lorsqu'il reste en
+elle du mystère, de l'inexploré, lorsqu'elle
+demeure un peu inquiétante et voilée. Donc
+il lui aurait fallu une famille qui n'en fût
+pas une, où il aurait pu passer une partie
+seulement de sa vie; et, de nouveau, le
+souvenir de son fils le hanta.</p>
+
+<p>Depuis un an, il y songeait sans cesse,
+sentant croître en lui l'envie irritante de le
+voir, de le connaître. Il l'avait eu dans sa
+jeunesse, au milieu de circonstances dramatiques
+et tendres. L'enfant, envoyé dans
+le Midi, avait été élevé près de Marseille,
+sans jamais connaître le nom de son père.</p>
+
+<p>Celui-ci avait payé d'abord les mois de
+nourrice, puis les mois de collège, puis les
+mois de fête, puis la dot pour un mariage
+raisonnable. Un notaire discret avait servi
+d'intermédiaire sans jamais rien révéler.</p>
+
+<p>Le baron de Mordiane savait donc seulement
+qu'un enfant de son sang vivait
+quelque part, aux environs de Marseille,
+qu'il passait pour intelligent et bien élevé,
+qu'il avait épousé la fille d'un architecte entrepreneur,
+dont il avait pris la suite. Il passait
+aussi pour gagner beaucoup d'argent.</p>
+
+<p>Pourquoi n'irait-il pas voir ce fils inconnu,
+sans se nommer, pour l'étudier d'abord
+et s'assurer qu'il pourrait au besoin trouver
+un refuge agréable dans cette famille?</p>
+
+<p>Il avait fait grandement les choses, donné
+une belle dot acceptée avec reconnaissance.
+Il était donc certain de ne pas se heurter
+contre un orgueil excessif; et cette pensée,
+ce désir, reparus tous les jours, de partir
+pour le Midi, devenaient en lui irritants
+comme une démangeaison. Un bizarre attendrissement
+d'égoïste le sollicitait aussi,
+à l'idée de cette maison riante et chaude,
+au bord de la mer, où il trouverait sa belle-fille
+jeune et jolie, ses petits-enfants aux
+bras ouverts, et son fils qui lui rappellerait
+l'aventure charmante et courte des lointaines
+années. Il regrettait seulement
+d'avoir donné tant d'argent, et que cet argent
+eût prospéré entre les mains du jeune
+homme, ce qui ne lui permettait plus de
+se présenter en bienfaiteur.</p>
+
+<p>Il allait, songeant à tout cela, la tête
+enfoncée dans son col de fourrure; et sa
+résolution fut prise brusquement. Un fiacre
+passait; il l'appela, se fit conduire chez
+lui; et quand son valet de chambre, réveillé,
+eut ouvert la porte:</p>
+
+<p>&mdash;Louis, dit-il, nous partons demain soir
+pour Marseille. Nous y resterons peut-être
+une quinzaine de jours. Vous allez faire
+tous les préparatifs nécessaires.</p>
+
+<p>Le train roulait, longeant le Rhône sablonneux,
+puis traversait des plaines jaunes,
+des villages clairs, un grand pays fermé au
+loin par des montagnes nues.</p>
+
+<p>Le baron de Mordiane, réveillé après
+une nuit en sleeping, se regardait avec
+mélancolie dans la petite glace de son nécessaire.
+Le jour cru du Midi lui montrait
+des rides qu'il ne se connaissait pas encore:
+un état de décrépitude ignoré dans la demi-ombre
+des appartements parisiens.</p>
+
+<p>Il pensait, en examinant le coin des
+yeux, les paupières fripées, les tempes, le
+front dégarnis:</p>
+
+<p>&mdash;-Bigre, je ne suis pas seulement défraîchi.
+Je suis avancé.</p>
+
+<p>Et son désir de repos grandit soudain,
+avec une vague envie, née en lui pour la
+première fois, de tenir sur ses genoux ses
+petits-enfants.</p>
+
+<p>Vers une heure de l'après-midi, il arriva,
+dans un landau loué à Marseille,
+devant une de ces maisons de campagne
+méridionales si blanches, au bout de leur
+avenue de platanes, qu'elles éblouissent et
+font baisser les yeux. Il souriait en suivant
+l'allée et pensait:</p>
+
+<p>&mdash;Bigre, c'est gentil!</p>
+
+<p>Soudain, un galopin de cinq à six ans
+apparut, sortant d'un arbuste, et demeura
+debout au bord du chemin, regardant le
+monsieur avec ses yeux ronds.</p>
+
+<p>Mordiane s'approcha:</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, mon garçon.</p>
+
+<p>Le gamin ne répondit pas.</p>
+
+<p>Le baron, alors, s'étant penché, le prit
+dans ses bras pour l'embrasser, puis, suffoqué
+par une odeur d'ail dont l'enfant
+tout entier semblait imprégné, il le remit
+brusquement à terre en murmurant:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est l'enfant du jardinier.</p>
+
+<p>Et il marcha vers la demeure.</p>
+
+<p>Le linge séchait sur une corde devant
+la porte, chemises, serviettes, torchons,
+tabliers et draps, tandis qu'une garniture
+de chaussettes alignées sur des ficelles superposées
+emplissait une fenêtre entière,
+pareille aux étalages de saucisses devant
+les boutiques de charcutiers.</p>
+
+<p>Le baron appela.</p>
+
+<p>Une servante apparut, vraie servante du
+Midi, sale et dépeignée, dont les cheveux,
+par mèches, lui tombaient sur la face,
+dont la jupe, sous l'accumulation des taches
+qui l'avaient assombrie, gardait de
+sa couleur ancienne quelque chose de tapageur,
+un air de foire champêtre et de
+robe de saltimbanque.</p>
+
+<p>Il demanda:</p>
+
+<p>&mdash;M. Duchoux est-il chez lui?</p>
+
+<p>Il avait donné, jadis, par plaisanterie
+de viveur sceptique, ce nom à l'enfant
+perdu afin qu'on n'ignorât point qu'il
+avait été trouvé sous un chou.</p>
+
+<p>La servante répéta:</p>
+
+<p>&mdash;Vous demandez M. Duchouxe?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Té, il est dans la salle, qui tire ses
+plans.</p>
+
+<p>&mdash;Dites-lui que M. Merlin demande à
+lui parler.</p>
+
+<p>Elle reprit, étonnée:</p>
+
+<p>&mdash;Hé! donc, entrez, si vous voulez le voir.
+Et elle cria:</p>
+
+<p>&mdash;Mosieu Duchouxe, une visite!</p>
+
+<p>Le baron entra, et, dans une grande
+salle, assombrie par les volets à moitié
+clos, il aperçut indistinctement des gens
+et des choses qui lui parurent malpropres.</p>
+
+<p>Debout devant une table surchargée
+d'objets de toute sorte, un petit homme
+chauve traçait des lignes sur un large papier.</p>
+
+<p>Il interrompit son travail et fit deux pas.</p>
+
+<p>Son gilet ouvert, sa culotte déboutonnée,
+les poignets de sa chemise relevés,
+indiquaient qu'il avait fort chaud, et il
+était chaussé de souliers boueux révélant
+qu'il avait plu quelques jours auparavant.</p>
+
+<p>Il demanda, avec un fort accent méridional:</p>
+
+<p>&mdash;À qui ai-je l'honneur?...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Merlin... Je viens vous
+consulter pour un achat de terrain à bâtir.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! très bien!</p>
+
+<p>Et Duchoux, se tournant vers sa femme,
+qui tricotait dans l'ombre:</p>
+
+<p>&mdash;Débarrasse une chaise, Joséphine.</p>
+
+<p>Mordiane vit alors une femme jeune,
+qui semblait déjà vieille, comme on est
+vieux à vingt-cinq ans en province, faute
+de soins, de lavages répétés, de tous les
+petits soucis, de toutes les petites propretés,
+de toutes les petites attentions de la
+toilette féminine qui immobilisent la fraîcheur
+et conservent, jusqu'à près de cinquante
+ans, le charme et la beauté. Un
+fichu sur les épaules, les cheveux noués à
+la diable, de beaux cheveux épais et noirs,
+mais qu'on devinait peu brossés, elle allongea
+vers une chaise des mains de bonne et
+enleva une robe d'enfant, un couteau, un
+bout de ficelle, un pot à fleurs vide et une
+assiette grasse demeurés sur le siège qu'elle
+tendit ensuite au visiteur.</p>
+
+<p>Il s'assit et s'aperçut alors que la table
+de travail de Duchoux portait, outre les
+livres et les papiers, deux salades fraîchement
+cueillies, une cuvette, une brosse à
+cheveux, une serviette, un revolver et plusieurs
+tasses non nettoyées.</p>
+
+<p>L'architecte vit ce regard et dit en souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Excusez! il y a un peu de désordre
+dans le salon; ça tient aux enfants.</p>
+
+<p>Et il approcha sa chaise pour causer avec
+le client.</p>
+
+<p>&mdash;Donc, vous cherchez un terrain aux
+environs de Marseille?</p>
+
+<p>Son haleine, bien que venue de loin,
+apporta au baron ce souffle d'ail qu'exhalent
+les gens du Midi ainsi que des fleurs
+leur parfum.</p>
+
+<p>Mordiane demanda:</p>
+
+<p>&mdash;C'est votre fils que j'ai rencontré
+sous les platanes?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Oui, le second.</p>
+
+<p>&mdash;Vous en avez deux?</p>
+
+<p>&mdash;Trois, monsieur, un par an.</p>
+
+<p>Et Duchoux semblait plein d'orgueil.</p>
+
+<p>Le baron pensait: «S'ils fleurent tous
+le même bouquet, leur chambre doit être
+une vraie serre.»</p>
+
+<p>Il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je voudrais un joli terrain près
+de la mer, sur une petite plage déserte...</p>
+
+<p>Alors Duchoux s'expliqua. Il en avait
+dix, vingt, cinquante, cent et plus, de terrains
+dans ces conditions, à tous les prix,
+pour tous les goûts. Il parlait comme coule
+une fontaine, souriant, content de lui, remuant
+sa tête chauve et ronde.</p>
+
+<p>Et Mordiane se rappelait une petite
+femme blonde, mince, un peu mélancolique
+et disant si tendrement: «Mon cher
+aimé» que le souvenir seul avivait le sang
+de ses veines. Elle l'avait aimé avec passion,
+avec folie, pendant trois mois; puis,
+devenue enceinte en l'absence de son mari
+qui était gouverneur d'une colonie, elle
+s'était sauvée, s'était cachée, éperdue de
+désespoir et de terreur, jusqu'à la naissance
+de l'enfant que Mordiane avait emporté, un
+soir d'été et qu'ils n'avaient jamais revu.</p>
+
+<p>Elle était morte de la poitrine trois ans
+plus tard, là-bas, dans la colonie de son
+mari qu'elle était allé rejoindre. Il avait
+devant lui leur fils; qui disait, en faisant
+sonner les finales comme des notes de
+métal:</p>
+
+<p>&mdash;Ce terrain-là, monsieur, c'est une
+occasion unique...</p>
+
+<p>Et Mordiane se rappelait l'autre voix, légère
+comme un effleurement de brise, murmurant:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher aimé, nous ne nous séparerons
+jamais...</p>
+
+<p>Et il se rappelait ce regard bleu, doux,
+profond, dévoué, en contemplant l'oeil rond,
+bleu aussi, mais vide de ce petit homme ridicule
+qui ressemblait à sa mère, pourtant...</p>
+
+<p>Oui, il lui ressemblait de plus en plus de
+seconde en seconde; il lui ressemblait par
+l'intonation, par le geste, par toute l'allure;
+il lui ressemblait comme un singe
+ressemble à l'homme; mais il était d'elle,
+il avait d'elle mille traits déformés irrécusables,
+irritants, révoltants. Le baron
+souffrait, hanté soudain par cette ressemblance
+horrible, grandissant toujours, exaspérante,
+affolante, torturante comme un
+cauchemar, comme un remords!</p>
+
+<p>Il balbutia:</p>
+
+<p>&mdash;Quand pourrons-nous voir ensemble
+ce terrain?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, demain, si vous voulez.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, demain. Quelle heure?</p>
+
+<p>&mdash;Une heure.</p>
+
+<p>&mdash;Ça va.</p>
+
+<p>L'enfant rencontré sous l'avenue apparut
+dans la porte ouverte et cria:</p>
+
+<p>&mdash;Païré!</p>
+
+<p>On ne lui répondit pas.</p>
+
+<p>Mordiane était debout avec une envie de
+se sauver, de courir, qui lui faisait frémir
+les jambes. Ce «Païré» l'avait frappé
+comme une balle. C'était à lui qu'il s'adressait,
+c'était pour lui, ce païré à l'ail, ce
+païré du Midi.</p>
+
+<p>Oh! qu'elle sentait bon, l'amie d'autrefois!</p>
+
+<p>Duchoux le reconduisait.</p>
+
+<p>&mdash;C'est à vous, cette maison? dit le baron.</p>
+
+<p>&mdash;Oui monsieur, je l'ai achetée dernièrement.
+Et j'en suis fier. Je suis enfant
+du hasard, moi, monsieur, et je ne m'en
+cache pas; j'en suis fier. Je ne dois rien à
+personne, je suis le fils de mes oeuvres; je
+me dois tout à moi-même.</p>
+
+<p>L'enfant, resté sur le seuil, criait de nouveau,
+mais de loin:</p>
+
+<p>&mdash;Païré!</p>
+
+<p>Mordiane, secoué de frissons, saisi de
+panique, fuyait comme on fuit devant un
+grand danger.</p>
+
+<p>&mdash;Il va me deviner, me reconnaître,
+pensait-il. Il va me prendre dans ses bras
+et me crier aussi: «Païré», en me donnant
+par le visage un baiser parfumé d'ail.</p>
+
+<p>&mdash;A demain, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;A demain, une heure.</p>
+
+
+<p>Le landau roulait sur la route blanche.</p>
+
+<p>&mdash;Cocher, à la gare!</p>
+
+<p>Et il entendait deux voix, une lointaine
+et douce, la voix affaiblie et triste des
+morts, qui disait: «Mon cher aimé». Et
+l'autre sonore, chantante, effrayante, qui
+criait: «Païré», comme on crie: «Arrêtez-le»,
+quand un voleur fuit dans les rues.</p>
+
+<p>Le lendemain soir, en entrant au cercle,
+le comte d'Etreillis lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;On ne vous a pas vu depuis trois jours.
+Avez-vous été malade?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, un peu souffrant. J'ai des migraines,
+de temps en temps.</p>
+
+
+
+
+<br><br><br><br>
+<a name="Hist9"></a>
+<h2>LE RENDEZ-VOUS</h2>
+<a href="#top" style="font size:12pt; font-family: serif;">Retour à l'index</a>
+
+
+
+
+<p>Son chapeau sur la tête, son manteau
+sur le dos, un voile noir sur le nez, un
+autre dans sa poche dont elle doublerait le
+premier quand elle serait montée dans le
+fiacre coupable, elle battait du bout de son
+ombrelle la pointe de sa bottine, et demeurait
+assise dans sa chambre, ne pouvant se
+décider à sortir, pour aller à ce rendez-vous.</p>
+
+<p>Combien de fois, pourtant, depuis deux
+ans, elle s'était habillée ainsi, pendant
+les heures de Bourse de son mari, un
+agent de change très mondain, pour
+rejoindre dans son logis de garçon le beau
+vicomte de Martelet, son amant.</p>
+
+<p>La pendule derrière son dos battait les
+secondes vivement; un livre à moitié lu
+bâillait sur le petit bureau de bois de
+rose, entre les fenêtres, et un fort parfum
+de violette, exhalé par deux petits bouquets
+baignant en deux mignons vases de Saxe
+sur la cheminée, se mêlait à une vague
+odeur de verveine soufflée sournoisement
+par la porte du cabinet de toilette demeurée
+entr'ouverte.</p>
+
+<p>L'heure sonna&mdash;trois heures&mdash;et la
+mit debout. Elle se retourna pour regarder
+le cadran, puis sourit, songeant:&mdash;«Il
+m'attend déjà. Il va s'énerver». Alors,
+elle sortit, prévint le valet de chambre
+qu'elle serait rentrée dans une heure au
+plus tard&mdash;un mensonge&mdash;descendit
+l'escalier et s'aventura dans la rue, à pied.</p>
+
+<p>On était aux derniers jours de mai, à
+cette saison délicieuse où le printemps de
+la campagne semble faire le siège de Paris
+et le conquérir par-dessus les toits, envahir
+les maisons, à travers les murs, faire
+fleurir la ville, y répandre une gaieté sur
+la pierre des façades, l'asphalte des
+trottoirs et le pavé des chaussées, la baigner,
+la griser de sève comme un bois qui
+verdit.</p>
+
+<p>Madame Haggan fit quelques pas à droite
+avec l'intention de suivre, comme toujours,
+la rue de Provence où elle hélerait un
+fiacre, mais la douceur de l'air; cette émotion
+de l'été qui nous entre dans la gorge
+en certains jours, la pénétra si brusquement,
+que, changeant d'idée, elle prit la
+rue de la Chaussée-d'Antin, sans savoir
+pourquoi, obscurément attirée par le désir
+de voir des arbres dans le square de la
+Trinité. Elle pensait: «Bah! il m'attendra
+dix minutes de plus.» Cette idée, de nouveau,
+la réjouissait, et, tout en marchant
+à petits pas, dans la foule, elle croyait le
+voir s'impatienter, regarder l'heure, ouvrir
+la fenêtre, écouter à la porte, s'asseoir
+quelques instants, se relever, et, n'osant
+pas fumer, car elle le lui avait défendu les
+jours de rendez-vous, jeter sur la boîte aux
+cigarettes des regards désespérés.</p>
+
+<p>Elle allait doucement, distraite par tout
+ce qu'elle rencontrait, par les figures et
+les boutiques, ralentissant le pas de plus
+en plus et si peu désireuse d'arriver qu'elle
+cherchait, aux devantures, des prétextes
+pour s'arrêter.</p>
+
+<p>Au bout de la rue, devant l'église, la verdure
+du petit square l'attira si fortement
+qu'elle traversa la place, entra dans le jardin,
+cette cage à enfants, et fit deux fois le
+tour de l'étroit gazon, au milieu des nounous
+enrubannées, épanouies, bariolées,
+fleuries. Puis elle prit une chaise, s'assit,
+et levant les yeux vers le cadran rond
+comme une lune dans le clocher, elle regarda
+marcher l'aiguille.</p>
+
+<p>Juste à ce moment la demie sonna, et
+son coeur tressaillit d'aise en entendant
+tinter les cloches du carillon. Une demi-heure
+de gagnée, plus un quart d'heure
+pour atteindre la rue Miromesnil, et quelques
+minutes encore de flânerie,&mdash;une
+heure! une heure volée au rendez-vous!
+Elle y resterait quarante minutes à peine,
+et ce serait fini encore une fois.</p>
+
+<p>Dieu! comme ça l'ennuyait d'aller là-bas!
+Ainsi qu'un patient montant chez le dentiste,
+elle portait en son coeur le souvenir
+intolérable de tous les rendez-vous passés,
+un par semaine en moyenne depuis deux
+ans, et la pensée qu'un autre allait avoir
+lieu, tout à l'heure, la crispait d'angoisse
+de la tête aux pieds. Non pas que ce fût
+bien douloureux, douloureux comme une
+visite au dentiste, mais c'était si ennuyeux,
+si ennuyeux, si compliqué, si long, si pénible
+que tout, tout, même une opération, lui
+aurait paru préférable. Elle y allait pourtant,
+très lentement, à tous petits pas, en
+s'arrêtant, en s'asseyant, en flânant partout,
+mais elle y allait. Oh! elle aurait bien
+voulu manquer encore celui-là, mais elle
+avait fait poser ce pauvre vicomte, deux
+fois de suite le mois dernier, et elle n'osait
+point recommencer si tôt. Pourquoi y retournait-elle?
+Ah! pourquoi? Parce qu'elle
+en avait pris l'habitude, et qu'elle n'avait
+aucune raison à donner à ce malheureux
+Martelet quand il voudrait connaître ce
+pourquoi! Pourquoi avait-elle commencé?
+Pourquoi? Elle ne le savait plus! L'avait-elle
+aimé? C'était possible! Pas bien fort,
+mais un peu, voilà si longtemps! Il était
+bien, recherché, élégant, galant, et représentait
+strictement, au premier coup d'oeil,
+l'amant parfait d'une femme du monde.
+La cour avait duré trois mois,&mdash;temps
+normal, lutte honorable, résistance suffisante&mdash;puis
+elle avait consenti, avec
+quelle émotion, quelle crispation, quelle
+peur horrible et charmante à ce premier
+rendez-vous, suivi de tant d'autres, dans
+ce petit entresol de garçon, rue de Miromesnil.
+Son coeur? Qu'éprouvait alors son
+petit coeur de femme séduite, vaincue, conquise,
+en passant pour la première fois la
+porte de cette maison de cauchemar? Vrai,
+elle ne le savait plus! Elle l'avait oublié!
+On se souvient d'un fait, d'une date, d'une
+chose, mais on ne se souvient guère, deux
+ans plus tard, d'une émotion qui s'est envolée
+très vite, parce qu'elle était très légère.
+Oh! par exemple, elle n'avait pas
+oublié les autres, ce chapelet de rendez-vous,
+ce chemin de la croix de l'amour,
+aux stations si fatigantes, si monotones,
+si pareilles, que la nausée lui montait aux
+lèvres en prévision de ce que ce serait tout
+à l'heure.</p>
+
+<p>Dieu! ces fiacres qu'il fallait appeler pour
+aller là, ils ne ressemblaient pas aux autres
+fiacres, dont on se sert pour les
+courses ordinaires! Certes, les cochers
+devinaient. Elle le sentait rien qu'à la façon
+dont ils la regardaient, et ces yeux des cochers
+de Paris sont terribles! Quand on
+songe qu'à tout moment, devant le tribunal,
+ils reconnaissent, au bout de plusieurs
+années, des criminels qu'ils ont conduits
+une seule fois, en pleine nuit, d'une rue
+quelconque à une gare, et qu'ils ont affaire
+à presque autant de voyageurs qu'il y a
+d'heures dans la journée, et que leur mémoire
+est assez sûre pour qu'ils affirment:
+«Voilà bien l'homme que j'ai chargé rue
+des Martyrs, et déposé gare de Lyon, à
+minuit quarante, le 10 juillet de l'an dernier!»
+n'y a-t-il pas de quoi frémir, lorsqu'on
+risque ce que risque une jeune
+femme allant à un rendez-vous, en confiant
+sa réputation au premier venu de ces cochers!
+Depuis deux ans elle en avait employé,
+pour ce voyage de la rue Miromesnil,
+au moins cent à cent vingt, en
+comptant un par semaine. C'étaient autant
+de témoins qui pouvaient déposer contre
+elle dans un moment critique.</p>
+
+<p>Aussitôt dans le fiacre, elle tirait de sa
+poche l'autre voile, épais et noir comme un
+loup, et se l'appliquait sur les yeux. Cela
+cachait le visage, oui, mais le reste, la
+robe, le chapeau, l'ombrelle, ne pouvait-on
+pas les remarquer, les avoir vus déjà? Oh!
+dans cette rue de Miromesnil, quel supplice!
+Elle croyait reconnaître tous les passants,
+tous les domestiques, tout le monde.
+A peine la voiture arrêtée, elle sautait et
+passait en courant devant le concierge
+toujours debout sur le seuil de sa loge. En
+voilà un qui devait tout savoir, tout,&mdash;son
+adresse,&mdash;son nom,&mdash;la profession de
+son mari,&mdash;tout,&mdash;car ces concierges
+sont les plus subtils des policiers! Depuis
+deux ans elle voulait l'acheter, lui donner,
+lui jeter, un jour ou l'autre, un billet de
+cent francs en passant devant lui. Pas une
+fois elle n'avait osé faire ce petit mouvement
+de lui lancer aux pieds ce bout de
+papier roulé! Elle avait peur.&mdash;De quoi?&mdash;Elle
+ne savait pas!&mdash;D'être rappelée,
+s'il ne comprenait point? D'un scandale?
+d'un rassemblement dans l'escalier? d'une
+arrestation peut-être? Pour arriver à la
+porte du vicomte, il n'y avait guère qu'un
+demi-étage à monter, et il lui paraissait
+haut comme la tour Saint-Jacques! A peine
+engagée dans le vestibule, elle se sentait
+prise dans une trappe, et le moindre bruit
+devant ou derrière elle, lui donnait une
+suffocation. Impossible de reculer, avec ce
+concierge et la rue qui lui fermaient la retraite;
+et si quelqu'un descendait juste à
+ce moment, elle n'osait pas sonner chez
+Martelet et passait devant la porte comme
+si elle allait ailleurs! Elle montait, montait,
+montait! Elle aurait monté quarante
+étages! Puis, quand tout semblait redevenu
+tranquille dans la cage de l'escalier, elle
+redescendait en courant avec l'angoisse
+dans l'âme de ne pas reconnaître l'entresol!</p>
+
+<p>Il était là, attendant dans un costume
+galant en velours doublé de soie, très coquet,
+mais un peu ridicule, et depuis deux
+ans, il n'avait rien changé à sa manière de
+l'accueillir, mais rien, pas un geste!</p>
+
+<p>Dès qu'il avait refermé la porte, il lui
+disait: «Laissez-moi baiser vos mains,
+ma chère, chère amie!» Puis il la suivait
+dans la chambre, où volets clos et lumières
+allumées, hiver comme été, par
+chic sans doute, il s'agenouillait devant
+elle en la regardant de bas en haut avec
+un air d'adoration. Le premier jour ça
+avait été très gentil, très réussi, ce mouvement-là!
+Maintenant elle croyait voir
+M. Delaunay jouant pour la cent vingtième
+fois le cinquième acte d'une pièce à succès.
+Il fallait changer ses effets.</p>
+
+<p>Et puis après, oh! mon Dieu! après!
+c'était le plus dur! Non, il ne changeait
+pas ses effets, le pauvre garçon! Quel bon
+garçon, mais banal!...</p>
+
+<p>Dieu que c'était difficile de se déshabiller
+sans femme de chambre! Pour une
+fois, passe encore, mais toutes les semaines
+cela devenait odieux! Non, vrai, un homme
+ne devrait pas exiger d'une femme une pareille
+corvée! Mais s'il était difficile de se
+déshabiller, se rhabiller devenait presque
+impossible et énervant à crier, exaspérant
+à gifler le monsieur qui disait, tournant
+autour d'elle d'un air gauche:&mdash;«Voulez-vous
+que je vous aide.»&mdash;L'aider! Ah
+oui! à quoi? De quoi était-il capable? Il
+suffisait de lui voir une épingle entre les
+doigts pour le savoir.</p>
+
+<p>C'est à ce moment-là peut-être qu'elle
+avait commencé à le prendre en grippe.
+Quand il disait: «Voulez-vous que je vous
+aide!» Elle l'aurait tué. Et puis était-il
+possible qu'une femme ne finît point par
+détester un homme qui, depuis deux
+ans, l'avait forcée plus de cent vingt
+fois à se rhabiller sans femme de chambre?</p>
+
+<p>Certes il n'y avait pas beaucoup d'hommes
+aussi maladroits que lui, aussi peu
+dégourdis, aussi monotones. Ce n'était pas
+le petit baron de Grimbal qui aurait demandé
+de cet air niais: «Voulez-vous que
+je vous aide?» Il aurait aidé, lui, si vif, si
+drôle, si spirituel. Voilà! C'était un diplomate;
+il avait couru le monde, rôdé partout,
+déshabillé et rhabillé sans doute des
+femmes vêtues suivant toutes les modes de
+la terre, celui-là!...</p>
+
+<p>L'horloge de l'église sonna les trois
+quarts. Elle se dressa, regarda le cadran,
+se mit à rire en murmurant «Oh! doit-il
+être agité!» puis elle partit d'une marche
+plus vive, et sortit du square.</p>
+
+<p>Elle n'avait point fait dix pas sur la
+place quand elle se trouva nez à nez avec
+un monsieur qui la salua profondément.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, vous, baron?&mdash;dit-elle, surprise.
+Elle venait justement de penser à
+lui.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame.</p>
+
+<p>Et il s'informa de sa santé, puis, après
+quelques vagues propos, il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez que vous êtes la seule&mdash;vous
+permettez que je dise de mes amies,
+n'est-ce pas?&mdash;qui ne soit point encore
+venue visiter mes collections japonaises.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon cher baron, une femme
+ne peut aller ainsi chez un garçon?</p>
+
+<p>&mdash;Comment! comment! en voilà une
+erreur quand il s'agit de visiter une collection
+rare!</p>
+
+<p>&mdash;En tout cas, elle ne peut y aller
+seule.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi pas? mais j'en ai reçu
+des multitudes de femmes seules, rien que
+pour ma galerie! J'en reçois tous les jours.
+Voulez-vous que je vous les nomme&mdash;non&mdash;je
+ne le ferai point. Il faut être discret
+même pour ce qui n'est pas coupable.
+En principe, il n'est inconvenant d'entrer
+chez un homme sérieux, connu, dans une
+certaine situation, que lorsqu'on y va pour
+une cause inavouable!</p>
+
+<p>&mdash;Au fond, c'est assez juste ce que
+vous dites-la.</p>
+
+<p>&mdash;Alors vous venez voir ma collection.</p>
+
+<p>&mdash;Quand?</p>
+
+<p>&mdash;Mais tout de suite.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible, je suis pressée.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc. Voilà une demi-heure
+que vous êtes assise dans le square.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'espionniez?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous regardais.</p>
+
+<p>&mdash;Vrai, je suis pressée.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis sûr que non. Avouez que
+vous n'êtes pas très pressée.</p>
+
+<p>Madame Haggan se mit à rire, et avoua:</p>
+
+<p>&mdash;Non... non... pas... très...</p>
+
+<p>Un fiacre passait à les toucher. Le petit
+baron cria: «Cocher!» et la voiture s'arrêta.
+Puis, ouvrant la portière:</p>
+
+<p>&mdash;Montez, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, baron, non, c'est impossible,
+je ne peux pas aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, ce que vous faites est imprudent,
+montez! On commence à nous regarder,
+vous allez former un attroupement;
+on va croire que je vous enlève et nous
+arrêter tous les deux, montez, je vous en
+prie!</p>
+
+<p>Elle monta, effarée, abasourdie. Alors
+il s'assit auprès d'elle en disant au cocher:
+«rue de Provence».</p>
+
+<p>Mais soudain elle s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu, j'oubliais une dépêche
+très pressée, voulez-vous me conduire,
+d'abord, au premier bureau télégraphique?</p>
+
+<p>Le fiacre s'arrêta un peu plus loin, rue
+de Châteaudun, et elle dit au baron:</p>
+
+<p>&mdash;Pouvez-vous me prendre une carte
+de cinquante centimes? J'ai promis à mon
+mari d'inviter Martelet à dîner pour demain,
+et j'ai oublié complètement.</p>
+
+<p>Quand le baron fut revenu, sa carte
+bleue à la main, elle écrivit au crayon:</p>
+
+<p>&mdash;«Mon cher ami, je suis très souffrante;
+j'ai une névralgie atroce qui me
+tient au lit. Impossible sortir. Venez dîner
+demain soir pour que je me fasse pardonner.</p>
+
+<p>«JEANNE.»</p>
+
+<p>Elle mouilla la colle, ferma soigneusement,
+mit l'adresse: «Vicomte de Martelet,
+240, rue Miromesnil,» puis, rendant
+la carte au baron:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, voulez-vous avoir la
+complaisance de jeter ceci dans la boîte
+aux télégrammes.</p>
+
+
+
+
+<br><br><br><br>
+<a name="Hist10"></a>
+<h2>LE PORT</h2>
+<a href="#top" style="font size:12pt; font-family: serif;">Retour à l'index</a>
+
+
+
+
+
+<h3>I</h3>
+
+
+<p>Sorti du Havre le 3 mai 1882, pour un
+voyage dans les mers de Chine, le trois-mâts
+carré <i>Notre-Dame-des-Vents,</i> rentra
+au port de Marseille le 8 août 1886, après
+quatre ans de voyages. Son premier chargement
+déposé dans le port chinois où il
+se rendait, il avait trouvé sur-le-champ un
+fret nouveau pour Buenos-Ayres, et de là,
+avait pris des marchandises pour le Brésil.</p>
+
+<p>D'autres traversées, encore des avaries,
+des réparations, les calmes de plusieurs
+mois, les coups de vent qui jettent hors la
+route, tous les accidents, aventures et
+mésaventures de mer, enfin, avaient tenu
+loin de sa patrie ce trois-mâts normand
+qui revenait à Marseille le ventre plein
+de boîtes de fer-blanc contenant des conserves
+d'Amérique.</p>
+
+<p>Au départ il avait à bord, outre le capitaine
+et le second, quatorze matelots, huit
+normands et six bretons. Au retour il ne
+lui restait plus que cinq bretons et quatre
+normands, le breton était mort en route,
+les quatre normands disparus en des circonstances
+diverses avaient été remplacés
+par deux américains, un nègre et un norvégien
+racolé, un soir, dans un cabaret de
+Singapour.</p>
+
+<p>Le gros bateau, les voiles carguées,
+vergues en croix sur sa mâture, traîné par
+un remorqueur marseillais qui haletait
+devant lui, roulant sur un reste de houle
+que le calme survenu laissait mourir tout
+doucement, passa devant le château d'If,
+puis sous tous les rochers gris de la rade
+que le soleil couchant couvrait d'une buée
+d'or, et il entra dans le vieux port où sont
+entassés, flanc contre flanc, le long des
+quais, tous les navires du monde, pêle-mêle,
+grands et petits, de toute forme et
+de tout gréement, trempant comme une
+bouillabaisse de bateaux en ce bassin trop
+restreint, plein d'eau putride où les coques
+se frôlent, se frottent, semblent marinées
+dans un jus de flotte.</p>
+
+<p><i>Notre-Dame-des-Vents</i> prit sa place,
+entre un brick italien et une goélette anglaise
+qui s'écartèrent pour laisser passer
+ce camarade; puis, quand toutes les formalités
+de la douane et du port eurent
+été remplies, le capitaine autorisa les
+deux tiers de son équipage à passer la
+soirée dehors.</p>
+
+<p>La nuit était venue. Marseille s'éclairait.
+Dans la chaleur de ce soir d'été, un
+fumet de cuisine à l'ail flottait sur la cité
+bruyante, pleine de voix, de roulements,
+de claquements, de gaieté méridionale.</p>
+
+<p>Dès qu'ils se sentirent sur le port, les
+dix hommes que la mer roulait depuis des
+mois se mirent en marche tout doucement,
+avec une hésitation d'êtres dépaysés, désaccoutumés
+des villes, deux par deux, en
+procession.</p>
+
+<p>Ils se balançaient, s'orientaient, flairant
+les ruelles qui aboutissent au port, enfiévrés
+par un appétit d'amour qui avait
+grandi dans leurs corps pendant leurs
+derniers soixante-six jours de mer. Les
+normands marchaient en tête, conduits
+par Célestin Duclos, un grand gars fort et
+malin qui servait de capitaine aux autres
+chaque fois qu'ils mettaient pied à terre.
+Il devinait les bons endroits, inventait des
+tours de sa façon et ne s'aventurait pas
+trop dans les bagarres si fréquentes entre
+matelots dans les ports. Mais quand il y
+était pris il ne redoutait personne.</p>
+
+<p>Après quelque hésitation entre toutes
+les rues obscures qui descendent vers la
+mer comme des égouts et dont sortent
+des odeurs lourdes, une sorte d'haleine
+de bouges, Célestin se décida pour une
+espèce de couloir, tortueux où brillaient,
+au-dessus des portes, des lanternes en
+saillie portant des numéros énormes sur
+leurs verres dépolis et colorés. Sous la
+voûte étroite des entrées, des femmes en
+tablier, pareilles à des bonnes, assises sur
+des chaises de paille, se levaient en les
+voyant venir, faisant trois pas jusqu'au
+ruisseau qui séparait la rue en deux et
+coupaient la route à cette file d'hommes
+qui s'avançaient lentement, en chantonnant
+et en ricanant, allumés déjà par
+le voisinage de ces prisons de prostituées.</p>
+
+<p>Quelquefois, au fond d'un vestibule,
+apparaissait, derrière une seconde porte
+ouverte soudain et capitonnée de cuir
+brun, une grosse fille dévêtue, dont les
+cuisses lourdes et les mollets gras se dessinaient
+brusquement sous un grossier
+maillot de coton blanc. Sa jupe courte
+avait l'air d'une ceinture bouffante; et la
+chair molle de sa poitrine, de ses épaules
+et de ses bras, faisait une tache rose sur
+un corsage de velours noir bordé d'un
+galon d'or. Elle appelait de loin: «Venez-vous,
+jolis garçons?» et parfois sortait elle-même
+pour s'accrocher à l'un d'eux et
+l'attirer vers sa porte, de toute sa force,
+cramponnée à lui comme une araignée qui
+traîne une bête plus grosse qu'elle.
+L'homme, soulevé par ce contact, résistait
+mollement, et les autres s'arrêtaient pour
+regarder, hésitants entre l'envie d'entrer
+tout de suite et celle de prolonger encore
+cette promenade appétissante. Puis, quand
+la femme après des efforts acharnés avait
+attiré le matelot jusqu'au seuil de son logis,
+où toute la bande allait s'engouffrer derrière
+lui, Célestin Duclos, qui s'y connaissait
+en maisons, criait soudain: «Entre
+pas là, Marchand, c'est pas l'endroit.»</p>
+
+<p>L'homme alors obéissant à cette voix se
+dégageait d'une secousse brutale et les
+amis se reformaient en bande, poursuivis
+par les injures immondes de la fille exaspérée,
+tandis que d'autres femmes, tout le
+long de la ruelle, devant eux, sortaient
+de leurs portes, attirées par le bruit, et
+lançaient avec des voix enrouées des
+appels pleins de promesses. Ils allaient
+donc de plus en plus allumés, entre les
+cajoleries et les séductions annoncées par
+le choeur des portières d'amour de tout le
+haut de la rue, et les malédictions ignobles
+lancées contre eux par le choeur d'en bas,
+par le choeur méprisé des filles désappointées.
+De temps en temps ils rencontraient
+une autre bande, des soldats
+qui marchaient avec un battement de fer
+sur la jambe, des matelots encore, des
+bourgeois isolés, des employés de commerce.
+Partout, s'ouvraient de nouvelles
+rues étroites, étoilées de fanaux louches.
+Ils allaient toujours dans ce labyrinthe de
+bouges, sur ces pavés gras où suintaient
+des eaux putrides, entre ces murs pleins
+de chair de femme.</p>
+
+<p>Enfin Duclos se décida et s'arrêtant devant
+une maison d'assez belle apparence,
+il y fit entrer tout son monde.</p>
+
+
+
+
+
+<h3>II</h3>
+
+
+<p>La fête fut complète! Quatre heures
+durant, les dix matelots se gorgèrent d'amour
+et de vin. Six mois de solde y passèrent.</p>
+
+<p>Dans la grande salle du café, ils étaient
+installés en maîtres, regardant d'un oeil malveillant
+les habitués ordinaires qui s'installaient
+aux petites tables, dans les coins,
+où une des filles demeurées libres, vêtue
+en gros baby ou en chanteuse de café-concert,
+courait les servir, puis s'asseyait
+près d'eux.</p>
+
+<p>Chaque homme, en arrivant, avait choisi
+sa compagne qu'il garda toute la soirée,
+car le populaire n'est pas changeant. On
+avait rapproché trois tables et, après la
+première rasade, la procession dédoublée,
+accrue d'autant de femmes qu'il y avait de
+mathurins, s'était reformée dans l'escalier.
+Sur les marches de bois, les quatre pieds
+de chaque couple sonnèrent longtemps,
+pendant que s'engouffrait, dans la porte
+étroite qui menait aux chambres, ce long
+défilé d'amoureux.</p>
+
+<p>Puis on redescendit pour boire, puis on
+remonta de nouveau, puis on redescendit
+encore.</p>
+
+<p>Maintenant, presque gris, ils gueulaient!
+Chacun d'eux, les yeux rouges, sa préférée
+sur les genoux, chantait ou criait, tapait
+à coups de poings la table, s'entonnait du
+vin dans la gorge, lâchait en liberté la brute
+humaine. Au milieu d'eux, Célestin Duclos,
+serrant contre lui une grande fille aux joues
+rouges, à cheval sur ses jambes, la regardait
+avec ardeur. Moins ivre que les autres,
+non qu'il eût moins bu, il avait encore
+d'autres pensées, et, plus tendre, cherchait
+à causer. Ses idées le fuyaient un peu,
+s'en allaient, revenaient et disparaissaient
+sans qu'il pût se souvenir au juste de ce
+qu'il avait voulu dire.</p>
+
+<p>Il riait, répétant:</p>
+
+<p>&mdash;Pour lors, pour lors... v'là longtemps
+que t'es ici.</p>
+
+<p>&mdash;Six mois, répondit la fille.</p>
+
+<p>Il eut l'air content pour elle, comme si
+c'eût été une preuve de bonne conduite, et
+il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Aimes-tu c'te vie-là?</p>
+
+<p>Elle hésita, puis résignée:</p>
+
+<p>&mdash;On s'y fait. C'est pas plus embêtant
+qu'autre chose. Être servante ou bien rouleuse,
+c'est toujours des sales métiers.</p>
+
+<p>Il eut l'air d'approuver encore cette vérité.</p>
+
+<p>&mdash;T'es pas d'ici? dit-il.</p>
+
+<p>Elle fit «Non» de la tête, sans répondre.</p>
+
+<p>&mdash;T'es de loin?</p>
+
+<p>Elle fit «Oui» de la même façon.</p>
+
+<p>&mdash;D'où ça?</p>
+
+<p>Elle parut chercher, rassembler des souvenirs,
+puis murmura:</p>
+
+<p>&mdash;De Perpignan.</p>
+
+<p>Il fut de nouveau très satisfait et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ah oui!</p>
+
+<p>A son tour elle demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Toi, t'es marin?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ma belle.</p>
+
+<p>&mdash;Tu viens de loin?</p>
+
+<p>&mdash;Ah oui! J'en ai vu des pays, des
+ports et de tout.</p>
+
+<p>&mdash;T'as fait le tour du monde, peut-être?</p>
+
+<p>&mdash;Je te crois, plutôt deux fois qu'une.</p>
+
+<p>De nouveau elle parut hésiter, chercher
+en sa tête une chose oubliée, puis, d'une
+voix un peu différente, plus sérieuse.</p>
+
+<p>&mdash;T'as rencontré beaucoup de navires
+dans tes voyages?</p>
+
+<p>&mdash;Je te crois, ma belle.</p>
+
+<p>&mdash;T'aurais pas vu <i>Notre-Dame-des-Vents</i>,
+par hasard?</p>
+
+<p>Il ricana:</p>
+
+<p>&mdash;Pas plus tard que l'autre semaine.</p>
+
+<p>Elle pâlit, tout le sang quittant ses joues,
+et demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Vrai, bien vrai?</p>
+
+<p>&mdash;Vrai, comme je te parle.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ments pas, au moins?</p>
+
+<p>Il leva la main.</p>
+
+<p>&mdash;D'vant l'bon Dieu! dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, sais-tu si Célestin Duclos est
+toujours dessus?</p>
+
+<p>Il fut surpris, inquiet, voulut avant de
+répondre en savoir davantage.</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'connais?</p>
+
+<p>A son tour elle devint méfiante.</p>
+
+<p>&mdash;Oh, pas moi! c'est une femme qui
+l'connaît.</p>
+
+<p>&mdash;Une femme d'ici?</p>
+
+<p>&mdash;Non, d'à côté.</p>
+
+<p>&mdash;Dans la rue?</p>
+
+<p>&mdash;Non, dans l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Qué femme?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, une femme donc, une femme
+comme moi.</p>
+
+<p>&mdash;Qué qué l'y veut, c'te femme?</p>
+
+<p>&mdash;Je sais-t'y mé, quéque payse?</p>
+
+<p>Ils se regardèrent au fond des yeux,
+pour s'épier, sentant, devinant que quelque
+chose de grave allait surgir entre eux.</p>
+
+<p>Il reprit.</p>
+
+<p>&mdash;Je peux t'y la voir, c'te femme?</p>
+
+<p>&mdash;Quoi que tu l'y dirais?</p>
+
+<p>&mdash;J'y dirais... j'y dirais... que j'ai vu
+Célestin Duclos.</p>
+
+<p>&mdash;Il se portait ben, au moins?</p>
+
+<p>&mdash;Comme toi et moi, c'est un gars?</p>
+
+<p>Elle se tut encore rassemblant ses idées,
+puis, avec lenteur.</p>
+
+<p>&mdash;Ous qu'elle allait, <i>Notre-Dame-des-Vents?</i></p>
+
+<p>&mdash;Mais, à Marseille, donc.</p>
+
+<p>&mdash;Elle ne put réprimer un sursaut.</p>
+
+<p>&mdash;Ben vrai?</p>
+
+<p>&mdash;Ben vrai!</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'connais Duclos?</p>
+
+<p>&mdash;Oui je l'connais.</p>
+
+<p>Elle hésita encore, puis tout doucement.</p>
+
+<p>&mdash;Ben. C'est ben!</p>
+
+<p>&mdash;Qué que tu l'y veux?</p>
+
+<p>&mdash;Écoute, tu y diras... non rien!</p>
+
+<p>Il la regardait toujours de plus en plus
+gêné. Enfin il voulut savoir.</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'connais itou, té?</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Alors qué que tu l'y veux?</p>
+
+<p>Elle prit brusquement une résolution, se
+leva, courut au comptoir où trônait la patronne,
+saisit un citron qu'elle ouvrit et dont
+elle fit couler le jus dans un verre, puis elle
+emplit d'eau pure ce verre, et, le rapportant.</p>
+
+<p>&mdash;Bois ça!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Pour faire passer le vin. Je te parlerai
+d'ensuite.</p>
+
+<p>Il but docilement, essuya ses lèvres d'un
+revers de main, puis annonça.</p>
+
+<p>&mdash;Ça y est, je t'écoute.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas me promettre de ne pas l'y
+conter que tu m'as vue, ni de qui tu sais
+ce que je te dirai. Faut jurer.</p>
+
+<p>Il leva la main, sournois.</p>
+
+<p>&mdash;Ça, je le jure.</p>
+
+<p>&mdash;Su l'bon Dieu?</p>
+
+<p>&mdash;Su l'bon Dieu.</p>
+
+<p>&mdash;Eh ben tu l'y diras que son père est
+mort, que sa mère est morte, que son frère
+est mort, tous trois en un mois, de fièvre
+typhoïde, en janvier 1883, v'là trois ans
+et demi.</p>
+
+<p>A son tour, il sentit que tout son sang
+lui remuait dans le corps, et il demeura
+pendant quelques instants tellement saisi
+qu'il ne trouvait rien à répondre; puis il
+douta et demanda.</p>
+
+<p>&mdash;T'es sûre?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis sûre.</p>
+
+<p>&mdash;Qué qui te l'a dit?</p>
+
+<p>Elle posa les mains sur ses épaules, et
+le regardant au fond des yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Tu jures de ne pas bavarder.</p>
+
+<p>&mdash;Je le jure.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis sa soeur!</p>
+
+<p>Il jeta ce nom, malgré lui.</p>
+
+<p>&mdash;Françoise?</p>
+
+<p>Elle le contempla de nouveau fixement,
+puis, soulevée par une épouvante folle,
+par une horreur profonde, elle murmura
+tout bas, presque dans sa bouche.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! c'est toi, Célestin?</p>
+
+<p>Ils ne bougèrent plus, les yeux dans les
+yeux.</p>
+
+<p>Autour d'eux, les camarades hurlaient
+toujours! Le bruit des verres, des poings,
+des talons scandant les refrains et les cris
+aigus des femmes se mêlaient au vacarme
+des chants.</p>
+
+<p>Il la sentait sur lui, enlacée à lui, chaude
+et terrifiée, sa soeur! Alors, tout bas, de
+peur que quelqu'un l'écoutât, si bas qu'elle
+même l'entendit à peine.</p>
+
+<p>&mdash;Malheur! j'avons fait de la belle besogne!</p>
+
+<p>Elle eut, en une seconde, les yeux pleins
+de larmes et balbutia.</p>
+
+<p>&mdash;C'est-il de ma faute?</p>
+
+<p>Mais, lui soudain.</p>
+
+<p>&mdash;Alors ils sont morts?</p>
+
+<p>&mdash;Ils sont morts.</p>
+
+<p>&mdash;Le pé, la mé, et le fré?</p>
+
+<p>&mdash;Les trois en un mois, comme je t'ai
+dit. J'ai resté seule, sans rien que mes
+hardes, vu que je devions le pharmacien,
+l'médecin et l'enterrement des trois défunts,
+que j'ai payé avec les meubles.</p>
+
+<p>J'entrai pour lors comme servante chez
+maît'e Cacheux, tu sais bien, l'boiteux.
+J'avais quinze ans tout juste à çu moment-là
+pisque t'es parti quand j'en avais point
+quatorze. J'ai fait une faute avec li. On est
+si bête quand on est jeune. Pi j'allai
+comme bonne du notaire qui m'a aussi
+débauchée et qui me conduisit au Havre
+dans une chambre. Bientôt il n'est point
+r'venu; j'ai passé trois jours sans manger
+et pi ne trouvant pas d'ouvrage, je suis
+entrée en maison, comme bien d'autres.
+J'en ai vu aussi du pays, moi! ah! et du
+sale pays! Rouen, Évreux, Lille, Bordeaux,
+Perpignan, Nice, et pi Marseille, où me
+v'là!</p>
+
+<p>Les larmes lui sortaient des yeux et du
+nez, mouillaient ses joues, coulaient dans
+sa bouche.</p>
+
+<p>Elle reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Je te croyais mort aussi, té? mon
+pauv'e Célestin.</p>
+
+<p>Il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je t'aurais point r'connue, mé, t'étais
+si p'tite alors, et te v'là si forte! mais
+comment que tu ne m'as point reconnu, té?</p>
+
+<p>Elle eut un geste désespéré.</p>
+
+<p>&mdash;Je vois tant d'hommes qu'ils me
+semblent tous pareils!</p>
+
+<p>Il la regardait toujours au fond des
+yeux, étreint par une émotion confuse et
+si forte qu'il avait envie de crier comme
+un petit enfant qu'on bat. Il la tenait
+encore dans ses bras, à cheval sur lui, les
+mains ouvertes dans le dos de la fille, et
+voilà qu'à force de la regarder il la reconnut
+enfin, la petite soeur laissée au pays
+avec tous ceux qu'elle avait vus mourir,
+elle, pendant qu'il roulait sur les mers.
+Alors prenant soudain dans ses grosses
+pattes de marin cette tête retrouvée, il se
+mit à l'embrasser comme on embrasse de
+la chair fraternelle. Puis des sanglots,
+de grands sanglots d'homme, longs comme
+des vagues, montèrent dans sa gorge pareils
+à des hoquets d'ivresse.</p>
+
+<p>Il balbutiait:</p>
+
+<p>&mdash;Te v'là, te r'voilà, Françoise, ma
+p'tite Françoise...</p>
+
+<p>Puis tout à coup il se leva, se mit à jurer
+d'une voix formidable en tapant sur la
+table un tel coup de poing que les verres
+culbutés se brisèrent. Puis il fit trois pas,
+chancela, étendit les bras, tomba sur la
+face. Et il se roulait par terre en criant,
+en battant le sol de ses quatre membres,
+et en poussant de tels gémissements qu'ils
+semblaient des râles d'agonie.</p>
+
+<p>Tous ces camarades le regardaient en
+riant.</p>
+
+<p>&mdash;Il est rien saoul, dit l'un.</p>
+
+<p>&mdash;Faut le coucher, dit un autre, s'il
+sort on va le fiche au bloc.</p>
+
+<p>Alors comme il avait de l'argent dans
+ses poches, la patronne offrit un lit, et les
+camarades, ivres eux-mêmes à ne pas tenir
+debout, le hissèrent par l'étroit escalier
+jusqu'à la chambre de la femme qui l'avait
+reçu tout à l'heure, et qui demeura sur
+une chaise, au pied de la couche criminelle,
+en pleurant autant que lui, jusqu'au
+matin.</p>
+
+
+
+<br><br><br><br>
+<a name="Hist11"></a>
+<h2>LA MORTE</h2>
+<a href="#top" style="font size:12pt; font-family: serif;">Retour à l'index</a>
+
+
+
+<p>Je l'avais aimée éperdument! Pourquoi
+aime-t-on? Est-ce bizarre de ne plus voir
+dans le monde qu'un être, de n'avoir plus
+dans l'esprit qu'une pensée, dans le coeur
+qu'un désir, et dans la bouche qu'un nom:
+un nom qui inonde incessamment, qui
+monte, comme l'eau d'une source, des
+profondeurs de l'âme, qui monte aux lèvres,
+et qu'on dit, qu'on redit, qu'on murmure
+sans cesse, partout, ainsi qu'une prière.</p>
+
+<p>Je ne conterai point notre histoire.
+L'amour n'en a qu'une; toujours la même.
+Je l'avais rencontrée et aimée. Voilà tout.
+Et j'avais vécu pendant un an dans sa tendresse,
+dans ses bras, dans sa caresse,
+dans son regard, dans ses robes, dans sa
+parole, enveloppé, lié, emprisonné dans
+tout ce qui venait d'elle, d'une façon si
+complète que je ne savais plus s'il faisait
+jour ou nuit, si j'étais mort ou vivant, sur
+la vieille terre ou ailleurs.</p>
+
+<p>Et voilà qu'elle mourut. Comment? Je
+ne sais pas, je ne sais plus.</p>
+
+<p>Elle rentra mouillée, un soir de pluie,
+et le lendemain, elle toussait. Elle toussa
+pendant une semaine environ et prit le lit.</p>
+
+<p>Que s'est-il passé. Je ne sais plus.</p>
+
+<p>Des médecins venaient, écrivaient, s'en
+allaient. On apportait des remèdes; une
+femme les lui faisait boire. Ses mains
+étaient chaudes, son front brûlant et humide,
+son regard brillant et triste. Je lui parlais,
+elle me répondait. Que nous sommes-nous
+dit? Je ne sais plus. J'ai tout oublié,
+tout, tout! Elle mourut, je me rappelle très
+bien son petit soupir, son petit soupir si
+faible, le dernier. La garde dit: «Ah!» Je
+compris, je compris!</p>
+
+<p>Je n'ai plus rien su. Rien. Je vis un
+prêtre qui prononça ce mot: «Votre maîtresse».
+Il me sembla qu'il l'insultait.
+Puisqu'elle était morte on n'avait plus le
+droit de savoir cela. Je le chassai. Un
+autre vint qui fut très bon, très doux. Je
+pleurai quand il me parla d'elle.</p>
+
+<p>On me consulta sur mille choses pour
+l'enterrement. Je ne sais plus. Je me rappelle
+cependant très bien le cercueil, le
+bruit des coups de marteau quand on la
+cloua dedans. Ah! mon Dieu!</p>
+
+<p>Elle fut enterrée! Enterrée! Elle! dans
+ce trou! Quelques personnes étaient venues,
+des amies. Je me sauvai. Je courus. Je
+marchai longtemps à travers des rues.
+Puis je rentrai chez moi. Le lendemain je
+partis pour un voyage.</p>
+
+<p>Hier, je suis rentré à Paris.</p>
+
+<p>Quand je revis ma chambre, notre chambre,
+notre lit, nos meubles, toute cette
+maison où était resté tout ce qui reste de
+la vie d'un être après sa mort, je fus saisi
+par un retour de chagrin si violent que je
+faillis ouvrir la fenêtre et me jeter dans la
+rue. Ne pouvant plus demeurer au milieu
+de ces choses, de ces murs qui l'avaient
+enfermée, abritée, et qui devaient garder
+dans leurs imperceptibles fissures mille
+atomes d'elle, de sa chair et de son souffle,
+je pris mon chapeau, afin de me sauver.</p>
+
+<p>Tout à coup, au moment d'atteindre la
+porte, je passai devant la grande glace du
+vestibule qu'elle avait fait poser là pour se
+voir, des pieds à la tête, chaque jour, en
+sortant, pour voir si toute sa toilette allait
+bien, était correcte et jolie, des bottines
+à la coiffure.</p>
+
+<p>Et je m'arrêtai net en face de ce miroir
+qui l'avait si souvent reflétée. Si souvent,
+si souvent, qu'il avait dû garder aussi son
+image.</p>
+
+<p>J'étais là debout, frémissant, les yeux
+fixés sur le verre, sur le verre plat, profond,
+vide, mais qui l'avait contenue tout
+entière, possédée autant que moi, autant
+que mon regard passionné. Il me sembla
+que j'aimais cette glace,&mdash;je la touchai,&mdash;
+elle était froide! Oh! le souvenir! le souvenir!
+miroir douloureux, miroir brûlant,
+miroir vivant, miroir horrible, qui fait
+souffrir toutes les tortures! Heureux les
+hommes dont le coeur, comme une glace où
+glissent et s'effacent les reflets, oublie tout
+ce qu'il a contenu, tout ce qui a passé devant
+lui, tout ce qui s'est contemplé, miré,
+dans son affection, dans son amour! Comme
+je souffre!</p>
+
+<p>Je sortis et, malgré moi, sans savoir,
+sans le vouloir, j'allai vers le cimetière. Je
+trouvai sa tombe toute simple, une croix
+de marbre avec ces quelques mots: «Elle
+aima, fut aimée, et mourut».</p>
+
+<p>Elle était là, là-dessous, pourrie! Quelle
+horreur! Je sanglotais, le front sur le sol.</p>
+
+<p>J'y restai longtemps, longtemps. Puis je
+m'aperçus que le soir venait. Alors un désir
+bizarre, fou, un désir d'amant désespéré
+s'empara de moi. Je voulus passer la
+nuit près d'elle, dernière nuit, à pleurer
+sur sa tombe. Mais on me verrait, on me
+chasserait. Comment faire? Je fus rusé. Je
+me levai et me mis à errer dans cette ville
+des disparus. J'allais, j'allais. Comme elle
+est petite cette ville à côté de l'autre, celle
+où l'on vit! Et pourtant comme ils sont plus
+nombreux que les vivants, ces morts. Il
+nous faut de hautes maisons, des rues,
+tant de place, pour les quatre générations
+qui regardent le jour en même temps, boivent
+l'eau des sources, le vin des vignes et
+mangent le pain des plaines.</p>
+
+<p>Et pour toutes les générations des morts,
+pour toute l'échelle de l'humanité descendue
+jusqu'à nous, presque rien, un champ,
+presque rien! La terre les reprend, l'oubli
+les efface. Adieu!</p>
+
+<p>Au bout du cimetière habité, j'aperçus
+tout à coup le cimetière abandonné, celui
+où les vieux défunts achèvent de se mêler
+au sol, où les croix elles-mêmes pourrissent,
+où l'on mettra demain les derniers venus.
+Il est plein de roses libres, de cyprès vigoureux
+et noirs, un jardin triste et superbe,
+nourri de chair humaine.</p>
+
+<p>J'étais seul, bien seul. Je me blottis dans
+un arbre vert. Je m'y cachai tout entier,
+entre ces branches grasses et sombres.</p>
+
+<p>Et j'attendis, cramponné au tronc comme
+un naufragé sur une épave.</p>
+
+<p>Quand la nuit fut noire, très noire, je
+quittai mon refuge et me mis à marcher
+doucement, à pas lents, à pas sourds, sur
+cette terre pleine de morts.</p>
+
+<p>J'errai longtemps, longtemps, longtemps.
+Je ne la retrouvais pas. Les bras
+étendus, les yeux ouverts, heurtant des
+tombes avec mes mains, avec mes pieds,
+avec mes genoux, avec ma poitrine, avec ma
+tête elle-même, j'allais sans la trouver. Je
+touchais, je palpais comme un aveugle qui
+cherche sa route, je palpais des pierres, des
+croix, des grilles de fer, des couronnes de
+verre, des couronnes de fleurs fanées! Je
+lisais les noms avec mes doigts, en les
+promenant sur les lettres. Quelle nuit!
+quelle nuit! Je ne la retrouvais pas!</p>
+
+<p>Pas de lune! Quelle nuit! j'avais peur,
+une peur affreuse dans ces étroits sentiers,
+entre deux lignes de tombes! Des tombes!
+des tombes! des tombes! Toujours des
+tombes! A droite, à gauche, devant moi,
+autour de moi, partout, des tombes! Je
+m'assis sur une d'elles, car je ne pouvais
+plus marcher tant mes genoux fléchissaient.
+J'entendais battre mon coeur! Et j'entendais
+autre chose aussi! Quoi? un bruit confus
+innommable! Était-ce dans ma tête affolée,
+dans la nuit impénétrable, ou sous la terre
+mystérieuse, sous la terre ensemencée de
+cadavres humains, ce bruit? Je regardais
+autour de moi!</p>
+
+<p>Combien de temps suis-je resté là? Je ne
+sais pas. J'étais paralysé par la terreur,
+j'étais ivre d'épouvante, prêt à hurler, prêt
+à mourir.</p>
+
+<p>Et soudain il me sembla que la dalle de
+marbre sur laquelle j'étais assis remuait.
+Certes, elle remuait, comme si on l'eût
+soulevée. D'un bond je me jetai sur le tombeau
+voisin, et je vis, oui, je vis la pierre
+que je venais de quitter se dresser toute
+droite; et le mort apparut, un squelette nu
+qui, de son dos courbé la rejetait. Je voyais,
+je voyais très bien, quoique la nuit fût
+profonde. Sur la croix je pus lire:</p>
+
+<p>«Ici repose Jacques Olivant, décédé à
+l'âge de cinquante et un ans. Il aimait les
+siens, fut honnête et bon, et mourut dans
+la paix du Seigneur.»</p>
+
+<p>Maintenant le mort aussi lisait les choses
+écrites sur son tombeau. Puis il ramassa
+une pierre dans le chemin, une petite
+pierre aiguë, et se mit à les gratter avec
+soin, ces choses. Il les effaça tout à fait,
+lentement, regardant de ses yeux vides la
+place où tout à l'heure elles étaient gravées;
+et, du bout de l'os qui avait été son index,
+il écrivit en lettres lumineuses comme ces
+lignes qu'on trace aux murs avec le bout
+d'une allumette:</p>
+
+<p>«Ici repose Jacques Olivant, décédé à
+l'âge de cinquante et un ans. Il hâta par
+ses duretés la mort de son père dont il
+désirait hériter, il tortura sa femme, tourmenta
+ses enfants, trompa ses voisins,
+vola quand il le put et mourut misérable.»</p>
+
+<p>Quand il eût achevé d'écrire, le mort
+immobile contempla son oeuvre. Et je
+m'aperçus, on me retournant, que toutes les
+tombes étaient ouvertes, que tous les cadavres
+en étaient sortis, que tous avaient effacé
+les mensonges inscrits par les parents sur
+la pierre funéraire, pour y rétablir la vérité.</p>
+
+<p>Et je voyais que tous avaient été les
+bourreaux de leurs proches, haineux, déshonnêtes,
+hypocrites, menteurs, fourbes,
+calomniateurs, envieux, qu'ils avaient volé,
+trompé, accompli tous les actes honteux,
+tous les actes abominables, ces bons pères,
+ces épouses fidèles, ces fils dévoués, ces
+jeunes filles chastes, ces commerçants probes,
+ces hommes et ces femmes dits irréprochables.</p>
+
+<p>Ils écrivaient tous en même temps, sur le
+seuil de leur demeure éternelle, la cruelle,
+terrible et sainte vérité que tout le monde
+ignore ou feint d'ignorer sur la terre.</p>
+
+<p>Je pensai qu'<i>elle</i> aussi avait dû la tracer
+sur sa tombe. Et sans peur maintenant,
+courant au milieu des cercueils entr'ouverts,
+au milieu des cadavres, au milieu
+des squelettes, j'allai vers elle, sûr que je
+la trouverais aussitôt.</p>
+
+<p>Je la reconnus de loin, sans voir le visage
+enveloppé du suaire.</p>
+
+<p>Et sur la croix de marbre où tout à
+l'heure j'avais lu:</p>
+
+<p>«Elle aima, fut aimée, et mourut.»</p>
+
+<p>J'aperçus.</p>
+
+<p>«Étant sortie un jour pour tromper son
+amant, elle eut froid sous la pluie, et mourut.»</p>
+
+<p>Il paraît qu'on, me ramassa, inanimé,
+au jour levant, auprès d'une tombe.</p><br>
+
+
+<a href="#top" style="font size:12pt; font-family: serif;">Retour à l'index</a>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La Main Gauche, by Guy de Maupassant
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MAIN GAUCHE ***
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+</html>
diff --git a/old/11495.txt b/old/11495.txt
new file mode 100644
index 0000000..f6fb067
--- /dev/null
+++ b/old/11495.txt
@@ -0,0 +1,5436 @@
+The Project Gutenberg EBook of La Main Gauche, by Guy de Maupassant
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La Main Gauche
+
+Author: Guy de Maupassant
+
+Release Date: March 7, 2004 [EBook #11495]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MAIN GAUCHE ***
+
+
+
+
+Produced by Miranda van de Heijning, Renald Levesque and PG Distributed
+Proofreaders. This file was produced from images generously made
+available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+GUY DE MAUPASSANT
+
+La Main Gauche
+
+1889
+
+
+
+
+ALLOUMA
+
+
+I
+
+
+Un de mes amis m'avait dit: Si tu passes par hasard aux environs de
+Bordj-Ebbaba, pendant ton voyage en Algerie, va donc voir mon ancien
+camarade Auballe, qui est colon la-bas.
+
+J'avais oublie le nom d'Auballe et le nom d'Ebbaba et je ne songeais
+guere a ce colon, quand j'arrivai chez lui, par pur hasard. Depuis un
+mois je rodais a pied par toute cette region magnifique qui s'etend
+d'Alger a Cherchell, Orleansville et Tiaret. Elle est en meme temps
+boisee et nue, grande et intime. On rencontre, entre deux monts, des
+forets de pins profondes en des vallees etroites ou roulent des torrents
+en hiver. Des arbres enormes tombes sur le ravin servent de pont aux
+Arabes, et aussi aux lianes qui s'enroulent aux troncs morts et les
+parent d'une vie nouvelle. Il y a des creux, et des plis inconnus de
+montagne, d'une beaute terrifiante, et des bords de ruisselets, plats et
+couverts de lauriers-roses, d'une inimaginable grace.
+
+Mais ce qui m'a laisse au coeur les plus chers souvenirs en cette
+excursion, ce sont les marches de l'apres-midi le long des chemins un
+peu boises sur ces ondulations des cotes d'ou l'on domine un immense
+pays onduleux et roux depuis la mer bleuatre jusqu'a la chaine
+de l'Ouarsenis qui porte sur ses faites la foret de cedres de
+Teniet-el-Haad.
+
+Ce jour-la je m'egarai. Je venais de gravir un sommet, d'ou j'avais
+apercu, au-dessus d'une serie de collines, la longue plaine de la
+Mitidja, puis par derriere, sur la crete d'une autre chaine, dans un
+lointain presque invisible, l'etrange monument qu'on nomme le Tombeau de
+la Chretienne, sepulture d'une famille de rois de Mauritanie, dit-on. Je
+redescendais, allant vers le Sud, decouvrant devant moi jusqu'aux cimes
+dressees sur le ciel clair, au seuil du desert, une contree bosselee,
+soulevee et fauve, fauve comme si toutes ces collines etaient
+recouvertes de peaux de lion cousues ensemble. Quelquefois, au milieu
+d'elles, une bosse plus haute se dressait, pointue et jaune, pareille au
+dos broussailleux d'un chameau.
+
+J'allais a pas rapides, leger, comme on l'est en suivant les sentiers
+tortueux sur les pentes d'une montagne. Rien ne pese, en ces courses
+alertes dans l'air vif des hauteurs, rien ne pese, ni le corps, ni le
+coeur, ni les pensees, ni meme les soucis. Je n'avais plus rien en moi,
+ce jour-la, de tout ce qui ecrase et torture notre vie, rien que la joie
+de cette descente. Au loin, j'apercevais des campements arabes, tentes
+brunes, pointues, accrochees au sol comme les coquilles de mer sur les
+rochers, ou bien des gourbis, huttes de branches d'ou sortait une fumee
+grise. Des formes blanches, hommes ou femmes, erraient autour a pas
+lents; et les clochettes des troupeaux tintaient vaguement dans l'air du
+soir.
+
+Les arbousiers sur ma route se penchaient, etrangement charges de leurs
+fruits de pourpre qu'ils repandaient dans le chemin. Ils avaient l'air
+d'arbres martyrs d'ou coulait une sueur sanglante, car au bout de chaque
+branchette pendait une graine rouge comme une goutte de sang.
+
+Le sol, autour d'eux, etait couvert de cette pluie suppliciale, et le
+pied ecrasant les arbouses laissait par terre des traces de meurtre.
+Parfois, d'un bond, en passant, je cueillais les plus mures pour les
+manger.
+
+Tous les vallons a present se remplissaient d'une vapeur blonde qui
+s'elevait lentement comme la buee des flancs d'un boeuf; et sur la
+chaine des monts qui fermaient l'horizon, a la frontiere du Sahara
+flamboyait un ciel de Missel. De longues trainees d'or alternaient
+avec des trainees de sang--encore du sang! du sang et de l'or, toute
+l'histoire humaine--et parfois entre elles s'ouvrait une trouee mince
+sur un azur verdatre, infiniment lointain comme le reve.
+
+Oh! que j'etais loin, que j'etais loin de toutes les choses et de toutes
+les gens dont on s'occupe autour des boulevards, loin de moi-meme aussi,
+devenu une sorte d'etre errant, sans conscience, et sans pensee, un oeil
+qui passe, qui voit, qui aime voir, loin encore de ma route a laquelle
+je ne songeais plus, car aux approches de la nuit je m'apercus que
+j'etais perdu.
+
+L'ombre tombait sur la terre comme une averse de tenebres, et je ne
+decouvrais rien devant moi que la montagne a perte de vue. Des tentes
+apparurent dans un vallon, j'y descendis et j'essayai de faire
+comprendre au premier Arabe rencontre la direction que je cherchais.
+
+M'a-t-il devine? je l'ignore; mais il me repondit longtemps, et moi je
+ne compris rien. J'allais, par desespoir, me, decider a passer la nuit,
+roule dans un tapis, aupres du campement, quand je crus reconnaitre,
+parmi les mots bizarres qui sortaient de sa bouche, celui de
+Bordj-Ebbaba.
+
+Je repetai:--Bordj-Ebbaba.--Oui, oui.
+
+Et je lui montrai deux francs, une fortune. Il se mit a marcher, je le
+suivis. Oh! je suivis longtemps, dans la nuit profonde, ce fantome
+pale qui courait pieds nus devant moi par les sentiers pierreux ou je
+trebuchais sans cesse.
+
+Soudain une lumiere brilla. Nous arrivions devant la porte d'une maison
+blanche, sorte de fortin aux murs droits et sans fenetres exterieures.
+Je frappai, des chiens hurlerent au dedans. Une voix francaise demanda:
+"Qui est la!"
+
+Je repondis:
+
+--Est-ce ici que demeure M. Auballe?
+
+--Oui.
+
+On m'ouvrit, j'etais en face de M. Auballe lui-meme, un grand garcon
+blond, en savates, pipe a la bouche, avec l'air d'un hercule bon enfant.
+
+Je me nommai; il tendit ses deux mains en disant: "Vous etes chez vous,
+monsieur."
+
+Un quart d'heure plus tard je dinais avidement en face de mon hote qui
+continuait a fumer.
+
+Je savais son histoire. Apres avoir mange beaucoup d'argent avec les
+femmes, il avait place son reste en terres algeriennes, et plante des
+vignes.
+
+Les vignes marchaient bien; il etait heureux, et il avait en effet
+l'air calme d'un homme satisfait. Je ne pouvais comprendre comment ce
+Parisien, ce feteur, avait pu s'accoutumer a cette vie monotone, dans
+cette solitude, et je l'interrogeai.
+
+--Depuis combien de temps etes-vous ici?
+
+--Depuis neuf ans.
+
+--Et vous n'avez pas d'atroces tristesses?
+
+--Non, on se fait a ce pays, et puis on finit par l'aimer. Vous ne
+sauriez croire comme il prend les gens par un tas de petits instincts
+animaux que nous ignorons en nous. Nous nous y attachons d'abord par nos
+organes a qui il donne des satisfactions secretes que nous ne raisonnons
+pas. L'air et le climat font la conquete de notre chair, malgre nous, et
+la lumiere gaie dont il est inonde tient l'esprit clair et content, a
+peu de frais. Elle entre en nous a flots, sans cesse, par les yeux, et
+on dirait vraiment qu'elle lave tous les coins sombres de l'ame.
+
+--Mais les femmes?
+
+--Ah!... ca manque un peu!
+
+--Un peu seulement?
+
+--Mon Dieu, oui... un peu. Car on trouve toujours, meme dans les tribus,
+des indigenes complaisants qui pensent aux nuits du Roumi.
+
+Il se tourna vers l'Arabe qui me servait, un grand garcon brun dont
+l'oeil noir luisait sous le turban, et il lui dit:
+
+--Va-t'en, Mohammed, je t'appellerai quand j'aurai besoin de toi.
+
+Puis, a moi:
+
+--Il comprend le francais et je vais vous conter une histoire ou il joue
+un grand role.
+
+L'homme etant parti, il commenca:
+
+--J'etais ici depuis quatre ans environ, encore peu installe, a tous
+egards, dans ce pays dont je commencais a balbutier la langue, et oblige
+pour ne pas rompre tout a fait avec des passions qui m'ont ete fatales
+d'ailleurs, de faire a Alger un voyage de quelques jours, de temps en
+temps.
+
+J'avais achete cette ferme, ce bordj, ancien poste fortifie, a quelques
+centaines de metres du campement indigene dont j'emploie les hommes a
+mes cultures. Dans cette tribu, fraction des Oulad-Taadja, je choisis en
+arrivant, pour mon service particulier, un grand garcon, celui que vous
+venez de voir, Mohammed ben Lam'har, qui me fut bientot extremement
+devoue. Comme il ne voulait pas coucher dans une maison dont il n'avait
+point l'habitude, il dressa sa tente a quelques pas de la porte, afin
+que je pusse l'appeler de ma fenetre.
+
+Ma vie, vous la devinez? Tout le jour, je suivais les defrichements et
+les plantations, je chassais un peu, j'allais diner avec les officiers
+des postes voisins, ou bien ils venaient diner chez moi.
+
+Quant aux... plaisirs--je vous les ai dits. Alger m'offrait les plus
+raffines; et de temps en temps, un arabe complaisant et compatissant
+m'arretait au milieu d'une promenade pour me proposer d'amener chez moi,
+a la nuit, une femme de tribu. J'acceptais quelquefois, mais, le plus
+souvent, je refusais, par crainte des ennuis que cela pouvait me creer.
+
+Et, un soir, en rentrant d'une tournee dans les terres, au commencement
+de l'ete, ayant besoin de Mohammed, j'entrai dans sa tente sans
+l'appeler. Cela m'arrivait a tout moment.
+
+Sur un de ces grands tapis rouges en haute laine du Djebel-Amour, epais
+et doux comme des matelas, une femme, une fille, presque nue, dormait,
+les bras croises sur ses yeux. Son corps blanc, d'une blancheur luisante
+sous le jet de lumiere de la toile soulevee, m'apparut comme un des plus
+parfaits echantillons de la race humaine que j'eusse vus. Les femmes
+sont belles par ici, grandes, et d'une rare harmonie de traits et de
+lignes.
+
+Un peu confus, je laissai retomber le bord de la tente et je rentrai
+chez moi.
+
+J'aime les femmes! L'eclair de cette vision m'avait traverse et brule,
+ranimant en mes veines la vieille ardeur redoutable a qui je dois d'etre
+ici. Il faisait chaud, c'etait en juillet, et je passai presque toute la
+nuit a ma fenetre, les yeux sur la tache sombre que faisait a terre la
+tente de Mohammed.
+
+Quand il entra dans ma chambre, le lendemain, je le regardai bien en
+face, et il baissa la tete comme un homme confus, coupable. Devinait-il
+ce que je savais?
+
+Je lui demandai brusquement.
+
+--Tu es donc marie, Mohammed? Je le vis rougir, et il balbutia:
+
+--Non, moussie!
+
+Je le forcais a parler francais et a me donner des lecons d'arabe, ce
+qui produisait souvent une langue intermediaire des plus incoherentes.
+
+Je repris:
+
+--Alors, pourquoi y a-t-il une femme chez toi.
+
+Il murmura:
+
+--Il est du Sud.
+
+--Ah! elle est du Sud. Cela ne m'explique pas comment elle se trouve
+sous ta tente.
+
+Sans repondre a ma question, il reprit:
+
+--Il est tres joli.
+
+--Ah! vraiment. Eh bien, une autre fois, quand tu recevras comme ca
+une tres jolie femme du Sud, tu auras soin de la faire entrer dans mon
+gourbi et non dans le tien. Tu entends, Mohammed?
+
+Il repondit avec un grand serieux:
+
+--Oui, moussie.
+
+J'avoue que pendant toute la journee je demeurai sous l'emotion
+agressive du souvenir de cette fille arabe etendue sur un tapis rouge;
+et, en rentrant, a l'heure du diner, j'eus une forte envie de traverser
+de nouveau la tente de Mohammed. Durant la soiree, il fit son service
+comme toujours, tournant autour de moi avec sa figure impassible, et je
+faillis plusieurs fois lui demander s'il allait garder longtemps sous
+son toit de poil de chameau cette demoiselle du Sud, qui etait tres
+jolie.
+
+Vers neuf heures, toujours hante par ce gout de la femme, qui est tenace
+comme l'instinct de chasse chez les chiens, je sortis pour prendre l'air
+et pour roder un peu dans les environs du cone de toile brune a travers
+laquelle j'apercevais le point brillant d'une lumiere.
+
+Puis je m'eloignai, pour n'etre pas surpris par Mohammed dans les
+environs de son logis.
+
+En rentrant, une heure plus tard, je vis nettement son profil a lui,
+sous sa tente. Puis ayant tire ma clef de ma poche, je penetrai dans le
+bordj ou couchaient, comme moi, mon intendant, deux laboureurs de France
+et une vieille cuisiniere cueillie a Alger.
+
+Je montai mon escalier et je fus surpris en remarquant un filet de
+clarte sous ma porte. Je l'ouvris, et j'apercus en face de moi, assise
+sur une chaise de paille a cote de la table ou brulait une bougie, une
+fille au visage d'idole, qui semblait m'attendre avec tranquillite,
+paree de tous les bibelots d'argent que les femmes du Sud portent
+aux jambes, aux bras, sur la gorge et jusque sur le ventre. Ses yeux
+agrandis par le khol jetaient sur moi un large regard; et quatre petits
+signes bleus finement tatoues sur la chair etoilaient son front, ses
+joues et son menton. Ses bras, charges d'anneaux, reposaient sur ses
+cuisses que recouvrait, tombant des epaules, une sorte de gebba de soie
+rouge dont elle etait vetue.
+
+En me voyant entrer, elle se leva et resta devant moi, debout, couverte
+de ses bijoux sauvages, dans une attitude de fiere soumission.
+
+--Que fais-tu ici, lui dis-je en arabe.
+
+--J'y suis parce qu'on m'a ordonne de venir.
+
+--Qui te l'a ordonne?
+
+--Mohammed.
+
+--C'est bon. Assieds-toi.
+
+Elle s'assit, baissa les yeux, et je demeurai devant elle, l'examinant.
+
+La figure etait etrange, reguliere, fine et un peu bestiale, mais
+mystique comme celle d'un Boudha. Les levres, fortes et colorees d'une
+sorte de floraison rouge qu'on retrouvait ailleurs sur son corps,
+indiquaient un leger melange de sang noir, bien que les mains et les
+bras fussent d'une blancheur irreprochable.
+
+J'hesitais sur ce que je devais faire, trouble, tente et confus. Pour
+gagner du temps et me donner le loisir de la reflexion, je lui posai
+d'autres questions, sur son origine, son arrivee dans ce pays et
+ses rapports avec Mohammed. Mais elle ne repondit qu'a celles qui
+m'interessaient le moins et il me fut impossible de savoir pourquoi elle
+etait venue, dans quelle intention, sur quel ordre, depuis quand, ni ce
+qui s'etait passe entre elle et mon serviteur.
+
+Comme j'allais lui dire: "Retourne sous la tente de Mohammed", elle
+me devina peut-etre, se dressa brusquement et levant ses deux bras
+decouverts dont tous les bracelets sonores glisserent ensemble vers ses
+epaules, elle croisa ses mains derriere mon cou en m'attirant avec un
+air de volonte suppliante et irresistible.
+
+Ses yeux, allumes par le desir de seduire, par ce besoin de vaincre
+l'homme qui rend fascinant comme celui des felins le regard impur
+des femmes, m'appelaient, m'enchainaient, m'otaient toute force de
+resistance, me soulevaient d'une ardeur impetueuse. Ce fut une lutte
+courte, sans paroles, violente, entre les prunelles seules, l'eternelle
+lutte entre les deux brutes humaines, le male et la femelle, ou le male
+est toujours vaincu.
+
+Ses mains, derriere ma tete m'attiraient d'une pression lente,
+grandissante, irresistible comme une force mecanique, vers le sourire
+animal de ses levres rouges ou je collai soudain les miennes en enlacant
+ce corps presque nu et charge d'anneaux d'argent qui tinterent, de la
+gorge aux pieds, sous mon etreinte.
+
+Elle etait nerveuse, souple et saine comme une bete, avec des airs, des
+mouvements, des graces et une sorte d'odeur de gazelle, qui me firent
+trouver a ses baisers une rare saveur inconnue, etrangere a mes sens
+comme un gout de fruit des tropiques.
+
+Bientot... je dis bientot, ce fut peut-etre aux approches du matin,
+je la voulus renvoyer, pensant qu'elle s'en irait ainsi qu'elle etait
+venue, et ne me demandant pas encore ce que je ferais d'elle; ou ce
+qu'elle ferait de moi.
+
+Mais des qu'elle eut compris mon intention, elle murmura:
+
+--Si tu me chasses, ou veux-tu que j'aille maintenant? I1 faudra que je
+dorme sur la terre, dans la nuit. Laisse-moi me coucher sur le tapis, au
+pied de ton lit.
+
+Que pouvais-je repondre? Que pouvais-je faire? Je pensai que Mohammed,
+sans doute, regardait a son tour la fenetre eclairee de ma chambre; et
+des questions de toute nature, que je ne m'etais point posees dans le
+trouble des premiers instants, se formulerent nettement.
+
+--Reste ici, dis-je, nous allons causer.
+
+Ma resolution fut prise en une seconde. Puisque cette fille avait ete
+jetee ainsi dans mes bras, je la garderais, j'en ferais une sorte de
+maitresse esclave, cachee dans le fond de ma maison, a la facon des
+femmes des harems. Le jour ou elle ne me plairait plus, il serait
+toujours facile de m'en defaire d'une facon quelconque, car ces
+creatures-la, sur le sol africain, nous appartenaient presque corps et
+ame.
+
+Je lui dis:
+
+--Je veux bien etre bon pour toi. Je te traiterai de facon a ce que tu
+ne sois pas malheureuse, mais je veux savoir ce que tu es, et d'ou tu
+viens.
+
+Elle comprit qu'il fallait parler et me conta son histoire, ou plutot
+une histoire, car elle dut mentir d'un bout a l'autre, comme mentent
+tous les Arabes, toujours, avec ou sans motifs.
+
+C'est la un des signes les plus surprenants et les plus
+incomprehensibles du caractere indigene: le mensonge. Ces hommes en qui
+l'islamisme s'est incarne jusqu'a faire partie d'eux, jusqu'a modeler
+leurs instincts, jusqu'a modifier la race entiere et a la differencier
+des autres au moral autant que la couleur de la peau differencie le
+negre du blanc, sont menteurs dans les moelles au point que jamais on ne
+peut se fier a leurs dires. Est-ce a leur religion qu'ils doivent
+cela? Je l'ignore. Il faut avoir vecu parmi eux pour savoir combien
+le mensonge fait partie de leur etre, de leur coeur, de leur ame, est
+devenu chez eux une sorte de seconde nature, une necessite de la vie.
+
+Elle me raconta donc qu'elle etait fille d'un caid des Ouled Sidi Cheik
+et d'une femme enlevee par lui dans une razzia sur les Touaregs. Cette
+femme devait etre une esclave noire, ou du moins provenir d'un premier
+croisement de sang arabe et de sang negre. Les negresses, on le
+sait, sont fort prisees dans les harems ou elles jouent le role
+d'aphrodisiaques.
+
+Rien de cette origine d'ailleurs n'apparaissait hors cette couleur
+empourpree des levres et les fraises sombres de ses seins allonges,
+pointus et souples comme si des ressorts les eussent dresses. A cela, un
+regard attentif ne se pouvait tromper. Mais tout le reste appartenait a
+la belle race du Sud, blanche, svelte, dont la figure fine est faite de
+lignes droites et simples comme une tete d'image indienne. Les yeux
+tres ecartes augmentaient encore l'air un peu divin de cette rodeuse du
+desert.
+
+De son existence veritable, je ne sus rien de precis. Elle me la conta
+par details incoherents qui semblaient surgir au hasard dans une memoire
+en desordre; et elle y melait des observations delicieusement pueriles,
+toute une vision du monde nomade nee dans une cervelle d'ecureuil qui a
+saute de tente en tente, de campement en campement, de tribu en tribu.
+
+Et cela etait debite avec l'air severe que garde toujours ce peuple
+drape, avec des mines d'idole qui potine et une gravite un peu comique.
+
+Quand elle eut fini, je m'apercus que je n'avais rien retenu de cette
+longue histoire pleine d'evenements insignifiants, emmagasines en sa
+legere cervelle, et je me demandai si elle ne m'avait pas berne tres
+simplement par ce bavardage vide et serieux qui ne m'apprenait rien sur
+elle ou sur aucun fait de sa vie.
+
+Et je pensais a ce peuple vaincu au milieu duquel nous campons ou plutot
+qui campe au milieu de nous, dont nous commencons a parler la langue,
+que nous voyons vivre chaque jour sous la toile transparente de ses
+tentes, a qui nous imposons nos lois, nos reglements et nos coutumes,
+et dont nous ignorons tout, mais tout, entendez-vous, comme si nous
+n'etions pas la, uniquement occupes a le regarder depuis bientot
+soixante ans. Nous ne savons pas davantage ce qui se passe sous cette
+hutte de branches et sous ce petit cone d'etoffe cloue sur la terre avec
+des pieux, a vingt metres de nos portes, que nous ne savons encore ce
+que font, ce que pensent, ce que sont les Arabes dits civilises des
+maisons mauresques d'Alger. Derriere le mur peint a la chaux de leur
+demeure des villes, derriere la cloison de branches de leur gourbi, ou
+derriere ce mince rideau brun de poil de chameau que secoue le vent, ils
+vivent pres de nous, inconnus, mysterieux, menteurs, sournois, soumis,
+souriants, impenetrables. Si je vous disais qu'en regardant de loin,
+avec ma jumelle, le campement voisin, je devine qu'ils ont des
+superstitions, des ceremonies, mille usages encore ignores de nous, pas
+meme soupconnes! Jamais peut-etre un peuple conquis par la force n'a
+su echapper aussi completement a la domination reelle, a l'influence
+morale, et a l'investigation acharnee, mais inutile du vainqueur.
+
+Or, cette infranchissable et secrete barriere que la nature
+incomprehensible a verrouillee entre les races, je la sentais soudain,
+comme je ne l'avais jamais sentie, dressee entre cette fille arabe et
+moi, entre cette femme qui venait de se donner, de se livrer, d'offrir
+son corps a ma caresse et moi qui l'avait possedee.
+
+Je lui demandai y songeant pour la premiere fois:
+
+--Comment t'appelles-tu?
+
+Elle etait demeuree quelques instants sans parler et je la vis
+tressaillir comme si elle venait d'oublier que j'etais la, tout contre
+elle. Alors, dans ses yeux leves sur moi, je devinai que cette minute
+avait suffi pour que le sommeil tombat sur elle, un sommeil irresistible
+et brusque, presque foudroyant, comme tout ce qui s'empare des sens
+mobiles des femmes.
+
+Elle repondit nonchalamment avec un baillement arrete dans la bouche:
+
+--Allouma.
+
+Je repris:
+
+--Tu as envie de dormir?
+
+--Oui, dit-elle.
+
+--Eh bien! dors.
+
+Elle s'allongea tranquillement a mon cote, etendue sur le ventre, le
+front pose sur ses bras croises, et je sentis presque tout de suite que
+sa fuyante pensee de sauvage s'etait eteinte dans le repos.
+
+Moi, je me mis a rever, couche pres d'elle, cherchant a comprendre?
+Pourquoi Mohammed me l'avait-il donnee? Avait-il agi en serviteur
+magnanime qui se sacrifie pour son maitre jusqu'a lui ceder la femme
+attiree en sa tente pour lui-meme, ou bien avait-il obei a une pensee
+plus complexe, plus pratique, moins genereuse en jetant dans mon lit
+cette fille qui m'avait plu? L'Arabe, quand il s'agit de femmes, a
+toutes les rigueurs pudibondes et toutes les complaisances inavouables;
+et on ne comprend guere plus sa morale rigoureuse et facile que tout le
+reste de ses sentiments. Peut-etre avais-je devance, en penetrant par
+hasard sous sa tente, les intentions bienveillantes de ce prevoyant
+domestique qui m'avait destine cette femme, son amie, sa complice, sa
+maitresse aussi peut-etre.
+
+Toutes ces suppositions m'assaillirent et me fatiguerent si bien que
+tout doucement je glissai a mon tour dans un sommeil profond.
+
+Je fus reveille par le grincement de ma porte; Mohammed entrait comme
+tous les matins pour m'eveiller. Il ouvrit la fenetre par ou un flot
+de jour s'engouffrant eclaira sur le lit le corps d'Allouma toujours
+endormie, puis il ramassa sur le tapis mon pantalon, mon gilet et ma
+jaquette afin de les brosser. Il ne jeta pas un regard sur la femme
+couchee a mon cote, ne parut pas savoir ou remarquer qu'elle etait la,
+et il avait sa gravite ordinaire, la meme allure, le meme visage. Mais
+la lumiere, le mouvement, le leger bruit des pieds nus de l'homme, la
+sensation de l'air pur sur la peau et dans les poumons tirerent Allouma
+de son engourdissement. Elle allongea les bras, se retourna, ouvrit les
+yeux, me regarda, regarda Mohammed avec la meme indifference et s'assit.
+Puis elle murmura.
+
+--J'ai faim, aujourd'hui.
+
+--Que veux-tu manger? demandai-je.
+
+--Kahoua.
+
+--Du cafe et du pain avec du beurre?
+
+--Oui.
+
+Mohammed, debout pres de notre couche, mes vetements sur les bras,
+attendait les ordres.
+
+--Apporte a dejeuner pour Allouma et pour moi, lui dis-je.
+
+Et il sortit sans que sa figure revelat le moindre etonnement ou le
+moindre ennui.
+
+Quand il fut parti, je demandai a la jeune Arabe:
+
+--Veux-tu habiter dans ma maison?
+
+--Oui, je le veux bien.
+
+--Je te donnerai un appartement pour toi seule et une femme pour te
+servir.
+
+--Tu es genereux, et je te suis reconnaissante.
+
+--Mais si ta conduite n'est pas bonne, je te chasserai d'ici.
+
+--Je ferai ce que tu exigeras de moi.
+
+Elle prit ma main et la baisa, en signe de soumission.
+
+Mohammed rentrait, portant un plateau avec le dejeuner. Je lui dis:
+
+--Allouma va demeurer dans la maison. Tu etaleras des tapis dans la
+chambre, au bout du couloir, et tu feras venir ici pour la servir la
+femme d'Abd-el-Kader-el-Hadara.
+
+--Oui, moussie.
+
+Ce fut tout.
+
+Une heure plus tard, ma belle Arabe etait installee dans une grande
+chambre claire; et comme je venais m'assurer que tout allait bien, elle
+me demanda, d'un ton suppliant, de lui faire cadeau d'une armoire
+a glace. Je promis, puis je la laissai accroupie sur un tapis du
+Djebel-Amour, une cigarette a la bouche, et bavardant avec la vieille
+Arabe que j'avais envoye chercher, comme si elles se connaissaient
+depuis des annees.
+
+
+
+II
+
+
+Pendant un mois, je fus tres heureux avec elle et je m'attachai d'une
+facon bizarre a cette creature d'une autre race, qui me semblait presque
+d'une autre espece, nee sur une planete voisine.
+
+Je ne l'aimais pas--non--on n'aime point les filles de ce continent
+primitif. Entre elles et nous, meme entre elles et leurs males naturels,
+les Arabes, jamais n'eclot la petite fleur bleue des pays du Nord.
+Elles sont trop pres de l'animalite humaine, elles ont un coeur trop
+rudimentaire, une sensibilite trop peu affinee, pour eveiller dans
+nos ames l'exaltation sentimentale qui est la poesie de l'amour. Rien
+d'intellectuel, aucune ivresse de la pensee ne se mele a l'ivresse
+sensuelle que provoquent en nous ces etres charmants et nuls.
+
+Elles nous tiennent pourtant, elles nous prennent, comme les autres,
+mais d'une facon differente, moins tenace, moins cruelle, moins
+douloureuse.
+
+Ce que j'eprouvai pour celle-ci, je ne saurais encore l'expliquer d'une
+facon precise. Je vous disais tout a l'heure que ce pays, cette Afrique
+nue, sans arts, vide de toutes les joies intelligentes, fait peu a peu
+la conquete de notre chair par un charme inconnaissable et sur, par la
+caresse de l'air, par la douceur constante des aurores et des soirs, par
+sa lumiere delicieuse, par le bien-etre discret dont elle baigne tous
+nos organes! Eh bien! Allouma me prit de la meme facon, par mille
+attraits caches, captivants et physiques, par la seduction penetrante
+non point de ses embrassements, car elle etait d'une nonchalance toute
+orientale, mais de ses doux abandons.
+
+Je la laissais absolument libre d'aller et de venir a sa guise et elle
+passait au moins une apres-midi sur deux dans le campement voisin, au
+milieu des femmes de mes agriculteurs indigenes. Souvent aussi, elle
+demeurait durant une journee presque entiere, a se mirer dans l'armoire
+a glace en acajou que j'avais fait venir de Miliana. Elle s'admirait
+en toute conscience, debout, devant la grande porte de verre ou elle
+suivait ses mouvements avec une attention profonde et grave. Elle
+marchait la tete un peu penchee en arriere, pour juger ses hanches et
+ses reins, tournait, s'eloignait, se rapprochait, puis, fatiguee enfin
+de se mouvoir, elle s'asseyait sur un coussin et demeurait en face
+d'elle-meme, les yeux dans ses yeux, le visage severe, l'ame noyee dans
+cette contemplation.
+
+Bientot, je m'apercus qu'elle sortait presque chaque jour apres le
+dejeuner, et qu'elle disparaissait completement jusqu'au soir.
+
+Un peu inquiet, je demandai a Mohammed s'il savait ce qu'elle
+pouvait faire pendant ces longues heures d'absence. Il repondit avec
+tranquillite:
+
+--Ne te tourmente pas, c'est bientot le Ramadan. Elle doit aller a ses
+devotions.
+
+Lui aussi semblait ravi de la presence d'Allouma dans la maison; mais
+pas une fois je ne surpris entre eux le moindre signe un peu suspect,
+pas une fois, ils n'eurent l'air de se cacher de moi, de s'entendre, de
+me dissimuler quelque chose.
+
+J'acceptais donc la situation telle quelle sans la comprendre, laissant
+agir le temps, le hasard et la vie.
+
+Souvent, apres l'inspection de mes terres, de mes vignes, de mes
+defrichements, je faisais a pied de grandes promenades. Vous connaissez
+les superbes forets de cette partie de l'Algerie, ces ravins presque
+impenetrables ou les sapins abattus barrent les torrents, et ces petits
+vallons de lauriers-roses qui, du haut des montagnes, semblent des tapis
+d'Orient etendus le long des cours d'eau. Vous savez qu'a tout moment,
+dans ces bois et sur ces cotes, ou on croirait que personne jamais
+n'a penetre, on rencontre tout a coup le dome de neige d'une koubba
+renfermant les os d'un humble marabout, d'un marabout isole, a peine
+visite de temps en temps par quelques fideles obstines, venus du douar
+voisin avec une bougie dans leur poche pour l'allumer sur le tombeau du
+saint.
+
+Or, un soir, comme je rentrais, je passai aupres d'une de ces chapelles
+mahometanes, et ayant jete un regard par la porte toujours ouverte, je
+vis qu'une femme priait devant la relique. C'etait un tableau charmant,
+cette Arabe assise par terre, dans cette chambre delabree, ou le vent
+entrait a son gre et amassait dans les coins, en tas jaunes, les fines
+aiguilles seches tombees des pins. Je m'approchai pour mieux regarder,
+et je reconnus Allouma. Elle ne me vit pas, ne m'entendit point,
+absorbee tout entiere par le souci du saint; et elle parlait, a mi-voix,
+elle lui parlait, se croyant bien seule avec lui, racontant au serviteur
+de Dieu toutes ses preoccupations. Parfois elle se taisait un peu pour
+mediter, pour chercher ce qu'elle avait encore a dire, pour ne rien
+oublier de sa provision de confidences; et parfois aussi elle s'animait
+comme s'il lui eut repondu, comme s'il lui eut conseille une chose
+qu'elle ne voulait point faire et qu'elle combattait avec des
+raisonnements.
+
+Je m'eloignai, sans bruit, ainsi que j'etais venu, et je rentrai pour
+diner.
+
+Le soir, je la fis venir et je la vis entrer avec un air soucieux
+qu'elle n'avait point d'ordinaire.
+
+--Assieds-toi la, lui dis-je en lui montrant sa place sur le divan, a
+mon cote.
+
+Elle s'assit et comme je me penchais vers elle pour l'embrasser elle
+eloigna sa tete avec vivacite.
+
+Je fus stupefait et je demandai:
+
+--Eh bien, qu'y a-t-il?
+
+--C'est Ramadan, dit-elle.
+
+Je me mis a rire.
+
+--Et le Marabout t'a defendu de te laisser embrasser pendant le Ramadan?
+
+--Oh oui, je suis une Arabe et tu es un Roumi!
+
+--Ce serait un gros peche?
+
+--Oh oui!
+
+--Alors tu n'as rien mange de la journee, jusqu'au coucher du soleil?
+
+--Non, rien.
+
+--Mais au soleil couche tu as mange?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien, puisqu'il fait nuit tout a fait tu ne peux pas etre plus
+severe pour le reste que pour la bouche.
+
+Elle semblait crispee, froissee, blessee et elle reprit avec une hauteur
+que je ne lui connaissais pas.
+
+--Si une fille arabe se laissait toucher par un Roumi pendant le
+Ramadan, elle serait maudite pour toujours.
+
+--Et cela va durer tout le mois.
+
+Elle repondit avec conviction:
+
+--Oui, tout le mois de Ramadan.
+
+Je pris un air irrite et je lui dis:
+
+--Eh bien, tu peux aller le passer dans ta famille, le Ramadan.
+
+Elle saisit mes mains et les portant sur son coeur:
+
+--Oh! je te prie, ne sois pas mechant, tu verras comme je serai
+gentille. Nous ferons Ramadan ensemble, veux-tu? Je te soignerai, je te
+gaterai, mais ne sois pas mechant.
+
+Je ne pus m'empecher de sourire tant elle etait drole et desolee, et je
+l'envoyai coucher chez elle.
+
+Une heure plus tard, comme j'allais me mettre au lit, deux petits coups
+furent frappes a ma porte, si legers que je les entendis a peine.
+
+Je criai: "Entrez" et je vis apparaitre Allouma portant devant elle un
+grand plateau charge de friandises arabes, de croquettes sucrees, frites
+et sautees, de toute une patisserie bizarre de nomade.
+
+Elle riait, montrant ses belles dents, et elle repeta:
+
+--Nous allons faire Ramadan ensemble.
+
+Vous savez que le jeune, commence a l'aurore et termine au crepuscule,
+au moment ou l'oeil ne distingue plus un fil blanc d'un fil noir, est
+suivi chaque soir de petites fetes intimes ou on mange jusqu'au matin.
+Il en resulte que, pour les indigenes peu scrupuleux, le Ramadan
+consiste a faire du jour la nuit, et de la nuit le jour. Mais Allouma
+poussait plus loin la delicatesse de conscience. Elle installa son
+plateau entre nous deux, sur le divan, et prenant avec ses longs doigts
+minces une petite boulette poudree, elle me la mit dans la bouche en
+murmurant:
+
+--C'est bon, mange.
+
+Je croquai, le leger gateau qui etait excellent en effet, et je lui
+demandai:
+
+--C'est toi qui as fait ca?
+
+--Oui, c'est moi?
+
+--Pour moi?
+
+--Oui, pour toi.
+
+--Pour me faire supporter le Ramadan.
+
+--Oui, ne sois pas mechant! Je t'en apporterai tous les jours.
+
+Oh! le terrible mois que je passai la! un mois sucre, douceatre,
+enrageant, un mois de gateries et de tentations, de coleres et d'efforts
+vains contre une invincible resistance.
+
+Puis, quand arriverent les trois jours du Beiram, je les celebrai a ma
+facon et le Ramadan fut oublie.
+
+L'ete s'ecoula, il fut tres chaud. Vers les premiers jours de l'automne,
+Allouma me parut preoccupee, distraite, desinteressee de tout.
+
+Or, un soir, comme je la faisais appeler, on ne la trouva point dans sa
+chambre. Je pensai qu'elle rodait dans la maison et j'ordonnai qu'on la
+cherchat. Elle n'etait pas rentree; j'ouvris la fenetre et je criai:
+
+--Mohammed.
+
+La voix de l'homme couche sous sa tente repondit:
+
+--Oui, moussie.
+
+--Sais-tu ou est Allouma?
+
+--Non, moussie--pas possible--Allouma perdu?
+
+Quelques secondes apres, mon Arabe entrait chez moi, tellement emu qu'il
+ne maitrisait point son trouble. Il demanda:
+
+--Allouma perdu?
+
+--Mais oui, Allouma perdu.
+
+--Pas possible?
+
+--Cherche, lui dis-je?
+
+Il restait debout, songeant, cherchant, ne comprenant pas. Puis, il
+entra dans la chambre vide ou les vetements d'Allouma trainaient, dans
+un desordre oriental. Il regarda tout comme un policier, ou plutot il
+flaira comme un chien, puis, incapable d'un long effort, il murmura avec
+resignation:
+
+--Parti, il est parti!
+
+Moi je craignais un accident, une chute, une entorse au fond d'un ravin,
+et je fis mettre sur pied tous les hommes du campement avec ordre de la
+chercher jusqu'a ce qu'on l'eut retrouvee.
+
+On la chercha toute la nuit, on la chercha le lendemain, on la chercha
+toute la semaine. Aucune trace ne fut decouverte pouvant mettre sur la
+piste. Moi je souffrais; elle me manquait; ma maison me semblait vide
+et mon existence deserte. Puis des idees inquietantes me passaient par
+l'esprit. Je craignais qu'ont l'eut enlevee, ou assassinee peut-etre.
+Mais comme j'essayais toujours d'interroger Mohammed et de lui
+communiquer mes apprehensions, il repondait sans varier:
+
+--Non, parti.
+
+Puis il ajoutait le mot arabe "r'ezale" qui veut dire "gazelle," comme
+pour exprimer qu'elle courait vite et qu'elle etait loin.
+
+Trois semaines se passerent et je n'esperais plus revoir jamais ma
+maitresse arabe, quand un matin, Mohammed, les traits eclaires par la
+joie, entra chez moi et me dit:
+
+--Moussie, Allouma il est revenu.
+
+Je sautai du lit et je demandai:
+
+--Ou est-elle?
+
+--N'ose pas venir! La-bas, sous l'arbre! Et de son bras tendu, il me
+montrait par la fenetre une tache blanchatre au pied d'un olivier.
+
+Je me levai et je sortis. Comme j'approchais de ce paquet de linge
+qui semblait jete contre le tronc tordu, je reconnus les grands yeux
+sombres, les etoiles tatouees, la figure longue et reguliere de la
+fille sauvage qui m'avait seduit. A mesure que j'avancais une colere me
+soulevait, une envie de frapper, de la faire souffrir, de me venger.
+
+Je criai de loin:
+
+--D'ou viens-tu?
+
+Elle ne repondit pas et demeurait immobile, inerte, comme si elle ne
+vivait plus qu'a peine, resignee a mes violences, prete aux coups.
+
+J'etais maintenant debout tout pres d'elle, contemplant avec stupeur les
+haillons qui la couvraient, ces loques de soie et de laine, grises de
+poussiere, dechiquetees, sordides.
+
+Je repetai, la main levee comme sur un chien.
+
+--D'ou viens-tu?
+
+Elle murmura:
+
+--De la-bas!
+
+--D'ou?
+
+--De la tribu!
+
+--De quelle tribu?
+
+--De la mienne.
+
+--Pourquoi es-tu partie?
+
+Voyant que je ne la battais point, elle s'enhardit un peu, et, a voix
+basse:
+
+--Il fallait... il fallait... je ne pouvais plus vivre dans la maison.
+
+Je vis des larmes dans ses yeux, et tout de suite, je fus attendri comme
+une bete. Je me penchai vers elle, et j'apercus, en me retournant pour
+m'asseoir, Mohammed qui nous epiait, de loin.
+
+Je repris, tres doucement:
+
+--Voyons, dis-moi pourquoi tu es partie?
+
+Alors elle me conta que depuis longtemps deja elle eprouvait en son
+coeur de nomade, l'irresistible envie de retourner sous les tentes,
+de coucher, de courir, de se rouler sur le sable, d'errer, avec les
+troupeaux, de plaine en plaine, de ne plus sentir sur sa tete, entre les
+etoiles jaunes du ciel et les etoiles bleues de sa face, autre chose que
+le mince rideau de toile usee et recousue a travers lequel on apercoit
+des grains de feu quand on se reveille dans la nuit.
+
+Elle me fit comprendre cela en termes naifs et puissants, si justes, que
+je sentis bien qu'elle ne mentait pas, que j'eus pitie d'elle, et que je
+lui demandai:
+
+--Pourquoi ne m'as-tu pas dit que tu desirais t'en aller pendant quelque
+temps?
+
+--Parce que tu n'aurais pas voulu...
+
+--Tu m'aurais promis de revenir et j'aurais consenti.
+
+--Tu n'aurais pas cru.
+
+Voyant que je n'etais pas fache, elle riait, et elle ajouta:
+
+--Tu vois, c'est fini, je suis retournee chez moi et me voici. Il me
+fallait seulement quelques jours de la-bas. J'ai assez maintenant, c'est
+fini, c'est passe, c'est gueri. Je suis revenue, je n'ai plus mal. Je
+suis tres contente. Tu n'es pas mechant.
+
+--Viens a la maison, lui dis-je.
+
+Elle se leva. Je pris sa main, sa main fine aux doigts minces; et
+triomphante en ses loques, sous la sonnerie de ses anneaux, de ses
+bracelets, de ses colliers et de ses plaques, elle marcha gravement vers
+ma demeure, ou nous attendait Mohammed.
+
+Avant d'entrer, je repris:
+
+--Allouma, toutes les fois que tu voudras retourner chez toi, tu me
+previendras et je te le permettrai.
+
+Elle demanda, mefiante:
+
+--Tu promets?
+
+--Oui, je promets.
+
+--Moi aussi, je promets. Quand j'aurai mal--et elle posa ses deux mains
+sur son front avec un geste magnifique--je te dirai: "Il faut que
+j'aille la-bas" et tu me laisseras partir.
+
+Je l'accompagnai dans sa chambre, suivi de Mohammed qui portait
+de l'eau, car on n'avait pu prevenir encore la femme
+d'Abd-el-Kader-el-Hadara du retour de sa maitresse.
+
+Elle entra, apercut l'armoire a glace et, la figure illuminee, courut
+vers elle comme on s'elance vers une mere retrouvee. Elle se regarda
+quelques secondes, fit la moue, puis d'une voix un peu fachee, dit au
+miroir:
+
+--Attends, j'ai des vetements de soie dans l'armoire. Je serai belle
+tout a l'heure.
+
+Et je la laissai seule, faire la coquette devant elle-meme.
+
+Notre vie recommenca comme auparavant et, de plus en plus, je subissais
+l'attrait bizarre, tout physique, de cette fille pour qui j'eprouvais en
+meme temps une sorte de dedain paternel.
+
+Pendant six mois tout alla bien, puis je sentis qu'elle redevenait
+nerveuse, agitee, un peu triste. Je lui dis, un jour:
+
+--Est-ce que tu veux retourner chez toi?
+
+--Oui, je veux.
+
+--Tu n'osais pas me le dire?
+
+--Je n'osais pas.
+
+--Va, je permets.
+
+Elle saisit mes mains et les baisa comme elle faisait en tous ses elans
+de reconnaissance, et, le lendemain, elle avait disparu.
+
+Elle revint, comme la premiere fois, au bout de trois semaines environ,
+toujours deguenillee, noire de poussiere et de soleil, rassasiee de vie
+nomade, de sable et de liberte. En deux ans elle retourna ainsi quatre
+fois chez elle.
+
+Je la reprenais gaiment, sans jalousie, car pour moi la jalousie ne
+petit naitre que de l'amour, tel que nous le comprenons chez nous.
+Certes, j'aurais fort bien pu la tuer si je l'avais surprise me
+trompant, mais je l'aurais tuee un peu comme on assomme, par pure
+violence, un chien qui desobeit. Je n'aurais pas senti ces tourments, ce
+feu rongeur, ce mal horrible, la jalousie du Nord. Je viens de dire que
+j'aurais pu la tuer comme on assomme un chien qui desobeit! Je l'aimais
+en effet, un peu comme on aime un animal tres rare, chien ou cheval,
+impossible a remplacer. C'etait une bete admirable, une bete sensuelle,
+une bete a plaisir, qui avait un corps de femme.
+
+Je ne saurais vous exprimer quelles distances incommensurables
+separaient nos ames, bien que nos coeurs, peut-etre, se fussent froles,
+echauffes l'un l'autre, par moments. Elle etait quelque chose de ma
+maison, de ma vie, une habitude fort agreable a laquelle je tenais et
+qu'aimait en moi l'homme charnel, celui qui n'a que des yeux et des
+sens.
+
+Or, un matin Mohammed entra chez moi avec une figure singuliere, ce
+regard inquiet des arabes qui ressemble au regard fuyant d'un chat en
+face d'un chien.
+
+Je lui dis, en apercevant cette figure.
+
+--Hein? qu'y a-t-il?
+
+--Allouma il est parti.
+
+Je me mis a rire.
+
+--Parti, ou ca?
+
+--Parti tout a fait, moussie!
+
+--Comment, parti tout a fait?
+
+--Oui, moussie.
+
+--Tu es fou, mon garcon?
+
+--Non, moussie.
+
+--Pourquoi ca parti? Comment? Voyons? Explique-toi!
+
+Il demeurait immobile, ne voulant pas parler; puis, soudain il eut une
+de ces explosions de colere arabe qui nous arretent dans les rues des
+villes devant deux energumenes, dont le silence et la gravite orientales
+font place brusquement aux plus extremes gesticulations et aux
+vociferations les plus feroces.
+
+Et je compris au milieu de ces cris qu'Allouma s'etait enfuie avec mon
+berger.
+
+Je dus calmer Mohammed et tirer de lui, un a un, des details.
+
+Ce fut long, j'appris enfin que depuis huit jours il epiait ma maitresse
+qui avait des rendez-vous, derriere les bois de cactus voisins ou dans
+le ravin de lauriers-roses, avec une sorte de vagabond, engage comme
+berger par mon intendant, a la fin du mois precedent.
+
+La nuit derniere, Mohammed l'avait vue sortir sans la voir rentrer; et
+il repetait, d'un air exaspere.
+
+--Parti, moussie, il est parti!
+
+Je ne sais pourquoi, mais sa conviction, la conviction de cette
+fuite avec ce rodeur, etait entree en moi, en une seconde, absolue,
+irresistible. Cela etait absurde, invraisemblable et certain en vertu de
+l'irraisonnable qui est la seule logique des femmes.
+
+Le coeur serre, une colere dans le sang, je cherchais a me rappeler les
+traits de cet homme, et je me souvint tout a coup que je l'avais vu,
+l'autre semaine, debout sur une butte de terre, au milieu de son
+troupeau, et me regardant. C'etait une sorte de grand bedouin dont la
+couleur des membres nus se confondait avec celle des haillons, un type
+de brute barbare aux pommettes saillantes, au nez crochu, au menton
+fuyant, aux jambes seches, une haute carcasse en guenilles avec des yeux
+faux de chacal.
+
+Je ne doutais point--oui--elle avait fui avec ce gueux. Pourquoi? Parce
+qu'elle etait Allouma, une fille du sable. Une autre, a Paris, fille du
+trottoir aurait fui avec mon cocher ou avec un rodeur de barriere.
+
+--C'est bon, dis-je a Mohammed. Si elle est partie, tant pis pour elle.
+J'ai des lettres a ecrire. Laisse-moi seul.
+
+Il s'en alla, surpris de mon calme. Moi, je me levai, j'ouvris ma
+fenetre et je me mis a respirer par grands souffles qui m'entraient
+au fond de la poitrine, l'air etouffant venu du Sud, car le sirocco
+soufflait.
+
+Puis je pensai: "Mon Dieu, c'est une... une femme, comme bien d'autres.
+Sait-on... sait-on ce qui les fait agir, ce qui les fait aimer, suivre
+ou lacher un homme?"
+
+Oui, on sait quelquefois--souvent, on ne sait pas. Par moments, on
+doute?
+
+Pourquoi a-t-elle disparu avec cette brute repugnante? Pourquoi?
+Peut-etre parce que depuis un mois le vent vient du Sud presque
+regulierement.
+
+Cela suffit! un souffle! Sait-elle, savent-elles, le plus souvent, meme
+les plus fines et les plus compliquees, pourquoi elles agissent? Pas
+plus qu'une girouette qui tourne au vent. Une brise insensible fait
+pivoter la fleche de fer, de cuivre, de tole ou de bois, de meme qu'une
+influence imperceptible, une impression insaisissable remue, et pousse,
+aux resolutions le coeur changeant des femmes, qu'elles soient des
+villes, des champs, des faubourgs ou du desert.
+
+Elle peuvent sentir, ensuite; si elles raisonnent et comprennent,
+pourquoi elles ont fait ceci plutot que cela; mais sur le moment elles
+l'ignorent, car elles sont les jouets de leur sensibilite a surprises,
+les esclaves etourdies des evenements, des milieux, des emotions, des
+rencontres et de tous les effleurements dont tressaille leur ame et leur
+chair!
+
+M. Auballe, s'etait leve. Il fit quelques pas, me regarda, et dit en
+souriant:
+
+--Voila un amour dans le desert!
+
+Je demandai.
+
+--Si elle revenait?
+
+Il murmura.
+
+--Sale fille!... Cela me ferait plaisir tout de meme.
+
+--Et vous pardonneriez le berger?
+
+--Mon Dieu, oui. Avec les femmes, il faut toujours pardonner... ou
+ignorer.
+
+
+
+
+HAUTOT PERE ET FILS
+
+Devant la porte de la maison, demi-ferme, demi-manoir, une de ces
+habitations rurales mixtes qui furent presque seigneuriales et
+qu'occupent a present de gros cultivateurs, les chiens, attaches aux
+pommiers de la cour, aboyaient et hurlaient a la vue des carnassieres
+portees par le garde et des gamins. Dans la grande salle a
+manger-cuisine, Hautot pere, Hautot fils, M. Bermont, le percepteur, et
+M. Mondaru, le notaire, cassaient une croute et buvaient un verre avant
+de se mettre en chasse, car c'etait jour d'ouverture.
+
+Hautot pere, fier de tout ce qu'il possedait, vantait d'avance le gibier
+que ses invites allaient trouver sur ses terres. C'etait un grand
+Normand, un de ces hommes puissants, sanguins, osseux, qui levent sur
+leurs epaules des voitures de pommes. Demi-paysan, demi-monsieur, riche,
+respecte, influent, autoritaire, il avait fait suivre ses classes,
+jusqu'en troisieme, a son fils Hautot Cesar, afin qu'il eut de
+l'instruction, et il avait arrete la ses etudes de peur qu'il devint un
+monsieur indifferent a la terre.
+
+Hautot Cesar, presque aussi haut que son pere, mais plus maigre, etait
+un bon garcon de fils, docile, content de tout, plein d'admiration, de
+respect et de deference pour les volontes et les opinions de Hautot
+pere.
+
+M. Bermont, le percepteur, un petit gros qui montrait sur ses joues
+rouges de minces reseaux de veines violettes pareils aux affluents et au
+cours tortueux des fleuves sur les cartes de geographie, demandait:
+
+--Et du lievre--y en a-t-il, du lievre?...
+
+Hautot pere, repondit:
+
+--Tant que vous en voudrez, surtout dans les fonds du Puysatier.
+
+--Par ou commencons-nous?--interrogea le notaire, un bon vivant de
+notaire gras et pale, bedonnant aussi et sangle dans un costume de
+chasse tout neuf, achete a Rouen l'autre semaine.
+
+--Eh bien, par la, par les fonds. Nous jetterons les perdrix dans la
+plaine et nous nous rabattrons dessus.
+
+Et Hautot pere se leva. Tous l'imiterent, prirent leurs fusils dans les
+coins, examinerent les batteries, taperent du pied pour s'affermir dans
+leurs chaussures un peu dures, pas encore assouplies par la chaleur du
+sang; puis ils sortirent; et les chiens se dressant au bout des attaches
+pousserent des hurlements aigus en battant l'air de leurs pattes.
+
+On se mit en route vers les fonds. C'etait un petit vallon, ou plutot
+une grande ondulation de terres de mauvaise qualite, demeurees incultes
+pour cette raison, sillonnees de ravines, couvertes de fougeres,
+excellente reserve de gibier.
+
+Les chasseurs s'espacerent, Hautot pere tenant la droite, Hautot fils
+tenant la gauche, et les deux invites au milieu. Le garde et les
+porteurs de carniers suivaient. C'etait l'instant solennel ou on attend,
+le premier coup de fusil, ou le coeur bat un peu, tandis que le doigt
+nerveux tate a tout instant les gachettes.
+
+Soudain, il partit, ce coup! Hautot pere avait tire. Tous s'arreterent
+et virent une perdrix, se detachant d'une compagnie qui fuyait a
+tire-d'aile, tomber dans un ravin sous une broussaille epaisse. Le
+chasseur excite se mit a courir, enjambant, arrachant les ronces qui le
+retenaient, et il disparut a son tour dans le fourre, a la recherche de
+sa piece.
+
+Presque aussitot, un second coup de feu retentit.
+
+--Ah! ah! le gredin, cria M. Bermont, il aura deniche un lievre
+la-dessous.
+
+Tous attendaient, les yeux sur ce tas de branches impenetrables au
+regard.
+
+Le notaire, faisant un porte-voix de ses mains, hurla: "Les avez-vous?"
+Hautot pere ne repondit pas; alors, Cesar, se tournant vers le garde,
+lui dit: "Va donc l'aider, Joseph. Il faut marcher en ligne. Nous
+attendrons".
+
+Et Joseph, un vieux tronc d'homme sec, noueux, dont toutes les
+articulations faisaient des bosses, partit d'un pas tranquille et
+descendit dans le ravin, en cherchant les trous praticables avec des
+precautions de renard. Puis, tout de suite, il cria:
+
+--Oh! v'nez! v'nez! y a un malheur d'arrive.
+
+Tous accoururent et plongerent dans les ronces. Hautot pere, tombe sur
+le flanc, evanoui, tenait a deux mains son ventre d'ou coulait a travers
+sa veste de toile dechiree par le plomb de longs filets de sang sur
+l'herbe. Lachant son fusil pour saisir la perdrix morte a portee de sa
+main, il avait laisse tomber l'arme dont le second coup, partant au
+choc, lui avait creve les entrailles. On le tira du fosse, on le
+devetit, et on vit une plaie affreuse par ou les intestins sortaient.
+Alors, apres qu'on l'eut ligature tant bien que mal, on le reporta chez
+lui et on attendit le medecin qu'on avait ete querir, avec un pretre.
+
+Quand le docteur arriva, il remua la tete gravement, et se tournant vers
+Hautot fils qui sanglotait sur une chaise:
+
+--Mon pauvre garcon, dit-il, ca n'a pas bonne tournure.
+
+Mais quand le pansement fut fini, le blesse remua les doigts, ouvrit la
+bouche, puis les yeux, jeta devant lui des regards troubles, hagards,
+puis parut chercher dans sa memoire, se souvenir, comprendre, et il
+murmura:
+
+--Nom d'un nom, ca y est!
+
+Le medecin lui tenait la main.
+
+--Mais non, mais non, quelques jours de repos seulement, ca ne sera
+rien.
+
+Hautot reprit:
+
+--Ca y est! j'ai l'ventre creve! Je le sais bien.
+
+Puis soudain:
+
+--J'veux parler au fils, si j'ai le temps.
+
+Hautot fils, malgre lui, larmoyait et repetait comme un petit garcon:
+
+--P'pa, p'pa, pauv'e p'pa!
+
+Mais le pere, d'un ton plus ferme:.
+
+--Allons pleure pu, c'est pas le moment. J'ai a te parler. Mets-toi la,
+tout pres, ca sera vite fait, et je serai plus tranquille. Vous autres,
+une minute s'il vous plait.
+
+Tous sortirent laissant le fils en face du pere.
+
+Des qu'ils furent seuls:
+
+--Ecoute, fils, tu as vingt-quatre ans, on peut te dire les choses. Et
+puis il n'y a pas tant de mystere a ca que nous en mettons. Tu sais bien
+que ta mere est morte depuis sept ans, pas vrai, et que je n'ai pas plus
+de quarante-cinq ans moi, vu que je me suis marie a dix-neuf. Pas vrai?
+
+Le fils balbutia:
+
+--Oui, c'est vrai.
+
+---Donc ta mere est morte depuis sept ans, et moi je suis reste veuf. Eh
+bien! ce n'est pas un homme comme moi qui peut rester veuf a trente-sept
+ans, pas vrai?
+
+Le fils repondit:
+
+--Oui, c'est vrai.
+
+Le pere, haletant, tout pale et la face crispee continua:
+
+--Dieu que j'ai mal! Eh bien, tu comprends. L'homme n'est pas fait pour
+vivre seul, mais je ne voulais pas donner une suivante a ta mere, vu que
+je lui avais promis ca. Alors... tu comprends?
+
+--Oui, pere.
+
+--Donc, j'ai pris une petite a Rouen, rue de l'Eperlan, 18, au
+troisieme, la seconde porte--je te dis tout ca, n'oublie pas,--mais une
+petite qui a ete gentille tout plein pour moi, aimante, devouee, une
+vraie femme, quoi? Tu saisis, mon gars?
+
+--Oui, pere.
+
+--Alors, si je m'en vas, je lui dois quelque chose, mais quelque chose
+de serieux qui la mettra a l'abri. Tu comprends?
+
+--Oui, pere.
+
+--Je te dis que c'est une brave fille, mais la, une brave, et que, sans
+toi, et sans le souvenir de ta mere, et puis sans la maison ou nous
+avons vecu tous trois, je l'aurais amenee ici, et puis epousee, pour
+sur... ecoute... ecoute... mon gars... j'aurais pu faire un testament...
+je n'en ai point fait! Je n'ai pas voulu... car il ne faut point ecrire
+les choses... ces choses-la... ca nuit trop aux legitimes... et puis ca
+embrouille tout... ca ruine tout le monde! Vois-tu, le papier timbre,
+n'en faut pas, n'en fais jamais usage. Si je suis riche, c'est que je ne
+m'en suis point servi de ma vie. Tu comprends, mon fils!
+
+--Oui, pere.
+
+--Ecoute encore... Ecoute bien... Donc, je n'ai pas fait de testament...
+je n'ai pas voulu..., et puis je te connais, tu as bon coeur, tu n'es
+pas ladre, pas regardant, quoi. Je me suis dit que, sur ma fin, je
+te conterais les choses et que je te prierais de ne pas oublier la
+petite:--Caroline Donet, rue de l'Eperlan, 18, au troisieme, la seconde
+porte, n'oublie pas.--Et puis, ecoute encore. Vas-y tout de suite quand
+je serai parti--et puis arrange-toi pour qu'elle ne se plaigne pas de ma
+memoire.--Tu as de quoi.--Tu le peux,--je te laisse assez... Ecoute...
+En semaine on ne la trouve pas. Elle travaille chez Mme Moreau, rue
+Beauvoisine. Vas-y le jeudi. Ce jour-la elle m'attend. C'est mon jour,
+depuis six ans. Pauvre p'tite, va-t-elle pleurer!... Je te dis tout ca,
+parce que je te connais bien, mon fils. Ces choses-la on ne les conte
+pas au public, ni au notaire, ni au cure. Ca se fait, tout le monde le
+sait, mais ca ne se dit pas, sauf necessite. Alors personne d'etranger
+dans le secret, personne que la famille, parce que la famille, c'est
+tous en un seul. Tu comprends?
+
+--Oui, pere.
+
+--Tu promets?
+
+--Oui, pere.
+
+--Tu jures?
+
+--Oui, pere
+
+--Je t'en prie, je t'en supplie, fils, n'oublie pas. J'y tiens.
+
+--Non, pere.
+
+--Tu iras toi-meme. Je veux que tu t'assures de tout.
+
+--Oui, pere.
+
+--Et puis, tu verras... tu verras ce qu'elle t'expliquera. Moi je ne
+peux pas te dire plus. C'est jure.
+
+--Oui, pere.
+
+--C'est bon, mon fils. Embrasse-moi. Adieu. Je vas claquer, j'en suis
+sur. Dis-leur qu'ils entrent.
+
+Hautot fils embrassa son pere en gemissant, puis, toujours docile,
+ouvrit la porte, et le pretre parut, en surplis blanc, portant les
+saintes huiles.
+
+Mais le moribond avait ferme les yeux, et il refusa de les rouvrir,
+il refusa de repondre, il refusa de montrer, meme par un signe, qu'il
+comprenait.
+
+Il avait assez parle, cet homme, il n'en pouvait plus. Il se sentait
+d'ailleurs a present le coeur tranquille, il voulait mourir en paix.
+Qu'avait-il besoin de se confesser au delegue de Dieu, puisqu'il venait
+de se confesser a son fils, qui etait de la famille, lui.
+
+Il fut administre, purifie, absous, au milieu de ses amis et de ses
+serviteurs agenouilles, sans qu'un seul mouvement de son visage revelat
+qu'il vivait encore.
+
+Il mourut vers minuit, apres quatre heures de tressaillements indiquant
+d'atroces souffrances.
+
+
+II
+
+
+Ce fut le mardi qu'on l'enterra, la chasse ayant ouvert le dimanche.
+Rentre chez lui, apres avoir conduit son pere au cimetiere, Cesar Hautot
+passa le reste du jour a pleurer. Il dormit a peine la nuit suivante
+et il se sentit si triste en s'eveillant qu'il se demandait comment il
+pourrait continuer a vivre.
+
+Jusqu'au soir cependant il songea que, pour obeir a la derniere volonte
+paternelle, il devait se rendre a Rouen le lendemain, et voir cette
+fille Caroline Donet qui demeurait rue de l'Eperlan, 18, au troisieme
+etage, la seconde porte. Il avait repete, tout bas, comme on marmotte
+une priere, ce nom et cette adresse, un nombre incalculable de
+fois, afin de ne pas les oublier, et il finissait par les balbutier
+indefiniment, sans pouvoir s'arreter ou penser a quoi que ce fut, tant
+sa langue et son esprit etaient possedes par cette phrase.
+
+Donc le lendemain, vers huit heures, il ordonna d'atteler Graindorge
+au tilbury et partit au grand trot du lourd cheval normand sur la
+grand'route d'Ainville a Rouen. Il portait sur le dos sa redingote
+noire, sur la tete son grand chapeau de soie et sur les jambes sa
+culotte a sous-pieds, et il n'avait pas voulu, vu la circonstance,
+passer par-dessus son beau costume, la blouse bleue qui se gonfle au
+vent, garantit le drap de la poussiere et des taches, et qu'on ote
+prestement a l'arrivee, des qu'on a saute de voiture.
+
+Il entra dans Rouen alors que dix heures sonnaient, s'arreta comme
+toujours a l'hotel des Bons-Enfants, rue des Trois-Mares, subit les
+embrassades du patron, de la patronne et de ses cinq fils, car on
+connaissait la triste nouvelle; puis, il dut donner des details sur
+l'accident, ce qui le fit pleurer, repousser les services de toutes ces
+gens, empressees parce qu'ils le savaient riche, et refuser meme leur
+dejeuner, ce qui les froissa.
+
+Ayant donc epoussete son chapeau, brosse sa redingote et essuye ses
+bottines, il se mit a la recherche de la rue de l'Eperlan, sans oser
+prendre de renseignements pres de personne, de crainte d'etre reconnu et
+d'eveiller les soupcons.
+
+A la fin, ne trouvant pas, il apercut un pretre, et se fiant a la
+discretion professionnelle des hommes d'eglise, il s'informa aupres de
+lui.
+
+Il n'avait que cent pas a faire, c'etait justement la deuxieme rue a
+droite.
+
+Alors, il hesita. Jusqu'a ce moment, il avait obei comme une brute a la
+volonte du mort. Maintenant il se sentait tout remue, confus, humilie a
+l'idee de se trouver, lui, le fils, en face de cette femme qui avait ete
+la maitresse de son pere. Toute la morale qui git en nous, tassee au
+fond de nos sentiments par des siecles d'enseignement hereditaire, tout
+ce qu'il avait appris depuis le catechisme sur les creatures de mauvaise
+vie, le mepris instinctif que tout homme porte en lui contre elles, meme
+s'il en epouse une, toute son honnetete bornee de paysan, tout cela
+s'agitait en lui, le retenait, le rendait honteux et rougissant.
+
+Mais il pensa:--"J'ai promis au pere. Faut pas y manquer." Alors il
+poussa la porte entre-baillee de la maison marquee du numero 18,
+decouvrit un escalier sombre, monta trois etages, apercut une porte,
+puis une seconde, trouva une ficelle de sonnette et tira dessus.
+
+Le din-din qui retentit dans la chambre voisine lui fit passer un
+frisson dans le corps. La porte s'ouvrit et il se trouva en face d'une
+jeune dame tres bien habillee, brune, au teint colore, qui le regardait
+avec des yeux stupefaits.
+
+Il ne savait que lui dire, et, elle, qui ne se doutait de rien, et qui
+attendait l'autre, ne l'invitait pas a entrer. Ils se contemplerent
+ainsi pendant pres d'une demi-minute. A la fin elle demanda:
+
+--Vous desirez, monsieur?
+
+Il murmura:
+
+--Je suis Hautot fils.
+
+Elle eut un sursaut, devint pale, et balbutia comme si elle le
+connaissait depuis longtemps:
+
+--Monsieur Cesar?
+
+--Oui.
+
+--Et alors?
+
+--J'ai a vous parler de la part du pere.
+
+Elle fit--Oh! mon Dieu!--et recula pour qu'il entrat. Il ferma la porte
+et la suivit.
+
+Alors il apercut un petit garcon de quatre ou cinq ans, qui jouait avec
+un chat, assis par terre devant un fourneau d'ou montait une fumee de
+plats tenus au chaud.
+
+--Asseyez-vous, disait-elle.
+
+Il s'assit.... Elle demanda:
+
+--Eh bien?
+
+Il n'osait plus parler, les yeux fixes sur la table dressee au milieu de
+l'appartement, et portant trois couverts, dont un d'enfant. Il regardait
+la chaise tournee dos au feu, l'assiette, la serviette, les verres, la
+bouteille de vin ronge entamee et la bouteille de vin blanc intacte.
+C'etait la place de son pere, dos au feu! On l'attendait. C'etait son
+pain qu'il voyait, qu'il reconnaissait pres de la fourchette, car la
+croute etait enlevee a cause des mauvaises dents d'Hautot. Puis, levant
+les yeux, il apercut, sur le mur, son portrait, la grande photographie
+faite a Paris l'annee de l'Exposition, la meme qui etait clouee
+au-dessus du lit dans la chambre a coucher d'Ainville.
+
+La jeune femme reprit:
+
+--Eh bien, monsieur Cesar?
+
+Il la regarda. Une angoisse l'avait rendue livide et elle attendait, les
+mains tremblantes de peur.
+
+Alors il osa.
+
+--Eh bien, mam'zelle, papa est mort dimanche, en ouvrant la chasse.
+
+Elle fut si bouleversee qu'elle ne remua pas. Apres quelques instants de
+silence, elle murmura d'une voix presque insaisissable:
+
+--Oh! pas possible!
+
+Puis, soudain, des larmes parurent dans ses yeux, et levant ses mains
+elle se couvrit la figure en se mettant a sangloter. Alors, le petit
+tourna la tete, et voyant sa mere en pleurs, hurla. Puis, comprenant
+que ce chagrin subit venait de cet inconnu, il se rua sur Cesar, saisit
+d'une main sa culotte et de l'autre il lui tapait la cuisse de toute
+sa force. Et Cesar demeurait eperdu, attendri, entre cette femme qui
+pleurait son pere et cet enfant qui defendait sa mere. Il se sentait
+lui-meme gagne par l'emotion, les yeux enfles par le chagrin; et, pour
+reprendre contenance, il se mit a parler.
+
+--Oui, disait-il, le malheur est arrive dimanche matin, sur les huit
+heures.... Et il contait, comme si elle l'eut ecoute, n'oubliant aucun
+detail, disant les plus petites choses avec une minutie de paysan. Et le
+petit tapait toujours, lui lancant a present des coups de pied dans les
+chevilles.
+
+Quand il arriva au moment ou Hautot pere avait parle d'elle, elle
+entendit son nom, decouvrit sa figure et demanda:
+
+--Pardon, je ne vous suivais pas, je voudrais bien savoir.... Si ca ne
+vous contrariait pas de recommencer.
+
+Il recommenca dans les memes termes: "Le malheur est arrive dimanche
+matin sur les huit heures...."
+
+Il dit tout, longuement, avec des arrets, des points, des reflexions
+venues de lui, de temps en temps. Elle l'ecoutait avidement, percevant
+avec sa sensibilite nerveuse de femme toutes les peripeties qu'il
+racontait, et tressaillant d'horreur, faisant: "Oh mon Dieu!" parfois.
+Le petit, la croyant calmee, avait cesse de battre Cesar pour prendre la
+main de sa mere, et il ecoutait aussi, comme s'il eut compris.
+
+Quand le recit fut termine, Hautot fils reprit:
+
+--Maintenant, nous allons nous arranger ensemble suivant son desir.
+Ecoutez, je suis a mon aise, il m'a laisse du bien. Je ne veux pas que
+vous ayez a vous plaindre....
+
+Mais elle l'interrompit vivement.
+
+--Oh! monsieur Cesar, monsieur Cesar, pas aujourd'hui. J'ai le coeur
+coupe.... Une autre fois, un autre jour.... Non, pas aujourd'hui.... Si
+j'accepte, ecoutez... ce n'est pas pour moi... non, non, non, je vous le
+jure. C'est pour le petit. D'ailleurs, on mettra ce bien sur sa tete.
+
+Alors Cesar, effare, devina, et balbutiant:
+
+--Donc... c'est a lui... le p'tit?
+
+--Mais oui, dit-elle.
+
+Et Hautot fils regarda son frere avec une emotion confuse, forte et
+penible.
+
+Apres un long silence, car elle pleurait de nouveau, Cesar, tout a fait
+gene, reprit:
+
+--Eh bien, alors, mam'zelle Donet, je vas m'en aller. Quand voulez-vous
+que nous parlions de ca?
+
+Elle s'ecria:
+
+--Oh! non, ne partez pas, ne partez pas, ne me laissez pas toute seule
+avec Emile! Je mourrais de chagrin. Je n'ai plus personne, personne que
+mon petit. Oh! quelle misere, quelle misere, monsieur Cesar. Tenez,
+asseyez-vous. Vous allez encore me parler. Vous me direz ce qu'il
+faisait, la-bas, toute la semaine.
+
+Et Cesar s'assit, habitue a obeir.
+
+Elle approcha, pour elle, une autre chaise de la sienne, devant le
+fourneau ou les plats mijotaient toujours, prit Emile sur ses genoux, et
+elle demanda a Cesar mille choses sur son pere, des choses intimes ou
+l'on voyait, ou il sentait sans raisonner qu'elle avait aime Hautot de
+tout son pauvre coeur de femme.
+
+Et, par l'enchainement naturel de ses idees, peu nombreuses, il en
+revint a l'accident et se remit a le raconter avec tous les memes
+details.
+
+Quand il dit: "Il avait un trou dans le ventre, on y aurait mis les deux
+poings", elle poussa une sorte de cri, et les sanglots jaillirent de
+nouveau de ses yeux. Alors, saisi par la contagion, Cesar se mit aussi a
+pleurer, et comme les larmes attendrissent toujours les fibres du coeur,
+il se pencha vers Emile dont le front se trouvait a portee de sa bouche
+et l'embrassa.
+
+La mere, reprenant haleine, murmurait:
+
+--Pauvre gars, le voila orphelin.
+
+--Moi aussi, dit Cesar.
+
+Et ils ne parlerent plus.
+
+Mais soudain, l'instinct pratique de menagere, habituee a songer a tout,
+se reveilla chez la jeune femme.
+
+--Vous n'avez peut-etre rien pris de la matinee, monsieur Cesar?
+
+--Non, mam'zelle.
+
+--Oh! vous devez avoir faim. Vous allez manger un morceau.
+
+--Merci, dit-il, je n'ai pas faim, j'ai eu trop de tourment.
+
+Elle repondit:
+
+--Malgre la peine, faut bien vivre, vous ne me refuserez pas ca! Et puis
+vous resterez un peu plus. Quand vous serez parti, je ne sais pas ce que
+je deviendrai.
+
+Il ceda, apres quelque resistance encore, et s'asseyant dos au feu, en
+face d'elle, il mangea une assiette de tripes qui crepitaient dans le
+fourneau et but un verre de vin rouge. Mais il ne permit point qu'elle
+debouchat le vin blanc.
+
+Plusieurs fois il essuya la bouche du petit qui avait barbouille de
+sauce tout son menton.
+
+Comme il se levait pour partir, il demanda:
+
+--Quand est-ce voulez-vous que je revienne pour parler de l'affaire,
+mam'zelle Donet?
+
+--Si ca ne vous faisait rien, jeudi prochain, monsieur Cesar. Comme ca
+je ne perdrais pas de temps. J'ai toujours mes jeudis libres.
+
+--Ca me va, jeudi prochain.
+
+--Vous viendrez dejeuner, n'est-ce pas?
+
+--Oh! quant a ca, je ne peux pas le promettre.
+
+--C'est qu'on cause mieux en mangeant. On a plus de temps aussi.
+
+--Eh bien, soit. Midi alors.
+
+Et il s'en alla apres avoir encore embrasse le petit Emile, et serre la
+main de Mlle Donet.
+
+
+
+III
+
+
+La semaine parut longue a Cesar Hautot. Jamais il ne s'etait trouve seul
+et l'isolement lui semblait insupportable. Jusqu'alors, il vivait a
+cote de son pere, comme son ombre, le suivait aux champs, surveillait
+l'execution de ses ordres, et quand il l'avait quitte pendant quelque
+temps le retrouvait au diner. Ils passaient les soirs a fumer leurs
+pipes en face l'un de l'autre, en causant chevaux, vaches ou moutons;
+et la poignee de main qu'ils se donnaient au reveil semblait l'echange
+d'une affection familiale et profonde.
+
+Maintenant Cesar etait seul. Il errait par les labours d'automne,
+s'attendant toujours a voir se dresser au bout d'une plaine la grande
+silhouette gesticulante du pere. Pour tuer les heures, il entrait chez
+les voisins, racontait l'accident a tous ceux qui ne l'avaient pas
+entendu, le repetait quelquefois aux autres. Puis, a bout d'occupations
+et de pensees, il s'asseyait au bord d'une route en se demandant si
+cette vie-la allait durer longtemps.
+
+Souvent il songea a Mlle Donet. Elle lui avait plu. Il l'avait trouvee
+comme il faut, douce et brave fille, comme avait dit le pere. Oui, pour
+une brave fille, c'etait assurement une brave fille. Il etait resolu a
+faire les choses grandement et a lui donner deux mille francs de rente
+en assurant le capital a l'enfant. Il eprouvait meme un certain plaisir
+a penser qu'il allait la revoir le jeudi suivant, et arranger cela avec
+elle. Et puis l'idee de ce frere, de ce petit bonhomme de cinq ans,
+qui etait le fils de son pere, le tracassait, l'ennuyait un peu et
+l'echauffait en meme temps. C'etait une espece de famille qu'il avait
+la dans ce mioche clandestin qui ne s'appellerait jamais Hautot, une
+famille qu'il pouvait prendre ou laisser a sa guise, mais qui lui
+rappelait le pere.
+
+Aussi quand il se vit sur la route de Rouen, le jeudi matin, emporte
+par le trot sonore de Graindorge, il sentit son coeur plus leger, plus
+repose qu'il ne l'avait encore eu depuis son malheur.
+
+En entrant dans l'appartement de Mlle Donet, il vit la table mise comme
+le jeudi precedent, avec cette seule difference que la croute du pain
+n'etait pas otee.
+
+Il serra la main de la jeune femme, baisa Emile sur les joues et
+s'assit, un peu comme chez lui, le coeur gros tout de meme. Mlle Donet
+lui parut un peu maigrie, un peu palie. Elle avait du rudement pleurer.
+Elle avait maintenant un air gene devant lui comme si elle eut compris
+ce qu'elle n'avait pas senti l'autre semaine sous le premier coup de son
+malheur, et elle le traitait avec des egards excessifs, une humilite
+douloureuse, et des soins touchants comme pour lui payer en attention
+et en devouement les bontes qu'il avait pour elle. Ils dejeunerent
+longuement, en parlant de l'affaire qui l'amenait. Elle ne voulait pas
+tant d'argent. C'etait trop, beaucoup trop. Elle gagnait assez pour
+vivre, elle, mais elle desirait seulement qu'Emile trouvat quelques sous
+devant lui quand il serait grand. Cesar tint bon, et ajouta meme un
+cadeau de mille francs pour elle, pour son deuil.
+
+Comme il avait pris son cafe, elle demanda:
+
+--Vous fumez?
+
+--Oui... J'ai ma pipe.
+
+Il tata sa poche. Nom d'un nom, il l'avait oubliee! Il allait se desoler
+quand elle lui offrit une pipe du pere, enfermee dans une armoire. Il
+accepta, la prit, la reconnut, la flaira, proclama sa qualite avec une
+emotion dans la voix, l'emplit de tabac et l'alluma. Puis il mit Emile
+a cheval sur sa jambe et le fit jouer au cavalier pendant qu'elle
+desservait la table et enfermait, dans le bas du buffet, la vaisselle
+sale pour la laver, quand il serait sorti.
+
+Vers trois heures, il se leva a regret, tout ennuye a l'idee de partir.
+
+--Eh bien! mam'zelle Donet, dit-il, je vous souhaite le bonsoir et
+charme de vous avoir trouvee comme ca.
+
+Elle restait devant lui, rouge, bien emue, et le regardait en songeant a
+l'autre.
+
+--Est-ce que nous ne nous reverrons plus? dit-elle.
+
+Il repondit simplement:
+
+--Mais oui, mam'zelle, si ca vous fait plaisir.
+
+--Certainement, monsieur Cesar. Alors, jeudi prochain, ca vous irait-il?
+
+--Oui, mam'zelle Donet.
+
+--Vous venez dejeuner, bien sur?
+
+--Mais..., si vous voulez bien, je ne refuse pas.
+
+--C'est entendu, monsieur Cesar, jeudi prochain, midi, comme
+aujourd'hui.
+
+--Jeudi midi, mam'zelle Donet!
+
+
+
+
+BOITELLE
+
+A _Robert Pinchon_
+
+
+Le pere Boitelle (Antoine) avait dans tout le pays la specialite des
+besognes malpropres. Toutes les fois qu'on avait a faire nettoyer
+une fosse, un fumier, un puisard, a curer un egout, un trou de fange
+quelconque, c'etait lui qu'on allait chercher.
+
+Il s'en venait avec ses instruments de vidangeur et ses sabots enduits
+de crasse, et se mettait a sa besogne en geignant sans cesse sur son
+metier. Quand on lui demandait alors pourquoi il faisait cet ouvrage
+repugnant, il repondait avec resignation:
+
+--Pardi, c'est pour mes enfants qu'il faut nourrir. Ca rapporte plus
+qu'autre chose.
+
+Il avait, en effet, quatorze enfants. Si on s'informait de ce qu'ils
+etaient devenus, il disait avec un air d'indifference:
+
+--N'en reste huit a la maison. Y en a un au service et cinq maries.
+
+Quand on voulait savoir s'ils etaient bien maries, il reprenait avec
+vivacite:
+
+--Je les ai pas opposes. Je les ai opposes en rien. Ils ont marie comme
+ils ont voulu. Faut pas opposer les gouts, ca tourne mal. Si je suis
+ordureux, me, c'est que mes parents m'ont oppose dans mes gouts. Sans
+ca, j'aurais devenu un ouvrier comme les autres.
+
+Voici en quoi ses parents l'avaient contrarie dans ses gouts.
+
+Il etait alors soldat, faisant son temps au Havre, pas plus bete qu'un
+autre, pas plus degourdi non plus, un peu simple pourtant. Pendant les
+heures de liberte, son plus grand plaisir etait de se promener sur le
+quai, ou sont reunis les marchands d'oiseaux. Tantot seul, tantot avec
+un pays, il s'en allait lentement le long des cages ou les perroquets a
+dos vert et a tete jaune des Amazones, les perroquets a dos gris et a
+tete rouge du Senegal, les aras enormes qui ont l'air d'oiseaux cultives
+en serre, avec leurs plumes fleuries, leurs panaches et leurs aigrettes,
+les perruches de toute taille, qui semblent coloriees avec un soin
+minutieux par un bon Dieu miniaturiste, et les petits, tout petits
+oisillons sautillants, rouges, jaunes, bleus et barioles, melant leurs
+cris au bruit du quai, apportent dans le fracas des navires decharges,
+des passants et des voitures, une rumeur violente, aigue, piaillarde,
+assourdissante, de foret lointaine et surnaturelle.
+
+Boitelle s'arretait, les yeux ouverts, la bouche ouverte, riant et ravi,
+montrant ses dents aux kakatoes prisonniers qui saluaient de leur huppe
+blanche ou jaune le rouge eclatant de sa culotte et le cuivre de son
+ceinturon. Quand il rencontrait un oiseau parleur, il lui posait des
+questions; et si la bete se trouvait ce jour-la disposee a repondre et
+dialoguait avec lui, il emportait pour jusqu'au soir de la gaiete et du
+contentement. A regarder les singes aussi il se faisait des bosses de
+plaisir, et il n'imaginait point de plus grand luxe pour un homme riche
+que de posseder ces animaux ainsi qu'on a des chats et des chiens. Ce
+gout-la, ce gout de l'exotique, il l'avait dans le sang comme on a
+celui de la chasse, de la medecine ou de la pretrise. Il ne pouvait
+s'empecher, chaque fois que s'ouvraient les portes de la caserne, de
+s'en revenir au quai comme s'il s'etait senti tire par une envie.
+
+Or une fois, s'etant arrete presque en extase devant un araraca
+monstrueux qui gonflait ses plumes, s'inclinait, se redressait, semblait
+faire les reverences de cour du pays des perroquets, il vit s'ouvrir la
+porte d'un petit cafe attenant a la boutique du marchand d'oiseaux, et
+une jeune negresse, coiffee d'un foulard rouge, apparut, qui balayait
+vers la rue les bouchons et le sable de l'etablissement.
+
+L'attention de Boitelle fut aussitot partagee entre l'animal et la
+femme, et il n'aurait su dire vraiment lequel de ces deux etres il
+contemplait avec le plus d'etonnement et de plaisir.
+
+La negresse, ayant pousse dehors les ordures du cabaret, leva les yeux,
+et demeura a son tour eblouie devant l'uniforme du soldat. Elle restait
+debout, en face de lui, son balai dans les mains comme si elle lui eut
+porte les armes, tandis que l'araraca continuait a s'incliner. Or le
+troupier au bout de quelques instants fut gene par cette attention,
+et il s'en alla a petits pas, pour n'avoir point l'air de battre en
+retraite.
+
+Mais il revint. Presque chaque jour il passa devant le cafe des
+Colonies, et souvent il apercut a travers les vitres la petite bonne
+a peau noire qui servait des bocks ou de l'eau-de-vie aux matelots du
+port. Souvent aussi elle sortait en l'apercevant; bientot, meme, sans
+s'etre jamais parle, ils se sourirent comme des connaissances; et
+Boitelle se sentait le coeur remue, en voyant luire, tout a coup, entre
+les levres sombres de la fille, la ligne eclatante de ses dents. Un
+jour enfin il entra, et fut tout surpris en constatant qu'elle parlait
+francais comme tout le monde. La bouteille de limonade, dont elle
+accepta de boire un verre, demeura, dans le souvenir du troupier,
+memorablement delicieuse; et il prit l'habitude de venir absorber, en ce
+petit cabaret du port, toutes les douceurs liquides que lui permettait
+sa bourse.
+
+C'etait pour lui une fete, un bonheur auquel il pensait sans cesse, de
+regarder la main noire de la petite bonne verser quelque chose dans son
+verre, tandis que les dents riaient, plus claires que les yeux. Au bout
+de deux mois de frequentation, ils devinrent tout a fait bons amis, et
+Boitelle, apres le premier etonnement de voir que les idees de cette
+negresse etaient pareilles aux bonnes idees des filles du pays, qu'elle
+respectait l'economie, le travail, la religion et la conduite, l'en aima
+davantage, s'eprit d'elle au point de vouloir l'epouser.
+
+Il lui dit ce projet qui la fit danser de joie. Elle avait d'ailleurs
+quelque argent, laisse par une marchande d'huitres, qui l'avait
+recueillie quand elle fut deposee sur le quai du Havre par un capitaine
+americain. Ce capitaine l'avait trouvee agee d'environ six ans, blottie
+sur des balles de coton dans la calle de son navire, quelques heures
+apres son depart de New-York. Venant au Havre, il y abandonna aux soins
+de cette ecaillere apitoyee ce petit animal noir cache a son bord, il ne
+savait par qui ni comment. La vendeuse d'huitres etant morte, la jeune
+negresse devint bonne au cafe des Colonies.
+
+Antoine Boitelle ajouta:
+
+--Ca se fera si les parents n'y opposent point. J'irai jamais contre
+eux, t'entends ben, jamais! Je vas leur en toucher deux mots a la
+premiere fois que je retourne au pays.
+
+La semaine suivante en effet, ayant obtenu vingt-quatre heures de
+permission, il se rendit dans sa famille qui cultivait une petite ferme
+a Tourteville, pres d'Yvetot.
+
+Il attendit la fin du repas, l'heure ou le cafe baptise d'eau-de-vie
+rendait les coeurs plus ouverts, pour informer ses ascendants Qu'il
+avait trouve une fille repondant si bien a ses gouts, a tous ses gouts,
+qu'il ne devait pas en exister une autre sur la terre pour lui convenir
+aussi parfaitement.
+
+Les vieux, a ce propos, devinrent aussitot circonspects, et demanderent
+des explications. Il ne cacha rien d'ailleurs que la couleur de son
+teint.
+
+C'etait une bonne, sans grand avoir, mais vaillante, econome, propre, de
+conduite, et de bon conseil. Toutes ces choses-la valaient mieux que de
+l'argent aux mains d'une mauvaise menagere. Elle avait quelques sous
+d'ailleurs, laisses par une femme qui l'avait elevee, quelques gros
+sous, presque une petite dot, quinze cents francs a la caisse d'epargne.
+Les vieux, conquis par ses discours, confiants d'ailleurs dans son
+jugement, cedaient peu a peu, quand il arriva au point delicat. Riant
+d'un rire un peu contraint:
+
+--Il n'y a qu'une chose, dit-il, qui pourra vous contrarier. Elle n'est
+brin blanche.
+
+Ils ne comprenaient pas et il dut expliquer longuement avec beaucoup de
+precautions, pour ne les point rebuter, qu'elle appartenait a la race
+sombre dont ils n'avaient vu d'echantillons que sur les images d'Epinal.
+
+Alors ils furent inquiets, perplexes, craintifs, comme s'il leur avait
+propose une union avec le Diable.
+
+La mere disait:--Noire? Combien qu'elle l'est. C'est-il partout?
+
+Il repondait:--Pour sur: Partout, comme t'es blanche partout, te!
+
+Le pere reprenait:--Noire? C'est-il noir autant que le chaudron?
+
+Le fils repondait:--Pt'etre ben un p'tieu moins! C'est noire, mais point
+noire a degouter. La robe a m'sieu l'cure est ben noire, et alle n'est
+pas pu laide qu'un surplis qu'est blanc.
+
+Le pere disait:--Y en a-t-il de pu noires qu'elle dans son pays?
+
+Et le fils, convaincu, s'ecriait:
+
+--Pour sur!
+
+Mais le bonhomme remuait la tete.
+
+--Ca doit etre deplaisant?
+
+Et le fils:
+
+--C'est point pu deplaisant qu'aut'chose, vu qu'on s'y fait en rin de
+temps.
+
+La mere demandait:
+
+--Ca ne salit point le linge plus que d'autres, ces piaux-la?
+
+--Pas plus que la tienne, vu que c'est sa couleur.
+
+Donc, apres beaucoup de questions encore, il fut convenu que les parents
+verraient cette fille avant de rien decider et que le garcon, dont le
+service allait finir l'autre mois, l'amenerait a la maison afin qu'on
+put l'examiner et decider en causant si elle n'etait pas trop foncee
+pour rentrer dans la famille Boitelle.
+
+Antoine alors annonca que le dimanche 22 mai, jour de sa liberation, il
+partirait pour Tourteville avec sa bonne amie.
+
+Elle avait mis pour ce voyage chez les parents de son amoureux ses
+vetements les plus beaux et les plus voyants, ou dominaient le jaune, le
+rouge et le bleu, de sorte qu'elle avait l'air pavoisee pour une fete
+nationale.
+
+Dans la gare, au depart du Havre, on la regarda beaucoup, et Boitelle
+etait fier de donner le bras, a une personne qui commandait ainsi
+l'attention. Puis, dans le wagon de troisieme classe ou elle prit place
+a cote de lui, elle imposa une telle surprise aux paysans que ceux des
+compartiments voisins monterent sur leurs banquettes pour l'examiner
+par-dessus la cloison de bois qui divisait la caisse roulante. Un
+enfant, a son aspect, se mit a crier de peur, un autre cacha sa figure
+dans le tablier de sa mere.
+
+Tout alla bien cependant jusqu'a la gare d'arrivee. Mais lorsque le
+train ralentit sa marche en approchant d'Yvetot, Antoine se sentit mal
+a l'aise, comme au moment d'une inspection quand il ne savait pas sa
+theorie. Puis, s'etant penche a la portiere, il reconnut de loin son
+pere qui tenait la bride du cheval attele a la carriole, et sa mere
+venue jusqu'au treillage qui maintenait les curieux.
+
+Il descendit le premier, tendit la main a sa bonne amie, et, droit,
+comme s'il escortait un general, il se dirigea vers sa famille.
+
+La mere, en voyant venir cette dame noire et bariolee en compagnie de
+son garcon, demeurait tellement stupefaite qu'elle n'en pouvait ouvrir
+la bouche, et le pere avait peine a maintenir le cheval que faisait
+cabrer coup sur coup la locomotive ou la negresse. Mais Antoine, saisi
+soudain par la joie sans melange de revoir ses vieux, se precipita, les
+bras ouverts, becota la mere, becota le pere malgre l'effroi du bidet,
+puis se tournant vers sa compagne que les passants ebaubis consideraient
+en s'arretant, il s'expliqua.
+
+--La v'la! J'vous avais ben dit qu'a premiere vue alle est un brin
+detournante, mais sitot qu'on la connait, vrai de vrai, y a rien de plus
+plaisant sur la terre. Dites-y bonjour qu'a ne s'emeuve point.
+
+Alors la mere Boitelle, intimidee elle-meme a perdre la raison, fit une
+espece de reverence, tandis que le pere otait sa casquette en murmurant:
+"J'vous la souhaite a vot' desir". Puis sans s'attarder on grimpa dans
+la carriole, les deux femmes au fond sur des chaises qui les faisaient
+sauter en l'air a chaque cahot de la route, et les deux hommes par
+devant, sur la banquette.
+
+Personne ne parlait. Antoine inquiet sifflotait un air de caserne, le
+pere fouettait le bidet, et la mere regardait de coin, en glissant des
+coups d'oeil de fouine, la negresse dont le front et les pommettes
+reluisaient sous le soleil comme des chaussures bien cirees.
+
+Voulant rompre la glace, Antoine se retourna.
+
+--Eh bien, dit-il, on ne cause pas?
+
+--Faut le temps; repondit la vieille.
+
+Il reprit:
+
+--Allons, raconte a la p'tite l'histoire des huit oeufs de ta poule.
+
+C'etait une farce celebre dans la famille. Mais comme sa mere se taisait
+toujours, paralysee par l'emotion, il prit lui-meme la parole et narra,
+en riant beaucoup, cette memorable aventure. Le pere, qui la savait par
+coeur, se derida aux premiers mots; sa femme bientot suivit l'exemple,
+et la negresse elle-meme, au passage le plus drole, partit tout a coup
+d'un tel rire, d'un rire si bruyant, roulant, torrentiel, que le cheval
+excite fit un petit temps de galop.
+
+La connaissance etait faite. On causa.
+
+A peine arrives, quand tout le monde fut descendu, apres qu'il eut
+conduit sa bonne amie dans la chambre pour oter sa robe qu'elle aurait
+pu tacher en faisant un bon plat de sa facon destine a prendre les vieux
+par le ventre, il attira ses parents devant la porte, et demanda, le
+coeur battant.
+
+--Eh ben, queque vous dites?
+
+Le pere se tut. La mere plus hardie declara:
+
+--Alle est trop noire! Non, vrai, c'est trop. J'en ai eu les sangs
+tournes.
+
+--Vous vous y ferez, dit Antoine.
+
+--Possible, mais pas pour le moment. Ils entrerent et la bonne femme
+fut emue en voyant la negresse cuisiner. Alors elle l'aida, la jupe
+retroussee, active malgre son age.
+
+Le repas fut bon, fut long, fut gai. Quand on fit un tour ensuite,
+Antoine prit son pere a part.
+
+--Eh ben, pe, queque t'en dis?
+
+Le paysan ne se compromettait jamais.
+
+--J'ai point d'avis. D'mande a ta me.
+
+Alors Antoine rejoignit sa mere et la retenant en arriere.
+
+--Eh ben, ma me, queque t'en dis?
+
+--Mon pauv'e gars, vrai, alle est trop noire. Seulement un p'tieu moins
+je ne m'opposerais pas, mais c'est trop. On dirait Satan!
+
+Il n'insista point, sachant que la vieille s'obstinait toujours, mais il
+sentait en son coeur entrer un orage de chagrin. Il cherchait ce qu'il
+fallait faire, ce qu'il pourrait inventer, surpris d'ailleurs qu'elle ne
+les eut pas conquis deja comme elle l'avait seduit lui-meme. Et ils s'en
+allaient tous les quatre a pas lents a travers les bles, redevenus peu
+a peu silencieux. Quand on longeait une cloture les fermiers
+apparaissaient a la barriere, les gamins grimpaient sur les talus, tout
+le monde se precipitait au chemin pour voir passer la "noire" que
+le fils Boitelle avait ramenee. On apercevait au loin des gens qui
+couraient a travers les champs comme on accourt quand bat le tambour des
+annonces de phenomenes vivants. Le pere et la mere Boitelle effares de
+cette curiosite semee par la campagne a leur approche, hataient le pas,
+cote a cote, precedant de loin leur fils a qui sa compagne demandait ce
+que les parents pensaient d'elle.
+
+Il repondit en hesitant qu'ils n'etaient pas encore decides.
+
+Mais sur la place du village ce fut une sortie en masse de toutes
+les maisons en emoi, et devant l'attroupement grossissant, les vieux
+Boitelle prirent la fuite et regagnerent leur logis, tandis qu'Antoine
+souleve de colere, sa bonne amie au bras, s'avancait avec majeste sous
+les yeux elargis par l'ebahissement.
+
+Il comprenait que c'etait fini, qu'il n'y avait plus d'espoir, qu'il
+n'epouserait pas sa negresse; elle aussi le comprenait; et ils se mirent
+a pleurer tous les deux en approchant de la ferme. Des qu'ils y furent
+revenus, elle ota de nouveau sa robe pour aider la mere a faire
+sa besogne; elle la suivit partout, a la laiterie, a l'etable,
+au poulailler, prenant la plus grosse part, repetant sans cesse:
+"Laissez-moi faire, madame Boitelle", si bien que le soir venu, la
+vieille, touchee et inexorable, dit a son fils: "C'est une brave fille
+tout de meme. C'est dommage qu'elle soit si noire, mais vrai, alle l'est
+trop. J'pourrais pas m'y faire, faut qu'alle r'tourne, alle est trop
+noire!"
+
+Et le fils Boitelle dit a sa bonne amie:
+
+--Alle n'veut point, alle te trouve trop noire. Faut r'tourner. Je
+t'aconduirai jusqu'au chemin de fer. N'importe, t'eluge point. J'vas
+leur y parler quand tu seras partie.
+
+Il la conduisit donc a la gare en lui donnant encore bon espoir, et
+apres l'avoir embrassee, la fit monter dans le convoi qu'il regarda
+s'eloigner avec des yeux bouffis par les pleurs.
+
+Il eut beau implorer les vieux, ils ne consentirent jamais.
+
+Et quand il avait conte cette histoire que tout le pays connaissait,
+Antoine Boitelle ajoutait toujours:
+
+--A partir de ca, j'ai eu de coeur a rien, a rien. Aucun metier ne
+m'allait pu, et j'sieus devenu ce que j'sieus, un ordureux.
+
+On lui disait:
+
+--Vous vous etes marie pourtant.
+
+--Oui, et j'peux pas dire que ma femme m'a deplu pisque j'y ai fait
+quatorze efants, mais c'n'est point l'autre, oh non pour sur, oh non!
+L'autre, voyez-vous, ma negresse, alle n'avait qu'a me regarder, je me
+sentais comme transporte...
+
+
+
+
+L'ORDONNANCE
+
+
+Le cimetiere plein d'officiers avait l'air d'un champ fleuri. Les kepis
+et les culottes rouges, les galons et les boutons d'or, les sabres, les
+aiguillettes de l'etat-major, les brandebourgs des chasseurs et des
+hussards passaient au milieu des tombes dont les croix blanches ou
+noires ouvraient leurs bras lamentables, leurs bras de fer, de marbre ou
+de bois sur le peuple disparu des morts.
+
+On venait d'enterrer la femme du colonel de Limousin. Elle s'etait noyee
+deux jours auparavant, en prenant un bain.
+
+C'etait fini, le clerge etait parti, mais le colonel, soutenu par deux
+officiers, restait debout devant le trou au fond duquel il voyait encore
+le coffre de bois qui cachait, decompose deja, le corps de sa jeune
+femme.
+
+C'etait presque un vieillard, un grand maigre a moustaches blanches
+qui avait epouse, trois ans plus tot, la fille d'un camarade, demeuree
+orpheline apres la mort de son pere, le colonel Sortis.
+
+Le capitaine et le lieutenant sur qui s'appuyait leur chef essayaient
+de l'emmener. Il resistait, les yeux pleins de larmes qu'il ne laissait
+point couler, par heroisme, et, murmurant, tout bas: "Non, non, encore
+un peu", il s'obstinait a rester la, les jambes flechissantes, au bord
+de ce trou, qui lui paraissait sans fond, un abime ou etaient tombes son
+coeur et sa vie, tout ce qui lui restait sur terre.
+
+Tout a coup le general Ormont s'approcha, saisit par le bras le colonel,
+et l'entrainant presque de force: "Allons, allons, mon vieux camarade,
+il ne faut pas demeurer la." Le colonel obeit alors, et rentra chez lui.
+
+Comme il ouvrait la porte de son cabinet, il apercut une lettre sur
+sa table de travail. L'ayant prise, il faillit tomber de surprise et
+d'emotion, il avait reconnu l'ecriture de sa femme. Et la lettre portait
+le timbre de la poste avec la date du jour meme. Il dechira l'enveloppe
+et lut.
+
+"PERE,
+
+Permettez-moi de vous appeler encore pere, comme autrefois. Quand vous
+recevrez cette lettre, je serai morte, et sous la terre. Alors peut-etre
+pourrez-vous me pardonner.
+
+Je ne veux pas chercher a vous emouvoir ni a attenuer ma faute. Je veux
+dire seulement, avec toute la sincerite d'une femme qui va se tuer dans
+une heure, la verite entiere et complete.
+
+Quand vous m'avez epousee, par generosite, je me suis donnee a vous, par
+reconnaissance et je vous ai aime de tout mon coeur de petite fille. Je
+vous ai aime ainsi que j'aimais papa, presque autant; et un jour, comme
+j'etais sur vos genoux, et comme vous m'embrassiez, je vous ai appele:
+"Pere", malgre moi. Ce fut un cri du coeur, instinctif, spontane. Vrai,
+vous etiez pour moi un pere, rien qu'un pere. Vous avez ri, et vous
+m'avez dit: "Appelle-moi toujours comme ca, mon enfant, ca me fait
+plaisir."
+
+Nous sommes venus dans cette ville et--pardonnez-moi, pere--je suis
+devenue amoureuse. Oh! j'ai resiste longtemps, presque deux ans, vous
+lisez bien, presque deux ans, et puis j'ai cede, je suis devenue
+coupable, je suis devenue une femme perdue.
+
+Quant a lui?--Vous ne devinerez pas qui. Je suis bien tranquille
+la-dessus, puisqu'ils etaient douze officiers, toujours autour de moi et
+avec moi, que vous appeliez mes douze constellations.
+
+Pere, ne cherchez pas a le connaitre et ne le haissez pas, lui. Il a
+fait ce que n'importe qui aurait fait a sa place, et puis, je suis sure
+qu'il m'aimait aussi de tout son coeur.
+
+Mais, ecoutez--un jour, nous avions rendez-vous dans l'ile des Becasses,
+vous savez la petite ile, apres le moulin. Moi, je devais y aborder en
+nageant, et lui devait m'attendre dans les buissons, et puis rester
+la jusqu'au soir pour qu'on ne le vit pas partir. Je venais de le
+rejoindre, quand les branches s'ouvrent et nous apercevons Philippe,
+votre ordonnance, qui nous avait surpris. J'ai senti que nous etions
+perdus et j'ai pousse un grand cri; alors il m'a dit--lui, mon
+ami!--Allez-vous-en a la nage, tout doucement, ma chere, et laissez-moi
+avec cet homme.
+
+Je suis partie, si emue que j'ai failli me noyer, et je suis rentree
+chez vous, m'attendant a quelque chose d'epouvantable.
+
+Une heure apres, Philippe me disait, a voix basse, dans le corridor du
+salon ou je l'ai rencontre. "Je suis aux ordres de madame, si elle avait
+quelque lettre a me donner". Alors je compris qu'il s'etait vendu, et
+que mon ami l'avait achete.
+
+Je lui ai donne des lettres, en effet,--toutes mes lettres.--Il les
+portait et me rapportait les reponses.
+
+Cela a dure deux mois environ. Nous avions confiance en lui, comme vous
+aviez confiance en lui, vous aussi.
+
+Or, pere, voici ce qui arriva. Un jour, dans la meme ile ou j'etais
+venue a la nage, mais, seule, cette fois, j'ai retrouve votre
+ordonnance. Cet homme m'attendait et il m'a prevenue qu'il allait nous
+denoncer a vous et vous livrer des lettres gardees par lui, volees, si
+je ne cedais point a ses desirs.
+
+Oh! pere, mon pere, j'ai eu peur, une peur lache, indigne, peur de vous
+surtout, de vous si bon, et trompe par moi, peur pour lui encore,--vous
+l'auriez tue--pour moi aussi, peut-etre, est-ce que je sais, j'etais
+affolee, eperdue, j'ai cru l'acheter encore une fois ce miserable qui
+m'aimait aussi, quelle honte!
+
+Nous sommes si faibles, nous autres, que nous perdons la tete bien plus
+que vous. Et puis, quand on est tombe, on tombe toujours plus bas, plus
+bas. Est-ce que je sais ce que j'ai fait? J'ai compris seulement qu'un
+de vous deux et moi allions mourir--et je me suis donnee a cette brute.
+
+Vous voyez, pere, que je ne cherche pas a m'excuser.
+
+Alors, alors--alors, ce que j'aurais du prevoir est arrive--il m'a prise
+et reprise quand il a voulu en me terrifiant. Il a ete aussi mon amant,
+comme l'autre, tous les jours. Est-ce pas abominable? Et quel chatiment,
+pere?
+
+Alors, moi, je me suis dit. Il faut mourir. Vivante, je n'aurais pu vous
+confesser un pareil crime. Morte, j'ose tout. Je ne pouvais plus faire
+autrement que de mourir, rien ne m'aurait lavee, j'etais trop tachee. Je
+ne pouvais plus aimer, ni etre aimee; il me semblait que je salissais
+tout le monde, rien qu'en donnant la main.
+
+Tout a l'heure, je vais aller prendre mon bain et je ne reviendrai pas.
+
+Cette lettre pour vous ira chez mon amant. Il la recevra apres ma mort,
+et sans rien comprendre, vous la fera tenir, accomplissant mon dernier
+voeu. Et vous la lirez, vous, en revenant du cimetiere.
+
+Adieu, pere, je n'ai plus rien a vous dire. Faites ce que vous voudrez,
+et pardonnez-moi."
+
+Le colonel s'essuya le front couvert de sueur. Son sang-froid, le
+sang-froid des jours de bataille lui etait revenu tout a coup.
+
+Il sonna.
+
+Un domestique parut.
+
+--Envoyez-moi Philippe, dit-il.
+
+Puis, il entr'ouvrit le tiroir de sa table.
+
+L'homme entra presque aussitot, un grand soldat a moustaches rousses,
+l'air malin, l'oeil sournois.
+
+Le colonel le regarda tout droit.
+
+--Tu vas me dire le nom de l'amant de ma femme.
+
+--Mais, mon colonel...
+
+L'officier prit son revolver dans le tiroir entr'ouvert.
+
+--Allons, et vite, tu sais que je ne plaisante pas.
+
+--Eh bien!... mon colonel..., c'est le capitaine Saint-Albert.
+
+A peine avait-il prononce ce nom, qu'une flamme lui brula les yeux, et
+il s'abattit sur la face, une balle au milieu du front.
+
+
+
+
+LE LAPIN
+
+
+Maitre Lecacheur apparut sur la porte de sa maison, a l'heure ordinaire,
+entre cinq heures et cinq heures un quart du matin, pour surveiller ses
+gens qui se mettaient au travail.
+
+Rouge, mal eveille, l'oeil droit ouvert, l'oeil gauche presque ferme,
+il boutonnait avec peine ses bretelles sur son gros ventre, tout en
+surveillant, d'un regard entendu et circulaire, tous les coins connus de
+sa ferme. Le soleil coulait ses rayons obliques a travers les hetres du
+fosse et les pommiers ronds de la cour, faisait chanter les coqs sur
+le fumier et roucouler les pigeons sur le toit. La senteur de l'etable
+s'envolait par la porte ouverte et se melait, dans l'air frais du matin,
+a l'odeur acre de l'ecurie ou hennissaient les chevaux, la tete tournee
+vers la lumiere.
+
+Des que son pantalon fut soutenu solidement, maitre Lecacheur se mit
+en route, allant d'abord vers le poulailler, pour compter les oeufs du
+matin, car il craignait des maraudes depuis quelque temps.
+
+Mais la fille de ferme accourut vers lui en levant les bras et criant:
+"Mait' Cacheux, mait' Cacheux, on a vole un lapin, c'te nuit."
+
+--Un lapin?
+
+--Oui, mait'Cacheux, l'gros gris, celui de la cage a draite.
+
+Le fermier ouvrit tout a fait l'oeil gauche et dit simplement:
+
+--Faut ve ca.
+
+Et il alla voir.
+
+La cage avait ete brisee, et le lapin etait parti.
+
+Alors l'homme devint soucieux, referma son oeil droit et se gratta le
+nez. Puis, apres avoir reflechi, il ordonna a la servante effaree, qui
+demeurait stupide devant son maitre:
+
+--Va queri les gendarmes. Dis que j'les attends sur l'heure.
+
+Maitre Lecacheur etait maire de sa commune, Pavigny-le-Gras, et
+commandait en maitre, vu son argent et sa position.
+
+Des que la bonne eut disparu, en courant vers le village, distant d'un
+demi-kilometre, le paysan rentra chez lui, pour boire son cafe et causer
+de la chose avec sa femme.
+
+Il la trouva soufflant le feu avec sa bouche, a genoux devant le foyer.
+
+Il dit des la porte:
+
+--V'la qu'on a vole un lapin, l'gros gris.
+
+Elle se retourna si vite qu'elle se trouva assise par terre, et
+regardant son mari avec des yeux desoles:
+
+--Que qu'tu dis, Cacheux! qu'on a vole un lapin?
+
+--L'gros gris.
+
+--L'gros gris?
+
+Elle soupira.
+
+--Que misere! que qu'a pu l'vole, cu lapin.
+
+C'etait une petite femme maigre et vive, propre, entendue a tous les
+soins de l'exploitation.
+
+Lecacheur avait son idee.
+
+--Ca doit etre cu gars de Polyte.
+
+La fermiere se leva brusquement, et d'une voix furieuse:
+
+--C'est li! c'est li! faut pas en tracher d'autre. C'est li! Tu l'as
+dit, Cacheux!
+
+Sur sa maigre figure irritee, toute sa fureur paysanne, toute son
+avarice, toute sa rage de femme econome contre le valet toujours
+soupconne, contre la servante toujours suspectee, apparaissaient dans la
+contraction de la bouche, dans les rides des joues et du front.
+
+--Et que que t'as fait? demanda-t-elle.
+
+--J'ai enveye queri les gendarmes.
+
+Ce Polyte etait un homme de peine employe pendant quelques jours dans
+la ferme et congedie par Lecacheur apres une reponse insolente. Ancien
+soldat, il passait pour avoir garde de ses campagnes en Afrique des
+habitudes de maraude et de libertinage. Il faisait, pour vivre, tous les
+metiers. Macon, terrassier, charretier, faucheur, casseur de pierres,
+ebrancheur, il etait surtout faineant; aussi ne le gardait-on nulle
+part et devait-il par moments changer de canton pour trouver encore du
+travail.
+
+Des le premier jour de son entree a la ferme, la femme de Lecacheur
+l'avait deteste; et maintenant elle etait sure que le vol avait ete
+commis par lui.
+
+Au bout d'une demi-heure environ, les deux gendarmes arriverent. Le
+brigadier Senateur etait tres haut et maigre, le gendarme Lenient, gros
+et court.
+
+Lecacheur les fit asseoir, et leur raconta la chose. Puis on alla
+voir le lieu du mefait afin de constater le bris de la cabine et de
+recueillir toutes les preuves. Lorsqu'on fut rentre dans la cuisine, la
+maitresse apporta du vin, emplit les verres et demanda avec un defi dans
+l'oeil:
+
+--L'prendrez-vous, c'ti-la?
+
+Le brigadier, son sabre entre les jambes, semblait soucieux. Certes, il
+etait sur de le prendre si on voulait bien le lui designer. Dans le cas
+contraire, il ne repondait point de le decouvrir lui-meme. Apres avoir
+longtemps reflechi, il posa cette simple question:
+
+--Le connaissez-vous, le voleur?
+
+Un pli de malice normande rida la grosse bouche de Lecacheur qui
+repondit:
+
+--Pour l'connaitre, non, je l'connais point, vu que j'l'ai pas vu voler.
+Si j'l'avais vu, j'y aurais fait manger tout cru, poil et chair, sans
+un coup d'cidre pour l'faire passer. Pour lors, pour dire qui c'est,
+je l'dirai point, nonobstant, que j'crais qu'c'est cu propre a rien de
+Polyte.
+
+Alors il expliqua longuement ses histoires avec Polyte, le depart de ce
+valet, son mauvais regard, des propos rapportes, accumulant des preuves
+insignifiantes et minutieuses.
+
+Le brigadier, qui avait ecoute avec grande attention tout en vidant son
+verre de vin et en le remplissant ensuite, d'un geste indifferent, se
+tourna vers son gendarme:
+
+--Faudra voir chez la femme au berque Severin, dit-il.
+
+Le gendarme sourit et repondit par trois signes de tete.
+
+Alors, Mme Lecacheur se rapprocha, et tout doucement, avec des ruses
+de paysanne, interrogea a son tour le brigadier. Ce berger Severin, un
+simple, une sorte de brute, eleve dans un parc a moutons, ayant grandi
+sur les cotes au milieu de ses betes trottantes et belantes, ne
+connaissant guere qu'elles au monde, avait cependant conserve au fond
+de l'ame l'instinct d'epargne du paysan. Certes, il avait du cacher,
+pendant des annees et des annees, dans des creux d'arbre ou des trous de
+rocher tout ce qu'il gagnait d'argent, soit en gardant les troupeaux,
+soit en guerissant, par des attouchements et des paroles, les entorses
+des animaux (car le secret des rebouteux lui avait ete transmis par un
+vieux berger qu'il avait remplace). Or, un jour, il acheta, en vente
+publique, un petit bien, masure et champ, d'une valeur de trois mille
+francs.
+
+Quelques mois plus tard, on apprit qu'il se mariait. Il epousait une
+servante connue pour ses mauvaises moeurs, la bonne du cabaretier. Les
+gars racontaient que cette fille, le sachant aise, l'avait ete trouver
+chaque nuit, dans sa hutte, et l'avait pris, l'avait conquis, l'avait
+conduit au mariage, peu a peu, de soir en soir.
+
+Puis, ayant passe par la mairie et par l'eglise, elle habitait
+maintenant la maison achetee par son homme, tandis qu'il continuait a
+garder ses troupeaux, nuit et jour, a travers les plaines.
+
+Et le brigadier ajouta:
+
+--V'la trois s'maines que Polyte couche avec elle, vu qu'il n'a pas
+d'abri, ce maraudeur.
+
+Le gendarme se permit un mot:
+
+--Il prend la couverture au berger.
+
+Madame Lecacheur, saisie d'une rage nouvelle, d'une rage accrue par une
+colere de femme mariee contre le devergondage, s'ecria:
+
+--C'est elle, j'en suis sure. Allez-y. Ah! les bougres de voleux!
+
+Mais le brigadier ne s'emut pas:
+
+--Minute, dit-il. Attendons midi, vu qu'il y vient diner chaque jour. Je
+les pincerai le nez dessus.
+
+Et le gendarme souriait, seduit par l'idee de son chef; et Lecacheur
+aussi souriait maintenant, car l'aventure du berger lui semblait
+comique, les maris trompes etant toujours plaisants.
+
+Midi venait de sonner, quand le brigadier Senateur, suivi de son homme,
+frappa trois coups legers a la porte d'une petite maison isolee, plantee
+au coin d'un bois, a cinq cents metres du village.
+
+Ils s'etaient colles contre le mur afin de n'etre pas vus du dedans;
+et ils attendirent. Au bout d'une minute ou deux, comme personne ne
+repondait, le brigadier frappa de nouveau. Le logis semblait inhabite
+tant il etait silencieux, mais le gendarme Lenient, qui avait l'oreille
+fine, annonca qu'on remuait a l'interieur.
+
+Alors Senateur se facha. Il n'admettait point qu'on resistat une seconde
+a l'autorite et, heurtant le mur du pommeau de son sabre, il cria:
+
+--Ouvrez, au nom de la loi!
+
+Cet ordre demeurant toujours inutile, il hurla:
+
+--Si vous n'obeissez pas, je fais sauter la serrure. Je suis le
+brigadier de gendarmerie, nom de Dieu! Attention, Lenient.
+
+Il n'avait point fini de parler que la porte etait ouverte, et Senateur
+avait devant lui une grosse fille tres rouge, joufflue, depoitraillee,
+ventrue, large des hanches, une sorte de femelle sanguine et bestiale,
+la femme du berger Severin.
+
+Il entra.
+
+--Je viens vous rendre visite, rapport a une petite enquete, dit-il.
+
+Et il regardait autour de lui. Sur la table une assiette, un pot a
+cidre, un verre a moitie plein annoncaient un repas commence. Deux
+couteaux trainaient cote a cote. Et le gendarme malin cligna de l'oeil a
+son chef.
+
+--Ca sent bon, dit celui-ci.
+
+--On jurerait du lapin saute, ajouta Lenient tres gai.
+
+--Voulez-vous un verre de fine? demanda la paysanne.
+
+--Non, merci. Je voudrais seulement la peau du lapin que vous mangez.
+
+Elle fit l'idiote; mais elle tremblait.
+
+--Que lapin?
+
+Le brigadier s'etait assis et s'essuyait le front avec serenite.
+
+--Allons, allons, la patronne, vous ne nous ferez pas accroire que vous
+vous nourrissiez de chiendent. Que mangiez-vous, la, toute seule, pour
+votre diner?
+
+--Me, rien de rien, j'vous jure. Un p'tieu d'beurre su l'pain.
+
+--Mazette, la bourgeoise, un p'tieu d'beurre su l'pain... vous faites
+erreur. C'est un p'tieu d'beurre sur le lapin qu'il faut dire. Bougre!
+il sent bon vot'beurre, nom de Dieu! c'est du beurre de choix, du beurre
+d'extra, du beurre de noce, du beurre a poil, pour sur, c'est pas du
+beurre de menage, cu beurre-la!
+
+Le gendarme se tordait et repetait:
+
+--Pour sur, c'est pas du beurre de menage.
+
+Le brigadier Senateur etant farceur, toute la gendarmerie etait devenue
+facetieuse.
+
+Il reprit:
+
+--Ous'qu'il est vot'beurre?
+
+--Mon beurre?
+
+--Oui, vot'beurre.
+
+--Mais dans l'pot.
+
+--Alors, ous'qu'il est l'pot?
+
+--Que pot?
+
+--L'pot a beurre, pardi!
+
+--Le v'la.
+
+Elle alla chercher une vieille tasse au fond de laquelle gisait une
+couche de beurre rance et sale.
+
+Le brigadier le flaira et, remuant le front:
+
+---C'est pas l'meme. Il me faut l'beurre qui sent le lapin saute.
+Allons, Lenient, ouvrons l'oeil; vois su l'buffet, mon garcon; me j'vas
+guetter sous le lit.
+
+Ayant donc ferme la porte, il s'approcha du lit et le voulut tirer;
+mais le lit tenait au mur, n'ayant pas ete deplace depuis plus d'un
+demi-siecle apparemment. Alors le brigadier se pencha, et fit craquer
+son uniforme. Un bouton venait de sauter.
+
+--Lenient, dit-il.
+
+--Mon brigadier?
+
+--Viens, mon garcon, viens au lit, moi je suis trop long pour voir
+dessous. Je me charge du buffet.
+
+Donc, il se releva, et attendit, debout, que son homme eut execute
+l'ordre.
+
+Lenient, court et rond, ota son kepi, se jeta sur le ventre, et collant
+son front par terre, regarda longtemps le creux noir sous la couche.
+Puis, soudain, il s'ecria:
+
+--Je l'tiens! Je l'tiens!
+
+Le brigadier Senateur se pencha sur son homme.
+
+--Que que tu tiens, le lapin?
+
+--Non, l'voleux!
+
+--L'voleux! Amene, amene!
+
+Les deux bras du gendarme allonges sous le lit avaient apprehende
+quelque chose, et il tirait de toute sa force. Un pied, chausse d'un
+gros soulier, parut enfin, qu'il tenait de sa main droite.
+
+Le brigadier le saisit: "Hardi! hardi! tire!"
+
+Lenient, a genoux maintenant, tirait sur l'autre jambe. Mais la besogne
+etait rude, car le captif gigotait ferme, ruait et faisait gros dos,
+s'arc-boutant de la croupe a la traverse du lit.
+
+--Hardi! hardi! tire, criait Senateur.
+
+Et ils tiraient de toute leur force, si bien que la barre de bois
+ceda et l'homme sortit jusqu'a la tete, dont il se servit encore pour
+s'accrocher a sa cachette.
+
+La figure parut enfin, la figure furieuse et consternee de Polyte dont
+les bras demeuraient etendus sous le lit.
+
+--Tire! criait toujours le brigadier.
+
+Alors un bruit bizarre se fit entendre; et, comme les bras s'en venaient
+a la suite des epaules, les mains se montrerent a la suite des bras et,
+dans les mains, la queue d'une casserole, et, au bout de la queue, la
+casserole elle-meme, qui contenait un lapin saute.
+
+--Nom de Dieu, de Dieu, de Dieu, de Dieu! hurlait le brigadier fou de
+joie, tandis que Lenient s'assurait de l'homme.
+
+Et la peau du lapin, preuve accablante, derniere et terrible piece a
+conviction, fut decouverte dans la paillasse.
+
+Alors les gendarmes rentrerent en triomphe au village avec le prisonnier
+et leurs trouvailles.
+
+Huit jours plus tard, la chose ayant fait grand bruit, maitre Lecacheur,
+en entrant a la mairie pour y conferer avec le maitre d'ecole, apprit
+que le berger Severin l'y attendait depuis une heure.
+
+L'homme etait assis sur une chaise, dans un coin, son baton entre les
+jambes. En apercevant le maire, il se leva, ota son bonnet, salua d'un:
+
+--Bonjou, mait'Cacheux.
+
+Puis demeura debout, craintif, gene.
+
+--Qu'est-ce que vous demandez? dit le fermier.
+
+--V'la, mait'Cacheux. C'est-i veridique qu'on a vole un lapin cheux
+vous, l'aut'semaine?
+
+--Mais oui, c'est vrai, Severin.
+
+--Ah! ben, pour lors c'est veridique.
+
+--Oui, mon brave.
+
+--Que qui l'a vole, cu lapin?
+
+--C'est Polyte Ancas, l'journalier.
+
+--Ben, ben. C'est-i veridique itou qu'on l'a trouve sous mon lit?
+
+--Qui ca, le lapin?
+
+--Le lapin et pi Polyte, l'un au bout d'l'autre.
+
+--Oui, mon pauv'e Severin. C'est vrai.
+
+--Pour lors, c'est veridique?
+
+--Oui. Qu'est-ce qui vous a donc conte c't'histoire-la?
+
+--Un p'tieu tout l'monde. Je m'entends. Et pi, et pi, vous n'en savez
+long su l'mariage, vu qu'vous les faites, vous qu'etes maire.
+
+--Comment sur le mariage?
+
+--Oui, rapport au drait.
+
+--Comment rapport au droit?
+
+--Rapport au drait d'l'homme et pi au drait d'la femme.
+
+--Mais, oui.
+
+--Eh! ben, dites-me, mait'Cacheux, ma femme a-t-i l'drait de coucher ave
+Polyte?
+
+--Comment, de coucher avec Polyte?
+
+--Oui, c'est-i son drait, vu la loi, et pi vu qu'alle est ma femme, de
+coucher avec Polyte?
+
+--Mais non, mais non, c'est pas son droit.
+
+--Si je l'y r'prends, j'ai-t-i l'drait de li fout' des coups, me, a elle
+et pi a li itou?
+
+--Mais... mais... mais oui.
+
+--C'est ben, pour lors. J'vas vous dire. Eune nuit, vu qu'j'avais
+d'z'idees, j'rentrai, l'aute semaine, et j'les y trouvai, qu'i n'etaient
+point dos a dos. J'foutis Polyte coucher dehors; mais c'est tout, vu que
+je savais point mon drait. C'te fois-ci, j'les vis point. Je l'sais par
+l's autres. C'est fini, n'en parlons pu. Mais si j'les r'pince... nom
+d'un nom, si j'les r'pince. Je leur ferai passer l'gout d'la rigolade,
+mait'Cacheux, aussi vrai que je m'nomme Severin...
+
+
+
+
+UN SOIR
+
+
+Le _Kleber_ avait stoppe, et je regardais de mes yeux ravis l'admirable
+golfe de Bougie qui s'ouvrait devant nous. Les forets kabyles couvraient
+les hautes montagnes; les sables jaunes, au loin, faisaient, a la mer
+une rive de poudre d'or, et le soleil tombait en torrents de feu sur les
+maisons blanches de la petite ville.
+
+La brise chaude, la brise d'Afrique, apportait a mon coeur joyeux,
+l'odeur du desert, l'odeur du grand continent mysterieux ou l'homme du
+Nord ne penetre guere. Depuis trois mois, j'errai sur le bord de ce
+monde profond et inconnu, sur le rivage de cette terre fantastique de
+l'autruche, du chameau, de la gazelle, de l'hippopotame, du gorille, de
+l'elephant et du negre. J'avais vu l'arabe galoper dans le vent, comme
+un drapeau qui flotte et vole et passe, j'avais couche sous la tente
+brune, dans la demeure vagabonde de ces oiseaux blancs du desert.
+J'etais ivre de lumiere, de fantaisie et d'espace.
+
+Maintenant, apres cette derniere excursion, il faudrait partir,
+retourner en France, revoir Paris, la ville du bavardage inutile, des
+soucis mediocres et des poignees de mains sans nombre. Je dirais adieu
+aux choses aimees, si nouvelles, a peine entrevues, tant regrettees.
+
+Une flotte de barques entourait le paquebot. Je sautai dans l'une
+d'elles ou ramait un negrillon, et je fus bientot sur le quai, pres de
+la vieille porte sarrazine, dont la ruine grise, a l'entree de la cite
+kabyle, semble un ecusson de noblesse antique.
+
+Comme je demeurais debout sur le port, a cote de ma valise, regardant
+sur la rade le gros navire a l'ancre, et stupefait d'admiration devant
+cette cote unique, devant ce cirque de montagnes baignees par les flots
+bleus, plus beau que celui de Naples, aussi beau que ceux d'Ajaccio et
+de Porto, en Corse, une lourde main me tomba sur l'epaule.
+
+Je me retournai et je vis un grand homme a barbe longue, coiffe d'un
+chapeau de paille, vetu de flanelle blanche, debout a cote de moi, et me
+devisageant de ses yeux bleus.
+
+--N'etes-vous pas mon ancien camarade de pension? dit-il.
+
+--C'est possible. Comment vous appelez-vous?
+
+--Tremoulin.
+
+--Parbleu! Tu etais mon voisin d'etudes.
+
+--Ah! vieux, je t'ai reconnu du premier coup, moi.
+
+Et la longue barbe se frotta sur mes joues.
+
+Il semblait si content, si gai, si heureux de me voir, que, par un elan
+d'amical egoisme, je serrai fortement les deux mains de ce camarade de
+jadis, et que je me sentis moi-meme tres satisfait de l'avoir ainsi
+retrouve.
+
+Tremoulin avait ete pour moi pendant quatre ans le plus intime, le
+meilleur de ces compagnons d'etudes que nous oublions si vite a peine
+sortis du college. C'etait alors un grand corps mince, qui semblait
+porter une tete trop lourde, une grosse tete ronde, pesante, inclinant
+le cou tantot a droite, tantot a gauche, et ecrasant la poitrine etroite
+de ce haut collegien a longues jambes.
+
+Tres intelligent, doue d'une facilite merveilleuse, d'une rare souplesse
+d'esprit, d'une sorte d'intuition instinctive pour toutes les etudes
+litteraires, Tremoulin etait le grand decrocheur de prix de notre
+classe.
+
+On demeurait convaincu au college qu'il deviendrait un homme illustre,
+un poete sans doute, car il faisait des vers et il etait plein d'idees
+ingenieusement sentimentales. Son pere, pharmacien dans le quartier du
+Pantheon, ne passait pas pour riche.
+
+Aussitot apres le baccalaureat, je l'avais perdu de vue.
+
+--Qu'est-ce que tu fais ici? m'ecriai-je.
+
+Il repondit en souriant:
+
+--Je suis colon.
+
+--Bah! Tu plantes?
+
+--Et je recolte.
+
+--Quoi?
+
+--Du raisin, dont je fais du vin.
+
+--Et ca va?
+
+--Ca va tres bien.
+
+--Tant mieux, mon vieux.
+
+--Tu allais a l'hotel?
+
+--Mais, oui.
+
+--Eh bien, tu iras chez moi.
+
+--Mais!...
+
+--C'est entendu.
+
+Et il dit au negrillon qui surveillait nos mouvements:
+
+--Chez moi, Ali.
+
+Ali repondit:
+
+--Foui, moussi.
+
+Puis se mit a courir, ma valise sur l'epaule, ses pieds noirs battant la
+poussiere.
+
+Tremoulin me saisit le bras, et m'emmena. D'abord il me posa des
+questions sur mon voyage, sur mes impressions, et, voyant mon
+enthousiasme, parut m'en aimer davantage.
+
+Sa demeure etait une vieille maison mauresque a cour interieure, sans
+fenetres sur la rue, et dominee par une terrasse qui dominait elle-meme
+celles des maisons voisines, et le golfe et les forets, les montagnes,
+la mer.
+
+Je m'ecriai:
+
+--Ah! voila ce que j'aime, tout l'Orient m'entre dans le coeur en ce
+logis. Cristi! que tu es heureux de vivre ici! Quelles nuits tu dois
+passer sur cette terrasse! Tu y couches?
+
+--Oui, j'y dors pendant l'ete. Nous y monterons ce soir. Aimes-tu la
+peche?
+
+--Quelle peche?
+
+--La peche au flambeau.
+
+--Mais oui, je l'adore.
+
+--Eh bien, nous irons, apres diner. Puis nous reviendrons prendre des
+sorbets sur mon toit.
+
+Apres que je me fus baigne, il me fit visiter la ravissante ville
+kabyle, une vraie cascade de maisons blanches degringolant a la mer,
+puis nous rentrames comme le soir venait, et apres un exquis diner nous
+descendimes vers le quai.
+
+On ne voyait plus rien que les feux des rues et les etoiles, ces larges
+etoiles luisantes, scintillantes, du ciel d'Afrique.
+
+Dans un coin du port, une barque attendait Des que nous fumes dedans, un
+homme dont je n'avais point distingue le visage se mit a ramer pendant
+que mon ami preparait le brasier qu'il allumerait tout a l'heure. Il me
+dit:
+
+--Tu sais, c'est moi qui manie la fouine. Personne n'est plus fort que
+moi.
+
+--Mes compliments.
+
+Nous avions contourne une sorte de mole et nous etions, maintenant, dans
+une petite baie pleine de hauts rochers dont les ombres avaient l'air de
+tours baties dans l'eau, et je m'apercus, tout a coup, que la mer
+etait phosphorescente. Les avirons qui la battaient lentement, a coups
+reguliers, allumaient dedans, a chaque tombee, une lueur mouvante et
+bizarre qui trainait ensuite au loin derriere nous, en s'eteignant. Je
+regardais, penche, cette coulee de clarte pale, emiettee par les rames,
+cet inexprimable feu de la mer, ce feu froid qu'un mouvement allume et
+qui meurt des que le flot se calme. Nous allions dans le noir, glissant
+sur cette lueur, tous les trois.
+
+Ou allions-nous? Je ne voyais point mes voisins, je ne voyais rien que
+ce remous lumineux et les etincelles d'eau projetees par les avirons. Il
+faisait chaud, tres chaud. L'ombre semblait chauffee dans un four, et
+mon coeur se troublait de ce voyage mysterieux avec ces deux hommes dans
+cette barque silencieuse.
+
+Des chiens, les maigres chiens arabes au poil roux, au nez pointu, aux
+yeux luisants, aboyaient au loin, comme ils aboient toutes les nuits
+sur cette terre demesuree, depuis les rives de la mer jusqu'au fond du
+desert ou campent les tribus errantes. Les renards, les chacals, les
+hyenes, repondaient; et non loin de la, sans doute, quelque lion
+solitaire devait grogner dans une gorge de l'Atlas.
+
+Soudain, le rameur s'arreta. Ou etions-nous? Un petit bruit grinca pres
+de moi. Une flamme d'allumette apparut, et je vis une main, rien qu'une
+main, portant cette flamme legere vers la grille de fer suspendue a
+l'avant du bateau et chargee de bois comme un bucher flottant.
+
+Je regardais, surpris, comme si cette vue eut ete troublante et
+nouvelle, et je suivis avec emotion la petite flamme touchant au bord de
+ce foyer une poignee de bruyeres seches qui se mirent a crepiter.
+
+Alors, dans la nuit endormie, dans la lourde nuit brulante, un grand feu
+clair jaillit, illuminant, sous un dais de tenebres pesant sur nous, la
+barque et deux hommes, un vieux matelot maigre, blanc et ride, coiffe
+d'un mouchoir noue sur la tete, et Tremoulin, dont la barbe blonde
+luisait.
+
+--Avant! dit-il.
+
+L'autre rama, nous remettant en marche, au milieu d'un meteore, sous
+le dome d'ombre mobile qui se promenait avec nous. Tremoulin, d'un
+mouvement continu, jetait du bois sur le brasier qui flambait, eclatant
+et rouge.
+
+Je me penchai de nouveau et j'apercus le fond de la mer. A quelques
+pieds sous le bateau il se deroulait lentement, a mesure que nous
+passions, l'etrange pays de l'eau, de l'eau qui vivifie, comme l'air du
+ciel, des plantes et des betes. Le brasier enfoncant jusqu'aux rochers
+sa vive lumiere, nous glissions sur des forets surprenantes d'herbes
+rousses, roses, vertes, jaunes. Entre elles et nous une glace
+admirablement transparente, une glace liquide, presque invisible, les
+rendait feeriques, les reculait dans un reve, dans le reve qu'eveillent
+les oceans profonds. Cette onde claire si limpide qu'on ne distinguait
+point, qu'on devinait plutot, mettait entre ces etranges vegetations
+et nous quelque chose de troublant comme le doute de la realite, les
+faisait mysterieuses comme les paysages des songes.
+
+Quelquefois les herbes venaient jusqu'a la surface, pareilles a des
+cheveux, a peine remuees par le lent passage de la barque.
+
+Au milieu d'elles, de minces poissons d'argent filaient, fuyaient, vus
+une seconde et disparus. D'autres, endormis encore, flottaient suspendus
+au milieu de ces broussailles d'eau, luisants et fluets, insaisissables.
+Souvent un crabe courait vers un trou pour se cacher, ou bien une meduse
+bleuatre et transparente, a peine visible, fleur d'azur pale, vraie
+fleur de mer, laissait trainer son corps liquide dans notre leger
+remous; puis, soudain, le fond disparaissait, tombe plus bas, tres loin,
+dans un brouillard de verre epaissi. On voyait vaguement alors de gros
+rochers et des varechs sombres, a peine eclaires par le brasier.
+
+Tremoulin, debout a l'avant, le corps penche, tenant aux mains le long
+trident aux pointes aigues qu'on nomme la fouine, guettait les rochers,
+les herbes, le fond changeant de la mer, avec un oeil ardent de bete qui
+chasse.
+
+Tout a coup, il laissa glisser dans l'eau, d'un mouvement vif et doux,
+la tete fourchue de son arme, puis il la lanca comme on lance une
+fleche, avec une telle promptitude qu'elle saisit a la course un grand
+poisson fuyant devant nous.
+
+Je n'avais rien vu que le geste de Tremoulin, mais je l'entendis grogner
+de joie, et, comme il levait sa fouine dans la clarte du brasier,
+j'apercus une bete qui se tordait traversee par les dents de fer.
+C'etait un congre. Apres l'avoir contemple et me l'avoir montre en
+le promenant au-dessus de la flamme, mon ami le jeta dans le fond du
+bateau. Le serpent de mer, le corps perce de cinq plaies, glissa, rampa,
+frolant mes pieds, cherchant un trou pour fuir, et, ayant trouve entre
+les membrures du bateau une flaque d'eau saumatre, il s'y blottit, s'y
+roula presque mort deja.
+
+Alors, de minute en minute, Tremoulin cueillit, avec une adresse
+surprenante, avec une rapidite foudroyante, avec une surete miraculeuse,
+tous les etranges vivants de l'eau salee. Je voyais tour a tour passer
+au-dessus du feu, avec des convulsions d'agonie, des loups argentes, des
+murenes sombres tachetees de sang, des rascasses herissees de dards, et
+des seches, animaux bizarres qui crachaient de l'encre et faisaient la
+mer toute noire pendant quelques instants, autour du bateau.
+
+Cependant je croyais sans cesse entendre des cris d'oiseaux autour
+de nous, dans la nuit, et je levais la tete m'efforcant de voir d'ou
+venaient ces sifflements aigus, proches ou lointains, courts ou
+prolonges. Ils etaient innombrables, incessants, comme si une nuee
+d'ailes eut plane sur nous, attirees sans doute par la flamme. Parfois
+ces bruits semblaient tromper l'oreille et sortir de i'eau.
+
+Je demandai:
+
+--Qui est-ce qui siffle ainsi?
+
+--Mais ce sont les charbons qui tombent.
+
+C'etait en effet le brasier semant sur la mer une pluie de brindilles en
+feu. Elles tombaient rouges ou flambant encore et s'eteignaient avec une
+plainte douce, penetrante, bizarre, tantot un vrai gazouillement, tantot
+un appel court d'emigrant qui passe. Des gouttes de resine ronflaient
+comme des balles ou comme des frelons et mouraient brusquement en
+plongeant. On eut dit vraiment des voix d'etres, une inexprimable et
+frele rumeur de vie errant dans l'ombre tout pres de nous.
+
+Tremoulin cria soudain:
+
+--Ah... la gueuse!
+
+Il lanca sa fouine, et, quand il la releva, je vis, enveloppant les
+dents de la fourchette, et collee au bois, une sorte de grande loque de
+chair rouge qui palpitait, remuait, enroulant et deroulant de longues
+et molles et fortes lanieres couvertes de sucoirs autour du manche du
+trident. C'etait une pieuvre.
+
+Il approcha de moi cette proie, et je distinguai les deux gros yeux du
+monstre qui me regardaient, des yeux saillants, troubles et terribles,
+emergeant d'une sorte de poche qui ressemblait a une tumeur. Se croyant
+libre, la bete allongea lentement un de ses membres dont je vis les
+ventouses blanches ramper vers moi. La pointe en etait fine comme un
+fil, et des que cette jambe devorante se fut accrochee au banc, une
+autre se souleva, se deploya pour la suivre. On sentait la-dedans, dans
+ce corps musculeux et mou, dans cette ventouse vivante, rougeatre et
+flasque, une irresistible force. Tremoulin avait ouvert son couteau, et
+d'un coup brusque, il le plongea entre les yeux.
+
+On entendit un soupir, un bruit d'air qui s'echappe; et le poulpe cessa
+d'avancer.
+
+Il n'etait pas mort cependant, car la vie est tenace en ces corps
+nerveux, mais sa vigueur etait detruite, sa pompe crevee, il ne pouvait
+plus boire le sang, sucer et vider la carapace des crabes.
+
+Tremoulin, maintenant, detachait du bordage, comme pour jouer avec cet
+agonisant, ses ventouses impuissantes, et, saisi soudain par une etrange
+colere, il cria:
+
+--Attends, je vas te chauffer les pieds.
+
+D'un coup de trident il le reprit et, l'elevant de nouveau, il fit
+passer contre la flamme, en les frottant aux grilles de fer rougies du
+brasier, les fines pointes de chair des membres de la pieuvre.
+
+Elles crepiterent en se tordant, rougies, raccourcies par le feu; et
+j'eus mal jusqu'au bout des doigts de la souffrance de l'affreuse bete.
+
+--Oh! ne fais pas ca, criai-je.
+
+Il repondit avec calme:
+
+--Bah! c'est assez bon pour elle.
+
+Puis il rejeta dans le bateau la pieuvre crevee et mutilee qui se traina
+entre mes jambes, jusqu'au trou plein d'eau saumatre, ou elle se blottit
+pour mourir au milieu des poissons morts.
+
+Et la peche continua longtemps, jusqu'a ce que le bois vint a manquer.
+
+Quand il n'y en eut plus assez pour entretenir le feu, Tremoulin
+precipita dans l'eau le brasier tout entier, et la nuit, suspendue sur
+nos tetes par la flamme eclatante, tomba sur nous, nous ensevelit de
+nouveau dans ses tenebres.
+
+Le vieux se remit a ramer, lentement, a coups reguliers. Ou etait le
+port, ou etait la terre? ou etait l'entree du golfe et la large mer?
+Je n'en savais rien. Le poulpe remuait encore pres de mes pieds, et je
+souffrais dans les ongles comme si on me les eut brules aussi. Soudain,
+j'apercus des lumieres; on rentrait au port.
+
+--Est-ce que tu as sommeil? demanda mon ami.
+
+--Non, pas du tout.
+
+--Alors, nous allons bavarder un peu sur mon toit.
+
+--Bien volontiers.
+
+Au moment ou nous arrivions sur cette terrasse, j'apercus le croissant
+de la lune qui se levait derriere les montagnes. Le vent chaud glissait
+par souffles lents, plein d'odeurs legeres, presque imperceptibles,
+comme s'il eut balaye sur son passage la saveur des jardins et des
+villes de tous les pays brules du soleil.
+
+Autour de nous, les maisons blanches aux toits carres descendaient vers
+la mer, et sur ces toits on voyait des formes humaines couchees ou
+debout, qui dormaient ou qui revaient sous les etoiles, des familles
+entieres roulees en de longs vetements de flanelle et se reposant, dans
+la nuit calme, de la chaleur du jour.
+
+Il me sembla tout a coup que l'ame orientale entrait en moi, l'ame
+poetique et legendaire des peuples simples aux pensees fleuries. J'avais
+le coeur plein de la Bible et des Mille et une Nuits; j'entendais des
+prophetes annoncer des miracles et je voyais sur les terrasses de palais
+passer des princesses en pantalons de soie, tandis que brulaient, en des
+rechauds d'argent, des essences fines dont la fumee prenait des formes
+de genies.
+
+Je dis a Tremoulin:
+
+--Tu as de la chance d'habiter ici.
+
+Il repondit:
+
+--C'est le hasard qui m'y a conduit.
+
+--Le hasard?
+
+--Oui, le hasard et le malheur.
+
+--Tu as ete malheureux?
+
+--Tres malheureux.
+
+Il etait debout, devant moi, enveloppe de son burnous, et sa voix me fit
+passer un frisson sur la peau, tant elle me sembla douloureuse.
+
+Il reprit apres un moment de silence:
+
+--Je peux te raconter mon chagrin. Cela me fera peut-etre du bien d'en
+parler.
+
+--Raconte.
+
+--Tu le veux?
+
+--Oui.
+
+--Voila. Tu te rappelles bien ce que j'etais au college: une maniere
+de poete eleve dans une pharmacie. Je revais de faire des livres, et
+j'essayai, apres mon baccalaureat. Cela ne me reussit pas. Je publiai un
+volume de vers, puis un roman, sans vendre davantage l'un que l'autre,
+puis une piece de theatre qui ne fut pas jouee.
+
+Alors, je devins amoureux. Je ne te raconterai pas ma passion. A cote
+de la boutique de papa, il y avait un tailleur, lequel etait pere d'une
+fille. Je l'aimai. Elle etait intelligente, ayant conquis ses diplomes
+d'instruction superieure, et avait un esprit vif, sautillant, tres en
+harmonie, d'ailleurs, avec sa personne. On lui eut donne quinze ans bien
+qu'elle en eut plus de vingt-deux. C'etait une toute petite femme, fine
+de traits, de lignes, de ton, comme une aquarelle delicate. Son nez, sa
+bouche, ses yeux bleus, ses cheveux blonds, son sourire, sa taille, ses
+mains, tout cela semblait fait pour une vitrine et non pour la vie a
+l'air. Pourtant elle etait vive, souple et active incroyablement. J'en
+fus tres amoureux. Je me rappelle deux ou trois promenades au jardin du
+Luxembourg, aupres de la fontaine de Medicis, qui demeureront assurement
+les meilleures heures de ma vie. Tu connais, n'est-ce pas, cet etat
+bizarre de folie tendre qui fait que nous n'avons plus de pensee que
+pour des actes d'adoration? On devient veritablement un possede que
+hante une femme, et rien n'existe plus pour nous a cote d'elle.
+
+Nous fumes bientot fiances. Je lui communiquai mes projets d'avenir
+qu'elle blama. Elle ne me croyait ni poete, ni romancier, ni auteur
+dramatique, et pensait que le commerce, quand il prospere, peut donner
+le bonheur parfait.
+
+Renoncant donc a composer des livres, je me resignai a en vendre, et
+j'achetai, a Marseille, la Librairie Universelle, dont le proprietaire
+etait mort.
+
+J'eus la trois bonnes annees. Nous avions fait de notre magasin une
+sorte de salon litteraire ou tous les lettres de la ville venaient
+causer. On entrait chez nous comme on entre au cercle, et on echangeait
+des idees sur les livres, sur les poetes, sur la politique surtout. Ma
+femme, qui dirigeait la vente, jouissait d'une vraie notoriete dans
+la ville. Quant a moi, pendant qu'on bavardait au rez-de-chaussee,
+je travaillais dans mon cabinet du premier qui communiquait avec la
+librairie par un escalier tournant. J'entendais les voix, les rires, les
+discussions, et je cessais d'ecrire parfois, pour ecouter. Je m'etais
+mis en secret a composer un roman--que je n'ai pas fini.
+
+Les habitues les plus assidus etaient M. Montina, un rentier, un grand
+garcon, un beau garcon, un beau du Midi, a poil noir, avec des yeux
+complimenteurs, M. Barbet, un magistrat, deux commercants, MM. Faucil et
+Labarregue, et le general marquis de Fleche, le chef du parti royaliste,
+le plus gros personnage de la province, un vieux de soixante-six ans.
+
+Les affaires marchaient bien. J'etais heureux, tres heureux.
+
+Voila qu'un jour, vers trois heures, en faisant des courses, je passai
+par la rue Saint-Ferreol et je vis sortir soudain d'une porte une femme
+dont la tournure ressemblait si fort a celle de la mienne que je me
+serais dit: "C'est elle!" si je ne l'avais laissee, un peu souffrante,
+a la boutique une heure plus tot. Elle marchait devant moi, d'un pas
+rapide, sans se retourner. Et je me mis a la suivre presque malgre moi,
+surpris, inquiet.
+
+Je me disais: "Ce n'est pas elle. Non. C'est impossible, puisqu'elle
+avait la migraine. Et puis qu'aurait-elle ete faire dans cette maison?"
+
+Je voulus cependant en avoir le coeur net, et je me hatai pour la
+rejoindre. M'a-t-elle senti ou devine ou reconnu a mon pas, je n'en sais
+rien, mais elle se retourna brusquement. C'etait elle! En me voyant elle
+rougit beaucoup et s'arreta, puis, souriant:
+
+--Tiens, te voila?
+
+J'avais le coeur serre.
+
+--Oui. Tu es donc sortie? Et ta migraine?
+
+--Ca allait mieux, j'ai ete faire une course.
+
+--Ou donc?
+
+--Chez Lacaussade, rue Cassinelli, pour une commande de crayons.
+
+Elle me regardait bien en face. Elle n'etait plus rouge, mais plutot
+un peu pale. Ses yeux clairs et limpides,--ah! les yeux des
+femmes!--semblaient pleins de verite, mais je sentis vaguement,
+douloureusement, qu'ils etaient pleins de mensonge. Je restais devant
+elle plus confus, plus embarrasse, plus saisi qu'elle-meme, sans oser
+rien soupconner, mais sur qu'elle mentait. Pourquoi? je n'en savais
+rien.
+
+Je dis seulement:
+
+--Tu as bien fait de sortir si ta migraine va mieux.
+
+--Oui, beaucoup mieux.
+
+--Tu rentres?
+
+--Mais oui.
+
+Je la quittai, et m'en allai seul, par les rues. Que se passait-il?
+J'avais eu, en face d'elle, l'intuition de sa faussete. Maintenant
+je n'y pouvais croire; et quand je rentrai pour diner, je m'accusais
+d'avoir suspecte, meme une seconde, sa sincerite.
+
+As-tu ete jaloux, toi? oui ou non, qu'importe! La premiere goutte de
+jalousie etait tombee sur mon coeur. Ce sont des gouttes de feu. Je ne
+formulais rien, je ne croyais rien. Je savais seulement qu'elle avait
+menti. Songe que tous les soirs, quand nous restions en tete a tete,
+apres le depart des clients et des commis, soit qu'on allat flaner
+jusqu'au port, quand il faisait beau, soit qu'on demeurat a bavarder
+dans mon bureau, s'il faisait mauvais, je laissais s'ouvrir mon coeur
+devant elle avec un abandon sans reserve, car je l'aimais. Elle etait
+une part de ma vie, la plus grande, et toute ma joie. Elle tenait dans
+ses petites mains ma pauvre ame captive, confiante et fidele.
+
+Pendant les premiers jours, ces premiers jours de doute et de detresse
+avant que le soupcon se precise et grandisse, je me sentis abattu et
+glace comme lorsqu'une maladie couve en nous. J'avais froid sans cesse,
+vraiment froid, je ne mangeais plus, je ne dormais pas.
+
+Pourquoi avait-elle menti? Que faisait-elle dans cette maison? J'y etais
+entre pour tacher de decouvrir quelque chose. Je n'avais rien trouve.
+Le locataire du premier, un tapissier, m'avait renseigne sur tous ses
+voisins, sans que rien me jetat sur une piste. Au second habitait une
+sage-femme, au troisieme une couturiere et une manicure, dans les
+combles deux cochers avec leurs familles.
+
+Pourquoi avait-elle menti? Il lui aurait ete si facile de me dire
+qu'elle venait de chez la couturiere ou de chez la manicure. Oh! quel
+desir j'ai eu de les interroger aussi! Je ne l'ai pas fait de peur
+qu'elle en fut prevenue et qu'elle connut mes soupcons.
+
+Donc, elle etait entree dans cette maison et me l'avait cache. Il y
+avait un mystere. Lequel? Tantot j'imaginais des raisons louables, une
+bonne oeuvre dissimulee, un renseignement a chercher, je m'accusais de
+la suspecter. Chacun de nous n'a-t-il pas le droit d'avoir ses petits
+secrets innocents, une sorte de seconde vie interieure dont on ne doit
+compte a personne? Un homme, parce qu'on lui a donne pour compagne une
+jeune fille, peut-il exiger qu'elle ne pense et ne fasse plus rien sans
+l'en prevenir avant ou apres? Le mot mariage veut-il dire renoncement
+a toute independance, a toute liberte? Ne se pouvait-il faire qu'elle
+allat chez une couturiere sans me le dire ou qu'elle secourut la famille
+d'un des cochers? Ne se pouvait-il aussi que sa visite dans cette
+maison, sans etre coupable, fut de nature a etre, non pas blamee, mais
+critiquee par moi? Elle me connaissait jusque dans mes manies les
+plus ignorees et craignait peut-etre, sinon un reproche, du moins une
+discussion. Ses mains etaient fort jolies, et je finis par supposer
+qu'elle les faisait soigner en cachette par la manicure du logis suspect
+et qu'elle ne l'avouait point pour ne pas paraitre dissipatrice. Elle
+avait de l'ordre, de l'epargne, mille precautions de femme econome et
+entendue aux affaires. En confessant cette petite depense de coquetterie
+elle se serait sans doute jugee amoindrie a mes yeux. Les femmes ont
+tant de subtilites et de roueries natives dans l'ame.
+
+Mais tous mes raisonnements ne me rassuraient point. J'etais jaloux. Le
+soupcon me travaillait, me dechirait, me devorait. Ce n'etait pas encore
+un soupcon, mais le soupcon. Je portais en moi une douleur, une angoisse
+affreuse, une pensee encore voilee--oui, une pensee avec un voile
+dessus--ce voile, je n'osais pas le soulever, car, dessous, je
+trouverais un horrible doute... Un amant!... N'avait-elle pas un
+amant?... Songe! songe! Cela etait invraisemblable, impossible... et
+pourtant?...
+
+La figure de Montina passait sans cesse devant mes yeux. Je le voyais,
+ce grand bellatre aux cheveux luisants, lui sourire dans le visage, et
+je me disais: "C'est lui."
+
+Je me faisais l'histoire de leur liaison. Ils avaient parle d'un livre
+ensemble, discute l'aventure d'amour, trouve quelque chose qui leur
+ressemblait, et de cette analogie avaient fait une realite.
+
+Et je les surveillais, en proie au plus abominable supplice que puisse
+endurer un homme. J'avais achete des chaussures a semelles de caoutchouc
+afin de circuler sans bruit, et je passais ma vie maintenant a monter et
+a descendre mon petit escalier en limacon pour les surprendre. Souvent,
+meme, je me laissais glisser sur les mains, la tete la premiere, le long
+des marches, afin de voir ce qu'ils faisaient. Puis je devais remonter
+a reculons, avec des efforts et une peine infinis, apres avoir constate
+que le commis etait en tiers.
+
+Je ne vivais plus, je souffrais. Je ne pouvais plus penser a rien, ni
+travailler, ni m'occuper de mes affaires. Des que je sortais, des que
+j'avais fait cent pas dans la rue, je me disais: "Il est la", et je
+rentrais. Il n'y etait pas. Je repartais! Mais a peine m'etais-je
+eloigne de nouveau, je pensais: "Il est venu, maintenant", et je
+retournais.
+
+Cela durait tout le long des jours.
+
+La nuit, c'etait plus affreux encore, car je la sentais a cote de
+moi, dans mon lit. Elle etait la, dormant ou feignant, de dormir!
+Dormait-elle? Non, sans doute. C'etait encore un mensonge?
+
+Je restais immobile, sur le dos, brule par la chaleur de son corps,
+haletant et torture. Oh! quelle envie, une envie ignoble et puissante,
+de me lever, de prendre une bougie et un marteau, et, d'un seul coup, de
+lui fendre la tete, pour voir dedans! J'aurais vu, je le sais bien,
+une bouillie de cervelle et de sang, rien de plus. Je n'aurais pas su!
+Impossible de savoir! Et ses yeux! Quand elle me regardait, j'etais
+souleve par des rages folles. On la regarde--elle vous regarde! Ses yeux
+sont transparents, candides--et faux, faux, faux! et on ne peut deviner
+ce qu'elle pense, derriere. J'avais envie d'enfoncer des aiguilles
+dedans, de crever ces glaces de faussete.
+
+Ah! comme je comprends l'inquisition! Je lui aurais tordu les poignets
+dans des manchettes de fer.--Parle... avoue!... Tu ne veux pas?...
+attends!...--Je lui aurais serre la gorge doucement...--Parle, avoue!...
+tu ne veux pas?...,--et j'aurais serre, serre, jusqu'a la voir raler,
+suffoquer, mourir... Ou bien je lui aurais brule les doigts sur le
+feu... Oh! cela, avec quel bonheur je l'aurais fait!...
+
+--Parle... parle donc... Tu ne veux pas?
+
+--Je les aurais tenus sur les charbons, ils auraient ete grilles, par le
+bout... et elle aurait parle... certes!... elle aurait parle...
+
+Tremoulin, dresse, les poings fermes, criait. Autour de nous, sur les
+toits voisins, les ombres se soulevaient, se reveillaient, ecoutaient,
+troublees dans leur repos.
+
+Et moi, emu, capte par un interet puissant, je voyais devant moi, dans
+la nuit, comme si je l'avais connue, cette petite femme, ce petit etre
+blond, vif et ruse. Je la voyais vendre ses livres, causer avec les
+hommes que son air d'enfant troublait, et je voyais dans sa fine tete de
+poupee les petites idees sournoises, les folles idees empanachees, les
+reves de modistes parfumees au musc s'attachant a tous les heros des
+romans d'aventures. Comme lui je la suspectais, je la detestais, je la
+haissais, je lui aurais aussi brule les doigts pour qu'elle avouat.
+
+Il reprit, d'un ton plus calme:
+
+--Je ne sais pas pourquoi je te raconte cela. Je n'en ai jamais parle a
+personne. Oui, mais je n'ai vu personne depuis deux ans. Je n'ai cause
+avec personne, avec personne! Et cela me bouillonnait dans le coeur
+comme une boue qui fermente. Je la vide. Tant pis pour toi.
+
+Eh bien, je m'etais trompe, c'etait pis que ce que j'avais cru, pis que
+tout. Ecoute. J'usai du moyen qu'on emploie toujours, je simulai des
+absences. Chaque fois que je m'eloignais, ma femme dejeunait dehors. Je
+ne te raconterai pas comment j'achetai un garcon de restaurant pour la
+surprendre.
+
+La porte de leur cabinet devait m'etre ouverte, et j'arrivai, a l'heure
+convenue, avec la resolution formelle de les tuer. Depuis la veille je
+voyais la scene comme si elle avait deja eu lieu! J'entrais! Une petite
+table couverte de verres, de bouteilles et d'assiettes, la separait de
+Montina. Leur surprise etait telle en m'apercevant qu'ils demeuraient
+immobiles. Moi, sans dire un mot, j'abattais sur la tete de l'homme
+la canne plombee dont j'etais arme. Assomme d'un seul coup, il
+s'affaissait, la figure sur la nappe! Alors je me tournais vers elle, et
+je lui laissais le temps--quelques secondes--de comprendre et de tordre
+ses bras vers moi, folle d'epouvante, avant de mourir a son tour. Oh!
+j'etais pret, fort, resolu et content, content jusqu'a l'ivresse. L'idee
+du regard eperdu qu'elle me jetterait sous ma canne levee, de ses mains
+tendues en avant, du cri de sa gorge, de sa figure soudain livide et
+convulsee, me vengeait d'avance. Je ne l'abattrais pas du premier coup,
+elle! Tu me trouves feroce, n'est-ce pas? Tu ne sais pas ce qu'on
+souffre. Penser qu'une femme, epouse ou maitresse, qu'on aime, se donne
+a un autre, se livre a lui comme a vous, et recoit ses levres comme les
+votres! C'est une chose atroce, epouvantable. Quand on a connu un jour
+cette torture, on est capable de tout. Oh! je m'etonne qu'on ne tue pas
+plus souvent, car tous ceux qui ont ete trahis, tous, ont desire tuer,
+ont joui de cette mort revee, ont fait, seuls dans leur chambre, ou
+sur une route deserte, hantes par l'hallucination de la vengeance
+satisfaite, le geste d'etrangler ou d'assommer.
+
+Moi, j'arrivai a ce restaurant. Je demandai: "Ils sont la?" Le garcon
+vendu repondit: "Oui, monsieur", me fit monter un escalier, et me
+montrant une porte: "Ici!" dit-il. Je serrais ma canne comme si mes
+doigts eussent ete de fer. J'entrai.
+
+J'avais bien choisi l'instant. Ils s'embrassaient, mais ce n'etait pas
+Montina. C'etait le general de Fleche, le general qui avait soixante-six
+ans!
+
+Je m'attendais si bien a trouver l'autre, que je demeurai perclus
+d'etonnement.
+
+Et puis... et puis... je ne sais pas encore ce qui se passa en moi...
+non... je ne sais pas? Devant l'autre, j'aurais ete convulse de
+fureur!... Devant celui-la, devant ce vieil homme ventru, aux joues
+tombantes, je fus suffoque par le degout. Elle, la petite, qui semblait
+avoir quinze ans, s'etait donnee, livree a ce gros homme presque gateux,
+parce qu'il etait marquis, general, l'ami et le representant des rois
+detrones. Non, je ne sais pas ce que je sentis, ni ce que je pensai. Ma
+main n'aurait pas pu frapper ce vieux! Quelle honte! Non, je n'avais
+plus envie de tuer ma femme, mais toutes les femmes qui peuvent faire
+des choses pareilles! Je n'etais plus jaloux, j'etais eperdu comme si
+j'avais vu l'horreur des horreurs!
+
+Qu'on dise ce qu'on voudra des hommes, ils ne sont point si vils que
+cela! Quand on en rencontre un qui s'est livre de cette facon, on le
+montre au doigt. L'epoux ou l'amant d'une vieille femme est plus meprise
+qu'un voleur. Nous sommes propres, mon cher. Mais elles, elles, des
+filles, dont le coeur est sale! Elles sont a tous, jeunes ou vieux, pour
+des raisons meprisables et differentes, parce que c'est leur profession,
+leur vocation et leur fonction. Ce sont les eternelles, inconscientes et
+sereines prostituees qui livrent leur corps sans degout, parce qu'il
+est marchandise d'amour, qu'elles le vendent ou qu'elles le donnent, au
+vieillard qui hante les trottoirs avec de l'or dans sa poche, ou bien,
+pour la gloire, au vieux souverain lubrique, au vieil homme celebre et
+repugnant!...
+
+Il vociferait comme un prophete antique, d'une voix furieuse, sous le
+ciel etoile, criant, avec une rage de desespere, la honte glorifiee de
+toutes les maitresses des vieux monarques, la honte respectee de toutes
+les vierges qui acceptent de vieux epoux, la honte toleree de toutes les
+jeunes femmes qui cueillent, souriantes, de vieux baisers.
+
+Je les voyais, depuis la naissance du monde, evoquees, appelees par lui,
+surgissant autour de nous dans cette nuit d'Orient, les filles, les
+belles filles a l'ame vile qui, comme les betes ignorant l'age du male,
+furent dociles a des desirs seniles. Elles se levaient, servantes des
+patriarches chantees par la Bible, Agar, Ruth, les filles de Loth, la
+brune Abigail, la vierge de Sunnam qui, de ses caresses, ranimait David
+agonisant, et toutes les autres, jeunes, grasses, blanches, patriciennes
+ou plebeiennes, irresponsables femelles d'un maitre, chair d'esclave
+soumise, eblouie ou payee!
+
+Je demandai:
+
+---Qu'as-tu fait?
+
+Il repondit simplement:
+
+--Je suis parti. Et me voici.
+
+Alors nous restames l'un pres de l'autre, longtemps, sans parler,
+revant!...
+
+J'ai garde de ce soir-la une impression inoubliable. Tout ce que j'avais
+vu, senti, entendu, devine, la peche, la pieuvre aussi peut-etre, et ce
+recit poignant, au milieu des fantomes blancs, sur les toits voisins,
+tout semblait concourir a une emotion unique. Certaines rencontres,
+certaines inexplicables combinaisons de choses, contiennent assurement,
+sans que rien d'exceptionnel y apparaisse, une plus grande quantite de
+secrete quintessence de vie que celle dispersee dans l'ordinaire des
+jours.
+
+
+
+
+LES EPINGLES
+
+
+--Ah! mon cher, quelles rosses, les femmes!
+
+--Pourquoi dis-tu ca?
+
+--C'est qu'elles m'ont joue un tour abominable.
+
+--A toi?
+
+--Oui, a moi.
+
+--Les femmes, ou une femme?
+
+--Deux femmes.
+
+--Deux femmes en meme temps?
+
+--Oui.
+
+--Quel tour?
+
+Les deux jeunes gens etaient assis devant un grand cafe du boulevard
+et buvaient des liqueurs melangees d'eau, ces aperitifs qui ont l'air
+d'infusions faites avec toutes les nuances d'une boite d'aquarelle.
+
+Ils avaient a peu pres le meme age: vingt-cinq a trente ans. L'un etait
+blond et l'autre brun. Ils avaient la demi-elegance des coulissiers, des
+hommes qui vont a la Bourse et dans les salons, qui frequentent partout,
+vivent partout, aiment partout. Le brun reprit:
+
+--Je t'ai dit ma liaison, n'est-ce pas, avec cette petite bourgeoise
+rencontree sur la plage de Dieppe?
+
+--Oui.
+
+--Mon cher, tu sais ce que c'est. J'avais une maitresse a Paris, une que
+j'aime infiniment, une vieille amie, une bonne amie, une habitude enfin,
+et j'y tiens.
+
+--A ton habitude?
+
+--Oui, a mon habitude et a elle. Elle est mariee aussi avec un brave
+homme, que j'aime beaucoup egalement, un bon garcon tres cordial, un
+vrai camarade! Enfin c'est une maison ou j'avais loge ma vie.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien! ils ne peuvent pas quitter Paris, ceux-la, et je me suis
+trouve veuf a Dieppe.
+
+--Pourquoi allais-tu a Dieppe?
+
+--Pour changer d'air. On ne peut pas rester tout le temps sur le
+boulevard.
+
+--Alors?
+
+--Alors, j'ai rencontre sur la plage la petite dont je t'ai parle.
+
+--La femme du chef de bureau?
+
+--Oui. Elle s'ennuyait beaucoup. Son mari, d'ailleurs, ne venait que
+tous les dimanches, et il est affreux. Je la comprends joliment. Donc,
+nous avons ri et danse ensemble.
+
+--Et le reste?
+
+--Oui, plus tard. Enfin, nous nous sommes rencontres, nous nous sommes
+plu, je le lui ai dit, elle me l'a fait repeter pour mieux comprendre,
+et elle n'y a pas mis d'obstacle.
+
+--L'aimais-tu?
+
+--Oui, un peu; elle est tres gentille.
+
+--Et l'autre?
+
+--L'autre etait a Paris! Enfin, pendant six semaines, c'a ete tres bien
+et nous sommes rentres ici dans les meilleurs termes. Est-ce que tu sais
+rompre avec une femme, toi, quand cette femme n'a pas un tort a ton
+egard?
+
+--Oui, tres bien.
+
+--Comment fais-tu?
+
+--Je la lache.
+
+--Mais comment t'y prends-tu pour la lacher?
+
+--Je ne vais plus chez elle.
+
+--Mais si elle vient chez toi?
+
+--Je... n'y suis pas.
+
+--Et si elle revient?
+
+--Je lui dis que je suis indispose.
+
+--Si elle te soigne?
+
+--Je... je lui fais une crasse.
+
+--Si elle l'accepte?
+
+--J'ecris des lettres anonymes a son mari pour qu'il la surveille les
+jours ou je l'attends.
+
+--Ca c'est grave! Moi je n'ai pas de resistance. Je ne sais pas rompre.
+Je les collectionne. Il y en a que je ne vois plus qu'une fois par an,
+d'autres tous les dix mois, d'autres au moment du terme, d'autres les
+jours ou elles ont envie de diner au cabaret. Celles que j'ai espacees
+ne me genent pas, mais j'ai souvent bien du mal avec les nouvelles pour
+les distancer un peu.
+
+--Alors...
+
+--Alors, mon cher, la petite ministere etait tout feu, tout flamme, sans
+un tort, comme je te l'ai dit! Comme son mari passe tous ses jours au
+bureau, elle se mettait sur le pied d'arriver chez moi a l'improviste.
+Deux fois elle a failli rencontrer mon habitude.
+
+--Diable!
+
+--Oui. Donc j'ai donne a chacune ses jours, des jours fixes pour eviter
+les confusions. Lundi et samedi a l'ancienne. Mardi, jeudi et dimanche a
+la nouvelle.
+
+--Pourquoi cette preference?
+
+--Ah! mon cher, elle est plus jeune.
+
+--Ca ne te faisait que deux jours de repos par semaine.
+
+--Ca me suffit.
+
+--Mes compliments!
+
+--Or, figure-toi qu'il m'est arrive l'histoire la plus ridicule du monde
+et la plus embetante. Depuis quatre mois tout allait parfaitement; je
+dormais sur mes deux oreilles et j'etais vraiment tres heureux quand
+soudain, lundi dernier, tout craque.
+
+J'attendais mon habitude a l'heure dite, une heure un quart, en fumant
+un bon cigare.
+
+Je revassais, tres satisfait de moi, quand je m'apercus que l'heure
+etait passee. Je fus surpris car elle est tres exacte. Mais je crus a
+un petit retard accidentel. Cependant une demi-heure se passe, puis une
+heure, une heure et demie et je compris qu'elle avait ete retenue par
+une cause quelconque, une migraine peut-etre ou un importun. C'est tres
+ennuyeux ces choses-la, ces attentes... inutiles, tres ennuyeux et tres
+enervant. Enfin, j'en pris mon parti, puis je sortis et, ne sachant que
+faire, j'allai chez elle.
+
+Je la trouvai en train de lire un roman.
+
+--Eh bien, lui dis-je?
+
+Elle repondit tranquillement:
+
+--Mon cher, je n'ai pas pu, j'ai ete empechee.
+
+--Par quoi?
+
+--Par... des occupations.
+
+--Mais... quelles occupations?
+
+--Une visite tres ennuyeuse.
+
+Je pensai qu'elle ne voulait pas me dire la vraie raison, et, comme elle
+etait tres calme, je ne m'en inquietai pas davantage.
+
+Je comptais rattraper le temps perdu, le lendemain, avec l'autre.
+
+Le mardi donc, j'etais tres... tres emu et tres amoureux en expectative,
+de la petite ministere, et meme etonne qu'elle ne devancat pas l'heure
+convenue. Je regardais la pendule a tout moment suivant l'aiguille avec
+impatience.
+
+Je la vis passer le quart, puis la demie, puis deux heures... Je ne
+tenais plus en place, traversant a grandes enjambees ma chambre, collant
+mon front a la fenetre et mon oreille contre la porte pour ecouter si
+elle ne montait pas l'escalier.
+
+Voici deux heures et demie, puis trois heures! Je saisis mon chapeau et
+je cours chez elle. Elle lisait, mon cher, un roman!
+
+--Eh bien? lui dis-je avec anxiete.
+
+Elle repondit, aussi tranquillement que mon habitude:
+
+--Mon cher, je n'ai pas pu, j'ai ete empechee.
+
+--Par quoi?
+
+--Par... des occupations.
+
+--Mais... quelles occupations?
+
+--Une visite ennuyeuse.
+
+Certes, je supposai immediatement qu'elles savaient tout; mais elle
+semblait pourtant si placide, si paisible que je finis par rejeter mon
+soupcon, par croire a une coincidence bizarre, ne pouvant imaginer
+une pareille dissimulation de sa part. Et apres une heure de causerie
+amicale, coupee d'ailleurs par vingt entrees de sa petite fille, je dus
+m'en aller fort embete.
+
+Et figure-toi que le lendemain...
+
+--C'a a ete la meme chose?
+
+--Oui... et le lendemain encore. Et ca a dure ainsi trois semaines, sans
+une explication, sans que rien me revelat cette conduite bizarre dont
+cependant je soupconnais le secret.
+
+--Elles savaient tout?
+
+--Parbleu. Mais comment? Ah! j'en ai eu du tourment avant de
+l'apprendre.
+
+--Comment l'as-tu su enfin?
+
+--Par lettres. Elles m'ont donne, le meme jour, dans les memes termes,
+mon conge definitif.
+
+--Et?
+
+--Et voici... Tu sais, mon cher, que les femmes ont toujours sur elles
+une armee d'epingles. Les epingles a cheveux, je les connais, je m'en
+mefie, et j'y veille, mais les autres sont bien plus perfides, ces
+sacrees petites epingles a tete noire qui nous semblent toutes
+pareilles, a nous grosse betes que nous sommes, mais qu'elles
+distinguent, elles, comme nous distinguons un cheval d'un chien.
+
+Or, il parait qu'un jour ma petite ministere avait laisse une de ces
+machines revelatrices piquee dans ma tenture, pres de ma glace.
+
+Mon habitude, du premier coup, avait apercu sur l'etoffe ce petit point
+noir gros comme une puce, et sans rien dire l'avait cueilli, puis avait
+laisse a la meme place une de ses epingles a elle, noire aussi, mais
+d'un modele different.
+
+Le lendemain, la ministere voulut reprendre son bien, et reconnut
+aussitot la substitution; alors un soupcon lui vint, et elle en mit
+deux, en les croisant.
+
+L'habitude repondit a ce signe telegraphique par trois boules noires,
+l'une sur l'autre.
+
+Une fois ce commerce commence, elles continuerent a communiquer, sans se
+rien dire, seulement pour s'epier. Puis il parait que l'habitude, plus
+hardie, enroula le long de la petite pointe d'acier un mince papier ou
+elle avait ecrit: "Poste restante, boulevard Malesherbes, C. D."
+
+Alors elles s'ecrivirent. J'etais perdu. Tu comprends que ca n'a pas
+ete tout seul entre elles. Elles y allaient avec precaution, avec mille
+ruses, avec toute la prudence qu'il faut en pareil cas. Mais l'habitude
+fit un coup d'audace et donna un rendez-vous a l'autre.
+
+Ce qu'elles se sont dit, je l'ignore! Je sais seulement que j'ai fait
+les frais de leur entretien. Et voila!
+
+--C'est tout.
+
+--Oui.
+
+--Tu ne les vois plus.
+
+--Pardon, je les vois encore comme ami; nous n'avons pas rompu tout a
+fait.
+
+--Et elles, se sont-elles revues?
+
+--Oui, mon cher, elles sont devenues intimes.
+
+--Tiens, tiens. Et ca ne te donne pas une idee, ca?
+
+--Non, quoi?
+
+--Grand serin, l'idee de leur faire repiquer des epingles doubles?
+
+
+
+
+DUCHOUX
+
+
+En descendant le grand escalier du cercle chauffe comme une serre par
+le calorifere, le baron de Mordiane avait laisse ouverte sa fourrure;
+aussi, lorsque la grande porte de la rue se fut refermee sur lui,
+eprouva-t-il un frisson de froid profond, un de ces frissons brusques
+et penibles qui rendent triste comme un chagrin. Il avait perdu quelque
+argent, d'ailleurs, et son estomac, depuis quelque temps, le faisait
+souffrir, ne lui permettait plus de manger a son gre.
+
+Il allait rentrer chez lui, et soudain la pensee de son grand
+appartement vide, du valet de pied dormant dans l'antichambre, du
+cabinet ou l'eau tiedie pour la toilette du soir chantait doucement sur
+le rechaud a gaz, du lit large, antique et solennel comme une couche
+mortuaire, lui fit entrer jusqu'au fond du coeur, jusqu'au fond de la
+chair, un autre froid plus douloureux encore que celui de l'air glace.
+
+Depuis quelques annees il sentait s'appesantir sur lui ce poids de la
+solitude qui ecrase quelquefois les vieux garcons. Jadis, il etait fort,
+alerte et gai, donnant tous ses jours au sport et toutes ses nuits
+aux fetes. Maintenant, il s'alourdissait et ne prenait plus plaisir
+a grand'chose. Les exercices le fatiguaient, les soupers et meme les
+diners lui faisaient mal, les femmes l'ennuyaient autant qu'elles
+l'avaient autrefois amuse.
+
+La monotonie des soirs pareils, des memes amis retrouves au meme lieu,
+au cercle, de la meme partie avec des chances et des deveines balancees,
+des memes propos sur les memes choses, du meme esprit dans les memes
+bouches, des memes plaisanteries sur les memes sujets, des memes
+medisances sur les memes femmes, l'ecoeurait au point de lui donner, par
+moments, de veritables desirs de suicide. Il ne pouvait plus mener cette
+vie reguliere et vide, si banale, si legere et si lourde en meme temps,
+et il desirait quelque chose de tranquille, de reposant, de confortable,
+sans savoir quoi.
+
+Certes, il ne songeait pas a se marier, car il ne se sentait pas le
+courage de se condamner a la melancolie, a la servitude conjugale,
+a cette odieuse existence de deux etres, qui, toujours ensemble, se
+connaissaient jusqu'a ne plus dire un mot qui ne soit prevu par l'autre,
+a ne plus faire un geste qui ne soit attendu, a ne plus avoir une
+pensee, un desir, un jugement qui ne soient devines. Il estimait qu'une
+personne ne peut etre agreable a voir encore que lorsqu'on la connait
+peu, lorsqu'il reste en elle du mystere, de l'inexplore, lorsqu'elle
+demeure un peu inquietante et voilee. Donc il lui aurait fallu une
+famille qui n'en fut pas une, ou il aurait pu passer une partie
+seulement de sa vie; et, de nouveau, le souvenir de son fils le hanta.
+
+Depuis un an, il y songeait sans cesse, sentant croitre en lui l'envie
+irritante de le voir, de le connaitre. Il l'avait eu dans sa jeunesse,
+au milieu de circonstances dramatiques et tendres. L'enfant, envoye dans
+le Midi, avait ete eleve pres de Marseille, sans jamais connaitre le nom
+de son pere.
+
+Celui-ci avait paye d'abord les mois de nourrice, puis les mois de
+college, puis les mois de fete, puis la dot pour un mariage raisonnable.
+Un notaire discret avait servi d'intermediaire sans jamais rien reveler.
+
+Le baron de Mordiane savait donc seulement qu'un enfant de son sang
+vivait quelque part, aux environs de Marseille, qu'il passait pour
+intelligent et bien eleve, qu'il avait epouse la fille d'un architecte
+entrepreneur, dont il avait pris la suite. Il passait aussi pour gagner
+beaucoup d'argent.
+
+Pourquoi n'irait-il pas voir ce fils inconnu, sans se nommer, pour
+l'etudier d'abord et s'assurer qu'il pourrait au besoin trouver un
+refuge agreable dans cette famille?
+
+Il avait fait grandement les choses, donne une belle dot acceptee avec
+reconnaissance. Il etait donc certain de ne pas se heurter contre un
+orgueil excessif; et cette pensee, ce desir, reparus tous les jours, de
+partir pour le Midi, devenaient en lui irritants comme une demangeaison.
+Un bizarre attendrissement d'egoiste le sollicitait aussi, a l'idee de
+cette maison riante et chaude, au bord de la mer, ou il trouverait sa
+belle-fille jeune et jolie, ses petits-enfants aux bras ouverts, et son
+fils qui lui rappellerait l'aventure charmante et courte des lointaines
+annees. Il regrettait seulement d'avoir donne tant d'argent, et que
+cet argent eut prospere entre les mains du jeune homme, ce qui ne lui
+permettait plus de se presenter en bienfaiteur.
+
+Il allait, songeant a tout cela, la tete enfoncee dans son col de
+fourrure; et sa resolution fut prise brusquement. Un fiacre passait;
+il l'appela, se fit conduire chez lui; et quand son valet de chambre,
+reveille, eut ouvert la porte:
+
+--Louis, dit-il, nous partons demain soir pour Marseille. Nous y
+resterons peut-etre une quinzaine de jours. Vous allez faire tous les
+preparatifs necessaires.
+
+Le train roulait, longeant le Rhone sablonneux, puis traversait des
+plaines jaunes, des villages clairs, un grand pays ferme au loin par des
+montagnes nues.
+
+Le baron de Mordiane, reveille apres une nuit en sleeping, se regardait
+avec melancolie dans la petite glace de son necessaire. Le jour cru du
+Midi lui montrait des rides qu'il ne se connaissait pas encore: un etat
+de decrepitude ignore dans la demi-ombre des appartements parisiens.
+
+Il pensait, en examinant le coin des yeux, les paupieres fripees, les
+tempes, le front degarnis:
+
+---Bigre, je ne suis pas seulement defraichi. Je suis avance.
+
+Et son desir de repos grandit soudain, avec une vague envie, nee en lui
+pour la premiere fois, de tenir sur ses genoux ses petits-enfants.
+
+Vers une heure de l'apres-midi, il arriva, dans un landau loue a
+Marseille, devant une de ces maisons de campagne meridionales si
+blanches, au bout de leur avenue de platanes, qu'elles eblouissent et
+font baisser les yeux. Il souriait en suivant l'allee et pensait:
+
+--Bigre, c'est gentil!
+
+Soudain, un galopin de cinq a six ans apparut, sortant d'un arbuste, et
+demeura debout au bord du chemin, regardant le monsieur avec ses yeux
+ronds.
+
+Mordiane s'approcha:
+
+--Bonjour, mon garcon.
+
+Le gamin ne repondit pas.
+
+Le baron, alors, s'etant penche, le prit dans ses bras pour l'embrasser,
+puis, suffoque par une odeur d'ail dont l'enfant tout entier semblait
+impregne, il le remit brusquement a terre en murmurant:
+
+--Oh! c'est l'enfant du jardinier.
+
+Et il marcha vers la demeure.
+
+Le linge sechait sur une corde devant la porte, chemises, serviettes,
+torchons, tabliers et draps, tandis qu'une garniture de chaussettes
+alignees sur des ficelles superposees emplissait une fenetre entiere,
+pareille aux etalages de saucisses devant les boutiques de charcutiers.
+
+Le baron appela.
+
+Une servante apparut, vraie servante du Midi, sale et depeignee, dont
+les cheveux, par meches, lui tombaient sur la face, dont la jupe, sous
+l'accumulation des taches qui l'avaient assombrie, gardait de sa couleur
+ancienne quelque chose de tapageur, un air de foire champetre et de robe
+de saltimbanque.
+
+Il demanda:
+
+--M. Duchoux est-il chez lui?
+
+Il avait donne, jadis, par plaisanterie de viveur sceptique, ce nom a
+l'enfant perdu afin qu'on n'ignorat point qu'il avait ete trouve sous un
+chou.
+
+La servante repeta:
+
+--Vous demandez M. Duchouxe?
+
+--Oui.
+
+--Te, il est dans la salle, qui tire ses plans.
+
+--Dites-lui que M. Merlin demande a lui parler.
+
+Elle reprit, etonnee:
+
+--He! donc, entrez, si vous voulez le voir. Et elle cria:
+
+--Mosieu Duchouxe, une visite!
+
+Le baron entra, et, dans une grande salle, assombrie par les volets a
+moitie clos, il apercut indistinctement des gens et des choses qui lui
+parurent malpropres.
+
+Debout devant une table surchargee d'objets de toute sorte, un petit
+homme chauve tracait des lignes sur un large papier.
+
+Il interrompit son travail et fit deux pas.
+
+Son gilet ouvert, sa culotte deboutonnee, les poignets de sa chemise
+releves, indiquaient qu'il avait fort chaud, et il etait chausse de
+souliers boueux revelant qu'il avait plu quelques jours auparavant.
+
+Il demanda, avec un fort accent meridional:
+
+--A qui ai-je l'honneur?...
+
+--Monsieur Merlin... Je viens vous consulter pour un achat de terrain a
+batir.
+
+--Ah! ah! tres bien!
+
+Et Duchoux, se tournant vers sa femme, qui tricotait dans l'ombre:
+
+--Debarrasse une chaise, Josephine.
+
+Mordiane vit alors une femme jeune, qui semblait deja vieille, comme
+on est vieux a vingt-cinq ans en province, faute de soins, de lavages
+repetes, de tous les petits soucis, de toutes les petites propretes, de
+toutes les petites attentions de la toilette feminine qui immobilisent
+la fraicheur et conservent, jusqu'a pres de cinquante ans, le charme et
+la beaute. Un fichu sur les epaules, les cheveux noues a la diable, de
+beaux cheveux epais et noirs, mais qu'on devinait peu brosses, elle
+allongea vers une chaise des mains de bonne et enleva une robe d'enfant,
+un couteau, un bout de ficelle, un pot a fleurs vide et une assiette
+grasse demeures sur le siege qu'elle tendit ensuite au visiteur.
+
+Il s'assit et s'apercut alors que la table de travail de Duchoux
+portait, outre les livres et les papiers, deux salades fraichement
+cueillies, une cuvette, une brosse a cheveux, une serviette, un revolver
+et plusieurs tasses non nettoyees.
+
+L'architecte vit ce regard et dit en souriant:
+
+--Excusez! il y a un peu de desordre dans le salon; ca tient aux
+enfants.
+
+Et il approcha sa chaise pour causer avec le client.
+
+--Donc, vous cherchez un terrain aux environs de Marseille?
+
+Son haleine, bien que venue de loin, apporta au baron ce souffle d'ail
+qu'exhalent les gens du Midi ainsi que des fleurs leur parfum.
+
+Mordiane demanda:
+
+--C'est votre fils que j'ai rencontre sous les platanes?
+
+--Oui. Oui, le second.
+
+--Vous en avez deux?
+
+--Trois, monsieur, un par an.
+
+Et Duchoux semblait plein d'orgueil.
+
+Le baron pensait: "S'ils fleurent tous le meme bouquet, leur chambre
+doit etre une vraie serre."
+
+Il reprit:
+
+--Oui, je voudrais un joli terrain pres de la mer, sur une petite plage
+deserte...
+
+Alors Duchoux s'expliqua. Il en avait dix, vingt, cinquante, cent et
+plus, de terrains dans ces conditions, a tous les prix, pour tous les
+gouts. Il parlait comme coule une fontaine, souriant, content de lui,
+remuant sa tete chauve et ronde.
+
+Et Mordiane se rappelait une petite femme blonde, mince, un peu
+melancolique et disant si tendrement: "Mon cher aime" que le souvenir
+seul avivait le sang de ses veines. Elle l'avait aime avec passion, avec
+folie, pendant trois mois; puis, devenue enceinte en l'absence de son
+mari qui etait gouverneur d'une colonie, elle s'etait sauvee, s'etait
+cachee, eperdue de desespoir et de terreur, jusqu'a la naissance de
+l'enfant que Mordiane avait emporte, un soir d'ete et qu'ils n'avaient
+jamais revu.
+
+Elle etait morte de la poitrine trois ans plus tard, la-bas, dans la
+colonie de son mari qu'elle etait alle rejoindre. Il avait devant lui
+leur fils; qui disait, en faisant sonner les finales comme des notes de
+metal:
+
+--Ce terrain-la, monsieur, c'est une occasion unique...
+
+Et Mordiane se rappelait l'autre voix, legere comme un effleurement de
+brise, murmurant:
+
+--Mon cher aime, nous ne nous separerons jamais...
+
+Et il se rappelait ce regard bleu, doux, profond, devoue, en contemplant
+l'oeil rond, bleu aussi, mais vide de ce petit homme ridicule qui
+ressemblait a sa mere, pourtant...
+
+Oui, il lui ressemblait de plus en plus de seconde en seconde; il lui
+ressemblait par l'intonation, par le geste, par toute l'allure; il lui
+ressemblait comme un singe ressemble a l'homme; mais il etait d'elle, il
+avait d'elle mille traits deformes irrecusables, irritants, revoltants.
+Le baron souffrait, hante soudain par cette ressemblance horrible,
+grandissant toujours, exasperante, affolante, torturante comme un
+cauchemar, comme un remords!
+
+Il balbutia:
+
+--Quand pourrons-nous voir ensemble ce terrain?
+
+--Mais, demain, si vous voulez.
+
+--Oui, demain. Quelle heure?
+
+--Une heure.
+
+--Ca va.
+
+L'enfant rencontre sous l'avenue apparut dans la porte ouverte et cria:
+
+--Paire!
+
+On ne lui repondit pas.
+
+Mordiane etait debout avec une envie de se sauver, de courir, qui lui
+faisait fremir les jambes. Ce "Paire" l'avait frappe comme une balle.
+C'etait a lui qu'il s'adressait, c'etait pour lui, ce paire a l'ail, ce
+paire du Midi.
+
+Oh! qu'elle sentait bon, l'amie d'autrefois!
+
+Duchoux le reconduisait.
+
+--C'est a vous, cette maison? dit le baron.
+
+--Oui monsieur, je l'ai achetee dernierement. Et j'en suis fier. Je suis
+enfant du hasard, moi, monsieur, et je ne m'en cache pas; j'en suis
+fier. Je ne dois rien a personne, je suis le fils de mes oeuvres; je me
+dois tout a moi-meme.
+
+L'enfant, reste sur le seuil, criait de nouveau, mais de loin:
+
+--Paire!
+
+Mordiane, secoue de frissons, saisi de panique, fuyait comme on fuit
+devant un grand danger.
+
+--Il va me deviner, me reconnaitre, pensait-il. Il va me prendre dans
+ses bras et me crier aussi: "Paire", en me donnant par le visage un
+baiser parfume d'ail.
+
+--A demain, monsieur.
+
+--A demain, une heure.
+
+
+Le landau roulait sur la route blanche.
+
+--Cocher, a la gare!
+
+Et il entendait deux voix, une lointaine et douce, la voix affaiblie
+et triste des morts, qui disait: "Mon cher aime". Et l'autre sonore,
+chantante, effrayante, qui criait: "Paire", comme on crie: "Arretez-le",
+quand un voleur fuit dans les rues.
+
+Le lendemain soir, en entrant au cercle, le comte d'Etreillis lui dit:
+
+--On ne vous a pas vu depuis trois jours. Avez-vous ete malade?
+
+--Oui, un peu souffrant. J'ai des migraines, de temps en temps.
+
+
+
+
+LE RENDEZ-VOUS
+
+
+Son chapeau sur la tete, son manteau sur le dos, un voile noir sur le
+nez, un autre dans sa poche dont elle doublerait le premier quand elle
+serait montee dans le fiacre coupable, elle battait du bout de son
+ombrelle la pointe de sa bottine, et demeurait assise dans sa chambre,
+ne pouvant se decider a sortir, pour aller a ce rendez-vous.
+
+Combien de fois, pourtant, depuis deux ans, elle s'etait habillee ainsi,
+pendant les heures de Bourse de son mari, un agent de change tres
+mondain, pour rejoindre dans son logis de garcon le beau vicomte de
+Martelet, son amant.
+
+La pendule derriere son dos battait les secondes vivement; un livre
+a moitie lu baillait sur le petit bureau de bois de rose, entre les
+fenetres, et un fort parfum de violette, exhale par deux petits bouquets
+baignant en deux mignons vases de Saxe sur la cheminee, se melait a une
+vague odeur de verveine soufflee sournoisement par la porte du cabinet
+de toilette demeuree entr'ouverte.
+
+L'heure sonna--trois heures--et la mit debout. Elle se retourna pour
+regarder le cadran, puis sourit, songeant:--"Il m'attend deja. Il va
+s'enerver". Alors, elle sortit, prevint le valet de chambre qu'elle
+serait rentree dans une heure au plus tard--un mensonge--descendit
+l'escalier et s'aventura dans la rue, a pied.
+
+On etait aux derniers jours de mai, a cette saison delicieuse ou le
+printemps de la campagne semble faire le siege de Paris et le conquerir
+par-dessus les toits, envahir les maisons, a travers les murs, faire
+fleurir la ville, y repandre une gaiete sur la pierre des facades,
+l'asphalte des trottoirs et le pave des chaussees, la baigner, la griser
+de seve comme un bois qui verdit.
+
+Madame Haggan fit quelques pas a droite avec l'intention de suivre,
+comme toujours, la rue de Provence ou elle helerait un fiacre, mais la
+douceur de l'air; cette emotion de l'ete qui nous entre dans la gorge en
+certains jours, la penetra si brusquement, que, changeant d'idee, elle
+prit la rue de la Chaussee-d'Antin, sans savoir pourquoi, obscurement
+attiree par le desir de voir des arbres dans le square de la Trinite.
+Elle pensait: "Bah! il m'attendra dix minutes de plus." Cette idee, de
+nouveau, la rejouissait, et, tout en marchant a petits pas, dans la
+foule, elle croyait le voir s'impatienter, regarder l'heure, ouvrir la
+fenetre, ecouter a la porte, s'asseoir quelques instants, se relever,
+et, n'osant pas fumer, car elle le lui avait defendu les jours de
+rendez-vous, jeter sur la boite aux cigarettes des regards desesperes.
+
+Elle allait doucement, distraite par tout ce qu'elle rencontrait, par
+les figures et les boutiques, ralentissant le pas de plus en plus et si
+peu desireuse d'arriver qu'elle cherchait, aux devantures, des pretextes
+pour s'arreter.
+
+Au bout de la rue, devant l'eglise, la verdure du petit square l'attira
+si fortement qu'elle traversa la place, entra dans le jardin, cette cage
+a enfants, et fit deux fois le tour de l'etroit gazon, au milieu des
+nounous enrubannees, epanouies, bariolees, fleuries. Puis elle prit une
+chaise, s'assit, et levant les yeux vers le cadran rond comme une lune
+dans le clocher, elle regarda marcher l'aiguille.
+
+Juste a ce moment la demie sonna, et son coeur tressaillit d'aise en
+entendant tinter les cloches du carillon. Une demi-heure de gagnee, plus
+un quart d'heure pour atteindre la rue Miromesnil, et quelques minutes
+encore de flanerie,--une heure! une heure volee au rendez-vous! Elle y
+resterait quarante minutes a peine, et ce serait fini encore une fois.
+
+Dieu! comme ca l'ennuyait d'aller la-bas! Ainsi qu'un patient montant
+chez le dentiste, elle portait en son coeur le souvenir intolerable de
+tous les rendez-vous passes, un par semaine en moyenne depuis deux ans,
+et la pensee qu'un autre allait avoir lieu, tout a l'heure, la crispait
+d'angoisse de la tete aux pieds. Non pas que ce fut bien douloureux,
+douloureux comme une visite au dentiste, mais c'etait si ennuyeux, si
+ennuyeux, si complique, si long, si penible que tout, tout, meme une
+operation, lui aurait paru preferable. Elle y allait pourtant, tres
+lentement, a tous petits pas, en s'arretant, en s'asseyant, en flanant
+partout, mais elle y allait. Oh! elle aurait bien voulu manquer encore
+celui-la, mais elle avait fait poser ce pauvre vicomte, deux fois
+de suite le mois dernier, et elle n'osait point recommencer si tot.
+Pourquoi y retournait-elle? Ah! pourquoi? Parce qu'elle en avait pris
+l'habitude, et qu'elle n'avait aucune raison a donner a ce malheureux
+Martelet quand il voudrait connaitre ce pourquoi! Pourquoi avait-elle
+commence? Pourquoi? Elle ne le savait plus! L'avait-elle aime? C'etait
+possible! Pas bien fort, mais un peu, voila si longtemps! Il etait bien,
+recherche, elegant, galant, et representait strictement, au premier coup
+d'oeil, l'amant parfait d'une femme du monde. La cour avait dure trois
+mois,--temps normal, lutte honorable, resistance suffisante--puis elle
+avait consenti, avec quelle emotion, quelle crispation, quelle peur
+horrible et charmante a ce premier rendez-vous, suivi de tant d'autres,
+dans ce petit entresol de garcon, rue de Miromesnil. Son coeur?
+Qu'eprouvait alors son petit coeur de femme seduite, vaincue, conquise,
+en passant pour la premiere fois la porte de cette maison de cauchemar?
+Vrai, elle ne le savait plus! Elle l'avait oublie! On se souvient d'un
+fait, d'une date, d'une chose, mais on ne se souvient guere, deux ans
+plus tard, d'une emotion qui s'est envolee tres vite, parce qu'elle
+etait tres legere. Oh! par exemple, elle n'avait pas oublie les autres,
+ce chapelet de rendez-vous, ce chemin de la croix de l'amour, aux
+stations si fatigantes, si monotones, si pareilles, que la nausee lui
+montait aux levres en prevision de ce que ce serait tout a l'heure.
+
+Dieu! ces fiacres qu'il fallait appeler pour aller la, ils ne
+ressemblaient pas aux autres fiacres, dont on se sert pour les courses
+ordinaires! Certes, les cochers devinaient. Elle le sentait rien qu'a
+la facon dont ils la regardaient, et ces yeux des cochers de Paris sont
+terribles! Quand on songe qu'a tout moment, devant le tribunal, ils
+reconnaissent, au bout de plusieurs annees, des criminels qu'ils ont
+conduits une seule fois, en pleine nuit, d'une rue quelconque a une
+gare, et qu'ils ont affaire a presque autant de voyageurs qu'il y a
+d'heures dans la journee, et que leur memoire est assez sure pour qu'ils
+affirment: "Voila bien l'homme que j'ai charge rue des Martyrs, et
+depose gare de Lyon, a minuit quarante, le 10 juillet de l'an dernier!"
+n'y a-t-il pas de quoi fremir, lorsqu'on risque ce que risque une jeune
+femme allant a un rendez-vous, en confiant sa reputation au premier venu
+de ces cochers! Depuis deux ans elle en avait employe, pour ce voyage
+de la rue Miromesnil, au moins cent a cent vingt, en comptant un par
+semaine. C'etaient autant de temoins qui pouvaient deposer contre elle
+dans un moment critique.
+
+Aussitot dans le fiacre, elle tirait de sa poche l'autre voile, epais
+et noir comme un loup, et se l'appliquait sur les yeux. Cela cachait
+le visage, oui, mais le reste, la robe, le chapeau, l'ombrelle, ne
+pouvait-on pas les remarquer, les avoir vus deja? Oh! dans cette rue de
+Miromesnil, quel supplice! Elle croyait reconnaitre tous les passants,
+tous les domestiques, tout le monde. A peine la voiture arretee, elle
+sautait et passait en courant devant le concierge toujours debout sur
+le seuil de sa loge. En voila un qui devait tout savoir, tout,--son
+adresse,--son nom,--la profession de son mari,--tout,--car ces
+concierges sont les plus subtils des policiers! Depuis deux ans elle
+voulait l'acheter, lui donner, lui jeter, un jour ou l'autre, un billet
+de cent francs en passant devant lui. Pas une fois elle n'avait ose
+faire ce petit mouvement de lui lancer aux pieds ce bout de papier
+roule! Elle avait peur.--De quoi?--Elle ne savait pas!--D'etre rappelee,
+s'il ne comprenait point? D'un scandale? d'un rassemblement dans
+l'escalier? d'une arrestation peut-etre? Pour arriver a la porte du
+vicomte, il n'y avait guere qu'un demi-etage a monter, et il lui
+paraissait haut comme la tour Saint-Jacques! A peine engagee dans le
+vestibule, elle se sentait prise dans une trappe, et le moindre bruit
+devant ou derriere elle, lui donnait une suffocation. Impossible de
+reculer, avec ce concierge et la rue qui lui fermaient la retraite; et
+si quelqu'un descendait juste a ce moment, elle n'osait pas sonner chez
+Martelet et passait devant la porte comme si elle allait ailleurs! Elle
+montait, montait, montait! Elle aurait monte quarante etages! Puis,
+quand tout semblait redevenu tranquille dans la cage de l'escalier, elle
+redescendait en courant avec l'angoisse dans l'ame de ne pas reconnaitre
+l'entresol!
+
+Il etait la, attendant dans un costume galant en velours double de soie,
+tres coquet, mais un peu ridicule, et depuis deux ans, il n'avait rien
+change a sa maniere de l'accueillir, mais rien, pas un geste!
+
+Des qu'il avait referme la porte, il lui disait: "Laissez-moi baiser vos
+mains, ma chere, chere amie!" Puis il la suivait dans la chambre, ou
+volets clos et lumieres allumees, hiver comme ete, par chic sans doute,
+il s'agenouillait devant elle en la regardant de bas en haut avec un air
+d'adoration. Le premier jour ca avait ete tres gentil, tres reussi, ce
+mouvement-la! Maintenant elle croyait voir M. Delaunay jouant pour la
+cent vingtieme fois le cinquieme acte d'une piece a succes. Il fallait
+changer ses effets.
+
+Et puis apres, oh! mon Dieu! apres! c'etait le plus dur! Non, il ne
+changeait pas ses effets, le pauvre garcon! Quel bon garcon, mais
+banal!...
+
+Dieu que c'etait difficile de se deshabiller sans femme de chambre! Pour
+une fois, passe encore, mais toutes les semaines cela devenait odieux!
+Non, vrai, un homme ne devrait pas exiger d'une femme une pareille
+corvee! Mais s'il etait difficile de se deshabiller, se rhabiller
+devenait presque impossible et enervant a crier, exasperant a gifler
+le monsieur qui disait, tournant autour d'elle d'un air
+gauche:--"Voulez-vous que je vous aide."--L'aider! Ah oui! a quoi? De
+quoi etait-il capable? Il suffisait de lui voir une epingle entre les
+doigts pour le savoir.
+
+C'est a ce moment-la peut-etre qu'elle avait commence a le prendre en
+grippe. Quand il disait: "Voulez-vous que je vous aide!" Elle l'aurait
+tue. Et puis etait-il possible qu'une femme ne finit point par detester
+un homme qui, depuis deux ans, l'avait forcee plus de cent vingt fois a
+se rhabiller sans femme de chambre?
+
+Certes il n'y avait pas beaucoup d'hommes aussi maladroits que lui,
+aussi peu degourdis, aussi monotones. Ce n'etait pas le petit baron de
+Grimbal qui aurait demande de cet air niais: "Voulez-vous que je vous
+aide?" Il aurait aide, lui, si vif, si drole, si spirituel. Voila!
+C'etait un diplomate; il avait couru le monde, rode partout, deshabille
+et rhabille sans doute des femmes vetues suivant toutes les modes de la
+terre, celui-la!...
+
+L'horloge de l'eglise sonna les trois quarts. Elle se dressa, regarda le
+cadran, se mit a rire en murmurant "Oh! doit-il etre agite!" puis elle
+partit d'une marche plus vive, et sortit du square.
+
+Elle n'avait point fait dix pas sur la place quand elle se trouva nez a
+nez avec un monsieur qui la salua profondement.
+
+--Tiens, vous, baron?--dit-elle, surprise. Elle venait justement de
+penser a lui.
+
+--Oui, madame.
+
+Et il s'informa de sa sante, puis, apres quelques vagues propos, il
+reprit:
+
+--Vous savez que vous etes la seule--vous permettez que je dise de
+mes amies, n'est-ce pas?--qui ne soit point encore venue visiter mes
+collections japonaises.
+
+--Mais, mon cher baron, une femme ne peut aller ainsi chez un garcon?
+
+--Comment! comment! en voila une erreur quand il s'agit de visiter une
+collection rare!
+
+--En tout cas, elle ne peut y aller seule.
+
+--Et pourquoi pas? mais j'en ai recu des multitudes de femmes seules,
+rien que pour ma galerie! J'en recois tous les jours. Voulez-vous que
+je vous les nomme--non--je ne le ferai point. Il faut etre discret
+meme pour ce qui n'est pas coupable. En principe, il n'est inconvenant
+d'entrer chez un homme serieux, connu, dans une certaine situation, que
+lorsqu'on y va pour une cause inavouable!
+
+--Au fond, c'est assez juste ce que vous dites-la.
+
+--Alors vous venez voir ma collection.
+
+--Quand?
+
+--Mais tout de suite.
+
+--Impossible, je suis pressee.
+
+--Allons donc. Voila une demi-heure que vous etes assise dans le square.
+
+--Vous m'espionniez?
+
+--Je vous regardais.
+
+--Vrai, je suis pressee.
+
+--Je suis sur que non. Avouez que vous n'etes pas tres pressee.
+
+Madame Haggan se mit a rire, et avoua:
+
+--Non... non... pas... tres...
+
+Un fiacre passait a les toucher. Le petit baron cria: "Cocher!" et la
+voiture s'arreta. Puis, ouvrant la portiere:
+
+--Montez, madame.
+
+--Mais, baron, non, c'est impossible, je ne peux pas aujourd'hui.
+
+--Madame, ce que vous faites est imprudent, montez! On commence a nous
+regarder, vous allez former un attroupement; on va croire que je vous
+enleve et nous arreter tous les deux, montez, je vous en prie!
+
+Elle monta, effaree, abasourdie. Alors il s'assit aupres d'elle en
+disant au cocher: "rue de Provence".
+
+Mais soudain elle s'ecria:
+
+--Oh! mon Dieu, j'oubliais une depeche tres pressee, voulez-vous me
+conduire, d'abord, au premier bureau telegraphique?
+
+Le fiacre s'arreta un peu plus loin, rue de Chateaudun, et elle dit au
+baron:
+
+--Pouvez-vous me prendre une carte de cinquante centimes? J'ai promis
+a mon mari d'inviter Martelet a diner pour demain, et j'ai oublie
+completement.
+
+Quand le baron fut revenu, sa carte bleue a la main, elle ecrivit au
+crayon:
+
+--"Mon cher ami, je suis tres souffrante; j'ai une nevralgie atroce qui
+me tient au lit. Impossible sortir. Venez diner demain soir pour que je
+me fasse pardonner.
+
+"JEANNE."
+
+Elle mouilla la colle, ferma soigneusement, mit l'adresse: "Vicomte de
+Martelet, 240, rue Miromesnil," puis, rendant la carte au baron:
+
+--Maintenant, voulez-vous avoir la complaisance de jeter ceci dans la
+boite aux telegrammes.
+
+
+
+
+LE PORT
+
+
+I
+
+
+Sorti du Havre le 3 mai 1882, pour un voyage dans les mers de Chine, le
+trois-mats carre _Notre-Dame-des-Vents,_ rentra au port de Marseille le
+8 aout 1886, apres quatre ans de voyages. Son premier chargement depose
+dans le port chinois ou il se rendait, il avait trouve sur-le-champ un
+fret nouveau pour Buenos-Ayres, et de la, avait pris des marchandises
+pour le Bresil.
+
+D'autres traversees, encore des avaries, des reparations, les calmes de
+plusieurs mois, les coups de vent qui jettent hors la route, tous les
+accidents, aventures et mesaventures de mer, enfin, avaient tenu loin de
+sa patrie ce trois-mats normand qui revenait a Marseille le ventre plein
+de boites de fer-blanc contenant des conserves d'Amerique.
+
+Au depart il avait a bord, outre le capitaine et le second, quatorze
+matelots, huit normands et six bretons. Au retour il ne lui restait plus
+que cinq bretons et quatre normands, le breton etait mort en route,
+les quatre normands disparus en des circonstances diverses avaient ete
+remplaces par deux americains, un negre et un norvegien racole, un soir,
+dans un cabaret de Singapour.
+
+Le gros bateau, les voiles carguees, vergues en croix sur sa mature,
+traine par un remorqueur marseillais qui haletait devant lui, roulant
+sur un reste de houle que le calme survenu laissait mourir tout
+doucement, passa devant le chateau d'If, puis sous tous les rochers gris
+de la rade que le soleil couchant couvrait d'une buee d'or, et il entra
+dans le vieux port ou sont entasses, flanc contre flanc, le long des
+quais, tous les navires du monde, pele-mele, grands et petits, de toute
+forme et de tout greement, trempant comme une bouillabaisse de bateaux
+en ce bassin trop restreint, plein d'eau putride ou les coques se
+frolent, se frottent, semblent marinees dans un jus de flotte.
+
+_Notre-Dame-des-Vents_ prit sa place, entre un brick italien et une
+goelette anglaise qui s'ecarterent pour laisser passer ce camarade;
+puis, quand toutes les formalites de la douane et du port eurent ete
+remplies, le capitaine autorisa les deux tiers de son equipage a passer
+la soiree dehors.
+
+La nuit etait venue. Marseille s'eclairait. Dans la chaleur de ce soir
+d'ete, un fumet de cuisine a l'ail flottait sur la cite bruyante, pleine
+de voix, de roulements, de claquements, de gaiete meridionale.
+
+Des qu'ils se sentirent sur le port, les dix hommes que la mer roulait
+depuis des mois se mirent en marche tout doucement, avec une hesitation
+d'etres depayses, desaccoutumes des villes, deux par deux, en
+procession.
+
+Ils se balancaient, s'orientaient, flairant les ruelles qui aboutissent
+au port, enfievres par un appetit d'amour qui avait grandi dans leurs
+corps pendant leurs derniers soixante-six jours de mer. Les normands
+marchaient en tete, conduits par Celestin Duclos, un grand gars fort et
+malin qui servait de capitaine aux autres chaque fois qu'ils mettaient
+pied a terre. Il devinait les bons endroits, inventait des tours de sa
+facon et ne s'aventurait pas trop dans les bagarres si frequentes entre
+matelots dans les ports. Mais quand il y etait pris il ne redoutait
+personne.
+
+Apres quelque hesitation entre toutes les rues obscures qui descendent
+vers la mer comme des egouts et dont sortent des odeurs lourdes, une
+sorte d'haleine de bouges, Celestin se decida pour une espece de
+couloir, tortueux ou brillaient, au-dessus des portes, des lanternes en
+saillie portant des numeros enormes sur leurs verres depolis et colores.
+Sous la voute etroite des entrees, des femmes en tablier, pareilles a
+des bonnes, assises sur des chaises de paille, se levaient en les voyant
+venir, faisant trois pas jusqu'au ruisseau qui separait la rue en deux
+et coupaient la route a cette file d'hommes qui s'avancaient lentement,
+en chantonnant et en ricanant, allumes deja par le voisinage de ces
+prisons de prostituees.
+
+Quelquefois, au fond d'un vestibule, apparaissait, derriere une seconde
+porte ouverte soudain et capitonnee de cuir brun, une grosse fille
+devetue, dont les cuisses lourdes et les mollets gras se dessinaient
+brusquement sous un grossier maillot de coton blanc. Sa jupe courte
+avait l'air d'une ceinture bouffante; et la chair molle de sa poitrine,
+de ses epaules et de ses bras, faisait une tache rose sur un corsage de
+velours noir borde d'un galon d'or. Elle appelait de loin: "Venez-vous,
+jolis garcons?" et parfois sortait elle-meme pour s'accrocher a l'un
+d'eux et l'attirer vers sa porte, de toute sa force, cramponnee a lui
+comme une araignee qui traine une bete plus grosse qu'elle. L'homme,
+souleve par ce contact, resistait mollement, et les autres s'arretaient
+pour regarder, hesitants entre l'envie d'entrer tout de suite et celle
+de prolonger encore cette promenade appetissante. Puis, quand la femme
+apres des efforts acharnes avait attire le matelot jusqu'au seuil de
+son logis, ou toute la bande allait s'engouffrer derriere lui, Celestin
+Duclos, qui s'y connaissait en maisons, criait soudain: "Entre pas la,
+Marchand, c'est pas l'endroit."
+
+L'homme alors obeissant a cette voix se degageait d'une secousse brutale
+et les amis se reformaient en bande, poursuivis par les injures immondes
+de la fille exasperee, tandis que d'autres femmes, tout le long de la
+ruelle, devant eux, sortaient de leurs portes, attirees par le bruit,
+et lancaient avec des voix enrouees des appels pleins de promesses.
+Ils allaient donc de plus en plus allumes, entre les cajoleries et les
+seductions annoncees par le choeur des portieres d'amour de tout le haut
+de la rue, et les maledictions ignobles lancees contre eux par le choeur
+d'en bas, par le choeur meprise des filles desappointees. De temps en
+temps ils rencontraient une autre bande, des soldats qui marchaient avec
+un battement de fer sur la jambe, des matelots encore, des bourgeois
+isoles, des employes de commerce. Partout, s'ouvraient de nouvelles rues
+etroites, etoilees de fanaux louches. Ils allaient toujours dans
+ce labyrinthe de bouges, sur ces paves gras ou suintaient des eaux
+putrides, entre ces murs pleins de chair de femme.
+
+Enfin Duclos se decida et s'arretant devant une maison d'assez belle
+apparence, il y fit entrer tout son monde.
+
+
+II
+
+
+La fete fut complete! Quatre heures durant, les dix matelots se
+gorgerent d'amour et de vin. Six mois de solde y passerent.
+
+Dans la grande salle du cafe, ils etaient installes en maitres,
+regardant d'un oeil malveillant les habitues ordinaires qui
+s'installaient aux petites tables, dans les coins, ou une des filles
+demeurees libres, vetue en gros baby ou en chanteuse de cafe-concert,
+courait les servir, puis s'asseyait pres d'eux.
+
+Chaque homme, en arrivant, avait choisi sa compagne qu'il garda toute la
+soiree, car le populaire n'est pas changeant. On avait rapproche trois
+tables et, apres la premiere rasade, la procession dedoublee, accrue
+d'autant de femmes qu'il y avait de mathurins, s'etait reformee dans
+l'escalier. Sur les marches de bois, les quatre pieds de chaque couple
+sonnerent longtemps, pendant que s'engouffrait, dans la porte etroite
+qui menait aux chambres, ce long defile d'amoureux.
+
+Puis on redescendit pour boire, puis on remonta de nouveau, puis on
+redescendit encore.
+
+Maintenant, presque gris, ils gueulaient! Chacun d'eux, les yeux rouges,
+sa preferee sur les genoux, chantait ou criait, tapait a coups de poings
+la table, s'entonnait du vin dans la gorge, lachait en liberte la brute
+humaine. Au milieu d'eux, Celestin Duclos, serrant contre lui une grande
+fille aux joues rouges, a cheval sur ses jambes, la regardait avec
+ardeur. Moins ivre que les autres, non qu'il eut moins bu, il avait
+encore d'autres pensees, et, plus tendre, cherchait a causer. Ses idees
+le fuyaient un peu, s'en allaient, revenaient et disparaissaient sans
+qu'il put se souvenir au juste de ce qu'il avait voulu dire.
+
+Il riait, repetant:
+
+--Pour lors, pour lors... v'la longtemps que t'es ici.
+
+--Six mois, repondit la fille.
+
+Il eut l'air content pour elle, comme si c'eut ete une preuve de bonne
+conduite, et il reprit:
+
+--Aimes-tu c'te vie-la?
+
+Elle hesita, puis resignee:
+
+--On s'y fait. C'est pas plus embetant qu'autre chose. Etre servante ou
+bien rouleuse, c'est toujours des sales metiers.
+
+Il eut l'air d'approuver encore cette verite.
+
+--T'es pas d'ici? dit-il.
+
+Elle fit "Non" de la tete, sans repondre.
+
+--T'es de loin?
+
+Elle fit "Oui" de la meme facon.
+
+--D'ou ca?
+
+Elle parut chercher, rassembler des souvenirs, puis murmura:
+
+--De Perpignan.
+
+Il fut de nouveau tres satisfait et dit:
+
+--Ah oui!
+
+A son tour elle demanda:
+
+--Toi, t'es marin?
+
+--Oui, ma belle.
+
+--Tu viens de loin?
+
+--Ah oui! J'en ai vu des pays, des ports et de tout.
+
+--T'as fait le tour du monde, peut-etre?
+
+--Je te crois, plutot deux fois qu'une.
+
+De nouveau elle parut hesiter, chercher en sa tete une chose oubliee,
+puis, d'une voix un peu differente, plus serieuse.
+
+--T'as rencontre beaucoup de navires dans tes voyages?
+
+--Je te crois, ma belle.
+
+--T'aurais pas vu _Notre-Dame-des-Vents_, par hasard?
+
+Il ricana:
+
+--Pas plus tard que l'autre semaine.
+
+Elle palit, tout le sang quittant ses joues, et demanda:
+
+--Vrai, bien vrai?
+
+--Vrai, comme je te parle.
+
+--Tu ments pas, au moins?
+
+Il leva la main.
+
+--D'vant l'bon Dieu! dit-il.
+
+--Alors, sais-tu si Celestin Duclos est toujours dessus?
+
+Il fut surpris, inquiet, voulut avant de repondre en savoir davantage.
+
+--Tu l'connais?
+
+A son tour elle devint mefiante.
+
+--Oh, pas moi! c'est une femme qui l'connait.
+
+--Une femme d'ici?
+
+--Non, d'a cote.
+
+--Dans la rue?
+
+--Non, dans l'autre.
+
+--Que femme?
+
+--Mais, une femme donc, une femme comme moi.
+
+--Que que l'y veut, c'te femme?
+
+--Je sais-t'y me, queque payse?
+
+Ils se regarderent au fond des yeux, pour s'epier, sentant, devinant que
+quelque chose de grave allait surgir entre eux.
+
+Il reprit.
+
+--Je peux t'y la voir, c'te femme?
+
+--Quoi que tu l'y dirais?
+
+--J'y dirais... j'y dirais... que j'ai vu Celestin Duclos.
+
+--Il se portait ben, au moins?
+
+--Comme toi et moi, c'est un gars?
+
+Elle se tut encore rassemblant ses idees, puis, avec lenteur.
+
+--Ous qu'elle allait, _Notre-Dame-des-Vents?_
+
+--Mais, a Marseille, donc.
+
+--Elle ne put reprimer un sursaut.
+
+--Ben vrai?
+
+--Ben vrai!
+
+--Tu l'connais Duclos?
+
+--Oui je l'connais.
+
+Elle hesita encore, puis tout doucement.
+
+--Ben. C'est ben!
+
+--Que que tu l'y veux?
+
+--Ecoute, tu y diras... non rien!
+
+Il la regardait toujours de plus en plus gene. Enfin il voulut savoir.
+
+--Tu l'connais itou, te?
+
+--Non, dit-elle.
+
+--Alors que que tu l'y veux?
+
+Elle prit brusquement une resolution, se leva, courut au comptoir ou
+tronait la patronne, saisit un citron qu'elle ouvrit et dont elle fit
+couler le jus dans un verre, puis elle emplit d'eau pure ce verre, et,
+le rapportant.
+
+--Bois ca!
+
+--Pourquoi?
+
+--Pour faire passer le vin. Je te parlerai d'ensuite.
+
+Il but docilement, essuya ses levres d'un revers de main, puis annonca.
+
+--Ca y est, je t'ecoute.
+
+--Tu vas me promettre de ne pas l'y conter que tu m'as vue, ni de qui tu
+sais ce que je te dirai. Faut jurer.
+
+Il leva la main, sournois.
+
+--Ca, je le jure.
+
+--Su l'bon Dieu?
+
+--Su l'bon Dieu.
+
+--Eh ben tu l'y diras que son pere est mort, que sa mere est morte,
+que son frere est mort, tous trois en un mois, de fievre typhoide, en
+janvier 1883, v'la trois ans et demi.
+
+A son tour, il sentit que tout son sang lui remuait dans le corps, et il
+demeura pendant quelques instants tellement saisi qu'il ne trouvait rien
+a repondre; puis il douta et demanda.
+
+--T'es sure?
+
+--Je suis sure.
+
+--Que qui te l'a dit?
+
+Elle posa les mains sur ses epaules, et le regardant au fond des yeux.
+
+--Tu jures de ne pas bavarder.
+
+--Je le jure.
+
+--Je suis sa soeur!
+
+Il jeta ce nom, malgre lui.
+
+--Francoise?
+
+Elle le contempla de nouveau fixement, puis, soulevee par une epouvante
+folle, par une horreur profonde, elle murmura tout bas, presque dans sa
+bouche.
+
+--Oh! oh! c'est toi, Celestin?
+
+Ils ne bougerent plus, les yeux dans les yeux.
+
+Autour d'eux, les camarades hurlaient toujours! Le bruit des verres, des
+poings, des talons scandant les refrains et les cris aigus des femmes se
+melaient au vacarme des chants.
+
+Il la sentait sur lui, enlacee a lui, chaude et terrifiee, sa soeur!
+Alors, tout bas, de peur que quelqu'un l'ecoutat, si bas qu'elle meme
+l'entendit a peine.
+
+--Malheur! j'avons fait de la belle besogne!
+
+Elle eut, en une seconde, les yeux pleins de larmes et balbutia.
+
+--C'est-il de ma faute?
+
+Mais, lui soudain.
+
+--Alors ils sont morts?
+
+--Ils sont morts.
+
+--Le pe, la me, et le fre?
+
+--Les trois en un mois, comme je t'ai dit. J'ai reste seule, sans
+rien que mes hardes, vu que je devions le pharmacien, l'medecin et
+l'enterrement des trois defunts, que j'ai paye avec les meubles.
+
+J'entrai pour lors comme servante chez mait'e Cacheux, tu sais bien,
+l'boiteux. J'avais quinze ans tout juste a cu moment-la pisque t'es
+parti quand j'en avais point quatorze. J'ai fait une faute avec li. On
+est si bete quand on est jeune. Pi j'allai comme bonne du notaire qui
+m'a aussi debauchee et qui me conduisit au Havre dans une chambre.
+Bientot il n'est point r'venu; j'ai passe trois jours sans manger et
+pi ne trouvant pas d'ouvrage, je suis entree en maison, comme bien
+d'autres. J'en ai vu aussi du pays, moi! ah! et du sale pays! Rouen,
+Evreux, Lille, Bordeaux, Perpignan, Nice, et pi Marseille, ou me v'la!
+
+Les larmes lui sortaient des yeux et du nez, mouillaient ses joues,
+coulaient dans sa bouche.
+
+Elle reprit:
+
+--Je te croyais mort aussi, te? mon pauv'e Celestin.
+
+Il dit:
+
+--Je t'aurais point r'connue, me, t'etais si p'tite alors, et te v'la si
+forte! mais comment que tu ne m'as point reconnu, te?
+
+Elle eut un geste desespere.
+
+--Je vois tant d'hommes qu'ils me semblent tous pareils!
+
+Il la regardait toujours au fond des yeux, etreint par une emotion
+confuse et si forte qu'il avait envie de crier comme un petit enfant
+qu'on bat. Il la tenait encore dans ses bras, a cheval sur lui, les
+mains ouvertes dans le dos de la fille, et voila qu'a force de la
+regarder il la reconnut enfin, la petite soeur laissee au pays avec tous
+ceux qu'elle avait vus mourir, elle, pendant qu'il roulait sur les
+mers. Alors prenant soudain dans ses grosses pattes de marin cette
+tete retrouvee, il se mit a l'embrasser comme on embrasse de la chair
+fraternelle. Puis des sanglots, de grands sanglots d'homme, longs comme
+des vagues, monterent dans sa gorge pareils a des hoquets d'ivresse.
+
+Il balbutiait:
+
+--Te v'la, te r'voila, Francoise, ma p'tite Francoise...
+
+Puis tout a coup il se leva, se mit a jurer d'une voix formidable en
+tapant sur la table un tel coup de poing que les verres culbutes se
+briserent. Puis il fit trois pas, chancela, etendit les bras, tomba sur
+la face. Et il se roulait par terre en criant, en battant le sol de ses
+quatre membres, et en poussant de tels gemissements qu'ils semblaient
+des rales d'agonie.
+
+Tous ces camarades le regardaient en riant.
+
+--Il est rien saoul, dit l'un.
+
+--Faut le coucher, dit un autre, s'il sort on va le fiche au bloc.
+
+Alors comme il avait de l'argent dans ses poches, la patronne offrit
+un lit, et les camarades, ivres eux-memes a ne pas tenir debout, le
+hisserent par l'etroit escalier jusqu'a la chambre de la femme qui
+l'avait recu tout a l'heure, et qui demeura sur une chaise, au pied de
+la couche criminelle, en pleurant autant que lui, jusqu'au matin.
+
+
+
+
+LA MORTE
+
+
+Je l'avais aimee eperdument! Pourquoi aime-t-on? Est-ce bizarre de ne
+plus voir dans le monde qu'un etre, de n'avoir plus dans l'esprit qu'une
+pensee, dans le coeur qu'un desir, et dans la bouche qu'un nom: un
+nom qui inonde incessamment, qui monte, comme l'eau d'une source, des
+profondeurs de l'ame, qui monte aux levres, et qu'on dit, qu'on redit,
+qu'on murmure sans cesse, partout, ainsi qu'une priere.
+
+Je ne conterai point notre histoire. L'amour n'en a qu'une; toujours
+la meme. Je l'avais rencontree et aimee. Voila tout. Et j'avais vecu
+pendant un an dans sa tendresse, dans ses bras, dans sa caresse, dans
+son regard, dans ses robes, dans sa parole, enveloppe, lie, emprisonne
+dans tout ce qui venait d'elle, d'une facon si complete que je ne savais
+plus s'il faisait jour ou nuit, si j'etais mort ou vivant, sur la
+vieille terre ou ailleurs.
+
+Et voila qu'elle mourut. Comment? Je ne sais pas, je ne sais plus.
+
+Elle rentra mouillee, un soir de pluie, et le lendemain, elle toussait.
+Elle toussa pendant une semaine environ et prit le lit.
+
+Que s'est-il passe. Je ne sais plus.
+
+Des medecins venaient, ecrivaient, s'en allaient. On apportait des
+remedes; une femme les lui faisait boire. Ses mains etaient chaudes, son
+front brulant et humide, son regard brillant et triste. Je lui parlais,
+elle me repondait. Que nous sommes-nous dit? Je ne sais plus. J'ai tout
+oublie, tout, tout! Elle mourut, je me rappelle tres bien son petit
+soupir, son petit soupir si faible, le dernier. La garde dit: "Ah!" Je
+compris, je compris!
+
+Je n'ai plus rien su. Rien. Je vis un pretre qui prononca ce mot: "Votre
+maitresse". Il me sembla qu'il l'insultait. Puisqu'elle etait morte on
+n'avait plus le droit de savoir cela. Je le chassai. Un autre vint qui
+fut tres bon, tres doux. Je pleurai quand il me parla d'elle.
+
+On me consulta sur mille choses pour l'enterrement. Je ne sais plus.
+Je me rappelle cependant tres bien le cercueil, le bruit des coups de
+marteau quand on la cloua dedans. Ah! mon Dieu!
+
+Elle fut enterree! Enterree! Elle! dans ce trou! Quelques personnes
+etaient venues, des amies. Je me sauvai. Je courus. Je marchai longtemps
+a travers des rues. Puis je rentrai chez moi. Le lendemain je partis
+pour un voyage.
+
+Hier, je suis rentre a Paris.
+
+Quand je revis ma chambre, notre chambre, notre lit, nos meubles, toute
+cette maison ou etait reste tout ce qui reste de la vie d'un etre apres
+sa mort, je fus saisi par un retour de chagrin si violent que je faillis
+ouvrir la fenetre et me jeter dans la rue. Ne pouvant plus demeurer au
+milieu de ces choses, de ces murs qui l'avaient enfermee, abritee, et
+qui devaient garder dans leurs imperceptibles fissures mille atomes
+d'elle, de sa chair et de son souffle, je pris mon chapeau, afin de me
+sauver.
+
+Tout a coup, au moment d'atteindre la porte, je passai devant la grande
+glace du vestibule qu'elle avait fait poser la pour se voir, des pieds a
+la tete, chaque jour, en sortant, pour voir si toute sa toilette allait
+bien, etait correcte et jolie, des bottines a la coiffure.
+
+Et je m'arretai net en face de ce miroir qui l'avait si souvent
+refletee. Si souvent, si souvent, qu'il avait du garder aussi son image.
+
+J'etais la debout, fremissant, les yeux fixes sur le verre, sur le verre
+plat, profond, vide, mais qui l'avait contenue tout entiere, possedee
+autant que moi, autant que mon regard passionne. Il me sembla que
+j'aimais cette glace,--je la touchai,--elle etait froide! Oh! le
+souvenir! le souvenir! miroir douloureux, miroir brulant, miroir vivant,
+miroir horrible, qui fait souffrir toutes les tortures! Heureux les
+hommes dont le coeur, comme une glace ou glissent et s'effacent les
+reflets, oublie tout ce qu'il a contenu, tout ce qui a passe devant lui,
+tout ce qui s'est contemple, mire, dans son affection, dans son amour!
+Comme je souffre!
+
+Je sortis et, malgre moi, sans savoir, sans le vouloir, j'allai vers le
+cimetiere. Je trouvai sa tombe toute simple, une croix de marbre avec
+ces quelques mots: "Elle aima, fut aimee, et mourut".
+
+Elle etait la, la-dessous, pourrie! Quelle horreur! Je sanglotais, le
+front sur le sol.
+
+J'y restai longtemps, longtemps. Puis je m'apercus que le soir venait.
+Alors un desir bizarre, fou, un desir d'amant desespere s'empara de moi.
+Je voulus passer la nuit pres d'elle, derniere nuit, a pleurer sur sa
+tombe. Mais on me verrait, on me chasserait. Comment faire? Je fus ruse.
+Je me levai et me mis a errer dans cette ville des disparus. J'allais,
+j'allais. Comme elle est petite cette ville a cote de l'autre, celle ou
+l'on vit! Et pourtant comme ils sont plus nombreux que les vivants, ces
+morts. Il nous faut de hautes maisons, des rues, tant de place, pour les
+quatre generations qui regardent le jour en meme temps, boivent l'eau
+des sources, le vin des vignes et mangent le pain des plaines.
+
+Et pour toutes les generations des morts, pour toute l'echelle de
+l'humanite descendue jusqu'a nous, presque rien, un champ, presque rien!
+La terre les reprend, l'oubli les efface. Adieu!
+
+Au bout du cimetiere habite, j'apercus tout a coup le cimetiere
+abandonne, celui ou les vieux defunts achevent de se meler au sol, ou
+les croix elles-memes pourrissent, ou l'on mettra demain les derniers
+venus. Il est plein de roses libres, de cypres vigoureux et noirs, un
+jardin triste et superbe, nourri de chair humaine.
+
+J'etais seul, bien seul. Je me blottis dans un arbre vert. Je m'y cachai
+tout entier, entre ces branches grasses et sombres.
+
+Et j'attendis, cramponne au tronc comme un naufrage sur une epave.
+
+Quand la nuit fut noire, tres noire, je quittai mon refuge et me mis a
+marcher doucement, a pas lents, a pas sourds, sur cette terre pleine de
+morts.
+
+J'errai longtemps, longtemps, longtemps. Je ne la retrouvais pas. Les
+bras etendus, les yeux ouverts, heurtant des tombes avec mes mains, avec
+mes pieds, avec mes genoux, avec ma poitrine, avec ma tete elle-meme,
+j'allais sans la trouver. Je touchais, je palpais comme un aveugle qui
+cherche sa route, je palpais des pierres, des croix, des grilles de fer,
+des couronnes de verre, des couronnes de fleurs fanees! Je lisais les
+noms avec mes doigts, en les promenant sur les lettres. Quelle nuit!
+quelle nuit! Je ne la retrouvais pas!
+
+Pas de lune! Quelle nuit! j'avais peur, une peur affreuse dans ces
+etroits sentiers, entre deux lignes de tombes! Des tombes! des tombes!
+des tombes! Toujours des tombes! A droite, a gauche, devant moi, autour
+de moi, partout, des tombes! Je m'assis sur une d'elles, car je ne
+pouvais plus marcher tant mes genoux flechissaient. J'entendais battre
+mon coeur! Et j'entendais autre chose aussi! Quoi? un bruit confus
+innommable! Etait-ce dans ma tete affolee, dans la nuit impenetrable, ou
+sous la terre mysterieuse, sous la terre ensemencee de cadavres humains,
+ce bruit? Je regardais autour de moi!
+
+Combien de temps suis-je reste la? Je ne sais pas. J'etais paralyse par
+la terreur, j'etais ivre d'epouvante, pret a hurler, pret a mourir.
+
+Et soudain il me sembla que la dalle de marbre sur laquelle j'etais
+assis remuait. Certes, elle remuait, comme si on l'eut soulevee. D'un
+bond je me jetai sur le tombeau voisin, et je vis, oui, je vis la pierre
+que je venais de quitter se dresser toute droite; et le mort apparut, un
+squelette nu qui, de son dos courbe la rejetait. Je voyais, je voyais
+tres bien, quoique la nuit fut profonde. Sur la croix je pus lire:
+
+"Ici repose Jacques Olivant, decede a l'age de cinquante et un ans.
+Il aimait les siens, fut honnete et bon, et mourut dans la paix du
+Seigneur."
+
+Maintenant le mort aussi lisait les choses ecrites sur son tombeau. Puis
+il ramassa une pierre dans le chemin, une petite pierre aigue, et se
+mit a les gratter avec soin, ces choses. Il les effaca tout a fait,
+lentement, regardant de ses yeux vides la place ou tout a l'heure elles
+etaient gravees; et, du bout de l'os qui avait ete son index, il ecrivit
+en lettres lumineuses comme ces lignes qu'on trace aux murs avec le bout
+d'une allumette:
+
+"Ici repose Jacques Olivant, decede a l'age de cinquante et un ans. Il
+hata par ses duretes la mort de son pere dont il desirait heriter, il
+tortura sa femme, tourmenta ses enfants, trompa ses voisins, vola quand
+il le put et mourut miserable."
+
+Quand il eut acheve d'ecrire, le mort immobile contempla son oeuvre. Et
+je m'apercus, on me retournant, que toutes les tombes etaient ouvertes,
+que tous les cadavres en etaient sortis, que tous avaient efface les
+mensonges inscrits par les parents sur la pierre funeraire, pour y
+retablir la verite.
+
+Et je voyais que tous avaient ete les bourreaux de leurs proches,
+haineux, deshonnetes, hypocrites, menteurs, fourbes, calomniateurs,
+envieux, qu'ils avaient vole, trompe, accompli tous les actes honteux,
+tous les actes abominables, ces bons peres, ces epouses fideles, ces
+fils devoues, ces jeunes filles chastes, ces commercants probes, ces
+hommes et ces femmes dits irreprochables.
+
+Ils ecrivaient tous en meme temps, sur le seuil de leur demeure
+eternelle, la cruelle, terrible et sainte verite que tout le monde
+ignore ou feint d'ignorer sur la terre.
+
+Je pensai qu'_elle_ aussi avait du la tracer sur sa tombe. Et sans peur
+maintenant, courant au milieu des cercueils entr'ouverts, au milieu des
+cadavres, au milieu des squelettes, j'allai vers elle, sur que je la
+trouverais aussitot.
+
+Je la reconnus de loin, sans voir le visage enveloppe du suaire.
+
+Et sur la croix de marbre ou tout a l'heure j'avais lu:
+
+"Elle aima, fut aimee, et mourut."
+
+J'apercus.
+
+"Etant sortie un jour pour tromper son amant, elle eut froid sous la
+pluie, et mourut."
+
+Il parait qu'on, me ramassa, inanime, au jour levant, aupres d'une
+tombe.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIERES
+
+
+ALLOUMA
+
+HAUTOT PERE ET FILS
+
+BOITELLE
+
+L'ORDONNANCE
+
+LE LAPIN
+
+UN SOIR
+
+LES EPINGLES
+
+DUCROUX
+
+LE RENDEZ-VOUS
+
+LE PORT
+
+LA MORTE
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La Main Gauche, by Guy de Maupassant
+
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+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
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+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
+
+Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
+VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
+new filenames and etext numbers.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
+are filed in directories based on their release date. If you want to
+download any of these eBooks directly, rather than using the regular
+search system you may utilize the following addresses and just
+download by the etext year.
+
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+ (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99,
+ 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)
+
+EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
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+
+or filename 24689 would be found at:
+ https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689
+
+An alternative method of locating eBooks:
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+
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