summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/11495-0.txt
diff options
context:
space:
mode:
Diffstat (limited to '11495-0.txt')
-rw-r--r--11495-0.txt5010
1 files changed, 5010 insertions, 0 deletions
diff --git a/11495-0.txt b/11495-0.txt
new file mode 100644
index 0000000..e5c0e5b
--- /dev/null
+++ b/11495-0.txt
@@ -0,0 +1,5010 @@
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11495 ***
+
+GUY DE MAUPASSANT
+
+La Main Gauche
+
+1889
+
+
+
+
+ALLOUMA
+
+
+I
+
+
+Un de mes amis m'avait dit: Si tu passes par hasard aux environs de
+Bordj-Ebbaba, pendant ton voyage en Algérie, va donc voir mon ancien
+camarade Auballe, qui est colon là-bas.
+
+J'avais oublié le nom d'Auballe et le nom d'Ebbaba et je ne songeais
+guère à ce colon, quand j'arrivai chez lui, par pur hasard. Depuis un
+mois je rôdais à pied par toute cette région magnifique qui s'étend
+d'Alger à Cherchell, Orléansville et Tiaret. Elle est en même temps
+boisée et nue, grande et intime. On rencontre, entre deux monts, des
+forêts de pins profondes en des vallées étroites où roulent des torrents
+en hiver. Des arbres énormes tombés sur le ravin servent de pont aux
+Arabes, et aussi aux lianes qui s'enroulent aux troncs morts et les
+parent d'une vie nouvelle. Il y a des creux, et des plis inconnus de
+montagne, d'une beauté terrifiante, et des bords de ruisselets, plats et
+couverts de lauriers-roses, d'une inimaginable grâce.
+
+Mais ce qui m'a laissé au coeur les plus chers souvenirs en cette
+excursion, ce sont les marches de l'après-midi le long des chemins un
+peu boisés sur ces ondulations des côtes d'où l'on domine un immense
+pays onduleux et roux depuis la mer bleuâtre jusqu'à la chaîne
+de l'Ouarsenis qui porte sur ses faîtes la forêt de cèdres de
+Teniet-el-Haad.
+
+Ce jour-là je m'égarai. Je venais de gravir un sommet, d'où j'avais
+aperçu, au-dessus d'une série de collines, la longue plaine de la
+Mitidja, puis par derrière, sur la crête d'une autre chaîne, dans un
+lointain presque invisible, l'étrange monument qu'on nomme le Tombeau de
+la Chrétienne, sépulture d'une famille de rois de Mauritanie, dit-on. Je
+redescendais, allant vers le Sud, découvrant devant moi jusqu'aux cimes
+dressées sur le ciel clair, au seuil du désert, une contrée bosselée,
+soulevée et fauve, fauve comme si toutes ces collines étaient
+recouvertes de peaux de lion cousues ensemble. Quelquefois, au milieu
+d'elles, une bosse plus haute se dressait, pointue et jaune, pareille au
+dos broussailleux d'un chameau.
+
+J'allais à pas rapides, léger, comme on l'est en suivant les sentiers
+tortueux sur les pentes d'une montagne. Rien ne pèse, en ces courses
+alertes dans l'air vif des hauteurs, rien ne pèse, ni le corps, ni le
+coeur, ni les pensées, ni même les soucis. Je n'avais plus rien en moi,
+ce jour-là, de tout ce qui écrase et torture notre vie, rien que la joie
+de cette descente. Au loin, j'apercevais des campements arabes, tentes
+brunes, pointues, accrochées au sol comme les coquilles de mer sur les
+rochers, ou bien des gourbis, huttes de branches d'où sortait une fumée
+grise. Des formes blanches, hommes ou femmes, erraient autour à pas
+lents; et les clochettes des troupeaux tintaient vaguement dans l'air du
+soir.
+
+Les arbousiers sur ma route se penchaient, étrangement chargés de leurs
+fruits de pourpre qu'ils répandaient dans le chemin. Ils avaient l'air
+d'arbres martyrs d'où coulait une sueur sanglante, car au bout de chaque
+branchette pendait une graine rouge comme une goutte de sang.
+
+Le sol, autour d'eux, était couvert de cette pluie suppliciale, et le
+pied écrasant les arbouses laissait par terre des traces de meurtre.
+Parfois, d'un bond, en passant, je cueillais les plus mûres pour les
+manger.
+
+Tous les vallons à présent se remplissaient d'une vapeur blonde qui
+s'élevait lentement comme la buée des flancs d'un boeuf; et sur la
+chaîne des monts qui fermaient l'horizon, à la frontière du Sahara
+flamboyait un ciel de Missel. De longues traînées d'or alternaient
+avec des traînées de sang--encore du sang! du sang et de l'or, toute
+l'histoire humaine--et parfois entre elles s'ouvrait une trouée mince
+sur un azur verdâtre, infiniment lointain comme le rêve.
+
+Oh! que j'étais loin, que j'étais loin de toutes les choses et de toutes
+les gens dont on s'occupe autour des boulevards, loin de moi-même aussi,
+devenu une sorte d'être errant, sans conscience, et sans pensée, un oeil
+qui passe, qui voit, qui aime voir, loin encore de ma route à laquelle
+je ne songeais plus, car aux approches de la nuit je m'aperçus que
+j'étais perdu.
+
+L'ombre tombait sur là terre comme une averse de ténèbres, et je ne
+découvrais rien devant moi que la montagne à perte de vue. Des tentes
+apparurent dans un vallon, j'y descendis et j'essayai de faire
+comprendre au premier Arabe rencontré la direction que je cherchais.
+
+M'a-t-il deviné? je l'ignore; mais il me répondit longtemps, et moi je
+ne compris rien. J'allais, par désespoir, me, décider à passer la nuit,
+roulé dans un tapis, auprès du campement, quand je crus reconnaître,
+parmi les mots bizarres qui sortaient de sa bouche, celui de
+Bordj-Ebbaba.
+
+Je répétai:--Bordj-Ebbaba.--Oui, oui.
+
+Et je lui montrai deux francs, une fortune. Il se mit à marcher, je le
+suivis. Oh! je suivis longtemps, dans la nuit profonde, ce fantôme
+pâle qui courait pieds nus devant moi par les sentiers pierreux où je
+trébuchais sans cesse.
+
+Soudain une lumière brilla. Nous arrivions devant la porte d'une maison
+blanche, sorte de fortin aux murs droits et sans fenêtres extérieures.
+Je frappai, des chiens hurlèrent au dedans. Une voix française demanda:
+«Qui est là!»
+
+Je répondis:
+
+--Est-ce ici que demeure M. Auballe?
+
+--Oui.
+
+On m'ouvrit, j'étais en face de M. Auballe lui-même, un grand garçon
+blond, en savates, pipe à la bouche, avec l'air d'un hercule bon enfant.
+
+Je me nommai; il tendit ses deux mains en disant: «Vous êtes chez vous,
+monsieur.»
+
+Un quart d'heure plus tard je dînais avidement en face de mon hôte qui
+continuait à fumer.
+
+Je savais son histoire. Après avoir mangé beaucoup d'argent avec les
+femmes, il avait placé son reste en terres algériennes, et planté des
+vignes.
+
+Les vignes marchaient bien; il était heureux, et il avait en effet
+l'air calme d'un homme satisfait. Je ne pouvais comprendre comment ce
+Parisien, ce fêteur, avait pu s'accoutumer à cette vie monotone, dans
+cette solitude, et je l'interrogeai.
+
+--Depuis combien de temps êtes-vous ici?
+
+--Depuis neuf ans.
+
+--Et vous n'avez pas d'atroces tristesses?
+
+--Non, on se fait à ce pays, et puis on finit par l'aimer. Vous ne
+sauriez croire comme il prend les gens par un tas de petits instincts
+animaux que nous ignorons en nous. Nous nous y attachons d'abord par nos
+organes à qui il donne des satisfactions secrètes que nous ne raisonnons
+pas. L'air et le climat font la conquête de notre chair, malgré nous, et
+la lumière gaie dont il est inondé tient l'esprit clair et content, à
+peu de frais. Elle entre en nous à flots, sans cesse, par les yeux, et
+on dirait vraiment qu'elle lave tous les coins sombres de l'âme.
+
+--Mais les femmes?
+
+--Ah!... ça manque un peu!
+
+--Un peu seulement?
+
+--Mon Dieu, oui... un peu. Car on trouve toujours, même dans les tribus,
+des indigènes complaisants qui pensent aux nuits du Roumi.
+
+Il se tourna vers l'Arabe qui me servait, un grand garçon brun dont
+l'oeil noir luisait sous le turban, et il lui dit:
+
+--Va-t'en, Mohammed, je t'appellerai quand j'aurai besoin de toi.
+
+Puis, à moi:
+
+--Il comprend le français et je vais vous conter une histoire où il joue
+un grand rôle.
+
+L'homme étant parti, il commença:
+
+--J'étais ici depuis quatre ans environ, encore peu installé, à tous
+égards, dans ce pays dont je commençais à balbutier la langue, et obligé
+pour ne pas rompre tout à fait avec des passions qui m'ont été fatales
+d'ailleurs, de faire à Alger un voyage de quelques jours, de temps en
+temps.
+
+J'avais acheté cette ferme, ce bordj, ancien poste fortifié, à quelques
+centaines de mètres du campement indigène dont j'emploie les hommes à
+mes cultures. Dans cette tribu, fraction des Oulad-Taadja, je choisis en
+arrivant, pour mon service particulier, un grand garçon, celui que vous
+venez de voir, Mohammed ben Lam'har, qui me fut bientôt extrêmement
+dévoué. Comme il ne voulait pas coucher dans une maison dont il n'avait
+point l'habitude, il dressa sa tente à quelques pas de la porte, afin
+que je pusse l'appeler de ma fenêtre.
+
+Ma vie, vous la devinez? Tout le jour, je suivais les défrichements et
+les plantations, je chassais un peu, j'allais dîner avec les officiers
+des postes voisins, ou bien ils venaient dîner chez moi.
+
+Quant aux... plaisirs--je vous les ai dits. Alger m'offrait les plus
+raffinés; et de temps en temps, un arabe complaisant et compatissant
+m'arrêtait au milieu d'une promenade pour me proposer d'amener chez moi,
+à la nuit, une femme de tribu. J'acceptais quelquefois, mais, le plus
+souvent, je refusais, par crainte des ennuis que cela pouvait me créer.
+
+Et, un soir, en rentrant d'une tournée dans les terres, au commencement
+de l'été, ayant besoin de Mohammed, j'entrai dans sa tente sans
+l'appeler. Cela m'arrivait à tout moment.
+
+Sur un de ces grands tapis rouges en haute laine du Djebel-Amour, épais
+et doux comme des matelas, une femme, une fille, presque nue, dormait,
+les bras croisés sur ses yeux. Son corps blanc, d'une blancheur luisante
+sous le jet de lumière de la toile soulevée, m'apparut comme un des plus
+parfaits échantillons de la race humaine que j'eusse vus. Les femmes
+sont belles par ici, grandes, et d'une rare harmonie de traits et de
+lignes.
+
+Un peu confus, je laissai retomber le bord de la tente et je rentrai
+chez moi.
+
+J'aime les femmes! L'éclair de cette vision m'avait traversé et brûlé,
+ranimant en mes veines la vieille ardeur redoutable à qui je dois d'être
+ici. Il faisait chaud, c'était en juillet, et je passai presque toute la
+nuit à ma fenêtre, les yeux sur la tache sombre que faisait à terre la
+tente de Mohammed.
+
+Quand il entra dans ma chambre, le lendemain, je le regardai bien en
+face, et il baissa la tête comme un homme confus, coupable. Devinait-il
+ce que je savais?
+
+Je lui demandai brusquement.
+
+--Tu es donc marié, Mohammed? Je le vis rougir, et il balbutia:
+
+--Non, moussié!
+
+Je le forçais à parler français et à me donner des leçons d'arabe, ce
+qui produisait souvent une langue intermédiaire des plus incohérentes.
+
+Je repris:
+
+--Alors, pourquoi y a-t-il une femme chez toi.
+
+Il murmura:
+
+--Il est du Sud.
+
+--Ah! elle est du Sud. Cela ne m'explique pas comment elle se trouve
+sous ta tente.
+
+Sans répondre à ma question, il reprit:
+
+--Il est très joli.
+
+--Ah! vraiment. Eh bien, une autre fois, quand tu recevras comme ça
+une très jolie femme du Sud, tu auras soin de la faire entrer dans mon
+gourbi et non dans le tien. Tu entends, Mohammed?
+
+Il répondit avec un grand sérieux:
+
+--Oui, moussié.
+
+J'avoue que pendant toute la journée je demeurai sous l'émotion
+agressive du souvenir de cette fille arabe étendue sur un tapis rouge;
+et, en rentrant, à l'heure du dîner, j'eus une forte envie de traverser
+de nouveau la tente de Mohammed. Durant la soirée, il fit son service
+comme toujours, tournant autour de moi avec sa figure impassible, et je
+faillis plusieurs fois lui demander s'il allait garder longtemps sous
+son toit de poil de chameau cette demoiselle du Sud, qui était très
+jolie.
+
+Vers neuf heures, toujours hanté par ce goût de la femme, qui est tenace
+comme l'instinct de chasse chez les chiens, je sortis pour prendre l'air
+et pour rôder un peu dans les environs du cône de toile brune à travers
+laquelle j'apercevais le point brillant d'une lumière.
+
+Puis je m'éloignai, pour n'être pas surpris par Mohammed dans les
+environs de son logis.
+
+En rentrant, une heure plus tard, je vis nettement son profil à lui,
+sous sa tente. Puis ayant tiré ma clef de ma poche, je pénétrai dans le
+bordj où couchaient, comme moi, mon intendant, deux laboureurs de France
+et une vieille cuisinière cueillie à Alger.
+
+Je montai mon escalier et je fus surpris en remarquant un filet de
+clarté sous ma porte. Je l'ouvris, et j'aperçus en face de moi, assise
+sur une chaise de paille à côté de la table où brûlait une bougie, une
+fille au visage d'idole, qui semblait m'attendre avec tranquillité,
+parée de tous les bibelots d'argent que les femmes du Sud portent
+aux jambes, aux bras, sur la gorge et jusque sur le ventre. Ses yeux
+agrandis par le khol jetaient sur moi un large regard; et quatre petits
+signes bleus finement tatoués sur la chair étoilaient son front, ses
+joues et son menton. Ses bras, chargés d'anneaux, reposaient sur ses
+cuisses que recouvrait, tombant des épaules, une sorte de gebba de soie
+rouge dont elle était vêtue.
+
+En me voyant entrer, elle se leva et resta devant moi, debout, couverte
+de ses bijoux sauvages, dans une attitude de fière soumission.
+
+--Que fais-tu ici, lui dis-je en arabe.
+
+--J'y suis parce qu'on m'a ordonné de venir.
+
+--Qui te l'a ordonné?
+
+--Mohammed.
+
+--C'est bon. Assieds-toi.
+
+Elle s'assit, baissa les yeux, et je demeurai devant elle, l'examinant.
+
+La figure était étrange, régulière, fine et un peu bestiale, mais
+mystique comme celle d'un Boudha. Les lèvres, fortes et colorées d'une
+sorte de floraison rouge qu'on retrouvait ailleurs sur son corps,
+indiquaient un léger mélange de sang noir, bien que les mains et les
+bras fussent d'une blancheur irréprochable.
+
+J'hésitais sur ce que je devais faire, troublé, tenté et confus. Pour
+gagner du temps et me donner le loisir de la réflexion, je lui posai
+d'autres questions, sur son origine, son arrivée dans ce pays et
+ses rapports avec Mohammed. Mais elle ne répondit qu'à celles qui
+m'intéressaient le moins et il me fut impossible de savoir pourquoi elle
+était venue, dans quelle intention, sur quel ordre, depuis quand, ni ce
+qui s'était passé entre elle et mon serviteur.
+
+Comme j'allais lui dire: «Retourne sous la tente de Mohammed», elle
+me devina peut-être, se dressa brusquement et levant ses deux bras
+découverts dont tous les bracelets sonores glissèrent ensemble vers ses
+épaules, elle croisa ses mains derrière mon cou en m'attirant avec un
+air de volonté suppliante et irrésistible.
+
+Ses yeux, allumés par le désir de séduire, par ce besoin de vaincre
+l'homme qui rend fascinant comme celui des félins le regard impur
+des femmes, m'appelaient, m'enchaînaient, m'ôtaient toute force de
+résistance, me soulevaient d'une ardeur impétueuse. Ce fut une lutte
+courte, sans paroles, violente, entre les prunelles seules, l'éternelle
+lutte entre les deux brutes humaines, le mâle et la femelle, où le mâle
+est toujours vaincu.
+
+Ses mains, derrière ma tête m'attiraient d'une pression lente,
+grandissante, irrésistible comme une force mécanique, vers le sourire
+animal de ses lèvres rouges où je collai soudain les miennes en enlaçant
+ce corps presque nu et chargé d'anneaux d'argent qui tintèrent, de la
+gorge aux pieds, sous mon étreinte.
+
+Elle était nerveuse, souple et saine comme une bête, avec des airs, des
+mouvements, des grâces et une sorte d'odeur de gazelle, qui me firent
+trouver à ses baisers une rare saveur inconnue, étrangère à mes sens
+comme un goût de fruit des tropiques.
+
+Bientôt... je dis bientôt, ce fut peut-être aux approches du matin,
+je la voulus renvoyer, pensant qu'elle s'en irait ainsi qu'elle était
+venue, et ne me demandant pas encore ce que je ferais d'elle; ou ce
+qu'elle ferait de moi.
+
+Mais dès qu'elle eut compris mon intention, elle murmura:
+
+--Si tu me chasses, où veux-tu que j'aille maintenant? I1 faudra que je
+dorme sur la terre, dans la nuit. Laisse-moi me coucher sur le tapis, au
+pied de ton lit.
+
+Que pouvais-je répondre? Que pouvais-je faire? Je pensai que Mohammed,
+sans doute, regardait à son tour la fenêtre éclairée de ma chambre; et
+des questions de toute nature, que je ne m'étais point posées dans le
+trouble des premiers instants, se formulèrent nettement.
+
+--Reste ici, dis-je, nous allons causer.
+
+Ma résolution fut prise en une seconde. Puisque cette fille avait été
+jetée ainsi dans mes bras, je la garderais, j'en ferais une sorte de
+maîtresse esclave, cachée dans le fond de ma maison, à la façon des
+femmes des harems. Le jour où elle ne me plairait plus, il serait
+toujours facile de m'en défaire d'une façon quelconque, car ces
+créatures-là, sur le sol africain, nous appartenaient presque corps et
+âme.
+
+Je lui dis:
+
+--Je veux bien être bon pour toi. Je te traiterai de façon à ce que tu
+ne sois pas malheureuse, mais je veux savoir ce que tu es, et d'où tu
+viens.
+
+Elle comprit qu'il fallait parler et me conta son histoire, ou plutôt
+une histoire, car elle dut mentir d'un bout à l'autre, comme mentent
+tous les Arabes, toujours, avec ou sans motifs.
+
+C'est là un des signes les plus surprenants et les plus
+incompréhensibles du caractère indigène: le mensonge. Ces hommes en qui
+l'islamisme s'est incarné jusqu'à faire partie d'eux, jusqu'à modeler
+leurs instincts, jusqu'à modifier la race entière et à la différencier
+des autres au moral autant que la couleur de la peau différencie le
+nègre du blanc, sont menteurs dans les moelles au point que jamais on ne
+peut se fier à leurs dires. Est-ce à leur religion qu'ils doivent
+cela? Je l'ignore. Il faut avoir vécu parmi eux pour savoir combien
+le mensonge fait partie de leur être, de leur coeur, de leur âme, est
+devenu chez eux une sorte de seconde nature, une nécessité de la vie.
+
+Elle me raconta donc qu'elle était fille d'un caïd des Ouled Sidi Cheik
+et d'une femme enlevée par lui dans une razzia sur les Touaregs. Cette
+femme devait être une esclave noire, ou du moins provenir d'un premier
+croisement de sang arabe et de sang nègre. Les négresses, on le
+sait, sont fort prisées dans les harems où elles jouent le rôle
+d'aphrodisiaques.
+
+Rien de cette origine d'ailleurs n'apparaissait hors cette couleur
+empourprée des lèvres et les fraises sombres de ses seins allongés,
+pointus et souples comme si des ressorts les eussent dressés. A cela, un
+regard attentif ne se pouvait tromper. Mais tout le reste appartenait à
+la belle race du Sud, blanche, svelte, dont la figure fine est faite de
+lignes droites et simples comme une tête d'image indienne. Les yeux
+très écartés augmentaient encore l'air un peu divin de cette rôdeuse du
+désert.
+
+De son existence véritable, je ne sus rien de précis. Elle me la conta
+par détails incohérents qui semblaient surgir au hasard dans une mémoire
+en désordre; et elle y mêlait des observations délicieusement puériles,
+toute une vision du monde nomade née dans une cervelle d'écureuil qui a
+sauté de tente en tente, de campement en campement, de tribu en tribu.
+
+Et cela était débité avec l'air sévère que garde toujours ce peuple
+drapé, avec des mines d'idole qui potine et une gravité un peu comique.
+
+Quand elle eut fini, je m'aperçus que je n'avais rien retenu de cette
+longue histoire pleine d'événements insignifiants, emmagasinés en sa
+légère cervelle, et je me demandai si elle ne m'avait pas berné très
+simplement par ce bavardage vide et sérieux qui ne m'apprenait rien sur
+elle ou sur aucun fait de sa vie.
+
+Et je pensais à ce peuple vaincu au milieu duquel nous campons ou plutôt
+qui campe au milieu de nous, dont nous commençons à parler la langue,
+que nous voyons vivre chaque jour sous la toile transparente de ses
+tentes, à qui nous imposons nos lois, nos règlements et nos coutumes,
+et dont nous ignorons tout, mais tout, entendez-vous, comme si nous
+n'étions pas là, uniquement occupés à le regarder depuis bientôt
+soixante ans. Nous ne savons pas davantage ce qui se passe sous cette
+hutte de branches et sous ce petit cône d'étoffe cloué sur la terre avec
+des pieux, à vingt mètres de nos portes, que nous ne savons encore ce
+que font, ce que pensent, ce que sont les Arabes dits civilisés des
+maisons mauresques d'Alger. Derrière le mur peint à la chaux de leur
+demeure des villes, derrière la cloison de branches de leur gourbi, ou
+derrière ce mince rideau brun de poil de chameau que secoue le vent, ils
+vivent près de nous, inconnus, mystérieux, menteurs, sournois, soumis,
+souriants, impénétrables. Si je vous disais qu'en regardant de loin,
+avec ma jumelle, le campement voisin, je devine qu'ils ont des
+superstitions, des cérémonies, mille usages encore ignorés de nous, pas
+même soupçonnés! Jamais peut-être un peuple conquis par la force n'a
+su échapper aussi complètement à la domination réelle, à l'influence
+morale, et à l'investigation acharnée, mais inutile du vainqueur.
+
+Or, cette infranchissable et secrète barrière que la nature
+incompréhensible a verrouillée entre les races, je la sentais soudain,
+comme je ne l'avais jamais sentie, dressée entre cette fille arabe et
+moi, entre cette femme qui venait de se donner, de se livrer, d'offrir
+son corps à ma caresse et moi qui l'avait possédée.
+
+Je lui demandai y songeant pour la première fois:
+
+--Comment t'appelles-tu?
+
+Elle était demeurée quelques instants sans parler et je la vis
+tressaillir comme si elle venait d'oublier que j'étais là, tout contre
+elle. Alors, dans ses yeux levés sur moi, je devinai que cette minute
+avait suffi pour que le sommeil tombât sur elle, un sommeil irrésistible
+et brusque, presque foudroyant, comme tout ce qui s'empare des sens
+mobiles des femmes.
+
+Elle répondit nonchalamment avec un bâillement arrêté dans la bouche:
+
+--Allouma.
+
+Je repris:
+
+--Tu as envie de dormir?
+
+--Oui, dit-elle.
+
+--Eh bien! dors.
+
+Elle s'allongea tranquillement à mon côté, étendue sur le ventre, le
+front posé sur ses bras croisés, et je sentis presque tout de suite que
+sa fuyante pensée de sauvage s'était éteinte dans le repos.
+
+Moi, je me mis à rêver, couché près d'elle, cherchant à comprendre?
+Pourquoi Mohammed me l'avait-il donnée? Avait-il agi en serviteur
+magnanime qui se sacrifie pour son maître jusqu'à lui céder la femme
+attirée en sa tente pour lui-même, ou bien avait-il obéi à une pensée
+plus complexe, plus pratique, moins généreuse en jetant dans mon lit
+cette fille qui m'avait plu? L'Arabe, quand il s'agit de femmes, a
+toutes les rigueurs pudibondes et toutes les complaisances inavouables;
+et on ne comprend guère plus sa morale rigoureuse et facile que tout le
+reste de ses sentiments. Peut-être avais-je devancé, en pénétrant par
+hasard sous sa tente, les intentions bienveillantes de ce prévoyant
+domestique qui m'avait destiné cette femme, son amie, sa complice, sa
+maîtresse aussi peut-être.
+
+Toutes ces suppositions m'assaillirent et me fatiguèrent si bien que
+tout doucement je glissai à mon tour dans un sommeil profond.
+
+Je fus réveillé par le grincement de ma porte; Mohammed entrait comme
+tous les matins pour m'éveiller. Il ouvrit la fenêtre par où un flot
+de jour s'engouffrant éclaira sur le lit le corps d'Allouma toujours
+endormie, puis il ramassa sur le tapis mon pantalon, mon gilet et ma
+jaquette afin de les brosser. Il ne jeta pas un regard sur la femme
+couchée à mon côté, ne parut pas savoir ou remarquer qu'elle était là,
+et il avait sa gravité ordinaire, la même allure, le même visage. Mais
+la lumière, le mouvement, le léger bruit des pieds nus de l'homme, la
+sensation de l'air pur sur la peau et dans les poumons tirèrent Allouma
+de son engourdissement. Elle allongea les bras, se retourna, ouvrit les
+yeux, me regarda, regarda Mohammed avec la même indifférence et s'assit.
+Puis elle murmura.
+
+--J'ai faim, aujourd'hui.
+
+--Que veux-tu manger? demandai-je.
+
+--Kahoua.
+
+--Du café et du pain avec du beurre?
+
+--Oui.
+
+Mohammed, debout près de notre couche, mes vêtements sur les bras,
+attendait les ordres.
+
+--Apporte à déjeuner pour Allouma et pour moi, lui dis-je.
+
+Et il sortit sans que sa figure révélât le moindre étonnement ou le
+moindre ennui.
+
+Quand il fut parti, je demandai à la jeune Arabe:
+
+--Veux-tu habiter dans ma maison?
+
+--Oui, je le veux bien.
+
+--Je te donnerai un appartement pour toi seule et une femme pour te
+servir.
+
+--Tu es généreux, et je te suis reconnaissante.
+
+--Mais si ta conduite n'est pas bonne, je te chasserai d'ici.
+
+--Je ferai ce que tu exigeras de moi.
+
+Elle prit ma main et la baisa, en signe de soumission.
+
+Mohammed rentrait, portant un plateau avec le déjeuner. Je lui dis:
+
+--Allouma va demeurer dans la maison. Tu étaleras des tapis dans la
+chambre, au bout du couloir, et tu feras venir ici pour la servir la
+femme d'Abd-el-Kader-el-Hadara.
+
+--Oui, moussié.
+
+Ce fut tout.
+
+Une heure plus tard, ma belle Arabe était installée dans une grande
+chambre claire; et comme je venais m'assurer que tout allait bien, elle
+me demanda, d'un ton suppliant, de lui faire cadeau d'une armoire
+à glace. Je promis, puis je la laissai accroupie sur un tapis du
+Djebel-Amour, une cigarette à la bouche, et bavardant avec la vieille
+Arabe que j'avais envoyé chercher, comme si elles se connaissaient
+depuis des années.
+
+
+
+II
+
+
+Pendant un mois, je fus très heureux avec elle et je m'attachai d'une
+façon bizarre à cette créature d'une autre race, qui me semblait presque
+d'une autre espèce, née sur une planète voisine.
+
+Je ne l'aimais pas--non--on n'aime point les filles de ce continent
+primitif. Entre elles et nous, même entre elles et leurs mâles naturels,
+les Arabes, jamais n'éclôt la petite fleur bleue des pays du Nord.
+Elles sont trop près de l'animalité humaine, elles ont un coeur trop
+rudimentaire, une sensibilité trop peu affinée, pour éveiller dans
+nos âmes l'exaltation sentimentale qui est la poésie de l'amour. Rien
+d'intellectuel, aucune ivresse de la pensée ne se mêle à l'ivresse
+sensuelle que provoquent en nous ces êtres charmants et nuls.
+
+Elles nous tiennent pourtant, elles nous prennent, comme les autres,
+mais d'une façon différente, moins tenace, moins cruelle, moins
+douloureuse.
+
+Ce que j'éprouvai pour celle-ci, je ne saurais encore l'expliquer d'une
+façon précise. Je vous disais tout à l'heure que ce pays, cette Afrique
+nue, sans arts, vide de toutes les joies intelligentes, fait peu à peu
+la conquête de notre chair par un charme inconnaissable et sûr, par la
+caresse de l'air, par la douceur constante des aurores et des soirs, par
+sa lumière délicieuse, par le bien-être discret dont elle baigne tous
+nos organes! Eh bien! Allouma me prit de la même façon, par mille
+attraits cachés, captivants et physiques, par la séduction pénétrante
+non point de ses embrassements, car elle était d'une nonchalance toute
+orientale, mais de ses doux abandons.
+
+Je la laissais absolument libre d'aller et de venir à sa guise et elle
+passait au moins une après-midi sur deux dans le campement voisin, au
+milieu des femmes de mes agriculteurs indigènes. Souvent aussi, elle
+demeurait durant une journée presque entière, à se mirer dans l'armoire
+à glace en acajou que j'avais fait venir de Miliana. Elle s'admirait
+en toute conscience, debout, devant la grande porte de verre où elle
+suivait ses mouvements avec une attention profonde et grave. Elle
+marchait la tête un peu penchée en arrière, pour juger ses hanches et
+ses reins, tournait, s'éloignait, se rapprochait, puis, fatiguée enfin
+de se mouvoir, elle s'asseyait sur un coussin et demeurait en face
+d'elle-même, les yeux dans ses yeux, le visage sévère, l'âme noyée dans
+cette contemplation.
+
+Bientôt, je m'aperçus qu'elle sortait presque chaque jour après le
+déjeuner, et qu'elle disparaissait complètement jusqu'au soir.
+
+Un peu inquiet, je demandai à Mohammed s'il savait ce qu'elle
+pouvait faire pendant ces longues heures d'absence. Il répondit avec
+tranquillité:
+
+--Ne te tourmente pas, c'est bientôt le Ramadan. Elle doit aller à ses
+dévotions.
+
+Lui aussi semblait ravi de la présence d'Allouma dans la maison; mais
+pas une fois je ne surpris entre eux le moindre signe un peu suspect,
+pas une fois, ils n'eurent l'air de se cacher de moi, de s'entendre, de
+me dissimuler quelque chose.
+
+J'acceptais donc la situation telle quelle sans la comprendre, laissant
+agir le temps, le hasard et la vie.
+
+Souvent, après l'inspection de mes terres, de mes vignes, de mes
+défrichements, je faisais à pied de grandes promenades. Vous connaissez
+les superbes forêts de cette partie de l'Algérie, ces ravins presque
+impénétrables où les sapins abattus barrent les torrents, et ces petits
+vallons de lauriers-roses qui, du haut des montagnes, semblent des tapis
+d'Orient étendus le long des cours d'eau. Vous savez qu'à tout moment,
+dans ces bois et sur ces côtes, où on croirait que personne jamais
+n'a pénétré, on rencontre tout à coup le dôme de neige d'une koubba
+renfermant les os d'un humble marabout, d'un marabout isolé, à peine
+visité de temps en temps par quelques fidèles obstinés, venus du douar
+voisin avec une bougie dans leur poche pour l'allumer sur le tombeau du
+saint.
+
+Or, un soir, comme je rentrais, je passai auprès d'une de ces chapelles
+mahométanes, et ayant jeté un regard par la porte toujours ouverte, je
+vis qu'une femme priait devant la relique. C'était un tableau charmant,
+cette Arabe assise par terre, dans cette chambre délabrée, où le vent
+entrait à son gré et amassait dans les coins, en tas jaunes, les fines
+aiguilles sèches tombées des pins. Je m'approchai pour mieux regarder,
+et je reconnus Allouma. Elle ne me vit pas, ne m'entendit point,
+absorbée tout entière par le souci du saint; et elle parlait, à mi-voix,
+elle lui parlait, se croyant bien seule avec lui, racontant au serviteur
+de Dieu toutes ses préoccupations. Parfois elle se taisait un peu pour
+méditer, pour chercher ce qu'elle avait encore à dire, pour ne rien
+oublier de sa provision de confidences; et parfois aussi elle s'animait
+comme s'il lui eût répondu, comme s'il lui eût conseillé une chose
+qu'elle ne voulait point faire et qu'elle combattait avec des
+raisonnements.
+
+Je m'éloignai, sans bruit, ainsi que j'étais venu, et je rentrai pour
+dîner.
+
+Le soir, je la fis venir et je la vis entrer avec un air soucieux
+qu'elle n'avait point d'ordinaire.
+
+--Assieds-toi là, lui dis-je en lui montrant sa place sur le divan, à
+mon côté.
+
+Elle s'assit et comme je me penchais vers elle pour l'embrasser elle
+éloigna sa tête avec vivacité.
+
+Je fus stupéfait et je demandai:
+
+--Eh bien, qu'y a-t-il?
+
+--C'est Ramadan, dit-elle.
+
+Je me mis à rire.
+
+--Et le Marabout t'a défendu de te laisser embrasser pendant le Ramadan?
+
+--Oh oui, je suis une Arabe et tu es un Roumi!
+
+--Ce serait un gros péché?
+
+--Oh oui!
+
+--Alors tu n'as rien mangé de la journée, jusqu'au coucher du soleil?
+
+--Non, rien.
+
+--Mais au soleil couché tu as mangé?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien, puisqu'il fait nuit tout à fait tu ne peux pas être plus
+sévère pour le reste que pour la bouche.
+
+Elle semblait crispée, froissée, blessée et elle reprit avec une hauteur
+que je ne lui connaissais pas.
+
+--Si une fille arabe se laissait toucher par un Roumi pendant le
+Ramadan, elle serait maudite pour toujours.
+
+--Et cela va durer tout le mois.
+
+Elle répondit avec conviction:
+
+--Oui, tout le mois de Ramadan.
+
+Je pris un air irrité et je lui dis:
+
+--Eh bien, tu peux aller le passer dans ta famille, le Ramadan.
+
+Elle saisit mes mains et les portant sur son coeur:
+
+--Oh! je te prie, ne sois pas méchant, tu verras comme je serai
+gentille. Nous ferons Ramadan ensemble, veux-tu? Je te soignerai, je te
+gâterai, mais ne sois pas méchant.
+
+Je ne pus m'empêcher de sourire tant elle était drôle et désolée, et je
+l'envoyai coucher chez elle.
+
+Une heure plus tard, comme j'allais me mettre au lit, deux petits coups
+furent frappés à ma porte, si légers que je les entendis à peine.
+
+Je criai: «Entrez» et je vis apparaître Allouma portant devant elle un
+grand plateau chargé de friandises arabes, de croquettes sucrées, frites
+et sautées, de toute une pâtisserie bizarre de nomade.
+
+Elle riait, montrant ses belles dents, et elle répéta:
+
+--Nous allons faire Ramadan ensemble.
+
+Vous savez que le jeûne, commencé à l'aurore et terminé au crépuscule,
+au moment où l'oeil ne distingue plus un fil blanc d'un fil noir, est
+suivi chaque soir de petites fêtes intimes où on mange jusqu'au matin.
+Il en résulte que, pour les indigènes peu scrupuleux, le Ramadan
+consiste à faire du jour la nuit, et de la nuit le jour. Mais Allouma
+poussait plus loin la délicatesse de conscience. Elle installa son
+plateau entre nous deux, sur le divan, et prenant avec ses longs doigts
+minces une petite boulette poudrée, elle me la mit dans la bouche en
+murmurant:
+
+--C'est bon, mange.
+
+Je croquai, le léger gâteau qui était excellent en effet, et je lui
+demandai:
+
+--C'est toi qui as fait ça?
+
+--Oui, c'est moi?
+
+--Pour moi?
+
+--Oui, pour toi.
+
+--Pour me faire supporter le Ramadan.
+
+--Oui, ne sois pas méchant! Je t'en apporterai tous les jours.
+
+Oh! le terrible mois que je passai là! un mois sucré, douceâtre,
+enrageant, un mois de gâteries et de tentations, de colères et d'efforts
+vains contre une invincible résistance.
+
+Puis, quand arrivèrent les trois jours du Beïram, je les célébrai à ma
+façon et le Ramadan fut oublié.
+
+L'été s'écoula, il fut très chaud. Vers les premiers jours de l'automne,
+Allouma me parut préoccupée, distraite, désintéressée de tout.
+
+Or, un soir, comme je la faisais appeler, on ne la trouva point dans sa
+chambre. Je pensai qu'elle rôdait dans la maison et j'ordonnai qu'on la
+cherchât. Elle n'était pas rentrée; j'ouvris la fenêtre et je criai:
+
+--Mohammed.
+
+La voix de l'homme couché sous sa tente répondit:
+
+--Oui, moussié.
+
+--Sais-tu où est Allouma?
+
+--Non, moussié--pas possible--Allouma perdu?
+
+Quelques secondes après, mon Arabe entrait chez moi, tellement ému qu'il
+ne maîtrisait point son trouble. Il demanda:
+
+--Allouma perdu?
+
+--Mais oui, Allouma perdu.
+
+--Pas possible?
+
+--Cherche, lui dis-je?
+
+Il restait debout, songeant, cherchant, ne comprenant pas. Puis, il
+entra dans la chambre vide où les vêtements d'Allouma traînaient, dans
+un désordre oriental. Il regarda tout comme un policier, ou plutôt il
+flaira comme un chien, puis, incapable d'un long effort, il murmura avec
+résignation:
+
+--Parti, il est parti!
+
+Moi je craignais un accident, une chute, une entorse au fond d'un ravin,
+et je fis mettre sur pied tous les hommes du campement avec ordre de la
+chercher jusqu'à ce qu'on l'eût retrouvée.
+
+On la chercha toute la nuit, on la chercha le lendemain, on la chercha
+toute la semaine. Aucune trace ne fut découverte pouvant mettre sur la
+piste. Moi je souffrais; elle me manquait; ma maison me semblait vide
+et mon existence déserte. Puis des idées inquiétantes me passaient par
+l'esprit. Je craignais qu'ont l'eût enlevée, ou assassinée peut-être.
+Mais comme j'essayais toujours d'interroger Mohammed et de lui
+communiquer mes appréhensions, il répondait sans varier:
+
+--Non, parti.
+
+Puis il ajoutait le mot arabe «r'ézale» qui veut dire «gazelle,» comme
+pour exprimer qu'elle courait vite et qu'elle était loin.
+
+Trois semaines se passèrent et je n'espérais plus revoir jamais ma
+maîtresse arabe, quand un matin, Mohammed, les traits éclairés par la
+joie, entra chez moi et me dit:
+
+--Moussié, Allouma il est revenu.
+
+Je sautai du lit et je demandai:
+
+--Où est-elle?
+
+--N'ose pas venir! Là-bas, sous l'arbre! Et de son bras tendu, il me
+montrait par la fenêtre une tache blanchâtre au pied d'un olivier.
+
+Je me levai et je sortis. Comme j'approchais de ce paquet de linge
+qui semblait jeté contre le tronc tordu, je reconnus les grands yeux
+sombres, les étoiles tatouées, la figure longue et régulière de la
+fille sauvage qui m'avait séduit. A mesure que j'avançais une colère me
+soulevait, une envie de frapper, de la faire souffrir, de me venger.
+
+Je criai de loin:
+
+--D'où viens-tu?
+
+Elle ne répondit pas et demeurait immobile, inerte, comme si elle ne
+vivait plus qu'à peine, résignée à mes violences, prête aux coups.
+
+J'étais maintenant debout tout près d'elle, contemplant avec stupeur les
+haillons qui la couvraient, ces loques de soie et de laine, grises de
+poussière, déchiquetées, sordides.
+
+Je répétai, la main levée comme sur un chien.
+
+--D'où viens-tu?
+
+Elle murmura:
+
+--De là-bas!
+
+--D'où?
+
+--De la tribu!
+
+--De quelle tribu?
+
+--De la mienne.
+
+--Pourquoi es-tu partie?
+
+Voyant que je ne la battais point, elle s'enhardit un peu, et, à voix
+basse:
+
+--Il fallait... il fallait... je ne pouvais plus vivre dans la maison.
+
+Je vis des larmes dans ses yeux, et tout de suite, je fus attendri comme
+une bête. Je me penchai vers elle, et j'aperçus, en me retournant pour
+m'asseoir, Mohammed qui nous épiait, de loin.
+
+Je repris, très doucement:
+
+--Voyons, dis-moi pourquoi tu es partie?
+
+Alors elle me conta que depuis longtemps déjà elle éprouvait en son
+coeur de nomade, l'irrésistible envie de retourner sous les tentes,
+de coucher, de courir, de se rouler sur le sable, d'errer, avec les
+troupeaux, de plaine en plaine, de ne plus sentir sur sa tête, entre les
+étoiles jaunes du ciel et les étoiles bleues de sa face, autre chose que
+le mince rideau de toile usée et recousue à travers lequel on aperçoit
+des grains de feu quand on se réveille dans la nuit.
+
+Elle me fit comprendre cela en termes naïfs et puissants, si justes, que
+je sentis bien qu'elle ne mentait pas, que j'eus pitié d'elle, et que je
+lui demandai:
+
+--Pourquoi ne m'as-tu pas dit que tu désirais t'en aller pendant quelque
+temps?
+
+--Parce que tu n'aurais pas voulu...
+
+--Tu m'aurais promis de revenir et j'aurais consenti.
+
+--Tu n'aurais pas cru.
+
+Voyant que je n'étais pas fâché, elle riait, et elle ajouta:
+
+--Tu vois, c'est fini, je suis retournée chez moi et me voici. Il me
+fallait seulement quelques jours de là-bas. J'ai assez maintenant, c'est
+fini, c'est passé, c'est guéri. Je suis revenue, je n'ai plus mal. Je
+suis très contente. Tu n'es pas méchant.
+
+--Viens à la maison, lui dis-je.
+
+Elle se leva. Je pris sa main, sa main fine aux doigts minces; et
+triomphante en ses loques, sous la sonnerie de ses anneaux, de ses
+bracelets, de ses colliers et de ses plaques, elle marcha gravement vers
+ma demeure, où nous attendait Mohammed.
+
+Avant d'entrer, je repris:
+
+--Allouma, toutes les fois que tu voudras retourner chez toi, tu me
+préviendras et je te le permettrai.
+
+Elle demanda, méfiante:
+
+--Tu promets?
+
+--Oui, je promets.
+
+--Moi aussi, je promets. Quand j'aurai mal--et elle posa ses deux mains
+sur son front avec un geste magnifique--je te dirai: «Il faut que
+j'aille là-bas» et tu me laisseras partir.
+
+Je l'accompagnai dans sa chambre, suivi de Mohammed qui portait
+de l'eau, car on n'avait pu prévenir encore la femme
+d'Abd-el-Kader-el-Hadara du retour de sa maîtresse.
+
+Elle entra, aperçut l'armoire à glace et, la figure illuminée, courut
+vers elle comme on s'élance vers une mère retrouvée. Elle se regarda
+quelques secondes, fit la moue, puis d'une voix un peu fâchée, dit au
+miroir:
+
+--Attends, j'ai des vêtements de soie dans l'armoire. Je serai belle
+tout à l'heure.
+
+Et je la laissai seule, faire la coquette devant elle-même.
+
+Notre vie recommença comme auparavant et, de plus en plus, je subissais
+l'attrait bizarre, tout physique, de cette fille pour qui j'éprouvais en
+même temps une sorte de dédain paternel.
+
+Pendant six mois tout alla bien, puis je sentis qu'elle redevenait
+nerveuse, agitée, un peu triste. Je lui dis, un jour:
+
+--Est-ce que tu veux retourner chez toi?
+
+--Oui, je veux.
+
+--Tu n'osais pas me le dire?
+
+--Je n'osais pas.
+
+--Va, je permets.
+
+Elle saisit mes mains et les baisa comme elle faisait en tous ses élans
+de reconnaissance, et, le lendemain, elle avait disparu.
+
+Elle revint, comme la première fois, au bout de trois semaines environ,
+toujours déguenillée, noire de poussière et de soleil, rassasiée de vie
+nomade, de sable et de liberté. En deux ans elle retourna ainsi quatre
+fois chez elle.
+
+Je la reprenais gaîment, sans jalousie, car pour moi la jalousie ne
+petit naître que de l'amour, tel que nous le comprenons chez nous.
+Certes, j'aurais fort bien pu la tuer si je l'avais surprise me
+trompant, mais je l'aurais tuée un peu comme on assomme, par pure
+violence, un chien qui désobéit. Je n'aurais pas senti ces tourments, ce
+feu rongeur, ce mal horrible, la jalousie du Nord. Je viens de dire que
+j'aurais pu la tuer comme on assomme un chien qui désobéit! Je l'aimais
+en effet, un peu comme on aime un animal très rare, chien ou cheval,
+impossible à remplacer. C'était une bête admirable, une bête sensuelle,
+une bête à plaisir, qui avait un corps de femme.
+
+Je ne saurais vous exprimer quelles distances incommensurables
+séparaient nos âmes, bien que nos coeurs, peut-être, se fussent frôlés,
+échauffés l'un l'autre, par moments. Elle était quelque chose de ma
+maison, de ma vie, une habitude fort agréable à laquelle je tenais et
+qu'aimait en moi l'homme charnel, celui qui n'a que des yeux et des
+sens.
+
+Or, un matin Mohammed entra chez moi avec une figure singulière, ce
+regard inquiet des arabes qui ressemble au regard fuyant d'un chat en
+face d'un chien.
+
+Je lui dis, en apercevant cette figure.
+
+--Hein? qu'y a-t-il?
+
+--Allouma il est parti.
+
+Je me mis à rire.
+
+--Parti, où ça?
+
+--Parti tout à fait, moussié!
+
+--Comment, parti tout à fait?
+
+--Oui, moussié.
+
+--Tu es fou, mon garçon?
+
+--Non, moussié.
+
+--Pourquoi ça parti? Comment? Voyons? Explique-toi!
+
+Il demeurait immobile, ne voulant pas parler; puis, soudain il eut une
+de ces explosions de colère arabe qui nous arrêtent dans les rues des
+villes devant deux énergumènes, dont le silence et la gravité orientales
+font place brusquement aux plus extrêmes gesticulations et aux
+vociférations les plus féroces.
+
+Et je compris au milieu de ces cris qu'Allouma s'était enfuie avec mon
+berger.
+
+Je dus calmer Mohammed et tirer de lui, un à un, des détails.
+
+Ce fut long, j'appris enfin que depuis huit jours il épiait ma maîtresse
+qui avait des rendez-vous, derrière les bois de cactus voisins ou dans
+le ravin de lauriers-roses, avec une sorte de vagabond, engagé comme
+berger par mon intendant, à la fin du mois précédent.
+
+La nuit dernière, Mohammed l'avait vue sortir sans la voir rentrer; et
+il répétait, d'un air exaspéré.
+
+--Parti, moussié, il est parti!
+
+Je ne sais pourquoi, mais sa conviction, la conviction de cette
+fuite avec ce rôdeur, était entrée en moi, en une seconde, absolue,
+irrésistible. Cela était absurde, invraisemblable et certain en vertu de
+l'irraisonnable qui est la seule logique des femmes.
+
+Le coeur serré, une colère dans le sang, je cherchais à me rappeler les
+traits de cet homme, et je me souvint tout à coup que je l'avais vu,
+l'autre semaine, debout sur une butte de terre, au milieu de son
+troupeau, et me regardant. C'était une sorte de grand bédouin dont la
+couleur des membres nus se confondait avec celle des haillons, un type
+de brute barbare aux pommettes saillantes, au nez crochu, au menton
+fuyant, aux jambes sèches, une haute carcasse en guenilles avec des yeux
+faux de chacal.
+
+Je ne doutais point--oui--elle avait fui avec ce gueux. Pourquoi? Parce
+qu'elle était Allouma, une fille du sable. Une autre, à Paris, fille du
+trottoir aurait fui avec mon cocher ou avec un rôdeur de barrière.
+
+--C'est bon, dis-je à Mohammed. Si elle est partie, tant pis pour elle.
+J'ai des lettres à écrire. Laisse-moi seul.
+
+Il s'en alla, surpris de mon calme. Moi, je me levai, j'ouvris ma
+fenêtre et je me mis à respirer par grands souffles qui m'entraient
+au fond de la poitrine, l'air étouffant venu du Sud, car le sirocco
+soufflait.
+
+Puis je pensai: «Mon Dieu, c'est une... une femme, comme bien d'autres.
+Sait-on... sait-on ce qui les fait agir, ce qui les fait aimer, suivre
+ou lâcher un homme?»
+
+Oui, on sait quelquefois--souvent, on ne sait pas. Par moments, on
+doute?
+
+Pourquoi a-t-elle disparu avec cette brute répugnante? Pourquoi?
+Peut-être parce que depuis un mois le vent vient du Sud presque
+régulièrement.
+
+Cela suffit! un souffle! Sait-elle, savent-elles, le plus souvent, même
+les plus fines et les plus compliquées, pourquoi elles agissent? Pas
+plus qu'une girouette qui tourne au vent. Une brise insensible fait
+pivoter la flèche de fer, de cuivre, de tôle ou de bois, de même qu'une
+influence imperceptible, une impression insaisissable remue, et pousse,
+aux résolutions le coeur changeant des femmes, qu'elles soient des
+villes, des champs, des faubourgs ou du désert.
+
+Elle peuvent sentir, ensuite; si elles raisonnent et comprennent,
+pourquoi elles ont fait ceci plutôt que cela; mais sur le moment elles
+l'ignorent, car elles sont les jouets de leur sensibilité à surprises,
+les esclaves étourdies des événements, des milieux, des émotions, des
+rencontres et de tous les effleurements dont tressaille leur âme et leur
+chair!
+
+M. Auballe, s'était levé. Il fit quelques pas, me regarda, et dit en
+souriant:
+
+--Voilà un amour dans le désert!
+
+Je demandai.
+
+--Si elle revenait?
+
+Il murmura.
+
+--Sale fille!... Cela me ferait plaisir tout de même.
+
+--Et vous pardonneriez le berger?
+
+--Mon Dieu, oui. Avec les femmes, il faut toujours pardonner... ou
+ignorer.
+
+
+
+
+HAUTOT PÈRE ET FILS
+
+Devant la porte de la maison, demi-ferme, demi-manoir, une de ces
+habitations rurales mixtes qui furent presque seigneuriales et
+qu'occupent à présent de gros cultivateurs, les chiens, attachés aux
+pommiers de la cour, aboyaient et hurlaient à la vue des carnassières
+portées par le garde et des gamins. Dans la grande salle à
+manger-cuisine, Hautot père, Hautot fils, M. Bermont, le percepteur, et
+M. Mondaru, le notaire, cassaient une croûte et buvaient un verre avant
+de se mettre en chasse, car c'était jour d'ouverture.
+
+Hautot père, fier de tout ce qu'il possédait, vantait d'avance le gibier
+que ses invités allaient trouver sur ses terres. C'était un grand
+Normand, un de ces hommes puissants, sanguins, osseux, qui lèvent sur
+leurs épaules des voitures de pommes. Demi-paysan, demi-monsieur, riche,
+respecté, influent, autoritaire, il avait fait suivre ses classes,
+jusqu'en troisième, à son fils Hautot César, afin qu'il eût de
+l'instruction, et il avait arrêté là ses études de peur qu'il devînt un
+monsieur indifférent à la terre.
+
+Hautot César, presque aussi haut que son père, mais plus maigre, était
+un bon garçon de fils, docile, content de tout, plein d'admiration, de
+respect et de déférence pour les volontés et les opinions de Hautot
+père.
+
+M. Bermont, le percepteur, un petit gros qui montrait sur ses joues
+rouges de minces réseaux de veines violettes pareils aux affluents et au
+cours tortueux des fleuves sur les cartes de géographie, demandait:
+
+--Et du lièvre--y en a-t-il, du lièvre?...
+
+Hautot père, répondit:
+
+--Tant que vous en voudrez, surtout dans les fonds du Puysatier.
+
+--Par où commençons-nous?--interrogea le notaire, un bon vivant de
+notaire gras et pâle, bedonnant aussi et sanglé dans un costume de
+chasse tout neuf, acheté à Rouen l'autre semaine.
+
+--Eh bien, par là, par les fonds. Nous jetterons les perdrix dans la
+plaine et nous nous rabattrons dessus.
+
+Et Hautot père se leva. Tous l'imitèrent, prirent leurs fusils dans les
+coins, examinèrent les batteries, tapèrent du pied pour s'affermir dans
+leurs chaussures un peu dures, pas encore assouplies par la chaleur du
+sang; puis ils sortirent; et les chiens se dressant au bout des attaches
+poussèrent des hurlements aigus en battant l'air de leurs pattes.
+
+On se mit en route vers les fonds. C'était un petit vallon, ou plutôt
+une grande ondulation de terres de mauvaise qualité, demeurées incultes
+pour cette raison, sillonnées de ravines, couvertes de fougères,
+excellente réserve de gibier.
+
+Les chasseurs s'espacèrent, Hautot père tenant la droite, Hautot fils
+tenant la gauche, et les deux invités au milieu. Le garde et les
+porteurs de carniers suivaient. C'était l'instant solennel où on attend,
+le premier coup de fusil, où le coeur bat un peu, tandis que le doigt
+nerveux tâte à tout instant les gâchettes.
+
+Soudain, il partit, ce coup! Hautot père avait tiré. Tous s'arrêtèrent
+et virent une perdrix, se détachant d'une compagnie qui fuyait à
+tire-d'aile, tomber dans un ravin sous une broussaille épaisse. Le
+chasseur excité se mit à courir, enjambant, arrachant les ronces qui le
+retenaient, et il disparut à son tour dans le fourré, à la recherche de
+sa pièce.
+
+Presque aussitôt, un second coup de feu retentit.
+
+--Ah! ah! le gredin, cria M. Bermont, il aura déniché un lièvre
+là-dessous.
+
+Tous attendaient, les yeux sur ce tas de branches impénétrables au
+regard.
+
+Le notaire, faisant un porte-voix de ses mains, hurla: «Les avez-vous?»
+Hautot père ne répondit pas; alors, César, se tournant vers le garde,
+lui dit: «Va donc l'aider, Joseph. Il faut marcher en ligne. Nous
+attendrons».
+
+Et Joseph, un vieux tronc d'homme sec, noueux, dont toutes les
+articulations faisaient des bosses, partit d'un pas tranquille et
+descendit dans le ravin, en cherchant les trous praticables avec des
+précautions de renard. Puis, tout de suite, il cria:
+
+--Oh! v'nez! v'nez! y a un malheur d'arrivé.
+
+Tous accoururent et plongèrent dans les ronces. Hautot père, tombé sur
+le flanc, évanoui, tenait à deux mains son ventre d'où coulait à travers
+sa veste de toile déchirée par le plomb de longs filets de sang sur
+l'herbe. Lâchant son fusil pour saisir la perdrix morte à portée de sa
+main, il avait laissé tomber l'arme dont le second coup, partant au
+choc, lui avait crevé les entrailles. On le tira du fossé, on le
+dévêtit, et on vit une plaie affreuse par où les intestins sortaient.
+Alors, après qu'on l'eut ligaturé tant bien que mal, on le reporta chez
+lui et on attendit le médecin qu'on avait été quérir, avec un prêtre.
+
+Quand le docteur arriva, il remua la tête gravement, et se tournant vers
+Hautot fils qui sanglotait sur une chaise:
+
+--Mon pauvre garçon, dit-il, ça n'a pas bonne tournure.
+
+Mais quand le pansement fut fini, le blessé remua les doigts, ouvrit la
+bouche, puis les yeux, jeta devant lui des regards troubles, hagards,
+puis parut chercher dans sa mémoire, se souvenir, comprendre, et il
+murmura:
+
+--Nom d'un nom, ça y est!
+
+Le médecin lui tenait la main.
+
+--Mais non, mais non, quelques jours de repos seulement, ça ne sera
+rien.
+
+Hautot reprit:
+
+--Ça y est! j'ai l'ventre crevé! Je le sais bien.
+
+Puis soudain:
+
+--J'veux parler au fils, si j'ai le temps.
+
+Hautot fils, malgré lui, larmoyait et répétait comme un petit garçon:
+
+--P'pa, p'pa, pauv'e p'pa!
+
+Mais le père, d'un ton plus ferme:.
+
+--Allons pleure pu, c'est pas le moment. J'ai à te parler. Mets-toi là,
+tout près, ça sera vite fait, et je serai plus tranquille. Vous autres,
+une minute s'il vous plaît.
+
+Tous sortirent laissant le fils en face du père.
+
+Dès qu'ils furent seuls:
+
+--Écoute, fils, tu as vingt-quatre ans, on peut te dire les choses. Et
+puis il n'y a pas tant de mystère à ça que nous en mettons. Tu sais bien
+que ta mère est morte depuis sept ans, pas vrai, et que je n'ai pas plus
+de quarante-cinq ans moi, vu que je me suis marié à dix-neuf. Pas vrai?
+
+Le fils balbutia:
+
+--Oui, c'est vrai.
+
+---Donc ta mère est morte depuis sept ans, et moi je suis resté veuf. Eh
+bien! ce n'est pas un homme comme moi qui peut rester veuf à trente-sept
+ans, pas vrai?
+
+Le fils répondit:
+
+--Oui, c'est vrai.
+
+Le père, haletant, tout pâle et la face crispée continua:
+
+--Dieu que j'ai mal! Eh bien, tu comprends. L'homme n'est pas fait pour
+vivre seul, mais je ne voulais pas donner une suivante à ta mère, vu que
+je lui avais promis ça. Alors... tu comprends?
+
+--Oui, père.
+
+--Donc, j'ai pris une petite à Rouen, rue de l'Éperlan, 18, au
+troisième, la seconde porte--je te dis tout ça, n'oublie pas,--mais une
+petite qui a été gentille tout plein pour moi, aimante, dévouée, une
+vraie femme, quoi? Tu saisis, mon gars?
+
+--Oui, père.
+
+--Alors, si je m'en vas, je lui dois quelque chose, mais quelque chose
+de sérieux qui la mettra à l'abri. Tu comprends?
+
+--Oui, père.
+
+--Je te dis que c'est une brave fille, mais là, une brave, et que, sans
+toi, et sans le souvenir de ta mère, et puis sans la maison où nous
+avons vécu tous trois, je l'aurais amenée ici, et puis épousée, pour
+sûr... écoute... écoute... mon gars... j'aurais pu faire un testament...
+je n'en ai point fait! Je n'ai pas voulu... car il ne faut point écrire
+les choses... ces choses-là... ça nuit trop aux légitimes... et puis ça
+embrouille tout... ça ruine tout le monde! Vois-tu, le papier timbré,
+n'en faut pas, n'en fais jamais usage. Si je suis riche, c'est que je ne
+m'en suis point servi de ma vie. Tu comprends, mon fils!
+
+--Oui, père.
+
+--Écoute encore... Écoute bien... Donc, je n'ai pas fait de testament...
+je n'ai pas voulu..., et puis je te connais, tu as bon coeur, tu n'es
+pas ladre, pas regardant, quoi. Je me suis dit que, sur ma fin, je
+te conterais les choses et que je te prierais de ne pas oublier la
+petite:--Caroline Donet, rue de l'Éperlan, 18, au troisième, la seconde
+porte, n'oublie pas.--Et puis, écoute encore. Vas-y tout de suite quand
+je serai parti--et puis arrange-toi pour qu'elle ne se plaigne pas de ma
+mémoire.--Tu as de quoi.--Tu le peux,--je te laisse assez... Écoute...
+En semaine on ne la trouve pas. Elle travaille chez Mme Moreau, rue
+Beauvoisine. Vas-y le jeudi. Ce jour-là elle m'attend. C'est mon jour,
+depuis six ans. Pauvre p'tite, va-t-elle pleurer!... Je te dis tout ça,
+parce que je te connais bien, mon fils. Ces choses-là on ne les conte
+pas au public, ni au notaire, ni au curé. Ça se fait, tout le monde le
+sait, mais ça ne se dit pas, sauf nécessité. Alors personne d'étranger
+dans le secret, personne que la famille, parce que la famille, c'est
+tous en un seul. Tu comprends?
+
+--Oui, père.
+
+--Tu promets?
+
+--Oui, père.
+
+--Tu jures?
+
+--Oui, père
+
+--Je t'en prie, je t'en supplie, fils, n'oublie pas. J'y tiens.
+
+--Non, père.
+
+--Tu iras toi-même. Je veux que tu t'assures de tout.
+
+--Oui, père.
+
+--Et puis, tu verras... tu verras ce qu'elle t'expliquera. Moi je ne
+peux pas te dire plus. C'est juré.
+
+--Oui, père.
+
+--C'est bon, mon fils. Embrasse-moi. Adieu. Je vas claquer, j'en suis
+sûr. Dis-leur qu'ils entrent.
+
+Hautot fils embrassa son père en gémissant, puis, toujours docile,
+ouvrit la porte, et le prêtre parut, en surplis blanc, portant les
+saintes huiles.
+
+Mais le moribond avait fermé les yeux, et il refusa de les rouvrir,
+il refusa de répondre, il refusa de montrer, même par un signe, qu'il
+comprenait.
+
+Il avait assez parlé, cet homme, il n'en pouvait plus. Il se sentait
+d'ailleurs à présent le coeur tranquille, il voulait mourir en paix.
+Qu'avait-il besoin de se confesser au délégué de Dieu, puisqu'il venait
+de se confesser à son fils, qui était de la famille, lui.
+
+Il fut administré, purifié, absous, au milieu de ses amis et de ses
+serviteurs agenouillés, sans qu'un seul mouvement de son visage révélât
+qu'il vivait encore.
+
+Il mourut vers minuit, après quatre heures de tressaillements indiquant
+d'atroces souffrances.
+
+
+II
+
+
+Ce fut le mardi qu'on l'enterra, la chasse ayant ouvert le dimanche.
+Rentré chez lui, après avoir conduit son père au cimetière, César Hautot
+passa le reste du jour à pleurer. Il dormit à peine la nuit suivante
+et il se sentit si triste en s'éveillant qu'il se demandait comment il
+pourrait continuer à vivre.
+
+Jusqu'au soir cependant il songea que, pour obéir à là dernière volonté
+paternelle, il devait se rendre à Rouen le lendemain, et voir cette
+fille Caroline Donet qui demeurait rue de l'Éperlan, 18, au troisième
+étage, la seconde porte. Il avait répété, tout bas, comme on marmotte
+une prière, ce nom et cette adresse, un nombre incalculable de
+fois, afin de ne pas les oublier, et il finissait par les balbutier
+indéfiniment, sans pouvoir s'arrêter ou penser à quoi que ce fût, tant
+sa langue et son esprit étaient possédés par cette phrase.
+
+Donc le lendemain, vers huit heures, il ordonna d'atteler Graindorge
+au tilbury et partit au grand trot du lourd cheval normand sur la
+grand'route d'Ainville à Rouen. Il portait sur le dos sa redingote
+noire, sur la tête son grand chapeau de soie et sur les jambes sa
+culotte à sous-pieds, et il n'avait pas voulu, vu la circonstance,
+passer par-dessus son beau costume, la blouse bleue qui se gonfle au
+vent, garantit le drap de la poussière et des taches, et qu'on ôte
+prestement à l'arrivée, dès qu'on a sauté de voiture.
+
+Il entra dans Rouen alors que dix heures sonnaient, s'arrêta comme
+toujours à l'hôtel des Bons-Enfants, rue des Trois-Mares, subit les
+embrassades du patron, de la patronne et de ses cinq fils, car on
+connaissait la triste nouvelle; puis, il dut donner des détails sur
+l'accident, ce qui le fit pleurer, repousser les services de toutes ces
+gens, empressées parce qu'ils le savaient riche, et refuser même leur
+déjeuner, ce qui les froissa.
+
+Ayant donc épousseté son chapeau, brossé sa redingote et essuyé ses
+bottines, il se mit à la recherche de la rue de l'Éperlan, sans oser
+prendre de renseignements près de personne, de crainte d'être reconnu et
+d'éveiller les soupçons.
+
+À la fin, ne trouvant pas, il aperçut un prêtre, et se fiant à la
+discrétion professionnelle des hommes d'église, il s'informa auprès de
+lui.
+
+Il n'avait que cent pas à faire, c'était justement la deuxième rue à
+droite.
+
+Alors, il hésita. Jusqu'à ce moment, il avait obéi comme une brute à la
+volonté du mort. Maintenant il se sentait tout remué, confus, humilié à
+l'idée de se trouver, lui, le fils, en face de cette femme qui avait été
+la maîtresse de son père. Toute la morale qui gît en nous, tassée au
+fond de nos sentiments par des siècles d'enseignement héréditaire, tout
+ce qu'il avait appris depuis le catéchisme sur les créatures de mauvaise
+vie, le mépris instinctif que tout homme porte en lui contre elles, même
+s'il en épouse une, toute son honnêteté bornée de paysan, tout cela
+s'agitait en lui, le retenait, le rendait honteux et rougissant.
+
+Mais il pensa:--«J'ai promis au père. Faut pas y manquer.» Alors il
+poussa la porte entre-bâillée de la maison marquée du numéro 18,
+découvrit un escalier sombre, monta trois étages, aperçut une porte,
+puis une seconde, trouva une ficelle de sonnette et tira dessus.
+
+Le din-din qui retentit dans la chambre voisine lui fit passer un
+frisson dans le corps. La porte s'ouvrit et il se trouva en face d'une
+jeune dame très bien habillée, brune, au teint coloré, qui le regardait
+avec des yeux stupéfaits.
+
+Il ne savait que lui dire, et, elle, qui ne se doutait de rien, et qui
+attendait l'autre, ne l'invitait pas à entrer. Ils se contemplèrent
+ainsi pendant près d'une demi-minute. À la fin elle demanda:
+
+--Vous désirez, monsieur?
+
+Il murmura:
+
+--Je suis Hautot fils.
+
+Elle eut un sursaut, devint pâle, et balbutia comme si elle le
+connaissait depuis longtemps:
+
+--Monsieur César?
+
+--Oui.
+
+--Et alors?
+
+--J'ai à vous parler de la part du père.
+
+Elle fit--Oh! mon Dieu!--et recula pour qu'il entrât. Il ferma la porte
+et la suivit.
+
+Alors il aperçut un petit garçon de quatre ou cinq ans, qui jouait avec
+un chat, assis par terre devant un fourneau d'où montait une fumée de
+plats tenus au chaud.
+
+--Asseyez-vous, disait-elle.
+
+Il s'assit.... Elle demanda:
+
+--Eh bien?
+
+Il n'osait plus parler, les yeux fixés sur la table dressée au milieu de
+l'appartement, et portant trois couverts, dont un d'enfant. Il regardait
+la chaise tournée dos au feu, l'assiette, la serviette, les verres, la
+bouteille de vin ronge entamée et la bouteille de vin blanc intacte.
+C'était la place de son père, dos au feu! On l'attendait. C'était son
+pain qu'il voyait, qu'il reconnaissait près de la fourchette, car la
+croûte était enlevée à cause des mauvaises dents d'Hautot. Puis, levant
+les yeux, il aperçut, sur le mur, son portrait, la grande photographie
+faite à Paris l'année de l'Exposition, la même qui était clouée
+au-dessus du lit dans la chambre à coucher d'Ainville.
+
+La jeune femme reprit:
+
+--Eh bien, monsieur César?
+
+Il la regarda. Une angoisse l'avait rendue livide et elle attendait, les
+mains tremblantes de peur.
+
+Alors il osa.
+
+--Eh bien, mam'zelle, papa est mort dimanche, en ouvrant la chasse.
+
+Elle fut si bouleversée qu'elle ne remua pas. Après quelques instants de
+silence, elle murmura d'une voix presque insaisissable:
+
+--Oh! pas possible!
+
+Puis, soudain, des larmes parurent dans ses yeux, et levant ses mains
+elle se couvrit la figure en se mettant à sangloter. Alors, le petit
+tourna la tête, et voyant sa mère en pleurs, hurla. Puis, comprenant
+que ce chagrin subit venait de cet inconnu, il se rua sur César, saisit
+d'une main sa culotte et de l'autre il lui tapait la cuisse de toute
+sa force. Et César demeurait éperdu, attendri, entre cette femme qui
+pleurait son père et cet enfant qui défendait sa mère. Il se sentait
+lui-même gagné par l'émotion, les yeux enflés par le chagrin; et, pour
+reprendre contenance, il se mit à parler.
+
+--Oui, disait-il, le malheur est arrivé dimanche matin, sur les huit
+heures.... Et il contait, comme si elle l'eût écouté, n'oubliant aucun
+détail, disant les plus petites choses avec une minutie de paysan. Et le
+petit tapait toujours, lui lançant à présent des coups de pied dans les
+chevilles.
+
+Quand il arriva au moment où Hautot père avait parlé d'elle, elle
+entendit son nom, découvrit sa figure et demanda:
+
+--Pardon, je ne vous suivais pas, je voudrais bien savoir.... Si ça ne
+vous contrariait pas de recommencer.
+
+Il recommença dans les mêmes termes: «Le malheur est arrivé dimanche
+matin sur les huit heures....»
+
+Il dit tout, longuement, avec des arrêts, des points, des réflexions
+venues de lui, de temps en temps. Elle l'écoutait avidement, percevant
+avec sa sensibilité nerveuse de femme toutes les péripéties qu'il
+racontait, et tressaillant d'horreur, faisant: «Oh mon Dieu!» parfois.
+Le petit, la croyant calmée, avait cessé de battre César pour prendre la
+main de sa mère, et il écoutait aussi, comme s'il eût compris.
+
+Quand le récit fut terminé, Hautot fils reprit:
+
+--Maintenant, nous allons nous arranger ensemble suivant son désir.
+Écoutez, je suis à mon aise, il m'a laissé du bien. Je ne veux pas que
+vous ayez à vous plaindre....
+
+Mais elle l'interrompit vivement.
+
+--Oh! monsieur César, monsieur César, pas aujourd'hui. J'ai le coeur
+coupé.... Une autre fois, un autre jour.... Non, pas aujourd'hui.... Si
+j'accepte, écoutez... ce n'est pas pour moi... non, non, non, je vous le
+jure. C'est pour le petit. D'ailleurs, on mettra ce bien sur sa tête.
+
+Alors César, effaré, devina, et balbutiant:
+
+--Donc... c'est à lui... le p'tit?
+
+--Mais oui, dit-elle.
+
+Et Hautot fils regarda son frère avec une émotion confuse, forte et
+pénible.
+
+Après un long silence, car elle pleurait de nouveau, César, tout à fait
+gêné, reprit:
+
+--Eh bien, alors, mam'zelle Donet, je vas m'en aller. Quand voulez-vous
+que nous parlions de ça?
+
+Elle s'écria:
+
+--Oh! non, ne partez pas, ne partez pas, ne me laissez pas toute seule
+avec Émile! Je mourrais de chagrin. Je n'ai plus personne, personne que
+mon petit. Oh! quelle misère, quelle misère, monsieur César. Tenez,
+asseyez-vous. Vous allez encore me parler. Vous me direz ce qu'il
+faisait, là-bas, toute la semaine.
+
+Et César s'assit, habitué à obéir.
+
+Elle approcha, pour elle, une autre chaise de la sienne, devant le
+fourneau où les plats mijotaient toujours, prit Émile sur ses genoux, et
+elle demanda à César mille choses sur son père, des choses intimes où
+l'on voyait, où il sentait sans raisonner qu'elle avait aimé Hautot de
+tout son pauvre coeur de femme.
+
+Et, par l'enchaînement naturel de ses idées, peu nombreuses, il en
+revint à l'accident et se remit à le raconter avec tous les mêmes
+détails.
+
+Quand il dit: «Il avait un trou dans le ventre, on y aurait mis les deux
+poings», elle poussa une sorte de cri, et les sanglots jaillirent de
+nouveau de ses yeux. Alors, saisi par la contagion, César se mit aussi à
+pleurer, et comme les larmes attendrissent toujours les fibres du coeur,
+il se pencha vers Émile dont le front se trouvait à portée de sa bouche
+et l'embrassa.
+
+La mère, reprenant haleine, murmurait:
+
+--Pauvre gars, le voilà orphelin.
+
+--Moi aussi, dit César.
+
+Et ils ne parlèrent plus.
+
+Mais soudain, l'instinct pratique de ménagère, habituée à songer à tout,
+se réveilla chez la jeune femme.
+
+--Vous n'avez peut-être rien pris de la matinée, monsieur César?
+
+--Non, mam'zelle.
+
+--Oh! vous devez avoir faim. Vous allez manger un morceau.
+
+--Merci, dit-il, je n'ai pas faim, j'ai eu trop de tourment.
+
+Elle répondit:
+
+--Malgré la peine, faut bien vivre, vous ne me refuserez pas ça! Et puis
+vous resterez un peu plus. Quand vous serez parti, je ne sais pas ce que
+je deviendrai.
+
+Il céda, après quelque résistance encore, et s'asseyant dos au feu, en
+face d'elle, il mangea une assiette de tripes qui crépitaient dans le
+fourneau et but un verre de vin rouge. Mais il ne permit point qu'elle
+débouchât le vin blanc.
+
+Plusieurs fois il essuya la bouche du petit qui avait barbouillé de
+sauce tout son menton.
+
+Comme il se levait pour partir, il demanda:
+
+--Quand est-ce voulez-vous que je revienne pour parler de l'affaire,
+mam'zelle Donet?
+
+--Si ça ne vous faisait rien, jeudi prochain, monsieur César. Comme ça
+je ne perdrais pas de temps. J'ai toujours mes jeudis libres.
+
+--Ça me va, jeudi prochain.
+
+--Vous viendrez déjeuner, n'est-ce pas?
+
+--Oh! quant à ça, je ne peux pas le promettre.
+
+--C'est qu'on cause mieux en mangeant. On a plus de temps aussi.
+
+--Eh bien, soit. Midi alors.
+
+Et il s'en alla après avoir encore embrassé le petit Émile, et serré la
+main de Mlle Donet.
+
+
+
+III
+
+
+La semaine parut longue à César Hautot. Jamais il ne s'était trouvé seul
+et l'isolement lui semblait insupportable. Jusqu'alors, il vivait à
+côté de son père, comme son ombre, le suivait aux champs, surveillait
+l'exécution de ses ordres, et quand il l'avait quitté pendant quelque
+temps le retrouvait au dîner. Ils passaient les soirs à fumer leurs
+pipes en face l'un de l'autre, en causant chevaux, vaches ou moutons;
+et la poignée de main qu'ils se donnaient au réveil semblait l'échange
+d'une affection familiale et profonde.
+
+Maintenant César était seul. Il errait par les labours d'automne,
+s'attendant toujours à voir se dresser au bout d'une plaine la grande
+silhouette gesticulante du père. Pour tuer les heures, il entrait chez
+les voisins, racontait l'accident à tous ceux qui ne l'avaient pas
+entendu, le répétait quelquefois aux autres. Puis, à bout d'occupations
+et de pensées, il s'asseyait au bord d'une route en se demandant si
+cette vie-là allait durer longtemps.
+
+Souvent il songea à Mlle Donet. Elle lui avait plu. Il l'avait trouvée
+comme il faut, douce et brave fille, comme avait dit le père. Oui, pour
+une brave fille, c'était assurément une brave fille. Il était résolu à
+faire les choses grandement et à lui donner deux mille francs de rente
+en assurant le capital à l'enfant. Il éprouvait même un certain plaisir
+à penser qu'il allait la revoir le jeudi suivant, et arranger cela avec
+elle. Et puis l'idée de ce frère, de ce petit bonhomme de cinq ans,
+qui était le fils de son père, le tracassait, l'ennuyait un peu et
+l'échauffait en même temps. C'était une espèce de famille qu'il avait
+là dans ce mioche clandestin qui ne s'appellerait jamais Hautot, une
+famille qu'il pouvait prendre ou laisser à sa guise, mais qui lui
+rappelait le père.
+
+Aussi quand il se vit sur la route de Rouen, le jeudi matin, emporté
+par le trot sonore de Graindorge, il sentit son coeur plus léger, plus
+reposé qu'il ne l'avait encore eu depuis son malheur.
+
+En entrant dans l'appartement de Mlle Donet, il vit la table mise comme
+le jeudi précédent, avec cette seule différence que la croûte du pain
+n'était pas ôtée.
+
+Il serra la main de la jeune femme, baisa Émile sur les joues et
+s'assit, un peu comme chez lui, le coeur gros tout de même. Mlle Donet
+lui parut un peu maigrie, un peu pâlie. Elle avait dû rudement pleurer.
+Elle avait maintenant un air gêné devant lui comme si elle eût compris
+ce qu'elle n'avait pas senti l'autre semaine sous le premier coup de son
+malheur, et elle le traitait avec des égards excessifs, une humilité
+douloureuse, et des soins touchants comme pour lui payer en attention
+et en dévouement les bontés qu'il avait pour elle. Ils déjeunèrent
+longuement, en parlant de l'affaire qui l'amenait. Elle ne voulait pas
+tant d'argent. C'était trop, beaucoup trop. Elle gagnait assez pour
+vivre, elle, mais elle désirait seulement qu'Émile trouvât quelques sous
+devant lui quand il serait grand. César tint bon, et ajouta même un
+cadeau de mille francs pour elle, pour son deuil.
+
+Comme il avait pris son café, elle demanda:
+
+--Vous fumez?
+
+--Oui... J'ai ma pipe.
+
+Il tâta sa poche. Nom d'un nom, il l'avait oubliée! Il allait se désoler
+quand elle lui offrit une pipe du père, enfermée dans une armoire. Il
+accepta, la prit, la reconnut, la flaira, proclama sa qualité avec une
+émotion dans la voix, l'emplit de tabac et l'alluma. Puis il mit Émile
+à cheval sur sa jambe et le fit jouer au cavalier pendant qu'elle
+desservait la table et enfermait, dans le bas du buffet, la vaisselle
+sale pour la laver, quand il serait sorti.
+
+Vers trois heures, il se leva à regret, tout ennuyé à l'idée de partir.
+
+--Eh bien! mam'zelle Donet, dit-il, je vous souhaite le bonsoir et
+charmé de vous avoir trouvée comme ça.
+
+Elle restait devant lui, rouge, bien émue, et le regardait en songeant à
+l'autre.
+
+--Est-ce que nous ne nous reverrons plus? dit-elle.
+
+Il répondit simplement:
+
+--Mais oui, mam'zelle, si ça vous fait plaisir.
+
+--Certainement, monsieur César. Alors, jeudi prochain, ça vous irait-il?
+
+--Oui, mam'zelle Donet.
+
+--Vous venez déjeuner, bien sûr?
+
+--Mais..., si vous voulez bien, je ne refuse pas.
+
+--C'est entendu, monsieur César, jeudi prochain, midi, comme
+aujourd'hui.
+
+--Jeudi midi, mam'zelle Donet!
+
+
+
+
+BOITELLE
+
+A _Robert Pinchon_
+
+
+Le père Boitelle (Antoine) avait dans tout le pays la spécialité des
+besognes malpropres. Toutes les fois qu'on avait à faire nettoyer
+une fosse, un fumier, un puisard, à curer un égout, un trou de fange
+quelconque, c'était lui qu'on allait chercher.
+
+Il s'en venait avec ses instruments de vidangeur et ses sabots enduits
+de crasse, et se mettait à sa besogne en geignant sans cesse sur son
+métier. Quand on lui demandait alors pourquoi il faisait cet ouvrage
+répugnant, il répondait avec résignation:
+
+--Pardi, c'est pour mes enfants qu'il faut nourrir. Ça rapporte plus
+qu'autre chose.
+
+Il avait, en effet, quatorze enfants. Si on s'informait de ce qu'ils
+étaient devenus, il disait avec un air d'indifférence:
+
+--N'en reste huit à la maison. Y en a un au service et cinq mariés.
+
+Quand on voulait savoir s'ils étaient bien mariés, il reprenait avec
+vivacité:
+
+--Je les ai pas opposés. Je les ai opposés en rien. Ils ont marié comme
+ils ont voulu. Faut pas opposer les goûts, ça tourne mal. Si je suis
+ordureux, mé, c'est que mes parents m'ont opposé dans mes goûts. Sans
+ça, j'aurais devenu un ouvrier comme les autres.
+
+Voici en quoi ses parents l'avaient contrarié dans ses goûts.
+
+Il était alors soldat, faisant son temps au Havre, pas plus bête qu'un
+autre, pas plus dégourdi non plus, un peu simple pourtant. Pendant les
+heures de liberté, son plus grand plaisir était de se promener sur le
+quai, où sont réunis les marchands d'oiseaux. Tantôt seul, tantôt avec
+un pays, il s'en allait lentement le long des cages où les perroquets à
+dos vert et à tête jaune des Amazones, les perroquets à dos gris et à
+tête rouge du Sénégal, les aras énormes qui ont l'air d'oiseaux cultivés
+en serre, avec leurs plumes fleuries, leurs panaches et leurs aigrettes,
+les perruches de toute taille, qui semblent coloriées avec un soin
+minutieux par un bon Dieu miniaturiste, et les petits, tout petits
+oisillons sautillants, rouges, jaunes, bleus et bariolés, mêlant leurs
+cris au bruit du quai, apportent dans le fracas des navires déchargés,
+des passants et des voitures, une rumeur violente, aiguë, piaillarde,
+assourdissante, de forêt lointaine et surnaturelle.
+
+Boitelle s'arrêtait, les yeux ouverts, la bouche ouverte, riant et ravi,
+montrant ses dents aux kakatoès prisonniers qui saluaient de leur huppe
+blanche ou jaune le rouge éclatant de sa culotte et le cuivre de son
+ceinturon. Quand il rencontrait un oiseau parleur, il lui posait des
+questions; et si la bête se trouvait ce jour-là disposée à répondre et
+dialoguait avec lui, il emportait pour jusqu'au soir de la gaieté et du
+contentement. A regarder les singes aussi il se faisait des bosses de
+plaisir, et il n'imaginait point de plus grand luxe pour un homme riche
+que de posséder ces animaux ainsi qu'on a des chats et des chiens. Ce
+goût-là, ce goût de l'exotique, il l'avait dans le sang comme on a
+celui de la chasse, de la médecine ou de la prêtrise. Il ne pouvait
+s'empêcher, chaque fois que s'ouvraient les portes de la caserne, de
+s'en revenir au quai comme s'il s'était senti tiré par une envie.
+
+Or une fois, s'étant arrêté presque en extase devant un araraca
+monstrueux qui gonflait ses plumes, s'inclinait, se redressait, semblait
+faire les révérences de cour du pays des perroquets, il vit s'ouvrir la
+porte d'un petit café attenant à la boutique du marchand d'oiseaux, et
+une jeune négresse, coiffée d'un foulard rouge, apparut, qui balayait
+vers la rue les bouchons et le sable de l'établissement.
+
+L'attention de Boitelle fut aussitôt partagée entre l'animal et la
+femme, et il n'aurait su dire vraiment lequel de ces deux êtres il
+contemplait avec le plus d'étonnement et de plaisir.
+
+La négresse, ayant poussé dehors les ordures du cabaret, leva les yeux,
+et demeura à son tour éblouie devant l'uniforme du soldat. Elle restait
+debout, en face de lui, son balai dans les mains comme si elle lui eût
+porté les armes, tandis que l'araraca continuait à s'incliner. Or le
+troupier au bout de quelques instants fut gêné par cette attention,
+et il s'en alla à petits pas, pour n'avoir point l'air de battre en
+retraite.
+
+Mais il revint. Presque chaque jour il passa devant le café des
+Colonies, et souvent il aperçut à travers les vitres la petite bonne
+à peau noire qui servait des bocks ou de l'eau-de-vie aux matelots du
+port. Souvent aussi elle sortait en l'apercevant; bientôt, même, sans
+s'être jamais parlé, ils se sourirent comme des connaissances; et
+Boitelle se sentait le coeur remué, en voyant luire, tout à coup, entre
+les lèvres sombres de la fille, la ligne éclatante de ses dents. Un
+jour enfin il entra, et fut tout surpris en constatant qu'elle parlait
+français comme tout le monde. La bouteille de limonade, dont elle
+accepta de boire un verre, demeura, dans le souvenir du troupier,
+mémorablement délicieuse; et il prit l'habitude de venir absorber, en ce
+petit cabaret du port, toutes les douceurs liquides que lui permettait
+sa bourse.
+
+C'était pour lui une fête, un bonheur auquel il pensait sans cesse, de
+regarder la main noire de la petite bonne verser quelque chose dans son
+verre, tandis que les dents riaient, plus claires que les yeux. Au bout
+de deux mois de fréquentation, ils devinrent tout à fait bons amis, et
+Boitelle, après le premier étonnement de voir que les idées de cette
+négresse étaient pareilles aux bonnes idées des filles du pays, qu'elle
+respectait l'économie, le travail, la religion et la conduite, l'en aima
+davantage, s'éprit d'elle au point de vouloir l'épouser.
+
+Il lui dit ce projet qui la fit danser de joie. Elle avait d'ailleurs
+quelque argent, laissé par une marchande d'huîtres, qui l'avait
+recueillie quand elle fut déposée sur le quai du Havre par un capitaine
+américain. Ce capitaine l'avait trouvée âgée d'environ six ans, blottie
+sur des balles de coton dans la calle de son navire, quelques heures
+après son départ de New-York. Venant au Havre, il y abandonna aux soins
+de cette écaillère apitoyée ce petit animal noir caché à son bord, il ne
+savait par qui ni comment. La vendeuse d'huîtres étant morte, la jeune
+négresse devint bonne au café des Colonies.
+
+Antoine Boitelle ajouta:
+
+--Ça se fera si les parents n'y opposent point. J'irai jamais contre
+eux, t'entends ben, jamais! Je vas leur en toucher deux mots à la
+première fois que je retourne au pays.
+
+La semaine suivante en effet, ayant obtenu vingt-quatre heures de
+permission, il se rendit dans sa famille qui cultivait une petite ferme
+à Tourteville, près d'Yvetot.
+
+Il attendit la fin du repas, l'heure où le café baptisé d'eau-de-vie
+rendait les coeurs plus ouverts, pour informer ses ascendants Qu'il
+avait trouvé une fille répondant si bien à ses goûts, à tous ses goûts,
+qu'il ne devait pas en exister une autre sur la terre pour lui convenir
+aussi parfaitement.
+
+Les vieux, à ce propos, devinrent aussitôt circonspects, et demandèrent
+des explications. Il ne cacha rien d'ailleurs que la couleur de son
+teint.
+
+C'était une bonne, sans grand avoir, mais vaillante, économe, propre, de
+conduite, et de bon conseil. Toutes ces choses-là valaient mieux que de
+l'argent aux mains d'une mauvaise ménagère. Elle avait quelques sous
+d'ailleurs, laissés par une femme qui l'avait élevée, quelques gros
+sous, presque une petite dot, quinze cents francs à la caisse d'épargne.
+Les vieux, conquis par ses discours, confiants d'ailleurs dans son
+jugement, cédaient peu à peu, quand il arriva au point délicat. Riant
+d'un rire un peu contraint:
+
+--Il n'y a qu'une chose, dit-il, qui pourra vous contrarier. Elle n'est
+brin blanche.
+
+Ils ne comprenaient pas et il dut expliquer longuement avec beaucoup de
+précautions, pour ne les point rebuter, qu'elle appartenait à la race
+sombre dont ils n'avaient vu d'échantillons que sur les images d'Épinal.
+
+Alors ils furent inquiets, perplexes, craintifs, comme s'il leur avait
+proposé une union avec le Diable.
+
+La mère disait:--Noire? Combien qu'elle l'est. C'est-il partout?
+
+Il répondait:--Pour sûr: Partout, comme t'es blanche partout, té!
+
+Le père reprenait:--Noire? C'est-il noir autant que le chaudron?
+
+Le fils répondait:--Pt'être ben un p'tieu moins! C'est noire, mais point
+noire à dégoûter. La robe à m'sieu l'curé est ben noire, et alle n'est
+pas pu laide qu'un surplis qu'est blanc.
+
+Le père disait:--Y en a-t-il de pu noires qu'elle dans son pays?
+
+Et le fils, convaincu, s'écriait:
+
+--Pour sûr!
+
+Mais le bonhomme remuait la tête.
+
+--Ça doit être déplaisant?
+
+Et le fils:
+
+--C'est point pu déplaisant qu'aut'chose, vu qu'on s'y fait en rin de
+temps.
+
+La mère demandait:
+
+--Ça ne salit point le linge plus que d'autres, ces piaux-là?
+
+--Pas plus que la tienne, vu que c'est sa couleur.
+
+Donc, après beaucoup de questions encore, il fut convenu que les parents
+verraient cette fille avant de rien décider et que le garçon, dont le
+service allait finir l'autre mois, l'amènerait à la maison afin qu'on
+pût l'examiner et décider en causant si elle n'était pas trop foncée
+pour rentrer dans la famille Boitelle.
+
+Antoine alors annonça que le dimanche 22 mai, jour de sa libération, il
+partirait pour Tourteville avec sa bonne amie.
+
+Elle avait mis pour ce voyage chez les parents de son amoureux ses
+vêtements les plus beaux et les plus voyants, où dominaient le jaune, le
+rouge et le bleu, de sorte qu'elle avait l'air pavoisée pour une fête
+nationale.
+
+Dans la gare, au départ du Havre, on la regarda beaucoup, et Boitelle
+était fier de donner le bras, à une personne qui commandait ainsi
+l'attention. Puis, dans le wagon de troisième classe où elle prit place
+à côté de lui, elle imposa une telle surprise aux paysans que ceux des
+compartiments voisins montèrent sur leurs banquettes pour l'examiner
+par-dessus la cloison de bois qui divisait la caisse roulante. Un
+enfant, à son aspect, se mit à crier de peur, un autre cacha sa figure
+dans le tablier de sa mère.
+
+Tout alla bien cependant jusqu'à la gare d'arrivée. Mais lorsque le
+train ralentit sa marche en approchant d'Yvetot, Antoine se sentit mal
+à l'aise, comme au moment d'une inspection quand il ne savait pas sa
+théorie. Puis, s'étant penché à la portière, il reconnut de loin son
+père qui tenait la bride du cheval attelé à la carriole, et sa mère
+venue jusqu'au treillage qui maintenait les curieux.
+
+Il descendit le premier, tendit la main à sa bonne amie, et, droit,
+comme s'il escortait un général, il se dirigea vers sa famille.
+
+La mère, en voyant venir cette dame noire et bariolée en compagnie de
+son garçon, demeurait tellement stupéfaite qu'elle n'en pouvait ouvrir
+la bouche, et le père avait peine à maintenir le cheval que faisait
+cabrer coup sur coup la locomotive ou la négresse. Mais Antoine, saisi
+soudain par la joie sans mélange de revoir ses vieux, se précipita, les
+bras ouverts, bécota la mère, bécota le père malgré l'effroi du bidet,
+puis se tournant vers sa compagne que les passants ébaubis considéraient
+en s'arrêtant, il s'expliqua.
+
+--La v'là! J'vous avais ben dit qu'à première vue alle est un brin
+détournante, mais sitôt qu'on la connaît, vrai de vrai, y a rien de plus
+plaisant sur la terre. Dites-y bonjour qu'à ne s'émeuve point.
+
+Alors la mère Boitelle, intimidée elle-même à perdre la raison, fit une
+espèce de révérence, tandis que le père ôtait sa casquette en murmurant:
+«J'vous la souhaite à vot' désir». Puis sans s'attarder on grimpa dans
+la carriole, les deux femmes au fond sur des chaises qui les faisaient
+sauter en l'air à chaque cahot de la route, et les deux hommes par
+devant, sur la banquette.
+
+Personne ne parlait. Antoine inquiet sifflotait un air de caserne, le
+père fouettait le bidet, et la mère regardait de coin, en glissant des
+coups d'oeil de fouine, la négresse dont le front et les pommettes
+reluisaient sous le soleil comme des chaussures bien cirées.
+
+Voulant rompre la glace, Antoine se retourna.
+
+--Eh bien, dit-il, on ne cause pas?
+
+--Faut le temps; répondit la vieille.
+
+Il reprit:
+
+--Allons, raconte à la p'tite l'histoire des huit oeufs de ta poule.
+
+C'était une farce célèbre dans la famille. Mais comme sa mère se taisait
+toujours, paralysée par l'émotion, il prit lui-même la parole et narra,
+en riant beaucoup, cette mémorable aventure. Le père, qui la savait par
+coeur, se dérida aux premiers mots; sa femme bientôt suivit l'exemple,
+et la négresse elle-même, au passage le plus drôle, partit tout à coup
+d'un tel rire, d'un rire si bruyant, roulant, torrentiel, que le cheval
+excité fit un petit temps de galop.
+
+La connaissance était faite. On causa.
+
+A peine arrivés, quand tout le monde fut descendu, après qu'il eut
+conduit sa bonne amie dans la chambre pour ôter sa robe qu'elle aurait
+pu tacher en faisant un bon plat de sa façon destiné à prendre les vieux
+par le ventre, il attira ses parents devant la porte, et demanda, le
+coeur battant.
+
+--Eh ben, quéque vous dites?
+
+Le père se tut. La mère plus hardie déclara:
+
+--Alle est trop noire! Non, vrai, c'est trop. J'en ai eu les sangs
+tournés.
+
+--Vous vous y ferez, dit Antoine.
+
+--Possible, mais pas pour le moment. Ils entrèrent et la bonne femme
+fut émue en voyant la négresse cuisiner. Alors elle l'aida, la jupe
+retroussée, active malgré son âge.
+
+Le repas fut bon, fut long, fut gai. Quand on fit un tour ensuite,
+Antoine prit son père à part.
+
+--Eh ben, pé, quéque t'en dis?
+
+Le paysan ne se compromettait jamais.
+
+--J'ai point d'avis. D'mande à ta mé.
+
+Alors Antoine rejoignit sa mère et la retenant en arrière.
+
+--Eh ben, ma mé, quéque t'en dis?
+
+--Mon pauv'e gars, vrai, alle est trop noire. Seulement un p'tieu moins
+je ne m'opposerais pas, mais c'est trop. On dirait Satan!
+
+Il n'insista point, sachant que la vieille s'obstinait toujours, mais il
+sentait en son coeur entrer un orage de chagrin. Il cherchait ce qu'il
+fallait faire, ce qu'il pourrait inventer, surpris d'ailleurs qu'elle ne
+les eût pas conquis déjà comme elle l'avait séduit lui-même. Et ils s'en
+allaient tous les quatre à pas lents à travers les blés, redevenus peu
+à peu silencieux. Quand on longeait une clôture les fermiers
+apparaissaient à la barrière, les gamins grimpaient sur les talus, tout
+le monde se précipitait au chemin pour voir passer la «noire» que
+le fils Boitelle avait ramenée. On apercevait au loin des gens qui
+couraient à travers les champs comme on accourt quand bat le tambour des
+annonces de phénomènes vivants. Le père et la mère Boitelle effarés de
+cette curiosité semée par la campagne à leur approche, hâtaient le pas,
+côte à côte, précédant de loin leur fils à qui sa compagne demandait ce
+que les parents pensaient d'elle.
+
+Il répondit en hésitant qu'ils n'étaient pas encore décidés.
+
+Mais sur la place du village ce fut une sortie en masse de toutes
+les maisons en émoi, et devant l'attroupement grossissant, les vieux
+Boitelle prirent la fuite et regagnèrent leur logis, tandis qu'Antoine
+soulevé de colère, sa bonne amie au bras, s'avançait avec majesté sous
+les yeux élargis par l'ébahissement.
+
+Il comprenait que c'était fini, qu'il n'y avait plus d'espoir, qu'il
+n'épouserait pas sa négresse; elle aussi le comprenait; et ils se mirent
+à pleurer tous les deux en approchant de la ferme. Dès qu'ils y furent
+revenus, elle ôta de nouveau sa robe pour aider la mère à faire
+sa besogne; elle la suivit partout, à la laiterie, à l'étable,
+au poulailler, prenant la plus grosse part, répétant sans cesse:
+«Laissez-moi faire, madame Boitelle», si bien que le soir venu, la
+vieille, touchée et inexorable, dit à son fils: «C'est une brave fille
+tout de même. C'est dommage qu'elle soit si noire, mais vrai, alle l'est
+trop. J'pourrais pas m'y faire, faut qu'alle r'tourne, alle est trop
+noire!»
+
+Et le fils Boitelle dit à sa bonne amie:
+
+--Alle n'veut point, alle te trouve trop noire. Faut r'tourner. Je
+t'aconduirai jusqu'au chemin de fer. N'importe, t'éluge point. J'vas
+leur y parler quand tu seras partie.
+
+Il la conduisit donc à la gare en lui donnant encore bon espoir, et
+après l'avoir embrassée, la fit monter dans le convoi qu'il regarda
+s'éloigner avec des yeux bouffis par les pleurs.
+
+Il eut beau implorer les vieux, ils ne consentirent jamais.
+
+Et quand il avait conté cette histoire que tout le pays connaissait,
+Antoine Boitelle ajoutait toujours:
+
+--A partir de ça, j'ai eu de coeur à rien, à rien. Aucun métier ne
+m'allait pu, et j'sieus devenu ce que j'sieus, un ordureux.
+
+On lui disait:
+
+--Vous vous êtes marié pourtant.
+
+--Oui, et j'peux pas dire que ma femme m'a déplu pisque j'y ai fait
+quatorze éfants, mais c'n'est point l'autre, oh non pour sûr, oh non!
+L'autre, voyez-vous, ma négresse, alle n'avait qu'à me regarder, je me
+sentais comme transporté...
+
+
+
+
+L'ORDONNANCE
+
+
+Le cimetière plein d'officiers avait l'air d'un champ fleuri. Les képis
+et les culottes rouges, les galons et les boutons d'or, les sabres, les
+aiguillettes de l'état-major, les brandebourgs des chasseurs et des
+hussards passaient au milieu des tombes dont les croix blanches ou
+noires ouvraient leurs bras lamentables, leurs bras de fer, de marbre ou
+de bois sur le peuple disparu des morts.
+
+On venait d'enterrer la femme du colonel de Limousin. Elle s'était noyée
+deux jours auparavant, en prenant un bain.
+
+C'était fini, le clergé était parti, mais le colonel, soutenu par deux
+officiers, restait debout devant le trou au fond duquel il voyait encore
+le coffre de bois qui cachait, décomposé déjà, le corps de sa jeune
+femme.
+
+C'était presque un vieillard, un grand maigre à moustaches blanches
+qui avait épousé, trois ans plus tôt, la fille d'un camarade, demeurée
+orpheline après la mort de son père, le colonel Sortis.
+
+Le capitaine et le lieutenant sur qui s'appuyait leur chef essayaient
+de l'emmener. Il résistait, les yeux pleins de larmes qu'il ne laissait
+point couler, par héroïsme, et, murmurant, tout bas: «Non, non, encore
+un peu», il s'obstinait à rester là, les jambes fléchissantes, au bord
+de ce trou, qui lui paraissait sans fond, un abîme où étaient tombés son
+coeur et sa vie, tout ce qui lui restait sur terre.
+
+Tout à coup le général Ormont s'approcha, saisit par le bras le colonel,
+et l'entraînant presque de force: «Allons, allons, mon vieux camarade,
+il ne faut pas demeurer là.» Le colonel obéit alors, et rentra chez lui.
+
+Comme il ouvrait la porte de son cabinet, il aperçut une lettre sur
+sa table de travail. L'ayant prise, il faillit tomber de surprise et
+d'émotion, il avait reconnu l'écriture de sa femme. Et la lettre portait
+le timbre de la poste avec la date du jour même. Il déchira l'enveloppe
+et lut.
+
+«PÈRE,
+
+Permettez-moi de vous appeler encore père, comme autrefois. Quand vous
+recevrez cette lettre, je serai morte, et sous la terre. Alors peut-être
+pourrez-vous me pardonner.
+
+Je ne veux pas chercher à vous émouvoir ni à atténuer ma faute. Je veux
+dire seulement, avec toute la sincérité d'une femme qui va se tuer dans
+une heure, la vérité entière et complète.
+
+Quand vous m'avez épousée, par générosité, je me suis donnée à vous, par
+reconnaissance et je vous ai aimé de tout mon coeur de petite fille. Je
+vous ai aimé ainsi que j'aimais papa, presque autant; et un jour, comme
+j'étais sur vos genoux, et comme vous m'embrassiez, je vous ai appelé:
+«Père», malgré moi. Ce fut un cri du coeur, instinctif, spontané. Vrai,
+vous étiez pour moi un père, rien qu'un père. Vous avez ri, et vous
+m'avez dit: «Appelle-moi toujours comme ça, mon enfant, ça me fait
+plaisir.»
+
+Nous sommes venus dans cette ville et--pardonnez-moi, père--je suis
+devenue amoureuse. Oh! j'ai résisté longtemps, presque deux ans, vous
+lisez bien, presque deux ans, et puis j'ai cédé, je suis devenue
+coupable, je suis devenue une femme perdue.
+
+Quant à lui?--Vous ne devinerez pas qui. Je suis bien tranquille
+là-dessus, puisqu'ils étaient douze officiers, toujours autour de moi et
+avec moi, que vous appeliez mes douze constellations.
+
+Père, ne cherchez pas à le connaître et ne le haïssez pas, lui. Il a
+fait ce que n'importe qui aurait fait à sa place, et puis, je suis sûre
+qu'il m'aimait aussi de tout son coeur.
+
+Mais, écoutez--un jour, nous avions rendez-vous dans l'île des Bécasses,
+vous savez la petite île, après le moulin. Moi, je devais y aborder en
+nageant, et lui devait m'attendre dans les buissons, et puis rester
+là jusqu'au soir pour qu'on ne le vît pas partir. Je venais de le
+rejoindre, quand les branches s'ouvrent et nous apercevons Philippe,
+votre ordonnance, qui nous avait surpris. J'ai senti que nous étions
+perdus et j'ai poussé un grand cri; alors il m'a dit--lui, mon
+ami!--Allez-vous-en à la nage, tout doucement, ma chère, et laissez-moi
+avec cet homme.
+
+Je suis partie, si émue que j'ai failli me noyer, et je suis rentrée
+chez vous, m'attendant à quelque chose d'épouvantable.
+
+Une heure après, Philippe me disait, à voix basse, dans le corridor du
+salon où je l'ai rencontré. «Je suis aux ordres de madame, si elle avait
+quelque lettre à me donner». Alors je compris qu'il s'était vendu, et
+que mon ami l'avait acheté.
+
+Je lui ai donné des lettres, en effet,--toutes mes lettres.--Il les
+portait et me rapportait les réponses.
+
+Cela a duré deux mois environ. Nous avions confiance en lui, comme vous
+aviez confiance en lui, vous aussi.
+
+Or, père, voici ce qui arriva. Un jour, dans la même île où j'étais
+venue à la nage, mais, seule, cette fois, j'ai retrouvé votre
+ordonnance. Cet homme m'attendait et il m'a prévenue qu'il allait nous
+dénoncer à vous et vous livrer des lettres gardées par lui, volées, si
+je ne cédais point à ses désirs.
+
+Oh! père, mon père, j'ai eu peur, une peur lâche, indigne, peur de vous
+surtout, de vous si bon, et trompé par moi, peur pour lui encore,--vous
+l'auriez tué--pour moi aussi, peut-être, est-ce que je sais, j'étais
+affolée, éperdue, j'ai cru l'acheter encore une fois ce misérable qui
+m'aimait aussi, quelle honte!
+
+Nous sommes si faibles, nous autres, que nous perdons la tête bien plus
+que vous. Et puis, quand on est tombé, on tombe toujours plus bas, plus
+bas. Est-ce que je sais ce que j'ai fait? J'ai compris seulement qu'un
+de vous deux et moi allions mourir--et je me suis donnée à cette brute.
+
+Vous voyez, père, que je ne cherche pas à m'excuser.
+
+Alors, alors--alors, ce que j'aurais dû prévoir est arrivé--il m'a prise
+et reprise quand il a voulu en me terrifiant. Il a été aussi mon amant,
+comme l'autre, tous les jours. Est-ce pas abominable? Et quel châtiment,
+père?
+
+Alors, moi, je me suis dit. Il faut mourir. Vivante, je n'aurais pu vous
+confesser un pareil crime. Morte, j'ose tout. Je ne pouvais plus faire
+autrement que de mourir, rien ne m'aurait lavée, j'étais trop tachée. Je
+ne pouvais plus aimer, ni être aimée; il me semblait que je salissais
+tout le monde, rien qu'en donnant la main.
+
+Tout à l'heure, je vais aller prendre mon bain et je ne reviendrai pas.
+
+Cette lettre pour vous ira chez mon amant. Il la recevra après ma mort,
+et sans rien comprendre, vous la fera tenir, accomplissant mon dernier
+voeu. Et vous la lirez, vous, en revenant du cimetière.
+
+Adieu, père, je n'ai plus rien à vous dire. Faites ce que vous voudrez,
+et pardonnez-moi.»
+
+Le colonel s'essuya le front couvert de sueur. Son sang-froid, le
+sang-froid des jours de bataille lui était revenu tout à coup.
+
+Il sonna.
+
+Un domestique parut.
+
+--Envoyez-moi Philippe, dit-il.
+
+Puis, il entr'ouvrit le tiroir de sa table.
+
+L'homme entra presque aussitôt, un grand soldat à moustaches rousses,
+l'air malin, l'oeil sournois.
+
+Le colonel le regarda tout droit.
+
+--Tu vas me dire le nom de l'amant de ma femme.
+
+--Mais, mon colonel...
+
+L'officier prit son revolver dans le tiroir entr'ouvert.
+
+--Allons, et vite, tu sais que je ne plaisante pas.
+
+--Eh bien!... mon colonel..., c'est le capitaine Saint-Albert.
+
+A peine avait-il prononcé ce nom, qu'une flamme lui brûla les yeux, et
+il s'abattit sur la face, une balle au milieu du front.
+
+
+
+
+LE LAPIN
+
+
+Maître Lecacheur apparut sur la porte de sa maison, à l'heure ordinaire,
+entre cinq heures et cinq heures un quart du matin, pour surveiller ses
+gens qui se mettaient au travail.
+
+Rouge, mal éveillé, l'oeil droit ouvert, l'oeil gauche presque fermé,
+il boutonnait avec peine ses bretelles sur son gros ventre, tout en
+surveillant, d'un regard entendu et circulaire, tous les coins connus de
+sa ferme. Le soleil coulait ses rayons obliques à travers les hêtres du
+fossé et les pommiers ronds de la cour, faisait chanter les coqs sur
+le fumier et roucouler les pigeons sur le toit. La senteur de l'étable
+s'envolait par la porte ouverte et se mêlait, dans l'air frais du matin,
+à l'odeur âcre de l'écurie où hennissaient les chevaux, la tête tournée
+vers la lumière.
+
+Dès que son pantalon fut soutenu solidement, maître Lecacheur se mit
+en route, allant d'abord vers le poulailler, pour compter les oeufs du
+matin, car il craignait des maraudes depuis quelque temps.
+
+Mais la fille de ferme accourut vers lui en levant les bras et criant:
+«Maît' Cacheux, maît' Cacheux, on a volé un lapin, c'te nuit.»
+
+--Un lapin?
+
+--Oui, maît'Cacheux, l'gros gris, celui de la cage à draite.
+
+Le fermier ouvrit tout à fait l'oeil gauche et dit simplement:
+
+--Faut vé ça.
+
+Et il alla voir.
+
+La cage avait été brisée, et le lapin était parti.
+
+Alors l'homme devint soucieux, referma son oeil droit et se gratta le
+nez. Puis, après avoir réfléchi, il ordonna à la servante effarée, qui
+demeurait stupide devant son maître:
+
+--Va quéri les gendarmes. Dis que j'les attends sur l'heure.
+
+Maître Lecacheur était maire de sa commune, Pavigny-le-Gras, et
+commandait en maître, vu son argent et sa position.
+
+Dès que la bonne eut disparu, en courant vers le village, distant d'un
+demi-kilomètre, le paysan rentra chez lui, pour boire son café et causer
+de la chose avec sa femme.
+
+Il la trouva soufflant le feu avec sa bouche, à genoux devant le foyer.
+
+Il dit dès la porte:
+
+--V'là qu'on a volé un lapin, l'gros gris.
+
+Elle se retourna si vite qu'elle se trouva assise par terre, et
+regardant son mari avec des yeux désolés:
+
+--Qué qu'tu dis, Cacheux! qu'on a volé un lapin?
+
+--L'gros gris.
+
+--L'gros gris?
+
+Elle soupira.
+
+--Qué misère! qué qu'a pu l'vôlé, çu lapin.
+
+C'était une petite femme maigre et vive, propre, entendue à tous les
+soins de l'exploitation.
+
+Lecacheur avait son idée.
+
+--Ça doit être çu gars de Polyte.
+
+La fermière se leva brusquement, et d'une voix furieuse:
+
+--C'est li! c'est li! faut pas en trâcher d'autre. C'est li! Tu l'as
+dit, Cacheux!
+
+Sur sa maigre figure irritée, toute sa fureur paysanne, toute son
+avarice, toute sa rage de femme économe contre le valet toujours
+soupçonné, contre la servante toujours suspectée, apparaissaient dans la
+contraction de la bouche, dans les rides des joues et du front.
+
+--Et qué que t'as fait? demanda-t-elle.
+
+--J'ai envéyé quéri les gendarmes.
+
+Ce Polyte était un homme de peine employé pendant quelques jours dans
+la ferme et congédié par Lecacheur après une réponse insolente. Ancien
+soldat, il passait pour avoir gardé de ses campagnes en Afrique des
+habitudes de maraude et de libertinage. Il faisait, pour vivre, tous les
+métiers. Maçon, terrassier, charretier, faucheur, casseur de pierres,
+ébrancheur, il était surtout fainéant; aussi ne le gardait-on nulle
+part et devait-il par moments changer de canton pour trouver encore du
+travail.
+
+Dès le premier jour de son entrée à la ferme, la femme de Lecacheur
+l'avait détesté; et maintenant elle était sûre que le vol avait été
+commis par lui.
+
+Au bout d'une demi-heure environ, les deux gendarmes arrivèrent. Le
+brigadier Sénateur était très haut et maigre, le gendarme Lenient, gros
+et court.
+
+Lecacheur les fit asseoir, et leur raconta la chose. Puis on alla
+voir le lieu du méfait afin de constater le bris de la cabine et de
+recueillir toutes les preuves. Lorsqu'on fut rentré dans la cuisine, la
+maîtresse apporta du vin, emplit les verres et demanda avec un défi dans
+l'oeil:
+
+--L'prendrez-vous, c'ti-là?
+
+Le brigadier, son sabre entre les jambes, semblait soucieux. Certes, il
+était sûr de le prendre si on voulait bien le lui désigner. Dans le cas
+contraire, il ne répondait point de le découvrir lui-même. Après avoir
+longtemps réfléchi, il posa cette simple question:
+
+--Le connaissez-vous, le voleur?
+
+Un pli de malice normande rida la grosse bouche de Lecacheur qui
+répondit:
+
+--Pour l'connaître, non, je l'connais point, vu que j'l'ai pas vu vôler.
+Si j'l'avais vu, j'y aurais fait manger tout cru, poil et chair, sans
+un coup d'cidre pour l'faire passer. Pour lors, pour dire qui c'est,
+je l'dirai point, nonobstant, que j'crais qu'c'est çu propre à rien de
+Polyte.
+
+Alors il expliqua longuement ses histoires avec Polyte, le départ de ce
+valet, son mauvais regard, des propos rapportés, accumulant des preuves
+insignifiantes et minutieuses.
+
+Le brigadier, qui avait écouté avec grande attention tout en vidant son
+verre de vin et en le remplissant ensuite, d'un geste indifférent, se
+tourna vers son gendarme:
+
+--Faudra voir chez la femme au berqué Severin, dit-il.
+
+Le gendarme sourit et répondit par trois signes de tête.
+
+Alors, Mme Lecacheur se rapprocha, et tout doucement, avec des ruses
+de paysanne, interrogea à son tour le brigadier. Ce berger Severin, un
+simple, une sorte de brute, élevé dans un parc à moutons, ayant grandi
+sur les côtes au milieu de ses bêtes trottantes et bêlantes, ne
+connaissant guère qu'elles au monde, avait cependant conservé au fond
+de l'âme l'instinct d'épargne du paysan. Certes, il avait dû cacher,
+pendant des années et des années, dans des creux d'arbre ou des trous de
+rocher tout ce qu'il gagnait d'argent, soit en gardant les troupeaux,
+soit en guérissant, par des attouchements et des paroles, les entorses
+des animaux (car le secret des rebouteux lui avait été transmis par un
+vieux berger qu'il avait remplacé). Or, un jour, il acheta, en vente
+publique, un petit bien, masure et champ, d'une valeur de trois mille
+francs.
+
+Quelques mois plus tard, on apprit qu'il se mariait. Il épousait une
+servante connue pour ses mauvaises moeurs, la bonne du cabaretier. Les
+gars racontaient que cette fille, le sachant aisé, l'avait été trouver
+chaque nuit, dans sa hutte, et l'avait pris, l'avait conquis, l'avait
+conduit au mariage, peu à peu, de soir en soir.
+
+Puis, ayant passé par la mairie et par l'église, elle habitait
+maintenant la maison achetée par son homme, tandis qu'il continuait à
+garder ses troupeaux, nuit et jour, à travers les plaines.
+
+Et le brigadier ajouta:
+
+--V'là trois s'maines que Polyte couche avec elle, vu qu'il n'a pas
+d'abri, ce maraudeur.
+
+Le gendarme se permit un mot:
+
+--Il prend la couverture au berger.
+
+Madame Lecacheur, saisie d'une rage nouvelle, d'une rage accrue par une
+colère de femme mariée contre le dévergondage, s'écria:
+
+--C'est elle, j'en suis sûre. Allez-y. Ah! les bougres de voleux!
+
+Mais le brigadier ne s'émut pas:
+
+--Minute, dit-il. Attendons midi, vu qu'il y vient dîner chaque jour. Je
+les pincerai le nez dessus.
+
+Et le gendarme souriait, séduit par l'idée de son chef; et Lecacheur
+aussi souriait maintenant, car l'aventure du berger lui semblait
+comique, les maris trompés étant toujours plaisants.
+
+Midi venait de sonner, quand le brigadier Sénateur, suivi de son homme,
+frappa trois coups légers à la porte d'une petite maison isolée, plantée
+au coin d'un bois, à cinq cents mètres du village.
+
+Ils s'étaient collés contre le mur afin de n'être pas vus du dedans;
+et ils attendirent. Au bout d'une minute ou deux, comme personne ne
+répondait, le brigadier frappa de nouveau. Le logis semblait inhabité
+tant il était silencieux, mais le gendarme Lenient, qui avait l'oreille
+fine, annonça qu'on remuait à l'intérieur.
+
+Alors Sénateur se fâcha. Il n'admettait point qu'on résistât une seconde
+à l'autorité et, heurtant le mur du pommeau de son sabre, il cria:
+
+--Ouvrez, au nom de la loi!
+
+Cet ordre demeurant toujours inutile, il hurla:
+
+--Si vous n'obéissez pas, je fais sauter la serrure. Je suis le
+brigadier de gendarmerie, nom de Dieu! Attention, Lenient.
+
+Il n'avait point fini de parler que la porte était ouverte, et Sénateur
+avait devant lui une grosse fille très rouge, joufflue, dépoitraillée,
+ventrue, large des hanches, une sorte de femelle sanguine et bestiale,
+la femme du berger Severin.
+
+Il entra.
+
+--Je viens vous rendre visite, rapport à une petite enquête, dit-il.
+
+Et il regardait autour de lui. Sur la table une assiette, un pot à
+cidre, un verre à moitié plein annonçaient un repas commencé. Deux
+couteaux traînaient côte à côte. Et le gendarme malin cligna de l'oeil à
+son chef.
+
+--Ça sent bon, dit celui-ci.
+
+--On jurerait du lapin sauté, ajouta Lenient très gai.
+
+--Voulez-vous un verre de fine? demanda la paysanne.
+
+--Non, merci. Je voudrais seulement la peau du lapin que vous mangez.
+
+Elle fit l'idiote; mais elle tremblait.
+
+--Qué lapin?
+
+Le brigadier s'était assis et s'essuyait le front avec sérénité.
+
+--Allons, allons, la patronne, vous ne nous ferez pas accroire que vous
+vous nourrissiez de chiendent. Que mangiez-vous, là, toute seule, pour
+votre dîner?
+
+--Mé, rien de rien, j'vous jure. Un p'tieu d'beurre su l'pain.
+
+--Mazette, la bourgeoise, un p'tieu d'beurre su l'pain... vous faites
+erreur. C'est un p'tieu d'beurre sur le lapin qu'il faut dire. Bougre!
+il sent bon vot'beurre, nom de Dieu! c'est du beurre de choix, du beurre
+d'extra, du beurre de noce, du beurre à poil, pour sûr, c'est pas du
+beurre de ménage, çu beurre-là!
+
+Le gendarme se tordait et répétait:
+
+--Pour sûr, c'est pas du beurre de ménage.
+
+Le brigadier Sénateur étant farceur, toute la gendarmerie était devenue
+facétieuse.
+
+Il reprit:
+
+--Ous'qu'il est vot'beurre?
+
+--Mon beurre?
+
+--Oui, vot'beurre.
+
+--Mais dans l'pot.
+
+--Alors, ous'qu'il est l'pot?
+
+--Qué pot?
+
+--L'pot à beurre, pardi!
+
+--Le v'là.
+
+Elle alla chercher une vieille tasse au fond de laquelle gisait une
+couche de beurre rance et salé.
+
+Le brigadier le flaira et, remuant le front:
+
+---C'est pas l'même. Il me faut l'beurre qui sent le lapin sauté.
+Allons, Lenient, ouvrons l'oeil; vois su l'buffet, mon garçon; mé j'vas
+guetter sous le lit.
+
+Ayant donc fermé la porte, il s'approcha du lit et le voulut tirer;
+mais le lit tenait au mur, n'ayant pas été déplacé depuis plus d'un
+demi-siècle apparemment. Alors le brigadier se pencha, et fit craquer
+son uniforme. Un bouton venait de sauter.
+
+--Lenient, dit-il.
+
+--Mon brigadier?
+
+--Viens, mon garçon, viens au lit, moi je suis trop long pour voir
+dessous. Je me charge du buffet.
+
+Donc, il se releva, et attendit, debout, que son homme eût exécuté
+l'ordre.
+
+Lenient, court et rond, ôta son képi, se jeta sur le ventre, et collant
+son front par terre, regarda longtemps le creux noir sous la couche.
+Puis, soudain, il s'écria:
+
+--Je l'tiens! Je l'tiens!
+
+Le brigadier Sénateur se pencha sur son homme.
+
+--Qué que tu tiens, le lapin?
+
+--Non, l'voleux!
+
+--L'voleux! Amène, amène!
+
+Les deux bras du gendarme allongés sous le lit avaient appréhendé
+quelque chose, et il tirait de toute sa force. Un pied, chaussé d'un
+gros soulier, parut enfin, qu'il tenait de sa main droite.
+
+Le brigadier le saisit: «Hardi! hardi! tire!»
+
+Lenient, à genoux maintenant, tirait sur l'autre jambe. Mais la besogne
+était rude, car le captif gigotait ferme, ruait et faisait gros dos,
+s'arc-boutant de la croupe à la traverse du lit.
+
+--Hardi! hardi! tire, criait Sénateur.
+
+Et ils tiraient de toute leur force, si bien que la barre de bois
+céda et l'homme sortit jusqu'à la tête, dont il se servit encore pour
+s'accrocher à sa cachette.
+
+La figure parut enfin, la figure furieuse et consternée de Polyte dont
+les bras demeuraient étendus sous le lit.
+
+--Tire! criait toujours le brigadier.
+
+Alors un bruit bizarre se fît entendre; et, comme les bras s'en venaient
+à la suite des épaules, les mains se montrèrent à la suite des bras et,
+dans les mains, la queue d'une casserole, et, au bout de la queue, la
+casserole elle-même, qui contenait un lapin sauté.
+
+--Nom de Dieu, de Dieu, de Dieu, de Dieu! hurlait le brigadier fou de
+joie, tandis que Lenient s'assurait de l'homme.
+
+Et la peau du lapin, preuve accablante, dernière et terrible pièce à
+conviction, fut découverte dans la paillasse.
+
+Alors les gendarmes rentrèrent en triomphe au village avec le prisonnier
+et leurs trouvailles.
+
+Huit jours plus tard, la chose ayant fait grand bruit, maître Lecacheur,
+en entrant à la mairie pour y conférer avec le maître d'école, apprit
+que le berger Severin l'y attendait depuis une heure.
+
+L'homme était assis sur une chaise, dans un coin, son bâton entre les
+jambes. En apercevant le maire, il se leva, ôta son bonnet, salua d'un:
+
+--Bonjou, maît'Cacheux.
+
+Puis demeura debout, craintif, gêné.
+
+--Qu'est-ce que vous demandez? dit le fermier.
+
+--V'là, maît'Cacheux. C'est-i véridique qu'on a volé un lapin cheux
+vous, l'aut'semaine?
+
+--Mais oui, c'est vrai, Severin.
+
+--Ah! ben, pour lors c'est véridique.
+
+--Oui, mon brave.
+
+--Qué qui l'a volé, çu lapin?
+
+--C'est Polyte Ancas, l'journalier.
+
+--Ben, ben. C'est-i véridique itou qu'on l'a trouvé sous mon lit?
+
+--Qui ça, le lapin?
+
+--Le lapin et pi Polyte, l'un au bout d'l'autre.
+
+--Oui, mon pauv'e Severin. C'est vrai.
+
+--Pour lors, c'est véridique?
+
+--Oui. Qu'est-ce qui vous a donc conté c't'histoire-là?
+
+--Un p'tieu tout l'monde. Je m'entends. Et pi, et pi, vous n'en savez
+long su l'mariage, vu qu'vous les faites, vous qu'êtes maire.
+
+--Comment sur le mariage?
+
+--Oui, rapport au drait.
+
+--Comment rapport au droit?
+
+--Rapport au drait d'l'homme et pi au drait d'la femme.
+
+--Mais, oui.
+
+--Eh! ben, dites-mé, maît'Cacheux, ma femme a-t-i l'drait de coucher avé
+Polyte?
+
+--Comment, de coucher avec Polyte?
+
+--Oui, c'est-i son drait, vu la loi, et pi vu qu'alle est ma femme, de
+coucher avec Polyte?
+
+--Mais non, mais non, c'est pas son droit.
+
+--Si je l'y r'prends, j'ai-t-i l'drait de li fout' des coups, mé, à elle
+et pi à li itou?
+
+--Mais... mais... mais oui.
+
+--C'est ben, pour lors. J'vas vous dire. Eune nuit, vu qu'j'avais
+d'z'idées, j'rentrai, l'aute semaine, et j'les y trouvai, qu'i n'étaient
+point dos à dos. J'foutis Polyte coucher dehors; mais c'est tout, vu que
+je savais point mon drait. C'te fois-ci, j'les vis point. Je l'sais par
+l's autres. C'est fini, n'en parlons pu. Mais si j'les r'pince... nom
+d'un nom, si j'les r'pince. Je leur ferai passer l'goût d'la rigolade,
+maît'Cacheux, aussi vrai que je m'nomme Severin...
+
+
+
+
+UN SOIR
+
+
+Le _Kléber_ avait stoppé, et je regardais de mes yeux ravis l'admirable
+golfe de Bougie qui s'ouvrait devant nous. Les forêts kabyles couvraient
+les hautes montagnes; les sables jaunes, au loin, faisaient, à la mer
+une rive de poudre d'or, et le soleil tombait en torrents de feu sur les
+maisons blanches de la petite ville.
+
+La brise chaude, la brise d'Afrique, apportait à mon coeur joyeux,
+l'odeur du désert, l'odeur du grand continent mystérieux où l'homme du
+Nord ne pénètre guère. Depuis trois mois, j'errai sur le bord de ce
+monde profond et inconnu, sur le rivage de cette terre fantastique de
+l'autruche, du chameau, de la gazelle, de l'hippopotame, du gorille, de
+l'éléphant et du nègre. J'avais vu l'arabe galoper dans le vent, comme
+un drapeau qui flotte et vole et passe, j'avais couché sous la tente
+brune, dans la demeure vagabonde de ces oiseaux blancs du désert.
+J'étais ivre de lumière, de fantaisie et d'espace.
+
+Maintenant, après cette dernière excursion, il faudrait partir,
+retourner en France, revoir Paris, la ville du bavardage inutile, des
+soucis médiocres et des poignées de mains sans nombre. Je dirais adieu
+aux choses aimées, si nouvelles, à peine entrevues, tant regrettées.
+
+Une flotte de barques entourait le paquebot. Je sautai dans l'une
+d'elles où ramait un négrillon, et je fus bientôt sur le quai, près de
+la vieille porte sarrazine, dont la ruine grise, à l'entrée de la cité
+kabyle, semble un écusson de noblesse antique.
+
+Comme je demeurais debout sur le port, à côté de ma valise, regardant
+sur la rade le gros navire à l'ancre, et stupéfait d'admiration devant
+cette côte unique, devant ce cirque de montagnes baignées par les flots
+bleus, plus beau que celui de Naples, aussi beau que ceux d'Ajaccio et
+de Porto, en Corse, une lourde main me tomba sur l'épaule.
+
+Je me retournai et je vis un grand homme à barbe longue, coiffé d'un
+chapeau de paille, vêtu de flanelle blanche, debout à côté de moi, et me
+dévisageant de ses yeux bleus.
+
+--N'êtes-vous pas mon ancien camarade de pension? dit-il.
+
+--C'est possible. Comment vous appelez-vous?
+
+--Trémoulin.
+
+--Parbleu! Tu étais mon voisin d'études.
+
+--Ah! vieux, je t'ai reconnu du premier coup, moi.
+
+Et la longue barbe se frotta sur mes joues.
+
+Il semblait si content, si gai, si heureux de me voir, que, par un élan
+d'amical égoïsme, je serrai fortement les deux mains de ce camarade de
+jadis, et que je me sentis moi-même très satisfait de l'avoir ainsi
+retrouvé.
+
+Trémoulin avait été pour moi pendant quatre ans le plus intime, le
+meilleur de ces compagnons d'études que nous oublions si vite à peine
+sortis du collège. C'était alors un grand corps mince, qui semblait
+porter une tête trop lourde, une grosse tête ronde, pesante, inclinant
+le cou tantôt à droite, tantôt à gauche, et écrasant la poitrine étroite
+de ce haut collégien à longues jambes.
+
+Très intelligent, doué d'une facilité merveilleuse, d'une rare souplesse
+d'esprit, d'une sorte d'intuition instinctive pour toutes les études
+littéraires, Trémoulin était le grand décrocheur de prix de notre
+classe.
+
+On demeurait convaincu au collège qu'il deviendrait un homme illustre,
+un poète sans doute, car il faisait des vers et il était plein d'idées
+ingénieusement sentimentales. Son père, pharmacien dans le quartier du
+Panthéon, ne passait pas pour riche.
+
+Aussitôt après le baccalauréat, je l'avais perdu de vue.
+
+--Qu'est-ce que tu fais ici? m'écriai-je.
+
+Il répondit en souriant:
+
+--Je suis colon.
+
+--Bah! Tu plantes?
+
+--Et je récolte.
+
+--Quoi?
+
+--Du raisin, dont je fais du vin.
+
+--Et ça va?
+
+--Ça va très bien.
+
+--Tant mieux, mon vieux.
+
+--Tu allais à l'hôtel?
+
+--Mais, oui.
+
+--Eh bien, tu iras chez moi.
+
+--Mais!...
+
+--C'est entendu.
+
+Et il dit au négrillon qui surveillait nos mouvements:
+
+--Chez moi, Ali.
+
+Ali répondit:
+
+--Foui, moussi.
+
+Puis se mit à courir, ma valise sur l'épaule, ses pieds noirs battant la
+poussière.
+
+Trémoulin me saisit le bras, et m'emmena. D'abord il me posa des
+questions sur mon voyage, sur mes impressions, et, voyant mon
+enthousiasme, parut m'en aimer davantage.
+
+Sa demeure était une vieille maison mauresque à cour intérieure, sans
+fenêtres sur la rue, et dominée par une terrasse qui dominait elle-même
+celles des maisons voisines, et le golfe et les forêts, les montagnes,
+la mer.
+
+Je m'écriai:
+
+--Ah! voilà ce que j'aime, tout l'Orient m'entre dans le coeur en ce
+logis. Cristi! que tu es heureux de vivre ici! Quelles nuits tu dois
+passer sur cette terrasse! Tu y couches?
+
+--Oui, j'y dors pendant l'été. Nous y monterons ce soir. Aimes-tu la
+pêche?
+
+--Quelle pêche?
+
+--La pêche au flambeau.
+
+--Mais oui, je l'adore.
+
+--Eh bien, nous irons, après dîner. Puis nous reviendrons prendre des
+sorbets sur mon toit.
+
+Après que je me fus baigné, il me fit visiter la ravissante ville
+kabyle, une vraie cascade de maisons blanches dégringolant à la mer,
+puis nous rentrâmes comme le soir venait, et après un exquis dîner nous
+descendîmes vers le quai.
+
+On ne voyait plus rien que les feux des rues et les étoiles, ces larges
+étoiles luisantes, scintillantes, du ciel d'Afrique.
+
+Dans un coin du port, une barque attendait Dès que nous fûmes dedans, un
+homme dont je n'avais point distingué le visage se mit à ramer pendant
+que mon ami préparait le brasier qu'il allumerait tout à l'heure. Il me
+dit:
+
+--Tu sais, c'est moi qui manie la fouine. Personne n'est plus fort que
+moi.
+
+--Mes compliments.
+
+Nous avions contourné une sorte de môle et nous étions, maintenant, dans
+une petite baie pleine de hauts rochers dont les ombres avaient l'air de
+tours bâties dans l'eau, et je m'aperçus, tout à coup, que la mer
+était phosphorescente. Les avirons qui la battaient lentement, à coups
+réguliers, allumaient dedans, à chaque tombée, une lueur mouvante et
+bizarre qui traînait ensuite au loin derrière nous, en s'éteignant. Je
+regardais, penché, cette coulée de clarté pâle, émiettée par les rames,
+cet inexprimable feu de la mer, ce feu froid qu'un mouvement allume et
+qui meurt dès que le flot se calme. Nous allions dans le noir, glissant
+sur cette lueur, tous les trois.
+
+Où allions-nous? Je ne voyais point mes voisins, je ne voyais rien que
+ce remous lumineux et les étincelles d'eau projetées par les avirons. Il
+faisait chaud, très chaud. L'ombre semblait chauffée dans un four, et
+mon coeur se troublait de ce voyage mystérieux avec ces deux hommes dans
+cette barque silencieuse.
+
+Des chiens, les maigres chiens arabes au poil roux, au nez pointu, aux
+yeux luisants, aboyaient au loin, comme ils aboient toutes les nuits
+sur cette terre démesurée, depuis les rives de la mer jusqu'au fond du
+désert où campent les tribus errantes. Les renards, les chacals, les
+hyènes, répondaient; et non loin de là, sans doute, quelque lion
+solitaire devait grogner dans une gorge de l'Atlas.
+
+Soudain, le rameur s'arrêta. Où étions-nous? Un petit bruit grinça près
+de moi. Une flamme d'allumette apparut, et je vis une main, rien qu'une
+main, portant cette flamme légère vers la grille de fer suspendue à
+l'avant du bateau et chargée de bois comme un bûcher flottant.
+
+Je regardais, surpris, comme si cette vue eût été troublante et
+nouvelle, et je suivis avec émotion la petite flamme touchant au bord de
+ce foyer une poignée de bruyères sèches qui se mirent à crépiter.
+
+Alors, dans la nuit endormie, dans la lourde nuit brûlante, un grand feu
+clair jaillit, illuminant, sous un dais de ténèbres pesant sur nous, la
+barque et deux hommes, un vieux matelot maigre, blanc et ridé, coiffé
+d'un mouchoir noué sur la tête, et Trémoulin, dont la barbe blonde
+luisait.
+
+--Avant! dit-il.
+
+L'autre rama, nous remettant en marche, au milieu d'un météore, sous
+le dôme d'ombre mobile qui se promenait avec nous. Trémoulin, d'un
+mouvement continu, jetait du bois sur le brasier qui flambait, éclatant
+et rouge.
+
+Je me penchai de nouveau et j'aperçus le fond de la mer. A quelques
+pieds sous le bateau il se déroulait lentement, à mesure que nous
+passions, l'étrange pays de l'eau, de l'eau qui vivifie, comme l'air du
+ciel, des plantes et des bêtes. Le brasier enfonçant jusqu'aux rochers
+sa vive lumière, nous glissions sur des forêts surprenantes d'herbes
+rousses, rosés, vertes, jaunes. Entre elles et nous une glace
+admirablement transparente, une glace liquide, presque invisible, les
+rendait féeriques, les reculait dans un rêve, dans le rêve qu'éveillent
+les océans profonds. Cette onde claire si limpide qu'on ne distinguait
+point, qu'on devinait plutôt, mettait entre ces étranges végétations
+et nous quelque chose de troublant comme le doute de la réalité, les
+faisait mystérieuses comme les paysages des songes.
+
+Quelquefois les herbes venaient jusqu'à la surface, pareilles à des
+cheveux, à peine remuées par le lent passage de la barque.
+
+Au milieu d'elles, de minces poissons d'argent filaient, fuyaient, vus
+une seconde et disparus. D'autres, endormis encore, flottaient suspendus
+au milieu de ces broussailles d'eau, luisants et fluets, insaisissables.
+Souvent un crabe courait vers un trou pour se cacher, ou bien une méduse
+bleuâtre et transparente, à peine visible, fleur d'azur pâle, vraie
+fleur de mer, laissait traîner son corps liquide dans notre léger
+remous; puis, soudain, le fond disparaissait, tombé plus bas, très loin,
+dans un brouillard de verre épaissi. On voyait vaguement alors de gros
+rochers et des varechs sombres, à peine éclairés par le brasier.
+
+Trémoulin, debout à l'avant, le corps penché, tenant aux mains le long
+trident aux pointes aiguës qu'on nomme la fouine, guettait les rochers,
+les herbes, le fond changeant de la mer, avec un oeil ardent de bête qui
+chasse.
+
+Tout à coup, il laissa glisser dans l'eau, d'un mouvement vif et doux,
+la tête fourchue de son arme, puis il la lança comme on lance une
+flèche, avec une telle promptitude qu'elle saisit à la course un grand
+poisson fuyant devant nous.
+
+Je n'avais rien vu que le geste de Trémoulin, mais je l'entendis grogner
+de joie, et, comme il levait sa fouine dans la clarté du brasier,
+j'aperçus une bête qui se tordait traversée par les dents de fer.
+C'était un congre. Après l'avoir contemplé et me l'avoir montré en
+le promenant au-dessus de la flamme, mon ami le jeta dans le fond du
+bateau. Le serpent de mer, le corps percé de cinq plaies, glissa, rampa,
+frôlant mes pieds, cherchant un trou pour fuir, et, ayant trouvé entre
+les membrures du bateau une flaque d'eau saumâtre, il s'y blottit, s'y
+roula presque mort déjà.
+
+Alors, de minute en minute, Trémoulin cueillit, avec une adresse
+surprenante, avec une rapidité foudroyante, avec une sûreté miraculeuse,
+tous les étranges vivants de l'eau salée. Je voyais tour à tour passer
+au-dessus du feu, avec des convulsions d'agonie, des loups argentés, des
+murènes sombres tachetées de sang, des rascasses hérissées de dards, et
+des sèches, animaux bizarres qui crachaient de l'encre et faisaient la
+mer toute noire pendant quelques instants, autour du bateau.
+
+Cependant je croyais sans cesse entendre des cris d'oiseaux autour
+de nous, dans la nuit, et je levais la tête m'efforçant de voir d'où
+venaient ces sifflements aigus, proches ou lointains, courts ou
+prolongés. Ils étaient innombrables, incessants, comme si une nuée
+d'ailes eût plané sur nous, attirées sans doute par la flamme. Parfois
+ces bruits semblaient tromper l'oreille et sortir de î'eau.
+
+Je demandai:
+
+--Qui est-ce qui siffle ainsi?
+
+--Mais ce sont les charbons qui tombent.
+
+C'était en effet le brasier semant sur la mer une pluie de brindilles en
+feu. Elles tombaient rouges ou flambant encore et s'éteignaient avec une
+plainte douce, pénétrante, bizarre, tantôt un vrai gazouillement, tantôt
+un appel court d'émigrant qui passe. Des gouttes de résine ronflaient
+comme des balles ou comme des frelons et mouraient brusquement en
+plongeant. On eût dit vraiment des voix d'êtres, une inexprimable et
+frêle rumeur de vie errant dans l'ombre tout près de nous.
+
+Trémoulin cria soudain:
+
+--Ah... la gueuse!
+
+Il lança sa fouine, et, quand il la releva, je vis, enveloppant les
+dents de la fourchette, et collée au bois, une sorte de grande loque de
+chair rouge qui palpitait, remuait, enroulant et déroulant de longues
+et molles et fortes lanières couvertes de suçoirs autour du manche du
+trident. C'était une pieuvre.
+
+Il approcha de moi cette proie, et je distinguai les deux gros yeux du
+monstre qui me regardaient, des yeux saillants, troubles et terribles,
+émergeant d'une sorte de poche qui ressemblait à une tumeur. Se croyant
+libre, la bête allongea lentement un de ses membres dont je vis les
+ventouses blanches ramper vers moi. La pointe en était fine comme un
+fil, et dès que cette jambe dévorante se fut accrochée au banc, une
+autre se souleva, se déploya pour la suivre. On sentait là-dedans, dans
+ce corps musculeux et mou, dans cette ventouse vivante, rougeâtre et
+flasque, une irrésistible force. Trémoulin avait ouvert son couteau, et
+d'un coup brusque, il le plongea entre les yeux.
+
+On entendit un soupir, un bruit d'air qui s'échappe; et le poulpe cessa
+d'avancer.
+
+Il n'était pas mort cependant, car la vie est tenace en ces corps
+nerveux, mais sa vigueur était détruite, sa pompe crevée, il ne pouvait
+plus boire le sang, sucer et vider la carapace des crabes.
+
+Trémoulin, maintenant, détachait du bordage, comme pour jouer avec cet
+agonisant, ses ventouses impuissantes, et, saisi soudain par une étrange
+colère, il cria:
+
+--Attends, je vas te chauffer les pieds.
+
+D'un coup de trident il le reprit et, l'élevant de nouveau, il fit
+passer contre la flamme, en les frottant aux grilles de fer rougies du
+brasier, les fines pointes de chair des membres de la pieuvre.
+
+Elles crépitèrent en se tordant, rougies, raccourcies par le feu; et
+j'eus mal jusqu'au bout des doigts de la souffrance de l'affreuse bête.
+
+--Oh! ne fais pas ça, criai-je.
+
+Il répondit avec calme:
+
+--Bah! c'est assez bon pour elle.
+
+Puis il rejeta dans le bateau la pieuvre crevée et mutilée qui se traîna
+entre mes jambes, jusqu'au trou plein d'eau saumâtre, où elle se blottit
+pour mourir au milieu des poissons morts.
+
+Et la pêche continua longtemps, jusqu'à ce que le bois vint à manquer.
+
+Quand il n'y en eut plus assez pour entretenir le feu, Trémoulin
+précipita dans l'eau le brasier tout entier, et la nuit, suspendue sur
+nos têtes par la flamme éclatante, tomba sur nous, nous ensevelit de
+nouveau dans ses ténèbres.
+
+Le vieux se remit à ramer, lentement, à coups réguliers. Où était le
+port, où était la terre? où était l'entrée du golfe et la large mer?
+Je n'en savais rien. Le poulpe remuait encore près de mes pieds, et je
+souffrais dans les ongles comme si on me les eût brûlés aussi. Soudain,
+j'aperçus des lumières; on rentrait au port.
+
+--Est-ce que tu as sommeil? demanda mon ami.
+
+--Non, pas du tout.
+
+--Alors, nous allons bavarder un peu sur mon toit.
+
+--Bien volontiers.
+
+Au moment où nous arrivions sur cette terrasse, j'aperçus le croissant
+de la lune qui se levait derrière les montagnes. Le vent chaud glissait
+par souffles lents, plein d'odeurs légères, presque imperceptibles,
+comme s'il eût balayé sur son passage la saveur des jardins et des
+villes de tous les pays brûlés du soleil.
+
+Autour de nous, les maisons blanches aux toits carrés descendaient vers
+la mer, et sur ces toits on voyait des formes humaines couchées ou
+debout, qui dormaient ou qui rêvaient sous les étoiles, des familles
+entières roulées en de longs vêtements de flanelle et se reposant, dans
+la nuit calme, de la chaleur du jour.
+
+Il me sembla tout à coup que l'âme orientale entrait en moi, l'âme
+poétique et légendaire des peuples simples aux pensées fleuries. J'avais
+le coeur plein de la Bible et des Mille et une Nuits; j'entendais des
+prophètes annoncer des miracles et je voyais sur les terrasses de palais
+passer des princesses en pantalons de soie, tandis que brûlaient, en des
+réchauds d'argent, des essences fines dont la fumée prenait des formes
+de génies.
+
+Je dis à Trémoulin:
+
+--Tu as de la chance d'habiter ici.
+
+Il répondit:
+
+--C'est le hasard qui m'y a conduit.
+
+--Le hasard?
+
+--Oui, le hasard et le malheur.
+
+--Tu as été malheureux?
+
+--Très malheureux.
+
+Il était debout, devant moi, enveloppé de son burnous, et sa voix me fit
+passer un frisson sur la peau, tant elle me sembla douloureuse.
+
+Il reprit après un moment de silence:
+
+--Je peux te raconter mon chagrin. Cela me fera peut-être du bien d'en
+parler.
+
+--Raconte.
+
+--Tu le veux?
+
+--Oui.
+
+--Voilà. Tu te rappelles bien ce que j'étais au collège: une manière
+de poète élevé dans une pharmacie. Je rêvais de faire des livres, et
+j'essayai, après mon baccalauréat. Cela ne me réussit pas. Je publiai un
+volume de vers, puis un roman, sans vendre davantage l'un que l'autre,
+puis une pièce de théâtre qui ne fut pas jouée.
+
+Alors, je devins amoureux. Je ne te raconterai pas ma passion. A côté
+de la boutique de papa, il y avait un tailleur, lequel était père d'une
+fille. Je l'aimai. Elle était intelligente, ayant conquis ses diplômes
+d'instruction supérieure, et avait un esprit vif, sautillant, très en
+harmonie, d'ailleurs, avec sa personne. On lui eût donné quinze ans bien
+qu'elle en eût plus de vingt-deux. C'était une toute petite femme, fine
+de traits, de lignes, de ton, comme une aquarelle délicate. Son nez, sa
+bouche, ses yeux bleus, ses cheveux blonds, son sourire, sa taille, ses
+mains, tout cela semblait fait pour une vitrine et non pour la vie à
+l'air. Pourtant elle était vive, souple et active incroyablement. J'en
+fus très amoureux. Je me rappelle deux ou trois promenades au jardin du
+Luxembourg, auprès de la fontaine de Médicis, qui demeureront assurément
+les meilleures heures de ma vie. Tu connais, n'est-ce pas, cet état
+bizarre de folie tendre qui fait que nous n'avons plus de pensée que
+pour des actes d'adoration? On devient véritablement un possédé que
+hante une femme, et rien n'existe plus pour nous à côté d'elle.
+
+Nous fûmes bientôt fiancés. Je lui communiquai mes projets d'avenir
+qu'elle blâma. Elle ne me croyait ni poète, ni romancier, ni auteur
+dramatique, et pensait que le commerce, quand il prospère, peut donner
+le bonheur parfait.
+
+Renonçant donc à composer des livres, je me résignai à en vendre, et
+j'achetai, à Marseille, la Librairie Universelle, dont le propriétaire
+était mort.
+
+J'eus là trois bonnes années. Nous avions fait de notre magasin une
+sorte de salon littéraire où tous les lettrés de la ville venaient
+causer. On entrait chez nous comme on entre au cercle, et on échangeait
+des idées sur les livres, sur les poètes, sur la politique surtout. Ma
+femme, qui dirigeait la vente, jouissait d'une vraie notoriété dans
+la ville. Quant à moi, pendant qu'on bavardait au rez-de-chaussée,
+je travaillais dans mon cabinet du premier qui communiquait avec la
+librairie par un escalier tournant. J'entendais les voix, les rires, les
+discussions, et je cessais d'écrire parfois, pour écouter. Je m'étais
+mis en secret à composer un roman--que je n'ai pas fini.
+
+Les habitués les plus assidus étaient M. Montina, un rentier, un grand
+garçon, un beau garçon, un beau du Midi, à poil noir, avec des yeux
+complimenteurs, M. Barbet, un magistrat, deux commerçants, MM. Faucil et
+Labarrègue, et le général marquis de Flèche, le chef du parti royaliste,
+le plus gros personnage de la province, un vieux de soixante-six ans.
+
+Les affaires marchaient bien. J'étais heureux, très heureux.
+
+Voilà qu'un jour, vers trois heures, en faisant des courses, je passai
+par la rue Saint-Ferréol et je vis sortir soudain d'une porte une femme
+dont la tournure ressemblait si fort à celle de la mienne que je me
+serais dit: «C'est elle!» si je ne l'avais laissée, un peu souffrante,
+à la boutique une heure plus tôt. Elle marchait devant moi, d'un pas
+rapide, sans se retourner. Et je me mis à la suivre presque malgré moi,
+surpris, inquiet.
+
+Je me disais: «Ce n'est pas elle. Non. C'est impossible, puisqu'elle
+avait la migraine. Et puis qu'aurait-elle été faire dans cette maison?»
+
+Je voulus cependant en avoir le coeur net, et je me hâtai pour la
+rejoindre. M'a-t-elle senti ou deviné ou reconnu à mon pas, je n'en sais
+rien, mais elle se retourna brusquement. C'était elle! En me voyant elle
+rougit beaucoup et s'arrêta, puis, souriant:
+
+--Tiens, te voilà?
+
+J'avais le coeur serré.
+
+--Oui. Tu es donc sortie? Et ta migraine?
+
+--Ça allait mieux, j'ai été faire une course.
+
+--Où donc?
+
+--Chez Lacaussade, rue Cassinelli, pour une commande de crayons.
+
+Elle me regardait bien en face. Elle n'était plus rouge, mais plutôt
+un peu pâle. Ses yeux clairs et limpides,--ah! les yeux des
+femmes!--semblaient pleins de vérité, mais je sentis vaguement,
+douloureusement, qu'ils étaient pleins de mensonge. Je restais devant
+elle plus confus, plus embarrassé, plus saisi qu'elle-même, sans oser
+rien soupçonner, mais sûr qu'elle mentait. Pourquoi? je n'en savais
+rien.
+
+Je dis seulement:
+
+--Tu as bien fait de sortir si ta migraine va mieux.
+
+--Oui, beaucoup mieux.
+
+--Tu rentres?
+
+--Mais oui.
+
+Je la quittai, et m'en allai seul, par les rues. Que se passait-il?
+J'avais eu, en face d'elle, l'intuition de sa fausseté. Maintenant
+je n'y pouvais croire; et quand je rentrai pour dîner, je m'accusais
+d'avoir suspecté, même une seconde, sa sincérité.
+
+As-tu été jaloux, toi? oui ou non, qu'importe! La première goutte de
+jalousie était tombée sur mon coeur. Ce sont des gouttes de feu. Je ne
+formulais rien, je ne croyais rien. Je savais seulement qu'elle avait
+menti. Songe que tous les soirs, quand nous restions en tête à tête,
+après le départ des clients et des commis, soit qu'on allât flâner
+jusqu'au port, quand il faisait beau, soit qu'on demeurât à bavarder
+dans mon bureau, s'il faisait mauvais, je laissais s'ouvrir mon coeur
+devant elle avec un abandon sans réserve, car je l'aimais. Elle était
+une part de ma vie, la plus grande, et toute ma joie. Elle tenait dans
+ses petites mains ma pauvre âme captive, confiante et fidèle.
+
+Pendant les premiers jours, ces premiers jours de doute et de détresse
+avant que le soupçon se précise et grandisse, je me sentis abattu et
+glacé comme lorsqu'une maladie couve en nous. J'avais froid sans cesse,
+vraiment froid, je ne mangeais plus, je ne dormais pas.
+
+Pourquoi avait-elle menti? Que faisait-elle dans cette maison? J'y étais
+entré pour tâcher de découvrir quelque chose. Je n'avais rien trouvé.
+Le locataire du premier, un tapissier, m'avait renseigné sur tous ses
+voisins, sans que rien me jetât sur une piste. Au second habitait une
+sage-femme, au troisième une couturière et une manicure, dans les
+combles deux cochers avec leurs familles.
+
+Pourquoi avait-elle menti? Il lui aurait été si facile de me dire
+qu'elle venait de chez la couturière ou de chez la manicure. Oh! quel
+désir j'ai eu de les interroger aussi! Je ne l'ai pas fait de peur
+qu'elle en fût prévenue et qu'elle connût mes soupçons.
+
+Donc, elle était entrée dans cette maison et me l'avait caché. Il y
+avait un mystère. Lequel? Tantôt j'imaginais des raisons louables, une
+bonne oeuvre dissimulée, un renseignement à chercher, je m'accusais de
+la suspecter. Chacun de nous n'a-t-il pas le droit d'avoir ses petits
+secrets innocents, une sorte de seconde vie intérieure dont on ne doit
+compte à personne? Un homme, parce qu'on lui a donné pour compagne une
+jeune fille, peut-il exiger qu'elle ne pense et ne fasse plus rien sans
+l'en prévenir avant ou après? Le mot mariage veut-il dire renoncement
+à toute indépendance, à toute liberté? Ne se pouvait-il faire qu'elle
+allât chez une couturière sans me le dire ou qu'elle secourût la famille
+d'un des cochers? Ne se pouvait-il aussi que sa visite dans cette
+maison, sans être coupable, fût de nature à être, non pas blâmée, mais
+critiquée par moi? Elle me connaissait jusque dans mes manies les
+plus ignorées et craignait peut-être, sinon un reproche, du moins une
+discussion. Ses mains étaient fort jolies, et je finis par supposer
+qu'elle les faisait soigner en cachette par la manicure du logis suspect
+et qu'elle ne l'avouait point pour ne pas paraître dissipatrice. Elle
+avait de l'ordre, de l'épargne, mille précautions de femme économe et
+entendue aux affaires. En confessant cette petite dépense de coquetterie
+elle se serait sans doute jugée amoindrie à mes yeux. Les femmes ont
+tant de subtilités et de roueries natives dans l'âme.
+
+Mais tous mes raisonnements ne me rassuraient point. J'étais jaloux. Le
+soupçon me travaillait, me déchirait, me dévorait. Ce n'était pas encore
+un soupçon, mais le soupçon. Je portais en moi une douleur, une angoisse
+affreuse, une pensée encore voilée--oui, une pensée avec un voile
+dessus--ce voile, je n'osais pas le soulever, car, dessous, je
+trouverais un horrible doute... Un amant!... N'avait-elle pas un
+amant?... Songe! songe! Cela était invraisemblable, impossible... et
+pourtant?...
+
+La figure de Montina passait sans cesse devant mes yeux. Je le voyais,
+ce grand bellâtre aux cheveux luisants, lui sourire dans le visage, et
+je me disais: «C'est lui.»
+
+Je me faisais l'histoire de leur liaison. Ils avaient parlé d'un livre
+ensemble, discuté l'aventure d'amour, trouvé quelque chose qui leur
+ressemblait, et de cette analogie avaient fait une réalité.
+
+Et je les surveillais, en proie au plus abominable supplice que puisse
+endurer un homme. J'avais acheté des chaussures à semelles de caoutchouc
+afin de circuler sans bruit, et je passais ma vie maintenant à monter et
+à descendre mon petit escalier en limaçon pour les surprendre. Souvent,
+même, je me laissais glisser sur les mains, la tête la première, le long
+des marches, afin de voir ce qu'ils faisaient. Puis je devais remonter
+à reculons, avec des efforts et une peine infinis, après avoir constaté
+que le commis était en tiers.
+
+Je ne vivais plus, je souffrais. Je ne pouvais plus penser à rien, ni
+travailler, ni m'occuper de mes affaires. Dès que je sortais, dès que
+j'avais fait cent pas dans la rue, je me disais: «Il est là», et je
+rentrais. Il n'y était pas. Je repartais! Mais à peine m'étais-je
+éloigné de nouveau, je pensais: «Il est venu, maintenant», et je
+retournais.
+
+Cela durait tout le long des jours.
+
+La nuit, c'était plus affreux encore, car je la sentais à côté de
+moi, dans mon lit. Elle était là, dormant ou feignant, de dormir!
+Dormait-elle? Non, sans doute. C'était encore un mensonge?
+
+Je restais immobile, sur le dos, brûlé par la chaleur de son corps,
+haletant et torturé. Oh! quelle envie, une envie ignoble et puissante,
+de me lever, de prendre une bougie et un marteau, et, d'un seul coup, de
+lui fendre la tête, pour voir dedans! J'aurais vu, je le sais bien,
+une bouillie de cervelle et de sang, rien de plus. Je n'aurais pas su!
+Impossible de savoir! Et ses yeux! Quand elle me regardait, j'étais
+soulevé par des rages folles. On la regarde--elle vous regarde! Ses yeux
+sont transparents, candides--et faux, faux, faux! et on ne peut deviner
+ce qu'elle pense, derrière. J'avais envie d'enfoncer des aiguilles
+dedans, de crever ces glaces de fausseté.
+
+Ah! comme je comprends l'inquisition! Je lui aurais tordu les poignets
+dans des manchettes de fer.--Parle... avoue!... Tu ne veux pas?...
+attends!...--Je lui aurais serré la gorge doucement...--Parle, avoue!...
+tu ne veux pas?...,--et j'aurais serré, serré, jusqu'à la voir râler,
+suffoquer, mourir... Ou bien je lui aurais brûlé les doigts sur le
+feu... Oh! cela, avec quel bonheur je l'aurais fait!...
+
+--Parle... parle donc... Tu ne veux pas?
+
+--Je les aurais tenus sur les charbons, ils auraient été grillés, par le
+bout... et elle aurait parlé... certes!... elle aurait parlé...
+
+Trémoulin, dressé, les poings fermés, criait. Autour de nous, sur les
+toits voisins, les ombres se soulevaient, se réveillaient, écoutaient,
+troublées dans leur repos.
+
+Et moi, ému, capté par un intérêt puissant, je voyais devant moi, dans
+la nuit, comme si je l'avais connue, cette petite femme, ce petit être
+blond, vif et rusé. Je la voyais vendre ses livres, causer avec les
+hommes que son air d'enfant troublait, et je voyais dans sa fine tête de
+poupée les petites idées sournoises, les folles idées empanachées, les
+rêves de modistes parfumées au musc s'attachant à tous les héros des
+romans d'aventures. Comme lui je la suspectais, je la détestais, je la
+haïssais, je lui aurais aussi brûlé les doigts pour qu'elle avouât.
+
+Il reprit, d'un ton plus calme:
+
+--Je ne sais pas pourquoi je te raconte cela. Je n'en ai jamais parlé à
+personne. Oui, mais je n'ai vu personne depuis deux ans. Je n'ai causé
+avec personne, avec personne! Et cela me bouillonnait dans le coeur
+comme une boue qui fermente. Je la vide. Tant pis pour toi.
+
+Eh bien, je m'étais trompé, c'était pis que ce que j'avais cru, pis que
+tout. Écoute. J'usai du moyen qu'on emploie toujours, je simulai des
+absences. Chaque fois que je m'éloignais, ma femme déjeunait dehors. Je
+ne te raconterai pas comment j'achetai un garçon de restaurant pour la
+surprendre.
+
+La porte de leur cabinet devait m'être ouverte, et j'arrivai, à l'heure
+convenue, avec la résolution formelle de les tuer. Depuis la veille je
+voyais la scène comme si elle avait déjà eu lieu! J'entrais! Une petite
+table couverte de verres, de bouteilles et d'assiettes, la séparait de
+Montina. Leur surprise était telle en m'apercevant qu'ils demeuraient
+immobiles. Moi, sans dire un mot, j'abattais sur la tête de l'homme
+la canne plombée dont j'étais armé. Assommé d'un seul coup, il
+s'affaissait, la figure sur la nappe! Alors je me tournais vers elle, et
+je lui laissais le temps--quelques secondes--de comprendre et de tordre
+ses bras vers moi, folle d'épouvante, avant de mourir à son tour. Oh!
+j'étais prêt, fort, résolu et content, content jusqu'à l'ivresse. L'idée
+du regard éperdu qu'elle me jetterait sous ma canne levée, de ses mains
+tendues en avant, du cri de sa gorge, de sa figure soudain livide et
+convulsée, me vengeait d'avance. Je ne l'abattrais pas du premier coup,
+elle! Tu me trouves féroce, n'est-ce pas? Tu ne sais pas ce qu'on
+souffre. Penser qu'une femme, épouse ou maîtresse, qu'on aime, se donne
+à un autre, se livre à lui comme à vous, et reçoit ses lèvres comme les
+vôtres! C'est une chose atroce, épouvantable. Quand on a connu un jour
+cette torture, on est capable de tout. Oh! je m'étonne qu'on ne tue pas
+plus souvent, car tous ceux qui ont été trahis, tous, ont désiré tuer,
+ont joui de cette mort rêvée, ont fait, seuls dans leur chambre, ou
+sur une route déserte, hantés par l'hallucination de la vengeance
+satisfaite, le geste d'étrangler ou d'assommer.
+
+Moi, j'arrivai à ce restaurant. Je demandai: «Ils sont là?» Le garçon
+vendu répondit: «Oui, monsieur», me fit monter un escalier, et me
+montrant une porte: «Ici!» dit-il. Je serrais ma canne comme si mes
+doigts eussent été de fer. J'entrai.
+
+J'avais bien choisi l'instant. Ils s'embrassaient, mais ce n'était pas
+Montina. C'était le général de Flèche, le général qui avait soixante-six
+ans!
+
+Je m'attendais si bien à trouver l'autre, que je demeurai perclus
+d'étonnement.
+
+Et puis... et puis... je ne sais pas encore ce qui se passa en moi...
+non... je ne sais pas? Devant l'autre, j'aurais été convulsé de
+fureur!... Devant celui-là, devant ce vieil homme ventru, aux joues
+tombantes, je fus suffoqué par le dégoût. Elle, la petite, qui semblait
+avoir quinze ans, s'était donnée, livrée à ce gros homme presque gâteux,
+parce qu'il était marquis, général, l'ami et le représentant des rois
+détrônés. Non, je ne sais pas ce que je sentis, ni ce que je pensai. Ma
+main n'aurait pas pu frapper ce vieux! Quelle honte! Non, je n'avais
+plus envie de tuer ma femme, mais toutes les femmes qui peuvent faire
+des choses pareilles! Je n'étais plus jaloux, j'étais éperdu comme si
+j'avais vu l'horreur des horreurs!
+
+Qu'on dise ce qu'on voudra des hommes, ils ne sont point si vils que
+cela! Quand on en rencontre un qui s'est livré de cette façon, on le
+montre au doigt. L'époux ou l'amant d'une vieille femme est plus méprisé
+qu'un voleur. Nous sommes propres, mon cher. Mais elles, elles, des
+filles, dont le coeur est sale! Elles sont à tous, jeunes ou vieux, pour
+des raisons méprisables et différentes, parce que c'est leur profession,
+leur vocation et leur fonction. Ce sont les éternelles, inconscientes et
+sereines prostituées qui livrent leur corps sans dégoût, parce qu'il
+est marchandise d'amour, qu'elles le vendent ou qu'elles le donnent, au
+vieillard qui hante les trottoirs avec de l'or dans sa poche, ou bien,
+pour la gloire, au vieux souverain lubrique, au vieil homme célèbre et
+répugnant!...
+
+Il vociférait comme un prophète antique, d'une voix furieuse, sous le
+ciel étoilé, criant, avec une rage de désespéré, la honte glorifiée de
+toutes les maîtresses des vieux monarques, la honte respectée de toutes
+les vierges qui acceptent de vieux époux, la honte tolérée de toutes les
+jeunes femmes qui cueillent, souriantes, de vieux baisers.
+
+Je les voyais, depuis la naissance du monde, évoquées, appelées par lui,
+surgissant autour de nous dans cette nuit d'Orient, les filles, les
+belles filles à l'âme vile qui, comme les bêtes ignorant l'âge du mâle,
+furent dociles à des désirs séniles. Elles se levaient, servantes des
+patriarches chantées par la Bible, Agar, Ruth, les filles de Loth, la
+brune Abigaïl, la vierge de Sunnam qui, de ses caresses, ranimait David
+agonisant, et toutes les autres, jeunes, grasses, blanches, patriciennes
+ou plébéiennes, irresponsables femelles d'un maître, chair d'esclave
+soumise, éblouie ou payée!
+
+Je demandai:
+
+---Qu'as-tu fait?
+
+Il répondit simplement:
+
+--Je suis parti. Et me voici.
+
+Alors nous restâmes l'un près de l'autre, longtemps, sans parler,
+rêvant!...
+
+J'ai gardé de ce soir-là une impression inoubliable. Tout ce que j'avais
+vu, senti, entendu, deviné, la pêche, la pieuvre aussi peut-être, et ce
+récit poignant, au milieu des fantômes blancs, sur les toits voisins,
+tout semblait concourir à une émotion unique. Certaines rencontres,
+certaines inexplicables combinaisons de choses, contiennent assurément,
+sans que rien d'exceptionnel y apparaisse, une plus grande quantité de
+secrète quintessence de vie que celle dispersée dans l'ordinaire des
+jours.
+
+
+
+
+LES ÉPINGLES
+
+
+--Ah! mon cher, quelles rosses, les femmes!
+
+--Pourquoi dis-tu ça?
+
+--C'est qu'elles m'ont joué un tour abominable.
+
+--A toi?
+
+--Oui, à moi.
+
+--Les femmes, ou une femme?
+
+--Deux femmes.
+
+--Deux femmes en même temps?
+
+--Oui.
+
+--Quel tour?
+
+Les deux jeunes gens étaient assis devant un grand café du boulevard
+et buvaient des liqueurs mélangées d'eau, ces apéritifs qui ont l'air
+d'infusions faites avec toutes les nuances d'une boîte d'aquarelle.
+
+Ils avaient à peu près le même âge: vingt-cinq à trente ans. L'un était
+blond et l'autre brun. Ils avaient la demi-élégance des coulissiers, des
+hommes qui vont à la Bourse et dans les salons, qui fréquentent partout,
+vivent partout, aiment partout. Le brun reprit:
+
+--Je t'ai dit ma liaison, n'est-ce pas, avec cette petite bourgeoise
+rencontrée sur la plage de Dieppe?
+
+--Oui.
+
+--Mon cher, tu sais ce que c'est. J'avais une maîtresse à Paris, une que
+j'aime infiniment, une vieille amie, une bonne amie, une habitude enfin,
+et j'y tiens.
+
+--A ton habitude?
+
+--Oui, à mon habitude et à elle. Elle est mariée aussi avec un brave
+homme, que j'aime beaucoup également, un bon garçon très cordial, un
+vrai camarade! Enfin c'est une maison où j'avais logé ma vie.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien! ils ne peuvent pas quitter Paris, ceux-là, et je me suis
+trouvé veuf à Dieppe.
+
+--Pourquoi allais-tu à Dieppe?
+
+--Pour changer d'air. On ne peut pas rester tout le temps sur le
+boulevard.
+
+--Alors?
+
+--Alors, j'ai rencontré sur la plage la petite dont je t'ai parlé.
+
+--La femme du chef de bureau?
+
+--Oui. Elle s'ennuyait beaucoup. Son mari, d'ailleurs, ne venait que
+tous les dimanches, et il est affreux. Je la comprends joliment. Donc,
+nous avons ri et dansé ensemble.
+
+--Et le reste?
+
+--Oui, plus tard. Enfin, nous nous sommes rencontrés, nous nous sommes
+plu, je le lui ai dit, elle me l'a fait répéter pour mieux comprendre,
+et elle n'y a pas mis d'obstacle.
+
+--L'aimais-tu?
+
+--Oui, un peu; elle est très gentille.
+
+--Et l'autre?
+
+--L'autre était à Paris! Enfin, pendant six semaines, ç'a été très bien
+et nous sommes rentrés ici dans les meilleurs termes. Est-ce que tu sais
+rompre avec une femme, toi, quand cette femme n'a pas un tort à ton
+égard?
+
+--Oui, très bien.
+
+--Comment fais-tu?
+
+--Je la lâche.
+
+--Mais comment t'y prends-tu pour la lâcher?
+
+--Je ne vais plus chez elle.
+
+--Mais si elle vient chez toi?
+
+--Je... n'y suis pas.
+
+--Et si elle revient?
+
+--Je lui dis que je suis indisposé.
+
+--Si elle te soigne?
+
+--Je... je lui fais une crasse.
+
+--Si elle l'accepte?
+
+--J'écris des lettres anonymes à son mari pour qu'il la surveille les
+jours où je l'attends.
+
+--Ça c'est grave! Moi je n'ai pas de résistance. Je ne sais pas rompre.
+Je les collectionne. Il y en a que je ne vois plus qu'une fois par an,
+d'autres tous les dix mois, d'autres au moment du terme, d'autres les
+jours où elles ont envie de dîner au cabaret. Celles que j'ai espacées
+ne me gênent pas, mais j'ai souvent bien du mal avec les nouvelles pour
+les distancer un peu.
+
+--Alors...
+
+--Alors, mon cher, la petite ministère était tout feu, tout flamme, sans
+un tort, comme je te l'ai dit! Comme son mari passe tous ses jours au
+bureau, elle se mettait sur le pied d'arriver chez moi à l'improviste.
+Deux fois elle a failli rencontrer mon habitude.
+
+--Diable!
+
+--Oui. Donc j'ai donné à chacune ses jours, des jours fixes pour éviter
+les confusions. Lundi et samedi à l'ancienne. Mardi, jeudi et dimanche à
+la nouvelle.
+
+--Pourquoi cette préférence?
+
+--Ah! mon cher, elle est plus jeune.
+
+--Ça ne te faisait que deux jours de repos par semaine.
+
+--Ça me suffit.
+
+--Mes compliments!
+
+--Or, figure-toi qu'il m'est arrivé l'histoire la plus ridicule du monde
+et la plus embêtante. Depuis quatre mois tout allait parfaitement; je
+dormais sur mes deux oreilles et j'étais vraiment très heureux quand
+soudain, lundi dernier, tout craque.
+
+J'attendais mon habitude à l'heure dite, une heure un quart, en fumant
+un bon cigare.
+
+Je rêvassais, très satisfait de moi, quand je m'aperçus que l'heure
+était passée. Je fus surpris car elle est très exacte. Mais je crus à
+un petit retard accidentel. Cependant une demi-heure se passe, puis une
+heure, une heure et demie et je compris qu'elle avait été retenue par
+une cause quelconque, une migraine peut-être ou un importun. C'est très
+ennuyeux ces choses-là, ces attentes... inutiles, très ennuyeux et très
+énervant. Enfin, j'en pris mon parti, puis je sortis et, ne sachant que
+faire, j'allai chez elle.
+
+Je la trouvai en train de lire un roman.
+
+--Eh bien, lui dis-je?
+
+Elle répondit tranquillement:
+
+--Mon cher, je n'ai pas pu, j'ai été empêchée.
+
+--Par quoi?
+
+--Par... des occupations.
+
+--Mais... quelles occupations?
+
+--Une visite très ennuyeuse.
+
+Je pensai qu'elle ne voulait pas me dire la vraie raison, et, comme elle
+était très calme, je ne m'en inquiétai pas davantage.
+
+Je comptais rattraper le temps perdu, le lendemain, avec l'autre.
+
+Le mardi donc, j'étais très... très ému et très amoureux en expectative,
+de la petite ministère, et même étonné qu'elle ne devançât pas l'heure
+convenue. Je regardais la pendule à tout moment suivant l'aiguille avec
+impatience.
+
+Je la vis passer le quart, puis la demie, puis deux heures... Je ne
+tenais plus en place, traversant à grandes enjambées ma chambre, collant
+mon front à la fenêtre et mon oreille contre la porte pour écouter si
+elle ne montait pas l'escalier.
+
+Voici deux heures et demie, puis trois heures! Je saisis mon chapeau et
+je cours chez elle. Elle lisait, mon cher, un roman!
+
+--Eh bien? lui dis-je avec anxiété.
+
+Elle répondit, aussi tranquillement que mon habitude:
+
+--Mon cher, je n'ai pas pu, j'ai été empêchée.
+
+--Par quoi?
+
+--Par... des occupations.
+
+--Mais... quelles occupations?
+
+--Une visite ennuyeuse.
+
+Certes, je supposai immédiatement qu'elles savaient tout; mais elle
+semblait pourtant si placide, si paisible que je finis par rejeter mon
+soupçon, par croire à une coïncidence bizarre, ne pouvant imaginer
+une pareille dissimulation de sa part. Et après une heure de causerie
+amicale, coupée d'ailleurs par vingt entrées de sa petite fille, je dus
+m'en aller fort embêté.
+
+Et figure-toi que le lendemain...
+
+--Ç'a a été la même chose?
+
+--Oui... et le lendemain encore. Et ça a duré ainsi trois semaines, sans
+une explication, sans que rien me révélât cette conduite bizarre dont
+cependant je soupçonnais le secret.
+
+--Elles savaient tout?
+
+--Parbleu. Mais comment? Ah! j'en ai eu du tourment avant de
+l'apprendre.
+
+--Comment l'as-tu su enfin?
+
+--Par lettres. Elles m'ont donné, le même jour, dans les mêmes termes,
+mon congé définitif.
+
+--Et?
+
+--Et voici... Tu sais, mon cher, que les femmes ont toujours sur elles
+une armée d'épingles. Les épingles à cheveux, je les connais, je m'en
+méfie, et j'y veille, mais les autres sont bien plus perfides, ces
+sacrées petites épingles à tête noire qui nous semblent toutes
+pareilles, à nous grosse bêtes que nous sommes, mais qu'elles
+distinguent, elles, comme nous distinguons un cheval d'un chien.
+
+Or, il paraît qu'un jour ma petite ministère avait laissé une de ces
+machines révélatrices piquée dans ma tenture, près de ma glace.
+
+Mon habitude, du premier coup, avait aperçu sur l'étoffe ce petit point
+noir gros comme une puce, et sans rien dire l'avait cueilli, puis avait
+laissé à la même place une de ses épingles à elle, noire aussi, mais
+d'un modèle différent.
+
+Le lendemain, la ministère voulut reprendre son bien, et reconnut
+aussitôt la substitution; alors un soupçon lui vint, et elle en mit
+deux, en les croisant.
+
+L'habitude répondit à ce signe télégraphique par trois boules noires,
+l'une sur l'autre.
+
+Une fois ce commerce commencé, elles continuèrent à communiquer, sans se
+rien dire, seulement pour s'épier. Puis il paraît que l'habitude, plus
+hardie, enroula le long de la petite pointe d'acier un mince papier où
+elle avait écrit: «Poste restante, boulevard Malesherbes, C. D.»
+
+Alors elles s'écrivirent. J'étais perdu. Tu comprends que ça n'a pas
+été tout seul entre elles. Elles y allaient avec précaution, avec mille
+ruses, avec toute la prudence qu'il faut en pareil cas. Mais l'habitude
+fît un coup d'audace et donna un rendez-vous à l'autre.
+
+Ce qu'elles se sont dit, je l'ignore! Je sais seulement que j'ai fait
+les frais de leur entretien. Et voilà!
+
+--C'est tout.
+
+--Oui.
+
+--Tu ne les vois plus.
+
+--Pardon, je les vois encore comme ami; nous n'avons pas rompu tout à
+fait.
+
+--Et elles, se sont-elles revues?
+
+--Oui, mon cher, elles sont devenues intimes.
+
+--Tiens, tiens. Et ça ne te donne pas une idée, ça?
+
+--Non, quoi?
+
+--Grand serin, l'idée de leur faire repiquer des épingles doubles?
+
+
+
+
+DUCHOUX
+
+
+En descendant le grand escalier du cercle chauffé comme une serre par
+le calorifère, le baron de Mordiane avait laissé ouverte sa fourrure;
+aussi, lorsque la grande porte de la rue se fut refermée sur lui,
+éprouva-t-il un frisson de froid profond, un de ces frissons brusques
+et pénibles qui rendent triste comme un chagrin. Il avait perdu quelque
+argent, d'ailleurs, et son estomac, depuis quelque temps, le faisait
+souffrir, ne lui permettait plus de manger à son gré.
+
+Il allait rentrer chez lui, et soudain la pensée de son grand
+appartement vide, du valet de pied dormant dans l'antichambre, du
+cabinet où l'eau tiédie pour la toilette du soir chantait doucement sur
+le réchaud à gaz, du lit large, antique et solennel comme une couche
+mortuaire, lui fit entrer jusqu'au fond du coeur, jusqu'au fond de la
+chair, un autre froid plus douloureux encore que celui de l'air glacé.
+
+Depuis quelques années il sentait s'appesantir sur lui ce poids de la
+solitude qui écrase quelquefois les vieux garçons. Jadis, il était fort,
+alerte et gai, donnant tous ses jours au sport et toutes ses nuits
+aux fêtes. Maintenant, il s'alourdissait et ne prenait plus plaisir
+à grand'chose. Les exercices le fatiguaient, les soupers et même les
+dîners lui faisaient mal, les femmes l'ennuyaient autant qu'elles
+l'avaient autrefois amusé.
+
+La monotonie des soirs pareils, des mêmes amis retrouvés au même lieu,
+au cercle, de la même partie avec des chances et des déveines balancées,
+des mêmes propos sur les mêmes choses, du même esprit dans les mêmes
+bouches, des mêmes plaisanteries sur les mêmes sujets, des mêmes
+médisances sur les mêmes femmes, l'écoeurait au point de lui donner, par
+moments, de véritables désirs de suicide. Il ne pouvait plus mener cette
+vie régulière et vide, si banale, si légère et si lourde en même temps,
+et il désirait quelque chose de tranquille, de reposant, de confortable,
+sans savoir quoi.
+
+Certes, il ne songeait pas à se marier, car il ne se sentait pas le
+courage de se condamner à la mélancolie, à la servitude conjugale,
+à cette odieuse existence de deux êtres, qui, toujours ensemble, se
+connaissaient jusqu'à ne plus dire un mot qui ne soit prévu par l'autre,
+à ne plus faire un geste qui ne soit attendu, à ne plus avoir une
+pensée, un désir, un jugement qui ne soient devinés. Il estimait qu'une
+personne ne peut être agréable à voir encore que lorsqu'on la connaît
+peu, lorsqu'il reste en elle du mystère, de l'inexploré, lorsqu'elle
+demeure un peu inquiétante et voilée. Donc il lui aurait fallu une
+famille qui n'en fût pas une, où il aurait pu passer une partie
+seulement de sa vie; et, de nouveau, le souvenir de son fils le hanta.
+
+Depuis un an, il y songeait sans cesse, sentant croître en lui l'envie
+irritante de le voir, de le connaître. Il l'avait eu dans sa jeunesse,
+au milieu de circonstances dramatiques et tendres. L'enfant, envoyé dans
+le Midi, avait été élevé près de Marseille, sans jamais connaître le nom
+de son père.
+
+Celui-ci avait payé d'abord les mois de nourrice, puis les mois de
+collège, puis les mois de fête, puis la dot pour un mariage raisonnable.
+Un notaire discret avait servi d'intermédiaire sans jamais rien révéler.
+
+Le baron de Mordiane savait donc seulement qu'un enfant de son sang
+vivait quelque part, aux environs de Marseille, qu'il passait pour
+intelligent et bien élevé, qu'il avait épousé la fille d'un architecte
+entrepreneur, dont il avait pris la suite. Il passait aussi pour gagner
+beaucoup d'argent.
+
+Pourquoi n'irait-il pas voir ce fils inconnu, sans se nommer, pour
+l'étudier d'abord et s'assurer qu'il pourrait au besoin trouver un
+refuge agréable dans cette famille?
+
+Il avait fait grandement les choses, donné une belle dot acceptée avec
+reconnaissance. Il était donc certain de ne pas se heurter contre un
+orgueil excessif; et cette pensée, ce désir, reparus tous les jours, de
+partir pour le Midi, devenaient en lui irritants comme une démangeaison.
+Un bizarre attendrissement d'égoïste le sollicitait aussi, à l'idée de
+cette maison riante et chaude, au bord de la mer, où il trouverait sa
+belle-fille jeune et jolie, ses petits-enfants aux bras ouverts, et son
+fils qui lui rappellerait l'aventure charmante et courte des lointaines
+années. Il regrettait seulement d'avoir donné tant d'argent, et que
+cet argent eût prospéré entre les mains du jeune homme, ce qui ne lui
+permettait plus de se présenter en bienfaiteur.
+
+Il allait, songeant à tout cela, la tête enfoncée dans son col de
+fourrure; et sa résolution fut prise brusquement. Un fiacre passait;
+il l'appela, se fit conduire chez lui; et quand son valet de chambre,
+réveillé, eut ouvert la porte:
+
+--Louis, dit-il, nous partons demain soir pour Marseille. Nous y
+resterons peut-être une quinzaine de jours. Vous allez faire tous les
+préparatifs nécessaires.
+
+Le train roulait, longeant le Rhône sablonneux, puis traversait des
+plaines jaunes, des villages clairs, un grand pays fermé au loin par des
+montagnes nues.
+
+Le baron de Mordiane, réveillé après une nuit en sleeping, se regardait
+avec mélancolie dans la petite glace de son nécessaire. Le jour cru du
+Midi lui montrait des rides qu'il ne se connaissait pas encore: un état
+de décrépitude ignoré dans la demi-ombre des appartements parisiens.
+
+Il pensait, en examinant le coin des yeux, les paupières fripées, les
+tempes, le front dégarnis:
+
+---Bigre, je ne suis pas seulement défraîchi. Je suis avancé.
+
+Et son désir de repos grandit soudain, avec une vague envie, née en lui
+pour la première fois, de tenir sur ses genoux ses petits-enfants.
+
+Vers une heure de l'après-midi, il arriva, dans un landau loué à
+Marseille, devant une de ces maisons de campagne méridionales si
+blanches, au bout de leur avenue de platanes, qu'elles éblouissent et
+font baisser les yeux. Il souriait en suivant l'allée et pensait:
+
+--Bigre, c'est gentil!
+
+Soudain, un galopin de cinq à six ans apparut, sortant d'un arbuste, et
+demeura debout au bord du chemin, regardant le monsieur avec ses yeux
+ronds.
+
+Mordiane s'approcha:
+
+--Bonjour, mon garçon.
+
+Le gamin ne répondit pas.
+
+Le baron, alors, s'étant penché, le prit dans ses bras pour l'embrasser,
+puis, suffoqué par une odeur d'ail dont l'enfant tout entier semblait
+imprégné, il le remit brusquement à terre en murmurant:
+
+--Oh! c'est l'enfant du jardinier.
+
+Et il marcha vers la demeure.
+
+Le linge séchait sur une corde devant la porte, chemises, serviettes,
+torchons, tabliers et draps, tandis qu'une garniture de chaussettes
+alignées sur des ficelles superposées emplissait une fenêtre entière,
+pareille aux étalages de saucisses devant les boutiques de charcutiers.
+
+Le baron appela.
+
+Une servante apparut, vraie servante du Midi, sale et dépeignée, dont
+les cheveux, par mèches, lui tombaient sur la face, dont la jupe, sous
+l'accumulation des taches qui l'avaient assombrie, gardait de sa couleur
+ancienne quelque chose de tapageur, un air de foire champêtre et de robe
+de saltimbanque.
+
+Il demanda:
+
+--M. Duchoux est-il chez lui?
+
+Il avait donné, jadis, par plaisanterie de viveur sceptique, ce nom à
+l'enfant perdu afin qu'on n'ignorât point qu'il avait été trouvé sous un
+chou.
+
+La servante répéta:
+
+--Vous demandez M. Duchouxe?
+
+--Oui.
+
+--Té, il est dans la salle, qui tire ses plans.
+
+--Dites-lui que M. Merlin demande à lui parler.
+
+Elle reprit, étonnée:
+
+--Hé! donc, entrez, si vous voulez le voir. Et elle cria:
+
+--Mosieu Duchouxe, une visite!
+
+Le baron entra, et, dans une grande salle, assombrie par les volets à
+moitié clos, il aperçut indistinctement des gens et des choses qui lui
+parurent malpropres.
+
+Debout devant une table surchargée d'objets de toute sorte, un petit
+homme chauve traçait des lignes sur un large papier.
+
+Il interrompit son travail et fit deux pas.
+
+Son gilet ouvert, sa culotte déboutonnée, les poignets de sa chemise
+relevés, indiquaient qu'il avait fort chaud, et il était chaussé de
+souliers boueux révélant qu'il avait plu quelques jours auparavant.
+
+Il demanda, avec un fort accent méridional:
+
+--À qui ai-je l'honneur?...
+
+--Monsieur Merlin... Je viens vous consulter pour un achat de terrain à
+bâtir.
+
+--Ah! ah! très bien!
+
+Et Duchoux, se tournant vers sa femme, qui tricotait dans l'ombre:
+
+--Débarrasse une chaise, Joséphine.
+
+Mordiane vit alors une femme jeune, qui semblait déjà vieille, comme
+on est vieux à vingt-cinq ans en province, faute de soins, de lavages
+répétés, de tous les petits soucis, de toutes les petites propretés, de
+toutes les petites attentions de la toilette féminine qui immobilisent
+la fraîcheur et conservent, jusqu'à près de cinquante ans, le charme et
+la beauté. Un fichu sur les épaules, les cheveux noués à la diable, de
+beaux cheveux épais et noirs, mais qu'on devinait peu brossés, elle
+allongea vers une chaise des mains de bonne et enleva une robe d'enfant,
+un couteau, un bout de ficelle, un pot à fleurs vide et une assiette
+grasse demeurés sur le siège qu'elle tendit ensuite au visiteur.
+
+Il s'assit et s'aperçut alors que la table de travail de Duchoux
+portait, outre les livres et les papiers, deux salades fraîchement
+cueillies, une cuvette, une brosse à cheveux, une serviette, un revolver
+et plusieurs tasses non nettoyées.
+
+L'architecte vit ce regard et dit en souriant:
+
+--Excusez! il y a un peu de désordre dans le salon; ça tient aux
+enfants.
+
+Et il approcha sa chaise pour causer avec le client.
+
+--Donc, vous cherchez un terrain aux environs de Marseille?
+
+Son haleine, bien que venue de loin, apporta au baron ce souffle d'ail
+qu'exhalent les gens du Midi ainsi que des fleurs leur parfum.
+
+Mordiane demanda:
+
+--C'est votre fils que j'ai rencontré sous les platanes?
+
+--Oui. Oui, le second.
+
+--Vous en avez deux?
+
+--Trois, monsieur, un par an.
+
+Et Duchoux semblait plein d'orgueil.
+
+Le baron pensait: «S'ils fleurent tous le même bouquet, leur chambre
+doit être une vraie serre.»
+
+Il reprit:
+
+--Oui, je voudrais un joli terrain près de la mer, sur une petite plage
+déserte...
+
+Alors Duchoux s'expliqua. Il en avait dix, vingt, cinquante, cent et
+plus, de terrains dans ces conditions, à tous les prix, pour tous les
+goûts. Il parlait comme coule une fontaine, souriant, content de lui,
+remuant sa tête chauve et ronde.
+
+Et Mordiane se rappelait une petite femme blonde, mince, un peu
+mélancolique et disant si tendrement: «Mon cher aimé» que le souvenir
+seul avivait le sang de ses veines. Elle l'avait aimé avec passion, avec
+folie, pendant trois mois; puis, devenue enceinte en l'absence de son
+mari qui était gouverneur d'une colonie, elle s'était sauvée, s'était
+cachée, éperdue de désespoir et de terreur, jusqu'à la naissance de
+l'enfant que Mordiane avait emporté, un soir d'été et qu'ils n'avaient
+jamais revu.
+
+Elle était morte de la poitrine trois ans plus tard, là-bas, dans la
+colonie de son mari qu'elle était allé rejoindre. Il avait devant lui
+leur fils; qui disait, en faisant sonner les finales comme des notes de
+métal:
+
+--Ce terrain-là, monsieur, c'est une occasion unique...
+
+Et Mordiane se rappelait l'autre voix, légère comme un effleurement de
+brise, murmurant:
+
+--Mon cher aimé, nous ne nous séparerons jamais...
+
+Et il se rappelait ce regard bleu, doux, profond, dévoué, en contemplant
+l'oeil rond, bleu aussi, mais vide de ce petit homme ridicule qui
+ressemblait à sa mère, pourtant...
+
+Oui, il lui ressemblait de plus en plus de seconde en seconde; il lui
+ressemblait par l'intonation, par le geste, par toute l'allure; il lui
+ressemblait comme un singe ressemble à l'homme; mais il était d'elle, il
+avait d'elle mille traits déformés irrécusables, irritants, révoltants.
+Le baron souffrait, hanté soudain par cette ressemblance horrible,
+grandissant toujours, exaspérante, affolante, torturante comme un
+cauchemar, comme un remords!
+
+Il balbutia:
+
+--Quand pourrons-nous voir ensemble ce terrain?
+
+--Mais, demain, si vous voulez.
+
+--Oui, demain. Quelle heure?
+
+--Une heure.
+
+--Ça va.
+
+L'enfant rencontré sous l'avenue apparut dans la porte ouverte et cria:
+
+--Païré!
+
+On ne lui répondit pas.
+
+Mordiane était debout avec une envie de se sauver, de courir, qui lui
+faisait frémir les jambes. Ce «Païré» l'avait frappé comme une balle.
+C'était à lui qu'il s'adressait, c'était pour lui, ce païré à l'ail, ce
+païré du Midi.
+
+Oh! qu'elle sentait bon, l'amie d'autrefois!
+
+Duchoux le reconduisait.
+
+--C'est à vous, cette maison? dit le baron.
+
+--Oui monsieur, je l'ai achetée dernièrement. Et j'en suis fier. Je suis
+enfant du hasard, moi, monsieur, et je ne m'en cache pas; j'en suis
+fier. Je ne dois rien à personne, je suis le fils de mes oeuvres; je me
+dois tout à moi-même.
+
+L'enfant, resté sur le seuil, criait de nouveau, mais de loin:
+
+--Païré!
+
+Mordiane, secoué de frissons, saisi de panique, fuyait comme on fuit
+devant un grand danger.
+
+--Il va me deviner, me reconnaître, pensait-il. Il va me prendre dans
+ses bras et me crier aussi: «Païré», en me donnant par le visage un
+baiser parfumé d'ail.
+
+--A demain, monsieur.
+
+--A demain, une heure.
+
+
+Le landau roulait sur la route blanche.
+
+--Cocher, à la gare!
+
+Et il entendait deux voix, une lointaine et douce, la voix affaiblie
+et triste des morts, qui disait: «Mon cher aimé». Et l'autre sonore,
+chantante, effrayante, qui criait: «Païré», comme on crie: «Arrêtez-le»,
+quand un voleur fuit dans les rues.
+
+Le lendemain soir, en entrant au cercle, le comte d'Etreillis lui dit:
+
+--On ne vous a pas vu depuis trois jours. Avez-vous été malade?
+
+--Oui, un peu souffrant. J'ai des migraines, de temps en temps.
+
+
+
+
+LE RENDEZ-VOUS
+
+
+Son chapeau sur la tête, son manteau sur le dos, un voile noir sur le
+nez, un autre dans sa poche dont elle doublerait le premier quand elle
+serait montée dans le fiacre coupable, elle battait du bout de son
+ombrelle la pointe de sa bottine, et demeurait assise dans sa chambre,
+ne pouvant se décider à sortir, pour aller à ce rendez-vous.
+
+Combien de fois, pourtant, depuis deux ans, elle s'était habillée ainsi,
+pendant les heures de Bourse de son mari, un agent de change très
+mondain, pour rejoindre dans son logis de garçon le beau vicomte de
+Martelet, son amant.
+
+La pendule derrière son dos battait les secondes vivement; un livre
+à moitié lu bâillait sur le petit bureau de bois de rose, entre les
+fenêtres, et un fort parfum de violette, exhalé par deux petits bouquets
+baignant en deux mignons vases de Saxe sur la cheminée, se mêlait à une
+vague odeur de verveine soufflée sournoisement par la porte du cabinet
+de toilette demeurée entr'ouverte.
+
+L'heure sonna--trois heures--et la mit debout. Elle se retourna pour
+regarder le cadran, puis sourit, songeant:--«Il m'attend déjà. Il va
+s'énerver». Alors, elle sortit, prévint le valet de chambre qu'elle
+serait rentrée dans une heure au plus tard--un mensonge--descendit
+l'escalier et s'aventura dans la rue, à pied.
+
+On était aux derniers jours de mai, à cette saison délicieuse où le
+printemps de la campagne semble faire le siège de Paris et le conquérir
+par-dessus les toits, envahir les maisons, à travers les murs, faire
+fleurir la ville, y répandre une gaieté sur la pierre des façades,
+l'asphalte des trottoirs et le pavé des chaussées, la baigner, la griser
+de sève comme un bois qui verdit.
+
+Madame Haggan fit quelques pas à droite avec l'intention de suivre,
+comme toujours, la rue de Provence où elle hélerait un fiacre, mais la
+douceur de l'air; cette émotion de l'été qui nous entre dans la gorge en
+certains jours, la pénétra si brusquement, que, changeant d'idée, elle
+prit la rue de la Chaussée-d'Antin, sans savoir pourquoi, obscurément
+attirée par le désir de voir des arbres dans le square de la Trinité.
+Elle pensait: «Bah! il m'attendra dix minutes de plus.» Cette idée, de
+nouveau, la réjouissait, et, tout en marchant à petits pas, dans la
+foule, elle croyait le voir s'impatienter, regarder l'heure, ouvrir la
+fenêtre, écouter à la porte, s'asseoir quelques instants, se relever,
+et, n'osant pas fumer, car elle le lui avait défendu les jours de
+rendez-vous, jeter sur la boîte aux cigarettes des regards désespérés.
+
+Elle allait doucement, distraite par tout ce qu'elle rencontrait, par
+les figures et les boutiques, ralentissant le pas de plus en plus et si
+peu désireuse d'arriver qu'elle cherchait, aux devantures, des prétextes
+pour s'arrêter.
+
+Au bout de la rue, devant l'église, la verdure du petit square l'attira
+si fortement qu'elle traversa la place, entra dans le jardin, cette cage
+à enfants, et fit deux fois le tour de l'étroit gazon, au milieu des
+nounous enrubannées, épanouies, bariolées, fleuries. Puis elle prit une
+chaise, s'assit, et levant les yeux vers le cadran rond comme une lune
+dans le clocher, elle regarda marcher l'aiguille.
+
+Juste à ce moment la demie sonna, et son coeur tressaillit d'aise en
+entendant tinter les cloches du carillon. Une demi-heure de gagnée, plus
+un quart d'heure pour atteindre la rue Miromesnil, et quelques minutes
+encore de flânerie,--une heure! une heure volée au rendez-vous! Elle y
+resterait quarante minutes à peine, et ce serait fini encore une fois.
+
+Dieu! comme ça l'ennuyait d'aller là-bas! Ainsi qu'un patient montant
+chez le dentiste, elle portait en son coeur le souvenir intolérable de
+tous les rendez-vous passés, un par semaine en moyenne depuis deux ans,
+et la pensée qu'un autre allait avoir lieu, tout à l'heure, la crispait
+d'angoisse de la tête aux pieds. Non pas que ce fût bien douloureux,
+douloureux comme une visite au dentiste, mais c'était si ennuyeux, si
+ennuyeux, si compliqué, si long, si pénible que tout, tout, même une
+opération, lui aurait paru préférable. Elle y allait pourtant, très
+lentement, à tous petits pas, en s'arrêtant, en s'asseyant, en flânant
+partout, mais elle y allait. Oh! elle aurait bien voulu manquer encore
+celui-là, mais elle avait fait poser ce pauvre vicomte, deux fois
+de suite le mois dernier, et elle n'osait point recommencer si tôt.
+Pourquoi y retournait-elle? Ah! pourquoi? Parce qu'elle en avait pris
+l'habitude, et qu'elle n'avait aucune raison à donner à ce malheureux
+Martelet quand il voudrait connaître ce pourquoi! Pourquoi avait-elle
+commencé? Pourquoi? Elle ne le savait plus! L'avait-elle aimé? C'était
+possible! Pas bien fort, mais un peu, voilà si longtemps! Il était bien,
+recherché, élégant, galant, et représentait strictement, au premier coup
+d'oeil, l'amant parfait d'une femme du monde. La cour avait duré trois
+mois,--temps normal, lutte honorable, résistance suffisante--puis elle
+avait consenti, avec quelle émotion, quelle crispation, quelle peur
+horrible et charmante à ce premier rendez-vous, suivi de tant d'autres,
+dans ce petit entresol de garçon, rue de Miromesnil. Son coeur?
+Qu'éprouvait alors son petit coeur de femme séduite, vaincue, conquise,
+en passant pour la première fois la porte de cette maison de cauchemar?
+Vrai, elle ne le savait plus! Elle l'avait oublié! On se souvient d'un
+fait, d'une date, d'une chose, mais on ne se souvient guère, deux ans
+plus tard, d'une émotion qui s'est envolée très vite, parce qu'elle
+était très légère. Oh! par exemple, elle n'avait pas oublié les autres,
+ce chapelet de rendez-vous, ce chemin de la croix de l'amour, aux
+stations si fatigantes, si monotones, si pareilles, que la nausée lui
+montait aux lèvres en prévision de ce que ce serait tout à l'heure.
+
+Dieu! ces fiacres qu'il fallait appeler pour aller là, ils ne
+ressemblaient pas aux autres fiacres, dont on se sert pour les courses
+ordinaires! Certes, les cochers devinaient. Elle le sentait rien qu'à
+la façon dont ils la regardaient, et ces yeux des cochers de Paris sont
+terribles! Quand on songe qu'à tout moment, devant le tribunal, ils
+reconnaissent, au bout de plusieurs années, des criminels qu'ils ont
+conduits une seule fois, en pleine nuit, d'une rue quelconque à une
+gare, et qu'ils ont affaire à presque autant de voyageurs qu'il y a
+d'heures dans la journée, et que leur mémoire est assez sûre pour qu'ils
+affirment: «Voilà bien l'homme que j'ai chargé rue des Martyrs, et
+déposé gare de Lyon, à minuit quarante, le 10 juillet de l'an dernier!»
+n'y a-t-il pas de quoi frémir, lorsqu'on risque ce que risque une jeune
+femme allant à un rendez-vous, en confiant sa réputation au premier venu
+de ces cochers! Depuis deux ans elle en avait employé, pour ce voyage
+de la rue Miromesnil, au moins cent à cent vingt, en comptant un par
+semaine. C'étaient autant de témoins qui pouvaient déposer contre elle
+dans un moment critique.
+
+Aussitôt dans le fiacre, elle tirait de sa poche l'autre voile, épais
+et noir comme un loup, et se l'appliquait sur les yeux. Cela cachait
+le visage, oui, mais le reste, la robe, le chapeau, l'ombrelle, ne
+pouvait-on pas les remarquer, les avoir vus déjà? Oh! dans cette rue de
+Miromesnil, quel supplice! Elle croyait reconnaître tous les passants,
+tous les domestiques, tout le monde. A peine la voiture arrêtée, elle
+sautait et passait en courant devant le concierge toujours debout sur
+le seuil de sa loge. En voilà un qui devait tout savoir, tout,--son
+adresse,--son nom,--la profession de son mari,--tout,--car ces
+concierges sont les plus subtils des policiers! Depuis deux ans elle
+voulait l'acheter, lui donner, lui jeter, un jour ou l'autre, un billet
+de cent francs en passant devant lui. Pas une fois elle n'avait osé
+faire ce petit mouvement de lui lancer aux pieds ce bout de papier
+roulé! Elle avait peur.--De quoi?--Elle ne savait pas!--D'être rappelée,
+s'il ne comprenait point? D'un scandale? d'un rassemblement dans
+l'escalier? d'une arrestation peut-être? Pour arriver à la porte du
+vicomte, il n'y avait guère qu'un demi-étage à monter, et il lui
+paraissait haut comme la tour Saint-Jacques! A peine engagée dans le
+vestibule, elle se sentait prise dans une trappe, et le moindre bruit
+devant ou derrière elle, lui donnait une suffocation. Impossible de
+reculer, avec ce concierge et la rue qui lui fermaient la retraite; et
+si quelqu'un descendait juste à ce moment, elle n'osait pas sonner chez
+Martelet et passait devant la porte comme si elle allait ailleurs! Elle
+montait, montait, montait! Elle aurait monté quarante étages! Puis,
+quand tout semblait redevenu tranquille dans la cage de l'escalier, elle
+redescendait en courant avec l'angoisse dans l'âme de ne pas reconnaître
+l'entresol!
+
+Il était là, attendant dans un costume galant en velours doublé de soie,
+très coquet, mais un peu ridicule, et depuis deux ans, il n'avait rien
+changé à sa manière de l'accueillir, mais rien, pas un geste!
+
+Dès qu'il avait refermé la porte, il lui disait: «Laissez-moi baiser vos
+mains, ma chère, chère amie!» Puis il la suivait dans la chambre, où
+volets clos et lumières allumées, hiver comme été, par chic sans doute,
+il s'agenouillait devant elle en la regardant de bas en haut avec un air
+d'adoration. Le premier jour ça avait été très gentil, très réussi, ce
+mouvement-là! Maintenant elle croyait voir M. Delaunay jouant pour la
+cent vingtième fois le cinquième acte d'une pièce à succès. Il fallait
+changer ses effets.
+
+Et puis après, oh! mon Dieu! après! c'était le plus dur! Non, il ne
+changeait pas ses effets, le pauvre garçon! Quel bon garçon, mais
+banal!...
+
+Dieu que c'était difficile de se déshabiller sans femme de chambre! Pour
+une fois, passe encore, mais toutes les semaines cela devenait odieux!
+Non, vrai, un homme ne devrait pas exiger d'une femme une pareille
+corvée! Mais s'il était difficile de se déshabiller, se rhabiller
+devenait presque impossible et énervant à crier, exaspérant à gifler
+le monsieur qui disait, tournant autour d'elle d'un air
+gauche:--«Voulez-vous que je vous aide.»--L'aider! Ah oui! à quoi? De
+quoi était-il capable? Il suffisait de lui voir une épingle entre les
+doigts pour le savoir.
+
+C'est à ce moment-là peut-être qu'elle avait commencé à le prendre en
+grippe. Quand il disait: «Voulez-vous que je vous aide!» Elle l'aurait
+tué. Et puis était-il possible qu'une femme ne finît point par détester
+un homme qui, depuis deux ans, l'avait forcée plus de cent vingt fois à
+se rhabiller sans femme de chambre?
+
+Certes il n'y avait pas beaucoup d'hommes aussi maladroits que lui,
+aussi peu dégourdis, aussi monotones. Ce n'était pas le petit baron de
+Grimbal qui aurait demandé de cet air niais: «Voulez-vous que je vous
+aide?» Il aurait aidé, lui, si vif, si drôle, si spirituel. Voilà!
+C'était un diplomate; il avait couru le monde, rôdé partout, déshabillé
+et rhabillé sans doute des femmes vêtues suivant toutes les modes de la
+terre, celui-là!...
+
+L'horloge de l'église sonna les trois quarts. Elle se dressa, regarda le
+cadran, se mit à rire en murmurant «Oh! doit-il être agité!» puis elle
+partit d'une marche plus vive, et sortit du square.
+
+Elle n'avait point fait dix pas sur la place quand elle se trouva nez à
+nez avec un monsieur qui la salua profondément.
+
+--Tiens, vous, baron?--dit-elle, surprise. Elle venait justement de
+penser à lui.
+
+--Oui, madame.
+
+Et il s'informa de sa santé, puis, après quelques vagues propos, il
+reprit:
+
+--Vous savez que vous êtes la seule--vous permettez que je dise de
+mes amies, n'est-ce pas?--qui ne soit point encore venue visiter mes
+collections japonaises.
+
+--Mais, mon cher baron, une femme ne peut aller ainsi chez un garçon?
+
+--Comment! comment! en voilà une erreur quand il s'agit de visiter une
+collection rare!
+
+--En tout cas, elle ne peut y aller seule.
+
+--Et pourquoi pas? mais j'en ai reçu des multitudes de femmes seules,
+rien que pour ma galerie! J'en reçois tous les jours. Voulez-vous que
+je vous les nomme--non--je ne le ferai point. Il faut être discret
+même pour ce qui n'est pas coupable. En principe, il n'est inconvenant
+d'entrer chez un homme sérieux, connu, dans une certaine situation, que
+lorsqu'on y va pour une cause inavouable!
+
+--Au fond, c'est assez juste ce que vous dites-la.
+
+--Alors vous venez voir ma collection.
+
+--Quand?
+
+--Mais tout de suite.
+
+--Impossible, je suis pressée.
+
+--Allons donc. Voilà une demi-heure que vous êtes assise dans le square.
+
+--Vous m'espionniez?
+
+--Je vous regardais.
+
+--Vrai, je suis pressée.
+
+--Je suis sûr que non. Avouez que vous n'êtes pas très pressée.
+
+Madame Haggan se mit à rire, et avoua:
+
+--Non... non... pas... très...
+
+Un fiacre passait à les toucher. Le petit baron cria: «Cocher!» et la
+voiture s'arrêta. Puis, ouvrant la portière:
+
+--Montez, madame.
+
+--Mais, baron, non, c'est impossible, je ne peux pas aujourd'hui.
+
+--Madame, ce que vous faites est imprudent, montez! On commence à nous
+regarder, vous allez former un attroupement; on va croire que je vous
+enlève et nous arrêter tous les deux, montez, je vous en prie!
+
+Elle monta, effarée, abasourdie. Alors il s'assit auprès d'elle en
+disant au cocher: «rue de Provence».
+
+Mais soudain elle s'écria:
+
+--Oh! mon Dieu, j'oubliais une dépêche très pressée, voulez-vous me
+conduire, d'abord, au premier bureau télégraphique?
+
+Le fiacre s'arrêta un peu plus loin, rue de Châteaudun, et elle dit au
+baron:
+
+--Pouvez-vous me prendre une carte de cinquante centimes? J'ai promis
+à mon mari d'inviter Martelet à dîner pour demain, et j'ai oublié
+complètement.
+
+Quand le baron fut revenu, sa carte bleue à la main, elle écrivit au
+crayon:
+
+--«Mon cher ami, je suis très souffrante; j'ai une névralgie atroce qui
+me tient au lit. Impossible sortir. Venez dîner demain soir pour que je
+me fasse pardonner.
+
+«JEANNE.»
+
+Elle mouilla la colle, ferma soigneusement, mit l'adresse: «Vicomte de
+Martelet, 240, rue Miromesnil,» puis, rendant la carte au baron:
+
+--Maintenant, voulez-vous avoir la complaisance de jeter ceci dans la
+boîte aux télégrammes.
+
+
+
+
+LE PORT
+
+
+I
+
+
+Sorti du Havre le 3 mai 1882, pour un voyage dans les mers de Chine, le
+trois-mâts carré _Notre-Dame-des-Vents,_ rentra au port de Marseille le
+8 août 1886, après quatre ans de voyages. Son premier chargement déposé
+dans le port chinois où il se rendait, il avait trouvé sur-le-champ un
+fret nouveau pour Buenos-Ayres, et de là, avait pris des marchandises
+pour le Brésil.
+
+D'autres traversées, encore des avaries, des réparations, les calmes de
+plusieurs mois, les coups de vent qui jettent hors la route, tous les
+accidents, aventures et mésaventures de mer, enfin, avaient tenu loin de
+sa patrie ce trois-mâts normand qui revenait à Marseille le ventre plein
+de boîtes de fer-blanc contenant des conserves d'Amérique.
+
+Au départ il avait à bord, outre le capitaine et le second, quatorze
+matelots, huit normands et six bretons. Au retour il ne lui restait plus
+que cinq bretons et quatre normands, le breton était mort en route,
+les quatre normands disparus en des circonstances diverses avaient été
+remplacés par deux américains, un nègre et un norvégien racolé, un soir,
+dans un cabaret de Singapour.
+
+Le gros bateau, les voiles carguées, vergues en croix sur sa mâture,
+traîné par un remorqueur marseillais qui haletait devant lui, roulant
+sur un reste de houle que le calme survenu laissait mourir tout
+doucement, passa devant le château d'If, puis sous tous les rochers gris
+de la rade que le soleil couchant couvrait d'une buée d'or, et il entra
+dans le vieux port où sont entassés, flanc contre flanc, le long des
+quais, tous les navires du monde, pêle-mêle, grands et petits, de toute
+forme et de tout gréement, trempant comme une bouillabaisse de bateaux
+en ce bassin trop restreint, plein d'eau putride où les coques se
+frôlent, se frottent, semblent marinées dans un jus de flotte.
+
+_Notre-Dame-des-Vents_ prit sa place, entre un brick italien et une
+goélette anglaise qui s'écartèrent pour laisser passer ce camarade;
+puis, quand toutes les formalités de la douane et du port eurent été
+remplies, le capitaine autorisa les deux tiers de son équipage à passer
+la soirée dehors.
+
+La nuit était venue. Marseille s'éclairait. Dans la chaleur de ce soir
+d'été, un fumet de cuisine à l'ail flottait sur la cité bruyante, pleine
+de voix, de roulements, de claquements, de gaieté méridionale.
+
+Dès qu'ils se sentirent sur le port, les dix hommes que la mer roulait
+depuis des mois se mirent en marche tout doucement, avec une hésitation
+d'êtres dépaysés, désaccoutumés des villes, deux par deux, en
+procession.
+
+Ils se balançaient, s'orientaient, flairant les ruelles qui aboutissent
+au port, enfiévrés par un appétit d'amour qui avait grandi dans leurs
+corps pendant leurs derniers soixante-six jours de mer. Les normands
+marchaient en tête, conduits par Célestin Duclos, un grand gars fort et
+malin qui servait de capitaine aux autres chaque fois qu'ils mettaient
+pied à terre. Il devinait les bons endroits, inventait des tours de sa
+façon et ne s'aventurait pas trop dans les bagarres si fréquentes entre
+matelots dans les ports. Mais quand il y était pris il ne redoutait
+personne.
+
+Après quelque hésitation entre toutes les rues obscures qui descendent
+vers la mer comme des égouts et dont sortent des odeurs lourdes, une
+sorte d'haleine de bouges, Célestin se décida pour une espèce de
+couloir, tortueux où brillaient, au-dessus des portes, des lanternes en
+saillie portant des numéros énormes sur leurs verres dépolis et colorés.
+Sous la voûte étroite des entrées, des femmes en tablier, pareilles à
+des bonnes, assises sur des chaises de paille, se levaient en les voyant
+venir, faisant trois pas jusqu'au ruisseau qui séparait la rue en deux
+et coupaient la route à cette file d'hommes qui s'avançaient lentement,
+en chantonnant et en ricanant, allumés déjà par le voisinage de ces
+prisons de prostituées.
+
+Quelquefois, au fond d'un vestibule, apparaissait, derrière une seconde
+porte ouverte soudain et capitonnée de cuir brun, une grosse fille
+dévêtue, dont les cuisses lourdes et les mollets gras se dessinaient
+brusquement sous un grossier maillot de coton blanc. Sa jupe courte
+avait l'air d'une ceinture bouffante; et la chair molle de sa poitrine,
+de ses épaules et de ses bras, faisait une tache rose sur un corsage de
+velours noir bordé d'un galon d'or. Elle appelait de loin: «Venez-vous,
+jolis garçons?» et parfois sortait elle-même pour s'accrocher à l'un
+d'eux et l'attirer vers sa porte, de toute sa force, cramponnée à lui
+comme une araignée qui traîne une bête plus grosse qu'elle. L'homme,
+soulevé par ce contact, résistait mollement, et les autres s'arrêtaient
+pour regarder, hésitants entre l'envie d'entrer tout de suite et celle
+de prolonger encore cette promenade appétissante. Puis, quand la femme
+après des efforts acharnés avait attiré le matelot jusqu'au seuil de
+son logis, où toute la bande allait s'engouffrer derrière lui, Célestin
+Duclos, qui s'y connaissait en maisons, criait soudain: «Entre pas là,
+Marchand, c'est pas l'endroit.»
+
+L'homme alors obéissant à cette voix se dégageait d'une secousse brutale
+et les amis se reformaient en bande, poursuivis par les injures immondes
+de la fille exaspérée, tandis que d'autres femmes, tout le long de la
+ruelle, devant eux, sortaient de leurs portes, attirées par le bruit,
+et lançaient avec des voix enrouées des appels pleins de promesses.
+Ils allaient donc de plus en plus allumés, entre les cajoleries et les
+séductions annoncées par le choeur des portières d'amour de tout le haut
+de la rue, et les malédictions ignobles lancées contre eux par le choeur
+d'en bas, par le choeur méprisé des filles désappointées. De temps en
+temps ils rencontraient une autre bande, des soldats qui marchaient avec
+un battement de fer sur la jambe, des matelots encore, des bourgeois
+isolés, des employés de commerce. Partout, s'ouvraient de nouvelles rues
+étroites, étoilées de fanaux louches. Ils allaient toujours dans
+ce labyrinthe de bouges, sur ces pavés gras où suintaient des eaux
+putrides, entre ces murs pleins de chair de femme.
+
+Enfin Duclos se décida et s'arrêtant devant une maison d'assez belle
+apparence, il y fit entrer tout son monde.
+
+
+II
+
+
+La fête fut complète! Quatre heures durant, les dix matelots se
+gorgèrent d'amour et de vin. Six mois de solde y passèrent.
+
+Dans la grande salle du café, ils étaient installés en maîtres,
+regardant d'un oeil malveillant les habitués ordinaires qui
+s'installaient aux petites tables, dans les coins, où une des filles
+demeurées libres, vêtue en gros baby ou en chanteuse de café-concert,
+courait les servir, puis s'asseyait près d'eux.
+
+Chaque homme, en arrivant, avait choisi sa compagne qu'il garda toute la
+soirée, car le populaire n'est pas changeant. On avait rapproché trois
+tables et, après la première rasade, la procession dédoublée, accrue
+d'autant de femmes qu'il y avait de mathurins, s'était reformée dans
+l'escalier. Sur les marches de bois, les quatre pieds de chaque couple
+sonnèrent longtemps, pendant que s'engouffrait, dans la porte étroite
+qui menait aux chambres, ce long défilé d'amoureux.
+
+Puis on redescendit pour boire, puis on remonta de nouveau, puis on
+redescendit encore.
+
+Maintenant, presque gris, ils gueulaient! Chacun d'eux, les yeux rouges,
+sa préférée sur les genoux, chantait ou criait, tapait à coups de poings
+la table, s'entonnait du vin dans la gorge, lâchait en liberté la brute
+humaine. Au milieu d'eux, Célestin Duclos, serrant contre lui une grande
+fille aux joues rouges, à cheval sur ses jambes, la regardait avec
+ardeur. Moins ivre que les autres, non qu'il eût moins bu, il avait
+encore d'autres pensées, et, plus tendre, cherchait à causer. Ses idées
+le fuyaient un peu, s'en allaient, revenaient et disparaissaient sans
+qu'il pût se souvenir au juste de ce qu'il avait voulu dire.
+
+Il riait, répétant:
+
+--Pour lors, pour lors... v'là longtemps que t'es ici.
+
+--Six mois, répondit la fille.
+
+Il eut l'air content pour elle, comme si c'eût été une preuve de bonne
+conduite, et il reprit:
+
+--Aimes-tu c'te vie-là?
+
+Elle hésita, puis résignée:
+
+--On s'y fait. C'est pas plus embêtant qu'autre chose. Être servante ou
+bien rouleuse, c'est toujours des sales métiers.
+
+Il eut l'air d'approuver encore cette vérité.
+
+--T'es pas d'ici? dit-il.
+
+Elle fit «Non» de la tête, sans répondre.
+
+--T'es de loin?
+
+Elle fit «Oui» de la même façon.
+
+--D'où ça?
+
+Elle parut chercher, rassembler des souvenirs, puis murmura:
+
+--De Perpignan.
+
+Il fut de nouveau très satisfait et dit:
+
+--Ah oui!
+
+A son tour elle demanda:
+
+--Toi, t'es marin?
+
+--Oui, ma belle.
+
+--Tu viens de loin?
+
+--Ah oui! J'en ai vu des pays, des ports et de tout.
+
+--T'as fait le tour du monde, peut-être?
+
+--Je te crois, plutôt deux fois qu'une.
+
+De nouveau elle parut hésiter, chercher en sa tête une chose oubliée,
+puis, d'une voix un peu différente, plus sérieuse.
+
+--T'as rencontré beaucoup de navires dans tes voyages?
+
+--Je te crois, ma belle.
+
+--T'aurais pas vu _Notre-Dame-des-Vents_, par hasard?
+
+Il ricana:
+
+--Pas plus tard que l'autre semaine.
+
+Elle pâlit, tout le sang quittant ses joues, et demanda:
+
+--Vrai, bien vrai?
+
+--Vrai, comme je te parle.
+
+--Tu ments pas, au moins?
+
+Il leva la main.
+
+--D'vant l'bon Dieu! dit-il.
+
+--Alors, sais-tu si Célestin Duclos est toujours dessus?
+
+Il fut surpris, inquiet, voulut avant de répondre en savoir davantage.
+
+--Tu l'connais?
+
+A son tour elle devint méfiante.
+
+--Oh, pas moi! c'est une femme qui l'connaît.
+
+--Une femme d'ici?
+
+--Non, d'à côté.
+
+--Dans la rue?
+
+--Non, dans l'autre.
+
+--Qué femme?
+
+--Mais, une femme donc, une femme comme moi.
+
+--Qué qué l'y veut, c'te femme?
+
+--Je sais-t'y mé, quéque payse?
+
+Ils se regardèrent au fond des yeux, pour s'épier, sentant, devinant que
+quelque chose de grave allait surgir entre eux.
+
+Il reprit.
+
+--Je peux t'y la voir, c'te femme?
+
+--Quoi que tu l'y dirais?
+
+--J'y dirais... j'y dirais... que j'ai vu Célestin Duclos.
+
+--Il se portait ben, au moins?
+
+--Comme toi et moi, c'est un gars?
+
+Elle se tut encore rassemblant ses idées, puis, avec lenteur.
+
+--Ous qu'elle allait, _Notre-Dame-des-Vents?_
+
+--Mais, à Marseille, donc.
+
+--Elle ne put réprimer un sursaut.
+
+--Ben vrai?
+
+--Ben vrai!
+
+--Tu l'connais Duclos?
+
+--Oui je l'connais.
+
+Elle hésita encore, puis tout doucement.
+
+--Ben. C'est ben!
+
+--Qué que tu l'y veux?
+
+--Écoute, tu y diras... non rien!
+
+Il la regardait toujours de plus en plus gêné. Enfin il voulut savoir.
+
+--Tu l'connais itou, té?
+
+--Non, dit-elle.
+
+--Alors qué que tu l'y veux?
+
+Elle prit brusquement une résolution, se leva, courut au comptoir où
+trônait la patronne, saisit un citron qu'elle ouvrit et dont elle fit
+couler le jus dans un verre, puis elle emplit d'eau pure ce verre, et,
+le rapportant.
+
+--Bois ça!
+
+--Pourquoi?
+
+--Pour faire passer le vin. Je te parlerai d'ensuite.
+
+Il but docilement, essuya ses lèvres d'un revers de main, puis annonça.
+
+--Ça y est, je t'écoute.
+
+--Tu vas me promettre de ne pas l'y conter que tu m'as vue, ni de qui tu
+sais ce que je te dirai. Faut jurer.
+
+Il leva la main, sournois.
+
+--Ça, je le jure.
+
+--Su l'bon Dieu?
+
+--Su l'bon Dieu.
+
+--Eh ben tu l'y diras que son père est mort, que sa mère est morte,
+que son frère est mort, tous trois en un mois, de fièvre typhoïde, en
+janvier 1883, v'là trois ans et demi.
+
+A son tour, il sentit que tout son sang lui remuait dans le corps, et il
+demeura pendant quelques instants tellement saisi qu'il ne trouvait rien
+à répondre; puis il douta et demanda.
+
+--T'es sûre?
+
+--Je suis sûre.
+
+--Qué qui te l'a dit?
+
+Elle posa les mains sur ses épaules, et le regardant au fond des yeux.
+
+--Tu jures de ne pas bavarder.
+
+--Je le jure.
+
+--Je suis sa soeur!
+
+Il jeta ce nom, malgré lui.
+
+--Françoise?
+
+Elle le contempla de nouveau fixement, puis, soulevée par une épouvante
+folle, par une horreur profonde, elle murmura tout bas, presque dans sa
+bouche.
+
+--Oh! oh! c'est toi, Célestin?
+
+Ils ne bougèrent plus, les yeux dans les yeux.
+
+Autour d'eux, les camarades hurlaient toujours! Le bruit des verres, des
+poings, des talons scandant les refrains et les cris aigus des femmes se
+mêlaient au vacarme des chants.
+
+Il la sentait sur lui, enlacée à lui, chaude et terrifiée, sa soeur!
+Alors, tout bas, de peur que quelqu'un l'écoutât, si bas qu'elle même
+l'entendit à peine.
+
+--Malheur! j'avons fait de la belle besogne!
+
+Elle eut, en une seconde, les yeux pleins de larmes et balbutia.
+
+--C'est-il de ma faute?
+
+Mais, lui soudain.
+
+--Alors ils sont morts?
+
+--Ils sont morts.
+
+--Le pé, la mé, et le fré?
+
+--Les trois en un mois, comme je t'ai dit. J'ai resté seule, sans
+rien que mes hardes, vu que je devions le pharmacien, l'médecin et
+l'enterrement des trois défunts, que j'ai payé avec les meubles.
+
+J'entrai pour lors comme servante chez maît'e Cacheux, tu sais bien,
+l'boiteux. J'avais quinze ans tout juste à çu moment-là pisque t'es
+parti quand j'en avais point quatorze. J'ai fait une faute avec li. On
+est si bête quand on est jeune. Pi j'allai comme bonne du notaire qui
+m'a aussi débauchée et qui me conduisit au Havre dans une chambre.
+Bientôt il n'est point r'venu; j'ai passé trois jours sans manger et
+pi ne trouvant pas d'ouvrage, je suis entrée en maison, comme bien
+d'autres. J'en ai vu aussi du pays, moi! ah! et du sale pays! Rouen,
+Évreux, Lille, Bordeaux, Perpignan, Nice, et pi Marseille, où me v'là!
+
+Les larmes lui sortaient des yeux et du nez, mouillaient ses joues,
+coulaient dans sa bouche.
+
+Elle reprit:
+
+--Je te croyais mort aussi, té? mon pauv'e Célestin.
+
+Il dit:
+
+--Je t'aurais point r'connue, mé, t'étais si p'tite alors, et te v'là si
+forte! mais comment que tu ne m'as point reconnu, té?
+
+Elle eut un geste désespéré.
+
+--Je vois tant d'hommes qu'ils me semblent tous pareils!
+
+Il la regardait toujours au fond des yeux, étreint par une émotion
+confuse et si forte qu'il avait envie de crier comme un petit enfant
+qu'on bat. Il la tenait encore dans ses bras, à cheval sur lui, les
+mains ouvertes dans le dos de la fille, et voilà qu'à force de la
+regarder il la reconnut enfin, la petite soeur laissée au pays avec tous
+ceux qu'elle avait vus mourir, elle, pendant qu'il roulait sur les
+mers. Alors prenant soudain dans ses grosses pattes de marin cette
+tête retrouvée, il se mit à l'embrasser comme on embrasse de la chair
+fraternelle. Puis des sanglots, de grands sanglots d'homme, longs comme
+des vagues, montèrent dans sa gorge pareils à des hoquets d'ivresse.
+
+Il balbutiait:
+
+--Te v'là, te r'voilà, Françoise, ma p'tite Françoise...
+
+Puis tout à coup il se leva, se mit à jurer d'une voix formidable en
+tapant sur la table un tel coup de poing que les verres culbutés se
+brisèrent. Puis il fit trois pas, chancela, étendit les bras, tomba sur
+la face. Et il se roulait par terre en criant, en battant le sol de ses
+quatre membres, et en poussant de tels gémissements qu'ils semblaient
+des râles d'agonie.
+
+Tous ces camarades le regardaient en riant.
+
+--Il est rien saoul, dit l'un.
+
+--Faut le coucher, dit un autre, s'il sort on va le fiche au bloc.
+
+Alors comme il avait de l'argent dans ses poches, la patronne offrit
+un lit, et les camarades, ivres eux-mêmes à ne pas tenir debout, le
+hissèrent par l'étroit escalier jusqu'à la chambre de la femme qui
+l'avait reçu tout à l'heure, et qui demeura sur une chaise, au pied de
+la couche criminelle, en pleurant autant que lui, jusqu'au matin.
+
+
+
+
+LA MORTE
+
+
+Je l'avais aimée éperdument! Pourquoi aime-t-on? Est-ce bizarre de ne
+plus voir dans le monde qu'un être, de n'avoir plus dans l'esprit qu'une
+pensée, dans le coeur qu'un désir, et dans la bouche qu'un nom: un
+nom qui inonde incessamment, qui monte, comme l'eau d'une source, des
+profondeurs de l'âme, qui monte aux lèvres, et qu'on dit, qu'on redit,
+qu'on murmure sans cesse, partout, ainsi qu'une prière.
+
+Je ne conterai point notre histoire. L'amour n'en a qu'une; toujours
+la même. Je l'avais rencontrée et aimée. Voilà tout. Et j'avais vécu
+pendant un an dans sa tendresse, dans ses bras, dans sa caresse, dans
+son regard, dans ses robes, dans sa parole, enveloppé, lié, emprisonné
+dans tout ce qui venait d'elle, d'une façon si complète que je ne savais
+plus s'il faisait jour ou nuit, si j'étais mort ou vivant, sur la
+vieille terre ou ailleurs.
+
+Et voilà qu'elle mourut. Comment? Je ne sais pas, je ne sais plus.
+
+Elle rentra mouillée, un soir de pluie, et le lendemain, elle toussait.
+Elle toussa pendant une semaine environ et prit le lit.
+
+Que s'est-il passé. Je ne sais plus.
+
+Des médecins venaient, écrivaient, s'en allaient. On apportait des
+remèdes; une femme les lui faisait boire. Ses mains étaient chaudes, son
+front brûlant et humide, son regard brillant et triste. Je lui parlais,
+elle me répondait. Que nous sommes-nous dit? Je ne sais plus. J'ai tout
+oublié, tout, tout! Elle mourut, je me rappelle très bien son petit
+soupir, son petit soupir si faible, le dernier. La garde dit: «Ah!» Je
+compris, je compris!
+
+Je n'ai plus rien su. Rien. Je vis un prêtre qui prononça ce mot: «Votre
+maîtresse». Il me sembla qu'il l'insultait. Puisqu'elle était morte on
+n'avait plus le droit de savoir cela. Je le chassai. Un autre vint qui
+fut très bon, très doux. Je pleurai quand il me parla d'elle.
+
+On me consulta sur mille choses pour l'enterrement. Je ne sais plus.
+Je me rappelle cependant très bien le cercueil, le bruit des coups de
+marteau quand on la cloua dedans. Ah! mon Dieu!
+
+Elle fut enterrée! Enterrée! Elle! dans ce trou! Quelques personnes
+étaient venues, des amies. Je me sauvai. Je courus. Je marchai longtemps
+à travers des rues. Puis je rentrai chez moi. Le lendemain je partis
+pour un voyage.
+
+Hier, je suis rentré à Paris.
+
+Quand je revis ma chambre, notre chambre, notre lit, nos meubles, toute
+cette maison où était resté tout ce qui reste de la vie d'un être après
+sa mort, je fus saisi par un retour de chagrin si violent que je faillis
+ouvrir la fenêtre et me jeter dans la rue. Ne pouvant plus demeurer au
+milieu de ces choses, de ces murs qui l'avaient enfermée, abritée, et
+qui devaient garder dans leurs imperceptibles fissures mille atomes
+d'elle, de sa chair et de son souffle, je pris mon chapeau, afin de me
+sauver.
+
+Tout à coup, au moment d'atteindre la porte, je passai devant la grande
+glace du vestibule qu'elle avait fait poser là pour se voir, des pieds à
+la tête, chaque jour, en sortant, pour voir si toute sa toilette allait
+bien, était correcte et jolie, des bottines à la coiffure.
+
+Et je m'arrêtai net en face de ce miroir qui l'avait si souvent
+reflétée. Si souvent, si souvent, qu'il avait dû garder aussi son image.
+
+J'étais là debout, frémissant, les yeux fixés sur le verre, sur le verre
+plat, profond, vide, mais qui l'avait contenue tout entière, possédée
+autant que moi, autant que mon regard passionné. Il me sembla que
+j'aimais cette glace,--je la touchai,--elle était froide! Oh! le
+souvenir! le souvenir! miroir douloureux, miroir brûlant, miroir vivant,
+miroir horrible, qui fait souffrir toutes les tortures! Heureux les
+hommes dont le coeur, comme une glace où glissent et s'effacent les
+reflets, oublie tout ce qu'il a contenu, tout ce qui a passé devant lui,
+tout ce qui s'est contemplé, miré, dans son affection, dans son amour!
+Comme je souffre!
+
+Je sortis et, malgré moi, sans savoir, sans le vouloir, j'allai vers le
+cimetière. Je trouvai sa tombe toute simple, une croix de marbre avec
+ces quelques mots: «Elle aima, fut aimée, et mourut».
+
+Elle était là, là-dessous, pourrie! Quelle horreur! Je sanglotais, le
+front sur le sol.
+
+J'y restai longtemps, longtemps. Puis je m'aperçus que le soir venait.
+Alors un désir bizarre, fou, un désir d'amant désespéré s'empara de moi.
+Je voulus passer la nuit près d'elle, dernière nuit, à pleurer sur sa
+tombe. Mais on me verrait, on me chasserait. Comment faire? Je fus rusé.
+Je me levai et me mis à errer dans cette ville des disparus. J'allais,
+j'allais. Comme elle est petite cette ville à côté de l'autre, celle où
+l'on vit! Et pourtant comme ils sont plus nombreux que les vivants, ces
+morts. Il nous faut de hautes maisons, des rues, tant de place, pour les
+quatre générations qui regardent le jour en même temps, boivent l'eau
+des sources, le vin des vignes et mangent le pain des plaines.
+
+Et pour toutes les générations des morts, pour toute l'échelle de
+l'humanité descendue jusqu'à nous, presque rien, un champ, presque rien!
+La terre les reprend, l'oubli les efface. Adieu!
+
+Au bout du cimetière habité, j'aperçus tout à coup le cimetière
+abandonné, celui où les vieux défunts achèvent de se mêler au sol, où
+les croix elles-mêmes pourrissent, où l'on mettra demain les derniers
+venus. Il est plein de roses libres, de cyprès vigoureux et noirs, un
+jardin triste et superbe, nourri de chair humaine.
+
+J'étais seul, bien seul. Je me blottis dans un arbre vert. Je m'y cachai
+tout entier, entre ces branches grasses et sombres.
+
+Et j'attendis, cramponné au tronc comme un naufragé sur une épave.
+
+Quand la nuit fut noire, très noire, je quittai mon refuge et me mis à
+marcher doucement, à pas lents, à pas sourds, sur cette terre pleine de
+morts.
+
+J'errai longtemps, longtemps, longtemps. Je ne la retrouvais pas. Les
+bras étendus, les yeux ouverts, heurtant des tombes avec mes mains, avec
+mes pieds, avec mes genoux, avec ma poitrine, avec ma tête elle-même,
+j'allais sans la trouver. Je touchais, je palpais comme un aveugle qui
+cherche sa route, je palpais des pierres, des croix, des grilles de fer,
+des couronnes de verre, des couronnes de fleurs fanées! Je lisais les
+noms avec mes doigts, en les promenant sur les lettres. Quelle nuit!
+quelle nuit! Je ne la retrouvais pas!
+
+Pas de lune! Quelle nuit! j'avais peur, une peur affreuse dans ces
+étroits sentiers, entre deux lignes de tombes! Des tombes! des tombes!
+des tombes! Toujours des tombes! A droite, à gauche, devant moi, autour
+de moi, partout, des tombes! Je m'assis sur une d'elles, car je ne
+pouvais plus marcher tant mes genoux fléchissaient. J'entendais battre
+mon coeur! Et j'entendais autre chose aussi! Quoi? un bruit confus
+innommable! Était-ce dans ma tête affolée, dans la nuit impénétrable, ou
+sous la terre mystérieuse, sous la terre ensemencée de cadavres humains,
+ce bruit? Je regardais autour de moi!
+
+Combien de temps suis-je resté là? Je ne sais pas. J'étais paralysé par
+la terreur, j'étais ivre d'épouvante, prêt à hurler, prêt à mourir.
+
+Et soudain il me sembla que la dalle de marbre sur laquelle j'étais
+assis remuait. Certes, elle remuait, comme si on l'eût soulevée. D'un
+bond je me jetai sur le tombeau voisin, et je vis, oui, je vis la pierre
+que je venais de quitter se dresser toute droite; et le mort apparut, un
+squelette nu qui, de son dos courbé la rejetait. Je voyais, je voyais
+très bien, quoique la nuit fût profonde. Sur la croix je pus lire:
+
+«Ici repose Jacques Olivant, décédé à l'âge de cinquante et un ans.
+Il aimait les siens, fut honnête et bon, et mourut dans la paix du
+Seigneur.»
+
+Maintenant le mort aussi lisait les choses écrites sur son tombeau. Puis
+il ramassa une pierre dans le chemin, une petite pierre aiguë, et se
+mit à les gratter avec soin, ces choses. Il les effaça tout à fait,
+lentement, regardant de ses yeux vides la place où tout à l'heure elles
+étaient gravées; et, du bout de l'os qui avait été son index, il écrivit
+en lettres lumineuses comme ces lignes qu'on trace aux murs avec le bout
+d'une allumette:
+
+«Ici repose Jacques Olivant, décédé à l'âge de cinquante et un ans. Il
+hâta par ses duretés la mort de son père dont il désirait hériter, il
+tortura sa femme, tourmenta ses enfants, trompa ses voisins, vola quand
+il le put et mourut misérable.»
+
+Quand il eût achevé d'écrire, le mort immobile contempla son oeuvre. Et
+je m'aperçus, on me retournant, que toutes les tombes étaient ouvertes,
+que tous les cadavres en étaient sortis, que tous avaient effacé les
+mensonges inscrits par les parents sur la pierre funéraire, pour y
+rétablir la vérité.
+
+Et je voyais que tous avaient été les bourreaux de leurs proches,
+haineux, déshonnêtes, hypocrites, menteurs, fourbes, calomniateurs,
+envieux, qu'ils avaient volé, trompé, accompli tous les actes honteux,
+tous les actes abominables, ces bons pères, ces épouses fidèles, ces
+fils dévoués, ces jeunes filles chastes, ces commerçants probes, ces
+hommes et ces femmes dits irréprochables.
+
+Ils écrivaient tous en même temps, sur le seuil de leur demeure
+éternelle, la cruelle, terrible et sainte vérité que tout le monde
+ignore ou feint d'ignorer sur la terre.
+
+Je pensai qu'_elle_ aussi avait dû la tracer sur sa tombe. Et sans peur
+maintenant, courant au milieu des cercueils entr'ouverts, au milieu des
+cadavres, au milieu des squelettes, j'allai vers elle, sûr que je la
+trouverais aussitôt.
+
+Je la reconnus de loin, sans voir le visage enveloppé du suaire.
+
+Et sur la croix de marbre où tout à l'heure j'avais lu:
+
+«Elle aima, fut aimée, et mourut.»
+
+J'aperçus.
+
+«Étant sortie un jour pour tromper son amant, elle eut froid sous la
+pluie, et mourut.»
+
+Il paraît qu'on, me ramassa, inanimé, au jour levant, auprès d'une
+tombe.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ALLOUMA
+
+HAUTOT PÈRE ET FILS
+
+BOITELLE
+
+L'ORDONNANCE
+
+LE LAPIN
+
+UN SOIR
+
+LES ÉPINGLES
+
+DUCROUX
+
+LE RENDEZ-VOUS
+
+LE PORT
+
+LA MORTE
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La Main Gauche, by Guy de Maupassant
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11495 ***