diff options
Diffstat (limited to '11495-0.txt')
| -rw-r--r-- | 11495-0.txt | 5010 |
1 files changed, 5010 insertions, 0 deletions
diff --git a/11495-0.txt b/11495-0.txt new file mode 100644 index 0000000..e5c0e5b --- /dev/null +++ b/11495-0.txt @@ -0,0 +1,5010 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11495 *** + +GUY DE MAUPASSANT + +La Main Gauche + +1889 + + + + +ALLOUMA + + +I + + +Un de mes amis m'avait dit: Si tu passes par hasard aux environs de +Bordj-Ebbaba, pendant ton voyage en Algérie, va donc voir mon ancien +camarade Auballe, qui est colon là-bas. + +J'avais oublié le nom d'Auballe et le nom d'Ebbaba et je ne songeais +guère à ce colon, quand j'arrivai chez lui, par pur hasard. Depuis un +mois je rôdais à pied par toute cette région magnifique qui s'étend +d'Alger à Cherchell, Orléansville et Tiaret. Elle est en même temps +boisée et nue, grande et intime. On rencontre, entre deux monts, des +forêts de pins profondes en des vallées étroites où roulent des torrents +en hiver. Des arbres énormes tombés sur le ravin servent de pont aux +Arabes, et aussi aux lianes qui s'enroulent aux troncs morts et les +parent d'une vie nouvelle. Il y a des creux, et des plis inconnus de +montagne, d'une beauté terrifiante, et des bords de ruisselets, plats et +couverts de lauriers-roses, d'une inimaginable grâce. + +Mais ce qui m'a laissé au coeur les plus chers souvenirs en cette +excursion, ce sont les marches de l'après-midi le long des chemins un +peu boisés sur ces ondulations des côtes d'où l'on domine un immense +pays onduleux et roux depuis la mer bleuâtre jusqu'à la chaîne +de l'Ouarsenis qui porte sur ses faîtes la forêt de cèdres de +Teniet-el-Haad. + +Ce jour-là je m'égarai. Je venais de gravir un sommet, d'où j'avais +aperçu, au-dessus d'une série de collines, la longue plaine de la +Mitidja, puis par derrière, sur la crête d'une autre chaîne, dans un +lointain presque invisible, l'étrange monument qu'on nomme le Tombeau de +la Chrétienne, sépulture d'une famille de rois de Mauritanie, dit-on. Je +redescendais, allant vers le Sud, découvrant devant moi jusqu'aux cimes +dressées sur le ciel clair, au seuil du désert, une contrée bosselée, +soulevée et fauve, fauve comme si toutes ces collines étaient +recouvertes de peaux de lion cousues ensemble. Quelquefois, au milieu +d'elles, une bosse plus haute se dressait, pointue et jaune, pareille au +dos broussailleux d'un chameau. + +J'allais à pas rapides, léger, comme on l'est en suivant les sentiers +tortueux sur les pentes d'une montagne. Rien ne pèse, en ces courses +alertes dans l'air vif des hauteurs, rien ne pèse, ni le corps, ni le +coeur, ni les pensées, ni même les soucis. Je n'avais plus rien en moi, +ce jour-là, de tout ce qui écrase et torture notre vie, rien que la joie +de cette descente. Au loin, j'apercevais des campements arabes, tentes +brunes, pointues, accrochées au sol comme les coquilles de mer sur les +rochers, ou bien des gourbis, huttes de branches d'où sortait une fumée +grise. Des formes blanches, hommes ou femmes, erraient autour à pas +lents; et les clochettes des troupeaux tintaient vaguement dans l'air du +soir. + +Les arbousiers sur ma route se penchaient, étrangement chargés de leurs +fruits de pourpre qu'ils répandaient dans le chemin. Ils avaient l'air +d'arbres martyrs d'où coulait une sueur sanglante, car au bout de chaque +branchette pendait une graine rouge comme une goutte de sang. + +Le sol, autour d'eux, était couvert de cette pluie suppliciale, et le +pied écrasant les arbouses laissait par terre des traces de meurtre. +Parfois, d'un bond, en passant, je cueillais les plus mûres pour les +manger. + +Tous les vallons à présent se remplissaient d'une vapeur blonde qui +s'élevait lentement comme la buée des flancs d'un boeuf; et sur la +chaîne des monts qui fermaient l'horizon, à la frontière du Sahara +flamboyait un ciel de Missel. De longues traînées d'or alternaient +avec des traînées de sang--encore du sang! du sang et de l'or, toute +l'histoire humaine--et parfois entre elles s'ouvrait une trouée mince +sur un azur verdâtre, infiniment lointain comme le rêve. + +Oh! que j'étais loin, que j'étais loin de toutes les choses et de toutes +les gens dont on s'occupe autour des boulevards, loin de moi-même aussi, +devenu une sorte d'être errant, sans conscience, et sans pensée, un oeil +qui passe, qui voit, qui aime voir, loin encore de ma route à laquelle +je ne songeais plus, car aux approches de la nuit je m'aperçus que +j'étais perdu. + +L'ombre tombait sur là terre comme une averse de ténèbres, et je ne +découvrais rien devant moi que la montagne à perte de vue. Des tentes +apparurent dans un vallon, j'y descendis et j'essayai de faire +comprendre au premier Arabe rencontré la direction que je cherchais. + +M'a-t-il deviné? je l'ignore; mais il me répondit longtemps, et moi je +ne compris rien. J'allais, par désespoir, me, décider à passer la nuit, +roulé dans un tapis, auprès du campement, quand je crus reconnaître, +parmi les mots bizarres qui sortaient de sa bouche, celui de +Bordj-Ebbaba. + +Je répétai:--Bordj-Ebbaba.--Oui, oui. + +Et je lui montrai deux francs, une fortune. Il se mit à marcher, je le +suivis. Oh! je suivis longtemps, dans la nuit profonde, ce fantôme +pâle qui courait pieds nus devant moi par les sentiers pierreux où je +trébuchais sans cesse. + +Soudain une lumière brilla. Nous arrivions devant la porte d'une maison +blanche, sorte de fortin aux murs droits et sans fenêtres extérieures. +Je frappai, des chiens hurlèrent au dedans. Une voix française demanda: +«Qui est là!» + +Je répondis: + +--Est-ce ici que demeure M. Auballe? + +--Oui. + +On m'ouvrit, j'étais en face de M. Auballe lui-même, un grand garçon +blond, en savates, pipe à la bouche, avec l'air d'un hercule bon enfant. + +Je me nommai; il tendit ses deux mains en disant: «Vous êtes chez vous, +monsieur.» + +Un quart d'heure plus tard je dînais avidement en face de mon hôte qui +continuait à fumer. + +Je savais son histoire. Après avoir mangé beaucoup d'argent avec les +femmes, il avait placé son reste en terres algériennes, et planté des +vignes. + +Les vignes marchaient bien; il était heureux, et il avait en effet +l'air calme d'un homme satisfait. Je ne pouvais comprendre comment ce +Parisien, ce fêteur, avait pu s'accoutumer à cette vie monotone, dans +cette solitude, et je l'interrogeai. + +--Depuis combien de temps êtes-vous ici? + +--Depuis neuf ans. + +--Et vous n'avez pas d'atroces tristesses? + +--Non, on se fait à ce pays, et puis on finit par l'aimer. Vous ne +sauriez croire comme il prend les gens par un tas de petits instincts +animaux que nous ignorons en nous. Nous nous y attachons d'abord par nos +organes à qui il donne des satisfactions secrètes que nous ne raisonnons +pas. L'air et le climat font la conquête de notre chair, malgré nous, et +la lumière gaie dont il est inondé tient l'esprit clair et content, à +peu de frais. Elle entre en nous à flots, sans cesse, par les yeux, et +on dirait vraiment qu'elle lave tous les coins sombres de l'âme. + +--Mais les femmes? + +--Ah!... ça manque un peu! + +--Un peu seulement? + +--Mon Dieu, oui... un peu. Car on trouve toujours, même dans les tribus, +des indigènes complaisants qui pensent aux nuits du Roumi. + +Il se tourna vers l'Arabe qui me servait, un grand garçon brun dont +l'oeil noir luisait sous le turban, et il lui dit: + +--Va-t'en, Mohammed, je t'appellerai quand j'aurai besoin de toi. + +Puis, à moi: + +--Il comprend le français et je vais vous conter une histoire où il joue +un grand rôle. + +L'homme étant parti, il commença: + +--J'étais ici depuis quatre ans environ, encore peu installé, à tous +égards, dans ce pays dont je commençais à balbutier la langue, et obligé +pour ne pas rompre tout à fait avec des passions qui m'ont été fatales +d'ailleurs, de faire à Alger un voyage de quelques jours, de temps en +temps. + +J'avais acheté cette ferme, ce bordj, ancien poste fortifié, à quelques +centaines de mètres du campement indigène dont j'emploie les hommes à +mes cultures. Dans cette tribu, fraction des Oulad-Taadja, je choisis en +arrivant, pour mon service particulier, un grand garçon, celui que vous +venez de voir, Mohammed ben Lam'har, qui me fut bientôt extrêmement +dévoué. Comme il ne voulait pas coucher dans une maison dont il n'avait +point l'habitude, il dressa sa tente à quelques pas de la porte, afin +que je pusse l'appeler de ma fenêtre. + +Ma vie, vous la devinez? Tout le jour, je suivais les défrichements et +les plantations, je chassais un peu, j'allais dîner avec les officiers +des postes voisins, ou bien ils venaient dîner chez moi. + +Quant aux... plaisirs--je vous les ai dits. Alger m'offrait les plus +raffinés; et de temps en temps, un arabe complaisant et compatissant +m'arrêtait au milieu d'une promenade pour me proposer d'amener chez moi, +à la nuit, une femme de tribu. J'acceptais quelquefois, mais, le plus +souvent, je refusais, par crainte des ennuis que cela pouvait me créer. + +Et, un soir, en rentrant d'une tournée dans les terres, au commencement +de l'été, ayant besoin de Mohammed, j'entrai dans sa tente sans +l'appeler. Cela m'arrivait à tout moment. + +Sur un de ces grands tapis rouges en haute laine du Djebel-Amour, épais +et doux comme des matelas, une femme, une fille, presque nue, dormait, +les bras croisés sur ses yeux. Son corps blanc, d'une blancheur luisante +sous le jet de lumière de la toile soulevée, m'apparut comme un des plus +parfaits échantillons de la race humaine que j'eusse vus. Les femmes +sont belles par ici, grandes, et d'une rare harmonie de traits et de +lignes. + +Un peu confus, je laissai retomber le bord de la tente et je rentrai +chez moi. + +J'aime les femmes! L'éclair de cette vision m'avait traversé et brûlé, +ranimant en mes veines la vieille ardeur redoutable à qui je dois d'être +ici. Il faisait chaud, c'était en juillet, et je passai presque toute la +nuit à ma fenêtre, les yeux sur la tache sombre que faisait à terre la +tente de Mohammed. + +Quand il entra dans ma chambre, le lendemain, je le regardai bien en +face, et il baissa la tête comme un homme confus, coupable. Devinait-il +ce que je savais? + +Je lui demandai brusquement. + +--Tu es donc marié, Mohammed? Je le vis rougir, et il balbutia: + +--Non, moussié! + +Je le forçais à parler français et à me donner des leçons d'arabe, ce +qui produisait souvent une langue intermédiaire des plus incohérentes. + +Je repris: + +--Alors, pourquoi y a-t-il une femme chez toi. + +Il murmura: + +--Il est du Sud. + +--Ah! elle est du Sud. Cela ne m'explique pas comment elle se trouve +sous ta tente. + +Sans répondre à ma question, il reprit: + +--Il est très joli. + +--Ah! vraiment. Eh bien, une autre fois, quand tu recevras comme ça +une très jolie femme du Sud, tu auras soin de la faire entrer dans mon +gourbi et non dans le tien. Tu entends, Mohammed? + +Il répondit avec un grand sérieux: + +--Oui, moussié. + +J'avoue que pendant toute la journée je demeurai sous l'émotion +agressive du souvenir de cette fille arabe étendue sur un tapis rouge; +et, en rentrant, à l'heure du dîner, j'eus une forte envie de traverser +de nouveau la tente de Mohammed. Durant la soirée, il fit son service +comme toujours, tournant autour de moi avec sa figure impassible, et je +faillis plusieurs fois lui demander s'il allait garder longtemps sous +son toit de poil de chameau cette demoiselle du Sud, qui était très +jolie. + +Vers neuf heures, toujours hanté par ce goût de la femme, qui est tenace +comme l'instinct de chasse chez les chiens, je sortis pour prendre l'air +et pour rôder un peu dans les environs du cône de toile brune à travers +laquelle j'apercevais le point brillant d'une lumière. + +Puis je m'éloignai, pour n'être pas surpris par Mohammed dans les +environs de son logis. + +En rentrant, une heure plus tard, je vis nettement son profil à lui, +sous sa tente. Puis ayant tiré ma clef de ma poche, je pénétrai dans le +bordj où couchaient, comme moi, mon intendant, deux laboureurs de France +et une vieille cuisinière cueillie à Alger. + +Je montai mon escalier et je fus surpris en remarquant un filet de +clarté sous ma porte. Je l'ouvris, et j'aperçus en face de moi, assise +sur une chaise de paille à côté de la table où brûlait une bougie, une +fille au visage d'idole, qui semblait m'attendre avec tranquillité, +parée de tous les bibelots d'argent que les femmes du Sud portent +aux jambes, aux bras, sur la gorge et jusque sur le ventre. Ses yeux +agrandis par le khol jetaient sur moi un large regard; et quatre petits +signes bleus finement tatoués sur la chair étoilaient son front, ses +joues et son menton. Ses bras, chargés d'anneaux, reposaient sur ses +cuisses que recouvrait, tombant des épaules, une sorte de gebba de soie +rouge dont elle était vêtue. + +En me voyant entrer, elle se leva et resta devant moi, debout, couverte +de ses bijoux sauvages, dans une attitude de fière soumission. + +--Que fais-tu ici, lui dis-je en arabe. + +--J'y suis parce qu'on m'a ordonné de venir. + +--Qui te l'a ordonné? + +--Mohammed. + +--C'est bon. Assieds-toi. + +Elle s'assit, baissa les yeux, et je demeurai devant elle, l'examinant. + +La figure était étrange, régulière, fine et un peu bestiale, mais +mystique comme celle d'un Boudha. Les lèvres, fortes et colorées d'une +sorte de floraison rouge qu'on retrouvait ailleurs sur son corps, +indiquaient un léger mélange de sang noir, bien que les mains et les +bras fussent d'une blancheur irréprochable. + +J'hésitais sur ce que je devais faire, troublé, tenté et confus. Pour +gagner du temps et me donner le loisir de la réflexion, je lui posai +d'autres questions, sur son origine, son arrivée dans ce pays et +ses rapports avec Mohammed. Mais elle ne répondit qu'à celles qui +m'intéressaient le moins et il me fut impossible de savoir pourquoi elle +était venue, dans quelle intention, sur quel ordre, depuis quand, ni ce +qui s'était passé entre elle et mon serviteur. + +Comme j'allais lui dire: «Retourne sous la tente de Mohammed», elle +me devina peut-être, se dressa brusquement et levant ses deux bras +découverts dont tous les bracelets sonores glissèrent ensemble vers ses +épaules, elle croisa ses mains derrière mon cou en m'attirant avec un +air de volonté suppliante et irrésistible. + +Ses yeux, allumés par le désir de séduire, par ce besoin de vaincre +l'homme qui rend fascinant comme celui des félins le regard impur +des femmes, m'appelaient, m'enchaînaient, m'ôtaient toute force de +résistance, me soulevaient d'une ardeur impétueuse. Ce fut une lutte +courte, sans paroles, violente, entre les prunelles seules, l'éternelle +lutte entre les deux brutes humaines, le mâle et la femelle, où le mâle +est toujours vaincu. + +Ses mains, derrière ma tête m'attiraient d'une pression lente, +grandissante, irrésistible comme une force mécanique, vers le sourire +animal de ses lèvres rouges où je collai soudain les miennes en enlaçant +ce corps presque nu et chargé d'anneaux d'argent qui tintèrent, de la +gorge aux pieds, sous mon étreinte. + +Elle était nerveuse, souple et saine comme une bête, avec des airs, des +mouvements, des grâces et une sorte d'odeur de gazelle, qui me firent +trouver à ses baisers une rare saveur inconnue, étrangère à mes sens +comme un goût de fruit des tropiques. + +Bientôt... je dis bientôt, ce fut peut-être aux approches du matin, +je la voulus renvoyer, pensant qu'elle s'en irait ainsi qu'elle était +venue, et ne me demandant pas encore ce que je ferais d'elle; ou ce +qu'elle ferait de moi. + +Mais dès qu'elle eut compris mon intention, elle murmura: + +--Si tu me chasses, où veux-tu que j'aille maintenant? I1 faudra que je +dorme sur la terre, dans la nuit. Laisse-moi me coucher sur le tapis, au +pied de ton lit. + +Que pouvais-je répondre? Que pouvais-je faire? Je pensai que Mohammed, +sans doute, regardait à son tour la fenêtre éclairée de ma chambre; et +des questions de toute nature, que je ne m'étais point posées dans le +trouble des premiers instants, se formulèrent nettement. + +--Reste ici, dis-je, nous allons causer. + +Ma résolution fut prise en une seconde. Puisque cette fille avait été +jetée ainsi dans mes bras, je la garderais, j'en ferais une sorte de +maîtresse esclave, cachée dans le fond de ma maison, à la façon des +femmes des harems. Le jour où elle ne me plairait plus, il serait +toujours facile de m'en défaire d'une façon quelconque, car ces +créatures-là, sur le sol africain, nous appartenaient presque corps et +âme. + +Je lui dis: + +--Je veux bien être bon pour toi. Je te traiterai de façon à ce que tu +ne sois pas malheureuse, mais je veux savoir ce que tu es, et d'où tu +viens. + +Elle comprit qu'il fallait parler et me conta son histoire, ou plutôt +une histoire, car elle dut mentir d'un bout à l'autre, comme mentent +tous les Arabes, toujours, avec ou sans motifs. + +C'est là un des signes les plus surprenants et les plus +incompréhensibles du caractère indigène: le mensonge. Ces hommes en qui +l'islamisme s'est incarné jusqu'à faire partie d'eux, jusqu'à modeler +leurs instincts, jusqu'à modifier la race entière et à la différencier +des autres au moral autant que la couleur de la peau différencie le +nègre du blanc, sont menteurs dans les moelles au point que jamais on ne +peut se fier à leurs dires. Est-ce à leur religion qu'ils doivent +cela? Je l'ignore. Il faut avoir vécu parmi eux pour savoir combien +le mensonge fait partie de leur être, de leur coeur, de leur âme, est +devenu chez eux une sorte de seconde nature, une nécessité de la vie. + +Elle me raconta donc qu'elle était fille d'un caïd des Ouled Sidi Cheik +et d'une femme enlevée par lui dans une razzia sur les Touaregs. Cette +femme devait être une esclave noire, ou du moins provenir d'un premier +croisement de sang arabe et de sang nègre. Les négresses, on le +sait, sont fort prisées dans les harems où elles jouent le rôle +d'aphrodisiaques. + +Rien de cette origine d'ailleurs n'apparaissait hors cette couleur +empourprée des lèvres et les fraises sombres de ses seins allongés, +pointus et souples comme si des ressorts les eussent dressés. A cela, un +regard attentif ne se pouvait tromper. Mais tout le reste appartenait à +la belle race du Sud, blanche, svelte, dont la figure fine est faite de +lignes droites et simples comme une tête d'image indienne. Les yeux +très écartés augmentaient encore l'air un peu divin de cette rôdeuse du +désert. + +De son existence véritable, je ne sus rien de précis. Elle me la conta +par détails incohérents qui semblaient surgir au hasard dans une mémoire +en désordre; et elle y mêlait des observations délicieusement puériles, +toute une vision du monde nomade née dans une cervelle d'écureuil qui a +sauté de tente en tente, de campement en campement, de tribu en tribu. + +Et cela était débité avec l'air sévère que garde toujours ce peuple +drapé, avec des mines d'idole qui potine et une gravité un peu comique. + +Quand elle eut fini, je m'aperçus que je n'avais rien retenu de cette +longue histoire pleine d'événements insignifiants, emmagasinés en sa +légère cervelle, et je me demandai si elle ne m'avait pas berné très +simplement par ce bavardage vide et sérieux qui ne m'apprenait rien sur +elle ou sur aucun fait de sa vie. + +Et je pensais à ce peuple vaincu au milieu duquel nous campons ou plutôt +qui campe au milieu de nous, dont nous commençons à parler la langue, +que nous voyons vivre chaque jour sous la toile transparente de ses +tentes, à qui nous imposons nos lois, nos règlements et nos coutumes, +et dont nous ignorons tout, mais tout, entendez-vous, comme si nous +n'étions pas là, uniquement occupés à le regarder depuis bientôt +soixante ans. Nous ne savons pas davantage ce qui se passe sous cette +hutte de branches et sous ce petit cône d'étoffe cloué sur la terre avec +des pieux, à vingt mètres de nos portes, que nous ne savons encore ce +que font, ce que pensent, ce que sont les Arabes dits civilisés des +maisons mauresques d'Alger. Derrière le mur peint à la chaux de leur +demeure des villes, derrière la cloison de branches de leur gourbi, ou +derrière ce mince rideau brun de poil de chameau que secoue le vent, ils +vivent près de nous, inconnus, mystérieux, menteurs, sournois, soumis, +souriants, impénétrables. Si je vous disais qu'en regardant de loin, +avec ma jumelle, le campement voisin, je devine qu'ils ont des +superstitions, des cérémonies, mille usages encore ignorés de nous, pas +même soupçonnés! Jamais peut-être un peuple conquis par la force n'a +su échapper aussi complètement à la domination réelle, à l'influence +morale, et à l'investigation acharnée, mais inutile du vainqueur. + +Or, cette infranchissable et secrète barrière que la nature +incompréhensible a verrouillée entre les races, je la sentais soudain, +comme je ne l'avais jamais sentie, dressée entre cette fille arabe et +moi, entre cette femme qui venait de se donner, de se livrer, d'offrir +son corps à ma caresse et moi qui l'avait possédée. + +Je lui demandai y songeant pour la première fois: + +--Comment t'appelles-tu? + +Elle était demeurée quelques instants sans parler et je la vis +tressaillir comme si elle venait d'oublier que j'étais là, tout contre +elle. Alors, dans ses yeux levés sur moi, je devinai que cette minute +avait suffi pour que le sommeil tombât sur elle, un sommeil irrésistible +et brusque, presque foudroyant, comme tout ce qui s'empare des sens +mobiles des femmes. + +Elle répondit nonchalamment avec un bâillement arrêté dans la bouche: + +--Allouma. + +Je repris: + +--Tu as envie de dormir? + +--Oui, dit-elle. + +--Eh bien! dors. + +Elle s'allongea tranquillement à mon côté, étendue sur le ventre, le +front posé sur ses bras croisés, et je sentis presque tout de suite que +sa fuyante pensée de sauvage s'était éteinte dans le repos. + +Moi, je me mis à rêver, couché près d'elle, cherchant à comprendre? +Pourquoi Mohammed me l'avait-il donnée? Avait-il agi en serviteur +magnanime qui se sacrifie pour son maître jusqu'à lui céder la femme +attirée en sa tente pour lui-même, ou bien avait-il obéi à une pensée +plus complexe, plus pratique, moins généreuse en jetant dans mon lit +cette fille qui m'avait plu? L'Arabe, quand il s'agit de femmes, a +toutes les rigueurs pudibondes et toutes les complaisances inavouables; +et on ne comprend guère plus sa morale rigoureuse et facile que tout le +reste de ses sentiments. Peut-être avais-je devancé, en pénétrant par +hasard sous sa tente, les intentions bienveillantes de ce prévoyant +domestique qui m'avait destiné cette femme, son amie, sa complice, sa +maîtresse aussi peut-être. + +Toutes ces suppositions m'assaillirent et me fatiguèrent si bien que +tout doucement je glissai à mon tour dans un sommeil profond. + +Je fus réveillé par le grincement de ma porte; Mohammed entrait comme +tous les matins pour m'éveiller. Il ouvrit la fenêtre par où un flot +de jour s'engouffrant éclaira sur le lit le corps d'Allouma toujours +endormie, puis il ramassa sur le tapis mon pantalon, mon gilet et ma +jaquette afin de les brosser. Il ne jeta pas un regard sur la femme +couchée à mon côté, ne parut pas savoir ou remarquer qu'elle était là, +et il avait sa gravité ordinaire, la même allure, le même visage. Mais +la lumière, le mouvement, le léger bruit des pieds nus de l'homme, la +sensation de l'air pur sur la peau et dans les poumons tirèrent Allouma +de son engourdissement. Elle allongea les bras, se retourna, ouvrit les +yeux, me regarda, regarda Mohammed avec la même indifférence et s'assit. +Puis elle murmura. + +--J'ai faim, aujourd'hui. + +--Que veux-tu manger? demandai-je. + +--Kahoua. + +--Du café et du pain avec du beurre? + +--Oui. + +Mohammed, debout près de notre couche, mes vêtements sur les bras, +attendait les ordres. + +--Apporte à déjeuner pour Allouma et pour moi, lui dis-je. + +Et il sortit sans que sa figure révélât le moindre étonnement ou le +moindre ennui. + +Quand il fut parti, je demandai à la jeune Arabe: + +--Veux-tu habiter dans ma maison? + +--Oui, je le veux bien. + +--Je te donnerai un appartement pour toi seule et une femme pour te +servir. + +--Tu es généreux, et je te suis reconnaissante. + +--Mais si ta conduite n'est pas bonne, je te chasserai d'ici. + +--Je ferai ce que tu exigeras de moi. + +Elle prit ma main et la baisa, en signe de soumission. + +Mohammed rentrait, portant un plateau avec le déjeuner. Je lui dis: + +--Allouma va demeurer dans la maison. Tu étaleras des tapis dans la +chambre, au bout du couloir, et tu feras venir ici pour la servir la +femme d'Abd-el-Kader-el-Hadara. + +--Oui, moussié. + +Ce fut tout. + +Une heure plus tard, ma belle Arabe était installée dans une grande +chambre claire; et comme je venais m'assurer que tout allait bien, elle +me demanda, d'un ton suppliant, de lui faire cadeau d'une armoire +à glace. Je promis, puis je la laissai accroupie sur un tapis du +Djebel-Amour, une cigarette à la bouche, et bavardant avec la vieille +Arabe que j'avais envoyé chercher, comme si elles se connaissaient +depuis des années. + + + +II + + +Pendant un mois, je fus très heureux avec elle et je m'attachai d'une +façon bizarre à cette créature d'une autre race, qui me semblait presque +d'une autre espèce, née sur une planète voisine. + +Je ne l'aimais pas--non--on n'aime point les filles de ce continent +primitif. Entre elles et nous, même entre elles et leurs mâles naturels, +les Arabes, jamais n'éclôt la petite fleur bleue des pays du Nord. +Elles sont trop près de l'animalité humaine, elles ont un coeur trop +rudimentaire, une sensibilité trop peu affinée, pour éveiller dans +nos âmes l'exaltation sentimentale qui est la poésie de l'amour. Rien +d'intellectuel, aucune ivresse de la pensée ne se mêle à l'ivresse +sensuelle que provoquent en nous ces êtres charmants et nuls. + +Elles nous tiennent pourtant, elles nous prennent, comme les autres, +mais d'une façon différente, moins tenace, moins cruelle, moins +douloureuse. + +Ce que j'éprouvai pour celle-ci, je ne saurais encore l'expliquer d'une +façon précise. Je vous disais tout à l'heure que ce pays, cette Afrique +nue, sans arts, vide de toutes les joies intelligentes, fait peu à peu +la conquête de notre chair par un charme inconnaissable et sûr, par la +caresse de l'air, par la douceur constante des aurores et des soirs, par +sa lumière délicieuse, par le bien-être discret dont elle baigne tous +nos organes! Eh bien! Allouma me prit de la même façon, par mille +attraits cachés, captivants et physiques, par la séduction pénétrante +non point de ses embrassements, car elle était d'une nonchalance toute +orientale, mais de ses doux abandons. + +Je la laissais absolument libre d'aller et de venir à sa guise et elle +passait au moins une après-midi sur deux dans le campement voisin, au +milieu des femmes de mes agriculteurs indigènes. Souvent aussi, elle +demeurait durant une journée presque entière, à se mirer dans l'armoire +à glace en acajou que j'avais fait venir de Miliana. Elle s'admirait +en toute conscience, debout, devant la grande porte de verre où elle +suivait ses mouvements avec une attention profonde et grave. Elle +marchait la tête un peu penchée en arrière, pour juger ses hanches et +ses reins, tournait, s'éloignait, se rapprochait, puis, fatiguée enfin +de se mouvoir, elle s'asseyait sur un coussin et demeurait en face +d'elle-même, les yeux dans ses yeux, le visage sévère, l'âme noyée dans +cette contemplation. + +Bientôt, je m'aperçus qu'elle sortait presque chaque jour après le +déjeuner, et qu'elle disparaissait complètement jusqu'au soir. + +Un peu inquiet, je demandai à Mohammed s'il savait ce qu'elle +pouvait faire pendant ces longues heures d'absence. Il répondit avec +tranquillité: + +--Ne te tourmente pas, c'est bientôt le Ramadan. Elle doit aller à ses +dévotions. + +Lui aussi semblait ravi de la présence d'Allouma dans la maison; mais +pas une fois je ne surpris entre eux le moindre signe un peu suspect, +pas une fois, ils n'eurent l'air de se cacher de moi, de s'entendre, de +me dissimuler quelque chose. + +J'acceptais donc la situation telle quelle sans la comprendre, laissant +agir le temps, le hasard et la vie. + +Souvent, après l'inspection de mes terres, de mes vignes, de mes +défrichements, je faisais à pied de grandes promenades. Vous connaissez +les superbes forêts de cette partie de l'Algérie, ces ravins presque +impénétrables où les sapins abattus barrent les torrents, et ces petits +vallons de lauriers-roses qui, du haut des montagnes, semblent des tapis +d'Orient étendus le long des cours d'eau. Vous savez qu'à tout moment, +dans ces bois et sur ces côtes, où on croirait que personne jamais +n'a pénétré, on rencontre tout à coup le dôme de neige d'une koubba +renfermant les os d'un humble marabout, d'un marabout isolé, à peine +visité de temps en temps par quelques fidèles obstinés, venus du douar +voisin avec une bougie dans leur poche pour l'allumer sur le tombeau du +saint. + +Or, un soir, comme je rentrais, je passai auprès d'une de ces chapelles +mahométanes, et ayant jeté un regard par la porte toujours ouverte, je +vis qu'une femme priait devant la relique. C'était un tableau charmant, +cette Arabe assise par terre, dans cette chambre délabrée, où le vent +entrait à son gré et amassait dans les coins, en tas jaunes, les fines +aiguilles sèches tombées des pins. Je m'approchai pour mieux regarder, +et je reconnus Allouma. Elle ne me vit pas, ne m'entendit point, +absorbée tout entière par le souci du saint; et elle parlait, à mi-voix, +elle lui parlait, se croyant bien seule avec lui, racontant au serviteur +de Dieu toutes ses préoccupations. Parfois elle se taisait un peu pour +méditer, pour chercher ce qu'elle avait encore à dire, pour ne rien +oublier de sa provision de confidences; et parfois aussi elle s'animait +comme s'il lui eût répondu, comme s'il lui eût conseillé une chose +qu'elle ne voulait point faire et qu'elle combattait avec des +raisonnements. + +Je m'éloignai, sans bruit, ainsi que j'étais venu, et je rentrai pour +dîner. + +Le soir, je la fis venir et je la vis entrer avec un air soucieux +qu'elle n'avait point d'ordinaire. + +--Assieds-toi là, lui dis-je en lui montrant sa place sur le divan, à +mon côté. + +Elle s'assit et comme je me penchais vers elle pour l'embrasser elle +éloigna sa tête avec vivacité. + +Je fus stupéfait et je demandai: + +--Eh bien, qu'y a-t-il? + +--C'est Ramadan, dit-elle. + +Je me mis à rire. + +--Et le Marabout t'a défendu de te laisser embrasser pendant le Ramadan? + +--Oh oui, je suis une Arabe et tu es un Roumi! + +--Ce serait un gros péché? + +--Oh oui! + +--Alors tu n'as rien mangé de la journée, jusqu'au coucher du soleil? + +--Non, rien. + +--Mais au soleil couché tu as mangé? + +--Oui. + +--Eh bien, puisqu'il fait nuit tout à fait tu ne peux pas être plus +sévère pour le reste que pour la bouche. + +Elle semblait crispée, froissée, blessée et elle reprit avec une hauteur +que je ne lui connaissais pas. + +--Si une fille arabe se laissait toucher par un Roumi pendant le +Ramadan, elle serait maudite pour toujours. + +--Et cela va durer tout le mois. + +Elle répondit avec conviction: + +--Oui, tout le mois de Ramadan. + +Je pris un air irrité et je lui dis: + +--Eh bien, tu peux aller le passer dans ta famille, le Ramadan. + +Elle saisit mes mains et les portant sur son coeur: + +--Oh! je te prie, ne sois pas méchant, tu verras comme je serai +gentille. Nous ferons Ramadan ensemble, veux-tu? Je te soignerai, je te +gâterai, mais ne sois pas méchant. + +Je ne pus m'empêcher de sourire tant elle était drôle et désolée, et je +l'envoyai coucher chez elle. + +Une heure plus tard, comme j'allais me mettre au lit, deux petits coups +furent frappés à ma porte, si légers que je les entendis à peine. + +Je criai: «Entrez» et je vis apparaître Allouma portant devant elle un +grand plateau chargé de friandises arabes, de croquettes sucrées, frites +et sautées, de toute une pâtisserie bizarre de nomade. + +Elle riait, montrant ses belles dents, et elle répéta: + +--Nous allons faire Ramadan ensemble. + +Vous savez que le jeûne, commencé à l'aurore et terminé au crépuscule, +au moment où l'oeil ne distingue plus un fil blanc d'un fil noir, est +suivi chaque soir de petites fêtes intimes où on mange jusqu'au matin. +Il en résulte que, pour les indigènes peu scrupuleux, le Ramadan +consiste à faire du jour la nuit, et de la nuit le jour. Mais Allouma +poussait plus loin la délicatesse de conscience. Elle installa son +plateau entre nous deux, sur le divan, et prenant avec ses longs doigts +minces une petite boulette poudrée, elle me la mit dans la bouche en +murmurant: + +--C'est bon, mange. + +Je croquai, le léger gâteau qui était excellent en effet, et je lui +demandai: + +--C'est toi qui as fait ça? + +--Oui, c'est moi? + +--Pour moi? + +--Oui, pour toi. + +--Pour me faire supporter le Ramadan. + +--Oui, ne sois pas méchant! Je t'en apporterai tous les jours. + +Oh! le terrible mois que je passai là! un mois sucré, douceâtre, +enrageant, un mois de gâteries et de tentations, de colères et d'efforts +vains contre une invincible résistance. + +Puis, quand arrivèrent les trois jours du Beïram, je les célébrai à ma +façon et le Ramadan fut oublié. + +L'été s'écoula, il fut très chaud. Vers les premiers jours de l'automne, +Allouma me parut préoccupée, distraite, désintéressée de tout. + +Or, un soir, comme je la faisais appeler, on ne la trouva point dans sa +chambre. Je pensai qu'elle rôdait dans la maison et j'ordonnai qu'on la +cherchât. Elle n'était pas rentrée; j'ouvris la fenêtre et je criai: + +--Mohammed. + +La voix de l'homme couché sous sa tente répondit: + +--Oui, moussié. + +--Sais-tu où est Allouma? + +--Non, moussié--pas possible--Allouma perdu? + +Quelques secondes après, mon Arabe entrait chez moi, tellement ému qu'il +ne maîtrisait point son trouble. Il demanda: + +--Allouma perdu? + +--Mais oui, Allouma perdu. + +--Pas possible? + +--Cherche, lui dis-je? + +Il restait debout, songeant, cherchant, ne comprenant pas. Puis, il +entra dans la chambre vide où les vêtements d'Allouma traînaient, dans +un désordre oriental. Il regarda tout comme un policier, ou plutôt il +flaira comme un chien, puis, incapable d'un long effort, il murmura avec +résignation: + +--Parti, il est parti! + +Moi je craignais un accident, une chute, une entorse au fond d'un ravin, +et je fis mettre sur pied tous les hommes du campement avec ordre de la +chercher jusqu'à ce qu'on l'eût retrouvée. + +On la chercha toute la nuit, on la chercha le lendemain, on la chercha +toute la semaine. Aucune trace ne fut découverte pouvant mettre sur la +piste. Moi je souffrais; elle me manquait; ma maison me semblait vide +et mon existence déserte. Puis des idées inquiétantes me passaient par +l'esprit. Je craignais qu'ont l'eût enlevée, ou assassinée peut-être. +Mais comme j'essayais toujours d'interroger Mohammed et de lui +communiquer mes appréhensions, il répondait sans varier: + +--Non, parti. + +Puis il ajoutait le mot arabe «r'ézale» qui veut dire «gazelle,» comme +pour exprimer qu'elle courait vite et qu'elle était loin. + +Trois semaines se passèrent et je n'espérais plus revoir jamais ma +maîtresse arabe, quand un matin, Mohammed, les traits éclairés par la +joie, entra chez moi et me dit: + +--Moussié, Allouma il est revenu. + +Je sautai du lit et je demandai: + +--Où est-elle? + +--N'ose pas venir! Là-bas, sous l'arbre! Et de son bras tendu, il me +montrait par la fenêtre une tache blanchâtre au pied d'un olivier. + +Je me levai et je sortis. Comme j'approchais de ce paquet de linge +qui semblait jeté contre le tronc tordu, je reconnus les grands yeux +sombres, les étoiles tatouées, la figure longue et régulière de la +fille sauvage qui m'avait séduit. A mesure que j'avançais une colère me +soulevait, une envie de frapper, de la faire souffrir, de me venger. + +Je criai de loin: + +--D'où viens-tu? + +Elle ne répondit pas et demeurait immobile, inerte, comme si elle ne +vivait plus qu'à peine, résignée à mes violences, prête aux coups. + +J'étais maintenant debout tout près d'elle, contemplant avec stupeur les +haillons qui la couvraient, ces loques de soie et de laine, grises de +poussière, déchiquetées, sordides. + +Je répétai, la main levée comme sur un chien. + +--D'où viens-tu? + +Elle murmura: + +--De là-bas! + +--D'où? + +--De la tribu! + +--De quelle tribu? + +--De la mienne. + +--Pourquoi es-tu partie? + +Voyant que je ne la battais point, elle s'enhardit un peu, et, à voix +basse: + +--Il fallait... il fallait... je ne pouvais plus vivre dans la maison. + +Je vis des larmes dans ses yeux, et tout de suite, je fus attendri comme +une bête. Je me penchai vers elle, et j'aperçus, en me retournant pour +m'asseoir, Mohammed qui nous épiait, de loin. + +Je repris, très doucement: + +--Voyons, dis-moi pourquoi tu es partie? + +Alors elle me conta que depuis longtemps déjà elle éprouvait en son +coeur de nomade, l'irrésistible envie de retourner sous les tentes, +de coucher, de courir, de se rouler sur le sable, d'errer, avec les +troupeaux, de plaine en plaine, de ne plus sentir sur sa tête, entre les +étoiles jaunes du ciel et les étoiles bleues de sa face, autre chose que +le mince rideau de toile usée et recousue à travers lequel on aperçoit +des grains de feu quand on se réveille dans la nuit. + +Elle me fit comprendre cela en termes naïfs et puissants, si justes, que +je sentis bien qu'elle ne mentait pas, que j'eus pitié d'elle, et que je +lui demandai: + +--Pourquoi ne m'as-tu pas dit que tu désirais t'en aller pendant quelque +temps? + +--Parce que tu n'aurais pas voulu... + +--Tu m'aurais promis de revenir et j'aurais consenti. + +--Tu n'aurais pas cru. + +Voyant que je n'étais pas fâché, elle riait, et elle ajouta: + +--Tu vois, c'est fini, je suis retournée chez moi et me voici. Il me +fallait seulement quelques jours de là-bas. J'ai assez maintenant, c'est +fini, c'est passé, c'est guéri. Je suis revenue, je n'ai plus mal. Je +suis très contente. Tu n'es pas méchant. + +--Viens à la maison, lui dis-je. + +Elle se leva. Je pris sa main, sa main fine aux doigts minces; et +triomphante en ses loques, sous la sonnerie de ses anneaux, de ses +bracelets, de ses colliers et de ses plaques, elle marcha gravement vers +ma demeure, où nous attendait Mohammed. + +Avant d'entrer, je repris: + +--Allouma, toutes les fois que tu voudras retourner chez toi, tu me +préviendras et je te le permettrai. + +Elle demanda, méfiante: + +--Tu promets? + +--Oui, je promets. + +--Moi aussi, je promets. Quand j'aurai mal--et elle posa ses deux mains +sur son front avec un geste magnifique--je te dirai: «Il faut que +j'aille là-bas» et tu me laisseras partir. + +Je l'accompagnai dans sa chambre, suivi de Mohammed qui portait +de l'eau, car on n'avait pu prévenir encore la femme +d'Abd-el-Kader-el-Hadara du retour de sa maîtresse. + +Elle entra, aperçut l'armoire à glace et, la figure illuminée, courut +vers elle comme on s'élance vers une mère retrouvée. Elle se regarda +quelques secondes, fit la moue, puis d'une voix un peu fâchée, dit au +miroir: + +--Attends, j'ai des vêtements de soie dans l'armoire. Je serai belle +tout à l'heure. + +Et je la laissai seule, faire la coquette devant elle-même. + +Notre vie recommença comme auparavant et, de plus en plus, je subissais +l'attrait bizarre, tout physique, de cette fille pour qui j'éprouvais en +même temps une sorte de dédain paternel. + +Pendant six mois tout alla bien, puis je sentis qu'elle redevenait +nerveuse, agitée, un peu triste. Je lui dis, un jour: + +--Est-ce que tu veux retourner chez toi? + +--Oui, je veux. + +--Tu n'osais pas me le dire? + +--Je n'osais pas. + +--Va, je permets. + +Elle saisit mes mains et les baisa comme elle faisait en tous ses élans +de reconnaissance, et, le lendemain, elle avait disparu. + +Elle revint, comme la première fois, au bout de trois semaines environ, +toujours déguenillée, noire de poussière et de soleil, rassasiée de vie +nomade, de sable et de liberté. En deux ans elle retourna ainsi quatre +fois chez elle. + +Je la reprenais gaîment, sans jalousie, car pour moi la jalousie ne +petit naître que de l'amour, tel que nous le comprenons chez nous. +Certes, j'aurais fort bien pu la tuer si je l'avais surprise me +trompant, mais je l'aurais tuée un peu comme on assomme, par pure +violence, un chien qui désobéit. Je n'aurais pas senti ces tourments, ce +feu rongeur, ce mal horrible, la jalousie du Nord. Je viens de dire que +j'aurais pu la tuer comme on assomme un chien qui désobéit! Je l'aimais +en effet, un peu comme on aime un animal très rare, chien ou cheval, +impossible à remplacer. C'était une bête admirable, une bête sensuelle, +une bête à plaisir, qui avait un corps de femme. + +Je ne saurais vous exprimer quelles distances incommensurables +séparaient nos âmes, bien que nos coeurs, peut-être, se fussent frôlés, +échauffés l'un l'autre, par moments. Elle était quelque chose de ma +maison, de ma vie, une habitude fort agréable à laquelle je tenais et +qu'aimait en moi l'homme charnel, celui qui n'a que des yeux et des +sens. + +Or, un matin Mohammed entra chez moi avec une figure singulière, ce +regard inquiet des arabes qui ressemble au regard fuyant d'un chat en +face d'un chien. + +Je lui dis, en apercevant cette figure. + +--Hein? qu'y a-t-il? + +--Allouma il est parti. + +Je me mis à rire. + +--Parti, où ça? + +--Parti tout à fait, moussié! + +--Comment, parti tout à fait? + +--Oui, moussié. + +--Tu es fou, mon garçon? + +--Non, moussié. + +--Pourquoi ça parti? Comment? Voyons? Explique-toi! + +Il demeurait immobile, ne voulant pas parler; puis, soudain il eut une +de ces explosions de colère arabe qui nous arrêtent dans les rues des +villes devant deux énergumènes, dont le silence et la gravité orientales +font place brusquement aux plus extrêmes gesticulations et aux +vociférations les plus féroces. + +Et je compris au milieu de ces cris qu'Allouma s'était enfuie avec mon +berger. + +Je dus calmer Mohammed et tirer de lui, un à un, des détails. + +Ce fut long, j'appris enfin que depuis huit jours il épiait ma maîtresse +qui avait des rendez-vous, derrière les bois de cactus voisins ou dans +le ravin de lauriers-roses, avec une sorte de vagabond, engagé comme +berger par mon intendant, à la fin du mois précédent. + +La nuit dernière, Mohammed l'avait vue sortir sans la voir rentrer; et +il répétait, d'un air exaspéré. + +--Parti, moussié, il est parti! + +Je ne sais pourquoi, mais sa conviction, la conviction de cette +fuite avec ce rôdeur, était entrée en moi, en une seconde, absolue, +irrésistible. Cela était absurde, invraisemblable et certain en vertu de +l'irraisonnable qui est la seule logique des femmes. + +Le coeur serré, une colère dans le sang, je cherchais à me rappeler les +traits de cet homme, et je me souvint tout à coup que je l'avais vu, +l'autre semaine, debout sur une butte de terre, au milieu de son +troupeau, et me regardant. C'était une sorte de grand bédouin dont la +couleur des membres nus se confondait avec celle des haillons, un type +de brute barbare aux pommettes saillantes, au nez crochu, au menton +fuyant, aux jambes sèches, une haute carcasse en guenilles avec des yeux +faux de chacal. + +Je ne doutais point--oui--elle avait fui avec ce gueux. Pourquoi? Parce +qu'elle était Allouma, une fille du sable. Une autre, à Paris, fille du +trottoir aurait fui avec mon cocher ou avec un rôdeur de barrière. + +--C'est bon, dis-je à Mohammed. Si elle est partie, tant pis pour elle. +J'ai des lettres à écrire. Laisse-moi seul. + +Il s'en alla, surpris de mon calme. Moi, je me levai, j'ouvris ma +fenêtre et je me mis à respirer par grands souffles qui m'entraient +au fond de la poitrine, l'air étouffant venu du Sud, car le sirocco +soufflait. + +Puis je pensai: «Mon Dieu, c'est une... une femme, comme bien d'autres. +Sait-on... sait-on ce qui les fait agir, ce qui les fait aimer, suivre +ou lâcher un homme?» + +Oui, on sait quelquefois--souvent, on ne sait pas. Par moments, on +doute? + +Pourquoi a-t-elle disparu avec cette brute répugnante? Pourquoi? +Peut-être parce que depuis un mois le vent vient du Sud presque +régulièrement. + +Cela suffit! un souffle! Sait-elle, savent-elles, le plus souvent, même +les plus fines et les plus compliquées, pourquoi elles agissent? Pas +plus qu'une girouette qui tourne au vent. Une brise insensible fait +pivoter la flèche de fer, de cuivre, de tôle ou de bois, de même qu'une +influence imperceptible, une impression insaisissable remue, et pousse, +aux résolutions le coeur changeant des femmes, qu'elles soient des +villes, des champs, des faubourgs ou du désert. + +Elle peuvent sentir, ensuite; si elles raisonnent et comprennent, +pourquoi elles ont fait ceci plutôt que cela; mais sur le moment elles +l'ignorent, car elles sont les jouets de leur sensibilité à surprises, +les esclaves étourdies des événements, des milieux, des émotions, des +rencontres et de tous les effleurements dont tressaille leur âme et leur +chair! + +M. Auballe, s'était levé. Il fit quelques pas, me regarda, et dit en +souriant: + +--Voilà un amour dans le désert! + +Je demandai. + +--Si elle revenait? + +Il murmura. + +--Sale fille!... Cela me ferait plaisir tout de même. + +--Et vous pardonneriez le berger? + +--Mon Dieu, oui. Avec les femmes, il faut toujours pardonner... ou +ignorer. + + + + +HAUTOT PÈRE ET FILS + +Devant la porte de la maison, demi-ferme, demi-manoir, une de ces +habitations rurales mixtes qui furent presque seigneuriales et +qu'occupent à présent de gros cultivateurs, les chiens, attachés aux +pommiers de la cour, aboyaient et hurlaient à la vue des carnassières +portées par le garde et des gamins. Dans la grande salle à +manger-cuisine, Hautot père, Hautot fils, M. Bermont, le percepteur, et +M. Mondaru, le notaire, cassaient une croûte et buvaient un verre avant +de se mettre en chasse, car c'était jour d'ouverture. + +Hautot père, fier de tout ce qu'il possédait, vantait d'avance le gibier +que ses invités allaient trouver sur ses terres. C'était un grand +Normand, un de ces hommes puissants, sanguins, osseux, qui lèvent sur +leurs épaules des voitures de pommes. Demi-paysan, demi-monsieur, riche, +respecté, influent, autoritaire, il avait fait suivre ses classes, +jusqu'en troisième, à son fils Hautot César, afin qu'il eût de +l'instruction, et il avait arrêté là ses études de peur qu'il devînt un +monsieur indifférent à la terre. + +Hautot César, presque aussi haut que son père, mais plus maigre, était +un bon garçon de fils, docile, content de tout, plein d'admiration, de +respect et de déférence pour les volontés et les opinions de Hautot +père. + +M. Bermont, le percepteur, un petit gros qui montrait sur ses joues +rouges de minces réseaux de veines violettes pareils aux affluents et au +cours tortueux des fleuves sur les cartes de géographie, demandait: + +--Et du lièvre--y en a-t-il, du lièvre?... + +Hautot père, répondit: + +--Tant que vous en voudrez, surtout dans les fonds du Puysatier. + +--Par où commençons-nous?--interrogea le notaire, un bon vivant de +notaire gras et pâle, bedonnant aussi et sanglé dans un costume de +chasse tout neuf, acheté à Rouen l'autre semaine. + +--Eh bien, par là, par les fonds. Nous jetterons les perdrix dans la +plaine et nous nous rabattrons dessus. + +Et Hautot père se leva. Tous l'imitèrent, prirent leurs fusils dans les +coins, examinèrent les batteries, tapèrent du pied pour s'affermir dans +leurs chaussures un peu dures, pas encore assouplies par la chaleur du +sang; puis ils sortirent; et les chiens se dressant au bout des attaches +poussèrent des hurlements aigus en battant l'air de leurs pattes. + +On se mit en route vers les fonds. C'était un petit vallon, ou plutôt +une grande ondulation de terres de mauvaise qualité, demeurées incultes +pour cette raison, sillonnées de ravines, couvertes de fougères, +excellente réserve de gibier. + +Les chasseurs s'espacèrent, Hautot père tenant la droite, Hautot fils +tenant la gauche, et les deux invités au milieu. Le garde et les +porteurs de carniers suivaient. C'était l'instant solennel où on attend, +le premier coup de fusil, où le coeur bat un peu, tandis que le doigt +nerveux tâte à tout instant les gâchettes. + +Soudain, il partit, ce coup! Hautot père avait tiré. Tous s'arrêtèrent +et virent une perdrix, se détachant d'une compagnie qui fuyait à +tire-d'aile, tomber dans un ravin sous une broussaille épaisse. Le +chasseur excité se mit à courir, enjambant, arrachant les ronces qui le +retenaient, et il disparut à son tour dans le fourré, à la recherche de +sa pièce. + +Presque aussitôt, un second coup de feu retentit. + +--Ah! ah! le gredin, cria M. Bermont, il aura déniché un lièvre +là-dessous. + +Tous attendaient, les yeux sur ce tas de branches impénétrables au +regard. + +Le notaire, faisant un porte-voix de ses mains, hurla: «Les avez-vous?» +Hautot père ne répondit pas; alors, César, se tournant vers le garde, +lui dit: «Va donc l'aider, Joseph. Il faut marcher en ligne. Nous +attendrons». + +Et Joseph, un vieux tronc d'homme sec, noueux, dont toutes les +articulations faisaient des bosses, partit d'un pas tranquille et +descendit dans le ravin, en cherchant les trous praticables avec des +précautions de renard. Puis, tout de suite, il cria: + +--Oh! v'nez! v'nez! y a un malheur d'arrivé. + +Tous accoururent et plongèrent dans les ronces. Hautot père, tombé sur +le flanc, évanoui, tenait à deux mains son ventre d'où coulait à travers +sa veste de toile déchirée par le plomb de longs filets de sang sur +l'herbe. Lâchant son fusil pour saisir la perdrix morte à portée de sa +main, il avait laissé tomber l'arme dont le second coup, partant au +choc, lui avait crevé les entrailles. On le tira du fossé, on le +dévêtit, et on vit une plaie affreuse par où les intestins sortaient. +Alors, après qu'on l'eut ligaturé tant bien que mal, on le reporta chez +lui et on attendit le médecin qu'on avait été quérir, avec un prêtre. + +Quand le docteur arriva, il remua la tête gravement, et se tournant vers +Hautot fils qui sanglotait sur une chaise: + +--Mon pauvre garçon, dit-il, ça n'a pas bonne tournure. + +Mais quand le pansement fut fini, le blessé remua les doigts, ouvrit la +bouche, puis les yeux, jeta devant lui des regards troubles, hagards, +puis parut chercher dans sa mémoire, se souvenir, comprendre, et il +murmura: + +--Nom d'un nom, ça y est! + +Le médecin lui tenait la main. + +--Mais non, mais non, quelques jours de repos seulement, ça ne sera +rien. + +Hautot reprit: + +--Ça y est! j'ai l'ventre crevé! Je le sais bien. + +Puis soudain: + +--J'veux parler au fils, si j'ai le temps. + +Hautot fils, malgré lui, larmoyait et répétait comme un petit garçon: + +--P'pa, p'pa, pauv'e p'pa! + +Mais le père, d'un ton plus ferme:. + +--Allons pleure pu, c'est pas le moment. J'ai à te parler. Mets-toi là, +tout près, ça sera vite fait, et je serai plus tranquille. Vous autres, +une minute s'il vous plaît. + +Tous sortirent laissant le fils en face du père. + +Dès qu'ils furent seuls: + +--Écoute, fils, tu as vingt-quatre ans, on peut te dire les choses. Et +puis il n'y a pas tant de mystère à ça que nous en mettons. Tu sais bien +que ta mère est morte depuis sept ans, pas vrai, et que je n'ai pas plus +de quarante-cinq ans moi, vu que je me suis marié à dix-neuf. Pas vrai? + +Le fils balbutia: + +--Oui, c'est vrai. + +---Donc ta mère est morte depuis sept ans, et moi je suis resté veuf. Eh +bien! ce n'est pas un homme comme moi qui peut rester veuf à trente-sept +ans, pas vrai? + +Le fils répondit: + +--Oui, c'est vrai. + +Le père, haletant, tout pâle et la face crispée continua: + +--Dieu que j'ai mal! Eh bien, tu comprends. L'homme n'est pas fait pour +vivre seul, mais je ne voulais pas donner une suivante à ta mère, vu que +je lui avais promis ça. Alors... tu comprends? + +--Oui, père. + +--Donc, j'ai pris une petite à Rouen, rue de l'Éperlan, 18, au +troisième, la seconde porte--je te dis tout ça, n'oublie pas,--mais une +petite qui a été gentille tout plein pour moi, aimante, dévouée, une +vraie femme, quoi? Tu saisis, mon gars? + +--Oui, père. + +--Alors, si je m'en vas, je lui dois quelque chose, mais quelque chose +de sérieux qui la mettra à l'abri. Tu comprends? + +--Oui, père. + +--Je te dis que c'est une brave fille, mais là, une brave, et que, sans +toi, et sans le souvenir de ta mère, et puis sans la maison où nous +avons vécu tous trois, je l'aurais amenée ici, et puis épousée, pour +sûr... écoute... écoute... mon gars... j'aurais pu faire un testament... +je n'en ai point fait! Je n'ai pas voulu... car il ne faut point écrire +les choses... ces choses-là... ça nuit trop aux légitimes... et puis ça +embrouille tout... ça ruine tout le monde! Vois-tu, le papier timbré, +n'en faut pas, n'en fais jamais usage. Si je suis riche, c'est que je ne +m'en suis point servi de ma vie. Tu comprends, mon fils! + +--Oui, père. + +--Écoute encore... Écoute bien... Donc, je n'ai pas fait de testament... +je n'ai pas voulu..., et puis je te connais, tu as bon coeur, tu n'es +pas ladre, pas regardant, quoi. Je me suis dit que, sur ma fin, je +te conterais les choses et que je te prierais de ne pas oublier la +petite:--Caroline Donet, rue de l'Éperlan, 18, au troisième, la seconde +porte, n'oublie pas.--Et puis, écoute encore. Vas-y tout de suite quand +je serai parti--et puis arrange-toi pour qu'elle ne se plaigne pas de ma +mémoire.--Tu as de quoi.--Tu le peux,--je te laisse assez... Écoute... +En semaine on ne la trouve pas. Elle travaille chez Mme Moreau, rue +Beauvoisine. Vas-y le jeudi. Ce jour-là elle m'attend. C'est mon jour, +depuis six ans. Pauvre p'tite, va-t-elle pleurer!... Je te dis tout ça, +parce que je te connais bien, mon fils. Ces choses-là on ne les conte +pas au public, ni au notaire, ni au curé. Ça se fait, tout le monde le +sait, mais ça ne se dit pas, sauf nécessité. Alors personne d'étranger +dans le secret, personne que la famille, parce que la famille, c'est +tous en un seul. Tu comprends? + +--Oui, père. + +--Tu promets? + +--Oui, père. + +--Tu jures? + +--Oui, père + +--Je t'en prie, je t'en supplie, fils, n'oublie pas. J'y tiens. + +--Non, père. + +--Tu iras toi-même. Je veux que tu t'assures de tout. + +--Oui, père. + +--Et puis, tu verras... tu verras ce qu'elle t'expliquera. Moi je ne +peux pas te dire plus. C'est juré. + +--Oui, père. + +--C'est bon, mon fils. Embrasse-moi. Adieu. Je vas claquer, j'en suis +sûr. Dis-leur qu'ils entrent. + +Hautot fils embrassa son père en gémissant, puis, toujours docile, +ouvrit la porte, et le prêtre parut, en surplis blanc, portant les +saintes huiles. + +Mais le moribond avait fermé les yeux, et il refusa de les rouvrir, +il refusa de répondre, il refusa de montrer, même par un signe, qu'il +comprenait. + +Il avait assez parlé, cet homme, il n'en pouvait plus. Il se sentait +d'ailleurs à présent le coeur tranquille, il voulait mourir en paix. +Qu'avait-il besoin de se confesser au délégué de Dieu, puisqu'il venait +de se confesser à son fils, qui était de la famille, lui. + +Il fut administré, purifié, absous, au milieu de ses amis et de ses +serviteurs agenouillés, sans qu'un seul mouvement de son visage révélât +qu'il vivait encore. + +Il mourut vers minuit, après quatre heures de tressaillements indiquant +d'atroces souffrances. + + +II + + +Ce fut le mardi qu'on l'enterra, la chasse ayant ouvert le dimanche. +Rentré chez lui, après avoir conduit son père au cimetière, César Hautot +passa le reste du jour à pleurer. Il dormit à peine la nuit suivante +et il se sentit si triste en s'éveillant qu'il se demandait comment il +pourrait continuer à vivre. + +Jusqu'au soir cependant il songea que, pour obéir à là dernière volonté +paternelle, il devait se rendre à Rouen le lendemain, et voir cette +fille Caroline Donet qui demeurait rue de l'Éperlan, 18, au troisième +étage, la seconde porte. Il avait répété, tout bas, comme on marmotte +une prière, ce nom et cette adresse, un nombre incalculable de +fois, afin de ne pas les oublier, et il finissait par les balbutier +indéfiniment, sans pouvoir s'arrêter ou penser à quoi que ce fût, tant +sa langue et son esprit étaient possédés par cette phrase. + +Donc le lendemain, vers huit heures, il ordonna d'atteler Graindorge +au tilbury et partit au grand trot du lourd cheval normand sur la +grand'route d'Ainville à Rouen. Il portait sur le dos sa redingote +noire, sur la tête son grand chapeau de soie et sur les jambes sa +culotte à sous-pieds, et il n'avait pas voulu, vu la circonstance, +passer par-dessus son beau costume, la blouse bleue qui se gonfle au +vent, garantit le drap de la poussière et des taches, et qu'on ôte +prestement à l'arrivée, dès qu'on a sauté de voiture. + +Il entra dans Rouen alors que dix heures sonnaient, s'arrêta comme +toujours à l'hôtel des Bons-Enfants, rue des Trois-Mares, subit les +embrassades du patron, de la patronne et de ses cinq fils, car on +connaissait la triste nouvelle; puis, il dut donner des détails sur +l'accident, ce qui le fit pleurer, repousser les services de toutes ces +gens, empressées parce qu'ils le savaient riche, et refuser même leur +déjeuner, ce qui les froissa. + +Ayant donc épousseté son chapeau, brossé sa redingote et essuyé ses +bottines, il se mit à la recherche de la rue de l'Éperlan, sans oser +prendre de renseignements près de personne, de crainte d'être reconnu et +d'éveiller les soupçons. + +À la fin, ne trouvant pas, il aperçut un prêtre, et se fiant à la +discrétion professionnelle des hommes d'église, il s'informa auprès de +lui. + +Il n'avait que cent pas à faire, c'était justement la deuxième rue à +droite. + +Alors, il hésita. Jusqu'à ce moment, il avait obéi comme une brute à la +volonté du mort. Maintenant il se sentait tout remué, confus, humilié à +l'idée de se trouver, lui, le fils, en face de cette femme qui avait été +la maîtresse de son père. Toute la morale qui gît en nous, tassée au +fond de nos sentiments par des siècles d'enseignement héréditaire, tout +ce qu'il avait appris depuis le catéchisme sur les créatures de mauvaise +vie, le mépris instinctif que tout homme porte en lui contre elles, même +s'il en épouse une, toute son honnêteté bornée de paysan, tout cela +s'agitait en lui, le retenait, le rendait honteux et rougissant. + +Mais il pensa:--«J'ai promis au père. Faut pas y manquer.» Alors il +poussa la porte entre-bâillée de la maison marquée du numéro 18, +découvrit un escalier sombre, monta trois étages, aperçut une porte, +puis une seconde, trouva une ficelle de sonnette et tira dessus. + +Le din-din qui retentit dans la chambre voisine lui fit passer un +frisson dans le corps. La porte s'ouvrit et il se trouva en face d'une +jeune dame très bien habillée, brune, au teint coloré, qui le regardait +avec des yeux stupéfaits. + +Il ne savait que lui dire, et, elle, qui ne se doutait de rien, et qui +attendait l'autre, ne l'invitait pas à entrer. Ils se contemplèrent +ainsi pendant près d'une demi-minute. À la fin elle demanda: + +--Vous désirez, monsieur? + +Il murmura: + +--Je suis Hautot fils. + +Elle eut un sursaut, devint pâle, et balbutia comme si elle le +connaissait depuis longtemps: + +--Monsieur César? + +--Oui. + +--Et alors? + +--J'ai à vous parler de la part du père. + +Elle fit--Oh! mon Dieu!--et recula pour qu'il entrât. Il ferma la porte +et la suivit. + +Alors il aperçut un petit garçon de quatre ou cinq ans, qui jouait avec +un chat, assis par terre devant un fourneau d'où montait une fumée de +plats tenus au chaud. + +--Asseyez-vous, disait-elle. + +Il s'assit.... Elle demanda: + +--Eh bien? + +Il n'osait plus parler, les yeux fixés sur la table dressée au milieu de +l'appartement, et portant trois couverts, dont un d'enfant. Il regardait +la chaise tournée dos au feu, l'assiette, la serviette, les verres, la +bouteille de vin ronge entamée et la bouteille de vin blanc intacte. +C'était la place de son père, dos au feu! On l'attendait. C'était son +pain qu'il voyait, qu'il reconnaissait près de la fourchette, car la +croûte était enlevée à cause des mauvaises dents d'Hautot. Puis, levant +les yeux, il aperçut, sur le mur, son portrait, la grande photographie +faite à Paris l'année de l'Exposition, la même qui était clouée +au-dessus du lit dans la chambre à coucher d'Ainville. + +La jeune femme reprit: + +--Eh bien, monsieur César? + +Il la regarda. Une angoisse l'avait rendue livide et elle attendait, les +mains tremblantes de peur. + +Alors il osa. + +--Eh bien, mam'zelle, papa est mort dimanche, en ouvrant la chasse. + +Elle fut si bouleversée qu'elle ne remua pas. Après quelques instants de +silence, elle murmura d'une voix presque insaisissable: + +--Oh! pas possible! + +Puis, soudain, des larmes parurent dans ses yeux, et levant ses mains +elle se couvrit la figure en se mettant à sangloter. Alors, le petit +tourna la tête, et voyant sa mère en pleurs, hurla. Puis, comprenant +que ce chagrin subit venait de cet inconnu, il se rua sur César, saisit +d'une main sa culotte et de l'autre il lui tapait la cuisse de toute +sa force. Et César demeurait éperdu, attendri, entre cette femme qui +pleurait son père et cet enfant qui défendait sa mère. Il se sentait +lui-même gagné par l'émotion, les yeux enflés par le chagrin; et, pour +reprendre contenance, il se mit à parler. + +--Oui, disait-il, le malheur est arrivé dimanche matin, sur les huit +heures.... Et il contait, comme si elle l'eût écouté, n'oubliant aucun +détail, disant les plus petites choses avec une minutie de paysan. Et le +petit tapait toujours, lui lançant à présent des coups de pied dans les +chevilles. + +Quand il arriva au moment où Hautot père avait parlé d'elle, elle +entendit son nom, découvrit sa figure et demanda: + +--Pardon, je ne vous suivais pas, je voudrais bien savoir.... Si ça ne +vous contrariait pas de recommencer. + +Il recommença dans les mêmes termes: «Le malheur est arrivé dimanche +matin sur les huit heures....» + +Il dit tout, longuement, avec des arrêts, des points, des réflexions +venues de lui, de temps en temps. Elle l'écoutait avidement, percevant +avec sa sensibilité nerveuse de femme toutes les péripéties qu'il +racontait, et tressaillant d'horreur, faisant: «Oh mon Dieu!» parfois. +Le petit, la croyant calmée, avait cessé de battre César pour prendre la +main de sa mère, et il écoutait aussi, comme s'il eût compris. + +Quand le récit fut terminé, Hautot fils reprit: + +--Maintenant, nous allons nous arranger ensemble suivant son désir. +Écoutez, je suis à mon aise, il m'a laissé du bien. Je ne veux pas que +vous ayez à vous plaindre.... + +Mais elle l'interrompit vivement. + +--Oh! monsieur César, monsieur César, pas aujourd'hui. J'ai le coeur +coupé.... Une autre fois, un autre jour.... Non, pas aujourd'hui.... Si +j'accepte, écoutez... ce n'est pas pour moi... non, non, non, je vous le +jure. C'est pour le petit. D'ailleurs, on mettra ce bien sur sa tête. + +Alors César, effaré, devina, et balbutiant: + +--Donc... c'est à lui... le p'tit? + +--Mais oui, dit-elle. + +Et Hautot fils regarda son frère avec une émotion confuse, forte et +pénible. + +Après un long silence, car elle pleurait de nouveau, César, tout à fait +gêné, reprit: + +--Eh bien, alors, mam'zelle Donet, je vas m'en aller. Quand voulez-vous +que nous parlions de ça? + +Elle s'écria: + +--Oh! non, ne partez pas, ne partez pas, ne me laissez pas toute seule +avec Émile! Je mourrais de chagrin. Je n'ai plus personne, personne que +mon petit. Oh! quelle misère, quelle misère, monsieur César. Tenez, +asseyez-vous. Vous allez encore me parler. Vous me direz ce qu'il +faisait, là-bas, toute la semaine. + +Et César s'assit, habitué à obéir. + +Elle approcha, pour elle, une autre chaise de la sienne, devant le +fourneau où les plats mijotaient toujours, prit Émile sur ses genoux, et +elle demanda à César mille choses sur son père, des choses intimes où +l'on voyait, où il sentait sans raisonner qu'elle avait aimé Hautot de +tout son pauvre coeur de femme. + +Et, par l'enchaînement naturel de ses idées, peu nombreuses, il en +revint à l'accident et se remit à le raconter avec tous les mêmes +détails. + +Quand il dit: «Il avait un trou dans le ventre, on y aurait mis les deux +poings», elle poussa une sorte de cri, et les sanglots jaillirent de +nouveau de ses yeux. Alors, saisi par la contagion, César se mit aussi à +pleurer, et comme les larmes attendrissent toujours les fibres du coeur, +il se pencha vers Émile dont le front se trouvait à portée de sa bouche +et l'embrassa. + +La mère, reprenant haleine, murmurait: + +--Pauvre gars, le voilà orphelin. + +--Moi aussi, dit César. + +Et ils ne parlèrent plus. + +Mais soudain, l'instinct pratique de ménagère, habituée à songer à tout, +se réveilla chez la jeune femme. + +--Vous n'avez peut-être rien pris de la matinée, monsieur César? + +--Non, mam'zelle. + +--Oh! vous devez avoir faim. Vous allez manger un morceau. + +--Merci, dit-il, je n'ai pas faim, j'ai eu trop de tourment. + +Elle répondit: + +--Malgré la peine, faut bien vivre, vous ne me refuserez pas ça! Et puis +vous resterez un peu plus. Quand vous serez parti, je ne sais pas ce que +je deviendrai. + +Il céda, après quelque résistance encore, et s'asseyant dos au feu, en +face d'elle, il mangea une assiette de tripes qui crépitaient dans le +fourneau et but un verre de vin rouge. Mais il ne permit point qu'elle +débouchât le vin blanc. + +Plusieurs fois il essuya la bouche du petit qui avait barbouillé de +sauce tout son menton. + +Comme il se levait pour partir, il demanda: + +--Quand est-ce voulez-vous que je revienne pour parler de l'affaire, +mam'zelle Donet? + +--Si ça ne vous faisait rien, jeudi prochain, monsieur César. Comme ça +je ne perdrais pas de temps. J'ai toujours mes jeudis libres. + +--Ça me va, jeudi prochain. + +--Vous viendrez déjeuner, n'est-ce pas? + +--Oh! quant à ça, je ne peux pas le promettre. + +--C'est qu'on cause mieux en mangeant. On a plus de temps aussi. + +--Eh bien, soit. Midi alors. + +Et il s'en alla après avoir encore embrassé le petit Émile, et serré la +main de Mlle Donet. + + + +III + + +La semaine parut longue à César Hautot. Jamais il ne s'était trouvé seul +et l'isolement lui semblait insupportable. Jusqu'alors, il vivait à +côté de son père, comme son ombre, le suivait aux champs, surveillait +l'exécution de ses ordres, et quand il l'avait quitté pendant quelque +temps le retrouvait au dîner. Ils passaient les soirs à fumer leurs +pipes en face l'un de l'autre, en causant chevaux, vaches ou moutons; +et la poignée de main qu'ils se donnaient au réveil semblait l'échange +d'une affection familiale et profonde. + +Maintenant César était seul. Il errait par les labours d'automne, +s'attendant toujours à voir se dresser au bout d'une plaine la grande +silhouette gesticulante du père. Pour tuer les heures, il entrait chez +les voisins, racontait l'accident à tous ceux qui ne l'avaient pas +entendu, le répétait quelquefois aux autres. Puis, à bout d'occupations +et de pensées, il s'asseyait au bord d'une route en se demandant si +cette vie-là allait durer longtemps. + +Souvent il songea à Mlle Donet. Elle lui avait plu. Il l'avait trouvée +comme il faut, douce et brave fille, comme avait dit le père. Oui, pour +une brave fille, c'était assurément une brave fille. Il était résolu à +faire les choses grandement et à lui donner deux mille francs de rente +en assurant le capital à l'enfant. Il éprouvait même un certain plaisir +à penser qu'il allait la revoir le jeudi suivant, et arranger cela avec +elle. Et puis l'idée de ce frère, de ce petit bonhomme de cinq ans, +qui était le fils de son père, le tracassait, l'ennuyait un peu et +l'échauffait en même temps. C'était une espèce de famille qu'il avait +là dans ce mioche clandestin qui ne s'appellerait jamais Hautot, une +famille qu'il pouvait prendre ou laisser à sa guise, mais qui lui +rappelait le père. + +Aussi quand il se vit sur la route de Rouen, le jeudi matin, emporté +par le trot sonore de Graindorge, il sentit son coeur plus léger, plus +reposé qu'il ne l'avait encore eu depuis son malheur. + +En entrant dans l'appartement de Mlle Donet, il vit la table mise comme +le jeudi précédent, avec cette seule différence que la croûte du pain +n'était pas ôtée. + +Il serra la main de la jeune femme, baisa Émile sur les joues et +s'assit, un peu comme chez lui, le coeur gros tout de même. Mlle Donet +lui parut un peu maigrie, un peu pâlie. Elle avait dû rudement pleurer. +Elle avait maintenant un air gêné devant lui comme si elle eût compris +ce qu'elle n'avait pas senti l'autre semaine sous le premier coup de son +malheur, et elle le traitait avec des égards excessifs, une humilité +douloureuse, et des soins touchants comme pour lui payer en attention +et en dévouement les bontés qu'il avait pour elle. Ils déjeunèrent +longuement, en parlant de l'affaire qui l'amenait. Elle ne voulait pas +tant d'argent. C'était trop, beaucoup trop. Elle gagnait assez pour +vivre, elle, mais elle désirait seulement qu'Émile trouvât quelques sous +devant lui quand il serait grand. César tint bon, et ajouta même un +cadeau de mille francs pour elle, pour son deuil. + +Comme il avait pris son café, elle demanda: + +--Vous fumez? + +--Oui... J'ai ma pipe. + +Il tâta sa poche. Nom d'un nom, il l'avait oubliée! Il allait se désoler +quand elle lui offrit une pipe du père, enfermée dans une armoire. Il +accepta, la prit, la reconnut, la flaira, proclama sa qualité avec une +émotion dans la voix, l'emplit de tabac et l'alluma. Puis il mit Émile +à cheval sur sa jambe et le fit jouer au cavalier pendant qu'elle +desservait la table et enfermait, dans le bas du buffet, la vaisselle +sale pour la laver, quand il serait sorti. + +Vers trois heures, il se leva à regret, tout ennuyé à l'idée de partir. + +--Eh bien! mam'zelle Donet, dit-il, je vous souhaite le bonsoir et +charmé de vous avoir trouvée comme ça. + +Elle restait devant lui, rouge, bien émue, et le regardait en songeant à +l'autre. + +--Est-ce que nous ne nous reverrons plus? dit-elle. + +Il répondit simplement: + +--Mais oui, mam'zelle, si ça vous fait plaisir. + +--Certainement, monsieur César. Alors, jeudi prochain, ça vous irait-il? + +--Oui, mam'zelle Donet. + +--Vous venez déjeuner, bien sûr? + +--Mais..., si vous voulez bien, je ne refuse pas. + +--C'est entendu, monsieur César, jeudi prochain, midi, comme +aujourd'hui. + +--Jeudi midi, mam'zelle Donet! + + + + +BOITELLE + +A _Robert Pinchon_ + + +Le père Boitelle (Antoine) avait dans tout le pays la spécialité des +besognes malpropres. Toutes les fois qu'on avait à faire nettoyer +une fosse, un fumier, un puisard, à curer un égout, un trou de fange +quelconque, c'était lui qu'on allait chercher. + +Il s'en venait avec ses instruments de vidangeur et ses sabots enduits +de crasse, et se mettait à sa besogne en geignant sans cesse sur son +métier. Quand on lui demandait alors pourquoi il faisait cet ouvrage +répugnant, il répondait avec résignation: + +--Pardi, c'est pour mes enfants qu'il faut nourrir. Ça rapporte plus +qu'autre chose. + +Il avait, en effet, quatorze enfants. Si on s'informait de ce qu'ils +étaient devenus, il disait avec un air d'indifférence: + +--N'en reste huit à la maison. Y en a un au service et cinq mariés. + +Quand on voulait savoir s'ils étaient bien mariés, il reprenait avec +vivacité: + +--Je les ai pas opposés. Je les ai opposés en rien. Ils ont marié comme +ils ont voulu. Faut pas opposer les goûts, ça tourne mal. Si je suis +ordureux, mé, c'est que mes parents m'ont opposé dans mes goûts. Sans +ça, j'aurais devenu un ouvrier comme les autres. + +Voici en quoi ses parents l'avaient contrarié dans ses goûts. + +Il était alors soldat, faisant son temps au Havre, pas plus bête qu'un +autre, pas plus dégourdi non plus, un peu simple pourtant. Pendant les +heures de liberté, son plus grand plaisir était de se promener sur le +quai, où sont réunis les marchands d'oiseaux. Tantôt seul, tantôt avec +un pays, il s'en allait lentement le long des cages où les perroquets à +dos vert et à tête jaune des Amazones, les perroquets à dos gris et à +tête rouge du Sénégal, les aras énormes qui ont l'air d'oiseaux cultivés +en serre, avec leurs plumes fleuries, leurs panaches et leurs aigrettes, +les perruches de toute taille, qui semblent coloriées avec un soin +minutieux par un bon Dieu miniaturiste, et les petits, tout petits +oisillons sautillants, rouges, jaunes, bleus et bariolés, mêlant leurs +cris au bruit du quai, apportent dans le fracas des navires déchargés, +des passants et des voitures, une rumeur violente, aiguë, piaillarde, +assourdissante, de forêt lointaine et surnaturelle. + +Boitelle s'arrêtait, les yeux ouverts, la bouche ouverte, riant et ravi, +montrant ses dents aux kakatoès prisonniers qui saluaient de leur huppe +blanche ou jaune le rouge éclatant de sa culotte et le cuivre de son +ceinturon. Quand il rencontrait un oiseau parleur, il lui posait des +questions; et si la bête se trouvait ce jour-là disposée à répondre et +dialoguait avec lui, il emportait pour jusqu'au soir de la gaieté et du +contentement. A regarder les singes aussi il se faisait des bosses de +plaisir, et il n'imaginait point de plus grand luxe pour un homme riche +que de posséder ces animaux ainsi qu'on a des chats et des chiens. Ce +goût-là, ce goût de l'exotique, il l'avait dans le sang comme on a +celui de la chasse, de la médecine ou de la prêtrise. Il ne pouvait +s'empêcher, chaque fois que s'ouvraient les portes de la caserne, de +s'en revenir au quai comme s'il s'était senti tiré par une envie. + +Or une fois, s'étant arrêté presque en extase devant un araraca +monstrueux qui gonflait ses plumes, s'inclinait, se redressait, semblait +faire les révérences de cour du pays des perroquets, il vit s'ouvrir la +porte d'un petit café attenant à la boutique du marchand d'oiseaux, et +une jeune négresse, coiffée d'un foulard rouge, apparut, qui balayait +vers la rue les bouchons et le sable de l'établissement. + +L'attention de Boitelle fut aussitôt partagée entre l'animal et la +femme, et il n'aurait su dire vraiment lequel de ces deux êtres il +contemplait avec le plus d'étonnement et de plaisir. + +La négresse, ayant poussé dehors les ordures du cabaret, leva les yeux, +et demeura à son tour éblouie devant l'uniforme du soldat. Elle restait +debout, en face de lui, son balai dans les mains comme si elle lui eût +porté les armes, tandis que l'araraca continuait à s'incliner. Or le +troupier au bout de quelques instants fut gêné par cette attention, +et il s'en alla à petits pas, pour n'avoir point l'air de battre en +retraite. + +Mais il revint. Presque chaque jour il passa devant le café des +Colonies, et souvent il aperçut à travers les vitres la petite bonne +à peau noire qui servait des bocks ou de l'eau-de-vie aux matelots du +port. Souvent aussi elle sortait en l'apercevant; bientôt, même, sans +s'être jamais parlé, ils se sourirent comme des connaissances; et +Boitelle se sentait le coeur remué, en voyant luire, tout à coup, entre +les lèvres sombres de la fille, la ligne éclatante de ses dents. Un +jour enfin il entra, et fut tout surpris en constatant qu'elle parlait +français comme tout le monde. La bouteille de limonade, dont elle +accepta de boire un verre, demeura, dans le souvenir du troupier, +mémorablement délicieuse; et il prit l'habitude de venir absorber, en ce +petit cabaret du port, toutes les douceurs liquides que lui permettait +sa bourse. + +C'était pour lui une fête, un bonheur auquel il pensait sans cesse, de +regarder la main noire de la petite bonne verser quelque chose dans son +verre, tandis que les dents riaient, plus claires que les yeux. Au bout +de deux mois de fréquentation, ils devinrent tout à fait bons amis, et +Boitelle, après le premier étonnement de voir que les idées de cette +négresse étaient pareilles aux bonnes idées des filles du pays, qu'elle +respectait l'économie, le travail, la religion et la conduite, l'en aima +davantage, s'éprit d'elle au point de vouloir l'épouser. + +Il lui dit ce projet qui la fit danser de joie. Elle avait d'ailleurs +quelque argent, laissé par une marchande d'huîtres, qui l'avait +recueillie quand elle fut déposée sur le quai du Havre par un capitaine +américain. Ce capitaine l'avait trouvée âgée d'environ six ans, blottie +sur des balles de coton dans la calle de son navire, quelques heures +après son départ de New-York. Venant au Havre, il y abandonna aux soins +de cette écaillère apitoyée ce petit animal noir caché à son bord, il ne +savait par qui ni comment. La vendeuse d'huîtres étant morte, la jeune +négresse devint bonne au café des Colonies. + +Antoine Boitelle ajouta: + +--Ça se fera si les parents n'y opposent point. J'irai jamais contre +eux, t'entends ben, jamais! Je vas leur en toucher deux mots à la +première fois que je retourne au pays. + +La semaine suivante en effet, ayant obtenu vingt-quatre heures de +permission, il se rendit dans sa famille qui cultivait une petite ferme +à Tourteville, près d'Yvetot. + +Il attendit la fin du repas, l'heure où le café baptisé d'eau-de-vie +rendait les coeurs plus ouverts, pour informer ses ascendants Qu'il +avait trouvé une fille répondant si bien à ses goûts, à tous ses goûts, +qu'il ne devait pas en exister une autre sur la terre pour lui convenir +aussi parfaitement. + +Les vieux, à ce propos, devinrent aussitôt circonspects, et demandèrent +des explications. Il ne cacha rien d'ailleurs que la couleur de son +teint. + +C'était une bonne, sans grand avoir, mais vaillante, économe, propre, de +conduite, et de bon conseil. Toutes ces choses-là valaient mieux que de +l'argent aux mains d'une mauvaise ménagère. Elle avait quelques sous +d'ailleurs, laissés par une femme qui l'avait élevée, quelques gros +sous, presque une petite dot, quinze cents francs à la caisse d'épargne. +Les vieux, conquis par ses discours, confiants d'ailleurs dans son +jugement, cédaient peu à peu, quand il arriva au point délicat. Riant +d'un rire un peu contraint: + +--Il n'y a qu'une chose, dit-il, qui pourra vous contrarier. Elle n'est +brin blanche. + +Ils ne comprenaient pas et il dut expliquer longuement avec beaucoup de +précautions, pour ne les point rebuter, qu'elle appartenait à la race +sombre dont ils n'avaient vu d'échantillons que sur les images d'Épinal. + +Alors ils furent inquiets, perplexes, craintifs, comme s'il leur avait +proposé une union avec le Diable. + +La mère disait:--Noire? Combien qu'elle l'est. C'est-il partout? + +Il répondait:--Pour sûr: Partout, comme t'es blanche partout, té! + +Le père reprenait:--Noire? C'est-il noir autant que le chaudron? + +Le fils répondait:--Pt'être ben un p'tieu moins! C'est noire, mais point +noire à dégoûter. La robe à m'sieu l'curé est ben noire, et alle n'est +pas pu laide qu'un surplis qu'est blanc. + +Le père disait:--Y en a-t-il de pu noires qu'elle dans son pays? + +Et le fils, convaincu, s'écriait: + +--Pour sûr! + +Mais le bonhomme remuait la tête. + +--Ça doit être déplaisant? + +Et le fils: + +--C'est point pu déplaisant qu'aut'chose, vu qu'on s'y fait en rin de +temps. + +La mère demandait: + +--Ça ne salit point le linge plus que d'autres, ces piaux-là? + +--Pas plus que la tienne, vu que c'est sa couleur. + +Donc, après beaucoup de questions encore, il fut convenu que les parents +verraient cette fille avant de rien décider et que le garçon, dont le +service allait finir l'autre mois, l'amènerait à la maison afin qu'on +pût l'examiner et décider en causant si elle n'était pas trop foncée +pour rentrer dans la famille Boitelle. + +Antoine alors annonça que le dimanche 22 mai, jour de sa libération, il +partirait pour Tourteville avec sa bonne amie. + +Elle avait mis pour ce voyage chez les parents de son amoureux ses +vêtements les plus beaux et les plus voyants, où dominaient le jaune, le +rouge et le bleu, de sorte qu'elle avait l'air pavoisée pour une fête +nationale. + +Dans la gare, au départ du Havre, on la regarda beaucoup, et Boitelle +était fier de donner le bras, à une personne qui commandait ainsi +l'attention. Puis, dans le wagon de troisième classe où elle prit place +à côté de lui, elle imposa une telle surprise aux paysans que ceux des +compartiments voisins montèrent sur leurs banquettes pour l'examiner +par-dessus la cloison de bois qui divisait la caisse roulante. Un +enfant, à son aspect, se mit à crier de peur, un autre cacha sa figure +dans le tablier de sa mère. + +Tout alla bien cependant jusqu'à la gare d'arrivée. Mais lorsque le +train ralentit sa marche en approchant d'Yvetot, Antoine se sentit mal +à l'aise, comme au moment d'une inspection quand il ne savait pas sa +théorie. Puis, s'étant penché à la portière, il reconnut de loin son +père qui tenait la bride du cheval attelé à la carriole, et sa mère +venue jusqu'au treillage qui maintenait les curieux. + +Il descendit le premier, tendit la main à sa bonne amie, et, droit, +comme s'il escortait un général, il se dirigea vers sa famille. + +La mère, en voyant venir cette dame noire et bariolée en compagnie de +son garçon, demeurait tellement stupéfaite qu'elle n'en pouvait ouvrir +la bouche, et le père avait peine à maintenir le cheval que faisait +cabrer coup sur coup la locomotive ou la négresse. Mais Antoine, saisi +soudain par la joie sans mélange de revoir ses vieux, se précipita, les +bras ouverts, bécota la mère, bécota le père malgré l'effroi du bidet, +puis se tournant vers sa compagne que les passants ébaubis considéraient +en s'arrêtant, il s'expliqua. + +--La v'là! J'vous avais ben dit qu'à première vue alle est un brin +détournante, mais sitôt qu'on la connaît, vrai de vrai, y a rien de plus +plaisant sur la terre. Dites-y bonjour qu'à ne s'émeuve point. + +Alors la mère Boitelle, intimidée elle-même à perdre la raison, fit une +espèce de révérence, tandis que le père ôtait sa casquette en murmurant: +«J'vous la souhaite à vot' désir». Puis sans s'attarder on grimpa dans +la carriole, les deux femmes au fond sur des chaises qui les faisaient +sauter en l'air à chaque cahot de la route, et les deux hommes par +devant, sur la banquette. + +Personne ne parlait. Antoine inquiet sifflotait un air de caserne, le +père fouettait le bidet, et la mère regardait de coin, en glissant des +coups d'oeil de fouine, la négresse dont le front et les pommettes +reluisaient sous le soleil comme des chaussures bien cirées. + +Voulant rompre la glace, Antoine se retourna. + +--Eh bien, dit-il, on ne cause pas? + +--Faut le temps; répondit la vieille. + +Il reprit: + +--Allons, raconte à la p'tite l'histoire des huit oeufs de ta poule. + +C'était une farce célèbre dans la famille. Mais comme sa mère se taisait +toujours, paralysée par l'émotion, il prit lui-même la parole et narra, +en riant beaucoup, cette mémorable aventure. Le père, qui la savait par +coeur, se dérida aux premiers mots; sa femme bientôt suivit l'exemple, +et la négresse elle-même, au passage le plus drôle, partit tout à coup +d'un tel rire, d'un rire si bruyant, roulant, torrentiel, que le cheval +excité fit un petit temps de galop. + +La connaissance était faite. On causa. + +A peine arrivés, quand tout le monde fut descendu, après qu'il eut +conduit sa bonne amie dans la chambre pour ôter sa robe qu'elle aurait +pu tacher en faisant un bon plat de sa façon destiné à prendre les vieux +par le ventre, il attira ses parents devant la porte, et demanda, le +coeur battant. + +--Eh ben, quéque vous dites? + +Le père se tut. La mère plus hardie déclara: + +--Alle est trop noire! Non, vrai, c'est trop. J'en ai eu les sangs +tournés. + +--Vous vous y ferez, dit Antoine. + +--Possible, mais pas pour le moment. Ils entrèrent et la bonne femme +fut émue en voyant la négresse cuisiner. Alors elle l'aida, la jupe +retroussée, active malgré son âge. + +Le repas fut bon, fut long, fut gai. Quand on fit un tour ensuite, +Antoine prit son père à part. + +--Eh ben, pé, quéque t'en dis? + +Le paysan ne se compromettait jamais. + +--J'ai point d'avis. D'mande à ta mé. + +Alors Antoine rejoignit sa mère et la retenant en arrière. + +--Eh ben, ma mé, quéque t'en dis? + +--Mon pauv'e gars, vrai, alle est trop noire. Seulement un p'tieu moins +je ne m'opposerais pas, mais c'est trop. On dirait Satan! + +Il n'insista point, sachant que la vieille s'obstinait toujours, mais il +sentait en son coeur entrer un orage de chagrin. Il cherchait ce qu'il +fallait faire, ce qu'il pourrait inventer, surpris d'ailleurs qu'elle ne +les eût pas conquis déjà comme elle l'avait séduit lui-même. Et ils s'en +allaient tous les quatre à pas lents à travers les blés, redevenus peu +à peu silencieux. Quand on longeait une clôture les fermiers +apparaissaient à la barrière, les gamins grimpaient sur les talus, tout +le monde se précipitait au chemin pour voir passer la «noire» que +le fils Boitelle avait ramenée. On apercevait au loin des gens qui +couraient à travers les champs comme on accourt quand bat le tambour des +annonces de phénomènes vivants. Le père et la mère Boitelle effarés de +cette curiosité semée par la campagne à leur approche, hâtaient le pas, +côte à côte, précédant de loin leur fils à qui sa compagne demandait ce +que les parents pensaient d'elle. + +Il répondit en hésitant qu'ils n'étaient pas encore décidés. + +Mais sur la place du village ce fut une sortie en masse de toutes +les maisons en émoi, et devant l'attroupement grossissant, les vieux +Boitelle prirent la fuite et regagnèrent leur logis, tandis qu'Antoine +soulevé de colère, sa bonne amie au bras, s'avançait avec majesté sous +les yeux élargis par l'ébahissement. + +Il comprenait que c'était fini, qu'il n'y avait plus d'espoir, qu'il +n'épouserait pas sa négresse; elle aussi le comprenait; et ils se mirent +à pleurer tous les deux en approchant de la ferme. Dès qu'ils y furent +revenus, elle ôta de nouveau sa robe pour aider la mère à faire +sa besogne; elle la suivit partout, à la laiterie, à l'étable, +au poulailler, prenant la plus grosse part, répétant sans cesse: +«Laissez-moi faire, madame Boitelle», si bien que le soir venu, la +vieille, touchée et inexorable, dit à son fils: «C'est une brave fille +tout de même. C'est dommage qu'elle soit si noire, mais vrai, alle l'est +trop. J'pourrais pas m'y faire, faut qu'alle r'tourne, alle est trop +noire!» + +Et le fils Boitelle dit à sa bonne amie: + +--Alle n'veut point, alle te trouve trop noire. Faut r'tourner. Je +t'aconduirai jusqu'au chemin de fer. N'importe, t'éluge point. J'vas +leur y parler quand tu seras partie. + +Il la conduisit donc à la gare en lui donnant encore bon espoir, et +après l'avoir embrassée, la fit monter dans le convoi qu'il regarda +s'éloigner avec des yeux bouffis par les pleurs. + +Il eut beau implorer les vieux, ils ne consentirent jamais. + +Et quand il avait conté cette histoire que tout le pays connaissait, +Antoine Boitelle ajoutait toujours: + +--A partir de ça, j'ai eu de coeur à rien, à rien. Aucun métier ne +m'allait pu, et j'sieus devenu ce que j'sieus, un ordureux. + +On lui disait: + +--Vous vous êtes marié pourtant. + +--Oui, et j'peux pas dire que ma femme m'a déplu pisque j'y ai fait +quatorze éfants, mais c'n'est point l'autre, oh non pour sûr, oh non! +L'autre, voyez-vous, ma négresse, alle n'avait qu'à me regarder, je me +sentais comme transporté... + + + + +L'ORDONNANCE + + +Le cimetière plein d'officiers avait l'air d'un champ fleuri. Les képis +et les culottes rouges, les galons et les boutons d'or, les sabres, les +aiguillettes de l'état-major, les brandebourgs des chasseurs et des +hussards passaient au milieu des tombes dont les croix blanches ou +noires ouvraient leurs bras lamentables, leurs bras de fer, de marbre ou +de bois sur le peuple disparu des morts. + +On venait d'enterrer la femme du colonel de Limousin. Elle s'était noyée +deux jours auparavant, en prenant un bain. + +C'était fini, le clergé était parti, mais le colonel, soutenu par deux +officiers, restait debout devant le trou au fond duquel il voyait encore +le coffre de bois qui cachait, décomposé déjà, le corps de sa jeune +femme. + +C'était presque un vieillard, un grand maigre à moustaches blanches +qui avait épousé, trois ans plus tôt, la fille d'un camarade, demeurée +orpheline après la mort de son père, le colonel Sortis. + +Le capitaine et le lieutenant sur qui s'appuyait leur chef essayaient +de l'emmener. Il résistait, les yeux pleins de larmes qu'il ne laissait +point couler, par héroïsme, et, murmurant, tout bas: «Non, non, encore +un peu», il s'obstinait à rester là, les jambes fléchissantes, au bord +de ce trou, qui lui paraissait sans fond, un abîme où étaient tombés son +coeur et sa vie, tout ce qui lui restait sur terre. + +Tout à coup le général Ormont s'approcha, saisit par le bras le colonel, +et l'entraînant presque de force: «Allons, allons, mon vieux camarade, +il ne faut pas demeurer là.» Le colonel obéit alors, et rentra chez lui. + +Comme il ouvrait la porte de son cabinet, il aperçut une lettre sur +sa table de travail. L'ayant prise, il faillit tomber de surprise et +d'émotion, il avait reconnu l'écriture de sa femme. Et la lettre portait +le timbre de la poste avec la date du jour même. Il déchira l'enveloppe +et lut. + +«PÈRE, + +Permettez-moi de vous appeler encore père, comme autrefois. Quand vous +recevrez cette lettre, je serai morte, et sous la terre. Alors peut-être +pourrez-vous me pardonner. + +Je ne veux pas chercher à vous émouvoir ni à atténuer ma faute. Je veux +dire seulement, avec toute la sincérité d'une femme qui va se tuer dans +une heure, la vérité entière et complète. + +Quand vous m'avez épousée, par générosité, je me suis donnée à vous, par +reconnaissance et je vous ai aimé de tout mon coeur de petite fille. Je +vous ai aimé ainsi que j'aimais papa, presque autant; et un jour, comme +j'étais sur vos genoux, et comme vous m'embrassiez, je vous ai appelé: +«Père», malgré moi. Ce fut un cri du coeur, instinctif, spontané. Vrai, +vous étiez pour moi un père, rien qu'un père. Vous avez ri, et vous +m'avez dit: «Appelle-moi toujours comme ça, mon enfant, ça me fait +plaisir.» + +Nous sommes venus dans cette ville et--pardonnez-moi, père--je suis +devenue amoureuse. Oh! j'ai résisté longtemps, presque deux ans, vous +lisez bien, presque deux ans, et puis j'ai cédé, je suis devenue +coupable, je suis devenue une femme perdue. + +Quant à lui?--Vous ne devinerez pas qui. Je suis bien tranquille +là-dessus, puisqu'ils étaient douze officiers, toujours autour de moi et +avec moi, que vous appeliez mes douze constellations. + +Père, ne cherchez pas à le connaître et ne le haïssez pas, lui. Il a +fait ce que n'importe qui aurait fait à sa place, et puis, je suis sûre +qu'il m'aimait aussi de tout son coeur. + +Mais, écoutez--un jour, nous avions rendez-vous dans l'île des Bécasses, +vous savez la petite île, après le moulin. Moi, je devais y aborder en +nageant, et lui devait m'attendre dans les buissons, et puis rester +là jusqu'au soir pour qu'on ne le vît pas partir. Je venais de le +rejoindre, quand les branches s'ouvrent et nous apercevons Philippe, +votre ordonnance, qui nous avait surpris. J'ai senti que nous étions +perdus et j'ai poussé un grand cri; alors il m'a dit--lui, mon +ami!--Allez-vous-en à la nage, tout doucement, ma chère, et laissez-moi +avec cet homme. + +Je suis partie, si émue que j'ai failli me noyer, et je suis rentrée +chez vous, m'attendant à quelque chose d'épouvantable. + +Une heure après, Philippe me disait, à voix basse, dans le corridor du +salon où je l'ai rencontré. «Je suis aux ordres de madame, si elle avait +quelque lettre à me donner». Alors je compris qu'il s'était vendu, et +que mon ami l'avait acheté. + +Je lui ai donné des lettres, en effet,--toutes mes lettres.--Il les +portait et me rapportait les réponses. + +Cela a duré deux mois environ. Nous avions confiance en lui, comme vous +aviez confiance en lui, vous aussi. + +Or, père, voici ce qui arriva. Un jour, dans la même île où j'étais +venue à la nage, mais, seule, cette fois, j'ai retrouvé votre +ordonnance. Cet homme m'attendait et il m'a prévenue qu'il allait nous +dénoncer à vous et vous livrer des lettres gardées par lui, volées, si +je ne cédais point à ses désirs. + +Oh! père, mon père, j'ai eu peur, une peur lâche, indigne, peur de vous +surtout, de vous si bon, et trompé par moi, peur pour lui encore,--vous +l'auriez tué--pour moi aussi, peut-être, est-ce que je sais, j'étais +affolée, éperdue, j'ai cru l'acheter encore une fois ce misérable qui +m'aimait aussi, quelle honte! + +Nous sommes si faibles, nous autres, que nous perdons la tête bien plus +que vous. Et puis, quand on est tombé, on tombe toujours plus bas, plus +bas. Est-ce que je sais ce que j'ai fait? J'ai compris seulement qu'un +de vous deux et moi allions mourir--et je me suis donnée à cette brute. + +Vous voyez, père, que je ne cherche pas à m'excuser. + +Alors, alors--alors, ce que j'aurais dû prévoir est arrivé--il m'a prise +et reprise quand il a voulu en me terrifiant. Il a été aussi mon amant, +comme l'autre, tous les jours. Est-ce pas abominable? Et quel châtiment, +père? + +Alors, moi, je me suis dit. Il faut mourir. Vivante, je n'aurais pu vous +confesser un pareil crime. Morte, j'ose tout. Je ne pouvais plus faire +autrement que de mourir, rien ne m'aurait lavée, j'étais trop tachée. Je +ne pouvais plus aimer, ni être aimée; il me semblait que je salissais +tout le monde, rien qu'en donnant la main. + +Tout à l'heure, je vais aller prendre mon bain et je ne reviendrai pas. + +Cette lettre pour vous ira chez mon amant. Il la recevra après ma mort, +et sans rien comprendre, vous la fera tenir, accomplissant mon dernier +voeu. Et vous la lirez, vous, en revenant du cimetière. + +Adieu, père, je n'ai plus rien à vous dire. Faites ce que vous voudrez, +et pardonnez-moi.» + +Le colonel s'essuya le front couvert de sueur. Son sang-froid, le +sang-froid des jours de bataille lui était revenu tout à coup. + +Il sonna. + +Un domestique parut. + +--Envoyez-moi Philippe, dit-il. + +Puis, il entr'ouvrit le tiroir de sa table. + +L'homme entra presque aussitôt, un grand soldat à moustaches rousses, +l'air malin, l'oeil sournois. + +Le colonel le regarda tout droit. + +--Tu vas me dire le nom de l'amant de ma femme. + +--Mais, mon colonel... + +L'officier prit son revolver dans le tiroir entr'ouvert. + +--Allons, et vite, tu sais que je ne plaisante pas. + +--Eh bien!... mon colonel..., c'est le capitaine Saint-Albert. + +A peine avait-il prononcé ce nom, qu'une flamme lui brûla les yeux, et +il s'abattit sur la face, une balle au milieu du front. + + + + +LE LAPIN + + +Maître Lecacheur apparut sur la porte de sa maison, à l'heure ordinaire, +entre cinq heures et cinq heures un quart du matin, pour surveiller ses +gens qui se mettaient au travail. + +Rouge, mal éveillé, l'oeil droit ouvert, l'oeil gauche presque fermé, +il boutonnait avec peine ses bretelles sur son gros ventre, tout en +surveillant, d'un regard entendu et circulaire, tous les coins connus de +sa ferme. Le soleil coulait ses rayons obliques à travers les hêtres du +fossé et les pommiers ronds de la cour, faisait chanter les coqs sur +le fumier et roucouler les pigeons sur le toit. La senteur de l'étable +s'envolait par la porte ouverte et se mêlait, dans l'air frais du matin, +à l'odeur âcre de l'écurie où hennissaient les chevaux, la tête tournée +vers la lumière. + +Dès que son pantalon fut soutenu solidement, maître Lecacheur se mit +en route, allant d'abord vers le poulailler, pour compter les oeufs du +matin, car il craignait des maraudes depuis quelque temps. + +Mais la fille de ferme accourut vers lui en levant les bras et criant: +«Maît' Cacheux, maît' Cacheux, on a volé un lapin, c'te nuit.» + +--Un lapin? + +--Oui, maît'Cacheux, l'gros gris, celui de la cage à draite. + +Le fermier ouvrit tout à fait l'oeil gauche et dit simplement: + +--Faut vé ça. + +Et il alla voir. + +La cage avait été brisée, et le lapin était parti. + +Alors l'homme devint soucieux, referma son oeil droit et se gratta le +nez. Puis, après avoir réfléchi, il ordonna à la servante effarée, qui +demeurait stupide devant son maître: + +--Va quéri les gendarmes. Dis que j'les attends sur l'heure. + +Maître Lecacheur était maire de sa commune, Pavigny-le-Gras, et +commandait en maître, vu son argent et sa position. + +Dès que la bonne eut disparu, en courant vers le village, distant d'un +demi-kilomètre, le paysan rentra chez lui, pour boire son café et causer +de la chose avec sa femme. + +Il la trouva soufflant le feu avec sa bouche, à genoux devant le foyer. + +Il dit dès la porte: + +--V'là qu'on a volé un lapin, l'gros gris. + +Elle se retourna si vite qu'elle se trouva assise par terre, et +regardant son mari avec des yeux désolés: + +--Qué qu'tu dis, Cacheux! qu'on a volé un lapin? + +--L'gros gris. + +--L'gros gris? + +Elle soupira. + +--Qué misère! qué qu'a pu l'vôlé, çu lapin. + +C'était une petite femme maigre et vive, propre, entendue à tous les +soins de l'exploitation. + +Lecacheur avait son idée. + +--Ça doit être çu gars de Polyte. + +La fermière se leva brusquement, et d'une voix furieuse: + +--C'est li! c'est li! faut pas en trâcher d'autre. C'est li! Tu l'as +dit, Cacheux! + +Sur sa maigre figure irritée, toute sa fureur paysanne, toute son +avarice, toute sa rage de femme économe contre le valet toujours +soupçonné, contre la servante toujours suspectée, apparaissaient dans la +contraction de la bouche, dans les rides des joues et du front. + +--Et qué que t'as fait? demanda-t-elle. + +--J'ai envéyé quéri les gendarmes. + +Ce Polyte était un homme de peine employé pendant quelques jours dans +la ferme et congédié par Lecacheur après une réponse insolente. Ancien +soldat, il passait pour avoir gardé de ses campagnes en Afrique des +habitudes de maraude et de libertinage. Il faisait, pour vivre, tous les +métiers. Maçon, terrassier, charretier, faucheur, casseur de pierres, +ébrancheur, il était surtout fainéant; aussi ne le gardait-on nulle +part et devait-il par moments changer de canton pour trouver encore du +travail. + +Dès le premier jour de son entrée à la ferme, la femme de Lecacheur +l'avait détesté; et maintenant elle était sûre que le vol avait été +commis par lui. + +Au bout d'une demi-heure environ, les deux gendarmes arrivèrent. Le +brigadier Sénateur était très haut et maigre, le gendarme Lenient, gros +et court. + +Lecacheur les fit asseoir, et leur raconta la chose. Puis on alla +voir le lieu du méfait afin de constater le bris de la cabine et de +recueillir toutes les preuves. Lorsqu'on fut rentré dans la cuisine, la +maîtresse apporta du vin, emplit les verres et demanda avec un défi dans +l'oeil: + +--L'prendrez-vous, c'ti-là? + +Le brigadier, son sabre entre les jambes, semblait soucieux. Certes, il +était sûr de le prendre si on voulait bien le lui désigner. Dans le cas +contraire, il ne répondait point de le découvrir lui-même. Après avoir +longtemps réfléchi, il posa cette simple question: + +--Le connaissez-vous, le voleur? + +Un pli de malice normande rida la grosse bouche de Lecacheur qui +répondit: + +--Pour l'connaître, non, je l'connais point, vu que j'l'ai pas vu vôler. +Si j'l'avais vu, j'y aurais fait manger tout cru, poil et chair, sans +un coup d'cidre pour l'faire passer. Pour lors, pour dire qui c'est, +je l'dirai point, nonobstant, que j'crais qu'c'est çu propre à rien de +Polyte. + +Alors il expliqua longuement ses histoires avec Polyte, le départ de ce +valet, son mauvais regard, des propos rapportés, accumulant des preuves +insignifiantes et minutieuses. + +Le brigadier, qui avait écouté avec grande attention tout en vidant son +verre de vin et en le remplissant ensuite, d'un geste indifférent, se +tourna vers son gendarme: + +--Faudra voir chez la femme au berqué Severin, dit-il. + +Le gendarme sourit et répondit par trois signes de tête. + +Alors, Mme Lecacheur se rapprocha, et tout doucement, avec des ruses +de paysanne, interrogea à son tour le brigadier. Ce berger Severin, un +simple, une sorte de brute, élevé dans un parc à moutons, ayant grandi +sur les côtes au milieu de ses bêtes trottantes et bêlantes, ne +connaissant guère qu'elles au monde, avait cependant conservé au fond +de l'âme l'instinct d'épargne du paysan. Certes, il avait dû cacher, +pendant des années et des années, dans des creux d'arbre ou des trous de +rocher tout ce qu'il gagnait d'argent, soit en gardant les troupeaux, +soit en guérissant, par des attouchements et des paroles, les entorses +des animaux (car le secret des rebouteux lui avait été transmis par un +vieux berger qu'il avait remplacé). Or, un jour, il acheta, en vente +publique, un petit bien, masure et champ, d'une valeur de trois mille +francs. + +Quelques mois plus tard, on apprit qu'il se mariait. Il épousait une +servante connue pour ses mauvaises moeurs, la bonne du cabaretier. Les +gars racontaient que cette fille, le sachant aisé, l'avait été trouver +chaque nuit, dans sa hutte, et l'avait pris, l'avait conquis, l'avait +conduit au mariage, peu à peu, de soir en soir. + +Puis, ayant passé par la mairie et par l'église, elle habitait +maintenant la maison achetée par son homme, tandis qu'il continuait à +garder ses troupeaux, nuit et jour, à travers les plaines. + +Et le brigadier ajouta: + +--V'là trois s'maines que Polyte couche avec elle, vu qu'il n'a pas +d'abri, ce maraudeur. + +Le gendarme se permit un mot: + +--Il prend la couverture au berger. + +Madame Lecacheur, saisie d'une rage nouvelle, d'une rage accrue par une +colère de femme mariée contre le dévergondage, s'écria: + +--C'est elle, j'en suis sûre. Allez-y. Ah! les bougres de voleux! + +Mais le brigadier ne s'émut pas: + +--Minute, dit-il. Attendons midi, vu qu'il y vient dîner chaque jour. Je +les pincerai le nez dessus. + +Et le gendarme souriait, séduit par l'idée de son chef; et Lecacheur +aussi souriait maintenant, car l'aventure du berger lui semblait +comique, les maris trompés étant toujours plaisants. + +Midi venait de sonner, quand le brigadier Sénateur, suivi de son homme, +frappa trois coups légers à la porte d'une petite maison isolée, plantée +au coin d'un bois, à cinq cents mètres du village. + +Ils s'étaient collés contre le mur afin de n'être pas vus du dedans; +et ils attendirent. Au bout d'une minute ou deux, comme personne ne +répondait, le brigadier frappa de nouveau. Le logis semblait inhabité +tant il était silencieux, mais le gendarme Lenient, qui avait l'oreille +fine, annonça qu'on remuait à l'intérieur. + +Alors Sénateur se fâcha. Il n'admettait point qu'on résistât une seconde +à l'autorité et, heurtant le mur du pommeau de son sabre, il cria: + +--Ouvrez, au nom de la loi! + +Cet ordre demeurant toujours inutile, il hurla: + +--Si vous n'obéissez pas, je fais sauter la serrure. Je suis le +brigadier de gendarmerie, nom de Dieu! Attention, Lenient. + +Il n'avait point fini de parler que la porte était ouverte, et Sénateur +avait devant lui une grosse fille très rouge, joufflue, dépoitraillée, +ventrue, large des hanches, une sorte de femelle sanguine et bestiale, +la femme du berger Severin. + +Il entra. + +--Je viens vous rendre visite, rapport à une petite enquête, dit-il. + +Et il regardait autour de lui. Sur la table une assiette, un pot à +cidre, un verre à moitié plein annonçaient un repas commencé. Deux +couteaux traînaient côte à côte. Et le gendarme malin cligna de l'oeil à +son chef. + +--Ça sent bon, dit celui-ci. + +--On jurerait du lapin sauté, ajouta Lenient très gai. + +--Voulez-vous un verre de fine? demanda la paysanne. + +--Non, merci. Je voudrais seulement la peau du lapin que vous mangez. + +Elle fit l'idiote; mais elle tremblait. + +--Qué lapin? + +Le brigadier s'était assis et s'essuyait le front avec sérénité. + +--Allons, allons, la patronne, vous ne nous ferez pas accroire que vous +vous nourrissiez de chiendent. Que mangiez-vous, là, toute seule, pour +votre dîner? + +--Mé, rien de rien, j'vous jure. Un p'tieu d'beurre su l'pain. + +--Mazette, la bourgeoise, un p'tieu d'beurre su l'pain... vous faites +erreur. C'est un p'tieu d'beurre sur le lapin qu'il faut dire. Bougre! +il sent bon vot'beurre, nom de Dieu! c'est du beurre de choix, du beurre +d'extra, du beurre de noce, du beurre à poil, pour sûr, c'est pas du +beurre de ménage, çu beurre-là! + +Le gendarme se tordait et répétait: + +--Pour sûr, c'est pas du beurre de ménage. + +Le brigadier Sénateur étant farceur, toute la gendarmerie était devenue +facétieuse. + +Il reprit: + +--Ous'qu'il est vot'beurre? + +--Mon beurre? + +--Oui, vot'beurre. + +--Mais dans l'pot. + +--Alors, ous'qu'il est l'pot? + +--Qué pot? + +--L'pot à beurre, pardi! + +--Le v'là. + +Elle alla chercher une vieille tasse au fond de laquelle gisait une +couche de beurre rance et salé. + +Le brigadier le flaira et, remuant le front: + +---C'est pas l'même. Il me faut l'beurre qui sent le lapin sauté. +Allons, Lenient, ouvrons l'oeil; vois su l'buffet, mon garçon; mé j'vas +guetter sous le lit. + +Ayant donc fermé la porte, il s'approcha du lit et le voulut tirer; +mais le lit tenait au mur, n'ayant pas été déplacé depuis plus d'un +demi-siècle apparemment. Alors le brigadier se pencha, et fit craquer +son uniforme. Un bouton venait de sauter. + +--Lenient, dit-il. + +--Mon brigadier? + +--Viens, mon garçon, viens au lit, moi je suis trop long pour voir +dessous. Je me charge du buffet. + +Donc, il se releva, et attendit, debout, que son homme eût exécuté +l'ordre. + +Lenient, court et rond, ôta son képi, se jeta sur le ventre, et collant +son front par terre, regarda longtemps le creux noir sous la couche. +Puis, soudain, il s'écria: + +--Je l'tiens! Je l'tiens! + +Le brigadier Sénateur se pencha sur son homme. + +--Qué que tu tiens, le lapin? + +--Non, l'voleux! + +--L'voleux! Amène, amène! + +Les deux bras du gendarme allongés sous le lit avaient appréhendé +quelque chose, et il tirait de toute sa force. Un pied, chaussé d'un +gros soulier, parut enfin, qu'il tenait de sa main droite. + +Le brigadier le saisit: «Hardi! hardi! tire!» + +Lenient, à genoux maintenant, tirait sur l'autre jambe. Mais la besogne +était rude, car le captif gigotait ferme, ruait et faisait gros dos, +s'arc-boutant de la croupe à la traverse du lit. + +--Hardi! hardi! tire, criait Sénateur. + +Et ils tiraient de toute leur force, si bien que la barre de bois +céda et l'homme sortit jusqu'à la tête, dont il se servit encore pour +s'accrocher à sa cachette. + +La figure parut enfin, la figure furieuse et consternée de Polyte dont +les bras demeuraient étendus sous le lit. + +--Tire! criait toujours le brigadier. + +Alors un bruit bizarre se fît entendre; et, comme les bras s'en venaient +à la suite des épaules, les mains se montrèrent à la suite des bras et, +dans les mains, la queue d'une casserole, et, au bout de la queue, la +casserole elle-même, qui contenait un lapin sauté. + +--Nom de Dieu, de Dieu, de Dieu, de Dieu! hurlait le brigadier fou de +joie, tandis que Lenient s'assurait de l'homme. + +Et la peau du lapin, preuve accablante, dernière et terrible pièce à +conviction, fut découverte dans la paillasse. + +Alors les gendarmes rentrèrent en triomphe au village avec le prisonnier +et leurs trouvailles. + +Huit jours plus tard, la chose ayant fait grand bruit, maître Lecacheur, +en entrant à la mairie pour y conférer avec le maître d'école, apprit +que le berger Severin l'y attendait depuis une heure. + +L'homme était assis sur une chaise, dans un coin, son bâton entre les +jambes. En apercevant le maire, il se leva, ôta son bonnet, salua d'un: + +--Bonjou, maît'Cacheux. + +Puis demeura debout, craintif, gêné. + +--Qu'est-ce que vous demandez? dit le fermier. + +--V'là, maît'Cacheux. C'est-i véridique qu'on a volé un lapin cheux +vous, l'aut'semaine? + +--Mais oui, c'est vrai, Severin. + +--Ah! ben, pour lors c'est véridique. + +--Oui, mon brave. + +--Qué qui l'a volé, çu lapin? + +--C'est Polyte Ancas, l'journalier. + +--Ben, ben. C'est-i véridique itou qu'on l'a trouvé sous mon lit? + +--Qui ça, le lapin? + +--Le lapin et pi Polyte, l'un au bout d'l'autre. + +--Oui, mon pauv'e Severin. C'est vrai. + +--Pour lors, c'est véridique? + +--Oui. Qu'est-ce qui vous a donc conté c't'histoire-là? + +--Un p'tieu tout l'monde. Je m'entends. Et pi, et pi, vous n'en savez +long su l'mariage, vu qu'vous les faites, vous qu'êtes maire. + +--Comment sur le mariage? + +--Oui, rapport au drait. + +--Comment rapport au droit? + +--Rapport au drait d'l'homme et pi au drait d'la femme. + +--Mais, oui. + +--Eh! ben, dites-mé, maît'Cacheux, ma femme a-t-i l'drait de coucher avé +Polyte? + +--Comment, de coucher avec Polyte? + +--Oui, c'est-i son drait, vu la loi, et pi vu qu'alle est ma femme, de +coucher avec Polyte? + +--Mais non, mais non, c'est pas son droit. + +--Si je l'y r'prends, j'ai-t-i l'drait de li fout' des coups, mé, à elle +et pi à li itou? + +--Mais... mais... mais oui. + +--C'est ben, pour lors. J'vas vous dire. Eune nuit, vu qu'j'avais +d'z'idées, j'rentrai, l'aute semaine, et j'les y trouvai, qu'i n'étaient +point dos à dos. J'foutis Polyte coucher dehors; mais c'est tout, vu que +je savais point mon drait. C'te fois-ci, j'les vis point. Je l'sais par +l's autres. C'est fini, n'en parlons pu. Mais si j'les r'pince... nom +d'un nom, si j'les r'pince. Je leur ferai passer l'goût d'la rigolade, +maît'Cacheux, aussi vrai que je m'nomme Severin... + + + + +UN SOIR + + +Le _Kléber_ avait stoppé, et je regardais de mes yeux ravis l'admirable +golfe de Bougie qui s'ouvrait devant nous. Les forêts kabyles couvraient +les hautes montagnes; les sables jaunes, au loin, faisaient, à la mer +une rive de poudre d'or, et le soleil tombait en torrents de feu sur les +maisons blanches de la petite ville. + +La brise chaude, la brise d'Afrique, apportait à mon coeur joyeux, +l'odeur du désert, l'odeur du grand continent mystérieux où l'homme du +Nord ne pénètre guère. Depuis trois mois, j'errai sur le bord de ce +monde profond et inconnu, sur le rivage de cette terre fantastique de +l'autruche, du chameau, de la gazelle, de l'hippopotame, du gorille, de +l'éléphant et du nègre. J'avais vu l'arabe galoper dans le vent, comme +un drapeau qui flotte et vole et passe, j'avais couché sous la tente +brune, dans la demeure vagabonde de ces oiseaux blancs du désert. +J'étais ivre de lumière, de fantaisie et d'espace. + +Maintenant, après cette dernière excursion, il faudrait partir, +retourner en France, revoir Paris, la ville du bavardage inutile, des +soucis médiocres et des poignées de mains sans nombre. Je dirais adieu +aux choses aimées, si nouvelles, à peine entrevues, tant regrettées. + +Une flotte de barques entourait le paquebot. Je sautai dans l'une +d'elles où ramait un négrillon, et je fus bientôt sur le quai, près de +la vieille porte sarrazine, dont la ruine grise, à l'entrée de la cité +kabyle, semble un écusson de noblesse antique. + +Comme je demeurais debout sur le port, à côté de ma valise, regardant +sur la rade le gros navire à l'ancre, et stupéfait d'admiration devant +cette côte unique, devant ce cirque de montagnes baignées par les flots +bleus, plus beau que celui de Naples, aussi beau que ceux d'Ajaccio et +de Porto, en Corse, une lourde main me tomba sur l'épaule. + +Je me retournai et je vis un grand homme à barbe longue, coiffé d'un +chapeau de paille, vêtu de flanelle blanche, debout à côté de moi, et me +dévisageant de ses yeux bleus. + +--N'êtes-vous pas mon ancien camarade de pension? dit-il. + +--C'est possible. Comment vous appelez-vous? + +--Trémoulin. + +--Parbleu! Tu étais mon voisin d'études. + +--Ah! vieux, je t'ai reconnu du premier coup, moi. + +Et la longue barbe se frotta sur mes joues. + +Il semblait si content, si gai, si heureux de me voir, que, par un élan +d'amical égoïsme, je serrai fortement les deux mains de ce camarade de +jadis, et que je me sentis moi-même très satisfait de l'avoir ainsi +retrouvé. + +Trémoulin avait été pour moi pendant quatre ans le plus intime, le +meilleur de ces compagnons d'études que nous oublions si vite à peine +sortis du collège. C'était alors un grand corps mince, qui semblait +porter une tête trop lourde, une grosse tête ronde, pesante, inclinant +le cou tantôt à droite, tantôt à gauche, et écrasant la poitrine étroite +de ce haut collégien à longues jambes. + +Très intelligent, doué d'une facilité merveilleuse, d'une rare souplesse +d'esprit, d'une sorte d'intuition instinctive pour toutes les études +littéraires, Trémoulin était le grand décrocheur de prix de notre +classe. + +On demeurait convaincu au collège qu'il deviendrait un homme illustre, +un poète sans doute, car il faisait des vers et il était plein d'idées +ingénieusement sentimentales. Son père, pharmacien dans le quartier du +Panthéon, ne passait pas pour riche. + +Aussitôt après le baccalauréat, je l'avais perdu de vue. + +--Qu'est-ce que tu fais ici? m'écriai-je. + +Il répondit en souriant: + +--Je suis colon. + +--Bah! Tu plantes? + +--Et je récolte. + +--Quoi? + +--Du raisin, dont je fais du vin. + +--Et ça va? + +--Ça va très bien. + +--Tant mieux, mon vieux. + +--Tu allais à l'hôtel? + +--Mais, oui. + +--Eh bien, tu iras chez moi. + +--Mais!... + +--C'est entendu. + +Et il dit au négrillon qui surveillait nos mouvements: + +--Chez moi, Ali. + +Ali répondit: + +--Foui, moussi. + +Puis se mit à courir, ma valise sur l'épaule, ses pieds noirs battant la +poussière. + +Trémoulin me saisit le bras, et m'emmena. D'abord il me posa des +questions sur mon voyage, sur mes impressions, et, voyant mon +enthousiasme, parut m'en aimer davantage. + +Sa demeure était une vieille maison mauresque à cour intérieure, sans +fenêtres sur la rue, et dominée par une terrasse qui dominait elle-même +celles des maisons voisines, et le golfe et les forêts, les montagnes, +la mer. + +Je m'écriai: + +--Ah! voilà ce que j'aime, tout l'Orient m'entre dans le coeur en ce +logis. Cristi! que tu es heureux de vivre ici! Quelles nuits tu dois +passer sur cette terrasse! Tu y couches? + +--Oui, j'y dors pendant l'été. Nous y monterons ce soir. Aimes-tu la +pêche? + +--Quelle pêche? + +--La pêche au flambeau. + +--Mais oui, je l'adore. + +--Eh bien, nous irons, après dîner. Puis nous reviendrons prendre des +sorbets sur mon toit. + +Après que je me fus baigné, il me fit visiter la ravissante ville +kabyle, une vraie cascade de maisons blanches dégringolant à la mer, +puis nous rentrâmes comme le soir venait, et après un exquis dîner nous +descendîmes vers le quai. + +On ne voyait plus rien que les feux des rues et les étoiles, ces larges +étoiles luisantes, scintillantes, du ciel d'Afrique. + +Dans un coin du port, une barque attendait Dès que nous fûmes dedans, un +homme dont je n'avais point distingué le visage se mit à ramer pendant +que mon ami préparait le brasier qu'il allumerait tout à l'heure. Il me +dit: + +--Tu sais, c'est moi qui manie la fouine. Personne n'est plus fort que +moi. + +--Mes compliments. + +Nous avions contourné une sorte de môle et nous étions, maintenant, dans +une petite baie pleine de hauts rochers dont les ombres avaient l'air de +tours bâties dans l'eau, et je m'aperçus, tout à coup, que la mer +était phosphorescente. Les avirons qui la battaient lentement, à coups +réguliers, allumaient dedans, à chaque tombée, une lueur mouvante et +bizarre qui traînait ensuite au loin derrière nous, en s'éteignant. Je +regardais, penché, cette coulée de clarté pâle, émiettée par les rames, +cet inexprimable feu de la mer, ce feu froid qu'un mouvement allume et +qui meurt dès que le flot se calme. Nous allions dans le noir, glissant +sur cette lueur, tous les trois. + +Où allions-nous? Je ne voyais point mes voisins, je ne voyais rien que +ce remous lumineux et les étincelles d'eau projetées par les avirons. Il +faisait chaud, très chaud. L'ombre semblait chauffée dans un four, et +mon coeur se troublait de ce voyage mystérieux avec ces deux hommes dans +cette barque silencieuse. + +Des chiens, les maigres chiens arabes au poil roux, au nez pointu, aux +yeux luisants, aboyaient au loin, comme ils aboient toutes les nuits +sur cette terre démesurée, depuis les rives de la mer jusqu'au fond du +désert où campent les tribus errantes. Les renards, les chacals, les +hyènes, répondaient; et non loin de là, sans doute, quelque lion +solitaire devait grogner dans une gorge de l'Atlas. + +Soudain, le rameur s'arrêta. Où étions-nous? Un petit bruit grinça près +de moi. Une flamme d'allumette apparut, et je vis une main, rien qu'une +main, portant cette flamme légère vers la grille de fer suspendue à +l'avant du bateau et chargée de bois comme un bûcher flottant. + +Je regardais, surpris, comme si cette vue eût été troublante et +nouvelle, et je suivis avec émotion la petite flamme touchant au bord de +ce foyer une poignée de bruyères sèches qui se mirent à crépiter. + +Alors, dans la nuit endormie, dans la lourde nuit brûlante, un grand feu +clair jaillit, illuminant, sous un dais de ténèbres pesant sur nous, la +barque et deux hommes, un vieux matelot maigre, blanc et ridé, coiffé +d'un mouchoir noué sur la tête, et Trémoulin, dont la barbe blonde +luisait. + +--Avant! dit-il. + +L'autre rama, nous remettant en marche, au milieu d'un météore, sous +le dôme d'ombre mobile qui se promenait avec nous. Trémoulin, d'un +mouvement continu, jetait du bois sur le brasier qui flambait, éclatant +et rouge. + +Je me penchai de nouveau et j'aperçus le fond de la mer. A quelques +pieds sous le bateau il se déroulait lentement, à mesure que nous +passions, l'étrange pays de l'eau, de l'eau qui vivifie, comme l'air du +ciel, des plantes et des bêtes. Le brasier enfonçant jusqu'aux rochers +sa vive lumière, nous glissions sur des forêts surprenantes d'herbes +rousses, rosés, vertes, jaunes. Entre elles et nous une glace +admirablement transparente, une glace liquide, presque invisible, les +rendait féeriques, les reculait dans un rêve, dans le rêve qu'éveillent +les océans profonds. Cette onde claire si limpide qu'on ne distinguait +point, qu'on devinait plutôt, mettait entre ces étranges végétations +et nous quelque chose de troublant comme le doute de la réalité, les +faisait mystérieuses comme les paysages des songes. + +Quelquefois les herbes venaient jusqu'à la surface, pareilles à des +cheveux, à peine remuées par le lent passage de la barque. + +Au milieu d'elles, de minces poissons d'argent filaient, fuyaient, vus +une seconde et disparus. D'autres, endormis encore, flottaient suspendus +au milieu de ces broussailles d'eau, luisants et fluets, insaisissables. +Souvent un crabe courait vers un trou pour se cacher, ou bien une méduse +bleuâtre et transparente, à peine visible, fleur d'azur pâle, vraie +fleur de mer, laissait traîner son corps liquide dans notre léger +remous; puis, soudain, le fond disparaissait, tombé plus bas, très loin, +dans un brouillard de verre épaissi. On voyait vaguement alors de gros +rochers et des varechs sombres, à peine éclairés par le brasier. + +Trémoulin, debout à l'avant, le corps penché, tenant aux mains le long +trident aux pointes aiguës qu'on nomme la fouine, guettait les rochers, +les herbes, le fond changeant de la mer, avec un oeil ardent de bête qui +chasse. + +Tout à coup, il laissa glisser dans l'eau, d'un mouvement vif et doux, +la tête fourchue de son arme, puis il la lança comme on lance une +flèche, avec une telle promptitude qu'elle saisit à la course un grand +poisson fuyant devant nous. + +Je n'avais rien vu que le geste de Trémoulin, mais je l'entendis grogner +de joie, et, comme il levait sa fouine dans la clarté du brasier, +j'aperçus une bête qui se tordait traversée par les dents de fer. +C'était un congre. Après l'avoir contemplé et me l'avoir montré en +le promenant au-dessus de la flamme, mon ami le jeta dans le fond du +bateau. Le serpent de mer, le corps percé de cinq plaies, glissa, rampa, +frôlant mes pieds, cherchant un trou pour fuir, et, ayant trouvé entre +les membrures du bateau une flaque d'eau saumâtre, il s'y blottit, s'y +roula presque mort déjà. + +Alors, de minute en minute, Trémoulin cueillit, avec une adresse +surprenante, avec une rapidité foudroyante, avec une sûreté miraculeuse, +tous les étranges vivants de l'eau salée. Je voyais tour à tour passer +au-dessus du feu, avec des convulsions d'agonie, des loups argentés, des +murènes sombres tachetées de sang, des rascasses hérissées de dards, et +des sèches, animaux bizarres qui crachaient de l'encre et faisaient la +mer toute noire pendant quelques instants, autour du bateau. + +Cependant je croyais sans cesse entendre des cris d'oiseaux autour +de nous, dans la nuit, et je levais la tête m'efforçant de voir d'où +venaient ces sifflements aigus, proches ou lointains, courts ou +prolongés. Ils étaient innombrables, incessants, comme si une nuée +d'ailes eût plané sur nous, attirées sans doute par la flamme. Parfois +ces bruits semblaient tromper l'oreille et sortir de î'eau. + +Je demandai: + +--Qui est-ce qui siffle ainsi? + +--Mais ce sont les charbons qui tombent. + +C'était en effet le brasier semant sur la mer une pluie de brindilles en +feu. Elles tombaient rouges ou flambant encore et s'éteignaient avec une +plainte douce, pénétrante, bizarre, tantôt un vrai gazouillement, tantôt +un appel court d'émigrant qui passe. Des gouttes de résine ronflaient +comme des balles ou comme des frelons et mouraient brusquement en +plongeant. On eût dit vraiment des voix d'êtres, une inexprimable et +frêle rumeur de vie errant dans l'ombre tout près de nous. + +Trémoulin cria soudain: + +--Ah... la gueuse! + +Il lança sa fouine, et, quand il la releva, je vis, enveloppant les +dents de la fourchette, et collée au bois, une sorte de grande loque de +chair rouge qui palpitait, remuait, enroulant et déroulant de longues +et molles et fortes lanières couvertes de suçoirs autour du manche du +trident. C'était une pieuvre. + +Il approcha de moi cette proie, et je distinguai les deux gros yeux du +monstre qui me regardaient, des yeux saillants, troubles et terribles, +émergeant d'une sorte de poche qui ressemblait à une tumeur. Se croyant +libre, la bête allongea lentement un de ses membres dont je vis les +ventouses blanches ramper vers moi. La pointe en était fine comme un +fil, et dès que cette jambe dévorante se fut accrochée au banc, une +autre se souleva, se déploya pour la suivre. On sentait là-dedans, dans +ce corps musculeux et mou, dans cette ventouse vivante, rougeâtre et +flasque, une irrésistible force. Trémoulin avait ouvert son couteau, et +d'un coup brusque, il le plongea entre les yeux. + +On entendit un soupir, un bruit d'air qui s'échappe; et le poulpe cessa +d'avancer. + +Il n'était pas mort cependant, car la vie est tenace en ces corps +nerveux, mais sa vigueur était détruite, sa pompe crevée, il ne pouvait +plus boire le sang, sucer et vider la carapace des crabes. + +Trémoulin, maintenant, détachait du bordage, comme pour jouer avec cet +agonisant, ses ventouses impuissantes, et, saisi soudain par une étrange +colère, il cria: + +--Attends, je vas te chauffer les pieds. + +D'un coup de trident il le reprit et, l'élevant de nouveau, il fit +passer contre la flamme, en les frottant aux grilles de fer rougies du +brasier, les fines pointes de chair des membres de la pieuvre. + +Elles crépitèrent en se tordant, rougies, raccourcies par le feu; et +j'eus mal jusqu'au bout des doigts de la souffrance de l'affreuse bête. + +--Oh! ne fais pas ça, criai-je. + +Il répondit avec calme: + +--Bah! c'est assez bon pour elle. + +Puis il rejeta dans le bateau la pieuvre crevée et mutilée qui se traîna +entre mes jambes, jusqu'au trou plein d'eau saumâtre, où elle se blottit +pour mourir au milieu des poissons morts. + +Et la pêche continua longtemps, jusqu'à ce que le bois vint à manquer. + +Quand il n'y en eut plus assez pour entretenir le feu, Trémoulin +précipita dans l'eau le brasier tout entier, et la nuit, suspendue sur +nos têtes par la flamme éclatante, tomba sur nous, nous ensevelit de +nouveau dans ses ténèbres. + +Le vieux se remit à ramer, lentement, à coups réguliers. Où était le +port, où était la terre? où était l'entrée du golfe et la large mer? +Je n'en savais rien. Le poulpe remuait encore près de mes pieds, et je +souffrais dans les ongles comme si on me les eût brûlés aussi. Soudain, +j'aperçus des lumières; on rentrait au port. + +--Est-ce que tu as sommeil? demanda mon ami. + +--Non, pas du tout. + +--Alors, nous allons bavarder un peu sur mon toit. + +--Bien volontiers. + +Au moment où nous arrivions sur cette terrasse, j'aperçus le croissant +de la lune qui se levait derrière les montagnes. Le vent chaud glissait +par souffles lents, plein d'odeurs légères, presque imperceptibles, +comme s'il eût balayé sur son passage la saveur des jardins et des +villes de tous les pays brûlés du soleil. + +Autour de nous, les maisons blanches aux toits carrés descendaient vers +la mer, et sur ces toits on voyait des formes humaines couchées ou +debout, qui dormaient ou qui rêvaient sous les étoiles, des familles +entières roulées en de longs vêtements de flanelle et se reposant, dans +la nuit calme, de la chaleur du jour. + +Il me sembla tout à coup que l'âme orientale entrait en moi, l'âme +poétique et légendaire des peuples simples aux pensées fleuries. J'avais +le coeur plein de la Bible et des Mille et une Nuits; j'entendais des +prophètes annoncer des miracles et je voyais sur les terrasses de palais +passer des princesses en pantalons de soie, tandis que brûlaient, en des +réchauds d'argent, des essences fines dont la fumée prenait des formes +de génies. + +Je dis à Trémoulin: + +--Tu as de la chance d'habiter ici. + +Il répondit: + +--C'est le hasard qui m'y a conduit. + +--Le hasard? + +--Oui, le hasard et le malheur. + +--Tu as été malheureux? + +--Très malheureux. + +Il était debout, devant moi, enveloppé de son burnous, et sa voix me fit +passer un frisson sur la peau, tant elle me sembla douloureuse. + +Il reprit après un moment de silence: + +--Je peux te raconter mon chagrin. Cela me fera peut-être du bien d'en +parler. + +--Raconte. + +--Tu le veux? + +--Oui. + +--Voilà. Tu te rappelles bien ce que j'étais au collège: une manière +de poète élevé dans une pharmacie. Je rêvais de faire des livres, et +j'essayai, après mon baccalauréat. Cela ne me réussit pas. Je publiai un +volume de vers, puis un roman, sans vendre davantage l'un que l'autre, +puis une pièce de théâtre qui ne fut pas jouée. + +Alors, je devins amoureux. Je ne te raconterai pas ma passion. A côté +de la boutique de papa, il y avait un tailleur, lequel était père d'une +fille. Je l'aimai. Elle était intelligente, ayant conquis ses diplômes +d'instruction supérieure, et avait un esprit vif, sautillant, très en +harmonie, d'ailleurs, avec sa personne. On lui eût donné quinze ans bien +qu'elle en eût plus de vingt-deux. C'était une toute petite femme, fine +de traits, de lignes, de ton, comme une aquarelle délicate. Son nez, sa +bouche, ses yeux bleus, ses cheveux blonds, son sourire, sa taille, ses +mains, tout cela semblait fait pour une vitrine et non pour la vie à +l'air. Pourtant elle était vive, souple et active incroyablement. J'en +fus très amoureux. Je me rappelle deux ou trois promenades au jardin du +Luxembourg, auprès de la fontaine de Médicis, qui demeureront assurément +les meilleures heures de ma vie. Tu connais, n'est-ce pas, cet état +bizarre de folie tendre qui fait que nous n'avons plus de pensée que +pour des actes d'adoration? On devient véritablement un possédé que +hante une femme, et rien n'existe plus pour nous à côté d'elle. + +Nous fûmes bientôt fiancés. Je lui communiquai mes projets d'avenir +qu'elle blâma. Elle ne me croyait ni poète, ni romancier, ni auteur +dramatique, et pensait que le commerce, quand il prospère, peut donner +le bonheur parfait. + +Renonçant donc à composer des livres, je me résignai à en vendre, et +j'achetai, à Marseille, la Librairie Universelle, dont le propriétaire +était mort. + +J'eus là trois bonnes années. Nous avions fait de notre magasin une +sorte de salon littéraire où tous les lettrés de la ville venaient +causer. On entrait chez nous comme on entre au cercle, et on échangeait +des idées sur les livres, sur les poètes, sur la politique surtout. Ma +femme, qui dirigeait la vente, jouissait d'une vraie notoriété dans +la ville. Quant à moi, pendant qu'on bavardait au rez-de-chaussée, +je travaillais dans mon cabinet du premier qui communiquait avec la +librairie par un escalier tournant. J'entendais les voix, les rires, les +discussions, et je cessais d'écrire parfois, pour écouter. Je m'étais +mis en secret à composer un roman--que je n'ai pas fini. + +Les habitués les plus assidus étaient M. Montina, un rentier, un grand +garçon, un beau garçon, un beau du Midi, à poil noir, avec des yeux +complimenteurs, M. Barbet, un magistrat, deux commerçants, MM. Faucil et +Labarrègue, et le général marquis de Flèche, le chef du parti royaliste, +le plus gros personnage de la province, un vieux de soixante-six ans. + +Les affaires marchaient bien. J'étais heureux, très heureux. + +Voilà qu'un jour, vers trois heures, en faisant des courses, je passai +par la rue Saint-Ferréol et je vis sortir soudain d'une porte une femme +dont la tournure ressemblait si fort à celle de la mienne que je me +serais dit: «C'est elle!» si je ne l'avais laissée, un peu souffrante, +à la boutique une heure plus tôt. Elle marchait devant moi, d'un pas +rapide, sans se retourner. Et je me mis à la suivre presque malgré moi, +surpris, inquiet. + +Je me disais: «Ce n'est pas elle. Non. C'est impossible, puisqu'elle +avait la migraine. Et puis qu'aurait-elle été faire dans cette maison?» + +Je voulus cependant en avoir le coeur net, et je me hâtai pour la +rejoindre. M'a-t-elle senti ou deviné ou reconnu à mon pas, je n'en sais +rien, mais elle se retourna brusquement. C'était elle! En me voyant elle +rougit beaucoup et s'arrêta, puis, souriant: + +--Tiens, te voilà? + +J'avais le coeur serré. + +--Oui. Tu es donc sortie? Et ta migraine? + +--Ça allait mieux, j'ai été faire une course. + +--Où donc? + +--Chez Lacaussade, rue Cassinelli, pour une commande de crayons. + +Elle me regardait bien en face. Elle n'était plus rouge, mais plutôt +un peu pâle. Ses yeux clairs et limpides,--ah! les yeux des +femmes!--semblaient pleins de vérité, mais je sentis vaguement, +douloureusement, qu'ils étaient pleins de mensonge. Je restais devant +elle plus confus, plus embarrassé, plus saisi qu'elle-même, sans oser +rien soupçonner, mais sûr qu'elle mentait. Pourquoi? je n'en savais +rien. + +Je dis seulement: + +--Tu as bien fait de sortir si ta migraine va mieux. + +--Oui, beaucoup mieux. + +--Tu rentres? + +--Mais oui. + +Je la quittai, et m'en allai seul, par les rues. Que se passait-il? +J'avais eu, en face d'elle, l'intuition de sa fausseté. Maintenant +je n'y pouvais croire; et quand je rentrai pour dîner, je m'accusais +d'avoir suspecté, même une seconde, sa sincérité. + +As-tu été jaloux, toi? oui ou non, qu'importe! La première goutte de +jalousie était tombée sur mon coeur. Ce sont des gouttes de feu. Je ne +formulais rien, je ne croyais rien. Je savais seulement qu'elle avait +menti. Songe que tous les soirs, quand nous restions en tête à tête, +après le départ des clients et des commis, soit qu'on allât flâner +jusqu'au port, quand il faisait beau, soit qu'on demeurât à bavarder +dans mon bureau, s'il faisait mauvais, je laissais s'ouvrir mon coeur +devant elle avec un abandon sans réserve, car je l'aimais. Elle était +une part de ma vie, la plus grande, et toute ma joie. Elle tenait dans +ses petites mains ma pauvre âme captive, confiante et fidèle. + +Pendant les premiers jours, ces premiers jours de doute et de détresse +avant que le soupçon se précise et grandisse, je me sentis abattu et +glacé comme lorsqu'une maladie couve en nous. J'avais froid sans cesse, +vraiment froid, je ne mangeais plus, je ne dormais pas. + +Pourquoi avait-elle menti? Que faisait-elle dans cette maison? J'y étais +entré pour tâcher de découvrir quelque chose. Je n'avais rien trouvé. +Le locataire du premier, un tapissier, m'avait renseigné sur tous ses +voisins, sans que rien me jetât sur une piste. Au second habitait une +sage-femme, au troisième une couturière et une manicure, dans les +combles deux cochers avec leurs familles. + +Pourquoi avait-elle menti? Il lui aurait été si facile de me dire +qu'elle venait de chez la couturière ou de chez la manicure. Oh! quel +désir j'ai eu de les interroger aussi! Je ne l'ai pas fait de peur +qu'elle en fût prévenue et qu'elle connût mes soupçons. + +Donc, elle était entrée dans cette maison et me l'avait caché. Il y +avait un mystère. Lequel? Tantôt j'imaginais des raisons louables, une +bonne oeuvre dissimulée, un renseignement à chercher, je m'accusais de +la suspecter. Chacun de nous n'a-t-il pas le droit d'avoir ses petits +secrets innocents, une sorte de seconde vie intérieure dont on ne doit +compte à personne? Un homme, parce qu'on lui a donné pour compagne une +jeune fille, peut-il exiger qu'elle ne pense et ne fasse plus rien sans +l'en prévenir avant ou après? Le mot mariage veut-il dire renoncement +à toute indépendance, à toute liberté? Ne se pouvait-il faire qu'elle +allât chez une couturière sans me le dire ou qu'elle secourût la famille +d'un des cochers? Ne se pouvait-il aussi que sa visite dans cette +maison, sans être coupable, fût de nature à être, non pas blâmée, mais +critiquée par moi? Elle me connaissait jusque dans mes manies les +plus ignorées et craignait peut-être, sinon un reproche, du moins une +discussion. Ses mains étaient fort jolies, et je finis par supposer +qu'elle les faisait soigner en cachette par la manicure du logis suspect +et qu'elle ne l'avouait point pour ne pas paraître dissipatrice. Elle +avait de l'ordre, de l'épargne, mille précautions de femme économe et +entendue aux affaires. En confessant cette petite dépense de coquetterie +elle se serait sans doute jugée amoindrie à mes yeux. Les femmes ont +tant de subtilités et de roueries natives dans l'âme. + +Mais tous mes raisonnements ne me rassuraient point. J'étais jaloux. Le +soupçon me travaillait, me déchirait, me dévorait. Ce n'était pas encore +un soupçon, mais le soupçon. Je portais en moi une douleur, une angoisse +affreuse, une pensée encore voilée--oui, une pensée avec un voile +dessus--ce voile, je n'osais pas le soulever, car, dessous, je +trouverais un horrible doute... Un amant!... N'avait-elle pas un +amant?... Songe! songe! Cela était invraisemblable, impossible... et +pourtant?... + +La figure de Montina passait sans cesse devant mes yeux. Je le voyais, +ce grand bellâtre aux cheveux luisants, lui sourire dans le visage, et +je me disais: «C'est lui.» + +Je me faisais l'histoire de leur liaison. Ils avaient parlé d'un livre +ensemble, discuté l'aventure d'amour, trouvé quelque chose qui leur +ressemblait, et de cette analogie avaient fait une réalité. + +Et je les surveillais, en proie au plus abominable supplice que puisse +endurer un homme. J'avais acheté des chaussures à semelles de caoutchouc +afin de circuler sans bruit, et je passais ma vie maintenant à monter et +à descendre mon petit escalier en limaçon pour les surprendre. Souvent, +même, je me laissais glisser sur les mains, la tête la première, le long +des marches, afin de voir ce qu'ils faisaient. Puis je devais remonter +à reculons, avec des efforts et une peine infinis, après avoir constaté +que le commis était en tiers. + +Je ne vivais plus, je souffrais. Je ne pouvais plus penser à rien, ni +travailler, ni m'occuper de mes affaires. Dès que je sortais, dès que +j'avais fait cent pas dans la rue, je me disais: «Il est là», et je +rentrais. Il n'y était pas. Je repartais! Mais à peine m'étais-je +éloigné de nouveau, je pensais: «Il est venu, maintenant», et je +retournais. + +Cela durait tout le long des jours. + +La nuit, c'était plus affreux encore, car je la sentais à côté de +moi, dans mon lit. Elle était là, dormant ou feignant, de dormir! +Dormait-elle? Non, sans doute. C'était encore un mensonge? + +Je restais immobile, sur le dos, brûlé par la chaleur de son corps, +haletant et torturé. Oh! quelle envie, une envie ignoble et puissante, +de me lever, de prendre une bougie et un marteau, et, d'un seul coup, de +lui fendre la tête, pour voir dedans! J'aurais vu, je le sais bien, +une bouillie de cervelle et de sang, rien de plus. Je n'aurais pas su! +Impossible de savoir! Et ses yeux! Quand elle me regardait, j'étais +soulevé par des rages folles. On la regarde--elle vous regarde! Ses yeux +sont transparents, candides--et faux, faux, faux! et on ne peut deviner +ce qu'elle pense, derrière. J'avais envie d'enfoncer des aiguilles +dedans, de crever ces glaces de fausseté. + +Ah! comme je comprends l'inquisition! Je lui aurais tordu les poignets +dans des manchettes de fer.--Parle... avoue!... Tu ne veux pas?... +attends!...--Je lui aurais serré la gorge doucement...--Parle, avoue!... +tu ne veux pas?...,--et j'aurais serré, serré, jusqu'à la voir râler, +suffoquer, mourir... Ou bien je lui aurais brûlé les doigts sur le +feu... Oh! cela, avec quel bonheur je l'aurais fait!... + +--Parle... parle donc... Tu ne veux pas? + +--Je les aurais tenus sur les charbons, ils auraient été grillés, par le +bout... et elle aurait parlé... certes!... elle aurait parlé... + +Trémoulin, dressé, les poings fermés, criait. Autour de nous, sur les +toits voisins, les ombres se soulevaient, se réveillaient, écoutaient, +troublées dans leur repos. + +Et moi, ému, capté par un intérêt puissant, je voyais devant moi, dans +la nuit, comme si je l'avais connue, cette petite femme, ce petit être +blond, vif et rusé. Je la voyais vendre ses livres, causer avec les +hommes que son air d'enfant troublait, et je voyais dans sa fine tête de +poupée les petites idées sournoises, les folles idées empanachées, les +rêves de modistes parfumées au musc s'attachant à tous les héros des +romans d'aventures. Comme lui je la suspectais, je la détestais, je la +haïssais, je lui aurais aussi brûlé les doigts pour qu'elle avouât. + +Il reprit, d'un ton plus calme: + +--Je ne sais pas pourquoi je te raconte cela. Je n'en ai jamais parlé à +personne. Oui, mais je n'ai vu personne depuis deux ans. Je n'ai causé +avec personne, avec personne! Et cela me bouillonnait dans le coeur +comme une boue qui fermente. Je la vide. Tant pis pour toi. + +Eh bien, je m'étais trompé, c'était pis que ce que j'avais cru, pis que +tout. Écoute. J'usai du moyen qu'on emploie toujours, je simulai des +absences. Chaque fois que je m'éloignais, ma femme déjeunait dehors. Je +ne te raconterai pas comment j'achetai un garçon de restaurant pour la +surprendre. + +La porte de leur cabinet devait m'être ouverte, et j'arrivai, à l'heure +convenue, avec la résolution formelle de les tuer. Depuis la veille je +voyais la scène comme si elle avait déjà eu lieu! J'entrais! Une petite +table couverte de verres, de bouteilles et d'assiettes, la séparait de +Montina. Leur surprise était telle en m'apercevant qu'ils demeuraient +immobiles. Moi, sans dire un mot, j'abattais sur la tête de l'homme +la canne plombée dont j'étais armé. Assommé d'un seul coup, il +s'affaissait, la figure sur la nappe! Alors je me tournais vers elle, et +je lui laissais le temps--quelques secondes--de comprendre et de tordre +ses bras vers moi, folle d'épouvante, avant de mourir à son tour. Oh! +j'étais prêt, fort, résolu et content, content jusqu'à l'ivresse. L'idée +du regard éperdu qu'elle me jetterait sous ma canne levée, de ses mains +tendues en avant, du cri de sa gorge, de sa figure soudain livide et +convulsée, me vengeait d'avance. Je ne l'abattrais pas du premier coup, +elle! Tu me trouves féroce, n'est-ce pas? Tu ne sais pas ce qu'on +souffre. Penser qu'une femme, épouse ou maîtresse, qu'on aime, se donne +à un autre, se livre à lui comme à vous, et reçoit ses lèvres comme les +vôtres! C'est une chose atroce, épouvantable. Quand on a connu un jour +cette torture, on est capable de tout. Oh! je m'étonne qu'on ne tue pas +plus souvent, car tous ceux qui ont été trahis, tous, ont désiré tuer, +ont joui de cette mort rêvée, ont fait, seuls dans leur chambre, ou +sur une route déserte, hantés par l'hallucination de la vengeance +satisfaite, le geste d'étrangler ou d'assommer. + +Moi, j'arrivai à ce restaurant. Je demandai: «Ils sont là?» Le garçon +vendu répondit: «Oui, monsieur», me fit monter un escalier, et me +montrant une porte: «Ici!» dit-il. Je serrais ma canne comme si mes +doigts eussent été de fer. J'entrai. + +J'avais bien choisi l'instant. Ils s'embrassaient, mais ce n'était pas +Montina. C'était le général de Flèche, le général qui avait soixante-six +ans! + +Je m'attendais si bien à trouver l'autre, que je demeurai perclus +d'étonnement. + +Et puis... et puis... je ne sais pas encore ce qui se passa en moi... +non... je ne sais pas? Devant l'autre, j'aurais été convulsé de +fureur!... Devant celui-là, devant ce vieil homme ventru, aux joues +tombantes, je fus suffoqué par le dégoût. Elle, la petite, qui semblait +avoir quinze ans, s'était donnée, livrée à ce gros homme presque gâteux, +parce qu'il était marquis, général, l'ami et le représentant des rois +détrônés. Non, je ne sais pas ce que je sentis, ni ce que je pensai. Ma +main n'aurait pas pu frapper ce vieux! Quelle honte! Non, je n'avais +plus envie de tuer ma femme, mais toutes les femmes qui peuvent faire +des choses pareilles! Je n'étais plus jaloux, j'étais éperdu comme si +j'avais vu l'horreur des horreurs! + +Qu'on dise ce qu'on voudra des hommes, ils ne sont point si vils que +cela! Quand on en rencontre un qui s'est livré de cette façon, on le +montre au doigt. L'époux ou l'amant d'une vieille femme est plus méprisé +qu'un voleur. Nous sommes propres, mon cher. Mais elles, elles, des +filles, dont le coeur est sale! Elles sont à tous, jeunes ou vieux, pour +des raisons méprisables et différentes, parce que c'est leur profession, +leur vocation et leur fonction. Ce sont les éternelles, inconscientes et +sereines prostituées qui livrent leur corps sans dégoût, parce qu'il +est marchandise d'amour, qu'elles le vendent ou qu'elles le donnent, au +vieillard qui hante les trottoirs avec de l'or dans sa poche, ou bien, +pour la gloire, au vieux souverain lubrique, au vieil homme célèbre et +répugnant!... + +Il vociférait comme un prophète antique, d'une voix furieuse, sous le +ciel étoilé, criant, avec une rage de désespéré, la honte glorifiée de +toutes les maîtresses des vieux monarques, la honte respectée de toutes +les vierges qui acceptent de vieux époux, la honte tolérée de toutes les +jeunes femmes qui cueillent, souriantes, de vieux baisers. + +Je les voyais, depuis la naissance du monde, évoquées, appelées par lui, +surgissant autour de nous dans cette nuit d'Orient, les filles, les +belles filles à l'âme vile qui, comme les bêtes ignorant l'âge du mâle, +furent dociles à des désirs séniles. Elles se levaient, servantes des +patriarches chantées par la Bible, Agar, Ruth, les filles de Loth, la +brune Abigaïl, la vierge de Sunnam qui, de ses caresses, ranimait David +agonisant, et toutes les autres, jeunes, grasses, blanches, patriciennes +ou plébéiennes, irresponsables femelles d'un maître, chair d'esclave +soumise, éblouie ou payée! + +Je demandai: + +---Qu'as-tu fait? + +Il répondit simplement: + +--Je suis parti. Et me voici. + +Alors nous restâmes l'un près de l'autre, longtemps, sans parler, +rêvant!... + +J'ai gardé de ce soir-là une impression inoubliable. Tout ce que j'avais +vu, senti, entendu, deviné, la pêche, la pieuvre aussi peut-être, et ce +récit poignant, au milieu des fantômes blancs, sur les toits voisins, +tout semblait concourir à une émotion unique. Certaines rencontres, +certaines inexplicables combinaisons de choses, contiennent assurément, +sans que rien d'exceptionnel y apparaisse, une plus grande quantité de +secrète quintessence de vie que celle dispersée dans l'ordinaire des +jours. + + + + +LES ÉPINGLES + + +--Ah! mon cher, quelles rosses, les femmes! + +--Pourquoi dis-tu ça? + +--C'est qu'elles m'ont joué un tour abominable. + +--A toi? + +--Oui, à moi. + +--Les femmes, ou une femme? + +--Deux femmes. + +--Deux femmes en même temps? + +--Oui. + +--Quel tour? + +Les deux jeunes gens étaient assis devant un grand café du boulevard +et buvaient des liqueurs mélangées d'eau, ces apéritifs qui ont l'air +d'infusions faites avec toutes les nuances d'une boîte d'aquarelle. + +Ils avaient à peu près le même âge: vingt-cinq à trente ans. L'un était +blond et l'autre brun. Ils avaient la demi-élégance des coulissiers, des +hommes qui vont à la Bourse et dans les salons, qui fréquentent partout, +vivent partout, aiment partout. Le brun reprit: + +--Je t'ai dit ma liaison, n'est-ce pas, avec cette petite bourgeoise +rencontrée sur la plage de Dieppe? + +--Oui. + +--Mon cher, tu sais ce que c'est. J'avais une maîtresse à Paris, une que +j'aime infiniment, une vieille amie, une bonne amie, une habitude enfin, +et j'y tiens. + +--A ton habitude? + +--Oui, à mon habitude et à elle. Elle est mariée aussi avec un brave +homme, que j'aime beaucoup également, un bon garçon très cordial, un +vrai camarade! Enfin c'est une maison où j'avais logé ma vie. + +--Eh bien? + +--Eh bien! ils ne peuvent pas quitter Paris, ceux-là, et je me suis +trouvé veuf à Dieppe. + +--Pourquoi allais-tu à Dieppe? + +--Pour changer d'air. On ne peut pas rester tout le temps sur le +boulevard. + +--Alors? + +--Alors, j'ai rencontré sur la plage la petite dont je t'ai parlé. + +--La femme du chef de bureau? + +--Oui. Elle s'ennuyait beaucoup. Son mari, d'ailleurs, ne venait que +tous les dimanches, et il est affreux. Je la comprends joliment. Donc, +nous avons ri et dansé ensemble. + +--Et le reste? + +--Oui, plus tard. Enfin, nous nous sommes rencontrés, nous nous sommes +plu, je le lui ai dit, elle me l'a fait répéter pour mieux comprendre, +et elle n'y a pas mis d'obstacle. + +--L'aimais-tu? + +--Oui, un peu; elle est très gentille. + +--Et l'autre? + +--L'autre était à Paris! Enfin, pendant six semaines, ç'a été très bien +et nous sommes rentrés ici dans les meilleurs termes. Est-ce que tu sais +rompre avec une femme, toi, quand cette femme n'a pas un tort à ton +égard? + +--Oui, très bien. + +--Comment fais-tu? + +--Je la lâche. + +--Mais comment t'y prends-tu pour la lâcher? + +--Je ne vais plus chez elle. + +--Mais si elle vient chez toi? + +--Je... n'y suis pas. + +--Et si elle revient? + +--Je lui dis que je suis indisposé. + +--Si elle te soigne? + +--Je... je lui fais une crasse. + +--Si elle l'accepte? + +--J'écris des lettres anonymes à son mari pour qu'il la surveille les +jours où je l'attends. + +--Ça c'est grave! Moi je n'ai pas de résistance. Je ne sais pas rompre. +Je les collectionne. Il y en a que je ne vois plus qu'une fois par an, +d'autres tous les dix mois, d'autres au moment du terme, d'autres les +jours où elles ont envie de dîner au cabaret. Celles que j'ai espacées +ne me gênent pas, mais j'ai souvent bien du mal avec les nouvelles pour +les distancer un peu. + +--Alors... + +--Alors, mon cher, la petite ministère était tout feu, tout flamme, sans +un tort, comme je te l'ai dit! Comme son mari passe tous ses jours au +bureau, elle se mettait sur le pied d'arriver chez moi à l'improviste. +Deux fois elle a failli rencontrer mon habitude. + +--Diable! + +--Oui. Donc j'ai donné à chacune ses jours, des jours fixes pour éviter +les confusions. Lundi et samedi à l'ancienne. Mardi, jeudi et dimanche à +la nouvelle. + +--Pourquoi cette préférence? + +--Ah! mon cher, elle est plus jeune. + +--Ça ne te faisait que deux jours de repos par semaine. + +--Ça me suffit. + +--Mes compliments! + +--Or, figure-toi qu'il m'est arrivé l'histoire la plus ridicule du monde +et la plus embêtante. Depuis quatre mois tout allait parfaitement; je +dormais sur mes deux oreilles et j'étais vraiment très heureux quand +soudain, lundi dernier, tout craque. + +J'attendais mon habitude à l'heure dite, une heure un quart, en fumant +un bon cigare. + +Je rêvassais, très satisfait de moi, quand je m'aperçus que l'heure +était passée. Je fus surpris car elle est très exacte. Mais je crus à +un petit retard accidentel. Cependant une demi-heure se passe, puis une +heure, une heure et demie et je compris qu'elle avait été retenue par +une cause quelconque, une migraine peut-être ou un importun. C'est très +ennuyeux ces choses-là, ces attentes... inutiles, très ennuyeux et très +énervant. Enfin, j'en pris mon parti, puis je sortis et, ne sachant que +faire, j'allai chez elle. + +Je la trouvai en train de lire un roman. + +--Eh bien, lui dis-je? + +Elle répondit tranquillement: + +--Mon cher, je n'ai pas pu, j'ai été empêchée. + +--Par quoi? + +--Par... des occupations. + +--Mais... quelles occupations? + +--Une visite très ennuyeuse. + +Je pensai qu'elle ne voulait pas me dire la vraie raison, et, comme elle +était très calme, je ne m'en inquiétai pas davantage. + +Je comptais rattraper le temps perdu, le lendemain, avec l'autre. + +Le mardi donc, j'étais très... très ému et très amoureux en expectative, +de la petite ministère, et même étonné qu'elle ne devançât pas l'heure +convenue. Je regardais la pendule à tout moment suivant l'aiguille avec +impatience. + +Je la vis passer le quart, puis la demie, puis deux heures... Je ne +tenais plus en place, traversant à grandes enjambées ma chambre, collant +mon front à la fenêtre et mon oreille contre la porte pour écouter si +elle ne montait pas l'escalier. + +Voici deux heures et demie, puis trois heures! Je saisis mon chapeau et +je cours chez elle. Elle lisait, mon cher, un roman! + +--Eh bien? lui dis-je avec anxiété. + +Elle répondit, aussi tranquillement que mon habitude: + +--Mon cher, je n'ai pas pu, j'ai été empêchée. + +--Par quoi? + +--Par... des occupations. + +--Mais... quelles occupations? + +--Une visite ennuyeuse. + +Certes, je supposai immédiatement qu'elles savaient tout; mais elle +semblait pourtant si placide, si paisible que je finis par rejeter mon +soupçon, par croire à une coïncidence bizarre, ne pouvant imaginer +une pareille dissimulation de sa part. Et après une heure de causerie +amicale, coupée d'ailleurs par vingt entrées de sa petite fille, je dus +m'en aller fort embêté. + +Et figure-toi que le lendemain... + +--Ç'a a été la même chose? + +--Oui... et le lendemain encore. Et ça a duré ainsi trois semaines, sans +une explication, sans que rien me révélât cette conduite bizarre dont +cependant je soupçonnais le secret. + +--Elles savaient tout? + +--Parbleu. Mais comment? Ah! j'en ai eu du tourment avant de +l'apprendre. + +--Comment l'as-tu su enfin? + +--Par lettres. Elles m'ont donné, le même jour, dans les mêmes termes, +mon congé définitif. + +--Et? + +--Et voici... Tu sais, mon cher, que les femmes ont toujours sur elles +une armée d'épingles. Les épingles à cheveux, je les connais, je m'en +méfie, et j'y veille, mais les autres sont bien plus perfides, ces +sacrées petites épingles à tête noire qui nous semblent toutes +pareilles, à nous grosse bêtes que nous sommes, mais qu'elles +distinguent, elles, comme nous distinguons un cheval d'un chien. + +Or, il paraît qu'un jour ma petite ministère avait laissé une de ces +machines révélatrices piquée dans ma tenture, près de ma glace. + +Mon habitude, du premier coup, avait aperçu sur l'étoffe ce petit point +noir gros comme une puce, et sans rien dire l'avait cueilli, puis avait +laissé à la même place une de ses épingles à elle, noire aussi, mais +d'un modèle différent. + +Le lendemain, la ministère voulut reprendre son bien, et reconnut +aussitôt la substitution; alors un soupçon lui vint, et elle en mit +deux, en les croisant. + +L'habitude répondit à ce signe télégraphique par trois boules noires, +l'une sur l'autre. + +Une fois ce commerce commencé, elles continuèrent à communiquer, sans se +rien dire, seulement pour s'épier. Puis il paraît que l'habitude, plus +hardie, enroula le long de la petite pointe d'acier un mince papier où +elle avait écrit: «Poste restante, boulevard Malesherbes, C. D.» + +Alors elles s'écrivirent. J'étais perdu. Tu comprends que ça n'a pas +été tout seul entre elles. Elles y allaient avec précaution, avec mille +ruses, avec toute la prudence qu'il faut en pareil cas. Mais l'habitude +fît un coup d'audace et donna un rendez-vous à l'autre. + +Ce qu'elles se sont dit, je l'ignore! Je sais seulement que j'ai fait +les frais de leur entretien. Et voilà! + +--C'est tout. + +--Oui. + +--Tu ne les vois plus. + +--Pardon, je les vois encore comme ami; nous n'avons pas rompu tout à +fait. + +--Et elles, se sont-elles revues? + +--Oui, mon cher, elles sont devenues intimes. + +--Tiens, tiens. Et ça ne te donne pas une idée, ça? + +--Non, quoi? + +--Grand serin, l'idée de leur faire repiquer des épingles doubles? + + + + +DUCHOUX + + +En descendant le grand escalier du cercle chauffé comme une serre par +le calorifère, le baron de Mordiane avait laissé ouverte sa fourrure; +aussi, lorsque la grande porte de la rue se fut refermée sur lui, +éprouva-t-il un frisson de froid profond, un de ces frissons brusques +et pénibles qui rendent triste comme un chagrin. Il avait perdu quelque +argent, d'ailleurs, et son estomac, depuis quelque temps, le faisait +souffrir, ne lui permettait plus de manger à son gré. + +Il allait rentrer chez lui, et soudain la pensée de son grand +appartement vide, du valet de pied dormant dans l'antichambre, du +cabinet où l'eau tiédie pour la toilette du soir chantait doucement sur +le réchaud à gaz, du lit large, antique et solennel comme une couche +mortuaire, lui fit entrer jusqu'au fond du coeur, jusqu'au fond de la +chair, un autre froid plus douloureux encore que celui de l'air glacé. + +Depuis quelques années il sentait s'appesantir sur lui ce poids de la +solitude qui écrase quelquefois les vieux garçons. Jadis, il était fort, +alerte et gai, donnant tous ses jours au sport et toutes ses nuits +aux fêtes. Maintenant, il s'alourdissait et ne prenait plus plaisir +à grand'chose. Les exercices le fatiguaient, les soupers et même les +dîners lui faisaient mal, les femmes l'ennuyaient autant qu'elles +l'avaient autrefois amusé. + +La monotonie des soirs pareils, des mêmes amis retrouvés au même lieu, +au cercle, de la même partie avec des chances et des déveines balancées, +des mêmes propos sur les mêmes choses, du même esprit dans les mêmes +bouches, des mêmes plaisanteries sur les mêmes sujets, des mêmes +médisances sur les mêmes femmes, l'écoeurait au point de lui donner, par +moments, de véritables désirs de suicide. Il ne pouvait plus mener cette +vie régulière et vide, si banale, si légère et si lourde en même temps, +et il désirait quelque chose de tranquille, de reposant, de confortable, +sans savoir quoi. + +Certes, il ne songeait pas à se marier, car il ne se sentait pas le +courage de se condamner à la mélancolie, à la servitude conjugale, +à cette odieuse existence de deux êtres, qui, toujours ensemble, se +connaissaient jusqu'à ne plus dire un mot qui ne soit prévu par l'autre, +à ne plus faire un geste qui ne soit attendu, à ne plus avoir une +pensée, un désir, un jugement qui ne soient devinés. Il estimait qu'une +personne ne peut être agréable à voir encore que lorsqu'on la connaît +peu, lorsqu'il reste en elle du mystère, de l'inexploré, lorsqu'elle +demeure un peu inquiétante et voilée. Donc il lui aurait fallu une +famille qui n'en fût pas une, où il aurait pu passer une partie +seulement de sa vie; et, de nouveau, le souvenir de son fils le hanta. + +Depuis un an, il y songeait sans cesse, sentant croître en lui l'envie +irritante de le voir, de le connaître. Il l'avait eu dans sa jeunesse, +au milieu de circonstances dramatiques et tendres. L'enfant, envoyé dans +le Midi, avait été élevé près de Marseille, sans jamais connaître le nom +de son père. + +Celui-ci avait payé d'abord les mois de nourrice, puis les mois de +collège, puis les mois de fête, puis la dot pour un mariage raisonnable. +Un notaire discret avait servi d'intermédiaire sans jamais rien révéler. + +Le baron de Mordiane savait donc seulement qu'un enfant de son sang +vivait quelque part, aux environs de Marseille, qu'il passait pour +intelligent et bien élevé, qu'il avait épousé la fille d'un architecte +entrepreneur, dont il avait pris la suite. Il passait aussi pour gagner +beaucoup d'argent. + +Pourquoi n'irait-il pas voir ce fils inconnu, sans se nommer, pour +l'étudier d'abord et s'assurer qu'il pourrait au besoin trouver un +refuge agréable dans cette famille? + +Il avait fait grandement les choses, donné une belle dot acceptée avec +reconnaissance. Il était donc certain de ne pas se heurter contre un +orgueil excessif; et cette pensée, ce désir, reparus tous les jours, de +partir pour le Midi, devenaient en lui irritants comme une démangeaison. +Un bizarre attendrissement d'égoïste le sollicitait aussi, à l'idée de +cette maison riante et chaude, au bord de la mer, où il trouverait sa +belle-fille jeune et jolie, ses petits-enfants aux bras ouverts, et son +fils qui lui rappellerait l'aventure charmante et courte des lointaines +années. Il regrettait seulement d'avoir donné tant d'argent, et que +cet argent eût prospéré entre les mains du jeune homme, ce qui ne lui +permettait plus de se présenter en bienfaiteur. + +Il allait, songeant à tout cela, la tête enfoncée dans son col de +fourrure; et sa résolution fut prise brusquement. Un fiacre passait; +il l'appela, se fit conduire chez lui; et quand son valet de chambre, +réveillé, eut ouvert la porte: + +--Louis, dit-il, nous partons demain soir pour Marseille. Nous y +resterons peut-être une quinzaine de jours. Vous allez faire tous les +préparatifs nécessaires. + +Le train roulait, longeant le Rhône sablonneux, puis traversait des +plaines jaunes, des villages clairs, un grand pays fermé au loin par des +montagnes nues. + +Le baron de Mordiane, réveillé après une nuit en sleeping, se regardait +avec mélancolie dans la petite glace de son nécessaire. Le jour cru du +Midi lui montrait des rides qu'il ne se connaissait pas encore: un état +de décrépitude ignoré dans la demi-ombre des appartements parisiens. + +Il pensait, en examinant le coin des yeux, les paupières fripées, les +tempes, le front dégarnis: + +---Bigre, je ne suis pas seulement défraîchi. Je suis avancé. + +Et son désir de repos grandit soudain, avec une vague envie, née en lui +pour la première fois, de tenir sur ses genoux ses petits-enfants. + +Vers une heure de l'après-midi, il arriva, dans un landau loué à +Marseille, devant une de ces maisons de campagne méridionales si +blanches, au bout de leur avenue de platanes, qu'elles éblouissent et +font baisser les yeux. Il souriait en suivant l'allée et pensait: + +--Bigre, c'est gentil! + +Soudain, un galopin de cinq à six ans apparut, sortant d'un arbuste, et +demeura debout au bord du chemin, regardant le monsieur avec ses yeux +ronds. + +Mordiane s'approcha: + +--Bonjour, mon garçon. + +Le gamin ne répondit pas. + +Le baron, alors, s'étant penché, le prit dans ses bras pour l'embrasser, +puis, suffoqué par une odeur d'ail dont l'enfant tout entier semblait +imprégné, il le remit brusquement à terre en murmurant: + +--Oh! c'est l'enfant du jardinier. + +Et il marcha vers la demeure. + +Le linge séchait sur une corde devant la porte, chemises, serviettes, +torchons, tabliers et draps, tandis qu'une garniture de chaussettes +alignées sur des ficelles superposées emplissait une fenêtre entière, +pareille aux étalages de saucisses devant les boutiques de charcutiers. + +Le baron appela. + +Une servante apparut, vraie servante du Midi, sale et dépeignée, dont +les cheveux, par mèches, lui tombaient sur la face, dont la jupe, sous +l'accumulation des taches qui l'avaient assombrie, gardait de sa couleur +ancienne quelque chose de tapageur, un air de foire champêtre et de robe +de saltimbanque. + +Il demanda: + +--M. Duchoux est-il chez lui? + +Il avait donné, jadis, par plaisanterie de viveur sceptique, ce nom à +l'enfant perdu afin qu'on n'ignorât point qu'il avait été trouvé sous un +chou. + +La servante répéta: + +--Vous demandez M. Duchouxe? + +--Oui. + +--Té, il est dans la salle, qui tire ses plans. + +--Dites-lui que M. Merlin demande à lui parler. + +Elle reprit, étonnée: + +--Hé! donc, entrez, si vous voulez le voir. Et elle cria: + +--Mosieu Duchouxe, une visite! + +Le baron entra, et, dans une grande salle, assombrie par les volets à +moitié clos, il aperçut indistinctement des gens et des choses qui lui +parurent malpropres. + +Debout devant une table surchargée d'objets de toute sorte, un petit +homme chauve traçait des lignes sur un large papier. + +Il interrompit son travail et fit deux pas. + +Son gilet ouvert, sa culotte déboutonnée, les poignets de sa chemise +relevés, indiquaient qu'il avait fort chaud, et il était chaussé de +souliers boueux révélant qu'il avait plu quelques jours auparavant. + +Il demanda, avec un fort accent méridional: + +--À qui ai-je l'honneur?... + +--Monsieur Merlin... Je viens vous consulter pour un achat de terrain à +bâtir. + +--Ah! ah! très bien! + +Et Duchoux, se tournant vers sa femme, qui tricotait dans l'ombre: + +--Débarrasse une chaise, Joséphine. + +Mordiane vit alors une femme jeune, qui semblait déjà vieille, comme +on est vieux à vingt-cinq ans en province, faute de soins, de lavages +répétés, de tous les petits soucis, de toutes les petites propretés, de +toutes les petites attentions de la toilette féminine qui immobilisent +la fraîcheur et conservent, jusqu'à près de cinquante ans, le charme et +la beauté. Un fichu sur les épaules, les cheveux noués à la diable, de +beaux cheveux épais et noirs, mais qu'on devinait peu brossés, elle +allongea vers une chaise des mains de bonne et enleva une robe d'enfant, +un couteau, un bout de ficelle, un pot à fleurs vide et une assiette +grasse demeurés sur le siège qu'elle tendit ensuite au visiteur. + +Il s'assit et s'aperçut alors que la table de travail de Duchoux +portait, outre les livres et les papiers, deux salades fraîchement +cueillies, une cuvette, une brosse à cheveux, une serviette, un revolver +et plusieurs tasses non nettoyées. + +L'architecte vit ce regard et dit en souriant: + +--Excusez! il y a un peu de désordre dans le salon; ça tient aux +enfants. + +Et il approcha sa chaise pour causer avec le client. + +--Donc, vous cherchez un terrain aux environs de Marseille? + +Son haleine, bien que venue de loin, apporta au baron ce souffle d'ail +qu'exhalent les gens du Midi ainsi que des fleurs leur parfum. + +Mordiane demanda: + +--C'est votre fils que j'ai rencontré sous les platanes? + +--Oui. Oui, le second. + +--Vous en avez deux? + +--Trois, monsieur, un par an. + +Et Duchoux semblait plein d'orgueil. + +Le baron pensait: «S'ils fleurent tous le même bouquet, leur chambre +doit être une vraie serre.» + +Il reprit: + +--Oui, je voudrais un joli terrain près de la mer, sur une petite plage +déserte... + +Alors Duchoux s'expliqua. Il en avait dix, vingt, cinquante, cent et +plus, de terrains dans ces conditions, à tous les prix, pour tous les +goûts. Il parlait comme coule une fontaine, souriant, content de lui, +remuant sa tête chauve et ronde. + +Et Mordiane se rappelait une petite femme blonde, mince, un peu +mélancolique et disant si tendrement: «Mon cher aimé» que le souvenir +seul avivait le sang de ses veines. Elle l'avait aimé avec passion, avec +folie, pendant trois mois; puis, devenue enceinte en l'absence de son +mari qui était gouverneur d'une colonie, elle s'était sauvée, s'était +cachée, éperdue de désespoir et de terreur, jusqu'à la naissance de +l'enfant que Mordiane avait emporté, un soir d'été et qu'ils n'avaient +jamais revu. + +Elle était morte de la poitrine trois ans plus tard, là-bas, dans la +colonie de son mari qu'elle était allé rejoindre. Il avait devant lui +leur fils; qui disait, en faisant sonner les finales comme des notes de +métal: + +--Ce terrain-là, monsieur, c'est une occasion unique... + +Et Mordiane se rappelait l'autre voix, légère comme un effleurement de +brise, murmurant: + +--Mon cher aimé, nous ne nous séparerons jamais... + +Et il se rappelait ce regard bleu, doux, profond, dévoué, en contemplant +l'oeil rond, bleu aussi, mais vide de ce petit homme ridicule qui +ressemblait à sa mère, pourtant... + +Oui, il lui ressemblait de plus en plus de seconde en seconde; il lui +ressemblait par l'intonation, par le geste, par toute l'allure; il lui +ressemblait comme un singe ressemble à l'homme; mais il était d'elle, il +avait d'elle mille traits déformés irrécusables, irritants, révoltants. +Le baron souffrait, hanté soudain par cette ressemblance horrible, +grandissant toujours, exaspérante, affolante, torturante comme un +cauchemar, comme un remords! + +Il balbutia: + +--Quand pourrons-nous voir ensemble ce terrain? + +--Mais, demain, si vous voulez. + +--Oui, demain. Quelle heure? + +--Une heure. + +--Ça va. + +L'enfant rencontré sous l'avenue apparut dans la porte ouverte et cria: + +--Païré! + +On ne lui répondit pas. + +Mordiane était debout avec une envie de se sauver, de courir, qui lui +faisait frémir les jambes. Ce «Païré» l'avait frappé comme une balle. +C'était à lui qu'il s'adressait, c'était pour lui, ce païré à l'ail, ce +païré du Midi. + +Oh! qu'elle sentait bon, l'amie d'autrefois! + +Duchoux le reconduisait. + +--C'est à vous, cette maison? dit le baron. + +--Oui monsieur, je l'ai achetée dernièrement. Et j'en suis fier. Je suis +enfant du hasard, moi, monsieur, et je ne m'en cache pas; j'en suis +fier. Je ne dois rien à personne, je suis le fils de mes oeuvres; je me +dois tout à moi-même. + +L'enfant, resté sur le seuil, criait de nouveau, mais de loin: + +--Païré! + +Mordiane, secoué de frissons, saisi de panique, fuyait comme on fuit +devant un grand danger. + +--Il va me deviner, me reconnaître, pensait-il. Il va me prendre dans +ses bras et me crier aussi: «Païré», en me donnant par le visage un +baiser parfumé d'ail. + +--A demain, monsieur. + +--A demain, une heure. + + +Le landau roulait sur la route blanche. + +--Cocher, à la gare! + +Et il entendait deux voix, une lointaine et douce, la voix affaiblie +et triste des morts, qui disait: «Mon cher aimé». Et l'autre sonore, +chantante, effrayante, qui criait: «Païré», comme on crie: «Arrêtez-le», +quand un voleur fuit dans les rues. + +Le lendemain soir, en entrant au cercle, le comte d'Etreillis lui dit: + +--On ne vous a pas vu depuis trois jours. Avez-vous été malade? + +--Oui, un peu souffrant. J'ai des migraines, de temps en temps. + + + + +LE RENDEZ-VOUS + + +Son chapeau sur la tête, son manteau sur le dos, un voile noir sur le +nez, un autre dans sa poche dont elle doublerait le premier quand elle +serait montée dans le fiacre coupable, elle battait du bout de son +ombrelle la pointe de sa bottine, et demeurait assise dans sa chambre, +ne pouvant se décider à sortir, pour aller à ce rendez-vous. + +Combien de fois, pourtant, depuis deux ans, elle s'était habillée ainsi, +pendant les heures de Bourse de son mari, un agent de change très +mondain, pour rejoindre dans son logis de garçon le beau vicomte de +Martelet, son amant. + +La pendule derrière son dos battait les secondes vivement; un livre +à moitié lu bâillait sur le petit bureau de bois de rose, entre les +fenêtres, et un fort parfum de violette, exhalé par deux petits bouquets +baignant en deux mignons vases de Saxe sur la cheminée, se mêlait à une +vague odeur de verveine soufflée sournoisement par la porte du cabinet +de toilette demeurée entr'ouverte. + +L'heure sonna--trois heures--et la mit debout. Elle se retourna pour +regarder le cadran, puis sourit, songeant:--«Il m'attend déjà. Il va +s'énerver». Alors, elle sortit, prévint le valet de chambre qu'elle +serait rentrée dans une heure au plus tard--un mensonge--descendit +l'escalier et s'aventura dans la rue, à pied. + +On était aux derniers jours de mai, à cette saison délicieuse où le +printemps de la campagne semble faire le siège de Paris et le conquérir +par-dessus les toits, envahir les maisons, à travers les murs, faire +fleurir la ville, y répandre une gaieté sur la pierre des façades, +l'asphalte des trottoirs et le pavé des chaussées, la baigner, la griser +de sève comme un bois qui verdit. + +Madame Haggan fit quelques pas à droite avec l'intention de suivre, +comme toujours, la rue de Provence où elle hélerait un fiacre, mais la +douceur de l'air; cette émotion de l'été qui nous entre dans la gorge en +certains jours, la pénétra si brusquement, que, changeant d'idée, elle +prit la rue de la Chaussée-d'Antin, sans savoir pourquoi, obscurément +attirée par le désir de voir des arbres dans le square de la Trinité. +Elle pensait: «Bah! il m'attendra dix minutes de plus.» Cette idée, de +nouveau, la réjouissait, et, tout en marchant à petits pas, dans la +foule, elle croyait le voir s'impatienter, regarder l'heure, ouvrir la +fenêtre, écouter à la porte, s'asseoir quelques instants, se relever, +et, n'osant pas fumer, car elle le lui avait défendu les jours de +rendez-vous, jeter sur la boîte aux cigarettes des regards désespérés. + +Elle allait doucement, distraite par tout ce qu'elle rencontrait, par +les figures et les boutiques, ralentissant le pas de plus en plus et si +peu désireuse d'arriver qu'elle cherchait, aux devantures, des prétextes +pour s'arrêter. + +Au bout de la rue, devant l'église, la verdure du petit square l'attira +si fortement qu'elle traversa la place, entra dans le jardin, cette cage +à enfants, et fit deux fois le tour de l'étroit gazon, au milieu des +nounous enrubannées, épanouies, bariolées, fleuries. Puis elle prit une +chaise, s'assit, et levant les yeux vers le cadran rond comme une lune +dans le clocher, elle regarda marcher l'aiguille. + +Juste à ce moment la demie sonna, et son coeur tressaillit d'aise en +entendant tinter les cloches du carillon. Une demi-heure de gagnée, plus +un quart d'heure pour atteindre la rue Miromesnil, et quelques minutes +encore de flânerie,--une heure! une heure volée au rendez-vous! Elle y +resterait quarante minutes à peine, et ce serait fini encore une fois. + +Dieu! comme ça l'ennuyait d'aller là-bas! Ainsi qu'un patient montant +chez le dentiste, elle portait en son coeur le souvenir intolérable de +tous les rendez-vous passés, un par semaine en moyenne depuis deux ans, +et la pensée qu'un autre allait avoir lieu, tout à l'heure, la crispait +d'angoisse de la tête aux pieds. Non pas que ce fût bien douloureux, +douloureux comme une visite au dentiste, mais c'était si ennuyeux, si +ennuyeux, si compliqué, si long, si pénible que tout, tout, même une +opération, lui aurait paru préférable. Elle y allait pourtant, très +lentement, à tous petits pas, en s'arrêtant, en s'asseyant, en flânant +partout, mais elle y allait. Oh! elle aurait bien voulu manquer encore +celui-là, mais elle avait fait poser ce pauvre vicomte, deux fois +de suite le mois dernier, et elle n'osait point recommencer si tôt. +Pourquoi y retournait-elle? Ah! pourquoi? Parce qu'elle en avait pris +l'habitude, et qu'elle n'avait aucune raison à donner à ce malheureux +Martelet quand il voudrait connaître ce pourquoi! Pourquoi avait-elle +commencé? Pourquoi? Elle ne le savait plus! L'avait-elle aimé? C'était +possible! Pas bien fort, mais un peu, voilà si longtemps! Il était bien, +recherché, élégant, galant, et représentait strictement, au premier coup +d'oeil, l'amant parfait d'une femme du monde. La cour avait duré trois +mois,--temps normal, lutte honorable, résistance suffisante--puis elle +avait consenti, avec quelle émotion, quelle crispation, quelle peur +horrible et charmante à ce premier rendez-vous, suivi de tant d'autres, +dans ce petit entresol de garçon, rue de Miromesnil. Son coeur? +Qu'éprouvait alors son petit coeur de femme séduite, vaincue, conquise, +en passant pour la première fois la porte de cette maison de cauchemar? +Vrai, elle ne le savait plus! Elle l'avait oublié! On se souvient d'un +fait, d'une date, d'une chose, mais on ne se souvient guère, deux ans +plus tard, d'une émotion qui s'est envolée très vite, parce qu'elle +était très légère. Oh! par exemple, elle n'avait pas oublié les autres, +ce chapelet de rendez-vous, ce chemin de la croix de l'amour, aux +stations si fatigantes, si monotones, si pareilles, que la nausée lui +montait aux lèvres en prévision de ce que ce serait tout à l'heure. + +Dieu! ces fiacres qu'il fallait appeler pour aller là, ils ne +ressemblaient pas aux autres fiacres, dont on se sert pour les courses +ordinaires! Certes, les cochers devinaient. Elle le sentait rien qu'à +la façon dont ils la regardaient, et ces yeux des cochers de Paris sont +terribles! Quand on songe qu'à tout moment, devant le tribunal, ils +reconnaissent, au bout de plusieurs années, des criminels qu'ils ont +conduits une seule fois, en pleine nuit, d'une rue quelconque à une +gare, et qu'ils ont affaire à presque autant de voyageurs qu'il y a +d'heures dans la journée, et que leur mémoire est assez sûre pour qu'ils +affirment: «Voilà bien l'homme que j'ai chargé rue des Martyrs, et +déposé gare de Lyon, à minuit quarante, le 10 juillet de l'an dernier!» +n'y a-t-il pas de quoi frémir, lorsqu'on risque ce que risque une jeune +femme allant à un rendez-vous, en confiant sa réputation au premier venu +de ces cochers! Depuis deux ans elle en avait employé, pour ce voyage +de la rue Miromesnil, au moins cent à cent vingt, en comptant un par +semaine. C'étaient autant de témoins qui pouvaient déposer contre elle +dans un moment critique. + +Aussitôt dans le fiacre, elle tirait de sa poche l'autre voile, épais +et noir comme un loup, et se l'appliquait sur les yeux. Cela cachait +le visage, oui, mais le reste, la robe, le chapeau, l'ombrelle, ne +pouvait-on pas les remarquer, les avoir vus déjà? Oh! dans cette rue de +Miromesnil, quel supplice! Elle croyait reconnaître tous les passants, +tous les domestiques, tout le monde. A peine la voiture arrêtée, elle +sautait et passait en courant devant le concierge toujours debout sur +le seuil de sa loge. En voilà un qui devait tout savoir, tout,--son +adresse,--son nom,--la profession de son mari,--tout,--car ces +concierges sont les plus subtils des policiers! Depuis deux ans elle +voulait l'acheter, lui donner, lui jeter, un jour ou l'autre, un billet +de cent francs en passant devant lui. Pas une fois elle n'avait osé +faire ce petit mouvement de lui lancer aux pieds ce bout de papier +roulé! Elle avait peur.--De quoi?--Elle ne savait pas!--D'être rappelée, +s'il ne comprenait point? D'un scandale? d'un rassemblement dans +l'escalier? d'une arrestation peut-être? Pour arriver à la porte du +vicomte, il n'y avait guère qu'un demi-étage à monter, et il lui +paraissait haut comme la tour Saint-Jacques! A peine engagée dans le +vestibule, elle se sentait prise dans une trappe, et le moindre bruit +devant ou derrière elle, lui donnait une suffocation. Impossible de +reculer, avec ce concierge et la rue qui lui fermaient la retraite; et +si quelqu'un descendait juste à ce moment, elle n'osait pas sonner chez +Martelet et passait devant la porte comme si elle allait ailleurs! Elle +montait, montait, montait! Elle aurait monté quarante étages! Puis, +quand tout semblait redevenu tranquille dans la cage de l'escalier, elle +redescendait en courant avec l'angoisse dans l'âme de ne pas reconnaître +l'entresol! + +Il était là, attendant dans un costume galant en velours doublé de soie, +très coquet, mais un peu ridicule, et depuis deux ans, il n'avait rien +changé à sa manière de l'accueillir, mais rien, pas un geste! + +Dès qu'il avait refermé la porte, il lui disait: «Laissez-moi baiser vos +mains, ma chère, chère amie!» Puis il la suivait dans la chambre, où +volets clos et lumières allumées, hiver comme été, par chic sans doute, +il s'agenouillait devant elle en la regardant de bas en haut avec un air +d'adoration. Le premier jour ça avait été très gentil, très réussi, ce +mouvement-là! Maintenant elle croyait voir M. Delaunay jouant pour la +cent vingtième fois le cinquième acte d'une pièce à succès. Il fallait +changer ses effets. + +Et puis après, oh! mon Dieu! après! c'était le plus dur! Non, il ne +changeait pas ses effets, le pauvre garçon! Quel bon garçon, mais +banal!... + +Dieu que c'était difficile de se déshabiller sans femme de chambre! Pour +une fois, passe encore, mais toutes les semaines cela devenait odieux! +Non, vrai, un homme ne devrait pas exiger d'une femme une pareille +corvée! Mais s'il était difficile de se déshabiller, se rhabiller +devenait presque impossible et énervant à crier, exaspérant à gifler +le monsieur qui disait, tournant autour d'elle d'un air +gauche:--«Voulez-vous que je vous aide.»--L'aider! Ah oui! à quoi? De +quoi était-il capable? Il suffisait de lui voir une épingle entre les +doigts pour le savoir. + +C'est à ce moment-là peut-être qu'elle avait commencé à le prendre en +grippe. Quand il disait: «Voulez-vous que je vous aide!» Elle l'aurait +tué. Et puis était-il possible qu'une femme ne finît point par détester +un homme qui, depuis deux ans, l'avait forcée plus de cent vingt fois à +se rhabiller sans femme de chambre? + +Certes il n'y avait pas beaucoup d'hommes aussi maladroits que lui, +aussi peu dégourdis, aussi monotones. Ce n'était pas le petit baron de +Grimbal qui aurait demandé de cet air niais: «Voulez-vous que je vous +aide?» Il aurait aidé, lui, si vif, si drôle, si spirituel. Voilà! +C'était un diplomate; il avait couru le monde, rôdé partout, déshabillé +et rhabillé sans doute des femmes vêtues suivant toutes les modes de la +terre, celui-là!... + +L'horloge de l'église sonna les trois quarts. Elle se dressa, regarda le +cadran, se mit à rire en murmurant «Oh! doit-il être agité!» puis elle +partit d'une marche plus vive, et sortit du square. + +Elle n'avait point fait dix pas sur la place quand elle se trouva nez à +nez avec un monsieur qui la salua profondément. + +--Tiens, vous, baron?--dit-elle, surprise. Elle venait justement de +penser à lui. + +--Oui, madame. + +Et il s'informa de sa santé, puis, après quelques vagues propos, il +reprit: + +--Vous savez que vous êtes la seule--vous permettez que je dise de +mes amies, n'est-ce pas?--qui ne soit point encore venue visiter mes +collections japonaises. + +--Mais, mon cher baron, une femme ne peut aller ainsi chez un garçon? + +--Comment! comment! en voilà une erreur quand il s'agit de visiter une +collection rare! + +--En tout cas, elle ne peut y aller seule. + +--Et pourquoi pas? mais j'en ai reçu des multitudes de femmes seules, +rien que pour ma galerie! J'en reçois tous les jours. Voulez-vous que +je vous les nomme--non--je ne le ferai point. Il faut être discret +même pour ce qui n'est pas coupable. En principe, il n'est inconvenant +d'entrer chez un homme sérieux, connu, dans une certaine situation, que +lorsqu'on y va pour une cause inavouable! + +--Au fond, c'est assez juste ce que vous dites-la. + +--Alors vous venez voir ma collection. + +--Quand? + +--Mais tout de suite. + +--Impossible, je suis pressée. + +--Allons donc. Voilà une demi-heure que vous êtes assise dans le square. + +--Vous m'espionniez? + +--Je vous regardais. + +--Vrai, je suis pressée. + +--Je suis sûr que non. Avouez que vous n'êtes pas très pressée. + +Madame Haggan se mit à rire, et avoua: + +--Non... non... pas... très... + +Un fiacre passait à les toucher. Le petit baron cria: «Cocher!» et la +voiture s'arrêta. Puis, ouvrant la portière: + +--Montez, madame. + +--Mais, baron, non, c'est impossible, je ne peux pas aujourd'hui. + +--Madame, ce que vous faites est imprudent, montez! On commence à nous +regarder, vous allez former un attroupement; on va croire que je vous +enlève et nous arrêter tous les deux, montez, je vous en prie! + +Elle monta, effarée, abasourdie. Alors il s'assit auprès d'elle en +disant au cocher: «rue de Provence». + +Mais soudain elle s'écria: + +--Oh! mon Dieu, j'oubliais une dépêche très pressée, voulez-vous me +conduire, d'abord, au premier bureau télégraphique? + +Le fiacre s'arrêta un peu plus loin, rue de Châteaudun, et elle dit au +baron: + +--Pouvez-vous me prendre une carte de cinquante centimes? J'ai promis +à mon mari d'inviter Martelet à dîner pour demain, et j'ai oublié +complètement. + +Quand le baron fut revenu, sa carte bleue à la main, elle écrivit au +crayon: + +--«Mon cher ami, je suis très souffrante; j'ai une névralgie atroce qui +me tient au lit. Impossible sortir. Venez dîner demain soir pour que je +me fasse pardonner. + +«JEANNE.» + +Elle mouilla la colle, ferma soigneusement, mit l'adresse: «Vicomte de +Martelet, 240, rue Miromesnil,» puis, rendant la carte au baron: + +--Maintenant, voulez-vous avoir la complaisance de jeter ceci dans la +boîte aux télégrammes. + + + + +LE PORT + + +I + + +Sorti du Havre le 3 mai 1882, pour un voyage dans les mers de Chine, le +trois-mâts carré _Notre-Dame-des-Vents,_ rentra au port de Marseille le +8 août 1886, après quatre ans de voyages. Son premier chargement déposé +dans le port chinois où il se rendait, il avait trouvé sur-le-champ un +fret nouveau pour Buenos-Ayres, et de là, avait pris des marchandises +pour le Brésil. + +D'autres traversées, encore des avaries, des réparations, les calmes de +plusieurs mois, les coups de vent qui jettent hors la route, tous les +accidents, aventures et mésaventures de mer, enfin, avaient tenu loin de +sa patrie ce trois-mâts normand qui revenait à Marseille le ventre plein +de boîtes de fer-blanc contenant des conserves d'Amérique. + +Au départ il avait à bord, outre le capitaine et le second, quatorze +matelots, huit normands et six bretons. Au retour il ne lui restait plus +que cinq bretons et quatre normands, le breton était mort en route, +les quatre normands disparus en des circonstances diverses avaient été +remplacés par deux américains, un nègre et un norvégien racolé, un soir, +dans un cabaret de Singapour. + +Le gros bateau, les voiles carguées, vergues en croix sur sa mâture, +traîné par un remorqueur marseillais qui haletait devant lui, roulant +sur un reste de houle que le calme survenu laissait mourir tout +doucement, passa devant le château d'If, puis sous tous les rochers gris +de la rade que le soleil couchant couvrait d'une buée d'or, et il entra +dans le vieux port où sont entassés, flanc contre flanc, le long des +quais, tous les navires du monde, pêle-mêle, grands et petits, de toute +forme et de tout gréement, trempant comme une bouillabaisse de bateaux +en ce bassin trop restreint, plein d'eau putride où les coques se +frôlent, se frottent, semblent marinées dans un jus de flotte. + +_Notre-Dame-des-Vents_ prit sa place, entre un brick italien et une +goélette anglaise qui s'écartèrent pour laisser passer ce camarade; +puis, quand toutes les formalités de la douane et du port eurent été +remplies, le capitaine autorisa les deux tiers de son équipage à passer +la soirée dehors. + +La nuit était venue. Marseille s'éclairait. Dans la chaleur de ce soir +d'été, un fumet de cuisine à l'ail flottait sur la cité bruyante, pleine +de voix, de roulements, de claquements, de gaieté méridionale. + +Dès qu'ils se sentirent sur le port, les dix hommes que la mer roulait +depuis des mois se mirent en marche tout doucement, avec une hésitation +d'êtres dépaysés, désaccoutumés des villes, deux par deux, en +procession. + +Ils se balançaient, s'orientaient, flairant les ruelles qui aboutissent +au port, enfiévrés par un appétit d'amour qui avait grandi dans leurs +corps pendant leurs derniers soixante-six jours de mer. Les normands +marchaient en tête, conduits par Célestin Duclos, un grand gars fort et +malin qui servait de capitaine aux autres chaque fois qu'ils mettaient +pied à terre. Il devinait les bons endroits, inventait des tours de sa +façon et ne s'aventurait pas trop dans les bagarres si fréquentes entre +matelots dans les ports. Mais quand il y était pris il ne redoutait +personne. + +Après quelque hésitation entre toutes les rues obscures qui descendent +vers la mer comme des égouts et dont sortent des odeurs lourdes, une +sorte d'haleine de bouges, Célestin se décida pour une espèce de +couloir, tortueux où brillaient, au-dessus des portes, des lanternes en +saillie portant des numéros énormes sur leurs verres dépolis et colorés. +Sous la voûte étroite des entrées, des femmes en tablier, pareilles à +des bonnes, assises sur des chaises de paille, se levaient en les voyant +venir, faisant trois pas jusqu'au ruisseau qui séparait la rue en deux +et coupaient la route à cette file d'hommes qui s'avançaient lentement, +en chantonnant et en ricanant, allumés déjà par le voisinage de ces +prisons de prostituées. + +Quelquefois, au fond d'un vestibule, apparaissait, derrière une seconde +porte ouverte soudain et capitonnée de cuir brun, une grosse fille +dévêtue, dont les cuisses lourdes et les mollets gras se dessinaient +brusquement sous un grossier maillot de coton blanc. Sa jupe courte +avait l'air d'une ceinture bouffante; et la chair molle de sa poitrine, +de ses épaules et de ses bras, faisait une tache rose sur un corsage de +velours noir bordé d'un galon d'or. Elle appelait de loin: «Venez-vous, +jolis garçons?» et parfois sortait elle-même pour s'accrocher à l'un +d'eux et l'attirer vers sa porte, de toute sa force, cramponnée à lui +comme une araignée qui traîne une bête plus grosse qu'elle. L'homme, +soulevé par ce contact, résistait mollement, et les autres s'arrêtaient +pour regarder, hésitants entre l'envie d'entrer tout de suite et celle +de prolonger encore cette promenade appétissante. Puis, quand la femme +après des efforts acharnés avait attiré le matelot jusqu'au seuil de +son logis, où toute la bande allait s'engouffrer derrière lui, Célestin +Duclos, qui s'y connaissait en maisons, criait soudain: «Entre pas là, +Marchand, c'est pas l'endroit.» + +L'homme alors obéissant à cette voix se dégageait d'une secousse brutale +et les amis se reformaient en bande, poursuivis par les injures immondes +de la fille exaspérée, tandis que d'autres femmes, tout le long de la +ruelle, devant eux, sortaient de leurs portes, attirées par le bruit, +et lançaient avec des voix enrouées des appels pleins de promesses. +Ils allaient donc de plus en plus allumés, entre les cajoleries et les +séductions annoncées par le choeur des portières d'amour de tout le haut +de la rue, et les malédictions ignobles lancées contre eux par le choeur +d'en bas, par le choeur méprisé des filles désappointées. De temps en +temps ils rencontraient une autre bande, des soldats qui marchaient avec +un battement de fer sur la jambe, des matelots encore, des bourgeois +isolés, des employés de commerce. Partout, s'ouvraient de nouvelles rues +étroites, étoilées de fanaux louches. Ils allaient toujours dans +ce labyrinthe de bouges, sur ces pavés gras où suintaient des eaux +putrides, entre ces murs pleins de chair de femme. + +Enfin Duclos se décida et s'arrêtant devant une maison d'assez belle +apparence, il y fit entrer tout son monde. + + +II + + +La fête fut complète! Quatre heures durant, les dix matelots se +gorgèrent d'amour et de vin. Six mois de solde y passèrent. + +Dans la grande salle du café, ils étaient installés en maîtres, +regardant d'un oeil malveillant les habitués ordinaires qui +s'installaient aux petites tables, dans les coins, où une des filles +demeurées libres, vêtue en gros baby ou en chanteuse de café-concert, +courait les servir, puis s'asseyait près d'eux. + +Chaque homme, en arrivant, avait choisi sa compagne qu'il garda toute la +soirée, car le populaire n'est pas changeant. On avait rapproché trois +tables et, après la première rasade, la procession dédoublée, accrue +d'autant de femmes qu'il y avait de mathurins, s'était reformée dans +l'escalier. Sur les marches de bois, les quatre pieds de chaque couple +sonnèrent longtemps, pendant que s'engouffrait, dans la porte étroite +qui menait aux chambres, ce long défilé d'amoureux. + +Puis on redescendit pour boire, puis on remonta de nouveau, puis on +redescendit encore. + +Maintenant, presque gris, ils gueulaient! Chacun d'eux, les yeux rouges, +sa préférée sur les genoux, chantait ou criait, tapait à coups de poings +la table, s'entonnait du vin dans la gorge, lâchait en liberté la brute +humaine. Au milieu d'eux, Célestin Duclos, serrant contre lui une grande +fille aux joues rouges, à cheval sur ses jambes, la regardait avec +ardeur. Moins ivre que les autres, non qu'il eût moins bu, il avait +encore d'autres pensées, et, plus tendre, cherchait à causer. Ses idées +le fuyaient un peu, s'en allaient, revenaient et disparaissaient sans +qu'il pût se souvenir au juste de ce qu'il avait voulu dire. + +Il riait, répétant: + +--Pour lors, pour lors... v'là longtemps que t'es ici. + +--Six mois, répondit la fille. + +Il eut l'air content pour elle, comme si c'eût été une preuve de bonne +conduite, et il reprit: + +--Aimes-tu c'te vie-là? + +Elle hésita, puis résignée: + +--On s'y fait. C'est pas plus embêtant qu'autre chose. Être servante ou +bien rouleuse, c'est toujours des sales métiers. + +Il eut l'air d'approuver encore cette vérité. + +--T'es pas d'ici? dit-il. + +Elle fit «Non» de la tête, sans répondre. + +--T'es de loin? + +Elle fit «Oui» de la même façon. + +--D'où ça? + +Elle parut chercher, rassembler des souvenirs, puis murmura: + +--De Perpignan. + +Il fut de nouveau très satisfait et dit: + +--Ah oui! + +A son tour elle demanda: + +--Toi, t'es marin? + +--Oui, ma belle. + +--Tu viens de loin? + +--Ah oui! J'en ai vu des pays, des ports et de tout. + +--T'as fait le tour du monde, peut-être? + +--Je te crois, plutôt deux fois qu'une. + +De nouveau elle parut hésiter, chercher en sa tête une chose oubliée, +puis, d'une voix un peu différente, plus sérieuse. + +--T'as rencontré beaucoup de navires dans tes voyages? + +--Je te crois, ma belle. + +--T'aurais pas vu _Notre-Dame-des-Vents_, par hasard? + +Il ricana: + +--Pas plus tard que l'autre semaine. + +Elle pâlit, tout le sang quittant ses joues, et demanda: + +--Vrai, bien vrai? + +--Vrai, comme je te parle. + +--Tu ments pas, au moins? + +Il leva la main. + +--D'vant l'bon Dieu! dit-il. + +--Alors, sais-tu si Célestin Duclos est toujours dessus? + +Il fut surpris, inquiet, voulut avant de répondre en savoir davantage. + +--Tu l'connais? + +A son tour elle devint méfiante. + +--Oh, pas moi! c'est une femme qui l'connaît. + +--Une femme d'ici? + +--Non, d'à côté. + +--Dans la rue? + +--Non, dans l'autre. + +--Qué femme? + +--Mais, une femme donc, une femme comme moi. + +--Qué qué l'y veut, c'te femme? + +--Je sais-t'y mé, quéque payse? + +Ils se regardèrent au fond des yeux, pour s'épier, sentant, devinant que +quelque chose de grave allait surgir entre eux. + +Il reprit. + +--Je peux t'y la voir, c'te femme? + +--Quoi que tu l'y dirais? + +--J'y dirais... j'y dirais... que j'ai vu Célestin Duclos. + +--Il se portait ben, au moins? + +--Comme toi et moi, c'est un gars? + +Elle se tut encore rassemblant ses idées, puis, avec lenteur. + +--Ous qu'elle allait, _Notre-Dame-des-Vents?_ + +--Mais, à Marseille, donc. + +--Elle ne put réprimer un sursaut. + +--Ben vrai? + +--Ben vrai! + +--Tu l'connais Duclos? + +--Oui je l'connais. + +Elle hésita encore, puis tout doucement. + +--Ben. C'est ben! + +--Qué que tu l'y veux? + +--Écoute, tu y diras... non rien! + +Il la regardait toujours de plus en plus gêné. Enfin il voulut savoir. + +--Tu l'connais itou, té? + +--Non, dit-elle. + +--Alors qué que tu l'y veux? + +Elle prit brusquement une résolution, se leva, courut au comptoir où +trônait la patronne, saisit un citron qu'elle ouvrit et dont elle fit +couler le jus dans un verre, puis elle emplit d'eau pure ce verre, et, +le rapportant. + +--Bois ça! + +--Pourquoi? + +--Pour faire passer le vin. Je te parlerai d'ensuite. + +Il but docilement, essuya ses lèvres d'un revers de main, puis annonça. + +--Ça y est, je t'écoute. + +--Tu vas me promettre de ne pas l'y conter que tu m'as vue, ni de qui tu +sais ce que je te dirai. Faut jurer. + +Il leva la main, sournois. + +--Ça, je le jure. + +--Su l'bon Dieu? + +--Su l'bon Dieu. + +--Eh ben tu l'y diras que son père est mort, que sa mère est morte, +que son frère est mort, tous trois en un mois, de fièvre typhoïde, en +janvier 1883, v'là trois ans et demi. + +A son tour, il sentit que tout son sang lui remuait dans le corps, et il +demeura pendant quelques instants tellement saisi qu'il ne trouvait rien +à répondre; puis il douta et demanda. + +--T'es sûre? + +--Je suis sûre. + +--Qué qui te l'a dit? + +Elle posa les mains sur ses épaules, et le regardant au fond des yeux. + +--Tu jures de ne pas bavarder. + +--Je le jure. + +--Je suis sa soeur! + +Il jeta ce nom, malgré lui. + +--Françoise? + +Elle le contempla de nouveau fixement, puis, soulevée par une épouvante +folle, par une horreur profonde, elle murmura tout bas, presque dans sa +bouche. + +--Oh! oh! c'est toi, Célestin? + +Ils ne bougèrent plus, les yeux dans les yeux. + +Autour d'eux, les camarades hurlaient toujours! Le bruit des verres, des +poings, des talons scandant les refrains et les cris aigus des femmes se +mêlaient au vacarme des chants. + +Il la sentait sur lui, enlacée à lui, chaude et terrifiée, sa soeur! +Alors, tout bas, de peur que quelqu'un l'écoutât, si bas qu'elle même +l'entendit à peine. + +--Malheur! j'avons fait de la belle besogne! + +Elle eut, en une seconde, les yeux pleins de larmes et balbutia. + +--C'est-il de ma faute? + +Mais, lui soudain. + +--Alors ils sont morts? + +--Ils sont morts. + +--Le pé, la mé, et le fré? + +--Les trois en un mois, comme je t'ai dit. J'ai resté seule, sans +rien que mes hardes, vu que je devions le pharmacien, l'médecin et +l'enterrement des trois défunts, que j'ai payé avec les meubles. + +J'entrai pour lors comme servante chez maît'e Cacheux, tu sais bien, +l'boiteux. J'avais quinze ans tout juste à çu moment-là pisque t'es +parti quand j'en avais point quatorze. J'ai fait une faute avec li. On +est si bête quand on est jeune. Pi j'allai comme bonne du notaire qui +m'a aussi débauchée et qui me conduisit au Havre dans une chambre. +Bientôt il n'est point r'venu; j'ai passé trois jours sans manger et +pi ne trouvant pas d'ouvrage, je suis entrée en maison, comme bien +d'autres. J'en ai vu aussi du pays, moi! ah! et du sale pays! Rouen, +Évreux, Lille, Bordeaux, Perpignan, Nice, et pi Marseille, où me v'là! + +Les larmes lui sortaient des yeux et du nez, mouillaient ses joues, +coulaient dans sa bouche. + +Elle reprit: + +--Je te croyais mort aussi, té? mon pauv'e Célestin. + +Il dit: + +--Je t'aurais point r'connue, mé, t'étais si p'tite alors, et te v'là si +forte! mais comment que tu ne m'as point reconnu, té? + +Elle eut un geste désespéré. + +--Je vois tant d'hommes qu'ils me semblent tous pareils! + +Il la regardait toujours au fond des yeux, étreint par une émotion +confuse et si forte qu'il avait envie de crier comme un petit enfant +qu'on bat. Il la tenait encore dans ses bras, à cheval sur lui, les +mains ouvertes dans le dos de la fille, et voilà qu'à force de la +regarder il la reconnut enfin, la petite soeur laissée au pays avec tous +ceux qu'elle avait vus mourir, elle, pendant qu'il roulait sur les +mers. Alors prenant soudain dans ses grosses pattes de marin cette +tête retrouvée, il se mit à l'embrasser comme on embrasse de la chair +fraternelle. Puis des sanglots, de grands sanglots d'homme, longs comme +des vagues, montèrent dans sa gorge pareils à des hoquets d'ivresse. + +Il balbutiait: + +--Te v'là, te r'voilà, Françoise, ma p'tite Françoise... + +Puis tout à coup il se leva, se mit à jurer d'une voix formidable en +tapant sur la table un tel coup de poing que les verres culbutés se +brisèrent. Puis il fit trois pas, chancela, étendit les bras, tomba sur +la face. Et il se roulait par terre en criant, en battant le sol de ses +quatre membres, et en poussant de tels gémissements qu'ils semblaient +des râles d'agonie. + +Tous ces camarades le regardaient en riant. + +--Il est rien saoul, dit l'un. + +--Faut le coucher, dit un autre, s'il sort on va le fiche au bloc. + +Alors comme il avait de l'argent dans ses poches, la patronne offrit +un lit, et les camarades, ivres eux-mêmes à ne pas tenir debout, le +hissèrent par l'étroit escalier jusqu'à la chambre de la femme qui +l'avait reçu tout à l'heure, et qui demeura sur une chaise, au pied de +la couche criminelle, en pleurant autant que lui, jusqu'au matin. + + + + +LA MORTE + + +Je l'avais aimée éperdument! Pourquoi aime-t-on? Est-ce bizarre de ne +plus voir dans le monde qu'un être, de n'avoir plus dans l'esprit qu'une +pensée, dans le coeur qu'un désir, et dans la bouche qu'un nom: un +nom qui inonde incessamment, qui monte, comme l'eau d'une source, des +profondeurs de l'âme, qui monte aux lèvres, et qu'on dit, qu'on redit, +qu'on murmure sans cesse, partout, ainsi qu'une prière. + +Je ne conterai point notre histoire. L'amour n'en a qu'une; toujours +la même. Je l'avais rencontrée et aimée. Voilà tout. Et j'avais vécu +pendant un an dans sa tendresse, dans ses bras, dans sa caresse, dans +son regard, dans ses robes, dans sa parole, enveloppé, lié, emprisonné +dans tout ce qui venait d'elle, d'une façon si complète que je ne savais +plus s'il faisait jour ou nuit, si j'étais mort ou vivant, sur la +vieille terre ou ailleurs. + +Et voilà qu'elle mourut. Comment? Je ne sais pas, je ne sais plus. + +Elle rentra mouillée, un soir de pluie, et le lendemain, elle toussait. +Elle toussa pendant une semaine environ et prit le lit. + +Que s'est-il passé. Je ne sais plus. + +Des médecins venaient, écrivaient, s'en allaient. On apportait des +remèdes; une femme les lui faisait boire. Ses mains étaient chaudes, son +front brûlant et humide, son regard brillant et triste. Je lui parlais, +elle me répondait. Que nous sommes-nous dit? Je ne sais plus. J'ai tout +oublié, tout, tout! Elle mourut, je me rappelle très bien son petit +soupir, son petit soupir si faible, le dernier. La garde dit: «Ah!» Je +compris, je compris! + +Je n'ai plus rien su. Rien. Je vis un prêtre qui prononça ce mot: «Votre +maîtresse». Il me sembla qu'il l'insultait. Puisqu'elle était morte on +n'avait plus le droit de savoir cela. Je le chassai. Un autre vint qui +fut très bon, très doux. Je pleurai quand il me parla d'elle. + +On me consulta sur mille choses pour l'enterrement. Je ne sais plus. +Je me rappelle cependant très bien le cercueil, le bruit des coups de +marteau quand on la cloua dedans. Ah! mon Dieu! + +Elle fut enterrée! Enterrée! Elle! dans ce trou! Quelques personnes +étaient venues, des amies. Je me sauvai. Je courus. Je marchai longtemps +à travers des rues. Puis je rentrai chez moi. Le lendemain je partis +pour un voyage. + +Hier, je suis rentré à Paris. + +Quand je revis ma chambre, notre chambre, notre lit, nos meubles, toute +cette maison où était resté tout ce qui reste de la vie d'un être après +sa mort, je fus saisi par un retour de chagrin si violent que je faillis +ouvrir la fenêtre et me jeter dans la rue. Ne pouvant plus demeurer au +milieu de ces choses, de ces murs qui l'avaient enfermée, abritée, et +qui devaient garder dans leurs imperceptibles fissures mille atomes +d'elle, de sa chair et de son souffle, je pris mon chapeau, afin de me +sauver. + +Tout à coup, au moment d'atteindre la porte, je passai devant la grande +glace du vestibule qu'elle avait fait poser là pour se voir, des pieds à +la tête, chaque jour, en sortant, pour voir si toute sa toilette allait +bien, était correcte et jolie, des bottines à la coiffure. + +Et je m'arrêtai net en face de ce miroir qui l'avait si souvent +reflétée. Si souvent, si souvent, qu'il avait dû garder aussi son image. + +J'étais là debout, frémissant, les yeux fixés sur le verre, sur le verre +plat, profond, vide, mais qui l'avait contenue tout entière, possédée +autant que moi, autant que mon regard passionné. Il me sembla que +j'aimais cette glace,--je la touchai,--elle était froide! Oh! le +souvenir! le souvenir! miroir douloureux, miroir brûlant, miroir vivant, +miroir horrible, qui fait souffrir toutes les tortures! Heureux les +hommes dont le coeur, comme une glace où glissent et s'effacent les +reflets, oublie tout ce qu'il a contenu, tout ce qui a passé devant lui, +tout ce qui s'est contemplé, miré, dans son affection, dans son amour! +Comme je souffre! + +Je sortis et, malgré moi, sans savoir, sans le vouloir, j'allai vers le +cimetière. Je trouvai sa tombe toute simple, une croix de marbre avec +ces quelques mots: «Elle aima, fut aimée, et mourut». + +Elle était là, là-dessous, pourrie! Quelle horreur! Je sanglotais, le +front sur le sol. + +J'y restai longtemps, longtemps. Puis je m'aperçus que le soir venait. +Alors un désir bizarre, fou, un désir d'amant désespéré s'empara de moi. +Je voulus passer la nuit près d'elle, dernière nuit, à pleurer sur sa +tombe. Mais on me verrait, on me chasserait. Comment faire? Je fus rusé. +Je me levai et me mis à errer dans cette ville des disparus. J'allais, +j'allais. Comme elle est petite cette ville à côté de l'autre, celle où +l'on vit! Et pourtant comme ils sont plus nombreux que les vivants, ces +morts. Il nous faut de hautes maisons, des rues, tant de place, pour les +quatre générations qui regardent le jour en même temps, boivent l'eau +des sources, le vin des vignes et mangent le pain des plaines. + +Et pour toutes les générations des morts, pour toute l'échelle de +l'humanité descendue jusqu'à nous, presque rien, un champ, presque rien! +La terre les reprend, l'oubli les efface. Adieu! + +Au bout du cimetière habité, j'aperçus tout à coup le cimetière +abandonné, celui où les vieux défunts achèvent de se mêler au sol, où +les croix elles-mêmes pourrissent, où l'on mettra demain les derniers +venus. Il est plein de roses libres, de cyprès vigoureux et noirs, un +jardin triste et superbe, nourri de chair humaine. + +J'étais seul, bien seul. Je me blottis dans un arbre vert. Je m'y cachai +tout entier, entre ces branches grasses et sombres. + +Et j'attendis, cramponné au tronc comme un naufragé sur une épave. + +Quand la nuit fut noire, très noire, je quittai mon refuge et me mis à +marcher doucement, à pas lents, à pas sourds, sur cette terre pleine de +morts. + +J'errai longtemps, longtemps, longtemps. Je ne la retrouvais pas. Les +bras étendus, les yeux ouverts, heurtant des tombes avec mes mains, avec +mes pieds, avec mes genoux, avec ma poitrine, avec ma tête elle-même, +j'allais sans la trouver. Je touchais, je palpais comme un aveugle qui +cherche sa route, je palpais des pierres, des croix, des grilles de fer, +des couronnes de verre, des couronnes de fleurs fanées! Je lisais les +noms avec mes doigts, en les promenant sur les lettres. Quelle nuit! +quelle nuit! Je ne la retrouvais pas! + +Pas de lune! Quelle nuit! j'avais peur, une peur affreuse dans ces +étroits sentiers, entre deux lignes de tombes! Des tombes! des tombes! +des tombes! Toujours des tombes! A droite, à gauche, devant moi, autour +de moi, partout, des tombes! Je m'assis sur une d'elles, car je ne +pouvais plus marcher tant mes genoux fléchissaient. J'entendais battre +mon coeur! Et j'entendais autre chose aussi! Quoi? un bruit confus +innommable! Était-ce dans ma tête affolée, dans la nuit impénétrable, ou +sous la terre mystérieuse, sous la terre ensemencée de cadavres humains, +ce bruit? Je regardais autour de moi! + +Combien de temps suis-je resté là? Je ne sais pas. J'étais paralysé par +la terreur, j'étais ivre d'épouvante, prêt à hurler, prêt à mourir. + +Et soudain il me sembla que la dalle de marbre sur laquelle j'étais +assis remuait. Certes, elle remuait, comme si on l'eût soulevée. D'un +bond je me jetai sur le tombeau voisin, et je vis, oui, je vis la pierre +que je venais de quitter se dresser toute droite; et le mort apparut, un +squelette nu qui, de son dos courbé la rejetait. Je voyais, je voyais +très bien, quoique la nuit fût profonde. Sur la croix je pus lire: + +«Ici repose Jacques Olivant, décédé à l'âge de cinquante et un ans. +Il aimait les siens, fut honnête et bon, et mourut dans la paix du +Seigneur.» + +Maintenant le mort aussi lisait les choses écrites sur son tombeau. Puis +il ramassa une pierre dans le chemin, une petite pierre aiguë, et se +mit à les gratter avec soin, ces choses. Il les effaça tout à fait, +lentement, regardant de ses yeux vides la place où tout à l'heure elles +étaient gravées; et, du bout de l'os qui avait été son index, il écrivit +en lettres lumineuses comme ces lignes qu'on trace aux murs avec le bout +d'une allumette: + +«Ici repose Jacques Olivant, décédé à l'âge de cinquante et un ans. Il +hâta par ses duretés la mort de son père dont il désirait hériter, il +tortura sa femme, tourmenta ses enfants, trompa ses voisins, vola quand +il le put et mourut misérable.» + +Quand il eût achevé d'écrire, le mort immobile contempla son oeuvre. Et +je m'aperçus, on me retournant, que toutes les tombes étaient ouvertes, +que tous les cadavres en étaient sortis, que tous avaient effacé les +mensonges inscrits par les parents sur la pierre funéraire, pour y +rétablir la vérité. + +Et je voyais que tous avaient été les bourreaux de leurs proches, +haineux, déshonnêtes, hypocrites, menteurs, fourbes, calomniateurs, +envieux, qu'ils avaient volé, trompé, accompli tous les actes honteux, +tous les actes abominables, ces bons pères, ces épouses fidèles, ces +fils dévoués, ces jeunes filles chastes, ces commerçants probes, ces +hommes et ces femmes dits irréprochables. + +Ils écrivaient tous en même temps, sur le seuil de leur demeure +éternelle, la cruelle, terrible et sainte vérité que tout le monde +ignore ou feint d'ignorer sur la terre. + +Je pensai qu'_elle_ aussi avait dû la tracer sur sa tombe. Et sans peur +maintenant, courant au milieu des cercueils entr'ouverts, au milieu des +cadavres, au milieu des squelettes, j'allai vers elle, sûr que je la +trouverais aussitôt. + +Je la reconnus de loin, sans voir le visage enveloppé du suaire. + +Et sur la croix de marbre où tout à l'heure j'avais lu: + +«Elle aima, fut aimée, et mourut.» + +J'aperçus. + +«Étant sortie un jour pour tromper son amant, elle eut froid sous la +pluie, et mourut.» + +Il paraît qu'on, me ramassa, inanimé, au jour levant, auprès d'une +tombe. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + +ALLOUMA + +HAUTOT PÈRE ET FILS + +BOITELLE + +L'ORDONNANCE + +LE LAPIN + +UN SOIR + +LES ÉPINGLES + +DUCROUX + +LE RENDEZ-VOUS + +LE PORT + +LA MORTE + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La Main Gauche, by Guy de Maupassant + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11495 *** |
