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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:37:04 -0700
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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11494 ***
+
+LES JOIES DU PARDON
+
+Petites Histoires Contemporaines
+
+POUR LA CONSOLATION DES COEURS CHRÉTIENS
+
+PAR L'AUTEUR
+
+de la «Méthode pour former l'Enfance à la Piété»
+
+ Je n'ai pu achever ce petit
+ livre sans essuyer plusieurs
+ fois des larmes....
+ X***.
+
+
+1891
+
+
+
+AVANT-PROPOS
+
+Après les joies de l'innocence, il n'en est pas de plus douces, de
+plus pénétrantes que celles du repentir. Demandez à l'enfant coupable
+ce qu'il éprouve lorsque, reconnaissant son ingratitude, il vient
+se jeter en pleurant dans les bras de sa mère: c'est un soulagement
+inexprimable, une ivresse de bonheur... Ce bonheur n'est rien
+pourtant auprès de celui du pauvre pécheur qui, fatigué de ses longs
+égarements, renonce à sa vie mauvaise et vient se reposer dans le sein
+de Dieu.
+
+Aussi, n'existe-t-il pas non plus d'histoire plus attachante que celle
+des conversions. Plusieurs surtout, accomplies presque de nos jours,
+ont été entourées de circonstances si extraordinaires et présentent un
+si poignant intérêt qu'on ne peut en lire le récit sans être attendri
+jusqu'au fond de l'âme. Pages naïves et sublimes, tout imprégnées de
+larmes et d'amour, elles réveillent les sentiments les plus délicats,
+les plus exquis; rien ne ressemble davantage à un roman, et toutefois,
+on sent à merveille que rien n'est plus véridique. C'est, dirons-nous,
+un roman divin: les péripéties multipliées, les scènes émouvantes ont
+la terre pour théâtre, mais le dénouement n'a lieu qu'au ciel.
+
+Tels sont les exemples que nous allons rapporter dans ce Recueil: il
+faudrait pouvoir les mettre sous les yeux de tous les chrétiens, pour
+le profit qu'ils en retireraient et le charme que leur ferait goûter
+cette lecture.--Nous n'avons eu garde de reproduire ici les traits que
+l'on rencontre dans les _Annales de Notre-Dame de Lourdes_, de
+_Notre-Dame du Sacré-Coeur_, et dans les Recueils analogues; on ne
+trouvera non plus aucune des Biographies contenues dans les
+_Conversions les plus mémorables du XIXe siècle_. Nos récits ont un
+caractère plus intime et tout à la fois plus anecdotique: et c'est là
+justement ce qui en augmente l'intérêt.
+
+Offert à toutes les âmes chrétiennes, cet ouvrage s'adresse d'une
+manière spéciale aux jeunes gens. Personne n'a, autant qu'eux, besoin
+de ces manifestations éclatantes de la miséricorde divine, si propres
+à inspirer une confiance inébranlable. Qui connaît les épreuves
+réservées à leur foi au sortir du collège? Où est-il d'ailleurs le
+jeune homme qui dans les longues années d'une lutte incessante contre
+le respect humain et les plaisirs mauvais, n'a jamais eu un instant
+de faiblesse? Ah! puissent nos lecteurs se souvenir, en ces moments
+critiques, des modestes pages qu'ils vont lire aujourd'hui! Elles leur
+rappelleront qu'après même les plus lourdes chutes, le coeur de Dieu
+reste toujours ouvert pour les recevoir et que le plus grand malheur
+à craindre, la plus funeste de toutes les fautes, c'est le
+_découragement_.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+LES JOIES DU PARDON
+
+1.--LE CAPITAINE DE NAVIRE ET LE MOUSSE.
+
+Un capitaine de navire, qui s'était fait craindre et haïr de ses
+matelots par ses imprécations continuelles et sa tyrannie, tomba tout
+à coup dangereusement malade, au milieu d'un voyage de long cours. Le
+pilote prit le commandement du vaisseau, et les matelots déclarèrent
+qu'ils laisseraient périr sans secours leur capitaine, qui se trouvait
+dans sa chambre, en proie à de cruelles douleurs. Il avait déjà
+passé à peu près une semaine dans cet état, sans que personne se fût
+inquiété de lui, lorsqu'un jeune mousse, touché de ses souffrances,
+résolut d'entrer dans sa chambre et de lui parler; malgré l'opposition
+du reste de l'équipage, il descendit l'escalier, ouvrit la porte et
+lui demanda comment il se portait; mais le capitaine lui répondit avec
+impatience: «Qu'est-ce-que cela te fait! Va-t'en!»
+
+Le mousse, repoussé de la sorte, remonta sur le tillac. Mais le
+lendemain il fit une nouvelle tentative: «Capitaine, dit-il, j'espère
+que vous êtes mieux?--O Robert! répondit alors celui-ci, j'ai été très
+mal toute la nuit.» Le jeune garçon, encouragé par cette réponse,
+s'approcha du lit en disant: «Capitaine, laissez-moi vous laver les
+mains et le visage, cela vous rafraîchira.» Le capitaine l'ayant
+permis, l'enfant demanda ensuite la permission de le raser. Le
+capitaine y ayant encore consenti, le mousse s'enhardit, et offrit à
+son maître de lui faire du thé. L'offre toucha cet homme farouche,
+son coeur en fut ému, une larme coula sur son visage, et il laissa
+échapper ces mots en soupirant: «O amour du prochain! Que tu es
+aimable au moment de la détresse! qu'il est doux de te rencontrer même
+dans un enfant!»
+
+Le capitaine éprouva quelque soulagement par les soins de cet enfant.
+Mais sa faiblesse devint plus grande, et il fut bientôt convaincu
+qu'il ne vivrait plus que quelques semaines. Son esprit fut assiégé de
+frayeurs toujours croissantes, à mesure que la mort et l'éternité se
+montrèrent plus près. Il était aussi ignorant qu'il avait été impie.
+Sa jeunesse s'était passée parmi la plus mauvaise classe de marins;
+non seulement il disait: _Il n'y a point de Dieu_, mais il agissait
+aussi d'après ce principe. Épouvanté à la pensée de la mort, ne
+connaissant pas le chemin qui conduit au bonheur éternel, et convaincu
+de ses péchés par la voix terrible de sa conscience, il s'écria un
+matin, au moment où Robert ouvrait la porte de sa chambre, et lui
+demandait amicalement: «Maître, comment vous portez-vous ce
+matin?--Ah! Robert, je me sens très mal, mon corps va toujours plus
+mal; mais je m'inquiéterais bien moins de cela, si mon âme était
+tranquille. Ô Robert! que dois-je faire? Quel grand pécheur j'ai été!
+que deviendrai-je?...» Son coeur de pierre était attendri. Il se
+lamentait devant l'enfant, qui faisait tout son possible pour le
+consoler, mais en vain.
+
+Un jour que l'enfant venait d'entrer dans la chambre, le capitaine
+s'écria: «Robert, sais-tu prier?--Non, maître, je n'ai jamais su que
+l'oraison dominicale, que ma mère m'a apprise.--Oh! prie pour moi,
+tombe à genoux, et demande grâce. Fais cela, Robert, Dieu te bénira.»
+Et tous deux commencèrent à pleurer.
+
+L'enfant, ému de compassion, tomba à genoux et s'écria en sanglotant:
+«Mon Dieu, ayez pitié de mon cher capitaine mourant! je suis un pauvre
+petit matelot ignorant. Mon Dieu, le capitaine dit que je dois prier
+pour lui, mais je ne sais pas comment; oh! que je regrette qu'il n'y
+ait pas sur le bâtiment un prêtre qui puisse me l'apprendre, qui
+puisse prier mieux que moi, qui puisse recevoir la confession de ses
+péchés et les pardonner en votre nom. Il croit qu'il sera perdu: mon
+Dieu, sauvez-le! Il dit qu'il ira en enfer, et qu'il sera avec les
+démons: ô mon Dieu, faites qu'il aille au ciel, et qu'il soit avec les
+anges! Les matelots ne veulent pas venir vers lui; quant à moi, je
+veux faire pour lui tout ce que je pourrai; mais je ne puis le sauver.
+Ô mon Dieu! ayez pitié de mon pauvre capitaine! Je n'ai jamais prié
+ainsi auparavant. Oh! aidez-moi, mon Dieu, à prier pour mon pauvre
+capitaine!»
+
+Alors, s'étant relevé, il s'approcha du capitaine en lui disant: «J'ai
+prié aussi bien que j'ai pu; maintenant, maître, prenez courage.
+J'espère que Dieu aura pitié de vous.»
+
+Le capitaine était si ému qu'il ne pouvait s'exprimer. La simplicité,
+la sincérité et la bonne foi de la prière de l'enfant avaient fait
+une telle impression sur lui, qu'il demeura dans un profond
+attendrissement, baignant son lit de pleurs.
+
+Le lendemain matin, quand Robert entra dans la chambre du capitaine:
+«Robert, mon bon ami, lui dit celui-ci, après que tu fus parti, je
+tombai dans une douce méditation. Il me semblait voir Jésus-Christ sur
+la croix, mourant pour nos offenses, afin de nous amener à Dieu.
+Je m'élevai par mes prières à ce divin Sauveur, et, dans la grande
+angoisse de mon âme, je m'écriai longtemps comme l'aveugle: Jésus,
+fils de David, ayez pitié de moi! Enfin je crus sentir en mon coeur
+que les promesses de pardon qu'il a adressées à tant de pécheurs,
+m'étaient aussi adressées; je ne pouvais proférer d'autres paroles
+que celle-ci: Ô amour! ô miséricorde! Non, Robert, ce n'est pas une
+illusion: maintenant je sais que Jésus-Christ est mort pour moi. Je
+sens que le sang de la croix peut aussi laver mes iniquités; mes yeux
+s'ouvrent à la lumière d'en haut en même temps qu'ils se ferment pour
+la terre; la grâce de mon baptême, la foi de ma première communion,
+rentrent dans mon coeur; que ne puis-je recevoir ces sacrements que
+l'Église accorde aux mourants pour leur passage à l'éternité, vers
+laquelle Dieu m'appelle!»
+
+L'enfant, qui jusque-là avait versé bien des larmes en silence,
+fut saisi dans ce moment d'une grande tristesse, et s'écria
+Involontairement: «Non, non, mon cher maître, ne m'abandonnez
+pas.--Robert, lui répondit-il tranquillement, résigne-toi, mon cher
+enfant: je suis peiné de te laisser parmi des gens aussi dépravés que
+le sont ordinairement les matelots. Oh! puisses-tu être préservé des
+péchés dans lesquels je suis tombé! Ta charité pour moi, mon cher
+enfant, a été grande; Dieu t'en récompensera. Je te dois tout; tu
+as été dans la main de Dieu l'instrument de ma conversion; c'est le
+Seigneur qui t'a envoyé vers moi; Dieu te bénisse, mon cher enfant!
+Dis à mes matelots qu'ils me pardonnent, je leur pardonne aussi, et je
+prie pour eux.»
+
+Le lendemain, plein du désir de revoir son maître, Robert se leva à
+la pointe du jour; et ayant ouvert la porte, il vit que le capitaine
+s'était levé et s'était traîné au pied de son lit. Il était à genoux,
+et semblait prier, appuyé, les mains jointes, contre la paroi du
+navire. L'enfant attendit quelque temps en silence; mais enfin il dit
+doucement: Maître!--Point de réponse.--Capitaine! s'écrie-t-il de
+nouveau. Mais toujours même silence. Il met la main sur son épaule et
+le pousse doucement: alors le corps change de position et se penche
+peu à peu sur le lit; son âme l'avait quitté depuis quelques heures,
+pour aller voir un monde meilleur, où la grâce d'un sincère repentir
+accordée à la prière permet d'espérer que Dieu dans sa miséricorde a
+daigné le recevoir.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+2.--UNE NUIT DANS LE DÉSERT.
+
+C'est du missionnaire lui-même, rapporte le marquis de Ségur, que je
+tiens l'histoire suivante, où l'action de la Providence se montre en
+assez belle lumière. Il nous la raconta devant un nombreux auditoire
+d'hommes, particulièrement de jeunes gens, qui l'écoutaient avec une
+si religieuse attention, que pendant les pauses de son discours,
+on aurait entendu voler une mouche. Par humilité, il parlait à la
+troisième personne comme s'il se fût agi d'un autre. Mais je devinai
+bien vite, à son accent, que c'était son histoire à lui-même qu'il
+nous disait, et quand je me trouvai seul avec lui après la séance, je
+l'obligeai de m'en faire l'aveu. Si je pouvais faire passer dans mon
+récit les flammes de sa parole, telles qu'elles sortaient de sa bouche
+et de son coeur, elles allumeraient dans les âmes cet amour surnaturel
+de Dieu et des hommes, qui résume et renferme la loi et les prophètes.
+
+C'était l'heure qui précède le coucher du soleil. L'ombre du
+missionnaire et de son cheval s'allongeait sur le sable endormi.
+L'horizon s'empourprait comme aux lueurs d'un immense incendie. La
+chaleur était étouffante. Parfois, à de longs intervalles, une brise
+légère venue on ne sait d'où, passait comme une caresse de Dieu et
+apportait au voyageur une sensation délicieuse: alors, il ouvrait
+la bouche et aspirait longuement l'air un moment rafraîchi. Puis le
+souffle tombait vaincu par le feu qui règne au désert, et l'immobilité
+ardente reprenait possession de l'étendue.
+
+Le missionnaire avançait, pressant l'allure de son cheval, pour
+arriver avant la nuit à la grande ville, terme de son voyage. Car la
+nuit, dans ces plaines d'Afrique, appartient aux fauves. Quand les
+premières ombres descendent du ciel, les premiers bruits des lions et
+des panthères montent de tous les points du désert, d'abord confus
+et lointains, comme le gémissement du vent, puis plus forts, plus
+distincts, semblables tantôt au grondement sourd du tonnerre, tantôt
+à ses éclats rudes et déchirés. Ce moment redouté approchait, mais il
+n'était pas encore imminent, et le prêtre de Jésus-Christ avait bien
+une heure devant lui, une heure de jour et de marche tranquille,
+suffisante pour atteindre le port. Il était armé, il avait des
+provisions de bouche, un flacon de rhum, pour ranimer ses forces et
+tremper ses lèvres brûlantes. Il priait, il pensait, cherchant
+à lutter contre la sensation étouffante de la solitude, contre
+l'oppression de l'espace sans limites où sa vue, son coeur et son
+esprit se perdaient. Il avait beau percer de ses regards l'étendue, il
+n'apercevait pas un être vivant, pas un mouvement, pas même celui du
+sable agité par le vent: le vent dormait sur le sable, d'un sommeil
+qui semblait éternel.
+
+Oh! si la bonté de Dieu mettait sur son chemin une de ses créatures,
+un être humain, un frère, quelle joie inonderait son coeur! comme il
+volerait à lui! Avec quels transports il lui tendrait la main, et le
+presserait dans ses bras! Mais hélas! il ne le savait que trop, une
+rencontre en ces lieux, ce ne serait qu'un danger de plus: quand
+on trouve sur sa route un homme au désert, au lieu d'un frère à
+embrasser, c'est un ennemi à combattre; c'est un de ces arabes
+pillards ou de ces Européens déclassés, bandits de la solitude,
+détrousseurs de caravanes, qu'il faut aborder, non pas le salut aux
+lèvres, mais le revolver à la main.
+
+Il se perdait en ces pensées, et bercé par l'allure monotone de son
+cheval, il laissait flotter à l'aventure son esprit et ses guides,
+quand tout à coup il se redresse sur ses étriers, et d'un mouvement
+instinctif, arrête sa monture. Qu'a-t-il donc aperçu à l'horizon?
+Est-ce une illusion de ses sens? N'y a-t-il pas là-bas, bien loin,
+quelque chose qui se remue?--Certainement, il ne se trompe pas:
+le point noir qui a frappé sa vue s'agite, se rapproche, grossit
+insensiblement. C'est un être vivant, un animal ou un homme.--Un
+homme, c'est un homme! Il le voit maintenant, il distingue vaguement
+sa forme; cet homme l'a vu, lui aussi; il est évident qu'il s'avance
+dans sa direction... Que faire! Quel parti prendre? Faut-il pousser
+son cheval au galop et se mettre hors de la portée de cet inconnu?
+C'est le parti le plus sûr, mais est-ce le plus honorable? Si, au lieu
+d'être un voleur arabe, cet homme était un chrétien, un français? Et
+quand même il serait un coureur du désert, un bandit, est-ce le fait
+d'un missionnaire, d'un apôtre de Jésus-Christ, de fuir devant une
+créature humaine, devant un de ceux pour qui le Sauveur du monde est
+mort sur la croix?
+
+L'hésitation du prêtre n'est pas longue. Il attendra le frère qui
+vient au-devant de lui, que ce soit Caïn ou Abel. L'hôte du désert se
+rapproche de minute en minute, il semble à la fois se hâter d'accourir
+et lutter contre la fatigue. Le voilà à une petite distance, on dirait
+un spectre ambulant. Il est déguenillé; sa main tient un fusil;
+ses yeux sont allumés de fièvre, de haine et de convoitise. C'est
+indubitablement un brigand, mais un brigand européen: c'est en tout
+cas, un malheureux dévoré de besoin. Le prêtre n'hésite plus: il
+risque peut-être sa vie, mais il a la chance de secourir un misérable,
+de sauver une âme. Après tout, c'est son métier de s'exposer à la
+mort: le corps d'un missionnaire n'est rien; l'âme d'un pécheur est
+d'un prix infini.
+
+Il descend de cheval, jette ses armes à terre pour montrer à l'inconnu
+ses dispositions pacifiques, et d'un pas tranquille et ferme, va
+au-devant de lui. L'autre étonné, épuisé, s'arrête; la surprise est
+plus forte que la haine; mais la faim, la soif dévorante, voilà ce
+qui domine tout le reste. Le prêtre le devine, et, sans parler, lui
+présente ses provisions, des fruits, des dattes, du rhum.--Du rhum!
+C'est la force, c'est la vie! Pour cette gourde de rhum, le malheureux
+aurait tué son père! Il étend la main, saisit la gourde, la porte à sa
+bouche, la boit, l'aspire à longs traits. Son visage se ranime, son
+sang circule, sa pâleur mortelle fait place à une vive rougeur. Tout
+à coup, il chancelle; il a bu trop et trop vite, il tombe tout de son
+long et demeure sur le sol, inerte, engourdi, comme mort.
+
+Le missionnaire, effrayé, se penche vers lui, tâte son pouls, écoute
+les battements de son coeur, et respire; ce n'est pas la mort, c'est
+le sommeil bienfaisant et réparateur. Il le considère longuement; à sa
+carnation, à la couleur de sa barbe et de ses cheveux, il reconnaît un
+Français. Malgré les traces des passions et de la fatigue, il croit
+lire sur ce visage dévasté les vestiges d'une bonne race, et son
+âme d'apôtre se remplit de reconnaissance et de joie. Soudain, il
+tressaille comme s'il sortait d'un rêve. Le soleil va disparaître, et
+son orbe agrandi et rutilant est déjà à demi caché. Encore quelques
+minutes et la nuit aura remplacé le jour. Que faire de cet infortuné
+que la Providence a envoyé sur sa route et dans ses bras? Le charger
+sur son cheval? C'est impossible; il connaît le poids d'un corps qui
+s'abandonne. Le laisser là, seul, la nuit, dans le désert, exposé aux
+dents des bêtes féroces, à une mort sans consolations? C'est plus
+impossible encore.
+
+Il n'y a pas à hésiter; il attendra le réveil du pécheur, sous
+la garde de Dieu qui ne laissera pas inachevée l'oeuvre de sa
+miséricorde. Il s'agenouille sur le sable, près de cet homme qu'il ne
+connaissait pas une heure avant, et pour lequel il sacrifierait sa vie
+avec joie. Il soulève doucement dans ses mains la tête du dormeur, la
+pose sur ses genoux, et il entre en prières.
+
+La nuit est arrivée, profonde, solennelle, ivre de silence et de
+solitude. Deux heures se passent ainsi, sans qu'aucun des deux hommes
+ait fait un mouvement. Les étoiles se sont allumées les unes après
+les autres et répandent sur l'océan de sable une lueur mystérieuse et
+sacrée. Les anges contemplent du haut du ciel ce spectacle plus beau
+que celui d'un ami veillant sur son ami, d'une mère veillant sur son
+enfant, le spectacle d'Abel veillant avec amour sur Caïn: tel, au
+temps du séjour du Fils de Dieu sur la terre, Jésus priait dans les
+plaines de Galilée auprès de Judas endormi.
+
+Enfin, l'homme se réveille. Il relève la tête, ouvre les yeux et
+rencontre ceux de ce prêtre à genoux qui le regarde avec une ineffable
+tendresse. Alors il se souvient, il devine, il comprend tout; il se
+met à trembler des pieds à la tête, comme ces possédés d'Israël au
+moment où le démon sortait de leur corps et de leur âme à la voix de
+Jésus-Christ. La haine est vaincue, Satan s'enfuit de cette âme pour
+n'y plus rentrer. Le bienheureux larron pleure, il éclate en sanglots,
+et, sans prononcer une parole, il se laisse tomber dans Tes bras du
+missionnaire, qui le presse sur son coeur en lui disant: Mon frère!
+
+Quand il eut mangé, le prêtre le fit monter sur son cheval et marcha
+près de lui, priant toujours et ne lui disant rien, pour le laisser
+tout entier à la grâce divine qui parlait au fond de son âme. Ils
+arrivèrent à la ville sans rencontre fâcheuse. Le missionnaire fit
+coucher le prisonnier de sa charité dans son lit, et dormit près de
+lui sur quelques coussins. «Demain, lui dit-il, vous me direz tout ce
+que vous voudrez. Aujourd'hui, je ne veux rien entendre.»
+
+Le lendemain, l'homme lui raconta son histoire, prélude de sa
+confession: histoire terrible, commencée par une jeunesse sans
+corrections et sans travail, poursuivie dans le vice, dans le crime,
+et qui, par un prodige de la miséricorde divine, s'achevait dans les
+larmes du repentir.
+
+Sa mère, brave paysanne, restée veuve de bonne heure, l'avait
+impitoyablement gâté pour épargner quelques pleurs à son enfance.
+Il avait été à l'école, parce qu'il l'avait bien voulu; s'y était
+instruit, parce qu'il avait l'esprit vif et ouvert; puis s'était livré
+à la paresse, au plaisir, bientôt au vice. À dix-huit ans, c'était
+déjà un mauvais sujet accompli. Il s'engagea par ennui, pour connaître
+la vie de la caserne, et courir les garnisons. Puis, le joug de la
+discipline gâtant ses plaisirs, il demanda une permission, revint au
+village, en déguerpit un matin avant le jour, sans embrasser sa mère,
+mais non sans l'avoir dévalisée, et ne reparut plus au régiment. Il
+passa aux États-Unis, y gagna une petite fortune qu'il dépensa en
+folles orgies. Alors, dans un accès de raison, peut-être de remords,
+il quitta l'Amérique pour l'Algérie, se remit a l'oeuvre, et mena
+pendant quelque temps une conduite régulière et laborieuse.
+
+Il commençait à se refaire de corps, d'âme et de bourse, quand le
+démon envoya sur son chemin un de ses anciens compagnons de débauche,
+déserteur comme lui, qui le reconnut, chercha à l'entraîner de nouveau
+dans le vice, et n'y pouvant réussir, révéla son passé et le perdit de
+réputation.
+
+Sa tête ne put résister à ce dernier coup. «Puisque je ne puis être un
+honnête homme, se dit-il, je serai un franc scélérat.» Et il fit
+comme il avait dit. Il quitta la grande ville où toutes les portes se
+fermaient devant lui, s'enfuit au désert, et demanda à la rapine et au
+meurtre des moyens d'existence. Bientôt il se trouva à la tête d'une
+bande d'arabes, qui détroussaient les passants, les pèlerins de la
+Mecque, et vivaient comme lui de brigandage. Mais, par un reste de
+pudeur, il ne s'attaquait qu'aux musulmans et évitait de verser le
+sang des européens. Ses compagnons s'en aperçurent, et se révoltant
+contre lui, ils le menacèrent d'abandon, même de mort, s'il continuait
+à épargner les chrétiens.
+
+Il résista d'abord, puis, avec sa faiblesse et son emportement
+habituels: «Eh bien! s'écria-t-il, puisqu'il faut aller jusqu'au bout,
+j'irai aussi bien et plus loin que vous. Une caravane vint à
+passer; elle comptait des européens et des musulmans. Il l'attaqua
+furieusement à la tête de ses hommes, frappa à tort et à travers sur
+tout ce qui lui tombait sous la main. Parmi les victimes se trouvait
+un français. L'aspect de ce compatriote, peut-être assassiné par lui,
+le fit soudainement rentrer en lui-même. «Je suis un misérable.»
+se dit-il. Et laissant là ses compagnons occupés à dépouiller les
+cadavres, fou de remords, épouvanté de son ignominie, il s'élança
+comme un insensé et se perdit bientôt dans l'immensité du désert.
+
+Quand le missionnaire le rencontra, il y avait trois jours qu'il
+errait à l'aventure, maudit et désespéré comme Caïn, ne mangeant pas,
+ne buvant pas, ne sachant ce qu'il faisait, ni ce qu'il voulait. Il
+était à bout de forces, quand il aperçut le voyageur qui passait au
+loin sur son cheval. Poussé par un transport infernal, il essaya de
+le rejoindre, non pour le voler, mais pour l'assassiner: «J'en tuerai
+encore un, se dit-il, et je me tuerai après». Au lieu de la mort,
+c'est la vie qui l'attendait, et c'est dans les bras de la miséricorde
+qu'il tomba.
+
+Tel fut le récit du criminel repentant: le missionnaire, le serrant
+plus tendrement encore sur son coeur, se contenta de lui dire:
+«Maintenant que je sais votre histoire, votre confession sera courte
+et facile. Agenouillez-vous devant Dieu, mon fils, et en son nom
+je vous pardonnerai tous les péchés, tous les crimes de votre vie
+entière.»
+
+Le pécheur se confessa avec des torrents de larmes, et tandis que
+le prêtre prononçait sur son front courbé jusqu'à terre les paroles
+sacrées de l'absolution, il lui sembla que son passé s'engloutissait
+dans l'abîme de la miséricorde divine et qu'une vie nouvelle s'ouvrait
+devant lui.
+
+Ce que fut cette vie, je l'ignore. Le missionnaire ne nous l'a pas
+dit. Mais qu'elle soit achevée ou qu'elle dure encore, qu'elle se
+poursuive dans un labeur honnête ou dans les austérités d'un cloître,
+il n'est pas douteux qu'elle fut ou qu'elle sera jusqu'au bout une vie
+de repentir, d'action de grâces et d'amour pénitent.»
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+3.--LES DEUX FRÈRES
+
+Deux frères entrèrent en même temps dans un collège de France; ils
+se ressemblaient si parfaitement quant à la taille et aux traits du
+visage, qu'il fallait les avoir vus souvent pour les distinguer l'un
+de l'autre: mais ils étaient bien différents de caractère: l'aîné
+n'avait presque aucun sentiment de religion; le cadet était d'une
+piété angélique. On ne saurait imaginer tous les moyens que sa charité
+lui suggéra pour gagner son frère. C'était peu pour lui de lui
+accorder ce qu'il demandait; il allait au-devant de tout ce qui
+pouvait lui être agréable; il se privait, en sa faveur, de tout
+l'argent qu'on lui accordait pour ses menus plaisirs. On leur donna à
+tous deux un costume neuf de très grand prix; l'aîné, en peu de temps,
+mit le sien en mauvais état; celui du cadet était encore très propre.
+Ne sachant plus quel présent faire à son frère, il imagina de lui
+donner son habit.
+
+«Vous êtes mon aîné, lui dit-il, il convient que vous soyez mieux
+habillé que moi: votre habit est gâté; si le mien vous fait plaisir,
+je vous le donnerai, on n'en saura rien chez nous.»
+
+L'offre est aussitôt acceptée et l'échange fait.
+
+Quelques jours après, le pieux enfant appelle son frère et lui dit
+qu'il avait quelque chose à lui communiquer.
+
+«Auriez-vous encore un habit à me donner? lui dit celui-ci.
+
+--Oui, lui répond l'enfant, et un bien plus précieux que celui que je
+vous ai donné dernièrement; allez demain à confesse; réconciliez-vous
+avec Dieu, c'est lui-même qui vous en revêtira.
+
+--À confesse, répondit l'autre, vraiment j'y vais assez souvent; si,
+cependant, il ne faut que cela pour vous contenter, j'irai bien encore
+demain, mais je ne vous garantis pas que j'en deviendrai meilleur.
+
+--Promettez-moi au moins, répliqua le cadet, que vous ferez pendant
+deux jours quelques efforts pour le devenir.»
+
+L'aîné le lui promit.
+
+Le lendemain, ils allèrent tous deux à confesse; ils avaient le même
+confesseur. Le cadet se confessa le premier, et se retira devant le
+Saint-Sacrement, pour demander à Dieu qu'il lui plût de toucher son
+frère. L'aîné raconta depuis, qu'en entrant au confessionnal, tout ce
+que son frère avait fait pour lui se présentant à son esprit, il eut
+honte de lui-même, et ne fut plus maître de retenir ses larmes. Il
+dit à son confesseur qu'il voulait bien sincèrement se convertir et
+consoler son frère des chagrins qu'il lui avait causés jusqu'alors.
+Pendant toute sa confession, il versa un torrent de larmes. Le cadet
+qui de l'endroit où il était, l'avait entendu éclater en soupirs,
+était remonté dans son quartier, comblé de joie et bénissant le
+Seigneur. Un moment après, on vint le demander à la porte; c'était
+son frère qui se jeta à ses genoux, et les arrosa de ses larmes, lui
+demandant pardon de tous les sujets de mécontentement qu'il lui avait
+donnés et lui promettant de suivre, à l'avenir, aussi bien ses avis
+que ses exemples. L'enfant, ravi des dispositions de son frère, se
+jeta a son cou, et lui dit tout ce que sa charité put lui suggérer de
+plus tendre et de plus affectueux pour l'encourager. Le jeune homme
+demeura si ferme dans ses bonnes résolutions, qu'en peu de temps, il
+devint, comme son frère, un modèle de vertu, et ne se démentit jamais.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+4.--UN JEU OÙ L'ON GAGNE LE CIEL
+
+Dans une petite ville de France vivait un officier retraité, qui était
+un excellent chrétien. Personne devant lui ne se serait permis une
+parole inconvenante; chacun venait lui demander conseil: l'un le
+consultait pour l'achat d'une terre; l'autre, pour l'arrangement
+d'un procès; tout le monde, en un mot, l'honorait, le respectait et
+l'aimait.
+
+Lui-même a raconté son histoire, et elle mérite d'occuper une des
+premières places dans ce recueil, car elle montre d'une manière bien
+touchante que Dieu se sert des moyens les plus inattendus pour ramener
+à lui les pécheurs et que sa miséricorde est inépuisable à l'égard des
+âmes de bonne volonté.
+
+«Je ne date pas d'hier, disait plaisamment notre officier, vous vous
+en apercevez facilement à ma moustache et aux quelques cheveux qui me
+restent; mais si je suis vieux et cassé, j'ai été jeune et alerte.
+J'avais dix-huit ans environ, en 1792, lorsque la grande guerre vint à
+éclater; j'étais ardent, j'avais adopté avec enthousiasme toutes les
+idées du temps. Je criais avec les autres, et de bon coeur: «Vive la
+fraternité ou la mort!» Hélas! ce devait être la mort ou la ruine
+pour bien du monde. Aussi, dès que j'appris que la France venait de
+commencer la lutte contre les étrangers, mon parti fut bientôt pris,
+je m'engageai.
+
+«Il faut vous dire, avant d'aller plus loin, que, malgré les efforts
+de ma pauvre chère mère et de notre curé, je ne croyais guère à Dieu,
+et encore moins au diable; je m'amusais tant que je pouvais; je
+passais, parmi mes camarades de plaisir, pour un _bon garçon_. À vous
+parler franc, j'étais un très mauvais sujet; mais parmi tous mes
+défauts, j'en avais un qui me distinguait de tous mes compagnons, je
+ne pouvais pas prononcer une phrase, souvent même une parole, sans y
+ajouter un juron. Et ce n'étaient pas des jurons pour rire, c'étaient
+d'affreux blasphèmes qui devaient dans le ciel faire voiler les anges
+et pleurer les saints.
+
+«Après ce préambule, nécessaire pour bien faire comprendre la suite
+de mon histoire, je la reprends, et je tâcherai de l'abréger le
+plus possible pour ne pas trop vous ennuyer. Me voila donc engagé à
+dix-huit ans, menant joyeuse vie et jurant tout le long du jour. Je
+vous fais grâce de ma vie militaire, elle a ressemblé à celle de
+beaucoup de mes camarades, qui n'ont pas laissé leurs os sur le champ
+de bataille; je fus envoyé à l'armée des Pyrénées, puis à l'armée de
+Sambre-et-Meuse, puis en Italie, puis en Égypte, puis partout enfin où
+il y avait des coups à donner et à recevoir. Les années, l'expérience,
+deux blessures, l'une reçue aux Pyrénées, l'autre, à Austerlitz,
+l'affreuse retraite de Russie, tout cela avait calmé ma fougue,
+m'avait rendu plus régulier dans ma conduite, mais n'avait pu me
+corriger de mon défaut de toujours jurer. Mon avancement même se
+trouva arrêté par ce vice; comme je savais lire et qu'on n'avait pas
+le choix alors parmi les lettrés, je fus rapidement officier; mais une
+fois là, mon malheureux défaut me joua bien des tours; et souvent des
+généraux, après une affaire où je m'étais bien conduit, n'osaient pas
+m'avancer, parce qu'ils trouvaient que j'avais trop mauvais ton
+pour arriver aux hauts grades militaires. Je les traitais bien de
+sacristains, de calotins, mais, à part moi, je leur donnais raison, et
+pourtant je ne me corrigeais pas. Enfin, 1815 arriva: je fus licencié
+avec l'armée de la Loire et je revins dans ma ville natale capitaine
+et décoré. Après les premières joies de retrouver mes vieux amis, mes
+vieux camarades d'enfance, après les premières douceurs du repos et
+de la liberté, à la suite de tant de privations et d'années de
+discipline, je commençais à trouver le temps long, je fus au café et
+je mangeai ma demi-solde, comme un égoïste, entre une pipe et un jeu
+de cartes. Ma position, mes campagnes, mes récits me faisaient le
+centre d'un petit groupe de désoeuvrés comme moi, et, par suite de mon
+habitude invétérée, on y entendait plus souvent jurer que bénir le nom
+de Dieu.
+
+«Malgré cela, l'ennui me gagnait, lorsqu'un matin, je vois entrer dans
+ma chambre le curé de la paroisse. J'étais si loin de m'attendre à
+pareille visite, que ma pipe s'échappa de mes dents et vint se briser
+sur le plancher, ce qui me fit pousser le plus gros juron de mon riche
+répertoire. Le curé ne se troubla pas pour si peu, et, prenant
+une chaise, que je ne lui offrais pas, il s'assit tranquillement:
+«Bonjour, M. le capitaine, me dit-il; puisque vous n'êtes pas venu me
+voir à votre arrivée dans ma paroisse, il faut bien que je vienne vous
+chercher.--Je n'aime pas les curés, lui répondis-je, je ne les ai
+jamais aimés et je suis trop vieux pour changer maintenant.--Eh bien!
+capitaine, nous ne sommes pas du même avis, et, avec un brave comme
+vous, je n'irai pas par quatre chemins, c'est précisément pour vous
+faire changer que je suis venu vous voir.» À peine le digne prêtre
+avait-il fini sa phrase, que je me levai comme un furieux, et, en
+jurant comme un possédé, je le mis littéralement à la porte.
+
+«Le lendemain, je me croyais à tout jamais débarrassé de pareille
+visite, lorsque je vis encore entrer le curé. Ah! par exemple, c'est
+trop fort, m'écriai-je, et je me levai pour le repousser de chez moi.
+Lui, sans se troubler, me dit avec beaucoup de douceur: «Bonjour,
+capitaine, vous n'étiez pas bien disposé hier, et je suis revenu
+aujourd'hui pour savoir si vous étiez plus en train de causer.» Malgré
+mon apparence terrible, je n'étais pas tout à fait mauvais au fond du
+coeur; aussi, ce sang-froid me désarma, et adoucissant ma voix, je
+lui répondis: «Eh bien! monsieur le curé, puisque vous avez tant de
+plaisir à causer avec moi, j'y consens, mais à une condition, c'est
+que vous ne me parlerez pas de vos momeries, de vos églises et de vos
+bedeaux.--Soit, reprit le curé; mais, de votre côté, vous vous engagez
+à me consacrer chaque jour une heure: votre temps n'est pas compté,
+et vous ne pouvez me refuser ce plaisir.--Accordé; et pour répondre à
+votre politesse par une autre, je vous avouerai que je m'ennuie tant,
+que ce sera une distraction pour moi de causer avec un homme qui sait
+parler.» Ma politesse n'était pas très polie, mais le curé eut l'air
+de la trouver accomplie.
+
+«La connaissance ainsi faite devint bien vite intime; l'heure que
+j'avais promise au curé me semblait de plus en plus courte, et il
+m'arrivait souvent de la doubler et de la tripler. Mon vénérable ami
+jouait au trictrac, et j'aimais moi-même extrêmement ce jeu; aussi,
+bientôt chaque soir, au lieu d'aller au café, je prenais le chemin du
+presbytère, et nous jouions avec un tel acharnement, que la soirée se
+passait toujours trop rapidement.
+
+«Le curé était fidèle à sa promesse; il ne me parlait jamais de
+religion: malheureusement, de mon côté, j'étais fidèle à mes mauvaises
+habitudes, et je prononçais bien peu de phrases sans les assaisonner
+de quelques grossiers jurons. Un soir où le curé me battait à plates
+coutures, je m'en donnais à coeur joie, et jamais pareils blasphèmes
+n'avaient retenti sous l'humble toit de notre pasteur. Il posa son
+cornet sur la table, et, me regardant bien en face: «Je vous ai fait
+une promesse, me dit-il, à laquelle je suis fidèle; voulez-vous m'en
+faire une à votre tour?--Laquelle?--C'est de ne plus jurer.--Mais
+c'est impossible, voilà plus de cinquante ans que j'ai cette habitude;
+elle m'a empêché de faire mon chemin, et vous voulez que j'y renonce:
+rayez cela de vos papiers; non pas que je le fasse maintenant par
+méchanceté, mais c'est devenu une habitude chronique.--Je ne prétends
+pas que ce ne vous sera pas difficile, mais croyez-vous qu'il me soit
+facile de vous voir tous les jours, sans vous parler de religion, à
+vous, qui en auriez tant besoin pourtant; la partie n'est pas égale:
+il me faut une compensation: quand vous jurerez, je vous parlerai
+de Dieu.--Au fait, vous pouvez avoir raison; je n'en disconviens
+pas.--Puisque vous êtes de si bonne composition, je veux vous montrer
+que malgré ma robe, je ne suis pas si noir que j'en ai l'air: et vous
+permets, toutes les fois que votre mauvaise habitude de jurer vous
+pressera, de remplacer vos gras jurons par _sapristi_.--Je consens au
+marché, répondis-je.--Et vous, capitaine, ajouta-t-il, n'oubliez pas
+que, si vous manquez à votre promesse, je manquerai à la mienne.»
+
+«Je vis bien vite que j'avais fait un marché de dupe, ou plutôt que le
+bon curé savait bien ce qu'il faisait en me le proposant. Chaque jour
+j'oubliais l'innocent _sapristi_, et je reprenais mon triste
+répertoire. Aussitôt, le curé me faisait un sermon en trois points, et
+j'étais bien forcé de l'écouter, puisque c'était dans nos conventions.
+Vous devinez facilement le reste: à mesure que mon vénérable ami me
+dévoilait les beautés de la religion, j'y prenais goût; ce n'était
+plus une punition, c'était devenu un besoin. Bientôt, je fus tout à
+fait converti; mon excellent curé me fit approcher des sacrements;
+maintenant je trouve mon bonheur à l'accomplissement de mes devoirs,
+et il ne me reste de mon ancien état que l'habitude d'assaisonner
+toutes mes phrases du fameux _sapristi_, ce qui me fait appeler par
+tout le monde ici le capitaine _Sapristi_. Si je raconte volontiers
+mon histoire, c'est dans l'espérance qu'elle pourra détourner du mal,
+et de la mauvaise habitude de jurer, quelques personnes aussi
+coupables que je l'étais alors.[1]»
+
+[Note 1: Cité dans les _Petites lectures_, bulletin populaire
+des Conférences de Saint-Vincent-de-Paul.--Nous n'avons pu vérifier
+nous-même, on le comprend, l'authenticité des traits que nous avons
+puisés dans d'autres Recueils; mais pourquoi la mettre en doute: Il
+est certain qu'il s'opère fréquemment des conversions tout aussi
+extraordinaires que celle-là; le prêtre n'y prend même plus garde dans
+les pays de foi, tant il est souvent témoin de ces merveilles, et
+elles restent un secret entre l'homme et Dieu.]
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+5.--LA VENGEANCE D'UN ÉTUDIANT CHRÉTIEN.
+
+Sous Louis-Philippe, écrit Armand de Pontmartin, l'esprit d'irréligion
+régnait dans les collèges de Paris. Il y avait pourtant des
+exceptions... la plus originale et la plus touchante m'était apparue
+sous les traits de Paul Savenay, natif de Guérande. Doué, ou plutôt
+armé d'une piété angélique et robuste tout ensemble, il bravait le
+respect humain, défiait la raillerie, et il aurait mis au besoin tout
+l'entêtement de sa race pour affronter la persécution et le martyre.
+Cette piété se révélait jusque sur son visage, qui prenait une
+expression céleste au moment de la prière. Ainsi, lorsque, sur un
+signe de notre professeur indolent, je récitais, au début et à la
+fin de la classe, le _Veni Sancte Spiritus_ et le _Sub tuum
+praesidium_, c'était pour presque tous les élèves, le signal d'un
+concert charivarique d'éternuements, de quintes de toux, de pupitres
+disloqués, et de dictionnaires tombant à grand bruit. Paul Savenay
+s'isolait de ce tapage, et l'on pouvait suivre sur sa figure le
+sourire de la sainte Vierge dont il implorait la protection, et le
+contact de l'Esprit-Saint qui l'effleurait de ses ailes.
+
+Cette piété fervente l'avait fait prendre en grippe par le plus
+mauvais sujet de la classe, fanfaron d'impiété et de libertinage,
+liseur et colporteur des livres de Parny et de Voltaire, et pourtant
+Breton comme Paul; mais entendons-nous, ce Breton-là, nommé Jacques
+Faël, était un Breton de contrebande. On disait que son père, Nantais
+d'origine, avait pris part à quelques-unes des plus sanglantes scènes
+de la Révolution, s'était enrichi en achetant des terres de Vendéens,
+puis ruiné dans des spéculations équivoques. Tout irritait Jacques
+contre Paul Savenay; un héritage de haine, le retour des Bourbons,
+l'animosité instinctive du vice contre la vertu, du mal contre le
+bien, de l'athéisme contre la foi, du diable contre le bon Dieu; mais
+ce qui l'exaspérait le plus, c'était la douceur de Paul, sa patience
+inaltérable que, naturellement, Jacques taxait de lâcheté et
+d'hypocrisie.--Tu es donc un lâche? lui disait-il en lui montrant
+le poing.--Je ne le crois pas, répondait Paul avec un accent de
+résignation qui aurait désarmé un tigre. Son persécuteur ne lui
+laissait pas un moment de trêve, et le harcelait de la façon qui
+devait le plus cruellement blesser cette âme tendre, chaste, exquise
+et pieuse. Non content de le traiter de cagot, de Basile, de tartufe
+et de cafard. Jacques joignait le blasphème à l'insulte, le sacrilège
+à l'outrage. Il glissait de mauvais livres dans le pupitre de Paul
+et lui jouait les plus vilains tours. Nous sûmes plus tard que ses
+brutalités s'étaient parfois envenimées jusqu'aux voies de fait:
+bourrades, brimades, coups de poing, coups de règle: un jour même, un
+coup de canif qui fit couler le sang. La plupart des élèves feignaient
+de ne pas s'apercevoir de ces abominables violences. Quelques-uns
+avaient l'infamie d'applaudir avec des ricanements stupides. Jacques
+n'avait pas, en somme, l'air bien féroce; mais était grand, bien
+découplé, taillé en athlète. On le redoutait et il avait sa petite
+cour de complaisants et de flatteurs. Lorsqu'indigné de sa méchanceté
+et attiré vers Paul Savenay par d'irrésistibles sympathies, je
+risquais, moi chétif, quelques reproches: «Tais-toi ou je t'assomme!
+me disait cet enragé; tais-toi, mauvaise graine d'émigré!» J'aurais
+certainement eu ma part de ses injures et de ses coups, si je n'avais
+trouvé un admirable défenseur en la personne de Gaston de Raincy.
+
+Le martyre de Paul Savenay dura deux ans et pendant ces deux ans, pas
+une plainte. S'il versait en secret quelques larmes, il ne pleurait
+pas sur ses souffrances, mais sur les égarements de cette pauvre
+âme, révoltée contre Dieu. Un matin, me rencontrant à la porte de
+Saint-Sulpice, et me croyant meilleur que je n'étais, il me dit:
+«Armand, allons prier pour lui!» Je lui répondis: «Paul, tu es un
+saint... le saint de Guérande, et c'est sous ce nom que je veux
+désormais te connaître et t'admirer!»
+
+Bientôt, je perdis de vue le persécuteur et sa victime. Jacques
+Faël, convaincu de colportage du _Compère Mathieu_ et des
+_Chansons_ de Béranger, fut _prié_ par le proviseur de ne pas revenir
+après les vacances. Paul Savenay, qui se destinait à la profession de
+médecin, quitta le collège un an avant moi.»
+
+Armand de Pontmartin, à cet endroit, interrompt son récit pour
+expliquer comment il retrouva quelques années plus tard ce vertueux
+jeune homme chez Frédéric Ozanam. Ce dernier venait de fonder, avec
+quelques amis, les Conférences de saint Vincent de Paul et il exposait
+aux jeunes messieurs réunis chez lui les moyens qui lui semblaient les
+plus propres à assurer le succès de l'entreprise.
+
+«Tout à coup, continue le narrateur, Ozanam regarde à sa montre et dit
+aux jeunes gens qui l'entouraient: «Mes amis, je suis un bavard. Agir
+vaut mieux que parler, dans une crise comme celle-ci. L'ennemi
+est toujours là; le choléra vient à peine d'entrer dans sa phase
+décroissante... Nous n'avons pas une minute à perdre!
+
+Il distribua à ses ouvriers de la première heure la liste des malades
+qu'ils devaient visiter. Puis, s'adressant a Paul Savenay:--Et vous,
+Paul, lui dit-il, votre première visite est toujours, n'est-ce pas,
+pour l'hôtel Racine?
+
+--Oui, mon ami, répondit Savenay; oui, encore aujourd'hui, ajouta-t-il
+avec une émotion singulière.
+
+En ce moment, Ozanam le prit à part et lui dit tout bas quelques mots
+en me regardant. Il me sembla que Paul Savenay opposait une certaine
+résistance. Ozanam insistait en répétant à demi-voix: Pourquoi pas?
+Pourquoi pas?...
+
+Paul parut enfin se décider, et se tournant vers moi: «Veux-tu, me
+dit-il, que nous sortions ensemble?»
+
+Nous sortîmes: Ozanam habitait alors la rue de Sèvres, et nous
+nous dirigions du côté de la rue Jacob. En descendant la rue des
+Saints-Pères, nous croisâmes une modeste voiture de louage, qui
+gravissait assez lentement cette montée fort raide. Paul salua et me
+dit: «Sais-tu qui est dans cette voiture? Mgr de Quélen, archevêque de
+Paris. Comme hier, comme demain, il vient de l'hôtel-Dieu, et il va à
+l'hospice de la Charité; c'est ainsi qu'il se venge. Parmi ceux qu'il
+visite, qu'il secourt et qu'il console, on compterait par centaines
+les émeutiers de février 1831, les pillards de l'archevêché et de
+Saint-Germain-l'Auxerrois, ceux qui l'auraient égorgé, s'il était
+tombé entre leurs mains!»
+
+Nous arrivâmes au bout de la rue Jacob; Paul s'arrêta devant l'hôtel
+Racine, moins poétique et moins élégant que son nom. Là, il parut
+hésiter encore, puis prenant son parti: «Entrons,» me dit-il. On sait
+ce que sont ces hôtels d'étudiants. Nous montâmes quatre étages.
+Parvenus au quatrième, nous vîmes une clef sur la porte, n° 78,
+Paul entra sans frapper, et me fit signe de le suivre. Un émouvant
+spectacle m'attendait.
+
+Sur un lit fort propre, tendu de rideaux de toile verte, je reconnus à
+l'instant Jacques Faël, le persécuteur, le bourreau de Paul Savenay.
+Il était évidemment en convalescence; mais sa pâleur, ses yeux cernés,
+son visage amaigri, prouvaient qu'il venait de subir l'horrible crise.
+Sa soeur, vêtue de noir, était debout à son chevet, un rayon de soleil
+d'avril égayait la chambre.
+
+En me voyant, Jacques poussa un cri de surprise; puis, brusquement,
+presque violemment, imposant silence d'un geste à Paul, qui voulait
+parler:
+
+«Non, vois-tu? lui dit-il; non, Paul, tu ne veux pas que j'étouffe,
+n'est-ce pas? Quand je devrais retomber malade, il faut, entends-tu
+bien? il faut que notre camarade sache... ce qu'il a déjà deviné! Il
+a été le témoin de mes infamies, de tes souffrances; il faut qu'il
+apprenne ce qu'a été la revanche du chrétien contre le mécréant, du
+saint contre le misérable. Tais-toi! tais-toi!... Noémi, dis-lui de se
+taire et de me laisser la parole!... Il y a un mois, j'étais encore
+tel que tu m'as connu... Non, Armand, j'étais pire: impie, athée,
+méchant, libertin, mangeur de prêtres, corrompu jusqu'aux moelles. Le
+29 mars, jeudi de la mi-carême, j'avais fait la noce avec quelques
+compagnons de débauches... je rentre à minuit... une heure après, je
+me tordais sur ce lit, en proie a des convulsions effroyables... La
+tête en feu, le corps glacé, tous les symptômes du choléra... et
+j'étais seul, seul au monde... Ma soeur Noémi, au fond de la Bretagne,
+chez une vieille tante..., mes parents morts..., point d'amis... le
+vice et l'impiété n'en donnent pas... Oui, seul dans ce misérable
+hôtel, sûr que, si j'avais la force d'appeler, l'hôtesse épouvantée
+me ferait jeter sur un matelas, et me crierait d'aller mourir dans la
+rue... Oh! quelle nuit! L'enfer anticipé, moi qui ne croyais pas à
+l'enfer!... Tais-toi, Paul, je t'en prie, laisse-moi parler!... À sept
+heures, au paroxysme de mes tortures et de mon désespoir, ma porte
+s'ouvre, et je vois entrer Paul Savenay... Paul, ma victime, mon
+martyr!... Ah! je crus d'abord à une apparition vengeresse... Mais
+non, il avait sur les lèvres un sourire céleste; dans le regard,
+l'expression angélique du pardon... Il vint à moi, me prit la main, me
+dit quelques bonnes paroles;... c'était un miracle, n'est-ce pas?...
+
+--Non, c'était tout simple, interrompit Paul Savenay. Je suis interne
+à l'hospice de la Charité, à deux pas d'ici... Le docteur Récamier,
+mon maître, m'avait chargé de visiter tous les hôtels de la rue
+Jacob... L'hôtel Racine était sur ma liste et le hasard...
+
+--Le hasard!!! C'est donc toi maintenant qui nies la Providence?...
+Pourquoi ne pas dire la vérité tout entière?... Tu étais délégué de
+la société de Saint-Vincent-de-Paul, ou plutôt du bon Dieu, pour me
+sauver, pour me guérir, pour me consoler, pour faire de moi un honnête
+homme et un chrétien!... Une heure après, poursuivit Jacques,
+en m'adressant de nouveau la parole, j'avais tous les remèdes
+nécessaires, et, le soir, sur ma demande, il m'amena un vicaire de
+Saint-Germain-des-Prés... Tu vois bien que c'était le bon Dieu!
+Pendant cinq jours, Paul ne m'a presque pas quitté...; pendant cinq
+nuits, il m'a veillé... Puis, lorsqu'il a reconnu que le danger était
+passé, il a écrit à ma soeur Noémi, qui n'a pas perdu une minute...
+et, à présent, je suis le mieux soigné des convalescents, moi qui
+m'étais cru le plus abandonné des agonisants et des damnés... Oh!
+comment reconnaître tant de bienfaits de la miséricorde divine?
+Comment expier mes fautes, mes impiétés, mes crimes?...
+
+--Jacques, reprit doucement Paul Savenay, je t'ai déjà dit que, quand
+même tu n'aurais eu, avant de mourir, qu'un moment, si ce moment avait
+été bien employé, Dieu t'aurait pardonné!... Et tu as une vie tout
+entière!
+
+--Mais toi, Paul, mon sauveur, toi qui m'as rendu tant de bien pour
+tant de mal, comment réparer, comment payer ma dette?... Comment
+mériter ton pardon, ton amitié?...»
+
+En sortant de l'hôtel Racine, je dis à Paul: «Tu te figures peut-être
+n'avoir guéri qu'un malade... Eh bien! tu te trompes; tu en as guéri
+un autre, et cet autre te serre la main[2].»
+
+[Note 2: Armand de Pontmartin, _Correspondant_ (Extraits).]
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+6.--UN PÈRE CONVERTI PAR SON ENFANT.
+
+On trouverait difficilement un récit plus touchant que celui qui nous
+a été laissé par le héros de cette histoire, heureux privilégié des
+miséricordes divines.
+
+«J'ai été élevé aussi mal que possible sous le rapport religieux, non
+seulement dans l'ignorance de la vérité, mais dans le goût, dans le
+respect, dans la superstition de l'erreur, et je quittai mes classes,
+bien muni d'arguments contre Notre-Seigneur et contre l'Église
+catholique.
+
+Élevée comme moi, aussi ignorante que moi, ma femme était beaucoup
+meilleure. Elle avait le sens religieux. Il se développa lorsqu'elle
+devint mère; et, après la naissance de son premier enfant, elle entra
+tout à fait dans la voie. Quand je songe à tout cela, j'ai le coeur
+remué d'un sentiment de reconnaissance pour Dieu, dont il me semble
+que je parlerais toujours, et que je ne saurais jamais exprimer.
+
+Alors je n'y pensais point. Si ma femme avait été comme moi, je crois
+que je n'aurais pas même songé à faire baptiser mes enfants. Ces
+enfants grandirent. Les premiers firent leur première communion, sans
+que j'y prisse garde. Je laissais leur mère gouverner ce petit monde,
+plein de confiance en elle, et modifié à mon insu par le contact de
+ses vertus que je sentais et que je ne voyais pas.
+
+Vint le dernier. Ce pauvre petit était d'une humeur sauvage, sans
+grands moyens; si je ne l'aimais pas moins que les autres, j'étais
+cependant disposé à plus de sévérité envers lui. La mère me disait:
+
+--Sois patient; il changera à l'époque de sa première communion.
+
+Ce changement à heure fixe me paraissait invraisemblable. Cependant
+l'enfant commença à suivre le catéchisme, et je le vis en effet
+s'améliorer très sensiblement et très rapidement. J'y fis attention.
+Je voyais cet esprit se développer, ce petit coeur se combattre,
+ce caractère s'adoucir, devenir docile, respectueux, affectueux.
+J'admirais ce travail que la raison n'opère pas chez les hommes; et
+l'enfant que j'avais le moins aimé, me devenait le plus cher.
+
+En même temps, je faisais de graves réflexions sur une telle
+merveille. Je me mis à écouter la leçon de catéchisme. En l'écoutant,
+je me rappelais mes cours de philosophie et de morale: je comparais
+cet enseignement avec la morale dont j'avais observé la pratique dans
+le monde, hélas! sans avoir pu moi-même toujours m'en préserver. Le
+problème du bien et du mal, sur lequel j'avais évité de jeter les
+yeux, par incapacité de le résoudre, s'offrait à moi dans une lumière
+terrible. Je questionnais le petit garçon: il me faisait des réponses
+qui m'écrasaient. Je sentais que les objections seraient honteuses et
+coupables. Ma femme observait et ne disait rien; mais je voyais son
+assiduité à la prière. Mes nuits étaient sans sommeil. Je comparais
+ces deux innocences à ma vie, ces deux amours au mien; je me disais:
+«Ma femme et mon enfant aiment en moi quelque chose que je n'ai aimé
+ni en eux ni en moi; c'est mon âme.»
+
+Nous entrâmes dans la semaine de la première communion. Ce n'était
+plus de l'affection seulement que l'enfant m'inspirait; c'était un
+sentiment que je ne m'expliquais pas, qui me semblait étrange, presque
+humiliant, et qui se traduisait parfois en une espèce d'irritation.
+J'avais du respect pour lui. Il me dominait. Je n'osais pas exprimer
+en sa présence de certaines idées, que l'état de lutte où j'étais
+contre moi-même produisait parfois dans mon esprit. Je n'aurais pas
+voulu qu'elles lui fissent impression.
+
+Il n'y avait plus que cinq ou six jours à passer. Un matin, revenant
+de la messe, l'enfant vint me trouver dans mon cabinet, où j'étais
+seul.
+
+--Papa, me dit-il, le jour de ma première communion, je n'irai pas à
+l'autel sans avoir demandé pardon de toutes les fautes que j'ai faites
+et de tous les chagrins que je vous ai causés, et vous me donnerez
+votre bénédiction. Songez bien à tout ce que j'ai fait de mal pour me
+le reprocher, afin que je ne le fasse plus, et pour me pardonner.
+
+--Mon enfant, répondis-je, un père pardonne tout, même à un enfant qui
+n'est pas sage; mais j'ai la joie de pouvoir te dire qu'en ce moment
+je n'ai rien à te pardonner. Je suis content de toi. Continue de
+travailler, d'aimer le bon Dieu, d'être fidèle à tes devoirs; ta mère
+et moi nous serons bien heureux.
+
+--Oh! papa! le bon Dieu qui vous aime tant, vous soutiendra, pour que
+je sois votre consolation, comme je le demande. Priez-le bien pour
+moi, papa.
+
+--Oui, mon cher enfant.
+
+Il me regarda avec des yeux humides, et se jeta à mon cou. J'étais
+moi-même fort attendri.
+
+--Papa!... continua-t-il.
+
+--Quoi, mon cher enfant?
+
+--Papa, j'ai quelque chose à vous demander!
+
+Je voyais bien qu'il voulait me demander quelque chose, et ce qu'il
+voulait me demander, je le savais bien! Et, faut-il l'avouer? j'en
+avais peur; j'eus la lâcheté de vouloir profiter de ses hésitations.
+
+--Va! lui dis-je, j'ai des affaires en ce moment. Ce soir ou demain,
+tu me diras ce que tu désires, et, si ta mère le trouve bon, je te le
+donnerai.
+
+Le pauvre petit, tout confus, manqua de courage, et, après m'avoir
+embrassé encore, se retira tout déconcerté, dans une petite pièce
+où il couchait, entre mon cabinet et la chambre de sa mère. Je m'en
+voulus du chagrin que je venais de lui donner, et surtout du mouvement
+auquel j'avais obéi. Je suivis ce cher enfant sur la pointe des pieds,
+afin de le consoler par quelque caresse, si je le voyais trop affligé.
+La porte était entr'ouverte. Je regardai sans faire de bruit. Il était
+à genoux devant une image de la sainte Vierge; il priait de tout son
+coeur. Ah! je vous assure que j'ai su ce soir-là quel effet peut
+produire sur nous l'apparition d'un ange!
+
+J'allai m'asseoir à mon bureau, la tête dans mes mains, prêt à
+pleurer. Je restai ainsi quelques instants. Quand je relevai les yeux,
+mon petit garçon était devant moi avec une figure tout animée de
+crainte, de résolution et d'amour.
+
+--Papa, me dit-il, ce que j'ai à vous demander, ne peut pas se
+remettre, et ma mère le trouvera bon: c'est que, le jour de ma
+première communion, vous veniez à la sainte Table avec elle et moi.
+Ne me refusez point, papa. Faites cela pour le bon Dieu qui vous aime
+tant.
+
+Ah! je n'essayai pas de disputer davantage contre ce grand Dieu qui
+daignait ainsi me contraindre. Je serrai en pleurant mon enfant sur
+mon coeur.--Oui, oui, lui dis-je, oui, mon enfant, je le ferai. Quand
+tu voudras, aujourd'hui même, tu me prendras par la main; tu me
+mèneras à ton confesseur, et tu lui diras: «Voici mon père.»
+
+_L'abbé_ LOTH.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+7.--UN CADEAU INATTENDU.
+
+Dans une fonderie située près de Paris, il y avait un ouvrier qui
+avait reçu autrefois une certaine éducation. Mais des revers de
+fortune l'avaient obligé à chercher du travail.
+
+Un jour, il fit un faux pas, tendit ses mains en avant pour amortir sa
+chute, et sa main droite alla malheureusement s'étendre sur un
+morceau de fer rouge qui la brûla jusqu'à l'os. Le malheureux subit
+l'amputation avec courage; mais il ne souffrit pas avec un courage
+égal une infortune qui le privait, lui, sa femme et ses quatre
+enfants, du pain quotidien; ses plaintes s'exhalaient en affreux
+blasphèmes.
+
+Informée de sa triste situation par une bonne-soeur de charité, la
+comtesse *** se hâta d'accourir. Elle prodigua avec ses secours
+les bonnes paroles, multiplia ses visites, ses cadeaux, ses
+encouragements.
+
+L'ouvrier la recevait froidement, acceptait tout poliment, remerciait
+sèchement et, dès que la charitable comtesse avait franchi le seuil
+de la mansarde, il se tournait vers sa femme et lui disait d'un ton
+railleur: «Les visites de cette dame sont bien intéressées, j'en suis
+sûr, c'est en vue des prochaines élections qu'elle nous vient en
+aide.»
+
+Tout en partageant les sentiments de son mari, Annette ne parlait pas
+comme lui. Elle faisait bonne mine à la comtesse afin que les dons en
+faveur de ses enfants fussent augmentés.
+
+Mais son coeur restait fermé, et la généreuse bienfaitrice ne se
+faisait pas illusion sur les vrais sentiments de sa protégée.
+
+Noël arriva... Depuis quinze jours, la machine à coudre ne cessait de
+faire entendre ses tics-tacs. C'était à ne pouvoir dormir, durant la
+nuit entière, dans la maison.
+
+--Qu'avez-vous donc à travailler ainsi, Annette? demandaient les
+voisines. Nous allons vous conduire au Père-Lachaise[3], bien sûr! si
+vous continuez à vous fatiguer ainsi.
+
+[Note 3: Cimetière bien connu, le principal de la Capitale.]
+
+--C'est que voici bientôt Noël, et je ne veux pas voir pleurer mes
+enfants comme l'an passé. Ils ont eu les mains vides pendant que les
+autres avaient les mains pleines de jouets et de bonbons: cela m'a
+fendu le coeur et je leur ai promis que le Noël de cette année les
+dédommagerait.
+
+Je travaille pour tenir parole.
+
+L'homme propose et Dieu dispose. Notre Annette travailla avec tant de
+précipitation qu'un beau soir sa machine à coudre cassa.
+
+Plus de travail, plus de pain. Adieu les cadeaux de Noël! Ô malheur!
+les enfants allaient pleurer...
+
+L'ouvrière fit contre mauvaise fortune bon coeur: elle porta vite son
+gagne-pain à la réparation; mais on la fit attendre et on lui fit
+payer quinze francs! hélas!
+
+--Quel guignon d'être malheureuse! murmurait la pauvre mère en
+pleurant.
+
+Ce Noël allait être, bien certainement, encore plus triste que celui
+de l'année précédente. La veille au soir, les enfants mirent leurs
+petites chaussures sous la cheminée. Mille précautions furent prises
+pour les placer au bon endroit; il y avait eu même des contestations
+et des disputes entre eux à ce sujet. Le cadet n'avait pas craint de
+troubler l'ordre et de changer la topographie des souliers. La soeur
+aînée, qui s'en aperçut en faisant une ronde à la dérobée, fit un
+tintamarre qui nécessita l'intervention du papa et de la maman.
+
+--Comme ils vont être cruellement déçus, demain matin! pensait Annette
+avec angoisse. Mon coeur se fend de chagrin.
+
+Ce ne fut point sans peine que l'on décida les petits à aller se
+coucher: ils restaient là, bouche béante, devant le tuyau de la
+cheminée qui subit vingt fois leur inspection. Ils auraient volontiers
+passé la nuit à attendre le petit Jésus.
+
+Couchés sur leurs pauvres matelas, la discussion ne cessa point. Ils
+firent des projets, des échanges; ils jasèrent, se disputèrent.
+
+Quand le silence se fut établi, Annette dit a Baptiste:
+
+--Je n'ai rien à leur donner: ma bourse est à sec. Pauvres petits!
+
+Annette et Baptiste pleurèrent en voyant l'étalage des chaussures des
+enfants.
+
+Tout à coup, sans dire un mot, Baptiste se leva et sortit... Il passa
+devant les magasins étincelants de lumière, s'arrêta aux splendides
+étalages.
+
+--Passons, dit-il, je suis trop pauvre pour entrer là. Il porta ses
+pas du côté des petites boutiques en planches, échelonnées le long des
+boulevards et bourrées de jouets. Avisant une boutique a treize sous,
+il entra, et s'approchant du patron, il lui dit à l'oreille:
+
+--Je suis un brave ouvrier, j'ai quatre enfants; une grande dame nous
+protège (cet aveu lui coûtait les yeux de la tête): je voudrais bien
+avoir, à crédit, quelque objet à bon marché. Monsieur, vous pouvez
+voir... je demeure à...
+
+Le patron ne le laissa pas achever.
+
+--La maison ne vend pas à crédit, Monsieur... Inutile!... A treize
+sous! Boutique à treize sous!... Bon marché sans exemple.
+
+Quand Baptiste revint a la mansarde, il était exaspéré et criait plus
+fort que jamais: «Ah! quel malheur d'être pauvre!»
+
+Les cloches de la messe de minuit sonnaient à toute volée et
+joyeusement.
+
+Annette entendit frapper à la porte; elle courut ouvrir: la comtesse
+entra.
+
+--Quoi, vous à cette heure?
+
+--Oui, j'ai pensé à vos chéris... Je n'ai qu'un instant; ma voiture
+est en bas qui m'attend pour me conduire à Sainte-Clotilde où je
+vais entendre la messe de minuit. Oh! comme ils dorment d'un sommeil
+paisible, ces chers petits enfants du bon Dieu! Ils seront bien
+contents demain... tenez, voilà pour eux.
+
+La comtesse tendit un paquet, et, enveloppée de son manteau ramené
+autour d'elle, descendit rapidement l'escalier.
+
+Un coup de couteau à travers une ficelle, et le paquet éventré étala
+ses merveilles. Il y avait des poupées, des pantins, des dragées, des
+oranges, du chocolat, des bonbons, tout un assortiment de bonnes et
+belles choses à admirer, à conserver, à croquer.
+
+Baptiste et Annette n'y voyaient plus: ils pleuraient, ils
+sanglotaient.
+
+Ces chers petits! comme ils seront heureux au réveil!
+
+Les chaussures ne furent pas assez longues, larges et hautes pour
+recevoir les dons du petit Jésus: le devant de la cheminée fut garni
+d'objets inconnus à la mansarde. Comment décrire la joie des enfants,
+leurs exclamations, leurs cris, lorsque le jour fut venu!
+
+Annette et Baptiste dévoraient des yeux ces chers petits; ils
+partageaient leurs transports et pleuraient de joie avec eux.
+
+Quand la comtesse revint, Baptiste lui dit, les larmes aux yeux:
+
+--Madame, vous nous aimez puisque vous aimez nos enfants. Nous vous
+serons tous reconnaissants jusqu'à la mort.
+
+Huit jours après, Baptiste, Annette et les enfants allaient à la messe
+de la paroisse.
+
+La charité de la comtesse avait trouvé le chemin du coeur.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+8.--LES TROIS ACTES D'UN DRAME CONTEMPORAIN.
+
+Un dimanche matin, on aurait pu voir, il y a quelques années, deux
+personnes se rendant à l'église principale de leur localité, vers
+l'heure de la grand'messe. C'étaient M. X*** et son épouse, tous deux
+imbus des préjugés de notre siècle et pleins de cette arrogante fierté
+qui distingue les _parvenus_ sans religion. Ils n'allaient pas à la
+maison de Dieu pour y prier, mais bien pour s'y pavaner et y chercher
+un moyen de se distraire en même temps qu'une satisfaction à leur
+vanité. Lorsqu'ils entrèrent, la messe était commencée; au lieu de se
+tenir dans le bas de l'église, ils prétendent traverser les rangs,
+examinent curieusement toute l'assistance, se communiquent leurs
+impressions, en un mot affectent le même sans-gêne que s'ils s'étaient
+trouvés dans un concert ou une salle de spectacle. À ce moment, un
+prêtre à cheveux blancs, d'un aspect vénérable, quitte le choeur pour
+faire, selon l'usage, la quête parmi les fidèles. C'était le curé de
+la paroisse, qui jouissait de l'estime universelle grâce à ses
+bienfaits et à ses vertus. Le digne ecclésiastique avait la douceur
+d'un père, mais il avait aussi la juste sévérité du ministre d'un
+Dieu trois fois saint. Indigné de l'attitude inconvenante de M. X***
+et de son épouse, que leur toilette toute mondaine rendait plus
+révoltante encore, peiné surtout du scandale qui en résultait pour
+ses ouailles, le pasteur ne put s'empêcher de s'arrêter un instant
+lorsqu'il arriva près d'eux, et il leur dit à voix basse, mais d'un
+air grave: «Oubliez-vous donc que vous êtes ici dans la maison de
+Dieu?...» Puis, il passa, mais sa parole ne passa point, elle demeura
+brûlante sur le coeur de Mme X***, et en fit jaillir jusque sur son
+front la rougeur de la honte et de la colère...
+
+Peu de jours s'étaient écoulés, lorsqu'un jeune homme se présente
+au domicile du bon curé et demande à lui parler. Vainement lui
+objecte-t-on une occupation urgente, qui rend l'entrevue pour le
+moment impossible; il insiste vivement et justifie ses instances par
+les sollicitations d'un malade qui, se tordant, dit-il, dans les
+étreintes de l'agonie, l'appelle, veut le voir, lui parler, ne voir et
+ne parler qu'à lui seul!... Le prêtre est averti, il abandonne tout
+pour porter au moribond les consolations de son ministère, il hâte
+le pas, il court vers le domicile indiqué, il arrive. Introduit dans
+l'appartement où il était attendu, il cherche inutilement le lit du
+malade, il n'y trouve qu'un homme à l'abord froid et glacial et une
+dame se prélassant sur un riche canapé.--On a deviné M et Mme X***.
+
+C'était un lâche guet-apens.
+
+Le seuil à peine franchi, la porte se ferme à double tour derrière le
+vieillard.
+
+--Puis-je savoir ce que cela signifie? dit-il avec étonnement.
+
+--Je vais vous l'apprendre, répond X***. Asseyez-vous.
+
+Le vénérable pasteur s'assit machinalement, sans rien comprendre à un
+pareil début. Mme X*** laissa percer sur ses lèvres un imperceptible
+sourire, et son mari joua une dignité qui était une contradiction
+flagrante avec le rôle qu'il s'imposait.
+
+--Monsieur l'abbé, dit-il, nous reconnaissez-vous?
+
+--Non, dit le prêtre; cependant vos traits ne me sont point inconnus,
+mais je ne saurais préciser...
+
+--C'est étrange, fit X*** avec une légère ironie; eh bien! monsieur,
+j'aiderai vos souvenirs. Ministre d'une religion toute de charité,
+comment qualifieriez-vous l'insulte qu'un homme inflige à un autre?
+
+--C'est une faiblesse, dit le prêtre.
+
+--Et si cette prétendue faiblesse atteint encore son épouse?
+
+--C'est alors une lâcheté, dit le vieillard, de plus en plus surpris.
+
+--Mais si cette lâcheté s'accomplit devant une foule nombreuse, et
+dans un lieu réputé sacré par vous et par les vôtres, dans l'église
+même: que devient alors cette lâcheté?
+
+--Cette lâcheté devient alors un sacrilège, dit encore le vénérable
+ecclésiastique, dont l'étonnement n'avait plus de limite.
+
+--Nous sommes parfaitement d'accord, dit X*** en échangeant avec sa
+femme un rapide coup d'oeil.
+
+Les dernières paroles du prêtre avaient entièrement épanoui le visage
+de Mme X*** et elle souriait béatement sur son siège.
+
+--Mais je ne sais vraiment pas, monsieur, dit le curé, où peuvent
+aboutir toutes ces questions; daignez vous expliquer plus nettement,
+je vous prie.
+
+--Encore un point à éclaircir, monsieur l'abbé, et j'arrive au
+dénoûment.
+
+--Quel châtiment doit donc être infligé à l'homme lâche et sacrilège
+qui a pu s'oublier ainsi?
+
+--Le châtiment est, dans ce cas, monsieur, l'expression de la
+vengeance, et la vengeance n'appartient qu'à Dieu!
+
+--Ah! je le regrette; mais ici, monsieur, nous différons absolument de
+manière de voir, et il m'est avis que l'insulte doit nécessiter ou
+de promptes excuses ou une juste expiation. Permettez-moi, même, de
+n'admettre à cet égard que mon opinion seule.
+
+Et maintenant, ajouta-t-il, en quittant tout à coup le ton d'une
+discussion calme pour les formes brusques et peu courtoises de la
+colère et de la passion; et maintenant, ma femme et moi, nous sommes
+les offensés, et l'insulteur, c'est vous!...
+
+--Moi! dit le prêtre avec surprise sans doute, mais toujours avec ce
+calme et cette dignité qui jaillissent d'une conscience pure; moi!...
+Puis, un souvenir illuminant tout a coup sa mémoire: «Oh! monsieur,
+poursuit-il d'un ton doucement ironique, vous intervertissez
+étrangement les rôles: je sais à présent de quoi il s'agit. Dieu m'a
+confié la garde de sa maison, j'ai dû la faire respecter, et en vous
+rappelant, ainsi qu'à madame, la sainteté du sanctuaire, je n'ai fait
+qu'accomplir un devoir.»
+
+X*** demeure un instant interdit, en face d'une réponse aussi ferme:
+mais peut-il être vaincu, lui, par un prêtre, par un vieillard?...
+
+--Monsieur! s'écrie-t-il avec violence, vos paroles étaient une
+insulte, et l'insulte veut l'expiation; et saisissant un pistolet
+caché sous son vêtement: «À genoux, dit-il au vieillard, à genoux! et
+faites des excuses![4]»
+
+[Note 4: Quelque incroyable et même improbable que paraisse cette
+Violence préméditée, qu'on pourrait regarder comme une scène de roman,
+L'auteur garantit l'authenticité du fait.]
+
+X*** avait armé le pistolet et le tendait menaçant vers la poitrine du
+vieux prêtre.
+
+Mais il ne savait pas tout ce qu'il y a de noblesse, d'énergie,
+d'invincible volonté dans un coeur sans tache, dans une âme
+chrétienne, nourrie chaque jour du pain des forts. Il ne savait pas
+qu'abreuvé du sang de son Dieu, le vieillard y retrouve les forces
+de la jeunesse, le prêtre l'héroïsme qui fait les martyrs. Il ne le
+savait pas, il ne le soupçonnait même pas; s'il en eût été autrement,
+aurait-il pu consentir à affronter bénévolement cette alternative,
+ou d'être le meurtrier d'un vieillard, ou de subir la honte d'une
+mystification qu'il prétendait infliger lui-même?
+
+Le saint prêtre, calme et impassible, regarde fixement l'homme qui
+le menace, et n'opposant à sa fureur qu'une sublime résignation:
+«Monsieur, dit-il, le vieillard qui n'a plus que quelques jours à
+passer sur la terre ne doit pas redouter la mort; et le prêtre doit
+mourir plutôt que de transiger avec sa conscience, il ne saurait
+rétracter un devoir accompli, et il ne fléchit le genou que devant son
+Dieu!»
+
+Et portant la main à son coeur: «Frappez, monsieur, dit-il, frappez!
+Dieu nous voit, qu'il nous juge; à lui seul appartient la vengeance!»
+
+Ainsi que nous venons de le dire, se trouvant dans la nécessité ou
+d'être meurtrier ou de subir la honte d'une défaite, X*** fut tout
+heureux de voir sa femme s'interposer et solliciter en faveur du
+vieillard un _généreux_ pardon. Cette médiation tout à coup inspirée à
+Mme X*** diminua un peu ce qu'avait d'humiliant la position que son
+mari s'était faite. Ne paraissant alors obéir qu'aux instances de son
+épouse, il baissa l'arme et ne frappa point.
+
+--Puisque vous ne voulez pas me tuer, dit le curé, souriant à demi,
+soyez assez bon, monsieur, pour vouloir bien me rendre la liberté que
+vous m'avez ravie.
+
+X*** ouvrit la porte de son appartement, non sans quelque embarras, et
+le prêtre, ne laissant paraître aucune émotion, avec l'aisance d'un
+calme parfait, se retira en s'inclinant.
+
+Un an après, jour pour jour, le triste héros de cette aventure
+revenait, à cheval, d'un village voisin. C'était à la nuit tombante,
+et le voyageur humait avec délices la fraîcheur du soir.
+
+Après une absence de huit jours, il venait de régler quelques affaires
+et se hâtait de rentrer au sein de sa famille. Le voyage jusque-là
+avait été des plus heureux; tout à coup, arrivé à un endroit où la
+route décrit brusquement une courbe, le contact inattendu d'une
+branche qui s'inclinait isolément sur le chemin effraye le cheval.
+Un écart aussi prompt qu'imprévu renverse le cavalier. Par une
+circonstance funeste, le pied de X**** demeure engagé dans l'étrier
+et le tient suspendu aux flancs de sa monture, balayant de son front
+ensanglanté le sable et les cailloux de la route.
+
+Non loin de là se trouvaient quelques, habitations, ça et là éparses.
+Aux cris de l'infortuné, on accourt; mais, surexcité par le bruit
+qu'il entend et par la piqûre incessante de l'éperon avec lequel il
+laboure lui-même ses propres flancs, le cheval redouble de vitesse et
+traîne à travers les champs le corps mutilé de son maître. On peut
+enfin l'arrêter, mais X*** n'a déjà plus le sentiment de sa propre
+existence. Ses vêtements en lambeaux sont souillés de poussière et de
+sang; son visage, horriblement défiguré, laisse apercevoir au front
+une blessure large et profonde. Transporté sous le toit d'un pauvre
+paysan, il y reçoit les soins les plus empressés, mais la nuit qu'il y
+passa fut une nuit d'angoisses et d'atroces douleurs.
+
+X*** n'était qu'à 3 kilomètres de chez lui, et le lendemain, sur
+l'assurance donnée par le médecin que le malade pouvait, sans trop de
+danger, à l'aide de certaines précautions, franchir cette distance,
+quelques amis le portèrent sur une litière, et après bien des
+difficultés, parvinrent à le déposer mourant à son domicile.
+
+Malgré un repos absolu, malgré la rigoureuse observance de toutes les
+prescriptions de l'art, l'état du malade devenait de plus en plus
+alarmant; il n'y avait même plus d'autre lueur d'espérance que celle
+qui ne nous abandonne jamais, tant que l'objet de nos inquiétudes ne
+nous est pas entièrement ravi. Ses amis ne l'approchaient pas; sa
+femme elle-même ne venait auprès de lui qu'à de rares intervalles.
+Elle était loin de s'illusionner sur la gravité du mal, et quelques
+étincelles d'une foi non encore éteinte lui faisaient désirer pour
+son mari les secours de la religion; mais, partageant de ridicules
+préjugés, elle n'osait manifester ce désir. La difficulté s'aplanit de
+la manière la plus inattendue, et par celui-là même dont on pouvait le
+moins l'espérer.
+
+Dans le cours de sa maladie, X*** était souvent en proie au délire,
+et souvent alors aussi on entendait s'échapper de ses lèvres un nom
+auquel se rattachaient pour lui de tristes souvenirs, un nom qu'il ne
+semblait cependant prononcer qu'avec respect. À ce nom se mêlaient
+encore des mots entrecoupés: Expiation!... Vengeance!... Et si le
+malade trouvait un peu de calme, si la raison succédait au délire,
+ce n'était plus l'expression apparente du remords, mais celle du
+repentir, qu'articulait sa bouche.
+
+À l'un de ces moments heureux, mais rares, où une amélioration
+sensible s'était produite dans l'état de X***, il fit venir sa femme
+auprès de lui, et après quelque temps d'un secret entretien, celle-ci
+le quitta le front presque joyeux, comme si elle eût puisé dans cet
+entretien même une double espérance. Elle s'empressa donc de donner
+des ordres, qu'elle recommanda d'exécuter sans aucun retard.
+
+Un moment après, le vénérable curé que nos lecteurs connaissent déjà,
+se rendait aux instances de Mme X*** et franchissait de nouveau, sans
+hésitation, le seuil d'une demeure où il avait reçu naguère un si
+cruel outrage.
+
+Ô religion sainte, voilà tes oeuvres! Ce saint vieillard a tout
+oublié, tout pardonné, et il vient consoler et bénir, il vient ouvrir
+le ciel à celui qui avait failli l'assassiner.
+
+Ce fut Mme X*** qui introduisit le pasteur auprès du moribond.
+
+À l'aspect de ces cheveux blancs, de ce front tout empreint d'une
+majesté simple et imposante, sous l'influence de ce regard toujours
+grave, toujours calme, toujours bienveillant, mille souvenirs
+surgirent spontanément dans l'âme de X***, et, soulevant la tête avec
+effort, il voulut s'incliner devant le noble vieillard.
+
+--Est-ce bien vous, monsieur, dit-il d'une voix faible, est-ce bien
+vous qui daignez venir jusqu'à moi?
+
+--Oui, c'est moi, dit le prêtre avec bonté.
+
+--Je ne l'espérais pas, monsieur. Pouvais-je l'espérer après l'outrage
+dont je me suis rendu coupable envers vous?
+
+Puis, après un moment de silence:
+
+--Ah! monsieur l'abbé, dites-le-moi, venez-vous ici pour me pardonner
+ou pour me maudire?
+
+--Mon fils, le prêtre ne maudit jamais, il ne sait que bénir. Je vous
+bénis et je vous pardonne!
+
+Mme X*** était là. À ces dernières paroles, son coeur s'émut, ses
+larmes coulèrent, et, pour éviter d'augmenter par son émotion
+l'émotion du malade, elle quitta l'appartement avec discrétion et
+prudence.
+
+Alors, son époux tournant vers le prêtre un regard où se peignaient
+tour à tour et la reconnaissance et l'admiration:
+
+--Merci, monsieur, merci! Je mourrai maintenant moins malheureux,
+puisque j'ai obtenu un pardon que je n'osais même pas implorer.
+
+--Ne parlons plus de moi, répondit le ministre du ciel; mon pardon
+n'est rien, mon ami, ou bien peu de chose; je vous en apporte un
+autre, autrement précieux, autrement désirable, celui de Dieu
+lui-même. C'est lui qu'il faut aimer, lui qu'il faut bénir. Voyez!
+jusque dans ses châtiments il se montre bon père; c'est lui qui a
+fait naître en vous mon souvenir, lui encore qui me conduit ici pour
+consoler votre souffrance. Que vos larmes montent jusqu'à lui, voici
+l'heure de la réconciliation!
+
+Et le prêtre s'approcha bien près du lit du mourant.
+
+Dieu seul entendit les aveux du coupable et les paroles consolatrices
+du prêtre. Ce que nous savons, nous, c'est que les aveux de l'un
+furent souvent interrompus pas des sanglots, et que les paroles de
+l'autre furent accompagnées de douces larmes. Et quand ce secret
+entretien fut achevé, le vieillard s'inclina plus près encore du
+pénitent et déposa sur son front pâle le baiser de la paix.
+
+Le lendemain, le vieux prêtre revint auprès de son cher malade,
+portant dans ses mains le gage du salut, le sceau de la
+réconciliation. Le moribond, avec la piété d'un chrétien, la foi vive
+d'un fidèle, s'unit intimement au Seigneur, et, quelques heures
+après, il expira dans les sentiments d'une espérance, d'une confiance
+illimitées, car il allait vers Dieu, accompagné par Dieu même!
+
+(D'après _Jules Ducot_.)
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+9.--LE REMÈDE EST DUR, MAIS IL EST BON!...
+
+Quelques jours après avoir terminé sa station, un missionnaire reçut
+la visite d'un capitaine, homme d'esprit, droit et honnête, qui entama
+la conversation sur les grandes vérités chrétiennes exposées dans les
+réunions précédentes. «J'ai bien la foi, dit cet officier; qui ne l'a
+pas? Il n'y a qu'un ignorant ou qu'un homme perverti qui soit de force
+à ne pas croire à l'éternité, à ne pas croire en Jésus-Christ et
+à nier la majesté de l'Église. Dieu merci! je n'en suis pas là.
+Cependant, j'ai dans l'esprit je ne sais quoi de vague, d'indéfini qui
+m'empêche d'aller jusqu'à la pratique.»
+
+Le bon missionnaire sourit, et, lui tendant la main: «Mon capitaine,
+lui dit-il, bien des gens sont travaillés de cette maladie.
+Voulez-vous en guérir?--Eh! sans doute, répondit l'officier? Quel
+livre faut-il lire?--Aucun.--Et comment, alors, m'instruirai-je?--Rien
+n'est plus simple. Seulement, je crains bien que vous ne repoussiez le
+remède. Il est infaillible cependant.--Dites toujours. Peut-être ne me
+fera-t-il pas si peur.--Eh bien! mettez-vous à genoux et sans hésiter,
+priez de tout votre coeur. Moi je vais me mettre à prier avec vous,
+et puis... je vous confesserai.--Me confesser! répliqua vivement
+l'officier tout surpris; mais c'est là précisément ce qui me paraît
+inadmissible.» Et il lança cinq ou six phrases contre la confession.
+Le Père écouta tranquillement, puis lui dit: «Vous voyez bien que vous
+avez peur, j'en étais sûr. Je vous aurais cru plus brave.--Mais je le
+suis.--Prouvez-le-moi donc, ici à genoux.»
+
+En disant cela, il s'agenouilla le premier.... Après un peu
+d'hésitation, le capitaine en fit autant. Le missionnaire récita à
+haute voix et du fond du coeur: _Notre Père, Je vous salue, Marie,_
+et _Je crois en Dieu_; puis un acte de contrition. «Confessez-vous,
+mon fils, ajouta-t-il avec douceur et autorité. Dieu veut votre âme.
+Je vous pardonnerai tout en son nom.» Le capitaine tout ému ne
+répondit rien. Le prêtre se leva; l'officier resta à genoux. Dieu
+soit béni! dit le missionnaire. Et il s'assit près du militaire,
+l'encourageant si bien que son pauvre coeur fermé s'ouvrit à la
+grâce de Dieu et que, quelques minutes après, l'absolution
+sacramentelle avait rendu à sa belle âme sa pureté première.
+
+L'officier resta longtemps à genoux... il pleurait. Quand il
+se releva, il se jeta dans les bras du Père. «Oh! quel remède!
+s'écria-t-il. Qu'il est dur, mais qu'il est bon! Comme je vois clair
+à présent! je n'ai plus de doutes; je crois tout; je suis le plus
+heureux homme du monde!»
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+10.--LE BANC DE FAMILLE.
+
+Vers dix-huit ans, rapporte le héros de cette histoire, je perdis mon
+père et ma mère à quelques mois de distance, et en les perdant, je
+perdis tout. Un an ne s'était pas écoulé que ma foi et mes moeurs
+avaient fait naufrage. Les moeurs d'abord, la foi ensuite. C'est
+toujours ainsi que les choses se passent. Je devins voltairien, impie,
+matérialiste; enfin, comme vous dites aujourd'hui, libre-penseur.
+Poussé par une logique satanique, je conformai mes actes à mes
+nouvelles opinions. Moi, le fils d'une famille de saints, je ne mis
+plus les pieds à l'église ni à Pâques, ni à Noël, ni à l'occasion d'un
+enterrement ou d'un mariage. Cette conduite fut justifiée à l'aide de
+propos impies et blasphématoires qui scandalisèrent toute la paroisse.
+Le vieux curé qui m'avait fait faire ma première communion, m'ayant
+écrit pour me demander si je voulais garder à l'église mon banc de
+famille, je ne daignai pas lui répondre et je cessai de le saluer.
+
+Dix-huit ans s'écoulèrent; dix-huit ans que je voudrais effacer de mon
+existence au prix du temps que j'ai encore à passer sur la terre.
+Un trait vous dira quel homme j'étais. Un jour de Pâques, fatigué
+d'entendre les cloches chanter à toutes volées dans leur langage
+l'_Alléluia_, exaspéré de voir les chemins couverts d'hommes et de
+femmes en habits de fête se rendant à l'église, je saisis une cognée
+de bûcheron et j'allai attaquer par le pied un chêne situé dans une de
+mes prairies qui bordait la route. Je voulais protester contre les
+superstitions populaires!...
+
+Deux ans après ce bel exploit, par un jour brûlant d'été, une tempête
+épouvantable s'abat sur le bourg de Saint-Maurice-les-Étangs. Une
+famille, composée du père, de la mère et des trois enfants fut tuée
+par la foudre.
+
+Toute la paroisse se leva comme un seul homme et accompagna ces cinq
+cercueils à l'église et au cimetière. Je suivis la foule. L'impiété
+n'est pas toujours de saison. On m'aurait, ce jour-là, jeté des
+pierres, si je m'étais abstenu d'assister aux funérailles, ou si, en y
+allant, j'avais affecté de ne pas entrer dans l'église. J'entrai donc
+et je fis comme les autres.
+
+Il y avait près de dix-huit ans que je n'avais mis le pied dans la
+maison de Dieu; aussi étais-je embarrassé de ma personne au milieu
+de la foule qui remplissait, ce jour-là, l'église. Pendant que je
+cherchais un coin pour m'y cacher, le sacristain vint à moi et me fit
+signe de le suivre. Je le suivis machinalement, me demandant ce que ce
+bonhomme me voulait. Quelle ne fut pas ma surprise, lorsqu'il m'ouvrit
+le vieux banc de ma famille, toujours à sa place et toujours inoccupé,
+comme si j'avais continué à payer à la fabrique la taxe annuelle!
+
+Je n'étais pas à la fin de mes étonnements.
+
+Le sacristain revint au bout de quelques minutes, apportant une petite
+clef rouillée. Il me la remit en disant:
+
+--Voici votre clef.
+
+Je me rappelai alors qu'il y avait dans notre banc un petit coffret
+scellé, moitié dans le bois, moitié dans la pierre, où ma pieuse mère
+mettait ses livres de prières.
+
+Le coffret, lui aussi, était à sa place; je le reconnus, je reconnus
+la clef. J'ouvris, poussé comme par une force surnaturelle. Quelle ne
+fut pas mon émotion, en trouvant dans le coffret des livres dont ma
+mère se servait et où elle m'avait fait lire souvent de si belles
+prières! Ils étaient là, à peine détériorés par le temps et
+l'humidité, le _Formulaire de prières_, l'_Ange conducteur_,
+l'_Imitation de Jésus-Christ_...
+
+Ma présence dans l'église et dans le banc de ma famille eût fait
+sensation en d'autres circonstances. Grâce à la foule et à ces
+funérailles extraordinaires, elle passa inaperçue. Je pus, non pas
+prier,--je ne savais plus le faire,--mais rêver et réfléchir comme si
+j'avais été seul. Ayant ouvert l'_Imitation_ pour me donner une
+contenance, j'y trouvai une feuille de papier détachée, jaunie par le
+temps et le contact des doigts. Elle contenait une prière écrite de la
+main de ma mère. La voici:
+
+«Oh! mon Dieu! ne me punissez pas de ce que je n'ai pas assez de foi
+pour souhaiter, comme la mère de saint Louis, de voir mon fils mort
+plutôt que souillé d'un seul péché mortel! Pardonnez à ma faiblesse.
+Conservez la vie et la santé de mon enfant. Gardez-le du malheur de
+vous offenser. Mais si jamais il s'égarait du chemin de la foi et de
+la vertu, ramenez-l'y doucement et miséricordieusement comme vous
+ramenâtes l'enfant prodigue a son père!»
+
+Vous devinez mon émotion. Des larmes, que mon orgueil s'efforçait de
+retenir, coulèrent abondamment. Dire que je fus converti ce jour-la,
+serait trop dire. On ne brise pas aussi promptement avec dix-huit ans
+d'impiété. Mais si je ne fus pas converti, je fus touché et ébranlé.
+Dès le jour même, j'allai remercier le vénérable curé de Saint-Maurice
+de m'avoir conservé mon banc de famille. Il me fallut insister pour
+rembourser à l'excellent homme les dix-huit annuités qu'il avait
+avancées pour moi au trésorier de la fabrique.
+
+«Voyez-vous? me dit-il, bon sang ne peut pas toujours mentir. On n'est
+pas impunément le rejeton d'une famille de saints. Je le savais,
+moi, qu'un jour ou l'autre vous viendriez occuper le vieux banc des
+Chauvigny.
+
+Il ajouta, en me prenant les deux mains et en me les pressant:
+
+--Je vous en prie, mon cher enfant, puisque vous êtes allé à l'église,
+retournez-y. Vous consolerez les dernières années d'un vieux prêtre
+qui honorait et aimait vos parents, et qui en fut estimé et aimé.»
+
+Que vous dirai-je de plus? J'allai à la messe le dimanche suivant. La
+grâce de Dieu fit le reste.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+11.--LA LETTRE D'UNE MÈRE.
+
+Un des premiers malades que je visitai à mes débuts, disait un médecin
+chrétien, ce fut un jeune homme d'environ trente-cinq ans, que le
+désordre avait prématurément conduit aux portes de la mort. Je
+m'attachai à ce malheureux, et, ne pouvant le sauver, j'essayai
+d'adoucir ses souffrances. Froid, silencieux, strictement poli, mon
+malade acceptait mes remèdes et mes soins sans croire beaucoup a
+leur efficacité. Il aurait voulu dormir toujours et ne cessait de me
+demander de l'opium.
+
+Je rencontrai dans l'escalier de la maison un vieux prêtre qui me dit:
+
+--Monsieur, j'ai entendu dire que vous étiez chrétien; rendez donc à
+ce malheureux jeune homme un service: dites-lui quelques mots de Dieu.
+Je lui ai fait, sans résultat, plusieurs visites. Il m'accueille
+poliment, mais c'est tout. Je suis sûr qu'une parole de vous ferait
+plus d'effet que toutes mes exhortations.
+
+Je promis d'essayer.
+
+Le lendemain, je m'efforçai de faire causer mon malade et, comme il
+s'y prêtait d'assez bonne grâce, j'amenai la conversation sur le
+terrain religieux; le jeune homme s'en aperçut et me dit d'un ton
+ferme:
+
+--Je vous en prie, monsieur, ne me parlez pas de religion; je n'y
+crois pas.
+
+--Vous croyez au moins a l'existence de l'âme?
+
+--Je crois à l'opium, dit-il en souriant, et au sommeil.
+
+Et il prit la position d'un homme qui essaie de dormir.
+
+À quelques jours de là, je fis une seconde tentative, qui tourna plus
+mal encore que la première.
+
+--Écoutez, docteur, me dit le malade, j'ai étudié un peu de
+philosophie, et j'en sais assez pour ne pas croire à l'existence de
+l'âme.
+
+Et il se mit à développer quelques-uns des arguments de l'école
+matérialiste.
+
+Ces erreurs, qui m'auraient choqué dans la bouche d'un professeur
+éloquent, me parurent, dans cette mansarde et sur les lèvres de ce
+mourant, révoltantes et monstrueuses. Je sortis navré.
+
+Cependant nous continuions, le vieux prêtre et moi, à soigner, sans
+plus de succès l'un que l'autre, le corps et l'âme de ce malade.
+Le corps marchait à grands pas au tombeau. L'âme s'en allait à la
+perdition éternelle.
+
+Un jour que je posais à ce jeune homme une ventouse, j'eus besoin d'un
+morceau de papier; j'aperçus une espèce de lettre posée à côté de son
+chevet, je la pris et j'allais m'en servir lorsque le jeune homme me
+saisit brusquement la main et m'arracha la lettre. Un peu surpris, je
+déchirai une feuille à un vieux livre et je fis mon opération.
+
+Le soir du même jour, je retournai voir mon client qui baissait de
+plus en plus. Je l'aperçus tenant à la main et s'efforçant de lire la
+lettre que j'avais voulu brûler le matin.
+
+--Docteur, me dit-il, voici la dernière lettre que ma mère m'a écrite;
+il y a un an qu'elle ne me quitte pas et je l'ai lue plus de cent
+fois; je voudrais la relire avant de mourir; mes mains tremblent et ma
+vue s'obscurcit: soyez bon jusqu'à la fin, lisez-moi tout haut cette
+lettre.
+
+Je pris la lettre et j'en commençai la lecture. Non! jamais, depuis,
+je n'ai rien lu d'aussi tendre et d'aussi touchant. C'était Monique
+écrivant à Augustin. J'avais beau être médecin, je n'avais que
+vingt-six ans et je venais de perdre la meilleure des mères: les
+sanglots étouffaient ma voix; je sentais des larmes venir à ma
+paupière.
+
+Je regardai le malade: il pleurait silencieusement; mes larmes se
+mêlèrent aux siennes.
+
+Tout à coup je me levai et m'écriai: «Malheureux! pouvez-vous croire
+que celle qui a écrit une semblable lettre n'avait pas une âme?»
+
+Il garda le silence et ses larmes coulèrent plus abondamment. Le
+lendemain, il fit appeler le vieux prêtre et eut avec lui un long
+entretien. Le surlendemain, j'appris qu'il avait reçu les sacrements.
+
+Il vécut encore une semaine. Sa froideur polie n'était qu'un masque
+cachant un coeur égaré sans doute, mais bon et généreux. Il mourut
+entre les bras du vieux prêtre et les miens, couvrant de baisers les
+pieds du crucifix et la lettre de sa mère.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+12.--UNE PREMIÈRE COMMUNION À QUATRE-VINGTS ANS
+
+C'était en juillet 1875. Dans un petit village du canton de Castillon,
+diocèse de Bordeaux, vivait un pauvre vieux ménage octogénaire. Le
+mari était un impie, connu pour tel dans le pays; il n'allait pas
+même à la messe le dimanche. Hélas! il n'avait pas fait sa première
+communion. La bonne femme, au contraire, avait toujours été
+chrétienne, et, avec l'âge, elle était devenue très pieuse.
+
+Bien des fois elle avait essayé de faire entendre raison à son mari,
+qui l'aimait beaucoup; mais dès qu'elle abordait le chapitre de la
+confession et de la communion, elle était invariablement repoussée.
+
+Un jour elle tomba malade. Le médecin constata bientôt la gravité du
+mal, et engagea la bonne vieille à mettre ordre à ses affaires. Elle
+n'eut pas de peine à se résigner, mais son pauvre mari était comme
+atterré par la perspective de la séparation. Il était à moitié
+paralysé et cloué, à l'autre bout de la chambre, dans un grand
+fauteuil, regrettant tout haut de ne pouvoir donner à la chère malade
+les soins que réclamait son état.
+
+La bonne femme était, elle aussi, très désolée, mais pour un motif
+tout autre: elle pleurait et priait, profondément attristée de laisser
+derrière elle, non converti et dans un aussi pitoyable état de
+conscience, celui qui avait été le compagnon de fa vie pendant de si
+longues années. Au moment de recevoir les sacrements, elle tenta une
+dernière fois, mais en vain, de ramener son mari au bon Dieu.
+
+Cependant celui-ci suivait avec angoisse les progrès du mal Quand il
+crut que les derniers moments approchaient, il appela deux voisins
+et leur dit en sanglotant: «Mes amis, portez-moi auprès de ma pauvre
+femme pour que je l'embrasse avant sa mort et pour que je lui dise
+adieu.» Le lit où gisait la moribonde était un de ces grands lits
+d'autrefois, qui avancent dans la chambre et que l'on peut aborder des
+deux côtés. En voyant approcher son mari, la femme réunit ses forces
+et se tourne de l'autre côté. On porte le vieil infirme de ce côté-là;
+au grand étonnement de tous, la femme se retourne, en disant: «À quoi
+bon nous embrasser et nous dire adieu, si nous devons ne pas nous
+revoir dans l'éternité?»
+
+Le vieil incrédule n'y tient plus. Il fond en larmes. «Si! si! ma
+chère femme, s'écrie-t-il, nous nous reverrons, je te le promets! Je
+vais appeler M. le curé tout de suite, et je me confesserai. N'aie pas
+peur; je ne veux pas être séparé de toi pour toujours. Moi aussi, je
+vais servir le bon Dieu. Prie-le qu'il me pardonne.»
+
+On était en pleine nuit, et il était trop tard pour faire venir
+immédiatement le prêtre. Mais, dès le matin, on courut au presbytère.
+«Venez, vite, monsieur le Curé!--Comment! répond celui-ci, elle n'est
+pas morte?--Ce n'est pas pour elle, mais pour son mari, qui vous
+réclame pour se confesser tout de suite.»
+
+Le curé accourt. Déjà froide et sans mouvement, la bonne femme vivait
+encore et avait sa pleine connaissance. Elle regardait fixement son
+mari, à l'autre bout de la chambre. En voyant entrer le curé, un
+éclair de joie brilla dans ses yeux éteints, et, d'une voix mourante,
+elle murmura: «Je ne voudrais pas m'en aller avant de le voir
+converti.»
+
+Le curé s'assied auprès du vieux mari; la confession commence; et, au
+premier signe de croix, l'heureuse femme rend le dernier soupir...
+
+Huit jours après, à la messe du second service funèbre célébré pour sa
+femme, le pauvre vieillard converti faisait sa première communion, à
+la grande édification de toute la paroisse.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+13.--LA SOUPAPE.
+
+Une actrice de Genève avait une petite fille de onze ou douze ans.
+La mère, tout oublieuse qu'elle était pour elle-même de ses devoirs
+religieux, se souvint cependant qu'elle était catholique et voulut que
+son enfant fit et fit bien sa première communion. Elle la conduisit
+en conséquence chez l'abbé Mermillod[5], l'un des prêtres les plus
+intelligents et les plus charitables de la ville, et le pria de
+vouloir bien instruire et préparer sa petite fille. Le prêtre la reçut
+avec une bonté qui lui fit une vive impression, et il fut convenu que
+sous peu de jours commenceraient les leçons de catéchisme en présence
+de la Mère.
+
+[Note 5: Devenu depuis évêque et cardinal.]
+
+Quelques jours après cette première entrevue, l'abbé Mermillod,
+revenant de la visite d'un pauvre malade, passa dans le quartier et
+dans la rue où demeurait sa petite élève. Il sonna à cette porte peu
+habituée à des visites de ce genre, et une servante vint ouvrir.
+Le prêtre se nomma, et la servante le pria d'entrer, disant que sa
+maîtresse avait donné ordre d'introduire M. l'abbé toutes les fois
+qu'il se présenterait.
+
+Cette bonne fille avait pris la chose à la lettre; elle conduisit
+l'abbé Mermillod auprès de la dame, laquelle était à table avec une
+douzaine de convives, tous acteurs ou actrices, faisant bombance. Le
+pauvre abbé se trouva fort attrapé et les convives aussi. Il voulut se
+retirer, s'excusa de la malencontreuse obéissance de la servante;
+mais la maîtresse de la maison insista si fort pour qu'il voulût bien
+demeurer un peu, et elle lui dit, au nom de toute l'assistance, des
+paroles si honnêtes, que force lui fut de demeurer et de prendre un
+siège. La petite fille était à table auprès de sa mère et à côté d'une
+autre actrice qui paraissait avoir a peine vingt-trois ou vingt-quatre
+ans.
+
+L'abbé Mermillod, homme de coeur et d'esprit, n'était pas de ceux qui
+ont peur des pécheurs. Il comprit qu'à cette table, au milieu de
+cette étrange compagnie, il y avait à faire quelque bien et que la
+Providence ne l'avait pas amené sans motif en pareil lieu. Il répondit
+donc le plus poliment qu'il put aux avances dont il fut l'objet, et il
+se gagna bientôt la sympathie des convives.
+
+Ne sachant de quoi parler, il entra en conversation avec la petite
+fille, et lui demanda si elle se préparait à bien faire sa première
+communion. «Oui, monsieur, de tout mon coeur, dit l'enfant. Mais voici
+une, ajouta-t-elle en désignant sa voisine, voici une dame qui aurait
+à vous dire quelque chose et qui n'ose pas.» L'actrice rougit, et
+avoua avec un peu d'embarras qu'elle désirait beaucoup donner à la
+petite sa robe blanche de première communion.
+
+«C'est là une bonne et aimable pensée, reprit l'abbé; mais il y
+aurait, Madame, quelque chose de mieux encore, ce serait d'imiter
+cette bonne enfant et de remplir comme elle vos devoirs religieux.»
+La pauvre actrice rougit de plus belle. «Cela m'est malheureusement
+impossible, dit-elle; ma profession est mon seul gagne-pain et elle
+m'interdit la pratique de la religion; et puis je n'ai pas fait ma
+première communion. Maintenant je suis trop âgée.--On n'est jamais
+trop âgé pour revenir à Dieu, répondit doucement le bon prêtre; et
+à votre âge, Madame, il n'est jamais impossible de quitter une
+profession pour en prendre une autre plus chrétienne et meilleure.»
+
+«Ma foi, M. l'abbé a raison, dit un acteur en riant, et vous devriez
+bien vous confesser.» L'actrice ne répondit rien, et la conversation
+devint bientôt générale; on interrogeait le prêtre sur la confession,
+sur la position des acteurs et actrices vis-à-vis de l'Église; de part
+et d'autre on ripostait vivement, mais sans aucune aigreur.
+
+Le dîner fini, on se leva de table; les fenêtres de la salle donnaient
+sur un magnifique lac. Un bateau à vapeur vint à passer. «Tenez,
+messieurs, dit l'abbé Mermillod, voici qui va vous faire parfaitement
+comprendre à quoi sert la confession. Vous voyez ce bateau à vapeur.
+Une force puissante fait mouvoir sa machine et le fait avancer
+rapidement; mais cette force elle-même est un danger, un principe
+certain d'explosion et de destruction sans ce que l'on nomme la
+_soupape de sûreté_. Par cette soupape s'exhale le trop-plein de la
+vapeur, et le bateau et les voyageurs sont en sûreté. Ainsi en est-il
+de nous tous. Nous avons en nous des forces puissantes qui sont nos
+passions; à ces forces, à ces passions il faut une _soupape_, une
+ouverture sans laquelle nous sommes perdus. Eh bien! cette soupape,
+c'est la confession, c'est la confidence sainte et pure que Dieu nous
+a donnée comme le soulagement de nos coeurs, comme la consolation et
+la purification de nos consciences. Aussi remarque-t-on dans les pays
+protestants ou infidèles, où la confession est méconnue, beaucoup plus
+d'aliénations mentales, beaucoup plus de suicides, beaucoup plus
+d'accidents moraux, que dans les pays où l'on se confesse.» Et l'abbé
+développa cette thèse avec autant de force que de science, en
+l'appuyant de nombreux exemples.
+
+Il prit enfin congé de la compagnie, qu'il laissa toute charmée de
+son esprit et de sa bonté. La jeune actrice le reconduisit jusqu'à
+la porte. «Suivez donc M. l'abbé jusqu'à l'église, lui dit un des
+acteurs, et allez vous confesser tout de suite. Cela vous fera du
+bien.--Je ne dis pas non, reprit sérieusement la jeune femme, et je ne
+vois pas qu'est-ce qui m'en empêcherait.» Et sortant avec le prêtre,
+elle l'accompagna jusqu'à la porte d'entrée. Se trouvant seule avec
+lui: «Monsieur, s'écria-t-elle d'une voix tout étouffée de sanglots,
+Monsieur, vous m'avez sauvée! C'est la Providence qui vous a envoyé
+pour moi dans cette maison. J'étais désespérée; ce soir, j'avais formé
+la résolution de me jeter dans le lac et d'en finir avec les douleurs
+de la vie; il y a quelques jours j'ai été sifflée sur la scène et je
+ne veux plus y reparaître. Je n'avais plus de ressource, plus d'amis
+sur la terre, je voulais me tuer. Maintenant je veux me confesser, je
+veux me confesser tout de suite!»
+
+Le prêtre calma avec douceur cette pauvre femme, l'encouragea dans son
+bon propos. Il ajouta quelques conseils chrétiens aux paroles qu'il
+avait dites pour tout le monde, et la jeune femme prit une heure pour
+se rendre le lendemain au confessionnal.
+
+Grâce à une énergique volonté, elle a quitté le théâtre, et est
+devenue une bonne et fervente chrétienne.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+14.--UNE MÉPRISE QUI PORTE BONHEUR.
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+Un soir de l'année 1855, après une laborieuse journée, l'abbé
+Baron[6], alors vicaire à Douai, était rentré dans sa modeste demeure
+et se reposait de ses travaux apostoliques en récitant l'Office divin.
+On vint frapper à sa porte; il ouvrit, et une petite fille se présenta
+devant lui, le priant de passer, le plus tôt qu'il lui serait
+possible, chez une pauvre dame qui se mourait et qui demeurait rue
+***, n° 28. Le bon abbé voulut interrompre sa prière et se rendre
+aussitôt avec l'enfant à l'adresse indiquée; mais la petite messagère
+lui dit que la chose n'était pas urgente à ce point, et qu'on lui
+demandait seulement de ne pas remettre sa visite au lendemain, de
+peur d'accident. Le prêtre prit donc l'adresse de la malade et dit à
+l'enfant de le précéder et d'annoncer sa visite très prochaine.
+
+[Note 6: C'est celui qui s'est immortalise à la guerre de 1870,
+par son dévouement héroïque et les services éminents qu'il a rendus à
+l'armée française.]
+
+Quand il eut terminé la récitation de son Office, le pieux abbé se mit
+en route, sans faire attention seulement qu'il pleuvait à verse et que
+le froid était vif. Il s'agissait de sauver une âme, de consoler une
+douleur; qu'est-ce que le froid et la pluie devant un but pareil?
+Arrivé dans la rue indiquée par l'enfant, le prêtre entra au n° 18,
+convaincu que c'était bien là le numéro qu'on lui avait donné. La
+maison était pauvre; il n'y avait pas de concierge. Le prêtre monta
+l'escalier à tâtons et frappa à la première porte qu'il trouva sous sa
+main. Un homme vint lui ouvrir et, apercevant l'habit ecclésiastique,
+entra dans une brutale colère, répondit par trois ou quatre injures à
+la demande polie du charitable prêtre, qui s'informait si ce n'était
+point ici la chambre de la pauvre femme malade, et enfin lui ferma la
+porte au nez.
+
+Patient et doux comme le divin Maître, le prêtre frappa à la porte
+suivante, où il ne fut guère mieux accueilli.
+
+Il monta au second étage, un petit garçon était dans le corridor. «Mon
+enfant, lui dit le bon prêtre, pourrais-tu m'indiquer la chambre d'une
+pauvre dame qui demeure dans cette maison et qui est bien malade. Elle
+s'appelle madame Gérard.--Il y a bien à la porte là-bas au bout du
+corridor une pauvre dame très malade, monsieur le Curé; papa disait
+même qu'elle ne passerait pas la nuit; mais il me semble qu'elle ne
+s'appelle pas comme vous dites.--Le nom importe peu. Fais-moi le
+plaisir de me conduire à sa porte.» Et l'enfant le conduisit.
+
+L'abbé ouvrit la porte, entra dans la chambre. Auprès d'un lit où
+était en effet une femme malade à l'agonie, était assis un homme d'une
+cinquantaine d'années, qui se leva et parut fort étonné à la vue d'un
+prêtre. Celui-ci le salua avec affabilité et lui demanda comment
+allait sa pauvre femme; «car c'est sans doute votre femme,
+ajouta-t-il, et vous êtes monsieur Gérard?...--Moi? répondit
+brusquement le maître de la chambre; point du tout. Qui vous a dit
+de venir ici et de vous mêler de nos affaires?--Mais on vient de
+m'envoyer chercher, repartit le prêtre fort étonné. On m'a dit qu'une
+pauvre dame Gérard, malade à l'extrémité, m'envoyait quérir pour
+recevoir les derniers secours de la religion. Si je me suis mépris de
+rue, ou de maison, ou de chambre, il me semble du moins que la pauvre
+dame que voici n'a pas moins besoin de mon saint ministère. C'est
+le bon Dieu, sans doute, qui m'a conduit ici et qui a permis cette
+méprise.»
+
+«Oh! oui, Monsieur! murmura d'une voix affaiblie la pauvre mourante,
+c'est Dieu qui vous a conduit ici.--Point du tout, dit le mari avec
+emportement. Voici plus de dix ans qu'un prêtre n'a mis les pieds chez
+moi, et vous ne confesserez pas ma femme; elle est à moi, mêlez-vous
+de vos affaires!--Vous vous trompez fort, Monsieur, dit le prêtre avec
+douceur et fermeté. Votre femme est à Dieu avant d'être à vous, et
+vous n'avez pas le droit de disposer de son âme. Si votre femme veut
+se confesser, je la confesserai; et mon devoir est de ne l'abandonner
+que si, de sa propre volonté, elle refuse mon ministère.»
+
+Et s'approchant de la malade: «Madame, lui dit-il, désirez-vous vous
+réconcilier avec Dieu et mourir chrétiennement?» La pauvre femme leva
+les mains au ciel et se mit à pleurer de joie. «C'est le bon Dieu
+qui a tout fait, dit-elle. Depuis plusieurs jours je prie mon mari
+d'appeler un prêtre, et il m'a toujours refusé. Je veux me réconcilier
+avec le bon Dieu, qui a eu pitié de moi.--Vous l'entendez, Monsieur?
+dit le prêtre en se tournant vers le mari: veuillez pour quelques
+moments me laisser seul avec cette pauvre dame.»--Et ces paroles
+furent prononcées avec tant de fermeté et de résolution, qu'il fut
+comme forcé de se retirer; ce qu'il fit en grommelant.
+
+«Voici, Monsieur, ce qui m'a sauvée,» dit en pleurant la mourante. Et
+montrant au prêtre un chapelet suspendu auprès de son lit: «J'ai eu
+la faiblesse de craindre mon mari plus que Dieu, et pour éviter des
+scènes, j'ai depuis dix ou onze ans abandonné la pratique de mes
+devoirs religieux; mais je n'ai jamais cessé de me recommander à la
+bonne sainte Vierge. Tous les jours, ou à peu près, j'ai dit un bout
+de mon chapelet, et j'ai toujours conservé l'amour de la sainte Mère
+de Dieu. C'est elle, Monsieur l'abbé, qui vous amène à moi; c'est
+elle qui sauve ma pauvre âme!...» Profondément touché de cette
+scène attendrissante, le bon prêtre consola la malade, l'aida à se
+confesser, lui donna l'absolution de ses péchés, et lui dit, en la
+quittant, de se préparer de son mieux à recevoir le saint Viatique et
+l'Extrême-Onction, qu'il allait chercher à la paroisse voisine.
+
+En sortant, il voulut serrer la main du mari qui la retira, et qui
+rentra fort mécontent auprès de son heureuse femme.
+
+L'abbé avait regardé dans son calepin l'adresse de la malade, pour
+laquelle on était venu le chercher, et il avait vu qu'au lieu du n°
+18, c'était le n° 28 qui lui avait été indiqué. Tout en bénissant le
+bon Dieu de son erreur bienheureuse, il se hâta d'aller à ce n° 28,
+où il trouva en effet la malade qui l'attendait. Il la confessa a son
+tour, puis, sans perdre de temps, il alla réveiller le sacristain de
+la paroisse; et prenant le Saint-Sacrement avec les saintes huiles, il
+revint auprès de ses deux malades; mais quand il entra à son cher n°
+18, sa pénitente venait d'expirer--Elle avait eu dans l'absolution
+sacramentelle le pardon de ses péchés, et la ferveur de sa bonne
+volonté avait sans doute suppléé aux yeux du Dieu de miséricorde aux
+autres secours que le prêtre lui apportait.
+
+Rempli de foi et de reconnaissance envers la sainte Vierge, refuge
+des pécheurs, consolatrice des affligés, le ministre de Dieu termina
+auprès de l'autre malade ce qu'il avait à faire; et c'est lui-même qui
+a donné tous les détails de cette touchante aventure. Elle montre une
+fois de plus quels trésors de bénédiction sont renfermés dans la piété
+envers Marie, et combien Jésus est miséricordieux pour ceux qui aiment
+sa Mère.
+
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+ * * * * *
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+15.--HÉROÏSME D'EN JEUNE NÉOPHYTE.
+
+Dans un émouvant récit, le P. Hermann a raconté le baptême et la
+conversion d'un de ses neveux, né comme lui dans la religion juive.
+Rien de plus édifiant que cette histoire, dont les détails semblent
+nous reporter aux premiers temps du christianisme.
+
+Il y a quelques années, dit-il, un enfant, alors âgé de sept ans, vint
+avec son père et sa mère, tous les deux juifs comme lui, me visiter au
+monastère des Carmes, près de la ville d'Agen. C'était à l'époque des
+belles processions de la Fête-Dieu. On avait inspiré à cet enfant une
+profonde horreur pour notre divin Crucifié: cependant la grâce, se
+répandant avec profusion du fond de l'ostensoir où Jésus daigne se
+cacher pour notre bonheur, se rendit victorieuse de cette âme si
+naïve, si inaccoutumée à nos mystères; elle attira ce jeune coeur à
+son amour avec une si forte véhémence et une si forte douceur que
+l'enfant crut à la présence réelle de Jésus-Christ dans le sacrement
+de son amour avant de connaître aucune autre des vérités de notre
+divine religion. Aussi, à force de prières et de supplications,
+obtint-il l'insigne faveur de pouvoir revêtir les ornements d'un
+de ces enfants de choeur qui, pendant les processions du Très
+Saint-Sacrement, répandent des fleurs sous les pas de Jésus-Hostie.
+
+Ravi de joies et de consolations célestes, après avoir rempli cette
+angélique fonction, il courut à son père: «Ô mon père! dit-il, quel
+bonheur! Je viens de jeter des fleurs au bon Dieu.» Dans la bouche de
+ce petit enfant juif, c'était toute une profession de foi nouvelle...
+Le père, redoutant qu'on ne fît changer de religion à ce fils unique
+sur lequel reposait toute son affection, le surveilla dorénavant et
+voulut repartir avec lui pour Paris, lieu de sa résidence. Mais, avant
+le départ, un trait, parti du coeur de la divine Eucharistie, avait
+frappé, pénétré, presque renversé la jeune mère, l'avait rendue
+chrétienne et, dans le plus profond mystère d'une nuit silencieuse,
+celle-ci avait reçu le baptême et l'Eucharistie des mains sacerdotales
+de son propre frère[7]. Le jour suivant, l'Évêque lui donnait le
+sacrement de confirmation. Rien n'avait transpiré de ce pieux secret
+et la famille se remit en route pour Paris, sans se douter qu'il y eût
+une chrétienne dans son sein.
+
+[Note 7: Le R. P. Hermann, qui raconte ce fait.]
+
+Le jeune Georges--c'est le nom de l'enfant--ne put oublier les saintes
+impressions que son âme avait puisées dans ces fêtes chrétiennes; il
+en parla souvent à sa mère, il la questionna, et celle-ci, heureuse de
+voir germer dans cette chère âme la semence de lumière que la grâce
+y avait jetée, ne se fit pas prier pour développer dans son esprit,
+avide de s'éclairer, la connaissance de ce Dieu d'amour, de ce doux
+Jésus qui a voulu naître d'une fille de Jacob et se faire homme pour
+sauver les brebis d'Israël...
+
+Dès ce moment, en effet, sa jeune intelligence et son coeur ardent
+n'étaient plus occupés que de la pensée et du souvenir de la divine
+Hostie qui avait blessé d'amour son pauvre coeur, et chaque soir,
+après s'être assuré que son père était endormi, il rouvrait les
+yeux, il se mettait à prier longtemps le doux Enfant Jésus et à bien
+apprendre son catéchisme. «Ô mon Jésus! disait-il, quand donc mon
+jeûne finira-t-il? quand donc pourrai-je vous recevoir dans la sainte
+Communion et vous presser sur mon coeur!» Ce qui le préoccupait
+vivement, c'était le changement qu'il avait remarqué dans sa mère
+depuis ce voyage dans le Midi; il lui voyait d'autres habitudes,
+d'autres démarches, des principes et des goûts plus sévères, et un
+jour il lui dit: «Mère, si vous ne m'assurez que vous n'êtes pas
+baptisée, je le croirai.» La mère, embarrassée, ne sut que répondre.
+«Ah! maman, reprit-il, je le vois bien, vous êtes déjà chrétienne et
+j'espère que le bon Jésus me réunira bientôt à vous et que nous ferons
+ensemble notre première communion...» La mère, tressaillant d'une
+émotion mêlée de joie et de crainte, osa avouer à son fils qu'elle
+recevait son Sauveur presque chaque matin... Alors l'enfant se mit à
+pleurer à chaudes larmes, à sangloter, à se jeter au cou de sa mère:
+«Oh! pourquoi ne m'avez-vous pas attendu? Au moins permettez-moi de me
+tenir tout près de vous quand Jésus sera dans votre coeur, afin que
+je puisse embrasser avec respect ce divin Enfant si aimable... Ô mère
+bien-aimée, je vous en supplie, la prochaine fois, gardez-moi quelque
+chose de votre communion; une mère partage volontiers avec son enfant
+sa nourriture..» Et le jeune enfant se rapprochait alors de sa mère et
+baisait avec respect ses vêtements. Ce désir dura quatre années tout
+entières. Dire les sacrifices, les efforts que dut faire ce pauvre
+enfant pour concilier l'obéissance qu'il devait à son père avec sa
+foi vive, sa préoccupation unique de devenir chrétien, d'apprendre à
+connaître, à aimer, à servir Jésus-Christ, serait chose impossible. Ce
+fut un long martyre...
+
+À onze ans, Georges assiste à la solennité d'une première communion
+dans sa paroisse. Il connaît Jésus, il aime Jésus, il ne désire que
+Jésus!... son petit coeur est tout brûlant de soif pour Jésus. Il voit
+tous ses compagnons d'enfance, ses amis, s'approcher légitimement de
+la table sainte, et lui, il doit se cacher dans un coin obscur de
+l'église, dévorant ses larmes, lançant à tous ces heureux enfants des
+regards d'une inconsolable et sainte jalousie!...
+
+Quelques mois après cette fête de sa paroisse, la mère m'écrivait
+qu'elle ne pouvait résister aux larmes de son fils qui menaçait
+d'aller demander le baptême au premier prêtre qu'il pourrait attendrir
+sur son sort. On pesa mûrement toutes les difficultés de sa position
+vis-à-vis d'un père chéri, mais pour qui l'heure de la foi en
+Jésus-Christ n'avait pas encore sonné et qui s'armait de toute son
+autorité pour empêcher son fils de devenir chrétien.
+
+L'amour de Jésus-Christ fut le plus fort, et il fut décidé que je
+viendrais en secret a Paris. Il fallait le voir, cet enfant, lorsqu'il
+entra dans la chapelle, conduit par sa mère! Celle-ci tremblait d'être
+surprise dans cette pieuse soustraction à la surveillance paternelle.
+
+Avec quelle piété le petit Georges se mettait à genoux, calme,
+heureux, fort de sa résolution, le visage rayonnant d'une sainte
+allégresse!--Que demandez-vous, mon enfant? lui dis-je alors.--Le
+baptême.--Mais savez-vous bien que demain, peut-être, on voudra vous
+contraindre à entrer dans la synagogue, afin de participer à un culte
+aboli?--Ne craignez rien, mon oncle, j'abjure le judaïsme.--Mais si
+l'on voulait avec menaces vous obliger à fouler aux pieds le Crucifix,
+en haine de notre divine religion?--N'ayez pas peur, mon oncle, je
+mourrais plutôt. Cependant, ajouta-t-il, si on me liait pieds et
+mains, et si malgré mes cris, ma protestation et ma résistance, on me
+portait dans la synagogue et on plaçait mes pieds sur le visage du
+Crucifix, y aurait-il apostasie, si ma volonté résistait?--Non, mon
+enfant, la volonté seule constitue le péché.--Alors, je demande le
+baptême. De grâce, accordez-le-moi.»
+
+La cérémonie continue au milieu de la plus profonde émotion des
+assistants. Après le baptême, vint la sainte messe, et après
+avoir faire descendre et reçu mon Dieu dans les transports de la
+reconnaissance, je me retournai et montrai à l'heureux enfant
+l'objet de tous ses voeux, de tous ses désirs. Jamais spectacle plus
+attendrissant n'avait frappé les regards de la foi chrétienne!...
+Agenouillé entre sa mère et sa marraine, il aspira dans un divin
+baiser et recueillit dans son coeur ce doux Jésus qui venait lui
+apporter tout son ciel avec lui... Rien ne troubla son bonheur, pas
+même la crainte d'être surpris par son père... Quelques semaines
+après, il communia encore pour la Toussaint avec la même allégresse,
+et puis vint l'heure de l'épreuve.
+
+Son père lui présenta un livre et lui dit: «Faisons la prière.--Mon
+père, je ne puis pas prier dans ce livre des Israélites.--Et
+pourquoi?--Je suis chrétien, je suis catholique.--Mon enfant, tu te
+livres à un jeu cruel! tu ne parles pas sérieusement, je pense. Du
+reste, tu sais bien que ton baptême ne serait pas valide sans le
+consentement de ton père.--Pardon, mon père, dans notre sainte
+religion catholique, il suffit d'avoir l'âge de raison et
+l'instruction religieuse pour être baptisé validement.» Le père
+dissimula d'abord sa violente irritation; mais quelques jours après,
+il enlevait son fils, partait avec lui et le conduisait dans un pays
+protestant, à quatre cent cinquante lieues de sa mère.
+
+Tous les efforts qu'on fit pour découvrir l'asile où l'on avait
+relégué le pauvre enfant demeurèrent inutiles. On avait mis en
+mouvement toutes les autorités civiles et politiques pour le chercher;
+mais comme il avait été placé sous un nom supposé dans un pensionnat
+dirigé par des hérétiques, toutes les démarches furent sans succès,
+et la mère resta seule... et l'enfant, comme Daniel dans la fosse aux
+lions, fut en butte à des assauts acharnés pour lui faire renier sa
+foi. «Je voudrais revoir ma mère, s'écriait-il souvent en versant
+d'abondantes larmes.--Tu la reverras, lui répliquait-on, si tu
+abjures.--Oh! non, je suis chrétien, je suis catholique et je préfère
+tout souffrir plutôt que de renoncer à ma foi.»
+
+Et malgré cette héroïque fidélité, on écrivait à la mère que son fils
+était rentré dans les ténèbres du judaïsme. Mais elle avait confiance
+en Jésus, en Marie, en Joseph, elle n'en crut rien, et ne sachant que
+devenir toute seule à Paris, elle alla se réfugier à Lyon, où elle fut
+accueillie par la marraine de son fils. Bien souvent, on vit tomber
+ses larmes sur la Table Sainte où elle venait puiser des forces dans
+la réception du Pain quotidien, de ce Jésus pour l'amour duquel elle
+s'était exposée à la cruelle séparation de son fils unique.
+
+Trois mois se sont écoulés encore, et une lettre venue du fond de
+l'Allemagne lui dit: «Venez, votre fils est ici.» Elle accourt, et
+après un pénible et long voyage de plus de cinq cents lieues, au
+moment où elle aperçoit sa famille, elle s'écrie: «Mon fils! où est
+mon fils?--Votre fils, vous ne le reverrez qu'après avoir fait serment
+devant Dieu que vous l'élèverez dans la religion juive et que vous ne
+manifesterez par aucun signe extérieur la religion catholique que vous
+avez embrassée.»
+
+Après quelques semaines d'une déchirante agonie, le coeur du père
+se laisse attendrir, et il permet une entrevue en sa présence, à la
+condition qu'il ne sera point question de religion. Le fils s'est jeté
+au cou de sa mère, celle-ci l'a baigné de ses larmes, ils n'ont pu
+prononcer les doux noms de Jésus et de Marie; mais dans une lettre, ma
+pauvre soeur me disait: «Il n'a rien pu me dire, mais j'ai compris,
+j'ai senti, je suis sûre qu'il est resté fidèle. Oui, j'ai senti
+dans ses regards, dans ses tendres baisers que mon fils est toujours
+chrétien.»
+
+Mais le pauvre Georges se trouva de nouveau privé du trésor pour
+lequel il avait affronté toute cette persécution religieuse: il
+s'était fait chrétien pour pouvoir communier, et voici que depuis la
+Toussaint jusqu'à Pâques une sévère surveillance l'avait empêché de se
+rendre à l'église et il se trouvait placé dans une pension, dans une
+ville où il n'y avait pas un seul prêtre catholique... Peut-on se
+figurer cette torture?... Plusieurs mois se passent encore. Un jour,
+(jour secrètement fixé d'avance), il parvient enfin à se soustraire à
+la surveillance de ceux qui le gardent, il va jouer dans un bois; mais
+ce ne sont pas des fleurs ni des papillons qu'il cherche; son regard
+ému attend un messager du ciel... Un monsieur passe près de lui et
+le regarde avec un intérêt marqué: c'est bien lui. Savez-vous qui
+c'était? C'était un prêtre missionnaire que la mère du petit Georges
+avait attendri sur son sort. Il s'était déguisé et était venu se
+promener, comme par hasard, dans ce même bois, et le pauvre enfant put
+faire pour la première fois sa confession depuis son enlèvement, qui
+remontait à dix mois. Il la fit dans un bois, à l'ombre d'un arbre
+protecteur... Mais ce n'était pas tout: comment communier?
+
+Le prêtre dut repasser le fleuve (l'Elbe) qui séparait sa mission du
+lieu habité par le pauvre néophyte. On pria, on étudia le terrain, et
+enfin, quelques jours après, le missionnaire se déguisa de nouveau,
+prit sur lui un petit vase d'argent renfermant tout le trésor des
+cieux, la sainte Hostie, et s'embarqua sur un bateau à vapeur, au
+milieu d'une foule stupide qui ne se doutait pas que Jésus-Christ,
+vrai Dieu et vrai homme, était caché sur la poitrine de cet heureux
+prêtre. L'enfant avait pu s'échapper de l'école pour accourir dans la
+chambre de sa mère, et là, dans cette chambre où il avait improvisé un
+petit autel couvert de fleurs et de lumières, tous deux à genoux
+ils attendaient la visite si ardemment désirée du Sauveur Jésus en
+personne qui voulait bien condescendre à venir les fortifier dans leur
+exil.
+
+Enfin le prêtre, traversant sans obstacle tous les dangers de cette
+périlleuse entreprise, arriva avec son dépôt précieux, et dans ce pays
+sans foi, dans cette ville sans prêtre, sans église catholique, et
+dans cette modeste chambre, l'enfant put accomplir le devoir pascal et
+s'unir à son Jésus.
+
+Voici ce qu'il m'écrivit quelques jours après:
+
+«Quand je me réveille la nuit, ô mon cher oncle, pour penser à toutes
+les grâces que le bon Jésus m'a faites depuis que je suis ici, loin de
+tout secours religieux, quand je pense surtout à la communion que j'ai
+pu faire presque miraculeusement dans la petite chambre de maman, je
+me mets à bondir de joie sur mon lit et à mordre ma couverture dans le
+transport de ma reconnaissance.»
+
+Quelques mois après, il m'écrivait encore: «Nous sommes à la veille de
+Noël, et à l'approche de cette solennité la surveillance redouble pour
+m'empêcher de recevoir mon Dieu. Hélas! devrai-je passer ces belles
+fêtes dans un douloureux jeûne, privé du pain de vie? Priez le saint
+Enfant Jésus que mon jeûne finisse bientôt. Il faut que je sois bien
+sage pour dédommager maman de ne pas se trouver à Lyon pendant que
+vous y prêchez.»
+
+Ici se termine le touchant récit du P. Hermann. Depuis lors, Georges a
+été rendu à sa mère, et ils ne se sont plus séparés. Le bon religieux
+revit, trois ans après lui avoir donné le baptême, cet enfant chéri
+qu'il ne cessa de diriger jusqu'à sa mort.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+16.--LES DEUX AMIS.
+
+Il y a quelques années, en me rendant à Paris, raconte un homme du
+monde, je me détournai de la route directe pour aller prier sur
+la tombe d'un de mes jeunes compatriotes, Alexis ***. Descendu de
+voiture, j'étais bientôt arrivé au cimetière. Je me mis à le parcourir
+dans toutes les directions, m'arrêtant devant chaque tombe, lisant
+toutes les inscriptions sans pouvoir découvrir le nom que je
+cherchais. Je commençais à désespérer d'y parvenir, quand j'aperçus un
+officier qui était à l'extrémité opposée. J'allai droit à lui: nous
+nous rencontrâmes près d'une place où la terre avait été fraîchement
+remuée; au milieu, une petite croix de bois apparaissait à peine entre
+quelques rares gazons. Nous échangeâmes un salut; je prononçai le
+nom d'Alexis. «C'était mon meilleur ami, dit-il; vous le connaissiez
+donc?--Je suis entré ici pour chercher sa tombe et pour y prier.--Et
+voici précisément le lieu où il repose.»
+
+Ce mot dit, il s'agenouilla; j'en fis autant; nos prières s'élancèrent
+à la fois du fond de nos coeurs vers le ciel. Quand nous fûmes
+relevés: «J'avais encore un autre désir, lui dis-je, et il est en
+votre pouvoir de l'accomplir. Vous étiez, m'avez-vous dit, l'ami
+intime d'Alexis; vous avez sans doute assisté à ses derniers moments;
+ce serait une consolation pour moi que d'en entendre le récit de votre
+bouche.--Vous ne pouviez vous adresser mieux qu'à moi, monsieur. Mais,
+pour apprécier combien sa mort a été belle, il est nécessaire de
+remonter plus haut. Je vous raconterai l'histoire de quelques années
+de sa vie; ce sera la mienne aussi.
+
+«Nous sommes entrés le même jour, Alexis et moi, à l'École militaire;
+dès notre première entrevue, une secrète sympathie nous attira l'un
+vers l'autre. Nous eûmes le bonheur d'entrer dans le même régiment. Il
+eût été difficile de se figurer deux caractères mieux en harmonie que
+les nôtres. Graves, sérieux, réservés, nous prenions en horreur les
+plaisirs coupables. Nous ne trouvions aucun attrait pour les plaisirs
+bruyants. Nous ne quittions l'étude que pour discourir entre nous des
+matières que nous venions d'apprendre, et, chose déplorable! nous
+n'avions de foi qu'en nous-mêmes, et toutefois, sur ce point-là
+même, il y avait entre nous une grande différence. Alexis était
+_incrédule_, moi j'étais _impie_. S'il m'arrivait de tourner en
+dérision des choses saintes, cet excellent Alexis me blâmait; il
+m'adressait des reproches sévères, bien que toujours affectueux.
+L'hiver venu, nous allâmes, chacun de notre côté, en semestre. À notre
+rentrée au régiment, après quelques paroles d'amitié échangées entre
+nous, «Eh bien, Alexis, lui dis-je en souriant, as-tu fait tes Pâques
+avant de partir?--Non, répliqua-t-il d'un ton sec qui indiquait assez
+que la question lui avait déplu.--Je veux parier avec toi, repris-je,
+que ta mère t'aura bien persécuté pour cela.--Elle m'y a exhorté
+tendrement; mais je lui ai dit que j'avais trop peu de foi pour bien
+communier, et que, grâce à Dieu, j'en avais encore assez pour ne
+vouloir pas communier mal. Prenez patience et priez pour moi, en
+attendant qu'il me soit possible de vous satisfaire: ce jour ne
+tardera pas à venir, je l'espère. Oui, je l'espère!» répéta-t-il en se
+tournant vers moi et en appuyant fortement sur ce dernier mot.
+
+«En ce moment, je ne sais quel génie infernal s'empara de moi: sans
+respect pour l'amitié, sans égard pour les lois de la politesse,
+j'éclatai grossièrement de rire. Mais je ne tardai pas à m'en
+repentir, quand je vis quelle blessure mon indigne conduite avait
+faite à son coeur. «Tu m'as fait de la peine, me dit-il. Ce n'est pas
+bien... je ne m'attendais pas à cela de ta part... moi qui te croyais
+un si bon coeur...» Tels furent ses reproches; il y avait à la
+fois dans l'accent de sa voix et dans l'expression du regard qui
+l'accompagnait quelque chose de si profondément triste et douloureux,
+que je fus saisi de confusion. «J'ai eu tort... me pardonneras-tu?...
+cela ne m'arrivera plus...» Je ne pus en dire davantage; lui, aussitôt
+... l'excellent homme! de m'ouvrir ses bras, dans lesquels je me
+précipitai: notre amitié était devenue plus étroite que jamais.
+
+«Un jour, nous étions allés ensemble à l'hôpital visiter quelques-uns
+de nos soldats. Un de ces malheureux venait de rendre le dernier
+soupir. «C'est triste, dis-je à Alexis, de voir un militaire mourir
+dans son lit comme une vieille femme. Je ne connais qu'une belle mort
+pour nous autres... le boulet de canon!--Si on est préparé, reprit-il;
+car pour moi, je ne connais pas de mort plus triste que celle qui vous
+frappe en traître...--Je t'entends, tu ne voudrais pas mourir sans
+confession...--Pauvre ami!... Ainsi donc, incorrigible!... Tu m'avais
+cependant promis...» Et après un court intervalle de silence: «Tu l'as
+dit, je désire et je désire vivement ne pas mourir sans confession...
+J'ai même... il faut que tu l'entendes de ma bouche... j'ai pensé que
+si je venais quelque jour à tomber malade, je m'adresserais a toi pour
+aller chercher un prêtre; et je puis compter que tu me rendras ce
+service, n'est-il pas vrai?» Il remarqua la surprise que me causait
+une telle demande; il insista: «Tu me le promets, mon ami?...» Et il
+me tendit la main... J'hésitai encore; mais la pensée que mon refus
+affligerait ce bon ami l'emporta en ce moment sur toute autre
+considération: je pris sa main, je la serrai dans les miennes; je lui
+promis, de mauvaise grâce, il est vrai, ce qu'il me demandait; mais il
+n'eut pas l'air de s'en apercevoir, et il me remercia affectueusement.
+
+«Dès que le pauvre Alexis fut atteint de la maladie dont il mourut,
+je ne le quittai plus. Je m'étais établi dans sa chambre; le jour,
+j'étais constamment à le garder; je le veillai toutes les nuits. Un
+matin, le médecin venait de faire sa visite accoutumée. Il avait
+remarqué un grand changement en lui; des symptômes fâcheux s'étaient
+manifestés; ses traits étaient visiblement altérés. Alexis se tourna
+vers moi, souleva péniblement sa tête appesantie et s'efforça
+vainement de parler; ses regards inquiets m'interrogèrent; il me
+sembla qu'il me disait: «Tu as oublié ta promesse... Et moi qui avais
+compté sur ton amitié!...--J'y vais, j'y vais!» Je ne dis que ce
+mot, et j'étais parti comme un trait. En entrant chez le curé de
+la paroisse, je me sentais combattu entre le sentiment de la piété
+fraternelle et je ne sais quelle mauvaise honte. «Monsieur, lui
+dis-je, j'ai un ami dangereusement malade; il m'a demandé de vous
+aller chercher: je n'ai pu qu'obéir; car le voeu d'un ami, et surtout
+d'un ami mourant, est une chose sacrée.» Nous nous dirigeâmes vers la
+maison du pauvre malade; j'introduisis le prêtre dans la chambre, et
+je les laissai seuls.
+
+«Après une demi-heure d'attente, je fus rappelé; une cérémonie
+religieuse se préparait. J'étais debout au pied du lit. Au moment
+où elle commença, je délibérais en moi-même si je garderais la même
+attitude. Mais si je me comporte ainsi, ne vais-je pas blesser le
+coeur de mon ami?... Je n'hésitai plus; mon genou orgueilleux fléchit,
+et il resta ployé pendant tout le temps que le prêtre fit les onctions
+sacrées. Et cependant, à quoi pensais-je dans un tel moment?... À
+prier?... Hélas! je n'en avais plus le souci; j'étais à me demander
+comment un esprit aussi distingué que l'était Alexis pût être dupe
+de semblables momeries. Telles étaient les détestables pensées qui
+m'obsédaient; voilà en quel abîme j'étais tombé, ô mon Dieu!...
+
+«Il ne restait plus qu'à accomplir une dernière cérémonie, la plus
+importante de toutes. Le prêtre ouvrit une boîte d'argent; il en tira
+avec respect une hostie consacrée, et la présenta au malade, qui
+recueillit un reste de forces et se souleva pour recevoir son Dieu. Je
+le regardai. Oh! comment rendre l'impression dont je fus saisi à son
+aspect? Ses mains s'étaient jointes, et elles s'élevèrent au ciel, et
+ses yeux aussi. Comme une glace limpide, ils réfléchissaient les plus
+belles vertus, la foi, l'espérance et l'amour... Je baissai la tête:
+un sentiment inconnu, nouveau, avait traversé mon esprit; pénétré
+d'admiration pour mon ami, j'en étais venu à rougir de moi-même.
+
+«Après que le curé se fut retiré, Alexis me tendit la main; je
+l'arrosai de mes larmes. «Mon ami, dit-il, je te remercie; je n'avais
+pas attendu moins de toi!...» Et, après une courte pause, il ajouta:
+«Je suis heureux maintenant!» Qui pourrait produire l'accent avec
+lequel il prononça ses paroles? ... Ce n'était pas l'accent d'un
+homme, non: si les anges ont une langue pour exprimer leurs pensées,
+c'est ainsi qu'ils parlent. «Je suis heureux!» Pauvre jeune homme! Et
+il se voyait mourir à la fleur des ans, lui, doté des dons les plus
+précieux de l'esprit et du coeur, lui, chéri de ses amis, adoré de sa
+famille! et il mourait loin de celle-ci, il mourait lentement, dans
+des souffrances aiguës! Qui donc pouvait lui inspirer des sentiments
+semblables?... Qui?... À la foi seule il appartient de répondre à
+cette question.
+
+«Et la religion qui opère un tel prodige serait-elle donc un jeu
+d'enfant?... Non, me disais-je, elle est réellement divine... Il
+pressentait ce qui se passait au dedans de moi, et il m'interrogea
+d'un regard; je lui avouai tout en fondant en larmes. «Mon Dieu,
+s'écria-t-il, je vous bénis! C'est maintenant que je puis le dire en
+toute vérité et dans l'effusion de mon coeur: Je suis heureux!»
+
+«Pendant la première période de sa maladie, la douleur arrachait à
+Alexis d'assez fréquentes marques d'impatience; maintenant, pas un
+murmure, pas une seule plainte. Il semblait que le Dieu qui venait
+de descendre dans son sein y eût déposé un trésor de douceur, de
+résignation et de paix. Ainsi se passèrent ses derniers jours.
+Vous n'exigerez pas, monsieur, que je m'étende davantage sur cette
+douloureuse catastrophe. Hélas! quand je m'y porte par la pensée,
+les paroles me manquent pour rendre ce que je sens; je ne sais plus
+m'exprimer que par mes larmes.»
+
+L'officier s'était tu, sa tête s'était inclinée sur sa poitrine. Je
+respectai son silence. Il reprit la parole et continua:
+
+«Après que nous lui eûmes rendu les derniers devoirs, au retour de la
+cérémonie funèbre je m'enfermai dans ma chambre et j'y restai jusqu'au
+soir. À l'entrée de la nuit j'allai chez le curé. «Monsieur, lui
+dis-je en entrant, je viens vous remercier...--Et de quoi donc?
+interrompit-il avec un accent gracieux; je n'ai fait que mon devoir;
+c'est là une des fonctions les plus essentielles de notre ministère,
+et une des plus douces aussi quand nous trouvons des âmes disposées
+à l'accueillir comme l'était votre ami. Oui, j'en ai la ferme
+conviction, nous pouvons compter en lui un protecteur dans le
+ciel----Monsieur, c'est à moi plutôt à vous remercier... Je vois que
+vous ne soupçonnez pas le véritable motif qui m'amène ici... Pendant
+que vous administriez les derniers sacrements à mon ami, j'étais là
+(vous vous le rappelez peut-être) à genoux au pied de son lit. J'étais
+tombé à terre incrédule; je l'ai vu communier et je me suis relevé
+chrétien. Chrétien! qu'ai-je dit? Ah! je ne le sens que trop, je suis
+indigne de porter un si beau nom.--Je puis dès ce moment vous le
+donner, ce nom,» dit le prêtre; et me serrant tendrement entre ses
+bras: «Oui, mon frère! mon cher frère! quiconque veut sincèrement
+revenir à Dieu, celui-là est réellement et dans toute la force du
+terme un chrétien.--Maintenant, mon Père, j'avais un second but en
+venant vous voir. J'ai préparé ma confession tout à l'heure, et je
+vous prie de m'écouter--Et, sans attendre de réponse, j'étais tombé
+à ses pieds. Que vous dirai-je de plus, monsieur! De ce jour date ma
+conversion...»
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+17.--TEL EST PRIS QUI CROYAIT PRENDRE.
+
+Ô Jésus! on me demande de parler, de dire comment je suis redevenu
+chrétien. On m'affirme que c'est pour la gloire de votre Sacré
+Coeur... Dès lors, comment résister?... Je parlerai donc; et puissent
+beaucoup de pécheurs que je connais, qui sont mes amis, dont l'âme
+m'est infiniment chère, se convertir comme moi!
+
+De ma première enfance il ne me reste que des souvenirs très vagues;
+cependant je vois toujours une grande image qui surmontait la statue
+de la Vierge, et devant laquelle ma mère me faisait prier: c'était
+Jésus montrant son Coeur. Cette image me fascinait en quelque sorte,
+parce que ma mère me disait: «Jésus te voit, et si tu n'es pas sage,
+il te chassera de son Coeur.» Le soir de ma première communion, quand,
+selon la coutume, nous nous agenouillâmes pour la prière en famille,
+je promis bien à Jésus de l'aimer toujours: en retour, je lui demandai
+de me garder dans son Coeur... Mais, hélas! les passions l'emportèrent
+bientôt, je le dis pour l'instruction des jeunes gens; je fus victime
+de ces deux fléaux terribles qui, de nos jours, les font mourir
+presque tous à la vertu et à l'honneur: les mauvaises compagnies et
+les lectures dangereuses. À vingt ans, j'étais le premier débauché de
+ma ville natale.
+
+Pendant trente ans, j'ai entassé crimes sur crimes.... Je fus soldat,
+et Dieu sait la vie que j'ai menée!... On m'envoya en Afrique à cause
+de ma mauvaise conduite. N'osant plus me montrer à ma famille, j'y
+restai longtemps; il fallut revenir cependant. Que faire? Me voilà
+ouvrier errant, cherchant de l'ouvrage de ville en ville, obligé
+parfois de tendre la main, couvert de honte. J'étais descendu aux
+derniers degrés de l'impiété; je me traînais dans la fange des
+passions. Ah! je rougis en écrivant ces lignes. Mais c'est pour la
+gloire de votre Sacré Coeur, ô Jésus!...
+
+Paray-le-Monial, comme par hasard, se trouve sur ma route. La
+ville était en fête; des oriflammes brillaient aux fenêtres; des
+arcs-de-triomphe étaient dressés; une foule immense remplissait les
+rues; l'air retentissait d'un chant qu'il me semble entendre encore:
+«Dieu de clémence, ô Dieu vainqueur!...» Surpris, je m'adresse à une
+pauvre femme:
+
+--Qu'est-ce donc, lui demandai-je?
+
+--Comment! vous ne savez pas? C'est le grand pèlerinage...
+
+--Ah!... quel pèlerinage? pour quoi faire?
+
+--Mais pour honorer le Sacré Coeur de Jésus!
+
+--Le Coeur de Jésus! où est-il donc? Peut-on le voir?...
+
+--Vous savez bien que non; mais il s'est manifesté à une religieuse de
+la Visitation, à la Bienheureuse Marguerite-Marie; il lui a recommandé
+de le faire honorer par les hommes.
+
+--Où est-elle, votre Visitation?
+
+Et, sur les indications de la pauvre femme, je me dirige de ce côté:
+tous les sarcasmes, lus dans les journaux de cabarets contre les
+pèlerinages, me revenaient a l'esprit; je regardais avec ironie ces
+hommes qui marchaient gravement, une croix rouge sur la poitrine; et
+malgré tout cela, j'éprouvais une certaine émotion. En passant à côté
+d'un groupe de jeunes gens, je fus même frappé de ces paroles:
+
+ Pitié, mon Dieu! pour tant d'hommes fragiles
+ Vous outrageant sans savoir ce qu'ils font!
+ Faites renaître en traits indélébiles
+ Le sceau du Christ imprimé sur leur front.
+
+J'arrive à la Visitation; je veux pénétrer dans la chapelle; mais elle
+était pleine.
+
+En attendant que la foule se fût écoulée, je regardais autour de moi;
+à quoi pensais-je? Je ne m'en rends pas compte. Mes regards sont
+attirés par de grands tableaux en toile blanche sur lesquels des
+inscriptions étaient gravées en lettres rouges. Je lis: _Promesses
+de Notre-Seigneur Jésus-Christ à la Bienheureuse Marguerite-Marie_.
+Je passe d'un tableau à l'autre, c'étaient des phrases absolument
+vides de sens pour moi..., des mots auxquels je ne comprenais rien:
+grâce, ferveur, miséricorde, tiédeur, perfection!... Mais tout à coup
+une ligne me frappe:
+
+_Je donnerai aux prêtres le talent de toucher les coeurs les plus
+endurcis_.
+
+Toute mon impiété me saisit. Toucher les coeurs les plus endurcis!
+Voilà ce qu'ils écrivent!... Eh bien! nous verrons... Pourquoi ne pas
+essayer? Prenons-les au mot. Demandons un prêtre... Quelle parole
+pourra bien lui être inspirée pour toucher un coeur endurci comme
+celui-là?... Et je ricanais en me frappant la poitrine.
+
+Au même moment, une religieuse passait à côté de moi; je me retourne
+brusquement:
+
+--Je voudrais parler à un prêtre, à un prêtre de Paray-le-Monial.
+
+Elle m'introduit dans une petite chambre dont les murs, blanchis à la
+chaux, portaient des inscriptions noires; je n'y fais pas attention.
+J'avais ma fameuse phrase comme une arme invincible contre tous les
+pèlerins du monde! et je répétais en riant: _Je donnerai aux prêtres
+le talent de toucher les coeurs les plus endurcis._ Que va-t-il me
+dire?
+
+Bientôt, un prêtre entre. Nous sommes en face l'un de l'autre.
+Quelques secondes s'écoulent... Il me regarde, attendant que je lui
+parle. Moi, je n'avais dans tout mon être que l'impiété et l'ironie;
+et pourtant un tremblement passager me saisit. Le prêtre s'en
+aperçoit:
+
+--Eh bien! mon ami, me dit-il.
+
+Ce seul mot me rend tout mon aplomb et toute mon arrogance.
+
+--Votre ami!... Ah! vous ne me connaissez guère. Je n'ai pas la foi,
+moi! Je ne crois pas un mot de tout ce que vous me dites, et de tout
+ce que vous écrivez. Appelez-moi excommunié, mécréant, païen, tout ce
+que vous voudrez; mais votre ami! à d'autres...
+
+Longtemps je lui parle sur ce ton. La phrase lue sur le tableau blanc
+retentissait à mes oreilles avec l'ironique question: «Que va-t-il me
+dire?» Le prêtre était devenu pâle; mais pas un geste d'indignation
+ne s'était manifesté en lui. Sans répondre à mes propos impies, il me
+fait de nombreuses questions. Je riais... il le voyait bien; mais
+il ne comprenait pas le signe de tête qui accueillait toutes
+ses demandes, et qui voulait dire: «Ce n'est pas cela!» J'étais
+vainqueur... je triomphais. J'allais éclater de rire et lui avouer
+tout... quand, soudain... ah! j'en frémis encore:
+
+--_Mon ami, avez-vous toujours votre mère?_
+
+Dieu! quelle réaction se produit en moi! Coeur de Jésus, vous
+m'attendiez là! Mon coeur se fond: les larmes jaillissent; mon corps
+tremble.
+
+--Ma mère! vous me parlez de ma mère! Mais c'est vrai!... le
+Sacré Coeur de Jésus!... Oh! je vois l'image devant laquelle je
+m'agenouillais petit enfant, à côté de ma mère! ... Je relis ces
+lignes que sa main mourante m'a écrites, malheureux! auxquelles je
+ne fis presque pas attention: «Mon enfant, je t'écris de mon lit
+d'agonie; je meurs du chagrin que tu m'as causé; mais je ne te maudis
+pas, parce que j'ai toujours espéré que le Sacré Coeur de Jésus te
+convertirait.» Oh! ma mère!... Tenez, Monsieur, j'avais lu à l'entrée
+de la chapelle que le Coeur de Jésus donnait aux prêtres le talent de
+toucher les coeurs endurcis. J'étais venu pour savoir ce que vous me
+diriez, pour me moquer de vous. Je le sens; vous m'avez converti.
+
+Le prêtre était tombé à genoux. Il priait et il pleurait.
+
+Quand j'entrai dans le sanctuaire du Sacré Coeur, ce fut pour aller me
+prosterner dans un confessionnal. Ce fut, quelques jours après, pour
+m'approcher de la Table sainte.
+
+Et maintenant, que tout cela soit pour la gloire de votre Sacré Coeur,
+ô Jésus!
+
+--Prêtres! aimez le Sacré-Coeur, et vous convertirez des âmes.
+
+Mères de famille qui pleurez sur les égarements de vos fils, priez
+pour eux le Sacré Coeur de Jésus.»
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+18.--COMMENT ON OBTIENT ON MIRACLE.
+
+Il y a quelques années,--c'est un missionnaire qui raconte le
+fait,--j'avais dit en chaire quel es enfants pieux pouvaient convertir
+leur famille. Dieu permit qu'une enfant innocente et pure se trouvât
+dans mon auditoire; son père et sa mère l'aimaient comme une fille
+unique qui doit hériter d'une grande fortune; c'était leur bonheur,
+leur joie, leur amour. Le lendemain, près du saint tribunal, je vis
+une enfant agenouillée comme un ange; je l'écoutai. La pauvre enfant
+ne pouvait parler, les sanglots étouffaient sa voix, elle avait les
+larmes aux yeux.
+
+--Mon père, vous avez dit que les enfants sages qui avaient une foi
+vive convertiraient leur père et leur mère. Depuis que je vous ai
+entendu, j'ai prié, j'ai pleuré, mon père et ma mère ne sont pas
+convertis.
+
+--Mais, ma pauvre enfant, ce miracle, je vous le promets. Il
+s'accomplira, pourvu que votre foi soit constante. Et j'ajoutai: «Je
+vais vous préparer moi-même à la première communion.»
+
+Elle revint les jours suivants, le temps passa bien vite. La pauvre
+enfant disait toujours:
+
+«Mon père, le miracle ne se fait pas; mes parents ne sont pas même
+venus vous entendre.»
+
+La veille de la communion arriva. Après avoir reçu l'absolution, la
+pieuse enfant se relève heureuse. Elle ne parlait pas; dans le chemin
+elle rencontre une de ses jeunes compagnes et parentes, qui l'embrasse
+avec effusion et lui dit:
+
+«Quel bonheur! mon père et ma mère doivent communier demain avec moi.»
+
+Alors la pauvre enfant devint triste, et ses yeux se mouillèrent
+de larmes. Son père et sa mère l'attendaient cependant, et ils se
+disaient:
+
+«Comme elle va être heureuse!»
+
+À la vue de ses yeux gonflés par les pleurs, la mère la presse sur son
+coeur et lui dit:
+
+--Mon enfant, tu nous avais annoncé que tu serais si heureuse la
+veille de ta première communion!
+
+--Ma mère, je suis malheureuse aujourd'hui.
+
+Et le père, témoin muet de cette scène, ne put s'empêcher de verser
+des larmes et de dire:
+
+«Mon Dieu! que faut-il donc pour la rendre heureuse?»
+
+Aussitôt l'enfant quitte les bras de sa mère, se jette dans ceux de
+son père en s'écriant:
+
+--Ô père! si vous vouliez!
+
+--Mais, ma fille, nous ne vivons que pour toi; dis-moi, que faut-il
+faire?
+
+--C'est vous qui êtes la cause de ma tristesse.
+
+--Nous? répond la mère.
+
+--Moi? répond le père étonné.
+
+--Hélas! reprit l'enfant. J'étais heureuse il n'y a qu'un moment; mais
+ma cousine est venue me dire:
+
+--Tu ne sais pas, Berthe? mon père et ma mère communient demain avec
+moi. Alors je me suis dit pendant le chemin: «Et moi, demain, je serai
+donc heureuse toute seule!»
+
+Le père et la mère n'y tinrent plus; les larmes coulèrent de leurs
+yeux. Ils embrassèrent cet ange, et lui dirent:
+
+«Oui, demain, tu seras seule; mais dans quelques jours tu
+renouvelleras. Alors nous serons heureux tous les trois.»
+
+Le surlendemain, ajoute le missionnaire, l'enfant triomphante
+m'amenait son père et sa mère en me disant:
+
+«Mon Père, vous aviez raison, le miracle est fait; nous serons, dans
+quelques jours, tous les trois unis à la Table sainte et tous les
+trois heureux sur la terre.»
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+19.--LE MARQUIS D'OUTREMER.
+
+Le marquis d'Outremer était un vrai philanthrope. Il ne s'amusait pas
+à fonder ces oeuvres qui ne figurent guère que sur le papier et qui
+servent surtout à obtenir des décorations à leurs fondateurs. Il
+vivait de très peu, et ce qu'il eût pu employer de son superflu,
+il préférait le donner aux pauvres, qu'il aimait, qu'il visitait
+assidûment, qu'il soignait lui-même. Car, dans sa jeunesse, il avait
+étudié la médecine, et le titre de docteur ne lui paraissait pas
+messéant à côté de celui de marquis. Son défaut, c'était d'être non
+seulement incrédule, mais impie.
+
+Il avait une fille unique. Bien qu'il fût veuf et qu'il l'aimât avec
+une extrême tendresse, Eudoxie, quand elle eut atteint ses vingt-cinq
+ans, ayant manifesté le désir de se faire Soeur de Chanté, le marquis,
+chose étonnante pour un libre-penseur, n'y avait mis aucun obstacle.
+Il s'était contenté d'éprouver la vocation d'Eudoxie par quelques mois
+d'attente. Il avait consulté les directeurs de sa fille, et sa fille
+était devenue fille de Saint-Vincent de Paul. Depuis un an, on l'avait
+chargée de la pharmacie, à l'hôpital civil de Castres.
+
+Pendant le choléra, il passa bien des jours et des nuits, côte à côte
+avec des prêtres, au chevet des malades. Jamais il n'entrava leur
+ministère; car, disait-il, il ne faut pas enlever au pauvre monde ses
+consolantes illusions. Mais le dévouement de ces bons prêtres,
+égal, sinon supérieur au sien, n'entama pas seulement son Credo de
+libre-penseur.
+
+Un matin du mois de janvier, il revenait de chez l'une de ses plus
+pauvres pratiques. Le froid était vif et le verglas si glissant qu'il
+eût fallu des patins pour cheminer d'un pied sûr à travers les rues de
+la ville.
+
+Notre marquis-médecin glissa. En cherchant à se retenir, il se donna
+une entorse. Outre le verglas, il faisait un affreux brouillard, de
+sorte que notre homme gisait presque inaperçu au coin d'une borne.
+Tout à coup, de dessous une porte cochère, sortit une bonne laitière,
+alerte et robuste, comme on l'est à la campagne.
+
+«Eh! c'est vous, monsieur le marquis? dit-elle au pauvre
+patient.--Comment me connaissez-vous, ma pauvre femme?--Comment je
+vous connais? Mais qui ne connaît pas dans le quartier M. le marquis
+d'Outremer?... Eh! qu'est-ce donc qui vous est arrivé?» Le marquis
+raconta son accident. Elle saisit le marquis et se mit en devoir de le
+porter elle-même jusque chez lui. Par ce brouillard et ce verglas, il
+y avait une bonne demi-heure de la borne a l'habitation du marquis.
+
+Pour oublier ce qu'il souffrait, le porté dit a la porteuse:
+«Qu'est-ce que je puis faire pour vous? je vous promets de le faire,
+si ce n'est matériellement impossible.--Monsieur le marquis, vous êtes
+pris. Ce que vous pouvez faire pour moi? Franchement, je ne croyais
+pas avoir jamais l'occasion de vous le dire. Mais c'est de demander
+un prêtre, de l'écouter avec votre coeur et de devenir bon chrétien.
+Savez-vous que c'est un vrai scandale de voir un brave homme tel
+que vous du même parti, en religion, que les débauchés et les
+partageux?--Vous êtes saint Jean bouche d'or, laitière. Mais j'ai
+promis; je tiendrai. Je ferai venir un prêtre. À lui, par exemple, de
+me convaincre. J'assure d'avance que la besogne sera rude.--Et moi, je
+promets qu'elle sera douce.»
+
+Quand un homme loyal comme le marquis consent à entendre la parole de
+Dieu, qu'il ne se raidit point contre elle, sa défaite est certaine,
+cette bienheureuse défaite qui vaut mieux que toutes les victoires.
+«Voyez-vous, disait-il a l'abbé Antoine, à leur seconde entrevue
+seulement, c'est une permission de Dieu que l'on m'ait extorqué cette
+promesse, sans cela j'étais capable de mourir dans mon impiété.
+Pourquoi? Je n'en sais rien. Par esprit de contradiction.»
+
+Vous peindrai-je la joie et la reconnaissance de Soeur Eudoxie? Elle
+ne put qu'écrire à la bonne laitière. Mais elle le fit avec une
+éloquence qui ravit et en même temps confusionna la pieuse femme.
+
+Quant au marquis, il ne tarissait pas. Lui qui avait toujours tant
+aimé les oeuvres de miséricorde, il semblait qu'alors seulement il en
+eût découvert l'esprit, la raison d'être, la céleste origine, et ce
+baume qui, d'un coeur compatissant et chrétien, coule à la fois sur
+les plaies du corps et sur les plaies de l'âme, et semble, remontant
+vers sa source, inonder le bienfaiteur lui-même d'une suavité céleste.
+«C'est pourtant à vous que je dois tout cela, disait-il. Que puis-je
+faire pour vous?--Oh! monsieur le marquis, est-ce que la joie de
+ramener une âme à Dieu n'est pas une assez riche récompense, surtout
+quand il s'agit d'une aussi belle âme?»
+
+Un matin, la pauvre laitière vint trouver le marquis. Elle était
+troublée et tenait une lettre à la main. «Eh bien, oui, dit-elle, si
+vous voulez me remercier, priez Dieu pour mon pauvre garçon qui est
+soldat en Afrique, et qui m'écrit des choses navrantes... Je crains
+bien qu'il ait perdu la foi.» Le marquis pria.
+
+Soeur Eudoxie, de Castres fut envoyée à Toulouse, à l'hôpital
+militaire. L'hôpital était comble. Depuis huit jours, il était arrivé
+d'Alger un nombre considérable de soldats malades. Soeur Eudoxie les
+soignait de son mieux. Elle en remarqua un entre autres, très jeune,
+au sourire triste et doux: il était miné par les fièvres d'Afrique...
+Autre chose encore le dévorait.
+
+Avec ce tact exquis de la Soeur de Charité, qui est presque le tact
+d'une mère, Soeur Eudoxie vit qu'il y avait là une blessure; que cette
+blessure s'envenimait en devenant secrète, que la confiance peut-être
+allait la guérir.
+
+Un jour, tout naturellement, et sans que Soeur Eudoxie le lui
+eût demandé, le soldat lui raconta son âme. Il avait été élevé
+chrétiennement. Sa mère n'était pas seulement pieuse: c'était une
+sainte.
+
+Enfin, Soeur Eudoxie apprit le nom du jeune soldat. C'est dire qu'elle
+redoubla d'efforts pour le ramener à Dieu. Il y avait là une dette de
+reconnaissance filiale à acquitter.
+
+Un jour, elle aborda le malade en ces termes: «Je connais votre mère,
+la bonne, l'ardente, la pieuse, la charitable Mme X... Elle a sauvé
+mon père doublement: son corps, d'abord, puis son âme. Je voudrais
+essayer de me libérer envers elle. Vous seul pouvez m'en fournir
+les moyens: faites comme mon père. Je ne dirai pas de vous rendre à
+l'aveuglette, mais de consentir à écouter un bon prêtre.» Jacques, que
+les raisonnements avaient trouvé insensible, se laissa émouvoir.
+
+Une fois le bon prêtre à son chevet, une fois cette voix entendue,
+au fond de laquelle Jacques ne pouvait méconnaître la sincérité, la
+tendresse, la vraie charité, l'obstacle fut levé. Il revint à Dieu du
+fond du coeur.
+
+Jacques converti, le calme de son âme réagit sur son corps. La fièvre
+tomba. Et il eut vite son congé de convalescence.
+
+Oh! quelles douces larmes coulèrent de tous les yeux, lorsqu'il
+retrouva sa mère et le marquis! Et avec quels transports d'amour ils
+bénirent ensemble les miséricordes divines! ...
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+20.--LA PLUS GRANDE VICTOIRE D'UN VIEUX GÉNÉRAL.
+
+Deux années environ avant sa mort, arrivée le 24 février 1845, le
+général Bernard, maréchal de camp de gendarmerie en retraite, membre
+honoraire de la société de Saint-François-Xavier, aborde, peu
+d'instants avant la réunion, le directeur des frères des Écoles
+chrétiennes, et lui frappant sur l'épaule avec une rudesse amicale:
+
+«Tenez, cher Frère, lui dit-il, je suis un vieux gredin, un pas grand'
+chose.
+
+--Allons donc, avec cette figure, vous, un brave dont le sang a coulé
+sur nos glorieux champs de bataille, vous ne sauriez être ce que vous
+dites; si vous vous accusiez d'être un retardataire vis-à-vis du grand
+général de là-haut, à la bonne heure; mais vous lui reviendrez un jour
+ou l'autre, et plus tôt que vous ne pensez, peut-être.
+
+--Franchement, les conférences de notre Société, ce que je vois ici
+comme ce que j'entends, tout cela me remue. Mais... c'est que...
+c'est que... pour en finir, il y a la confession, et, comme on dit au
+régiment: c'est le _hic_; une batterie à enlever me ferait moins
+peur!
+
+--Peur d'enfant, mon général! La confession n'est un épouvantail que
+de loin et pour ceux qui ne la connaissent pas. Elle ressemble à ces
+prétendus fantômes dont se sauvent les poltrons, et sur lesquels il
+suffit de marcher pour qu'ils s'évanouissent; ou mieux encore, c'est
+comme une médecine qui paraît amère au premier abord et qu'on trouve
+de plus en plus douce à mesure qu'on la goûte, sans compter qu'elle
+guérit infailliblement le malade... qui veut guérir. Essayez
+seulement, et vous m'en direz des nouvelles.
+
+--Hum ... hum ... À la manière dont vous en causez, on croirait qu'il
+s'agit d'une partie de plaisir, de quelque friandise délicieuse à nous
+proposer! Et pourtant ... cette médecine, dont vous me faites une
+peinture si séduisante, me paraît encore à moi une vraie médecine, une
+médecine d'autrefois, noire et effrayante... Mais voilà la séance qui
+commence, le commandant monte au fauteuil; aux armes et chacun à son
+poste! et moi dans ma guérite, c'est-à-dire, dans mon coin.
+
+À quelques semaines de distance, une après-midi, le Frère directeur
+voit entrer dans la salle commune le général, tout radieux, et qui
+accourt lui presser les mains avec force:
+
+«Oh! cher Frère! s'écrie-t-il, une bonne poignée de main; et tenez,
+il s'en faut de peu que je vous embrasse! je suis si heureux! plus
+heureux que le jour où j'ai reçu la croix, et ce n'est pas peu dire.
+Je crierais volontiers, comme ce jour-là: Vive l'empereur! Savez-vous
+ce que j'ai fait ces jours-ci?
+
+--Non, mais je le soupçonne à vos regards, répondit le Frère en
+souriant.
+
+--Juste! Vraiment oui, j'ai fait le grand pas! tous les anciens
+comptes réglés! Au diable le vieil homme! Oui, cher Frère! j'ai suivi
+votre conseil; je me suis confessé. Et que vous aviez bien raison:
+Ça n'est effrayant qu'à distance et pour des poltrons! Il suffit
+de commencer, et ensuite rien de plus facile, grâce à ce bon curé.
+Voyez-vous, à mesure que je parlais, je sentais comme un poids qu'on
+m'ôtait par degrés de dessus la poitrine; ou encore, j'étais comme
+un homme qui rejette un poison qui lui tournait sur le coeur et sent
+rapidement la santé revenir! J'ai rajeuni de trente ans; pour un rien
+je m'envolerais au plafond; mais soyons sages et n'oublions pas que
+nous avons des cheveux blancs: ne faisons pas rire vos écoliers, qui
+pourraient nous voir à travers les carreaux. Une fois encore, cher
+Frère, je vous remercie, car à votre conseil vous aurez joint, je n'en
+doute pas, les prières.
+
+Le bon Frère était presque aussi heureux que le général, et l'émotion
+de sa parole le prouva bien à celui-ci.
+
+Le brave militaire, dès lors, n'en fut que plus assidu aux réunions
+de Saint-François-Xavier, qu'il édifiait par sa présence et qu'édifia
+davantage encore le récit de sa mort.
+
+Le général, après avoir accompli avec calme et recueillement tous les
+devoirs du chrétien, ordonna, avant que le prêtre se fût éloigné,
+qu'on fit venir toute sa famille. Celle-ci arriva tout en larmes, et
+chacun se mit a genoux dans la chambre mortuaire. Il éleva alors la
+voix et dit: «Mes enfants, je vous remercie de toutes les preuves
+d'affection que vous m'avez données, et je vous prie de me pardonner
+les peines que j'aurais pu vous causer en cette vie.»
+
+Après un silence de quelques moments, interrompu par les sanglots des
+assistants, il reprit:
+
+«Vous tous que j'aime, je vous bénis au nom du Père, du Fils et du
+Saint-Esprit.»
+
+Puis il inclinait la tête, pendant qu'un dernier et paternel sourire
+glissait sur ses lèvres. L'âme du juste était devant Dieu.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+21.--LE BOUFFON ET SON MAITRE.
+
+Un riche seigneur avait à son service, suivant la coutume d'autrefois,
+un bouffon chargé de le distraire par ses plaisanteries. Un jour il
+le fit habiller à neuf des pieds jusqu'à la tête, et lui mit en même
+temps entre les mains une baguette de bouffon, en lui recommandant
+expressément de n'en faire présent à personne, si ce n'est à un plus
+fou que lui. Le bouffon prit à coeur cet avertissement, et pour bien
+de l'argent il n'aurait pas donné sa baguette. Quelque temps après il
+arriva que le seigneur tomba mortellement malade. Alors il s'apprêta
+à faire son testament; mais, comme dans ses bons jours il s'était peu
+occupé des pauvres et avait encore moins réfléchi aux quatre choses
+suprêmes, c'est-à-dire à la mort, au jugement, au ciel et à l'enfer,
+il n'en fit pas plus alors que par le passé; il institua ses plus
+proches parents héritiers de tous ses biens; quant à des aumônes ou
+d'autres dispositions charitables, il n'en fut point question. Pas un
+signe non plus pour la confession ni pour le saint Viatique.
+
+En attendant, on pleurait et on gémissait dans le château, à la pensée
+que le bon seigneur allait bientôt quitter ce monde. Le bouffon,
+averti de ce qui se passait, courut droit à la chambre et au lit du
+malade, et lui demanda d'un air triste: «Maître, j'apprends que vous
+allez partir? Est-ce vrai?--Oui, répondit le malade d'une voix à
+moitié brisée, oui, mon heure approche.--Où voulez-vous donc aller?
+Les chevaux sont-ils déjà équipés, la voiture est-elle déjà attelée?
+Et vous, êtes-vous tout prêt à partir?--Je n'en sais rien.--Mais vous
+devez pourtant savoir a quelle distance vous allez, et combien de
+temps vous resterez dehors? Est-ce un mois, quinze jours, ou toute une
+année?--Je n'en sais rien.--Mais au moins reviendrez-vous?--Ah!....
+peut-être jamais!...--Ainsi, répondit le bouffon d'une voix sévère et
+convaincante, avec un regard pénétrant, vous faites un si grand voyage
+que vous ne savez pas même si vous reviendrez, et vous ne faites pas
+un seul préparatif pour une route aussi longue et aussi dangereuse?
+Tenez, prenez la baguette de fou, ajouta-t-il en la posant sur le lit
+du malade, car vous êtes un bien plus grand fou que moi!»
+
+Le malade commença tout à coup à y voir clair; il reconnut, à sa
+honte, que le bouffon n'avait jamais dit une vérité plus grande. Et
+alors, il fit distribuer beaucoup d'argent aux pauvres et se prépara à
+faire le voyage en chrétien[8].
+
+[Note 8: Cette anecdote, déjà ancienne, est rapportée par
+Guillaume Pépin, écrivain ecclésiastique.]
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+22.--UN ÉPISODE DE LA RÉVOLUTION.
+
+Pendant la crise la plus furieuse de la Révolution, quand Robespierre
+étendait son sceptre de fer sur la France, quand Carrier se signalait
+par ses noyades à Nantes, Lebon par ses massacres dans le midi, et
+Javogues par ses fureurs dans le Forez, la fermeté courageuse des
+saints missionnaires de ces pays persécutés ne se laissait point
+abattre; leur zèle, au contraire, semblait acquérir de nouvelles
+forces à la vue des malheurs de ces contrées et des dangers qui
+planaient sur elles.
+
+Tandis que plusieurs confesseurs de la foi prodiguaient leur zèle sur
+d'autres points du diocèse, M. l'abbé Coquet, (mort en 1845 curé
+de Rozier-en-Donzy), avait choisi pour théâtre de ses courses
+évangéliques le centre même de la persécution, Feurs, capitale du
+Forez, et l'intrépide proscrit poursuivait sa mission sublime sous les
+yeux pour ainsi dire de Javogues. On ne saurait raconter en détail
+tous les actes d'héroïsme, de dévouement, de sainte audace, qu'il
+accomplit pendant cette période de terrible mémoire; mais l'histoire
+suivante en donne une bien haute idée, en même temps qu'elle offre un
+exemple des plus étonnants de la miséricorde divine.
+
+Un jour, un envoyé extraordinaire se présente dans le lieu de retraite
+du saint missionnaire. «Une femme se meurt, s'écrie-t-il, une femme
+bien pieuse, bien dévouée, mais qui ne peut se résigner à mourir sans
+sacrements et qui exprime le plus vif désir de recevoir les secours
+d'un prêtre pour obtenir le pardon de ses fautes ainsi qu'une mort
+tranquille.»
+
+L'abbé, après avoir écouté l'envoyé avec sa bienveillance ordinaire,
+s'empressa de promettre les consolations de son ministère, dont on
+réclamait l'assistance; mais à peine le premier courrier avait-il
+disparu, qu'un autre entre et s'écrie: «Monsieur l'abbé, on vient de
+vous mander auprès d'une malade? Gardez-vous bien d'aller chez elle!
+Depuis longtemps les satellites de Javogues, qui vous épient, ont
+appris la maladie de cette femme, et ils ont décidé entre eux de
+saisir le premier prêtre qui se présentera. Réfléchissez: si vous
+êtes pris, au même instant vous serez conduit à Feurs et dans les
+vingt-quatre heures exécuté.»
+
+Il y avait en effet de quoi réfléchir: mais quand le devoir parle
+au coeur d'un ministre de Dieu lui-même, toute crainte est bientôt
+dissipée, et la décision ne se fait pas attendre. «Quoi qu'il arrive,
+se dit l'abbé Coquet, le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis; je
+suis appelé, il faut partir...»
+
+Le soleil n'était pas encore couché; le charitable prêtre attendit
+encore quelques instants, espérant, aidé du ciel et des ombres
+naissantes de la nuit, parvenir plus sûrement à son but. Enfin le
+voilà en marche; couvert d'habits de paysan, il s'avance dans la
+campagne. Tout est silencieux autour de lui: les pâtres ont déjà
+regagné leurs chaumières, et les craintes qu'on lui avait fait
+concevoir sont bien près de s'évanouir dans son esprit rassuré. Il
+s'approche de la demeure dont on lui a indiqué l'adresse; toutefois,
+avant d'entrer, il jette un dernier regard autour de lui, et lance des
+pierres dans les massifs d'arbres ou de verdure, afin de s'assurer
+si personne n'est en embuscade pour le surprendre; mais, en fait
+d'ennemis, il ne voit que quelques oiseaux effrayés qui sortent
+précipitamment de leur retraite ainsi troublée. Il se tourne alors
+du côté de la maison; la solitude de l'intérieur rivalise avec la
+solitude du dehors. «C'en est fait, se dit-il en lui-même, tout danger
+a disparu; on m'a trompé.» Et, ouvrant la porte cochère, il traverse
+rapidement la cour.
+
+À peine a-t-il franchi le seuil, qu'un grand nombre d'hommes se
+jettent sur lui; les baïonnettes l'enserrent dans un réseau de fer,
+et de toutes ces poitrines où le coeur n'a plus de place s'échappent
+mille cris menaçants: «Nous te tenons enfin, misérable! Assez
+longtemps tu nous as échappé; cette fois tu n'échapperas plus.--Il
+faut le fusiller à l'instant! crient les uns.--Non, disent les autres;
+à demain la guillotine! Conduisons-le à Feurs: les traîtres et les
+brigands apprendront par sa mort ce qu'ils doivent attendre des vrais
+patriotes!» D'autres enfin ne s'en tiennent pas à ces brutalités
+et les rendent encore plus amères par des imprécations, par des
+blasphèmes.
+
+Durant cette terrible scène, l'abbé Coquet gardait un profond silence
+et faisait intérieurement le sacrifice de sa vie. Cependant, à force
+de vociférations, de trépignements, d'agitation furibonde, les
+poitrines a la fin s'épuisèrent, les cris cessèrent. Le bon prêtre
+saisit alors ce moment de calme pour adresser quelques paroles à cette
+horde sauvage. «Mes amis, leur dit-il, je ne suis ni un traître ni
+un monstre, comme vous vous l'imaginez; je n'ai jamais rien fait
+d'hostile ni contre le gouvernement ni contre le pays. Tout mon rôle
+se borne à porter secours aux infirmes, aux malades, à les consoler
+dans leurs maux, à leur apprendre à bien mourir. Vous le voyez par
+cette femme qui languit sur son lit de douleur dans une chambre
+voisine. Je ne vous demande qu'une grâce, c'est de me laisser lui
+porter les dernières consolations. Vous ferez ensuite de moi ce que
+vous voudrez.»
+
+Un pareil discours était fait pour attendrir les coeurs les plus durs.
+«Va! s'écrie après un moment de silence un de ces forcenés, va! nous
+te tenons, tu ne nous échapperas plus.»
+
+L'abbé Coquet entre donc dans la chambre de la malade; il aperçoit en
+même temps une fenêtre donnant sur le jardin; il pourrait s'échapper
+par cette issue, mas il n'a garde d'en profiter. «Que je suis
+malheureuse! s'écrie la malade en le voyant s'avancer vers elle, que
+je suis malheureuse d'être la cause de votre captivité, peut-être
+de votre mort! Mais j'avais trop besoin de vos secours au moment si
+redoutable de la mort... Ne craignez rien du reste; la sainte Vierge,
+que j'ai bien priée cette nuit passée et les nuits précédentes, m'a
+fait comprendre qu'il ne vous serait fait aucun mal. Veuillez donc
+entendre ma confession et m'administrer les derniers sacrements.»
+
+Depuis un instant le prêtre était dans l'exercice de cet auguste
+ministère, quand les révolutionnaires, se ravisant, prennent la
+résolution d'entrer dans la chambre de la malade; ils voulaient
+empêcher le prêtre, leur captif, de s'échapper par la fenêtre dont
+nous venons de parler. Mais aussitôt entrés, émus par tout ce qu'il
+y a de touchant dans l'administration des derniers sacrements, ces
+hommes naguère si farouches tombent subitement à genoux et semblent
+plongés comme dans une extase. D'autres arrivent, ils sont terrassés
+de même. Le prêtre, tout entier à ses fonctions sacrées, aux
+exhortations qu'il adressait à la malade, ne s'était pas même aperçu
+de cette scène étrange.
+
+Les cérémonies terminées, l'abbé Coquet quitte le chevet de la
+mourante pour s'occuper de son propre sort. «Allons, mes amis, dit le
+généreux martyr en s'adressant à ses bourreaux, je suis à vous. J'ai
+fait mon devoir, disposez de moi, je ne crains rien; mon corps peut
+périr, mon âme est dans les mains de Dieu.» Mais, ô surprise! ô
+merveilleux effet de là grâce divine! lorsque la victime croit marcher
+au supplice, elle devient au contraire l'objet du plus beau triomphe
+que puisse ambitionner le coeur d'un prêtre. Les bourreaux se taisent,
+les menaces sont bien loin déjà des lèvres qui les ont proférées;
+la haine a fait place à l'amour, l'impiété à la foi, le crime au
+repentir. Tous ces tigres altérés de sang qui s'élançaient naguère sur
+le ministre de Jésus-Christ comme sur une proie, sont là à ses pieds,
+renversés, comme Paul sur le chemin de Damas, par une puissance
+invisible, et confessant à haute voix le Dieu qu'ils osaient
+persécuter dans la personne de son représentant sur la terre. Le
+croirait-on? le chef de cette horde sanguinaire, l'organisateur de ce
+guet-apens était le fils même de la pieuse femme qui achevait en ce
+moment sa paisible et sainte agonie. Le misérable, loin d'adoucir, de
+consoler les derniers moments de sa mère, n'avait pas craint d'offrir
+en spectacle, à ses yeux qui allaient se fermer, les préparatifs d'un
+meurtre et du meurtre de son confesseur!...
+
+Mais la grâce divine venait de toucher son coeur comme celui de ses
+complices. Les armes lui tombent des mains; à son tour il implore le
+pardon du prêtre qui avait vainement sollicité sa clémence. Qu'on juge
+de l'émotion de ce dernier. Il bénit Dieu en versant des larmes et
+reçoit avec une joie inexprimable ces brebis perdues qui reviennent au
+bercail. Puis, après avoir entendu les aveux des coupables, il fait
+descendre sur eux le pardon en prononçant les paroles sacramentelles,
+et tous ensemble redisent les bontés infinies du Dieu des chrétiens
+pour lequel il n'est aucun crime sans miséricorde, si le pécheur est
+pénétré d'un vrai repentir.
+
+Tous se séparent alors en se disant adieu comme des frères, et le
+missionnaire regagne sa retraite, le coeur débordant de consolation et
+de reconnaissance.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+23.--LE ZÈLE RÉCOMPENSÉ.
+
+Une personne très pieuse avait un frère, étudiant en médecine, qui
+s'était laissé entraîner par le torrent des mauvais exemples et avait
+renoncé aux pratiques de la religion.
+
+Leur mère souffrait d'une maladie de langueur, qui la conduisait peu
+à peu au tombeau. Mais ce qui la désolait, c'est qu'elle se sentait
+impuissante à arrêter le débordement d'impiété de son fils.
+
+La fille, qui comprenait l'étendue de la douleur de la pauvre mère, et
+voyait son malheureux frère courir ainsi à la damnation, s'approcha la
+veille de Noël du lit de la malade: «Maman, dit-elle, si je pouvais
+aller à minuit à la messe à Notre-Dame-des-Victoires, quelque chose
+me dit que l'Enfant de la crèche m'accorderait la conversion de mon
+frère.--Ma pauvre enfant! qui t'accompagnerait? Je n'irai jamais plus
+avec toi à la messe de minuit.--Eh bien! mon frère.--Ton frère! y
+songes-tu? lui qui éprouve une si grande horreur pour l'église, qu'aux
+enterrements il ne veut pas entrer et attend a la porte, espères-tu
+qu'il te conduirait?--J'essaierai de le décider.--Je ne demande pas
+mieux; mais je crains que ton éloquence comme tes caresses ne soient
+inutiles.
+
+L'étudiant en médecine reçut de très haut la proposition, qu'il appela
+saugrenue. Tant de colère cependant dénote ordinairement un reste de
+foi, prisonnière de l'impitoyable libre-pensée.
+
+Sa soeur insista, et, vaincu par cette persistance, vers minuit,
+heure à laquelle un homme du monde n'aime pas à dire qu'il préfère
+se coucher, l'étudiant la protégeait sur le chemin de la messe et
+s'installait auprès d'elle pour la protéger au retour.
+
+La cérémonie fort belle de Notre-Dame-des-Victoires paraissait
+l'intéresser; il regardait avec une sorte d'avidité ce spectacle
+oublié et ne s'ennuyait pas.
+
+Au moment de la communion, il fut fort étonné; tous défilaient pour se
+rendre a la sainte Table. On arriva à son rang, les voisins sortirent,
+sa soeur aussi. Il se vit seul. Le vide lui causa une impression
+étrange...
+
+Cependant sa soeur recevait l'Enfant-Jésus en la crèche de son coeur
+et le réchauffait de l'ardeur de sa prière pour le jeune incrédule.
+De son côté, le libre-penseur, prêt à résister fièrement aux
+sollicitations de tous les chrétiens assemblés dans l'église,
+succombait sous le poids de l'isolement où l'avaient laissé ses
+quelques voisins; disons le mot: il eut peur.
+
+Un souvenir d'enfance domina son esprit, il tomba à deux genoux, et
+une explosion de sanglots sortit de sa poitrine...
+
+La jeune fille cependant revenait dévotement; elle voit cette
+abondance de larmes, et son frère qui se penche à son oreille pour lui
+dire: Ma soeur, sauve-moi! Un prêtre! je suis écrasé sous le poids de
+mon indignité! Un prêtre! un prêtre!
+
+Ce fut sa soeur qui eut à modérer l'impatience de ce néophyte. À
+l'issue de la cérémonie, le prêtre fut trouvé, et bientôt le jeune
+homme embrassait sa mère, en lui disant: Je vous rends votre fils.
+
+On ne reposa point en cette belle nuit, pas plus qu'à la crèche de
+Bethléem, et à six heures du matin tous deux étaient revenus à la même
+place en l'église de Notre-Dame-des-Victoires.
+
+Au moment de la communion, tous quittèrent leur rang pour aller à la
+sainte Table; l'étudiant les suivait. Une jeune fille restait seule
+prosternée à deux genoux, et le pavé qui avait reçu la nuit les larmes
+de repentir, recevait encore des larmes; mais c'étaient des larmes de
+joie.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+24.--SAGESSE ET FOLIE.
+
+Vers l'année 18l0, vivait à Clermont en Auvergne un ouvrier serrurier,
+travailleur habile et courageux, mais qui malheureusement se livrait
+de temps en temps à quelques excès. À la suite d'un écart de régime,
+qui l'avait rendu momentanément malade, il passa une nuit fort agitée:
+il eut un songe, dans lequel sa soeur qui était morte en religion lui
+apparut, lui reprocha son inconduite, et le conjura de revenir aux
+sentiments dont leurs parents leur avaient toujours donné l'exemple.
+
+Cette apparition lui fit une telle impression qu'il se leva, se rendit
+a l'église la plus proche, et, comme elle était encore fermée, il se
+mit à genoux sur les marches et attendit l'ouverture des portes; il
+entra alors, entendit la messe, s'adressa à M. le curé et revint de
+nouveau après son repas. Pendant les deux jours suivants il fit la
+même chose: le changement qui s'était opéré en lui parut si étrange
+que le maître de l'auberge où il logeait pensa qu'il avait affaire à
+un fou, et pria le médecin de venir examiner son locataire.
+
+Aux interrogations du médecin, l'ouvrier répondit: «Monsieur le
+docteur, je vous remercie de votre intérêt; mais je me porte bien;
+j'ai été fou, il est vrai, je l'ai même été longtemps, mais je suis
+guéri; je le sens, Dieu merci; je me trouve en possession de mon bon
+sens, et puis j'ai un docteur que je vois tous les jours, et que je
+vais encore aller trouver; je vous demande la permission de ne pas
+en changer.» Il revint à son auberge après une dernière visite à
+l'église, paya sa note, fit son paquet et se mit en route pour Paris,
+où, marcheur intrépide, il arriva en cinq jours; là il se remit
+courageusement au travail; debout avant le jour, il n'allait à
+l'atelier qu'après avoir entendu la messe, et pendant une année
+entière il ne porta pas à ses lèvres une seule goutte de vin.
+
+Une autre épreuve l'attendait. Il s'était fait une loi de ne pas
+travailler le dimanche, les railleries ne purent triompher de sa
+résistance. Patrons et ouvriers conspiraient contre lui; on lui
+remettait un travail soi-disant pressé le samedi soir, il offrait de
+travailler la nuit, mais son offre était repoussée; il fallait passer
+à la caisse et régler son compte, cela lui arriva dans douze ateliers.
+
+Ce fut alors qu'il rencontra une personne dont les sentiments pieux
+étaient conformes aux siens; il l'épousa, et se mit à travailler pour
+son compte. Dieu bénit son travail et il parvint à se procurer une
+petite fortune.
+
+Étant allé dans une ville d'eaux thermales pour la santé de sa femme,
+le généreux chrétien s'y fixa et pendant huit ans prit part à
+toutes les oeuvres charitables. Entré dans la conférence de
+Saint-Vincent-de-Paul, il s'adonna de tout son coeur au soulagement
+physique et moral des familles qui lui étaient confiées, il ne
+remettait jamais d'un jour la visite à leur rendre et se montrait
+généreux à leur égard. Il s'enquérait, à la fin de chaque séance, de
+l'absence de ceux de ses confrères qui ne s'étaient pas présentés, et
+se chargeait avec bonheur de leur porter leurs bons pour éviter tout
+retard dans la délivrance des secours.
+
+Les souffrances ne lui furent pas épargnées; opéré plusieurs fois
+de la cataracte sans succès, il était presque aveugle, mais cette
+infirmité ne l'empêchait pas de faire des courses nombreuses pour le
+service des pauvres, ou de se trouver devant la porte de l'église
+avant qu'elle ne s'ouvrit; c'était une habitude qu'il ne perdit
+jamais; il servait à genoux six ou sept messes tous les jours. Il
+s'éteignit, il y a quelques années, dans une maison de charité de
+Marseille au moment où il se préparait à un acte de piété désiré
+depuis longtemps: un pèlerinage à Jérusalem. On a retrouvé dans des
+lettres écrites par lui des preuves que l'_Imitation_ était sa
+lecture favorite.
+
+Ce fervent chrétien mérite d'être cité comme un modèle de parfaite
+conversion.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+25.--LE TERRIBLE ARTICLE.
+
+Lors de mon dernier séjour en Normandie, raconte un médecin bien
+connu, le maire d'une commune voisine de Caen, s'affichant depuis
+longtemps comme libre-penseur, devint malade de la poitrine. Sa femme
+et sa fille, personnes pieuses, voyant que son état était menaçant,
+usèrent de toutes leurs industries pour obtenir qu'il laissât venir le
+prêtre. À la fin, il leur dit: «Eh bien! soit, faites-le venir, votre
+curé; mais avertissez-le que je lui dirai son fait.»
+
+Les deux pauvres femmes allèrent trouver le curé de la paroisse, à qui
+elles rapportèrent cette réponse. Il parut très peu s'en effrayer, car
+il les pria d'annoncer sa visite pour le lendemain.
+
+Le lendemain donc il se rendit chez le malade, et fut immédiatement
+introduit dans sa chambre. Il le trouva tenant à la main un journal.
+
+«Monsieur le curé, lui dit celui-ci à brûle-pourpoint, vous me
+surprenez relisant la loi Ferry. J'en étais précisément à l'article 7.
+Que pensez-vous de cet article?
+
+--Je pense, répliqua le curé, après un moment de réflexion, que vous
+en êtes également à un article qui devrait vous préoccuper bien
+davantage.
+
+--Et cet autre article, quel est-il?
+
+--Je n'ose vous le dire.
+
+--Parlez, monsieur le curé, parlez; vous savez que je n'aime pas les
+mystères. Et il appuya sur ce mot d'un ton très significatif.
+
+--Puisque vous l'exigez, reprit le prêtre, je parlerai, quoi qu'il
+m'en coûte. Sachez donc que l'article auquel j'ai fait allusion,
+c'est... l'article de la mort.» Et il se retira.
+
+Le libre-penseur savait bien qu'il était gravement atteint, mais il ne
+se croyait pas si près du moment fatal. La déclaration du prêtre le
+jeta dans la stupeur, et, grâce sans doute aux prières de son épouse
+et de sa fille, la stupeur produisit l'effroi, avec le désir de la
+conversion.
+
+Quelques jours après, il faisait appeler le même prêtre et se
+réconciliait sincèrement avec Dieu.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+26.--LE TROTTOIR.
+
+Vous ne sauriez concevoir le nombre et la variété des petits
+contentements que l'on éprouve dans la pratique de l'abnégation et de
+l'obligeance sur le trottoir, dans les grandes villes et surtout à
+Paris. Suivons celui-ci, qui est des plus étroits.
+
+Un insolent vous voit venir, et il indique par son attitude une
+certaine résolution à l'impolitesse. Vous descendez froidement, et:
+Passe sans obstacle, homme fort, je triomphe de toi et de moi!
+
+Un peu plus loin, une pauvre femme, mal vêtue et bien modeste, vous
+voit venir aussi; déjà elle cherche la place de son pied sur le pavé
+glissant. Vite vous la devancez... Un hommage à la pauvreté, que tout
+le monde opprime ou dédaigne, est chose bien louable.
+
+Plus loin encore, le passage est scabreux: sur la chaussée, de
+la boue, des paveurs, un tombereau d'ordures suivi de plusieurs
+charrettes. Pour vous le péril et la souillure de la rue, pour les
+autres le trottoir. On a compris, et on vous salue avec un air
+d'admiration et de sympathique reconnaissance.
+
+Ah! nous oublions trop la fécondité merveilleuse des principes
+chrétiens. Le moindre devoir rempli a des approximatifs imprévus qui
+naissent sous nos pas pour nous produire un surcroît de mérite et un
+salaire de délicieux plaisirs! Vous ne vouliez être que patient avec
+courage, vous devenez tout de suite bienveillant sans effort; puis
+votre bienveillance va se transformer en une sorte de vertu gracieuse
+qui déterminera l'apparition d'une foule de charmants petits
+faits.--Le trottoir était hier une arène où votre orgueil subissait un
+pugilat onéreux; aujourd'hui, c'est la plate-bande d'un jardin où les
+fleurs s'épanouissent.
+
+Mon point de vue une fois accepté, je défie que l'on trouve une
+situation et un lieu plus commodes pour acquérir le goût du devoir
+et s'y fortifier petit à petit. Tout en allant à vos affaires, vous
+accomplissez, une multitude d'actes vertueux qui laissent derrière
+vous une précieuse semence. Avec le droit, vous semiez des cailloux;
+avec le devoir, vous semez de bons exemples. De plus, votre patience
+se fortifie, et vous faites la conquête de l'humilité, la plus belle
+des vertus.
+
+Il y a quelques années, pour me rendre à mon bureau, je suivais chaque
+matin la rue du Four. Très souvent j'y rencontrais un homme dont le
+vêtement indiquait un ouvrier à son aise.
+
+Nous nous croisions. Je descendais toujours du trottoir. Lui recevait
+l'hommage et continuait toujours de son pas vainqueur.
+
+Un matin, la rue était plus malpropre et plus obstruée que
+d'ordinaire. Il y avait vraiment du mérite a céder la belle place. Je
+voyais venir mon superbe ouvrier. Il crut que je ne m'exécuterais pas
+de bonne grâce. Il souriait insolemment et se disposait à me faire
+obéir.
+
+Je me sacrifiai à propos, sans hésitation, mais non pas sans dignité.
+
+Cela le surprit. Il se retourna et me suivit des yeux, jouissant de
+mes difficultés avec un air de bravade.
+
+J'avais aussi tourné la tête; son orgueil imbécile se brisa contre
+un regard fixe et froid que je maintins sur lui pendant quelques
+secondes. Je sentis qu'il m'en garderait rancune.
+
+En effet, le lendemain, le surlendemain encore, il me parut courroucé.
+Une résistance de ma part lui eût été bien agréable! Il l'attendit en
+vain.
+
+Un des jours suivants, la pluie se mit à tomber tout à coup. La rue du
+Four ressemblait à un de ces chemins vicinaux de la Brie pouilleuse,
+où le paysan monté sur son âne ne se hasarderait pas l'hiver, par
+crainte d'y perdre sa monture.
+
+Les piétons, bien ou mal vêtus, les marchandes de noix ou de
+maquereaux se remisaient sous les grandes portes. Quoique muni d'un
+parapluie, je fis de même, et je me mêlai à un groupe de pauvres gens
+qui attendaient la fin de la giboulée en geignant.
+
+Mon homme était là! Nous nous regardâmes du coin de l'oeil. Il
+paraissait de méchante humeur, et la pluie le contrariait évidemment
+plus qu'aucun de ses voisins.
+
+Je prononçai à son intention quelque phrase banale sur le temps.
+
+Il répondit, comme se parlant à soi-même:
+
+--Oui, un joli temps, quand on est pressé! Je suis attendu dans une
+maison, à cent pas d'ici, chez des bourgeois. Je voudrais y arriver
+propre, et il faut que je reste là. Je vais peut-être manquer une
+bonne affaire.
+
+Je devinai que mon parapluie lui faisait envie, et me plaçant
+brusquement bien en face de lui:
+
+--Monsieur, lui dis-je en affectant une politesse souriante, si
+vous êtes attendu dans le voisinage, prenez mon parapluie. Vous le
+renverrez par une domestique ou un concierge; il vous suffira de
+remarquer le numéro de la maison en sortant d'ici.
+
+--Mais, monsieur, si j'allais garder votre parapluie? Vous ne me
+connaissez pas.
+
+--Si, si, je vous connais.
+
+L'ouvrier crut à une allusion sur ses arrogances passées envers moi.
+Il devint rouge. Je continuai du ton le plus aimable:
+
+--Je vous connais aussi bien que vous vous connaissez vous-même, et je
+suis sûr que vous me renverrez tout de suite mon parapluie. Le voilà,
+partez vite.
+
+Il se laissa faire. Au bout de dix minutes, mon parapluie me revenait
+avec une bonne femme qui fit très verbeusement la commission de
+reconnaissance.
+
+Je devais m'attendre à un changement radical dans les procédés de mon
+homme. Il guettait une première rencontre. Pour moi je tenais peu à
+une liaison au moins inutile. À la première rencontre, je passai vite.
+Il ne put que m'envoyer un beau salut, que je lui retournai par un
+geste très civil: un salut d'égal à égal.
+
+À partir de cette minime obligeance dont j'avais honoré son caractère,
+je remarquai que non seulement mon fier ouvrier descendait du trottoir
+à la hâte pour me faire place, mais encore qu'il avait renoncé à ses
+anciennes prétentions; car je m'amusais à l'étudier, et je le vis plus
+d'une fois, à distance, céder le pas avec un empressement semblable au
+mien. Il se christianisait sans le savoir!
+
+Les lois de Dieu sont grandes! Le moindre acte imprégné du sentiment
+chrétien a quelquefois des conséquences d'une étendue extraordinaire.
+Nous n'en sommes pas toujours témoins.
+
+Un dimanche, par un beau jour de mai, je me promenais de long en
+large sur la place Saint-Sulpice, en attendant la messe basse de neuf
+heures.
+
+Si peu que je fisse attention aux personnes qui passaient près de moi,
+il m'était impossible de ne pas voir le profond salut que venait de
+m'adresser un promeneur.
+
+Ai-je besoin de dire que c'était encore mon ouvrier? Sa confortable
+toilette l'avait transformé!
+
+Précisément parce qu'il me parut disposé à la discrétion, sinon au
+respect, je l'abordai.
+
+Il avait le sourire fin. Il parlait peu. Ses paroles n'étaient point
+oiseuses. J'usai les banalités de la conversation sans qu'il y
+répondit rien que des monosyllabes. Et puis je me tus.
+
+Le brave homme me déclara alors que mon opiniâtreté à descendre
+du trottoir, pour lui céder la place, l'avait fort surpris, fort
+intrigué, et qu'en dernier lieu, alors qu'il me supposait irrité
+enfin par sa bravade tout directe, mon extrême obligeance au sujet du
+parapluie avait bouleversé son humble raison. Il me supposait un but,
+un motif. Il cherchait, il ne comprenait pas.
+
+--Comment vous appelle-t-on? lui dis-je.
+
+--Jean.
+
+--C'est un nom favorable. Monsieur Jean, autrefois le trottoir de la
+rue du Four était pour vous l'instrument d'un orgueilleux despotisme.
+Chacun se sentait contraint de descendre à votre approche. Depuis que
+je vous ai prêté mon parapluie...
+
+--Ma foi, monsieur, depuis l'histoire du parapluie, j'agis tout
+autrement. J'ai eu l'idée de faire comme vous! D'abord je suis
+descendu pour les femmes et pour les vieillards, petit à petit je suis
+arrivé à descendre pour tout le monde; et, vous ne le croiriez pas!
+aujourd'hui, si quelqu'un me prévient, cela me fait de la peine; il me
+semble que l'on a mauvaise opinion de moi, et que l'on me prend pour
+un homme d'un très vilain caractère.
+
+--Eh bien, votre orgueil a fait place à l'esprit de douceur; vous vous
+êtes amélioré; vous êtes entré dans la bonne voie; peut-être irez-vous
+loin dans cette voie où l'on ne recueille que des plaisirs, tout en
+épurant et en grandissant son caractère. Mon but est atteint.
+
+--Mais qu'est-ce que vous y gagnez? Qu'est-ce que cela vous fait?
+
+Je lui montrai l'église. Il me répondit par une grimace. Un banc était
+là. J'allai m'y asseoir. Sur un imperceptible signe amical, le
+brave Jean vint prendre place près de moi, non sans rire sous cape,
+convaincu qu'il était que j'allais le prêcher.
+
+Le prêcher! je n'aurais eu garde. Il y a temps pour tout. À chacun sa
+fonction, d'ailleurs. Mon néophyte était un homme de quarante ans, un
+brave ouvrier; son instinct le portait au bien assez directement; avec
+lui il suffisait d'agir très simplement.
+
+--Monsieur Jean, je vous montrais du doigt l'église, où je vais aller
+entendre la messe tout à l'heure. Vous, vous n'allez pas à la messe,
+je le sais. Je l'ai compris à votre grimace. Mais vous irez un jour
+comme moi.
+
+--Cela ne m'étonnerait pas trop. Vous avez déjà fait un miracle à mon
+profit.
+
+--Je n'ai pas toujours été pieux; je le suis devenu à l'aide de la
+réflexion. Il plut à Dieu de décider mon retour par ce chemin. Mon
+seul mérite est d'avoir obéi à son impulsion: nous ne saurions jamais,
+en face de lui, prétendre à un autre mérite que celui de l'obéissance.
+
+--Mais pour obéir ainsi, il faut croire en Dieu; et il ne dépend pas
+de nous de croire!
+
+--Mon cher Jean, vous vous trompez. Sans vous rien dire de la grâce,
+ce qui ressemblerait à une prédication, je vous affirme qu'il dépend
+de nous de croire.
+
+---Alors je n'y comprends plus rien.
+
+--Compreniez-vous mon empressement à descendre du trottoir lorsque
+vous approchiez, et l'offre de mon parapluie?
+
+--Enfin, monsieur, est-ce que vous voulez me rendre dévot?
+
+--Ne riez pas. Vous êtes bien devenu patient, même obligeant, sur ce
+trottoir où vous vous pavaniez en roi il y a six semaines.
+
+--Oui, c'est bien drôle! S'il y a un secret, dites-le-moi. Par
+exemple, je ne m'engage pas à rien faire de contraire à mes opinions.
+
+--Ah! vous avez des opinions! Dites-moi, vous avez aussi de la
+loyauté?
+
+--Pour ça, je m'en vante.
+
+--Cela suffit. Tant qu'une seule vertu catholique demeure dans
+l'homme, elle peut devenir, elle devient tôt ou tard une fondation sur
+laquelle la Providence divine rebâtit tout l'édifice ruiné. Ah! vous
+êtes loyal! Eh bien, Dieu vous connaît, il vous suit au travers du
+monde, et il vous aidera.
+
+--Mon cher monsieur, vous tapez à bras raccourci sur tout ce qu'il y a
+dans ma tête. Pour un rien, je me mettrais en colère. Mais je ne veux
+pas être ingrat envers vous. Faites votre affaire; cette fois-ci je
+vous écoute très sérieusement.
+
+--Bien. Une remontrance vous ennuierait; vous hausseriez les épaules.
+De longues explications religieuses et morales auraient à peu près le
+même résultat. Vous bâilleriez dans le creux de votre main.
+
+--C'est vrai.
+
+--Cependant, si l'on vous disait: La foi vous viendra, à la condition
+d'un acte simple et loyal accompli en moins de dix minutes, et qui
+n'aura pas d'autre témoin que Dieu, vous accepteriez la foi?
+
+--Je l'accepterais...
+
+Je me levai; l'ouvrier se leva. Nous marchâmes à petits pas en
+regardant l'église.
+
+--Monsieur Jean, savez-vous encore votre _Pater_?
+
+--Oh!...
+
+--Et pourriez-vous le réciter couramment?
+
+--Oui, quoique cela ne me soit pas arrivé trois fois depuis ma
+première communion.
+
+--Voici l'église devant nous. Entrez froidement. Si un murmure s'élève
+dans votre esprit, faites-le taire; dites-vous: J'ai promis d'être
+loyal, je dois être loyal.
+
+--Je le serai.
+
+--Vous irez au bénitier, que les fidèles assiègent quelquefois. Vous
+prendrez de l'eau bénite. Vous ferez le signe de la croix lentement et
+la tête haute, en homme de coeur qui a contracté une obligation et
+qui la remplit. Puis vous vous isolerez au milieu de la foule. Alors
+recueillez-vous l'espace d'une minute; rappelez-vous la promesse
+qui vous engage et que vous êtes tenu à dégager strictement. Faites
+ensuite de nouveau le signe de la croix, et debout, une main dans
+l'autre main, récitez le _Pater_ à voix basse, doucement, très
+doucement. Vous ferez ensuite encore un signe de croix, et vous
+sortirez de l'église.
+
+--Après cela?
+
+--Rien.
+
+--Je comprends.
+
+--Pourquoi hésitez-vous?
+
+--C'est plus difficile que cela ne le paraît.
+
+--Moins difficile que de céder la place sur le trottoir.
+
+--Et si je faisais ainsi que vous me l'avez dit, vous pensez..?
+
+--Je pense que cet acte bien simple sera un jour votre plus grand et
+votre plus beau souvenir. Mais si vous ne vous sentez pas maintenant
+l'énergie et la loyauté nécessaires ...
+
+--Ah! on ne doit pas remettre ces choses-là au lendemain.
+
+--Adieu; je vous prédis que vous serez bientôt un solide et fier
+catholique.
+
+Je lui serrai la main, et je m'éloignai rapidement, sans détourner la
+tête, demandant à Dieu de faire le reste.
+
+Pendant un mois, loin de chercher Jean, je l'évitais. Mais Paris
+est bien moins grande ville qu'on ne le pense. Jean m'avait guetté,
+m'avait suivi, et il était parvenu à connaître mon nom et mon adresse,
+plus avancé en cela que moi, qui ne savais de lui que son prénom de
+Jean.
+
+Un matin je reçois une lettre de faire-part. Il s'agissait d'un
+mariage pour le lendemain, entre M. Marteau et Mlle Gilquin, qui
+m'invitaient à assister à la bénédiction nuptiale. Des noms inconnus;
+cela arrive de temps en temps. On cherche. Est-ce mon boulanger, mon
+fruitier, mon épicier? Ici se rencontrait un obstacle bizarre: M.
+Marteau exerçait la profession de fabricant de formes pour chaussures.
+
+Je stimulai mes souvenirs: aucune lumière. À la fin, je remarquai que
+le fabricant de formes de chaussures avait, entre autres prénoms,
+celui de _Jean_. Mais une observation de l'autre Jean m'était
+demeurée dans la mémoire: «J'ai de petits enfants,» m'avait-il dit...
+Le Jean du trottoir était donc marié; ce ne pouvait être mon néophyte.
+Et cependant quelque chose me disait que ce devait être lui...
+
+Mon incertitude cessa bientôt.
+
+Je venais de dîner: j'allais sortir. Un timide coup de sonnette
+m'annonce un visiteur. On ouvre. J'écoute le nom: «M. Jean Marteau.»
+
+C'était le mien! c'était mon ouvrier de la rue du Four et de la place
+Saint-Sulpice!
+
+--Entrez, monsieur Jean, asseyez-vous. Eh bien! vous allez donc vous
+marier?
+
+--Mon Dieu, oui, monsieur, demain.
+
+--Mais il me semblait que vous étiez déjà marié?
+
+--Pas précisément. Si vous me le permettez, je vous expliquerai la
+chose. Je vous ai adressé une lettre de faire-part avec l'espoir que
+vous viendrez à l'église, parce que c'est vous qui avez fait mon
+mariage; aussi est-ce surtout à cause de vous que j'ai fait imprimer
+des lettres de faire-part.
+
+--Moi, j'ai fait votre mariage?
+
+--Certainement. Ah! c'est un peu long a expliquer.
+
+--Mettez-y le temps, et ne trouvez pas mauvais que je rie d'abord, à
+cette idée que j'ai fait votre mariage sans savoir ni votre nom, ni
+votre profession, ni votre adresse.
+
+--Le bon Dieu sait le nom et l'adresse de tout le monde. Il a eu sa
+belle part dans l'affaire.
+
+L'honnête garçon était ému. Il n'avait pas dit: Dieu, mais le _bon
+Dieu_. Je ne sentis jamais si bien la différence. Dieu, ce n'est
+très souvent que le terme plus ou moins banal des panthéistes et des
+philosophes, qui en font, au plus beau, le synonyme de l'Être suprême
+des républicains de 93. Le _bon Dieu_, c'est le terme de prédilection
+des catholiques, qui ne craignent pas d'afficher une foi naïve de
+bonne femme ou de petit enfant: dès qu'un homme, en parlant de Dieu,
+dit le _bon Dieu_, je vois le fond de son coeur et je puis lui tendre
+la main.
+
+Je tendis la main à Jean. Je compris, avec une joie intime, que la
+providence de Dieu avait fait mûrir le grain que j'avais semé. Me
+voilà donc silencieux près de mon cher visiteur, dont le visage
+s'épanouit dès les premiers mots de l'histoire qu'il va raconter.
+
+--Monsieur, avant notre rencontre de la rue du Four et de la place
+Saint-Sulpice, j'avais des défauts insupportables. J'ai le droit de
+les avouer, puisque je ne les ai plus. Je me grisais quelquefois, et
+je battais ma bonne femme de loin en loin. Vous m'avez enseigné la
+patience; cela fut pour moi la meilleure des préparations. Ensuite,
+vous m'avez poussé dans l'église au moment propice. Il en est survenu
+comme un miracle. Mais votre _Pater_ m'a fait passer, je vous
+l'assure, une rude journée! Pour tenir loyalement ma parole, il m'a
+fallu plus de force et de courage qu'il ne m'en faudrait dans une
+lutte contre dix hommes. Vous avez oublié, peut-être?
+
+--Je n'ai pas oublié, et je vois que le _Pater_ a été bien dit.
+
+--Ah! Seigneur! Il faut que je l'aie dit comme on ne le dit jamais,
+car en sortant de l'église, voyez-vous, je ne savais que devenir. Je
+me sentais moitié heureux, moitié exaspéré en dedans de moi. Tout à
+coup je me trouve, à ma grande surprise, en face de la maison que
+j'habite. Je croyais chercher un estaminet pour m'y étourdir, et je
+revenais chez moi. Je monte, j'entre; je prends une chaise: je ne dis
+rien. Ma femme me regarde, et elle s'écrie: «Mon Dieu! Jean, est-ce
+que tu es malade?» Le moyen, après cela, de croire que le _Pater_
+était une petite chose insignifiante! Il m'avait si bien bouleversé,
+que l'on me croyait malade. Je rassure ma femme; je lui dis de
+s'asseoir près de moi, et je lui raconte ce qui venait de m'arriver.
+Vous pensez bien que je lui avais parlé de vous souvent, et qu'elle
+vous connaissait on ne peut mieux sans vous avoir jamais vu. Elle
+m'écoutait, sans souffler mot, en ouvrant de grands yeux. Quand j'ai
+fini, savez-vous ce que fait ma femme? Elle se prend à pleurer, mais à
+pleurer de tout son coeur! Et moi, Jean, un homme, je fais comme elle.
+Cela ne m'était peut-être pas arrivé depuis vingt-cinq ans. Enfin,
+nous nous apaisons, et je me trouve soulagé: petite pluie abat grand
+veut. Je voyais ma femme bien heureuse; j'étais aussi bien gai, bien
+heureux. Nous allons faire une promenade hors barrière avec les
+enfants. Vous vous souvenez que c'était un dimanche?
+
+--Je m'en souviens.
+
+--Nous causions de vous, de votre parapluie, du trottoir, de l'église,
+des signes de croix que j'avais faits et que pour un rien j'aurais
+recommencés toutes les dix minutes. Oui, monsieur! j'en éprouvais un
+tel besoin, qu'en apercevant le calvaire de Vaugirard, le coeur m'a
+battu, et j'ai doublé le pas comme malgré moi pour saluer le calvaire
+et faire le signe de la croix.
+
+--Vous le lui deviez bien.
+
+--C'est vrai. Aussi, est-ce justement ce que j'ai dit à ma femme. Nous
+étions, vers cette époque, à la fin de mai, car il me semble tantôt
+que cela date d'hier, tantôt que cela date de dix ans. Le soir, au
+retour de la promenade, une église se rencontre devant nous. On disait
+la prière du mois de Marie. Nous entrons, avec les petits. Et je vous
+recommence mon _Pater_, notre _Pater_. Ah! monsieur, que je l'ai bien
+dit cette fois, et que cela m'a fait de plaisir! Mes enfants, me
+voyant prier, priaient aussi d'une petite façon grave. Moi, Jean, un
+ouvrier, debout au milieu de ces enfants et de leur mère qui priaient
+dans l'église; ...pour la première fois de ma vie, je me suis senti
+l'importance d'un père de famille et d'un citoyen.--Je ne vous
+fatigue pas?
+
+--Ho!...
+
+--Enfin, nous sommes rentrés chez nous et j'ai promis que je ne me
+griserais plus, et que je ne battrais plus jamais ma femme. Mais il
+y avait autre chose encore, dont ma bonne Françoise n'osait pas
+me parler; nous étions mariés à la ville, mais pas à l'église.
+Maintenant, mon cher monsieur, vous en savez autant que moi.
+
+J'étais ravi; j'avais les larmes aux yeux. Jean riait de plaisir,
+un peu d'orgueil, et de l'air d'un homme qui est sûr de se rendre
+infiniment agréable. Il n'avait pas fini.
+
+--Vous voyez donc bien, monsieur, que c'est vous qui avez fait mon
+mariage, et que je devais vous inviter à venir à l'église demain.
+
+--Ah! mon brave Jean, j'irai; j'irai avec plus de satisfaction et plus
+d'empressement dix fois, mille fois, que si vous étiez un millionnaire
+ou un prince.
+
+--J'en étais bien sûr. Mais je dois vous dire encore un petit mot.
+Nous marier à l'église, c'était la moindre chose; nous avons fait
+mieux que cela. Moi, je n'aime pas les demi-mesures. Devinez-vous,
+ah?...
+
+--Oui, ah!
+
+--Chut! Il ne faut pas toucher à ces affaires-là en riant; vous le
+savez mieux que personne. Ma femme et moi, nous avons communié ce
+matin, et bien communié tous deux, je vous le certifie. Ainsi, vous
+aviez raison, monsieur; en me quittant sur la place Saint-Sulpice,
+il y a cinq semaines, vous prophétisiez. Oh! j'entends encore votre
+dernière parole: «Jean, je vous prédis que vous serez un jour un
+solide et fier chrétien!» Je le suis! mes enfants le seront comme leur
+père!
+
+Nous causons encore un moment, aussi attendris l'un que l'autre, puis
+il me dit:
+
+--Eh bien, monsieur, à demain donc.
+
+Le lendemain, j'assistai à la messe du mariage. Il y avait peu de
+monde: une dizaine de personnes et cinq ou six enfants. Je faisais,
+avec tout le soin possible, honneur aux mariés par l'aristocratie
+de ma mise. Pour la première fois et la seule fois de ma vie, je
+regrettai de n'avoir pas un ruban rouge et une croix à ma boutonnière!
+
+Après la messe, j'allai faire ma visite aux nouveaux époux dans la
+sacristie. On m'attendait évidemment. Je fus salué comme ne le fut
+jamais un personnage d'importance: les enfants surtout me regardaient
+d'un air de vénération très amusant.
+
+Mais voici Jean en habit noir, bien ganté, bien cravaté, chaussure
+parfaite, une physionomie tellement digne, que j'hésitais à le
+reconnaître.
+
+Je lui serrai la main en ami, et je voulus faire un petit discours
+affectueux, un petit compliment d'homme du monde et de chrétien.
+
+Notre émotion dura bien deux à trois minutes, après quoi chacun rentra
+en possession de sa liberté d'esprit. J'ai pu dire à ces braves
+gens...
+
+Eh! qu'importe ce que j'ai dit et comment cela finit! Et si j'acceptai
+d'être un convive de la noce! Et ce que Jean a fait depuis! Il est
+converti, voilà tout!
+
+Jean prospère, sans hâte; Jean s'attache bien moins à acquérir une
+fortune qu'à constituer une famille. Quand vous rencontrez sur le
+trottoir un luron de haute mine, qui vous cède la place avec une
+politesse inusitée, ce doit être lui.
+
+(_Venet_, Extraits.)
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+27.--UN FILS QUI TOMBE DANS LES BRAS DE SON PÈRE.
+
+Un jeune prêtre attaché à l'Hôtel-Dieu de Paris est appelé un soir
+près d'un homme qui venait d'être apporté tout meurtri, tout sanglant,
+à la suite d'une rixe de cabaret. En proie à une surexcitation
+extrême, le malheureux épuise le peu de force qui lui reste en
+malédictions et en blasphèmes. La vue du prêtre ne fait qu'augmenter
+sa rage. Vainement le ministre du Dieu de paix s'efforce de ramener à
+des sentiments meilleurs ce coeur ulcéré; son zèle demeure impuissant
+et la prudence le force à mettre fin à des instances évidemment
+inutiles.
+
+Le prêtre s'éloigne donc, le coeur brisé. Le lendemain matin, il
+revient tout anxieux à l'hôpital.
+
+--La nuit a été terrible, lui dit la bonne Soeur qui a veillé au
+chevet du misérable. Il n'a eu ni un moment de repos, ni un moment de
+silence; toujours des douleurs atroces, toujours des blasphèmes! Il
+n'y a pas plus d'une demi-heure qu'il est calme. Sa fureur s'est
+apaisée pendant qu'à la prière nous récitions les litanies du Saint
+Nom de Jésus.
+
+--Avant ma messe, je vais le voir un instant; ma Soeur, prions pour
+lui.
+
+Puis, sur la pointe du pied, l'abbé alla s'agenouiller près du lit où
+l'étranger était couché... Il ne s'agitait plus, et ses yeux étaient
+fermés. «Mon Dieu! dit tout bas le charitable prêtre, prolongez ce
+calme pour que je puisse, avec votre grâce, faire descendre dans cette
+âme quelques pensées de repentir et de confiance.»
+
+Après avoir dit ces mots avec une grande ferveur, l'aumônier s'était
+relevé et allait se rendre à la sacristie. Il avait déjà fait quelques
+pas dans cette direction lorsqu'il revint tout à coup vers le lit...
+Puis, ayant pris dans son bréviaire une image, il l'attacha aux
+rideaux, de manière à ce que le blessé pût la voir lorsqu'il se
+réveillerait. Cette image représentait saint Stanislas Kostka en
+oraison devant une statue de la sainte Vierge.
+
+Monté a l'autel, l'aumônier avait peine à se défaire de la pensée
+du malade. Dans cette multitude d'êtres souffrants, combien n'y en
+avait-il pas de plus intéressants que lui? Cependant c'était celui-là
+qui le préoccupait le plus; et, durant le saint sacrifice, il pria
+pour lui plus que pour les autres.
+
+La messe terminée, le prêtre, dans un grand recueillement, faisait son
+action de grâces, quand une Soeur, celle à qui il avait parlé le matin
+même en entrant dans la salle, vint lui dire d'un air radieux:
+
+--Monsieur l'abbé, il vous demande...
+
+--Qui?
+
+--L'homme du numéro 48... le furieux d'hier soir.
+
+--Les fureurs lui sont-elles revenues?
+
+--Oh! non; il est maintenant doux comme un agneau. Il vous demande...
+
+--Que Dieu soit béni!... hâtons-nous.
+
+Les voici tous les deux auprès du malade... Il ne s'agite plus, il ne
+se tord plus sur son lit... Son visage n'est plus enflammé, ses yeux
+ne lancent plus d'éclairs, sa bouche ne blasphème plus. À demi assis
+sur sa couche, il a les yeux fixés sur une image qu'il tient dans
+une de ses larges mains; de l'autre, il essuie la sueur froide qui
+ruisselle sur son visage... Sa préoccupation est telle qu'il n'entend
+ni ne voit le prêtre et la Soeur arrivés près de lui... Enfin
+l'inconnu, levant les yeux, eut comme un sourire de reconnaissance
+sur ses lèvres, qui, la veille, ne proféraient que malédictions et
+blasphèmes; et, d'une voix presque douce, il demanda:
+
+--Qui a attaché cette image au rideau de mon lit?
+
+--C'est moi, répondit l'abbé.
+
+--Est-ce que vous me connaissez?
+
+--Aucunement.
+
+--Pourquoi donc avez-vous mis près de moi l'image de saint Stanislas?
+
+--Parce que j'ai grande confiance en lui.
+
+--Ah!... vous n'avez pas eu d'autres raisons?... C'est que moi,
+ajouta-t-il en passant sa main sur son front, c'est que moi aussi...
+j'ai aimé ce nom... je l'aime encore...
+
+À ces mots, l'inconnu porta l'image à ses lèvres: des pleurs
+jaillirent de ses yeux, sa bouche s'entr'ouvrit. «Mon Dieu!
+proféra-t-il, mon Dieu!...»
+
+Et ses convulsions de la nuit le reprirent. Moins violentes que celles
+de la veille, elles ne durèrent pas longtemps. Lorsqu'il fut redevenu
+plus calme, il se mit à parler, mais comme à lui-même; quoique ses
+yeux fussent grands ouverts, il avait l'air de ne voir personne.
+«C'est étrange, disait-il, ce nom que je ne prononce plus... je le
+trouve ici, sur cette image... et attaché à mon lit... Quand ce prêtre
+a donné la communion... j'ai pu le regarder... j'ai fixé mes yeux sur
+les siens...; ils ressemblent à ceux que j'ai tant fait pleurer!...
+Hier, j'ai blasphémé contre lui... Lui et sa robe noire me faisaient
+horreur!... Un tel changement s'est opéré en moi pendant sa messe,
+que, si je le revoyais à présent, je le bénirais.»
+
+--Me voici! me voici! s'écrie l'abbé, me voici près de vous... Je ne
+sais pas qui vous êtes, mais jamais, pour aucun malade apporté ici, je
+n'ai ressenti au coeur autant de charité... Je donnerais ma vie pour
+sauver votre âme.
+
+--Oh! mon âme!... Si vous saviez combien je l'ai souillée, vous ne
+penseriez pas à me sauver...
+
+--Arrêtez! au nom du Sauveur Jésus, ne désespérez pas de la
+miséricorde divine.
+
+Parlant ainsi, le jeune prêtre était tombé à genoux près du lit,
+tenant les mains de l'étranger dans les siennes et les arrosant de ses
+pleurs.
+
+Après quelques instants, l'inconnu, qui ne retirait pas ses mains de
+celles de l'aumônier et qui laissait couler d'abondantes larmes, dit
+d'une voix plus calme:
+
+--Voilà plus de vingt-trois ans... à Nantes... que j'ai abandonné, que
+j'ai condamné aux privations, au chagrin, à la misère peut-être, ma
+femme et mon fils...
+
+--Quoi! s'écria le prêtre en se relevant et en se penchant sur
+l'inconnu, vous avez une femme, un fils!... vous avez habité Nantes...
+Ah! encore un mot, un seul mot, je vous en conjure; votre nom?
+
+L'inconnu se nomme. Impossible de douter plus longtemps. L'abbé
+Stanislas n'est plus debout, il est dans les bras, sur le sein de
+son père!... Les battements de leurs coeurs, leurs larmes de joie se
+confondent.
+
+Mais, il n'y avait pas de temps à perdre. L'abbé parle d'un confesseur
+au pécheur repentant. «C'est vous que je choisis, répond celui-ci; je
+veux vous déclarer tous mes crimes et vous dire combien mon odieuse
+conduite envers votre pieuse mère m'a rendu malheureux!»
+
+Lorsque le pardon appelé par son enfant descendit sur le coupable,
+quelle ne fut pas la joie, l'indicible bonheur et du père et du fils!
+Le repentant pardonné respirait à l'aise, le poids de ses péchés ne
+l'oppressait plus; et le prêtre qui avait enlevé ce poids répétait
+avec transport: «Celui que je vois maintenant sur le chemin du ciel,
+c'est mon père! Oh! Seigneur, soyez, soyez à jamais béni!»
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+28.--LE ROSIER DU MOIS DE MARIE.
+
+Papa, disait une enfant de six ans à un ancien militaire qui, nouveau
+Cincinnatus, occupait ses loisirs à cultiver ses jardins et ses
+champs, donnez-moi ces jolies roses qui sentent si bon, et dont la
+blancheur égale celle des lis.--Pour les effeuiller, sans doute?
+répondit le père à l'enfant.--Non, non, répliqua celle-ci: elles sont
+trop belles pour cela.--Mais qu'en feras-tu?--C'est mon secret.--Ton
+secret! Le mot est risible... Et si je te donnais l'arbuste entier, me
+dévoilerais-tu cet important mystère?--Cher Papa, donnez toujours; je
+vous dirai plus tard à qui je destine ces fleurs.--À la tombe de ta
+pauvre mère, sans doute?--C'est bien pour ma mère... mais... pour ma
+Mère du ciel.» En prononçant ces derniers mots, la voix de l'enfant
+avait un accent si pénétrant et si doux, que le père, sans en avoir
+compris le sens, en fut néanmoins profondément ému. Il s'avança donc
+vers le rosier, le détacha habilement de la terre, et le remit entre
+les mains de sa petite fille, qui s'éloigna aussitôt, emportant avec
+elle son cher trésor.
+
+Quand la bonne petite rentra au logis, il était déjà tard. Son père
+l'embrassa plus tendrement encore que de coutume et se retira dans
+sa chambre pour prendre un repos bien nécessaire après une journée
+employée à de rudes labeurs. Mais, hélas! le sommeil ne vint point
+fermer ses paupières: une agitation fébrile, inaccoutumée, s'était
+emparée de son esprit: les souvenirs d'un passé grossi d'orages
+revenaient à sa mémoire et lui causaient un indicible effroi. Lui, le
+brave guerrier, le soldat intrépide, que le bruit du canon et de
+la mitraille n'avait jamais fait pâlir, éprouvait un saisissement
+inexprimable.
+
+Pour calmer ces cruelles angoisses, vrai cauchemar de l'âme causé par
+le remords, il se mit à balbutier quelques-unes de ces prières qu'aux
+jours de son enfance il avait bien des fois redites sur les genoux
+maternels; et les mots bénis qui, depuis tant d'années peut-être,
+jamais n'avaient effleuré les lèvres du vieux militaire, vinrent s'y
+placer en ordre les uns après les autres, et former ce tout sublime
+connu sous le titre d'Oraison dominicale ou prière du Seigneur ...
+
+La prière! ce cri du coeur, cet élan de l'âme vers Celui qui l'a
+créée, qui l'aime, qui _veut_ et qui _peut_ seul lui donner le
+bonheur, est un de ces remèdes efficaces et doux, dont l'effet ne
+tarde pas à se faire sentir. Notre homme en fit la consolante épreuve.
+Un rayon d'espérance vint tout à coup dissiper les ténèbres dont,
+un instant auparavant, son entendement était enveloppé: «Si je suis
+pécheur, se disait-il, si, pendant de longues années j'ai vécu en
+véritable _païen_, en ennemi de Dieu, tout n'est pas perdu pour moi.
+N'ai-je pas un petit ange a placer entre moi et la justice du
+Seigneur prête à me frapper?»
+
+En pensant à son enfant, l'ancien soldat s'endormit, et un songe
+ravissant acheva de le calmer. Il se crut transporté dans un de ces
+temples majestueux élevés par le génie de la foi au Dieu trois fois
+saint. Au bas du choeur, à l'entrée de la nef principale, était un
+autel étincelant de mille feux et surmonté d'une gracieuse statue de
+la Vierge Marie. Une foule de fidèles montaient et descendaient les
+marches de l'autel, déposant aux pieds de l'image vénérée des fleurs
+et des couronnes. Une délicieuse harmonie ajoutait au charme de cette
+pieuse vision. Mais bientôt la foule s'écoula; les chants cessèrent;
+les lumières s'éteignirent; la lampe du sanctuaire seule projetait
+ses vacillantes clartés sur le candide visage d'une petite fille qui
+s'avançait furtivement vers l'autel, et y déposait un rosier chargé de
+blanches fleurs.
+
+Ici le vieillard s'éveilla: le secret de sa chère enfant venait de lui
+être révélé; et quand, le matin, elle accourut joyeuse vers lui pour
+l'embrasser: «Moi aussi, lui dit-il en la prenant sur ses genoux, j'ai
+un secret.» L'enfant sourit: «Vous me le confierez, Papa? dit-elle à
+son tour.»--«Non, ma petite, _tu le verras_.»
+
+Le dernier jour du mois de mai 186..., un militaire ayant sur sa
+poitrine le signe des braves, s'approchait de la Table sainte. Une
+jeune enfant le suivait du regard et semblait envier son bonheur.
+
+Quelques instants après, le prêtre qui venait de célébrer les saints
+mystères, s'approcha de nouveau de l'autel, et détacha d'un rosier,
+placé aux pieds de la sainte Vierge, une branche encore toute
+fleurie. Il la présenta ensuite au vieux guerrier, qui la baisa
+respectueusement.
+
+Depuis cette époque, elle figure comme un trophée au dessus des armes
+appendues aux murs de sa demeure, et, chaque fois que les regards du
+vieillard se portent sur ce rameau desséché, il murmure une prière à
+Marie, l'aimable et tendre refuge des pauvres pécheurs.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+29.--LA STATUETTE DE SAINT ANTOINE.
+
+Élevé par une pieuse mère, D***, officier aussi loyal que brave,
+avait eu la foi, mais la vie des camps et des casernes avait effacé
+l'empreinte primitive de la religion et il en était arrivé à cette
+indifférence froide et triste qui est une forme honnête de l'impiété.
+Son épouse, restée maîtresse pour elle-même et pour sa fille de toutes
+les pratiques de la dévotion, n'en pleurait pas moins l'égarement de
+celui qu'elle aimait assez sur la terre, pour ne pas vouloir en être
+séparée au ciel. Depuis longtemps déjà, ses prières montaient toujours
+vers le Ciel et imploraient l'appui de la Reine des vierges. Rien ne
+venait la consoler. Un jour même, une nouvelle peine vint s'ajouter
+aux autres: son mari lui avait appris qu'il était franc-maçon! Ce
+n'était plus seulement l'indifférence, c'était l'impiété réelle et
+notoire, l'impiété publique et affichée...; et, en pensant à cela,
+Mme D*** serrait sa fille sur son coeur comme pour la préserver d'un
+malheur, ou peut-être pour avoir recours à l'innocence de l'enfant,
+contre le péril que courait l'âme du père.
+
+Tout-à-coup, ses yeux se portèrent sur une statuette de saint Antoine
+de Padoue qui ornait sa chambre, et une idée subite s'empara de son
+âme attristée... «Mon enfant, dit-elle à sa fille, mon enfant, il faut
+que tu pries beaucoup saint Antoine pour obtenir de lui que ton père
+retrouve ce qu'il a perdu!
+
+--Qu'a-t-il donc perdu, ma mère?
+
+--Tu le sauras plus tard, mais prie et... n'en dis rien à ton père.»
+
+Le regard naïf de la jeune fille se leva vers la statuette, et ses
+lèvres s'ouvrirent pour laisser échapper ces paroles: «Grand Saint,
+faites retrouver à mon père ce qu'il a perdu.»
+
+En-ce moment la porte s'ouvrait, et M. D*** venait avertir sa femme
+qu'il allait sortir.
+
+Il avait tout entendu et se demandait tout en marchant ce que cela
+pouvait bien être. «Qu'ai-je donc perdu, se disait-il? C'est sans
+doute ma femme qui aura égaré quelque chose...; mais quelle idée
+d'aller redemander cela à cette statue! Après tout, peu importe! Elle
+est si bonne épouse et si bonne mère!... C'est égal, il faut que je
+lui dise de ne pas s'inquiéter, car enfin si j'avais perdu une chose
+sérieuse, je le saurais bien.»
+
+Comme on était aux premiers jours de juin, M. D*** jugea que la soirée
+assez belle lui promettait plus de jouissance à la campagne qu'entre
+les quatre murs de la loge. «Une idée! se dit-il en se frappant le
+front, je vais chercher ma femme et ma fille et nous irons faire un
+tour à la campagne...; mais qu'ai-je donc perdu?...»
+
+Mme D*** eut un sourire de bonheur et jeta un regard qui disait merci
+à saint Antoine, quand son mari vint lui dire son idée! mais elle
+resta muette et se sentit rougir lorsqu'il ajouta: «Dis donc,
+est-ce que j'ai perdu quelque chose?--Pourquoi me demandes-tu cela?
+répondit-elle.--C'est que j'ai entendu la petite.»
+
+La conversation en resta là, mais l'embarras de Mme D*** n'avait pas
+échappé à son mari, et souvent encore il se demandait: «Qu'ai-je donc
+perdu?»
+
+Le 12 juin au soir, Mme D*** se trouvait encore dans sa chambre avec
+sa fille, et l'enfant redisait avec ferveur sa naïve prière: «Grand
+Saint, faites retrouver à mon père ce qu'il a perdu!»
+
+«Mais enfin, dis-moi donc ce que j'ai perdu, s'écria M. D*** en
+entrant violemment dans la chambre... Depuis huit jours, je me le
+demande... Depuis huit jours, cette pensée m'obsède... Tu fais
+toujours prier ta fille pour cela, mais tu ferais bien mieux de me le
+dire, car je saurais si cela vaut la peine de fatiguer cette enfant!»
+
+Mme D*** se leva, en regardant son mari avec calme: «Mon ami, lui
+dit-elle, serais-tu content de me quitter pour toujours?
+
+--Ah! pour cela non! et si c'est pour cela que tu pries et que tu vas
+à l'église, tu peux t'abstenir!
+
+--Cependant, mon cher ami, si tu ne retrouves pas ce que tu as perdu,
+il faudra nous quitter un jour..., et pour toujours!
+
+--Mais qu'est-ce donc?... Dis, je t'en conjure..., qu'ai-je donc
+perdu?
+
+--La foi... la foi de ta mère!... et je ne veux pas te quitter, moi...
+Oh! je ne le veux pas... il faut que tu la retrouves!»
+
+Et la pauvre femme pleurait, pendant que, sans ajouter un seul mot, M.
+D*** sortait.
+
+«La foi, disait-il, la foi de ma mère... de ma femme et de ma fille!».
+Et pendant toute la nuit, Mme D*** qui priait, l'entendait marcher,
+s'agiter et répéter souvent: «La foi... la foi de ma mère!»
+
+Le lendemain matin, M. D*** entre sans rien dire, dans la chambre de
+sa femme; puis, comme éveillé par une idée subite: «Est-ce que vous
+avez une fête aujourd'hui?
+
+--Oui, mon ami, la fête de saint Antoine de Padoue.
+
+--Ah! le petit Saint de la cheminée! ... Eh bien! merci, saint
+Antoine!»
+
+Et comme Mme D*** le regardait anxieuse... «Oui, oui, ma femme,
+s'écria-t-il en ouvrant les bras, oui, c'est fait, j'ai retrouvé ce
+que j'avais perdu;--mais nous devons un beau cierge à ton petit Saint,
+allons le lui porter!»
+
+Et quelques minutes plus tard, le frère Portier du couvent des
+Franciscains appelait un Père pour confesser M. D*** qui avait
+retrouvé la foi. (_R. P. Apollinaire_.)
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+30.--LE CHEMIN DU COEUR.
+
+Un honorable ecclésiastique de Paris venait d'être appelé pour
+confesser une vieille femme mourante dans une de ces maisons qui
+servent de refuge aux chiffonniers; il entendit des cris plaintifs
+partir d'une chambre voisine et comme le bruit d'un corps qui tombe.
+Il s'y précipite et voit une femme étendue sur le carreau, qu'un homme
+rouait de coups. «Ah! malheureux!» s'écrie involontairement l'abbé.
+L'homme se retourne, et, apercevant le prêtre, il lui dit: «Que
+viens-tu chercher ici, calotin? Tu vas passer par la fenêtre.» Et, le
+saisissant par le collet et la ceinture, il le soulève de terre et se
+rapproche de la fenêtre.
+
+C'était au troisième étage. L'abbé avait conservé sa présence
+d'esprit. Rapide comme l'éclair, un souvenir se présente à lui, et
+sans paraître ému, il lui dit: «Moi qui venais vous chercher pour
+porter secours à une pauvre voisine qui se meurt!» L'homme s'était
+arrêté; il était temps: la fenêtre ouverte n'était plus qu'à un pas.
+Il repose l'abbé par terre en lui disant: «Qu'est-ce que c'est?--Une
+pauvre femme qui se meurt sur un véritable fumier, et je venais
+pour que vous m'aidiez un peu à la secourir.--Voyons.» Et l'abbé le
+conduisit dans la pièce contiguë et lui montra une vieille femme
+étendue sur un misérable grabat couvert d'une paille infecte, dans
+le paroxysme d'une fièvre brûlante, à peine recouverte de quelques
+misérables haillons. «Ah! pauvre femme! dit le chiffonnier dont la
+colère était tout à fait tombée à cet aspect.--Je vais vous prier, lui
+dit l'abbé en lui tendant une pièce de 40 sous, de me procurer deux
+ou trois bottes de paille fraîche pour qu'elle soit un peu moins
+mal.--Tout de suite.» Et, prenant la pièce, il s'élance, descendant
+quatre à quatre les marches de l'escalier vermoulu.
+
+À peine était-il parti que toutes les portes du corridor s'ouvrirent,
+et tous les habitants, les femmes surtout, y compris celle qui venait
+d'être battue, se précipitent en disant: «Sauvez-vous, monsieur
+l'abbé, sauvez-vous vite pendant qu'il est loin. Il est aussi fort
+qu'il est violent, et s'il vous retrouve ici, il pourrait bien vous
+faire un mauvais parti.--Non, non, répondit l'abbé en souriant, je
+resterai. Je l'ai entrepris. Il vaut beaucoup mieux que vous ne
+croyez, et il faudra bien que j'en vienne à bout.» On l'entendit
+remonter. Chacun était rentré chez soi, fermant soigneusement sa
+porte.
+
+Il arrivait en effet, chargé de trois bottes de paille qu'il jeta à
+terre à la porte de la malade. Il en délie une, étend la paille par
+terre, et enlevant la pauvre infirme aussi délicatement qu'aurait pu
+le faire une soeur de charité, il la pose dessus avec précaution.
+Ouvrant la fenêtre, il jette dans la rue, sans trop de souci des
+ordonnances de police, le fumier infect qui couvrait le grabat, et le
+remplace par la paille fraîche des deux autres bottes; il la recouvre
+de ce qu'il trouve de mieux dans tous ces haillons, et replace sur son
+lit avec le même soin la vieille femme, qui le remercie par signes et
+surtout par l'air de satisfaction et de bien-être avec lequel elle
+s'arrangeait sur sa couchette.
+
+L'abbé l'avait regardé avec bonheur, et dès que tout fut fini, lui
+prenant la main, il lui dit: «Tenez, je gage que vous êtes plus
+content de vous que si je vous avais laissé battre votre femme tout
+à votre aise.--Ah! dame! je ne dis pas; et, regardant la vieille
+voisine, il ajouta: Pauvre femme, je ne savais pas qu'elle fût si
+mal.--Vous êtes un brave homme, j'ai vu comme vous vous y preniez bien
+pour elle, et avec quel soin.--Oh! c'est qu'elle est si faible!--Je
+reviendrai la voir dans quelques jours, et j'aurai bien du plaisir
+à vous voir.--Ah! monsieur l'abbé, dit-il en rougissant un peu; et
+prenant la main que l'abbé lui tendait de nouveau: Excusez si j'étais
+bien en colère tout à l'heure.--Je n'y pense plus, et à revoir.
+Cependant vous allez me faire une promesse.--Quoi donc?--Je reviendrai
+dans cinq à six jours, et d'ici-là vous ne battrez pas votre
+femme.--Ah! c'est qu'il y a des moments qu'elle m'impatiente.--Eh
+bien! dans ces moments-la, vous irez voir cette pauvre voisine...
+C'est promis, à revoir.» Et sans attendre davantage, il secoue la main
+du chiffonnier et se hâte de partir.
+
+Il revint effectivement au bout de cinq jours, et après sa visite à
+la pauvre vieille, qui lui raconta en pleurant combien son terrible
+voisin avait été bon pour elle, il entra chez lui. En le voyant, la
+femme se précipite vers lui en lui disant: «Ah! monsieur l'abbé, vous
+m'avez sauvé deux _roulées_.» Le mari, un peu confus, ajouta: «Ah!
+oui, les mains m'ont bien démangé... Mais j'ai fait comme vous m'avez
+dit, et je ne rentrais que quand la colère était passée.--Vous le
+voyez, dit l'abbé, on peut toujours en venir à bout, et je suis sûr
+qu'après ces deux fois vous avez trouvé votre femme bien plus douce.»
+
+La glace était rompue, et l'abbé en profita pour parler un peu charité
+et amour du prochain. Nul n'avait mieux que lui, qui prêchait si bien
+d'exemple, le droit d'en parler. De là il passa un peu à l'amour de
+Dieu, et quitta le couple enchanté, emportant une nouvelle promesse de
+patience et celle d'une visite du mari. Sous cette grosse enveloppe
+il cachait un coeur intelligent et bon, et il ne fut pas difficile
+à l'abbé de le ramener à Dieu. Après avoir été la terreur de son
+quartier par sa force et sa violence, il en devint le modèle et
+l'apôtre. Plus d'une fois il amena à l'abbé d'anciens camarades dont
+il avait déterminé la conversion.
+
+Un matin, l'abbé se trouvait d'assez bonne heure à Saint-Sulpice. Il
+le vit entrer et, après une courte prière, s'approcher du tronc des
+pauvres, y jeter quelque chose et se retirer précipitamment. Il le
+suivit, et l'ayant rejoint dehors, il lui demanda ce qu'il venait de
+faire. Le chiffonnier hésita à répondre, mais, certain que l'abbé
+avait tout vu, il lui dit: «Eh bien! c'est l'argent de mon déjeuner
+que j'y ai jeté. Autrefois je n'en ai que trop dépensé au cabaret.
+J'ai donné des scandales, vous le savez mieux que personne. Pour les
+réparer autant que je le puis, je jeûne quelquefois, et comme il ne
+serait pas juste d'en tirer profit, je viens jeter ici, pour les
+pauvres, l'argent que mon déjeuner m'aurait coûté.»
+
+(_L'abbé Mullois_.)
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+31.--LE NOUVEL AUGUSTIN.
+
+Un jeune homme du nom d'Augustin, emporté par ses passions ardentes,
+était tombé dans le désordre presque au terme de ses études. Ne
+connaissant plus ni frein ni règle, il n'écoutait même pas sa mère et
+restait insensible à ses larmes comme à ses reproches. Par intervalles
+cependant, le remords venait troubler la conscience du jeune libertin,
+mais il tâchait de s'étourdir davantage et se plongeait dans la
+dissipation. Soudain, une maladie de poitrine se déclara. Inquiète de
+le voir partir pour la capitale avec une toux opiniâtre, sa plus jeune
+soeur, Anna, cacha, sans le lui dire, une médaille de la sainte Vierge
+dans l'habit qu'il portait. Ce pieux stratagème fut sans effet sur
+lui. Loin de là: «On s'est donné une peine inutile, écrivit-il
+bientôt; je prie qu'on ne recommence pas, mon tailleur a bien autre
+chose à faire qu'à découdre des médailles.»
+
+Les symptômes de la maladie ne tardèrent pas à devenir inquiétants,
+et firent de rapides progrès; des crachements de sang menaçaient
+d'étouffer tout à coup le malade. Ainsi la mort le pouvait frapper à
+toute heure: pauvre Augustin! il n'était pas préparé à paraître devant
+Dieu, il ne songeait pas même à s'y disposer. Un jour, dans une
+entrevue qu'il eut avec sa soeur religieuse, celle-ci lui avait dit
+avec tendresse: «Mon cher Augustin, songe donc à mettre ta conscience
+en règle avec Dieu; moi qui t'aime tant, je ne puis soutenir la pensée
+de te savoir loin de lui.» Pour toute réponse, le jeune homme avait
+serré avec émotion la main de sa soeur, puis il avait cherché à
+changer une conversation qui semblait le fatiguer. Un autre jour, une
+crise violente ayant fait appréhender que sa dernière heure ne fût
+arrivée, sa mère avait fait prier l'aumônier, premier dépositaire des
+secrets du coeur de son fils, d'accourir en toute hâte. L'aumônier
+s'était présenté sans retard avec sa douce parole, son regard ami.
+Augustin n'avait voulu rien entendre, et le vieillard s'était retiré
+les yeux pleins de larmes amères.
+
+Mais pendant qu'Augustin repoussait le ministre de Dieu, on priait
+pour lui dans les sanctuaires consacrés à Marie, si bien surnommée
+l'espérance des désespérés: l'heure du triomphe de la grâce ne devait
+pas tarder à sonner.
+
+Soudain une crise affreuse se déclare, c'est le dernier avertissement
+du ciel.
+
+Surmontant alors sa douleur, la mère d'Augustin s'approche de son lit
+et lui dit avec amour: «Mon fils, je t'en supplie, ne diffère pas
+davantage; si cette crise continue, es-tu sûr d'en supporter l'effort,
+dans l'état d'épuisement où tu es?» Courageuse mère, pour sauver
+l'âme de votre enfant, vous avez su triompher des faiblesses du coeur
+maternel; mais aussi, que votre âme abattue fut consolée quand le
+pauvre malade, levant vers vous son regard mourant, vous dit: «Je le
+veux bien, faites venir M. le Curé!»
+
+Celui-ci arriva promptement, fut reçu à bras ouverts, et commença
+avec le jeune homme un de ces mystérieux entretiens dont le ciel seul
+connaît le secret et qui réhabilitent les âmes devant Dieu. Quand le
+prêtre sortit, le malade était calme, une douce joie brillait sur son
+visage. Augustin, qui depuis trois mois n'avait pour sa mère qu'une
+froideur glaciale, triste fruit de son esprit aigri et chagrin,
+l'appela près de son lit et l'embrassa avec tendresse; c'était le
+témoignage de la réconciliation qu'il venait de cimenter avec Dieu,
+l'expression filiale de sa conscience tranquillisée.
+
+À partir de ce moment, le plus admirable contraste se fit remarquer
+dans le jeune malade; on le voyait subir d'heure en heure l'influence
+de l'action céleste.
+
+Lui adressait-on des paroles de piété? il les recevait avec
+reconnaissance. Lui faisait-on une lecture édifiante? il l'écoutait
+avec une douce attention. Les _Confessions_ du grand évêque
+d'Hippone faisaient, entre tous les autres livres, ses plus chères
+délices. C'est mon histoire que je lis, disait-il avec un pieux
+sentiment d'amour de Dieu. Il contemplait avec bonheur la croix de
+Jésus, cherchant à participer à la vertu qui s'en échappe pour le
+chrétien supportant sans se plaindre les plus cruelles douleurs. Il
+fit publiquement ses excuses à tous les membres de sa famille et aux
+personnes de la maison pour les scandales qu'il avait donnés, et
+particulièrement au vénérable ecclésiastique dont il avait refusé le
+ministère quelques mois auparavant.
+
+Sa mort fut des plus édifiantes: le pécheur était devenu un saint.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+32.--VAINCU PAR L'EXEMPLE.
+
+Un enfant pieux était placé dans un très mauvais atelier de tourneur;
+c'était véritablement pour lui un enfer. Pour comble de malheur,
+le patron avait un contrat passé avec les parents et ne voulut
+pas entendre parler de rupture. Le jeune apprenti fut tenté de se
+désespérer; mais soutenu par les conseils de son confesseur, il se
+résigna. Les attaques allaient toujours croissant. Enfin, un dimanche,
+le pauvre enfant vient se jeter dans les bras de l'aumônier, et,
+fondant en larmes, lui fait part de ses nouveaux tourments; il se
+plaint surtout d'un ouvrier qui s'acharne après lui plus que les
+autres et le harcelle de ses impiétés. Quel remède à cette situation?
+«Un seul, la prière! Priez pour la conversion de ce malheureux! Tout
+est possible à Dieu.» lui dit le confesseur. Resté seul dans un petit
+sanctuaire, l'enfant se prosterne devant une statue de la Sainte
+Vierge, pleure à chaudes larmes et prie longtemps avec la plus grande
+ferveur. Le samedi suivant, l'apprenti amenait aux pieds de l'aumônier
+du Patronage le malheureux ouvrier sincèrement converti, autant par
+les prières que par les bons exemples et la résignation de l'enfant.
+Peu de temps après, tous les deux s'approchaient de la sainte Table,
+comblés de grâces et de consolations. Cet ouvrier persévéra dans son
+heureux retour et prit énergiquement la défense du pauvre apprenti. Ce
+n'est pas tout. Quelque temps après, le patron lui-même vint trouver
+le directeur du Patronage, lui avouant que l'exemple des vertus
+simples et modestes de son apprenti, joint à des malheurs de famille,
+avait profondément touché son coeur. «Je me suis déjà confessé à M.
+le Curé, dit-il, et j'y retourne ce soir. Demain je fais mes Pâques.
+Désormais je ne veux pas d'autres apprentis, ni d'autres ouvriers que
+ceux du Patronage. Jamais je ne travaillerai le dimanche, jamais une
+mauvaise parole ne sera prononcée chez moi. Veuillez, monsieur, me
+considérer comme un des vôtres, comme tout dévoué à la religion et à
+la moralisation de la classe ouvrière.»
+
+Ne faut-il pas dire après cela que la prière et le bon exemple peuvent
+convertir les coeurs les plus endurcis?
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+33.--LA FILLE DU FRANC-MAÇON.
+
+J'ai été appelé, racontait en 1865 un vénérable religieux passioniste,
+pour administrer un mourant à Brooklyn. C'était un allemand, que
+j'avais eu l'occasion de rencontrer plusieurs fois. Sa fille unique,
+excellente catholique, me prévint que son père était franc-maçon et
+qu'il fallait exiger sa rétractation.
+
+«Après avoir entendu sa confession, je lui demandai s'il n'avait
+pas appartenu à quelque société secrète.--Oui, mon Père, je suis
+franc-maçon; mais, vous le savez, en Amérique, cela n'est pas
+mal.--C'est une erreur, lui dis-je; la franc-maçonnerie est condamnée
+partout où elle existe. Il vous faut donc rétracter tout ce que vous
+avez pu promettre et me délivrer vos insignes.
+
+«Le malade fit bien quelques difficultés, mais il avait gardé la foi,
+et il signa la rétractation que je rédigeai: puis il me fallut faire
+de nouvelles instances pour obtenir son écharpe, son équerre et sa
+truelle d'argent, son tablier de peau et son rituel, renfermés dans
+une armoire près de son lit. Je dus lui expliquer la nécessité de se
+dépouiller de tous ces objets s'il voulait faire preuve d'un repentir
+sincère et d'un retour efficace à l'Église. Je sortais, emportant les
+dépouilles opimes, et tout heureux d'avoir arraché son âme au démon.
+
+«La jeune fille m'attendait sous le vestibule: Eh bien! dit-elle, mon
+père vous a tout remis? Tout, n'est-ce pas? Il a fait la paix avec
+Dieu?--Voyez plutôt, ma fille. Et je lui montrai les objets que
+j'avais à la main. Elle les prend l'un après l'autre, et puis, d'un
+air triste, elle dit: «Non, tout n'est pas là; il n'a pas eu de peine
+à vous remettre ces insignes; il lui en a coûté davantage pour ce
+livre, qui est particulier à son grade. Mais il y a encore autre
+chose.--Quoi donc?--Un écrit dont j'ignore le contenu; mon père m'a
+recommandé de le porter tout cacheté après sa mort au chef de sa Loge.
+Ce doit être quelque secret important.»
+
+«Je retourne près du malade, et je lui dis: «Mon pauvre ami, pourquoi
+me trompez-vous? Vous allez paraître devant le tribunal de Dieu;
+croyez-vous échapper à sa justice? Vous avez encore quelque chose à
+me livrer.» Le malade parut consterné; je remarquai la pâleur de
+son visage et le trouble de ses yeux; puis il dit avec un certain
+embarras: «Mais vous avez tout emporté, je n'ai plus rien à
+vous livrer.--Non, il y a un écrit comme en font tous les
+francs-maçons.--C'est une erreur, mon Père, je n'ai plus rien.» Je
+redoublai d'instances: tout était inutile, le démon allait triompher.
+J'employais tous les moyens que je croyais efficaces en telle
+occasion. Je n'obtins rien: le malade niait, ou ne répondait pas.
+Alors, sa fille ouvre la porte et se jette à genoux au pied du lit:
+«Oh! mon père, de grâce, sauvez votre âme; votre fille serait trop
+malheureuse. Vous dites que vous m'aimez, prouvez-le maintenant.»
+
+«Le malade ne s'attendait pas à cette secousse: les embrassements et
+les larmes de sa fille l'émeuvent; elle lui prodigue les caresses les
+plus vives; elle lui dit les paroles les plus tendres, lui parle du
+ciel qu'il perd, et le malade veut répondre: «Tu sais que je n'ai rien
+de caché.» Sa fille, prenant un ton inspiré: «Ne mentez pas, mon père;
+vous avez toujours été franc; que je ne rougisse pas de votre nom.
+Donnez au Père le papier que vous m'avez recommandé de porter au
+vénérable de la Loge.»
+
+«À ces paroles, le malade pousse un cri; puis, faisant un effort, il
+dit en soupirant: «Non, ma fille, tu ne rougiras pas de ton père.
+Tiens, prends cette clef à mon cou, ouvre le tiroir, et donne au Père
+le papier qu'il renferme.» Puis il tombe affaissé.
+
+«Sa fille, prompte comme l'éclair, avait exécuté ses ordres et me
+remettait un pli cacheté en disant: «Victoire! mon père est sauvé!»
+
+Cette scène m'avait profondément touché. Le courage de cette fille me
+rappelait une chrétienne des premiers siècles. Le malade vécut
+encore quelques heures, et ses dernières paroles étaient un acte de
+contrition, en même temps que de foi et d'espérance. J'ouvris, en
+présence de sa fille, le pli cacheté. C'était un serment signé avec du
+sang. J'avais entendu parler de ce genre d'écrits en usage chez les
+chefs de la franc-maçonnerie; mais quand je parcourus ce papier, je
+n'en pouvais croire mes yeux. C'était le serment d'une guerre sans
+fin, sans merci, contre l'Église, la papauté et les rois; avec les
+plus exécrables malédictions s'il violait sa parole. Ce papier, je
+l'ai remis entre les mains de l'archevêque, afin qu'il pût apprécier
+aussi bien que moi la malice infernale de la franc-maçonnerie.»
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+34.--UN VOYAGE DE CENT LIEUES EN AUSTRALIE.
+
+Dans une de ses courses apostoliques au milieu des régions peu
+fréquentées de l'Australie, Mgr Polding tomba malade et fut soigné
+avec un dévouement admirable par une veuve. Le vénérable prélat,
+revenu à la santé, lui fit promesse qu'à quelque époque de l'année
+et en quelque lieu qu'il fût, il reviendrait, à son appel, lui
+administrer les derniers sacrements. Bien des saisons se passèrent, et
+une nuit d'automne arriva une lettre invitant l'archevêque à remplir
+la promesse faite à sa bienfaitrice qui se mourait. Sans hésiter un
+seul instant, le digne prélat, en dépit de la rigueur de la saison, se
+mit immédiatement en route.
+
+Après avoir bien marché des heures et des jours, il arriva haletant et
+harassé à la maison qu'il était venu chercher de si loin; mais à son
+grand étonnement, il trouva une solitude complète.
+
+Pendant que l'archevêque méditait ce qu'il allait faire, son attention
+fut appelée soudain par le bruit de la hache d'un bûcheron. Se
+dirigeant immédiatement vers l'endroit d'où partait le bruit, il se
+trouva bientôt en face d'un robuste Irlandais. Mgr Polding apprit de
+lui que la vieille dame, craignant quelque retard de sa part, s'était
+décidée, bien que mourante, à aller chercher ailleurs des secours
+spirituels; mais le bon Irlandais ne put lui indiquer la direction
+qu'elle avait prise. Le prélat comprit qu'il serait complètement
+inutile d'aller à sa recherche mais une inspiration lui vint. Il
+s'assit sur un tronc d'arbre, et, s'adressant au bûcheron, il lui dit:
+«Eh bien, mon brave, après tout, je n'ai pas l'intention d'être venu
+ici pour rien. Ainsi, mettez-vous à genoux, et je vais entendre votre
+confession.»
+
+L'Irlandais commença par s'excuser, alléguant son manque de
+préparation, le long laps de temps écoulé depuis sa dernière
+confession, etc.; mais tous ces scrupules furent combattus par
+l'archevêque, et le bûcheron finit par s'agenouiller, repentant et
+contrit; pour recevoir l'absolution de ses fautes. L'archevêque
+lui fit promettre d'aller communier le dimanche suivant, et ils se
+séparèrent. Mgr Polding avait à peine fait quelques pas qu'il entendit
+un profond gémissement. Il revint en toute hâte et trouva son pénitent
+mort, écrasé par la chute d'un arbre.
+
+Combien n'est donc pas admirable la miséricorde de Dieu, qui appelle
+ainsi un évêque à des centaines de lieues de sa résidence, par des
+chemins pleins de dangers et par le temps le plus rigoureux, pour
+ouvrir les portes du ciel à l'âme d'un pauvre homme sur le point de
+comparaître à son tribunal?
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+35.--RIEN N'EST IMPOSSIBLE A DIEU.
+
+Dans une antique cité des bords du Rhin, la femme d'un cordonnier,
+qui vivait dans une extrême misère, se rendit chez l'évêque, pour
+lui demander secours et protection. Le prélat était connu comme le
+consolateur de toute espèce de souffrances: les vieillards, les
+veuves, les orphelins, les infirmes, les aveugles, tous ceux qui
+souffraient physiquement ou moralement, approchaient de lui, malgré sa
+haute dignité, avec confiance et abandon. Quand l'évêque eut entendu
+les plaintes de la pauvre femme, il lui dit amicalement, mais
+cependant sur le ton du reproche:
+
+«Je ne suis pas assez riche, bonne femme, pour vous donner l'aumône
+deux fois par semaine.»
+
+La pauvre femme répondit sans oser lever les yeux:
+
+«Que Votre Grandeur daigne m'excuser; mais mon mari est depuis
+longtemps alité et tourmenté de si grandes douleurs!...
+
+--S'il en est ainsi, s'écria l'évêque, je ne saurais vous refuser,
+car, pour des cas semblables, j'ai toujours une somme en réserve.
+Je veux voir aussi votre mari et lui apporter quelques consolations
+spirituelles.»
+
+À ces mots, la pauvre femme se montra inquiète et embarrassée:
+
+«Que Votre Grandeur ne se dérange pas... Mon mari a de singulières
+idées.
+
+--Malgré cela je réaliserai mon projet, interrompit sérieusement
+l'évêque qui se figura que cette maladie attribuée au mari était un
+prétexte pour obtenir un secours plus abondant.
+
+--Il faut donc que je vous avoue franchement, dit la pauvre femme tout
+en larmes, que mon mari est si profondément irréligieux qu'il ne veut
+entendre parler d'aucun prêtre.
+
+--Cela ne m'empêchera pas de l'aller visiter, d'autant qu'il est, je
+le vois, doublement malade. Peut-être, humble instrument de Dieu,
+pourrai-je le ramener dans la bonne voie.»
+
+La pauvre femme courut avec le coeur inquiet près de son mari; il
+souffrait beaucoup, elle n'osa lui annoncer la visite qu'il allait
+recevoir.
+
+Bientôt après, la porte de la chambre s'ouvrit doucement, et l'évêque
+entra.
+
+Il s'approcha avec bonté du lit de douleur et s'informa avec
+bienveillance des souffrances du malade; il s'efforça de réchauffer le
+coeur du pécheur au foyer toujours brûlant de l'amour divin et de le
+préparer au voyage de l'éternité.
+
+Mais le malade qui, à la première vue de l'évêque, était devenu rouge
+de colère, se montra tellement insensible à ce langage si doux et si
+éloquent, que le bon pasteur se retira le coeur profondément affligé.
+
+Il avait déjà franchi le seuil de la chambre, lorsqu'il se retourna
+une dernière fois. Son doux regard rencontra celui de la femme
+attristée, et il lui dit à voix basse:
+
+«Ne désespérez pas, _vous savez qu'à Dieu rien n'est impossible_; ne
+doutons pas de la conversion de votre mari. Si un heureux moment
+venait où il désirât ma présence, ne tardez pas à m'appeler, serait-ce
+même au milieu de la nuit. Votre mari est plus mal que vous ne pensez,
+et chaque minute est précieuse pour le salut de son âme.»
+
+La nuit suivante, à onze heures, la pauvre femme arrivait toute
+haletante au palais de l'évêque. Elle tira vivement, et à coups
+redoublés, le cordon de la sonnette, jusqu'à ce qu'enfin elle entendit
+le bruit des clefs et qu'elle aperçut le domestique, qui lui demanda
+avec impatience ce qu'elle pouvait vouloir à une heure semblable.
+
+«Mon mari mourant demande Monseigneur. Il réclame la grâce qu'il
+daigne venir au plus tôt.
+
+--Y pensez-vous? répondit le domestique; comment pourrais-je troubler
+le sommeil de mon maître, dont la vie est si remplie et les fatigues
+si grandes? Votre mari, je pense, peut bien attendre à demain matin;
+je ferai votre commission dès le réveil de Monseigneur.
+
+--Ce sera trop tard, soupira la pauvre femme. Pour l'amour de Jésus,
+ayez pitié de mon pauvre mari et annoncez-moi de suite. Sa Grandeur
+m'a dit elle-même de venir la chercher à toute heure, même au milieu
+de la nuit.
+
+--S'il en est ainsi, répondit avec empressement le vieux et fidèle
+serviteur, je vais communiquer votre demande au chapelain de Sa
+Grandeur.»
+
+Et il courut chez le chapelain, qui lui ordonna de réveiller
+immédiatement son maître; mais l'évêque n'était pas dans sa chambre
+a coucher. Le domestique, qui avait vieilli à son service, l'alla
+chercher à la chapelle, où il savait qu'il passait en prières une
+partie des nuits. Il le trouva, en effet, plongé dans de pieuses
+méditations devant l'image de Jésus crucifié.
+
+Dès que le bon évoque connut l'appel du malade, il s'écria avec une
+sainte joie:
+
+«Combien je vous remercie, mon Dieu, d'avoir exaucé ma prière!»
+
+Et immédiatement il se mit en route, traversa à pas pressés les rues
+étroites et sombres, monta rapidement l'escalier et vint s'asseoir au
+chevet du mourant, qui le reçut avec des larmes brûlantes de repentir,
+et avec une profonde émotion lui parla ainsi:
+
+«La nuit était venue, et j'avais déjà passé plusieurs heures sans
+sommeil sur mon lit de douleur, lorsque tout à coup mon coeur a
+éprouvé une inquiétude que je n'avais ressentie de ma vie. J'avais
+compris quel affreux danger planait sur mon âme; j'ai reconnu mes
+graves offenses envers Dieu, et, en voyant combien il a toujours été
+miséricordieux pour moi, j'ai été épouvanté du sort qui m'attendait
+si je paraissais en cet état devant le souverain Juge qui voit et qui
+sait tout. J'ai songé alors à ma mère, qui en mourant m'a recommandé
+à la protection de la bienheureuse Vierge Marie. Je me suis adressé à
+cette Mère céleste, implorant sa protection auprès de son cher Fils,
+et bientôt j'ai senti la consolation entrer dans mon coeur. Ma femme
+m'a rappelé aussitôt votre promesse de m'assister dans ce danger de
+mon âme et dans le péril de la mort...»
+
+Le malade ne put continuer; il retomba épuisé sur son lit, en proie à
+un profond évanouissement. Dès qu'il eut repris l'usage de ses sens,
+il déposa dans le coeur de l'évoque une humble confession générale,
+et attendit avec impatience ce moment heureux dont il avait été si
+longtemps privé, où lui fut présenté le Pain céleste qui remplit
+son âme d'une paix inexprimable. Il murmura d'une voix déjà presque
+éteinte:
+
+«Ô Dieu! qui as fait pour moi de si grandes choses, sois aussi
+miséricordieux pour ma pauvre âme que tu le fus sur la croix pour le
+bon larron repentant.»
+
+Le lendemain, sa lutte avec la mort et la douleur avait cessé: il
+était passé à une vie meilleure. Le jour de la conversion de cet homme
+dut être le plus beau jour de la vie d'un évoque; car il ne saurait
+y avoir ici-bas de plus grande joie que la pensée d'avoir ramené un
+pécheur à Dieu.
+
+Et ainsi, en cette circonstance décisive pour le bonheur éternel d'une
+âme, ce bonheur fut double; c'est là le propre de toutes les oeuvres
+de miséricorde: elles sont la joie de ceux qui les accomplissent et de
+ceux qui en sont l'objet.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+36.--L'AMOUR MATERNEL.
+
+Dans une des principales villes du midi de la France, un vénérable
+ecclésiastique, vicaire de paroisse, fut soudainement appelé vers le
+milieu de la nuit, près d'une malade qui, lui dit-on, se mourait,
+privée tout à la fois des ressources matérielles capables d'adoucir
+les souffrances de son corps, et des sentiments religieux propres à
+soutenir l'énergie de son âme, profondément aigrie par la misère. Le
+digne prêtre ne se fit point attendre. Sautant hors de sa couche et
+s'habillant à la hâte, il est bientôt dans la rue, se dirigeant
+avec son guide vers la demeure de la pauvre mourante, à travers des
+tourbillons de neige dont une bise glaciale fouettait son visage. Il
+arrive, gravit six étages et pénètre au fond du plus méchant réduit
+que l'on puisse voir. Là, sur un grabat fétide, une malheureuse femme
+se débattait avec angoisse, voulant et ne voulant pas mourir; car à
+ses côtés dormait, ensevelie sous d'informes haillons, une petite
+fille qui la rattachait encore à la vie quand le malheur la pressait
+au contraire de quitter un monde devenu inhabitable pour elle.
+
+Un tel spectacle émut l'envoyé de Dieu jusqu'aux larmes, et le frisson
+d'une pitié sincère parcourut tous ses membres. Que faire devant une
+pareille infortune? Comment ramener la paix et la joie dans une âme
+ainsi torturée, toujours en présence d'une misère de plus en plus
+poignante, de plus en plus irrémédiable? Tout autre qu'un prêtre
+assurément eût reculé devant une mission si difficile. L'abbé ne se
+découragea point; il prit conseil de sa foi, il prit conseil de son
+coeur, et le plus doux triomphe couronna bientôt ses intelligents
+efforts. Aux premiers mots sortis de sa bouche, la malade avait
+brusquement détourné la tête, à ses exhortations toujours plus tendres
+et plus pressantes, elle opposait une indifférence profonde, un de
+ces sourires amers qui déconcertent les plus robustes espérances et
+attestent une incrédulité systématique ou une ignorance absolue des
+vérités chrétiennes. Il fallait donc tenter un dernier assaut décisif;
+c'est alors qu'une inspiration soudaine vint illuminer l'esprit du
+bon pasteur à la recherche de sa brebis égarée. «Elle résiste à mes
+paroles, se dit-il en lui-même, elle ne résistera pas sans doute aux
+saintes obligations de la maternité; l'amour maternel mène à Dieu, qui
+aime si tendrement sa Mère.» Et, saisissant l'enfant endormi dans
+un coin de la mansarde, il le présenta à la mourante en lui disant:
+«Sauvez votre âme, vous sauverez celle de votre fille; si vous devez
+la laisser orpheline ici-bas, au moins gagnez le ciel pour la protéger
+et lui garder une place parmi les anges.» À la vue de cette innocente
+et douce créature qui lui tendait ses petits bras et sollicitait ses
+caresses, la pauvre femme jeta un cri perçant, serra convulsivement
+son enfant sur sa poitrine haletante, et, au bout de quelques
+instants, ses yeux desséchés s'emplirent de larmes; bienheureuses
+larmes qui emportèrent avec elles toutes les barrières que l'esprit de
+révolte avait placées entre son coeur et celui du souverain Juge, dont
+la main ne nous frappe ici-bas que pour nous guérir. L'attendrissement
+qui ouvrait son âme aux plus nobles sollicitudes d'une mère, l'ouvrit
+en même temps à tous les sentiments chrétiens qui donnent la
+résignation dans les souffrances et le courage dans l'adversité. «Mon
+Dieu, s'écria-t-elle pleinement soumise et consolée, mon Dieu, que
+votre volonté s'accomplisse! Je vous fais volontiers le sacrifice
+de ma vie; que tous les maux que j'ai soufferts soient autant
+d'infortunes épargnées à l'enfant qui doit me survivre. Et vous,
+monsieur l'abbé, ajouta-t-elle, daignez, je vous en conjure, prendre
+soin de l'orpheline; je vous la confie: si vous acceptez ce dépôt, je
+mourrai contente et rassurée.» L'abbé promit tout, et la malade se
+confessa avec de grands sentiments de contrition. L'amour maternel
+l'avait ramenée à l'amour de Dieu.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+37.--UN PÉCHEUR MORIBOND ASSISTÉ PAR UN PRÊTRE MOURANT.
+
+Il y a une dizaine d'années, l'église de Saint-Paul-Saint-Louis, de
+Paris, avait parmi ses desservants un prêtre qui se faisait remarquer
+par sa haute taille et son visage grave et basané.
+
+À ses allures un peu militaires on devinait sans peine que ce prêtre
+avait dû porter l'épée, et l'on écoutait sans surprise l'histoire de
+ce brave officier de cavalerie, qui vaillamment s'était battu sous le
+commandement de don Carlos, l'avait suivi, et enfin était entré dans
+le sacerdoce.
+
+Ce prêtre était l'abbé Capella.
+
+Après être resté quelques années à Saint-Paul-Saint-Louis où il
+s'était particulièrement attiré l'estime de tous, M. Capella fut
+appelé à une petite cure des environs de Paris.
+
+Là, il fut vénéré par ses bons et simples paroissiens, presque tous
+jardiniers; son caractère aimable et sa franchise militaire avaient
+vaincu tous les préjugés, toutes les antipathies mêmes; le bien que
+fit là son court passage, est incalculable.
+
+C'était la veille de sa mort; les derniers sacrements venaient de lui
+être administrés, et il se recueillait dans son action de grâces,
+offrant au Seigneur ses dernières souffrances et son agonie qui allait
+commencer. À ce moment une personne entra inopinément et s'approchant
+de lui:
+
+--Monsieur le Curé, lui dit-elle, un tel, que vous connaissez bien,
+est très malade; il va mourir; nous sommes bien en peine, car il ne
+veut recevoir aucun prêtre. Ainsi, quand M. le curé est venu, il lui a
+tourné le dos et ne veut pas l'entendre.
+
+--Quel malheur! un si brave homme, fit M. Capella avec chagrin. Ah! si
+moi-même je n'eusse pas été mourant, peut-être ne m'aurait-il pas si
+mal reçu!
+
+--Ah! vous, Monsieur le Curé, il vous aime et vous vénère trop pour
+cela! Mais hélas!... Et elle se retira sans achever.
+
+Une pensée sublime vint au saint prêtre; se soulevant sur sa couche
+et joignant les mains: Mon Dieu, donnez-moi un peu de force!
+s'écria-t-il. Faisant alors un effort suprême, il endossa une dernière
+fois ses vêtements ecclésiastiques, puis il dit, d'un ton résolu, aux
+amis qui l'entouraient:
+
+--Soulevez-moi et portez-moi chez le malade.
+
+Frappés de stupeur, pas un ne bougea. Ils écoutaient cette voix
+expirante qui avait retrouvé le ton du commandement pour faire une
+chose impossible, et ils crurent le curé dans le dernier délire.
+Prenez-moi, répéta-t-il avec une suprême autorité. Une exclamation
+assourdie sortit de toutes les bouches.
+
+Mais le mourant, dont l'heure de vie s'était réfugiée dans son
+inébranlable volonté, présenta ses bras tremblants, ses jambes inertes
+déjà; on lui obéit donc et soutenant avec précaution ce corps qui
+voulait reprendre la vie pour aller sauver une âme, on le déposa sur
+une litière.
+
+«Ah! mon Dieu! il va mourir en route!» s'écria l'un des porteurs avec
+désespoir.
+
+Lui, sans s'inquiéter de ce qui se passait ou se disait autour de sa
+couche, absorbé dans son héroïque idée fixe, donnait des ordres pour
+qu'on lui apportât ce qui était nécessaire à l'administration
+des sacrements. Quand tout fut prêt: «En route, et hâtons-nous,»
+commanda-t-il.
+
+On se mit en marche vers la maison du malade. Le prêtre ne faisait
+entendre ni un cri, ni une plainte, ni même un soupir dans ce chemin
+douloureux dont tout choc était une angoisse, mais il priait avec
+ferveur.
+
+Le voilà près du lit de cet autre mourant. «Mon ami, lui dit-il d'une
+voix entrecoupée, nous allons tous les deux paraître devant le bon
+Dieu. Voulez-vous que nous fassions le voyage ensemble?... Moi, je
+viens vous aider... et vous apporter les secours de cette dernière
+heure...»
+
+Un intraduisible cri échappa au malade, et sans pouvoir articuler un
+mot, il saisit la main de son pasteur et la porta à ses lèvres avec un
+mouvement d'adoration.
+
+«Mon ami, continua celui-ci, le temps est court...; confiez-vous à
+moi; vous ne me refuserez pas de vous confesser, n'est-ce pas?»
+
+Le malade, subjugué par cet héroïsme de la foi, fondit en larmes. «Oh!
+oui, je veux me confesser à vous!» s'écria-t-il.
+
+Un sourire du ciel passa sur les lèvres blanches du pasteur. Il fit un
+signe, et le vide s'établit autour des deux mourants.
+
+Bientôt après, le ministre de Dieu fit un dernier effort pour
+élever sa main au-dessus de la tête du pardonné, et les paroles de
+l'absolution tombèrent comme une rosée sur cette âme ressuscitée. Le
+prêtre appela; «L'Extrême-Onction!» demanda-t-il. On lui apporta ce
+qui était nécessaire pour la réception du Sacrement. «Prenez mon bras,
+et conduisez ma main,» dit-il à son aide. Et l'on conduisit cette main
+mourante, se traînant refroidie déjà, comme une suprême bénédiction,
+sur les membres du malade qui semblait se ranimer sous ce froid
+attouchement et sous les onctions de l'huile sainte.
+
+Quand tout fut achevé, le prêtre pencha sa tête alourdie vers celui
+qu'il venait d'administrer, et dans un soupir de soulagement, il
+dit tout bas: «Au revoir, mon ami!... Maintenant, remportez-moi,
+ajouta-t-il d'une voix éteinte. _Nunc dimittis servum tuum, Domine,
+secundum verbum tuum, in pare!_»
+
+Puis sa tête tomba pesante sur sa poitrine; ses bras fatigués se
+laissèrent pendre; ses yeux se fermèrent: et, pendant cette lugubre
+route du retour, on aurait cru qu'il n'existait plus, si l'on n'avait
+vu ses lèvres remuer sous un souffle de prière. Peu après, on le
+déposa immobile sur son lit. Quelques heures plus tard, il était mort.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+38.--DEUX FOIS SAUVÉ!
+
+Il y a dans notre collège, rapporte un éminent écrivain, retraçant ses
+souvenirs de jeunesse, un pauvre abandonné qu'on appelle Isaac. Comme
+son nom l'indique, il est juif. De plus, il est orphelin et sans
+fortune. La réprobation terrible qui pèse sur sa race, éloigne de lui
+jusqu'aux moins chrétiens de nos camarades. On le voit toujours dans
+le coin le plus désert de notre cour, où le poursuivent encore les
+injures et les railleries d'un âge sans pitié. Cependant il est doux
+et semble résigné par avance à toutes les amertumes de la vie, dont
+celles du collège ne sont qu'un avant-goût. Quelquefois la nature
+l'emporte et le malheureux enfant éclate en sanglots; il se cache le
+visage entre les mains et pleure des heures entières.
+
+Depuis longtemps je pense à l'aborder. Je voudrais consoler un peu
+cette précoce affliction, tenir compagnie à cette solitude prématurée;
+mais je n'ose. Isaac n'est pas sans quelque sauvagerie; ses malheurs
+et son abandon lui ont inspiré la défiance. Quelques méchants coeurs,
+comme il en est même au collège, ont encore contribué à augmenter
+cette défiance, en venant solliciter l'amitié de l'orphelin et en
+trahissant ensuite, avec tous les secrets confiés, un coeur si
+désireux d'abord de se communiquer, mais que l'infortune avait rendu
+susceptible à l'excès et incapable de se livrer deux fois.
+
+L'autre jour, une de ces tristes scènes qui se renouvellent trop
+souvent, est venue ajouter de nouvelles douleurs à celles de celui que
+j'aime en secret. Je sortais du parloir au milieu de la plus longue
+de nos récréations; tout à coup j'entends de grands cris. Je me hâte,
+j'arrive devant tous nos camarades rassemblés. Ils étaient en grande
+agitation. «Qu'y a-t-il?--C'est Isaac qui nous a dénoncés,» me répond
+le plus colère. Et il entame une longue histoire à laquelle chacun
+veut ajouter son trait. C'était encore une accusation banale et
+sans fondement. Les preuves abondaient, la haine suggérait les plus
+détestables hypothèses à ces petites têtes méchantes et enflammées; on
+accueillait tout, pourvu que tout fût contraire à l'accusé. Tristes
+juges comme on en voit tant dans un monde qui n'a plus la jeunesse
+pour excuse!
+
+Isaac n'était pas là, mais bientôt nous le vîmes paraître, accompagné
+du supérieur qui s'éloigna quelques secondes après, laissant le
+pauvre enfant en proie à la cruauté de ses ennemis. Oh! ce mot de
+_cruauté_ n'est pas trop fort. On l'injuria, et les injures bientôt
+furent suivies de pierres. Un fils de boucher, qui sans doute avait
+vu avec quelque profit son père assommer des boeufs à l'abattoir,
+s'élança enfin sur lui et de ses gros poings lui mit la figure en
+sang.
+
+J'étais pâle d'indignation. Mon coeur battait vivement. La colère
+finit par l'emporter, la sainte colère, et je m'élançai devant Isaac:
+«Vous êtes des lâches, m'écriai-je en lui prenant les mains, et
+malheur au premier d'entre vous qui touchera à mon _ami!_»
+
+J'appuyai à dessein sur ce dernier mot, je regardai les agresseurs
+d'un regard décidé, les poings fermés, le pied en avant: je leur
+semblai redoutable, malgré ma petite taille; ils se turent, ils
+s'éloignèrent en jetant au vent leurs dernières insultes, et l'un
+d'eux déclara qu'il fallait mettre les deux juifs à la quarantaine.
+
+Ce mot de juif me fit beaucoup rougir, malgré moi. Cependant je
+me remis de cette soudaine émotion et me penchai vers Isaac. Il
+s'appuyait sur moi et semblait me sourire, mais je le vis tout à coup
+chanceler, puis tomber sans connaissance. Tant de douleurs l'avaient
+brisé. Alors j'appelai à mon secours, et comme personne ne venait à
+mes cris, je rassemblai toutes mes forces, je le pris dans mes bras
+et parvins à le transporter jusqu'à l'infirmerie. Il y fut près d'une
+heure évanoui.
+
+Cependant l'affaire s'était ébruitée. Le supérieur arriva et me
+tendant la main: «Vous êtes un digne enfant, me dit-il; je sais tout
+et je veux désormais que vous me regardiez comme un ami, comme un
+père.» Il ajouta en me montrant la croix: «Mais voici l'Ami céleste,
+voici le Père qui vous récompensera mieux que moi de votre belle
+action!»
+
+Il se retira, en me permettant de rester auprès de mon nouvel ami
+jusqu'à sa complète guérison. Hélas! il ne savait pas que la maladie
+du pauvre enfant dût être si longue. Le médecin vit bien tout d'abord
+que le cas était grave et fit craindre une fièvre cérébrale. En effet,
+les symptômes en éclatèrent dès le soir.
+
+Quinze jours après, le pauvre Isaac était encore à l'infirmerie, mais
+il était sauvé.
+
+J'avais obtenu la permission de le veiller une partie des nuits, et
+la soeur de charité avait peine à m'arracher de ce chevet auquel il
+semblait que ma propre vie fût attachée. Ces nuits furent pour mon âme
+une source délicieuse de jouissances morales. J'y pris une habitude
+presque monastique, celle de lire en latin l'office même de l'Église,
+et je n'ai pu depuis détacher mes lèvres de cette coupe trop méprisée
+de la liturgie catholique. Oui, je me rappelle ces soirées d'été,
+alors que quelques rayons, les derniers du jour, venaient enflammer
+les vitres de l'infirmerie, et qu'à genoux au pied du lit de mon ami
+en délire, je suivais sur ce visage en feu les progrès du mal ou
+cherchais à y démêler les espérances de la guérison.
+
+Une idée m'avait saisi dès le premier jour, idée si naturelle aux
+imaginations catholiques, qu'il semble qu'elle soit la première à y
+naître et la dernière à s'en retirer, l'idée de convertir mon nouvel
+ami et de guérir en même temps son corps et son âme également malades.
+Cette idée me poursuivait. Je ne pouvais m'empêcher de penser que Dieu
+n'avait pas permis, sans quelque dessein secret, qu'un innocent fût
+accablé de tant de malheurs, abreuvé de tant d'injustices.
+
+Un jour donc qu'Isaac s'était endormi, je m'armai d'une sainte audace
+et passai à son cou une petite médaille de la sainte Vierge. Déjà
+on avait placé sous ses yeux, en face de son lit, un crucifix où il
+devait lire tout le résumé de notre foi éloquente. La pauvre soeur
+redoublait de soins. Elle avait compris mon idée de conversion, ou
+plutôt l'avait eue avant moi, mais elle eût craint de s'en attribuer
+le moindre honneur.
+
+Isaac fut enfin rendu à sa connaissance. C'était un dimanche: les
+élèves étaient à la messe et l'on entendait très distinctement dans
+l'infirmerie les chants de nos camarades et les harmonies de l'orgue.
+La petite soeur et moi suivions notre messe aussi exactement que
+possible et priions de grand coeur tous les deux pour notre cher
+malade. J'avais coutume de réserver pour l'instant de l'élévation mes
+plus vives prières, et je crois bien que la soeur faisait de même.
+
+Ce jour-là nous fûmes encore plus recueillis. Mais un petit bruit nous
+vint arracher à ce recueillement; notre malade s'était soulevé, il
+s'était assis sur son lit et semblait écouter avec ravissement un bel
+_O Salutaris_, que nos enfants de choeur n'avaient jamais si bien
+chanté. Il souriait pour la première fois peut-être de sa vie, et ce
+sourire faisait du bien à voir, quoique brillant sur un visage éteint
+et décharné. Nous n'osions nous lever, mais il nous aperçut, porta les
+mains à son front comme pour recueillir ses idées, réfléchit quelques
+instants, puis tout à coup s'écria: «Mon frère, mon cher frère!» Et je
+tombai dans ses bras.
+
+Nous pleurions tous, et la soeur souriait à travers ses larmes. Mais
+Isaac s'arrêta tout à coup, et se mit à fixer le crucifix que nous
+avions mis sous ses yeux. Il le regarda d'abord froidement, puis ses
+yeux s'animèrent, l'amour pénétra dans son regard; il contempla alors
+l'Homme-Dieu avec des yeux qui exprimèrent toutes les nuances de la
+commisération, de la prière, de l'adoration; ses bras s'agitèrent
+bientôt et il les tendit vers Notre-Seigneur; enfin, il ne put
+résister à la grâce, et un torrent de larmes sortit de ses yeux: «Mon
+Roi, mon Maître, mon Dieu!» Et se tournant vers moi: «Tu ne sais pas
+que Jésus et Marie ont veillé près de moi pendant toute ma maladie?
+Ils étaient là, je les voyais, je touchais leurs mains, j'entendais
+leurs voix. Oh! je veux être baptisé!»
+
+Je l'embrassai en pleurant et lui racontai combien j'avais désiré ce
+moment. Ce jour-là même, nous eûmes ensemble un entretien sur la foi.
+La soeur savait mieux faire le catéchisme que moi; l'aumônier vient
+l'aider. La convalescence d'Isaac s'écoula dans ces leçons qu'il
+semblait avoir déjà reçues de Dieu lui-même, tant il s'élevait
+facilement aux plus difficiles de nos mystères. Il avait même sur nos
+dogmes des lumières qui étonnaient l'aumônier et dont je profitai.
+
+Cependant le bruit de sa guérison s'était répandu dans le collège. On
+avait bien changé d'idées sur le compte des «deux juifs,» et comme,
+après tout, des coeurs d'enfants ne sont jamais profondément
+pervertis, tous nos camarades s'étaient sincèrement repentis d'une
+méchanceté qui avait failli devenir si fatale. Tous les matins, il en
+venait à l'infirmerie quelques-uns s'informer avec anxiété de la santé
+d'Isaac. Les récréations étaient silencieuses, les visages tristes;
+quand on annonça qu'il n'y avait plus aucun danger pour le malade, ce
+fut un jour de fête pour tout le monde.
+
+On apprit en même temps la miraculeuse conversion de notre ami et son
+baptême, qui eut lieu, d'après sa volonté, le premier jour qu'il
+put faire quelques pas. Au sortir de l'église, il alla revoir ses
+condisciples qui étaient devenus ses frères en Jésus-Christ. Ce fut un
+spectacle touchant: tous ces persécuteurs tombèrent aux pieds de leur
+victime et sollicitèrent la bénédiction de celui qui tout à l'heure
+encore était un catéchumène et n'avait pas seize ans. Isaac, ou plutôt
+Paul (car je lui ai, comme parrain, donné ce nouveau nom), Paul les
+bénit avec ses larmes et voulut tous les embrasser. On sut qu'il était
+pleinement chrétien, quand on le vit presser avec plus d'amour dans
+ses bras celui-là même qui l'avait autrefois le plus cruellement
+persécuté. (_Léon Gautier_.)
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+39.--DIEU A SES ÉLUS PARTOUT.
+
+Une actrice a adressé au P. de Ravignan le récit suivant de sa
+conversion, une des plus admirables de notre siècle. «Lorsque j'étais
+tout enfant, ma mère se trouvait seule à Paris, sans argent, sans
+état, sans protection. Elle n'avait pas cette religion qui fait
+supporter toutes les adversités que Dieu nous envoie, mais seulement
+une foi très vive en Marie. Dès ma plus tendre enfance, elle me fit
+dire cette petite prière que je n'ai lue dans aucun livre: «Mon Dieu,
+je vous donne mon corps, mon esprit, mon coeur, ma vie; je me donne
+toute à vous. Faites-moi la grâce de mourir plutôt que de vous
+offenser mortellement. Ainsi soit-il.»
+
+«Vers l'âge de cinq ans à peu près, j'allais très souvent avec une
+vieille femme à la messe, et surtout adorer Jésus dans un sépulcre. Je
+rentrais à la maison, malade d'avoir vu Notre Seigneur mort pour nous;
+je pleurais. Ma mère grondait la vieille femme d'exciter à ce point ma
+sensibilité, et même elle ne voulut plus absolument que je retournasse
+à l'église. J'étais très fière de m'appeler Marie. On me donnait le
+nom de Joséphine à la maison; mais quand on me demandait comment je
+m'appelais: «Marie, répondais-je aussitôt; j'ai le nom de la Vierge.»
+
+«Ma mère me mit au théâtre à l'âge de six ans pour apprendre à danser.
+On la pria de me laisser jouer, elle se laissa tenter. Je jouai, j'eus
+un très grand succès. Cependant j'entendais les petites filles parler
+de la première communion, ma mère ne m'en parlait pas; je voulais
+absolument la faire, mais aucun prêtre ne put m'y admettre parce que
+j'étais au théâtre.
+
+«Je priais toujours, je travaillais sans cesse; en dehors du théâtre,
+je faisais de petits ouvrages à l'aiguille que je vendais. J'étais
+entourée de vices dans les femmes même que j'aimais le plus; je les
+plaignais. Ma mère m'avait donné des principes que la misère la plus
+affreuse n'avait pu détruire. J'étais mal vêtue, je mangeais des
+pommes de terre, mais j'étais heureuse avec ma mère. Je me disais:
+«Dieu me voit, lui; il me trouve bien avec mon vilain chapeau; il ne
+se moque pas de la pauvre Maria.» Car on se moquait de moi; on me
+disait: «Si vous vouliez, vous auriez des cachemires.--Oui, disais-je,
+mais je ferais mourir ma mère de chagrin.» J'étais une des premières
+du théâtre, par conséquent très admirée. Si je vous dis cela, c'est
+pour que vous compreniez bien la haute protection de ma céleste
+patronne au milieu de ce gouffre.
+
+«Ma mère tomba malade. J'étais obligée de passer toutes les nuits, je
+n'avais pas de domestique; je jouais, je répétais dans la journée; je
+n'avais le temps d'apprendre mes rôles que la nuit, près du lit de
+ma pauvre mère. C'est ici que Dieu a été bon et indulgent pour moi.
+J'avais fort peu d'appointements, quoique première. Eh bien! mon
+Père, malgré cela, pendant quatre mois et demi, ma mère étant au lit,
+dépensant beaucoup d'argent que je n'avais pas, je n'ai pas fait de
+dettes, et je m'en suis tirée. Je devais tomber malade de fatigue et
+de chagrin, pas du tout: c'est que je priais Dieu, et Dieu aide ceux
+qui prient de tout leur coeur.
+
+«La dernière nuit que je passai près de ma mère, je ne comprenais pas
+que ce fût l'agonie. Enfin sa dernière parole fut: «Maria, je t'aime!»
+et elle rendit le dernier soupir. Oh! mon Père, quelle nuit! Je
+n'avais pas quitté ma mère un seul instant de ma vie, et je me
+trouvais à vingt ans, seule, sans parents, sans soutien, sans fortune,
+sans Dieu, car je ne le possédais pas encore. Je jurai à ma mère, sur
+ce corps inanimé, sur cette main qui m'avait bénie, que toujours je
+serais digne d'elle. J'allais tous les jours au cimetière Montmartre,
+et, en rentrant, je me mettais à genoux au milieu de ma chambre;
+j'avais le portrait de ma mère là devant moi; j'avais un Christ qui
+avait été posé sur son corps; je baisais ce Christ, je baisais le
+portrait, et ma vie se passait entre ces deux images.
+
+«Enfin j'allai vous entendre, mon Père; vous éclaircissiez des idées
+confuses dans ma tête. Je suis bien ignorante encore en matière de
+religion; j'aime avec amour Jésus et Marie. Pourquoi? comment? je n'en
+sais rien; je les aime et voilà tout.
+
+«Là seulement je compris ma position. «Sainte Vierge, dis-je alors, le
+théâtre sans vous, ou vous sans le théâtre. Ah! mon choix est fait.
+Mais pour arriver à vous, ô Marie, comment faire?» Le dimanche de la
+Quasimodo, je vous vis de plus près; je m'étais mise au pied de la
+chaire. «Je vais écrire à M. de Ravignan, dis-je; il est impossible
+qu'il n'obtienne pas cette grâce de Mgr l'archevêque: il faut que je
+communie.» Je vous écrivis, mon Père, vous savez le reste; mais ce que
+vous ne savez pas, c'est que mon esprit n'est plus le même, mon coeur
+non plus: les pieuses femmes que vous m'avez fait connaître ont changé
+tout mon être.
+
+«Oh! merci, mon Dieu! merci, mon Révérend Père! Votre zèle a tout
+fait. J'ai communié, c'est vous dire que je suis la plus heureuse
+des femmes, et j'étais entourée de Mmes de Gontaut, Levavasseur et
+d'Auberville. Ah! autrefois je croyais aimer Dieu, mais non; c'est lui
+qui m'aimait. J'aimais Marie, mais ce n'était pas de ce saint amour
+qu'elle a pour nous. Je ne sais pas ce que Dieu me réserve; mais s'il
+veut me rendre heureuse, il peut m'envoyer tous les malheurs qu'il
+voudra: je tâcherai de les porter avec mon coeur qui est tout à lui.
+Si Dieu me conserve cette foi qu'il m'a envoyée, je peux tout faire
+pour lui. Aujourd'hui seulement je comprends les martyrs.
+
+«Je vous demande pardon, mon Père, de la longueur de mon récit; mais
+je ne suis pas très versée dans l'art d'écrire. C'est pour vous
+obéir que je vous donne ces détails. En parlant de ma mère, je ne
+m'arrêterais point.
+
+«Mon premier acte, en sortant du théâtre, a été une première
+communion. Dieu veuille qu'en sortant de cette vie je sois agenouillée
+à la sainte table! À Dieu, à Jésus, à Marie, à ces dames, à vous, mon
+Père, ma vie entière. _Maria_.»
+
+La jeune actrice eut le courage de rompre complètement avec le
+théâtre. Après six années d'épreuves et de privations, devenue mère de
+famille, elle écrivait au P. de Ravignan pour le remercier, et elle
+ajoutait: «Oh! mon Père, que de misères! que de maladies! Mais Dieu
+était au fond de mon coeur. Que de joies ignorées! et c'est à vous que
+je les dois.
+
+«Ah! comme je plains ceux qui ne pensent jamais à Dieu! Dans l'amour
+qu'il nous donne nous trouvons tout pour nos besoins d'ici-bas. Cette
+vie de l'âme a des charmes qu'on ignore si complètement dans le monde!
+
+«Priez, mon Révérend Père, pour que mon âme reste toujours attachée à
+ce Dieu de miséricorde qui a daigné me prendre si bas! Ah! que ma vie
+passée m'a éclairée sur l'amour de Dieu pour ses créatures! Aussi, je
+ne veux que ce mot dans mon coeur: Amour pour Jésus dans la joie et
+la tristesse, amour pour Jésus!» Cette âme séraphique se consuma
+rapidement dans un douloureux martyre: l'ancienne actrice mourut en
+prédestinée.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+40.--LA ROSE BÉNITE.
+
+Un dimanche vers les trois heures, rapporte un homme du monde, je
+passais rue de Vaugirard, à Paris. Une pluie torrentielle inondait les
+rues et faisait chercher un abri aux malheureux piétons. Je regardais
+machinalement à droite et à gauche, lorsque la petite église des
+Carmes m'apparut comme lieu de refuge. Arrivé dans la cour, je vois
+son intérieur tout resplendissant de fleurs et de lumières; une foule
+immense la remplissait, et c'est à peine si je pus parvenir à me
+placer sous son portique.
+
+Quelle fête célébrait-on? voilà ce que je demandai à une bonne femme
+qui, à genoux près de moi, égrenait son chapelet. Elle releva la tête
+d'un air étonné: «Comment! monsieur, vous ne savez pas? c'est la fête
+du Saint-Rosaire, et, pour en conserver le souvenir, les révérends
+pères vont distribuer à tous ceux qui sont dans l'église une rose
+bénite.» J'ai une passion pour les fleurs et une prédilection toute
+particulière pour les roses; je voulais profiter de celles que la
+Providence semait (avec intention peut-être) sur ma route: elles sont
+si rares, hélas! Je suis le courant qu'un mouvement de chaises opère,
+et je me trouve transporté je ne sais comment près de la balustrade de
+l'autel. Le R. P. qui venait de donner la bénédiction, en montait les
+degrés. Il fit signe qu'il allait parler; je me sentis attiré vers
+lui par un sentiment que je ne pus définir: son pâle et noble visage
+inspirait le respect, une joie toute céleste l'animait, et l'immense
+quantité de bougies qui brûlaient autour du tabernacle lui faisaient
+comme une auréole lumineuse. Son regard doux et pénétrant se
+portait avec bonheur sur les nombreux fidèles qui l'entouraient et
+l'écoutaient. Il fit une allocution simple et touchante, sans phrases
+préparées ni oratoires; on sentait que c'était le coeur qui débordait
+avec tous ses trésors, la source qui coulait limpide et transparente
+pour chacun.
+
+«Je vais vous distribuer de petites roses bien modestes, dit-il, parce
+que nous sommes pauvres. Vous les trouverez parfumées comme l'était
+Marie, la reine du ciel, et leur parfum vous pénétrant, vous désirerez
+lui ressembler. Vous les trouverez bénites, afin qu'elles apportent
+dans vos maisons la bénédiction de Marie. Mères, ornez-en le berceau
+de votre petit enfant pour le protéger. Femmes, montrez-la à votre
+mari; dites-lui qu'elle sera son prédicateur, son égide, lorsqu'il
+devra vous quitter. Jeunes filles, suspendez-la au Christ placé à
+votre chevet, afin que votre premier regard, la première élévation de
+votre coeur soient pour Jésus et Marie confondus dans un même amour.»
+Ce serait trop long de raconter les belles et bonnes choses que
+dit encore le révérend Père. La distribution commença; lorsque je
+m'approchai pour recevoir ma rose, un léger sourire se dessina sur
+les lèvres du religieux: il semblait lire au fond de ma pensée ce
+mot _hasard_ qui m'avait amené là. Je m'inclinai et sortis de
+l'église beaucoup plus grave que je n'y étais entré.
+
+Une fois dehors, je me trouvai très embarrassé: je dînais en ville et
+j'avais disposé de ma soirée; mais la pensée de porter dans une maison
+profane ma petite rose bénite me fit rougir intérieurement. Je rentrai
+chez moi, je la suspendis au portrait de ma mère. Pauvre mère! il me
+sembla qu'elle me regardait plus tendrement. Peut-être étaient-ce ses
+prières qui, du haut du ciel, avaient guidé mes pas. Toujours est-il
+que j'étais resté chez moi par une force d'attraction plus puissante
+que ma volonté. Je passai mon temps à méditer sur les petites choses
+qui amènent souvent de grands effets. Je ne puis pas dire tout ce que
+je confiai de pensées tumultueuses à ma rose mystique: c'était presque
+une confession, et la petite goutte de rosée bénie qui reposait au
+fond de son calice était le baume consolateur que j'appliquais sur
+les blessures orageuses de mon coeur. «Qui sait, murmurai-je en
+m'endormant, si je ne retournerai pas dans cette église, et si, te
+tenant a la main, je n'irai pas trouver ce bon religieux? Elle m'amène
+à vous repentant et converti!» lui dirai-je.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+41.--UN SOUVENIR DU BAGNE.
+
+Un religieux plein de zèle, qui venait de remplir son saint ministère
+auprès des forçats de Rochefort, le P. Lavigne, ne pouvait se lasser
+d'admirer les merveilles de la grâce sur ces pauvres âmes si chères
+au Bon Pasteur. Prêchant dans la chapelle d'une Maison religieuse, à
+Paris, il racontait un fait admirable qui atteste l'étonnante bonté de
+Dieu en faveur d'un pécheur pénétré d'un sincère repentir.
+
+«Il y a un homme, dit-il, dont le souvenir s'est empreint dans mon âme
+d'une manière ineffaçable, un homme que je place au-dessus de tous les
+religieux et de toutes les religieuses: c'est un saint que je vénère,
+et cet homme, ce saint, c'est un forçat.
+
+«Un soir, il vint me trouver au confessionnal, et, après sa
+confession, je lui adressai quelques questions, comme j'avais assez
+souvent coutume de le faire avec ces infortunés. Cependant, cette
+fois, un motif plus particulier m'engageait à interroger celui-ci.
+J'avais été frappé du calme répandu sur ses traits. Je n'y fis pas
+d'abord grande attention, car j'avais eu l'occasion de remarquer la
+même chose chez plusieurs de ces malheureux. Néanmoins, la précision
+avec laquelle il s'exprimait, l'exactitude rigoureuse et le laconisme
+de ses réponses piquaient de plus en plus ma curiosité.
+
+«Il me répondait sans affectation, ne disant pas un mot inutile, et
+n'allant jamais au delà de ce que je lui demandais. Aussi ce ne fut
+qu'en le poussant et en le pressant par mes questions, que je parvins
+à savoir, en quelques mots bien simples, sa touchante histoire.
+
+--Quel âge avez-vous? lui dis-je d'abord.
+
+--Quarante-cinq ans, mon père.
+
+--Combien y a-t-il que vous êtes ici?
+
+--Il y a dix ans.
+
+--Devez-vous y rester encore longtemps?
+
+--À perpétuité, mon père.
+
+--Quelle est donc la cause de votre condamnation?
+
+--Le crime d'incendie.
+
+--Sans doute, mon pauvre ami, vous avez beaucoup regretté d'avoir
+commis cette faute.
+
+--J'ai beaucoup offensé Dieu, mon père, mais je n'ai point commis ce
+crime. Toutefois, je suis justement condamné; mais c'est Dieu qui m'a
+condamné.
+
+Cette réponse piquant plus vivement encore ma curiosité, je repris:
+
+--Mais que voulez-vous donc dire, mon ami? expliquez-vous.
+
+Alors il me répondit:
+
+--J'ai beaucoup offensé le bon Dieu, mon père; j'ai été bien coupable,
+mais jamais envers la société. Après une foule d'égarements, le bon
+Dieu toucha mon coeur.
+
+«Je résolus de me convertir, de réparer le passé; mais depuis ma
+conversion, il me restait une inquiétude, un poids énorme sur le
+coeur. J'avais tant offensé le bon Dieu? pouvais-je croire qu'il eût
+tout oublié? Et puis, je ne trouvais rien qui fût de nature à réparer
+ces iniquités malheureuses de ma jeunesse, et je sentais un besoin
+immense de réparation! Sur ces entrefaites, un incendie éclata près de
+ma demeure. Tous les soupçons tombèrent sur moi; on m'arrêta, et on me
+mit en jugement. Pendant la procédure, je fus beaucoup plus calme que
+je ne l'avais jamais été; je prévoyais bien que je serais condamné,
+mais j'étais prêt à tout. Enfin arriva le jour où on devait prononcer
+ma sentence. Le jury quitta la salle pour aller délibérer sur mon
+sort, et dans ce moment, il me sembla entendre une voix intérieure qui
+me disait: Si je te condamne, je me charge aussi de faire ton bonheur
+et de te rendre la paix. À cet instant, je ressentis effectivement une
+paix délicieuse. Les jurés revinrent bientôt, apportant leur verdict,
+qui me déclarait convaincu du crime d'incendie, avec circonstances
+atténuantes; j'étais condamné aux travaux forcés à perpétuité. Je fus
+obligé de me contenir pour ne pas verser des larmes, qu'on aurait sans
+doute attribuées à tout autre motif qu'à celui du sentiment de bonheur
+que j'éprouvais. On me conduisit à mon cachot, et là, tombant sur
+la paille qui me servait de lit, je me mis à répandre un torrent de
+larmes si douces que l'homme le plus voluptueux aurait été heureux
+d'acheter, au prix de toutes les jouissances, le seul bonheur de les
+verser. Une paix ineffable remplissait enfin toute mon âme. Elle ne me
+quitta pas pendant la route que je parcourus pour arriver au bagne, et
+ne m'a jamais abandonné jusqu'ici. Depuis cette époque, je tâche de
+remplir tous mes devoirs, d'obéir à tout et à tous. Je ne vois dans
+ceux qui commandent, ni le commissaire, ni les adjudants, ni leurs
+subalternes, je ne vois que Dieu. Je prie partout, dans les travaux, à
+la prison; je prie toujours, et le temps passe si vite que je puis à
+peine m'en apercevoir; les heures s'écoulent comme des minutes, les
+jours comme des heures, les mois comme des jours, les années comme des
+mois. Personne ne me connaît; on me croit condamné justement et cela
+est vrai.
+
+«Vous ne me connaîtrez pas non plus, mon père; je ne vous dis ni mon
+nom ni mon numéro; priez seulement pour moi, je vous en conjure, afin
+que je fasse la volonté de Dieu jusqu'à la fin.»
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+42.--CE QUE LE ZÈLE PEUT INSPIRER À UN ENFANT.
+
+Il y a quelques années, le Carême était prêché dans une grande ville
+de France par deux saints missionnaires. Un soir, tandis que la foule
+empressée se rendait à l'église, la petite Mathilde de C***, enfant de
+dix ans, jouait sur le balcon de sa maison; tout à coup, poussée comme
+par une inspiration divine, elle abandonne la poupée qu'elle tenait à
+la main et, courant à son père qui lisait un journal: «Oh! papa, que
+je serais heureuse!...--Que faudrait-il pour cela, mon enfant?--Je
+n'ose pas... dites, me l'accorderez-vous?--Oui, ma fille!--Ah! bon!
+eh bien! j'étais tout à l'heure sur le balcon et j'ai vu beaucoup
+de messieurs qui allaient au sermon; il y en a même plusieurs qui y
+conduisaient leurs petites filles; et vous, papa, vous ne m'y menez
+jamais! Ce soir...--Tu veux que je t'y conduise, n'est-ce pas?--Oui!
+je le désire beaucoup.»
+
+Bientôt l'heureuse Mathilde entrait dans l'église avec son père. Il
+la plaça près d'une dame de sa connaissance, parce que, dit-il, une
+petite fille ne reste pas avec les messieurs; et... faisant semblant
+d'aller du côté des hommes, il sortit.
+
+Mathilde, qui le suivait des yeux, s'en aperçut, mais ne dit rien; le
+lendemain elle voulut, comme par un caprice d'enfant, rester parmi les
+messieurs avec son père. Le prêtre chargé de maintenir l'ordre, voyant
+cette petite fille: «Mon enfant, lui dit-il, ce n'est point là votre
+place.--Monsieur, répondit-elle tout bas, laissez-moi ici, _je garde
+papa_!»
+
+M. de C*** entendit cette parole, il fut ému et resta au sermon.
+Le bon Dieu l'attendait, et la grâce, se servant des paroles du
+prédicateur, pénétra dans son âme. Il voulut aller tous les soirs au
+sermon; il fit mieux, il s'approcha de la sainte Table le jour de
+Pâques.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+43.--UNE CONQUÊTE DU SACRÉ-COEUR.
+
+Dans une petite ville assez populeuse, près de Liège, une personne
+dirigeait un café, où elle s'efforçait bien plus de conquérir des âmes
+à Jésus-Christ que de grossir sa fortune. On y voyait en abondance les
+publications les plus édifiantes, les cadres et les scapulaires du
+Sacré-Coeur. Cette propagande fut bénie de Dieu et devint le principe
+d'un grand nombre de conversions; nous allons reproduire ici la
+relation de plus remarquable, en conservant au style sa naïve
+simplicité.
+
+«Un jour, la maîtresse de la maison voit entrer chez elle un inconnu
+en haillons, de haute taille, ayant une longue barbe et une figure
+portant l'empreinte d'une profonde misère. Cet homme inspire à la
+zélatrice une grande compassion, il lui semble que Notre-Seigneur lui
+envoyait une âme à gagner. J'ai toujours eu, dit-elle, le désir de
+faire du bien, mais depuis que je suis zélatrice, il me semble en
+avoir contracté l'obligation, de sorte que cela me donne du courage
+pour vaincre ma timidité. Elle fit donc bon accueil à son nouvel hôte,
+qui ne disait pas un mot, et le servit de son mieux, en priant le
+Coeur de Jésus de l'inspirer. Croyant le moment favorable, elle entama
+la conversation: «Ne vous étonnez pas, Monsieur, lui dit-elle, de
+ce que je vais vous demander; je fais cette question a toutes les
+personnes qui viennent ici, et je vous vois, je crois, pour la
+première fois: avez-vous fait vos Pâques?--Non, répondit-il, je ne
+fais pas mes Pâques, je suis libre-penseur.--Mais ce n'est pas
+une religion, cela.--C'est ma religion à moi, je n'en ai pas
+d'autre.--N'avez-vous pas été catholique autrefois?--Oui, j'ai fait ma
+première communion; depuis, j'ai tout laissé: j'ai quitté ma femme,
+mes enfants, j'ai été en Afrique... Je ne veux pas des prêtres, pas
+plus qu'ils ne voudraient de moi.--Au contraire, Monsieur, ce serait
+un grand bonheur pour eux de vous ramener à Dieu; dans l'Évangile, n'y
+a-t-il pas la parabole de l'enfant prodigue où le père fête le retour
+de son fils?--Ne me dites rien, répond-il avec animation, je ne veux
+pas changer, vous ne me convertirez pas, vous dis-je; pensez-vous
+mieux réussir que ma femme et mes enfants qui m'ont supplié de toutes
+les façons? Non, vous ne me changerez pas, je devrais parler à des
+prêtres, et je déteste les prêtres; quand ils arrivent, je m'en vais
+d'un autre côté pour ne pas les voir.»
+
+«Il ajouta encore beaucoup d'autres choses contre la religion. J'étais
+toute tremblante en l'entendant, dit la zélatrice, et je priais
+intérieurement le Coeur de Jésus. Quand il eut fini, j'allai chercher
+un scapulaire du Sacré-Coeur.--Monsieur, lui dis-je, ne voudriez-vous
+pas, avant de partir, accepter ceci? j'aimerais à vous le donner;
+voyez, l'image est bien belle. Lisez, ajoutai-je, ce qui est écrit
+dessous, ce sont de si bonnes paroles! Il le fait, puis se lève et
+tenant le scapulaire des deux mains, il le baise, pleure et dit:
+«Coeur de Jésus, je suis un des plus grands pécheurs, oui, un grand
+pécheur.» Ses larmes coulaient en abondance, l'émotion l'oblige à
+s'asseoir.--Un prêtre! dit-il, je veux me confesser. Qui êtes-vous,
+pauvre femme, pour me convertir ainsi? car je suis converti.--C'est
+le Coeur de Jésus qui a tout fait, dit la zélatrice, et elle le fait
+entrer dans une chambre voisine, pendant qu'elle allait avertir le
+vicaire. Celui-ci vint aussitôt, s'entretint avec le pauvre pécheur,
+puis l'engagea à se rendre à l'église pour préparer sa confession.
+En y allant, cet homme priait, et dès qu'il fut arrivé, il alla se
+prosterner au pied d'un autel de la sainte Vierge; il pleurait et
+disait à haute voix: «Vierge sainte, ayez pitié d'un grand pécheur
+qui vous demande sa conversion.» Il fit le chemin de la croix, et,
+lorsqu'il fut arrivé à la douzième station, il mit les bras en croix
+sans s'occuper des personnes présentes, en disant: Jésus-Christ,
+je vous demande pardon de mes péchés, oui, de tous mes péchés. La
+contrition débordait de son âme, il était inondé par la grâce. Il
+alla à la sacristie, et, quand il en sortit avec le prêtre, tous deux
+pleuraient. Il ne reçut pas ce jour-là l'absolution: on préféra lui
+laisser quelques jours pour se préparer. Il passa ce temps dans le
+recueillement, vint prendre ses repas chez la zélatrice qui lui
+fournit des lectures pieuses pour occuper ses loisirs, car il évitait
+même de travailler pour ne pas se distraire des pensées de foi qui
+nourrissaient son âme. Lorsqu'il rencontrait le vicaire, il lui
+serrait la main en lui exprimant son désir de recevoir l'absolution.
+Le temps d'épreuve fut abrégé, et la brebis perdue rentra dans le
+bercail du Bon Pasteur, qui se donna à elle dans la sainte communion.
+C'était la seconde de ce nouvel enfant prodigue qui n'avait plus reçu
+son Dieu depuis cinquante ans.
+
+«Il fut dès lors un modèle de piété, et son exemple en ramena
+plusieurs qui travaillaient dans un atelier irréligieux où il
+conduisit le prêtre qui l'avait réconcilié avec Dieu.»
+
+Ah! si tous les bons catholiques avaient le zèle et le courage de
+cette généreuse chrétienne, combien de pauvres pécheurs seraient
+ramenés à la pratique de la religion! Le prêtre, hélas! n'a aucun
+moyen d'atteindre ces infortunés qui ne viennent plus à l'église et
+lui ferment leur porte. Qui les sauvera, qui les arrachera aux flammes
+de l'enfer, si les pieux laïques de leur entourage ne s'intéressent
+pas à l'oeuvre de leur conversion, la plus grande, la plus capitale de
+toutes les oeuvres?...
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+44.--PUISSANCE DU CHAPELET.
+
+Imbu dès sa jeunesse des maximes de l'école voltairienne, Arthur
+Grant était impie; mais son impiété n'avait rien du cynisme des
+libres-penseurs du siècle. C'était un impie de bon ton. Son éducation
+aristocratique, l'aménité de son caractère, la distinction de ses
+manières le rendaient agréable dans le commerce du monde, et le venin
+de son irréligion se cachait sous des dehors attrayants et des formes
+polies. C'était un majestueux vieillard à la figure noble, dont la
+barbe blanche tombait à flots d'argent sur sa poitrine. Initié, jeune
+encore, aux mystères absurdes de la franc-maçonnerie, après en avoir
+subi les ridicules épreuves, il avait été promu au grade de chevalier
+kadosch. C'était un aimable viveur qui se faisait chérir dans son
+village, dont il était le plus riche propriétaire, et en quelque sorte
+le seigneur. Il secourait les indigents et se faisait gloire d'être
+philanthrope. Les glaces de l'âge n'avaient pas encore éteint en lui
+les flammes des passions. La corruption du coeur avait perverti son
+intelligence. Cependant sa fille, Irma, gémissait en secret, sur les
+dérèglements et l'irréligion de son vieux père. On la voyait souvent
+répandre des larmes abondantes sur les marches de l'autel de Marie, à
+laquelle elle adressait de ferventes prières pour sa conversion.
+
+Un zélé missionnaire étant venu prêcher une retraite dans le village
+qu'habitaient Irma et son père, la jeune fille, sous les inspirations
+de la grâce, redoubla de ferveur et de supplications pour obtenir
+la conversion de celui qu'elle aimait de l'amour le plus tendre, et
+résolut de tenter un effort suprême. Elle consulta le missionnaire sur
+les moyens à prendre pour convertir son vieux père.
+
+--Il faut prier, mon enfant, et prier sans cesse, lui dit le saint
+prêtre: ne désespérez pas, Dieu est plus fort que le diable. Voyons,
+quelles sont les habitudes de Monsieur votre père, quel est son genre
+de vie?
+
+--Il se lève tous les jours à neuf heures, répond la jeune fille,
+déjeune à dix, se rend ensuite à un kiosque situé à un kilomètre au
+couchant du village, au pied d'une riante colline. C'est là qu'il
+passe le reste de la journée, se promenant dans son jardin ou
+s'enfermant dans son cabinet de travail.
+
+--J'en sais assez, mon enfant. Pendant trois jours, à onze heures et
+quart, vous réciterez un chapelet pour la conversion de votre père.
+
+Le lendemain, après s'être livré aux occupations de son ministère, le
+saint prêtre s'acheminait vers le kiosque. Quand il fut à quelques pas
+du vieillard, après l'avoir salué gracieusement, il s'arrêta comme
+pour lui parler.
+
+--Que signifie ceci, monsieur l'abbé? dit Arthur étonné et presque
+fâché.
+
+--Monsieur, je vous demande pardon si je vous ai offensé, répond le
+missionnaire; mais la vue de votre jardin m'a charmé, je voulais vous
+adresser mes félicitations.
+
+Ce compliment adoucit le vieillard, qui lui dit:
+
+--Si je ne suis pas trop indiscret, monsieur l'abbé, puis-je vous
+inviter à m'accompagner à mon kiosque?
+
+--Avec plaisir, répondit le prêtre.
+
+Et chemin faisant, en parlant de la pluie et du beau temps, on arriva
+au kiosque. On entra dans le jardin, on admira les fleurs, les
+ombrages, les bassins, les berceaux de verdure, les cascades, et on
+pénétra dans le pavillon. Le missionnaire, que les travaux de son
+ministère appelaient au village, prend congé du vieillard; celui-ci,
+charmé de la simplicité, de l'esprit et des manières polies de l'abbé,
+lui fait promettre de se retrouver le lendemain à la même heure dans
+son pavillon.
+
+Irma avait récité son premier chapelet, à l'heure prescrite, avec une
+ferveur extraordinaire.
+
+Le lendemain, le prêtre était fidèle au rendez-vous. Et Irma récitait
+son second chapelet avec la même ferveur.
+
+Arthur et l'abbé se promenèrent dans le labyrinthe, sous les berceaux
+de noisetiers et les larges avenues de platanes, et parlèrent
+longuement de la littérature contemporaine et des nouvelles
+politiques. Le prêtre, en se séparant du vieillard, pour aller
+s'enfermer dans le confessionnal, fut encore invité pour le lendemain.
+
+Le troisième jour, au moment où la pieuse jeune fille commençait son
+troisième chapelet, le missionnaire se dirigea vers le kiosque. Il y
+fut accueilli par Arthur, avec une amabilité charmante et des marques
+de déférence tout à fait exceptionnelles. On entra dans le pavillon,
+ensuite dans le cabinet de travail. Ce qui frappa les regards du
+missionnaire, ce fut un prie-Dieu surmonté d'un magnifique crucifix
+d'ivoire, près duquel était un tabouret. Le vieillard sourit.
+
+--Vous comprenez, monsieur l'abbé!
+
+--Oui, mon ami, répond le prêtre, heureux de voir que Marie avait
+favorablement accueilli les prières d'une âme pure et innocente.
+
+--Monsieur l'abbé, dit Arthur d'une voix vibrante, j'ai longtemps
+combattu; mais, après une lutte longue et terrible, je m'avoue vaincu.
+La grâce triomphe; vous avez devant vous un vieux pécheur qui renonce
+à ses égarements, un impie qui reconnaît et abjure les erreurs d'une
+philosophie menteuse. Oui, la divinité de la religion catholique
+m'apparaît dans toute sa splendeur. Comme Augustin, j'ai cherché le
+bonheur dans les vaines jouissances de la terre, et, comme lui, je
+n'ai trouvé le repos que lorsque je les ai eu foulées aux pieds, et
+que les aspirations de mon coeur se sont dirigées vers le ciel. Tout
+n'est que vanité et affliction d'esprit, dit avec raison l'auteur du
+livre de la Sagesse. Mon père, je me jette entre vos bras: aidez un
+pauvre naufragé à regagner le port; ramenez dans le bercail sacré de
+l'Église catholique une brebis errante et vagabonde; purifiez-moi de
+mes souillures.
+
+Le prêtre et le vieillard restèrent longtemps embrassés; des larmes
+abondantes coulèrent de leurs yeux...
+
+Quelques jours après, quand fut clôturée la retraite, on voyait
+agenouillé à la Table-Sainte, à côté de sa fille rayonnante de
+bonheur, le vénérable vieillard, dont le maintien noble, pieux et
+modeste réjouissait une population éminemment chrétienne qu'avaient
+autrefois attristée ses écarts.
+
+Enfants, si vos parents oublient le chemin de l'église, s'ils se
+laissent entraîner par les séductions de l'erreur, il dépend de vous
+de les arracher à la fureur du dragon infernal, de sauver ces âmes
+pour lesquelles Jésus-Christ est mort sur la croix. La Providence
+a placé entre vos mains une arme puissante: c'est la prière.
+Adressez-vous à Marie, qu'on n'invoque jamais en vain, Marie, la Mère
+de miséricorde et le refuge des pécheurs. Elle touchera le coeur de
+vos parents bien-aimés et les amènera repentants aux pieds de son
+divin Fils.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+45.--LA CROIX D'ARGENT.
+
+Une pauvre enfant du nom de Jane, errait un soir d'hiver dans les rues
+de Londres par un froid glacial. Sans asile, sans pain, elle ne savait
+où porter ses pas, car son père et sa mère étaient morts, laissant
+l'infortunée dans la plus cruelle détresse. Tout à coup elle voit
+briller un morceau de métal entre deux pavés de la rue; elle le
+ramasse: c'était un petit crucifix en argent. «Je vais aller le
+vendre, se dit Jane; avec ce qu'on m'en donnera, j'achèterai un peu de
+pain.»
+
+Vite elle chercha une boutique d'orfèvre, et, au coin d'une rue, elle
+en vit une, petite et faiblement éclairée. Jane entra. Une femme
+était assise au comptoir, vêtue de deuil; elle avait une figure d'une
+expression pure et pieuse; elle leva sur la pauvre fille un bon
+regard, et lui dit d'une voix douce:
+
+«Que désirez-vous?
+
+--Voulez-vous acheter ceci?» répondit brusquement Jane, en tendant le
+crucifix.
+
+La femme le prit avec respect, et jetant un coup d'oeil sur Jane,
+dont la figure malheureuse et sauvage ressortait sur ses vêtements
+délabrés, elle lui dit:
+
+«Ma fille, nous achetons les objets d'or et d'argent; mais, dites-moi,
+savez-vous ce qu'est ceci?
+
+--C'est de l'argent, je le sais bien!
+
+--Ce n'est pas là ce que je vous demande: savez-vous quel est cet
+homme étendu sur la croix?
+
+--Est-ce que je sais, moi!
+
+--Quoi! pauvre enfant, vous ignorez que cet homme est le Fils de Dieu,
+qu'il est mort sur la croix pour nous sauver?
+
+--Personne ne m'a jamais parlé de cela.
+
+--Vous ne connaissez pas Jésus-Christ, notre bon Sauveur?
+
+--De quoi nous a-t-il sauvés?
+
+--De l'enfer, et il nous a ouvert le paradis.
+
+--Je n'en savais rien.»
+
+La marchande regarda plus attentivement la pauvre créature debout
+devant elle: elle embrassa d'un regard ce visage jeune et flétri, ces
+vêtements sordides, et, mal plus terrible, cette stupeur de l'âme
+peinte sur ses traits. Sa charité s'émut, ses entrailles de chrétienne
+et de mère tressaillirent. Elle dit à Jane:
+
+«Avez-vous des parents, une maison?
+
+--Rien. Mon père est mort sous un buisson, loin d'ici; ma mère est
+morte aussi. Comment suis-je venue a Londres? je n'en sais rien.
+Comment ai-je vécu? je n'en sais rien non plus; ce que je sais, c'est
+que je voudrais bien être au fond de la Tamise, car alors je n'aurais
+plus ni froid ni faim.
+
+--Mon enfant, dit la marchande, et ce mot, prononcé avec une indicible
+bonté, fit monter les larmes aux yeux de la pauvre Jane, mon enfant,
+voulez-vous que je vous conduise dans une maison où vous n'aurez plus
+ni faim ni froid et où vous apprendrez à servir le bon Dieu?
+
+--Ni faim ni froid? répéta Jane; ce sera donc le paradis?
+
+--Non, mais le chemin qui y conduit.
+
+La marchande fit entrer dans sa boutique la pauvre fille, lui donna à
+souper, la revêtit d'une robe neuve; bientôt Jane dormait dans un lit
+sous ce toit hospitalier où le Père céleste l'avait amenée.
+
+Quelque temps après, une des orphelines de la maison du Bon Pasteur,
+de Londres, recevait le baptême. Sa joie, sa ferveur attendrissaient
+l'assemblée; cette heureuse néophyte était la pauvre Jane, qui avait
+pour marraine la bonne marchande, l'instrument des miséricordes du
+Seigneur.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+46.--UN COUP DE FILET DE LA SAINTE VIERGE.
+
+En se rendant à l'une de nos stations thermales, un officier supérieur
+causait avec un compagnon de voyage:--Si nous nous arrêtions à
+Lourdes? lui dit ce dernier.--Pourquoi donc?--Nous y trouverions le
+pèlerinage national.--Voilà cinquante ans que je n'ai pas mis les
+pieds dans une église!...--Qu'à cela ne tienne, tout se passe en plein
+air.--Alors, c'est différent.
+
+Ils s'arrêtèrent a Lourdes; ils virent les ardentes prières des
+pèlerins. Elles étonnèrent d'abord, subjuguèrent ensuite cette âme
+droite et loyale: l'officier pria avec les autres, aussi longtemps que
+les autres.
+
+--Il fait chaud, lui dit son compagnon; si nous buvions un verre d'eau
+de la grotte?--Volontiers; ce prêtre-là m'a rendu tout rêveur...
+
+Il rêva, il pria, il monta jusqu'à la crypte, il en redescendit priant
+et heureux.--Si vous voulez aller aux eaux, dit-il à son compagnon,
+allez-y; moi, j'ai trouvé les miennes.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+47.--UNE CONVERSION EN MER.
+
+Le héros de cette histoire a rapporté lui-même dans la lettre suivante
+la grâce signalée dont il a été l'objet.
+
+«Après avoir failli périr avec mon navire, sur la barre de Bayonne
+pendant l'été dernier, je me rendais de Livourne à Dunkerque et Rouen,
+lorsque le 28 décembre, au matin, je fus obligé de mouiller devant
+Malaga, ne pouvant y entrer. Bientôt le temps devint affreux, et, dès
+huit heures du matin, toute la population massée sur les quais, malgré
+une pluie torrentielle, nous regardant chasser sur les ancres, nous
+faisait comprendre quel péril nous menaçait. Le pavillon fut mis en
+berne, mais en vain: ni remorqueur, ni pilotes, pas même la canonnière
+de l'État n'osaient se risquer à nous secourir; Dieu seul pouvait nous
+sauver. Impossible de se jeter à la mer: nous aurions été brisés sur
+les rochers de la jetée en construction ou contre les récifs de la
+côte.
+
+Je pensai alors à ma mère, je me rappelai le projet de me faire
+catholique que j'avais eu autrefois. Me jetant à genoux devant le
+vieux christ en bronze dominant le compas de route, je priai avec foi
+le Dieu des chrétiens et Notre-Dame de Montenero, dont j'avais visité,
+le 8 septembre dernier, le pèlerinage célèbre, en Toscane.
+
+La journée se passa en craintes; la mer augmentait de furie, et le
+fleuve, en face de nous, jetait devant le navire ses eaux jaunes
+débordées. Le consul de France, qui avait tenté l'impossible pour nous
+faire secourir, nous écrivit le soir au moyen d'une bouteille jetée
+dans les flots: il nous avouait tristement que les autorités de Malaga
+reconnaissaient l'impossibilité d'arriver jusqu'à nous, en face d'une
+situation si périlleuse, et qu'on attendrait que la nuit fût achevée
+pour prendre une décision. Pour moi, cette décision c'était la mort
+et la perte de mon navire! Je voulus mourir catholique romain; je
+suppliai avec foi Notre-Dame de la Salette et je me sentis plein de
+courage.
+
+Mon équipage affolé menaçait de ne plus m'obéir; il voulait filer
+les chaînes et jeter le navire à la côte. Plein de confiance dans le
+secours de Dieu et de la sainte Vierge, je résistai énergiquement à
+tous et la nuit arriva. Les ouvriers qui couvraient la côte et le quai
+nous dirent, dans leur âme, adieu pour toujours... Je fis reposer
+successivement mes hommes, et, pensant à la mort, je me tenais sur la
+dunette en priant Dieu.
+
+Cette nuit fut épouvantable; l'orage augmentant sans cesse de
+violence, le navire se mit à talonner avec force, et à chaque instant
+il était menacé de s'entr'ouvrir et de se briser sur la jetée en
+construction. Les malheureux marins raidissaient à chaque instant les
+chaînes.
+
+Le jour arriva enfin, mais pour nous montrer l'horreur de notre
+situation. La foule garnissait les quais, assistant, émue et
+impuissante, à ce terrible drame. Je pris un vieux catéchisme, oublié
+à bord par un marin, je lus les Litanies de la sainte Vierge, et je
+promis alors solennellement d'abjurer aussitôt arrivé en France et de
+me faire baptiser.
+
+À huit heures, apparut devant Malaga un steamer; malgré le
+découragement de tous les matelots de l'équipage et contre leur avis,
+je fis mettre le pavillon en berne et jeter à la mer une bonbonne
+renfermant une demande de secours; je la plaçai sous la protection de
+la Vierge. La bouteille arriva à terre, puis le steamer disparut au
+large.
+
+Ce fut alors parmi l'équipage un cri d'immense douleur: toute
+espérance s'évanouissait... Pour moi, j'espérais quand même, priant,
+sondant l'horizon avec une longue-vue. Je promis un _ex-voto_ à
+Notre-Dame de la Salette et à trois autres pèlerinages. Toutefois, je
+me préparai à mourir catholique et j'en plaçai la déclaration écrite
+de ma main sur ma poitrine.
+
+Tout à coup, vers dix heures, je découvre une fumée noire dans le
+lointain: j'entends un coup de sifflet strident, et, au milieu des
+vagues énormes qui nous couvraient, le steamer qui apparaissait. Le
+navire sauveur, détachant sa grande chaloupe, nous envoie vingt-quatre
+hommes. Après des peines inouïes, plusieurs fois sur le point d'être
+engloutis, ces braves finissent par nous accoster. Il était temps;
+nous allions attendre la mort dans la mâture élevée, car notre
+vaisseau était sur le point de s'entr'ouvrir. On sacrifia les ancres,
+les chaînes, etc., il fallait se hâter.
+
+Le brave capitaine Corno, malgré une mer épouvantable, manoeuvra
+tellement bien avec son énorme steamer, qu'à midi il nous amenait dans
+le port. Nous étions sauvés, grâce à la sainte Vierge. Par une faveur
+providentielle, le navire et la cargaison n'avaient aucune avarie.
+
+Aussitôt à terre, je me rendis à la cathédrale pour remercier Dieu et
+Notre-Dame et renouveler ma promesse d'abjuration. En attendant que je
+puisse la réaliser, j'apprends ma religion dans un vieux catéchisme
+oublié à bord...»
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+48.--LA MORT D'UN SEPTEMBRISEUR.
+
+Vers le milieu de l'année 1826, un homme du peuple, alors sexagénaire,
+tenait le petit hôtel de Dijon, au n° 211 de la rue Saint-Jacques, à
+Paris. Atteint depuis longtemps d'une maladie grave, il avait en vain
+appelé à son secours les plus célèbres médecins de la capitale: le mal
+n'avait fait qu'empirer avec les années; enfin, de violents accès de
+colère, auxquels il se livrait presque tous les jours, l'avaient rendu
+incurable. Cependant, ne pouvant se résoudre à mourir, il tenta un
+dernier essai en faisant demander le docteur Descuret, qui jouissait
+d'une grande réputation. Celui-ci, voyant le malade à la veille de
+succomber, se contenta de lui prescrire quelques légers adoucissements
+usités en pareille circonstance: il ne comptait plus le revoir.
+
+Mais le lendemain, vers six heures du soir, on vint l'appeler encore;
+cette fois ce n'était point pour le vieillard, mais pour sa femme, que
+le misérable avait presque tuée dans un de ses emportements.
+
+Après les premiers soins donnés à cette pauvre femme, le docteur
+se disposait à se retirer sans avoir adressé une seule parole à
+l'incorrigible mari. Celui-ci le remarqua, l'arrêta par l'habit et lui
+dit d'un air piteux: «Eh quoi! monsieur le docteur, vous vous en allez
+sans daigner seulement me regarder?--Pourquoi m'inquiéter d'un malade
+qui fait l'impossible pour rendre mes soins inutiles? Au reste,
+ajouta-t-il d'un ton sévère, vous avez grossièrement injurié vos
+premiers médecins, dont l'un vous a abandonné parce que vous avez même
+osé lever la main sur lui. Ajoutez à ces ingratitudes la brutalité
+dont vous venez d'user envers votre femme, et jugez si je ne dois pas
+faire comme eux.--Vos reproches ne sont que trop justes, reprit
+le malade d'un accent pénétré; oui, je suis bien coupable d'avoir
+maltraité ainsi ma femme; mais aussi, monsieur, si vous saviez ce
+qu'elle exigeait de moi! Ne voulait-elle pas que je fisse appeler un
+prêtre, moi qui les ai toujours eus en horreur!--L'intention de votre
+femme n'avait rien que de louable: en vous proposant de mettre en
+paix votre conscience, elle vous donnait une nouvelle preuve de son
+affection, et si cela était entièrement opposé à vos idées, vous
+deviez vous borner à un simple refus et non la frapper.--Mais enfin,
+monsieur le docteur, vous qui avez fait des études, que feriez-vous si
+vous étiez à ma place et qu'on vous proposât pareille chose?--Moi,
+je n'hésiterais pas à mettre en paix ma conscience, d'abord par
+conviction, en second lieu, parce que le calme de l'âme contribue
+puissamment à alléger nos souffrances et même à dissiper la
+maladie.--C'est bien singulier, qu'ayant fait des études, vous ayez
+cette manière de voir!--Au contraire, mes convictions religieuses sont
+en grande partie le fruit de mes études.»
+
+Le vieillard était vaincu par ces paroles pleines de raison et de
+foi: une lumière soudaine avait frappé son esprit. Il venait de se
+réveiller en lui des idées, des sentiments, des remords qu'il avait
+étouffés peut-être depuis bien longtemps, car il avait vécu dans un
+temps de stupide délire où les jeunes hommes de son âge et les beaux
+esprits affichaient le plus insultant mépris pour toute pensée
+religieuse, en disant: «La religion!... c'est bon pour les enfants et
+les femmes.» Ce préjugé infernal venait de s'évanouir à la parole du
+docteur, et, après un instant de silence, le malade dit d'un accent
+qu'on ne lui avait jamais connu: «Eh bien! qu'on fasse venir un
+prêtre; aussi bien, depuis longtemps j'en ai lourd sur la conscience!»
+
+Ici commence l'histoire touchante de sa conversion, de sa douleur, de
+sa reconnaissance, de sa joie, de sa confusion, de son amour, de son
+bonheur, de son salut ... Ici, nous allons voir comment Dieu s'est
+servi d'une femme chrétienne, d'un médecin et d'un prêtre, pour faire
+d'un assassin un élu, un saint!... Heureuse de ce changement subit, la
+pauvre femme, elle qui avait tant parlé, prié et souffert pour cette
+âme rebelle, envoie à la hâte chercher un des vicaires de la paroisse
+Saint-Jacques.
+
+À peine le vieillard l'a-t-il aperçu qu'il lui dit d'une voix
+tremblante de honte et de remords:
+
+«Tenez, monsieur, enlevez-moi ce coutelas que j'avais mis sous mon
+oreiller.--Que vous êtes imprudent, mon ami! mais vous couriez risque
+de vous blesser!--Eh! monsieur l'abbé, je m'en étais armé pour vous le
+plonger dans le coeur, si vous fussiez venu sans mon consentement...
+Oui, ajouta-t-il devant tous les assistants, en septembre 93, _j'ai
+massacré dix-sept ecclésiastiques_, et peu s'en est fallu que vous
+ne fussiez le dix-huitième! Mais rassurez-vous: _Dieu a eu pitié de
+moi; un regard de sa grâce a suffi pour m'éclairer_.»
+
+Le vicaire, stupéfait autant que touché, s'empare de l'énorme couteau:
+puis il s'enferme avec le pénitent pour laisser agir Dieu sur cette
+âme dans le mystère du sacrement de la réconciliation. Jamais, dans
+l'exercice de son saint ministère, il n'avait goûté des consolations
+comme celles qu'il trouva au chevet de ce malheureux qui avait été
+jadis le bourreau de dix-sept de ses confrères, et qui, à l'heure de
+la grâce, parlait et agissait comme le bon larron de la croix.
+
+Déjà le bon Samaritain, qui venait de guérir cette âme si profondément
+blessée par le crime, se retirait en annonçant à l'heureuse famille
+qu'il allait apporter au converti les derniers sacrements de l'Église,
+quand tout à coup le vieillard s'écria d'une voix étouffée par les
+sanglots:
+
+«Revenez, monsieur l'abbé, revenez bientôt auprès de moi; j'ai bien
+besoin de vos consolations; mais, je vous en conjure, n'approchez
+pas de mes lèvres le divin Rédempteur, dont tout à l'heure encore je
+blasphémais le nom; je suis trop indigne d'un tel bonheur!--Dieu est
+rempli de miséricorde, lui dit le vicaire profondément attendri; on
+répare ses fautes quand on les pleure amèrement, et votre repentir
+me paraît trop sincère pour que j'hésite a vous administrer les
+sacrements que réclame immédiatement votre triste position.--Je les
+recevrai, monsieur l'abbé, puisque vous me l'ordonnez, reprit le
+malade, mais seulement après avoir fait amende honorable devant ceux
+que j'ai autrefois scandalisés par mes forfaits.»
+
+Tandis que le vicaire part pour chercher le saint viatique, le
+moribond fait appeler aussitôt ses voisins, témoins de sa vie
+criminelle, ses anciens camarades, les complices de ses fautes; il
+leur demande, avec larmes, pardon des affreux exemples qu'il leur
+avait donnés, surtout a l'Abbaye et aux Carmes, lors du massacre des
+prêtres; puis il fait de même envers sa femme, un des instruments de
+sa conversion.
+
+Le prêtre arrive portant l'auguste sacrement. Le vieillard, déjà glacé
+par la mort, se lève aussitôt, se met à genoux et reçoit ainsi les
+derniers sacrements avec une piété angélique: les traits de son visage
+baigné de larmes en étaient tout transfigurés. Après cette auguste
+action, il reste toujours à genoux, appuyé sur le chevet de son lit,
+tenant en main un crucifix, qu'il couvre de ses baisers et de ses
+larmes.
+
+Son confesseur, à plusieurs reprises, l'engagea à se coucher, vu sa
+grande faiblesse: c'était imposer à son coeur un pénible sacrifice,
+c'était lui ôter une trop douce consolation. Aussi l'exprima-t-il
+au prêtre: «Je sens, dit-il, qu'il ne me reste que peu d'instants à
+vivre; je ne puis rien offrir à Dieu que mes prières et mes larmes;
+laissez-moi du moins la consolation de mourir à genoux; c'est faire
+bien peu pour expier tous mes crimes!»
+
+Et il resta ainsi en prière: son âme éclairée, renouvelée, sanctifiée,
+paraissait comme dans une sorte d'extase. Vers minuit, on entendit
+le moribond pousser un profond soupir; il s'était endormi dans le
+Seigneur avec le calme d'un élu, toujours à genoux et les lèvres
+collées sur le crucifix qu'il n'avait cessé d'arroser de ses larmes!!!
+
+«Seigneur, que vous êtes admirable dans vos oeuvres! qu'elles sont
+profondes vos voies, qu'elles sont immenses vos miséricordes!»
+
+(_L'abbé Hoffmann_, Extraits.)
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+49.--RENCONTRE PROVIDENTIELLE.
+
+Au commencement de ce siècle, un personnage assez marquant, M. de
+G***, était tombé dans l'impiété la plus affreuse. C'était une sorte
+de frénésie d'irréligion. Le blasphème sortait à chaque instant de sa
+bouche, et il semblait n'avoir à coeur que de couvrir d'ignominie la
+sainte Église et ses ministres.
+
+Un jour, M. de G*** entend raconter que dans une petite ville voisine
+de son château, on allait donner une mission. Sa malice sembla prendre
+un nouveau degré de perversité à cette nouvelle. Il se proposa de
+se rendre lui aussi à la mission, et de suivre les exercices, pour
+contrecarrer les missionnaires et pour empêcher, à force d'avanies, le
+fruit qu'ils devaient en attendre. On le vit donc arriver, suivi
+d'une escorte de vauriens, qui tous ensemble se rendirent à l'église
+paroissiale. Le chant des cantiques fut plus d'une fois interrompu par
+de grossiers lazzis et des rires indécents; mais le silence s'établit,
+quand le Père supérieur des missionnaires parut dans la chaire.
+C'était un homme de quarante ans environ, au visage pâle et amaigri,
+aux traits expressifs, au regard inspiré, tel en un mot que l'Écriture
+nous dépeint les prophètes de l'ancienne loi. Il n'avait pas achevé
+l'exorde de son discours, que déjà M. de G*** l'avait reconnu. C'était
+un des compagnons de son enfance, un des rivaux de ses études et qui
+lui avait disputé souvent avec avantage les couronnes académiques.
+Comment lui, qui pouvait briller dans le monde et parvenir aux postes
+les plus importants, avait-il pu se décider a embrasser la carrière
+pauvre et pénible du ministère évangélique, c'est ce que la tête
+frivole de M. de G*** ne pouvait expliquer. Il l'écouta donc avec
+toute l'attention dont il était capable, et il trouva qu'il justifiait
+par son éloquence les hautes prévisions de ses professeurs; mais ses
+pensées n'allèrent pas plus loin.
+
+Après le sermon, il renvoya ses amis et vint faire visite au
+missionnaire. Dès qu'il se fut nommé, le bon père courut à lui, et
+l'embrassant tendrement: «Ô mon ami, lui dit-il, que je suis heureux
+de vous voir, et que je remercie Dieu de vous retrouver avec des
+sentiments si chrétiens! sans doute vous avez toujours été fidèle
+aux préceptes de religion que nous avons reçus ensemble? Et, en vous
+livrant avec tant d'empressement aux premiers exercices de la mission,
+vous voulez...» M. de G*** ne le laissa pas achever; emporté par
+l'irascibilité de son caractère et par le sentiment d'impiété dont il
+s'était fait une longue habitude, il s'oublia, jusqu'à lever la main
+sur le prêtre du Seigneur: «Impertinent, s'écria-t-il avec l'accent
+de la rage, garde pour d'autres tes sots conseils et ton insidieux
+prosélytisme! Je venais te féliciter de ton éloquence hypocrite et
+non pas réclamer tes avis.» Mais le missionnaire, impassible et
+tranquille, lui répondit avec cette douceur angélique que Dieu peut
+seul inspirer à l'homme: «Mon frère, peut-être, il y a vingt ans,
+quand j'étais encore dans le monde, et que la religion ne m'avait pas
+appris à dompter mes passions, peut-être un pareil outrage eût-il
+coûté la vie à l'un de nous, et jeté un damné de plus aux pieds
+de l'Éternel; mais Dieu m'a fait depuis longtemps la grâce d'être
+chrétien! Ma longue expérience dans la conduite des âmes me montre
+à quelle horrible extrémité est descendue la vôtre: ô mon frère! je
+tremble pour vous; qu'allez-vous devenir?»
+
+Mais déjà M. de G*** était aux pieds du prêtre; il baisait sa main en
+l'arrosant de ses larmes, et il s'écriait; «Pardonnez-moi, mon père,
+car je ne sais ce que je fais!» Et il se tordait dans d'effrayantes
+convulsions, jetant des phrases inarticulées, des exclamations sans
+suite, des accents de désespoir que l'oreille avait peine à saisir,
+mais que devinait le coeur du missionnaire. «Où suis-je?... Quelle
+soudaine clarté brille à mes yeux?... Grâce, grâce!...» Et cet orage
+nouveau dans le coeur de l'impie, cette tempête de la conscience,
+frappait d'effroi le missionnaire lui-même, tout accoutumé qu'il était
+aux misères humaines. Tout à coup, reprenant la sublime autorité de
+son ministère: «Relevez-vous, mon fils, lui dit-il, relevez-vous, déjà
+le remords vous a fait chrétien!» Et M. de G*** se relevait tremblant,
+ses genoux se dérobaient sous lui. Le prêtre l'emporta dans ses bras,
+et le plaçant devant un prie-Dieu: «Dans un instant, mon fils, toutes
+vos peines seront calmées.» Puis la confession commença.
+
+Trois heures entières ils restèrent enfermés ensemble; l'on entendait
+du dehors de longs sanglots et d'étranges gémissements; on n'aurait
+pu dire lequel versait de plus abondantes larmes, ou du prêtre ou du
+pénitent. Tous deux confondaient leurs soupirs, tous deux mêlaient
+l'expression de leur douleur, tous deux s'humiliaient devant la
+grandeur du Très-Haut et bénissaient ses miséricordes. M. de G***
+était justifié devant Dieu. Il partit et ne voulut plus rentrer dans
+son château. Il se choisit en ville une modeste retraite; et,
+malgré les railleries de ses anciens amis, il suivit avec une piété
+exemplaire toutes les prédications et les moindres exercices de la
+retraite. Tous les jours il voyait le saint prêtre, et se confirmait
+dans la grâce. Enfin, le jour de la communion générale, il eut le
+bonheur de s'approcher de la sainte table, au grand étonnement
+de toute la ville, dont il avait été si longtemps le scandale et
+l'effroi.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+50.--LE BON FILS CONSOLÉ.
+
+
+Un pieux jeune homme écrivait la lettre suivante, qui doit inspirer
+une bien grande confiance en saint Joseph, surtout lorsqu'il s'agit
+d'obtenir des graces de conversion.
+
+«J'ai reçu cette année un grand nombre de faveurs par la puissante
+intercession du glorieux Époux de Marie. La première a été la
+conversion de mon excellent père.
+
+Il ne s'était pas confessé depuis plus de quarante ans. Il y avait une
+douzaine d'années qu'il n'était pas entré dans l'église paroissiale;
+et, pour comble de difficultés, il était plein de préjugés contre
+notre sainte religion qu'il n'avait jamais bien connue. Pour ramener
+dans les bras de Dieu cette brebis égarée, il fallait un grand coup
+de lumière et de miséricorde. J'avais essayé de le convaincre par le
+raisonnement, j'avais prié et fait prier beaucoup pour lui: tout avait
+été inutile. Il y a quelques semaines, je me sentis pressé d'aller
+solliciter auprès de saint Joseph cette conquête si difficile.
+
+C'était la première fois que j'implorais du saint Patriarche une
+faveur particulière. J'allai donc me prosterner devant sa statue, et
+je lui promis que, s'il m'accordait ce que je lui demandais, j'aurais
+pendant toute ma vie une dévotion toute spéciale pour lui, et que je
+m'efforcerais de répandre son culte autant que je le pourrais. À peine
+ma prière terminée, je me sentis la plus grande confiance.
+
+Je fis alors une première neuvaine avec toute la ferveur dont j'étais
+capable. En même temps, j'écrivis à mon père pour tâcher de le décider
+à porter un Cordon de saint Joseph que j'envoyai avec ma lettre. Il
+eût été impossible de le lui faire accepter comme objet religieux;
+mais, à ma demande, il consentit a le porter comme un petit souvenir
+de moi.
+
+Ma première neuvaine achevée, j'en commençai une nouvelle, et
+incontinent je pus me rendre ce doux témoignage que mon espérance
+n'avait pas été vaine. Béni soit à jamais le très bon et très puissant
+saint Joseph!... La grâce était accordée. Dès le commencement de cette
+seconde neuvaine, je reçus de mon père une touchante lettre, où il
+m'exprimait, en des termes brûlant, la joie et la paix qui inondaient
+son âme. Une lumière nouvelle venait de briller dans son coeur et dans
+son intelligence. Le respect humain, les objections et les préjugés
+contre la religion étaient tombés d'eux-mêmes, et une petite occasion
+ménagée par saint Joseph s'étant présentée, mon père était allé se
+confesser, comme poussé par une main invisible. Le lendemain, avec des
+sentiments ineffables de bonheur et de tendresse, il recevait dans
+son coeur le Dieu, si plein de miséricorde, qui venait réjouir sa
+vieillesse, comme il avait autrefois réjoui sa jeunesse. La conversion
+a été parfaite; saint Joseph ne fait pas les choses à demi. Depuis ce
+jour de bénédiction, mon père prit part à tous les exercices de piété
+de la paroisse. Tous ceux qui le connaissaient furent profondément
+édifiés de cet heureux changement, et déclarèrent qu'il avait fallu
+une main puissante pour opérer cette merveille. Et cette main
+puissante, c'est la vôtre, ô grand et très-puissant saint Joseph! Je
+vous remercierai pendant toute ma vie de cette grâce signalée...»
+
+Après cela, pourrait-on recommander avec trop d'instances aux jeunes
+gens la dévotion envers saint Joseph? Puissent-ils recourir à lui dans
+tous leurs besoins spirituels et ceux de leurs proches! S'ils prient
+avec ferveur et persévérance, ils ressentiront infailliblement les
+effets de sa paternelle protection.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+51--COMMENT ON RETROUVE LE BONHEUR.
+
+Passant un jour sur la place des Capucins, à Lyon, une zélatrice du
+rosaire y vit une petite fille âgée de six à sept ans, qui, après
+avoir brisé la glace d'une fontaine, plongeait quelque chose dans
+l'eau. La dame s'approcha et dit:
+
+--«Que fais-tu là, mon enfant?--Je lave ma robe.--Quel est ton
+nom?--Marie.--Où est ta mère?--À Loyasse (cimetière de Lyon).--Et ton
+père?--Il est malade et triste là-bas...--Eh bien! conduis-moi à ta
+maison.».
+
+L'orpheline regarda l'inconnue avec une sorte de crainte, puis,
+rassurée sans doute par l'affectueux sourire qui répondait à son
+regard, elle mit sa petite main glacée dans celle que lui tendait
+sa nouvelle amie, et se dirigea vers une de ces affreuses demeures,
+ordinairement habitées par le vice ou par le malheur.
+
+Arrivée au dernier étage, l'enfant ouvre une porte et dit:--Papa,
+voilà une dame qui veut vous voir.--Me voir!... moi!... une dame!...
+allons donc!... C'est, sans doute pour jouir du spectacle de ma
+misère! Je suis chez moi; et, bien que je sois pauvre, malheureux, je
+ne souffrirai pas que les riches viennent insulter à ma misère! Donc,
+vous pouvez vous en aller,» s'écria-t-il en désignant du doigt la
+porte restée entr'ouverte.--Je venais vous offrir des secours,»
+murmura timidement la visiteuse, un peu effrayée.--Je n'ai besoin de
+rien, que de rester tranquille chez moi, sans qu'on vienne se moquer
+de ma pauvreté, reprend l'homme; et il lance par la porte de la
+mansarde une pièce de monnaie qui vient d'être déposée sur la table.
+
+Il n'y avait rien à faire... La charitable zélatrice embrassa la
+petite fille et lui dit tout bas: «Viens me trouver quand tu auras
+besoin de quelque chose.» Puis elle sortit.
+
+Plusieurs semaines s'écoulèrent sans que la douce Marie reparût, bien
+qu'on allât souvent, pour l'y rencontrer, à l'endroit où on l'avait
+trouvée.
+
+Mme L, l'aperçut enfin, un jour, amaigrie et toute en larmes; son
+père, qui manquait d'ouvrage et par conséquent de pain, l'envoyait
+mendier dans la rue. Elle l'emmena chez elle et lui fit raconter son
+histoire, histoire bien simple et bien touchante, imprimée dans son
+jeune coeur.
+
+«Maman était très bonne; soir et matin, elle me faisait dire _Notre
+Père_ et _Je vous salue, Marie_... Mon père était bon, lui aussi,
+alors; mais depuis qu'ils ont emporté maman à Loyasse, il est devenu
+triste, s'est mis à lire de grandes feuilles et ne parle plus de Dieu
+ou des riches qu'en se fâchant bien fort.»
+
+Ce récit fut un trait de lumière pour Mme L. Elle fit promettre à la
+chère petite de dire, tous les jours, une fois, «Notre Père,» et dix
+fois, «Je vous salue, Marie...» _pour obtenir que son père devînt
+très heureux_, et la renvoya munie d'abondantes provisions.
+
+Un mois après, l'enfant revint chez sa bienfaitrice, mais, cette fois,
+avec un visage tout joyeux: «Madame, dit-elle, papa voudrait bien vous
+voir; seulement il n'ose pas venir...»
+
+La difficulté fut vite tranchée; Mme L... accourut à la mansarde, et
+y trouva l'ouvrier. Si l'aspect du pauvre réduit était le même, on
+lisait sur le visage du malheureux père l'expression humble et douce
+du changement opéré dans son âme.
+
+«Madame, dit-il avec respect, je ne sais comment cela est arrivé, mais
+je ne peux plus me reconnaître... En entendant la petite réciter tant
+de fois son _Notre Père_ et son _Je vous salue_, je me suis d'abord
+impatienté, parce qu'elle le répétait trop... Puis j'ai fini par le
+dire machinalement avec elle, en me rappelant que ma pauvre femme le
+disait aussi... Alors, j'ai pleuré, j'ai senti le regret de ma
+mauvaise vie, et je me suis reproché mon insolence envers la dame qui
+a été si bonne pour nous... C'est pourquoi je voulais la voir, pour
+lui demander pardon.»
+
+Ce pardon fut accordé sans peine, et Dieu, après avoir purifié,
+soulagé la misère de l'âme et du corps, par l'entremise de sa
+généreuse servante, sauva aussi par elle le père et l'enfant.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+52.--LE SOUVENIR DE LA PREMIÈRE COMMUNION.
+
+Mous devons à un homme du monde le récit suivant, qui contient plus
+d'une instruction utile et fournit un nouvel exemple des ineffables
+tendresses de la miséricorde divine.
+
+J'étais à Paris en 1841, et je faisais partie d'une Conférence de
+Saint-Vincent-de-Paul. Quelques-uns des jeunes gens qui la composaient
+avaient la pieuse habitude de visiter une ou deux fois par semaine les
+pauvres malades des hôpitaux du quartier.
+
+L'hôpital Necker, dans la rue de Sèvres, m'était échu en partage. Je
+commençais toujours mes visites par la chapelle, et j'allais demander
+au Seigneur de bénir l'oeuvre que, pour l'amour de lui, je venais
+accomplir, d'accompagner de sa bénédiction les paroles, les conseils
+que j'allais donner à mes malades; et quand j'avais fini ma tournée
+dans les salles, je venais encore en déposer le succès aux pieds de ce
+bon Maître.
+
+Je fus obligé de quitter Paris au printemps, et je me rappellerai
+toujours le trait touchant dont j'ai été le témoin à ma dernière
+visite aux malades de Necker.
+
+La salle que je devais visiter ce jour-là était confiée aux soins
+d'une Soeur de Charité vieillie dans cet admirable métier, et non
+moins infatigable pour soulager les souffrances de ses malades que
+zélée pour le salut de leurs âmes. En arrivant, j'allai, selon mon
+habitude, prendre les ordres de cette bonne Soeur. Elle me recommanda
+spécialement six ou sept malades: l'un, Étienne, nouvel arrivé, et
+encore inconnu d'elle; l'autre, comme moribond, ayant besoin d'être
+fortifié et consolé; un autre comme ébranlé déjà, et prêt à se
+convertir, etc.
+
+«Et puis, ajoute-t-elle, allez donc au n° 39; c'est un homme de
+trente-deux ou trente-trois ans, poitrinaire au dernier degré, qui
+sera mort dans trois jours. J'ai eu beau faire, je n'ai pu rien en
+tirer; il m'a envoyée promener trois ou quatre fois, et n'a jusqu'ici
+reçu M. l'aumônier qu'avec des paroles grossières. Un de vos confrères
+de Saint-Vincent-de-Paul, qui l'a déjà visité plusieurs fois, n'a pas
+mieux réussi que nous. Il est probable qu'il vous enverra promener
+aussi; mais enfin il ne faut rien épargner. Il s'agit ici de la gloire
+de Dieu et d'une pauvre âme à sauver.
+
+--«Eh! mon Dieu, ma bonne Soeur, répondis-je, s'il m'envoie promener,
+j'irai me promener, voilà tout; cela ne me fera pas grand mal. Dites
+seulement pour ce pauvre homme un _Ave Maria_ pendant que j'irai lui
+parler.»
+
+Je fis ma visite; et de lit en lit j'arrivai à mon n° 39. Je fus tout
+saisi en le voyant. La mort était peinte sur son visage. Trois ou
+quatre coussins le soutenaient assis sur son lit; sa face était hâve
+et d'un blanc jaunâtre, et son affreuse maigreur donnait à ses yeux
+noirs une apparence étrange...
+
+Je m'approchai de son lit. Il me regarda fixement sans rien dire.
+
+Je lui demandai de ses nouvelles: «La soeur m'a appris, mon pauvre
+ami, que vous souffriez beaucoup, et qu'il y avait bien longtemps déjà
+que vous étiez malade.»
+
+Pas de réponse; seulement le regard de mon homme devenait de plus
+en plus dur, et il semblait me dire: «Je n'ai que faire de vos
+condoléances; donnez-moi la paix.» Je fis semblant de ne pas m'en
+apercevoir: «Souffrez-vous beaucoup en ce moment, et pourrais-je vous
+soulager en quelque manière?»
+
+Pas un mot.
+
+«Que voulez-vous, mon pauvre enfant! il faut faire de nécessité vertu,
+et offrir vos souffrances au bon Dieu en expiation de vos fautes;
+comme cela du moins elles vous seront utiles.»
+
+Toujours même silence et même accueil. La position commençait à
+devenir embarrassante. L'oeil du malade était de plus en plus
+menaçant, et je voyais le moment où il allait me dire quelque
+injure... La Providence de Dieu m'envoya tout à coup une inspiration.
+Je me rapprochai vivement du malheureux, et je lui dis à demi-voix:
+«Avez-vous fait une bonne première communion?»
+
+Cette parole produisit sur lui l'effet d'une commotion électrique. Il
+fit un léger mouvement; sa figure changea d'expression, et il murmura
+plutôt qu'il ne dit: «Oui, Monsieur.»
+
+--Eh bien! repris-je, mon ami, n'étiez-vous pas heureux dans ce
+temps-la?--Oui, Monsieur, me répondit-il d'une voix émue; et au même
+instant je vis deux grosses larmes couler sur ses joues. Je lui pris
+les mains.--Et pourquoi étiez-vous heureux alors, sinon parce que vous
+étiez pur, chaste, aimant et craignant Dieu, en un mot, bon chrétien?
+Mais ce bonheur peut revenir encore, et le bon Dieu n'a pas changé! Il
+continuait à pleurer: N'est-ce pas, ajoutai-je, que vous voulez bien
+vous confesser?
+
+--Oui, Monsieur, dit-il alors avec force; et il s'avança vers moi pour
+m'embrasser. Je le fis de grand coeur, comme vous pouvez penser, et je
+lui donnai quelques petits conseils pour faciliter l'exécution de son
+bon dessein. Je le quittai ensuite, et j'annonçai à la Soeur le succès
+inespéré de ma visite. Je ne sais ce qui s'ensuivit; mais ce qui m'est
+resté profondément gravé dans l'esprit ou plutôt dans le coeur, c'est
+la force merveilleuse de la miséricorde de Dieu, qui changea en un
+instant, et à l'aide d'une seule parole, ce coeur si endurci!
+
+Le seul souvenir de sa première communion suffit pour convertir et
+probablement pour sauver ce pauvre malade, heureux de l'avoir bien
+faite; car s'il eût accompli, comme plusieurs, hélas! avec négligence,
+ce grand acte de la vie chrétienne, le souvenir que je lui en
+rappelai n'eût fait sans doute sur son coeur qu'une impression
+insignifiante!...
+
+Ainsi le bien produit le bien, et avec Dieu rien ne demeure perdu.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+53.--L'ORPHELINE ET LE VÉTÉRAN.
+
+Une pauvre orpheline avait été recueillie par un vieux soldat qu'elle
+nommait son père. D'une piété simple, mais sérieuse, elle s'était
+attiré une telle estime, qu'il y avait autour d'elle comme une auréole
+de vénération. Le vieux soldat lui-même s'était laissé prendre à son
+influence. Il appelait sa petite orpheline, _sa petite sainte_.
+Jamais il ne fumait devant elle, il jurait encore moins.
+
+La pieuse enfant était arrivée à faire prier son père adoptif, ce
+qu'il n'avait pas fait depuis longtemps.
+
+Un jour qu'il passait devant l'église du village, je ne sais quelle
+inspiration secrète le pousse à y entrer. Il va s'agenouiller dans un
+coin et commence son signe de croix. Mais tout à coup il s'arrête, ses
+yeux ont rencontré une enfant qui, recueillie au pied de l'autel, les
+mains jointes, paraît comme dans une extase. Il regarde, il reconnaît
+sa fille. La pensée lui vient aussitôt qu'elle demande à Dieu sa
+conversion; elle lui a dit tant de fois que c'était là l'unique objet
+de toutes ses prières. Une larme monte de son coeur à ses yeux et
+coule le long de ses joues sur sa vieille figure cicatrisée. Cette
+larme est efficace et décide de son retour à Dieu.
+
+Quelque temps après, aux Pâques, le vieux militaire pleinement
+converti, bien heureux, communiait à côté de sa petite fille. Et,
+comme, au sortir de l'église, quelques-uns de ses vieux camarades le
+regardaient étonnés: «Vous ne vous attendiez pas à cela, leur dit-il,
+mais que voulez-vous? Je ne puis résister à la _petite sainte_, elle
+convertirait le démon lui-même, si le démon pouvait être converti.»
+
+Voilà l'influence de la vraie piété. Puisse-t-elle devenir le partage
+de tous ceux qui liront ce petit livre! En même temps qu'elle assurera
+leur propre salut, elle les aidera merveilleusement à travailler au
+salut des autres!
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES.
+
+AVANT-PROPOS
+
+1.--Le capitaine de navire et le mousse.
+
+2.--Une nuit dans le désert.
+
+3.--Les deux frères.
+
+4.--Un jeu où l'on gagne le ciel.
+
+5.--La vengeance d'un étudiant chrétien.
+
+6.--Un père converti par son enfant.
+
+7.--Un cadeau inattendu.
+
+8.--Les trois actes d'un drame contemporain.
+
+9.--Le remède est dur, mais il est bon.
+
+10.--Le banc de famille.
+
+11.--La lettre d'une mère.
+
+12.--Une première communion à quatre-vingts ans.
+
+13.--La soupape.
+
+14.--Une méprise qui porte bonheur.
+
+15.--Héroïsme d'un jeune néophyte.
+
+16.--Les deux amis.
+
+17.--Tel est pris qui croyait prendre.
+
+18.--Comment on obtient un miracle.
+
+19.--Le marquis d'Outremer.
+
+20.--La plus grande victoire d'un vieux général.
+
+21.--Le bouffon et son maître.
+
+22.--Un épisode de la Révolution.
+
+23.--Le zèle récompensé.
+
+24.--Sagesse et folie.
+
+25.--Le terrible article.
+
+26.--Le trottoir.
+
+27.--Un fils qui tombe dans les bras de son père.
+
+28.--Le rosier du mois de Marie.
+
+29.--La statuette de saint Antoine.
+
+30.--Le chemin du coeur.
+
+31.--Le nouvel Augustin.
+
+32.--Vaincu par l'exemple.
+
+33.--La fille du franc-maçon.
+
+34.--Un voyage de cent lieues en Australie.
+
+35.--Rien n'est impossible à Dieu.
+
+36.--L'amour maternel.
+
+37.--Un pécheur moribond assisté par un prêtre mourant.
+
+38.--Deux fois sauvé.
+
+39.--Dieu a ses élus partout.
+
+40.--La rose bénite.
+
+41.--Un souvenir du bagne.
+
+42.--Ce que le zèle peut inspirer à un enfant.
+
+43.--Une conquête du Sacré-Coeur.
+
+44.--Puissance du chapelet.
+
+45.--La croix d'argent.
+
+46.--Un coup de filet de la sainte Vierge.
+
+47.--Une conversion en mer.
+
+48.--La mort d'un septembriseur.
+
+49.--Rencontre providentielle.
+
+50.--Le bon fils consolé.
+
+51.--Comment on retrouve le bonheur.
+
+52.--Le souvenir de la première communion.
+
+53.--L'orpheline et le vétéran.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les joies du pardon, by Anonymous
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11494 ***
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+The Project Gutenberg EBook of Les joies du pardon, by Anonymous
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les joies du pardon
+ Petites histoires contemporaines pour la consolation des coeurs chrtiens
+
+Author: Anonymous
+
+Release Date: March 7, 2004 [EBook #11494]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES JOIES DU PARDON ***
+
+
+
+
+Produced by Joris Van Dael, Renald Levesque and PG Distributed
+Proofreaders
+
+
+
+
+
+LES JOIES DU PARDON
+
+Petites Histoires Contemporaines
+
+POUR LA CONSOLATION DES COEURS CHRTIENS
+
+PAR L'AUTEUR
+
+de la Mthode pour former l'Enfance la Pit
+
+ Je n'ai pu achever ce petit
+ livre sans essuyer plusieurs
+ fois des larmes....
+ X***.
+
+
+1891
+
+
+
+AVANT-PROPOS
+
+Aprs les joies de l'innocence, il n'en est pas de plus douces, de
+plus pntrantes que celles du repentir. Demandez l'enfant coupable
+ce qu'il prouve lorsque, reconnaissant son ingratitude, il vient
+se jeter en pleurant dans les bras de sa mre: c'est un soulagement
+inexprimable, une ivresse de bonheur... Ce bonheur n'est rien
+pourtant auprs de celui du pauvre pcheur qui, fatigu de ses longs
+garements, renonce sa vie mauvaise et vient se reposer dans le sein
+de Dieu.
+
+Aussi, n'existe-t-il pas non plus d'histoire plus attachante que celle
+des conversions. Plusieurs surtout, accomplies presque de nos jours,
+ont t entoures de circonstances si extraordinaires et prsentent un
+si poignant intrt qu'on ne peut en lire le rcit sans tre attendri
+jusqu'au fond de l'me. Pages naves et sublimes, tout imprgnes de
+larmes et d'amour, elles rveillent les sentiments les plus dlicats,
+les plus exquis; rien ne ressemble davantage un roman, et toutefois,
+on sent merveille que rien n'est plus vridique. C'est, dirons-nous,
+un roman divin: les pripties multiplies, les scnes mouvantes ont
+la terre pour thtre, mais le dnouement n'a lieu qu'au ciel.
+
+Tels sont les exemples que nous allons rapporter dans ce Recueil: il
+faudrait pouvoir les mettre sous les yeux de tous les chrtiens, pour
+le profit qu'ils en retireraient et le charme que leur ferait goter
+cette lecture.--Nous n'avons eu garde de reproduire ici les traits que
+l'on rencontre dans les _Annales de Notre-Dame de Lourdes_, de
+_Notre-Dame du Sacr-Coeur_, et dans les Recueils analogues; on ne
+trouvera non plus aucune des Biographies contenues dans les
+_Conversions les plus mmorables du XIXe sicle_. Nos rcits ont un
+caractre plus intime et tout la fois plus anecdotique: et c'est l
+justement ce qui en augmente l'intrt.
+
+Offert toutes les mes chrtiennes, cet ouvrage s'adresse d'une
+manire spciale aux jeunes gens. Personne n'a, autant qu'eux, besoin
+de ces manifestations clatantes de la misricorde divine, si propres
+ inspirer une confiance inbranlable. Qui connat les preuves
+rserves leur foi au sortir du collge? O est-il d'ailleurs le
+jeune homme qui dans les longues annes d'une lutte incessante contre
+le respect humain et les plaisirs mauvais, n'a jamais eu un instant
+de faiblesse? Ah! puissent nos lecteurs se souvenir, en ces moments
+critiques, des modestes pages qu'ils vont lire aujourd'hui! Elles leur
+rappelleront qu'aprs mme les plus lourdes chutes, le coeur de Dieu
+reste toujours ouvert pour les recevoir et que le plus grand malheur
+ craindre, la plus funeste de toutes les fautes, c'est le
+_dcouragement_.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+LES JOIES DU PARDON
+
+1.--LE CAPITAINE DE NAVIRE ET LE MOUSSE.
+
+Un capitaine de navire, qui s'tait fait craindre et har de ses
+matelots par ses imprcations continuelles et sa tyrannie, tomba tout
+ coup dangereusement malade, au milieu d'un voyage de long cours. Le
+pilote prit le commandement du vaisseau, et les matelots dclarrent
+qu'ils laisseraient prir sans secours leur capitaine, qui se trouvait
+dans sa chambre, en proie de cruelles douleurs. Il avait dj
+pass peu prs une semaine dans cet tat, sans que personne se ft
+inquit de lui, lorsqu'un jeune mousse, touch de ses souffrances,
+rsolut d'entrer dans sa chambre et de lui parler; malgr l'opposition
+du reste de l'quipage, il descendit l'escalier, ouvrit la porte et
+lui demanda comment il se portait; mais le capitaine lui rpondit avec
+impatience: Qu'est-ce-que cela te fait! Va-t'en!
+
+Le mousse, repouss de la sorte, remonta sur le tillac. Mais le
+lendemain il fit une nouvelle tentative: Capitaine, dit-il, j'espre
+que vous tes mieux?--O Robert! rpondit alors celui-ci, j'ai t trs
+mal toute la nuit. Le jeune garon, encourag par cette rponse,
+s'approcha du lit en disant: Capitaine, laissez-moi vous laver les
+mains et le visage, cela vous rafrachira. Le capitaine l'ayant
+permis, l'enfant demanda ensuite la permission de le raser. Le
+capitaine y ayant encore consenti, le mousse s'enhardit, et offrit
+son matre de lui faire du th. L'offre toucha cet homme farouche,
+son coeur en fut mu, une larme coula sur son visage, et il laissa
+chapper ces mots en soupirant: O amour du prochain! Que tu es
+aimable au moment de la dtresse! qu'il est doux de te rencontrer mme
+dans un enfant!
+
+Le capitaine prouva quelque soulagement par les soins de cet enfant.
+Mais sa faiblesse devint plus grande, et il fut bientt convaincu
+qu'il ne vivrait plus que quelques semaines. Son esprit fut assig de
+frayeurs toujours croissantes, mesure que la mort et l'ternit se
+montrrent plus prs. Il tait aussi ignorant qu'il avait t impie.
+Sa jeunesse s'tait passe parmi la plus mauvaise classe de marins;
+non seulement il disait: _Il n'y a point de Dieu_, mais il agissait
+aussi d'aprs ce principe. pouvant la pense de la mort, ne
+connaissant pas le chemin qui conduit au bonheur ternel, et convaincu
+de ses pchs par la voix terrible de sa conscience, il s'cria un
+matin, au moment o Robert ouvrait la porte de sa chambre, et lui
+demandait amicalement: Matre, comment vous portez-vous ce
+matin?--Ah! Robert, je me sens trs mal, mon corps va toujours plus
+mal; mais je m'inquiterais bien moins de cela, si mon me tait
+tranquille. Robert! que dois-je faire? Quel grand pcheur j'ai t!
+que deviendrai-je?... Son coeur de pierre tait attendri. Il se
+lamentait devant l'enfant, qui faisait tout son possible pour le
+consoler, mais en vain.
+
+Un jour que l'enfant venait d'entrer dans la chambre, le capitaine
+s'cria: Robert, sais-tu prier?--Non, matre, je n'ai jamais su que
+l'oraison dominicale, que ma mre m'a apprise.--Oh! prie pour moi,
+tombe genoux, et demande grce. Fais cela, Robert, Dieu te bnira.
+Et tous deux commencrent pleurer.
+
+L'enfant, mu de compassion, tomba genoux et s'cria en sanglotant:
+Mon Dieu, ayez piti de mon cher capitaine mourant! je suis un pauvre
+petit matelot ignorant. Mon Dieu, le capitaine dit que je dois prier
+pour lui, mais je ne sais pas comment; oh! que je regrette qu'il n'y
+ait pas sur le btiment un prtre qui puisse me l'apprendre, qui
+puisse prier mieux que moi, qui puisse recevoir la confession de ses
+pchs et les pardonner en votre nom. Il croit qu'il sera perdu: mon
+Dieu, sauvez-le! Il dit qu'il ira en enfer, et qu'il sera avec les
+dmons: mon Dieu, faites qu'il aille au ciel, et qu'il soit avec les
+anges! Les matelots ne veulent pas venir vers lui; quant moi, je
+veux faire pour lui tout ce que je pourrai; mais je ne puis le sauver.
+ mon Dieu! ayez piti de mon pauvre capitaine! Je n'ai jamais pri
+ainsi auparavant. Oh! aidez-moi, mon Dieu, prier pour mon pauvre
+capitaine!
+
+Alors, s'tant relev, il s'approcha du capitaine en lui disant: J'ai
+pri aussi bien que j'ai pu; maintenant, matre, prenez courage.
+J'espre que Dieu aura piti de vous.
+
+Le capitaine tait si mu qu'il ne pouvait s'exprimer. La simplicit,
+la sincrit et la bonne foi de la prire de l'enfant avaient fait
+une telle impression sur lui, qu'il demeura dans un profond
+attendrissement, baignant son lit de pleurs.
+
+Le lendemain matin, quand Robert entra dans la chambre du capitaine:
+Robert, mon bon ami, lui dit celui-ci, aprs que tu fus parti, je
+tombai dans une douce mditation. Il me semblait voir Jsus-Christ sur
+la croix, mourant pour nos offenses, afin de nous amener Dieu.
+Je m'levai par mes prires ce divin Sauveur, et, dans la grande
+angoisse de mon me, je m'criai longtemps comme l'aveugle: Jsus,
+fils de David, ayez piti de moi! Enfin je crus sentir en mon coeur
+que les promesses de pardon qu'il a adresses tant de pcheurs,
+m'taient aussi adresses; je ne pouvais profrer d'autres paroles
+que celle-ci: amour! misricorde! Non, Robert, ce n'est pas une
+illusion: maintenant je sais que Jsus-Christ est mort pour moi. Je
+sens que le sang de la croix peut aussi laver mes iniquits; mes yeux
+s'ouvrent la lumire d'en haut en mme temps qu'ils se ferment pour
+la terre; la grce de mon baptme, la foi de ma premire communion,
+rentrent dans mon coeur; que ne puis-je recevoir ces sacrements que
+l'glise accorde aux mourants pour leur passage l'ternit, vers
+laquelle Dieu m'appelle!
+
+L'enfant, qui jusque-l avait vers bien des larmes en silence,
+fut saisi dans ce moment d'une grande tristesse, et s'cria
+Involontairement: Non, non, mon cher matre, ne m'abandonnez
+pas.--Robert, lui rpondit-il tranquillement, rsigne-toi, mon cher
+enfant: je suis pein de te laisser parmi des gens aussi dpravs que
+le sont ordinairement les matelots. Oh! puisses-tu tre prserv des
+pchs dans lesquels je suis tomb! Ta charit pour moi, mon cher
+enfant, a t grande; Dieu t'en rcompensera. Je te dois tout; tu
+as t dans la main de Dieu l'instrument de ma conversion; c'est le
+Seigneur qui t'a envoy vers moi; Dieu te bnisse, mon cher enfant!
+Dis mes matelots qu'ils me pardonnent, je leur pardonne aussi, et je
+prie pour eux.
+
+Le lendemain, plein du dsir de revoir son matre, Robert se leva
+la pointe du jour; et ayant ouvert la porte, il vit que le capitaine
+s'tait lev et s'tait tran au pied de son lit. Il tait genoux,
+et semblait prier, appuy, les mains jointes, contre la paroi du
+navire. L'enfant attendit quelque temps en silence; mais enfin il dit
+doucement: Matre!--Point de rponse.--Capitaine! s'crie-t-il de
+nouveau. Mais toujours mme silence. Il met la main sur son paule et
+le pousse doucement: alors le corps change de position et se penche
+peu peu sur le lit; son me l'avait quitt depuis quelques heures,
+pour aller voir un monde meilleur, o la grce d'un sincre repentir
+accorde la prire permet d'esprer que Dieu dans sa misricorde a
+daign le recevoir.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+2.--UNE NUIT DANS LE DSERT.
+
+C'est du missionnaire lui-mme, rapporte le marquis de Sgur, que je
+tiens l'histoire suivante, o l'action de la Providence se montre en
+assez belle lumire. Il nous la raconta devant un nombreux auditoire
+d'hommes, particulirement de jeunes gens, qui l'coutaient avec une
+si religieuse attention, que pendant les pauses de son discours,
+on aurait entendu voler une mouche. Par humilit, il parlait la
+troisime personne comme s'il se ft agi d'un autre. Mais je devinai
+bien vite, son accent, que c'tait son histoire lui-mme qu'il
+nous disait, et quand je me trouvai seul avec lui aprs la sance, je
+l'obligeai de m'en faire l'aveu. Si je pouvais faire passer dans mon
+rcit les flammes de sa parole, telles qu'elles sortaient de sa bouche
+et de son coeur, elles allumeraient dans les mes cet amour surnaturel
+de Dieu et des hommes, qui rsume et renferme la loi et les prophtes.
+
+C'tait l'heure qui prcde le coucher du soleil. L'ombre du
+missionnaire et de son cheval s'allongeait sur le sable endormi.
+L'horizon s'empourprait comme aux lueurs d'un immense incendie. La
+chaleur tait touffante. Parfois, de longs intervalles, une brise
+lgre venue on ne sait d'o, passait comme une caresse de Dieu et
+apportait au voyageur une sensation dlicieuse: alors, il ouvrait
+la bouche et aspirait longuement l'air un moment rafrachi. Puis le
+souffle tombait vaincu par le feu qui rgne au dsert, et l'immobilit
+ardente reprenait possession de l'tendue.
+
+Le missionnaire avanait, pressant l'allure de son cheval, pour
+arriver avant la nuit la grande ville, terme de son voyage. Car la
+nuit, dans ces plaines d'Afrique, appartient aux fauves. Quand les
+premires ombres descendent du ciel, les premiers bruits des lions et
+des panthres montent de tous les points du dsert, d'abord confus
+et lointains, comme le gmissement du vent, puis plus forts, plus
+distincts, semblables tantt au grondement sourd du tonnerre, tantt
+ ses clats rudes et dchirs. Ce moment redout approchait, mais il
+n'tait pas encore imminent, et le prtre de Jsus-Christ avait bien
+une heure devant lui, une heure de jour et de marche tranquille,
+suffisante pour atteindre le port. Il tait arm, il avait des
+provisions de bouche, un flacon de rhum, pour ranimer ses forces et
+tremper ses lvres brlantes. Il priait, il pensait, cherchant
+ lutter contre la sensation touffante de la solitude, contre
+l'oppression de l'espace sans limites o sa vue, son coeur et son
+esprit se perdaient. Il avait beau percer de ses regards l'tendue, il
+n'apercevait pas un tre vivant, pas un mouvement, pas mme celui du
+sable agit par le vent: le vent dormait sur le sable, d'un sommeil
+qui semblait ternel.
+
+Oh! si la bont de Dieu mettait sur son chemin une de ses cratures,
+un tre humain, un frre, quelle joie inonderait son coeur! comme il
+volerait lui! Avec quels transports il lui tendrait la main, et le
+presserait dans ses bras! Mais hlas! il ne le savait que trop, une
+rencontre en ces lieux, ce ne serait qu'un danger de plus: quand
+on trouve sur sa route un homme au dsert, au lieu d'un frre
+embrasser, c'est un ennemi combattre; c'est un de ces arabes
+pillards ou de ces Europens dclasss, bandits de la solitude,
+dtrousseurs de caravanes, qu'il faut aborder, non pas le salut aux
+lvres, mais le revolver la main.
+
+Il se perdait en ces penses, et berc par l'allure monotone de son
+cheval, il laissait flotter l'aventure son esprit et ses guides,
+quand tout coup il se redresse sur ses triers, et d'un mouvement
+instinctif, arrte sa monture. Qu'a-t-il donc aperu l'horizon?
+Est-ce une illusion de ses sens? N'y a-t-il pas l-bas, bien loin,
+quelque chose qui se remue?--Certainement, il ne se trompe pas:
+le point noir qui a frapp sa vue s'agite, se rapproche, grossit
+insensiblement. C'est un tre vivant, un animal ou un homme.--Un
+homme, c'est un homme! Il le voit maintenant, il distingue vaguement
+sa forme; cet homme l'a vu, lui aussi; il est vident qu'il s'avance
+dans sa direction... Que faire! Quel parti prendre? Faut-il pousser
+son cheval au galop et se mettre hors de la porte de cet inconnu?
+C'est le parti le plus sr, mais est-ce le plus honorable? Si, au lieu
+d'tre un voleur arabe, cet homme tait un chrtien, un franais? Et
+quand mme il serait un coureur du dsert, un bandit, est-ce le fait
+d'un missionnaire, d'un aptre de Jsus-Christ, de fuir devant une
+crature humaine, devant un de ceux pour qui le Sauveur du monde est
+mort sur la croix?
+
+L'hsitation du prtre n'est pas longue. Il attendra le frre qui
+vient au-devant de lui, que ce soit Can ou Abel. L'hte du dsert se
+rapproche de minute en minute, il semble la fois se hter d'accourir
+et lutter contre la fatigue. Le voil une petite distance, on dirait
+un spectre ambulant. Il est dguenill; sa main tient un fusil;
+ses yeux sont allums de fivre, de haine et de convoitise. C'est
+indubitablement un brigand, mais un brigand europen: c'est en tout
+cas, un malheureux dvor de besoin. Le prtre n'hsite plus: il
+risque peut-tre sa vie, mais il a la chance de secourir un misrable,
+de sauver une me. Aprs tout, c'est son mtier de s'exposer la
+mort: le corps d'un missionnaire n'est rien; l'me d'un pcheur est
+d'un prix infini.
+
+Il descend de cheval, jette ses armes terre pour montrer l'inconnu
+ses dispositions pacifiques, et d'un pas tranquille et ferme, va
+au-devant de lui. L'autre tonn, puis, s'arrte; la surprise est
+plus forte que la haine; mais la faim, la soif dvorante, voil ce
+qui domine tout le reste. Le prtre le devine, et, sans parler, lui
+prsente ses provisions, des fruits, des dattes, du rhum.--Du rhum!
+C'est la force, c'est la vie! Pour cette gourde de rhum, le malheureux
+aurait tu son pre! Il tend la main, saisit la gourde, la porte sa
+bouche, la boit, l'aspire longs traits. Son visage se ranime, son
+sang circule, sa pleur mortelle fait place une vive rougeur. Tout
+ coup, il chancelle; il a bu trop et trop vite, il tombe tout de son
+long et demeure sur le sol, inerte, engourdi, comme mort.
+
+Le missionnaire, effray, se penche vers lui, tte son pouls, coute
+les battements de son coeur, et respire; ce n'est pas la mort, c'est
+le sommeil bienfaisant et rparateur. Il le considre longuement; sa
+carnation, la couleur de sa barbe et de ses cheveux, il reconnat un
+Franais. Malgr les traces des passions et de la fatigue, il croit
+lire sur ce visage dvast les vestiges d'une bonne race, et son
+me d'aptre se remplit de reconnaissance et de joie. Soudain, il
+tressaille comme s'il sortait d'un rve. Le soleil va disparatre, et
+son orbe agrandi et rutilant est dj demi cach. Encore quelques
+minutes et la nuit aura remplac le jour. Que faire de cet infortun
+que la Providence a envoy sur sa route et dans ses bras? Le charger
+sur son cheval? C'est impossible; il connat le poids d'un corps qui
+s'abandonne. Le laisser l, seul, la nuit, dans le dsert, expos aux
+dents des btes froces, une mort sans consolations? C'est plus
+impossible encore.
+
+Il n'y a pas hsiter; il attendra le rveil du pcheur, sous
+la garde de Dieu qui ne laissera pas inacheve l'oeuvre de sa
+misricorde. Il s'agenouille sur le sable, prs de cet homme qu'il ne
+connaissait pas une heure avant, et pour lequel il sacrifierait sa vie
+avec joie. Il soulve doucement dans ses mains la tte du dormeur, la
+pose sur ses genoux, et il entre en prires.
+
+La nuit est arrive, profonde, solennelle, ivre de silence et de
+solitude. Deux heures se passent ainsi, sans qu'aucun des deux hommes
+ait fait un mouvement. Les toiles se sont allumes les unes aprs
+les autres et rpandent sur l'ocan de sable une lueur mystrieuse et
+sacre. Les anges contemplent du haut du ciel ce spectacle plus beau
+que celui d'un ami veillant sur son ami, d'une mre veillant sur son
+enfant, le spectacle d'Abel veillant avec amour sur Can: tel, au
+temps du sjour du Fils de Dieu sur la terre, Jsus priait dans les
+plaines de Galile auprs de Judas endormi.
+
+Enfin, l'homme se rveille. Il relve la tte, ouvre les yeux et
+rencontre ceux de ce prtre genoux qui le regarde avec une ineffable
+tendresse. Alors il se souvient, il devine, il comprend tout; il se
+met trembler des pieds la tte, comme ces possds d'Isral au
+moment o le dmon sortait de leur corps et de leur me la voix de
+Jsus-Christ. La haine est vaincue, Satan s'enfuit de cette me pour
+n'y plus rentrer. Le bienheureux larron pleure, il clate en sanglots,
+et, sans prononcer une parole, il se laisse tomber dans Tes bras du
+missionnaire, qui le presse sur son coeur en lui disant: Mon frre!
+
+Quand il eut mang, le prtre le fit monter sur son cheval et marcha
+prs de lui, priant toujours et ne lui disant rien, pour le laisser
+tout entier la grce divine qui parlait au fond de son me. Ils
+arrivrent la ville sans rencontre fcheuse. Le missionnaire fit
+coucher le prisonnier de sa charit dans son lit, et dormit prs de
+lui sur quelques coussins. Demain, lui dit-il, vous me direz tout ce
+que vous voudrez. Aujourd'hui, je ne veux rien entendre.
+
+Le lendemain, l'homme lui raconta son histoire, prlude de sa
+confession: histoire terrible, commence par une jeunesse sans
+corrections et sans travail, poursuivie dans le vice, dans le crime,
+et qui, par un prodige de la misricorde divine, s'achevait dans les
+larmes du repentir.
+
+Sa mre, brave paysanne, reste veuve de bonne heure, l'avait
+impitoyablement gt pour pargner quelques pleurs son enfance.
+Il avait t l'cole, parce qu'il l'avait bien voulu; s'y tait
+instruit, parce qu'il avait l'esprit vif et ouvert; puis s'tait livr
+ la paresse, au plaisir, bientt au vice. dix-huit ans, c'tait
+dj un mauvais sujet accompli. Il s'engagea par ennui, pour connatre
+la vie de la caserne, et courir les garnisons. Puis, le joug de la
+discipline gtant ses plaisirs, il demanda une permission, revint au
+village, en dguerpit un matin avant le jour, sans embrasser sa mre,
+mais non sans l'avoir dvalise, et ne reparut plus au rgiment. Il
+passa aux tats-Unis, y gagna une petite fortune qu'il dpensa en
+folles orgies. Alors, dans un accs de raison, peut-tre de remords,
+il quitta l'Amrique pour l'Algrie, se remit a l'oeuvre, et mena
+pendant quelque temps une conduite rgulire et laborieuse.
+
+Il commenait se refaire de corps, d'me et de bourse, quand le
+dmon envoya sur son chemin un de ses anciens compagnons de dbauche,
+dserteur comme lui, qui le reconnut, chercha l'entraner de nouveau
+dans le vice, et n'y pouvant russir, rvla son pass et le perdit de
+rputation.
+
+Sa tte ne put rsister ce dernier coup. Puisque je ne puis tre un
+honnte homme, se dit-il, je serai un franc sclrat. Et il fit
+comme il avait dit. Il quitta la grande ville o toutes les portes se
+fermaient devant lui, s'enfuit au dsert, et demanda la rapine et au
+meurtre des moyens d'existence. Bientt il se trouva la tte d'une
+bande d'arabes, qui dtroussaient les passants, les plerins de la
+Mecque, et vivaient comme lui de brigandage. Mais, par un reste de
+pudeur, il ne s'attaquait qu'aux musulmans et vitait de verser le
+sang des europens. Ses compagnons s'en aperurent, et se rvoltant
+contre lui, ils le menacrent d'abandon, mme de mort, s'il continuait
+ pargner les chrtiens.
+
+Il rsista d'abord, puis, avec sa faiblesse et son emportement
+habituels: Eh bien! s'cria-t-il, puisqu'il faut aller jusqu'au bout,
+j'irai aussi bien et plus loin que vous. Une caravane vint
+passer; elle comptait des europens et des musulmans. Il l'attaqua
+furieusement la tte de ses hommes, frappa tort et travers sur
+tout ce qui lui tombait sous la main. Parmi les victimes se trouvait
+un franais. L'aspect de ce compatriote, peut-tre assassin par lui,
+le fit soudainement rentrer en lui-mme. Je suis un misrable.
+se dit-il. Et laissant l ses compagnons occups dpouiller les
+cadavres, fou de remords, pouvant de son ignominie, il s'lana
+comme un insens et se perdit bientt dans l'immensit du dsert.
+
+Quand le missionnaire le rencontra, il y avait trois jours qu'il
+errait l'aventure, maudit et dsespr comme Can, ne mangeant pas,
+ne buvant pas, ne sachant ce qu'il faisait, ni ce qu'il voulait. Il
+tait bout de forces, quand il aperut le voyageur qui passait au
+loin sur son cheval. Pouss par un transport infernal, il essaya de
+le rejoindre, non pour le voler, mais pour l'assassiner: J'en tuerai
+encore un, se dit-il, et je me tuerai aprs. Au lieu de la mort,
+c'est la vie qui l'attendait, et c'est dans les bras de la misricorde
+qu'il tomba.
+
+Tel fut le rcit du criminel repentant: le missionnaire, le serrant
+plus tendrement encore sur son coeur, se contenta de lui dire:
+Maintenant que je sais votre histoire, votre confession sera courte
+et facile. Agenouillez-vous devant Dieu, mon fils, et en son nom
+je vous pardonnerai tous les pchs, tous les crimes de votre vie
+entire.
+
+Le pcheur se confessa avec des torrents de larmes, et tandis que
+le prtre prononait sur son front courb jusqu' terre les paroles
+sacres de l'absolution, il lui sembla que son pass s'engloutissait
+dans l'abme de la misricorde divine et qu'une vie nouvelle s'ouvrait
+devant lui.
+
+Ce que fut cette vie, je l'ignore. Le missionnaire ne nous l'a pas
+dit. Mais qu'elle soit acheve ou qu'elle dure encore, qu'elle se
+poursuive dans un labeur honnte ou dans les austrits d'un clotre,
+il n'est pas douteux qu'elle fut ou qu'elle sera jusqu'au bout une vie
+de repentir, d'action de grces et d'amour pnitent.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+3.--LES DEUX FRRES
+
+Deux frres entrrent en mme temps dans un collge de France; ils
+se ressemblaient si parfaitement quant la taille et aux traits du
+visage, qu'il fallait les avoir vus souvent pour les distinguer l'un
+de l'autre: mais ils taient bien diffrents de caractre: l'an
+n'avait presque aucun sentiment de religion; le cadet tait d'une
+pit anglique. On ne saurait imaginer tous les moyens que sa charit
+lui suggra pour gagner son frre. C'tait peu pour lui de lui
+accorder ce qu'il demandait; il allait au-devant de tout ce qui
+pouvait lui tre agrable; il se privait, en sa faveur, de tout
+l'argent qu'on lui accordait pour ses menus plaisirs. On leur donna
+tous deux un costume neuf de trs grand prix; l'an, en peu de temps,
+mit le sien en mauvais tat; celui du cadet tait encore trs propre.
+Ne sachant plus quel prsent faire son frre, il imagina de lui
+donner son habit.
+
+Vous tes mon an, lui dit-il, il convient que vous soyez mieux
+habill que moi: votre habit est gt; si le mien vous fait plaisir,
+je vous le donnerai, on n'en saura rien chez nous.
+
+L'offre est aussitt accepte et l'change fait.
+
+Quelques jours aprs, le pieux enfant appelle son frre et lui dit
+qu'il avait quelque chose lui communiquer.
+
+Auriez-vous encore un habit me donner? lui dit celui-ci.
+
+--Oui, lui rpond l'enfant, et un bien plus prcieux que celui que je
+vous ai donn dernirement; allez demain confesse; rconciliez-vous
+avec Dieu, c'est lui-mme qui vous en revtira.
+
+-- confesse, rpondit l'autre, vraiment j'y vais assez souvent; si,
+cependant, il ne faut que cela pour vous contenter, j'irai bien encore
+demain, mais je ne vous garantis pas que j'en deviendrai meilleur.
+
+--Promettez-moi au moins, rpliqua le cadet, que vous ferez pendant
+deux jours quelques efforts pour le devenir.
+
+L'an le lui promit.
+
+Le lendemain, ils allrent tous deux confesse; ils avaient le mme
+confesseur. Le cadet se confessa le premier, et se retira devant le
+Saint-Sacrement, pour demander Dieu qu'il lui plt de toucher son
+frre. L'an raconta depuis, qu'en entrant au confessionnal, tout ce
+que son frre avait fait pour lui se prsentant son esprit, il eut
+honte de lui-mme, et ne fut plus matre de retenir ses larmes. Il
+dit son confesseur qu'il voulait bien sincrement se convertir et
+consoler son frre des chagrins qu'il lui avait causs jusqu'alors.
+Pendant toute sa confession, il versa un torrent de larmes. Le cadet
+qui de l'endroit o il tait, l'avait entendu clater en soupirs,
+tait remont dans son quartier, combl de joie et bnissant le
+Seigneur. Un moment aprs, on vint le demander la porte; c'tait
+son frre qui se jeta ses genoux, et les arrosa de ses larmes, lui
+demandant pardon de tous les sujets de mcontentement qu'il lui avait
+donns et lui promettant de suivre, l'avenir, aussi bien ses avis
+que ses exemples. L'enfant, ravi des dispositions de son frre, se
+jeta a son cou, et lui dit tout ce que sa charit put lui suggrer de
+plus tendre et de plus affectueux pour l'encourager. Le jeune homme
+demeura si ferme dans ses bonnes rsolutions, qu'en peu de temps, il
+devint, comme son frre, un modle de vertu, et ne se dmentit jamais.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+4.--UN JEU O L'ON GAGNE LE CIEL
+
+Dans une petite ville de France vivait un officier retrait, qui tait
+un excellent chrtien. Personne devant lui ne se serait permis une
+parole inconvenante; chacun venait lui demander conseil: l'un le
+consultait pour l'achat d'une terre; l'autre, pour l'arrangement
+d'un procs; tout le monde, en un mot, l'honorait, le respectait et
+l'aimait.
+
+Lui-mme a racont son histoire, et elle mrite d'occuper une des
+premires places dans ce recueil, car elle montre d'une manire bien
+touchante que Dieu se sert des moyens les plus inattendus pour ramener
+ lui les pcheurs et que sa misricorde est inpuisable l'gard des
+mes de bonne volont.
+
+Je ne date pas d'hier, disait plaisamment notre officier, vous vous
+en apercevez facilement ma moustache et aux quelques cheveux qui me
+restent; mais si je suis vieux et cass, j'ai t jeune et alerte.
+J'avais dix-huit ans environ, en 1792, lorsque la grande guerre vint
+clater; j'tais ardent, j'avais adopt avec enthousiasme toutes les
+ides du temps. Je criais avec les autres, et de bon coeur: Vive la
+fraternit ou la mort! Hlas! ce devait tre la mort ou la ruine
+pour bien du monde. Aussi, ds que j'appris que la France venait de
+commencer la lutte contre les trangers, mon parti fut bientt pris,
+je m'engageai.
+
+Il faut vous dire, avant d'aller plus loin, que, malgr les efforts
+de ma pauvre chre mre et de notre cur, je ne croyais gure Dieu,
+et encore moins au diable; je m'amusais tant que je pouvais; je
+passais, parmi mes camarades de plaisir, pour un _bon garon_. vous
+parler franc, j'tais un trs mauvais sujet; mais parmi tous mes
+dfauts, j'en avais un qui me distinguait de tous mes compagnons, je
+ne pouvais pas prononcer une phrase, souvent mme une parole, sans y
+ajouter un juron. Et ce n'taient pas des jurons pour rire, c'taient
+d'affreux blasphmes qui devaient dans le ciel faire voiler les anges
+et pleurer les saints.
+
+Aprs ce prambule, ncessaire pour bien faire comprendre la suite
+de mon histoire, je la reprends, et je tcherai de l'abrger le
+plus possible pour ne pas trop vous ennuyer. Me voila donc engag
+dix-huit ans, menant joyeuse vie et jurant tout le long du jour. Je
+vous fais grce de ma vie militaire, elle a ressembl celle de
+beaucoup de mes camarades, qui n'ont pas laiss leurs os sur le champ
+de bataille; je fus envoy l'arme des Pyrnes, puis l'arme de
+Sambre-et-Meuse, puis en Italie, puis en gypte, puis partout enfin o
+il y avait des coups donner et recevoir. Les annes, l'exprience,
+deux blessures, l'une reue aux Pyrnes, l'autre, Austerlitz,
+l'affreuse retraite de Russie, tout cela avait calm ma fougue,
+m'avait rendu plus rgulier dans ma conduite, mais n'avait pu me
+corriger de mon dfaut de toujours jurer. Mon avancement mme se
+trouva arrt par ce vice; comme je savais lire et qu'on n'avait pas
+le choix alors parmi les lettrs, je fus rapidement officier; mais une
+fois l, mon malheureux dfaut me joua bien des tours; et souvent des
+gnraux, aprs une affaire o je m'tais bien conduit, n'osaient pas
+m'avancer, parce qu'ils trouvaient que j'avais trop mauvais ton
+pour arriver aux hauts grades militaires. Je les traitais bien de
+sacristains, de calotins, mais, part moi, je leur donnais raison, et
+pourtant je ne me corrigeais pas. Enfin, 1815 arriva: je fus licenci
+avec l'arme de la Loire et je revins dans ma ville natale capitaine
+et dcor. Aprs les premires joies de retrouver mes vieux amis, mes
+vieux camarades d'enfance, aprs les premires douceurs du repos et
+de la libert, la suite de tant de privations et d'annes de
+discipline, je commenais trouver le temps long, je fus au caf et
+je mangeai ma demi-solde, comme un goste, entre une pipe et un jeu
+de cartes. Ma position, mes campagnes, mes rcits me faisaient le
+centre d'un petit groupe de dsoeuvrs comme moi, et, par suite de mon
+habitude invtre, on y entendait plus souvent jurer que bnir le nom
+de Dieu.
+
+Malgr cela, l'ennui me gagnait, lorsqu'un matin, je vois entrer dans
+ma chambre le cur de la paroisse. J'tais si loin de m'attendre
+pareille visite, que ma pipe s'chappa de mes dents et vint se briser
+sur le plancher, ce qui me fit pousser le plus gros juron de mon riche
+rpertoire. Le cur ne se troubla pas pour si peu, et, prenant
+une chaise, que je ne lui offrais pas, il s'assit tranquillement:
+Bonjour, M. le capitaine, me dit-il; puisque vous n'tes pas venu me
+voir votre arrive dans ma paroisse, il faut bien que je vienne vous
+chercher.--Je n'aime pas les curs, lui rpondis-je, je ne les ai
+jamais aims et je suis trop vieux pour changer maintenant.--Eh bien!
+capitaine, nous ne sommes pas du mme avis, et, avec un brave comme
+vous, je n'irai pas par quatre chemins, c'est prcisment pour vous
+faire changer que je suis venu vous voir. peine le digne prtre
+avait-il fini sa phrase, que je me levai comme un furieux, et, en
+jurant comme un possd, je le mis littralement la porte.
+
+Le lendemain, je me croyais tout jamais dbarrass de pareille
+visite, lorsque je vis encore entrer le cur. Ah! par exemple, c'est
+trop fort, m'criai-je, et je me levai pour le repousser de chez moi.
+Lui, sans se troubler, me dit avec beaucoup de douceur: Bonjour,
+capitaine, vous n'tiez pas bien dispos hier, et je suis revenu
+aujourd'hui pour savoir si vous tiez plus en train de causer. Malgr
+mon apparence terrible, je n'tais pas tout fait mauvais au fond du
+coeur; aussi, ce sang-froid me dsarma, et adoucissant ma voix, je
+lui rpondis: Eh bien! monsieur le cur, puisque vous avez tant de
+plaisir causer avec moi, j'y consens, mais une condition, c'est
+que vous ne me parlerez pas de vos momeries, de vos glises et de vos
+bedeaux.--Soit, reprit le cur; mais, de votre ct, vous vous engagez
+ me consacrer chaque jour une heure: votre temps n'est pas compt,
+et vous ne pouvez me refuser ce plaisir.--Accord; et pour rpondre
+votre politesse par une autre, je vous avouerai que je m'ennuie tant,
+que ce sera une distraction pour moi de causer avec un homme qui sait
+parler. Ma politesse n'tait pas trs polie, mais le cur eut l'air
+de la trouver accomplie.
+
+La connaissance ainsi faite devint bien vite intime; l'heure que
+j'avais promise au cur me semblait de plus en plus courte, et il
+m'arrivait souvent de la doubler et de la tripler. Mon vnrable ami
+jouait au trictrac, et j'aimais moi-mme extrmement ce jeu; aussi,
+bientt chaque soir, au lieu d'aller au caf, je prenais le chemin du
+presbytre, et nous jouions avec un tel acharnement, que la soire se
+passait toujours trop rapidement.
+
+Le cur tait fidle sa promesse; il ne me parlait jamais de
+religion: malheureusement, de mon ct, j'tais fidle mes mauvaises
+habitudes, et je prononais bien peu de phrases sans les assaisonner
+de quelques grossiers jurons. Un soir o le cur me battait plates
+coutures, je m'en donnais coeur joie, et jamais pareils blasphmes
+n'avaient retenti sous l'humble toit de notre pasteur. Il posa son
+cornet sur la table, et, me regardant bien en face: Je vous ai fait
+une promesse, me dit-il, laquelle je suis fidle; voulez-vous m'en
+faire une votre tour?--Laquelle?--C'est de ne plus jurer.--Mais
+c'est impossible, voil plus de cinquante ans que j'ai cette habitude;
+elle m'a empch de faire mon chemin, et vous voulez que j'y renonce:
+rayez cela de vos papiers; non pas que je le fasse maintenant par
+mchancet, mais c'est devenu une habitude chronique.--Je ne prtends
+pas que ce ne vous sera pas difficile, mais croyez-vous qu'il me soit
+facile de vous voir tous les jours, sans vous parler de religion,
+vous, qui en auriez tant besoin pourtant; la partie n'est pas gale:
+il me faut une compensation: quand vous jurerez, je vous parlerai
+de Dieu.--Au fait, vous pouvez avoir raison; je n'en disconviens
+pas.--Puisque vous tes de si bonne composition, je veux vous montrer
+que malgr ma robe, je ne suis pas si noir que j'en ai l'air: et vous
+permets, toutes les fois que votre mauvaise habitude de jurer vous
+pressera, de remplacer vos gras jurons par _sapristi_.--Je consens au
+march, rpondis-je.--Et vous, capitaine, ajouta-t-il, n'oubliez pas
+que, si vous manquez votre promesse, je manquerai la mienne.
+
+Je vis bien vite que j'avais fait un march de dupe, ou plutt que le
+bon cur savait bien ce qu'il faisait en me le proposant. Chaque jour
+j'oubliais l'innocent _sapristi_, et je reprenais mon triste
+rpertoire. Aussitt, le cur me faisait un sermon en trois points, et
+j'tais bien forc de l'couter, puisque c'tait dans nos conventions.
+Vous devinez facilement le reste: mesure que mon vnrable ami me
+dvoilait les beauts de la religion, j'y prenais got; ce n'tait
+plus une punition, c'tait devenu un besoin. Bientt, je fus tout
+fait converti; mon excellent cur me fit approcher des sacrements;
+maintenant je trouve mon bonheur l'accomplissement de mes devoirs,
+et il ne me reste de mon ancien tat que l'habitude d'assaisonner
+toutes mes phrases du fameux _sapristi_, ce qui me fait appeler par
+tout le monde ici le capitaine _Sapristi_. Si je raconte volontiers
+mon histoire, c'est dans l'esprance qu'elle pourra dtourner du mal,
+et de la mauvaise habitude de jurer, quelques personnes aussi
+coupables que je l'tais alors.[1]
+
+[Note 1: Cit dans les _Petites lectures_, bulletin populaire
+des Confrences de Saint-Vincent-de-Paul.--Nous n'avons pu vrifier
+nous-mme, on le comprend, l'authenticit des traits que nous avons
+puiss dans d'autres Recueils; mais pourquoi la mettre en doute: Il
+est certain qu'il s'opre frquemment des conversions tout aussi
+extraordinaires que celle-l; le prtre n'y prend mme plus garde dans
+les pays de foi, tant il est souvent tmoin de ces merveilles, et
+elles restent un secret entre l'homme et Dieu.]
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+5.--LA VENGEANCE D'UN TUDIANT CHRTIEN.
+
+Sous Louis-Philippe, crit Armand de Pontmartin, l'esprit d'irrligion
+rgnait dans les collges de Paris. Il y avait pourtant des
+exceptions... la plus originale et la plus touchante m'tait apparue
+sous les traits de Paul Savenay, natif de Gurande. Dou, ou plutt
+arm d'une pit anglique et robuste tout ensemble, il bravait le
+respect humain, dfiait la raillerie, et il aurait mis au besoin tout
+l'enttement de sa race pour affronter la perscution et le martyre.
+Cette pit se rvlait jusque sur son visage, qui prenait une
+expression cleste au moment de la prire. Ainsi, lorsque, sur un
+signe de notre professeur indolent, je rcitais, au dbut et la
+fin de la classe, le _Veni Sancte Spiritus_ et le _Sub tuum
+praesidium_, c'tait pour presque tous les lves, le signal d'un
+concert charivarique d'ternuements, de quintes de toux, de pupitres
+disloqus, et de dictionnaires tombant grand bruit. Paul Savenay
+s'isolait de ce tapage, et l'on pouvait suivre sur sa figure le
+sourire de la sainte Vierge dont il implorait la protection, et le
+contact de l'Esprit-Saint qui l'effleurait de ses ailes.
+
+Cette pit fervente l'avait fait prendre en grippe par le plus
+mauvais sujet de la classe, fanfaron d'impit et de libertinage,
+liseur et colporteur des livres de Parny et de Voltaire, et pourtant
+Breton comme Paul; mais entendons-nous, ce Breton-l, nomm Jacques
+Fal, tait un Breton de contrebande. On disait que son pre, Nantais
+d'origine, avait pris part quelques-unes des plus sanglantes scnes
+de la Rvolution, s'tait enrichi en achetant des terres de Vendens,
+puis ruin dans des spculations quivoques. Tout irritait Jacques
+contre Paul Savenay; un hritage de haine, le retour des Bourbons,
+l'animosit instinctive du vice contre la vertu, du mal contre le
+bien, de l'athisme contre la foi, du diable contre le bon Dieu; mais
+ce qui l'exasprait le plus, c'tait la douceur de Paul, sa patience
+inaltrable que, naturellement, Jacques taxait de lchet et
+d'hypocrisie.--Tu es donc un lche? lui disait-il en lui montrant
+le poing.--Je ne le crois pas, rpondait Paul avec un accent de
+rsignation qui aurait dsarm un tigre. Son perscuteur ne lui
+laissait pas un moment de trve, et le harcelait de la faon qui
+devait le plus cruellement blesser cette me tendre, chaste, exquise
+et pieuse. Non content de le traiter de cagot, de Basile, de tartufe
+et de cafard. Jacques joignait le blasphme l'insulte, le sacrilge
+ l'outrage. Il glissait de mauvais livres dans le pupitre de Paul
+et lui jouait les plus vilains tours. Nous smes plus tard que ses
+brutalits s'taient parfois envenimes jusqu'aux voies de fait:
+bourrades, brimades, coups de poing, coups de rgle: un jour mme, un
+coup de canif qui fit couler le sang. La plupart des lves feignaient
+de ne pas s'apercevoir de ces abominables violences. Quelques-uns
+avaient l'infamie d'applaudir avec des ricanements stupides. Jacques
+n'avait pas, en somme, l'air bien froce; mais tait grand, bien
+dcoupl, taill en athlte. On le redoutait et il avait sa petite
+cour de complaisants et de flatteurs. Lorsqu'indign de sa mchancet
+et attir vers Paul Savenay par d'irrsistibles sympathies, je
+risquais, moi chtif, quelques reproches: Tais-toi ou je t'assomme!
+me disait cet enrag; tais-toi, mauvaise graine d'migr! J'aurais
+certainement eu ma part de ses injures et de ses coups, si je n'avais
+trouv un admirable dfenseur en la personne de Gaston de Raincy.
+
+Le martyre de Paul Savenay dura deux ans et pendant ces deux ans, pas
+une plainte. S'il versait en secret quelques larmes, il ne pleurait
+pas sur ses souffrances, mais sur les garements de cette pauvre
+me, rvolte contre Dieu. Un matin, me rencontrant la porte de
+Saint-Sulpice, et me croyant meilleur que je n'tais, il me dit:
+Armand, allons prier pour lui! Je lui rpondis: Paul, tu es un
+saint... le saint de Gurande, et c'est sous ce nom que je veux
+dsormais te connatre et t'admirer!
+
+Bientt, je perdis de vue le perscuteur et sa victime. Jacques
+Fal, convaincu de colportage du _Compre Mathieu_ et des
+_Chansons_ de Branger, fut _pri_ par le proviseur de ne pas revenir
+aprs les vacances. Paul Savenay, qui se destinait la profession de
+mdecin, quitta le collge un an avant moi.
+
+Armand de Pontmartin, cet endroit, interrompt son rcit pour
+expliquer comment il retrouva quelques annes plus tard ce vertueux
+jeune homme chez Frdric Ozanam. Ce dernier venait de fonder, avec
+quelques amis, les Confrences de saint Vincent de Paul et il exposait
+aux jeunes messieurs runis chez lui les moyens qui lui semblaient les
+plus propres assurer le succs de l'entreprise.
+
+Tout coup, continue le narrateur, Ozanam regarde sa montre et dit
+aux jeunes gens qui l'entouraient: Mes amis, je suis un bavard. Agir
+vaut mieux que parler, dans une crise comme celle-ci. L'ennemi
+est toujours l; le cholra vient peine d'entrer dans sa phase
+dcroissante... Nous n'avons pas une minute perdre!
+
+Il distribua ses ouvriers de la premire heure la liste des malades
+qu'ils devaient visiter. Puis, s'adressant a Paul Savenay:--Et vous,
+Paul, lui dit-il, votre premire visite est toujours, n'est-ce pas,
+pour l'htel Racine?
+
+--Oui, mon ami, rpondit Savenay; oui, encore aujourd'hui, ajouta-t-il
+avec une motion singulire.
+
+En ce moment, Ozanam le prit part et lui dit tout bas quelques mots
+en me regardant. Il me sembla que Paul Savenay opposait une certaine
+rsistance. Ozanam insistait en rptant demi-voix: Pourquoi pas?
+Pourquoi pas?...
+
+Paul parut enfin se dcider, et se tournant vers moi: Veux-tu, me
+dit-il, que nous sortions ensemble?
+
+Nous sortmes: Ozanam habitait alors la rue de Svres, et nous
+nous dirigions du ct de la rue Jacob. En descendant la rue des
+Saints-Pres, nous croismes une modeste voiture de louage, qui
+gravissait assez lentement cette monte fort raide. Paul salua et me
+dit: Sais-tu qui est dans cette voiture? Mgr de Qulen, archevque de
+Paris. Comme hier, comme demain, il vient de l'htel-Dieu, et il va
+l'hospice de la Charit; c'est ainsi qu'il se venge. Parmi ceux qu'il
+visite, qu'il secourt et qu'il console, on compterait par centaines
+les meutiers de fvrier 1831, les pillards de l'archevch et de
+Saint-Germain-l'Auxerrois, ceux qui l'auraient gorg, s'il tait
+tomb entre leurs mains!
+
+Nous arrivmes au bout de la rue Jacob; Paul s'arrta devant l'htel
+Racine, moins potique et moins lgant que son nom. L, il parut
+hsiter encore, puis prenant son parti: Entrons, me dit-il. On sait
+ce que sont ces htels d'tudiants. Nous montmes quatre tages.
+Parvenus au quatrime, nous vmes une clef sur la porte, n 78,
+Paul entra sans frapper, et me fit signe de le suivre. Un mouvant
+spectacle m'attendait.
+
+Sur un lit fort propre, tendu de rideaux de toile verte, je reconnus
+l'instant Jacques Fal, le perscuteur, le bourreau de Paul Savenay.
+Il tait videmment en convalescence; mais sa pleur, ses yeux cerns,
+son visage amaigri, prouvaient qu'il venait de subir l'horrible crise.
+Sa soeur, vtue de noir, tait debout son chevet, un rayon de soleil
+d'avril gayait la chambre.
+
+En me voyant, Jacques poussa un cri de surprise; puis, brusquement,
+presque violemment, imposant silence d'un geste Paul, qui voulait
+parler:
+
+Non, vois-tu? lui dit-il; non, Paul, tu ne veux pas que j'touffe,
+n'est-ce pas? Quand je devrais retomber malade, il faut, entends-tu
+bien? il faut que notre camarade sache... ce qu'il a dj devin! Il
+a t le tmoin de mes infamies, de tes souffrances; il faut qu'il
+apprenne ce qu'a t la revanche du chrtien contre le mcrant, du
+saint contre le misrable. Tais-toi! tais-toi!... Nomi, dis-lui de se
+taire et de me laisser la parole!... Il y a un mois, j'tais encore
+tel que tu m'as connu... Non, Armand, j'tais pire: impie, athe,
+mchant, libertin, mangeur de prtres, corrompu jusqu'aux moelles. Le
+29 mars, jeudi de la mi-carme, j'avais fait la noce avec quelques
+compagnons de dbauches... je rentre minuit... une heure aprs, je
+me tordais sur ce lit, en proie a des convulsions effroyables... La
+tte en feu, le corps glac, tous les symptmes du cholra... et
+j'tais seul, seul au monde... Ma soeur Nomi, au fond de la Bretagne,
+chez une vieille tante..., mes parents morts..., point d'amis... le
+vice et l'impit n'en donnent pas... Oui, seul dans ce misrable
+htel, sr que, si j'avais la force d'appeler, l'htesse pouvante
+me ferait jeter sur un matelas, et me crierait d'aller mourir dans la
+rue... Oh! quelle nuit! L'enfer anticip, moi qui ne croyais pas
+l'enfer!... Tais-toi, Paul, je t'en prie, laisse-moi parler!... sept
+heures, au paroxysme de mes tortures et de mon dsespoir, ma porte
+s'ouvre, et je vois entrer Paul Savenay... Paul, ma victime, mon
+martyr!... Ah! je crus d'abord une apparition vengeresse... Mais
+non, il avait sur les lvres un sourire cleste; dans le regard,
+l'expression anglique du pardon... Il vint moi, me prit la main, me
+dit quelques bonnes paroles;... c'tait un miracle, n'est-ce pas?...
+
+--Non, c'tait tout simple, interrompit Paul Savenay. Je suis interne
+ l'hospice de la Charit, deux pas d'ici... Le docteur Rcamier,
+mon matre, m'avait charg de visiter tous les htels de la rue
+Jacob... L'htel Racine tait sur ma liste et le hasard...
+
+--Le hasard!!! C'est donc toi maintenant qui nies la Providence?...
+Pourquoi ne pas dire la vrit tout entire?... Tu tais dlgu de
+la socit de Saint-Vincent-de-Paul, ou plutt du bon Dieu, pour me
+sauver, pour me gurir, pour me consoler, pour faire de moi un honnte
+homme et un chrtien!... Une heure aprs, poursuivit Jacques,
+en m'adressant de nouveau la parole, j'avais tous les remdes
+ncessaires, et, le soir, sur ma demande, il m'amena un vicaire de
+Saint-Germain-des-Prs... Tu vois bien que c'tait le bon Dieu!
+Pendant cinq jours, Paul ne m'a presque pas quitt...; pendant cinq
+nuits, il m'a veill... Puis, lorsqu'il a reconnu que le danger tait
+pass, il a crit ma soeur Nomi, qui n'a pas perdu une minute...
+et, prsent, je suis le mieux soign des convalescents, moi qui
+m'tais cru le plus abandonn des agonisants et des damns... Oh!
+comment reconnatre tant de bienfaits de la misricorde divine?
+Comment expier mes fautes, mes impits, mes crimes?...
+
+--Jacques, reprit doucement Paul Savenay, je t'ai dj dit que, quand
+mme tu n'aurais eu, avant de mourir, qu'un moment, si ce moment avait
+t bien employ, Dieu t'aurait pardonn!... Et tu as une vie tout
+entire!
+
+--Mais toi, Paul, mon sauveur, toi qui m'as rendu tant de bien pour
+tant de mal, comment rparer, comment payer ma dette?... Comment
+mriter ton pardon, ton amiti?...
+
+En sortant de l'htel Racine, je dis Paul: Tu te figures peut-tre
+n'avoir guri qu'un malade... Eh bien! tu te trompes; tu en as guri
+un autre, et cet autre te serre la main[2].
+
+[Note 2: Armand de Pontmartin, _Correspondant_ (Extraits).]
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+6.--UN PRE CONVERTI PAR SON ENFANT.
+
+On trouverait difficilement un rcit plus touchant que celui qui nous
+a t laiss par le hros de cette histoire, heureux privilgi des
+misricordes divines.
+
+J'ai t lev aussi mal que possible sous le rapport religieux, non
+seulement dans l'ignorance de la vrit, mais dans le got, dans le
+respect, dans la superstition de l'erreur, et je quittai mes classes,
+bien muni d'arguments contre Notre-Seigneur et contre l'glise
+catholique.
+
+leve comme moi, aussi ignorante que moi, ma femme tait beaucoup
+meilleure. Elle avait le sens religieux. Il se dveloppa lorsqu'elle
+devint mre; et, aprs la naissance de son premier enfant, elle entra
+tout fait dans la voie. Quand je songe tout cela, j'ai le coeur
+remu d'un sentiment de reconnaissance pour Dieu, dont il me semble
+que je parlerais toujours, et que je ne saurais jamais exprimer.
+
+Alors je n'y pensais point. Si ma femme avait t comme moi, je crois
+que je n'aurais pas mme song faire baptiser mes enfants. Ces
+enfants grandirent. Les premiers firent leur premire communion, sans
+que j'y prisse garde. Je laissais leur mre gouverner ce petit monde,
+plein de confiance en elle, et modifi mon insu par le contact de
+ses vertus que je sentais et que je ne voyais pas.
+
+Vint le dernier. Ce pauvre petit tait d'une humeur sauvage, sans
+grands moyens; si je ne l'aimais pas moins que les autres, j'tais
+cependant dispos plus de svrit envers lui. La mre me disait:
+
+--Sois patient; il changera l'poque de sa premire communion.
+
+Ce changement heure fixe me paraissait invraisemblable. Cependant
+l'enfant commena suivre le catchisme, et je le vis en effet
+s'amliorer trs sensiblement et trs rapidement. J'y fis attention.
+Je voyais cet esprit se dvelopper, ce petit coeur se combattre,
+ce caractre s'adoucir, devenir docile, respectueux, affectueux.
+J'admirais ce travail que la raison n'opre pas chez les hommes; et
+l'enfant que j'avais le moins aim, me devenait le plus cher.
+
+En mme temps, je faisais de graves rflexions sur une telle
+merveille. Je me mis couter la leon de catchisme. En l'coutant,
+je me rappelais mes cours de philosophie et de morale: je comparais
+cet enseignement avec la morale dont j'avais observ la pratique dans
+le monde, hlas! sans avoir pu moi-mme toujours m'en prserver. Le
+problme du bien et du mal, sur lequel j'avais vit de jeter les
+yeux, par incapacit de le rsoudre, s'offrait moi dans une lumire
+terrible. Je questionnais le petit garon: il me faisait des rponses
+qui m'crasaient. Je sentais que les objections seraient honteuses et
+coupables. Ma femme observait et ne disait rien; mais je voyais son
+assiduit la prire. Mes nuits taient sans sommeil. Je comparais
+ces deux innocences ma vie, ces deux amours au mien; je me disais:
+Ma femme et mon enfant aiment en moi quelque chose que je n'ai aim
+ni en eux ni en moi; c'est mon me.
+
+Nous entrmes dans la semaine de la premire communion. Ce n'tait
+plus de l'affection seulement que l'enfant m'inspirait; c'tait un
+sentiment que je ne m'expliquais pas, qui me semblait trange, presque
+humiliant, et qui se traduisait parfois en une espce d'irritation.
+J'avais du respect pour lui. Il me dominait. Je n'osais pas exprimer
+en sa prsence de certaines ides, que l'tat de lutte o j'tais
+contre moi-mme produisait parfois dans mon esprit. Je n'aurais pas
+voulu qu'elles lui fissent impression.
+
+Il n'y avait plus que cinq ou six jours passer. Un matin, revenant
+de la messe, l'enfant vint me trouver dans mon cabinet, o j'tais
+seul.
+
+--Papa, me dit-il, le jour de ma premire communion, je n'irai pas
+l'autel sans avoir demand pardon de toutes les fautes que j'ai faites
+et de tous les chagrins que je vous ai causs, et vous me donnerez
+votre bndiction. Songez bien tout ce que j'ai fait de mal pour me
+le reprocher, afin que je ne le fasse plus, et pour me pardonner.
+
+--Mon enfant, rpondis-je, un pre pardonne tout, mme un enfant qui
+n'est pas sage; mais j'ai la joie de pouvoir te dire qu'en ce moment
+je n'ai rien te pardonner. Je suis content de toi. Continue de
+travailler, d'aimer le bon Dieu, d'tre fidle tes devoirs; ta mre
+et moi nous serons bien heureux.
+
+--Oh! papa! le bon Dieu qui vous aime tant, vous soutiendra, pour que
+je sois votre consolation, comme je le demande. Priez-le bien pour
+moi, papa.
+
+--Oui, mon cher enfant.
+
+Il me regarda avec des yeux humides, et se jeta mon cou. J'tais
+moi-mme fort attendri.
+
+--Papa!... continua-t-il.
+
+--Quoi, mon cher enfant?
+
+--Papa, j'ai quelque chose vous demander!
+
+Je voyais bien qu'il voulait me demander quelque chose, et ce qu'il
+voulait me demander, je le savais bien! Et, faut-il l'avouer? j'en
+avais peur; j'eus la lchet de vouloir profiter de ses hsitations.
+
+--Va! lui dis-je, j'ai des affaires en ce moment. Ce soir ou demain,
+tu me diras ce que tu dsires, et, si ta mre le trouve bon, je te le
+donnerai.
+
+Le pauvre petit, tout confus, manqua de courage, et, aprs m'avoir
+embrass encore, se retira tout dconcert, dans une petite pice
+o il couchait, entre mon cabinet et la chambre de sa mre. Je m'en
+voulus du chagrin que je venais de lui donner, et surtout du mouvement
+auquel j'avais obi. Je suivis ce cher enfant sur la pointe des pieds,
+afin de le consoler par quelque caresse, si je le voyais trop afflig.
+La porte tait entr'ouverte. Je regardai sans faire de bruit. Il tait
+ genoux devant une image de la sainte Vierge; il priait de tout son
+coeur. Ah! je vous assure que j'ai su ce soir-l quel effet peut
+produire sur nous l'apparition d'un ange!
+
+J'allai m'asseoir mon bureau, la tte dans mes mains, prt
+pleurer. Je restai ainsi quelques instants. Quand je relevai les yeux,
+mon petit garon tait devant moi avec une figure tout anime de
+crainte, de rsolution et d'amour.
+
+--Papa, me dit-il, ce que j'ai vous demander, ne peut pas se
+remettre, et ma mre le trouvera bon: c'est que, le jour de ma
+premire communion, vous veniez la sainte Table avec elle et moi.
+Ne me refusez point, papa. Faites cela pour le bon Dieu qui vous aime
+tant.
+
+Ah! je n'essayai pas de disputer davantage contre ce grand Dieu qui
+daignait ainsi me contraindre. Je serrai en pleurant mon enfant sur
+mon coeur.--Oui, oui, lui dis-je, oui, mon enfant, je le ferai. Quand
+tu voudras, aujourd'hui mme, tu me prendras par la main; tu me
+mneras ton confesseur, et tu lui diras: Voici mon pre.
+
+_L'abb_ LOTH.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+7.--UN CADEAU INATTENDU.
+
+Dans une fonderie situe prs de Paris, il y avait un ouvrier qui
+avait reu autrefois une certaine ducation. Mais des revers de
+fortune l'avaient oblig chercher du travail.
+
+Un jour, il fit un faux pas, tendit ses mains en avant pour amortir sa
+chute, et sa main droite alla malheureusement s'tendre sur un
+morceau de fer rouge qui la brla jusqu' l'os. Le malheureux subit
+l'amputation avec courage; mais il ne souffrit pas avec un courage
+gal une infortune qui le privait, lui, sa femme et ses quatre
+enfants, du pain quotidien; ses plaintes s'exhalaient en affreux
+blasphmes.
+
+Informe de sa triste situation par une bonne-soeur de charit, la
+comtesse *** se hta d'accourir. Elle prodigua avec ses secours
+les bonnes paroles, multiplia ses visites, ses cadeaux, ses
+encouragements.
+
+L'ouvrier la recevait froidement, acceptait tout poliment, remerciait
+schement et, ds que la charitable comtesse avait franchi le seuil
+de la mansarde, il se tournait vers sa femme et lui disait d'un ton
+railleur: Les visites de cette dame sont bien intresses, j'en suis
+sr, c'est en vue des prochaines lections qu'elle nous vient en
+aide.
+
+Tout en partageant les sentiments de son mari, Annette ne parlait pas
+comme lui. Elle faisait bonne mine la comtesse afin que les dons en
+faveur de ses enfants fussent augments.
+
+Mais son coeur restait ferm, et la gnreuse bienfaitrice ne se
+faisait pas illusion sur les vrais sentiments de sa protge.
+
+Nol arriva... Depuis quinze jours, la machine coudre ne cessait de
+faire entendre ses tics-tacs. C'tait ne pouvoir dormir, durant la
+nuit entire, dans la maison.
+
+--Qu'avez-vous donc travailler ainsi, Annette? demandaient les
+voisines. Nous allons vous conduire au Pre-Lachaise[3], bien sr! si
+vous continuez vous fatiguer ainsi.
+
+[Note 3: Cimetire bien connu, le principal de la Capitale.]
+
+--C'est que voici bientt Nol, et je ne veux pas voir pleurer mes
+enfants comme l'an pass. Ils ont eu les mains vides pendant que les
+autres avaient les mains pleines de jouets et de bonbons: cela m'a
+fendu le coeur et je leur ai promis que le Nol de cette anne les
+ddommagerait.
+
+Je travaille pour tenir parole.
+
+L'homme propose et Dieu dispose. Notre Annette travailla avec tant de
+prcipitation qu'un beau soir sa machine coudre cassa.
+
+Plus de travail, plus de pain. Adieu les cadeaux de Nol! malheur!
+les enfants allaient pleurer...
+
+L'ouvrire fit contre mauvaise fortune bon coeur: elle porta vite son
+gagne-pain la rparation; mais on la fit attendre et on lui fit
+payer quinze francs! hlas!
+
+--Quel guignon d'tre malheureuse! murmurait la pauvre mre en
+pleurant.
+
+Ce Nol allait tre, bien certainement, encore plus triste que celui
+de l'anne prcdente. La veille au soir, les enfants mirent leurs
+petites chaussures sous la chemine. Mille prcautions furent prises
+pour les placer au bon endroit; il y avait eu mme des contestations
+et des disputes entre eux ce sujet. Le cadet n'avait pas craint de
+troubler l'ordre et de changer la topographie des souliers. La soeur
+ane, qui s'en aperut en faisant une ronde la drobe, fit un
+tintamarre qui ncessita l'intervention du papa et de la maman.
+
+--Comme ils vont tre cruellement dus, demain matin! pensait Annette
+avec angoisse. Mon coeur se fend de chagrin.
+
+Ce ne fut point sans peine que l'on dcida les petits aller se
+coucher: ils restaient l, bouche bante, devant le tuyau de la
+chemine qui subit vingt fois leur inspection. Ils auraient volontiers
+pass la nuit attendre le petit Jsus.
+
+Couchs sur leurs pauvres matelas, la discussion ne cessa point. Ils
+firent des projets, des changes; ils jasrent, se disputrent.
+
+Quand le silence se fut tabli, Annette dit a Baptiste:
+
+--Je n'ai rien leur donner: ma bourse est sec. Pauvres petits!
+
+Annette et Baptiste pleurrent en voyant l'talage des chaussures des
+enfants.
+
+Tout coup, sans dire un mot, Baptiste se leva et sortit... Il passa
+devant les magasins tincelants de lumire, s'arrta aux splendides
+talages.
+
+--Passons, dit-il, je suis trop pauvre pour entrer l. Il porta ses
+pas du ct des petites boutiques en planches, chelonnes le long des
+boulevards et bourres de jouets. Avisant une boutique a treize sous,
+il entra, et s'approchant du patron, il lui dit l'oreille:
+
+--Je suis un brave ouvrier, j'ai quatre enfants; une grande dame nous
+protge (cet aveu lui cotait les yeux de la tte): je voudrais bien
+avoir, crdit, quelque objet bon march. Monsieur, vous pouvez
+voir... je demeure ...
+
+Le patron ne le laissa pas achever.
+
+--La maison ne vend pas crdit, Monsieur... Inutile!... A treize
+sous! Boutique treize sous!... Bon march sans exemple.
+
+Quand Baptiste revint a la mansarde, il tait exaspr et criait plus
+fort que jamais: Ah! quel malheur d'tre pauvre!
+
+Les cloches de la messe de minuit sonnaient toute vole et
+joyeusement.
+
+Annette entendit frapper la porte; elle courut ouvrir: la comtesse
+entra.
+
+--Quoi, vous cette heure?
+
+--Oui, j'ai pens vos chris... Je n'ai qu'un instant; ma voiture
+est en bas qui m'attend pour me conduire Sainte-Clotilde o je
+vais entendre la messe de minuit. Oh! comme ils dorment d'un sommeil
+paisible, ces chers petits enfants du bon Dieu! Ils seront bien
+contents demain... tenez, voil pour eux.
+
+La comtesse tendit un paquet, et, enveloppe de son manteau ramen
+autour d'elle, descendit rapidement l'escalier.
+
+Un coup de couteau travers une ficelle, et le paquet ventr tala
+ses merveilles. Il y avait des poupes, des pantins, des drages, des
+oranges, du chocolat, des bonbons, tout un assortiment de bonnes et
+belles choses admirer, conserver, croquer.
+
+Baptiste et Annette n'y voyaient plus: ils pleuraient, ils
+sanglotaient.
+
+Ces chers petits! comme ils seront heureux au rveil!
+
+Les chaussures ne furent pas assez longues, larges et hautes pour
+recevoir les dons du petit Jsus: le devant de la chemine fut garni
+d'objets inconnus la mansarde. Comment dcrire la joie des enfants,
+leurs exclamations, leurs cris, lorsque le jour fut venu!
+
+Annette et Baptiste dvoraient des yeux ces chers petits; ils
+partageaient leurs transports et pleuraient de joie avec eux.
+
+Quand la comtesse revint, Baptiste lui dit, les larmes aux yeux:
+
+--Madame, vous nous aimez puisque vous aimez nos enfants. Nous vous
+serons tous reconnaissants jusqu' la mort.
+
+Huit jours aprs, Baptiste, Annette et les enfants allaient la messe
+de la paroisse.
+
+La charit de la comtesse avait trouv le chemin du coeur.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+8.--LES TROIS ACTES D'UN DRAME CONTEMPORAIN.
+
+Un dimanche matin, on aurait pu voir, il y a quelques annes, deux
+personnes se rendant l'glise principale de leur localit, vers
+l'heure de la grand'messe. C'taient M. X*** et son pouse, tous deux
+imbus des prjugs de notre sicle et pleins de cette arrogante fiert
+qui distingue les _parvenus_ sans religion. Ils n'allaient pas la
+maison de Dieu pour y prier, mais bien pour s'y pavaner et y chercher
+un moyen de se distraire en mme temps qu'une satisfaction leur
+vanit. Lorsqu'ils entrrent, la messe tait commence; au lieu de se
+tenir dans le bas de l'glise, ils prtendent traverser les rangs,
+examinent curieusement toute l'assistance, se communiquent leurs
+impressions, en un mot affectent le mme sans-gne que s'ils s'taient
+trouvs dans un concert ou une salle de spectacle. ce moment, un
+prtre cheveux blancs, d'un aspect vnrable, quitte le choeur pour
+faire, selon l'usage, la qute parmi les fidles. C'tait le cur de
+la paroisse, qui jouissait de l'estime universelle grce ses
+bienfaits et ses vertus. Le digne ecclsiastique avait la douceur
+d'un pre, mais il avait aussi la juste svrit du ministre d'un
+Dieu trois fois saint. Indign de l'attitude inconvenante de M. X***
+et de son pouse, que leur toilette toute mondaine rendait plus
+rvoltante encore, pein surtout du scandale qui en rsultait pour
+ses ouailles, le pasteur ne put s'empcher de s'arrter un instant
+lorsqu'il arriva prs d'eux, et il leur dit voix basse, mais d'un
+air grave: Oubliez-vous donc que vous tes ici dans la maison de
+Dieu?... Puis, il passa, mais sa parole ne passa point, elle demeura
+brlante sur le coeur de Mme X***, et en fit jaillir jusque sur son
+front la rougeur de la honte et de la colre...
+
+Peu de jours s'taient couls, lorsqu'un jeune homme se prsente
+au domicile du bon cur et demande lui parler. Vainement lui
+objecte-t-on une occupation urgente, qui rend l'entrevue pour le
+moment impossible; il insiste vivement et justifie ses instances par
+les sollicitations d'un malade qui, se tordant, dit-il, dans les
+treintes de l'agonie, l'appelle, veut le voir, lui parler, ne voir et
+ne parler qu' lui seul!... Le prtre est averti, il abandonne tout
+pour porter au moribond les consolations de son ministre, il hte
+le pas, il court vers le domicile indiqu, il arrive. Introduit dans
+l'appartement o il tait attendu, il cherche inutilement le lit du
+malade, il n'y trouve qu'un homme l'abord froid et glacial et une
+dame se prlassant sur un riche canap.--On a devin M et Mme X***.
+
+C'tait un lche guet-apens.
+
+Le seuil peine franchi, la porte se ferme double tour derrire le
+vieillard.
+
+--Puis-je savoir ce que cela signifie? dit-il avec tonnement.
+
+--Je vais vous l'apprendre, rpond X***. Asseyez-vous.
+
+Le vnrable pasteur s'assit machinalement, sans rien comprendre un
+pareil dbut. Mme X*** laissa percer sur ses lvres un imperceptible
+sourire, et son mari joua une dignit qui tait une contradiction
+flagrante avec le rle qu'il s'imposait.
+
+--Monsieur l'abb, dit-il, nous reconnaissez-vous?
+
+--Non, dit le prtre; cependant vos traits ne me sont point inconnus,
+mais je ne saurais prciser...
+
+--C'est trange, fit X*** avec une lgre ironie; eh bien! monsieur,
+j'aiderai vos souvenirs. Ministre d'une religion toute de charit,
+comment qualifieriez-vous l'insulte qu'un homme inflige un autre?
+
+--C'est une faiblesse, dit le prtre.
+
+--Et si cette prtendue faiblesse atteint encore son pouse?
+
+--C'est alors une lchet, dit le vieillard, de plus en plus surpris.
+
+--Mais si cette lchet s'accomplit devant une foule nombreuse, et
+dans un lieu rput sacr par vous et par les vtres, dans l'glise
+mme: que devient alors cette lchet?
+
+--Cette lchet devient alors un sacrilge, dit encore le vnrable
+ecclsiastique, dont l'tonnement n'avait plus de limite.
+
+--Nous sommes parfaitement d'accord, dit X*** en changeant avec sa
+femme un rapide coup d'oeil.
+
+Les dernires paroles du prtre avaient entirement panoui le visage
+de Mme X*** et elle souriait batement sur son sige.
+
+--Mais je ne sais vraiment pas, monsieur, dit le cur, o peuvent
+aboutir toutes ces questions; daignez vous expliquer plus nettement,
+je vous prie.
+
+--Encore un point claircir, monsieur l'abb, et j'arrive au
+dnoment.
+
+--Quel chtiment doit donc tre inflig l'homme lche et sacrilge
+qui a pu s'oublier ainsi?
+
+--Le chtiment est, dans ce cas, monsieur, l'expression de la
+vengeance, et la vengeance n'appartient qu' Dieu!
+
+--Ah! je le regrette; mais ici, monsieur, nous diffrons absolument de
+manire de voir, et il m'est avis que l'insulte doit ncessiter ou
+de promptes excuses ou une juste expiation. Permettez-moi, mme, de
+n'admettre cet gard que mon opinion seule.
+
+Et maintenant, ajouta-t-il, en quittant tout coup le ton d'une
+discussion calme pour les formes brusques et peu courtoises de la
+colre et de la passion; et maintenant, ma femme et moi, nous sommes
+les offenss, et l'insulteur, c'est vous!...
+
+--Moi! dit le prtre avec surprise sans doute, mais toujours avec ce
+calme et cette dignit qui jaillissent d'une conscience pure; moi!...
+Puis, un souvenir illuminant tout a coup sa mmoire: Oh! monsieur,
+poursuit-il d'un ton doucement ironique, vous intervertissez
+trangement les rles: je sais prsent de quoi il s'agit. Dieu m'a
+confi la garde de sa maison, j'ai d la faire respecter, et en vous
+rappelant, ainsi qu' madame, la saintet du sanctuaire, je n'ai fait
+qu'accomplir un devoir.
+
+X*** demeure un instant interdit, en face d'une rponse aussi ferme:
+mais peut-il tre vaincu, lui, par un prtre, par un vieillard?...
+
+--Monsieur! s'crie-t-il avec violence, vos paroles taient une
+insulte, et l'insulte veut l'expiation; et saisissant un pistolet
+cach sous son vtement: genoux, dit-il au vieillard, genoux! et
+faites des excuses![4]
+
+[Note 4: Quelque incroyable et mme improbable que paraisse cette
+Violence prmdite, qu'on pourrait regarder comme une scne de roman,
+L'auteur garantit l'authenticit du fait.]
+
+X*** avait arm le pistolet et le tendait menaant vers la poitrine du
+vieux prtre.
+
+Mais il ne savait pas tout ce qu'il y a de noblesse, d'nergie,
+d'invincible volont dans un coeur sans tache, dans une me
+chrtienne, nourrie chaque jour du pain des forts. Il ne savait pas
+qu'abreuv du sang de son Dieu, le vieillard y retrouve les forces
+de la jeunesse, le prtre l'hrosme qui fait les martyrs. Il ne le
+savait pas, il ne le souponnait mme pas; s'il en et t autrement,
+aurait-il pu consentir affronter bnvolement cette alternative,
+ou d'tre le meurtrier d'un vieillard, ou de subir la honte d'une
+mystification qu'il prtendait infliger lui-mme?
+
+Le saint prtre, calme et impassible, regarde fixement l'homme qui
+le menace, et n'opposant sa fureur qu'une sublime rsignation:
+Monsieur, dit-il, le vieillard qui n'a plus que quelques jours
+passer sur la terre ne doit pas redouter la mort; et le prtre doit
+mourir plutt que de transiger avec sa conscience, il ne saurait
+rtracter un devoir accompli, et il ne flchit le genou que devant son
+Dieu!
+
+Et portant la main son coeur: Frappez, monsieur, dit-il, frappez!
+Dieu nous voit, qu'il nous juge; lui seul appartient la vengeance!
+
+Ainsi que nous venons de le dire, se trouvant dans la ncessit ou
+d'tre meurtrier ou de subir la honte d'une dfaite, X*** fut tout
+heureux de voir sa femme s'interposer et solliciter en faveur du
+vieillard un _gnreux_ pardon. Cette mdiation tout coup inspire
+Mme X*** diminua un peu ce qu'avait d'humiliant la position que son
+mari s'tait faite. Ne paraissant alors obir qu'aux instances de son
+pouse, il baissa l'arme et ne frappa point.
+
+--Puisque vous ne voulez pas me tuer, dit le cur, souriant demi,
+soyez assez bon, monsieur, pour vouloir bien me rendre la libert que
+vous m'avez ravie.
+
+X*** ouvrit la porte de son appartement, non sans quelque embarras, et
+le prtre, ne laissant paratre aucune motion, avec l'aisance d'un
+calme parfait, se retira en s'inclinant.
+
+Un an aprs, jour pour jour, le triste hros de cette aventure
+revenait, cheval, d'un village voisin. C'tait la nuit tombante,
+et le voyageur humait avec dlices la fracheur du soir.
+
+Aprs une absence de huit jours, il venait de rgler quelques affaires
+et se htait de rentrer au sein de sa famille. Le voyage jusque-l
+avait t des plus heureux; tout coup, arriv un endroit o la
+route dcrit brusquement une courbe, le contact inattendu d'une
+branche qui s'inclinait isolment sur le chemin effraye le cheval.
+Un cart aussi prompt qu'imprvu renverse le cavalier. Par une
+circonstance funeste, le pied de X**** demeure engag dans l'trier
+et le tient suspendu aux flancs de sa monture, balayant de son front
+ensanglant le sable et les cailloux de la route.
+
+Non loin de l se trouvaient quelques, habitations, a et l parses.
+Aux cris de l'infortun, on accourt; mais, surexcit par le bruit
+qu'il entend et par la piqre incessante de l'peron avec lequel il
+laboure lui-mme ses propres flancs, le cheval redouble de vitesse et
+trane travers les champs le corps mutil de son matre. On peut
+enfin l'arrter, mais X*** n'a dj plus le sentiment de sa propre
+existence. Ses vtements en lambeaux sont souills de poussire et de
+sang; son visage, horriblement dfigur, laisse apercevoir au front
+une blessure large et profonde. Transport sous le toit d'un pauvre
+paysan, il y reoit les soins les plus empresss, mais la nuit qu'il y
+passa fut une nuit d'angoisses et d'atroces douleurs.
+
+X*** n'tait qu' 3 kilomtres de chez lui, et le lendemain, sur
+l'assurance donne par le mdecin que le malade pouvait, sans trop de
+danger, l'aide de certaines prcautions, franchir cette distance,
+quelques amis le portrent sur une litire, et aprs bien des
+difficults, parvinrent le dposer mourant son domicile.
+
+Malgr un repos absolu, malgr la rigoureuse observance de toutes les
+prescriptions de l'art, l'tat du malade devenait de plus en plus
+alarmant; il n'y avait mme plus d'autre lueur d'esprance que celle
+qui ne nous abandonne jamais, tant que l'objet de nos inquitudes ne
+nous est pas entirement ravi. Ses amis ne l'approchaient pas; sa
+femme elle-mme ne venait auprs de lui qu' de rares intervalles.
+Elle tait loin de s'illusionner sur la gravit du mal, et quelques
+tincelles d'une foi non encore teinte lui faisaient dsirer pour
+son mari les secours de la religion; mais, partageant de ridicules
+prjugs, elle n'osait manifester ce dsir. La difficult s'aplanit de
+la manire la plus inattendue, et par celui-l mme dont on pouvait le
+moins l'esprer.
+
+Dans le cours de sa maladie, X*** tait souvent en proie au dlire,
+et souvent alors aussi on entendait s'chapper de ses lvres un nom
+auquel se rattachaient pour lui de tristes souvenirs, un nom qu'il ne
+semblait cependant prononcer qu'avec respect. ce nom se mlaient
+encore des mots entrecoups: Expiation!... Vengeance!... Et si le
+malade trouvait un peu de calme, si la raison succdait au dlire,
+ce n'tait plus l'expression apparente du remords, mais celle du
+repentir, qu'articulait sa bouche.
+
+ l'un de ces moments heureux, mais rares, o une amlioration
+sensible s'tait produite dans l'tat de X***, il fit venir sa femme
+auprs de lui, et aprs quelque temps d'un secret entretien, celle-ci
+le quitta le front presque joyeux, comme si elle et puis dans cet
+entretien mme une double esprance. Elle s'empressa donc de donner
+des ordres, qu'elle recommanda d'excuter sans aucun retard.
+
+Un moment aprs, le vnrable cur que nos lecteurs connaissent dj,
+se rendait aux instances de Mme X*** et franchissait de nouveau, sans
+hsitation, le seuil d'une demeure o il avait reu nagure un si
+cruel outrage.
+
+ religion sainte, voil tes oeuvres! Ce saint vieillard a tout
+oubli, tout pardonn, et il vient consoler et bnir, il vient ouvrir
+le ciel celui qui avait failli l'assassiner.
+
+Ce fut Mme X*** qui introduisit le pasteur auprs du moribond.
+
+ l'aspect de ces cheveux blancs, de ce front tout empreint d'une
+majest simple et imposante, sous l'influence de ce regard toujours
+grave, toujours calme, toujours bienveillant, mille souvenirs
+surgirent spontanment dans l'me de X***, et, soulevant la tte avec
+effort, il voulut s'incliner devant le noble vieillard.
+
+--Est-ce bien vous, monsieur, dit-il d'une voix faible, est-ce bien
+vous qui daignez venir jusqu' moi?
+
+--Oui, c'est moi, dit le prtre avec bont.
+
+--Je ne l'esprais pas, monsieur. Pouvais-je l'esprer aprs l'outrage
+dont je me suis rendu coupable envers vous?
+
+Puis, aprs un moment de silence:
+
+--Ah! monsieur l'abb, dites-le-moi, venez-vous ici pour me pardonner
+ou pour me maudire?
+
+--Mon fils, le prtre ne maudit jamais, il ne sait que bnir. Je vous
+bnis et je vous pardonne!
+
+Mme X*** tait l. ces dernires paroles, son coeur s'mut, ses
+larmes coulrent, et, pour viter d'augmenter par son motion
+l'motion du malade, elle quitta l'appartement avec discrtion et
+prudence.
+
+Alors, son poux tournant vers le prtre un regard o se peignaient
+tour tour et la reconnaissance et l'admiration:
+
+--Merci, monsieur, merci! Je mourrai maintenant moins malheureux,
+puisque j'ai obtenu un pardon que je n'osais mme pas implorer.
+
+--Ne parlons plus de moi, rpondit le ministre du ciel; mon pardon
+n'est rien, mon ami, ou bien peu de chose; je vous en apporte un
+autre, autrement prcieux, autrement dsirable, celui de Dieu
+lui-mme. C'est lui qu'il faut aimer, lui qu'il faut bnir. Voyez!
+jusque dans ses chtiments il se montre bon pre; c'est lui qui a
+fait natre en vous mon souvenir, lui encore qui me conduit ici pour
+consoler votre souffrance. Que vos larmes montent jusqu' lui, voici
+l'heure de la rconciliation!
+
+Et le prtre s'approcha bien prs du lit du mourant.
+
+Dieu seul entendit les aveux du coupable et les paroles consolatrices
+du prtre. Ce que nous savons, nous, c'est que les aveux de l'un
+furent souvent interrompus pas des sanglots, et que les paroles de
+l'autre furent accompagnes de douces larmes. Et quand ce secret
+entretien fut achev, le vieillard s'inclina plus prs encore du
+pnitent et dposa sur son front ple le baiser de la paix.
+
+Le lendemain, le vieux prtre revint auprs de son cher malade,
+portant dans ses mains le gage du salut, le sceau de la
+rconciliation. Le moribond, avec la pit d'un chrtien, la foi vive
+d'un fidle, s'unit intimement au Seigneur, et, quelques heures
+aprs, il expira dans les sentiments d'une esprance, d'une confiance
+illimites, car il allait vers Dieu, accompagn par Dieu mme!
+
+(D'aprs _Jules Ducot_.)
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+9.--LE REMDE EST DUR, MAIS IL EST BON!...
+
+Quelques jours aprs avoir termin sa station, un missionnaire reut
+la visite d'un capitaine, homme d'esprit, droit et honnte, qui entama
+la conversation sur les grandes vrits chrtiennes exposes dans les
+runions prcdentes. J'ai bien la foi, dit cet officier; qui ne l'a
+pas? Il n'y a qu'un ignorant ou qu'un homme perverti qui soit de force
+ ne pas croire l'ternit, ne pas croire en Jsus-Christ et
+ nier la majest de l'glise. Dieu merci! je n'en suis pas l.
+Cependant, j'ai dans l'esprit je ne sais quoi de vague, d'indfini qui
+m'empche d'aller jusqu' la pratique.
+
+Le bon missionnaire sourit, et, lui tendant la main: Mon capitaine,
+lui dit-il, bien des gens sont travaills de cette maladie.
+Voulez-vous en gurir?--Eh! sans doute, rpondit l'officier? Quel
+livre faut-il lire?--Aucun.--Et comment, alors, m'instruirai-je?--Rien
+n'est plus simple. Seulement, je crains bien que vous ne repoussiez le
+remde. Il est infaillible cependant.--Dites toujours. Peut-tre ne me
+fera-t-il pas si peur.--Eh bien! mettez-vous genoux et sans hsiter,
+priez de tout votre coeur. Moi je vais me mettre prier avec vous,
+et puis... je vous confesserai.--Me confesser! rpliqua vivement
+l'officier tout surpris; mais c'est l prcisment ce qui me parat
+inadmissible. Et il lana cinq ou six phrases contre la confession.
+Le Pre couta tranquillement, puis lui dit: Vous voyez bien que vous
+avez peur, j'en tais sr. Je vous aurais cru plus brave.--Mais je le
+suis.--Prouvez-le-moi donc, ici genoux.
+
+En disant cela, il s'agenouilla le premier.... Aprs un peu
+d'hsitation, le capitaine en fit autant. Le missionnaire rcita
+haute voix et du fond du coeur: _Notre Pre, Je vous salue, Marie,_
+et _Je crois en Dieu_; puis un acte de contrition. Confessez-vous,
+mon fils, ajouta-t-il avec douceur et autorit. Dieu veut votre me.
+Je vous pardonnerai tout en son nom. Le capitaine tout mu ne
+rpondit rien. Le prtre se leva; l'officier resta genoux. Dieu
+soit bni! dit le missionnaire. Et il s'assit prs du militaire,
+l'encourageant si bien que son pauvre coeur ferm s'ouvrit la
+grce de Dieu et que, quelques minutes aprs, l'absolution
+sacramentelle avait rendu sa belle me sa puret premire.
+
+L'officier resta longtemps genoux... il pleurait. Quand il
+se releva, il se jeta dans les bras du Pre. Oh! quel remde!
+s'cria-t-il. Qu'il est dur, mais qu'il est bon! Comme je vois clair
+ prsent! je n'ai plus de doutes; je crois tout; je suis le plus
+heureux homme du monde!
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+10.--LE BANC DE FAMILLE.
+
+Vers dix-huit ans, rapporte le hros de cette histoire, je perdis mon
+pre et ma mre quelques mois de distance, et en les perdant, je
+perdis tout. Un an ne s'tait pas coul que ma foi et mes moeurs
+avaient fait naufrage. Les moeurs d'abord, la foi ensuite. C'est
+toujours ainsi que les choses se passent. Je devins voltairien, impie,
+matrialiste; enfin, comme vous dites aujourd'hui, libre-penseur.
+Pouss par une logique satanique, je conformai mes actes mes
+nouvelles opinions. Moi, le fils d'une famille de saints, je ne mis
+plus les pieds l'glise ni Pques, ni Nol, ni l'occasion d'un
+enterrement ou d'un mariage. Cette conduite fut justifie l'aide de
+propos impies et blasphmatoires qui scandalisrent toute la paroisse.
+Le vieux cur qui m'avait fait faire ma premire communion, m'ayant
+crit pour me demander si je voulais garder l'glise mon banc de
+famille, je ne daignai pas lui rpondre et je cessai de le saluer.
+
+Dix-huit ans s'coulrent; dix-huit ans que je voudrais effacer de mon
+existence au prix du temps que j'ai encore passer sur la terre.
+Un trait vous dira quel homme j'tais. Un jour de Pques, fatigu
+d'entendre les cloches chanter toutes voles dans leur langage
+l'_Allluia_, exaspr de voir les chemins couverts d'hommes et de
+femmes en habits de fte se rendant l'glise, je saisis une cogne
+de bcheron et j'allai attaquer par le pied un chne situ dans une de
+mes prairies qui bordait la route. Je voulais protester contre les
+superstitions populaires!...
+
+Deux ans aprs ce bel exploit, par un jour brlant d't, une tempte
+pouvantable s'abat sur le bourg de Saint-Maurice-les-tangs. Une
+famille, compose du pre, de la mre et des trois enfants fut tue
+par la foudre.
+
+Toute la paroisse se leva comme un seul homme et accompagna ces cinq
+cercueils l'glise et au cimetire. Je suivis la foule. L'impit
+n'est pas toujours de saison. On m'aurait, ce jour-l, jet des
+pierres, si je m'tais abstenu d'assister aux funrailles, ou si, en y
+allant, j'avais affect de ne pas entrer dans l'glise. J'entrai donc
+et je fis comme les autres.
+
+Il y avait prs de dix-huit ans que je n'avais mis le pied dans la
+maison de Dieu; aussi tais-je embarrass de ma personne au milieu
+de la foule qui remplissait, ce jour-l, l'glise. Pendant que je
+cherchais un coin pour m'y cacher, le sacristain vint moi et me fit
+signe de le suivre. Je le suivis machinalement, me demandant ce que ce
+bonhomme me voulait. Quelle ne fut pas ma surprise, lorsqu'il m'ouvrit
+le vieux banc de ma famille, toujours sa place et toujours inoccup,
+comme si j'avais continu payer la fabrique la taxe annuelle!
+
+Je n'tais pas la fin de mes tonnements.
+
+Le sacristain revint au bout de quelques minutes, apportant une petite
+clef rouille. Il me la remit en disant:
+
+--Voici votre clef.
+
+Je me rappelai alors qu'il y avait dans notre banc un petit coffret
+scell, moiti dans le bois, moiti dans la pierre, o ma pieuse mre
+mettait ses livres de prires.
+
+Le coffret, lui aussi, tait sa place; je le reconnus, je reconnus
+la clef. J'ouvris, pouss comme par une force surnaturelle. Quelle ne
+fut pas mon motion, en trouvant dans le coffret des livres dont ma
+mre se servait et o elle m'avait fait lire souvent de si belles
+prires! Ils taient l, peine dtriors par le temps et
+l'humidit, le _Formulaire de prires_, l'_Ange conducteur_,
+l'_Imitation de Jsus-Christ_...
+
+Ma prsence dans l'glise et dans le banc de ma famille et fait
+sensation en d'autres circonstances. Grce la foule et ces
+funrailles extraordinaires, elle passa inaperue. Je pus, non pas
+prier,--je ne savais plus le faire,--mais rver et rflchir comme si
+j'avais t seul. Ayant ouvert l'_Imitation_ pour me donner une
+contenance, j'y trouvai une feuille de papier dtache, jaunie par le
+temps et le contact des doigts. Elle contenait une prire crite de la
+main de ma mre. La voici:
+
+Oh! mon Dieu! ne me punissez pas de ce que je n'ai pas assez de foi
+pour souhaiter, comme la mre de saint Louis, de voir mon fils mort
+plutt que souill d'un seul pch mortel! Pardonnez ma faiblesse.
+Conservez la vie et la sant de mon enfant. Gardez-le du malheur de
+vous offenser. Mais si jamais il s'garait du chemin de la foi et de
+la vertu, ramenez-l'y doucement et misricordieusement comme vous
+ramentes l'enfant prodigue a son pre!
+
+Vous devinez mon motion. Des larmes, que mon orgueil s'efforait de
+retenir, coulrent abondamment. Dire que je fus converti ce jour-la,
+serait trop dire. On ne brise pas aussi promptement avec dix-huit ans
+d'impit. Mais si je ne fus pas converti, je fus touch et branl.
+Ds le jour mme, j'allai remercier le vnrable cur de Saint-Maurice
+de m'avoir conserv mon banc de famille. Il me fallut insister pour
+rembourser l'excellent homme les dix-huit annuits qu'il avait
+avances pour moi au trsorier de la fabrique.
+
+Voyez-vous? me dit-il, bon sang ne peut pas toujours mentir. On n'est
+pas impunment le rejeton d'une famille de saints. Je le savais,
+moi, qu'un jour ou l'autre vous viendriez occuper le vieux banc des
+Chauvigny.
+
+Il ajouta, en me prenant les deux mains et en me les pressant:
+
+--Je vous en prie, mon cher enfant, puisque vous tes all l'glise,
+retournez-y. Vous consolerez les dernires annes d'un vieux prtre
+qui honorait et aimait vos parents, et qui en fut estim et aim.
+
+Que vous dirai-je de plus? J'allai la messe le dimanche suivant. La
+grce de Dieu fit le reste.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+11.--LA LETTRE D'UNE MRE.
+
+Un des premiers malades que je visitai mes dbuts, disait un mdecin
+chrtien, ce fut un jeune homme d'environ trente-cinq ans, que le
+dsordre avait prmaturment conduit aux portes de la mort. Je
+m'attachai ce malheureux, et, ne pouvant le sauver, j'essayai
+d'adoucir ses souffrances. Froid, silencieux, strictement poli, mon
+malade acceptait mes remdes et mes soins sans croire beaucoup a
+leur efficacit. Il aurait voulu dormir toujours et ne cessait de me
+demander de l'opium.
+
+Je rencontrai dans l'escalier de la maison un vieux prtre qui me dit:
+
+--Monsieur, j'ai entendu dire que vous tiez chrtien; rendez donc
+ce malheureux jeune homme un service: dites-lui quelques mots de Dieu.
+Je lui ai fait, sans rsultat, plusieurs visites. Il m'accueille
+poliment, mais c'est tout. Je suis sr qu'une parole de vous ferait
+plus d'effet que toutes mes exhortations.
+
+Je promis d'essayer.
+
+Le lendemain, je m'efforai de faire causer mon malade et, comme il
+s'y prtait d'assez bonne grce, j'amenai la conversation sur le
+terrain religieux; le jeune homme s'en aperut et me dit d'un ton
+ferme:
+
+--Je vous en prie, monsieur, ne me parlez pas de religion; je n'y
+crois pas.
+
+--Vous croyez au moins a l'existence de l'me?
+
+--Je crois l'opium, dit-il en souriant, et au sommeil.
+
+Et il prit la position d'un homme qui essaie de dormir.
+
+ quelques jours de l, je fis une seconde tentative, qui tourna plus
+mal encore que la premire.
+
+--coutez, docteur, me dit le malade, j'ai tudi un peu de
+philosophie, et j'en sais assez pour ne pas croire l'existence de
+l'me.
+
+Et il se mit dvelopper quelques-uns des arguments de l'cole
+matrialiste.
+
+Ces erreurs, qui m'auraient choqu dans la bouche d'un professeur
+loquent, me parurent, dans cette mansarde et sur les lvres de ce
+mourant, rvoltantes et monstrueuses. Je sortis navr.
+
+Cependant nous continuions, le vieux prtre et moi, soigner, sans
+plus de succs l'un que l'autre, le corps et l'me de ce malade.
+Le corps marchait grands pas au tombeau. L'me s'en allait la
+perdition ternelle.
+
+Un jour que je posais ce jeune homme une ventouse, j'eus besoin d'un
+morceau de papier; j'aperus une espce de lettre pose ct de son
+chevet, je la pris et j'allais m'en servir lorsque le jeune homme me
+saisit brusquement la main et m'arracha la lettre. Un peu surpris, je
+dchirai une feuille un vieux livre et je fis mon opration.
+
+Le soir du mme jour, je retournai voir mon client qui baissait de
+plus en plus. Je l'aperus tenant la main et s'efforant de lire la
+lettre que j'avais voulu brler le matin.
+
+--Docteur, me dit-il, voici la dernire lettre que ma mre m'a crite;
+il y a un an qu'elle ne me quitte pas et je l'ai lue plus de cent
+fois; je voudrais la relire avant de mourir; mes mains tremblent et ma
+vue s'obscurcit: soyez bon jusqu' la fin, lisez-moi tout haut cette
+lettre.
+
+Je pris la lettre et j'en commenai la lecture. Non! jamais, depuis,
+je n'ai rien lu d'aussi tendre et d'aussi touchant. C'tait Monique
+crivant Augustin. J'avais beau tre mdecin, je n'avais que
+vingt-six ans et je venais de perdre la meilleure des mres: les
+sanglots touffaient ma voix; je sentais des larmes venir ma
+paupire.
+
+Je regardai le malade: il pleurait silencieusement; mes larmes se
+mlrent aux siennes.
+
+Tout coup je me levai et m'criai: Malheureux! pouvez-vous croire
+que celle qui a crit une semblable lettre n'avait pas une me?
+
+Il garda le silence et ses larmes coulrent plus abondamment. Le
+lendemain, il fit appeler le vieux prtre et eut avec lui un long
+entretien. Le surlendemain, j'appris qu'il avait reu les sacrements.
+
+Il vcut encore une semaine. Sa froideur polie n'tait qu'un masque
+cachant un coeur gar sans doute, mais bon et gnreux. Il mourut
+entre les bras du vieux prtre et les miens, couvrant de baisers les
+pieds du crucifix et la lettre de sa mre.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+12.--UNE PREMIRE COMMUNION QUATRE-VINGTS ANS
+
+C'tait en juillet 1875. Dans un petit village du canton de Castillon,
+diocse de Bordeaux, vivait un pauvre vieux mnage octognaire. Le
+mari tait un impie, connu pour tel dans le pays; il n'allait pas
+mme la messe le dimanche. Hlas! il n'avait pas fait sa premire
+communion. La bonne femme, au contraire, avait toujours t
+chrtienne, et, avec l'ge, elle tait devenue trs pieuse.
+
+Bien des fois elle avait essay de faire entendre raison son mari,
+qui l'aimait beaucoup; mais ds qu'elle abordait le chapitre de la
+confession et de la communion, elle tait invariablement repousse.
+
+Un jour elle tomba malade. Le mdecin constata bientt la gravit du
+mal, et engagea la bonne vieille mettre ordre ses affaires. Elle
+n'eut pas de peine se rsigner, mais son pauvre mari tait comme
+atterr par la perspective de la sparation. Il tait moiti
+paralys et clou, l'autre bout de la chambre, dans un grand
+fauteuil, regrettant tout haut de ne pouvoir donner la chre malade
+les soins que rclamait son tat.
+
+La bonne femme tait, elle aussi, trs dsole, mais pour un motif
+tout autre: elle pleurait et priait, profondment attriste de laisser
+derrire elle, non converti et dans un aussi pitoyable tat de
+conscience, celui qui avait t le compagnon de fa vie pendant de si
+longues annes. Au moment de recevoir les sacrements, elle tenta une
+dernire fois, mais en vain, de ramener son mari au bon Dieu.
+
+Cependant celui-ci suivait avec angoisse les progrs du mal Quand il
+crut que les derniers moments approchaient, il appela deux voisins
+et leur dit en sanglotant: Mes amis, portez-moi auprs de ma pauvre
+femme pour que je l'embrasse avant sa mort et pour que je lui dise
+adieu. Le lit o gisait la moribonde tait un de ces grands lits
+d'autrefois, qui avancent dans la chambre et que l'on peut aborder des
+deux cts. En voyant approcher son mari, la femme runit ses forces
+et se tourne de l'autre ct. On porte le vieil infirme de ce ct-l;
+au grand tonnement de tous, la femme se retourne, en disant: quoi
+bon nous embrasser et nous dire adieu, si nous devons ne pas nous
+revoir dans l'ternit?
+
+Le vieil incrdule n'y tient plus. Il fond en larmes. Si! si! ma
+chre femme, s'crie-t-il, nous nous reverrons, je te le promets! Je
+vais appeler M. le cur tout de suite, et je me confesserai. N'aie pas
+peur; je ne veux pas tre spar de toi pour toujours. Moi aussi, je
+vais servir le bon Dieu. Prie-le qu'il me pardonne.
+
+On tait en pleine nuit, et il tait trop tard pour faire venir
+immdiatement le prtre. Mais, ds le matin, on courut au presbytre.
+Venez, vite, monsieur le Cur!--Comment! rpond celui-ci, elle n'est
+pas morte?--Ce n'est pas pour elle, mais pour son mari, qui vous
+rclame pour se confesser tout de suite.
+
+Le cur accourt. Dj froide et sans mouvement, la bonne femme vivait
+encore et avait sa pleine connaissance. Elle regardait fixement son
+mari, l'autre bout de la chambre. En voyant entrer le cur, un
+clair de joie brilla dans ses yeux teints, et, d'une voix mourante,
+elle murmura: Je ne voudrais pas m'en aller avant de le voir
+converti.
+
+Le cur s'assied auprs du vieux mari; la confession commence; et, au
+premier signe de croix, l'heureuse femme rend le dernier soupir...
+
+Huit jours aprs, la messe du second service funbre clbr pour sa
+femme, le pauvre vieillard converti faisait sa premire communion,
+la grande dification de toute la paroisse.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+13.--LA SOUPAPE.
+
+Une actrice de Genve avait une petite fille de onze ou douze ans.
+La mre, tout oublieuse qu'elle tait pour elle-mme de ses devoirs
+religieux, se souvint cependant qu'elle tait catholique et voulut que
+son enfant fit et fit bien sa premire communion. Elle la conduisit
+en consquence chez l'abb Mermillod[5], l'un des prtres les plus
+intelligents et les plus charitables de la ville, et le pria de
+vouloir bien instruire et prparer sa petite fille. Le prtre la reut
+avec une bont qui lui fit une vive impression, et il fut convenu que
+sous peu de jours commenceraient les leons de catchisme en prsence
+de la Mre.
+
+[Note 5: Devenu depuis vque et cardinal.]
+
+Quelques jours aprs cette premire entrevue, l'abb Mermillod,
+revenant de la visite d'un pauvre malade, passa dans le quartier et
+dans la rue o demeurait sa petite lve. Il sonna cette porte peu
+habitue des visites de ce genre, et une servante vint ouvrir.
+Le prtre se nomma, et la servante le pria d'entrer, disant que sa
+matresse avait donn ordre d'introduire M. l'abb toutes les fois
+qu'il se prsenterait.
+
+Cette bonne fille avait pris la chose la lettre; elle conduisit
+l'abb Mermillod auprs de la dame, laquelle tait table avec une
+douzaine de convives, tous acteurs ou actrices, faisant bombance. Le
+pauvre abb se trouva fort attrap et les convives aussi. Il voulut se
+retirer, s'excusa de la malencontreuse obissance de la servante;
+mais la matresse de la maison insista si fort pour qu'il voult bien
+demeurer un peu, et elle lui dit, au nom de toute l'assistance, des
+paroles si honntes, que force lui fut de demeurer et de prendre un
+sige. La petite fille tait table auprs de sa mre et ct d'une
+autre actrice qui paraissait avoir a peine vingt-trois ou vingt-quatre
+ans.
+
+L'abb Mermillod, homme de coeur et d'esprit, n'tait pas de ceux qui
+ont peur des pcheurs. Il comprit qu' cette table, au milieu de
+cette trange compagnie, il y avait faire quelque bien et que la
+Providence ne l'avait pas amen sans motif en pareil lieu. Il rpondit
+donc le plus poliment qu'il put aux avances dont il fut l'objet, et il
+se gagna bientt la sympathie des convives.
+
+Ne sachant de quoi parler, il entra en conversation avec la petite
+fille, et lui demanda si elle se prparait bien faire sa premire
+communion. Oui, monsieur, de tout mon coeur, dit l'enfant. Mais voici
+une, ajouta-t-elle en dsignant sa voisine, voici une dame qui aurait
+ vous dire quelque chose et qui n'ose pas. L'actrice rougit, et
+avoua avec un peu d'embarras qu'elle dsirait beaucoup donner la
+petite sa robe blanche de premire communion.
+
+C'est l une bonne et aimable pense, reprit l'abb; mais il y
+aurait, Madame, quelque chose de mieux encore, ce serait d'imiter
+cette bonne enfant et de remplir comme elle vos devoirs religieux.
+La pauvre actrice rougit de plus belle. Cela m'est malheureusement
+impossible, dit-elle; ma profession est mon seul gagne-pain et elle
+m'interdit la pratique de la religion; et puis je n'ai pas fait ma
+premire communion. Maintenant je suis trop ge.--On n'est jamais
+trop g pour revenir Dieu, rpondit doucement le bon prtre; et
+ votre ge, Madame, il n'est jamais impossible de quitter une
+profession pour en prendre une autre plus chrtienne et meilleure.
+
+Ma foi, M. l'abb a raison, dit un acteur en riant, et vous devriez
+bien vous confesser. L'actrice ne rpondit rien, et la conversation
+devint bientt gnrale; on interrogeait le prtre sur la confession,
+sur la position des acteurs et actrices vis--vis de l'glise; de part
+et d'autre on ripostait vivement, mais sans aucune aigreur.
+
+Le dner fini, on se leva de table; les fentres de la salle donnaient
+sur un magnifique lac. Un bateau vapeur vint passer. Tenez,
+messieurs, dit l'abb Mermillod, voici qui va vous faire parfaitement
+comprendre quoi sert la confession. Vous voyez ce bateau vapeur.
+Une force puissante fait mouvoir sa machine et le fait avancer
+rapidement; mais cette force elle-mme est un danger, un principe
+certain d'explosion et de destruction sans ce que l'on nomme la
+_soupape de sret_. Par cette soupape s'exhale le trop-plein de la
+vapeur, et le bateau et les voyageurs sont en sret. Ainsi en est-il
+de nous tous. Nous avons en nous des forces puissantes qui sont nos
+passions; ces forces, ces passions il faut une _soupape_, une
+ouverture sans laquelle nous sommes perdus. Eh bien! cette soupape,
+c'est la confession, c'est la confidence sainte et pure que Dieu nous
+a donne comme le soulagement de nos coeurs, comme la consolation et
+la purification de nos consciences. Aussi remarque-t-on dans les pays
+protestants ou infidles, o la confession est mconnue, beaucoup plus
+d'alinations mentales, beaucoup plus de suicides, beaucoup plus
+d'accidents moraux, que dans les pays o l'on se confesse. Et l'abb
+dveloppa cette thse avec autant de force que de science, en
+l'appuyant de nombreux exemples.
+
+Il prit enfin cong de la compagnie, qu'il laissa toute charme de
+son esprit et de sa bont. La jeune actrice le reconduisit jusqu'
+la porte. Suivez donc M. l'abb jusqu' l'glise, lui dit un des
+acteurs, et allez vous confesser tout de suite. Cela vous fera du
+bien.--Je ne dis pas non, reprit srieusement la jeune femme, et je ne
+vois pas qu'est-ce qui m'en empcherait. Et sortant avec le prtre,
+elle l'accompagna jusqu' la porte d'entre. Se trouvant seule avec
+lui: Monsieur, s'cria-t-elle d'une voix tout touffe de sanglots,
+Monsieur, vous m'avez sauve! C'est la Providence qui vous a envoy
+pour moi dans cette maison. J'tais dsespre; ce soir, j'avais form
+la rsolution de me jeter dans le lac et d'en finir avec les douleurs
+de la vie; il y a quelques jours j'ai t siffle sur la scne et je
+ne veux plus y reparatre. Je n'avais plus de ressource, plus d'amis
+sur la terre, je voulais me tuer. Maintenant je veux me confesser, je
+veux me confesser tout de suite!
+
+Le prtre calma avec douceur cette pauvre femme, l'encouragea dans son
+bon propos. Il ajouta quelques conseils chrtiens aux paroles qu'il
+avait dites pour tout le monde, et la jeune femme prit une heure pour
+se rendre le lendemain au confessionnal.
+
+Grce une nergique volont, elle a quitt le thtre, et est
+devenue une bonne et fervente chrtienne.
+
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+14.--UNE MPRISE QUI PORTE BONHEUR.
+
+Un soir de l'anne 1855, aprs une laborieuse journe, l'abb
+Baron[6], alors vicaire Douai, tait rentr dans sa modeste demeure
+et se reposait de ses travaux apostoliques en rcitant l'Office divin.
+On vint frapper sa porte; il ouvrit, et une petite fille se prsenta
+devant lui, le priant de passer, le plus tt qu'il lui serait
+possible, chez une pauvre dame qui se mourait et qui demeurait rue
+***, n 28. Le bon abb voulut interrompre sa prire et se rendre
+aussitt avec l'enfant l'adresse indique; mais la petite messagre
+lui dit que la chose n'tait pas urgente ce point, et qu'on lui
+demandait seulement de ne pas remettre sa visite au lendemain, de
+peur d'accident. Le prtre prit donc l'adresse de la malade et dit
+l'enfant de le prcder et d'annoncer sa visite trs prochaine.
+
+[Note 6: C'est celui qui s'est immortalise la guerre de 1870,
+par son dvouement hroque et les services minents qu'il a rendus
+l'arme franaise.]
+
+Quand il eut termin la rcitation de son Office, le pieux abb se mit
+en route, sans faire attention seulement qu'il pleuvait verse et que
+le froid tait vif. Il s'agissait de sauver une me, de consoler une
+douleur; qu'est-ce que le froid et la pluie devant un but pareil?
+Arriv dans la rue indique par l'enfant, le prtre entra au n 18,
+convaincu que c'tait bien l le numro qu'on lui avait donn. La
+maison tait pauvre; il n'y avait pas de concierge. Le prtre monta
+l'escalier ttons et frappa la premire porte qu'il trouva sous sa
+main. Un homme vint lui ouvrir et, apercevant l'habit ecclsiastique,
+entra dans une brutale colre, rpondit par trois ou quatre injures
+la demande polie du charitable prtre, qui s'informait si ce n'tait
+point ici la chambre de la pauvre femme malade, et enfin lui ferma la
+porte au nez.
+
+Patient et doux comme le divin Matre, le prtre frappa la porte
+suivante, o il ne fut gure mieux accueilli.
+
+Il monta au second tage, un petit garon tait dans le corridor. Mon
+enfant, lui dit le bon prtre, pourrais-tu m'indiquer la chambre d'une
+pauvre dame qui demeure dans cette maison et qui est bien malade. Elle
+s'appelle madame Grard.--Il y a bien la porte l-bas au bout du
+corridor une pauvre dame trs malade, monsieur le Cur; papa disait
+mme qu'elle ne passerait pas la nuit; mais il me semble qu'elle ne
+s'appelle pas comme vous dites.--Le nom importe peu. Fais-moi le
+plaisir de me conduire sa porte. Et l'enfant le conduisit.
+
+L'abb ouvrit la porte, entra dans la chambre. Auprs d'un lit o
+tait en effet une femme malade l'agonie, tait assis un homme d'une
+cinquantaine d'annes, qui se leva et parut fort tonn la vue d'un
+prtre. Celui-ci le salua avec affabilit et lui demanda comment
+allait sa pauvre femme; car c'est sans doute votre femme,
+ajouta-t-il, et vous tes monsieur Grard?...--Moi? rpondit
+brusquement le matre de la chambre; point du tout. Qui vous a dit
+de venir ici et de vous mler de nos affaires?--Mais on vient de
+m'envoyer chercher, repartit le prtre fort tonn. On m'a dit qu'une
+pauvre dame Grard, malade l'extrmit, m'envoyait qurir pour
+recevoir les derniers secours de la religion. Si je me suis mpris de
+rue, ou de maison, ou de chambre, il me semble du moins que la pauvre
+dame que voici n'a pas moins besoin de mon saint ministre. C'est
+le bon Dieu, sans doute, qui m'a conduit ici et qui a permis cette
+mprise.
+
+Oh! oui, Monsieur! murmura d'une voix affaiblie la pauvre mourante,
+c'est Dieu qui vous a conduit ici.--Point du tout, dit le mari avec
+emportement. Voici plus de dix ans qu'un prtre n'a mis les pieds chez
+moi, et vous ne confesserez pas ma femme; elle est moi, mlez-vous
+de vos affaires!--Vous vous trompez fort, Monsieur, dit le prtre avec
+douceur et fermet. Votre femme est Dieu avant d'tre vous, et
+vous n'avez pas le droit de disposer de son me. Si votre femme veut
+se confesser, je la confesserai; et mon devoir est de ne l'abandonner
+que si, de sa propre volont, elle refuse mon ministre.
+
+Et s'approchant de la malade: Madame, lui dit-il, dsirez-vous vous
+rconcilier avec Dieu et mourir chrtiennement? La pauvre femme leva
+les mains au ciel et se mit pleurer de joie. C'est le bon Dieu
+qui a tout fait, dit-elle. Depuis plusieurs jours je prie mon mari
+d'appeler un prtre, et il m'a toujours refus. Je veux me rconcilier
+avec le bon Dieu, qui a eu piti de moi.--Vous l'entendez, Monsieur?
+dit le prtre en se tournant vers le mari: veuillez pour quelques
+moments me laisser seul avec cette pauvre dame.--Et ces paroles
+furent prononces avec tant de fermet et de rsolution, qu'il fut
+comme forc de se retirer; ce qu'il fit en grommelant.
+
+Voici, Monsieur, ce qui m'a sauve, dit en pleurant la mourante. Et
+montrant au prtre un chapelet suspendu auprs de son lit: J'ai eu
+la faiblesse de craindre mon mari plus que Dieu, et pour viter des
+scnes, j'ai depuis dix ou onze ans abandonn la pratique de mes
+devoirs religieux; mais je n'ai jamais cess de me recommander la
+bonne sainte Vierge. Tous les jours, ou peu prs, j'ai dit un bout
+de mon chapelet, et j'ai toujours conserv l'amour de la sainte Mre
+de Dieu. C'est elle, Monsieur l'abb, qui vous amne moi; c'est
+elle qui sauve ma pauvre me!... Profondment touch de cette
+scne attendrissante, le bon prtre consola la malade, l'aida se
+confesser, lui donna l'absolution de ses pchs, et lui dit, en la
+quittant, de se prparer de son mieux recevoir le saint Viatique et
+l'Extrme-Onction, qu'il allait chercher la paroisse voisine.
+
+En sortant, il voulut serrer la main du mari qui la retira, et qui
+rentra fort mcontent auprs de son heureuse femme.
+
+L'abb avait regard dans son calepin l'adresse de la malade, pour
+laquelle on tait venu le chercher, et il avait vu qu'au lieu du n
+18, c'tait le n 28 qui lui avait t indiqu. Tout en bnissant le
+bon Dieu de son erreur bienheureuse, il se hta d'aller ce n 28,
+o il trouva en effet la malade qui l'attendait. Il la confessa a son
+tour, puis, sans perdre de temps, il alla rveiller le sacristain de
+la paroisse; et prenant le Saint-Sacrement avec les saintes huiles, il
+revint auprs de ses deux malades; mais quand il entra son cher n
+18, sa pnitente venait d'expirer--Elle avait eu dans l'absolution
+sacramentelle le pardon de ses pchs, et la ferveur de sa bonne
+volont avait sans doute suppl aux yeux du Dieu de misricorde aux
+autres secours que le prtre lui apportait.
+
+Rempli de foi et de reconnaissance envers la sainte Vierge, refuge
+des pcheurs, consolatrice des affligs, le ministre de Dieu termina
+auprs de l'autre malade ce qu'il avait faire; et c'est lui-mme qui
+a donn tous les dtails de cette touchante aventure. Elle montre une
+fois de plus quels trsors de bndiction sont renferms dans la pit
+envers Marie, et combien Jsus est misricordieux pour ceux qui aiment
+sa Mre.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+15.--HROSME D'EN JEUNE NOPHYTE.
+
+Dans un mouvant rcit, le P. Hermann a racont le baptme et la
+conversion d'un de ses neveux, n comme lui dans la religion juive.
+Rien de plus difiant que cette histoire, dont les dtails semblent
+nous reporter aux premiers temps du christianisme.
+
+Il y a quelques annes, dit-il, un enfant, alors g de sept ans, vint
+avec son pre et sa mre, tous les deux juifs comme lui, me visiter au
+monastre des Carmes, prs de la ville d'Agen. C'tait l'poque des
+belles processions de la Fte-Dieu. On avait inspir cet enfant une
+profonde horreur pour notre divin Crucifi: cependant la grce, se
+rpandant avec profusion du fond de l'ostensoir o Jsus daigne se
+cacher pour notre bonheur, se rendit victorieuse de cette me si
+nave, si inaccoutume nos mystres; elle attira ce jeune coeur
+son amour avec une si forte vhmence et une si forte douceur que
+l'enfant crut la prsence relle de Jsus-Christ dans le sacrement
+de son amour avant de connatre aucune autre des vrits de notre
+divine religion. Aussi, force de prires et de supplications,
+obtint-il l'insigne faveur de pouvoir revtir les ornements d'un
+de ces enfants de choeur qui, pendant les processions du Trs
+Saint-Sacrement, rpandent des fleurs sous les pas de Jsus-Hostie.
+
+Ravi de joies et de consolations clestes, aprs avoir rempli cette
+anglique fonction, il courut son pre: mon pre! dit-il, quel
+bonheur! Je viens de jeter des fleurs au bon Dieu. Dans la bouche de
+ce petit enfant juif, c'tait toute une profession de foi nouvelle...
+Le pre, redoutant qu'on ne ft changer de religion ce fils unique
+sur lequel reposait toute son affection, le surveilla dornavant et
+voulut repartir avec lui pour Paris, lieu de sa rsidence. Mais, avant
+le dpart, un trait, parti du coeur de la divine Eucharistie, avait
+frapp, pntr, presque renvers la jeune mre, l'avait rendue
+chrtienne et, dans le plus profond mystre d'une nuit silencieuse,
+celle-ci avait reu le baptme et l'Eucharistie des mains sacerdotales
+de son propre frre[7]. Le jour suivant, l'vque lui donnait le
+sacrement de confirmation. Rien n'avait transpir de ce pieux secret
+et la famille se remit en route pour Paris, sans se douter qu'il y et
+une chrtienne dans son sein.
+
+[Note 7: Le R. P. Hermann, qui raconte ce fait.]
+
+Le jeune Georges--c'est le nom de l'enfant--ne put oublier les saintes
+impressions que son me avait puises dans ces ftes chrtiennes; il
+en parla souvent sa mre, il la questionna, et celle-ci, heureuse de
+voir germer dans cette chre me la semence de lumire que la grce
+y avait jete, ne se fit pas prier pour dvelopper dans son esprit,
+avide de s'clairer, la connaissance de ce Dieu d'amour, de ce doux
+Jsus qui a voulu natre d'une fille de Jacob et se faire homme pour
+sauver les brebis d'Isral...
+
+Ds ce moment, en effet, sa jeune intelligence et son coeur ardent
+n'taient plus occups que de la pense et du souvenir de la divine
+Hostie qui avait bless d'amour son pauvre coeur, et chaque soir,
+aprs s'tre assur que son pre tait endormi, il rouvrait les
+yeux, il se mettait prier longtemps le doux Enfant Jsus et bien
+apprendre son catchisme. mon Jsus! disait-il, quand donc mon
+jene finira-t-il? quand donc pourrai-je vous recevoir dans la sainte
+Communion et vous presser sur mon coeur! Ce qui le proccupait
+vivement, c'tait le changement qu'il avait remarqu dans sa mre
+depuis ce voyage dans le Midi; il lui voyait d'autres habitudes,
+d'autres dmarches, des principes et des gots plus svres, et un
+jour il lui dit: Mre, si vous ne m'assurez que vous n'tes pas
+baptise, je le croirai. La mre, embarrasse, ne sut que rpondre.
+Ah! maman, reprit-il, je le vois bien, vous tes dj chrtienne et
+j'espre que le bon Jsus me runira bientt vous et que nous ferons
+ensemble notre premire communion... La mre, tressaillant d'une
+motion mle de joie et de crainte, osa avouer son fils qu'elle
+recevait son Sauveur presque chaque matin... Alors l'enfant se mit
+pleurer chaudes larmes, sangloter, se jeter au cou de sa mre:
+Oh! pourquoi ne m'avez-vous pas attendu? Au moins permettez-moi de me
+tenir tout prs de vous quand Jsus sera dans votre coeur, afin que
+je puisse embrasser avec respect ce divin Enfant si aimable... mre
+bien-aime, je vous en supplie, la prochaine fois, gardez-moi quelque
+chose de votre communion; une mre partage volontiers avec son enfant
+sa nourriture.. Et le jeune enfant se rapprochait alors de sa mre et
+baisait avec respect ses vtements. Ce dsir dura quatre annes tout
+entires. Dire les sacrifices, les efforts que dut faire ce pauvre
+enfant pour concilier l'obissance qu'il devait son pre avec sa
+foi vive, sa proccupation unique de devenir chrtien, d'apprendre
+connatre, aimer, servir Jsus-Christ, serait chose impossible. Ce
+fut un long martyre...
+
+ onze ans, Georges assiste la solennit d'une premire communion
+dans sa paroisse. Il connat Jsus, il aime Jsus, il ne dsire que
+Jsus!... son petit coeur est tout brlant de soif pour Jsus. Il voit
+tous ses compagnons d'enfance, ses amis, s'approcher lgitimement de
+la table sainte, et lui, il doit se cacher dans un coin obscur de
+l'glise, dvorant ses larmes, lanant tous ces heureux enfants des
+regards d'une inconsolable et sainte jalousie!...
+
+Quelques mois aprs cette fte de sa paroisse, la mre m'crivait
+qu'elle ne pouvait rsister aux larmes de son fils qui menaait
+d'aller demander le baptme au premier prtre qu'il pourrait attendrir
+sur son sort. On pesa mrement toutes les difficults de sa position
+vis--vis d'un pre chri, mais pour qui l'heure de la foi en
+Jsus-Christ n'avait pas encore sonn et qui s'armait de toute son
+autorit pour empcher son fils de devenir chrtien.
+
+L'amour de Jsus-Christ fut le plus fort, et il fut dcid que je
+viendrais en secret a Paris. Il fallait le voir, cet enfant, lorsqu'il
+entra dans la chapelle, conduit par sa mre! Celle-ci tremblait d'tre
+surprise dans cette pieuse soustraction la surveillance paternelle.
+
+Avec quelle pit le petit Georges se mettait genoux, calme,
+heureux, fort de sa rsolution, le visage rayonnant d'une sainte
+allgresse!--Que demandez-vous, mon enfant? lui dis-je alors.--Le
+baptme.--Mais savez-vous bien que demain, peut-tre, on voudra vous
+contraindre entrer dans la synagogue, afin de participer un culte
+aboli?--Ne craignez rien, mon oncle, j'abjure le judasme.--Mais si
+l'on voulait avec menaces vous obliger fouler aux pieds le Crucifix,
+en haine de notre divine religion?--N'ayez pas peur, mon oncle, je
+mourrais plutt. Cependant, ajouta-t-il, si on me liait pieds et
+mains, et si malgr mes cris, ma protestation et ma rsistance, on me
+portait dans la synagogue et on plaait mes pieds sur le visage du
+Crucifix, y aurait-il apostasie, si ma volont rsistait?--Non, mon
+enfant, la volont seule constitue le pch.--Alors, je demande le
+baptme. De grce, accordez-le-moi.
+
+La crmonie continue au milieu de la plus profonde motion des
+assistants. Aprs le baptme, vint la sainte messe, et aprs
+avoir faire descendre et reu mon Dieu dans les transports de la
+reconnaissance, je me retournai et montrai l'heureux enfant
+l'objet de tous ses voeux, de tous ses dsirs. Jamais spectacle plus
+attendrissant n'avait frapp les regards de la foi chrtienne!...
+Agenouill entre sa mre et sa marraine, il aspira dans un divin
+baiser et recueillit dans son coeur ce doux Jsus qui venait lui
+apporter tout son ciel avec lui... Rien ne troubla son bonheur, pas
+mme la crainte d'tre surpris par son pre... Quelques semaines
+aprs, il communia encore pour la Toussaint avec la mme allgresse,
+et puis vint l'heure de l'preuve.
+
+Son pre lui prsenta un livre et lui dit: Faisons la prire.--Mon
+pre, je ne puis pas prier dans ce livre des Isralites.--Et
+pourquoi?--Je suis chrtien, je suis catholique.--Mon enfant, tu te
+livres un jeu cruel! tu ne parles pas srieusement, je pense. Du
+reste, tu sais bien que ton baptme ne serait pas valide sans le
+consentement de ton pre.--Pardon, mon pre, dans notre sainte
+religion catholique, il suffit d'avoir l'ge de raison et
+l'instruction religieuse pour tre baptis validement. Le pre
+dissimula d'abord sa violente irritation; mais quelques jours aprs,
+il enlevait son fils, partait avec lui et le conduisait dans un pays
+protestant, quatre cent cinquante lieues de sa mre.
+
+Tous les efforts qu'on fit pour dcouvrir l'asile o l'on avait
+relgu le pauvre enfant demeurrent inutiles. On avait mis en
+mouvement toutes les autorits civiles et politiques pour le chercher;
+mais comme il avait t plac sous un nom suppos dans un pensionnat
+dirig par des hrtiques, toutes les dmarches furent sans succs,
+et la mre resta seule... et l'enfant, comme Daniel dans la fosse aux
+lions, fut en butte des assauts acharns pour lui faire renier sa
+foi. Je voudrais revoir ma mre, s'criait-il souvent en versant
+d'abondantes larmes.--Tu la reverras, lui rpliquait-on, si tu
+abjures.--Oh! non, je suis chrtien, je suis catholique et je prfre
+tout souffrir plutt que de renoncer ma foi.
+
+Et malgr cette hroque fidlit, on crivait la mre que son fils
+tait rentr dans les tnbres du judasme. Mais elle avait confiance
+en Jsus, en Marie, en Joseph, elle n'en crut rien, et ne sachant que
+devenir toute seule Paris, elle alla se rfugier Lyon, o elle fut
+accueillie par la marraine de son fils. Bien souvent, on vit tomber
+ses larmes sur la Table Sainte o elle venait puiser des forces dans
+la rception du Pain quotidien, de ce Jsus pour l'amour duquel elle
+s'tait expose la cruelle sparation de son fils unique.
+
+Trois mois se sont couls encore, et une lettre venue du fond de
+l'Allemagne lui dit: Venez, votre fils est ici. Elle accourt, et
+aprs un pnible et long voyage de plus de cinq cents lieues, au
+moment o elle aperoit sa famille, elle s'crie: Mon fils! o est
+mon fils?--Votre fils, vous ne le reverrez qu'aprs avoir fait serment
+devant Dieu que vous l'lverez dans la religion juive et que vous ne
+manifesterez par aucun signe extrieur la religion catholique que vous
+avez embrasse.
+
+Aprs quelques semaines d'une dchirante agonie, le coeur du pre
+se laisse attendrir, et il permet une entrevue en sa prsence, la
+condition qu'il ne sera point question de religion. Le fils s'est jet
+au cou de sa mre, celle-ci l'a baign de ses larmes, ils n'ont pu
+prononcer les doux noms de Jsus et de Marie; mais dans une lettre, ma
+pauvre soeur me disait: Il n'a rien pu me dire, mais j'ai compris,
+j'ai senti, je suis sre qu'il est rest fidle. Oui, j'ai senti
+dans ses regards, dans ses tendres baisers que mon fils est toujours
+chrtien.
+
+Mais le pauvre Georges se trouva de nouveau priv du trsor pour
+lequel il avait affront toute cette perscution religieuse: il
+s'tait fait chrtien pour pouvoir communier, et voici que depuis la
+Toussaint jusqu' Pques une svre surveillance l'avait empch de se
+rendre l'glise et il se trouvait plac dans une pension, dans une
+ville o il n'y avait pas un seul prtre catholique... Peut-on se
+figurer cette torture?... Plusieurs mois se passent encore. Un jour,
+(jour secrtement fix d'avance), il parvient enfin se soustraire
+la surveillance de ceux qui le gardent, il va jouer dans un bois; mais
+ce ne sont pas des fleurs ni des papillons qu'il cherche; son regard
+mu attend un messager du ciel... Un monsieur passe prs de lui et
+le regarde avec un intrt marqu: c'est bien lui. Savez-vous qui
+c'tait? C'tait un prtre missionnaire que la mre du petit Georges
+avait attendri sur son sort. Il s'tait dguis et tait venu se
+promener, comme par hasard, dans ce mme bois, et le pauvre enfant put
+faire pour la premire fois sa confession depuis son enlvement, qui
+remontait dix mois. Il la fit dans un bois, l'ombre d'un arbre
+protecteur... Mais ce n'tait pas tout: comment communier?
+
+Le prtre dut repasser le fleuve (l'Elbe) qui sparait sa mission du
+lieu habit par le pauvre nophyte. On pria, on tudia le terrain, et
+enfin, quelques jours aprs, le missionnaire se dguisa de nouveau,
+prit sur lui un petit vase d'argent renfermant tout le trsor des
+cieux, la sainte Hostie, et s'embarqua sur un bateau vapeur, au
+milieu d'une foule stupide qui ne se doutait pas que Jsus-Christ,
+vrai Dieu et vrai homme, tait cach sur la poitrine de cet heureux
+prtre. L'enfant avait pu s'chapper de l'cole pour accourir dans la
+chambre de sa mre, et l, dans cette chambre o il avait improvis un
+petit autel couvert de fleurs et de lumires, tous deux genoux
+ils attendaient la visite si ardemment dsire du Sauveur Jsus en
+personne qui voulait bien condescendre venir les fortifier dans leur
+exil.
+
+Enfin le prtre, traversant sans obstacle tous les dangers de cette
+prilleuse entreprise, arriva avec son dpt prcieux, et dans ce pays
+sans foi, dans cette ville sans prtre, sans glise catholique, et
+dans cette modeste chambre, l'enfant put accomplir le devoir pascal et
+s'unir son Jsus.
+
+Voici ce qu'il m'crivit quelques jours aprs:
+
+Quand je me rveille la nuit, mon cher oncle, pour penser toutes
+les grces que le bon Jsus m'a faites depuis que je suis ici, loin de
+tout secours religieux, quand je pense surtout la communion que j'ai
+pu faire presque miraculeusement dans la petite chambre de maman, je
+me mets bondir de joie sur mon lit et mordre ma couverture dans le
+transport de ma reconnaissance.
+
+Quelques mois aprs, il m'crivait encore: Nous sommes la veille de
+Nol, et l'approche de cette solennit la surveillance redouble pour
+m'empcher de recevoir mon Dieu. Hlas! devrai-je passer ces belles
+ftes dans un douloureux jene, priv du pain de vie? Priez le saint
+Enfant Jsus que mon jene finisse bientt. Il faut que je sois bien
+sage pour ddommager maman de ne pas se trouver Lyon pendant que
+vous y prchez.
+
+Ici se termine le touchant rcit du P. Hermann. Depuis lors, Georges a
+t rendu sa mre, et ils ne se sont plus spars. Le bon religieux
+revit, trois ans aprs lui avoir donn le baptme, cet enfant chri
+qu'il ne cessa de diriger jusqu' sa mort.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+16.--LES DEUX AMIS.
+
+Il y a quelques annes, en me rendant Paris, raconte un homme du
+monde, je me dtournai de la route directe pour aller prier sur
+la tombe d'un de mes jeunes compatriotes, Alexis ***. Descendu de
+voiture, j'tais bientt arriv au cimetire. Je me mis le parcourir
+dans toutes les directions, m'arrtant devant chaque tombe, lisant
+toutes les inscriptions sans pouvoir dcouvrir le nom que je
+cherchais. Je commenais dsesprer d'y parvenir, quand j'aperus un
+officier qui tait l'extrmit oppose. J'allai droit lui: nous
+nous rencontrmes prs d'une place o la terre avait t frachement
+remue; au milieu, une petite croix de bois apparaissait peine entre
+quelques rares gazons. Nous changemes un salut; je prononai le
+nom d'Alexis. C'tait mon meilleur ami, dit-il; vous le connaissiez
+donc?--Je suis entr ici pour chercher sa tombe et pour y prier.--Et
+voici prcisment le lieu o il repose.
+
+Ce mot dit, il s'agenouilla; j'en fis autant; nos prires s'lancrent
+ la fois du fond de nos coeurs vers le ciel. Quand nous fmes
+relevs: J'avais encore un autre dsir, lui dis-je, et il est en
+votre pouvoir de l'accomplir. Vous tiez, m'avez-vous dit, l'ami
+intime d'Alexis; vous avez sans doute assist ses derniers moments;
+ce serait une consolation pour moi que d'en entendre le rcit de votre
+bouche.--Vous ne pouviez vous adresser mieux qu' moi, monsieur. Mais,
+pour apprcier combien sa mort a t belle, il est ncessaire de
+remonter plus haut. Je vous raconterai l'histoire de quelques annes
+de sa vie; ce sera la mienne aussi.
+
+Nous sommes entrs le mme jour, Alexis et moi, l'cole militaire;
+ds notre premire entrevue, une secrte sympathie nous attira l'un
+vers l'autre. Nous emes le bonheur d'entrer dans le mme rgiment. Il
+et t difficile de se figurer deux caractres mieux en harmonie que
+les ntres. Graves, srieux, rservs, nous prenions en horreur les
+plaisirs coupables. Nous ne trouvions aucun attrait pour les plaisirs
+bruyants. Nous ne quittions l'tude que pour discourir entre nous des
+matires que nous venions d'apprendre, et, chose dplorable! nous
+n'avions de foi qu'en nous-mmes, et toutefois, sur ce point-l
+mme, il y avait entre nous une grande diffrence. Alexis tait
+_incrdule_, moi j'tais _impie_. S'il m'arrivait de tourner en
+drision des choses saintes, cet excellent Alexis me blmait; il
+m'adressait des reproches svres, bien que toujours affectueux.
+L'hiver venu, nous allmes, chacun de notre ct, en semestre. notre
+rentre au rgiment, aprs quelques paroles d'amiti changes entre
+nous, Eh bien, Alexis, lui dis-je en souriant, as-tu fait tes Pques
+avant de partir?--Non, rpliqua-t-il d'un ton sec qui indiquait assez
+que la question lui avait dplu.--Je veux parier avec toi, repris-je,
+que ta mre t'aura bien perscut pour cela.--Elle m'y a exhort
+tendrement; mais je lui ai dit que j'avais trop peu de foi pour bien
+communier, et que, grce Dieu, j'en avais encore assez pour ne
+vouloir pas communier mal. Prenez patience et priez pour moi, en
+attendant qu'il me soit possible de vous satisfaire: ce jour ne
+tardera pas venir, je l'espre. Oui, je l'espre! rpta-t-il en se
+tournant vers moi et en appuyant fortement sur ce dernier mot.
+
+En ce moment, je ne sais quel gnie infernal s'empara de moi: sans
+respect pour l'amiti, sans gard pour les lois de la politesse,
+j'clatai grossirement de rire. Mais je ne tardai pas m'en
+repentir, quand je vis quelle blessure mon indigne conduite avait
+faite son coeur. Tu m'as fait de la peine, me dit-il. Ce n'est pas
+bien... je ne m'attendais pas cela de ta part... moi qui te croyais
+un si bon coeur... Tels furent ses reproches; il y avait la
+fois dans l'accent de sa voix et dans l'expression du regard qui
+l'accompagnait quelque chose de si profondment triste et douloureux,
+que je fus saisi de confusion. J'ai eu tort... me pardonneras-tu?...
+cela ne m'arrivera plus... Je ne pus en dire davantage; lui, aussitt
+... l'excellent homme! de m'ouvrir ses bras, dans lesquels je me
+prcipitai: notre amiti tait devenue plus troite que jamais.
+
+Un jour, nous tions alls ensemble l'hpital visiter quelques-uns
+de nos soldats. Un de ces malheureux venait de rendre le dernier
+soupir. C'est triste, dis-je Alexis, de voir un militaire mourir
+dans son lit comme une vieille femme. Je ne connais qu'une belle mort
+pour nous autres... le boulet de canon!--Si on est prpar, reprit-il;
+car pour moi, je ne connais pas de mort plus triste que celle qui vous
+frappe en tratre...--Je t'entends, tu ne voudrais pas mourir sans
+confession...--Pauvre ami!... Ainsi donc, incorrigible!... Tu m'avais
+cependant promis... Et aprs un court intervalle de silence: Tu l'as
+dit, je dsire et je dsire vivement ne pas mourir sans confession...
+J'ai mme... il faut que tu l'entendes de ma bouche... j'ai pens que
+si je venais quelque jour tomber malade, je m'adresserais a toi pour
+aller chercher un prtre; et je puis compter que tu me rendras ce
+service, n'est-il pas vrai? Il remarqua la surprise que me causait
+une telle demande; il insista: Tu me le promets, mon ami?... Et il
+me tendit la main... J'hsitai encore; mais la pense que mon refus
+affligerait ce bon ami l'emporta en ce moment sur toute autre
+considration: je pris sa main, je la serrai dans les miennes; je lui
+promis, de mauvaise grce, il est vrai, ce qu'il me demandait; mais il
+n'eut pas l'air de s'en apercevoir, et il me remercia affectueusement.
+
+Ds que le pauvre Alexis fut atteint de la maladie dont il mourut,
+je ne le quittai plus. Je m'tais tabli dans sa chambre; le jour,
+j'tais constamment le garder; je le veillai toutes les nuits. Un
+matin, le mdecin venait de faire sa visite accoutume. Il avait
+remarqu un grand changement en lui; des symptmes fcheux s'taient
+manifests; ses traits taient visiblement altrs. Alexis se tourna
+vers moi, souleva pniblement sa tte appesantie et s'effora
+vainement de parler; ses regards inquiets m'interrogrent; il me
+sembla qu'il me disait: Tu as oubli ta promesse... Et moi qui avais
+compt sur ton amiti!...--J'y vais, j'y vais! Je ne dis que ce
+mot, et j'tais parti comme un trait. En entrant chez le cur de
+la paroisse, je me sentais combattu entre le sentiment de la pit
+fraternelle et je ne sais quelle mauvaise honte. Monsieur, lui
+dis-je, j'ai un ami dangereusement malade; il m'a demand de vous
+aller chercher: je n'ai pu qu'obir; car le voeu d'un ami, et surtout
+d'un ami mourant, est une chose sacre. Nous nous dirigemes vers la
+maison du pauvre malade; j'introduisis le prtre dans la chambre, et
+je les laissai seuls.
+
+Aprs une demi-heure d'attente, je fus rappel; une crmonie
+religieuse se prparait. J'tais debout au pied du lit. Au moment
+o elle commena, je dlibrais en moi-mme si je garderais la mme
+attitude. Mais si je me comporte ainsi, ne vais-je pas blesser le
+coeur de mon ami?... Je n'hsitai plus; mon genou orgueilleux flchit,
+et il resta ploy pendant tout le temps que le prtre fit les onctions
+sacres. Et cependant, quoi pensais-je dans un tel moment?...
+prier?... Hlas! je n'en avais plus le souci; j'tais me demander
+comment un esprit aussi distingu que l'tait Alexis pt tre dupe
+de semblables momeries. Telles taient les dtestables penses qui
+m'obsdaient; voil en quel abme j'tais tomb, mon Dieu!...
+
+Il ne restait plus qu' accomplir une dernire crmonie, la plus
+importante de toutes. Le prtre ouvrit une bote d'argent; il en tira
+avec respect une hostie consacre, et la prsenta au malade, qui
+recueillit un reste de forces et se souleva pour recevoir son Dieu. Je
+le regardai. Oh! comment rendre l'impression dont je fus saisi son
+aspect? Ses mains s'taient jointes, et elles s'levrent au ciel, et
+ses yeux aussi. Comme une glace limpide, ils rflchissaient les plus
+belles vertus, la foi, l'esprance et l'amour... Je baissai la tte:
+un sentiment inconnu, nouveau, avait travers mon esprit; pntr
+d'admiration pour mon ami, j'en tais venu rougir de moi-mme.
+
+Aprs que le cur se fut retir, Alexis me tendit la main; je
+l'arrosai de mes larmes. Mon ami, dit-il, je te remercie; je n'avais
+pas attendu moins de toi!... Et, aprs une courte pause, il ajouta:
+Je suis heureux maintenant! Qui pourrait produire l'accent avec
+lequel il pronona ses paroles? ... Ce n'tait pas l'accent d'un
+homme, non: si les anges ont une langue pour exprimer leurs penses,
+c'est ainsi qu'ils parlent. Je suis heureux! Pauvre jeune homme! Et
+il se voyait mourir la fleur des ans, lui, dot des dons les plus
+prcieux de l'esprit et du coeur, lui, chri de ses amis, ador de sa
+famille! et il mourait loin de celle-ci, il mourait lentement, dans
+des souffrances aigus! Qui donc pouvait lui inspirer des sentiments
+semblables?... Qui?... la foi seule il appartient de rpondre
+cette question.
+
+Et la religion qui opre un tel prodige serait-elle donc un jeu
+d'enfant?... Non, me disais-je, elle est rellement divine... Il
+pressentait ce qui se passait au dedans de moi, et il m'interrogea
+d'un regard; je lui avouai tout en fondant en larmes. Mon Dieu,
+s'cria-t-il, je vous bnis! C'est maintenant que je puis le dire en
+toute vrit et dans l'effusion de mon coeur: Je suis heureux!
+
+Pendant la premire priode de sa maladie, la douleur arrachait
+Alexis d'assez frquentes marques d'impatience; maintenant, pas un
+murmure, pas une seule plainte. Il semblait que le Dieu qui venait
+de descendre dans son sein y et dpos un trsor de douceur, de
+rsignation et de paix. Ainsi se passrent ses derniers jours.
+Vous n'exigerez pas, monsieur, que je m'tende davantage sur cette
+douloureuse catastrophe. Hlas! quand je m'y porte par la pense,
+les paroles me manquent pour rendre ce que je sens; je ne sais plus
+m'exprimer que par mes larmes.
+
+L'officier s'tait tu, sa tte s'tait incline sur sa poitrine. Je
+respectai son silence. Il reprit la parole et continua:
+
+Aprs que nous lui emes rendu les derniers devoirs, au retour de la
+crmonie funbre je m'enfermai dans ma chambre et j'y restai jusqu'au
+soir. l'entre de la nuit j'allai chez le cur. Monsieur, lui
+dis-je en entrant, je viens vous remercier...--Et de quoi donc?
+interrompit-il avec un accent gracieux; je n'ai fait que mon devoir;
+c'est l une des fonctions les plus essentielles de notre ministre,
+et une des plus douces aussi quand nous trouvons des mes disposes
+ l'accueillir comme l'tait votre ami. Oui, j'en ai la ferme
+conviction, nous pouvons compter en lui un protecteur dans le
+ciel----Monsieur, c'est moi plutt vous remercier... Je vois que
+vous ne souponnez pas le vritable motif qui m'amne ici... Pendant
+que vous administriez les derniers sacrements mon ami, j'tais l
+(vous vous le rappelez peut-tre) genoux au pied de son lit. J'tais
+tomb terre incrdule; je l'ai vu communier et je me suis relev
+chrtien. Chrtien! qu'ai-je dit? Ah! je ne le sens que trop, je suis
+indigne de porter un si beau nom.--Je puis ds ce moment vous le
+donner, ce nom, dit le prtre; et me serrant tendrement entre ses
+bras: Oui, mon frre! mon cher frre! quiconque veut sincrement
+revenir Dieu, celui-l est rellement et dans toute la force du
+terme un chrtien.--Maintenant, mon Pre, j'avais un second but en
+venant vous voir. J'ai prpar ma confession tout l'heure, et je
+vous prie de m'couter--Et, sans attendre de rponse, j'tais tomb
+ ses pieds. Que vous dirai-je de plus, monsieur! De ce jour date ma
+conversion...
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+17.--TEL EST PRIS QUI CROYAIT PRENDRE.
+
+ Jsus! on me demande de parler, de dire comment je suis redevenu
+chrtien. On m'affirme que c'est pour la gloire de votre Sacr
+Coeur... Ds lors, comment rsister?... Je parlerai donc; et puissent
+beaucoup de pcheurs que je connais, qui sont mes amis, dont l'me
+m'est infiniment chre, se convertir comme moi!
+
+De ma premire enfance il ne me reste que des souvenirs trs vagues;
+cependant je vois toujours une grande image qui surmontait la statue
+de la Vierge, et devant laquelle ma mre me faisait prier: c'tait
+Jsus montrant son Coeur. Cette image me fascinait en quelque sorte,
+parce que ma mre me disait: Jsus te voit, et si tu n'es pas sage,
+il te chassera de son Coeur. Le soir de ma premire communion, quand,
+selon la coutume, nous nous agenouillmes pour la prire en famille,
+je promis bien Jsus de l'aimer toujours: en retour, je lui demandai
+de me garder dans son Coeur... Mais, hlas! les passions l'emportrent
+bientt, je le dis pour l'instruction des jeunes gens; je fus victime
+de ces deux flaux terribles qui, de nos jours, les font mourir
+presque tous la vertu et l'honneur: les mauvaises compagnies et
+les lectures dangereuses. vingt ans, j'tais le premier dbauch de
+ma ville natale.
+
+Pendant trente ans, j'ai entass crimes sur crimes.... Je fus soldat,
+et Dieu sait la vie que j'ai mene!... On m'envoya en Afrique cause
+de ma mauvaise conduite. N'osant plus me montrer ma famille, j'y
+restai longtemps; il fallut revenir cependant. Que faire? Me voil
+ouvrier errant, cherchant de l'ouvrage de ville en ville, oblig
+parfois de tendre la main, couvert de honte. J'tais descendu aux
+derniers degrs de l'impit; je me tranais dans la fange des
+passions. Ah! je rougis en crivant ces lignes. Mais c'est pour la
+gloire de votre Sacr Coeur, Jsus!...
+
+Paray-le-Monial, comme par hasard, se trouve sur ma route. La
+ville tait en fte; des oriflammes brillaient aux fentres; des
+arcs-de-triomphe taient dresss; une foule immense remplissait les
+rues; l'air retentissait d'un chant qu'il me semble entendre encore:
+Dieu de clmence, Dieu vainqueur!... Surpris, je m'adresse une
+pauvre femme:
+
+--Qu'est-ce donc, lui demandai-je?
+
+--Comment! vous ne savez pas? C'est le grand plerinage...
+
+--Ah!... quel plerinage? pour quoi faire?
+
+--Mais pour honorer le Sacr Coeur de Jsus!
+
+--Le Coeur de Jsus! o est-il donc? Peut-on le voir?...
+
+--Vous savez bien que non; mais il s'est manifest une religieuse de
+la Visitation, la Bienheureuse Marguerite-Marie; il lui a recommand
+de le faire honorer par les hommes.
+
+--O est-elle, votre Visitation?
+
+Et, sur les indications de la pauvre femme, je me dirige de ce ct:
+tous les sarcasmes, lus dans les journaux de cabarets contre les
+plerinages, me revenaient a l'esprit; je regardais avec ironie ces
+hommes qui marchaient gravement, une croix rouge sur la poitrine; et
+malgr tout cela, j'prouvais une certaine motion. En passant ct
+d'un groupe de jeunes gens, je fus mme frapp de ces paroles:
+
+ Piti, mon Dieu! pour tant d'hommes fragiles
+ Vous outrageant sans savoir ce qu'ils font!
+ Faites renatre en traits indlbiles
+ Le sceau du Christ imprim sur leur front.
+
+J'arrive la Visitation; je veux pntrer dans la chapelle; mais elle
+tait pleine.
+
+En attendant que la foule se ft coule, je regardais autour de moi;
+ quoi pensais-je? Je ne m'en rends pas compte. Mes regards sont
+attirs par de grands tableaux en toile blanche sur lesquels des
+inscriptions taient graves en lettres rouges. Je lis: _Promesses
+de Notre-Seigneur Jsus-Christ la Bienheureuse Marguerite-Marie_.
+Je passe d'un tableau l'autre, c'taient des phrases absolument
+vides de sens pour moi..., des mots auxquels je ne comprenais rien:
+grce, ferveur, misricorde, tideur, perfection!... Mais tout coup
+une ligne me frappe:
+
+_Je donnerai aux prtres le talent de toucher les coeurs les plus
+endurcis_.
+
+Toute mon impit me saisit. Toucher les coeurs les plus endurcis!
+Voil ce qu'ils crivent!... Eh bien! nous verrons... Pourquoi ne pas
+essayer? Prenons-les au mot. Demandons un prtre... Quelle parole
+pourra bien lui tre inspire pour toucher un coeur endurci comme
+celui-l?... Et je ricanais en me frappant la poitrine.
+
+Au mme moment, une religieuse passait ct de moi; je me retourne
+brusquement:
+
+--Je voudrais parler un prtre, un prtre de Paray-le-Monial.
+
+Elle m'introduit dans une petite chambre dont les murs, blanchis la
+chaux, portaient des inscriptions noires; je n'y fais pas attention.
+J'avais ma fameuse phrase comme une arme invincible contre tous les
+plerins du monde! et je rptais en riant: _Je donnerai aux prtres
+le talent de toucher les coeurs les plus endurcis._ Que va-t-il me
+dire?
+
+Bientt, un prtre entre. Nous sommes en face l'un de l'autre.
+Quelques secondes s'coulent... Il me regarde, attendant que je lui
+parle. Moi, je n'avais dans tout mon tre que l'impit et l'ironie;
+et pourtant un tremblement passager me saisit. Le prtre s'en
+aperoit:
+
+--Eh bien! mon ami, me dit-il.
+
+Ce seul mot me rend tout mon aplomb et toute mon arrogance.
+
+--Votre ami!... Ah! vous ne me connaissez gure. Je n'ai pas la foi,
+moi! Je ne crois pas un mot de tout ce que vous me dites, et de tout
+ce que vous crivez. Appelez-moi excommuni, mcrant, paen, tout ce
+que vous voudrez; mais votre ami! d'autres...
+
+Longtemps je lui parle sur ce ton. La phrase lue sur le tableau blanc
+retentissait mes oreilles avec l'ironique question: Que va-t-il me
+dire? Le prtre tait devenu ple; mais pas un geste d'indignation
+ne s'tait manifest en lui. Sans rpondre mes propos impies, il me
+fait de nombreuses questions. Je riais... il le voyait bien; mais
+il ne comprenait pas le signe de tte qui accueillait toutes
+ses demandes, et qui voulait dire: Ce n'est pas cela! J'tais
+vainqueur... je triomphais. J'allais clater de rire et lui avouer
+tout... quand, soudain... ah! j'en frmis encore:
+
+--_Mon ami, avez-vous toujours votre mre?_
+
+Dieu! quelle raction se produit en moi! Coeur de Jsus, vous
+m'attendiez l! Mon coeur se fond: les larmes jaillissent; mon corps
+tremble.
+
+--Ma mre! vous me parlez de ma mre! Mais c'est vrai!... le
+Sacr Coeur de Jsus!... Oh! je vois l'image devant laquelle je
+m'agenouillais petit enfant, ct de ma mre! ... Je relis ces
+lignes que sa main mourante m'a crites, malheureux! auxquelles je
+ne fis presque pas attention: Mon enfant, je t'cris de mon lit
+d'agonie; je meurs du chagrin que tu m'as caus; mais je ne te maudis
+pas, parce que j'ai toujours espr que le Sacr Coeur de Jsus te
+convertirait. Oh! ma mre!... Tenez, Monsieur, j'avais lu l'entre
+de la chapelle que le Coeur de Jsus donnait aux prtres le talent de
+toucher les coeurs endurcis. J'tais venu pour savoir ce que vous me
+diriez, pour me moquer de vous. Je le sens; vous m'avez converti.
+
+Le prtre tait tomb genoux. Il priait et il pleurait.
+
+Quand j'entrai dans le sanctuaire du Sacr Coeur, ce fut pour aller me
+prosterner dans un confessionnal. Ce fut, quelques jours aprs, pour
+m'approcher de la Table sainte.
+
+Et maintenant, que tout cela soit pour la gloire de votre Sacr Coeur,
+ Jsus!
+
+--Prtres! aimez le Sacr-Coeur, et vous convertirez des mes.
+
+Mres de famille qui pleurez sur les garements de vos fils, priez
+pour eux le Sacr Coeur de Jsus.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+18.--COMMENT ON OBTIENT ON MIRACLE.
+
+Il y a quelques annes,--c'est un missionnaire qui raconte le
+fait,--j'avais dit en chaire quel es enfants pieux pouvaient convertir
+leur famille. Dieu permit qu'une enfant innocente et pure se trouvt
+dans mon auditoire; son pre et sa mre l'aimaient comme une fille
+unique qui doit hriter d'une grande fortune; c'tait leur bonheur,
+leur joie, leur amour. Le lendemain, prs du saint tribunal, je vis
+une enfant agenouille comme un ange; je l'coutai. La pauvre enfant
+ne pouvait parler, les sanglots touffaient sa voix, elle avait les
+larmes aux yeux.
+
+--Mon pre, vous avez dit que les enfants sages qui avaient une foi
+vive convertiraient leur pre et leur mre. Depuis que je vous ai
+entendu, j'ai pri, j'ai pleur, mon pre et ma mre ne sont pas
+convertis.
+
+--Mais, ma pauvre enfant, ce miracle, je vous le promets. Il
+s'accomplira, pourvu que votre foi soit constante. Et j'ajoutai: Je
+vais vous prparer moi-mme la premire communion.
+
+Elle revint les jours suivants, le temps passa bien vite. La pauvre
+enfant disait toujours:
+
+Mon pre, le miracle ne se fait pas; mes parents ne sont pas mme
+venus vous entendre.
+
+La veille de la communion arriva. Aprs avoir reu l'absolution, la
+pieuse enfant se relve heureuse. Elle ne parlait pas; dans le chemin
+elle rencontre une de ses jeunes compagnes et parentes, qui l'embrasse
+avec effusion et lui dit:
+
+Quel bonheur! mon pre et ma mre doivent communier demain avec moi.
+
+Alors la pauvre enfant devint triste, et ses yeux se mouillrent
+de larmes. Son pre et sa mre l'attendaient cependant, et ils se
+disaient:
+
+Comme elle va tre heureuse!
+
+ la vue de ses yeux gonfls par les pleurs, la mre la presse sur son
+coeur et lui dit:
+
+--Mon enfant, tu nous avais annonc que tu serais si heureuse la
+veille de ta premire communion!
+
+--Ma mre, je suis malheureuse aujourd'hui.
+
+Et le pre, tmoin muet de cette scne, ne put s'empcher de verser
+des larmes et de dire:
+
+Mon Dieu! que faut-il donc pour la rendre heureuse?
+
+Aussitt l'enfant quitte les bras de sa mre, se jette dans ceux de
+son pre en s'criant:
+
+-- pre! si vous vouliez!
+
+--Mais, ma fille, nous ne vivons que pour toi; dis-moi, que faut-il
+faire?
+
+--C'est vous qui tes la cause de ma tristesse.
+
+--Nous? rpond la mre.
+
+--Moi? rpond le pre tonn.
+
+--Hlas! reprit l'enfant. J'tais heureuse il n'y a qu'un moment; mais
+ma cousine est venue me dire:
+
+--Tu ne sais pas, Berthe? mon pre et ma mre communient demain avec
+moi. Alors je me suis dit pendant le chemin: Et moi, demain, je serai
+donc heureuse toute seule!
+
+Le pre et la mre n'y tinrent plus; les larmes coulrent de leurs
+yeux. Ils embrassrent cet ange, et lui dirent:
+
+Oui, demain, tu seras seule; mais dans quelques jours tu
+renouvelleras. Alors nous serons heureux tous les trois.
+
+Le surlendemain, ajoute le missionnaire, l'enfant triomphante
+m'amenait son pre et sa mre en me disant:
+
+Mon Pre, vous aviez raison, le miracle est fait; nous serons, dans
+quelques jours, tous les trois unis la Table sainte et tous les
+trois heureux sur la terre.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+19.--LE MARQUIS D'OUTREMER.
+
+Le marquis d'Outremer tait un vrai philanthrope. Il ne s'amusait pas
+ fonder ces oeuvres qui ne figurent gure que sur le papier et qui
+servent surtout obtenir des dcorations leurs fondateurs. Il
+vivait de trs peu, et ce qu'il et pu employer de son superflu,
+il prfrait le donner aux pauvres, qu'il aimait, qu'il visitait
+assidment, qu'il soignait lui-mme. Car, dans sa jeunesse, il avait
+tudi la mdecine, et le titre de docteur ne lui paraissait pas
+messant ct de celui de marquis. Son dfaut, c'tait d'tre non
+seulement incrdule, mais impie.
+
+Il avait une fille unique. Bien qu'il ft veuf et qu'il l'aimt avec
+une extrme tendresse, Eudoxie, quand elle eut atteint ses vingt-cinq
+ans, ayant manifest le dsir de se faire Soeur de Chant, le marquis,
+chose tonnante pour un libre-penseur, n'y avait mis aucun obstacle.
+Il s'tait content d'prouver la vocation d'Eudoxie par quelques mois
+d'attente. Il avait consult les directeurs de sa fille, et sa fille
+tait devenue fille de Saint-Vincent de Paul. Depuis un an, on l'avait
+charge de la pharmacie, l'hpital civil de Castres.
+
+Pendant le cholra, il passa bien des jours et des nuits, cte cte
+avec des prtres, au chevet des malades. Jamais il n'entrava leur
+ministre; car, disait-il, il ne faut pas enlever au pauvre monde ses
+consolantes illusions. Mais le dvouement de ces bons prtres,
+gal, sinon suprieur au sien, n'entama pas seulement son Credo de
+libre-penseur.
+
+Un matin du mois de janvier, il revenait de chez l'une de ses plus
+pauvres pratiques. Le froid tait vif et le verglas si glissant qu'il
+et fallu des patins pour cheminer d'un pied sr travers les rues de
+la ville.
+
+Notre marquis-mdecin glissa. En cherchant se retenir, il se donna
+une entorse. Outre le verglas, il faisait un affreux brouillard, de
+sorte que notre homme gisait presque inaperu au coin d'une borne.
+Tout coup, de dessous une porte cochre, sortit une bonne laitire,
+alerte et robuste, comme on l'est la campagne.
+
+Eh! c'est vous, monsieur le marquis? dit-elle au pauvre
+patient.--Comment me connaissez-vous, ma pauvre femme?--Comment je
+vous connais? Mais qui ne connat pas dans le quartier M. le marquis
+d'Outremer?... Eh! qu'est-ce donc qui vous est arriv? Le marquis
+raconta son accident. Elle saisit le marquis et se mit en devoir de le
+porter elle-mme jusque chez lui. Par ce brouillard et ce verglas, il
+y avait une bonne demi-heure de la borne a l'habitation du marquis.
+
+Pour oublier ce qu'il souffrait, le port dit a la porteuse:
+Qu'est-ce que je puis faire pour vous? je vous promets de le faire,
+si ce n'est matriellement impossible.--Monsieur le marquis, vous tes
+pris. Ce que vous pouvez faire pour moi? Franchement, je ne croyais
+pas avoir jamais l'occasion de vous le dire. Mais c'est de demander
+un prtre, de l'couter avec votre coeur et de devenir bon chrtien.
+Savez-vous que c'est un vrai scandale de voir un brave homme tel
+que vous du mme parti, en religion, que les dbauchs et les
+partageux?--Vous tes saint Jean bouche d'or, laitire. Mais j'ai
+promis; je tiendrai. Je ferai venir un prtre. lui, par exemple, de
+me convaincre. J'assure d'avance que la besogne sera rude.--Et moi, je
+promets qu'elle sera douce.
+
+Quand un homme loyal comme le marquis consent entendre la parole de
+Dieu, qu'il ne se raidit point contre elle, sa dfaite est certaine,
+cette bienheureuse dfaite qui vaut mieux que toutes les victoires.
+Voyez-vous, disait-il a l'abb Antoine, leur seconde entrevue
+seulement, c'est une permission de Dieu que l'on m'ait extorqu cette
+promesse, sans cela j'tais capable de mourir dans mon impit.
+Pourquoi? Je n'en sais rien. Par esprit de contradiction.
+
+Vous peindrai-je la joie et la reconnaissance de Soeur Eudoxie? Elle
+ne put qu'crire la bonne laitire. Mais elle le fit avec une
+loquence qui ravit et en mme temps confusionna la pieuse femme.
+
+Quant au marquis, il ne tarissait pas. Lui qui avait toujours tant
+aim les oeuvres de misricorde, il semblait qu'alors seulement il en
+et dcouvert l'esprit, la raison d'tre, la cleste origine, et ce
+baume qui, d'un coeur compatissant et chrtien, coule la fois sur
+les plaies du corps et sur les plaies de l'me, et semble, remontant
+vers sa source, inonder le bienfaiteur lui-mme d'une suavit cleste.
+C'est pourtant vous que je dois tout cela, disait-il. Que puis-je
+faire pour vous?--Oh! monsieur le marquis, est-ce que la joie de
+ramener une me Dieu n'est pas une assez riche rcompense, surtout
+quand il s'agit d'une aussi belle me?
+
+Un matin, la pauvre laitire vint trouver le marquis. Elle tait
+trouble et tenait une lettre la main. Eh bien, oui, dit-elle, si
+vous voulez me remercier, priez Dieu pour mon pauvre garon qui est
+soldat en Afrique, et qui m'crit des choses navrantes... Je crains
+bien qu'il ait perdu la foi. Le marquis pria.
+
+Soeur Eudoxie, de Castres fut envoye Toulouse, l'hpital
+militaire. L'hpital tait comble. Depuis huit jours, il tait arriv
+d'Alger un nombre considrable de soldats malades. Soeur Eudoxie les
+soignait de son mieux. Elle en remarqua un entre autres, trs jeune,
+au sourire triste et doux: il tait min par les fivres d'Afrique...
+Autre chose encore le dvorait.
+
+Avec ce tact exquis de la Soeur de Charit, qui est presque le tact
+d'une mre, Soeur Eudoxie vit qu'il y avait l une blessure; que cette
+blessure s'envenimait en devenant secrte, que la confiance peut-tre
+allait la gurir.
+
+Un jour, tout naturellement, et sans que Soeur Eudoxie le lui
+et demand, le soldat lui raconta son me. Il avait t lev
+chrtiennement. Sa mre n'tait pas seulement pieuse: c'tait une
+sainte.
+
+Enfin, Soeur Eudoxie apprit le nom du jeune soldat. C'est dire qu'elle
+redoubla d'efforts pour le ramener Dieu. Il y avait l une dette de
+reconnaissance filiale acquitter.
+
+Un jour, elle aborda le malade en ces termes: Je connais votre mre,
+la bonne, l'ardente, la pieuse, la charitable Mme X... Elle a sauv
+mon pre doublement: son corps, d'abord, puis son me. Je voudrais
+essayer de me librer envers elle. Vous seul pouvez m'en fournir
+les moyens: faites comme mon pre. Je ne dirai pas de vous rendre
+l'aveuglette, mais de consentir couter un bon prtre. Jacques, que
+les raisonnements avaient trouv insensible, se laissa mouvoir.
+
+Une fois le bon prtre son chevet, une fois cette voix entendue,
+au fond de laquelle Jacques ne pouvait mconnatre la sincrit, la
+tendresse, la vraie charit, l'obstacle fut lev. Il revint Dieu du
+fond du coeur.
+
+Jacques converti, le calme de son me ragit sur son corps. La fivre
+tomba. Et il eut vite son cong de convalescence.
+
+Oh! quelles douces larmes coulrent de tous les yeux, lorsqu'il
+retrouva sa mre et le marquis! Et avec quels transports d'amour ils
+bnirent ensemble les misricordes divines! ...
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+20.--LA PLUS GRANDE VICTOIRE D'UN VIEUX GNRAL.
+
+Deux annes environ avant sa mort, arrive le 24 fvrier 1845, le
+gnral Bernard, marchal de camp de gendarmerie en retraite, membre
+honoraire de la socit de Saint-Franois-Xavier, aborde, peu
+d'instants avant la runion, le directeur des frres des coles
+chrtiennes, et lui frappant sur l'paule avec une rudesse amicale:
+
+Tenez, cher Frre, lui dit-il, je suis un vieux gredin, un pas grand'
+chose.
+
+--Allons donc, avec cette figure, vous, un brave dont le sang a coul
+sur nos glorieux champs de bataille, vous ne sauriez tre ce que vous
+dites; si vous vous accusiez d'tre un retardataire vis--vis du grand
+gnral de l-haut, la bonne heure; mais vous lui reviendrez un jour
+ou l'autre, et plus tt que vous ne pensez, peut-tre.
+
+--Franchement, les confrences de notre Socit, ce que je vois ici
+comme ce que j'entends, tout cela me remue. Mais... c'est que...
+c'est que... pour en finir, il y a la confession, et, comme on dit au
+rgiment: c'est le _hic_; une batterie enlever me ferait moins
+peur!
+
+--Peur d'enfant, mon gnral! La confession n'est un pouvantail que
+de loin et pour ceux qui ne la connaissent pas. Elle ressemble ces
+prtendus fantmes dont se sauvent les poltrons, et sur lesquels il
+suffit de marcher pour qu'ils s'vanouissent; ou mieux encore, c'est
+comme une mdecine qui parat amre au premier abord et qu'on trouve
+de plus en plus douce mesure qu'on la gote, sans compter qu'elle
+gurit infailliblement le malade... qui veut gurir. Essayez
+seulement, et vous m'en direz des nouvelles.
+
+--Hum ... hum ... la manire dont vous en causez, on croirait qu'il
+s'agit d'une partie de plaisir, de quelque friandise dlicieuse nous
+proposer! Et pourtant ... cette mdecine, dont vous me faites une
+peinture si sduisante, me parat encore moi une vraie mdecine, une
+mdecine d'autrefois, noire et effrayante... Mais voil la sance qui
+commence, le commandant monte au fauteuil; aux armes et chacun son
+poste! et moi dans ma gurite, c'est--dire, dans mon coin.
+
+ quelques semaines de distance, une aprs-midi, le Frre directeur
+voit entrer dans la salle commune le gnral, tout radieux, et qui
+accourt lui presser les mains avec force:
+
+Oh! cher Frre! s'crie-t-il, une bonne poigne de main; et tenez,
+il s'en faut de peu que je vous embrasse! je suis si heureux! plus
+heureux que le jour o j'ai reu la croix, et ce n'est pas peu dire.
+Je crierais volontiers, comme ce jour-l: Vive l'empereur! Savez-vous
+ce que j'ai fait ces jours-ci?
+
+--Non, mais je le souponne vos regards, rpondit le Frre en
+souriant.
+
+--Juste! Vraiment oui, j'ai fait le grand pas! tous les anciens
+comptes rgls! Au diable le vieil homme! Oui, cher Frre! j'ai suivi
+votre conseil; je me suis confess. Et que vous aviez bien raison:
+a n'est effrayant qu' distance et pour des poltrons! Il suffit
+de commencer, et ensuite rien de plus facile, grce ce bon cur.
+Voyez-vous, mesure que je parlais, je sentais comme un poids qu'on
+m'tait par degrs de dessus la poitrine; ou encore, j'tais comme
+un homme qui rejette un poison qui lui tournait sur le coeur et sent
+rapidement la sant revenir! J'ai rajeuni de trente ans; pour un rien
+je m'envolerais au plafond; mais soyons sages et n'oublions pas que
+nous avons des cheveux blancs: ne faisons pas rire vos coliers, qui
+pourraient nous voir travers les carreaux. Une fois encore, cher
+Frre, je vous remercie, car votre conseil vous aurez joint, je n'en
+doute pas, les prires.
+
+Le bon Frre tait presque aussi heureux que le gnral, et l'motion
+de sa parole le prouva bien celui-ci.
+
+Le brave militaire, ds lors, n'en fut que plus assidu aux runions
+de Saint-Franois-Xavier, qu'il difiait par sa prsence et qu'difia
+davantage encore le rcit de sa mort.
+
+Le gnral, aprs avoir accompli avec calme et recueillement tous les
+devoirs du chrtien, ordonna, avant que le prtre se ft loign,
+qu'on fit venir toute sa famille. Celle-ci arriva tout en larmes, et
+chacun se mit a genoux dans la chambre mortuaire. Il leva alors la
+voix et dit: Mes enfants, je vous remercie de toutes les preuves
+d'affection que vous m'avez donnes, et je vous prie de me pardonner
+les peines que j'aurais pu vous causer en cette vie.
+
+Aprs un silence de quelques moments, interrompu par les sanglots des
+assistants, il reprit:
+
+Vous tous que j'aime, je vous bnis au nom du Pre, du Fils et du
+Saint-Esprit.
+
+Puis il inclinait la tte, pendant qu'un dernier et paternel sourire
+glissait sur ses lvres. L'me du juste tait devant Dieu.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+21.--LE BOUFFON ET SON MAITRE.
+
+Un riche seigneur avait son service, suivant la coutume d'autrefois,
+un bouffon charg de le distraire par ses plaisanteries. Un jour il
+le fit habiller neuf des pieds jusqu' la tte, et lui mit en mme
+temps entre les mains une baguette de bouffon, en lui recommandant
+expressment de n'en faire prsent personne, si ce n'est un plus
+fou que lui. Le bouffon prit coeur cet avertissement, et pour bien
+de l'argent il n'aurait pas donn sa baguette. Quelque temps aprs il
+arriva que le seigneur tomba mortellement malade. Alors il s'apprta
+ faire son testament; mais, comme dans ses bons jours il s'tait peu
+occup des pauvres et avait encore moins rflchi aux quatre choses
+suprmes, c'est--dire la mort, au jugement, au ciel et l'enfer,
+il n'en fit pas plus alors que par le pass; il institua ses plus
+proches parents hritiers de tous ses biens; quant des aumnes ou
+d'autres dispositions charitables, il n'en fut point question. Pas un
+signe non plus pour la confession ni pour le saint Viatique.
+
+En attendant, on pleurait et on gmissait dans le chteau, la pense
+que le bon seigneur allait bientt quitter ce monde. Le bouffon,
+averti de ce qui se passait, courut droit la chambre et au lit du
+malade, et lui demanda d'un air triste: Matre, j'apprends que vous
+allez partir? Est-ce vrai?--Oui, rpondit le malade d'une voix
+moiti brise, oui, mon heure approche.--O voulez-vous donc aller?
+Les chevaux sont-ils dj quips, la voiture est-elle dj attele?
+Et vous, tes-vous tout prt partir?--Je n'en sais rien.--Mais vous
+devez pourtant savoir a quelle distance vous allez, et combien de
+temps vous resterez dehors? Est-ce un mois, quinze jours, ou toute une
+anne?--Je n'en sais rien.--Mais au moins reviendrez-vous?--Ah!....
+peut-tre jamais!...--Ainsi, rpondit le bouffon d'une voix svre et
+convaincante, avec un regard pntrant, vous faites un si grand voyage
+que vous ne savez pas mme si vous reviendrez, et vous ne faites pas
+un seul prparatif pour une route aussi longue et aussi dangereuse?
+Tenez, prenez la baguette de fou, ajouta-t-il en la posant sur le lit
+du malade, car vous tes un bien plus grand fou que moi!
+
+Le malade commena tout coup y voir clair; il reconnut, sa
+honte, que le bouffon n'avait jamais dit une vrit plus grande. Et
+alors, il fit distribuer beaucoup d'argent aux pauvres et se prpara
+faire le voyage en chrtien[8].
+
+[Note 8: Cette anecdote, dj ancienne, est rapporte par
+Guillaume Ppin, crivain ecclsiastique.]
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+22.--UN PISODE DE LA RVOLUTION.
+
+Pendant la crise la plus furieuse de la Rvolution, quand Robespierre
+tendait son sceptre de fer sur la France, quand Carrier se signalait
+par ses noyades Nantes, Lebon par ses massacres dans le midi, et
+Javogues par ses fureurs dans le Forez, la fermet courageuse des
+saints missionnaires de ces pays perscuts ne se laissait point
+abattre; leur zle, au contraire, semblait acqurir de nouvelles
+forces la vue des malheurs de ces contres et des dangers qui
+planaient sur elles.
+
+Tandis que plusieurs confesseurs de la foi prodiguaient leur zle sur
+d'autres points du diocse, M. l'abb Coquet, (mort en 1845 cur
+de Rozier-en-Donzy), avait choisi pour thtre de ses courses
+vangliques le centre mme de la perscution, Feurs, capitale du
+Forez, et l'intrpide proscrit poursuivait sa mission sublime sous les
+yeux pour ainsi dire de Javogues. On ne saurait raconter en dtail
+tous les actes d'hrosme, de dvouement, de sainte audace, qu'il
+accomplit pendant cette priode de terrible mmoire; mais l'histoire
+suivante en donne une bien haute ide, en mme temps qu'elle offre un
+exemple des plus tonnants de la misricorde divine.
+
+Un jour, un envoy extraordinaire se prsente dans le lieu de retraite
+du saint missionnaire. Une femme se meurt, s'crie-t-il, une femme
+bien pieuse, bien dvoue, mais qui ne peut se rsigner mourir sans
+sacrements et qui exprime le plus vif dsir de recevoir les secours
+d'un prtre pour obtenir le pardon de ses fautes ainsi qu'une mort
+tranquille.
+
+L'abb, aprs avoir cout l'envoy avec sa bienveillance ordinaire,
+s'empressa de promettre les consolations de son ministre, dont on
+rclamait l'assistance; mais peine le premier courrier avait-il
+disparu, qu'un autre entre et s'crie: Monsieur l'abb, on vient de
+vous mander auprs d'une malade? Gardez-vous bien d'aller chez elle!
+Depuis longtemps les satellites de Javogues, qui vous pient, ont
+appris la maladie de cette femme, et ils ont dcid entre eux de
+saisir le premier prtre qui se prsentera. Rflchissez: si vous
+tes pris, au mme instant vous serez conduit Feurs et dans les
+vingt-quatre heures excut.
+
+Il y avait en effet de quoi rflchir: mais quand le devoir parle
+au coeur d'un ministre de Dieu lui-mme, toute crainte est bientt
+dissipe, et la dcision ne se fait pas attendre. Quoi qu'il arrive,
+se dit l'abb Coquet, le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis; je
+suis appel, il faut partir...
+
+Le soleil n'tait pas encore couch; le charitable prtre attendit
+encore quelques instants, esprant, aid du ciel et des ombres
+naissantes de la nuit, parvenir plus srement son but. Enfin le
+voil en marche; couvert d'habits de paysan, il s'avance dans la
+campagne. Tout est silencieux autour de lui: les ptres ont dj
+regagn leurs chaumires, et les craintes qu'on lui avait fait
+concevoir sont bien prs de s'vanouir dans son esprit rassur. Il
+s'approche de la demeure dont on lui a indiqu l'adresse; toutefois,
+avant d'entrer, il jette un dernier regard autour de lui, et lance des
+pierres dans les massifs d'arbres ou de verdure, afin de s'assurer
+si personne n'est en embuscade pour le surprendre; mais, en fait
+d'ennemis, il ne voit que quelques oiseaux effrays qui sortent
+prcipitamment de leur retraite ainsi trouble. Il se tourne alors
+du ct de la maison; la solitude de l'intrieur rivalise avec la
+solitude du dehors. C'en est fait, se dit-il en lui-mme, tout danger
+a disparu; on m'a tromp. Et, ouvrant la porte cochre, il traverse
+rapidement la cour.
+
+ peine a-t-il franchi le seuil, qu'un grand nombre d'hommes se
+jettent sur lui; les baonnettes l'enserrent dans un rseau de fer,
+et de toutes ces poitrines o le coeur n'a plus de place s'chappent
+mille cris menaants: Nous te tenons enfin, misrable! Assez
+longtemps tu nous as chapp; cette fois tu n'chapperas plus.--Il
+faut le fusiller l'instant! crient les uns.--Non, disent les autres;
+ demain la guillotine! Conduisons-le Feurs: les tratres et les
+brigands apprendront par sa mort ce qu'ils doivent attendre des vrais
+patriotes! D'autres enfin ne s'en tiennent pas ces brutalits
+et les rendent encore plus amres par des imprcations, par des
+blasphmes.
+
+Durant cette terrible scne, l'abb Coquet gardait un profond silence
+et faisait intrieurement le sacrifice de sa vie. Cependant, force
+de vocifrations, de trpignements, d'agitation furibonde, les
+poitrines a la fin s'puisrent, les cris cessrent. Le bon prtre
+saisit alors ce moment de calme pour adresser quelques paroles cette
+horde sauvage. Mes amis, leur dit-il, je ne suis ni un tratre ni
+un monstre, comme vous vous l'imaginez; je n'ai jamais rien fait
+d'hostile ni contre le gouvernement ni contre le pays. Tout mon rle
+se borne porter secours aux infirmes, aux malades, les consoler
+dans leurs maux, leur apprendre bien mourir. Vous le voyez par
+cette femme qui languit sur son lit de douleur dans une chambre
+voisine. Je ne vous demande qu'une grce, c'est de me laisser lui
+porter les dernires consolations. Vous ferez ensuite de moi ce que
+vous voudrez.
+
+Un pareil discours tait fait pour attendrir les coeurs les plus durs.
+Va! s'crie aprs un moment de silence un de ces forcens, va! nous
+te tenons, tu ne nous chapperas plus.
+
+L'abb Coquet entre donc dans la chambre de la malade; il aperoit en
+mme temps une fentre donnant sur le jardin; il pourrait s'chapper
+par cette issue, mas il n'a garde d'en profiter. Que je suis
+malheureuse! s'crie la malade en le voyant s'avancer vers elle, que
+je suis malheureuse d'tre la cause de votre captivit, peut-tre
+de votre mort! Mais j'avais trop besoin de vos secours au moment si
+redoutable de la mort... Ne craignez rien du reste; la sainte Vierge,
+que j'ai bien prie cette nuit passe et les nuits prcdentes, m'a
+fait comprendre qu'il ne vous serait fait aucun mal. Veuillez donc
+entendre ma confession et m'administrer les derniers sacrements.
+
+Depuis un instant le prtre tait dans l'exercice de cet auguste
+ministre, quand les rvolutionnaires, se ravisant, prennent la
+rsolution d'entrer dans la chambre de la malade; ils voulaient
+empcher le prtre, leur captif, de s'chapper par la fentre dont
+nous venons de parler. Mais aussitt entrs, mus par tout ce qu'il
+y a de touchant dans l'administration des derniers sacrements, ces
+hommes nagure si farouches tombent subitement genoux et semblent
+plongs comme dans une extase. D'autres arrivent, ils sont terrasss
+de mme. Le prtre, tout entier ses fonctions sacres, aux
+exhortations qu'il adressait la malade, ne s'tait pas mme aperu
+de cette scne trange.
+
+Les crmonies termines, l'abb Coquet quitte le chevet de la
+mourante pour s'occuper de son propre sort. Allons, mes amis, dit le
+gnreux martyr en s'adressant ses bourreaux, je suis vous. J'ai
+fait mon devoir, disposez de moi, je ne crains rien; mon corps peut
+prir, mon me est dans les mains de Dieu. Mais, surprise!
+merveilleux effet de l grce divine! lorsque la victime croit marcher
+au supplice, elle devient au contraire l'objet du plus beau triomphe
+que puisse ambitionner le coeur d'un prtre. Les bourreaux se taisent,
+les menaces sont bien loin dj des lvres qui les ont profres;
+la haine a fait place l'amour, l'impit la foi, le crime au
+repentir. Tous ces tigres altrs de sang qui s'lanaient nagure sur
+le ministre de Jsus-Christ comme sur une proie, sont l ses pieds,
+renverss, comme Paul sur le chemin de Damas, par une puissance
+invisible, et confessant haute voix le Dieu qu'ils osaient
+perscuter dans la personne de son reprsentant sur la terre. Le
+croirait-on? le chef de cette horde sanguinaire, l'organisateur de ce
+guet-apens tait le fils mme de la pieuse femme qui achevait en ce
+moment sa paisible et sainte agonie. Le misrable, loin d'adoucir, de
+consoler les derniers moments de sa mre, n'avait pas craint d'offrir
+en spectacle, ses yeux qui allaient se fermer, les prparatifs d'un
+meurtre et du meurtre de son confesseur!...
+
+Mais la grce divine venait de toucher son coeur comme celui de ses
+complices. Les armes lui tombent des mains; son tour il implore le
+pardon du prtre qui avait vainement sollicit sa clmence. Qu'on juge
+de l'motion de ce dernier. Il bnit Dieu en versant des larmes et
+reoit avec une joie inexprimable ces brebis perdues qui reviennent au
+bercail. Puis, aprs avoir entendu les aveux des coupables, il fait
+descendre sur eux le pardon en prononant les paroles sacramentelles,
+et tous ensemble redisent les bonts infinies du Dieu des chrtiens
+pour lequel il n'est aucun crime sans misricorde, si le pcheur est
+pntr d'un vrai repentir.
+
+Tous se sparent alors en se disant adieu comme des frres, et le
+missionnaire regagne sa retraite, le coeur dbordant de consolation et
+de reconnaissance.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+23.--LE ZLE RCOMPENS.
+
+Une personne trs pieuse avait un frre, tudiant en mdecine, qui
+s'tait laiss entraner par le torrent des mauvais exemples et avait
+renonc aux pratiques de la religion.
+
+Leur mre souffrait d'une maladie de langueur, qui la conduisait peu
+ peu au tombeau. Mais ce qui la dsolait, c'est qu'elle se sentait
+impuissante arrter le dbordement d'impit de son fils.
+
+La fille, qui comprenait l'tendue de la douleur de la pauvre mre, et
+voyait son malheureux frre courir ainsi la damnation, s'approcha la
+veille de Nol du lit de la malade: Maman, dit-elle, si je pouvais
+aller minuit la messe Notre-Dame-des-Victoires, quelque chose
+me dit que l'Enfant de la crche m'accorderait la conversion de mon
+frre.--Ma pauvre enfant! qui t'accompagnerait? Je n'irai jamais plus
+avec toi la messe de minuit.--Eh bien! mon frre.--Ton frre! y
+songes-tu? lui qui prouve une si grande horreur pour l'glise, qu'aux
+enterrements il ne veut pas entrer et attend a la porte, espres-tu
+qu'il te conduirait?--J'essaierai de le dcider.--Je ne demande pas
+mieux; mais je crains que ton loquence comme tes caresses ne soient
+inutiles.
+
+L'tudiant en mdecine reut de trs haut la proposition, qu'il appela
+saugrenue. Tant de colre cependant dnote ordinairement un reste de
+foi, prisonnire de l'impitoyable libre-pense.
+
+Sa soeur insista, et, vaincu par cette persistance, vers minuit,
+heure laquelle un homme du monde n'aime pas dire qu'il prfre
+se coucher, l'tudiant la protgeait sur le chemin de la messe et
+s'installait auprs d'elle pour la protger au retour.
+
+La crmonie fort belle de Notre-Dame-des-Victoires paraissait
+l'intresser; il regardait avec une sorte d'avidit ce spectacle
+oubli et ne s'ennuyait pas.
+
+Au moment de la communion, il fut fort tonn; tous dfilaient pour se
+rendre a la sainte Table. On arriva son rang, les voisins sortirent,
+sa soeur aussi. Il se vit seul. Le vide lui causa une impression
+trange...
+
+Cependant sa soeur recevait l'Enfant-Jsus en la crche de son coeur
+et le rchauffait de l'ardeur de sa prire pour le jeune incrdule.
+De son ct, le libre-penseur, prt rsister firement aux
+sollicitations de tous les chrtiens assembls dans l'glise,
+succombait sous le poids de l'isolement o l'avaient laiss ses
+quelques voisins; disons le mot: il eut peur.
+
+Un souvenir d'enfance domina son esprit, il tomba deux genoux, et
+une explosion de sanglots sortit de sa poitrine...
+
+La jeune fille cependant revenait dvotement; elle voit cette
+abondance de larmes, et son frre qui se penche son oreille pour lui
+dire: Ma soeur, sauve-moi! Un prtre! je suis cras sous le poids de
+mon indignit! Un prtre! un prtre!
+
+Ce fut sa soeur qui eut modrer l'impatience de ce nophyte.
+l'issue de la crmonie, le prtre fut trouv, et bientt le jeune
+homme embrassait sa mre, en lui disant: Je vous rends votre fils.
+
+On ne reposa point en cette belle nuit, pas plus qu' la crche de
+Bethlem, et six heures du matin tous deux taient revenus la mme
+place en l'glise de Notre-Dame-des-Victoires.
+
+Au moment de la communion, tous quittrent leur rang pour aller la
+sainte Table; l'tudiant les suivait. Une jeune fille restait seule
+prosterne deux genoux, et le pav qui avait reu la nuit les larmes
+de repentir, recevait encore des larmes; mais c'taient des larmes de
+joie.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+24.--SAGESSE ET FOLIE.
+
+Vers l'anne 18l0, vivait Clermont en Auvergne un ouvrier serrurier,
+travailleur habile et courageux, mais qui malheureusement se livrait
+de temps en temps quelques excs. la suite d'un cart de rgime,
+qui l'avait rendu momentanment malade, il passa une nuit fort agite:
+il eut un songe, dans lequel sa soeur qui tait morte en religion lui
+apparut, lui reprocha son inconduite, et le conjura de revenir aux
+sentiments dont leurs parents leur avaient toujours donn l'exemple.
+
+Cette apparition lui fit une telle impression qu'il se leva, se rendit
+a l'glise la plus proche, et, comme elle tait encore ferme, il se
+mit genoux sur les marches et attendit l'ouverture des portes; il
+entra alors, entendit la messe, s'adressa M. le cur et revint de
+nouveau aprs son repas. Pendant les deux jours suivants il fit la
+mme chose: le changement qui s'tait opr en lui parut si trange
+que le matre de l'auberge o il logeait pensa qu'il avait affaire
+un fou, et pria le mdecin de venir examiner son locataire.
+
+Aux interrogations du mdecin, l'ouvrier rpondit: Monsieur le
+docteur, je vous remercie de votre intrt; mais je me porte bien;
+j'ai t fou, il est vrai, je l'ai mme t longtemps, mais je suis
+guri; je le sens, Dieu merci; je me trouve en possession de mon bon
+sens, et puis j'ai un docteur que je vois tous les jours, et que je
+vais encore aller trouver; je vous demande la permission de ne pas
+en changer. Il revint son auberge aprs une dernire visite
+l'glise, paya sa note, fit son paquet et se mit en route pour Paris,
+o, marcheur intrpide, il arriva en cinq jours; l il se remit
+courageusement au travail; debout avant le jour, il n'allait
+l'atelier qu'aprs avoir entendu la messe, et pendant une anne
+entire il ne porta pas ses lvres une seule goutte de vin.
+
+Une autre preuve l'attendait. Il s'tait fait une loi de ne pas
+travailler le dimanche, les railleries ne purent triompher de sa
+rsistance. Patrons et ouvriers conspiraient contre lui; on lui
+remettait un travail soi-disant press le samedi soir, il offrait de
+travailler la nuit, mais son offre tait repousse; il fallait passer
+ la caisse et rgler son compte, cela lui arriva dans douze ateliers.
+
+Ce fut alors qu'il rencontra une personne dont les sentiments pieux
+taient conformes aux siens; il l'pousa, et se mit travailler pour
+son compte. Dieu bnit son travail et il parvint se procurer une
+petite fortune.
+
+tant all dans une ville d'eaux thermales pour la sant de sa femme,
+le gnreux chrtien s'y fixa et pendant huit ans prit part
+toutes les oeuvres charitables. Entr dans la confrence de
+Saint-Vincent-de-Paul, il s'adonna de tout son coeur au soulagement
+physique et moral des familles qui lui taient confies, il ne
+remettait jamais d'un jour la visite leur rendre et se montrait
+gnreux leur gard. Il s'enqurait, la fin de chaque sance, de
+l'absence de ceux de ses confrres qui ne s'taient pas prsents, et
+se chargeait avec bonheur de leur porter leurs bons pour viter tout
+retard dans la dlivrance des secours.
+
+Les souffrances ne lui furent pas pargnes; opr plusieurs fois
+de la cataracte sans succs, il tait presque aveugle, mais cette
+infirmit ne l'empchait pas de faire des courses nombreuses pour le
+service des pauvres, ou de se trouver devant la porte de l'glise
+avant qu'elle ne s'ouvrit; c'tait une habitude qu'il ne perdit
+jamais; il servait genoux six ou sept messes tous les jours. Il
+s'teignit, il y a quelques annes, dans une maison de charit de
+Marseille au moment o il se prparait un acte de pit dsir
+depuis longtemps: un plerinage Jrusalem. On a retrouv dans des
+lettres crites par lui des preuves que l'_Imitation_ tait sa
+lecture favorite.
+
+Ce fervent chrtien mrite d'tre cit comme un modle de parfaite
+conversion.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+25.--LE TERRIBLE ARTICLE.
+
+Lors de mon dernier sjour en Normandie, raconte un mdecin bien
+connu, le maire d'une commune voisine de Caen, s'affichant depuis
+longtemps comme libre-penseur, devint malade de la poitrine. Sa femme
+et sa fille, personnes pieuses, voyant que son tat tait menaant,
+usrent de toutes leurs industries pour obtenir qu'il laisst venir le
+prtre. la fin, il leur dit: Eh bien! soit, faites-le venir, votre
+cur; mais avertissez-le que je lui dirai son fait.
+
+Les deux pauvres femmes allrent trouver le cur de la paroisse, qui
+elles rapportrent cette rponse. Il parut trs peu s'en effrayer, car
+il les pria d'annoncer sa visite pour le lendemain.
+
+Le lendemain donc il se rendit chez le malade, et fut immdiatement
+introduit dans sa chambre. Il le trouva tenant la main un journal.
+
+Monsieur le cur, lui dit celui-ci brle-pourpoint, vous me
+surprenez relisant la loi Ferry. J'en tais prcisment l'article 7.
+Que pensez-vous de cet article?
+
+--Je pense, rpliqua le cur, aprs un moment de rflexion, que vous
+en tes galement un article qui devrait vous proccuper bien
+davantage.
+
+--Et cet autre article, quel est-il?
+
+--Je n'ose vous le dire.
+
+--Parlez, monsieur le cur, parlez; vous savez que je n'aime pas les
+mystres. Et il appuya sur ce mot d'un ton trs significatif.
+
+--Puisque vous l'exigez, reprit le prtre, je parlerai, quoi qu'il
+m'en cote. Sachez donc que l'article auquel j'ai fait allusion,
+c'est... l'article de la mort. Et il se retira.
+
+Le libre-penseur savait bien qu'il tait gravement atteint, mais il ne
+se croyait pas si prs du moment fatal. La dclaration du prtre le
+jeta dans la stupeur, et, grce sans doute aux prires de son pouse
+et de sa fille, la stupeur produisit l'effroi, avec le dsir de la
+conversion.
+
+Quelques jours aprs, il faisait appeler le mme prtre et se
+rconciliait sincrement avec Dieu.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+26.--LE TROTTOIR.
+
+Vous ne sauriez concevoir le nombre et la varit des petits
+contentements que l'on prouve dans la pratique de l'abngation et de
+l'obligeance sur le trottoir, dans les grandes villes et surtout
+Paris. Suivons celui-ci, qui est des plus troits.
+
+Un insolent vous voit venir, et il indique par son attitude une
+certaine rsolution l'impolitesse. Vous descendez froidement, et:
+Passe sans obstacle, homme fort, je triomphe de toi et de moi!
+
+Un peu plus loin, une pauvre femme, mal vtue et bien modeste, vous
+voit venir aussi; dj elle cherche la place de son pied sur le pav
+glissant. Vite vous la devancez... Un hommage la pauvret, que tout
+le monde opprime ou ddaigne, est chose bien louable.
+
+Plus loin encore, le passage est scabreux: sur la chausse, de
+la boue, des paveurs, un tombereau d'ordures suivi de plusieurs
+charrettes. Pour vous le pril et la souillure de la rue, pour les
+autres le trottoir. On a compris, et on vous salue avec un air
+d'admiration et de sympathique reconnaissance.
+
+Ah! nous oublions trop la fcondit merveilleuse des principes
+chrtiens. Le moindre devoir rempli a des approximatifs imprvus qui
+naissent sous nos pas pour nous produire un surcrot de mrite et un
+salaire de dlicieux plaisirs! Vous ne vouliez tre que patient avec
+courage, vous devenez tout de suite bienveillant sans effort; puis
+votre bienveillance va se transformer en une sorte de vertu gracieuse
+qui dterminera l'apparition d'une foule de charmants petits
+faits.--Le trottoir tait hier une arne o votre orgueil subissait un
+pugilat onreux; aujourd'hui, c'est la plate-bande d'un jardin o les
+fleurs s'panouissent.
+
+Mon point de vue une fois accept, je dfie que l'on trouve une
+situation et un lieu plus commodes pour acqurir le got du devoir
+et s'y fortifier petit petit. Tout en allant vos affaires, vous
+accomplissez, une multitude d'actes vertueux qui laissent derrire
+vous une prcieuse semence. Avec le droit, vous semiez des cailloux;
+avec le devoir, vous semez de bons exemples. De plus, votre patience
+se fortifie, et vous faites la conqute de l'humilit, la plus belle
+des vertus.
+
+Il y a quelques annes, pour me rendre mon bureau, je suivais chaque
+matin la rue du Four. Trs souvent j'y rencontrais un homme dont le
+vtement indiquait un ouvrier son aise.
+
+Nous nous croisions. Je descendais toujours du trottoir. Lui recevait
+l'hommage et continuait toujours de son pas vainqueur.
+
+Un matin, la rue tait plus malpropre et plus obstrue que
+d'ordinaire. Il y avait vraiment du mrite a cder la belle place. Je
+voyais venir mon superbe ouvrier. Il crut que je ne m'excuterais pas
+de bonne grce. Il souriait insolemment et se disposait me faire
+obir.
+
+Je me sacrifiai propos, sans hsitation, mais non pas sans dignit.
+
+Cela le surprit. Il se retourna et me suivit des yeux, jouissant de
+mes difficults avec un air de bravade.
+
+J'avais aussi tourn la tte; son orgueil imbcile se brisa contre
+un regard fixe et froid que je maintins sur lui pendant quelques
+secondes. Je sentis qu'il m'en garderait rancune.
+
+En effet, le lendemain, le surlendemain encore, il me parut courrouc.
+Une rsistance de ma part lui et t bien agrable! Il l'attendit en
+vain.
+
+Un des jours suivants, la pluie se mit tomber tout coup. La rue du
+Four ressemblait un de ces chemins vicinaux de la Brie pouilleuse,
+o le paysan mont sur son ne ne se hasarderait pas l'hiver, par
+crainte d'y perdre sa monture.
+
+Les pitons, bien ou mal vtus, les marchandes de noix ou de
+maquereaux se remisaient sous les grandes portes. Quoique muni d'un
+parapluie, je fis de mme, et je me mlai un groupe de pauvres gens
+qui attendaient la fin de la giboule en geignant.
+
+Mon homme tait l! Nous nous regardmes du coin de l'oeil. Il
+paraissait de mchante humeur, et la pluie le contrariait videmment
+plus qu'aucun de ses voisins.
+
+Je prononai son intention quelque phrase banale sur le temps.
+
+Il rpondit, comme se parlant soi-mme:
+
+--Oui, un joli temps, quand on est press! Je suis attendu dans une
+maison, cent pas d'ici, chez des bourgeois. Je voudrais y arriver
+propre, et il faut que je reste l. Je vais peut-tre manquer une
+bonne affaire.
+
+Je devinai que mon parapluie lui faisait envie, et me plaant
+brusquement bien en face de lui:
+
+--Monsieur, lui dis-je en affectant une politesse souriante, si
+vous tes attendu dans le voisinage, prenez mon parapluie. Vous le
+renverrez par une domestique ou un concierge; il vous suffira de
+remarquer le numro de la maison en sortant d'ici.
+
+--Mais, monsieur, si j'allais garder votre parapluie? Vous ne me
+connaissez pas.
+
+--Si, si, je vous connais.
+
+L'ouvrier crut une allusion sur ses arrogances passes envers moi.
+Il devint rouge. Je continuai du ton le plus aimable:
+
+--Je vous connais aussi bien que vous vous connaissez vous-mme, et je
+suis sr que vous me renverrez tout de suite mon parapluie. Le voil,
+partez vite.
+
+Il se laissa faire. Au bout de dix minutes, mon parapluie me revenait
+avec une bonne femme qui fit trs verbeusement la commission de
+reconnaissance.
+
+Je devais m'attendre un changement radical dans les procds de mon
+homme. Il guettait une premire rencontre. Pour moi je tenais peu
+une liaison au moins inutile. la premire rencontre, je passai vite.
+Il ne put que m'envoyer un beau salut, que je lui retournai par un
+geste trs civil: un salut d'gal gal.
+
+ partir de cette minime obligeance dont j'avais honor son caractre,
+je remarquai que non seulement mon fier ouvrier descendait du trottoir
+ la hte pour me faire place, mais encore qu'il avait renonc ses
+anciennes prtentions; car je m'amusais l'tudier, et je le vis plus
+d'une fois, distance, cder le pas avec un empressement semblable au
+mien. Il se christianisait sans le savoir!
+
+Les lois de Dieu sont grandes! Le moindre acte imprgn du sentiment
+chrtien a quelquefois des consquences d'une tendue extraordinaire.
+Nous n'en sommes pas toujours tmoins.
+
+Un dimanche, par un beau jour de mai, je me promenais de long en
+large sur la place Saint-Sulpice, en attendant la messe basse de neuf
+heures.
+
+Si peu que je fisse attention aux personnes qui passaient prs de moi,
+il m'tait impossible de ne pas voir le profond salut que venait de
+m'adresser un promeneur.
+
+Ai-je besoin de dire que c'tait encore mon ouvrier? Sa confortable
+toilette l'avait transform!
+
+Prcisment parce qu'il me parut dispos la discrtion, sinon au
+respect, je l'abordai.
+
+Il avait le sourire fin. Il parlait peu. Ses paroles n'taient point
+oiseuses. J'usai les banalits de la conversation sans qu'il y
+rpondit rien que des monosyllabes. Et puis je me tus.
+
+Le brave homme me dclara alors que mon opinitret descendre
+du trottoir, pour lui cder la place, l'avait fort surpris, fort
+intrigu, et qu'en dernier lieu, alors qu'il me supposait irrit
+enfin par sa bravade tout directe, mon extrme obligeance au sujet du
+parapluie avait boulevers son humble raison. Il me supposait un but,
+un motif. Il cherchait, il ne comprenait pas.
+
+--Comment vous appelle-t-on? lui dis-je.
+
+--Jean.
+
+--C'est un nom favorable. Monsieur Jean, autrefois le trottoir de la
+rue du Four tait pour vous l'instrument d'un orgueilleux despotisme.
+Chacun se sentait contraint de descendre votre approche. Depuis que
+je vous ai prt mon parapluie...
+
+--Ma foi, monsieur, depuis l'histoire du parapluie, j'agis tout
+autrement. J'ai eu l'ide de faire comme vous! D'abord je suis
+descendu pour les femmes et pour les vieillards, petit petit je suis
+arriv descendre pour tout le monde; et, vous ne le croiriez pas!
+aujourd'hui, si quelqu'un me prvient, cela me fait de la peine; il me
+semble que l'on a mauvaise opinion de moi, et que l'on me prend pour
+un homme d'un trs vilain caractre.
+
+--Eh bien, votre orgueil a fait place l'esprit de douceur; vous vous
+tes amlior; vous tes entr dans la bonne voie; peut-tre irez-vous
+loin dans cette voie o l'on ne recueille que des plaisirs, tout en
+purant et en grandissant son caractre. Mon but est atteint.
+
+--Mais qu'est-ce que vous y gagnez? Qu'est-ce que cela vous fait?
+
+Je lui montrai l'glise. Il me rpondit par une grimace. Un banc tait
+l. J'allai m'y asseoir. Sur un imperceptible signe amical, le
+brave Jean vint prendre place prs de moi, non sans rire sous cape,
+convaincu qu'il tait que j'allais le prcher.
+
+Le prcher! je n'aurais eu garde. Il y a temps pour tout. chacun sa
+fonction, d'ailleurs. Mon nophyte tait un homme de quarante ans, un
+brave ouvrier; son instinct le portait au bien assez directement; avec
+lui il suffisait d'agir trs simplement.
+
+--Monsieur Jean, je vous montrais du doigt l'glise, o je vais aller
+entendre la messe tout l'heure. Vous, vous n'allez pas la messe,
+je le sais. Je l'ai compris votre grimace. Mais vous irez un jour
+comme moi.
+
+--Cela ne m'tonnerait pas trop. Vous avez dj fait un miracle mon
+profit.
+
+--Je n'ai pas toujours t pieux; je le suis devenu l'aide de la
+rflexion. Il plut Dieu de dcider mon retour par ce chemin. Mon
+seul mrite est d'avoir obi son impulsion: nous ne saurions jamais,
+en face de lui, prtendre un autre mrite que celui de l'obissance.
+
+--Mais pour obir ainsi, il faut croire en Dieu; et il ne dpend pas
+de nous de croire!
+
+--Mon cher Jean, vous vous trompez. Sans vous rien dire de la grce,
+ce qui ressemblerait une prdication, je vous affirme qu'il dpend
+de nous de croire.
+
+---Alors je n'y comprends plus rien.
+
+--Compreniez-vous mon empressement descendre du trottoir lorsque
+vous approchiez, et l'offre de mon parapluie?
+
+--Enfin, monsieur, est-ce que vous voulez me rendre dvot?
+
+--Ne riez pas. Vous tes bien devenu patient, mme obligeant, sur ce
+trottoir o vous vous pavaniez en roi il y a six semaines.
+
+--Oui, c'est bien drle! S'il y a un secret, dites-le-moi. Par
+exemple, je ne m'engage pas rien faire de contraire mes opinions.
+
+--Ah! vous avez des opinions! Dites-moi, vous avez aussi de la
+loyaut?
+
+--Pour a, je m'en vante.
+
+--Cela suffit. Tant qu'une seule vertu catholique demeure dans
+l'homme, elle peut devenir, elle devient tt ou tard une fondation sur
+laquelle la Providence divine rebtit tout l'difice ruin. Ah! vous
+tes loyal! Eh bien, Dieu vous connat, il vous suit au travers du
+monde, et il vous aidera.
+
+--Mon cher monsieur, vous tapez bras raccourci sur tout ce qu'il y a
+dans ma tte. Pour un rien, je me mettrais en colre. Mais je ne veux
+pas tre ingrat envers vous. Faites votre affaire; cette fois-ci je
+vous coute trs srieusement.
+
+--Bien. Une remontrance vous ennuierait; vous hausseriez les paules.
+De longues explications religieuses et morales auraient peu prs le
+mme rsultat. Vous billeriez dans le creux de votre main.
+
+--C'est vrai.
+
+--Cependant, si l'on vous disait: La foi vous viendra, la condition
+d'un acte simple et loyal accompli en moins de dix minutes, et qui
+n'aura pas d'autre tmoin que Dieu, vous accepteriez la foi?
+
+--Je l'accepterais...
+
+Je me levai; l'ouvrier se leva. Nous marchmes petits pas en
+regardant l'glise.
+
+--Monsieur Jean, savez-vous encore votre _Pater_?
+
+--Oh!...
+
+--Et pourriez-vous le rciter couramment?
+
+--Oui, quoique cela ne me soit pas arriv trois fois depuis ma
+premire communion.
+
+--Voici l'glise devant nous. Entrez froidement. Si un murmure s'lve
+dans votre esprit, faites-le taire; dites-vous: J'ai promis d'tre
+loyal, je dois tre loyal.
+
+--Je le serai.
+
+--Vous irez au bnitier, que les fidles assigent quelquefois. Vous
+prendrez de l'eau bnite. Vous ferez le signe de la croix lentement et
+la tte haute, en homme de coeur qui a contract une obligation et
+qui la remplit. Puis vous vous isolerez au milieu de la foule. Alors
+recueillez-vous l'espace d'une minute; rappelez-vous la promesse
+qui vous engage et que vous tes tenu dgager strictement. Faites
+ensuite de nouveau le signe de la croix, et debout, une main dans
+l'autre main, rcitez le _Pater_ voix basse, doucement, trs
+doucement. Vous ferez ensuite encore un signe de croix, et vous
+sortirez de l'glise.
+
+--Aprs cela?
+
+--Rien.
+
+--Je comprends.
+
+--Pourquoi hsitez-vous?
+
+--C'est plus difficile que cela ne le parat.
+
+--Moins difficile que de cder la place sur le trottoir.
+
+--Et si je faisais ainsi que vous me l'avez dit, vous pensez..?
+
+--Je pense que cet acte bien simple sera un jour votre plus grand et
+votre plus beau souvenir. Mais si vous ne vous sentez pas maintenant
+l'nergie et la loyaut ncessaires ...
+
+--Ah! on ne doit pas remettre ces choses-l au lendemain.
+
+--Adieu; je vous prdis que vous serez bientt un solide et fier
+catholique.
+
+Je lui serrai la main, et je m'loignai rapidement, sans dtourner la
+tte, demandant Dieu de faire le reste.
+
+Pendant un mois, loin de chercher Jean, je l'vitais. Mais Paris
+est bien moins grande ville qu'on ne le pense. Jean m'avait guett,
+m'avait suivi, et il tait parvenu connatre mon nom et mon adresse,
+plus avanc en cela que moi, qui ne savais de lui que son prnom de
+Jean.
+
+Un matin je reois une lettre de faire-part. Il s'agissait d'un
+mariage pour le lendemain, entre M. Marteau et Mlle Gilquin, qui
+m'invitaient assister la bndiction nuptiale. Des noms inconnus;
+cela arrive de temps en temps. On cherche. Est-ce mon boulanger, mon
+fruitier, mon picier? Ici se rencontrait un obstacle bizarre: M.
+Marteau exerait la profession de fabricant de formes pour chaussures.
+
+Je stimulai mes souvenirs: aucune lumire. la fin, je remarquai que
+le fabricant de formes de chaussures avait, entre autres prnoms,
+celui de _Jean_. Mais une observation de l'autre Jean m'tait
+demeure dans la mmoire: J'ai de petits enfants, m'avait-il dit...
+Le Jean du trottoir tait donc mari; ce ne pouvait tre mon nophyte.
+Et cependant quelque chose me disait que ce devait tre lui...
+
+Mon incertitude cessa bientt.
+
+Je venais de dner: j'allais sortir. Un timide coup de sonnette
+m'annonce un visiteur. On ouvre. J'coute le nom: M. Jean Marteau.
+
+C'tait le mien! c'tait mon ouvrier de la rue du Four et de la place
+Saint-Sulpice!
+
+--Entrez, monsieur Jean, asseyez-vous. Eh bien! vous allez donc vous
+marier?
+
+--Mon Dieu, oui, monsieur, demain.
+
+--Mais il me semblait que vous tiez dj mari?
+
+--Pas prcisment. Si vous me le permettez, je vous expliquerai la
+chose. Je vous ai adress une lettre de faire-part avec l'espoir que
+vous viendrez l'glise, parce que c'est vous qui avez fait mon
+mariage; aussi est-ce surtout cause de vous que j'ai fait imprimer
+des lettres de faire-part.
+
+--Moi, j'ai fait votre mariage?
+
+--Certainement. Ah! c'est un peu long a expliquer.
+
+--Mettez-y le temps, et ne trouvez pas mauvais que je rie d'abord,
+cette ide que j'ai fait votre mariage sans savoir ni votre nom, ni
+votre profession, ni votre adresse.
+
+--Le bon Dieu sait le nom et l'adresse de tout le monde. Il a eu sa
+belle part dans l'affaire.
+
+L'honnte garon tait mu. Il n'avait pas dit: Dieu, mais le _bon
+Dieu_. Je ne sentis jamais si bien la diffrence. Dieu, ce n'est
+trs souvent que le terme plus ou moins banal des panthistes et des
+philosophes, qui en font, au plus beau, le synonyme de l'tre suprme
+des rpublicains de 93. Le _bon Dieu_, c'est le terme de prdilection
+des catholiques, qui ne craignent pas d'afficher une foi nave de
+bonne femme ou de petit enfant: ds qu'un homme, en parlant de Dieu,
+dit le _bon Dieu_, je vois le fond de son coeur et je puis lui tendre
+la main.
+
+Je tendis la main Jean. Je compris, avec une joie intime, que la
+providence de Dieu avait fait mrir le grain que j'avais sem. Me
+voil donc silencieux prs de mon cher visiteur, dont le visage
+s'panouit ds les premiers mots de l'histoire qu'il va raconter.
+
+--Monsieur, avant notre rencontre de la rue du Four et de la place
+Saint-Sulpice, j'avais des dfauts insupportables. J'ai le droit de
+les avouer, puisque je ne les ai plus. Je me grisais quelquefois, et
+je battais ma bonne femme de loin en loin. Vous m'avez enseign la
+patience; cela fut pour moi la meilleure des prparations. Ensuite,
+vous m'avez pouss dans l'glise au moment propice. Il en est survenu
+comme un miracle. Mais votre _Pater_ m'a fait passer, je vous
+l'assure, une rude journe! Pour tenir loyalement ma parole, il m'a
+fallu plus de force et de courage qu'il ne m'en faudrait dans une
+lutte contre dix hommes. Vous avez oubli, peut-tre?
+
+--Je n'ai pas oubli, et je vois que le _Pater_ a t bien dit.
+
+--Ah! Seigneur! Il faut que je l'aie dit comme on ne le dit jamais,
+car en sortant de l'glise, voyez-vous, je ne savais que devenir. Je
+me sentais moiti heureux, moiti exaspr en dedans de moi. Tout
+coup je me trouve, ma grande surprise, en face de la maison que
+j'habite. Je croyais chercher un estaminet pour m'y tourdir, et je
+revenais chez moi. Je monte, j'entre; je prends une chaise: je ne dis
+rien. Ma femme me regarde, et elle s'crie: Mon Dieu! Jean, est-ce
+que tu es malade? Le moyen, aprs cela, de croire que le _Pater_
+tait une petite chose insignifiante! Il m'avait si bien boulevers,
+que l'on me croyait malade. Je rassure ma femme; je lui dis de
+s'asseoir prs de moi, et je lui raconte ce qui venait de m'arriver.
+Vous pensez bien que je lui avais parl de vous souvent, et qu'elle
+vous connaissait on ne peut mieux sans vous avoir jamais vu. Elle
+m'coutait, sans souffler mot, en ouvrant de grands yeux. Quand j'ai
+fini, savez-vous ce que fait ma femme? Elle se prend pleurer, mais
+pleurer de tout son coeur! Et moi, Jean, un homme, je fais comme elle.
+Cela ne m'tait peut-tre pas arriv depuis vingt-cinq ans. Enfin,
+nous nous apaisons, et je me trouve soulag: petite pluie abat grand
+veut. Je voyais ma femme bien heureuse; j'tais aussi bien gai, bien
+heureux. Nous allons faire une promenade hors barrire avec les
+enfants. Vous vous souvenez que c'tait un dimanche?
+
+--Je m'en souviens.
+
+--Nous causions de vous, de votre parapluie, du trottoir, de l'glise,
+des signes de croix que j'avais faits et que pour un rien j'aurais
+recommencs toutes les dix minutes. Oui, monsieur! j'en prouvais un
+tel besoin, qu'en apercevant le calvaire de Vaugirard, le coeur m'a
+battu, et j'ai doubl le pas comme malgr moi pour saluer le calvaire
+et faire le signe de la croix.
+
+--Vous le lui deviez bien.
+
+--C'est vrai. Aussi, est-ce justement ce que j'ai dit ma femme. Nous
+tions, vers cette poque, la fin de mai, car il me semble tantt
+que cela date d'hier, tantt que cela date de dix ans. Le soir, au
+retour de la promenade, une glise se rencontre devant nous. On disait
+la prire du mois de Marie. Nous entrons, avec les petits. Et je vous
+recommence mon _Pater_, notre _Pater_. Ah! monsieur, que je l'ai bien
+dit cette fois, et que cela m'a fait de plaisir! Mes enfants, me
+voyant prier, priaient aussi d'une petite faon grave. Moi, Jean, un
+ouvrier, debout au milieu de ces enfants et de leur mre qui priaient
+dans l'glise; ...pour la premire fois de ma vie, je me suis senti
+l'importance d'un pre de famille et d'un citoyen.--Je ne vous
+fatigue pas?
+
+--Ho!...
+
+--Enfin, nous sommes rentrs chez nous et j'ai promis que je ne me
+griserais plus, et que je ne battrais plus jamais ma femme. Mais il
+y avait autre chose encore, dont ma bonne Franoise n'osait pas
+me parler; nous tions maris la ville, mais pas l'glise.
+Maintenant, mon cher monsieur, vous en savez autant que moi.
+
+J'tais ravi; j'avais les larmes aux yeux. Jean riait de plaisir,
+un peu d'orgueil, et de l'air d'un homme qui est sr de se rendre
+infiniment agrable. Il n'avait pas fini.
+
+--Vous voyez donc bien, monsieur, que c'est vous qui avez fait mon
+mariage, et que je devais vous inviter venir l'glise demain.
+
+--Ah! mon brave Jean, j'irai; j'irai avec plus de satisfaction et plus
+d'empressement dix fois, mille fois, que si vous tiez un millionnaire
+ou un prince.
+
+--J'en tais bien sr. Mais je dois vous dire encore un petit mot.
+Nous marier l'glise, c'tait la moindre chose; nous avons fait
+mieux que cela. Moi, je n'aime pas les demi-mesures. Devinez-vous,
+ah?...
+
+--Oui, ah!
+
+--Chut! Il ne faut pas toucher ces affaires-l en riant; vous le
+savez mieux que personne. Ma femme et moi, nous avons communi ce
+matin, et bien communi tous deux, je vous le certifie. Ainsi, vous
+aviez raison, monsieur; en me quittant sur la place Saint-Sulpice,
+il y a cinq semaines, vous prophtisiez. Oh! j'entends encore votre
+dernire parole: Jean, je vous prdis que vous serez un jour un
+solide et fier chrtien! Je le suis! mes enfants le seront comme leur
+pre!
+
+Nous causons encore un moment, aussi attendris l'un que l'autre, puis
+il me dit:
+
+--Eh bien, monsieur, demain donc.
+
+Le lendemain, j'assistai la messe du mariage. Il y avait peu de
+monde: une dizaine de personnes et cinq ou six enfants. Je faisais,
+avec tout le soin possible, honneur aux maris par l'aristocratie
+de ma mise. Pour la premire fois et la seule fois de ma vie, je
+regrettai de n'avoir pas un ruban rouge et une croix ma boutonnire!
+
+Aprs la messe, j'allai faire ma visite aux nouveaux poux dans la
+sacristie. On m'attendait videmment. Je fus salu comme ne le fut
+jamais un personnage d'importance: les enfants surtout me regardaient
+d'un air de vnration trs amusant.
+
+Mais voici Jean en habit noir, bien gant, bien cravat, chaussure
+parfaite, une physionomie tellement digne, que j'hsitais le
+reconnatre.
+
+Je lui serrai la main en ami, et je voulus faire un petit discours
+affectueux, un petit compliment d'homme du monde et de chrtien.
+
+Notre motion dura bien deux trois minutes, aprs quoi chacun rentra
+en possession de sa libert d'esprit. J'ai pu dire ces braves
+gens...
+
+Eh! qu'importe ce que j'ai dit et comment cela finit! Et si j'acceptai
+d'tre un convive de la noce! Et ce que Jean a fait depuis! Il est
+converti, voil tout!
+
+Jean prospre, sans hte; Jean s'attache bien moins acqurir une
+fortune qu' constituer une famille. Quand vous rencontrez sur le
+trottoir un luron de haute mine, qui vous cde la place avec une
+politesse inusite, ce doit tre lui.
+
+(_Venet_, Extraits.)
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+27.--UN FILS QUI TOMBE DANS LES BRAS DE SON PRE.
+
+Un jeune prtre attach l'Htel-Dieu de Paris est appel un soir
+prs d'un homme qui venait d'tre apport tout meurtri, tout sanglant,
+ la suite d'une rixe de cabaret. En proie une surexcitation
+extrme, le malheureux puise le peu de force qui lui reste en
+maldictions et en blasphmes. La vue du prtre ne fait qu'augmenter
+sa rage. Vainement le ministre du Dieu de paix s'efforce de ramener
+des sentiments meilleurs ce coeur ulcr; son zle demeure impuissant
+et la prudence le force mettre fin des instances videmment
+inutiles.
+
+Le prtre s'loigne donc, le coeur bris. Le lendemain matin, il
+revient tout anxieux l'hpital.
+
+--La nuit a t terrible, lui dit la bonne Soeur qui a veill au
+chevet du misrable. Il n'a eu ni un moment de repos, ni un moment de
+silence; toujours des douleurs atroces, toujours des blasphmes! Il
+n'y a pas plus d'une demi-heure qu'il est calme. Sa fureur s'est
+apaise pendant qu' la prire nous rcitions les litanies du Saint
+Nom de Jsus.
+
+--Avant ma messe, je vais le voir un instant; ma Soeur, prions pour
+lui.
+
+Puis, sur la pointe du pied, l'abb alla s'agenouiller prs du lit o
+l'tranger tait couch... Il ne s'agitait plus, et ses yeux taient
+ferms. Mon Dieu! dit tout bas le charitable prtre, prolongez ce
+calme pour que je puisse, avec votre grce, faire descendre dans cette
+me quelques penses de repentir et de confiance.
+
+Aprs avoir dit ces mots avec une grande ferveur, l'aumnier s'tait
+relev et allait se rendre la sacristie. Il avait dj fait quelques
+pas dans cette direction lorsqu'il revint tout coup vers le lit...
+Puis, ayant pris dans son brviaire une image, il l'attacha aux
+rideaux, de manire ce que le bless pt la voir lorsqu'il se
+rveillerait. Cette image reprsentait saint Stanislas Kostka en
+oraison devant une statue de la sainte Vierge.
+
+Mont a l'autel, l'aumnier avait peine se dfaire de la pense
+du malade. Dans cette multitude d'tres souffrants, combien n'y en
+avait-il pas de plus intressants que lui? Cependant c'tait celui-l
+qui le proccupait le plus; et, durant le saint sacrifice, il pria
+pour lui plus que pour les autres.
+
+La messe termine, le prtre, dans un grand recueillement, faisait son
+action de grces, quand une Soeur, celle qui il avait parl le matin
+mme en entrant dans la salle, vint lui dire d'un air radieux:
+
+--Monsieur l'abb, il vous demande...
+
+--Qui?
+
+--L'homme du numro 48... le furieux d'hier soir.
+
+--Les fureurs lui sont-elles revenues?
+
+--Oh! non; il est maintenant doux comme un agneau. Il vous demande...
+
+--Que Dieu soit bni!... htons-nous.
+
+Les voici tous les deux auprs du malade... Il ne s'agite plus, il ne
+se tord plus sur son lit... Son visage n'est plus enflamm, ses yeux
+ne lancent plus d'clairs, sa bouche ne blasphme plus. demi assis
+sur sa couche, il a les yeux fixs sur une image qu'il tient dans
+une de ses larges mains; de l'autre, il essuie la sueur froide qui
+ruisselle sur son visage... Sa proccupation est telle qu'il n'entend
+ni ne voit le prtre et la Soeur arrivs prs de lui... Enfin
+l'inconnu, levant les yeux, eut comme un sourire de reconnaissance
+sur ses lvres, qui, la veille, ne profraient que maldictions et
+blasphmes; et, d'une voix presque douce, il demanda:
+
+--Qui a attach cette image au rideau de mon lit?
+
+--C'est moi, rpondit l'abb.
+
+--Est-ce que vous me connaissez?
+
+--Aucunement.
+
+--Pourquoi donc avez-vous mis prs de moi l'image de saint Stanislas?
+
+--Parce que j'ai grande confiance en lui.
+
+--Ah!... vous n'avez pas eu d'autres raisons?... C'est que moi,
+ajouta-t-il en passant sa main sur son front, c'est que moi aussi...
+j'ai aim ce nom... je l'aime encore...
+
+ ces mots, l'inconnu porta l'image ses lvres: des pleurs
+jaillirent de ses yeux, sa bouche s'entr'ouvrit. Mon Dieu!
+profra-t-il, mon Dieu!...
+
+Et ses convulsions de la nuit le reprirent. Moins violentes que celles
+de la veille, elles ne durrent pas longtemps. Lorsqu'il fut redevenu
+plus calme, il se mit parler, mais comme lui-mme; quoique ses
+yeux fussent grands ouverts, il avait l'air de ne voir personne.
+C'est trange, disait-il, ce nom que je ne prononce plus... je le
+trouve ici, sur cette image... et attach mon lit... Quand ce prtre
+a donn la communion... j'ai pu le regarder... j'ai fix mes yeux sur
+les siens...; ils ressemblent ceux que j'ai tant fait pleurer!...
+Hier, j'ai blasphm contre lui... Lui et sa robe noire me faisaient
+horreur!... Un tel changement s'est opr en moi pendant sa messe,
+que, si je le revoyais prsent, je le bnirais.
+
+--Me voici! me voici! s'crie l'abb, me voici prs de vous... Je ne
+sais pas qui vous tes, mais jamais, pour aucun malade apport ici, je
+n'ai ressenti au coeur autant de charit... Je donnerais ma vie pour
+sauver votre me.
+
+--Oh! mon me!... Si vous saviez combien je l'ai souille, vous ne
+penseriez pas me sauver...
+
+--Arrtez! au nom du Sauveur Jsus, ne dsesprez pas de la
+misricorde divine.
+
+Parlant ainsi, le jeune prtre tait tomb genoux prs du lit,
+tenant les mains de l'tranger dans les siennes et les arrosant de ses
+pleurs.
+
+Aprs quelques instants, l'inconnu, qui ne retirait pas ses mains de
+celles de l'aumnier et qui laissait couler d'abondantes larmes, dit
+d'une voix plus calme:
+
+--Voil plus de vingt-trois ans... Nantes... que j'ai abandonn, que
+j'ai condamn aux privations, au chagrin, la misre peut-tre, ma
+femme et mon fils...
+
+--Quoi! s'cria le prtre en se relevant et en se penchant sur
+l'inconnu, vous avez une femme, un fils!... vous avez habit Nantes...
+Ah! encore un mot, un seul mot, je vous en conjure; votre nom?
+
+L'inconnu se nomme. Impossible de douter plus longtemps. L'abb
+Stanislas n'est plus debout, il est dans les bras, sur le sein de
+son pre!... Les battements de leurs coeurs, leurs larmes de joie se
+confondent.
+
+Mais, il n'y avait pas de temps perdre. L'abb parle d'un confesseur
+au pcheur repentant. C'est vous que je choisis, rpond celui-ci; je
+veux vous dclarer tous mes crimes et vous dire combien mon odieuse
+conduite envers votre pieuse mre m'a rendu malheureux!
+
+Lorsque le pardon appel par son enfant descendit sur le coupable,
+quelle ne fut pas la joie, l'indicible bonheur et du pre et du fils!
+Le repentant pardonn respirait l'aise, le poids de ses pchs ne
+l'oppressait plus; et le prtre qui avait enlev ce poids rptait
+avec transport: Celui que je vois maintenant sur le chemin du ciel,
+c'est mon pre! Oh! Seigneur, soyez, soyez jamais bni!
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+28.--LE ROSIER DU MOIS DE MARIE.
+
+Papa, disait une enfant de six ans un ancien militaire qui, nouveau
+Cincinnatus, occupait ses loisirs cultiver ses jardins et ses
+champs, donnez-moi ces jolies roses qui sentent si bon, et dont la
+blancheur gale celle des lis.--Pour les effeuiller, sans doute?
+rpondit le pre l'enfant.--Non, non, rpliqua celle-ci: elles sont
+trop belles pour cela.--Mais qu'en feras-tu?--C'est mon secret.--Ton
+secret! Le mot est risible... Et si je te donnais l'arbuste entier, me
+dvoilerais-tu cet important mystre?--Cher Papa, donnez toujours; je
+vous dirai plus tard qui je destine ces fleurs.-- la tombe de ta
+pauvre mre, sans doute?--C'est bien pour ma mre... mais... pour ma
+Mre du ciel. En prononant ces derniers mots, la voix de l'enfant
+avait un accent si pntrant et si doux, que le pre, sans en avoir
+compris le sens, en fut nanmoins profondment mu. Il s'avana donc
+vers le rosier, le dtacha habilement de la terre, et le remit entre
+les mains de sa petite fille, qui s'loigna aussitt, emportant avec
+elle son cher trsor.
+
+Quand la bonne petite rentra au logis, il tait dj tard. Son pre
+l'embrassa plus tendrement encore que de coutume et se retira dans
+sa chambre pour prendre un repos bien ncessaire aprs une journe
+employe de rudes labeurs. Mais, hlas! le sommeil ne vint point
+fermer ses paupires: une agitation fbrile, inaccoutume, s'tait
+empare de son esprit: les souvenirs d'un pass grossi d'orages
+revenaient sa mmoire et lui causaient un indicible effroi. Lui, le
+brave guerrier, le soldat intrpide, que le bruit du canon et de
+la mitraille n'avait jamais fait plir, prouvait un saisissement
+inexprimable.
+
+Pour calmer ces cruelles angoisses, vrai cauchemar de l'me caus par
+le remords, il se mit balbutier quelques-unes de ces prires qu'aux
+jours de son enfance il avait bien des fois redites sur les genoux
+maternels; et les mots bnis qui, depuis tant d'annes peut-tre,
+jamais n'avaient effleur les lvres du vieux militaire, vinrent s'y
+placer en ordre les uns aprs les autres, et former ce tout sublime
+connu sous le titre d'Oraison dominicale ou prire du Seigneur ...
+
+La prire! ce cri du coeur, cet lan de l'me vers Celui qui l'a
+cre, qui l'aime, qui _veut_ et qui _peut_ seul lui donner le
+bonheur, est un de ces remdes efficaces et doux, dont l'effet ne
+tarde pas se faire sentir. Notre homme en fit la consolante preuve.
+Un rayon d'esprance vint tout coup dissiper les tnbres dont,
+un instant auparavant, son entendement tait envelopp: Si je suis
+pcheur, se disait-il, si, pendant de longues annes j'ai vcu en
+vritable _paen_, en ennemi de Dieu, tout n'est pas perdu pour moi.
+N'ai-je pas un petit ange a placer entre moi et la justice du
+Seigneur prte me frapper?
+
+En pensant son enfant, l'ancien soldat s'endormit, et un songe
+ravissant acheva de le calmer. Il se crut transport dans un de ces
+temples majestueux levs par le gnie de la foi au Dieu trois fois
+saint. Au bas du choeur, l'entre de la nef principale, tait un
+autel tincelant de mille feux et surmont d'une gracieuse statue de
+la Vierge Marie. Une foule de fidles montaient et descendaient les
+marches de l'autel, dposant aux pieds de l'image vnre des fleurs
+et des couronnes. Une dlicieuse harmonie ajoutait au charme de cette
+pieuse vision. Mais bientt la foule s'coula; les chants cessrent;
+les lumires s'teignirent; la lampe du sanctuaire seule projetait
+ses vacillantes clarts sur le candide visage d'une petite fille qui
+s'avanait furtivement vers l'autel, et y dposait un rosier charg de
+blanches fleurs.
+
+Ici le vieillard s'veilla: le secret de sa chre enfant venait de lui
+tre rvl; et quand, le matin, elle accourut joyeuse vers lui pour
+l'embrasser: Moi aussi, lui dit-il en la prenant sur ses genoux, j'ai
+un secret. L'enfant sourit: Vous me le confierez, Papa? dit-elle
+son tour.--Non, ma petite, _tu le verras_.
+
+Le dernier jour du mois de mai 186..., un militaire ayant sur sa
+poitrine le signe des braves, s'approchait de la Table sainte. Une
+jeune enfant le suivait du regard et semblait envier son bonheur.
+
+Quelques instants aprs, le prtre qui venait de clbrer les saints
+mystres, s'approcha de nouveau de l'autel, et dtacha d'un rosier,
+plac aux pieds de la sainte Vierge, une branche encore toute
+fleurie. Il la prsenta ensuite au vieux guerrier, qui la baisa
+respectueusement.
+
+Depuis cette poque, elle figure comme un trophe au dessus des armes
+appendues aux murs de sa demeure, et, chaque fois que les regards du
+vieillard se portent sur ce rameau dessch, il murmure une prire
+Marie, l'aimable et tendre refuge des pauvres pcheurs.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+29.--LA STATUETTE DE SAINT ANTOINE.
+
+lev par une pieuse mre, D***, officier aussi loyal que brave,
+avait eu la foi, mais la vie des camps et des casernes avait effac
+l'empreinte primitive de la religion et il en tait arriv cette
+indiffrence froide et triste qui est une forme honnte de l'impit.
+Son pouse, reste matresse pour elle-mme et pour sa fille de toutes
+les pratiques de la dvotion, n'en pleurait pas moins l'garement de
+celui qu'elle aimait assez sur la terre, pour ne pas vouloir en tre
+spare au ciel. Depuis longtemps dj, ses prires montaient toujours
+vers le Ciel et imploraient l'appui de la Reine des vierges. Rien ne
+venait la consoler. Un jour mme, une nouvelle peine vint s'ajouter
+aux autres: son mari lui avait appris qu'il tait franc-maon! Ce
+n'tait plus seulement l'indiffrence, c'tait l'impit relle et
+notoire, l'impit publique et affiche...; et, en pensant cela,
+Mme D*** serrait sa fille sur son coeur comme pour la prserver d'un
+malheur, ou peut-tre pour avoir recours l'innocence de l'enfant,
+contre le pril que courait l'me du pre.
+
+Tout--coup, ses yeux se portrent sur une statuette de saint Antoine
+de Padoue qui ornait sa chambre, et une ide subite s'empara de son
+me attriste... Mon enfant, dit-elle sa fille, mon enfant, il faut
+que tu pries beaucoup saint Antoine pour obtenir de lui que ton pre
+retrouve ce qu'il a perdu!
+
+--Qu'a-t-il donc perdu, ma mre?
+
+--Tu le sauras plus tard, mais prie et... n'en dis rien ton pre.
+
+Le regard naf de la jeune fille se leva vers la statuette, et ses
+lvres s'ouvrirent pour laisser chapper ces paroles: Grand Saint,
+faites retrouver mon pre ce qu'il a perdu.
+
+En-ce moment la porte s'ouvrait, et M. D*** venait avertir sa femme
+qu'il allait sortir.
+
+Il avait tout entendu et se demandait tout en marchant ce que cela
+pouvait bien tre. Qu'ai-je donc perdu, se disait-il? C'est sans
+doute ma femme qui aura gar quelque chose...; mais quelle ide
+d'aller redemander cela cette statue! Aprs tout, peu importe! Elle
+est si bonne pouse et si bonne mre!... C'est gal, il faut que je
+lui dise de ne pas s'inquiter, car enfin si j'avais perdu une chose
+srieuse, je le saurais bien.
+
+Comme on tait aux premiers jours de juin, M. D*** jugea que la soire
+assez belle lui promettait plus de jouissance la campagne qu'entre
+les quatre murs de la loge. Une ide! se dit-il en se frappant le
+front, je vais chercher ma femme et ma fille et nous irons faire un
+tour la campagne...; mais qu'ai-je donc perdu?...
+
+Mme D*** eut un sourire de bonheur et jeta un regard qui disait merci
+ saint Antoine, quand son mari vint lui dire son ide! mais elle
+resta muette et se sentit rougir lorsqu'il ajouta: Dis donc,
+est-ce que j'ai perdu quelque chose?--Pourquoi me demandes-tu cela?
+rpondit-elle.--C'est que j'ai entendu la petite.
+
+La conversation en resta l, mais l'embarras de Mme D*** n'avait pas
+chapp son mari, et souvent encore il se demandait: Qu'ai-je donc
+perdu?
+
+Le 12 juin au soir, Mme D*** se trouvait encore dans sa chambre avec
+sa fille, et l'enfant redisait avec ferveur sa nave prire: Grand
+Saint, faites retrouver mon pre ce qu'il a perdu!
+
+Mais enfin, dis-moi donc ce que j'ai perdu, s'cria M. D*** en
+entrant violemment dans la chambre... Depuis huit jours, je me le
+demande... Depuis huit jours, cette pense m'obsde... Tu fais
+toujours prier ta fille pour cela, mais tu ferais bien mieux de me le
+dire, car je saurais si cela vaut la peine de fatiguer cette enfant!
+
+Mme D*** se leva, en regardant son mari avec calme: Mon ami, lui
+dit-elle, serais-tu content de me quitter pour toujours?
+
+--Ah! pour cela non! et si c'est pour cela que tu pries et que tu vas
+ l'glise, tu peux t'abstenir!
+
+--Cependant, mon cher ami, si tu ne retrouves pas ce que tu as perdu,
+il faudra nous quitter un jour..., et pour toujours!
+
+--Mais qu'est-ce donc?... Dis, je t'en conjure..., qu'ai-je donc
+perdu?
+
+--La foi... la foi de ta mre!... et je ne veux pas te quitter, moi...
+Oh! je ne le veux pas... il faut que tu la retrouves!
+
+Et la pauvre femme pleurait, pendant que, sans ajouter un seul mot, M.
+D*** sortait.
+
+La foi, disait-il, la foi de ma mre... de ma femme et de ma fille!.
+Et pendant toute la nuit, Mme D*** qui priait, l'entendait marcher,
+s'agiter et rpter souvent: La foi... la foi de ma mre!
+
+Le lendemain matin, M. D*** entre sans rien dire, dans la chambre de
+sa femme; puis, comme veill par une ide subite: Est-ce que vous
+avez une fte aujourd'hui?
+
+--Oui, mon ami, la fte de saint Antoine de Padoue.
+
+--Ah! le petit Saint de la chemine! ... Eh bien! merci, saint
+Antoine!
+
+Et comme Mme D*** le regardait anxieuse... Oui, oui, ma femme,
+s'cria-t-il en ouvrant les bras, oui, c'est fait, j'ai retrouv ce
+que j'avais perdu;--mais nous devons un beau cierge ton petit Saint,
+allons le lui porter!
+
+Et quelques minutes plus tard, le frre Portier du couvent des
+Franciscains appelait un Pre pour confesser M. D*** qui avait
+retrouv la foi. (_R. P. Apollinaire_.)
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+30.--LE CHEMIN DU COEUR.
+
+Un honorable ecclsiastique de Paris venait d'tre appel pour
+confesser une vieille femme mourante dans une de ces maisons qui
+servent de refuge aux chiffonniers; il entendit des cris plaintifs
+partir d'une chambre voisine et comme le bruit d'un corps qui tombe.
+Il s'y prcipite et voit une femme tendue sur le carreau, qu'un homme
+rouait de coups. Ah! malheureux! s'crie involontairement l'abb.
+L'homme se retourne, et, apercevant le prtre, il lui dit: Que
+viens-tu chercher ici, calotin? Tu vas passer par la fentre. Et, le
+saisissant par le collet et la ceinture, il le soulve de terre et se
+rapproche de la fentre.
+
+C'tait au troisime tage. L'abb avait conserv sa prsence
+d'esprit. Rapide comme l'clair, un souvenir se prsente lui, et
+sans paratre mu, il lui dit: Moi qui venais vous chercher pour
+porter secours une pauvre voisine qui se meurt! L'homme s'tait
+arrt; il tait temps: la fentre ouverte n'tait plus qu' un pas.
+Il repose l'abb par terre en lui disant: Qu'est-ce que c'est?--Une
+pauvre femme qui se meurt sur un vritable fumier, et je venais
+pour que vous m'aidiez un peu la secourir.--Voyons. Et l'abb le
+conduisit dans la pice contigu et lui montra une vieille femme
+tendue sur un misrable grabat couvert d'une paille infecte, dans
+le paroxysme d'une fivre brlante, peine recouverte de quelques
+misrables haillons. Ah! pauvre femme! dit le chiffonnier dont la
+colre tait tout fait tombe cet aspect.--Je vais vous prier, lui
+dit l'abb en lui tendant une pice de 40 sous, de me procurer deux
+ou trois bottes de paille frache pour qu'elle soit un peu moins
+mal.--Tout de suite. Et, prenant la pice, il s'lance, descendant
+quatre quatre les marches de l'escalier vermoulu.
+
+ peine tait-il parti que toutes les portes du corridor s'ouvrirent,
+et tous les habitants, les femmes surtout, y compris celle qui venait
+d'tre battue, se prcipitent en disant: Sauvez-vous, monsieur
+l'abb, sauvez-vous vite pendant qu'il est loin. Il est aussi fort
+qu'il est violent, et s'il vous retrouve ici, il pourrait bien vous
+faire un mauvais parti.--Non, non, rpondit l'abb en souriant, je
+resterai. Je l'ai entrepris. Il vaut beaucoup mieux que vous ne
+croyez, et il faudra bien que j'en vienne bout. On l'entendit
+remonter. Chacun tait rentr chez soi, fermant soigneusement sa
+porte.
+
+Il arrivait en effet, charg de trois bottes de paille qu'il jeta
+terre la porte de la malade. Il en dlie une, tend la paille par
+terre, et enlevant la pauvre infirme aussi dlicatement qu'aurait pu
+le faire une soeur de charit, il la pose dessus avec prcaution.
+Ouvrant la fentre, il jette dans la rue, sans trop de souci des
+ordonnances de police, le fumier infect qui couvrait le grabat, et le
+remplace par la paille frache des deux autres bottes; il la recouvre
+de ce qu'il trouve de mieux dans tous ces haillons, et replace sur son
+lit avec le mme soin la vieille femme, qui le remercie par signes et
+surtout par l'air de satisfaction et de bien-tre avec lequel elle
+s'arrangeait sur sa couchette.
+
+L'abb l'avait regard avec bonheur, et ds que tout fut fini, lui
+prenant la main, il lui dit: Tenez, je gage que vous tes plus
+content de vous que si je vous avais laiss battre votre femme tout
+ votre aise.--Ah! dame! je ne dis pas; et, regardant la vieille
+voisine, il ajouta: Pauvre femme, je ne savais pas qu'elle ft si
+mal.--Vous tes un brave homme, j'ai vu comme vous vous y preniez bien
+pour elle, et avec quel soin.--Oh! c'est qu'elle est si faible!--Je
+reviendrai la voir dans quelques jours, et j'aurai bien du plaisir
+ vous voir.--Ah! monsieur l'abb, dit-il en rougissant un peu; et
+prenant la main que l'abb lui tendait de nouveau: Excusez si j'tais
+bien en colre tout l'heure.--Je n'y pense plus, et revoir.
+Cependant vous allez me faire une promesse.--Quoi donc?--Je reviendrai
+dans cinq six jours, et d'ici-l vous ne battrez pas votre
+femme.--Ah! c'est qu'il y a des moments qu'elle m'impatiente.--Eh
+bien! dans ces moments-la, vous irez voir cette pauvre voisine...
+C'est promis, revoir. Et sans attendre davantage, il secoue la main
+du chiffonnier et se hte de partir.
+
+Il revint effectivement au bout de cinq jours, et aprs sa visite
+la pauvre vieille, qui lui raconta en pleurant combien son terrible
+voisin avait t bon pour elle, il entra chez lui. En le voyant, la
+femme se prcipite vers lui en lui disant: Ah! monsieur l'abb, vous
+m'avez sauv deux _roules_. Le mari, un peu confus, ajouta: Ah!
+oui, les mains m'ont bien dmang... Mais j'ai fait comme vous m'avez
+dit, et je ne rentrais que quand la colre tait passe.--Vous le
+voyez, dit l'abb, on peut toujours en venir bout, et je suis sr
+qu'aprs ces deux fois vous avez trouv votre femme bien plus douce.
+
+La glace tait rompue, et l'abb en profita pour parler un peu charit
+et amour du prochain. Nul n'avait mieux que lui, qui prchait si bien
+d'exemple, le droit d'en parler. De l il passa un peu l'amour de
+Dieu, et quitta le couple enchant, emportant une nouvelle promesse de
+patience et celle d'une visite du mari. Sous cette grosse enveloppe
+il cachait un coeur intelligent et bon, et il ne fut pas difficile
+ l'abb de le ramener Dieu. Aprs avoir t la terreur de son
+quartier par sa force et sa violence, il en devint le modle et
+l'aptre. Plus d'une fois il amena l'abb d'anciens camarades dont
+il avait dtermin la conversion.
+
+Un matin, l'abb se trouvait d'assez bonne heure Saint-Sulpice. Il
+le vit entrer et, aprs une courte prire, s'approcher du tronc des
+pauvres, y jeter quelque chose et se retirer prcipitamment. Il le
+suivit, et l'ayant rejoint dehors, il lui demanda ce qu'il venait de
+faire. Le chiffonnier hsita rpondre, mais, certain que l'abb
+avait tout vu, il lui dit: Eh bien! c'est l'argent de mon djeuner
+que j'y ai jet. Autrefois je n'en ai que trop dpens au cabaret.
+J'ai donn des scandales, vous le savez mieux que personne. Pour les
+rparer autant que je le puis, je jene quelquefois, et comme il ne
+serait pas juste d'en tirer profit, je viens jeter ici, pour les
+pauvres, l'argent que mon djeuner m'aurait cot.
+
+(_L'abb Mullois_.)
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+31.--LE NOUVEL AUGUSTIN.
+
+Un jeune homme du nom d'Augustin, emport par ses passions ardentes,
+tait tomb dans le dsordre presque au terme de ses tudes. Ne
+connaissant plus ni frein ni rgle, il n'coutait mme pas sa mre et
+restait insensible ses larmes comme ses reproches. Par intervalles
+cependant, le remords venait troubler la conscience du jeune libertin,
+mais il tchait de s'tourdir davantage et se plongeait dans la
+dissipation. Soudain, une maladie de poitrine se dclara. Inquite de
+le voir partir pour la capitale avec une toux opinitre, sa plus jeune
+soeur, Anna, cacha, sans le lui dire, une mdaille de la sainte Vierge
+dans l'habit qu'il portait. Ce pieux stratagme fut sans effet sur
+lui. Loin de l: On s'est donn une peine inutile, crivit-il
+bientt; je prie qu'on ne recommence pas, mon tailleur a bien autre
+chose faire qu' dcoudre des mdailles.
+
+Les symptmes de la maladie ne tardrent pas devenir inquitants,
+et firent de rapides progrs; des crachements de sang menaaient
+d'touffer tout coup le malade. Ainsi la mort le pouvait frapper
+toute heure: pauvre Augustin! il n'tait pas prpar paratre devant
+Dieu, il ne songeait pas mme s'y disposer. Un jour, dans une
+entrevue qu'il eut avec sa soeur religieuse, celle-ci lui avait dit
+avec tendresse: Mon cher Augustin, songe donc mettre ta conscience
+en rgle avec Dieu; moi qui t'aime tant, je ne puis soutenir la pense
+de te savoir loin de lui. Pour toute rponse, le jeune homme avait
+serr avec motion la main de sa soeur, puis il avait cherch
+changer une conversation qui semblait le fatiguer. Un autre jour, une
+crise violente ayant fait apprhender que sa dernire heure ne ft
+arrive, sa mre avait fait prier l'aumnier, premier dpositaire des
+secrets du coeur de son fils, d'accourir en toute hte. L'aumnier
+s'tait prsent sans retard avec sa douce parole, son regard ami.
+Augustin n'avait voulu rien entendre, et le vieillard s'tait retir
+les yeux pleins de larmes amres.
+
+Mais pendant qu'Augustin repoussait le ministre de Dieu, on priait
+pour lui dans les sanctuaires consacrs Marie, si bien surnomme
+l'esprance des dsesprs: l'heure du triomphe de la grce ne devait
+pas tarder sonner.
+
+Soudain une crise affreuse se dclare, c'est le dernier avertissement
+du ciel.
+
+Surmontant alors sa douleur, la mre d'Augustin s'approche de son lit
+et lui dit avec amour: Mon fils, je t'en supplie, ne diffre pas
+davantage; si cette crise continue, es-tu sr d'en supporter l'effort,
+dans l'tat d'puisement o tu es? Courageuse mre, pour sauver
+l'me de votre enfant, vous avez su triompher des faiblesses du coeur
+maternel; mais aussi, que votre me abattue fut console quand le
+pauvre malade, levant vers vous son regard mourant, vous dit: Je le
+veux bien, faites venir M. le Cur!
+
+Celui-ci arriva promptement, fut reu bras ouverts, et commena
+avec le jeune homme un de ces mystrieux entretiens dont le ciel seul
+connat le secret et qui rhabilitent les mes devant Dieu. Quand le
+prtre sortit, le malade tait calme, une douce joie brillait sur son
+visage. Augustin, qui depuis trois mois n'avait pour sa mre qu'une
+froideur glaciale, triste fruit de son esprit aigri et chagrin,
+l'appela prs de son lit et l'embrassa avec tendresse; c'tait le
+tmoignage de la rconciliation qu'il venait de cimenter avec Dieu,
+l'expression filiale de sa conscience tranquillise.
+
+ partir de ce moment, le plus admirable contraste se fit remarquer
+dans le jeune malade; on le voyait subir d'heure en heure l'influence
+de l'action cleste.
+
+Lui adressait-on des paroles de pit? il les recevait avec
+reconnaissance. Lui faisait-on une lecture difiante? il l'coutait
+avec une douce attention. Les _Confessions_ du grand vque
+d'Hippone faisaient, entre tous les autres livres, ses plus chres
+dlices. C'est mon histoire que je lis, disait-il avec un pieux
+sentiment d'amour de Dieu. Il contemplait avec bonheur la croix de
+Jsus, cherchant participer la vertu qui s'en chappe pour le
+chrtien supportant sans se plaindre les plus cruelles douleurs. Il
+fit publiquement ses excuses tous les membres de sa famille et aux
+personnes de la maison pour les scandales qu'il avait donns, et
+particulirement au vnrable ecclsiastique dont il avait refus le
+ministre quelques mois auparavant.
+
+Sa mort fut des plus difiantes: le pcheur tait devenu un saint.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+32.--VAINCU PAR L'EXEMPLE.
+
+Un enfant pieux tait plac dans un trs mauvais atelier de tourneur;
+c'tait vritablement pour lui un enfer. Pour comble de malheur,
+le patron avait un contrat pass avec les parents et ne voulut
+pas entendre parler de rupture. Le jeune apprenti fut tent de se
+dsesprer; mais soutenu par les conseils de son confesseur, il se
+rsigna. Les attaques allaient toujours croissant. Enfin, un dimanche,
+le pauvre enfant vient se jeter dans les bras de l'aumnier, et,
+fondant en larmes, lui fait part de ses nouveaux tourments; il se
+plaint surtout d'un ouvrier qui s'acharne aprs lui plus que les
+autres et le harcelle de ses impits. Quel remde cette situation?
+Un seul, la prire! Priez pour la conversion de ce malheureux! Tout
+est possible Dieu. lui dit le confesseur. Rest seul dans un petit
+sanctuaire, l'enfant se prosterne devant une statue de la Sainte
+Vierge, pleure chaudes larmes et prie longtemps avec la plus grande
+ferveur. Le samedi suivant, l'apprenti amenait aux pieds de l'aumnier
+du Patronage le malheureux ouvrier sincrement converti, autant par
+les prires que par les bons exemples et la rsignation de l'enfant.
+Peu de temps aprs, tous les deux s'approchaient de la sainte Table,
+combls de grces et de consolations. Cet ouvrier persvra dans son
+heureux retour et prit nergiquement la dfense du pauvre apprenti. Ce
+n'est pas tout. Quelque temps aprs, le patron lui-mme vint trouver
+le directeur du Patronage, lui avouant que l'exemple des vertus
+simples et modestes de son apprenti, joint des malheurs de famille,
+avait profondment touch son coeur. Je me suis dj confess M.
+le Cur, dit-il, et j'y retourne ce soir. Demain je fais mes Pques.
+Dsormais je ne veux pas d'autres apprentis, ni d'autres ouvriers que
+ceux du Patronage. Jamais je ne travaillerai le dimanche, jamais une
+mauvaise parole ne sera prononce chez moi. Veuillez, monsieur, me
+considrer comme un des vtres, comme tout dvou la religion et
+la moralisation de la classe ouvrire.
+
+Ne faut-il pas dire aprs cela que la prire et le bon exemple peuvent
+convertir les coeurs les plus endurcis?
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+33.--LA FILLE DU FRANC-MAON.
+
+J'ai t appel, racontait en 1865 un vnrable religieux passioniste,
+pour administrer un mourant Brooklyn. C'tait un allemand, que
+j'avais eu l'occasion de rencontrer plusieurs fois. Sa fille unique,
+excellente catholique, me prvint que son pre tait franc-maon et
+qu'il fallait exiger sa rtractation.
+
+Aprs avoir entendu sa confession, je lui demandai s'il n'avait
+pas appartenu quelque socit secrte.--Oui, mon Pre, je suis
+franc-maon; mais, vous le savez, en Amrique, cela n'est pas
+mal.--C'est une erreur, lui dis-je; la franc-maonnerie est condamne
+partout o elle existe. Il vous faut donc rtracter tout ce que vous
+avez pu promettre et me dlivrer vos insignes.
+
+Le malade fit bien quelques difficults, mais il avait gard la foi,
+et il signa la rtractation que je rdigeai: puis il me fallut faire
+de nouvelles instances pour obtenir son charpe, son querre et sa
+truelle d'argent, son tablier de peau et son rituel, renferms dans
+une armoire prs de son lit. Je dus lui expliquer la ncessit de se
+dpouiller de tous ces objets s'il voulait faire preuve d'un repentir
+sincre et d'un retour efficace l'glise. Je sortais, emportant les
+dpouilles opimes, et tout heureux d'avoir arrach son me au dmon.
+
+La jeune fille m'attendait sous le vestibule: Eh bien! dit-elle, mon
+pre vous a tout remis? Tout, n'est-ce pas? Il a fait la paix avec
+Dieu?--Voyez plutt, ma fille. Et je lui montrai les objets que
+j'avais la main. Elle les prend l'un aprs l'autre, et puis, d'un
+air triste, elle dit: Non, tout n'est pas l; il n'a pas eu de peine
+ vous remettre ces insignes; il lui en a cot davantage pour ce
+livre, qui est particulier son grade. Mais il y a encore autre
+chose.--Quoi donc?--Un crit dont j'ignore le contenu; mon pre m'a
+recommand de le porter tout cachet aprs sa mort au chef de sa Loge.
+Ce doit tre quelque secret important.
+
+Je retourne prs du malade, et je lui dis: Mon pauvre ami, pourquoi
+me trompez-vous? Vous allez paratre devant le tribunal de Dieu;
+croyez-vous chapper sa justice? Vous avez encore quelque chose
+me livrer. Le malade parut constern; je remarquai la pleur de
+son visage et le trouble de ses yeux; puis il dit avec un certain
+embarras: Mais vous avez tout emport, je n'ai plus rien
+vous livrer.--Non, il y a un crit comme en font tous les
+francs-maons.--C'est une erreur, mon Pre, je n'ai plus rien. Je
+redoublai d'instances: tout tait inutile, le dmon allait triompher.
+J'employais tous les moyens que je croyais efficaces en telle
+occasion. Je n'obtins rien: le malade niait, ou ne rpondait pas.
+Alors, sa fille ouvre la porte et se jette genoux au pied du lit:
+Oh! mon pre, de grce, sauvez votre me; votre fille serait trop
+malheureuse. Vous dites que vous m'aimez, prouvez-le maintenant.
+
+Le malade ne s'attendait pas cette secousse: les embrassements et
+les larmes de sa fille l'meuvent; elle lui prodigue les caresses les
+plus vives; elle lui dit les paroles les plus tendres, lui parle du
+ciel qu'il perd, et le malade veut rpondre: Tu sais que je n'ai rien
+de cach. Sa fille, prenant un ton inspir: Ne mentez pas, mon pre;
+vous avez toujours t franc; que je ne rougisse pas de votre nom.
+Donnez au Pre le papier que vous m'avez recommand de porter au
+vnrable de la Loge.
+
+ ces paroles, le malade pousse un cri; puis, faisant un effort, il
+dit en soupirant: Non, ma fille, tu ne rougiras pas de ton pre.
+Tiens, prends cette clef mon cou, ouvre le tiroir, et donne au Pre
+le papier qu'il renferme. Puis il tombe affaiss.
+
+Sa fille, prompte comme l'clair, avait excut ses ordres et me
+remettait un pli cachet en disant: Victoire! mon pre est sauv!
+
+Cette scne m'avait profondment touch. Le courage de cette fille me
+rappelait une chrtienne des premiers sicles. Le malade vcut
+encore quelques heures, et ses dernires paroles taient un acte de
+contrition, en mme temps que de foi et d'esprance. J'ouvris, en
+prsence de sa fille, le pli cachet. C'tait un serment sign avec du
+sang. J'avais entendu parler de ce genre d'crits en usage chez les
+chefs de la franc-maonnerie; mais quand je parcourus ce papier, je
+n'en pouvais croire mes yeux. C'tait le serment d'une guerre sans
+fin, sans merci, contre l'glise, la papaut et les rois; avec les
+plus excrables maldictions s'il violait sa parole. Ce papier, je
+l'ai remis entre les mains de l'archevque, afin qu'il pt apprcier
+aussi bien que moi la malice infernale de la franc-maonnerie.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+34.--UN VOYAGE DE CENT LIEUES EN AUSTRALIE.
+
+Dans une de ses courses apostoliques au milieu des rgions peu
+frquentes de l'Australie, Mgr Polding tomba malade et fut soign
+avec un dvouement admirable par une veuve. Le vnrable prlat,
+revenu la sant, lui fit promesse qu' quelque poque de l'anne
+et en quelque lieu qu'il ft, il reviendrait, son appel, lui
+administrer les derniers sacrements. Bien des saisons se passrent, et
+une nuit d'automne arriva une lettre invitant l'archevque remplir
+la promesse faite sa bienfaitrice qui se mourait. Sans hsiter un
+seul instant, le digne prlat, en dpit de la rigueur de la saison, se
+mit immdiatement en route.
+
+Aprs avoir bien march des heures et des jours, il arriva haletant et
+harass la maison qu'il tait venu chercher de si loin; mais son
+grand tonnement, il trouva une solitude complte.
+
+Pendant que l'archevque mditait ce qu'il allait faire, son attention
+fut appele soudain par le bruit de la hache d'un bcheron. Se
+dirigeant immdiatement vers l'endroit d'o partait le bruit, il se
+trouva bientt en face d'un robuste Irlandais. Mgr Polding apprit de
+lui que la vieille dame, craignant quelque retard de sa part, s'tait
+dcide, bien que mourante, aller chercher ailleurs des secours
+spirituels; mais le bon Irlandais ne put lui indiquer la direction
+qu'elle avait prise. Le prlat comprit qu'il serait compltement
+inutile d'aller sa recherche mais une inspiration lui vint. Il
+s'assit sur un tronc d'arbre, et, s'adressant au bcheron, il lui dit:
+Eh bien, mon brave, aprs tout, je n'ai pas l'intention d'tre venu
+ici pour rien. Ainsi, mettez-vous genoux, et je vais entendre votre
+confession.
+
+L'Irlandais commena par s'excuser, allguant son manque de
+prparation, le long laps de temps coul depuis sa dernire
+confession, etc.; mais tous ces scrupules furent combattus par
+l'archevque, et le bcheron finit par s'agenouiller, repentant et
+contrit; pour recevoir l'absolution de ses fautes. L'archevque
+lui fit promettre d'aller communier le dimanche suivant, et ils se
+sparrent. Mgr Polding avait peine fait quelques pas qu'il entendit
+un profond gmissement. Il revint en toute hte et trouva son pnitent
+mort, cras par la chute d'un arbre.
+
+Combien n'est donc pas admirable la misricorde de Dieu, qui appelle
+ainsi un vque des centaines de lieues de sa rsidence, par des
+chemins pleins de dangers et par le temps le plus rigoureux, pour
+ouvrir les portes du ciel l'me d'un pauvre homme sur le point de
+comparatre son tribunal?
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+35.--RIEN N'EST IMPOSSIBLE A DIEU.
+
+Dans une antique cit des bords du Rhin, la femme d'un cordonnier,
+qui vivait dans une extrme misre, se rendit chez l'vque, pour
+lui demander secours et protection. Le prlat tait connu comme le
+consolateur de toute espce de souffrances: les vieillards, les
+veuves, les orphelins, les infirmes, les aveugles, tous ceux qui
+souffraient physiquement ou moralement, approchaient de lui, malgr sa
+haute dignit, avec confiance et abandon. Quand l'vque eut entendu
+les plaintes de la pauvre femme, il lui dit amicalement, mais
+cependant sur le ton du reproche:
+
+Je ne suis pas assez riche, bonne femme, pour vous donner l'aumne
+deux fois par semaine.
+
+La pauvre femme rpondit sans oser lever les yeux:
+
+Que Votre Grandeur daigne m'excuser; mais mon mari est depuis
+longtemps alit et tourment de si grandes douleurs!...
+
+--S'il en est ainsi, s'cria l'vque, je ne saurais vous refuser,
+car, pour des cas semblables, j'ai toujours une somme en rserve.
+Je veux voir aussi votre mari et lui apporter quelques consolations
+spirituelles.
+
+ ces mots, la pauvre femme se montra inquite et embarrasse:
+
+Que Votre Grandeur ne se drange pas... Mon mari a de singulires
+ides.
+
+--Malgr cela je raliserai mon projet, interrompit srieusement
+l'vque qui se figura que cette maladie attribue au mari tait un
+prtexte pour obtenir un secours plus abondant.
+
+--Il faut donc que je vous avoue franchement, dit la pauvre femme tout
+en larmes, que mon mari est si profondment irrligieux qu'il ne veut
+entendre parler d'aucun prtre.
+
+--Cela ne m'empchera pas de l'aller visiter, d'autant qu'il est, je
+le vois, doublement malade. Peut-tre, humble instrument de Dieu,
+pourrai-je le ramener dans la bonne voie.
+
+La pauvre femme courut avec le coeur inquiet prs de son mari; il
+souffrait beaucoup, elle n'osa lui annoncer la visite qu'il allait
+recevoir.
+
+Bientt aprs, la porte de la chambre s'ouvrit doucement, et l'vque
+entra.
+
+Il s'approcha avec bont du lit de douleur et s'informa avec
+bienveillance des souffrances du malade; il s'effora de rchauffer le
+coeur du pcheur au foyer toujours brlant de l'amour divin et de le
+prparer au voyage de l'ternit.
+
+Mais le malade qui, la premire vue de l'vque, tait devenu rouge
+de colre, se montra tellement insensible ce langage si doux et si
+loquent, que le bon pasteur se retira le coeur profondment afflig.
+
+Il avait dj franchi le seuil de la chambre, lorsqu'il se retourna
+une dernire fois. Son doux regard rencontra celui de la femme
+attriste, et il lui dit voix basse:
+
+Ne dsesprez pas, _vous savez qu' Dieu rien n'est impossible_; ne
+doutons pas de la conversion de votre mari. Si un heureux moment
+venait o il dsirt ma prsence, ne tardez pas m'appeler, serait-ce
+mme au milieu de la nuit. Votre mari est plus mal que vous ne pensez,
+et chaque minute est prcieuse pour le salut de son me.
+
+La nuit suivante, onze heures, la pauvre femme arrivait toute
+haletante au palais de l'vque. Elle tira vivement, et coups
+redoubls, le cordon de la sonnette, jusqu' ce qu'enfin elle entendit
+le bruit des clefs et qu'elle aperut le domestique, qui lui demanda
+avec impatience ce qu'elle pouvait vouloir une heure semblable.
+
+Mon mari mourant demande Monseigneur. Il rclame la grce qu'il
+daigne venir au plus tt.
+
+--Y pensez-vous? rpondit le domestique; comment pourrais-je troubler
+le sommeil de mon matre, dont la vie est si remplie et les fatigues
+si grandes? Votre mari, je pense, peut bien attendre demain matin;
+je ferai votre commission ds le rveil de Monseigneur.
+
+--Ce sera trop tard, soupira la pauvre femme. Pour l'amour de Jsus,
+ayez piti de mon pauvre mari et annoncez-moi de suite. Sa Grandeur
+m'a dit elle-mme de venir la chercher toute heure, mme au milieu
+de la nuit.
+
+--S'il en est ainsi, rpondit avec empressement le vieux et fidle
+serviteur, je vais communiquer votre demande au chapelain de Sa
+Grandeur.
+
+Et il courut chez le chapelain, qui lui ordonna de rveiller
+immdiatement son matre; mais l'vque n'tait pas dans sa chambre
+a coucher. Le domestique, qui avait vieilli son service, l'alla
+chercher la chapelle, o il savait qu'il passait en prires une
+partie des nuits. Il le trouva, en effet, plong dans de pieuses
+mditations devant l'image de Jsus crucifi.
+
+Ds que le bon voque connut l'appel du malade, il s'cria avec une
+sainte joie:
+
+Combien je vous remercie, mon Dieu, d'avoir exauc ma prire!
+
+Et immdiatement il se mit en route, traversa pas presss les rues
+troites et sombres, monta rapidement l'escalier et vint s'asseoir au
+chevet du mourant, qui le reut avec des larmes brlantes de repentir,
+et avec une profonde motion lui parla ainsi:
+
+La nuit tait venue, et j'avais dj pass plusieurs heures sans
+sommeil sur mon lit de douleur, lorsque tout coup mon coeur a
+prouv une inquitude que je n'avais ressentie de ma vie. J'avais
+compris quel affreux danger planait sur mon me; j'ai reconnu mes
+graves offenses envers Dieu, et, en voyant combien il a toujours t
+misricordieux pour moi, j'ai t pouvant du sort qui m'attendait
+si je paraissais en cet tat devant le souverain Juge qui voit et qui
+sait tout. J'ai song alors ma mre, qui en mourant m'a recommand
+ la protection de la bienheureuse Vierge Marie. Je me suis adress
+cette Mre cleste, implorant sa protection auprs de son cher Fils,
+et bientt j'ai senti la consolation entrer dans mon coeur. Ma femme
+m'a rappel aussitt votre promesse de m'assister dans ce danger de
+mon me et dans le pril de la mort...
+
+Le malade ne put continuer; il retomba puis sur son lit, en proie
+un profond vanouissement. Ds qu'il eut repris l'usage de ses sens,
+il dposa dans le coeur de l'voque une humble confession gnrale,
+et attendit avec impatience ce moment heureux dont il avait t si
+longtemps priv, o lui fut prsent le Pain cleste qui remplit
+son me d'une paix inexprimable. Il murmura d'une voix dj presque
+teinte:
+
+ Dieu! qui as fait pour moi de si grandes choses, sois aussi
+misricordieux pour ma pauvre me que tu le fus sur la croix pour le
+bon larron repentant.
+
+Le lendemain, sa lutte avec la mort et la douleur avait cess: il
+tait pass une vie meilleure. Le jour de la conversion de cet homme
+dut tre le plus beau jour de la vie d'un voque; car il ne saurait
+y avoir ici-bas de plus grande joie que la pense d'avoir ramen un
+pcheur Dieu.
+
+Et ainsi, en cette circonstance dcisive pour le bonheur ternel d'une
+me, ce bonheur fut double; c'est l le propre de toutes les oeuvres
+de misricorde: elles sont la joie de ceux qui les accomplissent et de
+ceux qui en sont l'objet.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+36.--L'AMOUR MATERNEL.
+
+Dans une des principales villes du midi de la France, un vnrable
+ecclsiastique, vicaire de paroisse, fut soudainement appel vers le
+milieu de la nuit, prs d'une malade qui, lui dit-on, se mourait,
+prive tout la fois des ressources matrielles capables d'adoucir
+les souffrances de son corps, et des sentiments religieux propres
+soutenir l'nergie de son me, profondment aigrie par la misre. Le
+digne prtre ne se fit point attendre. Sautant hors de sa couche et
+s'habillant la hte, il est bientt dans la rue, se dirigeant
+avec son guide vers la demeure de la pauvre mourante, travers des
+tourbillons de neige dont une bise glaciale fouettait son visage. Il
+arrive, gravit six tages et pntre au fond du plus mchant rduit
+que l'on puisse voir. L, sur un grabat ftide, une malheureuse femme
+se dbattait avec angoisse, voulant et ne voulant pas mourir; car
+ses cts dormait, ensevelie sous d'informes haillons, une petite
+fille qui la rattachait encore la vie quand le malheur la pressait
+au contraire de quitter un monde devenu inhabitable pour elle.
+
+Un tel spectacle mut l'envoy de Dieu jusqu'aux larmes, et le frisson
+d'une piti sincre parcourut tous ses membres. Que faire devant une
+pareille infortune? Comment ramener la paix et la joie dans une me
+ainsi torture, toujours en prsence d'une misre de plus en plus
+poignante, de plus en plus irrmdiable? Tout autre qu'un prtre
+assurment et recul devant une mission si difficile. L'abb ne se
+dcouragea point; il prit conseil de sa foi, il prit conseil de son
+coeur, et le plus doux triomphe couronna bientt ses intelligents
+efforts. Aux premiers mots sortis de sa bouche, la malade avait
+brusquement dtourn la tte, ses exhortations toujours plus tendres
+et plus pressantes, elle opposait une indiffrence profonde, un de
+ces sourires amers qui dconcertent les plus robustes esprances et
+attestent une incrdulit systmatique ou une ignorance absolue des
+vrits chrtiennes. Il fallait donc tenter un dernier assaut dcisif;
+c'est alors qu'une inspiration soudaine vint illuminer l'esprit du
+bon pasteur la recherche de sa brebis gare. Elle rsiste mes
+paroles, se dit-il en lui-mme, elle ne rsistera pas sans doute aux
+saintes obligations de la maternit; l'amour maternel mne Dieu, qui
+aime si tendrement sa Mre. Et, saisissant l'enfant endormi dans
+un coin de la mansarde, il le prsenta la mourante en lui disant:
+Sauvez votre me, vous sauverez celle de votre fille; si vous devez
+la laisser orpheline ici-bas, au moins gagnez le ciel pour la protger
+et lui garder une place parmi les anges. la vue de cette innocente
+et douce crature qui lui tendait ses petits bras et sollicitait ses
+caresses, la pauvre femme jeta un cri perant, serra convulsivement
+son enfant sur sa poitrine haletante, et, au bout de quelques
+instants, ses yeux desschs s'emplirent de larmes; bienheureuses
+larmes qui emportrent avec elles toutes les barrires que l'esprit de
+rvolte avait places entre son coeur et celui du souverain Juge, dont
+la main ne nous frappe ici-bas que pour nous gurir. L'attendrissement
+qui ouvrait son me aux plus nobles sollicitudes d'une mre, l'ouvrit
+en mme temps tous les sentiments chrtiens qui donnent la
+rsignation dans les souffrances et le courage dans l'adversit. Mon
+Dieu, s'cria-t-elle pleinement soumise et console, mon Dieu, que
+votre volont s'accomplisse! Je vous fais volontiers le sacrifice
+de ma vie; que tous les maux que j'ai soufferts soient autant
+d'infortunes pargnes l'enfant qui doit me survivre. Et vous,
+monsieur l'abb, ajouta-t-elle, daignez, je vous en conjure, prendre
+soin de l'orpheline; je vous la confie: si vous acceptez ce dpt, je
+mourrai contente et rassure. L'abb promit tout, et la malade se
+confessa avec de grands sentiments de contrition. L'amour maternel
+l'avait ramene l'amour de Dieu.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+37.--UN PCHEUR MORIBOND ASSIST PAR UN PRTRE MOURANT.
+
+Il y a une dizaine d'annes, l'glise de Saint-Paul-Saint-Louis, de
+Paris, avait parmi ses desservants un prtre qui se faisait remarquer
+par sa haute taille et son visage grave et basan.
+
+ ses allures un peu militaires on devinait sans peine que ce prtre
+avait d porter l'pe, et l'on coutait sans surprise l'histoire de
+ce brave officier de cavalerie, qui vaillamment s'tait battu sous le
+commandement de don Carlos, l'avait suivi, et enfin tait entr dans
+le sacerdoce.
+
+Ce prtre tait l'abb Capella.
+
+Aprs tre rest quelques annes Saint-Paul-Saint-Louis o il
+s'tait particulirement attir l'estime de tous, M. Capella fut
+appel une petite cure des environs de Paris.
+
+L, il fut vnr par ses bons et simples paroissiens, presque tous
+jardiniers; son caractre aimable et sa franchise militaire avaient
+vaincu tous les prjugs, toutes les antipathies mmes; le bien que
+fit l son court passage, est incalculable.
+
+C'tait la veille de sa mort; les derniers sacrements venaient de lui
+tre administrs, et il se recueillait dans son action de grces,
+offrant au Seigneur ses dernires souffrances et son agonie qui allait
+commencer. ce moment une personne entra inopinment et s'approchant
+de lui:
+
+--Monsieur le Cur, lui dit-elle, un tel, que vous connaissez bien,
+est trs malade; il va mourir; nous sommes bien en peine, car il ne
+veut recevoir aucun prtre. Ainsi, quand M. le cur est venu, il lui a
+tourn le dos et ne veut pas l'entendre.
+
+--Quel malheur! un si brave homme, fit M. Capella avec chagrin. Ah! si
+moi-mme je n'eusse pas t mourant, peut-tre ne m'aurait-il pas si
+mal reu!
+
+--Ah! vous, Monsieur le Cur, il vous aime et vous vnre trop pour
+cela! Mais hlas!... Et elle se retira sans achever.
+
+Une pense sublime vint au saint prtre; se soulevant sur sa couche
+et joignant les mains: Mon Dieu, donnez-moi un peu de force!
+s'cria-t-il. Faisant alors un effort suprme, il endossa une dernire
+fois ses vtements ecclsiastiques, puis il dit, d'un ton rsolu, aux
+amis qui l'entouraient:
+
+--Soulevez-moi et portez-moi chez le malade.
+
+Frapps de stupeur, pas un ne bougea. Ils coutaient cette voix
+expirante qui avait retrouv le ton du commandement pour faire une
+chose impossible, et ils crurent le cur dans le dernier dlire.
+Prenez-moi, rpta-t-il avec une suprme autorit. Une exclamation
+assourdie sortit de toutes les bouches.
+
+Mais le mourant, dont l'heure de vie s'tait rfugie dans son
+inbranlable volont, prsenta ses bras tremblants, ses jambes inertes
+dj; on lui obit donc et soutenant avec prcaution ce corps qui
+voulait reprendre la vie pour aller sauver une me, on le dposa sur
+une litire.
+
+Ah! mon Dieu! il va mourir en route! s'cria l'un des porteurs avec
+dsespoir.
+
+Lui, sans s'inquiter de ce qui se passait ou se disait autour de sa
+couche, absorb dans son hroque ide fixe, donnait des ordres pour
+qu'on lui apportt ce qui tait ncessaire l'administration
+des sacrements. Quand tout fut prt: En route, et htons-nous,
+commanda-t-il.
+
+On se mit en marche vers la maison du malade. Le prtre ne faisait
+entendre ni un cri, ni une plainte, ni mme un soupir dans ce chemin
+douloureux dont tout choc tait une angoisse, mais il priait avec
+ferveur.
+
+Le voil prs du lit de cet autre mourant. Mon ami, lui dit-il d'une
+voix entrecoupe, nous allons tous les deux paratre devant le bon
+Dieu. Voulez-vous que nous fassions le voyage ensemble?... Moi, je
+viens vous aider... et vous apporter les secours de cette dernire
+heure...
+
+Un intraduisible cri chappa au malade, et sans pouvoir articuler un
+mot, il saisit la main de son pasteur et la porta ses lvres avec un
+mouvement d'adoration.
+
+Mon ami, continua celui-ci, le temps est court...; confiez-vous
+moi; vous ne me refuserez pas de vous confesser, n'est-ce pas?
+
+Le malade, subjugu par cet hrosme de la foi, fondit en larmes. Oh!
+oui, je veux me confesser vous! s'cria-t-il.
+
+Un sourire du ciel passa sur les lvres blanches du pasteur. Il fit un
+signe, et le vide s'tablit autour des deux mourants.
+
+Bientt aprs, le ministre de Dieu fit un dernier effort pour
+lever sa main au-dessus de la tte du pardonn, et les paroles de
+l'absolution tombrent comme une rose sur cette me ressuscite. Le
+prtre appela; L'Extrme-Onction! demanda-t-il. On lui apporta ce
+qui tait ncessaire pour la rception du Sacrement. Prenez mon bras,
+et conduisez ma main, dit-il son aide. Et l'on conduisit cette main
+mourante, se tranant refroidie dj, comme une suprme bndiction,
+sur les membres du malade qui semblait se ranimer sous ce froid
+attouchement et sous les onctions de l'huile sainte.
+
+Quand tout fut achev, le prtre pencha sa tte alourdie vers celui
+qu'il venait d'administrer, et dans un soupir de soulagement, il
+dit tout bas: Au revoir, mon ami!... Maintenant, remportez-moi,
+ajouta-t-il d'une voix teinte. _Nunc dimittis servum tuum, Domine,
+secundum verbum tuum, in pare!_
+
+Puis sa tte tomba pesante sur sa poitrine; ses bras fatigus se
+laissrent pendre; ses yeux se fermrent: et, pendant cette lugubre
+route du retour, on aurait cru qu'il n'existait plus, si l'on n'avait
+vu ses lvres remuer sous un souffle de prire. Peu aprs, on le
+dposa immobile sur son lit. Quelques heures plus tard, il tait mort.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+38.--DEUX FOIS SAUV!
+
+Il y a dans notre collge, rapporte un minent crivain, retraant ses
+souvenirs de jeunesse, un pauvre abandonn qu'on appelle Isaac. Comme
+son nom l'indique, il est juif. De plus, il est orphelin et sans
+fortune. La rprobation terrible qui pse sur sa race, loigne de lui
+jusqu'aux moins chrtiens de nos camarades. On le voit toujours dans
+le coin le plus dsert de notre cour, o le poursuivent encore les
+injures et les railleries d'un ge sans piti. Cependant il est doux
+et semble rsign par avance toutes les amertumes de la vie, dont
+celles du collge ne sont qu'un avant-got. Quelquefois la nature
+l'emporte et le malheureux enfant clate en sanglots; il se cache le
+visage entre les mains et pleure des heures entires.
+
+Depuis longtemps je pense l'aborder. Je voudrais consoler un peu
+cette prcoce affliction, tenir compagnie cette solitude prmature;
+mais je n'ose. Isaac n'est pas sans quelque sauvagerie; ses malheurs
+et son abandon lui ont inspir la dfiance. Quelques mchants coeurs,
+comme il en est mme au collge, ont encore contribu augmenter
+cette dfiance, en venant solliciter l'amiti de l'orphelin et en
+trahissant ensuite, avec tous les secrets confis, un coeur si
+dsireux d'abord de se communiquer, mais que l'infortune avait rendu
+susceptible l'excs et incapable de se livrer deux fois.
+
+L'autre jour, une de ces tristes scnes qui se renouvellent trop
+souvent, est venue ajouter de nouvelles douleurs celles de celui que
+j'aime en secret. Je sortais du parloir au milieu de la plus longue
+de nos rcrations; tout coup j'entends de grands cris. Je me hte,
+j'arrive devant tous nos camarades rassembls. Ils taient en grande
+agitation. Qu'y a-t-il?--C'est Isaac qui nous a dnoncs, me rpond
+le plus colre. Et il entame une longue histoire laquelle chacun
+veut ajouter son trait. C'tait encore une accusation banale et
+sans fondement. Les preuves abondaient, la haine suggrait les plus
+dtestables hypothses ces petites ttes mchantes et enflammes; on
+accueillait tout, pourvu que tout ft contraire l'accus. Tristes
+juges comme on en voit tant dans un monde qui n'a plus la jeunesse
+pour excuse!
+
+Isaac n'tait pas l, mais bientt nous le vmes paratre, accompagn
+du suprieur qui s'loigna quelques secondes aprs, laissant le
+pauvre enfant en proie la cruaut de ses ennemis. Oh! ce mot de
+_cruaut_ n'est pas trop fort. On l'injuria, et les injures bientt
+furent suivies de pierres. Un fils de boucher, qui sans doute avait
+vu avec quelque profit son pre assommer des boeufs l'abattoir,
+s'lana enfin sur lui et de ses gros poings lui mit la figure en
+sang.
+
+J'tais ple d'indignation. Mon coeur battait vivement. La colre
+finit par l'emporter, la sainte colre, et je m'lanai devant Isaac:
+Vous tes des lches, m'criai-je en lui prenant les mains, et
+malheur au premier d'entre vous qui touchera mon _ami!_
+
+J'appuyai dessein sur ce dernier mot, je regardai les agresseurs
+d'un regard dcid, les poings ferms, le pied en avant: je leur
+semblai redoutable, malgr ma petite taille; ils se turent, ils
+s'loignrent en jetant au vent leurs dernires insultes, et l'un
+d'eux dclara qu'il fallait mettre les deux juifs la quarantaine.
+
+Ce mot de juif me fit beaucoup rougir, malgr moi. Cependant je
+me remis de cette soudaine motion et me penchai vers Isaac. Il
+s'appuyait sur moi et semblait me sourire, mais je le vis tout coup
+chanceler, puis tomber sans connaissance. Tant de douleurs l'avaient
+bris. Alors j'appelai mon secours, et comme personne ne venait
+mes cris, je rassemblai toutes mes forces, je le pris dans mes bras
+et parvins le transporter jusqu' l'infirmerie. Il y fut prs d'une
+heure vanoui.
+
+Cependant l'affaire s'tait bruite. Le suprieur arriva et me
+tendant la main: Vous tes un digne enfant, me dit-il; je sais tout
+et je veux dsormais que vous me regardiez comme un ami, comme un
+pre. Il ajouta en me montrant la croix: Mais voici l'Ami cleste,
+voici le Pre qui vous rcompensera mieux que moi de votre belle
+action!
+
+Il se retira, en me permettant de rester auprs de mon nouvel ami
+jusqu' sa complte gurison. Hlas! il ne savait pas que la maladie
+du pauvre enfant dt tre si longue. Le mdecin vit bien tout d'abord
+que le cas tait grave et fit craindre une fivre crbrale. En effet,
+les symptmes en clatrent ds le soir.
+
+Quinze jours aprs, le pauvre Isaac tait encore l'infirmerie, mais
+il tait sauv.
+
+J'avais obtenu la permission de le veiller une partie des nuits, et
+la soeur de charit avait peine m'arracher de ce chevet auquel il
+semblait que ma propre vie ft attache. Ces nuits furent pour mon me
+une source dlicieuse de jouissances morales. J'y pris une habitude
+presque monastique, celle de lire en latin l'office mme de l'glise,
+et je n'ai pu depuis dtacher mes lvres de cette coupe trop mprise
+de la liturgie catholique. Oui, je me rappelle ces soires d't,
+alors que quelques rayons, les derniers du jour, venaient enflammer
+les vitres de l'infirmerie, et qu' genoux au pied du lit de mon ami
+en dlire, je suivais sur ce visage en feu les progrs du mal ou
+cherchais y dmler les esprances de la gurison.
+
+Une ide m'avait saisi ds le premier jour, ide si naturelle aux
+imaginations catholiques, qu'il semble qu'elle soit la premire y
+natre et la dernire s'en retirer, l'ide de convertir mon nouvel
+ami et de gurir en mme temps son corps et son me galement malades.
+Cette ide me poursuivait. Je ne pouvais m'empcher de penser que Dieu
+n'avait pas permis, sans quelque dessein secret, qu'un innocent ft
+accabl de tant de malheurs, abreuv de tant d'injustices.
+
+Un jour donc qu'Isaac s'tait endormi, je m'armai d'une sainte audace
+et passai son cou une petite mdaille de la sainte Vierge. Dj
+on avait plac sous ses yeux, en face de son lit, un crucifix o il
+devait lire tout le rsum de notre foi loquente. La pauvre soeur
+redoublait de soins. Elle avait compris mon ide de conversion, ou
+plutt l'avait eue avant moi, mais elle et craint de s'en attribuer
+le moindre honneur.
+
+Isaac fut enfin rendu sa connaissance. C'tait un dimanche: les
+lves taient la messe et l'on entendait trs distinctement dans
+l'infirmerie les chants de nos camarades et les harmonies de l'orgue.
+La petite soeur et moi suivions notre messe aussi exactement que
+possible et priions de grand coeur tous les deux pour notre cher
+malade. J'avais coutume de rserver pour l'instant de l'lvation mes
+plus vives prires, et je crois bien que la soeur faisait de mme.
+
+Ce jour-l nous fmes encore plus recueillis. Mais un petit bruit nous
+vint arracher ce recueillement; notre malade s'tait soulev, il
+s'tait assis sur son lit et semblait couter avec ravissement un bel
+_O Salutaris_, que nos enfants de choeur n'avaient jamais si bien
+chant. Il souriait pour la premire fois peut-tre de sa vie, et ce
+sourire faisait du bien voir, quoique brillant sur un visage teint
+et dcharn. Nous n'osions nous lever, mais il nous aperut, porta les
+mains son front comme pour recueillir ses ides, rflchit quelques
+instants, puis tout coup s'cria: Mon frre, mon cher frre! Et je
+tombai dans ses bras.
+
+Nous pleurions tous, et la soeur souriait travers ses larmes. Mais
+Isaac s'arrta tout coup, et se mit fixer le crucifix que nous
+avions mis sous ses yeux. Il le regarda d'abord froidement, puis ses
+yeux s'animrent, l'amour pntra dans son regard; il contempla alors
+l'Homme-Dieu avec des yeux qui exprimrent toutes les nuances de la
+commisration, de la prire, de l'adoration; ses bras s'agitrent
+bientt et il les tendit vers Notre-Seigneur; enfin, il ne put
+rsister la grce, et un torrent de larmes sortit de ses yeux: Mon
+Roi, mon Matre, mon Dieu! Et se tournant vers moi: Tu ne sais pas
+que Jsus et Marie ont veill prs de moi pendant toute ma maladie?
+Ils taient l, je les voyais, je touchais leurs mains, j'entendais
+leurs voix. Oh! je veux tre baptis!
+
+Je l'embrassai en pleurant et lui racontai combien j'avais dsir ce
+moment. Ce jour-l mme, nous emes ensemble un entretien sur la foi.
+La soeur savait mieux faire le catchisme que moi; l'aumnier vient
+l'aider. La convalescence d'Isaac s'coula dans ces leons qu'il
+semblait avoir dj reues de Dieu lui-mme, tant il s'levait
+facilement aux plus difficiles de nos mystres. Il avait mme sur nos
+dogmes des lumires qui tonnaient l'aumnier et dont je profitai.
+
+Cependant le bruit de sa gurison s'tait rpandu dans le collge. On
+avait bien chang d'ides sur le compte des deux juifs, et comme,
+aprs tout, des coeurs d'enfants ne sont jamais profondment
+pervertis, tous nos camarades s'taient sincrement repentis d'une
+mchancet qui avait failli devenir si fatale. Tous les matins, il en
+venait l'infirmerie quelques-uns s'informer avec anxit de la sant
+d'Isaac. Les rcrations taient silencieuses, les visages tristes;
+quand on annona qu'il n'y avait plus aucun danger pour le malade, ce
+fut un jour de fte pour tout le monde.
+
+On apprit en mme temps la miraculeuse conversion de notre ami et son
+baptme, qui eut lieu, d'aprs sa volont, le premier jour qu'il
+put faire quelques pas. Au sortir de l'glise, il alla revoir ses
+condisciples qui taient devenus ses frres en Jsus-Christ. Ce fut un
+spectacle touchant: tous ces perscuteurs tombrent aux pieds de leur
+victime et sollicitrent la bndiction de celui qui tout l'heure
+encore tait un catchumne et n'avait pas seize ans. Isaac, ou plutt
+Paul (car je lui ai, comme parrain, donn ce nouveau nom), Paul les
+bnit avec ses larmes et voulut tous les embrasser. On sut qu'il tait
+pleinement chrtien, quand on le vit presser avec plus d'amour dans
+ses bras celui-l mme qui l'avait autrefois le plus cruellement
+perscut. (_Lon Gautier_.)
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+39.--DIEU A SES LUS PARTOUT.
+
+Une actrice a adress au P. de Ravignan le rcit suivant de sa
+conversion, une des plus admirables de notre sicle. Lorsque j'tais
+tout enfant, ma mre se trouvait seule Paris, sans argent, sans
+tat, sans protection. Elle n'avait pas cette religion qui fait
+supporter toutes les adversits que Dieu nous envoie, mais seulement
+une foi trs vive en Marie. Ds ma plus tendre enfance, elle me fit
+dire cette petite prire que je n'ai lue dans aucun livre: Mon Dieu,
+je vous donne mon corps, mon esprit, mon coeur, ma vie; je me donne
+toute vous. Faites-moi la grce de mourir plutt que de vous
+offenser mortellement. Ainsi soit-il.
+
+Vers l'ge de cinq ans peu prs, j'allais trs souvent avec une
+vieille femme la messe, et surtout adorer Jsus dans un spulcre. Je
+rentrais la maison, malade d'avoir vu Notre Seigneur mort pour nous;
+je pleurais. Ma mre grondait la vieille femme d'exciter ce point ma
+sensibilit, et mme elle ne voulut plus absolument que je retournasse
+ l'glise. J'tais trs fire de m'appeler Marie. On me donnait le
+nom de Josphine la maison; mais quand on me demandait comment je
+m'appelais: Marie, rpondais-je aussitt; j'ai le nom de la Vierge.
+
+Ma mre me mit au thtre l'ge de six ans pour apprendre danser.
+On la pria de me laisser jouer, elle se laissa tenter. Je jouai, j'eus
+un trs grand succs. Cependant j'entendais les petites filles parler
+de la premire communion, ma mre ne m'en parlait pas; je voulais
+absolument la faire, mais aucun prtre ne put m'y admettre parce que
+j'tais au thtre.
+
+Je priais toujours, je travaillais sans cesse; en dehors du thtre,
+je faisais de petits ouvrages l'aiguille que je vendais. J'tais
+entoure de vices dans les femmes mme que j'aimais le plus; je les
+plaignais. Ma mre m'avait donn des principes que la misre la plus
+affreuse n'avait pu dtruire. J'tais mal vtue, je mangeais des
+pommes de terre, mais j'tais heureuse avec ma mre. Je me disais:
+Dieu me voit, lui; il me trouve bien avec mon vilain chapeau; il ne
+se moque pas de la pauvre Maria. Car on se moquait de moi; on me
+disait: Si vous vouliez, vous auriez des cachemires.--Oui, disais-je,
+mais je ferais mourir ma mre de chagrin. J'tais une des premires
+du thtre, par consquent trs admire. Si je vous dis cela, c'est
+pour que vous compreniez bien la haute protection de ma cleste
+patronne au milieu de ce gouffre.
+
+Ma mre tomba malade. J'tais oblige de passer toutes les nuits, je
+n'avais pas de domestique; je jouais, je rptais dans la journe; je
+n'avais le temps d'apprendre mes rles que la nuit, prs du lit de
+ma pauvre mre. C'est ici que Dieu a t bon et indulgent pour moi.
+J'avais fort peu d'appointements, quoique premire. Eh bien! mon
+Pre, malgr cela, pendant quatre mois et demi, ma mre tant au lit,
+dpensant beaucoup d'argent que je n'avais pas, je n'ai pas fait de
+dettes, et je m'en suis tire. Je devais tomber malade de fatigue et
+de chagrin, pas du tout: c'est que je priais Dieu, et Dieu aide ceux
+qui prient de tout leur coeur.
+
+La dernire nuit que je passai prs de ma mre, je ne comprenais pas
+que ce ft l'agonie. Enfin sa dernire parole fut: Maria, je t'aime!
+et elle rendit le dernier soupir. Oh! mon Pre, quelle nuit! Je
+n'avais pas quitt ma mre un seul instant de ma vie, et je me
+trouvais vingt ans, seule, sans parents, sans soutien, sans fortune,
+sans Dieu, car je ne le possdais pas encore. Je jurai ma mre, sur
+ce corps inanim, sur cette main qui m'avait bnie, que toujours je
+serais digne d'elle. J'allais tous les jours au cimetire Montmartre,
+et, en rentrant, je me mettais genoux au milieu de ma chambre;
+j'avais le portrait de ma mre l devant moi; j'avais un Christ qui
+avait t pos sur son corps; je baisais ce Christ, je baisais le
+portrait, et ma vie se passait entre ces deux images.
+
+Enfin j'allai vous entendre, mon Pre; vous claircissiez des ides
+confuses dans ma tte. Je suis bien ignorante encore en matire de
+religion; j'aime avec amour Jsus et Marie. Pourquoi? comment? je n'en
+sais rien; je les aime et voil tout.
+
+L seulement je compris ma position. Sainte Vierge, dis-je alors, le
+thtre sans vous, ou vous sans le thtre. Ah! mon choix est fait.
+Mais pour arriver vous, Marie, comment faire? Le dimanche de la
+Quasimodo, je vous vis de plus prs; je m'tais mise au pied de la
+chaire. Je vais crire M. de Ravignan, dis-je; il est impossible
+qu'il n'obtienne pas cette grce de Mgr l'archevque: il faut que je
+communie. Je vous crivis, mon Pre, vous savez le reste; mais ce que
+vous ne savez pas, c'est que mon esprit n'est plus le mme, mon coeur
+non plus: les pieuses femmes que vous m'avez fait connatre ont chang
+tout mon tre.
+
+Oh! merci, mon Dieu! merci, mon Rvrend Pre! Votre zle a tout
+fait. J'ai communi, c'est vous dire que je suis la plus heureuse
+des femmes, et j'tais entoure de Mmes de Gontaut, Levavasseur et
+d'Auberville. Ah! autrefois je croyais aimer Dieu, mais non; c'est lui
+qui m'aimait. J'aimais Marie, mais ce n'tait pas de ce saint amour
+qu'elle a pour nous. Je ne sais pas ce que Dieu me rserve; mais s'il
+veut me rendre heureuse, il peut m'envoyer tous les malheurs qu'il
+voudra: je tcherai de les porter avec mon coeur qui est tout lui.
+Si Dieu me conserve cette foi qu'il m'a envoye, je peux tout faire
+pour lui. Aujourd'hui seulement je comprends les martyrs.
+
+Je vous demande pardon, mon Pre, de la longueur de mon rcit; mais
+je ne suis pas trs verse dans l'art d'crire. C'est pour vous
+obir que je vous donne ces dtails. En parlant de ma mre, je ne
+m'arrterais point.
+
+Mon premier acte, en sortant du thtre, a t une premire
+communion. Dieu veuille qu'en sortant de cette vie je sois agenouille
+ la sainte table! Dieu, Jsus, Marie, ces dames, vous, mon
+Pre, ma vie entire. _Maria_.
+
+La jeune actrice eut le courage de rompre compltement avec le
+thtre. Aprs six annes d'preuves et de privations, devenue mre de
+famille, elle crivait au P. de Ravignan pour le remercier, et elle
+ajoutait: Oh! mon Pre, que de misres! que de maladies! Mais Dieu
+tait au fond de mon coeur. Que de joies ignores! et c'est vous que
+je les dois.
+
+Ah! comme je plains ceux qui ne pensent jamais Dieu! Dans l'amour
+qu'il nous donne nous trouvons tout pour nos besoins d'ici-bas. Cette
+vie de l'me a des charmes qu'on ignore si compltement dans le monde!
+
+Priez, mon Rvrend Pre, pour que mon me reste toujours attache
+ce Dieu de misricorde qui a daign me prendre si bas! Ah! que ma vie
+passe m'a claire sur l'amour de Dieu pour ses cratures! Aussi, je
+ne veux que ce mot dans mon coeur: Amour pour Jsus dans la joie et
+la tristesse, amour pour Jsus! Cette me sraphique se consuma
+rapidement dans un douloureux martyre: l'ancienne actrice mourut en
+prdestine.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+40.--LA ROSE BNITE.
+
+Un dimanche vers les trois heures, rapporte un homme du monde, je
+passais rue de Vaugirard, Paris. Une pluie torrentielle inondait les
+rues et faisait chercher un abri aux malheureux pitons. Je regardais
+machinalement droite et gauche, lorsque la petite glise des
+Carmes m'apparut comme lieu de refuge. Arriv dans la cour, je vois
+son intrieur tout resplendissant de fleurs et de lumires; une foule
+immense la remplissait, et c'est peine si je pus parvenir me
+placer sous son portique.
+
+Quelle fte clbrait-on? voil ce que je demandai une bonne femme
+qui, genoux prs de moi, grenait son chapelet. Elle releva la tte
+d'un air tonn: Comment! monsieur, vous ne savez pas? c'est la fte
+du Saint-Rosaire, et, pour en conserver le souvenir, les rvrends
+pres vont distribuer tous ceux qui sont dans l'glise une rose
+bnite. J'ai une passion pour les fleurs et une prdilection toute
+particulire pour les roses; je voulais profiter de celles que la
+Providence semait (avec intention peut-tre) sur ma route: elles sont
+si rares, hlas! Je suis le courant qu'un mouvement de chaises opre,
+et je me trouve transport je ne sais comment prs de la balustrade de
+l'autel. Le R. P. qui venait de donner la bndiction, en montait les
+degrs. Il fit signe qu'il allait parler; je me sentis attir vers
+lui par un sentiment que je ne pus dfinir: son ple et noble visage
+inspirait le respect, une joie toute cleste l'animait, et l'immense
+quantit de bougies qui brlaient autour du tabernacle lui faisaient
+comme une aurole lumineuse. Son regard doux et pntrant se
+portait avec bonheur sur les nombreux fidles qui l'entouraient et
+l'coutaient. Il fit une allocution simple et touchante, sans phrases
+prpares ni oratoires; on sentait que c'tait le coeur qui dbordait
+avec tous ses trsors, la source qui coulait limpide et transparente
+pour chacun.
+
+Je vais vous distribuer de petites roses bien modestes, dit-il, parce
+que nous sommes pauvres. Vous les trouverez parfumes comme l'tait
+Marie, la reine du ciel, et leur parfum vous pntrant, vous dsirerez
+lui ressembler. Vous les trouverez bnites, afin qu'elles apportent
+dans vos maisons la bndiction de Marie. Mres, ornez-en le berceau
+de votre petit enfant pour le protger. Femmes, montrez-la votre
+mari; dites-lui qu'elle sera son prdicateur, son gide, lorsqu'il
+devra vous quitter. Jeunes filles, suspendez-la au Christ plac
+votre chevet, afin que votre premier regard, la premire lvation de
+votre coeur soient pour Jsus et Marie confondus dans un mme amour.
+Ce serait trop long de raconter les belles et bonnes choses que
+dit encore le rvrend Pre. La distribution commena; lorsque je
+m'approchai pour recevoir ma rose, un lger sourire se dessina sur
+les lvres du religieux: il semblait lire au fond de ma pense ce
+mot _hasard_ qui m'avait amen l. Je m'inclinai et sortis de
+l'glise beaucoup plus grave que je n'y tais entr.
+
+Une fois dehors, je me trouvai trs embarrass: je dnais en ville et
+j'avais dispos de ma soire; mais la pense de porter dans une maison
+profane ma petite rose bnite me fit rougir intrieurement. Je rentrai
+chez moi, je la suspendis au portrait de ma mre. Pauvre mre! il me
+sembla qu'elle me regardait plus tendrement. Peut-tre taient-ce ses
+prires qui, du haut du ciel, avaient guid mes pas. Toujours est-il
+que j'tais rest chez moi par une force d'attraction plus puissante
+que ma volont. Je passai mon temps mditer sur les petites choses
+qui amnent souvent de grands effets. Je ne puis pas dire tout ce que
+je confiai de penses tumultueuses ma rose mystique: c'tait presque
+une confession, et la petite goutte de rose bnie qui reposait au
+fond de son calice tait le baume consolateur que j'appliquais sur
+les blessures orageuses de mon coeur. Qui sait, murmurai-je en
+m'endormant, si je ne retournerai pas dans cette glise, et si, te
+tenant a la main, je n'irai pas trouver ce bon religieux? Elle m'amne
+ vous repentant et converti! lui dirai-je.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+41.--UN SOUVENIR DU BAGNE.
+
+Un religieux plein de zle, qui venait de remplir son saint ministre
+auprs des forats de Rochefort, le P. Lavigne, ne pouvait se lasser
+d'admirer les merveilles de la grce sur ces pauvres mes si chres
+au Bon Pasteur. Prchant dans la chapelle d'une Maison religieuse,
+Paris, il racontait un fait admirable qui atteste l'tonnante bont de
+Dieu en faveur d'un pcheur pntr d'un sincre repentir.
+
+Il y a un homme, dit-il, dont le souvenir s'est empreint dans mon me
+d'une manire ineffaable, un homme que je place au-dessus de tous les
+religieux et de toutes les religieuses: c'est un saint que je vnre,
+et cet homme, ce saint, c'est un forat.
+
+Un soir, il vint me trouver au confessionnal, et, aprs sa
+confession, je lui adressai quelques questions, comme j'avais assez
+souvent coutume de le faire avec ces infortuns. Cependant, cette
+fois, un motif plus particulier m'engageait interroger celui-ci.
+J'avais t frapp du calme rpandu sur ses traits. Je n'y fis pas
+d'abord grande attention, car j'avais eu l'occasion de remarquer la
+mme chose chez plusieurs de ces malheureux. Nanmoins, la prcision
+avec laquelle il s'exprimait, l'exactitude rigoureuse et le laconisme
+de ses rponses piquaient de plus en plus ma curiosit.
+
+Il me rpondait sans affectation, ne disant pas un mot inutile, et
+n'allant jamais au del de ce que je lui demandais. Aussi ce ne fut
+qu'en le poussant et en le pressant par mes questions, que je parvins
+ savoir, en quelques mots bien simples, sa touchante histoire.
+
+--Quel ge avez-vous? lui dis-je d'abord.
+
+--Quarante-cinq ans, mon pre.
+
+--Combien y a-t-il que vous tes ici?
+
+--Il y a dix ans.
+
+--Devez-vous y rester encore longtemps?
+
+-- perptuit, mon pre.
+
+--Quelle est donc la cause de votre condamnation?
+
+--Le crime d'incendie.
+
+--Sans doute, mon pauvre ami, vous avez beaucoup regrett d'avoir
+commis cette faute.
+
+--J'ai beaucoup offens Dieu, mon pre, mais je n'ai point commis ce
+crime. Toutefois, je suis justement condamn; mais c'est Dieu qui m'a
+condamn.
+
+Cette rponse piquant plus vivement encore ma curiosit, je repris:
+
+--Mais que voulez-vous donc dire, mon ami? expliquez-vous.
+
+Alors il me rpondit:
+
+--J'ai beaucoup offens le bon Dieu, mon pre; j'ai t bien coupable,
+mais jamais envers la socit. Aprs une foule d'garements, le bon
+Dieu toucha mon coeur.
+
+Je rsolus de me convertir, de rparer le pass; mais depuis ma
+conversion, il me restait une inquitude, un poids norme sur le
+coeur. J'avais tant offens le bon Dieu? pouvais-je croire qu'il et
+tout oubli? Et puis, je ne trouvais rien qui ft de nature rparer
+ces iniquits malheureuses de ma jeunesse, et je sentais un besoin
+immense de rparation! Sur ces entrefaites, un incendie clata prs de
+ma demeure. Tous les soupons tombrent sur moi; on m'arrta, et on me
+mit en jugement. Pendant la procdure, je fus beaucoup plus calme que
+je ne l'avais jamais t; je prvoyais bien que je serais condamn,
+mais j'tais prt tout. Enfin arriva le jour o on devait prononcer
+ma sentence. Le jury quitta la salle pour aller dlibrer sur mon
+sort, et dans ce moment, il me sembla entendre une voix intrieure qui
+me disait: Si je te condamne, je me charge aussi de faire ton bonheur
+et de te rendre la paix. cet instant, je ressentis effectivement une
+paix dlicieuse. Les jurs revinrent bientt, apportant leur verdict,
+qui me dclarait convaincu du crime d'incendie, avec circonstances
+attnuantes; j'tais condamn aux travaux forcs perptuit. Je fus
+oblig de me contenir pour ne pas verser des larmes, qu'on aurait sans
+doute attribues tout autre motif qu' celui du sentiment de bonheur
+que j'prouvais. On me conduisit mon cachot, et l, tombant sur
+la paille qui me servait de lit, je me mis rpandre un torrent de
+larmes si douces que l'homme le plus voluptueux aurait t heureux
+d'acheter, au prix de toutes les jouissances, le seul bonheur de les
+verser. Une paix ineffable remplissait enfin toute mon me. Elle ne me
+quitta pas pendant la route que je parcourus pour arriver au bagne, et
+ne m'a jamais abandonn jusqu'ici. Depuis cette poque, je tche de
+remplir tous mes devoirs, d'obir tout et tous. Je ne vois dans
+ceux qui commandent, ni le commissaire, ni les adjudants, ni leurs
+subalternes, je ne vois que Dieu. Je prie partout, dans les travaux,
+la prison; je prie toujours, et le temps passe si vite que je puis
+peine m'en apercevoir; les heures s'coulent comme des minutes, les
+jours comme des heures, les mois comme des jours, les annes comme des
+mois. Personne ne me connat; on me croit condamn justement et cela
+est vrai.
+
+Vous ne me connatrez pas non plus, mon pre; je ne vous dis ni mon
+nom ni mon numro; priez seulement pour moi, je vous en conjure, afin
+que je fasse la volont de Dieu jusqu' la fin.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+42.--CE QUE LE ZLE PEUT INSPIRER UN ENFANT.
+
+Il y a quelques annes, le Carme tait prch dans une grande ville
+de France par deux saints missionnaires. Un soir, tandis que la foule
+empresse se rendait l'glise, la petite Mathilde de C***, enfant de
+dix ans, jouait sur le balcon de sa maison; tout coup, pousse comme
+par une inspiration divine, elle abandonne la poupe qu'elle tenait
+la main et, courant son pre qui lisait un journal: Oh! papa, que
+je serais heureuse!...--Que faudrait-il pour cela, mon enfant?--Je
+n'ose pas... dites, me l'accorderez-vous?--Oui, ma fille!--Ah! bon!
+eh bien! j'tais tout l'heure sur le balcon et j'ai vu beaucoup
+de messieurs qui allaient au sermon; il y en a mme plusieurs qui y
+conduisaient leurs petites filles; et vous, papa, vous ne m'y menez
+jamais! Ce soir...--Tu veux que je t'y conduise, n'est-ce pas?--Oui!
+je le dsire beaucoup.
+
+Bientt l'heureuse Mathilde entrait dans l'glise avec son pre. Il
+la plaa prs d'une dame de sa connaissance, parce que, dit-il, une
+petite fille ne reste pas avec les messieurs; et... faisant semblant
+d'aller du ct des hommes, il sortit.
+
+Mathilde, qui le suivait des yeux, s'en aperut, mais ne dit rien; le
+lendemain elle voulut, comme par un caprice d'enfant, rester parmi les
+messieurs avec son pre. Le prtre charg de maintenir l'ordre, voyant
+cette petite fille: Mon enfant, lui dit-il, ce n'est point l votre
+place.--Monsieur, rpondit-elle tout bas, laissez-moi ici, _je garde
+papa_!
+
+M. de C*** entendit cette parole, il fut mu et resta au sermon.
+Le bon Dieu l'attendait, et la grce, se servant des paroles du
+prdicateur, pntra dans son me. Il voulut aller tous les soirs au
+sermon; il fit mieux, il s'approcha de la sainte Table le jour de
+Pques.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+43.--UNE CONQUTE DU SACR-COEUR.
+
+Dans une petite ville assez populeuse, prs de Lige, une personne
+dirigeait un caf, o elle s'efforait bien plus de conqurir des mes
+ Jsus-Christ que de grossir sa fortune. On y voyait en abondance les
+publications les plus difiantes, les cadres et les scapulaires du
+Sacr-Coeur. Cette propagande fut bnie de Dieu et devint le principe
+d'un grand nombre de conversions; nous allons reproduire ici la
+relation de plus remarquable, en conservant au style sa nave
+simplicit.
+
+Un jour, la matresse de la maison voit entrer chez elle un inconnu
+en haillons, de haute taille, ayant une longue barbe et une figure
+portant l'empreinte d'une profonde misre. Cet homme inspire la
+zlatrice une grande compassion, il lui semble que Notre-Seigneur lui
+envoyait une me gagner. J'ai toujours eu, dit-elle, le dsir de
+faire du bien, mais depuis que je suis zlatrice, il me semble en
+avoir contract l'obligation, de sorte que cela me donne du courage
+pour vaincre ma timidit. Elle fit donc bon accueil son nouvel hte,
+qui ne disait pas un mot, et le servit de son mieux, en priant le
+Coeur de Jsus de l'inspirer. Croyant le moment favorable, elle entama
+la conversation: Ne vous tonnez pas, Monsieur, lui dit-elle, de
+ce que je vais vous demander; je fais cette question a toutes les
+personnes qui viennent ici, et je vous vois, je crois, pour la
+premire fois: avez-vous fait vos Pques?--Non, rpondit-il, je ne
+fais pas mes Pques, je suis libre-penseur.--Mais ce n'est pas
+une religion, cela.--C'est ma religion moi, je n'en ai pas
+d'autre.--N'avez-vous pas t catholique autrefois?--Oui, j'ai fait ma
+premire communion; depuis, j'ai tout laiss: j'ai quitt ma femme,
+mes enfants, j'ai t en Afrique... Je ne veux pas des prtres, pas
+plus qu'ils ne voudraient de moi.--Au contraire, Monsieur, ce serait
+un grand bonheur pour eux de vous ramener Dieu; dans l'vangile, n'y
+a-t-il pas la parabole de l'enfant prodigue o le pre fte le retour
+de son fils?--Ne me dites rien, rpond-il avec animation, je ne veux
+pas changer, vous ne me convertirez pas, vous dis-je; pensez-vous
+mieux russir que ma femme et mes enfants qui m'ont suppli de toutes
+les faons? Non, vous ne me changerez pas, je devrais parler des
+prtres, et je dteste les prtres; quand ils arrivent, je m'en vais
+d'un autre ct pour ne pas les voir.
+
+Il ajouta encore beaucoup d'autres choses contre la religion. J'tais
+toute tremblante en l'entendant, dit la zlatrice, et je priais
+intrieurement le Coeur de Jsus. Quand il eut fini, j'allai chercher
+un scapulaire du Sacr-Coeur.--Monsieur, lui dis-je, ne voudriez-vous
+pas, avant de partir, accepter ceci? j'aimerais vous le donner;
+voyez, l'image est bien belle. Lisez, ajoutai-je, ce qui est crit
+dessous, ce sont de si bonnes paroles! Il le fait, puis se lve et
+tenant le scapulaire des deux mains, il le baise, pleure et dit:
+Coeur de Jsus, je suis un des plus grands pcheurs, oui, un grand
+pcheur. Ses larmes coulaient en abondance, l'motion l'oblige
+s'asseoir.--Un prtre! dit-il, je veux me confesser. Qui tes-vous,
+pauvre femme, pour me convertir ainsi? car je suis converti.--C'est
+le Coeur de Jsus qui a tout fait, dit la zlatrice, et elle le fait
+entrer dans une chambre voisine, pendant qu'elle allait avertir le
+vicaire. Celui-ci vint aussitt, s'entretint avec le pauvre pcheur,
+puis l'engagea se rendre l'glise pour prparer sa confession.
+En y allant, cet homme priait, et ds qu'il fut arriv, il alla se
+prosterner au pied d'un autel de la sainte Vierge; il pleurait et
+disait haute voix: Vierge sainte, ayez piti d'un grand pcheur
+qui vous demande sa conversion. Il fit le chemin de la croix, et,
+lorsqu'il fut arriv la douzime station, il mit les bras en croix
+sans s'occuper des personnes prsentes, en disant: Jsus-Christ,
+je vous demande pardon de mes pchs, oui, de tous mes pchs. La
+contrition dbordait de son me, il tait inond par la grce. Il
+alla la sacristie, et, quand il en sortit avec le prtre, tous deux
+pleuraient. Il ne reut pas ce jour-l l'absolution: on prfra lui
+laisser quelques jours pour se prparer. Il passa ce temps dans le
+recueillement, vint prendre ses repas chez la zlatrice qui lui
+fournit des lectures pieuses pour occuper ses loisirs, car il vitait
+mme de travailler pour ne pas se distraire des penses de foi qui
+nourrissaient son me. Lorsqu'il rencontrait le vicaire, il lui
+serrait la main en lui exprimant son dsir de recevoir l'absolution.
+Le temps d'preuve fut abrg, et la brebis perdue rentra dans le
+bercail du Bon Pasteur, qui se donna elle dans la sainte communion.
+C'tait la seconde de ce nouvel enfant prodigue qui n'avait plus reu
+son Dieu depuis cinquante ans.
+
+Il fut ds lors un modle de pit, et son exemple en ramena
+plusieurs qui travaillaient dans un atelier irrligieux o il
+conduisit le prtre qui l'avait rconcili avec Dieu.
+
+Ah! si tous les bons catholiques avaient le zle et le courage de
+cette gnreuse chrtienne, combien de pauvres pcheurs seraient
+ramens la pratique de la religion! Le prtre, hlas! n'a aucun
+moyen d'atteindre ces infortuns qui ne viennent plus l'glise et
+lui ferment leur porte. Qui les sauvera, qui les arrachera aux flammes
+de l'enfer, si les pieux laques de leur entourage ne s'intressent
+pas l'oeuvre de leur conversion, la plus grande, la plus capitale de
+toutes les oeuvres?...
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+44.--PUISSANCE DU CHAPELET.
+
+Imbu ds sa jeunesse des maximes de l'cole voltairienne, Arthur
+Grant tait impie; mais son impit n'avait rien du cynisme des
+libres-penseurs du sicle. C'tait un impie de bon ton. Son ducation
+aristocratique, l'amnit de son caractre, la distinction de ses
+manires le rendaient agrable dans le commerce du monde, et le venin
+de son irrligion se cachait sous des dehors attrayants et des formes
+polies. C'tait un majestueux vieillard la figure noble, dont la
+barbe blanche tombait flots d'argent sur sa poitrine. Initi, jeune
+encore, aux mystres absurdes de la franc-maonnerie, aprs en avoir
+subi les ridicules preuves, il avait t promu au grade de chevalier
+kadosch. C'tait un aimable viveur qui se faisait chrir dans son
+village, dont il tait le plus riche propritaire, et en quelque sorte
+le seigneur. Il secourait les indigents et se faisait gloire d'tre
+philanthrope. Les glaces de l'ge n'avaient pas encore teint en lui
+les flammes des passions. La corruption du coeur avait perverti son
+intelligence. Cependant sa fille, Irma, gmissait en secret, sur les
+drglements et l'irrligion de son vieux pre. On la voyait souvent
+rpandre des larmes abondantes sur les marches de l'autel de Marie,
+laquelle elle adressait de ferventes prires pour sa conversion.
+
+Un zl missionnaire tant venu prcher une retraite dans le village
+qu'habitaient Irma et son pre, la jeune fille, sous les inspirations
+de la grce, redoubla de ferveur et de supplications pour obtenir
+la conversion de celui qu'elle aimait de l'amour le plus tendre, et
+rsolut de tenter un effort suprme. Elle consulta le missionnaire sur
+les moyens prendre pour convertir son vieux pre.
+
+--Il faut prier, mon enfant, et prier sans cesse, lui dit le saint
+prtre: ne dsesprez pas, Dieu est plus fort que le diable. Voyons,
+quelles sont les habitudes de Monsieur votre pre, quel est son genre
+de vie?
+
+--Il se lve tous les jours neuf heures, rpond la jeune fille,
+djeune dix, se rend ensuite un kiosque situ un kilomtre au
+couchant du village, au pied d'une riante colline. C'est l qu'il
+passe le reste de la journe, se promenant dans son jardin ou
+s'enfermant dans son cabinet de travail.
+
+--J'en sais assez, mon enfant. Pendant trois jours, onze heures et
+quart, vous rciterez un chapelet pour la conversion de votre pre.
+
+Le lendemain, aprs s'tre livr aux occupations de son ministre, le
+saint prtre s'acheminait vers le kiosque. Quand il fut quelques pas
+du vieillard, aprs l'avoir salu gracieusement, il s'arrta comme
+pour lui parler.
+
+--Que signifie ceci, monsieur l'abb? dit Arthur tonn et presque
+fch.
+
+--Monsieur, je vous demande pardon si je vous ai offens, rpond le
+missionnaire; mais la vue de votre jardin m'a charm, je voulais vous
+adresser mes flicitations.
+
+Ce compliment adoucit le vieillard, qui lui dit:
+
+--Si je ne suis pas trop indiscret, monsieur l'abb, puis-je vous
+inviter m'accompagner mon kiosque?
+
+--Avec plaisir, rpondit le prtre.
+
+Et chemin faisant, en parlant de la pluie et du beau temps, on arriva
+au kiosque. On entra dans le jardin, on admira les fleurs, les
+ombrages, les bassins, les berceaux de verdure, les cascades, et on
+pntra dans le pavillon. Le missionnaire, que les travaux de son
+ministre appelaient au village, prend cong du vieillard; celui-ci,
+charm de la simplicit, de l'esprit et des manires polies de l'abb,
+lui fait promettre de se retrouver le lendemain la mme heure dans
+son pavillon.
+
+Irma avait rcit son premier chapelet, l'heure prescrite, avec une
+ferveur extraordinaire.
+
+Le lendemain, le prtre tait fidle au rendez-vous. Et Irma rcitait
+son second chapelet avec la mme ferveur.
+
+Arthur et l'abb se promenrent dans le labyrinthe, sous les berceaux
+de noisetiers et les larges avenues de platanes, et parlrent
+longuement de la littrature contemporaine et des nouvelles
+politiques. Le prtre, en se sparant du vieillard, pour aller
+s'enfermer dans le confessionnal, fut encore invit pour le lendemain.
+
+Le troisime jour, au moment o la pieuse jeune fille commenait son
+troisime chapelet, le missionnaire se dirigea vers le kiosque. Il y
+fut accueilli par Arthur, avec une amabilit charmante et des marques
+de dfrence tout fait exceptionnelles. On entra dans le pavillon,
+ensuite dans le cabinet de travail. Ce qui frappa les regards du
+missionnaire, ce fut un prie-Dieu surmont d'un magnifique crucifix
+d'ivoire, prs duquel tait un tabouret. Le vieillard sourit.
+
+--Vous comprenez, monsieur l'abb!
+
+--Oui, mon ami, rpond le prtre, heureux de voir que Marie avait
+favorablement accueilli les prires d'une me pure et innocente.
+
+--Monsieur l'abb, dit Arthur d'une voix vibrante, j'ai longtemps
+combattu; mais, aprs une lutte longue et terrible, je m'avoue vaincu.
+La grce triomphe; vous avez devant vous un vieux pcheur qui renonce
+ ses garements, un impie qui reconnat et abjure les erreurs d'une
+philosophie menteuse. Oui, la divinit de la religion catholique
+m'apparat dans toute sa splendeur. Comme Augustin, j'ai cherch le
+bonheur dans les vaines jouissances de la terre, et, comme lui, je
+n'ai trouv le repos que lorsque je les ai eu foules aux pieds, et
+que les aspirations de mon coeur se sont diriges vers le ciel. Tout
+n'est que vanit et affliction d'esprit, dit avec raison l'auteur du
+livre de la Sagesse. Mon pre, je me jette entre vos bras: aidez un
+pauvre naufrag regagner le port; ramenez dans le bercail sacr de
+l'glise catholique une brebis errante et vagabonde; purifiez-moi de
+mes souillures.
+
+Le prtre et le vieillard restrent longtemps embrasss; des larmes
+abondantes coulrent de leurs yeux...
+
+Quelques jours aprs, quand fut clture la retraite, on voyait
+agenouill la Table-Sainte, ct de sa fille rayonnante de
+bonheur, le vnrable vieillard, dont le maintien noble, pieux et
+modeste rjouissait une population minemment chrtienne qu'avaient
+autrefois attriste ses carts.
+
+Enfants, si vos parents oublient le chemin de l'glise, s'ils se
+laissent entraner par les sductions de l'erreur, il dpend de vous
+de les arracher la fureur du dragon infernal, de sauver ces mes
+pour lesquelles Jsus-Christ est mort sur la croix. La Providence
+a plac entre vos mains une arme puissante: c'est la prire.
+Adressez-vous Marie, qu'on n'invoque jamais en vain, Marie, la Mre
+de misricorde et le refuge des pcheurs. Elle touchera le coeur de
+vos parents bien-aims et les amnera repentants aux pieds de son
+divin Fils.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+45.--LA CROIX D'ARGENT.
+
+Une pauvre enfant du nom de Jane, errait un soir d'hiver dans les rues
+de Londres par un froid glacial. Sans asile, sans pain, elle ne savait
+o porter ses pas, car son pre et sa mre taient morts, laissant
+l'infortune dans la plus cruelle dtresse. Tout coup elle voit
+briller un morceau de mtal entre deux pavs de la rue; elle le
+ramasse: c'tait un petit crucifix en argent. Je vais aller le
+vendre, se dit Jane; avec ce qu'on m'en donnera, j'achterai un peu de
+pain.
+
+Vite elle chercha une boutique d'orfvre, et, au coin d'une rue, elle
+en vit une, petite et faiblement claire. Jane entra. Une femme
+tait assise au comptoir, vtue de deuil; elle avait une figure d'une
+expression pure et pieuse; elle leva sur la pauvre fille un bon
+regard, et lui dit d'une voix douce:
+
+Que dsirez-vous?
+
+--Voulez-vous acheter ceci? rpondit brusquement Jane, en tendant le
+crucifix.
+
+La femme le prit avec respect, et jetant un coup d'oeil sur Jane,
+dont la figure malheureuse et sauvage ressortait sur ses vtements
+dlabrs, elle lui dit:
+
+Ma fille, nous achetons les objets d'or et d'argent; mais, dites-moi,
+savez-vous ce qu'est ceci?
+
+--C'est de l'argent, je le sais bien!
+
+--Ce n'est pas l ce que je vous demande: savez-vous quel est cet
+homme tendu sur la croix?
+
+--Est-ce que je sais, moi!
+
+--Quoi! pauvre enfant, vous ignorez que cet homme est le Fils de Dieu,
+qu'il est mort sur la croix pour nous sauver?
+
+--Personne ne m'a jamais parl de cela.
+
+--Vous ne connaissez pas Jsus-Christ, notre bon Sauveur?
+
+--De quoi nous a-t-il sauvs?
+
+--De l'enfer, et il nous a ouvert le paradis.
+
+--Je n'en savais rien.
+
+La marchande regarda plus attentivement la pauvre crature debout
+devant elle: elle embrassa d'un regard ce visage jeune et fltri, ces
+vtements sordides, et, mal plus terrible, cette stupeur de l'me
+peinte sur ses traits. Sa charit s'mut, ses entrailles de chrtienne
+et de mre tressaillirent. Elle dit Jane:
+
+Avez-vous des parents, une maison?
+
+--Rien. Mon pre est mort sous un buisson, loin d'ici; ma mre est
+morte aussi. Comment suis-je venue a Londres? je n'en sais rien.
+Comment ai-je vcu? je n'en sais rien non plus; ce que je sais, c'est
+que je voudrais bien tre au fond de la Tamise, car alors je n'aurais
+plus ni froid ni faim.
+
+--Mon enfant, dit la marchande, et ce mot, prononc avec une indicible
+bont, fit monter les larmes aux yeux de la pauvre Jane, mon enfant,
+voulez-vous que je vous conduise dans une maison o vous n'aurez plus
+ni faim ni froid et o vous apprendrez servir le bon Dieu?
+
+--Ni faim ni froid? rpta Jane; ce sera donc le paradis?
+
+--Non, mais le chemin qui y conduit.
+
+La marchande fit entrer dans sa boutique la pauvre fille, lui donna
+souper, la revtit d'une robe neuve; bientt Jane dormait dans un lit
+sous ce toit hospitalier o le Pre cleste l'avait amene.
+
+Quelque temps aprs, une des orphelines de la maison du Bon Pasteur,
+de Londres, recevait le baptme. Sa joie, sa ferveur attendrissaient
+l'assemble; cette heureuse nophyte tait la pauvre Jane, qui avait
+pour marraine la bonne marchande, l'instrument des misricordes du
+Seigneur.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+46.--UN COUP DE FILET DE LA SAINTE VIERGE.
+
+En se rendant l'une de nos stations thermales, un officier suprieur
+causait avec un compagnon de voyage:--Si nous nous arrtions
+Lourdes? lui dit ce dernier.--Pourquoi donc?--Nous y trouverions le
+plerinage national.--Voil cinquante ans que je n'ai pas mis les
+pieds dans une glise!...--Qu' cela ne tienne, tout se passe en plein
+air.--Alors, c'est diffrent.
+
+Ils s'arrtrent a Lourdes; ils virent les ardentes prires des
+plerins. Elles tonnrent d'abord, subjugurent ensuite cette me
+droite et loyale: l'officier pria avec les autres, aussi longtemps que
+les autres.
+
+--Il fait chaud, lui dit son compagnon; si nous buvions un verre d'eau
+de la grotte?--Volontiers; ce prtre-l m'a rendu tout rveur...
+
+Il rva, il pria, il monta jusqu' la crypte, il en redescendit priant
+et heureux.--Si vous voulez aller aux eaux, dit-il son compagnon,
+allez-y; moi, j'ai trouv les miennes.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+47.--UNE CONVERSION EN MER.
+
+Le hros de cette histoire a rapport lui-mme dans la lettre suivante
+la grce signale dont il a t l'objet.
+
+Aprs avoir failli prir avec mon navire, sur la barre de Bayonne
+pendant l't dernier, je me rendais de Livourne Dunkerque et Rouen,
+lorsque le 28 dcembre, au matin, je fus oblig de mouiller devant
+Malaga, ne pouvant y entrer. Bientt le temps devint affreux, et, ds
+huit heures du matin, toute la population masse sur les quais, malgr
+une pluie torrentielle, nous regardant chasser sur les ancres, nous
+faisait comprendre quel pril nous menaait. Le pavillon fut mis en
+berne, mais en vain: ni remorqueur, ni pilotes, pas mme la canonnire
+de l'tat n'osaient se risquer nous secourir; Dieu seul pouvait nous
+sauver. Impossible de se jeter la mer: nous aurions t briss sur
+les rochers de la jete en construction ou contre les rcifs de la
+cte.
+
+Je pensai alors ma mre, je me rappelai le projet de me faire
+catholique que j'avais eu autrefois. Me jetant genoux devant le
+vieux christ en bronze dominant le compas de route, je priai avec foi
+le Dieu des chrtiens et Notre-Dame de Montenero, dont j'avais visit,
+le 8 septembre dernier, le plerinage clbre, en Toscane.
+
+La journe se passa en craintes; la mer augmentait de furie, et le
+fleuve, en face de nous, jetait devant le navire ses eaux jaunes
+dbordes. Le consul de France, qui avait tent l'impossible pour nous
+faire secourir, nous crivit le soir au moyen d'une bouteille jete
+dans les flots: il nous avouait tristement que les autorits de Malaga
+reconnaissaient l'impossibilit d'arriver jusqu' nous, en face d'une
+situation si prilleuse, et qu'on attendrait que la nuit ft acheve
+pour prendre une dcision. Pour moi, cette dcision c'tait la mort
+et la perte de mon navire! Je voulus mourir catholique romain; je
+suppliai avec foi Notre-Dame de la Salette et je me sentis plein de
+courage.
+
+Mon quipage affol menaait de ne plus m'obir; il voulait filer
+les chanes et jeter le navire la cte. Plein de confiance dans le
+secours de Dieu et de la sainte Vierge, je rsistai nergiquement
+tous et la nuit arriva. Les ouvriers qui couvraient la cte et le quai
+nous dirent, dans leur me, adieu pour toujours... Je fis reposer
+successivement mes hommes, et, pensant la mort, je me tenais sur la
+dunette en priant Dieu.
+
+Cette nuit fut pouvantable; l'orage augmentant sans cesse de
+violence, le navire se mit talonner avec force, et chaque instant
+il tait menac de s'entr'ouvrir et de se briser sur la jete en
+construction. Les malheureux marins raidissaient chaque instant les
+chanes.
+
+Le jour arriva enfin, mais pour nous montrer l'horreur de notre
+situation. La foule garnissait les quais, assistant, mue et
+impuissante, ce terrible drame. Je pris un vieux catchisme, oubli
+ bord par un marin, je lus les Litanies de la sainte Vierge, et je
+promis alors solennellement d'abjurer aussitt arriv en France et de
+me faire baptiser.
+
+ huit heures, apparut devant Malaga un steamer; malgr le
+dcouragement de tous les matelots de l'quipage et contre leur avis,
+je fis mettre le pavillon en berne et jeter la mer une bonbonne
+renfermant une demande de secours; je la plaai sous la protection de
+la Vierge. La bouteille arriva terre, puis le steamer disparut au
+large.
+
+Ce fut alors parmi l'quipage un cri d'immense douleur: toute
+esprance s'vanouissait... Pour moi, j'esprais quand mme, priant,
+sondant l'horizon avec une longue-vue. Je promis un _ex-voto_
+Notre-Dame de la Salette et trois autres plerinages. Toutefois, je
+me prparai mourir catholique et j'en plaai la dclaration crite
+de ma main sur ma poitrine.
+
+Tout coup, vers dix heures, je dcouvre une fume noire dans le
+lointain: j'entends un coup de sifflet strident, et, au milieu des
+vagues normes qui nous couvraient, le steamer qui apparaissait. Le
+navire sauveur, dtachant sa grande chaloupe, nous envoie vingt-quatre
+hommes. Aprs des peines inoues, plusieurs fois sur le point d'tre
+engloutis, ces braves finissent par nous accoster. Il tait temps;
+nous allions attendre la mort dans la mture leve, car notre
+vaisseau tait sur le point de s'entr'ouvrir. On sacrifia les ancres,
+les chanes, etc., il fallait se hter.
+
+Le brave capitaine Corno, malgr une mer pouvantable, manoeuvra
+tellement bien avec son norme steamer, qu' midi il nous amenait dans
+le port. Nous tions sauvs, grce la sainte Vierge. Par une faveur
+providentielle, le navire et la cargaison n'avaient aucune avarie.
+
+Aussitt terre, je me rendis la cathdrale pour remercier Dieu et
+Notre-Dame et renouveler ma promesse d'abjuration. En attendant que je
+puisse la raliser, j'apprends ma religion dans un vieux catchisme
+oubli bord...
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+48.--LA MORT D'UN SEPTEMBRISEUR.
+
+Vers le milieu de l'anne 1826, un homme du peuple, alors sexagnaire,
+tenait le petit htel de Dijon, au n 211 de la rue Saint-Jacques,
+Paris. Atteint depuis longtemps d'une maladie grave, il avait en vain
+appel son secours les plus clbres mdecins de la capitale: le mal
+n'avait fait qu'empirer avec les annes; enfin, de violents accs de
+colre, auxquels il se livrait presque tous les jours, l'avaient rendu
+incurable. Cependant, ne pouvant se rsoudre mourir, il tenta un
+dernier essai en faisant demander le docteur Descuret, qui jouissait
+d'une grande rputation. Celui-ci, voyant le malade la veille de
+succomber, se contenta de lui prescrire quelques lgers adoucissements
+usits en pareille circonstance: il ne comptait plus le revoir.
+
+Mais le lendemain, vers six heures du soir, on vint l'appeler encore;
+cette fois ce n'tait point pour le vieillard, mais pour sa femme, que
+le misrable avait presque tue dans un de ses emportements.
+
+Aprs les premiers soins donns cette pauvre femme, le docteur
+se disposait se retirer sans avoir adress une seule parole
+l'incorrigible mari. Celui-ci le remarqua, l'arrta par l'habit et lui
+dit d'un air piteux: Eh quoi! monsieur le docteur, vous vous en allez
+sans daigner seulement me regarder?--Pourquoi m'inquiter d'un malade
+qui fait l'impossible pour rendre mes soins inutiles? Au reste,
+ajouta-t-il d'un ton svre, vous avez grossirement injuri vos
+premiers mdecins, dont l'un vous a abandonn parce que vous avez mme
+os lever la main sur lui. Ajoutez ces ingratitudes la brutalit
+dont vous venez d'user envers votre femme, et jugez si je ne dois pas
+faire comme eux.--Vos reproches ne sont que trop justes, reprit
+le malade d'un accent pntr; oui, je suis bien coupable d'avoir
+maltrait ainsi ma femme; mais aussi, monsieur, si vous saviez ce
+qu'elle exigeait de moi! Ne voulait-elle pas que je fisse appeler un
+prtre, moi qui les ai toujours eus en horreur!--L'intention de votre
+femme n'avait rien que de louable: en vous proposant de mettre en
+paix votre conscience, elle vous donnait une nouvelle preuve de son
+affection, et si cela tait entirement oppos vos ides, vous
+deviez vous borner un simple refus et non la frapper.--Mais enfin,
+monsieur le docteur, vous qui avez fait des tudes, que feriez-vous si
+vous tiez ma place et qu'on vous propost pareille chose?--Moi,
+je n'hsiterais pas mettre en paix ma conscience, d'abord par
+conviction, en second lieu, parce que le calme de l'me contribue
+puissamment allger nos souffrances et mme dissiper la
+maladie.--C'est bien singulier, qu'ayant fait des tudes, vous ayez
+cette manire de voir!--Au contraire, mes convictions religieuses sont
+en grande partie le fruit de mes tudes.
+
+Le vieillard tait vaincu par ces paroles pleines de raison et de
+foi: une lumire soudaine avait frapp son esprit. Il venait de se
+rveiller en lui des ides, des sentiments, des remords qu'il avait
+touffs peut-tre depuis bien longtemps, car il avait vcu dans un
+temps de stupide dlire o les jeunes hommes de son ge et les beaux
+esprits affichaient le plus insultant mpris pour toute pense
+religieuse, en disant: La religion!... c'est bon pour les enfants et
+les femmes. Ce prjug infernal venait de s'vanouir la parole du
+docteur, et, aprs un instant de silence, le malade dit d'un accent
+qu'on ne lui avait jamais connu: Eh bien! qu'on fasse venir un
+prtre; aussi bien, depuis longtemps j'en ai lourd sur la conscience!
+
+Ici commence l'histoire touchante de sa conversion, de sa douleur, de
+sa reconnaissance, de sa joie, de sa confusion, de son amour, de son
+bonheur, de son salut ... Ici, nous allons voir comment Dieu s'est
+servi d'une femme chrtienne, d'un mdecin et d'un prtre, pour faire
+d'un assassin un lu, un saint!... Heureuse de ce changement subit, la
+pauvre femme, elle qui avait tant parl, pri et souffert pour cette
+me rebelle, envoie la hte chercher un des vicaires de la paroisse
+Saint-Jacques.
+
+ peine le vieillard l'a-t-il aperu qu'il lui dit d'une voix
+tremblante de honte et de remords:
+
+Tenez, monsieur, enlevez-moi ce coutelas que j'avais mis sous mon
+oreiller.--Que vous tes imprudent, mon ami! mais vous couriez risque
+de vous blesser!--Eh! monsieur l'abb, je m'en tais arm pour vous le
+plonger dans le coeur, si vous fussiez venu sans mon consentement...
+Oui, ajouta-t-il devant tous les assistants, en septembre 93, _j'ai
+massacr dix-sept ecclsiastiques_, et peu s'en est fallu que vous
+ne fussiez le dix-huitime! Mais rassurez-vous: _Dieu a eu piti de
+moi; un regard de sa grce a suffi pour m'clairer_.
+
+Le vicaire, stupfait autant que touch, s'empare de l'norme couteau:
+puis il s'enferme avec le pnitent pour laisser agir Dieu sur cette
+me dans le mystre du sacrement de la rconciliation. Jamais, dans
+l'exercice de son saint ministre, il n'avait got des consolations
+comme celles qu'il trouva au chevet de ce malheureux qui avait t
+jadis le bourreau de dix-sept de ses confrres, et qui, l'heure de
+la grce, parlait et agissait comme le bon larron de la croix.
+
+Dj le bon Samaritain, qui venait de gurir cette me si profondment
+blesse par le crime, se retirait en annonant l'heureuse famille
+qu'il allait apporter au converti les derniers sacrements de l'glise,
+quand tout coup le vieillard s'cria d'une voix touffe par les
+sanglots:
+
+Revenez, monsieur l'abb, revenez bientt auprs de moi; j'ai bien
+besoin de vos consolations; mais, je vous en conjure, n'approchez
+pas de mes lvres le divin Rdempteur, dont tout l'heure encore je
+blasphmais le nom; je suis trop indigne d'un tel bonheur!--Dieu est
+rempli de misricorde, lui dit le vicaire profondment attendri; on
+rpare ses fautes quand on les pleure amrement, et votre repentir
+me parat trop sincre pour que j'hsite a vous administrer les
+sacrements que rclame immdiatement votre triste position.--Je les
+recevrai, monsieur l'abb, puisque vous me l'ordonnez, reprit le
+malade, mais seulement aprs avoir fait amende honorable devant ceux
+que j'ai autrefois scandaliss par mes forfaits.
+
+Tandis que le vicaire part pour chercher le saint viatique, le
+moribond fait appeler aussitt ses voisins, tmoins de sa vie
+criminelle, ses anciens camarades, les complices de ses fautes; il
+leur demande, avec larmes, pardon des affreux exemples qu'il leur
+avait donns, surtout a l'Abbaye et aux Carmes, lors du massacre des
+prtres; puis il fait de mme envers sa femme, un des instruments de
+sa conversion.
+
+Le prtre arrive portant l'auguste sacrement. Le vieillard, dj glac
+par la mort, se lve aussitt, se met genoux et reoit ainsi les
+derniers sacrements avec une pit anglique: les traits de son visage
+baign de larmes en taient tout transfigurs. Aprs cette auguste
+action, il reste toujours genoux, appuy sur le chevet de son lit,
+tenant en main un crucifix, qu'il couvre de ses baisers et de ses
+larmes.
+
+Son confesseur, plusieurs reprises, l'engagea se coucher, vu sa
+grande faiblesse: c'tait imposer son coeur un pnible sacrifice,
+c'tait lui ter une trop douce consolation. Aussi l'exprima-t-il
+au prtre: Je sens, dit-il, qu'il ne me reste que peu d'instants
+vivre; je ne puis rien offrir Dieu que mes prires et mes larmes;
+laissez-moi du moins la consolation de mourir genoux; c'est faire
+bien peu pour expier tous mes crimes!
+
+Et il resta ainsi en prire: son me claire, renouvele, sanctifie,
+paraissait comme dans une sorte d'extase. Vers minuit, on entendit
+le moribond pousser un profond soupir; il s'tait endormi dans le
+Seigneur avec le calme d'un lu, toujours genoux et les lvres
+colles sur le crucifix qu'il n'avait cess d'arroser de ses larmes!!!
+
+Seigneur, que vous tes admirable dans vos oeuvres! qu'elles sont
+profondes vos voies, qu'elles sont immenses vos misricordes!
+
+(_L'abb Hoffmann_, Extraits.)
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+49.--RENCONTRE PROVIDENTIELLE.
+
+Au commencement de ce sicle, un personnage assez marquant, M. de
+G***, tait tomb dans l'impit la plus affreuse. C'tait une sorte
+de frnsie d'irrligion. Le blasphme sortait chaque instant de sa
+bouche, et il semblait n'avoir coeur que de couvrir d'ignominie la
+sainte glise et ses ministres.
+
+Un jour, M. de G*** entend raconter que dans une petite ville voisine
+de son chteau, on allait donner une mission. Sa malice sembla prendre
+un nouveau degr de perversit cette nouvelle. Il se proposa de
+se rendre lui aussi la mission, et de suivre les exercices, pour
+contrecarrer les missionnaires et pour empcher, force d'avanies, le
+fruit qu'ils devaient en attendre. On le vit donc arriver, suivi
+d'une escorte de vauriens, qui tous ensemble se rendirent l'glise
+paroissiale. Le chant des cantiques fut plus d'une fois interrompu par
+de grossiers lazzis et des rires indcents; mais le silence s'tablit,
+quand le Pre suprieur des missionnaires parut dans la chaire.
+C'tait un homme de quarante ans environ, au visage ple et amaigri,
+aux traits expressifs, au regard inspir, tel en un mot que l'criture
+nous dpeint les prophtes de l'ancienne loi. Il n'avait pas achev
+l'exorde de son discours, que dj M. de G*** l'avait reconnu. C'tait
+un des compagnons de son enfance, un des rivaux de ses tudes et qui
+lui avait disput souvent avec avantage les couronnes acadmiques.
+Comment lui, qui pouvait briller dans le monde et parvenir aux postes
+les plus importants, avait-il pu se dcider a embrasser la carrire
+pauvre et pnible du ministre vanglique, c'est ce que la tte
+frivole de M. de G*** ne pouvait expliquer. Il l'couta donc avec
+toute l'attention dont il tait capable, et il trouva qu'il justifiait
+par son loquence les hautes prvisions de ses professeurs; mais ses
+penses n'allrent pas plus loin.
+
+Aprs le sermon, il renvoya ses amis et vint faire visite au
+missionnaire. Ds qu'il se fut nomm, le bon pre courut lui, et
+l'embrassant tendrement: mon ami, lui dit-il, que je suis heureux
+de vous voir, et que je remercie Dieu de vous retrouver avec des
+sentiments si chrtiens! sans doute vous avez toujours t fidle
+aux prceptes de religion que nous avons reus ensemble? Et, en vous
+livrant avec tant d'empressement aux premiers exercices de la mission,
+vous voulez... M. de G*** ne le laissa pas achever; emport par
+l'irascibilit de son caractre et par le sentiment d'impit dont il
+s'tait fait une longue habitude, il s'oublia, jusqu' lever la main
+sur le prtre du Seigneur: Impertinent, s'cria-t-il avec l'accent
+de la rage, garde pour d'autres tes sots conseils et ton insidieux
+proslytisme! Je venais te fliciter de ton loquence hypocrite et
+non pas rclamer tes avis. Mais le missionnaire, impassible et
+tranquille, lui rpondit avec cette douceur anglique que Dieu peut
+seul inspirer l'homme: Mon frre, peut-tre, il y a vingt ans,
+quand j'tais encore dans le monde, et que la religion ne m'avait pas
+appris dompter mes passions, peut-tre un pareil outrage et-il
+cot la vie l'un de nous, et jet un damn de plus aux pieds
+de l'ternel; mais Dieu m'a fait depuis longtemps la grce d'tre
+chrtien! Ma longue exprience dans la conduite des mes me montre
+ quelle horrible extrmit est descendue la vtre: mon frre! je
+tremble pour vous; qu'allez-vous devenir?
+
+Mais dj M. de G*** tait aux pieds du prtre; il baisait sa main en
+l'arrosant de ses larmes, et il s'criait; Pardonnez-moi, mon pre,
+car je ne sais ce que je fais! Et il se tordait dans d'effrayantes
+convulsions, jetant des phrases inarticules, des exclamations sans
+suite, des accents de dsespoir que l'oreille avait peine saisir,
+mais que devinait le coeur du missionnaire. O suis-je?... Quelle
+soudaine clart brille mes yeux?... Grce, grce!... Et cet orage
+nouveau dans le coeur de l'impie, cette tempte de la conscience,
+frappait d'effroi le missionnaire lui-mme, tout accoutum qu'il tait
+aux misres humaines. Tout coup, reprenant la sublime autorit de
+son ministre: Relevez-vous, mon fils, lui dit-il, relevez-vous, dj
+le remords vous a fait chrtien! Et M. de G*** se relevait tremblant,
+ses genoux se drobaient sous lui. Le prtre l'emporta dans ses bras,
+et le plaant devant un prie-Dieu: Dans un instant, mon fils, toutes
+vos peines seront calmes. Puis la confession commena.
+
+Trois heures entires ils restrent enferms ensemble; l'on entendait
+du dehors de longs sanglots et d'tranges gmissements; on n'aurait
+pu dire lequel versait de plus abondantes larmes, ou du prtre ou du
+pnitent. Tous deux confondaient leurs soupirs, tous deux mlaient
+l'expression de leur douleur, tous deux s'humiliaient devant la
+grandeur du Trs-Haut et bnissaient ses misricordes. M. de G***
+tait justifi devant Dieu. Il partit et ne voulut plus rentrer dans
+son chteau. Il se choisit en ville une modeste retraite; et,
+malgr les railleries de ses anciens amis, il suivit avec une pit
+exemplaire toutes les prdications et les moindres exercices de la
+retraite. Tous les jours il voyait le saint prtre, et se confirmait
+dans la grce. Enfin, le jour de la communion gnrale, il eut le
+bonheur de s'approcher de la sainte table, au grand tonnement
+de toute la ville, dont il avait t si longtemps le scandale et
+l'effroi.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+50.--LE BON FILS CONSOL.
+
+
+Un pieux jeune homme crivait la lettre suivante, qui doit inspirer
+une bien grande confiance en saint Joseph, surtout lorsqu'il s'agit
+d'obtenir des graces de conversion.
+
+J'ai reu cette anne un grand nombre de faveurs par la puissante
+intercession du glorieux poux de Marie. La premire a t la
+conversion de mon excellent pre.
+
+Il ne s'tait pas confess depuis plus de quarante ans. Il y avait une
+douzaine d'annes qu'il n'tait pas entr dans l'glise paroissiale;
+et, pour comble de difficults, il tait plein de prjugs contre
+notre sainte religion qu'il n'avait jamais bien connue. Pour ramener
+dans les bras de Dieu cette brebis gare, il fallait un grand coup
+de lumire et de misricorde. J'avais essay de le convaincre par le
+raisonnement, j'avais pri et fait prier beaucoup pour lui: tout avait
+t inutile. Il y a quelques semaines, je me sentis press d'aller
+solliciter auprs de saint Joseph cette conqute si difficile.
+
+C'tait la premire fois que j'implorais du saint Patriarche une
+faveur particulire. J'allai donc me prosterner devant sa statue, et
+je lui promis que, s'il m'accordait ce que je lui demandais, j'aurais
+pendant toute ma vie une dvotion toute spciale pour lui, et que je
+m'efforcerais de rpandre son culte autant que je le pourrais. peine
+ma prire termine, je me sentis la plus grande confiance.
+
+Je fis alors une premire neuvaine avec toute la ferveur dont j'tais
+capable. En mme temps, j'crivis mon pre pour tcher de le dcider
+ porter un Cordon de saint Joseph que j'envoyai avec ma lettre. Il
+et t impossible de le lui faire accepter comme objet religieux;
+mais, ma demande, il consentit a le porter comme un petit souvenir
+de moi.
+
+Ma premire neuvaine acheve, j'en commenai une nouvelle, et
+incontinent je pus me rendre ce doux tmoignage que mon esprance
+n'avait pas t vaine. Bni soit jamais le trs bon et trs puissant
+saint Joseph!... La grce tait accorde. Ds le commencement de cette
+seconde neuvaine, je reus de mon pre une touchante lettre, o il
+m'exprimait, en des termes brlant, la joie et la paix qui inondaient
+son me. Une lumire nouvelle venait de briller dans son coeur et dans
+son intelligence. Le respect humain, les objections et les prjugs
+contre la religion taient tombs d'eux-mmes, et une petite occasion
+mnage par saint Joseph s'tant prsente, mon pre tait all se
+confesser, comme pouss par une main invisible. Le lendemain, avec des
+sentiments ineffables de bonheur et de tendresse, il recevait dans
+son coeur le Dieu, si plein de misricorde, qui venait rjouir sa
+vieillesse, comme il avait autrefois rjoui sa jeunesse. La conversion
+a t parfaite; saint Joseph ne fait pas les choses demi. Depuis ce
+jour de bndiction, mon pre prit part tous les exercices de pit
+de la paroisse. Tous ceux qui le connaissaient furent profondment
+difis de cet heureux changement, et dclarrent qu'il avait fallu
+une main puissante pour oprer cette merveille. Et cette main
+puissante, c'est la vtre, grand et trs-puissant saint Joseph! Je
+vous remercierai pendant toute ma vie de cette grce signale...
+
+Aprs cela, pourrait-on recommander avec trop d'instances aux jeunes
+gens la dvotion envers saint Joseph? Puissent-ils recourir lui dans
+tous leurs besoins spirituels et ceux de leurs proches! S'ils prient
+avec ferveur et persvrance, ils ressentiront infailliblement les
+effets de sa paternelle protection.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+51--COMMENT ON RETROUVE LE BONHEUR.
+
+Passant un jour sur la place des Capucins, Lyon, une zlatrice du
+rosaire y vit une petite fille ge de six sept ans, qui, aprs
+avoir bris la glace d'une fontaine, plongeait quelque chose dans
+l'eau. La dame s'approcha et dit:
+
+--Que fais-tu l, mon enfant?--Je lave ma robe.--Quel est ton
+nom?--Marie.--O est ta mre?-- Loyasse (cimetire de Lyon).--Et ton
+pre?--Il est malade et triste l-bas...--Eh bien! conduis-moi ta
+maison..
+
+L'orpheline regarda l'inconnue avec une sorte de crainte, puis,
+rassure sans doute par l'affectueux sourire qui rpondait son
+regard, elle mit sa petite main glace dans celle que lui tendait
+sa nouvelle amie, et se dirigea vers une de ces affreuses demeures,
+ordinairement habites par le vice ou par le malheur.
+
+Arrive au dernier tage, l'enfant ouvre une porte et dit:--Papa,
+voil une dame qui veut vous voir.--Me voir!... moi!... une dame!...
+allons donc!... C'est, sans doute pour jouir du spectacle de ma
+misre! Je suis chez moi; et, bien que je sois pauvre, malheureux, je
+ne souffrirai pas que les riches viennent insulter ma misre! Donc,
+vous pouvez vous en aller, s'cria-t-il en dsignant du doigt la
+porte reste entr'ouverte.--Je venais vous offrir des secours,
+murmura timidement la visiteuse, un peu effraye.--Je n'ai besoin de
+rien, que de rester tranquille chez moi, sans qu'on vienne se moquer
+de ma pauvret, reprend l'homme; et il lance par la porte de la
+mansarde une pice de monnaie qui vient d'tre dpose sur la table.
+
+Il n'y avait rien faire... La charitable zlatrice embrassa la
+petite fille et lui dit tout bas: Viens me trouver quand tu auras
+besoin de quelque chose. Puis elle sortit.
+
+Plusieurs semaines s'coulrent sans que la douce Marie repart, bien
+qu'on allt souvent, pour l'y rencontrer, l'endroit o on l'avait
+trouve.
+
+Mme L, l'aperut enfin, un jour, amaigrie et toute en larmes; son
+pre, qui manquait d'ouvrage et par consquent de pain, l'envoyait
+mendier dans la rue. Elle l'emmena chez elle et lui fit raconter son
+histoire, histoire bien simple et bien touchante, imprime dans son
+jeune coeur.
+
+Maman tait trs bonne; soir et matin, elle me faisait dire _Notre
+Pre_ et _Je vous salue, Marie_... Mon pre tait bon, lui aussi,
+alors; mais depuis qu'ils ont emport maman Loyasse, il est devenu
+triste, s'est mis lire de grandes feuilles et ne parle plus de Dieu
+ou des riches qu'en se fchant bien fort.
+
+Ce rcit fut un trait de lumire pour Mme L. Elle fit promettre la
+chre petite de dire, tous les jours, une fois, Notre Pre, et dix
+fois, Je vous salue, Marie... _pour obtenir que son pre devnt
+trs heureux_, et la renvoya munie d'abondantes provisions.
+
+Un mois aprs, l'enfant revint chez sa bienfaitrice, mais, cette fois,
+avec un visage tout joyeux: Madame, dit-elle, papa voudrait bien vous
+voir; seulement il n'ose pas venir...
+
+La difficult fut vite tranche; Mme L... accourut la mansarde, et
+y trouva l'ouvrier. Si l'aspect du pauvre rduit tait le mme, on
+lisait sur le visage du malheureux pre l'expression humble et douce
+du changement opr dans son me.
+
+Madame, dit-il avec respect, je ne sais comment cela est arriv, mais
+je ne peux plus me reconnatre... En entendant la petite rciter tant
+de fois son _Notre Pre_ et son _Je vous salue_, je me suis d'abord
+impatient, parce qu'elle le rptait trop... Puis j'ai fini par le
+dire machinalement avec elle, en me rappelant que ma pauvre femme le
+disait aussi... Alors, j'ai pleur, j'ai senti le regret de ma
+mauvaise vie, et je me suis reproch mon insolence envers la dame qui
+a t si bonne pour nous... C'est pourquoi je voulais la voir, pour
+lui demander pardon.
+
+Ce pardon fut accord sans peine, et Dieu, aprs avoir purifi,
+soulag la misre de l'me et du corps, par l'entremise de sa
+gnreuse servante, sauva aussi par elle le pre et l'enfant.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+52.--LE SOUVENIR DE LA PREMIRE COMMUNION.
+
+Mous devons un homme du monde le rcit suivant, qui contient plus
+d'une instruction utile et fournit un nouvel exemple des ineffables
+tendresses de la misricorde divine.
+
+J'tais Paris en 1841, et je faisais partie d'une Confrence de
+Saint-Vincent-de-Paul. Quelques-uns des jeunes gens qui la composaient
+avaient la pieuse habitude de visiter une ou deux fois par semaine les
+pauvres malades des hpitaux du quartier.
+
+L'hpital Necker, dans la rue de Svres, m'tait chu en partage. Je
+commenais toujours mes visites par la chapelle, et j'allais demander
+au Seigneur de bnir l'oeuvre que, pour l'amour de lui, je venais
+accomplir, d'accompagner de sa bndiction les paroles, les conseils
+que j'allais donner mes malades; et quand j'avais fini ma tourne
+dans les salles, je venais encore en dposer le succs aux pieds de ce
+bon Matre.
+
+Je fus oblig de quitter Paris au printemps, et je me rappellerai
+toujours le trait touchant dont j'ai t le tmoin ma dernire
+visite aux malades de Necker.
+
+La salle que je devais visiter ce jour-l tait confie aux soins
+d'une Soeur de Charit vieillie dans cet admirable mtier, et non
+moins infatigable pour soulager les souffrances de ses malades que
+zle pour le salut de leurs mes. En arrivant, j'allai, selon mon
+habitude, prendre les ordres de cette bonne Soeur. Elle me recommanda
+spcialement six ou sept malades: l'un, tienne, nouvel arriv, et
+encore inconnu d'elle; l'autre, comme moribond, ayant besoin d'tre
+fortifi et consol; un autre comme branl dj, et prt se
+convertir, etc.
+
+Et puis, ajoute-t-elle, allez donc au n 39; c'est un homme de
+trente-deux ou trente-trois ans, poitrinaire au dernier degr, qui
+sera mort dans trois jours. J'ai eu beau faire, je n'ai pu rien en
+tirer; il m'a envoye promener trois ou quatre fois, et n'a jusqu'ici
+reu M. l'aumnier qu'avec des paroles grossires. Un de vos confrres
+de Saint-Vincent-de-Paul, qui l'a dj visit plusieurs fois, n'a pas
+mieux russi que nous. Il est probable qu'il vous enverra promener
+aussi; mais enfin il ne faut rien pargner. Il s'agit ici de la gloire
+de Dieu et d'une pauvre me sauver.
+
+--Eh! mon Dieu, ma bonne Soeur, rpondis-je, s'il m'envoie promener,
+j'irai me promener, voil tout; cela ne me fera pas grand mal. Dites
+seulement pour ce pauvre homme un _Ave Maria_ pendant que j'irai lui
+parler.
+
+Je fis ma visite; et de lit en lit j'arrivai mon n 39. Je fus tout
+saisi en le voyant. La mort tait peinte sur son visage. Trois ou
+quatre coussins le soutenaient assis sur son lit; sa face tait hve
+et d'un blanc jauntre, et son affreuse maigreur donnait ses yeux
+noirs une apparence trange...
+
+Je m'approchai de son lit. Il me regarda fixement sans rien dire.
+
+Je lui demandai de ses nouvelles: La soeur m'a appris, mon pauvre
+ami, que vous souffriez beaucoup, et qu'il y avait bien longtemps dj
+que vous tiez malade.
+
+Pas de rponse; seulement le regard de mon homme devenait de plus
+en plus dur, et il semblait me dire: Je n'ai que faire de vos
+condolances; donnez-moi la paix. Je fis semblant de ne pas m'en
+apercevoir: Souffrez-vous beaucoup en ce moment, et pourrais-je vous
+soulager en quelque manire?
+
+Pas un mot.
+
+Que voulez-vous, mon pauvre enfant! il faut faire de ncessit vertu,
+et offrir vos souffrances au bon Dieu en expiation de vos fautes;
+comme cela du moins elles vous seront utiles.
+
+Toujours mme silence et mme accueil. La position commenait
+devenir embarrassante. L'oeil du malade tait de plus en plus
+menaant, et je voyais le moment o il allait me dire quelque
+injure... La Providence de Dieu m'envoya tout coup une inspiration.
+Je me rapprochai vivement du malheureux, et je lui dis demi-voix:
+Avez-vous fait une bonne premire communion?
+
+Cette parole produisit sur lui l'effet d'une commotion lectrique. Il
+fit un lger mouvement; sa figure changea d'expression, et il murmura
+plutt qu'il ne dit: Oui, Monsieur.
+
+--Eh bien! repris-je, mon ami, n'tiez-vous pas heureux dans ce
+temps-la?--Oui, Monsieur, me rpondit-il d'une voix mue; et au mme
+instant je vis deux grosses larmes couler sur ses joues. Je lui pris
+les mains.--Et pourquoi tiez-vous heureux alors, sinon parce que vous
+tiez pur, chaste, aimant et craignant Dieu, en un mot, bon chrtien?
+Mais ce bonheur peut revenir encore, et le bon Dieu n'a pas chang! Il
+continuait pleurer: N'est-ce pas, ajoutai-je, que vous voulez bien
+vous confesser?
+
+--Oui, Monsieur, dit-il alors avec force; et il s'avana vers moi pour
+m'embrasser. Je le fis de grand coeur, comme vous pouvez penser, et je
+lui donnai quelques petits conseils pour faciliter l'excution de son
+bon dessein. Je le quittai ensuite, et j'annonai la Soeur le succs
+inespr de ma visite. Je ne sais ce qui s'ensuivit; mais ce qui m'est
+rest profondment grav dans l'esprit ou plutt dans le coeur, c'est
+la force merveilleuse de la misricorde de Dieu, qui changea en un
+instant, et l'aide d'une seule parole, ce coeur si endurci!
+
+Le seul souvenir de sa premire communion suffit pour convertir et
+probablement pour sauver ce pauvre malade, heureux de l'avoir bien
+faite; car s'il et accompli, comme plusieurs, hlas! avec ngligence,
+ce grand acte de la vie chrtienne, le souvenir que je lui en
+rappelai n'et fait sans doute sur son coeur qu'une impression
+insignifiante!...
+
+Ainsi le bien produit le bien, et avec Dieu rien ne demeure perdu.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+53.--L'ORPHELINE ET LE VTRAN.
+
+Une pauvre orpheline avait t recueillie par un vieux soldat qu'elle
+nommait son pre. D'une pit simple, mais srieuse, elle s'tait
+attir une telle estime, qu'il y avait autour d'elle comme une aurole
+de vnration. Le vieux soldat lui-mme s'tait laiss prendre son
+influence. Il appelait sa petite orpheline, _sa petite sainte_.
+Jamais il ne fumait devant elle, il jurait encore moins.
+
+La pieuse enfant tait arrive faire prier son pre adoptif, ce
+qu'il n'avait pas fait depuis longtemps.
+
+Un jour qu'il passait devant l'glise du village, je ne sais quelle
+inspiration secrte le pousse y entrer. Il va s'agenouiller dans un
+coin et commence son signe de croix. Mais tout coup il s'arrte, ses
+yeux ont rencontr une enfant qui, recueillie au pied de l'autel, les
+mains jointes, parat comme dans une extase. Il regarde, il reconnat
+sa fille. La pense lui vient aussitt qu'elle demande Dieu sa
+conversion; elle lui a dit tant de fois que c'tait l l'unique objet
+de toutes ses prires. Une larme monte de son coeur ses yeux et
+coule le long de ses joues sur sa vieille figure cicatrise. Cette
+larme est efficace et dcide de son retour Dieu.
+
+Quelque temps aprs, aux Pques, le vieux militaire pleinement
+converti, bien heureux, communiait ct de sa petite fille. Et,
+comme, au sortir de l'glise, quelques-uns de ses vieux camarades le
+regardaient tonns: Vous ne vous attendiez pas cela, leur dit-il,
+mais que voulez-vous? Je ne puis rsister la _petite sainte_, elle
+convertirait le dmon lui-mme, si le dmon pouvait tre converti.
+
+Voil l'influence de la vraie pit. Puisse-t-elle devenir le partage
+de tous ceux qui liront ce petit livre! En mme temps qu'elle assurera
+leur propre salut, elle les aidera merveilleusement travailler au
+salut des autres!
+
+
+
+TABLE DES MATIRES.
+
+AVANT-PROPOS
+
+1.--Le capitaine de navire et le mousse.
+
+2.--Une nuit dans le dsert.
+
+3.--Les deux frres.
+
+4.--Un jeu o l'on gagne le ciel.
+
+5.--La vengeance d'un tudiant chrtien.
+
+6.--Un pre converti par son enfant.
+
+7.--Un cadeau inattendu.
+
+8.--Les trois actes d'un drame contemporain.
+
+9.--Le remde est dur, mais il est bon.
+
+10.--Le banc de famille.
+
+11.--La lettre d'une mre.
+
+12.--Une premire communion quatre-vingts ans.
+
+13.--La soupape.
+
+14.--Une mprise qui porte bonheur.
+
+15.--Hrosme d'un jeune nophyte.
+
+16.--Les deux amis.
+
+17.--Tel est pris qui croyait prendre.
+
+18.--Comment on obtient un miracle.
+
+19.--Le marquis d'Outremer.
+
+20.--La plus grande victoire d'un vieux gnral.
+
+21.--Le bouffon et son matre.
+
+22.--Un pisode de la Rvolution.
+
+23.--Le zle rcompens.
+
+24.--Sagesse et folie.
+
+25.--Le terrible article.
+
+26.--Le trottoir.
+
+27.--Un fils qui tombe dans les bras de son pre.
+
+28.--Le rosier du mois de Marie.
+
+29.--La statuette de saint Antoine.
+
+30.--Le chemin du coeur.
+
+31.--Le nouvel Augustin.
+
+32.--Vaincu par l'exemple.
+
+33.--La fille du franc-maon.
+
+34.--Un voyage de cent lieues en Australie.
+
+35.--Rien n'est impossible Dieu.
+
+36.--L'amour maternel.
+
+37.--Un pcheur moribond assist par un prtre mourant.
+
+38.--Deux fois sauv.
+
+39.--Dieu a ses lus partout.
+
+40.--La rose bnite.
+
+41.--Un souvenir du bagne.
+
+42.--Ce que le zle peut inspirer un enfant.
+
+43.--Une conqute du Sacr-Coeur.
+
+44.--Puissance du chapelet.
+
+45.--La croix d'argent.
+
+46.--Un coup de filet de la sainte Vierge.
+
+47.--Une conversion en mer.
+
+48.--La mort d'un septembriseur.
+
+49.--Rencontre providentielle.
+
+50.--Le bon fils consol.
+
+51.--Comment on retrouve le bonheur.
+
+52.--Le souvenir de la premire communion.
+
+53.--L'orpheline et le vtran.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les joies du pardon, by Anonymous
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+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES JOIES DU PARDON ***
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+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+1.F.
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+works, and the medium on which they may be stored, may contain
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
+
+Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
+VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
+new filenames and etext numbers.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
+are filed in directories based on their release date. If you want to
+download any of these eBooks directly, rather than using the regular
+search system you may utilize the following addresses and just
+download by the etext year.
+
+ https://www.gutenberg.org/etext06
+
+ (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99,
+ 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)
+
+EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
+ https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234
+
+or filename 24689 would be found at:
+ https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689
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+
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diff --git a/11494-h.zip b/11494-h.zip
new file mode 100644
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--- /dev/null
+++ b/11494-h.zip
Binary files differ
diff --git a/11494-h/11494-h.htm b/11494-h/11494-h.htm
new file mode 100644
index 0000000..509870d
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@@ -0,0 +1,7439 @@
+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN">
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+<head>
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+ <title>Les joies du pardon</title>
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+
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+<pre>
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+The Project Gutenberg EBook of Les joies du pardon, by Anonymous
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
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+Title: Les joies du pardon
+ Petites histoires contemporaines pour la consolation des coeurs chrtiens
+
+Author: Anonymous
+
+Release Date: March 7, 2004 [EBook #11494]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES JOIES DU PARDON ***
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+Produced by Joris Van Dael, Renald Levesque and PG Distributed
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+<a name="00"></a>
+<center>
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+</center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+
+
+<p>AVANT-PROPOS</p>
+
+<p>Aprs les joies de l'innocence, il n'en est pas de
+plus douces, de plus pntrantes que celles du
+repentir. Demandez l'enfant coupable ce qu'il
+prouve lorsque, reconnaissant son ingratitude, il vient
+se jeter en pleurant dans les bras de sa mre: c'est
+un soulagement inexprimable, une ivresse de bonheur...
+Ce bonheur n'est rien pourtant auprs de celui
+du pauvre pcheur qui, fatigu de ses longs garements,
+renonce sa vie mauvaise et vient se reposer
+dans le sein de Dieu.</p>
+
+<p>Aussi, n'existe-t-il pas non plus d'histoire plus attachante
+que celle des conversions. Plusieurs surtout,
+accomplies presque de nos jours, ont t entoures de
+circonstances si extraordinaires et prsentent un si
+poignant intrt qu'on ne peut en lire le rcit sans tre
+attendri jusqu'au fond de l'me. Pages naves et sublimes,
+tout imprgnes de larmes et d'amour, elles
+rveillent les sentiments les plus dlicats, les plus exquis;
+rien ne ressemble davantage un roman, et
+toutefois, on sent merveille que rien n'est plus vridique.
+C'est, dirons-nous, un roman divin: les pripties
+multiplies, les scnes mouvantes ont la terre
+pour thtre, mais le dnouement n'a lieu qu'au ciel.</p>
+
+<p>Tels sont les exemples que nous allons rapporter
+dans ce Recueil: il faudrait pouvoir les mettre sous
+les yeux de tous les chrtiens, pour le profit qu'ils en
+retireraient et le charme que leur ferait goter cette
+lecture.&mdash;Nous n'avons eu garde de reproduire ici
+les traits que l'on rencontre dans les <i>Annales de Notre-Dame
+de Lourdes</i>, de <i>Notre-Dame du Sacr-Coeur</i>, et
+dans les Recueils analogues; on ne trouvera non plus
+aucune des Biographies contenues dans les <i>Conversions
+les plus mmorables du XIXe sicle</i>. Nos rcits ont un
+caractre plus intime et tout la fois plus anecdotique:
+et c'est l justement ce qui en augmente l'intrt.</p>
+
+<p>Offert toutes les mes chrtiennes, cet ouvrage s'adresse
+d'une manire spciale aux jeunes gens. Personne
+n'a, autant qu'eux, besoin de ces manifestations
+clatantes de la misricorde divine, si propres inspirer
+une confiance inbranlable. Qui connat les preuves
+rserves leur foi au sortir du collge? O est-il
+d'ailleurs le jeune homme qui dans les longues annes
+d'une lutte incessante contre le respect humain et les
+plaisirs mauvais, n'a jamais eu un instant de faiblesse?
+Ah! puissent nos lecteurs se souvenir, en ces moments
+critiques, des modestes pages qu'ils vont lire aujourd'hui!
+Elles leur rappelleront qu'aprs mme les plus
+lourdes chutes, le coeur de Dieu reste toujours ouvert
+pour les recevoir et que le plus grand malheur craindre,
+la plus funeste de toutes les fautes, c'est le <i>dcouragement</i>.</p>
+
+
+
+<a name="01"></a>
+<center><img src="spacer.png" alt="" style="width: 250px; height: 148px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+<h2>LES JOIES DU PARDON</h2>
+
+
+
+<p>1.&mdash;LE CAPITAINE DE NAVIRE ET LE MOUSSE.</p>
+
+<p>Un capitaine de navire, qui s'tait fait craindre et har
+de ses matelots par ses imprcations continuelles et
+sa tyrannie, tomba tout coup dangereusement malade,
+au milieu d'un voyage de long cours. Le pilote
+prit le commandement du vaisseau, et les matelots dclarrent
+qu'ils laisseraient prir sans secours leur capitaine, qui se
+trouvait dans sa chambre, en proie de cruelles douleurs.
+Il avait dj pass peu prs une semaine dans cet tat, sans
+que personne se ft inquit de lui, lorsqu'un jeune mousse, touch
+de ses souffrances, rsolut d'entrer dans sa chambre et de
+lui parler; malgr l'opposition du reste de l'quipage, il descendit
+l'escalier, ouvrit la porte et lui demanda comment il se portait;
+mais le capitaine lui rpondit avec impatience: Qu'est-ce-que
+cela te fait! Va-t'en!</p>
+
+<p>Le mousse, repouss de la sorte, remonta sur le tillac. Mais
+le lendemain il fit une nouvelle tentative: Capitaine, dit-il,
+j'espre que vous tes mieux?&mdash;O Robert! rpondit alors celui-ci,
+j'ai t trs mal toute la nuit. Le jeune garon, encourag
+par cette rponse, s'approcha du lit en disant: Capitaine,
+laissez-moi vous laver les mains et le visage, cela vous rafrachira.
+Le capitaine l'ayant permis, l'enfant demanda ensuite la
+permission de le raser. Le capitaine y ayant encore consenti,
+le mousse s'enhardit, et offrit son matre de lui faire du th.
+L'offre toucha cet homme farouche, son coeur en fut mu, une
+larme coula sur son visage, et il laissa chapper ces mots en
+soupirant: O amour du prochain! Que tu es aimable au moment
+de la dtresse! qu'il est doux de te rencontrer mme
+dans un enfant!</p>
+
+<p>Le capitaine prouva quelque soulagement par les soins de
+cet enfant. Mais sa faiblesse devint plus grande, et il fut bientt
+convaincu qu'il ne vivrait plus que quelques semaines. Son
+esprit fut assig de frayeurs toujours croissantes, mesure
+que la mort et l'ternit se montrrent plus prs. Il tait aussi
+ignorant qu'il avait t impie. Sa jeunesse s'tait passe parmi
+la plus mauvaise classe de marins; non seulement il disait: <i>Il
+n'y a point de Dieu</i>, mais il agissait aussi d'aprs ce principe.
+pouvant la pense de la mort, ne connaissant pas le chemin
+qui conduit au bonheur ternel, et convaincu de ses pchs par
+la voix terrible de sa conscience, il s'cria un matin, au moment
+o Robert ouvrait la porte de sa chambre, et lui demandait
+amicalement: Matre, comment vous portez-vous ce matin?&mdash;Ah!
+Robert, je me sens trs mal, mon corps va toujours
+plus mal; mais je m'inquiterais bien moins de cela, si mon
+me tait tranquille. Robert! que dois-je faire? Quel grand
+pcheur j'ai t! que deviendrai-je?... Son coeur de pierre
+tait attendri. Il se lamentait devant l'enfant, qui faisait tout
+son possible pour le consoler, mais en vain.</p>
+
+<p>Un jour que l'enfant venait d'entrer dans la chambre, le
+capitaine s'cria: Robert, sais-tu prier?&mdash;Non, matre, je
+n'ai jamais su que l'oraison dominicale, que ma mre m'a apprise.&mdash;Oh!
+prie pour moi, tombe genoux, et demande
+grce. Fais cela, Robert, Dieu te bnira. Et tous deux commencrent
+ pleurer.</p>
+
+<p>L'enfant, mu de compassion, tomba genoux et s'cria en
+sanglotant: Mon Dieu, ayez piti de mon cher capitaine mourant!
+je suis un pauvre petit matelot ignorant. Mon Dieu, le
+capitaine dit que je dois prier pour lui, mais je ne sais pas comment;
+oh! que je regrette qu'il n'y ait pas sur le btiment un
+prtre qui puisse me l'apprendre, qui puisse prier mieux que
+moi, qui puisse recevoir la confession de ses pchs et les pardonner
+en votre nom. Il croit qu'il sera perdu: mon Dieu, sauvez-le!
+Il dit qu'il ira en enfer, et qu'il sera avec les dmons:
+mon Dieu, faites qu'il aille au ciel, et qu'il soit avec les anges!
+Les matelots ne veulent pas venir vers lui; quant moi, je
+veux faire pour lui tout ce que je pourrai; mais je ne puis le
+sauver. mon Dieu! ayez piti de mon pauvre capitaine! Je
+n'ai jamais pri ainsi auparavant. Oh! aidez-moi, mon Dieu,
+prier pour mon pauvre capitaine!</p>
+
+<p>Alors, s'tant relev, il s'approcha du capitaine en lui disant:
+J'ai pri aussi bien que j'ai pu; maintenant, matre, prenez
+courage. J'espre que Dieu aura piti de vous.</p>
+
+<p>Le capitaine tait si mu qu'il ne pouvait s'exprimer. La
+simplicit, la sincrit et la bonne foi de la prire de l'enfant
+avaient fait une telle impression sur lui, qu'il demeura dans un
+profond attendrissement, baignant son lit de pleurs.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, quand Robert entra dans la chambre du
+capitaine: Robert, mon bon ami, lui dit celui-ci, aprs que tu
+fus parti, je tombai dans une douce mditation. Il me semblait
+voir Jsus-Christ sur la croix, mourant pour nos offenses, afin
+de nous amener Dieu. Je m'levai par mes prires ce divin
+Sauveur, et, dans la grande angoisse de mon me, je m'criai
+longtemps comme l'aveugle: Jsus, fils de David, ayez piti de
+moi! Enfin je crus sentir en mon coeur que les promesses de
+pardon qu'il a adresses tant de pcheurs, m'taient aussi
+adresses; je ne pouvais profrer d'autres paroles que celle-ci:
+ amour! misricorde! Non, Robert, ce n'est pas une illusion:
+maintenant je sais que Jsus-Christ est mort pour moi.
+Je sens que le sang de la croix peut aussi laver mes iniquits;
+mes yeux s'ouvrent la lumire d'en haut en mme temps
+qu'ils se ferment pour la terre; la grce de mon baptme, la foi
+de ma premire communion, rentrent dans mon coeur; que ne
+puis-je recevoir ces sacrements que l'glise accorde aux mourants
+pour leur passage l'ternit, vers laquelle Dieu m'appelle!</p>
+
+<p>L'enfant, qui jusque-l avait vers bien des larmes en silence,
+fut saisi dans ce moment d'une grande tristesse, et s'cria
+Involontairement: Non, non, mon cher matre, ne m'abandonnez
+pas.&mdash;Robert, lui rpondit-il tranquillement, rsigne-toi,
+mon cher enfant: je suis pein de te laisser parmi des gens
+aussi dpravs que le sont ordinairement les matelots. Oh!
+puisses-tu tre prserv des pchs dans lesquels je suis tomb!
+Ta charit pour moi, mon cher enfant, a t grande; Dieu t'en
+rcompensera. Je te dois tout; tu as t dans la main de Dieu
+l'instrument de ma conversion; c'est le Seigneur qui t'a envoy
+vers moi; Dieu te bnisse, mon cher enfant! Dis mes matelots
+qu'ils me pardonnent, je leur pardonne aussi, et je prie
+pour eux.</p>
+
+<p>Le lendemain, plein du dsir de revoir son matre, Robert se
+leva la pointe du jour; et ayant ouvert la porte, il vit que le
+capitaine s'tait lev et s'tait tran au pied de son lit. Il tait
+ genoux, et semblait prier, appuy, les mains jointes, contre
+la paroi du navire. L'enfant attendit quelque temps en silence;
+mais enfin il dit doucement: Matre!&mdash;Point de rponse.&mdash;Capitaine!
+s'crie-t-il de nouveau. Mais toujours mme silence.
+Il met la main sur son paule et le pousse doucement: alors le
+corps change de position et se penche peu peu sur le lit; son
+me l'avait quitt depuis quelques heures, pour aller voir un
+monde meilleur, o la grce d'un sincre repentir accorde la
+prire permet d'esprer que Dieu dans sa misricorde a daign
+le recevoir.</p>
+
+
+<a name="02"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+
+<p>2.&mdash;UNE NUIT DANS LE DSERT.</p>
+
+<p>C'est du missionnaire lui-mme, rapporte le marquis de
+Sgur, que je tiens l'histoire suivante, o l'action de
+la Providence se montre en assez belle lumire. Il
+nous la raconta devant un nombreux auditoire d'hommes,
+particulirement de jeunes gens, qui l'coutaient avec une si
+religieuse attention, que pendant les pauses de son discours, on
+aurait entendu voler une mouche. Par humilit, il parlait la
+troisime personne comme s'il se ft agi d'un autre. Mais je
+devinai bien vite, son accent, que c'tait son histoire lui-mme
+qu'il nous disait, et quand je me trouvai seul avec lui
+aprs la sance, je l'obligeai de m'en faire l'aveu. Si je pouvais
+faire passer dans mon rcit les flammes de sa parole, telles
+qu'elles sortaient de sa bouche et de son coeur, elles allumeraient
+dans les mes cet amour surnaturel de Dieu et des hommes,
+qui rsume et renferme la loi et les prophtes.</p>
+
+<p>C'tait l'heure qui prcde le coucher du soleil. L'ombre du
+missionnaire et de son cheval s'allongeait sur le sable endormi.
+L'horizon s'empourprait comme aux lueurs d'un immense incendie.
+La chaleur tait touffante. Parfois, de longs intervalles,
+une brise lgre venue on ne sait d'o, passait comme
+une caresse de Dieu et apportait au voyageur une sensation dlicieuse:
+alors, il ouvrait la bouche et aspirait longuement l'air
+un moment rafrachi. Puis le souffle tombait vaincu par le feu
+qui rgne au dsert, et l'immobilit ardente reprenait possession
+de l'tendue.</p>
+
+<p>Le missionnaire avanait, pressant l'allure de son cheval, pour
+arriver avant la nuit la grande ville, terme de son voyage.
+Car la nuit, dans ces plaines d'Afrique, appartient aux fauves.
+Quand les premires ombres descendent du ciel, les premiers
+bruits des lions et des panthres montent de tous les points
+du dsert, d'abord confus et lointains, comme le gmissement
+du vent, puis plus forts, plus distincts, semblables tantt
+au grondement sourd du tonnerre, tantt ses clats rudes et
+dchirs. Ce moment redout approchait, mais il n'tait pas encore
+imminent, et le prtre de Jsus-Christ avait bien une heure
+devant lui, une heure de jour et de marche tranquille, suffisante
+pour atteindre le port. Il tait arm, il avait des provisions de
+bouche, un flacon de rhum, pour ranimer ses forces et tremper
+ses lvres brlantes. Il priait, il pensait, cherchant lutter
+contre la sensation touffante de la solitude, contre l'oppression
+de l'espace sans limites o sa vue, son coeur et son esprit se
+perdaient. Il avait beau percer de ses regards l'tendue, il
+n'apercevait pas un tre vivant, pas un mouvement, pas mme celui
+du sable agit par le vent: le vent dormait sur le sable, d'un
+sommeil qui semblait ternel.</p>
+
+<p>Oh! si la bont de Dieu mettait sur son chemin une de ses
+cratures, un tre humain, un frre, quelle joie inonderait son
+coeur! comme il volerait lui! Avec quels transports il lui tendrait
+la main, et le presserait dans ses bras! Mais hlas! il ne
+le savait que trop, une rencontre en ces lieux, ce ne serait
+qu'un danger de plus: quand on trouve sur sa route un homme
+au dsert, au lieu d'un frre embrasser, c'est un ennemi
+combattre; c'est un de ces arabes pillards ou de ces Europens
+dclasss, bandits de la solitude, dtrousseurs de caravanes,
+qu'il faut aborder, non pas le salut aux lvres, mais le revolver
+ la main.</p>
+
+<p>Il se perdait en ces penses, et berc par l'allure monotone
+de son cheval, il laissait flotter l'aventure son esprit et ses
+guides, quand tout coup il se redresse sur ses triers, et d'un
+mouvement instinctif, arrte sa monture. Qu'a-t-il donc aperu
+ l'horizon? Est-ce une illusion de ses sens? N'y a-t-il pas l-bas,
+bien loin, quelque chose qui se remue?&mdash;Certainement,
+il ne se trompe pas: le point noir qui a frapp sa vue s'agite,
+se rapproche, grossit insensiblement. C'est un tre vivant, un
+animal ou un homme.&mdash;Un homme, c'est un homme! Il le
+voit maintenant, il distingue vaguement sa forme; cet homme
+l'a vu, lui aussi; il est vident qu'il s'avance dans sa direction...
+Que faire! Quel parti prendre? Faut-il pousser son cheval au
+galop et se mettre hors de la porte de cet inconnu? C'est le
+parti le plus sr, mais est-ce le plus honorable? Si, au lieu d'tre
+un voleur arabe, cet homme tait un chrtien, un franais? Et
+quand mme il serait un coureur du dsert, un bandit, est-ce
+le fait d'un missionnaire, d'un aptre de Jsus-Christ, de fuir
+devant une crature humaine, devant un de ceux pour qui le
+Sauveur du monde est mort sur la croix?</p>
+
+<p>L'hsitation du prtre n'est pas longue. Il attendra le frre
+qui vient au-devant de lui, que ce soit Can ou Abel. L'hte du
+dsert se rapproche de minute en minute, il semble la fois se
+hter d'accourir et lutter contre la fatigue. Le voil une petite
+distance, on dirait un spectre ambulant. Il est dguenill;
+sa main tient un fusil; ses yeux sont allums de fivre, de haine
+et de convoitise. C'est indubitablement un brigand, mais un
+brigand europen: c'est en tout cas, un malheureux dvor de
+besoin. Le prtre n'hsite plus: il risque peut-tre sa vie, mais
+il a la chance de secourir un misrable, de sauver une me.
+Aprs tout, c'est son mtier de s'exposer la mort: le corps d'un
+missionnaire n'est rien; l'me d'un pcheur est d'un prix infini.</p>
+
+<p>Il descend de cheval, jette ses armes terre pour montrer
+l'inconnu ses dispositions pacifiques, et d'un pas tranquille et
+ferme, va au-devant de lui. L'autre tonn, puis, s'arrte; la
+surprise est plus forte que la haine; mais la faim, la soif dvorante,
+voil ce qui domine tout le reste. Le prtre le devine, et,
+sans parler, lui prsente ses provisions, des fruits, des dattes,
+du rhum.&mdash;Du rhum! C'est la force, c'est la vie! Pour cette
+gourde de rhum, le malheureux aurait tu son pre! Il tend
+la main, saisit la gourde, la porte sa bouche, la boit, l'aspire
+ longs traits. Son visage se ranime, son sang circule, sa pleur
+mortelle fait place une vive rougeur. Tout coup, il chancelle;
+il a bu trop et trop vite, il tombe tout de son long et demeure
+sur le sol, inerte, engourdi, comme mort.</p>
+
+<p>Le missionnaire, effray, se penche vers lui, tte son pouls,
+coute les battements de son coeur, et respire; ce n'est pas la
+mort, c'est le sommeil bienfaisant et rparateur. Il le considre
+longuement; sa carnation, la couleur de sa barbe et de ses
+cheveux, il reconnat un Franais. Malgr les traces des passions
+et de la fatigue, il croit lire sur ce visage dvast les vestiges
+d'une bonne race, et son me d'aptre se remplit de reconnaissance
+et de joie. Soudain, il tressaille comme s'il sortait
+d'un rve. Le soleil va disparatre, et son orbe agrandi et rutilant
+est dj demi cach. Encore quelques minutes et la nuit
+aura remplac le jour. Que faire de cet infortun que la Providence
+a envoy sur sa route et dans ses bras? Le charger
+sur son cheval? C'est impossible; il connat le poids d'un corps
+qui s'abandonne. Le laisser l, seul, la nuit, dans le dsert,
+expos aux dents des btes froces, une mort sans consolations?
+C'est plus impossible encore.</p>
+
+<p>Il n'y a pas hsiter; il attendra le rveil du pcheur, sous
+la garde de Dieu qui ne laissera pas inacheve l'oeuvre de sa
+misricorde. Il s'agenouille sur le sable, prs de cet homme qu'il
+ne connaissait pas une heure avant, et pour lequel il sacrifierait
+sa vie avec joie. Il soulve doucement dans ses mains la tte
+du dormeur, la pose sur ses genoux, et il entre en prires.</p>
+
+<p>La nuit est arrive, profonde, solennelle, ivre de silence et
+de solitude. Deux heures se passent ainsi, sans qu'aucun des
+deux hommes ait fait un mouvement. Les toiles se sont allumes
+les unes aprs les autres et rpandent sur l'ocan de sable
+une lueur mystrieuse et sacre. Les anges contemplent du
+haut du ciel ce spectacle plus beau que celui d'un ami veillant
+sur son ami, d'une mre veillant sur son enfant, le spectacle
+d'Abel veillant avec amour sur Can: tel, au temps du sjour
+du Fils de Dieu sur la terre, Jsus priait dans les plaines de
+Galile auprs de Judas endormi.</p>
+
+<p>Enfin, l'homme se rveille. Il relve la tte, ouvre les yeux et
+rencontre ceux de ce prtre genoux qui le regarde avec une
+ineffable tendresse. Alors il se souvient, il devine, il comprend
+tout; il se met trembler des pieds la tte, comme ces possds
+d'Isral au moment o le dmon sortait de leur corps et de
+leur me la voix de Jsus-Christ. La haine est vaincue, Satan
+s'enfuit de cette me pour n'y plus rentrer. Le bienheureux
+larron pleure, il clate en sanglots, et, sans prononcer une parole,
+il se laisse tomber dans Tes bras du missionnaire, qui le
+presse sur son coeur en lui disant: Mon frre!</p>
+
+<p>Quand il eut mang, le prtre le fit monter sur son cheval
+et marcha prs de lui, priant toujours et ne lui disant rien, pour
+le laisser tout entier la grce divine qui parlait au fond de
+son me. Ils arrivrent la ville sans rencontre fcheuse. Le
+missionnaire fit coucher le prisonnier de sa charit dans son
+lit, et dormit prs de lui sur quelques coussins. Demain, lui
+dit-il, vous me direz tout ce que vous voudrez. Aujourd'hui, je
+ne veux rien entendre.</p>
+
+<p>Le lendemain, l'homme lui raconta son histoire, prlude de sa
+confession: histoire terrible, commence par une jeunesse sans
+corrections et sans travail, poursuivie dans le vice, dans le crime,
+et qui, par un prodige de la misricorde divine, s'achevait dans
+les larmes du repentir.</p>
+
+<p>Sa mre, brave paysanne, reste veuve de bonne heure, l'avait
+impitoyablement gt pour pargner quelques pleurs son
+enfance. Il avait t l'cole, parce qu'il l'avait bien voulu; s'y
+tait instruit, parce qu'il avait l'esprit vif et ouvert; puis
+s'tait livr la paresse, au plaisir, bientt au vice. dix-huit
+ans, c'tait dj un mauvais sujet accompli. Il s'engagea par
+ennui, pour connatre la vie de la caserne, et courir les garnisons.
+Puis, le joug de la discipline gtant ses plaisirs, il demanda
+une permission, revint au village, en dguerpit un matin
+avant le jour, sans embrasser sa mre, mais non sans l'avoir
+dvalise, et ne reparut plus au rgiment. Il passa aux tats-Unis,
+y gagna une petite fortune qu'il dpensa en folles orgies.
+Alors, dans un accs de raison, peut-tre de remords, il quitta
+l'Amrique pour l'Algrie, se remit a l'oeuvre, et mena pendant
+quelque temps une conduite rgulire et laborieuse.</p>
+
+<p>Il commenait se refaire de corps, d'me et de bourse, quand
+le dmon envoya sur son chemin un de ses anciens compagnons
+de dbauche, dserteur comme lui, qui le reconnut, chercha
+l'entraner de nouveau dans le vice, et n'y pouvant russir, rvla
+son pass et le perdit de rputation.</p>
+
+<p>Sa tte ne put rsister ce dernier coup. Puisque je ne puis
+tre un honnte homme, se dit-il, je serai un franc sclrat.
+Et il fit comme il avait dit. Il quitta la grande ville o toutes les
+portes se fermaient devant lui, s'enfuit au dsert, et demanda
+ la rapine et au meurtre des moyens d'existence. Bientt il se
+trouva la tte d'une bande d'arabes, qui dtroussaient les
+passants, les plerins de la Mecque, et vivaient comme lui de
+brigandage. Mais, par un reste de pudeur, il ne s'attaquait
+qu'aux musulmans et vitait de verser le sang des europens.
+Ses compagnons s'en aperurent, et se rvoltant contre lui, ils
+le menacrent d'abandon, mme de mort, s'il continuait pargner
+les chrtiens.</p>
+
+<p>Il rsista d'abord, puis, avec sa faiblesse et son emportement
+habituels: Eh bien! s'cria-t-il, puisqu'il faut aller jusqu'au
+bout, j'irai aussi bien et plus loin que vous. Une caravane
+vint passer; elle comptait des europens et des musulmans.
+Il l'attaqua furieusement la tte de ses hommes, frappa tort
+et travers sur tout ce qui lui tombait sous la main. Parmi les
+victimes se trouvait un franais. L'aspect de ce compatriote,
+peut-tre assassin par lui, le fit soudainement rentrer en lui-mme.
+Je suis un misrable. se dit-il. Et laissant l ses
+compagnons occups dpouiller les cadavres, fou de remords,
+pouvant de son ignominie, il s'lana comme un insens et se
+perdit bientt dans l'immensit du dsert.</p>
+
+<p>Quand le missionnaire le rencontra, il y avait trois jours
+qu'il errait l'aventure, maudit et dsespr comme Can, ne
+mangeant pas, ne buvant pas, ne sachant ce qu'il faisait, ni ce
+qu'il voulait. Il tait bout de forces, quand il aperut le voyageur
+qui passait au loin sur son cheval. Pouss par un transport
+infernal, il essaya de le rejoindre, non pour le voler, mais
+pour l'assassiner: J'en tuerai encore un, se dit-il, et je me
+tuerai aprs. Au lieu de la mort, c'est la vie qui l'attendait,
+et c'est dans les bras de la misricorde qu'il tomba.</p>
+
+<p>Tel fut le rcit du criminel repentant: le missionnaire, le serrant
+plus tendrement encore sur son coeur, se contenta de lui
+dire: Maintenant que je sais votre histoire, votre confession
+sera courte et facile. Agenouillez-vous devant Dieu, mon fils,
+et en son nom je vous pardonnerai tous les pchs, tous les
+crimes de votre vie entire.</p>
+
+<p>Le pcheur se confessa avec des torrents de larmes, et tandis
+que le prtre prononait sur son front courb jusqu' terre les
+paroles sacres de l'absolution, il lui sembla que son pass
+s'engloutissait dans l'abme de la misricorde divine et qu'une
+vie nouvelle s'ouvrait devant lui.</p>
+
+<p>Ce que fut cette vie, je l'ignore. Le missionnaire ne nous l'a
+pas dit. Mais qu'elle soit acheve ou qu'elle dure encore, qu'elle
+se poursuive dans un labeur honnte ou dans les austrits
+d'un clotre, il n'est pas douteux qu'elle fut ou qu'elle sera jusqu'au
+bout une vie de repentir, d'action de grces et d'amour
+pnitent.</p>
+
+<a name="03"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+
+
+
+<p>3.&mdash;LES DEUX FRRES</p>
+
+<p>Deux frres entrrent en mme temps dans un collge de
+France; ils se ressemblaient si parfaitement quant
+la taille et aux traits du visage, qu'il fallait les avoir
+vus souvent pour les distinguer l'un de l'autre: mais ils taient
+bien diffrents de caractre: l'an n'avait presque aucun
+sentiment de religion; le cadet tait d'une pit anglique.
+On ne saurait imaginer tous les moyens que sa charit lui
+suggra pour gagner son frre. C'tait peu pour lui de lui
+accorder ce qu'il demandait; il allait au-devant de tout ce
+qui pouvait lui tre agrable; il se privait, en sa faveur, de tout
+l'argent qu'on lui accordait pour ses menus plaisirs. On leur
+donna tous deux un costume neuf de trs grand prix;
+l'an, en peu de temps, mit le sien en mauvais tat; celui du
+cadet tait encore trs propre. Ne sachant plus quel prsent
+faire son frre, il imagina de lui donner son habit.</p>
+
+<p>Vous tes mon an, lui dit-il, il convient que vous soyez
+mieux habill que moi: votre habit est gt; si le mien vous
+fait plaisir, je vous le donnerai, on n'en saura rien chez
+nous.</p>
+
+<p>L'offre est aussitt accepte et l'change fait.</p>
+
+<p>Quelques jours aprs, le pieux enfant appelle son frre et lui
+dit qu'il avait quelque chose lui communiquer.</p>
+
+<p>Auriez-vous encore un habit me donner? lui dit celui-ci.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, lui rpond l'enfant, et un bien plus prcieux que celui
+que je vous ai donn dernirement; allez demain confesse;
+rconciliez-vous avec Dieu, c'est lui-mme qui vous en revtira.</p>
+
+<p>&mdash; confesse, rpondit l'autre, vraiment j'y vais assez souvent;
+si, cependant, il ne faut que cela pour vous contenter,
+j'irai bien encore demain, mais je ne vous garantis pas que j'en
+deviendrai meilleur.</p>
+
+<p>&mdash;Promettez-moi au moins, rpliqua le cadet, que vous
+ferez pendant deux jours quelques efforts pour le devenir.</p>
+
+<p>L'an le lui promit.</p>
+
+<p>Le lendemain, ils allrent tous deux confesse; ils avaient
+le mme confesseur. Le cadet se confessa le premier, et se retira
+devant le Saint-Sacrement, pour demander Dieu qu'il lui
+plt de toucher son frre. L'an raconta depuis, qu'en entrant
+au confessionnal, tout ce que son frre avait fait pour lui se
+prsentant son esprit, il eut honte de lui-mme, et ne fut plus
+matre de retenir ses larmes. Il dit son confesseur qu'il voulait
+bien sincrement se convertir et consoler son frre des chagrins
+qu'il lui avait causs jusqu'alors. Pendant toute sa confession,
+il versa un torrent de larmes. Le cadet qui de l'endroit
+o il tait, l'avait entendu clater en soupirs, tait remont
+dans son quartier, combl de joie et bnissant le Seigneur. Un
+moment aprs, on vint le demander la porte; c'tait son frre
+qui se jeta ses genoux, et les arrosa de ses larmes, lui demandant
+pardon de tous les sujets de mcontentement qu'il lui
+avait donns et lui promettant de suivre, l'avenir, aussi bien
+ses avis que ses exemples. L'enfant, ravi des dispositions de
+son frre, se jeta a son cou, et lui dit tout ce que sa charit
+put lui suggrer de plus tendre et de plus affectueux pour
+l'encourager. Le jeune homme demeura si ferme dans ses
+bonnes rsolutions, qu'en peu de temps, il devint, comme son
+frre, un modle de vertu, et ne se dmentit jamais.</p>
+
+
+<a name="04"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+<p>4.&mdash;UN JEU O L'ON GAGNE LE CIEL</p>
+
+<p>Dans une petite ville de France vivait un officier retrait,
+qui tait un excellent chrtien. Personne devant lui ne se
+serait permis une parole inconvenante; chacun venait
+lui demander conseil: l'un le consultait pour l'achat d'une
+terre; l'autre, pour l'arrangement d'un procs; tout le monde,
+en un mot, l'honorait, le respectait et l'aimait.</p>
+
+<p>Lui-mme a racont son histoire, et elle mrite d'occuper
+une des premires places dans ce recueil, car elle montre
+d'une manire bien touchante que Dieu se sert des moyens les
+plus inattendus pour ramener lui les pcheurs et que sa misricorde
+est inpuisable l'gard des mes de bonne volont.</p>
+
+<p>Je ne date pas d'hier, disait plaisamment notre officier,
+vous vous en apercevez facilement ma moustache et aux
+quelques cheveux qui me restent; mais si je suis vieux et cass,
+j'ai t jeune et alerte. J'avais dix-huit ans environ, en 1792,
+lorsque la grande guerre vint clater; j'tais ardent, j'avais
+adopt avec enthousiasme toutes les ides du temps. Je criais
+avec les autres, et de bon coeur: Vive la fraternit ou la
+mort! Hlas! ce devait tre la mort ou la ruine pour bien du
+monde. Aussi, ds que j'appris que la France venait de commencer
+la lutte contre les trangers, mon parti fut bientt pris,
+je m'engageai.</p>
+
+<p>Il faut vous dire, avant d'aller plus loin, que, malgr les
+efforts de ma pauvre chre mre et de notre cur, je ne croyais
+gure Dieu, et encore moins au diable; je m'amusais tant
+que je pouvais; je passais, parmi mes camarades de plaisir,
+pour un <i>bon garon</i>. vous parler franc, j'tais un trs mauvais
+sujet; mais parmi tous mes dfauts, j'en avais un qui me distinguait
+de tous mes compagnons, je ne pouvais pas prononcer
+une phrase, souvent mme une parole, sans y ajouter un juron.
+Et ce n'taient pas des jurons pour rire, c'taient d'affreux blasphmes
+qui devaient dans le ciel faire voiler les anges et pleurer
+les saints.</p>
+
+<p>Aprs ce prambule, ncessaire pour bien faire comprendre
+la suite de mon histoire, je la reprends, et je tcherai de l'abrger
+le plus possible pour ne pas trop vous ennuyer. Me voila
+donc engag dix-huit ans, menant joyeuse vie et jurant tout
+le long du jour. Je vous fais grce de ma vie militaire, elle a
+ressembl celle de beaucoup de mes camarades, qui n'ont
+pas laiss leurs os sur le champ de bataille; je fus envoy
+l'arme des Pyrnes, puis l'arme de Sambre-et-Meuse, puis
+en Italie, puis en gypte, puis partout enfin o il y avait des
+coups donner et recevoir. Les annes, l'exprience, deux
+blessures, l'une reue aux Pyrnes, l'autre, Austerlitz, l'affreuse
+retraite de Russie, tout cela avait calm ma fougue,
+m'avait rendu plus rgulier dans ma conduite, mais n'avait pu
+me corriger de mon dfaut de toujours jurer. Mon avancement
+mme se trouva arrt par ce vice; comme je savais lire et
+qu'on n'avait pas le choix alors parmi les lettrs, je fus rapidement
+officier; mais une fois l, mon malheureux dfaut me
+joua bien des tours; et souvent des gnraux, aprs une affaire
+o je m'tais bien conduit, n'osaient pas m'avancer, parce qu'ils
+trouvaient que j'avais trop mauvais ton pour arriver aux hauts
+grades militaires. Je les traitais bien de sacristains, de calotins,
+mais, part moi, je leur donnais raison, et pourtant je ne me
+corrigeais pas. Enfin, 1815 arriva: je fus licenci avec l'arme
+de la Loire et je revins dans ma ville natale capitaine et dcor.
+Aprs les premires joies de retrouver mes vieux amis, mes
+vieux camarades d'enfance, aprs les premires douceurs du
+repos et de la libert, la suite de tant de privations et d'annes
+de discipline, je commenais trouver le temps long, je fus au
+caf et je mangeai ma demi-solde, comme un goste, entre une
+pipe et un jeu de cartes. Ma position, mes campagnes, mes rcits
+me faisaient le centre d'un petit groupe de dsoeuvrs comme
+moi, et, par suite de mon habitude invtre, on y entendait
+plus souvent jurer que bnir le nom de Dieu.</p>
+
+<p>Malgr cela, l'ennui me gagnait, lorsqu'un matin, je vois
+entrer dans ma chambre le cur de la paroisse. J'tais si loin de
+m'attendre pareille visite, que ma pipe s'chappa de mes dents
+et vint se briser sur le plancher, ce qui me fit pousser le plus
+gros juron de mon riche rpertoire. Le cur ne se troubla pas
+pour si peu, et, prenant une chaise, que je ne lui offrais pas,
+il s'assit tranquillement: Bonjour, M. le capitaine, me dit-il;
+puisque vous n'tes pas venu me voir votre arrive dans ma
+paroisse, il faut bien que je vienne vous chercher.&mdash;Je n'aime
+pas les curs, lui rpondis-je, je ne les ai jamais aims et je suis
+trop vieux pour changer maintenant.&mdash;Eh bien! capitaine,
+nous ne sommes pas du mme avis, et, avec un brave comme
+vous, je n'irai pas par quatre chemins, c'est prcisment pour
+vous faire changer que je suis venu vous voir. peine le
+digne prtre avait-il fini sa phrase, que je me levai comme un
+furieux, et, en jurant comme un possd, je le mis littralement
+ la porte.</p>
+
+<p>Le lendemain, je me croyais tout jamais dbarrass de
+pareille visite, lorsque je vis encore entrer le cur. Ah! par
+exemple, c'est trop fort, m'criai-je, et je me levai pour le repousser
+de chez moi. Lui, sans se troubler, me dit avec beaucoup
+de douceur: Bonjour, capitaine, vous n'tiez pas bien
+dispos hier, et je suis revenu aujourd'hui pour savoir si vous
+tiez plus en train de causer. Malgr mon apparence terrible,
+je n'tais pas tout fait mauvais au fond du coeur; aussi,
+ce sang-froid me dsarma, et adoucissant ma voix, je lui rpondis:
+Eh bien! monsieur le cur, puisque vous avez tant de
+plaisir causer avec moi, j'y consens, mais une condition,
+c'est que vous ne me parlerez pas de vos momeries, de vos
+glises et de vos bedeaux.&mdash;Soit, reprit le cur; mais, de votre
+ct, vous vous engagez me consacrer chaque jour une heure:
+votre temps n'est pas compt, et vous ne pouvez me refuser ce
+plaisir.&mdash;Accord; et pour rpondre votre politesse par une
+autre, je vous avouerai que je m'ennuie tant, que ce sera une
+distraction pour moi de causer avec un homme qui sait parler.
+Ma politesse n'tait pas trs polie, mais le cur eut l'air de la
+trouver accomplie.</p>
+
+<p>La connaissance ainsi faite devint bien vite intime; l'heure
+que j'avais promise au cur me semblait de plus en plus courte,
+et il m'arrivait souvent de la doubler et de la tripler. Mon vnrable
+ami jouait au trictrac, et j'aimais moi-mme extrmement
+ce jeu; aussi, bientt chaque soir, au lieu d'aller au caf, je
+prenais le chemin du presbytre, et nous jouions avec un tel
+acharnement, que la soire se passait toujours trop rapidement.</p>
+
+<p>Le cur tait fidle sa promesse; il ne me parlait jamais
+de religion: malheureusement, de mon ct, j'tais fidle mes
+mauvaises habitudes, et je prononais bien peu de phrases sans
+les assaisonner de quelques grossiers jurons. Un soir o le cur
+me battait plates coutures, je m'en donnais coeur joie, et
+jamais pareils blasphmes n'avaient retenti sous l'humble toit
+de notre pasteur. Il posa son cornet sur la table, et, me regardant
+bien en face: Je vous ai fait une promesse, me dit-il,
+laquelle je suis fidle; voulez-vous m'en faire une votre
+tour?&mdash;Laquelle?&mdash;C'est de ne plus jurer.&mdash;Mais c'est impossible,
+voil plus de cinquante ans que j'ai cette habitude; elle
+m'a empch de faire mon chemin, et vous voulez que j'y renonce:
+rayez cela de vos papiers; non pas que je le fasse
+maintenant par mchancet, mais c'est devenu une habitude
+chronique.&mdash;Je ne prtends pas que ce ne vous sera pas difficile,
+mais croyez-vous qu'il me soit facile de vous voir tous les
+jours, sans vous parler de religion, vous, qui en auriez tant
+besoin pourtant; la partie n'est pas gale: il me faut une compensation:
+quand vous jurerez, je vous parlerai de Dieu.&mdash;Au
+fait, vous pouvez avoir raison; je n'en disconviens pas.&mdash;Puisque
+vous tes de si bonne composition, je veux vous montrer
+que malgr ma robe, je ne suis pas si noir que j'en ai l'air:
+et vous permets, toutes les fois que votre mauvaise habitude de
+jurer vous pressera, de remplacer vos gras jurons par <i>sapristi</i>.&mdash;Je
+consens au march, rpondis-je.&mdash;Et vous, capitaine,
+ajouta-t-il, n'oubliez pas que, si vous manquez votre promesse,
+je manquerai la mienne.</p>
+
+<p>Je vis bien vite que j'avais fait un march de dupe, ou plutt
+que le bon cur savait bien ce qu'il faisait en me le proposant.
+Chaque jour j'oubliais l'innocent <i>sapristi</i>, et je reprenais mon
+triste rpertoire. Aussitt, le cur me faisait un sermon en trois
+points, et j'tais bien forc de l'couter, puisque c'tait dans nos
+conventions. Vous devinez facilement le reste: mesure que
+mon vnrable ami me dvoilait les beauts de la religion, j'y prenais
+got; ce n'tait plus une punition, c'tait devenu un besoin.
+Bientt, je fus tout fait converti; mon excellent cur me fit
+approcher des sacrements; maintenant je trouve mon bonheur
+ l'accomplissement de mes devoirs, et il ne me reste de mon
+ancien tat que l'habitude d'assaisonner toutes mes phrases du
+fameux <i>sapristi</i>, ce qui me fait appeler par tout le monde ici le
+capitaine <i>Sapristi</i>. Si je raconte volontiers mon histoire, c'est
+dans l'esprance qu'elle pourra dtourner du mal, et de la mauvaise
+habitude de jurer, quelques personnes aussi coupables que
+je l'tais alors.<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a></p>
+
+<blockquote class="FTNOTE"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a>***Cit dans les <i>Petites lectures</i>, bulletin
+populaire des Confrences de Saint-Vincent-de-Paul.&mdash;Nous n'avons pu
+vrifier nous-mme, on le comprend, l'authenticit des traits que nous
+avons puiss dans d'autres Recueils; mais pourquoi la mettre en doute: Il
+est certain qu'il s'opre frquemment des conversions tout aussi
+extraordinaires que celle-l; le prtre n'y prend mme plus garde dans les
+pays de foi, tant il est souvent tmoin de ces merveilles, et elles
+restent un secret entre l'homme et Dieu.</blockquote>
+
+<a name="05"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+
+
+
+<p>5.&mdash;LA VENGEANCE D'UN TUDIANT CHRTIEN.</p>
+
+
+<p>Sous Louis-Philippe, crit Armand de Pontmartin, l'esprit
+d'irrligion rgnait dans les collges de Paris. Il y avait
+pourtant des exceptions... la plus originale et la plus touchante
+m'tait apparue sous les traits de Paul Savenay, natif
+de Gurande. Dou, ou plutt arm d'une pit anglique et robuste
+tout ensemble, il bravait le respect humain, dfiait la
+raillerie, et il aurait mis au besoin tout l'enttement de sa race
+pour affronter la perscution et le martyre. Cette pit se rvlait
+jusque sur son visage, qui prenait une expression cleste
+au moment de la prire. Ainsi, lorsque, sur un signe de notre
+professeur indolent, je rcitais, au dbut et la fin de la classe,
+le <i>Veni Sancte Spiritus</i> et le <i>Sub tuum praesidium</i>, c'tait pour
+presque tous les lves, le signal d'un concert charivarique
+d'ternuements, de quintes de toux, de pupitres disloqus, et de
+dictionnaires tombant grand bruit. Paul Savenay s'isolait de
+ce tapage, et l'on pouvait suivre sur sa figure le sourire de la
+sainte Vierge dont il implorait la protection, et le contact de
+l'Esprit-Saint qui l'effleurait de ses ailes.</p>
+
+<p>Cette pit fervente l'avait fait prendre en grippe par le plus
+mauvais sujet de la classe, fanfaron d'impit et de libertinage,
+liseur et colporteur des livres de Parny et de Voltaire, et pourtant
+Breton comme Paul; mais entendons-nous, ce Breton-l,
+nomm Jacques Fal, tait un Breton de contrebande. On
+disait que son pre, Nantais d'origine, avait pris part quelques-unes
+des plus sanglantes scnes de la Rvolution, s'tait
+enrichi en achetant des terres de Vendens, puis ruin dans des
+spculations quivoques. Tout irritait Jacques contre Paul Savenay;
+un hritage de haine, le retour des Bourbons, l'animosit
+instinctive du vice contre la vertu, du mal contre le bien,
+de l'athisme contre la foi, du diable contre le bon Dieu; mais
+ce qui l'exasprait le plus, c'tait la douceur de Paul, sa patience
+inaltrable que, naturellement, Jacques taxait de lchet et
+d'hypocrisie.&mdash;Tu es donc un lche? lui disait-il en lui montrant
+le poing.&mdash;Je ne le crois pas, rpondait Paul avec un accent
+de rsignation qui aurait dsarm un tigre. Son perscuteur
+ne lui laissait pas un moment de trve, et le harcelait de la faon
+qui devait le plus cruellement blesser cette me tendre,
+chaste, exquise et pieuse. Non content de le traiter de cagot,
+de Basile, de tartufe et de cafard. Jacques joignait le blasphme
+ l'insulte, le sacrilge l'outrage. Il glissait de mauvais
+livres dans le pupitre de Paul et lui jouait les plus vilains tours.
+Nous smes plus tard que ses brutalits s'taient parfois envenimes
+jusqu'aux voies de fait: bourrades, brimades, coups de
+poing, coups de rgle: un jour mme, un coup de canif qui fit
+couler le sang. La plupart des lves feignaient de ne pas
+s'apercevoir de ces abominables violences. Quelques-uns avaient
+l'infamie d'applaudir avec des ricanements stupides. Jacques
+n'avait pas, en somme, l'air bien froce; mais tait grand, bien
+dcoupl, taill en athlte. On le redoutait et il avait sa petite
+cour de complaisants et de flatteurs. Lorsqu'indign de sa mchancet
+et attir vers Paul Savenay par d'irrsistibles sympathies,
+je risquais, moi chtif, quelques reproches: Tais-toi
+ou je t'assomme! me disait cet enrag; tais-toi, mauvaise graine
+d'migr! J'aurais certainement eu ma part de ses injures et
+de ses coups, si je n'avais trouv un admirable dfenseur en la
+personne de Gaston de Raincy.</p>
+
+<p>Le martyre de Paul Savenay dura deux ans et pendant ces
+deux ans, pas une plainte. S'il versait en secret quelques larmes,
+il ne pleurait pas sur ses souffrances, mais sur les garements
+de cette pauvre me, rvolte contre Dieu. Un matin, me rencontrant
+ la porte de Saint-Sulpice, et me croyant meilleur
+que je n'tais, il me dit: Armand, allons prier pour lui!
+Je lui rpondis: Paul, tu es un saint... le saint de Gurande,
+et c'est sous ce nom que je veux dsormais te connatre et t'admirer!</p>
+
+<p>Bientt, je perdis de vue le perscuteur et sa victime. Jacques
+Fal, convaincu de colportage du <i>Compre Mathieu</i> et des <i>Chansons</i>
+de Branger, fut <i>pri</i> par le proviseur de ne pas revenir
+aprs les vacances. Paul Savenay, qui se destinait la profession
+de mdecin, quitta le collge un an avant moi.</p>
+
+<p>Armand de Pontmartin, cet endroit, interrompt son rcit
+pour expliquer comment il retrouva quelques annes plus tard
+ce vertueux jeune homme chez Frdric Ozanam. Ce dernier
+venait de fonder, avec quelques amis, les Confrences de saint
+Vincent de Paul et il exposait aux jeunes messieurs runis chez
+lui les moyens qui lui semblaient les plus propres assurer le
+succs de l'entreprise.</p>
+
+<p>Tout coup, continue le narrateur, Ozanam regarde sa
+montre et dit aux jeunes gens qui l'entouraient: Mes amis, je
+suis un bavard. Agir vaut mieux que parler, dans une crise
+comme celle-ci. L'ennemi est toujours l; le cholra vient peine
+d'entrer dans sa phase dcroissante... Nous n'avons pas une
+minute perdre!</p>
+
+<p>Il distribua ses ouvriers de la premire heure la liste des
+malades qu'ils devaient visiter. Puis, s'adressant a Paul Savenay:&mdash;Et
+vous, Paul, lui dit-il, votre premire visite est toujours,
+n'est-ce pas, pour l'htel Racine?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon ami, rpondit Savenay; oui, encore aujourd'hui,
+ajouta-t-il avec une motion singulire.</p>
+
+<p>En ce moment, Ozanam le prit part et lui dit tout bas quelques
+mots en me regardant. Il me sembla que Paul Savenay
+opposait une certaine rsistance. Ozanam insistait en rptant
+ demi-voix: Pourquoi pas? Pourquoi pas?...</p>
+
+<p>Paul parut enfin se dcider, et se tournant vers moi: Veux-tu,
+me dit-il, que nous sortions ensemble?</p>
+
+<p>Nous sortmes: Ozanam habitait alors la rue de Svres, et
+nous nous dirigions du ct de la rue Jacob. En descendant la
+rue des Saints-Pres, nous croismes une modeste voiture de
+louage, qui gravissait assez lentement cette monte fort raide.
+Paul salua et me dit: Sais-tu qui est dans cette voiture?
+Mgr de Qulen, archevque de Paris. Comme hier, comme demain,
+il vient de l'htel-Dieu, et il va l'hospice de la Charit;
+c'est ainsi qu'il se venge. Parmi ceux qu'il visite, qu'il secourt
+et qu'il console, on compterait par centaines les meutiers de
+fvrier 1831, les pillards de l'archevch et de Saint-Germain-l'Auxerrois,
+ceux qui l'auraient gorg, s'il tait tomb entre
+leurs mains!</p>
+
+<p>Nous arrivmes au bout de la rue Jacob; Paul s'arrta devant
+l'htel Racine, moins potique et moins lgant que son nom.
+L, il parut hsiter encore, puis prenant son parti: Entrons,
+me dit-il. On sait ce que sont ces htels d'tudiants. Nous montmes
+quatre tages. Parvenus au quatrime, nous vmes une
+clef sur la porte, n 78, Paul entra sans frapper, et me fit signe
+de le suivre. Un mouvant spectacle m'attendait.</p>
+
+<p>Sur un lit fort propre, tendu de rideaux de toile verte, je reconnus
+ l'instant Jacques Fal, le perscuteur, le bourreau de
+Paul Savenay. Il tait videmment en convalescence; mais sa
+pleur, ses yeux cerns, son visage amaigri, prouvaient qu'il
+venait de subir l'horrible crise. Sa soeur, vtue de noir, tait debout
+ son chevet, un rayon de soleil d'avril gayait la chambre.</p>
+
+<p>En me voyant, Jacques poussa un cri de surprise; puis, brusquement,
+presque violemment, imposant silence d'un geste
+Paul, qui voulait parler:</p>
+
+<p>Non, vois-tu? lui dit-il; non, Paul, tu ne veux pas que j'touffe,
+n'est-ce pas? Quand je devrais retomber malade, il faut,
+entends-tu bien? il faut que notre camarade sache... ce qu'il a
+dj devin! Il a t le tmoin de mes infamies, de tes souffrances;
+il faut qu'il apprenne ce qu'a t la revanche du chrtien
+contre le mcrant, du saint contre le misrable. Tais-toi! tais-toi!...
+Nomi, dis-lui de se taire et de me laisser la parole!...
+Il y a un mois, j'tais encore tel que tu m'as connu... Non, Armand,
+j'tais pire: impie, athe, mchant, libertin, mangeur
+de prtres, corrompu jusqu'aux moelles. Le 29 mars, jeudi de la
+mi-carme, j'avais fait la noce avec quelques compagnons de
+dbauches... je rentre minuit... une heure aprs, je me tordais
+sur ce lit, en proie a des convulsions effroyables... La tte
+en feu, le corps glac, tous les symptmes du cholra... et j'tais
+seul, seul au monde... Ma soeur Nomi, au fond de la Bretagne,
+chez une vieille tante..., mes parents morts..., point
+d'amis... le vice et l'impit n'en donnent pas... Oui, seul dans
+ce misrable htel, sr que, si j'avais la force d'appeler, l'htesse
+pouvante me ferait jeter sur un matelas, et me crierait d'aller
+mourir dans la rue... Oh! quelle nuit! L'enfer anticip, moi qui
+ne croyais pas l'enfer!... Tais-toi, Paul, je t'en prie, laisse-moi
+parler!... sept heures, au paroxysme de mes tortures et
+de mon dsespoir, ma porte s'ouvre, et je vois entrer Paul Savenay...
+Paul, ma victime, mon martyr!... Ah! je crus d'abord
+ une apparition vengeresse... Mais non, il avait sur les lvres
+un sourire cleste; dans le regard, l'expression anglique du
+pardon... Il vint moi, me prit la main, me dit quelques bonnes
+paroles;... c'tait un miracle, n'est-ce pas?...</p>
+
+<p>&mdash;Non, c'tait tout simple, interrompit Paul Savenay. Je suis
+interne l'hospice de la Charit, deux pas d'ici... Le docteur
+Rcamier, mon matre, m'avait charg de visiter tous les htels
+de la rue Jacob... L'htel Racine tait sur ma liste et le
+hasard...</p>
+
+<p>&mdash;Le hasard!!! C'est donc toi maintenant qui nies la Providence?...
+Pourquoi ne pas dire la vrit tout entire?... Tu
+tais dlgu de la socit de Saint-Vincent-de-Paul, ou plutt
+du bon Dieu, pour me sauver, pour me gurir, pour me consoler,
+pour faire de moi un honnte homme et un chrtien!... Une
+heure aprs, poursuivit Jacques, en m'adressant de nouveau la
+parole, j'avais tous les remdes ncessaires, et, le soir, sur ma
+demande, il m'amena un vicaire de Saint-Germain-des-Prs...
+Tu vois bien que c'tait le bon Dieu! Pendant cinq jours, Paul
+ne m'a presque pas quitt...; pendant cinq nuits, il m'a veill...
+Puis, lorsqu'il a reconnu que le danger tait pass, il a crit
+ma soeur Nomi, qui n'a pas perdu une minute... et, prsent,
+je suis le mieux soign des convalescents, moi qui m'tais cru
+le plus abandonn des agonisants et des damns... Oh! comment
+reconnatre tant de bienfaits de la misricorde divine?
+Comment expier mes fautes, mes impits, mes crimes?...</p>
+
+<p>&mdash;Jacques, reprit doucement Paul Savenay, je t'ai dj dit
+que, quand mme tu n'aurais eu, avant de mourir, qu'un moment,
+si ce moment avait t bien employ, Dieu t'aurait pardonn!...
+Et tu as une vie tout entire!</p>
+
+<p>&mdash;Mais toi, Paul, mon sauveur, toi qui m'as rendu tant de
+bien pour tant de mal, comment rparer, comment payer ma
+dette?... Comment mriter ton pardon, ton amiti?...</p>
+
+<p>En sortant de l'htel Racine, je dis Paul: Tu te figures
+peut-tre n'avoir guri qu'un malade... Eh bien! tu te trompes;
+tu en as guri un autre, et cet autre te serre la main<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="FTNOTE"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a>Armand de Pontmartin, <i>Correspondant</i> (Extraits).</blockquote>
+
+
+<a name="06"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+
+
+
+
+<p>6.&mdash;UN PRE CONVERTI PAR SON ENFANT.</p>
+
+
+<p>On trouverait difficilement un rcit plus touchant que celui
+qui nous a t laiss par le hros de cette histoire, heureux
+privilgi des misricordes divines.</p>
+
+<p>J'ai t lev aussi mal que possible sous le rapport religieux,
+non seulement dans l'ignorance de la vrit, mais dans
+le got, dans le respect, dans la superstition de l'erreur, et je
+quittai mes classes, bien muni d'arguments contre Notre-Seigneur
+et contre l'glise catholique.</p>
+
+<p>leve comme moi, aussi ignorante que moi, ma femme tait
+beaucoup meilleure. Elle avait le sens religieux. Il se dveloppa
+lorsqu'elle devint mre; et, aprs la naissance de son premier
+enfant, elle entra tout fait dans la voie. Quand je songe
+ tout cela, j'ai le coeur remu d'un sentiment de reconnaissance
+pour Dieu, dont il me semble que je parlerais toujours, et que
+je ne saurais jamais exprimer.</p>
+
+<p>Alors je n'y pensais point. Si ma femme avait t comme
+moi, je crois que je n'aurais pas mme song faire baptiser
+mes enfants. Ces enfants grandirent. Les premiers firent leur
+premire communion, sans que j'y prisse garde. Je laissais leur
+mre gouverner ce petit monde, plein de confiance en elle, et
+modifi mon insu par le contact de ses vertus que je sentais
+et que je ne voyais pas.</p>
+
+<p>Vint le dernier. Ce pauvre petit tait d'une humeur sauvage,
+sans grands moyens; si je ne l'aimais pas moins que les autres,
+j'tais cependant dispos plus de svrit envers lui. La mre
+me disait:</p>
+
+<p>&mdash;Sois patient; il changera l'poque de sa premire communion.</p>
+
+<p>Ce changement heure fixe me paraissait invraisemblable.
+Cependant l'enfant commena suivre le catchisme, et je le
+vis en effet s'amliorer trs sensiblement et trs rapidement. J'y
+fis attention. Je voyais cet esprit se dvelopper, ce petit coeur
+se combattre, ce caractre s'adoucir, devenir docile, respectueux,
+affectueux. J'admirais ce travail que la raison n'opre
+pas chez les hommes; et l'enfant que j'avais le moins aim, me
+devenait le plus cher.</p>
+
+<p>En mme temps, je faisais de graves rflexions sur une telle
+merveille. Je me mis couter la leon de catchisme. En
+l'coutant, je me rappelais mes cours de philosophie et de morale:
+je comparais cet enseignement avec la morale dont j'avais
+observ la pratique dans le monde, hlas! sans avoir pu
+moi-mme toujours m'en prserver. Le problme du bien et du
+mal, sur lequel j'avais vit de jeter les yeux, par incapacit
+de le rsoudre, s'offrait moi dans une lumire terrible. Je questionnais
+le petit garon: il me faisait des rponses qui m'crasaient.
+Je sentais que les objections seraient honteuses et coupables.
+Ma femme observait et ne disait rien; mais je voyais
+son assiduit la prire. Mes nuits taient sans sommeil. Je
+comparais ces deux innocences ma vie, ces deux amours au
+mien; je me disais: Ma femme et mon enfant aiment en
+moi quelque chose que je n'ai aim ni en eux ni en moi; c'est
+mon me.</p>
+
+<p>Nous entrmes dans la semaine de la premire communion.
+Ce n'tait plus de l'affection seulement que l'enfant m'inspirait;
+c'tait un sentiment que je ne m'expliquais pas, qui me semblait
+trange, presque humiliant, et qui se traduisait parfois en une
+espce d'irritation. J'avais du respect pour lui. Il me dominait.
+Je n'osais pas exprimer en sa prsence de certaines ides, que
+l'tat de lutte o j'tais contre moi-mme produisait parfois
+dans mon esprit. Je n'aurais pas voulu qu'elles lui fissent impression.</p>
+
+<p>Il n'y avait plus que cinq ou six jours passer. Un matin,
+revenant de la messe, l'enfant vint me trouver dans mon cabinet,
+o j'tais seul.</p>
+
+<p>&mdash;Papa, me dit-il, le jour de ma premire communion, je
+n'irai pas l'autel sans avoir demand pardon de toutes les
+fautes que j'ai faites et de tous les chagrins que je vous ai causs,
+et vous me donnerez votre bndiction. Songez bien tout
+ce que j'ai fait de mal pour me le reprocher, afin que je ne le
+fasse plus, et pour me pardonner.</p>
+
+<p>&mdash;Mon enfant, rpondis-je, un pre pardonne tout, mme
+un enfant qui n'est pas sage; mais j'ai la joie de pouvoir te dire
+qu'en ce moment je n'ai rien te pardonner. Je suis content de
+toi. Continue de travailler, d'aimer le bon Dieu, d'tre fidle
+tes devoirs; ta mre et moi nous serons bien heureux.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! papa! le bon Dieu qui vous aime tant, vous soutiendra,
+pour que je sois votre consolation, comme je le demande.
+Priez-le bien pour moi, papa.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon cher enfant.</p>
+
+<p>Il me regarda avec des yeux humides, et se jeta mon cou.
+J'tais moi-mme fort attendri.</p>
+
+<p>&mdash;Papa!... continua-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi, mon cher enfant?</p>
+
+<p>&mdash;Papa, j'ai quelque chose vous demander!</p>
+
+<p>Je voyais bien qu'il voulait me demander quelque chose, et ce
+qu'il voulait me demander, je le savais bien! Et, faut-il l'avouer?
+j'en avais peur; j'eus la lchet de vouloir profiter de
+ses hsitations.</p>
+
+<p>&mdash;Va! lui dis-je, j'ai des affaires en ce moment. Ce soir ou
+demain, tu me diras ce que tu dsires, et, si ta mre le trouve
+bon, je te le donnerai.</p>
+
+<p>Le pauvre petit, tout confus, manqua de courage, et, aprs
+m'avoir embrass encore, se retira tout dconcert, dans une
+petite pice o il couchait, entre mon cabinet et la chambre de
+sa mre. Je m'en voulus du chagrin que je venais de lui donner,
+et surtout du mouvement auquel j'avais obi. Je suivis ce cher
+enfant sur la pointe des pieds, afin de le consoler par quelque caresse,
+si je le voyais trop afflig. La porte tait entr'ouverte. Je
+regardai sans faire de bruit. Il tait genoux devant une image
+de la sainte Vierge; il priait de tout son coeur. Ah! je vous
+assure que j'ai su ce soir-l quel effet peut produire sur nous
+l'apparition d'un ange!</p>
+
+<p>J'allai m'asseoir mon bureau, la tte dans mes mains, prt
+ pleurer. Je restai ainsi quelques instants. Quand je relevai les
+yeux, mon petit garon tait devant moi avec une figure tout
+anime de crainte, de rsolution et d'amour.</p>
+
+<p>&mdash;Papa, me dit-il, ce que j'ai vous demander, ne peut pas
+se remettre, et ma mre le trouvera bon: c'est que, le jour de
+ma premire communion, vous veniez la sainte Table avec
+elle et moi. Ne me refusez point, papa. Faites cela pour le bon
+Dieu qui vous aime tant.</p>
+
+<p>Ah! je n'essayai pas de disputer davantage contre ce grand
+Dieu qui daignait ainsi me contraindre. Je serrai en pleurant
+mon enfant sur mon coeur.&mdash;Oui, oui, lui dis-je, oui, mon enfant,
+je le ferai. Quand tu voudras, aujourd'hui mme, tu me
+prendras par la main; tu me mneras ton confesseur, et tu
+lui diras: Voici mon pre.</p>
+
+<p><i>L'abb</i> LOTH.</p>
+
+<a name="07"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+
+
+
+<p>7.&mdash;UN CADEAU INATTENDU.</p>
+
+
+<p>Dans une fonderie situe prs de Paris, il y avait un ouvrier
+qui avait reu autrefois une certaine ducation. Mais des
+revers de fortune l'avaient oblig chercher du travail.</p>
+
+<p>Un jour, il fit un faux pas, tendit ses mains en avant pour
+amortir sa chute, et sa main droite alla malheureusement s'tendre
+sur un morceau de fer rouge qui la brla jusqu' l'os. Le
+malheureux subit l'amputation avec courage; mais il ne souffrit
+pas avec un courage gal une infortune qui le privait, lui, sa
+femme et ses quatre enfants, du pain quotidien; ses plaintes
+s'exhalaient en affreux blasphmes.</p>
+
+<p>Informe de sa triste situation par une bonne-soeur de charit,
+la comtesse *** se hta d'accourir. Elle prodigua avec ses secours
+les bonnes paroles, multiplia ses visites, ses cadeaux, ses
+encouragements.</p>
+
+<p>L'ouvrier la recevait froidement, acceptait tout poliment, remerciait
+schement et, ds que la charitable comtesse avait
+franchi le seuil de la mansarde, il se tournait vers sa femme et
+lui disait d'un ton railleur: Les visites de cette dame sont
+bien intresses, j'en suis sr, c'est en vue des prochaines
+lections qu'elle nous vient en aide.</p>
+
+<p>Tout en partageant les sentiments de son mari, Annette ne
+parlait pas comme lui. Elle faisait bonne mine la comtesse
+afin que les dons en faveur de ses enfants fussent augments.</p>
+
+<p>Mais son coeur restait ferm, et la gnreuse bienfaitrice ne
+se faisait pas illusion sur les vrais sentiments de sa protge.</p>
+
+<p>Nol arriva... Depuis quinze jours, la machine coudre ne
+cessait de faire entendre ses tics-tacs. C'tait ne pouvoir dormir,
+durant la nuit entire, dans la maison.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous donc travailler ainsi, Annette? demandaient
+les voisines. Nous allons vous conduire au Pre-Lachaise<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>,
+bien sr! si vous continuez vous fatiguer ainsi.</p>
+
+<blockquote class="FTNOTE"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a>Cimetire bien connu, le principal de la Capitale.</blockquote>
+
+<p>&mdash;C'est que voici bientt Nol, et je ne veux pas voir pleurer
+mes enfants comme l'an pass. Ils ont eu les mains vides
+pendant que les autres avaient les mains pleines de jouets et de
+bonbons: cela m'a fendu le coeur et je leur ai promis que le
+Nol de cette anne les ddommagerait.</p>
+
+<p>Je travaille pour tenir parole.</p>
+
+<p>L'homme propose et Dieu dispose. Notre Annette travailla
+avec tant de prcipitation qu'un beau soir sa machine coudre
+cassa.</p>
+
+<p>Plus de travail, plus de pain. Adieu les cadeaux de Nol!
+malheur! les enfants allaient pleurer...</p>
+
+<p>L'ouvrire fit contre mauvaise fortune bon coeur: elle porta
+vite son gagne-pain la rparation; mais on la fit attendre et
+on lui fit payer quinze francs! hlas!</p>
+
+<p>&mdash;Quel guignon d'tre malheureuse! murmurait la pauvre
+mre en pleurant.</p>
+
+<p>Ce Nol allait tre, bien certainement, encore plus triste que
+celui de l'anne prcdente. La veille au soir, les enfants mirent
+leurs petites chaussures sous la chemine. Mille prcautions
+furent prises pour les placer au bon endroit; il y avait eu mme
+des contestations et des disputes entre eux ce sujet. Le cadet
+n'avait pas craint de troubler l'ordre et de changer la topographie
+des souliers. La soeur ane, qui s'en aperut en faisant
+une ronde la drobe, fit un tintamarre qui ncessita l'intervention
+du papa et de la maman.</p>
+
+<p>&mdash;Comme ils vont tre cruellement dus, demain matin!
+pensait Annette avec angoisse. Mon coeur se fend de chagrin.</p>
+
+<p>Ce ne fut point sans peine que l'on dcida les petits aller se
+coucher: ils restaient l, bouche bante, devant le tuyau de
+la chemine qui subit vingt fois leur inspection. Ils auraient
+volontiers pass la nuit attendre le petit Jsus.</p>
+
+<p>Couchs sur leurs pauvres matelas, la discussion ne cessa
+point. Ils firent des projets, des changes; ils jasrent, se disputrent.</p>
+
+<p>Quand le silence se fut tabli, Annette dit a Baptiste:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai rien leur donner: ma bourse est sec. Pauvres
+petits!</p>
+
+<p>Annette et Baptiste pleurrent en voyant l'talage des chaussures
+des enfants.</p>
+
+<p>Tout coup, sans dire un mot, Baptiste se leva et sortit...
+Il passa devant les magasins tincelants de lumire, s'arrta
+aux splendides talages.</p>
+
+<p>&mdash;Passons, dit-il, je suis trop pauvre pour entrer l. Il porta
+ses pas du ct des petites boutiques en planches, chelonnes
+le long des boulevards et bourres de jouets. Avisant une boutique
+a treize sous, il entra, et s'approchant du patron, il lui dit
+ l'oreille:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis un brave ouvrier, j'ai quatre enfants; une grande
+dame nous protge (cet aveu lui cotait les yeux de la tte): je
+voudrais bien avoir, crdit, quelque objet bon march. Monsieur,
+vous pouvez voir... je demeure ...</p>
+
+<p>Le patron ne le laissa pas achever.</p>
+
+<p>&mdash;La maison ne vend pas crdit, Monsieur... Inutile!... A
+treize sous! Boutique treize sous!... Bon march sans exemple.</p>
+
+<p>Quand Baptiste revint a la mansarde, il tait exaspr et
+criait plus fort que jamais: Ah! quel malheur d'tre pauvre!</p>
+
+<p>Les cloches de la messe de minuit sonnaient toute vole et
+joyeusement.</p>
+
+<p>Annette entendit frapper la porte; elle courut ouvrir: la
+comtesse entra.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi, vous cette heure?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'ai pens vos chris... Je n'ai qu'un instant; ma
+voiture est en bas qui m'attend pour me conduire Sainte-Clotilde
+o je vais entendre la messe de minuit. Oh! comme ils
+dorment d'un sommeil paisible, ces chers petits enfants du bon
+Dieu! Ils seront bien contents demain... tenez, voil pour eux.</p>
+
+<p>La comtesse tendit un paquet, et, enveloppe de son manteau
+ramen autour d'elle, descendit rapidement l'escalier.</p>
+
+<p>Un coup de couteau travers une ficelle, et le paquet ventr
+tala ses merveilles. Il y avait des poupes, des pantins, des
+drages, des oranges, du chocolat, des bonbons, tout un assortiment
+de bonnes et belles choses admirer, conserver, croquer.</p>
+
+<p>Baptiste et Annette n'y voyaient plus: ils pleuraient, ils sanglotaient.</p>
+
+<p>Ces chers petits! comme ils seront heureux au rveil!</p>
+
+<p>Les chaussures ne furent pas assez longues, larges et hautes
+pour recevoir les dons du petit Jsus: le devant de la chemine
+fut garni d'objets inconnus la mansarde. Comment dcrire la
+joie des enfants, leurs exclamations, leurs cris, lorsque le jour
+fut venu!</p>
+
+<p>Annette et Baptiste dvoraient des yeux ces chers petits; ils
+partageaient leurs transports et pleuraient de joie avec eux.</p>
+
+<p>Quand la comtesse revint, Baptiste lui dit, les larmes aux
+yeux:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, vous nous aimez puisque vous aimez nos enfants.
+Nous vous serons tous reconnaissants jusqu' la mort.</p>
+
+<p>Huit jours aprs, Baptiste, Annette et les enfants allaient
+la messe de la paroisse.</p>
+
+<p>La charit de la comtesse avait trouv le chemin du coeur.</p>
+
+<a name="08"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+
+
+
+<p>8.&mdash;LES TROIS ACTES D'UN DRAME CONTEMPORAIN.</p>
+
+<p>Un dimanche matin, on aurait pu voir, il y a quelques annes,
+deux personnes se rendant l'glise principale de leur localit,
+vers l'heure de la grand'messe. C'taient M. X*** et son
+pouse, tous deux imbus des prjugs de notre sicle et pleins
+de cette arrogante fiert qui distingue les <i>parvenus</i> sans religion.
+Ils n'allaient pas la maison de Dieu pour y prier, mais
+bien pour s'y pavaner et y chercher un moyen de se distraire en
+mme temps qu'une satisfaction leur vanit. Lorsqu'ils entrrent,
+la messe tait commence; au lieu de se tenir dans le bas
+de l'glise, ils prtendent traverser les rangs, examinent curieusement
+toute l'assistance, se communiquent leurs impressions,
+en un mot affectent le mme sans-gne que s'ils s'taient
+trouvs dans un concert ou une salle de spectacle. ce moment,
+un prtre cheveux blancs, d'un aspect vnrable, quitte le choeur
+pour faire, selon l'usage, la qute parmi les fidles. C'tait le cur
+de la paroisse, qui jouissait de l'estime universelle grce ses
+bienfaits et ses vertus. Le digne ecclsiastique avait la douceur
+d'un pre, mais il avait aussi la juste svrit du ministre d'un
+Dieu trois fois saint. Indign de l'attitude inconvenante de
+M. X*** et de son pouse, que leur toilette toute mondaine rendait
+plus rvoltante encore, pein surtout du scandale qui en
+rsultait pour ses ouailles, le pasteur ne put s'empcher de s'arrter
+un instant lorsqu'il arriva prs d'eux, et il leur dit voix
+basse, mais d'un air grave: Oubliez-vous donc que vous tes
+ici dans la maison de Dieu?... Puis, il passa, mais sa parole ne
+passa point, elle demeura brlante sur le coeur de Mme X***, et
+en fit jaillir jusque sur son front la rougeur de la honte et de la
+colre...</p>
+
+<p>Peu de jours s'taient couls, lorsqu'un jeune homme se prsente
+au domicile du bon cur et demande lui parler. Vainement
+lui objecte-t-on une occupation urgente, qui rend l'entrevue
+pour le moment impossible; il insiste vivement et justifie ses
+instances par les sollicitations d'un malade qui, se tordant, dit-il,
+dans les treintes de l'agonie, l'appelle, veut le voir, lui parler,
+ne voir et ne parler qu' lui seul!... Le prtre est averti, il
+abandonne tout pour porter au moribond les consolations de son
+ministre, il hte le pas, il court vers le domicile indiqu, il arrive.
+Introduit dans l'appartement o il tait attendu, il cherche
+inutilement le lit du malade, il n'y trouve qu'un homme l'abord
+froid et glacial et une dame se prlassant sur un riche canap.&mdash;On
+a devin M et Mme X***.</p>
+
+<p>C'tait un lche guet-apens.</p>
+
+<p>Le seuil peine franchi, la porte se ferme double tour derrire
+le vieillard.</p>
+
+<p>&mdash;Puis-je savoir ce que cela signifie? dit-il avec tonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous l'apprendre, rpond X***. Asseyez-vous.</p>
+
+<p>Le vnrable pasteur s'assit machinalement, sans rien comprendre
+ un pareil dbut. Mme X*** laissa percer sur ses lvres un
+imperceptible sourire, et son mari joua une dignit qui tait
+une contradiction flagrante avec le rle qu'il s'imposait.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur l'abb, dit-il, nous reconnaissez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit le prtre; cependant vos traits ne me sont point
+inconnus, mais je ne saurais prciser...</p>
+
+<p>&mdash;C'est trange, fit X*** avec une lgre ironie; eh bien!
+monsieur, j'aiderai vos souvenirs. Ministre d'une religion toute
+de charit, comment qualifieriez-vous l'insulte qu'un homme inflige
+ un autre?</p>
+
+<p>&mdash;C'est une faiblesse, dit le prtre.</p>
+
+<p>&mdash;Et si cette prtendue faiblesse atteint encore son pouse?</p>
+
+<p>&mdash;C'est alors une lchet, dit le vieillard, de plus en plus surpris.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si cette lchet s'accomplit devant une foule nombreuse,
+et dans un lieu rput sacr par vous et par les vtres,
+dans l'glise mme: que devient alors cette lchet?</p>
+
+<p>&mdash;Cette lchet devient alors un sacrilge, dit encore le
+vnrable ecclsiastique, dont l'tonnement n'avait plus de limite.</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes parfaitement d'accord, dit X*** en changeant avec
+sa femme un rapide coup d'oeil.</p>
+
+<p>Les dernires paroles du prtre avaient entirement panoui
+le visage de Mme X*** et elle souriait batement sur son sige.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je ne sais vraiment pas, monsieur, dit le cur, o
+peuvent aboutir toutes ces questions; daignez vous expliquer
+plus nettement, je vous prie.</p>
+
+<p>&mdash;Encore un point claircir, monsieur l'abb, et j'arrive
+au dnoment.</p>
+
+<p>&mdash;Quel chtiment doit donc tre inflig l'homme lche et
+sacrilge qui a pu s'oublier ainsi?</p>
+
+<p>&mdash;Le chtiment est, dans ce cas, monsieur, l'expression de
+la vengeance, et la vengeance n'appartient qu' Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je le regrette; mais ici, monsieur, nous diffrons
+absolument de manire de voir, et il m'est avis que l'insulte doit
+ncessiter ou de promptes excuses ou une juste expiation. Permettez-moi,
+mme, de n'admettre cet gard que mon opinion
+seule.</p>
+
+<p>Et maintenant, ajouta-t-il, en quittant tout coup le ton d'une
+discussion calme pour les formes brusques et peu courtoises de la
+colre et de la passion; et maintenant, ma femme et moi, nous
+sommes les offenss, et l'insulteur, c'est vous!...</p>
+
+<p>&mdash;Moi! dit le prtre avec surprise sans doute, mais toujours
+avec ce calme et cette dignit qui jaillissent d'une conscience
+pure; moi!... Puis, un souvenir illuminant tout a coup sa mmoire:
+Oh! monsieur, poursuit-il d'un ton doucement ironique,
+vous intervertissez trangement les rles: je sais prsent
+de quoi il s'agit. Dieu m'a confi la garde de sa maison, j'ai d
+la faire respecter, et en vous rappelant, ainsi qu' madame, la
+saintet du sanctuaire, je n'ai fait qu'accomplir un devoir.</p>
+
+<p>X*** demeure un instant interdit, en face d'une rponse aussi
+ferme: mais peut-il tre vaincu, lui, par un prtre, par un vieillard?...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur! s'crie-t-il avec violence, vos paroles taient
+une insulte, et l'insulte veut l'expiation; et saisissant un pistolet
+cach sous son vtement: genoux, dit-il au vieillard,
+genoux! et faites des excuses!<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a></p>
+
+<blockquote class="FTNOTE"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> (retour) </a>Quelque incroyable et mme improbable que paraisse cette
+violence prmdite, qu'on pourrait regarder comme une scne de roman,
+l'auteur garantit l'authenticit du fait.</blockquote>
+
+<p>X*** avait arm le pistolet et le tendait menaant vers la poitrine
+du vieux prtre.</p>
+
+<p>Mais il ne savait pas tout ce qu'il y a de noblesse, d'nergie,
+d'invincible volont dans un coeur sans tache, dans une me
+chrtienne, nourrie chaque jour du pain des forts. Il ne savait
+pas qu'abreuv du sang de son Dieu, le vieillard y retrouve les
+forces de la jeunesse, le prtre l'hrosme qui fait les martyrs.
+Il ne le savait pas, il ne le souponnait mme pas; s'il en et
+t autrement, aurait-il pu consentir affronter bnvolement
+cette alternative, ou d'tre le meurtrier d'un vieillard, ou de subir
+la honte d'une mystification qu'il prtendait infliger lui-mme?</p>
+
+<p>Le saint prtre, calme et impassible, regarde fixement l'homme
+qui le menace, et n'opposant sa fureur qu'une sublime rsignation:
+Monsieur, dit-il, le vieillard qui n'a plus que quelques
+jours passer sur la terre ne doit pas redouter la mort; et le
+prtre doit mourir plutt que de transiger avec sa conscience,
+il ne saurait rtracter un devoir accompli, et il ne flchit le genou
+que devant son Dieu!</p>
+
+<p>Et portant la main son coeur: Frappez, monsieur, dit-il,
+frappez! Dieu nous voit, qu'il nous juge; lui seul appartient
+la vengeance!</p>
+
+<p>Ainsi que nous venons de le dire, se trouvant dans la ncessit
+ou d'tre meurtrier ou de subir la honte d'une dfaite, X***
+fut tout heureux de voir sa femme s'interposer et solliciter en
+faveur du vieillard un <i>gnreux</i> pardon. Cette mdiation tout
+coup inspire Mme X*** diminua un peu ce qu'avait d'humiliant
+la position que son mari s'tait faite. Ne paraissant alors obir
+qu'aux instances de son pouse, il baissa l'arme et ne frappa
+point.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque vous ne voulez pas me tuer, dit le cur, souriant
+ demi, soyez assez bon, monsieur, pour vouloir bien me rendre
+la libert que vous m'avez ravie.</p>
+
+<p>X*** ouvrit la porte de son appartement, non sans quelque
+embarras, et le prtre, ne laissant paratre aucune motion,
+avec l'aisance d'un calme parfait, se retira en s'inclinant.</p>
+
+<p>Un an aprs, jour pour jour, le triste hros de cette aventure
+revenait, cheval, d'un village voisin. C'tait la nuit tombante,
+et le voyageur humait avec dlices la fracheur du soir.</p>
+
+<p>Aprs une absence de huit jours, il venait de rgler quelques
+affaires et se htait de rentrer au sein de sa famille. Le
+voyage jusque-l avait t des plus heureux; tout coup, arriv
+ un endroit o la route dcrit brusquement une courbe, le contact
+inattendu d'une branche qui s'inclinait isolment sur le chemin
+effraye le cheval. Un cart aussi prompt qu'imprvu renverse
+le cavalier. Par une circonstance funeste, le pied de X**** demeure
+engag dans l'trier et le tient suspendu aux flancs de sa
+monture, balayant de son front ensanglant le sable et les cailloux
+de la route.</p>
+
+<p>Non loin de l se trouvaient quelques, habitations, a et l
+parses. Aux cris de l'infortun, on accourt; mais, surexcit
+par le bruit qu'il entend et par la piqre incessante de l'peron
+avec lequel il laboure lui-mme ses propres flancs, le cheval
+redouble de vitesse et trane travers les champs le corps mutil
+de son matre. On peut enfin l'arrter, mais X*** n'a dj
+plus le sentiment de sa propre existence. Ses vtements en
+lambeaux sont souills de poussire et de sang; son visage,
+horriblement dfigur, laisse apercevoir au front une blessure
+large et profonde. Transport sous le toit d'un pauvre paysan,
+il y reoit les soins les plus empresss, mais la nuit qu'il y passa
+fut une nuit d'angoisses et d'atroces douleurs.</p>
+
+<p>X*** n'tait qu' 3 kilomtres de chez lui, et le lendemain, sur
+l'assurance donne par le mdecin que le malade pouvait, sans
+trop de danger, l'aide de certaines prcautions, franchir cette
+distance, quelques amis le portrent sur une litire, et aprs bien
+des difficults, parvinrent le dposer mourant son domicile.</p>
+
+<p>Malgr un repos absolu, malgr la rigoureuse observance
+de toutes les prescriptions de l'art, l'tat du malade devenait de
+plus en plus alarmant; il n'y avait mme plus d'autre lueur
+d'esprance que celle qui ne nous abandonne jamais, tant que
+l'objet de nos inquitudes ne nous est pas entirement ravi. Ses
+amis ne l'approchaient pas; sa femme elle-mme ne venait auprs
+de lui qu' de rares intervalles. Elle tait loin de s'illusionner
+sur la gravit du mal, et quelques tincelles d'une foi non
+encore teinte lui faisaient dsirer pour son mari les secours de
+la religion; mais, partageant de ridicules prjugs, elle n'osait
+manifester ce dsir. La difficult s'aplanit de la manire la
+plus inattendue, et par celui-l mme dont on pouvait le moins
+l'esprer.</p>
+
+<p>Dans le cours de sa maladie, X*** tait souvent en proie au
+dlire, et souvent alors aussi on entendait s'chapper de ses
+lvres un nom auquel se rattachaient pour lui de tristes souvenirs,
+un nom qu'il ne semblait cependant prononcer qu'avec
+respect. ce nom se mlaient encore des mots entrecoups:
+Expiation!... Vengeance!... Et si le malade trouvait un peu
+de calme, si la raison succdait au dlire, ce n'tait plus l'expression
+apparente du remords, mais celle du repentir, qu'articulait
+sa bouche.</p>
+
+<p> l'un de ces moments heureux, mais rares, o une amlioration
+sensible s'tait produite dans l'tat de X***, il fit venir sa
+femme auprs de lui, et aprs quelque temps d'un secret entretien,
+celle-ci le quitta le front presque joyeux, comme si elle
+et puis dans cet entretien mme une double esprance. Elle
+s'empressa donc de donner des ordres, qu'elle recommanda
+d'excuter sans aucun retard.</p>
+
+<p>Un moment aprs, le vnrable cur que nos lecteurs connaissent
+dj, se rendait aux instances de Mme X*** et franchissait
+de nouveau, sans hsitation, le seuil d'une demeure o il avait
+reu nagure un si cruel outrage.</p>
+
+<p> religion sainte, voil tes oeuvres! Ce saint vieillard a tout
+oubli, tout pardonn, et il vient consoler et bnir, il vient ouvrir
+le ciel celui qui avait failli l'assassiner.</p>
+
+<p>Ce fut Mme X*** qui introduisit le pasteur auprs du moribond.</p>
+
+<p> l'aspect de ces cheveux blancs, de ce front tout empreint
+d'une majest simple et imposante, sous l'influence de ce regard
+toujours grave, toujours calme, toujours bienveillant, mille souvenirs
+surgirent spontanment dans l'me de X***, et, soulevant
+la tte avec effort, il voulut s'incliner devant le noble vieillard.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce bien vous, monsieur, dit-il d'une voix faible, est-ce
+bien vous qui daignez venir jusqu' moi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est moi, dit le prtre avec bont.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne l'esprais pas, monsieur. Pouvais-je l'esprer aprs
+l'outrage dont je me suis rendu coupable envers vous?</p>
+
+<p>Puis, aprs un moment de silence:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur l'abb, dites-le-moi, venez-vous ici pour
+me pardonner ou pour me maudire?</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils, le prtre ne maudit jamais, il ne sait que bnir.
+Je vous bnis et je vous pardonne!</p>
+
+<p>Mme X*** tait l. ces dernires paroles, son coeur s'mut,
+ses larmes coulrent, et, pour viter d'augmenter par son motion
+l'motion du malade, elle quitta l'appartement avec discrtion
+et prudence.</p>
+
+<p>Alors, son poux tournant vers le prtre un regard o se peignaient
+tour tour et la reconnaissance et l'admiration:</p>
+
+<p>&mdash;Merci, monsieur, merci! Je mourrai maintenant moins
+malheureux, puisque j'ai obtenu un pardon que je n'osais mme
+pas implorer.</p>
+
+<p>&mdash;Ne parlons plus de moi, rpondit le ministre du ciel; mon
+pardon n'est rien, mon ami, ou bien peu de chose; je vous en
+apporte un autre, autrement prcieux, autrement dsirable,
+celui de Dieu lui-mme. C'est lui qu'il faut aimer, lui qu'il faut
+bnir. Voyez! jusque dans ses chtiments il se montre bon
+pre; c'est lui qui a fait natre en vous mon souvenir, lui encore
+qui me conduit ici pour consoler votre souffrance. Que vos larmes
+montent jusqu' lui, voici l'heure de la rconciliation!</p>
+
+<p>Et le prtre s'approcha bien prs du lit du mourant.</p>
+
+<p>Dieu seul entendit les aveux du coupable et les paroles consolatrices
+du prtre. Ce que nous savons, nous, c'est que les
+aveux de l'un furent souvent interrompus pas des sanglots, et
+que les paroles de l'autre furent accompagnes de douces larmes.
+Et quand ce secret entretien fut achev, le vieillard s'inclina plus
+prs encore du pnitent et dposa sur son front ple le baiser de
+la paix.</p>
+
+<p>Le lendemain, le vieux prtre revint auprs de son cher malade,
+portant dans ses mains le gage du salut, le sceau de la
+rconciliation. Le moribond, avec la pit d'un chrtien, la foi
+vive d'un fidle, s'unit intimement au Seigneur, et, quelques
+heures aprs, il expira dans les sentiments d'une esprance,
+d'une confiance illimites, car il allait vers Dieu, accompagn
+par Dieu mme!</p>
+
+<p>(D'aprs <i>Jules Ducot</i>.)</p>
+
+<a name="09"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+
+
+
+<p>9.&mdash;LE REMDE EST DUR, MAIS IL EST BON!...</p>
+
+<p>Quelques jours aprs avoir termin sa station, un missionnaire
+reut la visite d'un capitaine, homme d'esprit, droit
+et honnte, qui entama la conversation sur les grandes
+vrits chrtiennes exposes dans les runions prcdentes.
+J'ai bien la foi, dit cet officier; qui ne l'a pas? Il n'y a qu'un
+ignorant ou qu'un homme perverti qui soit de force ne pas
+croire l'ternit, ne pas croire en Jsus-Christ et nier la
+majest de l'glise. Dieu merci! je n'en suis pas l. Cependant,
+j'ai dans l'esprit je ne sais quoi de vague, d'indfini qui m'empche
+d'aller jusqu' la pratique.</p>
+
+<p>Le bon missionnaire sourit, et, lui tendant la main: Mon
+capitaine, lui dit-il, bien des gens sont travaills de cette maladie.
+Voulez-vous en gurir?&mdash;Eh! sans doute, rpondit l'officier?
+Quel livre faut-il lire?&mdash;Aucun.&mdash;Et comment, alors,
+m'instruirai-je?&mdash;Rien n'est plus simple. Seulement, je crains
+bien que vous ne repoussiez le remde. Il est infaillible cependant.&mdash;Dites
+toujours. Peut-tre ne me fera-t-il pas si peur.&mdash;Eh
+bien! mettez-vous genoux et sans hsiter, priez de tout
+votre coeur. Moi je vais me mettre prier avec vous, et puis...
+je vous confesserai.&mdash;Me confesser! rpliqua vivement l'officier
+tout surpris; mais c'est l prcisment ce qui me parat
+inadmissible. Et il lana cinq ou six phrases contre la confession.
+Le Pre couta tranquillement, puis lui dit: Vous voyez
+bien que vous avez peur, j'en tais sr. Je vous aurais cru plus
+brave.&mdash;Mais je le suis.&mdash;Prouvez-le-moi donc, ici genoux.</p>
+
+<p>En disant cela, il s'agenouilla le premier.... Aprs un peu
+d'hsitation, le capitaine en fit autant. Le missionnaire rcita
+haute voix et du fond du coeur: <i>Notre Pre, Je vous salue, Marie,</i>
+et <i>Je crois en Dieu</i>; puis un acte de contrition. Confessez-vous,
+mon fils, ajouta-t-il avec douceur et autorit. Dieu veut
+votre me. Je vous pardonnerai tout en son nom. Le capitaine
+tout mu ne rpondit rien. Le prtre se leva; l'officier resta
+genoux. Dieu soit bni! dit le missionnaire. Et il s'assit prs
+du militaire, l'encourageant si bien que son pauvre coeur ferm
+s'ouvrit la grce de Dieu et que, quelques minutes aprs, l'absolution
+sacramentelle avait rendu sa belle me sa puret
+premire.</p>
+
+<p>L'officier resta longtemps genoux... il pleurait. Quand il se
+releva, il se jeta dans les bras du Pre. Oh! quel remde! s'cria-t-il.
+Qu'il est dur, mais qu'il est bon! Comme je vois clair
+prsent! je n'ai plus de doutes; je crois tout; je suis le plus heureux
+homme du monde!</p>
+
+<a name="10"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+
+
+
+<p>10.&mdash;LE BANC DE FAMILLE.</p>
+
+
+<p>Vers dix-huit ans, rapporte le hros de cette histoire, je
+perdis mon pre et ma mre quelques mois de distance,
+et en les perdant, je perdis tout. Un an ne s'tait pas coul
+que ma foi et mes moeurs avaient fait naufrage. Les moeurs
+d'abord, la foi ensuite. C'est toujours ainsi que les choses se passent.
+Je devins voltairien, impie, matrialiste; enfin, comme
+vous dites aujourd'hui, libre-penseur. Pouss par une logique
+satanique, je conformai mes actes mes nouvelles opinions.
+Moi, le fils d'une famille de saints, je ne mis plus les pieds
+l'glise ni Pques, ni Nol, ni l'occasion d'un enterrement
+ou d'un mariage. Cette conduite fut justifie l'aide de propos
+impies et blasphmatoires qui scandalisrent toute la paroisse.
+Le vieux cur qui m'avait fait faire ma premire communion,
+m'ayant crit pour me demander si je voulais garder l'glise
+mon banc de famille, je ne daignai pas lui rpondre et je cessai
+de le saluer.</p>
+
+<p>Dix-huit ans s'coulrent; dix-huit ans que je voudrais effacer
+de mon existence au prix du temps que j'ai encore passer
+sur la terre. Un trait vous dira quel homme j'tais. Un jour de
+Pques, fatigu d'entendre les cloches chanter toutes voles
+dans leur langage l'<i>Allluia</i>, exaspr de voir les chemins couverts
+d'hommes et de femmes en habits de fte se rendant
+l'glise, je saisis une cogne de bcheron et j'allai attaquer par
+le pied un chne situ dans une de mes prairies qui bordait la
+route. Je voulais protester contre les superstitions populaires!...</p>
+
+<p>Deux ans aprs ce bel exploit, par un jour brlant d't, une
+tempte pouvantable s'abat sur le bourg de Saint-Maurice-les-tangs.
+Une famille, compose du pre, de la mre et des trois
+enfants fut tue par la foudre.</p>
+
+<p>Toute la paroisse se leva comme un seul homme et accompagna
+ces cinq cercueils l'glise et au cimetire. Je suivis la
+foule. L'impit n'est pas toujours de saison. On m'aurait, ce
+jour-l, jet des pierres, si je m'tais abstenu d'assister aux
+funrailles, ou si, en y allant, j'avais affect de ne pas entrer
+dans l'glise. J'entrai donc et je fis comme les autres.</p>
+
+<p>Il y avait prs de dix-huit ans que je n'avais mis le pied dans
+la maison de Dieu; aussi tais-je embarrass de ma personne
+au milieu de la foule qui remplissait, ce jour-l, l'glise. Pendant
+que je cherchais un coin pour m'y cacher, le sacristain vint moi
+et me fit signe de le suivre. Je le suivis machinalement, me
+demandant ce que ce bonhomme me voulait. Quelle ne fut pas
+ma surprise, lorsqu'il m'ouvrit le vieux banc de ma famille, toujours
+ sa place et toujours inoccup, comme si j'avais continu
+ payer la fabrique la taxe annuelle!</p>
+
+<p>Je n'tais pas la fin de mes tonnements.</p>
+
+<p>Le sacristain revint au bout de quelques minutes, apportant
+une petite clef rouille. Il me la remit en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Voici votre clef.</p>
+
+<p>Je me rappelai alors qu'il y avait dans notre banc un petit
+coffret scell, moiti dans le bois, moiti dans la pierre, o ma
+pieuse mre mettait ses livres de prires.</p>
+
+<p>Le coffret, lui aussi, tait sa place; je le reconnus, je reconnus
+la clef. J'ouvris, pouss comme par une force surnaturelle.
+Quelle ne fut pas mon motion, en trouvant dans le coffret des
+livres dont ma mre se servait et o elle m'avait fait lire souvent
+de si belles prires! Ils taient l, peine dtriors par le temps
+et l'humidit, le <i>Formulaire de prires</i>, l'<i>Ange conducteur</i>, l'<i>Imitation
+de Jsus-Christ</i>...</p>
+
+<p>Ma prsence dans l'glise et dans le banc de ma famille et
+fait sensation en d'autres circonstances. Grce la foule et
+ces funrailles extraordinaires, elle passa inaperue. Je pus, non
+pas prier,&mdash;je ne savais plus le faire,&mdash;mais rver et rflchir
+comme si j'avais t seul. Ayant ouvert l'<i>Imitation</i> pour me donner
+une contenance, j'y trouvai une feuille de papier dtache,
+jaunie par le temps et le contact des doigts. Elle contenait une
+prire crite de la main de ma mre. La voici:</p>
+
+<p>Oh! mon Dieu! ne me punissez pas de ce que je n'ai pas
+assez de foi pour souhaiter, comme la mre de saint Louis, de
+voir mon fils mort plutt que souill d'un seul pch mortel!
+Pardonnez ma faiblesse. Conservez la vie et la sant de mon
+enfant. Gardez-le du malheur de vous offenser. Mais si jamais
+il s'garait du chemin de la foi et de la vertu, ramenez-l'y
+doucement et misricordieusement comme vous ramentes
+l'enfant prodigue a son pre!</p>
+
+<p>Vous devinez mon motion. Des larmes, que mon orgueil s'efforait
+de retenir, coulrent abondamment. Dire que je fus converti
+ce jour-la, serait trop dire. On ne brise pas aussi promptement
+avec dix-huit ans d'impit. Mais si je ne fus pas converti,
+je fus touch et branl. Ds le jour mme, j'allai remercier le
+vnrable cur de Saint-Maurice de m'avoir conserv mon banc
+de famille. Il me fallut insister pour rembourser l'excellent
+homme les dix-huit annuits qu'il avait avances pour moi au
+trsorier de la fabrique.</p>
+
+<p>Voyez-vous? me dit-il, bon sang ne peut pas toujours mentir.
+On n'est pas impunment le rejeton d'une famille de saints.
+Je le savais, moi, qu'un jour ou l'autre vous viendriez occuper
+le vieux banc des Chauvigny.</p>
+
+<p>Il ajouta, en me prenant les deux mains et en me les pressant:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en prie, mon cher enfant, puisque vous tes all
+l'glise, retournez-y. Vous consolerez les dernires annes
+d'un vieux prtre qui honorait et aimait vos parents, et qui en
+fut estim et aim.</p>
+
+<p>Que vous dirai-je de plus? J'allai la messe le dimanche suivant.
+La grce de Dieu fit le reste.</p>
+
+<a name="11"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+
+<p>11.&mdash;LA LETTRE D'UNE MRE.</p>
+
+
+
+<p>Un des premiers malades que je visitai mes dbuts, disait
+un mdecin chrtien, ce fut un jeune homme d'environ
+trente-cinq ans, que le dsordre avait prmaturment conduit
+aux portes de la mort. Je m'attachai ce malheureux, et,
+ne pouvant le sauver, j'essayai d'adoucir ses souffrances. Froid,
+silencieux, strictement poli, mon malade acceptait mes remdes
+et mes soins sans croire beaucoup a leur efficacit. Il aurait
+voulu dormir toujours et ne cessait de me demander de l'opium.</p>
+
+<p>Je rencontrai dans l'escalier de la maison un vieux prtre qui
+me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, j'ai entendu dire que vous tiez chrtien; rendez
+donc ce malheureux jeune homme un service: dites-lui quelques
+mots de Dieu. Je lui ai fait, sans rsultat, plusieurs visites.
+Il m'accueille poliment, mais c'est tout. Je suis sr qu'une parole
+de vous ferait plus d'effet que toutes mes exhortations.</p>
+
+<p>Je promis d'essayer.</p>
+
+<p>Le lendemain, je m'efforai de faire causer mon malade et,
+comme il s'y prtait d'assez bonne grce, j'amenai la conversation
+sur le terrain religieux; le jeune homme s'en aperut et me
+dit d'un ton ferme:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en prie, monsieur, ne me parlez pas de religion;
+je n'y crois pas.</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez au moins a l'existence de l'me?</p>
+
+<p>&mdash;Je crois l'opium, dit-il en souriant, et au sommeil.</p>
+
+<p>Et il prit la position d'un homme qui essaie de dormir.</p>
+
+<p> quelques jours de l, je fis une seconde tentative, qui tourna
+plus mal encore que la premire.</p>
+
+<p>&mdash;coutez, docteur, me dit le malade, j'ai tudi un peu de
+philosophie, et j'en sais assez pour ne pas croire l'existence
+de l'me.</p>
+
+<p>Et il se mit dvelopper quelques-uns des arguments de l'cole
+matrialiste.</p>
+
+<p>Ces erreurs, qui m'auraient choqu dans la bouche d'un professeur
+loquent, me parurent, dans cette mansarde et sur les
+lvres de ce mourant, rvoltantes et monstrueuses. Je sortis
+navr.</p>
+
+<p>Cependant nous continuions, le vieux prtre et moi, soigner,
+sans plus de succs l'un que l'autre, le corps et l'me de
+ce malade. Le corps marchait grands pas au tombeau. L'me
+s'en allait la perdition ternelle.</p>
+
+<p>Un jour que je posais ce jeune homme une ventouse, j'eus
+besoin d'un morceau de papier; j'aperus une espce de lettre
+pose ct de son chevet, je la pris et j'allais m'en servir
+lorsque le jeune homme me saisit brusquement la main et m'arracha
+la lettre. Un peu surpris, je dchirai une feuille un
+vieux livre et je fis mon opration.</p>
+
+<p>Le soir du mme jour, je retournai voir mon client qui baissait
+de plus en plus. Je l'aperus tenant la main et s'efforant
+de lire la lettre que j'avais voulu brler le matin.</p>
+
+<p>&mdash;Docteur, me dit-il, voici la dernire lettre que ma mre
+m'a crite; il y a un an qu'elle ne me quitte pas et je l'ai lue
+plus de cent fois; je voudrais la relire avant de mourir; mes
+mains tremblent et ma vue s'obscurcit: soyez bon jusqu' la
+fin, lisez-moi tout haut cette lettre.</p>
+
+<p>Je pris la lettre et j'en commenai la lecture. Non! jamais,
+depuis, je n'ai rien lu d'aussi tendre et d'aussi touchant. C'tait
+Monique crivant Augustin. J'avais beau tre mdecin, je n'avais
+que vingt-six ans et je venais de perdre la meilleure des
+mres: les sanglots touffaient ma voix; je sentais des larmes
+venir ma paupire.</p>
+
+<p>Je regardai le malade: il pleurait silencieusement; mes larmes
+se mlrent aux siennes.</p>
+
+<p>Tout coup je me levai et m'criai: Malheureux! pouvez-vous
+croire que celle qui a crit une semblable lettre n'avait
+pas une me?</p>
+
+<p>Il garda le silence et ses larmes coulrent plus abondamment.
+Le lendemain, il fit appeler le vieux prtre et eut avec lui un
+long entretien. Le surlendemain, j'appris qu'il avait reu les
+sacrements.</p>
+
+<p>Il vcut encore une semaine. Sa froideur polie n'tait qu'un
+masque cachant un coeur gar sans doute, mais bon et gnreux.
+Il mourut entre les bras du vieux prtre et les miens,
+couvrant de baisers les pieds du crucifix et la lettre de sa mre.</p>
+
+<a name="12"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+<p>12.&mdash;UNE PREMIRE COMMUNION QUATRE-VINGTS ANS</p>
+
+<p>C'tait en juillet 1875. Dans un petit village du canton de Castillon,
+diocse de Bordeaux, vivait un pauvre vieux
+mnage octognaire. Le mari tait un impie, connu pour tel
+dans le pays; il n'allait pas mme la messe le dimanche.
+Hlas! il n'avait pas fait sa premire communion. La bonne
+femme, au contraire, avait toujours t chrtienne, et, avec
+l'ge, elle tait devenue trs pieuse.</p>
+
+<p>Bien des fois elle avait essay de faire entendre raison son
+mari, qui l'aimait beaucoup; mais ds qu'elle abordait le chapitre
+de la confession et de la communion, elle tait invariablement
+repousse.</p>
+
+<p>Un jour elle tomba malade. Le mdecin constata bientt la
+gravit du mal, et engagea la bonne vieille mettre ordre ses
+affaires. Elle n'eut pas de peine se rsigner, mais son pauvre
+mari tait comme atterr par la perspective de la sparation. Il
+tait moiti paralys et clou, l'autre bout de la chambre,
+dans un grand fauteuil, regrettant tout haut de ne pouvoir donner
+ la chre malade les soins que rclamait son tat.</p>
+
+<p>La bonne femme tait, elle aussi, trs dsole, mais pour un
+motif tout autre: elle pleurait et priait, profondment attriste
+de laisser derrire elle, non converti et dans un aussi pitoyable
+tat de conscience, celui qui avait t le compagnon de fa vie pendant
+de si longues annes. Au moment de recevoir les sacrements,
+elle tenta une dernire fois, mais en vain, de ramener son
+mari au bon Dieu.</p>
+
+<p>Cependant celui-ci suivait avec angoisse les progrs du mal
+Quand il crut que les derniers moments approchaient, il appela
+deux voisins et leur dit en sanglotant: Mes amis, portez-moi
+auprs de ma pauvre femme pour que je l'embrasse avant sa
+mort et pour que je lui dise adieu. Le lit o gisait la moribonde
+tait un de ces grands lits d'autrefois, qui avancent dans la
+chambre et que l'on peut aborder des deux cts. En voyant
+approcher son mari, la femme runit ses forces et se tourne de
+l'autre ct. On porte le vieil infirme de ce ct-l; au grand
+tonnement de tous, la femme se retourne, en disant: quoi
+bon nous embrasser et nous dire adieu, si nous devons ne pas
+nous revoir dans l'ternit?</p>
+
+<p>Le vieil incrdule n'y tient plus. Il fond en larmes. Si! si!
+ma chre femme, s'crie-t-il, nous nous reverrons, je te le promets!
+Je vais appeler M. le cur tout de suite, et je me confesserai.
+N'aie pas peur; je ne veux pas tre spar de toi pour
+toujours. Moi aussi, je vais servir le bon Dieu. Prie-le qu'il me
+pardonne.</p>
+
+<p>On tait en pleine nuit, et il tait trop tard pour faire venir
+immdiatement le prtre. Mais, ds le matin, on courut au presbytre.
+Venez, vite, monsieur le Cur!&mdash;Comment! rpond
+celui-ci, elle n'est pas morte?&mdash;Ce n'est pas pour elle, mais
+pour son mari, qui vous rclame pour se confesser tout de suite.</p>
+
+<p>Le cur accourt. Dj froide et sans mouvement, la bonne
+femme vivait encore et avait sa pleine connaissance. Elle regardait
+fixement son mari, l'autre bout de la chambre. En
+voyant entrer le cur, un clair de joie brilla dans ses yeux
+teints, et, d'une voix mourante, elle murmura: Je ne voudrais
+pas m'en aller avant de le voir converti.</p>
+
+<p>Le cur s'assied auprs du vieux mari; la confession commence;
+et, au premier signe de croix, l'heureuse femme rend
+le dernier soupir...</p>
+
+<p>Huit jours aprs, la messe du second service funbre clbr
+pour sa femme, le pauvre vieillard converti faisait sa premire
+communion, la grande dification de toute la paroisse.</p>
+
+<a name="13"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+
+<p>13.&mdash;LA SOUPAPE.</p>
+
+<p>Une actrice de Genve avait une petite fille de onze ou
+douze ans. La mre, tout oublieuse qu'elle tait pour elle-mme
+de ses devoirs religieux, se souvint cependant qu'elle
+tait catholique et voulut que son enfant fit et fit bien sa premire
+communion. Elle la conduisit en consquence chez l'abb
+Mermillod<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>, l'un des prtres les plus intelligents et les plus
+charitables de la ville, et le pria de vouloir bien instruire et
+prparer sa petite fille. Le prtre la reut avec une bont qui lui
+fit une vive impression, et il fut convenu que sous peu de jours
+commenceraient les leons de catchisme en prsence de la
+Mre.</p>
+
+<blockquote class="FTNOTE"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5"> (retour) </a>Devenu depuis vque et cardinal.
+</blockquote>
+
+<p>Quelques jours aprs cette premire entrevue, l'abb Mermillod,
+revenant de la visite d'un pauvre malade, passa dans le
+quartier et dans la rue o demeurait sa petite lve. Il sonna
+cette porte peu habitue des visites de ce genre, et une servante
+vint ouvrir. Le prtre se nomma, et la servante le pria
+d'entrer, disant que sa matresse avait donn ordre d'introduire
+M. l'abb toutes les fois qu'il se prsenterait.</p>
+
+<p>Cette bonne fille avait pris la chose la lettre; elle conduisit
+l'abb Mermillod auprs de la dame, laquelle tait table avec
+une douzaine de convives, tous acteurs ou actrices, faisant
+bombance. Le pauvre abb se trouva fort attrap et les convives
+aussi. Il voulut se retirer, s'excusa de la malencontreuse
+obissance de la servante; mais la matresse de la maison insista
+si fort pour qu'il voult bien demeurer un peu, et elle lui
+dit, au nom de toute l'assistance, des paroles si honntes, que
+force lui fut de demeurer et de prendre un sige. La petite fille
+tait table auprs de sa mre et ct d'une autre actrice qui
+paraissait avoir a peine vingt-trois ou vingt-quatre ans.</p>
+
+<p>L'abb Mermillod, homme de coeur et d'esprit, n'tait pas de
+ceux qui ont peur des pcheurs. Il comprit qu' cette table, au
+milieu de cette trange compagnie, il y avait faire quelque
+bien et que la Providence ne l'avait pas amen sans motif en
+pareil lieu. Il rpondit donc le plus poliment qu'il put aux avances
+dont il fut l'objet, et il se gagna bientt la sympathie des convives.</p>
+
+<p>Ne sachant de quoi parler, il entra en conversation avec la
+petite fille, et lui demanda si elle se prparait bien faire sa
+premire communion. Oui, monsieur, de tout mon coeur, dit
+l'enfant. Mais voici une, ajouta-t-elle en dsignant sa voisine,
+voici une dame qui aurait vous dire quelque chose et qui n'ose
+pas. L'actrice rougit, et avoua avec un peu d'embarras qu'elle
+dsirait beaucoup donner la petite sa robe blanche de premire
+communion.</p>
+
+<p>C'est l une bonne et aimable pense, reprit l'abb; mais
+il y aurait, Madame, quelque chose de mieux encore, ce serait
+d'imiter cette bonne enfant et de remplir comme elle vos devoirs
+religieux. La pauvre actrice rougit de plus belle. Cela
+m'est malheureusement impossible, dit-elle; ma profession est
+mon seul gagne-pain et elle m'interdit la pratique de la religion;
+et puis je n'ai pas fait ma premire communion. Maintenant je
+suis trop ge.&mdash;On n'est jamais trop g pour revenir Dieu,
+rpondit doucement le bon prtre; et votre ge, Madame, il
+n'est jamais impossible de quitter une profession pour en prendre
+une autre plus chrtienne et meilleure.</p>
+
+<p>Ma foi, M. l'abb a raison, dit un acteur en riant, et vous
+devriez bien vous confesser. L'actrice ne rpondit rien, et la
+conversation devint bientt gnrale; on interrogeait le prtre
+sur la confession, sur la position des acteurs et actrices vis--vis
+de l'glise; de part et d'autre on ripostait vivement, mais
+sans aucune aigreur.</p>
+
+<p>Le dner fini, on se leva de table; les fentres de la salle donnaient
+sur un magnifique lac. Un bateau vapeur vint passer.
+Tenez, messieurs, dit l'abb Mermillod, voici qui va vous faire
+parfaitement comprendre quoi sert la confession. Vous voyez
+ce bateau vapeur. Une force puissante fait mouvoir sa machine
+et le fait avancer rapidement; mais cette force elle-mme
+est un danger, un principe certain d'explosion et de destruction
+sans ce que l'on nomme la <i>soupape de sret</i>. Par cette soupape
+s'exhale le trop-plein de la vapeur, et le bateau et les voyageurs
+sont en sret. Ainsi en est-il de nous tous. Nous avons
+en nous des forces puissantes qui sont nos passions; ces forces,
+ ces passions il faut une <i>soupape</i>, une ouverture sans laquelle
+nous sommes perdus. Eh bien! cette soupape, c'est la confession,
+c'est la confidence sainte et pure que Dieu nous a donne
+comme le soulagement de nos coeurs, comme la consolation et
+la purification de nos consciences. Aussi remarque-t-on dans
+les pays protestants ou infidles, o la confession est mconnue,
+beaucoup plus d'alinations mentales, beaucoup plus de suicides,
+beaucoup plus d'accidents moraux, que dans les pays o l'on se
+confesse. Et l'abb dveloppa cette thse avec autant de force
+que de science, en l'appuyant de nombreux exemples.</p>
+
+<p>Il prit enfin cong de la compagnie, qu'il laissa toute charme
+de son esprit et de sa bont. La jeune actrice le reconduisit jusqu'
+la porte. Suivez donc M. l'abb jusqu' l'glise, lui dit un
+des acteurs, et allez vous confesser tout de suite. Cela vous fera
+du bien.&mdash;Je ne dis pas non, reprit srieusement la jeune
+femme, et je ne vois pas qu'est-ce qui m'en empcherait. Et
+sortant avec le prtre, elle l'accompagna jusqu' la porte d'entre.
+Se trouvant seule avec lui: Monsieur, s'cria-t-elle
+d'une voix tout touffe de sanglots, Monsieur, vous m'avez
+sauve! C'est la Providence qui vous a envoy pour moi dans
+cette maison. J'tais dsespre; ce soir, j'avais form la rsolution
+de me jeter dans le lac et d'en finir avec les douleurs de
+la vie; il y a quelques jours j'ai t siffle sur la scne et je ne
+veux plus y reparatre. Je n'avais plus de ressource, plus d'amis
+sur la terre, je voulais me tuer. Maintenant je veux me
+confesser, je veux me confesser tout de suite!</p>
+
+<p>Le prtre calma avec douceur cette pauvre femme, l'encouragea
+dans son bon propos. Il ajouta quelques conseils chrtiens
+aux paroles qu'il avait dites pour tout le monde, et la
+jeune femme prit une heure pour se rendre le lendemain au confessionnal.</p>
+
+<p>Grce une nergique volont, elle a quitt le thtre, et est
+devenue une bonne et fervente chrtienne.</p>
+
+<a name="14"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+<p>14.&mdash;UNE MPRISE QUI PORTE BONHEUR.</p>
+
+<p>Un soir de l'anne 1855, aprs une laborieuse journe, l'abb
+Baron<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>, alors vicaire Douai, tait rentr dans sa modeste
+demeure et se reposait de ses travaux apostoliques en rcitant
+l'Office divin. On vint frapper sa porte; il ouvrit, et
+une petite fille se prsenta devant lui, le priant de passer, le plus
+tt qu'il lui serait possible, chez une pauvre dame qui se mourait
+et qui demeurait rue ***, n 28. Le bon abb voulut interrompre
+sa prire et se rendre aussitt avec l'enfant l'adresse
+indique; mais la petite messagre lui dit que la chose n'tait
+pas urgente ce point, et qu'on lui demandait seulement de ne
+pas remettre sa visite au lendemain, de peur d'accident. Le
+prtre prit donc l'adresse de la malade et dit l'enfant de le prcder
+et d'annoncer sa visite trs prochaine.</p>
+
+<blockquote class="FTNOTE"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6"> (retour) </a>C'est celui qui s'est immortalise la guerre de 1870,
+par son dvouement hroque et les services minents qu'il a rendus
+ l'arme franaise.</blockquote>
+
+<p>Quand il eut termin la rcitation de son Office, le pieux abb
+se mit en route, sans faire attention seulement qu'il pleuvait
+verse et que le froid tait vif. Il s'agissait de sauver une me,
+de consoler une douleur; qu'est-ce que le froid et la pluie devant
+un but pareil? Arriv dans la rue indique par l'enfant, le prtre
+entra au n 18, convaincu que c'tait bien l le numro qu'on
+lui avait donn. La maison tait pauvre; il n'y avait pas de
+concierge. Le prtre monta l'escalier ttons et frappa la premire
+porte qu'il trouva sous sa main. Un homme vint lui ouvrir
+et, apercevant l'habit ecclsiastique, entra dans une brutale
+colre, rpondit par trois ou quatre injures la demande
+polie du charitable prtre, qui s'informait si ce n'tait point ici
+la chambre de la pauvre femme malade, et enfin lui ferma la
+porte au nez.</p>
+
+<p>Patient et doux comme le divin Matre, le prtre frappa la
+porte suivante, o il ne fut gure mieux accueilli.</p>
+
+<p>Il monta au second tage, un petit garon tait dans le corridor.
+Mon enfant, lui dit le bon prtre, pourrais-tu m'indiquer
+la chambre d'une pauvre dame qui demeure dans cette maison
+et qui est bien malade. Elle s'appelle madame Grard.&mdash;Il y a
+bien la porte l-bas au bout du corridor une pauvre dame
+trs malade, monsieur le Cur; papa disait mme qu'elle ne
+passerait pas la nuit; mais il me semble qu'elle ne s'appelle pas
+comme vous dites.&mdash;Le nom importe peu. Fais-moi le plaisir
+de me conduire sa porte. Et l'enfant le conduisit.</p>
+
+<p>L'abb ouvrit la porte, entra dans la chambre. Auprs d'un
+lit o tait en effet une femme malade l'agonie, tait assis un
+homme d'une cinquantaine d'annes, qui se leva et parut fort
+tonn la vue d'un prtre. Celui-ci le salua avec affabilit et
+lui demanda comment allait sa pauvre femme; car c'est sans
+doute votre femme, ajouta-t-il, et vous tes monsieur Grard?...
+&mdash;Moi? rpondit brusquement le matre de la chambre; point
+du tout. Qui vous a dit de venir ici et de vous mler de nos affaires?
+&mdash;Mais on vient de m'envoyer chercher, repartit le prtre
+fort tonn. On m'a dit qu'une pauvre dame Grard,
+malade l'extrmit, m'envoyait qurir pour recevoir les derniers
+secours de la religion. Si je me suis mpris de rue, ou de
+maison, ou de chambre, il me semble du moins que la pauvre
+dame que voici n'a pas moins besoin de mon saint ministre.
+C'est le bon Dieu, sans doute, qui m'a conduit ici et qui a permis
+cette mprise.</p>
+
+<p>Oh! oui, Monsieur! murmura d'une voix affaiblie la pauvre
+mourante, c'est Dieu qui vous a conduit ici.&mdash;Point du tout, dit
+le mari avec emportement. Voici plus de dix ans qu'un prtre
+n'a mis les pieds chez moi, et vous ne confesserez pas ma femme;
+elle est moi, mlez-vous de vos affaires!&mdash;Vous vous trompez
+fort, Monsieur, dit le prtre avec douceur et fermet. Votre
+femme est Dieu avant d'tre vous, et vous n'avez pas le droit
+de disposer de son me. Si votre femme veut se confesser, je la
+confesserai; et mon devoir est de ne l'abandonner que si, de sa
+propre volont, elle refuse mon ministre.</p>
+
+<p>Et s'approchant de la malade: Madame, lui dit-il, dsirez-vous
+vous rconcilier avec Dieu et mourir chrtiennement? La
+pauvre femme leva les mains au ciel et se mit pleurer de joie.
+C'est le bon Dieu qui a tout fait, dit-elle. Depuis plusieurs
+jours je prie mon mari d'appeler un prtre, et il m'a toujours
+refus. Je veux me rconcilier avec le bon Dieu, qui a eu piti
+de moi.&mdash;Vous l'entendez, Monsieur? dit le prtre en se tournant
+vers le mari: veuillez pour quelques moments me laisser
+seul avec cette pauvre dame.&mdash;Et ces paroles furent prononces
+avec tant de fermet et de rsolution, qu'il fut comme forc
+de se retirer; ce qu'il fit en grommelant.</p>
+
+<p>Voici, Monsieur, ce qui m'a sauve, dit en pleurant la mourante.
+Et montrant au prtre un chapelet suspendu auprs de
+son lit: J'ai eu la faiblesse de craindre mon mari plus que
+Dieu, et pour viter des scnes, j'ai depuis dix ou onze ans abandonn
+la pratique de mes devoirs religieux; mais je n'ai jamais
+cess de me recommander la bonne sainte Vierge. Tous les
+jours, ou peu prs, j'ai dit un bout de mon chapelet, et j'ai
+toujours conserv l'amour de la sainte Mre de Dieu. C'est elle,
+Monsieur l'abb, qui vous amne moi; c'est elle qui sauve
+ma pauvre me!... Profondment touch de cette scne attendrissante,
+le bon prtre consola la malade, l'aida se confesser,
+lui donna l'absolution de ses pchs, et lui dit, en la
+quittant, de se prparer de son mieux recevoir le saint Viatique
+et l'Extrme-Onction, qu'il allait chercher la paroisse
+voisine.</p>
+
+<p>En sortant, il voulut serrer la main du mari qui la retira, et
+qui rentra fort mcontent auprs de son heureuse femme.</p>
+
+<p>L'abb avait regard dans son calepin l'adresse de la malade,
+pour laquelle on tait venu le chercher, et il avait vu qu'au
+lieu du n 18, c'tait le n 28 qui lui avait t indiqu. Tout en
+bnissant le bon Dieu de son erreur bienheureuse, il se hta
+d'aller ce n 28, o il trouva en effet la malade qui l'attendait.
+Il la confessa a son tour, puis, sans perdre de temps, il alla rveiller
+le sacristain de la paroisse; et prenant le Saint-Sacrement
+avec les saintes huiles, il revint auprs de ses deux malades;
+mais quand il entra son cher n 18, sa pnitente venait
+d'expirer&mdash;Elle avait eu dans l'absolution sacramentelle
+le pardon de ses pchs, et la ferveur de sa bonne volont avait
+sans doute suppl aux yeux du Dieu de misricorde aux autres
+secours que le prtre lui apportait.</p>
+
+<p>Rempli de foi et de reconnaissance envers la sainte Vierge,
+refuge des pcheurs, consolatrice des affligs, le ministre de
+Dieu termina auprs de l'autre malade ce qu'il avait faire; et
+c'est lui-mme qui a donn tous les dtails de cette touchante
+aventure. Elle montre une fois de plus quels trsors de bndiction
+sont renferms dans la pit envers Marie, et combien Jsus
+est misricordieux pour ceux qui aiment sa Mre.</p>
+
+<a name="15"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+
+<p>15.&mdash;HROSME D'EN JEUNE NOPHYTE.</p>
+
+<p>Dans un mouvant rcit, le P. Hermann a racont le baptme
+et la conversion d'un de ses neveux, n comme lui dans.
+la religion juive. Rien de plus difiant que cette histoire,
+dont les dtails semblent nous reporter aux premiers temps du
+christianisme.</p>
+
+<p>Il y a quelques annes, dit-il, un enfant, alors g de sept
+ans, vint avec son pre et sa mre, tous les deux juifs comme
+lui, me visiter au monastre des Carmes, prs de la ville d'Agen.
+C'tait l'poque des belles processions de la Fte-Dieu.
+On avait inspir cet enfant une profonde horreur pour notre
+divin Crucifi: cependant la grce, se rpandant avec profusion
+du fond de l'ostensoir o Jsus daigne se cacher pour notre
+bonheur, se rendit victorieuse de cette me si nave, si inaccoutume
+ nos mystres; elle attira ce jeune coeur son amour
+avee une si forte vhmence et une si forte douceur que l'enfant
+crut la prsence relle de Jsus-Christ dans le sacrement
+de son amour avant de connatre aucune autre des vrits
+de notre divine religion. Aussi, force de prires et de
+supplications, obtint-il l'insigne faveur de pouvoir revtir les
+ornements d'un de ces enfants de choeur qui, pendant les processions
+du Trs Saint-Sacrement, rpandent des fleurs sous
+les pas de Jsus-Hostie.</p>
+
+<p>Ravi de joies et de consolations clestes, aprs avoir rempli
+cette anglique fonction, il courut son pre: mon pre!
+dit-il, quel bonheur! Je viens de jeter des fleurs au bon Dieu.
+Dans la bouche de ce petit enfant juif, c'tait toute une profession
+de foi nouvelle... Le pre, redoutant qu'on ne ft changer
+de religion ce fils unique sur lequel reposait toute son affection,
+le surveilla dornavant et voulut repartir avec lui pour Paris,
+lieu de sa rsidence. Mais, avant le dpart, un trait, parti du
+coeur de la divine Eucharistie, avait frapp, pntr, presque
+renvers la jeune mre, l'avait rendue chrtienne et, dans le
+plus profond mystre d'une nuit silencieuse, celle-ci avait reu
+le baptme et l'Eucharistie des mains sacerdotales de son propre
+frre<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a>. Le jour suivant, l'vque lui donnait le sacrement de
+confirmation. Rien n'avait transpir de ce pieux secret et la famille
+se remit en route pour Paris, sans se douter qu'il y et
+une chrtienne dans son sein.</p>
+
+<blockquote class="FTNOTE"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7"> (retour) </a>Le R. P. Hermann, qui raconte ce fait.</blockquote>
+
+<p>Le jeune Georges&mdash;c'est le nom de l'enfant&mdash;ne put oublier
+les saintes impressions que son me avait puises dans ces ftes
+chrtiennes; il en parla souvent sa mre, il la questionna, et
+celle-ci, heureuse de voir germer dans cette chre me la semence
+de lumire que la grce y avait jete, ne se fit pas prier
+pour dvelopper dans son esprit, avide de s'clairer, la connaissance
+de ce Dieu d'amour, de ce doux Jsus qui a voulu
+natre d'une fille de Jacob et se faire homme pour sauver les
+brebis d'Isral...</p>
+
+<p>Ds ce moment, en effet, sa jeune intelligence et son coeur
+ardent n'taient plus occups que de la pense et du souvenir
+de la divine Hostie qui avait bless d'amour son pauvre coeur,
+et chaque soir, aprs s'tre assur que son pre tait endormi,
+il rouvrait les yeux, il se mettait prier longtemps le doux
+Enfant Jsus et bien apprendre son catchisme. mon
+Jsus! disait-il, quand donc mon jene finira-t-il? quand donc
+pourrai-je vous recevoir dans la sainte Communion et vous presser
+sur mon coeur! Ce qui le proccupait vivement, c'tait le
+changement qu'il avait remarqu dans sa mre depuis ce voyage
+dans le Midi; il lui voyait d'autres habitudes, d'autres dmarches,
+des principes et des gots plus svres, et un jour il lui
+dit: Mre, si vous ne m'assurez que vous n'tes pas baptise, je
+le croirai. La mre, embarrasse, ne sut que rpondre. Ah!
+maman, reprit-il, je le vois bien, vous tes dj chrtienne et
+j'espre que le bon Jsus me runira bientt vous et que nous
+ferons ensemble notre premire communion... La mre, tressaillant
+d'une motion mle de joie et de crainte, osa avouer
+son fils qu'elle recevait son Sauveur presque chaque matin...
+Alors l'enfant se mit pleurer chaudes larmes, sangloter,
+ se jeter au cou de sa mre: Oh! pourquoi ne m'avez-vous
+pas attendu? Au moins permettez-moi de me tenir tout prs de
+vous quand Jsus sera dans votre coeur, afin que je puisse
+embrasser avec respect ce divin Enfant si aimable... mre
+bien-aime, je vous en supplie, la prochaine fois, gardez-moi
+quelque chose de votre communion; une mre partage volontiers
+avec son enfant sa nourriture.. Et le jeune enfant se rapprochait
+alors de sa mre et baisait avec respect ses vtements.
+Ce dsir dura quatre annes tout entires. Dire les sacrifices,
+les efforts que dut faire ce pauvre enfant pour concilier l'obissance
+qu'il devait son pre avec sa foi vive, sa proccupation
+unique de devenir chrtien, d'apprendre connatre, aimer,
+servir Jsus-Christ, serait chose impossible. Ce fut un long
+martyre...</p>
+
+<p> onze ans, Georges assiste la solennit d'une premire
+communion dans sa paroisse. Il connat Jsus, il aime Jsus, il
+ne dsire que Jsus!... son petit coeur est tout brlant de soif
+pour Jsus. Il voit tous ses compagnons d'enfance, ses amis,
+s'approcher lgitimement de la table sainte, et lui, il doit se
+cacher dans un coin obscur de l'glise, dvorant ses larmes,
+lanant tous ces heureux enfants des regards d'une inconsolable
+et sainte jalousie!...</p>
+
+<p>Quelques mois aprs cette fte de sa paroisse, la mre m'crivait
+qu'elle ne pouvait rsister aux larmes de son fils qui menaait
+d'aller demander le baptme au premier prtre qu'il pourrait
+attendrir sur son sort. On pesa mrement toutes les
+difficults de sa position vis--vis d'un pre chri, mais pour qui
+l'heure de la foi en Jsus-Christ n'avait pas encore sonn et qui
+s'armait de toute son autorit pour empcher son fils de devenir
+chrtien.</p>
+
+<p>L'amour de Jsus-Christ fut le plus fort, et il fut dcid que
+je viendrais en secret a Paris. Il fallait le voir, cet enfant, lorsqu'il
+entra dans la chapelle, conduit par sa mre! Celle-ci tremblait
+d'tre surprise dans cette pieuse soustraction la surveillance
+paternelle.</p>
+
+<p>Avec quelle pit le petit Georges se mettait genoux, calme,
+heureux, fort de sa rsolution, le visage rayonnant d'une sainte
+allgresse!&mdash;Que demandez-vous, mon enfant? lui dis-je alors.
+&mdash;Le baptme.&mdash;Mais savez-vous bien que demain, peut-tre,
+on voudra vous contraindre entrer dans la synagogue, afin
+de participer un culte aboli?&mdash;Ne craignez rien, mon oncle,
+j'abjure le judasme.&mdash;Mais si l'on voulait avec menaces vous
+obliger fouler aux pieds le Crucifix, en haine de notre divine
+religion?&mdash;N'ayez pas peur, mon oncle, je mourrais plutt.
+Cependant, ajouta-t-il, si on me liait pieds et mains, et si malgr
+mes cris, ma protestation et ma rsistance, on me portait
+dans la synagogue et on plaait mes pieds sur le visage du Crucifix,
+y aurait-il apostasie, si ma volont rsistait?&mdash;Non, mon
+enfant, la volont seule constitue le pch.&mdash;Alors, je demande
+le baptme. De grce, accordez-le-moi.</p>
+
+<p>La crmonie continue au milieu de la plus profonde motion
+des assistants. Aprs le baptme, vint la sainte messe, et aprs
+avoir faire descendre et reu mon Dieu dans les transports de
+la reconnaissance, je me retournai et montrai l'heureux enfant
+l'objet de tous ses voeux, de tous ses dsirs. Jamais spectacle
+plus attendrissant n'avait frapp les regards de la foi chrtienne!...
+Agenouill entre sa mre et sa marraine, il aspira dans
+un divin baiser et recueillit dans son coeur ce doux Jsus qui
+venait lui apporter tout son ciel avec lui... Rien ne troubla
+son bonheur, pas mme la crainte d'tre surpris par son pre...
+Quelques semaines aprs, il communia encore pour la Toussaint
+avec la mme allgresse, et puis vint l'heure de l'preuve.</p>
+
+<p>Son pre lui prsenta un livre et lui dit: Faisons la prire.&mdash;Mon
+pre, je ne puis pas prier dans ce livre des Isralites.&mdash;Et
+pourquoi?&mdash;Je suis chrtien, je suis catholique.&mdash;Mon
+enfant, tu te livres un jeu cruel! tu ne parles pas srieusement,
+je pense. Du reste, tu sais bien que ton baptme ne serait pas
+valide sans le consentement de ton pre.&mdash;Pardon, mon pre,
+dans notre sainte religion catholique, il suffit d'avoir l'ge de
+raison et l'instruction religieuse pour tre baptis validement.
+Le pre dissimula d'abord sa violente irritation; mais quelques
+jours aprs, il enlevait son fils, partait avec lui et le conduisait
+dans un pays protestant, quatre cent cinquante lieues de sa
+mre.</p>
+
+<p>Tous les efforts qu'on fit pour dcouvrir l'asile o l'on avait
+relgu le pauvre enfant demeurrent inutiles. On avait mis en
+mouvement toutes les autorits civiles et politiques pour le chercher;
+mais comme il avait t plac sous un nom suppos dans
+un pensionnat dirig par des hrtiques, toutes les dmarches
+furent sans succs, et la mre resta seule... et l'enfant, comme
+Daniel dans la fosse aux lions, fut en butte des assauts acharns
+pour lui faire renier sa foi. Je voudrais revoir ma mre,
+s'criait-il souvent en versant d'abondantes larmes.&mdash;Tu la
+reverras, lui rpliquait-on, si tu abjures.&mdash;Oh! non, je suis
+chrtien, je suis catholique et je prfre tout souffrir plutt que
+de renoncer ma foi.</p>
+
+<p>Et malgr cette hroque fidlit, on crivait la mre que
+son fils tait rentr dans les tnbres du judasme. Mais elle
+avait confiance en Jsus, en Marie, en Joseph, elle n'en crut
+rien, et ne sachant que devenir toute seule Paris, elle alla se
+rfugier Lyon, o elle fut accueillie par la marraine de son
+fils. Bien souvent, on vit tomber ses larmes sur la Table Sainte
+o elle venait puiser des forces dans la rception du Pain quotidien,
+de ce Jsus pour l'amour duquel elle s'tait expose la
+cruelle sparation de son fils unique.</p>
+
+<p>Trois mois se sont couls encore, et une lettre venue du
+fond de l'Allemagne lui dit: Venez, votre fils est ici. Elle
+accourt, et aprs un pnible et long voyage de plus de cinq
+cents lieues, au moment o elle aperoit sa famille, elle s'crie:
+Mon fils! o est mon fils?&mdash;Votre fils, vous ne le reverrez
+qu'aprs avoir fait serment devant Dieu que vous l'lverez
+dans la religion juive et que vous ne manifesterez par aucun
+signe extrieur la religion catholique que vous avez embrasse.</p>
+
+<p>Aprs quelques semaines d'une dchirante agonie, le coeur
+du pre se laisse attendrir, et il permet une entrevue en sa prsence,
+ la condition qu'il ne sera point question de religion.
+Le fils s'est jet au cou de sa mre, celle-ci l'a baign de ses
+larmes, ils n'ont pu prononcer les doux noms de Jsus et de
+Marie; mais dans une lettre, ma pauvre soeur me disait: Il
+n'a rien pu me dire, mais j'ai compris, j'ai senti, je suis sre
+qu'il est rest fidle. Oui, j'ai senti dans ses regards, dans ses
+tendres baisers que mon fils est toujours chrtien.</p>
+
+<p>Mais le pauvre Georges se trouva de nouveau priv du trsor
+pour lequel il avait affront toute cette perscution religieuse:
+il s'tait fait chrtien pour pouvoir communier, et voici que
+depuis la Toussaint jusqu' Pques une svre surveillance l'avait
+empch de se rendre l'glise et il se trouvait plac dans
+une pension, dans une ville o il n'y avait pas un seul prtre
+catholique... Peut-on se figurer cette torture?... Plusieurs mois
+se passent encore. Un jour, (jour secrtement fix d'avance),
+il parvient enfin se soustraire la surveillance de ceux qui le
+gardent, il va jouer dans un bois; mais ce ne sont pas des fleurs
+ni des papillons qu'il cherche; son regard mu attend un messager
+du ciel... Un monsieur passe prs de lui et le regarde
+avec un intrt marqu: c'est bien lui. Savez-vous qui c'tait?
+C'tait un prtre missionnaire que la mre du petit Georges
+avait attendri sur son sort. Il s'tait dguis et tait venu se
+promener, comme par hasard, dans ce mme bois, et le pauvre
+enfant put faire pour la premire fois sa confession depuis son
+enlvement, qui remontait dix mois. Il la fit dans un bois,
+l'ombre d'un arbre protecteur... Mais ce n'tait pas tout: comment
+communier?</p>
+
+<p>Le prtre dut repasser le fleuve (l'Elbe) qui sparait sa mission
+du lieu habit par le pauvre nophyte. On pria, on tudia
+le terrain, et enfin, quelques jours aprs, le missionnaire se
+dguisa de nouveau, prit sur lui un petit vase d'argent renfermant
+tout le trsor des cieux, la sainte Hostie, et s'embarqua
+sur un bateau vapeur, au milieu d'une foule stupide qui ne se
+doutait pas que Jsus-Christ, vrai Dieu et vrai homme, tait
+cach sur la poitrine de cet heureux prtre. L'enfant avait pu
+s'chapper de l'cole pour accourir dans la chambre de sa mre,
+et l, dans cette chambre o il avait improvis un petit autel
+couvert de fleurs et de lumires, tous deux genoux ils attendaient
+la visite si ardemment dsire du Sauveur Jsus en personne
+qui voulait bien condescendre venir les fortifier dans
+leur exil.</p>
+
+<p>Enfin le prtre, traversant sans obstacle tous les dangers de
+cette prilleuse entreprise, arriva avec son dpt prcieux, et
+dans ce pays sans foi, dans cette ville sans prtre, sans glise
+catholique, et dans cette modeste chambre, l'enfant put accomplir
+le devoir pascal et s'unir son Jsus.</p>
+
+<p>Voici ce qu'il m'crivit quelques jours aprs:</p>
+
+<p>Quand je me rveille la nuit, mon cher oncle, pour penser
+ toutes les grces que le bon Jsus m'a faites depuis que je suis
+ici, loin de tout secours religieux, quand je pense surtout la
+communion que j'ai pu faire presque miraculeusement dans la
+petite chambre de maman, je me mets bondir de joie sur mon
+lit et mordre ma couverture dans le transport de ma reconnaissance.</p>
+
+<p>Quelques mois aprs, il m'crivait encore: Nous sommes
+ la veille de Nol, et l'approche de cette solennit la surveillance
+redouble pour m'empcher de recevoir mon Dieu. Hlas!
+devrai-je passer ces belles ftes dans un douloureux jene, priv
+du pain de vie? Priez le saint Enfant Jsus que mon jene
+finisse bientt. Il faut que je sois bien sage pour ddommager
+maman de ne pas se trouver Lyon pendant que vous y prchez.</p>
+
+<p>Ici se termine le touchant rcit du P. Hermann. Depuis lors,
+Georges a t rendu sa mre, et ils ne se sont plus spars.
+Le bon religieux revit, trois ans aprs lui avoir donn le baptme, cet
+enfant chri qu'il ne cessa de diriger jusqu' sa mort.</p>
+
+<a name="16"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+
+
+<p>16.&mdash;&mdash;LES DEUX AMIS.</p>
+
+
+<p>Il y a quelques annes, en me rendant Paris, raconte un
+homme du monde, je me dtournai de la route directe pour
+aller prier sur la tombe d'un de mes jeunes compatriotes,
+Alexis ***. Descendu de voiture, j'tais bientt arriv au cimetire.
+Je me mis le parcourir dans toutes les directions, m'arrtant
+devant chaque tombe, lisant toutes les inscriptions sans
+pouvoir dcouvrir le nom que je cherchais. Je commenais
+dsesprer d'y parvenir, quand j'aperus un officier qui tait
+l'extrmit oppose. J'allai droit lui: nous nous rencontrmes
+prs d'une place o la terre avait t frachement remue; au
+milieu, une petite croix de bois apparaissait peine entre quelques
+rares gazons. Nous changemes un salut; je prononai
+le nom d'Alexis. C'tait mon meilleur ami, dit-il; vous le connaissiez
+donc?&mdash;Je suis entr ici pour chercher sa tombe et
+pour y prier.&mdash;Et voici prcisment le lieu o il repose.</p>
+
+<p>Ce mot dit, il s'agenouilla; j'en fis autant; nos prires s'lancrent
+ la fois du fond de nos coeurs vers le ciel. Quand nous
+fmes relevs: J'avais encore un autre dsir, lui dis-je, et il
+est en votre pouvoir de l'accomplir. Vous tiez, m'avez-vous
+dit, l'ami intime d'Alexis; vous avez sans doute assist ses
+derniers moments; ce serait une consolation pour moi que d'en
+entendre le rcit de votre bouche.&mdash;Vous ne pouviez vous
+adresser mieux qu' moi, monsieur. Mais, pour apprcier combien
+sa mort a t belle, il est ncessaire de remonter plus haut.
+Je vous raconterai l'histoire de quelques annes de sa vie; ce
+sera la mienne aussi.</p>
+
+<p>Nous sommes entrs le mme jour, Alexis et moi, l'cole
+militaire; ds notre premire entrevue, une secrte sympathie
+nous attira l'un vers l'autre. Nous emes le bonheur d'entrer
+dans le mme rgiment. Il et t difficile de se figurer deux
+caractres mieux en harmonie que les ntres. Graves, srieux,
+rservs, nous prenions en horreur les plaisirs coupables. Nous
+ne trouvions aucun attrait pour les plaisirs bruyants. Nous ne
+quittions l'tude que pour discourir entre nous des matires que
+nous venions d'apprendre, et, chose dplorable! nous n'avions
+de foi qu'en nous-mmes, et toutefois, sur ce point-l mme, il
+y avait entre nous une grande diffrence. Alexis tait <i>incrdule</i>,
+moi j'tais <i>impie</i>. S'il m'arrivait de tourner en drision des
+choses saintes, cet excellent Alexis me blmait; il m'adressait
+des reproches svres, bien que toujours affectueux. L'hiver
+venu, nous allmes, chacun de notre ct, en semestre. notre
+rentre au rgiment, aprs quelques paroles d'amiti changes
+entre nous, Eh bien, Alexis, lui dis-je en souriant, as-tu fait
+tes Pques avant de partir?&mdash;Non, rpliqua-t-il d'un ton sec
+qui indiquait assez que la question lui avait dplu.&mdash;Je veux
+parier avec toi, repris-je, que ta mre t'aura bien perscut
+pour cela.&mdash;Elle m'y a exhort tendrement; mais je lui ai dit
+que j'avais trop peu de foi pour bien communier, et que, grce
+ Dieu, j'en avais encore assez pour ne vouloir pas communier
+mal. Prenez patience et priez pour moi, en attendant qu'il me
+soit possible de vous satisfaire: ce jour ne tardera pas venir,
+je l'espre. Oui, je l'espre! rpta-t-il en se tournant vers
+moi et en appuyant fortement sur ce dernier mot.</p>
+
+<p>En ce moment, je ne sais quel gnie infernal s'empara de
+moi: sans respect pour l'amiti, sans gard pour les lois de la
+politesse, j'clatai grossirement de rire. Mais je ne tardai pas
+ m'en repentir, quand je vis quelle blessure mon indigne conduite
+avait faite son coeur. Tu m'as fait de la peine, me dit-il.
+Ce n'est pas bien... je ne m'attendais pas cela de ta part...
+moi qui te croyais un si bon coeur... Tels furent ses reproches;
+il y avait la fois dans l'accent de sa voix et dans l'expression
+du regard qui l'accompagnait quelque chose de si profondment
+triste et douloureux, que je fus saisi de confusion.
+J'ai eu tort... me pardonneras-tu?... cela ne m'arrivera plus...
+Je ne pus en dire davantage; lui, aussitt ... l'excellent homme!
+de m'ouvrir ses bras, dans lesquels je me prcipitai: notre amiti
+tait devenue plus troite que jamais.</p>
+
+<p>Un jour, nous tions alls ensemble l'hpital visiter quelques-uns
+de nos soldats. Un de ces malheureux venait de rendre
+le dernier soupir. C'est triste, dis-je Alexis, de voir un militaire
+mourir dans son lit comme une vieille femme. Je ne connais
+qu'une belle mort pour nous autres... le boulet de canon!
+&mdash;Si on est prpar, reprit-il; car pour moi, je ne connais pas
+de mort plus triste que celle qui vous frappe en tratre...&mdash;Je
+t'entends, tu ne voudrais pas mourir sans confession...&mdash;Pauvre
+ami!... Ainsi donc, incorrigible!... Tu m'avais cependant
+promis... Et aprs un court intervalle de silence: Tu l'as
+dit, je dsire et je dsire vivement ne pas mourir sans confession...
+J'ai mme... il faut que tu l'entendes de ma bouche...
+j'ai pens que si je venais quelque jour tomber malade, je
+m'adresserais a toi pour aller chercher un prtre; et je puis
+compter que tu me rendras ce service, n'est-il pas vrai? Il
+remarqua la surprise que me causait une telle demande; il insista:
+Tu me le promets, mon ami?... Et il me tendit la
+main... J'hsitai encore; mais la pense que mon refus affligerait
+ce bon ami l'emporta en ce moment sur toute autre considration:
+je pris sa main, je la serrai dans les miennes; je lui
+promis, de mauvaise grce, il est vrai, ce qu'il me demandait;
+mais il n'eut pas l'air de s'en apercevoir, et il me remercia
+affectueusement.</p>
+
+<p>Ds que le pauvre Alexis fut atteint de la maladie dont il
+mourut, je ne le quittai plus. Je m'tais tabli dans sa chambre;
+le jour, j'tais constamment le garder; je le veillai toutes
+les nuits. Un matin, le mdecin venait de faire sa visite accoutume.
+Il avait remarqu un grand changement en lui; des
+symptmes fcheux s'taient manifests; ses traits taient visiblement
+altrs. Alexis se tourna vers moi, souleva pniblement
+sa tte appesantie et s'effora vainement de parler; ses regards
+inquiets m'interrogrent; il me sembla qu'il me disait: Tu as
+oubli ta promesse... Et moi qui avais compt sur ton amiti!...&mdash;J'y
+vais, j'y vais! Je ne dis que ce mot, et j'tais parti
+comme un trait. En entrant chez le cur de la paroisse, je me
+sentais combattu entre le sentiment de la pit fraternelle et je
+ne sais quelle mauvaise honte. Monsieur, lui dis-je, j'ai un
+ami dangereusement malade; il m'a demand de vous aller
+chercher: je n'ai pu qu'obir; car le voeu d'un ami, et surtout
+d'un ami mourant, est une chose sacre. Nous nous dirigemes
+vers la maison du pauvre malade; j'introduisis le prtre dans la
+chambre, et je les laissai seuls.</p>
+
+<p>Aprs une demi-heure d'attente, je fus rappel; une crmonie
+religieuse se prparait. J'tais debout au pied du lit. Au
+moment o elle commena, je dlibrais en moi-mme si je garderais
+la mme attitude. Mais si je me comporte ainsi, ne vais-je
+pas blesser le coeur de mon ami?... Je n'hsitai plus; mon
+genou orgueilleux flchit, et il resta ploy pendant tout le temps
+que le prtre fit les onctions sacres. Et cependant, quoi pensais-je
+dans un tel moment?... prier?... Hlas! je n'en avais
+plus le souci; j'tais me demander comment un esprit aussi
+distingu que l'tait Alexis pt tre dupe de semblables momeries.
+Telles taient les dtestables penses qui m'obsdaient;
+voil en quel abme j'tais tomb, mon Dieu!...</p>
+
+<p>Il ne restait plus qu' accomplir une dernire crmonie, la
+plus importante de toutes. Le prtre ouvrit une bote d'argent;
+il en tira avec respect une hostie consacre, et la prsenta au
+malade, qui recueillit un reste de forces et se souleva pour recevoir
+son Dieu. Je le regardai. Oh! comment rendre l'impression
+dont je fus saisi son aspect? Ses mains s'taient jointes, et
+elles s'levrent au ciel, et ses yeux aussi. Comme une glace
+limpide, ils rflchissaient les plus belles vertus, la foi, l'esprance
+et l'amour... Je baissai la tte: un sentiment inconnu,
+nouveau, avait travers mon esprit; pntr d'admiration pour
+mon ami, j'en tais venu rougir de moi-mme.</p>
+
+<p>Aprs que le cur se fut retir, Alexis me tendit la main;
+je l'arrosai de mes larmes. Mon ami, dit-il, je te remercie; je
+n'avais pas attendu moins de toi!... Et, aprs une courte pause,
+il ajouta: Je suis heureux maintenant! Qui pourrait produire
+l'accent avec lequel il pronona ses paroles? ... Ce n'tait
+pas l'accent d'un homme, non: si les anges ont une langue
+pour exprimer leurs penses, c'est ainsi qu'ils parlent. Je suis
+heureux! Pauvre jeune homme! Et il se voyait mourir la
+fleur des ans, lui, dot des dons les plus prcieux de l'esprit et
+du coeur, lui, chri de ses amis, ador de sa famille! et il mourait
+loin de celle-ci, il mourait lentement, dans des souffrances
+aigus! Qui donc pouvait lui inspirer des sentiments semblables?...
+Qui?... la foi seule il appartient de rpondre cette
+question.</p>
+
+<p>Et la religion qui opre un tel prodige serait-elle donc un
+jeu d'enfant?... Non, me disais-je, elle est rellement divine...
+Il pressentait ce qui se passait au dedans de moi, et il m'interrogea
+d'un regard; je lui avouai tout en fondant en larmes.
+Mon Dieu, s'cria-t-il, je vous bnis! C'est maintenant que je
+puis le dire en toute vrit et dans l'effusion de mon coeur: Je
+suis heureux!</p>
+
+<p>Pendant la premire priode de sa maladie, la douleur arrachait
+ Alexis d'assez frquentes marques d'impatience;
+maintenant, pas un murmure, pas une seule plainte. Il semblait
+que le Dieu qui venait de descendre dans son sein y et dpos
+un trsor de douceur, de rsignation et de paix. Ainsi se passrent
+ses derniers jours. Vous n'exigerez pas, monsieur, que
+je m'tende davantage sur cette douloureuse catastrophe. Hlas!
+quand je m'y porte par la pense, les paroles me manquent
+pour rendre ce que je sens; je ne sais plus m'exprimer que par
+mes larmes.</p>
+
+<p>L'officier s'tait tu, sa tte s'tait incline sur sa poitrine. Je
+respectai son silence. Il reprit la parole et continua:</p>
+
+<p>Aprs que nous lui emes rendu les derniers devoirs, au
+retour de la crmonie funbre je m'enfermai dans ma chambre
+et j'y restai jusqu'au soir. l'entre de la nuit j'allai chez le
+cur. Monsieur, lui dis-je en entrant, je viens vous remercier...&mdash;Et
+de quoi donc? interrompit-il avec un accent gracieux; je
+n'ai fait que mon devoir; c'est l une des fonctions les plus
+essentielles de notre ministre, et une des plus douces aussi
+quand nous trouvons des mes disposes l'accueillir comme
+l'tait votre ami. Oui, j'en ai la ferme conviction, nous pouvons
+compter en lui un protecteur dans le ciel&mdash;&mdash;Monsieur, c'est
+ moi plutt vous remercier... Je vois que vous ne souponnez
+pas le vritable motif qui m'amne ici... Pendant que vous
+administriez les derniers sacrements mon ami, j'tais l (vous
+vous le rappelez peut-tre) genoux au pied de son lit. J'tais
+tomb terre incrdule; je l'ai vu communier et je me suis
+relev chrtien. Chrtien! qu'ai-je dit? Ah! je ne le sens que
+trop, je suis indigne de porter un si beau nom.&mdash;Je puis ds ce
+moment vous le donner, ce nom, dit le prtre; et me serrant
+tendrement entre ses bras: Oui, mon frre! mon cher frre!
+quiconque veut sincrement revenir Dieu, celui-l est rellement
+et dans toute la force du terme un chrtien.&mdash;Maintenant,
+mon Pre, j'avais un second but en venant vous voir.
+J'ai prpar ma confession tout l'heure, et je vous prie de
+m'couter&mdash;Et, sans attendre de rponse, j'tais tomb ses
+pieds. Que vous dirai-je de plus, monsieur! De ce jour date ma
+conversion...</p>
+
+
+<a name="17"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+<p>17.&mdash;TEL EST PRIS QUI CROYAIT PRENDRE.</p>
+
+<p> Jsus! on me demande de parler, de dire comment je suis
+redevenu chrtien. On m'affirme que c'est pour la gloire
+de votre Sacr Coeur... Ds lors, comment rsister?...
+Je parlerai donc; et puissent beaucoup de pcheurs que je connais,
+qui sont mes amis, dont l'me m'est infiniment chre, se
+convertir comme moi!</p>
+
+<p>De ma premire enfance il ne me reste que des souvenirs trs
+vagues; cependant je vois toujours une grande image qui surmontait
+la statue de la Vierge, et devant laquelle ma mre me
+faisait prier: c'tait Jsus montrant son Coeur. Cette image me
+fascinait en quelque sorte, parce que ma mre me disait: Jsus
+te voit, et si tu n'es pas sage, il te chassera de son Coeur. Le
+soir de ma premire communion, quand, selon la coutume, nous
+nous agenouillmes pour la prire en famille, je promis bien
+Jsus de l'aimer toujours: en retour, je lui demandai de me
+garder dans son Coeur... Mais, hlas! les passions l'emportrent
+bientt, je le dis pour l'instruction des jeunes gens; je fus victime
+de ces deux flaux terribles qui, de nos jours, les font mourir
+presque tous la vertu et l'honneur: les mauvaises compagnies
+et les lectures dangereuses. vingt ans, j'tais le premier
+dbauch de ma ville natale.</p>
+
+<p>Pendant trente ans, j'ai entass crimes sur crimes.... Je fus
+soldat, et Dieu sait la vie que j'ai mene!... On m'envoya en
+Afrique cause de ma mauvaise conduite. N'osant plus me
+montrer ma famille, j'y restai longtemps; il fallut revenir
+cependant. Que faire? Me voil ouvrier errant, cherchant de
+l'ouvrage de ville en ville, oblig parfois de tendre la main,
+couvert de honte. J'tais descendu aux derniers degrs de
+l'impit; je me tranais dans la fange des passions. Ah! je
+rougis en crivant ces lignes. Mais c'est pour la gloire de votre
+Sacr Coeur, Jsus!...</p>
+
+<p>Paray-le-Monial, comme par hasard, se trouve sur ma route.
+La ville tait en fte; des oriflammes brillaient aux fentres;
+des arcs-de-triomphe taient dresss; une foule immense remplissait
+les rues; l'air retentissait d'un chant qu'il me semble
+entendre encore: Dieu de clmence, Dieu vainqueur!...
+Surpris, je m'adresse une pauvre femme:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce donc, lui demandai-je?</p>
+
+<p>&mdash;Comment! vous ne savez pas? C'est le grand plerinage...</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... quel plerinage? pour quoi faire?</p>
+
+<p>&mdash;Mais pour honorer le Sacr Coeur de Jsus!</p>
+
+<p>&mdash;Le Coeur de Jsus! o est-il donc? Peut-on le voir?...</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez bien que non; mais il s'est manifest une
+religieuse de la Visitation, la Bienheureuse Marguerite-Marie;
+il lui a recommand de le faire honorer par les hommes.</p>
+
+<p>&mdash;O est-elle, votre Visitation?</p>
+
+<p>Et, sur les indications de la pauvre femme, je me dirige
+de ce ct: tous les sarcasmes, lus dans les journaux de cabarets
+contre les plerinages, me revenaient a l'esprit; je regardais
+avec ironie ces hommes qui marchaient gravement, une
+croix rouge sur la poitrine; et malgr tout cela, j'prouvais
+une certaine motion. En passant ct d'un groupe de jeunes
+gens, je fus mme frapp de ces paroles:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Piti, mon Dieu! pour tant d'hommes fragiles</p>
+<p>Vous outrageant sans savoir ce qu'ils font!</p>
+<p>Faites renatre en traits indlbiles</p>
+<p>Le sceau du Christ imprim sur leur front.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>J'arrive la Visitation; je veux pntrer dans la chapelle;
+mais elle tait pleine.</p>
+
+<p>En attendant que la foule se ft coule, je regardais autour
+de moi; quoi pensais-je? Je ne m'en rends pas compte. Mes
+regards sont attirs par de grands tableaux en toile blanche
+sur lesquels des inscriptions taient graves en lettres rouges.
+Je lis: <i>Promesses de Notre-Seigneur Jsus-Christ la Bienheureuse
+Marguerite-Marie</i>. Je passe d'un tableau l'autre, c'taient
+des phrases absolument vides de sens pour moi..., des mots
+auxquels je ne comprenais rien: grce, ferveur, misricorde,
+tideur, perfection!... Mais tout coup une ligne me frappe:</p>
+
+<p><i>Je donnerai aux prtres le talent de toucher les coeurs les plus
+endurcis</i>.</p>
+
+<p>Toute mon impit me saisit. Toucher les coeurs les plus endurcis!
+Voil ce qu'ils crivent!... Eh bien! nous verrons...
+Pourquoi ne pas essayer? Prenons-les au mot. Demandons un
+prtre... Quelle parole pourra bien lui tre inspire pour toucher
+un coeur endurci comme celui-l?... Et je ricanais en me
+frappant la poitrine.</p>
+
+<p>Au mme moment, une religieuse passait ct de moi; je
+me retourne brusquement:</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais parler un prtre, un prtre de Paray-le-Monial.</p>
+
+<p>Elle m'introduit dans une petite chambre dont les murs,
+blanchis la chaux, portaient des inscriptions noires; je n'y
+fais pas attention. J'avais ma fameuse phrase comme une arme
+invincible contre tous les plerins du monde! et je rptais en
+riant: <i>Je donnerai aux prtres le talent de toucher les coeurs les
+plus endurcis.</i> Que va-t-il me dire?</p>
+
+<p>Bientt, un prtre entre. Nous sommes en face l'un de l'autre.
+Quelques secondes s'coulent... Il me regarde, attendant que
+je lui parle. Moi, je n'avais dans tout mon tre que l'impit et
+l'ironie; et pourtant un tremblement passager me saisit. Le
+prtre s'en aperoit:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mon ami, me dit-il.</p>
+
+<p>Ce seul mot me rend tout mon aplomb et toute mon arrogance.</p>
+
+<p>&mdash;Votre ami!... Ah! vous ne me connaissez gure. Je n'ai
+pas la foi, moi! Je ne crois pas un mot de tout ce que vous me
+dites, et de tout ce que vous crivez. Appelez-moi excommuni,
+mcrant, paen, tout ce que vous voudrez; mais votre ami!
+d'autres...</p>
+
+<p>Longtemps je lui parle sur ce ton. La phrase lue sur le tableau
+blanc retentissait mes oreilles avec l'ironique question:
+Que va-t-il me dire? Le prtre tait devenu ple; mais pas
+un geste d'indignation ne s'tait manifest en lui. Sans rpondre
+ mes propos impies, il me fait de nombreuses questions.
+Je riais... il le voyait bien; mais il ne comprenait pas le signe
+de tte qui accueillait toutes ses demandes, et qui voulait dire:
+Ce n'est pas cela! J'tais vainqueur... je triomphais. J'allais
+clater de rire et lui avouer tout... quand, soudain... ah! j'en
+frmis encore:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Mon ami, avez-vous toujours votre mre?</i></p>
+
+<p>Dieu! quelle raction se produit en moi! Coeur de Jsus, vous
+m'attendiez l! Mon coeur se fond: les larmes jaillissent; mon
+corps tremble.</p>
+
+<p>&mdash;Ma mre! vous me parlez de ma mre! Mais c'est vrai!...
+le Sacr Coeur de Jsus!... Oh! je vois l'image devant laquelle
+je m'agenouillais petit enfant, ct de ma mre! ... Je relis
+ces lignes que sa main mourante m'a crites, malheureux!
+auxquelles je ne fis presque pas attention: Mon enfant, je
+t'cris de mon lit d'agonie; je meurs du chagrin que tu m'as
+caus; mais je ne te maudis pas, parce que j'ai toujours espr
+que le Sacr Coeur de Jsus te convertirait. Oh! ma mre!...
+Tenez, Monsieur, j'avais lu l'entre de la chapelle que le
+Coeur de Jsus donnait aux prtres le talent de toucher les
+coeurs endurcis. J'tais venu pour savoir ce que vous me diriez,
+pour me moquer de vous. Je le sens; vous m'avez converti.</p>
+
+<p>Le prtre tait tomb genoux. Il priait et il pleurait.</p>
+
+<p>Quand j'entrai dans le sanctuaire du Sacr Coeur, ce fut
+pour aller me prosterner dans un confessionnal. Ce fut, quelques
+jours aprs, pour m'approcher de la Table sainte.</p>
+
+<p>Et maintenant, que tout cela soit pour la gloire de votre
+Sacr Coeur, Jsus!</p>
+
+<p>&mdash;Prtres! aimez le Sacr-Coeur, et vous convertirez des mes.</p>
+
+<p>Mres de famille qui pleurez sur les garements de vos fils,
+priez pour eux le Sacr Coeur de Jsus.</p>
+
+<a name="18"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+<p>18.&mdash;COMMENT ON OBTIENT ON MIRACLE.</p>
+
+<p>Il y a quelques annes,&mdash;c'est un missionnaire qui raconte
+le fait,&mdash;j'avais dit en chaire quel es enfants pieux pouvaient
+convertir leur famille. Dieu permit qu'une enfant innocente
+et pure se trouvt dans mon auditoire; son pre et sa mre
+l'aimaient comme une fille unique qui doit hriter d'une grande
+fortune; c'tait leur bonheur, leur joie, leur amour. Le lendemain,
+prs du saint tribunal, je vis une enfant agenouille
+comme un ange; je l'coutai. La pauvre enfant ne pouvait parler,
+les sanglots touffaient sa voix, elle avait les larmes aux
+yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Mon pre, vous avez dit que les enfants sages qui avaient
+une foi vive convertiraient leur pre et leur mre. Depuis que
+je vous ai entendu, j'ai pri, j'ai pleur, mon pre et ma mre
+ne sont pas convertis.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, ma pauvre enfant, ce miracle, je vous le promets.
+Il s'accomplira, pourvu que votre foi soit constante. Et j'ajoutai:
+Je vais vous prparer moi-mme la premire communion.</p>
+
+<p>Elle revint les jours suivants, le temps passa bien vite. La
+pauvre enfant disait toujours:</p>
+
+<p>Mon pre, le miracle ne se fait pas; mes parents ne sont
+pas mme venus vous entendre.</p>
+
+<p>La veille de la communion arriva. Aprs avoir reu l'absolution,
+la pieuse enfant se relve heureuse. Elle ne parlait pas;
+dans le chemin elle rencontre une de ses jeunes compagnes et
+parentes, qui l'embrasse avec effusion et lui dit:</p>
+
+<p>Quel bonheur! mon pre et ma mre doivent communier
+demain avec moi.</p>
+
+<p>Alors la pauvre enfant devint triste, et ses yeux se mouillrent
+de larmes. Son pre et sa mre l'attendaient cependant, et
+ils se disaient:</p>
+
+<p>Comme elle va tre heureuse!</p>
+
+<p> la vue de ses yeux gonfls par les pleurs, la mre la presse
+sur son coeur et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Mon enfant, tu nous avais annonc que tu serais si heureuse
+la veille de ta premire communion!</p>
+
+<p>&mdash;Ma mre, je suis malheureuse aujourd'hui.</p>
+
+<p>Et le pre, tmoin muet de cette scne, ne put s'empcher de
+verser des larmes et de dire:</p>
+
+<p>Mon Dieu! que faut-il donc pour la rendre heureuse?</p>
+
+<p>Aussitt l'enfant quitte les bras de sa mre, se jette dans
+ceux de son pre en s'criant:</p>
+
+<p>&mdash; pre! si vous vouliez!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, ma fille, nous ne vivons que pour toi; dis-moi, que
+faut-il faire?</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous qui tes la cause de ma tristesse.</p>
+
+<p>&mdash;Nous? rpond la mre.</p>
+
+<p>&mdash;Moi? rpond le pre tonn.</p>
+
+<p>&mdash;Hlas! reprit l'enfant. J'tais heureuse il n'y a qu'un moment;
+mais ma cousine est venue me dire:</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne sais pas, Berthe? mon pre et ma mre communient
+demain avec moi. Alors je me suis dit pendant le chemin:
+Et moi, demain, je serai donc heureuse toute seule!</p>
+
+<p>Le pre et la mre n'y tinrent plus; les larmes coulrent de
+leurs yeux. Ils embrassrent cet ange, et lui dirent:</p>
+
+<p>Oui, demain, tu seras seule; mais dans quelques jours tu
+renouvelleras. Alors nous serons heureux tous les trois.</p>
+
+<p>Le surlendemain, ajoute le missionnaire, l'enfant triomphante
+m'amenait son pre et sa mre en me disant:</p>
+
+<p>Mon Pre, vous aviez raison, le miracle est fait; nous serons,
+dans quelques jours, tous les trois unis la Table sainte
+et tous les trois heureux sur la terre.</p>
+
+
+<a name="19"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+
+
+<p>19.&mdash;LE MARQUIS D'OUTREMER.</p>
+
+<p>Le marquis d'Outremer tait un vrai philanthrope. Il ne
+s'amusait pas fonder ces oeuvres qui ne figurent gure
+que sur le papier et qui servent surtout obtenir des dcorations
+ leurs fondateurs. Il vivait de trs peu, et ce qu'il
+et pu employer de son superflu, il prfrait le donner aux pauvres,
+qu'il aimait, qu'il visitait assidment, qu'il soignait lui-mme.
+Car, dans sa jeunesse, il avait tudi la mdecine, et le
+titre de docteur ne lui paraissait pas messant ct de celui
+de marquis. Son dfaut, c'tait d'tre non seulement incrdule,
+mais impie.</p>
+
+<p>Il avait une fille unique. Bien qu'il ft veuf et qu'il l'aimt
+avec une extrme tendresse, Eudoxie, quand elle eut atteint
+ses vingt-cinq ans, ayant manifest le dsir de se faire Soeur
+de Chant, le marquis, chose tonnante pour un libre-penseur,
+n'y avait mis aucun obstacle. Il s'tait content d'prouver la
+vocation d'Eudoxie par quelques mois d'attente. Il avait consult
+les directeurs de sa fille, et sa fille tait devenue fille de
+Saint-Vincent de Paul. Depuis un an, on l'avait charge de la
+pharmacie, l'hpital civil de Castres.</p>
+
+<p>Pendant le cholra, il passa bien des jours et des nuits, cte
+ cte avec des prtres, au chevet des malades. Jamais il n'entrava
+leur ministre; car, disait-il, il ne faut pas enlever au
+pauvre monde ses consolantes illusions. Mais le dvouement de
+ces bons prtres, gal, sinon suprieur au sien, n'entama pas
+seulement son Credo de libre-penseur.</p>
+
+<p>Un matin du mois de janvier, il revenait de chez l'une de ses
+plus pauvres pratiques. Le froid tait vif et le verglas si glissant
+qu'il et fallu des patins pour cheminer d'un pied sr
+travers les rues de la ville.</p>
+
+<p>Notre marquis-mdecin glissa. En cherchant se retenir, il
+se donna une entorse. Outre le verglas, il faisait un affreux
+brouillard, de sorte que notre homme gisait presque inaperu
+au coin d'une borne. Tout coup, de dessous une porte cochre,
+sortit une bonne laitire, alerte et robuste, comme on l'est la
+campagne.</p>
+
+<p>Eh! c'est vous, monsieur le marquis? dit-elle au pauvre
+patient.&mdash;Comment me connaissez-vous, ma pauvre femme?&mdash;Comment
+je vous connais? Mais qui ne connat pas dans le
+quartier M. le marquis d'Outremer?... Eh! qu'est-ce donc qui
+vous est arriv? Le marquis raconta son accident. Elle saisit
+le marquis et se mit en devoir de le porter elle-mme jusque
+chez lui. Par ce brouillard et ce verglas, il y avait une bonne
+demi-heure de la borne a l'habitation du marquis.</p>
+
+<p>Pour oublier ce qu'il souffrait, le port dit a la porteuse:
+Qu'est-ce que je puis faire pour vous? je vous promets de le
+faire, si ce n'est matriellement impossible.&mdash;Monsieur le
+marquis, vous tes pris. Ce que vous pouvez faire pour moi?
+Franchement, je ne croyais pas avoir jamais l'occasion de vous
+le dire. Mais c'est de demander un prtre, de l'couter avec
+votre coeur et de devenir bon chrtien. Savez-vous que c'est un
+vrai scandale de voir un brave homme tel que vous du mme
+parti, en religion, que les dbauchs et les partageux?&mdash;Vous
+tes saint Jean bouche d'or, laitire. Mais j'ai promis; je tiendrai.
+Je ferai venir un prtre. lui, par exemple, de me convaincre.
+J'assure d'avance que la besogne sera rude.&mdash;Et moi,
+je promets qu'elle sera douce.</p>
+
+<p>Quand un homme loyal comme le marquis consent entendre
+la parole de Dieu, qu'il ne se raidit point contre elle, sa
+dfaite est certaine, cette bienheureuse dfaite qui vaut mieux
+que toutes les victoires. Voyez-vous, disait-il a l'abb Antoine,
+ leur seconde entrevue seulement, c'est une permission de
+Dieu que l'on m'ait extorqu cette promesse, sans cela j'tais
+capable de mourir dans mon impit. Pourquoi? Je n'en sais
+rien. Par esprit de contradiction.</p>
+
+<p>Vous peindrai-je la joie et la reconnaissance de Soeur Eudoxie?
+Elle ne put qu'crire la bonne laitire. Mais elle le fit avec une
+loquence qui ravit et en mme temps confusionna la pieuse
+femme.</p>
+
+<p>Quant au marquis, il ne tarissait pas. Lui qui avait toujours
+tant aim les oeuvres de misricorde, il semblait qu'alors seulement
+il en et dcouvert l'esprit, la raison d'tre, la cleste
+origine, et ce baume qui, d'un coeur compatissant et chrtien,
+coule la fois sur les plaies du corps et sur les plaies de l'me,
+et semble, remontant vers sa source, inonder le bienfaiteur
+lui-mme d'une suavit cleste. C'est pourtant vous que je
+dois tout cela, disait-il. Que puis-je faire pour vous?&mdash;Oh!
+monsieur le marquis, est-ce que la joie de ramener une me
+Dieu n'est pas une assez riche rcompense, surtout quand il
+s'agit d'une aussi belle me?</p>
+
+<p>Un matin, la pauvre laitire vint trouver le marquis. Elle
+tait trouble et tenait une lettre la main. Eh bien, oui, dit-elle,
+si vous voulez me remercier, priez Dieu pour mon pauvre
+garon qui est soldat en Afrique, et qui m'crit des choses navrantes...
+Je crains bien qu'il ait perdu la foi. Le marquis pria.</p>
+
+<p>Soeur Eudoxie, de Castres fut envoye Toulouse, l'hpital
+militaire. L'hpital tait comble. Depuis huit jours, il tait arriv
+d'Alger un nombre considrable de soldats malades. Soeur
+Eudoxie les soignait de son mieux. Elle en remarqua un entre
+autres, trs jeune, au sourire triste et doux: il tait min par
+les fivres d'Afrique... Autre chose encore le dvorait.</p>
+
+<p>Avec ce tact exquis de la Soeur de Charit, qui est presque le
+tact d'une mre, Soeur Eudoxie vit qu'il y avait l une blessure;
+que cette blessure s'envenimait en devenant secrte, que la
+confiance peut-tre allait la gurir.</p>
+
+<p>Un jour, tout naturellement, et sans que Soeur Eudoxie le lui
+et demand, le soldat lui raconta son me. Il avait t lev
+chrtiennement. Sa mre n'tait pas seulement pieuse: c'tait
+une sainte.</p>
+
+<p>Enfin, Soeur Eudoxie apprit le nom du jeune soldat. C'est dire
+qu'elle redoubla d'efforts pour le ramener Dieu. Il y avait l
+une dette de reconnaissance filiale acquitter.</p>
+
+<p>Un jour, elle aborda le malade en ces termes: Je connais
+votre mre, la bonne, l'ardente, la pieuse, la charitable Mme X...
+Elle a sauv mon pre doublement: son corps, d'abord, puis
+son me. Je voudrais essayer de me librer envers elle. Vous
+seul pouvez m'en fournir les moyens: faites comme mon pre.
+Je ne dirai pas de vous rendre l'aveuglette, mais de consentir
+ couter un bon prtre. Jacques, que les raisonnements
+avaient trouv insensible, se laissa mouvoir.</p>
+
+<p>Une fois le bon prtre son chevet, une fois cette voix entendue,
+au fond de laquelle Jacques ne pouvait mconnatre la
+sincrit, la tendresse, la vraie charit, l'obstacle fut lev. Il
+revint Dieu du fond du coeur.</p>
+
+<p>Jacques converti, le calme de son me ragit sur son corps.
+La fivre tomba. Et il eut vite son cong de convalescence.</p>
+
+<p>Oh! quelles douces larmes coulrent de tous les yeux, lorsqu'il
+retrouva sa mre et le marquis! Et avec quels transports
+d'amour ils bnirent ensemble les misricordes divines! ...</p>
+
+<a name="20"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+<p>20.&mdash;LA PLUS GRANDE VICTOIRE D'UN VIEUX GNRAL.</p>
+
+<p>Deux annes environ avant sa mort, arrive le 24 fvrier
+1845, le gnral Bernard, marchal de camp de gendarmerie
+en retraite, membre honoraire de la socit de
+Saint-Franois-Xavier, aborde, peu d'instants avant la runion,
+le directeur des frres des coles chrtiennes, et lui frappant sur
+l'paule avec une rudesse amicale:</p>
+
+<p>Tenez, cher Frre, lui dit-il, je suis un vieux gredin, un
+pas grand' chose.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc, avec cette figure, vous, un brave dont le
+sang a coul sur nos glorieux champs de bataille, vous ne sauriez
+tre ce que vous dites; si vous vous accusiez d'tre un retardataire
+vis--vis du grand gnral de l-haut, la bonne heure;
+mais vous lui reviendrez un jour ou l'autre, et plus tt que vous
+ne pensez, peut-tre.</p>
+
+<p>&mdash;Franchement, les confrences de notre Socit, ce que je
+vois ici comme ce que j'entends, tout cela me remue. Mais...
+c'est que... c'est que... pour en finir, il y a la confession, et,
+comme on dit au rgiment: c'est le <i>hic</i>; une batterie enlever
+me ferait moins peur!</p>
+
+<p>&mdash;Peur d'enfant, mon gnral! La confession n'est un
+pouvantail que de loin et pour ceux qui ne la connaissent pas.
+Elle ressemble ces prtendus fantmes dont se sauvent les
+poltrons, et sur lesquels il suffit de marcher pour qu'ils s'vanouissent;
+ou mieux encore, c'est comme une mdecine qui
+parat amre au premier abord et qu'on trouve de plus en plus
+douce mesure qu'on la gote, sans compter qu'elle gurit infailliblement
+le malade... qui veut gurir. Essayez seulement,
+et vous m'en direz des nouvelles.</p>
+
+<p>&mdash;Hum ... hum ... la manire dont vous en causez, on
+croirait qu'il s'agit d'une partie de plaisir, de quelque friandise
+dlicieuse nous proposer! Et pourtant ... cette mdecine, dont
+vous me faites une peinture si sduisante, me parat encore
+moi une vraie mdecine, une mdecine d'autrefois, noire et
+effrayante... Mais voil la sance qui commence, le commandant
+monte au fauteuil; aux armes et chacun son poste! et
+moi dans ma gurite, c'est--dire, dans mon coin.</p>
+
+<p> quelques semaines de distance, une aprs-midi, le Frre
+directeur voit entrer dans la salle commune le gnral, tout
+radieux, et qui accourt lui presser les mains avec force:</p>
+
+<p>Oh! cher Frre! s'crie-t-il, une bonne poigne de main;
+et tenez, il s'en faut de peu que je vous embrasse! je suis si
+heureux! plus heureux que le jour o j'ai reu la croix, et ce
+n'est pas peu dire. Je crierais volontiers, comme ce jour-l:
+Vive l'empereur! Savez-vous ce que j'ai fait ces jours-ci?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais je le souponne vos regards, rpondit le Frre
+en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Juste! Vraiment oui, j'ai fait le grand pas! tous les anciens
+comptes rgls! Au diable le vieil homme! Oui, cher
+Frre! j'ai suivi votre conseil; je me suis confess. Et que vous
+aviez bien raison: a n'est effrayant qu' distance et pour des
+poltrons! Il suffit de commencer, et ensuite rien de plus facile,
+grce ce bon cur. Voyez-vous, mesure que je parlais, je
+sentais comme un poids qu'on m'tait par degrs de dessus la
+poitrine; ou encore, j'tais comme un homme qui rejette un
+poison qui lui tournait sur le coeur et sent rapidement la sant
+revenir! J'ai rajeuni de trente ans; pour un rien je m'envolerais
+au plafond; mais soyons sages et n'oublions pas que nous
+avons des cheveux blancs: ne faisons pas rire vos coliers, qui
+pourraient nous voir travers les carreaux. Une fois encore,
+cher Frre, je vous remercie, car votre conseil vous aurez
+joint, je n'en doute pas, les prires.</p>
+
+<p>Le bon Frre tait presque aussi heureux que le gnral, et
+l'motion de sa parole le prouva bien celui-ci.</p>
+
+<p>Le brave militaire, ds lors, n'en fut que plus assidu aux
+runions de Saint-Franois-Xavier, qu'il difiait par sa prsence
+et qu'difia davantage encore le rcit de sa mort.</p>
+
+<p>Le gnral, aprs avoir accompli avec calme et recueillement
+tous les devoirs du chrtien, ordonna, avant que le prtre
+se ft loign, qu'on fit venir toute sa famille. Celle-ci arriva
+tout en larmes, et chacun se mit a genoux dans la chambre
+mortuaire. Il leva alors la voix et dit: Mes enfants, je vous
+remercie de toutes les preuves d'affection que vous m'avez donnes,
+et je vous prie de me pardonner les peines que j'aurais pu
+vous causer en cette vie.</p>
+
+<p>Aprs un silence de quelques moments, interrompu par les
+sanglots des assistants, il reprit:</p>
+
+<p>Vous tous que j'aime, je vous bnis au nom du Pre, du
+Fils et du Saint-Esprit.</p>
+
+<p>Puis il inclinait la tte, pendant qu'un dernier et paternel
+sourire glissait sur ses lvres. L'me du juste tait devant Dieu.</p>
+
+<a name="21"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+<p>21.&mdash;LE BOUFFON ET SON MAITRE.</p>
+
+<p>Un riche seigneur avait son service, suivant la coutume
+d'autrefois, un bouffon charg de le distraire par ses plaisanteries.
+Un jour il le fit habiller neuf des pieds jusqu'
+la tte, et lui mit en mme temps entre les mains une baguette
+de bouffon, en lui recommandant expressment de n'en faire
+prsent personne, si ce n'est un plus fou que lui. Le bouffon
+prit coeur cet avertissement, et pour bien de l'argent il n'aurait
+pas donn sa baguette. Quelque temps aprs il arriva que
+le seigneur tomba mortellement malade. Alors il s'apprta
+ faire son testament; mais, comme dans ses bons jours il
+s'tait peu occup des pauvres et avait encore moins rflchi
+aux quatre choses suprmes, c'est--dire la mort, au jugement,
+au ciel et l'enfer, il n'en fit pas plus alors que par le
+pass; il institua ses plus proches parents hritiers de tous ses
+biens; quant des aumnes ou d'autres dispositions charitables,
+il n'en fut point question. Pas un signe non plus pour la confession
+ni pour le saint Viatique.</p>
+
+<p>En attendant, on pleurait et on gmissait dans le chteau,
+la pense que le bon seigneur allait bientt quitter ce monde. Le
+bouffon, averti de ce qui se passait, courut droit la chambre
+et au lit du malade, et lui demanda d'un air triste: Matre,
+j'apprends que vous allez partir? Est-ce vrai?&mdash;Oui, rpondit
+le malade d'une voix moiti brise, oui, mon heure approche.&mdash;O
+voulez-vous donc aller? Les chevaux sont-ils dj quips,
+la voiture est-elle dj attele? Et vous, tes-vous tout prt
+ partir?&mdash;Je n'en sais rien.&mdash;Mais vous devez pourtant
+savoir a quelle distance vous allez, et combien de temps vous
+resterez dehors? Est-ce un mois, quinze jours, ou toute une
+anne?&mdash;Je n'en sais rien.&mdash;Mais au moins reviendrez-vous?&mdash;Ah!....
+peut-tre jamais!...&mdash;Ainsi, rpondit le bouffon
+d'une voix svre et convaincante, avec un regard pntrant,
+vous faites un si grand voyage que vous ne savez pas mme si
+vous reviendrez, et vous ne faites pas un seul prparatif pour
+une route aussi longue et aussi dangereuse? Tenez, prenez la
+baguette de fou, ajouta-t-il en la posant sur le lit du malade, car
+vous tes un bien plus grand fou que moi!</p>
+
+<p>Le malade commena tout coup y voir clair; il reconnut,
+ sa honte, que le bouffon n'avait jamais dit une vrit plus
+grande. Et alors, il fit distribuer beaucoup d'argent aux pauvres
+et se prpara faire le voyage en chrtien<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="FTNOTE"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8"> (retour) </a>Cette anecdote, dj ancienne, est rapporte par
+Guillaume Ppin, crivain ecclsiastique.</blockquote>
+
+<a name="22"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+<p>22.&mdash;UN PISODE DE LA RVOLUTION.</p>
+
+<p>Pendant la crise la plus furieuse de la Rvolution, quand
+Robespierre tendait son sceptre de fer sur la France,
+quand Carrier se signalait par ses noyades Nantes,
+Lebon par ses massacres dans le midi, et Javogues par ses fureurs
+dans le Forez, la fermet courageuse des saints missionnaires
+de ces pays perscuts ne se laissait point abattre; leur
+zle, au contraire, semblait acqurir de nouvelles forces la
+vue des malheurs de ces contres et des dangers qui planaient
+sur elles.</p>
+
+<p>Tandis que plusieurs confesseurs de la foi prodiguaient leur
+zle sur d'autres points du diocse, M. l'abb Coquet, (mort en
+1845 cur de Rozier-en-Donzy), avait choisi pour thtre de
+ses courses vangliques le centre mme de la perscution,
+Feurs, capitale du Forez, et l'intrpide proscrit poursuivait sa
+mission sublime sous les yeux pour ainsi dire de Javogues. On
+ne saurait raconter en dtail tous les actes d'hrosme, de dvouement,
+de sainte audace, qu'il accomplit pendant cette
+priode de terrible mmoire; mais l'histoire suivante en donne
+une bien haute ide, en mme temps qu'elle offre un exemple
+des plus tonnants de la misricorde divine.</p>
+
+<p>Un jour, un envoy extraordinaire se prsente dans le lieu de
+retraite du saint missionnaire. Une femme se meurt, s'crie-t-il,
+une femme bien pieuse, bien dvoue, mais qui ne peut se
+rsigner mourir sans sacrements et qui exprime le plus vif
+dsir de recevoir les secours d'un prtre pour obtenir le pardon
+de ses fautes ainsi qu'une mort tranquille.</p>
+
+<p>L'abb, aprs avoir cout l'envoy avec sa bienveillance
+ordinaire, s'empressa de promettre les consolations de son ministre,
+dont on rclamait l'assistance; mais peine le premier
+courrier avait-il disparu, qu'un autre entre et s'crie: Monsieur
+l'abb, on vient de vous mander auprs d'une malade?
+Gardez-vous bien d'aller chez elle! Depuis longtemps les satellites
+de Javogues, qui vous pient, ont appris la maladie de cette
+femme, et ils ont dcid entre eux de saisir le premier prtre qui
+se prsentera. Rflchissez: si vous tes pris, au mme instant
+vous serez conduit Feurs et dans les vingt-quatre heures
+excut.</p>
+
+<p>Il y avait en effet de quoi rflchir: mais quand le devoir
+parle au coeur d'un ministre de Dieu lui-mme, toute crainte
+est bientt dissipe, et la dcision ne se fait pas attendre. Quoi
+qu'il arrive, se dit l'abb Coquet, le bon pasteur donne sa vie
+pour ses brebis; je suis appel, il faut partir...</p>
+
+<p>Le soleil n'tait pas encore couch; le charitable prtre attendit
+encore quelques instants, esprant, aid du ciel et des
+ombres naissantes de la nuit, parvenir plus srement son
+but. Enfin le voil en marche; couvert d'habits de paysan, il
+s'avance dans la campagne. Tout est silencieux autour de lui:
+les ptres ont dj regagn leurs chaumires, et les craintes
+qu'on lui avait fait concevoir sont bien prs de s'vanouir dans
+son esprit rassur. Il s'approche de la demeure dont on lui a
+indiqu l'adresse; toutefois, avant d'entrer, il jette un dernier
+regard autour de lui, et lance des pierres dans les massifs
+d'arbres ou de verdure, afin de s'assurer si personne n'est en
+embuscade pour le surprendre; mais, en fait d'ennemis, il ne
+voit que quelques oiseaux effrays qui sortent prcipitamment
+de leur retraite ainsi trouble. Il se tourne alors du ct de la
+maison; la solitude de l'intrieur rivalise avec la solitude du
+dehors. C'en est fait, se dit-il en lui-mme, tout danger a disparu;
+on m'a tromp. Et, ouvrant la porte cochre, il traverse
+rapidement la cour.</p>
+
+<p> peine a-t-il franchi le seuil, qu'un grand nombre d'hommes
+se jettent sur lui; les baonnettes l'enserrent dans un rseau de
+fer, et de toutes ces poitrines o le coeur n'a plus de place
+s'chappent mille cris menaants: Nous te tenons enfin, misrable!
+Assez longtemps tu nous as chapp; cette fois tu n'chapperas
+plus.&mdash;Il faut le fusiller l'instant! crient les uns.&mdash;Non,
+disent les autres; demain la guillotine! Conduisons-le
+ Feurs: les tratres et les brigands apprendront par sa mort
+ce qu'ils doivent attendre des vrais patriotes! D'autres enfin
+ne s'en tiennent pas ces brutalits et les rendent encore plus
+amres par des imprcations, par des blasphmes.</p>
+
+<p>Durant cette terrible scne, l'abb Coquet gardait un profond
+silence et faisait intrieurement le sacrifice de sa vie.
+Cependant, force de vocifrations, de trpignements, d'agitation
+furibonde, les poitrines a la fin s'puisrent, les cris cessrent.
+Le bon prtre saisit alors ce moment de calme pour
+adresser quelques paroles cette horde sauvage. Mes amis,
+leur dit-il, je ne suis ni un tratre ni un monstre, comme vous
+vous l'imaginez; je n'ai jamais rien fait d'hostile ni contre le
+gouvernement ni contre le pays. Tout mon rle se borne porter
+secours aux infirmes, aux malades, les consoler dans leurs
+maux, leur apprendre bien mourir. Vous le voyez par cette
+femme qui languit sur son lit de douleur dans une chambre
+voisine. Je ne vous demande qu'une grce, c'est de me laisser
+lui porter les dernires consolations. Vous ferez ensuite de moi
+ce que vous voudrez.</p>
+
+<p>Un pareil discours tait fait pour attendrir les coeurs les plus
+durs. Va! s'crie aprs un moment de silence un de ces forcens,
+va! nous te tenons, tu ne nous chapperas plus.</p>
+
+<p>L'abb Coquet entre donc dans la chambre de la malade; il
+aperoit en mme temps une fentre donnant sur le jardin; il
+pourrait s'chapper par cette issue, mas il n'a garde d'en profiter.
+Que je suis malheureuse! s'crie la malade en le voyant
+s'avancer vers elle, que je suis malheureuse d'tre la cause de
+votre captivit, peut-tre de votre mort! Mais j'avais trop besoin
+de vos secours au moment si redoutable de la mort... Ne
+craignez rien du reste; la sainte Vierge, que j'ai bien prie
+cette nuit passe et les nuits prcdentes, m'a fait comprendre
+qu'il ne vous serait fait aucun mal. Veuillez donc entendre ma
+confession et m'administrer les derniers sacrements.</p>
+
+<p>Depuis un instant le prtre tait dans l'exercice de cet auguste
+ministre, quand les rvolutionnaires, se ravisant, prennent la
+rsolution d'entrer dans la chambre de la malade; ils voulaient
+empcher le prtre, leur captif, de s'chapper par la fentre
+dont nous venons de parler. Mais aussitt entrs, mus par
+tout ce qu'il y a de touchant dans l'administration des derniers
+sacrements, ces hommes nagure si farouches tombent subitement
+ genoux et semblent plongs comme dans une extase.
+D'autres arrivent, ils sont terrasss de mme. Le prtre, tout
+entier ses fonctions sacres, aux exhortations qu'il adressait
+ la malade, ne s'tait pas mme aperu de cette scne trange.</p>
+
+<p>Les crmonies termines, l'abb Coquet quitte le chevet de la
+mourante pour s'occuper de son propre sort. Allons, mes amis,
+dit le gnreux martyr en s'adressant ses bourreaux, je suis
+vous. J'ai fait mon devoir, disposez de moi, je ne crains rien;
+mon corps peut prir, mon me est dans les mains de Dieu.
+Mais, surprise! merveilleux effet de l grce divine! lorsque
+la victime croit marcher au supplice, elle devient au contraire
+l'objet du plus beau triomphe que puisse ambitionner le coeur
+d'un prtre. Les bourreaux se taisent, les menaces sont bien
+loin dj des lvres qui les ont profres; la haine a fait place
+l'amour, l'impit la foi, le crime au repentir. Tous ces tigres
+altrs de sang qui s'lanaient nagure sur le ministre de
+Jsus-Christ comme sur une proie, sont l ses pieds, renverss,
+comme Paul sur le chemin de Damas, par une puissance
+invisible, et confessant haute voix le Dieu qu'ils osaient perscuter
+dans la personne de son reprsentant sur la terre. Le
+croirait-on? le chef de cette horde sanguinaire, l'organisateur
+de ce guet-apens tait le fils mme de la pieuse femme qui achevait
+en ce moment sa paisible et sainte agonie. Le misrable,
+loin d'adoucir, de consoler les derniers moments de sa mre,
+n'avait pas craint d'offrir en spectacle, ses yeux qui allaient
+se fermer, les prparatifs d'un meurtre et du meurtre de son
+confesseur!...</p>
+
+<p>Mais la grce divine venait de toucher son coeur comme celui
+de ses complices. Les armes lui tombent des mains; son tour
+il implore le pardon du prtre qui avait vainement sollicit sa
+clmence. Qu'on juge de l'motion de ce dernier. Il bnit Dieu
+en versant des larmes et reoit avec une joie inexprimable ces
+brebis perdues qui reviennent au bercail. Puis, aprs avoir entendu
+les aveux des coupables, il fait descendre sur eux le pardon
+en prononant les paroles sacramentelles, et tous ensemble
+redisent les bonts infinies du Dieu des chrtiens pour lequel il
+n'est aucun crime sans misricorde, si le pcheur est pntr
+d'un vrai repentir.</p>
+
+<p>Tous se sparent alors en se disant adieu comme des frres,
+et le missionnaire regagne sa retraite, le coeur dbordant de
+consolation et de reconnaissance.</p>
+
+<a name="23"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+<p>23.&mdash;LE ZLE RCOMPENS.</p>
+
+<p>Une personne trs pieuse avait un frre, tudiant en mdecine,
+qui s'tait laiss entraner par le torrent des mauvais
+exemples et avait renonc aux pratiques de la religion.</p>
+
+<p>Leur mre souffrait d'une maladie de langueur, qui la conduisait
+peu peu au tombeau. Mais ce qui la dsolait, c'est
+qu'elle se sentait impuissante arrter le dbordement d'impit
+de son fils.</p>
+
+<p>La fille, qui comprenait l'tendue de la douleur de la pauvre
+mre, et voyait son malheureux frre courir ainsi la damnation,
+s'approcha la veille de Nol du lit de la malade: Maman,
+dit-elle, si je pouvais aller minuit la messe Notre-Dame-des-Victoires,
+quelque chose me dit que l'Enfant de la crche
+m'accorderait la conversion de mon frre.&mdash;Ma pauvre
+enfant! qui t'accompagnerait? Je n'irai jamais plus avec toi
+la messe de minuit.&mdash;Eh bien! mon frre.&mdash;Ton frre! y
+songes-tu? lui qui prouve une si grande horreur pour l'glise,
+qu'aux enterrements il ne veut pas entrer et attend a la porte,
+espres-tu qu'il te conduirait?&mdash;J'essaierai de le dcider.&mdash;Je
+ne demande pas mieux; mais je crains que ton loquence comme
+tes caresses ne soient inutiles.</p>
+
+<p>L'tudiant en mdecine reut de trs haut la proposition,
+qu'il appela saugrenue. Tant de colre cependant dnote ordinairement
+un reste de foi, prisonnire de l'impitoyable libre-pense.</p>
+
+<p>Sa soeur insista, et, vaincu par cette persistance, vers minuit,
+heure laquelle un homme du monde n'aime pas dire qu'il
+prfre se coucher, l'tudiant la protgeait sur le chemin de la
+messe et s'installait auprs d'elle pour la protger au retour.</p>
+
+<p>La crmonie fort belle de Notre-Dame-des-Victoires paraissait
+l'intresser; il regardait avec une sorte d'avidit ce spectacle
+oubli et ne s'ennuyait pas.</p>
+
+<p>Au moment de la communion, il fut fort tonn; tous dfilaient
+pour se rendre a la sainte Table. On arriva son rang,
+les voisins sortirent, sa soeur aussi. Il se vit seul. Le vide lui
+causa une impression trange...</p>
+
+<p>Cependant sa soeur recevait l'Enfant-Jsus en la crche de
+son coeur et le rchauffait de l'ardeur de sa prire pour le jeune
+incrdule. De son ct, le libre-penseur, prt rsister firement
+aux sollicitations de tous les chrtiens assembls dans l'glise,
+succombait sous le poids de l'isolement o l'avaient laiss ses
+quelques voisins; disons le mot: il eut peur.</p>
+
+<p>Un souvenir d'enfance domina son esprit, il tomba deux
+genoux, et une explosion de sanglots sortit de sa poitrine...</p>
+
+<p>La jeune fille cependant revenait dvotement; elle voit cette
+abondance de larmes, et son frre qui se penche son oreille
+pour lui dire: Ma soeur, sauve-moi! Un prtre! je suis cras
+sous le poids de mon indignit! Un prtre! un prtre!</p>
+
+<p>Ce fut sa soeur qui eut modrer l'impatience de ce nophyte.
+ l'issue de la crmonie, le prtre fut trouv, et bientt le
+jeune homme embrassait sa mre, en lui disant: Je vous rends
+votre fils.</p>
+
+<p>On ne reposa point en cette belle nuit, pas plus qu' la crche
+de Bethlem, et six heures du matin tous deux taient revenus
+ la mme place en l'glise de Notre-Dame-des-Victoires.</p>
+
+<p>Au moment de la communion, tous quittrent leur rang pour
+aller la sainte Table; l'tudiant les suivait. Une jeune fille
+restait seule prosterne deux genoux, et le pav qui avait
+reu la nuit les larmes de repentir, recevait encore des larmes;
+mais c'taient des larmes de joie.</p>
+
+<a name="24"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+<p>24.&mdash;SAGESSE ET FOLIE.</p>
+
+<p>Vers l'anne 18l0, vivait Clermont en Auvergne un
+ouvrier serrurier, travailleur habile et courageux, mais
+qui malheureusement se livrait de temps en temps quelques
+excs. la suite d'un cart de rgime, qui l'avait rendu
+momentanment malade, il passa une nuit fort agite: il eut
+un songe, dans lequel sa soeur qui tait morte en religion lui
+apparut, lui reprocha son inconduite, et le conjura de revenir
+aux sentiments dont leurs parents leur avaient toujours donn
+l'exemple.</p>
+
+<p>Cette apparition lui fit une telle impression qu'il se leva, se
+rendit a l'glise la plus proche, et, comme elle tait encore ferme,
+il se mit genoux sur les marches et attendit l'ouverture
+des portes; il entra alors, entendit la messe, s'adressa M. le
+cur et revint de nouveau aprs son repas. Pendant les deux
+jours suivants il fit la mme chose: le changement qui s'tait
+opr en lui parut si trange que le matre de l'auberge o il
+logeait pensa qu'il avait affaire un fou, et pria le mdecin de
+venir examiner son locataire.</p>
+
+<p>Aux interrogations du mdecin, l'ouvrier rpondit: Monsieur
+le docteur, je vous remercie de votre intrt; mais je me porte
+bien; j'ai t fou, il est vrai, je l'ai mme t longtemps,
+mais je suis guri; je le sens, Dieu merci; je me trouve en possession
+de mon bon sens, et puis j'ai un docteur que je vois tous
+les jours, et que je vais encore aller trouver; je vous demande
+la permission de ne pas en changer. Il revint son auberge
+aprs une dernire visite l'glise, paya sa note, fit son paquet
+et se mit en route pour Paris, o, marcheur intrpide, il arriva
+en cinq jours; l il se remit courageusement au travail; debout
+avant le jour, il n'allait l'atelier qu'aprs avoir entendu la
+messe, et pendant une anne entire il ne porta pas ses lvres
+une seule goutte de vin.</p>
+
+<p>Une autre preuve l'attendait. Il s'tait fait une loi de ne pas
+travailler le dimanche, les railleries ne purent triompher de sa
+rsistance. Patrons et ouvriers conspiraient contre lui; on lui
+remettait un travail soi-disant press le samedi soir, il offrait
+de travailler la nuit, mais son offre tait repousse; il fallait
+passer la caisse et rgler son compte, cela lui arriva dans
+douze ateliers.</p>
+
+<p>Ce fut alors qu'il rencontra une personne dont les sentiments
+pieux taient conformes aux siens; il l'pousa, et se mit travailler
+pour son compte. Dieu bnit son travail et il parvint
+se procurer une petite fortune.</p>
+
+<p>tant all dans une ville d'eaux thermales pour la sant de
+sa femme, le gnreux chrtien s'y fixa et pendant huit ans
+prit part toutes les oeuvres charitables. Entr dans la confrence
+de Saint-Vincent-de-Paul, il s'adonna de tout son coeur
+au soulagement physique et moral des familles qui lui taient
+confies, il ne remettait jamais d'un jour la visite leur rendre
+et se montrait gnreux leur gard. Il s'enqurait, la fin de
+chaque sance, de l'absence de ceux de ses confrres qui ne
+s'taient pas prsents, et se chargeait avec bonheur de leur
+porter leurs bons pour viter tout retard dans la dlivrance des
+secours.</p>
+
+<p>Les souffrances ne lui furent pas pargnes; opr plusieurs
+fois de la cataracte sans succs, il tait presque aveugle, mais
+cette infirmit ne l'empchait pas de faire des courses nombreuses
+pour le service des pauvres, ou de se trouver devant la
+porte de l'glise avant qu'elle ne s'ouvrit; c'tait une habitude
+qu'il ne perdit jamais; il servait genoux six ou sept messes
+tous les jours. Il s'teignit, il y a quelques annes, dans une
+maison de charit de Marseille au moment o il se prparait
+un acte de pit dsir depuis longtemps: un plerinage
+Jrusalem. On a retrouv dans des lettres crites par lui des
+preuves que l'<i>Imitation</i> tait sa lecture favorite.</p>
+
+<p>Ce fervent chrtien mrite d'tre cit comme un modle de
+parfaite conversion.</p>
+
+<a name="25"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+<p>25.&mdash;LE TERRIBLE ARTICLE.</p>
+
+<p>Lors de mon dernier sjour en Normandie, raconte un
+mdecin bien connu, le maire d'une commune voisine de
+Caen, s'affichant depuis longtemps comme libre-penseur,
+devint malade de la poitrine. Sa femme et sa fille, personnes
+pieuses, voyant que son tat tait menaant, usrent de toutes
+leurs industries pour obtenir qu'il laisst venir le prtre. la
+fin, il leur dit: Eh bien! soit, faites-le venir, votre cur;
+mais avertissez-le que je lui dirai son fait.</p>
+
+<p>Les deux pauvres femmes allrent trouver le cur de la paroisse,
+ qui elles rapportrent cette rponse. Il parut trs peu
+s'en effrayer, car il les pria d'annoncer sa visite pour le lendemain.</p>
+
+<p>Le lendemain donc il se rendit chez le malade, et fut immdiatement
+introduit dans sa chambre. Il le trouva tenant la
+main un journal.</p>
+
+<p>Monsieur le cur, lui dit celui-ci brle-pourpoint, vous me
+surprenez relisant la loi Ferry. J'en tais prcisment l'article
+7. Que pensez-vous de cet article?</p>
+
+<p>&mdash;Je pense, rpliqua le cur, aprs un moment de rflexion,
+que vous en tes galement un article qui devrait vous proccuper
+bien davantage.</p>
+
+
+<p>&mdash;Et cet autre article, quel est-il?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ose vous le dire.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, monsieur le cur, parlez; vous savez que je n'aime
+pas les mystres. Et il appuya sur ce mot d'un ton trs significatif.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque vous l'exigez, reprit le prtre, je parlerai, quoi qu'il
+m'en cote. Sachez donc que l'article auquel j'ai fait allusion,
+c'est... l'article de la mort. Et il se retira.</p>
+
+<p>Le libre-penseur savait bien qu'il tait gravement atteint,
+mais il ne se croyait pas si prs du moment fatal. La dclaration
+du prtre le jeta dans la stupeur, et, grce sans doute aux
+prires de son pouse et de sa fille, la stupeur produisit l'effroi,
+avec le dsir de la conversion.</p>
+
+<p>Quelques jours aprs, il faisait appeler le mme prtre et se
+rconciliait sincrement avec Dieu.</p>
+
+<a name="26"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+<p>26.&mdash;LE TROTTOIR.</p>
+
+<p>Vous ne sauriez concevoir le nombre et la varit des
+petits contentements que l'on prouve dans la pratique de
+l'abngation et de l'obligeance sur le trottoir, dans les
+grandes villes et surtout Paris. Suivons celui-ci, qui est des
+plus troits.</p>
+
+<p>Un insolent vous voit venir, et il indique par son attitude une
+certaine rsolution l'impolitesse. Vous descendez froidement,
+et: Passe sans obstacle, homme fort, je triomphe de toi et de
+moi!</p>
+
+<p>Un peu plus loin, une pauvre femme, mal vtue et bien modeste,
+vous voit venir aussi; dj elle cherche la place de son
+pied sur le pav glissant. Vite vous la devancez... Un hommage
+ la pauvret, que tout le monde opprime ou ddaigne, est
+chose bien louable.</p>
+
+<p>Plus loin encore, le passage est scabreux: sur la chausse,
+de la boue, des paveurs, un tombereau d'ordures suivi de plusieurs
+charrettes. Pour vous le pril et la souillure de la rue,
+pour les autres le trottoir. On a compris, et on vous salue avec
+un air d'admiration et de sympathique reconnaissance.</p>
+
+<p>Ah! nous oublions trop la fcondit merveilleuse des principes
+chrtiens. Le moindre devoir rempli a des approximatifs
+imprvus qui naissent sous nos pas pour nous produire un surcrot
+de mrite et un salaire de dlicieux plaisirs! Vous ne
+vouliez tre que patient avec courage, vous devenez tout de
+suite bienveillant sans effort; puis votre bienveillance va se
+transformer en une sorte de vertu gracieuse qui dterminera
+l'apparition d'une foule de charmants petits faits.&mdash;Le trottoir
+tait hier une arne o votre orgueil subissait un pugilat onreux;
+aujourd'hui, c'est la plate-bande d'un jardin o les fleurs
+s'panouissent.</p>
+
+<p>Mon point de vue une fois accept, je dfie que l'on trouve
+une situation et un lieu plus commodes pour acqurir le got
+du devoir et s'y fortifier petit petit. Tout en allant vos
+affaires, vous accomplissez, une multitude d'actes vertueux qui
+laissent derrire vous une prcieuse semence. Avec le droit,
+vous semiez des cailloux; avec le devoir, vous semez de bons
+exemples. De plus, votre patience se fortifie, et vous faites la
+conqute de l'humilit, la plus belle des vertus.</p>
+
+<p>Il y a quelques annes, pour me rendre mon bureau, je
+suivais chaque matin la rue du Four. Trs souvent j'y rencontrais
+un homme dont le vtement indiquait un ouvrier son
+aise.</p>
+
+<p>Nous nous croisions. Je descendais toujours du trottoir. Lui
+recevait l'hommage et continuait toujours de son pas vainqueur.</p>
+
+<p>Un matin, la rue tait plus malpropre et plus obstrue que
+d'ordinaire. Il y avait vraiment du mrite a cder la belle place.
+Je voyais venir mon superbe ouvrier. Il crut que je ne m'excuterais
+pas de bonne grce. Il souriait insolemment et se disposait
+ me faire obir.</p>
+
+<p>Je me sacrifiai propos, sans hsitation, mais non pas sans
+dignit.</p>
+
+<p>Cela le surprit. Il se retourna et me suivit des yeux, jouissant
+de mes difficults avec un air de bravade.</p>
+
+<p>J'avais aussi tourn la tte; son orgueil imbcile se brisa
+contre un regard fixe et froid que je maintins sur lui pendant
+quelques secondes. Je sentis qu'il m'en garderait rancune.</p>
+
+<p>En effet, le lendemain, le surlendemain encore, il me parut
+courrouc. Une rsistance de ma part lui et t bien agrable!
+Il l'attendit en vain.</p>
+
+<p>Un des jours suivants, la pluie se mit tomber tout coup.
+La rue du Four ressemblait un de ces chemins vicinaux de la
+Brie pouilleuse, o le paysan mont sur son ne ne se hasarderait
+pas l'hiver, par crainte d'y perdre sa monture.</p>
+
+<p>Les pitons, bien ou mal vtus, les marchandes de noix ou
+de maquereaux se remisaient sous les grandes portes. Quoique
+muni d'un parapluie, je fis de mme, et je me mlai un groupe
+de pauvres gens qui attendaient la fin de la giboule en geignant.</p>
+
+<p>Mon homme tait l! Nous nous regardmes du coin de l'oeil.
+Il paraissait de mchante humeur, et la pluie le contrariait
+videmment plus qu'aucun de ses voisins.</p>
+
+<p>Je prononai son intention quelque phrase banale sur le
+temps.</p>
+
+<p>Il rpondit, comme se parlant soi-mme:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, un joli temps, quand on est press! Je suis attendu
+dans une maison, cent pas d'ici, chez des bourgeois. Je voudrais
+y arriver propre, et il faut que je reste l. Je vais peut-tre
+manquer une bonne affaire.</p>
+
+<p>Je devinai que mon parapluie lui faisait envie, et me plaant
+brusquement bien en face de lui:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, lui dis-je en affectant une politesse souriante,
+si vous tes attendu dans le voisinage, prenez mon parapluie.
+Vous le renverrez par une domestique ou un concierge; il vous
+suffira de remarquer le numro de la maison en sortant d'ici.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur, si j'allais garder votre parapluie? Vous
+ne me connaissez pas.</p>
+
+<p>&mdash;Si, si, je vous connais.</p>
+
+<p>L'ouvrier crut une allusion sur ses arrogances passes
+envers moi. Il devint rouge. Je continuai du ton le plus aimable:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous connais aussi bien que vous vous connaissez
+vous-mme, et je suis sr que vous me renverrez tout de suite
+mon parapluie. Le voil, partez vite.</p>
+
+<p>Il se laissa faire. Au bout de dix minutes, mon parapluie me
+revenait avec une bonne femme qui fit trs verbeusement la
+commission de reconnaissance.</p>
+
+<p>Je devais m'attendre un changement radical dans les procds
+de mon homme. Il guettait une premire rencontre. Pour
+moi je tenais peu une liaison au moins inutile. la premire
+rencontre, je passai vite. Il ne put que m'envoyer un beau salut,
+que je lui retournai par un geste trs civil: un salut d'gal
+gal.</p>
+
+<p> partir de cette minime obligeance dont j'avais honor son
+caractre, je remarquai que non seulement mon fier ouvrier
+descendait du trottoir la hte pour me faire place, mais encore
+qu'il avait renonc ses anciennes prtentions; car je m'amusais
+ l'tudier, et je le vis plus d'une fois, distance, cder le
+pas avec un empressement semblable au mien. Il se christianisait
+sans le savoir!</p>
+
+<p>Les lois de Dieu sont grandes! Le moindre acte imprgn
+du sentiment chrtien a quelquefois des consquences d'une
+tendue extraordinaire. Nous n'en sommes pas toujours tmoins.</p>
+
+<p>Un dimanche, par un beau jour de mai, je me promenais de
+long en large sur la place Saint-Sulpice, en attendant la messe
+basse de neuf heures.</p>
+
+<p>Si peu que je fisse attention aux personnes qui passaient prs
+de moi, il m'tait impossible de ne pas voir le profond salut que
+venait de m'adresser un promeneur.</p>
+
+<p>Ai-je besoin de dire que c'tait encore mon ouvrier? Sa confortable
+toilette l'avait transform!</p>
+
+<p>Prcisment parce qu'il me parut dispos la discrtion,
+sinon au respect, je l'abordai.</p>
+
+<p>Il avait le sourire fin. Il parlait peu. Ses paroles n'taient
+point oiseuses. J'usai les banalits de la conversation sans qu'il
+y rpondit rien que des monosyllabes. Et puis je me tus.</p>
+
+<p>Le brave homme me dclara alors que mon opinitret
+descendre du trottoir, pour lui cder la place, l'avait fort surpris,
+fort intrigu, et qu'en dernier lieu, alors qu'il me supposait
+irrit enfin par sa bravade tout directe, mon extrme obligeance
+au sujet du parapluie avait boulevers son humble
+raison. Il me supposait un but, un motif. Il cherchait, il ne
+comprenait pas.</p>
+
+<p>&mdash;Comment vous appelle-t-on? lui dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Jean.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un nom favorable. Monsieur Jean, autrefois le trottoir
+de la rue du Four tait pour vous l'instrument d'un orgueilleux
+despotisme. Chacun se sentait contraint de descendre
+votre approche. Depuis que je vous ai prt mon parapluie...</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, monsieur, depuis l'histoire du parapluie, j'agis
+tout autrement. J'ai eu l'ide de faire comme vous! D'abord je
+suis descendu pour les femmes et pour les vieillards, petit petit
+je suis arriv descendre pour tout le monde; et, vous ne le
+croiriez pas! aujourd'hui, si quelqu'un me prvient, cela me fait
+de la peine; il me semble que l'on a mauvaise opinion de moi,
+et que l'on me prend pour un homme d'un trs vilain caractre.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, votre orgueil a fait place l'esprit de douceur;
+vous vous tes amlior; vous tes entr dans la bonne voie;
+peut-tre irez-vous loin dans cette voie o l'on ne recueille que
+des plaisirs, tout en purant et en grandissant son caractre.
+Mon but est atteint.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qu'est-ce que vous y gagnez? Qu'est-ce que cela
+vous fait?</p>
+
+<p>Je lui montrai l'glise. Il me rpondit par une grimace. Un
+banc tait l. J'allai m'y asseoir. Sur un imperceptible signe
+amical, le brave Jean vint prendre place prs de moi, non sans
+rire sous cape, convaincu qu'il tait que j'allais le prcher.</p>
+
+<p>Le prcher! je n'aurais eu garde. Il y a temps pour tout.
+chacun sa fonction, d'ailleurs. Mon nophyte tait un homme
+de quarante ans, un brave ouvrier; son instinct le portait au
+bien assez directement; avec lui il suffisait d'agir trs simplement.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Jean, je vous montrais du doigt l'glise, o je
+vais aller entendre la messe tout l'heure. Vous, vous n'allez
+pas la messe, je le sais. Je l'ai compris votre grimace. Mais
+vous irez un jour comme moi.</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne m'tonnerait pas trop. Vous avez dj fait un
+miracle mon profit.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas toujours t pieux; je le suis devenu l'aide
+de la rflexion. Il plut Dieu de dcider mon retour par ce chemin.
+Mon seul mrite est d'avoir obi son impulsion: nous
+ne saurions jamais, en face de lui, prtendre un autre mrite
+que celui de l'obissance.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pour obir ainsi, il faut croire en Dieu; et il ne dpend
+pas de nous de croire!</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher Jean, vous vous trompez. Sans vous rien dire
+de la grce, ce qui ressemblerait une prdication, je vous
+affirme qu'il dpend de nous de croire.</p>
+
+<p>&mdash;-Alors je n'y comprends plus rien.</p>
+
+<p>&mdash;Compreniez-vous mon empressement descendre du trottoir
+lorsque vous approchiez, et l'offre de mon parapluie?</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, monsieur, est-ce que vous voulez me rendre dvot?</p>
+
+<p>&mdash;Ne riez pas. Vous tes bien devenu patient, mme obligeant,
+sur ce trottoir o vous vous pavaniez en roi il y a six
+semaines.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est bien drle! S'il y a un secret, dites-le-moi. Par
+exemple, je ne m'engage pas rien faire de contraire mes
+opinions.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous avez des opinions! Dites-moi, vous avez aussi
+de la loyaut?</p>
+
+<p>&mdash;Pour a, je m'en vante.</p>
+
+<p>&mdash;Cela suffit. Tant qu'une seule vertu catholique demeure
+dans l'homme, elle peut devenir, elle devient tt ou tard une
+fondation sur laquelle la Providence divine rebtit tout l'difice
+ruin. Ah! vous tes loyal! Eh bien, Dieu vous connat, il vous
+suit au travers du monde, et il vous aidera.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher monsieur, vous tapez bras raccourci sur tout
+ce qu'il y a dans ma tte. Pour un rien, je me mettrais en colre.
+Mais je ne veux pas tre ingrat envers vous. Faites
+votre affaire; cette fois-ci je vous coute trs srieusement.</p>
+
+<p>&mdash;Bien. Une remontrance vous ennuierait; vous hausseriez
+les paules. De longues explications religieuses et morales
+auraient peu prs le mme rsultat. Vous billeriez dans le
+creux de votre main.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, si l'on vous disait: La foi vous viendra, la
+condition d'un acte simple et loyal accompli en moins de dix
+minutes, et qui n'aura pas d'autre tmoin que Dieu, vous accepteriez
+la foi?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'accepterais...</p>
+
+<p>Je me levai; l'ouvrier se leva. Nous marchmes petits pas
+en regardant l'glise.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Jean, savez-vous encore votre <i>Pater</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Oh!...</p>
+
+<p>&mdash;Et pourriez-vous le rciter couramment?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, quoique cela ne me soit pas arriv trois fois depuis
+ma premire communion.</p>
+
+<p>&mdash;Voici l'glise devant nous. Entrez froidement. Si un murmure
+s'lve dans votre esprit, faites-le taire; dites-vous: J'ai
+promis d'tre loyal, je dois tre loyal.</p>
+
+<p>&mdash;Je le serai.</p>
+
+<p>&mdash;Vous irez au bnitier, que les fidles assigent quelquefois.
+Vous prendrez de l'eau bnite. Vous ferez le signe de la croix
+lentement et la tte haute, en homme de coeur qui a contract
+une obligation et qui la remplit. Puis vous vous isolerez au
+milieu de la foule. Alors recueillez-vous l'espace d'une minute;
+rappelez-vous la promesse qui vous engage et que vous tes
+tenu dgager strictement. Faites ensuite de nouveau le signe
+de la croix, et debout, une main dans l'autre main, rcitez le
+<i>Pater</i> voix basse, doucement, trs doucement. Vous ferez ensuite
+encore un signe de croix, et vous sortirez de l'glise.</p>
+
+<p>&mdash;Aprs cela?</p>
+
+<p>&mdash;Rien.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi hsitez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;C'est plus difficile que cela ne le parat.</p>
+
+<p>&mdash;Moins difficile que de cder la place sur le trottoir.</p>
+
+<p>&mdash;Et si je faisais ainsi que vous me l'avez dit, vous pensez..?</p>
+
+<p>&mdash;Je pense que cet acte bien simple sera un jour votre plus
+grand et votre plus beau souvenir. Mais si vous ne vous sentez
+pas maintenant l'nergie et la loyaut ncessaires ...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! on ne doit pas remettre ces choses-l au lendemain.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu; je vous prdis que vous serez bientt un solide et
+fier catholique.</p>
+
+<p>Je lui serrai la main, et je m'loignai rapidement, sans dtourner
+la tte, demandant Dieu de faire le reste.</p>
+
+<p>Pendant un mois, loin de chercher Jean, je l'vitais. Mais
+Paris est bien moins grande ville qu'on ne le pense. Jean m'avait
+guett, m'avait suivi, et il tait parvenu connatre mon nom
+et mon adresse, plus avanc en cela que moi, qui ne savais de
+lui que son prnom de Jean.</p>
+
+<p>Un matin je reois une lettre de faire-part. Il s'agissait d'un
+mariage pour le lendemain, entre M. Marteau et Mlle Gilquin,
+qui m'invitaient assister la bndiction nuptiale. Des noms
+inconnus; cela arrive de temps en temps. On cherche. Est-ce
+mon boulanger, mon fruitier, mon picier? Ici se rencontrait
+un obstacle bizarre: M. Marteau exerait la profession de fabricant
+de formes pour chaussures.</p>
+
+<p>Je stimulai mes souvenirs: aucune lumire. la fin, je remarquai
+que le fabricant de formes de chaussures avait, entre
+autres prnoms, celui de <i>Jean</i>. Mais une observation de l'autre
+Jean m'tait demeure dans la mmoire: J'ai de petits enfants,
+m'avait-il dit... Le Jean du trottoir tait donc mari; ce ne
+pouvait tre mon nophyte. Et cependant quelque chose me
+disait que ce devait tre lui...</p>
+
+<p>Mon incertitude cessa bientt.</p>
+
+<p>Je venais de dner: j'allais sortir. Un timide coup de sonnette
+m'annonce un visiteur. On ouvre. J'coute le nom:
+M. Jean Marteau.</p>
+
+<p>C'tait le mien! c'tait mon ouvrier de la rue du Four et de
+la place Saint-Sulpice!</p>
+
+<p>&mdash;Entrez, monsieur Jean, asseyez-vous. Eh bien! vous allez
+donc vous marier?</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, oui, monsieur, demain.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il me semblait que vous tiez dj mari?</p>
+
+<p>&mdash;Pas prcisment. Si vous me le permettez, je vous expliquerai
+la chose. Je vous ai adress une lettre de faire-part avec
+l'espoir que vous viendrez l'glise, parce que c'est vous qui
+avez fait mon mariage; aussi est-ce surtout cause de vous
+que j'ai fait imprimer des lettres de faire-part.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, j'ai fait votre mariage?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement. Ah! c'est un peu long a expliquer.</p>
+
+<p>&mdash;Mettez-y le temps, et ne trouvez pas mauvais que je rie
+d'abord, cette ide que j'ai fait votre mariage sans savoir ni
+votre nom, ni votre profession, ni votre adresse.</p>
+
+<p>&mdash;Le bon Dieu sait le nom et l'adresse de tout le monde. Il
+a eu sa belle part dans l'affaire.</p>
+
+<p>L'honnte garon tait mu. Il n'avait pas dit: Dieu, mais le
+<i>bon Dieu</i>. Je ne sentis jamais si bien la diffrence. Dieu, ce
+n'est trs souvent que le terme plus ou moins banal des panthistes
+et des philosophes, qui en font, au plus beau, le synonyme
+de l'tre suprme des rpublicains de 93. Le <i>bon Dieu</i>,
+c'est le terme de prdilection des catholiques, qui ne craignent
+pas d'afficher une foi nave de bonne femme ou de petit enfant:
+ds qu'un homme, en parlant de Dieu, dit le <i>bon Dieu</i>, je vois
+le fond de son coeur et je puis lui tendre la main.</p>
+
+<p>Je tendis la main Jean. Je compris, avec une joie intime,
+que la providence de Dieu avait fait mrir le grain que j'avais
+sem. Me voil donc silencieux prs de mon cher visiteur, dont
+le visage s'panouit ds les premiers mots de l'histoire qu'il va
+raconter.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, avant notre rencontre de la rue du Four et de
+la place Saint-Sulpice, j'avais des dfauts insupportables. J'ai
+le droit de les avouer, puisque je ne les ai plus. Je me grisais
+quelquefois, et je battais ma bonne femme de loin en loin. Vous
+m'avez enseign la patience; cela fut pour moi la meilleure des
+prparations. Ensuite, vous m'avez pouss dans l'glise au
+moment propice. Il en est survenu comme un miracle. Mais
+votre <i>Pater</i> m'a fait passer, je vous l'assure, une rude journe!
+Pour tenir loyalement ma parole, il m'a fallu plus de force et
+de courage qu'il ne m'en faudrait dans une lutte contre dix
+hommes. Vous avez oubli, peut-tre?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas oubli, et je vois que le <i>Pater</i> a t bien dit.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Seigneur! Il faut que je l'aie dit comme on ne le dit
+jamais, car en sortant de l'glise, voyez-vous, je ne savais que
+devenir. Je me sentais moiti heureux, moiti exaspr en dedans
+de moi. Tout coup je me trouve, ma grande surprise,
+en face de la maison que j'habite. Je croyais chercher un estaminet
+pour m'y tourdir, et je revenais chez moi. Je monte,
+j'entre; je prends une chaise: je ne dis rien. Ma femme me
+regarde, et elle s'crie: Mon Dieu! Jean, est-ce que tu es
+malade? Le moyen, aprs cela, de croire que le <i>Pater</i> tait
+une petite chose insignifiante! Il m'avait si bien boulevers,
+que l'on me croyait malade. Je rassure ma femme; je lui dis de
+s'asseoir prs de moi, et je lui raconte ce qui venait de m'arriver.
+Vous pensez bien que je lui avais parl de vous souvent, et
+qu'elle vous connaissait on ne peut mieux sans vous avoir jamais
+vu. Elle m'coutait, sans souffler mot, en ouvrant de grands
+yeux. Quand j'ai fini, savez-vous ce que fait ma femme? Elle
+se prend pleurer, mais pleurer de tout son coeur! Et moi,
+Jean, un homme, je fais comme elle. Cela ne m'tait peut-tre
+pas arriv depuis vingt-cinq ans. Enfin, nous nous apaisons,
+et je me trouve soulag: petite pluie abat grand veut. Je voyais
+ma femme bien heureuse; j'tais aussi bien gai, bien heureux.
+Nous allons faire une promenade hors barrire avec les enfants.
+Vous vous souvenez que c'tait un dimanche?</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en souviens.</p>
+
+<p>&mdash;Nous causions de vous, de votre parapluie, du trottoir, de
+l'glise, des signes de croix que j'avais faits et que pour un rien
+j'aurais recommencs toutes les dix minutes. Oui, monsieur!
+j'en prouvais un tel besoin, qu'en apercevant le calvaire de
+Vaugirard, le coeur m'a battu, et j'ai doubl le pas comme malgr
+moi pour saluer le calvaire et faire le signe de la croix.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le lui deviez bien.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai. Aussi, est-ce justement ce que j'ai dit ma
+femme. Nous tions, vers cette poque, la fin de mai, car il
+me semble tantt que cela date d'hier, tantt que cela date de
+dix ans. Le soir, au retour de la promenade, une glise se rencontre
+devant nous. On disait la prire du mois de Marie. Nous
+entrons, avec les petits. Et je vous recommence mon <i>Pater</i>,
+notre <i>Pater</i>. Ah! monsieur, que je l'ai bien dit cette fois, et
+que cela m'a fait de plaisir! Mes enfants, me voyant prier,
+priaient aussi d'une petite faon grave. Moi, Jean, un ouvrier,
+debout au milieu de ces enfants et de leur mre qui priaient
+dans l'glise; ...pour la premire fois de ma vie, je me suis senti
+l'importance d'un pre de famille et d'un citoyen.&mdash;Je ne vous
+fatigue pas?</p>
+
+<p>&mdash;Ho!...</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, nous sommes rentrs chez nous et j'ai promis
+que je ne me griserais plus, et que je ne battrais plus jamais
+ma femme. Mais il y avait autre chose encore, dont ma bonne
+Franoise n'osait pas me parler; nous tions maris la ville,
+mais pas l'glise. Maintenant, mon cher monsieur, vous en
+savez autant que moi.</p>
+
+<p>J'tais ravi; j'avais les larmes aux yeux. Jean riait de plaisir,
+un peu d'orgueil, et de l'air d'un homme qui est sr de se
+rendre infiniment agrable. Il n'avait pas fini.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez donc bien, monsieur, que c'est vous qui avez
+fait mon mariage, et que je devais vous inviter venir l'glise
+demain.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon brave Jean, j'irai; j'irai avec plus de satisfaction
+et plus d'empressement dix fois, mille fois, que si vous tiez un
+millionnaire ou un prince.</p>
+
+<p>&mdash;J'en tais bien sr. Mais je dois vous dire encore un petit
+mot. Nous marier l'glise, c'tait la moindre chose; nous
+avons fait mieux que cela. Moi, je n'aime pas les demi-mesures.
+Devinez-vous, ah?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ah!</p>
+
+<p>&mdash;Chut! Il ne faut pas toucher ces affaires-l en riant;
+vous le savez mieux que personne. Ma femme et moi, nous
+avons communi ce matin, et bien communi tous deux, je
+vous le certifie. Ainsi, vous aviez raison, monsieur; en me
+quittant sur la place Saint-Sulpice, il y a cinq semaines, vous
+prophtisiez. Oh! j'entends encore votre dernire parole: Jean,
+je vous prdis que vous serez un jour un solide et fier chrtien!
+Je le suis! mes enfants le seront comme leur pre!</p>
+
+<p>Nous causons encore un moment, aussi attendris l'un que
+l'autre, puis il me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, monsieur, demain donc.</p>
+
+<p>Le lendemain, j'assistai la messe du mariage. Il y avait
+peu de monde: une dizaine de personnes et cinq ou six enfants.
+Je faisais, avec tout le soin possible, honneur aux maris par
+l'aristocratie de ma mise. Pour la premire fois et la seule fois
+de ma vie, je regrettai de n'avoir pas un ruban rouge et une
+croix ma boutonnire!</p>
+
+<p>Aprs la messe, j'allai faire ma visite aux nouveaux poux
+dans la sacristie. On m'attendait videmment. Je fus salu
+comme ne le fut jamais un personnage d'importance: les enfants
+surtout me regardaient d'un air de vnration trs amusant.</p>
+
+<p>Mais voici Jean en habit noir, bien gant, bien cravat,
+chaussure parfaite, une physionomie tellement digne, que
+j'hsitais le reconnatre.</p>
+
+<p>Je lui serrai la main en ami, et je voulus faire un petit discours
+affectueux, un petit compliment d'homme du monde et de chrtien.</p>
+
+<p>Notre motion dura bien deux trois minutes, aprs quoi
+chacun rentra en possession de sa libert d'esprit. J'ai pu dire
+ces braves gens...</p>
+
+<p>Eh! qu'importe ce que j'ai dit et comment cela finit! Et si
+j'acceptai d'tre un convive de la noce! Et ce que Jean a fait
+depuis! Il est converti, voil tout!</p>
+
+<p>Jean prospre, sans hte; Jean s'attache bien moins acqurir
+une fortune qu' constituer une famille. Quand vous
+rencontrez sur le trottoir un luron de haute mine, qui vous cde
+la place avec une politesse inusite, ce doit tre lui.</p>
+
+<p>(<i>Venet</i>, Extraits.)</p>
+
+<a name="27"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+
+<p>27.&mdash;UN FILS QUI TOMBE DANS LES BRAS DE SON PRE.</p>
+
+<p>Un jeune prtre attach l'Htel-Dieu de Paris est appel
+un soir prs d'un homme qui venait d'tre apport tout
+meurtri, tout sanglant, la suite d'une rixe de cabaret.
+En proie une surexcitation extrme, le malheureux puise le
+peu de force qui lui reste en maldictions et en blasphmes. La
+vue du prtre ne fait qu'augmenter sa rage. Vainement le ministre
+du Dieu de paix s'efforce de ramener des sentiments
+meilleurs ce coeur ulcr; son zle demeure impuissant et la prudence
+le force mettre fin des instances videmment inutiles.</p>
+
+<p>Le prtre s'loigne donc, le coeur bris. Le lendemain matin,
+il revient tout anxieux l'hpital.</p>
+
+<p>&mdash;La nuit a t terrible, lui dit la bonne Soeur qui a veill
+au chevet du misrable. Il n'a eu ni un moment de repos, ni un
+moment de silence; toujours des douleurs atroces, toujours des
+blasphmes! Il n'y a pas plus d'une demi-heure qu'il est calme.
+Sa fureur s'est apaise pendant qu' la prire nous rcitions les
+litanies du Saint Nom de Jsus.</p>
+
+<p>&mdash;Avant ma messe, je vais le voir un instant; ma Soeur,
+prions pour lui.</p>
+
+<p>Puis, sur la pointe du pied, l'abb alla s'agenouiller prs du
+lit o l'tranger tait couch... Il ne s'agitait plus, et ses yeux
+taient ferms. Mon Dieu! dit tout bas le charitable prtre,
+prolongez ce calme pour que je puisse, avec votre grce, faire
+descendre dans cette me quelques penses de repentir et de
+confiance.</p>
+
+<p>Aprs avoir dit ces mots avec une grande ferveur, l'aumnier
+s'tait relev et allait se rendre la sacristie. Il avait dj
+fait quelques pas dans cette direction lorsqu'il revint tout
+coup vers le lit... Puis, ayant pris dans son brviaire une image,
+il l'attacha aux rideaux, de manire ce que le bless pt la
+voir lorsqu'il se rveillerait. Cette image reprsentait saint
+Stanislas Kostka en oraison devant une statue de la sainte
+Vierge.</p>
+
+<p>Mont a l'autel, l'aumnier avait peine se dfaire de la
+pense du malade. Dans cette multitude d'tres souffrants,
+combien n'y en avait-il pas de plus intressants que lui? Cependant
+c'tait celui-l qui le proccupait le plus; et, durant le
+saint sacrifice, il pria pour lui plus que pour les autres.</p>
+
+<p>La messe termine, le prtre, dans un grand recueillement,
+faisait son action de grces, quand une Soeur, celle qui il
+avait parl le matin mme en entrant dans la salle, vint lui
+dire d'un air radieux:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur l'abb, il vous demande...</p>
+
+<p>&mdash;Qui?</p>
+
+<p>&mdash;L'homme du numro 48... le furieux d'hier soir.</p>
+
+<p>&mdash;Les fureurs lui sont-elles revenues?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non; il est maintenant doux comme un agneau. Il
+vous demande...</p>
+
+<p>&mdash;Que Dieu soit bni!... htons-nous.</p>
+
+<p>Les voici tous les deux auprs du malade... Il ne s'agite plus,
+il ne se tord plus sur son lit... Son visage n'est plus enflamm,
+ses yeux ne lancent plus d'clairs, sa bouche ne blasphme
+plus. demi assis sur sa couche, il a les yeux fixs sur une
+image qu'il tient dans une de ses larges mains; de l'autre, il
+essuie la sueur froide qui ruisselle sur son visage... Sa proccupation
+est telle qu'il n'entend ni ne voit le prtre et la Soeur
+arrivs prs de lui... Enfin l'inconnu, levant les yeux, eut
+comme un sourire de reconnaissance sur ses lvres, qui, la
+veille, ne profraient que maldictions et blasphmes; et, d'une
+voix presque douce, il demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Qui a attach cette image au rideau de mon lit?</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi, rpondit l'abb.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous me connaissez?</p>
+
+<p>&mdash;Aucunement.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi donc avez-vous mis prs de moi l'image de saint
+Stanislas?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que j'ai grande confiance en lui.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... vous n'avez pas eu d'autres raisons?... C'est que
+moi, ajouta-t-il en passant sa main sur son front, c'est que
+moi aussi... j'ai aim ce nom... je l'aime encore...</p>
+
+<p> ces mots, l'inconnu porta l'image ses lvres: des pleurs
+jaillirent de ses yeux, sa bouche s'entr'ouvrit. Mon Dieu!
+profra-t-il, mon Dieu!...</p>
+
+<p>Et ses convulsions de la nuit le reprirent. Moins violentes
+que celles de la veille, elles ne durrent pas longtemps. Lorsqu'il
+fut redevenu plus calme, il se mit parler, mais comme
+lui-mme; quoique ses yeux fussent grands ouverts, il avait
+l'air de ne voir personne. C'est trange, disait-il, ce nom que
+je ne prononce plus... je le trouve ici, sur cette image... et attach
+ mon lit... Quand ce prtre a donn la communion... j'ai
+pu le regarder... j'ai fix mes yeux sur les siens...; ils ressemblent
+ ceux que j'ai tant fait pleurer!... Hier, j'ai blasphm
+contre lui... Lui et sa robe noire me faisaient horreur!... Un
+tel changement s'est opr en moi pendant sa messe, que, si je
+le revoyais prsent, je le bnirais.</p>
+
+<p>&mdash;Me voici! me voici! s'crie l'abb, me voici prs de vous...
+Je ne sais pas qui vous tes, mais jamais, pour aucun malade
+apport ici, je n'ai ressenti au coeur autant de charit... Je
+donnerais ma vie pour sauver votre me.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon me!... Si vous saviez combien je l'ai souille,
+vous ne penseriez pas me sauver...</p>
+
+<p>&mdash;Arrtez! au nom du Sauveur Jsus, ne dsesprez pas de
+la misricorde divine.</p>
+
+<p>Parlant ainsi, le jeune prtre tait tomb genoux prs du
+lit, tenant les mains de l'tranger dans les siennes et les arrosant
+de ses pleurs.</p>
+
+<p>Aprs quelques instants, l'inconnu, qui ne retirait pas ses
+mains de celles de l'aumnier et qui laissait couler d'abondantes
+larmes, dit d'une voix plus calme:</p>
+
+<p>&mdash;Voil plus de vingt-trois ans... Nantes... que j'ai abandonn,
+que j'ai condamn aux privations, au chagrin, la
+misre peut-tre, ma femme et mon fils...</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! s'cria le prtre en se relevant et en se penchant
+sur l'inconnu, vous avez une femme, un fils!... vous avez habit
+Nantes... Ah! encore un mot, un seul mot, je vous en
+conjure; votre nom?</p>
+
+<p>L'inconnu se nomme. Impossible de douter plus longtemps.
+L'abb Stanislas n'est plus debout, il est dans les bras, sur le
+sein de son pre!... Les battements de leurs coeurs, leurs larmes
+de joie se confondent.</p>
+
+<p>Mais, il n'y avait pas de temps perdre. L'abb parle d'un
+confesseur au pcheur repentant. C'est vous que je choisis,
+rpond celui-ci; je veux vous dclarer tous mes crimes et vous
+dire combien mon odieuse conduite envers votre pieuse mre
+m'a rendu malheureux!</p>
+
+<p>Lorsque le pardon appel par son enfant descendit sur le
+coupable, quelle ne fut pas la joie, l'indicible bonheur et du pre
+et du fils! Le repentant pardonn respirait l'aise, le poids de
+ses pchs ne l'oppressait plus; et le prtre qui avait enlev ce
+poids rptait avec transport: Celui que je vois maintenant
+sur le chemin du ciel, c'est mon pre! Oh! Seigneur, soyez,
+soyez jamais bni!</p>
+
+<a name="28"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+<p>28.&mdash;LE ROSIER DU MOIS DE MARIE.</p>
+
+<p>Papa, disait une enfant de six ans un ancien militaire
+qui, nouveau Cincinnatus, occupait ses loisirs cultiver
+ses jardins et ses champs, donnez-moi ces jolies roses qui
+sentent si bon, et dont la blancheur gale celle des lis.&mdash;Pour
+les effeuiller, sans doute? rpondit le pre l'enfant.&mdash;Non,
+non, rpliqua celle-ci: elles sont trop belles pour cela.&mdash;Mais
+qu'en feras-tu?&mdash;C'est mon secret.&mdash;Ton secret! Le mot est
+risible... Et si je te donnais l'arbuste entier, me dvoilerais-tu
+cet important mystre?&mdash;Cher Papa, donnez toujours; je vous dirai
+plus tard qui je destine ces fleurs.&mdash; la tombe de ta
+pauvre mre, sans doute?&mdash;C'est bien pour ma mre... mais...
+pour ma Mre du ciel. En prononant ces derniers mots, la
+voix de l'enfant avait un accent si pntrant et si doux, que le
+pre, sans en avoir compris le sens, en fut nanmoins profondment
+mu. Il s'avana donc vers le rosier, le dtacha habilement
+de la terre, et le remit entre les mains de sa petite fille,
+qui s'loigna aussitt, emportant avec elle son cher trsor.</p>
+
+<p>Quand la bonne petite rentra au logis, il tait dj tard. Son
+pre l'embrassa plus tendrement encore que de coutume et se
+retira dans sa chambre pour prendre un repos bien ncessaire
+aprs une journe employe de rudes labeurs. Mais, hlas! le
+sommeil ne vint point fermer ses paupires: une agitation fbrile,
+inaccoutume, s'tait empare de son esprit: les souvenirs
+d'un pass grossi d'orages revenaient sa mmoire et lui causaient
+un indicible effroi. Lui, le brave guerrier, le soldat intrpide,
+que le bruit du canon et de la mitraille n'avait jamais fait
+plir, prouvait un saisissement inexprimable.</p>
+
+<p>Pour calmer ces cruelles angoisses, vrai cauchemar de l'me
+caus par le remords, il se mit balbutier quelques-unes de ces
+prires qu'aux jours de son enfance il avait bien des fois redites
+sur les genoux maternels; et les mots bnis qui, depuis tant
+d'annes peut-tre, jamais n'avaient effleur les lvres du vieux
+militaire, vinrent s'y placer en ordre les uns aprs les autres,
+et former ce tout sublime connu sous le titre d'Oraison dominicale
+ou prire du Seigneur ...</p>
+
+<p>La prire! ce cri du coeur, cet lan de l'me vers Celui qui l'a
+cre, qui l'aime, qui <i>veut</i> et qui <i>peut</i> seul lui donner le bonheur,
+est un de ces remdes efficaces et doux, dont l'effet ne tarde pas
+ se faire sentir. Notre homme en fit la consolante preuve. Un
+rayon d'esprance vint tout coup dissiper les tnbres dont,
+un instant auparavant, son entendement tait envelopp: Si
+je suis pcheur, se disait-il, si, pendant de longues annes j'ai
+vcu en vritable <i>paen</i>, en ennemi de Dieu, tout n'est pas perdu
+pour moi. N'ai-je pas un petit ange a placer entre moi et la justice
+du Seigneur prte me frapper?</p>
+
+<p>En pensant son enfant, l'ancien soldat s'endormit, et un
+songe ravissant acheva de le calmer. Il se crut transport dans
+un de ces temples majestueux levs par le gnie de la foi au
+Dieu trois fois saint. Au bas du choeur, l'entre de la nef
+principale, tait un autel tincelant de mille feux et surmont
+d'une gracieuse statue de la Vierge Marie. Une foule de fidles
+montaient et descendaient les marches de l'autel, dposant aux
+pieds de l'image vnre des fleurs et des couronnes. Une dlicieuse
+harmonie ajoutait au charme de cette pieuse vision.
+Mais bientt la foule s'coula; les chants cessrent; les lumires s'teignirent;
+la lampe du sanctuaire seule projetait ses vacillantes
+clarts sur le candide visage d'une petite fille qui s'avanait
+furtivement vers l'autel, et y dposait un rosier charg de
+blanches fleurs.</p>
+
+<p>Ici le vieillard s'veilla: le secret de sa chre enfant venait de lui
+tre rvl; et quand, le matin, elle accourut joyeuse vers
+lui pour l'embrasser: Moi aussi, lui dit-il en la prenant sur ses
+genoux, j'ai un secret. L'enfant sourit: Vous me le confierez,
+Papa? dit-elle son tour.&mdash;Non, ma petite, <i>tu le verras</i>.</p>
+
+<p>Le dernier jour du mois de mai 186..., un militaire ayant sur
+sa poitrine le signe des braves, s'approchait de la Table sainte.
+Une jeune enfant le suivait du regard et semblait envier son
+bonheur.</p>
+
+<p>Quelques instants aprs, le prtre qui venait de clbrer les
+saints mystres, s'approcha de nouveau de l'autel, et dtacha
+d'un rosier, plac aux pieds de la sainte Vierge, une branche encore
+toute fleurie. Il la prsenta ensuite au vieux guerrier,
+qui la baisa respectueusement.</p>
+
+<p>Depuis cette poque, elle figure comme un trophe au dessus des
+armes appendues aux murs de sa demeure, et, chaque fois
+que les regards du vieillard se portent sur ce rameau dessch,
+il murmure une prire Marie, l'aimable et tendre refuge des pauvres
+pcheurs.</p>
+
+<a name="29"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+<p>29.&mdash;LA STATUETTE DE SAINT ANTOINE.</p>
+
+<p>lev par une pieuse mre, D***, officier aussi loyal que
+brave, avait eu la foi, mais la vie des camps et des casernes
+avait effac l'empreinte primitive de la religion et il en
+tait arriv cette indiffrence froide et triste qui est une forme
+honnte de l'impit. Son pouse, reste matresse pour elle-mme
+et pour sa fille de toutes les pratiques de la dvotion, n'en pleurait
+pas moins l'garement de celui qu'elle aimait assez sur la
+terre, pour ne pas vouloir en tre spare au ciel. Depuis longtemps
+dj, ses prires montaient toujours vers le Ciel et imploraient
+l'appui de la Reine des vierges. Rien ne venait la
+consoler. Un jour mme, une nouvelle peine vint s'ajouter aux
+autres: son mari lui avait appris qu'il tait franc-maon! Ce
+n'tait plus seulement l'indiffrence, c'tait l'impit relle et
+notoire, l'impit publique et affiche...; et, en pensant cela,
+Mme D*** serrait sa fille sur son coeur comme pour la prserver
+d'un malheur, ou peut-tre pour avoir recours l'innocence
+de l'enfant, contre le pril que courait l'me du pre.</p>
+
+<p>Tout--coup, ses yeux se portrent sur une statuette de saint
+Antoine de Padoue qui ornait sa chambre, et une ide subite
+s'empara de son me attriste... Mon enfant, dit-elle sa
+fille, mon enfant, il faut que tu pries beaucoup saint Antoine
+pour obtenir de lui que ton pre retrouve ce qu'il a perdu!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'a-t-il donc perdu, ma mre?</p>
+
+<p>&mdash;Tu le sauras plus tard, mais prie et... n'en dis rien ton
+pre.</p>
+
+<p>Le regard naf de la jeune fille se leva vers la statuette, et
+ses lvres s'ouvrirent pour laisser chapper ces paroles: Grand
+Saint, faites retrouver mon pre ce qu'il a perdu.</p>
+
+<p>En-ce moment la porte s'ouvrait, et M. D*** venait avertir
+sa femme qu'il allait sortir.</p>
+
+<p>Il avait tout entendu et se demandait tout en marchant ce
+que cela pouvait bien tre. Qu'ai-je donc perdu, se disait-il?
+C'est sans doute ma femme qui aura gar quelque chose...;
+mais quelle ide d'aller redemander cela cette statue! Aprs
+tout, peu importe! Elle est si bonne pouse et si bonne mre!...
+C'est gal, il faut que je lui dise de ne pas s'inquiter, car enfin
+si j'avais perdu une chose srieuse, je le saurais bien.</p>
+
+<p>Comme on tait aux premiers jours de juin, M. D*** jugea
+que la soire assez belle lui promettait plus de jouissance la
+campagne qu'entre les quatre murs de la loge. Une ide! se
+dit-il en se frappant le front, je vais chercher ma femme et ma
+fille et nous irons faire un tour la campagne...; mais qu'ai-je
+donc perdu?...</p>
+
+<p>Mme D*** eut un sourire de bonheur et jeta un regard qui
+disait merci saint Antoine, quand son mari vint lui dire son
+ide! mais elle resta muette et se sentit rougir lorsqu'il ajouta:
+Dis donc, est-ce que j'ai perdu quelque chose?&mdash;Pourquoi
+me demandes-tu cela? rpondit-elle.&mdash;C'est que j'ai entendu
+la petite.</p>
+
+<p>La conversation en resta l, mais l'embarras de Mme D***
+n'avait pas chapp son mari, et souvent encore il se demandait:
+Qu'ai-je donc perdu?</p>
+
+<p>Le 12 juin au soir, Mme D*** se trouvait encore dans sa chambre
+avec sa fille, et l'enfant redisait avec ferveur sa nave prire:
+Grand Saint, faites retrouver mon pre ce qu'il a perdu!</p>
+
+<p>Mais enfin, dis-moi donc ce que j'ai perdu, s'cria M. D***
+en entrant violemment dans la chambre... Depuis huit jours,
+je me le demande... Depuis huit jours, cette pense m'obsde...
+Tu fais toujours prier ta fille pour cela, mais tu ferais bien
+mieux de me le dire, car je saurais si cela vaut la peine de fatiguer
+cette enfant!</p>
+
+<p>Mme D*** se leva, en regardant son mari avec calme: Mon
+ami, lui dit-elle, serais-tu content de me quitter pour toujours?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pour cela non! et si c'est pour cela que tu pries et
+que tu vas l'glise, tu peux t'abstenir!</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, mon cher ami, si tu ne retrouves pas ce que
+tu as perdu, il faudra nous quitter un jour..., et pour toujours!</p>
+
+<p>&mdash;Mais qu'est-ce donc?... Dis, je t'en conjure..., qu'ai-je
+donc perdu?</p>
+
+<p>&mdash;La foi... la foi de ta mre!... et je ne veux pas te quitter,
+moi... Oh! je ne le veux pas... il faut que tu la retrouves!</p>
+
+<p>Et la pauvre femme pleurait, pendant que, sans ajouter un seul
+mot, M. D*** sortait.</p>
+
+<p>La foi, disait-il, la foi de ma mre... de ma femme et
+de ma fille!. Et pendant toute la nuit, Mme D*** qui priait,
+l'entendait marcher, s'agiter et rpter souvent: La foi... la
+foi de ma mre!</p>
+
+<p>Le lendemain matin, M. D*** entre sans rien dire, dans la
+chambre de sa femme; puis, comme veill par une ide subite:
+Est-ce que vous avez une fte aujourd'hui?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon ami, la fte de saint Antoine de Padoue.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! le petit Saint de la chemine! ... Eh bien! merci,
+saint Antoine!</p>
+
+<p>Et comme Mme D*** le regardait anxieuse... Oui, oui,
+ma femme, s'cria-t-il en ouvrant les bras, oui, c'est fait, j'ai
+retrouv ce que j'avais perdu;&mdash;mais nous devons un beau
+cierge ton petit Saint, allons le lui porter!</p>
+
+<p>Et quelques minutes plus tard, le frre Portier du couvent
+des Franciscains appelait un Pre pour confesser M. D*** qui
+avait retrouv la foi. (<i>R. P. Apollinaire</i>.)</p>
+
+<a name="30"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+<p>30.&mdash;LE CHEMIN DU COEUR.</p>
+
+<p>Un honorable ecclsiastique de Paris venait d'tre appel
+pour confesser une vieille femme mourante dans une de
+ces maisons qui servent de refuge aux chiffonniers; il entendit
+des cris plaintifs partir d'une chambre voisine et comme
+le bruit d'un corps qui tombe. Il s'y prcipite et voit une femme
+tendue sur le carreau, qu'un homme rouait de coups. Ah!
+malheureux! s'crie involontairement l'abb. L'homme se retourne,
+et, apercevant le prtre, il lui dit: Que viens-tu chercher
+ici, calotin? Tu vas passer par la fentre. Et, le saisissant
+par le collet et la ceinture, il le soulve de terre et se
+rapproche de la fentre.</p>
+
+<p>C'tait au troisime tage. L'abb avait conserv sa prsence
+d'esprit. Rapide comme l'clair, un souvenir se prsente lui,
+et sans paratre mu, il lui dit: Moi qui venais vous chercher
+pour porter secours une pauvre voisine qui se meurt!
+L'homme s'tait arrt; il tait temps: la fentre ouverte
+n'tait plus qu' un pas. Il repose l'abb par terre en lui disant:
+Qu'est-ce que c'est?&mdash;Une pauvre femme qui se meurt sur
+un vritable fumier, et je venais pour que vous m'aidiez un peu
+ la secourir.&mdash;Voyons. Et l'abb le conduisit dans la pice
+contigu et lui montra une vieille femme tendue sur un misrable
+grabat couvert d'une paille infecte, dans le paroxysme
+d'une fivre brlante, peine recouverte de quelques misrables
+haillons. Ah! pauvre femme! dit le chiffonnier dont la colre
+tait tout fait tombe cet aspect.&mdash;Je vais vous prier, lui
+dit l'abb en lui tendant une pice de 40 sous, de me procurer
+deux ou trois bottes de paille frache pour qu'elle soit un peu
+moins mal.&mdash;Tout de suite. Et, prenant la pice, il s'lance,
+descendant quatre quatre les marches de l'escalier vermoulu.</p>
+
+<p> peine tait-il parti que toutes les portes du corridor s'ouvrirent,
+et tous les habitants, les femmes surtout, y compris
+celle qui venait d'tre battue, se prcipitent en disant: Sauvez-vous,
+monsieur l'abb, sauvez-vous vite pendant qu'il est loin.
+Il est aussi fort qu'il est violent, et s'il vous retrouve ici, il pourrait bien vous faire un mauvais parti.&mdash;Non, non, rpondit
+l'abb en souriant, je resterai. Je l'ai entrepris. Il vaut
+beaucoup mieux que vous ne croyez, et il faudra bien que j'en
+vienne bout. On l'entendit remonter. Chacun tait rentr
+chez soi, fermant soigneusement sa porte.</p>
+
+<p>Il arrivait en effet, charg de trois bottes de paille qu'il jeta
+terre la porte de la malade. Il en dlie une, tend la paille par
+terre, et enlevant la pauvre infirme aussi dlicatement qu'aurait
+pu le faire une soeur de charit, il la pose dessus avec prcaution.
+Ouvrant la fentre, il jette dans la rue, sans trop de souci des
+ordonnances de police, le fumier infect qui couvrait le grabat,
+et le remplace par la paille frache des deux autres bottes; il
+la recouvre de ce qu'il trouve de mieux dans tous ces haillons,
+et replace sur son lit avec le mme soin la vieille femme, qui le
+remercie par signes et surtout par l'air de satisfaction et de
+bien-tre avec lequel elle s'arrangeait sur sa couchette.</p>
+
+<p>L'abb l'avait regard avec bonheur, et ds que tout fut fini,
+lui prenant la main, il lui dit: Tenez, je gage que vous tes plus
+content de vous que si je vous avais laiss battre votre
+femme tout votre aise.&mdash;Ah! dame! je ne dis pas; et, regardant
+la vieille voisine, il ajouta: Pauvre femme, je ne savais
+pas qu'elle ft si mal.&mdash;Vous tes un brave homme, j'ai vu
+comme vous vous y preniez bien pour elle, et avec quel soin.&mdash;Oh!
+c'est qu'elle est si faible!&mdash;Je reviendrai la voir dans
+quelques jours, et j'aurai bien du plaisir vous voir.&mdash;Ah! monsieur
+l'abb, dit-il en rougissant un peu; et prenant la main que
+l'abb lui tendait de nouveau: Excusez si j'tais bien en colre
+tout l'heure.&mdash;Je n'y pense plus, et revoir. Cependant
+vous allez me faire une promesse.&mdash;Quoi donc?&mdash;Je reviendrai
+dans cinq six jours, et d'ici-l vous ne battrez pas votre
+femme.&mdash;Ah! c'est qu'il y a des moments qu'elle m'impatiente.&mdash;Eh
+bien! dans ces moments-la, vous irez voir cette pauvre
+voisine... C'est promis, revoir. Et sans attendre davantage,
+il secoue la main du chiffonnier et se hte de partir.</p>
+
+<p>Il revint effectivement au bout de cinq jours, et aprs sa
+visite la pauvre vieille, qui lui raconta en pleurant combien
+son terrible voisin avait t bon pour elle, il entra chez lui. En
+le voyant, la femme se prcipite vers lui en lui disant: Ah!
+monsieur l'abb, vous m'avez sauv deux <i>roules</i>. Le mari,
+un peu confus, ajouta: Ah! oui, les mains m'ont bien dmang...
+Mais j'ai fait comme vous m'avez dit, et je ne rentrais
+que quand la colre tait passe.&mdash;Vous le voyez, dit l'abb,
+on peut toujours en venir bout, et je suis sr qu'aprs ces
+deux fois vous avez trouv votre femme bien plus douce.</p>
+
+<p>La glace tait rompue, et l'abb en profita pour parler un
+peu charit et amour du prochain. Nul n'avait mieux que lui,
+qui prchait si bien d'exemple, le droit d'en parler. De l il
+passa un peu l'amour de Dieu, et quitta le couple enchant,
+emportant une nouvelle promesse de patience et celle d'une
+visite du mari. Sous cette grosse enveloppe il cachait un coeur
+intelligent et bon, et il ne fut pas difficile l'abb de le ramener
+ Dieu. Aprs avoir t la terreur de son quartier par sa force
+et sa violence, il en devint le modle et l'aptre. Plus d'une
+fois il amena l'abb d'anciens camarades dont il avait dtermin
+la conversion.</p>
+
+<p>Un matin, l'abb se trouvait d'assez bonne heure Saint-Sulpice.
+Il le vit entrer et, aprs une courte prire, s'approcher
+du tronc des pauvres, y jeter quelque chose et se retirer prcipitamment.
+Il le suivit, et l'ayant rejoint dehors, il lui demanda
+ce qu'il venait de faire. Le chiffonnier hsita rpondre, mais,
+certain que l'abb avait tout vu, il lui dit: Eh bien! c'est
+l'argent de mon djeuner que j'y ai jet. Autrefois je n'en ai
+que trop dpens au cabaret. J'ai donn des scandales, vous le
+savez mieux que personne. Pour les rparer autant que je le
+puis, je jene quelquefois, et comme il ne serait pas juste d'en
+tirer profit, je viens jeter ici, pour les pauvres, l'argent que mon
+djeuner m'aurait cot.</p>
+
+<p>(<i>L'abb Mullois</i>.)</p>
+
+<a name="31"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+<p>31.&mdash;&mdash;LE NOUVEL AUGUSTIN.</p>
+
+<p>Un jeune homme du nom d'Augustin, emport par ses passions
+ardentes, tait tomb dans le dsordre presque au
+terme de ses tudes. Ne connaissant plus ni frein ni rgle,
+il n'coutait mme pas sa mre et restait insensible ses larmes
+comme ses reproches. Par intervalles cependant, le remords
+venait troubler la conscience du jeune libertin, mais il tchait
+de s'tourdir davantage et se plongeait dans la dissipation.
+Soudain, une maladie de poitrine se dclara. Inquite de le voir
+partir pour la capitale avec une toux opinitre, sa plus jeune
+soeur, Anna, cacha, sans le lui dire, une mdaille de la sainte
+Vierge dans l'habit qu'il portait. Ce pieux stratagme fut sans
+effet sur lui. Loin de l: On s'est donn une peine inutile,
+crivit-il bientt; je prie qu'on ne recommence pas, mon tailleur
+a bien autre chose faire qu' dcoudre des mdailles.</p>
+
+<p>Les symptmes de la maladie ne tardrent pas devenir inquitants,
+et firent de rapides progrs; des crachements de sang
+menaaient d'touffer tout coup le malade. Ainsi la mort le
+pouvait frapper toute heure: pauvre Augustin! il n'tait pas
+prpar paratre devant Dieu, il ne songeait pas mme s'y
+disposer. Un jour, dans une entrevue qu'il eut avec sa soeur
+religieuse, celle-ci lui avait dit avec tendresse: Mon cher
+Augustin, songe donc mettre ta conscience en rgle avec
+Dieu; moi qui t'aime tant, je ne puis soutenir la pense de te
+savoir loin de lui. Pour toute rponse, le jeune homme avait
+serr avec motion la main de sa soeur, puis il avait cherch
+changer une conversation qui semblait le fatiguer. Un autre
+jour, une crise violente ayant fait apprhender que sa dernire
+heure ne ft arrive, sa mre avait fait prier l'aumnier, premier
+dpositaire des secrets du coeur de son fils, d'accourir en
+toute hte. L'aumnier s'tait prsent sans retard avec sa douce
+parole, son regard ami. Augustin n'avait voulu rien entendre,
+et le vieillard s'tait retir les yeux pleins de larmes amres.</p>
+
+<p>Mais pendant qu'Augustin repoussait le ministre de Dieu, on
+priait pour lui dans les sanctuaires consacrs Marie, si bien
+surnomme l'esprance des dsesprs: l'heure du triomphe de
+la grce ne devait pas tarder sonner.</p>
+
+<p>Soudain une crise affreuse se dclare, c'est le dernier avertissement
+du ciel.</p>
+
+<p>Surmontant alors sa douleur, la mre d'Augustin s'approche
+de son lit et lui dit avec amour: Mon fils, je t'en supplie, ne
+diffre pas davantage; si cette crise continue, es-tu sr d'en
+supporter l'effort, dans l'tat d'puisement o tu es? Courageuse
+mre, pour sauver l'me de votre enfant, vous avez su
+triompher des faiblesses du coeur maternel; mais aussi, que
+votre me abattue fut console quand le pauvre malade, levant
+vers vous son regard mourant, vous dit: Je le veux bien,
+faites venir M. le Cur!</p>
+
+<p>Celui-ci arriva promptement, fut reu bras ouverts, et commena
+avec le jeune homme un de ces mystrieux entretiens
+dont le ciel seul connat le secret et qui rhabilitent les mes
+devant Dieu. Quand le prtre sortit, le malade tait calme, une
+douce joie brillait sur son visage. Augustin, qui depuis trois
+mois n'avait pour sa mre qu'une froideur glaciale, triste fruit
+de son esprit aigri et chagrin, l'appela prs de son lit et l'embrassa
+avec tendresse; c'tait le tmoignage de la rconciliation
+qu'il venait de cimenter avec Dieu, l'expression filiale de sa
+conscience tranquillise.</p>
+
+<p> partir de ce moment, le plus admirable contraste se fit remarquer
+dans le jeune malade; on le voyait subir d'heure en
+heure l'influence de l'action cleste.</p>
+
+<p>Lui adressait-on des paroles de pit? il les recevait avec
+reconnaissance. Lui faisait-on une lecture difiante? il l'coutait
+avec une douce attention. Les <i>Confessions</i> du grand vque
+d'Hippone faisaient, entre tous les autres livres, ses plus chres
+dlices. C'est mon histoire que je lis, disait-il avec un pieux
+sentiment d'amour de Dieu. Il contemplait avec bonheur la croix
+de Jsus, cherchant participer la vertu qui s'en chappe
+pour le chrtien supportant sans se plaindre les plus cruelles
+douleurs. Il fit publiquement ses excuses tous les membres de
+sa famille et aux personnes de la maison pour les scandales
+qu'il avait donns, et particulirement au vnrable ecclsiastique
+dont il avait refus le ministre quelques mois auparavant.</p>
+
+<p>Sa mort fut des plus difiantes: le pcheur tait devenu un saint.</p>
+
+<a name="32"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+<p>32.&mdash;VAINCU PAR L'EXEMPLE.</p>
+
+<p>Un enfant pieux tait plac dans un trs mauvais atelier de
+tourneur; c'tait vritablement pour lui un enfer. Pour
+comble de malheur, le patron avait un contrat pass avec
+les parents et ne voulut pas entendre parler de rupture. Le jeune
+apprenti fut tent de se dsesprer; mais soutenu par les conseils
+de son confesseur, il se rsigna. Les attaques allaient
+toujours croissant. Enfin, un dimanche, le pauvre enfant vient
+se jeter dans les bras de l'aumnier, et, fondant en larmes, lui
+fait part de ses nouveaux tourments; il se plaint surtout d'un
+ouvrier qui s'acharne aprs lui plus que les autres et le harcle
+de ses impits. Quel remde cette situation? Un seul, la
+prire! Priez pour la conversion de ce malheureux! Tout est
+possible Dieu. lui dit le confesseur. Rest seul dans un petit
+sanctuaire, l'enfant se prosterne devant une statue de la Sainte
+Vierge, pleure chaudes larmes et prie longtemps avec la plus
+grande ferveur. Le samedi suivant, l'apprenti amenait aux
+pieds de l'aumnier du Patronage le malheureux ouvrier sincrement
+converti, autant par les prires que par les bons
+exemples et la rsignation de l'enfant. Peu de temps aprs,
+tous les deux s'approchaient de la sainte Table, combls de
+grces et de consolations. Cet ouvrier persvra dans son heureux
+retour et prit nergiquement la dfense du pauvre apprenti.
+Ce n'est pas tout. Quelque temps aprs, le patron lui-mme
+vint trouver le directeur du Patronage, lui avouant que l'exemple
+des vertus simples et modestes de son apprenti, joint des
+malheurs de famille, avait profondment touch son coeur.
+Je me suis dj confess M. le Cur, dit-il, et j'y retourne ce
+soir. Demain je fais mes Pques. Dsormais je ne veux pas
+d'autres apprentis, ni d'autres ouvriers que ceux du Patronage.
+Jamais je ne travaillerai le dimanche, jamais une mauvaise
+parole ne sera prononce chez moi. Veuillez, monsieur, me
+considrer comme un des vtres, comme tout dvou la religion
+et la moralisation de la classe ouvrire.</p>
+
+<p>Ne faut-il pas dire aprs cela que la prire et le bon exemple
+peuvent convertir les coeurs les plus endurcis?</p>
+
+<a name="33"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+<p>33.&mdash;LA FILLE DU FRANC-MAON.</p>
+
+<p>J'ai t appel, racontait en 1865 un vnrable religieux
+passioniste, pour administrer un mourant Brooklyn.
+C'tait un allemand, que j'avais eu l'occasion de rencontrer
+plusieurs fois. Sa fille unique, excellente catholique, me prvint
+que son pre tait franc-maon et qu'il fallait exiger sa rtractation.</p>
+
+<p>Aprs avoir entendu sa confession, je lui demandai s'il n'avait
+pas appartenu quelque socit secrte.&mdash;Oui, mon Pre, je
+suis franc-maon; mais, vous le savez, en Amrique, cela n'est
+pas mal.&mdash;C'est une erreur, lui dis-je; la franc-maonnerie
+est condamne partout o elle existe. Il vous faut donc rtracter
+tout ce que vous avez pu promettre et me dlivrer vos insignes.</p>
+
+<p>Le malade fit bien quelques difficults, mais il avait gard la
+foi, et il signa la rtractation que je rdigeai: puis il me fallut
+faire de nouvelles instances pour obtenir son charpe, son
+querre et sa truelle d'argent, son tablier de peau et son rituel,
+renferms dans une armoire prs de son lit. Je dus lui expliquer
+la ncessit de se dpouiller de tous ces objets s'il voulait faire
+preuve d'un repentir sincre et d'un retour efficace l'glise.
+Je sortais, emportant les dpouilles opimes, et tout heureux
+d'avoir arrach son me au dmon.</p>
+
+<p>La jeune fille m'attendait sous le vestibule: Eh bien! dit-elle,
+mon pre vous a tout remis? Tout, n'est-ce pas? Il a fait la
+paix avec Dieu?&mdash;Voyez plutt, ma fille. Et je lui montrai
+les objets que j'avais la main. Elle les prend l'un aprs l'autre,
+et puis, d'un air triste, elle dit: Non, tout n'est pas l; il
+n'a pas eu de peine vous remettre ces insignes; il lui en a
+cot davantage pour ce livre, qui est particulier son grade.
+Mais il y a encore autre chose.&mdash;Quoi donc?&mdash;Un crit dont
+j'ignore le contenu; mon pre m'a recommand de le porter
+tout cachet aprs sa mort au chef de sa Loge. Ce doit tre
+quelque secret important.</p>
+
+<p>Je retourne prs du malade, et je lui dis: Mon pauvre ami,
+pourquoi me trompez-vous? Vous allez paratre devant le tribunal
+de Dieu; croyez-vous chapper sa justice? Vous avez
+encore quelque chose me livrer. Le malade parut constern;
+je remarquai la pleur de son visage et le trouble de ses yeux;
+puis il dit avec un certain embarras: Mais vous avez tout
+emport, je n'ai plus rien vous livrer.&mdash;Non, il y a un crit
+comme en font tous les francs-maons.&mdash;C'est une erreur,
+mon Pre, je n'ai plus rien. Je redoublai d'instances: tout
+tait inutile, le dmon allait triompher. J'employais tous les
+moyens que je croyais efficaces en telle occasion. Je n'obtins
+rien: le malade niait, ou ne rpondait pas. Alors, sa fille ouvre
+la porte et se jette genoux au pied du lit: Oh! mon pre,
+de grce, sauvez votre me; votre fille serait trop malheureuse.
+Vous dites que vous m'aimez, prouvez-le maintenant.</p>
+
+<p>Le malade ne s'attendait pas cette secousse: les embrassements
+et les larmes de sa fille l'meuvent; elle lui prodigue
+les caresses les plus vives; elle lui dit les paroles les plus
+tendres, lui parle du ciel qu'il perd, et le malade veut rpondre:
+Tu sais que je n'ai rien de cach. Sa fille, prenant un ton
+inspir: Ne mentez pas, mon pre; vous avez toujours t
+franc; que je ne rougisse pas de votre nom. Donnez au Pre le
+papier que vous m'avez recommand de porter au vnrable de
+la Loge.</p>
+
+<p> ces paroles, le malade pousse un cri; puis, faisant un effort,
+il dit en soupirant: Non, ma fille, tu ne rougiras pas de ton
+pre. Tiens, prends cette clef mon cou, ouvre le tiroir,
+et donne au Pre le papier qu'il renferme. Puis il tombe affaiss.</p>
+
+<p>Sa fille, prompte comme l'clair, avait excut ses ordres et
+me remettait un pli cachet en disant: Victoire! mon pre
+est sauv!</p>
+
+<p>Cette scne m'avait profondment touch. Le courage de
+cette fille me rappelait une chrtienne des premiers sicles. Le
+malade vcut encore quelques heures, et ses dernires paroles
+taient un acte de contrition, en mme temps que de foi et
+d'esprance. J'ouvris, en prsence de sa fille, le pli cachet.
+C'tait un serment sign avec du sang. J'avais entendu parler
+de ce genre d'crits en usage chez les chefs de la franc-maonnerie;
+mais quand je parcourus ce papier, je n'en pouvais croire
+mes yeux. C'tait le serment d'une guerre sans fin, sans merci,
+contre l'glise, la papaut et les rois; avec les plus excrables
+maldictions s'il violait sa parole. Ce papier, je l'ai remis entre
+les mains de l'archevque, afin qu'il pt apprcier aussi bien
+que moi la malice infernale de la franc-maonnerie.</p>
+
+<a name="34"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+<p>34.&mdash;UN VOYAGE DE CENT LIEUES EN AUSTRALIE.</p>
+
+<p>Dans une de ses courses apostoliques au milieu des rgions
+peu frquentes de l'Australie, Mgr Polding tomba malade
+et fut soign avec un dvouement admirable par une veuve.
+Le vnrable prlat, revenu la sant, lui fit promesse qu'
+quelque poque de l'anne et en quelque lieu qu'il ft, il reviendrait,
+ son appel, lui administrer les derniers sacrements. Bien
+des saisons se passrent, et une nuit d'automne arriva une lettre
+invitant l'archevque remplir la promesse faite sa bienfaitrice
+qui se mourait. Sans hsiter un seul instant, le digne
+prlat, en dpit de la rigueur de la saison, se mit immdiatement
+en route.</p>
+
+<p>Aprs avoir bien march des heures et des jours, il arriva
+haletant et harass la maison qu'il tait venu chercher de si
+loin; mais son grand tonnement, il trouva une solitude complte.</p>
+
+<p>Pendant que l'archevque mditait ce qu'il allait faire, son
+attention fut appele soudain par le bruit de la hache d'un bcheron.
+Se dirigeant immdiatement vers l'endroit d'o partait
+le bruit, il se trouva bientt en face d'un robuste Irlandais.
+Mgr Polding apprit de lui que la vieille dame, craignant quelque
+retard de sa part, s'tait dcide, bien que mourante, aller
+chercher ailleurs des secours spirituels; mais le bon Irlandais
+ne put lui indiquer la direction qu'elle avait prise. Le prlat
+comprit qu'il serait compltement inutile d'aller sa recherche
+mais une inspiration lui vint. Il s'assit sur un tronc d'arbre, et,
+s'adressant au bcheron, il lui dit: Eh bien, mon brave, aprs
+tout, je n'ai pas l'intention d'tre venu ici pour rien. Ainsi,
+mettez-vous genoux,
+et je vais entendre votre confession.</p>
+
+<p>L'Irlandais commena par s'excuser, allguant son manque
+de prparation, le long laps de temps coul depuis sa dernire
+confession, etc.; mais tous ces scrupules furent combattus par
+l'archevque, et le bcheron finit par s'agenouiller, repentant
+et contrit; pour recevoir l'absolution de ses fautes. L'archevque
+lui fit promettre d'aller communier le dimanche suivant, et ils
+se sparrent. Mgr Polding avait peine fait quelques pas qu'il
+entendit un profond gmissement. Il revint en toute hte et
+trouva son pnitent mort, cras par la chute d'un arbre.</p>
+
+<p>Combien n'est donc pas admirable la misricorde de Dieu,
+qui appelle ainsi un vque des centaines de lieues de sa rsidence,
+par des chemins pleins de dangers et par le temps le plus
+rigoureux, pour ouvrir les portes du ciel l'me d'un pauvre
+homme sur le point de comparatre son tribunal?</p>
+
+<a name="35"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+<p>35.&mdash;RIEN N'EST IMPOSSIBLE A DIEU.</p>
+
+<p>Dans une antique cit des bords du Rhin, la femme d'un
+cordonnier, qui vivait dans une extrme misre, se rendit
+chez l'vque, pour lui demander secours et protection.
+Le prlat tait connu comme le consolateur de toute espce de
+souffrances: les vieillards, les veuves, les orphelins, les infirmes,
+les aveugles, tous ceux qui souffraient physiquement ou moralement,
+approchaient de lui, malgr sa haute dignit, avec
+confiance et abandon. Quand l'vque eut entendu les plaintes
+de la pauvre femme, il lui dit amicalement, mais cependant sur
+le ton du reproche:</p>
+
+<p>Je ne suis pas assez riche, bonne femme, pour vous donner
+l'aumne deux fois par semaine.</p>
+
+<p>La pauvre femme rpondit sans oser lever les yeux:</p>
+
+<p>Que Votre Grandeur daigne m'excuser; mais mon mari est
+depuis longtemps alit et tourment de si grandes douleurs!...</p>
+
+<p>&mdash;S'il en est ainsi, s'cria l'vque, je ne saurais vous refuser,
+car, pour des cas semblables, j'ai toujours une somme en rserve.
+Je veux voir aussi votre mari et lui apporter quelques
+consolations spirituelles.</p>
+
+<p> ces mots, la pauvre femme se montra inquite et embarrasse:</p>
+
+<p>Que Votre Grandeur ne se drange pas... Mon mari a de
+singulires ides.</p>
+
+<p>&mdash;Malgr cela je raliserai mon projet, interrompit srieusement
+l'vque qui se figura que cette maladie attribue au mari
+tait un prtexte pour obtenir un secours plus abondant.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut donc que je vous avoue franchement, dit la pauvre
+femme tout en larmes, que mon mari est si profondment irrligieux
+qu'il ne veut entendre parler d'aucun prtre.</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne m'empchera pas de l'aller visiter, d'autant qu'il
+est, je le vois, doublement malade. Peut-tre, humble instrument
+de Dieu, pourrai-je le ramener dans la bonne voie.</p>
+
+<p>La pauvre femme courut avec le coeur inquiet prs de son
+mari; il souffrait beaucoup, elle n'osa lui annoncer la visite qu'il
+allait recevoir.</p>
+
+<p>Bientt aprs, la porte de la chambre s'ouvrit doucement, et
+l'vque entra.</p>
+
+<p>Il s'approcha avec bont du lit de douleur et s'informa avec
+bienveillance des souffrances du malade; il s'effora de rchauffer
+le coeur du pcheur au foyer toujours brlant de l'amour divin
+et de le prparer au voyage de l'ternit.</p>
+
+<p>Mais le malade qui, la premire vue de l'vque, tait devenu
+rouge de colre, se montra tellement insensible ce langage
+si doux et si loquent, que le bon pasteur se retira le coeur
+profondment afflig.</p>
+
+<p>Il avait dj franchi le seuil de la chambre, lorsqu'il se retourna
+une dernire fois. Son doux regard rencontra celui de
+la femme attriste, et il lui dit voix basse:</p>
+
+<p>Ne dsesprez pas, <i>vous savez qu' Dieu rien n'est impossible</i>;
+ne doutons pas de la conversion de votre mari. Si un
+heureux moment venait o il dsirt ma prsence, ne tardez
+pas m'appeler, serait-ce mme au milieu de la nuit. Votre
+mari est plus mal que vous ne pensez, et chaque minute est
+prcieuse pour le salut de son me.</p>
+
+<p>La nuit suivante, onze heures, la pauvre femme arrivait
+toute haletante au palais de l'vque. Elle tira vivement, et
+coups redoubls, le cordon de la sonnette, jusqu' ce qu'enfin
+elle entendit le bruit des clefs et qu'elle aperut le domestique,
+qui lui demanda avec impatience ce qu'elle pouvait vouloir
+une heure semblable.</p>
+
+<p>Mon mari mourant demande Monseigneur. Il rclame la
+grce qu'il daigne venir au plus tt.</p>
+
+<p>&mdash;Y pensez-vous? rpondit le domestique; comment pourrais-je
+troubler le sommeil de mon matre, dont la vie est si
+remplie et les fatigues si grandes? Votre mari, je pense, peut
+bien attendre demain matin; je ferai votre commission ds le
+rveil de Monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sera trop tard, soupira la pauvre femme. Pour l'amour
+de Jsus, ayez piti de mon pauvre mari et annoncez-moi de
+suite. Sa Grandeur m'a dit elle-mme de venir la chercher
+toute heure, mme au milieu de la nuit.</p>
+
+<p>&mdash;S'il en est ainsi, rpondit avec empressement le vieux et
+fidle serviteur, je vais communiquer votre demande au chapelain
+de Sa Grandeur.</p>
+
+<p>Et il courut chez le chapelain, qui lui ordonna de rveiller
+immdiatement son matre; mais l'vque n'tait pas dans sa
+chambre a coucher. Le domestique, qui avait vieilli son service,
+l'alla chercher la chapelle, o il savait qu'il passait en
+prires une partie des nuits. Il le trouva, en effet, plong dans
+de pieuses mditations devant l'image de Jsus crucifi.</p>
+
+<p>Ds que le bon voque connut l'appel du malade, il s'cria
+avec une sainte joie:</p>
+
+<p>Combien je vous remercie, mon Dieu, d'avoir exauc ma
+prire!</p>
+
+<p>Et immdiatement il se mit en route, traversa pas presss
+les rues troites et sombres, monta rapidement l'escalier et vint
+s'asseoir au chevet du mourant, qui le reut avec des larmes
+brlantes de repentir, et avec une profonde motion lui parla
+ainsi:</p>
+
+<p>La nuit tait venue, et j'avais dj pass plusieurs heures
+sans sommeil sur mon lit de douleur, lorsque tout coup mon
+coeur a prouv une inquitude que je n'avais ressentie de ma
+vie. J'avais compris quel affreux danger planait sur mon me;
+j'ai reconnu mes graves offenses envers Dieu, et, en voyant
+combien il a toujours t misricordieux pour moi, j'ai t pouvant
+du sort qui m'attendait si je paraissais en cet tat devant
+le souverain Juge qui voit et qui sait tout. J'ai song alors ma
+mre, qui en mourant m'a recommand la protection de la
+bienheureuse Vierge Marie. Je me suis adress cette Mre
+cleste, implorant sa protection auprs de son cher Fils, et
+bientt j'ai senti la consolation entrer dans mon coeur. Ma
+femme m'a rappel aussitt votre promesse de m'assister dans
+ce danger de mon me et dans le pril de la mort...</p>
+
+<p>Le malade ne put continuer; il retomba puis sur son lit, en
+proie un profond vanouissement. Ds qu'il eut repris l'usage
+de ses sens, il dposa dans le coeur de l'voque une humble
+confession gnrale, et attendit avec impatience ce moment
+heureux dont il avait t si longtemps priv, o lui fut prsent
+le Pain cleste qui remplit son me d'une paix inexprimable. Il
+murmura d'une voix dj presque teinte:</p>
+
+<p> Dieu! qui as fait pour moi de si grandes choses, sois
+aussi misricordieux pour ma pauvre me que tu le fus sur la
+croix pour le bon larron repentant.</p>
+
+<p>Le lendemain, sa lutte avec la mort et la douleur avait cess:
+il tait pass une vie meilleure. Le jour de la conversion de cet
+homme dut tre le plus beau jour de la vie d'un voque; car il
+ne saurait y avoir ici-bas de plus grande joie que la pense
+d'avoir ramen un pcheur Dieu.</p>
+
+<p>Et ainsi, en cette circonstance dcisive pour le bonheur ternel
+d'une me, ce bonheur fut double; c'est l le propre de
+toutes les oeuvres de misricorde: elles sont la joie de ceux qui
+les accomplissent et de ceux qui en sont l'objet.</p>
+
+<a name="36"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+<p>36.&mdash;L'AMOUR MATERNEL.</p>
+
+<p>Dans une des principales villes du midi de la France, un
+vnrable ecclsiastique, vicaire de paroisse, fut soudainement
+appel vers le milieu de la nuit, prs d'une malade
+qui, lui dit-on, se mourait, prive tout la fois des ressources
+matrielles capables d'adoucir les souffrances de son
+corps, et des sentiments religieux propres soutenir l'nergie
+de son me, profondment aigrie par la misre. Le digne prtre
+ne se fit point attendre. Sautant hors de sa couche et s'habillant
+ la hte, il est bientt dans la rue, se dirigeant avec son
+guide vers la demeure de la pauvre mourante, travers des
+tourbillons de neige dont une bise glaciale fouettait son visage.
+Il arrive, gravit six tages et pntre au fond du plus mchant
+rduit que l'on puisse voir. L, sur un grabat ftide, une malheureuse
+femme se dbattait avec angoisse, voulant et ne voulant
+pas mourir; car ses cts dormait, ensevelie sous d'informes
+haillons, une petite fille qui la rattachait encore la vie
+quand le malheur la pressait au contraire de quitter un monde
+devenu inhabitable pour elle.</p>
+
+<p>Un tel spectacle mut l'envoy de Dieu jusqu'aux larmes, et
+le frisson d'une piti sincre parcourut tous ses membres. Que
+faire devant une pareille infortune? Comment ramener la paix
+et la joie dans une me ainsi torture, toujours en prsence
+d'une misre de plus en plus poignante, de plus en plus irrmdiable?
+Tout autre qu'un prtre assurment et recul devant
+une mission si difficile. L'abb ne se dcouragea point; il prit
+conseil de sa foi, il prit conseil de son coeur, et le plus doux
+triomphe couronna bientt ses intelligents efforts. Aux premiers
+mots sortis de sa bouche, la malade avait brusquement dtourn
+la tte, ses exhortations toujours plus tendres et plus pressantes,
+elle opposait une indiffrence profonde, un de ces sourires
+amers qui dconcertent les plus robustes esprances et
+attestent une incrdulit systmatique ou une ignorance absolue
+des vrits chrtiennes. Il fallait donc tenter un dernier assaut
+dcisif; c'est alors qu'une inspiration soudaine vint illuminer
+l'esprit du bon pasteur la recherche de sa brebis gare.
+Elle rsiste mes paroles, se dit-il en lui-mme, elle ne rsistera
+pas sans doute aux saintes obligations de la maternit;
+l'amour maternel mne Dieu, qui aime si tendrement sa
+Mre. Et, saisissant l'enfant endormi dans un coin de la mansarde,
+il le prsenta la mourante en lui disant: Sauvez votre
+me, vous sauverez celle de votre fille; si vous devez la laisser
+orpheline ici-bas, au moins gagnez le ciel pour la protger et
+lui garder une place parmi les anges. la vue de cette innocente
+et douce crature qui lui tendait ses petits bras et sollicitait
+ses caresses, la pauvre femme jeta un cri perant, serra
+convulsivement son enfant sur sa poitrine haletante, et, au bout
+de quelques instants, ses yeux desschs s'emplirent de larmes;
+bienheureuses larmes qui emportrent avec elles toutes les barrires
+que l'esprit de rvolte avait places entre son coeur et
+celui du souverain Juge, dont la main ne nous frappe ici-bas que
+pour nous gurir. L'attendrissement qui ouvrait son me aux
+plus nobles sollicitudes d'une mre, l'ouvrit en mme temps
+tous les sentiments chrtiens qui donnent la rsignation dans
+les souffrances et le courage dans l'adversit. Mon Dieu,
+s'cria-t-elle pleinement soumise et console, mon Dieu, que
+votre volont s'accomplisse! Je vous fais volontiers le sacrifice
+de ma vie; que tous les maux que j'ai soufferts soient autant
+d'infortunes pargnes l'enfant qui doit me survivre. Et vous,
+monsieur l'abb, ajouta-t-elle, daignez, je vous en conjure,
+prendre soin de l'orpheline; je vous la confie: si vous acceptez
+ce dpt, je mourrai contente et rassure. L'abb promit tout,
+et la malade se confessa avec de grands sentiments de contrition.
+L'amour maternel l'avait ramene l'amour de Dieu.</p>
+
+<a name="37"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+<p>37.&mdash;UN PCHEUR MORIBOND ASSIST PAR UN PRTRE MOURANT.</p>
+
+<p>Il y a une dizaine d'annes, l'glise de Saint-Paul-Saint-Louis,
+de Paris, avait parmi ses desservants un prtre qui
+se faisait remarquer par sa haute taille et son visage grave
+et basan.</p>
+
+<p> ses allures un peu militaires on devinait sans peine que ce
+prtre avait d porter l'pe, et l'on coutait sans surprise l'histoire
+de ce brave officier de cavalerie, qui vaillamment s'tait
+battu sous le commandement de don Carlos, l'avait suivi, et
+enfin tait entr dans le sacerdoce.</p>
+
+<p>Ce prtre tait l'abb Capella.</p>
+
+<p>Aprs tre rest quelques annes Saint-Paul-Saint-Louis
+o il s'tait particulirement attir l'estime de tous, M. Capella
+fut appel une petite cure des environs de Paris.</p>
+
+<p>L, il fut vnr par ses bons et simples paroissiens, presque
+tous jardiniers; son caractre aimable et sa franchise militaire
+avaient vaincu tous les prjugs, toutes les antipathies mmes;
+le bien que fit l son court passage, est incalculable.</p>
+
+<p>C'tait la veille de sa mort; les derniers sacrements venaient
+de lui tre administrs, et il se recueillait dans son action de
+grces, offrant au Seigneur ses dernires souffrances et son
+agonie qui allait commencer. ce moment une personne entra
+inopinment et s'approchant de lui:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le Cur, lui dit-elle, un tel, que vous connaissez
+bien, est trs malade; il va mourir; nous sommes bien en peine,
+car il ne veut recevoir aucun prtre. Ainsi, quand M. le cur
+est venu, il lui a tourn le dos et ne veut pas l'entendre.</p>
+
+<p>&mdash;Quel malheur! un si brave homme, fit M. Capella avec
+chagrin. Ah! si moi-mme je n'eusse pas t mourant, peut-tre
+ne m'aurait-il pas si mal reu!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous, Monsieur le Cur, il vous aime et vous vnre
+trop pour cela! Mais hlas!... Et elle se retira sans achever.</p>
+
+<p>Une pense sublime vint au saint prtre; se soulevant sur sa
+couche et joignant les mains: Mon Dieu, donnez-moi un peu de
+force! s'cria-t-il. Faisant alors un effort suprme, il endossa
+une dernire fois ses vtements ecclsiastiques, puis il dit, d'un
+ton rsolu, aux amis qui l'entouraient:</p>
+
+<p>&mdash;Soulevez-moi et portez-moi chez le malade.</p>
+
+<p>Frapps de stupeur, pas un ne bougea. Ils coutaient cette
+voix expirante qui avait retrouv le ton du commandement pour
+faire une chose impossible, et ils crurent le cur dans le dernier
+dlire. Prenez-moi, rpta-t-il avec une suprme autorit. Une
+exclamation assourdie sortit de toutes les bouches.</p>
+
+<p>Mais le mourant, dont l'heure de vie s'tait rfugie dans son
+inbranlable volont, prsenta ses bras tremblants, ses jambes
+inertes dj; on lui obit donc et soutenant avec prcaution ce
+corps qui voulait reprendre la vie pour aller sauver une me,
+on le dposa sur une litire.</p>
+
+<p>Ah! mon Dieu! il va mourir en route! s'cria l'un des
+porteurs avec dsespoir.</p>
+
+<p>Lui, sans s'inquiter de ce qui se passait ou se disait autour de
+sa couche, absorb dans son hroque ide fixe, donnait des ordres
+pour qu'on lui apportt ce qui tait ncessaire l'administration
+des sacrements. Quand tout fut prt: En route, et htons-nous,
+commanda-t-il.</p>
+
+<p>On se mit en marche vers la maison du malade. Le prtre ne
+faisait entendre ni un cri, ni une plainte, ni mme un soupir
+dans ce chemin douloureux dont tout choc tait une angoisse,
+mais il priait avec ferveur.</p>
+
+<p>Le voil prs du lit de cet autre mourant. Mon ami, lui dit-il
+d'une voix entrecoupe, nous allons tous les deux paratre
+devant le bon Dieu. Voulez-vous que nous fassions le voyage
+ensemble?... Moi, je viens vous aider... et vous apporter les
+secours de cette dernire heure...</p>
+
+<p>Un intraduisible cri chappa au malade, et sans pouvoir articuler
+un mot, il saisit la main de son pasteur et la porta ses
+lvres avec un mouvement d'adoration.</p>
+
+<p>Mon ami, continua celui-ci, le temps est court...; confiez-vous
+ moi; vous ne me refuserez pas de vous confesser, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>Le malade, subjugu par cet hrosme de la foi, fondit en
+larmes. Oh! oui, je veux me confesser vous! s'cria-t-il.</p>
+
+<p>Un sourire du ciel passa sur les lvres blanches du pasteur.
+Il fit un signe, et le vide s'tablit autour des deux mourants.</p>
+
+<p>Bientt aprs, le ministre de Dieu fit un dernier effort pour
+lever sa main au-dessus de la tte du pardonn, et les paroles
+de l'absolution tombrent comme une rose sur cette me ressuscite.
+Le prtre appela; L'Extrme-Onction! demanda-t-il.
+On lui apporta ce qui tait ncessaire pour la rception du Sacrement.
+Prenez mon bras, et conduisez ma main, dit-il son
+aide. Et l'on conduisit cette main mourante, se tranant refroidie
+dj, comme une suprme bndiction, sur les membres du
+malade qui semblait se ranimer sous ce froid attouchement et
+sous les onctions de l'huile sainte.</p>
+
+<p>Quand tout fut achev, le prtre pencha sa tte alourdie vers
+celui qu'il venait d'administrer, et dans un soupir de soulagement,
+il dit tout bas: Au revoir, mon ami!... Maintenant,
+remportez-moi, ajouta-t-il d'une voix teinte. <i>Nunc dimittis
+servum tuum, Domine, secundum verbum tuum, in pare!</i></p>
+
+<p>Puis sa tte tomba pesante sur sa poitrine; ses bras fatigus
+se laissrent pendre; ses yeux se fermrent: et, pendant cette
+lugubre route du retour, on aurait cru qu'il n'existait plus, si
+l'on n'avait vu ses lvres remuer sous un souffle de prire. Peu
+aprs, on le dposa immobile sur son lit. Quelques heures plus
+tard, il tait mort.</p>
+
+
+<a name="38"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+<p>38.&mdash;DEUX FOIS SAUV!</p>
+
+<p>Il y a dans notre collge, rapporte un minent crivain,
+retraant ses souvenirs de jeunesse, un pauvre abandonn
+qu'on appelle Isaac. Comme son nom l'indique, il est juif.
+De plus, il est orphelin et sans fortune. La rprobation terrible
+qui pse sur sa race, loigne de lui jusqu'aux moins chrtiens de
+nos camarades. On le voit toujours dans le coin le plus dsert
+de notre cour, o le poursuivent encore les injures et les railleries
+d'un ge sans piti. Cependant il est doux et semble rsign
+par avance toutes les amertumes de la vie, dont celles du collge
+ne sont qu'un avant-got. Quelquefois la nature l'emporte et
+le malheureux enfant clate en sanglots; il se cache le visage
+entre les mains et pleure des heures entires.</p>
+
+<p>Depuis longtemps je pense l'aborder. Je voudrais consoler
+un peu cette prcoce affliction, tenir compagnie cette solitude
+prmature; mais je n'ose. Isaac n'est pas sans quelque sauvagerie;
+ses malheurs et son abandon lui ont inspir la dfiance.
+Quelques mchants coeurs, comme il en est mme au collge,
+ont encore contribu augmenter cette dfiance, en venant
+solliciter l'amiti de l'orphelin et en trahissant ensuite, avec
+tous les secrets confis, un coeur si dsireux d'abord de se communiquer,
+mais que l'infortune avait rendu susceptible l'excs
+et incapable de se livrer deux fois.</p>
+
+<p>L'autre jour, une de ces tristes scnes qui se renouvellent
+trop souvent, est venue ajouter de nouvelles douleurs celles
+de celui que j'aime en secret. Je sortais du parloir au milieu de
+la plus longue de nos rcrations; tout coup j'entends de
+grands cris. Je me hte, j'arrive devant tous nos camarades
+rassembls. Ils taient en grande agitation. Qu'y a-t-il?&mdash;C'est
+Isaac qui nous a dnoncs, me rpond le plus colre. Et il
+entame une longue histoire laquelle chacun veut ajouter son
+trait. C'tait encore une accusation banale et sans fondement.
+Les preuves abondaient, la haine suggrait les plus dtestables
+hypothses ces petites ttes mchantes et enflammes; on accueillait
+tout, pourvu que tout ft contraire l'accus. Tristes
+juges comme on en voit tant dans un monde qui n'a plus la jeunesse
+pour excuse!</p>
+
+<p>Isaac n'tait pas l, mais bientt nous le vmes paratre,
+accompagn du suprieur qui s'loigna quelques secondes aprs,
+laissant le pauvre enfant en proie la cruaut de ses ennemis.
+Oh! ce mot de <i>cruaut</i> n'est pas trop fort. On l'injuria, et les injures
+bientt furent suivies de pierres. Un fils de boucher, qui
+sans doute avait vu avec quelque profit son pre assommer des
+boeufs l'abattoir, s'lana enfin sur lui et de ses gros poings
+lui mit la figure en sang.</p>
+
+<p>J'tais ple d'indignation. Mon coeur battait vivement. La
+colre finit par l'emporter, la sainte colre, et je m'lanai devant
+Isaac: Vous tes des lches, m'criai-je en lui prenant
+les mains, et malheur au premier d'entre vous qui touchera
+mon <i>ami!</i></p>
+
+<p>J'appuyai dessein sur ce dernier mot, je regardai les agresseurs
+d'un regard dcid, les poings ferms, le pied en avant:
+je leur semblai redoutable, malgr ma petite taille; ils se turent,
+ils s'loignrent en jetant au vent leurs dernires insultes, et
+l'un d'eux dclara qu'il fallait mettre les deux juifs la quarantaine.</p>
+
+<p>Ce mot de juif me fit beaucoup rougir, malgr moi. Cependant
+je me remis de cette soudaine motion et me penchai vers Isaac.
+Il s'appuyait sur moi et semblait me sourire, mais je le vis tout
+ coup chanceler, puis tomber sans connaissance. Tant de douleurs
+l'avaient bris. Alors j'appelai mon secours, et comme
+personne ne venait mes cris, je rassemblai toutes mes forces,
+je le pris dans mes bras et parvins le transporter jusqu' l'infirmerie.
+Il y fut prs d'une heure vanoui.</p>
+
+<p>Cependant l'affaire s'tait bruite. Le suprieur arriva et me
+tendant la main: Vous tes un digne enfant, me dit-il; je
+sais tout et je veux dsormais que vous me regardiez comme
+un ami, comme un pre. Il ajouta en me montrant la croix:
+Mais voici l'Ami cleste, voici le Pre qui vous rcompensera
+mieux que moi de votre belle action!</p>
+
+<p>Il se retira, en me permettant de rester auprs de mon nouvel
+ami jusqu' sa complte gurison. Hlas! il ne savait pas que la
+maladie du pauvre enfant dt tre si longue. Le mdecin vit bien tout d'abord que le cas tait grave et fit craindre une fivre
+crbrale. En effet, les symptmes en clatrent ds le soir.</p>
+
+<p>Quinze jours aprs, le pauvre Isaac tait encore l'infirmerie,
+mais il tait sauv.</p>
+
+<p>J'avais obtenu la permission de le veiller une partie des nuits,
+et la soeur de charit avait peine m'arracher de ce chevet
+auquel il semblait que ma propre vie ft attache. Ces nuits
+furent pour mon me une source dlicieuse de jouissances morales.
+J'y pris une habitude presque monastique, celle de lire en
+latin l'office mme de l'glise, et je n'ai pu depuis dtacher mes lvres
+de cette coupe trop mprise de la liturgie catholique. Oui,
+je me rappelle ces soires d't, alors que quelques rayons, les
+derniers du jour, venaient enflammer les vitres de l'infirmerie,
+et qu' genoux au pied du lit de mon ami en dlire, je suivais
+sur ce visage en feu les progrs du mal ou cherchais y dmler
+les esprances de la gurison.</p>
+
+<p>Une ide m'avait saisi ds le premier jour, ide si naturelle
+aux imaginations catholiques, qu'il semble qu'elle soit la premire
+ y natre et la dernire s'en retirer, l'ide de convertir
+mon nouvel ami et de gurir en mme temps son corps et son
+me galement malades. Cette ide me poursuivait. Je ne pouvais
+m'empcher de penser que Dieu n'avait pas permis, sans
+quelque dessein secret, qu'un innocent ft accabl de tant de
+malheurs, abreuv de tant d'injustices.</p>
+
+<p>Un jour donc qu'Isaac s'tait endormi, je m'armai d'une sainte
+audace et passai son cou une petite mdaille de la sainte
+Vierge. Dj on avait plac sous ses yeux, en face de son lit,
+un crucifix o il devait lire tout le rsum de notre foi loquente.
+La pauvre soeur redoublait de soins. Elle avait compris mon
+ide de conversion, ou plutt l'avait eue avant moi, mais elle
+et craint de s'en attribuer le moindre honneur.</p>
+
+<p>Isaac fut enfin rendu sa connaissance. C'tait un dimanche:
+les lves taient la messe et l'on entendait trs distinctement
+dans l'infirmerie les chants de nos camarades et les harmonies
+de l'orgue. La petite soeur et moi suivions notre messe aussi
+exactement que possible et priions de grand coeur tous les deux
+pour notre cher malade. J'avais coutume de rserver pour l'instant
+de l'lvation mes plus vives prires, et je crois bien que
+la soeur faisait de mme.</p>
+
+<p>Ce jour-l nous fmes encore plus recueillis. Mais un petit
+bruit nous vint arracher ce recueillement; notre malade s'tait
+soulev, il s'tait assis sur son lit et semblait couter avec ravissement
+un bel <i>O Salutaris</i>, que nos enfants de choeur n'avaient
+jamais si bien chant. Il souriait pour la premire fois
+peut-tre de sa vie, et ce sourire faisait du bien voir, quoique
+brillant sur un visage teint et dcharn. Nous n'osions nous
+lever, mais il nous aperut, porta les mains son front comme
+pour recueillir ses ides, rflchit quelques instants, puis tout
+coup s'cria: Mon frre, mon cher frre! Et je tombai dans
+ses bras.</p>
+
+<p>Nous pleurions tous, et la soeur souriait travers ses larmes.
+Mais Isaac s'arrta tout coup, et se mit fixer le crucifix que
+nous avions mis sous ses yeux. Il le regarda d'abord froidement,
+puis ses yeux s'animrent, l'amour pntra dans son regard; il
+contempla alors l'Homme-Dieu avec des yeux qui exprimrent
+toutes les nuances de la commisration, de la prire, de l'adoration;
+ses bras s'agitrent bientt et il les tendit vers Notre-Seigneur;
+enfin, il ne put rsister la grce, et un torrent de
+larmes sortit de ses yeux: Mon Roi, mon Matre, mon Dieu!
+Et se tournant vers moi: Tu ne sais pas que Jsus et Marie
+ont veill prs de moi pendant toute ma maladie? Ils taient l,
+je les voyais, je touchais leurs mains, j'entendais leurs voix.
+Oh! je veux tre baptis!</p>
+
+<p>Je l'embrassai en pleurant et lui racontai combien j'avais dsir
+ce moment. Ce jour-l mme, nous emes ensemble un
+entretien sur la foi. La soeur savait mieux faire le catchisme
+que moi; l'aumnier vient l'aider. La convalescence d'Isaac s'coula
+dans ces leons qu'il semblait avoir dj reues de Dieu
+lui-mme, tant il s'levait facilement aux plus difficiles de nos
+mystres. Il avait mme sur nos dogmes des lumires qui tonnaient
+l'aumnier et dont je profitai.</p>
+
+<p>Cependant le bruit de sa gurison s'tait rpandu dans le
+collge. On avait bien chang d'ides sur le compte des deux
+juifs, et comme, aprs tout, des coeurs d'enfants ne sont jamais
+profondment pervertis, tous nos camarades s'taient
+sincrement repentis d'une mchancet qui avait failli devenir
+si fatale. Tous les matins, il en venait l'infirmerie quelques-uns
+s'informer avec anxit de la sant d'Isaac. Les rcrations
+taient silencieuses, les visages tristes; quand on annona
+qu'il n'y avait plus aucun danger pour le malade, ce fut un jour
+de fte pour tout le monde.</p>
+
+<p>On apprit en mme temps la miraculeuse conversion de notre
+ami et son baptme, qui eut lieu, d'aprs sa volont, le premier
+jour qu'il put faire quelques pas. Au sortir de l'glise, il alla
+revoir ses condisciples qui taient devenus ses frres en Jsus-Christ.
+Ce fut un spectacle touchant: tous ces perscuteurs
+tombrent aux pieds de leur victime et sollicitrent la bndiction
+de celui qui tout l'heure encore tait un catchumne et
+n'avait pas seize ans. Isaac, ou plutt Paul (car je lui ai,
+comme parrain, donn ce nouveau nom), Paul les bnit avec
+ses larmes et voulut tous les embrasser. On sut qu'il tait pleinement
+chrtien, quand on le vit presser avec plus d'amour
+dans ses bras celui-l mme qui l'avait autrefois le plus cruellement
+perscut.
+(<i>Lon Gautier</i>.)</p>
+
+<a name="39"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+<p>39.&mdash;DIEU A SES LUS PARTOUT.</p>
+
+<p>Une actrice a adress au P. de Ravignan le rcit suivant
+de sa conversion, une des plus admirables de notre sicle.
+Lorsque j'tais tout enfant, ma mre se trouvait seule
+ Paris, sans argent, sans tat, sans protection. Elle n'avait
+pas cette religion qui fait supporter toutes les adversits que
+Dieu nous envoie, mais seulement une foi trs vive en Marie.
+Ds ma plus tendre enfance, elle me fit dire cette petite prire
+que je n'ai lue dans aucun livre: Mon Dieu, je vous donne
+mon corps, mon esprit, mon coeur, ma vie; je me donne toute
+vous. Faites-moi la grce de mourir plutt que de vous offenser
+mortellement. Ainsi soit-il.</p>
+
+<p>Vers l'ge de cinq ans peu prs, j'allais trs souvent avec
+une vieille femme la messe, et surtout adorer Jsus dans un
+spulcre. Je rentrais la maison, malade d'avoir vu Notre Seigneur
+mort pour nous; je pleurais. Ma mre grondait la vieille
+femme d'exciter ce point ma sensibilit, et mme elle ne voulut
+plus absolument que je retournasse l'glise. J'tais trs fire de
+m'appeler Marie. On me donnait le nom de Josphine la maison;
+mais quand on me demandait comment je m'appelais:
+Marie, rpondais-je aussitt; j'ai le nom de la Vierge.</p>
+
+<p>Ma mre me mit au thtre l'ge de six ans pour apprendre
+ danser. On la pria de me laisser jouer, elle se laissa tenter.
+Je jouai, j'eus un trs grand succs. Cependant j'entendais les
+petites filles parler de la premire communion, ma mre ne
+m'en parlait pas; je voulais absolument la faire, mais aucun
+prtre ne put m'y admettre parce que j'tais au thtre.</p>
+
+<p>Je priais toujours, je travaillais sans cesse; en dehors du
+thtre, je faisais de petits ouvrages l'aiguille que je vendais.
+J'tais entoure de vices dans les femmes mme que j'aimais le
+plus; je les plaignais. Ma mre m'avait donn des principes que
+la misre la plus affreuse n'avait pu dtruire. J'tais mal vtue,
+je mangeais des pommes de terre, mais j'tais heureuse avec ma
+mre. Je me disais: Dieu me voit, lui; il me trouve bien avec
+mon vilain chapeau; il ne se moque pas de la pauvre Maria.
+Car on se moquait de moi; on me disait: Si vous vouliez, vous
+auriez des cachemires.&mdash;Oui, disais-je, mais je ferais mourir
+ma mre de chagrin. J'tais une des premires du thtre, par
+consquent trs admire. Si je vous dis cela, c'est pour que vous
+compreniez bien la haute protection de ma cleste patronne au
+milieu de ce gouffre.</p>
+
+<p>Ma mre tomba malade. J'tais oblige de passer toutes les
+nuits, je n'avais pas de domestique; je jouais, je rptais dans la
+journe; je n'avais le temps d'apprendre mes rles que la nuit,
+prs du lit de ma pauvre mre. C'est ici que Dieu a t bon et indulgent
+pour moi. J'avais fort peu d'appointements, quoique premire.
+Eh bien! mon Pre, malgr cela, pendant quatre mois et
+demi, ma mre tant au lit, dpensant beaucoup d'argent que
+je n'avais pas, je n'ai pas fait de dettes, et je m'en suis tire. Je
+devais tomber malade de fatigue et de chagrin, pas du tout:
+c'est que je priais Dieu, et Dieu aide ceux qui prient de tout leur
+coeur.</p>
+
+<p>La dernire nuit que je passai prs de ma mre, je ne comprenais
+pas que ce ft l'agonie. Enfin sa dernire parole fut:
+Maria, je t'aime! et elle rendit le dernier soupir. Oh! mon
+Pre, quelle nuit! Je n'avais pas quitt ma mre un seul instant
+de ma vie, et je me trouvais vingt ans, seule, sans parents, sans
+soutien, sans fortune, sans Dieu, car je ne le possdais pas encore.
+Je jurai ma mre, sur ce corps inanim, sur cette main qui m'avait
+bnie, que toujours je serais digne d'elle. J'allais tous les
+jours au cimetire Montmartre, et, en rentrant, je me mettais
+ genoux au milieu de ma chambre; j'avais le portrait de ma
+mre l devant moi; j'avais un Christ qui avait t pos sur son
+corps; je baisais ce Christ, je baisais le portrait, et ma vie se
+passait entre ces deux images.</p>
+
+<p>Enfin j'allai vous entendre, mon Pre; vous claircissiez
+des ides confuses dans ma tte. Je suis bien ignorante encore
+en matire de religion; j'aime avec amour Jsus et Marie. Pourquoi?
+comment? je n'en sais rien; je les aime et voil tout.</p>
+
+<p>L seulement je compris ma position. Sainte Vierge, dis-je
+alors, le thtre sans vous, ou vous sans le thtre. Ah! mon
+choix est fait. Mais pour arriver vous, Marie, comment
+faire? Le dimanche de la Quasimodo, je vous vis de plus prs;
+je m'tais mise au pied de la chaire. Je vais crire M. de Ravignan,
+dis-je; il est impossible qu'il n'obtienne pas cette grce
+de Mgr l'archevque: il faut que je communie. Je vous crivis,
+mon Pre, vous savez le reste; mais ce que vous ne savez pas,
+c'est que mon esprit n'est plus le mme, mon coeur non plus:
+les pieuses femmes que vous m'avez fait connatre ont chang
+tout mon tre.</p>
+
+<p>Oh! merci, mon Dieu! merci, mon Rvrend Pre! Votre
+zle a tout fait. J'ai communi, c'est vous dire que je suis la
+plus heureuse des femmes, et j'tais entoure de Mmes de Gontaut,
+Levavasseur et d'Auberville. Ah! autrefois je croyais aimer
+Dieu, mais non; c'est lui qui m'aimait. J'aimais Marie, mais ce
+n'tait pas de ce saint amour qu'elle a pour nous. Je ne sais pas
+ce que Dieu me rserve; mais s'il veut me rendre heureuse, il
+peut m'envoyer tous les malheurs qu'il voudra: je tcherai de les
+porter avec mon coeur qui est tout lui. Si Dieu me conserve
+cette foi qu'il m'a envoye, je peux tout faire pour lui. Aujourd'hui
+seulement je comprends les martyrs.</p>
+
+<p>Je vous demande pardon, mon Pre, de la longueur de mon
+rcit; mais je ne suis pas trs verse dans l'art d'crire. C'est
+pour vous obir que je vous donne ces dtails. En parlant de ma
+mre, je ne m'arrterais point.</p>
+
+<p>Mon premier acte, en sortant du thtre, a t une premire
+communion. Dieu veuille qu'en sortant de cette vie je sois agenouille
+ la sainte table! Dieu, Jsus, Marie, ces dames,
+ vous, mon Pre, ma vie entire. <i>Maria</i>.</p>
+
+<p>La jeune actrice eut le courage de rompre compltement avec
+le thtre. Aprs six annes d'preuves et de privations, devenue
+mre de famille, elle crivait au P. de Ravignan pour le remercier,
+et elle ajoutait: Oh! mon Pre, que de misres! que
+de maladies! Mais Dieu tait au fond de mon coeur. Que de
+joies ignores! et c'est vous que je les dois.</p>
+
+<p>Ah! comme je plains ceux qui ne pensent jamais Dieu!
+Dans l'amour qu'il nous donne nous trouvons tout pour nos
+besoins d'ici-bas. Cette vie de l'me a des charmes qu'on ignore
+si compltement dans le monde!</p>
+
+<p>Priez, mon Rvrend Pre, pour que mon me reste toujours
+attache ce Dieu de misricorde qui a daign me prendre si
+bas! Ah! que ma vie passe m'a claire sur l'amour de Dieu
+pour ses cratures! Aussi, je ne veux que ce mot dans mon coeur:
+Amour pour Jsus dans la joie et la tristesse, amour pour
+Jsus! Cette me sraphique se consuma rapidement dans un
+douloureux martyre: l'ancienne actrice mourut en prdestine.</p>
+
+<a name="40"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+<p>40.&mdash;LA ROSE BNITE.</p>
+
+<p>Un dimanche vers les trois heures, rapporte un homme du
+monde, je passais rue de Vaugirard, Paris. Une pluie
+torrentielle inondait les rues et faisait chercher un abri
+aux malheureux pitons. Je regardais machinalement droite
+et gauche, lorsque la petite glise des Carmes m'apparut
+comme lieu de refuge. Arriv dans la cour, je vois son intrieur
+tout resplendissant de fleurs et de lumires; une foule immense
+la remplissait, et c'est peine si je pus parvenir me placer
+sous son portique.</p>
+
+<p>Quelle fte clbrait-on? voil ce que je demandai une bonne
+femme qui, genoux prs de moi, grenait son chapelet. Elle
+releva la tte d'un air tonn: Comment! monsieur, vous ne
+savez pas? c'est la fte du Saint-Rosaire, et, pour en conserver
+le souvenir, les rvrends pres vont distribuer tous ceux
+qui sont dans l'glise une rose bnite. J'ai une passion pour
+les fleurs et une prdilection toute particulire pour les roses;
+je voulais profiter de celles que la Providence semait (avec intention
+peut-tre) sur ma route: elles sont si rares, hlas! Je
+suis le courant qu'un mouvement de chaises opre, et je me
+trouve transport je ne sais comment prs de la balustrade de
+l'autel. Le R. P. qui venait de donner la bndiction, en montait
+les degrs. Il fit signe qu'il allait parler; je me sentis attir
+vers lui par un sentiment que je ne pus dfinir: son ple et
+noble visage inspirait le respect, une joie toute cleste l'animait,
+et l'immense quantit de bougies qui brlaient autour du
+tabernacle lui faisaient comme une aurole lumineuse. Son
+regard doux et pntrant se portait avec bonheur sur les nombreux
+fidles qui l'entouraient et l'coutaient. Il fit une allocution
+simple et touchante, sans phrases prpares ni oratoires;
+on sentait que c'tait le coeur qui dbordait avec tous
+ses trsors, la source qui coulait limpide et transparente pour
+chacun.</p>
+
+<p>Je vais vous distribuer de petites roses bien modestes, dit-il,
+parce que nous sommes pauvres. Vous les trouverez parfumes
+comme l'tait Marie, la reine du ciel, et leur parfum
+vous pntrant, vous dsirerez lui ressembler. Vous les trouverez
+bnites, afin qu'elles apportent dans vos maisons la bndiction
+de Marie. Mres, ornez-en le berceau de votre petit
+enfant pour le protger. Femmes, montrez-la votre mari;
+dites-lui qu'elle sera son prdicateur, son gide, lorsqu'il devra
+vous quitter. Jeunes filles, suspendez-la au Christ plac votre
+chevet, afin que votre premier regard, la premire lvation
+de votre coeur soient pour Jsus et Marie confondus dans un
+mme amour. Ce serait trop long de raconter les belles et
+bonnes choses que dit encore le rvrend Pre. La distribution
+commena; lorsque je m'approchai pour recevoir ma rose, un
+lger sourire se dessina sur les lvres du religieux: il semblait
+lire au fond de ma pense ce mot <i>hasard</i> qui m'avait amen l.
+Je m'inclinai et sortis de l'glise beaucoup plus grave que je
+n'y tais entr.</p>
+
+<p>Une fois dehors, je me trouvai trs embarrass: je dnais
+en ville et j'avais dispos de ma soire; mais la pense de
+porter dans une maison profane ma petite rose bnite me fit
+rougir intrieurement. Je rentrai chez moi, je la suspendis au
+portrait de ma mre. Pauvre mre! il me sembla qu'elle me
+regardait plus tendrement. Peut-tre taient-ce ses prires qui,
+du haut du ciel, avaient guid mes pas. Toujours est-il que
+j'tais rest chez moi par une force d'attraction plus puissante
+que ma volont. Je passai mon temps mditer sur les petites
+choses qui amnent souvent de grands effets. Je ne puis pas
+dire tout ce que je confiai de penses tumultueuses ma rose
+mystique: c'tait presque une confession, et la petite goutte
+de rose bnie qui reposait au fond de son calice tait le baume
+consolateur que j'appliquais sur les blessures orageuses de mon
+coeur. Qui sait, murmurai-je en m'endormant, si je ne retournerai
+pas dans cette glise, et si, te tenant a la main, je
+n'irai pas trouver ce bon religieux? Elle m'amne vous repentant
+et converti! lui dirai-je.</p>
+
+<a name="41"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+<p>41.&mdash;UN SOUVENIR DU BAGNE.</p>
+
+<p>Un religieux plein de zle, qui venait de remplir son saint
+ministre auprs des forats de Rochefort, le P. Lavigne,
+ne pouvait se lasser d'admirer les merveilles de la grce
+sur ces pauvres mes si chres au Bon Pasteur. Prchant dans
+la chapelle d'une Maison religieuse, Paris, il racontait un fait
+admirable qui atteste l'tonnante bont de Dieu en faveur d'un
+pcheur pntr d'un sincre repentir.</p>
+
+<p>Il y a un homme, dit-il, dont le souvenir s'est empreint
+dans mon me d'une manire ineffaable, un homme que je
+place au-dessus de tous les religieux et de toutes les religieuses:
+c'est un saint que je vnre, et cet homme, ce saint,
+c'est un forat.</p>
+
+<p>Un soir, il vint me trouver au confessionnal, et, aprs sa
+confession, je lui adressai quelques questions, comme j'avais
+assez souvent coutume de le faire avec ces infortuns. Cependant,
+cette fois, un motif plus particulier m'engageait interroger
+celui-ci. J'avais t frapp du calme rpandu sur ses traits.
+Je n'y fis pas d'abord grande attention, car j'avais eu l'occasion
+de remarquer la mme chose chez plusieurs de ces malheureux.
+Nanmoins, la prcision avec laquelle il s'exprimait, l'exactitude
+rigoureuse et le laconisme de ses rponses piquaient de
+plus en plus ma curiosit.</p>
+
+<p>Il me rpondait sans affectation, ne disant pas un mot inutile,
+et n'allant jamais au del de ce que je lui demandais.
+Aussi ce ne fut qu'en le poussant et en le pressant par mes
+questions, que je parvins savoir, en quelques mots bien simples,
+sa touchante histoire.</p>
+
+<p>&mdash;Quel ge avez-vous? lui dis-je d'abord.</p>
+
+<p>&mdash;Quarante-cinq ans, mon pre.</p>
+
+<p>&mdash;Combien y a-t-il que vous tes ici?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a dix ans.</p>
+
+<p>&mdash;Devez-vous y rester encore longtemps?</p>
+
+<p>&mdash; perptuit, mon pre.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle est donc la cause de votre condamnation?</p>
+
+<p>&mdash;Le crime d'incendie.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, mon pauvre ami, vous avez beaucoup regrett
+d'avoir commis cette faute.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai beaucoup offens Dieu, mon pre, mais je n'ai point
+commis ce crime. Toutefois, je suis justement condamn; mais
+c'est Dieu qui m'a condamn.</p>
+
+<p>Cette rponse piquant plus vivement encore ma curiosit,
+je repris:</p>
+
+<p>&mdash;Mais que voulez-vous donc dire, mon ami? expliquez-vous.</p>
+
+<p>Alors il me rpondit:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai beaucoup offens le bon Dieu, mon pre; j'ai t bien
+coupable, mais jamais envers la socit. Aprs une foule d'garements,
+le bon Dieu toucha mon coeur.</p>
+
+<p>Je rsolus de me convertir, de rparer le pass; mais depuis
+ma conversion, il me restait une inquitude, un poids norme
+sur le coeur. J'avais tant offens le bon Dieu? pouvais-je croire
+qu'il et tout oubli? Et puis, je ne trouvais rien qui ft de
+nature rparer ces iniquits malheureuses de ma jeunesse, et
+je sentais un besoin immense de rparation! Sur ces entrefaites,
+un incendie clata prs de ma demeure. Tous les soupons
+tombrent sur moi; on m'arrta, et on me mit en jugement.
+Pendant la procdure, je fus beaucoup plus calme que
+je ne l'avais jamais t; je prvoyais bien que je serais condamn,
+mais j'tais prt tout. Enfin arriva le jour o on devait
+prononcer ma sentence. Le jury quitta la salle pour aller
+dlibrer sur mon sort, et dans ce moment, il me sembla entendre
+une voix intrieure qui me disait: Si je te condamne, je
+me charge aussi de faire ton bonheur et de te rendre la paix.
+ cet instant, je ressentis effectivement une paix dlicieuse. Les
+jurs revinrent bientt, apportant leur verdict, qui me dclarait
+convaincu du crime d'incendie, avec circonstances attnuantes;
+j'tais condamn aux travaux forcs perptuit. Je
+fus oblig de me contenir pour ne pas verser des larmes, qu'on
+aurait sans doute attribues tout autre motif qu' celui du
+sentiment de bonheur que j'prouvais. On me conduisit mon
+cachot, et l, tombant sur la paille qui me servait de lit, je me
+mis rpandre un torrent de larmes si douces que l'homme le
+plus voluptueux aurait t heureux d'acheter, au prix de toutes
+les jouissances, le seul bonheur de les verser. Une paix ineffable
+remplissait enfin toute mon me. Elle ne me quitta pas
+pendant la route que je parcourus pour arriver au bagne, et ne
+m'a jamais abandonn jusqu'ici. Depuis cette poque, je tche
+de remplir tous mes devoirs, d'obir tout et tous. Je ne vois
+dans ceux qui commandent, ni le commissaire, ni les adjudants,
+ni leurs subalternes, je ne vois que Dieu. Je prie partout,
+dans les travaux, la prison; je prie toujours, et le temps
+passe si vite que je puis peine m'en apercevoir; les heures
+s'coulent comme des minutes, les jours comme des heures, les
+mois comme des jours, les annes comme des mois. Personne
+ne me connat; on me croit condamn justement et cela est
+vrai.</p>
+
+<p>Vous ne me connatrez pas non plus, mon pre; je ne vous
+dis ni mon nom ni mon numro; priez seulement pour moi, je
+vous en conjure, afin que je fasse la volont de Dieu jusqu'
+la fin.</p>
+
+<a name="42"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+
+<p>42.&mdash;CE QUE LE ZLE PEUT INSPIRER UN ENFANT.</p>
+
+<p>Il y a quelques annes, le Carme tait prch dans une grande ville
+de France par deux saints missionnaires. Un soir, tandis
+que la foule empresse se rendait l'glise, la petite Mathilde
+de C***, enfant de dix ans, jouait sur le balcon de sa maison;
+tout coup, pousse comme par une inspiration divine,
+elle abandonne la poupe qu'elle tenait la main et, courant
+son pre qui lisait un journal: Oh! papa, que je serais heureuse!...&mdash;Que
+faudrait-il pour cela, mon enfant?&mdash;Je n'ose
+pas... dites, me l'accorderez-vous?&mdash;Oui, ma fille!&mdash;Ah!
+bon! eh bien! j'tais tout l'heure sur le balcon et j'ai vu
+beaucoup de messieurs qui allaient au sermon; il y en a mme
+plusieurs qui y conduisaient leurs petites filles; et vous, papa,
+vous ne m'y menez jamais! Ce soir...&mdash;Tu veux que je t'y
+conduise, n'est-ce pas?&mdash;Oui! je le dsire beaucoup.</p>
+
+<p>Bientt l'heureuse Mathilde entrait dans l'glise avec son
+pre. Il la plaa prs d'une dame de sa connaissance, parce que,
+dit-il, une petite fille ne reste pas avec les messieurs; et... faisant
+semblant d'aller du ct des hommes, il sortit.</p>
+
+<p>Mathilde, qui le suivait des yeux, s'en aperut, mais ne dit
+rien; le lendemain elle voulut, comme par un caprice d'enfant,
+rester parmi les messieurs avec son pre. Le prtre charg de
+maintenir l'ordre, voyant cette petite fille: Mon enfant, lui
+dit-il, ce n'est point l votre place.&mdash;Monsieur, rpondit-elle tout
+bas, laissez-moi ici, <i>je garde papa</i>!</p>
+
+<p>M. de C*** entendit cette parole, il fut mu et resta au sermon.
+Le bon Dieu l'attendait, et la grce, se servant des paroles du
+prdicateur, pntra dans son me. Il voulut aller tous les soirs
+au sermon; il fit mieux, il s'approcha de la sainte Table le jour
+de Pques.</p>
+
+<a name="43"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+<p>43.&mdash;UNE CONQUTE DU SACR-COEUR.</p>
+
+<p>Dans une petite ville assez populeuse, prs de Lige, une
+personne dirigeait un caf, o elle s'efforait bien plus de
+conqurir des mes Jsus-Christ que de grossir sa fortune.
+On y voyait en abondance les publications les plus difiantes,
+les cadres et les scapulaires du Sacr-Coeur. Cette
+propagande fut bnie de Dieu et devint le principe d'un grand
+nombre de conversions; nous allons reproduire ici la relation
+de plus remarquable, en conservant au style sa nave simplicit.</p>
+
+<p>Un jour, la matresse de la maison voit entrer chez elle un
+inconnu en haillons, de haute taille, ayant une longue barbe et
+une figure portant l'empreinte d'une profonde misre. Cet
+homme inspire la zlatrice une grande compassion, il lui
+semble que Notre-Seigneur lui envoyait une me gagner.
+J'ai toujours eu, dit-elle, le dsir de faire du bien, mais depuis
+que je suis zlatrice, il me semble en avoir contract l'obligation,
+de sorte que cela me donne du courage pour vaincre ma
+timidit. Elle fit donc bon accueil son nouvel hte, qui ne
+disait pas un mot, et le servit de son mieux, en priant le Coeur
+de Jsus de l'inspirer. Croyant le moment favorable, elle entama
+la conversation: Ne vous tonnez pas, Monsieur, lui dit-elle, de
+ce que je vais vous demander; je fais cette question a toutes les
+personnes qui viennent ici, et je vous vois, je crois, pour la premire
+fois: avez-vous fait vos Pques?&mdash;Non, rpondit-il, je ne
+fais pas mes Pques, je suis libre-penseur.&mdash;Mais ce n'est pas
+une religion, cela.&mdash;C'est ma religion moi, je n'en ai pas
+d'autre.&mdash;N'avez-vous pas t catholique autrefois?&mdash;Oui,
+j'ai fait ma premire communion; depuis, j'ai tout laiss: j'ai
+quitt ma femme, mes enfants, j'ai t en Afrique... Je ne veux
+pas des prtres, pas plus qu'ils ne voudraient de moi.&mdash;Au
+contraire, Monsieur, ce serait un grand bonheur pour eux de
+vous ramener Dieu; dans l'vangile, n'y a-t-il pas la parabole
+de l'enfant prodigue o le pre fte le retour de son fils?&mdash;Ne
+me dites rien, rpond-il avec animation, je ne veux pas
+changer, vous ne me convertirez pas, vous dis-je; pensez-vous
+mieux russir que ma femme et mes enfants qui m'ont suppli
+de toutes les faons? Non, vous ne me changerez pas, je devrais
+parler des prtres, et je dteste les prtres; quand ils arrivent,
+je m'en vais d'un autre ct pour ne pas les voir.</p>
+
+<p>Il ajouta encore beaucoup d'autres choses contre la religion.
+J'tais toute tremblante en l'entendant, dit la zlatrice, et je
+priais intrieurement le Coeur de Jsus. Quand il eut fini, j'allai
+chercher un scapulaire du Sacr-Coeur.&mdash;Monsieur, lui
+dis-je, ne voudriez-vous pas, avant de partir, accepter ceci?
+j'aimerais vous le donner; voyez, l'image est bien belle.
+Lisez, ajoutai-je, ce qui est crit dessous, ce sont de si bonnes
+paroles! Il le fait, puis se lve et tenant le scapulaire des deux
+mains, il le baise, pleure et dit: Coeur de Jsus, je suis un des
+plus grands pcheurs, oui, un grand pcheur. Ses larmes coulaient
+en abondance, l'motion l'oblige s'asseoir.&mdash;Un prtre!
+dit-il, je veux me confesser. Qui tes-vous, pauvre femme, pour
+me convertir ainsi? car je suis converti.&mdash;C'est le Coeur de
+Jsus qui a tout fait, dit la zlatrice, et elle le fait entrer dans
+une chambre voisine, pendant qu'elle allait avertir le vicaire.
+Celui-ci vint aussitt, s'entretint avec le pauvre pcheur, puis
+l'engagea se rendre l'glise pour prparer sa confession.
+En y allant, cet homme priait, et ds qu'il fut arriv, il
+alla se prosterner au pied d'un autel de la sainte Vierge; il
+pleurait et disait haute voix: Vierge sainte, ayez piti d'un
+grand pcheur qui vous demande sa conversion. Il fit le
+chemin de la croix, et, lorsqu'il fut arriv la douzime station,
+il mit les bras en croix sans s'occuper des personnes prsentes,
+en disant: Jsus-Christ, je vous demande pardon de
+mes pchs, oui, de tous mes pchs. La contrition dbordait
+de son me, il tait inond par la grce. Il alla la sacristie,
+et, quand il en sortit avec le prtre, tous deux pleuraient. Il ne
+reut pas ce jour-l l'absolution: on prfra lui laisser quelques
+jours pour se prparer. Il passa ce temps dans le recueillement,
+vint prendre ses repas chez la zlatrice qui lui fournit
+des lectures pieuses pour occuper ses loisirs, car il vitait mme
+de travailler pour ne pas se distraire des penses de foi qui
+nourrissaient son me. Lorsqu'il rencontrait le vicaire, il lui
+serrait la main en lui exprimant son dsir de recevoir l'absolution.
+Le temps d'preuve fut abrg, et la brebis perdue rentra
+dans le bercail du Bon Pasteur, qui se donna elle dans la
+sainte communion. C'tait la seconde de ce nouvel enfant prodigue
+qui n'avait plus reu son Dieu depuis cinquante ans.</p>
+
+<p>Il fut ds lors un modle de pit, et son exemple en ramena
+plusieurs qui travaillaient dans un atelier irrligieux o il conduisit
+le prtre qui l'avait rconcili avec Dieu.</p>
+
+<p>Ah! si tous les bons catholiques avaient le zle et le courage
+de cette gnreuse chrtienne, combien de pauvres pcheurs
+seraient ramens la pratique de la religion! Le prtre, hlas!
+n'a aucun moyen d'atteindre ces infortuns qui ne viennent plus
+ l'glise et lui ferment leur porte. Qui les sauvera, qui les arrachera
+aux flammes de l'enfer, si les pieux laques de leur entourage
+ne s'intressent pas l'oeuvre de leur conversion, la
+plus grande, la plus capitale de toutes les oeuvres?...</p>
+
+<a name="44"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+<p>44.&mdash;PUISSANCE DU CHAPELET.</p>
+
+<p>Imbu ds sa jeunesse des maximes de l'cole voltairienne,
+Arthur Grant tait impie; mais son impit n'avait rien du
+cynisme des libres-penseurs du sicle. C'tait un impie de
+bon ton. Son ducation aristocratique, l'amnit de son caractre,
+la distinction de ses manires le rendaient agrable dans
+le commerce du monde, et le venin de son irrligion se cachait
+sous des dehors attrayants et des formes polies. C'tait un majestueux
+vieillard la figure noble, dont la barbe blanche tombait
+ flots d'argent sur sa poitrine. Initi, jeune encore, aux
+mystres absurdes de la franc-maonnerie, aprs en avoir subi
+les ridicules preuves, il avait t promu au grade de chevalier
+kadosch. C'tait un aimable viveur qui se faisait chrir dans
+son village, dont il tait le plus riche propritaire, et en quelque
+sorte le seigneur. Il secourait les indigents et se faisait gloire
+d'tre philanthrope. Les glaces de l'ge n'avaient pas encore
+teint en lui les flammes des passions. La corruption du coeur
+avait perverti son intelligence. Cependant sa fille, Irma, gmissait
+en secret, sur les drglements et l'irrligion de son vieux
+pre. On la voyait souvent rpandre des larmes abondantes sur
+les marches de l'autel de Marie, laquelle elle adressait de ferventes
+prires pour sa conversion.</p>
+
+<p>Un zl missionnaire tant venu prcher une retraite dans
+le village qu'habitaient Irma et son pre, la jeune fille, sous
+les inspirations de la grce, redoubla de ferveur et de supplications
+pour obtenir la conversion de celui qu'elle aimait de l'amour
+le plus tendre, et rsolut de tenter un effort suprme.
+Elle consulta le missionnaire sur les moyens prendre pour
+convertir son vieux pre.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut prier, mon enfant, et prier sans cesse, lui dit le
+saint prtre: ne dsesprez pas, Dieu est plus fort que le diable.
+Voyons, quelles sont les habitudes de Monsieur votre pre, quel
+est son genre de vie?</p>
+
+<p>&mdash;Il se lve tous les jours neuf heures, rpond la jeune fille,
+djeune dix, se rend ensuite un kiosque situ un kilomtre
+au couchant du village, au pied d'une riante colline. C'est l
+qu'il passe le reste de la journe, se promenant dans son jardin
+ou s'enfermant dans son cabinet de travail.</p>
+
+<p>&mdash;J'en sais assez, mon enfant. Pendant trois jours, onze
+heures et quart, vous rciterez un chapelet pour la conversion
+de votre pre.</p>
+
+<p>Le lendemain, aprs s'tre livr aux occupations de son ministre,
+le saint prtre s'acheminait vers le kiosque. Quand il
+fut quelques pas du vieillard, aprs l'avoir salu gracieusement,
+il s'arrta comme pour lui parler.</p>
+
+<p>&mdash;Que signifie ceci, monsieur l'abb? dit Arthur tonn et
+presque fch.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, je vous demande pardon si je vous ai offens,
+rpond le missionnaire; mais la vue de votre jardin m'a charm,
+je voulais vous adresser mes flicitations.</p>
+
+<p>Ce compliment adoucit le vieillard, qui lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Si je ne suis pas trop indiscret, monsieur l'abb, puis-je
+vous inviter m'accompagner mon kiosque?</p>
+
+<p>&mdash;Avec plaisir, rpondit le prtre.</p>
+
+<p>Et chemin faisant, en parlant de la pluie et du beau temps,
+on arriva au kiosque. On entra dans le jardin, on admira les
+fleurs, les ombrages, les bassins, les berceaux de verdure, les
+cascades, et on pntra dans le pavillon. Le missionnaire, que
+les travaux de son ministre appelaient au village, prend cong
+du vieillard; celui-ci, charm de la simplicit, de l'esprit et des
+manires polies de l'abb, lui fait promettre de se retrouver le
+lendemain la mme heure dans son pavillon.</p>
+
+<p>Irma avait rcit son premier chapelet, l'heure prescrite,
+avec une ferveur extraordinaire.</p>
+
+<p>Le lendemain, le prtre tait fidle au rendez-vous. Et Irma
+rcitait son second chapelet avec la mme ferveur.</p>
+
+<p>Arthur et l'abb se promenrent dans le labyrinthe, sous les
+berceaux de noisetiers et les larges avenues de platanes, et parlrent
+longuement de la littrature contemporaine et des nouvelles
+politiques. Le prtre, en se sparant du vieillard, pour
+aller s'enfermer dans le confessionnal, fut encore invit pour
+le lendemain.</p>
+
+<p>Le troisime jour, au moment o la pieuse jeune fille commenait
+son troisime chapelet, le missionnaire se dirigea vers
+le kiosque. Il y fut accueilli par Arthur, avec une amabilit
+charmante et des marques de dfrence tout fait exceptionnelles.
+On entra dans le pavillon, ensuite dans le cabinet de
+travail. Ce qui frappa les regards du missionnaire, ce fut un
+prie-Dieu surmont d'un magnifique crucifix d'ivoire, prs duquel
+tait un tabouret. Le vieillard sourit.</p>
+
+<p>&mdash;Vous comprenez, monsieur l'abb!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon ami, rpond le prtre, heureux de voir que Marie
+avait favorablement accueilli les prires d'une me pure et innocente.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur l'abb, dit Arthur d'une voix vibrante, j'ai longtemps
+combattu; mais, aprs une lutte longue et terrible, je
+m'avoue vaincu. La grce triomphe; vous avez devant vous
+un vieux pcheur qui renonce ses garements, un impie qui
+reconnat et abjure les erreurs d'une philosophie menteuse.
+Oui, la divinit de la religion catholique m'apparat dans toute
+sa splendeur. Comme Augustin, j'ai cherch le bonheur dans
+les vaines jouissances de la terre, et, comme lui, je n'ai trouv
+le repos que lorsque je les ai eu foules aux pieds, et que les
+aspirations de mon coeur se sont diriges vers le ciel. Tout
+n'est que vanit et affliction d'esprit, dit avec raison l'auteur
+du livre de la Sagesse. Mon pre, je me jette entre vos bras:
+aidez un pauvre naufrag regagner le port; ramenez dans le
+bercail sacr de l'glise catholique une brebis errante et vagabonde;
+purifiez-moi de mes souillures.</p>
+
+<p>Le prtre et le vieillard restrent longtemps embrasss; des
+larmes abondantes coulrent de leurs yeux...</p>
+
+<p>Quelques jours aprs, quand fut clture la retraite, on voyait
+agenouill la Table-Sainte, ct de sa fille rayonnante de
+bonheur, le vnrable vieillard, dont le maintien noble, pieux
+et modeste rjouissait une population minemment chrtienne
+qu'avaient autrefois attriste ses carts.</p>
+
+<p>Enfants, si vos parents oublient le chemin de l'glise, s'ils se
+laissent entraner par les sductions de l'erreur, il dpend de
+vous de les arracher la fureur du dragon infernal, de sauver
+ces mes pour lesquelles Jsus-Christ est mort sur la croix. La
+Providence a plac entre vos mains une arme puissante: c'est
+la prire. Adressez-vous Marie, qu'on n'invoque jamais en
+vain, Marie, la Mre de misricorde et le refuge des pcheurs.
+Elle touchera le coeur de vos parents bien-aims et les amnera
+repentants aux pieds de son divin Fils.</p>
+
+<a name="45"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+<p>45.&mdash;LA CROIX D'ARGENT.</p>
+
+<p>Une pauvre enfant du nom de Jane, errait un soir d'hiver
+dans les rues de Londres par un froid glacial. Sans asile,
+sans pain, elle ne savait o porter ses pas, car son pre et
+sa mre taient morts, laissant l'infortune dans la plus cruelle
+dtresse. Tout coup elle voit briller un morceau de mtal entre
+deux pavs de la rue; elle le ramasse: c'tait un petit crucifix
+en argent. Je vais aller le vendre, se dit Jane; avec ce qu'on
+m'en donnera, j'achterai un peu de pain.</p>
+
+<p>Vite elle chercha une boutique d'orfvre, et, au coin d'une
+rue, elle en vit une, petite et faiblement claire. Jane entra.
+Une femme tait assise au comptoir, vtue de deuil; elle avait
+une figure d'une expression pure et pieuse; elle leva sur la
+pauvre fille un bon regard, et lui dit d'une voix douce:</p>
+
+<p>Que dsirez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous acheter ceci? rpondit brusquement Jane,
+en tendant le crucifix.</p>
+
+<p>La femme le prit avec respect, et jetant un coup d'oeil sur
+Jane, dont la figure malheureuse et sauvage ressortait sur ses
+vtements dlabrs, elle lui dit:</p>
+
+<p>Ma fille, nous achetons les objets d'or et d'argent; mais,
+dites-moi, savez-vous ce qu'est ceci?</p>
+
+<p>&mdash;C'est de l'argent, je le sais bien!</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas l ce que je vous demande: savez-vous quel
+est cet homme tendu sur la croix?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que je sais, moi!</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! pauvre enfant, vous ignorez que cet homme est le
+Fils de Dieu, qu'il est mort sur la croix pour nous sauver?</p>
+
+<p>&mdash;Personne ne m'a jamais parl de cela.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne connaissez pas Jsus-Christ, notre bon Sauveur?</p>
+
+<p>&mdash;De quoi nous a-t-il sauvs?</p>
+
+<p>&mdash;De l'enfer, et il nous a ouvert le paradis.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en savais rien.</p>
+
+<p>La marchande regarda plus attentivement la pauvre crature
+debout devant elle: elle embrassa d'un regard ce visage
+jeune et fltri, ces vtements sordides, et, mal plus terrible,
+cette stupeur de l'me peinte sur ses traits. Sa charit s'mut,
+ses entrailles de chrtienne et de mre tressaillirent. Elle dit
+Jane:</p>
+
+<p>Avez-vous des parents, une maison?</p>
+
+<p>&mdash;Rien. Mon pre est mort sous un buisson, loin d'ici; ma
+mre est morte aussi. Comment suis-je venue a Londres?
+je n'en sais rien. Comment ai-je vcu? je n'en sais rien non
+plus; ce que je sais, c'est que je voudrais bien tre au fond de
+la Tamise, car alors je n'aurais plus ni froid ni faim.</p>
+
+<p>&mdash;Mon enfant, dit la marchande, et ce mot, prononc avec
+une indicible bont, fit monter les larmes aux yeux de la pauvre
+Jane, mon enfant, voulez-vous que je vous conduise dans une
+maison o vous n'aurez plus ni faim ni froid et o vous
+apprendrez servir le bon Dieu?</p>
+
+<p>&mdash;Ni faim ni froid? rpta Jane; ce sera donc le paradis?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais le chemin qui y conduit.</p>
+
+<p>La marchande fit entrer dans sa boutique la pauvre fille,
+lui donna souper, la revtit d'une robe neuve; bientt Jane
+dormait dans un lit sous ce toit hospitalier o le Pre cleste
+l'avait amene.</p>
+
+<p>Quelque temps aprs, une des orphelines de la maison du Bon
+Pasteur, de Londres, recevait le baptme. Sa joie, sa ferveur
+attendrissaient l'assemble; cette heureuse nophyte tait la
+pauvre Jane, qui avait pour marraine la bonne marchande,
+l'instrument des misricordes du Seigneur.</p>
+
+<a name="46"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+<p>46.&mdash;UN COUP DE FILET DE LA SAINTE VIERGE.</p>
+
+<p>En se rendant l'une de nos stations thermales, un officier
+suprieur causait avec un compagnon de voyage:&mdash;Si
+nous nous arrtions Lourdes? lui dit ce dernier.
+&mdash;Pourquoi donc?&mdash;Nous y trouverions le plerinage national.
+&mdash;Voil cinquante ans que je n'ai pas mis les pieds
+dans une glise!...&mdash;Qu' cela ne tienne, tout se passe en
+plein air.&mdash;Alors, c'est diffrent.</p>
+
+<p>Ils s'arrtrent a Lourdes; ils virent les ardentes prires
+des plerins. Elles tonnrent d'abord, subjugurent ensuite
+cette me droite et loyale: l'officier pria avec les autres, aussi
+longtemps que les autres.</p>
+
+<p>&mdash;Il fait chaud, lui dit son compagnon; si nous buvions un
+verre d'eau de la grotte?&mdash;Volontiers; ce prtre-l m'a rendu
+tout rveur...</p>
+
+<p>Il rva, il pria, il monta jusqu' la crypte, il en redescendit
+priant et heureux.&mdash;Si vous voulez aller aux eaux, dit-il
+son compagnon, allez-y; moi, j'ai trouv les miennes.</p>
+
+<a name="47"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+<p>47.&mdash;UNE CONVERSION EN MER.</p>
+
+<p>Le hros de cette histoire a rapport lui-mme dans la
+lettre suivante la grce signale dont il a t l'objet.</p>
+
+<p>Aprs avoir failli prir avec mon navire, sur la barre de
+Bayonne pendant l't dernier, je me rendais de Livourne
+Dunkerque et Rouen, lorsque le 28 dcembre, au matin, je fus
+oblig de mouiller devant Malaga, ne pouvant y entrer. Bientt
+le temps devint affreux, et, ds huit heures du matin, toute la
+population masse sur les quais, malgr une pluie torrentielle,
+nous regardant chasser sur les ancres, nous faisait comprendre
+quel pril nous menaait. Le pavillon fut mis en berne, mais en
+vain: ni remorqueur, ni pilotes, pas mme la canonnire de
+l'tat n'osaient se risquer nous secourir; Dieu seul pouvait
+nous sauver. Impossible de se jeter la mer: nous aurions t
+briss sur les rochers de la jete en construction ou contre les
+rcifs de la cte.</p>
+
+<p>Je pensai alors ma mre, je me rappelai le projet de me
+faire catholique que j'avais eu autrefois. Me jetant genoux
+devant le vieux christ en bronze dominant le compas de route,
+je priai avec foi le Dieu des chrtiens et Notre-Dame de Montenero,
+dont j'avais visit, le 8 septembre dernier, le plerinage
+clbre, en Toscane.</p>
+
+<p>La journe se passa en craintes; la mer augmentait de furie,
+et le fleuve, en face de nous, jetait devant le navire ses eaux
+jaunes dbordes. Le consul de France, qui avait tent l'impossible
+pour nous faire secourir, nous crivit le soir au moyen
+d'une bouteille jete dans les flots: il nous avouait tristement
+que les autorits de Malaga reconnaissaient l'impossibilit
+d'arriver jusqu' nous, en face d'une situation si prilleuse, et
+qu'on attendrait que la nuit ft acheve pour prendre une dcision.
+Pour moi, cette dcision c'tait la mort et la perte de
+mon navire! Je voulus mourir catholique romain; je suppliai
+avec foi Notre-Dame de la Salette et je me sentis plein de courage.</p>
+
+<p>Mon quipage affol menaait de ne plus m'obir; il voulait
+filer les chanes et jeter le navire la cte. Plein de confiance
+dans le secours de Dieu et de la sainte Vierge, je rsistai nergiquement
+ tous et la nuit arriva. Les ouvriers qui couvraient
+la cte et le quai nous dirent, dans leur me, adieu pour toujours...
+Je fis reposer successivement mes hommes, et, pensant la
+mort, je me tenais sur la dunette en priant Dieu.</p>
+
+<p>Cette nuit fut pouvantable; l'orage augmentant sans cesse
+de violence, le navire se mit talonner avec force, et chaque
+instant il tait menac de s'entr'ouvrir et de se briser sur la
+jete en construction. Les malheureux marins raidissaient
+chaque instant les chanes.</p>
+
+<p>Le jour arriva enfin, mais pour nous montrer l'horreur de
+notre situation. La foule garnissait les quais, assistant, mue
+et impuissante, ce terrible drame. Je pris un vieux catchisme,
+oubli bord par un marin, je lus les Litanies de la sainte
+Vierge, et je promis alors solennellement d'abjurer aussitt arriv
+en France et de me faire baptiser.</p>
+
+<p> huit heures, apparut devant Malaga un steamer; malgr
+le dcouragement de tous les matelots de l'quipage et contre
+leur avis, je fis mettre le pavillon en berne et jeter la mer
+une bonbonne renfermant une demande de secours; je la plaai
+sous la protection de la Vierge. La bouteille arriva terre,
+puis le steamer disparut au large.</p>
+
+<p>Ce fut alors parmi l'quipage un cri d'immense douleur: toute
+esprance s'vanouissait... Pour moi, j'esprais quand mme,
+priant, sondant l'horizon avec une longue-vue. Je promis un
+<i>ex-voto</i> Notre-Dame de la Salette et trois autres plerinages.
+Toutefois, je me prparai mourir catholique et j'en plaai la
+dclaration crite de ma main sur ma poitrine.</p>
+
+<p>Tout coup, vers dix heures, je dcouvre une fume noire
+dans le lointain: j'entends un coup de sifflet strident, et, au
+milieu des vagues normes qui nous couvraient, le steamer qui
+apparaissait. Le navire sauveur, dtachant sa grande chaloupe,
+nous envoie vingt-quatre hommes. Aprs des peines inoues,
+plusieurs fois sur le point d'tre engloutis, ces braves finissent
+par nous accoster. Il tait temps; nous allions attendre la mort
+dans la mture leve, car notre vaisseau tait sur le point de
+s'entr'ouvrir. On sacrifia les ancres, les chanes, etc., il fallait
+se hter.</p>
+
+<p>Le brave capitaine Corno, malgr une mer pouvantable,
+manoeuvra tellement bien avec son norme steamer, qu' midi
+il nous amenait dans le port. Nous tions sauvs, grce la
+sainte Vierge. Par une faveur providentielle, le navire et la
+cargaison n'avaient aucune avarie.</p>
+
+<p>Aussitt terre, je me rendis la cathdrale pour remercier
+Dieu et Notre-Dame et renouveler ma promesse d'abjuration.
+En attendant que je puisse la raliser, j'apprends ma religion
+dans un vieux catchisme oubli bord...</p>
+
+
+<a name="48"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+<p>48.&mdash;LA MORT D'UN SEPTEMBRISEUR.</p>
+
+<p>Vers le milieu de l'anne 1826, un homme du peuple, alors
+sexagnaire, tenait le petit htel de Dijon, au n 211 de la
+rue Saint-Jacques, Paris. Atteint depuis longtemps d'une
+maladie grave, il avait en vain appel son secours les plus
+clbres mdecins de la capitale: le mal n'avait fait qu'empirer
+avec les annes; enfin, de violents accs de colre, auxquels il
+se livrait presque tous les jours, l'avaient rendu incurable. Cependant,
+ne pouvant se rsoudre mourir, il tenta un dernier
+essai en faisant demander le docteur Descuret, qui jouissait d'une
+grande rputation. Celui-ci, voyant le malade la veille de succomber,
+se contenta de lui prescrire quelques lgers adoucissements
+usits en pareille circonstance: il ne comptait plus le revoir.</p>
+
+<p>Mais le lendemain, vers six heures du soir, on vint l'appeler
+encore; cette fois ce n'tait point pour le vieillard, mais pour
+sa femme, que le misrable avait presque tue dans un de ses
+emportements.</p>
+
+<p>Aprs les premiers soins donns cette pauvre femme, le
+docteur se disposait se retirer sans avoir adress une seule
+parole l'incorrigible mari. Celui-ci le remarqua, l'arrta par
+l'habit et lui dit d'un air piteux: Eh quoi! monsieur le docteur,
+vous vous en allez sans daigner seulement me regarder?&mdash;Pourquoi
+m'inquiter d'un malade qui fait l'impossible pour
+rendre mes soins inutiles? Au reste, ajouta-t-il d'un ton svre,
+vous avez grossirement injuri vos premiers mdecins, dont
+l'un vous a abandonn parce que vous avez mme os lever la
+main sur lui. Ajoutez ces ingratitudes la brutalit dont vous
+venez d'user envers votre femme, et jugez si je ne dois pas
+faire comme eux.&mdash;Vos reproches ne sont que trop justes,
+reprit le malade d'un accent pntr; oui, je suis bien coupable
+d'avoir maltrait ainsi ma femme; mais aussi, monsieur, si vous
+saviez ce qu'elle exigeait de moi! Ne voulait-elle pas que je fisse
+appeler un prtre, moi qui les ai toujours eus en horreur!&mdash;L'intention
+de votre femme n'avait rien que de louable: en vous
+proposant de mettre en paix votre conscience, elle vous donnait
+une nouvelle preuve de son affection, et si cela tait entirement
+oppos vos ides, vous deviez vous borner un
+simple refus et non la frapper.&mdash;Mais enfin, monsieur le
+docteur, vous qui avez fait des tudes, que feriez-vous si vous
+tiez ma place et qu'on vous propost pareille chose?&mdash;Moi, je
+n'hsiterais pas mettre en paix ma conscience, d'abord par
+conviction, en second lieu, parce que le calme de l'me contribue
+puissamment allger nos souffrances et mme dissiper
+la maladie.&mdash;C'est bien singulier, qu'ayant fait des tudes,
+vous ayez cette manire de voir!&mdash;Au contraire, mes convictions
+religieuses sont en grande partie le fruit de mes
+tudes.</p>
+
+<p>Le vieillard tait vaincu par ces paroles pleines de raison et
+de foi: une lumire soudaine avait frapp son esprit. Il venait
+de se rveiller en lui des ides, des sentiments, des remords
+qu'il avait touffs peut-tre depuis bien longtemps, car il avait
+vcu dans un temps de stupide dlire o les jeunes hommes de
+son ge et les beaux esprits affichaient le plus insultant mpris
+pour toute pense religieuse, en disant: La religion!...
+c'est bon pour les enfants et les femmes. Ce prjug infernal
+venait de s'vanouir la parole du docteur, et, aprs un instant
+de silence, le malade dit d'un accent qu'on ne lui avait
+jamais connu: Eh bien! qu'on fasse venir un prtre; aussi
+bien, depuis longtemps j'en ai lourd sur la conscience!</p>
+
+<p>Ici commence l'histoire touchante de sa conversion, de sa
+douleur, de sa reconnaissance, de sa joie, de sa confusion, de
+son amour, de son bonheur, de son salut ... Ici, nous allons voir
+comment Dieu s'est servi d'une femme chrtienne, d'un mdecin
+et d'un prtre, pour faire d'un assassin un lu, un saint!...
+Heureuse de ce changement subit, la pauvre femme, elle qui
+avait tant parl, pri et souffert pour cette me rebelle, envoie
+la hte chercher un des vicaires de la paroisse Saint-Jacques.</p>
+
+<p> peine le vieillard l'a-t-il aperu qu'il lui dit d'une voix
+tremblante de honte et de remords:</p>
+
+<p>Tenez, monsieur, enlevez-moi ce coutelas que j'avais mis
+sous mon oreiller.&mdash;Que vous tes imprudent, mon ami! mais
+vous couriez risque de vous blesser!&mdash;Eh! monsieur l'abb,
+je m'en tais arm pour vous le plonger dans le coeur, si vous
+fussiez venu sans mon consentement... Oui, ajouta-t-il devant
+tous les assistants, en septembre 93, <i>j'ai massacr dix-sept
+ecclsiastiques</i>, et peu s'en est fallu que vous ne fussiez
+le dix-huitime!
+Mais rassurez-vous: <i>Dieu a eu piti de moi; un regard
+de sa grce a suffi pour m'clairer</i>.</p>
+
+<p>Le vicaire, stupfait autant que touch, s'empare de l'norme
+couteau: puis il s'enferme avec le pnitent pour laisser agir
+Dieu sur cette me dans le mystre du sacrement de la rconciliation.
+Jamais, dans l'exercice de son saint ministre, il
+n'avait got des consolations comme celles qu'il trouva au
+chevet de ce malheureux qui avait t jadis le bourreau de dix-sept
+de ses confrres, et qui, l'heure de la grce, parlait et
+agissait comme le bon larron de la croix.</p>
+
+<p>Dj le bon Samaritain, qui venait de gurir cette me si
+profondment blesse par le crime, se retirait en annonant
+l'heureuse famille qu'il allait apporter au converti les derniers
+sacrements de l'glise, quand tout coup le vieillard s'cria
+d'une voix touffe par les sanglots:</p>
+
+<p>Revenez, monsieur l'abb, revenez bientt auprs de moi;
+j'ai bien besoin de vos consolations; mais, je vous en conjure,
+n'approchez pas de mes lvres le divin Rdempteur, dont tout
+ l'heure encore je blasphmais le nom; je suis trop indigne
+d'un tel bonheur!&mdash;Dieu est rempli de misricorde, lui dit le
+vicaire profondment attendri; on rpare ses fautes quand on
+les pleure amrement, et votre repentir me parat trop sincre
+pour que j'hsite a vous administrer les sacrements que rclame
+immdiatement votre triste position.&mdash;Je les recevrai, monsieur
+l'abb, puisque vous me l'ordonnez, reprit le malade, mais seulement
+aprs avoir fait amende honorable devant ceux que j'ai
+autrefois scandaliss par mes forfaits.</p>
+
+<p>Tandis que le vicaire part pour chercher le saint viatique, le
+moribond fait appeler aussitt ses voisins, tmoins de sa vie
+criminelle, ses anciens camarades, les complices de ses fautes;
+il leur demande, avec larmes, pardon des affreux exemples
+qu'il leur avait donns, surtout a l'Abbaye et aux Carmes, lors
+du massacre des prtres; puis il fait de mme envers sa femme,
+un des instruments de sa conversion.</p>
+
+<p>Le prtre arrive portant l'auguste sacrement. Le vieillard,
+dj glac par la mort, se lve aussitt, se met genoux et
+reoit ainsi les derniers sacrements avec une pit anglique:
+les traits de son visage baign de larmes en taient tout transfigurs.
+Aprs cette auguste action, il reste toujours genoux,
+appuy sur le chevet de son lit, tenant en main un crucifix,
+qu'il couvre de ses baisers et de ses larmes.</p>
+
+<p>Son confesseur, plusieurs reprises, l'engagea se coucher,
+vu sa grande faiblesse: c'tait imposer son coeur un pnible
+sacrifice, c'tait lui ter une trop douce consolation. Aussi
+l'exprima-t-il au prtre: Je sens, dit-il, qu'il ne me reste que
+peu d'instants vivre; je ne puis rien offrir Dieu que mes
+prires et mes larmes; laissez-moi du moins la consolation de
+mourir genoux; c'est faire bien peu pour expier tous mes
+crimes!</p>
+
+<p>Et il resta ainsi en prire: son me claire, renouvele, sanctifie,
+paraissait comme dans une sorte d'extase. Vers minuit,
+on entendit le moribond pousser un profond soupir; il s'tait
+endormi dans le Seigneur avec le calme d'un lu, toujours
+genoux et les lvres colles sur le crucifix qu'il n'avait cess
+d'arroser de ses larmes!!!</p>
+
+<p>Seigneur, que vous tes admirable dans vos oeuvres! qu'elles
+sont profondes vos voies, qu'elles sont immenses vos
+misricordes!</p>
+
+<p>(<i>L'abb Hoffmann</i>, Extraits.)</p>
+
+<a name="49"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+<p>49.&mdash;RENCONTRE PROVIDENTIELLE.</p>
+
+<p>Au commencement de ce sicle, un personnage assez marquant, M. de
+G***, tait tomb dans l'impit la plus affreuse.
+C'tait une sorte de frnsie d'irrligion. Le blasphme sortait
+ chaque instant de sa bouche, et il semblait n'avoir coeur
+que de couvrir d'ignominie la sainte glise et ses ministres.</p>
+
+<p>Un jour, M. de G*** entend raconter que dans une petite ville
+voisine de son chteau, on allait donner une mission. Sa malice
+sembla prendre un nouveau degr de perversit cette nouvelle.
+Il se proposa de se rendre lui aussi la mission, et de suivre les
+exercices, pour contrecarrer les missionnaires et pour empcher,
+ force d'avanies, le fruit qu'ils devaient en attendre. On le vit
+donc arriver, suivi d'une escorte de vauriens, qui tous ensemble
+se rendirent l'glise paroissiale. Le chant des cantiques fut
+plus d'une fois interrompu par de grossiers lazzis et des rires
+indcents; mais le silence s'tablit, quand le Pre suprieur des
+missionnaires parut dans la chaire. C'tait un homme de quarante
+ans environ, au visage ple et amaigri, aux traits expressifs,
+au regard inspir, tel en un mot que l'criture nous dpeint
+les prophtes de l'ancienne loi. Il n'avait pas achev l'exorde de
+son discours, que dj M. de G*** l'avait reconnu. C'tait un des
+compagnons de son enfance, un des rivaux de ses tudes et qui
+lui avait disput souvent avec avantage les couronnes acadmiques.
+Comment lui, qui pouvait briller dans le monde et parvenir
+aux postes les plus importants, avait-il pu se dcider a
+embrasser la carrire pauvre et pnible du ministre vanglique,
+c'est ce que la tte frivole de M. de G*** ne pouvait expliquer.
+Il l'couta donc avec toute l'attention dont il tait capable, et il
+trouva qu'il justifiait par son loquence les hautes prvisions
+de ses professeurs; mais ses penses n'allrent pas plus loin.</p>
+
+<p>Aprs le sermon, il renvoya ses amis et vint faire visite au
+missionnaire. Ds qu'il se fut nomm, le bon pre courut lui,
+et l'embrassant tendrement: mon ami, lui dit-il, que je
+suis heureux de vous voir, et que je remercie Dieu de vous retrouver
+avec des sentiments si chrtiens! sans doute vous avez
+toujours t fidle aux prceptes de religion que nous avons
+reus ensemble? Et, en vous livrant avec tant d'empressement
+aux premiers exercices de la mission, vous voulez... M. de G***
+ne le laissa pas achever; emport par l'irascibilit de son caractre
+et par le sentiment d'impit dont il s'tait fait une longue
+habitude, il s'oublia, jusqu' lever la main sur le prtre du Seigneur:
+Impertinent, s'cria-t-il avec l'accent de la rage,
+garde pour d'autres tes sots conseils et ton insidieux proslytisme!
+Je venais te fliciter de ton loquence hypocrite et non
+pas rclamer tes avis. Mais le missionnaire, impassible et
+tranquille, lui rpondit avec cette douceur anglique que Dieu
+peut seul inspirer l'homme: Mon frre, peut-tre, il y a
+vingt ans, quand j'tais encore dans le monde, et que la religion
+ne m'avait pas appris dompter mes passions, peut-tre
+un pareil outrage et-il cot la vie l'un de nous, et jet un
+damn de plus aux pieds de l'ternel; mais Dieu m'a fait depuis
+longtemps la grce d'tre chrtien! Ma longue exprience dans
+la conduite des mes me montre quelle horrible extrmit est
+descendue la vtre: mon frre! je tremble pour vous; qu'allez-vous
+devenir?</p>
+
+<p>Mais dj M. de G*** tait aux pieds du prtre; il baisait sa
+main en l'arrosant de ses larmes, et il s'criait; Pardonnez-moi,
+mon pre, car je ne sais ce que je fais! Et il se tordait
+dans d'effrayantes convulsions, jetant des phrases inarticules,
+des exclamations sans suite, des accents de dsespoir que
+l'oreille avait peine saisir, mais que devinait le coeur du missionnaire.
+O suis-je?... Quelle soudaine clart brille mes
+yeux?... Grce, grce!... Et cet orage nouveau dans le coeur
+de l'impie, cette tempte de la conscience, frappait d'effroi le
+missionnaire lui-mme, tout accoutum qu'il tait aux misres
+humaines. Tout coup, reprenant la sublime autorit de son
+ministre: Relevez-vous, mon fils, lui dit-il, relevez-vous,
+dj le remords vous a fait chrtien! Et M. de G*** se relevait
+tremblant, ses genoux se drobaient sous lui. Le prtre l'emporta
+dans ses bras, et le plaant devant un prie-Dieu: Dans
+un instant, mon fils, toutes vos peines seront calmes. Puis la
+confession commena.</p>
+
+<p>Trois heures entires ils restrent enferms ensemble; l'on
+entendait du dehors de longs sanglots et d'tranges gmissements;
+on n'aurait pu dire lequel versait de plus abondantes
+larmes, ou du prtre ou du pnitent. Tous deux confondaient
+leurs soupirs, tous deux mlaient l'expression de leur douleur,
+tous deux s'humiliaient devant la grandeur du Trs-Haut et bnissaient
+ses misricordes. M. de G*** tait justifi devant Dieu.
+Il partit et ne voulut plus rentrer dans son chteau. Il se
+choisit en ville une modeste retraite; et, malgr les railleries de
+ses anciens amis, il suivit avec une pit exemplaire toutes les
+prdications et les moindres exercices de la retraite. Tous les
+jours il voyait le saint prtre, et se confirmait dans la grce.
+Enfin, le jour de la communion gnrale, il eut le bonheur de
+s'approcher de la sainte table, au grand tonnement de toute la
+ville, dont il avait t si longtemps le scandale et l'effroi.</p>
+
+<a name="50"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center><a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+
+
+
+
+
+<p>50.&mdash;LE BON FILS CONSOL.</p>
+
+
+<p>Un pieux jeune homme crivait la lettre suivante, qui doit
+inspirer une bien grande confiance en saint Joseph, surtout
+lorsqu'il s'agit d'obtenir des graces de conversion.</p>
+
+<p>J'ai reu cette anne un grand nombre de faveurs par la
+puissante intercession du glorieux poux de Marie. La premire
+a t la conversion de mon excellent pre.</p>
+
+<p>Il ne s'tait pas confess depuis plus de quarante ans. Il y
+avait une douzaine d'annes qu'il n'tait pas entr dans l'glise
+paroissiale; et, pour comble de difficults, il tait plein de prjugs
+contre notre sainte religion qu'il n'avait jamais bien connue.
+Pour ramener dans les bras de Dieu cette brebis gare,
+il fallait un grand coup de lumire et de misricorde. J'avais
+essay de le convaincre par le raisonnement, j'avais pri et fait
+prier beaucoup pour lui: tout avait t inutile. Il y a quelques
+semaines, je me sentis press d'aller solliciter auprs de saint
+Joseph cette conqute si difficile.</p>
+
+<p>C'tait la premire fois que j'implorais du saint Patriarche une
+faveur particulire. J'allai donc me prosterner devant sa statue,
+et je lui promis que, s'il m'accordait ce que je lui demandais,
+j'aurais pendant toute ma vie une dvotion toute spciale pour
+lui, et que je m'efforcerais de rpandre son culte autant que je
+le pourrais. peine ma prire termine, je me sentis la plus
+grande confiance.</p>
+
+<p>Je fis alors une premire neuvaine avec toute la ferveur dont
+j'tais capable. En mme temps, j'crivis mon pre pour tcher
+de le dcider porter un Cordon de saint Joseph que j'envoyai
+avec ma lettre. Il et t impossible de le lui faire accepter
+comme objet religieux; mais, ma demande, il consentit a
+le porter comme un petit souvenir de moi.</p>
+
+<p>Ma premire neuvaine acheve, j'en commenai une nouvelle,
+et incontinent je pus me rendre ce doux tmoignage que mon
+esprance n'avait pas t vaine. Bni soit jamais le trs bon
+et trs puissant saint Joseph!... La grce tait accorde. Ds
+le commencement de cette seconde neuvaine, je reus de mon
+pre une touchante lettre, o il m'exprimait, en des termes
+brlant, la joie et la paix qui inondaient son me. Une lumire
+nouvelle venait de briller dans son coeur et dans son intelligence.
+Le respect humain, les objections et les prjugs contre la religion
+taient tombs d'eux-mmes, et une petite occasion mnage
+par saint Joseph s'tant prsente, mon pre tait all se
+confesser, comme pouss par une main invisible. Le lendemain,
+avec des sentiments ineffables de bonheur et de tendresse, il
+recevait dans son coeur le Dieu, si plein de misricorde, qui venait
+rjouir sa vieillesse, comme il avait autrefois rjoui sa jeunesse.
+La conversion a t parfaite; saint Joseph ne fait pas les choses
+ demi. Depuis ce jour de bndiction, mon pre prit part
+tous les exercices de pit de la paroisse. Tous ceux qui le connaissaient
+furent profondment difis de cet heureux changement,
+et dclarrent qu'il avait fallu une main puissante pour
+oprer cette merveille. Et cette main puissante, c'est la vtre,
+ grand et trs-puissant saint Joseph! Je vous remercierai pendant
+toute ma vie de cette grce signale...</p>
+
+<p>Aprs cela, pourrait-on recommander avec trop d'instances
+aux jeunes gens la dvotion envers saint Joseph? Puissent-ils
+recourir lui dans tous leurs besoins spirituels et ceux de leurs
+proches! S'ils prient avec ferveur et persvrance, ils ressentiront
+infailliblement les effets de sa paternelle protection.</p>
+
+<a name="51"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center><a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+<p>51&mdash;COMMENT ON RETROUVE LE BONHEUR.</p>
+
+<p>Passant un jour sur la place des Capucins, Lyon, une
+zlatrice du rosaire y vit une petite fille ge de six sept
+ans, qui, aprs avoir bris la glace d'une fontaine, plongeait
+quelque chose dans l'eau. La dame s'approcha et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Que fais-tu l, mon enfant?&mdash;Je lave ma robe.&mdash;Quel
+est ton nom?&mdash;Marie.&mdash;O est ta mre?&mdash; Loyasse (cimetire
+de Lyon).&mdash;Et ton pre?&mdash;Il est malade et triste l-bas...&mdash;Eh
+bien! conduis-moi ta maison..</p>
+
+<p>L'orpheline regarda l'inconnue avec une sorte de crainte,
+puis, rassure sans doute par l'affectueux sourire qui rpondait
+ son regard, elle mit sa petite main glace dans celle que lui
+tendait sa nouvelle amie, et se dirigea vers une de ces affreuses
+demeures, ordinairement habites par le vice ou par le malheur.</p>
+
+<p>Arrive au dernier tage, l'enfant ouvre une porte et dit:&mdash;Papa,
+voil une dame qui veut vous voir.&mdash;Me voir!... moi!...
+une dame!... allons donc!... C'est, sans doute pour jouir du
+spectacle de ma misre! Je suis chez moi; et, bien que je sois
+pauvre, malheureux, je ne souffrirai pas que les riches viennent
+insulter ma misre! Donc, vous pouvez vous en aller, s'cria-t-il
+en dsignant du doigt la porte reste entr'ouverte.&mdash;Je
+venais vous offrir des secours, murmura timidement la
+visiteuse, un peu effraye.&mdash;Je n'ai besoin de rien, que de rester
+tranquille chez moi, sans qu'on vienne se moquer de ma
+pauvret, reprend l'homme; et il lance par la porte de la mansarde
+une pice de monnaie qui vient d'tre dpose sur la table.</p>
+
+<p>Il n'y avait rien faire... La charitable zlatrice embrassa la
+petite fille et lui dit tout bas: Viens me trouver quand tu auras
+besoin de quelque chose. Puis elle sortit.</p>
+
+<p>Plusieurs semaines s'coulrent sans que la douce Marie repart,
+bien qu'on allt souvent, pour l'y rencontrer, l'endroit
+o on l'avait trouve.</p>
+
+<p>Mme L, l'aperut enfin, un jour, amaigrie et toute en larmes;
+son pre, qui manquait d'ouvrage et par consquent de pain,
+l'envoyait mendier dans la rue. Elle l'emmena chez elle et lui fit
+raconter son histoire, histoire bien simple et bien touchante,
+imprime dans son jeune coeur.</p>
+
+<p>Maman tait trs bonne; soir et matin, elle me faisait dire
+<i>Notre Pre</i> et <i>Je vous salue, Marie</i>... Mon pre tait bon, lui aussi,
+alors; mais depuis qu'ils ont emport maman Loyasse, il
+est devenu triste, s'est mis lire de grandes feuilles et ne parle
+plus de Dieu ou des riches qu'en se fchant bien fort.</p>
+
+<p>Ce rcit fut un trait de lumire pour Mme L. Elle fit promettre
+ la chre petite de dire, tous les jours, une fois, Notre Pre,
+et dix fois, Je vous salue, Marie... <i>pour obtenir que son pre
+devnt trs heureux</i>, et la renvoya munie d'abondantes provisions.</p>
+
+<p>Un mois aprs, l'enfant revint chez sa bienfaitrice, mais, cette
+fois, avec un visage tout joyeux: Madame, dit-elle, papa
+voudrait bien vous voir; seulement il n'ose pas venir...</p>
+
+<p>La difficult fut vite tranche; Mme L... accourut la mansarde,
+et y trouva l'ouvrier. Si l'aspect du pauvre rduit tait
+le mme, on lisait sur le visage du malheureux pre l'expression
+humble et douce du changement opr dans son me.</p>
+
+<p>Madame, dit-il avec respect, je ne sais comment cela est
+arriv, mais je ne peux plus me reconnatre... En entendant la
+petite rciter tant de fois son <i>Notre Pre</i> et son <i>Je vous salue</i>,
+je me suis d'abord impatient, parce qu'elle le rptait trop...
+Puis j'ai fini par le dire machinalement avec elle, en me rappelant
+que ma pauvre femme le disait aussi... Alors, j'ai pleur,
+j'ai senti le regret de ma mauvaise vie, et je me suis reproch
+mon insolence envers la dame qui a t si bonne pour nous...
+C'est pourquoi je voulais la voir, pour lui demander pardon.</p>
+
+<p>Ce pardon fut accord sans peine, et Dieu, aprs avoir purifi,
+soulag la misre de l'me et du corps, par l'entremise de
+sa gnreuse servante, sauva aussi par elle le pre et l'enfant.</p>
+
+<a name="52"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+<p>52.&mdash;LE SOUVENIR DE LA PREMIRE COMMUNION.</p>
+
+<p>Mous devons un homme du monde le rcit suivant, qui
+contient plus d'une instruction utile et fournit un nouvel
+exemple des ineffables tendresses de la misricorde divine.</p>
+
+<p>J'tais Paris en 1841, et je faisais partie d'une Confrence
+de Saint-Vincent-de-Paul. Quelques-uns des jeunes gens qui la
+composaient avaient la pieuse habitude de visiter une ou deux
+fois par semaine les pauvres malades des hpitaux du quartier.</p>
+
+<p>L'hpital Necker, dans la rue de Svres, m'tait chu en partage.
+Je commenais toujours mes visites par la chapelle, et
+j'allais demander au Seigneur de bnir l'oeuvre que, pour l'amour
+de lui, je venais accomplir, d'accompagner de sa bndiction
+les paroles, les conseils que j'allais donner mes malades;
+et quand j'avais fini ma tourne dans les salles, je venais encore
+en dposer le succs aux pieds de ce bon Matre.</p>
+
+<p>Je fus oblig de quitter Paris au printemps, et je me rappellerai
+toujours le trait touchant dont j'ai t le tmoin ma dernire
+visite aux malades de Necker.</p>
+
+<p>La salle que je devais visiter ce jour-l tait confie aux soins
+d'une Soeur de Charit vieillie dans cet admirable mtier, et non
+moins infatigable pour soulager les souffrances de ses malades
+que zle pour le salut de leurs mes. En arrivant, j'allai, selon
+mon habitude, prendre les ordres de cette bonne Soeur. Elle me
+recommanda spcialement six ou sept malades: l'un, tienne,
+nouvel arriv, et encore inconnu d'elle; l'autre, comme moribond,
+ayant besoin d'tre fortifi et consol; un autre comme
+branl dj, et prt se convertir, etc.</p>
+
+<p>Et puis, ajoute-t-elle, allez donc au n 39; c'est un homme
+de trente-deux ou trente-trois ans, poitrinaire au dernier degr,
+qui sera mort dans trois jours. J'ai eu beau faire, je n'ai pu rien
+en tirer; il m'a envoye promener trois ou quatre fois, et n'a
+jusqu'ici reu M. l'aumnier qu'avec des paroles grossires. Un
+de vos confrres de Saint-Vincent-de-Paul, qui l'a dj visit
+plusieurs fois, n'a pas mieux russi que nous. Il est probable
+qu'il vous enverra promener aussi; mais enfin il ne faut rien
+pargner. Il s'agit ici de la gloire de Dieu et d'une pauvre me
+ sauver.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mon Dieu, ma bonne Soeur, rpondis-je, s'il m'envoie
+promener, j'irai me promener, voil tout; cela ne me fera pas
+grand mal. Dites seulement pour ce pauvre homme un <i>Ave Maria</i>
+pendant que j'irai lui parler.</p>
+
+<p>Je fis ma visite; et de lit en lit j'arrivai mon n 39. Je fus
+tout saisi en le voyant. La mort tait peinte sur son visage.
+Trois ou quatre coussins le soutenaient assis sur son lit; sa face
+tait hve et d'un blanc jauntre, et son affreuse maigreur donnait
+ ses yeux noirs une apparence trange...</p>
+
+<p>Je m'approchai de son lit. Il me regarda fixement sans rien
+dire.</p>
+
+<p>Je lui demandai de ses nouvelles: La soeur m'a appris,
+mon pauvre ami, que vous souffriez beaucoup, et qu'il y avait
+bien longtemps dj que vous tiez malade.</p>
+
+<p>Pas de rponse; seulement le regard de mon homme devenait
+de plus en plus dur, et il semblait me dire: Je n'ai que faire
+de vos condolances; donnez-moi la paix. Je fis semblant de
+ne pas m'en apercevoir: Souffrez-vous beaucoup en ce moment,
+et pourrais-je vous soulager en quelque manire?</p>
+
+<p>Pas un mot.</p>
+
+<p>Que voulez-vous, mon pauvre enfant! il faut faire de ncessit
+vertu, et offrir vos souffrances au bon Dieu en expiation
+de vos fautes; comme cela du moins elles vous seront utiles.</p>
+
+<p>Toujours mme silence et mme accueil. La position commenait
+ devenir embarrassante. L'oeil du malade tait de
+plus en plus menaant, et je voyais le moment o il allait me
+dire quelque injure... La Providence de Dieu m'envoya tout
+coup une inspiration. Je me rapprochai vivement du malheureux,
+et je lui dis demi-voix: Avez-vous fait une bonne
+premire communion?</p>
+
+<p>Cette parole produisit sur lui l'effet d'une commotion lectrique.
+Il fit un lger mouvement; sa figure changea d'expression,
+et il murmura plutt qu'il ne dit: Oui, Monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! repris-je, mon ami, n'tiez-vous pas heureux
+dans ce temps-la?&mdash;Oui, Monsieur, me rpondit-il d'une voix
+mue; et au mme instant je vis deux grosses larmes couler
+sur ses joues. Je lui pris les mains.&mdash;Et pourquoi tiez-vous
+heureux alors, sinon parce que vous tiez pur, chaste, aimant
+et craignant Dieu, en un mot, bon chrtien? Mais ce bonheur
+peut revenir encore, et le bon Dieu n'a pas chang! Il continuait
+ pleurer: N'est-ce pas, ajoutai-je, que vous voulez bien
+vous confesser?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Monsieur, dit-il alors avec force; et il s'avana vers
+moi pour m'embrasser. Je le fis de grand coeur, comme vous
+pouvez penser, et je lui donnai quelques petits conseils pour
+faciliter l'excution de son bon dessein. Je le quittai ensuite, et
+j'annonai la Soeur le succs inespr de ma visite. Je ne sais
+ce qui s'ensuivit; mais ce qui m'est rest profondment grav
+dans l'esprit ou plutt dans le coeur, c'est la force merveilleuse
+de la misricorde de Dieu, qui changea en un instant, et l'aide
+d'une seule parole, ce coeur si endurci!</p>
+
+<p>Le seul souvenir de sa premire communion suffit pour convertir
+et probablement pour sauver ce pauvre malade, heureux
+de l'avoir bien faite; car s'il et accompli, comme plusieurs,
+hlas! avec ngligence, ce grand acte de la vie chrtienne, le
+souvenir que je lui en rappelai n'et fait sans doute sur son coeur
+qu'une impression insignifiante!...</p>
+
+<p>Ainsi le bien produit le bien, et avec Dieu rien ne demeure
+perdu.</p>
+
+<a name="53"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+
+
+<p>53.&mdash;L'ORPHELINE ET LE VTRAN.</p>
+
+
+<p>Une pauvre orpheline avait t recueillie par un vieux soldat
+qu'elle nommait son pre. D'une pit simple, mais srieuse,
+elle s'tait attir une telle estime, qu'il y avait autour
+d'elle comme une aurole de vnration. Le vieux soldat lui-mme
+s'tait laiss prendre son influence. Il appelait sa petite
+orpheline, <i>sa petite sainte</i>. Jamais il ne fumait devant elle, il
+jurait encore moins.</p>
+
+<p>La pieuse enfant tait arrive faire prier son pre adoptif,
+ce qu'il n'avait pas fait depuis longtemps.</p>
+
+<p>Un jour qu'il passait devant l'glise du village, je ne sais
+quelle inspiration secrte le pousse y entrer. Il va s'agenouiller
+dans un coin et commence son signe de croix. Mais tout
+coup il s'arrte, ses yeux ont rencontr une enfant qui, recueillie
+au pied de l'autel, les mains jointes, parat comme dans une
+extase. Il regarde, il reconnat sa fille. La pense lui vient
+aussitt qu'elle demande Dieu sa conversion; elle lui a dit
+tant de fois que c'tait l l'unique objet de toutes ses prires.
+Une larme monte de son coeur ses yeux et coule le long de
+ses joues sur sa vieille figure cicatrise. Cette larme est efficace
+et dcide de son retour Dieu.</p>
+
+<p>Quelque temps aprs, aux Pques, le vieux militaire pleinement
+converti, bien heureux, communiait ct de sa petite
+fille. Et, comme, au sortir de l'glise, quelques-uns de ses vieux
+camarades le regardaient tonns: Vous ne vous attendiez
+pas cela, leur dit-il, mais que voulez-vous? Je ne puis rsister
+ la <i>petite sainte</i>, elle convertirait le dmon lui-mme, si le dmon
+pouvait tre converti.</p>
+
+<p>Voil l'influence de la vraie pit. Puisse-t-elle devenir le partage
+de tous ceux qui liront ce petit livre! En mme temps
+qu'elle assurera leur propre salut, elle les aidera merveilleusement
+ travailler au salut des autres!</p>
+
+
+<a name="index"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+
+<p>TABLE DES MATIRES.</p>
+
+<p><a href="#00">AVANT-PROPOS</a></p>
+
+<p><a href="#01">1.&mdash;Le capitaine de navire et le mousse.</a></p>
+
+<p><a href="#02">2.&mdash;Une nuit dans le dsert.</a></p>
+
+<p><a href="#03">3.&mdash;Les deux frres.</a></p>
+
+<p><a href="#04">4.&mdash;Un jeu o l'on gagne le ciel.</a></p>
+
+<p><a href="#05">5.&mdash;La vengeance d'un tudiant chrtien.</a></p>
+
+<p><a href="#06">6.&mdash;Un pre converti par son enfant.</a></p>
+
+<p><a href="#07">7.&mdash;Un cadeau inattendu.</a></p>
+
+<p><a href="#08">8.&mdash;Les trois actes d'un drame contemporain.</a></p>
+
+<p><a href="#09">9.&mdash;Le remde est dur, mais il est bon.</a></p>
+
+<p><a href="#10">10.&mdash;Le banc de famille.</a></p>
+
+<p><a href="#11">11.&mdash;La lettre d'une mre.</a></p>
+
+<p><a href="#12">12.&mdash;Une premire communion quatre-vingts ans.</a></p>
+
+<p><a href="#13">13.&mdash;La soupape.</a></p>
+
+<p><a href="#14">14.&mdash;Une mprise qui porte bonheur.</a></p>
+
+<p><a href="#15">15.&mdash;Hrosme d'un jeune nophyte.</a></p>
+
+<p><a href="#16">16.&mdash;Les deux amis.</a></p>
+
+<p><a href="#17">17.&mdash;Tel est pris qui croyait prendre.</a></p>
+
+<p><a href="#18">18.&mdash;Comment on obtient un miracle.</a></p>
+
+<p><a href="#19">19.&mdash;Le marquis d'Outremer.</a></p>
+
+<p><a href="#20">20.&mdash;La plus grande victoire d'un vieux gnral.</a></p>
+
+<p><a href="#21">21.&mdash;Le bouffon et son matre.</a></p>
+
+<p><a href="#22">22.&mdash;Un pisode de la Rvolution.</a></p>
+
+<p><a href="#23">23.&mdash;Le zle rcompens.</a></p>
+
+<p><a href="#24">24.&mdash;Sagesse et folie.</a></p>
+
+<p><a href="#25">25.&mdash;Le terrible article.</a></p>
+
+<p><a href="#26">26.&mdash;Le trottoir.</a></p>
+
+<p><a href="#27">27.&mdash;Un fils qui tombe dans les bras de son pre.</a></p>
+
+<p><a href="#28">28.&mdash;Le rosier du mois de Marie.</a></p>
+
+<p><a href="#29">29.&mdash;La statuette de saint Antoine.</a></p>
+
+<p><a href="#30">30.&mdash;Le chemin du coeur.</a></p>
+
+<p><a href="#31">31.&mdash;Le nouvel Augustin.</a></p>
+
+<p><a href="#32">32.&mdash;Vaincu par l'exemple.</a></p>
+
+<p><a href="#33">33.&mdash;La fille du franc-maon.</a></p>
+
+<p><a href="#34">34.&mdash;Un voyage de cent lieues en Australie.</a></p>
+
+<p><a href="#35">35.&mdash;Rien n'est impossible Dieu.</a></p>
+
+<p><a href="#36">36.&mdash;L'amour maternel.</a></p>
+
+<p><a href="#37">37.&mdash;Un pcheur moribond assist par un prtre mourant.</a></p>
+
+<p><a href="#38">38.&mdash;Deux fois sauv.</a></p>
+
+<p><a href="#39">39.&mdash;Dieu a ses lus partout.</a></p>
+
+<p><a href="#40">40.&mdash;La rose bnite.</a></p>
+
+<p><a href="#41">41.&mdash;Un souvenir du bagne.</a></p>
+
+<p><a href="#42">42.&mdash;Ce que le zle peut inspirer un enfant.</a></p>
+
+<p><a href="#43">43.&mdash;Une conqute du Sacr-Coeur.</a></p>
+
+<p><a href="#44">44.&mdash;Puissance du chapelet.</a></p>
+
+<p><a href="#45">45.&mdash;La croix d'argent.</a></p>
+
+<p><a href="#46">46.&mdash;Un coup de filet de la sainte Vierge.</a></p>
+
+<p><a href="#47">47.&mdash;Une conversion en mer.</a></p>
+
+<p><a href="#48">48.&mdash;La mort d'un septembriseur.</a></p>
+
+<p><a href="#49">49.&mdash;Rencontre providentielle.</a></p>
+
+<p><a href="#50">50.&mdash;Le bon fils consol.</a></p>
+
+<p><a href="#51">51.&mdash;Comment on retrouve le bonheur.</a></p>
+
+<p><a href="#52">52.&mdash;Le souvenir de la premire communion.</a></p>
+
+<p><a href="#53">53.&mdash;L'orpheline et le vtran.</a></p>
+
+
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+
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+
+
+
+
+<pre>
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+
+
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+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les joies du pardon, by Anonymous
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES JOIES DU PARDON ***
+
+***** This file should be named 11494-h.htm or 11494-h.zip *****
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
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+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
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+ License. You must require such a user to return or
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+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
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+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
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+electronic work or group of works on different terms than are set
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+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
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+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
+
+Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
+VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
+new filenames and etext numbers.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
+are filed in directories based on their release date. If you want to
+download any of these eBooks directly, rather than using the regular
+search system you may utilize the following addresses and just
+download by the etext year.
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+
+ (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99,
+ 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)
+
+EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
+ https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234
+
+or filename 24689 would be found at:
+ https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689
+
+An alternative method of locating eBooks:
+ https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL
+
+
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>
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--- /dev/null
+++ b/11494-h/spacer.png
Binary files differ
diff --git a/11494-h/spacer1.png b/11494-h/spacer1.png
new file mode 100644
index 0000000..c40de94
--- /dev/null
+++ b/11494-h/spacer1.png
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new file mode 100644
index 0000000..5f9052c
--- /dev/null
+++ b/11494.txt
@@ -0,0 +1,7072 @@
+The Project Gutenberg EBook of Les joies du pardon, by Anonymous
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les joies du pardon
+ Petites histoires contemporaines pour la consolation des coeurs chretiens
+
+Author: Anonymous
+
+Release Date: March 7, 2004 [EBook #11494]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES JOIES DU PARDON ***
+
+
+
+
+Produced by Joris Van Dael, Renald Levesque and PG Distributed
+Proofreaders
+
+
+
+
+
+LES JOIES DU PARDON
+
+Petites Histoires Contemporaines
+
+POUR LA CONSOLATION DES COEURS CHRETIENS
+
+PAR L'AUTEUR
+
+de la "Methode pour former l'Enfance a la Piete"
+
+ Je n'ai pu achever ce petit
+ livre sans essuyer plusieurs
+ fois des larmes....
+ X***.
+
+
+1891
+
+
+
+AVANT-PROPOS
+
+Apres les joies de l'innocence, il n'en est pas de plus douces, de
+plus penetrantes que celles du repentir. Demandez a l'enfant coupable
+ce qu'il eprouve lorsque, reconnaissant son ingratitude, il vient
+se jeter en pleurant dans les bras de sa mere: c'est un soulagement
+inexprimable, une ivresse de bonheur... Ce bonheur n'est rien
+pourtant aupres de celui du pauvre pecheur qui, fatigue de ses longs
+egarements, renonce a sa vie mauvaise et vient se reposer dans le sein
+de Dieu.
+
+Aussi, n'existe-t-il pas non plus d'histoire plus attachante que celle
+des conversions. Plusieurs surtout, accomplies presque de nos jours,
+ont ete entourees de circonstances si extraordinaires et presentent un
+si poignant interet qu'on ne peut en lire le recit sans etre attendri
+jusqu'au fond de l'ame. Pages naives et sublimes, tout impregnees de
+larmes et d'amour, elles reveillent les sentiments les plus delicats,
+les plus exquis; rien ne ressemble davantage a un roman, et toutefois,
+on sent a merveille que rien n'est plus veridique. C'est, dirons-nous,
+un roman divin: les peripeties multipliees, les scenes emouvantes ont
+la terre pour theatre, mais le denouement n'a lieu qu'au ciel.
+
+Tels sont les exemples que nous allons rapporter dans ce Recueil: il
+faudrait pouvoir les mettre sous les yeux de tous les chretiens, pour
+le profit qu'ils en retireraient et le charme que leur ferait gouter
+cette lecture.--Nous n'avons eu garde de reproduire ici les traits que
+l'on rencontre dans les _Annales de Notre-Dame de Lourdes_, de
+_Notre-Dame du Sacre-Coeur_, et dans les Recueils analogues; on ne
+trouvera non plus aucune des Biographies contenues dans les
+_Conversions les plus memorables du XIXe siecle_. Nos recits ont un
+caractere plus intime et tout a la fois plus anecdotique: et c'est la
+justement ce qui en augmente l'interet.
+
+Offert a toutes les ames chretiennes, cet ouvrage s'adresse d'une
+maniere speciale aux jeunes gens. Personne n'a, autant qu'eux, besoin
+de ces manifestations eclatantes de la misericorde divine, si propres
+a inspirer une confiance inebranlable. Qui connait les epreuves
+reservees a leur foi au sortir du college? Ou est-il d'ailleurs le
+jeune homme qui dans les longues annees d'une lutte incessante contre
+le respect humain et les plaisirs mauvais, n'a jamais eu un instant
+de faiblesse? Ah! puissent nos lecteurs se souvenir, en ces moments
+critiques, des modestes pages qu'ils vont lire aujourd'hui! Elles leur
+rappelleront qu'apres meme les plus lourdes chutes, le coeur de Dieu
+reste toujours ouvert pour les recevoir et que le plus grand malheur
+a craindre, la plus funeste de toutes les fautes, c'est le
+_decouragement_.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+LES JOIES DU PARDON
+
+1.--LE CAPITAINE DE NAVIRE ET LE MOUSSE.
+
+Un capitaine de navire, qui s'etait fait craindre et hair de ses
+matelots par ses imprecations continuelles et sa tyrannie, tomba tout
+a coup dangereusement malade, au milieu d'un voyage de long cours. Le
+pilote prit le commandement du vaisseau, et les matelots declarerent
+qu'ils laisseraient perir sans secours leur capitaine, qui se trouvait
+dans sa chambre, en proie a de cruelles douleurs. Il avait deja
+passe a peu pres une semaine dans cet etat, sans que personne se fut
+inquiete de lui, lorsqu'un jeune mousse, touche de ses souffrances,
+resolut d'entrer dans sa chambre et de lui parler; malgre l'opposition
+du reste de l'equipage, il descendit l'escalier, ouvrit la porte et
+lui demanda comment il se portait; mais le capitaine lui repondit avec
+impatience: "Qu'est-ce-que cela te fait! Va-t'en!"
+
+Le mousse, repousse de la sorte, remonta sur le tillac. Mais le
+lendemain il fit une nouvelle tentative: "Capitaine, dit-il, j'espere
+que vous etes mieux?--O Robert! repondit alors celui-ci, j'ai ete tres
+mal toute la nuit." Le jeune garcon, encourage par cette reponse,
+s'approcha du lit en disant: "Capitaine, laissez-moi vous laver les
+mains et le visage, cela vous rafraichira." Le capitaine l'ayant
+permis, l'enfant demanda ensuite la permission de le raser. Le
+capitaine y ayant encore consenti, le mousse s'enhardit, et offrit a
+son maitre de lui faire du the. L'offre toucha cet homme farouche,
+son coeur en fut emu, une larme coula sur son visage, et il laissa
+echapper ces mots en soupirant: "O amour du prochain! Que tu es
+aimable au moment de la detresse! qu'il est doux de te rencontrer meme
+dans un enfant!"
+
+Le capitaine eprouva quelque soulagement par les soins de cet enfant.
+Mais sa faiblesse devint plus grande, et il fut bientot convaincu
+qu'il ne vivrait plus que quelques semaines. Son esprit fut assiege de
+frayeurs toujours croissantes, a mesure que la mort et l'eternite se
+montrerent plus pres. Il etait aussi ignorant qu'il avait ete impie.
+Sa jeunesse s'etait passee parmi la plus mauvaise classe de marins;
+non seulement il disait: _Il n'y a point de Dieu_, mais il agissait
+aussi d'apres ce principe. Epouvante a la pensee de la mort, ne
+connaissant pas le chemin qui conduit au bonheur eternel, et convaincu
+de ses peches par la voix terrible de sa conscience, il s'ecria un
+matin, au moment ou Robert ouvrait la porte de sa chambre, et lui
+demandait amicalement: "Maitre, comment vous portez-vous ce
+matin?--Ah! Robert, je me sens tres mal, mon corps va toujours plus
+mal; mais je m'inquieterais bien moins de cela, si mon ame etait
+tranquille. O Robert! que dois-je faire? Quel grand pecheur j'ai ete!
+que deviendrai-je?..." Son coeur de pierre etait attendri. Il se
+lamentait devant l'enfant, qui faisait tout son possible pour le
+consoler, mais en vain.
+
+Un jour que l'enfant venait d'entrer dans la chambre, le capitaine
+s'ecria: "Robert, sais-tu prier?--Non, maitre, je n'ai jamais su que
+l'oraison dominicale, que ma mere m'a apprise.--Oh! prie pour moi,
+tombe a genoux, et demande grace. Fais cela, Robert, Dieu te benira."
+Et tous deux commencerent a pleurer.
+
+L'enfant, emu de compassion, tomba a genoux et s'ecria en sanglotant:
+"Mon Dieu, ayez pitie de mon cher capitaine mourant! je suis un pauvre
+petit matelot ignorant. Mon Dieu, le capitaine dit que je dois prier
+pour lui, mais je ne sais pas comment; oh! que je regrette qu'il n'y
+ait pas sur le batiment un pretre qui puisse me l'apprendre, qui
+puisse prier mieux que moi, qui puisse recevoir la confession de ses
+peches et les pardonner en votre nom. Il croit qu'il sera perdu: mon
+Dieu, sauvez-le! Il dit qu'il ira en enfer, et qu'il sera avec les
+demons: o mon Dieu, faites qu'il aille au ciel, et qu'il soit avec les
+anges! Les matelots ne veulent pas venir vers lui; quant a moi, je
+veux faire pour lui tout ce que je pourrai; mais je ne puis le sauver.
+O mon Dieu! ayez pitie de mon pauvre capitaine! Je n'ai jamais prie
+ainsi auparavant. Oh! aidez-moi, mon Dieu, a prier pour mon pauvre
+capitaine!"
+
+Alors, s'etant releve, il s'approcha du capitaine en lui disant: "J'ai
+prie aussi bien que j'ai pu; maintenant, maitre, prenez courage.
+J'espere que Dieu aura pitie de vous."
+
+Le capitaine etait si emu qu'il ne pouvait s'exprimer. La simplicite,
+la sincerite et la bonne foi de la priere de l'enfant avaient fait
+une telle impression sur lui, qu'il demeura dans un profond
+attendrissement, baignant son lit de pleurs.
+
+Le lendemain matin, quand Robert entra dans la chambre du capitaine:
+"Robert, mon bon ami, lui dit celui-ci, apres que tu fus parti, je
+tombai dans une douce meditation. Il me semblait voir Jesus-Christ sur
+la croix, mourant pour nos offenses, afin de nous amener a Dieu.
+Je m'elevai par mes prieres a ce divin Sauveur, et, dans la grande
+angoisse de mon ame, je m'ecriai longtemps comme l'aveugle: Jesus,
+fils de David, ayez pitie de moi! Enfin je crus sentir en mon coeur
+que les promesses de pardon qu'il a adressees a tant de pecheurs,
+m'etaient aussi adressees; je ne pouvais proferer d'autres paroles
+que celle-ci: O amour! o misericorde! Non, Robert, ce n'est pas une
+illusion: maintenant je sais que Jesus-Christ est mort pour moi. Je
+sens que le sang de la croix peut aussi laver mes iniquites; mes yeux
+s'ouvrent a la lumiere d'en haut en meme temps qu'ils se ferment pour
+la terre; la grace de mon bapteme, la foi de ma premiere communion,
+rentrent dans mon coeur; que ne puis-je recevoir ces sacrements que
+l'Eglise accorde aux mourants pour leur passage a l'eternite, vers
+laquelle Dieu m'appelle!"
+
+L'enfant, qui jusque-la avait verse bien des larmes en silence,
+fut saisi dans ce moment d'une grande tristesse, et s'ecria
+Involontairement: "Non, non, mon cher maitre, ne m'abandonnez
+pas.--Robert, lui repondit-il tranquillement, resigne-toi, mon cher
+enfant: je suis peine de te laisser parmi des gens aussi depraves que
+le sont ordinairement les matelots. Oh! puisses-tu etre preserve des
+peches dans lesquels je suis tombe! Ta charite pour moi, mon cher
+enfant, a ete grande; Dieu t'en recompensera. Je te dois tout; tu
+as ete dans la main de Dieu l'instrument de ma conversion; c'est le
+Seigneur qui t'a envoye vers moi; Dieu te benisse, mon cher enfant!
+Dis a mes matelots qu'ils me pardonnent, je leur pardonne aussi, et je
+prie pour eux."
+
+Le lendemain, plein du desir de revoir son maitre, Robert se leva a
+la pointe du jour; et ayant ouvert la porte, il vit que le capitaine
+s'etait leve et s'etait traine au pied de son lit. Il etait a genoux,
+et semblait prier, appuye, les mains jointes, contre la paroi du
+navire. L'enfant attendit quelque temps en silence; mais enfin il dit
+doucement: Maitre!--Point de reponse.--Capitaine! s'ecrie-t-il de
+nouveau. Mais toujours meme silence. Il met la main sur son epaule et
+le pousse doucement: alors le corps change de position et se penche
+peu a peu sur le lit; son ame l'avait quitte depuis quelques heures,
+pour aller voir un monde meilleur, ou la grace d'un sincere repentir
+accordee a la priere permet d'esperer que Dieu dans sa misericorde a
+daigne le recevoir.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+2.--UNE NUIT DANS LE DESERT.
+
+C'est du missionnaire lui-meme, rapporte le marquis de Segur, que je
+tiens l'histoire suivante, ou l'action de la Providence se montre en
+assez belle lumiere. Il nous la raconta devant un nombreux auditoire
+d'hommes, particulierement de jeunes gens, qui l'ecoutaient avec une
+si religieuse attention, que pendant les pauses de son discours,
+on aurait entendu voler une mouche. Par humilite, il parlait a la
+troisieme personne comme s'il se fut agi d'un autre. Mais je devinai
+bien vite, a son accent, que c'etait son histoire a lui-meme qu'il
+nous disait, et quand je me trouvai seul avec lui apres la seance, je
+l'obligeai de m'en faire l'aveu. Si je pouvais faire passer dans mon
+recit les flammes de sa parole, telles qu'elles sortaient de sa bouche
+et de son coeur, elles allumeraient dans les ames cet amour surnaturel
+de Dieu et des hommes, qui resume et renferme la loi et les prophetes.
+
+C'etait l'heure qui precede le coucher du soleil. L'ombre du
+missionnaire et de son cheval s'allongeait sur le sable endormi.
+L'horizon s'empourprait comme aux lueurs d'un immense incendie. La
+chaleur etait etouffante. Parfois, a de longs intervalles, une brise
+legere venue on ne sait d'ou, passait comme une caresse de Dieu et
+apportait au voyageur une sensation delicieuse: alors, il ouvrait
+la bouche et aspirait longuement l'air un moment rafraichi. Puis le
+souffle tombait vaincu par le feu qui regne au desert, et l'immobilite
+ardente reprenait possession de l'etendue.
+
+Le missionnaire avancait, pressant l'allure de son cheval, pour
+arriver avant la nuit a la grande ville, terme de son voyage. Car la
+nuit, dans ces plaines d'Afrique, appartient aux fauves. Quand les
+premieres ombres descendent du ciel, les premiers bruits des lions et
+des pantheres montent de tous les points du desert, d'abord confus
+et lointains, comme le gemissement du vent, puis plus forts, plus
+distincts, semblables tantot au grondement sourd du tonnerre, tantot
+a ses eclats rudes et dechires. Ce moment redoute approchait, mais il
+n'etait pas encore imminent, et le pretre de Jesus-Christ avait bien
+une heure devant lui, une heure de jour et de marche tranquille,
+suffisante pour atteindre le port. Il etait arme, il avait des
+provisions de bouche, un flacon de rhum, pour ranimer ses forces et
+tremper ses levres brulantes. Il priait, il pensait, cherchant
+a lutter contre la sensation etouffante de la solitude, contre
+l'oppression de l'espace sans limites ou sa vue, son coeur et son
+esprit se perdaient. Il avait beau percer de ses regards l'etendue, il
+n'apercevait pas un etre vivant, pas un mouvement, pas meme celui du
+sable agite par le vent: le vent dormait sur le sable, d'un sommeil
+qui semblait eternel.
+
+Oh! si la bonte de Dieu mettait sur son chemin une de ses creatures,
+un etre humain, un frere, quelle joie inonderait son coeur! comme il
+volerait a lui! Avec quels transports il lui tendrait la main, et le
+presserait dans ses bras! Mais helas! il ne le savait que trop, une
+rencontre en ces lieux, ce ne serait qu'un danger de plus: quand
+on trouve sur sa route un homme au desert, au lieu d'un frere a
+embrasser, c'est un ennemi a combattre; c'est un de ces arabes
+pillards ou de ces Europeens declasses, bandits de la solitude,
+detrousseurs de caravanes, qu'il faut aborder, non pas le salut aux
+levres, mais le revolver a la main.
+
+Il se perdait en ces pensees, et berce par l'allure monotone de son
+cheval, il laissait flotter a l'aventure son esprit et ses guides,
+quand tout a coup il se redresse sur ses etriers, et d'un mouvement
+instinctif, arrete sa monture. Qu'a-t-il donc apercu a l'horizon?
+Est-ce une illusion de ses sens? N'y a-t-il pas la-bas, bien loin,
+quelque chose qui se remue?--Certainement, il ne se trompe pas:
+le point noir qui a frappe sa vue s'agite, se rapproche, grossit
+insensiblement. C'est un etre vivant, un animal ou un homme.--Un
+homme, c'est un homme! Il le voit maintenant, il distingue vaguement
+sa forme; cet homme l'a vu, lui aussi; il est evident qu'il s'avance
+dans sa direction... Que faire! Quel parti prendre? Faut-il pousser
+son cheval au galop et se mettre hors de la portee de cet inconnu?
+C'est le parti le plus sur, mais est-ce le plus honorable? Si, au lieu
+d'etre un voleur arabe, cet homme etait un chretien, un francais? Et
+quand meme il serait un coureur du desert, un bandit, est-ce le fait
+d'un missionnaire, d'un apotre de Jesus-Christ, de fuir devant une
+creature humaine, devant un de ceux pour qui le Sauveur du monde est
+mort sur la croix?
+
+L'hesitation du pretre n'est pas longue. Il attendra le frere qui
+vient au-devant de lui, que ce soit Cain ou Abel. L'hote du desert se
+rapproche de minute en minute, il semble a la fois se hater d'accourir
+et lutter contre la fatigue. Le voila a une petite distance, on dirait
+un spectre ambulant. Il est deguenille; sa main tient un fusil;
+ses yeux sont allumes de fievre, de haine et de convoitise. C'est
+indubitablement un brigand, mais un brigand europeen: c'est en tout
+cas, un malheureux devore de besoin. Le pretre n'hesite plus: il
+risque peut-etre sa vie, mais il a la chance de secourir un miserable,
+de sauver une ame. Apres tout, c'est son metier de s'exposer a la
+mort: le corps d'un missionnaire n'est rien; l'ame d'un pecheur est
+d'un prix infini.
+
+Il descend de cheval, jette ses armes a terre pour montrer a l'inconnu
+ses dispositions pacifiques, et d'un pas tranquille et ferme, va
+au-devant de lui. L'autre etonne, epuise, s'arrete; la surprise est
+plus forte que la haine; mais la faim, la soif devorante, voila ce
+qui domine tout le reste. Le pretre le devine, et, sans parler, lui
+presente ses provisions, des fruits, des dattes, du rhum.--Du rhum!
+C'est la force, c'est la vie! Pour cette gourde de rhum, le malheureux
+aurait tue son pere! Il etend la main, saisit la gourde, la porte a sa
+bouche, la boit, l'aspire a longs traits. Son visage se ranime, son
+sang circule, sa paleur mortelle fait place a une vive rougeur. Tout
+a coup, il chancelle; il a bu trop et trop vite, il tombe tout de son
+long et demeure sur le sol, inerte, engourdi, comme mort.
+
+Le missionnaire, effraye, se penche vers lui, tate son pouls, ecoute
+les battements de son coeur, et respire; ce n'est pas la mort, c'est
+le sommeil bienfaisant et reparateur. Il le considere longuement; a sa
+carnation, a la couleur de sa barbe et de ses cheveux, il reconnait un
+Francais. Malgre les traces des passions et de la fatigue, il croit
+lire sur ce visage devaste les vestiges d'une bonne race, et son
+ame d'apotre se remplit de reconnaissance et de joie. Soudain, il
+tressaille comme s'il sortait d'un reve. Le soleil va disparaitre, et
+son orbe agrandi et rutilant est deja a demi cache. Encore quelques
+minutes et la nuit aura remplace le jour. Que faire de cet infortune
+que la Providence a envoye sur sa route et dans ses bras? Le charger
+sur son cheval? C'est impossible; il connait le poids d'un corps qui
+s'abandonne. Le laisser la, seul, la nuit, dans le desert, expose aux
+dents des betes feroces, a une mort sans consolations? C'est plus
+impossible encore.
+
+Il n'y a pas a hesiter; il attendra le reveil du pecheur, sous
+la garde de Dieu qui ne laissera pas inachevee l'oeuvre de sa
+misericorde. Il s'agenouille sur le sable, pres de cet homme qu'il ne
+connaissait pas une heure avant, et pour lequel il sacrifierait sa vie
+avec joie. Il souleve doucement dans ses mains la tete du dormeur, la
+pose sur ses genoux, et il entre en prieres.
+
+La nuit est arrivee, profonde, solennelle, ivre de silence et de
+solitude. Deux heures se passent ainsi, sans qu'aucun des deux hommes
+ait fait un mouvement. Les etoiles se sont allumees les unes apres
+les autres et repandent sur l'ocean de sable une lueur mysterieuse et
+sacree. Les anges contemplent du haut du ciel ce spectacle plus beau
+que celui d'un ami veillant sur son ami, d'une mere veillant sur son
+enfant, le spectacle d'Abel veillant avec amour sur Cain: tel, au
+temps du sejour du Fils de Dieu sur la terre, Jesus priait dans les
+plaines de Galilee aupres de Judas endormi.
+
+Enfin, l'homme se reveille. Il releve la tete, ouvre les yeux et
+rencontre ceux de ce pretre a genoux qui le regarde avec une ineffable
+tendresse. Alors il se souvient, il devine, il comprend tout; il se
+met a trembler des pieds a la tete, comme ces possedes d'Israel au
+moment ou le demon sortait de leur corps et de leur ame a la voix de
+Jesus-Christ. La haine est vaincue, Satan s'enfuit de cette ame pour
+n'y plus rentrer. Le bienheureux larron pleure, il eclate en sanglots,
+et, sans prononcer une parole, il se laisse tomber dans Tes bras du
+missionnaire, qui le presse sur son coeur en lui disant: Mon frere!
+
+Quand il eut mange, le pretre le fit monter sur son cheval et marcha
+pres de lui, priant toujours et ne lui disant rien, pour le laisser
+tout entier a la grace divine qui parlait au fond de son ame. Ils
+arriverent a la ville sans rencontre facheuse. Le missionnaire fit
+coucher le prisonnier de sa charite dans son lit, et dormit pres de
+lui sur quelques coussins. "Demain, lui dit-il, vous me direz tout ce
+que vous voudrez. Aujourd'hui, je ne veux rien entendre."
+
+Le lendemain, l'homme lui raconta son histoire, prelude de sa
+confession: histoire terrible, commencee par une jeunesse sans
+corrections et sans travail, poursuivie dans le vice, dans le crime,
+et qui, par un prodige de la misericorde divine, s'achevait dans les
+larmes du repentir.
+
+Sa mere, brave paysanne, restee veuve de bonne heure, l'avait
+impitoyablement gate pour epargner quelques pleurs a son enfance.
+Il avait ete a l'ecole, parce qu'il l'avait bien voulu; s'y etait
+instruit, parce qu'il avait l'esprit vif et ouvert; puis s'etait livre
+a la paresse, au plaisir, bientot au vice. A dix-huit ans, c'etait
+deja un mauvais sujet accompli. Il s'engagea par ennui, pour connaitre
+la vie de la caserne, et courir les garnisons. Puis, le joug de la
+discipline gatant ses plaisirs, il demanda une permission, revint au
+village, en deguerpit un matin avant le jour, sans embrasser sa mere,
+mais non sans l'avoir devalisee, et ne reparut plus au regiment. Il
+passa aux Etats-Unis, y gagna une petite fortune qu'il depensa en
+folles orgies. Alors, dans un acces de raison, peut-etre de remords,
+il quitta l'Amerique pour l'Algerie, se remit a l'oeuvre, et mena
+pendant quelque temps une conduite reguliere et laborieuse.
+
+Il commencait a se refaire de corps, d'ame et de bourse, quand le
+demon envoya sur son chemin un de ses anciens compagnons de debauche,
+deserteur comme lui, qui le reconnut, chercha a l'entrainer de nouveau
+dans le vice, et n'y pouvant reussir, revela son passe et le perdit de
+reputation.
+
+Sa tete ne put resister a ce dernier coup. "Puisque je ne puis etre un
+honnete homme, se dit-il, je serai un franc scelerat." Et il fit
+comme il avait dit. Il quitta la grande ville ou toutes les portes se
+fermaient devant lui, s'enfuit au desert, et demanda a la rapine et au
+meurtre des moyens d'existence. Bientot il se trouva a la tete d'une
+bande d'arabes, qui detroussaient les passants, les pelerins de la
+Mecque, et vivaient comme lui de brigandage. Mais, par un reste de
+pudeur, il ne s'attaquait qu'aux musulmans et evitait de verser le
+sang des europeens. Ses compagnons s'en apercurent, et se revoltant
+contre lui, ils le menacerent d'abandon, meme de mort, s'il continuait
+a epargner les chretiens.
+
+Il resista d'abord, puis, avec sa faiblesse et son emportement
+habituels: "Eh bien! s'ecria-t-il, puisqu'il faut aller jusqu'au bout,
+j'irai aussi bien et plus loin que vous. Une caravane vint a
+passer; elle comptait des europeens et des musulmans. Il l'attaqua
+furieusement a la tete de ses hommes, frappa a tort et a travers sur
+tout ce qui lui tombait sous la main. Parmi les victimes se trouvait
+un francais. L'aspect de ce compatriote, peut-etre assassine par lui,
+le fit soudainement rentrer en lui-meme. "Je suis un miserable."
+se dit-il. Et laissant la ses compagnons occupes a depouiller les
+cadavres, fou de remords, epouvante de son ignominie, il s'elanca
+comme un insense et se perdit bientot dans l'immensite du desert.
+
+Quand le missionnaire le rencontra, il y avait trois jours qu'il
+errait a l'aventure, maudit et desespere comme Cain, ne mangeant pas,
+ne buvant pas, ne sachant ce qu'il faisait, ni ce qu'il voulait. Il
+etait a bout de forces, quand il apercut le voyageur qui passait au
+loin sur son cheval. Pousse par un transport infernal, il essaya de
+le rejoindre, non pour le voler, mais pour l'assassiner: "J'en tuerai
+encore un, se dit-il, et je me tuerai apres". Au lieu de la mort,
+c'est la vie qui l'attendait, et c'est dans les bras de la misericorde
+qu'il tomba.
+
+Tel fut le recit du criminel repentant: le missionnaire, le serrant
+plus tendrement encore sur son coeur, se contenta de lui dire:
+"Maintenant que je sais votre histoire, votre confession sera courte
+et facile. Agenouillez-vous devant Dieu, mon fils, et en son nom
+je vous pardonnerai tous les peches, tous les crimes de votre vie
+entiere."
+
+Le pecheur se confessa avec des torrents de larmes, et tandis que
+le pretre prononcait sur son front courbe jusqu'a terre les paroles
+sacrees de l'absolution, il lui sembla que son passe s'engloutissait
+dans l'abime de la misericorde divine et qu'une vie nouvelle s'ouvrait
+devant lui.
+
+Ce que fut cette vie, je l'ignore. Le missionnaire ne nous l'a pas
+dit. Mais qu'elle soit achevee ou qu'elle dure encore, qu'elle se
+poursuive dans un labeur honnete ou dans les austerites d'un cloitre,
+il n'est pas douteux qu'elle fut ou qu'elle sera jusqu'au bout une vie
+de repentir, d'action de graces et d'amour penitent."
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+3.--LES DEUX FRERES
+
+Deux freres entrerent en meme temps dans un college de France; ils
+se ressemblaient si parfaitement quant a la taille et aux traits du
+visage, qu'il fallait les avoir vus souvent pour les distinguer l'un
+de l'autre: mais ils etaient bien differents de caractere: l'aine
+n'avait presque aucun sentiment de religion; le cadet etait d'une
+piete angelique. On ne saurait imaginer tous les moyens que sa charite
+lui suggera pour gagner son frere. C'etait peu pour lui de lui
+accorder ce qu'il demandait; il allait au-devant de tout ce qui
+pouvait lui etre agreable; il se privait, en sa faveur, de tout
+l'argent qu'on lui accordait pour ses menus plaisirs. On leur donna a
+tous deux un costume neuf de tres grand prix; l'aine, en peu de temps,
+mit le sien en mauvais etat; celui du cadet etait encore tres propre.
+Ne sachant plus quel present faire a son frere, il imagina de lui
+donner son habit.
+
+"Vous etes mon aine, lui dit-il, il convient que vous soyez mieux
+habille que moi: votre habit est gate; si le mien vous fait plaisir,
+je vous le donnerai, on n'en saura rien chez nous."
+
+L'offre est aussitot acceptee et l'echange fait.
+
+Quelques jours apres, le pieux enfant appelle son frere et lui dit
+qu'il avait quelque chose a lui communiquer.
+
+"Auriez-vous encore un habit a me donner? lui dit celui-ci.
+
+--Oui, lui repond l'enfant, et un bien plus precieux que celui que je
+vous ai donne dernierement; allez demain a confesse; reconciliez-vous
+avec Dieu, c'est lui-meme qui vous en revetira.
+
+--A confesse, repondit l'autre, vraiment j'y vais assez souvent; si,
+cependant, il ne faut que cela pour vous contenter, j'irai bien encore
+demain, mais je ne vous garantis pas que j'en deviendrai meilleur.
+
+--Promettez-moi au moins, repliqua le cadet, que vous ferez pendant
+deux jours quelques efforts pour le devenir."
+
+L'aine le lui promit.
+
+Le lendemain, ils allerent tous deux a confesse; ils avaient le meme
+confesseur. Le cadet se confessa le premier, et se retira devant le
+Saint-Sacrement, pour demander a Dieu qu'il lui plut de toucher son
+frere. L'aine raconta depuis, qu'en entrant au confessionnal, tout ce
+que son frere avait fait pour lui se presentant a son esprit, il eut
+honte de lui-meme, et ne fut plus maitre de retenir ses larmes. Il
+dit a son confesseur qu'il voulait bien sincerement se convertir et
+consoler son frere des chagrins qu'il lui avait causes jusqu'alors.
+Pendant toute sa confession, il versa un torrent de larmes. Le cadet
+qui de l'endroit ou il etait, l'avait entendu eclater en soupirs,
+etait remonte dans son quartier, comble de joie et benissant le
+Seigneur. Un moment apres, on vint le demander a la porte; c'etait
+son frere qui se jeta a ses genoux, et les arrosa de ses larmes, lui
+demandant pardon de tous les sujets de mecontentement qu'il lui avait
+donnes et lui promettant de suivre, a l'avenir, aussi bien ses avis
+que ses exemples. L'enfant, ravi des dispositions de son frere, se
+jeta a son cou, et lui dit tout ce que sa charite put lui suggerer de
+plus tendre et de plus affectueux pour l'encourager. Le jeune homme
+demeura si ferme dans ses bonnes resolutions, qu'en peu de temps, il
+devint, comme son frere, un modele de vertu, et ne se dementit jamais.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+4.--UN JEU OU L'ON GAGNE LE CIEL
+
+Dans une petite ville de France vivait un officier retraite, qui etait
+un excellent chretien. Personne devant lui ne se serait permis une
+parole inconvenante; chacun venait lui demander conseil: l'un le
+consultait pour l'achat d'une terre; l'autre, pour l'arrangement
+d'un proces; tout le monde, en un mot, l'honorait, le respectait et
+l'aimait.
+
+Lui-meme a raconte son histoire, et elle merite d'occuper une des
+premieres places dans ce recueil, car elle montre d'une maniere bien
+touchante que Dieu se sert des moyens les plus inattendus pour ramener
+a lui les pecheurs et que sa misericorde est inepuisable a l'egard des
+ames de bonne volonte.
+
+"Je ne date pas d'hier, disait plaisamment notre officier, vous vous
+en apercevez facilement a ma moustache et aux quelques cheveux qui me
+restent; mais si je suis vieux et casse, j'ai ete jeune et alerte.
+J'avais dix-huit ans environ, en 1792, lorsque la grande guerre vint a
+eclater; j'etais ardent, j'avais adopte avec enthousiasme toutes les
+idees du temps. Je criais avec les autres, et de bon coeur: "Vive la
+fraternite ou la mort!" Helas! ce devait etre la mort ou la ruine
+pour bien du monde. Aussi, des que j'appris que la France venait de
+commencer la lutte contre les etrangers, mon parti fut bientot pris,
+je m'engageai.
+
+"Il faut vous dire, avant d'aller plus loin, que, malgre les efforts
+de ma pauvre chere mere et de notre cure, je ne croyais guere a Dieu,
+et encore moins au diable; je m'amusais tant que je pouvais; je
+passais, parmi mes camarades de plaisir, pour un _bon garcon_. A vous
+parler franc, j'etais un tres mauvais sujet; mais parmi tous mes
+defauts, j'en avais un qui me distinguait de tous mes compagnons, je
+ne pouvais pas prononcer une phrase, souvent meme une parole, sans y
+ajouter un juron. Et ce n'etaient pas des jurons pour rire, c'etaient
+d'affreux blasphemes qui devaient dans le ciel faire voiler les anges
+et pleurer les saints.
+
+"Apres ce preambule, necessaire pour bien faire comprendre la suite
+de mon histoire, je la reprends, et je tacherai de l'abreger le
+plus possible pour ne pas trop vous ennuyer. Me voila donc engage a
+dix-huit ans, menant joyeuse vie et jurant tout le long du jour. Je
+vous fais grace de ma vie militaire, elle a ressemble a celle de
+beaucoup de mes camarades, qui n'ont pas laisse leurs os sur le champ
+de bataille; je fus envoye a l'armee des Pyrenees, puis a l'armee de
+Sambre-et-Meuse, puis en Italie, puis en Egypte, puis partout enfin ou
+il y avait des coups a donner et a recevoir. Les annees, l'experience,
+deux blessures, l'une recue aux Pyrenees, l'autre, a Austerlitz,
+l'affreuse retraite de Russie, tout cela avait calme ma fougue,
+m'avait rendu plus regulier dans ma conduite, mais n'avait pu me
+corriger de mon defaut de toujours jurer. Mon avancement meme se
+trouva arrete par ce vice; comme je savais lire et qu'on n'avait pas
+le choix alors parmi les lettres, je fus rapidement officier; mais une
+fois la, mon malheureux defaut me joua bien des tours; et souvent des
+generaux, apres une affaire ou je m'etais bien conduit, n'osaient pas
+m'avancer, parce qu'ils trouvaient que j'avais trop mauvais ton
+pour arriver aux hauts grades militaires. Je les traitais bien de
+sacristains, de calotins, mais, a part moi, je leur donnais raison, et
+pourtant je ne me corrigeais pas. Enfin, 1815 arriva: je fus licencie
+avec l'armee de la Loire et je revins dans ma ville natale capitaine
+et decore. Apres les premieres joies de retrouver mes vieux amis, mes
+vieux camarades d'enfance, apres les premieres douceurs du repos et
+de la liberte, a la suite de tant de privations et d'annees de
+discipline, je commencais a trouver le temps long, je fus au cafe et
+je mangeai ma demi-solde, comme un egoiste, entre une pipe et un jeu
+de cartes. Ma position, mes campagnes, mes recits me faisaient le
+centre d'un petit groupe de desoeuvres comme moi, et, par suite de mon
+habitude inveteree, on y entendait plus souvent jurer que benir le nom
+de Dieu.
+
+"Malgre cela, l'ennui me gagnait, lorsqu'un matin, je vois entrer dans
+ma chambre le cure de la paroisse. J'etais si loin de m'attendre a
+pareille visite, que ma pipe s'echappa de mes dents et vint se briser
+sur le plancher, ce qui me fit pousser le plus gros juron de mon riche
+repertoire. Le cure ne se troubla pas pour si peu, et, prenant
+une chaise, que je ne lui offrais pas, il s'assit tranquillement:
+"Bonjour, M. le capitaine, me dit-il; puisque vous n'etes pas venu me
+voir a votre arrivee dans ma paroisse, il faut bien que je vienne vous
+chercher.--Je n'aime pas les cures, lui repondis-je, je ne les ai
+jamais aimes et je suis trop vieux pour changer maintenant.--Eh bien!
+capitaine, nous ne sommes pas du meme avis, et, avec un brave comme
+vous, je n'irai pas par quatre chemins, c'est precisement pour vous
+faire changer que je suis venu vous voir." A peine le digne pretre
+avait-il fini sa phrase, que je me levai comme un furieux, et, en
+jurant comme un possede, je le mis litteralement a la porte.
+
+"Le lendemain, je me croyais a tout jamais debarrasse de pareille
+visite, lorsque je vis encore entrer le cure. Ah! par exemple, c'est
+trop fort, m'ecriai-je, et je me levai pour le repousser de chez moi.
+Lui, sans se troubler, me dit avec beaucoup de douceur: "Bonjour,
+capitaine, vous n'etiez pas bien dispose hier, et je suis revenu
+aujourd'hui pour savoir si vous etiez plus en train de causer." Malgre
+mon apparence terrible, je n'etais pas tout a fait mauvais au fond du
+coeur; aussi, ce sang-froid me desarma, et adoucissant ma voix, je
+lui repondis: "Eh bien! monsieur le cure, puisque vous avez tant de
+plaisir a causer avec moi, j'y consens, mais a une condition, c'est
+que vous ne me parlerez pas de vos momeries, de vos eglises et de vos
+bedeaux.--Soit, reprit le cure; mais, de votre cote, vous vous engagez
+a me consacrer chaque jour une heure: votre temps n'est pas compte,
+et vous ne pouvez me refuser ce plaisir.--Accorde; et pour repondre a
+votre politesse par une autre, je vous avouerai que je m'ennuie tant,
+que ce sera une distraction pour moi de causer avec un homme qui sait
+parler." Ma politesse n'etait pas tres polie, mais le cure eut l'air
+de la trouver accomplie.
+
+"La connaissance ainsi faite devint bien vite intime; l'heure que
+j'avais promise au cure me semblait de plus en plus courte, et il
+m'arrivait souvent de la doubler et de la tripler. Mon venerable ami
+jouait au trictrac, et j'aimais moi-meme extremement ce jeu; aussi,
+bientot chaque soir, au lieu d'aller au cafe, je prenais le chemin du
+presbytere, et nous jouions avec un tel acharnement, que la soiree se
+passait toujours trop rapidement.
+
+"Le cure etait fidele a sa promesse; il ne me parlait jamais de
+religion: malheureusement, de mon cote, j'etais fidele a mes mauvaises
+habitudes, et je prononcais bien peu de phrases sans les assaisonner
+de quelques grossiers jurons. Un soir ou le cure me battait a plates
+coutures, je m'en donnais a coeur joie, et jamais pareils blasphemes
+n'avaient retenti sous l'humble toit de notre pasteur. Il posa son
+cornet sur la table, et, me regardant bien en face: "Je vous ai fait
+une promesse, me dit-il, a laquelle je suis fidele; voulez-vous m'en
+faire une a votre tour?--Laquelle?--C'est de ne plus jurer.--Mais
+c'est impossible, voila plus de cinquante ans que j'ai cette habitude;
+elle m'a empeche de faire mon chemin, et vous voulez que j'y renonce:
+rayez cela de vos papiers; non pas que je le fasse maintenant par
+mechancete, mais c'est devenu une habitude chronique.--Je ne pretends
+pas que ce ne vous sera pas difficile, mais croyez-vous qu'il me soit
+facile de vous voir tous les jours, sans vous parler de religion, a
+vous, qui en auriez tant besoin pourtant; la partie n'est pas egale:
+il me faut une compensation: quand vous jurerez, je vous parlerai
+de Dieu.--Au fait, vous pouvez avoir raison; je n'en disconviens
+pas.--Puisque vous etes de si bonne composition, je veux vous montrer
+que malgre ma robe, je ne suis pas si noir que j'en ai l'air: et vous
+permets, toutes les fois que votre mauvaise habitude de jurer vous
+pressera, de remplacer vos gras jurons par _sapristi_.--Je consens au
+marche, repondis-je.--Et vous, capitaine, ajouta-t-il, n'oubliez pas
+que, si vous manquez a votre promesse, je manquerai a la mienne."
+
+"Je vis bien vite que j'avais fait un marche de dupe, ou plutot que le
+bon cure savait bien ce qu'il faisait en me le proposant. Chaque jour
+j'oubliais l'innocent _sapristi_, et je reprenais mon triste
+repertoire. Aussitot, le cure me faisait un sermon en trois points, et
+j'etais bien force de l'ecouter, puisque c'etait dans nos conventions.
+Vous devinez facilement le reste: a mesure que mon venerable ami me
+devoilait les beautes de la religion, j'y prenais gout; ce n'etait
+plus une punition, c'etait devenu un besoin. Bientot, je fus tout a
+fait converti; mon excellent cure me fit approcher des sacrements;
+maintenant je trouve mon bonheur a l'accomplissement de mes devoirs,
+et il ne me reste de mon ancien etat que l'habitude d'assaisonner
+toutes mes phrases du fameux _sapristi_, ce qui me fait appeler par
+tout le monde ici le capitaine _Sapristi_. Si je raconte volontiers
+mon histoire, c'est dans l'esperance qu'elle pourra detourner du mal,
+et de la mauvaise habitude de jurer, quelques personnes aussi
+coupables que je l'etais alors.[1]"
+
+[Note 1: Cite dans les _Petites lectures_, bulletin populaire
+des Conferences de Saint-Vincent-de-Paul.--Nous n'avons pu verifier
+nous-meme, on le comprend, l'authenticite des traits que nous avons
+puises dans d'autres Recueils; mais pourquoi la mettre en doute: Il
+est certain qu'il s'opere frequemment des conversions tout aussi
+extraordinaires que celle-la; le pretre n'y prend meme plus garde dans
+les pays de foi, tant il est souvent temoin de ces merveilles, et
+elles restent un secret entre l'homme et Dieu.]
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+5.--LA VENGEANCE D'UN ETUDIANT CHRETIEN.
+
+Sous Louis-Philippe, ecrit Armand de Pontmartin, l'esprit d'irreligion
+regnait dans les colleges de Paris. Il y avait pourtant des
+exceptions... la plus originale et la plus touchante m'etait apparue
+sous les traits de Paul Savenay, natif de Guerande. Doue, ou plutot
+arme d'une piete angelique et robuste tout ensemble, il bravait le
+respect humain, defiait la raillerie, et il aurait mis au besoin tout
+l'entetement de sa race pour affronter la persecution et le martyre.
+Cette piete se revelait jusque sur son visage, qui prenait une
+expression celeste au moment de la priere. Ainsi, lorsque, sur un
+signe de notre professeur indolent, je recitais, au debut et a la
+fin de la classe, le _Veni Sancte Spiritus_ et le _Sub tuum
+praesidium_, c'etait pour presque tous les eleves, le signal d'un
+concert charivarique d'eternuements, de quintes de toux, de pupitres
+disloques, et de dictionnaires tombant a grand bruit. Paul Savenay
+s'isolait de ce tapage, et l'on pouvait suivre sur sa figure le
+sourire de la sainte Vierge dont il implorait la protection, et le
+contact de l'Esprit-Saint qui l'effleurait de ses ailes.
+
+Cette piete fervente l'avait fait prendre en grippe par le plus
+mauvais sujet de la classe, fanfaron d'impiete et de libertinage,
+liseur et colporteur des livres de Parny et de Voltaire, et pourtant
+Breton comme Paul; mais entendons-nous, ce Breton-la, nomme Jacques
+Fael, etait un Breton de contrebande. On disait que son pere, Nantais
+d'origine, avait pris part a quelques-unes des plus sanglantes scenes
+de la Revolution, s'etait enrichi en achetant des terres de Vendeens,
+puis ruine dans des speculations equivoques. Tout irritait Jacques
+contre Paul Savenay; un heritage de haine, le retour des Bourbons,
+l'animosite instinctive du vice contre la vertu, du mal contre le
+bien, de l'atheisme contre la foi, du diable contre le bon Dieu; mais
+ce qui l'exasperait le plus, c'etait la douceur de Paul, sa patience
+inalterable que, naturellement, Jacques taxait de lachete et
+d'hypocrisie.--Tu es donc un lache? lui disait-il en lui montrant
+le poing.--Je ne le crois pas, repondait Paul avec un accent de
+resignation qui aurait desarme un tigre. Son persecuteur ne lui
+laissait pas un moment de treve, et le harcelait de la facon qui
+devait le plus cruellement blesser cette ame tendre, chaste, exquise
+et pieuse. Non content de le traiter de cagot, de Basile, de tartufe
+et de cafard. Jacques joignait le blaspheme a l'insulte, le sacrilege
+a l'outrage. Il glissait de mauvais livres dans le pupitre de Paul
+et lui jouait les plus vilains tours. Nous sumes plus tard que ses
+brutalites s'etaient parfois envenimees jusqu'aux voies de fait:
+bourrades, brimades, coups de poing, coups de regle: un jour meme, un
+coup de canif qui fit couler le sang. La plupart des eleves feignaient
+de ne pas s'apercevoir de ces abominables violences. Quelques-uns
+avaient l'infamie d'applaudir avec des ricanements stupides. Jacques
+n'avait pas, en somme, l'air bien feroce; mais etait grand, bien
+decouple, taille en athlete. On le redoutait et il avait sa petite
+cour de complaisants et de flatteurs. Lorsqu'indigne de sa mechancete
+et attire vers Paul Savenay par d'irresistibles sympathies, je
+risquais, moi chetif, quelques reproches: "Tais-toi ou je t'assomme!
+me disait cet enrage; tais-toi, mauvaise graine d'emigre!" J'aurais
+certainement eu ma part de ses injures et de ses coups, si je n'avais
+trouve un admirable defenseur en la personne de Gaston de Raincy.
+
+Le martyre de Paul Savenay dura deux ans et pendant ces deux ans, pas
+une plainte. S'il versait en secret quelques larmes, il ne pleurait
+pas sur ses souffrances, mais sur les egarements de cette pauvre
+ame, revoltee contre Dieu. Un matin, me rencontrant a la porte de
+Saint-Sulpice, et me croyant meilleur que je n'etais, il me dit:
+"Armand, allons prier pour lui!" Je lui repondis: "Paul, tu es un
+saint... le saint de Guerande, et c'est sous ce nom que je veux
+desormais te connaitre et t'admirer!"
+
+Bientot, je perdis de vue le persecuteur et sa victime. Jacques
+Fael, convaincu de colportage du _Compere Mathieu_ et des
+_Chansons_ de Beranger, fut _prie_ par le proviseur de ne pas revenir
+apres les vacances. Paul Savenay, qui se destinait a la profession de
+medecin, quitta le college un an avant moi."
+
+Armand de Pontmartin, a cet endroit, interrompt son recit pour
+expliquer comment il retrouva quelques annees plus tard ce vertueux
+jeune homme chez Frederic Ozanam. Ce dernier venait de fonder, avec
+quelques amis, les Conferences de saint Vincent de Paul et il exposait
+aux jeunes messieurs reunis chez lui les moyens qui lui semblaient les
+plus propres a assurer le succes de l'entreprise.
+
+"Tout a coup, continue le narrateur, Ozanam regarde a sa montre et dit
+aux jeunes gens qui l'entouraient: "Mes amis, je suis un bavard. Agir
+vaut mieux que parler, dans une crise comme celle-ci. L'ennemi
+est toujours la; le cholera vient a peine d'entrer dans sa phase
+decroissante... Nous n'avons pas une minute a perdre!
+
+Il distribua a ses ouvriers de la premiere heure la liste des malades
+qu'ils devaient visiter. Puis, s'adressant a Paul Savenay:--Et vous,
+Paul, lui dit-il, votre premiere visite est toujours, n'est-ce pas,
+pour l'hotel Racine?
+
+--Oui, mon ami, repondit Savenay; oui, encore aujourd'hui, ajouta-t-il
+avec une emotion singuliere.
+
+En ce moment, Ozanam le prit a part et lui dit tout bas quelques mots
+en me regardant. Il me sembla que Paul Savenay opposait une certaine
+resistance. Ozanam insistait en repetant a demi-voix: Pourquoi pas?
+Pourquoi pas?...
+
+Paul parut enfin se decider, et se tournant vers moi: "Veux-tu, me
+dit-il, que nous sortions ensemble?"
+
+Nous sortimes: Ozanam habitait alors la rue de Sevres, et nous
+nous dirigions du cote de la rue Jacob. En descendant la rue des
+Saints-Peres, nous croisames une modeste voiture de louage, qui
+gravissait assez lentement cette montee fort raide. Paul salua et me
+dit: "Sais-tu qui est dans cette voiture? Mgr de Quelen, archeveque de
+Paris. Comme hier, comme demain, il vient de l'hotel-Dieu, et il va a
+l'hospice de la Charite; c'est ainsi qu'il se venge. Parmi ceux qu'il
+visite, qu'il secourt et qu'il console, on compterait par centaines
+les emeutiers de fevrier 1831, les pillards de l'archeveche et de
+Saint-Germain-l'Auxerrois, ceux qui l'auraient egorge, s'il etait
+tombe entre leurs mains!"
+
+Nous arrivames au bout de la rue Jacob; Paul s'arreta devant l'hotel
+Racine, moins poetique et moins elegant que son nom. La, il parut
+hesiter encore, puis prenant son parti: "Entrons," me dit-il. On sait
+ce que sont ces hotels d'etudiants. Nous montames quatre etages.
+Parvenus au quatrieme, nous vimes une clef sur la porte, n deg. 78,
+Paul entra sans frapper, et me fit signe de le suivre. Un emouvant
+spectacle m'attendait.
+
+Sur un lit fort propre, tendu de rideaux de toile verte, je reconnus a
+l'instant Jacques Fael, le persecuteur, le bourreau de Paul Savenay.
+Il etait evidemment en convalescence; mais sa paleur, ses yeux cernes,
+son visage amaigri, prouvaient qu'il venait de subir l'horrible crise.
+Sa soeur, vetue de noir, etait debout a son chevet, un rayon de soleil
+d'avril egayait la chambre.
+
+En me voyant, Jacques poussa un cri de surprise; puis, brusquement,
+presque violemment, imposant silence d'un geste a Paul, qui voulait
+parler:
+
+"Non, vois-tu? lui dit-il; non, Paul, tu ne veux pas que j'etouffe,
+n'est-ce pas? Quand je devrais retomber malade, il faut, entends-tu
+bien? il faut que notre camarade sache... ce qu'il a deja devine! Il
+a ete le temoin de mes infamies, de tes souffrances; il faut qu'il
+apprenne ce qu'a ete la revanche du chretien contre le mecreant, du
+saint contre le miserable. Tais-toi! tais-toi!... Noemi, dis-lui de se
+taire et de me laisser la parole!... Il y a un mois, j'etais encore
+tel que tu m'as connu... Non, Armand, j'etais pire: impie, athee,
+mechant, libertin, mangeur de pretres, corrompu jusqu'aux moelles. Le
+29 mars, jeudi de la mi-careme, j'avais fait la noce avec quelques
+compagnons de debauches... je rentre a minuit... une heure apres, je
+me tordais sur ce lit, en proie a des convulsions effroyables... La
+tete en feu, le corps glace, tous les symptomes du cholera... et
+j'etais seul, seul au monde... Ma soeur Noemi, au fond de la Bretagne,
+chez une vieille tante..., mes parents morts..., point d'amis... le
+vice et l'impiete n'en donnent pas... Oui, seul dans ce miserable
+hotel, sur que, si j'avais la force d'appeler, l'hotesse epouvantee
+me ferait jeter sur un matelas, et me crierait d'aller mourir dans la
+rue... Oh! quelle nuit! L'enfer anticipe, moi qui ne croyais pas a
+l'enfer!... Tais-toi, Paul, je t'en prie, laisse-moi parler!... A sept
+heures, au paroxysme de mes tortures et de mon desespoir, ma porte
+s'ouvre, et je vois entrer Paul Savenay... Paul, ma victime, mon
+martyr!... Ah! je crus d'abord a une apparition vengeresse... Mais
+non, il avait sur les levres un sourire celeste; dans le regard,
+l'expression angelique du pardon... Il vint a moi, me prit la main, me
+dit quelques bonnes paroles;... c'etait un miracle, n'est-ce pas?...
+
+--Non, c'etait tout simple, interrompit Paul Savenay. Je suis interne
+a l'hospice de la Charite, a deux pas d'ici... Le docteur Recamier,
+mon maitre, m'avait charge de visiter tous les hotels de la rue
+Jacob... L'hotel Racine etait sur ma liste et le hasard...
+
+--Le hasard!!! C'est donc toi maintenant qui nies la Providence?...
+Pourquoi ne pas dire la verite tout entiere?... Tu etais delegue de
+la societe de Saint-Vincent-de-Paul, ou plutot du bon Dieu, pour me
+sauver, pour me guerir, pour me consoler, pour faire de moi un honnete
+homme et un chretien!... Une heure apres, poursuivit Jacques,
+en m'adressant de nouveau la parole, j'avais tous les remedes
+necessaires, et, le soir, sur ma demande, il m'amena un vicaire de
+Saint-Germain-des-Pres... Tu vois bien que c'etait le bon Dieu!
+Pendant cinq jours, Paul ne m'a presque pas quitte...; pendant cinq
+nuits, il m'a veille... Puis, lorsqu'il a reconnu que le danger etait
+passe, il a ecrit a ma soeur Noemi, qui n'a pas perdu une minute...
+et, a present, je suis le mieux soigne des convalescents, moi qui
+m'etais cru le plus abandonne des agonisants et des damnes... Oh!
+comment reconnaitre tant de bienfaits de la misericorde divine?
+Comment expier mes fautes, mes impietes, mes crimes?...
+
+--Jacques, reprit doucement Paul Savenay, je t'ai deja dit que, quand
+meme tu n'aurais eu, avant de mourir, qu'un moment, si ce moment avait
+ete bien employe, Dieu t'aurait pardonne!... Et tu as une vie tout
+entiere!
+
+--Mais toi, Paul, mon sauveur, toi qui m'as rendu tant de bien pour
+tant de mal, comment reparer, comment payer ma dette?... Comment
+meriter ton pardon, ton amitie?..."
+
+En sortant de l'hotel Racine, je dis a Paul: "Tu te figures peut-etre
+n'avoir gueri qu'un malade... Eh bien! tu te trompes; tu en as gueri
+un autre, et cet autre te serre la main[2]."
+
+[Note 2: Armand de Pontmartin, _Correspondant_ (Extraits).]
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+6.--UN PERE CONVERTI PAR SON ENFANT.
+
+On trouverait difficilement un recit plus touchant que celui qui nous
+a ete laisse par le heros de cette histoire, heureux privilegie des
+misericordes divines.
+
+"J'ai ete eleve aussi mal que possible sous le rapport religieux, non
+seulement dans l'ignorance de la verite, mais dans le gout, dans le
+respect, dans la superstition de l'erreur, et je quittai mes classes,
+bien muni d'arguments contre Notre-Seigneur et contre l'Eglise
+catholique.
+
+Elevee comme moi, aussi ignorante que moi, ma femme etait beaucoup
+meilleure. Elle avait le sens religieux. Il se developpa lorsqu'elle
+devint mere; et, apres la naissance de son premier enfant, elle entra
+tout a fait dans la voie. Quand je songe a tout cela, j'ai le coeur
+remue d'un sentiment de reconnaissance pour Dieu, dont il me semble
+que je parlerais toujours, et que je ne saurais jamais exprimer.
+
+Alors je n'y pensais point. Si ma femme avait ete comme moi, je crois
+que je n'aurais pas meme songe a faire baptiser mes enfants. Ces
+enfants grandirent. Les premiers firent leur premiere communion, sans
+que j'y prisse garde. Je laissais leur mere gouverner ce petit monde,
+plein de confiance en elle, et modifie a mon insu par le contact de
+ses vertus que je sentais et que je ne voyais pas.
+
+Vint le dernier. Ce pauvre petit etait d'une humeur sauvage, sans
+grands moyens; si je ne l'aimais pas moins que les autres, j'etais
+cependant dispose a plus de severite envers lui. La mere me disait:
+
+--Sois patient; il changera a l'epoque de sa premiere communion.
+
+Ce changement a heure fixe me paraissait invraisemblable. Cependant
+l'enfant commenca a suivre le catechisme, et je le vis en effet
+s'ameliorer tres sensiblement et tres rapidement. J'y fis attention.
+Je voyais cet esprit se developper, ce petit coeur se combattre,
+ce caractere s'adoucir, devenir docile, respectueux, affectueux.
+J'admirais ce travail que la raison n'opere pas chez les hommes; et
+l'enfant que j'avais le moins aime, me devenait le plus cher.
+
+En meme temps, je faisais de graves reflexions sur une telle
+merveille. Je me mis a ecouter la lecon de catechisme. En l'ecoutant,
+je me rappelais mes cours de philosophie et de morale: je comparais
+cet enseignement avec la morale dont j'avais observe la pratique dans
+le monde, helas! sans avoir pu moi-meme toujours m'en preserver. Le
+probleme du bien et du mal, sur lequel j'avais evite de jeter les
+yeux, par incapacite de le resoudre, s'offrait a moi dans une lumiere
+terrible. Je questionnais le petit garcon: il me faisait des reponses
+qui m'ecrasaient. Je sentais que les objections seraient honteuses et
+coupables. Ma femme observait et ne disait rien; mais je voyais son
+assiduite a la priere. Mes nuits etaient sans sommeil. Je comparais
+ces deux innocences a ma vie, ces deux amours au mien; je me disais:
+"Ma femme et mon enfant aiment en moi quelque chose que je n'ai aime
+ni en eux ni en moi; c'est mon ame."
+
+Nous entrames dans la semaine de la premiere communion. Ce n'etait
+plus de l'affection seulement que l'enfant m'inspirait; c'etait un
+sentiment que je ne m'expliquais pas, qui me semblait etrange, presque
+humiliant, et qui se traduisait parfois en une espece d'irritation.
+J'avais du respect pour lui. Il me dominait. Je n'osais pas exprimer
+en sa presence de certaines idees, que l'etat de lutte ou j'etais
+contre moi-meme produisait parfois dans mon esprit. Je n'aurais pas
+voulu qu'elles lui fissent impression.
+
+Il n'y avait plus que cinq ou six jours a passer. Un matin, revenant
+de la messe, l'enfant vint me trouver dans mon cabinet, ou j'etais
+seul.
+
+--Papa, me dit-il, le jour de ma premiere communion, je n'irai pas a
+l'autel sans avoir demande pardon de toutes les fautes que j'ai faites
+et de tous les chagrins que je vous ai causes, et vous me donnerez
+votre benediction. Songez bien a tout ce que j'ai fait de mal pour me
+le reprocher, afin que je ne le fasse plus, et pour me pardonner.
+
+--Mon enfant, repondis-je, un pere pardonne tout, meme a un enfant qui
+n'est pas sage; mais j'ai la joie de pouvoir te dire qu'en ce moment
+je n'ai rien a te pardonner. Je suis content de toi. Continue de
+travailler, d'aimer le bon Dieu, d'etre fidele a tes devoirs; ta mere
+et moi nous serons bien heureux.
+
+--Oh! papa! le bon Dieu qui vous aime tant, vous soutiendra, pour que
+je sois votre consolation, comme je le demande. Priez-le bien pour
+moi, papa.
+
+--Oui, mon cher enfant.
+
+Il me regarda avec des yeux humides, et se jeta a mon cou. J'etais
+moi-meme fort attendri.
+
+--Papa!... continua-t-il.
+
+--Quoi, mon cher enfant?
+
+--Papa, j'ai quelque chose a vous demander!
+
+Je voyais bien qu'il voulait me demander quelque chose, et ce qu'il
+voulait me demander, je le savais bien! Et, faut-il l'avouer? j'en
+avais peur; j'eus la lachete de vouloir profiter de ses hesitations.
+
+--Va! lui dis-je, j'ai des affaires en ce moment. Ce soir ou demain,
+tu me diras ce que tu desires, et, si ta mere le trouve bon, je te le
+donnerai.
+
+Le pauvre petit, tout confus, manqua de courage, et, apres m'avoir
+embrasse encore, se retira tout deconcerte, dans une petite piece
+ou il couchait, entre mon cabinet et la chambre de sa mere. Je m'en
+voulus du chagrin que je venais de lui donner, et surtout du mouvement
+auquel j'avais obei. Je suivis ce cher enfant sur la pointe des pieds,
+afin de le consoler par quelque caresse, si je le voyais trop afflige.
+La porte etait entr'ouverte. Je regardai sans faire de bruit. Il etait
+a genoux devant une image de la sainte Vierge; il priait de tout son
+coeur. Ah! je vous assure que j'ai su ce soir-la quel effet peut
+produire sur nous l'apparition d'un ange!
+
+J'allai m'asseoir a mon bureau, la tete dans mes mains, pret a
+pleurer. Je restai ainsi quelques instants. Quand je relevai les yeux,
+mon petit garcon etait devant moi avec une figure tout animee de
+crainte, de resolution et d'amour.
+
+--Papa, me dit-il, ce que j'ai a vous demander, ne peut pas se
+remettre, et ma mere le trouvera bon: c'est que, le jour de ma
+premiere communion, vous veniez a la sainte Table avec elle et moi.
+Ne me refusez point, papa. Faites cela pour le bon Dieu qui vous aime
+tant.
+
+Ah! je n'essayai pas de disputer davantage contre ce grand Dieu qui
+daignait ainsi me contraindre. Je serrai en pleurant mon enfant sur
+mon coeur.--Oui, oui, lui dis-je, oui, mon enfant, je le ferai. Quand
+tu voudras, aujourd'hui meme, tu me prendras par la main; tu me
+meneras a ton confesseur, et tu lui diras: "Voici mon pere."
+
+_L'abbe_ LOTH.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+7.--UN CADEAU INATTENDU.
+
+Dans une fonderie situee pres de Paris, il y avait un ouvrier qui
+avait recu autrefois une certaine education. Mais des revers de
+fortune l'avaient oblige a chercher du travail.
+
+Un jour, il fit un faux pas, tendit ses mains en avant pour amortir sa
+chute, et sa main droite alla malheureusement s'etendre sur un
+morceau de fer rouge qui la brula jusqu'a l'os. Le malheureux subit
+l'amputation avec courage; mais il ne souffrit pas avec un courage
+egal une infortune qui le privait, lui, sa femme et ses quatre
+enfants, du pain quotidien; ses plaintes s'exhalaient en affreux
+blasphemes.
+
+Informee de sa triste situation par une bonne-soeur de charite, la
+comtesse *** se hata d'accourir. Elle prodigua avec ses secours
+les bonnes paroles, multiplia ses visites, ses cadeaux, ses
+encouragements.
+
+L'ouvrier la recevait froidement, acceptait tout poliment, remerciait
+sechement et, des que la charitable comtesse avait franchi le seuil
+de la mansarde, il se tournait vers sa femme et lui disait d'un ton
+railleur: "Les visites de cette dame sont bien interessees, j'en suis
+sur, c'est en vue des prochaines elections qu'elle nous vient en
+aide."
+
+Tout en partageant les sentiments de son mari, Annette ne parlait pas
+comme lui. Elle faisait bonne mine a la comtesse afin que les dons en
+faveur de ses enfants fussent augmentes.
+
+Mais son coeur restait ferme, et la genereuse bienfaitrice ne se
+faisait pas illusion sur les vrais sentiments de sa protegee.
+
+Noel arriva... Depuis quinze jours, la machine a coudre ne cessait de
+faire entendre ses tics-tacs. C'etait a ne pouvoir dormir, durant la
+nuit entiere, dans la maison.
+
+--Qu'avez-vous donc a travailler ainsi, Annette? demandaient les
+voisines. Nous allons vous conduire au Pere-Lachaise[3], bien sur! si
+vous continuez a vous fatiguer ainsi.
+
+[Note 3: Cimetiere bien connu, le principal de la Capitale.]
+
+--C'est que voici bientot Noel, et je ne veux pas voir pleurer mes
+enfants comme l'an passe. Ils ont eu les mains vides pendant que les
+autres avaient les mains pleines de jouets et de bonbons: cela m'a
+fendu le coeur et je leur ai promis que le Noel de cette annee les
+dedommagerait.
+
+Je travaille pour tenir parole.
+
+L'homme propose et Dieu dispose. Notre Annette travailla avec tant de
+precipitation qu'un beau soir sa machine a coudre cassa.
+
+Plus de travail, plus de pain. Adieu les cadeaux de Noel! O malheur!
+les enfants allaient pleurer...
+
+L'ouvriere fit contre mauvaise fortune bon coeur: elle porta vite son
+gagne-pain a la reparation; mais on la fit attendre et on lui fit
+payer quinze francs! helas!
+
+--Quel guignon d'etre malheureuse! murmurait la pauvre mere en
+pleurant.
+
+Ce Noel allait etre, bien certainement, encore plus triste que celui
+de l'annee precedente. La veille au soir, les enfants mirent leurs
+petites chaussures sous la cheminee. Mille precautions furent prises
+pour les placer au bon endroit; il y avait eu meme des contestations
+et des disputes entre eux a ce sujet. Le cadet n'avait pas craint de
+troubler l'ordre et de changer la topographie des souliers. La soeur
+ainee, qui s'en apercut en faisant une ronde a la derobee, fit un
+tintamarre qui necessita l'intervention du papa et de la maman.
+
+--Comme ils vont etre cruellement decus, demain matin! pensait Annette
+avec angoisse. Mon coeur se fend de chagrin.
+
+Ce ne fut point sans peine que l'on decida les petits a aller se
+coucher: ils restaient la, bouche beante, devant le tuyau de la
+cheminee qui subit vingt fois leur inspection. Ils auraient volontiers
+passe la nuit a attendre le petit Jesus.
+
+Couches sur leurs pauvres matelas, la discussion ne cessa point. Ils
+firent des projets, des echanges; ils jaserent, se disputerent.
+
+Quand le silence se fut etabli, Annette dit a Baptiste:
+
+--Je n'ai rien a leur donner: ma bourse est a sec. Pauvres petits!
+
+Annette et Baptiste pleurerent en voyant l'etalage des chaussures des
+enfants.
+
+Tout a coup, sans dire un mot, Baptiste se leva et sortit... Il passa
+devant les magasins etincelants de lumiere, s'arreta aux splendides
+etalages.
+
+--Passons, dit-il, je suis trop pauvre pour entrer la. Il porta ses
+pas du cote des petites boutiques en planches, echelonnees le long des
+boulevards et bourrees de jouets. Avisant une boutique a treize sous,
+il entra, et s'approchant du patron, il lui dit a l'oreille:
+
+--Je suis un brave ouvrier, j'ai quatre enfants; une grande dame nous
+protege (cet aveu lui coutait les yeux de la tete): je voudrais bien
+avoir, a credit, quelque objet a bon marche. Monsieur, vous pouvez
+voir... je demeure a...
+
+Le patron ne le laissa pas achever.
+
+--La maison ne vend pas a credit, Monsieur... Inutile!... A treize
+sous! Boutique a treize sous!... Bon marche sans exemple.
+
+Quand Baptiste revint a la mansarde, il etait exaspere et criait plus
+fort que jamais: "Ah! quel malheur d'etre pauvre!"
+
+Les cloches de la messe de minuit sonnaient a toute volee et
+joyeusement.
+
+Annette entendit frapper a la porte; elle courut ouvrir: la comtesse
+entra.
+
+--Quoi, vous a cette heure?
+
+--Oui, j'ai pense a vos cheris... Je n'ai qu'un instant; ma voiture
+est en bas qui m'attend pour me conduire a Sainte-Clotilde ou je
+vais entendre la messe de minuit. Oh! comme ils dorment d'un sommeil
+paisible, ces chers petits enfants du bon Dieu! Ils seront bien
+contents demain... tenez, voila pour eux.
+
+La comtesse tendit un paquet, et, enveloppee de son manteau ramene
+autour d'elle, descendit rapidement l'escalier.
+
+Un coup de couteau a travers une ficelle, et le paquet eventre etala
+ses merveilles. Il y avait des poupees, des pantins, des dragees, des
+oranges, du chocolat, des bonbons, tout un assortiment de bonnes et
+belles choses a admirer, a conserver, a croquer.
+
+Baptiste et Annette n'y voyaient plus: ils pleuraient, ils
+sanglotaient.
+
+Ces chers petits! comme ils seront heureux au reveil!
+
+Les chaussures ne furent pas assez longues, larges et hautes pour
+recevoir les dons du petit Jesus: le devant de la cheminee fut garni
+d'objets inconnus a la mansarde. Comment decrire la joie des enfants,
+leurs exclamations, leurs cris, lorsque le jour fut venu!
+
+Annette et Baptiste devoraient des yeux ces chers petits; ils
+partageaient leurs transports et pleuraient de joie avec eux.
+
+Quand la comtesse revint, Baptiste lui dit, les larmes aux yeux:
+
+--Madame, vous nous aimez puisque vous aimez nos enfants. Nous vous
+serons tous reconnaissants jusqu'a la mort.
+
+Huit jours apres, Baptiste, Annette et les enfants allaient a la messe
+de la paroisse.
+
+La charite de la comtesse avait trouve le chemin du coeur.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+8.--LES TROIS ACTES D'UN DRAME CONTEMPORAIN.
+
+Un dimanche matin, on aurait pu voir, il y a quelques annees, deux
+personnes se rendant a l'eglise principale de leur localite, vers
+l'heure de la grand'messe. C'etaient M. X*** et son epouse, tous deux
+imbus des prejuges de notre siecle et pleins de cette arrogante fierte
+qui distingue les _parvenus_ sans religion. Ils n'allaient pas a la
+maison de Dieu pour y prier, mais bien pour s'y pavaner et y chercher
+un moyen de se distraire en meme temps qu'une satisfaction a leur
+vanite. Lorsqu'ils entrerent, la messe etait commencee; au lieu de se
+tenir dans le bas de l'eglise, ils pretendent traverser les rangs,
+examinent curieusement toute l'assistance, se communiquent leurs
+impressions, en un mot affectent le meme sans-gene que s'ils s'etaient
+trouves dans un concert ou une salle de spectacle. A ce moment, un
+pretre a cheveux blancs, d'un aspect venerable, quitte le choeur pour
+faire, selon l'usage, la quete parmi les fideles. C'etait le cure de
+la paroisse, qui jouissait de l'estime universelle grace a ses
+bienfaits et a ses vertus. Le digne ecclesiastique avait la douceur
+d'un pere, mais il avait aussi la juste severite du ministre d'un
+Dieu trois fois saint. Indigne de l'attitude inconvenante de M. X***
+et de son epouse, que leur toilette toute mondaine rendait plus
+revoltante encore, peine surtout du scandale qui en resultait pour
+ses ouailles, le pasteur ne put s'empecher de s'arreter un instant
+lorsqu'il arriva pres d'eux, et il leur dit a voix basse, mais d'un
+air grave: "Oubliez-vous donc que vous etes ici dans la maison de
+Dieu?..." Puis, il passa, mais sa parole ne passa point, elle demeura
+brulante sur le coeur de Mme X***, et en fit jaillir jusque sur son
+front la rougeur de la honte et de la colere...
+
+Peu de jours s'etaient ecoules, lorsqu'un jeune homme se presente
+au domicile du bon cure et demande a lui parler. Vainement lui
+objecte-t-on une occupation urgente, qui rend l'entrevue pour le
+moment impossible; il insiste vivement et justifie ses instances par
+les sollicitations d'un malade qui, se tordant, dit-il, dans les
+etreintes de l'agonie, l'appelle, veut le voir, lui parler, ne voir et
+ne parler qu'a lui seul!... Le pretre est averti, il abandonne tout
+pour porter au moribond les consolations de son ministere, il hate
+le pas, il court vers le domicile indique, il arrive. Introduit dans
+l'appartement ou il etait attendu, il cherche inutilement le lit du
+malade, il n'y trouve qu'un homme a l'abord froid et glacial et une
+dame se prelassant sur un riche canape.--On a devine M et Mme X***.
+
+C'etait un lache guet-apens.
+
+Le seuil a peine franchi, la porte se ferme a double tour derriere le
+vieillard.
+
+--Puis-je savoir ce que cela signifie? dit-il avec etonnement.
+
+--Je vais vous l'apprendre, repond X***. Asseyez-vous.
+
+Le venerable pasteur s'assit machinalement, sans rien comprendre a un
+pareil debut. Mme X*** laissa percer sur ses levres un imperceptible
+sourire, et son mari joua une dignite qui etait une contradiction
+flagrante avec le role qu'il s'imposait.
+
+--Monsieur l'abbe, dit-il, nous reconnaissez-vous?
+
+--Non, dit le pretre; cependant vos traits ne me sont point inconnus,
+mais je ne saurais preciser...
+
+--C'est etrange, fit X*** avec une legere ironie; eh bien! monsieur,
+j'aiderai vos souvenirs. Ministre d'une religion toute de charite,
+comment qualifieriez-vous l'insulte qu'un homme inflige a un autre?
+
+--C'est une faiblesse, dit le pretre.
+
+--Et si cette pretendue faiblesse atteint encore son epouse?
+
+--C'est alors une lachete, dit le vieillard, de plus en plus surpris.
+
+--Mais si cette lachete s'accomplit devant une foule nombreuse, et
+dans un lieu repute sacre par vous et par les votres, dans l'eglise
+meme: que devient alors cette lachete?
+
+--Cette lachete devient alors un sacrilege, dit encore le venerable
+ecclesiastique, dont l'etonnement n'avait plus de limite.
+
+--Nous sommes parfaitement d'accord, dit X*** en echangeant avec sa
+femme un rapide coup d'oeil.
+
+Les dernieres paroles du pretre avaient entierement epanoui le visage
+de Mme X*** et elle souriait beatement sur son siege.
+
+--Mais je ne sais vraiment pas, monsieur, dit le cure, ou peuvent
+aboutir toutes ces questions; daignez vous expliquer plus nettement,
+je vous prie.
+
+--Encore un point a eclaircir, monsieur l'abbe, et j'arrive au
+denoument.
+
+--Quel chatiment doit donc etre inflige a l'homme lache et sacrilege
+qui a pu s'oublier ainsi?
+
+--Le chatiment est, dans ce cas, monsieur, l'expression de la
+vengeance, et la vengeance n'appartient qu'a Dieu!
+
+--Ah! je le regrette; mais ici, monsieur, nous differons absolument de
+maniere de voir, et il m'est avis que l'insulte doit necessiter ou
+de promptes excuses ou une juste expiation. Permettez-moi, meme, de
+n'admettre a cet egard que mon opinion seule.
+
+Et maintenant, ajouta-t-il, en quittant tout a coup le ton d'une
+discussion calme pour les formes brusques et peu courtoises de la
+colere et de la passion; et maintenant, ma femme et moi, nous sommes
+les offenses, et l'insulteur, c'est vous!...
+
+--Moi! dit le pretre avec surprise sans doute, mais toujours avec ce
+calme et cette dignite qui jaillissent d'une conscience pure; moi!...
+Puis, un souvenir illuminant tout a coup sa memoire: "Oh! monsieur,
+poursuit-il d'un ton doucement ironique, vous intervertissez
+etrangement les roles: je sais a present de quoi il s'agit. Dieu m'a
+confie la garde de sa maison, j'ai du la faire respecter, et en vous
+rappelant, ainsi qu'a madame, la saintete du sanctuaire, je n'ai fait
+qu'accomplir un devoir."
+
+X*** demeure un instant interdit, en face d'une reponse aussi ferme:
+mais peut-il etre vaincu, lui, par un pretre, par un vieillard?...
+
+--Monsieur! s'ecrie-t-il avec violence, vos paroles etaient une
+insulte, et l'insulte veut l'expiation; et saisissant un pistolet
+cache sous son vetement: "A genoux, dit-il au vieillard, a genoux! et
+faites des excuses![4]"
+
+[Note 4: Quelque incroyable et meme improbable que paraisse cette
+Violence premeditee, qu'on pourrait regarder comme une scene de roman,
+L'auteur garantit l'authenticite du fait.]
+
+X*** avait arme le pistolet et le tendait menacant vers la poitrine du
+vieux pretre.
+
+Mais il ne savait pas tout ce qu'il y a de noblesse, d'energie,
+d'invincible volonte dans un coeur sans tache, dans une ame
+chretienne, nourrie chaque jour du pain des forts. Il ne savait pas
+qu'abreuve du sang de son Dieu, le vieillard y retrouve les forces
+de la jeunesse, le pretre l'heroisme qui fait les martyrs. Il ne le
+savait pas, il ne le soupconnait meme pas; s'il en eut ete autrement,
+aurait-il pu consentir a affronter benevolement cette alternative,
+ou d'etre le meurtrier d'un vieillard, ou de subir la honte d'une
+mystification qu'il pretendait infliger lui-meme?
+
+Le saint pretre, calme et impassible, regarde fixement l'homme qui
+le menace, et n'opposant a sa fureur qu'une sublime resignation:
+"Monsieur, dit-il, le vieillard qui n'a plus que quelques jours a
+passer sur la terre ne doit pas redouter la mort; et le pretre doit
+mourir plutot que de transiger avec sa conscience, il ne saurait
+retracter un devoir accompli, et il ne flechit le genou que devant son
+Dieu!"
+
+Et portant la main a son coeur: "Frappez, monsieur, dit-il, frappez!
+Dieu nous voit, qu'il nous juge; a lui seul appartient la vengeance!"
+
+Ainsi que nous venons de le dire, se trouvant dans la necessite ou
+d'etre meurtrier ou de subir la honte d'une defaite, X*** fut tout
+heureux de voir sa femme s'interposer et solliciter en faveur du
+vieillard un _genereux_ pardon. Cette mediation tout a coup inspiree a
+Mme X*** diminua un peu ce qu'avait d'humiliant la position que son
+mari s'etait faite. Ne paraissant alors obeir qu'aux instances de son
+epouse, il baissa l'arme et ne frappa point.
+
+--Puisque vous ne voulez pas me tuer, dit le cure, souriant a demi,
+soyez assez bon, monsieur, pour vouloir bien me rendre la liberte que
+vous m'avez ravie.
+
+X*** ouvrit la porte de son appartement, non sans quelque embarras, et
+le pretre, ne laissant paraitre aucune emotion, avec l'aisance d'un
+calme parfait, se retira en s'inclinant.
+
+Un an apres, jour pour jour, le triste heros de cette aventure
+revenait, a cheval, d'un village voisin. C'etait a la nuit tombante,
+et le voyageur humait avec delices la fraicheur du soir.
+
+Apres une absence de huit jours, il venait de regler quelques affaires
+et se hatait de rentrer au sein de sa famille. Le voyage jusque-la
+avait ete des plus heureux; tout a coup, arrive a un endroit ou la
+route decrit brusquement une courbe, le contact inattendu d'une
+branche qui s'inclinait isolement sur le chemin effraye le cheval.
+Un ecart aussi prompt qu'imprevu renverse le cavalier. Par une
+circonstance funeste, le pied de X**** demeure engage dans l'etrier
+et le tient suspendu aux flancs de sa monture, balayant de son front
+ensanglante le sable et les cailloux de la route.
+
+Non loin de la se trouvaient quelques, habitations, ca et la eparses.
+Aux cris de l'infortune, on accourt; mais, surexcite par le bruit
+qu'il entend et par la piqure incessante de l'eperon avec lequel il
+laboure lui-meme ses propres flancs, le cheval redouble de vitesse et
+traine a travers les champs le corps mutile de son maitre. On peut
+enfin l'arreter, mais X*** n'a deja plus le sentiment de sa propre
+existence. Ses vetements en lambeaux sont souilles de poussiere et de
+sang; son visage, horriblement defigure, laisse apercevoir au front
+une blessure large et profonde. Transporte sous le toit d'un pauvre
+paysan, il y recoit les soins les plus empresses, mais la nuit qu'il y
+passa fut une nuit d'angoisses et d'atroces douleurs.
+
+X*** n'etait qu'a 3 kilometres de chez lui, et le lendemain, sur
+l'assurance donnee par le medecin que le malade pouvait, sans trop de
+danger, a l'aide de certaines precautions, franchir cette distance,
+quelques amis le porterent sur une litiere, et apres bien des
+difficultes, parvinrent a le deposer mourant a son domicile.
+
+Malgre un repos absolu, malgre la rigoureuse observance de toutes les
+prescriptions de l'art, l'etat du malade devenait de plus en plus
+alarmant; il n'y avait meme plus d'autre lueur d'esperance que celle
+qui ne nous abandonne jamais, tant que l'objet de nos inquietudes ne
+nous est pas entierement ravi. Ses amis ne l'approchaient pas; sa
+femme elle-meme ne venait aupres de lui qu'a de rares intervalles.
+Elle etait loin de s'illusionner sur la gravite du mal, et quelques
+etincelles d'une foi non encore eteinte lui faisaient desirer pour
+son mari les secours de la religion; mais, partageant de ridicules
+prejuges, elle n'osait manifester ce desir. La difficulte s'aplanit de
+la maniere la plus inattendue, et par celui-la meme dont on pouvait le
+moins l'esperer.
+
+Dans le cours de sa maladie, X*** etait souvent en proie au delire,
+et souvent alors aussi on entendait s'echapper de ses levres un nom
+auquel se rattachaient pour lui de tristes souvenirs, un nom qu'il ne
+semblait cependant prononcer qu'avec respect. A ce nom se melaient
+encore des mots entrecoupes: Expiation!... Vengeance!... Et si le
+malade trouvait un peu de calme, si la raison succedait au delire,
+ce n'etait plus l'expression apparente du remords, mais celle du
+repentir, qu'articulait sa bouche.
+
+A l'un de ces moments heureux, mais rares, ou une amelioration
+sensible s'etait produite dans l'etat de X***, il fit venir sa femme
+aupres de lui, et apres quelque temps d'un secret entretien, celle-ci
+le quitta le front presque joyeux, comme si elle eut puise dans cet
+entretien meme une double esperance. Elle s'empressa donc de donner
+des ordres, qu'elle recommanda d'executer sans aucun retard.
+
+Un moment apres, le venerable cure que nos lecteurs connaissent deja,
+se rendait aux instances de Mme X*** et franchissait de nouveau, sans
+hesitation, le seuil d'une demeure ou il avait recu naguere un si
+cruel outrage.
+
+O religion sainte, voila tes oeuvres! Ce saint vieillard a tout
+oublie, tout pardonne, et il vient consoler et benir, il vient ouvrir
+le ciel a celui qui avait failli l'assassiner.
+
+Ce fut Mme X*** qui introduisit le pasteur aupres du moribond.
+
+A l'aspect de ces cheveux blancs, de ce front tout empreint d'une
+majeste simple et imposante, sous l'influence de ce regard toujours
+grave, toujours calme, toujours bienveillant, mille souvenirs
+surgirent spontanement dans l'ame de X***, et, soulevant la tete avec
+effort, il voulut s'incliner devant le noble vieillard.
+
+--Est-ce bien vous, monsieur, dit-il d'une voix faible, est-ce bien
+vous qui daignez venir jusqu'a moi?
+
+--Oui, c'est moi, dit le pretre avec bonte.
+
+--Je ne l'esperais pas, monsieur. Pouvais-je l'esperer apres l'outrage
+dont je me suis rendu coupable envers vous?
+
+Puis, apres un moment de silence:
+
+--Ah! monsieur l'abbe, dites-le-moi, venez-vous ici pour me pardonner
+ou pour me maudire?
+
+--Mon fils, le pretre ne maudit jamais, il ne sait que benir. Je vous
+benis et je vous pardonne!
+
+Mme X*** etait la. A ces dernieres paroles, son coeur s'emut, ses
+larmes coulerent, et, pour eviter d'augmenter par son emotion
+l'emotion du malade, elle quitta l'appartement avec discretion et
+prudence.
+
+Alors, son epoux tournant vers le pretre un regard ou se peignaient
+tour a tour et la reconnaissance et l'admiration:
+
+--Merci, monsieur, merci! Je mourrai maintenant moins malheureux,
+puisque j'ai obtenu un pardon que je n'osais meme pas implorer.
+
+--Ne parlons plus de moi, repondit le ministre du ciel; mon pardon
+n'est rien, mon ami, ou bien peu de chose; je vous en apporte un
+autre, autrement precieux, autrement desirable, celui de Dieu
+lui-meme. C'est lui qu'il faut aimer, lui qu'il faut benir. Voyez!
+jusque dans ses chatiments il se montre bon pere; c'est lui qui a
+fait naitre en vous mon souvenir, lui encore qui me conduit ici pour
+consoler votre souffrance. Que vos larmes montent jusqu'a lui, voici
+l'heure de la reconciliation!
+
+Et le pretre s'approcha bien pres du lit du mourant.
+
+Dieu seul entendit les aveux du coupable et les paroles consolatrices
+du pretre. Ce que nous savons, nous, c'est que les aveux de l'un
+furent souvent interrompus pas des sanglots, et que les paroles de
+l'autre furent accompagnees de douces larmes. Et quand ce secret
+entretien fut acheve, le vieillard s'inclina plus pres encore du
+penitent et deposa sur son front pale le baiser de la paix.
+
+Le lendemain, le vieux pretre revint aupres de son cher malade,
+portant dans ses mains le gage du salut, le sceau de la
+reconciliation. Le moribond, avec la piete d'un chretien, la foi vive
+d'un fidele, s'unit intimement au Seigneur, et, quelques heures
+apres, il expira dans les sentiments d'une esperance, d'une confiance
+illimitees, car il allait vers Dieu, accompagne par Dieu meme!
+
+(D'apres _Jules Ducot_.)
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+9.--LE REMEDE EST DUR, MAIS IL EST BON!...
+
+Quelques jours apres avoir termine sa station, un missionnaire recut
+la visite d'un capitaine, homme d'esprit, droit et honnete, qui entama
+la conversation sur les grandes verites chretiennes exposees dans les
+reunions precedentes. "J'ai bien la foi, dit cet officier; qui ne l'a
+pas? Il n'y a qu'un ignorant ou qu'un homme perverti qui soit de force
+a ne pas croire a l'eternite, a ne pas croire en Jesus-Christ et
+a nier la majeste de l'Eglise. Dieu merci! je n'en suis pas la.
+Cependant, j'ai dans l'esprit je ne sais quoi de vague, d'indefini qui
+m'empeche d'aller jusqu'a la pratique."
+
+Le bon missionnaire sourit, et, lui tendant la main: "Mon capitaine,
+lui dit-il, bien des gens sont travailles de cette maladie.
+Voulez-vous en guerir?--Eh! sans doute, repondit l'officier? Quel
+livre faut-il lire?--Aucun.--Et comment, alors, m'instruirai-je?--Rien
+n'est plus simple. Seulement, je crains bien que vous ne repoussiez le
+remede. Il est infaillible cependant.--Dites toujours. Peut-etre ne me
+fera-t-il pas si peur.--Eh bien! mettez-vous a genoux et sans hesiter,
+priez de tout votre coeur. Moi je vais me mettre a prier avec vous,
+et puis... je vous confesserai.--Me confesser! repliqua vivement
+l'officier tout surpris; mais c'est la precisement ce qui me parait
+inadmissible." Et il lanca cinq ou six phrases contre la confession.
+Le Pere ecouta tranquillement, puis lui dit: "Vous voyez bien que vous
+avez peur, j'en etais sur. Je vous aurais cru plus brave.--Mais je le
+suis.--Prouvez-le-moi donc, ici a genoux."
+
+En disant cela, il s'agenouilla le premier.... Apres un peu
+d'hesitation, le capitaine en fit autant. Le missionnaire recita a
+haute voix et du fond du coeur: _Notre Pere, Je vous salue, Marie,_
+et _Je crois en Dieu_; puis un acte de contrition. "Confessez-vous,
+mon fils, ajouta-t-il avec douceur et autorite. Dieu veut votre ame.
+Je vous pardonnerai tout en son nom." Le capitaine tout emu ne
+repondit rien. Le pretre se leva; l'officier resta a genoux. Dieu
+soit beni! dit le missionnaire. Et il s'assit pres du militaire,
+l'encourageant si bien que son pauvre coeur ferme s'ouvrit a la
+grace de Dieu et que, quelques minutes apres, l'absolution
+sacramentelle avait rendu a sa belle ame sa purete premiere.
+
+L'officier resta longtemps a genoux... il pleurait. Quand il
+se releva, il se jeta dans les bras du Pere. "Oh! quel remede!
+s'ecria-t-il. Qu'il est dur, mais qu'il est bon! Comme je vois clair
+a present! je n'ai plus de doutes; je crois tout; je suis le plus
+heureux homme du monde!"
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+10.--LE BANC DE FAMILLE.
+
+Vers dix-huit ans, rapporte le heros de cette histoire, je perdis mon
+pere et ma mere a quelques mois de distance, et en les perdant, je
+perdis tout. Un an ne s'etait pas ecoule que ma foi et mes moeurs
+avaient fait naufrage. Les moeurs d'abord, la foi ensuite. C'est
+toujours ainsi que les choses se passent. Je devins voltairien, impie,
+materialiste; enfin, comme vous dites aujourd'hui, libre-penseur.
+Pousse par une logique satanique, je conformai mes actes a mes
+nouvelles opinions. Moi, le fils d'une famille de saints, je ne mis
+plus les pieds a l'eglise ni a Paques, ni a Noel, ni a l'occasion d'un
+enterrement ou d'un mariage. Cette conduite fut justifiee a l'aide de
+propos impies et blasphematoires qui scandaliserent toute la paroisse.
+Le vieux cure qui m'avait fait faire ma premiere communion, m'ayant
+ecrit pour me demander si je voulais garder a l'eglise mon banc de
+famille, je ne daignai pas lui repondre et je cessai de le saluer.
+
+Dix-huit ans s'ecoulerent; dix-huit ans que je voudrais effacer de mon
+existence au prix du temps que j'ai encore a passer sur la terre.
+Un trait vous dira quel homme j'etais. Un jour de Paques, fatigue
+d'entendre les cloches chanter a toutes volees dans leur langage
+l'_Alleluia_, exaspere de voir les chemins couverts d'hommes et de
+femmes en habits de fete se rendant a l'eglise, je saisis une cognee
+de bucheron et j'allai attaquer par le pied un chene situe dans une de
+mes prairies qui bordait la route. Je voulais protester contre les
+superstitions populaires!...
+
+Deux ans apres ce bel exploit, par un jour brulant d'ete, une tempete
+epouvantable s'abat sur le bourg de Saint-Maurice-les-Etangs. Une
+famille, composee du pere, de la mere et des trois enfants fut tuee
+par la foudre.
+
+Toute la paroisse se leva comme un seul homme et accompagna ces cinq
+cercueils a l'eglise et au cimetiere. Je suivis la foule. L'impiete
+n'est pas toujours de saison. On m'aurait, ce jour-la, jete des
+pierres, si je m'etais abstenu d'assister aux funerailles, ou si, en y
+allant, j'avais affecte de ne pas entrer dans l'eglise. J'entrai donc
+et je fis comme les autres.
+
+Il y avait pres de dix-huit ans que je n'avais mis le pied dans la
+maison de Dieu; aussi etais-je embarrasse de ma personne au milieu
+de la foule qui remplissait, ce jour-la, l'eglise. Pendant que je
+cherchais un coin pour m'y cacher, le sacristain vint a moi et me fit
+signe de le suivre. Je le suivis machinalement, me demandant ce que ce
+bonhomme me voulait. Quelle ne fut pas ma surprise, lorsqu'il m'ouvrit
+le vieux banc de ma famille, toujours a sa place et toujours inoccupe,
+comme si j'avais continue a payer a la fabrique la taxe annuelle!
+
+Je n'etais pas a la fin de mes etonnements.
+
+Le sacristain revint au bout de quelques minutes, apportant une petite
+clef rouillee. Il me la remit en disant:
+
+--Voici votre clef.
+
+Je me rappelai alors qu'il y avait dans notre banc un petit coffret
+scelle, moitie dans le bois, moitie dans la pierre, ou ma pieuse mere
+mettait ses livres de prieres.
+
+Le coffret, lui aussi, etait a sa place; je le reconnus, je reconnus
+la clef. J'ouvris, pousse comme par une force surnaturelle. Quelle ne
+fut pas mon emotion, en trouvant dans le coffret des livres dont ma
+mere se servait et ou elle m'avait fait lire souvent de si belles
+prieres! Ils etaient la, a peine deteriores par le temps et
+l'humidite, le _Formulaire de prieres_, l'_Ange conducteur_,
+l'_Imitation de Jesus-Christ_...
+
+Ma presence dans l'eglise et dans le banc de ma famille eut fait
+sensation en d'autres circonstances. Grace a la foule et a ces
+funerailles extraordinaires, elle passa inapercue. Je pus, non pas
+prier,--je ne savais plus le faire,--mais rever et reflechir comme si
+j'avais ete seul. Ayant ouvert l'_Imitation_ pour me donner une
+contenance, j'y trouvai une feuille de papier detachee, jaunie par le
+temps et le contact des doigts. Elle contenait une priere ecrite de la
+main de ma mere. La voici:
+
+"Oh! mon Dieu! ne me punissez pas de ce que je n'ai pas assez de foi
+pour souhaiter, comme la mere de saint Louis, de voir mon fils mort
+plutot que souille d'un seul peche mortel! Pardonnez a ma faiblesse.
+Conservez la vie et la sante de mon enfant. Gardez-le du malheur de
+vous offenser. Mais si jamais il s'egarait du chemin de la foi et de
+la vertu, ramenez-l'y doucement et misericordieusement comme vous
+ramenates l'enfant prodigue a son pere!"
+
+Vous devinez mon emotion. Des larmes, que mon orgueil s'efforcait de
+retenir, coulerent abondamment. Dire que je fus converti ce jour-la,
+serait trop dire. On ne brise pas aussi promptement avec dix-huit ans
+d'impiete. Mais si je ne fus pas converti, je fus touche et ebranle.
+Des le jour meme, j'allai remercier le venerable cure de Saint-Maurice
+de m'avoir conserve mon banc de famille. Il me fallut insister pour
+rembourser a l'excellent homme les dix-huit annuites qu'il avait
+avancees pour moi au tresorier de la fabrique.
+
+"Voyez-vous? me dit-il, bon sang ne peut pas toujours mentir. On n'est
+pas impunement le rejeton d'une famille de saints. Je le savais,
+moi, qu'un jour ou l'autre vous viendriez occuper le vieux banc des
+Chauvigny.
+
+Il ajouta, en me prenant les deux mains et en me les pressant:
+
+--Je vous en prie, mon cher enfant, puisque vous etes alle a l'eglise,
+retournez-y. Vous consolerez les dernieres annees d'un vieux pretre
+qui honorait et aimait vos parents, et qui en fut estime et aime."
+
+Que vous dirai-je de plus? J'allai a la messe le dimanche suivant. La
+grace de Dieu fit le reste.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+11.--LA LETTRE D'UNE MERE.
+
+Un des premiers malades que je visitai a mes debuts, disait un medecin
+chretien, ce fut un jeune homme d'environ trente-cinq ans, que le
+desordre avait prematurement conduit aux portes de la mort. Je
+m'attachai a ce malheureux, et, ne pouvant le sauver, j'essayai
+d'adoucir ses souffrances. Froid, silencieux, strictement poli, mon
+malade acceptait mes remedes et mes soins sans croire beaucoup a
+leur efficacite. Il aurait voulu dormir toujours et ne cessait de me
+demander de l'opium.
+
+Je rencontrai dans l'escalier de la maison un vieux pretre qui me dit:
+
+--Monsieur, j'ai entendu dire que vous etiez chretien; rendez donc a
+ce malheureux jeune homme un service: dites-lui quelques mots de Dieu.
+Je lui ai fait, sans resultat, plusieurs visites. Il m'accueille
+poliment, mais c'est tout. Je suis sur qu'une parole de vous ferait
+plus d'effet que toutes mes exhortations.
+
+Je promis d'essayer.
+
+Le lendemain, je m'efforcai de faire causer mon malade et, comme il
+s'y pretait d'assez bonne grace, j'amenai la conversation sur le
+terrain religieux; le jeune homme s'en apercut et me dit d'un ton
+ferme:
+
+--Je vous en prie, monsieur, ne me parlez pas de religion; je n'y
+crois pas.
+
+--Vous croyez au moins a l'existence de l'ame?
+
+--Je crois a l'opium, dit-il en souriant, et au sommeil.
+
+Et il prit la position d'un homme qui essaie de dormir.
+
+A quelques jours de la, je fis une seconde tentative, qui tourna plus
+mal encore que la premiere.
+
+--Ecoutez, docteur, me dit le malade, j'ai etudie un peu de
+philosophie, et j'en sais assez pour ne pas croire a l'existence de
+l'ame.
+
+Et il se mit a developper quelques-uns des arguments de l'ecole
+materialiste.
+
+Ces erreurs, qui m'auraient choque dans la bouche d'un professeur
+eloquent, me parurent, dans cette mansarde et sur les levres de ce
+mourant, revoltantes et monstrueuses. Je sortis navre.
+
+Cependant nous continuions, le vieux pretre et moi, a soigner, sans
+plus de succes l'un que l'autre, le corps et l'ame de ce malade.
+Le corps marchait a grands pas au tombeau. L'ame s'en allait a la
+perdition eternelle.
+
+Un jour que je posais a ce jeune homme une ventouse, j'eus besoin d'un
+morceau de papier; j'apercus une espece de lettre posee a cote de son
+chevet, je la pris et j'allais m'en servir lorsque le jeune homme me
+saisit brusquement la main et m'arracha la lettre. Un peu surpris, je
+dechirai une feuille a un vieux livre et je fis mon operation.
+
+Le soir du meme jour, je retournai voir mon client qui baissait de
+plus en plus. Je l'apercus tenant a la main et s'efforcant de lire la
+lettre que j'avais voulu bruler le matin.
+
+--Docteur, me dit-il, voici la derniere lettre que ma mere m'a ecrite;
+il y a un an qu'elle ne me quitte pas et je l'ai lue plus de cent
+fois; je voudrais la relire avant de mourir; mes mains tremblent et ma
+vue s'obscurcit: soyez bon jusqu'a la fin, lisez-moi tout haut cette
+lettre.
+
+Je pris la lettre et j'en commencai la lecture. Non! jamais, depuis,
+je n'ai rien lu d'aussi tendre et d'aussi touchant. C'etait Monique
+ecrivant a Augustin. J'avais beau etre medecin, je n'avais que
+vingt-six ans et je venais de perdre la meilleure des meres: les
+sanglots etouffaient ma voix; je sentais des larmes venir a ma
+paupiere.
+
+Je regardai le malade: il pleurait silencieusement; mes larmes se
+melerent aux siennes.
+
+Tout a coup je me levai et m'ecriai: "Malheureux! pouvez-vous croire
+que celle qui a ecrit une semblable lettre n'avait pas une ame?"
+
+Il garda le silence et ses larmes coulerent plus abondamment. Le
+lendemain, il fit appeler le vieux pretre et eut avec lui un long
+entretien. Le surlendemain, j'appris qu'il avait recu les sacrements.
+
+Il vecut encore une semaine. Sa froideur polie n'etait qu'un masque
+cachant un coeur egare sans doute, mais bon et genereux. Il mourut
+entre les bras du vieux pretre et les miens, couvrant de baisers les
+pieds du crucifix et la lettre de sa mere.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+12.--UNE PREMIERE COMMUNION A QUATRE-VINGTS ANS
+
+C'etait en juillet 1875. Dans un petit village du canton de Castillon,
+diocese de Bordeaux, vivait un pauvre vieux menage octogenaire. Le
+mari etait un impie, connu pour tel dans le pays; il n'allait pas
+meme a la messe le dimanche. Helas! il n'avait pas fait sa premiere
+communion. La bonne femme, au contraire, avait toujours ete
+chretienne, et, avec l'age, elle etait devenue tres pieuse.
+
+Bien des fois elle avait essaye de faire entendre raison a son mari,
+qui l'aimait beaucoup; mais des qu'elle abordait le chapitre de la
+confession et de la communion, elle etait invariablement repoussee.
+
+Un jour elle tomba malade. Le medecin constata bientot la gravite du
+mal, et engagea la bonne vieille a mettre ordre a ses affaires. Elle
+n'eut pas de peine a se resigner, mais son pauvre mari etait comme
+atterre par la perspective de la separation. Il etait a moitie
+paralyse et cloue, a l'autre bout de la chambre, dans un grand
+fauteuil, regrettant tout haut de ne pouvoir donner a la chere malade
+les soins que reclamait son etat.
+
+La bonne femme etait, elle aussi, tres desolee, mais pour un motif
+tout autre: elle pleurait et priait, profondement attristee de laisser
+derriere elle, non converti et dans un aussi pitoyable etat de
+conscience, celui qui avait ete le compagnon de fa vie pendant de si
+longues annees. Au moment de recevoir les sacrements, elle tenta une
+derniere fois, mais en vain, de ramener son mari au bon Dieu.
+
+Cependant celui-ci suivait avec angoisse les progres du mal Quand il
+crut que les derniers moments approchaient, il appela deux voisins
+et leur dit en sanglotant: "Mes amis, portez-moi aupres de ma pauvre
+femme pour que je l'embrasse avant sa mort et pour que je lui dise
+adieu." Le lit ou gisait la moribonde etait un de ces grands lits
+d'autrefois, qui avancent dans la chambre et que l'on peut aborder des
+deux cotes. En voyant approcher son mari, la femme reunit ses forces
+et se tourne de l'autre cote. On porte le vieil infirme de ce cote-la;
+au grand etonnement de tous, la femme se retourne, en disant: "A quoi
+bon nous embrasser et nous dire adieu, si nous devons ne pas nous
+revoir dans l'eternite?"
+
+Le vieil incredule n'y tient plus. Il fond en larmes. "Si! si! ma
+chere femme, s'ecrie-t-il, nous nous reverrons, je te le promets! Je
+vais appeler M. le cure tout de suite, et je me confesserai. N'aie pas
+peur; je ne veux pas etre separe de toi pour toujours. Moi aussi, je
+vais servir le bon Dieu. Prie-le qu'il me pardonne."
+
+On etait en pleine nuit, et il etait trop tard pour faire venir
+immediatement le pretre. Mais, des le matin, on courut au presbytere.
+"Venez, vite, monsieur le Cure!--Comment! repond celui-ci, elle n'est
+pas morte?--Ce n'est pas pour elle, mais pour son mari, qui vous
+reclame pour se confesser tout de suite."
+
+Le cure accourt. Deja froide et sans mouvement, la bonne femme vivait
+encore et avait sa pleine connaissance. Elle regardait fixement son
+mari, a l'autre bout de la chambre. En voyant entrer le cure, un
+eclair de joie brilla dans ses yeux eteints, et, d'une voix mourante,
+elle murmura: "Je ne voudrais pas m'en aller avant de le voir
+converti."
+
+Le cure s'assied aupres du vieux mari; la confession commence; et, au
+premier signe de croix, l'heureuse femme rend le dernier soupir...
+
+Huit jours apres, a la messe du second service funebre celebre pour sa
+femme, le pauvre vieillard converti faisait sa premiere communion, a
+la grande edification de toute la paroisse.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+13.--LA SOUPAPE.
+
+Une actrice de Geneve avait une petite fille de onze ou douze ans.
+La mere, tout oublieuse qu'elle etait pour elle-meme de ses devoirs
+religieux, se souvint cependant qu'elle etait catholique et voulut que
+son enfant fit et fit bien sa premiere communion. Elle la conduisit
+en consequence chez l'abbe Mermillod[5], l'un des pretres les plus
+intelligents et les plus charitables de la ville, et le pria de
+vouloir bien instruire et preparer sa petite fille. Le pretre la recut
+avec une bonte qui lui fit une vive impression, et il fut convenu que
+sous peu de jours commenceraient les lecons de catechisme en presence
+de la Mere.
+
+[Note 5: Devenu depuis eveque et cardinal.]
+
+Quelques jours apres cette premiere entrevue, l'abbe Mermillod,
+revenant de la visite d'un pauvre malade, passa dans le quartier et
+dans la rue ou demeurait sa petite eleve. Il sonna a cette porte peu
+habituee a des visites de ce genre, et une servante vint ouvrir.
+Le pretre se nomma, et la servante le pria d'entrer, disant que sa
+maitresse avait donne ordre d'introduire M. l'abbe toutes les fois
+qu'il se presenterait.
+
+Cette bonne fille avait pris la chose a la lettre; elle conduisit
+l'abbe Mermillod aupres de la dame, laquelle etait a table avec une
+douzaine de convives, tous acteurs ou actrices, faisant bombance. Le
+pauvre abbe se trouva fort attrape et les convives aussi. Il voulut se
+retirer, s'excusa de la malencontreuse obeissance de la servante;
+mais la maitresse de la maison insista si fort pour qu'il voulut bien
+demeurer un peu, et elle lui dit, au nom de toute l'assistance, des
+paroles si honnetes, que force lui fut de demeurer et de prendre un
+siege. La petite fille etait a table aupres de sa mere et a cote d'une
+autre actrice qui paraissait avoir a peine vingt-trois ou vingt-quatre
+ans.
+
+L'abbe Mermillod, homme de coeur et d'esprit, n'etait pas de ceux qui
+ont peur des pecheurs. Il comprit qu'a cette table, au milieu de
+cette etrange compagnie, il y avait a faire quelque bien et que la
+Providence ne l'avait pas amene sans motif en pareil lieu. Il repondit
+donc le plus poliment qu'il put aux avances dont il fut l'objet, et il
+se gagna bientot la sympathie des convives.
+
+Ne sachant de quoi parler, il entra en conversation avec la petite
+fille, et lui demanda si elle se preparait a bien faire sa premiere
+communion. "Oui, monsieur, de tout mon coeur, dit l'enfant. Mais voici
+une, ajouta-t-elle en designant sa voisine, voici une dame qui aurait
+a vous dire quelque chose et qui n'ose pas." L'actrice rougit, et
+avoua avec un peu d'embarras qu'elle desirait beaucoup donner a la
+petite sa robe blanche de premiere communion.
+
+"C'est la une bonne et aimable pensee, reprit l'abbe; mais il y
+aurait, Madame, quelque chose de mieux encore, ce serait d'imiter
+cette bonne enfant et de remplir comme elle vos devoirs religieux."
+La pauvre actrice rougit de plus belle. "Cela m'est malheureusement
+impossible, dit-elle; ma profession est mon seul gagne-pain et elle
+m'interdit la pratique de la religion; et puis je n'ai pas fait ma
+premiere communion. Maintenant je suis trop agee.--On n'est jamais
+trop age pour revenir a Dieu, repondit doucement le bon pretre; et
+a votre age, Madame, il n'est jamais impossible de quitter une
+profession pour en prendre une autre plus chretienne et meilleure."
+
+"Ma foi, M. l'abbe a raison, dit un acteur en riant, et vous devriez
+bien vous confesser." L'actrice ne repondit rien, et la conversation
+devint bientot generale; on interrogeait le pretre sur la confession,
+sur la position des acteurs et actrices vis-a-vis de l'Eglise; de part
+et d'autre on ripostait vivement, mais sans aucune aigreur.
+
+Le diner fini, on se leva de table; les fenetres de la salle donnaient
+sur un magnifique lac. Un bateau a vapeur vint a passer. "Tenez,
+messieurs, dit l'abbe Mermillod, voici qui va vous faire parfaitement
+comprendre a quoi sert la confession. Vous voyez ce bateau a vapeur.
+Une force puissante fait mouvoir sa machine et le fait avancer
+rapidement; mais cette force elle-meme est un danger, un principe
+certain d'explosion et de destruction sans ce que l'on nomme la
+_soupape de surete_. Par cette soupape s'exhale le trop-plein de la
+vapeur, et le bateau et les voyageurs sont en surete. Ainsi en est-il
+de nous tous. Nous avons en nous des forces puissantes qui sont nos
+passions; a ces forces, a ces passions il faut une _soupape_, une
+ouverture sans laquelle nous sommes perdus. Eh bien! cette soupape,
+c'est la confession, c'est la confidence sainte et pure que Dieu nous
+a donnee comme le soulagement de nos coeurs, comme la consolation et
+la purification de nos consciences. Aussi remarque-t-on dans les pays
+protestants ou infideles, ou la confession est meconnue, beaucoup plus
+d'alienations mentales, beaucoup plus de suicides, beaucoup plus
+d'accidents moraux, que dans les pays ou l'on se confesse." Et l'abbe
+developpa cette these avec autant de force que de science, en
+l'appuyant de nombreux exemples.
+
+Il prit enfin conge de la compagnie, qu'il laissa toute charmee de
+son esprit et de sa bonte. La jeune actrice le reconduisit jusqu'a
+la porte. "Suivez donc M. l'abbe jusqu'a l'eglise, lui dit un des
+acteurs, et allez vous confesser tout de suite. Cela vous fera du
+bien.--Je ne dis pas non, reprit serieusement la jeune femme, et je ne
+vois pas qu'est-ce qui m'en empecherait." Et sortant avec le pretre,
+elle l'accompagna jusqu'a la porte d'entree. Se trouvant seule avec
+lui: "Monsieur, s'ecria-t-elle d'une voix tout etouffee de sanglots,
+Monsieur, vous m'avez sauvee! C'est la Providence qui vous a envoye
+pour moi dans cette maison. J'etais desesperee; ce soir, j'avais forme
+la resolution de me jeter dans le lac et d'en finir avec les douleurs
+de la vie; il y a quelques jours j'ai ete sifflee sur la scene et je
+ne veux plus y reparaitre. Je n'avais plus de ressource, plus d'amis
+sur la terre, je voulais me tuer. Maintenant je veux me confesser, je
+veux me confesser tout de suite!"
+
+Le pretre calma avec douceur cette pauvre femme, l'encouragea dans son
+bon propos. Il ajouta quelques conseils chretiens aux paroles qu'il
+avait dites pour tout le monde, et la jeune femme prit une heure pour
+se rendre le lendemain au confessionnal.
+
+Grace a une energique volonte, elle a quitte le theatre, et est
+devenue une bonne et fervente chretienne.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+14.--UNE MEPRISE QUI PORTE BONHEUR.
+
+Un soir de l'annee 1855, apres une laborieuse journee, l'abbe
+Baron[6], alors vicaire a Douai, etait rentre dans sa modeste demeure
+et se reposait de ses travaux apostoliques en recitant l'Office divin.
+On vint frapper a sa porte; il ouvrit, et une petite fille se presenta
+devant lui, le priant de passer, le plus tot qu'il lui serait
+possible, chez une pauvre dame qui se mourait et qui demeurait rue
+***, n deg. 28. Le bon abbe voulut interrompre sa priere et se rendre
+aussitot avec l'enfant a l'adresse indiquee; mais la petite messagere
+lui dit que la chose n'etait pas urgente a ce point, et qu'on lui
+demandait seulement de ne pas remettre sa visite au lendemain, de
+peur d'accident. Le pretre prit donc l'adresse de la malade et dit a
+l'enfant de le preceder et d'annoncer sa visite tres prochaine.
+
+[Note 6: C'est celui qui s'est immortalise a la guerre de 1870,
+par son devouement heroique et les services eminents qu'il a rendus a
+l'armee francaise.]
+
+Quand il eut termine la recitation de son Office, le pieux abbe se mit
+en route, sans faire attention seulement qu'il pleuvait a verse et que
+le froid etait vif. Il s'agissait de sauver une ame, de consoler une
+douleur; qu'est-ce que le froid et la pluie devant un but pareil?
+Arrive dans la rue indiquee par l'enfant, le pretre entra au n deg. 18,
+convaincu que c'etait bien la le numero qu'on lui avait donne. La
+maison etait pauvre; il n'y avait pas de concierge. Le pretre monta
+l'escalier a tatons et frappa a la premiere porte qu'il trouva sous sa
+main. Un homme vint lui ouvrir et, apercevant l'habit ecclesiastique,
+entra dans une brutale colere, repondit par trois ou quatre injures a
+la demande polie du charitable pretre, qui s'informait si ce n'etait
+point ici la chambre de la pauvre femme malade, et enfin lui ferma la
+porte au nez.
+
+Patient et doux comme le divin Maitre, le pretre frappa a la porte
+suivante, ou il ne fut guere mieux accueilli.
+
+Il monta au second etage, un petit garcon etait dans le corridor. "Mon
+enfant, lui dit le bon pretre, pourrais-tu m'indiquer la chambre d'une
+pauvre dame qui demeure dans cette maison et qui est bien malade. Elle
+s'appelle madame Gerard.--Il y a bien a la porte la-bas au bout du
+corridor une pauvre dame tres malade, monsieur le Cure; papa disait
+meme qu'elle ne passerait pas la nuit; mais il me semble qu'elle ne
+s'appelle pas comme vous dites.--Le nom importe peu. Fais-moi le
+plaisir de me conduire a sa porte." Et l'enfant le conduisit.
+
+L'abbe ouvrit la porte, entra dans la chambre. Aupres d'un lit ou
+etait en effet une femme malade a l'agonie, etait assis un homme d'une
+cinquantaine d'annees, qui se leva et parut fort etonne a la vue d'un
+pretre. Celui-ci le salua avec affabilite et lui demanda comment
+allait sa pauvre femme; "car c'est sans doute votre femme,
+ajouta-t-il, et vous etes monsieur Gerard?...--Moi? repondit
+brusquement le maitre de la chambre; point du tout. Qui vous a dit
+de venir ici et de vous meler de nos affaires?--Mais on vient de
+m'envoyer chercher, repartit le pretre fort etonne. On m'a dit qu'une
+pauvre dame Gerard, malade a l'extremite, m'envoyait querir pour
+recevoir les derniers secours de la religion. Si je me suis mepris de
+rue, ou de maison, ou de chambre, il me semble du moins que la pauvre
+dame que voici n'a pas moins besoin de mon saint ministere. C'est
+le bon Dieu, sans doute, qui m'a conduit ici et qui a permis cette
+meprise."
+
+"Oh! oui, Monsieur! murmura d'une voix affaiblie la pauvre mourante,
+c'est Dieu qui vous a conduit ici.--Point du tout, dit le mari avec
+emportement. Voici plus de dix ans qu'un pretre n'a mis les pieds chez
+moi, et vous ne confesserez pas ma femme; elle est a moi, melez-vous
+de vos affaires!--Vous vous trompez fort, Monsieur, dit le pretre avec
+douceur et fermete. Votre femme est a Dieu avant d'etre a vous, et
+vous n'avez pas le droit de disposer de son ame. Si votre femme veut
+se confesser, je la confesserai; et mon devoir est de ne l'abandonner
+que si, de sa propre volonte, elle refuse mon ministere."
+
+Et s'approchant de la malade: "Madame, lui dit-il, desirez-vous vous
+reconcilier avec Dieu et mourir chretiennement?" La pauvre femme leva
+les mains au ciel et se mit a pleurer de joie. "C'est le bon Dieu
+qui a tout fait, dit-elle. Depuis plusieurs jours je prie mon mari
+d'appeler un pretre, et il m'a toujours refuse. Je veux me reconcilier
+avec le bon Dieu, qui a eu pitie de moi.--Vous l'entendez, Monsieur?
+dit le pretre en se tournant vers le mari: veuillez pour quelques
+moments me laisser seul avec cette pauvre dame."--Et ces paroles
+furent prononcees avec tant de fermete et de resolution, qu'il fut
+comme force de se retirer; ce qu'il fit en grommelant.
+
+"Voici, Monsieur, ce qui m'a sauvee," dit en pleurant la mourante. Et
+montrant au pretre un chapelet suspendu aupres de son lit: "J'ai eu
+la faiblesse de craindre mon mari plus que Dieu, et pour eviter des
+scenes, j'ai depuis dix ou onze ans abandonne la pratique de mes
+devoirs religieux; mais je n'ai jamais cesse de me recommander a la
+bonne sainte Vierge. Tous les jours, ou a peu pres, j'ai dit un bout
+de mon chapelet, et j'ai toujours conserve l'amour de la sainte Mere
+de Dieu. C'est elle, Monsieur l'abbe, qui vous amene a moi; c'est
+elle qui sauve ma pauvre ame!..." Profondement touche de cette
+scene attendrissante, le bon pretre consola la malade, l'aida a se
+confesser, lui donna l'absolution de ses peches, et lui dit, en la
+quittant, de se preparer de son mieux a recevoir le saint Viatique et
+l'Extreme-Onction, qu'il allait chercher a la paroisse voisine.
+
+En sortant, il voulut serrer la main du mari qui la retira, et qui
+rentra fort mecontent aupres de son heureuse femme.
+
+L'abbe avait regarde dans son calepin l'adresse de la malade, pour
+laquelle on etait venu le chercher, et il avait vu qu'au lieu du n deg.
+18, c'etait le n deg. 28 qui lui avait ete indique. Tout en benissant le
+bon Dieu de son erreur bienheureuse, il se hata d'aller a ce n deg. 28,
+ou il trouva en effet la malade qui l'attendait. Il la confessa a son
+tour, puis, sans perdre de temps, il alla reveiller le sacristain de
+la paroisse; et prenant le Saint-Sacrement avec les saintes huiles, il
+revint aupres de ses deux malades; mais quand il entra a son cher n deg.
+18, sa penitente venait d'expirer--Elle avait eu dans l'absolution
+sacramentelle le pardon de ses peches, et la ferveur de sa bonne
+volonte avait sans doute supplee aux yeux du Dieu de misericorde aux
+autres secours que le pretre lui apportait.
+
+Rempli de foi et de reconnaissance envers la sainte Vierge, refuge
+des pecheurs, consolatrice des affliges, le ministre de Dieu termina
+aupres de l'autre malade ce qu'il avait a faire; et c'est lui-meme qui
+a donne tous les details de cette touchante aventure. Elle montre une
+fois de plus quels tresors de benediction sont renfermes dans la piete
+envers Marie, et combien Jesus est misericordieux pour ceux qui aiment
+sa Mere.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+15.--HEROISME D'EN JEUNE NEOPHYTE.
+
+Dans un emouvant recit, le P. Hermann a raconte le bapteme et la
+conversion d'un de ses neveux, ne comme lui dans la religion juive.
+Rien de plus edifiant que cette histoire, dont les details semblent
+nous reporter aux premiers temps du christianisme.
+
+Il y a quelques annees, dit-il, un enfant, alors age de sept ans, vint
+avec son pere et sa mere, tous les deux juifs comme lui, me visiter au
+monastere des Carmes, pres de la ville d'Agen. C'etait a l'epoque des
+belles processions de la Fete-Dieu. On avait inspire a cet enfant une
+profonde horreur pour notre divin Crucifie: cependant la grace, se
+repandant avec profusion du fond de l'ostensoir ou Jesus daigne se
+cacher pour notre bonheur, se rendit victorieuse de cette ame si
+naive, si inaccoutumee a nos mysteres; elle attira ce jeune coeur a
+son amour avec une si forte vehemence et une si forte douceur que
+l'enfant crut a la presence reelle de Jesus-Christ dans le sacrement
+de son amour avant de connaitre aucune autre des verites de notre
+divine religion. Aussi, a force de prieres et de supplications,
+obtint-il l'insigne faveur de pouvoir revetir les ornements d'un
+de ces enfants de choeur qui, pendant les processions du Tres
+Saint-Sacrement, repandent des fleurs sous les pas de Jesus-Hostie.
+
+Ravi de joies et de consolations celestes, apres avoir rempli cette
+angelique fonction, il courut a son pere: "O mon pere! dit-il, quel
+bonheur! Je viens de jeter des fleurs au bon Dieu." Dans la bouche de
+ce petit enfant juif, c'etait toute une profession de foi nouvelle...
+Le pere, redoutant qu'on ne fit changer de religion a ce fils unique
+sur lequel reposait toute son affection, le surveilla dorenavant et
+voulut repartir avec lui pour Paris, lieu de sa residence. Mais, avant
+le depart, un trait, parti du coeur de la divine Eucharistie, avait
+frappe, penetre, presque renverse la jeune mere, l'avait rendue
+chretienne et, dans le plus profond mystere d'une nuit silencieuse,
+celle-ci avait recu le bapteme et l'Eucharistie des mains sacerdotales
+de son propre frere[7]. Le jour suivant, l'Eveque lui donnait le
+sacrement de confirmation. Rien n'avait transpire de ce pieux secret
+et la famille se remit en route pour Paris, sans se douter qu'il y eut
+une chretienne dans son sein.
+
+[Note 7: Le R. P. Hermann, qui raconte ce fait.]
+
+Le jeune Georges--c'est le nom de l'enfant--ne put oublier les saintes
+impressions que son ame avait puisees dans ces fetes chretiennes; il
+en parla souvent a sa mere, il la questionna, et celle-ci, heureuse de
+voir germer dans cette chere ame la semence de lumiere que la grace
+y avait jetee, ne se fit pas prier pour developper dans son esprit,
+avide de s'eclairer, la connaissance de ce Dieu d'amour, de ce doux
+Jesus qui a voulu naitre d'une fille de Jacob et se faire homme pour
+sauver les brebis d'Israel...
+
+Des ce moment, en effet, sa jeune intelligence et son coeur ardent
+n'etaient plus occupes que de la pensee et du souvenir de la divine
+Hostie qui avait blesse d'amour son pauvre coeur, et chaque soir,
+apres s'etre assure que son pere etait endormi, il rouvrait les
+yeux, il se mettait a prier longtemps le doux Enfant Jesus et a bien
+apprendre son catechisme. "O mon Jesus! disait-il, quand donc mon
+jeune finira-t-il? quand donc pourrai-je vous recevoir dans la sainte
+Communion et vous presser sur mon coeur!" Ce qui le preoccupait
+vivement, c'etait le changement qu'il avait remarque dans sa mere
+depuis ce voyage dans le Midi; il lui voyait d'autres habitudes,
+d'autres demarches, des principes et des gouts plus severes, et un
+jour il lui dit: "Mere, si vous ne m'assurez que vous n'etes pas
+baptisee, je le croirai." La mere, embarrassee, ne sut que repondre.
+"Ah! maman, reprit-il, je le vois bien, vous etes deja chretienne et
+j'espere que le bon Jesus me reunira bientot a vous et que nous ferons
+ensemble notre premiere communion..." La mere, tressaillant d'une
+emotion melee de joie et de crainte, osa avouer a son fils qu'elle
+recevait son Sauveur presque chaque matin... Alors l'enfant se mit a
+pleurer a chaudes larmes, a sangloter, a se jeter au cou de sa mere:
+"Oh! pourquoi ne m'avez-vous pas attendu? Au moins permettez-moi de me
+tenir tout pres de vous quand Jesus sera dans votre coeur, afin que
+je puisse embrasser avec respect ce divin Enfant si aimable... O mere
+bien-aimee, je vous en supplie, la prochaine fois, gardez-moi quelque
+chose de votre communion; une mere partage volontiers avec son enfant
+sa nourriture.." Et le jeune enfant se rapprochait alors de sa mere et
+baisait avec respect ses vetements. Ce desir dura quatre annees tout
+entieres. Dire les sacrifices, les efforts que dut faire ce pauvre
+enfant pour concilier l'obeissance qu'il devait a son pere avec sa
+foi vive, sa preoccupation unique de devenir chretien, d'apprendre a
+connaitre, a aimer, a servir Jesus-Christ, serait chose impossible. Ce
+fut un long martyre...
+
+A onze ans, Georges assiste a la solennite d'une premiere communion
+dans sa paroisse. Il connait Jesus, il aime Jesus, il ne desire que
+Jesus!... son petit coeur est tout brulant de soif pour Jesus. Il voit
+tous ses compagnons d'enfance, ses amis, s'approcher legitimement de
+la table sainte, et lui, il doit se cacher dans un coin obscur de
+l'eglise, devorant ses larmes, lancant a tous ces heureux enfants des
+regards d'une inconsolable et sainte jalousie!...
+
+Quelques mois apres cette fete de sa paroisse, la mere m'ecrivait
+qu'elle ne pouvait resister aux larmes de son fils qui menacait
+d'aller demander le bapteme au premier pretre qu'il pourrait attendrir
+sur son sort. On pesa murement toutes les difficultes de sa position
+vis-a-vis d'un pere cheri, mais pour qui l'heure de la foi en
+Jesus-Christ n'avait pas encore sonne et qui s'armait de toute son
+autorite pour empecher son fils de devenir chretien.
+
+L'amour de Jesus-Christ fut le plus fort, et il fut decide que je
+viendrais en secret a Paris. Il fallait le voir, cet enfant, lorsqu'il
+entra dans la chapelle, conduit par sa mere! Celle-ci tremblait d'etre
+surprise dans cette pieuse soustraction a la surveillance paternelle.
+
+Avec quelle piete le petit Georges se mettait a genoux, calme,
+heureux, fort de sa resolution, le visage rayonnant d'une sainte
+allegresse!--Que demandez-vous, mon enfant? lui dis-je alors.--Le
+bapteme.--Mais savez-vous bien que demain, peut-etre, on voudra vous
+contraindre a entrer dans la synagogue, afin de participer a un culte
+aboli?--Ne craignez rien, mon oncle, j'abjure le judaisme.--Mais si
+l'on voulait avec menaces vous obliger a fouler aux pieds le Crucifix,
+en haine de notre divine religion?--N'ayez pas peur, mon oncle, je
+mourrais plutot. Cependant, ajouta-t-il, si on me liait pieds et
+mains, et si malgre mes cris, ma protestation et ma resistance, on me
+portait dans la synagogue et on placait mes pieds sur le visage du
+Crucifix, y aurait-il apostasie, si ma volonte resistait?--Non, mon
+enfant, la volonte seule constitue le peche.--Alors, je demande le
+bapteme. De grace, accordez-le-moi."
+
+La ceremonie continue au milieu de la plus profonde emotion des
+assistants. Apres le bapteme, vint la sainte messe, et apres
+avoir faire descendre et recu mon Dieu dans les transports de la
+reconnaissance, je me retournai et montrai a l'heureux enfant
+l'objet de tous ses voeux, de tous ses desirs. Jamais spectacle plus
+attendrissant n'avait frappe les regards de la foi chretienne!...
+Agenouille entre sa mere et sa marraine, il aspira dans un divin
+baiser et recueillit dans son coeur ce doux Jesus qui venait lui
+apporter tout son ciel avec lui... Rien ne troubla son bonheur, pas
+meme la crainte d'etre surpris par son pere... Quelques semaines
+apres, il communia encore pour la Toussaint avec la meme allegresse,
+et puis vint l'heure de l'epreuve.
+
+Son pere lui presenta un livre et lui dit: "Faisons la priere.--Mon
+pere, je ne puis pas prier dans ce livre des Israelites.--Et
+pourquoi?--Je suis chretien, je suis catholique.--Mon enfant, tu te
+livres a un jeu cruel! tu ne parles pas serieusement, je pense. Du
+reste, tu sais bien que ton bapteme ne serait pas valide sans le
+consentement de ton pere.--Pardon, mon pere, dans notre sainte
+religion catholique, il suffit d'avoir l'age de raison et
+l'instruction religieuse pour etre baptise validement." Le pere
+dissimula d'abord sa violente irritation; mais quelques jours apres,
+il enlevait son fils, partait avec lui et le conduisait dans un pays
+protestant, a quatre cent cinquante lieues de sa mere.
+
+Tous les efforts qu'on fit pour decouvrir l'asile ou l'on avait
+relegue le pauvre enfant demeurerent inutiles. On avait mis en
+mouvement toutes les autorites civiles et politiques pour le chercher;
+mais comme il avait ete place sous un nom suppose dans un pensionnat
+dirige par des heretiques, toutes les demarches furent sans succes,
+et la mere resta seule... et l'enfant, comme Daniel dans la fosse aux
+lions, fut en butte a des assauts acharnes pour lui faire renier sa
+foi. "Je voudrais revoir ma mere, s'ecriait-il souvent en versant
+d'abondantes larmes.--Tu la reverras, lui repliquait-on, si tu
+abjures.--Oh! non, je suis chretien, je suis catholique et je prefere
+tout souffrir plutot que de renoncer a ma foi."
+
+Et malgre cette heroique fidelite, on ecrivait a la mere que son fils
+etait rentre dans les tenebres du judaisme. Mais elle avait confiance
+en Jesus, en Marie, en Joseph, elle n'en crut rien, et ne sachant que
+devenir toute seule a Paris, elle alla se refugier a Lyon, ou elle fut
+accueillie par la marraine de son fils. Bien souvent, on vit tomber
+ses larmes sur la Table Sainte ou elle venait puiser des forces dans
+la reception du Pain quotidien, de ce Jesus pour l'amour duquel elle
+s'etait exposee a la cruelle separation de son fils unique.
+
+Trois mois se sont ecoules encore, et une lettre venue du fond de
+l'Allemagne lui dit: "Venez, votre fils est ici." Elle accourt, et
+apres un penible et long voyage de plus de cinq cents lieues, au
+moment ou elle apercoit sa famille, elle s'ecrie: "Mon fils! ou est
+mon fils?--Votre fils, vous ne le reverrez qu'apres avoir fait serment
+devant Dieu que vous l'eleverez dans la religion juive et que vous ne
+manifesterez par aucun signe exterieur la religion catholique que vous
+avez embrassee."
+
+Apres quelques semaines d'une dechirante agonie, le coeur du pere
+se laisse attendrir, et il permet une entrevue en sa presence, a la
+condition qu'il ne sera point question de religion. Le fils s'est jete
+au cou de sa mere, celle-ci l'a baigne de ses larmes, ils n'ont pu
+prononcer les doux noms de Jesus et de Marie; mais dans une lettre, ma
+pauvre soeur me disait: "Il n'a rien pu me dire, mais j'ai compris,
+j'ai senti, je suis sure qu'il est reste fidele. Oui, j'ai senti
+dans ses regards, dans ses tendres baisers que mon fils est toujours
+chretien."
+
+Mais le pauvre Georges se trouva de nouveau prive du tresor pour
+lequel il avait affronte toute cette persecution religieuse: il
+s'etait fait chretien pour pouvoir communier, et voici que depuis la
+Toussaint jusqu'a Paques une severe surveillance l'avait empeche de se
+rendre a l'eglise et il se trouvait place dans une pension, dans une
+ville ou il n'y avait pas un seul pretre catholique... Peut-on se
+figurer cette torture?... Plusieurs mois se passent encore. Un jour,
+(jour secretement fixe d'avance), il parvient enfin a se soustraire a
+la surveillance de ceux qui le gardent, il va jouer dans un bois; mais
+ce ne sont pas des fleurs ni des papillons qu'il cherche; son regard
+emu attend un messager du ciel... Un monsieur passe pres de lui et
+le regarde avec un interet marque: c'est bien lui. Savez-vous qui
+c'etait? C'etait un pretre missionnaire que la mere du petit Georges
+avait attendri sur son sort. Il s'etait deguise et etait venu se
+promener, comme par hasard, dans ce meme bois, et le pauvre enfant put
+faire pour la premiere fois sa confession depuis son enlevement, qui
+remontait a dix mois. Il la fit dans un bois, a l'ombre d'un arbre
+protecteur... Mais ce n'etait pas tout: comment communier?
+
+Le pretre dut repasser le fleuve (l'Elbe) qui separait sa mission du
+lieu habite par le pauvre neophyte. On pria, on etudia le terrain, et
+enfin, quelques jours apres, le missionnaire se deguisa de nouveau,
+prit sur lui un petit vase d'argent renfermant tout le tresor des
+cieux, la sainte Hostie, et s'embarqua sur un bateau a vapeur, au
+milieu d'une foule stupide qui ne se doutait pas que Jesus-Christ,
+vrai Dieu et vrai homme, etait cache sur la poitrine de cet heureux
+pretre. L'enfant avait pu s'echapper de l'ecole pour accourir dans la
+chambre de sa mere, et la, dans cette chambre ou il avait improvise un
+petit autel couvert de fleurs et de lumieres, tous deux a genoux
+ils attendaient la visite si ardemment desiree du Sauveur Jesus en
+personne qui voulait bien condescendre a venir les fortifier dans leur
+exil.
+
+Enfin le pretre, traversant sans obstacle tous les dangers de cette
+perilleuse entreprise, arriva avec son depot precieux, et dans ce pays
+sans foi, dans cette ville sans pretre, sans eglise catholique, et
+dans cette modeste chambre, l'enfant put accomplir le devoir pascal et
+s'unir a son Jesus.
+
+Voici ce qu'il m'ecrivit quelques jours apres:
+
+"Quand je me reveille la nuit, o mon cher oncle, pour penser a toutes
+les graces que le bon Jesus m'a faites depuis que je suis ici, loin de
+tout secours religieux, quand je pense surtout a la communion que j'ai
+pu faire presque miraculeusement dans la petite chambre de maman, je
+me mets a bondir de joie sur mon lit et a mordre ma couverture dans le
+transport de ma reconnaissance."
+
+Quelques mois apres, il m'ecrivait encore: "Nous sommes a la veille de
+Noel, et a l'approche de cette solennite la surveillance redouble pour
+m'empecher de recevoir mon Dieu. Helas! devrai-je passer ces belles
+fetes dans un douloureux jeune, prive du pain de vie? Priez le saint
+Enfant Jesus que mon jeune finisse bientot. Il faut que je sois bien
+sage pour dedommager maman de ne pas se trouver a Lyon pendant que
+vous y prechez."
+
+Ici se termine le touchant recit du P. Hermann. Depuis lors, Georges a
+ete rendu a sa mere, et ils ne se sont plus separes. Le bon religieux
+revit, trois ans apres lui avoir donne le bapteme, cet enfant cheri
+qu'il ne cessa de diriger jusqu'a sa mort.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+16.--LES DEUX AMIS.
+
+Il y a quelques annees, en me rendant a Paris, raconte un homme du
+monde, je me detournai de la route directe pour aller prier sur
+la tombe d'un de mes jeunes compatriotes, Alexis ***. Descendu de
+voiture, j'etais bientot arrive au cimetiere. Je me mis a le parcourir
+dans toutes les directions, m'arretant devant chaque tombe, lisant
+toutes les inscriptions sans pouvoir decouvrir le nom que je
+cherchais. Je commencais a desesperer d'y parvenir, quand j'apercus un
+officier qui etait a l'extremite opposee. J'allai droit a lui: nous
+nous rencontrames pres d'une place ou la terre avait ete fraichement
+remuee; au milieu, une petite croix de bois apparaissait a peine entre
+quelques rares gazons. Nous echangeames un salut; je prononcai le
+nom d'Alexis. "C'etait mon meilleur ami, dit-il; vous le connaissiez
+donc?--Je suis entre ici pour chercher sa tombe et pour y prier.--Et
+voici precisement le lieu ou il repose."
+
+Ce mot dit, il s'agenouilla; j'en fis autant; nos prieres s'elancerent
+a la fois du fond de nos coeurs vers le ciel. Quand nous fumes
+releves: "J'avais encore un autre desir, lui dis-je, et il est en
+votre pouvoir de l'accomplir. Vous etiez, m'avez-vous dit, l'ami
+intime d'Alexis; vous avez sans doute assiste a ses derniers moments;
+ce serait une consolation pour moi que d'en entendre le recit de votre
+bouche.--Vous ne pouviez vous adresser mieux qu'a moi, monsieur. Mais,
+pour apprecier combien sa mort a ete belle, il est necessaire de
+remonter plus haut. Je vous raconterai l'histoire de quelques annees
+de sa vie; ce sera la mienne aussi.
+
+"Nous sommes entres le meme jour, Alexis et moi, a l'Ecole militaire;
+des notre premiere entrevue, une secrete sympathie nous attira l'un
+vers l'autre. Nous eumes le bonheur d'entrer dans le meme regiment. Il
+eut ete difficile de se figurer deux caracteres mieux en harmonie que
+les notres. Graves, serieux, reserves, nous prenions en horreur les
+plaisirs coupables. Nous ne trouvions aucun attrait pour les plaisirs
+bruyants. Nous ne quittions l'etude que pour discourir entre nous des
+matieres que nous venions d'apprendre, et, chose deplorable! nous
+n'avions de foi qu'en nous-memes, et toutefois, sur ce point-la
+meme, il y avait entre nous une grande difference. Alexis etait
+_incredule_, moi j'etais _impie_. S'il m'arrivait de tourner en
+derision des choses saintes, cet excellent Alexis me blamait; il
+m'adressait des reproches severes, bien que toujours affectueux.
+L'hiver venu, nous allames, chacun de notre cote, en semestre. A notre
+rentree au regiment, apres quelques paroles d'amitie echangees entre
+nous, "Eh bien, Alexis, lui dis-je en souriant, as-tu fait tes Paques
+avant de partir?--Non, repliqua-t-il d'un ton sec qui indiquait assez
+que la question lui avait deplu.--Je veux parier avec toi, repris-je,
+que ta mere t'aura bien persecute pour cela.--Elle m'y a exhorte
+tendrement; mais je lui ai dit que j'avais trop peu de foi pour bien
+communier, et que, grace a Dieu, j'en avais encore assez pour ne
+vouloir pas communier mal. Prenez patience et priez pour moi, en
+attendant qu'il me soit possible de vous satisfaire: ce jour ne
+tardera pas a venir, je l'espere. Oui, je l'espere!" repeta-t-il en se
+tournant vers moi et en appuyant fortement sur ce dernier mot.
+
+"En ce moment, je ne sais quel genie infernal s'empara de moi: sans
+respect pour l'amitie, sans egard pour les lois de la politesse,
+j'eclatai grossierement de rire. Mais je ne tardai pas a m'en
+repentir, quand je vis quelle blessure mon indigne conduite avait
+faite a son coeur. "Tu m'as fait de la peine, me dit-il. Ce n'est pas
+bien... je ne m'attendais pas a cela de ta part... moi qui te croyais
+un si bon coeur..." Tels furent ses reproches; il y avait a la
+fois dans l'accent de sa voix et dans l'expression du regard qui
+l'accompagnait quelque chose de si profondement triste et douloureux,
+que je fus saisi de confusion. "J'ai eu tort... me pardonneras-tu?...
+cela ne m'arrivera plus..." Je ne pus en dire davantage; lui, aussitot
+... l'excellent homme! de m'ouvrir ses bras, dans lesquels je me
+precipitai: notre amitie etait devenue plus etroite que jamais.
+
+"Un jour, nous etions alles ensemble a l'hopital visiter quelques-uns
+de nos soldats. Un de ces malheureux venait de rendre le dernier
+soupir. "C'est triste, dis-je a Alexis, de voir un militaire mourir
+dans son lit comme une vieille femme. Je ne connais qu'une belle mort
+pour nous autres... le boulet de canon!--Si on est prepare, reprit-il;
+car pour moi, je ne connais pas de mort plus triste que celle qui vous
+frappe en traitre...--Je t'entends, tu ne voudrais pas mourir sans
+confession...--Pauvre ami!... Ainsi donc, incorrigible!... Tu m'avais
+cependant promis..." Et apres un court intervalle de silence: "Tu l'as
+dit, je desire et je desire vivement ne pas mourir sans confession...
+J'ai meme... il faut que tu l'entendes de ma bouche... j'ai pense que
+si je venais quelque jour a tomber malade, je m'adresserais a toi pour
+aller chercher un pretre; et je puis compter que tu me rendras ce
+service, n'est-il pas vrai?" Il remarqua la surprise que me causait
+une telle demande; il insista: "Tu me le promets, mon ami?..." Et il
+me tendit la main... J'hesitai encore; mais la pensee que mon refus
+affligerait ce bon ami l'emporta en ce moment sur toute autre
+consideration: je pris sa main, je la serrai dans les miennes; je lui
+promis, de mauvaise grace, il est vrai, ce qu'il me demandait; mais il
+n'eut pas l'air de s'en apercevoir, et il me remercia affectueusement.
+
+"Des que le pauvre Alexis fut atteint de la maladie dont il mourut,
+je ne le quittai plus. Je m'etais etabli dans sa chambre; le jour,
+j'etais constamment a le garder; je le veillai toutes les nuits. Un
+matin, le medecin venait de faire sa visite accoutumee. Il avait
+remarque un grand changement en lui; des symptomes facheux s'etaient
+manifestes; ses traits etaient visiblement alteres. Alexis se tourna
+vers moi, souleva peniblement sa tete appesantie et s'efforca
+vainement de parler; ses regards inquiets m'interrogerent; il me
+sembla qu'il me disait: "Tu as oublie ta promesse... Et moi qui avais
+compte sur ton amitie!...--J'y vais, j'y vais!" Je ne dis que ce
+mot, et j'etais parti comme un trait. En entrant chez le cure de
+la paroisse, je me sentais combattu entre le sentiment de la piete
+fraternelle et je ne sais quelle mauvaise honte. "Monsieur, lui
+dis-je, j'ai un ami dangereusement malade; il m'a demande de vous
+aller chercher: je n'ai pu qu'obeir; car le voeu d'un ami, et surtout
+d'un ami mourant, est une chose sacree." Nous nous dirigeames vers la
+maison du pauvre malade; j'introduisis le pretre dans la chambre, et
+je les laissai seuls.
+
+"Apres une demi-heure d'attente, je fus rappele; une ceremonie
+religieuse se preparait. J'etais debout au pied du lit. Au moment
+ou elle commenca, je deliberais en moi-meme si je garderais la meme
+attitude. Mais si je me comporte ainsi, ne vais-je pas blesser le
+coeur de mon ami?... Je n'hesitai plus; mon genou orgueilleux flechit,
+et il resta ploye pendant tout le temps que le pretre fit les onctions
+sacrees. Et cependant, a quoi pensais-je dans un tel moment?... A
+prier?... Helas! je n'en avais plus le souci; j'etais a me demander
+comment un esprit aussi distingue que l'etait Alexis put etre dupe
+de semblables momeries. Telles etaient les detestables pensees qui
+m'obsedaient; voila en quel abime j'etais tombe, o mon Dieu!...
+
+"Il ne restait plus qu'a accomplir une derniere ceremonie, la plus
+importante de toutes. Le pretre ouvrit une boite d'argent; il en tira
+avec respect une hostie consacree, et la presenta au malade, qui
+recueillit un reste de forces et se souleva pour recevoir son Dieu. Je
+le regardai. Oh! comment rendre l'impression dont je fus saisi a son
+aspect? Ses mains s'etaient jointes, et elles s'eleverent au ciel, et
+ses yeux aussi. Comme une glace limpide, ils reflechissaient les plus
+belles vertus, la foi, l'esperance et l'amour... Je baissai la tete:
+un sentiment inconnu, nouveau, avait traverse mon esprit; penetre
+d'admiration pour mon ami, j'en etais venu a rougir de moi-meme.
+
+"Apres que le cure se fut retire, Alexis me tendit la main; je
+l'arrosai de mes larmes. "Mon ami, dit-il, je te remercie; je n'avais
+pas attendu moins de toi!..." Et, apres une courte pause, il ajouta:
+"Je suis heureux maintenant!" Qui pourrait produire l'accent avec
+lequel il prononca ses paroles? ... Ce n'etait pas l'accent d'un
+homme, non: si les anges ont une langue pour exprimer leurs pensees,
+c'est ainsi qu'ils parlent. "Je suis heureux!" Pauvre jeune homme! Et
+il se voyait mourir a la fleur des ans, lui, dote des dons les plus
+precieux de l'esprit et du coeur, lui, cheri de ses amis, adore de sa
+famille! et il mourait loin de celle-ci, il mourait lentement, dans
+des souffrances aigues! Qui donc pouvait lui inspirer des sentiments
+semblables?... Qui?... A la foi seule il appartient de repondre a
+cette question.
+
+"Et la religion qui opere un tel prodige serait-elle donc un jeu
+d'enfant?... Non, me disais-je, elle est reellement divine... Il
+pressentait ce qui se passait au dedans de moi, et il m'interrogea
+d'un regard; je lui avouai tout en fondant en larmes. "Mon Dieu,
+s'ecria-t-il, je vous benis! C'est maintenant que je puis le dire en
+toute verite et dans l'effusion de mon coeur: Je suis heureux!"
+
+"Pendant la premiere periode de sa maladie, la douleur arrachait a
+Alexis d'assez frequentes marques d'impatience; maintenant, pas un
+murmure, pas une seule plainte. Il semblait que le Dieu qui venait
+de descendre dans son sein y eut depose un tresor de douceur, de
+resignation et de paix. Ainsi se passerent ses derniers jours.
+Vous n'exigerez pas, monsieur, que je m'etende davantage sur cette
+douloureuse catastrophe. Helas! quand je m'y porte par la pensee,
+les paroles me manquent pour rendre ce que je sens; je ne sais plus
+m'exprimer que par mes larmes."
+
+L'officier s'etait tu, sa tete s'etait inclinee sur sa poitrine. Je
+respectai son silence. Il reprit la parole et continua:
+
+"Apres que nous lui eumes rendu les derniers devoirs, au retour de la
+ceremonie funebre je m'enfermai dans ma chambre et j'y restai jusqu'au
+soir. A l'entree de la nuit j'allai chez le cure. "Monsieur, lui
+dis-je en entrant, je viens vous remercier...--Et de quoi donc?
+interrompit-il avec un accent gracieux; je n'ai fait que mon devoir;
+c'est la une des fonctions les plus essentielles de notre ministere,
+et une des plus douces aussi quand nous trouvons des ames disposees
+a l'accueillir comme l'etait votre ami. Oui, j'en ai la ferme
+conviction, nous pouvons compter en lui un protecteur dans le
+ciel----Monsieur, c'est a moi plutot a vous remercier... Je vois que
+vous ne soupconnez pas le veritable motif qui m'amene ici... Pendant
+que vous administriez les derniers sacrements a mon ami, j'etais la
+(vous vous le rappelez peut-etre) a genoux au pied de son lit. J'etais
+tombe a terre incredule; je l'ai vu communier et je me suis releve
+chretien. Chretien! qu'ai-je dit? Ah! je ne le sens que trop, je suis
+indigne de porter un si beau nom.--Je puis des ce moment vous le
+donner, ce nom," dit le pretre; et me serrant tendrement entre ses
+bras: "Oui, mon frere! mon cher frere! quiconque veut sincerement
+revenir a Dieu, celui-la est reellement et dans toute la force du
+terme un chretien.--Maintenant, mon Pere, j'avais un second but en
+venant vous voir. J'ai prepare ma confession tout a l'heure, et je
+vous prie de m'ecouter--Et, sans attendre de reponse, j'etais tombe
+a ses pieds. Que vous dirai-je de plus, monsieur! De ce jour date ma
+conversion..."
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+17.--TEL EST PRIS QUI CROYAIT PRENDRE.
+
+O Jesus! on me demande de parler, de dire comment je suis redevenu
+chretien. On m'affirme que c'est pour la gloire de votre Sacre
+Coeur... Des lors, comment resister?... Je parlerai donc; et puissent
+beaucoup de pecheurs que je connais, qui sont mes amis, dont l'ame
+m'est infiniment chere, se convertir comme moi!
+
+De ma premiere enfance il ne me reste que des souvenirs tres vagues;
+cependant je vois toujours une grande image qui surmontait la statue
+de la Vierge, et devant laquelle ma mere me faisait prier: c'etait
+Jesus montrant son Coeur. Cette image me fascinait en quelque sorte,
+parce que ma mere me disait: "Jesus te voit, et si tu n'es pas sage,
+il te chassera de son Coeur." Le soir de ma premiere communion, quand,
+selon la coutume, nous nous agenouillames pour la priere en famille,
+je promis bien a Jesus de l'aimer toujours: en retour, je lui demandai
+de me garder dans son Coeur... Mais, helas! les passions l'emporterent
+bientot, je le dis pour l'instruction des jeunes gens; je fus victime
+de ces deux fleaux terribles qui, de nos jours, les font mourir
+presque tous a la vertu et a l'honneur: les mauvaises compagnies et
+les lectures dangereuses. A vingt ans, j'etais le premier debauche de
+ma ville natale.
+
+Pendant trente ans, j'ai entasse crimes sur crimes.... Je fus soldat,
+et Dieu sait la vie que j'ai menee!... On m'envoya en Afrique a cause
+de ma mauvaise conduite. N'osant plus me montrer a ma famille, j'y
+restai longtemps; il fallut revenir cependant. Que faire? Me voila
+ouvrier errant, cherchant de l'ouvrage de ville en ville, oblige
+parfois de tendre la main, couvert de honte. J'etais descendu aux
+derniers degres de l'impiete; je me trainais dans la fange des
+passions. Ah! je rougis en ecrivant ces lignes. Mais c'est pour la
+gloire de votre Sacre Coeur, o Jesus!...
+
+Paray-le-Monial, comme par hasard, se trouve sur ma route. La
+ville etait en fete; des oriflammes brillaient aux fenetres; des
+arcs-de-triomphe etaient dresses; une foule immense remplissait les
+rues; l'air retentissait d'un chant qu'il me semble entendre encore:
+"Dieu de clemence, o Dieu vainqueur!..." Surpris, je m'adresse a une
+pauvre femme:
+
+--Qu'est-ce donc, lui demandai-je?
+
+--Comment! vous ne savez pas? C'est le grand pelerinage...
+
+--Ah!... quel pelerinage? pour quoi faire?
+
+--Mais pour honorer le Sacre Coeur de Jesus!
+
+--Le Coeur de Jesus! ou est-il donc? Peut-on le voir?...
+
+--Vous savez bien que non; mais il s'est manifeste a une religieuse de
+la Visitation, a la Bienheureuse Marguerite-Marie; il lui a recommande
+de le faire honorer par les hommes.
+
+--Ou est-elle, votre Visitation?
+
+Et, sur les indications de la pauvre femme, je me dirige de ce cote:
+tous les sarcasmes, lus dans les journaux de cabarets contre les
+pelerinages, me revenaient a l'esprit; je regardais avec ironie ces
+hommes qui marchaient gravement, une croix rouge sur la poitrine; et
+malgre tout cela, j'eprouvais une certaine emotion. En passant a cote
+d'un groupe de jeunes gens, je fus meme frappe de ces paroles:
+
+ Pitie, mon Dieu! pour tant d'hommes fragiles
+ Vous outrageant sans savoir ce qu'ils font!
+ Faites renaitre en traits indelebiles
+ Le sceau du Christ imprime sur leur front.
+
+J'arrive a la Visitation; je veux penetrer dans la chapelle; mais elle
+etait pleine.
+
+En attendant que la foule se fut ecoulee, je regardais autour de moi;
+a quoi pensais-je? Je ne m'en rends pas compte. Mes regards sont
+attires par de grands tableaux en toile blanche sur lesquels des
+inscriptions etaient gravees en lettres rouges. Je lis: _Promesses
+de Notre-Seigneur Jesus-Christ a la Bienheureuse Marguerite-Marie_.
+Je passe d'un tableau a l'autre, c'etaient des phrases absolument
+vides de sens pour moi..., des mots auxquels je ne comprenais rien:
+grace, ferveur, misericorde, tiedeur, perfection!... Mais tout a coup
+une ligne me frappe:
+
+_Je donnerai aux pretres le talent de toucher les coeurs les plus
+endurcis_.
+
+Toute mon impiete me saisit. Toucher les coeurs les plus endurcis!
+Voila ce qu'ils ecrivent!... Eh bien! nous verrons... Pourquoi ne pas
+essayer? Prenons-les au mot. Demandons un pretre... Quelle parole
+pourra bien lui etre inspiree pour toucher un coeur endurci comme
+celui-la?... Et je ricanais en me frappant la poitrine.
+
+Au meme moment, une religieuse passait a cote de moi; je me retourne
+brusquement:
+
+--Je voudrais parler a un pretre, a un pretre de Paray-le-Monial.
+
+Elle m'introduit dans une petite chambre dont les murs, blanchis a la
+chaux, portaient des inscriptions noires; je n'y fais pas attention.
+J'avais ma fameuse phrase comme une arme invincible contre tous les
+pelerins du monde! et je repetais en riant: _Je donnerai aux pretres
+le talent de toucher les coeurs les plus endurcis._ Que va-t-il me
+dire?
+
+Bientot, un pretre entre. Nous sommes en face l'un de l'autre.
+Quelques secondes s'ecoulent... Il me regarde, attendant que je lui
+parle. Moi, je n'avais dans tout mon etre que l'impiete et l'ironie;
+et pourtant un tremblement passager me saisit. Le pretre s'en
+apercoit:
+
+--Eh bien! mon ami, me dit-il.
+
+Ce seul mot me rend tout mon aplomb et toute mon arrogance.
+
+--Votre ami!... Ah! vous ne me connaissez guere. Je n'ai pas la foi,
+moi! Je ne crois pas un mot de tout ce que vous me dites, et de tout
+ce que vous ecrivez. Appelez-moi excommunie, mecreant, paien, tout ce
+que vous voudrez; mais votre ami! a d'autres...
+
+Longtemps je lui parle sur ce ton. La phrase lue sur le tableau blanc
+retentissait a mes oreilles avec l'ironique question: "Que va-t-il me
+dire?" Le pretre etait devenu pale; mais pas un geste d'indignation
+ne s'etait manifeste en lui. Sans repondre a mes propos impies, il me
+fait de nombreuses questions. Je riais... il le voyait bien; mais
+il ne comprenait pas le signe de tete qui accueillait toutes
+ses demandes, et qui voulait dire: "Ce n'est pas cela!" J'etais
+vainqueur... je triomphais. J'allais eclater de rire et lui avouer
+tout... quand, soudain... ah! j'en fremis encore:
+
+--_Mon ami, avez-vous toujours votre mere?_
+
+Dieu! quelle reaction se produit en moi! Coeur de Jesus, vous
+m'attendiez la! Mon coeur se fond: les larmes jaillissent; mon corps
+tremble.
+
+--Ma mere! vous me parlez de ma mere! Mais c'est vrai!... le
+Sacre Coeur de Jesus!... Oh! je vois l'image devant laquelle je
+m'agenouillais petit enfant, a cote de ma mere! ... Je relis ces
+lignes que sa main mourante m'a ecrites, malheureux! auxquelles je
+ne fis presque pas attention: "Mon enfant, je t'ecris de mon lit
+d'agonie; je meurs du chagrin que tu m'as cause; mais je ne te maudis
+pas, parce que j'ai toujours espere que le Sacre Coeur de Jesus te
+convertirait." Oh! ma mere!... Tenez, Monsieur, j'avais lu a l'entree
+de la chapelle que le Coeur de Jesus donnait aux pretres le talent de
+toucher les coeurs endurcis. J'etais venu pour savoir ce que vous me
+diriez, pour me moquer de vous. Je le sens; vous m'avez converti.
+
+Le pretre etait tombe a genoux. Il priait et il pleurait.
+
+Quand j'entrai dans le sanctuaire du Sacre Coeur, ce fut pour aller me
+prosterner dans un confessionnal. Ce fut, quelques jours apres, pour
+m'approcher de la Table sainte.
+
+Et maintenant, que tout cela soit pour la gloire de votre Sacre Coeur,
+o Jesus!
+
+--Pretres! aimez le Sacre-Coeur, et vous convertirez des ames.
+
+Meres de famille qui pleurez sur les egarements de vos fils, priez
+pour eux le Sacre Coeur de Jesus."
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+18.--COMMENT ON OBTIENT ON MIRACLE.
+
+Il y a quelques annees,--c'est un missionnaire qui raconte le
+fait,--j'avais dit en chaire quel es enfants pieux pouvaient convertir
+leur famille. Dieu permit qu'une enfant innocente et pure se trouvat
+dans mon auditoire; son pere et sa mere l'aimaient comme une fille
+unique qui doit heriter d'une grande fortune; c'etait leur bonheur,
+leur joie, leur amour. Le lendemain, pres du saint tribunal, je vis
+une enfant agenouillee comme un ange; je l'ecoutai. La pauvre enfant
+ne pouvait parler, les sanglots etouffaient sa voix, elle avait les
+larmes aux yeux.
+
+--Mon pere, vous avez dit que les enfants sages qui avaient une foi
+vive convertiraient leur pere et leur mere. Depuis que je vous ai
+entendu, j'ai prie, j'ai pleure, mon pere et ma mere ne sont pas
+convertis.
+
+--Mais, ma pauvre enfant, ce miracle, je vous le promets. Il
+s'accomplira, pourvu que votre foi soit constante. Et j'ajoutai: "Je
+vais vous preparer moi-meme a la premiere communion."
+
+Elle revint les jours suivants, le temps passa bien vite. La pauvre
+enfant disait toujours:
+
+"Mon pere, le miracle ne se fait pas; mes parents ne sont pas meme
+venus vous entendre."
+
+La veille de la communion arriva. Apres avoir recu l'absolution, la
+pieuse enfant se releve heureuse. Elle ne parlait pas; dans le chemin
+elle rencontre une de ses jeunes compagnes et parentes, qui l'embrasse
+avec effusion et lui dit:
+
+"Quel bonheur! mon pere et ma mere doivent communier demain avec moi."
+
+Alors la pauvre enfant devint triste, et ses yeux se mouillerent
+de larmes. Son pere et sa mere l'attendaient cependant, et ils se
+disaient:
+
+"Comme elle va etre heureuse!"
+
+A la vue de ses yeux gonfles par les pleurs, la mere la presse sur son
+coeur et lui dit:
+
+--Mon enfant, tu nous avais annonce que tu serais si heureuse la
+veille de ta premiere communion!
+
+--Ma mere, je suis malheureuse aujourd'hui.
+
+Et le pere, temoin muet de cette scene, ne put s'empecher de verser
+des larmes et de dire:
+
+"Mon Dieu! que faut-il donc pour la rendre heureuse?"
+
+Aussitot l'enfant quitte les bras de sa mere, se jette dans ceux de
+son pere en s'ecriant:
+
+--O pere! si vous vouliez!
+
+--Mais, ma fille, nous ne vivons que pour toi; dis-moi, que faut-il
+faire?
+
+--C'est vous qui etes la cause de ma tristesse.
+
+--Nous? repond la mere.
+
+--Moi? repond le pere etonne.
+
+--Helas! reprit l'enfant. J'etais heureuse il n'y a qu'un moment; mais
+ma cousine est venue me dire:
+
+--Tu ne sais pas, Berthe? mon pere et ma mere communient demain avec
+moi. Alors je me suis dit pendant le chemin: "Et moi, demain, je serai
+donc heureuse toute seule!"
+
+Le pere et la mere n'y tinrent plus; les larmes coulerent de leurs
+yeux. Ils embrasserent cet ange, et lui dirent:
+
+"Oui, demain, tu seras seule; mais dans quelques jours tu
+renouvelleras. Alors nous serons heureux tous les trois."
+
+Le surlendemain, ajoute le missionnaire, l'enfant triomphante
+m'amenait son pere et sa mere en me disant:
+
+"Mon Pere, vous aviez raison, le miracle est fait; nous serons, dans
+quelques jours, tous les trois unis a la Table sainte et tous les
+trois heureux sur la terre."
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+19.--LE MARQUIS D'OUTREMER.
+
+Le marquis d'Outremer etait un vrai philanthrope. Il ne s'amusait pas
+a fonder ces oeuvres qui ne figurent guere que sur le papier et qui
+servent surtout a obtenir des decorations a leurs fondateurs. Il
+vivait de tres peu, et ce qu'il eut pu employer de son superflu,
+il preferait le donner aux pauvres, qu'il aimait, qu'il visitait
+assidument, qu'il soignait lui-meme. Car, dans sa jeunesse, il avait
+etudie la medecine, et le titre de docteur ne lui paraissait pas
+messeant a cote de celui de marquis. Son defaut, c'etait d'etre non
+seulement incredule, mais impie.
+
+Il avait une fille unique. Bien qu'il fut veuf et qu'il l'aimat avec
+une extreme tendresse, Eudoxie, quand elle eut atteint ses vingt-cinq
+ans, ayant manifeste le desir de se faire Soeur de Chante, le marquis,
+chose etonnante pour un libre-penseur, n'y avait mis aucun obstacle.
+Il s'etait contente d'eprouver la vocation d'Eudoxie par quelques mois
+d'attente. Il avait consulte les directeurs de sa fille, et sa fille
+etait devenue fille de Saint-Vincent de Paul. Depuis un an, on l'avait
+chargee de la pharmacie, a l'hopital civil de Castres.
+
+Pendant le cholera, il passa bien des jours et des nuits, cote a cote
+avec des pretres, au chevet des malades. Jamais il n'entrava leur
+ministere; car, disait-il, il ne faut pas enlever au pauvre monde ses
+consolantes illusions. Mais le devouement de ces bons pretres,
+egal, sinon superieur au sien, n'entama pas seulement son Credo de
+libre-penseur.
+
+Un matin du mois de janvier, il revenait de chez l'une de ses plus
+pauvres pratiques. Le froid etait vif et le verglas si glissant qu'il
+eut fallu des patins pour cheminer d'un pied sur a travers les rues de
+la ville.
+
+Notre marquis-medecin glissa. En cherchant a se retenir, il se donna
+une entorse. Outre le verglas, il faisait un affreux brouillard, de
+sorte que notre homme gisait presque inapercu au coin d'une borne.
+Tout a coup, de dessous une porte cochere, sortit une bonne laitiere,
+alerte et robuste, comme on l'est a la campagne.
+
+"Eh! c'est vous, monsieur le marquis? dit-elle au pauvre
+patient.--Comment me connaissez-vous, ma pauvre femme?--Comment je
+vous connais? Mais qui ne connait pas dans le quartier M. le marquis
+d'Outremer?... Eh! qu'est-ce donc qui vous est arrive?" Le marquis
+raconta son accident. Elle saisit le marquis et se mit en devoir de le
+porter elle-meme jusque chez lui. Par ce brouillard et ce verglas, il
+y avait une bonne demi-heure de la borne a l'habitation du marquis.
+
+Pour oublier ce qu'il souffrait, le porte dit a la porteuse:
+"Qu'est-ce que je puis faire pour vous? je vous promets de le faire,
+si ce n'est materiellement impossible.--Monsieur le marquis, vous etes
+pris. Ce que vous pouvez faire pour moi? Franchement, je ne croyais
+pas avoir jamais l'occasion de vous le dire. Mais c'est de demander
+un pretre, de l'ecouter avec votre coeur et de devenir bon chretien.
+Savez-vous que c'est un vrai scandale de voir un brave homme tel
+que vous du meme parti, en religion, que les debauches et les
+partageux?--Vous etes saint Jean bouche d'or, laitiere. Mais j'ai
+promis; je tiendrai. Je ferai venir un pretre. A lui, par exemple, de
+me convaincre. J'assure d'avance que la besogne sera rude.--Et moi, je
+promets qu'elle sera douce."
+
+Quand un homme loyal comme le marquis consent a entendre la parole de
+Dieu, qu'il ne se raidit point contre elle, sa defaite est certaine,
+cette bienheureuse defaite qui vaut mieux que toutes les victoires.
+"Voyez-vous, disait-il a l'abbe Antoine, a leur seconde entrevue
+seulement, c'est une permission de Dieu que l'on m'ait extorque cette
+promesse, sans cela j'etais capable de mourir dans mon impiete.
+Pourquoi? Je n'en sais rien. Par esprit de contradiction."
+
+Vous peindrai-je la joie et la reconnaissance de Soeur Eudoxie? Elle
+ne put qu'ecrire a la bonne laitiere. Mais elle le fit avec une
+eloquence qui ravit et en meme temps confusionna la pieuse femme.
+
+Quant au marquis, il ne tarissait pas. Lui qui avait toujours tant
+aime les oeuvres de misericorde, il semblait qu'alors seulement il en
+eut decouvert l'esprit, la raison d'etre, la celeste origine, et ce
+baume qui, d'un coeur compatissant et chretien, coule a la fois sur
+les plaies du corps et sur les plaies de l'ame, et semble, remontant
+vers sa source, inonder le bienfaiteur lui-meme d'une suavite celeste.
+"C'est pourtant a vous que je dois tout cela, disait-il. Que puis-je
+faire pour vous?--Oh! monsieur le marquis, est-ce que la joie de
+ramener une ame a Dieu n'est pas une assez riche recompense, surtout
+quand il s'agit d'une aussi belle ame?"
+
+Un matin, la pauvre laitiere vint trouver le marquis. Elle etait
+troublee et tenait une lettre a la main. "Eh bien, oui, dit-elle, si
+vous voulez me remercier, priez Dieu pour mon pauvre garcon qui est
+soldat en Afrique, et qui m'ecrit des choses navrantes... Je crains
+bien qu'il ait perdu la foi." Le marquis pria.
+
+Soeur Eudoxie, de Castres fut envoyee a Toulouse, a l'hopital
+militaire. L'hopital etait comble. Depuis huit jours, il etait arrive
+d'Alger un nombre considerable de soldats malades. Soeur Eudoxie les
+soignait de son mieux. Elle en remarqua un entre autres, tres jeune,
+au sourire triste et doux: il etait mine par les fievres d'Afrique...
+Autre chose encore le devorait.
+
+Avec ce tact exquis de la Soeur de Charite, qui est presque le tact
+d'une mere, Soeur Eudoxie vit qu'il y avait la une blessure; que cette
+blessure s'envenimait en devenant secrete, que la confiance peut-etre
+allait la guerir.
+
+Un jour, tout naturellement, et sans que Soeur Eudoxie le lui
+eut demande, le soldat lui raconta son ame. Il avait ete eleve
+chretiennement. Sa mere n'etait pas seulement pieuse: c'etait une
+sainte.
+
+Enfin, Soeur Eudoxie apprit le nom du jeune soldat. C'est dire qu'elle
+redoubla d'efforts pour le ramener a Dieu. Il y avait la une dette de
+reconnaissance filiale a acquitter.
+
+Un jour, elle aborda le malade en ces termes: "Je connais votre mere,
+la bonne, l'ardente, la pieuse, la charitable Mme X... Elle a sauve
+mon pere doublement: son corps, d'abord, puis son ame. Je voudrais
+essayer de me liberer envers elle. Vous seul pouvez m'en fournir
+les moyens: faites comme mon pere. Je ne dirai pas de vous rendre a
+l'aveuglette, mais de consentir a ecouter un bon pretre." Jacques, que
+les raisonnements avaient trouve insensible, se laissa emouvoir.
+
+Une fois le bon pretre a son chevet, une fois cette voix entendue,
+au fond de laquelle Jacques ne pouvait meconnaitre la sincerite, la
+tendresse, la vraie charite, l'obstacle fut leve. Il revint a Dieu du
+fond du coeur.
+
+Jacques converti, le calme de son ame reagit sur son corps. La fievre
+tomba. Et il eut vite son conge de convalescence.
+
+Oh! quelles douces larmes coulerent de tous les yeux, lorsqu'il
+retrouva sa mere et le marquis! Et avec quels transports d'amour ils
+benirent ensemble les misericordes divines! ...
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+20.--LA PLUS GRANDE VICTOIRE D'UN VIEUX GENERAL.
+
+Deux annees environ avant sa mort, arrivee le 24 fevrier 1845, le
+general Bernard, marechal de camp de gendarmerie en retraite, membre
+honoraire de la societe de Saint-Francois-Xavier, aborde, peu
+d'instants avant la reunion, le directeur des freres des Ecoles
+chretiennes, et lui frappant sur l'epaule avec une rudesse amicale:
+
+"Tenez, cher Frere, lui dit-il, je suis un vieux gredin, un pas grand'
+chose.
+
+--Allons donc, avec cette figure, vous, un brave dont le sang a coule
+sur nos glorieux champs de bataille, vous ne sauriez etre ce que vous
+dites; si vous vous accusiez d'etre un retardataire vis-a-vis du grand
+general de la-haut, a la bonne heure; mais vous lui reviendrez un jour
+ou l'autre, et plus tot que vous ne pensez, peut-etre.
+
+--Franchement, les conferences de notre Societe, ce que je vois ici
+comme ce que j'entends, tout cela me remue. Mais... c'est que...
+c'est que... pour en finir, il y a la confession, et, comme on dit au
+regiment: c'est le _hic_; une batterie a enlever me ferait moins
+peur!
+
+--Peur d'enfant, mon general! La confession n'est un epouvantail que
+de loin et pour ceux qui ne la connaissent pas. Elle ressemble a ces
+pretendus fantomes dont se sauvent les poltrons, et sur lesquels il
+suffit de marcher pour qu'ils s'evanouissent; ou mieux encore, c'est
+comme une medecine qui parait amere au premier abord et qu'on trouve
+de plus en plus douce a mesure qu'on la goute, sans compter qu'elle
+guerit infailliblement le malade... qui veut guerir. Essayez
+seulement, et vous m'en direz des nouvelles.
+
+--Hum ... hum ... A la maniere dont vous en causez, on croirait qu'il
+s'agit d'une partie de plaisir, de quelque friandise delicieuse a nous
+proposer! Et pourtant ... cette medecine, dont vous me faites une
+peinture si seduisante, me parait encore a moi une vraie medecine, une
+medecine d'autrefois, noire et effrayante... Mais voila la seance qui
+commence, le commandant monte au fauteuil; aux armes et chacun a son
+poste! et moi dans ma guerite, c'est-a-dire, dans mon coin.
+
+A quelques semaines de distance, une apres-midi, le Frere directeur
+voit entrer dans la salle commune le general, tout radieux, et qui
+accourt lui presser les mains avec force:
+
+"Oh! cher Frere! s'ecrie-t-il, une bonne poignee de main; et tenez,
+il s'en faut de peu que je vous embrasse! je suis si heureux! plus
+heureux que le jour ou j'ai recu la croix, et ce n'est pas peu dire.
+Je crierais volontiers, comme ce jour-la: Vive l'empereur! Savez-vous
+ce que j'ai fait ces jours-ci?
+
+--Non, mais je le soupconne a vos regards, repondit le Frere en
+souriant.
+
+--Juste! Vraiment oui, j'ai fait le grand pas! tous les anciens
+comptes regles! Au diable le vieil homme! Oui, cher Frere! j'ai suivi
+votre conseil; je me suis confesse. Et que vous aviez bien raison:
+Ca n'est effrayant qu'a distance et pour des poltrons! Il suffit
+de commencer, et ensuite rien de plus facile, grace a ce bon cure.
+Voyez-vous, a mesure que je parlais, je sentais comme un poids qu'on
+m'otait par degres de dessus la poitrine; ou encore, j'etais comme
+un homme qui rejette un poison qui lui tournait sur le coeur et sent
+rapidement la sante revenir! J'ai rajeuni de trente ans; pour un rien
+je m'envolerais au plafond; mais soyons sages et n'oublions pas que
+nous avons des cheveux blancs: ne faisons pas rire vos ecoliers, qui
+pourraient nous voir a travers les carreaux. Une fois encore, cher
+Frere, je vous remercie, car a votre conseil vous aurez joint, je n'en
+doute pas, les prieres.
+
+Le bon Frere etait presque aussi heureux que le general, et l'emotion
+de sa parole le prouva bien a celui-ci.
+
+Le brave militaire, des lors, n'en fut que plus assidu aux reunions
+de Saint-Francois-Xavier, qu'il edifiait par sa presence et qu'edifia
+davantage encore le recit de sa mort.
+
+Le general, apres avoir accompli avec calme et recueillement tous les
+devoirs du chretien, ordonna, avant que le pretre se fut eloigne,
+qu'on fit venir toute sa famille. Celle-ci arriva tout en larmes, et
+chacun se mit a genoux dans la chambre mortuaire. Il eleva alors la
+voix et dit: "Mes enfants, je vous remercie de toutes les preuves
+d'affection que vous m'avez donnees, et je vous prie de me pardonner
+les peines que j'aurais pu vous causer en cette vie."
+
+Apres un silence de quelques moments, interrompu par les sanglots des
+assistants, il reprit:
+
+"Vous tous que j'aime, je vous benis au nom du Pere, du Fils et du
+Saint-Esprit."
+
+Puis il inclinait la tete, pendant qu'un dernier et paternel sourire
+glissait sur ses levres. L'ame du juste etait devant Dieu.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+21.--LE BOUFFON ET SON MAITRE.
+
+Un riche seigneur avait a son service, suivant la coutume d'autrefois,
+un bouffon charge de le distraire par ses plaisanteries. Un jour il
+le fit habiller a neuf des pieds jusqu'a la tete, et lui mit en meme
+temps entre les mains une baguette de bouffon, en lui recommandant
+expressement de n'en faire present a personne, si ce n'est a un plus
+fou que lui. Le bouffon prit a coeur cet avertissement, et pour bien
+de l'argent il n'aurait pas donne sa baguette. Quelque temps apres il
+arriva que le seigneur tomba mortellement malade. Alors il s'appreta
+a faire son testament; mais, comme dans ses bons jours il s'etait peu
+occupe des pauvres et avait encore moins reflechi aux quatre choses
+supremes, c'est-a-dire a la mort, au jugement, au ciel et a l'enfer,
+il n'en fit pas plus alors que par le passe; il institua ses plus
+proches parents heritiers de tous ses biens; quant a des aumones ou
+d'autres dispositions charitables, il n'en fut point question. Pas un
+signe non plus pour la confession ni pour le saint Viatique.
+
+En attendant, on pleurait et on gemissait dans le chateau, a la pensee
+que le bon seigneur allait bientot quitter ce monde. Le bouffon,
+averti de ce qui se passait, courut droit a la chambre et au lit du
+malade, et lui demanda d'un air triste: "Maitre, j'apprends que vous
+allez partir? Est-ce vrai?--Oui, repondit le malade d'une voix a
+moitie brisee, oui, mon heure approche.--Ou voulez-vous donc aller?
+Les chevaux sont-ils deja equipes, la voiture est-elle deja attelee?
+Et vous, etes-vous tout pret a partir?--Je n'en sais rien.--Mais vous
+devez pourtant savoir a quelle distance vous allez, et combien de
+temps vous resterez dehors? Est-ce un mois, quinze jours, ou toute une
+annee?--Je n'en sais rien.--Mais au moins reviendrez-vous?--Ah!....
+peut-etre jamais!...--Ainsi, repondit le bouffon d'une voix severe et
+convaincante, avec un regard penetrant, vous faites un si grand voyage
+que vous ne savez pas meme si vous reviendrez, et vous ne faites pas
+un seul preparatif pour une route aussi longue et aussi dangereuse?
+Tenez, prenez la baguette de fou, ajouta-t-il en la posant sur le lit
+du malade, car vous etes un bien plus grand fou que moi!"
+
+Le malade commenca tout a coup a y voir clair; il reconnut, a sa
+honte, que le bouffon n'avait jamais dit une verite plus grande. Et
+alors, il fit distribuer beaucoup d'argent aux pauvres et se prepara a
+faire le voyage en chretien[8].
+
+[Note 8: Cette anecdote, deja ancienne, est rapportee par
+Guillaume Pepin, ecrivain ecclesiastique.]
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+22.--UN EPISODE DE LA REVOLUTION.
+
+Pendant la crise la plus furieuse de la Revolution, quand Robespierre
+etendait son sceptre de fer sur la France, quand Carrier se signalait
+par ses noyades a Nantes, Lebon par ses massacres dans le midi, et
+Javogues par ses fureurs dans le Forez, la fermete courageuse des
+saints missionnaires de ces pays persecutes ne se laissait point
+abattre; leur zele, au contraire, semblait acquerir de nouvelles
+forces a la vue des malheurs de ces contrees et des dangers qui
+planaient sur elles.
+
+Tandis que plusieurs confesseurs de la foi prodiguaient leur zele sur
+d'autres points du diocese, M. l'abbe Coquet, (mort en 1845 cure
+de Rozier-en-Donzy), avait choisi pour theatre de ses courses
+evangeliques le centre meme de la persecution, Feurs, capitale du
+Forez, et l'intrepide proscrit poursuivait sa mission sublime sous les
+yeux pour ainsi dire de Javogues. On ne saurait raconter en detail
+tous les actes d'heroisme, de devouement, de sainte audace, qu'il
+accomplit pendant cette periode de terrible memoire; mais l'histoire
+suivante en donne une bien haute idee, en meme temps qu'elle offre un
+exemple des plus etonnants de la misericorde divine.
+
+Un jour, un envoye extraordinaire se presente dans le lieu de retraite
+du saint missionnaire. "Une femme se meurt, s'ecrie-t-il, une femme
+bien pieuse, bien devouee, mais qui ne peut se resigner a mourir sans
+sacrements et qui exprime le plus vif desir de recevoir les secours
+d'un pretre pour obtenir le pardon de ses fautes ainsi qu'une mort
+tranquille."
+
+L'abbe, apres avoir ecoute l'envoye avec sa bienveillance ordinaire,
+s'empressa de promettre les consolations de son ministere, dont on
+reclamait l'assistance; mais a peine le premier courrier avait-il
+disparu, qu'un autre entre et s'ecrie: "Monsieur l'abbe, on vient de
+vous mander aupres d'une malade? Gardez-vous bien d'aller chez elle!
+Depuis longtemps les satellites de Javogues, qui vous epient, ont
+appris la maladie de cette femme, et ils ont decide entre eux de
+saisir le premier pretre qui se presentera. Reflechissez: si vous
+etes pris, au meme instant vous serez conduit a Feurs et dans les
+vingt-quatre heures execute."
+
+Il y avait en effet de quoi reflechir: mais quand le devoir parle
+au coeur d'un ministre de Dieu lui-meme, toute crainte est bientot
+dissipee, et la decision ne se fait pas attendre. "Quoi qu'il arrive,
+se dit l'abbe Coquet, le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis; je
+suis appele, il faut partir..."
+
+Le soleil n'etait pas encore couche; le charitable pretre attendit
+encore quelques instants, esperant, aide du ciel et des ombres
+naissantes de la nuit, parvenir plus surement a son but. Enfin le
+voila en marche; couvert d'habits de paysan, il s'avance dans la
+campagne. Tout est silencieux autour de lui: les patres ont deja
+regagne leurs chaumieres, et les craintes qu'on lui avait fait
+concevoir sont bien pres de s'evanouir dans son esprit rassure. Il
+s'approche de la demeure dont on lui a indique l'adresse; toutefois,
+avant d'entrer, il jette un dernier regard autour de lui, et lance des
+pierres dans les massifs d'arbres ou de verdure, afin de s'assurer
+si personne n'est en embuscade pour le surprendre; mais, en fait
+d'ennemis, il ne voit que quelques oiseaux effrayes qui sortent
+precipitamment de leur retraite ainsi troublee. Il se tourne alors
+du cote de la maison; la solitude de l'interieur rivalise avec la
+solitude du dehors. "C'en est fait, se dit-il en lui-meme, tout danger
+a disparu; on m'a trompe." Et, ouvrant la porte cochere, il traverse
+rapidement la cour.
+
+A peine a-t-il franchi le seuil, qu'un grand nombre d'hommes se
+jettent sur lui; les baionnettes l'enserrent dans un reseau de fer,
+et de toutes ces poitrines ou le coeur n'a plus de place s'echappent
+mille cris menacants: "Nous te tenons enfin, miserable! Assez
+longtemps tu nous as echappe; cette fois tu n'echapperas plus.--Il
+faut le fusiller a l'instant! crient les uns.--Non, disent les autres;
+a demain la guillotine! Conduisons-le a Feurs: les traitres et les
+brigands apprendront par sa mort ce qu'ils doivent attendre des vrais
+patriotes!" D'autres enfin ne s'en tiennent pas a ces brutalites
+et les rendent encore plus ameres par des imprecations, par des
+blasphemes.
+
+Durant cette terrible scene, l'abbe Coquet gardait un profond silence
+et faisait interieurement le sacrifice de sa vie. Cependant, a force
+de vociferations, de trepignements, d'agitation furibonde, les
+poitrines a la fin s'epuiserent, les cris cesserent. Le bon pretre
+saisit alors ce moment de calme pour adresser quelques paroles a cette
+horde sauvage. "Mes amis, leur dit-il, je ne suis ni un traitre ni
+un monstre, comme vous vous l'imaginez; je n'ai jamais rien fait
+d'hostile ni contre le gouvernement ni contre le pays. Tout mon role
+se borne a porter secours aux infirmes, aux malades, a les consoler
+dans leurs maux, a leur apprendre a bien mourir. Vous le voyez par
+cette femme qui languit sur son lit de douleur dans une chambre
+voisine. Je ne vous demande qu'une grace, c'est de me laisser lui
+porter les dernieres consolations. Vous ferez ensuite de moi ce que
+vous voudrez."
+
+Un pareil discours etait fait pour attendrir les coeurs les plus durs.
+"Va! s'ecrie apres un moment de silence un de ces forcenes, va! nous
+te tenons, tu ne nous echapperas plus."
+
+L'abbe Coquet entre donc dans la chambre de la malade; il apercoit en
+meme temps une fenetre donnant sur le jardin; il pourrait s'echapper
+par cette issue, mas il n'a garde d'en profiter. "Que je suis
+malheureuse! s'ecrie la malade en le voyant s'avancer vers elle, que
+je suis malheureuse d'etre la cause de votre captivite, peut-etre
+de votre mort! Mais j'avais trop besoin de vos secours au moment si
+redoutable de la mort... Ne craignez rien du reste; la sainte Vierge,
+que j'ai bien priee cette nuit passee et les nuits precedentes, m'a
+fait comprendre qu'il ne vous serait fait aucun mal. Veuillez donc
+entendre ma confession et m'administrer les derniers sacrements."
+
+Depuis un instant le pretre etait dans l'exercice de cet auguste
+ministere, quand les revolutionnaires, se ravisant, prennent la
+resolution d'entrer dans la chambre de la malade; ils voulaient
+empecher le pretre, leur captif, de s'echapper par la fenetre dont
+nous venons de parler. Mais aussitot entres, emus par tout ce qu'il
+y a de touchant dans l'administration des derniers sacrements, ces
+hommes naguere si farouches tombent subitement a genoux et semblent
+plonges comme dans une extase. D'autres arrivent, ils sont terrasses
+de meme. Le pretre, tout entier a ses fonctions sacrees, aux
+exhortations qu'il adressait a la malade, ne s'etait pas meme apercu
+de cette scene etrange.
+
+Les ceremonies terminees, l'abbe Coquet quitte le chevet de la
+mourante pour s'occuper de son propre sort. "Allons, mes amis, dit le
+genereux martyr en s'adressant a ses bourreaux, je suis a vous. J'ai
+fait mon devoir, disposez de moi, je ne crains rien; mon corps peut
+perir, mon ame est dans les mains de Dieu." Mais, o surprise! o
+merveilleux effet de la grace divine! lorsque la victime croit marcher
+au supplice, elle devient au contraire l'objet du plus beau triomphe
+que puisse ambitionner le coeur d'un pretre. Les bourreaux se taisent,
+les menaces sont bien loin deja des levres qui les ont proferees;
+la haine a fait place a l'amour, l'impiete a la foi, le crime au
+repentir. Tous ces tigres alteres de sang qui s'elancaient naguere sur
+le ministre de Jesus-Christ comme sur une proie, sont la a ses pieds,
+renverses, comme Paul sur le chemin de Damas, par une puissance
+invisible, et confessant a haute voix le Dieu qu'ils osaient
+persecuter dans la personne de son representant sur la terre. Le
+croirait-on? le chef de cette horde sanguinaire, l'organisateur de ce
+guet-apens etait le fils meme de la pieuse femme qui achevait en ce
+moment sa paisible et sainte agonie. Le miserable, loin d'adoucir, de
+consoler les derniers moments de sa mere, n'avait pas craint d'offrir
+en spectacle, a ses yeux qui allaient se fermer, les preparatifs d'un
+meurtre et du meurtre de son confesseur!...
+
+Mais la grace divine venait de toucher son coeur comme celui de ses
+complices. Les armes lui tombent des mains; a son tour il implore le
+pardon du pretre qui avait vainement sollicite sa clemence. Qu'on juge
+de l'emotion de ce dernier. Il benit Dieu en versant des larmes et
+recoit avec une joie inexprimable ces brebis perdues qui reviennent au
+bercail. Puis, apres avoir entendu les aveux des coupables, il fait
+descendre sur eux le pardon en prononcant les paroles sacramentelles,
+et tous ensemble redisent les bontes infinies du Dieu des chretiens
+pour lequel il n'est aucun crime sans misericorde, si le pecheur est
+penetre d'un vrai repentir.
+
+Tous se separent alors en se disant adieu comme des freres, et le
+missionnaire regagne sa retraite, le coeur debordant de consolation et
+de reconnaissance.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+23.--LE ZELE RECOMPENSE.
+
+Une personne tres pieuse avait un frere, etudiant en medecine, qui
+s'etait laisse entrainer par le torrent des mauvais exemples et avait
+renonce aux pratiques de la religion.
+
+Leur mere souffrait d'une maladie de langueur, qui la conduisait peu
+a peu au tombeau. Mais ce qui la desolait, c'est qu'elle se sentait
+impuissante a arreter le debordement d'impiete de son fils.
+
+La fille, qui comprenait l'etendue de la douleur de la pauvre mere, et
+voyait son malheureux frere courir ainsi a la damnation, s'approcha la
+veille de Noel du lit de la malade: "Maman, dit-elle, si je pouvais
+aller a minuit a la messe a Notre-Dame-des-Victoires, quelque chose
+me dit que l'Enfant de la creche m'accorderait la conversion de mon
+frere.--Ma pauvre enfant! qui t'accompagnerait? Je n'irai jamais plus
+avec toi a la messe de minuit.--Eh bien! mon frere.--Ton frere! y
+songes-tu? lui qui eprouve une si grande horreur pour l'eglise, qu'aux
+enterrements il ne veut pas entrer et attend a la porte, esperes-tu
+qu'il te conduirait?--J'essaierai de le decider.--Je ne demande pas
+mieux; mais je crains que ton eloquence comme tes caresses ne soient
+inutiles.
+
+L'etudiant en medecine recut de tres haut la proposition, qu'il appela
+saugrenue. Tant de colere cependant denote ordinairement un reste de
+foi, prisonniere de l'impitoyable libre-pensee.
+
+Sa soeur insista, et, vaincu par cette persistance, vers minuit,
+heure a laquelle un homme du monde n'aime pas a dire qu'il prefere
+se coucher, l'etudiant la protegeait sur le chemin de la messe et
+s'installait aupres d'elle pour la proteger au retour.
+
+La ceremonie fort belle de Notre-Dame-des-Victoires paraissait
+l'interesser; il regardait avec une sorte d'avidite ce spectacle
+oublie et ne s'ennuyait pas.
+
+Au moment de la communion, il fut fort etonne; tous defilaient pour se
+rendre a la sainte Table. On arriva a son rang, les voisins sortirent,
+sa soeur aussi. Il se vit seul. Le vide lui causa une impression
+etrange...
+
+Cependant sa soeur recevait l'Enfant-Jesus en la creche de son coeur
+et le rechauffait de l'ardeur de sa priere pour le jeune incredule.
+De son cote, le libre-penseur, pret a resister fierement aux
+sollicitations de tous les chretiens assembles dans l'eglise,
+succombait sous le poids de l'isolement ou l'avaient laisse ses
+quelques voisins; disons le mot: il eut peur.
+
+Un souvenir d'enfance domina son esprit, il tomba a deux genoux, et
+une explosion de sanglots sortit de sa poitrine...
+
+La jeune fille cependant revenait devotement; elle voit cette
+abondance de larmes, et son frere qui se penche a son oreille pour lui
+dire: Ma soeur, sauve-moi! Un pretre! je suis ecrase sous le poids de
+mon indignite! Un pretre! un pretre!
+
+Ce fut sa soeur qui eut a moderer l'impatience de ce neophyte. A
+l'issue de la ceremonie, le pretre fut trouve, et bientot le jeune
+homme embrassait sa mere, en lui disant: Je vous rends votre fils.
+
+On ne reposa point en cette belle nuit, pas plus qu'a la creche de
+Bethleem, et a six heures du matin tous deux etaient revenus a la meme
+place en l'eglise de Notre-Dame-des-Victoires.
+
+Au moment de la communion, tous quitterent leur rang pour aller a la
+sainte Table; l'etudiant les suivait. Une jeune fille restait seule
+prosternee a deux genoux, et le pave qui avait recu la nuit les larmes
+de repentir, recevait encore des larmes; mais c'etaient des larmes de
+joie.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+24.--SAGESSE ET FOLIE.
+
+Vers l'annee 18l0, vivait a Clermont en Auvergne un ouvrier serrurier,
+travailleur habile et courageux, mais qui malheureusement se livrait
+de temps en temps a quelques exces. A la suite d'un ecart de regime,
+qui l'avait rendu momentanement malade, il passa une nuit fort agitee:
+il eut un songe, dans lequel sa soeur qui etait morte en religion lui
+apparut, lui reprocha son inconduite, et le conjura de revenir aux
+sentiments dont leurs parents leur avaient toujours donne l'exemple.
+
+Cette apparition lui fit une telle impression qu'il se leva, se rendit
+a l'eglise la plus proche, et, comme elle etait encore fermee, il se
+mit a genoux sur les marches et attendit l'ouverture des portes; il
+entra alors, entendit la messe, s'adressa a M. le cure et revint de
+nouveau apres son repas. Pendant les deux jours suivants il fit la
+meme chose: le changement qui s'etait opere en lui parut si etrange
+que le maitre de l'auberge ou il logeait pensa qu'il avait affaire a
+un fou, et pria le medecin de venir examiner son locataire.
+
+Aux interrogations du medecin, l'ouvrier repondit: "Monsieur le
+docteur, je vous remercie de votre interet; mais je me porte bien;
+j'ai ete fou, il est vrai, je l'ai meme ete longtemps, mais je suis
+gueri; je le sens, Dieu merci; je me trouve en possession de mon bon
+sens, et puis j'ai un docteur que je vois tous les jours, et que je
+vais encore aller trouver; je vous demande la permission de ne pas
+en changer." Il revint a son auberge apres une derniere visite a
+l'eglise, paya sa note, fit son paquet et se mit en route pour Paris,
+ou, marcheur intrepide, il arriva en cinq jours; la il se remit
+courageusement au travail; debout avant le jour, il n'allait a
+l'atelier qu'apres avoir entendu la messe, et pendant une annee
+entiere il ne porta pas a ses levres une seule goutte de vin.
+
+Une autre epreuve l'attendait. Il s'etait fait une loi de ne pas
+travailler le dimanche, les railleries ne purent triompher de sa
+resistance. Patrons et ouvriers conspiraient contre lui; on lui
+remettait un travail soi-disant presse le samedi soir, il offrait de
+travailler la nuit, mais son offre etait repoussee; il fallait passer
+a la caisse et regler son compte, cela lui arriva dans douze ateliers.
+
+Ce fut alors qu'il rencontra une personne dont les sentiments pieux
+etaient conformes aux siens; il l'epousa, et se mit a travailler pour
+son compte. Dieu benit son travail et il parvint a se procurer une
+petite fortune.
+
+Etant alle dans une ville d'eaux thermales pour la sante de sa femme,
+le genereux chretien s'y fixa et pendant huit ans prit part a
+toutes les oeuvres charitables. Entre dans la conference de
+Saint-Vincent-de-Paul, il s'adonna de tout son coeur au soulagement
+physique et moral des familles qui lui etaient confiees, il ne
+remettait jamais d'un jour la visite a leur rendre et se montrait
+genereux a leur egard. Il s'enquerait, a la fin de chaque seance, de
+l'absence de ceux de ses confreres qui ne s'etaient pas presentes, et
+se chargeait avec bonheur de leur porter leurs bons pour eviter tout
+retard dans la delivrance des secours.
+
+Les souffrances ne lui furent pas epargnees; opere plusieurs fois
+de la cataracte sans succes, il etait presque aveugle, mais cette
+infirmite ne l'empechait pas de faire des courses nombreuses pour le
+service des pauvres, ou de se trouver devant la porte de l'eglise
+avant qu'elle ne s'ouvrit; c'etait une habitude qu'il ne perdit
+jamais; il servait a genoux six ou sept messes tous les jours. Il
+s'eteignit, il y a quelques annees, dans une maison de charite de
+Marseille au moment ou il se preparait a un acte de piete desire
+depuis longtemps: un pelerinage a Jerusalem. On a retrouve dans des
+lettres ecrites par lui des preuves que l'_Imitation_ etait sa
+lecture favorite.
+
+Ce fervent chretien merite d'etre cite comme un modele de parfaite
+conversion.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+25.--LE TERRIBLE ARTICLE.
+
+Lors de mon dernier sejour en Normandie, raconte un medecin bien
+connu, le maire d'une commune voisine de Caen, s'affichant depuis
+longtemps comme libre-penseur, devint malade de la poitrine. Sa femme
+et sa fille, personnes pieuses, voyant que son etat etait menacant,
+userent de toutes leurs industries pour obtenir qu'il laissat venir le
+pretre. A la fin, il leur dit: "Eh bien! soit, faites-le venir, votre
+cure; mais avertissez-le que je lui dirai son fait."
+
+Les deux pauvres femmes allerent trouver le cure de la paroisse, a qui
+elles rapporterent cette reponse. Il parut tres peu s'en effrayer, car
+il les pria d'annoncer sa visite pour le lendemain.
+
+Le lendemain donc il se rendit chez le malade, et fut immediatement
+introduit dans sa chambre. Il le trouva tenant a la main un journal.
+
+"Monsieur le cure, lui dit celui-ci a brule-pourpoint, vous me
+surprenez relisant la loi Ferry. J'en etais precisement a l'article 7.
+Que pensez-vous de cet article?
+
+--Je pense, repliqua le cure, apres un moment de reflexion, que vous
+en etes egalement a un article qui devrait vous preoccuper bien
+davantage.
+
+--Et cet autre article, quel est-il?
+
+--Je n'ose vous le dire.
+
+--Parlez, monsieur le cure, parlez; vous savez que je n'aime pas les
+mysteres. Et il appuya sur ce mot d'un ton tres significatif.
+
+--Puisque vous l'exigez, reprit le pretre, je parlerai, quoi qu'il
+m'en coute. Sachez donc que l'article auquel j'ai fait allusion,
+c'est... l'article de la mort." Et il se retira.
+
+Le libre-penseur savait bien qu'il etait gravement atteint, mais il ne
+se croyait pas si pres du moment fatal. La declaration du pretre le
+jeta dans la stupeur, et, grace sans doute aux prieres de son epouse
+et de sa fille, la stupeur produisit l'effroi, avec le desir de la
+conversion.
+
+Quelques jours apres, il faisait appeler le meme pretre et se
+reconciliait sincerement avec Dieu.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+26.--LE TROTTOIR.
+
+Vous ne sauriez concevoir le nombre et la variete des petits
+contentements que l'on eprouve dans la pratique de l'abnegation et de
+l'obligeance sur le trottoir, dans les grandes villes et surtout a
+Paris. Suivons celui-ci, qui est des plus etroits.
+
+Un insolent vous voit venir, et il indique par son attitude une
+certaine resolution a l'impolitesse. Vous descendez froidement, et:
+Passe sans obstacle, homme fort, je triomphe de toi et de moi!
+
+Un peu plus loin, une pauvre femme, mal vetue et bien modeste, vous
+voit venir aussi; deja elle cherche la place de son pied sur le pave
+glissant. Vite vous la devancez... Un hommage a la pauvrete, que tout
+le monde opprime ou dedaigne, est chose bien louable.
+
+Plus loin encore, le passage est scabreux: sur la chaussee, de
+la boue, des paveurs, un tombereau d'ordures suivi de plusieurs
+charrettes. Pour vous le peril et la souillure de la rue, pour les
+autres le trottoir. On a compris, et on vous salue avec un air
+d'admiration et de sympathique reconnaissance.
+
+Ah! nous oublions trop la fecondite merveilleuse des principes
+chretiens. Le moindre devoir rempli a des approximatifs imprevus qui
+naissent sous nos pas pour nous produire un surcroit de merite et un
+salaire de delicieux plaisirs! Vous ne vouliez etre que patient avec
+courage, vous devenez tout de suite bienveillant sans effort; puis
+votre bienveillance va se transformer en une sorte de vertu gracieuse
+qui determinera l'apparition d'une foule de charmants petits
+faits.--Le trottoir etait hier une arene ou votre orgueil subissait un
+pugilat onereux; aujourd'hui, c'est la plate-bande d'un jardin ou les
+fleurs s'epanouissent.
+
+Mon point de vue une fois accepte, je defie que l'on trouve une
+situation et un lieu plus commodes pour acquerir le gout du devoir
+et s'y fortifier petit a petit. Tout en allant a vos affaires, vous
+accomplissez, une multitude d'actes vertueux qui laissent derriere
+vous une precieuse semence. Avec le droit, vous semiez des cailloux;
+avec le devoir, vous semez de bons exemples. De plus, votre patience
+se fortifie, et vous faites la conquete de l'humilite, la plus belle
+des vertus.
+
+Il y a quelques annees, pour me rendre a mon bureau, je suivais chaque
+matin la rue du Four. Tres souvent j'y rencontrais un homme dont le
+vetement indiquait un ouvrier a son aise.
+
+Nous nous croisions. Je descendais toujours du trottoir. Lui recevait
+l'hommage et continuait toujours de son pas vainqueur.
+
+Un matin, la rue etait plus malpropre et plus obstruee que
+d'ordinaire. Il y avait vraiment du merite a ceder la belle place. Je
+voyais venir mon superbe ouvrier. Il crut que je ne m'executerais pas
+de bonne grace. Il souriait insolemment et se disposait a me faire
+obeir.
+
+Je me sacrifiai a propos, sans hesitation, mais non pas sans dignite.
+
+Cela le surprit. Il se retourna et me suivit des yeux, jouissant de
+mes difficultes avec un air de bravade.
+
+J'avais aussi tourne la tete; son orgueil imbecile se brisa contre
+un regard fixe et froid que je maintins sur lui pendant quelques
+secondes. Je sentis qu'il m'en garderait rancune.
+
+En effet, le lendemain, le surlendemain encore, il me parut courrouce.
+Une resistance de ma part lui eut ete bien agreable! Il l'attendit en
+vain.
+
+Un des jours suivants, la pluie se mit a tomber tout a coup. La rue du
+Four ressemblait a un de ces chemins vicinaux de la Brie pouilleuse,
+ou le paysan monte sur son ane ne se hasarderait pas l'hiver, par
+crainte d'y perdre sa monture.
+
+Les pietons, bien ou mal vetus, les marchandes de noix ou de
+maquereaux se remisaient sous les grandes portes. Quoique muni d'un
+parapluie, je fis de meme, et je me melai a un groupe de pauvres gens
+qui attendaient la fin de la giboulee en geignant.
+
+Mon homme etait la! Nous nous regardames du coin de l'oeil. Il
+paraissait de mechante humeur, et la pluie le contrariait evidemment
+plus qu'aucun de ses voisins.
+
+Je prononcai a son intention quelque phrase banale sur le temps.
+
+Il repondit, comme se parlant a soi-meme:
+
+--Oui, un joli temps, quand on est presse! Je suis attendu dans une
+maison, a cent pas d'ici, chez des bourgeois. Je voudrais y arriver
+propre, et il faut que je reste la. Je vais peut-etre manquer une
+bonne affaire.
+
+Je devinai que mon parapluie lui faisait envie, et me placant
+brusquement bien en face de lui:
+
+--Monsieur, lui dis-je en affectant une politesse souriante, si
+vous etes attendu dans le voisinage, prenez mon parapluie. Vous le
+renverrez par une domestique ou un concierge; il vous suffira de
+remarquer le numero de la maison en sortant d'ici.
+
+--Mais, monsieur, si j'allais garder votre parapluie? Vous ne me
+connaissez pas.
+
+--Si, si, je vous connais.
+
+L'ouvrier crut a une allusion sur ses arrogances passees envers moi.
+Il devint rouge. Je continuai du ton le plus aimable:
+
+--Je vous connais aussi bien que vous vous connaissez vous-meme, et je
+suis sur que vous me renverrez tout de suite mon parapluie. Le voila,
+partez vite.
+
+Il se laissa faire. Au bout de dix minutes, mon parapluie me revenait
+avec une bonne femme qui fit tres verbeusement la commission de
+reconnaissance.
+
+Je devais m'attendre a un changement radical dans les procedes de mon
+homme. Il guettait une premiere rencontre. Pour moi je tenais peu a
+une liaison au moins inutile. A la premiere rencontre, je passai vite.
+Il ne put que m'envoyer un beau salut, que je lui retournai par un
+geste tres civil: un salut d'egal a egal.
+
+A partir de cette minime obligeance dont j'avais honore son caractere,
+je remarquai que non seulement mon fier ouvrier descendait du trottoir
+a la hate pour me faire place, mais encore qu'il avait renonce a ses
+anciennes pretentions; car je m'amusais a l'etudier, et je le vis plus
+d'une fois, a distance, ceder le pas avec un empressement semblable au
+mien. Il se christianisait sans le savoir!
+
+Les lois de Dieu sont grandes! Le moindre acte impregne du sentiment
+chretien a quelquefois des consequences d'une etendue extraordinaire.
+Nous n'en sommes pas toujours temoins.
+
+Un dimanche, par un beau jour de mai, je me promenais de long en
+large sur la place Saint-Sulpice, en attendant la messe basse de neuf
+heures.
+
+Si peu que je fisse attention aux personnes qui passaient pres de moi,
+il m'etait impossible de ne pas voir le profond salut que venait de
+m'adresser un promeneur.
+
+Ai-je besoin de dire que c'etait encore mon ouvrier? Sa confortable
+toilette l'avait transforme!
+
+Precisement parce qu'il me parut dispose a la discretion, sinon au
+respect, je l'abordai.
+
+Il avait le sourire fin. Il parlait peu. Ses paroles n'etaient point
+oiseuses. J'usai les banalites de la conversation sans qu'il y
+repondit rien que des monosyllabes. Et puis je me tus.
+
+Le brave homme me declara alors que mon opiniatrete a descendre
+du trottoir, pour lui ceder la place, l'avait fort surpris, fort
+intrigue, et qu'en dernier lieu, alors qu'il me supposait irrite
+enfin par sa bravade tout directe, mon extreme obligeance au sujet du
+parapluie avait bouleverse son humble raison. Il me supposait un but,
+un motif. Il cherchait, il ne comprenait pas.
+
+--Comment vous appelle-t-on? lui dis-je.
+
+--Jean.
+
+--C'est un nom favorable. Monsieur Jean, autrefois le trottoir de la
+rue du Four etait pour vous l'instrument d'un orgueilleux despotisme.
+Chacun se sentait contraint de descendre a votre approche. Depuis que
+je vous ai prete mon parapluie...
+
+--Ma foi, monsieur, depuis l'histoire du parapluie, j'agis tout
+autrement. J'ai eu l'idee de faire comme vous! D'abord je suis
+descendu pour les femmes et pour les vieillards, petit a petit je suis
+arrive a descendre pour tout le monde; et, vous ne le croiriez pas!
+aujourd'hui, si quelqu'un me previent, cela me fait de la peine; il me
+semble que l'on a mauvaise opinion de moi, et que l'on me prend pour
+un homme d'un tres vilain caractere.
+
+--Eh bien, votre orgueil a fait place a l'esprit de douceur; vous vous
+etes ameliore; vous etes entre dans la bonne voie; peut-etre irez-vous
+loin dans cette voie ou l'on ne recueille que des plaisirs, tout en
+epurant et en grandissant son caractere. Mon but est atteint.
+
+--Mais qu'est-ce que vous y gagnez? Qu'est-ce que cela vous fait?
+
+Je lui montrai l'eglise. Il me repondit par une grimace. Un banc etait
+la. J'allai m'y asseoir. Sur un imperceptible signe amical, le
+brave Jean vint prendre place pres de moi, non sans rire sous cape,
+convaincu qu'il etait que j'allais le precher.
+
+Le precher! je n'aurais eu garde. Il y a temps pour tout. A chacun sa
+fonction, d'ailleurs. Mon neophyte etait un homme de quarante ans, un
+brave ouvrier; son instinct le portait au bien assez directement; avec
+lui il suffisait d'agir tres simplement.
+
+--Monsieur Jean, je vous montrais du doigt l'eglise, ou je vais aller
+entendre la messe tout a l'heure. Vous, vous n'allez pas a la messe,
+je le sais. Je l'ai compris a votre grimace. Mais vous irez un jour
+comme moi.
+
+--Cela ne m'etonnerait pas trop. Vous avez deja fait un miracle a mon
+profit.
+
+--Je n'ai pas toujours ete pieux; je le suis devenu a l'aide de la
+reflexion. Il plut a Dieu de decider mon retour par ce chemin. Mon
+seul merite est d'avoir obei a son impulsion: nous ne saurions jamais,
+en face de lui, pretendre a un autre merite que celui de l'obeissance.
+
+--Mais pour obeir ainsi, il faut croire en Dieu; et il ne depend pas
+de nous de croire!
+
+--Mon cher Jean, vous vous trompez. Sans vous rien dire de la grace,
+ce qui ressemblerait a une predication, je vous affirme qu'il depend
+de nous de croire.
+
+---Alors je n'y comprends plus rien.
+
+--Compreniez-vous mon empressement a descendre du trottoir lorsque
+vous approchiez, et l'offre de mon parapluie?
+
+--Enfin, monsieur, est-ce que vous voulez me rendre devot?
+
+--Ne riez pas. Vous etes bien devenu patient, meme obligeant, sur ce
+trottoir ou vous vous pavaniez en roi il y a six semaines.
+
+--Oui, c'est bien drole! S'il y a un secret, dites-le-moi. Par
+exemple, je ne m'engage pas a rien faire de contraire a mes opinions.
+
+--Ah! vous avez des opinions! Dites-moi, vous avez aussi de la
+loyaute?
+
+--Pour ca, je m'en vante.
+
+--Cela suffit. Tant qu'une seule vertu catholique demeure dans
+l'homme, elle peut devenir, elle devient tot ou tard une fondation sur
+laquelle la Providence divine rebatit tout l'edifice ruine. Ah! vous
+etes loyal! Eh bien, Dieu vous connait, il vous suit au travers du
+monde, et il vous aidera.
+
+--Mon cher monsieur, vous tapez a bras raccourci sur tout ce qu'il y a
+dans ma tete. Pour un rien, je me mettrais en colere. Mais je ne veux
+pas etre ingrat envers vous. Faites votre affaire; cette fois-ci je
+vous ecoute tres serieusement.
+
+--Bien. Une remontrance vous ennuierait; vous hausseriez les epaules.
+De longues explications religieuses et morales auraient a peu pres le
+meme resultat. Vous bailleriez dans le creux de votre main.
+
+--C'est vrai.
+
+--Cependant, si l'on vous disait: La foi vous viendra, a la condition
+d'un acte simple et loyal accompli en moins de dix minutes, et qui
+n'aura pas d'autre temoin que Dieu, vous accepteriez la foi?
+
+--Je l'accepterais...
+
+Je me levai; l'ouvrier se leva. Nous marchames a petits pas en
+regardant l'eglise.
+
+--Monsieur Jean, savez-vous encore votre _Pater_?
+
+--Oh!...
+
+--Et pourriez-vous le reciter couramment?
+
+--Oui, quoique cela ne me soit pas arrive trois fois depuis ma
+premiere communion.
+
+--Voici l'eglise devant nous. Entrez froidement. Si un murmure s'eleve
+dans votre esprit, faites-le taire; dites-vous: J'ai promis d'etre
+loyal, je dois etre loyal.
+
+--Je le serai.
+
+--Vous irez au benitier, que les fideles assiegent quelquefois. Vous
+prendrez de l'eau benite. Vous ferez le signe de la croix lentement et
+la tete haute, en homme de coeur qui a contracte une obligation et
+qui la remplit. Puis vous vous isolerez au milieu de la foule. Alors
+recueillez-vous l'espace d'une minute; rappelez-vous la promesse
+qui vous engage et que vous etes tenu a degager strictement. Faites
+ensuite de nouveau le signe de la croix, et debout, une main dans
+l'autre main, recitez le _Pater_ a voix basse, doucement, tres
+doucement. Vous ferez ensuite encore un signe de croix, et vous
+sortirez de l'eglise.
+
+--Apres cela?
+
+--Rien.
+
+--Je comprends.
+
+--Pourquoi hesitez-vous?
+
+--C'est plus difficile que cela ne le parait.
+
+--Moins difficile que de ceder la place sur le trottoir.
+
+--Et si je faisais ainsi que vous me l'avez dit, vous pensez..?
+
+--Je pense que cet acte bien simple sera un jour votre plus grand et
+votre plus beau souvenir. Mais si vous ne vous sentez pas maintenant
+l'energie et la loyaute necessaires ...
+
+--Ah! on ne doit pas remettre ces choses-la au lendemain.
+
+--Adieu; je vous predis que vous serez bientot un solide et fier
+catholique.
+
+Je lui serrai la main, et je m'eloignai rapidement, sans detourner la
+tete, demandant a Dieu de faire le reste.
+
+Pendant un mois, loin de chercher Jean, je l'evitais. Mais Paris
+est bien moins grande ville qu'on ne le pense. Jean m'avait guette,
+m'avait suivi, et il etait parvenu a connaitre mon nom et mon adresse,
+plus avance en cela que moi, qui ne savais de lui que son prenom de
+Jean.
+
+Un matin je recois une lettre de faire-part. Il s'agissait d'un
+mariage pour le lendemain, entre M. Marteau et Mlle Gilquin, qui
+m'invitaient a assister a la benediction nuptiale. Des noms inconnus;
+cela arrive de temps en temps. On cherche. Est-ce mon boulanger, mon
+fruitier, mon epicier? Ici se rencontrait un obstacle bizarre: M.
+Marteau exercait la profession de fabricant de formes pour chaussures.
+
+Je stimulai mes souvenirs: aucune lumiere. A la fin, je remarquai que
+le fabricant de formes de chaussures avait, entre autres prenoms,
+celui de _Jean_. Mais une observation de l'autre Jean m'etait
+demeuree dans la memoire: "J'ai de petits enfants," m'avait-il dit...
+Le Jean du trottoir etait donc marie; ce ne pouvait etre mon neophyte.
+Et cependant quelque chose me disait que ce devait etre lui...
+
+Mon incertitude cessa bientot.
+
+Je venais de diner: j'allais sortir. Un timide coup de sonnette
+m'annonce un visiteur. On ouvre. J'ecoute le nom: "M. Jean Marteau."
+
+C'etait le mien! c'etait mon ouvrier de la rue du Four et de la place
+Saint-Sulpice!
+
+--Entrez, monsieur Jean, asseyez-vous. Eh bien! vous allez donc vous
+marier?
+
+--Mon Dieu, oui, monsieur, demain.
+
+--Mais il me semblait que vous etiez deja marie?
+
+--Pas precisement. Si vous me le permettez, je vous expliquerai la
+chose. Je vous ai adresse une lettre de faire-part avec l'espoir que
+vous viendrez a l'eglise, parce que c'est vous qui avez fait mon
+mariage; aussi est-ce surtout a cause de vous que j'ai fait imprimer
+des lettres de faire-part.
+
+--Moi, j'ai fait votre mariage?
+
+--Certainement. Ah! c'est un peu long a expliquer.
+
+--Mettez-y le temps, et ne trouvez pas mauvais que je rie d'abord, a
+cette idee que j'ai fait votre mariage sans savoir ni votre nom, ni
+votre profession, ni votre adresse.
+
+--Le bon Dieu sait le nom et l'adresse de tout le monde. Il a eu sa
+belle part dans l'affaire.
+
+L'honnete garcon etait emu. Il n'avait pas dit: Dieu, mais le _bon
+Dieu_. Je ne sentis jamais si bien la difference. Dieu, ce n'est
+tres souvent que le terme plus ou moins banal des pantheistes et des
+philosophes, qui en font, au plus beau, le synonyme de l'Etre supreme
+des republicains de 93. Le _bon Dieu_, c'est le terme de predilection
+des catholiques, qui ne craignent pas d'afficher une foi naive de
+bonne femme ou de petit enfant: des qu'un homme, en parlant de Dieu,
+dit le _bon Dieu_, je vois le fond de son coeur et je puis lui tendre
+la main.
+
+Je tendis la main a Jean. Je compris, avec une joie intime, que la
+providence de Dieu avait fait murir le grain que j'avais seme. Me
+voila donc silencieux pres de mon cher visiteur, dont le visage
+s'epanouit des les premiers mots de l'histoire qu'il va raconter.
+
+--Monsieur, avant notre rencontre de la rue du Four et de la place
+Saint-Sulpice, j'avais des defauts insupportables. J'ai le droit de
+les avouer, puisque je ne les ai plus. Je me grisais quelquefois, et
+je battais ma bonne femme de loin en loin. Vous m'avez enseigne la
+patience; cela fut pour moi la meilleure des preparations. Ensuite,
+vous m'avez pousse dans l'eglise au moment propice. Il en est survenu
+comme un miracle. Mais votre _Pater_ m'a fait passer, je vous
+l'assure, une rude journee! Pour tenir loyalement ma parole, il m'a
+fallu plus de force et de courage qu'il ne m'en faudrait dans une
+lutte contre dix hommes. Vous avez oublie, peut-etre?
+
+--Je n'ai pas oublie, et je vois que le _Pater_ a ete bien dit.
+
+--Ah! Seigneur! Il faut que je l'aie dit comme on ne le dit jamais,
+car en sortant de l'eglise, voyez-vous, je ne savais que devenir. Je
+me sentais moitie heureux, moitie exaspere en dedans de moi. Tout a
+coup je me trouve, a ma grande surprise, en face de la maison que
+j'habite. Je croyais chercher un estaminet pour m'y etourdir, et je
+revenais chez moi. Je monte, j'entre; je prends une chaise: je ne dis
+rien. Ma femme me regarde, et elle s'ecrie: "Mon Dieu! Jean, est-ce
+que tu es malade?" Le moyen, apres cela, de croire que le _Pater_
+etait une petite chose insignifiante! Il m'avait si bien bouleverse,
+que l'on me croyait malade. Je rassure ma femme; je lui dis de
+s'asseoir pres de moi, et je lui raconte ce qui venait de m'arriver.
+Vous pensez bien que je lui avais parle de vous souvent, et qu'elle
+vous connaissait on ne peut mieux sans vous avoir jamais vu. Elle
+m'ecoutait, sans souffler mot, en ouvrant de grands yeux. Quand j'ai
+fini, savez-vous ce que fait ma femme? Elle se prend a pleurer, mais a
+pleurer de tout son coeur! Et moi, Jean, un homme, je fais comme elle.
+Cela ne m'etait peut-etre pas arrive depuis vingt-cinq ans. Enfin,
+nous nous apaisons, et je me trouve soulage: petite pluie abat grand
+veut. Je voyais ma femme bien heureuse; j'etais aussi bien gai, bien
+heureux. Nous allons faire une promenade hors barriere avec les
+enfants. Vous vous souvenez que c'etait un dimanche?
+
+--Je m'en souviens.
+
+--Nous causions de vous, de votre parapluie, du trottoir, de l'eglise,
+des signes de croix que j'avais faits et que pour un rien j'aurais
+recommences toutes les dix minutes. Oui, monsieur! j'en eprouvais un
+tel besoin, qu'en apercevant le calvaire de Vaugirard, le coeur m'a
+battu, et j'ai double le pas comme malgre moi pour saluer le calvaire
+et faire le signe de la croix.
+
+--Vous le lui deviez bien.
+
+--C'est vrai. Aussi, est-ce justement ce que j'ai dit a ma femme. Nous
+etions, vers cette epoque, a la fin de mai, car il me semble tantot
+que cela date d'hier, tantot que cela date de dix ans. Le soir, au
+retour de la promenade, une eglise se rencontre devant nous. On disait
+la priere du mois de Marie. Nous entrons, avec les petits. Et je vous
+recommence mon _Pater_, notre _Pater_. Ah! monsieur, que je l'ai bien
+dit cette fois, et que cela m'a fait de plaisir! Mes enfants, me
+voyant prier, priaient aussi d'une petite facon grave. Moi, Jean, un
+ouvrier, debout au milieu de ces enfants et de leur mere qui priaient
+dans l'eglise; ...pour la premiere fois de ma vie, je me suis senti
+l'importance d'un pere de famille et d'un citoyen.--Je ne vous
+fatigue pas?
+
+--Ho!...
+
+--Enfin, nous sommes rentres chez nous et j'ai promis que je ne me
+griserais plus, et que je ne battrais plus jamais ma femme. Mais il
+y avait autre chose encore, dont ma bonne Francoise n'osait pas
+me parler; nous etions maries a la ville, mais pas a l'eglise.
+Maintenant, mon cher monsieur, vous en savez autant que moi.
+
+J'etais ravi; j'avais les larmes aux yeux. Jean riait de plaisir,
+un peu d'orgueil, et de l'air d'un homme qui est sur de se rendre
+infiniment agreable. Il n'avait pas fini.
+
+--Vous voyez donc bien, monsieur, que c'est vous qui avez fait mon
+mariage, et que je devais vous inviter a venir a l'eglise demain.
+
+--Ah! mon brave Jean, j'irai; j'irai avec plus de satisfaction et plus
+d'empressement dix fois, mille fois, que si vous etiez un millionnaire
+ou un prince.
+
+--J'en etais bien sur. Mais je dois vous dire encore un petit mot.
+Nous marier a l'eglise, c'etait la moindre chose; nous avons fait
+mieux que cela. Moi, je n'aime pas les demi-mesures. Devinez-vous,
+ah?...
+
+--Oui, ah!
+
+--Chut! Il ne faut pas toucher a ces affaires-la en riant; vous le
+savez mieux que personne. Ma femme et moi, nous avons communie ce
+matin, et bien communie tous deux, je vous le certifie. Ainsi, vous
+aviez raison, monsieur; en me quittant sur la place Saint-Sulpice,
+il y a cinq semaines, vous prophetisiez. Oh! j'entends encore votre
+derniere parole: "Jean, je vous predis que vous serez un jour un
+solide et fier chretien!" Je le suis! mes enfants le seront comme leur
+pere!
+
+Nous causons encore un moment, aussi attendris l'un que l'autre, puis
+il me dit:
+
+--Eh bien, monsieur, a demain donc.
+
+Le lendemain, j'assistai a la messe du mariage. Il y avait peu de
+monde: une dizaine de personnes et cinq ou six enfants. Je faisais,
+avec tout le soin possible, honneur aux maries par l'aristocratie
+de ma mise. Pour la premiere fois et la seule fois de ma vie, je
+regrettai de n'avoir pas un ruban rouge et une croix a ma boutonniere!
+
+Apres la messe, j'allai faire ma visite aux nouveaux epoux dans la
+sacristie. On m'attendait evidemment. Je fus salue comme ne le fut
+jamais un personnage d'importance: les enfants surtout me regardaient
+d'un air de veneration tres amusant.
+
+Mais voici Jean en habit noir, bien gante, bien cravate, chaussure
+parfaite, une physionomie tellement digne, que j'hesitais a le
+reconnaitre.
+
+Je lui serrai la main en ami, et je voulus faire un petit discours
+affectueux, un petit compliment d'homme du monde et de chretien.
+
+Notre emotion dura bien deux a trois minutes, apres quoi chacun rentra
+en possession de sa liberte d'esprit. J'ai pu dire a ces braves
+gens...
+
+Eh! qu'importe ce que j'ai dit et comment cela finit! Et si j'acceptai
+d'etre un convive de la noce! Et ce que Jean a fait depuis! Il est
+converti, voila tout!
+
+Jean prospere, sans hate; Jean s'attache bien moins a acquerir une
+fortune qu'a constituer une famille. Quand vous rencontrez sur le
+trottoir un luron de haute mine, qui vous cede la place avec une
+politesse inusitee, ce doit etre lui.
+
+(_Venet_, Extraits.)
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+27.--UN FILS QUI TOMBE DANS LES BRAS DE SON PERE.
+
+Un jeune pretre attache a l'Hotel-Dieu de Paris est appele un soir
+pres d'un homme qui venait d'etre apporte tout meurtri, tout sanglant,
+a la suite d'une rixe de cabaret. En proie a une surexcitation
+extreme, le malheureux epuise le peu de force qui lui reste en
+maledictions et en blasphemes. La vue du pretre ne fait qu'augmenter
+sa rage. Vainement le ministre du Dieu de paix s'efforce de ramener a
+des sentiments meilleurs ce coeur ulcere; son zele demeure impuissant
+et la prudence le force a mettre fin a des instances evidemment
+inutiles.
+
+Le pretre s'eloigne donc, le coeur brise. Le lendemain matin, il
+revient tout anxieux a l'hopital.
+
+--La nuit a ete terrible, lui dit la bonne Soeur qui a veille au
+chevet du miserable. Il n'a eu ni un moment de repos, ni un moment de
+silence; toujours des douleurs atroces, toujours des blasphemes! Il
+n'y a pas plus d'une demi-heure qu'il est calme. Sa fureur s'est
+apaisee pendant qu'a la priere nous recitions les litanies du Saint
+Nom de Jesus.
+
+--Avant ma messe, je vais le voir un instant; ma Soeur, prions pour
+lui.
+
+Puis, sur la pointe du pied, l'abbe alla s'agenouiller pres du lit ou
+l'etranger etait couche... Il ne s'agitait plus, et ses yeux etaient
+fermes. "Mon Dieu! dit tout bas le charitable pretre, prolongez ce
+calme pour que je puisse, avec votre grace, faire descendre dans cette
+ame quelques pensees de repentir et de confiance."
+
+Apres avoir dit ces mots avec une grande ferveur, l'aumonier s'etait
+releve et allait se rendre a la sacristie. Il avait deja fait quelques
+pas dans cette direction lorsqu'il revint tout a coup vers le lit...
+Puis, ayant pris dans son breviaire une image, il l'attacha aux
+rideaux, de maniere a ce que le blesse put la voir lorsqu'il se
+reveillerait. Cette image representait saint Stanislas Kostka en
+oraison devant une statue de la sainte Vierge.
+
+Monte a l'autel, l'aumonier avait peine a se defaire de la pensee
+du malade. Dans cette multitude d'etres souffrants, combien n'y en
+avait-il pas de plus interessants que lui? Cependant c'etait celui-la
+qui le preoccupait le plus; et, durant le saint sacrifice, il pria
+pour lui plus que pour les autres.
+
+La messe terminee, le pretre, dans un grand recueillement, faisait son
+action de graces, quand une Soeur, celle a qui il avait parle le matin
+meme en entrant dans la salle, vint lui dire d'un air radieux:
+
+--Monsieur l'abbe, il vous demande...
+
+--Qui?
+
+--L'homme du numero 48... le furieux d'hier soir.
+
+--Les fureurs lui sont-elles revenues?
+
+--Oh! non; il est maintenant doux comme un agneau. Il vous demande...
+
+--Que Dieu soit beni!... hatons-nous.
+
+Les voici tous les deux aupres du malade... Il ne s'agite plus, il ne
+se tord plus sur son lit... Son visage n'est plus enflamme, ses yeux
+ne lancent plus d'eclairs, sa bouche ne blaspheme plus. A demi assis
+sur sa couche, il a les yeux fixes sur une image qu'il tient dans
+une de ses larges mains; de l'autre, il essuie la sueur froide qui
+ruisselle sur son visage... Sa preoccupation est telle qu'il n'entend
+ni ne voit le pretre et la Soeur arrives pres de lui... Enfin
+l'inconnu, levant les yeux, eut comme un sourire de reconnaissance
+sur ses levres, qui, la veille, ne proferaient que maledictions et
+blasphemes; et, d'une voix presque douce, il demanda:
+
+--Qui a attache cette image au rideau de mon lit?
+
+--C'est moi, repondit l'abbe.
+
+--Est-ce que vous me connaissez?
+
+--Aucunement.
+
+--Pourquoi donc avez-vous mis pres de moi l'image de saint Stanislas?
+
+--Parce que j'ai grande confiance en lui.
+
+--Ah!... vous n'avez pas eu d'autres raisons?... C'est que moi,
+ajouta-t-il en passant sa main sur son front, c'est que moi aussi...
+j'ai aime ce nom... je l'aime encore...
+
+A ces mots, l'inconnu porta l'image a ses levres: des pleurs
+jaillirent de ses yeux, sa bouche s'entr'ouvrit. "Mon Dieu!
+profera-t-il, mon Dieu!..."
+
+Et ses convulsions de la nuit le reprirent. Moins violentes que celles
+de la veille, elles ne durerent pas longtemps. Lorsqu'il fut redevenu
+plus calme, il se mit a parler, mais comme a lui-meme; quoique ses
+yeux fussent grands ouverts, il avait l'air de ne voir personne.
+"C'est etrange, disait-il, ce nom que je ne prononce plus... je le
+trouve ici, sur cette image... et attache a mon lit... Quand ce pretre
+a donne la communion... j'ai pu le regarder... j'ai fixe mes yeux sur
+les siens...; ils ressemblent a ceux que j'ai tant fait pleurer!...
+Hier, j'ai blaspheme contre lui... Lui et sa robe noire me faisaient
+horreur!... Un tel changement s'est opere en moi pendant sa messe,
+que, si je le revoyais a present, je le benirais."
+
+--Me voici! me voici! s'ecrie l'abbe, me voici pres de vous... Je ne
+sais pas qui vous etes, mais jamais, pour aucun malade apporte ici, je
+n'ai ressenti au coeur autant de charite... Je donnerais ma vie pour
+sauver votre ame.
+
+--Oh! mon ame!... Si vous saviez combien je l'ai souillee, vous ne
+penseriez pas a me sauver...
+
+--Arretez! au nom du Sauveur Jesus, ne desesperez pas de la
+misericorde divine.
+
+Parlant ainsi, le jeune pretre etait tombe a genoux pres du lit,
+tenant les mains de l'etranger dans les siennes et les arrosant de ses
+pleurs.
+
+Apres quelques instants, l'inconnu, qui ne retirait pas ses mains de
+celles de l'aumonier et qui laissait couler d'abondantes larmes, dit
+d'une voix plus calme:
+
+--Voila plus de vingt-trois ans... a Nantes... que j'ai abandonne, que
+j'ai condamne aux privations, au chagrin, a la misere peut-etre, ma
+femme et mon fils...
+
+--Quoi! s'ecria le pretre en se relevant et en se penchant sur
+l'inconnu, vous avez une femme, un fils!... vous avez habite Nantes...
+Ah! encore un mot, un seul mot, je vous en conjure; votre nom?
+
+L'inconnu se nomme. Impossible de douter plus longtemps. L'abbe
+Stanislas n'est plus debout, il est dans les bras, sur le sein de
+son pere!... Les battements de leurs coeurs, leurs larmes de joie se
+confondent.
+
+Mais, il n'y avait pas de temps a perdre. L'abbe parle d'un confesseur
+au pecheur repentant. "C'est vous que je choisis, repond celui-ci; je
+veux vous declarer tous mes crimes et vous dire combien mon odieuse
+conduite envers votre pieuse mere m'a rendu malheureux!"
+
+Lorsque le pardon appele par son enfant descendit sur le coupable,
+quelle ne fut pas la joie, l'indicible bonheur et du pere et du fils!
+Le repentant pardonne respirait a l'aise, le poids de ses peches ne
+l'oppressait plus; et le pretre qui avait enleve ce poids repetait
+avec transport: "Celui que je vois maintenant sur le chemin du ciel,
+c'est mon pere! Oh! Seigneur, soyez, soyez a jamais beni!"
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+28.--LE ROSIER DU MOIS DE MARIE.
+
+Papa, disait une enfant de six ans a un ancien militaire qui, nouveau
+Cincinnatus, occupait ses loisirs a cultiver ses jardins et ses
+champs, donnez-moi ces jolies roses qui sentent si bon, et dont la
+blancheur egale celle des lis.--Pour les effeuiller, sans doute?
+repondit le pere a l'enfant.--Non, non, repliqua celle-ci: elles sont
+trop belles pour cela.--Mais qu'en feras-tu?--C'est mon secret.--Ton
+secret! Le mot est risible... Et si je te donnais l'arbuste entier, me
+devoilerais-tu cet important mystere?--Cher Papa, donnez toujours; je
+vous dirai plus tard a qui je destine ces fleurs.--A la tombe de ta
+pauvre mere, sans doute?--C'est bien pour ma mere... mais... pour ma
+Mere du ciel." En prononcant ces derniers mots, la voix de l'enfant
+avait un accent si penetrant et si doux, que le pere, sans en avoir
+compris le sens, en fut neanmoins profondement emu. Il s'avanca donc
+vers le rosier, le detacha habilement de la terre, et le remit entre
+les mains de sa petite fille, qui s'eloigna aussitot, emportant avec
+elle son cher tresor.
+
+Quand la bonne petite rentra au logis, il etait deja tard. Son pere
+l'embrassa plus tendrement encore que de coutume et se retira dans
+sa chambre pour prendre un repos bien necessaire apres une journee
+employee a de rudes labeurs. Mais, helas! le sommeil ne vint point
+fermer ses paupieres: une agitation febrile, inaccoutumee, s'etait
+emparee de son esprit: les souvenirs d'un passe grossi d'orages
+revenaient a sa memoire et lui causaient un indicible effroi. Lui, le
+brave guerrier, le soldat intrepide, que le bruit du canon et de
+la mitraille n'avait jamais fait palir, eprouvait un saisissement
+inexprimable.
+
+Pour calmer ces cruelles angoisses, vrai cauchemar de l'ame cause par
+le remords, il se mit a balbutier quelques-unes de ces prieres qu'aux
+jours de son enfance il avait bien des fois redites sur les genoux
+maternels; et les mots benis qui, depuis tant d'annees peut-etre,
+jamais n'avaient effleure les levres du vieux militaire, vinrent s'y
+placer en ordre les uns apres les autres, et former ce tout sublime
+connu sous le titre d'Oraison dominicale ou priere du Seigneur ...
+
+La priere! ce cri du coeur, cet elan de l'ame vers Celui qui l'a
+creee, qui l'aime, qui _veut_ et qui _peut_ seul lui donner le
+bonheur, est un de ces remedes efficaces et doux, dont l'effet ne
+tarde pas a se faire sentir. Notre homme en fit la consolante epreuve.
+Un rayon d'esperance vint tout a coup dissiper les tenebres dont,
+un instant auparavant, son entendement etait enveloppe: "Si je suis
+pecheur, se disait-il, si, pendant de longues annees j'ai vecu en
+veritable _paien_, en ennemi de Dieu, tout n'est pas perdu pour moi.
+N'ai-je pas un petit ange a placer entre moi et la justice du
+Seigneur prete a me frapper?"
+
+En pensant a son enfant, l'ancien soldat s'endormit, et un songe
+ravissant acheva de le calmer. Il se crut transporte dans un de ces
+temples majestueux eleves par le genie de la foi au Dieu trois fois
+saint. Au bas du choeur, a l'entree de la nef principale, etait un
+autel etincelant de mille feux et surmonte d'une gracieuse statue de
+la Vierge Marie. Une foule de fideles montaient et descendaient les
+marches de l'autel, deposant aux pieds de l'image veneree des fleurs
+et des couronnes. Une delicieuse harmonie ajoutait au charme de cette
+pieuse vision. Mais bientot la foule s'ecoula; les chants cesserent;
+les lumieres s'eteignirent; la lampe du sanctuaire seule projetait
+ses vacillantes clartes sur le candide visage d'une petite fille qui
+s'avancait furtivement vers l'autel, et y deposait un rosier charge de
+blanches fleurs.
+
+Ici le vieillard s'eveilla: le secret de sa chere enfant venait de lui
+etre revele; et quand, le matin, elle accourut joyeuse vers lui pour
+l'embrasser: "Moi aussi, lui dit-il en la prenant sur ses genoux, j'ai
+un secret." L'enfant sourit: "Vous me le confierez, Papa? dit-elle a
+son tour."--"Non, ma petite, _tu le verras_."
+
+Le dernier jour du mois de mai 186..., un militaire ayant sur sa
+poitrine le signe des braves, s'approchait de la Table sainte. Une
+jeune enfant le suivait du regard et semblait envier son bonheur.
+
+Quelques instants apres, le pretre qui venait de celebrer les saints
+mysteres, s'approcha de nouveau de l'autel, et detacha d'un rosier,
+place aux pieds de la sainte Vierge, une branche encore toute
+fleurie. Il la presenta ensuite au vieux guerrier, qui la baisa
+respectueusement.
+
+Depuis cette epoque, elle figure comme un trophee au dessus des armes
+appendues aux murs de sa demeure, et, chaque fois que les regards du
+vieillard se portent sur ce rameau desseche, il murmure une priere a
+Marie, l'aimable et tendre refuge des pauvres pecheurs.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+29.--LA STATUETTE DE SAINT ANTOINE.
+
+Eleve par une pieuse mere, D***, officier aussi loyal que brave,
+avait eu la foi, mais la vie des camps et des casernes avait efface
+l'empreinte primitive de la religion et il en etait arrive a cette
+indifference froide et triste qui est une forme honnete de l'impiete.
+Son epouse, restee maitresse pour elle-meme et pour sa fille de toutes
+les pratiques de la devotion, n'en pleurait pas moins l'egarement de
+celui qu'elle aimait assez sur la terre, pour ne pas vouloir en etre
+separee au ciel. Depuis longtemps deja, ses prieres montaient toujours
+vers le Ciel et imploraient l'appui de la Reine des vierges. Rien ne
+venait la consoler. Un jour meme, une nouvelle peine vint s'ajouter
+aux autres: son mari lui avait appris qu'il etait franc-macon! Ce
+n'etait plus seulement l'indifference, c'etait l'impiete reelle et
+notoire, l'impiete publique et affichee...; et, en pensant a cela,
+Mme D*** serrait sa fille sur son coeur comme pour la preserver d'un
+malheur, ou peut-etre pour avoir recours a l'innocence de l'enfant,
+contre le peril que courait l'ame du pere.
+
+Tout-a-coup, ses yeux se porterent sur une statuette de saint Antoine
+de Padoue qui ornait sa chambre, et une idee subite s'empara de son
+ame attristee... "Mon enfant, dit-elle a sa fille, mon enfant, il faut
+que tu pries beaucoup saint Antoine pour obtenir de lui que ton pere
+retrouve ce qu'il a perdu!
+
+--Qu'a-t-il donc perdu, ma mere?
+
+--Tu le sauras plus tard, mais prie et... n'en dis rien a ton pere."
+
+Le regard naif de la jeune fille se leva vers la statuette, et ses
+levres s'ouvrirent pour laisser echapper ces paroles: "Grand Saint,
+faites retrouver a mon pere ce qu'il a perdu."
+
+En-ce moment la porte s'ouvrait, et M. D*** venait avertir sa femme
+qu'il allait sortir.
+
+Il avait tout entendu et se demandait tout en marchant ce que cela
+pouvait bien etre. "Qu'ai-je donc perdu, se disait-il? C'est sans
+doute ma femme qui aura egare quelque chose...; mais quelle idee
+d'aller redemander cela a cette statue! Apres tout, peu importe! Elle
+est si bonne epouse et si bonne mere!... C'est egal, il faut que je
+lui dise de ne pas s'inquieter, car enfin si j'avais perdu une chose
+serieuse, je le saurais bien."
+
+Comme on etait aux premiers jours de juin, M. D*** jugea que la soiree
+assez belle lui promettait plus de jouissance a la campagne qu'entre
+les quatre murs de la loge. "Une idee! se dit-il en se frappant le
+front, je vais chercher ma femme et ma fille et nous irons faire un
+tour a la campagne...; mais qu'ai-je donc perdu?..."
+
+Mme D*** eut un sourire de bonheur et jeta un regard qui disait merci
+a saint Antoine, quand son mari vint lui dire son idee! mais elle
+resta muette et se sentit rougir lorsqu'il ajouta: "Dis donc,
+est-ce que j'ai perdu quelque chose?--Pourquoi me demandes-tu cela?
+repondit-elle.--C'est que j'ai entendu la petite."
+
+La conversation en resta la, mais l'embarras de Mme D*** n'avait pas
+echappe a son mari, et souvent encore il se demandait: "Qu'ai-je donc
+perdu?"
+
+Le 12 juin au soir, Mme D*** se trouvait encore dans sa chambre avec
+sa fille, et l'enfant redisait avec ferveur sa naive priere: "Grand
+Saint, faites retrouver a mon pere ce qu'il a perdu!"
+
+"Mais enfin, dis-moi donc ce que j'ai perdu, s'ecria M. D*** en
+entrant violemment dans la chambre... Depuis huit jours, je me le
+demande... Depuis huit jours, cette pensee m'obsede... Tu fais
+toujours prier ta fille pour cela, mais tu ferais bien mieux de me le
+dire, car je saurais si cela vaut la peine de fatiguer cette enfant!"
+
+Mme D*** se leva, en regardant son mari avec calme: "Mon ami, lui
+dit-elle, serais-tu content de me quitter pour toujours?
+
+--Ah! pour cela non! et si c'est pour cela que tu pries et que tu vas
+a l'eglise, tu peux t'abstenir!
+
+--Cependant, mon cher ami, si tu ne retrouves pas ce que tu as perdu,
+il faudra nous quitter un jour..., et pour toujours!
+
+--Mais qu'est-ce donc?... Dis, je t'en conjure..., qu'ai-je donc
+perdu?
+
+--La foi... la foi de ta mere!... et je ne veux pas te quitter, moi...
+Oh! je ne le veux pas... il faut que tu la retrouves!"
+
+Et la pauvre femme pleurait, pendant que, sans ajouter un seul mot, M.
+D*** sortait.
+
+"La foi, disait-il, la foi de ma mere... de ma femme et de ma fille!".
+Et pendant toute la nuit, Mme D*** qui priait, l'entendait marcher,
+s'agiter et repeter souvent: "La foi... la foi de ma mere!"
+
+Le lendemain matin, M. D*** entre sans rien dire, dans la chambre de
+sa femme; puis, comme eveille par une idee subite: "Est-ce que vous
+avez une fete aujourd'hui?
+
+--Oui, mon ami, la fete de saint Antoine de Padoue.
+
+--Ah! le petit Saint de la cheminee! ... Eh bien! merci, saint
+Antoine!"
+
+Et comme Mme D*** le regardait anxieuse... "Oui, oui, ma femme,
+s'ecria-t-il en ouvrant les bras, oui, c'est fait, j'ai retrouve ce
+que j'avais perdu;--mais nous devons un beau cierge a ton petit Saint,
+allons le lui porter!"
+
+Et quelques minutes plus tard, le frere Portier du couvent des
+Franciscains appelait un Pere pour confesser M. D*** qui avait
+retrouve la foi. (_R. P. Apollinaire_.)
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+30.--LE CHEMIN DU COEUR.
+
+Un honorable ecclesiastique de Paris venait d'etre appele pour
+confesser une vieille femme mourante dans une de ces maisons qui
+servent de refuge aux chiffonniers; il entendit des cris plaintifs
+partir d'une chambre voisine et comme le bruit d'un corps qui tombe.
+Il s'y precipite et voit une femme etendue sur le carreau, qu'un homme
+rouait de coups. "Ah! malheureux!" s'ecrie involontairement l'abbe.
+L'homme se retourne, et, apercevant le pretre, il lui dit: "Que
+viens-tu chercher ici, calotin? Tu vas passer par la fenetre." Et, le
+saisissant par le collet et la ceinture, il le souleve de terre et se
+rapproche de la fenetre.
+
+C'etait au troisieme etage. L'abbe avait conserve sa presence
+d'esprit. Rapide comme l'eclair, un souvenir se presente a lui, et
+sans paraitre emu, il lui dit: "Moi qui venais vous chercher pour
+porter secours a une pauvre voisine qui se meurt!" L'homme s'etait
+arrete; il etait temps: la fenetre ouverte n'etait plus qu'a un pas.
+Il repose l'abbe par terre en lui disant: "Qu'est-ce que c'est?--Une
+pauvre femme qui se meurt sur un veritable fumier, et je venais
+pour que vous m'aidiez un peu a la secourir.--Voyons." Et l'abbe le
+conduisit dans la piece contigue et lui montra une vieille femme
+etendue sur un miserable grabat couvert d'une paille infecte, dans
+le paroxysme d'une fievre brulante, a peine recouverte de quelques
+miserables haillons. "Ah! pauvre femme! dit le chiffonnier dont la
+colere etait tout a fait tombee a cet aspect.--Je vais vous prier, lui
+dit l'abbe en lui tendant une piece de 40 sous, de me procurer deux
+ou trois bottes de paille fraiche pour qu'elle soit un peu moins
+mal.--Tout de suite." Et, prenant la piece, il s'elance, descendant
+quatre a quatre les marches de l'escalier vermoulu.
+
+A peine etait-il parti que toutes les portes du corridor s'ouvrirent,
+et tous les habitants, les femmes surtout, y compris celle qui venait
+d'etre battue, se precipitent en disant: "Sauvez-vous, monsieur
+l'abbe, sauvez-vous vite pendant qu'il est loin. Il est aussi fort
+qu'il est violent, et s'il vous retrouve ici, il pourrait bien vous
+faire un mauvais parti.--Non, non, repondit l'abbe en souriant, je
+resterai. Je l'ai entrepris. Il vaut beaucoup mieux que vous ne
+croyez, et il faudra bien que j'en vienne a bout." On l'entendit
+remonter. Chacun etait rentre chez soi, fermant soigneusement sa
+porte.
+
+Il arrivait en effet, charge de trois bottes de paille qu'il jeta a
+terre a la porte de la malade. Il en delie une, etend la paille par
+terre, et enlevant la pauvre infirme aussi delicatement qu'aurait pu
+le faire une soeur de charite, il la pose dessus avec precaution.
+Ouvrant la fenetre, il jette dans la rue, sans trop de souci des
+ordonnances de police, le fumier infect qui couvrait le grabat, et le
+remplace par la paille fraiche des deux autres bottes; il la recouvre
+de ce qu'il trouve de mieux dans tous ces haillons, et replace sur son
+lit avec le meme soin la vieille femme, qui le remercie par signes et
+surtout par l'air de satisfaction et de bien-etre avec lequel elle
+s'arrangeait sur sa couchette.
+
+L'abbe l'avait regarde avec bonheur, et des que tout fut fini, lui
+prenant la main, il lui dit: "Tenez, je gage que vous etes plus
+content de vous que si je vous avais laisse battre votre femme tout
+a votre aise.--Ah! dame! je ne dis pas; et, regardant la vieille
+voisine, il ajouta: Pauvre femme, je ne savais pas qu'elle fut si
+mal.--Vous etes un brave homme, j'ai vu comme vous vous y preniez bien
+pour elle, et avec quel soin.--Oh! c'est qu'elle est si faible!--Je
+reviendrai la voir dans quelques jours, et j'aurai bien du plaisir
+a vous voir.--Ah! monsieur l'abbe, dit-il en rougissant un peu; et
+prenant la main que l'abbe lui tendait de nouveau: Excusez si j'etais
+bien en colere tout a l'heure.--Je n'y pense plus, et a revoir.
+Cependant vous allez me faire une promesse.--Quoi donc?--Je reviendrai
+dans cinq a six jours, et d'ici-la vous ne battrez pas votre
+femme.--Ah! c'est qu'il y a des moments qu'elle m'impatiente.--Eh
+bien! dans ces moments-la, vous irez voir cette pauvre voisine...
+C'est promis, a revoir." Et sans attendre davantage, il secoue la main
+du chiffonnier et se hate de partir.
+
+Il revint effectivement au bout de cinq jours, et apres sa visite a
+la pauvre vieille, qui lui raconta en pleurant combien son terrible
+voisin avait ete bon pour elle, il entra chez lui. En le voyant, la
+femme se precipite vers lui en lui disant: "Ah! monsieur l'abbe, vous
+m'avez sauve deux _roulees_." Le mari, un peu confus, ajouta: "Ah!
+oui, les mains m'ont bien demange... Mais j'ai fait comme vous m'avez
+dit, et je ne rentrais que quand la colere etait passee.--Vous le
+voyez, dit l'abbe, on peut toujours en venir a bout, et je suis sur
+qu'apres ces deux fois vous avez trouve votre femme bien plus douce."
+
+La glace etait rompue, et l'abbe en profita pour parler un peu charite
+et amour du prochain. Nul n'avait mieux que lui, qui prechait si bien
+d'exemple, le droit d'en parler. De la il passa un peu a l'amour de
+Dieu, et quitta le couple enchante, emportant une nouvelle promesse de
+patience et celle d'une visite du mari. Sous cette grosse enveloppe
+il cachait un coeur intelligent et bon, et il ne fut pas difficile
+a l'abbe de le ramener a Dieu. Apres avoir ete la terreur de son
+quartier par sa force et sa violence, il en devint le modele et
+l'apotre. Plus d'une fois il amena a l'abbe d'anciens camarades dont
+il avait determine la conversion.
+
+Un matin, l'abbe se trouvait d'assez bonne heure a Saint-Sulpice. Il
+le vit entrer et, apres une courte priere, s'approcher du tronc des
+pauvres, y jeter quelque chose et se retirer precipitamment. Il le
+suivit, et l'ayant rejoint dehors, il lui demanda ce qu'il venait de
+faire. Le chiffonnier hesita a repondre, mais, certain que l'abbe
+avait tout vu, il lui dit: "Eh bien! c'est l'argent de mon dejeuner
+que j'y ai jete. Autrefois je n'en ai que trop depense au cabaret.
+J'ai donne des scandales, vous le savez mieux que personne. Pour les
+reparer autant que je le puis, je jeune quelquefois, et comme il ne
+serait pas juste d'en tirer profit, je viens jeter ici, pour les
+pauvres, l'argent que mon dejeuner m'aurait coute."
+
+(_L'abbe Mullois_.)
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+31.--LE NOUVEL AUGUSTIN.
+
+Un jeune homme du nom d'Augustin, emporte par ses passions ardentes,
+etait tombe dans le desordre presque au terme de ses etudes. Ne
+connaissant plus ni frein ni regle, il n'ecoutait meme pas sa mere et
+restait insensible a ses larmes comme a ses reproches. Par intervalles
+cependant, le remords venait troubler la conscience du jeune libertin,
+mais il tachait de s'etourdir davantage et se plongeait dans la
+dissipation. Soudain, une maladie de poitrine se declara. Inquiete de
+le voir partir pour la capitale avec une toux opiniatre, sa plus jeune
+soeur, Anna, cacha, sans le lui dire, une medaille de la sainte Vierge
+dans l'habit qu'il portait. Ce pieux stratageme fut sans effet sur
+lui. Loin de la: "On s'est donne une peine inutile, ecrivit-il
+bientot; je prie qu'on ne recommence pas, mon tailleur a bien autre
+chose a faire qu'a decoudre des medailles."
+
+Les symptomes de la maladie ne tarderent pas a devenir inquietants,
+et firent de rapides progres; des crachements de sang menacaient
+d'etouffer tout a coup le malade. Ainsi la mort le pouvait frapper a
+toute heure: pauvre Augustin! il n'etait pas prepare a paraitre devant
+Dieu, il ne songeait pas meme a s'y disposer. Un jour, dans une
+entrevue qu'il eut avec sa soeur religieuse, celle-ci lui avait dit
+avec tendresse: "Mon cher Augustin, songe donc a mettre ta conscience
+en regle avec Dieu; moi qui t'aime tant, je ne puis soutenir la pensee
+de te savoir loin de lui." Pour toute reponse, le jeune homme avait
+serre avec emotion la main de sa soeur, puis il avait cherche a
+changer une conversation qui semblait le fatiguer. Un autre jour, une
+crise violente ayant fait apprehender que sa derniere heure ne fut
+arrivee, sa mere avait fait prier l'aumonier, premier depositaire des
+secrets du coeur de son fils, d'accourir en toute hate. L'aumonier
+s'etait presente sans retard avec sa douce parole, son regard ami.
+Augustin n'avait voulu rien entendre, et le vieillard s'etait retire
+les yeux pleins de larmes ameres.
+
+Mais pendant qu'Augustin repoussait le ministre de Dieu, on priait
+pour lui dans les sanctuaires consacres a Marie, si bien surnommee
+l'esperance des desesperes: l'heure du triomphe de la grace ne devait
+pas tarder a sonner.
+
+Soudain une crise affreuse se declare, c'est le dernier avertissement
+du ciel.
+
+Surmontant alors sa douleur, la mere d'Augustin s'approche de son lit
+et lui dit avec amour: "Mon fils, je t'en supplie, ne differe pas
+davantage; si cette crise continue, es-tu sur d'en supporter l'effort,
+dans l'etat d'epuisement ou tu es?" Courageuse mere, pour sauver
+l'ame de votre enfant, vous avez su triompher des faiblesses du coeur
+maternel; mais aussi, que votre ame abattue fut consolee quand le
+pauvre malade, levant vers vous son regard mourant, vous dit: "Je le
+veux bien, faites venir M. le Cure!"
+
+Celui-ci arriva promptement, fut recu a bras ouverts, et commenca
+avec le jeune homme un de ces mysterieux entretiens dont le ciel seul
+connait le secret et qui rehabilitent les ames devant Dieu. Quand le
+pretre sortit, le malade etait calme, une douce joie brillait sur son
+visage. Augustin, qui depuis trois mois n'avait pour sa mere qu'une
+froideur glaciale, triste fruit de son esprit aigri et chagrin,
+l'appela pres de son lit et l'embrassa avec tendresse; c'etait le
+temoignage de la reconciliation qu'il venait de cimenter avec Dieu,
+l'expression filiale de sa conscience tranquillisee.
+
+A partir de ce moment, le plus admirable contraste se fit remarquer
+dans le jeune malade; on le voyait subir d'heure en heure l'influence
+de l'action celeste.
+
+Lui adressait-on des paroles de piete? il les recevait avec
+reconnaissance. Lui faisait-on une lecture edifiante? il l'ecoutait
+avec une douce attention. Les _Confessions_ du grand eveque
+d'Hippone faisaient, entre tous les autres livres, ses plus cheres
+delices. C'est mon histoire que je lis, disait-il avec un pieux
+sentiment d'amour de Dieu. Il contemplait avec bonheur la croix de
+Jesus, cherchant a participer a la vertu qui s'en echappe pour le
+chretien supportant sans se plaindre les plus cruelles douleurs. Il
+fit publiquement ses excuses a tous les membres de sa famille et aux
+personnes de la maison pour les scandales qu'il avait donnes, et
+particulierement au venerable ecclesiastique dont il avait refuse le
+ministere quelques mois auparavant.
+
+Sa mort fut des plus edifiantes: le pecheur etait devenu un saint.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+32.--VAINCU PAR L'EXEMPLE.
+
+Un enfant pieux etait place dans un tres mauvais atelier de tourneur;
+c'etait veritablement pour lui un enfer. Pour comble de malheur,
+le patron avait un contrat passe avec les parents et ne voulut
+pas entendre parler de rupture. Le jeune apprenti fut tente de se
+desesperer; mais soutenu par les conseils de son confesseur, il se
+resigna. Les attaques allaient toujours croissant. Enfin, un dimanche,
+le pauvre enfant vient se jeter dans les bras de l'aumonier, et,
+fondant en larmes, lui fait part de ses nouveaux tourments; il se
+plaint surtout d'un ouvrier qui s'acharne apres lui plus que les
+autres et le harcelle de ses impietes. Quel remede a cette situation?
+"Un seul, la priere! Priez pour la conversion de ce malheureux! Tout
+est possible a Dieu." lui dit le confesseur. Reste seul dans un petit
+sanctuaire, l'enfant se prosterne devant une statue de la Sainte
+Vierge, pleure a chaudes larmes et prie longtemps avec la plus grande
+ferveur. Le samedi suivant, l'apprenti amenait aux pieds de l'aumonier
+du Patronage le malheureux ouvrier sincerement converti, autant par
+les prieres que par les bons exemples et la resignation de l'enfant.
+Peu de temps apres, tous les deux s'approchaient de la sainte Table,
+combles de graces et de consolations. Cet ouvrier persevera dans son
+heureux retour et prit energiquement la defense du pauvre apprenti. Ce
+n'est pas tout. Quelque temps apres, le patron lui-meme vint trouver
+le directeur du Patronage, lui avouant que l'exemple des vertus
+simples et modestes de son apprenti, joint a des malheurs de famille,
+avait profondement touche son coeur. "Je me suis deja confesse a M.
+le Cure, dit-il, et j'y retourne ce soir. Demain je fais mes Paques.
+Desormais je ne veux pas d'autres apprentis, ni d'autres ouvriers que
+ceux du Patronage. Jamais je ne travaillerai le dimanche, jamais une
+mauvaise parole ne sera prononcee chez moi. Veuillez, monsieur, me
+considerer comme un des votres, comme tout devoue a la religion et a
+la moralisation de la classe ouvriere."
+
+Ne faut-il pas dire apres cela que la priere et le bon exemple peuvent
+convertir les coeurs les plus endurcis?
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+33.--LA FILLE DU FRANC-MACON.
+
+J'ai ete appele, racontait en 1865 un venerable religieux passioniste,
+pour administrer un mourant a Brooklyn. C'etait un allemand, que
+j'avais eu l'occasion de rencontrer plusieurs fois. Sa fille unique,
+excellente catholique, me prevint que son pere etait franc-macon et
+qu'il fallait exiger sa retractation.
+
+"Apres avoir entendu sa confession, je lui demandai s'il n'avait
+pas appartenu a quelque societe secrete.--Oui, mon Pere, je suis
+franc-macon; mais, vous le savez, en Amerique, cela n'est pas
+mal.--C'est une erreur, lui dis-je; la franc-maconnerie est condamnee
+partout ou elle existe. Il vous faut donc retracter tout ce que vous
+avez pu promettre et me delivrer vos insignes.
+
+"Le malade fit bien quelques difficultes, mais il avait garde la foi,
+et il signa la retractation que je redigeai: puis il me fallut faire
+de nouvelles instances pour obtenir son echarpe, son equerre et sa
+truelle d'argent, son tablier de peau et son rituel, renfermes dans
+une armoire pres de son lit. Je dus lui expliquer la necessite de se
+depouiller de tous ces objets s'il voulait faire preuve d'un repentir
+sincere et d'un retour efficace a l'Eglise. Je sortais, emportant les
+depouilles opimes, et tout heureux d'avoir arrache son ame au demon.
+
+"La jeune fille m'attendait sous le vestibule: Eh bien! dit-elle, mon
+pere vous a tout remis? Tout, n'est-ce pas? Il a fait la paix avec
+Dieu?--Voyez plutot, ma fille. Et je lui montrai les objets que
+j'avais a la main. Elle les prend l'un apres l'autre, et puis, d'un
+air triste, elle dit: "Non, tout n'est pas la; il n'a pas eu de peine
+a vous remettre ces insignes; il lui en a coute davantage pour ce
+livre, qui est particulier a son grade. Mais il y a encore autre
+chose.--Quoi donc?--Un ecrit dont j'ignore le contenu; mon pere m'a
+recommande de le porter tout cachete apres sa mort au chef de sa Loge.
+Ce doit etre quelque secret important."
+
+"Je retourne pres du malade, et je lui dis: "Mon pauvre ami, pourquoi
+me trompez-vous? Vous allez paraitre devant le tribunal de Dieu;
+croyez-vous echapper a sa justice? Vous avez encore quelque chose a
+me livrer." Le malade parut consterne; je remarquai la paleur de
+son visage et le trouble de ses yeux; puis il dit avec un certain
+embarras: "Mais vous avez tout emporte, je n'ai plus rien a
+vous livrer.--Non, il y a un ecrit comme en font tous les
+francs-macons.--C'est une erreur, mon Pere, je n'ai plus rien." Je
+redoublai d'instances: tout etait inutile, le demon allait triompher.
+J'employais tous les moyens que je croyais efficaces en telle
+occasion. Je n'obtins rien: le malade niait, ou ne repondait pas.
+Alors, sa fille ouvre la porte et se jette a genoux au pied du lit:
+"Oh! mon pere, de grace, sauvez votre ame; votre fille serait trop
+malheureuse. Vous dites que vous m'aimez, prouvez-le maintenant."
+
+"Le malade ne s'attendait pas a cette secousse: les embrassements et
+les larmes de sa fille l'emeuvent; elle lui prodigue les caresses les
+plus vives; elle lui dit les paroles les plus tendres, lui parle du
+ciel qu'il perd, et le malade veut repondre: "Tu sais que je n'ai rien
+de cache." Sa fille, prenant un ton inspire: "Ne mentez pas, mon pere;
+vous avez toujours ete franc; que je ne rougisse pas de votre nom.
+Donnez au Pere le papier que vous m'avez recommande de porter au
+venerable de la Loge."
+
+"A ces paroles, le malade pousse un cri; puis, faisant un effort, il
+dit en soupirant: "Non, ma fille, tu ne rougiras pas de ton pere.
+Tiens, prends cette clef a mon cou, ouvre le tiroir, et donne au Pere
+le papier qu'il renferme." Puis il tombe affaisse.
+
+"Sa fille, prompte comme l'eclair, avait execute ses ordres et me
+remettait un pli cachete en disant: "Victoire! mon pere est sauve!"
+
+Cette scene m'avait profondement touche. Le courage de cette fille me
+rappelait une chretienne des premiers siecles. Le malade vecut
+encore quelques heures, et ses dernieres paroles etaient un acte de
+contrition, en meme temps que de foi et d'esperance. J'ouvris, en
+presence de sa fille, le pli cachete. C'etait un serment signe avec du
+sang. J'avais entendu parler de ce genre d'ecrits en usage chez les
+chefs de la franc-maconnerie; mais quand je parcourus ce papier, je
+n'en pouvais croire mes yeux. C'etait le serment d'une guerre sans
+fin, sans merci, contre l'Eglise, la papaute et les rois; avec les
+plus execrables maledictions s'il violait sa parole. Ce papier, je
+l'ai remis entre les mains de l'archeveque, afin qu'il put apprecier
+aussi bien que moi la malice infernale de la franc-maconnerie."
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+34.--UN VOYAGE DE CENT LIEUES EN AUSTRALIE.
+
+Dans une de ses courses apostoliques au milieu des regions peu
+frequentees de l'Australie, Mgr Polding tomba malade et fut soigne
+avec un devouement admirable par une veuve. Le venerable prelat,
+revenu a la sante, lui fit promesse qu'a quelque epoque de l'annee
+et en quelque lieu qu'il fut, il reviendrait, a son appel, lui
+administrer les derniers sacrements. Bien des saisons se passerent, et
+une nuit d'automne arriva une lettre invitant l'archeveque a remplir
+la promesse faite a sa bienfaitrice qui se mourait. Sans hesiter un
+seul instant, le digne prelat, en depit de la rigueur de la saison, se
+mit immediatement en route.
+
+Apres avoir bien marche des heures et des jours, il arriva haletant et
+harasse a la maison qu'il etait venu chercher de si loin; mais a son
+grand etonnement, il trouva une solitude complete.
+
+Pendant que l'archeveque meditait ce qu'il allait faire, son attention
+fut appelee soudain par le bruit de la hache d'un bucheron. Se
+dirigeant immediatement vers l'endroit d'ou partait le bruit, il se
+trouva bientot en face d'un robuste Irlandais. Mgr Polding apprit de
+lui que la vieille dame, craignant quelque retard de sa part, s'etait
+decidee, bien que mourante, a aller chercher ailleurs des secours
+spirituels; mais le bon Irlandais ne put lui indiquer la direction
+qu'elle avait prise. Le prelat comprit qu'il serait completement
+inutile d'aller a sa recherche mais une inspiration lui vint. Il
+s'assit sur un tronc d'arbre, et, s'adressant au bucheron, il lui dit:
+"Eh bien, mon brave, apres tout, je n'ai pas l'intention d'etre venu
+ici pour rien. Ainsi, mettez-vous a genoux, et je vais entendre votre
+confession."
+
+L'Irlandais commenca par s'excuser, alleguant son manque de
+preparation, le long laps de temps ecoule depuis sa derniere
+confession, etc.; mais tous ces scrupules furent combattus par
+l'archeveque, et le bucheron finit par s'agenouiller, repentant et
+contrit; pour recevoir l'absolution de ses fautes. L'archeveque
+lui fit promettre d'aller communier le dimanche suivant, et ils se
+separerent. Mgr Polding avait a peine fait quelques pas qu'il entendit
+un profond gemissement. Il revint en toute hate et trouva son penitent
+mort, ecrase par la chute d'un arbre.
+
+Combien n'est donc pas admirable la misericorde de Dieu, qui appelle
+ainsi un eveque a des centaines de lieues de sa residence, par des
+chemins pleins de dangers et par le temps le plus rigoureux, pour
+ouvrir les portes du ciel a l'ame d'un pauvre homme sur le point de
+comparaitre a son tribunal?
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+35.--RIEN N'EST IMPOSSIBLE A DIEU.
+
+Dans une antique cite des bords du Rhin, la femme d'un cordonnier,
+qui vivait dans une extreme misere, se rendit chez l'eveque, pour
+lui demander secours et protection. Le prelat etait connu comme le
+consolateur de toute espece de souffrances: les vieillards, les
+veuves, les orphelins, les infirmes, les aveugles, tous ceux qui
+souffraient physiquement ou moralement, approchaient de lui, malgre sa
+haute dignite, avec confiance et abandon. Quand l'eveque eut entendu
+les plaintes de la pauvre femme, il lui dit amicalement, mais
+cependant sur le ton du reproche:
+
+"Je ne suis pas assez riche, bonne femme, pour vous donner l'aumone
+deux fois par semaine."
+
+La pauvre femme repondit sans oser lever les yeux:
+
+"Que Votre Grandeur daigne m'excuser; mais mon mari est depuis
+longtemps alite et tourmente de si grandes douleurs!...
+
+--S'il en est ainsi, s'ecria l'eveque, je ne saurais vous refuser,
+car, pour des cas semblables, j'ai toujours une somme en reserve.
+Je veux voir aussi votre mari et lui apporter quelques consolations
+spirituelles."
+
+A ces mots, la pauvre femme se montra inquiete et embarrassee:
+
+"Que Votre Grandeur ne se derange pas... Mon mari a de singulieres
+idees.
+
+--Malgre cela je realiserai mon projet, interrompit serieusement
+l'eveque qui se figura que cette maladie attribuee au mari etait un
+pretexte pour obtenir un secours plus abondant.
+
+--Il faut donc que je vous avoue franchement, dit la pauvre femme tout
+en larmes, que mon mari est si profondement irreligieux qu'il ne veut
+entendre parler d'aucun pretre.
+
+--Cela ne m'empechera pas de l'aller visiter, d'autant qu'il est, je
+le vois, doublement malade. Peut-etre, humble instrument de Dieu,
+pourrai-je le ramener dans la bonne voie."
+
+La pauvre femme courut avec le coeur inquiet pres de son mari; il
+souffrait beaucoup, elle n'osa lui annoncer la visite qu'il allait
+recevoir.
+
+Bientot apres, la porte de la chambre s'ouvrit doucement, et l'eveque
+entra.
+
+Il s'approcha avec bonte du lit de douleur et s'informa avec
+bienveillance des souffrances du malade; il s'efforca de rechauffer le
+coeur du pecheur au foyer toujours brulant de l'amour divin et de le
+preparer au voyage de l'eternite.
+
+Mais le malade qui, a la premiere vue de l'eveque, etait devenu rouge
+de colere, se montra tellement insensible a ce langage si doux et si
+eloquent, que le bon pasteur se retira le coeur profondement afflige.
+
+Il avait deja franchi le seuil de la chambre, lorsqu'il se retourna
+une derniere fois. Son doux regard rencontra celui de la femme
+attristee, et il lui dit a voix basse:
+
+"Ne desesperez pas, _vous savez qu'a Dieu rien n'est impossible_; ne
+doutons pas de la conversion de votre mari. Si un heureux moment
+venait ou il desirat ma presence, ne tardez pas a m'appeler, serait-ce
+meme au milieu de la nuit. Votre mari est plus mal que vous ne pensez,
+et chaque minute est precieuse pour le salut de son ame."
+
+La nuit suivante, a onze heures, la pauvre femme arrivait toute
+haletante au palais de l'eveque. Elle tira vivement, et a coups
+redoubles, le cordon de la sonnette, jusqu'a ce qu'enfin elle entendit
+le bruit des clefs et qu'elle apercut le domestique, qui lui demanda
+avec impatience ce qu'elle pouvait vouloir a une heure semblable.
+
+"Mon mari mourant demande Monseigneur. Il reclame la grace qu'il
+daigne venir au plus tot.
+
+--Y pensez-vous? repondit le domestique; comment pourrais-je troubler
+le sommeil de mon maitre, dont la vie est si remplie et les fatigues
+si grandes? Votre mari, je pense, peut bien attendre a demain matin;
+je ferai votre commission des le reveil de Monseigneur.
+
+--Ce sera trop tard, soupira la pauvre femme. Pour l'amour de Jesus,
+ayez pitie de mon pauvre mari et annoncez-moi de suite. Sa Grandeur
+m'a dit elle-meme de venir la chercher a toute heure, meme au milieu
+de la nuit.
+
+--S'il en est ainsi, repondit avec empressement le vieux et fidele
+serviteur, je vais communiquer votre demande au chapelain de Sa
+Grandeur."
+
+Et il courut chez le chapelain, qui lui ordonna de reveiller
+immediatement son maitre; mais l'eveque n'etait pas dans sa chambre
+a coucher. Le domestique, qui avait vieilli a son service, l'alla
+chercher a la chapelle, ou il savait qu'il passait en prieres une
+partie des nuits. Il le trouva, en effet, plonge dans de pieuses
+meditations devant l'image de Jesus crucifie.
+
+Des que le bon evoque connut l'appel du malade, il s'ecria avec une
+sainte joie:
+
+"Combien je vous remercie, mon Dieu, d'avoir exauce ma priere!"
+
+Et immediatement il se mit en route, traversa a pas presses les rues
+etroites et sombres, monta rapidement l'escalier et vint s'asseoir au
+chevet du mourant, qui le recut avec des larmes brulantes de repentir,
+et avec une profonde emotion lui parla ainsi:
+
+"La nuit etait venue, et j'avais deja passe plusieurs heures sans
+sommeil sur mon lit de douleur, lorsque tout a coup mon coeur a
+eprouve une inquietude que je n'avais ressentie de ma vie. J'avais
+compris quel affreux danger planait sur mon ame; j'ai reconnu mes
+graves offenses envers Dieu, et, en voyant combien il a toujours ete
+misericordieux pour moi, j'ai ete epouvante du sort qui m'attendait
+si je paraissais en cet etat devant le souverain Juge qui voit et qui
+sait tout. J'ai songe alors a ma mere, qui en mourant m'a recommande
+a la protection de la bienheureuse Vierge Marie. Je me suis adresse a
+cette Mere celeste, implorant sa protection aupres de son cher Fils,
+et bientot j'ai senti la consolation entrer dans mon coeur. Ma femme
+m'a rappele aussitot votre promesse de m'assister dans ce danger de
+mon ame et dans le peril de la mort..."
+
+Le malade ne put continuer; il retomba epuise sur son lit, en proie a
+un profond evanouissement. Des qu'il eut repris l'usage de ses sens,
+il deposa dans le coeur de l'evoque une humble confession generale,
+et attendit avec impatience ce moment heureux dont il avait ete si
+longtemps prive, ou lui fut presente le Pain celeste qui remplit
+son ame d'une paix inexprimable. Il murmura d'une voix deja presque
+eteinte:
+
+"O Dieu! qui as fait pour moi de si grandes choses, sois aussi
+misericordieux pour ma pauvre ame que tu le fus sur la croix pour le
+bon larron repentant."
+
+Le lendemain, sa lutte avec la mort et la douleur avait cesse: il
+etait passe a une vie meilleure. Le jour de la conversion de cet homme
+dut etre le plus beau jour de la vie d'un evoque; car il ne saurait
+y avoir ici-bas de plus grande joie que la pensee d'avoir ramene un
+pecheur a Dieu.
+
+Et ainsi, en cette circonstance decisive pour le bonheur eternel d'une
+ame, ce bonheur fut double; c'est la le propre de toutes les oeuvres
+de misericorde: elles sont la joie de ceux qui les accomplissent et de
+ceux qui en sont l'objet.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+36.--L'AMOUR MATERNEL.
+
+Dans une des principales villes du midi de la France, un venerable
+ecclesiastique, vicaire de paroisse, fut soudainement appele vers le
+milieu de la nuit, pres d'une malade qui, lui dit-on, se mourait,
+privee tout a la fois des ressources materielles capables d'adoucir
+les souffrances de son corps, et des sentiments religieux propres a
+soutenir l'energie de son ame, profondement aigrie par la misere. Le
+digne pretre ne se fit point attendre. Sautant hors de sa couche et
+s'habillant a la hate, il est bientot dans la rue, se dirigeant
+avec son guide vers la demeure de la pauvre mourante, a travers des
+tourbillons de neige dont une bise glaciale fouettait son visage. Il
+arrive, gravit six etages et penetre au fond du plus mechant reduit
+que l'on puisse voir. La, sur un grabat fetide, une malheureuse femme
+se debattait avec angoisse, voulant et ne voulant pas mourir; car a
+ses cotes dormait, ensevelie sous d'informes haillons, une petite
+fille qui la rattachait encore a la vie quand le malheur la pressait
+au contraire de quitter un monde devenu inhabitable pour elle.
+
+Un tel spectacle emut l'envoye de Dieu jusqu'aux larmes, et le frisson
+d'une pitie sincere parcourut tous ses membres. Que faire devant une
+pareille infortune? Comment ramener la paix et la joie dans une ame
+ainsi torturee, toujours en presence d'une misere de plus en plus
+poignante, de plus en plus irremediable? Tout autre qu'un pretre
+assurement eut recule devant une mission si difficile. L'abbe ne se
+decouragea point; il prit conseil de sa foi, il prit conseil de son
+coeur, et le plus doux triomphe couronna bientot ses intelligents
+efforts. Aux premiers mots sortis de sa bouche, la malade avait
+brusquement detourne la tete, a ses exhortations toujours plus tendres
+et plus pressantes, elle opposait une indifference profonde, un de
+ces sourires amers qui deconcertent les plus robustes esperances et
+attestent une incredulite systematique ou une ignorance absolue des
+verites chretiennes. Il fallait donc tenter un dernier assaut decisif;
+c'est alors qu'une inspiration soudaine vint illuminer l'esprit du
+bon pasteur a la recherche de sa brebis egaree. "Elle resiste a mes
+paroles, se dit-il en lui-meme, elle ne resistera pas sans doute aux
+saintes obligations de la maternite; l'amour maternel mene a Dieu, qui
+aime si tendrement sa Mere." Et, saisissant l'enfant endormi dans
+un coin de la mansarde, il le presenta a la mourante en lui disant:
+"Sauvez votre ame, vous sauverez celle de votre fille; si vous devez
+la laisser orpheline ici-bas, au moins gagnez le ciel pour la proteger
+et lui garder une place parmi les anges." A la vue de cette innocente
+et douce creature qui lui tendait ses petits bras et sollicitait ses
+caresses, la pauvre femme jeta un cri percant, serra convulsivement
+son enfant sur sa poitrine haletante, et, au bout de quelques
+instants, ses yeux desseches s'emplirent de larmes; bienheureuses
+larmes qui emporterent avec elles toutes les barrieres que l'esprit de
+revolte avait placees entre son coeur et celui du souverain Juge, dont
+la main ne nous frappe ici-bas que pour nous guerir. L'attendrissement
+qui ouvrait son ame aux plus nobles sollicitudes d'une mere, l'ouvrit
+en meme temps a tous les sentiments chretiens qui donnent la
+resignation dans les souffrances et le courage dans l'adversite. "Mon
+Dieu, s'ecria-t-elle pleinement soumise et consolee, mon Dieu, que
+votre volonte s'accomplisse! Je vous fais volontiers le sacrifice
+de ma vie; que tous les maux que j'ai soufferts soient autant
+d'infortunes epargnees a l'enfant qui doit me survivre. Et vous,
+monsieur l'abbe, ajouta-t-elle, daignez, je vous en conjure, prendre
+soin de l'orpheline; je vous la confie: si vous acceptez ce depot, je
+mourrai contente et rassuree." L'abbe promit tout, et la malade se
+confessa avec de grands sentiments de contrition. L'amour maternel
+l'avait ramenee a l'amour de Dieu.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+37.--UN PECHEUR MORIBOND ASSISTE PAR UN PRETRE MOURANT.
+
+Il y a une dizaine d'annees, l'eglise de Saint-Paul-Saint-Louis, de
+Paris, avait parmi ses desservants un pretre qui se faisait remarquer
+par sa haute taille et son visage grave et basane.
+
+A ses allures un peu militaires on devinait sans peine que ce pretre
+avait du porter l'epee, et l'on ecoutait sans surprise l'histoire de
+ce brave officier de cavalerie, qui vaillamment s'etait battu sous le
+commandement de don Carlos, l'avait suivi, et enfin etait entre dans
+le sacerdoce.
+
+Ce pretre etait l'abbe Capella.
+
+Apres etre reste quelques annees a Saint-Paul-Saint-Louis ou il
+s'etait particulierement attire l'estime de tous, M. Capella fut
+appele a une petite cure des environs de Paris.
+
+La, il fut venere par ses bons et simples paroissiens, presque tous
+jardiniers; son caractere aimable et sa franchise militaire avaient
+vaincu tous les prejuges, toutes les antipathies memes; le bien que
+fit la son court passage, est incalculable.
+
+C'etait la veille de sa mort; les derniers sacrements venaient de lui
+etre administres, et il se recueillait dans son action de graces,
+offrant au Seigneur ses dernieres souffrances et son agonie qui allait
+commencer. A ce moment une personne entra inopinement et s'approchant
+de lui:
+
+--Monsieur le Cure, lui dit-elle, un tel, que vous connaissez bien,
+est tres malade; il va mourir; nous sommes bien en peine, car il ne
+veut recevoir aucun pretre. Ainsi, quand M. le cure est venu, il lui a
+tourne le dos et ne veut pas l'entendre.
+
+--Quel malheur! un si brave homme, fit M. Capella avec chagrin. Ah! si
+moi-meme je n'eusse pas ete mourant, peut-etre ne m'aurait-il pas si
+mal recu!
+
+--Ah! vous, Monsieur le Cure, il vous aime et vous venere trop pour
+cela! Mais helas!... Et elle se retira sans achever.
+
+Une pensee sublime vint au saint pretre; se soulevant sur sa couche
+et joignant les mains: Mon Dieu, donnez-moi un peu de force!
+s'ecria-t-il. Faisant alors un effort supreme, il endossa une derniere
+fois ses vetements ecclesiastiques, puis il dit, d'un ton resolu, aux
+amis qui l'entouraient:
+
+--Soulevez-moi et portez-moi chez le malade.
+
+Frappes de stupeur, pas un ne bougea. Ils ecoutaient cette voix
+expirante qui avait retrouve le ton du commandement pour faire une
+chose impossible, et ils crurent le cure dans le dernier delire.
+Prenez-moi, repeta-t-il avec une supreme autorite. Une exclamation
+assourdie sortit de toutes les bouches.
+
+Mais le mourant, dont l'heure de vie s'etait refugiee dans son
+inebranlable volonte, presenta ses bras tremblants, ses jambes inertes
+deja; on lui obeit donc et soutenant avec precaution ce corps qui
+voulait reprendre la vie pour aller sauver une ame, on le deposa sur
+une litiere.
+
+"Ah! mon Dieu! il va mourir en route!" s'ecria l'un des porteurs avec
+desespoir.
+
+Lui, sans s'inquieter de ce qui se passait ou se disait autour de sa
+couche, absorbe dans son heroique idee fixe, donnait des ordres pour
+qu'on lui apportat ce qui etait necessaire a l'administration
+des sacrements. Quand tout fut pret: "En route, et hatons-nous,"
+commanda-t-il.
+
+On se mit en marche vers la maison du malade. Le pretre ne faisait
+entendre ni un cri, ni une plainte, ni meme un soupir dans ce chemin
+douloureux dont tout choc etait une angoisse, mais il priait avec
+ferveur.
+
+Le voila pres du lit de cet autre mourant. "Mon ami, lui dit-il d'une
+voix entrecoupee, nous allons tous les deux paraitre devant le bon
+Dieu. Voulez-vous que nous fassions le voyage ensemble?... Moi, je
+viens vous aider... et vous apporter les secours de cette derniere
+heure..."
+
+Un intraduisible cri echappa au malade, et sans pouvoir articuler un
+mot, il saisit la main de son pasteur et la porta a ses levres avec un
+mouvement d'adoration.
+
+"Mon ami, continua celui-ci, le temps est court...; confiez-vous a
+moi; vous ne me refuserez pas de vous confesser, n'est-ce pas?"
+
+Le malade, subjugue par cet heroisme de la foi, fondit en larmes. "Oh!
+oui, je veux me confesser a vous!" s'ecria-t-il.
+
+Un sourire du ciel passa sur les levres blanches du pasteur. Il fit un
+signe, et le vide s'etablit autour des deux mourants.
+
+Bientot apres, le ministre de Dieu fit un dernier effort pour
+elever sa main au-dessus de la tete du pardonne, et les paroles de
+l'absolution tomberent comme une rosee sur cette ame ressuscitee. Le
+pretre appela; "L'Extreme-Onction!" demanda-t-il. On lui apporta ce
+qui etait necessaire pour la reception du Sacrement. "Prenez mon bras,
+et conduisez ma main," dit-il a son aide. Et l'on conduisit cette main
+mourante, se trainant refroidie deja, comme une supreme benediction,
+sur les membres du malade qui semblait se ranimer sous ce froid
+attouchement et sous les onctions de l'huile sainte.
+
+Quand tout fut acheve, le pretre pencha sa tete alourdie vers celui
+qu'il venait d'administrer, et dans un soupir de soulagement, il
+dit tout bas: "Au revoir, mon ami!... Maintenant, remportez-moi,
+ajouta-t-il d'une voix eteinte. _Nunc dimittis servum tuum, Domine,
+secundum verbum tuum, in pare!_"
+
+Puis sa tete tomba pesante sur sa poitrine; ses bras fatigues se
+laisserent pendre; ses yeux se fermerent: et, pendant cette lugubre
+route du retour, on aurait cru qu'il n'existait plus, si l'on n'avait
+vu ses levres remuer sous un souffle de priere. Peu apres, on le
+deposa immobile sur son lit. Quelques heures plus tard, il etait mort.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+38.--DEUX FOIS SAUVE!
+
+Il y a dans notre college, rapporte un eminent ecrivain, retracant ses
+souvenirs de jeunesse, un pauvre abandonne qu'on appelle Isaac. Comme
+son nom l'indique, il est juif. De plus, il est orphelin et sans
+fortune. La reprobation terrible qui pese sur sa race, eloigne de lui
+jusqu'aux moins chretiens de nos camarades. On le voit toujours dans
+le coin le plus desert de notre cour, ou le poursuivent encore les
+injures et les railleries d'un age sans pitie. Cependant il est doux
+et semble resigne par avance a toutes les amertumes de la vie, dont
+celles du college ne sont qu'un avant-gout. Quelquefois la nature
+l'emporte et le malheureux enfant eclate en sanglots; il se cache le
+visage entre les mains et pleure des heures entieres.
+
+Depuis longtemps je pense a l'aborder. Je voudrais consoler un peu
+cette precoce affliction, tenir compagnie a cette solitude prematuree;
+mais je n'ose. Isaac n'est pas sans quelque sauvagerie; ses malheurs
+et son abandon lui ont inspire la defiance. Quelques mechants coeurs,
+comme il en est meme au college, ont encore contribue a augmenter
+cette defiance, en venant solliciter l'amitie de l'orphelin et en
+trahissant ensuite, avec tous les secrets confies, un coeur si
+desireux d'abord de se communiquer, mais que l'infortune avait rendu
+susceptible a l'exces et incapable de se livrer deux fois.
+
+L'autre jour, une de ces tristes scenes qui se renouvellent trop
+souvent, est venue ajouter de nouvelles douleurs a celles de celui que
+j'aime en secret. Je sortais du parloir au milieu de la plus longue
+de nos recreations; tout a coup j'entends de grands cris. Je me hate,
+j'arrive devant tous nos camarades rassembles. Ils etaient en grande
+agitation. "Qu'y a-t-il?--C'est Isaac qui nous a denonces," me repond
+le plus colere. Et il entame une longue histoire a laquelle chacun
+veut ajouter son trait. C'etait encore une accusation banale et
+sans fondement. Les preuves abondaient, la haine suggerait les plus
+detestables hypotheses a ces petites tetes mechantes et enflammees; on
+accueillait tout, pourvu que tout fut contraire a l'accuse. Tristes
+juges comme on en voit tant dans un monde qui n'a plus la jeunesse
+pour excuse!
+
+Isaac n'etait pas la, mais bientot nous le vimes paraitre, accompagne
+du superieur qui s'eloigna quelques secondes apres, laissant le
+pauvre enfant en proie a la cruaute de ses ennemis. Oh! ce mot de
+_cruaute_ n'est pas trop fort. On l'injuria, et les injures bientot
+furent suivies de pierres. Un fils de boucher, qui sans doute avait
+vu avec quelque profit son pere assommer des boeufs a l'abattoir,
+s'elanca enfin sur lui et de ses gros poings lui mit la figure en
+sang.
+
+J'etais pale d'indignation. Mon coeur battait vivement. La colere
+finit par l'emporter, la sainte colere, et je m'elancai devant Isaac:
+"Vous etes des laches, m'ecriai-je en lui prenant les mains, et
+malheur au premier d'entre vous qui touchera a mon _ami!_"
+
+J'appuyai a dessein sur ce dernier mot, je regardai les agresseurs
+d'un regard decide, les poings fermes, le pied en avant: je leur
+semblai redoutable, malgre ma petite taille; ils se turent, ils
+s'eloignerent en jetant au vent leurs dernieres insultes, et l'un
+d'eux declara qu'il fallait mettre les deux juifs a la quarantaine.
+
+Ce mot de juif me fit beaucoup rougir, malgre moi. Cependant je
+me remis de cette soudaine emotion et me penchai vers Isaac. Il
+s'appuyait sur moi et semblait me sourire, mais je le vis tout a coup
+chanceler, puis tomber sans connaissance. Tant de douleurs l'avaient
+brise. Alors j'appelai a mon secours, et comme personne ne venait a
+mes cris, je rassemblai toutes mes forces, je le pris dans mes bras
+et parvins a le transporter jusqu'a l'infirmerie. Il y fut pres d'une
+heure evanoui.
+
+Cependant l'affaire s'etait ebruitee. Le superieur arriva et me
+tendant la main: "Vous etes un digne enfant, me dit-il; je sais tout
+et je veux desormais que vous me regardiez comme un ami, comme un
+pere." Il ajouta en me montrant la croix: "Mais voici l'Ami celeste,
+voici le Pere qui vous recompensera mieux que moi de votre belle
+action!"
+
+Il se retira, en me permettant de rester aupres de mon nouvel ami
+jusqu'a sa complete guerison. Helas! il ne savait pas que la maladie
+du pauvre enfant dut etre si longue. Le medecin vit bien tout d'abord
+que le cas etait grave et fit craindre une fievre cerebrale. En effet,
+les symptomes en eclaterent des le soir.
+
+Quinze jours apres, le pauvre Isaac etait encore a l'infirmerie, mais
+il etait sauve.
+
+J'avais obtenu la permission de le veiller une partie des nuits, et
+la soeur de charite avait peine a m'arracher de ce chevet auquel il
+semblait que ma propre vie fut attachee. Ces nuits furent pour mon ame
+une source delicieuse de jouissances morales. J'y pris une habitude
+presque monastique, celle de lire en latin l'office meme de l'Eglise,
+et je n'ai pu depuis detacher mes levres de cette coupe trop meprisee
+de la liturgie catholique. Oui, je me rappelle ces soirees d'ete,
+alors que quelques rayons, les derniers du jour, venaient enflammer
+les vitres de l'infirmerie, et qu'a genoux au pied du lit de mon ami
+en delire, je suivais sur ce visage en feu les progres du mal ou
+cherchais a y demeler les esperances de la guerison.
+
+Une idee m'avait saisi des le premier jour, idee si naturelle aux
+imaginations catholiques, qu'il semble qu'elle soit la premiere a y
+naitre et la derniere a s'en retirer, l'idee de convertir mon nouvel
+ami et de guerir en meme temps son corps et son ame egalement malades.
+Cette idee me poursuivait. Je ne pouvais m'empecher de penser que Dieu
+n'avait pas permis, sans quelque dessein secret, qu'un innocent fut
+accable de tant de malheurs, abreuve de tant d'injustices.
+
+Un jour donc qu'Isaac s'etait endormi, je m'armai d'une sainte audace
+et passai a son cou une petite medaille de la sainte Vierge. Deja
+on avait place sous ses yeux, en face de son lit, un crucifix ou il
+devait lire tout le resume de notre foi eloquente. La pauvre soeur
+redoublait de soins. Elle avait compris mon idee de conversion, ou
+plutot l'avait eue avant moi, mais elle eut craint de s'en attribuer
+le moindre honneur.
+
+Isaac fut enfin rendu a sa connaissance. C'etait un dimanche: les
+eleves etaient a la messe et l'on entendait tres distinctement dans
+l'infirmerie les chants de nos camarades et les harmonies de l'orgue.
+La petite soeur et moi suivions notre messe aussi exactement que
+possible et priions de grand coeur tous les deux pour notre cher
+malade. J'avais coutume de reserver pour l'instant de l'elevation mes
+plus vives prieres, et je crois bien que la soeur faisait de meme.
+
+Ce jour-la nous fumes encore plus recueillis. Mais un petit bruit nous
+vint arracher a ce recueillement; notre malade s'etait souleve, il
+s'etait assis sur son lit et semblait ecouter avec ravissement un bel
+_O Salutaris_, que nos enfants de choeur n'avaient jamais si bien
+chante. Il souriait pour la premiere fois peut-etre de sa vie, et ce
+sourire faisait du bien a voir, quoique brillant sur un visage eteint
+et decharne. Nous n'osions nous lever, mais il nous apercut, porta les
+mains a son front comme pour recueillir ses idees, reflechit quelques
+instants, puis tout a coup s'ecria: "Mon frere, mon cher frere!" Et je
+tombai dans ses bras.
+
+Nous pleurions tous, et la soeur souriait a travers ses larmes. Mais
+Isaac s'arreta tout a coup, et se mit a fixer le crucifix que nous
+avions mis sous ses yeux. Il le regarda d'abord froidement, puis ses
+yeux s'animerent, l'amour penetra dans son regard; il contempla alors
+l'Homme-Dieu avec des yeux qui exprimerent toutes les nuances de la
+commiseration, de la priere, de l'adoration; ses bras s'agiterent
+bientot et il les tendit vers Notre-Seigneur; enfin, il ne put
+resister a la grace, et un torrent de larmes sortit de ses yeux: "Mon
+Roi, mon Maitre, mon Dieu!" Et se tournant vers moi: "Tu ne sais pas
+que Jesus et Marie ont veille pres de moi pendant toute ma maladie?
+Ils etaient la, je les voyais, je touchais leurs mains, j'entendais
+leurs voix. Oh! je veux etre baptise!"
+
+Je l'embrassai en pleurant et lui racontai combien j'avais desire ce
+moment. Ce jour-la meme, nous eumes ensemble un entretien sur la foi.
+La soeur savait mieux faire le catechisme que moi; l'aumonier vient
+l'aider. La convalescence d'Isaac s'ecoula dans ces lecons qu'il
+semblait avoir deja recues de Dieu lui-meme, tant il s'elevait
+facilement aux plus difficiles de nos mysteres. Il avait meme sur nos
+dogmes des lumieres qui etonnaient l'aumonier et dont je profitai.
+
+Cependant le bruit de sa guerison s'etait repandu dans le college. On
+avait bien change d'idees sur le compte des "deux juifs," et comme,
+apres tout, des coeurs d'enfants ne sont jamais profondement
+pervertis, tous nos camarades s'etaient sincerement repentis d'une
+mechancete qui avait failli devenir si fatale. Tous les matins, il en
+venait a l'infirmerie quelques-uns s'informer avec anxiete de la sante
+d'Isaac. Les recreations etaient silencieuses, les visages tristes;
+quand on annonca qu'il n'y avait plus aucun danger pour le malade, ce
+fut un jour de fete pour tout le monde.
+
+On apprit en meme temps la miraculeuse conversion de notre ami et son
+bapteme, qui eut lieu, d'apres sa volonte, le premier jour qu'il
+put faire quelques pas. Au sortir de l'eglise, il alla revoir ses
+condisciples qui etaient devenus ses freres en Jesus-Christ. Ce fut un
+spectacle touchant: tous ces persecuteurs tomberent aux pieds de leur
+victime et solliciterent la benediction de celui qui tout a l'heure
+encore etait un catechumene et n'avait pas seize ans. Isaac, ou plutot
+Paul (car je lui ai, comme parrain, donne ce nouveau nom), Paul les
+benit avec ses larmes et voulut tous les embrasser. On sut qu'il etait
+pleinement chretien, quand on le vit presser avec plus d'amour dans
+ses bras celui-la meme qui l'avait autrefois le plus cruellement
+persecute. (_Leon Gautier_.)
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+39.--DIEU A SES ELUS PARTOUT.
+
+Une actrice a adresse au P. de Ravignan le recit suivant de sa
+conversion, une des plus admirables de notre siecle. "Lorsque j'etais
+tout enfant, ma mere se trouvait seule a Paris, sans argent, sans
+etat, sans protection. Elle n'avait pas cette religion qui fait
+supporter toutes les adversites que Dieu nous envoie, mais seulement
+une foi tres vive en Marie. Des ma plus tendre enfance, elle me fit
+dire cette petite priere que je n'ai lue dans aucun livre: "Mon Dieu,
+je vous donne mon corps, mon esprit, mon coeur, ma vie; je me donne
+toute a vous. Faites-moi la grace de mourir plutot que de vous
+offenser mortellement. Ainsi soit-il."
+
+"Vers l'age de cinq ans a peu pres, j'allais tres souvent avec une
+vieille femme a la messe, et surtout adorer Jesus dans un sepulcre. Je
+rentrais a la maison, malade d'avoir vu Notre Seigneur mort pour nous;
+je pleurais. Ma mere grondait la vieille femme d'exciter a ce point ma
+sensibilite, et meme elle ne voulut plus absolument que je retournasse
+a l'eglise. J'etais tres fiere de m'appeler Marie. On me donnait le
+nom de Josephine a la maison; mais quand on me demandait comment je
+m'appelais: "Marie, repondais-je aussitot; j'ai le nom de la Vierge."
+
+"Ma mere me mit au theatre a l'age de six ans pour apprendre a danser.
+On la pria de me laisser jouer, elle se laissa tenter. Je jouai, j'eus
+un tres grand succes. Cependant j'entendais les petites filles parler
+de la premiere communion, ma mere ne m'en parlait pas; je voulais
+absolument la faire, mais aucun pretre ne put m'y admettre parce que
+j'etais au theatre.
+
+"Je priais toujours, je travaillais sans cesse; en dehors du theatre,
+je faisais de petits ouvrages a l'aiguille que je vendais. J'etais
+entouree de vices dans les femmes meme que j'aimais le plus; je les
+plaignais. Ma mere m'avait donne des principes que la misere la plus
+affreuse n'avait pu detruire. J'etais mal vetue, je mangeais des
+pommes de terre, mais j'etais heureuse avec ma mere. Je me disais:
+"Dieu me voit, lui; il me trouve bien avec mon vilain chapeau; il ne
+se moque pas de la pauvre Maria." Car on se moquait de moi; on me
+disait: "Si vous vouliez, vous auriez des cachemires.--Oui, disais-je,
+mais je ferais mourir ma mere de chagrin." J'etais une des premieres
+du theatre, par consequent tres admiree. Si je vous dis cela, c'est
+pour que vous compreniez bien la haute protection de ma celeste
+patronne au milieu de ce gouffre.
+
+"Ma mere tomba malade. J'etais obligee de passer toutes les nuits, je
+n'avais pas de domestique; je jouais, je repetais dans la journee; je
+n'avais le temps d'apprendre mes roles que la nuit, pres du lit de
+ma pauvre mere. C'est ici que Dieu a ete bon et indulgent pour moi.
+J'avais fort peu d'appointements, quoique premiere. Eh bien! mon
+Pere, malgre cela, pendant quatre mois et demi, ma mere etant au lit,
+depensant beaucoup d'argent que je n'avais pas, je n'ai pas fait de
+dettes, et je m'en suis tiree. Je devais tomber malade de fatigue et
+de chagrin, pas du tout: c'est que je priais Dieu, et Dieu aide ceux
+qui prient de tout leur coeur.
+
+"La derniere nuit que je passai pres de ma mere, je ne comprenais pas
+que ce fut l'agonie. Enfin sa derniere parole fut: "Maria, je t'aime!"
+et elle rendit le dernier soupir. Oh! mon Pere, quelle nuit! Je
+n'avais pas quitte ma mere un seul instant de ma vie, et je me
+trouvais a vingt ans, seule, sans parents, sans soutien, sans fortune,
+sans Dieu, car je ne le possedais pas encore. Je jurai a ma mere, sur
+ce corps inanime, sur cette main qui m'avait benie, que toujours je
+serais digne d'elle. J'allais tous les jours au cimetiere Montmartre,
+et, en rentrant, je me mettais a genoux au milieu de ma chambre;
+j'avais le portrait de ma mere la devant moi; j'avais un Christ qui
+avait ete pose sur son corps; je baisais ce Christ, je baisais le
+portrait, et ma vie se passait entre ces deux images.
+
+"Enfin j'allai vous entendre, mon Pere; vous eclaircissiez des idees
+confuses dans ma tete. Je suis bien ignorante encore en matiere de
+religion; j'aime avec amour Jesus et Marie. Pourquoi? comment? je n'en
+sais rien; je les aime et voila tout.
+
+"La seulement je compris ma position. "Sainte Vierge, dis-je alors, le
+theatre sans vous, ou vous sans le theatre. Ah! mon choix est fait.
+Mais pour arriver a vous, o Marie, comment faire?" Le dimanche de la
+Quasimodo, je vous vis de plus pres; je m'etais mise au pied de la
+chaire. "Je vais ecrire a M. de Ravignan, dis-je; il est impossible
+qu'il n'obtienne pas cette grace de Mgr l'archeveque: il faut que je
+communie." Je vous ecrivis, mon Pere, vous savez le reste; mais ce que
+vous ne savez pas, c'est que mon esprit n'est plus le meme, mon coeur
+non plus: les pieuses femmes que vous m'avez fait connaitre ont change
+tout mon etre.
+
+"Oh! merci, mon Dieu! merci, mon Reverend Pere! Votre zele a tout
+fait. J'ai communie, c'est vous dire que je suis la plus heureuse
+des femmes, et j'etais entouree de Mmes de Gontaut, Levavasseur et
+d'Auberville. Ah! autrefois je croyais aimer Dieu, mais non; c'est lui
+qui m'aimait. J'aimais Marie, mais ce n'etait pas de ce saint amour
+qu'elle a pour nous. Je ne sais pas ce que Dieu me reserve; mais s'il
+veut me rendre heureuse, il peut m'envoyer tous les malheurs qu'il
+voudra: je tacherai de les porter avec mon coeur qui est tout a lui.
+Si Dieu me conserve cette foi qu'il m'a envoyee, je peux tout faire
+pour lui. Aujourd'hui seulement je comprends les martyrs.
+
+"Je vous demande pardon, mon Pere, de la longueur de mon recit; mais
+je ne suis pas tres versee dans l'art d'ecrire. C'est pour vous
+obeir que je vous donne ces details. En parlant de ma mere, je ne
+m'arreterais point.
+
+"Mon premier acte, en sortant du theatre, a ete une premiere
+communion. Dieu veuille qu'en sortant de cette vie je sois agenouillee
+a la sainte table! A Dieu, a Jesus, a Marie, a ces dames, a vous, mon
+Pere, ma vie entiere. _Maria_."
+
+La jeune actrice eut le courage de rompre completement avec le
+theatre. Apres six annees d'epreuves et de privations, devenue mere de
+famille, elle ecrivait au P. de Ravignan pour le remercier, et elle
+ajoutait: "Oh! mon Pere, que de miseres! que de maladies! Mais Dieu
+etait au fond de mon coeur. Que de joies ignorees! et c'est a vous que
+je les dois.
+
+"Ah! comme je plains ceux qui ne pensent jamais a Dieu! Dans l'amour
+qu'il nous donne nous trouvons tout pour nos besoins d'ici-bas. Cette
+vie de l'ame a des charmes qu'on ignore si completement dans le monde!
+
+"Priez, mon Reverend Pere, pour que mon ame reste toujours attachee a
+ce Dieu de misericorde qui a daigne me prendre si bas! Ah! que ma vie
+passee m'a eclairee sur l'amour de Dieu pour ses creatures! Aussi, je
+ne veux que ce mot dans mon coeur: Amour pour Jesus dans la joie et
+la tristesse, amour pour Jesus!" Cette ame seraphique se consuma
+rapidement dans un douloureux martyre: l'ancienne actrice mourut en
+predestinee.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+40.--LA ROSE BENITE.
+
+Un dimanche vers les trois heures, rapporte un homme du monde, je
+passais rue de Vaugirard, a Paris. Une pluie torrentielle inondait les
+rues et faisait chercher un abri aux malheureux pietons. Je regardais
+machinalement a droite et a gauche, lorsque la petite eglise des
+Carmes m'apparut comme lieu de refuge. Arrive dans la cour, je vois
+son interieur tout resplendissant de fleurs et de lumieres; une foule
+immense la remplissait, et c'est a peine si je pus parvenir a me
+placer sous son portique.
+
+Quelle fete celebrait-on? voila ce que je demandai a une bonne femme
+qui, a genoux pres de moi, egrenait son chapelet. Elle releva la tete
+d'un air etonne: "Comment! monsieur, vous ne savez pas? c'est la fete
+du Saint-Rosaire, et, pour en conserver le souvenir, les reverends
+peres vont distribuer a tous ceux qui sont dans l'eglise une rose
+benite." J'ai une passion pour les fleurs et une predilection toute
+particuliere pour les roses; je voulais profiter de celles que la
+Providence semait (avec intention peut-etre) sur ma route: elles sont
+si rares, helas! Je suis le courant qu'un mouvement de chaises opere,
+et je me trouve transporte je ne sais comment pres de la balustrade de
+l'autel. Le R. P. qui venait de donner la benediction, en montait les
+degres. Il fit signe qu'il allait parler; je me sentis attire vers
+lui par un sentiment que je ne pus definir: son pale et noble visage
+inspirait le respect, une joie toute celeste l'animait, et l'immense
+quantite de bougies qui brulaient autour du tabernacle lui faisaient
+comme une aureole lumineuse. Son regard doux et penetrant se
+portait avec bonheur sur les nombreux fideles qui l'entouraient et
+l'ecoutaient. Il fit une allocution simple et touchante, sans phrases
+preparees ni oratoires; on sentait que c'etait le coeur qui debordait
+avec tous ses tresors, la source qui coulait limpide et transparente
+pour chacun.
+
+"Je vais vous distribuer de petites roses bien modestes, dit-il, parce
+que nous sommes pauvres. Vous les trouverez parfumees comme l'etait
+Marie, la reine du ciel, et leur parfum vous penetrant, vous desirerez
+lui ressembler. Vous les trouverez benites, afin qu'elles apportent
+dans vos maisons la benediction de Marie. Meres, ornez-en le berceau
+de votre petit enfant pour le proteger. Femmes, montrez-la a votre
+mari; dites-lui qu'elle sera son predicateur, son egide, lorsqu'il
+devra vous quitter. Jeunes filles, suspendez-la au Christ place a
+votre chevet, afin que votre premier regard, la premiere elevation de
+votre coeur soient pour Jesus et Marie confondus dans un meme amour."
+Ce serait trop long de raconter les belles et bonnes choses que
+dit encore le reverend Pere. La distribution commenca; lorsque je
+m'approchai pour recevoir ma rose, un leger sourire se dessina sur
+les levres du religieux: il semblait lire au fond de ma pensee ce
+mot _hasard_ qui m'avait amene la. Je m'inclinai et sortis de
+l'eglise beaucoup plus grave que je n'y etais entre.
+
+Une fois dehors, je me trouvai tres embarrasse: je dinais en ville et
+j'avais dispose de ma soiree; mais la pensee de porter dans une maison
+profane ma petite rose benite me fit rougir interieurement. Je rentrai
+chez moi, je la suspendis au portrait de ma mere. Pauvre mere! il me
+sembla qu'elle me regardait plus tendrement. Peut-etre etaient-ce ses
+prieres qui, du haut du ciel, avaient guide mes pas. Toujours est-il
+que j'etais reste chez moi par une force d'attraction plus puissante
+que ma volonte. Je passai mon temps a mediter sur les petites choses
+qui amenent souvent de grands effets. Je ne puis pas dire tout ce que
+je confiai de pensees tumultueuses a ma rose mystique: c'etait presque
+une confession, et la petite goutte de rosee benie qui reposait au
+fond de son calice etait le baume consolateur que j'appliquais sur
+les blessures orageuses de mon coeur. "Qui sait, murmurai-je en
+m'endormant, si je ne retournerai pas dans cette eglise, et si, te
+tenant a la main, je n'irai pas trouver ce bon religieux? Elle m'amene
+a vous repentant et converti!" lui dirai-je.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+41.--UN SOUVENIR DU BAGNE.
+
+Un religieux plein de zele, qui venait de remplir son saint ministere
+aupres des forcats de Rochefort, le P. Lavigne, ne pouvait se lasser
+d'admirer les merveilles de la grace sur ces pauvres ames si cheres
+au Bon Pasteur. Prechant dans la chapelle d'une Maison religieuse, a
+Paris, il racontait un fait admirable qui atteste l'etonnante bonte de
+Dieu en faveur d'un pecheur penetre d'un sincere repentir.
+
+"Il y a un homme, dit-il, dont le souvenir s'est empreint dans mon ame
+d'une maniere ineffacable, un homme que je place au-dessus de tous les
+religieux et de toutes les religieuses: c'est un saint que je venere,
+et cet homme, ce saint, c'est un forcat.
+
+"Un soir, il vint me trouver au confessionnal, et, apres sa
+confession, je lui adressai quelques questions, comme j'avais assez
+souvent coutume de le faire avec ces infortunes. Cependant, cette
+fois, un motif plus particulier m'engageait a interroger celui-ci.
+J'avais ete frappe du calme repandu sur ses traits. Je n'y fis pas
+d'abord grande attention, car j'avais eu l'occasion de remarquer la
+meme chose chez plusieurs de ces malheureux. Neanmoins, la precision
+avec laquelle il s'exprimait, l'exactitude rigoureuse et le laconisme
+de ses reponses piquaient de plus en plus ma curiosite.
+
+"Il me repondait sans affectation, ne disant pas un mot inutile, et
+n'allant jamais au dela de ce que je lui demandais. Aussi ce ne fut
+qu'en le poussant et en le pressant par mes questions, que je parvins
+a savoir, en quelques mots bien simples, sa touchante histoire.
+
+--Quel age avez-vous? lui dis-je d'abord.
+
+--Quarante-cinq ans, mon pere.
+
+--Combien y a-t-il que vous etes ici?
+
+--Il y a dix ans.
+
+--Devez-vous y rester encore longtemps?
+
+--A perpetuite, mon pere.
+
+--Quelle est donc la cause de votre condamnation?
+
+--Le crime d'incendie.
+
+--Sans doute, mon pauvre ami, vous avez beaucoup regrette d'avoir
+commis cette faute.
+
+--J'ai beaucoup offense Dieu, mon pere, mais je n'ai point commis ce
+crime. Toutefois, je suis justement condamne; mais c'est Dieu qui m'a
+condamne.
+
+Cette reponse piquant plus vivement encore ma curiosite, je repris:
+
+--Mais que voulez-vous donc dire, mon ami? expliquez-vous.
+
+Alors il me repondit:
+
+--J'ai beaucoup offense le bon Dieu, mon pere; j'ai ete bien coupable,
+mais jamais envers la societe. Apres une foule d'egarements, le bon
+Dieu toucha mon coeur.
+
+"Je resolus de me convertir, de reparer le passe; mais depuis ma
+conversion, il me restait une inquietude, un poids enorme sur le
+coeur. J'avais tant offense le bon Dieu? pouvais-je croire qu'il eut
+tout oublie? Et puis, je ne trouvais rien qui fut de nature a reparer
+ces iniquites malheureuses de ma jeunesse, et je sentais un besoin
+immense de reparation! Sur ces entrefaites, un incendie eclata pres de
+ma demeure. Tous les soupcons tomberent sur moi; on m'arreta, et on me
+mit en jugement. Pendant la procedure, je fus beaucoup plus calme que
+je ne l'avais jamais ete; je prevoyais bien que je serais condamne,
+mais j'etais pret a tout. Enfin arriva le jour ou on devait prononcer
+ma sentence. Le jury quitta la salle pour aller deliberer sur mon
+sort, et dans ce moment, il me sembla entendre une voix interieure qui
+me disait: Si je te condamne, je me charge aussi de faire ton bonheur
+et de te rendre la paix. A cet instant, je ressentis effectivement une
+paix delicieuse. Les jures revinrent bientot, apportant leur verdict,
+qui me declarait convaincu du crime d'incendie, avec circonstances
+attenuantes; j'etais condamne aux travaux forces a perpetuite. Je fus
+oblige de me contenir pour ne pas verser des larmes, qu'on aurait sans
+doute attribuees a tout autre motif qu'a celui du sentiment de bonheur
+que j'eprouvais. On me conduisit a mon cachot, et la, tombant sur
+la paille qui me servait de lit, je me mis a repandre un torrent de
+larmes si douces que l'homme le plus voluptueux aurait ete heureux
+d'acheter, au prix de toutes les jouissances, le seul bonheur de les
+verser. Une paix ineffable remplissait enfin toute mon ame. Elle ne me
+quitta pas pendant la route que je parcourus pour arriver au bagne, et
+ne m'a jamais abandonne jusqu'ici. Depuis cette epoque, je tache de
+remplir tous mes devoirs, d'obeir a tout et a tous. Je ne vois dans
+ceux qui commandent, ni le commissaire, ni les adjudants, ni leurs
+subalternes, je ne vois que Dieu. Je prie partout, dans les travaux, a
+la prison; je prie toujours, et le temps passe si vite que je puis a
+peine m'en apercevoir; les heures s'ecoulent comme des minutes, les
+jours comme des heures, les mois comme des jours, les annees comme des
+mois. Personne ne me connait; on me croit condamne justement et cela
+est vrai.
+
+"Vous ne me connaitrez pas non plus, mon pere; je ne vous dis ni mon
+nom ni mon numero; priez seulement pour moi, je vous en conjure, afin
+que je fasse la volonte de Dieu jusqu'a la fin."
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+42.--CE QUE LE ZELE PEUT INSPIRER A UN ENFANT.
+
+Il y a quelques annees, le Careme etait preche dans une grande ville
+de France par deux saints missionnaires. Un soir, tandis que la foule
+empressee se rendait a l'eglise, la petite Mathilde de C***, enfant de
+dix ans, jouait sur le balcon de sa maison; tout a coup, poussee comme
+par une inspiration divine, elle abandonne la poupee qu'elle tenait a
+la main et, courant a son pere qui lisait un journal: "Oh! papa, que
+je serais heureuse!...--Que faudrait-il pour cela, mon enfant?--Je
+n'ose pas... dites, me l'accorderez-vous?--Oui, ma fille!--Ah! bon!
+eh bien! j'etais tout a l'heure sur le balcon et j'ai vu beaucoup
+de messieurs qui allaient au sermon; il y en a meme plusieurs qui y
+conduisaient leurs petites filles; et vous, papa, vous ne m'y menez
+jamais! Ce soir...--Tu veux que je t'y conduise, n'est-ce pas?--Oui!
+je le desire beaucoup."
+
+Bientot l'heureuse Mathilde entrait dans l'eglise avec son pere. Il
+la placa pres d'une dame de sa connaissance, parce que, dit-il, une
+petite fille ne reste pas avec les messieurs; et... faisant semblant
+d'aller du cote des hommes, il sortit.
+
+Mathilde, qui le suivait des yeux, s'en apercut, mais ne dit rien; le
+lendemain elle voulut, comme par un caprice d'enfant, rester parmi les
+messieurs avec son pere. Le pretre charge de maintenir l'ordre, voyant
+cette petite fille: "Mon enfant, lui dit-il, ce n'est point la votre
+place.--Monsieur, repondit-elle tout bas, laissez-moi ici, _je garde
+papa_!"
+
+M. de C*** entendit cette parole, il fut emu et resta au sermon.
+Le bon Dieu l'attendait, et la grace, se servant des paroles du
+predicateur, penetra dans son ame. Il voulut aller tous les soirs au
+sermon; il fit mieux, il s'approcha de la sainte Table le jour de
+Paques.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+43.--UNE CONQUETE DU SACRE-COEUR.
+
+Dans une petite ville assez populeuse, pres de Liege, une personne
+dirigeait un cafe, ou elle s'efforcait bien plus de conquerir des ames
+a Jesus-Christ que de grossir sa fortune. On y voyait en abondance les
+publications les plus edifiantes, les cadres et les scapulaires du
+Sacre-Coeur. Cette propagande fut benie de Dieu et devint le principe
+d'un grand nombre de conversions; nous allons reproduire ici la
+relation de plus remarquable, en conservant au style sa naive
+simplicite.
+
+"Un jour, la maitresse de la maison voit entrer chez elle un inconnu
+en haillons, de haute taille, ayant une longue barbe et une figure
+portant l'empreinte d'une profonde misere. Cet homme inspire a la
+zelatrice une grande compassion, il lui semble que Notre-Seigneur lui
+envoyait une ame a gagner. J'ai toujours eu, dit-elle, le desir de
+faire du bien, mais depuis que je suis zelatrice, il me semble en
+avoir contracte l'obligation, de sorte que cela me donne du courage
+pour vaincre ma timidite. Elle fit donc bon accueil a son nouvel hote,
+qui ne disait pas un mot, et le servit de son mieux, en priant le
+Coeur de Jesus de l'inspirer. Croyant le moment favorable, elle entama
+la conversation: "Ne vous etonnez pas, Monsieur, lui dit-elle, de
+ce que je vais vous demander; je fais cette question a toutes les
+personnes qui viennent ici, et je vous vois, je crois, pour la
+premiere fois: avez-vous fait vos Paques?--Non, repondit-il, je ne
+fais pas mes Paques, je suis libre-penseur.--Mais ce n'est pas
+une religion, cela.--C'est ma religion a moi, je n'en ai pas
+d'autre.--N'avez-vous pas ete catholique autrefois?--Oui, j'ai fait ma
+premiere communion; depuis, j'ai tout laisse: j'ai quitte ma femme,
+mes enfants, j'ai ete en Afrique... Je ne veux pas des pretres, pas
+plus qu'ils ne voudraient de moi.--Au contraire, Monsieur, ce serait
+un grand bonheur pour eux de vous ramener a Dieu; dans l'Evangile, n'y
+a-t-il pas la parabole de l'enfant prodigue ou le pere fete le retour
+de son fils?--Ne me dites rien, repond-il avec animation, je ne veux
+pas changer, vous ne me convertirez pas, vous dis-je; pensez-vous
+mieux reussir que ma femme et mes enfants qui m'ont supplie de toutes
+les facons? Non, vous ne me changerez pas, je devrais parler a des
+pretres, et je deteste les pretres; quand ils arrivent, je m'en vais
+d'un autre cote pour ne pas les voir."
+
+"Il ajouta encore beaucoup d'autres choses contre la religion. J'etais
+toute tremblante en l'entendant, dit la zelatrice, et je priais
+interieurement le Coeur de Jesus. Quand il eut fini, j'allai chercher
+un scapulaire du Sacre-Coeur.--Monsieur, lui dis-je, ne voudriez-vous
+pas, avant de partir, accepter ceci? j'aimerais a vous le donner;
+voyez, l'image est bien belle. Lisez, ajoutai-je, ce qui est ecrit
+dessous, ce sont de si bonnes paroles! Il le fait, puis se leve et
+tenant le scapulaire des deux mains, il le baise, pleure et dit:
+"Coeur de Jesus, je suis un des plus grands pecheurs, oui, un grand
+pecheur." Ses larmes coulaient en abondance, l'emotion l'oblige a
+s'asseoir.--Un pretre! dit-il, je veux me confesser. Qui etes-vous,
+pauvre femme, pour me convertir ainsi? car je suis converti.--C'est
+le Coeur de Jesus qui a tout fait, dit la zelatrice, et elle le fait
+entrer dans une chambre voisine, pendant qu'elle allait avertir le
+vicaire. Celui-ci vint aussitot, s'entretint avec le pauvre pecheur,
+puis l'engagea a se rendre a l'eglise pour preparer sa confession.
+En y allant, cet homme priait, et des qu'il fut arrive, il alla se
+prosterner au pied d'un autel de la sainte Vierge; il pleurait et
+disait a haute voix: "Vierge sainte, ayez pitie d'un grand pecheur
+qui vous demande sa conversion." Il fit le chemin de la croix, et,
+lorsqu'il fut arrive a la douzieme station, il mit les bras en croix
+sans s'occuper des personnes presentes, en disant: Jesus-Christ,
+je vous demande pardon de mes peches, oui, de tous mes peches. La
+contrition debordait de son ame, il etait inonde par la grace. Il
+alla a la sacristie, et, quand il en sortit avec le pretre, tous deux
+pleuraient. Il ne recut pas ce jour-la l'absolution: on prefera lui
+laisser quelques jours pour se preparer. Il passa ce temps dans le
+recueillement, vint prendre ses repas chez la zelatrice qui lui
+fournit des lectures pieuses pour occuper ses loisirs, car il evitait
+meme de travailler pour ne pas se distraire des pensees de foi qui
+nourrissaient son ame. Lorsqu'il rencontrait le vicaire, il lui
+serrait la main en lui exprimant son desir de recevoir l'absolution.
+Le temps d'epreuve fut abrege, et la brebis perdue rentra dans le
+bercail du Bon Pasteur, qui se donna a elle dans la sainte communion.
+C'etait la seconde de ce nouvel enfant prodigue qui n'avait plus recu
+son Dieu depuis cinquante ans.
+
+"Il fut des lors un modele de piete, et son exemple en ramena
+plusieurs qui travaillaient dans un atelier irreligieux ou il
+conduisit le pretre qui l'avait reconcilie avec Dieu."
+
+Ah! si tous les bons catholiques avaient le zele et le courage de
+cette genereuse chretienne, combien de pauvres pecheurs seraient
+ramenes a la pratique de la religion! Le pretre, helas! n'a aucun
+moyen d'atteindre ces infortunes qui ne viennent plus a l'eglise et
+lui ferment leur porte. Qui les sauvera, qui les arrachera aux flammes
+de l'enfer, si les pieux laiques de leur entourage ne s'interessent
+pas a l'oeuvre de leur conversion, la plus grande, la plus capitale de
+toutes les oeuvres?...
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+44.--PUISSANCE DU CHAPELET.
+
+Imbu des sa jeunesse des maximes de l'ecole voltairienne, Arthur
+Grant etait impie; mais son impiete n'avait rien du cynisme des
+libres-penseurs du siecle. C'etait un impie de bon ton. Son education
+aristocratique, l'amenite de son caractere, la distinction de ses
+manieres le rendaient agreable dans le commerce du monde, et le venin
+de son irreligion se cachait sous des dehors attrayants et des formes
+polies. C'etait un majestueux vieillard a la figure noble, dont la
+barbe blanche tombait a flots d'argent sur sa poitrine. Initie, jeune
+encore, aux mysteres absurdes de la franc-maconnerie, apres en avoir
+subi les ridicules epreuves, il avait ete promu au grade de chevalier
+kadosch. C'etait un aimable viveur qui se faisait cherir dans son
+village, dont il etait le plus riche proprietaire, et en quelque sorte
+le seigneur. Il secourait les indigents et se faisait gloire d'etre
+philanthrope. Les glaces de l'age n'avaient pas encore eteint en lui
+les flammes des passions. La corruption du coeur avait perverti son
+intelligence. Cependant sa fille, Irma, gemissait en secret, sur les
+dereglements et l'irreligion de son vieux pere. On la voyait souvent
+repandre des larmes abondantes sur les marches de l'autel de Marie, a
+laquelle elle adressait de ferventes prieres pour sa conversion.
+
+Un zele missionnaire etant venu precher une retraite dans le village
+qu'habitaient Irma et son pere, la jeune fille, sous les inspirations
+de la grace, redoubla de ferveur et de supplications pour obtenir
+la conversion de celui qu'elle aimait de l'amour le plus tendre, et
+resolut de tenter un effort supreme. Elle consulta le missionnaire sur
+les moyens a prendre pour convertir son vieux pere.
+
+--Il faut prier, mon enfant, et prier sans cesse, lui dit le saint
+pretre: ne desesperez pas, Dieu est plus fort que le diable. Voyons,
+quelles sont les habitudes de Monsieur votre pere, quel est son genre
+de vie?
+
+--Il se leve tous les jours a neuf heures, repond la jeune fille,
+dejeune a dix, se rend ensuite a un kiosque situe a un kilometre au
+couchant du village, au pied d'une riante colline. C'est la qu'il
+passe le reste de la journee, se promenant dans son jardin ou
+s'enfermant dans son cabinet de travail.
+
+--J'en sais assez, mon enfant. Pendant trois jours, a onze heures et
+quart, vous reciterez un chapelet pour la conversion de votre pere.
+
+Le lendemain, apres s'etre livre aux occupations de son ministere, le
+saint pretre s'acheminait vers le kiosque. Quand il fut a quelques pas
+du vieillard, apres l'avoir salue gracieusement, il s'arreta comme
+pour lui parler.
+
+--Que signifie ceci, monsieur l'abbe? dit Arthur etonne et presque
+fache.
+
+--Monsieur, je vous demande pardon si je vous ai offense, repond le
+missionnaire; mais la vue de votre jardin m'a charme, je voulais vous
+adresser mes felicitations.
+
+Ce compliment adoucit le vieillard, qui lui dit:
+
+--Si je ne suis pas trop indiscret, monsieur l'abbe, puis-je vous
+inviter a m'accompagner a mon kiosque?
+
+--Avec plaisir, repondit le pretre.
+
+Et chemin faisant, en parlant de la pluie et du beau temps, on arriva
+au kiosque. On entra dans le jardin, on admira les fleurs, les
+ombrages, les bassins, les berceaux de verdure, les cascades, et on
+penetra dans le pavillon. Le missionnaire, que les travaux de son
+ministere appelaient au village, prend conge du vieillard; celui-ci,
+charme de la simplicite, de l'esprit et des manieres polies de l'abbe,
+lui fait promettre de se retrouver le lendemain a la meme heure dans
+son pavillon.
+
+Irma avait recite son premier chapelet, a l'heure prescrite, avec une
+ferveur extraordinaire.
+
+Le lendemain, le pretre etait fidele au rendez-vous. Et Irma recitait
+son second chapelet avec la meme ferveur.
+
+Arthur et l'abbe se promenerent dans le labyrinthe, sous les berceaux
+de noisetiers et les larges avenues de platanes, et parlerent
+longuement de la litterature contemporaine et des nouvelles
+politiques. Le pretre, en se separant du vieillard, pour aller
+s'enfermer dans le confessionnal, fut encore invite pour le lendemain.
+
+Le troisieme jour, au moment ou la pieuse jeune fille commencait son
+troisieme chapelet, le missionnaire se dirigea vers le kiosque. Il y
+fut accueilli par Arthur, avec une amabilite charmante et des marques
+de deference tout a fait exceptionnelles. On entra dans le pavillon,
+ensuite dans le cabinet de travail. Ce qui frappa les regards du
+missionnaire, ce fut un prie-Dieu surmonte d'un magnifique crucifix
+d'ivoire, pres duquel etait un tabouret. Le vieillard sourit.
+
+--Vous comprenez, monsieur l'abbe!
+
+--Oui, mon ami, repond le pretre, heureux de voir que Marie avait
+favorablement accueilli les prieres d'une ame pure et innocente.
+
+--Monsieur l'abbe, dit Arthur d'une voix vibrante, j'ai longtemps
+combattu; mais, apres une lutte longue et terrible, je m'avoue vaincu.
+La grace triomphe; vous avez devant vous un vieux pecheur qui renonce
+a ses egarements, un impie qui reconnait et abjure les erreurs d'une
+philosophie menteuse. Oui, la divinite de la religion catholique
+m'apparait dans toute sa splendeur. Comme Augustin, j'ai cherche le
+bonheur dans les vaines jouissances de la terre, et, comme lui, je
+n'ai trouve le repos que lorsque je les ai eu foulees aux pieds, et
+que les aspirations de mon coeur se sont dirigees vers le ciel. Tout
+n'est que vanite et affliction d'esprit, dit avec raison l'auteur du
+livre de la Sagesse. Mon pere, je me jette entre vos bras: aidez un
+pauvre naufrage a regagner le port; ramenez dans le bercail sacre de
+l'Eglise catholique une brebis errante et vagabonde; purifiez-moi de
+mes souillures.
+
+Le pretre et le vieillard resterent longtemps embrasses; des larmes
+abondantes coulerent de leurs yeux...
+
+Quelques jours apres, quand fut cloturee la retraite, on voyait
+agenouille a la Table-Sainte, a cote de sa fille rayonnante de
+bonheur, le venerable vieillard, dont le maintien noble, pieux et
+modeste rejouissait une population eminemment chretienne qu'avaient
+autrefois attristee ses ecarts.
+
+Enfants, si vos parents oublient le chemin de l'eglise, s'ils se
+laissent entrainer par les seductions de l'erreur, il depend de vous
+de les arracher a la fureur du dragon infernal, de sauver ces ames
+pour lesquelles Jesus-Christ est mort sur la croix. La Providence
+a place entre vos mains une arme puissante: c'est la priere.
+Adressez-vous a Marie, qu'on n'invoque jamais en vain, Marie, la Mere
+de misericorde et le refuge des pecheurs. Elle touchera le coeur de
+vos parents bien-aimes et les amenera repentants aux pieds de son
+divin Fils.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+45.--LA CROIX D'ARGENT.
+
+Une pauvre enfant du nom de Jane, errait un soir d'hiver dans les rues
+de Londres par un froid glacial. Sans asile, sans pain, elle ne savait
+ou porter ses pas, car son pere et sa mere etaient morts, laissant
+l'infortunee dans la plus cruelle detresse. Tout a coup elle voit
+briller un morceau de metal entre deux paves de la rue; elle le
+ramasse: c'etait un petit crucifix en argent. "Je vais aller le
+vendre, se dit Jane; avec ce qu'on m'en donnera, j'acheterai un peu de
+pain."
+
+Vite elle chercha une boutique d'orfevre, et, au coin d'une rue, elle
+en vit une, petite et faiblement eclairee. Jane entra. Une femme
+etait assise au comptoir, vetue de deuil; elle avait une figure d'une
+expression pure et pieuse; elle leva sur la pauvre fille un bon
+regard, et lui dit d'une voix douce:
+
+"Que desirez-vous?
+
+--Voulez-vous acheter ceci?" repondit brusquement Jane, en tendant le
+crucifix.
+
+La femme le prit avec respect, et jetant un coup d'oeil sur Jane,
+dont la figure malheureuse et sauvage ressortait sur ses vetements
+delabres, elle lui dit:
+
+"Ma fille, nous achetons les objets d'or et d'argent; mais, dites-moi,
+savez-vous ce qu'est ceci?
+
+--C'est de l'argent, je le sais bien!
+
+--Ce n'est pas la ce que je vous demande: savez-vous quel est cet
+homme etendu sur la croix?
+
+--Est-ce que je sais, moi!
+
+--Quoi! pauvre enfant, vous ignorez que cet homme est le Fils de Dieu,
+qu'il est mort sur la croix pour nous sauver?
+
+--Personne ne m'a jamais parle de cela.
+
+--Vous ne connaissez pas Jesus-Christ, notre bon Sauveur?
+
+--De quoi nous a-t-il sauves?
+
+--De l'enfer, et il nous a ouvert le paradis.
+
+--Je n'en savais rien."
+
+La marchande regarda plus attentivement la pauvre creature debout
+devant elle: elle embrassa d'un regard ce visage jeune et fletri, ces
+vetements sordides, et, mal plus terrible, cette stupeur de l'ame
+peinte sur ses traits. Sa charite s'emut, ses entrailles de chretienne
+et de mere tressaillirent. Elle dit a Jane:
+
+"Avez-vous des parents, une maison?
+
+--Rien. Mon pere est mort sous un buisson, loin d'ici; ma mere est
+morte aussi. Comment suis-je venue a Londres? je n'en sais rien.
+Comment ai-je vecu? je n'en sais rien non plus; ce que je sais, c'est
+que je voudrais bien etre au fond de la Tamise, car alors je n'aurais
+plus ni froid ni faim.
+
+--Mon enfant, dit la marchande, et ce mot, prononce avec une indicible
+bonte, fit monter les larmes aux yeux de la pauvre Jane, mon enfant,
+voulez-vous que je vous conduise dans une maison ou vous n'aurez plus
+ni faim ni froid et ou vous apprendrez a servir le bon Dieu?
+
+--Ni faim ni froid? repeta Jane; ce sera donc le paradis?
+
+--Non, mais le chemin qui y conduit.
+
+La marchande fit entrer dans sa boutique la pauvre fille, lui donna a
+souper, la revetit d'une robe neuve; bientot Jane dormait dans un lit
+sous ce toit hospitalier ou le Pere celeste l'avait amenee.
+
+Quelque temps apres, une des orphelines de la maison du Bon Pasteur,
+de Londres, recevait le bapteme. Sa joie, sa ferveur attendrissaient
+l'assemblee; cette heureuse neophyte etait la pauvre Jane, qui avait
+pour marraine la bonne marchande, l'instrument des misericordes du
+Seigneur.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+46.--UN COUP DE FILET DE LA SAINTE VIERGE.
+
+En se rendant a l'une de nos stations thermales, un officier superieur
+causait avec un compagnon de voyage:--Si nous nous arretions a
+Lourdes? lui dit ce dernier.--Pourquoi donc?--Nous y trouverions le
+pelerinage national.--Voila cinquante ans que je n'ai pas mis les
+pieds dans une eglise!...--Qu'a cela ne tienne, tout se passe en plein
+air.--Alors, c'est different.
+
+Ils s'arreterent a Lourdes; ils virent les ardentes prieres des
+pelerins. Elles etonnerent d'abord, subjuguerent ensuite cette ame
+droite et loyale: l'officier pria avec les autres, aussi longtemps que
+les autres.
+
+--Il fait chaud, lui dit son compagnon; si nous buvions un verre d'eau
+de la grotte?--Volontiers; ce pretre-la m'a rendu tout reveur...
+
+Il reva, il pria, il monta jusqu'a la crypte, il en redescendit priant
+et heureux.--Si vous voulez aller aux eaux, dit-il a son compagnon,
+allez-y; moi, j'ai trouve les miennes.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+47.--UNE CONVERSION EN MER.
+
+Le heros de cette histoire a rapporte lui-meme dans la lettre suivante
+la grace signalee dont il a ete l'objet.
+
+"Apres avoir failli perir avec mon navire, sur la barre de Bayonne
+pendant l'ete dernier, je me rendais de Livourne a Dunkerque et Rouen,
+lorsque le 28 decembre, au matin, je fus oblige de mouiller devant
+Malaga, ne pouvant y entrer. Bientot le temps devint affreux, et, des
+huit heures du matin, toute la population massee sur les quais, malgre
+une pluie torrentielle, nous regardant chasser sur les ancres, nous
+faisait comprendre quel peril nous menacait. Le pavillon fut mis en
+berne, mais en vain: ni remorqueur, ni pilotes, pas meme la canonniere
+de l'Etat n'osaient se risquer a nous secourir; Dieu seul pouvait nous
+sauver. Impossible de se jeter a la mer: nous aurions ete brises sur
+les rochers de la jetee en construction ou contre les recifs de la
+cote.
+
+Je pensai alors a ma mere, je me rappelai le projet de me faire
+catholique que j'avais eu autrefois. Me jetant a genoux devant le
+vieux christ en bronze dominant le compas de route, je priai avec foi
+le Dieu des chretiens et Notre-Dame de Montenero, dont j'avais visite,
+le 8 septembre dernier, le pelerinage celebre, en Toscane.
+
+La journee se passa en craintes; la mer augmentait de furie, et le
+fleuve, en face de nous, jetait devant le navire ses eaux jaunes
+debordees. Le consul de France, qui avait tente l'impossible pour nous
+faire secourir, nous ecrivit le soir au moyen d'une bouteille jetee
+dans les flots: il nous avouait tristement que les autorites de Malaga
+reconnaissaient l'impossibilite d'arriver jusqu'a nous, en face d'une
+situation si perilleuse, et qu'on attendrait que la nuit fut achevee
+pour prendre une decision. Pour moi, cette decision c'etait la mort
+et la perte de mon navire! Je voulus mourir catholique romain; je
+suppliai avec foi Notre-Dame de la Salette et je me sentis plein de
+courage.
+
+Mon equipage affole menacait de ne plus m'obeir; il voulait filer
+les chaines et jeter le navire a la cote. Plein de confiance dans le
+secours de Dieu et de la sainte Vierge, je resistai energiquement a
+tous et la nuit arriva. Les ouvriers qui couvraient la cote et le quai
+nous dirent, dans leur ame, adieu pour toujours... Je fis reposer
+successivement mes hommes, et, pensant a la mort, je me tenais sur la
+dunette en priant Dieu.
+
+Cette nuit fut epouvantable; l'orage augmentant sans cesse de
+violence, le navire se mit a talonner avec force, et a chaque instant
+il etait menace de s'entr'ouvrir et de se briser sur la jetee en
+construction. Les malheureux marins raidissaient a chaque instant les
+chaines.
+
+Le jour arriva enfin, mais pour nous montrer l'horreur de notre
+situation. La foule garnissait les quais, assistant, emue et
+impuissante, a ce terrible drame. Je pris un vieux catechisme, oublie
+a bord par un marin, je lus les Litanies de la sainte Vierge, et je
+promis alors solennellement d'abjurer aussitot arrive en France et de
+me faire baptiser.
+
+A huit heures, apparut devant Malaga un steamer; malgre le
+decouragement de tous les matelots de l'equipage et contre leur avis,
+je fis mettre le pavillon en berne et jeter a la mer une bonbonne
+renfermant une demande de secours; je la placai sous la protection de
+la Vierge. La bouteille arriva a terre, puis le steamer disparut au
+large.
+
+Ce fut alors parmi l'equipage un cri d'immense douleur: toute
+esperance s'evanouissait... Pour moi, j'esperais quand meme, priant,
+sondant l'horizon avec une longue-vue. Je promis un _ex-voto_ a
+Notre-Dame de la Salette et a trois autres pelerinages. Toutefois, je
+me preparai a mourir catholique et j'en placai la declaration ecrite
+de ma main sur ma poitrine.
+
+Tout a coup, vers dix heures, je decouvre une fumee noire dans le
+lointain: j'entends un coup de sifflet strident, et, au milieu des
+vagues enormes qui nous couvraient, le steamer qui apparaissait. Le
+navire sauveur, detachant sa grande chaloupe, nous envoie vingt-quatre
+hommes. Apres des peines inouies, plusieurs fois sur le point d'etre
+engloutis, ces braves finissent par nous accoster. Il etait temps;
+nous allions attendre la mort dans la mature elevee, car notre
+vaisseau etait sur le point de s'entr'ouvrir. On sacrifia les ancres,
+les chaines, etc., il fallait se hater.
+
+Le brave capitaine Corno, malgre une mer epouvantable, manoeuvra
+tellement bien avec son enorme steamer, qu'a midi il nous amenait dans
+le port. Nous etions sauves, grace a la sainte Vierge. Par une faveur
+providentielle, le navire et la cargaison n'avaient aucune avarie.
+
+Aussitot a terre, je me rendis a la cathedrale pour remercier Dieu et
+Notre-Dame et renouveler ma promesse d'abjuration. En attendant que je
+puisse la realiser, j'apprends ma religion dans un vieux catechisme
+oublie a bord..."
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+48.--LA MORT D'UN SEPTEMBRISEUR.
+
+Vers le milieu de l'annee 1826, un homme du peuple, alors sexagenaire,
+tenait le petit hotel de Dijon, au n deg. 211 de la rue Saint-Jacques, a
+Paris. Atteint depuis longtemps d'une maladie grave, il avait en vain
+appele a son secours les plus celebres medecins de la capitale: le mal
+n'avait fait qu'empirer avec les annees; enfin, de violents acces de
+colere, auxquels il se livrait presque tous les jours, l'avaient rendu
+incurable. Cependant, ne pouvant se resoudre a mourir, il tenta un
+dernier essai en faisant demander le docteur Descuret, qui jouissait
+d'une grande reputation. Celui-ci, voyant le malade a la veille de
+succomber, se contenta de lui prescrire quelques legers adoucissements
+usites en pareille circonstance: il ne comptait plus le revoir.
+
+Mais le lendemain, vers six heures du soir, on vint l'appeler encore;
+cette fois ce n'etait point pour le vieillard, mais pour sa femme, que
+le miserable avait presque tuee dans un de ses emportements.
+
+Apres les premiers soins donnes a cette pauvre femme, le docteur
+se disposait a se retirer sans avoir adresse une seule parole a
+l'incorrigible mari. Celui-ci le remarqua, l'arreta par l'habit et lui
+dit d'un air piteux: "Eh quoi! monsieur le docteur, vous vous en allez
+sans daigner seulement me regarder?--Pourquoi m'inquieter d'un malade
+qui fait l'impossible pour rendre mes soins inutiles? Au reste,
+ajouta-t-il d'un ton severe, vous avez grossierement injurie vos
+premiers medecins, dont l'un vous a abandonne parce que vous avez meme
+ose lever la main sur lui. Ajoutez a ces ingratitudes la brutalite
+dont vous venez d'user envers votre femme, et jugez si je ne dois pas
+faire comme eux.--Vos reproches ne sont que trop justes, reprit
+le malade d'un accent penetre; oui, je suis bien coupable d'avoir
+maltraite ainsi ma femme; mais aussi, monsieur, si vous saviez ce
+qu'elle exigeait de moi! Ne voulait-elle pas que je fisse appeler un
+pretre, moi qui les ai toujours eus en horreur!--L'intention de votre
+femme n'avait rien que de louable: en vous proposant de mettre en
+paix votre conscience, elle vous donnait une nouvelle preuve de son
+affection, et si cela etait entierement oppose a vos idees, vous
+deviez vous borner a un simple refus et non la frapper.--Mais enfin,
+monsieur le docteur, vous qui avez fait des etudes, que feriez-vous si
+vous etiez a ma place et qu'on vous proposat pareille chose?--Moi,
+je n'hesiterais pas a mettre en paix ma conscience, d'abord par
+conviction, en second lieu, parce que le calme de l'ame contribue
+puissamment a alleger nos souffrances et meme a dissiper la
+maladie.--C'est bien singulier, qu'ayant fait des etudes, vous ayez
+cette maniere de voir!--Au contraire, mes convictions religieuses sont
+en grande partie le fruit de mes etudes."
+
+Le vieillard etait vaincu par ces paroles pleines de raison et de
+foi: une lumiere soudaine avait frappe son esprit. Il venait de se
+reveiller en lui des idees, des sentiments, des remords qu'il avait
+etouffes peut-etre depuis bien longtemps, car il avait vecu dans un
+temps de stupide delire ou les jeunes hommes de son age et les beaux
+esprits affichaient le plus insultant mepris pour toute pensee
+religieuse, en disant: "La religion!... c'est bon pour les enfants et
+les femmes." Ce prejuge infernal venait de s'evanouir a la parole du
+docteur, et, apres un instant de silence, le malade dit d'un accent
+qu'on ne lui avait jamais connu: "Eh bien! qu'on fasse venir un
+pretre; aussi bien, depuis longtemps j'en ai lourd sur la conscience!"
+
+Ici commence l'histoire touchante de sa conversion, de sa douleur, de
+sa reconnaissance, de sa joie, de sa confusion, de son amour, de son
+bonheur, de son salut ... Ici, nous allons voir comment Dieu s'est
+servi d'une femme chretienne, d'un medecin et d'un pretre, pour faire
+d'un assassin un elu, un saint!... Heureuse de ce changement subit, la
+pauvre femme, elle qui avait tant parle, prie et souffert pour cette
+ame rebelle, envoie a la hate chercher un des vicaires de la paroisse
+Saint-Jacques.
+
+A peine le vieillard l'a-t-il apercu qu'il lui dit d'une voix
+tremblante de honte et de remords:
+
+"Tenez, monsieur, enlevez-moi ce coutelas que j'avais mis sous mon
+oreiller.--Que vous etes imprudent, mon ami! mais vous couriez risque
+de vous blesser!--Eh! monsieur l'abbe, je m'en etais arme pour vous le
+plonger dans le coeur, si vous fussiez venu sans mon consentement...
+Oui, ajouta-t-il devant tous les assistants, en septembre 93, _j'ai
+massacre dix-sept ecclesiastiques_, et peu s'en est fallu que vous
+ne fussiez le dix-huitieme! Mais rassurez-vous: _Dieu a eu pitie de
+moi; un regard de sa grace a suffi pour m'eclairer_."
+
+Le vicaire, stupefait autant que touche, s'empare de l'enorme couteau:
+puis il s'enferme avec le penitent pour laisser agir Dieu sur cette
+ame dans le mystere du sacrement de la reconciliation. Jamais, dans
+l'exercice de son saint ministere, il n'avait goute des consolations
+comme celles qu'il trouva au chevet de ce malheureux qui avait ete
+jadis le bourreau de dix-sept de ses confreres, et qui, a l'heure de
+la grace, parlait et agissait comme le bon larron de la croix.
+
+Deja le bon Samaritain, qui venait de guerir cette ame si profondement
+blessee par le crime, se retirait en annoncant a l'heureuse famille
+qu'il allait apporter au converti les derniers sacrements de l'Eglise,
+quand tout a coup le vieillard s'ecria d'une voix etouffee par les
+sanglots:
+
+"Revenez, monsieur l'abbe, revenez bientot aupres de moi; j'ai bien
+besoin de vos consolations; mais, je vous en conjure, n'approchez
+pas de mes levres le divin Redempteur, dont tout a l'heure encore je
+blasphemais le nom; je suis trop indigne d'un tel bonheur!--Dieu est
+rempli de misericorde, lui dit le vicaire profondement attendri; on
+repare ses fautes quand on les pleure amerement, et votre repentir
+me parait trop sincere pour que j'hesite a vous administrer les
+sacrements que reclame immediatement votre triste position.--Je les
+recevrai, monsieur l'abbe, puisque vous me l'ordonnez, reprit le
+malade, mais seulement apres avoir fait amende honorable devant ceux
+que j'ai autrefois scandalises par mes forfaits."
+
+Tandis que le vicaire part pour chercher le saint viatique, le
+moribond fait appeler aussitot ses voisins, temoins de sa vie
+criminelle, ses anciens camarades, les complices de ses fautes; il
+leur demande, avec larmes, pardon des affreux exemples qu'il leur
+avait donnes, surtout a l'Abbaye et aux Carmes, lors du massacre des
+pretres; puis il fait de meme envers sa femme, un des instruments de
+sa conversion.
+
+Le pretre arrive portant l'auguste sacrement. Le vieillard, deja glace
+par la mort, se leve aussitot, se met a genoux et recoit ainsi les
+derniers sacrements avec une piete angelique: les traits de son visage
+baigne de larmes en etaient tout transfigures. Apres cette auguste
+action, il reste toujours a genoux, appuye sur le chevet de son lit,
+tenant en main un crucifix, qu'il couvre de ses baisers et de ses
+larmes.
+
+Son confesseur, a plusieurs reprises, l'engagea a se coucher, vu sa
+grande faiblesse: c'etait imposer a son coeur un penible sacrifice,
+c'etait lui oter une trop douce consolation. Aussi l'exprima-t-il
+au pretre: "Je sens, dit-il, qu'il ne me reste que peu d'instants a
+vivre; je ne puis rien offrir a Dieu que mes prieres et mes larmes;
+laissez-moi du moins la consolation de mourir a genoux; c'est faire
+bien peu pour expier tous mes crimes!"
+
+Et il resta ainsi en priere: son ame eclairee, renouvelee, sanctifiee,
+paraissait comme dans une sorte d'extase. Vers minuit, on entendit
+le moribond pousser un profond soupir; il s'etait endormi dans le
+Seigneur avec le calme d'un elu, toujours a genoux et les levres
+collees sur le crucifix qu'il n'avait cesse d'arroser de ses larmes!!!
+
+"Seigneur, que vous etes admirable dans vos oeuvres! qu'elles sont
+profondes vos voies, qu'elles sont immenses vos misericordes!"
+
+(_L'abbe Hoffmann_, Extraits.)
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+49.--RENCONTRE PROVIDENTIELLE.
+
+Au commencement de ce siecle, un personnage assez marquant, M. de
+G***, etait tombe dans l'impiete la plus affreuse. C'etait une sorte
+de frenesie d'irreligion. Le blaspheme sortait a chaque instant de sa
+bouche, et il semblait n'avoir a coeur que de couvrir d'ignominie la
+sainte Eglise et ses ministres.
+
+Un jour, M. de G*** entend raconter que dans une petite ville voisine
+de son chateau, on allait donner une mission. Sa malice sembla prendre
+un nouveau degre de perversite a cette nouvelle. Il se proposa de
+se rendre lui aussi a la mission, et de suivre les exercices, pour
+contrecarrer les missionnaires et pour empecher, a force d'avanies, le
+fruit qu'ils devaient en attendre. On le vit donc arriver, suivi
+d'une escorte de vauriens, qui tous ensemble se rendirent a l'eglise
+paroissiale. Le chant des cantiques fut plus d'une fois interrompu par
+de grossiers lazzis et des rires indecents; mais le silence s'etablit,
+quand le Pere superieur des missionnaires parut dans la chaire.
+C'etait un homme de quarante ans environ, au visage pale et amaigri,
+aux traits expressifs, au regard inspire, tel en un mot que l'Ecriture
+nous depeint les prophetes de l'ancienne loi. Il n'avait pas acheve
+l'exorde de son discours, que deja M. de G*** l'avait reconnu. C'etait
+un des compagnons de son enfance, un des rivaux de ses etudes et qui
+lui avait dispute souvent avec avantage les couronnes academiques.
+Comment lui, qui pouvait briller dans le monde et parvenir aux postes
+les plus importants, avait-il pu se decider a embrasser la carriere
+pauvre et penible du ministere evangelique, c'est ce que la tete
+frivole de M. de G*** ne pouvait expliquer. Il l'ecouta donc avec
+toute l'attention dont il etait capable, et il trouva qu'il justifiait
+par son eloquence les hautes previsions de ses professeurs; mais ses
+pensees n'allerent pas plus loin.
+
+Apres le sermon, il renvoya ses amis et vint faire visite au
+missionnaire. Des qu'il se fut nomme, le bon pere courut a lui, et
+l'embrassant tendrement: "O mon ami, lui dit-il, que je suis heureux
+de vous voir, et que je remercie Dieu de vous retrouver avec des
+sentiments si chretiens! sans doute vous avez toujours ete fidele
+aux preceptes de religion que nous avons recus ensemble? Et, en vous
+livrant avec tant d'empressement aux premiers exercices de la mission,
+vous voulez..." M. de G*** ne le laissa pas achever; emporte par
+l'irascibilite de son caractere et par le sentiment d'impiete dont il
+s'etait fait une longue habitude, il s'oublia, jusqu'a lever la main
+sur le pretre du Seigneur: "Impertinent, s'ecria-t-il avec l'accent
+de la rage, garde pour d'autres tes sots conseils et ton insidieux
+proselytisme! Je venais te feliciter de ton eloquence hypocrite et
+non pas reclamer tes avis." Mais le missionnaire, impassible et
+tranquille, lui repondit avec cette douceur angelique que Dieu peut
+seul inspirer a l'homme: "Mon frere, peut-etre, il y a vingt ans,
+quand j'etais encore dans le monde, et que la religion ne m'avait pas
+appris a dompter mes passions, peut-etre un pareil outrage eut-il
+coute la vie a l'un de nous, et jete un damne de plus aux pieds
+de l'Eternel; mais Dieu m'a fait depuis longtemps la grace d'etre
+chretien! Ma longue experience dans la conduite des ames me montre
+a quelle horrible extremite est descendue la votre: o mon frere! je
+tremble pour vous; qu'allez-vous devenir?"
+
+Mais deja M. de G*** etait aux pieds du pretre; il baisait sa main en
+l'arrosant de ses larmes, et il s'ecriait; "Pardonnez-moi, mon pere,
+car je ne sais ce que je fais!" Et il se tordait dans d'effrayantes
+convulsions, jetant des phrases inarticulees, des exclamations sans
+suite, des accents de desespoir que l'oreille avait peine a saisir,
+mais que devinait le coeur du missionnaire. "Ou suis-je?... Quelle
+soudaine clarte brille a mes yeux?... Grace, grace!..." Et cet orage
+nouveau dans le coeur de l'impie, cette tempete de la conscience,
+frappait d'effroi le missionnaire lui-meme, tout accoutume qu'il etait
+aux miseres humaines. Tout a coup, reprenant la sublime autorite de
+son ministere: "Relevez-vous, mon fils, lui dit-il, relevez-vous, deja
+le remords vous a fait chretien!" Et M. de G*** se relevait tremblant,
+ses genoux se derobaient sous lui. Le pretre l'emporta dans ses bras,
+et le placant devant un prie-Dieu: "Dans un instant, mon fils, toutes
+vos peines seront calmees." Puis la confession commenca.
+
+Trois heures entieres ils resterent enfermes ensemble; l'on entendait
+du dehors de longs sanglots et d'etranges gemissements; on n'aurait
+pu dire lequel versait de plus abondantes larmes, ou du pretre ou du
+penitent. Tous deux confondaient leurs soupirs, tous deux melaient
+l'expression de leur douleur, tous deux s'humiliaient devant la
+grandeur du Tres-Haut et benissaient ses misericordes. M. de G***
+etait justifie devant Dieu. Il partit et ne voulut plus rentrer dans
+son chateau. Il se choisit en ville une modeste retraite; et,
+malgre les railleries de ses anciens amis, il suivit avec une piete
+exemplaire toutes les predications et les moindres exercices de la
+retraite. Tous les jours il voyait le saint pretre, et se confirmait
+dans la grace. Enfin, le jour de la communion generale, il eut le
+bonheur de s'approcher de la sainte table, au grand etonnement
+de toute la ville, dont il avait ete si longtemps le scandale et
+l'effroi.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+50.--LE BON FILS CONSOLE.
+
+
+Un pieux jeune homme ecrivait la lettre suivante, qui doit inspirer
+une bien grande confiance en saint Joseph, surtout lorsqu'il s'agit
+d'obtenir des graces de conversion.
+
+"J'ai recu cette annee un grand nombre de faveurs par la puissante
+intercession du glorieux Epoux de Marie. La premiere a ete la
+conversion de mon excellent pere.
+
+Il ne s'etait pas confesse depuis plus de quarante ans. Il y avait une
+douzaine d'annees qu'il n'etait pas entre dans l'eglise paroissiale;
+et, pour comble de difficultes, il etait plein de prejuges contre
+notre sainte religion qu'il n'avait jamais bien connue. Pour ramener
+dans les bras de Dieu cette brebis egaree, il fallait un grand coup
+de lumiere et de misericorde. J'avais essaye de le convaincre par le
+raisonnement, j'avais prie et fait prier beaucoup pour lui: tout avait
+ete inutile. Il y a quelques semaines, je me sentis presse d'aller
+solliciter aupres de saint Joseph cette conquete si difficile.
+
+C'etait la premiere fois que j'implorais du saint Patriarche une
+faveur particuliere. J'allai donc me prosterner devant sa statue, et
+je lui promis que, s'il m'accordait ce que je lui demandais, j'aurais
+pendant toute ma vie une devotion toute speciale pour lui, et que je
+m'efforcerais de repandre son culte autant que je le pourrais. A peine
+ma priere terminee, je me sentis la plus grande confiance.
+
+Je fis alors une premiere neuvaine avec toute la ferveur dont j'etais
+capable. En meme temps, j'ecrivis a mon pere pour tacher de le decider
+a porter un Cordon de saint Joseph que j'envoyai avec ma lettre. Il
+eut ete impossible de le lui faire accepter comme objet religieux;
+mais, a ma demande, il consentit a le porter comme un petit souvenir
+de moi.
+
+Ma premiere neuvaine achevee, j'en commencai une nouvelle, et
+incontinent je pus me rendre ce doux temoignage que mon esperance
+n'avait pas ete vaine. Beni soit a jamais le tres bon et tres puissant
+saint Joseph!... La grace etait accordee. Des le commencement de cette
+seconde neuvaine, je recus de mon pere une touchante lettre, ou il
+m'exprimait, en des termes brulant, la joie et la paix qui inondaient
+son ame. Une lumiere nouvelle venait de briller dans son coeur et dans
+son intelligence. Le respect humain, les objections et les prejuges
+contre la religion etaient tombes d'eux-memes, et une petite occasion
+menagee par saint Joseph s'etant presentee, mon pere etait alle se
+confesser, comme pousse par une main invisible. Le lendemain, avec des
+sentiments ineffables de bonheur et de tendresse, il recevait dans
+son coeur le Dieu, si plein de misericorde, qui venait rejouir sa
+vieillesse, comme il avait autrefois rejoui sa jeunesse. La conversion
+a ete parfaite; saint Joseph ne fait pas les choses a demi. Depuis ce
+jour de benediction, mon pere prit part a tous les exercices de piete
+de la paroisse. Tous ceux qui le connaissaient furent profondement
+edifies de cet heureux changement, et declarerent qu'il avait fallu
+une main puissante pour operer cette merveille. Et cette main
+puissante, c'est la votre, o grand et tres-puissant saint Joseph! Je
+vous remercierai pendant toute ma vie de cette grace signalee..."
+
+Apres cela, pourrait-on recommander avec trop d'instances aux jeunes
+gens la devotion envers saint Joseph? Puissent-ils recourir a lui dans
+tous leurs besoins spirituels et ceux de leurs proches! S'ils prient
+avec ferveur et perseverance, ils ressentiront infailliblement les
+effets de sa paternelle protection.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+51--COMMENT ON RETROUVE LE BONHEUR.
+
+Passant un jour sur la place des Capucins, a Lyon, une zelatrice du
+rosaire y vit une petite fille agee de six a sept ans, qui, apres
+avoir brise la glace d'une fontaine, plongeait quelque chose dans
+l'eau. La dame s'approcha et dit:
+
+--"Que fais-tu la, mon enfant?--Je lave ma robe.--Quel est ton
+nom?--Marie.--Ou est ta mere?--A Loyasse (cimetiere de Lyon).--Et ton
+pere?--Il est malade et triste la-bas...--Eh bien! conduis-moi a ta
+maison.".
+
+L'orpheline regarda l'inconnue avec une sorte de crainte, puis,
+rassuree sans doute par l'affectueux sourire qui repondait a son
+regard, elle mit sa petite main glacee dans celle que lui tendait
+sa nouvelle amie, et se dirigea vers une de ces affreuses demeures,
+ordinairement habitees par le vice ou par le malheur.
+
+Arrivee au dernier etage, l'enfant ouvre une porte et dit:--Papa,
+voila une dame qui veut vous voir.--Me voir!... moi!... une dame!...
+allons donc!... C'est, sans doute pour jouir du spectacle de ma
+misere! Je suis chez moi; et, bien que je sois pauvre, malheureux, je
+ne souffrirai pas que les riches viennent insulter a ma misere! Donc,
+vous pouvez vous en aller," s'ecria-t-il en designant du doigt la
+porte restee entr'ouverte.--Je venais vous offrir des secours,"
+murmura timidement la visiteuse, un peu effrayee.--Je n'ai besoin de
+rien, que de rester tranquille chez moi, sans qu'on vienne se moquer
+de ma pauvrete, reprend l'homme; et il lance par la porte de la
+mansarde une piece de monnaie qui vient d'etre deposee sur la table.
+
+Il n'y avait rien a faire... La charitable zelatrice embrassa la
+petite fille et lui dit tout bas: "Viens me trouver quand tu auras
+besoin de quelque chose." Puis elle sortit.
+
+Plusieurs semaines s'ecoulerent sans que la douce Marie reparut, bien
+qu'on allat souvent, pour l'y rencontrer, a l'endroit ou on l'avait
+trouvee.
+
+Mme L, l'apercut enfin, un jour, amaigrie et toute en larmes; son
+pere, qui manquait d'ouvrage et par consequent de pain, l'envoyait
+mendier dans la rue. Elle l'emmena chez elle et lui fit raconter son
+histoire, histoire bien simple et bien touchante, imprimee dans son
+jeune coeur.
+
+"Maman etait tres bonne; soir et matin, elle me faisait dire _Notre
+Pere_ et _Je vous salue, Marie_... Mon pere etait bon, lui aussi,
+alors; mais depuis qu'ils ont emporte maman a Loyasse, il est devenu
+triste, s'est mis a lire de grandes feuilles et ne parle plus de Dieu
+ou des riches qu'en se fachant bien fort."
+
+Ce recit fut un trait de lumiere pour Mme L. Elle fit promettre a la
+chere petite de dire, tous les jours, une fois, "Notre Pere," et dix
+fois, "Je vous salue, Marie..." _pour obtenir que son pere devint
+tres heureux_, et la renvoya munie d'abondantes provisions.
+
+Un mois apres, l'enfant revint chez sa bienfaitrice, mais, cette fois,
+avec un visage tout joyeux: "Madame, dit-elle, papa voudrait bien vous
+voir; seulement il n'ose pas venir..."
+
+La difficulte fut vite tranchee; Mme L... accourut a la mansarde, et
+y trouva l'ouvrier. Si l'aspect du pauvre reduit etait le meme, on
+lisait sur le visage du malheureux pere l'expression humble et douce
+du changement opere dans son ame.
+
+"Madame, dit-il avec respect, je ne sais comment cela est arrive, mais
+je ne peux plus me reconnaitre... En entendant la petite reciter tant
+de fois son _Notre Pere_ et son _Je vous salue_, je me suis d'abord
+impatiente, parce qu'elle le repetait trop... Puis j'ai fini par le
+dire machinalement avec elle, en me rappelant que ma pauvre femme le
+disait aussi... Alors, j'ai pleure, j'ai senti le regret de ma
+mauvaise vie, et je me suis reproche mon insolence envers la dame qui
+a ete si bonne pour nous... C'est pourquoi je voulais la voir, pour
+lui demander pardon."
+
+Ce pardon fut accorde sans peine, et Dieu, apres avoir purifie,
+soulage la misere de l'ame et du corps, par l'entremise de sa
+genereuse servante, sauva aussi par elle le pere et l'enfant.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+52.--LE SOUVENIR DE LA PREMIERE COMMUNION.
+
+Mous devons a un homme du monde le recit suivant, qui contient plus
+d'une instruction utile et fournit un nouvel exemple des ineffables
+tendresses de la misericorde divine.
+
+J'etais a Paris en 1841, et je faisais partie d'une Conference de
+Saint-Vincent-de-Paul. Quelques-uns des jeunes gens qui la composaient
+avaient la pieuse habitude de visiter une ou deux fois par semaine les
+pauvres malades des hopitaux du quartier.
+
+L'hopital Necker, dans la rue de Sevres, m'etait echu en partage. Je
+commencais toujours mes visites par la chapelle, et j'allais demander
+au Seigneur de benir l'oeuvre que, pour l'amour de lui, je venais
+accomplir, d'accompagner de sa benediction les paroles, les conseils
+que j'allais donner a mes malades; et quand j'avais fini ma tournee
+dans les salles, je venais encore en deposer le succes aux pieds de ce
+bon Maitre.
+
+Je fus oblige de quitter Paris au printemps, et je me rappellerai
+toujours le trait touchant dont j'ai ete le temoin a ma derniere
+visite aux malades de Necker.
+
+La salle que je devais visiter ce jour-la etait confiee aux soins
+d'une Soeur de Charite vieillie dans cet admirable metier, et non
+moins infatigable pour soulager les souffrances de ses malades que
+zelee pour le salut de leurs ames. En arrivant, j'allai, selon mon
+habitude, prendre les ordres de cette bonne Soeur. Elle me recommanda
+specialement six ou sept malades: l'un, Etienne, nouvel arrive, et
+encore inconnu d'elle; l'autre, comme moribond, ayant besoin d'etre
+fortifie et console; un autre comme ebranle deja, et pret a se
+convertir, etc.
+
+"Et puis, ajoute-t-elle, allez donc au n deg. 39; c'est un homme de
+trente-deux ou trente-trois ans, poitrinaire au dernier degre, qui
+sera mort dans trois jours. J'ai eu beau faire, je n'ai pu rien en
+tirer; il m'a envoyee promener trois ou quatre fois, et n'a jusqu'ici
+recu M. l'aumonier qu'avec des paroles grossieres. Un de vos confreres
+de Saint-Vincent-de-Paul, qui l'a deja visite plusieurs fois, n'a pas
+mieux reussi que nous. Il est probable qu'il vous enverra promener
+aussi; mais enfin il ne faut rien epargner. Il s'agit ici de la gloire
+de Dieu et d'une pauvre ame a sauver.
+
+--"Eh! mon Dieu, ma bonne Soeur, repondis-je, s'il m'envoie promener,
+j'irai me promener, voila tout; cela ne me fera pas grand mal. Dites
+seulement pour ce pauvre homme un _Ave Maria_ pendant que j'irai lui
+parler."
+
+Je fis ma visite; et de lit en lit j'arrivai a mon n deg. 39. Je fus tout
+saisi en le voyant. La mort etait peinte sur son visage. Trois ou
+quatre coussins le soutenaient assis sur son lit; sa face etait have
+et d'un blanc jaunatre, et son affreuse maigreur donnait a ses yeux
+noirs une apparence etrange...
+
+Je m'approchai de son lit. Il me regarda fixement sans rien dire.
+
+Je lui demandai de ses nouvelles: "La soeur m'a appris, mon pauvre
+ami, que vous souffriez beaucoup, et qu'il y avait bien longtemps deja
+que vous etiez malade."
+
+Pas de reponse; seulement le regard de mon homme devenait de plus
+en plus dur, et il semblait me dire: "Je n'ai que faire de vos
+condoleances; donnez-moi la paix." Je fis semblant de ne pas m'en
+apercevoir: "Souffrez-vous beaucoup en ce moment, et pourrais-je vous
+soulager en quelque maniere?"
+
+Pas un mot.
+
+"Que voulez-vous, mon pauvre enfant! il faut faire de necessite vertu,
+et offrir vos souffrances au bon Dieu en expiation de vos fautes;
+comme cela du moins elles vous seront utiles."
+
+Toujours meme silence et meme accueil. La position commencait a
+devenir embarrassante. L'oeil du malade etait de plus en plus
+menacant, et je voyais le moment ou il allait me dire quelque
+injure... La Providence de Dieu m'envoya tout a coup une inspiration.
+Je me rapprochai vivement du malheureux, et je lui dis a demi-voix:
+"Avez-vous fait une bonne premiere communion?"
+
+Cette parole produisit sur lui l'effet d'une commotion electrique. Il
+fit un leger mouvement; sa figure changea d'expression, et il murmura
+plutot qu'il ne dit: "Oui, Monsieur."
+
+--Eh bien! repris-je, mon ami, n'etiez-vous pas heureux dans ce
+temps-la?--Oui, Monsieur, me repondit-il d'une voix emue; et au meme
+instant je vis deux grosses larmes couler sur ses joues. Je lui pris
+les mains.--Et pourquoi etiez-vous heureux alors, sinon parce que vous
+etiez pur, chaste, aimant et craignant Dieu, en un mot, bon chretien?
+Mais ce bonheur peut revenir encore, et le bon Dieu n'a pas change! Il
+continuait a pleurer: N'est-ce pas, ajoutai-je, que vous voulez bien
+vous confesser?
+
+--Oui, Monsieur, dit-il alors avec force; et il s'avanca vers moi pour
+m'embrasser. Je le fis de grand coeur, comme vous pouvez penser, et je
+lui donnai quelques petits conseils pour faciliter l'execution de son
+bon dessein. Je le quittai ensuite, et j'annoncai a la Soeur le succes
+inespere de ma visite. Je ne sais ce qui s'ensuivit; mais ce qui m'est
+reste profondement grave dans l'esprit ou plutot dans le coeur, c'est
+la force merveilleuse de la misericorde de Dieu, qui changea en un
+instant, et a l'aide d'une seule parole, ce coeur si endurci!
+
+Le seul souvenir de sa premiere communion suffit pour convertir et
+probablement pour sauver ce pauvre malade, heureux de l'avoir bien
+faite; car s'il eut accompli, comme plusieurs, helas! avec negligence,
+ce grand acte de la vie chretienne, le souvenir que je lui en
+rappelai n'eut fait sans doute sur son coeur qu'une impression
+insignifiante!...
+
+Ainsi le bien produit le bien, et avec Dieu rien ne demeure perdu.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+53.--L'ORPHELINE ET LE VETERAN.
+
+Une pauvre orpheline avait ete recueillie par un vieux soldat qu'elle
+nommait son pere. D'une piete simple, mais serieuse, elle s'etait
+attire une telle estime, qu'il y avait autour d'elle comme une aureole
+de veneration. Le vieux soldat lui-meme s'etait laisse prendre a son
+influence. Il appelait sa petite orpheline, _sa petite sainte_.
+Jamais il ne fumait devant elle, il jurait encore moins.
+
+La pieuse enfant etait arrivee a faire prier son pere adoptif, ce
+qu'il n'avait pas fait depuis longtemps.
+
+Un jour qu'il passait devant l'eglise du village, je ne sais quelle
+inspiration secrete le pousse a y entrer. Il va s'agenouiller dans un
+coin et commence son signe de croix. Mais tout a coup il s'arrete, ses
+yeux ont rencontre une enfant qui, recueillie au pied de l'autel, les
+mains jointes, parait comme dans une extase. Il regarde, il reconnait
+sa fille. La pensee lui vient aussitot qu'elle demande a Dieu sa
+conversion; elle lui a dit tant de fois que c'etait la l'unique objet
+de toutes ses prieres. Une larme monte de son coeur a ses yeux et
+coule le long de ses joues sur sa vieille figure cicatrisee. Cette
+larme est efficace et decide de son retour a Dieu.
+
+Quelque temps apres, aux Paques, le vieux militaire pleinement
+converti, bien heureux, communiait a cote de sa petite fille. Et,
+comme, au sortir de l'eglise, quelques-uns de ses vieux camarades le
+regardaient etonnes: "Vous ne vous attendiez pas a cela, leur dit-il,
+mais que voulez-vous? Je ne puis resister a la _petite sainte_, elle
+convertirait le demon lui-meme, si le demon pouvait etre converti."
+
+Voila l'influence de la vraie piete. Puisse-t-elle devenir le partage
+de tous ceux qui liront ce petit livre! En meme temps qu'elle assurera
+leur propre salut, elle les aidera merveilleusement a travailler au
+salut des autres!
+
+
+
+TABLE DES MATIERES.
+
+AVANT-PROPOS
+
+1.--Le capitaine de navire et le mousse.
+
+2.--Une nuit dans le desert.
+
+3.--Les deux freres.
+
+4.--Un jeu ou l'on gagne le ciel.
+
+5.--La vengeance d'un etudiant chretien.
+
+6.--Un pere converti par son enfant.
+
+7.--Un cadeau inattendu.
+
+8.--Les trois actes d'un drame contemporain.
+
+9.--Le remede est dur, mais il est bon.
+
+10.--Le banc de famille.
+
+11.--La lettre d'une mere.
+
+12.--Une premiere communion a quatre-vingts ans.
+
+13.--La soupape.
+
+14.--Une meprise qui porte bonheur.
+
+15.--Heroisme d'un jeune neophyte.
+
+16.--Les deux amis.
+
+17.--Tel est pris qui croyait prendre.
+
+18.--Comment on obtient un miracle.
+
+19.--Le marquis d'Outremer.
+
+20.--La plus grande victoire d'un vieux general.
+
+21.--Le bouffon et son maitre.
+
+22.--Un episode de la Revolution.
+
+23.--Le zele recompense.
+
+24.--Sagesse et folie.
+
+25.--Le terrible article.
+
+26.--Le trottoir.
+
+27.--Un fils qui tombe dans les bras de son pere.
+
+28.--Le rosier du mois de Marie.
+
+29.--La statuette de saint Antoine.
+
+30.--Le chemin du coeur.
+
+31.--Le nouvel Augustin.
+
+32.--Vaincu par l'exemple.
+
+33.--La fille du franc-macon.
+
+34.--Un voyage de cent lieues en Australie.
+
+35.--Rien n'est impossible a Dieu.
+
+36.--L'amour maternel.
+
+37.--Un pecheur moribond assiste par un pretre mourant.
+
+38.--Deux fois sauve.
+
+39.--Dieu a ses elus partout.
+
+40.--La rose benite.
+
+41.--Un souvenir du bagne.
+
+42.--Ce que le zele peut inspirer a un enfant.
+
+43.--Une conquete du Sacre-Coeur.
+
+44.--Puissance du chapelet.
+
+45.--La croix d'argent.
+
+46.--Un coup de filet de la sainte Vierge.
+
+47.--Une conversion en mer.
+
+48.--La mort d'un septembriseur.
+
+49.--Rencontre providentielle.
+
+50.--Le bon fils console.
+
+51.--Comment on retrouve le bonheur.
+
+52.--Le souvenir de la premiere communion.
+
+53.--L'orpheline et le veteran.
+
+
+
+
+
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+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES JOIES DU PARDON ***
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+works. See paragraph 1.E below.
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
+
+Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
+VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
+new filenames and etext numbers.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
+are filed in directories based on their release date. If you want to
+download any of these eBooks directly, rather than using the regular
+search system you may utilize the following addresses and just
+download by the etext year.
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+ 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)
+
+EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
+ https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234
+
+or filename 24689 would be found at:
+ https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689
+
+An alternative method of locating eBooks:
+ https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL
+
+
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #11494 (https://www.gutenberg.org/ebooks/11494)
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+++ b/old/11494-8.txt
@@ -0,0 +1,7072 @@
+The Project Gutenberg EBook of Les joies du pardon, by Anonymous
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les joies du pardon
+ Petites histoires contemporaines pour la consolation des coeurs chrtiens
+
+Author: Anonymous
+
+Release Date: March 7, 2004 [EBook #11494]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES JOIES DU PARDON ***
+
+
+
+
+Produced by Joris Van Dael, Renald Levesque and PG Distributed
+Proofreaders
+
+
+
+
+
+LES JOIES DU PARDON
+
+Petites Histoires Contemporaines
+
+POUR LA CONSOLATION DES COEURS CHRTIENS
+
+PAR L'AUTEUR
+
+de la Mthode pour former l'Enfance la Pit
+
+ Je n'ai pu achever ce petit
+ livre sans essuyer plusieurs
+ fois des larmes....
+ X***.
+
+
+1891
+
+
+
+AVANT-PROPOS
+
+Aprs les joies de l'innocence, il n'en est pas de plus douces, de
+plus pntrantes que celles du repentir. Demandez l'enfant coupable
+ce qu'il prouve lorsque, reconnaissant son ingratitude, il vient
+se jeter en pleurant dans les bras de sa mre: c'est un soulagement
+inexprimable, une ivresse de bonheur... Ce bonheur n'est rien
+pourtant auprs de celui du pauvre pcheur qui, fatigu de ses longs
+garements, renonce sa vie mauvaise et vient se reposer dans le sein
+de Dieu.
+
+Aussi, n'existe-t-il pas non plus d'histoire plus attachante que celle
+des conversions. Plusieurs surtout, accomplies presque de nos jours,
+ont t entoures de circonstances si extraordinaires et prsentent un
+si poignant intrt qu'on ne peut en lire le rcit sans tre attendri
+jusqu'au fond de l'me. Pages naves et sublimes, tout imprgnes de
+larmes et d'amour, elles rveillent les sentiments les plus dlicats,
+les plus exquis; rien ne ressemble davantage un roman, et toutefois,
+on sent merveille que rien n'est plus vridique. C'est, dirons-nous,
+un roman divin: les pripties multiplies, les scnes mouvantes ont
+la terre pour thtre, mais le dnouement n'a lieu qu'au ciel.
+
+Tels sont les exemples que nous allons rapporter dans ce Recueil: il
+faudrait pouvoir les mettre sous les yeux de tous les chrtiens, pour
+le profit qu'ils en retireraient et le charme que leur ferait goter
+cette lecture.--Nous n'avons eu garde de reproduire ici les traits que
+l'on rencontre dans les _Annales de Notre-Dame de Lourdes_, de
+_Notre-Dame du Sacr-Coeur_, et dans les Recueils analogues; on ne
+trouvera non plus aucune des Biographies contenues dans les
+_Conversions les plus mmorables du XIXe sicle_. Nos rcits ont un
+caractre plus intime et tout la fois plus anecdotique: et c'est l
+justement ce qui en augmente l'intrt.
+
+Offert toutes les mes chrtiennes, cet ouvrage s'adresse d'une
+manire spciale aux jeunes gens. Personne n'a, autant qu'eux, besoin
+de ces manifestations clatantes de la misricorde divine, si propres
+ inspirer une confiance inbranlable. Qui connat les preuves
+rserves leur foi au sortir du collge? O est-il d'ailleurs le
+jeune homme qui dans les longues annes d'une lutte incessante contre
+le respect humain et les plaisirs mauvais, n'a jamais eu un instant
+de faiblesse? Ah! puissent nos lecteurs se souvenir, en ces moments
+critiques, des modestes pages qu'ils vont lire aujourd'hui! Elles leur
+rappelleront qu'aprs mme les plus lourdes chutes, le coeur de Dieu
+reste toujours ouvert pour les recevoir et que le plus grand malheur
+ craindre, la plus funeste de toutes les fautes, c'est le
+_dcouragement_.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+LES JOIES DU PARDON
+
+1.--LE CAPITAINE DE NAVIRE ET LE MOUSSE.
+
+Un capitaine de navire, qui s'tait fait craindre et har de ses
+matelots par ses imprcations continuelles et sa tyrannie, tomba tout
+ coup dangereusement malade, au milieu d'un voyage de long cours. Le
+pilote prit le commandement du vaisseau, et les matelots dclarrent
+qu'ils laisseraient prir sans secours leur capitaine, qui se trouvait
+dans sa chambre, en proie de cruelles douleurs. Il avait dj
+pass peu prs une semaine dans cet tat, sans que personne se ft
+inquit de lui, lorsqu'un jeune mousse, touch de ses souffrances,
+rsolut d'entrer dans sa chambre et de lui parler; malgr l'opposition
+du reste de l'quipage, il descendit l'escalier, ouvrit la porte et
+lui demanda comment il se portait; mais le capitaine lui rpondit avec
+impatience: Qu'est-ce-que cela te fait! Va-t'en!
+
+Le mousse, repouss de la sorte, remonta sur le tillac. Mais le
+lendemain il fit une nouvelle tentative: Capitaine, dit-il, j'espre
+que vous tes mieux?--O Robert! rpondit alors celui-ci, j'ai t trs
+mal toute la nuit. Le jeune garon, encourag par cette rponse,
+s'approcha du lit en disant: Capitaine, laissez-moi vous laver les
+mains et le visage, cela vous rafrachira. Le capitaine l'ayant
+permis, l'enfant demanda ensuite la permission de le raser. Le
+capitaine y ayant encore consenti, le mousse s'enhardit, et offrit
+son matre de lui faire du th. L'offre toucha cet homme farouche,
+son coeur en fut mu, une larme coula sur son visage, et il laissa
+chapper ces mots en soupirant: O amour du prochain! Que tu es
+aimable au moment de la dtresse! qu'il est doux de te rencontrer mme
+dans un enfant!
+
+Le capitaine prouva quelque soulagement par les soins de cet enfant.
+Mais sa faiblesse devint plus grande, et il fut bientt convaincu
+qu'il ne vivrait plus que quelques semaines. Son esprit fut assig de
+frayeurs toujours croissantes, mesure que la mort et l'ternit se
+montrrent plus prs. Il tait aussi ignorant qu'il avait t impie.
+Sa jeunesse s'tait passe parmi la plus mauvaise classe de marins;
+non seulement il disait: _Il n'y a point de Dieu_, mais il agissait
+aussi d'aprs ce principe. pouvant la pense de la mort, ne
+connaissant pas le chemin qui conduit au bonheur ternel, et convaincu
+de ses pchs par la voix terrible de sa conscience, il s'cria un
+matin, au moment o Robert ouvrait la porte de sa chambre, et lui
+demandait amicalement: Matre, comment vous portez-vous ce
+matin?--Ah! Robert, je me sens trs mal, mon corps va toujours plus
+mal; mais je m'inquiterais bien moins de cela, si mon me tait
+tranquille. Robert! que dois-je faire? Quel grand pcheur j'ai t!
+que deviendrai-je?... Son coeur de pierre tait attendri. Il se
+lamentait devant l'enfant, qui faisait tout son possible pour le
+consoler, mais en vain.
+
+Un jour que l'enfant venait d'entrer dans la chambre, le capitaine
+s'cria: Robert, sais-tu prier?--Non, matre, je n'ai jamais su que
+l'oraison dominicale, que ma mre m'a apprise.--Oh! prie pour moi,
+tombe genoux, et demande grce. Fais cela, Robert, Dieu te bnira.
+Et tous deux commencrent pleurer.
+
+L'enfant, mu de compassion, tomba genoux et s'cria en sanglotant:
+Mon Dieu, ayez piti de mon cher capitaine mourant! je suis un pauvre
+petit matelot ignorant. Mon Dieu, le capitaine dit que je dois prier
+pour lui, mais je ne sais pas comment; oh! que je regrette qu'il n'y
+ait pas sur le btiment un prtre qui puisse me l'apprendre, qui
+puisse prier mieux que moi, qui puisse recevoir la confession de ses
+pchs et les pardonner en votre nom. Il croit qu'il sera perdu: mon
+Dieu, sauvez-le! Il dit qu'il ira en enfer, et qu'il sera avec les
+dmons: mon Dieu, faites qu'il aille au ciel, et qu'il soit avec les
+anges! Les matelots ne veulent pas venir vers lui; quant moi, je
+veux faire pour lui tout ce que je pourrai; mais je ne puis le sauver.
+ mon Dieu! ayez piti de mon pauvre capitaine! Je n'ai jamais pri
+ainsi auparavant. Oh! aidez-moi, mon Dieu, prier pour mon pauvre
+capitaine!
+
+Alors, s'tant relev, il s'approcha du capitaine en lui disant: J'ai
+pri aussi bien que j'ai pu; maintenant, matre, prenez courage.
+J'espre que Dieu aura piti de vous.
+
+Le capitaine tait si mu qu'il ne pouvait s'exprimer. La simplicit,
+la sincrit et la bonne foi de la prire de l'enfant avaient fait
+une telle impression sur lui, qu'il demeura dans un profond
+attendrissement, baignant son lit de pleurs.
+
+Le lendemain matin, quand Robert entra dans la chambre du capitaine:
+Robert, mon bon ami, lui dit celui-ci, aprs que tu fus parti, je
+tombai dans une douce mditation. Il me semblait voir Jsus-Christ sur
+la croix, mourant pour nos offenses, afin de nous amener Dieu.
+Je m'levai par mes prires ce divin Sauveur, et, dans la grande
+angoisse de mon me, je m'criai longtemps comme l'aveugle: Jsus,
+fils de David, ayez piti de moi! Enfin je crus sentir en mon coeur
+que les promesses de pardon qu'il a adresses tant de pcheurs,
+m'taient aussi adresses; je ne pouvais profrer d'autres paroles
+que celle-ci: amour! misricorde! Non, Robert, ce n'est pas une
+illusion: maintenant je sais que Jsus-Christ est mort pour moi. Je
+sens que le sang de la croix peut aussi laver mes iniquits; mes yeux
+s'ouvrent la lumire d'en haut en mme temps qu'ils se ferment pour
+la terre; la grce de mon baptme, la foi de ma premire communion,
+rentrent dans mon coeur; que ne puis-je recevoir ces sacrements que
+l'glise accorde aux mourants pour leur passage l'ternit, vers
+laquelle Dieu m'appelle!
+
+L'enfant, qui jusque-l avait vers bien des larmes en silence,
+fut saisi dans ce moment d'une grande tristesse, et s'cria
+Involontairement: Non, non, mon cher matre, ne m'abandonnez
+pas.--Robert, lui rpondit-il tranquillement, rsigne-toi, mon cher
+enfant: je suis pein de te laisser parmi des gens aussi dpravs que
+le sont ordinairement les matelots. Oh! puisses-tu tre prserv des
+pchs dans lesquels je suis tomb! Ta charit pour moi, mon cher
+enfant, a t grande; Dieu t'en rcompensera. Je te dois tout; tu
+as t dans la main de Dieu l'instrument de ma conversion; c'est le
+Seigneur qui t'a envoy vers moi; Dieu te bnisse, mon cher enfant!
+Dis mes matelots qu'ils me pardonnent, je leur pardonne aussi, et je
+prie pour eux.
+
+Le lendemain, plein du dsir de revoir son matre, Robert se leva
+la pointe du jour; et ayant ouvert la porte, il vit que le capitaine
+s'tait lev et s'tait tran au pied de son lit. Il tait genoux,
+et semblait prier, appuy, les mains jointes, contre la paroi du
+navire. L'enfant attendit quelque temps en silence; mais enfin il dit
+doucement: Matre!--Point de rponse.--Capitaine! s'crie-t-il de
+nouveau. Mais toujours mme silence. Il met la main sur son paule et
+le pousse doucement: alors le corps change de position et se penche
+peu peu sur le lit; son me l'avait quitt depuis quelques heures,
+pour aller voir un monde meilleur, o la grce d'un sincre repentir
+accorde la prire permet d'esprer que Dieu dans sa misricorde a
+daign le recevoir.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+2.--UNE NUIT DANS LE DSERT.
+
+C'est du missionnaire lui-mme, rapporte le marquis de Sgur, que je
+tiens l'histoire suivante, o l'action de la Providence se montre en
+assez belle lumire. Il nous la raconta devant un nombreux auditoire
+d'hommes, particulirement de jeunes gens, qui l'coutaient avec une
+si religieuse attention, que pendant les pauses de son discours,
+on aurait entendu voler une mouche. Par humilit, il parlait la
+troisime personne comme s'il se ft agi d'un autre. Mais je devinai
+bien vite, son accent, que c'tait son histoire lui-mme qu'il
+nous disait, et quand je me trouvai seul avec lui aprs la sance, je
+l'obligeai de m'en faire l'aveu. Si je pouvais faire passer dans mon
+rcit les flammes de sa parole, telles qu'elles sortaient de sa bouche
+et de son coeur, elles allumeraient dans les mes cet amour surnaturel
+de Dieu et des hommes, qui rsume et renferme la loi et les prophtes.
+
+C'tait l'heure qui prcde le coucher du soleil. L'ombre du
+missionnaire et de son cheval s'allongeait sur le sable endormi.
+L'horizon s'empourprait comme aux lueurs d'un immense incendie. La
+chaleur tait touffante. Parfois, de longs intervalles, une brise
+lgre venue on ne sait d'o, passait comme une caresse de Dieu et
+apportait au voyageur une sensation dlicieuse: alors, il ouvrait
+la bouche et aspirait longuement l'air un moment rafrachi. Puis le
+souffle tombait vaincu par le feu qui rgne au dsert, et l'immobilit
+ardente reprenait possession de l'tendue.
+
+Le missionnaire avanait, pressant l'allure de son cheval, pour
+arriver avant la nuit la grande ville, terme de son voyage. Car la
+nuit, dans ces plaines d'Afrique, appartient aux fauves. Quand les
+premires ombres descendent du ciel, les premiers bruits des lions et
+des panthres montent de tous les points du dsert, d'abord confus
+et lointains, comme le gmissement du vent, puis plus forts, plus
+distincts, semblables tantt au grondement sourd du tonnerre, tantt
+ ses clats rudes et dchirs. Ce moment redout approchait, mais il
+n'tait pas encore imminent, et le prtre de Jsus-Christ avait bien
+une heure devant lui, une heure de jour et de marche tranquille,
+suffisante pour atteindre le port. Il tait arm, il avait des
+provisions de bouche, un flacon de rhum, pour ranimer ses forces et
+tremper ses lvres brlantes. Il priait, il pensait, cherchant
+ lutter contre la sensation touffante de la solitude, contre
+l'oppression de l'espace sans limites o sa vue, son coeur et son
+esprit se perdaient. Il avait beau percer de ses regards l'tendue, il
+n'apercevait pas un tre vivant, pas un mouvement, pas mme celui du
+sable agit par le vent: le vent dormait sur le sable, d'un sommeil
+qui semblait ternel.
+
+Oh! si la bont de Dieu mettait sur son chemin une de ses cratures,
+un tre humain, un frre, quelle joie inonderait son coeur! comme il
+volerait lui! Avec quels transports il lui tendrait la main, et le
+presserait dans ses bras! Mais hlas! il ne le savait que trop, une
+rencontre en ces lieux, ce ne serait qu'un danger de plus: quand
+on trouve sur sa route un homme au dsert, au lieu d'un frre
+embrasser, c'est un ennemi combattre; c'est un de ces arabes
+pillards ou de ces Europens dclasss, bandits de la solitude,
+dtrousseurs de caravanes, qu'il faut aborder, non pas le salut aux
+lvres, mais le revolver la main.
+
+Il se perdait en ces penses, et berc par l'allure monotone de son
+cheval, il laissait flotter l'aventure son esprit et ses guides,
+quand tout coup il se redresse sur ses triers, et d'un mouvement
+instinctif, arrte sa monture. Qu'a-t-il donc aperu l'horizon?
+Est-ce une illusion de ses sens? N'y a-t-il pas l-bas, bien loin,
+quelque chose qui se remue?--Certainement, il ne se trompe pas:
+le point noir qui a frapp sa vue s'agite, se rapproche, grossit
+insensiblement. C'est un tre vivant, un animal ou un homme.--Un
+homme, c'est un homme! Il le voit maintenant, il distingue vaguement
+sa forme; cet homme l'a vu, lui aussi; il est vident qu'il s'avance
+dans sa direction... Que faire! Quel parti prendre? Faut-il pousser
+son cheval au galop et se mettre hors de la porte de cet inconnu?
+C'est le parti le plus sr, mais est-ce le plus honorable? Si, au lieu
+d'tre un voleur arabe, cet homme tait un chrtien, un franais? Et
+quand mme il serait un coureur du dsert, un bandit, est-ce le fait
+d'un missionnaire, d'un aptre de Jsus-Christ, de fuir devant une
+crature humaine, devant un de ceux pour qui le Sauveur du monde est
+mort sur la croix?
+
+L'hsitation du prtre n'est pas longue. Il attendra le frre qui
+vient au-devant de lui, que ce soit Can ou Abel. L'hte du dsert se
+rapproche de minute en minute, il semble la fois se hter d'accourir
+et lutter contre la fatigue. Le voil une petite distance, on dirait
+un spectre ambulant. Il est dguenill; sa main tient un fusil;
+ses yeux sont allums de fivre, de haine et de convoitise. C'est
+indubitablement un brigand, mais un brigand europen: c'est en tout
+cas, un malheureux dvor de besoin. Le prtre n'hsite plus: il
+risque peut-tre sa vie, mais il a la chance de secourir un misrable,
+de sauver une me. Aprs tout, c'est son mtier de s'exposer la
+mort: le corps d'un missionnaire n'est rien; l'me d'un pcheur est
+d'un prix infini.
+
+Il descend de cheval, jette ses armes terre pour montrer l'inconnu
+ses dispositions pacifiques, et d'un pas tranquille et ferme, va
+au-devant de lui. L'autre tonn, puis, s'arrte; la surprise est
+plus forte que la haine; mais la faim, la soif dvorante, voil ce
+qui domine tout le reste. Le prtre le devine, et, sans parler, lui
+prsente ses provisions, des fruits, des dattes, du rhum.--Du rhum!
+C'est la force, c'est la vie! Pour cette gourde de rhum, le malheureux
+aurait tu son pre! Il tend la main, saisit la gourde, la porte sa
+bouche, la boit, l'aspire longs traits. Son visage se ranime, son
+sang circule, sa pleur mortelle fait place une vive rougeur. Tout
+ coup, il chancelle; il a bu trop et trop vite, il tombe tout de son
+long et demeure sur le sol, inerte, engourdi, comme mort.
+
+Le missionnaire, effray, se penche vers lui, tte son pouls, coute
+les battements de son coeur, et respire; ce n'est pas la mort, c'est
+le sommeil bienfaisant et rparateur. Il le considre longuement; sa
+carnation, la couleur de sa barbe et de ses cheveux, il reconnat un
+Franais. Malgr les traces des passions et de la fatigue, il croit
+lire sur ce visage dvast les vestiges d'une bonne race, et son
+me d'aptre se remplit de reconnaissance et de joie. Soudain, il
+tressaille comme s'il sortait d'un rve. Le soleil va disparatre, et
+son orbe agrandi et rutilant est dj demi cach. Encore quelques
+minutes et la nuit aura remplac le jour. Que faire de cet infortun
+que la Providence a envoy sur sa route et dans ses bras? Le charger
+sur son cheval? C'est impossible; il connat le poids d'un corps qui
+s'abandonne. Le laisser l, seul, la nuit, dans le dsert, expos aux
+dents des btes froces, une mort sans consolations? C'est plus
+impossible encore.
+
+Il n'y a pas hsiter; il attendra le rveil du pcheur, sous
+la garde de Dieu qui ne laissera pas inacheve l'oeuvre de sa
+misricorde. Il s'agenouille sur le sable, prs de cet homme qu'il ne
+connaissait pas une heure avant, et pour lequel il sacrifierait sa vie
+avec joie. Il soulve doucement dans ses mains la tte du dormeur, la
+pose sur ses genoux, et il entre en prires.
+
+La nuit est arrive, profonde, solennelle, ivre de silence et de
+solitude. Deux heures se passent ainsi, sans qu'aucun des deux hommes
+ait fait un mouvement. Les toiles se sont allumes les unes aprs
+les autres et rpandent sur l'ocan de sable une lueur mystrieuse et
+sacre. Les anges contemplent du haut du ciel ce spectacle plus beau
+que celui d'un ami veillant sur son ami, d'une mre veillant sur son
+enfant, le spectacle d'Abel veillant avec amour sur Can: tel, au
+temps du sjour du Fils de Dieu sur la terre, Jsus priait dans les
+plaines de Galile auprs de Judas endormi.
+
+Enfin, l'homme se rveille. Il relve la tte, ouvre les yeux et
+rencontre ceux de ce prtre genoux qui le regarde avec une ineffable
+tendresse. Alors il se souvient, il devine, il comprend tout; il se
+met trembler des pieds la tte, comme ces possds d'Isral au
+moment o le dmon sortait de leur corps et de leur me la voix de
+Jsus-Christ. La haine est vaincue, Satan s'enfuit de cette me pour
+n'y plus rentrer. Le bienheureux larron pleure, il clate en sanglots,
+et, sans prononcer une parole, il se laisse tomber dans Tes bras du
+missionnaire, qui le presse sur son coeur en lui disant: Mon frre!
+
+Quand il eut mang, le prtre le fit monter sur son cheval et marcha
+prs de lui, priant toujours et ne lui disant rien, pour le laisser
+tout entier la grce divine qui parlait au fond de son me. Ils
+arrivrent la ville sans rencontre fcheuse. Le missionnaire fit
+coucher le prisonnier de sa charit dans son lit, et dormit prs de
+lui sur quelques coussins. Demain, lui dit-il, vous me direz tout ce
+que vous voudrez. Aujourd'hui, je ne veux rien entendre.
+
+Le lendemain, l'homme lui raconta son histoire, prlude de sa
+confession: histoire terrible, commence par une jeunesse sans
+corrections et sans travail, poursuivie dans le vice, dans le crime,
+et qui, par un prodige de la misricorde divine, s'achevait dans les
+larmes du repentir.
+
+Sa mre, brave paysanne, reste veuve de bonne heure, l'avait
+impitoyablement gt pour pargner quelques pleurs son enfance.
+Il avait t l'cole, parce qu'il l'avait bien voulu; s'y tait
+instruit, parce qu'il avait l'esprit vif et ouvert; puis s'tait livr
+ la paresse, au plaisir, bientt au vice. dix-huit ans, c'tait
+dj un mauvais sujet accompli. Il s'engagea par ennui, pour connatre
+la vie de la caserne, et courir les garnisons. Puis, le joug de la
+discipline gtant ses plaisirs, il demanda une permission, revint au
+village, en dguerpit un matin avant le jour, sans embrasser sa mre,
+mais non sans l'avoir dvalise, et ne reparut plus au rgiment. Il
+passa aux tats-Unis, y gagna une petite fortune qu'il dpensa en
+folles orgies. Alors, dans un accs de raison, peut-tre de remords,
+il quitta l'Amrique pour l'Algrie, se remit a l'oeuvre, et mena
+pendant quelque temps une conduite rgulire et laborieuse.
+
+Il commenait se refaire de corps, d'me et de bourse, quand le
+dmon envoya sur son chemin un de ses anciens compagnons de dbauche,
+dserteur comme lui, qui le reconnut, chercha l'entraner de nouveau
+dans le vice, et n'y pouvant russir, rvla son pass et le perdit de
+rputation.
+
+Sa tte ne put rsister ce dernier coup. Puisque je ne puis tre un
+honnte homme, se dit-il, je serai un franc sclrat. Et il fit
+comme il avait dit. Il quitta la grande ville o toutes les portes se
+fermaient devant lui, s'enfuit au dsert, et demanda la rapine et au
+meurtre des moyens d'existence. Bientt il se trouva la tte d'une
+bande d'arabes, qui dtroussaient les passants, les plerins de la
+Mecque, et vivaient comme lui de brigandage. Mais, par un reste de
+pudeur, il ne s'attaquait qu'aux musulmans et vitait de verser le
+sang des europens. Ses compagnons s'en aperurent, et se rvoltant
+contre lui, ils le menacrent d'abandon, mme de mort, s'il continuait
+ pargner les chrtiens.
+
+Il rsista d'abord, puis, avec sa faiblesse et son emportement
+habituels: Eh bien! s'cria-t-il, puisqu'il faut aller jusqu'au bout,
+j'irai aussi bien et plus loin que vous. Une caravane vint
+passer; elle comptait des europens et des musulmans. Il l'attaqua
+furieusement la tte de ses hommes, frappa tort et travers sur
+tout ce qui lui tombait sous la main. Parmi les victimes se trouvait
+un franais. L'aspect de ce compatriote, peut-tre assassin par lui,
+le fit soudainement rentrer en lui-mme. Je suis un misrable.
+se dit-il. Et laissant l ses compagnons occups dpouiller les
+cadavres, fou de remords, pouvant de son ignominie, il s'lana
+comme un insens et se perdit bientt dans l'immensit du dsert.
+
+Quand le missionnaire le rencontra, il y avait trois jours qu'il
+errait l'aventure, maudit et dsespr comme Can, ne mangeant pas,
+ne buvant pas, ne sachant ce qu'il faisait, ni ce qu'il voulait. Il
+tait bout de forces, quand il aperut le voyageur qui passait au
+loin sur son cheval. Pouss par un transport infernal, il essaya de
+le rejoindre, non pour le voler, mais pour l'assassiner: J'en tuerai
+encore un, se dit-il, et je me tuerai aprs. Au lieu de la mort,
+c'est la vie qui l'attendait, et c'est dans les bras de la misricorde
+qu'il tomba.
+
+Tel fut le rcit du criminel repentant: le missionnaire, le serrant
+plus tendrement encore sur son coeur, se contenta de lui dire:
+Maintenant que je sais votre histoire, votre confession sera courte
+et facile. Agenouillez-vous devant Dieu, mon fils, et en son nom
+je vous pardonnerai tous les pchs, tous les crimes de votre vie
+entire.
+
+Le pcheur se confessa avec des torrents de larmes, et tandis que
+le prtre prononait sur son front courb jusqu' terre les paroles
+sacres de l'absolution, il lui sembla que son pass s'engloutissait
+dans l'abme de la misricorde divine et qu'une vie nouvelle s'ouvrait
+devant lui.
+
+Ce que fut cette vie, je l'ignore. Le missionnaire ne nous l'a pas
+dit. Mais qu'elle soit acheve ou qu'elle dure encore, qu'elle se
+poursuive dans un labeur honnte ou dans les austrits d'un clotre,
+il n'est pas douteux qu'elle fut ou qu'elle sera jusqu'au bout une vie
+de repentir, d'action de grces et d'amour pnitent.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+3.--LES DEUX FRRES
+
+Deux frres entrrent en mme temps dans un collge de France; ils
+se ressemblaient si parfaitement quant la taille et aux traits du
+visage, qu'il fallait les avoir vus souvent pour les distinguer l'un
+de l'autre: mais ils taient bien diffrents de caractre: l'an
+n'avait presque aucun sentiment de religion; le cadet tait d'une
+pit anglique. On ne saurait imaginer tous les moyens que sa charit
+lui suggra pour gagner son frre. C'tait peu pour lui de lui
+accorder ce qu'il demandait; il allait au-devant de tout ce qui
+pouvait lui tre agrable; il se privait, en sa faveur, de tout
+l'argent qu'on lui accordait pour ses menus plaisirs. On leur donna
+tous deux un costume neuf de trs grand prix; l'an, en peu de temps,
+mit le sien en mauvais tat; celui du cadet tait encore trs propre.
+Ne sachant plus quel prsent faire son frre, il imagina de lui
+donner son habit.
+
+Vous tes mon an, lui dit-il, il convient que vous soyez mieux
+habill que moi: votre habit est gt; si le mien vous fait plaisir,
+je vous le donnerai, on n'en saura rien chez nous.
+
+L'offre est aussitt accepte et l'change fait.
+
+Quelques jours aprs, le pieux enfant appelle son frre et lui dit
+qu'il avait quelque chose lui communiquer.
+
+Auriez-vous encore un habit me donner? lui dit celui-ci.
+
+--Oui, lui rpond l'enfant, et un bien plus prcieux que celui que je
+vous ai donn dernirement; allez demain confesse; rconciliez-vous
+avec Dieu, c'est lui-mme qui vous en revtira.
+
+-- confesse, rpondit l'autre, vraiment j'y vais assez souvent; si,
+cependant, il ne faut que cela pour vous contenter, j'irai bien encore
+demain, mais je ne vous garantis pas que j'en deviendrai meilleur.
+
+--Promettez-moi au moins, rpliqua le cadet, que vous ferez pendant
+deux jours quelques efforts pour le devenir.
+
+L'an le lui promit.
+
+Le lendemain, ils allrent tous deux confesse; ils avaient le mme
+confesseur. Le cadet se confessa le premier, et se retira devant le
+Saint-Sacrement, pour demander Dieu qu'il lui plt de toucher son
+frre. L'an raconta depuis, qu'en entrant au confessionnal, tout ce
+que son frre avait fait pour lui se prsentant son esprit, il eut
+honte de lui-mme, et ne fut plus matre de retenir ses larmes. Il
+dit son confesseur qu'il voulait bien sincrement se convertir et
+consoler son frre des chagrins qu'il lui avait causs jusqu'alors.
+Pendant toute sa confession, il versa un torrent de larmes. Le cadet
+qui de l'endroit o il tait, l'avait entendu clater en soupirs,
+tait remont dans son quartier, combl de joie et bnissant le
+Seigneur. Un moment aprs, on vint le demander la porte; c'tait
+son frre qui se jeta ses genoux, et les arrosa de ses larmes, lui
+demandant pardon de tous les sujets de mcontentement qu'il lui avait
+donns et lui promettant de suivre, l'avenir, aussi bien ses avis
+que ses exemples. L'enfant, ravi des dispositions de son frre, se
+jeta a son cou, et lui dit tout ce que sa charit put lui suggrer de
+plus tendre et de plus affectueux pour l'encourager. Le jeune homme
+demeura si ferme dans ses bonnes rsolutions, qu'en peu de temps, il
+devint, comme son frre, un modle de vertu, et ne se dmentit jamais.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+4.--UN JEU O L'ON GAGNE LE CIEL
+
+Dans une petite ville de France vivait un officier retrait, qui tait
+un excellent chrtien. Personne devant lui ne se serait permis une
+parole inconvenante; chacun venait lui demander conseil: l'un le
+consultait pour l'achat d'une terre; l'autre, pour l'arrangement
+d'un procs; tout le monde, en un mot, l'honorait, le respectait et
+l'aimait.
+
+Lui-mme a racont son histoire, et elle mrite d'occuper une des
+premires places dans ce recueil, car elle montre d'une manire bien
+touchante que Dieu se sert des moyens les plus inattendus pour ramener
+ lui les pcheurs et que sa misricorde est inpuisable l'gard des
+mes de bonne volont.
+
+Je ne date pas d'hier, disait plaisamment notre officier, vous vous
+en apercevez facilement ma moustache et aux quelques cheveux qui me
+restent; mais si je suis vieux et cass, j'ai t jeune et alerte.
+J'avais dix-huit ans environ, en 1792, lorsque la grande guerre vint
+clater; j'tais ardent, j'avais adopt avec enthousiasme toutes les
+ides du temps. Je criais avec les autres, et de bon coeur: Vive la
+fraternit ou la mort! Hlas! ce devait tre la mort ou la ruine
+pour bien du monde. Aussi, ds que j'appris que la France venait de
+commencer la lutte contre les trangers, mon parti fut bientt pris,
+je m'engageai.
+
+Il faut vous dire, avant d'aller plus loin, que, malgr les efforts
+de ma pauvre chre mre et de notre cur, je ne croyais gure Dieu,
+et encore moins au diable; je m'amusais tant que je pouvais; je
+passais, parmi mes camarades de plaisir, pour un _bon garon_. vous
+parler franc, j'tais un trs mauvais sujet; mais parmi tous mes
+dfauts, j'en avais un qui me distinguait de tous mes compagnons, je
+ne pouvais pas prononcer une phrase, souvent mme une parole, sans y
+ajouter un juron. Et ce n'taient pas des jurons pour rire, c'taient
+d'affreux blasphmes qui devaient dans le ciel faire voiler les anges
+et pleurer les saints.
+
+Aprs ce prambule, ncessaire pour bien faire comprendre la suite
+de mon histoire, je la reprends, et je tcherai de l'abrger le
+plus possible pour ne pas trop vous ennuyer. Me voila donc engag
+dix-huit ans, menant joyeuse vie et jurant tout le long du jour. Je
+vous fais grce de ma vie militaire, elle a ressembl celle de
+beaucoup de mes camarades, qui n'ont pas laiss leurs os sur le champ
+de bataille; je fus envoy l'arme des Pyrnes, puis l'arme de
+Sambre-et-Meuse, puis en Italie, puis en gypte, puis partout enfin o
+il y avait des coups donner et recevoir. Les annes, l'exprience,
+deux blessures, l'une reue aux Pyrnes, l'autre, Austerlitz,
+l'affreuse retraite de Russie, tout cela avait calm ma fougue,
+m'avait rendu plus rgulier dans ma conduite, mais n'avait pu me
+corriger de mon dfaut de toujours jurer. Mon avancement mme se
+trouva arrt par ce vice; comme je savais lire et qu'on n'avait pas
+le choix alors parmi les lettrs, je fus rapidement officier; mais une
+fois l, mon malheureux dfaut me joua bien des tours; et souvent des
+gnraux, aprs une affaire o je m'tais bien conduit, n'osaient pas
+m'avancer, parce qu'ils trouvaient que j'avais trop mauvais ton
+pour arriver aux hauts grades militaires. Je les traitais bien de
+sacristains, de calotins, mais, part moi, je leur donnais raison, et
+pourtant je ne me corrigeais pas. Enfin, 1815 arriva: je fus licenci
+avec l'arme de la Loire et je revins dans ma ville natale capitaine
+et dcor. Aprs les premires joies de retrouver mes vieux amis, mes
+vieux camarades d'enfance, aprs les premires douceurs du repos et
+de la libert, la suite de tant de privations et d'annes de
+discipline, je commenais trouver le temps long, je fus au caf et
+je mangeai ma demi-solde, comme un goste, entre une pipe et un jeu
+de cartes. Ma position, mes campagnes, mes rcits me faisaient le
+centre d'un petit groupe de dsoeuvrs comme moi, et, par suite de mon
+habitude invtre, on y entendait plus souvent jurer que bnir le nom
+de Dieu.
+
+Malgr cela, l'ennui me gagnait, lorsqu'un matin, je vois entrer dans
+ma chambre le cur de la paroisse. J'tais si loin de m'attendre
+pareille visite, que ma pipe s'chappa de mes dents et vint se briser
+sur le plancher, ce qui me fit pousser le plus gros juron de mon riche
+rpertoire. Le cur ne se troubla pas pour si peu, et, prenant
+une chaise, que je ne lui offrais pas, il s'assit tranquillement:
+Bonjour, M. le capitaine, me dit-il; puisque vous n'tes pas venu me
+voir votre arrive dans ma paroisse, il faut bien que je vienne vous
+chercher.--Je n'aime pas les curs, lui rpondis-je, je ne les ai
+jamais aims et je suis trop vieux pour changer maintenant.--Eh bien!
+capitaine, nous ne sommes pas du mme avis, et, avec un brave comme
+vous, je n'irai pas par quatre chemins, c'est prcisment pour vous
+faire changer que je suis venu vous voir. peine le digne prtre
+avait-il fini sa phrase, que je me levai comme un furieux, et, en
+jurant comme un possd, je le mis littralement la porte.
+
+Le lendemain, je me croyais tout jamais dbarrass de pareille
+visite, lorsque je vis encore entrer le cur. Ah! par exemple, c'est
+trop fort, m'criai-je, et je me levai pour le repousser de chez moi.
+Lui, sans se troubler, me dit avec beaucoup de douceur: Bonjour,
+capitaine, vous n'tiez pas bien dispos hier, et je suis revenu
+aujourd'hui pour savoir si vous tiez plus en train de causer. Malgr
+mon apparence terrible, je n'tais pas tout fait mauvais au fond du
+coeur; aussi, ce sang-froid me dsarma, et adoucissant ma voix, je
+lui rpondis: Eh bien! monsieur le cur, puisque vous avez tant de
+plaisir causer avec moi, j'y consens, mais une condition, c'est
+que vous ne me parlerez pas de vos momeries, de vos glises et de vos
+bedeaux.--Soit, reprit le cur; mais, de votre ct, vous vous engagez
+ me consacrer chaque jour une heure: votre temps n'est pas compt,
+et vous ne pouvez me refuser ce plaisir.--Accord; et pour rpondre
+votre politesse par une autre, je vous avouerai que je m'ennuie tant,
+que ce sera une distraction pour moi de causer avec un homme qui sait
+parler. Ma politesse n'tait pas trs polie, mais le cur eut l'air
+de la trouver accomplie.
+
+La connaissance ainsi faite devint bien vite intime; l'heure que
+j'avais promise au cur me semblait de plus en plus courte, et il
+m'arrivait souvent de la doubler et de la tripler. Mon vnrable ami
+jouait au trictrac, et j'aimais moi-mme extrmement ce jeu; aussi,
+bientt chaque soir, au lieu d'aller au caf, je prenais le chemin du
+presbytre, et nous jouions avec un tel acharnement, que la soire se
+passait toujours trop rapidement.
+
+Le cur tait fidle sa promesse; il ne me parlait jamais de
+religion: malheureusement, de mon ct, j'tais fidle mes mauvaises
+habitudes, et je prononais bien peu de phrases sans les assaisonner
+de quelques grossiers jurons. Un soir o le cur me battait plates
+coutures, je m'en donnais coeur joie, et jamais pareils blasphmes
+n'avaient retenti sous l'humble toit de notre pasteur. Il posa son
+cornet sur la table, et, me regardant bien en face: Je vous ai fait
+une promesse, me dit-il, laquelle je suis fidle; voulez-vous m'en
+faire une votre tour?--Laquelle?--C'est de ne plus jurer.--Mais
+c'est impossible, voil plus de cinquante ans que j'ai cette habitude;
+elle m'a empch de faire mon chemin, et vous voulez que j'y renonce:
+rayez cela de vos papiers; non pas que je le fasse maintenant par
+mchancet, mais c'est devenu une habitude chronique.--Je ne prtends
+pas que ce ne vous sera pas difficile, mais croyez-vous qu'il me soit
+facile de vous voir tous les jours, sans vous parler de religion,
+vous, qui en auriez tant besoin pourtant; la partie n'est pas gale:
+il me faut une compensation: quand vous jurerez, je vous parlerai
+de Dieu.--Au fait, vous pouvez avoir raison; je n'en disconviens
+pas.--Puisque vous tes de si bonne composition, je veux vous montrer
+que malgr ma robe, je ne suis pas si noir que j'en ai l'air: et vous
+permets, toutes les fois que votre mauvaise habitude de jurer vous
+pressera, de remplacer vos gras jurons par _sapristi_.--Je consens au
+march, rpondis-je.--Et vous, capitaine, ajouta-t-il, n'oubliez pas
+que, si vous manquez votre promesse, je manquerai la mienne.
+
+Je vis bien vite que j'avais fait un march de dupe, ou plutt que le
+bon cur savait bien ce qu'il faisait en me le proposant. Chaque jour
+j'oubliais l'innocent _sapristi_, et je reprenais mon triste
+rpertoire. Aussitt, le cur me faisait un sermon en trois points, et
+j'tais bien forc de l'couter, puisque c'tait dans nos conventions.
+Vous devinez facilement le reste: mesure que mon vnrable ami me
+dvoilait les beauts de la religion, j'y prenais got; ce n'tait
+plus une punition, c'tait devenu un besoin. Bientt, je fus tout
+fait converti; mon excellent cur me fit approcher des sacrements;
+maintenant je trouve mon bonheur l'accomplissement de mes devoirs,
+et il ne me reste de mon ancien tat que l'habitude d'assaisonner
+toutes mes phrases du fameux _sapristi_, ce qui me fait appeler par
+tout le monde ici le capitaine _Sapristi_. Si je raconte volontiers
+mon histoire, c'est dans l'esprance qu'elle pourra dtourner du mal,
+et de la mauvaise habitude de jurer, quelques personnes aussi
+coupables que je l'tais alors.[1]
+
+[Note 1: Cit dans les _Petites lectures_, bulletin populaire
+des Confrences de Saint-Vincent-de-Paul.--Nous n'avons pu vrifier
+nous-mme, on le comprend, l'authenticit des traits que nous avons
+puiss dans d'autres Recueils; mais pourquoi la mettre en doute: Il
+est certain qu'il s'opre frquemment des conversions tout aussi
+extraordinaires que celle-l; le prtre n'y prend mme plus garde dans
+les pays de foi, tant il est souvent tmoin de ces merveilles, et
+elles restent un secret entre l'homme et Dieu.]
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+5.--LA VENGEANCE D'UN TUDIANT CHRTIEN.
+
+Sous Louis-Philippe, crit Armand de Pontmartin, l'esprit d'irrligion
+rgnait dans les collges de Paris. Il y avait pourtant des
+exceptions... la plus originale et la plus touchante m'tait apparue
+sous les traits de Paul Savenay, natif de Gurande. Dou, ou plutt
+arm d'une pit anglique et robuste tout ensemble, il bravait le
+respect humain, dfiait la raillerie, et il aurait mis au besoin tout
+l'enttement de sa race pour affronter la perscution et le martyre.
+Cette pit se rvlait jusque sur son visage, qui prenait une
+expression cleste au moment de la prire. Ainsi, lorsque, sur un
+signe de notre professeur indolent, je rcitais, au dbut et la
+fin de la classe, le _Veni Sancte Spiritus_ et le _Sub tuum
+praesidium_, c'tait pour presque tous les lves, le signal d'un
+concert charivarique d'ternuements, de quintes de toux, de pupitres
+disloqus, et de dictionnaires tombant grand bruit. Paul Savenay
+s'isolait de ce tapage, et l'on pouvait suivre sur sa figure le
+sourire de la sainte Vierge dont il implorait la protection, et le
+contact de l'Esprit-Saint qui l'effleurait de ses ailes.
+
+Cette pit fervente l'avait fait prendre en grippe par le plus
+mauvais sujet de la classe, fanfaron d'impit et de libertinage,
+liseur et colporteur des livres de Parny et de Voltaire, et pourtant
+Breton comme Paul; mais entendons-nous, ce Breton-l, nomm Jacques
+Fal, tait un Breton de contrebande. On disait que son pre, Nantais
+d'origine, avait pris part quelques-unes des plus sanglantes scnes
+de la Rvolution, s'tait enrichi en achetant des terres de Vendens,
+puis ruin dans des spculations quivoques. Tout irritait Jacques
+contre Paul Savenay; un hritage de haine, le retour des Bourbons,
+l'animosit instinctive du vice contre la vertu, du mal contre le
+bien, de l'athisme contre la foi, du diable contre le bon Dieu; mais
+ce qui l'exasprait le plus, c'tait la douceur de Paul, sa patience
+inaltrable que, naturellement, Jacques taxait de lchet et
+d'hypocrisie.--Tu es donc un lche? lui disait-il en lui montrant
+le poing.--Je ne le crois pas, rpondait Paul avec un accent de
+rsignation qui aurait dsarm un tigre. Son perscuteur ne lui
+laissait pas un moment de trve, et le harcelait de la faon qui
+devait le plus cruellement blesser cette me tendre, chaste, exquise
+et pieuse. Non content de le traiter de cagot, de Basile, de tartufe
+et de cafard. Jacques joignait le blasphme l'insulte, le sacrilge
+ l'outrage. Il glissait de mauvais livres dans le pupitre de Paul
+et lui jouait les plus vilains tours. Nous smes plus tard que ses
+brutalits s'taient parfois envenimes jusqu'aux voies de fait:
+bourrades, brimades, coups de poing, coups de rgle: un jour mme, un
+coup de canif qui fit couler le sang. La plupart des lves feignaient
+de ne pas s'apercevoir de ces abominables violences. Quelques-uns
+avaient l'infamie d'applaudir avec des ricanements stupides. Jacques
+n'avait pas, en somme, l'air bien froce; mais tait grand, bien
+dcoupl, taill en athlte. On le redoutait et il avait sa petite
+cour de complaisants et de flatteurs. Lorsqu'indign de sa mchancet
+et attir vers Paul Savenay par d'irrsistibles sympathies, je
+risquais, moi chtif, quelques reproches: Tais-toi ou je t'assomme!
+me disait cet enrag; tais-toi, mauvaise graine d'migr! J'aurais
+certainement eu ma part de ses injures et de ses coups, si je n'avais
+trouv un admirable dfenseur en la personne de Gaston de Raincy.
+
+Le martyre de Paul Savenay dura deux ans et pendant ces deux ans, pas
+une plainte. S'il versait en secret quelques larmes, il ne pleurait
+pas sur ses souffrances, mais sur les garements de cette pauvre
+me, rvolte contre Dieu. Un matin, me rencontrant la porte de
+Saint-Sulpice, et me croyant meilleur que je n'tais, il me dit:
+Armand, allons prier pour lui! Je lui rpondis: Paul, tu es un
+saint... le saint de Gurande, et c'est sous ce nom que je veux
+dsormais te connatre et t'admirer!
+
+Bientt, je perdis de vue le perscuteur et sa victime. Jacques
+Fal, convaincu de colportage du _Compre Mathieu_ et des
+_Chansons_ de Branger, fut _pri_ par le proviseur de ne pas revenir
+aprs les vacances. Paul Savenay, qui se destinait la profession de
+mdecin, quitta le collge un an avant moi.
+
+Armand de Pontmartin, cet endroit, interrompt son rcit pour
+expliquer comment il retrouva quelques annes plus tard ce vertueux
+jeune homme chez Frdric Ozanam. Ce dernier venait de fonder, avec
+quelques amis, les Confrences de saint Vincent de Paul et il exposait
+aux jeunes messieurs runis chez lui les moyens qui lui semblaient les
+plus propres assurer le succs de l'entreprise.
+
+Tout coup, continue le narrateur, Ozanam regarde sa montre et dit
+aux jeunes gens qui l'entouraient: Mes amis, je suis un bavard. Agir
+vaut mieux que parler, dans une crise comme celle-ci. L'ennemi
+est toujours l; le cholra vient peine d'entrer dans sa phase
+dcroissante... Nous n'avons pas une minute perdre!
+
+Il distribua ses ouvriers de la premire heure la liste des malades
+qu'ils devaient visiter. Puis, s'adressant a Paul Savenay:--Et vous,
+Paul, lui dit-il, votre premire visite est toujours, n'est-ce pas,
+pour l'htel Racine?
+
+--Oui, mon ami, rpondit Savenay; oui, encore aujourd'hui, ajouta-t-il
+avec une motion singulire.
+
+En ce moment, Ozanam le prit part et lui dit tout bas quelques mots
+en me regardant. Il me sembla que Paul Savenay opposait une certaine
+rsistance. Ozanam insistait en rptant demi-voix: Pourquoi pas?
+Pourquoi pas?...
+
+Paul parut enfin se dcider, et se tournant vers moi: Veux-tu, me
+dit-il, que nous sortions ensemble?
+
+Nous sortmes: Ozanam habitait alors la rue de Svres, et nous
+nous dirigions du ct de la rue Jacob. En descendant la rue des
+Saints-Pres, nous croismes une modeste voiture de louage, qui
+gravissait assez lentement cette monte fort raide. Paul salua et me
+dit: Sais-tu qui est dans cette voiture? Mgr de Qulen, archevque de
+Paris. Comme hier, comme demain, il vient de l'htel-Dieu, et il va
+l'hospice de la Charit; c'est ainsi qu'il se venge. Parmi ceux qu'il
+visite, qu'il secourt et qu'il console, on compterait par centaines
+les meutiers de fvrier 1831, les pillards de l'archevch et de
+Saint-Germain-l'Auxerrois, ceux qui l'auraient gorg, s'il tait
+tomb entre leurs mains!
+
+Nous arrivmes au bout de la rue Jacob; Paul s'arrta devant l'htel
+Racine, moins potique et moins lgant que son nom. L, il parut
+hsiter encore, puis prenant son parti: Entrons, me dit-il. On sait
+ce que sont ces htels d'tudiants. Nous montmes quatre tages.
+Parvenus au quatrime, nous vmes une clef sur la porte, n 78,
+Paul entra sans frapper, et me fit signe de le suivre. Un mouvant
+spectacle m'attendait.
+
+Sur un lit fort propre, tendu de rideaux de toile verte, je reconnus
+l'instant Jacques Fal, le perscuteur, le bourreau de Paul Savenay.
+Il tait videmment en convalescence; mais sa pleur, ses yeux cerns,
+son visage amaigri, prouvaient qu'il venait de subir l'horrible crise.
+Sa soeur, vtue de noir, tait debout son chevet, un rayon de soleil
+d'avril gayait la chambre.
+
+En me voyant, Jacques poussa un cri de surprise; puis, brusquement,
+presque violemment, imposant silence d'un geste Paul, qui voulait
+parler:
+
+Non, vois-tu? lui dit-il; non, Paul, tu ne veux pas que j'touffe,
+n'est-ce pas? Quand je devrais retomber malade, il faut, entends-tu
+bien? il faut que notre camarade sache... ce qu'il a dj devin! Il
+a t le tmoin de mes infamies, de tes souffrances; il faut qu'il
+apprenne ce qu'a t la revanche du chrtien contre le mcrant, du
+saint contre le misrable. Tais-toi! tais-toi!... Nomi, dis-lui de se
+taire et de me laisser la parole!... Il y a un mois, j'tais encore
+tel que tu m'as connu... Non, Armand, j'tais pire: impie, athe,
+mchant, libertin, mangeur de prtres, corrompu jusqu'aux moelles. Le
+29 mars, jeudi de la mi-carme, j'avais fait la noce avec quelques
+compagnons de dbauches... je rentre minuit... une heure aprs, je
+me tordais sur ce lit, en proie a des convulsions effroyables... La
+tte en feu, le corps glac, tous les symptmes du cholra... et
+j'tais seul, seul au monde... Ma soeur Nomi, au fond de la Bretagne,
+chez une vieille tante..., mes parents morts..., point d'amis... le
+vice et l'impit n'en donnent pas... Oui, seul dans ce misrable
+htel, sr que, si j'avais la force d'appeler, l'htesse pouvante
+me ferait jeter sur un matelas, et me crierait d'aller mourir dans la
+rue... Oh! quelle nuit! L'enfer anticip, moi qui ne croyais pas
+l'enfer!... Tais-toi, Paul, je t'en prie, laisse-moi parler!... sept
+heures, au paroxysme de mes tortures et de mon dsespoir, ma porte
+s'ouvre, et je vois entrer Paul Savenay... Paul, ma victime, mon
+martyr!... Ah! je crus d'abord une apparition vengeresse... Mais
+non, il avait sur les lvres un sourire cleste; dans le regard,
+l'expression anglique du pardon... Il vint moi, me prit la main, me
+dit quelques bonnes paroles;... c'tait un miracle, n'est-ce pas?...
+
+--Non, c'tait tout simple, interrompit Paul Savenay. Je suis interne
+ l'hospice de la Charit, deux pas d'ici... Le docteur Rcamier,
+mon matre, m'avait charg de visiter tous les htels de la rue
+Jacob... L'htel Racine tait sur ma liste et le hasard...
+
+--Le hasard!!! C'est donc toi maintenant qui nies la Providence?...
+Pourquoi ne pas dire la vrit tout entire?... Tu tais dlgu de
+la socit de Saint-Vincent-de-Paul, ou plutt du bon Dieu, pour me
+sauver, pour me gurir, pour me consoler, pour faire de moi un honnte
+homme et un chrtien!... Une heure aprs, poursuivit Jacques,
+en m'adressant de nouveau la parole, j'avais tous les remdes
+ncessaires, et, le soir, sur ma demande, il m'amena un vicaire de
+Saint-Germain-des-Prs... Tu vois bien que c'tait le bon Dieu!
+Pendant cinq jours, Paul ne m'a presque pas quitt...; pendant cinq
+nuits, il m'a veill... Puis, lorsqu'il a reconnu que le danger tait
+pass, il a crit ma soeur Nomi, qui n'a pas perdu une minute...
+et, prsent, je suis le mieux soign des convalescents, moi qui
+m'tais cru le plus abandonn des agonisants et des damns... Oh!
+comment reconnatre tant de bienfaits de la misricorde divine?
+Comment expier mes fautes, mes impits, mes crimes?...
+
+--Jacques, reprit doucement Paul Savenay, je t'ai dj dit que, quand
+mme tu n'aurais eu, avant de mourir, qu'un moment, si ce moment avait
+t bien employ, Dieu t'aurait pardonn!... Et tu as une vie tout
+entire!
+
+--Mais toi, Paul, mon sauveur, toi qui m'as rendu tant de bien pour
+tant de mal, comment rparer, comment payer ma dette?... Comment
+mriter ton pardon, ton amiti?...
+
+En sortant de l'htel Racine, je dis Paul: Tu te figures peut-tre
+n'avoir guri qu'un malade... Eh bien! tu te trompes; tu en as guri
+un autre, et cet autre te serre la main[2].
+
+[Note 2: Armand de Pontmartin, _Correspondant_ (Extraits).]
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+6.--UN PRE CONVERTI PAR SON ENFANT.
+
+On trouverait difficilement un rcit plus touchant que celui qui nous
+a t laiss par le hros de cette histoire, heureux privilgi des
+misricordes divines.
+
+J'ai t lev aussi mal que possible sous le rapport religieux, non
+seulement dans l'ignorance de la vrit, mais dans le got, dans le
+respect, dans la superstition de l'erreur, et je quittai mes classes,
+bien muni d'arguments contre Notre-Seigneur et contre l'glise
+catholique.
+
+leve comme moi, aussi ignorante que moi, ma femme tait beaucoup
+meilleure. Elle avait le sens religieux. Il se dveloppa lorsqu'elle
+devint mre; et, aprs la naissance de son premier enfant, elle entra
+tout fait dans la voie. Quand je songe tout cela, j'ai le coeur
+remu d'un sentiment de reconnaissance pour Dieu, dont il me semble
+que je parlerais toujours, et que je ne saurais jamais exprimer.
+
+Alors je n'y pensais point. Si ma femme avait t comme moi, je crois
+que je n'aurais pas mme song faire baptiser mes enfants. Ces
+enfants grandirent. Les premiers firent leur premire communion, sans
+que j'y prisse garde. Je laissais leur mre gouverner ce petit monde,
+plein de confiance en elle, et modifi mon insu par le contact de
+ses vertus que je sentais et que je ne voyais pas.
+
+Vint le dernier. Ce pauvre petit tait d'une humeur sauvage, sans
+grands moyens; si je ne l'aimais pas moins que les autres, j'tais
+cependant dispos plus de svrit envers lui. La mre me disait:
+
+--Sois patient; il changera l'poque de sa premire communion.
+
+Ce changement heure fixe me paraissait invraisemblable. Cependant
+l'enfant commena suivre le catchisme, et je le vis en effet
+s'amliorer trs sensiblement et trs rapidement. J'y fis attention.
+Je voyais cet esprit se dvelopper, ce petit coeur se combattre,
+ce caractre s'adoucir, devenir docile, respectueux, affectueux.
+J'admirais ce travail que la raison n'opre pas chez les hommes; et
+l'enfant que j'avais le moins aim, me devenait le plus cher.
+
+En mme temps, je faisais de graves rflexions sur une telle
+merveille. Je me mis couter la leon de catchisme. En l'coutant,
+je me rappelais mes cours de philosophie et de morale: je comparais
+cet enseignement avec la morale dont j'avais observ la pratique dans
+le monde, hlas! sans avoir pu moi-mme toujours m'en prserver. Le
+problme du bien et du mal, sur lequel j'avais vit de jeter les
+yeux, par incapacit de le rsoudre, s'offrait moi dans une lumire
+terrible. Je questionnais le petit garon: il me faisait des rponses
+qui m'crasaient. Je sentais que les objections seraient honteuses et
+coupables. Ma femme observait et ne disait rien; mais je voyais son
+assiduit la prire. Mes nuits taient sans sommeil. Je comparais
+ces deux innocences ma vie, ces deux amours au mien; je me disais:
+Ma femme et mon enfant aiment en moi quelque chose que je n'ai aim
+ni en eux ni en moi; c'est mon me.
+
+Nous entrmes dans la semaine de la premire communion. Ce n'tait
+plus de l'affection seulement que l'enfant m'inspirait; c'tait un
+sentiment que je ne m'expliquais pas, qui me semblait trange, presque
+humiliant, et qui se traduisait parfois en une espce d'irritation.
+J'avais du respect pour lui. Il me dominait. Je n'osais pas exprimer
+en sa prsence de certaines ides, que l'tat de lutte o j'tais
+contre moi-mme produisait parfois dans mon esprit. Je n'aurais pas
+voulu qu'elles lui fissent impression.
+
+Il n'y avait plus que cinq ou six jours passer. Un matin, revenant
+de la messe, l'enfant vint me trouver dans mon cabinet, o j'tais
+seul.
+
+--Papa, me dit-il, le jour de ma premire communion, je n'irai pas
+l'autel sans avoir demand pardon de toutes les fautes que j'ai faites
+et de tous les chagrins que je vous ai causs, et vous me donnerez
+votre bndiction. Songez bien tout ce que j'ai fait de mal pour me
+le reprocher, afin que je ne le fasse plus, et pour me pardonner.
+
+--Mon enfant, rpondis-je, un pre pardonne tout, mme un enfant qui
+n'est pas sage; mais j'ai la joie de pouvoir te dire qu'en ce moment
+je n'ai rien te pardonner. Je suis content de toi. Continue de
+travailler, d'aimer le bon Dieu, d'tre fidle tes devoirs; ta mre
+et moi nous serons bien heureux.
+
+--Oh! papa! le bon Dieu qui vous aime tant, vous soutiendra, pour que
+je sois votre consolation, comme je le demande. Priez-le bien pour
+moi, papa.
+
+--Oui, mon cher enfant.
+
+Il me regarda avec des yeux humides, et se jeta mon cou. J'tais
+moi-mme fort attendri.
+
+--Papa!... continua-t-il.
+
+--Quoi, mon cher enfant?
+
+--Papa, j'ai quelque chose vous demander!
+
+Je voyais bien qu'il voulait me demander quelque chose, et ce qu'il
+voulait me demander, je le savais bien! Et, faut-il l'avouer? j'en
+avais peur; j'eus la lchet de vouloir profiter de ses hsitations.
+
+--Va! lui dis-je, j'ai des affaires en ce moment. Ce soir ou demain,
+tu me diras ce que tu dsires, et, si ta mre le trouve bon, je te le
+donnerai.
+
+Le pauvre petit, tout confus, manqua de courage, et, aprs m'avoir
+embrass encore, se retira tout dconcert, dans une petite pice
+o il couchait, entre mon cabinet et la chambre de sa mre. Je m'en
+voulus du chagrin que je venais de lui donner, et surtout du mouvement
+auquel j'avais obi. Je suivis ce cher enfant sur la pointe des pieds,
+afin de le consoler par quelque caresse, si je le voyais trop afflig.
+La porte tait entr'ouverte. Je regardai sans faire de bruit. Il tait
+ genoux devant une image de la sainte Vierge; il priait de tout son
+coeur. Ah! je vous assure que j'ai su ce soir-l quel effet peut
+produire sur nous l'apparition d'un ange!
+
+J'allai m'asseoir mon bureau, la tte dans mes mains, prt
+pleurer. Je restai ainsi quelques instants. Quand je relevai les yeux,
+mon petit garon tait devant moi avec une figure tout anime de
+crainte, de rsolution et d'amour.
+
+--Papa, me dit-il, ce que j'ai vous demander, ne peut pas se
+remettre, et ma mre le trouvera bon: c'est que, le jour de ma
+premire communion, vous veniez la sainte Table avec elle et moi.
+Ne me refusez point, papa. Faites cela pour le bon Dieu qui vous aime
+tant.
+
+Ah! je n'essayai pas de disputer davantage contre ce grand Dieu qui
+daignait ainsi me contraindre. Je serrai en pleurant mon enfant sur
+mon coeur.--Oui, oui, lui dis-je, oui, mon enfant, je le ferai. Quand
+tu voudras, aujourd'hui mme, tu me prendras par la main; tu me
+mneras ton confesseur, et tu lui diras: Voici mon pre.
+
+_L'abb_ LOTH.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+7.--UN CADEAU INATTENDU.
+
+Dans une fonderie situe prs de Paris, il y avait un ouvrier qui
+avait reu autrefois une certaine ducation. Mais des revers de
+fortune l'avaient oblig chercher du travail.
+
+Un jour, il fit un faux pas, tendit ses mains en avant pour amortir sa
+chute, et sa main droite alla malheureusement s'tendre sur un
+morceau de fer rouge qui la brla jusqu' l'os. Le malheureux subit
+l'amputation avec courage; mais il ne souffrit pas avec un courage
+gal une infortune qui le privait, lui, sa femme et ses quatre
+enfants, du pain quotidien; ses plaintes s'exhalaient en affreux
+blasphmes.
+
+Informe de sa triste situation par une bonne-soeur de charit, la
+comtesse *** se hta d'accourir. Elle prodigua avec ses secours
+les bonnes paroles, multiplia ses visites, ses cadeaux, ses
+encouragements.
+
+L'ouvrier la recevait froidement, acceptait tout poliment, remerciait
+schement et, ds que la charitable comtesse avait franchi le seuil
+de la mansarde, il se tournait vers sa femme et lui disait d'un ton
+railleur: Les visites de cette dame sont bien intresses, j'en suis
+sr, c'est en vue des prochaines lections qu'elle nous vient en
+aide.
+
+Tout en partageant les sentiments de son mari, Annette ne parlait pas
+comme lui. Elle faisait bonne mine la comtesse afin que les dons en
+faveur de ses enfants fussent augments.
+
+Mais son coeur restait ferm, et la gnreuse bienfaitrice ne se
+faisait pas illusion sur les vrais sentiments de sa protge.
+
+Nol arriva... Depuis quinze jours, la machine coudre ne cessait de
+faire entendre ses tics-tacs. C'tait ne pouvoir dormir, durant la
+nuit entire, dans la maison.
+
+--Qu'avez-vous donc travailler ainsi, Annette? demandaient les
+voisines. Nous allons vous conduire au Pre-Lachaise[3], bien sr! si
+vous continuez vous fatiguer ainsi.
+
+[Note 3: Cimetire bien connu, le principal de la Capitale.]
+
+--C'est que voici bientt Nol, et je ne veux pas voir pleurer mes
+enfants comme l'an pass. Ils ont eu les mains vides pendant que les
+autres avaient les mains pleines de jouets et de bonbons: cela m'a
+fendu le coeur et je leur ai promis que le Nol de cette anne les
+ddommagerait.
+
+Je travaille pour tenir parole.
+
+L'homme propose et Dieu dispose. Notre Annette travailla avec tant de
+prcipitation qu'un beau soir sa machine coudre cassa.
+
+Plus de travail, plus de pain. Adieu les cadeaux de Nol! malheur!
+les enfants allaient pleurer...
+
+L'ouvrire fit contre mauvaise fortune bon coeur: elle porta vite son
+gagne-pain la rparation; mais on la fit attendre et on lui fit
+payer quinze francs! hlas!
+
+--Quel guignon d'tre malheureuse! murmurait la pauvre mre en
+pleurant.
+
+Ce Nol allait tre, bien certainement, encore plus triste que celui
+de l'anne prcdente. La veille au soir, les enfants mirent leurs
+petites chaussures sous la chemine. Mille prcautions furent prises
+pour les placer au bon endroit; il y avait eu mme des contestations
+et des disputes entre eux ce sujet. Le cadet n'avait pas craint de
+troubler l'ordre et de changer la topographie des souliers. La soeur
+ane, qui s'en aperut en faisant une ronde la drobe, fit un
+tintamarre qui ncessita l'intervention du papa et de la maman.
+
+--Comme ils vont tre cruellement dus, demain matin! pensait Annette
+avec angoisse. Mon coeur se fend de chagrin.
+
+Ce ne fut point sans peine que l'on dcida les petits aller se
+coucher: ils restaient l, bouche bante, devant le tuyau de la
+chemine qui subit vingt fois leur inspection. Ils auraient volontiers
+pass la nuit attendre le petit Jsus.
+
+Couchs sur leurs pauvres matelas, la discussion ne cessa point. Ils
+firent des projets, des changes; ils jasrent, se disputrent.
+
+Quand le silence se fut tabli, Annette dit a Baptiste:
+
+--Je n'ai rien leur donner: ma bourse est sec. Pauvres petits!
+
+Annette et Baptiste pleurrent en voyant l'talage des chaussures des
+enfants.
+
+Tout coup, sans dire un mot, Baptiste se leva et sortit... Il passa
+devant les magasins tincelants de lumire, s'arrta aux splendides
+talages.
+
+--Passons, dit-il, je suis trop pauvre pour entrer l. Il porta ses
+pas du ct des petites boutiques en planches, chelonnes le long des
+boulevards et bourres de jouets. Avisant une boutique a treize sous,
+il entra, et s'approchant du patron, il lui dit l'oreille:
+
+--Je suis un brave ouvrier, j'ai quatre enfants; une grande dame nous
+protge (cet aveu lui cotait les yeux de la tte): je voudrais bien
+avoir, crdit, quelque objet bon march. Monsieur, vous pouvez
+voir... je demeure ...
+
+Le patron ne le laissa pas achever.
+
+--La maison ne vend pas crdit, Monsieur... Inutile!... A treize
+sous! Boutique treize sous!... Bon march sans exemple.
+
+Quand Baptiste revint a la mansarde, il tait exaspr et criait plus
+fort que jamais: Ah! quel malheur d'tre pauvre!
+
+Les cloches de la messe de minuit sonnaient toute vole et
+joyeusement.
+
+Annette entendit frapper la porte; elle courut ouvrir: la comtesse
+entra.
+
+--Quoi, vous cette heure?
+
+--Oui, j'ai pens vos chris... Je n'ai qu'un instant; ma voiture
+est en bas qui m'attend pour me conduire Sainte-Clotilde o je
+vais entendre la messe de minuit. Oh! comme ils dorment d'un sommeil
+paisible, ces chers petits enfants du bon Dieu! Ils seront bien
+contents demain... tenez, voil pour eux.
+
+La comtesse tendit un paquet, et, enveloppe de son manteau ramen
+autour d'elle, descendit rapidement l'escalier.
+
+Un coup de couteau travers une ficelle, et le paquet ventr tala
+ses merveilles. Il y avait des poupes, des pantins, des drages, des
+oranges, du chocolat, des bonbons, tout un assortiment de bonnes et
+belles choses admirer, conserver, croquer.
+
+Baptiste et Annette n'y voyaient plus: ils pleuraient, ils
+sanglotaient.
+
+Ces chers petits! comme ils seront heureux au rveil!
+
+Les chaussures ne furent pas assez longues, larges et hautes pour
+recevoir les dons du petit Jsus: le devant de la chemine fut garni
+d'objets inconnus la mansarde. Comment dcrire la joie des enfants,
+leurs exclamations, leurs cris, lorsque le jour fut venu!
+
+Annette et Baptiste dvoraient des yeux ces chers petits; ils
+partageaient leurs transports et pleuraient de joie avec eux.
+
+Quand la comtesse revint, Baptiste lui dit, les larmes aux yeux:
+
+--Madame, vous nous aimez puisque vous aimez nos enfants. Nous vous
+serons tous reconnaissants jusqu' la mort.
+
+Huit jours aprs, Baptiste, Annette et les enfants allaient la messe
+de la paroisse.
+
+La charit de la comtesse avait trouv le chemin du coeur.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+8.--LES TROIS ACTES D'UN DRAME CONTEMPORAIN.
+
+Un dimanche matin, on aurait pu voir, il y a quelques annes, deux
+personnes se rendant l'glise principale de leur localit, vers
+l'heure de la grand'messe. C'taient M. X*** et son pouse, tous deux
+imbus des prjugs de notre sicle et pleins de cette arrogante fiert
+qui distingue les _parvenus_ sans religion. Ils n'allaient pas la
+maison de Dieu pour y prier, mais bien pour s'y pavaner et y chercher
+un moyen de se distraire en mme temps qu'une satisfaction leur
+vanit. Lorsqu'ils entrrent, la messe tait commence; au lieu de se
+tenir dans le bas de l'glise, ils prtendent traverser les rangs,
+examinent curieusement toute l'assistance, se communiquent leurs
+impressions, en un mot affectent le mme sans-gne que s'ils s'taient
+trouvs dans un concert ou une salle de spectacle. ce moment, un
+prtre cheveux blancs, d'un aspect vnrable, quitte le choeur pour
+faire, selon l'usage, la qute parmi les fidles. C'tait le cur de
+la paroisse, qui jouissait de l'estime universelle grce ses
+bienfaits et ses vertus. Le digne ecclsiastique avait la douceur
+d'un pre, mais il avait aussi la juste svrit du ministre d'un
+Dieu trois fois saint. Indign de l'attitude inconvenante de M. X***
+et de son pouse, que leur toilette toute mondaine rendait plus
+rvoltante encore, pein surtout du scandale qui en rsultait pour
+ses ouailles, le pasteur ne put s'empcher de s'arrter un instant
+lorsqu'il arriva prs d'eux, et il leur dit voix basse, mais d'un
+air grave: Oubliez-vous donc que vous tes ici dans la maison de
+Dieu?... Puis, il passa, mais sa parole ne passa point, elle demeura
+brlante sur le coeur de Mme X***, et en fit jaillir jusque sur son
+front la rougeur de la honte et de la colre...
+
+Peu de jours s'taient couls, lorsqu'un jeune homme se prsente
+au domicile du bon cur et demande lui parler. Vainement lui
+objecte-t-on une occupation urgente, qui rend l'entrevue pour le
+moment impossible; il insiste vivement et justifie ses instances par
+les sollicitations d'un malade qui, se tordant, dit-il, dans les
+treintes de l'agonie, l'appelle, veut le voir, lui parler, ne voir et
+ne parler qu' lui seul!... Le prtre est averti, il abandonne tout
+pour porter au moribond les consolations de son ministre, il hte
+le pas, il court vers le domicile indiqu, il arrive. Introduit dans
+l'appartement o il tait attendu, il cherche inutilement le lit du
+malade, il n'y trouve qu'un homme l'abord froid et glacial et une
+dame se prlassant sur un riche canap.--On a devin M et Mme X***.
+
+C'tait un lche guet-apens.
+
+Le seuil peine franchi, la porte se ferme double tour derrire le
+vieillard.
+
+--Puis-je savoir ce que cela signifie? dit-il avec tonnement.
+
+--Je vais vous l'apprendre, rpond X***. Asseyez-vous.
+
+Le vnrable pasteur s'assit machinalement, sans rien comprendre un
+pareil dbut. Mme X*** laissa percer sur ses lvres un imperceptible
+sourire, et son mari joua une dignit qui tait une contradiction
+flagrante avec le rle qu'il s'imposait.
+
+--Monsieur l'abb, dit-il, nous reconnaissez-vous?
+
+--Non, dit le prtre; cependant vos traits ne me sont point inconnus,
+mais je ne saurais prciser...
+
+--C'est trange, fit X*** avec une lgre ironie; eh bien! monsieur,
+j'aiderai vos souvenirs. Ministre d'une religion toute de charit,
+comment qualifieriez-vous l'insulte qu'un homme inflige un autre?
+
+--C'est une faiblesse, dit le prtre.
+
+--Et si cette prtendue faiblesse atteint encore son pouse?
+
+--C'est alors une lchet, dit le vieillard, de plus en plus surpris.
+
+--Mais si cette lchet s'accomplit devant une foule nombreuse, et
+dans un lieu rput sacr par vous et par les vtres, dans l'glise
+mme: que devient alors cette lchet?
+
+--Cette lchet devient alors un sacrilge, dit encore le vnrable
+ecclsiastique, dont l'tonnement n'avait plus de limite.
+
+--Nous sommes parfaitement d'accord, dit X*** en changeant avec sa
+femme un rapide coup d'oeil.
+
+Les dernires paroles du prtre avaient entirement panoui le visage
+de Mme X*** et elle souriait batement sur son sige.
+
+--Mais je ne sais vraiment pas, monsieur, dit le cur, o peuvent
+aboutir toutes ces questions; daignez vous expliquer plus nettement,
+je vous prie.
+
+--Encore un point claircir, monsieur l'abb, et j'arrive au
+dnoment.
+
+--Quel chtiment doit donc tre inflig l'homme lche et sacrilge
+qui a pu s'oublier ainsi?
+
+--Le chtiment est, dans ce cas, monsieur, l'expression de la
+vengeance, et la vengeance n'appartient qu' Dieu!
+
+--Ah! je le regrette; mais ici, monsieur, nous diffrons absolument de
+manire de voir, et il m'est avis que l'insulte doit ncessiter ou
+de promptes excuses ou une juste expiation. Permettez-moi, mme, de
+n'admettre cet gard que mon opinion seule.
+
+Et maintenant, ajouta-t-il, en quittant tout coup le ton d'une
+discussion calme pour les formes brusques et peu courtoises de la
+colre et de la passion; et maintenant, ma femme et moi, nous sommes
+les offenss, et l'insulteur, c'est vous!...
+
+--Moi! dit le prtre avec surprise sans doute, mais toujours avec ce
+calme et cette dignit qui jaillissent d'une conscience pure; moi!...
+Puis, un souvenir illuminant tout a coup sa mmoire: Oh! monsieur,
+poursuit-il d'un ton doucement ironique, vous intervertissez
+trangement les rles: je sais prsent de quoi il s'agit. Dieu m'a
+confi la garde de sa maison, j'ai d la faire respecter, et en vous
+rappelant, ainsi qu' madame, la saintet du sanctuaire, je n'ai fait
+qu'accomplir un devoir.
+
+X*** demeure un instant interdit, en face d'une rponse aussi ferme:
+mais peut-il tre vaincu, lui, par un prtre, par un vieillard?...
+
+--Monsieur! s'crie-t-il avec violence, vos paroles taient une
+insulte, et l'insulte veut l'expiation; et saisissant un pistolet
+cach sous son vtement: genoux, dit-il au vieillard, genoux! et
+faites des excuses![4]
+
+[Note 4: Quelque incroyable et mme improbable que paraisse cette
+Violence prmdite, qu'on pourrait regarder comme une scne de roman,
+L'auteur garantit l'authenticit du fait.]
+
+X*** avait arm le pistolet et le tendait menaant vers la poitrine du
+vieux prtre.
+
+Mais il ne savait pas tout ce qu'il y a de noblesse, d'nergie,
+d'invincible volont dans un coeur sans tache, dans une me
+chrtienne, nourrie chaque jour du pain des forts. Il ne savait pas
+qu'abreuv du sang de son Dieu, le vieillard y retrouve les forces
+de la jeunesse, le prtre l'hrosme qui fait les martyrs. Il ne le
+savait pas, il ne le souponnait mme pas; s'il en et t autrement,
+aurait-il pu consentir affronter bnvolement cette alternative,
+ou d'tre le meurtrier d'un vieillard, ou de subir la honte d'une
+mystification qu'il prtendait infliger lui-mme?
+
+Le saint prtre, calme et impassible, regarde fixement l'homme qui
+le menace, et n'opposant sa fureur qu'une sublime rsignation:
+Monsieur, dit-il, le vieillard qui n'a plus que quelques jours
+passer sur la terre ne doit pas redouter la mort; et le prtre doit
+mourir plutt que de transiger avec sa conscience, il ne saurait
+rtracter un devoir accompli, et il ne flchit le genou que devant son
+Dieu!
+
+Et portant la main son coeur: Frappez, monsieur, dit-il, frappez!
+Dieu nous voit, qu'il nous juge; lui seul appartient la vengeance!
+
+Ainsi que nous venons de le dire, se trouvant dans la ncessit ou
+d'tre meurtrier ou de subir la honte d'une dfaite, X*** fut tout
+heureux de voir sa femme s'interposer et solliciter en faveur du
+vieillard un _gnreux_ pardon. Cette mdiation tout coup inspire
+Mme X*** diminua un peu ce qu'avait d'humiliant la position que son
+mari s'tait faite. Ne paraissant alors obir qu'aux instances de son
+pouse, il baissa l'arme et ne frappa point.
+
+--Puisque vous ne voulez pas me tuer, dit le cur, souriant demi,
+soyez assez bon, monsieur, pour vouloir bien me rendre la libert que
+vous m'avez ravie.
+
+X*** ouvrit la porte de son appartement, non sans quelque embarras, et
+le prtre, ne laissant paratre aucune motion, avec l'aisance d'un
+calme parfait, se retira en s'inclinant.
+
+Un an aprs, jour pour jour, le triste hros de cette aventure
+revenait, cheval, d'un village voisin. C'tait la nuit tombante,
+et le voyageur humait avec dlices la fracheur du soir.
+
+Aprs une absence de huit jours, il venait de rgler quelques affaires
+et se htait de rentrer au sein de sa famille. Le voyage jusque-l
+avait t des plus heureux; tout coup, arriv un endroit o la
+route dcrit brusquement une courbe, le contact inattendu d'une
+branche qui s'inclinait isolment sur le chemin effraye le cheval.
+Un cart aussi prompt qu'imprvu renverse le cavalier. Par une
+circonstance funeste, le pied de X**** demeure engag dans l'trier
+et le tient suspendu aux flancs de sa monture, balayant de son front
+ensanglant le sable et les cailloux de la route.
+
+Non loin de l se trouvaient quelques, habitations, a et l parses.
+Aux cris de l'infortun, on accourt; mais, surexcit par le bruit
+qu'il entend et par la piqre incessante de l'peron avec lequel il
+laboure lui-mme ses propres flancs, le cheval redouble de vitesse et
+trane travers les champs le corps mutil de son matre. On peut
+enfin l'arrter, mais X*** n'a dj plus le sentiment de sa propre
+existence. Ses vtements en lambeaux sont souills de poussire et de
+sang; son visage, horriblement dfigur, laisse apercevoir au front
+une blessure large et profonde. Transport sous le toit d'un pauvre
+paysan, il y reoit les soins les plus empresss, mais la nuit qu'il y
+passa fut une nuit d'angoisses et d'atroces douleurs.
+
+X*** n'tait qu' 3 kilomtres de chez lui, et le lendemain, sur
+l'assurance donne par le mdecin que le malade pouvait, sans trop de
+danger, l'aide de certaines prcautions, franchir cette distance,
+quelques amis le portrent sur une litire, et aprs bien des
+difficults, parvinrent le dposer mourant son domicile.
+
+Malgr un repos absolu, malgr la rigoureuse observance de toutes les
+prescriptions de l'art, l'tat du malade devenait de plus en plus
+alarmant; il n'y avait mme plus d'autre lueur d'esprance que celle
+qui ne nous abandonne jamais, tant que l'objet de nos inquitudes ne
+nous est pas entirement ravi. Ses amis ne l'approchaient pas; sa
+femme elle-mme ne venait auprs de lui qu' de rares intervalles.
+Elle tait loin de s'illusionner sur la gravit du mal, et quelques
+tincelles d'une foi non encore teinte lui faisaient dsirer pour
+son mari les secours de la religion; mais, partageant de ridicules
+prjugs, elle n'osait manifester ce dsir. La difficult s'aplanit de
+la manire la plus inattendue, et par celui-l mme dont on pouvait le
+moins l'esprer.
+
+Dans le cours de sa maladie, X*** tait souvent en proie au dlire,
+et souvent alors aussi on entendait s'chapper de ses lvres un nom
+auquel se rattachaient pour lui de tristes souvenirs, un nom qu'il ne
+semblait cependant prononcer qu'avec respect. ce nom se mlaient
+encore des mots entrecoups: Expiation!... Vengeance!... Et si le
+malade trouvait un peu de calme, si la raison succdait au dlire,
+ce n'tait plus l'expression apparente du remords, mais celle du
+repentir, qu'articulait sa bouche.
+
+ l'un de ces moments heureux, mais rares, o une amlioration
+sensible s'tait produite dans l'tat de X***, il fit venir sa femme
+auprs de lui, et aprs quelque temps d'un secret entretien, celle-ci
+le quitta le front presque joyeux, comme si elle et puis dans cet
+entretien mme une double esprance. Elle s'empressa donc de donner
+des ordres, qu'elle recommanda d'excuter sans aucun retard.
+
+Un moment aprs, le vnrable cur que nos lecteurs connaissent dj,
+se rendait aux instances de Mme X*** et franchissait de nouveau, sans
+hsitation, le seuil d'une demeure o il avait reu nagure un si
+cruel outrage.
+
+ religion sainte, voil tes oeuvres! Ce saint vieillard a tout
+oubli, tout pardonn, et il vient consoler et bnir, il vient ouvrir
+le ciel celui qui avait failli l'assassiner.
+
+Ce fut Mme X*** qui introduisit le pasteur auprs du moribond.
+
+ l'aspect de ces cheveux blancs, de ce front tout empreint d'une
+majest simple et imposante, sous l'influence de ce regard toujours
+grave, toujours calme, toujours bienveillant, mille souvenirs
+surgirent spontanment dans l'me de X***, et, soulevant la tte avec
+effort, il voulut s'incliner devant le noble vieillard.
+
+--Est-ce bien vous, monsieur, dit-il d'une voix faible, est-ce bien
+vous qui daignez venir jusqu' moi?
+
+--Oui, c'est moi, dit le prtre avec bont.
+
+--Je ne l'esprais pas, monsieur. Pouvais-je l'esprer aprs l'outrage
+dont je me suis rendu coupable envers vous?
+
+Puis, aprs un moment de silence:
+
+--Ah! monsieur l'abb, dites-le-moi, venez-vous ici pour me pardonner
+ou pour me maudire?
+
+--Mon fils, le prtre ne maudit jamais, il ne sait que bnir. Je vous
+bnis et je vous pardonne!
+
+Mme X*** tait l. ces dernires paroles, son coeur s'mut, ses
+larmes coulrent, et, pour viter d'augmenter par son motion
+l'motion du malade, elle quitta l'appartement avec discrtion et
+prudence.
+
+Alors, son poux tournant vers le prtre un regard o se peignaient
+tour tour et la reconnaissance et l'admiration:
+
+--Merci, monsieur, merci! Je mourrai maintenant moins malheureux,
+puisque j'ai obtenu un pardon que je n'osais mme pas implorer.
+
+--Ne parlons plus de moi, rpondit le ministre du ciel; mon pardon
+n'est rien, mon ami, ou bien peu de chose; je vous en apporte un
+autre, autrement prcieux, autrement dsirable, celui de Dieu
+lui-mme. C'est lui qu'il faut aimer, lui qu'il faut bnir. Voyez!
+jusque dans ses chtiments il se montre bon pre; c'est lui qui a
+fait natre en vous mon souvenir, lui encore qui me conduit ici pour
+consoler votre souffrance. Que vos larmes montent jusqu' lui, voici
+l'heure de la rconciliation!
+
+Et le prtre s'approcha bien prs du lit du mourant.
+
+Dieu seul entendit les aveux du coupable et les paroles consolatrices
+du prtre. Ce que nous savons, nous, c'est que les aveux de l'un
+furent souvent interrompus pas des sanglots, et que les paroles de
+l'autre furent accompagnes de douces larmes. Et quand ce secret
+entretien fut achev, le vieillard s'inclina plus prs encore du
+pnitent et dposa sur son front ple le baiser de la paix.
+
+Le lendemain, le vieux prtre revint auprs de son cher malade,
+portant dans ses mains le gage du salut, le sceau de la
+rconciliation. Le moribond, avec la pit d'un chrtien, la foi vive
+d'un fidle, s'unit intimement au Seigneur, et, quelques heures
+aprs, il expira dans les sentiments d'une esprance, d'une confiance
+illimites, car il allait vers Dieu, accompagn par Dieu mme!
+
+(D'aprs _Jules Ducot_.)
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+9.--LE REMDE EST DUR, MAIS IL EST BON!...
+
+Quelques jours aprs avoir termin sa station, un missionnaire reut
+la visite d'un capitaine, homme d'esprit, droit et honnte, qui entama
+la conversation sur les grandes vrits chrtiennes exposes dans les
+runions prcdentes. J'ai bien la foi, dit cet officier; qui ne l'a
+pas? Il n'y a qu'un ignorant ou qu'un homme perverti qui soit de force
+ ne pas croire l'ternit, ne pas croire en Jsus-Christ et
+ nier la majest de l'glise. Dieu merci! je n'en suis pas l.
+Cependant, j'ai dans l'esprit je ne sais quoi de vague, d'indfini qui
+m'empche d'aller jusqu' la pratique.
+
+Le bon missionnaire sourit, et, lui tendant la main: Mon capitaine,
+lui dit-il, bien des gens sont travaills de cette maladie.
+Voulez-vous en gurir?--Eh! sans doute, rpondit l'officier? Quel
+livre faut-il lire?--Aucun.--Et comment, alors, m'instruirai-je?--Rien
+n'est plus simple. Seulement, je crains bien que vous ne repoussiez le
+remde. Il est infaillible cependant.--Dites toujours. Peut-tre ne me
+fera-t-il pas si peur.--Eh bien! mettez-vous genoux et sans hsiter,
+priez de tout votre coeur. Moi je vais me mettre prier avec vous,
+et puis... je vous confesserai.--Me confesser! rpliqua vivement
+l'officier tout surpris; mais c'est l prcisment ce qui me parat
+inadmissible. Et il lana cinq ou six phrases contre la confession.
+Le Pre couta tranquillement, puis lui dit: Vous voyez bien que vous
+avez peur, j'en tais sr. Je vous aurais cru plus brave.--Mais je le
+suis.--Prouvez-le-moi donc, ici genoux.
+
+En disant cela, il s'agenouilla le premier.... Aprs un peu
+d'hsitation, le capitaine en fit autant. Le missionnaire rcita
+haute voix et du fond du coeur: _Notre Pre, Je vous salue, Marie,_
+et _Je crois en Dieu_; puis un acte de contrition. Confessez-vous,
+mon fils, ajouta-t-il avec douceur et autorit. Dieu veut votre me.
+Je vous pardonnerai tout en son nom. Le capitaine tout mu ne
+rpondit rien. Le prtre se leva; l'officier resta genoux. Dieu
+soit bni! dit le missionnaire. Et il s'assit prs du militaire,
+l'encourageant si bien que son pauvre coeur ferm s'ouvrit la
+grce de Dieu et que, quelques minutes aprs, l'absolution
+sacramentelle avait rendu sa belle me sa puret premire.
+
+L'officier resta longtemps genoux... il pleurait. Quand il
+se releva, il se jeta dans les bras du Pre. Oh! quel remde!
+s'cria-t-il. Qu'il est dur, mais qu'il est bon! Comme je vois clair
+ prsent! je n'ai plus de doutes; je crois tout; je suis le plus
+heureux homme du monde!
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+10.--LE BANC DE FAMILLE.
+
+Vers dix-huit ans, rapporte le hros de cette histoire, je perdis mon
+pre et ma mre quelques mois de distance, et en les perdant, je
+perdis tout. Un an ne s'tait pas coul que ma foi et mes moeurs
+avaient fait naufrage. Les moeurs d'abord, la foi ensuite. C'est
+toujours ainsi que les choses se passent. Je devins voltairien, impie,
+matrialiste; enfin, comme vous dites aujourd'hui, libre-penseur.
+Pouss par une logique satanique, je conformai mes actes mes
+nouvelles opinions. Moi, le fils d'une famille de saints, je ne mis
+plus les pieds l'glise ni Pques, ni Nol, ni l'occasion d'un
+enterrement ou d'un mariage. Cette conduite fut justifie l'aide de
+propos impies et blasphmatoires qui scandalisrent toute la paroisse.
+Le vieux cur qui m'avait fait faire ma premire communion, m'ayant
+crit pour me demander si je voulais garder l'glise mon banc de
+famille, je ne daignai pas lui rpondre et je cessai de le saluer.
+
+Dix-huit ans s'coulrent; dix-huit ans que je voudrais effacer de mon
+existence au prix du temps que j'ai encore passer sur la terre.
+Un trait vous dira quel homme j'tais. Un jour de Pques, fatigu
+d'entendre les cloches chanter toutes voles dans leur langage
+l'_Allluia_, exaspr de voir les chemins couverts d'hommes et de
+femmes en habits de fte se rendant l'glise, je saisis une cogne
+de bcheron et j'allai attaquer par le pied un chne situ dans une de
+mes prairies qui bordait la route. Je voulais protester contre les
+superstitions populaires!...
+
+Deux ans aprs ce bel exploit, par un jour brlant d't, une tempte
+pouvantable s'abat sur le bourg de Saint-Maurice-les-tangs. Une
+famille, compose du pre, de la mre et des trois enfants fut tue
+par la foudre.
+
+Toute la paroisse se leva comme un seul homme et accompagna ces cinq
+cercueils l'glise et au cimetire. Je suivis la foule. L'impit
+n'est pas toujours de saison. On m'aurait, ce jour-l, jet des
+pierres, si je m'tais abstenu d'assister aux funrailles, ou si, en y
+allant, j'avais affect de ne pas entrer dans l'glise. J'entrai donc
+et je fis comme les autres.
+
+Il y avait prs de dix-huit ans que je n'avais mis le pied dans la
+maison de Dieu; aussi tais-je embarrass de ma personne au milieu
+de la foule qui remplissait, ce jour-l, l'glise. Pendant que je
+cherchais un coin pour m'y cacher, le sacristain vint moi et me fit
+signe de le suivre. Je le suivis machinalement, me demandant ce que ce
+bonhomme me voulait. Quelle ne fut pas ma surprise, lorsqu'il m'ouvrit
+le vieux banc de ma famille, toujours sa place et toujours inoccup,
+comme si j'avais continu payer la fabrique la taxe annuelle!
+
+Je n'tais pas la fin de mes tonnements.
+
+Le sacristain revint au bout de quelques minutes, apportant une petite
+clef rouille. Il me la remit en disant:
+
+--Voici votre clef.
+
+Je me rappelai alors qu'il y avait dans notre banc un petit coffret
+scell, moiti dans le bois, moiti dans la pierre, o ma pieuse mre
+mettait ses livres de prires.
+
+Le coffret, lui aussi, tait sa place; je le reconnus, je reconnus
+la clef. J'ouvris, pouss comme par une force surnaturelle. Quelle ne
+fut pas mon motion, en trouvant dans le coffret des livres dont ma
+mre se servait et o elle m'avait fait lire souvent de si belles
+prires! Ils taient l, peine dtriors par le temps et
+l'humidit, le _Formulaire de prires_, l'_Ange conducteur_,
+l'_Imitation de Jsus-Christ_...
+
+Ma prsence dans l'glise et dans le banc de ma famille et fait
+sensation en d'autres circonstances. Grce la foule et ces
+funrailles extraordinaires, elle passa inaperue. Je pus, non pas
+prier,--je ne savais plus le faire,--mais rver et rflchir comme si
+j'avais t seul. Ayant ouvert l'_Imitation_ pour me donner une
+contenance, j'y trouvai une feuille de papier dtache, jaunie par le
+temps et le contact des doigts. Elle contenait une prire crite de la
+main de ma mre. La voici:
+
+Oh! mon Dieu! ne me punissez pas de ce que je n'ai pas assez de foi
+pour souhaiter, comme la mre de saint Louis, de voir mon fils mort
+plutt que souill d'un seul pch mortel! Pardonnez ma faiblesse.
+Conservez la vie et la sant de mon enfant. Gardez-le du malheur de
+vous offenser. Mais si jamais il s'garait du chemin de la foi et de
+la vertu, ramenez-l'y doucement et misricordieusement comme vous
+ramentes l'enfant prodigue a son pre!
+
+Vous devinez mon motion. Des larmes, que mon orgueil s'efforait de
+retenir, coulrent abondamment. Dire que je fus converti ce jour-la,
+serait trop dire. On ne brise pas aussi promptement avec dix-huit ans
+d'impit. Mais si je ne fus pas converti, je fus touch et branl.
+Ds le jour mme, j'allai remercier le vnrable cur de Saint-Maurice
+de m'avoir conserv mon banc de famille. Il me fallut insister pour
+rembourser l'excellent homme les dix-huit annuits qu'il avait
+avances pour moi au trsorier de la fabrique.
+
+Voyez-vous? me dit-il, bon sang ne peut pas toujours mentir. On n'est
+pas impunment le rejeton d'une famille de saints. Je le savais,
+moi, qu'un jour ou l'autre vous viendriez occuper le vieux banc des
+Chauvigny.
+
+Il ajouta, en me prenant les deux mains et en me les pressant:
+
+--Je vous en prie, mon cher enfant, puisque vous tes all l'glise,
+retournez-y. Vous consolerez les dernires annes d'un vieux prtre
+qui honorait et aimait vos parents, et qui en fut estim et aim.
+
+Que vous dirai-je de plus? J'allai la messe le dimanche suivant. La
+grce de Dieu fit le reste.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+11.--LA LETTRE D'UNE MRE.
+
+Un des premiers malades que je visitai mes dbuts, disait un mdecin
+chrtien, ce fut un jeune homme d'environ trente-cinq ans, que le
+dsordre avait prmaturment conduit aux portes de la mort. Je
+m'attachai ce malheureux, et, ne pouvant le sauver, j'essayai
+d'adoucir ses souffrances. Froid, silencieux, strictement poli, mon
+malade acceptait mes remdes et mes soins sans croire beaucoup a
+leur efficacit. Il aurait voulu dormir toujours et ne cessait de me
+demander de l'opium.
+
+Je rencontrai dans l'escalier de la maison un vieux prtre qui me dit:
+
+--Monsieur, j'ai entendu dire que vous tiez chrtien; rendez donc
+ce malheureux jeune homme un service: dites-lui quelques mots de Dieu.
+Je lui ai fait, sans rsultat, plusieurs visites. Il m'accueille
+poliment, mais c'est tout. Je suis sr qu'une parole de vous ferait
+plus d'effet que toutes mes exhortations.
+
+Je promis d'essayer.
+
+Le lendemain, je m'efforai de faire causer mon malade et, comme il
+s'y prtait d'assez bonne grce, j'amenai la conversation sur le
+terrain religieux; le jeune homme s'en aperut et me dit d'un ton
+ferme:
+
+--Je vous en prie, monsieur, ne me parlez pas de religion; je n'y
+crois pas.
+
+--Vous croyez au moins a l'existence de l'me?
+
+--Je crois l'opium, dit-il en souriant, et au sommeil.
+
+Et il prit la position d'un homme qui essaie de dormir.
+
+ quelques jours de l, je fis une seconde tentative, qui tourna plus
+mal encore que la premire.
+
+--coutez, docteur, me dit le malade, j'ai tudi un peu de
+philosophie, et j'en sais assez pour ne pas croire l'existence de
+l'me.
+
+Et il se mit dvelopper quelques-uns des arguments de l'cole
+matrialiste.
+
+Ces erreurs, qui m'auraient choqu dans la bouche d'un professeur
+loquent, me parurent, dans cette mansarde et sur les lvres de ce
+mourant, rvoltantes et monstrueuses. Je sortis navr.
+
+Cependant nous continuions, le vieux prtre et moi, soigner, sans
+plus de succs l'un que l'autre, le corps et l'me de ce malade.
+Le corps marchait grands pas au tombeau. L'me s'en allait la
+perdition ternelle.
+
+Un jour que je posais ce jeune homme une ventouse, j'eus besoin d'un
+morceau de papier; j'aperus une espce de lettre pose ct de son
+chevet, je la pris et j'allais m'en servir lorsque le jeune homme me
+saisit brusquement la main et m'arracha la lettre. Un peu surpris, je
+dchirai une feuille un vieux livre et je fis mon opration.
+
+Le soir du mme jour, je retournai voir mon client qui baissait de
+plus en plus. Je l'aperus tenant la main et s'efforant de lire la
+lettre que j'avais voulu brler le matin.
+
+--Docteur, me dit-il, voici la dernire lettre que ma mre m'a crite;
+il y a un an qu'elle ne me quitte pas et je l'ai lue plus de cent
+fois; je voudrais la relire avant de mourir; mes mains tremblent et ma
+vue s'obscurcit: soyez bon jusqu' la fin, lisez-moi tout haut cette
+lettre.
+
+Je pris la lettre et j'en commenai la lecture. Non! jamais, depuis,
+je n'ai rien lu d'aussi tendre et d'aussi touchant. C'tait Monique
+crivant Augustin. J'avais beau tre mdecin, je n'avais que
+vingt-six ans et je venais de perdre la meilleure des mres: les
+sanglots touffaient ma voix; je sentais des larmes venir ma
+paupire.
+
+Je regardai le malade: il pleurait silencieusement; mes larmes se
+mlrent aux siennes.
+
+Tout coup je me levai et m'criai: Malheureux! pouvez-vous croire
+que celle qui a crit une semblable lettre n'avait pas une me?
+
+Il garda le silence et ses larmes coulrent plus abondamment. Le
+lendemain, il fit appeler le vieux prtre et eut avec lui un long
+entretien. Le surlendemain, j'appris qu'il avait reu les sacrements.
+
+Il vcut encore une semaine. Sa froideur polie n'tait qu'un masque
+cachant un coeur gar sans doute, mais bon et gnreux. Il mourut
+entre les bras du vieux prtre et les miens, couvrant de baisers les
+pieds du crucifix et la lettre de sa mre.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+12.--UNE PREMIRE COMMUNION QUATRE-VINGTS ANS
+
+C'tait en juillet 1875. Dans un petit village du canton de Castillon,
+diocse de Bordeaux, vivait un pauvre vieux mnage octognaire. Le
+mari tait un impie, connu pour tel dans le pays; il n'allait pas
+mme la messe le dimanche. Hlas! il n'avait pas fait sa premire
+communion. La bonne femme, au contraire, avait toujours t
+chrtienne, et, avec l'ge, elle tait devenue trs pieuse.
+
+Bien des fois elle avait essay de faire entendre raison son mari,
+qui l'aimait beaucoup; mais ds qu'elle abordait le chapitre de la
+confession et de la communion, elle tait invariablement repousse.
+
+Un jour elle tomba malade. Le mdecin constata bientt la gravit du
+mal, et engagea la bonne vieille mettre ordre ses affaires. Elle
+n'eut pas de peine se rsigner, mais son pauvre mari tait comme
+atterr par la perspective de la sparation. Il tait moiti
+paralys et clou, l'autre bout de la chambre, dans un grand
+fauteuil, regrettant tout haut de ne pouvoir donner la chre malade
+les soins que rclamait son tat.
+
+La bonne femme tait, elle aussi, trs dsole, mais pour un motif
+tout autre: elle pleurait et priait, profondment attriste de laisser
+derrire elle, non converti et dans un aussi pitoyable tat de
+conscience, celui qui avait t le compagnon de fa vie pendant de si
+longues annes. Au moment de recevoir les sacrements, elle tenta une
+dernire fois, mais en vain, de ramener son mari au bon Dieu.
+
+Cependant celui-ci suivait avec angoisse les progrs du mal Quand il
+crut que les derniers moments approchaient, il appela deux voisins
+et leur dit en sanglotant: Mes amis, portez-moi auprs de ma pauvre
+femme pour que je l'embrasse avant sa mort et pour que je lui dise
+adieu. Le lit o gisait la moribonde tait un de ces grands lits
+d'autrefois, qui avancent dans la chambre et que l'on peut aborder des
+deux cts. En voyant approcher son mari, la femme runit ses forces
+et se tourne de l'autre ct. On porte le vieil infirme de ce ct-l;
+au grand tonnement de tous, la femme se retourne, en disant: quoi
+bon nous embrasser et nous dire adieu, si nous devons ne pas nous
+revoir dans l'ternit?
+
+Le vieil incrdule n'y tient plus. Il fond en larmes. Si! si! ma
+chre femme, s'crie-t-il, nous nous reverrons, je te le promets! Je
+vais appeler M. le cur tout de suite, et je me confesserai. N'aie pas
+peur; je ne veux pas tre spar de toi pour toujours. Moi aussi, je
+vais servir le bon Dieu. Prie-le qu'il me pardonne.
+
+On tait en pleine nuit, et il tait trop tard pour faire venir
+immdiatement le prtre. Mais, ds le matin, on courut au presbytre.
+Venez, vite, monsieur le Cur!--Comment! rpond celui-ci, elle n'est
+pas morte?--Ce n'est pas pour elle, mais pour son mari, qui vous
+rclame pour se confesser tout de suite.
+
+Le cur accourt. Dj froide et sans mouvement, la bonne femme vivait
+encore et avait sa pleine connaissance. Elle regardait fixement son
+mari, l'autre bout de la chambre. En voyant entrer le cur, un
+clair de joie brilla dans ses yeux teints, et, d'une voix mourante,
+elle murmura: Je ne voudrais pas m'en aller avant de le voir
+converti.
+
+Le cur s'assied auprs du vieux mari; la confession commence; et, au
+premier signe de croix, l'heureuse femme rend le dernier soupir...
+
+Huit jours aprs, la messe du second service funbre clbr pour sa
+femme, le pauvre vieillard converti faisait sa premire communion,
+la grande dification de toute la paroisse.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+13.--LA SOUPAPE.
+
+Une actrice de Genve avait une petite fille de onze ou douze ans.
+La mre, tout oublieuse qu'elle tait pour elle-mme de ses devoirs
+religieux, se souvint cependant qu'elle tait catholique et voulut que
+son enfant fit et fit bien sa premire communion. Elle la conduisit
+en consquence chez l'abb Mermillod[5], l'un des prtres les plus
+intelligents et les plus charitables de la ville, et le pria de
+vouloir bien instruire et prparer sa petite fille. Le prtre la reut
+avec une bont qui lui fit une vive impression, et il fut convenu que
+sous peu de jours commenceraient les leons de catchisme en prsence
+de la Mre.
+
+[Note 5: Devenu depuis vque et cardinal.]
+
+Quelques jours aprs cette premire entrevue, l'abb Mermillod,
+revenant de la visite d'un pauvre malade, passa dans le quartier et
+dans la rue o demeurait sa petite lve. Il sonna cette porte peu
+habitue des visites de ce genre, et une servante vint ouvrir.
+Le prtre se nomma, et la servante le pria d'entrer, disant que sa
+matresse avait donn ordre d'introduire M. l'abb toutes les fois
+qu'il se prsenterait.
+
+Cette bonne fille avait pris la chose la lettre; elle conduisit
+l'abb Mermillod auprs de la dame, laquelle tait table avec une
+douzaine de convives, tous acteurs ou actrices, faisant bombance. Le
+pauvre abb se trouva fort attrap et les convives aussi. Il voulut se
+retirer, s'excusa de la malencontreuse obissance de la servante;
+mais la matresse de la maison insista si fort pour qu'il voult bien
+demeurer un peu, et elle lui dit, au nom de toute l'assistance, des
+paroles si honntes, que force lui fut de demeurer et de prendre un
+sige. La petite fille tait table auprs de sa mre et ct d'une
+autre actrice qui paraissait avoir a peine vingt-trois ou vingt-quatre
+ans.
+
+L'abb Mermillod, homme de coeur et d'esprit, n'tait pas de ceux qui
+ont peur des pcheurs. Il comprit qu' cette table, au milieu de
+cette trange compagnie, il y avait faire quelque bien et que la
+Providence ne l'avait pas amen sans motif en pareil lieu. Il rpondit
+donc le plus poliment qu'il put aux avances dont il fut l'objet, et il
+se gagna bientt la sympathie des convives.
+
+Ne sachant de quoi parler, il entra en conversation avec la petite
+fille, et lui demanda si elle se prparait bien faire sa premire
+communion. Oui, monsieur, de tout mon coeur, dit l'enfant. Mais voici
+une, ajouta-t-elle en dsignant sa voisine, voici une dame qui aurait
+ vous dire quelque chose et qui n'ose pas. L'actrice rougit, et
+avoua avec un peu d'embarras qu'elle dsirait beaucoup donner la
+petite sa robe blanche de premire communion.
+
+C'est l une bonne et aimable pense, reprit l'abb; mais il y
+aurait, Madame, quelque chose de mieux encore, ce serait d'imiter
+cette bonne enfant et de remplir comme elle vos devoirs religieux.
+La pauvre actrice rougit de plus belle. Cela m'est malheureusement
+impossible, dit-elle; ma profession est mon seul gagne-pain et elle
+m'interdit la pratique de la religion; et puis je n'ai pas fait ma
+premire communion. Maintenant je suis trop ge.--On n'est jamais
+trop g pour revenir Dieu, rpondit doucement le bon prtre; et
+ votre ge, Madame, il n'est jamais impossible de quitter une
+profession pour en prendre une autre plus chrtienne et meilleure.
+
+Ma foi, M. l'abb a raison, dit un acteur en riant, et vous devriez
+bien vous confesser. L'actrice ne rpondit rien, et la conversation
+devint bientt gnrale; on interrogeait le prtre sur la confession,
+sur la position des acteurs et actrices vis--vis de l'glise; de part
+et d'autre on ripostait vivement, mais sans aucune aigreur.
+
+Le dner fini, on se leva de table; les fentres de la salle donnaient
+sur un magnifique lac. Un bateau vapeur vint passer. Tenez,
+messieurs, dit l'abb Mermillod, voici qui va vous faire parfaitement
+comprendre quoi sert la confession. Vous voyez ce bateau vapeur.
+Une force puissante fait mouvoir sa machine et le fait avancer
+rapidement; mais cette force elle-mme est un danger, un principe
+certain d'explosion et de destruction sans ce que l'on nomme la
+_soupape de sret_. Par cette soupape s'exhale le trop-plein de la
+vapeur, et le bateau et les voyageurs sont en sret. Ainsi en est-il
+de nous tous. Nous avons en nous des forces puissantes qui sont nos
+passions; ces forces, ces passions il faut une _soupape_, une
+ouverture sans laquelle nous sommes perdus. Eh bien! cette soupape,
+c'est la confession, c'est la confidence sainte et pure que Dieu nous
+a donne comme le soulagement de nos coeurs, comme la consolation et
+la purification de nos consciences. Aussi remarque-t-on dans les pays
+protestants ou infidles, o la confession est mconnue, beaucoup plus
+d'alinations mentales, beaucoup plus de suicides, beaucoup plus
+d'accidents moraux, que dans les pays o l'on se confesse. Et l'abb
+dveloppa cette thse avec autant de force que de science, en
+l'appuyant de nombreux exemples.
+
+Il prit enfin cong de la compagnie, qu'il laissa toute charme de
+son esprit et de sa bont. La jeune actrice le reconduisit jusqu'
+la porte. Suivez donc M. l'abb jusqu' l'glise, lui dit un des
+acteurs, et allez vous confesser tout de suite. Cela vous fera du
+bien.--Je ne dis pas non, reprit srieusement la jeune femme, et je ne
+vois pas qu'est-ce qui m'en empcherait. Et sortant avec le prtre,
+elle l'accompagna jusqu' la porte d'entre. Se trouvant seule avec
+lui: Monsieur, s'cria-t-elle d'une voix tout touffe de sanglots,
+Monsieur, vous m'avez sauve! C'est la Providence qui vous a envoy
+pour moi dans cette maison. J'tais dsespre; ce soir, j'avais form
+la rsolution de me jeter dans le lac et d'en finir avec les douleurs
+de la vie; il y a quelques jours j'ai t siffle sur la scne et je
+ne veux plus y reparatre. Je n'avais plus de ressource, plus d'amis
+sur la terre, je voulais me tuer. Maintenant je veux me confesser, je
+veux me confesser tout de suite!
+
+Le prtre calma avec douceur cette pauvre femme, l'encouragea dans son
+bon propos. Il ajouta quelques conseils chrtiens aux paroles qu'il
+avait dites pour tout le monde, et la jeune femme prit une heure pour
+se rendre le lendemain au confessionnal.
+
+Grce une nergique volont, elle a quitt le thtre, et est
+devenue une bonne et fervente chrtienne.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+14.--UNE MPRISE QUI PORTE BONHEUR.
+
+Un soir de l'anne 1855, aprs une laborieuse journe, l'abb
+Baron[6], alors vicaire Douai, tait rentr dans sa modeste demeure
+et se reposait de ses travaux apostoliques en rcitant l'Office divin.
+On vint frapper sa porte; il ouvrit, et une petite fille se prsenta
+devant lui, le priant de passer, le plus tt qu'il lui serait
+possible, chez une pauvre dame qui se mourait et qui demeurait rue
+***, n 28. Le bon abb voulut interrompre sa prire et se rendre
+aussitt avec l'enfant l'adresse indique; mais la petite messagre
+lui dit que la chose n'tait pas urgente ce point, et qu'on lui
+demandait seulement de ne pas remettre sa visite au lendemain, de
+peur d'accident. Le prtre prit donc l'adresse de la malade et dit
+l'enfant de le prcder et d'annoncer sa visite trs prochaine.
+
+[Note 6: C'est celui qui s'est immortalise la guerre de 1870,
+par son dvouement hroque et les services minents qu'il a rendus
+l'arme franaise.]
+
+Quand il eut termin la rcitation de son Office, le pieux abb se mit
+en route, sans faire attention seulement qu'il pleuvait verse et que
+le froid tait vif. Il s'agissait de sauver une me, de consoler une
+douleur; qu'est-ce que le froid et la pluie devant un but pareil?
+Arriv dans la rue indique par l'enfant, le prtre entra au n 18,
+convaincu que c'tait bien l le numro qu'on lui avait donn. La
+maison tait pauvre; il n'y avait pas de concierge. Le prtre monta
+l'escalier ttons et frappa la premire porte qu'il trouva sous sa
+main. Un homme vint lui ouvrir et, apercevant l'habit ecclsiastique,
+entra dans une brutale colre, rpondit par trois ou quatre injures
+la demande polie du charitable prtre, qui s'informait si ce n'tait
+point ici la chambre de la pauvre femme malade, et enfin lui ferma la
+porte au nez.
+
+Patient et doux comme le divin Matre, le prtre frappa la porte
+suivante, o il ne fut gure mieux accueilli.
+
+Il monta au second tage, un petit garon tait dans le corridor. Mon
+enfant, lui dit le bon prtre, pourrais-tu m'indiquer la chambre d'une
+pauvre dame qui demeure dans cette maison et qui est bien malade. Elle
+s'appelle madame Grard.--Il y a bien la porte l-bas au bout du
+corridor une pauvre dame trs malade, monsieur le Cur; papa disait
+mme qu'elle ne passerait pas la nuit; mais il me semble qu'elle ne
+s'appelle pas comme vous dites.--Le nom importe peu. Fais-moi le
+plaisir de me conduire sa porte. Et l'enfant le conduisit.
+
+L'abb ouvrit la porte, entra dans la chambre. Auprs d'un lit o
+tait en effet une femme malade l'agonie, tait assis un homme d'une
+cinquantaine d'annes, qui se leva et parut fort tonn la vue d'un
+prtre. Celui-ci le salua avec affabilit et lui demanda comment
+allait sa pauvre femme; car c'est sans doute votre femme,
+ajouta-t-il, et vous tes monsieur Grard?...--Moi? rpondit
+brusquement le matre de la chambre; point du tout. Qui vous a dit
+de venir ici et de vous mler de nos affaires?--Mais on vient de
+m'envoyer chercher, repartit le prtre fort tonn. On m'a dit qu'une
+pauvre dame Grard, malade l'extrmit, m'envoyait qurir pour
+recevoir les derniers secours de la religion. Si je me suis mpris de
+rue, ou de maison, ou de chambre, il me semble du moins que la pauvre
+dame que voici n'a pas moins besoin de mon saint ministre. C'est
+le bon Dieu, sans doute, qui m'a conduit ici et qui a permis cette
+mprise.
+
+Oh! oui, Monsieur! murmura d'une voix affaiblie la pauvre mourante,
+c'est Dieu qui vous a conduit ici.--Point du tout, dit le mari avec
+emportement. Voici plus de dix ans qu'un prtre n'a mis les pieds chez
+moi, et vous ne confesserez pas ma femme; elle est moi, mlez-vous
+de vos affaires!--Vous vous trompez fort, Monsieur, dit le prtre avec
+douceur et fermet. Votre femme est Dieu avant d'tre vous, et
+vous n'avez pas le droit de disposer de son me. Si votre femme veut
+se confesser, je la confesserai; et mon devoir est de ne l'abandonner
+que si, de sa propre volont, elle refuse mon ministre.
+
+Et s'approchant de la malade: Madame, lui dit-il, dsirez-vous vous
+rconcilier avec Dieu et mourir chrtiennement? La pauvre femme leva
+les mains au ciel et se mit pleurer de joie. C'est le bon Dieu
+qui a tout fait, dit-elle. Depuis plusieurs jours je prie mon mari
+d'appeler un prtre, et il m'a toujours refus. Je veux me rconcilier
+avec le bon Dieu, qui a eu piti de moi.--Vous l'entendez, Monsieur?
+dit le prtre en se tournant vers le mari: veuillez pour quelques
+moments me laisser seul avec cette pauvre dame.--Et ces paroles
+furent prononces avec tant de fermet et de rsolution, qu'il fut
+comme forc de se retirer; ce qu'il fit en grommelant.
+
+Voici, Monsieur, ce qui m'a sauve, dit en pleurant la mourante. Et
+montrant au prtre un chapelet suspendu auprs de son lit: J'ai eu
+la faiblesse de craindre mon mari plus que Dieu, et pour viter des
+scnes, j'ai depuis dix ou onze ans abandonn la pratique de mes
+devoirs religieux; mais je n'ai jamais cess de me recommander la
+bonne sainte Vierge. Tous les jours, ou peu prs, j'ai dit un bout
+de mon chapelet, et j'ai toujours conserv l'amour de la sainte Mre
+de Dieu. C'est elle, Monsieur l'abb, qui vous amne moi; c'est
+elle qui sauve ma pauvre me!... Profondment touch de cette
+scne attendrissante, le bon prtre consola la malade, l'aida se
+confesser, lui donna l'absolution de ses pchs, et lui dit, en la
+quittant, de se prparer de son mieux recevoir le saint Viatique et
+l'Extrme-Onction, qu'il allait chercher la paroisse voisine.
+
+En sortant, il voulut serrer la main du mari qui la retira, et qui
+rentra fort mcontent auprs de son heureuse femme.
+
+L'abb avait regard dans son calepin l'adresse de la malade, pour
+laquelle on tait venu le chercher, et il avait vu qu'au lieu du n
+18, c'tait le n 28 qui lui avait t indiqu. Tout en bnissant le
+bon Dieu de son erreur bienheureuse, il se hta d'aller ce n 28,
+o il trouva en effet la malade qui l'attendait. Il la confessa a son
+tour, puis, sans perdre de temps, il alla rveiller le sacristain de
+la paroisse; et prenant le Saint-Sacrement avec les saintes huiles, il
+revint auprs de ses deux malades; mais quand il entra son cher n
+18, sa pnitente venait d'expirer--Elle avait eu dans l'absolution
+sacramentelle le pardon de ses pchs, et la ferveur de sa bonne
+volont avait sans doute suppl aux yeux du Dieu de misricorde aux
+autres secours que le prtre lui apportait.
+
+Rempli de foi et de reconnaissance envers la sainte Vierge, refuge
+des pcheurs, consolatrice des affligs, le ministre de Dieu termina
+auprs de l'autre malade ce qu'il avait faire; et c'est lui-mme qui
+a donn tous les dtails de cette touchante aventure. Elle montre une
+fois de plus quels trsors de bndiction sont renferms dans la pit
+envers Marie, et combien Jsus est misricordieux pour ceux qui aiment
+sa Mre.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+15.--HROSME D'EN JEUNE NOPHYTE.
+
+Dans un mouvant rcit, le P. Hermann a racont le baptme et la
+conversion d'un de ses neveux, n comme lui dans la religion juive.
+Rien de plus difiant que cette histoire, dont les dtails semblent
+nous reporter aux premiers temps du christianisme.
+
+Il y a quelques annes, dit-il, un enfant, alors g de sept ans, vint
+avec son pre et sa mre, tous les deux juifs comme lui, me visiter au
+monastre des Carmes, prs de la ville d'Agen. C'tait l'poque des
+belles processions de la Fte-Dieu. On avait inspir cet enfant une
+profonde horreur pour notre divin Crucifi: cependant la grce, se
+rpandant avec profusion du fond de l'ostensoir o Jsus daigne se
+cacher pour notre bonheur, se rendit victorieuse de cette me si
+nave, si inaccoutume nos mystres; elle attira ce jeune coeur
+son amour avec une si forte vhmence et une si forte douceur que
+l'enfant crut la prsence relle de Jsus-Christ dans le sacrement
+de son amour avant de connatre aucune autre des vrits de notre
+divine religion. Aussi, force de prires et de supplications,
+obtint-il l'insigne faveur de pouvoir revtir les ornements d'un
+de ces enfants de choeur qui, pendant les processions du Trs
+Saint-Sacrement, rpandent des fleurs sous les pas de Jsus-Hostie.
+
+Ravi de joies et de consolations clestes, aprs avoir rempli cette
+anglique fonction, il courut son pre: mon pre! dit-il, quel
+bonheur! Je viens de jeter des fleurs au bon Dieu. Dans la bouche de
+ce petit enfant juif, c'tait toute une profession de foi nouvelle...
+Le pre, redoutant qu'on ne ft changer de religion ce fils unique
+sur lequel reposait toute son affection, le surveilla dornavant et
+voulut repartir avec lui pour Paris, lieu de sa rsidence. Mais, avant
+le dpart, un trait, parti du coeur de la divine Eucharistie, avait
+frapp, pntr, presque renvers la jeune mre, l'avait rendue
+chrtienne et, dans le plus profond mystre d'une nuit silencieuse,
+celle-ci avait reu le baptme et l'Eucharistie des mains sacerdotales
+de son propre frre[7]. Le jour suivant, l'vque lui donnait le
+sacrement de confirmation. Rien n'avait transpir de ce pieux secret
+et la famille se remit en route pour Paris, sans se douter qu'il y et
+une chrtienne dans son sein.
+
+[Note 7: Le R. P. Hermann, qui raconte ce fait.]
+
+Le jeune Georges--c'est le nom de l'enfant--ne put oublier les saintes
+impressions que son me avait puises dans ces ftes chrtiennes; il
+en parla souvent sa mre, il la questionna, et celle-ci, heureuse de
+voir germer dans cette chre me la semence de lumire que la grce
+y avait jete, ne se fit pas prier pour dvelopper dans son esprit,
+avide de s'clairer, la connaissance de ce Dieu d'amour, de ce doux
+Jsus qui a voulu natre d'une fille de Jacob et se faire homme pour
+sauver les brebis d'Isral...
+
+Ds ce moment, en effet, sa jeune intelligence et son coeur ardent
+n'taient plus occups que de la pense et du souvenir de la divine
+Hostie qui avait bless d'amour son pauvre coeur, et chaque soir,
+aprs s'tre assur que son pre tait endormi, il rouvrait les
+yeux, il se mettait prier longtemps le doux Enfant Jsus et bien
+apprendre son catchisme. mon Jsus! disait-il, quand donc mon
+jene finira-t-il? quand donc pourrai-je vous recevoir dans la sainte
+Communion et vous presser sur mon coeur! Ce qui le proccupait
+vivement, c'tait le changement qu'il avait remarqu dans sa mre
+depuis ce voyage dans le Midi; il lui voyait d'autres habitudes,
+d'autres dmarches, des principes et des gots plus svres, et un
+jour il lui dit: Mre, si vous ne m'assurez que vous n'tes pas
+baptise, je le croirai. La mre, embarrasse, ne sut que rpondre.
+Ah! maman, reprit-il, je le vois bien, vous tes dj chrtienne et
+j'espre que le bon Jsus me runira bientt vous et que nous ferons
+ensemble notre premire communion... La mre, tressaillant d'une
+motion mle de joie et de crainte, osa avouer son fils qu'elle
+recevait son Sauveur presque chaque matin... Alors l'enfant se mit
+pleurer chaudes larmes, sangloter, se jeter au cou de sa mre:
+Oh! pourquoi ne m'avez-vous pas attendu? Au moins permettez-moi de me
+tenir tout prs de vous quand Jsus sera dans votre coeur, afin que
+je puisse embrasser avec respect ce divin Enfant si aimable... mre
+bien-aime, je vous en supplie, la prochaine fois, gardez-moi quelque
+chose de votre communion; une mre partage volontiers avec son enfant
+sa nourriture.. Et le jeune enfant se rapprochait alors de sa mre et
+baisait avec respect ses vtements. Ce dsir dura quatre annes tout
+entires. Dire les sacrifices, les efforts que dut faire ce pauvre
+enfant pour concilier l'obissance qu'il devait son pre avec sa
+foi vive, sa proccupation unique de devenir chrtien, d'apprendre
+connatre, aimer, servir Jsus-Christ, serait chose impossible. Ce
+fut un long martyre...
+
+ onze ans, Georges assiste la solennit d'une premire communion
+dans sa paroisse. Il connat Jsus, il aime Jsus, il ne dsire que
+Jsus!... son petit coeur est tout brlant de soif pour Jsus. Il voit
+tous ses compagnons d'enfance, ses amis, s'approcher lgitimement de
+la table sainte, et lui, il doit se cacher dans un coin obscur de
+l'glise, dvorant ses larmes, lanant tous ces heureux enfants des
+regards d'une inconsolable et sainte jalousie!...
+
+Quelques mois aprs cette fte de sa paroisse, la mre m'crivait
+qu'elle ne pouvait rsister aux larmes de son fils qui menaait
+d'aller demander le baptme au premier prtre qu'il pourrait attendrir
+sur son sort. On pesa mrement toutes les difficults de sa position
+vis--vis d'un pre chri, mais pour qui l'heure de la foi en
+Jsus-Christ n'avait pas encore sonn et qui s'armait de toute son
+autorit pour empcher son fils de devenir chrtien.
+
+L'amour de Jsus-Christ fut le plus fort, et il fut dcid que je
+viendrais en secret a Paris. Il fallait le voir, cet enfant, lorsqu'il
+entra dans la chapelle, conduit par sa mre! Celle-ci tremblait d'tre
+surprise dans cette pieuse soustraction la surveillance paternelle.
+
+Avec quelle pit le petit Georges se mettait genoux, calme,
+heureux, fort de sa rsolution, le visage rayonnant d'une sainte
+allgresse!--Que demandez-vous, mon enfant? lui dis-je alors.--Le
+baptme.--Mais savez-vous bien que demain, peut-tre, on voudra vous
+contraindre entrer dans la synagogue, afin de participer un culte
+aboli?--Ne craignez rien, mon oncle, j'abjure le judasme.--Mais si
+l'on voulait avec menaces vous obliger fouler aux pieds le Crucifix,
+en haine de notre divine religion?--N'ayez pas peur, mon oncle, je
+mourrais plutt. Cependant, ajouta-t-il, si on me liait pieds et
+mains, et si malgr mes cris, ma protestation et ma rsistance, on me
+portait dans la synagogue et on plaait mes pieds sur le visage du
+Crucifix, y aurait-il apostasie, si ma volont rsistait?--Non, mon
+enfant, la volont seule constitue le pch.--Alors, je demande le
+baptme. De grce, accordez-le-moi.
+
+La crmonie continue au milieu de la plus profonde motion des
+assistants. Aprs le baptme, vint la sainte messe, et aprs
+avoir faire descendre et reu mon Dieu dans les transports de la
+reconnaissance, je me retournai et montrai l'heureux enfant
+l'objet de tous ses voeux, de tous ses dsirs. Jamais spectacle plus
+attendrissant n'avait frapp les regards de la foi chrtienne!...
+Agenouill entre sa mre et sa marraine, il aspira dans un divin
+baiser et recueillit dans son coeur ce doux Jsus qui venait lui
+apporter tout son ciel avec lui... Rien ne troubla son bonheur, pas
+mme la crainte d'tre surpris par son pre... Quelques semaines
+aprs, il communia encore pour la Toussaint avec la mme allgresse,
+et puis vint l'heure de l'preuve.
+
+Son pre lui prsenta un livre et lui dit: Faisons la prire.--Mon
+pre, je ne puis pas prier dans ce livre des Isralites.--Et
+pourquoi?--Je suis chrtien, je suis catholique.--Mon enfant, tu te
+livres un jeu cruel! tu ne parles pas srieusement, je pense. Du
+reste, tu sais bien que ton baptme ne serait pas valide sans le
+consentement de ton pre.--Pardon, mon pre, dans notre sainte
+religion catholique, il suffit d'avoir l'ge de raison et
+l'instruction religieuse pour tre baptis validement. Le pre
+dissimula d'abord sa violente irritation; mais quelques jours aprs,
+il enlevait son fils, partait avec lui et le conduisait dans un pays
+protestant, quatre cent cinquante lieues de sa mre.
+
+Tous les efforts qu'on fit pour dcouvrir l'asile o l'on avait
+relgu le pauvre enfant demeurrent inutiles. On avait mis en
+mouvement toutes les autorits civiles et politiques pour le chercher;
+mais comme il avait t plac sous un nom suppos dans un pensionnat
+dirig par des hrtiques, toutes les dmarches furent sans succs,
+et la mre resta seule... et l'enfant, comme Daniel dans la fosse aux
+lions, fut en butte des assauts acharns pour lui faire renier sa
+foi. Je voudrais revoir ma mre, s'criait-il souvent en versant
+d'abondantes larmes.--Tu la reverras, lui rpliquait-on, si tu
+abjures.--Oh! non, je suis chrtien, je suis catholique et je prfre
+tout souffrir plutt que de renoncer ma foi.
+
+Et malgr cette hroque fidlit, on crivait la mre que son fils
+tait rentr dans les tnbres du judasme. Mais elle avait confiance
+en Jsus, en Marie, en Joseph, elle n'en crut rien, et ne sachant que
+devenir toute seule Paris, elle alla se rfugier Lyon, o elle fut
+accueillie par la marraine de son fils. Bien souvent, on vit tomber
+ses larmes sur la Table Sainte o elle venait puiser des forces dans
+la rception du Pain quotidien, de ce Jsus pour l'amour duquel elle
+s'tait expose la cruelle sparation de son fils unique.
+
+Trois mois se sont couls encore, et une lettre venue du fond de
+l'Allemagne lui dit: Venez, votre fils est ici. Elle accourt, et
+aprs un pnible et long voyage de plus de cinq cents lieues, au
+moment o elle aperoit sa famille, elle s'crie: Mon fils! o est
+mon fils?--Votre fils, vous ne le reverrez qu'aprs avoir fait serment
+devant Dieu que vous l'lverez dans la religion juive et que vous ne
+manifesterez par aucun signe extrieur la religion catholique que vous
+avez embrasse.
+
+Aprs quelques semaines d'une dchirante agonie, le coeur du pre
+se laisse attendrir, et il permet une entrevue en sa prsence, la
+condition qu'il ne sera point question de religion. Le fils s'est jet
+au cou de sa mre, celle-ci l'a baign de ses larmes, ils n'ont pu
+prononcer les doux noms de Jsus et de Marie; mais dans une lettre, ma
+pauvre soeur me disait: Il n'a rien pu me dire, mais j'ai compris,
+j'ai senti, je suis sre qu'il est rest fidle. Oui, j'ai senti
+dans ses regards, dans ses tendres baisers que mon fils est toujours
+chrtien.
+
+Mais le pauvre Georges se trouva de nouveau priv du trsor pour
+lequel il avait affront toute cette perscution religieuse: il
+s'tait fait chrtien pour pouvoir communier, et voici que depuis la
+Toussaint jusqu' Pques une svre surveillance l'avait empch de se
+rendre l'glise et il se trouvait plac dans une pension, dans une
+ville o il n'y avait pas un seul prtre catholique... Peut-on se
+figurer cette torture?... Plusieurs mois se passent encore. Un jour,
+(jour secrtement fix d'avance), il parvient enfin se soustraire
+la surveillance de ceux qui le gardent, il va jouer dans un bois; mais
+ce ne sont pas des fleurs ni des papillons qu'il cherche; son regard
+mu attend un messager du ciel... Un monsieur passe prs de lui et
+le regarde avec un intrt marqu: c'est bien lui. Savez-vous qui
+c'tait? C'tait un prtre missionnaire que la mre du petit Georges
+avait attendri sur son sort. Il s'tait dguis et tait venu se
+promener, comme par hasard, dans ce mme bois, et le pauvre enfant put
+faire pour la premire fois sa confession depuis son enlvement, qui
+remontait dix mois. Il la fit dans un bois, l'ombre d'un arbre
+protecteur... Mais ce n'tait pas tout: comment communier?
+
+Le prtre dut repasser le fleuve (l'Elbe) qui sparait sa mission du
+lieu habit par le pauvre nophyte. On pria, on tudia le terrain, et
+enfin, quelques jours aprs, le missionnaire se dguisa de nouveau,
+prit sur lui un petit vase d'argent renfermant tout le trsor des
+cieux, la sainte Hostie, et s'embarqua sur un bateau vapeur, au
+milieu d'une foule stupide qui ne se doutait pas que Jsus-Christ,
+vrai Dieu et vrai homme, tait cach sur la poitrine de cet heureux
+prtre. L'enfant avait pu s'chapper de l'cole pour accourir dans la
+chambre de sa mre, et l, dans cette chambre o il avait improvis un
+petit autel couvert de fleurs et de lumires, tous deux genoux
+ils attendaient la visite si ardemment dsire du Sauveur Jsus en
+personne qui voulait bien condescendre venir les fortifier dans leur
+exil.
+
+Enfin le prtre, traversant sans obstacle tous les dangers de cette
+prilleuse entreprise, arriva avec son dpt prcieux, et dans ce pays
+sans foi, dans cette ville sans prtre, sans glise catholique, et
+dans cette modeste chambre, l'enfant put accomplir le devoir pascal et
+s'unir son Jsus.
+
+Voici ce qu'il m'crivit quelques jours aprs:
+
+Quand je me rveille la nuit, mon cher oncle, pour penser toutes
+les grces que le bon Jsus m'a faites depuis que je suis ici, loin de
+tout secours religieux, quand je pense surtout la communion que j'ai
+pu faire presque miraculeusement dans la petite chambre de maman, je
+me mets bondir de joie sur mon lit et mordre ma couverture dans le
+transport de ma reconnaissance.
+
+Quelques mois aprs, il m'crivait encore: Nous sommes la veille de
+Nol, et l'approche de cette solennit la surveillance redouble pour
+m'empcher de recevoir mon Dieu. Hlas! devrai-je passer ces belles
+ftes dans un douloureux jene, priv du pain de vie? Priez le saint
+Enfant Jsus que mon jene finisse bientt. Il faut que je sois bien
+sage pour ddommager maman de ne pas se trouver Lyon pendant que
+vous y prchez.
+
+Ici se termine le touchant rcit du P. Hermann. Depuis lors, Georges a
+t rendu sa mre, et ils ne se sont plus spars. Le bon religieux
+revit, trois ans aprs lui avoir donn le baptme, cet enfant chri
+qu'il ne cessa de diriger jusqu' sa mort.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+16.--LES DEUX AMIS.
+
+Il y a quelques annes, en me rendant Paris, raconte un homme du
+monde, je me dtournai de la route directe pour aller prier sur
+la tombe d'un de mes jeunes compatriotes, Alexis ***. Descendu de
+voiture, j'tais bientt arriv au cimetire. Je me mis le parcourir
+dans toutes les directions, m'arrtant devant chaque tombe, lisant
+toutes les inscriptions sans pouvoir dcouvrir le nom que je
+cherchais. Je commenais dsesprer d'y parvenir, quand j'aperus un
+officier qui tait l'extrmit oppose. J'allai droit lui: nous
+nous rencontrmes prs d'une place o la terre avait t frachement
+remue; au milieu, une petite croix de bois apparaissait peine entre
+quelques rares gazons. Nous changemes un salut; je prononai le
+nom d'Alexis. C'tait mon meilleur ami, dit-il; vous le connaissiez
+donc?--Je suis entr ici pour chercher sa tombe et pour y prier.--Et
+voici prcisment le lieu o il repose.
+
+Ce mot dit, il s'agenouilla; j'en fis autant; nos prires s'lancrent
+ la fois du fond de nos coeurs vers le ciel. Quand nous fmes
+relevs: J'avais encore un autre dsir, lui dis-je, et il est en
+votre pouvoir de l'accomplir. Vous tiez, m'avez-vous dit, l'ami
+intime d'Alexis; vous avez sans doute assist ses derniers moments;
+ce serait une consolation pour moi que d'en entendre le rcit de votre
+bouche.--Vous ne pouviez vous adresser mieux qu' moi, monsieur. Mais,
+pour apprcier combien sa mort a t belle, il est ncessaire de
+remonter plus haut. Je vous raconterai l'histoire de quelques annes
+de sa vie; ce sera la mienne aussi.
+
+Nous sommes entrs le mme jour, Alexis et moi, l'cole militaire;
+ds notre premire entrevue, une secrte sympathie nous attira l'un
+vers l'autre. Nous emes le bonheur d'entrer dans le mme rgiment. Il
+et t difficile de se figurer deux caractres mieux en harmonie que
+les ntres. Graves, srieux, rservs, nous prenions en horreur les
+plaisirs coupables. Nous ne trouvions aucun attrait pour les plaisirs
+bruyants. Nous ne quittions l'tude que pour discourir entre nous des
+matires que nous venions d'apprendre, et, chose dplorable! nous
+n'avions de foi qu'en nous-mmes, et toutefois, sur ce point-l
+mme, il y avait entre nous une grande diffrence. Alexis tait
+_incrdule_, moi j'tais _impie_. S'il m'arrivait de tourner en
+drision des choses saintes, cet excellent Alexis me blmait; il
+m'adressait des reproches svres, bien que toujours affectueux.
+L'hiver venu, nous allmes, chacun de notre ct, en semestre. notre
+rentre au rgiment, aprs quelques paroles d'amiti changes entre
+nous, Eh bien, Alexis, lui dis-je en souriant, as-tu fait tes Pques
+avant de partir?--Non, rpliqua-t-il d'un ton sec qui indiquait assez
+que la question lui avait dplu.--Je veux parier avec toi, repris-je,
+que ta mre t'aura bien perscut pour cela.--Elle m'y a exhort
+tendrement; mais je lui ai dit que j'avais trop peu de foi pour bien
+communier, et que, grce Dieu, j'en avais encore assez pour ne
+vouloir pas communier mal. Prenez patience et priez pour moi, en
+attendant qu'il me soit possible de vous satisfaire: ce jour ne
+tardera pas venir, je l'espre. Oui, je l'espre! rpta-t-il en se
+tournant vers moi et en appuyant fortement sur ce dernier mot.
+
+En ce moment, je ne sais quel gnie infernal s'empara de moi: sans
+respect pour l'amiti, sans gard pour les lois de la politesse,
+j'clatai grossirement de rire. Mais je ne tardai pas m'en
+repentir, quand je vis quelle blessure mon indigne conduite avait
+faite son coeur. Tu m'as fait de la peine, me dit-il. Ce n'est pas
+bien... je ne m'attendais pas cela de ta part... moi qui te croyais
+un si bon coeur... Tels furent ses reproches; il y avait la
+fois dans l'accent de sa voix et dans l'expression du regard qui
+l'accompagnait quelque chose de si profondment triste et douloureux,
+que je fus saisi de confusion. J'ai eu tort... me pardonneras-tu?...
+cela ne m'arrivera plus... Je ne pus en dire davantage; lui, aussitt
+... l'excellent homme! de m'ouvrir ses bras, dans lesquels je me
+prcipitai: notre amiti tait devenue plus troite que jamais.
+
+Un jour, nous tions alls ensemble l'hpital visiter quelques-uns
+de nos soldats. Un de ces malheureux venait de rendre le dernier
+soupir. C'est triste, dis-je Alexis, de voir un militaire mourir
+dans son lit comme une vieille femme. Je ne connais qu'une belle mort
+pour nous autres... le boulet de canon!--Si on est prpar, reprit-il;
+car pour moi, je ne connais pas de mort plus triste que celle qui vous
+frappe en tratre...--Je t'entends, tu ne voudrais pas mourir sans
+confession...--Pauvre ami!... Ainsi donc, incorrigible!... Tu m'avais
+cependant promis... Et aprs un court intervalle de silence: Tu l'as
+dit, je dsire et je dsire vivement ne pas mourir sans confession...
+J'ai mme... il faut que tu l'entendes de ma bouche... j'ai pens que
+si je venais quelque jour tomber malade, je m'adresserais a toi pour
+aller chercher un prtre; et je puis compter que tu me rendras ce
+service, n'est-il pas vrai? Il remarqua la surprise que me causait
+une telle demande; il insista: Tu me le promets, mon ami?... Et il
+me tendit la main... J'hsitai encore; mais la pense que mon refus
+affligerait ce bon ami l'emporta en ce moment sur toute autre
+considration: je pris sa main, je la serrai dans les miennes; je lui
+promis, de mauvaise grce, il est vrai, ce qu'il me demandait; mais il
+n'eut pas l'air de s'en apercevoir, et il me remercia affectueusement.
+
+Ds que le pauvre Alexis fut atteint de la maladie dont il mourut,
+je ne le quittai plus. Je m'tais tabli dans sa chambre; le jour,
+j'tais constamment le garder; je le veillai toutes les nuits. Un
+matin, le mdecin venait de faire sa visite accoutume. Il avait
+remarqu un grand changement en lui; des symptmes fcheux s'taient
+manifests; ses traits taient visiblement altrs. Alexis se tourna
+vers moi, souleva pniblement sa tte appesantie et s'effora
+vainement de parler; ses regards inquiets m'interrogrent; il me
+sembla qu'il me disait: Tu as oubli ta promesse... Et moi qui avais
+compt sur ton amiti!...--J'y vais, j'y vais! Je ne dis que ce
+mot, et j'tais parti comme un trait. En entrant chez le cur de
+la paroisse, je me sentais combattu entre le sentiment de la pit
+fraternelle et je ne sais quelle mauvaise honte. Monsieur, lui
+dis-je, j'ai un ami dangereusement malade; il m'a demand de vous
+aller chercher: je n'ai pu qu'obir; car le voeu d'un ami, et surtout
+d'un ami mourant, est une chose sacre. Nous nous dirigemes vers la
+maison du pauvre malade; j'introduisis le prtre dans la chambre, et
+je les laissai seuls.
+
+Aprs une demi-heure d'attente, je fus rappel; une crmonie
+religieuse se prparait. J'tais debout au pied du lit. Au moment
+o elle commena, je dlibrais en moi-mme si je garderais la mme
+attitude. Mais si je me comporte ainsi, ne vais-je pas blesser le
+coeur de mon ami?... Je n'hsitai plus; mon genou orgueilleux flchit,
+et il resta ploy pendant tout le temps que le prtre fit les onctions
+sacres. Et cependant, quoi pensais-je dans un tel moment?...
+prier?... Hlas! je n'en avais plus le souci; j'tais me demander
+comment un esprit aussi distingu que l'tait Alexis pt tre dupe
+de semblables momeries. Telles taient les dtestables penses qui
+m'obsdaient; voil en quel abme j'tais tomb, mon Dieu!...
+
+Il ne restait plus qu' accomplir une dernire crmonie, la plus
+importante de toutes. Le prtre ouvrit une bote d'argent; il en tira
+avec respect une hostie consacre, et la prsenta au malade, qui
+recueillit un reste de forces et se souleva pour recevoir son Dieu. Je
+le regardai. Oh! comment rendre l'impression dont je fus saisi son
+aspect? Ses mains s'taient jointes, et elles s'levrent au ciel, et
+ses yeux aussi. Comme une glace limpide, ils rflchissaient les plus
+belles vertus, la foi, l'esprance et l'amour... Je baissai la tte:
+un sentiment inconnu, nouveau, avait travers mon esprit; pntr
+d'admiration pour mon ami, j'en tais venu rougir de moi-mme.
+
+Aprs que le cur se fut retir, Alexis me tendit la main; je
+l'arrosai de mes larmes. Mon ami, dit-il, je te remercie; je n'avais
+pas attendu moins de toi!... Et, aprs une courte pause, il ajouta:
+Je suis heureux maintenant! Qui pourrait produire l'accent avec
+lequel il pronona ses paroles? ... Ce n'tait pas l'accent d'un
+homme, non: si les anges ont une langue pour exprimer leurs penses,
+c'est ainsi qu'ils parlent. Je suis heureux! Pauvre jeune homme! Et
+il se voyait mourir la fleur des ans, lui, dot des dons les plus
+prcieux de l'esprit et du coeur, lui, chri de ses amis, ador de sa
+famille! et il mourait loin de celle-ci, il mourait lentement, dans
+des souffrances aigus! Qui donc pouvait lui inspirer des sentiments
+semblables?... Qui?... la foi seule il appartient de rpondre
+cette question.
+
+Et la religion qui opre un tel prodige serait-elle donc un jeu
+d'enfant?... Non, me disais-je, elle est rellement divine... Il
+pressentait ce qui se passait au dedans de moi, et il m'interrogea
+d'un regard; je lui avouai tout en fondant en larmes. Mon Dieu,
+s'cria-t-il, je vous bnis! C'est maintenant que je puis le dire en
+toute vrit et dans l'effusion de mon coeur: Je suis heureux!
+
+Pendant la premire priode de sa maladie, la douleur arrachait
+Alexis d'assez frquentes marques d'impatience; maintenant, pas un
+murmure, pas une seule plainte. Il semblait que le Dieu qui venait
+de descendre dans son sein y et dpos un trsor de douceur, de
+rsignation et de paix. Ainsi se passrent ses derniers jours.
+Vous n'exigerez pas, monsieur, que je m'tende davantage sur cette
+douloureuse catastrophe. Hlas! quand je m'y porte par la pense,
+les paroles me manquent pour rendre ce que je sens; je ne sais plus
+m'exprimer que par mes larmes.
+
+L'officier s'tait tu, sa tte s'tait incline sur sa poitrine. Je
+respectai son silence. Il reprit la parole et continua:
+
+Aprs que nous lui emes rendu les derniers devoirs, au retour de la
+crmonie funbre je m'enfermai dans ma chambre et j'y restai jusqu'au
+soir. l'entre de la nuit j'allai chez le cur. Monsieur, lui
+dis-je en entrant, je viens vous remercier...--Et de quoi donc?
+interrompit-il avec un accent gracieux; je n'ai fait que mon devoir;
+c'est l une des fonctions les plus essentielles de notre ministre,
+et une des plus douces aussi quand nous trouvons des mes disposes
+ l'accueillir comme l'tait votre ami. Oui, j'en ai la ferme
+conviction, nous pouvons compter en lui un protecteur dans le
+ciel----Monsieur, c'est moi plutt vous remercier... Je vois que
+vous ne souponnez pas le vritable motif qui m'amne ici... Pendant
+que vous administriez les derniers sacrements mon ami, j'tais l
+(vous vous le rappelez peut-tre) genoux au pied de son lit. J'tais
+tomb terre incrdule; je l'ai vu communier et je me suis relev
+chrtien. Chrtien! qu'ai-je dit? Ah! je ne le sens que trop, je suis
+indigne de porter un si beau nom.--Je puis ds ce moment vous le
+donner, ce nom, dit le prtre; et me serrant tendrement entre ses
+bras: Oui, mon frre! mon cher frre! quiconque veut sincrement
+revenir Dieu, celui-l est rellement et dans toute la force du
+terme un chrtien.--Maintenant, mon Pre, j'avais un second but en
+venant vous voir. J'ai prpar ma confession tout l'heure, et je
+vous prie de m'couter--Et, sans attendre de rponse, j'tais tomb
+ ses pieds. Que vous dirai-je de plus, monsieur! De ce jour date ma
+conversion...
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+17.--TEL EST PRIS QUI CROYAIT PRENDRE.
+
+ Jsus! on me demande de parler, de dire comment je suis redevenu
+chrtien. On m'affirme que c'est pour la gloire de votre Sacr
+Coeur... Ds lors, comment rsister?... Je parlerai donc; et puissent
+beaucoup de pcheurs que je connais, qui sont mes amis, dont l'me
+m'est infiniment chre, se convertir comme moi!
+
+De ma premire enfance il ne me reste que des souvenirs trs vagues;
+cependant je vois toujours une grande image qui surmontait la statue
+de la Vierge, et devant laquelle ma mre me faisait prier: c'tait
+Jsus montrant son Coeur. Cette image me fascinait en quelque sorte,
+parce que ma mre me disait: Jsus te voit, et si tu n'es pas sage,
+il te chassera de son Coeur. Le soir de ma premire communion, quand,
+selon la coutume, nous nous agenouillmes pour la prire en famille,
+je promis bien Jsus de l'aimer toujours: en retour, je lui demandai
+de me garder dans son Coeur... Mais, hlas! les passions l'emportrent
+bientt, je le dis pour l'instruction des jeunes gens; je fus victime
+de ces deux flaux terribles qui, de nos jours, les font mourir
+presque tous la vertu et l'honneur: les mauvaises compagnies et
+les lectures dangereuses. vingt ans, j'tais le premier dbauch de
+ma ville natale.
+
+Pendant trente ans, j'ai entass crimes sur crimes.... Je fus soldat,
+et Dieu sait la vie que j'ai mene!... On m'envoya en Afrique cause
+de ma mauvaise conduite. N'osant plus me montrer ma famille, j'y
+restai longtemps; il fallut revenir cependant. Que faire? Me voil
+ouvrier errant, cherchant de l'ouvrage de ville en ville, oblig
+parfois de tendre la main, couvert de honte. J'tais descendu aux
+derniers degrs de l'impit; je me tranais dans la fange des
+passions. Ah! je rougis en crivant ces lignes. Mais c'est pour la
+gloire de votre Sacr Coeur, Jsus!...
+
+Paray-le-Monial, comme par hasard, se trouve sur ma route. La
+ville tait en fte; des oriflammes brillaient aux fentres; des
+arcs-de-triomphe taient dresss; une foule immense remplissait les
+rues; l'air retentissait d'un chant qu'il me semble entendre encore:
+Dieu de clmence, Dieu vainqueur!... Surpris, je m'adresse une
+pauvre femme:
+
+--Qu'est-ce donc, lui demandai-je?
+
+--Comment! vous ne savez pas? C'est le grand plerinage...
+
+--Ah!... quel plerinage? pour quoi faire?
+
+--Mais pour honorer le Sacr Coeur de Jsus!
+
+--Le Coeur de Jsus! o est-il donc? Peut-on le voir?...
+
+--Vous savez bien que non; mais il s'est manifest une religieuse de
+la Visitation, la Bienheureuse Marguerite-Marie; il lui a recommand
+de le faire honorer par les hommes.
+
+--O est-elle, votre Visitation?
+
+Et, sur les indications de la pauvre femme, je me dirige de ce ct:
+tous les sarcasmes, lus dans les journaux de cabarets contre les
+plerinages, me revenaient a l'esprit; je regardais avec ironie ces
+hommes qui marchaient gravement, une croix rouge sur la poitrine; et
+malgr tout cela, j'prouvais une certaine motion. En passant ct
+d'un groupe de jeunes gens, je fus mme frapp de ces paroles:
+
+ Piti, mon Dieu! pour tant d'hommes fragiles
+ Vous outrageant sans savoir ce qu'ils font!
+ Faites renatre en traits indlbiles
+ Le sceau du Christ imprim sur leur front.
+
+J'arrive la Visitation; je veux pntrer dans la chapelle; mais elle
+tait pleine.
+
+En attendant que la foule se ft coule, je regardais autour de moi;
+ quoi pensais-je? Je ne m'en rends pas compte. Mes regards sont
+attirs par de grands tableaux en toile blanche sur lesquels des
+inscriptions taient graves en lettres rouges. Je lis: _Promesses
+de Notre-Seigneur Jsus-Christ la Bienheureuse Marguerite-Marie_.
+Je passe d'un tableau l'autre, c'taient des phrases absolument
+vides de sens pour moi..., des mots auxquels je ne comprenais rien:
+grce, ferveur, misricorde, tideur, perfection!... Mais tout coup
+une ligne me frappe:
+
+_Je donnerai aux prtres le talent de toucher les coeurs les plus
+endurcis_.
+
+Toute mon impit me saisit. Toucher les coeurs les plus endurcis!
+Voil ce qu'ils crivent!... Eh bien! nous verrons... Pourquoi ne pas
+essayer? Prenons-les au mot. Demandons un prtre... Quelle parole
+pourra bien lui tre inspire pour toucher un coeur endurci comme
+celui-l?... Et je ricanais en me frappant la poitrine.
+
+Au mme moment, une religieuse passait ct de moi; je me retourne
+brusquement:
+
+--Je voudrais parler un prtre, un prtre de Paray-le-Monial.
+
+Elle m'introduit dans une petite chambre dont les murs, blanchis la
+chaux, portaient des inscriptions noires; je n'y fais pas attention.
+J'avais ma fameuse phrase comme une arme invincible contre tous les
+plerins du monde! et je rptais en riant: _Je donnerai aux prtres
+le talent de toucher les coeurs les plus endurcis._ Que va-t-il me
+dire?
+
+Bientt, un prtre entre. Nous sommes en face l'un de l'autre.
+Quelques secondes s'coulent... Il me regarde, attendant que je lui
+parle. Moi, je n'avais dans tout mon tre que l'impit et l'ironie;
+et pourtant un tremblement passager me saisit. Le prtre s'en
+aperoit:
+
+--Eh bien! mon ami, me dit-il.
+
+Ce seul mot me rend tout mon aplomb et toute mon arrogance.
+
+--Votre ami!... Ah! vous ne me connaissez gure. Je n'ai pas la foi,
+moi! Je ne crois pas un mot de tout ce que vous me dites, et de tout
+ce que vous crivez. Appelez-moi excommuni, mcrant, paen, tout ce
+que vous voudrez; mais votre ami! d'autres...
+
+Longtemps je lui parle sur ce ton. La phrase lue sur le tableau blanc
+retentissait mes oreilles avec l'ironique question: Que va-t-il me
+dire? Le prtre tait devenu ple; mais pas un geste d'indignation
+ne s'tait manifest en lui. Sans rpondre mes propos impies, il me
+fait de nombreuses questions. Je riais... il le voyait bien; mais
+il ne comprenait pas le signe de tte qui accueillait toutes
+ses demandes, et qui voulait dire: Ce n'est pas cela! J'tais
+vainqueur... je triomphais. J'allais clater de rire et lui avouer
+tout... quand, soudain... ah! j'en frmis encore:
+
+--_Mon ami, avez-vous toujours votre mre?_
+
+Dieu! quelle raction se produit en moi! Coeur de Jsus, vous
+m'attendiez l! Mon coeur se fond: les larmes jaillissent; mon corps
+tremble.
+
+--Ma mre! vous me parlez de ma mre! Mais c'est vrai!... le
+Sacr Coeur de Jsus!... Oh! je vois l'image devant laquelle je
+m'agenouillais petit enfant, ct de ma mre! ... Je relis ces
+lignes que sa main mourante m'a crites, malheureux! auxquelles je
+ne fis presque pas attention: Mon enfant, je t'cris de mon lit
+d'agonie; je meurs du chagrin que tu m'as caus; mais je ne te maudis
+pas, parce que j'ai toujours espr que le Sacr Coeur de Jsus te
+convertirait. Oh! ma mre!... Tenez, Monsieur, j'avais lu l'entre
+de la chapelle que le Coeur de Jsus donnait aux prtres le talent de
+toucher les coeurs endurcis. J'tais venu pour savoir ce que vous me
+diriez, pour me moquer de vous. Je le sens; vous m'avez converti.
+
+Le prtre tait tomb genoux. Il priait et il pleurait.
+
+Quand j'entrai dans le sanctuaire du Sacr Coeur, ce fut pour aller me
+prosterner dans un confessionnal. Ce fut, quelques jours aprs, pour
+m'approcher de la Table sainte.
+
+Et maintenant, que tout cela soit pour la gloire de votre Sacr Coeur,
+ Jsus!
+
+--Prtres! aimez le Sacr-Coeur, et vous convertirez des mes.
+
+Mres de famille qui pleurez sur les garements de vos fils, priez
+pour eux le Sacr Coeur de Jsus.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+18.--COMMENT ON OBTIENT ON MIRACLE.
+
+Il y a quelques annes,--c'est un missionnaire qui raconte le
+fait,--j'avais dit en chaire quel es enfants pieux pouvaient convertir
+leur famille. Dieu permit qu'une enfant innocente et pure se trouvt
+dans mon auditoire; son pre et sa mre l'aimaient comme une fille
+unique qui doit hriter d'une grande fortune; c'tait leur bonheur,
+leur joie, leur amour. Le lendemain, prs du saint tribunal, je vis
+une enfant agenouille comme un ange; je l'coutai. La pauvre enfant
+ne pouvait parler, les sanglots touffaient sa voix, elle avait les
+larmes aux yeux.
+
+--Mon pre, vous avez dit que les enfants sages qui avaient une foi
+vive convertiraient leur pre et leur mre. Depuis que je vous ai
+entendu, j'ai pri, j'ai pleur, mon pre et ma mre ne sont pas
+convertis.
+
+--Mais, ma pauvre enfant, ce miracle, je vous le promets. Il
+s'accomplira, pourvu que votre foi soit constante. Et j'ajoutai: Je
+vais vous prparer moi-mme la premire communion.
+
+Elle revint les jours suivants, le temps passa bien vite. La pauvre
+enfant disait toujours:
+
+Mon pre, le miracle ne se fait pas; mes parents ne sont pas mme
+venus vous entendre.
+
+La veille de la communion arriva. Aprs avoir reu l'absolution, la
+pieuse enfant se relve heureuse. Elle ne parlait pas; dans le chemin
+elle rencontre une de ses jeunes compagnes et parentes, qui l'embrasse
+avec effusion et lui dit:
+
+Quel bonheur! mon pre et ma mre doivent communier demain avec moi.
+
+Alors la pauvre enfant devint triste, et ses yeux se mouillrent
+de larmes. Son pre et sa mre l'attendaient cependant, et ils se
+disaient:
+
+Comme elle va tre heureuse!
+
+ la vue de ses yeux gonfls par les pleurs, la mre la presse sur son
+coeur et lui dit:
+
+--Mon enfant, tu nous avais annonc que tu serais si heureuse la
+veille de ta premire communion!
+
+--Ma mre, je suis malheureuse aujourd'hui.
+
+Et le pre, tmoin muet de cette scne, ne put s'empcher de verser
+des larmes et de dire:
+
+Mon Dieu! que faut-il donc pour la rendre heureuse?
+
+Aussitt l'enfant quitte les bras de sa mre, se jette dans ceux de
+son pre en s'criant:
+
+-- pre! si vous vouliez!
+
+--Mais, ma fille, nous ne vivons que pour toi; dis-moi, que faut-il
+faire?
+
+--C'est vous qui tes la cause de ma tristesse.
+
+--Nous? rpond la mre.
+
+--Moi? rpond le pre tonn.
+
+--Hlas! reprit l'enfant. J'tais heureuse il n'y a qu'un moment; mais
+ma cousine est venue me dire:
+
+--Tu ne sais pas, Berthe? mon pre et ma mre communient demain avec
+moi. Alors je me suis dit pendant le chemin: Et moi, demain, je serai
+donc heureuse toute seule!
+
+Le pre et la mre n'y tinrent plus; les larmes coulrent de leurs
+yeux. Ils embrassrent cet ange, et lui dirent:
+
+Oui, demain, tu seras seule; mais dans quelques jours tu
+renouvelleras. Alors nous serons heureux tous les trois.
+
+Le surlendemain, ajoute le missionnaire, l'enfant triomphante
+m'amenait son pre et sa mre en me disant:
+
+Mon Pre, vous aviez raison, le miracle est fait; nous serons, dans
+quelques jours, tous les trois unis la Table sainte et tous les
+trois heureux sur la terre.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+19.--LE MARQUIS D'OUTREMER.
+
+Le marquis d'Outremer tait un vrai philanthrope. Il ne s'amusait pas
+ fonder ces oeuvres qui ne figurent gure que sur le papier et qui
+servent surtout obtenir des dcorations leurs fondateurs. Il
+vivait de trs peu, et ce qu'il et pu employer de son superflu,
+il prfrait le donner aux pauvres, qu'il aimait, qu'il visitait
+assidment, qu'il soignait lui-mme. Car, dans sa jeunesse, il avait
+tudi la mdecine, et le titre de docteur ne lui paraissait pas
+messant ct de celui de marquis. Son dfaut, c'tait d'tre non
+seulement incrdule, mais impie.
+
+Il avait une fille unique. Bien qu'il ft veuf et qu'il l'aimt avec
+une extrme tendresse, Eudoxie, quand elle eut atteint ses vingt-cinq
+ans, ayant manifest le dsir de se faire Soeur de Chant, le marquis,
+chose tonnante pour un libre-penseur, n'y avait mis aucun obstacle.
+Il s'tait content d'prouver la vocation d'Eudoxie par quelques mois
+d'attente. Il avait consult les directeurs de sa fille, et sa fille
+tait devenue fille de Saint-Vincent de Paul. Depuis un an, on l'avait
+charge de la pharmacie, l'hpital civil de Castres.
+
+Pendant le cholra, il passa bien des jours et des nuits, cte cte
+avec des prtres, au chevet des malades. Jamais il n'entrava leur
+ministre; car, disait-il, il ne faut pas enlever au pauvre monde ses
+consolantes illusions. Mais le dvouement de ces bons prtres,
+gal, sinon suprieur au sien, n'entama pas seulement son Credo de
+libre-penseur.
+
+Un matin du mois de janvier, il revenait de chez l'une de ses plus
+pauvres pratiques. Le froid tait vif et le verglas si glissant qu'il
+et fallu des patins pour cheminer d'un pied sr travers les rues de
+la ville.
+
+Notre marquis-mdecin glissa. En cherchant se retenir, il se donna
+une entorse. Outre le verglas, il faisait un affreux brouillard, de
+sorte que notre homme gisait presque inaperu au coin d'une borne.
+Tout coup, de dessous une porte cochre, sortit une bonne laitire,
+alerte et robuste, comme on l'est la campagne.
+
+Eh! c'est vous, monsieur le marquis? dit-elle au pauvre
+patient.--Comment me connaissez-vous, ma pauvre femme?--Comment je
+vous connais? Mais qui ne connat pas dans le quartier M. le marquis
+d'Outremer?... Eh! qu'est-ce donc qui vous est arriv? Le marquis
+raconta son accident. Elle saisit le marquis et se mit en devoir de le
+porter elle-mme jusque chez lui. Par ce brouillard et ce verglas, il
+y avait une bonne demi-heure de la borne a l'habitation du marquis.
+
+Pour oublier ce qu'il souffrait, le port dit a la porteuse:
+Qu'est-ce que je puis faire pour vous? je vous promets de le faire,
+si ce n'est matriellement impossible.--Monsieur le marquis, vous tes
+pris. Ce que vous pouvez faire pour moi? Franchement, je ne croyais
+pas avoir jamais l'occasion de vous le dire. Mais c'est de demander
+un prtre, de l'couter avec votre coeur et de devenir bon chrtien.
+Savez-vous que c'est un vrai scandale de voir un brave homme tel
+que vous du mme parti, en religion, que les dbauchs et les
+partageux?--Vous tes saint Jean bouche d'or, laitire. Mais j'ai
+promis; je tiendrai. Je ferai venir un prtre. lui, par exemple, de
+me convaincre. J'assure d'avance que la besogne sera rude.--Et moi, je
+promets qu'elle sera douce.
+
+Quand un homme loyal comme le marquis consent entendre la parole de
+Dieu, qu'il ne se raidit point contre elle, sa dfaite est certaine,
+cette bienheureuse dfaite qui vaut mieux que toutes les victoires.
+Voyez-vous, disait-il a l'abb Antoine, leur seconde entrevue
+seulement, c'est une permission de Dieu que l'on m'ait extorqu cette
+promesse, sans cela j'tais capable de mourir dans mon impit.
+Pourquoi? Je n'en sais rien. Par esprit de contradiction.
+
+Vous peindrai-je la joie et la reconnaissance de Soeur Eudoxie? Elle
+ne put qu'crire la bonne laitire. Mais elle le fit avec une
+loquence qui ravit et en mme temps confusionna la pieuse femme.
+
+Quant au marquis, il ne tarissait pas. Lui qui avait toujours tant
+aim les oeuvres de misricorde, il semblait qu'alors seulement il en
+et dcouvert l'esprit, la raison d'tre, la cleste origine, et ce
+baume qui, d'un coeur compatissant et chrtien, coule la fois sur
+les plaies du corps et sur les plaies de l'me, et semble, remontant
+vers sa source, inonder le bienfaiteur lui-mme d'une suavit cleste.
+C'est pourtant vous que je dois tout cela, disait-il. Que puis-je
+faire pour vous?--Oh! monsieur le marquis, est-ce que la joie de
+ramener une me Dieu n'est pas une assez riche rcompense, surtout
+quand il s'agit d'une aussi belle me?
+
+Un matin, la pauvre laitire vint trouver le marquis. Elle tait
+trouble et tenait une lettre la main. Eh bien, oui, dit-elle, si
+vous voulez me remercier, priez Dieu pour mon pauvre garon qui est
+soldat en Afrique, et qui m'crit des choses navrantes... Je crains
+bien qu'il ait perdu la foi. Le marquis pria.
+
+Soeur Eudoxie, de Castres fut envoye Toulouse, l'hpital
+militaire. L'hpital tait comble. Depuis huit jours, il tait arriv
+d'Alger un nombre considrable de soldats malades. Soeur Eudoxie les
+soignait de son mieux. Elle en remarqua un entre autres, trs jeune,
+au sourire triste et doux: il tait min par les fivres d'Afrique...
+Autre chose encore le dvorait.
+
+Avec ce tact exquis de la Soeur de Charit, qui est presque le tact
+d'une mre, Soeur Eudoxie vit qu'il y avait l une blessure; que cette
+blessure s'envenimait en devenant secrte, que la confiance peut-tre
+allait la gurir.
+
+Un jour, tout naturellement, et sans que Soeur Eudoxie le lui
+et demand, le soldat lui raconta son me. Il avait t lev
+chrtiennement. Sa mre n'tait pas seulement pieuse: c'tait une
+sainte.
+
+Enfin, Soeur Eudoxie apprit le nom du jeune soldat. C'est dire qu'elle
+redoubla d'efforts pour le ramener Dieu. Il y avait l une dette de
+reconnaissance filiale acquitter.
+
+Un jour, elle aborda le malade en ces termes: Je connais votre mre,
+la bonne, l'ardente, la pieuse, la charitable Mme X... Elle a sauv
+mon pre doublement: son corps, d'abord, puis son me. Je voudrais
+essayer de me librer envers elle. Vous seul pouvez m'en fournir
+les moyens: faites comme mon pre. Je ne dirai pas de vous rendre
+l'aveuglette, mais de consentir couter un bon prtre. Jacques, que
+les raisonnements avaient trouv insensible, se laissa mouvoir.
+
+Une fois le bon prtre son chevet, une fois cette voix entendue,
+au fond de laquelle Jacques ne pouvait mconnatre la sincrit, la
+tendresse, la vraie charit, l'obstacle fut lev. Il revint Dieu du
+fond du coeur.
+
+Jacques converti, le calme de son me ragit sur son corps. La fivre
+tomba. Et il eut vite son cong de convalescence.
+
+Oh! quelles douces larmes coulrent de tous les yeux, lorsqu'il
+retrouva sa mre et le marquis! Et avec quels transports d'amour ils
+bnirent ensemble les misricordes divines! ...
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+20.--LA PLUS GRANDE VICTOIRE D'UN VIEUX GNRAL.
+
+Deux annes environ avant sa mort, arrive le 24 fvrier 1845, le
+gnral Bernard, marchal de camp de gendarmerie en retraite, membre
+honoraire de la socit de Saint-Franois-Xavier, aborde, peu
+d'instants avant la runion, le directeur des frres des coles
+chrtiennes, et lui frappant sur l'paule avec une rudesse amicale:
+
+Tenez, cher Frre, lui dit-il, je suis un vieux gredin, un pas grand'
+chose.
+
+--Allons donc, avec cette figure, vous, un brave dont le sang a coul
+sur nos glorieux champs de bataille, vous ne sauriez tre ce que vous
+dites; si vous vous accusiez d'tre un retardataire vis--vis du grand
+gnral de l-haut, la bonne heure; mais vous lui reviendrez un jour
+ou l'autre, et plus tt que vous ne pensez, peut-tre.
+
+--Franchement, les confrences de notre Socit, ce que je vois ici
+comme ce que j'entends, tout cela me remue. Mais... c'est que...
+c'est que... pour en finir, il y a la confession, et, comme on dit au
+rgiment: c'est le _hic_; une batterie enlever me ferait moins
+peur!
+
+--Peur d'enfant, mon gnral! La confession n'est un pouvantail que
+de loin et pour ceux qui ne la connaissent pas. Elle ressemble ces
+prtendus fantmes dont se sauvent les poltrons, et sur lesquels il
+suffit de marcher pour qu'ils s'vanouissent; ou mieux encore, c'est
+comme une mdecine qui parat amre au premier abord et qu'on trouve
+de plus en plus douce mesure qu'on la gote, sans compter qu'elle
+gurit infailliblement le malade... qui veut gurir. Essayez
+seulement, et vous m'en direz des nouvelles.
+
+--Hum ... hum ... la manire dont vous en causez, on croirait qu'il
+s'agit d'une partie de plaisir, de quelque friandise dlicieuse nous
+proposer! Et pourtant ... cette mdecine, dont vous me faites une
+peinture si sduisante, me parat encore moi une vraie mdecine, une
+mdecine d'autrefois, noire et effrayante... Mais voil la sance qui
+commence, le commandant monte au fauteuil; aux armes et chacun son
+poste! et moi dans ma gurite, c'est--dire, dans mon coin.
+
+ quelques semaines de distance, une aprs-midi, le Frre directeur
+voit entrer dans la salle commune le gnral, tout radieux, et qui
+accourt lui presser les mains avec force:
+
+Oh! cher Frre! s'crie-t-il, une bonne poigne de main; et tenez,
+il s'en faut de peu que je vous embrasse! je suis si heureux! plus
+heureux que le jour o j'ai reu la croix, et ce n'est pas peu dire.
+Je crierais volontiers, comme ce jour-l: Vive l'empereur! Savez-vous
+ce que j'ai fait ces jours-ci?
+
+--Non, mais je le souponne vos regards, rpondit le Frre en
+souriant.
+
+--Juste! Vraiment oui, j'ai fait le grand pas! tous les anciens
+comptes rgls! Au diable le vieil homme! Oui, cher Frre! j'ai suivi
+votre conseil; je me suis confess. Et que vous aviez bien raison:
+a n'est effrayant qu' distance et pour des poltrons! Il suffit
+de commencer, et ensuite rien de plus facile, grce ce bon cur.
+Voyez-vous, mesure que je parlais, je sentais comme un poids qu'on
+m'tait par degrs de dessus la poitrine; ou encore, j'tais comme
+un homme qui rejette un poison qui lui tournait sur le coeur et sent
+rapidement la sant revenir! J'ai rajeuni de trente ans; pour un rien
+je m'envolerais au plafond; mais soyons sages et n'oublions pas que
+nous avons des cheveux blancs: ne faisons pas rire vos coliers, qui
+pourraient nous voir travers les carreaux. Une fois encore, cher
+Frre, je vous remercie, car votre conseil vous aurez joint, je n'en
+doute pas, les prires.
+
+Le bon Frre tait presque aussi heureux que le gnral, et l'motion
+de sa parole le prouva bien celui-ci.
+
+Le brave militaire, ds lors, n'en fut que plus assidu aux runions
+de Saint-Franois-Xavier, qu'il difiait par sa prsence et qu'difia
+davantage encore le rcit de sa mort.
+
+Le gnral, aprs avoir accompli avec calme et recueillement tous les
+devoirs du chrtien, ordonna, avant que le prtre se ft loign,
+qu'on fit venir toute sa famille. Celle-ci arriva tout en larmes, et
+chacun se mit a genoux dans la chambre mortuaire. Il leva alors la
+voix et dit: Mes enfants, je vous remercie de toutes les preuves
+d'affection que vous m'avez donnes, et je vous prie de me pardonner
+les peines que j'aurais pu vous causer en cette vie.
+
+Aprs un silence de quelques moments, interrompu par les sanglots des
+assistants, il reprit:
+
+Vous tous que j'aime, je vous bnis au nom du Pre, du Fils et du
+Saint-Esprit.
+
+Puis il inclinait la tte, pendant qu'un dernier et paternel sourire
+glissait sur ses lvres. L'me du juste tait devant Dieu.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+21.--LE BOUFFON ET SON MAITRE.
+
+Un riche seigneur avait son service, suivant la coutume d'autrefois,
+un bouffon charg de le distraire par ses plaisanteries. Un jour il
+le fit habiller neuf des pieds jusqu' la tte, et lui mit en mme
+temps entre les mains une baguette de bouffon, en lui recommandant
+expressment de n'en faire prsent personne, si ce n'est un plus
+fou que lui. Le bouffon prit coeur cet avertissement, et pour bien
+de l'argent il n'aurait pas donn sa baguette. Quelque temps aprs il
+arriva que le seigneur tomba mortellement malade. Alors il s'apprta
+ faire son testament; mais, comme dans ses bons jours il s'tait peu
+occup des pauvres et avait encore moins rflchi aux quatre choses
+suprmes, c'est--dire la mort, au jugement, au ciel et l'enfer,
+il n'en fit pas plus alors que par le pass; il institua ses plus
+proches parents hritiers de tous ses biens; quant des aumnes ou
+d'autres dispositions charitables, il n'en fut point question. Pas un
+signe non plus pour la confession ni pour le saint Viatique.
+
+En attendant, on pleurait et on gmissait dans le chteau, la pense
+que le bon seigneur allait bientt quitter ce monde. Le bouffon,
+averti de ce qui se passait, courut droit la chambre et au lit du
+malade, et lui demanda d'un air triste: Matre, j'apprends que vous
+allez partir? Est-ce vrai?--Oui, rpondit le malade d'une voix
+moiti brise, oui, mon heure approche.--O voulez-vous donc aller?
+Les chevaux sont-ils dj quips, la voiture est-elle dj attele?
+Et vous, tes-vous tout prt partir?--Je n'en sais rien.--Mais vous
+devez pourtant savoir a quelle distance vous allez, et combien de
+temps vous resterez dehors? Est-ce un mois, quinze jours, ou toute une
+anne?--Je n'en sais rien.--Mais au moins reviendrez-vous?--Ah!....
+peut-tre jamais!...--Ainsi, rpondit le bouffon d'une voix svre et
+convaincante, avec un regard pntrant, vous faites un si grand voyage
+que vous ne savez pas mme si vous reviendrez, et vous ne faites pas
+un seul prparatif pour une route aussi longue et aussi dangereuse?
+Tenez, prenez la baguette de fou, ajouta-t-il en la posant sur le lit
+du malade, car vous tes un bien plus grand fou que moi!
+
+Le malade commena tout coup y voir clair; il reconnut, sa
+honte, que le bouffon n'avait jamais dit une vrit plus grande. Et
+alors, il fit distribuer beaucoup d'argent aux pauvres et se prpara
+faire le voyage en chrtien[8].
+
+[Note 8: Cette anecdote, dj ancienne, est rapporte par
+Guillaume Ppin, crivain ecclsiastique.]
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+22.--UN PISODE DE LA RVOLUTION.
+
+Pendant la crise la plus furieuse de la Rvolution, quand Robespierre
+tendait son sceptre de fer sur la France, quand Carrier se signalait
+par ses noyades Nantes, Lebon par ses massacres dans le midi, et
+Javogues par ses fureurs dans le Forez, la fermet courageuse des
+saints missionnaires de ces pays perscuts ne se laissait point
+abattre; leur zle, au contraire, semblait acqurir de nouvelles
+forces la vue des malheurs de ces contres et des dangers qui
+planaient sur elles.
+
+Tandis que plusieurs confesseurs de la foi prodiguaient leur zle sur
+d'autres points du diocse, M. l'abb Coquet, (mort en 1845 cur
+de Rozier-en-Donzy), avait choisi pour thtre de ses courses
+vangliques le centre mme de la perscution, Feurs, capitale du
+Forez, et l'intrpide proscrit poursuivait sa mission sublime sous les
+yeux pour ainsi dire de Javogues. On ne saurait raconter en dtail
+tous les actes d'hrosme, de dvouement, de sainte audace, qu'il
+accomplit pendant cette priode de terrible mmoire; mais l'histoire
+suivante en donne une bien haute ide, en mme temps qu'elle offre un
+exemple des plus tonnants de la misricorde divine.
+
+Un jour, un envoy extraordinaire se prsente dans le lieu de retraite
+du saint missionnaire. Une femme se meurt, s'crie-t-il, une femme
+bien pieuse, bien dvoue, mais qui ne peut se rsigner mourir sans
+sacrements et qui exprime le plus vif dsir de recevoir les secours
+d'un prtre pour obtenir le pardon de ses fautes ainsi qu'une mort
+tranquille.
+
+L'abb, aprs avoir cout l'envoy avec sa bienveillance ordinaire,
+s'empressa de promettre les consolations de son ministre, dont on
+rclamait l'assistance; mais peine le premier courrier avait-il
+disparu, qu'un autre entre et s'crie: Monsieur l'abb, on vient de
+vous mander auprs d'une malade? Gardez-vous bien d'aller chez elle!
+Depuis longtemps les satellites de Javogues, qui vous pient, ont
+appris la maladie de cette femme, et ils ont dcid entre eux de
+saisir le premier prtre qui se prsentera. Rflchissez: si vous
+tes pris, au mme instant vous serez conduit Feurs et dans les
+vingt-quatre heures excut.
+
+Il y avait en effet de quoi rflchir: mais quand le devoir parle
+au coeur d'un ministre de Dieu lui-mme, toute crainte est bientt
+dissipe, et la dcision ne se fait pas attendre. Quoi qu'il arrive,
+se dit l'abb Coquet, le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis; je
+suis appel, il faut partir...
+
+Le soleil n'tait pas encore couch; le charitable prtre attendit
+encore quelques instants, esprant, aid du ciel et des ombres
+naissantes de la nuit, parvenir plus srement son but. Enfin le
+voil en marche; couvert d'habits de paysan, il s'avance dans la
+campagne. Tout est silencieux autour de lui: les ptres ont dj
+regagn leurs chaumires, et les craintes qu'on lui avait fait
+concevoir sont bien prs de s'vanouir dans son esprit rassur. Il
+s'approche de la demeure dont on lui a indiqu l'adresse; toutefois,
+avant d'entrer, il jette un dernier regard autour de lui, et lance des
+pierres dans les massifs d'arbres ou de verdure, afin de s'assurer
+si personne n'est en embuscade pour le surprendre; mais, en fait
+d'ennemis, il ne voit que quelques oiseaux effrays qui sortent
+prcipitamment de leur retraite ainsi trouble. Il se tourne alors
+du ct de la maison; la solitude de l'intrieur rivalise avec la
+solitude du dehors. C'en est fait, se dit-il en lui-mme, tout danger
+a disparu; on m'a tromp. Et, ouvrant la porte cochre, il traverse
+rapidement la cour.
+
+ peine a-t-il franchi le seuil, qu'un grand nombre d'hommes se
+jettent sur lui; les baonnettes l'enserrent dans un rseau de fer,
+et de toutes ces poitrines o le coeur n'a plus de place s'chappent
+mille cris menaants: Nous te tenons enfin, misrable! Assez
+longtemps tu nous as chapp; cette fois tu n'chapperas plus.--Il
+faut le fusiller l'instant! crient les uns.--Non, disent les autres;
+ demain la guillotine! Conduisons-le Feurs: les tratres et les
+brigands apprendront par sa mort ce qu'ils doivent attendre des vrais
+patriotes! D'autres enfin ne s'en tiennent pas ces brutalits
+et les rendent encore plus amres par des imprcations, par des
+blasphmes.
+
+Durant cette terrible scne, l'abb Coquet gardait un profond silence
+et faisait intrieurement le sacrifice de sa vie. Cependant, force
+de vocifrations, de trpignements, d'agitation furibonde, les
+poitrines a la fin s'puisrent, les cris cessrent. Le bon prtre
+saisit alors ce moment de calme pour adresser quelques paroles cette
+horde sauvage. Mes amis, leur dit-il, je ne suis ni un tratre ni
+un monstre, comme vous vous l'imaginez; je n'ai jamais rien fait
+d'hostile ni contre le gouvernement ni contre le pays. Tout mon rle
+se borne porter secours aux infirmes, aux malades, les consoler
+dans leurs maux, leur apprendre bien mourir. Vous le voyez par
+cette femme qui languit sur son lit de douleur dans une chambre
+voisine. Je ne vous demande qu'une grce, c'est de me laisser lui
+porter les dernires consolations. Vous ferez ensuite de moi ce que
+vous voudrez.
+
+Un pareil discours tait fait pour attendrir les coeurs les plus durs.
+Va! s'crie aprs un moment de silence un de ces forcens, va! nous
+te tenons, tu ne nous chapperas plus.
+
+L'abb Coquet entre donc dans la chambre de la malade; il aperoit en
+mme temps une fentre donnant sur le jardin; il pourrait s'chapper
+par cette issue, mas il n'a garde d'en profiter. Que je suis
+malheureuse! s'crie la malade en le voyant s'avancer vers elle, que
+je suis malheureuse d'tre la cause de votre captivit, peut-tre
+de votre mort! Mais j'avais trop besoin de vos secours au moment si
+redoutable de la mort... Ne craignez rien du reste; la sainte Vierge,
+que j'ai bien prie cette nuit passe et les nuits prcdentes, m'a
+fait comprendre qu'il ne vous serait fait aucun mal. Veuillez donc
+entendre ma confession et m'administrer les derniers sacrements.
+
+Depuis un instant le prtre tait dans l'exercice de cet auguste
+ministre, quand les rvolutionnaires, se ravisant, prennent la
+rsolution d'entrer dans la chambre de la malade; ils voulaient
+empcher le prtre, leur captif, de s'chapper par la fentre dont
+nous venons de parler. Mais aussitt entrs, mus par tout ce qu'il
+y a de touchant dans l'administration des derniers sacrements, ces
+hommes nagure si farouches tombent subitement genoux et semblent
+plongs comme dans une extase. D'autres arrivent, ils sont terrasss
+de mme. Le prtre, tout entier ses fonctions sacres, aux
+exhortations qu'il adressait la malade, ne s'tait pas mme aperu
+de cette scne trange.
+
+Les crmonies termines, l'abb Coquet quitte le chevet de la
+mourante pour s'occuper de son propre sort. Allons, mes amis, dit le
+gnreux martyr en s'adressant ses bourreaux, je suis vous. J'ai
+fait mon devoir, disposez de moi, je ne crains rien; mon corps peut
+prir, mon me est dans les mains de Dieu. Mais, surprise!
+merveilleux effet de l grce divine! lorsque la victime croit marcher
+au supplice, elle devient au contraire l'objet du plus beau triomphe
+que puisse ambitionner le coeur d'un prtre. Les bourreaux se taisent,
+les menaces sont bien loin dj des lvres qui les ont profres;
+la haine a fait place l'amour, l'impit la foi, le crime au
+repentir. Tous ces tigres altrs de sang qui s'lanaient nagure sur
+le ministre de Jsus-Christ comme sur une proie, sont l ses pieds,
+renverss, comme Paul sur le chemin de Damas, par une puissance
+invisible, et confessant haute voix le Dieu qu'ils osaient
+perscuter dans la personne de son reprsentant sur la terre. Le
+croirait-on? le chef de cette horde sanguinaire, l'organisateur de ce
+guet-apens tait le fils mme de la pieuse femme qui achevait en ce
+moment sa paisible et sainte agonie. Le misrable, loin d'adoucir, de
+consoler les derniers moments de sa mre, n'avait pas craint d'offrir
+en spectacle, ses yeux qui allaient se fermer, les prparatifs d'un
+meurtre et du meurtre de son confesseur!...
+
+Mais la grce divine venait de toucher son coeur comme celui de ses
+complices. Les armes lui tombent des mains; son tour il implore le
+pardon du prtre qui avait vainement sollicit sa clmence. Qu'on juge
+de l'motion de ce dernier. Il bnit Dieu en versant des larmes et
+reoit avec une joie inexprimable ces brebis perdues qui reviennent au
+bercail. Puis, aprs avoir entendu les aveux des coupables, il fait
+descendre sur eux le pardon en prononant les paroles sacramentelles,
+et tous ensemble redisent les bonts infinies du Dieu des chrtiens
+pour lequel il n'est aucun crime sans misricorde, si le pcheur est
+pntr d'un vrai repentir.
+
+Tous se sparent alors en se disant adieu comme des frres, et le
+missionnaire regagne sa retraite, le coeur dbordant de consolation et
+de reconnaissance.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+23.--LE ZLE RCOMPENS.
+
+Une personne trs pieuse avait un frre, tudiant en mdecine, qui
+s'tait laiss entraner par le torrent des mauvais exemples et avait
+renonc aux pratiques de la religion.
+
+Leur mre souffrait d'une maladie de langueur, qui la conduisait peu
+ peu au tombeau. Mais ce qui la dsolait, c'est qu'elle se sentait
+impuissante arrter le dbordement d'impit de son fils.
+
+La fille, qui comprenait l'tendue de la douleur de la pauvre mre, et
+voyait son malheureux frre courir ainsi la damnation, s'approcha la
+veille de Nol du lit de la malade: Maman, dit-elle, si je pouvais
+aller minuit la messe Notre-Dame-des-Victoires, quelque chose
+me dit que l'Enfant de la crche m'accorderait la conversion de mon
+frre.--Ma pauvre enfant! qui t'accompagnerait? Je n'irai jamais plus
+avec toi la messe de minuit.--Eh bien! mon frre.--Ton frre! y
+songes-tu? lui qui prouve une si grande horreur pour l'glise, qu'aux
+enterrements il ne veut pas entrer et attend a la porte, espres-tu
+qu'il te conduirait?--J'essaierai de le dcider.--Je ne demande pas
+mieux; mais je crains que ton loquence comme tes caresses ne soient
+inutiles.
+
+L'tudiant en mdecine reut de trs haut la proposition, qu'il appela
+saugrenue. Tant de colre cependant dnote ordinairement un reste de
+foi, prisonnire de l'impitoyable libre-pense.
+
+Sa soeur insista, et, vaincu par cette persistance, vers minuit,
+heure laquelle un homme du monde n'aime pas dire qu'il prfre
+se coucher, l'tudiant la protgeait sur le chemin de la messe et
+s'installait auprs d'elle pour la protger au retour.
+
+La crmonie fort belle de Notre-Dame-des-Victoires paraissait
+l'intresser; il regardait avec une sorte d'avidit ce spectacle
+oubli et ne s'ennuyait pas.
+
+Au moment de la communion, il fut fort tonn; tous dfilaient pour se
+rendre a la sainte Table. On arriva son rang, les voisins sortirent,
+sa soeur aussi. Il se vit seul. Le vide lui causa une impression
+trange...
+
+Cependant sa soeur recevait l'Enfant-Jsus en la crche de son coeur
+et le rchauffait de l'ardeur de sa prire pour le jeune incrdule.
+De son ct, le libre-penseur, prt rsister firement aux
+sollicitations de tous les chrtiens assembls dans l'glise,
+succombait sous le poids de l'isolement o l'avaient laiss ses
+quelques voisins; disons le mot: il eut peur.
+
+Un souvenir d'enfance domina son esprit, il tomba deux genoux, et
+une explosion de sanglots sortit de sa poitrine...
+
+La jeune fille cependant revenait dvotement; elle voit cette
+abondance de larmes, et son frre qui se penche son oreille pour lui
+dire: Ma soeur, sauve-moi! Un prtre! je suis cras sous le poids de
+mon indignit! Un prtre! un prtre!
+
+Ce fut sa soeur qui eut modrer l'impatience de ce nophyte.
+l'issue de la crmonie, le prtre fut trouv, et bientt le jeune
+homme embrassait sa mre, en lui disant: Je vous rends votre fils.
+
+On ne reposa point en cette belle nuit, pas plus qu' la crche de
+Bethlem, et six heures du matin tous deux taient revenus la mme
+place en l'glise de Notre-Dame-des-Victoires.
+
+Au moment de la communion, tous quittrent leur rang pour aller la
+sainte Table; l'tudiant les suivait. Une jeune fille restait seule
+prosterne deux genoux, et le pav qui avait reu la nuit les larmes
+de repentir, recevait encore des larmes; mais c'taient des larmes de
+joie.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+24.--SAGESSE ET FOLIE.
+
+Vers l'anne 18l0, vivait Clermont en Auvergne un ouvrier serrurier,
+travailleur habile et courageux, mais qui malheureusement se livrait
+de temps en temps quelques excs. la suite d'un cart de rgime,
+qui l'avait rendu momentanment malade, il passa une nuit fort agite:
+il eut un songe, dans lequel sa soeur qui tait morte en religion lui
+apparut, lui reprocha son inconduite, et le conjura de revenir aux
+sentiments dont leurs parents leur avaient toujours donn l'exemple.
+
+Cette apparition lui fit une telle impression qu'il se leva, se rendit
+a l'glise la plus proche, et, comme elle tait encore ferme, il se
+mit genoux sur les marches et attendit l'ouverture des portes; il
+entra alors, entendit la messe, s'adressa M. le cur et revint de
+nouveau aprs son repas. Pendant les deux jours suivants il fit la
+mme chose: le changement qui s'tait opr en lui parut si trange
+que le matre de l'auberge o il logeait pensa qu'il avait affaire
+un fou, et pria le mdecin de venir examiner son locataire.
+
+Aux interrogations du mdecin, l'ouvrier rpondit: Monsieur le
+docteur, je vous remercie de votre intrt; mais je me porte bien;
+j'ai t fou, il est vrai, je l'ai mme t longtemps, mais je suis
+guri; je le sens, Dieu merci; je me trouve en possession de mon bon
+sens, et puis j'ai un docteur que je vois tous les jours, et que je
+vais encore aller trouver; je vous demande la permission de ne pas
+en changer. Il revint son auberge aprs une dernire visite
+l'glise, paya sa note, fit son paquet et se mit en route pour Paris,
+o, marcheur intrpide, il arriva en cinq jours; l il se remit
+courageusement au travail; debout avant le jour, il n'allait
+l'atelier qu'aprs avoir entendu la messe, et pendant une anne
+entire il ne porta pas ses lvres une seule goutte de vin.
+
+Une autre preuve l'attendait. Il s'tait fait une loi de ne pas
+travailler le dimanche, les railleries ne purent triompher de sa
+rsistance. Patrons et ouvriers conspiraient contre lui; on lui
+remettait un travail soi-disant press le samedi soir, il offrait de
+travailler la nuit, mais son offre tait repousse; il fallait passer
+ la caisse et rgler son compte, cela lui arriva dans douze ateliers.
+
+Ce fut alors qu'il rencontra une personne dont les sentiments pieux
+taient conformes aux siens; il l'pousa, et se mit travailler pour
+son compte. Dieu bnit son travail et il parvint se procurer une
+petite fortune.
+
+tant all dans une ville d'eaux thermales pour la sant de sa femme,
+le gnreux chrtien s'y fixa et pendant huit ans prit part
+toutes les oeuvres charitables. Entr dans la confrence de
+Saint-Vincent-de-Paul, il s'adonna de tout son coeur au soulagement
+physique et moral des familles qui lui taient confies, il ne
+remettait jamais d'un jour la visite leur rendre et se montrait
+gnreux leur gard. Il s'enqurait, la fin de chaque sance, de
+l'absence de ceux de ses confrres qui ne s'taient pas prsents, et
+se chargeait avec bonheur de leur porter leurs bons pour viter tout
+retard dans la dlivrance des secours.
+
+Les souffrances ne lui furent pas pargnes; opr plusieurs fois
+de la cataracte sans succs, il tait presque aveugle, mais cette
+infirmit ne l'empchait pas de faire des courses nombreuses pour le
+service des pauvres, ou de se trouver devant la porte de l'glise
+avant qu'elle ne s'ouvrit; c'tait une habitude qu'il ne perdit
+jamais; il servait genoux six ou sept messes tous les jours. Il
+s'teignit, il y a quelques annes, dans une maison de charit de
+Marseille au moment o il se prparait un acte de pit dsir
+depuis longtemps: un plerinage Jrusalem. On a retrouv dans des
+lettres crites par lui des preuves que l'_Imitation_ tait sa
+lecture favorite.
+
+Ce fervent chrtien mrite d'tre cit comme un modle de parfaite
+conversion.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+25.--LE TERRIBLE ARTICLE.
+
+Lors de mon dernier sjour en Normandie, raconte un mdecin bien
+connu, le maire d'une commune voisine de Caen, s'affichant depuis
+longtemps comme libre-penseur, devint malade de la poitrine. Sa femme
+et sa fille, personnes pieuses, voyant que son tat tait menaant,
+usrent de toutes leurs industries pour obtenir qu'il laisst venir le
+prtre. la fin, il leur dit: Eh bien! soit, faites-le venir, votre
+cur; mais avertissez-le que je lui dirai son fait.
+
+Les deux pauvres femmes allrent trouver le cur de la paroisse, qui
+elles rapportrent cette rponse. Il parut trs peu s'en effrayer, car
+il les pria d'annoncer sa visite pour le lendemain.
+
+Le lendemain donc il se rendit chez le malade, et fut immdiatement
+introduit dans sa chambre. Il le trouva tenant la main un journal.
+
+Monsieur le cur, lui dit celui-ci brle-pourpoint, vous me
+surprenez relisant la loi Ferry. J'en tais prcisment l'article 7.
+Que pensez-vous de cet article?
+
+--Je pense, rpliqua le cur, aprs un moment de rflexion, que vous
+en tes galement un article qui devrait vous proccuper bien
+davantage.
+
+--Et cet autre article, quel est-il?
+
+--Je n'ose vous le dire.
+
+--Parlez, monsieur le cur, parlez; vous savez que je n'aime pas les
+mystres. Et il appuya sur ce mot d'un ton trs significatif.
+
+--Puisque vous l'exigez, reprit le prtre, je parlerai, quoi qu'il
+m'en cote. Sachez donc que l'article auquel j'ai fait allusion,
+c'est... l'article de la mort. Et il se retira.
+
+Le libre-penseur savait bien qu'il tait gravement atteint, mais il ne
+se croyait pas si prs du moment fatal. La dclaration du prtre le
+jeta dans la stupeur, et, grce sans doute aux prires de son pouse
+et de sa fille, la stupeur produisit l'effroi, avec le dsir de la
+conversion.
+
+Quelques jours aprs, il faisait appeler le mme prtre et se
+rconciliait sincrement avec Dieu.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+26.--LE TROTTOIR.
+
+Vous ne sauriez concevoir le nombre et la varit des petits
+contentements que l'on prouve dans la pratique de l'abngation et de
+l'obligeance sur le trottoir, dans les grandes villes et surtout
+Paris. Suivons celui-ci, qui est des plus troits.
+
+Un insolent vous voit venir, et il indique par son attitude une
+certaine rsolution l'impolitesse. Vous descendez froidement, et:
+Passe sans obstacle, homme fort, je triomphe de toi et de moi!
+
+Un peu plus loin, une pauvre femme, mal vtue et bien modeste, vous
+voit venir aussi; dj elle cherche la place de son pied sur le pav
+glissant. Vite vous la devancez... Un hommage la pauvret, que tout
+le monde opprime ou ddaigne, est chose bien louable.
+
+Plus loin encore, le passage est scabreux: sur la chausse, de
+la boue, des paveurs, un tombereau d'ordures suivi de plusieurs
+charrettes. Pour vous le pril et la souillure de la rue, pour les
+autres le trottoir. On a compris, et on vous salue avec un air
+d'admiration et de sympathique reconnaissance.
+
+Ah! nous oublions trop la fcondit merveilleuse des principes
+chrtiens. Le moindre devoir rempli a des approximatifs imprvus qui
+naissent sous nos pas pour nous produire un surcrot de mrite et un
+salaire de dlicieux plaisirs! Vous ne vouliez tre que patient avec
+courage, vous devenez tout de suite bienveillant sans effort; puis
+votre bienveillance va se transformer en une sorte de vertu gracieuse
+qui dterminera l'apparition d'une foule de charmants petits
+faits.--Le trottoir tait hier une arne o votre orgueil subissait un
+pugilat onreux; aujourd'hui, c'est la plate-bande d'un jardin o les
+fleurs s'panouissent.
+
+Mon point de vue une fois accept, je dfie que l'on trouve une
+situation et un lieu plus commodes pour acqurir le got du devoir
+et s'y fortifier petit petit. Tout en allant vos affaires, vous
+accomplissez, une multitude d'actes vertueux qui laissent derrire
+vous une prcieuse semence. Avec le droit, vous semiez des cailloux;
+avec le devoir, vous semez de bons exemples. De plus, votre patience
+se fortifie, et vous faites la conqute de l'humilit, la plus belle
+des vertus.
+
+Il y a quelques annes, pour me rendre mon bureau, je suivais chaque
+matin la rue du Four. Trs souvent j'y rencontrais un homme dont le
+vtement indiquait un ouvrier son aise.
+
+Nous nous croisions. Je descendais toujours du trottoir. Lui recevait
+l'hommage et continuait toujours de son pas vainqueur.
+
+Un matin, la rue tait plus malpropre et plus obstrue que
+d'ordinaire. Il y avait vraiment du mrite a cder la belle place. Je
+voyais venir mon superbe ouvrier. Il crut que je ne m'excuterais pas
+de bonne grce. Il souriait insolemment et se disposait me faire
+obir.
+
+Je me sacrifiai propos, sans hsitation, mais non pas sans dignit.
+
+Cela le surprit. Il se retourna et me suivit des yeux, jouissant de
+mes difficults avec un air de bravade.
+
+J'avais aussi tourn la tte; son orgueil imbcile se brisa contre
+un regard fixe et froid que je maintins sur lui pendant quelques
+secondes. Je sentis qu'il m'en garderait rancune.
+
+En effet, le lendemain, le surlendemain encore, il me parut courrouc.
+Une rsistance de ma part lui et t bien agrable! Il l'attendit en
+vain.
+
+Un des jours suivants, la pluie se mit tomber tout coup. La rue du
+Four ressemblait un de ces chemins vicinaux de la Brie pouilleuse,
+o le paysan mont sur son ne ne se hasarderait pas l'hiver, par
+crainte d'y perdre sa monture.
+
+Les pitons, bien ou mal vtus, les marchandes de noix ou de
+maquereaux se remisaient sous les grandes portes. Quoique muni d'un
+parapluie, je fis de mme, et je me mlai un groupe de pauvres gens
+qui attendaient la fin de la giboule en geignant.
+
+Mon homme tait l! Nous nous regardmes du coin de l'oeil. Il
+paraissait de mchante humeur, et la pluie le contrariait videmment
+plus qu'aucun de ses voisins.
+
+Je prononai son intention quelque phrase banale sur le temps.
+
+Il rpondit, comme se parlant soi-mme:
+
+--Oui, un joli temps, quand on est press! Je suis attendu dans une
+maison, cent pas d'ici, chez des bourgeois. Je voudrais y arriver
+propre, et il faut que je reste l. Je vais peut-tre manquer une
+bonne affaire.
+
+Je devinai que mon parapluie lui faisait envie, et me plaant
+brusquement bien en face de lui:
+
+--Monsieur, lui dis-je en affectant une politesse souriante, si
+vous tes attendu dans le voisinage, prenez mon parapluie. Vous le
+renverrez par une domestique ou un concierge; il vous suffira de
+remarquer le numro de la maison en sortant d'ici.
+
+--Mais, monsieur, si j'allais garder votre parapluie? Vous ne me
+connaissez pas.
+
+--Si, si, je vous connais.
+
+L'ouvrier crut une allusion sur ses arrogances passes envers moi.
+Il devint rouge. Je continuai du ton le plus aimable:
+
+--Je vous connais aussi bien que vous vous connaissez vous-mme, et je
+suis sr que vous me renverrez tout de suite mon parapluie. Le voil,
+partez vite.
+
+Il se laissa faire. Au bout de dix minutes, mon parapluie me revenait
+avec une bonne femme qui fit trs verbeusement la commission de
+reconnaissance.
+
+Je devais m'attendre un changement radical dans les procds de mon
+homme. Il guettait une premire rencontre. Pour moi je tenais peu
+une liaison au moins inutile. la premire rencontre, je passai vite.
+Il ne put que m'envoyer un beau salut, que je lui retournai par un
+geste trs civil: un salut d'gal gal.
+
+ partir de cette minime obligeance dont j'avais honor son caractre,
+je remarquai que non seulement mon fier ouvrier descendait du trottoir
+ la hte pour me faire place, mais encore qu'il avait renonc ses
+anciennes prtentions; car je m'amusais l'tudier, et je le vis plus
+d'une fois, distance, cder le pas avec un empressement semblable au
+mien. Il se christianisait sans le savoir!
+
+Les lois de Dieu sont grandes! Le moindre acte imprgn du sentiment
+chrtien a quelquefois des consquences d'une tendue extraordinaire.
+Nous n'en sommes pas toujours tmoins.
+
+Un dimanche, par un beau jour de mai, je me promenais de long en
+large sur la place Saint-Sulpice, en attendant la messe basse de neuf
+heures.
+
+Si peu que je fisse attention aux personnes qui passaient prs de moi,
+il m'tait impossible de ne pas voir le profond salut que venait de
+m'adresser un promeneur.
+
+Ai-je besoin de dire que c'tait encore mon ouvrier? Sa confortable
+toilette l'avait transform!
+
+Prcisment parce qu'il me parut dispos la discrtion, sinon au
+respect, je l'abordai.
+
+Il avait le sourire fin. Il parlait peu. Ses paroles n'taient point
+oiseuses. J'usai les banalits de la conversation sans qu'il y
+rpondit rien que des monosyllabes. Et puis je me tus.
+
+Le brave homme me dclara alors que mon opinitret descendre
+du trottoir, pour lui cder la place, l'avait fort surpris, fort
+intrigu, et qu'en dernier lieu, alors qu'il me supposait irrit
+enfin par sa bravade tout directe, mon extrme obligeance au sujet du
+parapluie avait boulevers son humble raison. Il me supposait un but,
+un motif. Il cherchait, il ne comprenait pas.
+
+--Comment vous appelle-t-on? lui dis-je.
+
+--Jean.
+
+--C'est un nom favorable. Monsieur Jean, autrefois le trottoir de la
+rue du Four tait pour vous l'instrument d'un orgueilleux despotisme.
+Chacun se sentait contraint de descendre votre approche. Depuis que
+je vous ai prt mon parapluie...
+
+--Ma foi, monsieur, depuis l'histoire du parapluie, j'agis tout
+autrement. J'ai eu l'ide de faire comme vous! D'abord je suis
+descendu pour les femmes et pour les vieillards, petit petit je suis
+arriv descendre pour tout le monde; et, vous ne le croiriez pas!
+aujourd'hui, si quelqu'un me prvient, cela me fait de la peine; il me
+semble que l'on a mauvaise opinion de moi, et que l'on me prend pour
+un homme d'un trs vilain caractre.
+
+--Eh bien, votre orgueil a fait place l'esprit de douceur; vous vous
+tes amlior; vous tes entr dans la bonne voie; peut-tre irez-vous
+loin dans cette voie o l'on ne recueille que des plaisirs, tout en
+purant et en grandissant son caractre. Mon but est atteint.
+
+--Mais qu'est-ce que vous y gagnez? Qu'est-ce que cela vous fait?
+
+Je lui montrai l'glise. Il me rpondit par une grimace. Un banc tait
+l. J'allai m'y asseoir. Sur un imperceptible signe amical, le
+brave Jean vint prendre place prs de moi, non sans rire sous cape,
+convaincu qu'il tait que j'allais le prcher.
+
+Le prcher! je n'aurais eu garde. Il y a temps pour tout. chacun sa
+fonction, d'ailleurs. Mon nophyte tait un homme de quarante ans, un
+brave ouvrier; son instinct le portait au bien assez directement; avec
+lui il suffisait d'agir trs simplement.
+
+--Monsieur Jean, je vous montrais du doigt l'glise, o je vais aller
+entendre la messe tout l'heure. Vous, vous n'allez pas la messe,
+je le sais. Je l'ai compris votre grimace. Mais vous irez un jour
+comme moi.
+
+--Cela ne m'tonnerait pas trop. Vous avez dj fait un miracle mon
+profit.
+
+--Je n'ai pas toujours t pieux; je le suis devenu l'aide de la
+rflexion. Il plut Dieu de dcider mon retour par ce chemin. Mon
+seul mrite est d'avoir obi son impulsion: nous ne saurions jamais,
+en face de lui, prtendre un autre mrite que celui de l'obissance.
+
+--Mais pour obir ainsi, il faut croire en Dieu; et il ne dpend pas
+de nous de croire!
+
+--Mon cher Jean, vous vous trompez. Sans vous rien dire de la grce,
+ce qui ressemblerait une prdication, je vous affirme qu'il dpend
+de nous de croire.
+
+---Alors je n'y comprends plus rien.
+
+--Compreniez-vous mon empressement descendre du trottoir lorsque
+vous approchiez, et l'offre de mon parapluie?
+
+--Enfin, monsieur, est-ce que vous voulez me rendre dvot?
+
+--Ne riez pas. Vous tes bien devenu patient, mme obligeant, sur ce
+trottoir o vous vous pavaniez en roi il y a six semaines.
+
+--Oui, c'est bien drle! S'il y a un secret, dites-le-moi. Par
+exemple, je ne m'engage pas rien faire de contraire mes opinions.
+
+--Ah! vous avez des opinions! Dites-moi, vous avez aussi de la
+loyaut?
+
+--Pour a, je m'en vante.
+
+--Cela suffit. Tant qu'une seule vertu catholique demeure dans
+l'homme, elle peut devenir, elle devient tt ou tard une fondation sur
+laquelle la Providence divine rebtit tout l'difice ruin. Ah! vous
+tes loyal! Eh bien, Dieu vous connat, il vous suit au travers du
+monde, et il vous aidera.
+
+--Mon cher monsieur, vous tapez bras raccourci sur tout ce qu'il y a
+dans ma tte. Pour un rien, je me mettrais en colre. Mais je ne veux
+pas tre ingrat envers vous. Faites votre affaire; cette fois-ci je
+vous coute trs srieusement.
+
+--Bien. Une remontrance vous ennuierait; vous hausseriez les paules.
+De longues explications religieuses et morales auraient peu prs le
+mme rsultat. Vous billeriez dans le creux de votre main.
+
+--C'est vrai.
+
+--Cependant, si l'on vous disait: La foi vous viendra, la condition
+d'un acte simple et loyal accompli en moins de dix minutes, et qui
+n'aura pas d'autre tmoin que Dieu, vous accepteriez la foi?
+
+--Je l'accepterais...
+
+Je me levai; l'ouvrier se leva. Nous marchmes petits pas en
+regardant l'glise.
+
+--Monsieur Jean, savez-vous encore votre _Pater_?
+
+--Oh!...
+
+--Et pourriez-vous le rciter couramment?
+
+--Oui, quoique cela ne me soit pas arriv trois fois depuis ma
+premire communion.
+
+--Voici l'glise devant nous. Entrez froidement. Si un murmure s'lve
+dans votre esprit, faites-le taire; dites-vous: J'ai promis d'tre
+loyal, je dois tre loyal.
+
+--Je le serai.
+
+--Vous irez au bnitier, que les fidles assigent quelquefois. Vous
+prendrez de l'eau bnite. Vous ferez le signe de la croix lentement et
+la tte haute, en homme de coeur qui a contract une obligation et
+qui la remplit. Puis vous vous isolerez au milieu de la foule. Alors
+recueillez-vous l'espace d'une minute; rappelez-vous la promesse
+qui vous engage et que vous tes tenu dgager strictement. Faites
+ensuite de nouveau le signe de la croix, et debout, une main dans
+l'autre main, rcitez le _Pater_ voix basse, doucement, trs
+doucement. Vous ferez ensuite encore un signe de croix, et vous
+sortirez de l'glise.
+
+--Aprs cela?
+
+--Rien.
+
+--Je comprends.
+
+--Pourquoi hsitez-vous?
+
+--C'est plus difficile que cela ne le parat.
+
+--Moins difficile que de cder la place sur le trottoir.
+
+--Et si je faisais ainsi que vous me l'avez dit, vous pensez..?
+
+--Je pense que cet acte bien simple sera un jour votre plus grand et
+votre plus beau souvenir. Mais si vous ne vous sentez pas maintenant
+l'nergie et la loyaut ncessaires ...
+
+--Ah! on ne doit pas remettre ces choses-l au lendemain.
+
+--Adieu; je vous prdis que vous serez bientt un solide et fier
+catholique.
+
+Je lui serrai la main, et je m'loignai rapidement, sans dtourner la
+tte, demandant Dieu de faire le reste.
+
+Pendant un mois, loin de chercher Jean, je l'vitais. Mais Paris
+est bien moins grande ville qu'on ne le pense. Jean m'avait guett,
+m'avait suivi, et il tait parvenu connatre mon nom et mon adresse,
+plus avanc en cela que moi, qui ne savais de lui que son prnom de
+Jean.
+
+Un matin je reois une lettre de faire-part. Il s'agissait d'un
+mariage pour le lendemain, entre M. Marteau et Mlle Gilquin, qui
+m'invitaient assister la bndiction nuptiale. Des noms inconnus;
+cela arrive de temps en temps. On cherche. Est-ce mon boulanger, mon
+fruitier, mon picier? Ici se rencontrait un obstacle bizarre: M.
+Marteau exerait la profession de fabricant de formes pour chaussures.
+
+Je stimulai mes souvenirs: aucune lumire. la fin, je remarquai que
+le fabricant de formes de chaussures avait, entre autres prnoms,
+celui de _Jean_. Mais une observation de l'autre Jean m'tait
+demeure dans la mmoire: J'ai de petits enfants, m'avait-il dit...
+Le Jean du trottoir tait donc mari; ce ne pouvait tre mon nophyte.
+Et cependant quelque chose me disait que ce devait tre lui...
+
+Mon incertitude cessa bientt.
+
+Je venais de dner: j'allais sortir. Un timide coup de sonnette
+m'annonce un visiteur. On ouvre. J'coute le nom: M. Jean Marteau.
+
+C'tait le mien! c'tait mon ouvrier de la rue du Four et de la place
+Saint-Sulpice!
+
+--Entrez, monsieur Jean, asseyez-vous. Eh bien! vous allez donc vous
+marier?
+
+--Mon Dieu, oui, monsieur, demain.
+
+--Mais il me semblait que vous tiez dj mari?
+
+--Pas prcisment. Si vous me le permettez, je vous expliquerai la
+chose. Je vous ai adress une lettre de faire-part avec l'espoir que
+vous viendrez l'glise, parce que c'est vous qui avez fait mon
+mariage; aussi est-ce surtout cause de vous que j'ai fait imprimer
+des lettres de faire-part.
+
+--Moi, j'ai fait votre mariage?
+
+--Certainement. Ah! c'est un peu long a expliquer.
+
+--Mettez-y le temps, et ne trouvez pas mauvais que je rie d'abord,
+cette ide que j'ai fait votre mariage sans savoir ni votre nom, ni
+votre profession, ni votre adresse.
+
+--Le bon Dieu sait le nom et l'adresse de tout le monde. Il a eu sa
+belle part dans l'affaire.
+
+L'honnte garon tait mu. Il n'avait pas dit: Dieu, mais le _bon
+Dieu_. Je ne sentis jamais si bien la diffrence. Dieu, ce n'est
+trs souvent que le terme plus ou moins banal des panthistes et des
+philosophes, qui en font, au plus beau, le synonyme de l'tre suprme
+des rpublicains de 93. Le _bon Dieu_, c'est le terme de prdilection
+des catholiques, qui ne craignent pas d'afficher une foi nave de
+bonne femme ou de petit enfant: ds qu'un homme, en parlant de Dieu,
+dit le _bon Dieu_, je vois le fond de son coeur et je puis lui tendre
+la main.
+
+Je tendis la main Jean. Je compris, avec une joie intime, que la
+providence de Dieu avait fait mrir le grain que j'avais sem. Me
+voil donc silencieux prs de mon cher visiteur, dont le visage
+s'panouit ds les premiers mots de l'histoire qu'il va raconter.
+
+--Monsieur, avant notre rencontre de la rue du Four et de la place
+Saint-Sulpice, j'avais des dfauts insupportables. J'ai le droit de
+les avouer, puisque je ne les ai plus. Je me grisais quelquefois, et
+je battais ma bonne femme de loin en loin. Vous m'avez enseign la
+patience; cela fut pour moi la meilleure des prparations. Ensuite,
+vous m'avez pouss dans l'glise au moment propice. Il en est survenu
+comme un miracle. Mais votre _Pater_ m'a fait passer, je vous
+l'assure, une rude journe! Pour tenir loyalement ma parole, il m'a
+fallu plus de force et de courage qu'il ne m'en faudrait dans une
+lutte contre dix hommes. Vous avez oubli, peut-tre?
+
+--Je n'ai pas oubli, et je vois que le _Pater_ a t bien dit.
+
+--Ah! Seigneur! Il faut que je l'aie dit comme on ne le dit jamais,
+car en sortant de l'glise, voyez-vous, je ne savais que devenir. Je
+me sentais moiti heureux, moiti exaspr en dedans de moi. Tout
+coup je me trouve, ma grande surprise, en face de la maison que
+j'habite. Je croyais chercher un estaminet pour m'y tourdir, et je
+revenais chez moi. Je monte, j'entre; je prends une chaise: je ne dis
+rien. Ma femme me regarde, et elle s'crie: Mon Dieu! Jean, est-ce
+que tu es malade? Le moyen, aprs cela, de croire que le _Pater_
+tait une petite chose insignifiante! Il m'avait si bien boulevers,
+que l'on me croyait malade. Je rassure ma femme; je lui dis de
+s'asseoir prs de moi, et je lui raconte ce qui venait de m'arriver.
+Vous pensez bien que je lui avais parl de vous souvent, et qu'elle
+vous connaissait on ne peut mieux sans vous avoir jamais vu. Elle
+m'coutait, sans souffler mot, en ouvrant de grands yeux. Quand j'ai
+fini, savez-vous ce que fait ma femme? Elle se prend pleurer, mais
+pleurer de tout son coeur! Et moi, Jean, un homme, je fais comme elle.
+Cela ne m'tait peut-tre pas arriv depuis vingt-cinq ans. Enfin,
+nous nous apaisons, et je me trouve soulag: petite pluie abat grand
+veut. Je voyais ma femme bien heureuse; j'tais aussi bien gai, bien
+heureux. Nous allons faire une promenade hors barrire avec les
+enfants. Vous vous souvenez que c'tait un dimanche?
+
+--Je m'en souviens.
+
+--Nous causions de vous, de votre parapluie, du trottoir, de l'glise,
+des signes de croix que j'avais faits et que pour un rien j'aurais
+recommencs toutes les dix minutes. Oui, monsieur! j'en prouvais un
+tel besoin, qu'en apercevant le calvaire de Vaugirard, le coeur m'a
+battu, et j'ai doubl le pas comme malgr moi pour saluer le calvaire
+et faire le signe de la croix.
+
+--Vous le lui deviez bien.
+
+--C'est vrai. Aussi, est-ce justement ce que j'ai dit ma femme. Nous
+tions, vers cette poque, la fin de mai, car il me semble tantt
+que cela date d'hier, tantt que cela date de dix ans. Le soir, au
+retour de la promenade, une glise se rencontre devant nous. On disait
+la prire du mois de Marie. Nous entrons, avec les petits. Et je vous
+recommence mon _Pater_, notre _Pater_. Ah! monsieur, que je l'ai bien
+dit cette fois, et que cela m'a fait de plaisir! Mes enfants, me
+voyant prier, priaient aussi d'une petite faon grave. Moi, Jean, un
+ouvrier, debout au milieu de ces enfants et de leur mre qui priaient
+dans l'glise; ...pour la premire fois de ma vie, je me suis senti
+l'importance d'un pre de famille et d'un citoyen.--Je ne vous
+fatigue pas?
+
+--Ho!...
+
+--Enfin, nous sommes rentrs chez nous et j'ai promis que je ne me
+griserais plus, et que je ne battrais plus jamais ma femme. Mais il
+y avait autre chose encore, dont ma bonne Franoise n'osait pas
+me parler; nous tions maris la ville, mais pas l'glise.
+Maintenant, mon cher monsieur, vous en savez autant que moi.
+
+J'tais ravi; j'avais les larmes aux yeux. Jean riait de plaisir,
+un peu d'orgueil, et de l'air d'un homme qui est sr de se rendre
+infiniment agrable. Il n'avait pas fini.
+
+--Vous voyez donc bien, monsieur, que c'est vous qui avez fait mon
+mariage, et que je devais vous inviter venir l'glise demain.
+
+--Ah! mon brave Jean, j'irai; j'irai avec plus de satisfaction et plus
+d'empressement dix fois, mille fois, que si vous tiez un millionnaire
+ou un prince.
+
+--J'en tais bien sr. Mais je dois vous dire encore un petit mot.
+Nous marier l'glise, c'tait la moindre chose; nous avons fait
+mieux que cela. Moi, je n'aime pas les demi-mesures. Devinez-vous,
+ah?...
+
+--Oui, ah!
+
+--Chut! Il ne faut pas toucher ces affaires-l en riant; vous le
+savez mieux que personne. Ma femme et moi, nous avons communi ce
+matin, et bien communi tous deux, je vous le certifie. Ainsi, vous
+aviez raison, monsieur; en me quittant sur la place Saint-Sulpice,
+il y a cinq semaines, vous prophtisiez. Oh! j'entends encore votre
+dernire parole: Jean, je vous prdis que vous serez un jour un
+solide et fier chrtien! Je le suis! mes enfants le seront comme leur
+pre!
+
+Nous causons encore un moment, aussi attendris l'un que l'autre, puis
+il me dit:
+
+--Eh bien, monsieur, demain donc.
+
+Le lendemain, j'assistai la messe du mariage. Il y avait peu de
+monde: une dizaine de personnes et cinq ou six enfants. Je faisais,
+avec tout le soin possible, honneur aux maris par l'aristocratie
+de ma mise. Pour la premire fois et la seule fois de ma vie, je
+regrettai de n'avoir pas un ruban rouge et une croix ma boutonnire!
+
+Aprs la messe, j'allai faire ma visite aux nouveaux poux dans la
+sacristie. On m'attendait videmment. Je fus salu comme ne le fut
+jamais un personnage d'importance: les enfants surtout me regardaient
+d'un air de vnration trs amusant.
+
+Mais voici Jean en habit noir, bien gant, bien cravat, chaussure
+parfaite, une physionomie tellement digne, que j'hsitais le
+reconnatre.
+
+Je lui serrai la main en ami, et je voulus faire un petit discours
+affectueux, un petit compliment d'homme du monde et de chrtien.
+
+Notre motion dura bien deux trois minutes, aprs quoi chacun rentra
+en possession de sa libert d'esprit. J'ai pu dire ces braves
+gens...
+
+Eh! qu'importe ce que j'ai dit et comment cela finit! Et si j'acceptai
+d'tre un convive de la noce! Et ce que Jean a fait depuis! Il est
+converti, voil tout!
+
+Jean prospre, sans hte; Jean s'attache bien moins acqurir une
+fortune qu' constituer une famille. Quand vous rencontrez sur le
+trottoir un luron de haute mine, qui vous cde la place avec une
+politesse inusite, ce doit tre lui.
+
+(_Venet_, Extraits.)
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+27.--UN FILS QUI TOMBE DANS LES BRAS DE SON PRE.
+
+Un jeune prtre attach l'Htel-Dieu de Paris est appel un soir
+prs d'un homme qui venait d'tre apport tout meurtri, tout sanglant,
+ la suite d'une rixe de cabaret. En proie une surexcitation
+extrme, le malheureux puise le peu de force qui lui reste en
+maldictions et en blasphmes. La vue du prtre ne fait qu'augmenter
+sa rage. Vainement le ministre du Dieu de paix s'efforce de ramener
+des sentiments meilleurs ce coeur ulcr; son zle demeure impuissant
+et la prudence le force mettre fin des instances videmment
+inutiles.
+
+Le prtre s'loigne donc, le coeur bris. Le lendemain matin, il
+revient tout anxieux l'hpital.
+
+--La nuit a t terrible, lui dit la bonne Soeur qui a veill au
+chevet du misrable. Il n'a eu ni un moment de repos, ni un moment de
+silence; toujours des douleurs atroces, toujours des blasphmes! Il
+n'y a pas plus d'une demi-heure qu'il est calme. Sa fureur s'est
+apaise pendant qu' la prire nous rcitions les litanies du Saint
+Nom de Jsus.
+
+--Avant ma messe, je vais le voir un instant; ma Soeur, prions pour
+lui.
+
+Puis, sur la pointe du pied, l'abb alla s'agenouiller prs du lit o
+l'tranger tait couch... Il ne s'agitait plus, et ses yeux taient
+ferms. Mon Dieu! dit tout bas le charitable prtre, prolongez ce
+calme pour que je puisse, avec votre grce, faire descendre dans cette
+me quelques penses de repentir et de confiance.
+
+Aprs avoir dit ces mots avec une grande ferveur, l'aumnier s'tait
+relev et allait se rendre la sacristie. Il avait dj fait quelques
+pas dans cette direction lorsqu'il revint tout coup vers le lit...
+Puis, ayant pris dans son brviaire une image, il l'attacha aux
+rideaux, de manire ce que le bless pt la voir lorsqu'il se
+rveillerait. Cette image reprsentait saint Stanislas Kostka en
+oraison devant une statue de la sainte Vierge.
+
+Mont a l'autel, l'aumnier avait peine se dfaire de la pense
+du malade. Dans cette multitude d'tres souffrants, combien n'y en
+avait-il pas de plus intressants que lui? Cependant c'tait celui-l
+qui le proccupait le plus; et, durant le saint sacrifice, il pria
+pour lui plus que pour les autres.
+
+La messe termine, le prtre, dans un grand recueillement, faisait son
+action de grces, quand une Soeur, celle qui il avait parl le matin
+mme en entrant dans la salle, vint lui dire d'un air radieux:
+
+--Monsieur l'abb, il vous demande...
+
+--Qui?
+
+--L'homme du numro 48... le furieux d'hier soir.
+
+--Les fureurs lui sont-elles revenues?
+
+--Oh! non; il est maintenant doux comme un agneau. Il vous demande...
+
+--Que Dieu soit bni!... htons-nous.
+
+Les voici tous les deux auprs du malade... Il ne s'agite plus, il ne
+se tord plus sur son lit... Son visage n'est plus enflamm, ses yeux
+ne lancent plus d'clairs, sa bouche ne blasphme plus. demi assis
+sur sa couche, il a les yeux fixs sur une image qu'il tient dans
+une de ses larges mains; de l'autre, il essuie la sueur froide qui
+ruisselle sur son visage... Sa proccupation est telle qu'il n'entend
+ni ne voit le prtre et la Soeur arrivs prs de lui... Enfin
+l'inconnu, levant les yeux, eut comme un sourire de reconnaissance
+sur ses lvres, qui, la veille, ne profraient que maldictions et
+blasphmes; et, d'une voix presque douce, il demanda:
+
+--Qui a attach cette image au rideau de mon lit?
+
+--C'est moi, rpondit l'abb.
+
+--Est-ce que vous me connaissez?
+
+--Aucunement.
+
+--Pourquoi donc avez-vous mis prs de moi l'image de saint Stanislas?
+
+--Parce que j'ai grande confiance en lui.
+
+--Ah!... vous n'avez pas eu d'autres raisons?... C'est que moi,
+ajouta-t-il en passant sa main sur son front, c'est que moi aussi...
+j'ai aim ce nom... je l'aime encore...
+
+ ces mots, l'inconnu porta l'image ses lvres: des pleurs
+jaillirent de ses yeux, sa bouche s'entr'ouvrit. Mon Dieu!
+profra-t-il, mon Dieu!...
+
+Et ses convulsions de la nuit le reprirent. Moins violentes que celles
+de la veille, elles ne durrent pas longtemps. Lorsqu'il fut redevenu
+plus calme, il se mit parler, mais comme lui-mme; quoique ses
+yeux fussent grands ouverts, il avait l'air de ne voir personne.
+C'est trange, disait-il, ce nom que je ne prononce plus... je le
+trouve ici, sur cette image... et attach mon lit... Quand ce prtre
+a donn la communion... j'ai pu le regarder... j'ai fix mes yeux sur
+les siens...; ils ressemblent ceux que j'ai tant fait pleurer!...
+Hier, j'ai blasphm contre lui... Lui et sa robe noire me faisaient
+horreur!... Un tel changement s'est opr en moi pendant sa messe,
+que, si je le revoyais prsent, je le bnirais.
+
+--Me voici! me voici! s'crie l'abb, me voici prs de vous... Je ne
+sais pas qui vous tes, mais jamais, pour aucun malade apport ici, je
+n'ai ressenti au coeur autant de charit... Je donnerais ma vie pour
+sauver votre me.
+
+--Oh! mon me!... Si vous saviez combien je l'ai souille, vous ne
+penseriez pas me sauver...
+
+--Arrtez! au nom du Sauveur Jsus, ne dsesprez pas de la
+misricorde divine.
+
+Parlant ainsi, le jeune prtre tait tomb genoux prs du lit,
+tenant les mains de l'tranger dans les siennes et les arrosant de ses
+pleurs.
+
+Aprs quelques instants, l'inconnu, qui ne retirait pas ses mains de
+celles de l'aumnier et qui laissait couler d'abondantes larmes, dit
+d'une voix plus calme:
+
+--Voil plus de vingt-trois ans... Nantes... que j'ai abandonn, que
+j'ai condamn aux privations, au chagrin, la misre peut-tre, ma
+femme et mon fils...
+
+--Quoi! s'cria le prtre en se relevant et en se penchant sur
+l'inconnu, vous avez une femme, un fils!... vous avez habit Nantes...
+Ah! encore un mot, un seul mot, je vous en conjure; votre nom?
+
+L'inconnu se nomme. Impossible de douter plus longtemps. L'abb
+Stanislas n'est plus debout, il est dans les bras, sur le sein de
+son pre!... Les battements de leurs coeurs, leurs larmes de joie se
+confondent.
+
+Mais, il n'y avait pas de temps perdre. L'abb parle d'un confesseur
+au pcheur repentant. C'est vous que je choisis, rpond celui-ci; je
+veux vous dclarer tous mes crimes et vous dire combien mon odieuse
+conduite envers votre pieuse mre m'a rendu malheureux!
+
+Lorsque le pardon appel par son enfant descendit sur le coupable,
+quelle ne fut pas la joie, l'indicible bonheur et du pre et du fils!
+Le repentant pardonn respirait l'aise, le poids de ses pchs ne
+l'oppressait plus; et le prtre qui avait enlev ce poids rptait
+avec transport: Celui que je vois maintenant sur le chemin du ciel,
+c'est mon pre! Oh! Seigneur, soyez, soyez jamais bni!
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+28.--LE ROSIER DU MOIS DE MARIE.
+
+Papa, disait une enfant de six ans un ancien militaire qui, nouveau
+Cincinnatus, occupait ses loisirs cultiver ses jardins et ses
+champs, donnez-moi ces jolies roses qui sentent si bon, et dont la
+blancheur gale celle des lis.--Pour les effeuiller, sans doute?
+rpondit le pre l'enfant.--Non, non, rpliqua celle-ci: elles sont
+trop belles pour cela.--Mais qu'en feras-tu?--C'est mon secret.--Ton
+secret! Le mot est risible... Et si je te donnais l'arbuste entier, me
+dvoilerais-tu cet important mystre?--Cher Papa, donnez toujours; je
+vous dirai plus tard qui je destine ces fleurs.-- la tombe de ta
+pauvre mre, sans doute?--C'est bien pour ma mre... mais... pour ma
+Mre du ciel. En prononant ces derniers mots, la voix de l'enfant
+avait un accent si pntrant et si doux, que le pre, sans en avoir
+compris le sens, en fut nanmoins profondment mu. Il s'avana donc
+vers le rosier, le dtacha habilement de la terre, et le remit entre
+les mains de sa petite fille, qui s'loigna aussitt, emportant avec
+elle son cher trsor.
+
+Quand la bonne petite rentra au logis, il tait dj tard. Son pre
+l'embrassa plus tendrement encore que de coutume et se retira dans
+sa chambre pour prendre un repos bien ncessaire aprs une journe
+employe de rudes labeurs. Mais, hlas! le sommeil ne vint point
+fermer ses paupires: une agitation fbrile, inaccoutume, s'tait
+empare de son esprit: les souvenirs d'un pass grossi d'orages
+revenaient sa mmoire et lui causaient un indicible effroi. Lui, le
+brave guerrier, le soldat intrpide, que le bruit du canon et de
+la mitraille n'avait jamais fait plir, prouvait un saisissement
+inexprimable.
+
+Pour calmer ces cruelles angoisses, vrai cauchemar de l'me caus par
+le remords, il se mit balbutier quelques-unes de ces prires qu'aux
+jours de son enfance il avait bien des fois redites sur les genoux
+maternels; et les mots bnis qui, depuis tant d'annes peut-tre,
+jamais n'avaient effleur les lvres du vieux militaire, vinrent s'y
+placer en ordre les uns aprs les autres, et former ce tout sublime
+connu sous le titre d'Oraison dominicale ou prire du Seigneur ...
+
+La prire! ce cri du coeur, cet lan de l'me vers Celui qui l'a
+cre, qui l'aime, qui _veut_ et qui _peut_ seul lui donner le
+bonheur, est un de ces remdes efficaces et doux, dont l'effet ne
+tarde pas se faire sentir. Notre homme en fit la consolante preuve.
+Un rayon d'esprance vint tout coup dissiper les tnbres dont,
+un instant auparavant, son entendement tait envelopp: Si je suis
+pcheur, se disait-il, si, pendant de longues annes j'ai vcu en
+vritable _paen_, en ennemi de Dieu, tout n'est pas perdu pour moi.
+N'ai-je pas un petit ange a placer entre moi et la justice du
+Seigneur prte me frapper?
+
+En pensant son enfant, l'ancien soldat s'endormit, et un songe
+ravissant acheva de le calmer. Il se crut transport dans un de ces
+temples majestueux levs par le gnie de la foi au Dieu trois fois
+saint. Au bas du choeur, l'entre de la nef principale, tait un
+autel tincelant de mille feux et surmont d'une gracieuse statue de
+la Vierge Marie. Une foule de fidles montaient et descendaient les
+marches de l'autel, dposant aux pieds de l'image vnre des fleurs
+et des couronnes. Une dlicieuse harmonie ajoutait au charme de cette
+pieuse vision. Mais bientt la foule s'coula; les chants cessrent;
+les lumires s'teignirent; la lampe du sanctuaire seule projetait
+ses vacillantes clarts sur le candide visage d'une petite fille qui
+s'avanait furtivement vers l'autel, et y dposait un rosier charg de
+blanches fleurs.
+
+Ici le vieillard s'veilla: le secret de sa chre enfant venait de lui
+tre rvl; et quand, le matin, elle accourut joyeuse vers lui pour
+l'embrasser: Moi aussi, lui dit-il en la prenant sur ses genoux, j'ai
+un secret. L'enfant sourit: Vous me le confierez, Papa? dit-elle
+son tour.--Non, ma petite, _tu le verras_.
+
+Le dernier jour du mois de mai 186..., un militaire ayant sur sa
+poitrine le signe des braves, s'approchait de la Table sainte. Une
+jeune enfant le suivait du regard et semblait envier son bonheur.
+
+Quelques instants aprs, le prtre qui venait de clbrer les saints
+mystres, s'approcha de nouveau de l'autel, et dtacha d'un rosier,
+plac aux pieds de la sainte Vierge, une branche encore toute
+fleurie. Il la prsenta ensuite au vieux guerrier, qui la baisa
+respectueusement.
+
+Depuis cette poque, elle figure comme un trophe au dessus des armes
+appendues aux murs de sa demeure, et, chaque fois que les regards du
+vieillard se portent sur ce rameau dessch, il murmure une prire
+Marie, l'aimable et tendre refuge des pauvres pcheurs.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+29.--LA STATUETTE DE SAINT ANTOINE.
+
+lev par une pieuse mre, D***, officier aussi loyal que brave,
+avait eu la foi, mais la vie des camps et des casernes avait effac
+l'empreinte primitive de la religion et il en tait arriv cette
+indiffrence froide et triste qui est une forme honnte de l'impit.
+Son pouse, reste matresse pour elle-mme et pour sa fille de toutes
+les pratiques de la dvotion, n'en pleurait pas moins l'garement de
+celui qu'elle aimait assez sur la terre, pour ne pas vouloir en tre
+spare au ciel. Depuis longtemps dj, ses prires montaient toujours
+vers le Ciel et imploraient l'appui de la Reine des vierges. Rien ne
+venait la consoler. Un jour mme, une nouvelle peine vint s'ajouter
+aux autres: son mari lui avait appris qu'il tait franc-maon! Ce
+n'tait plus seulement l'indiffrence, c'tait l'impit relle et
+notoire, l'impit publique et affiche...; et, en pensant cela,
+Mme D*** serrait sa fille sur son coeur comme pour la prserver d'un
+malheur, ou peut-tre pour avoir recours l'innocence de l'enfant,
+contre le pril que courait l'me du pre.
+
+Tout--coup, ses yeux se portrent sur une statuette de saint Antoine
+de Padoue qui ornait sa chambre, et une ide subite s'empara de son
+me attriste... Mon enfant, dit-elle sa fille, mon enfant, il faut
+que tu pries beaucoup saint Antoine pour obtenir de lui que ton pre
+retrouve ce qu'il a perdu!
+
+--Qu'a-t-il donc perdu, ma mre?
+
+--Tu le sauras plus tard, mais prie et... n'en dis rien ton pre.
+
+Le regard naf de la jeune fille se leva vers la statuette, et ses
+lvres s'ouvrirent pour laisser chapper ces paroles: Grand Saint,
+faites retrouver mon pre ce qu'il a perdu.
+
+En-ce moment la porte s'ouvrait, et M. D*** venait avertir sa femme
+qu'il allait sortir.
+
+Il avait tout entendu et se demandait tout en marchant ce que cela
+pouvait bien tre. Qu'ai-je donc perdu, se disait-il? C'est sans
+doute ma femme qui aura gar quelque chose...; mais quelle ide
+d'aller redemander cela cette statue! Aprs tout, peu importe! Elle
+est si bonne pouse et si bonne mre!... C'est gal, il faut que je
+lui dise de ne pas s'inquiter, car enfin si j'avais perdu une chose
+srieuse, je le saurais bien.
+
+Comme on tait aux premiers jours de juin, M. D*** jugea que la soire
+assez belle lui promettait plus de jouissance la campagne qu'entre
+les quatre murs de la loge. Une ide! se dit-il en se frappant le
+front, je vais chercher ma femme et ma fille et nous irons faire un
+tour la campagne...; mais qu'ai-je donc perdu?...
+
+Mme D*** eut un sourire de bonheur et jeta un regard qui disait merci
+ saint Antoine, quand son mari vint lui dire son ide! mais elle
+resta muette et se sentit rougir lorsqu'il ajouta: Dis donc,
+est-ce que j'ai perdu quelque chose?--Pourquoi me demandes-tu cela?
+rpondit-elle.--C'est que j'ai entendu la petite.
+
+La conversation en resta l, mais l'embarras de Mme D*** n'avait pas
+chapp son mari, et souvent encore il se demandait: Qu'ai-je donc
+perdu?
+
+Le 12 juin au soir, Mme D*** se trouvait encore dans sa chambre avec
+sa fille, et l'enfant redisait avec ferveur sa nave prire: Grand
+Saint, faites retrouver mon pre ce qu'il a perdu!
+
+Mais enfin, dis-moi donc ce que j'ai perdu, s'cria M. D*** en
+entrant violemment dans la chambre... Depuis huit jours, je me le
+demande... Depuis huit jours, cette pense m'obsde... Tu fais
+toujours prier ta fille pour cela, mais tu ferais bien mieux de me le
+dire, car je saurais si cela vaut la peine de fatiguer cette enfant!
+
+Mme D*** se leva, en regardant son mari avec calme: Mon ami, lui
+dit-elle, serais-tu content de me quitter pour toujours?
+
+--Ah! pour cela non! et si c'est pour cela que tu pries et que tu vas
+ l'glise, tu peux t'abstenir!
+
+--Cependant, mon cher ami, si tu ne retrouves pas ce que tu as perdu,
+il faudra nous quitter un jour..., et pour toujours!
+
+--Mais qu'est-ce donc?... Dis, je t'en conjure..., qu'ai-je donc
+perdu?
+
+--La foi... la foi de ta mre!... et je ne veux pas te quitter, moi...
+Oh! je ne le veux pas... il faut que tu la retrouves!
+
+Et la pauvre femme pleurait, pendant que, sans ajouter un seul mot, M.
+D*** sortait.
+
+La foi, disait-il, la foi de ma mre... de ma femme et de ma fille!.
+Et pendant toute la nuit, Mme D*** qui priait, l'entendait marcher,
+s'agiter et rpter souvent: La foi... la foi de ma mre!
+
+Le lendemain matin, M. D*** entre sans rien dire, dans la chambre de
+sa femme; puis, comme veill par une ide subite: Est-ce que vous
+avez une fte aujourd'hui?
+
+--Oui, mon ami, la fte de saint Antoine de Padoue.
+
+--Ah! le petit Saint de la chemine! ... Eh bien! merci, saint
+Antoine!
+
+Et comme Mme D*** le regardait anxieuse... Oui, oui, ma femme,
+s'cria-t-il en ouvrant les bras, oui, c'est fait, j'ai retrouv ce
+que j'avais perdu;--mais nous devons un beau cierge ton petit Saint,
+allons le lui porter!
+
+Et quelques minutes plus tard, le frre Portier du couvent des
+Franciscains appelait un Pre pour confesser M. D*** qui avait
+retrouv la foi. (_R. P. Apollinaire_.)
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+30.--LE CHEMIN DU COEUR.
+
+Un honorable ecclsiastique de Paris venait d'tre appel pour
+confesser une vieille femme mourante dans une de ces maisons qui
+servent de refuge aux chiffonniers; il entendit des cris plaintifs
+partir d'une chambre voisine et comme le bruit d'un corps qui tombe.
+Il s'y prcipite et voit une femme tendue sur le carreau, qu'un homme
+rouait de coups. Ah! malheureux! s'crie involontairement l'abb.
+L'homme se retourne, et, apercevant le prtre, il lui dit: Que
+viens-tu chercher ici, calotin? Tu vas passer par la fentre. Et, le
+saisissant par le collet et la ceinture, il le soulve de terre et se
+rapproche de la fentre.
+
+C'tait au troisime tage. L'abb avait conserv sa prsence
+d'esprit. Rapide comme l'clair, un souvenir se prsente lui, et
+sans paratre mu, il lui dit: Moi qui venais vous chercher pour
+porter secours une pauvre voisine qui se meurt! L'homme s'tait
+arrt; il tait temps: la fentre ouverte n'tait plus qu' un pas.
+Il repose l'abb par terre en lui disant: Qu'est-ce que c'est?--Une
+pauvre femme qui se meurt sur un vritable fumier, et je venais
+pour que vous m'aidiez un peu la secourir.--Voyons. Et l'abb le
+conduisit dans la pice contigu et lui montra une vieille femme
+tendue sur un misrable grabat couvert d'une paille infecte, dans
+le paroxysme d'une fivre brlante, peine recouverte de quelques
+misrables haillons. Ah! pauvre femme! dit le chiffonnier dont la
+colre tait tout fait tombe cet aspect.--Je vais vous prier, lui
+dit l'abb en lui tendant une pice de 40 sous, de me procurer deux
+ou trois bottes de paille frache pour qu'elle soit un peu moins
+mal.--Tout de suite. Et, prenant la pice, il s'lance, descendant
+quatre quatre les marches de l'escalier vermoulu.
+
+ peine tait-il parti que toutes les portes du corridor s'ouvrirent,
+et tous les habitants, les femmes surtout, y compris celle qui venait
+d'tre battue, se prcipitent en disant: Sauvez-vous, monsieur
+l'abb, sauvez-vous vite pendant qu'il est loin. Il est aussi fort
+qu'il est violent, et s'il vous retrouve ici, il pourrait bien vous
+faire un mauvais parti.--Non, non, rpondit l'abb en souriant, je
+resterai. Je l'ai entrepris. Il vaut beaucoup mieux que vous ne
+croyez, et il faudra bien que j'en vienne bout. On l'entendit
+remonter. Chacun tait rentr chez soi, fermant soigneusement sa
+porte.
+
+Il arrivait en effet, charg de trois bottes de paille qu'il jeta
+terre la porte de la malade. Il en dlie une, tend la paille par
+terre, et enlevant la pauvre infirme aussi dlicatement qu'aurait pu
+le faire une soeur de charit, il la pose dessus avec prcaution.
+Ouvrant la fentre, il jette dans la rue, sans trop de souci des
+ordonnances de police, le fumier infect qui couvrait le grabat, et le
+remplace par la paille frache des deux autres bottes; il la recouvre
+de ce qu'il trouve de mieux dans tous ces haillons, et replace sur son
+lit avec le mme soin la vieille femme, qui le remercie par signes et
+surtout par l'air de satisfaction et de bien-tre avec lequel elle
+s'arrangeait sur sa couchette.
+
+L'abb l'avait regard avec bonheur, et ds que tout fut fini, lui
+prenant la main, il lui dit: Tenez, je gage que vous tes plus
+content de vous que si je vous avais laiss battre votre femme tout
+ votre aise.--Ah! dame! je ne dis pas; et, regardant la vieille
+voisine, il ajouta: Pauvre femme, je ne savais pas qu'elle ft si
+mal.--Vous tes un brave homme, j'ai vu comme vous vous y preniez bien
+pour elle, et avec quel soin.--Oh! c'est qu'elle est si faible!--Je
+reviendrai la voir dans quelques jours, et j'aurai bien du plaisir
+ vous voir.--Ah! monsieur l'abb, dit-il en rougissant un peu; et
+prenant la main que l'abb lui tendait de nouveau: Excusez si j'tais
+bien en colre tout l'heure.--Je n'y pense plus, et revoir.
+Cependant vous allez me faire une promesse.--Quoi donc?--Je reviendrai
+dans cinq six jours, et d'ici-l vous ne battrez pas votre
+femme.--Ah! c'est qu'il y a des moments qu'elle m'impatiente.--Eh
+bien! dans ces moments-la, vous irez voir cette pauvre voisine...
+C'est promis, revoir. Et sans attendre davantage, il secoue la main
+du chiffonnier et se hte de partir.
+
+Il revint effectivement au bout de cinq jours, et aprs sa visite
+la pauvre vieille, qui lui raconta en pleurant combien son terrible
+voisin avait t bon pour elle, il entra chez lui. En le voyant, la
+femme se prcipite vers lui en lui disant: Ah! monsieur l'abb, vous
+m'avez sauv deux _roules_. Le mari, un peu confus, ajouta: Ah!
+oui, les mains m'ont bien dmang... Mais j'ai fait comme vous m'avez
+dit, et je ne rentrais que quand la colre tait passe.--Vous le
+voyez, dit l'abb, on peut toujours en venir bout, et je suis sr
+qu'aprs ces deux fois vous avez trouv votre femme bien plus douce.
+
+La glace tait rompue, et l'abb en profita pour parler un peu charit
+et amour du prochain. Nul n'avait mieux que lui, qui prchait si bien
+d'exemple, le droit d'en parler. De l il passa un peu l'amour de
+Dieu, et quitta le couple enchant, emportant une nouvelle promesse de
+patience et celle d'une visite du mari. Sous cette grosse enveloppe
+il cachait un coeur intelligent et bon, et il ne fut pas difficile
+ l'abb de le ramener Dieu. Aprs avoir t la terreur de son
+quartier par sa force et sa violence, il en devint le modle et
+l'aptre. Plus d'une fois il amena l'abb d'anciens camarades dont
+il avait dtermin la conversion.
+
+Un matin, l'abb se trouvait d'assez bonne heure Saint-Sulpice. Il
+le vit entrer et, aprs une courte prire, s'approcher du tronc des
+pauvres, y jeter quelque chose et se retirer prcipitamment. Il le
+suivit, et l'ayant rejoint dehors, il lui demanda ce qu'il venait de
+faire. Le chiffonnier hsita rpondre, mais, certain que l'abb
+avait tout vu, il lui dit: Eh bien! c'est l'argent de mon djeuner
+que j'y ai jet. Autrefois je n'en ai que trop dpens au cabaret.
+J'ai donn des scandales, vous le savez mieux que personne. Pour les
+rparer autant que je le puis, je jene quelquefois, et comme il ne
+serait pas juste d'en tirer profit, je viens jeter ici, pour les
+pauvres, l'argent que mon djeuner m'aurait cot.
+
+(_L'abb Mullois_.)
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+31.--LE NOUVEL AUGUSTIN.
+
+Un jeune homme du nom d'Augustin, emport par ses passions ardentes,
+tait tomb dans le dsordre presque au terme de ses tudes. Ne
+connaissant plus ni frein ni rgle, il n'coutait mme pas sa mre et
+restait insensible ses larmes comme ses reproches. Par intervalles
+cependant, le remords venait troubler la conscience du jeune libertin,
+mais il tchait de s'tourdir davantage et se plongeait dans la
+dissipation. Soudain, une maladie de poitrine se dclara. Inquite de
+le voir partir pour la capitale avec une toux opinitre, sa plus jeune
+soeur, Anna, cacha, sans le lui dire, une mdaille de la sainte Vierge
+dans l'habit qu'il portait. Ce pieux stratagme fut sans effet sur
+lui. Loin de l: On s'est donn une peine inutile, crivit-il
+bientt; je prie qu'on ne recommence pas, mon tailleur a bien autre
+chose faire qu' dcoudre des mdailles.
+
+Les symptmes de la maladie ne tardrent pas devenir inquitants,
+et firent de rapides progrs; des crachements de sang menaaient
+d'touffer tout coup le malade. Ainsi la mort le pouvait frapper
+toute heure: pauvre Augustin! il n'tait pas prpar paratre devant
+Dieu, il ne songeait pas mme s'y disposer. Un jour, dans une
+entrevue qu'il eut avec sa soeur religieuse, celle-ci lui avait dit
+avec tendresse: Mon cher Augustin, songe donc mettre ta conscience
+en rgle avec Dieu; moi qui t'aime tant, je ne puis soutenir la pense
+de te savoir loin de lui. Pour toute rponse, le jeune homme avait
+serr avec motion la main de sa soeur, puis il avait cherch
+changer une conversation qui semblait le fatiguer. Un autre jour, une
+crise violente ayant fait apprhender que sa dernire heure ne ft
+arrive, sa mre avait fait prier l'aumnier, premier dpositaire des
+secrets du coeur de son fils, d'accourir en toute hte. L'aumnier
+s'tait prsent sans retard avec sa douce parole, son regard ami.
+Augustin n'avait voulu rien entendre, et le vieillard s'tait retir
+les yeux pleins de larmes amres.
+
+Mais pendant qu'Augustin repoussait le ministre de Dieu, on priait
+pour lui dans les sanctuaires consacrs Marie, si bien surnomme
+l'esprance des dsesprs: l'heure du triomphe de la grce ne devait
+pas tarder sonner.
+
+Soudain une crise affreuse se dclare, c'est le dernier avertissement
+du ciel.
+
+Surmontant alors sa douleur, la mre d'Augustin s'approche de son lit
+et lui dit avec amour: Mon fils, je t'en supplie, ne diffre pas
+davantage; si cette crise continue, es-tu sr d'en supporter l'effort,
+dans l'tat d'puisement o tu es? Courageuse mre, pour sauver
+l'me de votre enfant, vous avez su triompher des faiblesses du coeur
+maternel; mais aussi, que votre me abattue fut console quand le
+pauvre malade, levant vers vous son regard mourant, vous dit: Je le
+veux bien, faites venir M. le Cur!
+
+Celui-ci arriva promptement, fut reu bras ouverts, et commena
+avec le jeune homme un de ces mystrieux entretiens dont le ciel seul
+connat le secret et qui rhabilitent les mes devant Dieu. Quand le
+prtre sortit, le malade tait calme, une douce joie brillait sur son
+visage. Augustin, qui depuis trois mois n'avait pour sa mre qu'une
+froideur glaciale, triste fruit de son esprit aigri et chagrin,
+l'appela prs de son lit et l'embrassa avec tendresse; c'tait le
+tmoignage de la rconciliation qu'il venait de cimenter avec Dieu,
+l'expression filiale de sa conscience tranquillise.
+
+ partir de ce moment, le plus admirable contraste se fit remarquer
+dans le jeune malade; on le voyait subir d'heure en heure l'influence
+de l'action cleste.
+
+Lui adressait-on des paroles de pit? il les recevait avec
+reconnaissance. Lui faisait-on une lecture difiante? il l'coutait
+avec une douce attention. Les _Confessions_ du grand vque
+d'Hippone faisaient, entre tous les autres livres, ses plus chres
+dlices. C'est mon histoire que je lis, disait-il avec un pieux
+sentiment d'amour de Dieu. Il contemplait avec bonheur la croix de
+Jsus, cherchant participer la vertu qui s'en chappe pour le
+chrtien supportant sans se plaindre les plus cruelles douleurs. Il
+fit publiquement ses excuses tous les membres de sa famille et aux
+personnes de la maison pour les scandales qu'il avait donns, et
+particulirement au vnrable ecclsiastique dont il avait refus le
+ministre quelques mois auparavant.
+
+Sa mort fut des plus difiantes: le pcheur tait devenu un saint.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+32.--VAINCU PAR L'EXEMPLE.
+
+Un enfant pieux tait plac dans un trs mauvais atelier de tourneur;
+c'tait vritablement pour lui un enfer. Pour comble de malheur,
+le patron avait un contrat pass avec les parents et ne voulut
+pas entendre parler de rupture. Le jeune apprenti fut tent de se
+dsesprer; mais soutenu par les conseils de son confesseur, il se
+rsigna. Les attaques allaient toujours croissant. Enfin, un dimanche,
+le pauvre enfant vient se jeter dans les bras de l'aumnier, et,
+fondant en larmes, lui fait part de ses nouveaux tourments; il se
+plaint surtout d'un ouvrier qui s'acharne aprs lui plus que les
+autres et le harcelle de ses impits. Quel remde cette situation?
+Un seul, la prire! Priez pour la conversion de ce malheureux! Tout
+est possible Dieu. lui dit le confesseur. Rest seul dans un petit
+sanctuaire, l'enfant se prosterne devant une statue de la Sainte
+Vierge, pleure chaudes larmes et prie longtemps avec la plus grande
+ferveur. Le samedi suivant, l'apprenti amenait aux pieds de l'aumnier
+du Patronage le malheureux ouvrier sincrement converti, autant par
+les prires que par les bons exemples et la rsignation de l'enfant.
+Peu de temps aprs, tous les deux s'approchaient de la sainte Table,
+combls de grces et de consolations. Cet ouvrier persvra dans son
+heureux retour et prit nergiquement la dfense du pauvre apprenti. Ce
+n'est pas tout. Quelque temps aprs, le patron lui-mme vint trouver
+le directeur du Patronage, lui avouant que l'exemple des vertus
+simples et modestes de son apprenti, joint des malheurs de famille,
+avait profondment touch son coeur. Je me suis dj confess M.
+le Cur, dit-il, et j'y retourne ce soir. Demain je fais mes Pques.
+Dsormais je ne veux pas d'autres apprentis, ni d'autres ouvriers que
+ceux du Patronage. Jamais je ne travaillerai le dimanche, jamais une
+mauvaise parole ne sera prononce chez moi. Veuillez, monsieur, me
+considrer comme un des vtres, comme tout dvou la religion et
+la moralisation de la classe ouvrire.
+
+Ne faut-il pas dire aprs cela que la prire et le bon exemple peuvent
+convertir les coeurs les plus endurcis?
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+33.--LA FILLE DU FRANC-MAON.
+
+J'ai t appel, racontait en 1865 un vnrable religieux passioniste,
+pour administrer un mourant Brooklyn. C'tait un allemand, que
+j'avais eu l'occasion de rencontrer plusieurs fois. Sa fille unique,
+excellente catholique, me prvint que son pre tait franc-maon et
+qu'il fallait exiger sa rtractation.
+
+Aprs avoir entendu sa confession, je lui demandai s'il n'avait
+pas appartenu quelque socit secrte.--Oui, mon Pre, je suis
+franc-maon; mais, vous le savez, en Amrique, cela n'est pas
+mal.--C'est une erreur, lui dis-je; la franc-maonnerie est condamne
+partout o elle existe. Il vous faut donc rtracter tout ce que vous
+avez pu promettre et me dlivrer vos insignes.
+
+Le malade fit bien quelques difficults, mais il avait gard la foi,
+et il signa la rtractation que je rdigeai: puis il me fallut faire
+de nouvelles instances pour obtenir son charpe, son querre et sa
+truelle d'argent, son tablier de peau et son rituel, renferms dans
+une armoire prs de son lit. Je dus lui expliquer la ncessit de se
+dpouiller de tous ces objets s'il voulait faire preuve d'un repentir
+sincre et d'un retour efficace l'glise. Je sortais, emportant les
+dpouilles opimes, et tout heureux d'avoir arrach son me au dmon.
+
+La jeune fille m'attendait sous le vestibule: Eh bien! dit-elle, mon
+pre vous a tout remis? Tout, n'est-ce pas? Il a fait la paix avec
+Dieu?--Voyez plutt, ma fille. Et je lui montrai les objets que
+j'avais la main. Elle les prend l'un aprs l'autre, et puis, d'un
+air triste, elle dit: Non, tout n'est pas l; il n'a pas eu de peine
+ vous remettre ces insignes; il lui en a cot davantage pour ce
+livre, qui est particulier son grade. Mais il y a encore autre
+chose.--Quoi donc?--Un crit dont j'ignore le contenu; mon pre m'a
+recommand de le porter tout cachet aprs sa mort au chef de sa Loge.
+Ce doit tre quelque secret important.
+
+Je retourne prs du malade, et je lui dis: Mon pauvre ami, pourquoi
+me trompez-vous? Vous allez paratre devant le tribunal de Dieu;
+croyez-vous chapper sa justice? Vous avez encore quelque chose
+me livrer. Le malade parut constern; je remarquai la pleur de
+son visage et le trouble de ses yeux; puis il dit avec un certain
+embarras: Mais vous avez tout emport, je n'ai plus rien
+vous livrer.--Non, il y a un crit comme en font tous les
+francs-maons.--C'est une erreur, mon Pre, je n'ai plus rien. Je
+redoublai d'instances: tout tait inutile, le dmon allait triompher.
+J'employais tous les moyens que je croyais efficaces en telle
+occasion. Je n'obtins rien: le malade niait, ou ne rpondait pas.
+Alors, sa fille ouvre la porte et se jette genoux au pied du lit:
+Oh! mon pre, de grce, sauvez votre me; votre fille serait trop
+malheureuse. Vous dites que vous m'aimez, prouvez-le maintenant.
+
+Le malade ne s'attendait pas cette secousse: les embrassements et
+les larmes de sa fille l'meuvent; elle lui prodigue les caresses les
+plus vives; elle lui dit les paroles les plus tendres, lui parle du
+ciel qu'il perd, et le malade veut rpondre: Tu sais que je n'ai rien
+de cach. Sa fille, prenant un ton inspir: Ne mentez pas, mon pre;
+vous avez toujours t franc; que je ne rougisse pas de votre nom.
+Donnez au Pre le papier que vous m'avez recommand de porter au
+vnrable de la Loge.
+
+ ces paroles, le malade pousse un cri; puis, faisant un effort, il
+dit en soupirant: Non, ma fille, tu ne rougiras pas de ton pre.
+Tiens, prends cette clef mon cou, ouvre le tiroir, et donne au Pre
+le papier qu'il renferme. Puis il tombe affaiss.
+
+Sa fille, prompte comme l'clair, avait excut ses ordres et me
+remettait un pli cachet en disant: Victoire! mon pre est sauv!
+
+Cette scne m'avait profondment touch. Le courage de cette fille me
+rappelait une chrtienne des premiers sicles. Le malade vcut
+encore quelques heures, et ses dernires paroles taient un acte de
+contrition, en mme temps que de foi et d'esprance. J'ouvris, en
+prsence de sa fille, le pli cachet. C'tait un serment sign avec du
+sang. J'avais entendu parler de ce genre d'crits en usage chez les
+chefs de la franc-maonnerie; mais quand je parcourus ce papier, je
+n'en pouvais croire mes yeux. C'tait le serment d'une guerre sans
+fin, sans merci, contre l'glise, la papaut et les rois; avec les
+plus excrables maldictions s'il violait sa parole. Ce papier, je
+l'ai remis entre les mains de l'archevque, afin qu'il pt apprcier
+aussi bien que moi la malice infernale de la franc-maonnerie.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+34.--UN VOYAGE DE CENT LIEUES EN AUSTRALIE.
+
+Dans une de ses courses apostoliques au milieu des rgions peu
+frquentes de l'Australie, Mgr Polding tomba malade et fut soign
+avec un dvouement admirable par une veuve. Le vnrable prlat,
+revenu la sant, lui fit promesse qu' quelque poque de l'anne
+et en quelque lieu qu'il ft, il reviendrait, son appel, lui
+administrer les derniers sacrements. Bien des saisons se passrent, et
+une nuit d'automne arriva une lettre invitant l'archevque remplir
+la promesse faite sa bienfaitrice qui se mourait. Sans hsiter un
+seul instant, le digne prlat, en dpit de la rigueur de la saison, se
+mit immdiatement en route.
+
+Aprs avoir bien march des heures et des jours, il arriva haletant et
+harass la maison qu'il tait venu chercher de si loin; mais son
+grand tonnement, il trouva une solitude complte.
+
+Pendant que l'archevque mditait ce qu'il allait faire, son attention
+fut appele soudain par le bruit de la hache d'un bcheron. Se
+dirigeant immdiatement vers l'endroit d'o partait le bruit, il se
+trouva bientt en face d'un robuste Irlandais. Mgr Polding apprit de
+lui que la vieille dame, craignant quelque retard de sa part, s'tait
+dcide, bien que mourante, aller chercher ailleurs des secours
+spirituels; mais le bon Irlandais ne put lui indiquer la direction
+qu'elle avait prise. Le prlat comprit qu'il serait compltement
+inutile d'aller sa recherche mais une inspiration lui vint. Il
+s'assit sur un tronc d'arbre, et, s'adressant au bcheron, il lui dit:
+Eh bien, mon brave, aprs tout, je n'ai pas l'intention d'tre venu
+ici pour rien. Ainsi, mettez-vous genoux, et je vais entendre votre
+confession.
+
+L'Irlandais commena par s'excuser, allguant son manque de
+prparation, le long laps de temps coul depuis sa dernire
+confession, etc.; mais tous ces scrupules furent combattus par
+l'archevque, et le bcheron finit par s'agenouiller, repentant et
+contrit; pour recevoir l'absolution de ses fautes. L'archevque
+lui fit promettre d'aller communier le dimanche suivant, et ils se
+sparrent. Mgr Polding avait peine fait quelques pas qu'il entendit
+un profond gmissement. Il revint en toute hte et trouva son pnitent
+mort, cras par la chute d'un arbre.
+
+Combien n'est donc pas admirable la misricorde de Dieu, qui appelle
+ainsi un vque des centaines de lieues de sa rsidence, par des
+chemins pleins de dangers et par le temps le plus rigoureux, pour
+ouvrir les portes du ciel l'me d'un pauvre homme sur le point de
+comparatre son tribunal?
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+35.--RIEN N'EST IMPOSSIBLE A DIEU.
+
+Dans une antique cit des bords du Rhin, la femme d'un cordonnier,
+qui vivait dans une extrme misre, se rendit chez l'vque, pour
+lui demander secours et protection. Le prlat tait connu comme le
+consolateur de toute espce de souffrances: les vieillards, les
+veuves, les orphelins, les infirmes, les aveugles, tous ceux qui
+souffraient physiquement ou moralement, approchaient de lui, malgr sa
+haute dignit, avec confiance et abandon. Quand l'vque eut entendu
+les plaintes de la pauvre femme, il lui dit amicalement, mais
+cependant sur le ton du reproche:
+
+Je ne suis pas assez riche, bonne femme, pour vous donner l'aumne
+deux fois par semaine.
+
+La pauvre femme rpondit sans oser lever les yeux:
+
+Que Votre Grandeur daigne m'excuser; mais mon mari est depuis
+longtemps alit et tourment de si grandes douleurs!...
+
+--S'il en est ainsi, s'cria l'vque, je ne saurais vous refuser,
+car, pour des cas semblables, j'ai toujours une somme en rserve.
+Je veux voir aussi votre mari et lui apporter quelques consolations
+spirituelles.
+
+ ces mots, la pauvre femme se montra inquite et embarrasse:
+
+Que Votre Grandeur ne se drange pas... Mon mari a de singulires
+ides.
+
+--Malgr cela je raliserai mon projet, interrompit srieusement
+l'vque qui se figura que cette maladie attribue au mari tait un
+prtexte pour obtenir un secours plus abondant.
+
+--Il faut donc que je vous avoue franchement, dit la pauvre femme tout
+en larmes, que mon mari est si profondment irrligieux qu'il ne veut
+entendre parler d'aucun prtre.
+
+--Cela ne m'empchera pas de l'aller visiter, d'autant qu'il est, je
+le vois, doublement malade. Peut-tre, humble instrument de Dieu,
+pourrai-je le ramener dans la bonne voie.
+
+La pauvre femme courut avec le coeur inquiet prs de son mari; il
+souffrait beaucoup, elle n'osa lui annoncer la visite qu'il allait
+recevoir.
+
+Bientt aprs, la porte de la chambre s'ouvrit doucement, et l'vque
+entra.
+
+Il s'approcha avec bont du lit de douleur et s'informa avec
+bienveillance des souffrances du malade; il s'effora de rchauffer le
+coeur du pcheur au foyer toujours brlant de l'amour divin et de le
+prparer au voyage de l'ternit.
+
+Mais le malade qui, la premire vue de l'vque, tait devenu rouge
+de colre, se montra tellement insensible ce langage si doux et si
+loquent, que le bon pasteur se retira le coeur profondment afflig.
+
+Il avait dj franchi le seuil de la chambre, lorsqu'il se retourna
+une dernire fois. Son doux regard rencontra celui de la femme
+attriste, et il lui dit voix basse:
+
+Ne dsesprez pas, _vous savez qu' Dieu rien n'est impossible_; ne
+doutons pas de la conversion de votre mari. Si un heureux moment
+venait o il dsirt ma prsence, ne tardez pas m'appeler, serait-ce
+mme au milieu de la nuit. Votre mari est plus mal que vous ne pensez,
+et chaque minute est prcieuse pour le salut de son me.
+
+La nuit suivante, onze heures, la pauvre femme arrivait toute
+haletante au palais de l'vque. Elle tira vivement, et coups
+redoubls, le cordon de la sonnette, jusqu' ce qu'enfin elle entendit
+le bruit des clefs et qu'elle aperut le domestique, qui lui demanda
+avec impatience ce qu'elle pouvait vouloir une heure semblable.
+
+Mon mari mourant demande Monseigneur. Il rclame la grce qu'il
+daigne venir au plus tt.
+
+--Y pensez-vous? rpondit le domestique; comment pourrais-je troubler
+le sommeil de mon matre, dont la vie est si remplie et les fatigues
+si grandes? Votre mari, je pense, peut bien attendre demain matin;
+je ferai votre commission ds le rveil de Monseigneur.
+
+--Ce sera trop tard, soupira la pauvre femme. Pour l'amour de Jsus,
+ayez piti de mon pauvre mari et annoncez-moi de suite. Sa Grandeur
+m'a dit elle-mme de venir la chercher toute heure, mme au milieu
+de la nuit.
+
+--S'il en est ainsi, rpondit avec empressement le vieux et fidle
+serviteur, je vais communiquer votre demande au chapelain de Sa
+Grandeur.
+
+Et il courut chez le chapelain, qui lui ordonna de rveiller
+immdiatement son matre; mais l'vque n'tait pas dans sa chambre
+a coucher. Le domestique, qui avait vieilli son service, l'alla
+chercher la chapelle, o il savait qu'il passait en prires une
+partie des nuits. Il le trouva, en effet, plong dans de pieuses
+mditations devant l'image de Jsus crucifi.
+
+Ds que le bon voque connut l'appel du malade, il s'cria avec une
+sainte joie:
+
+Combien je vous remercie, mon Dieu, d'avoir exauc ma prire!
+
+Et immdiatement il se mit en route, traversa pas presss les rues
+troites et sombres, monta rapidement l'escalier et vint s'asseoir au
+chevet du mourant, qui le reut avec des larmes brlantes de repentir,
+et avec une profonde motion lui parla ainsi:
+
+La nuit tait venue, et j'avais dj pass plusieurs heures sans
+sommeil sur mon lit de douleur, lorsque tout coup mon coeur a
+prouv une inquitude que je n'avais ressentie de ma vie. J'avais
+compris quel affreux danger planait sur mon me; j'ai reconnu mes
+graves offenses envers Dieu, et, en voyant combien il a toujours t
+misricordieux pour moi, j'ai t pouvant du sort qui m'attendait
+si je paraissais en cet tat devant le souverain Juge qui voit et qui
+sait tout. J'ai song alors ma mre, qui en mourant m'a recommand
+ la protection de la bienheureuse Vierge Marie. Je me suis adress
+cette Mre cleste, implorant sa protection auprs de son cher Fils,
+et bientt j'ai senti la consolation entrer dans mon coeur. Ma femme
+m'a rappel aussitt votre promesse de m'assister dans ce danger de
+mon me et dans le pril de la mort...
+
+Le malade ne put continuer; il retomba puis sur son lit, en proie
+un profond vanouissement. Ds qu'il eut repris l'usage de ses sens,
+il dposa dans le coeur de l'voque une humble confession gnrale,
+et attendit avec impatience ce moment heureux dont il avait t si
+longtemps priv, o lui fut prsent le Pain cleste qui remplit
+son me d'une paix inexprimable. Il murmura d'une voix dj presque
+teinte:
+
+ Dieu! qui as fait pour moi de si grandes choses, sois aussi
+misricordieux pour ma pauvre me que tu le fus sur la croix pour le
+bon larron repentant.
+
+Le lendemain, sa lutte avec la mort et la douleur avait cess: il
+tait pass une vie meilleure. Le jour de la conversion de cet homme
+dut tre le plus beau jour de la vie d'un voque; car il ne saurait
+y avoir ici-bas de plus grande joie que la pense d'avoir ramen un
+pcheur Dieu.
+
+Et ainsi, en cette circonstance dcisive pour le bonheur ternel d'une
+me, ce bonheur fut double; c'est l le propre de toutes les oeuvres
+de misricorde: elles sont la joie de ceux qui les accomplissent et de
+ceux qui en sont l'objet.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+36.--L'AMOUR MATERNEL.
+
+Dans une des principales villes du midi de la France, un vnrable
+ecclsiastique, vicaire de paroisse, fut soudainement appel vers le
+milieu de la nuit, prs d'une malade qui, lui dit-on, se mourait,
+prive tout la fois des ressources matrielles capables d'adoucir
+les souffrances de son corps, et des sentiments religieux propres
+soutenir l'nergie de son me, profondment aigrie par la misre. Le
+digne prtre ne se fit point attendre. Sautant hors de sa couche et
+s'habillant la hte, il est bientt dans la rue, se dirigeant
+avec son guide vers la demeure de la pauvre mourante, travers des
+tourbillons de neige dont une bise glaciale fouettait son visage. Il
+arrive, gravit six tages et pntre au fond du plus mchant rduit
+que l'on puisse voir. L, sur un grabat ftide, une malheureuse femme
+se dbattait avec angoisse, voulant et ne voulant pas mourir; car
+ses cts dormait, ensevelie sous d'informes haillons, une petite
+fille qui la rattachait encore la vie quand le malheur la pressait
+au contraire de quitter un monde devenu inhabitable pour elle.
+
+Un tel spectacle mut l'envoy de Dieu jusqu'aux larmes, et le frisson
+d'une piti sincre parcourut tous ses membres. Que faire devant une
+pareille infortune? Comment ramener la paix et la joie dans une me
+ainsi torture, toujours en prsence d'une misre de plus en plus
+poignante, de plus en plus irrmdiable? Tout autre qu'un prtre
+assurment et recul devant une mission si difficile. L'abb ne se
+dcouragea point; il prit conseil de sa foi, il prit conseil de son
+coeur, et le plus doux triomphe couronna bientt ses intelligents
+efforts. Aux premiers mots sortis de sa bouche, la malade avait
+brusquement dtourn la tte, ses exhortations toujours plus tendres
+et plus pressantes, elle opposait une indiffrence profonde, un de
+ces sourires amers qui dconcertent les plus robustes esprances et
+attestent une incrdulit systmatique ou une ignorance absolue des
+vrits chrtiennes. Il fallait donc tenter un dernier assaut dcisif;
+c'est alors qu'une inspiration soudaine vint illuminer l'esprit du
+bon pasteur la recherche de sa brebis gare. Elle rsiste mes
+paroles, se dit-il en lui-mme, elle ne rsistera pas sans doute aux
+saintes obligations de la maternit; l'amour maternel mne Dieu, qui
+aime si tendrement sa Mre. Et, saisissant l'enfant endormi dans
+un coin de la mansarde, il le prsenta la mourante en lui disant:
+Sauvez votre me, vous sauverez celle de votre fille; si vous devez
+la laisser orpheline ici-bas, au moins gagnez le ciel pour la protger
+et lui garder une place parmi les anges. la vue de cette innocente
+et douce crature qui lui tendait ses petits bras et sollicitait ses
+caresses, la pauvre femme jeta un cri perant, serra convulsivement
+son enfant sur sa poitrine haletante, et, au bout de quelques
+instants, ses yeux desschs s'emplirent de larmes; bienheureuses
+larmes qui emportrent avec elles toutes les barrires que l'esprit de
+rvolte avait places entre son coeur et celui du souverain Juge, dont
+la main ne nous frappe ici-bas que pour nous gurir. L'attendrissement
+qui ouvrait son me aux plus nobles sollicitudes d'une mre, l'ouvrit
+en mme temps tous les sentiments chrtiens qui donnent la
+rsignation dans les souffrances et le courage dans l'adversit. Mon
+Dieu, s'cria-t-elle pleinement soumise et console, mon Dieu, que
+votre volont s'accomplisse! Je vous fais volontiers le sacrifice
+de ma vie; que tous les maux que j'ai soufferts soient autant
+d'infortunes pargnes l'enfant qui doit me survivre. Et vous,
+monsieur l'abb, ajouta-t-elle, daignez, je vous en conjure, prendre
+soin de l'orpheline; je vous la confie: si vous acceptez ce dpt, je
+mourrai contente et rassure. L'abb promit tout, et la malade se
+confessa avec de grands sentiments de contrition. L'amour maternel
+l'avait ramene l'amour de Dieu.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+37.--UN PCHEUR MORIBOND ASSIST PAR UN PRTRE MOURANT.
+
+Il y a une dizaine d'annes, l'glise de Saint-Paul-Saint-Louis, de
+Paris, avait parmi ses desservants un prtre qui se faisait remarquer
+par sa haute taille et son visage grave et basan.
+
+ ses allures un peu militaires on devinait sans peine que ce prtre
+avait d porter l'pe, et l'on coutait sans surprise l'histoire de
+ce brave officier de cavalerie, qui vaillamment s'tait battu sous le
+commandement de don Carlos, l'avait suivi, et enfin tait entr dans
+le sacerdoce.
+
+Ce prtre tait l'abb Capella.
+
+Aprs tre rest quelques annes Saint-Paul-Saint-Louis o il
+s'tait particulirement attir l'estime de tous, M. Capella fut
+appel une petite cure des environs de Paris.
+
+L, il fut vnr par ses bons et simples paroissiens, presque tous
+jardiniers; son caractre aimable et sa franchise militaire avaient
+vaincu tous les prjugs, toutes les antipathies mmes; le bien que
+fit l son court passage, est incalculable.
+
+C'tait la veille de sa mort; les derniers sacrements venaient de lui
+tre administrs, et il se recueillait dans son action de grces,
+offrant au Seigneur ses dernires souffrances et son agonie qui allait
+commencer. ce moment une personne entra inopinment et s'approchant
+de lui:
+
+--Monsieur le Cur, lui dit-elle, un tel, que vous connaissez bien,
+est trs malade; il va mourir; nous sommes bien en peine, car il ne
+veut recevoir aucun prtre. Ainsi, quand M. le cur est venu, il lui a
+tourn le dos et ne veut pas l'entendre.
+
+--Quel malheur! un si brave homme, fit M. Capella avec chagrin. Ah! si
+moi-mme je n'eusse pas t mourant, peut-tre ne m'aurait-il pas si
+mal reu!
+
+--Ah! vous, Monsieur le Cur, il vous aime et vous vnre trop pour
+cela! Mais hlas!... Et elle se retira sans achever.
+
+Une pense sublime vint au saint prtre; se soulevant sur sa couche
+et joignant les mains: Mon Dieu, donnez-moi un peu de force!
+s'cria-t-il. Faisant alors un effort suprme, il endossa une dernire
+fois ses vtements ecclsiastiques, puis il dit, d'un ton rsolu, aux
+amis qui l'entouraient:
+
+--Soulevez-moi et portez-moi chez le malade.
+
+Frapps de stupeur, pas un ne bougea. Ils coutaient cette voix
+expirante qui avait retrouv le ton du commandement pour faire une
+chose impossible, et ils crurent le cur dans le dernier dlire.
+Prenez-moi, rpta-t-il avec une suprme autorit. Une exclamation
+assourdie sortit de toutes les bouches.
+
+Mais le mourant, dont l'heure de vie s'tait rfugie dans son
+inbranlable volont, prsenta ses bras tremblants, ses jambes inertes
+dj; on lui obit donc et soutenant avec prcaution ce corps qui
+voulait reprendre la vie pour aller sauver une me, on le dposa sur
+une litire.
+
+Ah! mon Dieu! il va mourir en route! s'cria l'un des porteurs avec
+dsespoir.
+
+Lui, sans s'inquiter de ce qui se passait ou se disait autour de sa
+couche, absorb dans son hroque ide fixe, donnait des ordres pour
+qu'on lui apportt ce qui tait ncessaire l'administration
+des sacrements. Quand tout fut prt: En route, et htons-nous,
+commanda-t-il.
+
+On se mit en marche vers la maison du malade. Le prtre ne faisait
+entendre ni un cri, ni une plainte, ni mme un soupir dans ce chemin
+douloureux dont tout choc tait une angoisse, mais il priait avec
+ferveur.
+
+Le voil prs du lit de cet autre mourant. Mon ami, lui dit-il d'une
+voix entrecoupe, nous allons tous les deux paratre devant le bon
+Dieu. Voulez-vous que nous fassions le voyage ensemble?... Moi, je
+viens vous aider... et vous apporter les secours de cette dernire
+heure...
+
+Un intraduisible cri chappa au malade, et sans pouvoir articuler un
+mot, il saisit la main de son pasteur et la porta ses lvres avec un
+mouvement d'adoration.
+
+Mon ami, continua celui-ci, le temps est court...; confiez-vous
+moi; vous ne me refuserez pas de vous confesser, n'est-ce pas?
+
+Le malade, subjugu par cet hrosme de la foi, fondit en larmes. Oh!
+oui, je veux me confesser vous! s'cria-t-il.
+
+Un sourire du ciel passa sur les lvres blanches du pasteur. Il fit un
+signe, et le vide s'tablit autour des deux mourants.
+
+Bientt aprs, le ministre de Dieu fit un dernier effort pour
+lever sa main au-dessus de la tte du pardonn, et les paroles de
+l'absolution tombrent comme une rose sur cette me ressuscite. Le
+prtre appela; L'Extrme-Onction! demanda-t-il. On lui apporta ce
+qui tait ncessaire pour la rception du Sacrement. Prenez mon bras,
+et conduisez ma main, dit-il son aide. Et l'on conduisit cette main
+mourante, se tranant refroidie dj, comme une suprme bndiction,
+sur les membres du malade qui semblait se ranimer sous ce froid
+attouchement et sous les onctions de l'huile sainte.
+
+Quand tout fut achev, le prtre pencha sa tte alourdie vers celui
+qu'il venait d'administrer, et dans un soupir de soulagement, il
+dit tout bas: Au revoir, mon ami!... Maintenant, remportez-moi,
+ajouta-t-il d'une voix teinte. _Nunc dimittis servum tuum, Domine,
+secundum verbum tuum, in pare!_
+
+Puis sa tte tomba pesante sur sa poitrine; ses bras fatigus se
+laissrent pendre; ses yeux se fermrent: et, pendant cette lugubre
+route du retour, on aurait cru qu'il n'existait plus, si l'on n'avait
+vu ses lvres remuer sous un souffle de prire. Peu aprs, on le
+dposa immobile sur son lit. Quelques heures plus tard, il tait mort.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+38.--DEUX FOIS SAUV!
+
+Il y a dans notre collge, rapporte un minent crivain, retraant ses
+souvenirs de jeunesse, un pauvre abandonn qu'on appelle Isaac. Comme
+son nom l'indique, il est juif. De plus, il est orphelin et sans
+fortune. La rprobation terrible qui pse sur sa race, loigne de lui
+jusqu'aux moins chrtiens de nos camarades. On le voit toujours dans
+le coin le plus dsert de notre cour, o le poursuivent encore les
+injures et les railleries d'un ge sans piti. Cependant il est doux
+et semble rsign par avance toutes les amertumes de la vie, dont
+celles du collge ne sont qu'un avant-got. Quelquefois la nature
+l'emporte et le malheureux enfant clate en sanglots; il se cache le
+visage entre les mains et pleure des heures entires.
+
+Depuis longtemps je pense l'aborder. Je voudrais consoler un peu
+cette prcoce affliction, tenir compagnie cette solitude prmature;
+mais je n'ose. Isaac n'est pas sans quelque sauvagerie; ses malheurs
+et son abandon lui ont inspir la dfiance. Quelques mchants coeurs,
+comme il en est mme au collge, ont encore contribu augmenter
+cette dfiance, en venant solliciter l'amiti de l'orphelin et en
+trahissant ensuite, avec tous les secrets confis, un coeur si
+dsireux d'abord de se communiquer, mais que l'infortune avait rendu
+susceptible l'excs et incapable de se livrer deux fois.
+
+L'autre jour, une de ces tristes scnes qui se renouvellent trop
+souvent, est venue ajouter de nouvelles douleurs celles de celui que
+j'aime en secret. Je sortais du parloir au milieu de la plus longue
+de nos rcrations; tout coup j'entends de grands cris. Je me hte,
+j'arrive devant tous nos camarades rassembls. Ils taient en grande
+agitation. Qu'y a-t-il?--C'est Isaac qui nous a dnoncs, me rpond
+le plus colre. Et il entame une longue histoire laquelle chacun
+veut ajouter son trait. C'tait encore une accusation banale et
+sans fondement. Les preuves abondaient, la haine suggrait les plus
+dtestables hypothses ces petites ttes mchantes et enflammes; on
+accueillait tout, pourvu que tout ft contraire l'accus. Tristes
+juges comme on en voit tant dans un monde qui n'a plus la jeunesse
+pour excuse!
+
+Isaac n'tait pas l, mais bientt nous le vmes paratre, accompagn
+du suprieur qui s'loigna quelques secondes aprs, laissant le
+pauvre enfant en proie la cruaut de ses ennemis. Oh! ce mot de
+_cruaut_ n'est pas trop fort. On l'injuria, et les injures bientt
+furent suivies de pierres. Un fils de boucher, qui sans doute avait
+vu avec quelque profit son pre assommer des boeufs l'abattoir,
+s'lana enfin sur lui et de ses gros poings lui mit la figure en
+sang.
+
+J'tais ple d'indignation. Mon coeur battait vivement. La colre
+finit par l'emporter, la sainte colre, et je m'lanai devant Isaac:
+Vous tes des lches, m'criai-je en lui prenant les mains, et
+malheur au premier d'entre vous qui touchera mon _ami!_
+
+J'appuyai dessein sur ce dernier mot, je regardai les agresseurs
+d'un regard dcid, les poings ferms, le pied en avant: je leur
+semblai redoutable, malgr ma petite taille; ils se turent, ils
+s'loignrent en jetant au vent leurs dernires insultes, et l'un
+d'eux dclara qu'il fallait mettre les deux juifs la quarantaine.
+
+Ce mot de juif me fit beaucoup rougir, malgr moi. Cependant je
+me remis de cette soudaine motion et me penchai vers Isaac. Il
+s'appuyait sur moi et semblait me sourire, mais je le vis tout coup
+chanceler, puis tomber sans connaissance. Tant de douleurs l'avaient
+bris. Alors j'appelai mon secours, et comme personne ne venait
+mes cris, je rassemblai toutes mes forces, je le pris dans mes bras
+et parvins le transporter jusqu' l'infirmerie. Il y fut prs d'une
+heure vanoui.
+
+Cependant l'affaire s'tait bruite. Le suprieur arriva et me
+tendant la main: Vous tes un digne enfant, me dit-il; je sais tout
+et je veux dsormais que vous me regardiez comme un ami, comme un
+pre. Il ajouta en me montrant la croix: Mais voici l'Ami cleste,
+voici le Pre qui vous rcompensera mieux que moi de votre belle
+action!
+
+Il se retira, en me permettant de rester auprs de mon nouvel ami
+jusqu' sa complte gurison. Hlas! il ne savait pas que la maladie
+du pauvre enfant dt tre si longue. Le mdecin vit bien tout d'abord
+que le cas tait grave et fit craindre une fivre crbrale. En effet,
+les symptmes en clatrent ds le soir.
+
+Quinze jours aprs, le pauvre Isaac tait encore l'infirmerie, mais
+il tait sauv.
+
+J'avais obtenu la permission de le veiller une partie des nuits, et
+la soeur de charit avait peine m'arracher de ce chevet auquel il
+semblait que ma propre vie ft attache. Ces nuits furent pour mon me
+une source dlicieuse de jouissances morales. J'y pris une habitude
+presque monastique, celle de lire en latin l'office mme de l'glise,
+et je n'ai pu depuis dtacher mes lvres de cette coupe trop mprise
+de la liturgie catholique. Oui, je me rappelle ces soires d't,
+alors que quelques rayons, les derniers du jour, venaient enflammer
+les vitres de l'infirmerie, et qu' genoux au pied du lit de mon ami
+en dlire, je suivais sur ce visage en feu les progrs du mal ou
+cherchais y dmler les esprances de la gurison.
+
+Une ide m'avait saisi ds le premier jour, ide si naturelle aux
+imaginations catholiques, qu'il semble qu'elle soit la premire y
+natre et la dernire s'en retirer, l'ide de convertir mon nouvel
+ami et de gurir en mme temps son corps et son me galement malades.
+Cette ide me poursuivait. Je ne pouvais m'empcher de penser que Dieu
+n'avait pas permis, sans quelque dessein secret, qu'un innocent ft
+accabl de tant de malheurs, abreuv de tant d'injustices.
+
+Un jour donc qu'Isaac s'tait endormi, je m'armai d'une sainte audace
+et passai son cou une petite mdaille de la sainte Vierge. Dj
+on avait plac sous ses yeux, en face de son lit, un crucifix o il
+devait lire tout le rsum de notre foi loquente. La pauvre soeur
+redoublait de soins. Elle avait compris mon ide de conversion, ou
+plutt l'avait eue avant moi, mais elle et craint de s'en attribuer
+le moindre honneur.
+
+Isaac fut enfin rendu sa connaissance. C'tait un dimanche: les
+lves taient la messe et l'on entendait trs distinctement dans
+l'infirmerie les chants de nos camarades et les harmonies de l'orgue.
+La petite soeur et moi suivions notre messe aussi exactement que
+possible et priions de grand coeur tous les deux pour notre cher
+malade. J'avais coutume de rserver pour l'instant de l'lvation mes
+plus vives prires, et je crois bien que la soeur faisait de mme.
+
+Ce jour-l nous fmes encore plus recueillis. Mais un petit bruit nous
+vint arracher ce recueillement; notre malade s'tait soulev, il
+s'tait assis sur son lit et semblait couter avec ravissement un bel
+_O Salutaris_, que nos enfants de choeur n'avaient jamais si bien
+chant. Il souriait pour la premire fois peut-tre de sa vie, et ce
+sourire faisait du bien voir, quoique brillant sur un visage teint
+et dcharn. Nous n'osions nous lever, mais il nous aperut, porta les
+mains son front comme pour recueillir ses ides, rflchit quelques
+instants, puis tout coup s'cria: Mon frre, mon cher frre! Et je
+tombai dans ses bras.
+
+Nous pleurions tous, et la soeur souriait travers ses larmes. Mais
+Isaac s'arrta tout coup, et se mit fixer le crucifix que nous
+avions mis sous ses yeux. Il le regarda d'abord froidement, puis ses
+yeux s'animrent, l'amour pntra dans son regard; il contempla alors
+l'Homme-Dieu avec des yeux qui exprimrent toutes les nuances de la
+commisration, de la prire, de l'adoration; ses bras s'agitrent
+bientt et il les tendit vers Notre-Seigneur; enfin, il ne put
+rsister la grce, et un torrent de larmes sortit de ses yeux: Mon
+Roi, mon Matre, mon Dieu! Et se tournant vers moi: Tu ne sais pas
+que Jsus et Marie ont veill prs de moi pendant toute ma maladie?
+Ils taient l, je les voyais, je touchais leurs mains, j'entendais
+leurs voix. Oh! je veux tre baptis!
+
+Je l'embrassai en pleurant et lui racontai combien j'avais dsir ce
+moment. Ce jour-l mme, nous emes ensemble un entretien sur la foi.
+La soeur savait mieux faire le catchisme que moi; l'aumnier vient
+l'aider. La convalescence d'Isaac s'coula dans ces leons qu'il
+semblait avoir dj reues de Dieu lui-mme, tant il s'levait
+facilement aux plus difficiles de nos mystres. Il avait mme sur nos
+dogmes des lumires qui tonnaient l'aumnier et dont je profitai.
+
+Cependant le bruit de sa gurison s'tait rpandu dans le collge. On
+avait bien chang d'ides sur le compte des deux juifs, et comme,
+aprs tout, des coeurs d'enfants ne sont jamais profondment
+pervertis, tous nos camarades s'taient sincrement repentis d'une
+mchancet qui avait failli devenir si fatale. Tous les matins, il en
+venait l'infirmerie quelques-uns s'informer avec anxit de la sant
+d'Isaac. Les rcrations taient silencieuses, les visages tristes;
+quand on annona qu'il n'y avait plus aucun danger pour le malade, ce
+fut un jour de fte pour tout le monde.
+
+On apprit en mme temps la miraculeuse conversion de notre ami et son
+baptme, qui eut lieu, d'aprs sa volont, le premier jour qu'il
+put faire quelques pas. Au sortir de l'glise, il alla revoir ses
+condisciples qui taient devenus ses frres en Jsus-Christ. Ce fut un
+spectacle touchant: tous ces perscuteurs tombrent aux pieds de leur
+victime et sollicitrent la bndiction de celui qui tout l'heure
+encore tait un catchumne et n'avait pas seize ans. Isaac, ou plutt
+Paul (car je lui ai, comme parrain, donn ce nouveau nom), Paul les
+bnit avec ses larmes et voulut tous les embrasser. On sut qu'il tait
+pleinement chrtien, quand on le vit presser avec plus d'amour dans
+ses bras celui-l mme qui l'avait autrefois le plus cruellement
+perscut. (_Lon Gautier_.)
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+39.--DIEU A SES LUS PARTOUT.
+
+Une actrice a adress au P. de Ravignan le rcit suivant de sa
+conversion, une des plus admirables de notre sicle. Lorsque j'tais
+tout enfant, ma mre se trouvait seule Paris, sans argent, sans
+tat, sans protection. Elle n'avait pas cette religion qui fait
+supporter toutes les adversits que Dieu nous envoie, mais seulement
+une foi trs vive en Marie. Ds ma plus tendre enfance, elle me fit
+dire cette petite prire que je n'ai lue dans aucun livre: Mon Dieu,
+je vous donne mon corps, mon esprit, mon coeur, ma vie; je me donne
+toute vous. Faites-moi la grce de mourir plutt que de vous
+offenser mortellement. Ainsi soit-il.
+
+Vers l'ge de cinq ans peu prs, j'allais trs souvent avec une
+vieille femme la messe, et surtout adorer Jsus dans un spulcre. Je
+rentrais la maison, malade d'avoir vu Notre Seigneur mort pour nous;
+je pleurais. Ma mre grondait la vieille femme d'exciter ce point ma
+sensibilit, et mme elle ne voulut plus absolument que je retournasse
+ l'glise. J'tais trs fire de m'appeler Marie. On me donnait le
+nom de Josphine la maison; mais quand on me demandait comment je
+m'appelais: Marie, rpondais-je aussitt; j'ai le nom de la Vierge.
+
+Ma mre me mit au thtre l'ge de six ans pour apprendre danser.
+On la pria de me laisser jouer, elle se laissa tenter. Je jouai, j'eus
+un trs grand succs. Cependant j'entendais les petites filles parler
+de la premire communion, ma mre ne m'en parlait pas; je voulais
+absolument la faire, mais aucun prtre ne put m'y admettre parce que
+j'tais au thtre.
+
+Je priais toujours, je travaillais sans cesse; en dehors du thtre,
+je faisais de petits ouvrages l'aiguille que je vendais. J'tais
+entoure de vices dans les femmes mme que j'aimais le plus; je les
+plaignais. Ma mre m'avait donn des principes que la misre la plus
+affreuse n'avait pu dtruire. J'tais mal vtue, je mangeais des
+pommes de terre, mais j'tais heureuse avec ma mre. Je me disais:
+Dieu me voit, lui; il me trouve bien avec mon vilain chapeau; il ne
+se moque pas de la pauvre Maria. Car on se moquait de moi; on me
+disait: Si vous vouliez, vous auriez des cachemires.--Oui, disais-je,
+mais je ferais mourir ma mre de chagrin. J'tais une des premires
+du thtre, par consquent trs admire. Si je vous dis cela, c'est
+pour que vous compreniez bien la haute protection de ma cleste
+patronne au milieu de ce gouffre.
+
+Ma mre tomba malade. J'tais oblige de passer toutes les nuits, je
+n'avais pas de domestique; je jouais, je rptais dans la journe; je
+n'avais le temps d'apprendre mes rles que la nuit, prs du lit de
+ma pauvre mre. C'est ici que Dieu a t bon et indulgent pour moi.
+J'avais fort peu d'appointements, quoique premire. Eh bien! mon
+Pre, malgr cela, pendant quatre mois et demi, ma mre tant au lit,
+dpensant beaucoup d'argent que je n'avais pas, je n'ai pas fait de
+dettes, et je m'en suis tire. Je devais tomber malade de fatigue et
+de chagrin, pas du tout: c'est que je priais Dieu, et Dieu aide ceux
+qui prient de tout leur coeur.
+
+La dernire nuit que je passai prs de ma mre, je ne comprenais pas
+que ce ft l'agonie. Enfin sa dernire parole fut: Maria, je t'aime!
+et elle rendit le dernier soupir. Oh! mon Pre, quelle nuit! Je
+n'avais pas quitt ma mre un seul instant de ma vie, et je me
+trouvais vingt ans, seule, sans parents, sans soutien, sans fortune,
+sans Dieu, car je ne le possdais pas encore. Je jurai ma mre, sur
+ce corps inanim, sur cette main qui m'avait bnie, que toujours je
+serais digne d'elle. J'allais tous les jours au cimetire Montmartre,
+et, en rentrant, je me mettais genoux au milieu de ma chambre;
+j'avais le portrait de ma mre l devant moi; j'avais un Christ qui
+avait t pos sur son corps; je baisais ce Christ, je baisais le
+portrait, et ma vie se passait entre ces deux images.
+
+Enfin j'allai vous entendre, mon Pre; vous claircissiez des ides
+confuses dans ma tte. Je suis bien ignorante encore en matire de
+religion; j'aime avec amour Jsus et Marie. Pourquoi? comment? je n'en
+sais rien; je les aime et voil tout.
+
+L seulement je compris ma position. Sainte Vierge, dis-je alors, le
+thtre sans vous, ou vous sans le thtre. Ah! mon choix est fait.
+Mais pour arriver vous, Marie, comment faire? Le dimanche de la
+Quasimodo, je vous vis de plus prs; je m'tais mise au pied de la
+chaire. Je vais crire M. de Ravignan, dis-je; il est impossible
+qu'il n'obtienne pas cette grce de Mgr l'archevque: il faut que je
+communie. Je vous crivis, mon Pre, vous savez le reste; mais ce que
+vous ne savez pas, c'est que mon esprit n'est plus le mme, mon coeur
+non plus: les pieuses femmes que vous m'avez fait connatre ont chang
+tout mon tre.
+
+Oh! merci, mon Dieu! merci, mon Rvrend Pre! Votre zle a tout
+fait. J'ai communi, c'est vous dire que je suis la plus heureuse
+des femmes, et j'tais entoure de Mmes de Gontaut, Levavasseur et
+d'Auberville. Ah! autrefois je croyais aimer Dieu, mais non; c'est lui
+qui m'aimait. J'aimais Marie, mais ce n'tait pas de ce saint amour
+qu'elle a pour nous. Je ne sais pas ce que Dieu me rserve; mais s'il
+veut me rendre heureuse, il peut m'envoyer tous les malheurs qu'il
+voudra: je tcherai de les porter avec mon coeur qui est tout lui.
+Si Dieu me conserve cette foi qu'il m'a envoye, je peux tout faire
+pour lui. Aujourd'hui seulement je comprends les martyrs.
+
+Je vous demande pardon, mon Pre, de la longueur de mon rcit; mais
+je ne suis pas trs verse dans l'art d'crire. C'est pour vous
+obir que je vous donne ces dtails. En parlant de ma mre, je ne
+m'arrterais point.
+
+Mon premier acte, en sortant du thtre, a t une premire
+communion. Dieu veuille qu'en sortant de cette vie je sois agenouille
+ la sainte table! Dieu, Jsus, Marie, ces dames, vous, mon
+Pre, ma vie entire. _Maria_.
+
+La jeune actrice eut le courage de rompre compltement avec le
+thtre. Aprs six annes d'preuves et de privations, devenue mre de
+famille, elle crivait au P. de Ravignan pour le remercier, et elle
+ajoutait: Oh! mon Pre, que de misres! que de maladies! Mais Dieu
+tait au fond de mon coeur. Que de joies ignores! et c'est vous que
+je les dois.
+
+Ah! comme je plains ceux qui ne pensent jamais Dieu! Dans l'amour
+qu'il nous donne nous trouvons tout pour nos besoins d'ici-bas. Cette
+vie de l'me a des charmes qu'on ignore si compltement dans le monde!
+
+Priez, mon Rvrend Pre, pour que mon me reste toujours attache
+ce Dieu de misricorde qui a daign me prendre si bas! Ah! que ma vie
+passe m'a claire sur l'amour de Dieu pour ses cratures! Aussi, je
+ne veux que ce mot dans mon coeur: Amour pour Jsus dans la joie et
+la tristesse, amour pour Jsus! Cette me sraphique se consuma
+rapidement dans un douloureux martyre: l'ancienne actrice mourut en
+prdestine.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+40.--LA ROSE BNITE.
+
+Un dimanche vers les trois heures, rapporte un homme du monde, je
+passais rue de Vaugirard, Paris. Une pluie torrentielle inondait les
+rues et faisait chercher un abri aux malheureux pitons. Je regardais
+machinalement droite et gauche, lorsque la petite glise des
+Carmes m'apparut comme lieu de refuge. Arriv dans la cour, je vois
+son intrieur tout resplendissant de fleurs et de lumires; une foule
+immense la remplissait, et c'est peine si je pus parvenir me
+placer sous son portique.
+
+Quelle fte clbrait-on? voil ce que je demandai une bonne femme
+qui, genoux prs de moi, grenait son chapelet. Elle releva la tte
+d'un air tonn: Comment! monsieur, vous ne savez pas? c'est la fte
+du Saint-Rosaire, et, pour en conserver le souvenir, les rvrends
+pres vont distribuer tous ceux qui sont dans l'glise une rose
+bnite. J'ai une passion pour les fleurs et une prdilection toute
+particulire pour les roses; je voulais profiter de celles que la
+Providence semait (avec intention peut-tre) sur ma route: elles sont
+si rares, hlas! Je suis le courant qu'un mouvement de chaises opre,
+et je me trouve transport je ne sais comment prs de la balustrade de
+l'autel. Le R. P. qui venait de donner la bndiction, en montait les
+degrs. Il fit signe qu'il allait parler; je me sentis attir vers
+lui par un sentiment que je ne pus dfinir: son ple et noble visage
+inspirait le respect, une joie toute cleste l'animait, et l'immense
+quantit de bougies qui brlaient autour du tabernacle lui faisaient
+comme une aurole lumineuse. Son regard doux et pntrant se
+portait avec bonheur sur les nombreux fidles qui l'entouraient et
+l'coutaient. Il fit une allocution simple et touchante, sans phrases
+prpares ni oratoires; on sentait que c'tait le coeur qui dbordait
+avec tous ses trsors, la source qui coulait limpide et transparente
+pour chacun.
+
+Je vais vous distribuer de petites roses bien modestes, dit-il, parce
+que nous sommes pauvres. Vous les trouverez parfumes comme l'tait
+Marie, la reine du ciel, et leur parfum vous pntrant, vous dsirerez
+lui ressembler. Vous les trouverez bnites, afin qu'elles apportent
+dans vos maisons la bndiction de Marie. Mres, ornez-en le berceau
+de votre petit enfant pour le protger. Femmes, montrez-la votre
+mari; dites-lui qu'elle sera son prdicateur, son gide, lorsqu'il
+devra vous quitter. Jeunes filles, suspendez-la au Christ plac
+votre chevet, afin que votre premier regard, la premire lvation de
+votre coeur soient pour Jsus et Marie confondus dans un mme amour.
+Ce serait trop long de raconter les belles et bonnes choses que
+dit encore le rvrend Pre. La distribution commena; lorsque je
+m'approchai pour recevoir ma rose, un lger sourire se dessina sur
+les lvres du religieux: il semblait lire au fond de ma pense ce
+mot _hasard_ qui m'avait amen l. Je m'inclinai et sortis de
+l'glise beaucoup plus grave que je n'y tais entr.
+
+Une fois dehors, je me trouvai trs embarrass: je dnais en ville et
+j'avais dispos de ma soire; mais la pense de porter dans une maison
+profane ma petite rose bnite me fit rougir intrieurement. Je rentrai
+chez moi, je la suspendis au portrait de ma mre. Pauvre mre! il me
+sembla qu'elle me regardait plus tendrement. Peut-tre taient-ce ses
+prires qui, du haut du ciel, avaient guid mes pas. Toujours est-il
+que j'tais rest chez moi par une force d'attraction plus puissante
+que ma volont. Je passai mon temps mditer sur les petites choses
+qui amnent souvent de grands effets. Je ne puis pas dire tout ce que
+je confiai de penses tumultueuses ma rose mystique: c'tait presque
+une confession, et la petite goutte de rose bnie qui reposait au
+fond de son calice tait le baume consolateur que j'appliquais sur
+les blessures orageuses de mon coeur. Qui sait, murmurai-je en
+m'endormant, si je ne retournerai pas dans cette glise, et si, te
+tenant a la main, je n'irai pas trouver ce bon religieux? Elle m'amne
+ vous repentant et converti! lui dirai-je.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+41.--UN SOUVENIR DU BAGNE.
+
+Un religieux plein de zle, qui venait de remplir son saint ministre
+auprs des forats de Rochefort, le P. Lavigne, ne pouvait se lasser
+d'admirer les merveilles de la grce sur ces pauvres mes si chres
+au Bon Pasteur. Prchant dans la chapelle d'une Maison religieuse,
+Paris, il racontait un fait admirable qui atteste l'tonnante bont de
+Dieu en faveur d'un pcheur pntr d'un sincre repentir.
+
+Il y a un homme, dit-il, dont le souvenir s'est empreint dans mon me
+d'une manire ineffaable, un homme que je place au-dessus de tous les
+religieux et de toutes les religieuses: c'est un saint que je vnre,
+et cet homme, ce saint, c'est un forat.
+
+Un soir, il vint me trouver au confessionnal, et, aprs sa
+confession, je lui adressai quelques questions, comme j'avais assez
+souvent coutume de le faire avec ces infortuns. Cependant, cette
+fois, un motif plus particulier m'engageait interroger celui-ci.
+J'avais t frapp du calme rpandu sur ses traits. Je n'y fis pas
+d'abord grande attention, car j'avais eu l'occasion de remarquer la
+mme chose chez plusieurs de ces malheureux. Nanmoins, la prcision
+avec laquelle il s'exprimait, l'exactitude rigoureuse et le laconisme
+de ses rponses piquaient de plus en plus ma curiosit.
+
+Il me rpondait sans affectation, ne disant pas un mot inutile, et
+n'allant jamais au del de ce que je lui demandais. Aussi ce ne fut
+qu'en le poussant et en le pressant par mes questions, que je parvins
+ savoir, en quelques mots bien simples, sa touchante histoire.
+
+--Quel ge avez-vous? lui dis-je d'abord.
+
+--Quarante-cinq ans, mon pre.
+
+--Combien y a-t-il que vous tes ici?
+
+--Il y a dix ans.
+
+--Devez-vous y rester encore longtemps?
+
+-- perptuit, mon pre.
+
+--Quelle est donc la cause de votre condamnation?
+
+--Le crime d'incendie.
+
+--Sans doute, mon pauvre ami, vous avez beaucoup regrett d'avoir
+commis cette faute.
+
+--J'ai beaucoup offens Dieu, mon pre, mais je n'ai point commis ce
+crime. Toutefois, je suis justement condamn; mais c'est Dieu qui m'a
+condamn.
+
+Cette rponse piquant plus vivement encore ma curiosit, je repris:
+
+--Mais que voulez-vous donc dire, mon ami? expliquez-vous.
+
+Alors il me rpondit:
+
+--J'ai beaucoup offens le bon Dieu, mon pre; j'ai t bien coupable,
+mais jamais envers la socit. Aprs une foule d'garements, le bon
+Dieu toucha mon coeur.
+
+Je rsolus de me convertir, de rparer le pass; mais depuis ma
+conversion, il me restait une inquitude, un poids norme sur le
+coeur. J'avais tant offens le bon Dieu? pouvais-je croire qu'il et
+tout oubli? Et puis, je ne trouvais rien qui ft de nature rparer
+ces iniquits malheureuses de ma jeunesse, et je sentais un besoin
+immense de rparation! Sur ces entrefaites, un incendie clata prs de
+ma demeure. Tous les soupons tombrent sur moi; on m'arrta, et on me
+mit en jugement. Pendant la procdure, je fus beaucoup plus calme que
+je ne l'avais jamais t; je prvoyais bien que je serais condamn,
+mais j'tais prt tout. Enfin arriva le jour o on devait prononcer
+ma sentence. Le jury quitta la salle pour aller dlibrer sur mon
+sort, et dans ce moment, il me sembla entendre une voix intrieure qui
+me disait: Si je te condamne, je me charge aussi de faire ton bonheur
+et de te rendre la paix. cet instant, je ressentis effectivement une
+paix dlicieuse. Les jurs revinrent bientt, apportant leur verdict,
+qui me dclarait convaincu du crime d'incendie, avec circonstances
+attnuantes; j'tais condamn aux travaux forcs perptuit. Je fus
+oblig de me contenir pour ne pas verser des larmes, qu'on aurait sans
+doute attribues tout autre motif qu' celui du sentiment de bonheur
+que j'prouvais. On me conduisit mon cachot, et l, tombant sur
+la paille qui me servait de lit, je me mis rpandre un torrent de
+larmes si douces que l'homme le plus voluptueux aurait t heureux
+d'acheter, au prix de toutes les jouissances, le seul bonheur de les
+verser. Une paix ineffable remplissait enfin toute mon me. Elle ne me
+quitta pas pendant la route que je parcourus pour arriver au bagne, et
+ne m'a jamais abandonn jusqu'ici. Depuis cette poque, je tche de
+remplir tous mes devoirs, d'obir tout et tous. Je ne vois dans
+ceux qui commandent, ni le commissaire, ni les adjudants, ni leurs
+subalternes, je ne vois que Dieu. Je prie partout, dans les travaux,
+la prison; je prie toujours, et le temps passe si vite que je puis
+peine m'en apercevoir; les heures s'coulent comme des minutes, les
+jours comme des heures, les mois comme des jours, les annes comme des
+mois. Personne ne me connat; on me croit condamn justement et cela
+est vrai.
+
+Vous ne me connatrez pas non plus, mon pre; je ne vous dis ni mon
+nom ni mon numro; priez seulement pour moi, je vous en conjure, afin
+que je fasse la volont de Dieu jusqu' la fin.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+42.--CE QUE LE ZLE PEUT INSPIRER UN ENFANT.
+
+Il y a quelques annes, le Carme tait prch dans une grande ville
+de France par deux saints missionnaires. Un soir, tandis que la foule
+empresse se rendait l'glise, la petite Mathilde de C***, enfant de
+dix ans, jouait sur le balcon de sa maison; tout coup, pousse comme
+par une inspiration divine, elle abandonne la poupe qu'elle tenait
+la main et, courant son pre qui lisait un journal: Oh! papa, que
+je serais heureuse!...--Que faudrait-il pour cela, mon enfant?--Je
+n'ose pas... dites, me l'accorderez-vous?--Oui, ma fille!--Ah! bon!
+eh bien! j'tais tout l'heure sur le balcon et j'ai vu beaucoup
+de messieurs qui allaient au sermon; il y en a mme plusieurs qui y
+conduisaient leurs petites filles; et vous, papa, vous ne m'y menez
+jamais! Ce soir...--Tu veux que je t'y conduise, n'est-ce pas?--Oui!
+je le dsire beaucoup.
+
+Bientt l'heureuse Mathilde entrait dans l'glise avec son pre. Il
+la plaa prs d'une dame de sa connaissance, parce que, dit-il, une
+petite fille ne reste pas avec les messieurs; et... faisant semblant
+d'aller du ct des hommes, il sortit.
+
+Mathilde, qui le suivait des yeux, s'en aperut, mais ne dit rien; le
+lendemain elle voulut, comme par un caprice d'enfant, rester parmi les
+messieurs avec son pre. Le prtre charg de maintenir l'ordre, voyant
+cette petite fille: Mon enfant, lui dit-il, ce n'est point l votre
+place.--Monsieur, rpondit-elle tout bas, laissez-moi ici, _je garde
+papa_!
+
+M. de C*** entendit cette parole, il fut mu et resta au sermon.
+Le bon Dieu l'attendait, et la grce, se servant des paroles du
+prdicateur, pntra dans son me. Il voulut aller tous les soirs au
+sermon; il fit mieux, il s'approcha de la sainte Table le jour de
+Pques.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+43.--UNE CONQUTE DU SACR-COEUR.
+
+Dans une petite ville assez populeuse, prs de Lige, une personne
+dirigeait un caf, o elle s'efforait bien plus de conqurir des mes
+ Jsus-Christ que de grossir sa fortune. On y voyait en abondance les
+publications les plus difiantes, les cadres et les scapulaires du
+Sacr-Coeur. Cette propagande fut bnie de Dieu et devint le principe
+d'un grand nombre de conversions; nous allons reproduire ici la
+relation de plus remarquable, en conservant au style sa nave
+simplicit.
+
+Un jour, la matresse de la maison voit entrer chez elle un inconnu
+en haillons, de haute taille, ayant une longue barbe et une figure
+portant l'empreinte d'une profonde misre. Cet homme inspire la
+zlatrice une grande compassion, il lui semble que Notre-Seigneur lui
+envoyait une me gagner. J'ai toujours eu, dit-elle, le dsir de
+faire du bien, mais depuis que je suis zlatrice, il me semble en
+avoir contract l'obligation, de sorte que cela me donne du courage
+pour vaincre ma timidit. Elle fit donc bon accueil son nouvel hte,
+qui ne disait pas un mot, et le servit de son mieux, en priant le
+Coeur de Jsus de l'inspirer. Croyant le moment favorable, elle entama
+la conversation: Ne vous tonnez pas, Monsieur, lui dit-elle, de
+ce que je vais vous demander; je fais cette question a toutes les
+personnes qui viennent ici, et je vous vois, je crois, pour la
+premire fois: avez-vous fait vos Pques?--Non, rpondit-il, je ne
+fais pas mes Pques, je suis libre-penseur.--Mais ce n'est pas
+une religion, cela.--C'est ma religion moi, je n'en ai pas
+d'autre.--N'avez-vous pas t catholique autrefois?--Oui, j'ai fait ma
+premire communion; depuis, j'ai tout laiss: j'ai quitt ma femme,
+mes enfants, j'ai t en Afrique... Je ne veux pas des prtres, pas
+plus qu'ils ne voudraient de moi.--Au contraire, Monsieur, ce serait
+un grand bonheur pour eux de vous ramener Dieu; dans l'vangile, n'y
+a-t-il pas la parabole de l'enfant prodigue o le pre fte le retour
+de son fils?--Ne me dites rien, rpond-il avec animation, je ne veux
+pas changer, vous ne me convertirez pas, vous dis-je; pensez-vous
+mieux russir que ma femme et mes enfants qui m'ont suppli de toutes
+les faons? Non, vous ne me changerez pas, je devrais parler des
+prtres, et je dteste les prtres; quand ils arrivent, je m'en vais
+d'un autre ct pour ne pas les voir.
+
+Il ajouta encore beaucoup d'autres choses contre la religion. J'tais
+toute tremblante en l'entendant, dit la zlatrice, et je priais
+intrieurement le Coeur de Jsus. Quand il eut fini, j'allai chercher
+un scapulaire du Sacr-Coeur.--Monsieur, lui dis-je, ne voudriez-vous
+pas, avant de partir, accepter ceci? j'aimerais vous le donner;
+voyez, l'image est bien belle. Lisez, ajoutai-je, ce qui est crit
+dessous, ce sont de si bonnes paroles! Il le fait, puis se lve et
+tenant le scapulaire des deux mains, il le baise, pleure et dit:
+Coeur de Jsus, je suis un des plus grands pcheurs, oui, un grand
+pcheur. Ses larmes coulaient en abondance, l'motion l'oblige
+s'asseoir.--Un prtre! dit-il, je veux me confesser. Qui tes-vous,
+pauvre femme, pour me convertir ainsi? car je suis converti.--C'est
+le Coeur de Jsus qui a tout fait, dit la zlatrice, et elle le fait
+entrer dans une chambre voisine, pendant qu'elle allait avertir le
+vicaire. Celui-ci vint aussitt, s'entretint avec le pauvre pcheur,
+puis l'engagea se rendre l'glise pour prparer sa confession.
+En y allant, cet homme priait, et ds qu'il fut arriv, il alla se
+prosterner au pied d'un autel de la sainte Vierge; il pleurait et
+disait haute voix: Vierge sainte, ayez piti d'un grand pcheur
+qui vous demande sa conversion. Il fit le chemin de la croix, et,
+lorsqu'il fut arriv la douzime station, il mit les bras en croix
+sans s'occuper des personnes prsentes, en disant: Jsus-Christ,
+je vous demande pardon de mes pchs, oui, de tous mes pchs. La
+contrition dbordait de son me, il tait inond par la grce. Il
+alla la sacristie, et, quand il en sortit avec le prtre, tous deux
+pleuraient. Il ne reut pas ce jour-l l'absolution: on prfra lui
+laisser quelques jours pour se prparer. Il passa ce temps dans le
+recueillement, vint prendre ses repas chez la zlatrice qui lui
+fournit des lectures pieuses pour occuper ses loisirs, car il vitait
+mme de travailler pour ne pas se distraire des penses de foi qui
+nourrissaient son me. Lorsqu'il rencontrait le vicaire, il lui
+serrait la main en lui exprimant son dsir de recevoir l'absolution.
+Le temps d'preuve fut abrg, et la brebis perdue rentra dans le
+bercail du Bon Pasteur, qui se donna elle dans la sainte communion.
+C'tait la seconde de ce nouvel enfant prodigue qui n'avait plus reu
+son Dieu depuis cinquante ans.
+
+Il fut ds lors un modle de pit, et son exemple en ramena
+plusieurs qui travaillaient dans un atelier irrligieux o il
+conduisit le prtre qui l'avait rconcili avec Dieu.
+
+Ah! si tous les bons catholiques avaient le zle et le courage de
+cette gnreuse chrtienne, combien de pauvres pcheurs seraient
+ramens la pratique de la religion! Le prtre, hlas! n'a aucun
+moyen d'atteindre ces infortuns qui ne viennent plus l'glise et
+lui ferment leur porte. Qui les sauvera, qui les arrachera aux flammes
+de l'enfer, si les pieux laques de leur entourage ne s'intressent
+pas l'oeuvre de leur conversion, la plus grande, la plus capitale de
+toutes les oeuvres?...
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+44.--PUISSANCE DU CHAPELET.
+
+Imbu ds sa jeunesse des maximes de l'cole voltairienne, Arthur
+Grant tait impie; mais son impit n'avait rien du cynisme des
+libres-penseurs du sicle. C'tait un impie de bon ton. Son ducation
+aristocratique, l'amnit de son caractre, la distinction de ses
+manires le rendaient agrable dans le commerce du monde, et le venin
+de son irrligion se cachait sous des dehors attrayants et des formes
+polies. C'tait un majestueux vieillard la figure noble, dont la
+barbe blanche tombait flots d'argent sur sa poitrine. Initi, jeune
+encore, aux mystres absurdes de la franc-maonnerie, aprs en avoir
+subi les ridicules preuves, il avait t promu au grade de chevalier
+kadosch. C'tait un aimable viveur qui se faisait chrir dans son
+village, dont il tait le plus riche propritaire, et en quelque sorte
+le seigneur. Il secourait les indigents et se faisait gloire d'tre
+philanthrope. Les glaces de l'ge n'avaient pas encore teint en lui
+les flammes des passions. La corruption du coeur avait perverti son
+intelligence. Cependant sa fille, Irma, gmissait en secret, sur les
+drglements et l'irrligion de son vieux pre. On la voyait souvent
+rpandre des larmes abondantes sur les marches de l'autel de Marie,
+laquelle elle adressait de ferventes prires pour sa conversion.
+
+Un zl missionnaire tant venu prcher une retraite dans le village
+qu'habitaient Irma et son pre, la jeune fille, sous les inspirations
+de la grce, redoubla de ferveur et de supplications pour obtenir
+la conversion de celui qu'elle aimait de l'amour le plus tendre, et
+rsolut de tenter un effort suprme. Elle consulta le missionnaire sur
+les moyens prendre pour convertir son vieux pre.
+
+--Il faut prier, mon enfant, et prier sans cesse, lui dit le saint
+prtre: ne dsesprez pas, Dieu est plus fort que le diable. Voyons,
+quelles sont les habitudes de Monsieur votre pre, quel est son genre
+de vie?
+
+--Il se lve tous les jours neuf heures, rpond la jeune fille,
+djeune dix, se rend ensuite un kiosque situ un kilomtre au
+couchant du village, au pied d'une riante colline. C'est l qu'il
+passe le reste de la journe, se promenant dans son jardin ou
+s'enfermant dans son cabinet de travail.
+
+--J'en sais assez, mon enfant. Pendant trois jours, onze heures et
+quart, vous rciterez un chapelet pour la conversion de votre pre.
+
+Le lendemain, aprs s'tre livr aux occupations de son ministre, le
+saint prtre s'acheminait vers le kiosque. Quand il fut quelques pas
+du vieillard, aprs l'avoir salu gracieusement, il s'arrta comme
+pour lui parler.
+
+--Que signifie ceci, monsieur l'abb? dit Arthur tonn et presque
+fch.
+
+--Monsieur, je vous demande pardon si je vous ai offens, rpond le
+missionnaire; mais la vue de votre jardin m'a charm, je voulais vous
+adresser mes flicitations.
+
+Ce compliment adoucit le vieillard, qui lui dit:
+
+--Si je ne suis pas trop indiscret, monsieur l'abb, puis-je vous
+inviter m'accompagner mon kiosque?
+
+--Avec plaisir, rpondit le prtre.
+
+Et chemin faisant, en parlant de la pluie et du beau temps, on arriva
+au kiosque. On entra dans le jardin, on admira les fleurs, les
+ombrages, les bassins, les berceaux de verdure, les cascades, et on
+pntra dans le pavillon. Le missionnaire, que les travaux de son
+ministre appelaient au village, prend cong du vieillard; celui-ci,
+charm de la simplicit, de l'esprit et des manires polies de l'abb,
+lui fait promettre de se retrouver le lendemain la mme heure dans
+son pavillon.
+
+Irma avait rcit son premier chapelet, l'heure prescrite, avec une
+ferveur extraordinaire.
+
+Le lendemain, le prtre tait fidle au rendez-vous. Et Irma rcitait
+son second chapelet avec la mme ferveur.
+
+Arthur et l'abb se promenrent dans le labyrinthe, sous les berceaux
+de noisetiers et les larges avenues de platanes, et parlrent
+longuement de la littrature contemporaine et des nouvelles
+politiques. Le prtre, en se sparant du vieillard, pour aller
+s'enfermer dans le confessionnal, fut encore invit pour le lendemain.
+
+Le troisime jour, au moment o la pieuse jeune fille commenait son
+troisime chapelet, le missionnaire se dirigea vers le kiosque. Il y
+fut accueilli par Arthur, avec une amabilit charmante et des marques
+de dfrence tout fait exceptionnelles. On entra dans le pavillon,
+ensuite dans le cabinet de travail. Ce qui frappa les regards du
+missionnaire, ce fut un prie-Dieu surmont d'un magnifique crucifix
+d'ivoire, prs duquel tait un tabouret. Le vieillard sourit.
+
+--Vous comprenez, monsieur l'abb!
+
+--Oui, mon ami, rpond le prtre, heureux de voir que Marie avait
+favorablement accueilli les prires d'une me pure et innocente.
+
+--Monsieur l'abb, dit Arthur d'une voix vibrante, j'ai longtemps
+combattu; mais, aprs une lutte longue et terrible, je m'avoue vaincu.
+La grce triomphe; vous avez devant vous un vieux pcheur qui renonce
+ ses garements, un impie qui reconnat et abjure les erreurs d'une
+philosophie menteuse. Oui, la divinit de la religion catholique
+m'apparat dans toute sa splendeur. Comme Augustin, j'ai cherch le
+bonheur dans les vaines jouissances de la terre, et, comme lui, je
+n'ai trouv le repos que lorsque je les ai eu foules aux pieds, et
+que les aspirations de mon coeur se sont diriges vers le ciel. Tout
+n'est que vanit et affliction d'esprit, dit avec raison l'auteur du
+livre de la Sagesse. Mon pre, je me jette entre vos bras: aidez un
+pauvre naufrag regagner le port; ramenez dans le bercail sacr de
+l'glise catholique une brebis errante et vagabonde; purifiez-moi de
+mes souillures.
+
+Le prtre et le vieillard restrent longtemps embrasss; des larmes
+abondantes coulrent de leurs yeux...
+
+Quelques jours aprs, quand fut clture la retraite, on voyait
+agenouill la Table-Sainte, ct de sa fille rayonnante de
+bonheur, le vnrable vieillard, dont le maintien noble, pieux et
+modeste rjouissait une population minemment chrtienne qu'avaient
+autrefois attriste ses carts.
+
+Enfants, si vos parents oublient le chemin de l'glise, s'ils se
+laissent entraner par les sductions de l'erreur, il dpend de vous
+de les arracher la fureur du dragon infernal, de sauver ces mes
+pour lesquelles Jsus-Christ est mort sur la croix. La Providence
+a plac entre vos mains une arme puissante: c'est la prire.
+Adressez-vous Marie, qu'on n'invoque jamais en vain, Marie, la Mre
+de misricorde et le refuge des pcheurs. Elle touchera le coeur de
+vos parents bien-aims et les amnera repentants aux pieds de son
+divin Fils.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+45.--LA CROIX D'ARGENT.
+
+Une pauvre enfant du nom de Jane, errait un soir d'hiver dans les rues
+de Londres par un froid glacial. Sans asile, sans pain, elle ne savait
+o porter ses pas, car son pre et sa mre taient morts, laissant
+l'infortune dans la plus cruelle dtresse. Tout coup elle voit
+briller un morceau de mtal entre deux pavs de la rue; elle le
+ramasse: c'tait un petit crucifix en argent. Je vais aller le
+vendre, se dit Jane; avec ce qu'on m'en donnera, j'achterai un peu de
+pain.
+
+Vite elle chercha une boutique d'orfvre, et, au coin d'une rue, elle
+en vit une, petite et faiblement claire. Jane entra. Une femme
+tait assise au comptoir, vtue de deuil; elle avait une figure d'une
+expression pure et pieuse; elle leva sur la pauvre fille un bon
+regard, et lui dit d'une voix douce:
+
+Que dsirez-vous?
+
+--Voulez-vous acheter ceci? rpondit brusquement Jane, en tendant le
+crucifix.
+
+La femme le prit avec respect, et jetant un coup d'oeil sur Jane,
+dont la figure malheureuse et sauvage ressortait sur ses vtements
+dlabrs, elle lui dit:
+
+Ma fille, nous achetons les objets d'or et d'argent; mais, dites-moi,
+savez-vous ce qu'est ceci?
+
+--C'est de l'argent, je le sais bien!
+
+--Ce n'est pas l ce que je vous demande: savez-vous quel est cet
+homme tendu sur la croix?
+
+--Est-ce que je sais, moi!
+
+--Quoi! pauvre enfant, vous ignorez que cet homme est le Fils de Dieu,
+qu'il est mort sur la croix pour nous sauver?
+
+--Personne ne m'a jamais parl de cela.
+
+--Vous ne connaissez pas Jsus-Christ, notre bon Sauveur?
+
+--De quoi nous a-t-il sauvs?
+
+--De l'enfer, et il nous a ouvert le paradis.
+
+--Je n'en savais rien.
+
+La marchande regarda plus attentivement la pauvre crature debout
+devant elle: elle embrassa d'un regard ce visage jeune et fltri, ces
+vtements sordides, et, mal plus terrible, cette stupeur de l'me
+peinte sur ses traits. Sa charit s'mut, ses entrailles de chrtienne
+et de mre tressaillirent. Elle dit Jane:
+
+Avez-vous des parents, une maison?
+
+--Rien. Mon pre est mort sous un buisson, loin d'ici; ma mre est
+morte aussi. Comment suis-je venue a Londres? je n'en sais rien.
+Comment ai-je vcu? je n'en sais rien non plus; ce que je sais, c'est
+que je voudrais bien tre au fond de la Tamise, car alors je n'aurais
+plus ni froid ni faim.
+
+--Mon enfant, dit la marchande, et ce mot, prononc avec une indicible
+bont, fit monter les larmes aux yeux de la pauvre Jane, mon enfant,
+voulez-vous que je vous conduise dans une maison o vous n'aurez plus
+ni faim ni froid et o vous apprendrez servir le bon Dieu?
+
+--Ni faim ni froid? rpta Jane; ce sera donc le paradis?
+
+--Non, mais le chemin qui y conduit.
+
+La marchande fit entrer dans sa boutique la pauvre fille, lui donna
+souper, la revtit d'une robe neuve; bientt Jane dormait dans un lit
+sous ce toit hospitalier o le Pre cleste l'avait amene.
+
+Quelque temps aprs, une des orphelines de la maison du Bon Pasteur,
+de Londres, recevait le baptme. Sa joie, sa ferveur attendrissaient
+l'assemble; cette heureuse nophyte tait la pauvre Jane, qui avait
+pour marraine la bonne marchande, l'instrument des misricordes du
+Seigneur.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+46.--UN COUP DE FILET DE LA SAINTE VIERGE.
+
+En se rendant l'une de nos stations thermales, un officier suprieur
+causait avec un compagnon de voyage:--Si nous nous arrtions
+Lourdes? lui dit ce dernier.--Pourquoi donc?--Nous y trouverions le
+plerinage national.--Voil cinquante ans que je n'ai pas mis les
+pieds dans une glise!...--Qu' cela ne tienne, tout se passe en plein
+air.--Alors, c'est diffrent.
+
+Ils s'arrtrent a Lourdes; ils virent les ardentes prires des
+plerins. Elles tonnrent d'abord, subjugurent ensuite cette me
+droite et loyale: l'officier pria avec les autres, aussi longtemps que
+les autres.
+
+--Il fait chaud, lui dit son compagnon; si nous buvions un verre d'eau
+de la grotte?--Volontiers; ce prtre-l m'a rendu tout rveur...
+
+Il rva, il pria, il monta jusqu' la crypte, il en redescendit priant
+et heureux.--Si vous voulez aller aux eaux, dit-il son compagnon,
+allez-y; moi, j'ai trouv les miennes.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+47.--UNE CONVERSION EN MER.
+
+Le hros de cette histoire a rapport lui-mme dans la lettre suivante
+la grce signale dont il a t l'objet.
+
+Aprs avoir failli prir avec mon navire, sur la barre de Bayonne
+pendant l't dernier, je me rendais de Livourne Dunkerque et Rouen,
+lorsque le 28 dcembre, au matin, je fus oblig de mouiller devant
+Malaga, ne pouvant y entrer. Bientt le temps devint affreux, et, ds
+huit heures du matin, toute la population masse sur les quais, malgr
+une pluie torrentielle, nous regardant chasser sur les ancres, nous
+faisait comprendre quel pril nous menaait. Le pavillon fut mis en
+berne, mais en vain: ni remorqueur, ni pilotes, pas mme la canonnire
+de l'tat n'osaient se risquer nous secourir; Dieu seul pouvait nous
+sauver. Impossible de se jeter la mer: nous aurions t briss sur
+les rochers de la jete en construction ou contre les rcifs de la
+cte.
+
+Je pensai alors ma mre, je me rappelai le projet de me faire
+catholique que j'avais eu autrefois. Me jetant genoux devant le
+vieux christ en bronze dominant le compas de route, je priai avec foi
+le Dieu des chrtiens et Notre-Dame de Montenero, dont j'avais visit,
+le 8 septembre dernier, le plerinage clbre, en Toscane.
+
+La journe se passa en craintes; la mer augmentait de furie, et le
+fleuve, en face de nous, jetait devant le navire ses eaux jaunes
+dbordes. Le consul de France, qui avait tent l'impossible pour nous
+faire secourir, nous crivit le soir au moyen d'une bouteille jete
+dans les flots: il nous avouait tristement que les autorits de Malaga
+reconnaissaient l'impossibilit d'arriver jusqu' nous, en face d'une
+situation si prilleuse, et qu'on attendrait que la nuit ft acheve
+pour prendre une dcision. Pour moi, cette dcision c'tait la mort
+et la perte de mon navire! Je voulus mourir catholique romain; je
+suppliai avec foi Notre-Dame de la Salette et je me sentis plein de
+courage.
+
+Mon quipage affol menaait de ne plus m'obir; il voulait filer
+les chanes et jeter le navire la cte. Plein de confiance dans le
+secours de Dieu et de la sainte Vierge, je rsistai nergiquement
+tous et la nuit arriva. Les ouvriers qui couvraient la cte et le quai
+nous dirent, dans leur me, adieu pour toujours... Je fis reposer
+successivement mes hommes, et, pensant la mort, je me tenais sur la
+dunette en priant Dieu.
+
+Cette nuit fut pouvantable; l'orage augmentant sans cesse de
+violence, le navire se mit talonner avec force, et chaque instant
+il tait menac de s'entr'ouvrir et de se briser sur la jete en
+construction. Les malheureux marins raidissaient chaque instant les
+chanes.
+
+Le jour arriva enfin, mais pour nous montrer l'horreur de notre
+situation. La foule garnissait les quais, assistant, mue et
+impuissante, ce terrible drame. Je pris un vieux catchisme, oubli
+ bord par un marin, je lus les Litanies de la sainte Vierge, et je
+promis alors solennellement d'abjurer aussitt arriv en France et de
+me faire baptiser.
+
+ huit heures, apparut devant Malaga un steamer; malgr le
+dcouragement de tous les matelots de l'quipage et contre leur avis,
+je fis mettre le pavillon en berne et jeter la mer une bonbonne
+renfermant une demande de secours; je la plaai sous la protection de
+la Vierge. La bouteille arriva terre, puis le steamer disparut au
+large.
+
+Ce fut alors parmi l'quipage un cri d'immense douleur: toute
+esprance s'vanouissait... Pour moi, j'esprais quand mme, priant,
+sondant l'horizon avec une longue-vue. Je promis un _ex-voto_
+Notre-Dame de la Salette et trois autres plerinages. Toutefois, je
+me prparai mourir catholique et j'en plaai la dclaration crite
+de ma main sur ma poitrine.
+
+Tout coup, vers dix heures, je dcouvre une fume noire dans le
+lointain: j'entends un coup de sifflet strident, et, au milieu des
+vagues normes qui nous couvraient, le steamer qui apparaissait. Le
+navire sauveur, dtachant sa grande chaloupe, nous envoie vingt-quatre
+hommes. Aprs des peines inoues, plusieurs fois sur le point d'tre
+engloutis, ces braves finissent par nous accoster. Il tait temps;
+nous allions attendre la mort dans la mture leve, car notre
+vaisseau tait sur le point de s'entr'ouvrir. On sacrifia les ancres,
+les chanes, etc., il fallait se hter.
+
+Le brave capitaine Corno, malgr une mer pouvantable, manoeuvra
+tellement bien avec son norme steamer, qu' midi il nous amenait dans
+le port. Nous tions sauvs, grce la sainte Vierge. Par une faveur
+providentielle, le navire et la cargaison n'avaient aucune avarie.
+
+Aussitt terre, je me rendis la cathdrale pour remercier Dieu et
+Notre-Dame et renouveler ma promesse d'abjuration. En attendant que je
+puisse la raliser, j'apprends ma religion dans un vieux catchisme
+oubli bord...
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+48.--LA MORT D'UN SEPTEMBRISEUR.
+
+Vers le milieu de l'anne 1826, un homme du peuple, alors sexagnaire,
+tenait le petit htel de Dijon, au n 211 de la rue Saint-Jacques,
+Paris. Atteint depuis longtemps d'une maladie grave, il avait en vain
+appel son secours les plus clbres mdecins de la capitale: le mal
+n'avait fait qu'empirer avec les annes; enfin, de violents accs de
+colre, auxquels il se livrait presque tous les jours, l'avaient rendu
+incurable. Cependant, ne pouvant se rsoudre mourir, il tenta un
+dernier essai en faisant demander le docteur Descuret, qui jouissait
+d'une grande rputation. Celui-ci, voyant le malade la veille de
+succomber, se contenta de lui prescrire quelques lgers adoucissements
+usits en pareille circonstance: il ne comptait plus le revoir.
+
+Mais le lendemain, vers six heures du soir, on vint l'appeler encore;
+cette fois ce n'tait point pour le vieillard, mais pour sa femme, que
+le misrable avait presque tue dans un de ses emportements.
+
+Aprs les premiers soins donns cette pauvre femme, le docteur
+se disposait se retirer sans avoir adress une seule parole
+l'incorrigible mari. Celui-ci le remarqua, l'arrta par l'habit et lui
+dit d'un air piteux: Eh quoi! monsieur le docteur, vous vous en allez
+sans daigner seulement me regarder?--Pourquoi m'inquiter d'un malade
+qui fait l'impossible pour rendre mes soins inutiles? Au reste,
+ajouta-t-il d'un ton svre, vous avez grossirement injuri vos
+premiers mdecins, dont l'un vous a abandonn parce que vous avez mme
+os lever la main sur lui. Ajoutez ces ingratitudes la brutalit
+dont vous venez d'user envers votre femme, et jugez si je ne dois pas
+faire comme eux.--Vos reproches ne sont que trop justes, reprit
+le malade d'un accent pntr; oui, je suis bien coupable d'avoir
+maltrait ainsi ma femme; mais aussi, monsieur, si vous saviez ce
+qu'elle exigeait de moi! Ne voulait-elle pas que je fisse appeler un
+prtre, moi qui les ai toujours eus en horreur!--L'intention de votre
+femme n'avait rien que de louable: en vous proposant de mettre en
+paix votre conscience, elle vous donnait une nouvelle preuve de son
+affection, et si cela tait entirement oppos vos ides, vous
+deviez vous borner un simple refus et non la frapper.--Mais enfin,
+monsieur le docteur, vous qui avez fait des tudes, que feriez-vous si
+vous tiez ma place et qu'on vous propost pareille chose?--Moi,
+je n'hsiterais pas mettre en paix ma conscience, d'abord par
+conviction, en second lieu, parce que le calme de l'me contribue
+puissamment allger nos souffrances et mme dissiper la
+maladie.--C'est bien singulier, qu'ayant fait des tudes, vous ayez
+cette manire de voir!--Au contraire, mes convictions religieuses sont
+en grande partie le fruit de mes tudes.
+
+Le vieillard tait vaincu par ces paroles pleines de raison et de
+foi: une lumire soudaine avait frapp son esprit. Il venait de se
+rveiller en lui des ides, des sentiments, des remords qu'il avait
+touffs peut-tre depuis bien longtemps, car il avait vcu dans un
+temps de stupide dlire o les jeunes hommes de son ge et les beaux
+esprits affichaient le plus insultant mpris pour toute pense
+religieuse, en disant: La religion!... c'est bon pour les enfants et
+les femmes. Ce prjug infernal venait de s'vanouir la parole du
+docteur, et, aprs un instant de silence, le malade dit d'un accent
+qu'on ne lui avait jamais connu: Eh bien! qu'on fasse venir un
+prtre; aussi bien, depuis longtemps j'en ai lourd sur la conscience!
+
+Ici commence l'histoire touchante de sa conversion, de sa douleur, de
+sa reconnaissance, de sa joie, de sa confusion, de son amour, de son
+bonheur, de son salut ... Ici, nous allons voir comment Dieu s'est
+servi d'une femme chrtienne, d'un mdecin et d'un prtre, pour faire
+d'un assassin un lu, un saint!... Heureuse de ce changement subit, la
+pauvre femme, elle qui avait tant parl, pri et souffert pour cette
+me rebelle, envoie la hte chercher un des vicaires de la paroisse
+Saint-Jacques.
+
+ peine le vieillard l'a-t-il aperu qu'il lui dit d'une voix
+tremblante de honte et de remords:
+
+Tenez, monsieur, enlevez-moi ce coutelas que j'avais mis sous mon
+oreiller.--Que vous tes imprudent, mon ami! mais vous couriez risque
+de vous blesser!--Eh! monsieur l'abb, je m'en tais arm pour vous le
+plonger dans le coeur, si vous fussiez venu sans mon consentement...
+Oui, ajouta-t-il devant tous les assistants, en septembre 93, _j'ai
+massacr dix-sept ecclsiastiques_, et peu s'en est fallu que vous
+ne fussiez le dix-huitime! Mais rassurez-vous: _Dieu a eu piti de
+moi; un regard de sa grce a suffi pour m'clairer_.
+
+Le vicaire, stupfait autant que touch, s'empare de l'norme couteau:
+puis il s'enferme avec le pnitent pour laisser agir Dieu sur cette
+me dans le mystre du sacrement de la rconciliation. Jamais, dans
+l'exercice de son saint ministre, il n'avait got des consolations
+comme celles qu'il trouva au chevet de ce malheureux qui avait t
+jadis le bourreau de dix-sept de ses confrres, et qui, l'heure de
+la grce, parlait et agissait comme le bon larron de la croix.
+
+Dj le bon Samaritain, qui venait de gurir cette me si profondment
+blesse par le crime, se retirait en annonant l'heureuse famille
+qu'il allait apporter au converti les derniers sacrements de l'glise,
+quand tout coup le vieillard s'cria d'une voix touffe par les
+sanglots:
+
+Revenez, monsieur l'abb, revenez bientt auprs de moi; j'ai bien
+besoin de vos consolations; mais, je vous en conjure, n'approchez
+pas de mes lvres le divin Rdempteur, dont tout l'heure encore je
+blasphmais le nom; je suis trop indigne d'un tel bonheur!--Dieu est
+rempli de misricorde, lui dit le vicaire profondment attendri; on
+rpare ses fautes quand on les pleure amrement, et votre repentir
+me parat trop sincre pour que j'hsite a vous administrer les
+sacrements que rclame immdiatement votre triste position.--Je les
+recevrai, monsieur l'abb, puisque vous me l'ordonnez, reprit le
+malade, mais seulement aprs avoir fait amende honorable devant ceux
+que j'ai autrefois scandaliss par mes forfaits.
+
+Tandis que le vicaire part pour chercher le saint viatique, le
+moribond fait appeler aussitt ses voisins, tmoins de sa vie
+criminelle, ses anciens camarades, les complices de ses fautes; il
+leur demande, avec larmes, pardon des affreux exemples qu'il leur
+avait donns, surtout a l'Abbaye et aux Carmes, lors du massacre des
+prtres; puis il fait de mme envers sa femme, un des instruments de
+sa conversion.
+
+Le prtre arrive portant l'auguste sacrement. Le vieillard, dj glac
+par la mort, se lve aussitt, se met genoux et reoit ainsi les
+derniers sacrements avec une pit anglique: les traits de son visage
+baign de larmes en taient tout transfigurs. Aprs cette auguste
+action, il reste toujours genoux, appuy sur le chevet de son lit,
+tenant en main un crucifix, qu'il couvre de ses baisers et de ses
+larmes.
+
+Son confesseur, plusieurs reprises, l'engagea se coucher, vu sa
+grande faiblesse: c'tait imposer son coeur un pnible sacrifice,
+c'tait lui ter une trop douce consolation. Aussi l'exprima-t-il
+au prtre: Je sens, dit-il, qu'il ne me reste que peu d'instants
+vivre; je ne puis rien offrir Dieu que mes prires et mes larmes;
+laissez-moi du moins la consolation de mourir genoux; c'est faire
+bien peu pour expier tous mes crimes!
+
+Et il resta ainsi en prire: son me claire, renouvele, sanctifie,
+paraissait comme dans une sorte d'extase. Vers minuit, on entendit
+le moribond pousser un profond soupir; il s'tait endormi dans le
+Seigneur avec le calme d'un lu, toujours genoux et les lvres
+colles sur le crucifix qu'il n'avait cess d'arroser de ses larmes!!!
+
+Seigneur, que vous tes admirable dans vos oeuvres! qu'elles sont
+profondes vos voies, qu'elles sont immenses vos misricordes!
+
+(_L'abb Hoffmann_, Extraits.)
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+49.--RENCONTRE PROVIDENTIELLE.
+
+Au commencement de ce sicle, un personnage assez marquant, M. de
+G***, tait tomb dans l'impit la plus affreuse. C'tait une sorte
+de frnsie d'irrligion. Le blasphme sortait chaque instant de sa
+bouche, et il semblait n'avoir coeur que de couvrir d'ignominie la
+sainte glise et ses ministres.
+
+Un jour, M. de G*** entend raconter que dans une petite ville voisine
+de son chteau, on allait donner une mission. Sa malice sembla prendre
+un nouveau degr de perversit cette nouvelle. Il se proposa de
+se rendre lui aussi la mission, et de suivre les exercices, pour
+contrecarrer les missionnaires et pour empcher, force d'avanies, le
+fruit qu'ils devaient en attendre. On le vit donc arriver, suivi
+d'une escorte de vauriens, qui tous ensemble se rendirent l'glise
+paroissiale. Le chant des cantiques fut plus d'une fois interrompu par
+de grossiers lazzis et des rires indcents; mais le silence s'tablit,
+quand le Pre suprieur des missionnaires parut dans la chaire.
+C'tait un homme de quarante ans environ, au visage ple et amaigri,
+aux traits expressifs, au regard inspir, tel en un mot que l'criture
+nous dpeint les prophtes de l'ancienne loi. Il n'avait pas achev
+l'exorde de son discours, que dj M. de G*** l'avait reconnu. C'tait
+un des compagnons de son enfance, un des rivaux de ses tudes et qui
+lui avait disput souvent avec avantage les couronnes acadmiques.
+Comment lui, qui pouvait briller dans le monde et parvenir aux postes
+les plus importants, avait-il pu se dcider a embrasser la carrire
+pauvre et pnible du ministre vanglique, c'est ce que la tte
+frivole de M. de G*** ne pouvait expliquer. Il l'couta donc avec
+toute l'attention dont il tait capable, et il trouva qu'il justifiait
+par son loquence les hautes prvisions de ses professeurs; mais ses
+penses n'allrent pas plus loin.
+
+Aprs le sermon, il renvoya ses amis et vint faire visite au
+missionnaire. Ds qu'il se fut nomm, le bon pre courut lui, et
+l'embrassant tendrement: mon ami, lui dit-il, que je suis heureux
+de vous voir, et que je remercie Dieu de vous retrouver avec des
+sentiments si chrtiens! sans doute vous avez toujours t fidle
+aux prceptes de religion que nous avons reus ensemble? Et, en vous
+livrant avec tant d'empressement aux premiers exercices de la mission,
+vous voulez... M. de G*** ne le laissa pas achever; emport par
+l'irascibilit de son caractre et par le sentiment d'impit dont il
+s'tait fait une longue habitude, il s'oublia, jusqu' lever la main
+sur le prtre du Seigneur: Impertinent, s'cria-t-il avec l'accent
+de la rage, garde pour d'autres tes sots conseils et ton insidieux
+proslytisme! Je venais te fliciter de ton loquence hypocrite et
+non pas rclamer tes avis. Mais le missionnaire, impassible et
+tranquille, lui rpondit avec cette douceur anglique que Dieu peut
+seul inspirer l'homme: Mon frre, peut-tre, il y a vingt ans,
+quand j'tais encore dans le monde, et que la religion ne m'avait pas
+appris dompter mes passions, peut-tre un pareil outrage et-il
+cot la vie l'un de nous, et jet un damn de plus aux pieds
+de l'ternel; mais Dieu m'a fait depuis longtemps la grce d'tre
+chrtien! Ma longue exprience dans la conduite des mes me montre
+ quelle horrible extrmit est descendue la vtre: mon frre! je
+tremble pour vous; qu'allez-vous devenir?
+
+Mais dj M. de G*** tait aux pieds du prtre; il baisait sa main en
+l'arrosant de ses larmes, et il s'criait; Pardonnez-moi, mon pre,
+car je ne sais ce que je fais! Et il se tordait dans d'effrayantes
+convulsions, jetant des phrases inarticules, des exclamations sans
+suite, des accents de dsespoir que l'oreille avait peine saisir,
+mais que devinait le coeur du missionnaire. O suis-je?... Quelle
+soudaine clart brille mes yeux?... Grce, grce!... Et cet orage
+nouveau dans le coeur de l'impie, cette tempte de la conscience,
+frappait d'effroi le missionnaire lui-mme, tout accoutum qu'il tait
+aux misres humaines. Tout coup, reprenant la sublime autorit de
+son ministre: Relevez-vous, mon fils, lui dit-il, relevez-vous, dj
+le remords vous a fait chrtien! Et M. de G*** se relevait tremblant,
+ses genoux se drobaient sous lui. Le prtre l'emporta dans ses bras,
+et le plaant devant un prie-Dieu: Dans un instant, mon fils, toutes
+vos peines seront calmes. Puis la confession commena.
+
+Trois heures entires ils restrent enferms ensemble; l'on entendait
+du dehors de longs sanglots et d'tranges gmissements; on n'aurait
+pu dire lequel versait de plus abondantes larmes, ou du prtre ou du
+pnitent. Tous deux confondaient leurs soupirs, tous deux mlaient
+l'expression de leur douleur, tous deux s'humiliaient devant la
+grandeur du Trs-Haut et bnissaient ses misricordes. M. de G***
+tait justifi devant Dieu. Il partit et ne voulut plus rentrer dans
+son chteau. Il se choisit en ville une modeste retraite; et,
+malgr les railleries de ses anciens amis, il suivit avec une pit
+exemplaire toutes les prdications et les moindres exercices de la
+retraite. Tous les jours il voyait le saint prtre, et se confirmait
+dans la grce. Enfin, le jour de la communion gnrale, il eut le
+bonheur de s'approcher de la sainte table, au grand tonnement
+de toute la ville, dont il avait t si longtemps le scandale et
+l'effroi.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+50.--LE BON FILS CONSOL.
+
+
+Un pieux jeune homme crivait la lettre suivante, qui doit inspirer
+une bien grande confiance en saint Joseph, surtout lorsqu'il s'agit
+d'obtenir des graces de conversion.
+
+J'ai reu cette anne un grand nombre de faveurs par la puissante
+intercession du glorieux poux de Marie. La premire a t la
+conversion de mon excellent pre.
+
+Il ne s'tait pas confess depuis plus de quarante ans. Il y avait une
+douzaine d'annes qu'il n'tait pas entr dans l'glise paroissiale;
+et, pour comble de difficults, il tait plein de prjugs contre
+notre sainte religion qu'il n'avait jamais bien connue. Pour ramener
+dans les bras de Dieu cette brebis gare, il fallait un grand coup
+de lumire et de misricorde. J'avais essay de le convaincre par le
+raisonnement, j'avais pri et fait prier beaucoup pour lui: tout avait
+t inutile. Il y a quelques semaines, je me sentis press d'aller
+solliciter auprs de saint Joseph cette conqute si difficile.
+
+C'tait la premire fois que j'implorais du saint Patriarche une
+faveur particulire. J'allai donc me prosterner devant sa statue, et
+je lui promis que, s'il m'accordait ce que je lui demandais, j'aurais
+pendant toute ma vie une dvotion toute spciale pour lui, et que je
+m'efforcerais de rpandre son culte autant que je le pourrais. peine
+ma prire termine, je me sentis la plus grande confiance.
+
+Je fis alors une premire neuvaine avec toute la ferveur dont j'tais
+capable. En mme temps, j'crivis mon pre pour tcher de le dcider
+ porter un Cordon de saint Joseph que j'envoyai avec ma lettre. Il
+et t impossible de le lui faire accepter comme objet religieux;
+mais, ma demande, il consentit a le porter comme un petit souvenir
+de moi.
+
+Ma premire neuvaine acheve, j'en commenai une nouvelle, et
+incontinent je pus me rendre ce doux tmoignage que mon esprance
+n'avait pas t vaine. Bni soit jamais le trs bon et trs puissant
+saint Joseph!... La grce tait accorde. Ds le commencement de cette
+seconde neuvaine, je reus de mon pre une touchante lettre, o il
+m'exprimait, en des termes brlant, la joie et la paix qui inondaient
+son me. Une lumire nouvelle venait de briller dans son coeur et dans
+son intelligence. Le respect humain, les objections et les prjugs
+contre la religion taient tombs d'eux-mmes, et une petite occasion
+mnage par saint Joseph s'tant prsente, mon pre tait all se
+confesser, comme pouss par une main invisible. Le lendemain, avec des
+sentiments ineffables de bonheur et de tendresse, il recevait dans
+son coeur le Dieu, si plein de misricorde, qui venait rjouir sa
+vieillesse, comme il avait autrefois rjoui sa jeunesse. La conversion
+a t parfaite; saint Joseph ne fait pas les choses demi. Depuis ce
+jour de bndiction, mon pre prit part tous les exercices de pit
+de la paroisse. Tous ceux qui le connaissaient furent profondment
+difis de cet heureux changement, et dclarrent qu'il avait fallu
+une main puissante pour oprer cette merveille. Et cette main
+puissante, c'est la vtre, grand et trs-puissant saint Joseph! Je
+vous remercierai pendant toute ma vie de cette grce signale...
+
+Aprs cela, pourrait-on recommander avec trop d'instances aux jeunes
+gens la dvotion envers saint Joseph? Puissent-ils recourir lui dans
+tous leurs besoins spirituels et ceux de leurs proches! S'ils prient
+avec ferveur et persvrance, ils ressentiront infailliblement les
+effets de sa paternelle protection.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+51--COMMENT ON RETROUVE LE BONHEUR.
+
+Passant un jour sur la place des Capucins, Lyon, une zlatrice du
+rosaire y vit une petite fille ge de six sept ans, qui, aprs
+avoir bris la glace d'une fontaine, plongeait quelque chose dans
+l'eau. La dame s'approcha et dit:
+
+--Que fais-tu l, mon enfant?--Je lave ma robe.--Quel est ton
+nom?--Marie.--O est ta mre?-- Loyasse (cimetire de Lyon).--Et ton
+pre?--Il est malade et triste l-bas...--Eh bien! conduis-moi ta
+maison..
+
+L'orpheline regarda l'inconnue avec une sorte de crainte, puis,
+rassure sans doute par l'affectueux sourire qui rpondait son
+regard, elle mit sa petite main glace dans celle que lui tendait
+sa nouvelle amie, et se dirigea vers une de ces affreuses demeures,
+ordinairement habites par le vice ou par le malheur.
+
+Arrive au dernier tage, l'enfant ouvre une porte et dit:--Papa,
+voil une dame qui veut vous voir.--Me voir!... moi!... une dame!...
+allons donc!... C'est, sans doute pour jouir du spectacle de ma
+misre! Je suis chez moi; et, bien que je sois pauvre, malheureux, je
+ne souffrirai pas que les riches viennent insulter ma misre! Donc,
+vous pouvez vous en aller, s'cria-t-il en dsignant du doigt la
+porte reste entr'ouverte.--Je venais vous offrir des secours,
+murmura timidement la visiteuse, un peu effraye.--Je n'ai besoin de
+rien, que de rester tranquille chez moi, sans qu'on vienne se moquer
+de ma pauvret, reprend l'homme; et il lance par la porte de la
+mansarde une pice de monnaie qui vient d'tre dpose sur la table.
+
+Il n'y avait rien faire... La charitable zlatrice embrassa la
+petite fille et lui dit tout bas: Viens me trouver quand tu auras
+besoin de quelque chose. Puis elle sortit.
+
+Plusieurs semaines s'coulrent sans que la douce Marie repart, bien
+qu'on allt souvent, pour l'y rencontrer, l'endroit o on l'avait
+trouve.
+
+Mme L, l'aperut enfin, un jour, amaigrie et toute en larmes; son
+pre, qui manquait d'ouvrage et par consquent de pain, l'envoyait
+mendier dans la rue. Elle l'emmena chez elle et lui fit raconter son
+histoire, histoire bien simple et bien touchante, imprime dans son
+jeune coeur.
+
+Maman tait trs bonne; soir et matin, elle me faisait dire _Notre
+Pre_ et _Je vous salue, Marie_... Mon pre tait bon, lui aussi,
+alors; mais depuis qu'ils ont emport maman Loyasse, il est devenu
+triste, s'est mis lire de grandes feuilles et ne parle plus de Dieu
+ou des riches qu'en se fchant bien fort.
+
+Ce rcit fut un trait de lumire pour Mme L. Elle fit promettre la
+chre petite de dire, tous les jours, une fois, Notre Pre, et dix
+fois, Je vous salue, Marie... _pour obtenir que son pre devnt
+trs heureux_, et la renvoya munie d'abondantes provisions.
+
+Un mois aprs, l'enfant revint chez sa bienfaitrice, mais, cette fois,
+avec un visage tout joyeux: Madame, dit-elle, papa voudrait bien vous
+voir; seulement il n'ose pas venir...
+
+La difficult fut vite tranche; Mme L... accourut la mansarde, et
+y trouva l'ouvrier. Si l'aspect du pauvre rduit tait le mme, on
+lisait sur le visage du malheureux pre l'expression humble et douce
+du changement opr dans son me.
+
+Madame, dit-il avec respect, je ne sais comment cela est arriv, mais
+je ne peux plus me reconnatre... En entendant la petite rciter tant
+de fois son _Notre Pre_ et son _Je vous salue_, je me suis d'abord
+impatient, parce qu'elle le rptait trop... Puis j'ai fini par le
+dire machinalement avec elle, en me rappelant que ma pauvre femme le
+disait aussi... Alors, j'ai pleur, j'ai senti le regret de ma
+mauvaise vie, et je me suis reproch mon insolence envers la dame qui
+a t si bonne pour nous... C'est pourquoi je voulais la voir, pour
+lui demander pardon.
+
+Ce pardon fut accord sans peine, et Dieu, aprs avoir purifi,
+soulag la misre de l'me et du corps, par l'entremise de sa
+gnreuse servante, sauva aussi par elle le pre et l'enfant.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+52.--LE SOUVENIR DE LA PREMIRE COMMUNION.
+
+Mous devons un homme du monde le rcit suivant, qui contient plus
+d'une instruction utile et fournit un nouvel exemple des ineffables
+tendresses de la misricorde divine.
+
+J'tais Paris en 1841, et je faisais partie d'une Confrence de
+Saint-Vincent-de-Paul. Quelques-uns des jeunes gens qui la composaient
+avaient la pieuse habitude de visiter une ou deux fois par semaine les
+pauvres malades des hpitaux du quartier.
+
+L'hpital Necker, dans la rue de Svres, m'tait chu en partage. Je
+commenais toujours mes visites par la chapelle, et j'allais demander
+au Seigneur de bnir l'oeuvre que, pour l'amour de lui, je venais
+accomplir, d'accompagner de sa bndiction les paroles, les conseils
+que j'allais donner mes malades; et quand j'avais fini ma tourne
+dans les salles, je venais encore en dposer le succs aux pieds de ce
+bon Matre.
+
+Je fus oblig de quitter Paris au printemps, et je me rappellerai
+toujours le trait touchant dont j'ai t le tmoin ma dernire
+visite aux malades de Necker.
+
+La salle que je devais visiter ce jour-l tait confie aux soins
+d'une Soeur de Charit vieillie dans cet admirable mtier, et non
+moins infatigable pour soulager les souffrances de ses malades que
+zle pour le salut de leurs mes. En arrivant, j'allai, selon mon
+habitude, prendre les ordres de cette bonne Soeur. Elle me recommanda
+spcialement six ou sept malades: l'un, tienne, nouvel arriv, et
+encore inconnu d'elle; l'autre, comme moribond, ayant besoin d'tre
+fortifi et consol; un autre comme branl dj, et prt se
+convertir, etc.
+
+Et puis, ajoute-t-elle, allez donc au n 39; c'est un homme de
+trente-deux ou trente-trois ans, poitrinaire au dernier degr, qui
+sera mort dans trois jours. J'ai eu beau faire, je n'ai pu rien en
+tirer; il m'a envoye promener trois ou quatre fois, et n'a jusqu'ici
+reu M. l'aumnier qu'avec des paroles grossires. Un de vos confrres
+de Saint-Vincent-de-Paul, qui l'a dj visit plusieurs fois, n'a pas
+mieux russi que nous. Il est probable qu'il vous enverra promener
+aussi; mais enfin il ne faut rien pargner. Il s'agit ici de la gloire
+de Dieu et d'une pauvre me sauver.
+
+--Eh! mon Dieu, ma bonne Soeur, rpondis-je, s'il m'envoie promener,
+j'irai me promener, voil tout; cela ne me fera pas grand mal. Dites
+seulement pour ce pauvre homme un _Ave Maria_ pendant que j'irai lui
+parler.
+
+Je fis ma visite; et de lit en lit j'arrivai mon n 39. Je fus tout
+saisi en le voyant. La mort tait peinte sur son visage. Trois ou
+quatre coussins le soutenaient assis sur son lit; sa face tait hve
+et d'un blanc jauntre, et son affreuse maigreur donnait ses yeux
+noirs une apparence trange...
+
+Je m'approchai de son lit. Il me regarda fixement sans rien dire.
+
+Je lui demandai de ses nouvelles: La soeur m'a appris, mon pauvre
+ami, que vous souffriez beaucoup, et qu'il y avait bien longtemps dj
+que vous tiez malade.
+
+Pas de rponse; seulement le regard de mon homme devenait de plus
+en plus dur, et il semblait me dire: Je n'ai que faire de vos
+condolances; donnez-moi la paix. Je fis semblant de ne pas m'en
+apercevoir: Souffrez-vous beaucoup en ce moment, et pourrais-je vous
+soulager en quelque manire?
+
+Pas un mot.
+
+Que voulez-vous, mon pauvre enfant! il faut faire de ncessit vertu,
+et offrir vos souffrances au bon Dieu en expiation de vos fautes;
+comme cela du moins elles vous seront utiles.
+
+Toujours mme silence et mme accueil. La position commenait
+devenir embarrassante. L'oeil du malade tait de plus en plus
+menaant, et je voyais le moment o il allait me dire quelque
+injure... La Providence de Dieu m'envoya tout coup une inspiration.
+Je me rapprochai vivement du malheureux, et je lui dis demi-voix:
+Avez-vous fait une bonne premire communion?
+
+Cette parole produisit sur lui l'effet d'une commotion lectrique. Il
+fit un lger mouvement; sa figure changea d'expression, et il murmura
+plutt qu'il ne dit: Oui, Monsieur.
+
+--Eh bien! repris-je, mon ami, n'tiez-vous pas heureux dans ce
+temps-la?--Oui, Monsieur, me rpondit-il d'une voix mue; et au mme
+instant je vis deux grosses larmes couler sur ses joues. Je lui pris
+les mains.--Et pourquoi tiez-vous heureux alors, sinon parce que vous
+tiez pur, chaste, aimant et craignant Dieu, en un mot, bon chrtien?
+Mais ce bonheur peut revenir encore, et le bon Dieu n'a pas chang! Il
+continuait pleurer: N'est-ce pas, ajoutai-je, que vous voulez bien
+vous confesser?
+
+--Oui, Monsieur, dit-il alors avec force; et il s'avana vers moi pour
+m'embrasser. Je le fis de grand coeur, comme vous pouvez penser, et je
+lui donnai quelques petits conseils pour faciliter l'excution de son
+bon dessein. Je le quittai ensuite, et j'annonai la Soeur le succs
+inespr de ma visite. Je ne sais ce qui s'ensuivit; mais ce qui m'est
+rest profondment grav dans l'esprit ou plutt dans le coeur, c'est
+la force merveilleuse de la misricorde de Dieu, qui changea en un
+instant, et l'aide d'une seule parole, ce coeur si endurci!
+
+Le seul souvenir de sa premire communion suffit pour convertir et
+probablement pour sauver ce pauvre malade, heureux de l'avoir bien
+faite; car s'il et accompli, comme plusieurs, hlas! avec ngligence,
+ce grand acte de la vie chrtienne, le souvenir que je lui en
+rappelai n'et fait sans doute sur son coeur qu'une impression
+insignifiante!...
+
+Ainsi le bien produit le bien, et avec Dieu rien ne demeure perdu.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+53.--L'ORPHELINE ET LE VTRAN.
+
+Une pauvre orpheline avait t recueillie par un vieux soldat qu'elle
+nommait son pre. D'une pit simple, mais srieuse, elle s'tait
+attir une telle estime, qu'il y avait autour d'elle comme une aurole
+de vnration. Le vieux soldat lui-mme s'tait laiss prendre son
+influence. Il appelait sa petite orpheline, _sa petite sainte_.
+Jamais il ne fumait devant elle, il jurait encore moins.
+
+La pieuse enfant tait arrive faire prier son pre adoptif, ce
+qu'il n'avait pas fait depuis longtemps.
+
+Un jour qu'il passait devant l'glise du village, je ne sais quelle
+inspiration secrte le pousse y entrer. Il va s'agenouiller dans un
+coin et commence son signe de croix. Mais tout coup il s'arrte, ses
+yeux ont rencontr une enfant qui, recueillie au pied de l'autel, les
+mains jointes, parat comme dans une extase. Il regarde, il reconnat
+sa fille. La pense lui vient aussitt qu'elle demande Dieu sa
+conversion; elle lui a dit tant de fois que c'tait l l'unique objet
+de toutes ses prires. Une larme monte de son coeur ses yeux et
+coule le long de ses joues sur sa vieille figure cicatrise. Cette
+larme est efficace et dcide de son retour Dieu.
+
+Quelque temps aprs, aux Pques, le vieux militaire pleinement
+converti, bien heureux, communiait ct de sa petite fille. Et,
+comme, au sortir de l'glise, quelques-uns de ses vieux camarades le
+regardaient tonns: Vous ne vous attendiez pas cela, leur dit-il,
+mais que voulez-vous? Je ne puis rsister la _petite sainte_, elle
+convertirait le dmon lui-mme, si le dmon pouvait tre converti.
+
+Voil l'influence de la vraie pit. Puisse-t-elle devenir le partage
+de tous ceux qui liront ce petit livre! En mme temps qu'elle assurera
+leur propre salut, elle les aidera merveilleusement travailler au
+salut des autres!
+
+
+
+TABLE DES MATIRES.
+
+AVANT-PROPOS
+
+1.--Le capitaine de navire et le mousse.
+
+2.--Une nuit dans le dsert.
+
+3.--Les deux frres.
+
+4.--Un jeu o l'on gagne le ciel.
+
+5.--La vengeance d'un tudiant chrtien.
+
+6.--Un pre converti par son enfant.
+
+7.--Un cadeau inattendu.
+
+8.--Les trois actes d'un drame contemporain.
+
+9.--Le remde est dur, mais il est bon.
+
+10.--Le banc de famille.
+
+11.--La lettre d'une mre.
+
+12.--Une premire communion quatre-vingts ans.
+
+13.--La soupape.
+
+14.--Une mprise qui porte bonheur.
+
+15.--Hrosme d'un jeune nophyte.
+
+16.--Les deux amis.
+
+17.--Tel est pris qui croyait prendre.
+
+18.--Comment on obtient un miracle.
+
+19.--Le marquis d'Outremer.
+
+20.--La plus grande victoire d'un vieux gnral.
+
+21.--Le bouffon et son matre.
+
+22.--Un pisode de la Rvolution.
+
+23.--Le zle rcompens.
+
+24.--Sagesse et folie.
+
+25.--Le terrible article.
+
+26.--Le trottoir.
+
+27.--Un fils qui tombe dans les bras de son pre.
+
+28.--Le rosier du mois de Marie.
+
+29.--La statuette de saint Antoine.
+
+30.--Le chemin du coeur.
+
+31.--Le nouvel Augustin.
+
+32.--Vaincu par l'exemple.
+
+33.--La fille du franc-maon.
+
+34.--Un voyage de cent lieues en Australie.
+
+35.--Rien n'est impossible Dieu.
+
+36.--L'amour maternel.
+
+37.--Un pcheur moribond assist par un prtre mourant.
+
+38.--Deux fois sauv.
+
+39.--Dieu a ses lus partout.
+
+40.--La rose bnite.
+
+41.--Un souvenir du bagne.
+
+42.--Ce que le zle peut inspirer un enfant.
+
+43.--Une conqute du Sacr-Coeur.
+
+44.--Puissance du chapelet.
+
+45.--La croix d'argent.
+
+46.--Un coup de filet de la sainte Vierge.
+
+47.--Une conversion en mer.
+
+48.--La mort d'un septembriseur.
+
+49.--Rencontre providentielle.
+
+50.--Le bon fils consol.
+
+51.--Comment on retrouve le bonheur.
+
+52.--Le souvenir de la premire communion.
+
+53.--L'orpheline et le vtran.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les joies du pardon, by Anonymous
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES JOIES DU PARDON ***
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
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+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
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+information can be found at the Foundation's web site and official
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+Literary Archive Foundation
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+increasing the number of public domain and licensed works that can be
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+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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+identical to the filename). The path to the file is made up of single
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+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
+ https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234
+
+or filename 24689 would be found at:
+ https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689
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+
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new file mode 100644
index 0000000..27df84d
--- /dev/null
+++ b/old/11494-8.zip
Binary files differ
diff --git a/old/11494-h.zip b/old/11494-h.zip
new file mode 100644
index 0000000..631d7bf
--- /dev/null
+++ b/old/11494-h.zip
Binary files differ
diff --git a/old/11494-h/11494-h.htm b/old/11494-h/11494-h.htm
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index 0000000..509870d
--- /dev/null
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@@ -0,0 +1,7439 @@
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+
+
+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Les joies du pardon, by Anonymous
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les joies du pardon
+ Petites histoires contemporaines pour la consolation des coeurs chrtiens
+
+Author: Anonymous
+
+Release Date: March 7, 2004 [EBook #11494]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES JOIES DU PARDON ***
+
+
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+
+Produced by Joris Van Dael, Renald Levesque and PG Distributed
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+
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+<a name="00"></a>
+<center>
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+</center>
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+
+
+
+<p>AVANT-PROPOS</p>
+
+<p>Aprs les joies de l'innocence, il n'en est pas de
+plus douces, de plus pntrantes que celles du
+repentir. Demandez l'enfant coupable ce qu'il
+prouve lorsque, reconnaissant son ingratitude, il vient
+se jeter en pleurant dans les bras de sa mre: c'est
+un soulagement inexprimable, une ivresse de bonheur...
+Ce bonheur n'est rien pourtant auprs de celui
+du pauvre pcheur qui, fatigu de ses longs garements,
+renonce sa vie mauvaise et vient se reposer
+dans le sein de Dieu.</p>
+
+<p>Aussi, n'existe-t-il pas non plus d'histoire plus attachante
+que celle des conversions. Plusieurs surtout,
+accomplies presque de nos jours, ont t entoures de
+circonstances si extraordinaires et prsentent un si
+poignant intrt qu'on ne peut en lire le rcit sans tre
+attendri jusqu'au fond de l'me. Pages naves et sublimes,
+tout imprgnes de larmes et d'amour, elles
+rveillent les sentiments les plus dlicats, les plus exquis;
+rien ne ressemble davantage un roman, et
+toutefois, on sent merveille que rien n'est plus vridique.
+C'est, dirons-nous, un roman divin: les pripties
+multiplies, les scnes mouvantes ont la terre
+pour thtre, mais le dnouement n'a lieu qu'au ciel.</p>
+
+<p>Tels sont les exemples que nous allons rapporter
+dans ce Recueil: il faudrait pouvoir les mettre sous
+les yeux de tous les chrtiens, pour le profit qu'ils en
+retireraient et le charme que leur ferait goter cette
+lecture.&mdash;Nous n'avons eu garde de reproduire ici
+les traits que l'on rencontre dans les <i>Annales de Notre-Dame
+de Lourdes</i>, de <i>Notre-Dame du Sacr-Coeur</i>, et
+dans les Recueils analogues; on ne trouvera non plus
+aucune des Biographies contenues dans les <i>Conversions
+les plus mmorables du XIXe sicle</i>. Nos rcits ont un
+caractre plus intime et tout la fois plus anecdotique:
+et c'est l justement ce qui en augmente l'intrt.</p>
+
+<p>Offert toutes les mes chrtiennes, cet ouvrage s'adresse
+d'une manire spciale aux jeunes gens. Personne
+n'a, autant qu'eux, besoin de ces manifestations
+clatantes de la misricorde divine, si propres inspirer
+une confiance inbranlable. Qui connat les preuves
+rserves leur foi au sortir du collge? O est-il
+d'ailleurs le jeune homme qui dans les longues annes
+d'une lutte incessante contre le respect humain et les
+plaisirs mauvais, n'a jamais eu un instant de faiblesse?
+Ah! puissent nos lecteurs se souvenir, en ces moments
+critiques, des modestes pages qu'ils vont lire aujourd'hui!
+Elles leur rappelleront qu'aprs mme les plus
+lourdes chutes, le coeur de Dieu reste toujours ouvert
+pour les recevoir et que le plus grand malheur craindre,
+la plus funeste de toutes les fautes, c'est le <i>dcouragement</i>.</p>
+
+
+
+<a name="01"></a>
+<center><img src="spacer.png" alt="" style="width: 250px; height: 148px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+<h2>LES JOIES DU PARDON</h2>
+
+
+
+<p>1.&mdash;LE CAPITAINE DE NAVIRE ET LE MOUSSE.</p>
+
+<p>Un capitaine de navire, qui s'tait fait craindre et har
+de ses matelots par ses imprcations continuelles et
+sa tyrannie, tomba tout coup dangereusement malade,
+au milieu d'un voyage de long cours. Le pilote
+prit le commandement du vaisseau, et les matelots dclarrent
+qu'ils laisseraient prir sans secours leur capitaine, qui se
+trouvait dans sa chambre, en proie de cruelles douleurs.
+Il avait dj pass peu prs une semaine dans cet tat, sans
+que personne se ft inquit de lui, lorsqu'un jeune mousse, touch
+de ses souffrances, rsolut d'entrer dans sa chambre et de
+lui parler; malgr l'opposition du reste de l'quipage, il descendit
+l'escalier, ouvrit la porte et lui demanda comment il se portait;
+mais le capitaine lui rpondit avec impatience: Qu'est-ce-que
+cela te fait! Va-t'en!</p>
+
+<p>Le mousse, repouss de la sorte, remonta sur le tillac. Mais
+le lendemain il fit une nouvelle tentative: Capitaine, dit-il,
+j'espre que vous tes mieux?&mdash;O Robert! rpondit alors celui-ci,
+j'ai t trs mal toute la nuit. Le jeune garon, encourag
+par cette rponse, s'approcha du lit en disant: Capitaine,
+laissez-moi vous laver les mains et le visage, cela vous rafrachira.
+Le capitaine l'ayant permis, l'enfant demanda ensuite la
+permission de le raser. Le capitaine y ayant encore consenti,
+le mousse s'enhardit, et offrit son matre de lui faire du th.
+L'offre toucha cet homme farouche, son coeur en fut mu, une
+larme coula sur son visage, et il laissa chapper ces mots en
+soupirant: O amour du prochain! Que tu es aimable au moment
+de la dtresse! qu'il est doux de te rencontrer mme
+dans un enfant!</p>
+
+<p>Le capitaine prouva quelque soulagement par les soins de
+cet enfant. Mais sa faiblesse devint plus grande, et il fut bientt
+convaincu qu'il ne vivrait plus que quelques semaines. Son
+esprit fut assig de frayeurs toujours croissantes, mesure
+que la mort et l'ternit se montrrent plus prs. Il tait aussi
+ignorant qu'il avait t impie. Sa jeunesse s'tait passe parmi
+la plus mauvaise classe de marins; non seulement il disait: <i>Il
+n'y a point de Dieu</i>, mais il agissait aussi d'aprs ce principe.
+pouvant la pense de la mort, ne connaissant pas le chemin
+qui conduit au bonheur ternel, et convaincu de ses pchs par
+la voix terrible de sa conscience, il s'cria un matin, au moment
+o Robert ouvrait la porte de sa chambre, et lui demandait
+amicalement: Matre, comment vous portez-vous ce matin?&mdash;Ah!
+Robert, je me sens trs mal, mon corps va toujours
+plus mal; mais je m'inquiterais bien moins de cela, si mon
+me tait tranquille. Robert! que dois-je faire? Quel grand
+pcheur j'ai t! que deviendrai-je?... Son coeur de pierre
+tait attendri. Il se lamentait devant l'enfant, qui faisait tout
+son possible pour le consoler, mais en vain.</p>
+
+<p>Un jour que l'enfant venait d'entrer dans la chambre, le
+capitaine s'cria: Robert, sais-tu prier?&mdash;Non, matre, je
+n'ai jamais su que l'oraison dominicale, que ma mre m'a apprise.&mdash;Oh!
+prie pour moi, tombe genoux, et demande
+grce. Fais cela, Robert, Dieu te bnira. Et tous deux commencrent
+ pleurer.</p>
+
+<p>L'enfant, mu de compassion, tomba genoux et s'cria en
+sanglotant: Mon Dieu, ayez piti de mon cher capitaine mourant!
+je suis un pauvre petit matelot ignorant. Mon Dieu, le
+capitaine dit que je dois prier pour lui, mais je ne sais pas comment;
+oh! que je regrette qu'il n'y ait pas sur le btiment un
+prtre qui puisse me l'apprendre, qui puisse prier mieux que
+moi, qui puisse recevoir la confession de ses pchs et les pardonner
+en votre nom. Il croit qu'il sera perdu: mon Dieu, sauvez-le!
+Il dit qu'il ira en enfer, et qu'il sera avec les dmons:
+mon Dieu, faites qu'il aille au ciel, et qu'il soit avec les anges!
+Les matelots ne veulent pas venir vers lui; quant moi, je
+veux faire pour lui tout ce que je pourrai; mais je ne puis le
+sauver. mon Dieu! ayez piti de mon pauvre capitaine! Je
+n'ai jamais pri ainsi auparavant. Oh! aidez-moi, mon Dieu,
+prier pour mon pauvre capitaine!</p>
+
+<p>Alors, s'tant relev, il s'approcha du capitaine en lui disant:
+J'ai pri aussi bien que j'ai pu; maintenant, matre, prenez
+courage. J'espre que Dieu aura piti de vous.</p>
+
+<p>Le capitaine tait si mu qu'il ne pouvait s'exprimer. La
+simplicit, la sincrit et la bonne foi de la prire de l'enfant
+avaient fait une telle impression sur lui, qu'il demeura dans un
+profond attendrissement, baignant son lit de pleurs.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, quand Robert entra dans la chambre du
+capitaine: Robert, mon bon ami, lui dit celui-ci, aprs que tu
+fus parti, je tombai dans une douce mditation. Il me semblait
+voir Jsus-Christ sur la croix, mourant pour nos offenses, afin
+de nous amener Dieu. Je m'levai par mes prires ce divin
+Sauveur, et, dans la grande angoisse de mon me, je m'criai
+longtemps comme l'aveugle: Jsus, fils de David, ayez piti de
+moi! Enfin je crus sentir en mon coeur que les promesses de
+pardon qu'il a adresses tant de pcheurs, m'taient aussi
+adresses; je ne pouvais profrer d'autres paroles que celle-ci:
+ amour! misricorde! Non, Robert, ce n'est pas une illusion:
+maintenant je sais que Jsus-Christ est mort pour moi.
+Je sens que le sang de la croix peut aussi laver mes iniquits;
+mes yeux s'ouvrent la lumire d'en haut en mme temps
+qu'ils se ferment pour la terre; la grce de mon baptme, la foi
+de ma premire communion, rentrent dans mon coeur; que ne
+puis-je recevoir ces sacrements que l'glise accorde aux mourants
+pour leur passage l'ternit, vers laquelle Dieu m'appelle!</p>
+
+<p>L'enfant, qui jusque-l avait vers bien des larmes en silence,
+fut saisi dans ce moment d'une grande tristesse, et s'cria
+Involontairement: Non, non, mon cher matre, ne m'abandonnez
+pas.&mdash;Robert, lui rpondit-il tranquillement, rsigne-toi,
+mon cher enfant: je suis pein de te laisser parmi des gens
+aussi dpravs que le sont ordinairement les matelots. Oh!
+puisses-tu tre prserv des pchs dans lesquels je suis tomb!
+Ta charit pour moi, mon cher enfant, a t grande; Dieu t'en
+rcompensera. Je te dois tout; tu as t dans la main de Dieu
+l'instrument de ma conversion; c'est le Seigneur qui t'a envoy
+vers moi; Dieu te bnisse, mon cher enfant! Dis mes matelots
+qu'ils me pardonnent, je leur pardonne aussi, et je prie
+pour eux.</p>
+
+<p>Le lendemain, plein du dsir de revoir son matre, Robert se
+leva la pointe du jour; et ayant ouvert la porte, il vit que le
+capitaine s'tait lev et s'tait tran au pied de son lit. Il tait
+ genoux, et semblait prier, appuy, les mains jointes, contre
+la paroi du navire. L'enfant attendit quelque temps en silence;
+mais enfin il dit doucement: Matre!&mdash;Point de rponse.&mdash;Capitaine!
+s'crie-t-il de nouveau. Mais toujours mme silence.
+Il met la main sur son paule et le pousse doucement: alors le
+corps change de position et se penche peu peu sur le lit; son
+me l'avait quitt depuis quelques heures, pour aller voir un
+monde meilleur, o la grce d'un sincre repentir accorde la
+prire permet d'esprer que Dieu dans sa misricorde a daign
+le recevoir.</p>
+
+
+<a name="02"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+
+<p>2.&mdash;UNE NUIT DANS LE DSERT.</p>
+
+<p>C'est du missionnaire lui-mme, rapporte le marquis de
+Sgur, que je tiens l'histoire suivante, o l'action de
+la Providence se montre en assez belle lumire. Il
+nous la raconta devant un nombreux auditoire d'hommes,
+particulirement de jeunes gens, qui l'coutaient avec une si
+religieuse attention, que pendant les pauses de son discours, on
+aurait entendu voler une mouche. Par humilit, il parlait la
+troisime personne comme s'il se ft agi d'un autre. Mais je
+devinai bien vite, son accent, que c'tait son histoire lui-mme
+qu'il nous disait, et quand je me trouvai seul avec lui
+aprs la sance, je l'obligeai de m'en faire l'aveu. Si je pouvais
+faire passer dans mon rcit les flammes de sa parole, telles
+qu'elles sortaient de sa bouche et de son coeur, elles allumeraient
+dans les mes cet amour surnaturel de Dieu et des hommes,
+qui rsume et renferme la loi et les prophtes.</p>
+
+<p>C'tait l'heure qui prcde le coucher du soleil. L'ombre du
+missionnaire et de son cheval s'allongeait sur le sable endormi.
+L'horizon s'empourprait comme aux lueurs d'un immense incendie.
+La chaleur tait touffante. Parfois, de longs intervalles,
+une brise lgre venue on ne sait d'o, passait comme
+une caresse de Dieu et apportait au voyageur une sensation dlicieuse:
+alors, il ouvrait la bouche et aspirait longuement l'air
+un moment rafrachi. Puis le souffle tombait vaincu par le feu
+qui rgne au dsert, et l'immobilit ardente reprenait possession
+de l'tendue.</p>
+
+<p>Le missionnaire avanait, pressant l'allure de son cheval, pour
+arriver avant la nuit la grande ville, terme de son voyage.
+Car la nuit, dans ces plaines d'Afrique, appartient aux fauves.
+Quand les premires ombres descendent du ciel, les premiers
+bruits des lions et des panthres montent de tous les points
+du dsert, d'abord confus et lointains, comme le gmissement
+du vent, puis plus forts, plus distincts, semblables tantt
+au grondement sourd du tonnerre, tantt ses clats rudes et
+dchirs. Ce moment redout approchait, mais il n'tait pas encore
+imminent, et le prtre de Jsus-Christ avait bien une heure
+devant lui, une heure de jour et de marche tranquille, suffisante
+pour atteindre le port. Il tait arm, il avait des provisions de
+bouche, un flacon de rhum, pour ranimer ses forces et tremper
+ses lvres brlantes. Il priait, il pensait, cherchant lutter
+contre la sensation touffante de la solitude, contre l'oppression
+de l'espace sans limites o sa vue, son coeur et son esprit se
+perdaient. Il avait beau percer de ses regards l'tendue, il
+n'apercevait pas un tre vivant, pas un mouvement, pas mme celui
+du sable agit par le vent: le vent dormait sur le sable, d'un
+sommeil qui semblait ternel.</p>
+
+<p>Oh! si la bont de Dieu mettait sur son chemin une de ses
+cratures, un tre humain, un frre, quelle joie inonderait son
+coeur! comme il volerait lui! Avec quels transports il lui tendrait
+la main, et le presserait dans ses bras! Mais hlas! il ne
+le savait que trop, une rencontre en ces lieux, ce ne serait
+qu'un danger de plus: quand on trouve sur sa route un homme
+au dsert, au lieu d'un frre embrasser, c'est un ennemi
+combattre; c'est un de ces arabes pillards ou de ces Europens
+dclasss, bandits de la solitude, dtrousseurs de caravanes,
+qu'il faut aborder, non pas le salut aux lvres, mais le revolver
+ la main.</p>
+
+<p>Il se perdait en ces penses, et berc par l'allure monotone
+de son cheval, il laissait flotter l'aventure son esprit et ses
+guides, quand tout coup il se redresse sur ses triers, et d'un
+mouvement instinctif, arrte sa monture. Qu'a-t-il donc aperu
+ l'horizon? Est-ce une illusion de ses sens? N'y a-t-il pas l-bas,
+bien loin, quelque chose qui se remue?&mdash;Certainement,
+il ne se trompe pas: le point noir qui a frapp sa vue s'agite,
+se rapproche, grossit insensiblement. C'est un tre vivant, un
+animal ou un homme.&mdash;Un homme, c'est un homme! Il le
+voit maintenant, il distingue vaguement sa forme; cet homme
+l'a vu, lui aussi; il est vident qu'il s'avance dans sa direction...
+Que faire! Quel parti prendre? Faut-il pousser son cheval au
+galop et se mettre hors de la porte de cet inconnu? C'est le
+parti le plus sr, mais est-ce le plus honorable? Si, au lieu d'tre
+un voleur arabe, cet homme tait un chrtien, un franais? Et
+quand mme il serait un coureur du dsert, un bandit, est-ce
+le fait d'un missionnaire, d'un aptre de Jsus-Christ, de fuir
+devant une crature humaine, devant un de ceux pour qui le
+Sauveur du monde est mort sur la croix?</p>
+
+<p>L'hsitation du prtre n'est pas longue. Il attendra le frre
+qui vient au-devant de lui, que ce soit Can ou Abel. L'hte du
+dsert se rapproche de minute en minute, il semble la fois se
+hter d'accourir et lutter contre la fatigue. Le voil une petite
+distance, on dirait un spectre ambulant. Il est dguenill;
+sa main tient un fusil; ses yeux sont allums de fivre, de haine
+et de convoitise. C'est indubitablement un brigand, mais un
+brigand europen: c'est en tout cas, un malheureux dvor de
+besoin. Le prtre n'hsite plus: il risque peut-tre sa vie, mais
+il a la chance de secourir un misrable, de sauver une me.
+Aprs tout, c'est son mtier de s'exposer la mort: le corps d'un
+missionnaire n'est rien; l'me d'un pcheur est d'un prix infini.</p>
+
+<p>Il descend de cheval, jette ses armes terre pour montrer
+l'inconnu ses dispositions pacifiques, et d'un pas tranquille et
+ferme, va au-devant de lui. L'autre tonn, puis, s'arrte; la
+surprise est plus forte que la haine; mais la faim, la soif dvorante,
+voil ce qui domine tout le reste. Le prtre le devine, et,
+sans parler, lui prsente ses provisions, des fruits, des dattes,
+du rhum.&mdash;Du rhum! C'est la force, c'est la vie! Pour cette
+gourde de rhum, le malheureux aurait tu son pre! Il tend
+la main, saisit la gourde, la porte sa bouche, la boit, l'aspire
+ longs traits. Son visage se ranime, son sang circule, sa pleur
+mortelle fait place une vive rougeur. Tout coup, il chancelle;
+il a bu trop et trop vite, il tombe tout de son long et demeure
+sur le sol, inerte, engourdi, comme mort.</p>
+
+<p>Le missionnaire, effray, se penche vers lui, tte son pouls,
+coute les battements de son coeur, et respire; ce n'est pas la
+mort, c'est le sommeil bienfaisant et rparateur. Il le considre
+longuement; sa carnation, la couleur de sa barbe et de ses
+cheveux, il reconnat un Franais. Malgr les traces des passions
+et de la fatigue, il croit lire sur ce visage dvast les vestiges
+d'une bonne race, et son me d'aptre se remplit de reconnaissance
+et de joie. Soudain, il tressaille comme s'il sortait
+d'un rve. Le soleil va disparatre, et son orbe agrandi et rutilant
+est dj demi cach. Encore quelques minutes et la nuit
+aura remplac le jour. Que faire de cet infortun que la Providence
+a envoy sur sa route et dans ses bras? Le charger
+sur son cheval? C'est impossible; il connat le poids d'un corps
+qui s'abandonne. Le laisser l, seul, la nuit, dans le dsert,
+expos aux dents des btes froces, une mort sans consolations?
+C'est plus impossible encore.</p>
+
+<p>Il n'y a pas hsiter; il attendra le rveil du pcheur, sous
+la garde de Dieu qui ne laissera pas inacheve l'oeuvre de sa
+misricorde. Il s'agenouille sur le sable, prs de cet homme qu'il
+ne connaissait pas une heure avant, et pour lequel il sacrifierait
+sa vie avec joie. Il soulve doucement dans ses mains la tte
+du dormeur, la pose sur ses genoux, et il entre en prires.</p>
+
+<p>La nuit est arrive, profonde, solennelle, ivre de silence et
+de solitude. Deux heures se passent ainsi, sans qu'aucun des
+deux hommes ait fait un mouvement. Les toiles se sont allumes
+les unes aprs les autres et rpandent sur l'ocan de sable
+une lueur mystrieuse et sacre. Les anges contemplent du
+haut du ciel ce spectacle plus beau que celui d'un ami veillant
+sur son ami, d'une mre veillant sur son enfant, le spectacle
+d'Abel veillant avec amour sur Can: tel, au temps du sjour
+du Fils de Dieu sur la terre, Jsus priait dans les plaines de
+Galile auprs de Judas endormi.</p>
+
+<p>Enfin, l'homme se rveille. Il relve la tte, ouvre les yeux et
+rencontre ceux de ce prtre genoux qui le regarde avec une
+ineffable tendresse. Alors il se souvient, il devine, il comprend
+tout; il se met trembler des pieds la tte, comme ces possds
+d'Isral au moment o le dmon sortait de leur corps et de
+leur me la voix de Jsus-Christ. La haine est vaincue, Satan
+s'enfuit de cette me pour n'y plus rentrer. Le bienheureux
+larron pleure, il clate en sanglots, et, sans prononcer une parole,
+il se laisse tomber dans Tes bras du missionnaire, qui le
+presse sur son coeur en lui disant: Mon frre!</p>
+
+<p>Quand il eut mang, le prtre le fit monter sur son cheval
+et marcha prs de lui, priant toujours et ne lui disant rien, pour
+le laisser tout entier la grce divine qui parlait au fond de
+son me. Ils arrivrent la ville sans rencontre fcheuse. Le
+missionnaire fit coucher le prisonnier de sa charit dans son
+lit, et dormit prs de lui sur quelques coussins. Demain, lui
+dit-il, vous me direz tout ce que vous voudrez. Aujourd'hui, je
+ne veux rien entendre.</p>
+
+<p>Le lendemain, l'homme lui raconta son histoire, prlude de sa
+confession: histoire terrible, commence par une jeunesse sans
+corrections et sans travail, poursuivie dans le vice, dans le crime,
+et qui, par un prodige de la misricorde divine, s'achevait dans
+les larmes du repentir.</p>
+
+<p>Sa mre, brave paysanne, reste veuve de bonne heure, l'avait
+impitoyablement gt pour pargner quelques pleurs son
+enfance. Il avait t l'cole, parce qu'il l'avait bien voulu; s'y
+tait instruit, parce qu'il avait l'esprit vif et ouvert; puis
+s'tait livr la paresse, au plaisir, bientt au vice. dix-huit
+ans, c'tait dj un mauvais sujet accompli. Il s'engagea par
+ennui, pour connatre la vie de la caserne, et courir les garnisons.
+Puis, le joug de la discipline gtant ses plaisirs, il demanda
+une permission, revint au village, en dguerpit un matin
+avant le jour, sans embrasser sa mre, mais non sans l'avoir
+dvalise, et ne reparut plus au rgiment. Il passa aux tats-Unis,
+y gagna une petite fortune qu'il dpensa en folles orgies.
+Alors, dans un accs de raison, peut-tre de remords, il quitta
+l'Amrique pour l'Algrie, se remit a l'oeuvre, et mena pendant
+quelque temps une conduite rgulire et laborieuse.</p>
+
+<p>Il commenait se refaire de corps, d'me et de bourse, quand
+le dmon envoya sur son chemin un de ses anciens compagnons
+de dbauche, dserteur comme lui, qui le reconnut, chercha
+l'entraner de nouveau dans le vice, et n'y pouvant russir, rvla
+son pass et le perdit de rputation.</p>
+
+<p>Sa tte ne put rsister ce dernier coup. Puisque je ne puis
+tre un honnte homme, se dit-il, je serai un franc sclrat.
+Et il fit comme il avait dit. Il quitta la grande ville o toutes les
+portes se fermaient devant lui, s'enfuit au dsert, et demanda
+ la rapine et au meurtre des moyens d'existence. Bientt il se
+trouva la tte d'une bande d'arabes, qui dtroussaient les
+passants, les plerins de la Mecque, et vivaient comme lui de
+brigandage. Mais, par un reste de pudeur, il ne s'attaquait
+qu'aux musulmans et vitait de verser le sang des europens.
+Ses compagnons s'en aperurent, et se rvoltant contre lui, ils
+le menacrent d'abandon, mme de mort, s'il continuait pargner
+les chrtiens.</p>
+
+<p>Il rsista d'abord, puis, avec sa faiblesse et son emportement
+habituels: Eh bien! s'cria-t-il, puisqu'il faut aller jusqu'au
+bout, j'irai aussi bien et plus loin que vous. Une caravane
+vint passer; elle comptait des europens et des musulmans.
+Il l'attaqua furieusement la tte de ses hommes, frappa tort
+et travers sur tout ce qui lui tombait sous la main. Parmi les
+victimes se trouvait un franais. L'aspect de ce compatriote,
+peut-tre assassin par lui, le fit soudainement rentrer en lui-mme.
+Je suis un misrable. se dit-il. Et laissant l ses
+compagnons occups dpouiller les cadavres, fou de remords,
+pouvant de son ignominie, il s'lana comme un insens et se
+perdit bientt dans l'immensit du dsert.</p>
+
+<p>Quand le missionnaire le rencontra, il y avait trois jours
+qu'il errait l'aventure, maudit et dsespr comme Can, ne
+mangeant pas, ne buvant pas, ne sachant ce qu'il faisait, ni ce
+qu'il voulait. Il tait bout de forces, quand il aperut le voyageur
+qui passait au loin sur son cheval. Pouss par un transport
+infernal, il essaya de le rejoindre, non pour le voler, mais
+pour l'assassiner: J'en tuerai encore un, se dit-il, et je me
+tuerai aprs. Au lieu de la mort, c'est la vie qui l'attendait,
+et c'est dans les bras de la misricorde qu'il tomba.</p>
+
+<p>Tel fut le rcit du criminel repentant: le missionnaire, le serrant
+plus tendrement encore sur son coeur, se contenta de lui
+dire: Maintenant que je sais votre histoire, votre confession
+sera courte et facile. Agenouillez-vous devant Dieu, mon fils,
+et en son nom je vous pardonnerai tous les pchs, tous les
+crimes de votre vie entire.</p>
+
+<p>Le pcheur se confessa avec des torrents de larmes, et tandis
+que le prtre prononait sur son front courb jusqu' terre les
+paroles sacres de l'absolution, il lui sembla que son pass
+s'engloutissait dans l'abme de la misricorde divine et qu'une
+vie nouvelle s'ouvrait devant lui.</p>
+
+<p>Ce que fut cette vie, je l'ignore. Le missionnaire ne nous l'a
+pas dit. Mais qu'elle soit acheve ou qu'elle dure encore, qu'elle
+se poursuive dans un labeur honnte ou dans les austrits
+d'un clotre, il n'est pas douteux qu'elle fut ou qu'elle sera jusqu'au
+bout une vie de repentir, d'action de grces et d'amour
+pnitent.</p>
+
+<a name="03"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+
+
+
+<p>3.&mdash;LES DEUX FRRES</p>
+
+<p>Deux frres entrrent en mme temps dans un collge de
+France; ils se ressemblaient si parfaitement quant
+la taille et aux traits du visage, qu'il fallait les avoir
+vus souvent pour les distinguer l'un de l'autre: mais ils taient
+bien diffrents de caractre: l'an n'avait presque aucun
+sentiment de religion; le cadet tait d'une pit anglique.
+On ne saurait imaginer tous les moyens que sa charit lui
+suggra pour gagner son frre. C'tait peu pour lui de lui
+accorder ce qu'il demandait; il allait au-devant de tout ce
+qui pouvait lui tre agrable; il se privait, en sa faveur, de tout
+l'argent qu'on lui accordait pour ses menus plaisirs. On leur
+donna tous deux un costume neuf de trs grand prix;
+l'an, en peu de temps, mit le sien en mauvais tat; celui du
+cadet tait encore trs propre. Ne sachant plus quel prsent
+faire son frre, il imagina de lui donner son habit.</p>
+
+<p>Vous tes mon an, lui dit-il, il convient que vous soyez
+mieux habill que moi: votre habit est gt; si le mien vous
+fait plaisir, je vous le donnerai, on n'en saura rien chez
+nous.</p>
+
+<p>L'offre est aussitt accepte et l'change fait.</p>
+
+<p>Quelques jours aprs, le pieux enfant appelle son frre et lui
+dit qu'il avait quelque chose lui communiquer.</p>
+
+<p>Auriez-vous encore un habit me donner? lui dit celui-ci.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, lui rpond l'enfant, et un bien plus prcieux que celui
+que je vous ai donn dernirement; allez demain confesse;
+rconciliez-vous avec Dieu, c'est lui-mme qui vous en revtira.</p>
+
+<p>&mdash; confesse, rpondit l'autre, vraiment j'y vais assez souvent;
+si, cependant, il ne faut que cela pour vous contenter,
+j'irai bien encore demain, mais je ne vous garantis pas que j'en
+deviendrai meilleur.</p>
+
+<p>&mdash;Promettez-moi au moins, rpliqua le cadet, que vous
+ferez pendant deux jours quelques efforts pour le devenir.</p>
+
+<p>L'an le lui promit.</p>
+
+<p>Le lendemain, ils allrent tous deux confesse; ils avaient
+le mme confesseur. Le cadet se confessa le premier, et se retira
+devant le Saint-Sacrement, pour demander Dieu qu'il lui
+plt de toucher son frre. L'an raconta depuis, qu'en entrant
+au confessionnal, tout ce que son frre avait fait pour lui se
+prsentant son esprit, il eut honte de lui-mme, et ne fut plus
+matre de retenir ses larmes. Il dit son confesseur qu'il voulait
+bien sincrement se convertir et consoler son frre des chagrins
+qu'il lui avait causs jusqu'alors. Pendant toute sa confession,
+il versa un torrent de larmes. Le cadet qui de l'endroit
+o il tait, l'avait entendu clater en soupirs, tait remont
+dans son quartier, combl de joie et bnissant le Seigneur. Un
+moment aprs, on vint le demander la porte; c'tait son frre
+qui se jeta ses genoux, et les arrosa de ses larmes, lui demandant
+pardon de tous les sujets de mcontentement qu'il lui
+avait donns et lui promettant de suivre, l'avenir, aussi bien
+ses avis que ses exemples. L'enfant, ravi des dispositions de
+son frre, se jeta a son cou, et lui dit tout ce que sa charit
+put lui suggrer de plus tendre et de plus affectueux pour
+l'encourager. Le jeune homme demeura si ferme dans ses
+bonnes rsolutions, qu'en peu de temps, il devint, comme son
+frre, un modle de vertu, et ne se dmentit jamais.</p>
+
+
+<a name="04"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+<p>4.&mdash;UN JEU O L'ON GAGNE LE CIEL</p>
+
+<p>Dans une petite ville de France vivait un officier retrait,
+qui tait un excellent chrtien. Personne devant lui ne se
+serait permis une parole inconvenante; chacun venait
+lui demander conseil: l'un le consultait pour l'achat d'une
+terre; l'autre, pour l'arrangement d'un procs; tout le monde,
+en un mot, l'honorait, le respectait et l'aimait.</p>
+
+<p>Lui-mme a racont son histoire, et elle mrite d'occuper
+une des premires places dans ce recueil, car elle montre
+d'une manire bien touchante que Dieu se sert des moyens les
+plus inattendus pour ramener lui les pcheurs et que sa misricorde
+est inpuisable l'gard des mes de bonne volont.</p>
+
+<p>Je ne date pas d'hier, disait plaisamment notre officier,
+vous vous en apercevez facilement ma moustache et aux
+quelques cheveux qui me restent; mais si je suis vieux et cass,
+j'ai t jeune et alerte. J'avais dix-huit ans environ, en 1792,
+lorsque la grande guerre vint clater; j'tais ardent, j'avais
+adopt avec enthousiasme toutes les ides du temps. Je criais
+avec les autres, et de bon coeur: Vive la fraternit ou la
+mort! Hlas! ce devait tre la mort ou la ruine pour bien du
+monde. Aussi, ds que j'appris que la France venait de commencer
+la lutte contre les trangers, mon parti fut bientt pris,
+je m'engageai.</p>
+
+<p>Il faut vous dire, avant d'aller plus loin, que, malgr les
+efforts de ma pauvre chre mre et de notre cur, je ne croyais
+gure Dieu, et encore moins au diable; je m'amusais tant
+que je pouvais; je passais, parmi mes camarades de plaisir,
+pour un <i>bon garon</i>. vous parler franc, j'tais un trs mauvais
+sujet; mais parmi tous mes dfauts, j'en avais un qui me distinguait
+de tous mes compagnons, je ne pouvais pas prononcer
+une phrase, souvent mme une parole, sans y ajouter un juron.
+Et ce n'taient pas des jurons pour rire, c'taient d'affreux blasphmes
+qui devaient dans le ciel faire voiler les anges et pleurer
+les saints.</p>
+
+<p>Aprs ce prambule, ncessaire pour bien faire comprendre
+la suite de mon histoire, je la reprends, et je tcherai de l'abrger
+le plus possible pour ne pas trop vous ennuyer. Me voila
+donc engag dix-huit ans, menant joyeuse vie et jurant tout
+le long du jour. Je vous fais grce de ma vie militaire, elle a
+ressembl celle de beaucoup de mes camarades, qui n'ont
+pas laiss leurs os sur le champ de bataille; je fus envoy
+l'arme des Pyrnes, puis l'arme de Sambre-et-Meuse, puis
+en Italie, puis en gypte, puis partout enfin o il y avait des
+coups donner et recevoir. Les annes, l'exprience, deux
+blessures, l'une reue aux Pyrnes, l'autre, Austerlitz, l'affreuse
+retraite de Russie, tout cela avait calm ma fougue,
+m'avait rendu plus rgulier dans ma conduite, mais n'avait pu
+me corriger de mon dfaut de toujours jurer. Mon avancement
+mme se trouva arrt par ce vice; comme je savais lire et
+qu'on n'avait pas le choix alors parmi les lettrs, je fus rapidement
+officier; mais une fois l, mon malheureux dfaut me
+joua bien des tours; et souvent des gnraux, aprs une affaire
+o je m'tais bien conduit, n'osaient pas m'avancer, parce qu'ils
+trouvaient que j'avais trop mauvais ton pour arriver aux hauts
+grades militaires. Je les traitais bien de sacristains, de calotins,
+mais, part moi, je leur donnais raison, et pourtant je ne me
+corrigeais pas. Enfin, 1815 arriva: je fus licenci avec l'arme
+de la Loire et je revins dans ma ville natale capitaine et dcor.
+Aprs les premires joies de retrouver mes vieux amis, mes
+vieux camarades d'enfance, aprs les premires douceurs du
+repos et de la libert, la suite de tant de privations et d'annes
+de discipline, je commenais trouver le temps long, je fus au
+caf et je mangeai ma demi-solde, comme un goste, entre une
+pipe et un jeu de cartes. Ma position, mes campagnes, mes rcits
+me faisaient le centre d'un petit groupe de dsoeuvrs comme
+moi, et, par suite de mon habitude invtre, on y entendait
+plus souvent jurer que bnir le nom de Dieu.</p>
+
+<p>Malgr cela, l'ennui me gagnait, lorsqu'un matin, je vois
+entrer dans ma chambre le cur de la paroisse. J'tais si loin de
+m'attendre pareille visite, que ma pipe s'chappa de mes dents
+et vint se briser sur le plancher, ce qui me fit pousser le plus
+gros juron de mon riche rpertoire. Le cur ne se troubla pas
+pour si peu, et, prenant une chaise, que je ne lui offrais pas,
+il s'assit tranquillement: Bonjour, M. le capitaine, me dit-il;
+puisque vous n'tes pas venu me voir votre arrive dans ma
+paroisse, il faut bien que je vienne vous chercher.&mdash;Je n'aime
+pas les curs, lui rpondis-je, je ne les ai jamais aims et je suis
+trop vieux pour changer maintenant.&mdash;Eh bien! capitaine,
+nous ne sommes pas du mme avis, et, avec un brave comme
+vous, je n'irai pas par quatre chemins, c'est prcisment pour
+vous faire changer que je suis venu vous voir. peine le
+digne prtre avait-il fini sa phrase, que je me levai comme un
+furieux, et, en jurant comme un possd, je le mis littralement
+ la porte.</p>
+
+<p>Le lendemain, je me croyais tout jamais dbarrass de
+pareille visite, lorsque je vis encore entrer le cur. Ah! par
+exemple, c'est trop fort, m'criai-je, et je me levai pour le repousser
+de chez moi. Lui, sans se troubler, me dit avec beaucoup
+de douceur: Bonjour, capitaine, vous n'tiez pas bien
+dispos hier, et je suis revenu aujourd'hui pour savoir si vous
+tiez plus en train de causer. Malgr mon apparence terrible,
+je n'tais pas tout fait mauvais au fond du coeur; aussi,
+ce sang-froid me dsarma, et adoucissant ma voix, je lui rpondis:
+Eh bien! monsieur le cur, puisque vous avez tant de
+plaisir causer avec moi, j'y consens, mais une condition,
+c'est que vous ne me parlerez pas de vos momeries, de vos
+glises et de vos bedeaux.&mdash;Soit, reprit le cur; mais, de votre
+ct, vous vous engagez me consacrer chaque jour une heure:
+votre temps n'est pas compt, et vous ne pouvez me refuser ce
+plaisir.&mdash;Accord; et pour rpondre votre politesse par une
+autre, je vous avouerai que je m'ennuie tant, que ce sera une
+distraction pour moi de causer avec un homme qui sait parler.
+Ma politesse n'tait pas trs polie, mais le cur eut l'air de la
+trouver accomplie.</p>
+
+<p>La connaissance ainsi faite devint bien vite intime; l'heure
+que j'avais promise au cur me semblait de plus en plus courte,
+et il m'arrivait souvent de la doubler et de la tripler. Mon vnrable
+ami jouait au trictrac, et j'aimais moi-mme extrmement
+ce jeu; aussi, bientt chaque soir, au lieu d'aller au caf, je
+prenais le chemin du presbytre, et nous jouions avec un tel
+acharnement, que la soire se passait toujours trop rapidement.</p>
+
+<p>Le cur tait fidle sa promesse; il ne me parlait jamais
+de religion: malheureusement, de mon ct, j'tais fidle mes
+mauvaises habitudes, et je prononais bien peu de phrases sans
+les assaisonner de quelques grossiers jurons. Un soir o le cur
+me battait plates coutures, je m'en donnais coeur joie, et
+jamais pareils blasphmes n'avaient retenti sous l'humble toit
+de notre pasteur. Il posa son cornet sur la table, et, me regardant
+bien en face: Je vous ai fait une promesse, me dit-il,
+laquelle je suis fidle; voulez-vous m'en faire une votre
+tour?&mdash;Laquelle?&mdash;C'est de ne plus jurer.&mdash;Mais c'est impossible,
+voil plus de cinquante ans que j'ai cette habitude; elle
+m'a empch de faire mon chemin, et vous voulez que j'y renonce:
+rayez cela de vos papiers; non pas que je le fasse
+maintenant par mchancet, mais c'est devenu une habitude
+chronique.&mdash;Je ne prtends pas que ce ne vous sera pas difficile,
+mais croyez-vous qu'il me soit facile de vous voir tous les
+jours, sans vous parler de religion, vous, qui en auriez tant
+besoin pourtant; la partie n'est pas gale: il me faut une compensation:
+quand vous jurerez, je vous parlerai de Dieu.&mdash;Au
+fait, vous pouvez avoir raison; je n'en disconviens pas.&mdash;Puisque
+vous tes de si bonne composition, je veux vous montrer
+que malgr ma robe, je ne suis pas si noir que j'en ai l'air:
+et vous permets, toutes les fois que votre mauvaise habitude de
+jurer vous pressera, de remplacer vos gras jurons par <i>sapristi</i>.&mdash;Je
+consens au march, rpondis-je.&mdash;Et vous, capitaine,
+ajouta-t-il, n'oubliez pas que, si vous manquez votre promesse,
+je manquerai la mienne.</p>
+
+<p>Je vis bien vite que j'avais fait un march de dupe, ou plutt
+que le bon cur savait bien ce qu'il faisait en me le proposant.
+Chaque jour j'oubliais l'innocent <i>sapristi</i>, et je reprenais mon
+triste rpertoire. Aussitt, le cur me faisait un sermon en trois
+points, et j'tais bien forc de l'couter, puisque c'tait dans nos
+conventions. Vous devinez facilement le reste: mesure que
+mon vnrable ami me dvoilait les beauts de la religion, j'y prenais
+got; ce n'tait plus une punition, c'tait devenu un besoin.
+Bientt, je fus tout fait converti; mon excellent cur me fit
+approcher des sacrements; maintenant je trouve mon bonheur
+ l'accomplissement de mes devoirs, et il ne me reste de mon
+ancien tat que l'habitude d'assaisonner toutes mes phrases du
+fameux <i>sapristi</i>, ce qui me fait appeler par tout le monde ici le
+capitaine <i>Sapristi</i>. Si je raconte volontiers mon histoire, c'est
+dans l'esprance qu'elle pourra dtourner du mal, et de la mauvaise
+habitude de jurer, quelques personnes aussi coupables que
+je l'tais alors.<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a></p>
+
+<blockquote class="FTNOTE"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a>***Cit dans les <i>Petites lectures</i>, bulletin
+populaire des Confrences de Saint-Vincent-de-Paul.&mdash;Nous n'avons pu
+vrifier nous-mme, on le comprend, l'authenticit des traits que nous
+avons puiss dans d'autres Recueils; mais pourquoi la mettre en doute: Il
+est certain qu'il s'opre frquemment des conversions tout aussi
+extraordinaires que celle-l; le prtre n'y prend mme plus garde dans les
+pays de foi, tant il est souvent tmoin de ces merveilles, et elles
+restent un secret entre l'homme et Dieu.</blockquote>
+
+<a name="05"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+
+
+
+<p>5.&mdash;LA VENGEANCE D'UN TUDIANT CHRTIEN.</p>
+
+
+<p>Sous Louis-Philippe, crit Armand de Pontmartin, l'esprit
+d'irrligion rgnait dans les collges de Paris. Il y avait
+pourtant des exceptions... la plus originale et la plus touchante
+m'tait apparue sous les traits de Paul Savenay, natif
+de Gurande. Dou, ou plutt arm d'une pit anglique et robuste
+tout ensemble, il bravait le respect humain, dfiait la
+raillerie, et il aurait mis au besoin tout l'enttement de sa race
+pour affronter la perscution et le martyre. Cette pit se rvlait
+jusque sur son visage, qui prenait une expression cleste
+au moment de la prire. Ainsi, lorsque, sur un signe de notre
+professeur indolent, je rcitais, au dbut et la fin de la classe,
+le <i>Veni Sancte Spiritus</i> et le <i>Sub tuum praesidium</i>, c'tait pour
+presque tous les lves, le signal d'un concert charivarique
+d'ternuements, de quintes de toux, de pupitres disloqus, et de
+dictionnaires tombant grand bruit. Paul Savenay s'isolait de
+ce tapage, et l'on pouvait suivre sur sa figure le sourire de la
+sainte Vierge dont il implorait la protection, et le contact de
+l'Esprit-Saint qui l'effleurait de ses ailes.</p>
+
+<p>Cette pit fervente l'avait fait prendre en grippe par le plus
+mauvais sujet de la classe, fanfaron d'impit et de libertinage,
+liseur et colporteur des livres de Parny et de Voltaire, et pourtant
+Breton comme Paul; mais entendons-nous, ce Breton-l,
+nomm Jacques Fal, tait un Breton de contrebande. On
+disait que son pre, Nantais d'origine, avait pris part quelques-unes
+des plus sanglantes scnes de la Rvolution, s'tait
+enrichi en achetant des terres de Vendens, puis ruin dans des
+spculations quivoques. Tout irritait Jacques contre Paul Savenay;
+un hritage de haine, le retour des Bourbons, l'animosit
+instinctive du vice contre la vertu, du mal contre le bien,
+de l'athisme contre la foi, du diable contre le bon Dieu; mais
+ce qui l'exasprait le plus, c'tait la douceur de Paul, sa patience
+inaltrable que, naturellement, Jacques taxait de lchet et
+d'hypocrisie.&mdash;Tu es donc un lche? lui disait-il en lui montrant
+le poing.&mdash;Je ne le crois pas, rpondait Paul avec un accent
+de rsignation qui aurait dsarm un tigre. Son perscuteur
+ne lui laissait pas un moment de trve, et le harcelait de la faon
+qui devait le plus cruellement blesser cette me tendre,
+chaste, exquise et pieuse. Non content de le traiter de cagot,
+de Basile, de tartufe et de cafard. Jacques joignait le blasphme
+ l'insulte, le sacrilge l'outrage. Il glissait de mauvais
+livres dans le pupitre de Paul et lui jouait les plus vilains tours.
+Nous smes plus tard que ses brutalits s'taient parfois envenimes
+jusqu'aux voies de fait: bourrades, brimades, coups de
+poing, coups de rgle: un jour mme, un coup de canif qui fit
+couler le sang. La plupart des lves feignaient de ne pas
+s'apercevoir de ces abominables violences. Quelques-uns avaient
+l'infamie d'applaudir avec des ricanements stupides. Jacques
+n'avait pas, en somme, l'air bien froce; mais tait grand, bien
+dcoupl, taill en athlte. On le redoutait et il avait sa petite
+cour de complaisants et de flatteurs. Lorsqu'indign de sa mchancet
+et attir vers Paul Savenay par d'irrsistibles sympathies,
+je risquais, moi chtif, quelques reproches: Tais-toi
+ou je t'assomme! me disait cet enrag; tais-toi, mauvaise graine
+d'migr! J'aurais certainement eu ma part de ses injures et
+de ses coups, si je n'avais trouv un admirable dfenseur en la
+personne de Gaston de Raincy.</p>
+
+<p>Le martyre de Paul Savenay dura deux ans et pendant ces
+deux ans, pas une plainte. S'il versait en secret quelques larmes,
+il ne pleurait pas sur ses souffrances, mais sur les garements
+de cette pauvre me, rvolte contre Dieu. Un matin, me rencontrant
+ la porte de Saint-Sulpice, et me croyant meilleur
+que je n'tais, il me dit: Armand, allons prier pour lui!
+Je lui rpondis: Paul, tu es un saint... le saint de Gurande,
+et c'est sous ce nom que je veux dsormais te connatre et t'admirer!</p>
+
+<p>Bientt, je perdis de vue le perscuteur et sa victime. Jacques
+Fal, convaincu de colportage du <i>Compre Mathieu</i> et des <i>Chansons</i>
+de Branger, fut <i>pri</i> par le proviseur de ne pas revenir
+aprs les vacances. Paul Savenay, qui se destinait la profession
+de mdecin, quitta le collge un an avant moi.</p>
+
+<p>Armand de Pontmartin, cet endroit, interrompt son rcit
+pour expliquer comment il retrouva quelques annes plus tard
+ce vertueux jeune homme chez Frdric Ozanam. Ce dernier
+venait de fonder, avec quelques amis, les Confrences de saint
+Vincent de Paul et il exposait aux jeunes messieurs runis chez
+lui les moyens qui lui semblaient les plus propres assurer le
+succs de l'entreprise.</p>
+
+<p>Tout coup, continue le narrateur, Ozanam regarde sa
+montre et dit aux jeunes gens qui l'entouraient: Mes amis, je
+suis un bavard. Agir vaut mieux que parler, dans une crise
+comme celle-ci. L'ennemi est toujours l; le cholra vient peine
+d'entrer dans sa phase dcroissante... Nous n'avons pas une
+minute perdre!</p>
+
+<p>Il distribua ses ouvriers de la premire heure la liste des
+malades qu'ils devaient visiter. Puis, s'adressant a Paul Savenay:&mdash;Et
+vous, Paul, lui dit-il, votre premire visite est toujours,
+n'est-ce pas, pour l'htel Racine?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon ami, rpondit Savenay; oui, encore aujourd'hui,
+ajouta-t-il avec une motion singulire.</p>
+
+<p>En ce moment, Ozanam le prit part et lui dit tout bas quelques
+mots en me regardant. Il me sembla que Paul Savenay
+opposait une certaine rsistance. Ozanam insistait en rptant
+ demi-voix: Pourquoi pas? Pourquoi pas?...</p>
+
+<p>Paul parut enfin se dcider, et se tournant vers moi: Veux-tu,
+me dit-il, que nous sortions ensemble?</p>
+
+<p>Nous sortmes: Ozanam habitait alors la rue de Svres, et
+nous nous dirigions du ct de la rue Jacob. En descendant la
+rue des Saints-Pres, nous croismes une modeste voiture de
+louage, qui gravissait assez lentement cette monte fort raide.
+Paul salua et me dit: Sais-tu qui est dans cette voiture?
+Mgr de Qulen, archevque de Paris. Comme hier, comme demain,
+il vient de l'htel-Dieu, et il va l'hospice de la Charit;
+c'est ainsi qu'il se venge. Parmi ceux qu'il visite, qu'il secourt
+et qu'il console, on compterait par centaines les meutiers de
+fvrier 1831, les pillards de l'archevch et de Saint-Germain-l'Auxerrois,
+ceux qui l'auraient gorg, s'il tait tomb entre
+leurs mains!</p>
+
+<p>Nous arrivmes au bout de la rue Jacob; Paul s'arrta devant
+l'htel Racine, moins potique et moins lgant que son nom.
+L, il parut hsiter encore, puis prenant son parti: Entrons,
+me dit-il. On sait ce que sont ces htels d'tudiants. Nous montmes
+quatre tages. Parvenus au quatrime, nous vmes une
+clef sur la porte, n 78, Paul entra sans frapper, et me fit signe
+de le suivre. Un mouvant spectacle m'attendait.</p>
+
+<p>Sur un lit fort propre, tendu de rideaux de toile verte, je reconnus
+ l'instant Jacques Fal, le perscuteur, le bourreau de
+Paul Savenay. Il tait videmment en convalescence; mais sa
+pleur, ses yeux cerns, son visage amaigri, prouvaient qu'il
+venait de subir l'horrible crise. Sa soeur, vtue de noir, tait debout
+ son chevet, un rayon de soleil d'avril gayait la chambre.</p>
+
+<p>En me voyant, Jacques poussa un cri de surprise; puis, brusquement,
+presque violemment, imposant silence d'un geste
+Paul, qui voulait parler:</p>
+
+<p>Non, vois-tu? lui dit-il; non, Paul, tu ne veux pas que j'touffe,
+n'est-ce pas? Quand je devrais retomber malade, il faut,
+entends-tu bien? il faut que notre camarade sache... ce qu'il a
+dj devin! Il a t le tmoin de mes infamies, de tes souffrances;
+il faut qu'il apprenne ce qu'a t la revanche du chrtien
+contre le mcrant, du saint contre le misrable. Tais-toi! tais-toi!...
+Nomi, dis-lui de se taire et de me laisser la parole!...
+Il y a un mois, j'tais encore tel que tu m'as connu... Non, Armand,
+j'tais pire: impie, athe, mchant, libertin, mangeur
+de prtres, corrompu jusqu'aux moelles. Le 29 mars, jeudi de la
+mi-carme, j'avais fait la noce avec quelques compagnons de
+dbauches... je rentre minuit... une heure aprs, je me tordais
+sur ce lit, en proie a des convulsions effroyables... La tte
+en feu, le corps glac, tous les symptmes du cholra... et j'tais
+seul, seul au monde... Ma soeur Nomi, au fond de la Bretagne,
+chez une vieille tante..., mes parents morts..., point
+d'amis... le vice et l'impit n'en donnent pas... Oui, seul dans
+ce misrable htel, sr que, si j'avais la force d'appeler, l'htesse
+pouvante me ferait jeter sur un matelas, et me crierait d'aller
+mourir dans la rue... Oh! quelle nuit! L'enfer anticip, moi qui
+ne croyais pas l'enfer!... Tais-toi, Paul, je t'en prie, laisse-moi
+parler!... sept heures, au paroxysme de mes tortures et
+de mon dsespoir, ma porte s'ouvre, et je vois entrer Paul Savenay...
+Paul, ma victime, mon martyr!... Ah! je crus d'abord
+ une apparition vengeresse... Mais non, il avait sur les lvres
+un sourire cleste; dans le regard, l'expression anglique du
+pardon... Il vint moi, me prit la main, me dit quelques bonnes
+paroles;... c'tait un miracle, n'est-ce pas?...</p>
+
+<p>&mdash;Non, c'tait tout simple, interrompit Paul Savenay. Je suis
+interne l'hospice de la Charit, deux pas d'ici... Le docteur
+Rcamier, mon matre, m'avait charg de visiter tous les htels
+de la rue Jacob... L'htel Racine tait sur ma liste et le
+hasard...</p>
+
+<p>&mdash;Le hasard!!! C'est donc toi maintenant qui nies la Providence?...
+Pourquoi ne pas dire la vrit tout entire?... Tu
+tais dlgu de la socit de Saint-Vincent-de-Paul, ou plutt
+du bon Dieu, pour me sauver, pour me gurir, pour me consoler,
+pour faire de moi un honnte homme et un chrtien!... Une
+heure aprs, poursuivit Jacques, en m'adressant de nouveau la
+parole, j'avais tous les remdes ncessaires, et, le soir, sur ma
+demande, il m'amena un vicaire de Saint-Germain-des-Prs...
+Tu vois bien que c'tait le bon Dieu! Pendant cinq jours, Paul
+ne m'a presque pas quitt...; pendant cinq nuits, il m'a veill...
+Puis, lorsqu'il a reconnu que le danger tait pass, il a crit
+ma soeur Nomi, qui n'a pas perdu une minute... et, prsent,
+je suis le mieux soign des convalescents, moi qui m'tais cru
+le plus abandonn des agonisants et des damns... Oh! comment
+reconnatre tant de bienfaits de la misricorde divine?
+Comment expier mes fautes, mes impits, mes crimes?...</p>
+
+<p>&mdash;Jacques, reprit doucement Paul Savenay, je t'ai dj dit
+que, quand mme tu n'aurais eu, avant de mourir, qu'un moment,
+si ce moment avait t bien employ, Dieu t'aurait pardonn!...
+Et tu as une vie tout entire!</p>
+
+<p>&mdash;Mais toi, Paul, mon sauveur, toi qui m'as rendu tant de
+bien pour tant de mal, comment rparer, comment payer ma
+dette?... Comment mriter ton pardon, ton amiti?...</p>
+
+<p>En sortant de l'htel Racine, je dis Paul: Tu te figures
+peut-tre n'avoir guri qu'un malade... Eh bien! tu te trompes;
+tu en as guri un autre, et cet autre te serre la main<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="FTNOTE"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a>Armand de Pontmartin, <i>Correspondant</i> (Extraits).</blockquote>
+
+
+<a name="06"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+
+
+
+
+<p>6.&mdash;UN PRE CONVERTI PAR SON ENFANT.</p>
+
+
+<p>On trouverait difficilement un rcit plus touchant que celui
+qui nous a t laiss par le hros de cette histoire, heureux
+privilgi des misricordes divines.</p>
+
+<p>J'ai t lev aussi mal que possible sous le rapport religieux,
+non seulement dans l'ignorance de la vrit, mais dans
+le got, dans le respect, dans la superstition de l'erreur, et je
+quittai mes classes, bien muni d'arguments contre Notre-Seigneur
+et contre l'glise catholique.</p>
+
+<p>leve comme moi, aussi ignorante que moi, ma femme tait
+beaucoup meilleure. Elle avait le sens religieux. Il se dveloppa
+lorsqu'elle devint mre; et, aprs la naissance de son premier
+enfant, elle entra tout fait dans la voie. Quand je songe
+ tout cela, j'ai le coeur remu d'un sentiment de reconnaissance
+pour Dieu, dont il me semble que je parlerais toujours, et que
+je ne saurais jamais exprimer.</p>
+
+<p>Alors je n'y pensais point. Si ma femme avait t comme
+moi, je crois que je n'aurais pas mme song faire baptiser
+mes enfants. Ces enfants grandirent. Les premiers firent leur
+premire communion, sans que j'y prisse garde. Je laissais leur
+mre gouverner ce petit monde, plein de confiance en elle, et
+modifi mon insu par le contact de ses vertus que je sentais
+et que je ne voyais pas.</p>
+
+<p>Vint le dernier. Ce pauvre petit tait d'une humeur sauvage,
+sans grands moyens; si je ne l'aimais pas moins que les autres,
+j'tais cependant dispos plus de svrit envers lui. La mre
+me disait:</p>
+
+<p>&mdash;Sois patient; il changera l'poque de sa premire communion.</p>
+
+<p>Ce changement heure fixe me paraissait invraisemblable.
+Cependant l'enfant commena suivre le catchisme, et je le
+vis en effet s'amliorer trs sensiblement et trs rapidement. J'y
+fis attention. Je voyais cet esprit se dvelopper, ce petit coeur
+se combattre, ce caractre s'adoucir, devenir docile, respectueux,
+affectueux. J'admirais ce travail que la raison n'opre
+pas chez les hommes; et l'enfant que j'avais le moins aim, me
+devenait le plus cher.</p>
+
+<p>En mme temps, je faisais de graves rflexions sur une telle
+merveille. Je me mis couter la leon de catchisme. En
+l'coutant, je me rappelais mes cours de philosophie et de morale:
+je comparais cet enseignement avec la morale dont j'avais
+observ la pratique dans le monde, hlas! sans avoir pu
+moi-mme toujours m'en prserver. Le problme du bien et du
+mal, sur lequel j'avais vit de jeter les yeux, par incapacit
+de le rsoudre, s'offrait moi dans une lumire terrible. Je questionnais
+le petit garon: il me faisait des rponses qui m'crasaient.
+Je sentais que les objections seraient honteuses et coupables.
+Ma femme observait et ne disait rien; mais je voyais
+son assiduit la prire. Mes nuits taient sans sommeil. Je
+comparais ces deux innocences ma vie, ces deux amours au
+mien; je me disais: Ma femme et mon enfant aiment en
+moi quelque chose que je n'ai aim ni en eux ni en moi; c'est
+mon me.</p>
+
+<p>Nous entrmes dans la semaine de la premire communion.
+Ce n'tait plus de l'affection seulement que l'enfant m'inspirait;
+c'tait un sentiment que je ne m'expliquais pas, qui me semblait
+trange, presque humiliant, et qui se traduisait parfois en une
+espce d'irritation. J'avais du respect pour lui. Il me dominait.
+Je n'osais pas exprimer en sa prsence de certaines ides, que
+l'tat de lutte o j'tais contre moi-mme produisait parfois
+dans mon esprit. Je n'aurais pas voulu qu'elles lui fissent impression.</p>
+
+<p>Il n'y avait plus que cinq ou six jours passer. Un matin,
+revenant de la messe, l'enfant vint me trouver dans mon cabinet,
+o j'tais seul.</p>
+
+<p>&mdash;Papa, me dit-il, le jour de ma premire communion, je
+n'irai pas l'autel sans avoir demand pardon de toutes les
+fautes que j'ai faites et de tous les chagrins que je vous ai causs,
+et vous me donnerez votre bndiction. Songez bien tout
+ce que j'ai fait de mal pour me le reprocher, afin que je ne le
+fasse plus, et pour me pardonner.</p>
+
+<p>&mdash;Mon enfant, rpondis-je, un pre pardonne tout, mme
+un enfant qui n'est pas sage; mais j'ai la joie de pouvoir te dire
+qu'en ce moment je n'ai rien te pardonner. Je suis content de
+toi. Continue de travailler, d'aimer le bon Dieu, d'tre fidle
+tes devoirs; ta mre et moi nous serons bien heureux.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! papa! le bon Dieu qui vous aime tant, vous soutiendra,
+pour que je sois votre consolation, comme je le demande.
+Priez-le bien pour moi, papa.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon cher enfant.</p>
+
+<p>Il me regarda avec des yeux humides, et se jeta mon cou.
+J'tais moi-mme fort attendri.</p>
+
+<p>&mdash;Papa!... continua-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi, mon cher enfant?</p>
+
+<p>&mdash;Papa, j'ai quelque chose vous demander!</p>
+
+<p>Je voyais bien qu'il voulait me demander quelque chose, et ce
+qu'il voulait me demander, je le savais bien! Et, faut-il l'avouer?
+j'en avais peur; j'eus la lchet de vouloir profiter de
+ses hsitations.</p>
+
+<p>&mdash;Va! lui dis-je, j'ai des affaires en ce moment. Ce soir ou
+demain, tu me diras ce que tu dsires, et, si ta mre le trouve
+bon, je te le donnerai.</p>
+
+<p>Le pauvre petit, tout confus, manqua de courage, et, aprs
+m'avoir embrass encore, se retira tout dconcert, dans une
+petite pice o il couchait, entre mon cabinet et la chambre de
+sa mre. Je m'en voulus du chagrin que je venais de lui donner,
+et surtout du mouvement auquel j'avais obi. Je suivis ce cher
+enfant sur la pointe des pieds, afin de le consoler par quelque caresse,
+si je le voyais trop afflig. La porte tait entr'ouverte. Je
+regardai sans faire de bruit. Il tait genoux devant une image
+de la sainte Vierge; il priait de tout son coeur. Ah! je vous
+assure que j'ai su ce soir-l quel effet peut produire sur nous
+l'apparition d'un ange!</p>
+
+<p>J'allai m'asseoir mon bureau, la tte dans mes mains, prt
+ pleurer. Je restai ainsi quelques instants. Quand je relevai les
+yeux, mon petit garon tait devant moi avec une figure tout
+anime de crainte, de rsolution et d'amour.</p>
+
+<p>&mdash;Papa, me dit-il, ce que j'ai vous demander, ne peut pas
+se remettre, et ma mre le trouvera bon: c'est que, le jour de
+ma premire communion, vous veniez la sainte Table avec
+elle et moi. Ne me refusez point, papa. Faites cela pour le bon
+Dieu qui vous aime tant.</p>
+
+<p>Ah! je n'essayai pas de disputer davantage contre ce grand
+Dieu qui daignait ainsi me contraindre. Je serrai en pleurant
+mon enfant sur mon coeur.&mdash;Oui, oui, lui dis-je, oui, mon enfant,
+je le ferai. Quand tu voudras, aujourd'hui mme, tu me
+prendras par la main; tu me mneras ton confesseur, et tu
+lui diras: Voici mon pre.</p>
+
+<p><i>L'abb</i> LOTH.</p>
+
+<a name="07"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+
+
+
+<p>7.&mdash;UN CADEAU INATTENDU.</p>
+
+
+<p>Dans une fonderie situe prs de Paris, il y avait un ouvrier
+qui avait reu autrefois une certaine ducation. Mais des
+revers de fortune l'avaient oblig chercher du travail.</p>
+
+<p>Un jour, il fit un faux pas, tendit ses mains en avant pour
+amortir sa chute, et sa main droite alla malheureusement s'tendre
+sur un morceau de fer rouge qui la brla jusqu' l'os. Le
+malheureux subit l'amputation avec courage; mais il ne souffrit
+pas avec un courage gal une infortune qui le privait, lui, sa
+femme et ses quatre enfants, du pain quotidien; ses plaintes
+s'exhalaient en affreux blasphmes.</p>
+
+<p>Informe de sa triste situation par une bonne-soeur de charit,
+la comtesse *** se hta d'accourir. Elle prodigua avec ses secours
+les bonnes paroles, multiplia ses visites, ses cadeaux, ses
+encouragements.</p>
+
+<p>L'ouvrier la recevait froidement, acceptait tout poliment, remerciait
+schement et, ds que la charitable comtesse avait
+franchi le seuil de la mansarde, il se tournait vers sa femme et
+lui disait d'un ton railleur: Les visites de cette dame sont
+bien intresses, j'en suis sr, c'est en vue des prochaines
+lections qu'elle nous vient en aide.</p>
+
+<p>Tout en partageant les sentiments de son mari, Annette ne
+parlait pas comme lui. Elle faisait bonne mine la comtesse
+afin que les dons en faveur de ses enfants fussent augments.</p>
+
+<p>Mais son coeur restait ferm, et la gnreuse bienfaitrice ne
+se faisait pas illusion sur les vrais sentiments de sa protge.</p>
+
+<p>Nol arriva... Depuis quinze jours, la machine coudre ne
+cessait de faire entendre ses tics-tacs. C'tait ne pouvoir dormir,
+durant la nuit entire, dans la maison.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous donc travailler ainsi, Annette? demandaient
+les voisines. Nous allons vous conduire au Pre-Lachaise<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>,
+bien sr! si vous continuez vous fatiguer ainsi.</p>
+
+<blockquote class="FTNOTE"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a>Cimetire bien connu, le principal de la Capitale.</blockquote>
+
+<p>&mdash;C'est que voici bientt Nol, et je ne veux pas voir pleurer
+mes enfants comme l'an pass. Ils ont eu les mains vides
+pendant que les autres avaient les mains pleines de jouets et de
+bonbons: cela m'a fendu le coeur et je leur ai promis que le
+Nol de cette anne les ddommagerait.</p>
+
+<p>Je travaille pour tenir parole.</p>
+
+<p>L'homme propose et Dieu dispose. Notre Annette travailla
+avec tant de prcipitation qu'un beau soir sa machine coudre
+cassa.</p>
+
+<p>Plus de travail, plus de pain. Adieu les cadeaux de Nol!
+malheur! les enfants allaient pleurer...</p>
+
+<p>L'ouvrire fit contre mauvaise fortune bon coeur: elle porta
+vite son gagne-pain la rparation; mais on la fit attendre et
+on lui fit payer quinze francs! hlas!</p>
+
+<p>&mdash;Quel guignon d'tre malheureuse! murmurait la pauvre
+mre en pleurant.</p>
+
+<p>Ce Nol allait tre, bien certainement, encore plus triste que
+celui de l'anne prcdente. La veille au soir, les enfants mirent
+leurs petites chaussures sous la chemine. Mille prcautions
+furent prises pour les placer au bon endroit; il y avait eu mme
+des contestations et des disputes entre eux ce sujet. Le cadet
+n'avait pas craint de troubler l'ordre et de changer la topographie
+des souliers. La soeur ane, qui s'en aperut en faisant
+une ronde la drobe, fit un tintamarre qui ncessita l'intervention
+du papa et de la maman.</p>
+
+<p>&mdash;Comme ils vont tre cruellement dus, demain matin!
+pensait Annette avec angoisse. Mon coeur se fend de chagrin.</p>
+
+<p>Ce ne fut point sans peine que l'on dcida les petits aller se
+coucher: ils restaient l, bouche bante, devant le tuyau de
+la chemine qui subit vingt fois leur inspection. Ils auraient
+volontiers pass la nuit attendre le petit Jsus.</p>
+
+<p>Couchs sur leurs pauvres matelas, la discussion ne cessa
+point. Ils firent des projets, des changes; ils jasrent, se disputrent.</p>
+
+<p>Quand le silence se fut tabli, Annette dit a Baptiste:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai rien leur donner: ma bourse est sec. Pauvres
+petits!</p>
+
+<p>Annette et Baptiste pleurrent en voyant l'talage des chaussures
+des enfants.</p>
+
+<p>Tout coup, sans dire un mot, Baptiste se leva et sortit...
+Il passa devant les magasins tincelants de lumire, s'arrta
+aux splendides talages.</p>
+
+<p>&mdash;Passons, dit-il, je suis trop pauvre pour entrer l. Il porta
+ses pas du ct des petites boutiques en planches, chelonnes
+le long des boulevards et bourres de jouets. Avisant une boutique
+a treize sous, il entra, et s'approchant du patron, il lui dit
+ l'oreille:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis un brave ouvrier, j'ai quatre enfants; une grande
+dame nous protge (cet aveu lui cotait les yeux de la tte): je
+voudrais bien avoir, crdit, quelque objet bon march. Monsieur,
+vous pouvez voir... je demeure ...</p>
+
+<p>Le patron ne le laissa pas achever.</p>
+
+<p>&mdash;La maison ne vend pas crdit, Monsieur... Inutile!... A
+treize sous! Boutique treize sous!... Bon march sans exemple.</p>
+
+<p>Quand Baptiste revint a la mansarde, il tait exaspr et
+criait plus fort que jamais: Ah! quel malheur d'tre pauvre!</p>
+
+<p>Les cloches de la messe de minuit sonnaient toute vole et
+joyeusement.</p>
+
+<p>Annette entendit frapper la porte; elle courut ouvrir: la
+comtesse entra.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi, vous cette heure?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'ai pens vos chris... Je n'ai qu'un instant; ma
+voiture est en bas qui m'attend pour me conduire Sainte-Clotilde
+o je vais entendre la messe de minuit. Oh! comme ils
+dorment d'un sommeil paisible, ces chers petits enfants du bon
+Dieu! Ils seront bien contents demain... tenez, voil pour eux.</p>
+
+<p>La comtesse tendit un paquet, et, enveloppe de son manteau
+ramen autour d'elle, descendit rapidement l'escalier.</p>
+
+<p>Un coup de couteau travers une ficelle, et le paquet ventr
+tala ses merveilles. Il y avait des poupes, des pantins, des
+drages, des oranges, du chocolat, des bonbons, tout un assortiment
+de bonnes et belles choses admirer, conserver, croquer.</p>
+
+<p>Baptiste et Annette n'y voyaient plus: ils pleuraient, ils sanglotaient.</p>
+
+<p>Ces chers petits! comme ils seront heureux au rveil!</p>
+
+<p>Les chaussures ne furent pas assez longues, larges et hautes
+pour recevoir les dons du petit Jsus: le devant de la chemine
+fut garni d'objets inconnus la mansarde. Comment dcrire la
+joie des enfants, leurs exclamations, leurs cris, lorsque le jour
+fut venu!</p>
+
+<p>Annette et Baptiste dvoraient des yeux ces chers petits; ils
+partageaient leurs transports et pleuraient de joie avec eux.</p>
+
+<p>Quand la comtesse revint, Baptiste lui dit, les larmes aux
+yeux:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, vous nous aimez puisque vous aimez nos enfants.
+Nous vous serons tous reconnaissants jusqu' la mort.</p>
+
+<p>Huit jours aprs, Baptiste, Annette et les enfants allaient
+la messe de la paroisse.</p>
+
+<p>La charit de la comtesse avait trouv le chemin du coeur.</p>
+
+<a name="08"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+
+
+
+<p>8.&mdash;LES TROIS ACTES D'UN DRAME CONTEMPORAIN.</p>
+
+<p>Un dimanche matin, on aurait pu voir, il y a quelques annes,
+deux personnes se rendant l'glise principale de leur localit,
+vers l'heure de la grand'messe. C'taient M. X*** et son
+pouse, tous deux imbus des prjugs de notre sicle et pleins
+de cette arrogante fiert qui distingue les <i>parvenus</i> sans religion.
+Ils n'allaient pas la maison de Dieu pour y prier, mais
+bien pour s'y pavaner et y chercher un moyen de se distraire en
+mme temps qu'une satisfaction leur vanit. Lorsqu'ils entrrent,
+la messe tait commence; au lieu de se tenir dans le bas
+de l'glise, ils prtendent traverser les rangs, examinent curieusement
+toute l'assistance, se communiquent leurs impressions,
+en un mot affectent le mme sans-gne que s'ils s'taient
+trouvs dans un concert ou une salle de spectacle. ce moment,
+un prtre cheveux blancs, d'un aspect vnrable, quitte le choeur
+pour faire, selon l'usage, la qute parmi les fidles. C'tait le cur
+de la paroisse, qui jouissait de l'estime universelle grce ses
+bienfaits et ses vertus. Le digne ecclsiastique avait la douceur
+d'un pre, mais il avait aussi la juste svrit du ministre d'un
+Dieu trois fois saint. Indign de l'attitude inconvenante de
+M. X*** et de son pouse, que leur toilette toute mondaine rendait
+plus rvoltante encore, pein surtout du scandale qui en
+rsultait pour ses ouailles, le pasteur ne put s'empcher de s'arrter
+un instant lorsqu'il arriva prs d'eux, et il leur dit voix
+basse, mais d'un air grave: Oubliez-vous donc que vous tes
+ici dans la maison de Dieu?... Puis, il passa, mais sa parole ne
+passa point, elle demeura brlante sur le coeur de Mme X***, et
+en fit jaillir jusque sur son front la rougeur de la honte et de la
+colre...</p>
+
+<p>Peu de jours s'taient couls, lorsqu'un jeune homme se prsente
+au domicile du bon cur et demande lui parler. Vainement
+lui objecte-t-on une occupation urgente, qui rend l'entrevue
+pour le moment impossible; il insiste vivement et justifie ses
+instances par les sollicitations d'un malade qui, se tordant, dit-il,
+dans les treintes de l'agonie, l'appelle, veut le voir, lui parler,
+ne voir et ne parler qu' lui seul!... Le prtre est averti, il
+abandonne tout pour porter au moribond les consolations de son
+ministre, il hte le pas, il court vers le domicile indiqu, il arrive.
+Introduit dans l'appartement o il tait attendu, il cherche
+inutilement le lit du malade, il n'y trouve qu'un homme l'abord
+froid et glacial et une dame se prlassant sur un riche canap.&mdash;On
+a devin M et Mme X***.</p>
+
+<p>C'tait un lche guet-apens.</p>
+
+<p>Le seuil peine franchi, la porte se ferme double tour derrire
+le vieillard.</p>
+
+<p>&mdash;Puis-je savoir ce que cela signifie? dit-il avec tonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous l'apprendre, rpond X***. Asseyez-vous.</p>
+
+<p>Le vnrable pasteur s'assit machinalement, sans rien comprendre
+ un pareil dbut. Mme X*** laissa percer sur ses lvres un
+imperceptible sourire, et son mari joua une dignit qui tait
+une contradiction flagrante avec le rle qu'il s'imposait.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur l'abb, dit-il, nous reconnaissez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit le prtre; cependant vos traits ne me sont point
+inconnus, mais je ne saurais prciser...</p>
+
+<p>&mdash;C'est trange, fit X*** avec une lgre ironie; eh bien!
+monsieur, j'aiderai vos souvenirs. Ministre d'une religion toute
+de charit, comment qualifieriez-vous l'insulte qu'un homme inflige
+ un autre?</p>
+
+<p>&mdash;C'est une faiblesse, dit le prtre.</p>
+
+<p>&mdash;Et si cette prtendue faiblesse atteint encore son pouse?</p>
+
+<p>&mdash;C'est alors une lchet, dit le vieillard, de plus en plus surpris.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si cette lchet s'accomplit devant une foule nombreuse,
+et dans un lieu rput sacr par vous et par les vtres,
+dans l'glise mme: que devient alors cette lchet?</p>
+
+<p>&mdash;Cette lchet devient alors un sacrilge, dit encore le
+vnrable ecclsiastique, dont l'tonnement n'avait plus de limite.</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes parfaitement d'accord, dit X*** en changeant avec
+sa femme un rapide coup d'oeil.</p>
+
+<p>Les dernires paroles du prtre avaient entirement panoui
+le visage de Mme X*** et elle souriait batement sur son sige.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je ne sais vraiment pas, monsieur, dit le cur, o
+peuvent aboutir toutes ces questions; daignez vous expliquer
+plus nettement, je vous prie.</p>
+
+<p>&mdash;Encore un point claircir, monsieur l'abb, et j'arrive
+au dnoment.</p>
+
+<p>&mdash;Quel chtiment doit donc tre inflig l'homme lche et
+sacrilge qui a pu s'oublier ainsi?</p>
+
+<p>&mdash;Le chtiment est, dans ce cas, monsieur, l'expression de
+la vengeance, et la vengeance n'appartient qu' Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je le regrette; mais ici, monsieur, nous diffrons
+absolument de manire de voir, et il m'est avis que l'insulte doit
+ncessiter ou de promptes excuses ou une juste expiation. Permettez-moi,
+mme, de n'admettre cet gard que mon opinion
+seule.</p>
+
+<p>Et maintenant, ajouta-t-il, en quittant tout coup le ton d'une
+discussion calme pour les formes brusques et peu courtoises de la
+colre et de la passion; et maintenant, ma femme et moi, nous
+sommes les offenss, et l'insulteur, c'est vous!...</p>
+
+<p>&mdash;Moi! dit le prtre avec surprise sans doute, mais toujours
+avec ce calme et cette dignit qui jaillissent d'une conscience
+pure; moi!... Puis, un souvenir illuminant tout a coup sa mmoire:
+Oh! monsieur, poursuit-il d'un ton doucement ironique,
+vous intervertissez trangement les rles: je sais prsent
+de quoi il s'agit. Dieu m'a confi la garde de sa maison, j'ai d
+la faire respecter, et en vous rappelant, ainsi qu' madame, la
+saintet du sanctuaire, je n'ai fait qu'accomplir un devoir.</p>
+
+<p>X*** demeure un instant interdit, en face d'une rponse aussi
+ferme: mais peut-il tre vaincu, lui, par un prtre, par un vieillard?...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur! s'crie-t-il avec violence, vos paroles taient
+une insulte, et l'insulte veut l'expiation; et saisissant un pistolet
+cach sous son vtement: genoux, dit-il au vieillard,
+genoux! et faites des excuses!<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a></p>
+
+<blockquote class="FTNOTE"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> (retour) </a>Quelque incroyable et mme improbable que paraisse cette
+violence prmdite, qu'on pourrait regarder comme une scne de roman,
+l'auteur garantit l'authenticit du fait.</blockquote>
+
+<p>X*** avait arm le pistolet et le tendait menaant vers la poitrine
+du vieux prtre.</p>
+
+<p>Mais il ne savait pas tout ce qu'il y a de noblesse, d'nergie,
+d'invincible volont dans un coeur sans tache, dans une me
+chrtienne, nourrie chaque jour du pain des forts. Il ne savait
+pas qu'abreuv du sang de son Dieu, le vieillard y retrouve les
+forces de la jeunesse, le prtre l'hrosme qui fait les martyrs.
+Il ne le savait pas, il ne le souponnait mme pas; s'il en et
+t autrement, aurait-il pu consentir affronter bnvolement
+cette alternative, ou d'tre le meurtrier d'un vieillard, ou de subir
+la honte d'une mystification qu'il prtendait infliger lui-mme?</p>
+
+<p>Le saint prtre, calme et impassible, regarde fixement l'homme
+qui le menace, et n'opposant sa fureur qu'une sublime rsignation:
+Monsieur, dit-il, le vieillard qui n'a plus que quelques
+jours passer sur la terre ne doit pas redouter la mort; et le
+prtre doit mourir plutt que de transiger avec sa conscience,
+il ne saurait rtracter un devoir accompli, et il ne flchit le genou
+que devant son Dieu!</p>
+
+<p>Et portant la main son coeur: Frappez, monsieur, dit-il,
+frappez! Dieu nous voit, qu'il nous juge; lui seul appartient
+la vengeance!</p>
+
+<p>Ainsi que nous venons de le dire, se trouvant dans la ncessit
+ou d'tre meurtrier ou de subir la honte d'une dfaite, X***
+fut tout heureux de voir sa femme s'interposer et solliciter en
+faveur du vieillard un <i>gnreux</i> pardon. Cette mdiation tout
+coup inspire Mme X*** diminua un peu ce qu'avait d'humiliant
+la position que son mari s'tait faite. Ne paraissant alors obir
+qu'aux instances de son pouse, il baissa l'arme et ne frappa
+point.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque vous ne voulez pas me tuer, dit le cur, souriant
+ demi, soyez assez bon, monsieur, pour vouloir bien me rendre
+la libert que vous m'avez ravie.</p>
+
+<p>X*** ouvrit la porte de son appartement, non sans quelque
+embarras, et le prtre, ne laissant paratre aucune motion,
+avec l'aisance d'un calme parfait, se retira en s'inclinant.</p>
+
+<p>Un an aprs, jour pour jour, le triste hros de cette aventure
+revenait, cheval, d'un village voisin. C'tait la nuit tombante,
+et le voyageur humait avec dlices la fracheur du soir.</p>
+
+<p>Aprs une absence de huit jours, il venait de rgler quelques
+affaires et se htait de rentrer au sein de sa famille. Le
+voyage jusque-l avait t des plus heureux; tout coup, arriv
+ un endroit o la route dcrit brusquement une courbe, le contact
+inattendu d'une branche qui s'inclinait isolment sur le chemin
+effraye le cheval. Un cart aussi prompt qu'imprvu renverse
+le cavalier. Par une circonstance funeste, le pied de X**** demeure
+engag dans l'trier et le tient suspendu aux flancs de sa
+monture, balayant de son front ensanglant le sable et les cailloux
+de la route.</p>
+
+<p>Non loin de l se trouvaient quelques, habitations, a et l
+parses. Aux cris de l'infortun, on accourt; mais, surexcit
+par le bruit qu'il entend et par la piqre incessante de l'peron
+avec lequel il laboure lui-mme ses propres flancs, le cheval
+redouble de vitesse et trane travers les champs le corps mutil
+de son matre. On peut enfin l'arrter, mais X*** n'a dj
+plus le sentiment de sa propre existence. Ses vtements en
+lambeaux sont souills de poussire et de sang; son visage,
+horriblement dfigur, laisse apercevoir au front une blessure
+large et profonde. Transport sous le toit d'un pauvre paysan,
+il y reoit les soins les plus empresss, mais la nuit qu'il y passa
+fut une nuit d'angoisses et d'atroces douleurs.</p>
+
+<p>X*** n'tait qu' 3 kilomtres de chez lui, et le lendemain, sur
+l'assurance donne par le mdecin que le malade pouvait, sans
+trop de danger, l'aide de certaines prcautions, franchir cette
+distance, quelques amis le portrent sur une litire, et aprs bien
+des difficults, parvinrent le dposer mourant son domicile.</p>
+
+<p>Malgr un repos absolu, malgr la rigoureuse observance
+de toutes les prescriptions de l'art, l'tat du malade devenait de
+plus en plus alarmant; il n'y avait mme plus d'autre lueur
+d'esprance que celle qui ne nous abandonne jamais, tant que
+l'objet de nos inquitudes ne nous est pas entirement ravi. Ses
+amis ne l'approchaient pas; sa femme elle-mme ne venait auprs
+de lui qu' de rares intervalles. Elle tait loin de s'illusionner
+sur la gravit du mal, et quelques tincelles d'une foi non
+encore teinte lui faisaient dsirer pour son mari les secours de
+la religion; mais, partageant de ridicules prjugs, elle n'osait
+manifester ce dsir. La difficult s'aplanit de la manire la
+plus inattendue, et par celui-l mme dont on pouvait le moins
+l'esprer.</p>
+
+<p>Dans le cours de sa maladie, X*** tait souvent en proie au
+dlire, et souvent alors aussi on entendait s'chapper de ses
+lvres un nom auquel se rattachaient pour lui de tristes souvenirs,
+un nom qu'il ne semblait cependant prononcer qu'avec
+respect. ce nom se mlaient encore des mots entrecoups:
+Expiation!... Vengeance!... Et si le malade trouvait un peu
+de calme, si la raison succdait au dlire, ce n'tait plus l'expression
+apparente du remords, mais celle du repentir, qu'articulait
+sa bouche.</p>
+
+<p> l'un de ces moments heureux, mais rares, o une amlioration
+sensible s'tait produite dans l'tat de X***, il fit venir sa
+femme auprs de lui, et aprs quelque temps d'un secret entretien,
+celle-ci le quitta le front presque joyeux, comme si elle
+et puis dans cet entretien mme une double esprance. Elle
+s'empressa donc de donner des ordres, qu'elle recommanda
+d'excuter sans aucun retard.</p>
+
+<p>Un moment aprs, le vnrable cur que nos lecteurs connaissent
+dj, se rendait aux instances de Mme X*** et franchissait
+de nouveau, sans hsitation, le seuil d'une demeure o il avait
+reu nagure un si cruel outrage.</p>
+
+<p> religion sainte, voil tes oeuvres! Ce saint vieillard a tout
+oubli, tout pardonn, et il vient consoler et bnir, il vient ouvrir
+le ciel celui qui avait failli l'assassiner.</p>
+
+<p>Ce fut Mme X*** qui introduisit le pasteur auprs du moribond.</p>
+
+<p> l'aspect de ces cheveux blancs, de ce front tout empreint
+d'une majest simple et imposante, sous l'influence de ce regard
+toujours grave, toujours calme, toujours bienveillant, mille souvenirs
+surgirent spontanment dans l'me de X***, et, soulevant
+la tte avec effort, il voulut s'incliner devant le noble vieillard.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce bien vous, monsieur, dit-il d'une voix faible, est-ce
+bien vous qui daignez venir jusqu' moi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est moi, dit le prtre avec bont.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne l'esprais pas, monsieur. Pouvais-je l'esprer aprs
+l'outrage dont je me suis rendu coupable envers vous?</p>
+
+<p>Puis, aprs un moment de silence:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur l'abb, dites-le-moi, venez-vous ici pour
+me pardonner ou pour me maudire?</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils, le prtre ne maudit jamais, il ne sait que bnir.
+Je vous bnis et je vous pardonne!</p>
+
+<p>Mme X*** tait l. ces dernires paroles, son coeur s'mut,
+ses larmes coulrent, et, pour viter d'augmenter par son motion
+l'motion du malade, elle quitta l'appartement avec discrtion
+et prudence.</p>
+
+<p>Alors, son poux tournant vers le prtre un regard o se peignaient
+tour tour et la reconnaissance et l'admiration:</p>
+
+<p>&mdash;Merci, monsieur, merci! Je mourrai maintenant moins
+malheureux, puisque j'ai obtenu un pardon que je n'osais mme
+pas implorer.</p>
+
+<p>&mdash;Ne parlons plus de moi, rpondit le ministre du ciel; mon
+pardon n'est rien, mon ami, ou bien peu de chose; je vous en
+apporte un autre, autrement prcieux, autrement dsirable,
+celui de Dieu lui-mme. C'est lui qu'il faut aimer, lui qu'il faut
+bnir. Voyez! jusque dans ses chtiments il se montre bon
+pre; c'est lui qui a fait natre en vous mon souvenir, lui encore
+qui me conduit ici pour consoler votre souffrance. Que vos larmes
+montent jusqu' lui, voici l'heure de la rconciliation!</p>
+
+<p>Et le prtre s'approcha bien prs du lit du mourant.</p>
+
+<p>Dieu seul entendit les aveux du coupable et les paroles consolatrices
+du prtre. Ce que nous savons, nous, c'est que les
+aveux de l'un furent souvent interrompus pas des sanglots, et
+que les paroles de l'autre furent accompagnes de douces larmes.
+Et quand ce secret entretien fut achev, le vieillard s'inclina plus
+prs encore du pnitent et dposa sur son front ple le baiser de
+la paix.</p>
+
+<p>Le lendemain, le vieux prtre revint auprs de son cher malade,
+portant dans ses mains le gage du salut, le sceau de la
+rconciliation. Le moribond, avec la pit d'un chrtien, la foi
+vive d'un fidle, s'unit intimement au Seigneur, et, quelques
+heures aprs, il expira dans les sentiments d'une esprance,
+d'une confiance illimites, car il allait vers Dieu, accompagn
+par Dieu mme!</p>
+
+<p>(D'aprs <i>Jules Ducot</i>.)</p>
+
+<a name="09"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+
+
+
+<p>9.&mdash;LE REMDE EST DUR, MAIS IL EST BON!...</p>
+
+<p>Quelques jours aprs avoir termin sa station, un missionnaire
+reut la visite d'un capitaine, homme d'esprit, droit
+et honnte, qui entama la conversation sur les grandes
+vrits chrtiennes exposes dans les runions prcdentes.
+J'ai bien la foi, dit cet officier; qui ne l'a pas? Il n'y a qu'un
+ignorant ou qu'un homme perverti qui soit de force ne pas
+croire l'ternit, ne pas croire en Jsus-Christ et nier la
+majest de l'glise. Dieu merci! je n'en suis pas l. Cependant,
+j'ai dans l'esprit je ne sais quoi de vague, d'indfini qui m'empche
+d'aller jusqu' la pratique.</p>
+
+<p>Le bon missionnaire sourit, et, lui tendant la main: Mon
+capitaine, lui dit-il, bien des gens sont travaills de cette maladie.
+Voulez-vous en gurir?&mdash;Eh! sans doute, rpondit l'officier?
+Quel livre faut-il lire?&mdash;Aucun.&mdash;Et comment, alors,
+m'instruirai-je?&mdash;Rien n'est plus simple. Seulement, je crains
+bien que vous ne repoussiez le remde. Il est infaillible cependant.&mdash;Dites
+toujours. Peut-tre ne me fera-t-il pas si peur.&mdash;Eh
+bien! mettez-vous genoux et sans hsiter, priez de tout
+votre coeur. Moi je vais me mettre prier avec vous, et puis...
+je vous confesserai.&mdash;Me confesser! rpliqua vivement l'officier
+tout surpris; mais c'est l prcisment ce qui me parat
+inadmissible. Et il lana cinq ou six phrases contre la confession.
+Le Pre couta tranquillement, puis lui dit: Vous voyez
+bien que vous avez peur, j'en tais sr. Je vous aurais cru plus
+brave.&mdash;Mais je le suis.&mdash;Prouvez-le-moi donc, ici genoux.</p>
+
+<p>En disant cela, il s'agenouilla le premier.... Aprs un peu
+d'hsitation, le capitaine en fit autant. Le missionnaire rcita
+haute voix et du fond du coeur: <i>Notre Pre, Je vous salue, Marie,</i>
+et <i>Je crois en Dieu</i>; puis un acte de contrition. Confessez-vous,
+mon fils, ajouta-t-il avec douceur et autorit. Dieu veut
+votre me. Je vous pardonnerai tout en son nom. Le capitaine
+tout mu ne rpondit rien. Le prtre se leva; l'officier resta
+genoux. Dieu soit bni! dit le missionnaire. Et il s'assit prs
+du militaire, l'encourageant si bien que son pauvre coeur ferm
+s'ouvrit la grce de Dieu et que, quelques minutes aprs, l'absolution
+sacramentelle avait rendu sa belle me sa puret
+premire.</p>
+
+<p>L'officier resta longtemps genoux... il pleurait. Quand il se
+releva, il se jeta dans les bras du Pre. Oh! quel remde! s'cria-t-il.
+Qu'il est dur, mais qu'il est bon! Comme je vois clair
+prsent! je n'ai plus de doutes; je crois tout; je suis le plus heureux
+homme du monde!</p>
+
+<a name="10"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+
+
+
+<p>10.&mdash;LE BANC DE FAMILLE.</p>
+
+
+<p>Vers dix-huit ans, rapporte le hros de cette histoire, je
+perdis mon pre et ma mre quelques mois de distance,
+et en les perdant, je perdis tout. Un an ne s'tait pas coul
+que ma foi et mes moeurs avaient fait naufrage. Les moeurs
+d'abord, la foi ensuite. C'est toujours ainsi que les choses se passent.
+Je devins voltairien, impie, matrialiste; enfin, comme
+vous dites aujourd'hui, libre-penseur. Pouss par une logique
+satanique, je conformai mes actes mes nouvelles opinions.
+Moi, le fils d'une famille de saints, je ne mis plus les pieds
+l'glise ni Pques, ni Nol, ni l'occasion d'un enterrement
+ou d'un mariage. Cette conduite fut justifie l'aide de propos
+impies et blasphmatoires qui scandalisrent toute la paroisse.
+Le vieux cur qui m'avait fait faire ma premire communion,
+m'ayant crit pour me demander si je voulais garder l'glise
+mon banc de famille, je ne daignai pas lui rpondre et je cessai
+de le saluer.</p>
+
+<p>Dix-huit ans s'coulrent; dix-huit ans que je voudrais effacer
+de mon existence au prix du temps que j'ai encore passer
+sur la terre. Un trait vous dira quel homme j'tais. Un jour de
+Pques, fatigu d'entendre les cloches chanter toutes voles
+dans leur langage l'<i>Allluia</i>, exaspr de voir les chemins couverts
+d'hommes et de femmes en habits de fte se rendant
+l'glise, je saisis une cogne de bcheron et j'allai attaquer par
+le pied un chne situ dans une de mes prairies qui bordait la
+route. Je voulais protester contre les superstitions populaires!...</p>
+
+<p>Deux ans aprs ce bel exploit, par un jour brlant d't, une
+tempte pouvantable s'abat sur le bourg de Saint-Maurice-les-tangs.
+Une famille, compose du pre, de la mre et des trois
+enfants fut tue par la foudre.</p>
+
+<p>Toute la paroisse se leva comme un seul homme et accompagna
+ces cinq cercueils l'glise et au cimetire. Je suivis la
+foule. L'impit n'est pas toujours de saison. On m'aurait, ce
+jour-l, jet des pierres, si je m'tais abstenu d'assister aux
+funrailles, ou si, en y allant, j'avais affect de ne pas entrer
+dans l'glise. J'entrai donc et je fis comme les autres.</p>
+
+<p>Il y avait prs de dix-huit ans que je n'avais mis le pied dans
+la maison de Dieu; aussi tais-je embarrass de ma personne
+au milieu de la foule qui remplissait, ce jour-l, l'glise. Pendant
+que je cherchais un coin pour m'y cacher, le sacristain vint moi
+et me fit signe de le suivre. Je le suivis machinalement, me
+demandant ce que ce bonhomme me voulait. Quelle ne fut pas
+ma surprise, lorsqu'il m'ouvrit le vieux banc de ma famille, toujours
+ sa place et toujours inoccup, comme si j'avais continu
+ payer la fabrique la taxe annuelle!</p>
+
+<p>Je n'tais pas la fin de mes tonnements.</p>
+
+<p>Le sacristain revint au bout de quelques minutes, apportant
+une petite clef rouille. Il me la remit en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Voici votre clef.</p>
+
+<p>Je me rappelai alors qu'il y avait dans notre banc un petit
+coffret scell, moiti dans le bois, moiti dans la pierre, o ma
+pieuse mre mettait ses livres de prires.</p>
+
+<p>Le coffret, lui aussi, tait sa place; je le reconnus, je reconnus
+la clef. J'ouvris, pouss comme par une force surnaturelle.
+Quelle ne fut pas mon motion, en trouvant dans le coffret des
+livres dont ma mre se servait et o elle m'avait fait lire souvent
+de si belles prires! Ils taient l, peine dtriors par le temps
+et l'humidit, le <i>Formulaire de prires</i>, l'<i>Ange conducteur</i>, l'<i>Imitation
+de Jsus-Christ</i>...</p>
+
+<p>Ma prsence dans l'glise et dans le banc de ma famille et
+fait sensation en d'autres circonstances. Grce la foule et
+ces funrailles extraordinaires, elle passa inaperue. Je pus, non
+pas prier,&mdash;je ne savais plus le faire,&mdash;mais rver et rflchir
+comme si j'avais t seul. Ayant ouvert l'<i>Imitation</i> pour me donner
+une contenance, j'y trouvai une feuille de papier dtache,
+jaunie par le temps et le contact des doigts. Elle contenait une
+prire crite de la main de ma mre. La voici:</p>
+
+<p>Oh! mon Dieu! ne me punissez pas de ce que je n'ai pas
+assez de foi pour souhaiter, comme la mre de saint Louis, de
+voir mon fils mort plutt que souill d'un seul pch mortel!
+Pardonnez ma faiblesse. Conservez la vie et la sant de mon
+enfant. Gardez-le du malheur de vous offenser. Mais si jamais
+il s'garait du chemin de la foi et de la vertu, ramenez-l'y
+doucement et misricordieusement comme vous ramentes
+l'enfant prodigue a son pre!</p>
+
+<p>Vous devinez mon motion. Des larmes, que mon orgueil s'efforait
+de retenir, coulrent abondamment. Dire que je fus converti
+ce jour-la, serait trop dire. On ne brise pas aussi promptement
+avec dix-huit ans d'impit. Mais si je ne fus pas converti,
+je fus touch et branl. Ds le jour mme, j'allai remercier le
+vnrable cur de Saint-Maurice de m'avoir conserv mon banc
+de famille. Il me fallut insister pour rembourser l'excellent
+homme les dix-huit annuits qu'il avait avances pour moi au
+trsorier de la fabrique.</p>
+
+<p>Voyez-vous? me dit-il, bon sang ne peut pas toujours mentir.
+On n'est pas impunment le rejeton d'une famille de saints.
+Je le savais, moi, qu'un jour ou l'autre vous viendriez occuper
+le vieux banc des Chauvigny.</p>
+
+<p>Il ajouta, en me prenant les deux mains et en me les pressant:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en prie, mon cher enfant, puisque vous tes all
+l'glise, retournez-y. Vous consolerez les dernires annes
+d'un vieux prtre qui honorait et aimait vos parents, et qui en
+fut estim et aim.</p>
+
+<p>Que vous dirai-je de plus? J'allai la messe le dimanche suivant.
+La grce de Dieu fit le reste.</p>
+
+<a name="11"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+
+<p>11.&mdash;LA LETTRE D'UNE MRE.</p>
+
+
+
+<p>Un des premiers malades que je visitai mes dbuts, disait
+un mdecin chrtien, ce fut un jeune homme d'environ
+trente-cinq ans, que le dsordre avait prmaturment conduit
+aux portes de la mort. Je m'attachai ce malheureux, et,
+ne pouvant le sauver, j'essayai d'adoucir ses souffrances. Froid,
+silencieux, strictement poli, mon malade acceptait mes remdes
+et mes soins sans croire beaucoup a leur efficacit. Il aurait
+voulu dormir toujours et ne cessait de me demander de l'opium.</p>
+
+<p>Je rencontrai dans l'escalier de la maison un vieux prtre qui
+me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, j'ai entendu dire que vous tiez chrtien; rendez
+donc ce malheureux jeune homme un service: dites-lui quelques
+mots de Dieu. Je lui ai fait, sans rsultat, plusieurs visites.
+Il m'accueille poliment, mais c'est tout. Je suis sr qu'une parole
+de vous ferait plus d'effet que toutes mes exhortations.</p>
+
+<p>Je promis d'essayer.</p>
+
+<p>Le lendemain, je m'efforai de faire causer mon malade et,
+comme il s'y prtait d'assez bonne grce, j'amenai la conversation
+sur le terrain religieux; le jeune homme s'en aperut et me
+dit d'un ton ferme:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en prie, monsieur, ne me parlez pas de religion;
+je n'y crois pas.</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez au moins a l'existence de l'me?</p>
+
+<p>&mdash;Je crois l'opium, dit-il en souriant, et au sommeil.</p>
+
+<p>Et il prit la position d'un homme qui essaie de dormir.</p>
+
+<p> quelques jours de l, je fis une seconde tentative, qui tourna
+plus mal encore que la premire.</p>
+
+<p>&mdash;coutez, docteur, me dit le malade, j'ai tudi un peu de
+philosophie, et j'en sais assez pour ne pas croire l'existence
+de l'me.</p>
+
+<p>Et il se mit dvelopper quelques-uns des arguments de l'cole
+matrialiste.</p>
+
+<p>Ces erreurs, qui m'auraient choqu dans la bouche d'un professeur
+loquent, me parurent, dans cette mansarde et sur les
+lvres de ce mourant, rvoltantes et monstrueuses. Je sortis
+navr.</p>
+
+<p>Cependant nous continuions, le vieux prtre et moi, soigner,
+sans plus de succs l'un que l'autre, le corps et l'me de
+ce malade. Le corps marchait grands pas au tombeau. L'me
+s'en allait la perdition ternelle.</p>
+
+<p>Un jour que je posais ce jeune homme une ventouse, j'eus
+besoin d'un morceau de papier; j'aperus une espce de lettre
+pose ct de son chevet, je la pris et j'allais m'en servir
+lorsque le jeune homme me saisit brusquement la main et m'arracha
+la lettre. Un peu surpris, je dchirai une feuille un
+vieux livre et je fis mon opration.</p>
+
+<p>Le soir du mme jour, je retournai voir mon client qui baissait
+de plus en plus. Je l'aperus tenant la main et s'efforant
+de lire la lettre que j'avais voulu brler le matin.</p>
+
+<p>&mdash;Docteur, me dit-il, voici la dernire lettre que ma mre
+m'a crite; il y a un an qu'elle ne me quitte pas et je l'ai lue
+plus de cent fois; je voudrais la relire avant de mourir; mes
+mains tremblent et ma vue s'obscurcit: soyez bon jusqu' la
+fin, lisez-moi tout haut cette lettre.</p>
+
+<p>Je pris la lettre et j'en commenai la lecture. Non! jamais,
+depuis, je n'ai rien lu d'aussi tendre et d'aussi touchant. C'tait
+Monique crivant Augustin. J'avais beau tre mdecin, je n'avais
+que vingt-six ans et je venais de perdre la meilleure des
+mres: les sanglots touffaient ma voix; je sentais des larmes
+venir ma paupire.</p>
+
+<p>Je regardai le malade: il pleurait silencieusement; mes larmes
+se mlrent aux siennes.</p>
+
+<p>Tout coup je me levai et m'criai: Malheureux! pouvez-vous
+croire que celle qui a crit une semblable lettre n'avait
+pas une me?</p>
+
+<p>Il garda le silence et ses larmes coulrent plus abondamment.
+Le lendemain, il fit appeler le vieux prtre et eut avec lui un
+long entretien. Le surlendemain, j'appris qu'il avait reu les
+sacrements.</p>
+
+<p>Il vcut encore une semaine. Sa froideur polie n'tait qu'un
+masque cachant un coeur gar sans doute, mais bon et gnreux.
+Il mourut entre les bras du vieux prtre et les miens,
+couvrant de baisers les pieds du crucifix et la lettre de sa mre.</p>
+
+<a name="12"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+<p>12.&mdash;UNE PREMIRE COMMUNION QUATRE-VINGTS ANS</p>
+
+<p>C'tait en juillet 1875. Dans un petit village du canton de Castillon,
+diocse de Bordeaux, vivait un pauvre vieux
+mnage octognaire. Le mari tait un impie, connu pour tel
+dans le pays; il n'allait pas mme la messe le dimanche.
+Hlas! il n'avait pas fait sa premire communion. La bonne
+femme, au contraire, avait toujours t chrtienne, et, avec
+l'ge, elle tait devenue trs pieuse.</p>
+
+<p>Bien des fois elle avait essay de faire entendre raison son
+mari, qui l'aimait beaucoup; mais ds qu'elle abordait le chapitre
+de la confession et de la communion, elle tait invariablement
+repousse.</p>
+
+<p>Un jour elle tomba malade. Le mdecin constata bientt la
+gravit du mal, et engagea la bonne vieille mettre ordre ses
+affaires. Elle n'eut pas de peine se rsigner, mais son pauvre
+mari tait comme atterr par la perspective de la sparation. Il
+tait moiti paralys et clou, l'autre bout de la chambre,
+dans un grand fauteuil, regrettant tout haut de ne pouvoir donner
+ la chre malade les soins que rclamait son tat.</p>
+
+<p>La bonne femme tait, elle aussi, trs dsole, mais pour un
+motif tout autre: elle pleurait et priait, profondment attriste
+de laisser derrire elle, non converti et dans un aussi pitoyable
+tat de conscience, celui qui avait t le compagnon de fa vie pendant
+de si longues annes. Au moment de recevoir les sacrements,
+elle tenta une dernire fois, mais en vain, de ramener son
+mari au bon Dieu.</p>
+
+<p>Cependant celui-ci suivait avec angoisse les progrs du mal
+Quand il crut que les derniers moments approchaient, il appela
+deux voisins et leur dit en sanglotant: Mes amis, portez-moi
+auprs de ma pauvre femme pour que je l'embrasse avant sa
+mort et pour que je lui dise adieu. Le lit o gisait la moribonde
+tait un de ces grands lits d'autrefois, qui avancent dans la
+chambre et que l'on peut aborder des deux cts. En voyant
+approcher son mari, la femme runit ses forces et se tourne de
+l'autre ct. On porte le vieil infirme de ce ct-l; au grand
+tonnement de tous, la femme se retourne, en disant: quoi
+bon nous embrasser et nous dire adieu, si nous devons ne pas
+nous revoir dans l'ternit?</p>
+
+<p>Le vieil incrdule n'y tient plus. Il fond en larmes. Si! si!
+ma chre femme, s'crie-t-il, nous nous reverrons, je te le promets!
+Je vais appeler M. le cur tout de suite, et je me confesserai.
+N'aie pas peur; je ne veux pas tre spar de toi pour
+toujours. Moi aussi, je vais servir le bon Dieu. Prie-le qu'il me
+pardonne.</p>
+
+<p>On tait en pleine nuit, et il tait trop tard pour faire venir
+immdiatement le prtre. Mais, ds le matin, on courut au presbytre.
+Venez, vite, monsieur le Cur!&mdash;Comment! rpond
+celui-ci, elle n'est pas morte?&mdash;Ce n'est pas pour elle, mais
+pour son mari, qui vous rclame pour se confesser tout de suite.</p>
+
+<p>Le cur accourt. Dj froide et sans mouvement, la bonne
+femme vivait encore et avait sa pleine connaissance. Elle regardait
+fixement son mari, l'autre bout de la chambre. En
+voyant entrer le cur, un clair de joie brilla dans ses yeux
+teints, et, d'une voix mourante, elle murmura: Je ne voudrais
+pas m'en aller avant de le voir converti.</p>
+
+<p>Le cur s'assied auprs du vieux mari; la confession commence;
+et, au premier signe de croix, l'heureuse femme rend
+le dernier soupir...</p>
+
+<p>Huit jours aprs, la messe du second service funbre clbr
+pour sa femme, le pauvre vieillard converti faisait sa premire
+communion, la grande dification de toute la paroisse.</p>
+
+<a name="13"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+
+<p>13.&mdash;LA SOUPAPE.</p>
+
+<p>Une actrice de Genve avait une petite fille de onze ou
+douze ans. La mre, tout oublieuse qu'elle tait pour elle-mme
+de ses devoirs religieux, se souvint cependant qu'elle
+tait catholique et voulut que son enfant fit et fit bien sa premire
+communion. Elle la conduisit en consquence chez l'abb
+Mermillod<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>, l'un des prtres les plus intelligents et les plus
+charitables de la ville, et le pria de vouloir bien instruire et
+prparer sa petite fille. Le prtre la reut avec une bont qui lui
+fit une vive impression, et il fut convenu que sous peu de jours
+commenceraient les leons de catchisme en prsence de la
+Mre.</p>
+
+<blockquote class="FTNOTE"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5"> (retour) </a>Devenu depuis vque et cardinal.
+</blockquote>
+
+<p>Quelques jours aprs cette premire entrevue, l'abb Mermillod,
+revenant de la visite d'un pauvre malade, passa dans le
+quartier et dans la rue o demeurait sa petite lve. Il sonna
+cette porte peu habitue des visites de ce genre, et une servante
+vint ouvrir. Le prtre se nomma, et la servante le pria
+d'entrer, disant que sa matresse avait donn ordre d'introduire
+M. l'abb toutes les fois qu'il se prsenterait.</p>
+
+<p>Cette bonne fille avait pris la chose la lettre; elle conduisit
+l'abb Mermillod auprs de la dame, laquelle tait table avec
+une douzaine de convives, tous acteurs ou actrices, faisant
+bombance. Le pauvre abb se trouva fort attrap et les convives
+aussi. Il voulut se retirer, s'excusa de la malencontreuse
+obissance de la servante; mais la matresse de la maison insista
+si fort pour qu'il voult bien demeurer un peu, et elle lui
+dit, au nom de toute l'assistance, des paroles si honntes, que
+force lui fut de demeurer et de prendre un sige. La petite fille
+tait table auprs de sa mre et ct d'une autre actrice qui
+paraissait avoir a peine vingt-trois ou vingt-quatre ans.</p>
+
+<p>L'abb Mermillod, homme de coeur et d'esprit, n'tait pas de
+ceux qui ont peur des pcheurs. Il comprit qu' cette table, au
+milieu de cette trange compagnie, il y avait faire quelque
+bien et que la Providence ne l'avait pas amen sans motif en
+pareil lieu. Il rpondit donc le plus poliment qu'il put aux avances
+dont il fut l'objet, et il se gagna bientt la sympathie des convives.</p>
+
+<p>Ne sachant de quoi parler, il entra en conversation avec la
+petite fille, et lui demanda si elle se prparait bien faire sa
+premire communion. Oui, monsieur, de tout mon coeur, dit
+l'enfant. Mais voici une, ajouta-t-elle en dsignant sa voisine,
+voici une dame qui aurait vous dire quelque chose et qui n'ose
+pas. L'actrice rougit, et avoua avec un peu d'embarras qu'elle
+dsirait beaucoup donner la petite sa robe blanche de premire
+communion.</p>
+
+<p>C'est l une bonne et aimable pense, reprit l'abb; mais
+il y aurait, Madame, quelque chose de mieux encore, ce serait
+d'imiter cette bonne enfant et de remplir comme elle vos devoirs
+religieux. La pauvre actrice rougit de plus belle. Cela
+m'est malheureusement impossible, dit-elle; ma profession est
+mon seul gagne-pain et elle m'interdit la pratique de la religion;
+et puis je n'ai pas fait ma premire communion. Maintenant je
+suis trop ge.&mdash;On n'est jamais trop g pour revenir Dieu,
+rpondit doucement le bon prtre; et votre ge, Madame, il
+n'est jamais impossible de quitter une profession pour en prendre
+une autre plus chrtienne et meilleure.</p>
+
+<p>Ma foi, M. l'abb a raison, dit un acteur en riant, et vous
+devriez bien vous confesser. L'actrice ne rpondit rien, et la
+conversation devint bientt gnrale; on interrogeait le prtre
+sur la confession, sur la position des acteurs et actrices vis--vis
+de l'glise; de part et d'autre on ripostait vivement, mais
+sans aucune aigreur.</p>
+
+<p>Le dner fini, on se leva de table; les fentres de la salle donnaient
+sur un magnifique lac. Un bateau vapeur vint passer.
+Tenez, messieurs, dit l'abb Mermillod, voici qui va vous faire
+parfaitement comprendre quoi sert la confession. Vous voyez
+ce bateau vapeur. Une force puissante fait mouvoir sa machine
+et le fait avancer rapidement; mais cette force elle-mme
+est un danger, un principe certain d'explosion et de destruction
+sans ce que l'on nomme la <i>soupape de sret</i>. Par cette soupape
+s'exhale le trop-plein de la vapeur, et le bateau et les voyageurs
+sont en sret. Ainsi en est-il de nous tous. Nous avons
+en nous des forces puissantes qui sont nos passions; ces forces,
+ ces passions il faut une <i>soupape</i>, une ouverture sans laquelle
+nous sommes perdus. Eh bien! cette soupape, c'est la confession,
+c'est la confidence sainte et pure que Dieu nous a donne
+comme le soulagement de nos coeurs, comme la consolation et
+la purification de nos consciences. Aussi remarque-t-on dans
+les pays protestants ou infidles, o la confession est mconnue,
+beaucoup plus d'alinations mentales, beaucoup plus de suicides,
+beaucoup plus d'accidents moraux, que dans les pays o l'on se
+confesse. Et l'abb dveloppa cette thse avec autant de force
+que de science, en l'appuyant de nombreux exemples.</p>
+
+<p>Il prit enfin cong de la compagnie, qu'il laissa toute charme
+de son esprit et de sa bont. La jeune actrice le reconduisit jusqu'
+la porte. Suivez donc M. l'abb jusqu' l'glise, lui dit un
+des acteurs, et allez vous confesser tout de suite. Cela vous fera
+du bien.&mdash;Je ne dis pas non, reprit srieusement la jeune
+femme, et je ne vois pas qu'est-ce qui m'en empcherait. Et
+sortant avec le prtre, elle l'accompagna jusqu' la porte d'entre.
+Se trouvant seule avec lui: Monsieur, s'cria-t-elle
+d'une voix tout touffe de sanglots, Monsieur, vous m'avez
+sauve! C'est la Providence qui vous a envoy pour moi dans
+cette maison. J'tais dsespre; ce soir, j'avais form la rsolution
+de me jeter dans le lac et d'en finir avec les douleurs de
+la vie; il y a quelques jours j'ai t siffle sur la scne et je ne
+veux plus y reparatre. Je n'avais plus de ressource, plus d'amis
+sur la terre, je voulais me tuer. Maintenant je veux me
+confesser, je veux me confesser tout de suite!</p>
+
+<p>Le prtre calma avec douceur cette pauvre femme, l'encouragea
+dans son bon propos. Il ajouta quelques conseils chrtiens
+aux paroles qu'il avait dites pour tout le monde, et la
+jeune femme prit une heure pour se rendre le lendemain au confessionnal.</p>
+
+<p>Grce une nergique volont, elle a quitt le thtre, et est
+devenue une bonne et fervente chrtienne.</p>
+
+<a name="14"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+<p>14.&mdash;UNE MPRISE QUI PORTE BONHEUR.</p>
+
+<p>Un soir de l'anne 1855, aprs une laborieuse journe, l'abb
+Baron<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>, alors vicaire Douai, tait rentr dans sa modeste
+demeure et se reposait de ses travaux apostoliques en rcitant
+l'Office divin. On vint frapper sa porte; il ouvrit, et
+une petite fille se prsenta devant lui, le priant de passer, le plus
+tt qu'il lui serait possible, chez une pauvre dame qui se mourait
+et qui demeurait rue ***, n 28. Le bon abb voulut interrompre
+sa prire et se rendre aussitt avec l'enfant l'adresse
+indique; mais la petite messagre lui dit que la chose n'tait
+pas urgente ce point, et qu'on lui demandait seulement de ne
+pas remettre sa visite au lendemain, de peur d'accident. Le
+prtre prit donc l'adresse de la malade et dit l'enfant de le prcder
+et d'annoncer sa visite trs prochaine.</p>
+
+<blockquote class="FTNOTE"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6"> (retour) </a>C'est celui qui s'est immortalise la guerre de 1870,
+par son dvouement hroque et les services minents qu'il a rendus
+ l'arme franaise.</blockquote>
+
+<p>Quand il eut termin la rcitation de son Office, le pieux abb
+se mit en route, sans faire attention seulement qu'il pleuvait
+verse et que le froid tait vif. Il s'agissait de sauver une me,
+de consoler une douleur; qu'est-ce que le froid et la pluie devant
+un but pareil? Arriv dans la rue indique par l'enfant, le prtre
+entra au n 18, convaincu que c'tait bien l le numro qu'on
+lui avait donn. La maison tait pauvre; il n'y avait pas de
+concierge. Le prtre monta l'escalier ttons et frappa la premire
+porte qu'il trouva sous sa main. Un homme vint lui ouvrir
+et, apercevant l'habit ecclsiastique, entra dans une brutale
+colre, rpondit par trois ou quatre injures la demande
+polie du charitable prtre, qui s'informait si ce n'tait point ici
+la chambre de la pauvre femme malade, et enfin lui ferma la
+porte au nez.</p>
+
+<p>Patient et doux comme le divin Matre, le prtre frappa la
+porte suivante, o il ne fut gure mieux accueilli.</p>
+
+<p>Il monta au second tage, un petit garon tait dans le corridor.
+Mon enfant, lui dit le bon prtre, pourrais-tu m'indiquer
+la chambre d'une pauvre dame qui demeure dans cette maison
+et qui est bien malade. Elle s'appelle madame Grard.&mdash;Il y a
+bien la porte l-bas au bout du corridor une pauvre dame
+trs malade, monsieur le Cur; papa disait mme qu'elle ne
+passerait pas la nuit; mais il me semble qu'elle ne s'appelle pas
+comme vous dites.&mdash;Le nom importe peu. Fais-moi le plaisir
+de me conduire sa porte. Et l'enfant le conduisit.</p>
+
+<p>L'abb ouvrit la porte, entra dans la chambre. Auprs d'un
+lit o tait en effet une femme malade l'agonie, tait assis un
+homme d'une cinquantaine d'annes, qui se leva et parut fort
+tonn la vue d'un prtre. Celui-ci le salua avec affabilit et
+lui demanda comment allait sa pauvre femme; car c'est sans
+doute votre femme, ajouta-t-il, et vous tes monsieur Grard?...
+&mdash;Moi? rpondit brusquement le matre de la chambre; point
+du tout. Qui vous a dit de venir ici et de vous mler de nos affaires?
+&mdash;Mais on vient de m'envoyer chercher, repartit le prtre
+fort tonn. On m'a dit qu'une pauvre dame Grard,
+malade l'extrmit, m'envoyait qurir pour recevoir les derniers
+secours de la religion. Si je me suis mpris de rue, ou de
+maison, ou de chambre, il me semble du moins que la pauvre
+dame que voici n'a pas moins besoin de mon saint ministre.
+C'est le bon Dieu, sans doute, qui m'a conduit ici et qui a permis
+cette mprise.</p>
+
+<p>Oh! oui, Monsieur! murmura d'une voix affaiblie la pauvre
+mourante, c'est Dieu qui vous a conduit ici.&mdash;Point du tout, dit
+le mari avec emportement. Voici plus de dix ans qu'un prtre
+n'a mis les pieds chez moi, et vous ne confesserez pas ma femme;
+elle est moi, mlez-vous de vos affaires!&mdash;Vous vous trompez
+fort, Monsieur, dit le prtre avec douceur et fermet. Votre
+femme est Dieu avant d'tre vous, et vous n'avez pas le droit
+de disposer de son me. Si votre femme veut se confesser, je la
+confesserai; et mon devoir est de ne l'abandonner que si, de sa
+propre volont, elle refuse mon ministre.</p>
+
+<p>Et s'approchant de la malade: Madame, lui dit-il, dsirez-vous
+vous rconcilier avec Dieu et mourir chrtiennement? La
+pauvre femme leva les mains au ciel et se mit pleurer de joie.
+C'est le bon Dieu qui a tout fait, dit-elle. Depuis plusieurs
+jours je prie mon mari d'appeler un prtre, et il m'a toujours
+refus. Je veux me rconcilier avec le bon Dieu, qui a eu piti
+de moi.&mdash;Vous l'entendez, Monsieur? dit le prtre en se tournant
+vers le mari: veuillez pour quelques moments me laisser
+seul avec cette pauvre dame.&mdash;Et ces paroles furent prononces
+avec tant de fermet et de rsolution, qu'il fut comme forc
+de se retirer; ce qu'il fit en grommelant.</p>
+
+<p>Voici, Monsieur, ce qui m'a sauve, dit en pleurant la mourante.
+Et montrant au prtre un chapelet suspendu auprs de
+son lit: J'ai eu la faiblesse de craindre mon mari plus que
+Dieu, et pour viter des scnes, j'ai depuis dix ou onze ans abandonn
+la pratique de mes devoirs religieux; mais je n'ai jamais
+cess de me recommander la bonne sainte Vierge. Tous les
+jours, ou peu prs, j'ai dit un bout de mon chapelet, et j'ai
+toujours conserv l'amour de la sainte Mre de Dieu. C'est elle,
+Monsieur l'abb, qui vous amne moi; c'est elle qui sauve
+ma pauvre me!... Profondment touch de cette scne attendrissante,
+le bon prtre consola la malade, l'aida se confesser,
+lui donna l'absolution de ses pchs, et lui dit, en la
+quittant, de se prparer de son mieux recevoir le saint Viatique
+et l'Extrme-Onction, qu'il allait chercher la paroisse
+voisine.</p>
+
+<p>En sortant, il voulut serrer la main du mari qui la retira, et
+qui rentra fort mcontent auprs de son heureuse femme.</p>
+
+<p>L'abb avait regard dans son calepin l'adresse de la malade,
+pour laquelle on tait venu le chercher, et il avait vu qu'au
+lieu du n 18, c'tait le n 28 qui lui avait t indiqu. Tout en
+bnissant le bon Dieu de son erreur bienheureuse, il se hta
+d'aller ce n 28, o il trouva en effet la malade qui l'attendait.
+Il la confessa a son tour, puis, sans perdre de temps, il alla rveiller
+le sacristain de la paroisse; et prenant le Saint-Sacrement
+avec les saintes huiles, il revint auprs de ses deux malades;
+mais quand il entra son cher n 18, sa pnitente venait
+d'expirer&mdash;Elle avait eu dans l'absolution sacramentelle
+le pardon de ses pchs, et la ferveur de sa bonne volont avait
+sans doute suppl aux yeux du Dieu de misricorde aux autres
+secours que le prtre lui apportait.</p>
+
+<p>Rempli de foi et de reconnaissance envers la sainte Vierge,
+refuge des pcheurs, consolatrice des affligs, le ministre de
+Dieu termina auprs de l'autre malade ce qu'il avait faire; et
+c'est lui-mme qui a donn tous les dtails de cette touchante
+aventure. Elle montre une fois de plus quels trsors de bndiction
+sont renferms dans la pit envers Marie, et combien Jsus
+est misricordieux pour ceux qui aiment sa Mre.</p>
+
+<a name="15"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+
+<p>15.&mdash;HROSME D'EN JEUNE NOPHYTE.</p>
+
+<p>Dans un mouvant rcit, le P. Hermann a racont le baptme
+et la conversion d'un de ses neveux, n comme lui dans.
+la religion juive. Rien de plus difiant que cette histoire,
+dont les dtails semblent nous reporter aux premiers temps du
+christianisme.</p>
+
+<p>Il y a quelques annes, dit-il, un enfant, alors g de sept
+ans, vint avec son pre et sa mre, tous les deux juifs comme
+lui, me visiter au monastre des Carmes, prs de la ville d'Agen.
+C'tait l'poque des belles processions de la Fte-Dieu.
+On avait inspir cet enfant une profonde horreur pour notre
+divin Crucifi: cependant la grce, se rpandant avec profusion
+du fond de l'ostensoir o Jsus daigne se cacher pour notre
+bonheur, se rendit victorieuse de cette me si nave, si inaccoutume
+ nos mystres; elle attira ce jeune coeur son amour
+avee une si forte vhmence et une si forte douceur que l'enfant
+crut la prsence relle de Jsus-Christ dans le sacrement
+de son amour avant de connatre aucune autre des vrits
+de notre divine religion. Aussi, force de prires et de
+supplications, obtint-il l'insigne faveur de pouvoir revtir les
+ornements d'un de ces enfants de choeur qui, pendant les processions
+du Trs Saint-Sacrement, rpandent des fleurs sous
+les pas de Jsus-Hostie.</p>
+
+<p>Ravi de joies et de consolations clestes, aprs avoir rempli
+cette anglique fonction, il courut son pre: mon pre!
+dit-il, quel bonheur! Je viens de jeter des fleurs au bon Dieu.
+Dans la bouche de ce petit enfant juif, c'tait toute une profession
+de foi nouvelle... Le pre, redoutant qu'on ne ft changer
+de religion ce fils unique sur lequel reposait toute son affection,
+le surveilla dornavant et voulut repartir avec lui pour Paris,
+lieu de sa rsidence. Mais, avant le dpart, un trait, parti du
+coeur de la divine Eucharistie, avait frapp, pntr, presque
+renvers la jeune mre, l'avait rendue chrtienne et, dans le
+plus profond mystre d'une nuit silencieuse, celle-ci avait reu
+le baptme et l'Eucharistie des mains sacerdotales de son propre
+frre<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a>. Le jour suivant, l'vque lui donnait le sacrement de
+confirmation. Rien n'avait transpir de ce pieux secret et la famille
+se remit en route pour Paris, sans se douter qu'il y et
+une chrtienne dans son sein.</p>
+
+<blockquote class="FTNOTE"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7"> (retour) </a>Le R. P. Hermann, qui raconte ce fait.</blockquote>
+
+<p>Le jeune Georges&mdash;c'est le nom de l'enfant&mdash;ne put oublier
+les saintes impressions que son me avait puises dans ces ftes
+chrtiennes; il en parla souvent sa mre, il la questionna, et
+celle-ci, heureuse de voir germer dans cette chre me la semence
+de lumire que la grce y avait jete, ne se fit pas prier
+pour dvelopper dans son esprit, avide de s'clairer, la connaissance
+de ce Dieu d'amour, de ce doux Jsus qui a voulu
+natre d'une fille de Jacob et se faire homme pour sauver les
+brebis d'Isral...</p>
+
+<p>Ds ce moment, en effet, sa jeune intelligence et son coeur
+ardent n'taient plus occups que de la pense et du souvenir
+de la divine Hostie qui avait bless d'amour son pauvre coeur,
+et chaque soir, aprs s'tre assur que son pre tait endormi,
+il rouvrait les yeux, il se mettait prier longtemps le doux
+Enfant Jsus et bien apprendre son catchisme. mon
+Jsus! disait-il, quand donc mon jene finira-t-il? quand donc
+pourrai-je vous recevoir dans la sainte Communion et vous presser
+sur mon coeur! Ce qui le proccupait vivement, c'tait le
+changement qu'il avait remarqu dans sa mre depuis ce voyage
+dans le Midi; il lui voyait d'autres habitudes, d'autres dmarches,
+des principes et des gots plus svres, et un jour il lui
+dit: Mre, si vous ne m'assurez que vous n'tes pas baptise, je
+le croirai. La mre, embarrasse, ne sut que rpondre. Ah!
+maman, reprit-il, je le vois bien, vous tes dj chrtienne et
+j'espre que le bon Jsus me runira bientt vous et que nous
+ferons ensemble notre premire communion... La mre, tressaillant
+d'une motion mle de joie et de crainte, osa avouer
+son fils qu'elle recevait son Sauveur presque chaque matin...
+Alors l'enfant se mit pleurer chaudes larmes, sangloter,
+ se jeter au cou de sa mre: Oh! pourquoi ne m'avez-vous
+pas attendu? Au moins permettez-moi de me tenir tout prs de
+vous quand Jsus sera dans votre coeur, afin que je puisse
+embrasser avec respect ce divin Enfant si aimable... mre
+bien-aime, je vous en supplie, la prochaine fois, gardez-moi
+quelque chose de votre communion; une mre partage volontiers
+avec son enfant sa nourriture.. Et le jeune enfant se rapprochait
+alors de sa mre et baisait avec respect ses vtements.
+Ce dsir dura quatre annes tout entires. Dire les sacrifices,
+les efforts que dut faire ce pauvre enfant pour concilier l'obissance
+qu'il devait son pre avec sa foi vive, sa proccupation
+unique de devenir chrtien, d'apprendre connatre, aimer,
+servir Jsus-Christ, serait chose impossible. Ce fut un long
+martyre...</p>
+
+<p> onze ans, Georges assiste la solennit d'une premire
+communion dans sa paroisse. Il connat Jsus, il aime Jsus, il
+ne dsire que Jsus!... son petit coeur est tout brlant de soif
+pour Jsus. Il voit tous ses compagnons d'enfance, ses amis,
+s'approcher lgitimement de la table sainte, et lui, il doit se
+cacher dans un coin obscur de l'glise, dvorant ses larmes,
+lanant tous ces heureux enfants des regards d'une inconsolable
+et sainte jalousie!...</p>
+
+<p>Quelques mois aprs cette fte de sa paroisse, la mre m'crivait
+qu'elle ne pouvait rsister aux larmes de son fils qui menaait
+d'aller demander le baptme au premier prtre qu'il pourrait
+attendrir sur son sort. On pesa mrement toutes les
+difficults de sa position vis--vis d'un pre chri, mais pour qui
+l'heure de la foi en Jsus-Christ n'avait pas encore sonn et qui
+s'armait de toute son autorit pour empcher son fils de devenir
+chrtien.</p>
+
+<p>L'amour de Jsus-Christ fut le plus fort, et il fut dcid que
+je viendrais en secret a Paris. Il fallait le voir, cet enfant, lorsqu'il
+entra dans la chapelle, conduit par sa mre! Celle-ci tremblait
+d'tre surprise dans cette pieuse soustraction la surveillance
+paternelle.</p>
+
+<p>Avec quelle pit le petit Georges se mettait genoux, calme,
+heureux, fort de sa rsolution, le visage rayonnant d'une sainte
+allgresse!&mdash;Que demandez-vous, mon enfant? lui dis-je alors.
+&mdash;Le baptme.&mdash;Mais savez-vous bien que demain, peut-tre,
+on voudra vous contraindre entrer dans la synagogue, afin
+de participer un culte aboli?&mdash;Ne craignez rien, mon oncle,
+j'abjure le judasme.&mdash;Mais si l'on voulait avec menaces vous
+obliger fouler aux pieds le Crucifix, en haine de notre divine
+religion?&mdash;N'ayez pas peur, mon oncle, je mourrais plutt.
+Cependant, ajouta-t-il, si on me liait pieds et mains, et si malgr
+mes cris, ma protestation et ma rsistance, on me portait
+dans la synagogue et on plaait mes pieds sur le visage du Crucifix,
+y aurait-il apostasie, si ma volont rsistait?&mdash;Non, mon
+enfant, la volont seule constitue le pch.&mdash;Alors, je demande
+le baptme. De grce, accordez-le-moi.</p>
+
+<p>La crmonie continue au milieu de la plus profonde motion
+des assistants. Aprs le baptme, vint la sainte messe, et aprs
+avoir faire descendre et reu mon Dieu dans les transports de
+la reconnaissance, je me retournai et montrai l'heureux enfant
+l'objet de tous ses voeux, de tous ses dsirs. Jamais spectacle
+plus attendrissant n'avait frapp les regards de la foi chrtienne!...
+Agenouill entre sa mre et sa marraine, il aspira dans
+un divin baiser et recueillit dans son coeur ce doux Jsus qui
+venait lui apporter tout son ciel avec lui... Rien ne troubla
+son bonheur, pas mme la crainte d'tre surpris par son pre...
+Quelques semaines aprs, il communia encore pour la Toussaint
+avec la mme allgresse, et puis vint l'heure de l'preuve.</p>
+
+<p>Son pre lui prsenta un livre et lui dit: Faisons la prire.&mdash;Mon
+pre, je ne puis pas prier dans ce livre des Isralites.&mdash;Et
+pourquoi?&mdash;Je suis chrtien, je suis catholique.&mdash;Mon
+enfant, tu te livres un jeu cruel! tu ne parles pas srieusement,
+je pense. Du reste, tu sais bien que ton baptme ne serait pas
+valide sans le consentement de ton pre.&mdash;Pardon, mon pre,
+dans notre sainte religion catholique, il suffit d'avoir l'ge de
+raison et l'instruction religieuse pour tre baptis validement.
+Le pre dissimula d'abord sa violente irritation; mais quelques
+jours aprs, il enlevait son fils, partait avec lui et le conduisait
+dans un pays protestant, quatre cent cinquante lieues de sa
+mre.</p>
+
+<p>Tous les efforts qu'on fit pour dcouvrir l'asile o l'on avait
+relgu le pauvre enfant demeurrent inutiles. On avait mis en
+mouvement toutes les autorits civiles et politiques pour le chercher;
+mais comme il avait t plac sous un nom suppos dans
+un pensionnat dirig par des hrtiques, toutes les dmarches
+furent sans succs, et la mre resta seule... et l'enfant, comme
+Daniel dans la fosse aux lions, fut en butte des assauts acharns
+pour lui faire renier sa foi. Je voudrais revoir ma mre,
+s'criait-il souvent en versant d'abondantes larmes.&mdash;Tu la
+reverras, lui rpliquait-on, si tu abjures.&mdash;Oh! non, je suis
+chrtien, je suis catholique et je prfre tout souffrir plutt que
+de renoncer ma foi.</p>
+
+<p>Et malgr cette hroque fidlit, on crivait la mre que
+son fils tait rentr dans les tnbres du judasme. Mais elle
+avait confiance en Jsus, en Marie, en Joseph, elle n'en crut
+rien, et ne sachant que devenir toute seule Paris, elle alla se
+rfugier Lyon, o elle fut accueillie par la marraine de son
+fils. Bien souvent, on vit tomber ses larmes sur la Table Sainte
+o elle venait puiser des forces dans la rception du Pain quotidien,
+de ce Jsus pour l'amour duquel elle s'tait expose la
+cruelle sparation de son fils unique.</p>
+
+<p>Trois mois se sont couls encore, et une lettre venue du
+fond de l'Allemagne lui dit: Venez, votre fils est ici. Elle
+accourt, et aprs un pnible et long voyage de plus de cinq
+cents lieues, au moment o elle aperoit sa famille, elle s'crie:
+Mon fils! o est mon fils?&mdash;Votre fils, vous ne le reverrez
+qu'aprs avoir fait serment devant Dieu que vous l'lverez
+dans la religion juive et que vous ne manifesterez par aucun
+signe extrieur la religion catholique que vous avez embrasse.</p>
+
+<p>Aprs quelques semaines d'une dchirante agonie, le coeur
+du pre se laisse attendrir, et il permet une entrevue en sa prsence,
+ la condition qu'il ne sera point question de religion.
+Le fils s'est jet au cou de sa mre, celle-ci l'a baign de ses
+larmes, ils n'ont pu prononcer les doux noms de Jsus et de
+Marie; mais dans une lettre, ma pauvre soeur me disait: Il
+n'a rien pu me dire, mais j'ai compris, j'ai senti, je suis sre
+qu'il est rest fidle. Oui, j'ai senti dans ses regards, dans ses
+tendres baisers que mon fils est toujours chrtien.</p>
+
+<p>Mais le pauvre Georges se trouva de nouveau priv du trsor
+pour lequel il avait affront toute cette perscution religieuse:
+il s'tait fait chrtien pour pouvoir communier, et voici que
+depuis la Toussaint jusqu' Pques une svre surveillance l'avait
+empch de se rendre l'glise et il se trouvait plac dans
+une pension, dans une ville o il n'y avait pas un seul prtre
+catholique... Peut-on se figurer cette torture?... Plusieurs mois
+se passent encore. Un jour, (jour secrtement fix d'avance),
+il parvient enfin se soustraire la surveillance de ceux qui le
+gardent, il va jouer dans un bois; mais ce ne sont pas des fleurs
+ni des papillons qu'il cherche; son regard mu attend un messager
+du ciel... Un monsieur passe prs de lui et le regarde
+avec un intrt marqu: c'est bien lui. Savez-vous qui c'tait?
+C'tait un prtre missionnaire que la mre du petit Georges
+avait attendri sur son sort. Il s'tait dguis et tait venu se
+promener, comme par hasard, dans ce mme bois, et le pauvre
+enfant put faire pour la premire fois sa confession depuis son
+enlvement, qui remontait dix mois. Il la fit dans un bois,
+l'ombre d'un arbre protecteur... Mais ce n'tait pas tout: comment
+communier?</p>
+
+<p>Le prtre dut repasser le fleuve (l'Elbe) qui sparait sa mission
+du lieu habit par le pauvre nophyte. On pria, on tudia
+le terrain, et enfin, quelques jours aprs, le missionnaire se
+dguisa de nouveau, prit sur lui un petit vase d'argent renfermant
+tout le trsor des cieux, la sainte Hostie, et s'embarqua
+sur un bateau vapeur, au milieu d'une foule stupide qui ne se
+doutait pas que Jsus-Christ, vrai Dieu et vrai homme, tait
+cach sur la poitrine de cet heureux prtre. L'enfant avait pu
+s'chapper de l'cole pour accourir dans la chambre de sa mre,
+et l, dans cette chambre o il avait improvis un petit autel
+couvert de fleurs et de lumires, tous deux genoux ils attendaient
+la visite si ardemment dsire du Sauveur Jsus en personne
+qui voulait bien condescendre venir les fortifier dans
+leur exil.</p>
+
+<p>Enfin le prtre, traversant sans obstacle tous les dangers de
+cette prilleuse entreprise, arriva avec son dpt prcieux, et
+dans ce pays sans foi, dans cette ville sans prtre, sans glise
+catholique, et dans cette modeste chambre, l'enfant put accomplir
+le devoir pascal et s'unir son Jsus.</p>
+
+<p>Voici ce qu'il m'crivit quelques jours aprs:</p>
+
+<p>Quand je me rveille la nuit, mon cher oncle, pour penser
+ toutes les grces que le bon Jsus m'a faites depuis que je suis
+ici, loin de tout secours religieux, quand je pense surtout la
+communion que j'ai pu faire presque miraculeusement dans la
+petite chambre de maman, je me mets bondir de joie sur mon
+lit et mordre ma couverture dans le transport de ma reconnaissance.</p>
+
+<p>Quelques mois aprs, il m'crivait encore: Nous sommes
+ la veille de Nol, et l'approche de cette solennit la surveillance
+redouble pour m'empcher de recevoir mon Dieu. Hlas!
+devrai-je passer ces belles ftes dans un douloureux jene, priv
+du pain de vie? Priez le saint Enfant Jsus que mon jene
+finisse bientt. Il faut que je sois bien sage pour ddommager
+maman de ne pas se trouver Lyon pendant que vous y prchez.</p>
+
+<p>Ici se termine le touchant rcit du P. Hermann. Depuis lors,
+Georges a t rendu sa mre, et ils ne se sont plus spars.
+Le bon religieux revit, trois ans aprs lui avoir donn le baptme, cet
+enfant chri qu'il ne cessa de diriger jusqu' sa mort.</p>
+
+<a name="16"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+
+
+<p>16.&mdash;&mdash;LES DEUX AMIS.</p>
+
+
+<p>Il y a quelques annes, en me rendant Paris, raconte un
+homme du monde, je me dtournai de la route directe pour
+aller prier sur la tombe d'un de mes jeunes compatriotes,
+Alexis ***. Descendu de voiture, j'tais bientt arriv au cimetire.
+Je me mis le parcourir dans toutes les directions, m'arrtant
+devant chaque tombe, lisant toutes les inscriptions sans
+pouvoir dcouvrir le nom que je cherchais. Je commenais
+dsesprer d'y parvenir, quand j'aperus un officier qui tait
+l'extrmit oppose. J'allai droit lui: nous nous rencontrmes
+prs d'une place o la terre avait t frachement remue; au
+milieu, une petite croix de bois apparaissait peine entre quelques
+rares gazons. Nous changemes un salut; je prononai
+le nom d'Alexis. C'tait mon meilleur ami, dit-il; vous le connaissiez
+donc?&mdash;Je suis entr ici pour chercher sa tombe et
+pour y prier.&mdash;Et voici prcisment le lieu o il repose.</p>
+
+<p>Ce mot dit, il s'agenouilla; j'en fis autant; nos prires s'lancrent
+ la fois du fond de nos coeurs vers le ciel. Quand nous
+fmes relevs: J'avais encore un autre dsir, lui dis-je, et il
+est en votre pouvoir de l'accomplir. Vous tiez, m'avez-vous
+dit, l'ami intime d'Alexis; vous avez sans doute assist ses
+derniers moments; ce serait une consolation pour moi que d'en
+entendre le rcit de votre bouche.&mdash;Vous ne pouviez vous
+adresser mieux qu' moi, monsieur. Mais, pour apprcier combien
+sa mort a t belle, il est ncessaire de remonter plus haut.
+Je vous raconterai l'histoire de quelques annes de sa vie; ce
+sera la mienne aussi.</p>
+
+<p>Nous sommes entrs le mme jour, Alexis et moi, l'cole
+militaire; ds notre premire entrevue, une secrte sympathie
+nous attira l'un vers l'autre. Nous emes le bonheur d'entrer
+dans le mme rgiment. Il et t difficile de se figurer deux
+caractres mieux en harmonie que les ntres. Graves, srieux,
+rservs, nous prenions en horreur les plaisirs coupables. Nous
+ne trouvions aucun attrait pour les plaisirs bruyants. Nous ne
+quittions l'tude que pour discourir entre nous des matires que
+nous venions d'apprendre, et, chose dplorable! nous n'avions
+de foi qu'en nous-mmes, et toutefois, sur ce point-l mme, il
+y avait entre nous une grande diffrence. Alexis tait <i>incrdule</i>,
+moi j'tais <i>impie</i>. S'il m'arrivait de tourner en drision des
+choses saintes, cet excellent Alexis me blmait; il m'adressait
+des reproches svres, bien que toujours affectueux. L'hiver
+venu, nous allmes, chacun de notre ct, en semestre. notre
+rentre au rgiment, aprs quelques paroles d'amiti changes
+entre nous, Eh bien, Alexis, lui dis-je en souriant, as-tu fait
+tes Pques avant de partir?&mdash;Non, rpliqua-t-il d'un ton sec
+qui indiquait assez que la question lui avait dplu.&mdash;Je veux
+parier avec toi, repris-je, que ta mre t'aura bien perscut
+pour cela.&mdash;Elle m'y a exhort tendrement; mais je lui ai dit
+que j'avais trop peu de foi pour bien communier, et que, grce
+ Dieu, j'en avais encore assez pour ne vouloir pas communier
+mal. Prenez patience et priez pour moi, en attendant qu'il me
+soit possible de vous satisfaire: ce jour ne tardera pas venir,
+je l'espre. Oui, je l'espre! rpta-t-il en se tournant vers
+moi et en appuyant fortement sur ce dernier mot.</p>
+
+<p>En ce moment, je ne sais quel gnie infernal s'empara de
+moi: sans respect pour l'amiti, sans gard pour les lois de la
+politesse, j'clatai grossirement de rire. Mais je ne tardai pas
+ m'en repentir, quand je vis quelle blessure mon indigne conduite
+avait faite son coeur. Tu m'as fait de la peine, me dit-il.
+Ce n'est pas bien... je ne m'attendais pas cela de ta part...
+moi qui te croyais un si bon coeur... Tels furent ses reproches;
+il y avait la fois dans l'accent de sa voix et dans l'expression
+du regard qui l'accompagnait quelque chose de si profondment
+triste et douloureux, que je fus saisi de confusion.
+J'ai eu tort... me pardonneras-tu?... cela ne m'arrivera plus...
+Je ne pus en dire davantage; lui, aussitt ... l'excellent homme!
+de m'ouvrir ses bras, dans lesquels je me prcipitai: notre amiti
+tait devenue plus troite que jamais.</p>
+
+<p>Un jour, nous tions alls ensemble l'hpital visiter quelques-uns
+de nos soldats. Un de ces malheureux venait de rendre
+le dernier soupir. C'est triste, dis-je Alexis, de voir un militaire
+mourir dans son lit comme une vieille femme. Je ne connais
+qu'une belle mort pour nous autres... le boulet de canon!
+&mdash;Si on est prpar, reprit-il; car pour moi, je ne connais pas
+de mort plus triste que celle qui vous frappe en tratre...&mdash;Je
+t'entends, tu ne voudrais pas mourir sans confession...&mdash;Pauvre
+ami!... Ainsi donc, incorrigible!... Tu m'avais cependant
+promis... Et aprs un court intervalle de silence: Tu l'as
+dit, je dsire et je dsire vivement ne pas mourir sans confession...
+J'ai mme... il faut que tu l'entendes de ma bouche...
+j'ai pens que si je venais quelque jour tomber malade, je
+m'adresserais a toi pour aller chercher un prtre; et je puis
+compter que tu me rendras ce service, n'est-il pas vrai? Il
+remarqua la surprise que me causait une telle demande; il insista:
+Tu me le promets, mon ami?... Et il me tendit la
+main... J'hsitai encore; mais la pense que mon refus affligerait
+ce bon ami l'emporta en ce moment sur toute autre considration:
+je pris sa main, je la serrai dans les miennes; je lui
+promis, de mauvaise grce, il est vrai, ce qu'il me demandait;
+mais il n'eut pas l'air de s'en apercevoir, et il me remercia
+affectueusement.</p>
+
+<p>Ds que le pauvre Alexis fut atteint de la maladie dont il
+mourut, je ne le quittai plus. Je m'tais tabli dans sa chambre;
+le jour, j'tais constamment le garder; je le veillai toutes
+les nuits. Un matin, le mdecin venait de faire sa visite accoutume.
+Il avait remarqu un grand changement en lui; des
+symptmes fcheux s'taient manifests; ses traits taient visiblement
+altrs. Alexis se tourna vers moi, souleva pniblement
+sa tte appesantie et s'effora vainement de parler; ses regards
+inquiets m'interrogrent; il me sembla qu'il me disait: Tu as
+oubli ta promesse... Et moi qui avais compt sur ton amiti!...&mdash;J'y
+vais, j'y vais! Je ne dis que ce mot, et j'tais parti
+comme un trait. En entrant chez le cur de la paroisse, je me
+sentais combattu entre le sentiment de la pit fraternelle et je
+ne sais quelle mauvaise honte. Monsieur, lui dis-je, j'ai un
+ami dangereusement malade; il m'a demand de vous aller
+chercher: je n'ai pu qu'obir; car le voeu d'un ami, et surtout
+d'un ami mourant, est une chose sacre. Nous nous dirigemes
+vers la maison du pauvre malade; j'introduisis le prtre dans la
+chambre, et je les laissai seuls.</p>
+
+<p>Aprs une demi-heure d'attente, je fus rappel; une crmonie
+religieuse se prparait. J'tais debout au pied du lit. Au
+moment o elle commena, je dlibrais en moi-mme si je garderais
+la mme attitude. Mais si je me comporte ainsi, ne vais-je
+pas blesser le coeur de mon ami?... Je n'hsitai plus; mon
+genou orgueilleux flchit, et il resta ploy pendant tout le temps
+que le prtre fit les onctions sacres. Et cependant, quoi pensais-je
+dans un tel moment?... prier?... Hlas! je n'en avais
+plus le souci; j'tais me demander comment un esprit aussi
+distingu que l'tait Alexis pt tre dupe de semblables momeries.
+Telles taient les dtestables penses qui m'obsdaient;
+voil en quel abme j'tais tomb, mon Dieu!...</p>
+
+<p>Il ne restait plus qu' accomplir une dernire crmonie, la
+plus importante de toutes. Le prtre ouvrit une bote d'argent;
+il en tira avec respect une hostie consacre, et la prsenta au
+malade, qui recueillit un reste de forces et se souleva pour recevoir
+son Dieu. Je le regardai. Oh! comment rendre l'impression
+dont je fus saisi son aspect? Ses mains s'taient jointes, et
+elles s'levrent au ciel, et ses yeux aussi. Comme une glace
+limpide, ils rflchissaient les plus belles vertus, la foi, l'esprance
+et l'amour... Je baissai la tte: un sentiment inconnu,
+nouveau, avait travers mon esprit; pntr d'admiration pour
+mon ami, j'en tais venu rougir de moi-mme.</p>
+
+<p>Aprs que le cur se fut retir, Alexis me tendit la main;
+je l'arrosai de mes larmes. Mon ami, dit-il, je te remercie; je
+n'avais pas attendu moins de toi!... Et, aprs une courte pause,
+il ajouta: Je suis heureux maintenant! Qui pourrait produire
+l'accent avec lequel il pronona ses paroles? ... Ce n'tait
+pas l'accent d'un homme, non: si les anges ont une langue
+pour exprimer leurs penses, c'est ainsi qu'ils parlent. Je suis
+heureux! Pauvre jeune homme! Et il se voyait mourir la
+fleur des ans, lui, dot des dons les plus prcieux de l'esprit et
+du coeur, lui, chri de ses amis, ador de sa famille! et il mourait
+loin de celle-ci, il mourait lentement, dans des souffrances
+aigus! Qui donc pouvait lui inspirer des sentiments semblables?...
+Qui?... la foi seule il appartient de rpondre cette
+question.</p>
+
+<p>Et la religion qui opre un tel prodige serait-elle donc un
+jeu d'enfant?... Non, me disais-je, elle est rellement divine...
+Il pressentait ce qui se passait au dedans de moi, et il m'interrogea
+d'un regard; je lui avouai tout en fondant en larmes.
+Mon Dieu, s'cria-t-il, je vous bnis! C'est maintenant que je
+puis le dire en toute vrit et dans l'effusion de mon coeur: Je
+suis heureux!</p>
+
+<p>Pendant la premire priode de sa maladie, la douleur arrachait
+ Alexis d'assez frquentes marques d'impatience;
+maintenant, pas un murmure, pas une seule plainte. Il semblait
+que le Dieu qui venait de descendre dans son sein y et dpos
+un trsor de douceur, de rsignation et de paix. Ainsi se passrent
+ses derniers jours. Vous n'exigerez pas, monsieur, que
+je m'tende davantage sur cette douloureuse catastrophe. Hlas!
+quand je m'y porte par la pense, les paroles me manquent
+pour rendre ce que je sens; je ne sais plus m'exprimer que par
+mes larmes.</p>
+
+<p>L'officier s'tait tu, sa tte s'tait incline sur sa poitrine. Je
+respectai son silence. Il reprit la parole et continua:</p>
+
+<p>Aprs que nous lui emes rendu les derniers devoirs, au
+retour de la crmonie funbre je m'enfermai dans ma chambre
+et j'y restai jusqu'au soir. l'entre de la nuit j'allai chez le
+cur. Monsieur, lui dis-je en entrant, je viens vous remercier...&mdash;Et
+de quoi donc? interrompit-il avec un accent gracieux; je
+n'ai fait que mon devoir; c'est l une des fonctions les plus
+essentielles de notre ministre, et une des plus douces aussi
+quand nous trouvons des mes disposes l'accueillir comme
+l'tait votre ami. Oui, j'en ai la ferme conviction, nous pouvons
+compter en lui un protecteur dans le ciel&mdash;&mdash;Monsieur, c'est
+ moi plutt vous remercier... Je vois que vous ne souponnez
+pas le vritable motif qui m'amne ici... Pendant que vous
+administriez les derniers sacrements mon ami, j'tais l (vous
+vous le rappelez peut-tre) genoux au pied de son lit. J'tais
+tomb terre incrdule; je l'ai vu communier et je me suis
+relev chrtien. Chrtien! qu'ai-je dit? Ah! je ne le sens que
+trop, je suis indigne de porter un si beau nom.&mdash;Je puis ds ce
+moment vous le donner, ce nom, dit le prtre; et me serrant
+tendrement entre ses bras: Oui, mon frre! mon cher frre!
+quiconque veut sincrement revenir Dieu, celui-l est rellement
+et dans toute la force du terme un chrtien.&mdash;Maintenant,
+mon Pre, j'avais un second but en venant vous voir.
+J'ai prpar ma confession tout l'heure, et je vous prie de
+m'couter&mdash;Et, sans attendre de rponse, j'tais tomb ses
+pieds. Que vous dirai-je de plus, monsieur! De ce jour date ma
+conversion...</p>
+
+
+<a name="17"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+<p>17.&mdash;TEL EST PRIS QUI CROYAIT PRENDRE.</p>
+
+<p> Jsus! on me demande de parler, de dire comment je suis
+redevenu chrtien. On m'affirme que c'est pour la gloire
+de votre Sacr Coeur... Ds lors, comment rsister?...
+Je parlerai donc; et puissent beaucoup de pcheurs que je connais,
+qui sont mes amis, dont l'me m'est infiniment chre, se
+convertir comme moi!</p>
+
+<p>De ma premire enfance il ne me reste que des souvenirs trs
+vagues; cependant je vois toujours une grande image qui surmontait
+la statue de la Vierge, et devant laquelle ma mre me
+faisait prier: c'tait Jsus montrant son Coeur. Cette image me
+fascinait en quelque sorte, parce que ma mre me disait: Jsus
+te voit, et si tu n'es pas sage, il te chassera de son Coeur. Le
+soir de ma premire communion, quand, selon la coutume, nous
+nous agenouillmes pour la prire en famille, je promis bien
+Jsus de l'aimer toujours: en retour, je lui demandai de me
+garder dans son Coeur... Mais, hlas! les passions l'emportrent
+bientt, je le dis pour l'instruction des jeunes gens; je fus victime
+de ces deux flaux terribles qui, de nos jours, les font mourir
+presque tous la vertu et l'honneur: les mauvaises compagnies
+et les lectures dangereuses. vingt ans, j'tais le premier
+dbauch de ma ville natale.</p>
+
+<p>Pendant trente ans, j'ai entass crimes sur crimes.... Je fus
+soldat, et Dieu sait la vie que j'ai mene!... On m'envoya en
+Afrique cause de ma mauvaise conduite. N'osant plus me
+montrer ma famille, j'y restai longtemps; il fallut revenir
+cependant. Que faire? Me voil ouvrier errant, cherchant de
+l'ouvrage de ville en ville, oblig parfois de tendre la main,
+couvert de honte. J'tais descendu aux derniers degrs de
+l'impit; je me tranais dans la fange des passions. Ah! je
+rougis en crivant ces lignes. Mais c'est pour la gloire de votre
+Sacr Coeur, Jsus!...</p>
+
+<p>Paray-le-Monial, comme par hasard, se trouve sur ma route.
+La ville tait en fte; des oriflammes brillaient aux fentres;
+des arcs-de-triomphe taient dresss; une foule immense remplissait
+les rues; l'air retentissait d'un chant qu'il me semble
+entendre encore: Dieu de clmence, Dieu vainqueur!...
+Surpris, je m'adresse une pauvre femme:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce donc, lui demandai-je?</p>
+
+<p>&mdash;Comment! vous ne savez pas? C'est le grand plerinage...</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... quel plerinage? pour quoi faire?</p>
+
+<p>&mdash;Mais pour honorer le Sacr Coeur de Jsus!</p>
+
+<p>&mdash;Le Coeur de Jsus! o est-il donc? Peut-on le voir?...</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez bien que non; mais il s'est manifest une
+religieuse de la Visitation, la Bienheureuse Marguerite-Marie;
+il lui a recommand de le faire honorer par les hommes.</p>
+
+<p>&mdash;O est-elle, votre Visitation?</p>
+
+<p>Et, sur les indications de la pauvre femme, je me dirige
+de ce ct: tous les sarcasmes, lus dans les journaux de cabarets
+contre les plerinages, me revenaient a l'esprit; je regardais
+avec ironie ces hommes qui marchaient gravement, une
+croix rouge sur la poitrine; et malgr tout cela, j'prouvais
+une certaine motion. En passant ct d'un groupe de jeunes
+gens, je fus mme frapp de ces paroles:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Piti, mon Dieu! pour tant d'hommes fragiles</p>
+<p>Vous outrageant sans savoir ce qu'ils font!</p>
+<p>Faites renatre en traits indlbiles</p>
+<p>Le sceau du Christ imprim sur leur front.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>J'arrive la Visitation; je veux pntrer dans la chapelle;
+mais elle tait pleine.</p>
+
+<p>En attendant que la foule se ft coule, je regardais autour
+de moi; quoi pensais-je? Je ne m'en rends pas compte. Mes
+regards sont attirs par de grands tableaux en toile blanche
+sur lesquels des inscriptions taient graves en lettres rouges.
+Je lis: <i>Promesses de Notre-Seigneur Jsus-Christ la Bienheureuse
+Marguerite-Marie</i>. Je passe d'un tableau l'autre, c'taient
+des phrases absolument vides de sens pour moi..., des mots
+auxquels je ne comprenais rien: grce, ferveur, misricorde,
+tideur, perfection!... Mais tout coup une ligne me frappe:</p>
+
+<p><i>Je donnerai aux prtres le talent de toucher les coeurs les plus
+endurcis</i>.</p>
+
+<p>Toute mon impit me saisit. Toucher les coeurs les plus endurcis!
+Voil ce qu'ils crivent!... Eh bien! nous verrons...
+Pourquoi ne pas essayer? Prenons-les au mot. Demandons un
+prtre... Quelle parole pourra bien lui tre inspire pour toucher
+un coeur endurci comme celui-l?... Et je ricanais en me
+frappant la poitrine.</p>
+
+<p>Au mme moment, une religieuse passait ct de moi; je
+me retourne brusquement:</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais parler un prtre, un prtre de Paray-le-Monial.</p>
+
+<p>Elle m'introduit dans une petite chambre dont les murs,
+blanchis la chaux, portaient des inscriptions noires; je n'y
+fais pas attention. J'avais ma fameuse phrase comme une arme
+invincible contre tous les plerins du monde! et je rptais en
+riant: <i>Je donnerai aux prtres le talent de toucher les coeurs les
+plus endurcis.</i> Que va-t-il me dire?</p>
+
+<p>Bientt, un prtre entre. Nous sommes en face l'un de l'autre.
+Quelques secondes s'coulent... Il me regarde, attendant que
+je lui parle. Moi, je n'avais dans tout mon tre que l'impit et
+l'ironie; et pourtant un tremblement passager me saisit. Le
+prtre s'en aperoit:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mon ami, me dit-il.</p>
+
+<p>Ce seul mot me rend tout mon aplomb et toute mon arrogance.</p>
+
+<p>&mdash;Votre ami!... Ah! vous ne me connaissez gure. Je n'ai
+pas la foi, moi! Je ne crois pas un mot de tout ce que vous me
+dites, et de tout ce que vous crivez. Appelez-moi excommuni,
+mcrant, paen, tout ce que vous voudrez; mais votre ami!
+d'autres...</p>
+
+<p>Longtemps je lui parle sur ce ton. La phrase lue sur le tableau
+blanc retentissait mes oreilles avec l'ironique question:
+Que va-t-il me dire? Le prtre tait devenu ple; mais pas
+un geste d'indignation ne s'tait manifest en lui. Sans rpondre
+ mes propos impies, il me fait de nombreuses questions.
+Je riais... il le voyait bien; mais il ne comprenait pas le signe
+de tte qui accueillait toutes ses demandes, et qui voulait dire:
+Ce n'est pas cela! J'tais vainqueur... je triomphais. J'allais
+clater de rire et lui avouer tout... quand, soudain... ah! j'en
+frmis encore:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Mon ami, avez-vous toujours votre mre?</i></p>
+
+<p>Dieu! quelle raction se produit en moi! Coeur de Jsus, vous
+m'attendiez l! Mon coeur se fond: les larmes jaillissent; mon
+corps tremble.</p>
+
+<p>&mdash;Ma mre! vous me parlez de ma mre! Mais c'est vrai!...
+le Sacr Coeur de Jsus!... Oh! je vois l'image devant laquelle
+je m'agenouillais petit enfant, ct de ma mre! ... Je relis
+ces lignes que sa main mourante m'a crites, malheureux!
+auxquelles je ne fis presque pas attention: Mon enfant, je
+t'cris de mon lit d'agonie; je meurs du chagrin que tu m'as
+caus; mais je ne te maudis pas, parce que j'ai toujours espr
+que le Sacr Coeur de Jsus te convertirait. Oh! ma mre!...
+Tenez, Monsieur, j'avais lu l'entre de la chapelle que le
+Coeur de Jsus donnait aux prtres le talent de toucher les
+coeurs endurcis. J'tais venu pour savoir ce que vous me diriez,
+pour me moquer de vous. Je le sens; vous m'avez converti.</p>
+
+<p>Le prtre tait tomb genoux. Il priait et il pleurait.</p>
+
+<p>Quand j'entrai dans le sanctuaire du Sacr Coeur, ce fut
+pour aller me prosterner dans un confessionnal. Ce fut, quelques
+jours aprs, pour m'approcher de la Table sainte.</p>
+
+<p>Et maintenant, que tout cela soit pour la gloire de votre
+Sacr Coeur, Jsus!</p>
+
+<p>&mdash;Prtres! aimez le Sacr-Coeur, et vous convertirez des mes.</p>
+
+<p>Mres de famille qui pleurez sur les garements de vos fils,
+priez pour eux le Sacr Coeur de Jsus.</p>
+
+<a name="18"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+<p>18.&mdash;COMMENT ON OBTIENT ON MIRACLE.</p>
+
+<p>Il y a quelques annes,&mdash;c'est un missionnaire qui raconte
+le fait,&mdash;j'avais dit en chaire quel es enfants pieux pouvaient
+convertir leur famille. Dieu permit qu'une enfant innocente
+et pure se trouvt dans mon auditoire; son pre et sa mre
+l'aimaient comme une fille unique qui doit hriter d'une grande
+fortune; c'tait leur bonheur, leur joie, leur amour. Le lendemain,
+prs du saint tribunal, je vis une enfant agenouille
+comme un ange; je l'coutai. La pauvre enfant ne pouvait parler,
+les sanglots touffaient sa voix, elle avait les larmes aux
+yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Mon pre, vous avez dit que les enfants sages qui avaient
+une foi vive convertiraient leur pre et leur mre. Depuis que
+je vous ai entendu, j'ai pri, j'ai pleur, mon pre et ma mre
+ne sont pas convertis.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, ma pauvre enfant, ce miracle, je vous le promets.
+Il s'accomplira, pourvu que votre foi soit constante. Et j'ajoutai:
+Je vais vous prparer moi-mme la premire communion.</p>
+
+<p>Elle revint les jours suivants, le temps passa bien vite. La
+pauvre enfant disait toujours:</p>
+
+<p>Mon pre, le miracle ne se fait pas; mes parents ne sont
+pas mme venus vous entendre.</p>
+
+<p>La veille de la communion arriva. Aprs avoir reu l'absolution,
+la pieuse enfant se relve heureuse. Elle ne parlait pas;
+dans le chemin elle rencontre une de ses jeunes compagnes et
+parentes, qui l'embrasse avec effusion et lui dit:</p>
+
+<p>Quel bonheur! mon pre et ma mre doivent communier
+demain avec moi.</p>
+
+<p>Alors la pauvre enfant devint triste, et ses yeux se mouillrent
+de larmes. Son pre et sa mre l'attendaient cependant, et
+ils se disaient:</p>
+
+<p>Comme elle va tre heureuse!</p>
+
+<p> la vue de ses yeux gonfls par les pleurs, la mre la presse
+sur son coeur et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Mon enfant, tu nous avais annonc que tu serais si heureuse
+la veille de ta premire communion!</p>
+
+<p>&mdash;Ma mre, je suis malheureuse aujourd'hui.</p>
+
+<p>Et le pre, tmoin muet de cette scne, ne put s'empcher de
+verser des larmes et de dire:</p>
+
+<p>Mon Dieu! que faut-il donc pour la rendre heureuse?</p>
+
+<p>Aussitt l'enfant quitte les bras de sa mre, se jette dans
+ceux de son pre en s'criant:</p>
+
+<p>&mdash; pre! si vous vouliez!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, ma fille, nous ne vivons que pour toi; dis-moi, que
+faut-il faire?</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous qui tes la cause de ma tristesse.</p>
+
+<p>&mdash;Nous? rpond la mre.</p>
+
+<p>&mdash;Moi? rpond le pre tonn.</p>
+
+<p>&mdash;Hlas! reprit l'enfant. J'tais heureuse il n'y a qu'un moment;
+mais ma cousine est venue me dire:</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne sais pas, Berthe? mon pre et ma mre communient
+demain avec moi. Alors je me suis dit pendant le chemin:
+Et moi, demain, je serai donc heureuse toute seule!</p>
+
+<p>Le pre et la mre n'y tinrent plus; les larmes coulrent de
+leurs yeux. Ils embrassrent cet ange, et lui dirent:</p>
+
+<p>Oui, demain, tu seras seule; mais dans quelques jours tu
+renouvelleras. Alors nous serons heureux tous les trois.</p>
+
+<p>Le surlendemain, ajoute le missionnaire, l'enfant triomphante
+m'amenait son pre et sa mre en me disant:</p>
+
+<p>Mon Pre, vous aviez raison, le miracle est fait; nous serons,
+dans quelques jours, tous les trois unis la Table sainte
+et tous les trois heureux sur la terre.</p>
+
+
+<a name="19"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+
+
+<p>19.&mdash;LE MARQUIS D'OUTREMER.</p>
+
+<p>Le marquis d'Outremer tait un vrai philanthrope. Il ne
+s'amusait pas fonder ces oeuvres qui ne figurent gure
+que sur le papier et qui servent surtout obtenir des dcorations
+ leurs fondateurs. Il vivait de trs peu, et ce qu'il
+et pu employer de son superflu, il prfrait le donner aux pauvres,
+qu'il aimait, qu'il visitait assidment, qu'il soignait lui-mme.
+Car, dans sa jeunesse, il avait tudi la mdecine, et le
+titre de docteur ne lui paraissait pas messant ct de celui
+de marquis. Son dfaut, c'tait d'tre non seulement incrdule,
+mais impie.</p>
+
+<p>Il avait une fille unique. Bien qu'il ft veuf et qu'il l'aimt
+avec une extrme tendresse, Eudoxie, quand elle eut atteint
+ses vingt-cinq ans, ayant manifest le dsir de se faire Soeur
+de Chant, le marquis, chose tonnante pour un libre-penseur,
+n'y avait mis aucun obstacle. Il s'tait content d'prouver la
+vocation d'Eudoxie par quelques mois d'attente. Il avait consult
+les directeurs de sa fille, et sa fille tait devenue fille de
+Saint-Vincent de Paul. Depuis un an, on l'avait charge de la
+pharmacie, l'hpital civil de Castres.</p>
+
+<p>Pendant le cholra, il passa bien des jours et des nuits, cte
+ cte avec des prtres, au chevet des malades. Jamais il n'entrava
+leur ministre; car, disait-il, il ne faut pas enlever au
+pauvre monde ses consolantes illusions. Mais le dvouement de
+ces bons prtres, gal, sinon suprieur au sien, n'entama pas
+seulement son Credo de libre-penseur.</p>
+
+<p>Un matin du mois de janvier, il revenait de chez l'une de ses
+plus pauvres pratiques. Le froid tait vif et le verglas si glissant
+qu'il et fallu des patins pour cheminer d'un pied sr
+travers les rues de la ville.</p>
+
+<p>Notre marquis-mdecin glissa. En cherchant se retenir, il
+se donna une entorse. Outre le verglas, il faisait un affreux
+brouillard, de sorte que notre homme gisait presque inaperu
+au coin d'une borne. Tout coup, de dessous une porte cochre,
+sortit une bonne laitire, alerte et robuste, comme on l'est la
+campagne.</p>
+
+<p>Eh! c'est vous, monsieur le marquis? dit-elle au pauvre
+patient.&mdash;Comment me connaissez-vous, ma pauvre femme?&mdash;Comment
+je vous connais? Mais qui ne connat pas dans le
+quartier M. le marquis d'Outremer?... Eh! qu'est-ce donc qui
+vous est arriv? Le marquis raconta son accident. Elle saisit
+le marquis et se mit en devoir de le porter elle-mme jusque
+chez lui. Par ce brouillard et ce verglas, il y avait une bonne
+demi-heure de la borne a l'habitation du marquis.</p>
+
+<p>Pour oublier ce qu'il souffrait, le port dit a la porteuse:
+Qu'est-ce que je puis faire pour vous? je vous promets de le
+faire, si ce n'est matriellement impossible.&mdash;Monsieur le
+marquis, vous tes pris. Ce que vous pouvez faire pour moi?
+Franchement, je ne croyais pas avoir jamais l'occasion de vous
+le dire. Mais c'est de demander un prtre, de l'couter avec
+votre coeur et de devenir bon chrtien. Savez-vous que c'est un
+vrai scandale de voir un brave homme tel que vous du mme
+parti, en religion, que les dbauchs et les partageux?&mdash;Vous
+tes saint Jean bouche d'or, laitire. Mais j'ai promis; je tiendrai.
+Je ferai venir un prtre. lui, par exemple, de me convaincre.
+J'assure d'avance que la besogne sera rude.&mdash;Et moi,
+je promets qu'elle sera douce.</p>
+
+<p>Quand un homme loyal comme le marquis consent entendre
+la parole de Dieu, qu'il ne se raidit point contre elle, sa
+dfaite est certaine, cette bienheureuse dfaite qui vaut mieux
+que toutes les victoires. Voyez-vous, disait-il a l'abb Antoine,
+ leur seconde entrevue seulement, c'est une permission de
+Dieu que l'on m'ait extorqu cette promesse, sans cela j'tais
+capable de mourir dans mon impit. Pourquoi? Je n'en sais
+rien. Par esprit de contradiction.</p>
+
+<p>Vous peindrai-je la joie et la reconnaissance de Soeur Eudoxie?
+Elle ne put qu'crire la bonne laitire. Mais elle le fit avec une
+loquence qui ravit et en mme temps confusionna la pieuse
+femme.</p>
+
+<p>Quant au marquis, il ne tarissait pas. Lui qui avait toujours
+tant aim les oeuvres de misricorde, il semblait qu'alors seulement
+il en et dcouvert l'esprit, la raison d'tre, la cleste
+origine, et ce baume qui, d'un coeur compatissant et chrtien,
+coule la fois sur les plaies du corps et sur les plaies de l'me,
+et semble, remontant vers sa source, inonder le bienfaiteur
+lui-mme d'une suavit cleste. C'est pourtant vous que je
+dois tout cela, disait-il. Que puis-je faire pour vous?&mdash;Oh!
+monsieur le marquis, est-ce que la joie de ramener une me
+Dieu n'est pas une assez riche rcompense, surtout quand il
+s'agit d'une aussi belle me?</p>
+
+<p>Un matin, la pauvre laitire vint trouver le marquis. Elle
+tait trouble et tenait une lettre la main. Eh bien, oui, dit-elle,
+si vous voulez me remercier, priez Dieu pour mon pauvre
+garon qui est soldat en Afrique, et qui m'crit des choses navrantes...
+Je crains bien qu'il ait perdu la foi. Le marquis pria.</p>
+
+<p>Soeur Eudoxie, de Castres fut envoye Toulouse, l'hpital
+militaire. L'hpital tait comble. Depuis huit jours, il tait arriv
+d'Alger un nombre considrable de soldats malades. Soeur
+Eudoxie les soignait de son mieux. Elle en remarqua un entre
+autres, trs jeune, au sourire triste et doux: il tait min par
+les fivres d'Afrique... Autre chose encore le dvorait.</p>
+
+<p>Avec ce tact exquis de la Soeur de Charit, qui est presque le
+tact d'une mre, Soeur Eudoxie vit qu'il y avait l une blessure;
+que cette blessure s'envenimait en devenant secrte, que la
+confiance peut-tre allait la gurir.</p>
+
+<p>Un jour, tout naturellement, et sans que Soeur Eudoxie le lui
+et demand, le soldat lui raconta son me. Il avait t lev
+chrtiennement. Sa mre n'tait pas seulement pieuse: c'tait
+une sainte.</p>
+
+<p>Enfin, Soeur Eudoxie apprit le nom du jeune soldat. C'est dire
+qu'elle redoubla d'efforts pour le ramener Dieu. Il y avait l
+une dette de reconnaissance filiale acquitter.</p>
+
+<p>Un jour, elle aborda le malade en ces termes: Je connais
+votre mre, la bonne, l'ardente, la pieuse, la charitable Mme X...
+Elle a sauv mon pre doublement: son corps, d'abord, puis
+son me. Je voudrais essayer de me librer envers elle. Vous
+seul pouvez m'en fournir les moyens: faites comme mon pre.
+Je ne dirai pas de vous rendre l'aveuglette, mais de consentir
+ couter un bon prtre. Jacques, que les raisonnements
+avaient trouv insensible, se laissa mouvoir.</p>
+
+<p>Une fois le bon prtre son chevet, une fois cette voix entendue,
+au fond de laquelle Jacques ne pouvait mconnatre la
+sincrit, la tendresse, la vraie charit, l'obstacle fut lev. Il
+revint Dieu du fond du coeur.</p>
+
+<p>Jacques converti, le calme de son me ragit sur son corps.
+La fivre tomba. Et il eut vite son cong de convalescence.</p>
+
+<p>Oh! quelles douces larmes coulrent de tous les yeux, lorsqu'il
+retrouva sa mre et le marquis! Et avec quels transports
+d'amour ils bnirent ensemble les misricordes divines! ...</p>
+
+<a name="20"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+<p>20.&mdash;LA PLUS GRANDE VICTOIRE D'UN VIEUX GNRAL.</p>
+
+<p>Deux annes environ avant sa mort, arrive le 24 fvrier
+1845, le gnral Bernard, marchal de camp de gendarmerie
+en retraite, membre honoraire de la socit de
+Saint-Franois-Xavier, aborde, peu d'instants avant la runion,
+le directeur des frres des coles chrtiennes, et lui frappant sur
+l'paule avec une rudesse amicale:</p>
+
+<p>Tenez, cher Frre, lui dit-il, je suis un vieux gredin, un
+pas grand' chose.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc, avec cette figure, vous, un brave dont le
+sang a coul sur nos glorieux champs de bataille, vous ne sauriez
+tre ce que vous dites; si vous vous accusiez d'tre un retardataire
+vis--vis du grand gnral de l-haut, la bonne heure;
+mais vous lui reviendrez un jour ou l'autre, et plus tt que vous
+ne pensez, peut-tre.</p>
+
+<p>&mdash;Franchement, les confrences de notre Socit, ce que je
+vois ici comme ce que j'entends, tout cela me remue. Mais...
+c'est que... c'est que... pour en finir, il y a la confession, et,
+comme on dit au rgiment: c'est le <i>hic</i>; une batterie enlever
+me ferait moins peur!</p>
+
+<p>&mdash;Peur d'enfant, mon gnral! La confession n'est un
+pouvantail que de loin et pour ceux qui ne la connaissent pas.
+Elle ressemble ces prtendus fantmes dont se sauvent les
+poltrons, et sur lesquels il suffit de marcher pour qu'ils s'vanouissent;
+ou mieux encore, c'est comme une mdecine qui
+parat amre au premier abord et qu'on trouve de plus en plus
+douce mesure qu'on la gote, sans compter qu'elle gurit infailliblement
+le malade... qui veut gurir. Essayez seulement,
+et vous m'en direz des nouvelles.</p>
+
+<p>&mdash;Hum ... hum ... la manire dont vous en causez, on
+croirait qu'il s'agit d'une partie de plaisir, de quelque friandise
+dlicieuse nous proposer! Et pourtant ... cette mdecine, dont
+vous me faites une peinture si sduisante, me parat encore
+moi une vraie mdecine, une mdecine d'autrefois, noire et
+effrayante... Mais voil la sance qui commence, le commandant
+monte au fauteuil; aux armes et chacun son poste! et
+moi dans ma gurite, c'est--dire, dans mon coin.</p>
+
+<p> quelques semaines de distance, une aprs-midi, le Frre
+directeur voit entrer dans la salle commune le gnral, tout
+radieux, et qui accourt lui presser les mains avec force:</p>
+
+<p>Oh! cher Frre! s'crie-t-il, une bonne poigne de main;
+et tenez, il s'en faut de peu que je vous embrasse! je suis si
+heureux! plus heureux que le jour o j'ai reu la croix, et ce
+n'est pas peu dire. Je crierais volontiers, comme ce jour-l:
+Vive l'empereur! Savez-vous ce que j'ai fait ces jours-ci?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais je le souponne vos regards, rpondit le Frre
+en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Juste! Vraiment oui, j'ai fait le grand pas! tous les anciens
+comptes rgls! Au diable le vieil homme! Oui, cher
+Frre! j'ai suivi votre conseil; je me suis confess. Et que vous
+aviez bien raison: a n'est effrayant qu' distance et pour des
+poltrons! Il suffit de commencer, et ensuite rien de plus facile,
+grce ce bon cur. Voyez-vous, mesure que je parlais, je
+sentais comme un poids qu'on m'tait par degrs de dessus la
+poitrine; ou encore, j'tais comme un homme qui rejette un
+poison qui lui tournait sur le coeur et sent rapidement la sant
+revenir! J'ai rajeuni de trente ans; pour un rien je m'envolerais
+au plafond; mais soyons sages et n'oublions pas que nous
+avons des cheveux blancs: ne faisons pas rire vos coliers, qui
+pourraient nous voir travers les carreaux. Une fois encore,
+cher Frre, je vous remercie, car votre conseil vous aurez
+joint, je n'en doute pas, les prires.</p>
+
+<p>Le bon Frre tait presque aussi heureux que le gnral, et
+l'motion de sa parole le prouva bien celui-ci.</p>
+
+<p>Le brave militaire, ds lors, n'en fut que plus assidu aux
+runions de Saint-Franois-Xavier, qu'il difiait par sa prsence
+et qu'difia davantage encore le rcit de sa mort.</p>
+
+<p>Le gnral, aprs avoir accompli avec calme et recueillement
+tous les devoirs du chrtien, ordonna, avant que le prtre
+se ft loign, qu'on fit venir toute sa famille. Celle-ci arriva
+tout en larmes, et chacun se mit a genoux dans la chambre
+mortuaire. Il leva alors la voix et dit: Mes enfants, je vous
+remercie de toutes les preuves d'affection que vous m'avez donnes,
+et je vous prie de me pardonner les peines que j'aurais pu
+vous causer en cette vie.</p>
+
+<p>Aprs un silence de quelques moments, interrompu par les
+sanglots des assistants, il reprit:</p>
+
+<p>Vous tous que j'aime, je vous bnis au nom du Pre, du
+Fils et du Saint-Esprit.</p>
+
+<p>Puis il inclinait la tte, pendant qu'un dernier et paternel
+sourire glissait sur ses lvres. L'me du juste tait devant Dieu.</p>
+
+<a name="21"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+<p>21.&mdash;LE BOUFFON ET SON MAITRE.</p>
+
+<p>Un riche seigneur avait son service, suivant la coutume
+d'autrefois, un bouffon charg de le distraire par ses plaisanteries.
+Un jour il le fit habiller neuf des pieds jusqu'
+la tte, et lui mit en mme temps entre les mains une baguette
+de bouffon, en lui recommandant expressment de n'en faire
+prsent personne, si ce n'est un plus fou que lui. Le bouffon
+prit coeur cet avertissement, et pour bien de l'argent il n'aurait
+pas donn sa baguette. Quelque temps aprs il arriva que
+le seigneur tomba mortellement malade. Alors il s'apprta
+ faire son testament; mais, comme dans ses bons jours il
+s'tait peu occup des pauvres et avait encore moins rflchi
+aux quatre choses suprmes, c'est--dire la mort, au jugement,
+au ciel et l'enfer, il n'en fit pas plus alors que par le
+pass; il institua ses plus proches parents hritiers de tous ses
+biens; quant des aumnes ou d'autres dispositions charitables,
+il n'en fut point question. Pas un signe non plus pour la confession
+ni pour le saint Viatique.</p>
+
+<p>En attendant, on pleurait et on gmissait dans le chteau,
+la pense que le bon seigneur allait bientt quitter ce monde. Le
+bouffon, averti de ce qui se passait, courut droit la chambre
+et au lit du malade, et lui demanda d'un air triste: Matre,
+j'apprends que vous allez partir? Est-ce vrai?&mdash;Oui, rpondit
+le malade d'une voix moiti brise, oui, mon heure approche.&mdash;O
+voulez-vous donc aller? Les chevaux sont-ils dj quips,
+la voiture est-elle dj attele? Et vous, tes-vous tout prt
+ partir?&mdash;Je n'en sais rien.&mdash;Mais vous devez pourtant
+savoir a quelle distance vous allez, et combien de temps vous
+resterez dehors? Est-ce un mois, quinze jours, ou toute une
+anne?&mdash;Je n'en sais rien.&mdash;Mais au moins reviendrez-vous?&mdash;Ah!....
+peut-tre jamais!...&mdash;Ainsi, rpondit le bouffon
+d'une voix svre et convaincante, avec un regard pntrant,
+vous faites un si grand voyage que vous ne savez pas mme si
+vous reviendrez, et vous ne faites pas un seul prparatif pour
+une route aussi longue et aussi dangereuse? Tenez, prenez la
+baguette de fou, ajouta-t-il en la posant sur le lit du malade, car
+vous tes un bien plus grand fou que moi!</p>
+
+<p>Le malade commena tout coup y voir clair; il reconnut,
+ sa honte, que le bouffon n'avait jamais dit une vrit plus
+grande. Et alors, il fit distribuer beaucoup d'argent aux pauvres
+et se prpara faire le voyage en chrtien<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="FTNOTE"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8"> (retour) </a>Cette anecdote, dj ancienne, est rapporte par
+Guillaume Ppin, crivain ecclsiastique.</blockquote>
+
+<a name="22"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+<p>22.&mdash;UN PISODE DE LA RVOLUTION.</p>
+
+<p>Pendant la crise la plus furieuse de la Rvolution, quand
+Robespierre tendait son sceptre de fer sur la France,
+quand Carrier se signalait par ses noyades Nantes,
+Lebon par ses massacres dans le midi, et Javogues par ses fureurs
+dans le Forez, la fermet courageuse des saints missionnaires
+de ces pays perscuts ne se laissait point abattre; leur
+zle, au contraire, semblait acqurir de nouvelles forces la
+vue des malheurs de ces contres et des dangers qui planaient
+sur elles.</p>
+
+<p>Tandis que plusieurs confesseurs de la foi prodiguaient leur
+zle sur d'autres points du diocse, M. l'abb Coquet, (mort en
+1845 cur de Rozier-en-Donzy), avait choisi pour thtre de
+ses courses vangliques le centre mme de la perscution,
+Feurs, capitale du Forez, et l'intrpide proscrit poursuivait sa
+mission sublime sous les yeux pour ainsi dire de Javogues. On
+ne saurait raconter en dtail tous les actes d'hrosme, de dvouement,
+de sainte audace, qu'il accomplit pendant cette
+priode de terrible mmoire; mais l'histoire suivante en donne
+une bien haute ide, en mme temps qu'elle offre un exemple
+des plus tonnants de la misricorde divine.</p>
+
+<p>Un jour, un envoy extraordinaire se prsente dans le lieu de
+retraite du saint missionnaire. Une femme se meurt, s'crie-t-il,
+une femme bien pieuse, bien dvoue, mais qui ne peut se
+rsigner mourir sans sacrements et qui exprime le plus vif
+dsir de recevoir les secours d'un prtre pour obtenir le pardon
+de ses fautes ainsi qu'une mort tranquille.</p>
+
+<p>L'abb, aprs avoir cout l'envoy avec sa bienveillance
+ordinaire, s'empressa de promettre les consolations de son ministre,
+dont on rclamait l'assistance; mais peine le premier
+courrier avait-il disparu, qu'un autre entre et s'crie: Monsieur
+l'abb, on vient de vous mander auprs d'une malade?
+Gardez-vous bien d'aller chez elle! Depuis longtemps les satellites
+de Javogues, qui vous pient, ont appris la maladie de cette
+femme, et ils ont dcid entre eux de saisir le premier prtre qui
+se prsentera. Rflchissez: si vous tes pris, au mme instant
+vous serez conduit Feurs et dans les vingt-quatre heures
+excut.</p>
+
+<p>Il y avait en effet de quoi rflchir: mais quand le devoir
+parle au coeur d'un ministre de Dieu lui-mme, toute crainte
+est bientt dissipe, et la dcision ne se fait pas attendre. Quoi
+qu'il arrive, se dit l'abb Coquet, le bon pasteur donne sa vie
+pour ses brebis; je suis appel, il faut partir...</p>
+
+<p>Le soleil n'tait pas encore couch; le charitable prtre attendit
+encore quelques instants, esprant, aid du ciel et des
+ombres naissantes de la nuit, parvenir plus srement son
+but. Enfin le voil en marche; couvert d'habits de paysan, il
+s'avance dans la campagne. Tout est silencieux autour de lui:
+les ptres ont dj regagn leurs chaumires, et les craintes
+qu'on lui avait fait concevoir sont bien prs de s'vanouir dans
+son esprit rassur. Il s'approche de la demeure dont on lui a
+indiqu l'adresse; toutefois, avant d'entrer, il jette un dernier
+regard autour de lui, et lance des pierres dans les massifs
+d'arbres ou de verdure, afin de s'assurer si personne n'est en
+embuscade pour le surprendre; mais, en fait d'ennemis, il ne
+voit que quelques oiseaux effrays qui sortent prcipitamment
+de leur retraite ainsi trouble. Il se tourne alors du ct de la
+maison; la solitude de l'intrieur rivalise avec la solitude du
+dehors. C'en est fait, se dit-il en lui-mme, tout danger a disparu;
+on m'a tromp. Et, ouvrant la porte cochre, il traverse
+rapidement la cour.</p>
+
+<p> peine a-t-il franchi le seuil, qu'un grand nombre d'hommes
+se jettent sur lui; les baonnettes l'enserrent dans un rseau de
+fer, et de toutes ces poitrines o le coeur n'a plus de place
+s'chappent mille cris menaants: Nous te tenons enfin, misrable!
+Assez longtemps tu nous as chapp; cette fois tu n'chapperas
+plus.&mdash;Il faut le fusiller l'instant! crient les uns.&mdash;Non,
+disent les autres; demain la guillotine! Conduisons-le
+ Feurs: les tratres et les brigands apprendront par sa mort
+ce qu'ils doivent attendre des vrais patriotes! D'autres enfin
+ne s'en tiennent pas ces brutalits et les rendent encore plus
+amres par des imprcations, par des blasphmes.</p>
+
+<p>Durant cette terrible scne, l'abb Coquet gardait un profond
+silence et faisait intrieurement le sacrifice de sa vie.
+Cependant, force de vocifrations, de trpignements, d'agitation
+furibonde, les poitrines a la fin s'puisrent, les cris cessrent.
+Le bon prtre saisit alors ce moment de calme pour
+adresser quelques paroles cette horde sauvage. Mes amis,
+leur dit-il, je ne suis ni un tratre ni un monstre, comme vous
+vous l'imaginez; je n'ai jamais rien fait d'hostile ni contre le
+gouvernement ni contre le pays. Tout mon rle se borne porter
+secours aux infirmes, aux malades, les consoler dans leurs
+maux, leur apprendre bien mourir. Vous le voyez par cette
+femme qui languit sur son lit de douleur dans une chambre
+voisine. Je ne vous demande qu'une grce, c'est de me laisser
+lui porter les dernires consolations. Vous ferez ensuite de moi
+ce que vous voudrez.</p>
+
+<p>Un pareil discours tait fait pour attendrir les coeurs les plus
+durs. Va! s'crie aprs un moment de silence un de ces forcens,
+va! nous te tenons, tu ne nous chapperas plus.</p>
+
+<p>L'abb Coquet entre donc dans la chambre de la malade; il
+aperoit en mme temps une fentre donnant sur le jardin; il
+pourrait s'chapper par cette issue, mas il n'a garde d'en profiter.
+Que je suis malheureuse! s'crie la malade en le voyant
+s'avancer vers elle, que je suis malheureuse d'tre la cause de
+votre captivit, peut-tre de votre mort! Mais j'avais trop besoin
+de vos secours au moment si redoutable de la mort... Ne
+craignez rien du reste; la sainte Vierge, que j'ai bien prie
+cette nuit passe et les nuits prcdentes, m'a fait comprendre
+qu'il ne vous serait fait aucun mal. Veuillez donc entendre ma
+confession et m'administrer les derniers sacrements.</p>
+
+<p>Depuis un instant le prtre tait dans l'exercice de cet auguste
+ministre, quand les rvolutionnaires, se ravisant, prennent la
+rsolution d'entrer dans la chambre de la malade; ils voulaient
+empcher le prtre, leur captif, de s'chapper par la fentre
+dont nous venons de parler. Mais aussitt entrs, mus par
+tout ce qu'il y a de touchant dans l'administration des derniers
+sacrements, ces hommes nagure si farouches tombent subitement
+ genoux et semblent plongs comme dans une extase.
+D'autres arrivent, ils sont terrasss de mme. Le prtre, tout
+entier ses fonctions sacres, aux exhortations qu'il adressait
+ la malade, ne s'tait pas mme aperu de cette scne trange.</p>
+
+<p>Les crmonies termines, l'abb Coquet quitte le chevet de la
+mourante pour s'occuper de son propre sort. Allons, mes amis,
+dit le gnreux martyr en s'adressant ses bourreaux, je suis
+vous. J'ai fait mon devoir, disposez de moi, je ne crains rien;
+mon corps peut prir, mon me est dans les mains de Dieu.
+Mais, surprise! merveilleux effet de l grce divine! lorsque
+la victime croit marcher au supplice, elle devient au contraire
+l'objet du plus beau triomphe que puisse ambitionner le coeur
+d'un prtre. Les bourreaux se taisent, les menaces sont bien
+loin dj des lvres qui les ont profres; la haine a fait place
+l'amour, l'impit la foi, le crime au repentir. Tous ces tigres
+altrs de sang qui s'lanaient nagure sur le ministre de
+Jsus-Christ comme sur une proie, sont l ses pieds, renverss,
+comme Paul sur le chemin de Damas, par une puissance
+invisible, et confessant haute voix le Dieu qu'ils osaient perscuter
+dans la personne de son reprsentant sur la terre. Le
+croirait-on? le chef de cette horde sanguinaire, l'organisateur
+de ce guet-apens tait le fils mme de la pieuse femme qui achevait
+en ce moment sa paisible et sainte agonie. Le misrable,
+loin d'adoucir, de consoler les derniers moments de sa mre,
+n'avait pas craint d'offrir en spectacle, ses yeux qui allaient
+se fermer, les prparatifs d'un meurtre et du meurtre de son
+confesseur!...</p>
+
+<p>Mais la grce divine venait de toucher son coeur comme celui
+de ses complices. Les armes lui tombent des mains; son tour
+il implore le pardon du prtre qui avait vainement sollicit sa
+clmence. Qu'on juge de l'motion de ce dernier. Il bnit Dieu
+en versant des larmes et reoit avec une joie inexprimable ces
+brebis perdues qui reviennent au bercail. Puis, aprs avoir entendu
+les aveux des coupables, il fait descendre sur eux le pardon
+en prononant les paroles sacramentelles, et tous ensemble
+redisent les bonts infinies du Dieu des chrtiens pour lequel il
+n'est aucun crime sans misricorde, si le pcheur est pntr
+d'un vrai repentir.</p>
+
+<p>Tous se sparent alors en se disant adieu comme des frres,
+et le missionnaire regagne sa retraite, le coeur dbordant de
+consolation et de reconnaissance.</p>
+
+<a name="23"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+<p>23.&mdash;LE ZLE RCOMPENS.</p>
+
+<p>Une personne trs pieuse avait un frre, tudiant en mdecine,
+qui s'tait laiss entraner par le torrent des mauvais
+exemples et avait renonc aux pratiques de la religion.</p>
+
+<p>Leur mre souffrait d'une maladie de langueur, qui la conduisait
+peu peu au tombeau. Mais ce qui la dsolait, c'est
+qu'elle se sentait impuissante arrter le dbordement d'impit
+de son fils.</p>
+
+<p>La fille, qui comprenait l'tendue de la douleur de la pauvre
+mre, et voyait son malheureux frre courir ainsi la damnation,
+s'approcha la veille de Nol du lit de la malade: Maman,
+dit-elle, si je pouvais aller minuit la messe Notre-Dame-des-Victoires,
+quelque chose me dit que l'Enfant de la crche
+m'accorderait la conversion de mon frre.&mdash;Ma pauvre
+enfant! qui t'accompagnerait? Je n'irai jamais plus avec toi
+la messe de minuit.&mdash;Eh bien! mon frre.&mdash;Ton frre! y
+songes-tu? lui qui prouve une si grande horreur pour l'glise,
+qu'aux enterrements il ne veut pas entrer et attend a la porte,
+espres-tu qu'il te conduirait?&mdash;J'essaierai de le dcider.&mdash;Je
+ne demande pas mieux; mais je crains que ton loquence comme
+tes caresses ne soient inutiles.</p>
+
+<p>L'tudiant en mdecine reut de trs haut la proposition,
+qu'il appela saugrenue. Tant de colre cependant dnote ordinairement
+un reste de foi, prisonnire de l'impitoyable libre-pense.</p>
+
+<p>Sa soeur insista, et, vaincu par cette persistance, vers minuit,
+heure laquelle un homme du monde n'aime pas dire qu'il
+prfre se coucher, l'tudiant la protgeait sur le chemin de la
+messe et s'installait auprs d'elle pour la protger au retour.</p>
+
+<p>La crmonie fort belle de Notre-Dame-des-Victoires paraissait
+l'intresser; il regardait avec une sorte d'avidit ce spectacle
+oubli et ne s'ennuyait pas.</p>
+
+<p>Au moment de la communion, il fut fort tonn; tous dfilaient
+pour se rendre a la sainte Table. On arriva son rang,
+les voisins sortirent, sa soeur aussi. Il se vit seul. Le vide lui
+causa une impression trange...</p>
+
+<p>Cependant sa soeur recevait l'Enfant-Jsus en la crche de
+son coeur et le rchauffait de l'ardeur de sa prire pour le jeune
+incrdule. De son ct, le libre-penseur, prt rsister firement
+aux sollicitations de tous les chrtiens assembls dans l'glise,
+succombait sous le poids de l'isolement o l'avaient laiss ses
+quelques voisins; disons le mot: il eut peur.</p>
+
+<p>Un souvenir d'enfance domina son esprit, il tomba deux
+genoux, et une explosion de sanglots sortit de sa poitrine...</p>
+
+<p>La jeune fille cependant revenait dvotement; elle voit cette
+abondance de larmes, et son frre qui se penche son oreille
+pour lui dire: Ma soeur, sauve-moi! Un prtre! je suis cras
+sous le poids de mon indignit! Un prtre! un prtre!</p>
+
+<p>Ce fut sa soeur qui eut modrer l'impatience de ce nophyte.
+ l'issue de la crmonie, le prtre fut trouv, et bientt le
+jeune homme embrassait sa mre, en lui disant: Je vous rends
+votre fils.</p>
+
+<p>On ne reposa point en cette belle nuit, pas plus qu' la crche
+de Bethlem, et six heures du matin tous deux taient revenus
+ la mme place en l'glise de Notre-Dame-des-Victoires.</p>
+
+<p>Au moment de la communion, tous quittrent leur rang pour
+aller la sainte Table; l'tudiant les suivait. Une jeune fille
+restait seule prosterne deux genoux, et le pav qui avait
+reu la nuit les larmes de repentir, recevait encore des larmes;
+mais c'taient des larmes de joie.</p>
+
+<a name="24"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+<p>24.&mdash;SAGESSE ET FOLIE.</p>
+
+<p>Vers l'anne 18l0, vivait Clermont en Auvergne un
+ouvrier serrurier, travailleur habile et courageux, mais
+qui malheureusement se livrait de temps en temps quelques
+excs. la suite d'un cart de rgime, qui l'avait rendu
+momentanment malade, il passa une nuit fort agite: il eut
+un songe, dans lequel sa soeur qui tait morte en religion lui
+apparut, lui reprocha son inconduite, et le conjura de revenir
+aux sentiments dont leurs parents leur avaient toujours donn
+l'exemple.</p>
+
+<p>Cette apparition lui fit une telle impression qu'il se leva, se
+rendit a l'glise la plus proche, et, comme elle tait encore ferme,
+il se mit genoux sur les marches et attendit l'ouverture
+des portes; il entra alors, entendit la messe, s'adressa M. le
+cur et revint de nouveau aprs son repas. Pendant les deux
+jours suivants il fit la mme chose: le changement qui s'tait
+opr en lui parut si trange que le matre de l'auberge o il
+logeait pensa qu'il avait affaire un fou, et pria le mdecin de
+venir examiner son locataire.</p>
+
+<p>Aux interrogations du mdecin, l'ouvrier rpondit: Monsieur
+le docteur, je vous remercie de votre intrt; mais je me porte
+bien; j'ai t fou, il est vrai, je l'ai mme t longtemps,
+mais je suis guri; je le sens, Dieu merci; je me trouve en possession
+de mon bon sens, et puis j'ai un docteur que je vois tous
+les jours, et que je vais encore aller trouver; je vous demande
+la permission de ne pas en changer. Il revint son auberge
+aprs une dernire visite l'glise, paya sa note, fit son paquet
+et se mit en route pour Paris, o, marcheur intrpide, il arriva
+en cinq jours; l il se remit courageusement au travail; debout
+avant le jour, il n'allait l'atelier qu'aprs avoir entendu la
+messe, et pendant une anne entire il ne porta pas ses lvres
+une seule goutte de vin.</p>
+
+<p>Une autre preuve l'attendait. Il s'tait fait une loi de ne pas
+travailler le dimanche, les railleries ne purent triompher de sa
+rsistance. Patrons et ouvriers conspiraient contre lui; on lui
+remettait un travail soi-disant press le samedi soir, il offrait
+de travailler la nuit, mais son offre tait repousse; il fallait
+passer la caisse et rgler son compte, cela lui arriva dans
+douze ateliers.</p>
+
+<p>Ce fut alors qu'il rencontra une personne dont les sentiments
+pieux taient conformes aux siens; il l'pousa, et se mit travailler
+pour son compte. Dieu bnit son travail et il parvint
+se procurer une petite fortune.</p>
+
+<p>tant all dans une ville d'eaux thermales pour la sant de
+sa femme, le gnreux chrtien s'y fixa et pendant huit ans
+prit part toutes les oeuvres charitables. Entr dans la confrence
+de Saint-Vincent-de-Paul, il s'adonna de tout son coeur
+au soulagement physique et moral des familles qui lui taient
+confies, il ne remettait jamais d'un jour la visite leur rendre
+et se montrait gnreux leur gard. Il s'enqurait, la fin de
+chaque sance, de l'absence de ceux de ses confrres qui ne
+s'taient pas prsents, et se chargeait avec bonheur de leur
+porter leurs bons pour viter tout retard dans la dlivrance des
+secours.</p>
+
+<p>Les souffrances ne lui furent pas pargnes; opr plusieurs
+fois de la cataracte sans succs, il tait presque aveugle, mais
+cette infirmit ne l'empchait pas de faire des courses nombreuses
+pour le service des pauvres, ou de se trouver devant la
+porte de l'glise avant qu'elle ne s'ouvrit; c'tait une habitude
+qu'il ne perdit jamais; il servait genoux six ou sept messes
+tous les jours. Il s'teignit, il y a quelques annes, dans une
+maison de charit de Marseille au moment o il se prparait
+un acte de pit dsir depuis longtemps: un plerinage
+Jrusalem. On a retrouv dans des lettres crites par lui des
+preuves que l'<i>Imitation</i> tait sa lecture favorite.</p>
+
+<p>Ce fervent chrtien mrite d'tre cit comme un modle de
+parfaite conversion.</p>
+
+<a name="25"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+<p>25.&mdash;LE TERRIBLE ARTICLE.</p>
+
+<p>Lors de mon dernier sjour en Normandie, raconte un
+mdecin bien connu, le maire d'une commune voisine de
+Caen, s'affichant depuis longtemps comme libre-penseur,
+devint malade de la poitrine. Sa femme et sa fille, personnes
+pieuses, voyant que son tat tait menaant, usrent de toutes
+leurs industries pour obtenir qu'il laisst venir le prtre. la
+fin, il leur dit: Eh bien! soit, faites-le venir, votre cur;
+mais avertissez-le que je lui dirai son fait.</p>
+
+<p>Les deux pauvres femmes allrent trouver le cur de la paroisse,
+ qui elles rapportrent cette rponse. Il parut trs peu
+s'en effrayer, car il les pria d'annoncer sa visite pour le lendemain.</p>
+
+<p>Le lendemain donc il se rendit chez le malade, et fut immdiatement
+introduit dans sa chambre. Il le trouva tenant la
+main un journal.</p>
+
+<p>Monsieur le cur, lui dit celui-ci brle-pourpoint, vous me
+surprenez relisant la loi Ferry. J'en tais prcisment l'article
+7. Que pensez-vous de cet article?</p>
+
+<p>&mdash;Je pense, rpliqua le cur, aprs un moment de rflexion,
+que vous en tes galement un article qui devrait vous proccuper
+bien davantage.</p>
+
+
+<p>&mdash;Et cet autre article, quel est-il?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ose vous le dire.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, monsieur le cur, parlez; vous savez que je n'aime
+pas les mystres. Et il appuya sur ce mot d'un ton trs significatif.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque vous l'exigez, reprit le prtre, je parlerai, quoi qu'il
+m'en cote. Sachez donc que l'article auquel j'ai fait allusion,
+c'est... l'article de la mort. Et il se retira.</p>
+
+<p>Le libre-penseur savait bien qu'il tait gravement atteint,
+mais il ne se croyait pas si prs du moment fatal. La dclaration
+du prtre le jeta dans la stupeur, et, grce sans doute aux
+prires de son pouse et de sa fille, la stupeur produisit l'effroi,
+avec le dsir de la conversion.</p>
+
+<p>Quelques jours aprs, il faisait appeler le mme prtre et se
+rconciliait sincrement avec Dieu.</p>
+
+<a name="26"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+<p>26.&mdash;LE TROTTOIR.</p>
+
+<p>Vous ne sauriez concevoir le nombre et la varit des
+petits contentements que l'on prouve dans la pratique de
+l'abngation et de l'obligeance sur le trottoir, dans les
+grandes villes et surtout Paris. Suivons celui-ci, qui est des
+plus troits.</p>
+
+<p>Un insolent vous voit venir, et il indique par son attitude une
+certaine rsolution l'impolitesse. Vous descendez froidement,
+et: Passe sans obstacle, homme fort, je triomphe de toi et de
+moi!</p>
+
+<p>Un peu plus loin, une pauvre femme, mal vtue et bien modeste,
+vous voit venir aussi; dj elle cherche la place de son
+pied sur le pav glissant. Vite vous la devancez... Un hommage
+ la pauvret, que tout le monde opprime ou ddaigne, est
+chose bien louable.</p>
+
+<p>Plus loin encore, le passage est scabreux: sur la chausse,
+de la boue, des paveurs, un tombereau d'ordures suivi de plusieurs
+charrettes. Pour vous le pril et la souillure de la rue,
+pour les autres le trottoir. On a compris, et on vous salue avec
+un air d'admiration et de sympathique reconnaissance.</p>
+
+<p>Ah! nous oublions trop la fcondit merveilleuse des principes
+chrtiens. Le moindre devoir rempli a des approximatifs
+imprvus qui naissent sous nos pas pour nous produire un surcrot
+de mrite et un salaire de dlicieux plaisirs! Vous ne
+vouliez tre que patient avec courage, vous devenez tout de
+suite bienveillant sans effort; puis votre bienveillance va se
+transformer en une sorte de vertu gracieuse qui dterminera
+l'apparition d'une foule de charmants petits faits.&mdash;Le trottoir
+tait hier une arne o votre orgueil subissait un pugilat onreux;
+aujourd'hui, c'est la plate-bande d'un jardin o les fleurs
+s'panouissent.</p>
+
+<p>Mon point de vue une fois accept, je dfie que l'on trouve
+une situation et un lieu plus commodes pour acqurir le got
+du devoir et s'y fortifier petit petit. Tout en allant vos
+affaires, vous accomplissez, une multitude d'actes vertueux qui
+laissent derrire vous une prcieuse semence. Avec le droit,
+vous semiez des cailloux; avec le devoir, vous semez de bons
+exemples. De plus, votre patience se fortifie, et vous faites la
+conqute de l'humilit, la plus belle des vertus.</p>
+
+<p>Il y a quelques annes, pour me rendre mon bureau, je
+suivais chaque matin la rue du Four. Trs souvent j'y rencontrais
+un homme dont le vtement indiquait un ouvrier son
+aise.</p>
+
+<p>Nous nous croisions. Je descendais toujours du trottoir. Lui
+recevait l'hommage et continuait toujours de son pas vainqueur.</p>
+
+<p>Un matin, la rue tait plus malpropre et plus obstrue que
+d'ordinaire. Il y avait vraiment du mrite a cder la belle place.
+Je voyais venir mon superbe ouvrier. Il crut que je ne m'excuterais
+pas de bonne grce. Il souriait insolemment et se disposait
+ me faire obir.</p>
+
+<p>Je me sacrifiai propos, sans hsitation, mais non pas sans
+dignit.</p>
+
+<p>Cela le surprit. Il se retourna et me suivit des yeux, jouissant
+de mes difficults avec un air de bravade.</p>
+
+<p>J'avais aussi tourn la tte; son orgueil imbcile se brisa
+contre un regard fixe et froid que je maintins sur lui pendant
+quelques secondes. Je sentis qu'il m'en garderait rancune.</p>
+
+<p>En effet, le lendemain, le surlendemain encore, il me parut
+courrouc. Une rsistance de ma part lui et t bien agrable!
+Il l'attendit en vain.</p>
+
+<p>Un des jours suivants, la pluie se mit tomber tout coup.
+La rue du Four ressemblait un de ces chemins vicinaux de la
+Brie pouilleuse, o le paysan mont sur son ne ne se hasarderait
+pas l'hiver, par crainte d'y perdre sa monture.</p>
+
+<p>Les pitons, bien ou mal vtus, les marchandes de noix ou
+de maquereaux se remisaient sous les grandes portes. Quoique
+muni d'un parapluie, je fis de mme, et je me mlai un groupe
+de pauvres gens qui attendaient la fin de la giboule en geignant.</p>
+
+<p>Mon homme tait l! Nous nous regardmes du coin de l'oeil.
+Il paraissait de mchante humeur, et la pluie le contrariait
+videmment plus qu'aucun de ses voisins.</p>
+
+<p>Je prononai son intention quelque phrase banale sur le
+temps.</p>
+
+<p>Il rpondit, comme se parlant soi-mme:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, un joli temps, quand on est press! Je suis attendu
+dans une maison, cent pas d'ici, chez des bourgeois. Je voudrais
+y arriver propre, et il faut que je reste l. Je vais peut-tre
+manquer une bonne affaire.</p>
+
+<p>Je devinai que mon parapluie lui faisait envie, et me plaant
+brusquement bien en face de lui:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, lui dis-je en affectant une politesse souriante,
+si vous tes attendu dans le voisinage, prenez mon parapluie.
+Vous le renverrez par une domestique ou un concierge; il vous
+suffira de remarquer le numro de la maison en sortant d'ici.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur, si j'allais garder votre parapluie? Vous
+ne me connaissez pas.</p>
+
+<p>&mdash;Si, si, je vous connais.</p>
+
+<p>L'ouvrier crut une allusion sur ses arrogances passes
+envers moi. Il devint rouge. Je continuai du ton le plus aimable:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous connais aussi bien que vous vous connaissez
+vous-mme, et je suis sr que vous me renverrez tout de suite
+mon parapluie. Le voil, partez vite.</p>
+
+<p>Il se laissa faire. Au bout de dix minutes, mon parapluie me
+revenait avec une bonne femme qui fit trs verbeusement la
+commission de reconnaissance.</p>
+
+<p>Je devais m'attendre un changement radical dans les procds
+de mon homme. Il guettait une premire rencontre. Pour
+moi je tenais peu une liaison au moins inutile. la premire
+rencontre, je passai vite. Il ne put que m'envoyer un beau salut,
+que je lui retournai par un geste trs civil: un salut d'gal
+gal.</p>
+
+<p> partir de cette minime obligeance dont j'avais honor son
+caractre, je remarquai que non seulement mon fier ouvrier
+descendait du trottoir la hte pour me faire place, mais encore
+qu'il avait renonc ses anciennes prtentions; car je m'amusais
+ l'tudier, et je le vis plus d'une fois, distance, cder le
+pas avec un empressement semblable au mien. Il se christianisait
+sans le savoir!</p>
+
+<p>Les lois de Dieu sont grandes! Le moindre acte imprgn
+du sentiment chrtien a quelquefois des consquences d'une
+tendue extraordinaire. Nous n'en sommes pas toujours tmoins.</p>
+
+<p>Un dimanche, par un beau jour de mai, je me promenais de
+long en large sur la place Saint-Sulpice, en attendant la messe
+basse de neuf heures.</p>
+
+<p>Si peu que je fisse attention aux personnes qui passaient prs
+de moi, il m'tait impossible de ne pas voir le profond salut que
+venait de m'adresser un promeneur.</p>
+
+<p>Ai-je besoin de dire que c'tait encore mon ouvrier? Sa confortable
+toilette l'avait transform!</p>
+
+<p>Prcisment parce qu'il me parut dispos la discrtion,
+sinon au respect, je l'abordai.</p>
+
+<p>Il avait le sourire fin. Il parlait peu. Ses paroles n'taient
+point oiseuses. J'usai les banalits de la conversation sans qu'il
+y rpondit rien que des monosyllabes. Et puis je me tus.</p>
+
+<p>Le brave homme me dclara alors que mon opinitret
+descendre du trottoir, pour lui cder la place, l'avait fort surpris,
+fort intrigu, et qu'en dernier lieu, alors qu'il me supposait
+irrit enfin par sa bravade tout directe, mon extrme obligeance
+au sujet du parapluie avait boulevers son humble
+raison. Il me supposait un but, un motif. Il cherchait, il ne
+comprenait pas.</p>
+
+<p>&mdash;Comment vous appelle-t-on? lui dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Jean.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un nom favorable. Monsieur Jean, autrefois le trottoir
+de la rue du Four tait pour vous l'instrument d'un orgueilleux
+despotisme. Chacun se sentait contraint de descendre
+votre approche. Depuis que je vous ai prt mon parapluie...</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, monsieur, depuis l'histoire du parapluie, j'agis
+tout autrement. J'ai eu l'ide de faire comme vous! D'abord je
+suis descendu pour les femmes et pour les vieillards, petit petit
+je suis arriv descendre pour tout le monde; et, vous ne le
+croiriez pas! aujourd'hui, si quelqu'un me prvient, cela me fait
+de la peine; il me semble que l'on a mauvaise opinion de moi,
+et que l'on me prend pour un homme d'un trs vilain caractre.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, votre orgueil a fait place l'esprit de douceur;
+vous vous tes amlior; vous tes entr dans la bonne voie;
+peut-tre irez-vous loin dans cette voie o l'on ne recueille que
+des plaisirs, tout en purant et en grandissant son caractre.
+Mon but est atteint.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qu'est-ce que vous y gagnez? Qu'est-ce que cela
+vous fait?</p>
+
+<p>Je lui montrai l'glise. Il me rpondit par une grimace. Un
+banc tait l. J'allai m'y asseoir. Sur un imperceptible signe
+amical, le brave Jean vint prendre place prs de moi, non sans
+rire sous cape, convaincu qu'il tait que j'allais le prcher.</p>
+
+<p>Le prcher! je n'aurais eu garde. Il y a temps pour tout.
+chacun sa fonction, d'ailleurs. Mon nophyte tait un homme
+de quarante ans, un brave ouvrier; son instinct le portait au
+bien assez directement; avec lui il suffisait d'agir trs simplement.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Jean, je vous montrais du doigt l'glise, o je
+vais aller entendre la messe tout l'heure. Vous, vous n'allez
+pas la messe, je le sais. Je l'ai compris votre grimace. Mais
+vous irez un jour comme moi.</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne m'tonnerait pas trop. Vous avez dj fait un
+miracle mon profit.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas toujours t pieux; je le suis devenu l'aide
+de la rflexion. Il plut Dieu de dcider mon retour par ce chemin.
+Mon seul mrite est d'avoir obi son impulsion: nous
+ne saurions jamais, en face de lui, prtendre un autre mrite
+que celui de l'obissance.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pour obir ainsi, il faut croire en Dieu; et il ne dpend
+pas de nous de croire!</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher Jean, vous vous trompez. Sans vous rien dire
+de la grce, ce qui ressemblerait une prdication, je vous
+affirme qu'il dpend de nous de croire.</p>
+
+<p>&mdash;-Alors je n'y comprends plus rien.</p>
+
+<p>&mdash;Compreniez-vous mon empressement descendre du trottoir
+lorsque vous approchiez, et l'offre de mon parapluie?</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, monsieur, est-ce que vous voulez me rendre dvot?</p>
+
+<p>&mdash;Ne riez pas. Vous tes bien devenu patient, mme obligeant,
+sur ce trottoir o vous vous pavaniez en roi il y a six
+semaines.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est bien drle! S'il y a un secret, dites-le-moi. Par
+exemple, je ne m'engage pas rien faire de contraire mes
+opinions.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous avez des opinions! Dites-moi, vous avez aussi
+de la loyaut?</p>
+
+<p>&mdash;Pour a, je m'en vante.</p>
+
+<p>&mdash;Cela suffit. Tant qu'une seule vertu catholique demeure
+dans l'homme, elle peut devenir, elle devient tt ou tard une
+fondation sur laquelle la Providence divine rebtit tout l'difice
+ruin. Ah! vous tes loyal! Eh bien, Dieu vous connat, il vous
+suit au travers du monde, et il vous aidera.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher monsieur, vous tapez bras raccourci sur tout
+ce qu'il y a dans ma tte. Pour un rien, je me mettrais en colre.
+Mais je ne veux pas tre ingrat envers vous. Faites
+votre affaire; cette fois-ci je vous coute trs srieusement.</p>
+
+<p>&mdash;Bien. Une remontrance vous ennuierait; vous hausseriez
+les paules. De longues explications religieuses et morales
+auraient peu prs le mme rsultat. Vous billeriez dans le
+creux de votre main.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, si l'on vous disait: La foi vous viendra, la
+condition d'un acte simple et loyal accompli en moins de dix
+minutes, et qui n'aura pas d'autre tmoin que Dieu, vous accepteriez
+la foi?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'accepterais...</p>
+
+<p>Je me levai; l'ouvrier se leva. Nous marchmes petits pas
+en regardant l'glise.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Jean, savez-vous encore votre <i>Pater</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Oh!...</p>
+
+<p>&mdash;Et pourriez-vous le rciter couramment?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, quoique cela ne me soit pas arriv trois fois depuis
+ma premire communion.</p>
+
+<p>&mdash;Voici l'glise devant nous. Entrez froidement. Si un murmure
+s'lve dans votre esprit, faites-le taire; dites-vous: J'ai
+promis d'tre loyal, je dois tre loyal.</p>
+
+<p>&mdash;Je le serai.</p>
+
+<p>&mdash;Vous irez au bnitier, que les fidles assigent quelquefois.
+Vous prendrez de l'eau bnite. Vous ferez le signe de la croix
+lentement et la tte haute, en homme de coeur qui a contract
+une obligation et qui la remplit. Puis vous vous isolerez au
+milieu de la foule. Alors recueillez-vous l'espace d'une minute;
+rappelez-vous la promesse qui vous engage et que vous tes
+tenu dgager strictement. Faites ensuite de nouveau le signe
+de la croix, et debout, une main dans l'autre main, rcitez le
+<i>Pater</i> voix basse, doucement, trs doucement. Vous ferez ensuite
+encore un signe de croix, et vous sortirez de l'glise.</p>
+
+<p>&mdash;Aprs cela?</p>
+
+<p>&mdash;Rien.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi hsitez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;C'est plus difficile que cela ne le parat.</p>
+
+<p>&mdash;Moins difficile que de cder la place sur le trottoir.</p>
+
+<p>&mdash;Et si je faisais ainsi que vous me l'avez dit, vous pensez..?</p>
+
+<p>&mdash;Je pense que cet acte bien simple sera un jour votre plus
+grand et votre plus beau souvenir. Mais si vous ne vous sentez
+pas maintenant l'nergie et la loyaut ncessaires ...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! on ne doit pas remettre ces choses-l au lendemain.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu; je vous prdis que vous serez bientt un solide et
+fier catholique.</p>
+
+<p>Je lui serrai la main, et je m'loignai rapidement, sans dtourner
+la tte, demandant Dieu de faire le reste.</p>
+
+<p>Pendant un mois, loin de chercher Jean, je l'vitais. Mais
+Paris est bien moins grande ville qu'on ne le pense. Jean m'avait
+guett, m'avait suivi, et il tait parvenu connatre mon nom
+et mon adresse, plus avanc en cela que moi, qui ne savais de
+lui que son prnom de Jean.</p>
+
+<p>Un matin je reois une lettre de faire-part. Il s'agissait d'un
+mariage pour le lendemain, entre M. Marteau et Mlle Gilquin,
+qui m'invitaient assister la bndiction nuptiale. Des noms
+inconnus; cela arrive de temps en temps. On cherche. Est-ce
+mon boulanger, mon fruitier, mon picier? Ici se rencontrait
+un obstacle bizarre: M. Marteau exerait la profession de fabricant
+de formes pour chaussures.</p>
+
+<p>Je stimulai mes souvenirs: aucune lumire. la fin, je remarquai
+que le fabricant de formes de chaussures avait, entre
+autres prnoms, celui de <i>Jean</i>. Mais une observation de l'autre
+Jean m'tait demeure dans la mmoire: J'ai de petits enfants,
+m'avait-il dit... Le Jean du trottoir tait donc mari; ce ne
+pouvait tre mon nophyte. Et cependant quelque chose me
+disait que ce devait tre lui...</p>
+
+<p>Mon incertitude cessa bientt.</p>
+
+<p>Je venais de dner: j'allais sortir. Un timide coup de sonnette
+m'annonce un visiteur. On ouvre. J'coute le nom:
+M. Jean Marteau.</p>
+
+<p>C'tait le mien! c'tait mon ouvrier de la rue du Four et de
+la place Saint-Sulpice!</p>
+
+<p>&mdash;Entrez, monsieur Jean, asseyez-vous. Eh bien! vous allez
+donc vous marier?</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, oui, monsieur, demain.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il me semblait que vous tiez dj mari?</p>
+
+<p>&mdash;Pas prcisment. Si vous me le permettez, je vous expliquerai
+la chose. Je vous ai adress une lettre de faire-part avec
+l'espoir que vous viendrez l'glise, parce que c'est vous qui
+avez fait mon mariage; aussi est-ce surtout cause de vous
+que j'ai fait imprimer des lettres de faire-part.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, j'ai fait votre mariage?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement. Ah! c'est un peu long a expliquer.</p>
+
+<p>&mdash;Mettez-y le temps, et ne trouvez pas mauvais que je rie
+d'abord, cette ide que j'ai fait votre mariage sans savoir ni
+votre nom, ni votre profession, ni votre adresse.</p>
+
+<p>&mdash;Le bon Dieu sait le nom et l'adresse de tout le monde. Il
+a eu sa belle part dans l'affaire.</p>
+
+<p>L'honnte garon tait mu. Il n'avait pas dit: Dieu, mais le
+<i>bon Dieu</i>. Je ne sentis jamais si bien la diffrence. Dieu, ce
+n'est trs souvent que le terme plus ou moins banal des panthistes
+et des philosophes, qui en font, au plus beau, le synonyme
+de l'tre suprme des rpublicains de 93. Le <i>bon Dieu</i>,
+c'est le terme de prdilection des catholiques, qui ne craignent
+pas d'afficher une foi nave de bonne femme ou de petit enfant:
+ds qu'un homme, en parlant de Dieu, dit le <i>bon Dieu</i>, je vois
+le fond de son coeur et je puis lui tendre la main.</p>
+
+<p>Je tendis la main Jean. Je compris, avec une joie intime,
+que la providence de Dieu avait fait mrir le grain que j'avais
+sem. Me voil donc silencieux prs de mon cher visiteur, dont
+le visage s'panouit ds les premiers mots de l'histoire qu'il va
+raconter.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, avant notre rencontre de la rue du Four et de
+la place Saint-Sulpice, j'avais des dfauts insupportables. J'ai
+le droit de les avouer, puisque je ne les ai plus. Je me grisais
+quelquefois, et je battais ma bonne femme de loin en loin. Vous
+m'avez enseign la patience; cela fut pour moi la meilleure des
+prparations. Ensuite, vous m'avez pouss dans l'glise au
+moment propice. Il en est survenu comme un miracle. Mais
+votre <i>Pater</i> m'a fait passer, je vous l'assure, une rude journe!
+Pour tenir loyalement ma parole, il m'a fallu plus de force et
+de courage qu'il ne m'en faudrait dans une lutte contre dix
+hommes. Vous avez oubli, peut-tre?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas oubli, et je vois que le <i>Pater</i> a t bien dit.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Seigneur! Il faut que je l'aie dit comme on ne le dit
+jamais, car en sortant de l'glise, voyez-vous, je ne savais que
+devenir. Je me sentais moiti heureux, moiti exaspr en dedans
+de moi. Tout coup je me trouve, ma grande surprise,
+en face de la maison que j'habite. Je croyais chercher un estaminet
+pour m'y tourdir, et je revenais chez moi. Je monte,
+j'entre; je prends une chaise: je ne dis rien. Ma femme me
+regarde, et elle s'crie: Mon Dieu! Jean, est-ce que tu es
+malade? Le moyen, aprs cela, de croire que le <i>Pater</i> tait
+une petite chose insignifiante! Il m'avait si bien boulevers,
+que l'on me croyait malade. Je rassure ma femme; je lui dis de
+s'asseoir prs de moi, et je lui raconte ce qui venait de m'arriver.
+Vous pensez bien que je lui avais parl de vous souvent, et
+qu'elle vous connaissait on ne peut mieux sans vous avoir jamais
+vu. Elle m'coutait, sans souffler mot, en ouvrant de grands
+yeux. Quand j'ai fini, savez-vous ce que fait ma femme? Elle
+se prend pleurer, mais pleurer de tout son coeur! Et moi,
+Jean, un homme, je fais comme elle. Cela ne m'tait peut-tre
+pas arriv depuis vingt-cinq ans. Enfin, nous nous apaisons,
+et je me trouve soulag: petite pluie abat grand veut. Je voyais
+ma femme bien heureuse; j'tais aussi bien gai, bien heureux.
+Nous allons faire une promenade hors barrire avec les enfants.
+Vous vous souvenez que c'tait un dimanche?</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en souviens.</p>
+
+<p>&mdash;Nous causions de vous, de votre parapluie, du trottoir, de
+l'glise, des signes de croix que j'avais faits et que pour un rien
+j'aurais recommencs toutes les dix minutes. Oui, monsieur!
+j'en prouvais un tel besoin, qu'en apercevant le calvaire de
+Vaugirard, le coeur m'a battu, et j'ai doubl le pas comme malgr
+moi pour saluer le calvaire et faire le signe de la croix.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le lui deviez bien.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai. Aussi, est-ce justement ce que j'ai dit ma
+femme. Nous tions, vers cette poque, la fin de mai, car il
+me semble tantt que cela date d'hier, tantt que cela date de
+dix ans. Le soir, au retour de la promenade, une glise se rencontre
+devant nous. On disait la prire du mois de Marie. Nous
+entrons, avec les petits. Et je vous recommence mon <i>Pater</i>,
+notre <i>Pater</i>. Ah! monsieur, que je l'ai bien dit cette fois, et
+que cela m'a fait de plaisir! Mes enfants, me voyant prier,
+priaient aussi d'une petite faon grave. Moi, Jean, un ouvrier,
+debout au milieu de ces enfants et de leur mre qui priaient
+dans l'glise; ...pour la premire fois de ma vie, je me suis senti
+l'importance d'un pre de famille et d'un citoyen.&mdash;Je ne vous
+fatigue pas?</p>
+
+<p>&mdash;Ho!...</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, nous sommes rentrs chez nous et j'ai promis
+que je ne me griserais plus, et que je ne battrais plus jamais
+ma femme. Mais il y avait autre chose encore, dont ma bonne
+Franoise n'osait pas me parler; nous tions maris la ville,
+mais pas l'glise. Maintenant, mon cher monsieur, vous en
+savez autant que moi.</p>
+
+<p>J'tais ravi; j'avais les larmes aux yeux. Jean riait de plaisir,
+un peu d'orgueil, et de l'air d'un homme qui est sr de se
+rendre infiniment agrable. Il n'avait pas fini.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez donc bien, monsieur, que c'est vous qui avez
+fait mon mariage, et que je devais vous inviter venir l'glise
+demain.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon brave Jean, j'irai; j'irai avec plus de satisfaction
+et plus d'empressement dix fois, mille fois, que si vous tiez un
+millionnaire ou un prince.</p>
+
+<p>&mdash;J'en tais bien sr. Mais je dois vous dire encore un petit
+mot. Nous marier l'glise, c'tait la moindre chose; nous
+avons fait mieux que cela. Moi, je n'aime pas les demi-mesures.
+Devinez-vous, ah?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ah!</p>
+
+<p>&mdash;Chut! Il ne faut pas toucher ces affaires-l en riant;
+vous le savez mieux que personne. Ma femme et moi, nous
+avons communi ce matin, et bien communi tous deux, je
+vous le certifie. Ainsi, vous aviez raison, monsieur; en me
+quittant sur la place Saint-Sulpice, il y a cinq semaines, vous
+prophtisiez. Oh! j'entends encore votre dernire parole: Jean,
+je vous prdis que vous serez un jour un solide et fier chrtien!
+Je le suis! mes enfants le seront comme leur pre!</p>
+
+<p>Nous causons encore un moment, aussi attendris l'un que
+l'autre, puis il me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, monsieur, demain donc.</p>
+
+<p>Le lendemain, j'assistai la messe du mariage. Il y avait
+peu de monde: une dizaine de personnes et cinq ou six enfants.
+Je faisais, avec tout le soin possible, honneur aux maris par
+l'aristocratie de ma mise. Pour la premire fois et la seule fois
+de ma vie, je regrettai de n'avoir pas un ruban rouge et une
+croix ma boutonnire!</p>
+
+<p>Aprs la messe, j'allai faire ma visite aux nouveaux poux
+dans la sacristie. On m'attendait videmment. Je fus salu
+comme ne le fut jamais un personnage d'importance: les enfants
+surtout me regardaient d'un air de vnration trs amusant.</p>
+
+<p>Mais voici Jean en habit noir, bien gant, bien cravat,
+chaussure parfaite, une physionomie tellement digne, que
+j'hsitais le reconnatre.</p>
+
+<p>Je lui serrai la main en ami, et je voulus faire un petit discours
+affectueux, un petit compliment d'homme du monde et de chrtien.</p>
+
+<p>Notre motion dura bien deux trois minutes, aprs quoi
+chacun rentra en possession de sa libert d'esprit. J'ai pu dire
+ces braves gens...</p>
+
+<p>Eh! qu'importe ce que j'ai dit et comment cela finit! Et si
+j'acceptai d'tre un convive de la noce! Et ce que Jean a fait
+depuis! Il est converti, voil tout!</p>
+
+<p>Jean prospre, sans hte; Jean s'attache bien moins acqurir
+une fortune qu' constituer une famille. Quand vous
+rencontrez sur le trottoir un luron de haute mine, qui vous cde
+la place avec une politesse inusite, ce doit tre lui.</p>
+
+<p>(<i>Venet</i>, Extraits.)</p>
+
+<a name="27"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+
+<p>27.&mdash;UN FILS QUI TOMBE DANS LES BRAS DE SON PRE.</p>
+
+<p>Un jeune prtre attach l'Htel-Dieu de Paris est appel
+un soir prs d'un homme qui venait d'tre apport tout
+meurtri, tout sanglant, la suite d'une rixe de cabaret.
+En proie une surexcitation extrme, le malheureux puise le
+peu de force qui lui reste en maldictions et en blasphmes. La
+vue du prtre ne fait qu'augmenter sa rage. Vainement le ministre
+du Dieu de paix s'efforce de ramener des sentiments
+meilleurs ce coeur ulcr; son zle demeure impuissant et la prudence
+le force mettre fin des instances videmment inutiles.</p>
+
+<p>Le prtre s'loigne donc, le coeur bris. Le lendemain matin,
+il revient tout anxieux l'hpital.</p>
+
+<p>&mdash;La nuit a t terrible, lui dit la bonne Soeur qui a veill
+au chevet du misrable. Il n'a eu ni un moment de repos, ni un
+moment de silence; toujours des douleurs atroces, toujours des
+blasphmes! Il n'y a pas plus d'une demi-heure qu'il est calme.
+Sa fureur s'est apaise pendant qu' la prire nous rcitions les
+litanies du Saint Nom de Jsus.</p>
+
+<p>&mdash;Avant ma messe, je vais le voir un instant; ma Soeur,
+prions pour lui.</p>
+
+<p>Puis, sur la pointe du pied, l'abb alla s'agenouiller prs du
+lit o l'tranger tait couch... Il ne s'agitait plus, et ses yeux
+taient ferms. Mon Dieu! dit tout bas le charitable prtre,
+prolongez ce calme pour que je puisse, avec votre grce, faire
+descendre dans cette me quelques penses de repentir et de
+confiance.</p>
+
+<p>Aprs avoir dit ces mots avec une grande ferveur, l'aumnier
+s'tait relev et allait se rendre la sacristie. Il avait dj
+fait quelques pas dans cette direction lorsqu'il revint tout
+coup vers le lit... Puis, ayant pris dans son brviaire une image,
+il l'attacha aux rideaux, de manire ce que le bless pt la
+voir lorsqu'il se rveillerait. Cette image reprsentait saint
+Stanislas Kostka en oraison devant une statue de la sainte
+Vierge.</p>
+
+<p>Mont a l'autel, l'aumnier avait peine se dfaire de la
+pense du malade. Dans cette multitude d'tres souffrants,
+combien n'y en avait-il pas de plus intressants que lui? Cependant
+c'tait celui-l qui le proccupait le plus; et, durant le
+saint sacrifice, il pria pour lui plus que pour les autres.</p>
+
+<p>La messe termine, le prtre, dans un grand recueillement,
+faisait son action de grces, quand une Soeur, celle qui il
+avait parl le matin mme en entrant dans la salle, vint lui
+dire d'un air radieux:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur l'abb, il vous demande...</p>
+
+<p>&mdash;Qui?</p>
+
+<p>&mdash;L'homme du numro 48... le furieux d'hier soir.</p>
+
+<p>&mdash;Les fureurs lui sont-elles revenues?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non; il est maintenant doux comme un agneau. Il
+vous demande...</p>
+
+<p>&mdash;Que Dieu soit bni!... htons-nous.</p>
+
+<p>Les voici tous les deux auprs du malade... Il ne s'agite plus,
+il ne se tord plus sur son lit... Son visage n'est plus enflamm,
+ses yeux ne lancent plus d'clairs, sa bouche ne blasphme
+plus. demi assis sur sa couche, il a les yeux fixs sur une
+image qu'il tient dans une de ses larges mains; de l'autre, il
+essuie la sueur froide qui ruisselle sur son visage... Sa proccupation
+est telle qu'il n'entend ni ne voit le prtre et la Soeur
+arrivs prs de lui... Enfin l'inconnu, levant les yeux, eut
+comme un sourire de reconnaissance sur ses lvres, qui, la
+veille, ne profraient que maldictions et blasphmes; et, d'une
+voix presque douce, il demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Qui a attach cette image au rideau de mon lit?</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi, rpondit l'abb.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous me connaissez?</p>
+
+<p>&mdash;Aucunement.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi donc avez-vous mis prs de moi l'image de saint
+Stanislas?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que j'ai grande confiance en lui.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... vous n'avez pas eu d'autres raisons?... C'est que
+moi, ajouta-t-il en passant sa main sur son front, c'est que
+moi aussi... j'ai aim ce nom... je l'aime encore...</p>
+
+<p> ces mots, l'inconnu porta l'image ses lvres: des pleurs
+jaillirent de ses yeux, sa bouche s'entr'ouvrit. Mon Dieu!
+profra-t-il, mon Dieu!...</p>
+
+<p>Et ses convulsions de la nuit le reprirent. Moins violentes
+que celles de la veille, elles ne durrent pas longtemps. Lorsqu'il
+fut redevenu plus calme, il se mit parler, mais comme
+lui-mme; quoique ses yeux fussent grands ouverts, il avait
+l'air de ne voir personne. C'est trange, disait-il, ce nom que
+je ne prononce plus... je le trouve ici, sur cette image... et attach
+ mon lit... Quand ce prtre a donn la communion... j'ai
+pu le regarder... j'ai fix mes yeux sur les siens...; ils ressemblent
+ ceux que j'ai tant fait pleurer!... Hier, j'ai blasphm
+contre lui... Lui et sa robe noire me faisaient horreur!... Un
+tel changement s'est opr en moi pendant sa messe, que, si je
+le revoyais prsent, je le bnirais.</p>
+
+<p>&mdash;Me voici! me voici! s'crie l'abb, me voici prs de vous...
+Je ne sais pas qui vous tes, mais jamais, pour aucun malade
+apport ici, je n'ai ressenti au coeur autant de charit... Je
+donnerais ma vie pour sauver votre me.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon me!... Si vous saviez combien je l'ai souille,
+vous ne penseriez pas me sauver...</p>
+
+<p>&mdash;Arrtez! au nom du Sauveur Jsus, ne dsesprez pas de
+la misricorde divine.</p>
+
+<p>Parlant ainsi, le jeune prtre tait tomb genoux prs du
+lit, tenant les mains de l'tranger dans les siennes et les arrosant
+de ses pleurs.</p>
+
+<p>Aprs quelques instants, l'inconnu, qui ne retirait pas ses
+mains de celles de l'aumnier et qui laissait couler d'abondantes
+larmes, dit d'une voix plus calme:</p>
+
+<p>&mdash;Voil plus de vingt-trois ans... Nantes... que j'ai abandonn,
+que j'ai condamn aux privations, au chagrin, la
+misre peut-tre, ma femme et mon fils...</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! s'cria le prtre en se relevant et en se penchant
+sur l'inconnu, vous avez une femme, un fils!... vous avez habit
+Nantes... Ah! encore un mot, un seul mot, je vous en
+conjure; votre nom?</p>
+
+<p>L'inconnu se nomme. Impossible de douter plus longtemps.
+L'abb Stanislas n'est plus debout, il est dans les bras, sur le
+sein de son pre!... Les battements de leurs coeurs, leurs larmes
+de joie se confondent.</p>
+
+<p>Mais, il n'y avait pas de temps perdre. L'abb parle d'un
+confesseur au pcheur repentant. C'est vous que je choisis,
+rpond celui-ci; je veux vous dclarer tous mes crimes et vous
+dire combien mon odieuse conduite envers votre pieuse mre
+m'a rendu malheureux!</p>
+
+<p>Lorsque le pardon appel par son enfant descendit sur le
+coupable, quelle ne fut pas la joie, l'indicible bonheur et du pre
+et du fils! Le repentant pardonn respirait l'aise, le poids de
+ses pchs ne l'oppressait plus; et le prtre qui avait enlev ce
+poids rptait avec transport: Celui que je vois maintenant
+sur le chemin du ciel, c'est mon pre! Oh! Seigneur, soyez,
+soyez jamais bni!</p>
+
+<a name="28"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+<p>28.&mdash;LE ROSIER DU MOIS DE MARIE.</p>
+
+<p>Papa, disait une enfant de six ans un ancien militaire
+qui, nouveau Cincinnatus, occupait ses loisirs cultiver
+ses jardins et ses champs, donnez-moi ces jolies roses qui
+sentent si bon, et dont la blancheur gale celle des lis.&mdash;Pour
+les effeuiller, sans doute? rpondit le pre l'enfant.&mdash;Non,
+non, rpliqua celle-ci: elles sont trop belles pour cela.&mdash;Mais
+qu'en feras-tu?&mdash;C'est mon secret.&mdash;Ton secret! Le mot est
+risible... Et si je te donnais l'arbuste entier, me dvoilerais-tu
+cet important mystre?&mdash;Cher Papa, donnez toujours; je vous dirai
+plus tard qui je destine ces fleurs.&mdash; la tombe de ta
+pauvre mre, sans doute?&mdash;C'est bien pour ma mre... mais...
+pour ma Mre du ciel. En prononant ces derniers mots, la
+voix de l'enfant avait un accent si pntrant et si doux, que le
+pre, sans en avoir compris le sens, en fut nanmoins profondment
+mu. Il s'avana donc vers le rosier, le dtacha habilement
+de la terre, et le remit entre les mains de sa petite fille,
+qui s'loigna aussitt, emportant avec elle son cher trsor.</p>
+
+<p>Quand la bonne petite rentra au logis, il tait dj tard. Son
+pre l'embrassa plus tendrement encore que de coutume et se
+retira dans sa chambre pour prendre un repos bien ncessaire
+aprs une journe employe de rudes labeurs. Mais, hlas! le
+sommeil ne vint point fermer ses paupires: une agitation fbrile,
+inaccoutume, s'tait empare de son esprit: les souvenirs
+d'un pass grossi d'orages revenaient sa mmoire et lui causaient
+un indicible effroi. Lui, le brave guerrier, le soldat intrpide,
+que le bruit du canon et de la mitraille n'avait jamais fait
+plir, prouvait un saisissement inexprimable.</p>
+
+<p>Pour calmer ces cruelles angoisses, vrai cauchemar de l'me
+caus par le remords, il se mit balbutier quelques-unes de ces
+prires qu'aux jours de son enfance il avait bien des fois redites
+sur les genoux maternels; et les mots bnis qui, depuis tant
+d'annes peut-tre, jamais n'avaient effleur les lvres du vieux
+militaire, vinrent s'y placer en ordre les uns aprs les autres,
+et former ce tout sublime connu sous le titre d'Oraison dominicale
+ou prire du Seigneur ...</p>
+
+<p>La prire! ce cri du coeur, cet lan de l'me vers Celui qui l'a
+cre, qui l'aime, qui <i>veut</i> et qui <i>peut</i> seul lui donner le bonheur,
+est un de ces remdes efficaces et doux, dont l'effet ne tarde pas
+ se faire sentir. Notre homme en fit la consolante preuve. Un
+rayon d'esprance vint tout coup dissiper les tnbres dont,
+un instant auparavant, son entendement tait envelopp: Si
+je suis pcheur, se disait-il, si, pendant de longues annes j'ai
+vcu en vritable <i>paen</i>, en ennemi de Dieu, tout n'est pas perdu
+pour moi. N'ai-je pas un petit ange a placer entre moi et la justice
+du Seigneur prte me frapper?</p>
+
+<p>En pensant son enfant, l'ancien soldat s'endormit, et un
+songe ravissant acheva de le calmer. Il se crut transport dans
+un de ces temples majestueux levs par le gnie de la foi au
+Dieu trois fois saint. Au bas du choeur, l'entre de la nef
+principale, tait un autel tincelant de mille feux et surmont
+d'une gracieuse statue de la Vierge Marie. Une foule de fidles
+montaient et descendaient les marches de l'autel, dposant aux
+pieds de l'image vnre des fleurs et des couronnes. Une dlicieuse
+harmonie ajoutait au charme de cette pieuse vision.
+Mais bientt la foule s'coula; les chants cessrent; les lumires s'teignirent;
+la lampe du sanctuaire seule projetait ses vacillantes
+clarts sur le candide visage d'une petite fille qui s'avanait
+furtivement vers l'autel, et y dposait un rosier charg de
+blanches fleurs.</p>
+
+<p>Ici le vieillard s'veilla: le secret de sa chre enfant venait de lui
+tre rvl; et quand, le matin, elle accourut joyeuse vers
+lui pour l'embrasser: Moi aussi, lui dit-il en la prenant sur ses
+genoux, j'ai un secret. L'enfant sourit: Vous me le confierez,
+Papa? dit-elle son tour.&mdash;Non, ma petite, <i>tu le verras</i>.</p>
+
+<p>Le dernier jour du mois de mai 186..., un militaire ayant sur
+sa poitrine le signe des braves, s'approchait de la Table sainte.
+Une jeune enfant le suivait du regard et semblait envier son
+bonheur.</p>
+
+<p>Quelques instants aprs, le prtre qui venait de clbrer les
+saints mystres, s'approcha de nouveau de l'autel, et dtacha
+d'un rosier, plac aux pieds de la sainte Vierge, une branche encore
+toute fleurie. Il la prsenta ensuite au vieux guerrier,
+qui la baisa respectueusement.</p>
+
+<p>Depuis cette poque, elle figure comme un trophe au dessus des
+armes appendues aux murs de sa demeure, et, chaque fois
+que les regards du vieillard se portent sur ce rameau dessch,
+il murmure une prire Marie, l'aimable et tendre refuge des pauvres
+pcheurs.</p>
+
+<a name="29"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+<p>29.&mdash;LA STATUETTE DE SAINT ANTOINE.</p>
+
+<p>lev par une pieuse mre, D***, officier aussi loyal que
+brave, avait eu la foi, mais la vie des camps et des casernes
+avait effac l'empreinte primitive de la religion et il en
+tait arriv cette indiffrence froide et triste qui est une forme
+honnte de l'impit. Son pouse, reste matresse pour elle-mme
+et pour sa fille de toutes les pratiques de la dvotion, n'en pleurait
+pas moins l'garement de celui qu'elle aimait assez sur la
+terre, pour ne pas vouloir en tre spare au ciel. Depuis longtemps
+dj, ses prires montaient toujours vers le Ciel et imploraient
+l'appui de la Reine des vierges. Rien ne venait la
+consoler. Un jour mme, une nouvelle peine vint s'ajouter aux
+autres: son mari lui avait appris qu'il tait franc-maon! Ce
+n'tait plus seulement l'indiffrence, c'tait l'impit relle et
+notoire, l'impit publique et affiche...; et, en pensant cela,
+Mme D*** serrait sa fille sur son coeur comme pour la prserver
+d'un malheur, ou peut-tre pour avoir recours l'innocence
+de l'enfant, contre le pril que courait l'me du pre.</p>
+
+<p>Tout--coup, ses yeux se portrent sur une statuette de saint
+Antoine de Padoue qui ornait sa chambre, et une ide subite
+s'empara de son me attriste... Mon enfant, dit-elle sa
+fille, mon enfant, il faut que tu pries beaucoup saint Antoine
+pour obtenir de lui que ton pre retrouve ce qu'il a perdu!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'a-t-il donc perdu, ma mre?</p>
+
+<p>&mdash;Tu le sauras plus tard, mais prie et... n'en dis rien ton
+pre.</p>
+
+<p>Le regard naf de la jeune fille se leva vers la statuette, et
+ses lvres s'ouvrirent pour laisser chapper ces paroles: Grand
+Saint, faites retrouver mon pre ce qu'il a perdu.</p>
+
+<p>En-ce moment la porte s'ouvrait, et M. D*** venait avertir
+sa femme qu'il allait sortir.</p>
+
+<p>Il avait tout entendu et se demandait tout en marchant ce
+que cela pouvait bien tre. Qu'ai-je donc perdu, se disait-il?
+C'est sans doute ma femme qui aura gar quelque chose...;
+mais quelle ide d'aller redemander cela cette statue! Aprs
+tout, peu importe! Elle est si bonne pouse et si bonne mre!...
+C'est gal, il faut que je lui dise de ne pas s'inquiter, car enfin
+si j'avais perdu une chose srieuse, je le saurais bien.</p>
+
+<p>Comme on tait aux premiers jours de juin, M. D*** jugea
+que la soire assez belle lui promettait plus de jouissance la
+campagne qu'entre les quatre murs de la loge. Une ide! se
+dit-il en se frappant le front, je vais chercher ma femme et ma
+fille et nous irons faire un tour la campagne...; mais qu'ai-je
+donc perdu?...</p>
+
+<p>Mme D*** eut un sourire de bonheur et jeta un regard qui
+disait merci saint Antoine, quand son mari vint lui dire son
+ide! mais elle resta muette et se sentit rougir lorsqu'il ajouta:
+Dis donc, est-ce que j'ai perdu quelque chose?&mdash;Pourquoi
+me demandes-tu cela? rpondit-elle.&mdash;C'est que j'ai entendu
+la petite.</p>
+
+<p>La conversation en resta l, mais l'embarras de Mme D***
+n'avait pas chapp son mari, et souvent encore il se demandait:
+Qu'ai-je donc perdu?</p>
+
+<p>Le 12 juin au soir, Mme D*** se trouvait encore dans sa chambre
+avec sa fille, et l'enfant redisait avec ferveur sa nave prire:
+Grand Saint, faites retrouver mon pre ce qu'il a perdu!</p>
+
+<p>Mais enfin, dis-moi donc ce que j'ai perdu, s'cria M. D***
+en entrant violemment dans la chambre... Depuis huit jours,
+je me le demande... Depuis huit jours, cette pense m'obsde...
+Tu fais toujours prier ta fille pour cela, mais tu ferais bien
+mieux de me le dire, car je saurais si cela vaut la peine de fatiguer
+cette enfant!</p>
+
+<p>Mme D*** se leva, en regardant son mari avec calme: Mon
+ami, lui dit-elle, serais-tu content de me quitter pour toujours?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pour cela non! et si c'est pour cela que tu pries et
+que tu vas l'glise, tu peux t'abstenir!</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, mon cher ami, si tu ne retrouves pas ce que
+tu as perdu, il faudra nous quitter un jour..., et pour toujours!</p>
+
+<p>&mdash;Mais qu'est-ce donc?... Dis, je t'en conjure..., qu'ai-je
+donc perdu?</p>
+
+<p>&mdash;La foi... la foi de ta mre!... et je ne veux pas te quitter,
+moi... Oh! je ne le veux pas... il faut que tu la retrouves!</p>
+
+<p>Et la pauvre femme pleurait, pendant que, sans ajouter un seul
+mot, M. D*** sortait.</p>
+
+<p>La foi, disait-il, la foi de ma mre... de ma femme et
+de ma fille!. Et pendant toute la nuit, Mme D*** qui priait,
+l'entendait marcher, s'agiter et rpter souvent: La foi... la
+foi de ma mre!</p>
+
+<p>Le lendemain matin, M. D*** entre sans rien dire, dans la
+chambre de sa femme; puis, comme veill par une ide subite:
+Est-ce que vous avez une fte aujourd'hui?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon ami, la fte de saint Antoine de Padoue.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! le petit Saint de la chemine! ... Eh bien! merci,
+saint Antoine!</p>
+
+<p>Et comme Mme D*** le regardait anxieuse... Oui, oui,
+ma femme, s'cria-t-il en ouvrant les bras, oui, c'est fait, j'ai
+retrouv ce que j'avais perdu;&mdash;mais nous devons un beau
+cierge ton petit Saint, allons le lui porter!</p>
+
+<p>Et quelques minutes plus tard, le frre Portier du couvent
+des Franciscains appelait un Pre pour confesser M. D*** qui
+avait retrouv la foi. (<i>R. P. Apollinaire</i>.)</p>
+
+<a name="30"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+<p>30.&mdash;LE CHEMIN DU COEUR.</p>
+
+<p>Un honorable ecclsiastique de Paris venait d'tre appel
+pour confesser une vieille femme mourante dans une de
+ces maisons qui servent de refuge aux chiffonniers; il entendit
+des cris plaintifs partir d'une chambre voisine et comme
+le bruit d'un corps qui tombe. Il s'y prcipite et voit une femme
+tendue sur le carreau, qu'un homme rouait de coups. Ah!
+malheureux! s'crie involontairement l'abb. L'homme se retourne,
+et, apercevant le prtre, il lui dit: Que viens-tu chercher
+ici, calotin? Tu vas passer par la fentre. Et, le saisissant
+par le collet et la ceinture, il le soulve de terre et se
+rapproche de la fentre.</p>
+
+<p>C'tait au troisime tage. L'abb avait conserv sa prsence
+d'esprit. Rapide comme l'clair, un souvenir se prsente lui,
+et sans paratre mu, il lui dit: Moi qui venais vous chercher
+pour porter secours une pauvre voisine qui se meurt!
+L'homme s'tait arrt; il tait temps: la fentre ouverte
+n'tait plus qu' un pas. Il repose l'abb par terre en lui disant:
+Qu'est-ce que c'est?&mdash;Une pauvre femme qui se meurt sur
+un vritable fumier, et je venais pour que vous m'aidiez un peu
+ la secourir.&mdash;Voyons. Et l'abb le conduisit dans la pice
+contigu et lui montra une vieille femme tendue sur un misrable
+grabat couvert d'une paille infecte, dans le paroxysme
+d'une fivre brlante, peine recouverte de quelques misrables
+haillons. Ah! pauvre femme! dit le chiffonnier dont la colre
+tait tout fait tombe cet aspect.&mdash;Je vais vous prier, lui
+dit l'abb en lui tendant une pice de 40 sous, de me procurer
+deux ou trois bottes de paille frache pour qu'elle soit un peu
+moins mal.&mdash;Tout de suite. Et, prenant la pice, il s'lance,
+descendant quatre quatre les marches de l'escalier vermoulu.</p>
+
+<p> peine tait-il parti que toutes les portes du corridor s'ouvrirent,
+et tous les habitants, les femmes surtout, y compris
+celle qui venait d'tre battue, se prcipitent en disant: Sauvez-vous,
+monsieur l'abb, sauvez-vous vite pendant qu'il est loin.
+Il est aussi fort qu'il est violent, et s'il vous retrouve ici, il pourrait bien vous faire un mauvais parti.&mdash;Non, non, rpondit
+l'abb en souriant, je resterai. Je l'ai entrepris. Il vaut
+beaucoup mieux que vous ne croyez, et il faudra bien que j'en
+vienne bout. On l'entendit remonter. Chacun tait rentr
+chez soi, fermant soigneusement sa porte.</p>
+
+<p>Il arrivait en effet, charg de trois bottes de paille qu'il jeta
+terre la porte de la malade. Il en dlie une, tend la paille par
+terre, et enlevant la pauvre infirme aussi dlicatement qu'aurait
+pu le faire une soeur de charit, il la pose dessus avec prcaution.
+Ouvrant la fentre, il jette dans la rue, sans trop de souci des
+ordonnances de police, le fumier infect qui couvrait le grabat,
+et le remplace par la paille frache des deux autres bottes; il
+la recouvre de ce qu'il trouve de mieux dans tous ces haillons,
+et replace sur son lit avec le mme soin la vieille femme, qui le
+remercie par signes et surtout par l'air de satisfaction et de
+bien-tre avec lequel elle s'arrangeait sur sa couchette.</p>
+
+<p>L'abb l'avait regard avec bonheur, et ds que tout fut fini,
+lui prenant la main, il lui dit: Tenez, je gage que vous tes plus
+content de vous que si je vous avais laiss battre votre
+femme tout votre aise.&mdash;Ah! dame! je ne dis pas; et, regardant
+la vieille voisine, il ajouta: Pauvre femme, je ne savais
+pas qu'elle ft si mal.&mdash;Vous tes un brave homme, j'ai vu
+comme vous vous y preniez bien pour elle, et avec quel soin.&mdash;Oh!
+c'est qu'elle est si faible!&mdash;Je reviendrai la voir dans
+quelques jours, et j'aurai bien du plaisir vous voir.&mdash;Ah! monsieur
+l'abb, dit-il en rougissant un peu; et prenant la main que
+l'abb lui tendait de nouveau: Excusez si j'tais bien en colre
+tout l'heure.&mdash;Je n'y pense plus, et revoir. Cependant
+vous allez me faire une promesse.&mdash;Quoi donc?&mdash;Je reviendrai
+dans cinq six jours, et d'ici-l vous ne battrez pas votre
+femme.&mdash;Ah! c'est qu'il y a des moments qu'elle m'impatiente.&mdash;Eh
+bien! dans ces moments-la, vous irez voir cette pauvre
+voisine... C'est promis, revoir. Et sans attendre davantage,
+il secoue la main du chiffonnier et se hte de partir.</p>
+
+<p>Il revint effectivement au bout de cinq jours, et aprs sa
+visite la pauvre vieille, qui lui raconta en pleurant combien
+son terrible voisin avait t bon pour elle, il entra chez lui. En
+le voyant, la femme se prcipite vers lui en lui disant: Ah!
+monsieur l'abb, vous m'avez sauv deux <i>roules</i>. Le mari,
+un peu confus, ajouta: Ah! oui, les mains m'ont bien dmang...
+Mais j'ai fait comme vous m'avez dit, et je ne rentrais
+que quand la colre tait passe.&mdash;Vous le voyez, dit l'abb,
+on peut toujours en venir bout, et je suis sr qu'aprs ces
+deux fois vous avez trouv votre femme bien plus douce.</p>
+
+<p>La glace tait rompue, et l'abb en profita pour parler un
+peu charit et amour du prochain. Nul n'avait mieux que lui,
+qui prchait si bien d'exemple, le droit d'en parler. De l il
+passa un peu l'amour de Dieu, et quitta le couple enchant,
+emportant une nouvelle promesse de patience et celle d'une
+visite du mari. Sous cette grosse enveloppe il cachait un coeur
+intelligent et bon, et il ne fut pas difficile l'abb de le ramener
+ Dieu. Aprs avoir t la terreur de son quartier par sa force
+et sa violence, il en devint le modle et l'aptre. Plus d'une
+fois il amena l'abb d'anciens camarades dont il avait dtermin
+la conversion.</p>
+
+<p>Un matin, l'abb se trouvait d'assez bonne heure Saint-Sulpice.
+Il le vit entrer et, aprs une courte prire, s'approcher
+du tronc des pauvres, y jeter quelque chose et se retirer prcipitamment.
+Il le suivit, et l'ayant rejoint dehors, il lui demanda
+ce qu'il venait de faire. Le chiffonnier hsita rpondre, mais,
+certain que l'abb avait tout vu, il lui dit: Eh bien! c'est
+l'argent de mon djeuner que j'y ai jet. Autrefois je n'en ai
+que trop dpens au cabaret. J'ai donn des scandales, vous le
+savez mieux que personne. Pour les rparer autant que je le
+puis, je jene quelquefois, et comme il ne serait pas juste d'en
+tirer profit, je viens jeter ici, pour les pauvres, l'argent que mon
+djeuner m'aurait cot.</p>
+
+<p>(<i>L'abb Mullois</i>.)</p>
+
+<a name="31"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+<p>31.&mdash;&mdash;LE NOUVEL AUGUSTIN.</p>
+
+<p>Un jeune homme du nom d'Augustin, emport par ses passions
+ardentes, tait tomb dans le dsordre presque au
+terme de ses tudes. Ne connaissant plus ni frein ni rgle,
+il n'coutait mme pas sa mre et restait insensible ses larmes
+comme ses reproches. Par intervalles cependant, le remords
+venait troubler la conscience du jeune libertin, mais il tchait
+de s'tourdir davantage et se plongeait dans la dissipation.
+Soudain, une maladie de poitrine se dclara. Inquite de le voir
+partir pour la capitale avec une toux opinitre, sa plus jeune
+soeur, Anna, cacha, sans le lui dire, une mdaille de la sainte
+Vierge dans l'habit qu'il portait. Ce pieux stratagme fut sans
+effet sur lui. Loin de l: On s'est donn une peine inutile,
+crivit-il bientt; je prie qu'on ne recommence pas, mon tailleur
+a bien autre chose faire qu' dcoudre des mdailles.</p>
+
+<p>Les symptmes de la maladie ne tardrent pas devenir inquitants,
+et firent de rapides progrs; des crachements de sang
+menaaient d'touffer tout coup le malade. Ainsi la mort le
+pouvait frapper toute heure: pauvre Augustin! il n'tait pas
+prpar paratre devant Dieu, il ne songeait pas mme s'y
+disposer. Un jour, dans une entrevue qu'il eut avec sa soeur
+religieuse, celle-ci lui avait dit avec tendresse: Mon cher
+Augustin, songe donc mettre ta conscience en rgle avec
+Dieu; moi qui t'aime tant, je ne puis soutenir la pense de te
+savoir loin de lui. Pour toute rponse, le jeune homme avait
+serr avec motion la main de sa soeur, puis il avait cherch
+changer une conversation qui semblait le fatiguer. Un autre
+jour, une crise violente ayant fait apprhender que sa dernire
+heure ne ft arrive, sa mre avait fait prier l'aumnier, premier
+dpositaire des secrets du coeur de son fils, d'accourir en
+toute hte. L'aumnier s'tait prsent sans retard avec sa douce
+parole, son regard ami. Augustin n'avait voulu rien entendre,
+et le vieillard s'tait retir les yeux pleins de larmes amres.</p>
+
+<p>Mais pendant qu'Augustin repoussait le ministre de Dieu, on
+priait pour lui dans les sanctuaires consacrs Marie, si bien
+surnomme l'esprance des dsesprs: l'heure du triomphe de
+la grce ne devait pas tarder sonner.</p>
+
+<p>Soudain une crise affreuse se dclare, c'est le dernier avertissement
+du ciel.</p>
+
+<p>Surmontant alors sa douleur, la mre d'Augustin s'approche
+de son lit et lui dit avec amour: Mon fils, je t'en supplie, ne
+diffre pas davantage; si cette crise continue, es-tu sr d'en
+supporter l'effort, dans l'tat d'puisement o tu es? Courageuse
+mre, pour sauver l'me de votre enfant, vous avez su
+triompher des faiblesses du coeur maternel; mais aussi, que
+votre me abattue fut console quand le pauvre malade, levant
+vers vous son regard mourant, vous dit: Je le veux bien,
+faites venir M. le Cur!</p>
+
+<p>Celui-ci arriva promptement, fut reu bras ouverts, et commena
+avec le jeune homme un de ces mystrieux entretiens
+dont le ciel seul connat le secret et qui rhabilitent les mes
+devant Dieu. Quand le prtre sortit, le malade tait calme, une
+douce joie brillait sur son visage. Augustin, qui depuis trois
+mois n'avait pour sa mre qu'une froideur glaciale, triste fruit
+de son esprit aigri et chagrin, l'appela prs de son lit et l'embrassa
+avec tendresse; c'tait le tmoignage de la rconciliation
+qu'il venait de cimenter avec Dieu, l'expression filiale de sa
+conscience tranquillise.</p>
+
+<p> partir de ce moment, le plus admirable contraste se fit remarquer
+dans le jeune malade; on le voyait subir d'heure en
+heure l'influence de l'action cleste.</p>
+
+<p>Lui adressait-on des paroles de pit? il les recevait avec
+reconnaissance. Lui faisait-on une lecture difiante? il l'coutait
+avec une douce attention. Les <i>Confessions</i> du grand vque
+d'Hippone faisaient, entre tous les autres livres, ses plus chres
+dlices. C'est mon histoire que je lis, disait-il avec un pieux
+sentiment d'amour de Dieu. Il contemplait avec bonheur la croix
+de Jsus, cherchant participer la vertu qui s'en chappe
+pour le chrtien supportant sans se plaindre les plus cruelles
+douleurs. Il fit publiquement ses excuses tous les membres de
+sa famille et aux personnes de la maison pour les scandales
+qu'il avait donns, et particulirement au vnrable ecclsiastique
+dont il avait refus le ministre quelques mois auparavant.</p>
+
+<p>Sa mort fut des plus difiantes: le pcheur tait devenu un saint.</p>
+
+<a name="32"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+<p>32.&mdash;VAINCU PAR L'EXEMPLE.</p>
+
+<p>Un enfant pieux tait plac dans un trs mauvais atelier de
+tourneur; c'tait vritablement pour lui un enfer. Pour
+comble de malheur, le patron avait un contrat pass avec
+les parents et ne voulut pas entendre parler de rupture. Le jeune
+apprenti fut tent de se dsesprer; mais soutenu par les conseils
+de son confesseur, il se rsigna. Les attaques allaient
+toujours croissant. Enfin, un dimanche, le pauvre enfant vient
+se jeter dans les bras de l'aumnier, et, fondant en larmes, lui
+fait part de ses nouveaux tourments; il se plaint surtout d'un
+ouvrier qui s'acharne aprs lui plus que les autres et le harcle
+de ses impits. Quel remde cette situation? Un seul, la
+prire! Priez pour la conversion de ce malheureux! Tout est
+possible Dieu. lui dit le confesseur. Rest seul dans un petit
+sanctuaire, l'enfant se prosterne devant une statue de la Sainte
+Vierge, pleure chaudes larmes et prie longtemps avec la plus
+grande ferveur. Le samedi suivant, l'apprenti amenait aux
+pieds de l'aumnier du Patronage le malheureux ouvrier sincrement
+converti, autant par les prires que par les bons
+exemples et la rsignation de l'enfant. Peu de temps aprs,
+tous les deux s'approchaient de la sainte Table, combls de
+grces et de consolations. Cet ouvrier persvra dans son heureux
+retour et prit nergiquement la dfense du pauvre apprenti.
+Ce n'est pas tout. Quelque temps aprs, le patron lui-mme
+vint trouver le directeur du Patronage, lui avouant que l'exemple
+des vertus simples et modestes de son apprenti, joint des
+malheurs de famille, avait profondment touch son coeur.
+Je me suis dj confess M. le Cur, dit-il, et j'y retourne ce
+soir. Demain je fais mes Pques. Dsormais je ne veux pas
+d'autres apprentis, ni d'autres ouvriers que ceux du Patronage.
+Jamais je ne travaillerai le dimanche, jamais une mauvaise
+parole ne sera prononce chez moi. Veuillez, monsieur, me
+considrer comme un des vtres, comme tout dvou la religion
+et la moralisation de la classe ouvrire.</p>
+
+<p>Ne faut-il pas dire aprs cela que la prire et le bon exemple
+peuvent convertir les coeurs les plus endurcis?</p>
+
+<a name="33"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+<p>33.&mdash;LA FILLE DU FRANC-MAON.</p>
+
+<p>J'ai t appel, racontait en 1865 un vnrable religieux
+passioniste, pour administrer un mourant Brooklyn.
+C'tait un allemand, que j'avais eu l'occasion de rencontrer
+plusieurs fois. Sa fille unique, excellente catholique, me prvint
+que son pre tait franc-maon et qu'il fallait exiger sa rtractation.</p>
+
+<p>Aprs avoir entendu sa confession, je lui demandai s'il n'avait
+pas appartenu quelque socit secrte.&mdash;Oui, mon Pre, je
+suis franc-maon; mais, vous le savez, en Amrique, cela n'est
+pas mal.&mdash;C'est une erreur, lui dis-je; la franc-maonnerie
+est condamne partout o elle existe. Il vous faut donc rtracter
+tout ce que vous avez pu promettre et me dlivrer vos insignes.</p>
+
+<p>Le malade fit bien quelques difficults, mais il avait gard la
+foi, et il signa la rtractation que je rdigeai: puis il me fallut
+faire de nouvelles instances pour obtenir son charpe, son
+querre et sa truelle d'argent, son tablier de peau et son rituel,
+renferms dans une armoire prs de son lit. Je dus lui expliquer
+la ncessit de se dpouiller de tous ces objets s'il voulait faire
+preuve d'un repentir sincre et d'un retour efficace l'glise.
+Je sortais, emportant les dpouilles opimes, et tout heureux
+d'avoir arrach son me au dmon.</p>
+
+<p>La jeune fille m'attendait sous le vestibule: Eh bien! dit-elle,
+mon pre vous a tout remis? Tout, n'est-ce pas? Il a fait la
+paix avec Dieu?&mdash;Voyez plutt, ma fille. Et je lui montrai
+les objets que j'avais la main. Elle les prend l'un aprs l'autre,
+et puis, d'un air triste, elle dit: Non, tout n'est pas l; il
+n'a pas eu de peine vous remettre ces insignes; il lui en a
+cot davantage pour ce livre, qui est particulier son grade.
+Mais il y a encore autre chose.&mdash;Quoi donc?&mdash;Un crit dont
+j'ignore le contenu; mon pre m'a recommand de le porter
+tout cachet aprs sa mort au chef de sa Loge. Ce doit tre
+quelque secret important.</p>
+
+<p>Je retourne prs du malade, et je lui dis: Mon pauvre ami,
+pourquoi me trompez-vous? Vous allez paratre devant le tribunal
+de Dieu; croyez-vous chapper sa justice? Vous avez
+encore quelque chose me livrer. Le malade parut constern;
+je remarquai la pleur de son visage et le trouble de ses yeux;
+puis il dit avec un certain embarras: Mais vous avez tout
+emport, je n'ai plus rien vous livrer.&mdash;Non, il y a un crit
+comme en font tous les francs-maons.&mdash;C'est une erreur,
+mon Pre, je n'ai plus rien. Je redoublai d'instances: tout
+tait inutile, le dmon allait triompher. J'employais tous les
+moyens que je croyais efficaces en telle occasion. Je n'obtins
+rien: le malade niait, ou ne rpondait pas. Alors, sa fille ouvre
+la porte et se jette genoux au pied du lit: Oh! mon pre,
+de grce, sauvez votre me; votre fille serait trop malheureuse.
+Vous dites que vous m'aimez, prouvez-le maintenant.</p>
+
+<p>Le malade ne s'attendait pas cette secousse: les embrassements
+et les larmes de sa fille l'meuvent; elle lui prodigue
+les caresses les plus vives; elle lui dit les paroles les plus
+tendres, lui parle du ciel qu'il perd, et le malade veut rpondre:
+Tu sais que je n'ai rien de cach. Sa fille, prenant un ton
+inspir: Ne mentez pas, mon pre; vous avez toujours t
+franc; que je ne rougisse pas de votre nom. Donnez au Pre le
+papier que vous m'avez recommand de porter au vnrable de
+la Loge.</p>
+
+<p> ces paroles, le malade pousse un cri; puis, faisant un effort,
+il dit en soupirant: Non, ma fille, tu ne rougiras pas de ton
+pre. Tiens, prends cette clef mon cou, ouvre le tiroir,
+et donne au Pre le papier qu'il renferme. Puis il tombe affaiss.</p>
+
+<p>Sa fille, prompte comme l'clair, avait excut ses ordres et
+me remettait un pli cachet en disant: Victoire! mon pre
+est sauv!</p>
+
+<p>Cette scne m'avait profondment touch. Le courage de
+cette fille me rappelait une chrtienne des premiers sicles. Le
+malade vcut encore quelques heures, et ses dernires paroles
+taient un acte de contrition, en mme temps que de foi et
+d'esprance. J'ouvris, en prsence de sa fille, le pli cachet.
+C'tait un serment sign avec du sang. J'avais entendu parler
+de ce genre d'crits en usage chez les chefs de la franc-maonnerie;
+mais quand je parcourus ce papier, je n'en pouvais croire
+mes yeux. C'tait le serment d'une guerre sans fin, sans merci,
+contre l'glise, la papaut et les rois; avec les plus excrables
+maldictions s'il violait sa parole. Ce papier, je l'ai remis entre
+les mains de l'archevque, afin qu'il pt apprcier aussi bien
+que moi la malice infernale de la franc-maonnerie.</p>
+
+<a name="34"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+<p>34.&mdash;UN VOYAGE DE CENT LIEUES EN AUSTRALIE.</p>
+
+<p>Dans une de ses courses apostoliques au milieu des rgions
+peu frquentes de l'Australie, Mgr Polding tomba malade
+et fut soign avec un dvouement admirable par une veuve.
+Le vnrable prlat, revenu la sant, lui fit promesse qu'
+quelque poque de l'anne et en quelque lieu qu'il ft, il reviendrait,
+ son appel, lui administrer les derniers sacrements. Bien
+des saisons se passrent, et une nuit d'automne arriva une lettre
+invitant l'archevque remplir la promesse faite sa bienfaitrice
+qui se mourait. Sans hsiter un seul instant, le digne
+prlat, en dpit de la rigueur de la saison, se mit immdiatement
+en route.</p>
+
+<p>Aprs avoir bien march des heures et des jours, il arriva
+haletant et harass la maison qu'il tait venu chercher de si
+loin; mais son grand tonnement, il trouva une solitude complte.</p>
+
+<p>Pendant que l'archevque mditait ce qu'il allait faire, son
+attention fut appele soudain par le bruit de la hache d'un bcheron.
+Se dirigeant immdiatement vers l'endroit d'o partait
+le bruit, il se trouva bientt en face d'un robuste Irlandais.
+Mgr Polding apprit de lui que la vieille dame, craignant quelque
+retard de sa part, s'tait dcide, bien que mourante, aller
+chercher ailleurs des secours spirituels; mais le bon Irlandais
+ne put lui indiquer la direction qu'elle avait prise. Le prlat
+comprit qu'il serait compltement inutile d'aller sa recherche
+mais une inspiration lui vint. Il s'assit sur un tronc d'arbre, et,
+s'adressant au bcheron, il lui dit: Eh bien, mon brave, aprs
+tout, je n'ai pas l'intention d'tre venu ici pour rien. Ainsi,
+mettez-vous genoux,
+et je vais entendre votre confession.</p>
+
+<p>L'Irlandais commena par s'excuser, allguant son manque
+de prparation, le long laps de temps coul depuis sa dernire
+confession, etc.; mais tous ces scrupules furent combattus par
+l'archevque, et le bcheron finit par s'agenouiller, repentant
+et contrit; pour recevoir l'absolution de ses fautes. L'archevque
+lui fit promettre d'aller communier le dimanche suivant, et ils
+se sparrent. Mgr Polding avait peine fait quelques pas qu'il
+entendit un profond gmissement. Il revint en toute hte et
+trouva son pnitent mort, cras par la chute d'un arbre.</p>
+
+<p>Combien n'est donc pas admirable la misricorde de Dieu,
+qui appelle ainsi un vque des centaines de lieues de sa rsidence,
+par des chemins pleins de dangers et par le temps le plus
+rigoureux, pour ouvrir les portes du ciel l'me d'un pauvre
+homme sur le point de comparatre son tribunal?</p>
+
+<a name="35"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+<p>35.&mdash;RIEN N'EST IMPOSSIBLE A DIEU.</p>
+
+<p>Dans une antique cit des bords du Rhin, la femme d'un
+cordonnier, qui vivait dans une extrme misre, se rendit
+chez l'vque, pour lui demander secours et protection.
+Le prlat tait connu comme le consolateur de toute espce de
+souffrances: les vieillards, les veuves, les orphelins, les infirmes,
+les aveugles, tous ceux qui souffraient physiquement ou moralement,
+approchaient de lui, malgr sa haute dignit, avec
+confiance et abandon. Quand l'vque eut entendu les plaintes
+de la pauvre femme, il lui dit amicalement, mais cependant sur
+le ton du reproche:</p>
+
+<p>Je ne suis pas assez riche, bonne femme, pour vous donner
+l'aumne deux fois par semaine.</p>
+
+<p>La pauvre femme rpondit sans oser lever les yeux:</p>
+
+<p>Que Votre Grandeur daigne m'excuser; mais mon mari est
+depuis longtemps alit et tourment de si grandes douleurs!...</p>
+
+<p>&mdash;S'il en est ainsi, s'cria l'vque, je ne saurais vous refuser,
+car, pour des cas semblables, j'ai toujours une somme en rserve.
+Je veux voir aussi votre mari et lui apporter quelques
+consolations spirituelles.</p>
+
+<p> ces mots, la pauvre femme se montra inquite et embarrasse:</p>
+
+<p>Que Votre Grandeur ne se drange pas... Mon mari a de
+singulires ides.</p>
+
+<p>&mdash;Malgr cela je raliserai mon projet, interrompit srieusement
+l'vque qui se figura que cette maladie attribue au mari
+tait un prtexte pour obtenir un secours plus abondant.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut donc que je vous avoue franchement, dit la pauvre
+femme tout en larmes, que mon mari est si profondment irrligieux
+qu'il ne veut entendre parler d'aucun prtre.</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne m'empchera pas de l'aller visiter, d'autant qu'il
+est, je le vois, doublement malade. Peut-tre, humble instrument
+de Dieu, pourrai-je le ramener dans la bonne voie.</p>
+
+<p>La pauvre femme courut avec le coeur inquiet prs de son
+mari; il souffrait beaucoup, elle n'osa lui annoncer la visite qu'il
+allait recevoir.</p>
+
+<p>Bientt aprs, la porte de la chambre s'ouvrit doucement, et
+l'vque entra.</p>
+
+<p>Il s'approcha avec bont du lit de douleur et s'informa avec
+bienveillance des souffrances du malade; il s'effora de rchauffer
+le coeur du pcheur au foyer toujours brlant de l'amour divin
+et de le prparer au voyage de l'ternit.</p>
+
+<p>Mais le malade qui, la premire vue de l'vque, tait devenu
+rouge de colre, se montra tellement insensible ce langage
+si doux et si loquent, que le bon pasteur se retira le coeur
+profondment afflig.</p>
+
+<p>Il avait dj franchi le seuil de la chambre, lorsqu'il se retourna
+une dernire fois. Son doux regard rencontra celui de
+la femme attriste, et il lui dit voix basse:</p>
+
+<p>Ne dsesprez pas, <i>vous savez qu' Dieu rien n'est impossible</i>;
+ne doutons pas de la conversion de votre mari. Si un
+heureux moment venait o il dsirt ma prsence, ne tardez
+pas m'appeler, serait-ce mme au milieu de la nuit. Votre
+mari est plus mal que vous ne pensez, et chaque minute est
+prcieuse pour le salut de son me.</p>
+
+<p>La nuit suivante, onze heures, la pauvre femme arrivait
+toute haletante au palais de l'vque. Elle tira vivement, et
+coups redoubls, le cordon de la sonnette, jusqu' ce qu'enfin
+elle entendit le bruit des clefs et qu'elle aperut le domestique,
+qui lui demanda avec impatience ce qu'elle pouvait vouloir
+une heure semblable.</p>
+
+<p>Mon mari mourant demande Monseigneur. Il rclame la
+grce qu'il daigne venir au plus tt.</p>
+
+<p>&mdash;Y pensez-vous? rpondit le domestique; comment pourrais-je
+troubler le sommeil de mon matre, dont la vie est si
+remplie et les fatigues si grandes? Votre mari, je pense, peut
+bien attendre demain matin; je ferai votre commission ds le
+rveil de Monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sera trop tard, soupira la pauvre femme. Pour l'amour
+de Jsus, ayez piti de mon pauvre mari et annoncez-moi de
+suite. Sa Grandeur m'a dit elle-mme de venir la chercher
+toute heure, mme au milieu de la nuit.</p>
+
+<p>&mdash;S'il en est ainsi, rpondit avec empressement le vieux et
+fidle serviteur, je vais communiquer votre demande au chapelain
+de Sa Grandeur.</p>
+
+<p>Et il courut chez le chapelain, qui lui ordonna de rveiller
+immdiatement son matre; mais l'vque n'tait pas dans sa
+chambre a coucher. Le domestique, qui avait vieilli son service,
+l'alla chercher la chapelle, o il savait qu'il passait en
+prires une partie des nuits. Il le trouva, en effet, plong dans
+de pieuses mditations devant l'image de Jsus crucifi.</p>
+
+<p>Ds que le bon voque connut l'appel du malade, il s'cria
+avec une sainte joie:</p>
+
+<p>Combien je vous remercie, mon Dieu, d'avoir exauc ma
+prire!</p>
+
+<p>Et immdiatement il se mit en route, traversa pas presss
+les rues troites et sombres, monta rapidement l'escalier et vint
+s'asseoir au chevet du mourant, qui le reut avec des larmes
+brlantes de repentir, et avec une profonde motion lui parla
+ainsi:</p>
+
+<p>La nuit tait venue, et j'avais dj pass plusieurs heures
+sans sommeil sur mon lit de douleur, lorsque tout coup mon
+coeur a prouv une inquitude que je n'avais ressentie de ma
+vie. J'avais compris quel affreux danger planait sur mon me;
+j'ai reconnu mes graves offenses envers Dieu, et, en voyant
+combien il a toujours t misricordieux pour moi, j'ai t pouvant
+du sort qui m'attendait si je paraissais en cet tat devant
+le souverain Juge qui voit et qui sait tout. J'ai song alors ma
+mre, qui en mourant m'a recommand la protection de la
+bienheureuse Vierge Marie. Je me suis adress cette Mre
+cleste, implorant sa protection auprs de son cher Fils, et
+bientt j'ai senti la consolation entrer dans mon coeur. Ma
+femme m'a rappel aussitt votre promesse de m'assister dans
+ce danger de mon me et dans le pril de la mort...</p>
+
+<p>Le malade ne put continuer; il retomba puis sur son lit, en
+proie un profond vanouissement. Ds qu'il eut repris l'usage
+de ses sens, il dposa dans le coeur de l'voque une humble
+confession gnrale, et attendit avec impatience ce moment
+heureux dont il avait t si longtemps priv, o lui fut prsent
+le Pain cleste qui remplit son me d'une paix inexprimable. Il
+murmura d'une voix dj presque teinte:</p>
+
+<p> Dieu! qui as fait pour moi de si grandes choses, sois
+aussi misricordieux pour ma pauvre me que tu le fus sur la
+croix pour le bon larron repentant.</p>
+
+<p>Le lendemain, sa lutte avec la mort et la douleur avait cess:
+il tait pass une vie meilleure. Le jour de la conversion de cet
+homme dut tre le plus beau jour de la vie d'un voque; car il
+ne saurait y avoir ici-bas de plus grande joie que la pense
+d'avoir ramen un pcheur Dieu.</p>
+
+<p>Et ainsi, en cette circonstance dcisive pour le bonheur ternel
+d'une me, ce bonheur fut double; c'est l le propre de
+toutes les oeuvres de misricorde: elles sont la joie de ceux qui
+les accomplissent et de ceux qui en sont l'objet.</p>
+
+<a name="36"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+<p>36.&mdash;L'AMOUR MATERNEL.</p>
+
+<p>Dans une des principales villes du midi de la France, un
+vnrable ecclsiastique, vicaire de paroisse, fut soudainement
+appel vers le milieu de la nuit, prs d'une malade
+qui, lui dit-on, se mourait, prive tout la fois des ressources
+matrielles capables d'adoucir les souffrances de son
+corps, et des sentiments religieux propres soutenir l'nergie
+de son me, profondment aigrie par la misre. Le digne prtre
+ne se fit point attendre. Sautant hors de sa couche et s'habillant
+ la hte, il est bientt dans la rue, se dirigeant avec son
+guide vers la demeure de la pauvre mourante, travers des
+tourbillons de neige dont une bise glaciale fouettait son visage.
+Il arrive, gravit six tages et pntre au fond du plus mchant
+rduit que l'on puisse voir. L, sur un grabat ftide, une malheureuse
+femme se dbattait avec angoisse, voulant et ne voulant
+pas mourir; car ses cts dormait, ensevelie sous d'informes
+haillons, une petite fille qui la rattachait encore la vie
+quand le malheur la pressait au contraire de quitter un monde
+devenu inhabitable pour elle.</p>
+
+<p>Un tel spectacle mut l'envoy de Dieu jusqu'aux larmes, et
+le frisson d'une piti sincre parcourut tous ses membres. Que
+faire devant une pareille infortune? Comment ramener la paix
+et la joie dans une me ainsi torture, toujours en prsence
+d'une misre de plus en plus poignante, de plus en plus irrmdiable?
+Tout autre qu'un prtre assurment et recul devant
+une mission si difficile. L'abb ne se dcouragea point; il prit
+conseil de sa foi, il prit conseil de son coeur, et le plus doux
+triomphe couronna bientt ses intelligents efforts. Aux premiers
+mots sortis de sa bouche, la malade avait brusquement dtourn
+la tte, ses exhortations toujours plus tendres et plus pressantes,
+elle opposait une indiffrence profonde, un de ces sourires
+amers qui dconcertent les plus robustes esprances et
+attestent une incrdulit systmatique ou une ignorance absolue
+des vrits chrtiennes. Il fallait donc tenter un dernier assaut
+dcisif; c'est alors qu'une inspiration soudaine vint illuminer
+l'esprit du bon pasteur la recherche de sa brebis gare.
+Elle rsiste mes paroles, se dit-il en lui-mme, elle ne rsistera
+pas sans doute aux saintes obligations de la maternit;
+l'amour maternel mne Dieu, qui aime si tendrement sa
+Mre. Et, saisissant l'enfant endormi dans un coin de la mansarde,
+il le prsenta la mourante en lui disant: Sauvez votre
+me, vous sauverez celle de votre fille; si vous devez la laisser
+orpheline ici-bas, au moins gagnez le ciel pour la protger et
+lui garder une place parmi les anges. la vue de cette innocente
+et douce crature qui lui tendait ses petits bras et sollicitait
+ses caresses, la pauvre femme jeta un cri perant, serra
+convulsivement son enfant sur sa poitrine haletante, et, au bout
+de quelques instants, ses yeux desschs s'emplirent de larmes;
+bienheureuses larmes qui emportrent avec elles toutes les barrires
+que l'esprit de rvolte avait places entre son coeur et
+celui du souverain Juge, dont la main ne nous frappe ici-bas que
+pour nous gurir. L'attendrissement qui ouvrait son me aux
+plus nobles sollicitudes d'une mre, l'ouvrit en mme temps
+tous les sentiments chrtiens qui donnent la rsignation dans
+les souffrances et le courage dans l'adversit. Mon Dieu,
+s'cria-t-elle pleinement soumise et console, mon Dieu, que
+votre volont s'accomplisse! Je vous fais volontiers le sacrifice
+de ma vie; que tous les maux que j'ai soufferts soient autant
+d'infortunes pargnes l'enfant qui doit me survivre. Et vous,
+monsieur l'abb, ajouta-t-elle, daignez, je vous en conjure,
+prendre soin de l'orpheline; je vous la confie: si vous acceptez
+ce dpt, je mourrai contente et rassure. L'abb promit tout,
+et la malade se confessa avec de grands sentiments de contrition.
+L'amour maternel l'avait ramene l'amour de Dieu.</p>
+
+<a name="37"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+<p>37.&mdash;UN PCHEUR MORIBOND ASSIST PAR UN PRTRE MOURANT.</p>
+
+<p>Il y a une dizaine d'annes, l'glise de Saint-Paul-Saint-Louis,
+de Paris, avait parmi ses desservants un prtre qui
+se faisait remarquer par sa haute taille et son visage grave
+et basan.</p>
+
+<p> ses allures un peu militaires on devinait sans peine que ce
+prtre avait d porter l'pe, et l'on coutait sans surprise l'histoire
+de ce brave officier de cavalerie, qui vaillamment s'tait
+battu sous le commandement de don Carlos, l'avait suivi, et
+enfin tait entr dans le sacerdoce.</p>
+
+<p>Ce prtre tait l'abb Capella.</p>
+
+<p>Aprs tre rest quelques annes Saint-Paul-Saint-Louis
+o il s'tait particulirement attir l'estime de tous, M. Capella
+fut appel une petite cure des environs de Paris.</p>
+
+<p>L, il fut vnr par ses bons et simples paroissiens, presque
+tous jardiniers; son caractre aimable et sa franchise militaire
+avaient vaincu tous les prjugs, toutes les antipathies mmes;
+le bien que fit l son court passage, est incalculable.</p>
+
+<p>C'tait la veille de sa mort; les derniers sacrements venaient
+de lui tre administrs, et il se recueillait dans son action de
+grces, offrant au Seigneur ses dernires souffrances et son
+agonie qui allait commencer. ce moment une personne entra
+inopinment et s'approchant de lui:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le Cur, lui dit-elle, un tel, que vous connaissez
+bien, est trs malade; il va mourir; nous sommes bien en peine,
+car il ne veut recevoir aucun prtre. Ainsi, quand M. le cur
+est venu, il lui a tourn le dos et ne veut pas l'entendre.</p>
+
+<p>&mdash;Quel malheur! un si brave homme, fit M. Capella avec
+chagrin. Ah! si moi-mme je n'eusse pas t mourant, peut-tre
+ne m'aurait-il pas si mal reu!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous, Monsieur le Cur, il vous aime et vous vnre
+trop pour cela! Mais hlas!... Et elle se retira sans achever.</p>
+
+<p>Une pense sublime vint au saint prtre; se soulevant sur sa
+couche et joignant les mains: Mon Dieu, donnez-moi un peu de
+force! s'cria-t-il. Faisant alors un effort suprme, il endossa
+une dernire fois ses vtements ecclsiastiques, puis il dit, d'un
+ton rsolu, aux amis qui l'entouraient:</p>
+
+<p>&mdash;Soulevez-moi et portez-moi chez le malade.</p>
+
+<p>Frapps de stupeur, pas un ne bougea. Ils coutaient cette
+voix expirante qui avait retrouv le ton du commandement pour
+faire une chose impossible, et ils crurent le cur dans le dernier
+dlire. Prenez-moi, rpta-t-il avec une suprme autorit. Une
+exclamation assourdie sortit de toutes les bouches.</p>
+
+<p>Mais le mourant, dont l'heure de vie s'tait rfugie dans son
+inbranlable volont, prsenta ses bras tremblants, ses jambes
+inertes dj; on lui obit donc et soutenant avec prcaution ce
+corps qui voulait reprendre la vie pour aller sauver une me,
+on le dposa sur une litire.</p>
+
+<p>Ah! mon Dieu! il va mourir en route! s'cria l'un des
+porteurs avec dsespoir.</p>
+
+<p>Lui, sans s'inquiter de ce qui se passait ou se disait autour de
+sa couche, absorb dans son hroque ide fixe, donnait des ordres
+pour qu'on lui apportt ce qui tait ncessaire l'administration
+des sacrements. Quand tout fut prt: En route, et htons-nous,
+commanda-t-il.</p>
+
+<p>On se mit en marche vers la maison du malade. Le prtre ne
+faisait entendre ni un cri, ni une plainte, ni mme un soupir
+dans ce chemin douloureux dont tout choc tait une angoisse,
+mais il priait avec ferveur.</p>
+
+<p>Le voil prs du lit de cet autre mourant. Mon ami, lui dit-il
+d'une voix entrecoupe, nous allons tous les deux paratre
+devant le bon Dieu. Voulez-vous que nous fassions le voyage
+ensemble?... Moi, je viens vous aider... et vous apporter les
+secours de cette dernire heure...</p>
+
+<p>Un intraduisible cri chappa au malade, et sans pouvoir articuler
+un mot, il saisit la main de son pasteur et la porta ses
+lvres avec un mouvement d'adoration.</p>
+
+<p>Mon ami, continua celui-ci, le temps est court...; confiez-vous
+ moi; vous ne me refuserez pas de vous confesser, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>Le malade, subjugu par cet hrosme de la foi, fondit en
+larmes. Oh! oui, je veux me confesser vous! s'cria-t-il.</p>
+
+<p>Un sourire du ciel passa sur les lvres blanches du pasteur.
+Il fit un signe, et le vide s'tablit autour des deux mourants.</p>
+
+<p>Bientt aprs, le ministre de Dieu fit un dernier effort pour
+lever sa main au-dessus de la tte du pardonn, et les paroles
+de l'absolution tombrent comme une rose sur cette me ressuscite.
+Le prtre appela; L'Extrme-Onction! demanda-t-il.
+On lui apporta ce qui tait ncessaire pour la rception du Sacrement.
+Prenez mon bras, et conduisez ma main, dit-il son
+aide. Et l'on conduisit cette main mourante, se tranant refroidie
+dj, comme une suprme bndiction, sur les membres du
+malade qui semblait se ranimer sous ce froid attouchement et
+sous les onctions de l'huile sainte.</p>
+
+<p>Quand tout fut achev, le prtre pencha sa tte alourdie vers
+celui qu'il venait d'administrer, et dans un soupir de soulagement,
+il dit tout bas: Au revoir, mon ami!... Maintenant,
+remportez-moi, ajouta-t-il d'une voix teinte. <i>Nunc dimittis
+servum tuum, Domine, secundum verbum tuum, in pare!</i></p>
+
+<p>Puis sa tte tomba pesante sur sa poitrine; ses bras fatigus
+se laissrent pendre; ses yeux se fermrent: et, pendant cette
+lugubre route du retour, on aurait cru qu'il n'existait plus, si
+l'on n'avait vu ses lvres remuer sous un souffle de prire. Peu
+aprs, on le dposa immobile sur son lit. Quelques heures plus
+tard, il tait mort.</p>
+
+
+<a name="38"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+<p>38.&mdash;DEUX FOIS SAUV!</p>
+
+<p>Il y a dans notre collge, rapporte un minent crivain,
+retraant ses souvenirs de jeunesse, un pauvre abandonn
+qu'on appelle Isaac. Comme son nom l'indique, il est juif.
+De plus, il est orphelin et sans fortune. La rprobation terrible
+qui pse sur sa race, loigne de lui jusqu'aux moins chrtiens de
+nos camarades. On le voit toujours dans le coin le plus dsert
+de notre cour, o le poursuivent encore les injures et les railleries
+d'un ge sans piti. Cependant il est doux et semble rsign
+par avance toutes les amertumes de la vie, dont celles du collge
+ne sont qu'un avant-got. Quelquefois la nature l'emporte et
+le malheureux enfant clate en sanglots; il se cache le visage
+entre les mains et pleure des heures entires.</p>
+
+<p>Depuis longtemps je pense l'aborder. Je voudrais consoler
+un peu cette prcoce affliction, tenir compagnie cette solitude
+prmature; mais je n'ose. Isaac n'est pas sans quelque sauvagerie;
+ses malheurs et son abandon lui ont inspir la dfiance.
+Quelques mchants coeurs, comme il en est mme au collge,
+ont encore contribu augmenter cette dfiance, en venant
+solliciter l'amiti de l'orphelin et en trahissant ensuite, avec
+tous les secrets confis, un coeur si dsireux d'abord de se communiquer,
+mais que l'infortune avait rendu susceptible l'excs
+et incapable de se livrer deux fois.</p>
+
+<p>L'autre jour, une de ces tristes scnes qui se renouvellent
+trop souvent, est venue ajouter de nouvelles douleurs celles
+de celui que j'aime en secret. Je sortais du parloir au milieu de
+la plus longue de nos rcrations; tout coup j'entends de
+grands cris. Je me hte, j'arrive devant tous nos camarades
+rassembls. Ils taient en grande agitation. Qu'y a-t-il?&mdash;C'est
+Isaac qui nous a dnoncs, me rpond le plus colre. Et il
+entame une longue histoire laquelle chacun veut ajouter son
+trait. C'tait encore une accusation banale et sans fondement.
+Les preuves abondaient, la haine suggrait les plus dtestables
+hypothses ces petites ttes mchantes et enflammes; on accueillait
+tout, pourvu que tout ft contraire l'accus. Tristes
+juges comme on en voit tant dans un monde qui n'a plus la jeunesse
+pour excuse!</p>
+
+<p>Isaac n'tait pas l, mais bientt nous le vmes paratre,
+accompagn du suprieur qui s'loigna quelques secondes aprs,
+laissant le pauvre enfant en proie la cruaut de ses ennemis.
+Oh! ce mot de <i>cruaut</i> n'est pas trop fort. On l'injuria, et les injures
+bientt furent suivies de pierres. Un fils de boucher, qui
+sans doute avait vu avec quelque profit son pre assommer des
+boeufs l'abattoir, s'lana enfin sur lui et de ses gros poings
+lui mit la figure en sang.</p>
+
+<p>J'tais ple d'indignation. Mon coeur battait vivement. La
+colre finit par l'emporter, la sainte colre, et je m'lanai devant
+Isaac: Vous tes des lches, m'criai-je en lui prenant
+les mains, et malheur au premier d'entre vous qui touchera
+mon <i>ami!</i></p>
+
+<p>J'appuyai dessein sur ce dernier mot, je regardai les agresseurs
+d'un regard dcid, les poings ferms, le pied en avant:
+je leur semblai redoutable, malgr ma petite taille; ils se turent,
+ils s'loignrent en jetant au vent leurs dernires insultes, et
+l'un d'eux dclara qu'il fallait mettre les deux juifs la quarantaine.</p>
+
+<p>Ce mot de juif me fit beaucoup rougir, malgr moi. Cependant
+je me remis de cette soudaine motion et me penchai vers Isaac.
+Il s'appuyait sur moi et semblait me sourire, mais je le vis tout
+ coup chanceler, puis tomber sans connaissance. Tant de douleurs
+l'avaient bris. Alors j'appelai mon secours, et comme
+personne ne venait mes cris, je rassemblai toutes mes forces,
+je le pris dans mes bras et parvins le transporter jusqu' l'infirmerie.
+Il y fut prs d'une heure vanoui.</p>
+
+<p>Cependant l'affaire s'tait bruite. Le suprieur arriva et me
+tendant la main: Vous tes un digne enfant, me dit-il; je
+sais tout et je veux dsormais que vous me regardiez comme
+un ami, comme un pre. Il ajouta en me montrant la croix:
+Mais voici l'Ami cleste, voici le Pre qui vous rcompensera
+mieux que moi de votre belle action!</p>
+
+<p>Il se retira, en me permettant de rester auprs de mon nouvel
+ami jusqu' sa complte gurison. Hlas! il ne savait pas que la
+maladie du pauvre enfant dt tre si longue. Le mdecin vit bien tout d'abord que le cas tait grave et fit craindre une fivre
+crbrale. En effet, les symptmes en clatrent ds le soir.</p>
+
+<p>Quinze jours aprs, le pauvre Isaac tait encore l'infirmerie,
+mais il tait sauv.</p>
+
+<p>J'avais obtenu la permission de le veiller une partie des nuits,
+et la soeur de charit avait peine m'arracher de ce chevet
+auquel il semblait que ma propre vie ft attache. Ces nuits
+furent pour mon me une source dlicieuse de jouissances morales.
+J'y pris une habitude presque monastique, celle de lire en
+latin l'office mme de l'glise, et je n'ai pu depuis dtacher mes lvres
+de cette coupe trop mprise de la liturgie catholique. Oui,
+je me rappelle ces soires d't, alors que quelques rayons, les
+derniers du jour, venaient enflammer les vitres de l'infirmerie,
+et qu' genoux au pied du lit de mon ami en dlire, je suivais
+sur ce visage en feu les progrs du mal ou cherchais y dmler
+les esprances de la gurison.</p>
+
+<p>Une ide m'avait saisi ds le premier jour, ide si naturelle
+aux imaginations catholiques, qu'il semble qu'elle soit la premire
+ y natre et la dernire s'en retirer, l'ide de convertir
+mon nouvel ami et de gurir en mme temps son corps et son
+me galement malades. Cette ide me poursuivait. Je ne pouvais
+m'empcher de penser que Dieu n'avait pas permis, sans
+quelque dessein secret, qu'un innocent ft accabl de tant de
+malheurs, abreuv de tant d'injustices.</p>
+
+<p>Un jour donc qu'Isaac s'tait endormi, je m'armai d'une sainte
+audace et passai son cou une petite mdaille de la sainte
+Vierge. Dj on avait plac sous ses yeux, en face de son lit,
+un crucifix o il devait lire tout le rsum de notre foi loquente.
+La pauvre soeur redoublait de soins. Elle avait compris mon
+ide de conversion, ou plutt l'avait eue avant moi, mais elle
+et craint de s'en attribuer le moindre honneur.</p>
+
+<p>Isaac fut enfin rendu sa connaissance. C'tait un dimanche:
+les lves taient la messe et l'on entendait trs distinctement
+dans l'infirmerie les chants de nos camarades et les harmonies
+de l'orgue. La petite soeur et moi suivions notre messe aussi
+exactement que possible et priions de grand coeur tous les deux
+pour notre cher malade. J'avais coutume de rserver pour l'instant
+de l'lvation mes plus vives prires, et je crois bien que
+la soeur faisait de mme.</p>
+
+<p>Ce jour-l nous fmes encore plus recueillis. Mais un petit
+bruit nous vint arracher ce recueillement; notre malade s'tait
+soulev, il s'tait assis sur son lit et semblait couter avec ravissement
+un bel <i>O Salutaris</i>, que nos enfants de choeur n'avaient
+jamais si bien chant. Il souriait pour la premire fois
+peut-tre de sa vie, et ce sourire faisait du bien voir, quoique
+brillant sur un visage teint et dcharn. Nous n'osions nous
+lever, mais il nous aperut, porta les mains son front comme
+pour recueillir ses ides, rflchit quelques instants, puis tout
+coup s'cria: Mon frre, mon cher frre! Et je tombai dans
+ses bras.</p>
+
+<p>Nous pleurions tous, et la soeur souriait travers ses larmes.
+Mais Isaac s'arrta tout coup, et se mit fixer le crucifix que
+nous avions mis sous ses yeux. Il le regarda d'abord froidement,
+puis ses yeux s'animrent, l'amour pntra dans son regard; il
+contempla alors l'Homme-Dieu avec des yeux qui exprimrent
+toutes les nuances de la commisration, de la prire, de l'adoration;
+ses bras s'agitrent bientt et il les tendit vers Notre-Seigneur;
+enfin, il ne put rsister la grce, et un torrent de
+larmes sortit de ses yeux: Mon Roi, mon Matre, mon Dieu!
+Et se tournant vers moi: Tu ne sais pas que Jsus et Marie
+ont veill prs de moi pendant toute ma maladie? Ils taient l,
+je les voyais, je touchais leurs mains, j'entendais leurs voix.
+Oh! je veux tre baptis!</p>
+
+<p>Je l'embrassai en pleurant et lui racontai combien j'avais dsir
+ce moment. Ce jour-l mme, nous emes ensemble un
+entretien sur la foi. La soeur savait mieux faire le catchisme
+que moi; l'aumnier vient l'aider. La convalescence d'Isaac s'coula
+dans ces leons qu'il semblait avoir dj reues de Dieu
+lui-mme, tant il s'levait facilement aux plus difficiles de nos
+mystres. Il avait mme sur nos dogmes des lumires qui tonnaient
+l'aumnier et dont je profitai.</p>
+
+<p>Cependant le bruit de sa gurison s'tait rpandu dans le
+collge. On avait bien chang d'ides sur le compte des deux
+juifs, et comme, aprs tout, des coeurs d'enfants ne sont jamais
+profondment pervertis, tous nos camarades s'taient
+sincrement repentis d'une mchancet qui avait failli devenir
+si fatale. Tous les matins, il en venait l'infirmerie quelques-uns
+s'informer avec anxit de la sant d'Isaac. Les rcrations
+taient silencieuses, les visages tristes; quand on annona
+qu'il n'y avait plus aucun danger pour le malade, ce fut un jour
+de fte pour tout le monde.</p>
+
+<p>On apprit en mme temps la miraculeuse conversion de notre
+ami et son baptme, qui eut lieu, d'aprs sa volont, le premier
+jour qu'il put faire quelques pas. Au sortir de l'glise, il alla
+revoir ses condisciples qui taient devenus ses frres en Jsus-Christ.
+Ce fut un spectacle touchant: tous ces perscuteurs
+tombrent aux pieds de leur victime et sollicitrent la bndiction
+de celui qui tout l'heure encore tait un catchumne et
+n'avait pas seize ans. Isaac, ou plutt Paul (car je lui ai,
+comme parrain, donn ce nouveau nom), Paul les bnit avec
+ses larmes et voulut tous les embrasser. On sut qu'il tait pleinement
+chrtien, quand on le vit presser avec plus d'amour
+dans ses bras celui-l mme qui l'avait autrefois le plus cruellement
+perscut.
+(<i>Lon Gautier</i>.)</p>
+
+<a name="39"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+<p>39.&mdash;DIEU A SES LUS PARTOUT.</p>
+
+<p>Une actrice a adress au P. de Ravignan le rcit suivant
+de sa conversion, une des plus admirables de notre sicle.
+Lorsque j'tais tout enfant, ma mre se trouvait seule
+ Paris, sans argent, sans tat, sans protection. Elle n'avait
+pas cette religion qui fait supporter toutes les adversits que
+Dieu nous envoie, mais seulement une foi trs vive en Marie.
+Ds ma plus tendre enfance, elle me fit dire cette petite prire
+que je n'ai lue dans aucun livre: Mon Dieu, je vous donne
+mon corps, mon esprit, mon coeur, ma vie; je me donne toute
+vous. Faites-moi la grce de mourir plutt que de vous offenser
+mortellement. Ainsi soit-il.</p>
+
+<p>Vers l'ge de cinq ans peu prs, j'allais trs souvent avec
+une vieille femme la messe, et surtout adorer Jsus dans un
+spulcre. Je rentrais la maison, malade d'avoir vu Notre Seigneur
+mort pour nous; je pleurais. Ma mre grondait la vieille
+femme d'exciter ce point ma sensibilit, et mme elle ne voulut
+plus absolument que je retournasse l'glise. J'tais trs fire de
+m'appeler Marie. On me donnait le nom de Josphine la maison;
+mais quand on me demandait comment je m'appelais:
+Marie, rpondais-je aussitt; j'ai le nom de la Vierge.</p>
+
+<p>Ma mre me mit au thtre l'ge de six ans pour apprendre
+ danser. On la pria de me laisser jouer, elle se laissa tenter.
+Je jouai, j'eus un trs grand succs. Cependant j'entendais les
+petites filles parler de la premire communion, ma mre ne
+m'en parlait pas; je voulais absolument la faire, mais aucun
+prtre ne put m'y admettre parce que j'tais au thtre.</p>
+
+<p>Je priais toujours, je travaillais sans cesse; en dehors du
+thtre, je faisais de petits ouvrages l'aiguille que je vendais.
+J'tais entoure de vices dans les femmes mme que j'aimais le
+plus; je les plaignais. Ma mre m'avait donn des principes que
+la misre la plus affreuse n'avait pu dtruire. J'tais mal vtue,
+je mangeais des pommes de terre, mais j'tais heureuse avec ma
+mre. Je me disais: Dieu me voit, lui; il me trouve bien avec
+mon vilain chapeau; il ne se moque pas de la pauvre Maria.
+Car on se moquait de moi; on me disait: Si vous vouliez, vous
+auriez des cachemires.&mdash;Oui, disais-je, mais je ferais mourir
+ma mre de chagrin. J'tais une des premires du thtre, par
+consquent trs admire. Si je vous dis cela, c'est pour que vous
+compreniez bien la haute protection de ma cleste patronne au
+milieu de ce gouffre.</p>
+
+<p>Ma mre tomba malade. J'tais oblige de passer toutes les
+nuits, je n'avais pas de domestique; je jouais, je rptais dans la
+journe; je n'avais le temps d'apprendre mes rles que la nuit,
+prs du lit de ma pauvre mre. C'est ici que Dieu a t bon et indulgent
+pour moi. J'avais fort peu d'appointements, quoique premire.
+Eh bien! mon Pre, malgr cela, pendant quatre mois et
+demi, ma mre tant au lit, dpensant beaucoup d'argent que
+je n'avais pas, je n'ai pas fait de dettes, et je m'en suis tire. Je
+devais tomber malade de fatigue et de chagrin, pas du tout:
+c'est que je priais Dieu, et Dieu aide ceux qui prient de tout leur
+coeur.</p>
+
+<p>La dernire nuit que je passai prs de ma mre, je ne comprenais
+pas que ce ft l'agonie. Enfin sa dernire parole fut:
+Maria, je t'aime! et elle rendit le dernier soupir. Oh! mon
+Pre, quelle nuit! Je n'avais pas quitt ma mre un seul instant
+de ma vie, et je me trouvais vingt ans, seule, sans parents, sans
+soutien, sans fortune, sans Dieu, car je ne le possdais pas encore.
+Je jurai ma mre, sur ce corps inanim, sur cette main qui m'avait
+bnie, que toujours je serais digne d'elle. J'allais tous les
+jours au cimetire Montmartre, et, en rentrant, je me mettais
+ genoux au milieu de ma chambre; j'avais le portrait de ma
+mre l devant moi; j'avais un Christ qui avait t pos sur son
+corps; je baisais ce Christ, je baisais le portrait, et ma vie se
+passait entre ces deux images.</p>
+
+<p>Enfin j'allai vous entendre, mon Pre; vous claircissiez
+des ides confuses dans ma tte. Je suis bien ignorante encore
+en matire de religion; j'aime avec amour Jsus et Marie. Pourquoi?
+comment? je n'en sais rien; je les aime et voil tout.</p>
+
+<p>L seulement je compris ma position. Sainte Vierge, dis-je
+alors, le thtre sans vous, ou vous sans le thtre. Ah! mon
+choix est fait. Mais pour arriver vous, Marie, comment
+faire? Le dimanche de la Quasimodo, je vous vis de plus prs;
+je m'tais mise au pied de la chaire. Je vais crire M. de Ravignan,
+dis-je; il est impossible qu'il n'obtienne pas cette grce
+de Mgr l'archevque: il faut que je communie. Je vous crivis,
+mon Pre, vous savez le reste; mais ce que vous ne savez pas,
+c'est que mon esprit n'est plus le mme, mon coeur non plus:
+les pieuses femmes que vous m'avez fait connatre ont chang
+tout mon tre.</p>
+
+<p>Oh! merci, mon Dieu! merci, mon Rvrend Pre! Votre
+zle a tout fait. J'ai communi, c'est vous dire que je suis la
+plus heureuse des femmes, et j'tais entoure de Mmes de Gontaut,
+Levavasseur et d'Auberville. Ah! autrefois je croyais aimer
+Dieu, mais non; c'est lui qui m'aimait. J'aimais Marie, mais ce
+n'tait pas de ce saint amour qu'elle a pour nous. Je ne sais pas
+ce que Dieu me rserve; mais s'il veut me rendre heureuse, il
+peut m'envoyer tous les malheurs qu'il voudra: je tcherai de les
+porter avec mon coeur qui est tout lui. Si Dieu me conserve
+cette foi qu'il m'a envoye, je peux tout faire pour lui. Aujourd'hui
+seulement je comprends les martyrs.</p>
+
+<p>Je vous demande pardon, mon Pre, de la longueur de mon
+rcit; mais je ne suis pas trs verse dans l'art d'crire. C'est
+pour vous obir que je vous donne ces dtails. En parlant de ma
+mre, je ne m'arrterais point.</p>
+
+<p>Mon premier acte, en sortant du thtre, a t une premire
+communion. Dieu veuille qu'en sortant de cette vie je sois agenouille
+ la sainte table! Dieu, Jsus, Marie, ces dames,
+ vous, mon Pre, ma vie entire. <i>Maria</i>.</p>
+
+<p>La jeune actrice eut le courage de rompre compltement avec
+le thtre. Aprs six annes d'preuves et de privations, devenue
+mre de famille, elle crivait au P. de Ravignan pour le remercier,
+et elle ajoutait: Oh! mon Pre, que de misres! que
+de maladies! Mais Dieu tait au fond de mon coeur. Que de
+joies ignores! et c'est vous que je les dois.</p>
+
+<p>Ah! comme je plains ceux qui ne pensent jamais Dieu!
+Dans l'amour qu'il nous donne nous trouvons tout pour nos
+besoins d'ici-bas. Cette vie de l'me a des charmes qu'on ignore
+si compltement dans le monde!</p>
+
+<p>Priez, mon Rvrend Pre, pour que mon me reste toujours
+attache ce Dieu de misricorde qui a daign me prendre si
+bas! Ah! que ma vie passe m'a claire sur l'amour de Dieu
+pour ses cratures! Aussi, je ne veux que ce mot dans mon coeur:
+Amour pour Jsus dans la joie et la tristesse, amour pour
+Jsus! Cette me sraphique se consuma rapidement dans un
+douloureux martyre: l'ancienne actrice mourut en prdestine.</p>
+
+<a name="40"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+<p>40.&mdash;LA ROSE BNITE.</p>
+
+<p>Un dimanche vers les trois heures, rapporte un homme du
+monde, je passais rue de Vaugirard, Paris. Une pluie
+torrentielle inondait les rues et faisait chercher un abri
+aux malheureux pitons. Je regardais machinalement droite
+et gauche, lorsque la petite glise des Carmes m'apparut
+comme lieu de refuge. Arriv dans la cour, je vois son intrieur
+tout resplendissant de fleurs et de lumires; une foule immense
+la remplissait, et c'est peine si je pus parvenir me placer
+sous son portique.</p>
+
+<p>Quelle fte clbrait-on? voil ce que je demandai une bonne
+femme qui, genoux prs de moi, grenait son chapelet. Elle
+releva la tte d'un air tonn: Comment! monsieur, vous ne
+savez pas? c'est la fte du Saint-Rosaire, et, pour en conserver
+le souvenir, les rvrends pres vont distribuer tous ceux
+qui sont dans l'glise une rose bnite. J'ai une passion pour
+les fleurs et une prdilection toute particulire pour les roses;
+je voulais profiter de celles que la Providence semait (avec intention
+peut-tre) sur ma route: elles sont si rares, hlas! Je
+suis le courant qu'un mouvement de chaises opre, et je me
+trouve transport je ne sais comment prs de la balustrade de
+l'autel. Le R. P. qui venait de donner la bndiction, en montait
+les degrs. Il fit signe qu'il allait parler; je me sentis attir
+vers lui par un sentiment que je ne pus dfinir: son ple et
+noble visage inspirait le respect, une joie toute cleste l'animait,
+et l'immense quantit de bougies qui brlaient autour du
+tabernacle lui faisaient comme une aurole lumineuse. Son
+regard doux et pntrant se portait avec bonheur sur les nombreux
+fidles qui l'entouraient et l'coutaient. Il fit une allocution
+simple et touchante, sans phrases prpares ni oratoires;
+on sentait que c'tait le coeur qui dbordait avec tous
+ses trsors, la source qui coulait limpide et transparente pour
+chacun.</p>
+
+<p>Je vais vous distribuer de petites roses bien modestes, dit-il,
+parce que nous sommes pauvres. Vous les trouverez parfumes
+comme l'tait Marie, la reine du ciel, et leur parfum
+vous pntrant, vous dsirerez lui ressembler. Vous les trouverez
+bnites, afin qu'elles apportent dans vos maisons la bndiction
+de Marie. Mres, ornez-en le berceau de votre petit
+enfant pour le protger. Femmes, montrez-la votre mari;
+dites-lui qu'elle sera son prdicateur, son gide, lorsqu'il devra
+vous quitter. Jeunes filles, suspendez-la au Christ plac votre
+chevet, afin que votre premier regard, la premire lvation
+de votre coeur soient pour Jsus et Marie confondus dans un
+mme amour. Ce serait trop long de raconter les belles et
+bonnes choses que dit encore le rvrend Pre. La distribution
+commena; lorsque je m'approchai pour recevoir ma rose, un
+lger sourire se dessina sur les lvres du religieux: il semblait
+lire au fond de ma pense ce mot <i>hasard</i> qui m'avait amen l.
+Je m'inclinai et sortis de l'glise beaucoup plus grave que je
+n'y tais entr.</p>
+
+<p>Une fois dehors, je me trouvai trs embarrass: je dnais
+en ville et j'avais dispos de ma soire; mais la pense de
+porter dans une maison profane ma petite rose bnite me fit
+rougir intrieurement. Je rentrai chez moi, je la suspendis au
+portrait de ma mre. Pauvre mre! il me sembla qu'elle me
+regardait plus tendrement. Peut-tre taient-ce ses prires qui,
+du haut du ciel, avaient guid mes pas. Toujours est-il que
+j'tais rest chez moi par une force d'attraction plus puissante
+que ma volont. Je passai mon temps mditer sur les petites
+choses qui amnent souvent de grands effets. Je ne puis pas
+dire tout ce que je confiai de penses tumultueuses ma rose
+mystique: c'tait presque une confession, et la petite goutte
+de rose bnie qui reposait au fond de son calice tait le baume
+consolateur que j'appliquais sur les blessures orageuses de mon
+coeur. Qui sait, murmurai-je en m'endormant, si je ne retournerai
+pas dans cette glise, et si, te tenant a la main, je
+n'irai pas trouver ce bon religieux? Elle m'amne vous repentant
+et converti! lui dirai-je.</p>
+
+<a name="41"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+<p>41.&mdash;UN SOUVENIR DU BAGNE.</p>
+
+<p>Un religieux plein de zle, qui venait de remplir son saint
+ministre auprs des forats de Rochefort, le P. Lavigne,
+ne pouvait se lasser d'admirer les merveilles de la grce
+sur ces pauvres mes si chres au Bon Pasteur. Prchant dans
+la chapelle d'une Maison religieuse, Paris, il racontait un fait
+admirable qui atteste l'tonnante bont de Dieu en faveur d'un
+pcheur pntr d'un sincre repentir.</p>
+
+<p>Il y a un homme, dit-il, dont le souvenir s'est empreint
+dans mon me d'une manire ineffaable, un homme que je
+place au-dessus de tous les religieux et de toutes les religieuses:
+c'est un saint que je vnre, et cet homme, ce saint,
+c'est un forat.</p>
+
+<p>Un soir, il vint me trouver au confessionnal, et, aprs sa
+confession, je lui adressai quelques questions, comme j'avais
+assez souvent coutume de le faire avec ces infortuns. Cependant,
+cette fois, un motif plus particulier m'engageait interroger
+celui-ci. J'avais t frapp du calme rpandu sur ses traits.
+Je n'y fis pas d'abord grande attention, car j'avais eu l'occasion
+de remarquer la mme chose chez plusieurs de ces malheureux.
+Nanmoins, la prcision avec laquelle il s'exprimait, l'exactitude
+rigoureuse et le laconisme de ses rponses piquaient de
+plus en plus ma curiosit.</p>
+
+<p>Il me rpondait sans affectation, ne disant pas un mot inutile,
+et n'allant jamais au del de ce que je lui demandais.
+Aussi ce ne fut qu'en le poussant et en le pressant par mes
+questions, que je parvins savoir, en quelques mots bien simples,
+sa touchante histoire.</p>
+
+<p>&mdash;Quel ge avez-vous? lui dis-je d'abord.</p>
+
+<p>&mdash;Quarante-cinq ans, mon pre.</p>
+
+<p>&mdash;Combien y a-t-il que vous tes ici?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a dix ans.</p>
+
+<p>&mdash;Devez-vous y rester encore longtemps?</p>
+
+<p>&mdash; perptuit, mon pre.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle est donc la cause de votre condamnation?</p>
+
+<p>&mdash;Le crime d'incendie.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, mon pauvre ami, vous avez beaucoup regrett
+d'avoir commis cette faute.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai beaucoup offens Dieu, mon pre, mais je n'ai point
+commis ce crime. Toutefois, je suis justement condamn; mais
+c'est Dieu qui m'a condamn.</p>
+
+<p>Cette rponse piquant plus vivement encore ma curiosit,
+je repris:</p>
+
+<p>&mdash;Mais que voulez-vous donc dire, mon ami? expliquez-vous.</p>
+
+<p>Alors il me rpondit:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai beaucoup offens le bon Dieu, mon pre; j'ai t bien
+coupable, mais jamais envers la socit. Aprs une foule d'garements,
+le bon Dieu toucha mon coeur.</p>
+
+<p>Je rsolus de me convertir, de rparer le pass; mais depuis
+ma conversion, il me restait une inquitude, un poids norme
+sur le coeur. J'avais tant offens le bon Dieu? pouvais-je croire
+qu'il et tout oubli? Et puis, je ne trouvais rien qui ft de
+nature rparer ces iniquits malheureuses de ma jeunesse, et
+je sentais un besoin immense de rparation! Sur ces entrefaites,
+un incendie clata prs de ma demeure. Tous les soupons
+tombrent sur moi; on m'arrta, et on me mit en jugement.
+Pendant la procdure, je fus beaucoup plus calme que
+je ne l'avais jamais t; je prvoyais bien que je serais condamn,
+mais j'tais prt tout. Enfin arriva le jour o on devait
+prononcer ma sentence. Le jury quitta la salle pour aller
+dlibrer sur mon sort, et dans ce moment, il me sembla entendre
+une voix intrieure qui me disait: Si je te condamne, je
+me charge aussi de faire ton bonheur et de te rendre la paix.
+ cet instant, je ressentis effectivement une paix dlicieuse. Les
+jurs revinrent bientt, apportant leur verdict, qui me dclarait
+convaincu du crime d'incendie, avec circonstances attnuantes;
+j'tais condamn aux travaux forcs perptuit. Je
+fus oblig de me contenir pour ne pas verser des larmes, qu'on
+aurait sans doute attribues tout autre motif qu' celui du
+sentiment de bonheur que j'prouvais. On me conduisit mon
+cachot, et l, tombant sur la paille qui me servait de lit, je me
+mis rpandre un torrent de larmes si douces que l'homme le
+plus voluptueux aurait t heureux d'acheter, au prix de toutes
+les jouissances, le seul bonheur de les verser. Une paix ineffable
+remplissait enfin toute mon me. Elle ne me quitta pas
+pendant la route que je parcourus pour arriver au bagne, et ne
+m'a jamais abandonn jusqu'ici. Depuis cette poque, je tche
+de remplir tous mes devoirs, d'obir tout et tous. Je ne vois
+dans ceux qui commandent, ni le commissaire, ni les adjudants,
+ni leurs subalternes, je ne vois que Dieu. Je prie partout,
+dans les travaux, la prison; je prie toujours, et le temps
+passe si vite que je puis peine m'en apercevoir; les heures
+s'coulent comme des minutes, les jours comme des heures, les
+mois comme des jours, les annes comme des mois. Personne
+ne me connat; on me croit condamn justement et cela est
+vrai.</p>
+
+<p>Vous ne me connatrez pas non plus, mon pre; je ne vous
+dis ni mon nom ni mon numro; priez seulement pour moi, je
+vous en conjure, afin que je fasse la volont de Dieu jusqu'
+la fin.</p>
+
+<a name="42"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+
+<p>42.&mdash;CE QUE LE ZLE PEUT INSPIRER UN ENFANT.</p>
+
+<p>Il y a quelques annes, le Carme tait prch dans une grande ville
+de France par deux saints missionnaires. Un soir, tandis
+que la foule empresse se rendait l'glise, la petite Mathilde
+de C***, enfant de dix ans, jouait sur le balcon de sa maison;
+tout coup, pousse comme par une inspiration divine,
+elle abandonne la poupe qu'elle tenait la main et, courant
+son pre qui lisait un journal: Oh! papa, que je serais heureuse!...&mdash;Que
+faudrait-il pour cela, mon enfant?&mdash;Je n'ose
+pas... dites, me l'accorderez-vous?&mdash;Oui, ma fille!&mdash;Ah!
+bon! eh bien! j'tais tout l'heure sur le balcon et j'ai vu
+beaucoup de messieurs qui allaient au sermon; il y en a mme
+plusieurs qui y conduisaient leurs petites filles; et vous, papa,
+vous ne m'y menez jamais! Ce soir...&mdash;Tu veux que je t'y
+conduise, n'est-ce pas?&mdash;Oui! je le dsire beaucoup.</p>
+
+<p>Bientt l'heureuse Mathilde entrait dans l'glise avec son
+pre. Il la plaa prs d'une dame de sa connaissance, parce que,
+dit-il, une petite fille ne reste pas avec les messieurs; et... faisant
+semblant d'aller du ct des hommes, il sortit.</p>
+
+<p>Mathilde, qui le suivait des yeux, s'en aperut, mais ne dit
+rien; le lendemain elle voulut, comme par un caprice d'enfant,
+rester parmi les messieurs avec son pre. Le prtre charg de
+maintenir l'ordre, voyant cette petite fille: Mon enfant, lui
+dit-il, ce n'est point l votre place.&mdash;Monsieur, rpondit-elle tout
+bas, laissez-moi ici, <i>je garde papa</i>!</p>
+
+<p>M. de C*** entendit cette parole, il fut mu et resta au sermon.
+Le bon Dieu l'attendait, et la grce, se servant des paroles du
+prdicateur, pntra dans son me. Il voulut aller tous les soirs
+au sermon; il fit mieux, il s'approcha de la sainte Table le jour
+de Pques.</p>
+
+<a name="43"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+<p>43.&mdash;UNE CONQUTE DU SACR-COEUR.</p>
+
+<p>Dans une petite ville assez populeuse, prs de Lige, une
+personne dirigeait un caf, o elle s'efforait bien plus de
+conqurir des mes Jsus-Christ que de grossir sa fortune.
+On y voyait en abondance les publications les plus difiantes,
+les cadres et les scapulaires du Sacr-Coeur. Cette
+propagande fut bnie de Dieu et devint le principe d'un grand
+nombre de conversions; nous allons reproduire ici la relation
+de plus remarquable, en conservant au style sa nave simplicit.</p>
+
+<p>Un jour, la matresse de la maison voit entrer chez elle un
+inconnu en haillons, de haute taille, ayant une longue barbe et
+une figure portant l'empreinte d'une profonde misre. Cet
+homme inspire la zlatrice une grande compassion, il lui
+semble que Notre-Seigneur lui envoyait une me gagner.
+J'ai toujours eu, dit-elle, le dsir de faire du bien, mais depuis
+que je suis zlatrice, il me semble en avoir contract l'obligation,
+de sorte que cela me donne du courage pour vaincre ma
+timidit. Elle fit donc bon accueil son nouvel hte, qui ne
+disait pas un mot, et le servit de son mieux, en priant le Coeur
+de Jsus de l'inspirer. Croyant le moment favorable, elle entama
+la conversation: Ne vous tonnez pas, Monsieur, lui dit-elle, de
+ce que je vais vous demander; je fais cette question a toutes les
+personnes qui viennent ici, et je vous vois, je crois, pour la premire
+fois: avez-vous fait vos Pques?&mdash;Non, rpondit-il, je ne
+fais pas mes Pques, je suis libre-penseur.&mdash;Mais ce n'est pas
+une religion, cela.&mdash;C'est ma religion moi, je n'en ai pas
+d'autre.&mdash;N'avez-vous pas t catholique autrefois?&mdash;Oui,
+j'ai fait ma premire communion; depuis, j'ai tout laiss: j'ai
+quitt ma femme, mes enfants, j'ai t en Afrique... Je ne veux
+pas des prtres, pas plus qu'ils ne voudraient de moi.&mdash;Au
+contraire, Monsieur, ce serait un grand bonheur pour eux de
+vous ramener Dieu; dans l'vangile, n'y a-t-il pas la parabole
+de l'enfant prodigue o le pre fte le retour de son fils?&mdash;Ne
+me dites rien, rpond-il avec animation, je ne veux pas
+changer, vous ne me convertirez pas, vous dis-je; pensez-vous
+mieux russir que ma femme et mes enfants qui m'ont suppli
+de toutes les faons? Non, vous ne me changerez pas, je devrais
+parler des prtres, et je dteste les prtres; quand ils arrivent,
+je m'en vais d'un autre ct pour ne pas les voir.</p>
+
+<p>Il ajouta encore beaucoup d'autres choses contre la religion.
+J'tais toute tremblante en l'entendant, dit la zlatrice, et je
+priais intrieurement le Coeur de Jsus. Quand il eut fini, j'allai
+chercher un scapulaire du Sacr-Coeur.&mdash;Monsieur, lui
+dis-je, ne voudriez-vous pas, avant de partir, accepter ceci?
+j'aimerais vous le donner; voyez, l'image est bien belle.
+Lisez, ajoutai-je, ce qui est crit dessous, ce sont de si bonnes
+paroles! Il le fait, puis se lve et tenant le scapulaire des deux
+mains, il le baise, pleure et dit: Coeur de Jsus, je suis un des
+plus grands pcheurs, oui, un grand pcheur. Ses larmes coulaient
+en abondance, l'motion l'oblige s'asseoir.&mdash;Un prtre!
+dit-il, je veux me confesser. Qui tes-vous, pauvre femme, pour
+me convertir ainsi? car je suis converti.&mdash;C'est le Coeur de
+Jsus qui a tout fait, dit la zlatrice, et elle le fait entrer dans
+une chambre voisine, pendant qu'elle allait avertir le vicaire.
+Celui-ci vint aussitt, s'entretint avec le pauvre pcheur, puis
+l'engagea se rendre l'glise pour prparer sa confession.
+En y allant, cet homme priait, et ds qu'il fut arriv, il
+alla se prosterner au pied d'un autel de la sainte Vierge; il
+pleurait et disait haute voix: Vierge sainte, ayez piti d'un
+grand pcheur qui vous demande sa conversion. Il fit le
+chemin de la croix, et, lorsqu'il fut arriv la douzime station,
+il mit les bras en croix sans s'occuper des personnes prsentes,
+en disant: Jsus-Christ, je vous demande pardon de
+mes pchs, oui, de tous mes pchs. La contrition dbordait
+de son me, il tait inond par la grce. Il alla la sacristie,
+et, quand il en sortit avec le prtre, tous deux pleuraient. Il ne
+reut pas ce jour-l l'absolution: on prfra lui laisser quelques
+jours pour se prparer. Il passa ce temps dans le recueillement,
+vint prendre ses repas chez la zlatrice qui lui fournit
+des lectures pieuses pour occuper ses loisirs, car il vitait mme
+de travailler pour ne pas se distraire des penses de foi qui
+nourrissaient son me. Lorsqu'il rencontrait le vicaire, il lui
+serrait la main en lui exprimant son dsir de recevoir l'absolution.
+Le temps d'preuve fut abrg, et la brebis perdue rentra
+dans le bercail du Bon Pasteur, qui se donna elle dans la
+sainte communion. C'tait la seconde de ce nouvel enfant prodigue
+qui n'avait plus reu son Dieu depuis cinquante ans.</p>
+
+<p>Il fut ds lors un modle de pit, et son exemple en ramena
+plusieurs qui travaillaient dans un atelier irrligieux o il conduisit
+le prtre qui l'avait rconcili avec Dieu.</p>
+
+<p>Ah! si tous les bons catholiques avaient le zle et le courage
+de cette gnreuse chrtienne, combien de pauvres pcheurs
+seraient ramens la pratique de la religion! Le prtre, hlas!
+n'a aucun moyen d'atteindre ces infortuns qui ne viennent plus
+ l'glise et lui ferment leur porte. Qui les sauvera, qui les arrachera
+aux flammes de l'enfer, si les pieux laques de leur entourage
+ne s'intressent pas l'oeuvre de leur conversion, la
+plus grande, la plus capitale de toutes les oeuvres?...</p>
+
+<a name="44"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+<p>44.&mdash;PUISSANCE DU CHAPELET.</p>
+
+<p>Imbu ds sa jeunesse des maximes de l'cole voltairienne,
+Arthur Grant tait impie; mais son impit n'avait rien du
+cynisme des libres-penseurs du sicle. C'tait un impie de
+bon ton. Son ducation aristocratique, l'amnit de son caractre,
+la distinction de ses manires le rendaient agrable dans
+le commerce du monde, et le venin de son irrligion se cachait
+sous des dehors attrayants et des formes polies. C'tait un majestueux
+vieillard la figure noble, dont la barbe blanche tombait
+ flots d'argent sur sa poitrine. Initi, jeune encore, aux
+mystres absurdes de la franc-maonnerie, aprs en avoir subi
+les ridicules preuves, il avait t promu au grade de chevalier
+kadosch. C'tait un aimable viveur qui se faisait chrir dans
+son village, dont il tait le plus riche propritaire, et en quelque
+sorte le seigneur. Il secourait les indigents et se faisait gloire
+d'tre philanthrope. Les glaces de l'ge n'avaient pas encore
+teint en lui les flammes des passions. La corruption du coeur
+avait perverti son intelligence. Cependant sa fille, Irma, gmissait
+en secret, sur les drglements et l'irrligion de son vieux
+pre. On la voyait souvent rpandre des larmes abondantes sur
+les marches de l'autel de Marie, laquelle elle adressait de ferventes
+prires pour sa conversion.</p>
+
+<p>Un zl missionnaire tant venu prcher une retraite dans
+le village qu'habitaient Irma et son pre, la jeune fille, sous
+les inspirations de la grce, redoubla de ferveur et de supplications
+pour obtenir la conversion de celui qu'elle aimait de l'amour
+le plus tendre, et rsolut de tenter un effort suprme.
+Elle consulta le missionnaire sur les moyens prendre pour
+convertir son vieux pre.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut prier, mon enfant, et prier sans cesse, lui dit le
+saint prtre: ne dsesprez pas, Dieu est plus fort que le diable.
+Voyons, quelles sont les habitudes de Monsieur votre pre, quel
+est son genre de vie?</p>
+
+<p>&mdash;Il se lve tous les jours neuf heures, rpond la jeune fille,
+djeune dix, se rend ensuite un kiosque situ un kilomtre
+au couchant du village, au pied d'une riante colline. C'est l
+qu'il passe le reste de la journe, se promenant dans son jardin
+ou s'enfermant dans son cabinet de travail.</p>
+
+<p>&mdash;J'en sais assez, mon enfant. Pendant trois jours, onze
+heures et quart, vous rciterez un chapelet pour la conversion
+de votre pre.</p>
+
+<p>Le lendemain, aprs s'tre livr aux occupations de son ministre,
+le saint prtre s'acheminait vers le kiosque. Quand il
+fut quelques pas du vieillard, aprs l'avoir salu gracieusement,
+il s'arrta comme pour lui parler.</p>
+
+<p>&mdash;Que signifie ceci, monsieur l'abb? dit Arthur tonn et
+presque fch.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, je vous demande pardon si je vous ai offens,
+rpond le missionnaire; mais la vue de votre jardin m'a charm,
+je voulais vous adresser mes flicitations.</p>
+
+<p>Ce compliment adoucit le vieillard, qui lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Si je ne suis pas trop indiscret, monsieur l'abb, puis-je
+vous inviter m'accompagner mon kiosque?</p>
+
+<p>&mdash;Avec plaisir, rpondit le prtre.</p>
+
+<p>Et chemin faisant, en parlant de la pluie et du beau temps,
+on arriva au kiosque. On entra dans le jardin, on admira les
+fleurs, les ombrages, les bassins, les berceaux de verdure, les
+cascades, et on pntra dans le pavillon. Le missionnaire, que
+les travaux de son ministre appelaient au village, prend cong
+du vieillard; celui-ci, charm de la simplicit, de l'esprit et des
+manires polies de l'abb, lui fait promettre de se retrouver le
+lendemain la mme heure dans son pavillon.</p>
+
+<p>Irma avait rcit son premier chapelet, l'heure prescrite,
+avec une ferveur extraordinaire.</p>
+
+<p>Le lendemain, le prtre tait fidle au rendez-vous. Et Irma
+rcitait son second chapelet avec la mme ferveur.</p>
+
+<p>Arthur et l'abb se promenrent dans le labyrinthe, sous les
+berceaux de noisetiers et les larges avenues de platanes, et parlrent
+longuement de la littrature contemporaine et des nouvelles
+politiques. Le prtre, en se sparant du vieillard, pour
+aller s'enfermer dans le confessionnal, fut encore invit pour
+le lendemain.</p>
+
+<p>Le troisime jour, au moment o la pieuse jeune fille commenait
+son troisime chapelet, le missionnaire se dirigea vers
+le kiosque. Il y fut accueilli par Arthur, avec une amabilit
+charmante et des marques de dfrence tout fait exceptionnelles.
+On entra dans le pavillon, ensuite dans le cabinet de
+travail. Ce qui frappa les regards du missionnaire, ce fut un
+prie-Dieu surmont d'un magnifique crucifix d'ivoire, prs duquel
+tait un tabouret. Le vieillard sourit.</p>
+
+<p>&mdash;Vous comprenez, monsieur l'abb!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon ami, rpond le prtre, heureux de voir que Marie
+avait favorablement accueilli les prires d'une me pure et innocente.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur l'abb, dit Arthur d'une voix vibrante, j'ai longtemps
+combattu; mais, aprs une lutte longue et terrible, je
+m'avoue vaincu. La grce triomphe; vous avez devant vous
+un vieux pcheur qui renonce ses garements, un impie qui
+reconnat et abjure les erreurs d'une philosophie menteuse.
+Oui, la divinit de la religion catholique m'apparat dans toute
+sa splendeur. Comme Augustin, j'ai cherch le bonheur dans
+les vaines jouissances de la terre, et, comme lui, je n'ai trouv
+le repos que lorsque je les ai eu foules aux pieds, et que les
+aspirations de mon coeur se sont diriges vers le ciel. Tout
+n'est que vanit et affliction d'esprit, dit avec raison l'auteur
+du livre de la Sagesse. Mon pre, je me jette entre vos bras:
+aidez un pauvre naufrag regagner le port; ramenez dans le
+bercail sacr de l'glise catholique une brebis errante et vagabonde;
+purifiez-moi de mes souillures.</p>
+
+<p>Le prtre et le vieillard restrent longtemps embrasss; des
+larmes abondantes coulrent de leurs yeux...</p>
+
+<p>Quelques jours aprs, quand fut clture la retraite, on voyait
+agenouill la Table-Sainte, ct de sa fille rayonnante de
+bonheur, le vnrable vieillard, dont le maintien noble, pieux
+et modeste rjouissait une population minemment chrtienne
+qu'avaient autrefois attriste ses carts.</p>
+
+<p>Enfants, si vos parents oublient le chemin de l'glise, s'ils se
+laissent entraner par les sductions de l'erreur, il dpend de
+vous de les arracher la fureur du dragon infernal, de sauver
+ces mes pour lesquelles Jsus-Christ est mort sur la croix. La
+Providence a plac entre vos mains une arme puissante: c'est
+la prire. Adressez-vous Marie, qu'on n'invoque jamais en
+vain, Marie, la Mre de misricorde et le refuge des pcheurs.
+Elle touchera le coeur de vos parents bien-aims et les amnera
+repentants aux pieds de son divin Fils.</p>
+
+<a name="45"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+<p>45.&mdash;LA CROIX D'ARGENT.</p>
+
+<p>Une pauvre enfant du nom de Jane, errait un soir d'hiver
+dans les rues de Londres par un froid glacial. Sans asile,
+sans pain, elle ne savait o porter ses pas, car son pre et
+sa mre taient morts, laissant l'infortune dans la plus cruelle
+dtresse. Tout coup elle voit briller un morceau de mtal entre
+deux pavs de la rue; elle le ramasse: c'tait un petit crucifix
+en argent. Je vais aller le vendre, se dit Jane; avec ce qu'on
+m'en donnera, j'achterai un peu de pain.</p>
+
+<p>Vite elle chercha une boutique d'orfvre, et, au coin d'une
+rue, elle en vit une, petite et faiblement claire. Jane entra.
+Une femme tait assise au comptoir, vtue de deuil; elle avait
+une figure d'une expression pure et pieuse; elle leva sur la
+pauvre fille un bon regard, et lui dit d'une voix douce:</p>
+
+<p>Que dsirez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous acheter ceci? rpondit brusquement Jane,
+en tendant le crucifix.</p>
+
+<p>La femme le prit avec respect, et jetant un coup d'oeil sur
+Jane, dont la figure malheureuse et sauvage ressortait sur ses
+vtements dlabrs, elle lui dit:</p>
+
+<p>Ma fille, nous achetons les objets d'or et d'argent; mais,
+dites-moi, savez-vous ce qu'est ceci?</p>
+
+<p>&mdash;C'est de l'argent, je le sais bien!</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas l ce que je vous demande: savez-vous quel
+est cet homme tendu sur la croix?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que je sais, moi!</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! pauvre enfant, vous ignorez que cet homme est le
+Fils de Dieu, qu'il est mort sur la croix pour nous sauver?</p>
+
+<p>&mdash;Personne ne m'a jamais parl de cela.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne connaissez pas Jsus-Christ, notre bon Sauveur?</p>
+
+<p>&mdash;De quoi nous a-t-il sauvs?</p>
+
+<p>&mdash;De l'enfer, et il nous a ouvert le paradis.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en savais rien.</p>
+
+<p>La marchande regarda plus attentivement la pauvre crature
+debout devant elle: elle embrassa d'un regard ce visage
+jeune et fltri, ces vtements sordides, et, mal plus terrible,
+cette stupeur de l'me peinte sur ses traits. Sa charit s'mut,
+ses entrailles de chrtienne et de mre tressaillirent. Elle dit
+Jane:</p>
+
+<p>Avez-vous des parents, une maison?</p>
+
+<p>&mdash;Rien. Mon pre est mort sous un buisson, loin d'ici; ma
+mre est morte aussi. Comment suis-je venue a Londres?
+je n'en sais rien. Comment ai-je vcu? je n'en sais rien non
+plus; ce que je sais, c'est que je voudrais bien tre au fond de
+la Tamise, car alors je n'aurais plus ni froid ni faim.</p>
+
+<p>&mdash;Mon enfant, dit la marchande, et ce mot, prononc avec
+une indicible bont, fit monter les larmes aux yeux de la pauvre
+Jane, mon enfant, voulez-vous que je vous conduise dans une
+maison o vous n'aurez plus ni faim ni froid et o vous
+apprendrez servir le bon Dieu?</p>
+
+<p>&mdash;Ni faim ni froid? rpta Jane; ce sera donc le paradis?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais le chemin qui y conduit.</p>
+
+<p>La marchande fit entrer dans sa boutique la pauvre fille,
+lui donna souper, la revtit d'une robe neuve; bientt Jane
+dormait dans un lit sous ce toit hospitalier o le Pre cleste
+l'avait amene.</p>
+
+<p>Quelque temps aprs, une des orphelines de la maison du Bon
+Pasteur, de Londres, recevait le baptme. Sa joie, sa ferveur
+attendrissaient l'assemble; cette heureuse nophyte tait la
+pauvre Jane, qui avait pour marraine la bonne marchande,
+l'instrument des misricordes du Seigneur.</p>
+
+<a name="46"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+<p>46.&mdash;UN COUP DE FILET DE LA SAINTE VIERGE.</p>
+
+<p>En se rendant l'une de nos stations thermales, un officier
+suprieur causait avec un compagnon de voyage:&mdash;Si
+nous nous arrtions Lourdes? lui dit ce dernier.
+&mdash;Pourquoi donc?&mdash;Nous y trouverions le plerinage national.
+&mdash;Voil cinquante ans que je n'ai pas mis les pieds
+dans une glise!...&mdash;Qu' cela ne tienne, tout se passe en
+plein air.&mdash;Alors, c'est diffrent.</p>
+
+<p>Ils s'arrtrent a Lourdes; ils virent les ardentes prires
+des plerins. Elles tonnrent d'abord, subjugurent ensuite
+cette me droite et loyale: l'officier pria avec les autres, aussi
+longtemps que les autres.</p>
+
+<p>&mdash;Il fait chaud, lui dit son compagnon; si nous buvions un
+verre d'eau de la grotte?&mdash;Volontiers; ce prtre-l m'a rendu
+tout rveur...</p>
+
+<p>Il rva, il pria, il monta jusqu' la crypte, il en redescendit
+priant et heureux.&mdash;Si vous voulez aller aux eaux, dit-il
+son compagnon, allez-y; moi, j'ai trouv les miennes.</p>
+
+<a name="47"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+<p>47.&mdash;UNE CONVERSION EN MER.</p>
+
+<p>Le hros de cette histoire a rapport lui-mme dans la
+lettre suivante la grce signale dont il a t l'objet.</p>
+
+<p>Aprs avoir failli prir avec mon navire, sur la barre de
+Bayonne pendant l't dernier, je me rendais de Livourne
+Dunkerque et Rouen, lorsque le 28 dcembre, au matin, je fus
+oblig de mouiller devant Malaga, ne pouvant y entrer. Bientt
+le temps devint affreux, et, ds huit heures du matin, toute la
+population masse sur les quais, malgr une pluie torrentielle,
+nous regardant chasser sur les ancres, nous faisait comprendre
+quel pril nous menaait. Le pavillon fut mis en berne, mais en
+vain: ni remorqueur, ni pilotes, pas mme la canonnire de
+l'tat n'osaient se risquer nous secourir; Dieu seul pouvait
+nous sauver. Impossible de se jeter la mer: nous aurions t
+briss sur les rochers de la jete en construction ou contre les
+rcifs de la cte.</p>
+
+<p>Je pensai alors ma mre, je me rappelai le projet de me
+faire catholique que j'avais eu autrefois. Me jetant genoux
+devant le vieux christ en bronze dominant le compas de route,
+je priai avec foi le Dieu des chrtiens et Notre-Dame de Montenero,
+dont j'avais visit, le 8 septembre dernier, le plerinage
+clbre, en Toscane.</p>
+
+<p>La journe se passa en craintes; la mer augmentait de furie,
+et le fleuve, en face de nous, jetait devant le navire ses eaux
+jaunes dbordes. Le consul de France, qui avait tent l'impossible
+pour nous faire secourir, nous crivit le soir au moyen
+d'une bouteille jete dans les flots: il nous avouait tristement
+que les autorits de Malaga reconnaissaient l'impossibilit
+d'arriver jusqu' nous, en face d'une situation si prilleuse, et
+qu'on attendrait que la nuit ft acheve pour prendre une dcision.
+Pour moi, cette dcision c'tait la mort et la perte de
+mon navire! Je voulus mourir catholique romain; je suppliai
+avec foi Notre-Dame de la Salette et je me sentis plein de courage.</p>
+
+<p>Mon quipage affol menaait de ne plus m'obir; il voulait
+filer les chanes et jeter le navire la cte. Plein de confiance
+dans le secours de Dieu et de la sainte Vierge, je rsistai nergiquement
+ tous et la nuit arriva. Les ouvriers qui couvraient
+la cte et le quai nous dirent, dans leur me, adieu pour toujours...
+Je fis reposer successivement mes hommes, et, pensant la
+mort, je me tenais sur la dunette en priant Dieu.</p>
+
+<p>Cette nuit fut pouvantable; l'orage augmentant sans cesse
+de violence, le navire se mit talonner avec force, et chaque
+instant il tait menac de s'entr'ouvrir et de se briser sur la
+jete en construction. Les malheureux marins raidissaient
+chaque instant les chanes.</p>
+
+<p>Le jour arriva enfin, mais pour nous montrer l'horreur de
+notre situation. La foule garnissait les quais, assistant, mue
+et impuissante, ce terrible drame. Je pris un vieux catchisme,
+oubli bord par un marin, je lus les Litanies de la sainte
+Vierge, et je promis alors solennellement d'abjurer aussitt arriv
+en France et de me faire baptiser.</p>
+
+<p> huit heures, apparut devant Malaga un steamer; malgr
+le dcouragement de tous les matelots de l'quipage et contre
+leur avis, je fis mettre le pavillon en berne et jeter la mer
+une bonbonne renfermant une demande de secours; je la plaai
+sous la protection de la Vierge. La bouteille arriva terre,
+puis le steamer disparut au large.</p>
+
+<p>Ce fut alors parmi l'quipage un cri d'immense douleur: toute
+esprance s'vanouissait... Pour moi, j'esprais quand mme,
+priant, sondant l'horizon avec une longue-vue. Je promis un
+<i>ex-voto</i> Notre-Dame de la Salette et trois autres plerinages.
+Toutefois, je me prparai mourir catholique et j'en plaai la
+dclaration crite de ma main sur ma poitrine.</p>
+
+<p>Tout coup, vers dix heures, je dcouvre une fume noire
+dans le lointain: j'entends un coup de sifflet strident, et, au
+milieu des vagues normes qui nous couvraient, le steamer qui
+apparaissait. Le navire sauveur, dtachant sa grande chaloupe,
+nous envoie vingt-quatre hommes. Aprs des peines inoues,
+plusieurs fois sur le point d'tre engloutis, ces braves finissent
+par nous accoster. Il tait temps; nous allions attendre la mort
+dans la mture leve, car notre vaisseau tait sur le point de
+s'entr'ouvrir. On sacrifia les ancres, les chanes, etc., il fallait
+se hter.</p>
+
+<p>Le brave capitaine Corno, malgr une mer pouvantable,
+manoeuvra tellement bien avec son norme steamer, qu' midi
+il nous amenait dans le port. Nous tions sauvs, grce la
+sainte Vierge. Par une faveur providentielle, le navire et la
+cargaison n'avaient aucune avarie.</p>
+
+<p>Aussitt terre, je me rendis la cathdrale pour remercier
+Dieu et Notre-Dame et renouveler ma promesse d'abjuration.
+En attendant que je puisse la raliser, j'apprends ma religion
+dans un vieux catchisme oubli bord...</p>
+
+
+<a name="48"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+<p>48.&mdash;LA MORT D'UN SEPTEMBRISEUR.</p>
+
+<p>Vers le milieu de l'anne 1826, un homme du peuple, alors
+sexagnaire, tenait le petit htel de Dijon, au n 211 de la
+rue Saint-Jacques, Paris. Atteint depuis longtemps d'une
+maladie grave, il avait en vain appel son secours les plus
+clbres mdecins de la capitale: le mal n'avait fait qu'empirer
+avec les annes; enfin, de violents accs de colre, auxquels il
+se livrait presque tous les jours, l'avaient rendu incurable. Cependant,
+ne pouvant se rsoudre mourir, il tenta un dernier
+essai en faisant demander le docteur Descuret, qui jouissait d'une
+grande rputation. Celui-ci, voyant le malade la veille de succomber,
+se contenta de lui prescrire quelques lgers adoucissements
+usits en pareille circonstance: il ne comptait plus le revoir.</p>
+
+<p>Mais le lendemain, vers six heures du soir, on vint l'appeler
+encore; cette fois ce n'tait point pour le vieillard, mais pour
+sa femme, que le misrable avait presque tue dans un de ses
+emportements.</p>
+
+<p>Aprs les premiers soins donns cette pauvre femme, le
+docteur se disposait se retirer sans avoir adress une seule
+parole l'incorrigible mari. Celui-ci le remarqua, l'arrta par
+l'habit et lui dit d'un air piteux: Eh quoi! monsieur le docteur,
+vous vous en allez sans daigner seulement me regarder?&mdash;Pourquoi
+m'inquiter d'un malade qui fait l'impossible pour
+rendre mes soins inutiles? Au reste, ajouta-t-il d'un ton svre,
+vous avez grossirement injuri vos premiers mdecins, dont
+l'un vous a abandonn parce que vous avez mme os lever la
+main sur lui. Ajoutez ces ingratitudes la brutalit dont vous
+venez d'user envers votre femme, et jugez si je ne dois pas
+faire comme eux.&mdash;Vos reproches ne sont que trop justes,
+reprit le malade d'un accent pntr; oui, je suis bien coupable
+d'avoir maltrait ainsi ma femme; mais aussi, monsieur, si vous
+saviez ce qu'elle exigeait de moi! Ne voulait-elle pas que je fisse
+appeler un prtre, moi qui les ai toujours eus en horreur!&mdash;L'intention
+de votre femme n'avait rien que de louable: en vous
+proposant de mettre en paix votre conscience, elle vous donnait
+une nouvelle preuve de son affection, et si cela tait entirement
+oppos vos ides, vous deviez vous borner un
+simple refus et non la frapper.&mdash;Mais enfin, monsieur le
+docteur, vous qui avez fait des tudes, que feriez-vous si vous
+tiez ma place et qu'on vous propost pareille chose?&mdash;Moi, je
+n'hsiterais pas mettre en paix ma conscience, d'abord par
+conviction, en second lieu, parce que le calme de l'me contribue
+puissamment allger nos souffrances et mme dissiper
+la maladie.&mdash;C'est bien singulier, qu'ayant fait des tudes,
+vous ayez cette manire de voir!&mdash;Au contraire, mes convictions
+religieuses sont en grande partie le fruit de mes
+tudes.</p>
+
+<p>Le vieillard tait vaincu par ces paroles pleines de raison et
+de foi: une lumire soudaine avait frapp son esprit. Il venait
+de se rveiller en lui des ides, des sentiments, des remords
+qu'il avait touffs peut-tre depuis bien longtemps, car il avait
+vcu dans un temps de stupide dlire o les jeunes hommes de
+son ge et les beaux esprits affichaient le plus insultant mpris
+pour toute pense religieuse, en disant: La religion!...
+c'est bon pour les enfants et les femmes. Ce prjug infernal
+venait de s'vanouir la parole du docteur, et, aprs un instant
+de silence, le malade dit d'un accent qu'on ne lui avait
+jamais connu: Eh bien! qu'on fasse venir un prtre; aussi
+bien, depuis longtemps j'en ai lourd sur la conscience!</p>
+
+<p>Ici commence l'histoire touchante de sa conversion, de sa
+douleur, de sa reconnaissance, de sa joie, de sa confusion, de
+son amour, de son bonheur, de son salut ... Ici, nous allons voir
+comment Dieu s'est servi d'une femme chrtienne, d'un mdecin
+et d'un prtre, pour faire d'un assassin un lu, un saint!...
+Heureuse de ce changement subit, la pauvre femme, elle qui
+avait tant parl, pri et souffert pour cette me rebelle, envoie
+la hte chercher un des vicaires de la paroisse Saint-Jacques.</p>
+
+<p> peine le vieillard l'a-t-il aperu qu'il lui dit d'une voix
+tremblante de honte et de remords:</p>
+
+<p>Tenez, monsieur, enlevez-moi ce coutelas que j'avais mis
+sous mon oreiller.&mdash;Que vous tes imprudent, mon ami! mais
+vous couriez risque de vous blesser!&mdash;Eh! monsieur l'abb,
+je m'en tais arm pour vous le plonger dans le coeur, si vous
+fussiez venu sans mon consentement... Oui, ajouta-t-il devant
+tous les assistants, en septembre 93, <i>j'ai massacr dix-sept
+ecclsiastiques</i>, et peu s'en est fallu que vous ne fussiez
+le dix-huitime!
+Mais rassurez-vous: <i>Dieu a eu piti de moi; un regard
+de sa grce a suffi pour m'clairer</i>.</p>
+
+<p>Le vicaire, stupfait autant que touch, s'empare de l'norme
+couteau: puis il s'enferme avec le pnitent pour laisser agir
+Dieu sur cette me dans le mystre du sacrement de la rconciliation.
+Jamais, dans l'exercice de son saint ministre, il
+n'avait got des consolations comme celles qu'il trouva au
+chevet de ce malheureux qui avait t jadis le bourreau de dix-sept
+de ses confrres, et qui, l'heure de la grce, parlait et
+agissait comme le bon larron de la croix.</p>
+
+<p>Dj le bon Samaritain, qui venait de gurir cette me si
+profondment blesse par le crime, se retirait en annonant
+l'heureuse famille qu'il allait apporter au converti les derniers
+sacrements de l'glise, quand tout coup le vieillard s'cria
+d'une voix touffe par les sanglots:</p>
+
+<p>Revenez, monsieur l'abb, revenez bientt auprs de moi;
+j'ai bien besoin de vos consolations; mais, je vous en conjure,
+n'approchez pas de mes lvres le divin Rdempteur, dont tout
+ l'heure encore je blasphmais le nom; je suis trop indigne
+d'un tel bonheur!&mdash;Dieu est rempli de misricorde, lui dit le
+vicaire profondment attendri; on rpare ses fautes quand on
+les pleure amrement, et votre repentir me parat trop sincre
+pour que j'hsite a vous administrer les sacrements que rclame
+immdiatement votre triste position.&mdash;Je les recevrai, monsieur
+l'abb, puisque vous me l'ordonnez, reprit le malade, mais seulement
+aprs avoir fait amende honorable devant ceux que j'ai
+autrefois scandaliss par mes forfaits.</p>
+
+<p>Tandis que le vicaire part pour chercher le saint viatique, le
+moribond fait appeler aussitt ses voisins, tmoins de sa vie
+criminelle, ses anciens camarades, les complices de ses fautes;
+il leur demande, avec larmes, pardon des affreux exemples
+qu'il leur avait donns, surtout a l'Abbaye et aux Carmes, lors
+du massacre des prtres; puis il fait de mme envers sa femme,
+un des instruments de sa conversion.</p>
+
+<p>Le prtre arrive portant l'auguste sacrement. Le vieillard,
+dj glac par la mort, se lve aussitt, se met genoux et
+reoit ainsi les derniers sacrements avec une pit anglique:
+les traits de son visage baign de larmes en taient tout transfigurs.
+Aprs cette auguste action, il reste toujours genoux,
+appuy sur le chevet de son lit, tenant en main un crucifix,
+qu'il couvre de ses baisers et de ses larmes.</p>
+
+<p>Son confesseur, plusieurs reprises, l'engagea se coucher,
+vu sa grande faiblesse: c'tait imposer son coeur un pnible
+sacrifice, c'tait lui ter une trop douce consolation. Aussi
+l'exprima-t-il au prtre: Je sens, dit-il, qu'il ne me reste que
+peu d'instants vivre; je ne puis rien offrir Dieu que mes
+prires et mes larmes; laissez-moi du moins la consolation de
+mourir genoux; c'est faire bien peu pour expier tous mes
+crimes!</p>
+
+<p>Et il resta ainsi en prire: son me claire, renouvele, sanctifie,
+paraissait comme dans une sorte d'extase. Vers minuit,
+on entendit le moribond pousser un profond soupir; il s'tait
+endormi dans le Seigneur avec le calme d'un lu, toujours
+genoux et les lvres colles sur le crucifix qu'il n'avait cess
+d'arroser de ses larmes!!!</p>
+
+<p>Seigneur, que vous tes admirable dans vos oeuvres! qu'elles
+sont profondes vos voies, qu'elles sont immenses vos
+misricordes!</p>
+
+<p>(<i>L'abb Hoffmann</i>, Extraits.)</p>
+
+<a name="49"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+<p>49.&mdash;RENCONTRE PROVIDENTIELLE.</p>
+
+<p>Au commencement de ce sicle, un personnage assez marquant, M. de
+G***, tait tomb dans l'impit la plus affreuse.
+C'tait une sorte de frnsie d'irrligion. Le blasphme sortait
+ chaque instant de sa bouche, et il semblait n'avoir coeur
+que de couvrir d'ignominie la sainte glise et ses ministres.</p>
+
+<p>Un jour, M. de G*** entend raconter que dans une petite ville
+voisine de son chteau, on allait donner une mission. Sa malice
+sembla prendre un nouveau degr de perversit cette nouvelle.
+Il se proposa de se rendre lui aussi la mission, et de suivre les
+exercices, pour contrecarrer les missionnaires et pour empcher,
+ force d'avanies, le fruit qu'ils devaient en attendre. On le vit
+donc arriver, suivi d'une escorte de vauriens, qui tous ensemble
+se rendirent l'glise paroissiale. Le chant des cantiques fut
+plus d'une fois interrompu par de grossiers lazzis et des rires
+indcents; mais le silence s'tablit, quand le Pre suprieur des
+missionnaires parut dans la chaire. C'tait un homme de quarante
+ans environ, au visage ple et amaigri, aux traits expressifs,
+au regard inspir, tel en un mot que l'criture nous dpeint
+les prophtes de l'ancienne loi. Il n'avait pas achev l'exorde de
+son discours, que dj M. de G*** l'avait reconnu. C'tait un des
+compagnons de son enfance, un des rivaux de ses tudes et qui
+lui avait disput souvent avec avantage les couronnes acadmiques.
+Comment lui, qui pouvait briller dans le monde et parvenir
+aux postes les plus importants, avait-il pu se dcider a
+embrasser la carrire pauvre et pnible du ministre vanglique,
+c'est ce que la tte frivole de M. de G*** ne pouvait expliquer.
+Il l'couta donc avec toute l'attention dont il tait capable, et il
+trouva qu'il justifiait par son loquence les hautes prvisions
+de ses professeurs; mais ses penses n'allrent pas plus loin.</p>
+
+<p>Aprs le sermon, il renvoya ses amis et vint faire visite au
+missionnaire. Ds qu'il se fut nomm, le bon pre courut lui,
+et l'embrassant tendrement: mon ami, lui dit-il, que je
+suis heureux de vous voir, et que je remercie Dieu de vous retrouver
+avec des sentiments si chrtiens! sans doute vous avez
+toujours t fidle aux prceptes de religion que nous avons
+reus ensemble? Et, en vous livrant avec tant d'empressement
+aux premiers exercices de la mission, vous voulez... M. de G***
+ne le laissa pas achever; emport par l'irascibilit de son caractre
+et par le sentiment d'impit dont il s'tait fait une longue
+habitude, il s'oublia, jusqu' lever la main sur le prtre du Seigneur:
+Impertinent, s'cria-t-il avec l'accent de la rage,
+garde pour d'autres tes sots conseils et ton insidieux proslytisme!
+Je venais te fliciter de ton loquence hypocrite et non
+pas rclamer tes avis. Mais le missionnaire, impassible et
+tranquille, lui rpondit avec cette douceur anglique que Dieu
+peut seul inspirer l'homme: Mon frre, peut-tre, il y a
+vingt ans, quand j'tais encore dans le monde, et que la religion
+ne m'avait pas appris dompter mes passions, peut-tre
+un pareil outrage et-il cot la vie l'un de nous, et jet un
+damn de plus aux pieds de l'ternel; mais Dieu m'a fait depuis
+longtemps la grce d'tre chrtien! Ma longue exprience dans
+la conduite des mes me montre quelle horrible extrmit est
+descendue la vtre: mon frre! je tremble pour vous; qu'allez-vous
+devenir?</p>
+
+<p>Mais dj M. de G*** tait aux pieds du prtre; il baisait sa
+main en l'arrosant de ses larmes, et il s'criait; Pardonnez-moi,
+mon pre, car je ne sais ce que je fais! Et il se tordait
+dans d'effrayantes convulsions, jetant des phrases inarticules,
+des exclamations sans suite, des accents de dsespoir que
+l'oreille avait peine saisir, mais que devinait le coeur du missionnaire.
+O suis-je?... Quelle soudaine clart brille mes
+yeux?... Grce, grce!... Et cet orage nouveau dans le coeur
+de l'impie, cette tempte de la conscience, frappait d'effroi le
+missionnaire lui-mme, tout accoutum qu'il tait aux misres
+humaines. Tout coup, reprenant la sublime autorit de son
+ministre: Relevez-vous, mon fils, lui dit-il, relevez-vous,
+dj le remords vous a fait chrtien! Et M. de G*** se relevait
+tremblant, ses genoux se drobaient sous lui. Le prtre l'emporta
+dans ses bras, et le plaant devant un prie-Dieu: Dans
+un instant, mon fils, toutes vos peines seront calmes. Puis la
+confession commena.</p>
+
+<p>Trois heures entires ils restrent enferms ensemble; l'on
+entendait du dehors de longs sanglots et d'tranges gmissements;
+on n'aurait pu dire lequel versait de plus abondantes
+larmes, ou du prtre ou du pnitent. Tous deux confondaient
+leurs soupirs, tous deux mlaient l'expression de leur douleur,
+tous deux s'humiliaient devant la grandeur du Trs-Haut et bnissaient
+ses misricordes. M. de G*** tait justifi devant Dieu.
+Il partit et ne voulut plus rentrer dans son chteau. Il se
+choisit en ville une modeste retraite; et, malgr les railleries de
+ses anciens amis, il suivit avec une pit exemplaire toutes les
+prdications et les moindres exercices de la retraite. Tous les
+jours il voyait le saint prtre, et se confirmait dans la grce.
+Enfin, le jour de la communion gnrale, il eut le bonheur de
+s'approcher de la sainte table, au grand tonnement de toute la
+ville, dont il avait t si longtemps le scandale et l'effroi.</p>
+
+<a name="50"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center><a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+
+
+
+
+
+<p>50.&mdash;LE BON FILS CONSOL.</p>
+
+
+<p>Un pieux jeune homme crivait la lettre suivante, qui doit
+inspirer une bien grande confiance en saint Joseph, surtout
+lorsqu'il s'agit d'obtenir des graces de conversion.</p>
+
+<p>J'ai reu cette anne un grand nombre de faveurs par la
+puissante intercession du glorieux poux de Marie. La premire
+a t la conversion de mon excellent pre.</p>
+
+<p>Il ne s'tait pas confess depuis plus de quarante ans. Il y
+avait une douzaine d'annes qu'il n'tait pas entr dans l'glise
+paroissiale; et, pour comble de difficults, il tait plein de prjugs
+contre notre sainte religion qu'il n'avait jamais bien connue.
+Pour ramener dans les bras de Dieu cette brebis gare,
+il fallait un grand coup de lumire et de misricorde. J'avais
+essay de le convaincre par le raisonnement, j'avais pri et fait
+prier beaucoup pour lui: tout avait t inutile. Il y a quelques
+semaines, je me sentis press d'aller solliciter auprs de saint
+Joseph cette conqute si difficile.</p>
+
+<p>C'tait la premire fois que j'implorais du saint Patriarche une
+faveur particulire. J'allai donc me prosterner devant sa statue,
+et je lui promis que, s'il m'accordait ce que je lui demandais,
+j'aurais pendant toute ma vie une dvotion toute spciale pour
+lui, et que je m'efforcerais de rpandre son culte autant que je
+le pourrais. peine ma prire termine, je me sentis la plus
+grande confiance.</p>
+
+<p>Je fis alors une premire neuvaine avec toute la ferveur dont
+j'tais capable. En mme temps, j'crivis mon pre pour tcher
+de le dcider porter un Cordon de saint Joseph que j'envoyai
+avec ma lettre. Il et t impossible de le lui faire accepter
+comme objet religieux; mais, ma demande, il consentit a
+le porter comme un petit souvenir de moi.</p>
+
+<p>Ma premire neuvaine acheve, j'en commenai une nouvelle,
+et incontinent je pus me rendre ce doux tmoignage que mon
+esprance n'avait pas t vaine. Bni soit jamais le trs bon
+et trs puissant saint Joseph!... La grce tait accorde. Ds
+le commencement de cette seconde neuvaine, je reus de mon
+pre une touchante lettre, o il m'exprimait, en des termes
+brlant, la joie et la paix qui inondaient son me. Une lumire
+nouvelle venait de briller dans son coeur et dans son intelligence.
+Le respect humain, les objections et les prjugs contre la religion
+taient tombs d'eux-mmes, et une petite occasion mnage
+par saint Joseph s'tant prsente, mon pre tait all se
+confesser, comme pouss par une main invisible. Le lendemain,
+avec des sentiments ineffables de bonheur et de tendresse, il
+recevait dans son coeur le Dieu, si plein de misricorde, qui venait
+rjouir sa vieillesse, comme il avait autrefois rjoui sa jeunesse.
+La conversion a t parfaite; saint Joseph ne fait pas les choses
+ demi. Depuis ce jour de bndiction, mon pre prit part
+tous les exercices de pit de la paroisse. Tous ceux qui le connaissaient
+furent profondment difis de cet heureux changement,
+et dclarrent qu'il avait fallu une main puissante pour
+oprer cette merveille. Et cette main puissante, c'est la vtre,
+ grand et trs-puissant saint Joseph! Je vous remercierai pendant
+toute ma vie de cette grce signale...</p>
+
+<p>Aprs cela, pourrait-on recommander avec trop d'instances
+aux jeunes gens la dvotion envers saint Joseph? Puissent-ils
+recourir lui dans tous leurs besoins spirituels et ceux de leurs
+proches! S'ils prient avec ferveur et persvrance, ils ressentiront
+infailliblement les effets de sa paternelle protection.</p>
+
+<a name="51"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center><a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+<p>51&mdash;COMMENT ON RETROUVE LE BONHEUR.</p>
+
+<p>Passant un jour sur la place des Capucins, Lyon, une
+zlatrice du rosaire y vit une petite fille ge de six sept
+ans, qui, aprs avoir bris la glace d'une fontaine, plongeait
+quelque chose dans l'eau. La dame s'approcha et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Que fais-tu l, mon enfant?&mdash;Je lave ma robe.&mdash;Quel
+est ton nom?&mdash;Marie.&mdash;O est ta mre?&mdash; Loyasse (cimetire
+de Lyon).&mdash;Et ton pre?&mdash;Il est malade et triste l-bas...&mdash;Eh
+bien! conduis-moi ta maison..</p>
+
+<p>L'orpheline regarda l'inconnue avec une sorte de crainte,
+puis, rassure sans doute par l'affectueux sourire qui rpondait
+ son regard, elle mit sa petite main glace dans celle que lui
+tendait sa nouvelle amie, et se dirigea vers une de ces affreuses
+demeures, ordinairement habites par le vice ou par le malheur.</p>
+
+<p>Arrive au dernier tage, l'enfant ouvre une porte et dit:&mdash;Papa,
+voil une dame qui veut vous voir.&mdash;Me voir!... moi!...
+une dame!... allons donc!... C'est, sans doute pour jouir du
+spectacle de ma misre! Je suis chez moi; et, bien que je sois
+pauvre, malheureux, je ne souffrirai pas que les riches viennent
+insulter ma misre! Donc, vous pouvez vous en aller, s'cria-t-il
+en dsignant du doigt la porte reste entr'ouverte.&mdash;Je
+venais vous offrir des secours, murmura timidement la
+visiteuse, un peu effraye.&mdash;Je n'ai besoin de rien, que de rester
+tranquille chez moi, sans qu'on vienne se moquer de ma
+pauvret, reprend l'homme; et il lance par la porte de la mansarde
+une pice de monnaie qui vient d'tre dpose sur la table.</p>
+
+<p>Il n'y avait rien faire... La charitable zlatrice embrassa la
+petite fille et lui dit tout bas: Viens me trouver quand tu auras
+besoin de quelque chose. Puis elle sortit.</p>
+
+<p>Plusieurs semaines s'coulrent sans que la douce Marie repart,
+bien qu'on allt souvent, pour l'y rencontrer, l'endroit
+o on l'avait trouve.</p>
+
+<p>Mme L, l'aperut enfin, un jour, amaigrie et toute en larmes;
+son pre, qui manquait d'ouvrage et par consquent de pain,
+l'envoyait mendier dans la rue. Elle l'emmena chez elle et lui fit
+raconter son histoire, histoire bien simple et bien touchante,
+imprime dans son jeune coeur.</p>
+
+<p>Maman tait trs bonne; soir et matin, elle me faisait dire
+<i>Notre Pre</i> et <i>Je vous salue, Marie</i>... Mon pre tait bon, lui aussi,
+alors; mais depuis qu'ils ont emport maman Loyasse, il
+est devenu triste, s'est mis lire de grandes feuilles et ne parle
+plus de Dieu ou des riches qu'en se fchant bien fort.</p>
+
+<p>Ce rcit fut un trait de lumire pour Mme L. Elle fit promettre
+ la chre petite de dire, tous les jours, une fois, Notre Pre,
+et dix fois, Je vous salue, Marie... <i>pour obtenir que son pre
+devnt trs heureux</i>, et la renvoya munie d'abondantes provisions.</p>
+
+<p>Un mois aprs, l'enfant revint chez sa bienfaitrice, mais, cette
+fois, avec un visage tout joyeux: Madame, dit-elle, papa
+voudrait bien vous voir; seulement il n'ose pas venir...</p>
+
+<p>La difficult fut vite tranche; Mme L... accourut la mansarde,
+et y trouva l'ouvrier. Si l'aspect du pauvre rduit tait
+le mme, on lisait sur le visage du malheureux pre l'expression
+humble et douce du changement opr dans son me.</p>
+
+<p>Madame, dit-il avec respect, je ne sais comment cela est
+arriv, mais je ne peux plus me reconnatre... En entendant la
+petite rciter tant de fois son <i>Notre Pre</i> et son <i>Je vous salue</i>,
+je me suis d'abord impatient, parce qu'elle le rptait trop...
+Puis j'ai fini par le dire machinalement avec elle, en me rappelant
+que ma pauvre femme le disait aussi... Alors, j'ai pleur,
+j'ai senti le regret de ma mauvaise vie, et je me suis reproch
+mon insolence envers la dame qui a t si bonne pour nous...
+C'est pourquoi je voulais la voir, pour lui demander pardon.</p>
+
+<p>Ce pardon fut accord sans peine, et Dieu, aprs avoir purifi,
+soulag la misre de l'me et du corps, par l'entremise de
+sa gnreuse servante, sauva aussi par elle le pre et l'enfant.</p>
+
+<a name="52"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+<p>52.&mdash;LE SOUVENIR DE LA PREMIRE COMMUNION.</p>
+
+<p>Mous devons un homme du monde le rcit suivant, qui
+contient plus d'une instruction utile et fournit un nouvel
+exemple des ineffables tendresses de la misricorde divine.</p>
+
+<p>J'tais Paris en 1841, et je faisais partie d'une Confrence
+de Saint-Vincent-de-Paul. Quelques-uns des jeunes gens qui la
+composaient avaient la pieuse habitude de visiter une ou deux
+fois par semaine les pauvres malades des hpitaux du quartier.</p>
+
+<p>L'hpital Necker, dans la rue de Svres, m'tait chu en partage.
+Je commenais toujours mes visites par la chapelle, et
+j'allais demander au Seigneur de bnir l'oeuvre que, pour l'amour
+de lui, je venais accomplir, d'accompagner de sa bndiction
+les paroles, les conseils que j'allais donner mes malades;
+et quand j'avais fini ma tourne dans les salles, je venais encore
+en dposer le succs aux pieds de ce bon Matre.</p>
+
+<p>Je fus oblig de quitter Paris au printemps, et je me rappellerai
+toujours le trait touchant dont j'ai t le tmoin ma dernire
+visite aux malades de Necker.</p>
+
+<p>La salle que je devais visiter ce jour-l tait confie aux soins
+d'une Soeur de Charit vieillie dans cet admirable mtier, et non
+moins infatigable pour soulager les souffrances de ses malades
+que zle pour le salut de leurs mes. En arrivant, j'allai, selon
+mon habitude, prendre les ordres de cette bonne Soeur. Elle me
+recommanda spcialement six ou sept malades: l'un, tienne,
+nouvel arriv, et encore inconnu d'elle; l'autre, comme moribond,
+ayant besoin d'tre fortifi et consol; un autre comme
+branl dj, et prt se convertir, etc.</p>
+
+<p>Et puis, ajoute-t-elle, allez donc au n 39; c'est un homme
+de trente-deux ou trente-trois ans, poitrinaire au dernier degr,
+qui sera mort dans trois jours. J'ai eu beau faire, je n'ai pu rien
+en tirer; il m'a envoye promener trois ou quatre fois, et n'a
+jusqu'ici reu M. l'aumnier qu'avec des paroles grossires. Un
+de vos confrres de Saint-Vincent-de-Paul, qui l'a dj visit
+plusieurs fois, n'a pas mieux russi que nous. Il est probable
+qu'il vous enverra promener aussi; mais enfin il ne faut rien
+pargner. Il s'agit ici de la gloire de Dieu et d'une pauvre me
+ sauver.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mon Dieu, ma bonne Soeur, rpondis-je, s'il m'envoie
+promener, j'irai me promener, voil tout; cela ne me fera pas
+grand mal. Dites seulement pour ce pauvre homme un <i>Ave Maria</i>
+pendant que j'irai lui parler.</p>
+
+<p>Je fis ma visite; et de lit en lit j'arrivai mon n 39. Je fus
+tout saisi en le voyant. La mort tait peinte sur son visage.
+Trois ou quatre coussins le soutenaient assis sur son lit; sa face
+tait hve et d'un blanc jauntre, et son affreuse maigreur donnait
+ ses yeux noirs une apparence trange...</p>
+
+<p>Je m'approchai de son lit. Il me regarda fixement sans rien
+dire.</p>
+
+<p>Je lui demandai de ses nouvelles: La soeur m'a appris,
+mon pauvre ami, que vous souffriez beaucoup, et qu'il y avait
+bien longtemps dj que vous tiez malade.</p>
+
+<p>Pas de rponse; seulement le regard de mon homme devenait
+de plus en plus dur, et il semblait me dire: Je n'ai que faire
+de vos condolances; donnez-moi la paix. Je fis semblant de
+ne pas m'en apercevoir: Souffrez-vous beaucoup en ce moment,
+et pourrais-je vous soulager en quelque manire?</p>
+
+<p>Pas un mot.</p>
+
+<p>Que voulez-vous, mon pauvre enfant! il faut faire de ncessit
+vertu, et offrir vos souffrances au bon Dieu en expiation
+de vos fautes; comme cela du moins elles vous seront utiles.</p>
+
+<p>Toujours mme silence et mme accueil. La position commenait
+ devenir embarrassante. L'oeil du malade tait de
+plus en plus menaant, et je voyais le moment o il allait me
+dire quelque injure... La Providence de Dieu m'envoya tout
+coup une inspiration. Je me rapprochai vivement du malheureux,
+et je lui dis demi-voix: Avez-vous fait une bonne
+premire communion?</p>
+
+<p>Cette parole produisit sur lui l'effet d'une commotion lectrique.
+Il fit un lger mouvement; sa figure changea d'expression,
+et il murmura plutt qu'il ne dit: Oui, Monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! repris-je, mon ami, n'tiez-vous pas heureux
+dans ce temps-la?&mdash;Oui, Monsieur, me rpondit-il d'une voix
+mue; et au mme instant je vis deux grosses larmes couler
+sur ses joues. Je lui pris les mains.&mdash;Et pourquoi tiez-vous
+heureux alors, sinon parce que vous tiez pur, chaste, aimant
+et craignant Dieu, en un mot, bon chrtien? Mais ce bonheur
+peut revenir encore, et le bon Dieu n'a pas chang! Il continuait
+ pleurer: N'est-ce pas, ajoutai-je, que vous voulez bien
+vous confesser?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Monsieur, dit-il alors avec force; et il s'avana vers
+moi pour m'embrasser. Je le fis de grand coeur, comme vous
+pouvez penser, et je lui donnai quelques petits conseils pour
+faciliter l'excution de son bon dessein. Je le quittai ensuite, et
+j'annonai la Soeur le succs inespr de ma visite. Je ne sais
+ce qui s'ensuivit; mais ce qui m'est rest profondment grav
+dans l'esprit ou plutt dans le coeur, c'est la force merveilleuse
+de la misricorde de Dieu, qui changea en un instant, et l'aide
+d'une seule parole, ce coeur si endurci!</p>
+
+<p>Le seul souvenir de sa premire communion suffit pour convertir
+et probablement pour sauver ce pauvre malade, heureux
+de l'avoir bien faite; car s'il et accompli, comme plusieurs,
+hlas! avec ngligence, ce grand acte de la vie chrtienne, le
+souvenir que je lui en rappelai n'et fait sans doute sur son coeur
+qu'une impression insignifiante!...</p>
+
+<p>Ainsi le bien produit le bien, et avec Dieu rien ne demeure
+perdu.</p>
+
+<a name="53"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+
+
+<p>53.&mdash;L'ORPHELINE ET LE VTRAN.</p>
+
+
+<p>Une pauvre orpheline avait t recueillie par un vieux soldat
+qu'elle nommait son pre. D'une pit simple, mais srieuse,
+elle s'tait attir une telle estime, qu'il y avait autour
+d'elle comme une aurole de vnration. Le vieux soldat lui-mme
+s'tait laiss prendre son influence. Il appelait sa petite
+orpheline, <i>sa petite sainte</i>. Jamais il ne fumait devant elle, il
+jurait encore moins.</p>
+
+<p>La pieuse enfant tait arrive faire prier son pre adoptif,
+ce qu'il n'avait pas fait depuis longtemps.</p>
+
+<p>Un jour qu'il passait devant l'glise du village, je ne sais
+quelle inspiration secrte le pousse y entrer. Il va s'agenouiller
+dans un coin et commence son signe de croix. Mais tout
+coup il s'arrte, ses yeux ont rencontr une enfant qui, recueillie
+au pied de l'autel, les mains jointes, parat comme dans une
+extase. Il regarde, il reconnat sa fille. La pense lui vient
+aussitt qu'elle demande Dieu sa conversion; elle lui a dit
+tant de fois que c'tait l l'unique objet de toutes ses prires.
+Une larme monte de son coeur ses yeux et coule le long de
+ses joues sur sa vieille figure cicatrise. Cette larme est efficace
+et dcide de son retour Dieu.</p>
+
+<p>Quelque temps aprs, aux Pques, le vieux militaire pleinement
+converti, bien heureux, communiait ct de sa petite
+fille. Et, comme, au sortir de l'glise, quelques-uns de ses vieux
+camarades le regardaient tonns: Vous ne vous attendiez
+pas cela, leur dit-il, mais que voulez-vous? Je ne puis rsister
+ la <i>petite sainte</i>, elle convertirait le dmon lui-mme, si le dmon
+pouvait tre converti.</p>
+
+<p>Voil l'influence de la vraie pit. Puisse-t-elle devenir le partage
+de tous ceux qui liront ce petit livre! En mme temps
+qu'elle assurera leur propre salut, elle les aidera merveilleusement
+ travailler au salut des autres!</p>
+
+
+<a name="index"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+
+<p>TABLE DES MATIRES.</p>
+
+<p><a href="#00">AVANT-PROPOS</a></p>
+
+<p><a href="#01">1.&mdash;Le capitaine de navire et le mousse.</a></p>
+
+<p><a href="#02">2.&mdash;Une nuit dans le dsert.</a></p>
+
+<p><a href="#03">3.&mdash;Les deux frres.</a></p>
+
+<p><a href="#04">4.&mdash;Un jeu o l'on gagne le ciel.</a></p>
+
+<p><a href="#05">5.&mdash;La vengeance d'un tudiant chrtien.</a></p>
+
+<p><a href="#06">6.&mdash;Un pre converti par son enfant.</a></p>
+
+<p><a href="#07">7.&mdash;Un cadeau inattendu.</a></p>
+
+<p><a href="#08">8.&mdash;Les trois actes d'un drame contemporain.</a></p>
+
+<p><a href="#09">9.&mdash;Le remde est dur, mais il est bon.</a></p>
+
+<p><a href="#10">10.&mdash;Le banc de famille.</a></p>
+
+<p><a href="#11">11.&mdash;La lettre d'une mre.</a></p>
+
+<p><a href="#12">12.&mdash;Une premire communion quatre-vingts ans.</a></p>
+
+<p><a href="#13">13.&mdash;La soupape.</a></p>
+
+<p><a href="#14">14.&mdash;Une mprise qui porte bonheur.</a></p>
+
+<p><a href="#15">15.&mdash;Hrosme d'un jeune nophyte.</a></p>
+
+<p><a href="#16">16.&mdash;Les deux amis.</a></p>
+
+<p><a href="#17">17.&mdash;Tel est pris qui croyait prendre.</a></p>
+
+<p><a href="#18">18.&mdash;Comment on obtient un miracle.</a></p>
+
+<p><a href="#19">19.&mdash;Le marquis d'Outremer.</a></p>
+
+<p><a href="#20">20.&mdash;La plus grande victoire d'un vieux gnral.</a></p>
+
+<p><a href="#21">21.&mdash;Le bouffon et son matre.</a></p>
+
+<p><a href="#22">22.&mdash;Un pisode de la Rvolution.</a></p>
+
+<p><a href="#23">23.&mdash;Le zle rcompens.</a></p>
+
+<p><a href="#24">24.&mdash;Sagesse et folie.</a></p>
+
+<p><a href="#25">25.&mdash;Le terrible article.</a></p>
+
+<p><a href="#26">26.&mdash;Le trottoir.</a></p>
+
+<p><a href="#27">27.&mdash;Un fils qui tombe dans les bras de son pre.</a></p>
+
+<p><a href="#28">28.&mdash;Le rosier du mois de Marie.</a></p>
+
+<p><a href="#29">29.&mdash;La statuette de saint Antoine.</a></p>
+
+<p><a href="#30">30.&mdash;Le chemin du coeur.</a></p>
+
+<p><a href="#31">31.&mdash;Le nouvel Augustin.</a></p>
+
+<p><a href="#32">32.&mdash;Vaincu par l'exemple.</a></p>
+
+<p><a href="#33">33.&mdash;La fille du franc-maon.</a></p>
+
+<p><a href="#34">34.&mdash;Un voyage de cent lieues en Australie.</a></p>
+
+<p><a href="#35">35.&mdash;Rien n'est impossible Dieu.</a></p>
+
+<p><a href="#36">36.&mdash;L'amour maternel.</a></p>
+
+<p><a href="#37">37.&mdash;Un pcheur moribond assist par un prtre mourant.</a></p>
+
+<p><a href="#38">38.&mdash;Deux fois sauv.</a></p>
+
+<p><a href="#39">39.&mdash;Dieu a ses lus partout.</a></p>
+
+<p><a href="#40">40.&mdash;La rose bnite.</a></p>
+
+<p><a href="#41">41.&mdash;Un souvenir du bagne.</a></p>
+
+<p><a href="#42">42.&mdash;Ce que le zle peut inspirer un enfant.</a></p>
+
+<p><a href="#43">43.&mdash;Une conqute du Sacr-Coeur.</a></p>
+
+<p><a href="#44">44.&mdash;Puissance du chapelet.</a></p>
+
+<p><a href="#45">45.&mdash;La croix d'argent.</a></p>
+
+<p><a href="#46">46.&mdash;Un coup de filet de la sainte Vierge.</a></p>
+
+<p><a href="#47">47.&mdash;Une conversion en mer.</a></p>
+
+<p><a href="#48">48.&mdash;La mort d'un septembriseur.</a></p>
+
+<p><a href="#49">49.&mdash;Rencontre providentielle.</a></p>
+
+<p><a href="#50">50.&mdash;Le bon fils consol.</a></p>
+
+<p><a href="#51">51.&mdash;Comment on retrouve le bonheur.</a></p>
+
+<p><a href="#52">52.&mdash;Le souvenir de la premire communion.</a></p>
+
+<p><a href="#53">53.&mdash;L'orpheline et le vtran.</a></p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
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+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
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+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
+
+Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
+VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
+new filenames and etext numbers.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
+are filed in directories based on their release date. If you want to
+download any of these eBooks directly, rather than using the regular
+search system you may utilize the following addresses and just
+download by the etext year.
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+ 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)
+
+EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
+ https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234
+
+or filename 24689 would be found at:
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@@ -0,0 +1,7072 @@
+The Project Gutenberg EBook of Les joies du pardon, by Anonymous
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les joies du pardon
+ Petites histoires contemporaines pour la consolation des coeurs chretiens
+
+Author: Anonymous
+
+Release Date: March 7, 2004 [EBook #11494]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES JOIES DU PARDON ***
+
+
+
+
+Produced by Joris Van Dael, Renald Levesque and PG Distributed
+Proofreaders
+
+
+
+
+
+LES JOIES DU PARDON
+
+Petites Histoires Contemporaines
+
+POUR LA CONSOLATION DES COEURS CHRETIENS
+
+PAR L'AUTEUR
+
+de la "Methode pour former l'Enfance a la Piete"
+
+ Je n'ai pu achever ce petit
+ livre sans essuyer plusieurs
+ fois des larmes....
+ X***.
+
+
+1891
+
+
+
+AVANT-PROPOS
+
+Apres les joies de l'innocence, il n'en est pas de plus douces, de
+plus penetrantes que celles du repentir. Demandez a l'enfant coupable
+ce qu'il eprouve lorsque, reconnaissant son ingratitude, il vient
+se jeter en pleurant dans les bras de sa mere: c'est un soulagement
+inexprimable, une ivresse de bonheur... Ce bonheur n'est rien
+pourtant aupres de celui du pauvre pecheur qui, fatigue de ses longs
+egarements, renonce a sa vie mauvaise et vient se reposer dans le sein
+de Dieu.
+
+Aussi, n'existe-t-il pas non plus d'histoire plus attachante que celle
+des conversions. Plusieurs surtout, accomplies presque de nos jours,
+ont ete entourees de circonstances si extraordinaires et presentent un
+si poignant interet qu'on ne peut en lire le recit sans etre attendri
+jusqu'au fond de l'ame. Pages naives et sublimes, tout impregnees de
+larmes et d'amour, elles reveillent les sentiments les plus delicats,
+les plus exquis; rien ne ressemble davantage a un roman, et toutefois,
+on sent a merveille que rien n'est plus veridique. C'est, dirons-nous,
+un roman divin: les peripeties multipliees, les scenes emouvantes ont
+la terre pour theatre, mais le denouement n'a lieu qu'au ciel.
+
+Tels sont les exemples que nous allons rapporter dans ce Recueil: il
+faudrait pouvoir les mettre sous les yeux de tous les chretiens, pour
+le profit qu'ils en retireraient et le charme que leur ferait gouter
+cette lecture.--Nous n'avons eu garde de reproduire ici les traits que
+l'on rencontre dans les _Annales de Notre-Dame de Lourdes_, de
+_Notre-Dame du Sacre-Coeur_, et dans les Recueils analogues; on ne
+trouvera non plus aucune des Biographies contenues dans les
+_Conversions les plus memorables du XIXe siecle_. Nos recits ont un
+caractere plus intime et tout a la fois plus anecdotique: et c'est la
+justement ce qui en augmente l'interet.
+
+Offert a toutes les ames chretiennes, cet ouvrage s'adresse d'une
+maniere speciale aux jeunes gens. Personne n'a, autant qu'eux, besoin
+de ces manifestations eclatantes de la misericorde divine, si propres
+a inspirer une confiance inebranlable. Qui connait les epreuves
+reservees a leur foi au sortir du college? Ou est-il d'ailleurs le
+jeune homme qui dans les longues annees d'une lutte incessante contre
+le respect humain et les plaisirs mauvais, n'a jamais eu un instant
+de faiblesse? Ah! puissent nos lecteurs se souvenir, en ces moments
+critiques, des modestes pages qu'ils vont lire aujourd'hui! Elles leur
+rappelleront qu'apres meme les plus lourdes chutes, le coeur de Dieu
+reste toujours ouvert pour les recevoir et que le plus grand malheur
+a craindre, la plus funeste de toutes les fautes, c'est le
+_decouragement_.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+LES JOIES DU PARDON
+
+1.--LE CAPITAINE DE NAVIRE ET LE MOUSSE.
+
+Un capitaine de navire, qui s'etait fait craindre et hair de ses
+matelots par ses imprecations continuelles et sa tyrannie, tomba tout
+a coup dangereusement malade, au milieu d'un voyage de long cours. Le
+pilote prit le commandement du vaisseau, et les matelots declarerent
+qu'ils laisseraient perir sans secours leur capitaine, qui se trouvait
+dans sa chambre, en proie a de cruelles douleurs. Il avait deja
+passe a peu pres une semaine dans cet etat, sans que personne se fut
+inquiete de lui, lorsqu'un jeune mousse, touche de ses souffrances,
+resolut d'entrer dans sa chambre et de lui parler; malgre l'opposition
+du reste de l'equipage, il descendit l'escalier, ouvrit la porte et
+lui demanda comment il se portait; mais le capitaine lui repondit avec
+impatience: "Qu'est-ce-que cela te fait! Va-t'en!"
+
+Le mousse, repousse de la sorte, remonta sur le tillac. Mais le
+lendemain il fit une nouvelle tentative: "Capitaine, dit-il, j'espere
+que vous etes mieux?--O Robert! repondit alors celui-ci, j'ai ete tres
+mal toute la nuit." Le jeune garcon, encourage par cette reponse,
+s'approcha du lit en disant: "Capitaine, laissez-moi vous laver les
+mains et le visage, cela vous rafraichira." Le capitaine l'ayant
+permis, l'enfant demanda ensuite la permission de le raser. Le
+capitaine y ayant encore consenti, le mousse s'enhardit, et offrit a
+son maitre de lui faire du the. L'offre toucha cet homme farouche,
+son coeur en fut emu, une larme coula sur son visage, et il laissa
+echapper ces mots en soupirant: "O amour du prochain! Que tu es
+aimable au moment de la detresse! qu'il est doux de te rencontrer meme
+dans un enfant!"
+
+Le capitaine eprouva quelque soulagement par les soins de cet enfant.
+Mais sa faiblesse devint plus grande, et il fut bientot convaincu
+qu'il ne vivrait plus que quelques semaines. Son esprit fut assiege de
+frayeurs toujours croissantes, a mesure que la mort et l'eternite se
+montrerent plus pres. Il etait aussi ignorant qu'il avait ete impie.
+Sa jeunesse s'etait passee parmi la plus mauvaise classe de marins;
+non seulement il disait: _Il n'y a point de Dieu_, mais il agissait
+aussi d'apres ce principe. Epouvante a la pensee de la mort, ne
+connaissant pas le chemin qui conduit au bonheur eternel, et convaincu
+de ses peches par la voix terrible de sa conscience, il s'ecria un
+matin, au moment ou Robert ouvrait la porte de sa chambre, et lui
+demandait amicalement: "Maitre, comment vous portez-vous ce
+matin?--Ah! Robert, je me sens tres mal, mon corps va toujours plus
+mal; mais je m'inquieterais bien moins de cela, si mon ame etait
+tranquille. O Robert! que dois-je faire? Quel grand pecheur j'ai ete!
+que deviendrai-je?..." Son coeur de pierre etait attendri. Il se
+lamentait devant l'enfant, qui faisait tout son possible pour le
+consoler, mais en vain.
+
+Un jour que l'enfant venait d'entrer dans la chambre, le capitaine
+s'ecria: "Robert, sais-tu prier?--Non, maitre, je n'ai jamais su que
+l'oraison dominicale, que ma mere m'a apprise.--Oh! prie pour moi,
+tombe a genoux, et demande grace. Fais cela, Robert, Dieu te benira."
+Et tous deux commencerent a pleurer.
+
+L'enfant, emu de compassion, tomba a genoux et s'ecria en sanglotant:
+"Mon Dieu, ayez pitie de mon cher capitaine mourant! je suis un pauvre
+petit matelot ignorant. Mon Dieu, le capitaine dit que je dois prier
+pour lui, mais je ne sais pas comment; oh! que je regrette qu'il n'y
+ait pas sur le batiment un pretre qui puisse me l'apprendre, qui
+puisse prier mieux que moi, qui puisse recevoir la confession de ses
+peches et les pardonner en votre nom. Il croit qu'il sera perdu: mon
+Dieu, sauvez-le! Il dit qu'il ira en enfer, et qu'il sera avec les
+demons: o mon Dieu, faites qu'il aille au ciel, et qu'il soit avec les
+anges! Les matelots ne veulent pas venir vers lui; quant a moi, je
+veux faire pour lui tout ce que je pourrai; mais je ne puis le sauver.
+O mon Dieu! ayez pitie de mon pauvre capitaine! Je n'ai jamais prie
+ainsi auparavant. Oh! aidez-moi, mon Dieu, a prier pour mon pauvre
+capitaine!"
+
+Alors, s'etant releve, il s'approcha du capitaine en lui disant: "J'ai
+prie aussi bien que j'ai pu; maintenant, maitre, prenez courage.
+J'espere que Dieu aura pitie de vous."
+
+Le capitaine etait si emu qu'il ne pouvait s'exprimer. La simplicite,
+la sincerite et la bonne foi de la priere de l'enfant avaient fait
+une telle impression sur lui, qu'il demeura dans un profond
+attendrissement, baignant son lit de pleurs.
+
+Le lendemain matin, quand Robert entra dans la chambre du capitaine:
+"Robert, mon bon ami, lui dit celui-ci, apres que tu fus parti, je
+tombai dans une douce meditation. Il me semblait voir Jesus-Christ sur
+la croix, mourant pour nos offenses, afin de nous amener a Dieu.
+Je m'elevai par mes prieres a ce divin Sauveur, et, dans la grande
+angoisse de mon ame, je m'ecriai longtemps comme l'aveugle: Jesus,
+fils de David, ayez pitie de moi! Enfin je crus sentir en mon coeur
+que les promesses de pardon qu'il a adressees a tant de pecheurs,
+m'etaient aussi adressees; je ne pouvais proferer d'autres paroles
+que celle-ci: O amour! o misericorde! Non, Robert, ce n'est pas une
+illusion: maintenant je sais que Jesus-Christ est mort pour moi. Je
+sens que le sang de la croix peut aussi laver mes iniquites; mes yeux
+s'ouvrent a la lumiere d'en haut en meme temps qu'ils se ferment pour
+la terre; la grace de mon bapteme, la foi de ma premiere communion,
+rentrent dans mon coeur; que ne puis-je recevoir ces sacrements que
+l'Eglise accorde aux mourants pour leur passage a l'eternite, vers
+laquelle Dieu m'appelle!"
+
+L'enfant, qui jusque-la avait verse bien des larmes en silence,
+fut saisi dans ce moment d'une grande tristesse, et s'ecria
+Involontairement: "Non, non, mon cher maitre, ne m'abandonnez
+pas.--Robert, lui repondit-il tranquillement, resigne-toi, mon cher
+enfant: je suis peine de te laisser parmi des gens aussi depraves que
+le sont ordinairement les matelots. Oh! puisses-tu etre preserve des
+peches dans lesquels je suis tombe! Ta charite pour moi, mon cher
+enfant, a ete grande; Dieu t'en recompensera. Je te dois tout; tu
+as ete dans la main de Dieu l'instrument de ma conversion; c'est le
+Seigneur qui t'a envoye vers moi; Dieu te benisse, mon cher enfant!
+Dis a mes matelots qu'ils me pardonnent, je leur pardonne aussi, et je
+prie pour eux."
+
+Le lendemain, plein du desir de revoir son maitre, Robert se leva a
+la pointe du jour; et ayant ouvert la porte, il vit que le capitaine
+s'etait leve et s'etait traine au pied de son lit. Il etait a genoux,
+et semblait prier, appuye, les mains jointes, contre la paroi du
+navire. L'enfant attendit quelque temps en silence; mais enfin il dit
+doucement: Maitre!--Point de reponse.--Capitaine! s'ecrie-t-il de
+nouveau. Mais toujours meme silence. Il met la main sur son epaule et
+le pousse doucement: alors le corps change de position et se penche
+peu a peu sur le lit; son ame l'avait quitte depuis quelques heures,
+pour aller voir un monde meilleur, ou la grace d'un sincere repentir
+accordee a la priere permet d'esperer que Dieu dans sa misericorde a
+daigne le recevoir.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+2.--UNE NUIT DANS LE DESERT.
+
+C'est du missionnaire lui-meme, rapporte le marquis de Segur, que je
+tiens l'histoire suivante, ou l'action de la Providence se montre en
+assez belle lumiere. Il nous la raconta devant un nombreux auditoire
+d'hommes, particulierement de jeunes gens, qui l'ecoutaient avec une
+si religieuse attention, que pendant les pauses de son discours,
+on aurait entendu voler une mouche. Par humilite, il parlait a la
+troisieme personne comme s'il se fut agi d'un autre. Mais je devinai
+bien vite, a son accent, que c'etait son histoire a lui-meme qu'il
+nous disait, et quand je me trouvai seul avec lui apres la seance, je
+l'obligeai de m'en faire l'aveu. Si je pouvais faire passer dans mon
+recit les flammes de sa parole, telles qu'elles sortaient de sa bouche
+et de son coeur, elles allumeraient dans les ames cet amour surnaturel
+de Dieu et des hommes, qui resume et renferme la loi et les prophetes.
+
+C'etait l'heure qui precede le coucher du soleil. L'ombre du
+missionnaire et de son cheval s'allongeait sur le sable endormi.
+L'horizon s'empourprait comme aux lueurs d'un immense incendie. La
+chaleur etait etouffante. Parfois, a de longs intervalles, une brise
+legere venue on ne sait d'ou, passait comme une caresse de Dieu et
+apportait au voyageur une sensation delicieuse: alors, il ouvrait
+la bouche et aspirait longuement l'air un moment rafraichi. Puis le
+souffle tombait vaincu par le feu qui regne au desert, et l'immobilite
+ardente reprenait possession de l'etendue.
+
+Le missionnaire avancait, pressant l'allure de son cheval, pour
+arriver avant la nuit a la grande ville, terme de son voyage. Car la
+nuit, dans ces plaines d'Afrique, appartient aux fauves. Quand les
+premieres ombres descendent du ciel, les premiers bruits des lions et
+des pantheres montent de tous les points du desert, d'abord confus
+et lointains, comme le gemissement du vent, puis plus forts, plus
+distincts, semblables tantot au grondement sourd du tonnerre, tantot
+a ses eclats rudes et dechires. Ce moment redoute approchait, mais il
+n'etait pas encore imminent, et le pretre de Jesus-Christ avait bien
+une heure devant lui, une heure de jour et de marche tranquille,
+suffisante pour atteindre le port. Il etait arme, il avait des
+provisions de bouche, un flacon de rhum, pour ranimer ses forces et
+tremper ses levres brulantes. Il priait, il pensait, cherchant
+a lutter contre la sensation etouffante de la solitude, contre
+l'oppression de l'espace sans limites ou sa vue, son coeur et son
+esprit se perdaient. Il avait beau percer de ses regards l'etendue, il
+n'apercevait pas un etre vivant, pas un mouvement, pas meme celui du
+sable agite par le vent: le vent dormait sur le sable, d'un sommeil
+qui semblait eternel.
+
+Oh! si la bonte de Dieu mettait sur son chemin une de ses creatures,
+un etre humain, un frere, quelle joie inonderait son coeur! comme il
+volerait a lui! Avec quels transports il lui tendrait la main, et le
+presserait dans ses bras! Mais helas! il ne le savait que trop, une
+rencontre en ces lieux, ce ne serait qu'un danger de plus: quand
+on trouve sur sa route un homme au desert, au lieu d'un frere a
+embrasser, c'est un ennemi a combattre; c'est un de ces arabes
+pillards ou de ces Europeens declasses, bandits de la solitude,
+detrousseurs de caravanes, qu'il faut aborder, non pas le salut aux
+levres, mais le revolver a la main.
+
+Il se perdait en ces pensees, et berce par l'allure monotone de son
+cheval, il laissait flotter a l'aventure son esprit et ses guides,
+quand tout a coup il se redresse sur ses etriers, et d'un mouvement
+instinctif, arrete sa monture. Qu'a-t-il donc apercu a l'horizon?
+Est-ce une illusion de ses sens? N'y a-t-il pas la-bas, bien loin,
+quelque chose qui se remue?--Certainement, il ne se trompe pas:
+le point noir qui a frappe sa vue s'agite, se rapproche, grossit
+insensiblement. C'est un etre vivant, un animal ou un homme.--Un
+homme, c'est un homme! Il le voit maintenant, il distingue vaguement
+sa forme; cet homme l'a vu, lui aussi; il est evident qu'il s'avance
+dans sa direction... Que faire! Quel parti prendre? Faut-il pousser
+son cheval au galop et se mettre hors de la portee de cet inconnu?
+C'est le parti le plus sur, mais est-ce le plus honorable? Si, au lieu
+d'etre un voleur arabe, cet homme etait un chretien, un francais? Et
+quand meme il serait un coureur du desert, un bandit, est-ce le fait
+d'un missionnaire, d'un apotre de Jesus-Christ, de fuir devant une
+creature humaine, devant un de ceux pour qui le Sauveur du monde est
+mort sur la croix?
+
+L'hesitation du pretre n'est pas longue. Il attendra le frere qui
+vient au-devant de lui, que ce soit Cain ou Abel. L'hote du desert se
+rapproche de minute en minute, il semble a la fois se hater d'accourir
+et lutter contre la fatigue. Le voila a une petite distance, on dirait
+un spectre ambulant. Il est deguenille; sa main tient un fusil;
+ses yeux sont allumes de fievre, de haine et de convoitise. C'est
+indubitablement un brigand, mais un brigand europeen: c'est en tout
+cas, un malheureux devore de besoin. Le pretre n'hesite plus: il
+risque peut-etre sa vie, mais il a la chance de secourir un miserable,
+de sauver une ame. Apres tout, c'est son metier de s'exposer a la
+mort: le corps d'un missionnaire n'est rien; l'ame d'un pecheur est
+d'un prix infini.
+
+Il descend de cheval, jette ses armes a terre pour montrer a l'inconnu
+ses dispositions pacifiques, et d'un pas tranquille et ferme, va
+au-devant de lui. L'autre etonne, epuise, s'arrete; la surprise est
+plus forte que la haine; mais la faim, la soif devorante, voila ce
+qui domine tout le reste. Le pretre le devine, et, sans parler, lui
+presente ses provisions, des fruits, des dattes, du rhum.--Du rhum!
+C'est la force, c'est la vie! Pour cette gourde de rhum, le malheureux
+aurait tue son pere! Il etend la main, saisit la gourde, la porte a sa
+bouche, la boit, l'aspire a longs traits. Son visage se ranime, son
+sang circule, sa paleur mortelle fait place a une vive rougeur. Tout
+a coup, il chancelle; il a bu trop et trop vite, il tombe tout de son
+long et demeure sur le sol, inerte, engourdi, comme mort.
+
+Le missionnaire, effraye, se penche vers lui, tate son pouls, ecoute
+les battements de son coeur, et respire; ce n'est pas la mort, c'est
+le sommeil bienfaisant et reparateur. Il le considere longuement; a sa
+carnation, a la couleur de sa barbe et de ses cheveux, il reconnait un
+Francais. Malgre les traces des passions et de la fatigue, il croit
+lire sur ce visage devaste les vestiges d'une bonne race, et son
+ame d'apotre se remplit de reconnaissance et de joie. Soudain, il
+tressaille comme s'il sortait d'un reve. Le soleil va disparaitre, et
+son orbe agrandi et rutilant est deja a demi cache. Encore quelques
+minutes et la nuit aura remplace le jour. Que faire de cet infortune
+que la Providence a envoye sur sa route et dans ses bras? Le charger
+sur son cheval? C'est impossible; il connait le poids d'un corps qui
+s'abandonne. Le laisser la, seul, la nuit, dans le desert, expose aux
+dents des betes feroces, a une mort sans consolations? C'est plus
+impossible encore.
+
+Il n'y a pas a hesiter; il attendra le reveil du pecheur, sous
+la garde de Dieu qui ne laissera pas inachevee l'oeuvre de sa
+misericorde. Il s'agenouille sur le sable, pres de cet homme qu'il ne
+connaissait pas une heure avant, et pour lequel il sacrifierait sa vie
+avec joie. Il souleve doucement dans ses mains la tete du dormeur, la
+pose sur ses genoux, et il entre en prieres.
+
+La nuit est arrivee, profonde, solennelle, ivre de silence et de
+solitude. Deux heures se passent ainsi, sans qu'aucun des deux hommes
+ait fait un mouvement. Les etoiles se sont allumees les unes apres
+les autres et repandent sur l'ocean de sable une lueur mysterieuse et
+sacree. Les anges contemplent du haut du ciel ce spectacle plus beau
+que celui d'un ami veillant sur son ami, d'une mere veillant sur son
+enfant, le spectacle d'Abel veillant avec amour sur Cain: tel, au
+temps du sejour du Fils de Dieu sur la terre, Jesus priait dans les
+plaines de Galilee aupres de Judas endormi.
+
+Enfin, l'homme se reveille. Il releve la tete, ouvre les yeux et
+rencontre ceux de ce pretre a genoux qui le regarde avec une ineffable
+tendresse. Alors il se souvient, il devine, il comprend tout; il se
+met a trembler des pieds a la tete, comme ces possedes d'Israel au
+moment ou le demon sortait de leur corps et de leur ame a la voix de
+Jesus-Christ. La haine est vaincue, Satan s'enfuit de cette ame pour
+n'y plus rentrer. Le bienheureux larron pleure, il eclate en sanglots,
+et, sans prononcer une parole, il se laisse tomber dans Tes bras du
+missionnaire, qui le presse sur son coeur en lui disant: Mon frere!
+
+Quand il eut mange, le pretre le fit monter sur son cheval et marcha
+pres de lui, priant toujours et ne lui disant rien, pour le laisser
+tout entier a la grace divine qui parlait au fond de son ame. Ils
+arriverent a la ville sans rencontre facheuse. Le missionnaire fit
+coucher le prisonnier de sa charite dans son lit, et dormit pres de
+lui sur quelques coussins. "Demain, lui dit-il, vous me direz tout ce
+que vous voudrez. Aujourd'hui, je ne veux rien entendre."
+
+Le lendemain, l'homme lui raconta son histoire, prelude de sa
+confession: histoire terrible, commencee par une jeunesse sans
+corrections et sans travail, poursuivie dans le vice, dans le crime,
+et qui, par un prodige de la misericorde divine, s'achevait dans les
+larmes du repentir.
+
+Sa mere, brave paysanne, restee veuve de bonne heure, l'avait
+impitoyablement gate pour epargner quelques pleurs a son enfance.
+Il avait ete a l'ecole, parce qu'il l'avait bien voulu; s'y etait
+instruit, parce qu'il avait l'esprit vif et ouvert; puis s'etait livre
+a la paresse, au plaisir, bientot au vice. A dix-huit ans, c'etait
+deja un mauvais sujet accompli. Il s'engagea par ennui, pour connaitre
+la vie de la caserne, et courir les garnisons. Puis, le joug de la
+discipline gatant ses plaisirs, il demanda une permission, revint au
+village, en deguerpit un matin avant le jour, sans embrasser sa mere,
+mais non sans l'avoir devalisee, et ne reparut plus au regiment. Il
+passa aux Etats-Unis, y gagna une petite fortune qu'il depensa en
+folles orgies. Alors, dans un acces de raison, peut-etre de remords,
+il quitta l'Amerique pour l'Algerie, se remit a l'oeuvre, et mena
+pendant quelque temps une conduite reguliere et laborieuse.
+
+Il commencait a se refaire de corps, d'ame et de bourse, quand le
+demon envoya sur son chemin un de ses anciens compagnons de debauche,
+deserteur comme lui, qui le reconnut, chercha a l'entrainer de nouveau
+dans le vice, et n'y pouvant reussir, revela son passe et le perdit de
+reputation.
+
+Sa tete ne put resister a ce dernier coup. "Puisque je ne puis etre un
+honnete homme, se dit-il, je serai un franc scelerat." Et il fit
+comme il avait dit. Il quitta la grande ville ou toutes les portes se
+fermaient devant lui, s'enfuit au desert, et demanda a la rapine et au
+meurtre des moyens d'existence. Bientot il se trouva a la tete d'une
+bande d'arabes, qui detroussaient les passants, les pelerins de la
+Mecque, et vivaient comme lui de brigandage. Mais, par un reste de
+pudeur, il ne s'attaquait qu'aux musulmans et evitait de verser le
+sang des europeens. Ses compagnons s'en apercurent, et se revoltant
+contre lui, ils le menacerent d'abandon, meme de mort, s'il continuait
+a epargner les chretiens.
+
+Il resista d'abord, puis, avec sa faiblesse et son emportement
+habituels: "Eh bien! s'ecria-t-il, puisqu'il faut aller jusqu'au bout,
+j'irai aussi bien et plus loin que vous. Une caravane vint a
+passer; elle comptait des europeens et des musulmans. Il l'attaqua
+furieusement a la tete de ses hommes, frappa a tort et a travers sur
+tout ce qui lui tombait sous la main. Parmi les victimes se trouvait
+un francais. L'aspect de ce compatriote, peut-etre assassine par lui,
+le fit soudainement rentrer en lui-meme. "Je suis un miserable."
+se dit-il. Et laissant la ses compagnons occupes a depouiller les
+cadavres, fou de remords, epouvante de son ignominie, il s'elanca
+comme un insense et se perdit bientot dans l'immensite du desert.
+
+Quand le missionnaire le rencontra, il y avait trois jours qu'il
+errait a l'aventure, maudit et desespere comme Cain, ne mangeant pas,
+ne buvant pas, ne sachant ce qu'il faisait, ni ce qu'il voulait. Il
+etait a bout de forces, quand il apercut le voyageur qui passait au
+loin sur son cheval. Pousse par un transport infernal, il essaya de
+le rejoindre, non pour le voler, mais pour l'assassiner: "J'en tuerai
+encore un, se dit-il, et je me tuerai apres". Au lieu de la mort,
+c'est la vie qui l'attendait, et c'est dans les bras de la misericorde
+qu'il tomba.
+
+Tel fut le recit du criminel repentant: le missionnaire, le serrant
+plus tendrement encore sur son coeur, se contenta de lui dire:
+"Maintenant que je sais votre histoire, votre confession sera courte
+et facile. Agenouillez-vous devant Dieu, mon fils, et en son nom
+je vous pardonnerai tous les peches, tous les crimes de votre vie
+entiere."
+
+Le pecheur se confessa avec des torrents de larmes, et tandis que
+le pretre prononcait sur son front courbe jusqu'a terre les paroles
+sacrees de l'absolution, il lui sembla que son passe s'engloutissait
+dans l'abime de la misericorde divine et qu'une vie nouvelle s'ouvrait
+devant lui.
+
+Ce que fut cette vie, je l'ignore. Le missionnaire ne nous l'a pas
+dit. Mais qu'elle soit achevee ou qu'elle dure encore, qu'elle se
+poursuive dans un labeur honnete ou dans les austerites d'un cloitre,
+il n'est pas douteux qu'elle fut ou qu'elle sera jusqu'au bout une vie
+de repentir, d'action de graces et d'amour penitent."
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+3.--LES DEUX FRERES
+
+Deux freres entrerent en meme temps dans un college de France; ils
+se ressemblaient si parfaitement quant a la taille et aux traits du
+visage, qu'il fallait les avoir vus souvent pour les distinguer l'un
+de l'autre: mais ils etaient bien differents de caractere: l'aine
+n'avait presque aucun sentiment de religion; le cadet etait d'une
+piete angelique. On ne saurait imaginer tous les moyens que sa charite
+lui suggera pour gagner son frere. C'etait peu pour lui de lui
+accorder ce qu'il demandait; il allait au-devant de tout ce qui
+pouvait lui etre agreable; il se privait, en sa faveur, de tout
+l'argent qu'on lui accordait pour ses menus plaisirs. On leur donna a
+tous deux un costume neuf de tres grand prix; l'aine, en peu de temps,
+mit le sien en mauvais etat; celui du cadet etait encore tres propre.
+Ne sachant plus quel present faire a son frere, il imagina de lui
+donner son habit.
+
+"Vous etes mon aine, lui dit-il, il convient que vous soyez mieux
+habille que moi: votre habit est gate; si le mien vous fait plaisir,
+je vous le donnerai, on n'en saura rien chez nous."
+
+L'offre est aussitot acceptee et l'echange fait.
+
+Quelques jours apres, le pieux enfant appelle son frere et lui dit
+qu'il avait quelque chose a lui communiquer.
+
+"Auriez-vous encore un habit a me donner? lui dit celui-ci.
+
+--Oui, lui repond l'enfant, et un bien plus precieux que celui que je
+vous ai donne dernierement; allez demain a confesse; reconciliez-vous
+avec Dieu, c'est lui-meme qui vous en revetira.
+
+--A confesse, repondit l'autre, vraiment j'y vais assez souvent; si,
+cependant, il ne faut que cela pour vous contenter, j'irai bien encore
+demain, mais je ne vous garantis pas que j'en deviendrai meilleur.
+
+--Promettez-moi au moins, repliqua le cadet, que vous ferez pendant
+deux jours quelques efforts pour le devenir."
+
+L'aine le lui promit.
+
+Le lendemain, ils allerent tous deux a confesse; ils avaient le meme
+confesseur. Le cadet se confessa le premier, et se retira devant le
+Saint-Sacrement, pour demander a Dieu qu'il lui plut de toucher son
+frere. L'aine raconta depuis, qu'en entrant au confessionnal, tout ce
+que son frere avait fait pour lui se presentant a son esprit, il eut
+honte de lui-meme, et ne fut plus maitre de retenir ses larmes. Il
+dit a son confesseur qu'il voulait bien sincerement se convertir et
+consoler son frere des chagrins qu'il lui avait causes jusqu'alors.
+Pendant toute sa confession, il versa un torrent de larmes. Le cadet
+qui de l'endroit ou il etait, l'avait entendu eclater en soupirs,
+etait remonte dans son quartier, comble de joie et benissant le
+Seigneur. Un moment apres, on vint le demander a la porte; c'etait
+son frere qui se jeta a ses genoux, et les arrosa de ses larmes, lui
+demandant pardon de tous les sujets de mecontentement qu'il lui avait
+donnes et lui promettant de suivre, a l'avenir, aussi bien ses avis
+que ses exemples. L'enfant, ravi des dispositions de son frere, se
+jeta a son cou, et lui dit tout ce que sa charite put lui suggerer de
+plus tendre et de plus affectueux pour l'encourager. Le jeune homme
+demeura si ferme dans ses bonnes resolutions, qu'en peu de temps, il
+devint, comme son frere, un modele de vertu, et ne se dementit jamais.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+4.--UN JEU OU L'ON GAGNE LE CIEL
+
+Dans une petite ville de France vivait un officier retraite, qui etait
+un excellent chretien. Personne devant lui ne se serait permis une
+parole inconvenante; chacun venait lui demander conseil: l'un le
+consultait pour l'achat d'une terre; l'autre, pour l'arrangement
+d'un proces; tout le monde, en un mot, l'honorait, le respectait et
+l'aimait.
+
+Lui-meme a raconte son histoire, et elle merite d'occuper une des
+premieres places dans ce recueil, car elle montre d'une maniere bien
+touchante que Dieu se sert des moyens les plus inattendus pour ramener
+a lui les pecheurs et que sa misericorde est inepuisable a l'egard des
+ames de bonne volonte.
+
+"Je ne date pas d'hier, disait plaisamment notre officier, vous vous
+en apercevez facilement a ma moustache et aux quelques cheveux qui me
+restent; mais si je suis vieux et casse, j'ai ete jeune et alerte.
+J'avais dix-huit ans environ, en 1792, lorsque la grande guerre vint a
+eclater; j'etais ardent, j'avais adopte avec enthousiasme toutes les
+idees du temps. Je criais avec les autres, et de bon coeur: "Vive la
+fraternite ou la mort!" Helas! ce devait etre la mort ou la ruine
+pour bien du monde. Aussi, des que j'appris que la France venait de
+commencer la lutte contre les etrangers, mon parti fut bientot pris,
+je m'engageai.
+
+"Il faut vous dire, avant d'aller plus loin, que, malgre les efforts
+de ma pauvre chere mere et de notre cure, je ne croyais guere a Dieu,
+et encore moins au diable; je m'amusais tant que je pouvais; je
+passais, parmi mes camarades de plaisir, pour un _bon garcon_. A vous
+parler franc, j'etais un tres mauvais sujet; mais parmi tous mes
+defauts, j'en avais un qui me distinguait de tous mes compagnons, je
+ne pouvais pas prononcer une phrase, souvent meme une parole, sans y
+ajouter un juron. Et ce n'etaient pas des jurons pour rire, c'etaient
+d'affreux blasphemes qui devaient dans le ciel faire voiler les anges
+et pleurer les saints.
+
+"Apres ce preambule, necessaire pour bien faire comprendre la suite
+de mon histoire, je la reprends, et je tacherai de l'abreger le
+plus possible pour ne pas trop vous ennuyer. Me voila donc engage a
+dix-huit ans, menant joyeuse vie et jurant tout le long du jour. Je
+vous fais grace de ma vie militaire, elle a ressemble a celle de
+beaucoup de mes camarades, qui n'ont pas laisse leurs os sur le champ
+de bataille; je fus envoye a l'armee des Pyrenees, puis a l'armee de
+Sambre-et-Meuse, puis en Italie, puis en Egypte, puis partout enfin ou
+il y avait des coups a donner et a recevoir. Les annees, l'experience,
+deux blessures, l'une recue aux Pyrenees, l'autre, a Austerlitz,
+l'affreuse retraite de Russie, tout cela avait calme ma fougue,
+m'avait rendu plus regulier dans ma conduite, mais n'avait pu me
+corriger de mon defaut de toujours jurer. Mon avancement meme se
+trouva arrete par ce vice; comme je savais lire et qu'on n'avait pas
+le choix alors parmi les lettres, je fus rapidement officier; mais une
+fois la, mon malheureux defaut me joua bien des tours; et souvent des
+generaux, apres une affaire ou je m'etais bien conduit, n'osaient pas
+m'avancer, parce qu'ils trouvaient que j'avais trop mauvais ton
+pour arriver aux hauts grades militaires. Je les traitais bien de
+sacristains, de calotins, mais, a part moi, je leur donnais raison, et
+pourtant je ne me corrigeais pas. Enfin, 1815 arriva: je fus licencie
+avec l'armee de la Loire et je revins dans ma ville natale capitaine
+et decore. Apres les premieres joies de retrouver mes vieux amis, mes
+vieux camarades d'enfance, apres les premieres douceurs du repos et
+de la liberte, a la suite de tant de privations et d'annees de
+discipline, je commencais a trouver le temps long, je fus au cafe et
+je mangeai ma demi-solde, comme un egoiste, entre une pipe et un jeu
+de cartes. Ma position, mes campagnes, mes recits me faisaient le
+centre d'un petit groupe de desoeuvres comme moi, et, par suite de mon
+habitude inveteree, on y entendait plus souvent jurer que benir le nom
+de Dieu.
+
+"Malgre cela, l'ennui me gagnait, lorsqu'un matin, je vois entrer dans
+ma chambre le cure de la paroisse. J'etais si loin de m'attendre a
+pareille visite, que ma pipe s'echappa de mes dents et vint se briser
+sur le plancher, ce qui me fit pousser le plus gros juron de mon riche
+repertoire. Le cure ne se troubla pas pour si peu, et, prenant
+une chaise, que je ne lui offrais pas, il s'assit tranquillement:
+"Bonjour, M. le capitaine, me dit-il; puisque vous n'etes pas venu me
+voir a votre arrivee dans ma paroisse, il faut bien que je vienne vous
+chercher.--Je n'aime pas les cures, lui repondis-je, je ne les ai
+jamais aimes et je suis trop vieux pour changer maintenant.--Eh bien!
+capitaine, nous ne sommes pas du meme avis, et, avec un brave comme
+vous, je n'irai pas par quatre chemins, c'est precisement pour vous
+faire changer que je suis venu vous voir." A peine le digne pretre
+avait-il fini sa phrase, que je me levai comme un furieux, et, en
+jurant comme un possede, je le mis litteralement a la porte.
+
+"Le lendemain, je me croyais a tout jamais debarrasse de pareille
+visite, lorsque je vis encore entrer le cure. Ah! par exemple, c'est
+trop fort, m'ecriai-je, et je me levai pour le repousser de chez moi.
+Lui, sans se troubler, me dit avec beaucoup de douceur: "Bonjour,
+capitaine, vous n'etiez pas bien dispose hier, et je suis revenu
+aujourd'hui pour savoir si vous etiez plus en train de causer." Malgre
+mon apparence terrible, je n'etais pas tout a fait mauvais au fond du
+coeur; aussi, ce sang-froid me desarma, et adoucissant ma voix, je
+lui repondis: "Eh bien! monsieur le cure, puisque vous avez tant de
+plaisir a causer avec moi, j'y consens, mais a une condition, c'est
+que vous ne me parlerez pas de vos momeries, de vos eglises et de vos
+bedeaux.--Soit, reprit le cure; mais, de votre cote, vous vous engagez
+a me consacrer chaque jour une heure: votre temps n'est pas compte,
+et vous ne pouvez me refuser ce plaisir.--Accorde; et pour repondre a
+votre politesse par une autre, je vous avouerai que je m'ennuie tant,
+que ce sera une distraction pour moi de causer avec un homme qui sait
+parler." Ma politesse n'etait pas tres polie, mais le cure eut l'air
+de la trouver accomplie.
+
+"La connaissance ainsi faite devint bien vite intime; l'heure que
+j'avais promise au cure me semblait de plus en plus courte, et il
+m'arrivait souvent de la doubler et de la tripler. Mon venerable ami
+jouait au trictrac, et j'aimais moi-meme extremement ce jeu; aussi,
+bientot chaque soir, au lieu d'aller au cafe, je prenais le chemin du
+presbytere, et nous jouions avec un tel acharnement, que la soiree se
+passait toujours trop rapidement.
+
+"Le cure etait fidele a sa promesse; il ne me parlait jamais de
+religion: malheureusement, de mon cote, j'etais fidele a mes mauvaises
+habitudes, et je prononcais bien peu de phrases sans les assaisonner
+de quelques grossiers jurons. Un soir ou le cure me battait a plates
+coutures, je m'en donnais a coeur joie, et jamais pareils blasphemes
+n'avaient retenti sous l'humble toit de notre pasteur. Il posa son
+cornet sur la table, et, me regardant bien en face: "Je vous ai fait
+une promesse, me dit-il, a laquelle je suis fidele; voulez-vous m'en
+faire une a votre tour?--Laquelle?--C'est de ne plus jurer.--Mais
+c'est impossible, voila plus de cinquante ans que j'ai cette habitude;
+elle m'a empeche de faire mon chemin, et vous voulez que j'y renonce:
+rayez cela de vos papiers; non pas que je le fasse maintenant par
+mechancete, mais c'est devenu une habitude chronique.--Je ne pretends
+pas que ce ne vous sera pas difficile, mais croyez-vous qu'il me soit
+facile de vous voir tous les jours, sans vous parler de religion, a
+vous, qui en auriez tant besoin pourtant; la partie n'est pas egale:
+il me faut une compensation: quand vous jurerez, je vous parlerai
+de Dieu.--Au fait, vous pouvez avoir raison; je n'en disconviens
+pas.--Puisque vous etes de si bonne composition, je veux vous montrer
+que malgre ma robe, je ne suis pas si noir que j'en ai l'air: et vous
+permets, toutes les fois que votre mauvaise habitude de jurer vous
+pressera, de remplacer vos gras jurons par _sapristi_.--Je consens au
+marche, repondis-je.--Et vous, capitaine, ajouta-t-il, n'oubliez pas
+que, si vous manquez a votre promesse, je manquerai a la mienne."
+
+"Je vis bien vite que j'avais fait un marche de dupe, ou plutot que le
+bon cure savait bien ce qu'il faisait en me le proposant. Chaque jour
+j'oubliais l'innocent _sapristi_, et je reprenais mon triste
+repertoire. Aussitot, le cure me faisait un sermon en trois points, et
+j'etais bien force de l'ecouter, puisque c'etait dans nos conventions.
+Vous devinez facilement le reste: a mesure que mon venerable ami me
+devoilait les beautes de la religion, j'y prenais gout; ce n'etait
+plus une punition, c'etait devenu un besoin. Bientot, je fus tout a
+fait converti; mon excellent cure me fit approcher des sacrements;
+maintenant je trouve mon bonheur a l'accomplissement de mes devoirs,
+et il ne me reste de mon ancien etat que l'habitude d'assaisonner
+toutes mes phrases du fameux _sapristi_, ce qui me fait appeler par
+tout le monde ici le capitaine _Sapristi_. Si je raconte volontiers
+mon histoire, c'est dans l'esperance qu'elle pourra detourner du mal,
+et de la mauvaise habitude de jurer, quelques personnes aussi
+coupables que je l'etais alors.[1]"
+
+[Note 1: Cite dans les _Petites lectures_, bulletin populaire
+des Conferences de Saint-Vincent-de-Paul.--Nous n'avons pu verifier
+nous-meme, on le comprend, l'authenticite des traits que nous avons
+puises dans d'autres Recueils; mais pourquoi la mettre en doute: Il
+est certain qu'il s'opere frequemment des conversions tout aussi
+extraordinaires que celle-la; le pretre n'y prend meme plus garde dans
+les pays de foi, tant il est souvent temoin de ces merveilles, et
+elles restent un secret entre l'homme et Dieu.]
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+5.--LA VENGEANCE D'UN ETUDIANT CHRETIEN.
+
+Sous Louis-Philippe, ecrit Armand de Pontmartin, l'esprit d'irreligion
+regnait dans les colleges de Paris. Il y avait pourtant des
+exceptions... la plus originale et la plus touchante m'etait apparue
+sous les traits de Paul Savenay, natif de Guerande. Doue, ou plutot
+arme d'une piete angelique et robuste tout ensemble, il bravait le
+respect humain, defiait la raillerie, et il aurait mis au besoin tout
+l'entetement de sa race pour affronter la persecution et le martyre.
+Cette piete se revelait jusque sur son visage, qui prenait une
+expression celeste au moment de la priere. Ainsi, lorsque, sur un
+signe de notre professeur indolent, je recitais, au debut et a la
+fin de la classe, le _Veni Sancte Spiritus_ et le _Sub tuum
+praesidium_, c'etait pour presque tous les eleves, le signal d'un
+concert charivarique d'eternuements, de quintes de toux, de pupitres
+disloques, et de dictionnaires tombant a grand bruit. Paul Savenay
+s'isolait de ce tapage, et l'on pouvait suivre sur sa figure le
+sourire de la sainte Vierge dont il implorait la protection, et le
+contact de l'Esprit-Saint qui l'effleurait de ses ailes.
+
+Cette piete fervente l'avait fait prendre en grippe par le plus
+mauvais sujet de la classe, fanfaron d'impiete et de libertinage,
+liseur et colporteur des livres de Parny et de Voltaire, et pourtant
+Breton comme Paul; mais entendons-nous, ce Breton-la, nomme Jacques
+Fael, etait un Breton de contrebande. On disait que son pere, Nantais
+d'origine, avait pris part a quelques-unes des plus sanglantes scenes
+de la Revolution, s'etait enrichi en achetant des terres de Vendeens,
+puis ruine dans des speculations equivoques. Tout irritait Jacques
+contre Paul Savenay; un heritage de haine, le retour des Bourbons,
+l'animosite instinctive du vice contre la vertu, du mal contre le
+bien, de l'atheisme contre la foi, du diable contre le bon Dieu; mais
+ce qui l'exasperait le plus, c'etait la douceur de Paul, sa patience
+inalterable que, naturellement, Jacques taxait de lachete et
+d'hypocrisie.--Tu es donc un lache? lui disait-il en lui montrant
+le poing.--Je ne le crois pas, repondait Paul avec un accent de
+resignation qui aurait desarme un tigre. Son persecuteur ne lui
+laissait pas un moment de treve, et le harcelait de la facon qui
+devait le plus cruellement blesser cette ame tendre, chaste, exquise
+et pieuse. Non content de le traiter de cagot, de Basile, de tartufe
+et de cafard. Jacques joignait le blaspheme a l'insulte, le sacrilege
+a l'outrage. Il glissait de mauvais livres dans le pupitre de Paul
+et lui jouait les plus vilains tours. Nous sumes plus tard que ses
+brutalites s'etaient parfois envenimees jusqu'aux voies de fait:
+bourrades, brimades, coups de poing, coups de regle: un jour meme, un
+coup de canif qui fit couler le sang. La plupart des eleves feignaient
+de ne pas s'apercevoir de ces abominables violences. Quelques-uns
+avaient l'infamie d'applaudir avec des ricanements stupides. Jacques
+n'avait pas, en somme, l'air bien feroce; mais etait grand, bien
+decouple, taille en athlete. On le redoutait et il avait sa petite
+cour de complaisants et de flatteurs. Lorsqu'indigne de sa mechancete
+et attire vers Paul Savenay par d'irresistibles sympathies, je
+risquais, moi chetif, quelques reproches: "Tais-toi ou je t'assomme!
+me disait cet enrage; tais-toi, mauvaise graine d'emigre!" J'aurais
+certainement eu ma part de ses injures et de ses coups, si je n'avais
+trouve un admirable defenseur en la personne de Gaston de Raincy.
+
+Le martyre de Paul Savenay dura deux ans et pendant ces deux ans, pas
+une plainte. S'il versait en secret quelques larmes, il ne pleurait
+pas sur ses souffrances, mais sur les egarements de cette pauvre
+ame, revoltee contre Dieu. Un matin, me rencontrant a la porte de
+Saint-Sulpice, et me croyant meilleur que je n'etais, il me dit:
+"Armand, allons prier pour lui!" Je lui repondis: "Paul, tu es un
+saint... le saint de Guerande, et c'est sous ce nom que je veux
+desormais te connaitre et t'admirer!"
+
+Bientot, je perdis de vue le persecuteur et sa victime. Jacques
+Fael, convaincu de colportage du _Compere Mathieu_ et des
+_Chansons_ de Beranger, fut _prie_ par le proviseur de ne pas revenir
+apres les vacances. Paul Savenay, qui se destinait a la profession de
+medecin, quitta le college un an avant moi."
+
+Armand de Pontmartin, a cet endroit, interrompt son recit pour
+expliquer comment il retrouva quelques annees plus tard ce vertueux
+jeune homme chez Frederic Ozanam. Ce dernier venait de fonder, avec
+quelques amis, les Conferences de saint Vincent de Paul et il exposait
+aux jeunes messieurs reunis chez lui les moyens qui lui semblaient les
+plus propres a assurer le succes de l'entreprise.
+
+"Tout a coup, continue le narrateur, Ozanam regarde a sa montre et dit
+aux jeunes gens qui l'entouraient: "Mes amis, je suis un bavard. Agir
+vaut mieux que parler, dans une crise comme celle-ci. L'ennemi
+est toujours la; le cholera vient a peine d'entrer dans sa phase
+decroissante... Nous n'avons pas une minute a perdre!
+
+Il distribua a ses ouvriers de la premiere heure la liste des malades
+qu'ils devaient visiter. Puis, s'adressant a Paul Savenay:--Et vous,
+Paul, lui dit-il, votre premiere visite est toujours, n'est-ce pas,
+pour l'hotel Racine?
+
+--Oui, mon ami, repondit Savenay; oui, encore aujourd'hui, ajouta-t-il
+avec une emotion singuliere.
+
+En ce moment, Ozanam le prit a part et lui dit tout bas quelques mots
+en me regardant. Il me sembla que Paul Savenay opposait une certaine
+resistance. Ozanam insistait en repetant a demi-voix: Pourquoi pas?
+Pourquoi pas?...
+
+Paul parut enfin se decider, et se tournant vers moi: "Veux-tu, me
+dit-il, que nous sortions ensemble?"
+
+Nous sortimes: Ozanam habitait alors la rue de Sevres, et nous
+nous dirigions du cote de la rue Jacob. En descendant la rue des
+Saints-Peres, nous croisames une modeste voiture de louage, qui
+gravissait assez lentement cette montee fort raide. Paul salua et me
+dit: "Sais-tu qui est dans cette voiture? Mgr de Quelen, archeveque de
+Paris. Comme hier, comme demain, il vient de l'hotel-Dieu, et il va a
+l'hospice de la Charite; c'est ainsi qu'il se venge. Parmi ceux qu'il
+visite, qu'il secourt et qu'il console, on compterait par centaines
+les emeutiers de fevrier 1831, les pillards de l'archeveche et de
+Saint-Germain-l'Auxerrois, ceux qui l'auraient egorge, s'il etait
+tombe entre leurs mains!"
+
+Nous arrivames au bout de la rue Jacob; Paul s'arreta devant l'hotel
+Racine, moins poetique et moins elegant que son nom. La, il parut
+hesiter encore, puis prenant son parti: "Entrons," me dit-il. On sait
+ce que sont ces hotels d'etudiants. Nous montames quatre etages.
+Parvenus au quatrieme, nous vimes une clef sur la porte, n deg. 78,
+Paul entra sans frapper, et me fit signe de le suivre. Un emouvant
+spectacle m'attendait.
+
+Sur un lit fort propre, tendu de rideaux de toile verte, je reconnus a
+l'instant Jacques Fael, le persecuteur, le bourreau de Paul Savenay.
+Il etait evidemment en convalescence; mais sa paleur, ses yeux cernes,
+son visage amaigri, prouvaient qu'il venait de subir l'horrible crise.
+Sa soeur, vetue de noir, etait debout a son chevet, un rayon de soleil
+d'avril egayait la chambre.
+
+En me voyant, Jacques poussa un cri de surprise; puis, brusquement,
+presque violemment, imposant silence d'un geste a Paul, qui voulait
+parler:
+
+"Non, vois-tu? lui dit-il; non, Paul, tu ne veux pas que j'etouffe,
+n'est-ce pas? Quand je devrais retomber malade, il faut, entends-tu
+bien? il faut que notre camarade sache... ce qu'il a deja devine! Il
+a ete le temoin de mes infamies, de tes souffrances; il faut qu'il
+apprenne ce qu'a ete la revanche du chretien contre le mecreant, du
+saint contre le miserable. Tais-toi! tais-toi!... Noemi, dis-lui de se
+taire et de me laisser la parole!... Il y a un mois, j'etais encore
+tel que tu m'as connu... Non, Armand, j'etais pire: impie, athee,
+mechant, libertin, mangeur de pretres, corrompu jusqu'aux moelles. Le
+29 mars, jeudi de la mi-careme, j'avais fait la noce avec quelques
+compagnons de debauches... je rentre a minuit... une heure apres, je
+me tordais sur ce lit, en proie a des convulsions effroyables... La
+tete en feu, le corps glace, tous les symptomes du cholera... et
+j'etais seul, seul au monde... Ma soeur Noemi, au fond de la Bretagne,
+chez une vieille tante..., mes parents morts..., point d'amis... le
+vice et l'impiete n'en donnent pas... Oui, seul dans ce miserable
+hotel, sur que, si j'avais la force d'appeler, l'hotesse epouvantee
+me ferait jeter sur un matelas, et me crierait d'aller mourir dans la
+rue... Oh! quelle nuit! L'enfer anticipe, moi qui ne croyais pas a
+l'enfer!... Tais-toi, Paul, je t'en prie, laisse-moi parler!... A sept
+heures, au paroxysme de mes tortures et de mon desespoir, ma porte
+s'ouvre, et je vois entrer Paul Savenay... Paul, ma victime, mon
+martyr!... Ah! je crus d'abord a une apparition vengeresse... Mais
+non, il avait sur les levres un sourire celeste; dans le regard,
+l'expression angelique du pardon... Il vint a moi, me prit la main, me
+dit quelques bonnes paroles;... c'etait un miracle, n'est-ce pas?...
+
+--Non, c'etait tout simple, interrompit Paul Savenay. Je suis interne
+a l'hospice de la Charite, a deux pas d'ici... Le docteur Recamier,
+mon maitre, m'avait charge de visiter tous les hotels de la rue
+Jacob... L'hotel Racine etait sur ma liste et le hasard...
+
+--Le hasard!!! C'est donc toi maintenant qui nies la Providence?...
+Pourquoi ne pas dire la verite tout entiere?... Tu etais delegue de
+la societe de Saint-Vincent-de-Paul, ou plutot du bon Dieu, pour me
+sauver, pour me guerir, pour me consoler, pour faire de moi un honnete
+homme et un chretien!... Une heure apres, poursuivit Jacques,
+en m'adressant de nouveau la parole, j'avais tous les remedes
+necessaires, et, le soir, sur ma demande, il m'amena un vicaire de
+Saint-Germain-des-Pres... Tu vois bien que c'etait le bon Dieu!
+Pendant cinq jours, Paul ne m'a presque pas quitte...; pendant cinq
+nuits, il m'a veille... Puis, lorsqu'il a reconnu que le danger etait
+passe, il a ecrit a ma soeur Noemi, qui n'a pas perdu une minute...
+et, a present, je suis le mieux soigne des convalescents, moi qui
+m'etais cru le plus abandonne des agonisants et des damnes... Oh!
+comment reconnaitre tant de bienfaits de la misericorde divine?
+Comment expier mes fautes, mes impietes, mes crimes?...
+
+--Jacques, reprit doucement Paul Savenay, je t'ai deja dit que, quand
+meme tu n'aurais eu, avant de mourir, qu'un moment, si ce moment avait
+ete bien employe, Dieu t'aurait pardonne!... Et tu as une vie tout
+entiere!
+
+--Mais toi, Paul, mon sauveur, toi qui m'as rendu tant de bien pour
+tant de mal, comment reparer, comment payer ma dette?... Comment
+meriter ton pardon, ton amitie?..."
+
+En sortant de l'hotel Racine, je dis a Paul: "Tu te figures peut-etre
+n'avoir gueri qu'un malade... Eh bien! tu te trompes; tu en as gueri
+un autre, et cet autre te serre la main[2]."
+
+[Note 2: Armand de Pontmartin, _Correspondant_ (Extraits).]
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+6.--UN PERE CONVERTI PAR SON ENFANT.
+
+On trouverait difficilement un recit plus touchant que celui qui nous
+a ete laisse par le heros de cette histoire, heureux privilegie des
+misericordes divines.
+
+"J'ai ete eleve aussi mal que possible sous le rapport religieux, non
+seulement dans l'ignorance de la verite, mais dans le gout, dans le
+respect, dans la superstition de l'erreur, et je quittai mes classes,
+bien muni d'arguments contre Notre-Seigneur et contre l'Eglise
+catholique.
+
+Elevee comme moi, aussi ignorante que moi, ma femme etait beaucoup
+meilleure. Elle avait le sens religieux. Il se developpa lorsqu'elle
+devint mere; et, apres la naissance de son premier enfant, elle entra
+tout a fait dans la voie. Quand je songe a tout cela, j'ai le coeur
+remue d'un sentiment de reconnaissance pour Dieu, dont il me semble
+que je parlerais toujours, et que je ne saurais jamais exprimer.
+
+Alors je n'y pensais point. Si ma femme avait ete comme moi, je crois
+que je n'aurais pas meme songe a faire baptiser mes enfants. Ces
+enfants grandirent. Les premiers firent leur premiere communion, sans
+que j'y prisse garde. Je laissais leur mere gouverner ce petit monde,
+plein de confiance en elle, et modifie a mon insu par le contact de
+ses vertus que je sentais et que je ne voyais pas.
+
+Vint le dernier. Ce pauvre petit etait d'une humeur sauvage, sans
+grands moyens; si je ne l'aimais pas moins que les autres, j'etais
+cependant dispose a plus de severite envers lui. La mere me disait:
+
+--Sois patient; il changera a l'epoque de sa premiere communion.
+
+Ce changement a heure fixe me paraissait invraisemblable. Cependant
+l'enfant commenca a suivre le catechisme, et je le vis en effet
+s'ameliorer tres sensiblement et tres rapidement. J'y fis attention.
+Je voyais cet esprit se developper, ce petit coeur se combattre,
+ce caractere s'adoucir, devenir docile, respectueux, affectueux.
+J'admirais ce travail que la raison n'opere pas chez les hommes; et
+l'enfant que j'avais le moins aime, me devenait le plus cher.
+
+En meme temps, je faisais de graves reflexions sur une telle
+merveille. Je me mis a ecouter la lecon de catechisme. En l'ecoutant,
+je me rappelais mes cours de philosophie et de morale: je comparais
+cet enseignement avec la morale dont j'avais observe la pratique dans
+le monde, helas! sans avoir pu moi-meme toujours m'en preserver. Le
+probleme du bien et du mal, sur lequel j'avais evite de jeter les
+yeux, par incapacite de le resoudre, s'offrait a moi dans une lumiere
+terrible. Je questionnais le petit garcon: il me faisait des reponses
+qui m'ecrasaient. Je sentais que les objections seraient honteuses et
+coupables. Ma femme observait et ne disait rien; mais je voyais son
+assiduite a la priere. Mes nuits etaient sans sommeil. Je comparais
+ces deux innocences a ma vie, ces deux amours au mien; je me disais:
+"Ma femme et mon enfant aiment en moi quelque chose que je n'ai aime
+ni en eux ni en moi; c'est mon ame."
+
+Nous entrames dans la semaine de la premiere communion. Ce n'etait
+plus de l'affection seulement que l'enfant m'inspirait; c'etait un
+sentiment que je ne m'expliquais pas, qui me semblait etrange, presque
+humiliant, et qui se traduisait parfois en une espece d'irritation.
+J'avais du respect pour lui. Il me dominait. Je n'osais pas exprimer
+en sa presence de certaines idees, que l'etat de lutte ou j'etais
+contre moi-meme produisait parfois dans mon esprit. Je n'aurais pas
+voulu qu'elles lui fissent impression.
+
+Il n'y avait plus que cinq ou six jours a passer. Un matin, revenant
+de la messe, l'enfant vint me trouver dans mon cabinet, ou j'etais
+seul.
+
+--Papa, me dit-il, le jour de ma premiere communion, je n'irai pas a
+l'autel sans avoir demande pardon de toutes les fautes que j'ai faites
+et de tous les chagrins que je vous ai causes, et vous me donnerez
+votre benediction. Songez bien a tout ce que j'ai fait de mal pour me
+le reprocher, afin que je ne le fasse plus, et pour me pardonner.
+
+--Mon enfant, repondis-je, un pere pardonne tout, meme a un enfant qui
+n'est pas sage; mais j'ai la joie de pouvoir te dire qu'en ce moment
+je n'ai rien a te pardonner. Je suis content de toi. Continue de
+travailler, d'aimer le bon Dieu, d'etre fidele a tes devoirs; ta mere
+et moi nous serons bien heureux.
+
+--Oh! papa! le bon Dieu qui vous aime tant, vous soutiendra, pour que
+je sois votre consolation, comme je le demande. Priez-le bien pour
+moi, papa.
+
+--Oui, mon cher enfant.
+
+Il me regarda avec des yeux humides, et se jeta a mon cou. J'etais
+moi-meme fort attendri.
+
+--Papa!... continua-t-il.
+
+--Quoi, mon cher enfant?
+
+--Papa, j'ai quelque chose a vous demander!
+
+Je voyais bien qu'il voulait me demander quelque chose, et ce qu'il
+voulait me demander, je le savais bien! Et, faut-il l'avouer? j'en
+avais peur; j'eus la lachete de vouloir profiter de ses hesitations.
+
+--Va! lui dis-je, j'ai des affaires en ce moment. Ce soir ou demain,
+tu me diras ce que tu desires, et, si ta mere le trouve bon, je te le
+donnerai.
+
+Le pauvre petit, tout confus, manqua de courage, et, apres m'avoir
+embrasse encore, se retira tout deconcerte, dans une petite piece
+ou il couchait, entre mon cabinet et la chambre de sa mere. Je m'en
+voulus du chagrin que je venais de lui donner, et surtout du mouvement
+auquel j'avais obei. Je suivis ce cher enfant sur la pointe des pieds,
+afin de le consoler par quelque caresse, si je le voyais trop afflige.
+La porte etait entr'ouverte. Je regardai sans faire de bruit. Il etait
+a genoux devant une image de la sainte Vierge; il priait de tout son
+coeur. Ah! je vous assure que j'ai su ce soir-la quel effet peut
+produire sur nous l'apparition d'un ange!
+
+J'allai m'asseoir a mon bureau, la tete dans mes mains, pret a
+pleurer. Je restai ainsi quelques instants. Quand je relevai les yeux,
+mon petit garcon etait devant moi avec une figure tout animee de
+crainte, de resolution et d'amour.
+
+--Papa, me dit-il, ce que j'ai a vous demander, ne peut pas se
+remettre, et ma mere le trouvera bon: c'est que, le jour de ma
+premiere communion, vous veniez a la sainte Table avec elle et moi.
+Ne me refusez point, papa. Faites cela pour le bon Dieu qui vous aime
+tant.
+
+Ah! je n'essayai pas de disputer davantage contre ce grand Dieu qui
+daignait ainsi me contraindre. Je serrai en pleurant mon enfant sur
+mon coeur.--Oui, oui, lui dis-je, oui, mon enfant, je le ferai. Quand
+tu voudras, aujourd'hui meme, tu me prendras par la main; tu me
+meneras a ton confesseur, et tu lui diras: "Voici mon pere."
+
+_L'abbe_ LOTH.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+7.--UN CADEAU INATTENDU.
+
+Dans une fonderie situee pres de Paris, il y avait un ouvrier qui
+avait recu autrefois une certaine education. Mais des revers de
+fortune l'avaient oblige a chercher du travail.
+
+Un jour, il fit un faux pas, tendit ses mains en avant pour amortir sa
+chute, et sa main droite alla malheureusement s'etendre sur un
+morceau de fer rouge qui la brula jusqu'a l'os. Le malheureux subit
+l'amputation avec courage; mais il ne souffrit pas avec un courage
+egal une infortune qui le privait, lui, sa femme et ses quatre
+enfants, du pain quotidien; ses plaintes s'exhalaient en affreux
+blasphemes.
+
+Informee de sa triste situation par une bonne-soeur de charite, la
+comtesse *** se hata d'accourir. Elle prodigua avec ses secours
+les bonnes paroles, multiplia ses visites, ses cadeaux, ses
+encouragements.
+
+L'ouvrier la recevait froidement, acceptait tout poliment, remerciait
+sechement et, des que la charitable comtesse avait franchi le seuil
+de la mansarde, il se tournait vers sa femme et lui disait d'un ton
+railleur: "Les visites de cette dame sont bien interessees, j'en suis
+sur, c'est en vue des prochaines elections qu'elle nous vient en
+aide."
+
+Tout en partageant les sentiments de son mari, Annette ne parlait pas
+comme lui. Elle faisait bonne mine a la comtesse afin que les dons en
+faveur de ses enfants fussent augmentes.
+
+Mais son coeur restait ferme, et la genereuse bienfaitrice ne se
+faisait pas illusion sur les vrais sentiments de sa protegee.
+
+Noel arriva... Depuis quinze jours, la machine a coudre ne cessait de
+faire entendre ses tics-tacs. C'etait a ne pouvoir dormir, durant la
+nuit entiere, dans la maison.
+
+--Qu'avez-vous donc a travailler ainsi, Annette? demandaient les
+voisines. Nous allons vous conduire au Pere-Lachaise[3], bien sur! si
+vous continuez a vous fatiguer ainsi.
+
+[Note 3: Cimetiere bien connu, le principal de la Capitale.]
+
+--C'est que voici bientot Noel, et je ne veux pas voir pleurer mes
+enfants comme l'an passe. Ils ont eu les mains vides pendant que les
+autres avaient les mains pleines de jouets et de bonbons: cela m'a
+fendu le coeur et je leur ai promis que le Noel de cette annee les
+dedommagerait.
+
+Je travaille pour tenir parole.
+
+L'homme propose et Dieu dispose. Notre Annette travailla avec tant de
+precipitation qu'un beau soir sa machine a coudre cassa.
+
+Plus de travail, plus de pain. Adieu les cadeaux de Noel! O malheur!
+les enfants allaient pleurer...
+
+L'ouvriere fit contre mauvaise fortune bon coeur: elle porta vite son
+gagne-pain a la reparation; mais on la fit attendre et on lui fit
+payer quinze francs! helas!
+
+--Quel guignon d'etre malheureuse! murmurait la pauvre mere en
+pleurant.
+
+Ce Noel allait etre, bien certainement, encore plus triste que celui
+de l'annee precedente. La veille au soir, les enfants mirent leurs
+petites chaussures sous la cheminee. Mille precautions furent prises
+pour les placer au bon endroit; il y avait eu meme des contestations
+et des disputes entre eux a ce sujet. Le cadet n'avait pas craint de
+troubler l'ordre et de changer la topographie des souliers. La soeur
+ainee, qui s'en apercut en faisant une ronde a la derobee, fit un
+tintamarre qui necessita l'intervention du papa et de la maman.
+
+--Comme ils vont etre cruellement decus, demain matin! pensait Annette
+avec angoisse. Mon coeur se fend de chagrin.
+
+Ce ne fut point sans peine que l'on decida les petits a aller se
+coucher: ils restaient la, bouche beante, devant le tuyau de la
+cheminee qui subit vingt fois leur inspection. Ils auraient volontiers
+passe la nuit a attendre le petit Jesus.
+
+Couches sur leurs pauvres matelas, la discussion ne cessa point. Ils
+firent des projets, des echanges; ils jaserent, se disputerent.
+
+Quand le silence se fut etabli, Annette dit a Baptiste:
+
+--Je n'ai rien a leur donner: ma bourse est a sec. Pauvres petits!
+
+Annette et Baptiste pleurerent en voyant l'etalage des chaussures des
+enfants.
+
+Tout a coup, sans dire un mot, Baptiste se leva et sortit... Il passa
+devant les magasins etincelants de lumiere, s'arreta aux splendides
+etalages.
+
+--Passons, dit-il, je suis trop pauvre pour entrer la. Il porta ses
+pas du cote des petites boutiques en planches, echelonnees le long des
+boulevards et bourrees de jouets. Avisant une boutique a treize sous,
+il entra, et s'approchant du patron, il lui dit a l'oreille:
+
+--Je suis un brave ouvrier, j'ai quatre enfants; une grande dame nous
+protege (cet aveu lui coutait les yeux de la tete): je voudrais bien
+avoir, a credit, quelque objet a bon marche. Monsieur, vous pouvez
+voir... je demeure a...
+
+Le patron ne le laissa pas achever.
+
+--La maison ne vend pas a credit, Monsieur... Inutile!... A treize
+sous! Boutique a treize sous!... Bon marche sans exemple.
+
+Quand Baptiste revint a la mansarde, il etait exaspere et criait plus
+fort que jamais: "Ah! quel malheur d'etre pauvre!"
+
+Les cloches de la messe de minuit sonnaient a toute volee et
+joyeusement.
+
+Annette entendit frapper a la porte; elle courut ouvrir: la comtesse
+entra.
+
+--Quoi, vous a cette heure?
+
+--Oui, j'ai pense a vos cheris... Je n'ai qu'un instant; ma voiture
+est en bas qui m'attend pour me conduire a Sainte-Clotilde ou je
+vais entendre la messe de minuit. Oh! comme ils dorment d'un sommeil
+paisible, ces chers petits enfants du bon Dieu! Ils seront bien
+contents demain... tenez, voila pour eux.
+
+La comtesse tendit un paquet, et, enveloppee de son manteau ramene
+autour d'elle, descendit rapidement l'escalier.
+
+Un coup de couteau a travers une ficelle, et le paquet eventre etala
+ses merveilles. Il y avait des poupees, des pantins, des dragees, des
+oranges, du chocolat, des bonbons, tout un assortiment de bonnes et
+belles choses a admirer, a conserver, a croquer.
+
+Baptiste et Annette n'y voyaient plus: ils pleuraient, ils
+sanglotaient.
+
+Ces chers petits! comme ils seront heureux au reveil!
+
+Les chaussures ne furent pas assez longues, larges et hautes pour
+recevoir les dons du petit Jesus: le devant de la cheminee fut garni
+d'objets inconnus a la mansarde. Comment decrire la joie des enfants,
+leurs exclamations, leurs cris, lorsque le jour fut venu!
+
+Annette et Baptiste devoraient des yeux ces chers petits; ils
+partageaient leurs transports et pleuraient de joie avec eux.
+
+Quand la comtesse revint, Baptiste lui dit, les larmes aux yeux:
+
+--Madame, vous nous aimez puisque vous aimez nos enfants. Nous vous
+serons tous reconnaissants jusqu'a la mort.
+
+Huit jours apres, Baptiste, Annette et les enfants allaient a la messe
+de la paroisse.
+
+La charite de la comtesse avait trouve le chemin du coeur.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+8.--LES TROIS ACTES D'UN DRAME CONTEMPORAIN.
+
+Un dimanche matin, on aurait pu voir, il y a quelques annees, deux
+personnes se rendant a l'eglise principale de leur localite, vers
+l'heure de la grand'messe. C'etaient M. X*** et son epouse, tous deux
+imbus des prejuges de notre siecle et pleins de cette arrogante fierte
+qui distingue les _parvenus_ sans religion. Ils n'allaient pas a la
+maison de Dieu pour y prier, mais bien pour s'y pavaner et y chercher
+un moyen de se distraire en meme temps qu'une satisfaction a leur
+vanite. Lorsqu'ils entrerent, la messe etait commencee; au lieu de se
+tenir dans le bas de l'eglise, ils pretendent traverser les rangs,
+examinent curieusement toute l'assistance, se communiquent leurs
+impressions, en un mot affectent le meme sans-gene que s'ils s'etaient
+trouves dans un concert ou une salle de spectacle. A ce moment, un
+pretre a cheveux blancs, d'un aspect venerable, quitte le choeur pour
+faire, selon l'usage, la quete parmi les fideles. C'etait le cure de
+la paroisse, qui jouissait de l'estime universelle grace a ses
+bienfaits et a ses vertus. Le digne ecclesiastique avait la douceur
+d'un pere, mais il avait aussi la juste severite du ministre d'un
+Dieu trois fois saint. Indigne de l'attitude inconvenante de M. X***
+et de son epouse, que leur toilette toute mondaine rendait plus
+revoltante encore, peine surtout du scandale qui en resultait pour
+ses ouailles, le pasteur ne put s'empecher de s'arreter un instant
+lorsqu'il arriva pres d'eux, et il leur dit a voix basse, mais d'un
+air grave: "Oubliez-vous donc que vous etes ici dans la maison de
+Dieu?..." Puis, il passa, mais sa parole ne passa point, elle demeura
+brulante sur le coeur de Mme X***, et en fit jaillir jusque sur son
+front la rougeur de la honte et de la colere...
+
+Peu de jours s'etaient ecoules, lorsqu'un jeune homme se presente
+au domicile du bon cure et demande a lui parler. Vainement lui
+objecte-t-on une occupation urgente, qui rend l'entrevue pour le
+moment impossible; il insiste vivement et justifie ses instances par
+les sollicitations d'un malade qui, se tordant, dit-il, dans les
+etreintes de l'agonie, l'appelle, veut le voir, lui parler, ne voir et
+ne parler qu'a lui seul!... Le pretre est averti, il abandonne tout
+pour porter au moribond les consolations de son ministere, il hate
+le pas, il court vers le domicile indique, il arrive. Introduit dans
+l'appartement ou il etait attendu, il cherche inutilement le lit du
+malade, il n'y trouve qu'un homme a l'abord froid et glacial et une
+dame se prelassant sur un riche canape.--On a devine M et Mme X***.
+
+C'etait un lache guet-apens.
+
+Le seuil a peine franchi, la porte se ferme a double tour derriere le
+vieillard.
+
+--Puis-je savoir ce que cela signifie? dit-il avec etonnement.
+
+--Je vais vous l'apprendre, repond X***. Asseyez-vous.
+
+Le venerable pasteur s'assit machinalement, sans rien comprendre a un
+pareil debut. Mme X*** laissa percer sur ses levres un imperceptible
+sourire, et son mari joua une dignite qui etait une contradiction
+flagrante avec le role qu'il s'imposait.
+
+--Monsieur l'abbe, dit-il, nous reconnaissez-vous?
+
+--Non, dit le pretre; cependant vos traits ne me sont point inconnus,
+mais je ne saurais preciser...
+
+--C'est etrange, fit X*** avec une legere ironie; eh bien! monsieur,
+j'aiderai vos souvenirs. Ministre d'une religion toute de charite,
+comment qualifieriez-vous l'insulte qu'un homme inflige a un autre?
+
+--C'est une faiblesse, dit le pretre.
+
+--Et si cette pretendue faiblesse atteint encore son epouse?
+
+--C'est alors une lachete, dit le vieillard, de plus en plus surpris.
+
+--Mais si cette lachete s'accomplit devant une foule nombreuse, et
+dans un lieu repute sacre par vous et par les votres, dans l'eglise
+meme: que devient alors cette lachete?
+
+--Cette lachete devient alors un sacrilege, dit encore le venerable
+ecclesiastique, dont l'etonnement n'avait plus de limite.
+
+--Nous sommes parfaitement d'accord, dit X*** en echangeant avec sa
+femme un rapide coup d'oeil.
+
+Les dernieres paroles du pretre avaient entierement epanoui le visage
+de Mme X*** et elle souriait beatement sur son siege.
+
+--Mais je ne sais vraiment pas, monsieur, dit le cure, ou peuvent
+aboutir toutes ces questions; daignez vous expliquer plus nettement,
+je vous prie.
+
+--Encore un point a eclaircir, monsieur l'abbe, et j'arrive au
+denoument.
+
+--Quel chatiment doit donc etre inflige a l'homme lache et sacrilege
+qui a pu s'oublier ainsi?
+
+--Le chatiment est, dans ce cas, monsieur, l'expression de la
+vengeance, et la vengeance n'appartient qu'a Dieu!
+
+--Ah! je le regrette; mais ici, monsieur, nous differons absolument de
+maniere de voir, et il m'est avis que l'insulte doit necessiter ou
+de promptes excuses ou une juste expiation. Permettez-moi, meme, de
+n'admettre a cet egard que mon opinion seule.
+
+Et maintenant, ajouta-t-il, en quittant tout a coup le ton d'une
+discussion calme pour les formes brusques et peu courtoises de la
+colere et de la passion; et maintenant, ma femme et moi, nous sommes
+les offenses, et l'insulteur, c'est vous!...
+
+--Moi! dit le pretre avec surprise sans doute, mais toujours avec ce
+calme et cette dignite qui jaillissent d'une conscience pure; moi!...
+Puis, un souvenir illuminant tout a coup sa memoire: "Oh! monsieur,
+poursuit-il d'un ton doucement ironique, vous intervertissez
+etrangement les roles: je sais a present de quoi il s'agit. Dieu m'a
+confie la garde de sa maison, j'ai du la faire respecter, et en vous
+rappelant, ainsi qu'a madame, la saintete du sanctuaire, je n'ai fait
+qu'accomplir un devoir."
+
+X*** demeure un instant interdit, en face d'une reponse aussi ferme:
+mais peut-il etre vaincu, lui, par un pretre, par un vieillard?...
+
+--Monsieur! s'ecrie-t-il avec violence, vos paroles etaient une
+insulte, et l'insulte veut l'expiation; et saisissant un pistolet
+cache sous son vetement: "A genoux, dit-il au vieillard, a genoux! et
+faites des excuses![4]"
+
+[Note 4: Quelque incroyable et meme improbable que paraisse cette
+Violence premeditee, qu'on pourrait regarder comme une scene de roman,
+L'auteur garantit l'authenticite du fait.]
+
+X*** avait arme le pistolet et le tendait menacant vers la poitrine du
+vieux pretre.
+
+Mais il ne savait pas tout ce qu'il y a de noblesse, d'energie,
+d'invincible volonte dans un coeur sans tache, dans une ame
+chretienne, nourrie chaque jour du pain des forts. Il ne savait pas
+qu'abreuve du sang de son Dieu, le vieillard y retrouve les forces
+de la jeunesse, le pretre l'heroisme qui fait les martyrs. Il ne le
+savait pas, il ne le soupconnait meme pas; s'il en eut ete autrement,
+aurait-il pu consentir a affronter benevolement cette alternative,
+ou d'etre le meurtrier d'un vieillard, ou de subir la honte d'une
+mystification qu'il pretendait infliger lui-meme?
+
+Le saint pretre, calme et impassible, regarde fixement l'homme qui
+le menace, et n'opposant a sa fureur qu'une sublime resignation:
+"Monsieur, dit-il, le vieillard qui n'a plus que quelques jours a
+passer sur la terre ne doit pas redouter la mort; et le pretre doit
+mourir plutot que de transiger avec sa conscience, il ne saurait
+retracter un devoir accompli, et il ne flechit le genou que devant son
+Dieu!"
+
+Et portant la main a son coeur: "Frappez, monsieur, dit-il, frappez!
+Dieu nous voit, qu'il nous juge; a lui seul appartient la vengeance!"
+
+Ainsi que nous venons de le dire, se trouvant dans la necessite ou
+d'etre meurtrier ou de subir la honte d'une defaite, X*** fut tout
+heureux de voir sa femme s'interposer et solliciter en faveur du
+vieillard un _genereux_ pardon. Cette mediation tout a coup inspiree a
+Mme X*** diminua un peu ce qu'avait d'humiliant la position que son
+mari s'etait faite. Ne paraissant alors obeir qu'aux instances de son
+epouse, il baissa l'arme et ne frappa point.
+
+--Puisque vous ne voulez pas me tuer, dit le cure, souriant a demi,
+soyez assez bon, monsieur, pour vouloir bien me rendre la liberte que
+vous m'avez ravie.
+
+X*** ouvrit la porte de son appartement, non sans quelque embarras, et
+le pretre, ne laissant paraitre aucune emotion, avec l'aisance d'un
+calme parfait, se retira en s'inclinant.
+
+Un an apres, jour pour jour, le triste heros de cette aventure
+revenait, a cheval, d'un village voisin. C'etait a la nuit tombante,
+et le voyageur humait avec delices la fraicheur du soir.
+
+Apres une absence de huit jours, il venait de regler quelques affaires
+et se hatait de rentrer au sein de sa famille. Le voyage jusque-la
+avait ete des plus heureux; tout a coup, arrive a un endroit ou la
+route decrit brusquement une courbe, le contact inattendu d'une
+branche qui s'inclinait isolement sur le chemin effraye le cheval.
+Un ecart aussi prompt qu'imprevu renverse le cavalier. Par une
+circonstance funeste, le pied de X**** demeure engage dans l'etrier
+et le tient suspendu aux flancs de sa monture, balayant de son front
+ensanglante le sable et les cailloux de la route.
+
+Non loin de la se trouvaient quelques, habitations, ca et la eparses.
+Aux cris de l'infortune, on accourt; mais, surexcite par le bruit
+qu'il entend et par la piqure incessante de l'eperon avec lequel il
+laboure lui-meme ses propres flancs, le cheval redouble de vitesse et
+traine a travers les champs le corps mutile de son maitre. On peut
+enfin l'arreter, mais X*** n'a deja plus le sentiment de sa propre
+existence. Ses vetements en lambeaux sont souilles de poussiere et de
+sang; son visage, horriblement defigure, laisse apercevoir au front
+une blessure large et profonde. Transporte sous le toit d'un pauvre
+paysan, il y recoit les soins les plus empresses, mais la nuit qu'il y
+passa fut une nuit d'angoisses et d'atroces douleurs.
+
+X*** n'etait qu'a 3 kilometres de chez lui, et le lendemain, sur
+l'assurance donnee par le medecin que le malade pouvait, sans trop de
+danger, a l'aide de certaines precautions, franchir cette distance,
+quelques amis le porterent sur une litiere, et apres bien des
+difficultes, parvinrent a le deposer mourant a son domicile.
+
+Malgre un repos absolu, malgre la rigoureuse observance de toutes les
+prescriptions de l'art, l'etat du malade devenait de plus en plus
+alarmant; il n'y avait meme plus d'autre lueur d'esperance que celle
+qui ne nous abandonne jamais, tant que l'objet de nos inquietudes ne
+nous est pas entierement ravi. Ses amis ne l'approchaient pas; sa
+femme elle-meme ne venait aupres de lui qu'a de rares intervalles.
+Elle etait loin de s'illusionner sur la gravite du mal, et quelques
+etincelles d'une foi non encore eteinte lui faisaient desirer pour
+son mari les secours de la religion; mais, partageant de ridicules
+prejuges, elle n'osait manifester ce desir. La difficulte s'aplanit de
+la maniere la plus inattendue, et par celui-la meme dont on pouvait le
+moins l'esperer.
+
+Dans le cours de sa maladie, X*** etait souvent en proie au delire,
+et souvent alors aussi on entendait s'echapper de ses levres un nom
+auquel se rattachaient pour lui de tristes souvenirs, un nom qu'il ne
+semblait cependant prononcer qu'avec respect. A ce nom se melaient
+encore des mots entrecoupes: Expiation!... Vengeance!... Et si le
+malade trouvait un peu de calme, si la raison succedait au delire,
+ce n'etait plus l'expression apparente du remords, mais celle du
+repentir, qu'articulait sa bouche.
+
+A l'un de ces moments heureux, mais rares, ou une amelioration
+sensible s'etait produite dans l'etat de X***, il fit venir sa femme
+aupres de lui, et apres quelque temps d'un secret entretien, celle-ci
+le quitta le front presque joyeux, comme si elle eut puise dans cet
+entretien meme une double esperance. Elle s'empressa donc de donner
+des ordres, qu'elle recommanda d'executer sans aucun retard.
+
+Un moment apres, le venerable cure que nos lecteurs connaissent deja,
+se rendait aux instances de Mme X*** et franchissait de nouveau, sans
+hesitation, le seuil d'une demeure ou il avait recu naguere un si
+cruel outrage.
+
+O religion sainte, voila tes oeuvres! Ce saint vieillard a tout
+oublie, tout pardonne, et il vient consoler et benir, il vient ouvrir
+le ciel a celui qui avait failli l'assassiner.
+
+Ce fut Mme X*** qui introduisit le pasteur aupres du moribond.
+
+A l'aspect de ces cheveux blancs, de ce front tout empreint d'une
+majeste simple et imposante, sous l'influence de ce regard toujours
+grave, toujours calme, toujours bienveillant, mille souvenirs
+surgirent spontanement dans l'ame de X***, et, soulevant la tete avec
+effort, il voulut s'incliner devant le noble vieillard.
+
+--Est-ce bien vous, monsieur, dit-il d'une voix faible, est-ce bien
+vous qui daignez venir jusqu'a moi?
+
+--Oui, c'est moi, dit le pretre avec bonte.
+
+--Je ne l'esperais pas, monsieur. Pouvais-je l'esperer apres l'outrage
+dont je me suis rendu coupable envers vous?
+
+Puis, apres un moment de silence:
+
+--Ah! monsieur l'abbe, dites-le-moi, venez-vous ici pour me pardonner
+ou pour me maudire?
+
+--Mon fils, le pretre ne maudit jamais, il ne sait que benir. Je vous
+benis et je vous pardonne!
+
+Mme X*** etait la. A ces dernieres paroles, son coeur s'emut, ses
+larmes coulerent, et, pour eviter d'augmenter par son emotion
+l'emotion du malade, elle quitta l'appartement avec discretion et
+prudence.
+
+Alors, son epoux tournant vers le pretre un regard ou se peignaient
+tour a tour et la reconnaissance et l'admiration:
+
+--Merci, monsieur, merci! Je mourrai maintenant moins malheureux,
+puisque j'ai obtenu un pardon que je n'osais meme pas implorer.
+
+--Ne parlons plus de moi, repondit le ministre du ciel; mon pardon
+n'est rien, mon ami, ou bien peu de chose; je vous en apporte un
+autre, autrement precieux, autrement desirable, celui de Dieu
+lui-meme. C'est lui qu'il faut aimer, lui qu'il faut benir. Voyez!
+jusque dans ses chatiments il se montre bon pere; c'est lui qui a
+fait naitre en vous mon souvenir, lui encore qui me conduit ici pour
+consoler votre souffrance. Que vos larmes montent jusqu'a lui, voici
+l'heure de la reconciliation!
+
+Et le pretre s'approcha bien pres du lit du mourant.
+
+Dieu seul entendit les aveux du coupable et les paroles consolatrices
+du pretre. Ce que nous savons, nous, c'est que les aveux de l'un
+furent souvent interrompus pas des sanglots, et que les paroles de
+l'autre furent accompagnees de douces larmes. Et quand ce secret
+entretien fut acheve, le vieillard s'inclina plus pres encore du
+penitent et deposa sur son front pale le baiser de la paix.
+
+Le lendemain, le vieux pretre revint aupres de son cher malade,
+portant dans ses mains le gage du salut, le sceau de la
+reconciliation. Le moribond, avec la piete d'un chretien, la foi vive
+d'un fidele, s'unit intimement au Seigneur, et, quelques heures
+apres, il expira dans les sentiments d'une esperance, d'une confiance
+illimitees, car il allait vers Dieu, accompagne par Dieu meme!
+
+(D'apres _Jules Ducot_.)
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+9.--LE REMEDE EST DUR, MAIS IL EST BON!...
+
+Quelques jours apres avoir termine sa station, un missionnaire recut
+la visite d'un capitaine, homme d'esprit, droit et honnete, qui entama
+la conversation sur les grandes verites chretiennes exposees dans les
+reunions precedentes. "J'ai bien la foi, dit cet officier; qui ne l'a
+pas? Il n'y a qu'un ignorant ou qu'un homme perverti qui soit de force
+a ne pas croire a l'eternite, a ne pas croire en Jesus-Christ et
+a nier la majeste de l'Eglise. Dieu merci! je n'en suis pas la.
+Cependant, j'ai dans l'esprit je ne sais quoi de vague, d'indefini qui
+m'empeche d'aller jusqu'a la pratique."
+
+Le bon missionnaire sourit, et, lui tendant la main: "Mon capitaine,
+lui dit-il, bien des gens sont travailles de cette maladie.
+Voulez-vous en guerir?--Eh! sans doute, repondit l'officier? Quel
+livre faut-il lire?--Aucun.--Et comment, alors, m'instruirai-je?--Rien
+n'est plus simple. Seulement, je crains bien que vous ne repoussiez le
+remede. Il est infaillible cependant.--Dites toujours. Peut-etre ne me
+fera-t-il pas si peur.--Eh bien! mettez-vous a genoux et sans hesiter,
+priez de tout votre coeur. Moi je vais me mettre a prier avec vous,
+et puis... je vous confesserai.--Me confesser! repliqua vivement
+l'officier tout surpris; mais c'est la precisement ce qui me parait
+inadmissible." Et il lanca cinq ou six phrases contre la confession.
+Le Pere ecouta tranquillement, puis lui dit: "Vous voyez bien que vous
+avez peur, j'en etais sur. Je vous aurais cru plus brave.--Mais je le
+suis.--Prouvez-le-moi donc, ici a genoux."
+
+En disant cela, il s'agenouilla le premier.... Apres un peu
+d'hesitation, le capitaine en fit autant. Le missionnaire recita a
+haute voix et du fond du coeur: _Notre Pere, Je vous salue, Marie,_
+et _Je crois en Dieu_; puis un acte de contrition. "Confessez-vous,
+mon fils, ajouta-t-il avec douceur et autorite. Dieu veut votre ame.
+Je vous pardonnerai tout en son nom." Le capitaine tout emu ne
+repondit rien. Le pretre se leva; l'officier resta a genoux. Dieu
+soit beni! dit le missionnaire. Et il s'assit pres du militaire,
+l'encourageant si bien que son pauvre coeur ferme s'ouvrit a la
+grace de Dieu et que, quelques minutes apres, l'absolution
+sacramentelle avait rendu a sa belle ame sa purete premiere.
+
+L'officier resta longtemps a genoux... il pleurait. Quand il
+se releva, il se jeta dans les bras du Pere. "Oh! quel remede!
+s'ecria-t-il. Qu'il est dur, mais qu'il est bon! Comme je vois clair
+a present! je n'ai plus de doutes; je crois tout; je suis le plus
+heureux homme du monde!"
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+10.--LE BANC DE FAMILLE.
+
+Vers dix-huit ans, rapporte le heros de cette histoire, je perdis mon
+pere et ma mere a quelques mois de distance, et en les perdant, je
+perdis tout. Un an ne s'etait pas ecoule que ma foi et mes moeurs
+avaient fait naufrage. Les moeurs d'abord, la foi ensuite. C'est
+toujours ainsi que les choses se passent. Je devins voltairien, impie,
+materialiste; enfin, comme vous dites aujourd'hui, libre-penseur.
+Pousse par une logique satanique, je conformai mes actes a mes
+nouvelles opinions. Moi, le fils d'une famille de saints, je ne mis
+plus les pieds a l'eglise ni a Paques, ni a Noel, ni a l'occasion d'un
+enterrement ou d'un mariage. Cette conduite fut justifiee a l'aide de
+propos impies et blasphematoires qui scandaliserent toute la paroisse.
+Le vieux cure qui m'avait fait faire ma premiere communion, m'ayant
+ecrit pour me demander si je voulais garder a l'eglise mon banc de
+famille, je ne daignai pas lui repondre et je cessai de le saluer.
+
+Dix-huit ans s'ecoulerent; dix-huit ans que je voudrais effacer de mon
+existence au prix du temps que j'ai encore a passer sur la terre.
+Un trait vous dira quel homme j'etais. Un jour de Paques, fatigue
+d'entendre les cloches chanter a toutes volees dans leur langage
+l'_Alleluia_, exaspere de voir les chemins couverts d'hommes et de
+femmes en habits de fete se rendant a l'eglise, je saisis une cognee
+de bucheron et j'allai attaquer par le pied un chene situe dans une de
+mes prairies qui bordait la route. Je voulais protester contre les
+superstitions populaires!...
+
+Deux ans apres ce bel exploit, par un jour brulant d'ete, une tempete
+epouvantable s'abat sur le bourg de Saint-Maurice-les-Etangs. Une
+famille, composee du pere, de la mere et des trois enfants fut tuee
+par la foudre.
+
+Toute la paroisse se leva comme un seul homme et accompagna ces cinq
+cercueils a l'eglise et au cimetiere. Je suivis la foule. L'impiete
+n'est pas toujours de saison. On m'aurait, ce jour-la, jete des
+pierres, si je m'etais abstenu d'assister aux funerailles, ou si, en y
+allant, j'avais affecte de ne pas entrer dans l'eglise. J'entrai donc
+et je fis comme les autres.
+
+Il y avait pres de dix-huit ans que je n'avais mis le pied dans la
+maison de Dieu; aussi etais-je embarrasse de ma personne au milieu
+de la foule qui remplissait, ce jour-la, l'eglise. Pendant que je
+cherchais un coin pour m'y cacher, le sacristain vint a moi et me fit
+signe de le suivre. Je le suivis machinalement, me demandant ce que ce
+bonhomme me voulait. Quelle ne fut pas ma surprise, lorsqu'il m'ouvrit
+le vieux banc de ma famille, toujours a sa place et toujours inoccupe,
+comme si j'avais continue a payer a la fabrique la taxe annuelle!
+
+Je n'etais pas a la fin de mes etonnements.
+
+Le sacristain revint au bout de quelques minutes, apportant une petite
+clef rouillee. Il me la remit en disant:
+
+--Voici votre clef.
+
+Je me rappelai alors qu'il y avait dans notre banc un petit coffret
+scelle, moitie dans le bois, moitie dans la pierre, ou ma pieuse mere
+mettait ses livres de prieres.
+
+Le coffret, lui aussi, etait a sa place; je le reconnus, je reconnus
+la clef. J'ouvris, pousse comme par une force surnaturelle. Quelle ne
+fut pas mon emotion, en trouvant dans le coffret des livres dont ma
+mere se servait et ou elle m'avait fait lire souvent de si belles
+prieres! Ils etaient la, a peine deteriores par le temps et
+l'humidite, le _Formulaire de prieres_, l'_Ange conducteur_,
+l'_Imitation de Jesus-Christ_...
+
+Ma presence dans l'eglise et dans le banc de ma famille eut fait
+sensation en d'autres circonstances. Grace a la foule et a ces
+funerailles extraordinaires, elle passa inapercue. Je pus, non pas
+prier,--je ne savais plus le faire,--mais rever et reflechir comme si
+j'avais ete seul. Ayant ouvert l'_Imitation_ pour me donner une
+contenance, j'y trouvai une feuille de papier detachee, jaunie par le
+temps et le contact des doigts. Elle contenait une priere ecrite de la
+main de ma mere. La voici:
+
+"Oh! mon Dieu! ne me punissez pas de ce que je n'ai pas assez de foi
+pour souhaiter, comme la mere de saint Louis, de voir mon fils mort
+plutot que souille d'un seul peche mortel! Pardonnez a ma faiblesse.
+Conservez la vie et la sante de mon enfant. Gardez-le du malheur de
+vous offenser. Mais si jamais il s'egarait du chemin de la foi et de
+la vertu, ramenez-l'y doucement et misericordieusement comme vous
+ramenates l'enfant prodigue a son pere!"
+
+Vous devinez mon emotion. Des larmes, que mon orgueil s'efforcait de
+retenir, coulerent abondamment. Dire que je fus converti ce jour-la,
+serait trop dire. On ne brise pas aussi promptement avec dix-huit ans
+d'impiete. Mais si je ne fus pas converti, je fus touche et ebranle.
+Des le jour meme, j'allai remercier le venerable cure de Saint-Maurice
+de m'avoir conserve mon banc de famille. Il me fallut insister pour
+rembourser a l'excellent homme les dix-huit annuites qu'il avait
+avancees pour moi au tresorier de la fabrique.
+
+"Voyez-vous? me dit-il, bon sang ne peut pas toujours mentir. On n'est
+pas impunement le rejeton d'une famille de saints. Je le savais,
+moi, qu'un jour ou l'autre vous viendriez occuper le vieux banc des
+Chauvigny.
+
+Il ajouta, en me prenant les deux mains et en me les pressant:
+
+--Je vous en prie, mon cher enfant, puisque vous etes alle a l'eglise,
+retournez-y. Vous consolerez les dernieres annees d'un vieux pretre
+qui honorait et aimait vos parents, et qui en fut estime et aime."
+
+Que vous dirai-je de plus? J'allai a la messe le dimanche suivant. La
+grace de Dieu fit le reste.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+11.--LA LETTRE D'UNE MERE.
+
+Un des premiers malades que je visitai a mes debuts, disait un medecin
+chretien, ce fut un jeune homme d'environ trente-cinq ans, que le
+desordre avait prematurement conduit aux portes de la mort. Je
+m'attachai a ce malheureux, et, ne pouvant le sauver, j'essayai
+d'adoucir ses souffrances. Froid, silencieux, strictement poli, mon
+malade acceptait mes remedes et mes soins sans croire beaucoup a
+leur efficacite. Il aurait voulu dormir toujours et ne cessait de me
+demander de l'opium.
+
+Je rencontrai dans l'escalier de la maison un vieux pretre qui me dit:
+
+--Monsieur, j'ai entendu dire que vous etiez chretien; rendez donc a
+ce malheureux jeune homme un service: dites-lui quelques mots de Dieu.
+Je lui ai fait, sans resultat, plusieurs visites. Il m'accueille
+poliment, mais c'est tout. Je suis sur qu'une parole de vous ferait
+plus d'effet que toutes mes exhortations.
+
+Je promis d'essayer.
+
+Le lendemain, je m'efforcai de faire causer mon malade et, comme il
+s'y pretait d'assez bonne grace, j'amenai la conversation sur le
+terrain religieux; le jeune homme s'en apercut et me dit d'un ton
+ferme:
+
+--Je vous en prie, monsieur, ne me parlez pas de religion; je n'y
+crois pas.
+
+--Vous croyez au moins a l'existence de l'ame?
+
+--Je crois a l'opium, dit-il en souriant, et au sommeil.
+
+Et il prit la position d'un homme qui essaie de dormir.
+
+A quelques jours de la, je fis une seconde tentative, qui tourna plus
+mal encore que la premiere.
+
+--Ecoutez, docteur, me dit le malade, j'ai etudie un peu de
+philosophie, et j'en sais assez pour ne pas croire a l'existence de
+l'ame.
+
+Et il se mit a developper quelques-uns des arguments de l'ecole
+materialiste.
+
+Ces erreurs, qui m'auraient choque dans la bouche d'un professeur
+eloquent, me parurent, dans cette mansarde et sur les levres de ce
+mourant, revoltantes et monstrueuses. Je sortis navre.
+
+Cependant nous continuions, le vieux pretre et moi, a soigner, sans
+plus de succes l'un que l'autre, le corps et l'ame de ce malade.
+Le corps marchait a grands pas au tombeau. L'ame s'en allait a la
+perdition eternelle.
+
+Un jour que je posais a ce jeune homme une ventouse, j'eus besoin d'un
+morceau de papier; j'apercus une espece de lettre posee a cote de son
+chevet, je la pris et j'allais m'en servir lorsque le jeune homme me
+saisit brusquement la main et m'arracha la lettre. Un peu surpris, je
+dechirai une feuille a un vieux livre et je fis mon operation.
+
+Le soir du meme jour, je retournai voir mon client qui baissait de
+plus en plus. Je l'apercus tenant a la main et s'efforcant de lire la
+lettre que j'avais voulu bruler le matin.
+
+--Docteur, me dit-il, voici la derniere lettre que ma mere m'a ecrite;
+il y a un an qu'elle ne me quitte pas et je l'ai lue plus de cent
+fois; je voudrais la relire avant de mourir; mes mains tremblent et ma
+vue s'obscurcit: soyez bon jusqu'a la fin, lisez-moi tout haut cette
+lettre.
+
+Je pris la lettre et j'en commencai la lecture. Non! jamais, depuis,
+je n'ai rien lu d'aussi tendre et d'aussi touchant. C'etait Monique
+ecrivant a Augustin. J'avais beau etre medecin, je n'avais que
+vingt-six ans et je venais de perdre la meilleure des meres: les
+sanglots etouffaient ma voix; je sentais des larmes venir a ma
+paupiere.
+
+Je regardai le malade: il pleurait silencieusement; mes larmes se
+melerent aux siennes.
+
+Tout a coup je me levai et m'ecriai: "Malheureux! pouvez-vous croire
+que celle qui a ecrit une semblable lettre n'avait pas une ame?"
+
+Il garda le silence et ses larmes coulerent plus abondamment. Le
+lendemain, il fit appeler le vieux pretre et eut avec lui un long
+entretien. Le surlendemain, j'appris qu'il avait recu les sacrements.
+
+Il vecut encore une semaine. Sa froideur polie n'etait qu'un masque
+cachant un coeur egare sans doute, mais bon et genereux. Il mourut
+entre les bras du vieux pretre et les miens, couvrant de baisers les
+pieds du crucifix et la lettre de sa mere.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+12.--UNE PREMIERE COMMUNION A QUATRE-VINGTS ANS
+
+C'etait en juillet 1875. Dans un petit village du canton de Castillon,
+diocese de Bordeaux, vivait un pauvre vieux menage octogenaire. Le
+mari etait un impie, connu pour tel dans le pays; il n'allait pas
+meme a la messe le dimanche. Helas! il n'avait pas fait sa premiere
+communion. La bonne femme, au contraire, avait toujours ete
+chretienne, et, avec l'age, elle etait devenue tres pieuse.
+
+Bien des fois elle avait essaye de faire entendre raison a son mari,
+qui l'aimait beaucoup; mais des qu'elle abordait le chapitre de la
+confession et de la communion, elle etait invariablement repoussee.
+
+Un jour elle tomba malade. Le medecin constata bientot la gravite du
+mal, et engagea la bonne vieille a mettre ordre a ses affaires. Elle
+n'eut pas de peine a se resigner, mais son pauvre mari etait comme
+atterre par la perspective de la separation. Il etait a moitie
+paralyse et cloue, a l'autre bout de la chambre, dans un grand
+fauteuil, regrettant tout haut de ne pouvoir donner a la chere malade
+les soins que reclamait son etat.
+
+La bonne femme etait, elle aussi, tres desolee, mais pour un motif
+tout autre: elle pleurait et priait, profondement attristee de laisser
+derriere elle, non converti et dans un aussi pitoyable etat de
+conscience, celui qui avait ete le compagnon de fa vie pendant de si
+longues annees. Au moment de recevoir les sacrements, elle tenta une
+derniere fois, mais en vain, de ramener son mari au bon Dieu.
+
+Cependant celui-ci suivait avec angoisse les progres du mal Quand il
+crut que les derniers moments approchaient, il appela deux voisins
+et leur dit en sanglotant: "Mes amis, portez-moi aupres de ma pauvre
+femme pour que je l'embrasse avant sa mort et pour que je lui dise
+adieu." Le lit ou gisait la moribonde etait un de ces grands lits
+d'autrefois, qui avancent dans la chambre et que l'on peut aborder des
+deux cotes. En voyant approcher son mari, la femme reunit ses forces
+et se tourne de l'autre cote. On porte le vieil infirme de ce cote-la;
+au grand etonnement de tous, la femme se retourne, en disant: "A quoi
+bon nous embrasser et nous dire adieu, si nous devons ne pas nous
+revoir dans l'eternite?"
+
+Le vieil incredule n'y tient plus. Il fond en larmes. "Si! si! ma
+chere femme, s'ecrie-t-il, nous nous reverrons, je te le promets! Je
+vais appeler M. le cure tout de suite, et je me confesserai. N'aie pas
+peur; je ne veux pas etre separe de toi pour toujours. Moi aussi, je
+vais servir le bon Dieu. Prie-le qu'il me pardonne."
+
+On etait en pleine nuit, et il etait trop tard pour faire venir
+immediatement le pretre. Mais, des le matin, on courut au presbytere.
+"Venez, vite, monsieur le Cure!--Comment! repond celui-ci, elle n'est
+pas morte?--Ce n'est pas pour elle, mais pour son mari, qui vous
+reclame pour se confesser tout de suite."
+
+Le cure accourt. Deja froide et sans mouvement, la bonne femme vivait
+encore et avait sa pleine connaissance. Elle regardait fixement son
+mari, a l'autre bout de la chambre. En voyant entrer le cure, un
+eclair de joie brilla dans ses yeux eteints, et, d'une voix mourante,
+elle murmura: "Je ne voudrais pas m'en aller avant de le voir
+converti."
+
+Le cure s'assied aupres du vieux mari; la confession commence; et, au
+premier signe de croix, l'heureuse femme rend le dernier soupir...
+
+Huit jours apres, a la messe du second service funebre celebre pour sa
+femme, le pauvre vieillard converti faisait sa premiere communion, a
+la grande edification de toute la paroisse.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+13.--LA SOUPAPE.
+
+Une actrice de Geneve avait une petite fille de onze ou douze ans.
+La mere, tout oublieuse qu'elle etait pour elle-meme de ses devoirs
+religieux, se souvint cependant qu'elle etait catholique et voulut que
+son enfant fit et fit bien sa premiere communion. Elle la conduisit
+en consequence chez l'abbe Mermillod[5], l'un des pretres les plus
+intelligents et les plus charitables de la ville, et le pria de
+vouloir bien instruire et preparer sa petite fille. Le pretre la recut
+avec une bonte qui lui fit une vive impression, et il fut convenu que
+sous peu de jours commenceraient les lecons de catechisme en presence
+de la Mere.
+
+[Note 5: Devenu depuis eveque et cardinal.]
+
+Quelques jours apres cette premiere entrevue, l'abbe Mermillod,
+revenant de la visite d'un pauvre malade, passa dans le quartier et
+dans la rue ou demeurait sa petite eleve. Il sonna a cette porte peu
+habituee a des visites de ce genre, et une servante vint ouvrir.
+Le pretre se nomma, et la servante le pria d'entrer, disant que sa
+maitresse avait donne ordre d'introduire M. l'abbe toutes les fois
+qu'il se presenterait.
+
+Cette bonne fille avait pris la chose a la lettre; elle conduisit
+l'abbe Mermillod aupres de la dame, laquelle etait a table avec une
+douzaine de convives, tous acteurs ou actrices, faisant bombance. Le
+pauvre abbe se trouva fort attrape et les convives aussi. Il voulut se
+retirer, s'excusa de la malencontreuse obeissance de la servante;
+mais la maitresse de la maison insista si fort pour qu'il voulut bien
+demeurer un peu, et elle lui dit, au nom de toute l'assistance, des
+paroles si honnetes, que force lui fut de demeurer et de prendre un
+siege. La petite fille etait a table aupres de sa mere et a cote d'une
+autre actrice qui paraissait avoir a peine vingt-trois ou vingt-quatre
+ans.
+
+L'abbe Mermillod, homme de coeur et d'esprit, n'etait pas de ceux qui
+ont peur des pecheurs. Il comprit qu'a cette table, au milieu de
+cette etrange compagnie, il y avait a faire quelque bien et que la
+Providence ne l'avait pas amene sans motif en pareil lieu. Il repondit
+donc le plus poliment qu'il put aux avances dont il fut l'objet, et il
+se gagna bientot la sympathie des convives.
+
+Ne sachant de quoi parler, il entra en conversation avec la petite
+fille, et lui demanda si elle se preparait a bien faire sa premiere
+communion. "Oui, monsieur, de tout mon coeur, dit l'enfant. Mais voici
+une, ajouta-t-elle en designant sa voisine, voici une dame qui aurait
+a vous dire quelque chose et qui n'ose pas." L'actrice rougit, et
+avoua avec un peu d'embarras qu'elle desirait beaucoup donner a la
+petite sa robe blanche de premiere communion.
+
+"C'est la une bonne et aimable pensee, reprit l'abbe; mais il y
+aurait, Madame, quelque chose de mieux encore, ce serait d'imiter
+cette bonne enfant et de remplir comme elle vos devoirs religieux."
+La pauvre actrice rougit de plus belle. "Cela m'est malheureusement
+impossible, dit-elle; ma profession est mon seul gagne-pain et elle
+m'interdit la pratique de la religion; et puis je n'ai pas fait ma
+premiere communion. Maintenant je suis trop agee.--On n'est jamais
+trop age pour revenir a Dieu, repondit doucement le bon pretre; et
+a votre age, Madame, il n'est jamais impossible de quitter une
+profession pour en prendre une autre plus chretienne et meilleure."
+
+"Ma foi, M. l'abbe a raison, dit un acteur en riant, et vous devriez
+bien vous confesser." L'actrice ne repondit rien, et la conversation
+devint bientot generale; on interrogeait le pretre sur la confession,
+sur la position des acteurs et actrices vis-a-vis de l'Eglise; de part
+et d'autre on ripostait vivement, mais sans aucune aigreur.
+
+Le diner fini, on se leva de table; les fenetres de la salle donnaient
+sur un magnifique lac. Un bateau a vapeur vint a passer. "Tenez,
+messieurs, dit l'abbe Mermillod, voici qui va vous faire parfaitement
+comprendre a quoi sert la confession. Vous voyez ce bateau a vapeur.
+Une force puissante fait mouvoir sa machine et le fait avancer
+rapidement; mais cette force elle-meme est un danger, un principe
+certain d'explosion et de destruction sans ce que l'on nomme la
+_soupape de surete_. Par cette soupape s'exhale le trop-plein de la
+vapeur, et le bateau et les voyageurs sont en surete. Ainsi en est-il
+de nous tous. Nous avons en nous des forces puissantes qui sont nos
+passions; a ces forces, a ces passions il faut une _soupape_, une
+ouverture sans laquelle nous sommes perdus. Eh bien! cette soupape,
+c'est la confession, c'est la confidence sainte et pure que Dieu nous
+a donnee comme le soulagement de nos coeurs, comme la consolation et
+la purification de nos consciences. Aussi remarque-t-on dans les pays
+protestants ou infideles, ou la confession est meconnue, beaucoup plus
+d'alienations mentales, beaucoup plus de suicides, beaucoup plus
+d'accidents moraux, que dans les pays ou l'on se confesse." Et l'abbe
+developpa cette these avec autant de force que de science, en
+l'appuyant de nombreux exemples.
+
+Il prit enfin conge de la compagnie, qu'il laissa toute charmee de
+son esprit et de sa bonte. La jeune actrice le reconduisit jusqu'a
+la porte. "Suivez donc M. l'abbe jusqu'a l'eglise, lui dit un des
+acteurs, et allez vous confesser tout de suite. Cela vous fera du
+bien.--Je ne dis pas non, reprit serieusement la jeune femme, et je ne
+vois pas qu'est-ce qui m'en empecherait." Et sortant avec le pretre,
+elle l'accompagna jusqu'a la porte d'entree. Se trouvant seule avec
+lui: "Monsieur, s'ecria-t-elle d'une voix tout etouffee de sanglots,
+Monsieur, vous m'avez sauvee! C'est la Providence qui vous a envoye
+pour moi dans cette maison. J'etais desesperee; ce soir, j'avais forme
+la resolution de me jeter dans le lac et d'en finir avec les douleurs
+de la vie; il y a quelques jours j'ai ete sifflee sur la scene et je
+ne veux plus y reparaitre. Je n'avais plus de ressource, plus d'amis
+sur la terre, je voulais me tuer. Maintenant je veux me confesser, je
+veux me confesser tout de suite!"
+
+Le pretre calma avec douceur cette pauvre femme, l'encouragea dans son
+bon propos. Il ajouta quelques conseils chretiens aux paroles qu'il
+avait dites pour tout le monde, et la jeune femme prit une heure pour
+se rendre le lendemain au confessionnal.
+
+Grace a une energique volonte, elle a quitte le theatre, et est
+devenue une bonne et fervente chretienne.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+14.--UNE MEPRISE QUI PORTE BONHEUR.
+
+Un soir de l'annee 1855, apres une laborieuse journee, l'abbe
+Baron[6], alors vicaire a Douai, etait rentre dans sa modeste demeure
+et se reposait de ses travaux apostoliques en recitant l'Office divin.
+On vint frapper a sa porte; il ouvrit, et une petite fille se presenta
+devant lui, le priant de passer, le plus tot qu'il lui serait
+possible, chez une pauvre dame qui se mourait et qui demeurait rue
+***, n deg. 28. Le bon abbe voulut interrompre sa priere et se rendre
+aussitot avec l'enfant a l'adresse indiquee; mais la petite messagere
+lui dit que la chose n'etait pas urgente a ce point, et qu'on lui
+demandait seulement de ne pas remettre sa visite au lendemain, de
+peur d'accident. Le pretre prit donc l'adresse de la malade et dit a
+l'enfant de le preceder et d'annoncer sa visite tres prochaine.
+
+[Note 6: C'est celui qui s'est immortalise a la guerre de 1870,
+par son devouement heroique et les services eminents qu'il a rendus a
+l'armee francaise.]
+
+Quand il eut termine la recitation de son Office, le pieux abbe se mit
+en route, sans faire attention seulement qu'il pleuvait a verse et que
+le froid etait vif. Il s'agissait de sauver une ame, de consoler une
+douleur; qu'est-ce que le froid et la pluie devant un but pareil?
+Arrive dans la rue indiquee par l'enfant, le pretre entra au n deg. 18,
+convaincu que c'etait bien la le numero qu'on lui avait donne. La
+maison etait pauvre; il n'y avait pas de concierge. Le pretre monta
+l'escalier a tatons et frappa a la premiere porte qu'il trouva sous sa
+main. Un homme vint lui ouvrir et, apercevant l'habit ecclesiastique,
+entra dans une brutale colere, repondit par trois ou quatre injures a
+la demande polie du charitable pretre, qui s'informait si ce n'etait
+point ici la chambre de la pauvre femme malade, et enfin lui ferma la
+porte au nez.
+
+Patient et doux comme le divin Maitre, le pretre frappa a la porte
+suivante, ou il ne fut guere mieux accueilli.
+
+Il monta au second etage, un petit garcon etait dans le corridor. "Mon
+enfant, lui dit le bon pretre, pourrais-tu m'indiquer la chambre d'une
+pauvre dame qui demeure dans cette maison et qui est bien malade. Elle
+s'appelle madame Gerard.--Il y a bien a la porte la-bas au bout du
+corridor une pauvre dame tres malade, monsieur le Cure; papa disait
+meme qu'elle ne passerait pas la nuit; mais il me semble qu'elle ne
+s'appelle pas comme vous dites.--Le nom importe peu. Fais-moi le
+plaisir de me conduire a sa porte." Et l'enfant le conduisit.
+
+L'abbe ouvrit la porte, entra dans la chambre. Aupres d'un lit ou
+etait en effet une femme malade a l'agonie, etait assis un homme d'une
+cinquantaine d'annees, qui se leva et parut fort etonne a la vue d'un
+pretre. Celui-ci le salua avec affabilite et lui demanda comment
+allait sa pauvre femme; "car c'est sans doute votre femme,
+ajouta-t-il, et vous etes monsieur Gerard?...--Moi? repondit
+brusquement le maitre de la chambre; point du tout. Qui vous a dit
+de venir ici et de vous meler de nos affaires?--Mais on vient de
+m'envoyer chercher, repartit le pretre fort etonne. On m'a dit qu'une
+pauvre dame Gerard, malade a l'extremite, m'envoyait querir pour
+recevoir les derniers secours de la religion. Si je me suis mepris de
+rue, ou de maison, ou de chambre, il me semble du moins que la pauvre
+dame que voici n'a pas moins besoin de mon saint ministere. C'est
+le bon Dieu, sans doute, qui m'a conduit ici et qui a permis cette
+meprise."
+
+"Oh! oui, Monsieur! murmura d'une voix affaiblie la pauvre mourante,
+c'est Dieu qui vous a conduit ici.--Point du tout, dit le mari avec
+emportement. Voici plus de dix ans qu'un pretre n'a mis les pieds chez
+moi, et vous ne confesserez pas ma femme; elle est a moi, melez-vous
+de vos affaires!--Vous vous trompez fort, Monsieur, dit le pretre avec
+douceur et fermete. Votre femme est a Dieu avant d'etre a vous, et
+vous n'avez pas le droit de disposer de son ame. Si votre femme veut
+se confesser, je la confesserai; et mon devoir est de ne l'abandonner
+que si, de sa propre volonte, elle refuse mon ministere."
+
+Et s'approchant de la malade: "Madame, lui dit-il, desirez-vous vous
+reconcilier avec Dieu et mourir chretiennement?" La pauvre femme leva
+les mains au ciel et se mit a pleurer de joie. "C'est le bon Dieu
+qui a tout fait, dit-elle. Depuis plusieurs jours je prie mon mari
+d'appeler un pretre, et il m'a toujours refuse. Je veux me reconcilier
+avec le bon Dieu, qui a eu pitie de moi.--Vous l'entendez, Monsieur?
+dit le pretre en se tournant vers le mari: veuillez pour quelques
+moments me laisser seul avec cette pauvre dame."--Et ces paroles
+furent prononcees avec tant de fermete et de resolution, qu'il fut
+comme force de se retirer; ce qu'il fit en grommelant.
+
+"Voici, Monsieur, ce qui m'a sauvee," dit en pleurant la mourante. Et
+montrant au pretre un chapelet suspendu aupres de son lit: "J'ai eu
+la faiblesse de craindre mon mari plus que Dieu, et pour eviter des
+scenes, j'ai depuis dix ou onze ans abandonne la pratique de mes
+devoirs religieux; mais je n'ai jamais cesse de me recommander a la
+bonne sainte Vierge. Tous les jours, ou a peu pres, j'ai dit un bout
+de mon chapelet, et j'ai toujours conserve l'amour de la sainte Mere
+de Dieu. C'est elle, Monsieur l'abbe, qui vous amene a moi; c'est
+elle qui sauve ma pauvre ame!..." Profondement touche de cette
+scene attendrissante, le bon pretre consola la malade, l'aida a se
+confesser, lui donna l'absolution de ses peches, et lui dit, en la
+quittant, de se preparer de son mieux a recevoir le saint Viatique et
+l'Extreme-Onction, qu'il allait chercher a la paroisse voisine.
+
+En sortant, il voulut serrer la main du mari qui la retira, et qui
+rentra fort mecontent aupres de son heureuse femme.
+
+L'abbe avait regarde dans son calepin l'adresse de la malade, pour
+laquelle on etait venu le chercher, et il avait vu qu'au lieu du n deg.
+18, c'etait le n deg. 28 qui lui avait ete indique. Tout en benissant le
+bon Dieu de son erreur bienheureuse, il se hata d'aller a ce n deg. 28,
+ou il trouva en effet la malade qui l'attendait. Il la confessa a son
+tour, puis, sans perdre de temps, il alla reveiller le sacristain de
+la paroisse; et prenant le Saint-Sacrement avec les saintes huiles, il
+revint aupres de ses deux malades; mais quand il entra a son cher n deg.
+18, sa penitente venait d'expirer--Elle avait eu dans l'absolution
+sacramentelle le pardon de ses peches, et la ferveur de sa bonne
+volonte avait sans doute supplee aux yeux du Dieu de misericorde aux
+autres secours que le pretre lui apportait.
+
+Rempli de foi et de reconnaissance envers la sainte Vierge, refuge
+des pecheurs, consolatrice des affliges, le ministre de Dieu termina
+aupres de l'autre malade ce qu'il avait a faire; et c'est lui-meme qui
+a donne tous les details de cette touchante aventure. Elle montre une
+fois de plus quels tresors de benediction sont renfermes dans la piete
+envers Marie, et combien Jesus est misericordieux pour ceux qui aiment
+sa Mere.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+15.--HEROISME D'EN JEUNE NEOPHYTE.
+
+Dans un emouvant recit, le P. Hermann a raconte le bapteme et la
+conversion d'un de ses neveux, ne comme lui dans la religion juive.
+Rien de plus edifiant que cette histoire, dont les details semblent
+nous reporter aux premiers temps du christianisme.
+
+Il y a quelques annees, dit-il, un enfant, alors age de sept ans, vint
+avec son pere et sa mere, tous les deux juifs comme lui, me visiter au
+monastere des Carmes, pres de la ville d'Agen. C'etait a l'epoque des
+belles processions de la Fete-Dieu. On avait inspire a cet enfant une
+profonde horreur pour notre divin Crucifie: cependant la grace, se
+repandant avec profusion du fond de l'ostensoir ou Jesus daigne se
+cacher pour notre bonheur, se rendit victorieuse de cette ame si
+naive, si inaccoutumee a nos mysteres; elle attira ce jeune coeur a
+son amour avec une si forte vehemence et une si forte douceur que
+l'enfant crut a la presence reelle de Jesus-Christ dans le sacrement
+de son amour avant de connaitre aucune autre des verites de notre
+divine religion. Aussi, a force de prieres et de supplications,
+obtint-il l'insigne faveur de pouvoir revetir les ornements d'un
+de ces enfants de choeur qui, pendant les processions du Tres
+Saint-Sacrement, repandent des fleurs sous les pas de Jesus-Hostie.
+
+Ravi de joies et de consolations celestes, apres avoir rempli cette
+angelique fonction, il courut a son pere: "O mon pere! dit-il, quel
+bonheur! Je viens de jeter des fleurs au bon Dieu." Dans la bouche de
+ce petit enfant juif, c'etait toute une profession de foi nouvelle...
+Le pere, redoutant qu'on ne fit changer de religion a ce fils unique
+sur lequel reposait toute son affection, le surveilla dorenavant et
+voulut repartir avec lui pour Paris, lieu de sa residence. Mais, avant
+le depart, un trait, parti du coeur de la divine Eucharistie, avait
+frappe, penetre, presque renverse la jeune mere, l'avait rendue
+chretienne et, dans le plus profond mystere d'une nuit silencieuse,
+celle-ci avait recu le bapteme et l'Eucharistie des mains sacerdotales
+de son propre frere[7]. Le jour suivant, l'Eveque lui donnait le
+sacrement de confirmation. Rien n'avait transpire de ce pieux secret
+et la famille se remit en route pour Paris, sans se douter qu'il y eut
+une chretienne dans son sein.
+
+[Note 7: Le R. P. Hermann, qui raconte ce fait.]
+
+Le jeune Georges--c'est le nom de l'enfant--ne put oublier les saintes
+impressions que son ame avait puisees dans ces fetes chretiennes; il
+en parla souvent a sa mere, il la questionna, et celle-ci, heureuse de
+voir germer dans cette chere ame la semence de lumiere que la grace
+y avait jetee, ne se fit pas prier pour developper dans son esprit,
+avide de s'eclairer, la connaissance de ce Dieu d'amour, de ce doux
+Jesus qui a voulu naitre d'une fille de Jacob et se faire homme pour
+sauver les brebis d'Israel...
+
+Des ce moment, en effet, sa jeune intelligence et son coeur ardent
+n'etaient plus occupes que de la pensee et du souvenir de la divine
+Hostie qui avait blesse d'amour son pauvre coeur, et chaque soir,
+apres s'etre assure que son pere etait endormi, il rouvrait les
+yeux, il se mettait a prier longtemps le doux Enfant Jesus et a bien
+apprendre son catechisme. "O mon Jesus! disait-il, quand donc mon
+jeune finira-t-il? quand donc pourrai-je vous recevoir dans la sainte
+Communion et vous presser sur mon coeur!" Ce qui le preoccupait
+vivement, c'etait le changement qu'il avait remarque dans sa mere
+depuis ce voyage dans le Midi; il lui voyait d'autres habitudes,
+d'autres demarches, des principes et des gouts plus severes, et un
+jour il lui dit: "Mere, si vous ne m'assurez que vous n'etes pas
+baptisee, je le croirai." La mere, embarrassee, ne sut que repondre.
+"Ah! maman, reprit-il, je le vois bien, vous etes deja chretienne et
+j'espere que le bon Jesus me reunira bientot a vous et que nous ferons
+ensemble notre premiere communion..." La mere, tressaillant d'une
+emotion melee de joie et de crainte, osa avouer a son fils qu'elle
+recevait son Sauveur presque chaque matin... Alors l'enfant se mit a
+pleurer a chaudes larmes, a sangloter, a se jeter au cou de sa mere:
+"Oh! pourquoi ne m'avez-vous pas attendu? Au moins permettez-moi de me
+tenir tout pres de vous quand Jesus sera dans votre coeur, afin que
+je puisse embrasser avec respect ce divin Enfant si aimable... O mere
+bien-aimee, je vous en supplie, la prochaine fois, gardez-moi quelque
+chose de votre communion; une mere partage volontiers avec son enfant
+sa nourriture.." Et le jeune enfant se rapprochait alors de sa mere et
+baisait avec respect ses vetements. Ce desir dura quatre annees tout
+entieres. Dire les sacrifices, les efforts que dut faire ce pauvre
+enfant pour concilier l'obeissance qu'il devait a son pere avec sa
+foi vive, sa preoccupation unique de devenir chretien, d'apprendre a
+connaitre, a aimer, a servir Jesus-Christ, serait chose impossible. Ce
+fut un long martyre...
+
+A onze ans, Georges assiste a la solennite d'une premiere communion
+dans sa paroisse. Il connait Jesus, il aime Jesus, il ne desire que
+Jesus!... son petit coeur est tout brulant de soif pour Jesus. Il voit
+tous ses compagnons d'enfance, ses amis, s'approcher legitimement de
+la table sainte, et lui, il doit se cacher dans un coin obscur de
+l'eglise, devorant ses larmes, lancant a tous ces heureux enfants des
+regards d'une inconsolable et sainte jalousie!...
+
+Quelques mois apres cette fete de sa paroisse, la mere m'ecrivait
+qu'elle ne pouvait resister aux larmes de son fils qui menacait
+d'aller demander le bapteme au premier pretre qu'il pourrait attendrir
+sur son sort. On pesa murement toutes les difficultes de sa position
+vis-a-vis d'un pere cheri, mais pour qui l'heure de la foi en
+Jesus-Christ n'avait pas encore sonne et qui s'armait de toute son
+autorite pour empecher son fils de devenir chretien.
+
+L'amour de Jesus-Christ fut le plus fort, et il fut decide que je
+viendrais en secret a Paris. Il fallait le voir, cet enfant, lorsqu'il
+entra dans la chapelle, conduit par sa mere! Celle-ci tremblait d'etre
+surprise dans cette pieuse soustraction a la surveillance paternelle.
+
+Avec quelle piete le petit Georges se mettait a genoux, calme,
+heureux, fort de sa resolution, le visage rayonnant d'une sainte
+allegresse!--Que demandez-vous, mon enfant? lui dis-je alors.--Le
+bapteme.--Mais savez-vous bien que demain, peut-etre, on voudra vous
+contraindre a entrer dans la synagogue, afin de participer a un culte
+aboli?--Ne craignez rien, mon oncle, j'abjure le judaisme.--Mais si
+l'on voulait avec menaces vous obliger a fouler aux pieds le Crucifix,
+en haine de notre divine religion?--N'ayez pas peur, mon oncle, je
+mourrais plutot. Cependant, ajouta-t-il, si on me liait pieds et
+mains, et si malgre mes cris, ma protestation et ma resistance, on me
+portait dans la synagogue et on placait mes pieds sur le visage du
+Crucifix, y aurait-il apostasie, si ma volonte resistait?--Non, mon
+enfant, la volonte seule constitue le peche.--Alors, je demande le
+bapteme. De grace, accordez-le-moi."
+
+La ceremonie continue au milieu de la plus profonde emotion des
+assistants. Apres le bapteme, vint la sainte messe, et apres
+avoir faire descendre et recu mon Dieu dans les transports de la
+reconnaissance, je me retournai et montrai a l'heureux enfant
+l'objet de tous ses voeux, de tous ses desirs. Jamais spectacle plus
+attendrissant n'avait frappe les regards de la foi chretienne!...
+Agenouille entre sa mere et sa marraine, il aspira dans un divin
+baiser et recueillit dans son coeur ce doux Jesus qui venait lui
+apporter tout son ciel avec lui... Rien ne troubla son bonheur, pas
+meme la crainte d'etre surpris par son pere... Quelques semaines
+apres, il communia encore pour la Toussaint avec la meme allegresse,
+et puis vint l'heure de l'epreuve.
+
+Son pere lui presenta un livre et lui dit: "Faisons la priere.--Mon
+pere, je ne puis pas prier dans ce livre des Israelites.--Et
+pourquoi?--Je suis chretien, je suis catholique.--Mon enfant, tu te
+livres a un jeu cruel! tu ne parles pas serieusement, je pense. Du
+reste, tu sais bien que ton bapteme ne serait pas valide sans le
+consentement de ton pere.--Pardon, mon pere, dans notre sainte
+religion catholique, il suffit d'avoir l'age de raison et
+l'instruction religieuse pour etre baptise validement." Le pere
+dissimula d'abord sa violente irritation; mais quelques jours apres,
+il enlevait son fils, partait avec lui et le conduisait dans un pays
+protestant, a quatre cent cinquante lieues de sa mere.
+
+Tous les efforts qu'on fit pour decouvrir l'asile ou l'on avait
+relegue le pauvre enfant demeurerent inutiles. On avait mis en
+mouvement toutes les autorites civiles et politiques pour le chercher;
+mais comme il avait ete place sous un nom suppose dans un pensionnat
+dirige par des heretiques, toutes les demarches furent sans succes,
+et la mere resta seule... et l'enfant, comme Daniel dans la fosse aux
+lions, fut en butte a des assauts acharnes pour lui faire renier sa
+foi. "Je voudrais revoir ma mere, s'ecriait-il souvent en versant
+d'abondantes larmes.--Tu la reverras, lui repliquait-on, si tu
+abjures.--Oh! non, je suis chretien, je suis catholique et je prefere
+tout souffrir plutot que de renoncer a ma foi."
+
+Et malgre cette heroique fidelite, on ecrivait a la mere que son fils
+etait rentre dans les tenebres du judaisme. Mais elle avait confiance
+en Jesus, en Marie, en Joseph, elle n'en crut rien, et ne sachant que
+devenir toute seule a Paris, elle alla se refugier a Lyon, ou elle fut
+accueillie par la marraine de son fils. Bien souvent, on vit tomber
+ses larmes sur la Table Sainte ou elle venait puiser des forces dans
+la reception du Pain quotidien, de ce Jesus pour l'amour duquel elle
+s'etait exposee a la cruelle separation de son fils unique.
+
+Trois mois se sont ecoules encore, et une lettre venue du fond de
+l'Allemagne lui dit: "Venez, votre fils est ici." Elle accourt, et
+apres un penible et long voyage de plus de cinq cents lieues, au
+moment ou elle apercoit sa famille, elle s'ecrie: "Mon fils! ou est
+mon fils?--Votre fils, vous ne le reverrez qu'apres avoir fait serment
+devant Dieu que vous l'eleverez dans la religion juive et que vous ne
+manifesterez par aucun signe exterieur la religion catholique que vous
+avez embrassee."
+
+Apres quelques semaines d'une dechirante agonie, le coeur du pere
+se laisse attendrir, et il permet une entrevue en sa presence, a la
+condition qu'il ne sera point question de religion. Le fils s'est jete
+au cou de sa mere, celle-ci l'a baigne de ses larmes, ils n'ont pu
+prononcer les doux noms de Jesus et de Marie; mais dans une lettre, ma
+pauvre soeur me disait: "Il n'a rien pu me dire, mais j'ai compris,
+j'ai senti, je suis sure qu'il est reste fidele. Oui, j'ai senti
+dans ses regards, dans ses tendres baisers que mon fils est toujours
+chretien."
+
+Mais le pauvre Georges se trouva de nouveau prive du tresor pour
+lequel il avait affronte toute cette persecution religieuse: il
+s'etait fait chretien pour pouvoir communier, et voici que depuis la
+Toussaint jusqu'a Paques une severe surveillance l'avait empeche de se
+rendre a l'eglise et il se trouvait place dans une pension, dans une
+ville ou il n'y avait pas un seul pretre catholique... Peut-on se
+figurer cette torture?... Plusieurs mois se passent encore. Un jour,
+(jour secretement fixe d'avance), il parvient enfin a se soustraire a
+la surveillance de ceux qui le gardent, il va jouer dans un bois; mais
+ce ne sont pas des fleurs ni des papillons qu'il cherche; son regard
+emu attend un messager du ciel... Un monsieur passe pres de lui et
+le regarde avec un interet marque: c'est bien lui. Savez-vous qui
+c'etait? C'etait un pretre missionnaire que la mere du petit Georges
+avait attendri sur son sort. Il s'etait deguise et etait venu se
+promener, comme par hasard, dans ce meme bois, et le pauvre enfant put
+faire pour la premiere fois sa confession depuis son enlevement, qui
+remontait a dix mois. Il la fit dans un bois, a l'ombre d'un arbre
+protecteur... Mais ce n'etait pas tout: comment communier?
+
+Le pretre dut repasser le fleuve (l'Elbe) qui separait sa mission du
+lieu habite par le pauvre neophyte. On pria, on etudia le terrain, et
+enfin, quelques jours apres, le missionnaire se deguisa de nouveau,
+prit sur lui un petit vase d'argent renfermant tout le tresor des
+cieux, la sainte Hostie, et s'embarqua sur un bateau a vapeur, au
+milieu d'une foule stupide qui ne se doutait pas que Jesus-Christ,
+vrai Dieu et vrai homme, etait cache sur la poitrine de cet heureux
+pretre. L'enfant avait pu s'echapper de l'ecole pour accourir dans la
+chambre de sa mere, et la, dans cette chambre ou il avait improvise un
+petit autel couvert de fleurs et de lumieres, tous deux a genoux
+ils attendaient la visite si ardemment desiree du Sauveur Jesus en
+personne qui voulait bien condescendre a venir les fortifier dans leur
+exil.
+
+Enfin le pretre, traversant sans obstacle tous les dangers de cette
+perilleuse entreprise, arriva avec son depot precieux, et dans ce pays
+sans foi, dans cette ville sans pretre, sans eglise catholique, et
+dans cette modeste chambre, l'enfant put accomplir le devoir pascal et
+s'unir a son Jesus.
+
+Voici ce qu'il m'ecrivit quelques jours apres:
+
+"Quand je me reveille la nuit, o mon cher oncle, pour penser a toutes
+les graces que le bon Jesus m'a faites depuis que je suis ici, loin de
+tout secours religieux, quand je pense surtout a la communion que j'ai
+pu faire presque miraculeusement dans la petite chambre de maman, je
+me mets a bondir de joie sur mon lit et a mordre ma couverture dans le
+transport de ma reconnaissance."
+
+Quelques mois apres, il m'ecrivait encore: "Nous sommes a la veille de
+Noel, et a l'approche de cette solennite la surveillance redouble pour
+m'empecher de recevoir mon Dieu. Helas! devrai-je passer ces belles
+fetes dans un douloureux jeune, prive du pain de vie? Priez le saint
+Enfant Jesus que mon jeune finisse bientot. Il faut que je sois bien
+sage pour dedommager maman de ne pas se trouver a Lyon pendant que
+vous y prechez."
+
+Ici se termine le touchant recit du P. Hermann. Depuis lors, Georges a
+ete rendu a sa mere, et ils ne se sont plus separes. Le bon religieux
+revit, trois ans apres lui avoir donne le bapteme, cet enfant cheri
+qu'il ne cessa de diriger jusqu'a sa mort.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+16.--LES DEUX AMIS.
+
+Il y a quelques annees, en me rendant a Paris, raconte un homme du
+monde, je me detournai de la route directe pour aller prier sur
+la tombe d'un de mes jeunes compatriotes, Alexis ***. Descendu de
+voiture, j'etais bientot arrive au cimetiere. Je me mis a le parcourir
+dans toutes les directions, m'arretant devant chaque tombe, lisant
+toutes les inscriptions sans pouvoir decouvrir le nom que je
+cherchais. Je commencais a desesperer d'y parvenir, quand j'apercus un
+officier qui etait a l'extremite opposee. J'allai droit a lui: nous
+nous rencontrames pres d'une place ou la terre avait ete fraichement
+remuee; au milieu, une petite croix de bois apparaissait a peine entre
+quelques rares gazons. Nous echangeames un salut; je prononcai le
+nom d'Alexis. "C'etait mon meilleur ami, dit-il; vous le connaissiez
+donc?--Je suis entre ici pour chercher sa tombe et pour y prier.--Et
+voici precisement le lieu ou il repose."
+
+Ce mot dit, il s'agenouilla; j'en fis autant; nos prieres s'elancerent
+a la fois du fond de nos coeurs vers le ciel. Quand nous fumes
+releves: "J'avais encore un autre desir, lui dis-je, et il est en
+votre pouvoir de l'accomplir. Vous etiez, m'avez-vous dit, l'ami
+intime d'Alexis; vous avez sans doute assiste a ses derniers moments;
+ce serait une consolation pour moi que d'en entendre le recit de votre
+bouche.--Vous ne pouviez vous adresser mieux qu'a moi, monsieur. Mais,
+pour apprecier combien sa mort a ete belle, il est necessaire de
+remonter plus haut. Je vous raconterai l'histoire de quelques annees
+de sa vie; ce sera la mienne aussi.
+
+"Nous sommes entres le meme jour, Alexis et moi, a l'Ecole militaire;
+des notre premiere entrevue, une secrete sympathie nous attira l'un
+vers l'autre. Nous eumes le bonheur d'entrer dans le meme regiment. Il
+eut ete difficile de se figurer deux caracteres mieux en harmonie que
+les notres. Graves, serieux, reserves, nous prenions en horreur les
+plaisirs coupables. Nous ne trouvions aucun attrait pour les plaisirs
+bruyants. Nous ne quittions l'etude que pour discourir entre nous des
+matieres que nous venions d'apprendre, et, chose deplorable! nous
+n'avions de foi qu'en nous-memes, et toutefois, sur ce point-la
+meme, il y avait entre nous une grande difference. Alexis etait
+_incredule_, moi j'etais _impie_. S'il m'arrivait de tourner en
+derision des choses saintes, cet excellent Alexis me blamait; il
+m'adressait des reproches severes, bien que toujours affectueux.
+L'hiver venu, nous allames, chacun de notre cote, en semestre. A notre
+rentree au regiment, apres quelques paroles d'amitie echangees entre
+nous, "Eh bien, Alexis, lui dis-je en souriant, as-tu fait tes Paques
+avant de partir?--Non, repliqua-t-il d'un ton sec qui indiquait assez
+que la question lui avait deplu.--Je veux parier avec toi, repris-je,
+que ta mere t'aura bien persecute pour cela.--Elle m'y a exhorte
+tendrement; mais je lui ai dit que j'avais trop peu de foi pour bien
+communier, et que, grace a Dieu, j'en avais encore assez pour ne
+vouloir pas communier mal. Prenez patience et priez pour moi, en
+attendant qu'il me soit possible de vous satisfaire: ce jour ne
+tardera pas a venir, je l'espere. Oui, je l'espere!" repeta-t-il en se
+tournant vers moi et en appuyant fortement sur ce dernier mot.
+
+"En ce moment, je ne sais quel genie infernal s'empara de moi: sans
+respect pour l'amitie, sans egard pour les lois de la politesse,
+j'eclatai grossierement de rire. Mais je ne tardai pas a m'en
+repentir, quand je vis quelle blessure mon indigne conduite avait
+faite a son coeur. "Tu m'as fait de la peine, me dit-il. Ce n'est pas
+bien... je ne m'attendais pas a cela de ta part... moi qui te croyais
+un si bon coeur..." Tels furent ses reproches; il y avait a la
+fois dans l'accent de sa voix et dans l'expression du regard qui
+l'accompagnait quelque chose de si profondement triste et douloureux,
+que je fus saisi de confusion. "J'ai eu tort... me pardonneras-tu?...
+cela ne m'arrivera plus..." Je ne pus en dire davantage; lui, aussitot
+... l'excellent homme! de m'ouvrir ses bras, dans lesquels je me
+precipitai: notre amitie etait devenue plus etroite que jamais.
+
+"Un jour, nous etions alles ensemble a l'hopital visiter quelques-uns
+de nos soldats. Un de ces malheureux venait de rendre le dernier
+soupir. "C'est triste, dis-je a Alexis, de voir un militaire mourir
+dans son lit comme une vieille femme. Je ne connais qu'une belle mort
+pour nous autres... le boulet de canon!--Si on est prepare, reprit-il;
+car pour moi, je ne connais pas de mort plus triste que celle qui vous
+frappe en traitre...--Je t'entends, tu ne voudrais pas mourir sans
+confession...--Pauvre ami!... Ainsi donc, incorrigible!... Tu m'avais
+cependant promis..." Et apres un court intervalle de silence: "Tu l'as
+dit, je desire et je desire vivement ne pas mourir sans confession...
+J'ai meme... il faut que tu l'entendes de ma bouche... j'ai pense que
+si je venais quelque jour a tomber malade, je m'adresserais a toi pour
+aller chercher un pretre; et je puis compter que tu me rendras ce
+service, n'est-il pas vrai?" Il remarqua la surprise que me causait
+une telle demande; il insista: "Tu me le promets, mon ami?..." Et il
+me tendit la main... J'hesitai encore; mais la pensee que mon refus
+affligerait ce bon ami l'emporta en ce moment sur toute autre
+consideration: je pris sa main, je la serrai dans les miennes; je lui
+promis, de mauvaise grace, il est vrai, ce qu'il me demandait; mais il
+n'eut pas l'air de s'en apercevoir, et il me remercia affectueusement.
+
+"Des que le pauvre Alexis fut atteint de la maladie dont il mourut,
+je ne le quittai plus. Je m'etais etabli dans sa chambre; le jour,
+j'etais constamment a le garder; je le veillai toutes les nuits. Un
+matin, le medecin venait de faire sa visite accoutumee. Il avait
+remarque un grand changement en lui; des symptomes facheux s'etaient
+manifestes; ses traits etaient visiblement alteres. Alexis se tourna
+vers moi, souleva peniblement sa tete appesantie et s'efforca
+vainement de parler; ses regards inquiets m'interrogerent; il me
+sembla qu'il me disait: "Tu as oublie ta promesse... Et moi qui avais
+compte sur ton amitie!...--J'y vais, j'y vais!" Je ne dis que ce
+mot, et j'etais parti comme un trait. En entrant chez le cure de
+la paroisse, je me sentais combattu entre le sentiment de la piete
+fraternelle et je ne sais quelle mauvaise honte. "Monsieur, lui
+dis-je, j'ai un ami dangereusement malade; il m'a demande de vous
+aller chercher: je n'ai pu qu'obeir; car le voeu d'un ami, et surtout
+d'un ami mourant, est une chose sacree." Nous nous dirigeames vers la
+maison du pauvre malade; j'introduisis le pretre dans la chambre, et
+je les laissai seuls.
+
+"Apres une demi-heure d'attente, je fus rappele; une ceremonie
+religieuse se preparait. J'etais debout au pied du lit. Au moment
+ou elle commenca, je deliberais en moi-meme si je garderais la meme
+attitude. Mais si je me comporte ainsi, ne vais-je pas blesser le
+coeur de mon ami?... Je n'hesitai plus; mon genou orgueilleux flechit,
+et il resta ploye pendant tout le temps que le pretre fit les onctions
+sacrees. Et cependant, a quoi pensais-je dans un tel moment?... A
+prier?... Helas! je n'en avais plus le souci; j'etais a me demander
+comment un esprit aussi distingue que l'etait Alexis put etre dupe
+de semblables momeries. Telles etaient les detestables pensees qui
+m'obsedaient; voila en quel abime j'etais tombe, o mon Dieu!...
+
+"Il ne restait plus qu'a accomplir une derniere ceremonie, la plus
+importante de toutes. Le pretre ouvrit une boite d'argent; il en tira
+avec respect une hostie consacree, et la presenta au malade, qui
+recueillit un reste de forces et se souleva pour recevoir son Dieu. Je
+le regardai. Oh! comment rendre l'impression dont je fus saisi a son
+aspect? Ses mains s'etaient jointes, et elles s'eleverent au ciel, et
+ses yeux aussi. Comme une glace limpide, ils reflechissaient les plus
+belles vertus, la foi, l'esperance et l'amour... Je baissai la tete:
+un sentiment inconnu, nouveau, avait traverse mon esprit; penetre
+d'admiration pour mon ami, j'en etais venu a rougir de moi-meme.
+
+"Apres que le cure se fut retire, Alexis me tendit la main; je
+l'arrosai de mes larmes. "Mon ami, dit-il, je te remercie; je n'avais
+pas attendu moins de toi!..." Et, apres une courte pause, il ajouta:
+"Je suis heureux maintenant!" Qui pourrait produire l'accent avec
+lequel il prononca ses paroles? ... Ce n'etait pas l'accent d'un
+homme, non: si les anges ont une langue pour exprimer leurs pensees,
+c'est ainsi qu'ils parlent. "Je suis heureux!" Pauvre jeune homme! Et
+il se voyait mourir a la fleur des ans, lui, dote des dons les plus
+precieux de l'esprit et du coeur, lui, cheri de ses amis, adore de sa
+famille! et il mourait loin de celle-ci, il mourait lentement, dans
+des souffrances aigues! Qui donc pouvait lui inspirer des sentiments
+semblables?... Qui?... A la foi seule il appartient de repondre a
+cette question.
+
+"Et la religion qui opere un tel prodige serait-elle donc un jeu
+d'enfant?... Non, me disais-je, elle est reellement divine... Il
+pressentait ce qui se passait au dedans de moi, et il m'interrogea
+d'un regard; je lui avouai tout en fondant en larmes. "Mon Dieu,
+s'ecria-t-il, je vous benis! C'est maintenant que je puis le dire en
+toute verite et dans l'effusion de mon coeur: Je suis heureux!"
+
+"Pendant la premiere periode de sa maladie, la douleur arrachait a
+Alexis d'assez frequentes marques d'impatience; maintenant, pas un
+murmure, pas une seule plainte. Il semblait que le Dieu qui venait
+de descendre dans son sein y eut depose un tresor de douceur, de
+resignation et de paix. Ainsi se passerent ses derniers jours.
+Vous n'exigerez pas, monsieur, que je m'etende davantage sur cette
+douloureuse catastrophe. Helas! quand je m'y porte par la pensee,
+les paroles me manquent pour rendre ce que je sens; je ne sais plus
+m'exprimer que par mes larmes."
+
+L'officier s'etait tu, sa tete s'etait inclinee sur sa poitrine. Je
+respectai son silence. Il reprit la parole et continua:
+
+"Apres que nous lui eumes rendu les derniers devoirs, au retour de la
+ceremonie funebre je m'enfermai dans ma chambre et j'y restai jusqu'au
+soir. A l'entree de la nuit j'allai chez le cure. "Monsieur, lui
+dis-je en entrant, je viens vous remercier...--Et de quoi donc?
+interrompit-il avec un accent gracieux; je n'ai fait que mon devoir;
+c'est la une des fonctions les plus essentielles de notre ministere,
+et une des plus douces aussi quand nous trouvons des ames disposees
+a l'accueillir comme l'etait votre ami. Oui, j'en ai la ferme
+conviction, nous pouvons compter en lui un protecteur dans le
+ciel----Monsieur, c'est a moi plutot a vous remercier... Je vois que
+vous ne soupconnez pas le veritable motif qui m'amene ici... Pendant
+que vous administriez les derniers sacrements a mon ami, j'etais la
+(vous vous le rappelez peut-etre) a genoux au pied de son lit. J'etais
+tombe a terre incredule; je l'ai vu communier et je me suis releve
+chretien. Chretien! qu'ai-je dit? Ah! je ne le sens que trop, je suis
+indigne de porter un si beau nom.--Je puis des ce moment vous le
+donner, ce nom," dit le pretre; et me serrant tendrement entre ses
+bras: "Oui, mon frere! mon cher frere! quiconque veut sincerement
+revenir a Dieu, celui-la est reellement et dans toute la force du
+terme un chretien.--Maintenant, mon Pere, j'avais un second but en
+venant vous voir. J'ai prepare ma confession tout a l'heure, et je
+vous prie de m'ecouter--Et, sans attendre de reponse, j'etais tombe
+a ses pieds. Que vous dirai-je de plus, monsieur! De ce jour date ma
+conversion..."
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+17.--TEL EST PRIS QUI CROYAIT PRENDRE.
+
+O Jesus! on me demande de parler, de dire comment je suis redevenu
+chretien. On m'affirme que c'est pour la gloire de votre Sacre
+Coeur... Des lors, comment resister?... Je parlerai donc; et puissent
+beaucoup de pecheurs que je connais, qui sont mes amis, dont l'ame
+m'est infiniment chere, se convertir comme moi!
+
+De ma premiere enfance il ne me reste que des souvenirs tres vagues;
+cependant je vois toujours une grande image qui surmontait la statue
+de la Vierge, et devant laquelle ma mere me faisait prier: c'etait
+Jesus montrant son Coeur. Cette image me fascinait en quelque sorte,
+parce que ma mere me disait: "Jesus te voit, et si tu n'es pas sage,
+il te chassera de son Coeur." Le soir de ma premiere communion, quand,
+selon la coutume, nous nous agenouillames pour la priere en famille,
+je promis bien a Jesus de l'aimer toujours: en retour, je lui demandai
+de me garder dans son Coeur... Mais, helas! les passions l'emporterent
+bientot, je le dis pour l'instruction des jeunes gens; je fus victime
+de ces deux fleaux terribles qui, de nos jours, les font mourir
+presque tous a la vertu et a l'honneur: les mauvaises compagnies et
+les lectures dangereuses. A vingt ans, j'etais le premier debauche de
+ma ville natale.
+
+Pendant trente ans, j'ai entasse crimes sur crimes.... Je fus soldat,
+et Dieu sait la vie que j'ai menee!... On m'envoya en Afrique a cause
+de ma mauvaise conduite. N'osant plus me montrer a ma famille, j'y
+restai longtemps; il fallut revenir cependant. Que faire? Me voila
+ouvrier errant, cherchant de l'ouvrage de ville en ville, oblige
+parfois de tendre la main, couvert de honte. J'etais descendu aux
+derniers degres de l'impiete; je me trainais dans la fange des
+passions. Ah! je rougis en ecrivant ces lignes. Mais c'est pour la
+gloire de votre Sacre Coeur, o Jesus!...
+
+Paray-le-Monial, comme par hasard, se trouve sur ma route. La
+ville etait en fete; des oriflammes brillaient aux fenetres; des
+arcs-de-triomphe etaient dresses; une foule immense remplissait les
+rues; l'air retentissait d'un chant qu'il me semble entendre encore:
+"Dieu de clemence, o Dieu vainqueur!..." Surpris, je m'adresse a une
+pauvre femme:
+
+--Qu'est-ce donc, lui demandai-je?
+
+--Comment! vous ne savez pas? C'est le grand pelerinage...
+
+--Ah!... quel pelerinage? pour quoi faire?
+
+--Mais pour honorer le Sacre Coeur de Jesus!
+
+--Le Coeur de Jesus! ou est-il donc? Peut-on le voir?...
+
+--Vous savez bien que non; mais il s'est manifeste a une religieuse de
+la Visitation, a la Bienheureuse Marguerite-Marie; il lui a recommande
+de le faire honorer par les hommes.
+
+--Ou est-elle, votre Visitation?
+
+Et, sur les indications de la pauvre femme, je me dirige de ce cote:
+tous les sarcasmes, lus dans les journaux de cabarets contre les
+pelerinages, me revenaient a l'esprit; je regardais avec ironie ces
+hommes qui marchaient gravement, une croix rouge sur la poitrine; et
+malgre tout cela, j'eprouvais une certaine emotion. En passant a cote
+d'un groupe de jeunes gens, je fus meme frappe de ces paroles:
+
+ Pitie, mon Dieu! pour tant d'hommes fragiles
+ Vous outrageant sans savoir ce qu'ils font!
+ Faites renaitre en traits indelebiles
+ Le sceau du Christ imprime sur leur front.
+
+J'arrive a la Visitation; je veux penetrer dans la chapelle; mais elle
+etait pleine.
+
+En attendant que la foule se fut ecoulee, je regardais autour de moi;
+a quoi pensais-je? Je ne m'en rends pas compte. Mes regards sont
+attires par de grands tableaux en toile blanche sur lesquels des
+inscriptions etaient gravees en lettres rouges. Je lis: _Promesses
+de Notre-Seigneur Jesus-Christ a la Bienheureuse Marguerite-Marie_.
+Je passe d'un tableau a l'autre, c'etaient des phrases absolument
+vides de sens pour moi..., des mots auxquels je ne comprenais rien:
+grace, ferveur, misericorde, tiedeur, perfection!... Mais tout a coup
+une ligne me frappe:
+
+_Je donnerai aux pretres le talent de toucher les coeurs les plus
+endurcis_.
+
+Toute mon impiete me saisit. Toucher les coeurs les plus endurcis!
+Voila ce qu'ils ecrivent!... Eh bien! nous verrons... Pourquoi ne pas
+essayer? Prenons-les au mot. Demandons un pretre... Quelle parole
+pourra bien lui etre inspiree pour toucher un coeur endurci comme
+celui-la?... Et je ricanais en me frappant la poitrine.
+
+Au meme moment, une religieuse passait a cote de moi; je me retourne
+brusquement:
+
+--Je voudrais parler a un pretre, a un pretre de Paray-le-Monial.
+
+Elle m'introduit dans une petite chambre dont les murs, blanchis a la
+chaux, portaient des inscriptions noires; je n'y fais pas attention.
+J'avais ma fameuse phrase comme une arme invincible contre tous les
+pelerins du monde! et je repetais en riant: _Je donnerai aux pretres
+le talent de toucher les coeurs les plus endurcis._ Que va-t-il me
+dire?
+
+Bientot, un pretre entre. Nous sommes en face l'un de l'autre.
+Quelques secondes s'ecoulent... Il me regarde, attendant que je lui
+parle. Moi, je n'avais dans tout mon etre que l'impiete et l'ironie;
+et pourtant un tremblement passager me saisit. Le pretre s'en
+apercoit:
+
+--Eh bien! mon ami, me dit-il.
+
+Ce seul mot me rend tout mon aplomb et toute mon arrogance.
+
+--Votre ami!... Ah! vous ne me connaissez guere. Je n'ai pas la foi,
+moi! Je ne crois pas un mot de tout ce que vous me dites, et de tout
+ce que vous ecrivez. Appelez-moi excommunie, mecreant, paien, tout ce
+que vous voudrez; mais votre ami! a d'autres...
+
+Longtemps je lui parle sur ce ton. La phrase lue sur le tableau blanc
+retentissait a mes oreilles avec l'ironique question: "Que va-t-il me
+dire?" Le pretre etait devenu pale; mais pas un geste d'indignation
+ne s'etait manifeste en lui. Sans repondre a mes propos impies, il me
+fait de nombreuses questions. Je riais... il le voyait bien; mais
+il ne comprenait pas le signe de tete qui accueillait toutes
+ses demandes, et qui voulait dire: "Ce n'est pas cela!" J'etais
+vainqueur... je triomphais. J'allais eclater de rire et lui avouer
+tout... quand, soudain... ah! j'en fremis encore:
+
+--_Mon ami, avez-vous toujours votre mere?_
+
+Dieu! quelle reaction se produit en moi! Coeur de Jesus, vous
+m'attendiez la! Mon coeur se fond: les larmes jaillissent; mon corps
+tremble.
+
+--Ma mere! vous me parlez de ma mere! Mais c'est vrai!... le
+Sacre Coeur de Jesus!... Oh! je vois l'image devant laquelle je
+m'agenouillais petit enfant, a cote de ma mere! ... Je relis ces
+lignes que sa main mourante m'a ecrites, malheureux! auxquelles je
+ne fis presque pas attention: "Mon enfant, je t'ecris de mon lit
+d'agonie; je meurs du chagrin que tu m'as cause; mais je ne te maudis
+pas, parce que j'ai toujours espere que le Sacre Coeur de Jesus te
+convertirait." Oh! ma mere!... Tenez, Monsieur, j'avais lu a l'entree
+de la chapelle que le Coeur de Jesus donnait aux pretres le talent de
+toucher les coeurs endurcis. J'etais venu pour savoir ce que vous me
+diriez, pour me moquer de vous. Je le sens; vous m'avez converti.
+
+Le pretre etait tombe a genoux. Il priait et il pleurait.
+
+Quand j'entrai dans le sanctuaire du Sacre Coeur, ce fut pour aller me
+prosterner dans un confessionnal. Ce fut, quelques jours apres, pour
+m'approcher de la Table sainte.
+
+Et maintenant, que tout cela soit pour la gloire de votre Sacre Coeur,
+o Jesus!
+
+--Pretres! aimez le Sacre-Coeur, et vous convertirez des ames.
+
+Meres de famille qui pleurez sur les egarements de vos fils, priez
+pour eux le Sacre Coeur de Jesus."
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+18.--COMMENT ON OBTIENT ON MIRACLE.
+
+Il y a quelques annees,--c'est un missionnaire qui raconte le
+fait,--j'avais dit en chaire quel es enfants pieux pouvaient convertir
+leur famille. Dieu permit qu'une enfant innocente et pure se trouvat
+dans mon auditoire; son pere et sa mere l'aimaient comme une fille
+unique qui doit heriter d'une grande fortune; c'etait leur bonheur,
+leur joie, leur amour. Le lendemain, pres du saint tribunal, je vis
+une enfant agenouillee comme un ange; je l'ecoutai. La pauvre enfant
+ne pouvait parler, les sanglots etouffaient sa voix, elle avait les
+larmes aux yeux.
+
+--Mon pere, vous avez dit que les enfants sages qui avaient une foi
+vive convertiraient leur pere et leur mere. Depuis que je vous ai
+entendu, j'ai prie, j'ai pleure, mon pere et ma mere ne sont pas
+convertis.
+
+--Mais, ma pauvre enfant, ce miracle, je vous le promets. Il
+s'accomplira, pourvu que votre foi soit constante. Et j'ajoutai: "Je
+vais vous preparer moi-meme a la premiere communion."
+
+Elle revint les jours suivants, le temps passa bien vite. La pauvre
+enfant disait toujours:
+
+"Mon pere, le miracle ne se fait pas; mes parents ne sont pas meme
+venus vous entendre."
+
+La veille de la communion arriva. Apres avoir recu l'absolution, la
+pieuse enfant se releve heureuse. Elle ne parlait pas; dans le chemin
+elle rencontre une de ses jeunes compagnes et parentes, qui l'embrasse
+avec effusion et lui dit:
+
+"Quel bonheur! mon pere et ma mere doivent communier demain avec moi."
+
+Alors la pauvre enfant devint triste, et ses yeux se mouillerent
+de larmes. Son pere et sa mere l'attendaient cependant, et ils se
+disaient:
+
+"Comme elle va etre heureuse!"
+
+A la vue de ses yeux gonfles par les pleurs, la mere la presse sur son
+coeur et lui dit:
+
+--Mon enfant, tu nous avais annonce que tu serais si heureuse la
+veille de ta premiere communion!
+
+--Ma mere, je suis malheureuse aujourd'hui.
+
+Et le pere, temoin muet de cette scene, ne put s'empecher de verser
+des larmes et de dire:
+
+"Mon Dieu! que faut-il donc pour la rendre heureuse?"
+
+Aussitot l'enfant quitte les bras de sa mere, se jette dans ceux de
+son pere en s'ecriant:
+
+--O pere! si vous vouliez!
+
+--Mais, ma fille, nous ne vivons que pour toi; dis-moi, que faut-il
+faire?
+
+--C'est vous qui etes la cause de ma tristesse.
+
+--Nous? repond la mere.
+
+--Moi? repond le pere etonne.
+
+--Helas! reprit l'enfant. J'etais heureuse il n'y a qu'un moment; mais
+ma cousine est venue me dire:
+
+--Tu ne sais pas, Berthe? mon pere et ma mere communient demain avec
+moi. Alors je me suis dit pendant le chemin: "Et moi, demain, je serai
+donc heureuse toute seule!"
+
+Le pere et la mere n'y tinrent plus; les larmes coulerent de leurs
+yeux. Ils embrasserent cet ange, et lui dirent:
+
+"Oui, demain, tu seras seule; mais dans quelques jours tu
+renouvelleras. Alors nous serons heureux tous les trois."
+
+Le surlendemain, ajoute le missionnaire, l'enfant triomphante
+m'amenait son pere et sa mere en me disant:
+
+"Mon Pere, vous aviez raison, le miracle est fait; nous serons, dans
+quelques jours, tous les trois unis a la Table sainte et tous les
+trois heureux sur la terre."
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+19.--LE MARQUIS D'OUTREMER.
+
+Le marquis d'Outremer etait un vrai philanthrope. Il ne s'amusait pas
+a fonder ces oeuvres qui ne figurent guere que sur le papier et qui
+servent surtout a obtenir des decorations a leurs fondateurs. Il
+vivait de tres peu, et ce qu'il eut pu employer de son superflu,
+il preferait le donner aux pauvres, qu'il aimait, qu'il visitait
+assidument, qu'il soignait lui-meme. Car, dans sa jeunesse, il avait
+etudie la medecine, et le titre de docteur ne lui paraissait pas
+messeant a cote de celui de marquis. Son defaut, c'etait d'etre non
+seulement incredule, mais impie.
+
+Il avait une fille unique. Bien qu'il fut veuf et qu'il l'aimat avec
+une extreme tendresse, Eudoxie, quand elle eut atteint ses vingt-cinq
+ans, ayant manifeste le desir de se faire Soeur de Chante, le marquis,
+chose etonnante pour un libre-penseur, n'y avait mis aucun obstacle.
+Il s'etait contente d'eprouver la vocation d'Eudoxie par quelques mois
+d'attente. Il avait consulte les directeurs de sa fille, et sa fille
+etait devenue fille de Saint-Vincent de Paul. Depuis un an, on l'avait
+chargee de la pharmacie, a l'hopital civil de Castres.
+
+Pendant le cholera, il passa bien des jours et des nuits, cote a cote
+avec des pretres, au chevet des malades. Jamais il n'entrava leur
+ministere; car, disait-il, il ne faut pas enlever au pauvre monde ses
+consolantes illusions. Mais le devouement de ces bons pretres,
+egal, sinon superieur au sien, n'entama pas seulement son Credo de
+libre-penseur.
+
+Un matin du mois de janvier, il revenait de chez l'une de ses plus
+pauvres pratiques. Le froid etait vif et le verglas si glissant qu'il
+eut fallu des patins pour cheminer d'un pied sur a travers les rues de
+la ville.
+
+Notre marquis-medecin glissa. En cherchant a se retenir, il se donna
+une entorse. Outre le verglas, il faisait un affreux brouillard, de
+sorte que notre homme gisait presque inapercu au coin d'une borne.
+Tout a coup, de dessous une porte cochere, sortit une bonne laitiere,
+alerte et robuste, comme on l'est a la campagne.
+
+"Eh! c'est vous, monsieur le marquis? dit-elle au pauvre
+patient.--Comment me connaissez-vous, ma pauvre femme?--Comment je
+vous connais? Mais qui ne connait pas dans le quartier M. le marquis
+d'Outremer?... Eh! qu'est-ce donc qui vous est arrive?" Le marquis
+raconta son accident. Elle saisit le marquis et se mit en devoir de le
+porter elle-meme jusque chez lui. Par ce brouillard et ce verglas, il
+y avait une bonne demi-heure de la borne a l'habitation du marquis.
+
+Pour oublier ce qu'il souffrait, le porte dit a la porteuse:
+"Qu'est-ce que je puis faire pour vous? je vous promets de le faire,
+si ce n'est materiellement impossible.--Monsieur le marquis, vous etes
+pris. Ce que vous pouvez faire pour moi? Franchement, je ne croyais
+pas avoir jamais l'occasion de vous le dire. Mais c'est de demander
+un pretre, de l'ecouter avec votre coeur et de devenir bon chretien.
+Savez-vous que c'est un vrai scandale de voir un brave homme tel
+que vous du meme parti, en religion, que les debauches et les
+partageux?--Vous etes saint Jean bouche d'or, laitiere. Mais j'ai
+promis; je tiendrai. Je ferai venir un pretre. A lui, par exemple, de
+me convaincre. J'assure d'avance que la besogne sera rude.--Et moi, je
+promets qu'elle sera douce."
+
+Quand un homme loyal comme le marquis consent a entendre la parole de
+Dieu, qu'il ne se raidit point contre elle, sa defaite est certaine,
+cette bienheureuse defaite qui vaut mieux que toutes les victoires.
+"Voyez-vous, disait-il a l'abbe Antoine, a leur seconde entrevue
+seulement, c'est une permission de Dieu que l'on m'ait extorque cette
+promesse, sans cela j'etais capable de mourir dans mon impiete.
+Pourquoi? Je n'en sais rien. Par esprit de contradiction."
+
+Vous peindrai-je la joie et la reconnaissance de Soeur Eudoxie? Elle
+ne put qu'ecrire a la bonne laitiere. Mais elle le fit avec une
+eloquence qui ravit et en meme temps confusionna la pieuse femme.
+
+Quant au marquis, il ne tarissait pas. Lui qui avait toujours tant
+aime les oeuvres de misericorde, il semblait qu'alors seulement il en
+eut decouvert l'esprit, la raison d'etre, la celeste origine, et ce
+baume qui, d'un coeur compatissant et chretien, coule a la fois sur
+les plaies du corps et sur les plaies de l'ame, et semble, remontant
+vers sa source, inonder le bienfaiteur lui-meme d'une suavite celeste.
+"C'est pourtant a vous que je dois tout cela, disait-il. Que puis-je
+faire pour vous?--Oh! monsieur le marquis, est-ce que la joie de
+ramener une ame a Dieu n'est pas une assez riche recompense, surtout
+quand il s'agit d'une aussi belle ame?"
+
+Un matin, la pauvre laitiere vint trouver le marquis. Elle etait
+troublee et tenait une lettre a la main. "Eh bien, oui, dit-elle, si
+vous voulez me remercier, priez Dieu pour mon pauvre garcon qui est
+soldat en Afrique, et qui m'ecrit des choses navrantes... Je crains
+bien qu'il ait perdu la foi." Le marquis pria.
+
+Soeur Eudoxie, de Castres fut envoyee a Toulouse, a l'hopital
+militaire. L'hopital etait comble. Depuis huit jours, il etait arrive
+d'Alger un nombre considerable de soldats malades. Soeur Eudoxie les
+soignait de son mieux. Elle en remarqua un entre autres, tres jeune,
+au sourire triste et doux: il etait mine par les fievres d'Afrique...
+Autre chose encore le devorait.
+
+Avec ce tact exquis de la Soeur de Charite, qui est presque le tact
+d'une mere, Soeur Eudoxie vit qu'il y avait la une blessure; que cette
+blessure s'envenimait en devenant secrete, que la confiance peut-etre
+allait la guerir.
+
+Un jour, tout naturellement, et sans que Soeur Eudoxie le lui
+eut demande, le soldat lui raconta son ame. Il avait ete eleve
+chretiennement. Sa mere n'etait pas seulement pieuse: c'etait une
+sainte.
+
+Enfin, Soeur Eudoxie apprit le nom du jeune soldat. C'est dire qu'elle
+redoubla d'efforts pour le ramener a Dieu. Il y avait la une dette de
+reconnaissance filiale a acquitter.
+
+Un jour, elle aborda le malade en ces termes: "Je connais votre mere,
+la bonne, l'ardente, la pieuse, la charitable Mme X... Elle a sauve
+mon pere doublement: son corps, d'abord, puis son ame. Je voudrais
+essayer de me liberer envers elle. Vous seul pouvez m'en fournir
+les moyens: faites comme mon pere. Je ne dirai pas de vous rendre a
+l'aveuglette, mais de consentir a ecouter un bon pretre." Jacques, que
+les raisonnements avaient trouve insensible, se laissa emouvoir.
+
+Une fois le bon pretre a son chevet, une fois cette voix entendue,
+au fond de laquelle Jacques ne pouvait meconnaitre la sincerite, la
+tendresse, la vraie charite, l'obstacle fut leve. Il revint a Dieu du
+fond du coeur.
+
+Jacques converti, le calme de son ame reagit sur son corps. La fievre
+tomba. Et il eut vite son conge de convalescence.
+
+Oh! quelles douces larmes coulerent de tous les yeux, lorsqu'il
+retrouva sa mere et le marquis! Et avec quels transports d'amour ils
+benirent ensemble les misericordes divines! ...
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+20.--LA PLUS GRANDE VICTOIRE D'UN VIEUX GENERAL.
+
+Deux annees environ avant sa mort, arrivee le 24 fevrier 1845, le
+general Bernard, marechal de camp de gendarmerie en retraite, membre
+honoraire de la societe de Saint-Francois-Xavier, aborde, peu
+d'instants avant la reunion, le directeur des freres des Ecoles
+chretiennes, et lui frappant sur l'epaule avec une rudesse amicale:
+
+"Tenez, cher Frere, lui dit-il, je suis un vieux gredin, un pas grand'
+chose.
+
+--Allons donc, avec cette figure, vous, un brave dont le sang a coule
+sur nos glorieux champs de bataille, vous ne sauriez etre ce que vous
+dites; si vous vous accusiez d'etre un retardataire vis-a-vis du grand
+general de la-haut, a la bonne heure; mais vous lui reviendrez un jour
+ou l'autre, et plus tot que vous ne pensez, peut-etre.
+
+--Franchement, les conferences de notre Societe, ce que je vois ici
+comme ce que j'entends, tout cela me remue. Mais... c'est que...
+c'est que... pour en finir, il y a la confession, et, comme on dit au
+regiment: c'est le _hic_; une batterie a enlever me ferait moins
+peur!
+
+--Peur d'enfant, mon general! La confession n'est un epouvantail que
+de loin et pour ceux qui ne la connaissent pas. Elle ressemble a ces
+pretendus fantomes dont se sauvent les poltrons, et sur lesquels il
+suffit de marcher pour qu'ils s'evanouissent; ou mieux encore, c'est
+comme une medecine qui parait amere au premier abord et qu'on trouve
+de plus en plus douce a mesure qu'on la goute, sans compter qu'elle
+guerit infailliblement le malade... qui veut guerir. Essayez
+seulement, et vous m'en direz des nouvelles.
+
+--Hum ... hum ... A la maniere dont vous en causez, on croirait qu'il
+s'agit d'une partie de plaisir, de quelque friandise delicieuse a nous
+proposer! Et pourtant ... cette medecine, dont vous me faites une
+peinture si seduisante, me parait encore a moi une vraie medecine, une
+medecine d'autrefois, noire et effrayante... Mais voila la seance qui
+commence, le commandant monte au fauteuil; aux armes et chacun a son
+poste! et moi dans ma guerite, c'est-a-dire, dans mon coin.
+
+A quelques semaines de distance, une apres-midi, le Frere directeur
+voit entrer dans la salle commune le general, tout radieux, et qui
+accourt lui presser les mains avec force:
+
+"Oh! cher Frere! s'ecrie-t-il, une bonne poignee de main; et tenez,
+il s'en faut de peu que je vous embrasse! je suis si heureux! plus
+heureux que le jour ou j'ai recu la croix, et ce n'est pas peu dire.
+Je crierais volontiers, comme ce jour-la: Vive l'empereur! Savez-vous
+ce que j'ai fait ces jours-ci?
+
+--Non, mais je le soupconne a vos regards, repondit le Frere en
+souriant.
+
+--Juste! Vraiment oui, j'ai fait le grand pas! tous les anciens
+comptes regles! Au diable le vieil homme! Oui, cher Frere! j'ai suivi
+votre conseil; je me suis confesse. Et que vous aviez bien raison:
+Ca n'est effrayant qu'a distance et pour des poltrons! Il suffit
+de commencer, et ensuite rien de plus facile, grace a ce bon cure.
+Voyez-vous, a mesure que je parlais, je sentais comme un poids qu'on
+m'otait par degres de dessus la poitrine; ou encore, j'etais comme
+un homme qui rejette un poison qui lui tournait sur le coeur et sent
+rapidement la sante revenir! J'ai rajeuni de trente ans; pour un rien
+je m'envolerais au plafond; mais soyons sages et n'oublions pas que
+nous avons des cheveux blancs: ne faisons pas rire vos ecoliers, qui
+pourraient nous voir a travers les carreaux. Une fois encore, cher
+Frere, je vous remercie, car a votre conseil vous aurez joint, je n'en
+doute pas, les prieres.
+
+Le bon Frere etait presque aussi heureux que le general, et l'emotion
+de sa parole le prouva bien a celui-ci.
+
+Le brave militaire, des lors, n'en fut que plus assidu aux reunions
+de Saint-Francois-Xavier, qu'il edifiait par sa presence et qu'edifia
+davantage encore le recit de sa mort.
+
+Le general, apres avoir accompli avec calme et recueillement tous les
+devoirs du chretien, ordonna, avant que le pretre se fut eloigne,
+qu'on fit venir toute sa famille. Celle-ci arriva tout en larmes, et
+chacun se mit a genoux dans la chambre mortuaire. Il eleva alors la
+voix et dit: "Mes enfants, je vous remercie de toutes les preuves
+d'affection que vous m'avez donnees, et je vous prie de me pardonner
+les peines que j'aurais pu vous causer en cette vie."
+
+Apres un silence de quelques moments, interrompu par les sanglots des
+assistants, il reprit:
+
+"Vous tous que j'aime, je vous benis au nom du Pere, du Fils et du
+Saint-Esprit."
+
+Puis il inclinait la tete, pendant qu'un dernier et paternel sourire
+glissait sur ses levres. L'ame du juste etait devant Dieu.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+21.--LE BOUFFON ET SON MAITRE.
+
+Un riche seigneur avait a son service, suivant la coutume d'autrefois,
+un bouffon charge de le distraire par ses plaisanteries. Un jour il
+le fit habiller a neuf des pieds jusqu'a la tete, et lui mit en meme
+temps entre les mains une baguette de bouffon, en lui recommandant
+expressement de n'en faire present a personne, si ce n'est a un plus
+fou que lui. Le bouffon prit a coeur cet avertissement, et pour bien
+de l'argent il n'aurait pas donne sa baguette. Quelque temps apres il
+arriva que le seigneur tomba mortellement malade. Alors il s'appreta
+a faire son testament; mais, comme dans ses bons jours il s'etait peu
+occupe des pauvres et avait encore moins reflechi aux quatre choses
+supremes, c'est-a-dire a la mort, au jugement, au ciel et a l'enfer,
+il n'en fit pas plus alors que par le passe; il institua ses plus
+proches parents heritiers de tous ses biens; quant a des aumones ou
+d'autres dispositions charitables, il n'en fut point question. Pas un
+signe non plus pour la confession ni pour le saint Viatique.
+
+En attendant, on pleurait et on gemissait dans le chateau, a la pensee
+que le bon seigneur allait bientot quitter ce monde. Le bouffon,
+averti de ce qui se passait, courut droit a la chambre et au lit du
+malade, et lui demanda d'un air triste: "Maitre, j'apprends que vous
+allez partir? Est-ce vrai?--Oui, repondit le malade d'une voix a
+moitie brisee, oui, mon heure approche.--Ou voulez-vous donc aller?
+Les chevaux sont-ils deja equipes, la voiture est-elle deja attelee?
+Et vous, etes-vous tout pret a partir?--Je n'en sais rien.--Mais vous
+devez pourtant savoir a quelle distance vous allez, et combien de
+temps vous resterez dehors? Est-ce un mois, quinze jours, ou toute une
+annee?--Je n'en sais rien.--Mais au moins reviendrez-vous?--Ah!....
+peut-etre jamais!...--Ainsi, repondit le bouffon d'une voix severe et
+convaincante, avec un regard penetrant, vous faites un si grand voyage
+que vous ne savez pas meme si vous reviendrez, et vous ne faites pas
+un seul preparatif pour une route aussi longue et aussi dangereuse?
+Tenez, prenez la baguette de fou, ajouta-t-il en la posant sur le lit
+du malade, car vous etes un bien plus grand fou que moi!"
+
+Le malade commenca tout a coup a y voir clair; il reconnut, a sa
+honte, que le bouffon n'avait jamais dit une verite plus grande. Et
+alors, il fit distribuer beaucoup d'argent aux pauvres et se prepara a
+faire le voyage en chretien[8].
+
+[Note 8: Cette anecdote, deja ancienne, est rapportee par
+Guillaume Pepin, ecrivain ecclesiastique.]
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+22.--UN EPISODE DE LA REVOLUTION.
+
+Pendant la crise la plus furieuse de la Revolution, quand Robespierre
+etendait son sceptre de fer sur la France, quand Carrier se signalait
+par ses noyades a Nantes, Lebon par ses massacres dans le midi, et
+Javogues par ses fureurs dans le Forez, la fermete courageuse des
+saints missionnaires de ces pays persecutes ne se laissait point
+abattre; leur zele, au contraire, semblait acquerir de nouvelles
+forces a la vue des malheurs de ces contrees et des dangers qui
+planaient sur elles.
+
+Tandis que plusieurs confesseurs de la foi prodiguaient leur zele sur
+d'autres points du diocese, M. l'abbe Coquet, (mort en 1845 cure
+de Rozier-en-Donzy), avait choisi pour theatre de ses courses
+evangeliques le centre meme de la persecution, Feurs, capitale du
+Forez, et l'intrepide proscrit poursuivait sa mission sublime sous les
+yeux pour ainsi dire de Javogues. On ne saurait raconter en detail
+tous les actes d'heroisme, de devouement, de sainte audace, qu'il
+accomplit pendant cette periode de terrible memoire; mais l'histoire
+suivante en donne une bien haute idee, en meme temps qu'elle offre un
+exemple des plus etonnants de la misericorde divine.
+
+Un jour, un envoye extraordinaire se presente dans le lieu de retraite
+du saint missionnaire. "Une femme se meurt, s'ecrie-t-il, une femme
+bien pieuse, bien devouee, mais qui ne peut se resigner a mourir sans
+sacrements et qui exprime le plus vif desir de recevoir les secours
+d'un pretre pour obtenir le pardon de ses fautes ainsi qu'une mort
+tranquille."
+
+L'abbe, apres avoir ecoute l'envoye avec sa bienveillance ordinaire,
+s'empressa de promettre les consolations de son ministere, dont on
+reclamait l'assistance; mais a peine le premier courrier avait-il
+disparu, qu'un autre entre et s'ecrie: "Monsieur l'abbe, on vient de
+vous mander aupres d'une malade? Gardez-vous bien d'aller chez elle!
+Depuis longtemps les satellites de Javogues, qui vous epient, ont
+appris la maladie de cette femme, et ils ont decide entre eux de
+saisir le premier pretre qui se presentera. Reflechissez: si vous
+etes pris, au meme instant vous serez conduit a Feurs et dans les
+vingt-quatre heures execute."
+
+Il y avait en effet de quoi reflechir: mais quand le devoir parle
+au coeur d'un ministre de Dieu lui-meme, toute crainte est bientot
+dissipee, et la decision ne se fait pas attendre. "Quoi qu'il arrive,
+se dit l'abbe Coquet, le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis; je
+suis appele, il faut partir..."
+
+Le soleil n'etait pas encore couche; le charitable pretre attendit
+encore quelques instants, esperant, aide du ciel et des ombres
+naissantes de la nuit, parvenir plus surement a son but. Enfin le
+voila en marche; couvert d'habits de paysan, il s'avance dans la
+campagne. Tout est silencieux autour de lui: les patres ont deja
+regagne leurs chaumieres, et les craintes qu'on lui avait fait
+concevoir sont bien pres de s'evanouir dans son esprit rassure. Il
+s'approche de la demeure dont on lui a indique l'adresse; toutefois,
+avant d'entrer, il jette un dernier regard autour de lui, et lance des
+pierres dans les massifs d'arbres ou de verdure, afin de s'assurer
+si personne n'est en embuscade pour le surprendre; mais, en fait
+d'ennemis, il ne voit que quelques oiseaux effrayes qui sortent
+precipitamment de leur retraite ainsi troublee. Il se tourne alors
+du cote de la maison; la solitude de l'interieur rivalise avec la
+solitude du dehors. "C'en est fait, se dit-il en lui-meme, tout danger
+a disparu; on m'a trompe." Et, ouvrant la porte cochere, il traverse
+rapidement la cour.
+
+A peine a-t-il franchi le seuil, qu'un grand nombre d'hommes se
+jettent sur lui; les baionnettes l'enserrent dans un reseau de fer,
+et de toutes ces poitrines ou le coeur n'a plus de place s'echappent
+mille cris menacants: "Nous te tenons enfin, miserable! Assez
+longtemps tu nous as echappe; cette fois tu n'echapperas plus.--Il
+faut le fusiller a l'instant! crient les uns.--Non, disent les autres;
+a demain la guillotine! Conduisons-le a Feurs: les traitres et les
+brigands apprendront par sa mort ce qu'ils doivent attendre des vrais
+patriotes!" D'autres enfin ne s'en tiennent pas a ces brutalites
+et les rendent encore plus ameres par des imprecations, par des
+blasphemes.
+
+Durant cette terrible scene, l'abbe Coquet gardait un profond silence
+et faisait interieurement le sacrifice de sa vie. Cependant, a force
+de vociferations, de trepignements, d'agitation furibonde, les
+poitrines a la fin s'epuiserent, les cris cesserent. Le bon pretre
+saisit alors ce moment de calme pour adresser quelques paroles a cette
+horde sauvage. "Mes amis, leur dit-il, je ne suis ni un traitre ni
+un monstre, comme vous vous l'imaginez; je n'ai jamais rien fait
+d'hostile ni contre le gouvernement ni contre le pays. Tout mon role
+se borne a porter secours aux infirmes, aux malades, a les consoler
+dans leurs maux, a leur apprendre a bien mourir. Vous le voyez par
+cette femme qui languit sur son lit de douleur dans une chambre
+voisine. Je ne vous demande qu'une grace, c'est de me laisser lui
+porter les dernieres consolations. Vous ferez ensuite de moi ce que
+vous voudrez."
+
+Un pareil discours etait fait pour attendrir les coeurs les plus durs.
+"Va! s'ecrie apres un moment de silence un de ces forcenes, va! nous
+te tenons, tu ne nous echapperas plus."
+
+L'abbe Coquet entre donc dans la chambre de la malade; il apercoit en
+meme temps une fenetre donnant sur le jardin; il pourrait s'echapper
+par cette issue, mas il n'a garde d'en profiter. "Que je suis
+malheureuse! s'ecrie la malade en le voyant s'avancer vers elle, que
+je suis malheureuse d'etre la cause de votre captivite, peut-etre
+de votre mort! Mais j'avais trop besoin de vos secours au moment si
+redoutable de la mort... Ne craignez rien du reste; la sainte Vierge,
+que j'ai bien priee cette nuit passee et les nuits precedentes, m'a
+fait comprendre qu'il ne vous serait fait aucun mal. Veuillez donc
+entendre ma confession et m'administrer les derniers sacrements."
+
+Depuis un instant le pretre etait dans l'exercice de cet auguste
+ministere, quand les revolutionnaires, se ravisant, prennent la
+resolution d'entrer dans la chambre de la malade; ils voulaient
+empecher le pretre, leur captif, de s'echapper par la fenetre dont
+nous venons de parler. Mais aussitot entres, emus par tout ce qu'il
+y a de touchant dans l'administration des derniers sacrements, ces
+hommes naguere si farouches tombent subitement a genoux et semblent
+plonges comme dans une extase. D'autres arrivent, ils sont terrasses
+de meme. Le pretre, tout entier a ses fonctions sacrees, aux
+exhortations qu'il adressait a la malade, ne s'etait pas meme apercu
+de cette scene etrange.
+
+Les ceremonies terminees, l'abbe Coquet quitte le chevet de la
+mourante pour s'occuper de son propre sort. "Allons, mes amis, dit le
+genereux martyr en s'adressant a ses bourreaux, je suis a vous. J'ai
+fait mon devoir, disposez de moi, je ne crains rien; mon corps peut
+perir, mon ame est dans les mains de Dieu." Mais, o surprise! o
+merveilleux effet de la grace divine! lorsque la victime croit marcher
+au supplice, elle devient au contraire l'objet du plus beau triomphe
+que puisse ambitionner le coeur d'un pretre. Les bourreaux se taisent,
+les menaces sont bien loin deja des levres qui les ont proferees;
+la haine a fait place a l'amour, l'impiete a la foi, le crime au
+repentir. Tous ces tigres alteres de sang qui s'elancaient naguere sur
+le ministre de Jesus-Christ comme sur une proie, sont la a ses pieds,
+renverses, comme Paul sur le chemin de Damas, par une puissance
+invisible, et confessant a haute voix le Dieu qu'ils osaient
+persecuter dans la personne de son representant sur la terre. Le
+croirait-on? le chef de cette horde sanguinaire, l'organisateur de ce
+guet-apens etait le fils meme de la pieuse femme qui achevait en ce
+moment sa paisible et sainte agonie. Le miserable, loin d'adoucir, de
+consoler les derniers moments de sa mere, n'avait pas craint d'offrir
+en spectacle, a ses yeux qui allaient se fermer, les preparatifs d'un
+meurtre et du meurtre de son confesseur!...
+
+Mais la grace divine venait de toucher son coeur comme celui de ses
+complices. Les armes lui tombent des mains; a son tour il implore le
+pardon du pretre qui avait vainement sollicite sa clemence. Qu'on juge
+de l'emotion de ce dernier. Il benit Dieu en versant des larmes et
+recoit avec une joie inexprimable ces brebis perdues qui reviennent au
+bercail. Puis, apres avoir entendu les aveux des coupables, il fait
+descendre sur eux le pardon en prononcant les paroles sacramentelles,
+et tous ensemble redisent les bontes infinies du Dieu des chretiens
+pour lequel il n'est aucun crime sans misericorde, si le pecheur est
+penetre d'un vrai repentir.
+
+Tous se separent alors en se disant adieu comme des freres, et le
+missionnaire regagne sa retraite, le coeur debordant de consolation et
+de reconnaissance.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+23.--LE ZELE RECOMPENSE.
+
+Une personne tres pieuse avait un frere, etudiant en medecine, qui
+s'etait laisse entrainer par le torrent des mauvais exemples et avait
+renonce aux pratiques de la religion.
+
+Leur mere souffrait d'une maladie de langueur, qui la conduisait peu
+a peu au tombeau. Mais ce qui la desolait, c'est qu'elle se sentait
+impuissante a arreter le debordement d'impiete de son fils.
+
+La fille, qui comprenait l'etendue de la douleur de la pauvre mere, et
+voyait son malheureux frere courir ainsi a la damnation, s'approcha la
+veille de Noel du lit de la malade: "Maman, dit-elle, si je pouvais
+aller a minuit a la messe a Notre-Dame-des-Victoires, quelque chose
+me dit que l'Enfant de la creche m'accorderait la conversion de mon
+frere.--Ma pauvre enfant! qui t'accompagnerait? Je n'irai jamais plus
+avec toi a la messe de minuit.--Eh bien! mon frere.--Ton frere! y
+songes-tu? lui qui eprouve une si grande horreur pour l'eglise, qu'aux
+enterrements il ne veut pas entrer et attend a la porte, esperes-tu
+qu'il te conduirait?--J'essaierai de le decider.--Je ne demande pas
+mieux; mais je crains que ton eloquence comme tes caresses ne soient
+inutiles.
+
+L'etudiant en medecine recut de tres haut la proposition, qu'il appela
+saugrenue. Tant de colere cependant denote ordinairement un reste de
+foi, prisonniere de l'impitoyable libre-pensee.
+
+Sa soeur insista, et, vaincu par cette persistance, vers minuit,
+heure a laquelle un homme du monde n'aime pas a dire qu'il prefere
+se coucher, l'etudiant la protegeait sur le chemin de la messe et
+s'installait aupres d'elle pour la proteger au retour.
+
+La ceremonie fort belle de Notre-Dame-des-Victoires paraissait
+l'interesser; il regardait avec une sorte d'avidite ce spectacle
+oublie et ne s'ennuyait pas.
+
+Au moment de la communion, il fut fort etonne; tous defilaient pour se
+rendre a la sainte Table. On arriva a son rang, les voisins sortirent,
+sa soeur aussi. Il se vit seul. Le vide lui causa une impression
+etrange...
+
+Cependant sa soeur recevait l'Enfant-Jesus en la creche de son coeur
+et le rechauffait de l'ardeur de sa priere pour le jeune incredule.
+De son cote, le libre-penseur, pret a resister fierement aux
+sollicitations de tous les chretiens assembles dans l'eglise,
+succombait sous le poids de l'isolement ou l'avaient laisse ses
+quelques voisins; disons le mot: il eut peur.
+
+Un souvenir d'enfance domina son esprit, il tomba a deux genoux, et
+une explosion de sanglots sortit de sa poitrine...
+
+La jeune fille cependant revenait devotement; elle voit cette
+abondance de larmes, et son frere qui se penche a son oreille pour lui
+dire: Ma soeur, sauve-moi! Un pretre! je suis ecrase sous le poids de
+mon indignite! Un pretre! un pretre!
+
+Ce fut sa soeur qui eut a moderer l'impatience de ce neophyte. A
+l'issue de la ceremonie, le pretre fut trouve, et bientot le jeune
+homme embrassait sa mere, en lui disant: Je vous rends votre fils.
+
+On ne reposa point en cette belle nuit, pas plus qu'a la creche de
+Bethleem, et a six heures du matin tous deux etaient revenus a la meme
+place en l'eglise de Notre-Dame-des-Victoires.
+
+Au moment de la communion, tous quitterent leur rang pour aller a la
+sainte Table; l'etudiant les suivait. Une jeune fille restait seule
+prosternee a deux genoux, et le pave qui avait recu la nuit les larmes
+de repentir, recevait encore des larmes; mais c'etaient des larmes de
+joie.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+24.--SAGESSE ET FOLIE.
+
+Vers l'annee 18l0, vivait a Clermont en Auvergne un ouvrier serrurier,
+travailleur habile et courageux, mais qui malheureusement se livrait
+de temps en temps a quelques exces. A la suite d'un ecart de regime,
+qui l'avait rendu momentanement malade, il passa une nuit fort agitee:
+il eut un songe, dans lequel sa soeur qui etait morte en religion lui
+apparut, lui reprocha son inconduite, et le conjura de revenir aux
+sentiments dont leurs parents leur avaient toujours donne l'exemple.
+
+Cette apparition lui fit une telle impression qu'il se leva, se rendit
+a l'eglise la plus proche, et, comme elle etait encore fermee, il se
+mit a genoux sur les marches et attendit l'ouverture des portes; il
+entra alors, entendit la messe, s'adressa a M. le cure et revint de
+nouveau apres son repas. Pendant les deux jours suivants il fit la
+meme chose: le changement qui s'etait opere en lui parut si etrange
+que le maitre de l'auberge ou il logeait pensa qu'il avait affaire a
+un fou, et pria le medecin de venir examiner son locataire.
+
+Aux interrogations du medecin, l'ouvrier repondit: "Monsieur le
+docteur, je vous remercie de votre interet; mais je me porte bien;
+j'ai ete fou, il est vrai, je l'ai meme ete longtemps, mais je suis
+gueri; je le sens, Dieu merci; je me trouve en possession de mon bon
+sens, et puis j'ai un docteur que je vois tous les jours, et que je
+vais encore aller trouver; je vous demande la permission de ne pas
+en changer." Il revint a son auberge apres une derniere visite a
+l'eglise, paya sa note, fit son paquet et se mit en route pour Paris,
+ou, marcheur intrepide, il arriva en cinq jours; la il se remit
+courageusement au travail; debout avant le jour, il n'allait a
+l'atelier qu'apres avoir entendu la messe, et pendant une annee
+entiere il ne porta pas a ses levres une seule goutte de vin.
+
+Une autre epreuve l'attendait. Il s'etait fait une loi de ne pas
+travailler le dimanche, les railleries ne purent triompher de sa
+resistance. Patrons et ouvriers conspiraient contre lui; on lui
+remettait un travail soi-disant presse le samedi soir, il offrait de
+travailler la nuit, mais son offre etait repoussee; il fallait passer
+a la caisse et regler son compte, cela lui arriva dans douze ateliers.
+
+Ce fut alors qu'il rencontra une personne dont les sentiments pieux
+etaient conformes aux siens; il l'epousa, et se mit a travailler pour
+son compte. Dieu benit son travail et il parvint a se procurer une
+petite fortune.
+
+Etant alle dans une ville d'eaux thermales pour la sante de sa femme,
+le genereux chretien s'y fixa et pendant huit ans prit part a
+toutes les oeuvres charitables. Entre dans la conference de
+Saint-Vincent-de-Paul, il s'adonna de tout son coeur au soulagement
+physique et moral des familles qui lui etaient confiees, il ne
+remettait jamais d'un jour la visite a leur rendre et se montrait
+genereux a leur egard. Il s'enquerait, a la fin de chaque seance, de
+l'absence de ceux de ses confreres qui ne s'etaient pas presentes, et
+se chargeait avec bonheur de leur porter leurs bons pour eviter tout
+retard dans la delivrance des secours.
+
+Les souffrances ne lui furent pas epargnees; opere plusieurs fois
+de la cataracte sans succes, il etait presque aveugle, mais cette
+infirmite ne l'empechait pas de faire des courses nombreuses pour le
+service des pauvres, ou de se trouver devant la porte de l'eglise
+avant qu'elle ne s'ouvrit; c'etait une habitude qu'il ne perdit
+jamais; il servait a genoux six ou sept messes tous les jours. Il
+s'eteignit, il y a quelques annees, dans une maison de charite de
+Marseille au moment ou il se preparait a un acte de piete desire
+depuis longtemps: un pelerinage a Jerusalem. On a retrouve dans des
+lettres ecrites par lui des preuves que l'_Imitation_ etait sa
+lecture favorite.
+
+Ce fervent chretien merite d'etre cite comme un modele de parfaite
+conversion.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+25.--LE TERRIBLE ARTICLE.
+
+Lors de mon dernier sejour en Normandie, raconte un medecin bien
+connu, le maire d'une commune voisine de Caen, s'affichant depuis
+longtemps comme libre-penseur, devint malade de la poitrine. Sa femme
+et sa fille, personnes pieuses, voyant que son etat etait menacant,
+userent de toutes leurs industries pour obtenir qu'il laissat venir le
+pretre. A la fin, il leur dit: "Eh bien! soit, faites-le venir, votre
+cure; mais avertissez-le que je lui dirai son fait."
+
+Les deux pauvres femmes allerent trouver le cure de la paroisse, a qui
+elles rapporterent cette reponse. Il parut tres peu s'en effrayer, car
+il les pria d'annoncer sa visite pour le lendemain.
+
+Le lendemain donc il se rendit chez le malade, et fut immediatement
+introduit dans sa chambre. Il le trouva tenant a la main un journal.
+
+"Monsieur le cure, lui dit celui-ci a brule-pourpoint, vous me
+surprenez relisant la loi Ferry. J'en etais precisement a l'article 7.
+Que pensez-vous de cet article?
+
+--Je pense, repliqua le cure, apres un moment de reflexion, que vous
+en etes egalement a un article qui devrait vous preoccuper bien
+davantage.
+
+--Et cet autre article, quel est-il?
+
+--Je n'ose vous le dire.
+
+--Parlez, monsieur le cure, parlez; vous savez que je n'aime pas les
+mysteres. Et il appuya sur ce mot d'un ton tres significatif.
+
+--Puisque vous l'exigez, reprit le pretre, je parlerai, quoi qu'il
+m'en coute. Sachez donc que l'article auquel j'ai fait allusion,
+c'est... l'article de la mort." Et il se retira.
+
+Le libre-penseur savait bien qu'il etait gravement atteint, mais il ne
+se croyait pas si pres du moment fatal. La declaration du pretre le
+jeta dans la stupeur, et, grace sans doute aux prieres de son epouse
+et de sa fille, la stupeur produisit l'effroi, avec le desir de la
+conversion.
+
+Quelques jours apres, il faisait appeler le meme pretre et se
+reconciliait sincerement avec Dieu.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+26.--LE TROTTOIR.
+
+Vous ne sauriez concevoir le nombre et la variete des petits
+contentements que l'on eprouve dans la pratique de l'abnegation et de
+l'obligeance sur le trottoir, dans les grandes villes et surtout a
+Paris. Suivons celui-ci, qui est des plus etroits.
+
+Un insolent vous voit venir, et il indique par son attitude une
+certaine resolution a l'impolitesse. Vous descendez froidement, et:
+Passe sans obstacle, homme fort, je triomphe de toi et de moi!
+
+Un peu plus loin, une pauvre femme, mal vetue et bien modeste, vous
+voit venir aussi; deja elle cherche la place de son pied sur le pave
+glissant. Vite vous la devancez... Un hommage a la pauvrete, que tout
+le monde opprime ou dedaigne, est chose bien louable.
+
+Plus loin encore, le passage est scabreux: sur la chaussee, de
+la boue, des paveurs, un tombereau d'ordures suivi de plusieurs
+charrettes. Pour vous le peril et la souillure de la rue, pour les
+autres le trottoir. On a compris, et on vous salue avec un air
+d'admiration et de sympathique reconnaissance.
+
+Ah! nous oublions trop la fecondite merveilleuse des principes
+chretiens. Le moindre devoir rempli a des approximatifs imprevus qui
+naissent sous nos pas pour nous produire un surcroit de merite et un
+salaire de delicieux plaisirs! Vous ne vouliez etre que patient avec
+courage, vous devenez tout de suite bienveillant sans effort; puis
+votre bienveillance va se transformer en une sorte de vertu gracieuse
+qui determinera l'apparition d'une foule de charmants petits
+faits.--Le trottoir etait hier une arene ou votre orgueil subissait un
+pugilat onereux; aujourd'hui, c'est la plate-bande d'un jardin ou les
+fleurs s'epanouissent.
+
+Mon point de vue une fois accepte, je defie que l'on trouve une
+situation et un lieu plus commodes pour acquerir le gout du devoir
+et s'y fortifier petit a petit. Tout en allant a vos affaires, vous
+accomplissez, une multitude d'actes vertueux qui laissent derriere
+vous une precieuse semence. Avec le droit, vous semiez des cailloux;
+avec le devoir, vous semez de bons exemples. De plus, votre patience
+se fortifie, et vous faites la conquete de l'humilite, la plus belle
+des vertus.
+
+Il y a quelques annees, pour me rendre a mon bureau, je suivais chaque
+matin la rue du Four. Tres souvent j'y rencontrais un homme dont le
+vetement indiquait un ouvrier a son aise.
+
+Nous nous croisions. Je descendais toujours du trottoir. Lui recevait
+l'hommage et continuait toujours de son pas vainqueur.
+
+Un matin, la rue etait plus malpropre et plus obstruee que
+d'ordinaire. Il y avait vraiment du merite a ceder la belle place. Je
+voyais venir mon superbe ouvrier. Il crut que je ne m'executerais pas
+de bonne grace. Il souriait insolemment et se disposait a me faire
+obeir.
+
+Je me sacrifiai a propos, sans hesitation, mais non pas sans dignite.
+
+Cela le surprit. Il se retourna et me suivit des yeux, jouissant de
+mes difficultes avec un air de bravade.
+
+J'avais aussi tourne la tete; son orgueil imbecile se brisa contre
+un regard fixe et froid que je maintins sur lui pendant quelques
+secondes. Je sentis qu'il m'en garderait rancune.
+
+En effet, le lendemain, le surlendemain encore, il me parut courrouce.
+Une resistance de ma part lui eut ete bien agreable! Il l'attendit en
+vain.
+
+Un des jours suivants, la pluie se mit a tomber tout a coup. La rue du
+Four ressemblait a un de ces chemins vicinaux de la Brie pouilleuse,
+ou le paysan monte sur son ane ne se hasarderait pas l'hiver, par
+crainte d'y perdre sa monture.
+
+Les pietons, bien ou mal vetus, les marchandes de noix ou de
+maquereaux se remisaient sous les grandes portes. Quoique muni d'un
+parapluie, je fis de meme, et je me melai a un groupe de pauvres gens
+qui attendaient la fin de la giboulee en geignant.
+
+Mon homme etait la! Nous nous regardames du coin de l'oeil. Il
+paraissait de mechante humeur, et la pluie le contrariait evidemment
+plus qu'aucun de ses voisins.
+
+Je prononcai a son intention quelque phrase banale sur le temps.
+
+Il repondit, comme se parlant a soi-meme:
+
+--Oui, un joli temps, quand on est presse! Je suis attendu dans une
+maison, a cent pas d'ici, chez des bourgeois. Je voudrais y arriver
+propre, et il faut que je reste la. Je vais peut-etre manquer une
+bonne affaire.
+
+Je devinai que mon parapluie lui faisait envie, et me placant
+brusquement bien en face de lui:
+
+--Monsieur, lui dis-je en affectant une politesse souriante, si
+vous etes attendu dans le voisinage, prenez mon parapluie. Vous le
+renverrez par une domestique ou un concierge; il vous suffira de
+remarquer le numero de la maison en sortant d'ici.
+
+--Mais, monsieur, si j'allais garder votre parapluie? Vous ne me
+connaissez pas.
+
+--Si, si, je vous connais.
+
+L'ouvrier crut a une allusion sur ses arrogances passees envers moi.
+Il devint rouge. Je continuai du ton le plus aimable:
+
+--Je vous connais aussi bien que vous vous connaissez vous-meme, et je
+suis sur que vous me renverrez tout de suite mon parapluie. Le voila,
+partez vite.
+
+Il se laissa faire. Au bout de dix minutes, mon parapluie me revenait
+avec une bonne femme qui fit tres verbeusement la commission de
+reconnaissance.
+
+Je devais m'attendre a un changement radical dans les procedes de mon
+homme. Il guettait une premiere rencontre. Pour moi je tenais peu a
+une liaison au moins inutile. A la premiere rencontre, je passai vite.
+Il ne put que m'envoyer un beau salut, que je lui retournai par un
+geste tres civil: un salut d'egal a egal.
+
+A partir de cette minime obligeance dont j'avais honore son caractere,
+je remarquai que non seulement mon fier ouvrier descendait du trottoir
+a la hate pour me faire place, mais encore qu'il avait renonce a ses
+anciennes pretentions; car je m'amusais a l'etudier, et je le vis plus
+d'une fois, a distance, ceder le pas avec un empressement semblable au
+mien. Il se christianisait sans le savoir!
+
+Les lois de Dieu sont grandes! Le moindre acte impregne du sentiment
+chretien a quelquefois des consequences d'une etendue extraordinaire.
+Nous n'en sommes pas toujours temoins.
+
+Un dimanche, par un beau jour de mai, je me promenais de long en
+large sur la place Saint-Sulpice, en attendant la messe basse de neuf
+heures.
+
+Si peu que je fisse attention aux personnes qui passaient pres de moi,
+il m'etait impossible de ne pas voir le profond salut que venait de
+m'adresser un promeneur.
+
+Ai-je besoin de dire que c'etait encore mon ouvrier? Sa confortable
+toilette l'avait transforme!
+
+Precisement parce qu'il me parut dispose a la discretion, sinon au
+respect, je l'abordai.
+
+Il avait le sourire fin. Il parlait peu. Ses paroles n'etaient point
+oiseuses. J'usai les banalites de la conversation sans qu'il y
+repondit rien que des monosyllabes. Et puis je me tus.
+
+Le brave homme me declara alors que mon opiniatrete a descendre
+du trottoir, pour lui ceder la place, l'avait fort surpris, fort
+intrigue, et qu'en dernier lieu, alors qu'il me supposait irrite
+enfin par sa bravade tout directe, mon extreme obligeance au sujet du
+parapluie avait bouleverse son humble raison. Il me supposait un but,
+un motif. Il cherchait, il ne comprenait pas.
+
+--Comment vous appelle-t-on? lui dis-je.
+
+--Jean.
+
+--C'est un nom favorable. Monsieur Jean, autrefois le trottoir de la
+rue du Four etait pour vous l'instrument d'un orgueilleux despotisme.
+Chacun se sentait contraint de descendre a votre approche. Depuis que
+je vous ai prete mon parapluie...
+
+--Ma foi, monsieur, depuis l'histoire du parapluie, j'agis tout
+autrement. J'ai eu l'idee de faire comme vous! D'abord je suis
+descendu pour les femmes et pour les vieillards, petit a petit je suis
+arrive a descendre pour tout le monde; et, vous ne le croiriez pas!
+aujourd'hui, si quelqu'un me previent, cela me fait de la peine; il me
+semble que l'on a mauvaise opinion de moi, et que l'on me prend pour
+un homme d'un tres vilain caractere.
+
+--Eh bien, votre orgueil a fait place a l'esprit de douceur; vous vous
+etes ameliore; vous etes entre dans la bonne voie; peut-etre irez-vous
+loin dans cette voie ou l'on ne recueille que des plaisirs, tout en
+epurant et en grandissant son caractere. Mon but est atteint.
+
+--Mais qu'est-ce que vous y gagnez? Qu'est-ce que cela vous fait?
+
+Je lui montrai l'eglise. Il me repondit par une grimace. Un banc etait
+la. J'allai m'y asseoir. Sur un imperceptible signe amical, le
+brave Jean vint prendre place pres de moi, non sans rire sous cape,
+convaincu qu'il etait que j'allais le precher.
+
+Le precher! je n'aurais eu garde. Il y a temps pour tout. A chacun sa
+fonction, d'ailleurs. Mon neophyte etait un homme de quarante ans, un
+brave ouvrier; son instinct le portait au bien assez directement; avec
+lui il suffisait d'agir tres simplement.
+
+--Monsieur Jean, je vous montrais du doigt l'eglise, ou je vais aller
+entendre la messe tout a l'heure. Vous, vous n'allez pas a la messe,
+je le sais. Je l'ai compris a votre grimace. Mais vous irez un jour
+comme moi.
+
+--Cela ne m'etonnerait pas trop. Vous avez deja fait un miracle a mon
+profit.
+
+--Je n'ai pas toujours ete pieux; je le suis devenu a l'aide de la
+reflexion. Il plut a Dieu de decider mon retour par ce chemin. Mon
+seul merite est d'avoir obei a son impulsion: nous ne saurions jamais,
+en face de lui, pretendre a un autre merite que celui de l'obeissance.
+
+--Mais pour obeir ainsi, il faut croire en Dieu; et il ne depend pas
+de nous de croire!
+
+--Mon cher Jean, vous vous trompez. Sans vous rien dire de la grace,
+ce qui ressemblerait a une predication, je vous affirme qu'il depend
+de nous de croire.
+
+---Alors je n'y comprends plus rien.
+
+--Compreniez-vous mon empressement a descendre du trottoir lorsque
+vous approchiez, et l'offre de mon parapluie?
+
+--Enfin, monsieur, est-ce que vous voulez me rendre devot?
+
+--Ne riez pas. Vous etes bien devenu patient, meme obligeant, sur ce
+trottoir ou vous vous pavaniez en roi il y a six semaines.
+
+--Oui, c'est bien drole! S'il y a un secret, dites-le-moi. Par
+exemple, je ne m'engage pas a rien faire de contraire a mes opinions.
+
+--Ah! vous avez des opinions! Dites-moi, vous avez aussi de la
+loyaute?
+
+--Pour ca, je m'en vante.
+
+--Cela suffit. Tant qu'une seule vertu catholique demeure dans
+l'homme, elle peut devenir, elle devient tot ou tard une fondation sur
+laquelle la Providence divine rebatit tout l'edifice ruine. Ah! vous
+etes loyal! Eh bien, Dieu vous connait, il vous suit au travers du
+monde, et il vous aidera.
+
+--Mon cher monsieur, vous tapez a bras raccourci sur tout ce qu'il y a
+dans ma tete. Pour un rien, je me mettrais en colere. Mais je ne veux
+pas etre ingrat envers vous. Faites votre affaire; cette fois-ci je
+vous ecoute tres serieusement.
+
+--Bien. Une remontrance vous ennuierait; vous hausseriez les epaules.
+De longues explications religieuses et morales auraient a peu pres le
+meme resultat. Vous bailleriez dans le creux de votre main.
+
+--C'est vrai.
+
+--Cependant, si l'on vous disait: La foi vous viendra, a la condition
+d'un acte simple et loyal accompli en moins de dix minutes, et qui
+n'aura pas d'autre temoin que Dieu, vous accepteriez la foi?
+
+--Je l'accepterais...
+
+Je me levai; l'ouvrier se leva. Nous marchames a petits pas en
+regardant l'eglise.
+
+--Monsieur Jean, savez-vous encore votre _Pater_?
+
+--Oh!...
+
+--Et pourriez-vous le reciter couramment?
+
+--Oui, quoique cela ne me soit pas arrive trois fois depuis ma
+premiere communion.
+
+--Voici l'eglise devant nous. Entrez froidement. Si un murmure s'eleve
+dans votre esprit, faites-le taire; dites-vous: J'ai promis d'etre
+loyal, je dois etre loyal.
+
+--Je le serai.
+
+--Vous irez au benitier, que les fideles assiegent quelquefois. Vous
+prendrez de l'eau benite. Vous ferez le signe de la croix lentement et
+la tete haute, en homme de coeur qui a contracte une obligation et
+qui la remplit. Puis vous vous isolerez au milieu de la foule. Alors
+recueillez-vous l'espace d'une minute; rappelez-vous la promesse
+qui vous engage et que vous etes tenu a degager strictement. Faites
+ensuite de nouveau le signe de la croix, et debout, une main dans
+l'autre main, recitez le _Pater_ a voix basse, doucement, tres
+doucement. Vous ferez ensuite encore un signe de croix, et vous
+sortirez de l'eglise.
+
+--Apres cela?
+
+--Rien.
+
+--Je comprends.
+
+--Pourquoi hesitez-vous?
+
+--C'est plus difficile que cela ne le parait.
+
+--Moins difficile que de ceder la place sur le trottoir.
+
+--Et si je faisais ainsi que vous me l'avez dit, vous pensez..?
+
+--Je pense que cet acte bien simple sera un jour votre plus grand et
+votre plus beau souvenir. Mais si vous ne vous sentez pas maintenant
+l'energie et la loyaute necessaires ...
+
+--Ah! on ne doit pas remettre ces choses-la au lendemain.
+
+--Adieu; je vous predis que vous serez bientot un solide et fier
+catholique.
+
+Je lui serrai la main, et je m'eloignai rapidement, sans detourner la
+tete, demandant a Dieu de faire le reste.
+
+Pendant un mois, loin de chercher Jean, je l'evitais. Mais Paris
+est bien moins grande ville qu'on ne le pense. Jean m'avait guette,
+m'avait suivi, et il etait parvenu a connaitre mon nom et mon adresse,
+plus avance en cela que moi, qui ne savais de lui que son prenom de
+Jean.
+
+Un matin je recois une lettre de faire-part. Il s'agissait d'un
+mariage pour le lendemain, entre M. Marteau et Mlle Gilquin, qui
+m'invitaient a assister a la benediction nuptiale. Des noms inconnus;
+cela arrive de temps en temps. On cherche. Est-ce mon boulanger, mon
+fruitier, mon epicier? Ici se rencontrait un obstacle bizarre: M.
+Marteau exercait la profession de fabricant de formes pour chaussures.
+
+Je stimulai mes souvenirs: aucune lumiere. A la fin, je remarquai que
+le fabricant de formes de chaussures avait, entre autres prenoms,
+celui de _Jean_. Mais une observation de l'autre Jean m'etait
+demeuree dans la memoire: "J'ai de petits enfants," m'avait-il dit...
+Le Jean du trottoir etait donc marie; ce ne pouvait etre mon neophyte.
+Et cependant quelque chose me disait que ce devait etre lui...
+
+Mon incertitude cessa bientot.
+
+Je venais de diner: j'allais sortir. Un timide coup de sonnette
+m'annonce un visiteur. On ouvre. J'ecoute le nom: "M. Jean Marteau."
+
+C'etait le mien! c'etait mon ouvrier de la rue du Four et de la place
+Saint-Sulpice!
+
+--Entrez, monsieur Jean, asseyez-vous. Eh bien! vous allez donc vous
+marier?
+
+--Mon Dieu, oui, monsieur, demain.
+
+--Mais il me semblait que vous etiez deja marie?
+
+--Pas precisement. Si vous me le permettez, je vous expliquerai la
+chose. Je vous ai adresse une lettre de faire-part avec l'espoir que
+vous viendrez a l'eglise, parce que c'est vous qui avez fait mon
+mariage; aussi est-ce surtout a cause de vous que j'ai fait imprimer
+des lettres de faire-part.
+
+--Moi, j'ai fait votre mariage?
+
+--Certainement. Ah! c'est un peu long a expliquer.
+
+--Mettez-y le temps, et ne trouvez pas mauvais que je rie d'abord, a
+cette idee que j'ai fait votre mariage sans savoir ni votre nom, ni
+votre profession, ni votre adresse.
+
+--Le bon Dieu sait le nom et l'adresse de tout le monde. Il a eu sa
+belle part dans l'affaire.
+
+L'honnete garcon etait emu. Il n'avait pas dit: Dieu, mais le _bon
+Dieu_. Je ne sentis jamais si bien la difference. Dieu, ce n'est
+tres souvent que le terme plus ou moins banal des pantheistes et des
+philosophes, qui en font, au plus beau, le synonyme de l'Etre supreme
+des republicains de 93. Le _bon Dieu_, c'est le terme de predilection
+des catholiques, qui ne craignent pas d'afficher une foi naive de
+bonne femme ou de petit enfant: des qu'un homme, en parlant de Dieu,
+dit le _bon Dieu_, je vois le fond de son coeur et je puis lui tendre
+la main.
+
+Je tendis la main a Jean. Je compris, avec une joie intime, que la
+providence de Dieu avait fait murir le grain que j'avais seme. Me
+voila donc silencieux pres de mon cher visiteur, dont le visage
+s'epanouit des les premiers mots de l'histoire qu'il va raconter.
+
+--Monsieur, avant notre rencontre de la rue du Four et de la place
+Saint-Sulpice, j'avais des defauts insupportables. J'ai le droit de
+les avouer, puisque je ne les ai plus. Je me grisais quelquefois, et
+je battais ma bonne femme de loin en loin. Vous m'avez enseigne la
+patience; cela fut pour moi la meilleure des preparations. Ensuite,
+vous m'avez pousse dans l'eglise au moment propice. Il en est survenu
+comme un miracle. Mais votre _Pater_ m'a fait passer, je vous
+l'assure, une rude journee! Pour tenir loyalement ma parole, il m'a
+fallu plus de force et de courage qu'il ne m'en faudrait dans une
+lutte contre dix hommes. Vous avez oublie, peut-etre?
+
+--Je n'ai pas oublie, et je vois que le _Pater_ a ete bien dit.
+
+--Ah! Seigneur! Il faut que je l'aie dit comme on ne le dit jamais,
+car en sortant de l'eglise, voyez-vous, je ne savais que devenir. Je
+me sentais moitie heureux, moitie exaspere en dedans de moi. Tout a
+coup je me trouve, a ma grande surprise, en face de la maison que
+j'habite. Je croyais chercher un estaminet pour m'y etourdir, et je
+revenais chez moi. Je monte, j'entre; je prends une chaise: je ne dis
+rien. Ma femme me regarde, et elle s'ecrie: "Mon Dieu! Jean, est-ce
+que tu es malade?" Le moyen, apres cela, de croire que le _Pater_
+etait une petite chose insignifiante! Il m'avait si bien bouleverse,
+que l'on me croyait malade. Je rassure ma femme; je lui dis de
+s'asseoir pres de moi, et je lui raconte ce qui venait de m'arriver.
+Vous pensez bien que je lui avais parle de vous souvent, et qu'elle
+vous connaissait on ne peut mieux sans vous avoir jamais vu. Elle
+m'ecoutait, sans souffler mot, en ouvrant de grands yeux. Quand j'ai
+fini, savez-vous ce que fait ma femme? Elle se prend a pleurer, mais a
+pleurer de tout son coeur! Et moi, Jean, un homme, je fais comme elle.
+Cela ne m'etait peut-etre pas arrive depuis vingt-cinq ans. Enfin,
+nous nous apaisons, et je me trouve soulage: petite pluie abat grand
+veut. Je voyais ma femme bien heureuse; j'etais aussi bien gai, bien
+heureux. Nous allons faire une promenade hors barriere avec les
+enfants. Vous vous souvenez que c'etait un dimanche?
+
+--Je m'en souviens.
+
+--Nous causions de vous, de votre parapluie, du trottoir, de l'eglise,
+des signes de croix que j'avais faits et que pour un rien j'aurais
+recommences toutes les dix minutes. Oui, monsieur! j'en eprouvais un
+tel besoin, qu'en apercevant le calvaire de Vaugirard, le coeur m'a
+battu, et j'ai double le pas comme malgre moi pour saluer le calvaire
+et faire le signe de la croix.
+
+--Vous le lui deviez bien.
+
+--C'est vrai. Aussi, est-ce justement ce que j'ai dit a ma femme. Nous
+etions, vers cette epoque, a la fin de mai, car il me semble tantot
+que cela date d'hier, tantot que cela date de dix ans. Le soir, au
+retour de la promenade, une eglise se rencontre devant nous. On disait
+la priere du mois de Marie. Nous entrons, avec les petits. Et je vous
+recommence mon _Pater_, notre _Pater_. Ah! monsieur, que je l'ai bien
+dit cette fois, et que cela m'a fait de plaisir! Mes enfants, me
+voyant prier, priaient aussi d'une petite facon grave. Moi, Jean, un
+ouvrier, debout au milieu de ces enfants et de leur mere qui priaient
+dans l'eglise; ...pour la premiere fois de ma vie, je me suis senti
+l'importance d'un pere de famille et d'un citoyen.--Je ne vous
+fatigue pas?
+
+--Ho!...
+
+--Enfin, nous sommes rentres chez nous et j'ai promis que je ne me
+griserais plus, et que je ne battrais plus jamais ma femme. Mais il
+y avait autre chose encore, dont ma bonne Francoise n'osait pas
+me parler; nous etions maries a la ville, mais pas a l'eglise.
+Maintenant, mon cher monsieur, vous en savez autant que moi.
+
+J'etais ravi; j'avais les larmes aux yeux. Jean riait de plaisir,
+un peu d'orgueil, et de l'air d'un homme qui est sur de se rendre
+infiniment agreable. Il n'avait pas fini.
+
+--Vous voyez donc bien, monsieur, que c'est vous qui avez fait mon
+mariage, et que je devais vous inviter a venir a l'eglise demain.
+
+--Ah! mon brave Jean, j'irai; j'irai avec plus de satisfaction et plus
+d'empressement dix fois, mille fois, que si vous etiez un millionnaire
+ou un prince.
+
+--J'en etais bien sur. Mais je dois vous dire encore un petit mot.
+Nous marier a l'eglise, c'etait la moindre chose; nous avons fait
+mieux que cela. Moi, je n'aime pas les demi-mesures. Devinez-vous,
+ah?...
+
+--Oui, ah!
+
+--Chut! Il ne faut pas toucher a ces affaires-la en riant; vous le
+savez mieux que personne. Ma femme et moi, nous avons communie ce
+matin, et bien communie tous deux, je vous le certifie. Ainsi, vous
+aviez raison, monsieur; en me quittant sur la place Saint-Sulpice,
+il y a cinq semaines, vous prophetisiez. Oh! j'entends encore votre
+derniere parole: "Jean, je vous predis que vous serez un jour un
+solide et fier chretien!" Je le suis! mes enfants le seront comme leur
+pere!
+
+Nous causons encore un moment, aussi attendris l'un que l'autre, puis
+il me dit:
+
+--Eh bien, monsieur, a demain donc.
+
+Le lendemain, j'assistai a la messe du mariage. Il y avait peu de
+monde: une dizaine de personnes et cinq ou six enfants. Je faisais,
+avec tout le soin possible, honneur aux maries par l'aristocratie
+de ma mise. Pour la premiere fois et la seule fois de ma vie, je
+regrettai de n'avoir pas un ruban rouge et une croix a ma boutonniere!
+
+Apres la messe, j'allai faire ma visite aux nouveaux epoux dans la
+sacristie. On m'attendait evidemment. Je fus salue comme ne le fut
+jamais un personnage d'importance: les enfants surtout me regardaient
+d'un air de veneration tres amusant.
+
+Mais voici Jean en habit noir, bien gante, bien cravate, chaussure
+parfaite, une physionomie tellement digne, que j'hesitais a le
+reconnaitre.
+
+Je lui serrai la main en ami, et je voulus faire un petit discours
+affectueux, un petit compliment d'homme du monde et de chretien.
+
+Notre emotion dura bien deux a trois minutes, apres quoi chacun rentra
+en possession de sa liberte d'esprit. J'ai pu dire a ces braves
+gens...
+
+Eh! qu'importe ce que j'ai dit et comment cela finit! Et si j'acceptai
+d'etre un convive de la noce! Et ce que Jean a fait depuis! Il est
+converti, voila tout!
+
+Jean prospere, sans hate; Jean s'attache bien moins a acquerir une
+fortune qu'a constituer une famille. Quand vous rencontrez sur le
+trottoir un luron de haute mine, qui vous cede la place avec une
+politesse inusitee, ce doit etre lui.
+
+(_Venet_, Extraits.)
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+27.--UN FILS QUI TOMBE DANS LES BRAS DE SON PERE.
+
+Un jeune pretre attache a l'Hotel-Dieu de Paris est appele un soir
+pres d'un homme qui venait d'etre apporte tout meurtri, tout sanglant,
+a la suite d'une rixe de cabaret. En proie a une surexcitation
+extreme, le malheureux epuise le peu de force qui lui reste en
+maledictions et en blasphemes. La vue du pretre ne fait qu'augmenter
+sa rage. Vainement le ministre du Dieu de paix s'efforce de ramener a
+des sentiments meilleurs ce coeur ulcere; son zele demeure impuissant
+et la prudence le force a mettre fin a des instances evidemment
+inutiles.
+
+Le pretre s'eloigne donc, le coeur brise. Le lendemain matin, il
+revient tout anxieux a l'hopital.
+
+--La nuit a ete terrible, lui dit la bonne Soeur qui a veille au
+chevet du miserable. Il n'a eu ni un moment de repos, ni un moment de
+silence; toujours des douleurs atroces, toujours des blasphemes! Il
+n'y a pas plus d'une demi-heure qu'il est calme. Sa fureur s'est
+apaisee pendant qu'a la priere nous recitions les litanies du Saint
+Nom de Jesus.
+
+--Avant ma messe, je vais le voir un instant; ma Soeur, prions pour
+lui.
+
+Puis, sur la pointe du pied, l'abbe alla s'agenouiller pres du lit ou
+l'etranger etait couche... Il ne s'agitait plus, et ses yeux etaient
+fermes. "Mon Dieu! dit tout bas le charitable pretre, prolongez ce
+calme pour que je puisse, avec votre grace, faire descendre dans cette
+ame quelques pensees de repentir et de confiance."
+
+Apres avoir dit ces mots avec une grande ferveur, l'aumonier s'etait
+releve et allait se rendre a la sacristie. Il avait deja fait quelques
+pas dans cette direction lorsqu'il revint tout a coup vers le lit...
+Puis, ayant pris dans son breviaire une image, il l'attacha aux
+rideaux, de maniere a ce que le blesse put la voir lorsqu'il se
+reveillerait. Cette image representait saint Stanislas Kostka en
+oraison devant une statue de la sainte Vierge.
+
+Monte a l'autel, l'aumonier avait peine a se defaire de la pensee
+du malade. Dans cette multitude d'etres souffrants, combien n'y en
+avait-il pas de plus interessants que lui? Cependant c'etait celui-la
+qui le preoccupait le plus; et, durant le saint sacrifice, il pria
+pour lui plus que pour les autres.
+
+La messe terminee, le pretre, dans un grand recueillement, faisait son
+action de graces, quand une Soeur, celle a qui il avait parle le matin
+meme en entrant dans la salle, vint lui dire d'un air radieux:
+
+--Monsieur l'abbe, il vous demande...
+
+--Qui?
+
+--L'homme du numero 48... le furieux d'hier soir.
+
+--Les fureurs lui sont-elles revenues?
+
+--Oh! non; il est maintenant doux comme un agneau. Il vous demande...
+
+--Que Dieu soit beni!... hatons-nous.
+
+Les voici tous les deux aupres du malade... Il ne s'agite plus, il ne
+se tord plus sur son lit... Son visage n'est plus enflamme, ses yeux
+ne lancent plus d'eclairs, sa bouche ne blaspheme plus. A demi assis
+sur sa couche, il a les yeux fixes sur une image qu'il tient dans
+une de ses larges mains; de l'autre, il essuie la sueur froide qui
+ruisselle sur son visage... Sa preoccupation est telle qu'il n'entend
+ni ne voit le pretre et la Soeur arrives pres de lui... Enfin
+l'inconnu, levant les yeux, eut comme un sourire de reconnaissance
+sur ses levres, qui, la veille, ne proferaient que maledictions et
+blasphemes; et, d'une voix presque douce, il demanda:
+
+--Qui a attache cette image au rideau de mon lit?
+
+--C'est moi, repondit l'abbe.
+
+--Est-ce que vous me connaissez?
+
+--Aucunement.
+
+--Pourquoi donc avez-vous mis pres de moi l'image de saint Stanislas?
+
+--Parce que j'ai grande confiance en lui.
+
+--Ah!... vous n'avez pas eu d'autres raisons?... C'est que moi,
+ajouta-t-il en passant sa main sur son front, c'est que moi aussi...
+j'ai aime ce nom... je l'aime encore...
+
+A ces mots, l'inconnu porta l'image a ses levres: des pleurs
+jaillirent de ses yeux, sa bouche s'entr'ouvrit. "Mon Dieu!
+profera-t-il, mon Dieu!..."
+
+Et ses convulsions de la nuit le reprirent. Moins violentes que celles
+de la veille, elles ne durerent pas longtemps. Lorsqu'il fut redevenu
+plus calme, il se mit a parler, mais comme a lui-meme; quoique ses
+yeux fussent grands ouverts, il avait l'air de ne voir personne.
+"C'est etrange, disait-il, ce nom que je ne prononce plus... je le
+trouve ici, sur cette image... et attache a mon lit... Quand ce pretre
+a donne la communion... j'ai pu le regarder... j'ai fixe mes yeux sur
+les siens...; ils ressemblent a ceux que j'ai tant fait pleurer!...
+Hier, j'ai blaspheme contre lui... Lui et sa robe noire me faisaient
+horreur!... Un tel changement s'est opere en moi pendant sa messe,
+que, si je le revoyais a present, je le benirais."
+
+--Me voici! me voici! s'ecrie l'abbe, me voici pres de vous... Je ne
+sais pas qui vous etes, mais jamais, pour aucun malade apporte ici, je
+n'ai ressenti au coeur autant de charite... Je donnerais ma vie pour
+sauver votre ame.
+
+--Oh! mon ame!... Si vous saviez combien je l'ai souillee, vous ne
+penseriez pas a me sauver...
+
+--Arretez! au nom du Sauveur Jesus, ne desesperez pas de la
+misericorde divine.
+
+Parlant ainsi, le jeune pretre etait tombe a genoux pres du lit,
+tenant les mains de l'etranger dans les siennes et les arrosant de ses
+pleurs.
+
+Apres quelques instants, l'inconnu, qui ne retirait pas ses mains de
+celles de l'aumonier et qui laissait couler d'abondantes larmes, dit
+d'une voix plus calme:
+
+--Voila plus de vingt-trois ans... a Nantes... que j'ai abandonne, que
+j'ai condamne aux privations, au chagrin, a la misere peut-etre, ma
+femme et mon fils...
+
+--Quoi! s'ecria le pretre en se relevant et en se penchant sur
+l'inconnu, vous avez une femme, un fils!... vous avez habite Nantes...
+Ah! encore un mot, un seul mot, je vous en conjure; votre nom?
+
+L'inconnu se nomme. Impossible de douter plus longtemps. L'abbe
+Stanislas n'est plus debout, il est dans les bras, sur le sein de
+son pere!... Les battements de leurs coeurs, leurs larmes de joie se
+confondent.
+
+Mais, il n'y avait pas de temps a perdre. L'abbe parle d'un confesseur
+au pecheur repentant. "C'est vous que je choisis, repond celui-ci; je
+veux vous declarer tous mes crimes et vous dire combien mon odieuse
+conduite envers votre pieuse mere m'a rendu malheureux!"
+
+Lorsque le pardon appele par son enfant descendit sur le coupable,
+quelle ne fut pas la joie, l'indicible bonheur et du pere et du fils!
+Le repentant pardonne respirait a l'aise, le poids de ses peches ne
+l'oppressait plus; et le pretre qui avait enleve ce poids repetait
+avec transport: "Celui que je vois maintenant sur le chemin du ciel,
+c'est mon pere! Oh! Seigneur, soyez, soyez a jamais beni!"
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+28.--LE ROSIER DU MOIS DE MARIE.
+
+Papa, disait une enfant de six ans a un ancien militaire qui, nouveau
+Cincinnatus, occupait ses loisirs a cultiver ses jardins et ses
+champs, donnez-moi ces jolies roses qui sentent si bon, et dont la
+blancheur egale celle des lis.--Pour les effeuiller, sans doute?
+repondit le pere a l'enfant.--Non, non, repliqua celle-ci: elles sont
+trop belles pour cela.--Mais qu'en feras-tu?--C'est mon secret.--Ton
+secret! Le mot est risible... Et si je te donnais l'arbuste entier, me
+devoilerais-tu cet important mystere?--Cher Papa, donnez toujours; je
+vous dirai plus tard a qui je destine ces fleurs.--A la tombe de ta
+pauvre mere, sans doute?--C'est bien pour ma mere... mais... pour ma
+Mere du ciel." En prononcant ces derniers mots, la voix de l'enfant
+avait un accent si penetrant et si doux, que le pere, sans en avoir
+compris le sens, en fut neanmoins profondement emu. Il s'avanca donc
+vers le rosier, le detacha habilement de la terre, et le remit entre
+les mains de sa petite fille, qui s'eloigna aussitot, emportant avec
+elle son cher tresor.
+
+Quand la bonne petite rentra au logis, il etait deja tard. Son pere
+l'embrassa plus tendrement encore que de coutume et se retira dans
+sa chambre pour prendre un repos bien necessaire apres une journee
+employee a de rudes labeurs. Mais, helas! le sommeil ne vint point
+fermer ses paupieres: une agitation febrile, inaccoutumee, s'etait
+emparee de son esprit: les souvenirs d'un passe grossi d'orages
+revenaient a sa memoire et lui causaient un indicible effroi. Lui, le
+brave guerrier, le soldat intrepide, que le bruit du canon et de
+la mitraille n'avait jamais fait palir, eprouvait un saisissement
+inexprimable.
+
+Pour calmer ces cruelles angoisses, vrai cauchemar de l'ame cause par
+le remords, il se mit a balbutier quelques-unes de ces prieres qu'aux
+jours de son enfance il avait bien des fois redites sur les genoux
+maternels; et les mots benis qui, depuis tant d'annees peut-etre,
+jamais n'avaient effleure les levres du vieux militaire, vinrent s'y
+placer en ordre les uns apres les autres, et former ce tout sublime
+connu sous le titre d'Oraison dominicale ou priere du Seigneur ...
+
+La priere! ce cri du coeur, cet elan de l'ame vers Celui qui l'a
+creee, qui l'aime, qui _veut_ et qui _peut_ seul lui donner le
+bonheur, est un de ces remedes efficaces et doux, dont l'effet ne
+tarde pas a se faire sentir. Notre homme en fit la consolante epreuve.
+Un rayon d'esperance vint tout a coup dissiper les tenebres dont,
+un instant auparavant, son entendement etait enveloppe: "Si je suis
+pecheur, se disait-il, si, pendant de longues annees j'ai vecu en
+veritable _paien_, en ennemi de Dieu, tout n'est pas perdu pour moi.
+N'ai-je pas un petit ange a placer entre moi et la justice du
+Seigneur prete a me frapper?"
+
+En pensant a son enfant, l'ancien soldat s'endormit, et un songe
+ravissant acheva de le calmer. Il se crut transporte dans un de ces
+temples majestueux eleves par le genie de la foi au Dieu trois fois
+saint. Au bas du choeur, a l'entree de la nef principale, etait un
+autel etincelant de mille feux et surmonte d'une gracieuse statue de
+la Vierge Marie. Une foule de fideles montaient et descendaient les
+marches de l'autel, deposant aux pieds de l'image veneree des fleurs
+et des couronnes. Une delicieuse harmonie ajoutait au charme de cette
+pieuse vision. Mais bientot la foule s'ecoula; les chants cesserent;
+les lumieres s'eteignirent; la lampe du sanctuaire seule projetait
+ses vacillantes clartes sur le candide visage d'une petite fille qui
+s'avancait furtivement vers l'autel, et y deposait un rosier charge de
+blanches fleurs.
+
+Ici le vieillard s'eveilla: le secret de sa chere enfant venait de lui
+etre revele; et quand, le matin, elle accourut joyeuse vers lui pour
+l'embrasser: "Moi aussi, lui dit-il en la prenant sur ses genoux, j'ai
+un secret." L'enfant sourit: "Vous me le confierez, Papa? dit-elle a
+son tour."--"Non, ma petite, _tu le verras_."
+
+Le dernier jour du mois de mai 186..., un militaire ayant sur sa
+poitrine le signe des braves, s'approchait de la Table sainte. Une
+jeune enfant le suivait du regard et semblait envier son bonheur.
+
+Quelques instants apres, le pretre qui venait de celebrer les saints
+mysteres, s'approcha de nouveau de l'autel, et detacha d'un rosier,
+place aux pieds de la sainte Vierge, une branche encore toute
+fleurie. Il la presenta ensuite au vieux guerrier, qui la baisa
+respectueusement.
+
+Depuis cette epoque, elle figure comme un trophee au dessus des armes
+appendues aux murs de sa demeure, et, chaque fois que les regards du
+vieillard se portent sur ce rameau desseche, il murmure une priere a
+Marie, l'aimable et tendre refuge des pauvres pecheurs.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+29.--LA STATUETTE DE SAINT ANTOINE.
+
+Eleve par une pieuse mere, D***, officier aussi loyal que brave,
+avait eu la foi, mais la vie des camps et des casernes avait efface
+l'empreinte primitive de la religion et il en etait arrive a cette
+indifference froide et triste qui est une forme honnete de l'impiete.
+Son epouse, restee maitresse pour elle-meme et pour sa fille de toutes
+les pratiques de la devotion, n'en pleurait pas moins l'egarement de
+celui qu'elle aimait assez sur la terre, pour ne pas vouloir en etre
+separee au ciel. Depuis longtemps deja, ses prieres montaient toujours
+vers le Ciel et imploraient l'appui de la Reine des vierges. Rien ne
+venait la consoler. Un jour meme, une nouvelle peine vint s'ajouter
+aux autres: son mari lui avait appris qu'il etait franc-macon! Ce
+n'etait plus seulement l'indifference, c'etait l'impiete reelle et
+notoire, l'impiete publique et affichee...; et, en pensant a cela,
+Mme D*** serrait sa fille sur son coeur comme pour la preserver d'un
+malheur, ou peut-etre pour avoir recours a l'innocence de l'enfant,
+contre le peril que courait l'ame du pere.
+
+Tout-a-coup, ses yeux se porterent sur une statuette de saint Antoine
+de Padoue qui ornait sa chambre, et une idee subite s'empara de son
+ame attristee... "Mon enfant, dit-elle a sa fille, mon enfant, il faut
+que tu pries beaucoup saint Antoine pour obtenir de lui que ton pere
+retrouve ce qu'il a perdu!
+
+--Qu'a-t-il donc perdu, ma mere?
+
+--Tu le sauras plus tard, mais prie et... n'en dis rien a ton pere."
+
+Le regard naif de la jeune fille se leva vers la statuette, et ses
+levres s'ouvrirent pour laisser echapper ces paroles: "Grand Saint,
+faites retrouver a mon pere ce qu'il a perdu."
+
+En-ce moment la porte s'ouvrait, et M. D*** venait avertir sa femme
+qu'il allait sortir.
+
+Il avait tout entendu et se demandait tout en marchant ce que cela
+pouvait bien etre. "Qu'ai-je donc perdu, se disait-il? C'est sans
+doute ma femme qui aura egare quelque chose...; mais quelle idee
+d'aller redemander cela a cette statue! Apres tout, peu importe! Elle
+est si bonne epouse et si bonne mere!... C'est egal, il faut que je
+lui dise de ne pas s'inquieter, car enfin si j'avais perdu une chose
+serieuse, je le saurais bien."
+
+Comme on etait aux premiers jours de juin, M. D*** jugea que la soiree
+assez belle lui promettait plus de jouissance a la campagne qu'entre
+les quatre murs de la loge. "Une idee! se dit-il en se frappant le
+front, je vais chercher ma femme et ma fille et nous irons faire un
+tour a la campagne...; mais qu'ai-je donc perdu?..."
+
+Mme D*** eut un sourire de bonheur et jeta un regard qui disait merci
+a saint Antoine, quand son mari vint lui dire son idee! mais elle
+resta muette et se sentit rougir lorsqu'il ajouta: "Dis donc,
+est-ce que j'ai perdu quelque chose?--Pourquoi me demandes-tu cela?
+repondit-elle.--C'est que j'ai entendu la petite."
+
+La conversation en resta la, mais l'embarras de Mme D*** n'avait pas
+echappe a son mari, et souvent encore il se demandait: "Qu'ai-je donc
+perdu?"
+
+Le 12 juin au soir, Mme D*** se trouvait encore dans sa chambre avec
+sa fille, et l'enfant redisait avec ferveur sa naive priere: "Grand
+Saint, faites retrouver a mon pere ce qu'il a perdu!"
+
+"Mais enfin, dis-moi donc ce que j'ai perdu, s'ecria M. D*** en
+entrant violemment dans la chambre... Depuis huit jours, je me le
+demande... Depuis huit jours, cette pensee m'obsede... Tu fais
+toujours prier ta fille pour cela, mais tu ferais bien mieux de me le
+dire, car je saurais si cela vaut la peine de fatiguer cette enfant!"
+
+Mme D*** se leva, en regardant son mari avec calme: "Mon ami, lui
+dit-elle, serais-tu content de me quitter pour toujours?
+
+--Ah! pour cela non! et si c'est pour cela que tu pries et que tu vas
+a l'eglise, tu peux t'abstenir!
+
+--Cependant, mon cher ami, si tu ne retrouves pas ce que tu as perdu,
+il faudra nous quitter un jour..., et pour toujours!
+
+--Mais qu'est-ce donc?... Dis, je t'en conjure..., qu'ai-je donc
+perdu?
+
+--La foi... la foi de ta mere!... et je ne veux pas te quitter, moi...
+Oh! je ne le veux pas... il faut que tu la retrouves!"
+
+Et la pauvre femme pleurait, pendant que, sans ajouter un seul mot, M.
+D*** sortait.
+
+"La foi, disait-il, la foi de ma mere... de ma femme et de ma fille!".
+Et pendant toute la nuit, Mme D*** qui priait, l'entendait marcher,
+s'agiter et repeter souvent: "La foi... la foi de ma mere!"
+
+Le lendemain matin, M. D*** entre sans rien dire, dans la chambre de
+sa femme; puis, comme eveille par une idee subite: "Est-ce que vous
+avez une fete aujourd'hui?
+
+--Oui, mon ami, la fete de saint Antoine de Padoue.
+
+--Ah! le petit Saint de la cheminee! ... Eh bien! merci, saint
+Antoine!"
+
+Et comme Mme D*** le regardait anxieuse... "Oui, oui, ma femme,
+s'ecria-t-il en ouvrant les bras, oui, c'est fait, j'ai retrouve ce
+que j'avais perdu;--mais nous devons un beau cierge a ton petit Saint,
+allons le lui porter!"
+
+Et quelques minutes plus tard, le frere Portier du couvent des
+Franciscains appelait un Pere pour confesser M. D*** qui avait
+retrouve la foi. (_R. P. Apollinaire_.)
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+30.--LE CHEMIN DU COEUR.
+
+Un honorable ecclesiastique de Paris venait d'etre appele pour
+confesser une vieille femme mourante dans une de ces maisons qui
+servent de refuge aux chiffonniers; il entendit des cris plaintifs
+partir d'une chambre voisine et comme le bruit d'un corps qui tombe.
+Il s'y precipite et voit une femme etendue sur le carreau, qu'un homme
+rouait de coups. "Ah! malheureux!" s'ecrie involontairement l'abbe.
+L'homme se retourne, et, apercevant le pretre, il lui dit: "Que
+viens-tu chercher ici, calotin? Tu vas passer par la fenetre." Et, le
+saisissant par le collet et la ceinture, il le souleve de terre et se
+rapproche de la fenetre.
+
+C'etait au troisieme etage. L'abbe avait conserve sa presence
+d'esprit. Rapide comme l'eclair, un souvenir se presente a lui, et
+sans paraitre emu, il lui dit: "Moi qui venais vous chercher pour
+porter secours a une pauvre voisine qui se meurt!" L'homme s'etait
+arrete; il etait temps: la fenetre ouverte n'etait plus qu'a un pas.
+Il repose l'abbe par terre en lui disant: "Qu'est-ce que c'est?--Une
+pauvre femme qui se meurt sur un veritable fumier, et je venais
+pour que vous m'aidiez un peu a la secourir.--Voyons." Et l'abbe le
+conduisit dans la piece contigue et lui montra une vieille femme
+etendue sur un miserable grabat couvert d'une paille infecte, dans
+le paroxysme d'une fievre brulante, a peine recouverte de quelques
+miserables haillons. "Ah! pauvre femme! dit le chiffonnier dont la
+colere etait tout a fait tombee a cet aspect.--Je vais vous prier, lui
+dit l'abbe en lui tendant une piece de 40 sous, de me procurer deux
+ou trois bottes de paille fraiche pour qu'elle soit un peu moins
+mal.--Tout de suite." Et, prenant la piece, il s'elance, descendant
+quatre a quatre les marches de l'escalier vermoulu.
+
+A peine etait-il parti que toutes les portes du corridor s'ouvrirent,
+et tous les habitants, les femmes surtout, y compris celle qui venait
+d'etre battue, se precipitent en disant: "Sauvez-vous, monsieur
+l'abbe, sauvez-vous vite pendant qu'il est loin. Il est aussi fort
+qu'il est violent, et s'il vous retrouve ici, il pourrait bien vous
+faire un mauvais parti.--Non, non, repondit l'abbe en souriant, je
+resterai. Je l'ai entrepris. Il vaut beaucoup mieux que vous ne
+croyez, et il faudra bien que j'en vienne a bout." On l'entendit
+remonter. Chacun etait rentre chez soi, fermant soigneusement sa
+porte.
+
+Il arrivait en effet, charge de trois bottes de paille qu'il jeta a
+terre a la porte de la malade. Il en delie une, etend la paille par
+terre, et enlevant la pauvre infirme aussi delicatement qu'aurait pu
+le faire une soeur de charite, il la pose dessus avec precaution.
+Ouvrant la fenetre, il jette dans la rue, sans trop de souci des
+ordonnances de police, le fumier infect qui couvrait le grabat, et le
+remplace par la paille fraiche des deux autres bottes; il la recouvre
+de ce qu'il trouve de mieux dans tous ces haillons, et replace sur son
+lit avec le meme soin la vieille femme, qui le remercie par signes et
+surtout par l'air de satisfaction et de bien-etre avec lequel elle
+s'arrangeait sur sa couchette.
+
+L'abbe l'avait regarde avec bonheur, et des que tout fut fini, lui
+prenant la main, il lui dit: "Tenez, je gage que vous etes plus
+content de vous que si je vous avais laisse battre votre femme tout
+a votre aise.--Ah! dame! je ne dis pas; et, regardant la vieille
+voisine, il ajouta: Pauvre femme, je ne savais pas qu'elle fut si
+mal.--Vous etes un brave homme, j'ai vu comme vous vous y preniez bien
+pour elle, et avec quel soin.--Oh! c'est qu'elle est si faible!--Je
+reviendrai la voir dans quelques jours, et j'aurai bien du plaisir
+a vous voir.--Ah! monsieur l'abbe, dit-il en rougissant un peu; et
+prenant la main que l'abbe lui tendait de nouveau: Excusez si j'etais
+bien en colere tout a l'heure.--Je n'y pense plus, et a revoir.
+Cependant vous allez me faire une promesse.--Quoi donc?--Je reviendrai
+dans cinq a six jours, et d'ici-la vous ne battrez pas votre
+femme.--Ah! c'est qu'il y a des moments qu'elle m'impatiente.--Eh
+bien! dans ces moments-la, vous irez voir cette pauvre voisine...
+C'est promis, a revoir." Et sans attendre davantage, il secoue la main
+du chiffonnier et se hate de partir.
+
+Il revint effectivement au bout de cinq jours, et apres sa visite a
+la pauvre vieille, qui lui raconta en pleurant combien son terrible
+voisin avait ete bon pour elle, il entra chez lui. En le voyant, la
+femme se precipite vers lui en lui disant: "Ah! monsieur l'abbe, vous
+m'avez sauve deux _roulees_." Le mari, un peu confus, ajouta: "Ah!
+oui, les mains m'ont bien demange... Mais j'ai fait comme vous m'avez
+dit, et je ne rentrais que quand la colere etait passee.--Vous le
+voyez, dit l'abbe, on peut toujours en venir a bout, et je suis sur
+qu'apres ces deux fois vous avez trouve votre femme bien plus douce."
+
+La glace etait rompue, et l'abbe en profita pour parler un peu charite
+et amour du prochain. Nul n'avait mieux que lui, qui prechait si bien
+d'exemple, le droit d'en parler. De la il passa un peu a l'amour de
+Dieu, et quitta le couple enchante, emportant une nouvelle promesse de
+patience et celle d'une visite du mari. Sous cette grosse enveloppe
+il cachait un coeur intelligent et bon, et il ne fut pas difficile
+a l'abbe de le ramener a Dieu. Apres avoir ete la terreur de son
+quartier par sa force et sa violence, il en devint le modele et
+l'apotre. Plus d'une fois il amena a l'abbe d'anciens camarades dont
+il avait determine la conversion.
+
+Un matin, l'abbe se trouvait d'assez bonne heure a Saint-Sulpice. Il
+le vit entrer et, apres une courte priere, s'approcher du tronc des
+pauvres, y jeter quelque chose et se retirer precipitamment. Il le
+suivit, et l'ayant rejoint dehors, il lui demanda ce qu'il venait de
+faire. Le chiffonnier hesita a repondre, mais, certain que l'abbe
+avait tout vu, il lui dit: "Eh bien! c'est l'argent de mon dejeuner
+que j'y ai jete. Autrefois je n'en ai que trop depense au cabaret.
+J'ai donne des scandales, vous le savez mieux que personne. Pour les
+reparer autant que je le puis, je jeune quelquefois, et comme il ne
+serait pas juste d'en tirer profit, je viens jeter ici, pour les
+pauvres, l'argent que mon dejeuner m'aurait coute."
+
+(_L'abbe Mullois_.)
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+31.--LE NOUVEL AUGUSTIN.
+
+Un jeune homme du nom d'Augustin, emporte par ses passions ardentes,
+etait tombe dans le desordre presque au terme de ses etudes. Ne
+connaissant plus ni frein ni regle, il n'ecoutait meme pas sa mere et
+restait insensible a ses larmes comme a ses reproches. Par intervalles
+cependant, le remords venait troubler la conscience du jeune libertin,
+mais il tachait de s'etourdir davantage et se plongeait dans la
+dissipation. Soudain, une maladie de poitrine se declara. Inquiete de
+le voir partir pour la capitale avec une toux opiniatre, sa plus jeune
+soeur, Anna, cacha, sans le lui dire, une medaille de la sainte Vierge
+dans l'habit qu'il portait. Ce pieux stratageme fut sans effet sur
+lui. Loin de la: "On s'est donne une peine inutile, ecrivit-il
+bientot; je prie qu'on ne recommence pas, mon tailleur a bien autre
+chose a faire qu'a decoudre des medailles."
+
+Les symptomes de la maladie ne tarderent pas a devenir inquietants,
+et firent de rapides progres; des crachements de sang menacaient
+d'etouffer tout a coup le malade. Ainsi la mort le pouvait frapper a
+toute heure: pauvre Augustin! il n'etait pas prepare a paraitre devant
+Dieu, il ne songeait pas meme a s'y disposer. Un jour, dans une
+entrevue qu'il eut avec sa soeur religieuse, celle-ci lui avait dit
+avec tendresse: "Mon cher Augustin, songe donc a mettre ta conscience
+en regle avec Dieu; moi qui t'aime tant, je ne puis soutenir la pensee
+de te savoir loin de lui." Pour toute reponse, le jeune homme avait
+serre avec emotion la main de sa soeur, puis il avait cherche a
+changer une conversation qui semblait le fatiguer. Un autre jour, une
+crise violente ayant fait apprehender que sa derniere heure ne fut
+arrivee, sa mere avait fait prier l'aumonier, premier depositaire des
+secrets du coeur de son fils, d'accourir en toute hate. L'aumonier
+s'etait presente sans retard avec sa douce parole, son regard ami.
+Augustin n'avait voulu rien entendre, et le vieillard s'etait retire
+les yeux pleins de larmes ameres.
+
+Mais pendant qu'Augustin repoussait le ministre de Dieu, on priait
+pour lui dans les sanctuaires consacres a Marie, si bien surnommee
+l'esperance des desesperes: l'heure du triomphe de la grace ne devait
+pas tarder a sonner.
+
+Soudain une crise affreuse se declare, c'est le dernier avertissement
+du ciel.
+
+Surmontant alors sa douleur, la mere d'Augustin s'approche de son lit
+et lui dit avec amour: "Mon fils, je t'en supplie, ne differe pas
+davantage; si cette crise continue, es-tu sur d'en supporter l'effort,
+dans l'etat d'epuisement ou tu es?" Courageuse mere, pour sauver
+l'ame de votre enfant, vous avez su triompher des faiblesses du coeur
+maternel; mais aussi, que votre ame abattue fut consolee quand le
+pauvre malade, levant vers vous son regard mourant, vous dit: "Je le
+veux bien, faites venir M. le Cure!"
+
+Celui-ci arriva promptement, fut recu a bras ouverts, et commenca
+avec le jeune homme un de ces mysterieux entretiens dont le ciel seul
+connait le secret et qui rehabilitent les ames devant Dieu. Quand le
+pretre sortit, le malade etait calme, une douce joie brillait sur son
+visage. Augustin, qui depuis trois mois n'avait pour sa mere qu'une
+froideur glaciale, triste fruit de son esprit aigri et chagrin,
+l'appela pres de son lit et l'embrassa avec tendresse; c'etait le
+temoignage de la reconciliation qu'il venait de cimenter avec Dieu,
+l'expression filiale de sa conscience tranquillisee.
+
+A partir de ce moment, le plus admirable contraste se fit remarquer
+dans le jeune malade; on le voyait subir d'heure en heure l'influence
+de l'action celeste.
+
+Lui adressait-on des paroles de piete? il les recevait avec
+reconnaissance. Lui faisait-on une lecture edifiante? il l'ecoutait
+avec une douce attention. Les _Confessions_ du grand eveque
+d'Hippone faisaient, entre tous les autres livres, ses plus cheres
+delices. C'est mon histoire que je lis, disait-il avec un pieux
+sentiment d'amour de Dieu. Il contemplait avec bonheur la croix de
+Jesus, cherchant a participer a la vertu qui s'en echappe pour le
+chretien supportant sans se plaindre les plus cruelles douleurs. Il
+fit publiquement ses excuses a tous les membres de sa famille et aux
+personnes de la maison pour les scandales qu'il avait donnes, et
+particulierement au venerable ecclesiastique dont il avait refuse le
+ministere quelques mois auparavant.
+
+Sa mort fut des plus edifiantes: le pecheur etait devenu un saint.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+32.--VAINCU PAR L'EXEMPLE.
+
+Un enfant pieux etait place dans un tres mauvais atelier de tourneur;
+c'etait veritablement pour lui un enfer. Pour comble de malheur,
+le patron avait un contrat passe avec les parents et ne voulut
+pas entendre parler de rupture. Le jeune apprenti fut tente de se
+desesperer; mais soutenu par les conseils de son confesseur, il se
+resigna. Les attaques allaient toujours croissant. Enfin, un dimanche,
+le pauvre enfant vient se jeter dans les bras de l'aumonier, et,
+fondant en larmes, lui fait part de ses nouveaux tourments; il se
+plaint surtout d'un ouvrier qui s'acharne apres lui plus que les
+autres et le harcelle de ses impietes. Quel remede a cette situation?
+"Un seul, la priere! Priez pour la conversion de ce malheureux! Tout
+est possible a Dieu." lui dit le confesseur. Reste seul dans un petit
+sanctuaire, l'enfant se prosterne devant une statue de la Sainte
+Vierge, pleure a chaudes larmes et prie longtemps avec la plus grande
+ferveur. Le samedi suivant, l'apprenti amenait aux pieds de l'aumonier
+du Patronage le malheureux ouvrier sincerement converti, autant par
+les prieres que par les bons exemples et la resignation de l'enfant.
+Peu de temps apres, tous les deux s'approchaient de la sainte Table,
+combles de graces et de consolations. Cet ouvrier persevera dans son
+heureux retour et prit energiquement la defense du pauvre apprenti. Ce
+n'est pas tout. Quelque temps apres, le patron lui-meme vint trouver
+le directeur du Patronage, lui avouant que l'exemple des vertus
+simples et modestes de son apprenti, joint a des malheurs de famille,
+avait profondement touche son coeur. "Je me suis deja confesse a M.
+le Cure, dit-il, et j'y retourne ce soir. Demain je fais mes Paques.
+Desormais je ne veux pas d'autres apprentis, ni d'autres ouvriers que
+ceux du Patronage. Jamais je ne travaillerai le dimanche, jamais une
+mauvaise parole ne sera prononcee chez moi. Veuillez, monsieur, me
+considerer comme un des votres, comme tout devoue a la religion et a
+la moralisation de la classe ouvriere."
+
+Ne faut-il pas dire apres cela que la priere et le bon exemple peuvent
+convertir les coeurs les plus endurcis?
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+33.--LA FILLE DU FRANC-MACON.
+
+J'ai ete appele, racontait en 1865 un venerable religieux passioniste,
+pour administrer un mourant a Brooklyn. C'etait un allemand, que
+j'avais eu l'occasion de rencontrer plusieurs fois. Sa fille unique,
+excellente catholique, me prevint que son pere etait franc-macon et
+qu'il fallait exiger sa retractation.
+
+"Apres avoir entendu sa confession, je lui demandai s'il n'avait
+pas appartenu a quelque societe secrete.--Oui, mon Pere, je suis
+franc-macon; mais, vous le savez, en Amerique, cela n'est pas
+mal.--C'est une erreur, lui dis-je; la franc-maconnerie est condamnee
+partout ou elle existe. Il vous faut donc retracter tout ce que vous
+avez pu promettre et me delivrer vos insignes.
+
+"Le malade fit bien quelques difficultes, mais il avait garde la foi,
+et il signa la retractation que je redigeai: puis il me fallut faire
+de nouvelles instances pour obtenir son echarpe, son equerre et sa
+truelle d'argent, son tablier de peau et son rituel, renfermes dans
+une armoire pres de son lit. Je dus lui expliquer la necessite de se
+depouiller de tous ces objets s'il voulait faire preuve d'un repentir
+sincere et d'un retour efficace a l'Eglise. Je sortais, emportant les
+depouilles opimes, et tout heureux d'avoir arrache son ame au demon.
+
+"La jeune fille m'attendait sous le vestibule: Eh bien! dit-elle, mon
+pere vous a tout remis? Tout, n'est-ce pas? Il a fait la paix avec
+Dieu?--Voyez plutot, ma fille. Et je lui montrai les objets que
+j'avais a la main. Elle les prend l'un apres l'autre, et puis, d'un
+air triste, elle dit: "Non, tout n'est pas la; il n'a pas eu de peine
+a vous remettre ces insignes; il lui en a coute davantage pour ce
+livre, qui est particulier a son grade. Mais il y a encore autre
+chose.--Quoi donc?--Un ecrit dont j'ignore le contenu; mon pere m'a
+recommande de le porter tout cachete apres sa mort au chef de sa Loge.
+Ce doit etre quelque secret important."
+
+"Je retourne pres du malade, et je lui dis: "Mon pauvre ami, pourquoi
+me trompez-vous? Vous allez paraitre devant le tribunal de Dieu;
+croyez-vous echapper a sa justice? Vous avez encore quelque chose a
+me livrer." Le malade parut consterne; je remarquai la paleur de
+son visage et le trouble de ses yeux; puis il dit avec un certain
+embarras: "Mais vous avez tout emporte, je n'ai plus rien a
+vous livrer.--Non, il y a un ecrit comme en font tous les
+francs-macons.--C'est une erreur, mon Pere, je n'ai plus rien." Je
+redoublai d'instances: tout etait inutile, le demon allait triompher.
+J'employais tous les moyens que je croyais efficaces en telle
+occasion. Je n'obtins rien: le malade niait, ou ne repondait pas.
+Alors, sa fille ouvre la porte et se jette a genoux au pied du lit:
+"Oh! mon pere, de grace, sauvez votre ame; votre fille serait trop
+malheureuse. Vous dites que vous m'aimez, prouvez-le maintenant."
+
+"Le malade ne s'attendait pas a cette secousse: les embrassements et
+les larmes de sa fille l'emeuvent; elle lui prodigue les caresses les
+plus vives; elle lui dit les paroles les plus tendres, lui parle du
+ciel qu'il perd, et le malade veut repondre: "Tu sais que je n'ai rien
+de cache." Sa fille, prenant un ton inspire: "Ne mentez pas, mon pere;
+vous avez toujours ete franc; que je ne rougisse pas de votre nom.
+Donnez au Pere le papier que vous m'avez recommande de porter au
+venerable de la Loge."
+
+"A ces paroles, le malade pousse un cri; puis, faisant un effort, il
+dit en soupirant: "Non, ma fille, tu ne rougiras pas de ton pere.
+Tiens, prends cette clef a mon cou, ouvre le tiroir, et donne au Pere
+le papier qu'il renferme." Puis il tombe affaisse.
+
+"Sa fille, prompte comme l'eclair, avait execute ses ordres et me
+remettait un pli cachete en disant: "Victoire! mon pere est sauve!"
+
+Cette scene m'avait profondement touche. Le courage de cette fille me
+rappelait une chretienne des premiers siecles. Le malade vecut
+encore quelques heures, et ses dernieres paroles etaient un acte de
+contrition, en meme temps que de foi et d'esperance. J'ouvris, en
+presence de sa fille, le pli cachete. C'etait un serment signe avec du
+sang. J'avais entendu parler de ce genre d'ecrits en usage chez les
+chefs de la franc-maconnerie; mais quand je parcourus ce papier, je
+n'en pouvais croire mes yeux. C'etait le serment d'une guerre sans
+fin, sans merci, contre l'Eglise, la papaute et les rois; avec les
+plus execrables maledictions s'il violait sa parole. Ce papier, je
+l'ai remis entre les mains de l'archeveque, afin qu'il put apprecier
+aussi bien que moi la malice infernale de la franc-maconnerie."
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+34.--UN VOYAGE DE CENT LIEUES EN AUSTRALIE.
+
+Dans une de ses courses apostoliques au milieu des regions peu
+frequentees de l'Australie, Mgr Polding tomba malade et fut soigne
+avec un devouement admirable par une veuve. Le venerable prelat,
+revenu a la sante, lui fit promesse qu'a quelque epoque de l'annee
+et en quelque lieu qu'il fut, il reviendrait, a son appel, lui
+administrer les derniers sacrements. Bien des saisons se passerent, et
+une nuit d'automne arriva une lettre invitant l'archeveque a remplir
+la promesse faite a sa bienfaitrice qui se mourait. Sans hesiter un
+seul instant, le digne prelat, en depit de la rigueur de la saison, se
+mit immediatement en route.
+
+Apres avoir bien marche des heures et des jours, il arriva haletant et
+harasse a la maison qu'il etait venu chercher de si loin; mais a son
+grand etonnement, il trouva une solitude complete.
+
+Pendant que l'archeveque meditait ce qu'il allait faire, son attention
+fut appelee soudain par le bruit de la hache d'un bucheron. Se
+dirigeant immediatement vers l'endroit d'ou partait le bruit, il se
+trouva bientot en face d'un robuste Irlandais. Mgr Polding apprit de
+lui que la vieille dame, craignant quelque retard de sa part, s'etait
+decidee, bien que mourante, a aller chercher ailleurs des secours
+spirituels; mais le bon Irlandais ne put lui indiquer la direction
+qu'elle avait prise. Le prelat comprit qu'il serait completement
+inutile d'aller a sa recherche mais une inspiration lui vint. Il
+s'assit sur un tronc d'arbre, et, s'adressant au bucheron, il lui dit:
+"Eh bien, mon brave, apres tout, je n'ai pas l'intention d'etre venu
+ici pour rien. Ainsi, mettez-vous a genoux, et je vais entendre votre
+confession."
+
+L'Irlandais commenca par s'excuser, alleguant son manque de
+preparation, le long laps de temps ecoule depuis sa derniere
+confession, etc.; mais tous ces scrupules furent combattus par
+l'archeveque, et le bucheron finit par s'agenouiller, repentant et
+contrit; pour recevoir l'absolution de ses fautes. L'archeveque
+lui fit promettre d'aller communier le dimanche suivant, et ils se
+separerent. Mgr Polding avait a peine fait quelques pas qu'il entendit
+un profond gemissement. Il revint en toute hate et trouva son penitent
+mort, ecrase par la chute d'un arbre.
+
+Combien n'est donc pas admirable la misericorde de Dieu, qui appelle
+ainsi un eveque a des centaines de lieues de sa residence, par des
+chemins pleins de dangers et par le temps le plus rigoureux, pour
+ouvrir les portes du ciel a l'ame d'un pauvre homme sur le point de
+comparaitre a son tribunal?
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+35.--RIEN N'EST IMPOSSIBLE A DIEU.
+
+Dans une antique cite des bords du Rhin, la femme d'un cordonnier,
+qui vivait dans une extreme misere, se rendit chez l'eveque, pour
+lui demander secours et protection. Le prelat etait connu comme le
+consolateur de toute espece de souffrances: les vieillards, les
+veuves, les orphelins, les infirmes, les aveugles, tous ceux qui
+souffraient physiquement ou moralement, approchaient de lui, malgre sa
+haute dignite, avec confiance et abandon. Quand l'eveque eut entendu
+les plaintes de la pauvre femme, il lui dit amicalement, mais
+cependant sur le ton du reproche:
+
+"Je ne suis pas assez riche, bonne femme, pour vous donner l'aumone
+deux fois par semaine."
+
+La pauvre femme repondit sans oser lever les yeux:
+
+"Que Votre Grandeur daigne m'excuser; mais mon mari est depuis
+longtemps alite et tourmente de si grandes douleurs!...
+
+--S'il en est ainsi, s'ecria l'eveque, je ne saurais vous refuser,
+car, pour des cas semblables, j'ai toujours une somme en reserve.
+Je veux voir aussi votre mari et lui apporter quelques consolations
+spirituelles."
+
+A ces mots, la pauvre femme se montra inquiete et embarrassee:
+
+"Que Votre Grandeur ne se derange pas... Mon mari a de singulieres
+idees.
+
+--Malgre cela je realiserai mon projet, interrompit serieusement
+l'eveque qui se figura que cette maladie attribuee au mari etait un
+pretexte pour obtenir un secours plus abondant.
+
+--Il faut donc que je vous avoue franchement, dit la pauvre femme tout
+en larmes, que mon mari est si profondement irreligieux qu'il ne veut
+entendre parler d'aucun pretre.
+
+--Cela ne m'empechera pas de l'aller visiter, d'autant qu'il est, je
+le vois, doublement malade. Peut-etre, humble instrument de Dieu,
+pourrai-je le ramener dans la bonne voie."
+
+La pauvre femme courut avec le coeur inquiet pres de son mari; il
+souffrait beaucoup, elle n'osa lui annoncer la visite qu'il allait
+recevoir.
+
+Bientot apres, la porte de la chambre s'ouvrit doucement, et l'eveque
+entra.
+
+Il s'approcha avec bonte du lit de douleur et s'informa avec
+bienveillance des souffrances du malade; il s'efforca de rechauffer le
+coeur du pecheur au foyer toujours brulant de l'amour divin et de le
+preparer au voyage de l'eternite.
+
+Mais le malade qui, a la premiere vue de l'eveque, etait devenu rouge
+de colere, se montra tellement insensible a ce langage si doux et si
+eloquent, que le bon pasteur se retira le coeur profondement afflige.
+
+Il avait deja franchi le seuil de la chambre, lorsqu'il se retourna
+une derniere fois. Son doux regard rencontra celui de la femme
+attristee, et il lui dit a voix basse:
+
+"Ne desesperez pas, _vous savez qu'a Dieu rien n'est impossible_; ne
+doutons pas de la conversion de votre mari. Si un heureux moment
+venait ou il desirat ma presence, ne tardez pas a m'appeler, serait-ce
+meme au milieu de la nuit. Votre mari est plus mal que vous ne pensez,
+et chaque minute est precieuse pour le salut de son ame."
+
+La nuit suivante, a onze heures, la pauvre femme arrivait toute
+haletante au palais de l'eveque. Elle tira vivement, et a coups
+redoubles, le cordon de la sonnette, jusqu'a ce qu'enfin elle entendit
+le bruit des clefs et qu'elle apercut le domestique, qui lui demanda
+avec impatience ce qu'elle pouvait vouloir a une heure semblable.
+
+"Mon mari mourant demande Monseigneur. Il reclame la grace qu'il
+daigne venir au plus tot.
+
+--Y pensez-vous? repondit le domestique; comment pourrais-je troubler
+le sommeil de mon maitre, dont la vie est si remplie et les fatigues
+si grandes? Votre mari, je pense, peut bien attendre a demain matin;
+je ferai votre commission des le reveil de Monseigneur.
+
+--Ce sera trop tard, soupira la pauvre femme. Pour l'amour de Jesus,
+ayez pitie de mon pauvre mari et annoncez-moi de suite. Sa Grandeur
+m'a dit elle-meme de venir la chercher a toute heure, meme au milieu
+de la nuit.
+
+--S'il en est ainsi, repondit avec empressement le vieux et fidele
+serviteur, je vais communiquer votre demande au chapelain de Sa
+Grandeur."
+
+Et il courut chez le chapelain, qui lui ordonna de reveiller
+immediatement son maitre; mais l'eveque n'etait pas dans sa chambre
+a coucher. Le domestique, qui avait vieilli a son service, l'alla
+chercher a la chapelle, ou il savait qu'il passait en prieres une
+partie des nuits. Il le trouva, en effet, plonge dans de pieuses
+meditations devant l'image de Jesus crucifie.
+
+Des que le bon evoque connut l'appel du malade, il s'ecria avec une
+sainte joie:
+
+"Combien je vous remercie, mon Dieu, d'avoir exauce ma priere!"
+
+Et immediatement il se mit en route, traversa a pas presses les rues
+etroites et sombres, monta rapidement l'escalier et vint s'asseoir au
+chevet du mourant, qui le recut avec des larmes brulantes de repentir,
+et avec une profonde emotion lui parla ainsi:
+
+"La nuit etait venue, et j'avais deja passe plusieurs heures sans
+sommeil sur mon lit de douleur, lorsque tout a coup mon coeur a
+eprouve une inquietude que je n'avais ressentie de ma vie. J'avais
+compris quel affreux danger planait sur mon ame; j'ai reconnu mes
+graves offenses envers Dieu, et, en voyant combien il a toujours ete
+misericordieux pour moi, j'ai ete epouvante du sort qui m'attendait
+si je paraissais en cet etat devant le souverain Juge qui voit et qui
+sait tout. J'ai songe alors a ma mere, qui en mourant m'a recommande
+a la protection de la bienheureuse Vierge Marie. Je me suis adresse a
+cette Mere celeste, implorant sa protection aupres de son cher Fils,
+et bientot j'ai senti la consolation entrer dans mon coeur. Ma femme
+m'a rappele aussitot votre promesse de m'assister dans ce danger de
+mon ame et dans le peril de la mort..."
+
+Le malade ne put continuer; il retomba epuise sur son lit, en proie a
+un profond evanouissement. Des qu'il eut repris l'usage de ses sens,
+il deposa dans le coeur de l'evoque une humble confession generale,
+et attendit avec impatience ce moment heureux dont il avait ete si
+longtemps prive, ou lui fut presente le Pain celeste qui remplit
+son ame d'une paix inexprimable. Il murmura d'une voix deja presque
+eteinte:
+
+"O Dieu! qui as fait pour moi de si grandes choses, sois aussi
+misericordieux pour ma pauvre ame que tu le fus sur la croix pour le
+bon larron repentant."
+
+Le lendemain, sa lutte avec la mort et la douleur avait cesse: il
+etait passe a une vie meilleure. Le jour de la conversion de cet homme
+dut etre le plus beau jour de la vie d'un evoque; car il ne saurait
+y avoir ici-bas de plus grande joie que la pensee d'avoir ramene un
+pecheur a Dieu.
+
+Et ainsi, en cette circonstance decisive pour le bonheur eternel d'une
+ame, ce bonheur fut double; c'est la le propre de toutes les oeuvres
+de misericorde: elles sont la joie de ceux qui les accomplissent et de
+ceux qui en sont l'objet.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+36.--L'AMOUR MATERNEL.
+
+Dans une des principales villes du midi de la France, un venerable
+ecclesiastique, vicaire de paroisse, fut soudainement appele vers le
+milieu de la nuit, pres d'une malade qui, lui dit-on, se mourait,
+privee tout a la fois des ressources materielles capables d'adoucir
+les souffrances de son corps, et des sentiments religieux propres a
+soutenir l'energie de son ame, profondement aigrie par la misere. Le
+digne pretre ne se fit point attendre. Sautant hors de sa couche et
+s'habillant a la hate, il est bientot dans la rue, se dirigeant
+avec son guide vers la demeure de la pauvre mourante, a travers des
+tourbillons de neige dont une bise glaciale fouettait son visage. Il
+arrive, gravit six etages et penetre au fond du plus mechant reduit
+que l'on puisse voir. La, sur un grabat fetide, une malheureuse femme
+se debattait avec angoisse, voulant et ne voulant pas mourir; car a
+ses cotes dormait, ensevelie sous d'informes haillons, une petite
+fille qui la rattachait encore a la vie quand le malheur la pressait
+au contraire de quitter un monde devenu inhabitable pour elle.
+
+Un tel spectacle emut l'envoye de Dieu jusqu'aux larmes, et le frisson
+d'une pitie sincere parcourut tous ses membres. Que faire devant une
+pareille infortune? Comment ramener la paix et la joie dans une ame
+ainsi torturee, toujours en presence d'une misere de plus en plus
+poignante, de plus en plus irremediable? Tout autre qu'un pretre
+assurement eut recule devant une mission si difficile. L'abbe ne se
+decouragea point; il prit conseil de sa foi, il prit conseil de son
+coeur, et le plus doux triomphe couronna bientot ses intelligents
+efforts. Aux premiers mots sortis de sa bouche, la malade avait
+brusquement detourne la tete, a ses exhortations toujours plus tendres
+et plus pressantes, elle opposait une indifference profonde, un de
+ces sourires amers qui deconcertent les plus robustes esperances et
+attestent une incredulite systematique ou une ignorance absolue des
+verites chretiennes. Il fallait donc tenter un dernier assaut decisif;
+c'est alors qu'une inspiration soudaine vint illuminer l'esprit du
+bon pasteur a la recherche de sa brebis egaree. "Elle resiste a mes
+paroles, se dit-il en lui-meme, elle ne resistera pas sans doute aux
+saintes obligations de la maternite; l'amour maternel mene a Dieu, qui
+aime si tendrement sa Mere." Et, saisissant l'enfant endormi dans
+un coin de la mansarde, il le presenta a la mourante en lui disant:
+"Sauvez votre ame, vous sauverez celle de votre fille; si vous devez
+la laisser orpheline ici-bas, au moins gagnez le ciel pour la proteger
+et lui garder une place parmi les anges." A la vue de cette innocente
+et douce creature qui lui tendait ses petits bras et sollicitait ses
+caresses, la pauvre femme jeta un cri percant, serra convulsivement
+son enfant sur sa poitrine haletante, et, au bout de quelques
+instants, ses yeux desseches s'emplirent de larmes; bienheureuses
+larmes qui emporterent avec elles toutes les barrieres que l'esprit de
+revolte avait placees entre son coeur et celui du souverain Juge, dont
+la main ne nous frappe ici-bas que pour nous guerir. L'attendrissement
+qui ouvrait son ame aux plus nobles sollicitudes d'une mere, l'ouvrit
+en meme temps a tous les sentiments chretiens qui donnent la
+resignation dans les souffrances et le courage dans l'adversite. "Mon
+Dieu, s'ecria-t-elle pleinement soumise et consolee, mon Dieu, que
+votre volonte s'accomplisse! Je vous fais volontiers le sacrifice
+de ma vie; que tous les maux que j'ai soufferts soient autant
+d'infortunes epargnees a l'enfant qui doit me survivre. Et vous,
+monsieur l'abbe, ajouta-t-elle, daignez, je vous en conjure, prendre
+soin de l'orpheline; je vous la confie: si vous acceptez ce depot, je
+mourrai contente et rassuree." L'abbe promit tout, et la malade se
+confessa avec de grands sentiments de contrition. L'amour maternel
+l'avait ramenee a l'amour de Dieu.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+37.--UN PECHEUR MORIBOND ASSISTE PAR UN PRETRE MOURANT.
+
+Il y a une dizaine d'annees, l'eglise de Saint-Paul-Saint-Louis, de
+Paris, avait parmi ses desservants un pretre qui se faisait remarquer
+par sa haute taille et son visage grave et basane.
+
+A ses allures un peu militaires on devinait sans peine que ce pretre
+avait du porter l'epee, et l'on ecoutait sans surprise l'histoire de
+ce brave officier de cavalerie, qui vaillamment s'etait battu sous le
+commandement de don Carlos, l'avait suivi, et enfin etait entre dans
+le sacerdoce.
+
+Ce pretre etait l'abbe Capella.
+
+Apres etre reste quelques annees a Saint-Paul-Saint-Louis ou il
+s'etait particulierement attire l'estime de tous, M. Capella fut
+appele a une petite cure des environs de Paris.
+
+La, il fut venere par ses bons et simples paroissiens, presque tous
+jardiniers; son caractere aimable et sa franchise militaire avaient
+vaincu tous les prejuges, toutes les antipathies memes; le bien que
+fit la son court passage, est incalculable.
+
+C'etait la veille de sa mort; les derniers sacrements venaient de lui
+etre administres, et il se recueillait dans son action de graces,
+offrant au Seigneur ses dernieres souffrances et son agonie qui allait
+commencer. A ce moment une personne entra inopinement et s'approchant
+de lui:
+
+--Monsieur le Cure, lui dit-elle, un tel, que vous connaissez bien,
+est tres malade; il va mourir; nous sommes bien en peine, car il ne
+veut recevoir aucun pretre. Ainsi, quand M. le cure est venu, il lui a
+tourne le dos et ne veut pas l'entendre.
+
+--Quel malheur! un si brave homme, fit M. Capella avec chagrin. Ah! si
+moi-meme je n'eusse pas ete mourant, peut-etre ne m'aurait-il pas si
+mal recu!
+
+--Ah! vous, Monsieur le Cure, il vous aime et vous venere trop pour
+cela! Mais helas!... Et elle se retira sans achever.
+
+Une pensee sublime vint au saint pretre; se soulevant sur sa couche
+et joignant les mains: Mon Dieu, donnez-moi un peu de force!
+s'ecria-t-il. Faisant alors un effort supreme, il endossa une derniere
+fois ses vetements ecclesiastiques, puis il dit, d'un ton resolu, aux
+amis qui l'entouraient:
+
+--Soulevez-moi et portez-moi chez le malade.
+
+Frappes de stupeur, pas un ne bougea. Ils ecoutaient cette voix
+expirante qui avait retrouve le ton du commandement pour faire une
+chose impossible, et ils crurent le cure dans le dernier delire.
+Prenez-moi, repeta-t-il avec une supreme autorite. Une exclamation
+assourdie sortit de toutes les bouches.
+
+Mais le mourant, dont l'heure de vie s'etait refugiee dans son
+inebranlable volonte, presenta ses bras tremblants, ses jambes inertes
+deja; on lui obeit donc et soutenant avec precaution ce corps qui
+voulait reprendre la vie pour aller sauver une ame, on le deposa sur
+une litiere.
+
+"Ah! mon Dieu! il va mourir en route!" s'ecria l'un des porteurs avec
+desespoir.
+
+Lui, sans s'inquieter de ce qui se passait ou se disait autour de sa
+couche, absorbe dans son heroique idee fixe, donnait des ordres pour
+qu'on lui apportat ce qui etait necessaire a l'administration
+des sacrements. Quand tout fut pret: "En route, et hatons-nous,"
+commanda-t-il.
+
+On se mit en marche vers la maison du malade. Le pretre ne faisait
+entendre ni un cri, ni une plainte, ni meme un soupir dans ce chemin
+douloureux dont tout choc etait une angoisse, mais il priait avec
+ferveur.
+
+Le voila pres du lit de cet autre mourant. "Mon ami, lui dit-il d'une
+voix entrecoupee, nous allons tous les deux paraitre devant le bon
+Dieu. Voulez-vous que nous fassions le voyage ensemble?... Moi, je
+viens vous aider... et vous apporter les secours de cette derniere
+heure..."
+
+Un intraduisible cri echappa au malade, et sans pouvoir articuler un
+mot, il saisit la main de son pasteur et la porta a ses levres avec un
+mouvement d'adoration.
+
+"Mon ami, continua celui-ci, le temps est court...; confiez-vous a
+moi; vous ne me refuserez pas de vous confesser, n'est-ce pas?"
+
+Le malade, subjugue par cet heroisme de la foi, fondit en larmes. "Oh!
+oui, je veux me confesser a vous!" s'ecria-t-il.
+
+Un sourire du ciel passa sur les levres blanches du pasteur. Il fit un
+signe, et le vide s'etablit autour des deux mourants.
+
+Bientot apres, le ministre de Dieu fit un dernier effort pour
+elever sa main au-dessus de la tete du pardonne, et les paroles de
+l'absolution tomberent comme une rosee sur cette ame ressuscitee. Le
+pretre appela; "L'Extreme-Onction!" demanda-t-il. On lui apporta ce
+qui etait necessaire pour la reception du Sacrement. "Prenez mon bras,
+et conduisez ma main," dit-il a son aide. Et l'on conduisit cette main
+mourante, se trainant refroidie deja, comme une supreme benediction,
+sur les membres du malade qui semblait se ranimer sous ce froid
+attouchement et sous les onctions de l'huile sainte.
+
+Quand tout fut acheve, le pretre pencha sa tete alourdie vers celui
+qu'il venait d'administrer, et dans un soupir de soulagement, il
+dit tout bas: "Au revoir, mon ami!... Maintenant, remportez-moi,
+ajouta-t-il d'une voix eteinte. _Nunc dimittis servum tuum, Domine,
+secundum verbum tuum, in pare!_"
+
+Puis sa tete tomba pesante sur sa poitrine; ses bras fatigues se
+laisserent pendre; ses yeux se fermerent: et, pendant cette lugubre
+route du retour, on aurait cru qu'il n'existait plus, si l'on n'avait
+vu ses levres remuer sous un souffle de priere. Peu apres, on le
+deposa immobile sur son lit. Quelques heures plus tard, il etait mort.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+38.--DEUX FOIS SAUVE!
+
+Il y a dans notre college, rapporte un eminent ecrivain, retracant ses
+souvenirs de jeunesse, un pauvre abandonne qu'on appelle Isaac. Comme
+son nom l'indique, il est juif. De plus, il est orphelin et sans
+fortune. La reprobation terrible qui pese sur sa race, eloigne de lui
+jusqu'aux moins chretiens de nos camarades. On le voit toujours dans
+le coin le plus desert de notre cour, ou le poursuivent encore les
+injures et les railleries d'un age sans pitie. Cependant il est doux
+et semble resigne par avance a toutes les amertumes de la vie, dont
+celles du college ne sont qu'un avant-gout. Quelquefois la nature
+l'emporte et le malheureux enfant eclate en sanglots; il se cache le
+visage entre les mains et pleure des heures entieres.
+
+Depuis longtemps je pense a l'aborder. Je voudrais consoler un peu
+cette precoce affliction, tenir compagnie a cette solitude prematuree;
+mais je n'ose. Isaac n'est pas sans quelque sauvagerie; ses malheurs
+et son abandon lui ont inspire la defiance. Quelques mechants coeurs,
+comme il en est meme au college, ont encore contribue a augmenter
+cette defiance, en venant solliciter l'amitie de l'orphelin et en
+trahissant ensuite, avec tous les secrets confies, un coeur si
+desireux d'abord de se communiquer, mais que l'infortune avait rendu
+susceptible a l'exces et incapable de se livrer deux fois.
+
+L'autre jour, une de ces tristes scenes qui se renouvellent trop
+souvent, est venue ajouter de nouvelles douleurs a celles de celui que
+j'aime en secret. Je sortais du parloir au milieu de la plus longue
+de nos recreations; tout a coup j'entends de grands cris. Je me hate,
+j'arrive devant tous nos camarades rassembles. Ils etaient en grande
+agitation. "Qu'y a-t-il?--C'est Isaac qui nous a denonces," me repond
+le plus colere. Et il entame une longue histoire a laquelle chacun
+veut ajouter son trait. C'etait encore une accusation banale et
+sans fondement. Les preuves abondaient, la haine suggerait les plus
+detestables hypotheses a ces petites tetes mechantes et enflammees; on
+accueillait tout, pourvu que tout fut contraire a l'accuse. Tristes
+juges comme on en voit tant dans un monde qui n'a plus la jeunesse
+pour excuse!
+
+Isaac n'etait pas la, mais bientot nous le vimes paraitre, accompagne
+du superieur qui s'eloigna quelques secondes apres, laissant le
+pauvre enfant en proie a la cruaute de ses ennemis. Oh! ce mot de
+_cruaute_ n'est pas trop fort. On l'injuria, et les injures bientot
+furent suivies de pierres. Un fils de boucher, qui sans doute avait
+vu avec quelque profit son pere assommer des boeufs a l'abattoir,
+s'elanca enfin sur lui et de ses gros poings lui mit la figure en
+sang.
+
+J'etais pale d'indignation. Mon coeur battait vivement. La colere
+finit par l'emporter, la sainte colere, et je m'elancai devant Isaac:
+"Vous etes des laches, m'ecriai-je en lui prenant les mains, et
+malheur au premier d'entre vous qui touchera a mon _ami!_"
+
+J'appuyai a dessein sur ce dernier mot, je regardai les agresseurs
+d'un regard decide, les poings fermes, le pied en avant: je leur
+semblai redoutable, malgre ma petite taille; ils se turent, ils
+s'eloignerent en jetant au vent leurs dernieres insultes, et l'un
+d'eux declara qu'il fallait mettre les deux juifs a la quarantaine.
+
+Ce mot de juif me fit beaucoup rougir, malgre moi. Cependant je
+me remis de cette soudaine emotion et me penchai vers Isaac. Il
+s'appuyait sur moi et semblait me sourire, mais je le vis tout a coup
+chanceler, puis tomber sans connaissance. Tant de douleurs l'avaient
+brise. Alors j'appelai a mon secours, et comme personne ne venait a
+mes cris, je rassemblai toutes mes forces, je le pris dans mes bras
+et parvins a le transporter jusqu'a l'infirmerie. Il y fut pres d'une
+heure evanoui.
+
+Cependant l'affaire s'etait ebruitee. Le superieur arriva et me
+tendant la main: "Vous etes un digne enfant, me dit-il; je sais tout
+et je veux desormais que vous me regardiez comme un ami, comme un
+pere." Il ajouta en me montrant la croix: "Mais voici l'Ami celeste,
+voici le Pere qui vous recompensera mieux que moi de votre belle
+action!"
+
+Il se retira, en me permettant de rester aupres de mon nouvel ami
+jusqu'a sa complete guerison. Helas! il ne savait pas que la maladie
+du pauvre enfant dut etre si longue. Le medecin vit bien tout d'abord
+que le cas etait grave et fit craindre une fievre cerebrale. En effet,
+les symptomes en eclaterent des le soir.
+
+Quinze jours apres, le pauvre Isaac etait encore a l'infirmerie, mais
+il etait sauve.
+
+J'avais obtenu la permission de le veiller une partie des nuits, et
+la soeur de charite avait peine a m'arracher de ce chevet auquel il
+semblait que ma propre vie fut attachee. Ces nuits furent pour mon ame
+une source delicieuse de jouissances morales. J'y pris une habitude
+presque monastique, celle de lire en latin l'office meme de l'Eglise,
+et je n'ai pu depuis detacher mes levres de cette coupe trop meprisee
+de la liturgie catholique. Oui, je me rappelle ces soirees d'ete,
+alors que quelques rayons, les derniers du jour, venaient enflammer
+les vitres de l'infirmerie, et qu'a genoux au pied du lit de mon ami
+en delire, je suivais sur ce visage en feu les progres du mal ou
+cherchais a y demeler les esperances de la guerison.
+
+Une idee m'avait saisi des le premier jour, idee si naturelle aux
+imaginations catholiques, qu'il semble qu'elle soit la premiere a y
+naitre et la derniere a s'en retirer, l'idee de convertir mon nouvel
+ami et de guerir en meme temps son corps et son ame egalement malades.
+Cette idee me poursuivait. Je ne pouvais m'empecher de penser que Dieu
+n'avait pas permis, sans quelque dessein secret, qu'un innocent fut
+accable de tant de malheurs, abreuve de tant d'injustices.
+
+Un jour donc qu'Isaac s'etait endormi, je m'armai d'une sainte audace
+et passai a son cou une petite medaille de la sainte Vierge. Deja
+on avait place sous ses yeux, en face de son lit, un crucifix ou il
+devait lire tout le resume de notre foi eloquente. La pauvre soeur
+redoublait de soins. Elle avait compris mon idee de conversion, ou
+plutot l'avait eue avant moi, mais elle eut craint de s'en attribuer
+le moindre honneur.
+
+Isaac fut enfin rendu a sa connaissance. C'etait un dimanche: les
+eleves etaient a la messe et l'on entendait tres distinctement dans
+l'infirmerie les chants de nos camarades et les harmonies de l'orgue.
+La petite soeur et moi suivions notre messe aussi exactement que
+possible et priions de grand coeur tous les deux pour notre cher
+malade. J'avais coutume de reserver pour l'instant de l'elevation mes
+plus vives prieres, et je crois bien que la soeur faisait de meme.
+
+Ce jour-la nous fumes encore plus recueillis. Mais un petit bruit nous
+vint arracher a ce recueillement; notre malade s'etait souleve, il
+s'etait assis sur son lit et semblait ecouter avec ravissement un bel
+_O Salutaris_, que nos enfants de choeur n'avaient jamais si bien
+chante. Il souriait pour la premiere fois peut-etre de sa vie, et ce
+sourire faisait du bien a voir, quoique brillant sur un visage eteint
+et decharne. Nous n'osions nous lever, mais il nous apercut, porta les
+mains a son front comme pour recueillir ses idees, reflechit quelques
+instants, puis tout a coup s'ecria: "Mon frere, mon cher frere!" Et je
+tombai dans ses bras.
+
+Nous pleurions tous, et la soeur souriait a travers ses larmes. Mais
+Isaac s'arreta tout a coup, et se mit a fixer le crucifix que nous
+avions mis sous ses yeux. Il le regarda d'abord froidement, puis ses
+yeux s'animerent, l'amour penetra dans son regard; il contempla alors
+l'Homme-Dieu avec des yeux qui exprimerent toutes les nuances de la
+commiseration, de la priere, de l'adoration; ses bras s'agiterent
+bientot et il les tendit vers Notre-Seigneur; enfin, il ne put
+resister a la grace, et un torrent de larmes sortit de ses yeux: "Mon
+Roi, mon Maitre, mon Dieu!" Et se tournant vers moi: "Tu ne sais pas
+que Jesus et Marie ont veille pres de moi pendant toute ma maladie?
+Ils etaient la, je les voyais, je touchais leurs mains, j'entendais
+leurs voix. Oh! je veux etre baptise!"
+
+Je l'embrassai en pleurant et lui racontai combien j'avais desire ce
+moment. Ce jour-la meme, nous eumes ensemble un entretien sur la foi.
+La soeur savait mieux faire le catechisme que moi; l'aumonier vient
+l'aider. La convalescence d'Isaac s'ecoula dans ces lecons qu'il
+semblait avoir deja recues de Dieu lui-meme, tant il s'elevait
+facilement aux plus difficiles de nos mysteres. Il avait meme sur nos
+dogmes des lumieres qui etonnaient l'aumonier et dont je profitai.
+
+Cependant le bruit de sa guerison s'etait repandu dans le college. On
+avait bien change d'idees sur le compte des "deux juifs," et comme,
+apres tout, des coeurs d'enfants ne sont jamais profondement
+pervertis, tous nos camarades s'etaient sincerement repentis d'une
+mechancete qui avait failli devenir si fatale. Tous les matins, il en
+venait a l'infirmerie quelques-uns s'informer avec anxiete de la sante
+d'Isaac. Les recreations etaient silencieuses, les visages tristes;
+quand on annonca qu'il n'y avait plus aucun danger pour le malade, ce
+fut un jour de fete pour tout le monde.
+
+On apprit en meme temps la miraculeuse conversion de notre ami et son
+bapteme, qui eut lieu, d'apres sa volonte, le premier jour qu'il
+put faire quelques pas. Au sortir de l'eglise, il alla revoir ses
+condisciples qui etaient devenus ses freres en Jesus-Christ. Ce fut un
+spectacle touchant: tous ces persecuteurs tomberent aux pieds de leur
+victime et solliciterent la benediction de celui qui tout a l'heure
+encore etait un catechumene et n'avait pas seize ans. Isaac, ou plutot
+Paul (car je lui ai, comme parrain, donne ce nouveau nom), Paul les
+benit avec ses larmes et voulut tous les embrasser. On sut qu'il etait
+pleinement chretien, quand on le vit presser avec plus d'amour dans
+ses bras celui-la meme qui l'avait autrefois le plus cruellement
+persecute. (_Leon Gautier_.)
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+39.--DIEU A SES ELUS PARTOUT.
+
+Une actrice a adresse au P. de Ravignan le recit suivant de sa
+conversion, une des plus admirables de notre siecle. "Lorsque j'etais
+tout enfant, ma mere se trouvait seule a Paris, sans argent, sans
+etat, sans protection. Elle n'avait pas cette religion qui fait
+supporter toutes les adversites que Dieu nous envoie, mais seulement
+une foi tres vive en Marie. Des ma plus tendre enfance, elle me fit
+dire cette petite priere que je n'ai lue dans aucun livre: "Mon Dieu,
+je vous donne mon corps, mon esprit, mon coeur, ma vie; je me donne
+toute a vous. Faites-moi la grace de mourir plutot que de vous
+offenser mortellement. Ainsi soit-il."
+
+"Vers l'age de cinq ans a peu pres, j'allais tres souvent avec une
+vieille femme a la messe, et surtout adorer Jesus dans un sepulcre. Je
+rentrais a la maison, malade d'avoir vu Notre Seigneur mort pour nous;
+je pleurais. Ma mere grondait la vieille femme d'exciter a ce point ma
+sensibilite, et meme elle ne voulut plus absolument que je retournasse
+a l'eglise. J'etais tres fiere de m'appeler Marie. On me donnait le
+nom de Josephine a la maison; mais quand on me demandait comment je
+m'appelais: "Marie, repondais-je aussitot; j'ai le nom de la Vierge."
+
+"Ma mere me mit au theatre a l'age de six ans pour apprendre a danser.
+On la pria de me laisser jouer, elle se laissa tenter. Je jouai, j'eus
+un tres grand succes. Cependant j'entendais les petites filles parler
+de la premiere communion, ma mere ne m'en parlait pas; je voulais
+absolument la faire, mais aucun pretre ne put m'y admettre parce que
+j'etais au theatre.
+
+"Je priais toujours, je travaillais sans cesse; en dehors du theatre,
+je faisais de petits ouvrages a l'aiguille que je vendais. J'etais
+entouree de vices dans les femmes meme que j'aimais le plus; je les
+plaignais. Ma mere m'avait donne des principes que la misere la plus
+affreuse n'avait pu detruire. J'etais mal vetue, je mangeais des
+pommes de terre, mais j'etais heureuse avec ma mere. Je me disais:
+"Dieu me voit, lui; il me trouve bien avec mon vilain chapeau; il ne
+se moque pas de la pauvre Maria." Car on se moquait de moi; on me
+disait: "Si vous vouliez, vous auriez des cachemires.--Oui, disais-je,
+mais je ferais mourir ma mere de chagrin." J'etais une des premieres
+du theatre, par consequent tres admiree. Si je vous dis cela, c'est
+pour que vous compreniez bien la haute protection de ma celeste
+patronne au milieu de ce gouffre.
+
+"Ma mere tomba malade. J'etais obligee de passer toutes les nuits, je
+n'avais pas de domestique; je jouais, je repetais dans la journee; je
+n'avais le temps d'apprendre mes roles que la nuit, pres du lit de
+ma pauvre mere. C'est ici que Dieu a ete bon et indulgent pour moi.
+J'avais fort peu d'appointements, quoique premiere. Eh bien! mon
+Pere, malgre cela, pendant quatre mois et demi, ma mere etant au lit,
+depensant beaucoup d'argent que je n'avais pas, je n'ai pas fait de
+dettes, et je m'en suis tiree. Je devais tomber malade de fatigue et
+de chagrin, pas du tout: c'est que je priais Dieu, et Dieu aide ceux
+qui prient de tout leur coeur.
+
+"La derniere nuit que je passai pres de ma mere, je ne comprenais pas
+que ce fut l'agonie. Enfin sa derniere parole fut: "Maria, je t'aime!"
+et elle rendit le dernier soupir. Oh! mon Pere, quelle nuit! Je
+n'avais pas quitte ma mere un seul instant de ma vie, et je me
+trouvais a vingt ans, seule, sans parents, sans soutien, sans fortune,
+sans Dieu, car je ne le possedais pas encore. Je jurai a ma mere, sur
+ce corps inanime, sur cette main qui m'avait benie, que toujours je
+serais digne d'elle. J'allais tous les jours au cimetiere Montmartre,
+et, en rentrant, je me mettais a genoux au milieu de ma chambre;
+j'avais le portrait de ma mere la devant moi; j'avais un Christ qui
+avait ete pose sur son corps; je baisais ce Christ, je baisais le
+portrait, et ma vie se passait entre ces deux images.
+
+"Enfin j'allai vous entendre, mon Pere; vous eclaircissiez des idees
+confuses dans ma tete. Je suis bien ignorante encore en matiere de
+religion; j'aime avec amour Jesus et Marie. Pourquoi? comment? je n'en
+sais rien; je les aime et voila tout.
+
+"La seulement je compris ma position. "Sainte Vierge, dis-je alors, le
+theatre sans vous, ou vous sans le theatre. Ah! mon choix est fait.
+Mais pour arriver a vous, o Marie, comment faire?" Le dimanche de la
+Quasimodo, je vous vis de plus pres; je m'etais mise au pied de la
+chaire. "Je vais ecrire a M. de Ravignan, dis-je; il est impossible
+qu'il n'obtienne pas cette grace de Mgr l'archeveque: il faut que je
+communie." Je vous ecrivis, mon Pere, vous savez le reste; mais ce que
+vous ne savez pas, c'est que mon esprit n'est plus le meme, mon coeur
+non plus: les pieuses femmes que vous m'avez fait connaitre ont change
+tout mon etre.
+
+"Oh! merci, mon Dieu! merci, mon Reverend Pere! Votre zele a tout
+fait. J'ai communie, c'est vous dire que je suis la plus heureuse
+des femmes, et j'etais entouree de Mmes de Gontaut, Levavasseur et
+d'Auberville. Ah! autrefois je croyais aimer Dieu, mais non; c'est lui
+qui m'aimait. J'aimais Marie, mais ce n'etait pas de ce saint amour
+qu'elle a pour nous. Je ne sais pas ce que Dieu me reserve; mais s'il
+veut me rendre heureuse, il peut m'envoyer tous les malheurs qu'il
+voudra: je tacherai de les porter avec mon coeur qui est tout a lui.
+Si Dieu me conserve cette foi qu'il m'a envoyee, je peux tout faire
+pour lui. Aujourd'hui seulement je comprends les martyrs.
+
+"Je vous demande pardon, mon Pere, de la longueur de mon recit; mais
+je ne suis pas tres versee dans l'art d'ecrire. C'est pour vous
+obeir que je vous donne ces details. En parlant de ma mere, je ne
+m'arreterais point.
+
+"Mon premier acte, en sortant du theatre, a ete une premiere
+communion. Dieu veuille qu'en sortant de cette vie je sois agenouillee
+a la sainte table! A Dieu, a Jesus, a Marie, a ces dames, a vous, mon
+Pere, ma vie entiere. _Maria_."
+
+La jeune actrice eut le courage de rompre completement avec le
+theatre. Apres six annees d'epreuves et de privations, devenue mere de
+famille, elle ecrivait au P. de Ravignan pour le remercier, et elle
+ajoutait: "Oh! mon Pere, que de miseres! que de maladies! Mais Dieu
+etait au fond de mon coeur. Que de joies ignorees! et c'est a vous que
+je les dois.
+
+"Ah! comme je plains ceux qui ne pensent jamais a Dieu! Dans l'amour
+qu'il nous donne nous trouvons tout pour nos besoins d'ici-bas. Cette
+vie de l'ame a des charmes qu'on ignore si completement dans le monde!
+
+"Priez, mon Reverend Pere, pour que mon ame reste toujours attachee a
+ce Dieu de misericorde qui a daigne me prendre si bas! Ah! que ma vie
+passee m'a eclairee sur l'amour de Dieu pour ses creatures! Aussi, je
+ne veux que ce mot dans mon coeur: Amour pour Jesus dans la joie et
+la tristesse, amour pour Jesus!" Cette ame seraphique se consuma
+rapidement dans un douloureux martyre: l'ancienne actrice mourut en
+predestinee.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+40.--LA ROSE BENITE.
+
+Un dimanche vers les trois heures, rapporte un homme du monde, je
+passais rue de Vaugirard, a Paris. Une pluie torrentielle inondait les
+rues et faisait chercher un abri aux malheureux pietons. Je regardais
+machinalement a droite et a gauche, lorsque la petite eglise des
+Carmes m'apparut comme lieu de refuge. Arrive dans la cour, je vois
+son interieur tout resplendissant de fleurs et de lumieres; une foule
+immense la remplissait, et c'est a peine si je pus parvenir a me
+placer sous son portique.
+
+Quelle fete celebrait-on? voila ce que je demandai a une bonne femme
+qui, a genoux pres de moi, egrenait son chapelet. Elle releva la tete
+d'un air etonne: "Comment! monsieur, vous ne savez pas? c'est la fete
+du Saint-Rosaire, et, pour en conserver le souvenir, les reverends
+peres vont distribuer a tous ceux qui sont dans l'eglise une rose
+benite." J'ai une passion pour les fleurs et une predilection toute
+particuliere pour les roses; je voulais profiter de celles que la
+Providence semait (avec intention peut-etre) sur ma route: elles sont
+si rares, helas! Je suis le courant qu'un mouvement de chaises opere,
+et je me trouve transporte je ne sais comment pres de la balustrade de
+l'autel. Le R. P. qui venait de donner la benediction, en montait les
+degres. Il fit signe qu'il allait parler; je me sentis attire vers
+lui par un sentiment que je ne pus definir: son pale et noble visage
+inspirait le respect, une joie toute celeste l'animait, et l'immense
+quantite de bougies qui brulaient autour du tabernacle lui faisaient
+comme une aureole lumineuse. Son regard doux et penetrant se
+portait avec bonheur sur les nombreux fideles qui l'entouraient et
+l'ecoutaient. Il fit une allocution simple et touchante, sans phrases
+preparees ni oratoires; on sentait que c'etait le coeur qui debordait
+avec tous ses tresors, la source qui coulait limpide et transparente
+pour chacun.
+
+"Je vais vous distribuer de petites roses bien modestes, dit-il, parce
+que nous sommes pauvres. Vous les trouverez parfumees comme l'etait
+Marie, la reine du ciel, et leur parfum vous penetrant, vous desirerez
+lui ressembler. Vous les trouverez benites, afin qu'elles apportent
+dans vos maisons la benediction de Marie. Meres, ornez-en le berceau
+de votre petit enfant pour le proteger. Femmes, montrez-la a votre
+mari; dites-lui qu'elle sera son predicateur, son egide, lorsqu'il
+devra vous quitter. Jeunes filles, suspendez-la au Christ place a
+votre chevet, afin que votre premier regard, la premiere elevation de
+votre coeur soient pour Jesus et Marie confondus dans un meme amour."
+Ce serait trop long de raconter les belles et bonnes choses que
+dit encore le reverend Pere. La distribution commenca; lorsque je
+m'approchai pour recevoir ma rose, un leger sourire se dessina sur
+les levres du religieux: il semblait lire au fond de ma pensee ce
+mot _hasard_ qui m'avait amene la. Je m'inclinai et sortis de
+l'eglise beaucoup plus grave que je n'y etais entre.
+
+Une fois dehors, je me trouvai tres embarrasse: je dinais en ville et
+j'avais dispose de ma soiree; mais la pensee de porter dans une maison
+profane ma petite rose benite me fit rougir interieurement. Je rentrai
+chez moi, je la suspendis au portrait de ma mere. Pauvre mere! il me
+sembla qu'elle me regardait plus tendrement. Peut-etre etaient-ce ses
+prieres qui, du haut du ciel, avaient guide mes pas. Toujours est-il
+que j'etais reste chez moi par une force d'attraction plus puissante
+que ma volonte. Je passai mon temps a mediter sur les petites choses
+qui amenent souvent de grands effets. Je ne puis pas dire tout ce que
+je confiai de pensees tumultueuses a ma rose mystique: c'etait presque
+une confession, et la petite goutte de rosee benie qui reposait au
+fond de son calice etait le baume consolateur que j'appliquais sur
+les blessures orageuses de mon coeur. "Qui sait, murmurai-je en
+m'endormant, si je ne retournerai pas dans cette eglise, et si, te
+tenant a la main, je n'irai pas trouver ce bon religieux? Elle m'amene
+a vous repentant et converti!" lui dirai-je.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+41.--UN SOUVENIR DU BAGNE.
+
+Un religieux plein de zele, qui venait de remplir son saint ministere
+aupres des forcats de Rochefort, le P. Lavigne, ne pouvait se lasser
+d'admirer les merveilles de la grace sur ces pauvres ames si cheres
+au Bon Pasteur. Prechant dans la chapelle d'une Maison religieuse, a
+Paris, il racontait un fait admirable qui atteste l'etonnante bonte de
+Dieu en faveur d'un pecheur penetre d'un sincere repentir.
+
+"Il y a un homme, dit-il, dont le souvenir s'est empreint dans mon ame
+d'une maniere ineffacable, un homme que je place au-dessus de tous les
+religieux et de toutes les religieuses: c'est un saint que je venere,
+et cet homme, ce saint, c'est un forcat.
+
+"Un soir, il vint me trouver au confessionnal, et, apres sa
+confession, je lui adressai quelques questions, comme j'avais assez
+souvent coutume de le faire avec ces infortunes. Cependant, cette
+fois, un motif plus particulier m'engageait a interroger celui-ci.
+J'avais ete frappe du calme repandu sur ses traits. Je n'y fis pas
+d'abord grande attention, car j'avais eu l'occasion de remarquer la
+meme chose chez plusieurs de ces malheureux. Neanmoins, la precision
+avec laquelle il s'exprimait, l'exactitude rigoureuse et le laconisme
+de ses reponses piquaient de plus en plus ma curiosite.
+
+"Il me repondait sans affectation, ne disant pas un mot inutile, et
+n'allant jamais au dela de ce que je lui demandais. Aussi ce ne fut
+qu'en le poussant et en le pressant par mes questions, que je parvins
+a savoir, en quelques mots bien simples, sa touchante histoire.
+
+--Quel age avez-vous? lui dis-je d'abord.
+
+--Quarante-cinq ans, mon pere.
+
+--Combien y a-t-il que vous etes ici?
+
+--Il y a dix ans.
+
+--Devez-vous y rester encore longtemps?
+
+--A perpetuite, mon pere.
+
+--Quelle est donc la cause de votre condamnation?
+
+--Le crime d'incendie.
+
+--Sans doute, mon pauvre ami, vous avez beaucoup regrette d'avoir
+commis cette faute.
+
+--J'ai beaucoup offense Dieu, mon pere, mais je n'ai point commis ce
+crime. Toutefois, je suis justement condamne; mais c'est Dieu qui m'a
+condamne.
+
+Cette reponse piquant plus vivement encore ma curiosite, je repris:
+
+--Mais que voulez-vous donc dire, mon ami? expliquez-vous.
+
+Alors il me repondit:
+
+--J'ai beaucoup offense le bon Dieu, mon pere; j'ai ete bien coupable,
+mais jamais envers la societe. Apres une foule d'egarements, le bon
+Dieu toucha mon coeur.
+
+"Je resolus de me convertir, de reparer le passe; mais depuis ma
+conversion, il me restait une inquietude, un poids enorme sur le
+coeur. J'avais tant offense le bon Dieu? pouvais-je croire qu'il eut
+tout oublie? Et puis, je ne trouvais rien qui fut de nature a reparer
+ces iniquites malheureuses de ma jeunesse, et je sentais un besoin
+immense de reparation! Sur ces entrefaites, un incendie eclata pres de
+ma demeure. Tous les soupcons tomberent sur moi; on m'arreta, et on me
+mit en jugement. Pendant la procedure, je fus beaucoup plus calme que
+je ne l'avais jamais ete; je prevoyais bien que je serais condamne,
+mais j'etais pret a tout. Enfin arriva le jour ou on devait prononcer
+ma sentence. Le jury quitta la salle pour aller deliberer sur mon
+sort, et dans ce moment, il me sembla entendre une voix interieure qui
+me disait: Si je te condamne, je me charge aussi de faire ton bonheur
+et de te rendre la paix. A cet instant, je ressentis effectivement une
+paix delicieuse. Les jures revinrent bientot, apportant leur verdict,
+qui me declarait convaincu du crime d'incendie, avec circonstances
+attenuantes; j'etais condamne aux travaux forces a perpetuite. Je fus
+oblige de me contenir pour ne pas verser des larmes, qu'on aurait sans
+doute attribuees a tout autre motif qu'a celui du sentiment de bonheur
+que j'eprouvais. On me conduisit a mon cachot, et la, tombant sur
+la paille qui me servait de lit, je me mis a repandre un torrent de
+larmes si douces que l'homme le plus voluptueux aurait ete heureux
+d'acheter, au prix de toutes les jouissances, le seul bonheur de les
+verser. Une paix ineffable remplissait enfin toute mon ame. Elle ne me
+quitta pas pendant la route que je parcourus pour arriver au bagne, et
+ne m'a jamais abandonne jusqu'ici. Depuis cette epoque, je tache de
+remplir tous mes devoirs, d'obeir a tout et a tous. Je ne vois dans
+ceux qui commandent, ni le commissaire, ni les adjudants, ni leurs
+subalternes, je ne vois que Dieu. Je prie partout, dans les travaux, a
+la prison; je prie toujours, et le temps passe si vite que je puis a
+peine m'en apercevoir; les heures s'ecoulent comme des minutes, les
+jours comme des heures, les mois comme des jours, les annees comme des
+mois. Personne ne me connait; on me croit condamne justement et cela
+est vrai.
+
+"Vous ne me connaitrez pas non plus, mon pere; je ne vous dis ni mon
+nom ni mon numero; priez seulement pour moi, je vous en conjure, afin
+que je fasse la volonte de Dieu jusqu'a la fin."
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+42.--CE QUE LE ZELE PEUT INSPIRER A UN ENFANT.
+
+Il y a quelques annees, le Careme etait preche dans une grande ville
+de France par deux saints missionnaires. Un soir, tandis que la foule
+empressee se rendait a l'eglise, la petite Mathilde de C***, enfant de
+dix ans, jouait sur le balcon de sa maison; tout a coup, poussee comme
+par une inspiration divine, elle abandonne la poupee qu'elle tenait a
+la main et, courant a son pere qui lisait un journal: "Oh! papa, que
+je serais heureuse!...--Que faudrait-il pour cela, mon enfant?--Je
+n'ose pas... dites, me l'accorderez-vous?--Oui, ma fille!--Ah! bon!
+eh bien! j'etais tout a l'heure sur le balcon et j'ai vu beaucoup
+de messieurs qui allaient au sermon; il y en a meme plusieurs qui y
+conduisaient leurs petites filles; et vous, papa, vous ne m'y menez
+jamais! Ce soir...--Tu veux que je t'y conduise, n'est-ce pas?--Oui!
+je le desire beaucoup."
+
+Bientot l'heureuse Mathilde entrait dans l'eglise avec son pere. Il
+la placa pres d'une dame de sa connaissance, parce que, dit-il, une
+petite fille ne reste pas avec les messieurs; et... faisant semblant
+d'aller du cote des hommes, il sortit.
+
+Mathilde, qui le suivait des yeux, s'en apercut, mais ne dit rien; le
+lendemain elle voulut, comme par un caprice d'enfant, rester parmi les
+messieurs avec son pere. Le pretre charge de maintenir l'ordre, voyant
+cette petite fille: "Mon enfant, lui dit-il, ce n'est point la votre
+place.--Monsieur, repondit-elle tout bas, laissez-moi ici, _je garde
+papa_!"
+
+M. de C*** entendit cette parole, il fut emu et resta au sermon.
+Le bon Dieu l'attendait, et la grace, se servant des paroles du
+predicateur, penetra dans son ame. Il voulut aller tous les soirs au
+sermon; il fit mieux, il s'approcha de la sainte Table le jour de
+Paques.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+43.--UNE CONQUETE DU SACRE-COEUR.
+
+Dans une petite ville assez populeuse, pres de Liege, une personne
+dirigeait un cafe, ou elle s'efforcait bien plus de conquerir des ames
+a Jesus-Christ que de grossir sa fortune. On y voyait en abondance les
+publications les plus edifiantes, les cadres et les scapulaires du
+Sacre-Coeur. Cette propagande fut benie de Dieu et devint le principe
+d'un grand nombre de conversions; nous allons reproduire ici la
+relation de plus remarquable, en conservant au style sa naive
+simplicite.
+
+"Un jour, la maitresse de la maison voit entrer chez elle un inconnu
+en haillons, de haute taille, ayant une longue barbe et une figure
+portant l'empreinte d'une profonde misere. Cet homme inspire a la
+zelatrice une grande compassion, il lui semble que Notre-Seigneur lui
+envoyait une ame a gagner. J'ai toujours eu, dit-elle, le desir de
+faire du bien, mais depuis que je suis zelatrice, il me semble en
+avoir contracte l'obligation, de sorte que cela me donne du courage
+pour vaincre ma timidite. Elle fit donc bon accueil a son nouvel hote,
+qui ne disait pas un mot, et le servit de son mieux, en priant le
+Coeur de Jesus de l'inspirer. Croyant le moment favorable, elle entama
+la conversation: "Ne vous etonnez pas, Monsieur, lui dit-elle, de
+ce que je vais vous demander; je fais cette question a toutes les
+personnes qui viennent ici, et je vous vois, je crois, pour la
+premiere fois: avez-vous fait vos Paques?--Non, repondit-il, je ne
+fais pas mes Paques, je suis libre-penseur.--Mais ce n'est pas
+une religion, cela.--C'est ma religion a moi, je n'en ai pas
+d'autre.--N'avez-vous pas ete catholique autrefois?--Oui, j'ai fait ma
+premiere communion; depuis, j'ai tout laisse: j'ai quitte ma femme,
+mes enfants, j'ai ete en Afrique... Je ne veux pas des pretres, pas
+plus qu'ils ne voudraient de moi.--Au contraire, Monsieur, ce serait
+un grand bonheur pour eux de vous ramener a Dieu; dans l'Evangile, n'y
+a-t-il pas la parabole de l'enfant prodigue ou le pere fete le retour
+de son fils?--Ne me dites rien, repond-il avec animation, je ne veux
+pas changer, vous ne me convertirez pas, vous dis-je; pensez-vous
+mieux reussir que ma femme et mes enfants qui m'ont supplie de toutes
+les facons? Non, vous ne me changerez pas, je devrais parler a des
+pretres, et je deteste les pretres; quand ils arrivent, je m'en vais
+d'un autre cote pour ne pas les voir."
+
+"Il ajouta encore beaucoup d'autres choses contre la religion. J'etais
+toute tremblante en l'entendant, dit la zelatrice, et je priais
+interieurement le Coeur de Jesus. Quand il eut fini, j'allai chercher
+un scapulaire du Sacre-Coeur.--Monsieur, lui dis-je, ne voudriez-vous
+pas, avant de partir, accepter ceci? j'aimerais a vous le donner;
+voyez, l'image est bien belle. Lisez, ajoutai-je, ce qui est ecrit
+dessous, ce sont de si bonnes paroles! Il le fait, puis se leve et
+tenant le scapulaire des deux mains, il le baise, pleure et dit:
+"Coeur de Jesus, je suis un des plus grands pecheurs, oui, un grand
+pecheur." Ses larmes coulaient en abondance, l'emotion l'oblige a
+s'asseoir.--Un pretre! dit-il, je veux me confesser. Qui etes-vous,
+pauvre femme, pour me convertir ainsi? car je suis converti.--C'est
+le Coeur de Jesus qui a tout fait, dit la zelatrice, et elle le fait
+entrer dans une chambre voisine, pendant qu'elle allait avertir le
+vicaire. Celui-ci vint aussitot, s'entretint avec le pauvre pecheur,
+puis l'engagea a se rendre a l'eglise pour preparer sa confession.
+En y allant, cet homme priait, et des qu'il fut arrive, il alla se
+prosterner au pied d'un autel de la sainte Vierge; il pleurait et
+disait a haute voix: "Vierge sainte, ayez pitie d'un grand pecheur
+qui vous demande sa conversion." Il fit le chemin de la croix, et,
+lorsqu'il fut arrive a la douzieme station, il mit les bras en croix
+sans s'occuper des personnes presentes, en disant: Jesus-Christ,
+je vous demande pardon de mes peches, oui, de tous mes peches. La
+contrition debordait de son ame, il etait inonde par la grace. Il
+alla a la sacristie, et, quand il en sortit avec le pretre, tous deux
+pleuraient. Il ne recut pas ce jour-la l'absolution: on prefera lui
+laisser quelques jours pour se preparer. Il passa ce temps dans le
+recueillement, vint prendre ses repas chez la zelatrice qui lui
+fournit des lectures pieuses pour occuper ses loisirs, car il evitait
+meme de travailler pour ne pas se distraire des pensees de foi qui
+nourrissaient son ame. Lorsqu'il rencontrait le vicaire, il lui
+serrait la main en lui exprimant son desir de recevoir l'absolution.
+Le temps d'epreuve fut abrege, et la brebis perdue rentra dans le
+bercail du Bon Pasteur, qui se donna a elle dans la sainte communion.
+C'etait la seconde de ce nouvel enfant prodigue qui n'avait plus recu
+son Dieu depuis cinquante ans.
+
+"Il fut des lors un modele de piete, et son exemple en ramena
+plusieurs qui travaillaient dans un atelier irreligieux ou il
+conduisit le pretre qui l'avait reconcilie avec Dieu."
+
+Ah! si tous les bons catholiques avaient le zele et le courage de
+cette genereuse chretienne, combien de pauvres pecheurs seraient
+ramenes a la pratique de la religion! Le pretre, helas! n'a aucun
+moyen d'atteindre ces infortunes qui ne viennent plus a l'eglise et
+lui ferment leur porte. Qui les sauvera, qui les arrachera aux flammes
+de l'enfer, si les pieux laiques de leur entourage ne s'interessent
+pas a l'oeuvre de leur conversion, la plus grande, la plus capitale de
+toutes les oeuvres?...
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+44.--PUISSANCE DU CHAPELET.
+
+Imbu des sa jeunesse des maximes de l'ecole voltairienne, Arthur
+Grant etait impie; mais son impiete n'avait rien du cynisme des
+libres-penseurs du siecle. C'etait un impie de bon ton. Son education
+aristocratique, l'amenite de son caractere, la distinction de ses
+manieres le rendaient agreable dans le commerce du monde, et le venin
+de son irreligion se cachait sous des dehors attrayants et des formes
+polies. C'etait un majestueux vieillard a la figure noble, dont la
+barbe blanche tombait a flots d'argent sur sa poitrine. Initie, jeune
+encore, aux mysteres absurdes de la franc-maconnerie, apres en avoir
+subi les ridicules epreuves, il avait ete promu au grade de chevalier
+kadosch. C'etait un aimable viveur qui se faisait cherir dans son
+village, dont il etait le plus riche proprietaire, et en quelque sorte
+le seigneur. Il secourait les indigents et se faisait gloire d'etre
+philanthrope. Les glaces de l'age n'avaient pas encore eteint en lui
+les flammes des passions. La corruption du coeur avait perverti son
+intelligence. Cependant sa fille, Irma, gemissait en secret, sur les
+dereglements et l'irreligion de son vieux pere. On la voyait souvent
+repandre des larmes abondantes sur les marches de l'autel de Marie, a
+laquelle elle adressait de ferventes prieres pour sa conversion.
+
+Un zele missionnaire etant venu precher une retraite dans le village
+qu'habitaient Irma et son pere, la jeune fille, sous les inspirations
+de la grace, redoubla de ferveur et de supplications pour obtenir
+la conversion de celui qu'elle aimait de l'amour le plus tendre, et
+resolut de tenter un effort supreme. Elle consulta le missionnaire sur
+les moyens a prendre pour convertir son vieux pere.
+
+--Il faut prier, mon enfant, et prier sans cesse, lui dit le saint
+pretre: ne desesperez pas, Dieu est plus fort que le diable. Voyons,
+quelles sont les habitudes de Monsieur votre pere, quel est son genre
+de vie?
+
+--Il se leve tous les jours a neuf heures, repond la jeune fille,
+dejeune a dix, se rend ensuite a un kiosque situe a un kilometre au
+couchant du village, au pied d'une riante colline. C'est la qu'il
+passe le reste de la journee, se promenant dans son jardin ou
+s'enfermant dans son cabinet de travail.
+
+--J'en sais assez, mon enfant. Pendant trois jours, a onze heures et
+quart, vous reciterez un chapelet pour la conversion de votre pere.
+
+Le lendemain, apres s'etre livre aux occupations de son ministere, le
+saint pretre s'acheminait vers le kiosque. Quand il fut a quelques pas
+du vieillard, apres l'avoir salue gracieusement, il s'arreta comme
+pour lui parler.
+
+--Que signifie ceci, monsieur l'abbe? dit Arthur etonne et presque
+fache.
+
+--Monsieur, je vous demande pardon si je vous ai offense, repond le
+missionnaire; mais la vue de votre jardin m'a charme, je voulais vous
+adresser mes felicitations.
+
+Ce compliment adoucit le vieillard, qui lui dit:
+
+--Si je ne suis pas trop indiscret, monsieur l'abbe, puis-je vous
+inviter a m'accompagner a mon kiosque?
+
+--Avec plaisir, repondit le pretre.
+
+Et chemin faisant, en parlant de la pluie et du beau temps, on arriva
+au kiosque. On entra dans le jardin, on admira les fleurs, les
+ombrages, les bassins, les berceaux de verdure, les cascades, et on
+penetra dans le pavillon. Le missionnaire, que les travaux de son
+ministere appelaient au village, prend conge du vieillard; celui-ci,
+charme de la simplicite, de l'esprit et des manieres polies de l'abbe,
+lui fait promettre de se retrouver le lendemain a la meme heure dans
+son pavillon.
+
+Irma avait recite son premier chapelet, a l'heure prescrite, avec une
+ferveur extraordinaire.
+
+Le lendemain, le pretre etait fidele au rendez-vous. Et Irma recitait
+son second chapelet avec la meme ferveur.
+
+Arthur et l'abbe se promenerent dans le labyrinthe, sous les berceaux
+de noisetiers et les larges avenues de platanes, et parlerent
+longuement de la litterature contemporaine et des nouvelles
+politiques. Le pretre, en se separant du vieillard, pour aller
+s'enfermer dans le confessionnal, fut encore invite pour le lendemain.
+
+Le troisieme jour, au moment ou la pieuse jeune fille commencait son
+troisieme chapelet, le missionnaire se dirigea vers le kiosque. Il y
+fut accueilli par Arthur, avec une amabilite charmante et des marques
+de deference tout a fait exceptionnelles. On entra dans le pavillon,
+ensuite dans le cabinet de travail. Ce qui frappa les regards du
+missionnaire, ce fut un prie-Dieu surmonte d'un magnifique crucifix
+d'ivoire, pres duquel etait un tabouret. Le vieillard sourit.
+
+--Vous comprenez, monsieur l'abbe!
+
+--Oui, mon ami, repond le pretre, heureux de voir que Marie avait
+favorablement accueilli les prieres d'une ame pure et innocente.
+
+--Monsieur l'abbe, dit Arthur d'une voix vibrante, j'ai longtemps
+combattu; mais, apres une lutte longue et terrible, je m'avoue vaincu.
+La grace triomphe; vous avez devant vous un vieux pecheur qui renonce
+a ses egarements, un impie qui reconnait et abjure les erreurs d'une
+philosophie menteuse. Oui, la divinite de la religion catholique
+m'apparait dans toute sa splendeur. Comme Augustin, j'ai cherche le
+bonheur dans les vaines jouissances de la terre, et, comme lui, je
+n'ai trouve le repos que lorsque je les ai eu foulees aux pieds, et
+que les aspirations de mon coeur se sont dirigees vers le ciel. Tout
+n'est que vanite et affliction d'esprit, dit avec raison l'auteur du
+livre de la Sagesse. Mon pere, je me jette entre vos bras: aidez un
+pauvre naufrage a regagner le port; ramenez dans le bercail sacre de
+l'Eglise catholique une brebis errante et vagabonde; purifiez-moi de
+mes souillures.
+
+Le pretre et le vieillard resterent longtemps embrasses; des larmes
+abondantes coulerent de leurs yeux...
+
+Quelques jours apres, quand fut cloturee la retraite, on voyait
+agenouille a la Table-Sainte, a cote de sa fille rayonnante de
+bonheur, le venerable vieillard, dont le maintien noble, pieux et
+modeste rejouissait une population eminemment chretienne qu'avaient
+autrefois attristee ses ecarts.
+
+Enfants, si vos parents oublient le chemin de l'eglise, s'ils se
+laissent entrainer par les seductions de l'erreur, il depend de vous
+de les arracher a la fureur du dragon infernal, de sauver ces ames
+pour lesquelles Jesus-Christ est mort sur la croix. La Providence
+a place entre vos mains une arme puissante: c'est la priere.
+Adressez-vous a Marie, qu'on n'invoque jamais en vain, Marie, la Mere
+de misericorde et le refuge des pecheurs. Elle touchera le coeur de
+vos parents bien-aimes et les amenera repentants aux pieds de son
+divin Fils.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+45.--LA CROIX D'ARGENT.
+
+Une pauvre enfant du nom de Jane, errait un soir d'hiver dans les rues
+de Londres par un froid glacial. Sans asile, sans pain, elle ne savait
+ou porter ses pas, car son pere et sa mere etaient morts, laissant
+l'infortunee dans la plus cruelle detresse. Tout a coup elle voit
+briller un morceau de metal entre deux paves de la rue; elle le
+ramasse: c'etait un petit crucifix en argent. "Je vais aller le
+vendre, se dit Jane; avec ce qu'on m'en donnera, j'acheterai un peu de
+pain."
+
+Vite elle chercha une boutique d'orfevre, et, au coin d'une rue, elle
+en vit une, petite et faiblement eclairee. Jane entra. Une femme
+etait assise au comptoir, vetue de deuil; elle avait une figure d'une
+expression pure et pieuse; elle leva sur la pauvre fille un bon
+regard, et lui dit d'une voix douce:
+
+"Que desirez-vous?
+
+--Voulez-vous acheter ceci?" repondit brusquement Jane, en tendant le
+crucifix.
+
+La femme le prit avec respect, et jetant un coup d'oeil sur Jane,
+dont la figure malheureuse et sauvage ressortait sur ses vetements
+delabres, elle lui dit:
+
+"Ma fille, nous achetons les objets d'or et d'argent; mais, dites-moi,
+savez-vous ce qu'est ceci?
+
+--C'est de l'argent, je le sais bien!
+
+--Ce n'est pas la ce que je vous demande: savez-vous quel est cet
+homme etendu sur la croix?
+
+--Est-ce que je sais, moi!
+
+--Quoi! pauvre enfant, vous ignorez que cet homme est le Fils de Dieu,
+qu'il est mort sur la croix pour nous sauver?
+
+--Personne ne m'a jamais parle de cela.
+
+--Vous ne connaissez pas Jesus-Christ, notre bon Sauveur?
+
+--De quoi nous a-t-il sauves?
+
+--De l'enfer, et il nous a ouvert le paradis.
+
+--Je n'en savais rien."
+
+La marchande regarda plus attentivement la pauvre creature debout
+devant elle: elle embrassa d'un regard ce visage jeune et fletri, ces
+vetements sordides, et, mal plus terrible, cette stupeur de l'ame
+peinte sur ses traits. Sa charite s'emut, ses entrailles de chretienne
+et de mere tressaillirent. Elle dit a Jane:
+
+"Avez-vous des parents, une maison?
+
+--Rien. Mon pere est mort sous un buisson, loin d'ici; ma mere est
+morte aussi. Comment suis-je venue a Londres? je n'en sais rien.
+Comment ai-je vecu? je n'en sais rien non plus; ce que je sais, c'est
+que je voudrais bien etre au fond de la Tamise, car alors je n'aurais
+plus ni froid ni faim.
+
+--Mon enfant, dit la marchande, et ce mot, prononce avec une indicible
+bonte, fit monter les larmes aux yeux de la pauvre Jane, mon enfant,
+voulez-vous que je vous conduise dans une maison ou vous n'aurez plus
+ni faim ni froid et ou vous apprendrez a servir le bon Dieu?
+
+--Ni faim ni froid? repeta Jane; ce sera donc le paradis?
+
+--Non, mais le chemin qui y conduit.
+
+La marchande fit entrer dans sa boutique la pauvre fille, lui donna a
+souper, la revetit d'une robe neuve; bientot Jane dormait dans un lit
+sous ce toit hospitalier ou le Pere celeste l'avait amenee.
+
+Quelque temps apres, une des orphelines de la maison du Bon Pasteur,
+de Londres, recevait le bapteme. Sa joie, sa ferveur attendrissaient
+l'assemblee; cette heureuse neophyte etait la pauvre Jane, qui avait
+pour marraine la bonne marchande, l'instrument des misericordes du
+Seigneur.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+46.--UN COUP DE FILET DE LA SAINTE VIERGE.
+
+En se rendant a l'une de nos stations thermales, un officier superieur
+causait avec un compagnon de voyage:--Si nous nous arretions a
+Lourdes? lui dit ce dernier.--Pourquoi donc?--Nous y trouverions le
+pelerinage national.--Voila cinquante ans que je n'ai pas mis les
+pieds dans une eglise!...--Qu'a cela ne tienne, tout se passe en plein
+air.--Alors, c'est different.
+
+Ils s'arreterent a Lourdes; ils virent les ardentes prieres des
+pelerins. Elles etonnerent d'abord, subjuguerent ensuite cette ame
+droite et loyale: l'officier pria avec les autres, aussi longtemps que
+les autres.
+
+--Il fait chaud, lui dit son compagnon; si nous buvions un verre d'eau
+de la grotte?--Volontiers; ce pretre-la m'a rendu tout reveur...
+
+Il reva, il pria, il monta jusqu'a la crypte, il en redescendit priant
+et heureux.--Si vous voulez aller aux eaux, dit-il a son compagnon,
+allez-y; moi, j'ai trouve les miennes.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+47.--UNE CONVERSION EN MER.
+
+Le heros de cette histoire a rapporte lui-meme dans la lettre suivante
+la grace signalee dont il a ete l'objet.
+
+"Apres avoir failli perir avec mon navire, sur la barre de Bayonne
+pendant l'ete dernier, je me rendais de Livourne a Dunkerque et Rouen,
+lorsque le 28 decembre, au matin, je fus oblige de mouiller devant
+Malaga, ne pouvant y entrer. Bientot le temps devint affreux, et, des
+huit heures du matin, toute la population massee sur les quais, malgre
+une pluie torrentielle, nous regardant chasser sur les ancres, nous
+faisait comprendre quel peril nous menacait. Le pavillon fut mis en
+berne, mais en vain: ni remorqueur, ni pilotes, pas meme la canonniere
+de l'Etat n'osaient se risquer a nous secourir; Dieu seul pouvait nous
+sauver. Impossible de se jeter a la mer: nous aurions ete brises sur
+les rochers de la jetee en construction ou contre les recifs de la
+cote.
+
+Je pensai alors a ma mere, je me rappelai le projet de me faire
+catholique que j'avais eu autrefois. Me jetant a genoux devant le
+vieux christ en bronze dominant le compas de route, je priai avec foi
+le Dieu des chretiens et Notre-Dame de Montenero, dont j'avais visite,
+le 8 septembre dernier, le pelerinage celebre, en Toscane.
+
+La journee se passa en craintes; la mer augmentait de furie, et le
+fleuve, en face de nous, jetait devant le navire ses eaux jaunes
+debordees. Le consul de France, qui avait tente l'impossible pour nous
+faire secourir, nous ecrivit le soir au moyen d'une bouteille jetee
+dans les flots: il nous avouait tristement que les autorites de Malaga
+reconnaissaient l'impossibilite d'arriver jusqu'a nous, en face d'une
+situation si perilleuse, et qu'on attendrait que la nuit fut achevee
+pour prendre une decision. Pour moi, cette decision c'etait la mort
+et la perte de mon navire! Je voulus mourir catholique romain; je
+suppliai avec foi Notre-Dame de la Salette et je me sentis plein de
+courage.
+
+Mon equipage affole menacait de ne plus m'obeir; il voulait filer
+les chaines et jeter le navire a la cote. Plein de confiance dans le
+secours de Dieu et de la sainte Vierge, je resistai energiquement a
+tous et la nuit arriva. Les ouvriers qui couvraient la cote et le quai
+nous dirent, dans leur ame, adieu pour toujours... Je fis reposer
+successivement mes hommes, et, pensant a la mort, je me tenais sur la
+dunette en priant Dieu.
+
+Cette nuit fut epouvantable; l'orage augmentant sans cesse de
+violence, le navire se mit a talonner avec force, et a chaque instant
+il etait menace de s'entr'ouvrir et de se briser sur la jetee en
+construction. Les malheureux marins raidissaient a chaque instant les
+chaines.
+
+Le jour arriva enfin, mais pour nous montrer l'horreur de notre
+situation. La foule garnissait les quais, assistant, emue et
+impuissante, a ce terrible drame. Je pris un vieux catechisme, oublie
+a bord par un marin, je lus les Litanies de la sainte Vierge, et je
+promis alors solennellement d'abjurer aussitot arrive en France et de
+me faire baptiser.
+
+A huit heures, apparut devant Malaga un steamer; malgre le
+decouragement de tous les matelots de l'equipage et contre leur avis,
+je fis mettre le pavillon en berne et jeter a la mer une bonbonne
+renfermant une demande de secours; je la placai sous la protection de
+la Vierge. La bouteille arriva a terre, puis le steamer disparut au
+large.
+
+Ce fut alors parmi l'equipage un cri d'immense douleur: toute
+esperance s'evanouissait... Pour moi, j'esperais quand meme, priant,
+sondant l'horizon avec une longue-vue. Je promis un _ex-voto_ a
+Notre-Dame de la Salette et a trois autres pelerinages. Toutefois, je
+me preparai a mourir catholique et j'en placai la declaration ecrite
+de ma main sur ma poitrine.
+
+Tout a coup, vers dix heures, je decouvre une fumee noire dans le
+lointain: j'entends un coup de sifflet strident, et, au milieu des
+vagues enormes qui nous couvraient, le steamer qui apparaissait. Le
+navire sauveur, detachant sa grande chaloupe, nous envoie vingt-quatre
+hommes. Apres des peines inouies, plusieurs fois sur le point d'etre
+engloutis, ces braves finissent par nous accoster. Il etait temps;
+nous allions attendre la mort dans la mature elevee, car notre
+vaisseau etait sur le point de s'entr'ouvrir. On sacrifia les ancres,
+les chaines, etc., il fallait se hater.
+
+Le brave capitaine Corno, malgre une mer epouvantable, manoeuvra
+tellement bien avec son enorme steamer, qu'a midi il nous amenait dans
+le port. Nous etions sauves, grace a la sainte Vierge. Par une faveur
+providentielle, le navire et la cargaison n'avaient aucune avarie.
+
+Aussitot a terre, je me rendis a la cathedrale pour remercier Dieu et
+Notre-Dame et renouveler ma promesse d'abjuration. En attendant que je
+puisse la realiser, j'apprends ma religion dans un vieux catechisme
+oublie a bord..."
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+48.--LA MORT D'UN SEPTEMBRISEUR.
+
+Vers le milieu de l'annee 1826, un homme du peuple, alors sexagenaire,
+tenait le petit hotel de Dijon, au n deg. 211 de la rue Saint-Jacques, a
+Paris. Atteint depuis longtemps d'une maladie grave, il avait en vain
+appele a son secours les plus celebres medecins de la capitale: le mal
+n'avait fait qu'empirer avec les annees; enfin, de violents acces de
+colere, auxquels il se livrait presque tous les jours, l'avaient rendu
+incurable. Cependant, ne pouvant se resoudre a mourir, il tenta un
+dernier essai en faisant demander le docteur Descuret, qui jouissait
+d'une grande reputation. Celui-ci, voyant le malade a la veille de
+succomber, se contenta de lui prescrire quelques legers adoucissements
+usites en pareille circonstance: il ne comptait plus le revoir.
+
+Mais le lendemain, vers six heures du soir, on vint l'appeler encore;
+cette fois ce n'etait point pour le vieillard, mais pour sa femme, que
+le miserable avait presque tuee dans un de ses emportements.
+
+Apres les premiers soins donnes a cette pauvre femme, le docteur
+se disposait a se retirer sans avoir adresse une seule parole a
+l'incorrigible mari. Celui-ci le remarqua, l'arreta par l'habit et lui
+dit d'un air piteux: "Eh quoi! monsieur le docteur, vous vous en allez
+sans daigner seulement me regarder?--Pourquoi m'inquieter d'un malade
+qui fait l'impossible pour rendre mes soins inutiles? Au reste,
+ajouta-t-il d'un ton severe, vous avez grossierement injurie vos
+premiers medecins, dont l'un vous a abandonne parce que vous avez meme
+ose lever la main sur lui. Ajoutez a ces ingratitudes la brutalite
+dont vous venez d'user envers votre femme, et jugez si je ne dois pas
+faire comme eux.--Vos reproches ne sont que trop justes, reprit
+le malade d'un accent penetre; oui, je suis bien coupable d'avoir
+maltraite ainsi ma femme; mais aussi, monsieur, si vous saviez ce
+qu'elle exigeait de moi! Ne voulait-elle pas que je fisse appeler un
+pretre, moi qui les ai toujours eus en horreur!--L'intention de votre
+femme n'avait rien que de louable: en vous proposant de mettre en
+paix votre conscience, elle vous donnait une nouvelle preuve de son
+affection, et si cela etait entierement oppose a vos idees, vous
+deviez vous borner a un simple refus et non la frapper.--Mais enfin,
+monsieur le docteur, vous qui avez fait des etudes, que feriez-vous si
+vous etiez a ma place et qu'on vous proposat pareille chose?--Moi,
+je n'hesiterais pas a mettre en paix ma conscience, d'abord par
+conviction, en second lieu, parce que le calme de l'ame contribue
+puissamment a alleger nos souffrances et meme a dissiper la
+maladie.--C'est bien singulier, qu'ayant fait des etudes, vous ayez
+cette maniere de voir!--Au contraire, mes convictions religieuses sont
+en grande partie le fruit de mes etudes."
+
+Le vieillard etait vaincu par ces paroles pleines de raison et de
+foi: une lumiere soudaine avait frappe son esprit. Il venait de se
+reveiller en lui des idees, des sentiments, des remords qu'il avait
+etouffes peut-etre depuis bien longtemps, car il avait vecu dans un
+temps de stupide delire ou les jeunes hommes de son age et les beaux
+esprits affichaient le plus insultant mepris pour toute pensee
+religieuse, en disant: "La religion!... c'est bon pour les enfants et
+les femmes." Ce prejuge infernal venait de s'evanouir a la parole du
+docteur, et, apres un instant de silence, le malade dit d'un accent
+qu'on ne lui avait jamais connu: "Eh bien! qu'on fasse venir un
+pretre; aussi bien, depuis longtemps j'en ai lourd sur la conscience!"
+
+Ici commence l'histoire touchante de sa conversion, de sa douleur, de
+sa reconnaissance, de sa joie, de sa confusion, de son amour, de son
+bonheur, de son salut ... Ici, nous allons voir comment Dieu s'est
+servi d'une femme chretienne, d'un medecin et d'un pretre, pour faire
+d'un assassin un elu, un saint!... Heureuse de ce changement subit, la
+pauvre femme, elle qui avait tant parle, prie et souffert pour cette
+ame rebelle, envoie a la hate chercher un des vicaires de la paroisse
+Saint-Jacques.
+
+A peine le vieillard l'a-t-il apercu qu'il lui dit d'une voix
+tremblante de honte et de remords:
+
+"Tenez, monsieur, enlevez-moi ce coutelas que j'avais mis sous mon
+oreiller.--Que vous etes imprudent, mon ami! mais vous couriez risque
+de vous blesser!--Eh! monsieur l'abbe, je m'en etais arme pour vous le
+plonger dans le coeur, si vous fussiez venu sans mon consentement...
+Oui, ajouta-t-il devant tous les assistants, en septembre 93, _j'ai
+massacre dix-sept ecclesiastiques_, et peu s'en est fallu que vous
+ne fussiez le dix-huitieme! Mais rassurez-vous: _Dieu a eu pitie de
+moi; un regard de sa grace a suffi pour m'eclairer_."
+
+Le vicaire, stupefait autant que touche, s'empare de l'enorme couteau:
+puis il s'enferme avec le penitent pour laisser agir Dieu sur cette
+ame dans le mystere du sacrement de la reconciliation. Jamais, dans
+l'exercice de son saint ministere, il n'avait goute des consolations
+comme celles qu'il trouva au chevet de ce malheureux qui avait ete
+jadis le bourreau de dix-sept de ses confreres, et qui, a l'heure de
+la grace, parlait et agissait comme le bon larron de la croix.
+
+Deja le bon Samaritain, qui venait de guerir cette ame si profondement
+blessee par le crime, se retirait en annoncant a l'heureuse famille
+qu'il allait apporter au converti les derniers sacrements de l'Eglise,
+quand tout a coup le vieillard s'ecria d'une voix etouffee par les
+sanglots:
+
+"Revenez, monsieur l'abbe, revenez bientot aupres de moi; j'ai bien
+besoin de vos consolations; mais, je vous en conjure, n'approchez
+pas de mes levres le divin Redempteur, dont tout a l'heure encore je
+blasphemais le nom; je suis trop indigne d'un tel bonheur!--Dieu est
+rempli de misericorde, lui dit le vicaire profondement attendri; on
+repare ses fautes quand on les pleure amerement, et votre repentir
+me parait trop sincere pour que j'hesite a vous administrer les
+sacrements que reclame immediatement votre triste position.--Je les
+recevrai, monsieur l'abbe, puisque vous me l'ordonnez, reprit le
+malade, mais seulement apres avoir fait amende honorable devant ceux
+que j'ai autrefois scandalises par mes forfaits."
+
+Tandis que le vicaire part pour chercher le saint viatique, le
+moribond fait appeler aussitot ses voisins, temoins de sa vie
+criminelle, ses anciens camarades, les complices de ses fautes; il
+leur demande, avec larmes, pardon des affreux exemples qu'il leur
+avait donnes, surtout a l'Abbaye et aux Carmes, lors du massacre des
+pretres; puis il fait de meme envers sa femme, un des instruments de
+sa conversion.
+
+Le pretre arrive portant l'auguste sacrement. Le vieillard, deja glace
+par la mort, se leve aussitot, se met a genoux et recoit ainsi les
+derniers sacrements avec une piete angelique: les traits de son visage
+baigne de larmes en etaient tout transfigures. Apres cette auguste
+action, il reste toujours a genoux, appuye sur le chevet de son lit,
+tenant en main un crucifix, qu'il couvre de ses baisers et de ses
+larmes.
+
+Son confesseur, a plusieurs reprises, l'engagea a se coucher, vu sa
+grande faiblesse: c'etait imposer a son coeur un penible sacrifice,
+c'etait lui oter une trop douce consolation. Aussi l'exprima-t-il
+au pretre: "Je sens, dit-il, qu'il ne me reste que peu d'instants a
+vivre; je ne puis rien offrir a Dieu que mes prieres et mes larmes;
+laissez-moi du moins la consolation de mourir a genoux; c'est faire
+bien peu pour expier tous mes crimes!"
+
+Et il resta ainsi en priere: son ame eclairee, renouvelee, sanctifiee,
+paraissait comme dans une sorte d'extase. Vers minuit, on entendit
+le moribond pousser un profond soupir; il s'etait endormi dans le
+Seigneur avec le calme d'un elu, toujours a genoux et les levres
+collees sur le crucifix qu'il n'avait cesse d'arroser de ses larmes!!!
+
+"Seigneur, que vous etes admirable dans vos oeuvres! qu'elles sont
+profondes vos voies, qu'elles sont immenses vos misericordes!"
+
+(_L'abbe Hoffmann_, Extraits.)
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+49.--RENCONTRE PROVIDENTIELLE.
+
+Au commencement de ce siecle, un personnage assez marquant, M. de
+G***, etait tombe dans l'impiete la plus affreuse. C'etait une sorte
+de frenesie d'irreligion. Le blaspheme sortait a chaque instant de sa
+bouche, et il semblait n'avoir a coeur que de couvrir d'ignominie la
+sainte Eglise et ses ministres.
+
+Un jour, M. de G*** entend raconter que dans une petite ville voisine
+de son chateau, on allait donner une mission. Sa malice sembla prendre
+un nouveau degre de perversite a cette nouvelle. Il se proposa de
+se rendre lui aussi a la mission, et de suivre les exercices, pour
+contrecarrer les missionnaires et pour empecher, a force d'avanies, le
+fruit qu'ils devaient en attendre. On le vit donc arriver, suivi
+d'une escorte de vauriens, qui tous ensemble se rendirent a l'eglise
+paroissiale. Le chant des cantiques fut plus d'une fois interrompu par
+de grossiers lazzis et des rires indecents; mais le silence s'etablit,
+quand le Pere superieur des missionnaires parut dans la chaire.
+C'etait un homme de quarante ans environ, au visage pale et amaigri,
+aux traits expressifs, au regard inspire, tel en un mot que l'Ecriture
+nous depeint les prophetes de l'ancienne loi. Il n'avait pas acheve
+l'exorde de son discours, que deja M. de G*** l'avait reconnu. C'etait
+un des compagnons de son enfance, un des rivaux de ses etudes et qui
+lui avait dispute souvent avec avantage les couronnes academiques.
+Comment lui, qui pouvait briller dans le monde et parvenir aux postes
+les plus importants, avait-il pu se decider a embrasser la carriere
+pauvre et penible du ministere evangelique, c'est ce que la tete
+frivole de M. de G*** ne pouvait expliquer. Il l'ecouta donc avec
+toute l'attention dont il etait capable, et il trouva qu'il justifiait
+par son eloquence les hautes previsions de ses professeurs; mais ses
+pensees n'allerent pas plus loin.
+
+Apres le sermon, il renvoya ses amis et vint faire visite au
+missionnaire. Des qu'il se fut nomme, le bon pere courut a lui, et
+l'embrassant tendrement: "O mon ami, lui dit-il, que je suis heureux
+de vous voir, et que je remercie Dieu de vous retrouver avec des
+sentiments si chretiens! sans doute vous avez toujours ete fidele
+aux preceptes de religion que nous avons recus ensemble? Et, en vous
+livrant avec tant d'empressement aux premiers exercices de la mission,
+vous voulez..." M. de G*** ne le laissa pas achever; emporte par
+l'irascibilite de son caractere et par le sentiment d'impiete dont il
+s'etait fait une longue habitude, il s'oublia, jusqu'a lever la main
+sur le pretre du Seigneur: "Impertinent, s'ecria-t-il avec l'accent
+de la rage, garde pour d'autres tes sots conseils et ton insidieux
+proselytisme! Je venais te feliciter de ton eloquence hypocrite et
+non pas reclamer tes avis." Mais le missionnaire, impassible et
+tranquille, lui repondit avec cette douceur angelique que Dieu peut
+seul inspirer a l'homme: "Mon frere, peut-etre, il y a vingt ans,
+quand j'etais encore dans le monde, et que la religion ne m'avait pas
+appris a dompter mes passions, peut-etre un pareil outrage eut-il
+coute la vie a l'un de nous, et jete un damne de plus aux pieds
+de l'Eternel; mais Dieu m'a fait depuis longtemps la grace d'etre
+chretien! Ma longue experience dans la conduite des ames me montre
+a quelle horrible extremite est descendue la votre: o mon frere! je
+tremble pour vous; qu'allez-vous devenir?"
+
+Mais deja M. de G*** etait aux pieds du pretre; il baisait sa main en
+l'arrosant de ses larmes, et il s'ecriait; "Pardonnez-moi, mon pere,
+car je ne sais ce que je fais!" Et il se tordait dans d'effrayantes
+convulsions, jetant des phrases inarticulees, des exclamations sans
+suite, des accents de desespoir que l'oreille avait peine a saisir,
+mais que devinait le coeur du missionnaire. "Ou suis-je?... Quelle
+soudaine clarte brille a mes yeux?... Grace, grace!..." Et cet orage
+nouveau dans le coeur de l'impie, cette tempete de la conscience,
+frappait d'effroi le missionnaire lui-meme, tout accoutume qu'il etait
+aux miseres humaines. Tout a coup, reprenant la sublime autorite de
+son ministere: "Relevez-vous, mon fils, lui dit-il, relevez-vous, deja
+le remords vous a fait chretien!" Et M. de G*** se relevait tremblant,
+ses genoux se derobaient sous lui. Le pretre l'emporta dans ses bras,
+et le placant devant un prie-Dieu: "Dans un instant, mon fils, toutes
+vos peines seront calmees." Puis la confession commenca.
+
+Trois heures entieres ils resterent enfermes ensemble; l'on entendait
+du dehors de longs sanglots et d'etranges gemissements; on n'aurait
+pu dire lequel versait de plus abondantes larmes, ou du pretre ou du
+penitent. Tous deux confondaient leurs soupirs, tous deux melaient
+l'expression de leur douleur, tous deux s'humiliaient devant la
+grandeur du Tres-Haut et benissaient ses misericordes. M. de G***
+etait justifie devant Dieu. Il partit et ne voulut plus rentrer dans
+son chateau. Il se choisit en ville une modeste retraite; et,
+malgre les railleries de ses anciens amis, il suivit avec une piete
+exemplaire toutes les predications et les moindres exercices de la
+retraite. Tous les jours il voyait le saint pretre, et se confirmait
+dans la grace. Enfin, le jour de la communion generale, il eut le
+bonheur de s'approcher de la sainte table, au grand etonnement
+de toute la ville, dont il avait ete si longtemps le scandale et
+l'effroi.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+50.--LE BON FILS CONSOLE.
+
+
+Un pieux jeune homme ecrivait la lettre suivante, qui doit inspirer
+une bien grande confiance en saint Joseph, surtout lorsqu'il s'agit
+d'obtenir des graces de conversion.
+
+"J'ai recu cette annee un grand nombre de faveurs par la puissante
+intercession du glorieux Epoux de Marie. La premiere a ete la
+conversion de mon excellent pere.
+
+Il ne s'etait pas confesse depuis plus de quarante ans. Il y avait une
+douzaine d'annees qu'il n'etait pas entre dans l'eglise paroissiale;
+et, pour comble de difficultes, il etait plein de prejuges contre
+notre sainte religion qu'il n'avait jamais bien connue. Pour ramener
+dans les bras de Dieu cette brebis egaree, il fallait un grand coup
+de lumiere et de misericorde. J'avais essaye de le convaincre par le
+raisonnement, j'avais prie et fait prier beaucoup pour lui: tout avait
+ete inutile. Il y a quelques semaines, je me sentis presse d'aller
+solliciter aupres de saint Joseph cette conquete si difficile.
+
+C'etait la premiere fois que j'implorais du saint Patriarche une
+faveur particuliere. J'allai donc me prosterner devant sa statue, et
+je lui promis que, s'il m'accordait ce que je lui demandais, j'aurais
+pendant toute ma vie une devotion toute speciale pour lui, et que je
+m'efforcerais de repandre son culte autant que je le pourrais. A peine
+ma priere terminee, je me sentis la plus grande confiance.
+
+Je fis alors une premiere neuvaine avec toute la ferveur dont j'etais
+capable. En meme temps, j'ecrivis a mon pere pour tacher de le decider
+a porter un Cordon de saint Joseph que j'envoyai avec ma lettre. Il
+eut ete impossible de le lui faire accepter comme objet religieux;
+mais, a ma demande, il consentit a le porter comme un petit souvenir
+de moi.
+
+Ma premiere neuvaine achevee, j'en commencai une nouvelle, et
+incontinent je pus me rendre ce doux temoignage que mon esperance
+n'avait pas ete vaine. Beni soit a jamais le tres bon et tres puissant
+saint Joseph!... La grace etait accordee. Des le commencement de cette
+seconde neuvaine, je recus de mon pere une touchante lettre, ou il
+m'exprimait, en des termes brulant, la joie et la paix qui inondaient
+son ame. Une lumiere nouvelle venait de briller dans son coeur et dans
+son intelligence. Le respect humain, les objections et les prejuges
+contre la religion etaient tombes d'eux-memes, et une petite occasion
+menagee par saint Joseph s'etant presentee, mon pere etait alle se
+confesser, comme pousse par une main invisible. Le lendemain, avec des
+sentiments ineffables de bonheur et de tendresse, il recevait dans
+son coeur le Dieu, si plein de misericorde, qui venait rejouir sa
+vieillesse, comme il avait autrefois rejoui sa jeunesse. La conversion
+a ete parfaite; saint Joseph ne fait pas les choses a demi. Depuis ce
+jour de benediction, mon pere prit part a tous les exercices de piete
+de la paroisse. Tous ceux qui le connaissaient furent profondement
+edifies de cet heureux changement, et declarerent qu'il avait fallu
+une main puissante pour operer cette merveille. Et cette main
+puissante, c'est la votre, o grand et tres-puissant saint Joseph! Je
+vous remercierai pendant toute ma vie de cette grace signalee..."
+
+Apres cela, pourrait-on recommander avec trop d'instances aux jeunes
+gens la devotion envers saint Joseph? Puissent-ils recourir a lui dans
+tous leurs besoins spirituels et ceux de leurs proches! S'ils prient
+avec ferveur et perseverance, ils ressentiront infailliblement les
+effets de sa paternelle protection.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+51--COMMENT ON RETROUVE LE BONHEUR.
+
+Passant un jour sur la place des Capucins, a Lyon, une zelatrice du
+rosaire y vit une petite fille agee de six a sept ans, qui, apres
+avoir brise la glace d'une fontaine, plongeait quelque chose dans
+l'eau. La dame s'approcha et dit:
+
+--"Que fais-tu la, mon enfant?--Je lave ma robe.--Quel est ton
+nom?--Marie.--Ou est ta mere?--A Loyasse (cimetiere de Lyon).--Et ton
+pere?--Il est malade et triste la-bas...--Eh bien! conduis-moi a ta
+maison.".
+
+L'orpheline regarda l'inconnue avec une sorte de crainte, puis,
+rassuree sans doute par l'affectueux sourire qui repondait a son
+regard, elle mit sa petite main glacee dans celle que lui tendait
+sa nouvelle amie, et se dirigea vers une de ces affreuses demeures,
+ordinairement habitees par le vice ou par le malheur.
+
+Arrivee au dernier etage, l'enfant ouvre une porte et dit:--Papa,
+voila une dame qui veut vous voir.--Me voir!... moi!... une dame!...
+allons donc!... C'est, sans doute pour jouir du spectacle de ma
+misere! Je suis chez moi; et, bien que je sois pauvre, malheureux, je
+ne souffrirai pas que les riches viennent insulter a ma misere! Donc,
+vous pouvez vous en aller," s'ecria-t-il en designant du doigt la
+porte restee entr'ouverte.--Je venais vous offrir des secours,"
+murmura timidement la visiteuse, un peu effrayee.--Je n'ai besoin de
+rien, que de rester tranquille chez moi, sans qu'on vienne se moquer
+de ma pauvrete, reprend l'homme; et il lance par la porte de la
+mansarde une piece de monnaie qui vient d'etre deposee sur la table.
+
+Il n'y avait rien a faire... La charitable zelatrice embrassa la
+petite fille et lui dit tout bas: "Viens me trouver quand tu auras
+besoin de quelque chose." Puis elle sortit.
+
+Plusieurs semaines s'ecoulerent sans que la douce Marie reparut, bien
+qu'on allat souvent, pour l'y rencontrer, a l'endroit ou on l'avait
+trouvee.
+
+Mme L, l'apercut enfin, un jour, amaigrie et toute en larmes; son
+pere, qui manquait d'ouvrage et par consequent de pain, l'envoyait
+mendier dans la rue. Elle l'emmena chez elle et lui fit raconter son
+histoire, histoire bien simple et bien touchante, imprimee dans son
+jeune coeur.
+
+"Maman etait tres bonne; soir et matin, elle me faisait dire _Notre
+Pere_ et _Je vous salue, Marie_... Mon pere etait bon, lui aussi,
+alors; mais depuis qu'ils ont emporte maman a Loyasse, il est devenu
+triste, s'est mis a lire de grandes feuilles et ne parle plus de Dieu
+ou des riches qu'en se fachant bien fort."
+
+Ce recit fut un trait de lumiere pour Mme L. Elle fit promettre a la
+chere petite de dire, tous les jours, une fois, "Notre Pere," et dix
+fois, "Je vous salue, Marie..." _pour obtenir que son pere devint
+tres heureux_, et la renvoya munie d'abondantes provisions.
+
+Un mois apres, l'enfant revint chez sa bienfaitrice, mais, cette fois,
+avec un visage tout joyeux: "Madame, dit-elle, papa voudrait bien vous
+voir; seulement il n'ose pas venir..."
+
+La difficulte fut vite tranchee; Mme L... accourut a la mansarde, et
+y trouva l'ouvrier. Si l'aspect du pauvre reduit etait le meme, on
+lisait sur le visage du malheureux pere l'expression humble et douce
+du changement opere dans son ame.
+
+"Madame, dit-il avec respect, je ne sais comment cela est arrive, mais
+je ne peux plus me reconnaitre... En entendant la petite reciter tant
+de fois son _Notre Pere_ et son _Je vous salue_, je me suis d'abord
+impatiente, parce qu'elle le repetait trop... Puis j'ai fini par le
+dire machinalement avec elle, en me rappelant que ma pauvre femme le
+disait aussi... Alors, j'ai pleure, j'ai senti le regret de ma
+mauvaise vie, et je me suis reproche mon insolence envers la dame qui
+a ete si bonne pour nous... C'est pourquoi je voulais la voir, pour
+lui demander pardon."
+
+Ce pardon fut accorde sans peine, et Dieu, apres avoir purifie,
+soulage la misere de l'ame et du corps, par l'entremise de sa
+genereuse servante, sauva aussi par elle le pere et l'enfant.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+52.--LE SOUVENIR DE LA PREMIERE COMMUNION.
+
+Mous devons a un homme du monde le recit suivant, qui contient plus
+d'une instruction utile et fournit un nouvel exemple des ineffables
+tendresses de la misericorde divine.
+
+J'etais a Paris en 1841, et je faisais partie d'une Conference de
+Saint-Vincent-de-Paul. Quelques-uns des jeunes gens qui la composaient
+avaient la pieuse habitude de visiter une ou deux fois par semaine les
+pauvres malades des hopitaux du quartier.
+
+L'hopital Necker, dans la rue de Sevres, m'etait echu en partage. Je
+commencais toujours mes visites par la chapelle, et j'allais demander
+au Seigneur de benir l'oeuvre que, pour l'amour de lui, je venais
+accomplir, d'accompagner de sa benediction les paroles, les conseils
+que j'allais donner a mes malades; et quand j'avais fini ma tournee
+dans les salles, je venais encore en deposer le succes aux pieds de ce
+bon Maitre.
+
+Je fus oblige de quitter Paris au printemps, et je me rappellerai
+toujours le trait touchant dont j'ai ete le temoin a ma derniere
+visite aux malades de Necker.
+
+La salle que je devais visiter ce jour-la etait confiee aux soins
+d'une Soeur de Charite vieillie dans cet admirable metier, et non
+moins infatigable pour soulager les souffrances de ses malades que
+zelee pour le salut de leurs ames. En arrivant, j'allai, selon mon
+habitude, prendre les ordres de cette bonne Soeur. Elle me recommanda
+specialement six ou sept malades: l'un, Etienne, nouvel arrive, et
+encore inconnu d'elle; l'autre, comme moribond, ayant besoin d'etre
+fortifie et console; un autre comme ebranle deja, et pret a se
+convertir, etc.
+
+"Et puis, ajoute-t-elle, allez donc au n deg. 39; c'est un homme de
+trente-deux ou trente-trois ans, poitrinaire au dernier degre, qui
+sera mort dans trois jours. J'ai eu beau faire, je n'ai pu rien en
+tirer; il m'a envoyee promener trois ou quatre fois, et n'a jusqu'ici
+recu M. l'aumonier qu'avec des paroles grossieres. Un de vos confreres
+de Saint-Vincent-de-Paul, qui l'a deja visite plusieurs fois, n'a pas
+mieux reussi que nous. Il est probable qu'il vous enverra promener
+aussi; mais enfin il ne faut rien epargner. Il s'agit ici de la gloire
+de Dieu et d'une pauvre ame a sauver.
+
+--"Eh! mon Dieu, ma bonne Soeur, repondis-je, s'il m'envoie promener,
+j'irai me promener, voila tout; cela ne me fera pas grand mal. Dites
+seulement pour ce pauvre homme un _Ave Maria_ pendant que j'irai lui
+parler."
+
+Je fis ma visite; et de lit en lit j'arrivai a mon n deg. 39. Je fus tout
+saisi en le voyant. La mort etait peinte sur son visage. Trois ou
+quatre coussins le soutenaient assis sur son lit; sa face etait have
+et d'un blanc jaunatre, et son affreuse maigreur donnait a ses yeux
+noirs une apparence etrange...
+
+Je m'approchai de son lit. Il me regarda fixement sans rien dire.
+
+Je lui demandai de ses nouvelles: "La soeur m'a appris, mon pauvre
+ami, que vous souffriez beaucoup, et qu'il y avait bien longtemps deja
+que vous etiez malade."
+
+Pas de reponse; seulement le regard de mon homme devenait de plus
+en plus dur, et il semblait me dire: "Je n'ai que faire de vos
+condoleances; donnez-moi la paix." Je fis semblant de ne pas m'en
+apercevoir: "Souffrez-vous beaucoup en ce moment, et pourrais-je vous
+soulager en quelque maniere?"
+
+Pas un mot.
+
+"Que voulez-vous, mon pauvre enfant! il faut faire de necessite vertu,
+et offrir vos souffrances au bon Dieu en expiation de vos fautes;
+comme cela du moins elles vous seront utiles."
+
+Toujours meme silence et meme accueil. La position commencait a
+devenir embarrassante. L'oeil du malade etait de plus en plus
+menacant, et je voyais le moment ou il allait me dire quelque
+injure... La Providence de Dieu m'envoya tout a coup une inspiration.
+Je me rapprochai vivement du malheureux, et je lui dis a demi-voix:
+"Avez-vous fait une bonne premiere communion?"
+
+Cette parole produisit sur lui l'effet d'une commotion electrique. Il
+fit un leger mouvement; sa figure changea d'expression, et il murmura
+plutot qu'il ne dit: "Oui, Monsieur."
+
+--Eh bien! repris-je, mon ami, n'etiez-vous pas heureux dans ce
+temps-la?--Oui, Monsieur, me repondit-il d'une voix emue; et au meme
+instant je vis deux grosses larmes couler sur ses joues. Je lui pris
+les mains.--Et pourquoi etiez-vous heureux alors, sinon parce que vous
+etiez pur, chaste, aimant et craignant Dieu, en un mot, bon chretien?
+Mais ce bonheur peut revenir encore, et le bon Dieu n'a pas change! Il
+continuait a pleurer: N'est-ce pas, ajoutai-je, que vous voulez bien
+vous confesser?
+
+--Oui, Monsieur, dit-il alors avec force; et il s'avanca vers moi pour
+m'embrasser. Je le fis de grand coeur, comme vous pouvez penser, et je
+lui donnai quelques petits conseils pour faciliter l'execution de son
+bon dessein. Je le quittai ensuite, et j'annoncai a la Soeur le succes
+inespere de ma visite. Je ne sais ce qui s'ensuivit; mais ce qui m'est
+reste profondement grave dans l'esprit ou plutot dans le coeur, c'est
+la force merveilleuse de la misericorde de Dieu, qui changea en un
+instant, et a l'aide d'une seule parole, ce coeur si endurci!
+
+Le seul souvenir de sa premiere communion suffit pour convertir et
+probablement pour sauver ce pauvre malade, heureux de l'avoir bien
+faite; car s'il eut accompli, comme plusieurs, helas! avec negligence,
+ce grand acte de la vie chretienne, le souvenir que je lui en
+rappelai n'eut fait sans doute sur son coeur qu'une impression
+insignifiante!...
+
+Ainsi le bien produit le bien, et avec Dieu rien ne demeure perdu.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+53.--L'ORPHELINE ET LE VETERAN.
+
+Une pauvre orpheline avait ete recueillie par un vieux soldat qu'elle
+nommait son pere. D'une piete simple, mais serieuse, elle s'etait
+attire une telle estime, qu'il y avait autour d'elle comme une aureole
+de veneration. Le vieux soldat lui-meme s'etait laisse prendre a son
+influence. Il appelait sa petite orpheline, _sa petite sainte_.
+Jamais il ne fumait devant elle, il jurait encore moins.
+
+La pieuse enfant etait arrivee a faire prier son pere adoptif, ce
+qu'il n'avait pas fait depuis longtemps.
+
+Un jour qu'il passait devant l'eglise du village, je ne sais quelle
+inspiration secrete le pousse a y entrer. Il va s'agenouiller dans un
+coin et commence son signe de croix. Mais tout a coup il s'arrete, ses
+yeux ont rencontre une enfant qui, recueillie au pied de l'autel, les
+mains jointes, parait comme dans une extase. Il regarde, il reconnait
+sa fille. La pensee lui vient aussitot qu'elle demande a Dieu sa
+conversion; elle lui a dit tant de fois que c'etait la l'unique objet
+de toutes ses prieres. Une larme monte de son coeur a ses yeux et
+coule le long de ses joues sur sa vieille figure cicatrisee. Cette
+larme est efficace et decide de son retour a Dieu.
+
+Quelque temps apres, aux Paques, le vieux militaire pleinement
+converti, bien heureux, communiait a cote de sa petite fille. Et,
+comme, au sortir de l'eglise, quelques-uns de ses vieux camarades le
+regardaient etonnes: "Vous ne vous attendiez pas a cela, leur dit-il,
+mais que voulez-vous? Je ne puis resister a la _petite sainte_, elle
+convertirait le demon lui-meme, si le demon pouvait etre converti."
+
+Voila l'influence de la vraie piete. Puisse-t-elle devenir le partage
+de tous ceux qui liront ce petit livre! En meme temps qu'elle assurera
+leur propre salut, elle les aidera merveilleusement a travailler au
+salut des autres!
+
+
+
+TABLE DES MATIERES.
+
+AVANT-PROPOS
+
+1.--Le capitaine de navire et le mousse.
+
+2.--Une nuit dans le desert.
+
+3.--Les deux freres.
+
+4.--Un jeu ou l'on gagne le ciel.
+
+5.--La vengeance d'un etudiant chretien.
+
+6.--Un pere converti par son enfant.
+
+7.--Un cadeau inattendu.
+
+8.--Les trois actes d'un drame contemporain.
+
+9.--Le remede est dur, mais il est bon.
+
+10.--Le banc de famille.
+
+11.--La lettre d'une mere.
+
+12.--Une premiere communion a quatre-vingts ans.
+
+13.--La soupape.
+
+14.--Une meprise qui porte bonheur.
+
+15.--Heroisme d'un jeune neophyte.
+
+16.--Les deux amis.
+
+17.--Tel est pris qui croyait prendre.
+
+18.--Comment on obtient un miracle.
+
+19.--Le marquis d'Outremer.
+
+20.--La plus grande victoire d'un vieux general.
+
+21.--Le bouffon et son maitre.
+
+22.--Un episode de la Revolution.
+
+23.--Le zele recompense.
+
+24.--Sagesse et folie.
+
+25.--Le terrible article.
+
+26.--Le trottoir.
+
+27.--Un fils qui tombe dans les bras de son pere.
+
+28.--Le rosier du mois de Marie.
+
+29.--La statuette de saint Antoine.
+
+30.--Le chemin du coeur.
+
+31.--Le nouvel Augustin.
+
+32.--Vaincu par l'exemple.
+
+33.--La fille du franc-macon.
+
+34.--Un voyage de cent lieues en Australie.
+
+35.--Rien n'est impossible a Dieu.
+
+36.--L'amour maternel.
+
+37.--Un pecheur moribond assiste par un pretre mourant.
+
+38.--Deux fois sauve.
+
+39.--Dieu a ses elus partout.
+
+40.--La rose benite.
+
+41.--Un souvenir du bagne.
+
+42.--Ce que le zele peut inspirer a un enfant.
+
+43.--Une conquete du Sacre-Coeur.
+
+44.--Puissance du chapelet.
+
+45.--La croix d'argent.
+
+46.--Un coup de filet de la sainte Vierge.
+
+47.--Une conversion en mer.
+
+48.--La mort d'un septembriseur.
+
+49.--Rencontre providentielle.
+
+50.--Le bon fils console.
+
+51.--Comment on retrouve le bonheur.
+
+52.--Le souvenir de la premiere communion.
+
+53.--L'orpheline et le veteran.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les joies du pardon, by Anonymous
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES JOIES DU PARDON ***
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
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+
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+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
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+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
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+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
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+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
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+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
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+
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+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
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+
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
+
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+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
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+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
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+
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