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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:37:04 -0700 |
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Ce bonheur n'est rien +pourtant auprès de celui du pauvre pécheur qui, fatigué de ses longs +égarements, renonce à sa vie mauvaise et vient se reposer dans le sein +de Dieu. + +Aussi, n'existe-t-il pas non plus d'histoire plus attachante que celle +des conversions. Plusieurs surtout, accomplies presque de nos jours, +ont été entourées de circonstances si extraordinaires et présentent un +si poignant intérêt qu'on ne peut en lire le récit sans être attendri +jusqu'au fond de l'âme. Pages naïves et sublimes, tout imprégnées de +larmes et d'amour, elles réveillent les sentiments les plus délicats, +les plus exquis; rien ne ressemble davantage à un roman, et toutefois, +on sent à merveille que rien n'est plus véridique. C'est, dirons-nous, +un roman divin: les péripéties multipliées, les scènes émouvantes ont +la terre pour théâtre, mais le dénouement n'a lieu qu'au ciel. + +Tels sont les exemples que nous allons rapporter dans ce Recueil: il +faudrait pouvoir les mettre sous les yeux de tous les chrétiens, pour +le profit qu'ils en retireraient et le charme que leur ferait goûter +cette lecture.--Nous n'avons eu garde de reproduire ici les traits que +l'on rencontre dans les _Annales de Notre-Dame de Lourdes_, de +_Notre-Dame du Sacré-Coeur_, et dans les Recueils analogues; on ne +trouvera non plus aucune des Biographies contenues dans les +_Conversions les plus mémorables du XIXe siècle_. Nos récits ont un +caractère plus intime et tout à la fois plus anecdotique: et c'est là +justement ce qui en augmente l'intérêt. + +Offert à toutes les âmes chrétiennes, cet ouvrage s'adresse d'une +manière spéciale aux jeunes gens. Personne n'a, autant qu'eux, besoin +de ces manifestations éclatantes de la miséricorde divine, si propres +à inspirer une confiance inébranlable. Qui connaît les épreuves +réservées à leur foi au sortir du collège? Où est-il d'ailleurs le +jeune homme qui dans les longues années d'une lutte incessante contre +le respect humain et les plaisirs mauvais, n'a jamais eu un instant +de faiblesse? Ah! puissent nos lecteurs se souvenir, en ces moments +critiques, des modestes pages qu'ils vont lire aujourd'hui! Elles leur +rappelleront qu'après même les plus lourdes chutes, le coeur de Dieu +reste toujours ouvert pour les recevoir et que le plus grand malheur +à craindre, la plus funeste de toutes les fautes, c'est le +_découragement_. + + + + * * * * * + + + +LES JOIES DU PARDON + +1.--LE CAPITAINE DE NAVIRE ET LE MOUSSE. + +Un capitaine de navire, qui s'était fait craindre et haïr de ses +matelots par ses imprécations continuelles et sa tyrannie, tomba tout +à coup dangereusement malade, au milieu d'un voyage de long cours. Le +pilote prit le commandement du vaisseau, et les matelots déclarèrent +qu'ils laisseraient périr sans secours leur capitaine, qui se trouvait +dans sa chambre, en proie à de cruelles douleurs. Il avait déjà +passé à peu près une semaine dans cet état, sans que personne se fût +inquiété de lui, lorsqu'un jeune mousse, touché de ses souffrances, +résolut d'entrer dans sa chambre et de lui parler; malgré l'opposition +du reste de l'équipage, il descendit l'escalier, ouvrit la porte et +lui demanda comment il se portait; mais le capitaine lui répondit avec +impatience: «Qu'est-ce-que cela te fait! Va-t'en!» + +Le mousse, repoussé de la sorte, remonta sur le tillac. Mais le +lendemain il fit une nouvelle tentative: «Capitaine, dit-il, j'espère +que vous êtes mieux?--O Robert! répondit alors celui-ci, j'ai été très +mal toute la nuit.» Le jeune garçon, encouragé par cette réponse, +s'approcha du lit en disant: «Capitaine, laissez-moi vous laver les +mains et le visage, cela vous rafraîchira.» Le capitaine l'ayant +permis, l'enfant demanda ensuite la permission de le raser. Le +capitaine y ayant encore consenti, le mousse s'enhardit, et offrit à +son maître de lui faire du thé. L'offre toucha cet homme farouche, +son coeur en fut ému, une larme coula sur son visage, et il laissa +échapper ces mots en soupirant: «O amour du prochain! Que tu es +aimable au moment de la détresse! qu'il est doux de te rencontrer même +dans un enfant!» + +Le capitaine éprouva quelque soulagement par les soins de cet enfant. +Mais sa faiblesse devint plus grande, et il fut bientôt convaincu +qu'il ne vivrait plus que quelques semaines. Son esprit fut assiégé de +frayeurs toujours croissantes, à mesure que la mort et l'éternité se +montrèrent plus près. Il était aussi ignorant qu'il avait été impie. +Sa jeunesse s'était passée parmi la plus mauvaise classe de marins; +non seulement il disait: _Il n'y a point de Dieu_, mais il agissait +aussi d'après ce principe. Épouvanté à la pensée de la mort, ne +connaissant pas le chemin qui conduit au bonheur éternel, et convaincu +de ses péchés par la voix terrible de sa conscience, il s'écria un +matin, au moment où Robert ouvrait la porte de sa chambre, et lui +demandait amicalement: «Maître, comment vous portez-vous ce +matin?--Ah! Robert, je me sens très mal, mon corps va toujours plus +mal; mais je m'inquiéterais bien moins de cela, si mon âme était +tranquille. Ô Robert! que dois-je faire? Quel grand pécheur j'ai été! +que deviendrai-je?...» Son coeur de pierre était attendri. Il se +lamentait devant l'enfant, qui faisait tout son possible pour le +consoler, mais en vain. + +Un jour que l'enfant venait d'entrer dans la chambre, le capitaine +s'écria: «Robert, sais-tu prier?--Non, maître, je n'ai jamais su que +l'oraison dominicale, que ma mère m'a apprise.--Oh! prie pour moi, +tombe à genoux, et demande grâce. Fais cela, Robert, Dieu te bénira.» +Et tous deux commencèrent à pleurer. + +L'enfant, ému de compassion, tomba à genoux et s'écria en sanglotant: +«Mon Dieu, ayez pitié de mon cher capitaine mourant! je suis un pauvre +petit matelot ignorant. Mon Dieu, le capitaine dit que je dois prier +pour lui, mais je ne sais pas comment; oh! que je regrette qu'il n'y +ait pas sur le bâtiment un prêtre qui puisse me l'apprendre, qui +puisse prier mieux que moi, qui puisse recevoir la confession de ses +péchés et les pardonner en votre nom. Il croit qu'il sera perdu: mon +Dieu, sauvez-le! Il dit qu'il ira en enfer, et qu'il sera avec les +démons: ô mon Dieu, faites qu'il aille au ciel, et qu'il soit avec les +anges! Les matelots ne veulent pas venir vers lui; quant à moi, je +veux faire pour lui tout ce que je pourrai; mais je ne puis le sauver. +Ô mon Dieu! ayez pitié de mon pauvre capitaine! Je n'ai jamais prié +ainsi auparavant. Oh! aidez-moi, mon Dieu, à prier pour mon pauvre +capitaine!» + +Alors, s'étant relevé, il s'approcha du capitaine en lui disant: «J'ai +prié aussi bien que j'ai pu; maintenant, maître, prenez courage. +J'espère que Dieu aura pitié de vous.» + +Le capitaine était si ému qu'il ne pouvait s'exprimer. La simplicité, +la sincérité et la bonne foi de la prière de l'enfant avaient fait +une telle impression sur lui, qu'il demeura dans un profond +attendrissement, baignant son lit de pleurs. + +Le lendemain matin, quand Robert entra dans la chambre du capitaine: +«Robert, mon bon ami, lui dit celui-ci, après que tu fus parti, je +tombai dans une douce méditation. Il me semblait voir Jésus-Christ sur +la croix, mourant pour nos offenses, afin de nous amener à Dieu. +Je m'élevai par mes prières à ce divin Sauveur, et, dans la grande +angoisse de mon âme, je m'écriai longtemps comme l'aveugle: Jésus, +fils de David, ayez pitié de moi! Enfin je crus sentir en mon coeur +que les promesses de pardon qu'il a adressées à tant de pécheurs, +m'étaient aussi adressées; je ne pouvais proférer d'autres paroles +que celle-ci: Ô amour! ô miséricorde! Non, Robert, ce n'est pas une +illusion: maintenant je sais que Jésus-Christ est mort pour moi. Je +sens que le sang de la croix peut aussi laver mes iniquités; mes yeux +s'ouvrent à la lumière d'en haut en même temps qu'ils se ferment pour +la terre; la grâce de mon baptême, la foi de ma première communion, +rentrent dans mon coeur; que ne puis-je recevoir ces sacrements que +l'Église accorde aux mourants pour leur passage à l'éternité, vers +laquelle Dieu m'appelle!» + +L'enfant, qui jusque-là avait versé bien des larmes en silence, +fut saisi dans ce moment d'une grande tristesse, et s'écria +Involontairement: «Non, non, mon cher maître, ne m'abandonnez +pas.--Robert, lui répondit-il tranquillement, résigne-toi, mon cher +enfant: je suis peiné de te laisser parmi des gens aussi dépravés que +le sont ordinairement les matelots. Oh! puisses-tu être préservé des +péchés dans lesquels je suis tombé! Ta charité pour moi, mon cher +enfant, a été grande; Dieu t'en récompensera. Je te dois tout; tu +as été dans la main de Dieu l'instrument de ma conversion; c'est le +Seigneur qui t'a envoyé vers moi; Dieu te bénisse, mon cher enfant! +Dis à mes matelots qu'ils me pardonnent, je leur pardonne aussi, et je +prie pour eux.» + +Le lendemain, plein du désir de revoir son maître, Robert se leva à +la pointe du jour; et ayant ouvert la porte, il vit que le capitaine +s'était levé et s'était traîné au pied de son lit. Il était à genoux, +et semblait prier, appuyé, les mains jointes, contre la paroi du +navire. L'enfant attendit quelque temps en silence; mais enfin il dit +doucement: Maître!--Point de réponse.--Capitaine! s'écrie-t-il de +nouveau. Mais toujours même silence. Il met la main sur son épaule et +le pousse doucement: alors le corps change de position et se penche +peu à peu sur le lit; son âme l'avait quitté depuis quelques heures, +pour aller voir un monde meilleur, où la grâce d'un sincère repentir +accordée à la prière permet d'espérer que Dieu dans sa miséricorde a +daigné le recevoir. + + + + * * * * * + + + +2.--UNE NUIT DANS LE DÉSERT. + +C'est du missionnaire lui-même, rapporte le marquis de Ségur, que je +tiens l'histoire suivante, où l'action de la Providence se montre en +assez belle lumière. Il nous la raconta devant un nombreux auditoire +d'hommes, particulièrement de jeunes gens, qui l'écoutaient avec une +si religieuse attention, que pendant les pauses de son discours, +on aurait entendu voler une mouche. Par humilité, il parlait à la +troisième personne comme s'il se fût agi d'un autre. Mais je devinai +bien vite, à son accent, que c'était son histoire à lui-même qu'il +nous disait, et quand je me trouvai seul avec lui après la séance, je +l'obligeai de m'en faire l'aveu. Si je pouvais faire passer dans mon +récit les flammes de sa parole, telles qu'elles sortaient de sa bouche +et de son coeur, elles allumeraient dans les âmes cet amour surnaturel +de Dieu et des hommes, qui résume et renferme la loi et les prophètes. + +C'était l'heure qui précède le coucher du soleil. L'ombre du +missionnaire et de son cheval s'allongeait sur le sable endormi. +L'horizon s'empourprait comme aux lueurs d'un immense incendie. La +chaleur était étouffante. Parfois, à de longs intervalles, une brise +légère venue on ne sait d'où, passait comme une caresse de Dieu et +apportait au voyageur une sensation délicieuse: alors, il ouvrait +la bouche et aspirait longuement l'air un moment rafraîchi. Puis le +souffle tombait vaincu par le feu qui règne au désert, et l'immobilité +ardente reprenait possession de l'étendue. + +Le missionnaire avançait, pressant l'allure de son cheval, pour +arriver avant la nuit à la grande ville, terme de son voyage. Car la +nuit, dans ces plaines d'Afrique, appartient aux fauves. Quand les +premières ombres descendent du ciel, les premiers bruits des lions et +des panthères montent de tous les points du désert, d'abord confus +et lointains, comme le gémissement du vent, puis plus forts, plus +distincts, semblables tantôt au grondement sourd du tonnerre, tantôt +à ses éclats rudes et déchirés. Ce moment redouté approchait, mais il +n'était pas encore imminent, et le prêtre de Jésus-Christ avait bien +une heure devant lui, une heure de jour et de marche tranquille, +suffisante pour atteindre le port. Il était armé, il avait des +provisions de bouche, un flacon de rhum, pour ranimer ses forces et +tremper ses lèvres brûlantes. Il priait, il pensait, cherchant +à lutter contre la sensation étouffante de la solitude, contre +l'oppression de l'espace sans limites où sa vue, son coeur et son +esprit se perdaient. Il avait beau percer de ses regards l'étendue, il +n'apercevait pas un être vivant, pas un mouvement, pas même celui du +sable agité par le vent: le vent dormait sur le sable, d'un sommeil +qui semblait éternel. + +Oh! si la bonté de Dieu mettait sur son chemin une de ses créatures, +un être humain, un frère, quelle joie inonderait son coeur! comme il +volerait à lui! Avec quels transports il lui tendrait la main, et le +presserait dans ses bras! Mais hélas! il ne le savait que trop, une +rencontre en ces lieux, ce ne serait qu'un danger de plus: quand +on trouve sur sa route un homme au désert, au lieu d'un frère à +embrasser, c'est un ennemi à combattre; c'est un de ces arabes +pillards ou de ces Européens déclassés, bandits de la solitude, +détrousseurs de caravanes, qu'il faut aborder, non pas le salut aux +lèvres, mais le revolver à la main. + +Il se perdait en ces pensées, et bercé par l'allure monotone de son +cheval, il laissait flotter à l'aventure son esprit et ses guides, +quand tout à coup il se redresse sur ses étriers, et d'un mouvement +instinctif, arrête sa monture. Qu'a-t-il donc aperçu à l'horizon? +Est-ce une illusion de ses sens? N'y a-t-il pas là-bas, bien loin, +quelque chose qui se remue?--Certainement, il ne se trompe pas: +le point noir qui a frappé sa vue s'agite, se rapproche, grossit +insensiblement. C'est un être vivant, un animal ou un homme.--Un +homme, c'est un homme! Il le voit maintenant, il distingue vaguement +sa forme; cet homme l'a vu, lui aussi; il est évident qu'il s'avance +dans sa direction... Que faire! Quel parti prendre? Faut-il pousser +son cheval au galop et se mettre hors de la portée de cet inconnu? +C'est le parti le plus sûr, mais est-ce le plus honorable? Si, au lieu +d'être un voleur arabe, cet homme était un chrétien, un français? Et +quand même il serait un coureur du désert, un bandit, est-ce le fait +d'un missionnaire, d'un apôtre de Jésus-Christ, de fuir devant une +créature humaine, devant un de ceux pour qui le Sauveur du monde est +mort sur la croix? + +L'hésitation du prêtre n'est pas longue. Il attendra le frère qui +vient au-devant de lui, que ce soit Caïn ou Abel. L'hôte du désert se +rapproche de minute en minute, il semble à la fois se hâter d'accourir +et lutter contre la fatigue. Le voilà à une petite distance, on dirait +un spectre ambulant. Il est déguenillé; sa main tient un fusil; +ses yeux sont allumés de fièvre, de haine et de convoitise. C'est +indubitablement un brigand, mais un brigand européen: c'est en tout +cas, un malheureux dévoré de besoin. Le prêtre n'hésite plus: il +risque peut-être sa vie, mais il a la chance de secourir un misérable, +de sauver une âme. Après tout, c'est son métier de s'exposer à la +mort: le corps d'un missionnaire n'est rien; l'âme d'un pécheur est +d'un prix infini. + +Il descend de cheval, jette ses armes à terre pour montrer à l'inconnu +ses dispositions pacifiques, et d'un pas tranquille et ferme, va +au-devant de lui. L'autre étonné, épuisé, s'arrête; la surprise est +plus forte que la haine; mais la faim, la soif dévorante, voilà ce +qui domine tout le reste. Le prêtre le devine, et, sans parler, lui +présente ses provisions, des fruits, des dattes, du rhum.--Du rhum! +C'est la force, c'est la vie! Pour cette gourde de rhum, le malheureux +aurait tué son père! Il étend la main, saisit la gourde, la porte à sa +bouche, la boit, l'aspire à longs traits. Son visage se ranime, son +sang circule, sa pâleur mortelle fait place à une vive rougeur. Tout +à coup, il chancelle; il a bu trop et trop vite, il tombe tout de son +long et demeure sur le sol, inerte, engourdi, comme mort. + +Le missionnaire, effrayé, se penche vers lui, tâte son pouls, écoute +les battements de son coeur, et respire; ce n'est pas la mort, c'est +le sommeil bienfaisant et réparateur. Il le considère longuement; à sa +carnation, à la couleur de sa barbe et de ses cheveux, il reconnaît un +Français. Malgré les traces des passions et de la fatigue, il croit +lire sur ce visage dévasté les vestiges d'une bonne race, et son +âme d'apôtre se remplit de reconnaissance et de joie. Soudain, il +tressaille comme s'il sortait d'un rêve. Le soleil va disparaître, et +son orbe agrandi et rutilant est déjà à demi caché. Encore quelques +minutes et la nuit aura remplacé le jour. Que faire de cet infortuné +que la Providence a envoyé sur sa route et dans ses bras? Le charger +sur son cheval? C'est impossible; il connaît le poids d'un corps qui +s'abandonne. Le laisser là, seul, la nuit, dans le désert, exposé aux +dents des bêtes féroces, à une mort sans consolations? C'est plus +impossible encore. + +Il n'y a pas à hésiter; il attendra le réveil du pécheur, sous +la garde de Dieu qui ne laissera pas inachevée l'oeuvre de sa +miséricorde. Il s'agenouille sur le sable, près de cet homme qu'il ne +connaissait pas une heure avant, et pour lequel il sacrifierait sa vie +avec joie. Il soulève doucement dans ses mains la tête du dormeur, la +pose sur ses genoux, et il entre en prières. + +La nuit est arrivée, profonde, solennelle, ivre de silence et de +solitude. Deux heures se passent ainsi, sans qu'aucun des deux hommes +ait fait un mouvement. Les étoiles se sont allumées les unes après +les autres et répandent sur l'océan de sable une lueur mystérieuse et +sacrée. Les anges contemplent du haut du ciel ce spectacle plus beau +que celui d'un ami veillant sur son ami, d'une mère veillant sur son +enfant, le spectacle d'Abel veillant avec amour sur Caïn: tel, au +temps du séjour du Fils de Dieu sur la terre, Jésus priait dans les +plaines de Galilée auprès de Judas endormi. + +Enfin, l'homme se réveille. Il relève la tête, ouvre les yeux et +rencontre ceux de ce prêtre à genoux qui le regarde avec une ineffable +tendresse. Alors il se souvient, il devine, il comprend tout; il se +met à trembler des pieds à la tête, comme ces possédés d'Israël au +moment où le démon sortait de leur corps et de leur âme à la voix de +Jésus-Christ. La haine est vaincue, Satan s'enfuit de cette âme pour +n'y plus rentrer. Le bienheureux larron pleure, il éclate en sanglots, +et, sans prononcer une parole, il se laisse tomber dans Tes bras du +missionnaire, qui le presse sur son coeur en lui disant: Mon frère! + +Quand il eut mangé, le prêtre le fit monter sur son cheval et marcha +près de lui, priant toujours et ne lui disant rien, pour le laisser +tout entier à la grâce divine qui parlait au fond de son âme. Ils +arrivèrent à la ville sans rencontre fâcheuse. Le missionnaire fit +coucher le prisonnier de sa charité dans son lit, et dormit près de +lui sur quelques coussins. «Demain, lui dit-il, vous me direz tout ce +que vous voudrez. Aujourd'hui, je ne veux rien entendre.» + +Le lendemain, l'homme lui raconta son histoire, prélude de sa +confession: histoire terrible, commencée par une jeunesse sans +corrections et sans travail, poursuivie dans le vice, dans le crime, +et qui, par un prodige de la miséricorde divine, s'achevait dans les +larmes du repentir. + +Sa mère, brave paysanne, restée veuve de bonne heure, l'avait +impitoyablement gâté pour épargner quelques pleurs à son enfance. +Il avait été à l'école, parce qu'il l'avait bien voulu; s'y était +instruit, parce qu'il avait l'esprit vif et ouvert; puis s'était livré +à la paresse, au plaisir, bientôt au vice. À dix-huit ans, c'était +déjà un mauvais sujet accompli. Il s'engagea par ennui, pour connaître +la vie de la caserne, et courir les garnisons. Puis, le joug de la +discipline gâtant ses plaisirs, il demanda une permission, revint au +village, en déguerpit un matin avant le jour, sans embrasser sa mère, +mais non sans l'avoir dévalisée, et ne reparut plus au régiment. Il +passa aux États-Unis, y gagna une petite fortune qu'il dépensa en +folles orgies. Alors, dans un accès de raison, peut-être de remords, +il quitta l'Amérique pour l'Algérie, se remit a l'oeuvre, et mena +pendant quelque temps une conduite régulière et laborieuse. + +Il commençait à se refaire de corps, d'âme et de bourse, quand le +démon envoya sur son chemin un de ses anciens compagnons de débauche, +déserteur comme lui, qui le reconnut, chercha à l'entraîner de nouveau +dans le vice, et n'y pouvant réussir, révéla son passé et le perdit de +réputation. + +Sa tête ne put résister à ce dernier coup. «Puisque je ne puis être un +honnête homme, se dit-il, je serai un franc scélérat.» Et il fit +comme il avait dit. Il quitta la grande ville où toutes les portes se +fermaient devant lui, s'enfuit au désert, et demanda à la rapine et au +meurtre des moyens d'existence. Bientôt il se trouva à la tête d'une +bande d'arabes, qui détroussaient les passants, les pèlerins de la +Mecque, et vivaient comme lui de brigandage. Mais, par un reste de +pudeur, il ne s'attaquait qu'aux musulmans et évitait de verser le +sang des européens. Ses compagnons s'en aperçurent, et se révoltant +contre lui, ils le menacèrent d'abandon, même de mort, s'il continuait +à épargner les chrétiens. + +Il résista d'abord, puis, avec sa faiblesse et son emportement +habituels: «Eh bien! s'écria-t-il, puisqu'il faut aller jusqu'au bout, +j'irai aussi bien et plus loin que vous. Une caravane vint à +passer; elle comptait des européens et des musulmans. Il l'attaqua +furieusement à la tête de ses hommes, frappa à tort et à travers sur +tout ce qui lui tombait sous la main. Parmi les victimes se trouvait +un français. L'aspect de ce compatriote, peut-être assassiné par lui, +le fit soudainement rentrer en lui-même. «Je suis un misérable.» +se dit-il. Et laissant là ses compagnons occupés à dépouiller les +cadavres, fou de remords, épouvanté de son ignominie, il s'élança +comme un insensé et se perdit bientôt dans l'immensité du désert. + +Quand le missionnaire le rencontra, il y avait trois jours qu'il +errait à l'aventure, maudit et désespéré comme Caïn, ne mangeant pas, +ne buvant pas, ne sachant ce qu'il faisait, ni ce qu'il voulait. Il +était à bout de forces, quand il aperçut le voyageur qui passait au +loin sur son cheval. Poussé par un transport infernal, il essaya de +le rejoindre, non pour le voler, mais pour l'assassiner: «J'en tuerai +encore un, se dit-il, et je me tuerai après». Au lieu de la mort, +c'est la vie qui l'attendait, et c'est dans les bras de la miséricorde +qu'il tomba. + +Tel fut le récit du criminel repentant: le missionnaire, le serrant +plus tendrement encore sur son coeur, se contenta de lui dire: +«Maintenant que je sais votre histoire, votre confession sera courte +et facile. Agenouillez-vous devant Dieu, mon fils, et en son nom +je vous pardonnerai tous les péchés, tous les crimes de votre vie +entière.» + +Le pécheur se confessa avec des torrents de larmes, et tandis que +le prêtre prononçait sur son front courbé jusqu'à terre les paroles +sacrées de l'absolution, il lui sembla que son passé s'engloutissait +dans l'abîme de la miséricorde divine et qu'une vie nouvelle s'ouvrait +devant lui. + +Ce que fut cette vie, je l'ignore. Le missionnaire ne nous l'a pas +dit. Mais qu'elle soit achevée ou qu'elle dure encore, qu'elle se +poursuive dans un labeur honnête ou dans les austérités d'un cloître, +il n'est pas douteux qu'elle fut ou qu'elle sera jusqu'au bout une vie +de repentir, d'action de grâces et d'amour pénitent.» + + + + * * * * * + + + +3.--LES DEUX FRÈRES + +Deux frères entrèrent en même temps dans un collège de France; ils +se ressemblaient si parfaitement quant à la taille et aux traits du +visage, qu'il fallait les avoir vus souvent pour les distinguer l'un +de l'autre: mais ils étaient bien différents de caractère: l'aîné +n'avait presque aucun sentiment de religion; le cadet était d'une +piété angélique. On ne saurait imaginer tous les moyens que sa charité +lui suggéra pour gagner son frère. C'était peu pour lui de lui +accorder ce qu'il demandait; il allait au-devant de tout ce qui +pouvait lui être agréable; il se privait, en sa faveur, de tout +l'argent qu'on lui accordait pour ses menus plaisirs. On leur donna à +tous deux un costume neuf de très grand prix; l'aîné, en peu de temps, +mit le sien en mauvais état; celui du cadet était encore très propre. +Ne sachant plus quel présent faire à son frère, il imagina de lui +donner son habit. + +«Vous êtes mon aîné, lui dit-il, il convient que vous soyez mieux +habillé que moi: votre habit est gâté; si le mien vous fait plaisir, +je vous le donnerai, on n'en saura rien chez nous.» + +L'offre est aussitôt acceptée et l'échange fait. + +Quelques jours après, le pieux enfant appelle son frère et lui dit +qu'il avait quelque chose à lui communiquer. + +«Auriez-vous encore un habit à me donner? lui dit celui-ci. + +--Oui, lui répond l'enfant, et un bien plus précieux que celui que je +vous ai donné dernièrement; allez demain à confesse; réconciliez-vous +avec Dieu, c'est lui-même qui vous en revêtira. + +--À confesse, répondit l'autre, vraiment j'y vais assez souvent; si, +cependant, il ne faut que cela pour vous contenter, j'irai bien encore +demain, mais je ne vous garantis pas que j'en deviendrai meilleur. + +--Promettez-moi au moins, répliqua le cadet, que vous ferez pendant +deux jours quelques efforts pour le devenir.» + +L'aîné le lui promit. + +Le lendemain, ils allèrent tous deux à confesse; ils avaient le même +confesseur. Le cadet se confessa le premier, et se retira devant le +Saint-Sacrement, pour demander à Dieu qu'il lui plût de toucher son +frère. L'aîné raconta depuis, qu'en entrant au confessionnal, tout ce +que son frère avait fait pour lui se présentant à son esprit, il eut +honte de lui-même, et ne fut plus maître de retenir ses larmes. Il +dit à son confesseur qu'il voulait bien sincèrement se convertir et +consoler son frère des chagrins qu'il lui avait causés jusqu'alors. +Pendant toute sa confession, il versa un torrent de larmes. Le cadet +qui de l'endroit où il était, l'avait entendu éclater en soupirs, +était remonté dans son quartier, comblé de joie et bénissant le +Seigneur. Un moment après, on vint le demander à la porte; c'était +son frère qui se jeta à ses genoux, et les arrosa de ses larmes, lui +demandant pardon de tous les sujets de mécontentement qu'il lui avait +donnés et lui promettant de suivre, à l'avenir, aussi bien ses avis +que ses exemples. L'enfant, ravi des dispositions de son frère, se +jeta a son cou, et lui dit tout ce que sa charité put lui suggérer de +plus tendre et de plus affectueux pour l'encourager. Le jeune homme +demeura si ferme dans ses bonnes résolutions, qu'en peu de temps, il +devint, comme son frère, un modèle de vertu, et ne se démentit jamais. + + + + * * * * * + + + +4.--UN JEU OÙ L'ON GAGNE LE CIEL + +Dans une petite ville de France vivait un officier retraité, qui était +un excellent chrétien. Personne devant lui ne se serait permis une +parole inconvenante; chacun venait lui demander conseil: l'un le +consultait pour l'achat d'une terre; l'autre, pour l'arrangement +d'un procès; tout le monde, en un mot, l'honorait, le respectait et +l'aimait. + +Lui-même a raconté son histoire, et elle mérite d'occuper une des +premières places dans ce recueil, car elle montre d'une manière bien +touchante que Dieu se sert des moyens les plus inattendus pour ramener +à lui les pécheurs et que sa miséricorde est inépuisable à l'égard des +âmes de bonne volonté. + +«Je ne date pas d'hier, disait plaisamment notre officier, vous vous +en apercevez facilement à ma moustache et aux quelques cheveux qui me +restent; mais si je suis vieux et cassé, j'ai été jeune et alerte. +J'avais dix-huit ans environ, en 1792, lorsque la grande guerre vint à +éclater; j'étais ardent, j'avais adopté avec enthousiasme toutes les +idées du temps. Je criais avec les autres, et de bon coeur: «Vive la +fraternité ou la mort!» Hélas! ce devait être la mort ou la ruine +pour bien du monde. Aussi, dès que j'appris que la France venait de +commencer la lutte contre les étrangers, mon parti fut bientôt pris, +je m'engageai. + +«Il faut vous dire, avant d'aller plus loin, que, malgré les efforts +de ma pauvre chère mère et de notre curé, je ne croyais guère à Dieu, +et encore moins au diable; je m'amusais tant que je pouvais; je +passais, parmi mes camarades de plaisir, pour un _bon garçon_. À vous +parler franc, j'étais un très mauvais sujet; mais parmi tous mes +défauts, j'en avais un qui me distinguait de tous mes compagnons, je +ne pouvais pas prononcer une phrase, souvent même une parole, sans y +ajouter un juron. Et ce n'étaient pas des jurons pour rire, c'étaient +d'affreux blasphèmes qui devaient dans le ciel faire voiler les anges +et pleurer les saints. + +«Après ce préambule, nécessaire pour bien faire comprendre la suite +de mon histoire, je la reprends, et je tâcherai de l'abréger le +plus possible pour ne pas trop vous ennuyer. Me voila donc engagé à +dix-huit ans, menant joyeuse vie et jurant tout le long du jour. Je +vous fais grâce de ma vie militaire, elle a ressemblé à celle de +beaucoup de mes camarades, qui n'ont pas laissé leurs os sur le champ +de bataille; je fus envoyé à l'armée des Pyrénées, puis à l'armée de +Sambre-et-Meuse, puis en Italie, puis en Égypte, puis partout enfin où +il y avait des coups à donner et à recevoir. Les années, l'expérience, +deux blessures, l'une reçue aux Pyrénées, l'autre, à Austerlitz, +l'affreuse retraite de Russie, tout cela avait calmé ma fougue, +m'avait rendu plus régulier dans ma conduite, mais n'avait pu me +corriger de mon défaut de toujours jurer. Mon avancement même se +trouva arrêté par ce vice; comme je savais lire et qu'on n'avait pas +le choix alors parmi les lettrés, je fus rapidement officier; mais une +fois là, mon malheureux défaut me joua bien des tours; et souvent des +généraux, après une affaire où je m'étais bien conduit, n'osaient pas +m'avancer, parce qu'ils trouvaient que j'avais trop mauvais ton +pour arriver aux hauts grades militaires. Je les traitais bien de +sacristains, de calotins, mais, à part moi, je leur donnais raison, et +pourtant je ne me corrigeais pas. Enfin, 1815 arriva: je fus licencié +avec l'armée de la Loire et je revins dans ma ville natale capitaine +et décoré. Après les premières joies de retrouver mes vieux amis, mes +vieux camarades d'enfance, après les premières douceurs du repos et +de la liberté, à la suite de tant de privations et d'années de +discipline, je commençais à trouver le temps long, je fus au café et +je mangeai ma demi-solde, comme un égoïste, entre une pipe et un jeu +de cartes. Ma position, mes campagnes, mes récits me faisaient le +centre d'un petit groupe de désoeuvrés comme moi, et, par suite de mon +habitude invétérée, on y entendait plus souvent jurer que bénir le nom +de Dieu. + +«Malgré cela, l'ennui me gagnait, lorsqu'un matin, je vois entrer dans +ma chambre le curé de la paroisse. J'étais si loin de m'attendre à +pareille visite, que ma pipe s'échappa de mes dents et vint se briser +sur le plancher, ce qui me fit pousser le plus gros juron de mon riche +répertoire. Le curé ne se troubla pas pour si peu, et, prenant +une chaise, que je ne lui offrais pas, il s'assit tranquillement: +«Bonjour, M. le capitaine, me dit-il; puisque vous n'êtes pas venu me +voir à votre arrivée dans ma paroisse, il faut bien que je vienne vous +chercher.--Je n'aime pas les curés, lui répondis-je, je ne les ai +jamais aimés et je suis trop vieux pour changer maintenant.--Eh bien! +capitaine, nous ne sommes pas du même avis, et, avec un brave comme +vous, je n'irai pas par quatre chemins, c'est précisément pour vous +faire changer que je suis venu vous voir.» À peine le digne prêtre +avait-il fini sa phrase, que je me levai comme un furieux, et, en +jurant comme un possédé, je le mis littéralement à la porte. + +«Le lendemain, je me croyais à tout jamais débarrassé de pareille +visite, lorsque je vis encore entrer le curé. Ah! par exemple, c'est +trop fort, m'écriai-je, et je me levai pour le repousser de chez moi. +Lui, sans se troubler, me dit avec beaucoup de douceur: «Bonjour, +capitaine, vous n'étiez pas bien disposé hier, et je suis revenu +aujourd'hui pour savoir si vous étiez plus en train de causer.» Malgré +mon apparence terrible, je n'étais pas tout à fait mauvais au fond du +coeur; aussi, ce sang-froid me désarma, et adoucissant ma voix, je +lui répondis: «Eh bien! monsieur le curé, puisque vous avez tant de +plaisir à causer avec moi, j'y consens, mais à une condition, c'est +que vous ne me parlerez pas de vos momeries, de vos églises et de vos +bedeaux.--Soit, reprit le curé; mais, de votre côté, vous vous engagez +à me consacrer chaque jour une heure: votre temps n'est pas compté, +et vous ne pouvez me refuser ce plaisir.--Accordé; et pour répondre à +votre politesse par une autre, je vous avouerai que je m'ennuie tant, +que ce sera une distraction pour moi de causer avec un homme qui sait +parler.» Ma politesse n'était pas très polie, mais le curé eut l'air +de la trouver accomplie. + +«La connaissance ainsi faite devint bien vite intime; l'heure que +j'avais promise au curé me semblait de plus en plus courte, et il +m'arrivait souvent de la doubler et de la tripler. Mon vénérable ami +jouait au trictrac, et j'aimais moi-même extrêmement ce jeu; aussi, +bientôt chaque soir, au lieu d'aller au café, je prenais le chemin du +presbytère, et nous jouions avec un tel acharnement, que la soirée se +passait toujours trop rapidement. + +«Le curé était fidèle à sa promesse; il ne me parlait jamais de +religion: malheureusement, de mon côté, j'étais fidèle à mes mauvaises +habitudes, et je prononçais bien peu de phrases sans les assaisonner +de quelques grossiers jurons. Un soir où le curé me battait à plates +coutures, je m'en donnais à coeur joie, et jamais pareils blasphèmes +n'avaient retenti sous l'humble toit de notre pasteur. Il posa son +cornet sur la table, et, me regardant bien en face: «Je vous ai fait +une promesse, me dit-il, à laquelle je suis fidèle; voulez-vous m'en +faire une à votre tour?--Laquelle?--C'est de ne plus jurer.--Mais +c'est impossible, voilà plus de cinquante ans que j'ai cette habitude; +elle m'a empêché de faire mon chemin, et vous voulez que j'y renonce: +rayez cela de vos papiers; non pas que je le fasse maintenant par +méchanceté, mais c'est devenu une habitude chronique.--Je ne prétends +pas que ce ne vous sera pas difficile, mais croyez-vous qu'il me soit +facile de vous voir tous les jours, sans vous parler de religion, à +vous, qui en auriez tant besoin pourtant; la partie n'est pas égale: +il me faut une compensation: quand vous jurerez, je vous parlerai +de Dieu.--Au fait, vous pouvez avoir raison; je n'en disconviens +pas.--Puisque vous êtes de si bonne composition, je veux vous montrer +que malgré ma robe, je ne suis pas si noir que j'en ai l'air: et vous +permets, toutes les fois que votre mauvaise habitude de jurer vous +pressera, de remplacer vos gras jurons par _sapristi_.--Je consens au +marché, répondis-je.--Et vous, capitaine, ajouta-t-il, n'oubliez pas +que, si vous manquez à votre promesse, je manquerai à la mienne.» + +«Je vis bien vite que j'avais fait un marché de dupe, ou plutôt que le +bon curé savait bien ce qu'il faisait en me le proposant. Chaque jour +j'oubliais l'innocent _sapristi_, et je reprenais mon triste +répertoire. Aussitôt, le curé me faisait un sermon en trois points, et +j'étais bien forcé de l'écouter, puisque c'était dans nos conventions. +Vous devinez facilement le reste: à mesure que mon vénérable ami me +dévoilait les beautés de la religion, j'y prenais goût; ce n'était +plus une punition, c'était devenu un besoin. Bientôt, je fus tout à +fait converti; mon excellent curé me fit approcher des sacrements; +maintenant je trouve mon bonheur à l'accomplissement de mes devoirs, +et il ne me reste de mon ancien état que l'habitude d'assaisonner +toutes mes phrases du fameux _sapristi_, ce qui me fait appeler par +tout le monde ici le capitaine _Sapristi_. Si je raconte volontiers +mon histoire, c'est dans l'espérance qu'elle pourra détourner du mal, +et de la mauvaise habitude de jurer, quelques personnes aussi +coupables que je l'étais alors.[1]» + +[Note 1: Cité dans les _Petites lectures_, bulletin populaire +des Conférences de Saint-Vincent-de-Paul.--Nous n'avons pu vérifier +nous-même, on le comprend, l'authenticité des traits que nous avons +puisés dans d'autres Recueils; mais pourquoi la mettre en doute: Il +est certain qu'il s'opère fréquemment des conversions tout aussi +extraordinaires que celle-là; le prêtre n'y prend même plus garde dans +les pays de foi, tant il est souvent témoin de ces merveilles, et +elles restent un secret entre l'homme et Dieu.] + + + + * * * * * + + + +5.--LA VENGEANCE D'UN ÉTUDIANT CHRÉTIEN. + +Sous Louis-Philippe, écrit Armand de Pontmartin, l'esprit d'irréligion +régnait dans les collèges de Paris. Il y avait pourtant des +exceptions... la plus originale et la plus touchante m'était apparue +sous les traits de Paul Savenay, natif de Guérande. Doué, ou plutôt +armé d'une piété angélique et robuste tout ensemble, il bravait le +respect humain, défiait la raillerie, et il aurait mis au besoin tout +l'entêtement de sa race pour affronter la persécution et le martyre. +Cette piété se révélait jusque sur son visage, qui prenait une +expression céleste au moment de la prière. Ainsi, lorsque, sur un +signe de notre professeur indolent, je récitais, au début et à la +fin de la classe, le _Veni Sancte Spiritus_ et le _Sub tuum +praesidium_, c'était pour presque tous les élèves, le signal d'un +concert charivarique d'éternuements, de quintes de toux, de pupitres +disloqués, et de dictionnaires tombant à grand bruit. Paul Savenay +s'isolait de ce tapage, et l'on pouvait suivre sur sa figure le +sourire de la sainte Vierge dont il implorait la protection, et le +contact de l'Esprit-Saint qui l'effleurait de ses ailes. + +Cette piété fervente l'avait fait prendre en grippe par le plus +mauvais sujet de la classe, fanfaron d'impiété et de libertinage, +liseur et colporteur des livres de Parny et de Voltaire, et pourtant +Breton comme Paul; mais entendons-nous, ce Breton-là, nommé Jacques +Faël, était un Breton de contrebande. On disait que son père, Nantais +d'origine, avait pris part à quelques-unes des plus sanglantes scènes +de la Révolution, s'était enrichi en achetant des terres de Vendéens, +puis ruiné dans des spéculations équivoques. Tout irritait Jacques +contre Paul Savenay; un héritage de haine, le retour des Bourbons, +l'animosité instinctive du vice contre la vertu, du mal contre le +bien, de l'athéisme contre la foi, du diable contre le bon Dieu; mais +ce qui l'exaspérait le plus, c'était la douceur de Paul, sa patience +inaltérable que, naturellement, Jacques taxait de lâcheté et +d'hypocrisie.--Tu es donc un lâche? lui disait-il en lui montrant +le poing.--Je ne le crois pas, répondait Paul avec un accent de +résignation qui aurait désarmé un tigre. Son persécuteur ne lui +laissait pas un moment de trêve, et le harcelait de la façon qui +devait le plus cruellement blesser cette âme tendre, chaste, exquise +et pieuse. Non content de le traiter de cagot, de Basile, de tartufe +et de cafard. Jacques joignait le blasphème à l'insulte, le sacrilège +à l'outrage. Il glissait de mauvais livres dans le pupitre de Paul +et lui jouait les plus vilains tours. Nous sûmes plus tard que ses +brutalités s'étaient parfois envenimées jusqu'aux voies de fait: +bourrades, brimades, coups de poing, coups de règle: un jour même, un +coup de canif qui fit couler le sang. La plupart des élèves feignaient +de ne pas s'apercevoir de ces abominables violences. Quelques-uns +avaient l'infamie d'applaudir avec des ricanements stupides. Jacques +n'avait pas, en somme, l'air bien féroce; mais était grand, bien +découplé, taillé en athlète. On le redoutait et il avait sa petite +cour de complaisants et de flatteurs. Lorsqu'indigné de sa méchanceté +et attiré vers Paul Savenay par d'irrésistibles sympathies, je +risquais, moi chétif, quelques reproches: «Tais-toi ou je t'assomme! +me disait cet enragé; tais-toi, mauvaise graine d'émigré!» J'aurais +certainement eu ma part de ses injures et de ses coups, si je n'avais +trouvé un admirable défenseur en la personne de Gaston de Raincy. + +Le martyre de Paul Savenay dura deux ans et pendant ces deux ans, pas +une plainte. S'il versait en secret quelques larmes, il ne pleurait +pas sur ses souffrances, mais sur les égarements de cette pauvre +âme, révoltée contre Dieu. Un matin, me rencontrant à la porte de +Saint-Sulpice, et me croyant meilleur que je n'étais, il me dit: +«Armand, allons prier pour lui!» Je lui répondis: «Paul, tu es un +saint... le saint de Guérande, et c'est sous ce nom que je veux +désormais te connaître et t'admirer!» + +Bientôt, je perdis de vue le persécuteur et sa victime. Jacques +Faël, convaincu de colportage du _Compère Mathieu_ et des +_Chansons_ de Béranger, fut _prié_ par le proviseur de ne pas revenir +après les vacances. Paul Savenay, qui se destinait à la profession de +médecin, quitta le collège un an avant moi.» + +Armand de Pontmartin, à cet endroit, interrompt son récit pour +expliquer comment il retrouva quelques années plus tard ce vertueux +jeune homme chez Frédéric Ozanam. Ce dernier venait de fonder, avec +quelques amis, les Conférences de saint Vincent de Paul et il exposait +aux jeunes messieurs réunis chez lui les moyens qui lui semblaient les +plus propres à assurer le succès de l'entreprise. + +«Tout à coup, continue le narrateur, Ozanam regarde à sa montre et dit +aux jeunes gens qui l'entouraient: «Mes amis, je suis un bavard. Agir +vaut mieux que parler, dans une crise comme celle-ci. L'ennemi +est toujours là; le choléra vient à peine d'entrer dans sa phase +décroissante... Nous n'avons pas une minute à perdre! + +Il distribua à ses ouvriers de la première heure la liste des malades +qu'ils devaient visiter. Puis, s'adressant a Paul Savenay:--Et vous, +Paul, lui dit-il, votre première visite est toujours, n'est-ce pas, +pour l'hôtel Racine? + +--Oui, mon ami, répondit Savenay; oui, encore aujourd'hui, ajouta-t-il +avec une émotion singulière. + +En ce moment, Ozanam le prit à part et lui dit tout bas quelques mots +en me regardant. Il me sembla que Paul Savenay opposait une certaine +résistance. Ozanam insistait en répétant à demi-voix: Pourquoi pas? +Pourquoi pas?... + +Paul parut enfin se décider, et se tournant vers moi: «Veux-tu, me +dit-il, que nous sortions ensemble?» + +Nous sortîmes: Ozanam habitait alors la rue de Sèvres, et nous +nous dirigions du côté de la rue Jacob. En descendant la rue des +Saints-Pères, nous croisâmes une modeste voiture de louage, qui +gravissait assez lentement cette montée fort raide. Paul salua et me +dit: «Sais-tu qui est dans cette voiture? Mgr de Quélen, archevêque de +Paris. Comme hier, comme demain, il vient de l'hôtel-Dieu, et il va à +l'hospice de la Charité; c'est ainsi qu'il se venge. Parmi ceux qu'il +visite, qu'il secourt et qu'il console, on compterait par centaines +les émeutiers de février 1831, les pillards de l'archevêché et de +Saint-Germain-l'Auxerrois, ceux qui l'auraient égorgé, s'il était +tombé entre leurs mains!» + +Nous arrivâmes au bout de la rue Jacob; Paul s'arrêta devant l'hôtel +Racine, moins poétique et moins élégant que son nom. Là, il parut +hésiter encore, puis prenant son parti: «Entrons,» me dit-il. On sait +ce que sont ces hôtels d'étudiants. Nous montâmes quatre étages. +Parvenus au quatrième, nous vîmes une clef sur la porte, n° 78, +Paul entra sans frapper, et me fit signe de le suivre. Un émouvant +spectacle m'attendait. + +Sur un lit fort propre, tendu de rideaux de toile verte, je reconnus à +l'instant Jacques Faël, le persécuteur, le bourreau de Paul Savenay. +Il était évidemment en convalescence; mais sa pâleur, ses yeux cernés, +son visage amaigri, prouvaient qu'il venait de subir l'horrible crise. +Sa soeur, vêtue de noir, était debout à son chevet, un rayon de soleil +d'avril égayait la chambre. + +En me voyant, Jacques poussa un cri de surprise; puis, brusquement, +presque violemment, imposant silence d'un geste à Paul, qui voulait +parler: + +«Non, vois-tu? lui dit-il; non, Paul, tu ne veux pas que j'étouffe, +n'est-ce pas? Quand je devrais retomber malade, il faut, entends-tu +bien? il faut que notre camarade sache... ce qu'il a déjà deviné! Il +a été le témoin de mes infamies, de tes souffrances; il faut qu'il +apprenne ce qu'a été la revanche du chrétien contre le mécréant, du +saint contre le misérable. Tais-toi! tais-toi!... Noémi, dis-lui de se +taire et de me laisser la parole!... Il y a un mois, j'étais encore +tel que tu m'as connu... Non, Armand, j'étais pire: impie, athée, +méchant, libertin, mangeur de prêtres, corrompu jusqu'aux moelles. Le +29 mars, jeudi de la mi-carême, j'avais fait la noce avec quelques +compagnons de débauches... je rentre à minuit... une heure après, je +me tordais sur ce lit, en proie a des convulsions effroyables... La +tête en feu, le corps glacé, tous les symptômes du choléra... et +j'étais seul, seul au monde... Ma soeur Noémi, au fond de la Bretagne, +chez une vieille tante..., mes parents morts..., point d'amis... le +vice et l'impiété n'en donnent pas... Oui, seul dans ce misérable +hôtel, sûr que, si j'avais la force d'appeler, l'hôtesse épouvantée +me ferait jeter sur un matelas, et me crierait d'aller mourir dans la +rue... Oh! quelle nuit! L'enfer anticipé, moi qui ne croyais pas à +l'enfer!... Tais-toi, Paul, je t'en prie, laisse-moi parler!... À sept +heures, au paroxysme de mes tortures et de mon désespoir, ma porte +s'ouvre, et je vois entrer Paul Savenay... Paul, ma victime, mon +martyr!... Ah! je crus d'abord à une apparition vengeresse... Mais +non, il avait sur les lèvres un sourire céleste; dans le regard, +l'expression angélique du pardon... Il vint à moi, me prit la main, me +dit quelques bonnes paroles;... c'était un miracle, n'est-ce pas?... + +--Non, c'était tout simple, interrompit Paul Savenay. Je suis interne +à l'hospice de la Charité, à deux pas d'ici... Le docteur Récamier, +mon maître, m'avait chargé de visiter tous les hôtels de la rue +Jacob... L'hôtel Racine était sur ma liste et le hasard... + +--Le hasard!!! C'est donc toi maintenant qui nies la Providence?... +Pourquoi ne pas dire la vérité tout entière?... Tu étais délégué de +la société de Saint-Vincent-de-Paul, ou plutôt du bon Dieu, pour me +sauver, pour me guérir, pour me consoler, pour faire de moi un honnête +homme et un chrétien!... Une heure après, poursuivit Jacques, +en m'adressant de nouveau la parole, j'avais tous les remèdes +nécessaires, et, le soir, sur ma demande, il m'amena un vicaire de +Saint-Germain-des-Prés... Tu vois bien que c'était le bon Dieu! +Pendant cinq jours, Paul ne m'a presque pas quitté...; pendant cinq +nuits, il m'a veillé... Puis, lorsqu'il a reconnu que le danger était +passé, il a écrit à ma soeur Noémi, qui n'a pas perdu une minute... +et, à présent, je suis le mieux soigné des convalescents, moi qui +m'étais cru le plus abandonné des agonisants et des damnés... Oh! +comment reconnaître tant de bienfaits de la miséricorde divine? +Comment expier mes fautes, mes impiétés, mes crimes?... + +--Jacques, reprit doucement Paul Savenay, je t'ai déjà dit que, quand +même tu n'aurais eu, avant de mourir, qu'un moment, si ce moment avait +été bien employé, Dieu t'aurait pardonné!... Et tu as une vie tout +entière! + +--Mais toi, Paul, mon sauveur, toi qui m'as rendu tant de bien pour +tant de mal, comment réparer, comment payer ma dette?... Comment +mériter ton pardon, ton amitié?...» + +En sortant de l'hôtel Racine, je dis à Paul: «Tu te figures peut-être +n'avoir guéri qu'un malade... Eh bien! tu te trompes; tu en as guéri +un autre, et cet autre te serre la main[2].» + +[Note 2: Armand de Pontmartin, _Correspondant_ (Extraits).] + + + + * * * * * + + + +6.--UN PÈRE CONVERTI PAR SON ENFANT. + +On trouverait difficilement un récit plus touchant que celui qui nous +a été laissé par le héros de cette histoire, heureux privilégié des +miséricordes divines. + +«J'ai été élevé aussi mal que possible sous le rapport religieux, non +seulement dans l'ignorance de la vérité, mais dans le goût, dans le +respect, dans la superstition de l'erreur, et je quittai mes classes, +bien muni d'arguments contre Notre-Seigneur et contre l'Église +catholique. + +Élevée comme moi, aussi ignorante que moi, ma femme était beaucoup +meilleure. Elle avait le sens religieux. Il se développa lorsqu'elle +devint mère; et, après la naissance de son premier enfant, elle entra +tout à fait dans la voie. Quand je songe à tout cela, j'ai le coeur +remué d'un sentiment de reconnaissance pour Dieu, dont il me semble +que je parlerais toujours, et que je ne saurais jamais exprimer. + +Alors je n'y pensais point. Si ma femme avait été comme moi, je crois +que je n'aurais pas même songé à faire baptiser mes enfants. Ces +enfants grandirent. Les premiers firent leur première communion, sans +que j'y prisse garde. Je laissais leur mère gouverner ce petit monde, +plein de confiance en elle, et modifié à mon insu par le contact de +ses vertus que je sentais et que je ne voyais pas. + +Vint le dernier. Ce pauvre petit était d'une humeur sauvage, sans +grands moyens; si je ne l'aimais pas moins que les autres, j'étais +cependant disposé à plus de sévérité envers lui. La mère me disait: + +--Sois patient; il changera à l'époque de sa première communion. + +Ce changement à heure fixe me paraissait invraisemblable. Cependant +l'enfant commença à suivre le catéchisme, et je le vis en effet +s'améliorer très sensiblement et très rapidement. J'y fis attention. +Je voyais cet esprit se développer, ce petit coeur se combattre, +ce caractère s'adoucir, devenir docile, respectueux, affectueux. +J'admirais ce travail que la raison n'opère pas chez les hommes; et +l'enfant que j'avais le moins aimé, me devenait le plus cher. + +En même temps, je faisais de graves réflexions sur une telle +merveille. Je me mis à écouter la leçon de catéchisme. En l'écoutant, +je me rappelais mes cours de philosophie et de morale: je comparais +cet enseignement avec la morale dont j'avais observé la pratique dans +le monde, hélas! sans avoir pu moi-même toujours m'en préserver. Le +problème du bien et du mal, sur lequel j'avais évité de jeter les +yeux, par incapacité de le résoudre, s'offrait à moi dans une lumière +terrible. Je questionnais le petit garçon: il me faisait des réponses +qui m'écrasaient. Je sentais que les objections seraient honteuses et +coupables. Ma femme observait et ne disait rien; mais je voyais son +assiduité à la prière. Mes nuits étaient sans sommeil. Je comparais +ces deux innocences à ma vie, ces deux amours au mien; je me disais: +«Ma femme et mon enfant aiment en moi quelque chose que je n'ai aimé +ni en eux ni en moi; c'est mon âme.» + +Nous entrâmes dans la semaine de la première communion. Ce n'était +plus de l'affection seulement que l'enfant m'inspirait; c'était un +sentiment que je ne m'expliquais pas, qui me semblait étrange, presque +humiliant, et qui se traduisait parfois en une espèce d'irritation. +J'avais du respect pour lui. Il me dominait. Je n'osais pas exprimer +en sa présence de certaines idées, que l'état de lutte où j'étais +contre moi-même produisait parfois dans mon esprit. Je n'aurais pas +voulu qu'elles lui fissent impression. + +Il n'y avait plus que cinq ou six jours à passer. Un matin, revenant +de la messe, l'enfant vint me trouver dans mon cabinet, où j'étais +seul. + +--Papa, me dit-il, le jour de ma première communion, je n'irai pas à +l'autel sans avoir demandé pardon de toutes les fautes que j'ai faites +et de tous les chagrins que je vous ai causés, et vous me donnerez +votre bénédiction. Songez bien à tout ce que j'ai fait de mal pour me +le reprocher, afin que je ne le fasse plus, et pour me pardonner. + +--Mon enfant, répondis-je, un père pardonne tout, même à un enfant qui +n'est pas sage; mais j'ai la joie de pouvoir te dire qu'en ce moment +je n'ai rien à te pardonner. Je suis content de toi. Continue de +travailler, d'aimer le bon Dieu, d'être fidèle à tes devoirs; ta mère +et moi nous serons bien heureux. + +--Oh! papa! le bon Dieu qui vous aime tant, vous soutiendra, pour que +je sois votre consolation, comme je le demande. Priez-le bien pour +moi, papa. + +--Oui, mon cher enfant. + +Il me regarda avec des yeux humides, et se jeta à mon cou. J'étais +moi-même fort attendri. + +--Papa!... continua-t-il. + +--Quoi, mon cher enfant? + +--Papa, j'ai quelque chose à vous demander! + +Je voyais bien qu'il voulait me demander quelque chose, et ce qu'il +voulait me demander, je le savais bien! Et, faut-il l'avouer? j'en +avais peur; j'eus la lâcheté de vouloir profiter de ses hésitations. + +--Va! lui dis-je, j'ai des affaires en ce moment. Ce soir ou demain, +tu me diras ce que tu désires, et, si ta mère le trouve bon, je te le +donnerai. + +Le pauvre petit, tout confus, manqua de courage, et, après m'avoir +embrassé encore, se retira tout déconcerté, dans une petite pièce +où il couchait, entre mon cabinet et la chambre de sa mère. Je m'en +voulus du chagrin que je venais de lui donner, et surtout du mouvement +auquel j'avais obéi. Je suivis ce cher enfant sur la pointe des pieds, +afin de le consoler par quelque caresse, si je le voyais trop affligé. +La porte était entr'ouverte. Je regardai sans faire de bruit. Il était +à genoux devant une image de la sainte Vierge; il priait de tout son +coeur. Ah! je vous assure que j'ai su ce soir-là quel effet peut +produire sur nous l'apparition d'un ange! + +J'allai m'asseoir à mon bureau, la tête dans mes mains, prêt à +pleurer. Je restai ainsi quelques instants. Quand je relevai les yeux, +mon petit garçon était devant moi avec une figure tout animée de +crainte, de résolution et d'amour. + +--Papa, me dit-il, ce que j'ai à vous demander, ne peut pas se +remettre, et ma mère le trouvera bon: c'est que, le jour de ma +première communion, vous veniez à la sainte Table avec elle et moi. +Ne me refusez point, papa. Faites cela pour le bon Dieu qui vous aime +tant. + +Ah! je n'essayai pas de disputer davantage contre ce grand Dieu qui +daignait ainsi me contraindre. Je serrai en pleurant mon enfant sur +mon coeur.--Oui, oui, lui dis-je, oui, mon enfant, je le ferai. Quand +tu voudras, aujourd'hui même, tu me prendras par la main; tu me +mèneras à ton confesseur, et tu lui diras: «Voici mon père.» + +_L'abbé_ LOTH. + + + + * * * * * + + + +7.--UN CADEAU INATTENDU. + +Dans une fonderie située près de Paris, il y avait un ouvrier qui +avait reçu autrefois une certaine éducation. Mais des revers de +fortune l'avaient obligé à chercher du travail. + +Un jour, il fit un faux pas, tendit ses mains en avant pour amortir sa +chute, et sa main droite alla malheureusement s'étendre sur un +morceau de fer rouge qui la brûla jusqu'à l'os. Le malheureux subit +l'amputation avec courage; mais il ne souffrit pas avec un courage +égal une infortune qui le privait, lui, sa femme et ses quatre +enfants, du pain quotidien; ses plaintes s'exhalaient en affreux +blasphèmes. + +Informée de sa triste situation par une bonne-soeur de charité, la +comtesse *** se hâta d'accourir. Elle prodigua avec ses secours +les bonnes paroles, multiplia ses visites, ses cadeaux, ses +encouragements. + +L'ouvrier la recevait froidement, acceptait tout poliment, remerciait +sèchement et, dès que la charitable comtesse avait franchi le seuil +de la mansarde, il se tournait vers sa femme et lui disait d'un ton +railleur: «Les visites de cette dame sont bien intéressées, j'en suis +sûr, c'est en vue des prochaines élections qu'elle nous vient en +aide.» + +Tout en partageant les sentiments de son mari, Annette ne parlait pas +comme lui. Elle faisait bonne mine à la comtesse afin que les dons en +faveur de ses enfants fussent augmentés. + +Mais son coeur restait fermé, et la généreuse bienfaitrice ne se +faisait pas illusion sur les vrais sentiments de sa protégée. + +Noël arriva... Depuis quinze jours, la machine à coudre ne cessait de +faire entendre ses tics-tacs. C'était à ne pouvoir dormir, durant la +nuit entière, dans la maison. + +--Qu'avez-vous donc à travailler ainsi, Annette? demandaient les +voisines. Nous allons vous conduire au Père-Lachaise[3], bien sûr! si +vous continuez à vous fatiguer ainsi. + +[Note 3: Cimetière bien connu, le principal de la Capitale.] + +--C'est que voici bientôt Noël, et je ne veux pas voir pleurer mes +enfants comme l'an passé. Ils ont eu les mains vides pendant que les +autres avaient les mains pleines de jouets et de bonbons: cela m'a +fendu le coeur et je leur ai promis que le Noël de cette année les +dédommagerait. + +Je travaille pour tenir parole. + +L'homme propose et Dieu dispose. Notre Annette travailla avec tant de +précipitation qu'un beau soir sa machine à coudre cassa. + +Plus de travail, plus de pain. Adieu les cadeaux de Noël! Ô malheur! +les enfants allaient pleurer... + +L'ouvrière fit contre mauvaise fortune bon coeur: elle porta vite son +gagne-pain à la réparation; mais on la fit attendre et on lui fit +payer quinze francs! hélas! + +--Quel guignon d'être malheureuse! murmurait la pauvre mère en +pleurant. + +Ce Noël allait être, bien certainement, encore plus triste que celui +de l'année précédente. La veille au soir, les enfants mirent leurs +petites chaussures sous la cheminée. Mille précautions furent prises +pour les placer au bon endroit; il y avait eu même des contestations +et des disputes entre eux à ce sujet. Le cadet n'avait pas craint de +troubler l'ordre et de changer la topographie des souliers. La soeur +aînée, qui s'en aperçut en faisant une ronde à la dérobée, fit un +tintamarre qui nécessita l'intervention du papa et de la maman. + +--Comme ils vont être cruellement déçus, demain matin! pensait Annette +avec angoisse. Mon coeur se fend de chagrin. + +Ce ne fut point sans peine que l'on décida les petits à aller se +coucher: ils restaient là, bouche béante, devant le tuyau de la +cheminée qui subit vingt fois leur inspection. Ils auraient volontiers +passé la nuit à attendre le petit Jésus. + +Couchés sur leurs pauvres matelas, la discussion ne cessa point. Ils +firent des projets, des échanges; ils jasèrent, se disputèrent. + +Quand le silence se fut établi, Annette dit a Baptiste: + +--Je n'ai rien à leur donner: ma bourse est à sec. Pauvres petits! + +Annette et Baptiste pleurèrent en voyant l'étalage des chaussures des +enfants. + +Tout à coup, sans dire un mot, Baptiste se leva et sortit... Il passa +devant les magasins étincelants de lumière, s'arrêta aux splendides +étalages. + +--Passons, dit-il, je suis trop pauvre pour entrer là. Il porta ses +pas du côté des petites boutiques en planches, échelonnées le long des +boulevards et bourrées de jouets. Avisant une boutique a treize sous, +il entra, et s'approchant du patron, il lui dit à l'oreille: + +--Je suis un brave ouvrier, j'ai quatre enfants; une grande dame nous +protège (cet aveu lui coûtait les yeux de la tête): je voudrais bien +avoir, à crédit, quelque objet à bon marché. Monsieur, vous pouvez +voir... je demeure à... + +Le patron ne le laissa pas achever. + +--La maison ne vend pas à crédit, Monsieur... Inutile!... A treize +sous! Boutique à treize sous!... Bon marché sans exemple. + +Quand Baptiste revint a la mansarde, il était exaspéré et criait plus +fort que jamais: «Ah! quel malheur d'être pauvre!» + +Les cloches de la messe de minuit sonnaient à toute volée et +joyeusement. + +Annette entendit frapper à la porte; elle courut ouvrir: la comtesse +entra. + +--Quoi, vous à cette heure? + +--Oui, j'ai pensé à vos chéris... Je n'ai qu'un instant; ma voiture +est en bas qui m'attend pour me conduire à Sainte-Clotilde où je +vais entendre la messe de minuit. Oh! comme ils dorment d'un sommeil +paisible, ces chers petits enfants du bon Dieu! Ils seront bien +contents demain... tenez, voilà pour eux. + +La comtesse tendit un paquet, et, enveloppée de son manteau ramené +autour d'elle, descendit rapidement l'escalier. + +Un coup de couteau à travers une ficelle, et le paquet éventré étala +ses merveilles. Il y avait des poupées, des pantins, des dragées, des +oranges, du chocolat, des bonbons, tout un assortiment de bonnes et +belles choses à admirer, à conserver, à croquer. + +Baptiste et Annette n'y voyaient plus: ils pleuraient, ils +sanglotaient. + +Ces chers petits! comme ils seront heureux au réveil! + +Les chaussures ne furent pas assez longues, larges et hautes pour +recevoir les dons du petit Jésus: le devant de la cheminée fut garni +d'objets inconnus à la mansarde. Comment décrire la joie des enfants, +leurs exclamations, leurs cris, lorsque le jour fut venu! + +Annette et Baptiste dévoraient des yeux ces chers petits; ils +partageaient leurs transports et pleuraient de joie avec eux. + +Quand la comtesse revint, Baptiste lui dit, les larmes aux yeux: + +--Madame, vous nous aimez puisque vous aimez nos enfants. Nous vous +serons tous reconnaissants jusqu'à la mort. + +Huit jours après, Baptiste, Annette et les enfants allaient à la messe +de la paroisse. + +La charité de la comtesse avait trouvé le chemin du coeur. + + + + * * * * * + + + +8.--LES TROIS ACTES D'UN DRAME CONTEMPORAIN. + +Un dimanche matin, on aurait pu voir, il y a quelques années, deux +personnes se rendant à l'église principale de leur localité, vers +l'heure de la grand'messe. C'étaient M. X*** et son épouse, tous deux +imbus des préjugés de notre siècle et pleins de cette arrogante fierté +qui distingue les _parvenus_ sans religion. Ils n'allaient pas à la +maison de Dieu pour y prier, mais bien pour s'y pavaner et y chercher +un moyen de se distraire en même temps qu'une satisfaction à leur +vanité. Lorsqu'ils entrèrent, la messe était commencée; au lieu de se +tenir dans le bas de l'église, ils prétendent traverser les rangs, +examinent curieusement toute l'assistance, se communiquent leurs +impressions, en un mot affectent le même sans-gêne que s'ils s'étaient +trouvés dans un concert ou une salle de spectacle. À ce moment, un +prêtre à cheveux blancs, d'un aspect vénérable, quitte le choeur pour +faire, selon l'usage, la quête parmi les fidèles. C'était le curé de +la paroisse, qui jouissait de l'estime universelle grâce à ses +bienfaits et à ses vertus. Le digne ecclésiastique avait la douceur +d'un père, mais il avait aussi la juste sévérité du ministre d'un +Dieu trois fois saint. Indigné de l'attitude inconvenante de M. X*** +et de son épouse, que leur toilette toute mondaine rendait plus +révoltante encore, peiné surtout du scandale qui en résultait pour +ses ouailles, le pasteur ne put s'empêcher de s'arrêter un instant +lorsqu'il arriva près d'eux, et il leur dit à voix basse, mais d'un +air grave: «Oubliez-vous donc que vous êtes ici dans la maison de +Dieu?...» Puis, il passa, mais sa parole ne passa point, elle demeura +brûlante sur le coeur de Mme X***, et en fit jaillir jusque sur son +front la rougeur de la honte et de la colère... + +Peu de jours s'étaient écoulés, lorsqu'un jeune homme se présente +au domicile du bon curé et demande à lui parler. Vainement lui +objecte-t-on une occupation urgente, qui rend l'entrevue pour le +moment impossible; il insiste vivement et justifie ses instances par +les sollicitations d'un malade qui, se tordant, dit-il, dans les +étreintes de l'agonie, l'appelle, veut le voir, lui parler, ne voir et +ne parler qu'à lui seul!... Le prêtre est averti, il abandonne tout +pour porter au moribond les consolations de son ministère, il hâte +le pas, il court vers le domicile indiqué, il arrive. Introduit dans +l'appartement où il était attendu, il cherche inutilement le lit du +malade, il n'y trouve qu'un homme à l'abord froid et glacial et une +dame se prélassant sur un riche canapé.--On a deviné M et Mme X***. + +C'était un lâche guet-apens. + +Le seuil à peine franchi, la porte se ferme à double tour derrière le +vieillard. + +--Puis-je savoir ce que cela signifie? dit-il avec étonnement. + +--Je vais vous l'apprendre, répond X***. Asseyez-vous. + +Le vénérable pasteur s'assit machinalement, sans rien comprendre à un +pareil début. Mme X*** laissa percer sur ses lèvres un imperceptible +sourire, et son mari joua une dignité qui était une contradiction +flagrante avec le rôle qu'il s'imposait. + +--Monsieur l'abbé, dit-il, nous reconnaissez-vous? + +--Non, dit le prêtre; cependant vos traits ne me sont point inconnus, +mais je ne saurais préciser... + +--C'est étrange, fit X*** avec une légère ironie; eh bien! monsieur, +j'aiderai vos souvenirs. Ministre d'une religion toute de charité, +comment qualifieriez-vous l'insulte qu'un homme inflige à un autre? + +--C'est une faiblesse, dit le prêtre. + +--Et si cette prétendue faiblesse atteint encore son épouse? + +--C'est alors une lâcheté, dit le vieillard, de plus en plus surpris. + +--Mais si cette lâcheté s'accomplit devant une foule nombreuse, et +dans un lieu réputé sacré par vous et par les vôtres, dans l'église +même: que devient alors cette lâcheté? + +--Cette lâcheté devient alors un sacrilège, dit encore le vénérable +ecclésiastique, dont l'étonnement n'avait plus de limite. + +--Nous sommes parfaitement d'accord, dit X*** en échangeant avec sa +femme un rapide coup d'oeil. + +Les dernières paroles du prêtre avaient entièrement épanoui le visage +de Mme X*** et elle souriait béatement sur son siège. + +--Mais je ne sais vraiment pas, monsieur, dit le curé, où peuvent +aboutir toutes ces questions; daignez vous expliquer plus nettement, +je vous prie. + +--Encore un point à éclaircir, monsieur l'abbé, et j'arrive au +dénoûment. + +--Quel châtiment doit donc être infligé à l'homme lâche et sacrilège +qui a pu s'oublier ainsi? + +--Le châtiment est, dans ce cas, monsieur, l'expression de la +vengeance, et la vengeance n'appartient qu'à Dieu! + +--Ah! je le regrette; mais ici, monsieur, nous différons absolument de +manière de voir, et il m'est avis que l'insulte doit nécessiter ou +de promptes excuses ou une juste expiation. Permettez-moi, même, de +n'admettre à cet égard que mon opinion seule. + +Et maintenant, ajouta-t-il, en quittant tout à coup le ton d'une +discussion calme pour les formes brusques et peu courtoises de la +colère et de la passion; et maintenant, ma femme et moi, nous sommes +les offensés, et l'insulteur, c'est vous!... + +--Moi! dit le prêtre avec surprise sans doute, mais toujours avec ce +calme et cette dignité qui jaillissent d'une conscience pure; moi!... +Puis, un souvenir illuminant tout a coup sa mémoire: «Oh! monsieur, +poursuit-il d'un ton doucement ironique, vous intervertissez +étrangement les rôles: je sais à présent de quoi il s'agit. Dieu m'a +confié la garde de sa maison, j'ai dû la faire respecter, et en vous +rappelant, ainsi qu'à madame, la sainteté du sanctuaire, je n'ai fait +qu'accomplir un devoir.» + +X*** demeure un instant interdit, en face d'une réponse aussi ferme: +mais peut-il être vaincu, lui, par un prêtre, par un vieillard?... + +--Monsieur! s'écrie-t-il avec violence, vos paroles étaient une +insulte, et l'insulte veut l'expiation; et saisissant un pistolet +caché sous son vêtement: «À genoux, dit-il au vieillard, à genoux! et +faites des excuses![4]» + +[Note 4: Quelque incroyable et même improbable que paraisse cette +Violence préméditée, qu'on pourrait regarder comme une scène de roman, +L'auteur garantit l'authenticité du fait.] + +X*** avait armé le pistolet et le tendait menaçant vers la poitrine du +vieux prêtre. + +Mais il ne savait pas tout ce qu'il y a de noblesse, d'énergie, +d'invincible volonté dans un coeur sans tache, dans une âme +chrétienne, nourrie chaque jour du pain des forts. Il ne savait pas +qu'abreuvé du sang de son Dieu, le vieillard y retrouve les forces +de la jeunesse, le prêtre l'héroïsme qui fait les martyrs. Il ne le +savait pas, il ne le soupçonnait même pas; s'il en eût été autrement, +aurait-il pu consentir à affronter bénévolement cette alternative, +ou d'être le meurtrier d'un vieillard, ou de subir la honte d'une +mystification qu'il prétendait infliger lui-même? + +Le saint prêtre, calme et impassible, regarde fixement l'homme qui +le menace, et n'opposant à sa fureur qu'une sublime résignation: +«Monsieur, dit-il, le vieillard qui n'a plus que quelques jours à +passer sur la terre ne doit pas redouter la mort; et le prêtre doit +mourir plutôt que de transiger avec sa conscience, il ne saurait +rétracter un devoir accompli, et il ne fléchit le genou que devant son +Dieu!» + +Et portant la main à son coeur: «Frappez, monsieur, dit-il, frappez! +Dieu nous voit, qu'il nous juge; à lui seul appartient la vengeance!» + +Ainsi que nous venons de le dire, se trouvant dans la nécessité ou +d'être meurtrier ou de subir la honte d'une défaite, X*** fut tout +heureux de voir sa femme s'interposer et solliciter en faveur du +vieillard un _généreux_ pardon. Cette médiation tout à coup inspirée à +Mme X*** diminua un peu ce qu'avait d'humiliant la position que son +mari s'était faite. Ne paraissant alors obéir qu'aux instances de son +épouse, il baissa l'arme et ne frappa point. + +--Puisque vous ne voulez pas me tuer, dit le curé, souriant à demi, +soyez assez bon, monsieur, pour vouloir bien me rendre la liberté que +vous m'avez ravie. + +X*** ouvrit la porte de son appartement, non sans quelque embarras, et +le prêtre, ne laissant paraître aucune émotion, avec l'aisance d'un +calme parfait, se retira en s'inclinant. + +Un an après, jour pour jour, le triste héros de cette aventure +revenait, à cheval, d'un village voisin. C'était à la nuit tombante, +et le voyageur humait avec délices la fraîcheur du soir. + +Après une absence de huit jours, il venait de régler quelques affaires +et se hâtait de rentrer au sein de sa famille. Le voyage jusque-là +avait été des plus heureux; tout à coup, arrivé à un endroit où la +route décrit brusquement une courbe, le contact inattendu d'une +branche qui s'inclinait isolément sur le chemin effraye le cheval. +Un écart aussi prompt qu'imprévu renverse le cavalier. Par une +circonstance funeste, le pied de X**** demeure engagé dans l'étrier +et le tient suspendu aux flancs de sa monture, balayant de son front +ensanglanté le sable et les cailloux de la route. + +Non loin de là se trouvaient quelques, habitations, ça et là éparses. +Aux cris de l'infortuné, on accourt; mais, surexcité par le bruit +qu'il entend et par la piqûre incessante de l'éperon avec lequel il +laboure lui-même ses propres flancs, le cheval redouble de vitesse et +traîne à travers les champs le corps mutilé de son maître. On peut +enfin l'arrêter, mais X*** n'a déjà plus le sentiment de sa propre +existence. Ses vêtements en lambeaux sont souillés de poussière et de +sang; son visage, horriblement défiguré, laisse apercevoir au front +une blessure large et profonde. Transporté sous le toit d'un pauvre +paysan, il y reçoit les soins les plus empressés, mais la nuit qu'il y +passa fut une nuit d'angoisses et d'atroces douleurs. + +X*** n'était qu'à 3 kilomètres de chez lui, et le lendemain, sur +l'assurance donnée par le médecin que le malade pouvait, sans trop de +danger, à l'aide de certaines précautions, franchir cette distance, +quelques amis le portèrent sur une litière, et après bien des +difficultés, parvinrent à le déposer mourant à son domicile. + +Malgré un repos absolu, malgré la rigoureuse observance de toutes les +prescriptions de l'art, l'état du malade devenait de plus en plus +alarmant; il n'y avait même plus d'autre lueur d'espérance que celle +qui ne nous abandonne jamais, tant que l'objet de nos inquiétudes ne +nous est pas entièrement ravi. Ses amis ne l'approchaient pas; sa +femme elle-même ne venait auprès de lui qu'à de rares intervalles. +Elle était loin de s'illusionner sur la gravité du mal, et quelques +étincelles d'une foi non encore éteinte lui faisaient désirer pour +son mari les secours de la religion; mais, partageant de ridicules +préjugés, elle n'osait manifester ce désir. La difficulté s'aplanit de +la manière la plus inattendue, et par celui-là même dont on pouvait le +moins l'espérer. + +Dans le cours de sa maladie, X*** était souvent en proie au délire, +et souvent alors aussi on entendait s'échapper de ses lèvres un nom +auquel se rattachaient pour lui de tristes souvenirs, un nom qu'il ne +semblait cependant prononcer qu'avec respect. À ce nom se mêlaient +encore des mots entrecoupés: Expiation!... Vengeance!... Et si le +malade trouvait un peu de calme, si la raison succédait au délire, +ce n'était plus l'expression apparente du remords, mais celle du +repentir, qu'articulait sa bouche. + +À l'un de ces moments heureux, mais rares, où une amélioration +sensible s'était produite dans l'état de X***, il fit venir sa femme +auprès de lui, et après quelque temps d'un secret entretien, celle-ci +le quitta le front presque joyeux, comme si elle eût puisé dans cet +entretien même une double espérance. Elle s'empressa donc de donner +des ordres, qu'elle recommanda d'exécuter sans aucun retard. + +Un moment après, le vénérable curé que nos lecteurs connaissent déjà, +se rendait aux instances de Mme X*** et franchissait de nouveau, sans +hésitation, le seuil d'une demeure où il avait reçu naguère un si +cruel outrage. + +Ô religion sainte, voilà tes oeuvres! Ce saint vieillard a tout +oublié, tout pardonné, et il vient consoler et bénir, il vient ouvrir +le ciel à celui qui avait failli l'assassiner. + +Ce fut Mme X*** qui introduisit le pasteur auprès du moribond. + +À l'aspect de ces cheveux blancs, de ce front tout empreint d'une +majesté simple et imposante, sous l'influence de ce regard toujours +grave, toujours calme, toujours bienveillant, mille souvenirs +surgirent spontanément dans l'âme de X***, et, soulevant la tête avec +effort, il voulut s'incliner devant le noble vieillard. + +--Est-ce bien vous, monsieur, dit-il d'une voix faible, est-ce bien +vous qui daignez venir jusqu'à moi? + +--Oui, c'est moi, dit le prêtre avec bonté. + +--Je ne l'espérais pas, monsieur. Pouvais-je l'espérer après l'outrage +dont je me suis rendu coupable envers vous? + +Puis, après un moment de silence: + +--Ah! monsieur l'abbé, dites-le-moi, venez-vous ici pour me pardonner +ou pour me maudire? + +--Mon fils, le prêtre ne maudit jamais, il ne sait que bénir. Je vous +bénis et je vous pardonne! + +Mme X*** était là. À ces dernières paroles, son coeur s'émut, ses +larmes coulèrent, et, pour éviter d'augmenter par son émotion +l'émotion du malade, elle quitta l'appartement avec discrétion et +prudence. + +Alors, son époux tournant vers le prêtre un regard où se peignaient +tour à tour et la reconnaissance et l'admiration: + +--Merci, monsieur, merci! Je mourrai maintenant moins malheureux, +puisque j'ai obtenu un pardon que je n'osais même pas implorer. + +--Ne parlons plus de moi, répondit le ministre du ciel; mon pardon +n'est rien, mon ami, ou bien peu de chose; je vous en apporte un +autre, autrement précieux, autrement désirable, celui de Dieu +lui-même. C'est lui qu'il faut aimer, lui qu'il faut bénir. Voyez! +jusque dans ses châtiments il se montre bon père; c'est lui qui a +fait naître en vous mon souvenir, lui encore qui me conduit ici pour +consoler votre souffrance. Que vos larmes montent jusqu'à lui, voici +l'heure de la réconciliation! + +Et le prêtre s'approcha bien près du lit du mourant. + +Dieu seul entendit les aveux du coupable et les paroles consolatrices +du prêtre. Ce que nous savons, nous, c'est que les aveux de l'un +furent souvent interrompus pas des sanglots, et que les paroles de +l'autre furent accompagnées de douces larmes. Et quand ce secret +entretien fut achevé, le vieillard s'inclina plus près encore du +pénitent et déposa sur son front pâle le baiser de la paix. + +Le lendemain, le vieux prêtre revint auprès de son cher malade, +portant dans ses mains le gage du salut, le sceau de la +réconciliation. Le moribond, avec la piété d'un chrétien, la foi vive +d'un fidèle, s'unit intimement au Seigneur, et, quelques heures +après, il expira dans les sentiments d'une espérance, d'une confiance +illimitées, car il allait vers Dieu, accompagné par Dieu même! + +(D'après _Jules Ducot_.) + + + + * * * * * + + + +9.--LE REMÈDE EST DUR, MAIS IL EST BON!... + +Quelques jours après avoir terminé sa station, un missionnaire reçut +la visite d'un capitaine, homme d'esprit, droit et honnête, qui entama +la conversation sur les grandes vérités chrétiennes exposées dans les +réunions précédentes. «J'ai bien la foi, dit cet officier; qui ne l'a +pas? Il n'y a qu'un ignorant ou qu'un homme perverti qui soit de force +à ne pas croire à l'éternité, à ne pas croire en Jésus-Christ et +à nier la majesté de l'Église. Dieu merci! je n'en suis pas là. +Cependant, j'ai dans l'esprit je ne sais quoi de vague, d'indéfini qui +m'empêche d'aller jusqu'à la pratique.» + +Le bon missionnaire sourit, et, lui tendant la main: «Mon capitaine, +lui dit-il, bien des gens sont travaillés de cette maladie. +Voulez-vous en guérir?--Eh! sans doute, répondit l'officier? Quel +livre faut-il lire?--Aucun.--Et comment, alors, m'instruirai-je?--Rien +n'est plus simple. Seulement, je crains bien que vous ne repoussiez le +remède. Il est infaillible cependant.--Dites toujours. Peut-être ne me +fera-t-il pas si peur.--Eh bien! mettez-vous à genoux et sans hésiter, +priez de tout votre coeur. Moi je vais me mettre à prier avec vous, +et puis... je vous confesserai.--Me confesser! répliqua vivement +l'officier tout surpris; mais c'est là précisément ce qui me paraît +inadmissible.» Et il lança cinq ou six phrases contre la confession. +Le Père écouta tranquillement, puis lui dit: «Vous voyez bien que vous +avez peur, j'en étais sûr. Je vous aurais cru plus brave.--Mais je le +suis.--Prouvez-le-moi donc, ici à genoux.» + +En disant cela, il s'agenouilla le premier.... Après un peu +d'hésitation, le capitaine en fit autant. Le missionnaire récita à +haute voix et du fond du coeur: _Notre Père, Je vous salue, Marie,_ +et _Je crois en Dieu_; puis un acte de contrition. «Confessez-vous, +mon fils, ajouta-t-il avec douceur et autorité. Dieu veut votre âme. +Je vous pardonnerai tout en son nom.» Le capitaine tout ému ne +répondit rien. Le prêtre se leva; l'officier resta à genoux. Dieu +soit béni! dit le missionnaire. Et il s'assit près du militaire, +l'encourageant si bien que son pauvre coeur fermé s'ouvrit à la +grâce de Dieu et que, quelques minutes après, l'absolution +sacramentelle avait rendu à sa belle âme sa pureté première. + +L'officier resta longtemps à genoux... il pleurait. Quand il +se releva, il se jeta dans les bras du Père. «Oh! quel remède! +s'écria-t-il. Qu'il est dur, mais qu'il est bon! Comme je vois clair +à présent! je n'ai plus de doutes; je crois tout; je suis le plus +heureux homme du monde!» + + + + * * * * * + + + +10.--LE BANC DE FAMILLE. + +Vers dix-huit ans, rapporte le héros de cette histoire, je perdis mon +père et ma mère à quelques mois de distance, et en les perdant, je +perdis tout. Un an ne s'était pas écoulé que ma foi et mes moeurs +avaient fait naufrage. Les moeurs d'abord, la foi ensuite. C'est +toujours ainsi que les choses se passent. Je devins voltairien, impie, +matérialiste; enfin, comme vous dites aujourd'hui, libre-penseur. +Poussé par une logique satanique, je conformai mes actes à mes +nouvelles opinions. Moi, le fils d'une famille de saints, je ne mis +plus les pieds à l'église ni à Pâques, ni à Noël, ni à l'occasion d'un +enterrement ou d'un mariage. Cette conduite fut justifiée à l'aide de +propos impies et blasphématoires qui scandalisèrent toute la paroisse. +Le vieux curé qui m'avait fait faire ma première communion, m'ayant +écrit pour me demander si je voulais garder à l'église mon banc de +famille, je ne daignai pas lui répondre et je cessai de le saluer. + +Dix-huit ans s'écoulèrent; dix-huit ans que je voudrais effacer de mon +existence au prix du temps que j'ai encore à passer sur la terre. +Un trait vous dira quel homme j'étais. Un jour de Pâques, fatigué +d'entendre les cloches chanter à toutes volées dans leur langage +l'_Alléluia_, exaspéré de voir les chemins couverts d'hommes et de +femmes en habits de fête se rendant à l'église, je saisis une cognée +de bûcheron et j'allai attaquer par le pied un chêne situé dans une de +mes prairies qui bordait la route. Je voulais protester contre les +superstitions populaires!... + +Deux ans après ce bel exploit, par un jour brûlant d'été, une tempête +épouvantable s'abat sur le bourg de Saint-Maurice-les-Étangs. Une +famille, composée du père, de la mère et des trois enfants fut tuée +par la foudre. + +Toute la paroisse se leva comme un seul homme et accompagna ces cinq +cercueils à l'église et au cimetière. Je suivis la foule. L'impiété +n'est pas toujours de saison. On m'aurait, ce jour-là, jeté des +pierres, si je m'étais abstenu d'assister aux funérailles, ou si, en y +allant, j'avais affecté de ne pas entrer dans l'église. J'entrai donc +et je fis comme les autres. + +Il y avait près de dix-huit ans que je n'avais mis le pied dans la +maison de Dieu; aussi étais-je embarrassé de ma personne au milieu +de la foule qui remplissait, ce jour-là, l'église. Pendant que je +cherchais un coin pour m'y cacher, le sacristain vint à moi et me fit +signe de le suivre. Je le suivis machinalement, me demandant ce que ce +bonhomme me voulait. Quelle ne fut pas ma surprise, lorsqu'il m'ouvrit +le vieux banc de ma famille, toujours à sa place et toujours inoccupé, +comme si j'avais continué à payer à la fabrique la taxe annuelle! + +Je n'étais pas à la fin de mes étonnements. + +Le sacristain revint au bout de quelques minutes, apportant une petite +clef rouillée. Il me la remit en disant: + +--Voici votre clef. + +Je me rappelai alors qu'il y avait dans notre banc un petit coffret +scellé, moitié dans le bois, moitié dans la pierre, où ma pieuse mère +mettait ses livres de prières. + +Le coffret, lui aussi, était à sa place; je le reconnus, je reconnus +la clef. J'ouvris, poussé comme par une force surnaturelle. Quelle ne +fut pas mon émotion, en trouvant dans le coffret des livres dont ma +mère se servait et où elle m'avait fait lire souvent de si belles +prières! Ils étaient là, à peine détériorés par le temps et +l'humidité, le _Formulaire de prières_, l'_Ange conducteur_, +l'_Imitation de Jésus-Christ_... + +Ma présence dans l'église et dans le banc de ma famille eût fait +sensation en d'autres circonstances. Grâce à la foule et à ces +funérailles extraordinaires, elle passa inaperçue. Je pus, non pas +prier,--je ne savais plus le faire,--mais rêver et réfléchir comme si +j'avais été seul. Ayant ouvert l'_Imitation_ pour me donner une +contenance, j'y trouvai une feuille de papier détachée, jaunie par le +temps et le contact des doigts. Elle contenait une prière écrite de la +main de ma mère. La voici: + +«Oh! mon Dieu! ne me punissez pas de ce que je n'ai pas assez de foi +pour souhaiter, comme la mère de saint Louis, de voir mon fils mort +plutôt que souillé d'un seul péché mortel! Pardonnez à ma faiblesse. +Conservez la vie et la santé de mon enfant. Gardez-le du malheur de +vous offenser. Mais si jamais il s'égarait du chemin de la foi et de +la vertu, ramenez-l'y doucement et miséricordieusement comme vous +ramenâtes l'enfant prodigue a son père!» + +Vous devinez mon émotion. Des larmes, que mon orgueil s'efforçait de +retenir, coulèrent abondamment. Dire que je fus converti ce jour-la, +serait trop dire. On ne brise pas aussi promptement avec dix-huit ans +d'impiété. Mais si je ne fus pas converti, je fus touché et ébranlé. +Dès le jour même, j'allai remercier le vénérable curé de Saint-Maurice +de m'avoir conservé mon banc de famille. Il me fallut insister pour +rembourser à l'excellent homme les dix-huit annuités qu'il avait +avancées pour moi au trésorier de la fabrique. + +«Voyez-vous? me dit-il, bon sang ne peut pas toujours mentir. On n'est +pas impunément le rejeton d'une famille de saints. Je le savais, +moi, qu'un jour ou l'autre vous viendriez occuper le vieux banc des +Chauvigny. + +Il ajouta, en me prenant les deux mains et en me les pressant: + +--Je vous en prie, mon cher enfant, puisque vous êtes allé à l'église, +retournez-y. Vous consolerez les dernières années d'un vieux prêtre +qui honorait et aimait vos parents, et qui en fut estimé et aimé.» + +Que vous dirai-je de plus? J'allai à la messe le dimanche suivant. La +grâce de Dieu fit le reste. + + + + * * * * * + + + +11.--LA LETTRE D'UNE MÈRE. + +Un des premiers malades que je visitai à mes débuts, disait un médecin +chrétien, ce fut un jeune homme d'environ trente-cinq ans, que le +désordre avait prématurément conduit aux portes de la mort. Je +m'attachai à ce malheureux, et, ne pouvant le sauver, j'essayai +d'adoucir ses souffrances. Froid, silencieux, strictement poli, mon +malade acceptait mes remèdes et mes soins sans croire beaucoup a +leur efficacité. Il aurait voulu dormir toujours et ne cessait de me +demander de l'opium. + +Je rencontrai dans l'escalier de la maison un vieux prêtre qui me dit: + +--Monsieur, j'ai entendu dire que vous étiez chrétien; rendez donc à +ce malheureux jeune homme un service: dites-lui quelques mots de Dieu. +Je lui ai fait, sans résultat, plusieurs visites. Il m'accueille +poliment, mais c'est tout. Je suis sûr qu'une parole de vous ferait +plus d'effet que toutes mes exhortations. + +Je promis d'essayer. + +Le lendemain, je m'efforçai de faire causer mon malade et, comme il +s'y prêtait d'assez bonne grâce, j'amenai la conversation sur le +terrain religieux; le jeune homme s'en aperçut et me dit d'un ton +ferme: + +--Je vous en prie, monsieur, ne me parlez pas de religion; je n'y +crois pas. + +--Vous croyez au moins a l'existence de l'âme? + +--Je crois à l'opium, dit-il en souriant, et au sommeil. + +Et il prit la position d'un homme qui essaie de dormir. + +À quelques jours de là, je fis une seconde tentative, qui tourna plus +mal encore que la première. + +--Écoutez, docteur, me dit le malade, j'ai étudié un peu de +philosophie, et j'en sais assez pour ne pas croire à l'existence de +l'âme. + +Et il se mit à développer quelques-uns des arguments de l'école +matérialiste. + +Ces erreurs, qui m'auraient choqué dans la bouche d'un professeur +éloquent, me parurent, dans cette mansarde et sur les lèvres de ce +mourant, révoltantes et monstrueuses. Je sortis navré. + +Cependant nous continuions, le vieux prêtre et moi, à soigner, sans +plus de succès l'un que l'autre, le corps et l'âme de ce malade. +Le corps marchait à grands pas au tombeau. L'âme s'en allait à la +perdition éternelle. + +Un jour que je posais à ce jeune homme une ventouse, j'eus besoin d'un +morceau de papier; j'aperçus une espèce de lettre posée à côté de son +chevet, je la pris et j'allais m'en servir lorsque le jeune homme me +saisit brusquement la main et m'arracha la lettre. Un peu surpris, je +déchirai une feuille à un vieux livre et je fis mon opération. + +Le soir du même jour, je retournai voir mon client qui baissait de +plus en plus. Je l'aperçus tenant à la main et s'efforçant de lire la +lettre que j'avais voulu brûler le matin. + +--Docteur, me dit-il, voici la dernière lettre que ma mère m'a écrite; +il y a un an qu'elle ne me quitte pas et je l'ai lue plus de cent +fois; je voudrais la relire avant de mourir; mes mains tremblent et ma +vue s'obscurcit: soyez bon jusqu'à la fin, lisez-moi tout haut cette +lettre. + +Je pris la lettre et j'en commençai la lecture. Non! jamais, depuis, +je n'ai rien lu d'aussi tendre et d'aussi touchant. C'était Monique +écrivant à Augustin. J'avais beau être médecin, je n'avais que +vingt-six ans et je venais de perdre la meilleure des mères: les +sanglots étouffaient ma voix; je sentais des larmes venir à ma +paupière. + +Je regardai le malade: il pleurait silencieusement; mes larmes se +mêlèrent aux siennes. + +Tout à coup je me levai et m'écriai: «Malheureux! pouvez-vous croire +que celle qui a écrit une semblable lettre n'avait pas une âme?» + +Il garda le silence et ses larmes coulèrent plus abondamment. Le +lendemain, il fit appeler le vieux prêtre et eut avec lui un long +entretien. Le surlendemain, j'appris qu'il avait reçu les sacrements. + +Il vécut encore une semaine. Sa froideur polie n'était qu'un masque +cachant un coeur égaré sans doute, mais bon et généreux. Il mourut +entre les bras du vieux prêtre et les miens, couvrant de baisers les +pieds du crucifix et la lettre de sa mère. + + + + * * * * * + + + +12.--UNE PREMIÈRE COMMUNION À QUATRE-VINGTS ANS + +C'était en juillet 1875. Dans un petit village du canton de Castillon, +diocèse de Bordeaux, vivait un pauvre vieux ménage octogénaire. Le +mari était un impie, connu pour tel dans le pays; il n'allait pas +même à la messe le dimanche. Hélas! il n'avait pas fait sa première +communion. La bonne femme, au contraire, avait toujours été +chrétienne, et, avec l'âge, elle était devenue très pieuse. + +Bien des fois elle avait essayé de faire entendre raison à son mari, +qui l'aimait beaucoup; mais dès qu'elle abordait le chapitre de la +confession et de la communion, elle était invariablement repoussée. + +Un jour elle tomba malade. Le médecin constata bientôt la gravité du +mal, et engagea la bonne vieille à mettre ordre à ses affaires. Elle +n'eut pas de peine à se résigner, mais son pauvre mari était comme +atterré par la perspective de la séparation. Il était à moitié +paralysé et cloué, à l'autre bout de la chambre, dans un grand +fauteuil, regrettant tout haut de ne pouvoir donner à la chère malade +les soins que réclamait son état. + +La bonne femme était, elle aussi, très désolée, mais pour un motif +tout autre: elle pleurait et priait, profondément attristée de laisser +derrière elle, non converti et dans un aussi pitoyable état de +conscience, celui qui avait été le compagnon de fa vie pendant de si +longues années. Au moment de recevoir les sacrements, elle tenta une +dernière fois, mais en vain, de ramener son mari au bon Dieu. + +Cependant celui-ci suivait avec angoisse les progrès du mal Quand il +crut que les derniers moments approchaient, il appela deux voisins +et leur dit en sanglotant: «Mes amis, portez-moi auprès de ma pauvre +femme pour que je l'embrasse avant sa mort et pour que je lui dise +adieu.» Le lit où gisait la moribonde était un de ces grands lits +d'autrefois, qui avancent dans la chambre et que l'on peut aborder des +deux côtés. En voyant approcher son mari, la femme réunit ses forces +et se tourne de l'autre côté. On porte le vieil infirme de ce côté-là; +au grand étonnement de tous, la femme se retourne, en disant: «À quoi +bon nous embrasser et nous dire adieu, si nous devons ne pas nous +revoir dans l'éternité?» + +Le vieil incrédule n'y tient plus. Il fond en larmes. «Si! si! ma +chère femme, s'écrie-t-il, nous nous reverrons, je te le promets! Je +vais appeler M. le curé tout de suite, et je me confesserai. N'aie pas +peur; je ne veux pas être séparé de toi pour toujours. Moi aussi, je +vais servir le bon Dieu. Prie-le qu'il me pardonne.» + +On était en pleine nuit, et il était trop tard pour faire venir +immédiatement le prêtre. Mais, dès le matin, on courut au presbytère. +«Venez, vite, monsieur le Curé!--Comment! répond celui-ci, elle n'est +pas morte?--Ce n'est pas pour elle, mais pour son mari, qui vous +réclame pour se confesser tout de suite.» + +Le curé accourt. Déjà froide et sans mouvement, la bonne femme vivait +encore et avait sa pleine connaissance. Elle regardait fixement son +mari, à l'autre bout de la chambre. En voyant entrer le curé, un +éclair de joie brilla dans ses yeux éteints, et, d'une voix mourante, +elle murmura: «Je ne voudrais pas m'en aller avant de le voir +converti.» + +Le curé s'assied auprès du vieux mari; la confession commence; et, au +premier signe de croix, l'heureuse femme rend le dernier soupir... + +Huit jours après, à la messe du second service funèbre célébré pour sa +femme, le pauvre vieillard converti faisait sa première communion, à +la grande édification de toute la paroisse. + + + + * * * * * + + + +13.--LA SOUPAPE. + +Une actrice de Genève avait une petite fille de onze ou douze ans. +La mère, tout oublieuse qu'elle était pour elle-même de ses devoirs +religieux, se souvint cependant qu'elle était catholique et voulut que +son enfant fit et fit bien sa première communion. Elle la conduisit +en conséquence chez l'abbé Mermillod[5], l'un des prêtres les plus +intelligents et les plus charitables de la ville, et le pria de +vouloir bien instruire et préparer sa petite fille. Le prêtre la reçut +avec une bonté qui lui fit une vive impression, et il fut convenu que +sous peu de jours commenceraient les leçons de catéchisme en présence +de la Mère. + +[Note 5: Devenu depuis évêque et cardinal.] + +Quelques jours après cette première entrevue, l'abbé Mermillod, +revenant de la visite d'un pauvre malade, passa dans le quartier et +dans la rue où demeurait sa petite élève. Il sonna à cette porte peu +habituée à des visites de ce genre, et une servante vint ouvrir. +Le prêtre se nomma, et la servante le pria d'entrer, disant que sa +maîtresse avait donné ordre d'introduire M. l'abbé toutes les fois +qu'il se présenterait. + +Cette bonne fille avait pris la chose à la lettre; elle conduisit +l'abbé Mermillod auprès de la dame, laquelle était à table avec une +douzaine de convives, tous acteurs ou actrices, faisant bombance. Le +pauvre abbé se trouva fort attrapé et les convives aussi. Il voulut se +retirer, s'excusa de la malencontreuse obéissance de la servante; +mais la maîtresse de la maison insista si fort pour qu'il voulût bien +demeurer un peu, et elle lui dit, au nom de toute l'assistance, des +paroles si honnêtes, que force lui fut de demeurer et de prendre un +siège. La petite fille était à table auprès de sa mère et à côté d'une +autre actrice qui paraissait avoir a peine vingt-trois ou vingt-quatre +ans. + +L'abbé Mermillod, homme de coeur et d'esprit, n'était pas de ceux qui +ont peur des pécheurs. Il comprit qu'à cette table, au milieu de +cette étrange compagnie, il y avait à faire quelque bien et que la +Providence ne l'avait pas amené sans motif en pareil lieu. Il répondit +donc le plus poliment qu'il put aux avances dont il fut l'objet, et il +se gagna bientôt la sympathie des convives. + +Ne sachant de quoi parler, il entra en conversation avec la petite +fille, et lui demanda si elle se préparait à bien faire sa première +communion. «Oui, monsieur, de tout mon coeur, dit l'enfant. Mais voici +une, ajouta-t-elle en désignant sa voisine, voici une dame qui aurait +à vous dire quelque chose et qui n'ose pas.» L'actrice rougit, et +avoua avec un peu d'embarras qu'elle désirait beaucoup donner à la +petite sa robe blanche de première communion. + +«C'est là une bonne et aimable pensée, reprit l'abbé; mais il y +aurait, Madame, quelque chose de mieux encore, ce serait d'imiter +cette bonne enfant et de remplir comme elle vos devoirs religieux.» +La pauvre actrice rougit de plus belle. «Cela m'est malheureusement +impossible, dit-elle; ma profession est mon seul gagne-pain et elle +m'interdit la pratique de la religion; et puis je n'ai pas fait ma +première communion. Maintenant je suis trop âgée.--On n'est jamais +trop âgé pour revenir à Dieu, répondit doucement le bon prêtre; et +à votre âge, Madame, il n'est jamais impossible de quitter une +profession pour en prendre une autre plus chrétienne et meilleure.» + +«Ma foi, M. l'abbé a raison, dit un acteur en riant, et vous devriez +bien vous confesser.» L'actrice ne répondit rien, et la conversation +devint bientôt générale; on interrogeait le prêtre sur la confession, +sur la position des acteurs et actrices vis-à-vis de l'Église; de part +et d'autre on ripostait vivement, mais sans aucune aigreur. + +Le dîner fini, on se leva de table; les fenêtres de la salle donnaient +sur un magnifique lac. Un bateau à vapeur vint à passer. «Tenez, +messieurs, dit l'abbé Mermillod, voici qui va vous faire parfaitement +comprendre à quoi sert la confession. Vous voyez ce bateau à vapeur. +Une force puissante fait mouvoir sa machine et le fait avancer +rapidement; mais cette force elle-même est un danger, un principe +certain d'explosion et de destruction sans ce que l'on nomme la +_soupape de sûreté_. Par cette soupape s'exhale le trop-plein de la +vapeur, et le bateau et les voyageurs sont en sûreté. Ainsi en est-il +de nous tous. Nous avons en nous des forces puissantes qui sont nos +passions; à ces forces, à ces passions il faut une _soupape_, une +ouverture sans laquelle nous sommes perdus. Eh bien! cette soupape, +c'est la confession, c'est la confidence sainte et pure que Dieu nous +a donnée comme le soulagement de nos coeurs, comme la consolation et +la purification de nos consciences. Aussi remarque-t-on dans les pays +protestants ou infidèles, où la confession est méconnue, beaucoup plus +d'aliénations mentales, beaucoup plus de suicides, beaucoup plus +d'accidents moraux, que dans les pays où l'on se confesse.» Et l'abbé +développa cette thèse avec autant de force que de science, en +l'appuyant de nombreux exemples. + +Il prit enfin congé de la compagnie, qu'il laissa toute charmée de +son esprit et de sa bonté. La jeune actrice le reconduisit jusqu'à +la porte. «Suivez donc M. l'abbé jusqu'à l'église, lui dit un des +acteurs, et allez vous confesser tout de suite. Cela vous fera du +bien.--Je ne dis pas non, reprit sérieusement la jeune femme, et je ne +vois pas qu'est-ce qui m'en empêcherait.» Et sortant avec le prêtre, +elle l'accompagna jusqu'à la porte d'entrée. Se trouvant seule avec +lui: «Monsieur, s'écria-t-elle d'une voix tout étouffée de sanglots, +Monsieur, vous m'avez sauvée! C'est la Providence qui vous a envoyé +pour moi dans cette maison. J'étais désespérée; ce soir, j'avais formé +la résolution de me jeter dans le lac et d'en finir avec les douleurs +de la vie; il y a quelques jours j'ai été sifflée sur la scène et je +ne veux plus y reparaître. Je n'avais plus de ressource, plus d'amis +sur la terre, je voulais me tuer. Maintenant je veux me confesser, je +veux me confesser tout de suite!» + +Le prêtre calma avec douceur cette pauvre femme, l'encouragea dans son +bon propos. Il ajouta quelques conseils chrétiens aux paroles qu'il +avait dites pour tout le monde, et la jeune femme prit une heure pour +se rendre le lendemain au confessionnal. + +Grâce à une énergique volonté, elle a quitté le théâtre, et est +devenue une bonne et fervente chrétienne. + + + + * * * * * + + + +14.--UNE MÉPRISE QUI PORTE BONHEUR. + +Un soir de l'année 1855, après une laborieuse journée, l'abbé +Baron[6], alors vicaire à Douai, était rentré dans sa modeste demeure +et se reposait de ses travaux apostoliques en récitant l'Office divin. +On vint frapper à sa porte; il ouvrit, et une petite fille se présenta +devant lui, le priant de passer, le plus tôt qu'il lui serait +possible, chez une pauvre dame qui se mourait et qui demeurait rue +***, n° 28. Le bon abbé voulut interrompre sa prière et se rendre +aussitôt avec l'enfant à l'adresse indiquée; mais la petite messagère +lui dit que la chose n'était pas urgente à ce point, et qu'on lui +demandait seulement de ne pas remettre sa visite au lendemain, de +peur d'accident. Le prêtre prit donc l'adresse de la malade et dit à +l'enfant de le précéder et d'annoncer sa visite très prochaine. + +[Note 6: C'est celui qui s'est immortalise à la guerre de 1870, +par son dévouement héroïque et les services éminents qu'il a rendus à +l'armée française.] + +Quand il eut terminé la récitation de son Office, le pieux abbé se mit +en route, sans faire attention seulement qu'il pleuvait à verse et que +le froid était vif. Il s'agissait de sauver une âme, de consoler une +douleur; qu'est-ce que le froid et la pluie devant un but pareil? +Arrivé dans la rue indiquée par l'enfant, le prêtre entra au n° 18, +convaincu que c'était bien là le numéro qu'on lui avait donné. La +maison était pauvre; il n'y avait pas de concierge. Le prêtre monta +l'escalier à tâtons et frappa à la première porte qu'il trouva sous sa +main. Un homme vint lui ouvrir et, apercevant l'habit ecclésiastique, +entra dans une brutale colère, répondit par trois ou quatre injures à +la demande polie du charitable prêtre, qui s'informait si ce n'était +point ici la chambre de la pauvre femme malade, et enfin lui ferma la +porte au nez. + +Patient et doux comme le divin Maître, le prêtre frappa à la porte +suivante, où il ne fut guère mieux accueilli. + +Il monta au second étage, un petit garçon était dans le corridor. «Mon +enfant, lui dit le bon prêtre, pourrais-tu m'indiquer la chambre d'une +pauvre dame qui demeure dans cette maison et qui est bien malade. Elle +s'appelle madame Gérard.--Il y a bien à la porte là-bas au bout du +corridor une pauvre dame très malade, monsieur le Curé; papa disait +même qu'elle ne passerait pas la nuit; mais il me semble qu'elle ne +s'appelle pas comme vous dites.--Le nom importe peu. Fais-moi le +plaisir de me conduire à sa porte.» Et l'enfant le conduisit. + +L'abbé ouvrit la porte, entra dans la chambre. Auprès d'un lit où +était en effet une femme malade à l'agonie, était assis un homme d'une +cinquantaine d'années, qui se leva et parut fort étonné à la vue d'un +prêtre. Celui-ci le salua avec affabilité et lui demanda comment +allait sa pauvre femme; «car c'est sans doute votre femme, +ajouta-t-il, et vous êtes monsieur Gérard?...--Moi? répondit +brusquement le maître de la chambre; point du tout. Qui vous a dit +de venir ici et de vous mêler de nos affaires?--Mais on vient de +m'envoyer chercher, repartit le prêtre fort étonné. On m'a dit qu'une +pauvre dame Gérard, malade à l'extrémité, m'envoyait quérir pour +recevoir les derniers secours de la religion. Si je me suis mépris de +rue, ou de maison, ou de chambre, il me semble du moins que la pauvre +dame que voici n'a pas moins besoin de mon saint ministère. C'est +le bon Dieu, sans doute, qui m'a conduit ici et qui a permis cette +méprise.» + +«Oh! oui, Monsieur! murmura d'une voix affaiblie la pauvre mourante, +c'est Dieu qui vous a conduit ici.--Point du tout, dit le mari avec +emportement. Voici plus de dix ans qu'un prêtre n'a mis les pieds chez +moi, et vous ne confesserez pas ma femme; elle est à moi, mêlez-vous +de vos affaires!--Vous vous trompez fort, Monsieur, dit le prêtre avec +douceur et fermeté. Votre femme est à Dieu avant d'être à vous, et +vous n'avez pas le droit de disposer de son âme. Si votre femme veut +se confesser, je la confesserai; et mon devoir est de ne l'abandonner +que si, de sa propre volonté, elle refuse mon ministère.» + +Et s'approchant de la malade: «Madame, lui dit-il, désirez-vous vous +réconcilier avec Dieu et mourir chrétiennement?» La pauvre femme leva +les mains au ciel et se mit à pleurer de joie. «C'est le bon Dieu +qui a tout fait, dit-elle. Depuis plusieurs jours je prie mon mari +d'appeler un prêtre, et il m'a toujours refusé. Je veux me réconcilier +avec le bon Dieu, qui a eu pitié de moi.--Vous l'entendez, Monsieur? +dit le prêtre en se tournant vers le mari: veuillez pour quelques +moments me laisser seul avec cette pauvre dame.»--Et ces paroles +furent prononcées avec tant de fermeté et de résolution, qu'il fut +comme forcé de se retirer; ce qu'il fit en grommelant. + +«Voici, Monsieur, ce qui m'a sauvée,» dit en pleurant la mourante. Et +montrant au prêtre un chapelet suspendu auprès de son lit: «J'ai eu +la faiblesse de craindre mon mari plus que Dieu, et pour éviter des +scènes, j'ai depuis dix ou onze ans abandonné la pratique de mes +devoirs religieux; mais je n'ai jamais cessé de me recommander à la +bonne sainte Vierge. Tous les jours, ou à peu près, j'ai dit un bout +de mon chapelet, et j'ai toujours conservé l'amour de la sainte Mère +de Dieu. C'est elle, Monsieur l'abbé, qui vous amène à moi; c'est +elle qui sauve ma pauvre âme!...» Profondément touché de cette +scène attendrissante, le bon prêtre consola la malade, l'aida à se +confesser, lui donna l'absolution de ses péchés, et lui dit, en la +quittant, de se préparer de son mieux à recevoir le saint Viatique et +l'Extrême-Onction, qu'il allait chercher à la paroisse voisine. + +En sortant, il voulut serrer la main du mari qui la retira, et qui +rentra fort mécontent auprès de son heureuse femme. + +L'abbé avait regardé dans son calepin l'adresse de la malade, pour +laquelle on était venu le chercher, et il avait vu qu'au lieu du n° +18, c'était le n° 28 qui lui avait été indiqué. Tout en bénissant le +bon Dieu de son erreur bienheureuse, il se hâta d'aller à ce n° 28, +où il trouva en effet la malade qui l'attendait. Il la confessa a son +tour, puis, sans perdre de temps, il alla réveiller le sacristain de +la paroisse; et prenant le Saint-Sacrement avec les saintes huiles, il +revint auprès de ses deux malades; mais quand il entra à son cher n° +18, sa pénitente venait d'expirer--Elle avait eu dans l'absolution +sacramentelle le pardon de ses péchés, et la ferveur de sa bonne +volonté avait sans doute suppléé aux yeux du Dieu de miséricorde aux +autres secours que le prêtre lui apportait. + +Rempli de foi et de reconnaissance envers la sainte Vierge, refuge +des pécheurs, consolatrice des affligés, le ministre de Dieu termina +auprès de l'autre malade ce qu'il avait à faire; et c'est lui-même qui +a donné tous les détails de cette touchante aventure. Elle montre une +fois de plus quels trésors de bénédiction sont renfermés dans la piété +envers Marie, et combien Jésus est miséricordieux pour ceux qui aiment +sa Mère. + + + + * * * * * + + + +15.--HÉROÏSME D'EN JEUNE NÉOPHYTE. + +Dans un émouvant récit, le P. Hermann a raconté le baptême et la +conversion d'un de ses neveux, né comme lui dans la religion juive. +Rien de plus édifiant que cette histoire, dont les détails semblent +nous reporter aux premiers temps du christianisme. + +Il y a quelques années, dit-il, un enfant, alors âgé de sept ans, vint +avec son père et sa mère, tous les deux juifs comme lui, me visiter au +monastère des Carmes, près de la ville d'Agen. C'était à l'époque des +belles processions de la Fête-Dieu. On avait inspiré à cet enfant une +profonde horreur pour notre divin Crucifié: cependant la grâce, se +répandant avec profusion du fond de l'ostensoir où Jésus daigne se +cacher pour notre bonheur, se rendit victorieuse de cette âme si +naïve, si inaccoutumée à nos mystères; elle attira ce jeune coeur à +son amour avec une si forte véhémence et une si forte douceur que +l'enfant crut à la présence réelle de Jésus-Christ dans le sacrement +de son amour avant de connaître aucune autre des vérités de notre +divine religion. Aussi, à force de prières et de supplications, +obtint-il l'insigne faveur de pouvoir revêtir les ornements d'un +de ces enfants de choeur qui, pendant les processions du Très +Saint-Sacrement, répandent des fleurs sous les pas de Jésus-Hostie. + +Ravi de joies et de consolations célestes, après avoir rempli cette +angélique fonction, il courut à son père: «Ô mon père! dit-il, quel +bonheur! Je viens de jeter des fleurs au bon Dieu.» Dans la bouche de +ce petit enfant juif, c'était toute une profession de foi nouvelle... +Le père, redoutant qu'on ne fît changer de religion à ce fils unique +sur lequel reposait toute son affection, le surveilla dorénavant et +voulut repartir avec lui pour Paris, lieu de sa résidence. Mais, avant +le départ, un trait, parti du coeur de la divine Eucharistie, avait +frappé, pénétré, presque renversé la jeune mère, l'avait rendue +chrétienne et, dans le plus profond mystère d'une nuit silencieuse, +celle-ci avait reçu le baptême et l'Eucharistie des mains sacerdotales +de son propre frère[7]. Le jour suivant, l'Évêque lui donnait le +sacrement de confirmation. Rien n'avait transpiré de ce pieux secret +et la famille se remit en route pour Paris, sans se douter qu'il y eût +une chrétienne dans son sein. + +[Note 7: Le R. P. Hermann, qui raconte ce fait.] + +Le jeune Georges--c'est le nom de l'enfant--ne put oublier les saintes +impressions que son âme avait puisées dans ces fêtes chrétiennes; il +en parla souvent à sa mère, il la questionna, et celle-ci, heureuse de +voir germer dans cette chère âme la semence de lumière que la grâce +y avait jetée, ne se fit pas prier pour développer dans son esprit, +avide de s'éclairer, la connaissance de ce Dieu d'amour, de ce doux +Jésus qui a voulu naître d'une fille de Jacob et se faire homme pour +sauver les brebis d'Israël... + +Dès ce moment, en effet, sa jeune intelligence et son coeur ardent +n'étaient plus occupés que de la pensée et du souvenir de la divine +Hostie qui avait blessé d'amour son pauvre coeur, et chaque soir, +après s'être assuré que son père était endormi, il rouvrait les +yeux, il se mettait à prier longtemps le doux Enfant Jésus et à bien +apprendre son catéchisme. «Ô mon Jésus! disait-il, quand donc mon +jeûne finira-t-il? quand donc pourrai-je vous recevoir dans la sainte +Communion et vous presser sur mon coeur!» Ce qui le préoccupait +vivement, c'était le changement qu'il avait remarqué dans sa mère +depuis ce voyage dans le Midi; il lui voyait d'autres habitudes, +d'autres démarches, des principes et des goûts plus sévères, et un +jour il lui dit: «Mère, si vous ne m'assurez que vous n'êtes pas +baptisée, je le croirai.» La mère, embarrassée, ne sut que répondre. +«Ah! maman, reprit-il, je le vois bien, vous êtes déjà chrétienne et +j'espère que le bon Jésus me réunira bientôt à vous et que nous ferons +ensemble notre première communion...» La mère, tressaillant d'une +émotion mêlée de joie et de crainte, osa avouer à son fils qu'elle +recevait son Sauveur presque chaque matin... Alors l'enfant se mit à +pleurer à chaudes larmes, à sangloter, à se jeter au cou de sa mère: +«Oh! pourquoi ne m'avez-vous pas attendu? Au moins permettez-moi de me +tenir tout près de vous quand Jésus sera dans votre coeur, afin que +je puisse embrasser avec respect ce divin Enfant si aimable... Ô mère +bien-aimée, je vous en supplie, la prochaine fois, gardez-moi quelque +chose de votre communion; une mère partage volontiers avec son enfant +sa nourriture..» Et le jeune enfant se rapprochait alors de sa mère et +baisait avec respect ses vêtements. Ce désir dura quatre années tout +entières. Dire les sacrifices, les efforts que dut faire ce pauvre +enfant pour concilier l'obéissance qu'il devait à son père avec sa +foi vive, sa préoccupation unique de devenir chrétien, d'apprendre à +connaître, à aimer, à servir Jésus-Christ, serait chose impossible. Ce +fut un long martyre... + +À onze ans, Georges assiste à la solennité d'une première communion +dans sa paroisse. Il connaît Jésus, il aime Jésus, il ne désire que +Jésus!... son petit coeur est tout brûlant de soif pour Jésus. Il voit +tous ses compagnons d'enfance, ses amis, s'approcher légitimement de +la table sainte, et lui, il doit se cacher dans un coin obscur de +l'église, dévorant ses larmes, lançant à tous ces heureux enfants des +regards d'une inconsolable et sainte jalousie!... + +Quelques mois après cette fête de sa paroisse, la mère m'écrivait +qu'elle ne pouvait résister aux larmes de son fils qui menaçait +d'aller demander le baptême au premier prêtre qu'il pourrait attendrir +sur son sort. On pesa mûrement toutes les difficultés de sa position +vis-à-vis d'un père chéri, mais pour qui l'heure de la foi en +Jésus-Christ n'avait pas encore sonné et qui s'armait de toute son +autorité pour empêcher son fils de devenir chrétien. + +L'amour de Jésus-Christ fut le plus fort, et il fut décidé que je +viendrais en secret a Paris. Il fallait le voir, cet enfant, lorsqu'il +entra dans la chapelle, conduit par sa mère! Celle-ci tremblait d'être +surprise dans cette pieuse soustraction à la surveillance paternelle. + +Avec quelle piété le petit Georges se mettait à genoux, calme, +heureux, fort de sa résolution, le visage rayonnant d'une sainte +allégresse!--Que demandez-vous, mon enfant? lui dis-je alors.--Le +baptême.--Mais savez-vous bien que demain, peut-être, on voudra vous +contraindre à entrer dans la synagogue, afin de participer à un culte +aboli?--Ne craignez rien, mon oncle, j'abjure le judaïsme.--Mais si +l'on voulait avec menaces vous obliger à fouler aux pieds le Crucifix, +en haine de notre divine religion?--N'ayez pas peur, mon oncle, je +mourrais plutôt. Cependant, ajouta-t-il, si on me liait pieds et +mains, et si malgré mes cris, ma protestation et ma résistance, on me +portait dans la synagogue et on plaçait mes pieds sur le visage du +Crucifix, y aurait-il apostasie, si ma volonté résistait?--Non, mon +enfant, la volonté seule constitue le péché.--Alors, je demande le +baptême. De grâce, accordez-le-moi.» + +La cérémonie continue au milieu de la plus profonde émotion des +assistants. Après le baptême, vint la sainte messe, et après +avoir faire descendre et reçu mon Dieu dans les transports de la +reconnaissance, je me retournai et montrai à l'heureux enfant +l'objet de tous ses voeux, de tous ses désirs. Jamais spectacle plus +attendrissant n'avait frappé les regards de la foi chrétienne!... +Agenouillé entre sa mère et sa marraine, il aspira dans un divin +baiser et recueillit dans son coeur ce doux Jésus qui venait lui +apporter tout son ciel avec lui... Rien ne troubla son bonheur, pas +même la crainte d'être surpris par son père... Quelques semaines +après, il communia encore pour la Toussaint avec la même allégresse, +et puis vint l'heure de l'épreuve. + +Son père lui présenta un livre et lui dit: «Faisons la prière.--Mon +père, je ne puis pas prier dans ce livre des Israélites.--Et +pourquoi?--Je suis chrétien, je suis catholique.--Mon enfant, tu te +livres à un jeu cruel! tu ne parles pas sérieusement, je pense. Du +reste, tu sais bien que ton baptême ne serait pas valide sans le +consentement de ton père.--Pardon, mon père, dans notre sainte +religion catholique, il suffit d'avoir l'âge de raison et +l'instruction religieuse pour être baptisé validement.» Le père +dissimula d'abord sa violente irritation; mais quelques jours après, +il enlevait son fils, partait avec lui et le conduisait dans un pays +protestant, à quatre cent cinquante lieues de sa mère. + +Tous les efforts qu'on fit pour découvrir l'asile où l'on avait +relégué le pauvre enfant demeurèrent inutiles. On avait mis en +mouvement toutes les autorités civiles et politiques pour le chercher; +mais comme il avait été placé sous un nom supposé dans un pensionnat +dirigé par des hérétiques, toutes les démarches furent sans succès, +et la mère resta seule... et l'enfant, comme Daniel dans la fosse aux +lions, fut en butte à des assauts acharnés pour lui faire renier sa +foi. «Je voudrais revoir ma mère, s'écriait-il souvent en versant +d'abondantes larmes.--Tu la reverras, lui répliquait-on, si tu +abjures.--Oh! non, je suis chrétien, je suis catholique et je préfère +tout souffrir plutôt que de renoncer à ma foi.» + +Et malgré cette héroïque fidélité, on écrivait à la mère que son fils +était rentré dans les ténèbres du judaïsme. Mais elle avait confiance +en Jésus, en Marie, en Joseph, elle n'en crut rien, et ne sachant que +devenir toute seule à Paris, elle alla se réfugier à Lyon, où elle fut +accueillie par la marraine de son fils. Bien souvent, on vit tomber +ses larmes sur la Table Sainte où elle venait puiser des forces dans +la réception du Pain quotidien, de ce Jésus pour l'amour duquel elle +s'était exposée à la cruelle séparation de son fils unique. + +Trois mois se sont écoulés encore, et une lettre venue du fond de +l'Allemagne lui dit: «Venez, votre fils est ici.» Elle accourt, et +après un pénible et long voyage de plus de cinq cents lieues, au +moment où elle aperçoit sa famille, elle s'écrie: «Mon fils! où est +mon fils?--Votre fils, vous ne le reverrez qu'après avoir fait serment +devant Dieu que vous l'élèverez dans la religion juive et que vous ne +manifesterez par aucun signe extérieur la religion catholique que vous +avez embrassée.» + +Après quelques semaines d'une déchirante agonie, le coeur du père +se laisse attendrir, et il permet une entrevue en sa présence, à la +condition qu'il ne sera point question de religion. Le fils s'est jeté +au cou de sa mère, celle-ci l'a baigné de ses larmes, ils n'ont pu +prononcer les doux noms de Jésus et de Marie; mais dans une lettre, ma +pauvre soeur me disait: «Il n'a rien pu me dire, mais j'ai compris, +j'ai senti, je suis sûre qu'il est resté fidèle. Oui, j'ai senti +dans ses regards, dans ses tendres baisers que mon fils est toujours +chrétien.» + +Mais le pauvre Georges se trouva de nouveau privé du trésor pour +lequel il avait affronté toute cette persécution religieuse: il +s'était fait chrétien pour pouvoir communier, et voici que depuis la +Toussaint jusqu'à Pâques une sévère surveillance l'avait empêché de se +rendre à l'église et il se trouvait placé dans une pension, dans une +ville où il n'y avait pas un seul prêtre catholique... Peut-on se +figurer cette torture?... Plusieurs mois se passent encore. Un jour, +(jour secrètement fixé d'avance), il parvient enfin à se soustraire à +la surveillance de ceux qui le gardent, il va jouer dans un bois; mais +ce ne sont pas des fleurs ni des papillons qu'il cherche; son regard +ému attend un messager du ciel... Un monsieur passe près de lui et +le regarde avec un intérêt marqué: c'est bien lui. Savez-vous qui +c'était? C'était un prêtre missionnaire que la mère du petit Georges +avait attendri sur son sort. Il s'était déguisé et était venu se +promener, comme par hasard, dans ce même bois, et le pauvre enfant put +faire pour la première fois sa confession depuis son enlèvement, qui +remontait à dix mois. Il la fit dans un bois, à l'ombre d'un arbre +protecteur... Mais ce n'était pas tout: comment communier? + +Le prêtre dut repasser le fleuve (l'Elbe) qui séparait sa mission du +lieu habité par le pauvre néophyte. On pria, on étudia le terrain, et +enfin, quelques jours après, le missionnaire se déguisa de nouveau, +prit sur lui un petit vase d'argent renfermant tout le trésor des +cieux, la sainte Hostie, et s'embarqua sur un bateau à vapeur, au +milieu d'une foule stupide qui ne se doutait pas que Jésus-Christ, +vrai Dieu et vrai homme, était caché sur la poitrine de cet heureux +prêtre. L'enfant avait pu s'échapper de l'école pour accourir dans la +chambre de sa mère, et là, dans cette chambre où il avait improvisé un +petit autel couvert de fleurs et de lumières, tous deux à genoux +ils attendaient la visite si ardemment désirée du Sauveur Jésus en +personne qui voulait bien condescendre à venir les fortifier dans leur +exil. + +Enfin le prêtre, traversant sans obstacle tous les dangers de cette +périlleuse entreprise, arriva avec son dépôt précieux, et dans ce pays +sans foi, dans cette ville sans prêtre, sans église catholique, et +dans cette modeste chambre, l'enfant put accomplir le devoir pascal et +s'unir à son Jésus. + +Voici ce qu'il m'écrivit quelques jours après: + +«Quand je me réveille la nuit, ô mon cher oncle, pour penser à toutes +les grâces que le bon Jésus m'a faites depuis que je suis ici, loin de +tout secours religieux, quand je pense surtout à la communion que j'ai +pu faire presque miraculeusement dans la petite chambre de maman, je +me mets à bondir de joie sur mon lit et à mordre ma couverture dans le +transport de ma reconnaissance.» + +Quelques mois après, il m'écrivait encore: «Nous sommes à la veille de +Noël, et à l'approche de cette solennité la surveillance redouble pour +m'empêcher de recevoir mon Dieu. Hélas! devrai-je passer ces belles +fêtes dans un douloureux jeûne, privé du pain de vie? Priez le saint +Enfant Jésus que mon jeûne finisse bientôt. Il faut que je sois bien +sage pour dédommager maman de ne pas se trouver à Lyon pendant que +vous y prêchez.» + +Ici se termine le touchant récit du P. Hermann. Depuis lors, Georges a +été rendu à sa mère, et ils ne se sont plus séparés. Le bon religieux +revit, trois ans après lui avoir donné le baptême, cet enfant chéri +qu'il ne cessa de diriger jusqu'à sa mort. + + + + * * * * * + + + +16.--LES DEUX AMIS. + +Il y a quelques années, en me rendant à Paris, raconte un homme du +monde, je me détournai de la route directe pour aller prier sur +la tombe d'un de mes jeunes compatriotes, Alexis ***. Descendu de +voiture, j'étais bientôt arrivé au cimetière. Je me mis à le parcourir +dans toutes les directions, m'arrêtant devant chaque tombe, lisant +toutes les inscriptions sans pouvoir découvrir le nom que je +cherchais. Je commençais à désespérer d'y parvenir, quand j'aperçus un +officier qui était à l'extrémité opposée. J'allai droit à lui: nous +nous rencontrâmes près d'une place où la terre avait été fraîchement +remuée; au milieu, une petite croix de bois apparaissait à peine entre +quelques rares gazons. Nous échangeâmes un salut; je prononçai le +nom d'Alexis. «C'était mon meilleur ami, dit-il; vous le connaissiez +donc?--Je suis entré ici pour chercher sa tombe et pour y prier.--Et +voici précisément le lieu où il repose.» + +Ce mot dit, il s'agenouilla; j'en fis autant; nos prières s'élancèrent +à la fois du fond de nos coeurs vers le ciel. Quand nous fûmes +relevés: «J'avais encore un autre désir, lui dis-je, et il est en +votre pouvoir de l'accomplir. Vous étiez, m'avez-vous dit, l'ami +intime d'Alexis; vous avez sans doute assisté à ses derniers moments; +ce serait une consolation pour moi que d'en entendre le récit de votre +bouche.--Vous ne pouviez vous adresser mieux qu'à moi, monsieur. Mais, +pour apprécier combien sa mort a été belle, il est nécessaire de +remonter plus haut. Je vous raconterai l'histoire de quelques années +de sa vie; ce sera la mienne aussi. + +«Nous sommes entrés le même jour, Alexis et moi, à l'École militaire; +dès notre première entrevue, une secrète sympathie nous attira l'un +vers l'autre. Nous eûmes le bonheur d'entrer dans le même régiment. Il +eût été difficile de se figurer deux caractères mieux en harmonie que +les nôtres. Graves, sérieux, réservés, nous prenions en horreur les +plaisirs coupables. Nous ne trouvions aucun attrait pour les plaisirs +bruyants. Nous ne quittions l'étude que pour discourir entre nous des +matières que nous venions d'apprendre, et, chose déplorable! nous +n'avions de foi qu'en nous-mêmes, et toutefois, sur ce point-là +même, il y avait entre nous une grande différence. Alexis était +_incrédule_, moi j'étais _impie_. S'il m'arrivait de tourner en +dérision des choses saintes, cet excellent Alexis me blâmait; il +m'adressait des reproches sévères, bien que toujours affectueux. +L'hiver venu, nous allâmes, chacun de notre côté, en semestre. À notre +rentrée au régiment, après quelques paroles d'amitié échangées entre +nous, «Eh bien, Alexis, lui dis-je en souriant, as-tu fait tes Pâques +avant de partir?--Non, répliqua-t-il d'un ton sec qui indiquait assez +que la question lui avait déplu.--Je veux parier avec toi, repris-je, +que ta mère t'aura bien persécuté pour cela.--Elle m'y a exhorté +tendrement; mais je lui ai dit que j'avais trop peu de foi pour bien +communier, et que, grâce à Dieu, j'en avais encore assez pour ne +vouloir pas communier mal. Prenez patience et priez pour moi, en +attendant qu'il me soit possible de vous satisfaire: ce jour ne +tardera pas à venir, je l'espère. Oui, je l'espère!» répéta-t-il en se +tournant vers moi et en appuyant fortement sur ce dernier mot. + +«En ce moment, je ne sais quel génie infernal s'empara de moi: sans +respect pour l'amitié, sans égard pour les lois de la politesse, +j'éclatai grossièrement de rire. Mais je ne tardai pas à m'en +repentir, quand je vis quelle blessure mon indigne conduite avait +faite à son coeur. «Tu m'as fait de la peine, me dit-il. Ce n'est pas +bien... je ne m'attendais pas à cela de ta part... moi qui te croyais +un si bon coeur...» Tels furent ses reproches; il y avait à la +fois dans l'accent de sa voix et dans l'expression du regard qui +l'accompagnait quelque chose de si profondément triste et douloureux, +que je fus saisi de confusion. «J'ai eu tort... me pardonneras-tu?... +cela ne m'arrivera plus...» Je ne pus en dire davantage; lui, aussitôt +... l'excellent homme! de m'ouvrir ses bras, dans lesquels je me +précipitai: notre amitié était devenue plus étroite que jamais. + +«Un jour, nous étions allés ensemble à l'hôpital visiter quelques-uns +de nos soldats. Un de ces malheureux venait de rendre le dernier +soupir. «C'est triste, dis-je à Alexis, de voir un militaire mourir +dans son lit comme une vieille femme. Je ne connais qu'une belle mort +pour nous autres... le boulet de canon!--Si on est préparé, reprit-il; +car pour moi, je ne connais pas de mort plus triste que celle qui vous +frappe en traître...--Je t'entends, tu ne voudrais pas mourir sans +confession...--Pauvre ami!... Ainsi donc, incorrigible!... Tu m'avais +cependant promis...» Et après un court intervalle de silence: «Tu l'as +dit, je désire et je désire vivement ne pas mourir sans confession... +J'ai même... il faut que tu l'entendes de ma bouche... j'ai pensé que +si je venais quelque jour à tomber malade, je m'adresserais a toi pour +aller chercher un prêtre; et je puis compter que tu me rendras ce +service, n'est-il pas vrai?» Il remarqua la surprise que me causait +une telle demande; il insista: «Tu me le promets, mon ami?...» Et il +me tendit la main... J'hésitai encore; mais la pensée que mon refus +affligerait ce bon ami l'emporta en ce moment sur toute autre +considération: je pris sa main, je la serrai dans les miennes; je lui +promis, de mauvaise grâce, il est vrai, ce qu'il me demandait; mais il +n'eut pas l'air de s'en apercevoir, et il me remercia affectueusement. + +«Dès que le pauvre Alexis fut atteint de la maladie dont il mourut, +je ne le quittai plus. Je m'étais établi dans sa chambre; le jour, +j'étais constamment à le garder; je le veillai toutes les nuits. Un +matin, le médecin venait de faire sa visite accoutumée. Il avait +remarqué un grand changement en lui; des symptômes fâcheux s'étaient +manifestés; ses traits étaient visiblement altérés. Alexis se tourna +vers moi, souleva péniblement sa tête appesantie et s'efforça +vainement de parler; ses regards inquiets m'interrogèrent; il me +sembla qu'il me disait: «Tu as oublié ta promesse... Et moi qui avais +compté sur ton amitié!...--J'y vais, j'y vais!» Je ne dis que ce +mot, et j'étais parti comme un trait. En entrant chez le curé de +la paroisse, je me sentais combattu entre le sentiment de la piété +fraternelle et je ne sais quelle mauvaise honte. «Monsieur, lui +dis-je, j'ai un ami dangereusement malade; il m'a demandé de vous +aller chercher: je n'ai pu qu'obéir; car le voeu d'un ami, et surtout +d'un ami mourant, est une chose sacrée.» Nous nous dirigeâmes vers la +maison du pauvre malade; j'introduisis le prêtre dans la chambre, et +je les laissai seuls. + +«Après une demi-heure d'attente, je fus rappelé; une cérémonie +religieuse se préparait. J'étais debout au pied du lit. Au moment +où elle commença, je délibérais en moi-même si je garderais la même +attitude. Mais si je me comporte ainsi, ne vais-je pas blesser le +coeur de mon ami?... Je n'hésitai plus; mon genou orgueilleux fléchit, +et il resta ployé pendant tout le temps que le prêtre fit les onctions +sacrées. Et cependant, à quoi pensais-je dans un tel moment?... À +prier?... Hélas! je n'en avais plus le souci; j'étais à me demander +comment un esprit aussi distingué que l'était Alexis pût être dupe +de semblables momeries. Telles étaient les détestables pensées qui +m'obsédaient; voilà en quel abîme j'étais tombé, ô mon Dieu!... + +«Il ne restait plus qu'à accomplir une dernière cérémonie, la plus +importante de toutes. Le prêtre ouvrit une boîte d'argent; il en tira +avec respect une hostie consacrée, et la présenta au malade, qui +recueillit un reste de forces et se souleva pour recevoir son Dieu. Je +le regardai. Oh! comment rendre l'impression dont je fus saisi à son +aspect? Ses mains s'étaient jointes, et elles s'élevèrent au ciel, et +ses yeux aussi. Comme une glace limpide, ils réfléchissaient les plus +belles vertus, la foi, l'espérance et l'amour... Je baissai la tête: +un sentiment inconnu, nouveau, avait traversé mon esprit; pénétré +d'admiration pour mon ami, j'en étais venu à rougir de moi-même. + +«Après que le curé se fut retiré, Alexis me tendit la main; je +l'arrosai de mes larmes. «Mon ami, dit-il, je te remercie; je n'avais +pas attendu moins de toi!...» Et, après une courte pause, il ajouta: +«Je suis heureux maintenant!» Qui pourrait produire l'accent avec +lequel il prononça ses paroles? ... Ce n'était pas l'accent d'un +homme, non: si les anges ont une langue pour exprimer leurs pensées, +c'est ainsi qu'ils parlent. «Je suis heureux!» Pauvre jeune homme! Et +il se voyait mourir à la fleur des ans, lui, doté des dons les plus +précieux de l'esprit et du coeur, lui, chéri de ses amis, adoré de sa +famille! et il mourait loin de celle-ci, il mourait lentement, dans +des souffrances aiguës! Qui donc pouvait lui inspirer des sentiments +semblables?... Qui?... À la foi seule il appartient de répondre à +cette question. + +«Et la religion qui opère un tel prodige serait-elle donc un jeu +d'enfant?... Non, me disais-je, elle est réellement divine... Il +pressentait ce qui se passait au dedans de moi, et il m'interrogea +d'un regard; je lui avouai tout en fondant en larmes. «Mon Dieu, +s'écria-t-il, je vous bénis! C'est maintenant que je puis le dire en +toute vérité et dans l'effusion de mon coeur: Je suis heureux!» + +«Pendant la première période de sa maladie, la douleur arrachait à +Alexis d'assez fréquentes marques d'impatience; maintenant, pas un +murmure, pas une seule plainte. Il semblait que le Dieu qui venait +de descendre dans son sein y eût déposé un trésor de douceur, de +résignation et de paix. Ainsi se passèrent ses derniers jours. +Vous n'exigerez pas, monsieur, que je m'étende davantage sur cette +douloureuse catastrophe. Hélas! quand je m'y porte par la pensée, +les paroles me manquent pour rendre ce que je sens; je ne sais plus +m'exprimer que par mes larmes.» + +L'officier s'était tu, sa tête s'était inclinée sur sa poitrine. Je +respectai son silence. Il reprit la parole et continua: + +«Après que nous lui eûmes rendu les derniers devoirs, au retour de la +cérémonie funèbre je m'enfermai dans ma chambre et j'y restai jusqu'au +soir. À l'entrée de la nuit j'allai chez le curé. «Monsieur, lui +dis-je en entrant, je viens vous remercier...--Et de quoi donc? +interrompit-il avec un accent gracieux; je n'ai fait que mon devoir; +c'est là une des fonctions les plus essentielles de notre ministère, +et une des plus douces aussi quand nous trouvons des âmes disposées +à l'accueillir comme l'était votre ami. Oui, j'en ai la ferme +conviction, nous pouvons compter en lui un protecteur dans le +ciel----Monsieur, c'est à moi plutôt à vous remercier... Je vois que +vous ne soupçonnez pas le véritable motif qui m'amène ici... Pendant +que vous administriez les derniers sacrements à mon ami, j'étais là +(vous vous le rappelez peut-être) à genoux au pied de son lit. J'étais +tombé à terre incrédule; je l'ai vu communier et je me suis relevé +chrétien. Chrétien! qu'ai-je dit? Ah! je ne le sens que trop, je suis +indigne de porter un si beau nom.--Je puis dès ce moment vous le +donner, ce nom,» dit le prêtre; et me serrant tendrement entre ses +bras: «Oui, mon frère! mon cher frère! quiconque veut sincèrement +revenir à Dieu, celui-là est réellement et dans toute la force du +terme un chrétien.--Maintenant, mon Père, j'avais un second but en +venant vous voir. J'ai préparé ma confession tout à l'heure, et je +vous prie de m'écouter--Et, sans attendre de réponse, j'étais tombé +à ses pieds. Que vous dirai-je de plus, monsieur! De ce jour date ma +conversion...» + + + + * * * * * + + + +17.--TEL EST PRIS QUI CROYAIT PRENDRE. + +Ô Jésus! on me demande de parler, de dire comment je suis redevenu +chrétien. On m'affirme que c'est pour la gloire de votre Sacré +Coeur... Dès lors, comment résister?... Je parlerai donc; et puissent +beaucoup de pécheurs que je connais, qui sont mes amis, dont l'âme +m'est infiniment chère, se convertir comme moi! + +De ma première enfance il ne me reste que des souvenirs très vagues; +cependant je vois toujours une grande image qui surmontait la statue +de la Vierge, et devant laquelle ma mère me faisait prier: c'était +Jésus montrant son Coeur. Cette image me fascinait en quelque sorte, +parce que ma mère me disait: «Jésus te voit, et si tu n'es pas sage, +il te chassera de son Coeur.» Le soir de ma première communion, quand, +selon la coutume, nous nous agenouillâmes pour la prière en famille, +je promis bien à Jésus de l'aimer toujours: en retour, je lui demandai +de me garder dans son Coeur... Mais, hélas! les passions l'emportèrent +bientôt, je le dis pour l'instruction des jeunes gens; je fus victime +de ces deux fléaux terribles qui, de nos jours, les font mourir +presque tous à la vertu et à l'honneur: les mauvaises compagnies et +les lectures dangereuses. À vingt ans, j'étais le premier débauché de +ma ville natale. + +Pendant trente ans, j'ai entassé crimes sur crimes.... Je fus soldat, +et Dieu sait la vie que j'ai menée!... On m'envoya en Afrique à cause +de ma mauvaise conduite. N'osant plus me montrer à ma famille, j'y +restai longtemps; il fallut revenir cependant. Que faire? Me voilà +ouvrier errant, cherchant de l'ouvrage de ville en ville, obligé +parfois de tendre la main, couvert de honte. J'étais descendu aux +derniers degrés de l'impiété; je me traînais dans la fange des +passions. Ah! je rougis en écrivant ces lignes. Mais c'est pour la +gloire de votre Sacré Coeur, ô Jésus!... + +Paray-le-Monial, comme par hasard, se trouve sur ma route. La +ville était en fête; des oriflammes brillaient aux fenêtres; des +arcs-de-triomphe étaient dressés; une foule immense remplissait les +rues; l'air retentissait d'un chant qu'il me semble entendre encore: +«Dieu de clémence, ô Dieu vainqueur!...» Surpris, je m'adresse à une +pauvre femme: + +--Qu'est-ce donc, lui demandai-je? + +--Comment! vous ne savez pas? C'est le grand pèlerinage... + +--Ah!... quel pèlerinage? pour quoi faire? + +--Mais pour honorer le Sacré Coeur de Jésus! + +--Le Coeur de Jésus! où est-il donc? Peut-on le voir?... + +--Vous savez bien que non; mais il s'est manifesté à une religieuse de +la Visitation, à la Bienheureuse Marguerite-Marie; il lui a recommandé +de le faire honorer par les hommes. + +--Où est-elle, votre Visitation? + +Et, sur les indications de la pauvre femme, je me dirige de ce côté: +tous les sarcasmes, lus dans les journaux de cabarets contre les +pèlerinages, me revenaient a l'esprit; je regardais avec ironie ces +hommes qui marchaient gravement, une croix rouge sur la poitrine; et +malgré tout cela, j'éprouvais une certaine émotion. En passant à côté +d'un groupe de jeunes gens, je fus même frappé de ces paroles: + + Pitié, mon Dieu! pour tant d'hommes fragiles + Vous outrageant sans savoir ce qu'ils font! + Faites renaître en traits indélébiles + Le sceau du Christ imprimé sur leur front. + +J'arrive à la Visitation; je veux pénétrer dans la chapelle; mais elle +était pleine. + +En attendant que la foule se fût écoulée, je regardais autour de moi; +à quoi pensais-je? Je ne m'en rends pas compte. Mes regards sont +attirés par de grands tableaux en toile blanche sur lesquels des +inscriptions étaient gravées en lettres rouges. Je lis: _Promesses +de Notre-Seigneur Jésus-Christ à la Bienheureuse Marguerite-Marie_. +Je passe d'un tableau à l'autre, c'étaient des phrases absolument +vides de sens pour moi..., des mots auxquels je ne comprenais rien: +grâce, ferveur, miséricorde, tiédeur, perfection!... Mais tout à coup +une ligne me frappe: + +_Je donnerai aux prêtres le talent de toucher les coeurs les plus +endurcis_. + +Toute mon impiété me saisit. Toucher les coeurs les plus endurcis! +Voilà ce qu'ils écrivent!... Eh bien! nous verrons... Pourquoi ne pas +essayer? Prenons-les au mot. Demandons un prêtre... Quelle parole +pourra bien lui être inspirée pour toucher un coeur endurci comme +celui-là?... Et je ricanais en me frappant la poitrine. + +Au même moment, une religieuse passait à côté de moi; je me retourne +brusquement: + +--Je voudrais parler à un prêtre, à un prêtre de Paray-le-Monial. + +Elle m'introduit dans une petite chambre dont les murs, blanchis à la +chaux, portaient des inscriptions noires; je n'y fais pas attention. +J'avais ma fameuse phrase comme une arme invincible contre tous les +pèlerins du monde! et je répétais en riant: _Je donnerai aux prêtres +le talent de toucher les coeurs les plus endurcis._ Que va-t-il me +dire? + +Bientôt, un prêtre entre. Nous sommes en face l'un de l'autre. +Quelques secondes s'écoulent... Il me regarde, attendant que je lui +parle. Moi, je n'avais dans tout mon être que l'impiété et l'ironie; +et pourtant un tremblement passager me saisit. Le prêtre s'en +aperçoit: + +--Eh bien! mon ami, me dit-il. + +Ce seul mot me rend tout mon aplomb et toute mon arrogance. + +--Votre ami!... Ah! vous ne me connaissez guère. Je n'ai pas la foi, +moi! Je ne crois pas un mot de tout ce que vous me dites, et de tout +ce que vous écrivez. Appelez-moi excommunié, mécréant, païen, tout ce +que vous voudrez; mais votre ami! à d'autres... + +Longtemps je lui parle sur ce ton. La phrase lue sur le tableau blanc +retentissait à mes oreilles avec l'ironique question: «Que va-t-il me +dire?» Le prêtre était devenu pâle; mais pas un geste d'indignation +ne s'était manifesté en lui. Sans répondre à mes propos impies, il me +fait de nombreuses questions. Je riais... il le voyait bien; mais +il ne comprenait pas le signe de tête qui accueillait toutes +ses demandes, et qui voulait dire: «Ce n'est pas cela!» J'étais +vainqueur... je triomphais. J'allais éclater de rire et lui avouer +tout... quand, soudain... ah! j'en frémis encore: + +--_Mon ami, avez-vous toujours votre mère?_ + +Dieu! quelle réaction se produit en moi! Coeur de Jésus, vous +m'attendiez là! Mon coeur se fond: les larmes jaillissent; mon corps +tremble. + +--Ma mère! vous me parlez de ma mère! Mais c'est vrai!... le +Sacré Coeur de Jésus!... Oh! je vois l'image devant laquelle je +m'agenouillais petit enfant, à côté de ma mère! ... Je relis ces +lignes que sa main mourante m'a écrites, malheureux! auxquelles je +ne fis presque pas attention: «Mon enfant, je t'écris de mon lit +d'agonie; je meurs du chagrin que tu m'as causé; mais je ne te maudis +pas, parce que j'ai toujours espéré que le Sacré Coeur de Jésus te +convertirait.» Oh! ma mère!... Tenez, Monsieur, j'avais lu à l'entrée +de la chapelle que le Coeur de Jésus donnait aux prêtres le talent de +toucher les coeurs endurcis. J'étais venu pour savoir ce que vous me +diriez, pour me moquer de vous. Je le sens; vous m'avez converti. + +Le prêtre était tombé à genoux. Il priait et il pleurait. + +Quand j'entrai dans le sanctuaire du Sacré Coeur, ce fut pour aller me +prosterner dans un confessionnal. Ce fut, quelques jours après, pour +m'approcher de la Table sainte. + +Et maintenant, que tout cela soit pour la gloire de votre Sacré Coeur, +ô Jésus! + +--Prêtres! aimez le Sacré-Coeur, et vous convertirez des âmes. + +Mères de famille qui pleurez sur les égarements de vos fils, priez +pour eux le Sacré Coeur de Jésus.» + + + + * * * * * + + + +18.--COMMENT ON OBTIENT ON MIRACLE. + +Il y a quelques années,--c'est un missionnaire qui raconte le +fait,--j'avais dit en chaire quel es enfants pieux pouvaient convertir +leur famille. Dieu permit qu'une enfant innocente et pure se trouvât +dans mon auditoire; son père et sa mère l'aimaient comme une fille +unique qui doit hériter d'une grande fortune; c'était leur bonheur, +leur joie, leur amour. Le lendemain, près du saint tribunal, je vis +une enfant agenouillée comme un ange; je l'écoutai. La pauvre enfant +ne pouvait parler, les sanglots étouffaient sa voix, elle avait les +larmes aux yeux. + +--Mon père, vous avez dit que les enfants sages qui avaient une foi +vive convertiraient leur père et leur mère. Depuis que je vous ai +entendu, j'ai prié, j'ai pleuré, mon père et ma mère ne sont pas +convertis. + +--Mais, ma pauvre enfant, ce miracle, je vous le promets. Il +s'accomplira, pourvu que votre foi soit constante. Et j'ajoutai: «Je +vais vous préparer moi-même à la première communion.» + +Elle revint les jours suivants, le temps passa bien vite. La pauvre +enfant disait toujours: + +«Mon père, le miracle ne se fait pas; mes parents ne sont pas même +venus vous entendre.» + +La veille de la communion arriva. Après avoir reçu l'absolution, la +pieuse enfant se relève heureuse. Elle ne parlait pas; dans le chemin +elle rencontre une de ses jeunes compagnes et parentes, qui l'embrasse +avec effusion et lui dit: + +«Quel bonheur! mon père et ma mère doivent communier demain avec moi.» + +Alors la pauvre enfant devint triste, et ses yeux se mouillèrent +de larmes. Son père et sa mère l'attendaient cependant, et ils se +disaient: + +«Comme elle va être heureuse!» + +À la vue de ses yeux gonflés par les pleurs, la mère la presse sur son +coeur et lui dit: + +--Mon enfant, tu nous avais annoncé que tu serais si heureuse la +veille de ta première communion! + +--Ma mère, je suis malheureuse aujourd'hui. + +Et le père, témoin muet de cette scène, ne put s'empêcher de verser +des larmes et de dire: + +«Mon Dieu! que faut-il donc pour la rendre heureuse?» + +Aussitôt l'enfant quitte les bras de sa mère, se jette dans ceux de +son père en s'écriant: + +--Ô père! si vous vouliez! + +--Mais, ma fille, nous ne vivons que pour toi; dis-moi, que faut-il +faire? + +--C'est vous qui êtes la cause de ma tristesse. + +--Nous? répond la mère. + +--Moi? répond le père étonné. + +--Hélas! reprit l'enfant. J'étais heureuse il n'y a qu'un moment; mais +ma cousine est venue me dire: + +--Tu ne sais pas, Berthe? mon père et ma mère communient demain avec +moi. Alors je me suis dit pendant le chemin: «Et moi, demain, je serai +donc heureuse toute seule!» + +Le père et la mère n'y tinrent plus; les larmes coulèrent de leurs +yeux. Ils embrassèrent cet ange, et lui dirent: + +«Oui, demain, tu seras seule; mais dans quelques jours tu +renouvelleras. Alors nous serons heureux tous les trois.» + +Le surlendemain, ajoute le missionnaire, l'enfant triomphante +m'amenait son père et sa mère en me disant: + +«Mon Père, vous aviez raison, le miracle est fait; nous serons, dans +quelques jours, tous les trois unis à la Table sainte et tous les +trois heureux sur la terre.» + + + + * * * * * + + + +19.--LE MARQUIS D'OUTREMER. + +Le marquis d'Outremer était un vrai philanthrope. Il ne s'amusait pas +à fonder ces oeuvres qui ne figurent guère que sur le papier et qui +servent surtout à obtenir des décorations à leurs fondateurs. Il +vivait de très peu, et ce qu'il eût pu employer de son superflu, +il préférait le donner aux pauvres, qu'il aimait, qu'il visitait +assidûment, qu'il soignait lui-même. Car, dans sa jeunesse, il avait +étudié la médecine, et le titre de docteur ne lui paraissait pas +messéant à côté de celui de marquis. Son défaut, c'était d'être non +seulement incrédule, mais impie. + +Il avait une fille unique. Bien qu'il fût veuf et qu'il l'aimât avec +une extrême tendresse, Eudoxie, quand elle eut atteint ses vingt-cinq +ans, ayant manifesté le désir de se faire Soeur de Chanté, le marquis, +chose étonnante pour un libre-penseur, n'y avait mis aucun obstacle. +Il s'était contenté d'éprouver la vocation d'Eudoxie par quelques mois +d'attente. Il avait consulté les directeurs de sa fille, et sa fille +était devenue fille de Saint-Vincent de Paul. Depuis un an, on l'avait +chargée de la pharmacie, à l'hôpital civil de Castres. + +Pendant le choléra, il passa bien des jours et des nuits, côte à côte +avec des prêtres, au chevet des malades. Jamais il n'entrava leur +ministère; car, disait-il, il ne faut pas enlever au pauvre monde ses +consolantes illusions. Mais le dévouement de ces bons prêtres, +égal, sinon supérieur au sien, n'entama pas seulement son Credo de +libre-penseur. + +Un matin du mois de janvier, il revenait de chez l'une de ses plus +pauvres pratiques. Le froid était vif et le verglas si glissant qu'il +eût fallu des patins pour cheminer d'un pied sûr à travers les rues de +la ville. + +Notre marquis-médecin glissa. En cherchant à se retenir, il se donna +une entorse. Outre le verglas, il faisait un affreux brouillard, de +sorte que notre homme gisait presque inaperçu au coin d'une borne. +Tout à coup, de dessous une porte cochère, sortit une bonne laitière, +alerte et robuste, comme on l'est à la campagne. + +«Eh! c'est vous, monsieur le marquis? dit-elle au pauvre +patient.--Comment me connaissez-vous, ma pauvre femme?--Comment je +vous connais? Mais qui ne connaît pas dans le quartier M. le marquis +d'Outremer?... Eh! qu'est-ce donc qui vous est arrivé?» Le marquis +raconta son accident. Elle saisit le marquis et se mit en devoir de le +porter elle-même jusque chez lui. Par ce brouillard et ce verglas, il +y avait une bonne demi-heure de la borne a l'habitation du marquis. + +Pour oublier ce qu'il souffrait, le porté dit a la porteuse: +«Qu'est-ce que je puis faire pour vous? je vous promets de le faire, +si ce n'est matériellement impossible.--Monsieur le marquis, vous êtes +pris. Ce que vous pouvez faire pour moi? Franchement, je ne croyais +pas avoir jamais l'occasion de vous le dire. Mais c'est de demander +un prêtre, de l'écouter avec votre coeur et de devenir bon chrétien. +Savez-vous que c'est un vrai scandale de voir un brave homme tel +que vous du même parti, en religion, que les débauchés et les +partageux?--Vous êtes saint Jean bouche d'or, laitière. Mais j'ai +promis; je tiendrai. Je ferai venir un prêtre. À lui, par exemple, de +me convaincre. J'assure d'avance que la besogne sera rude.--Et moi, je +promets qu'elle sera douce.» + +Quand un homme loyal comme le marquis consent à entendre la parole de +Dieu, qu'il ne se raidit point contre elle, sa défaite est certaine, +cette bienheureuse défaite qui vaut mieux que toutes les victoires. +«Voyez-vous, disait-il a l'abbé Antoine, à leur seconde entrevue +seulement, c'est une permission de Dieu que l'on m'ait extorqué cette +promesse, sans cela j'étais capable de mourir dans mon impiété. +Pourquoi? Je n'en sais rien. Par esprit de contradiction.» + +Vous peindrai-je la joie et la reconnaissance de Soeur Eudoxie? Elle +ne put qu'écrire à la bonne laitière. Mais elle le fit avec une +éloquence qui ravit et en même temps confusionna la pieuse femme. + +Quant au marquis, il ne tarissait pas. Lui qui avait toujours tant +aimé les oeuvres de miséricorde, il semblait qu'alors seulement il en +eût découvert l'esprit, la raison d'être, la céleste origine, et ce +baume qui, d'un coeur compatissant et chrétien, coule à la fois sur +les plaies du corps et sur les plaies de l'âme, et semble, remontant +vers sa source, inonder le bienfaiteur lui-même d'une suavité céleste. +«C'est pourtant à vous que je dois tout cela, disait-il. Que puis-je +faire pour vous?--Oh! monsieur le marquis, est-ce que la joie de +ramener une âme à Dieu n'est pas une assez riche récompense, surtout +quand il s'agit d'une aussi belle âme?» + +Un matin, la pauvre laitière vint trouver le marquis. Elle était +troublée et tenait une lettre à la main. «Eh bien, oui, dit-elle, si +vous voulez me remercier, priez Dieu pour mon pauvre garçon qui est +soldat en Afrique, et qui m'écrit des choses navrantes... Je crains +bien qu'il ait perdu la foi.» Le marquis pria. + +Soeur Eudoxie, de Castres fut envoyée à Toulouse, à l'hôpital +militaire. L'hôpital était comble. Depuis huit jours, il était arrivé +d'Alger un nombre considérable de soldats malades. Soeur Eudoxie les +soignait de son mieux. Elle en remarqua un entre autres, très jeune, +au sourire triste et doux: il était miné par les fièvres d'Afrique... +Autre chose encore le dévorait. + +Avec ce tact exquis de la Soeur de Charité, qui est presque le tact +d'une mère, Soeur Eudoxie vit qu'il y avait là une blessure; que cette +blessure s'envenimait en devenant secrète, que la confiance peut-être +allait la guérir. + +Un jour, tout naturellement, et sans que Soeur Eudoxie le lui +eût demandé, le soldat lui raconta son âme. Il avait été élevé +chrétiennement. Sa mère n'était pas seulement pieuse: c'était une +sainte. + +Enfin, Soeur Eudoxie apprit le nom du jeune soldat. C'est dire qu'elle +redoubla d'efforts pour le ramener à Dieu. Il y avait là une dette de +reconnaissance filiale à acquitter. + +Un jour, elle aborda le malade en ces termes: «Je connais votre mère, +la bonne, l'ardente, la pieuse, la charitable Mme X... Elle a sauvé +mon père doublement: son corps, d'abord, puis son âme. Je voudrais +essayer de me libérer envers elle. Vous seul pouvez m'en fournir +les moyens: faites comme mon père. Je ne dirai pas de vous rendre à +l'aveuglette, mais de consentir à écouter un bon prêtre.» Jacques, que +les raisonnements avaient trouvé insensible, se laissa émouvoir. + +Une fois le bon prêtre à son chevet, une fois cette voix entendue, +au fond de laquelle Jacques ne pouvait méconnaître la sincérité, la +tendresse, la vraie charité, l'obstacle fut levé. Il revint à Dieu du +fond du coeur. + +Jacques converti, le calme de son âme réagit sur son corps. La fièvre +tomba. Et il eut vite son congé de convalescence. + +Oh! quelles douces larmes coulèrent de tous les yeux, lorsqu'il +retrouva sa mère et le marquis! Et avec quels transports d'amour ils +bénirent ensemble les miséricordes divines! ... + + + + * * * * * + + + +20.--LA PLUS GRANDE VICTOIRE D'UN VIEUX GÉNÉRAL. + +Deux années environ avant sa mort, arrivée le 24 février 1845, le +général Bernard, maréchal de camp de gendarmerie en retraite, membre +honoraire de la société de Saint-François-Xavier, aborde, peu +d'instants avant la réunion, le directeur des frères des Écoles +chrétiennes, et lui frappant sur l'épaule avec une rudesse amicale: + +«Tenez, cher Frère, lui dit-il, je suis un vieux gredin, un pas grand' +chose. + +--Allons donc, avec cette figure, vous, un brave dont le sang a coulé +sur nos glorieux champs de bataille, vous ne sauriez être ce que vous +dites; si vous vous accusiez d'être un retardataire vis-à-vis du grand +général de là-haut, à la bonne heure; mais vous lui reviendrez un jour +ou l'autre, et plus tôt que vous ne pensez, peut-être. + +--Franchement, les conférences de notre Société, ce que je vois ici +comme ce que j'entends, tout cela me remue. Mais... c'est que... +c'est que... pour en finir, il y a la confession, et, comme on dit au +régiment: c'est le _hic_; une batterie à enlever me ferait moins +peur! + +--Peur d'enfant, mon général! La confession n'est un épouvantail que +de loin et pour ceux qui ne la connaissent pas. Elle ressemble à ces +prétendus fantômes dont se sauvent les poltrons, et sur lesquels il +suffit de marcher pour qu'ils s'évanouissent; ou mieux encore, c'est +comme une médecine qui paraît amère au premier abord et qu'on trouve +de plus en plus douce à mesure qu'on la goûte, sans compter qu'elle +guérit infailliblement le malade... qui veut guérir. Essayez +seulement, et vous m'en direz des nouvelles. + +--Hum ... hum ... À la manière dont vous en causez, on croirait qu'il +s'agit d'une partie de plaisir, de quelque friandise délicieuse à nous +proposer! Et pourtant ... cette médecine, dont vous me faites une +peinture si séduisante, me paraît encore à moi une vraie médecine, une +médecine d'autrefois, noire et effrayante... Mais voilà la séance qui +commence, le commandant monte au fauteuil; aux armes et chacun à son +poste! et moi dans ma guérite, c'est-à-dire, dans mon coin. + +À quelques semaines de distance, une après-midi, le Frère directeur +voit entrer dans la salle commune le général, tout radieux, et qui +accourt lui presser les mains avec force: + +«Oh! cher Frère! s'écrie-t-il, une bonne poignée de main; et tenez, +il s'en faut de peu que je vous embrasse! je suis si heureux! plus +heureux que le jour où j'ai reçu la croix, et ce n'est pas peu dire. +Je crierais volontiers, comme ce jour-là: Vive l'empereur! Savez-vous +ce que j'ai fait ces jours-ci? + +--Non, mais je le soupçonne à vos regards, répondit le Frère en +souriant. + +--Juste! Vraiment oui, j'ai fait le grand pas! tous les anciens +comptes réglés! Au diable le vieil homme! Oui, cher Frère! j'ai suivi +votre conseil; je me suis confessé. Et que vous aviez bien raison: +Ça n'est effrayant qu'à distance et pour des poltrons! Il suffit +de commencer, et ensuite rien de plus facile, grâce à ce bon curé. +Voyez-vous, à mesure que je parlais, je sentais comme un poids qu'on +m'ôtait par degrés de dessus la poitrine; ou encore, j'étais comme +un homme qui rejette un poison qui lui tournait sur le coeur et sent +rapidement la santé revenir! J'ai rajeuni de trente ans; pour un rien +je m'envolerais au plafond; mais soyons sages et n'oublions pas que +nous avons des cheveux blancs: ne faisons pas rire vos écoliers, qui +pourraient nous voir à travers les carreaux. Une fois encore, cher +Frère, je vous remercie, car à votre conseil vous aurez joint, je n'en +doute pas, les prières. + +Le bon Frère était presque aussi heureux que le général, et l'émotion +de sa parole le prouva bien à celui-ci. + +Le brave militaire, dès lors, n'en fut que plus assidu aux réunions +de Saint-François-Xavier, qu'il édifiait par sa présence et qu'édifia +davantage encore le récit de sa mort. + +Le général, après avoir accompli avec calme et recueillement tous les +devoirs du chrétien, ordonna, avant que le prêtre se fût éloigné, +qu'on fit venir toute sa famille. Celle-ci arriva tout en larmes, et +chacun se mit a genoux dans la chambre mortuaire. Il éleva alors la +voix et dit: «Mes enfants, je vous remercie de toutes les preuves +d'affection que vous m'avez données, et je vous prie de me pardonner +les peines que j'aurais pu vous causer en cette vie.» + +Après un silence de quelques moments, interrompu par les sanglots des +assistants, il reprit: + +«Vous tous que j'aime, je vous bénis au nom du Père, du Fils et du +Saint-Esprit.» + +Puis il inclinait la tête, pendant qu'un dernier et paternel sourire +glissait sur ses lèvres. L'âme du juste était devant Dieu. + + + + * * * * * + + + +21.--LE BOUFFON ET SON MAITRE. + +Un riche seigneur avait à son service, suivant la coutume d'autrefois, +un bouffon chargé de le distraire par ses plaisanteries. Un jour il +le fit habiller à neuf des pieds jusqu'à la tête, et lui mit en même +temps entre les mains une baguette de bouffon, en lui recommandant +expressément de n'en faire présent à personne, si ce n'est à un plus +fou que lui. Le bouffon prit à coeur cet avertissement, et pour bien +de l'argent il n'aurait pas donné sa baguette. Quelque temps après il +arriva que le seigneur tomba mortellement malade. Alors il s'apprêta +à faire son testament; mais, comme dans ses bons jours il s'était peu +occupé des pauvres et avait encore moins réfléchi aux quatre choses +suprêmes, c'est-à-dire à la mort, au jugement, au ciel et à l'enfer, +il n'en fit pas plus alors que par le passé; il institua ses plus +proches parents héritiers de tous ses biens; quant à des aumônes ou +d'autres dispositions charitables, il n'en fut point question. Pas un +signe non plus pour la confession ni pour le saint Viatique. + +En attendant, on pleurait et on gémissait dans le château, à la pensée +que le bon seigneur allait bientôt quitter ce monde. Le bouffon, +averti de ce qui se passait, courut droit à la chambre et au lit du +malade, et lui demanda d'un air triste: «Maître, j'apprends que vous +allez partir? Est-ce vrai?--Oui, répondit le malade d'une voix à +moitié brisée, oui, mon heure approche.--Où voulez-vous donc aller? +Les chevaux sont-ils déjà équipés, la voiture est-elle déjà attelée? +Et vous, êtes-vous tout prêt à partir?--Je n'en sais rien.--Mais vous +devez pourtant savoir a quelle distance vous allez, et combien de +temps vous resterez dehors? Est-ce un mois, quinze jours, ou toute une +année?--Je n'en sais rien.--Mais au moins reviendrez-vous?--Ah!.... +peut-être jamais!...--Ainsi, répondit le bouffon d'une voix sévère et +convaincante, avec un regard pénétrant, vous faites un si grand voyage +que vous ne savez pas même si vous reviendrez, et vous ne faites pas +un seul préparatif pour une route aussi longue et aussi dangereuse? +Tenez, prenez la baguette de fou, ajouta-t-il en la posant sur le lit +du malade, car vous êtes un bien plus grand fou que moi!» + +Le malade commença tout à coup à y voir clair; il reconnut, à sa +honte, que le bouffon n'avait jamais dit une vérité plus grande. Et +alors, il fit distribuer beaucoup d'argent aux pauvres et se prépara à +faire le voyage en chrétien[8]. + +[Note 8: Cette anecdote, déjà ancienne, est rapportée par +Guillaume Pépin, écrivain ecclésiastique.] + + + + * * * * * + + + +22.--UN ÉPISODE DE LA RÉVOLUTION. + +Pendant la crise la plus furieuse de la Révolution, quand Robespierre +étendait son sceptre de fer sur la France, quand Carrier se signalait +par ses noyades à Nantes, Lebon par ses massacres dans le midi, et +Javogues par ses fureurs dans le Forez, la fermeté courageuse des +saints missionnaires de ces pays persécutés ne se laissait point +abattre; leur zèle, au contraire, semblait acquérir de nouvelles +forces à la vue des malheurs de ces contrées et des dangers qui +planaient sur elles. + +Tandis que plusieurs confesseurs de la foi prodiguaient leur zèle sur +d'autres points du diocèse, M. l'abbé Coquet, (mort en 1845 curé +de Rozier-en-Donzy), avait choisi pour théâtre de ses courses +évangéliques le centre même de la persécution, Feurs, capitale du +Forez, et l'intrépide proscrit poursuivait sa mission sublime sous les +yeux pour ainsi dire de Javogues. On ne saurait raconter en détail +tous les actes d'héroïsme, de dévouement, de sainte audace, qu'il +accomplit pendant cette période de terrible mémoire; mais l'histoire +suivante en donne une bien haute idée, en même temps qu'elle offre un +exemple des plus étonnants de la miséricorde divine. + +Un jour, un envoyé extraordinaire se présente dans le lieu de retraite +du saint missionnaire. «Une femme se meurt, s'écrie-t-il, une femme +bien pieuse, bien dévouée, mais qui ne peut se résigner à mourir sans +sacrements et qui exprime le plus vif désir de recevoir les secours +d'un prêtre pour obtenir le pardon de ses fautes ainsi qu'une mort +tranquille.» + +L'abbé, après avoir écouté l'envoyé avec sa bienveillance ordinaire, +s'empressa de promettre les consolations de son ministère, dont on +réclamait l'assistance; mais à peine le premier courrier avait-il +disparu, qu'un autre entre et s'écrie: «Monsieur l'abbé, on vient de +vous mander auprès d'une malade? Gardez-vous bien d'aller chez elle! +Depuis longtemps les satellites de Javogues, qui vous épient, ont +appris la maladie de cette femme, et ils ont décidé entre eux de +saisir le premier prêtre qui se présentera. Réfléchissez: si vous +êtes pris, au même instant vous serez conduit à Feurs et dans les +vingt-quatre heures exécuté.» + +Il y avait en effet de quoi réfléchir: mais quand le devoir parle +au coeur d'un ministre de Dieu lui-même, toute crainte est bientôt +dissipée, et la décision ne se fait pas attendre. «Quoi qu'il arrive, +se dit l'abbé Coquet, le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis; je +suis appelé, il faut partir...» + +Le soleil n'était pas encore couché; le charitable prêtre attendit +encore quelques instants, espérant, aidé du ciel et des ombres +naissantes de la nuit, parvenir plus sûrement à son but. Enfin le +voilà en marche; couvert d'habits de paysan, il s'avance dans la +campagne. Tout est silencieux autour de lui: les pâtres ont déjà +regagné leurs chaumières, et les craintes qu'on lui avait fait +concevoir sont bien près de s'évanouir dans son esprit rassuré. Il +s'approche de la demeure dont on lui a indiqué l'adresse; toutefois, +avant d'entrer, il jette un dernier regard autour de lui, et lance des +pierres dans les massifs d'arbres ou de verdure, afin de s'assurer +si personne n'est en embuscade pour le surprendre; mais, en fait +d'ennemis, il ne voit que quelques oiseaux effrayés qui sortent +précipitamment de leur retraite ainsi troublée. Il se tourne alors +du côté de la maison; la solitude de l'intérieur rivalise avec la +solitude du dehors. «C'en est fait, se dit-il en lui-même, tout danger +a disparu; on m'a trompé.» Et, ouvrant la porte cochère, il traverse +rapidement la cour. + +À peine a-t-il franchi le seuil, qu'un grand nombre d'hommes se +jettent sur lui; les baïonnettes l'enserrent dans un réseau de fer, +et de toutes ces poitrines où le coeur n'a plus de place s'échappent +mille cris menaçants: «Nous te tenons enfin, misérable! Assez +longtemps tu nous as échappé; cette fois tu n'échapperas plus.--Il +faut le fusiller à l'instant! crient les uns.--Non, disent les autres; +à demain la guillotine! Conduisons-le à Feurs: les traîtres et les +brigands apprendront par sa mort ce qu'ils doivent attendre des vrais +patriotes!» D'autres enfin ne s'en tiennent pas à ces brutalités +et les rendent encore plus amères par des imprécations, par des +blasphèmes. + +Durant cette terrible scène, l'abbé Coquet gardait un profond silence +et faisait intérieurement le sacrifice de sa vie. Cependant, à force +de vociférations, de trépignements, d'agitation furibonde, les +poitrines a la fin s'épuisèrent, les cris cessèrent. Le bon prêtre +saisit alors ce moment de calme pour adresser quelques paroles à cette +horde sauvage. «Mes amis, leur dit-il, je ne suis ni un traître ni +un monstre, comme vous vous l'imaginez; je n'ai jamais rien fait +d'hostile ni contre le gouvernement ni contre le pays. Tout mon rôle +se borne à porter secours aux infirmes, aux malades, à les consoler +dans leurs maux, à leur apprendre à bien mourir. Vous le voyez par +cette femme qui languit sur son lit de douleur dans une chambre +voisine. Je ne vous demande qu'une grâce, c'est de me laisser lui +porter les dernières consolations. Vous ferez ensuite de moi ce que +vous voudrez.» + +Un pareil discours était fait pour attendrir les coeurs les plus durs. +«Va! s'écrie après un moment de silence un de ces forcenés, va! nous +te tenons, tu ne nous échapperas plus.» + +L'abbé Coquet entre donc dans la chambre de la malade; il aperçoit en +même temps une fenêtre donnant sur le jardin; il pourrait s'échapper +par cette issue, mas il n'a garde d'en profiter. «Que je suis +malheureuse! s'écrie la malade en le voyant s'avancer vers elle, que +je suis malheureuse d'être la cause de votre captivité, peut-être +de votre mort! Mais j'avais trop besoin de vos secours au moment si +redoutable de la mort... Ne craignez rien du reste; la sainte Vierge, +que j'ai bien priée cette nuit passée et les nuits précédentes, m'a +fait comprendre qu'il ne vous serait fait aucun mal. Veuillez donc +entendre ma confession et m'administrer les derniers sacrements.» + +Depuis un instant le prêtre était dans l'exercice de cet auguste +ministère, quand les révolutionnaires, se ravisant, prennent la +résolution d'entrer dans la chambre de la malade; ils voulaient +empêcher le prêtre, leur captif, de s'échapper par la fenêtre dont +nous venons de parler. Mais aussitôt entrés, émus par tout ce qu'il +y a de touchant dans l'administration des derniers sacrements, ces +hommes naguère si farouches tombent subitement à genoux et semblent +plongés comme dans une extase. D'autres arrivent, ils sont terrassés +de même. Le prêtre, tout entier à ses fonctions sacrées, aux +exhortations qu'il adressait à la malade, ne s'était pas même aperçu +de cette scène étrange. + +Les cérémonies terminées, l'abbé Coquet quitte le chevet de la +mourante pour s'occuper de son propre sort. «Allons, mes amis, dit le +généreux martyr en s'adressant à ses bourreaux, je suis à vous. J'ai +fait mon devoir, disposez de moi, je ne crains rien; mon corps peut +périr, mon âme est dans les mains de Dieu.» Mais, ô surprise! ô +merveilleux effet de là grâce divine! lorsque la victime croit marcher +au supplice, elle devient au contraire l'objet du plus beau triomphe +que puisse ambitionner le coeur d'un prêtre. Les bourreaux se taisent, +les menaces sont bien loin déjà des lèvres qui les ont proférées; +la haine a fait place à l'amour, l'impiété à la foi, le crime au +repentir. Tous ces tigres altérés de sang qui s'élançaient naguère sur +le ministre de Jésus-Christ comme sur une proie, sont là à ses pieds, +renversés, comme Paul sur le chemin de Damas, par une puissance +invisible, et confessant à haute voix le Dieu qu'ils osaient +persécuter dans la personne de son représentant sur la terre. Le +croirait-on? le chef de cette horde sanguinaire, l'organisateur de ce +guet-apens était le fils même de la pieuse femme qui achevait en ce +moment sa paisible et sainte agonie. Le misérable, loin d'adoucir, de +consoler les derniers moments de sa mère, n'avait pas craint d'offrir +en spectacle, à ses yeux qui allaient se fermer, les préparatifs d'un +meurtre et du meurtre de son confesseur!... + +Mais la grâce divine venait de toucher son coeur comme celui de ses +complices. Les armes lui tombent des mains; à son tour il implore le +pardon du prêtre qui avait vainement sollicité sa clémence. Qu'on juge +de l'émotion de ce dernier. Il bénit Dieu en versant des larmes et +reçoit avec une joie inexprimable ces brebis perdues qui reviennent au +bercail. Puis, après avoir entendu les aveux des coupables, il fait +descendre sur eux le pardon en prononçant les paroles sacramentelles, +et tous ensemble redisent les bontés infinies du Dieu des chrétiens +pour lequel il n'est aucun crime sans miséricorde, si le pécheur est +pénétré d'un vrai repentir. + +Tous se séparent alors en se disant adieu comme des frères, et le +missionnaire regagne sa retraite, le coeur débordant de consolation et +de reconnaissance. + + + + * * * * * + + + +23.--LE ZÈLE RÉCOMPENSÉ. + +Une personne très pieuse avait un frère, étudiant en médecine, qui +s'était laissé entraîner par le torrent des mauvais exemples et avait +renoncé aux pratiques de la religion. + +Leur mère souffrait d'une maladie de langueur, qui la conduisait peu +à peu au tombeau. Mais ce qui la désolait, c'est qu'elle se sentait +impuissante à arrêter le débordement d'impiété de son fils. + +La fille, qui comprenait l'étendue de la douleur de la pauvre mère, et +voyait son malheureux frère courir ainsi à la damnation, s'approcha la +veille de Noël du lit de la malade: «Maman, dit-elle, si je pouvais +aller à minuit à la messe à Notre-Dame-des-Victoires, quelque chose +me dit que l'Enfant de la crèche m'accorderait la conversion de mon +frère.--Ma pauvre enfant! qui t'accompagnerait? Je n'irai jamais plus +avec toi à la messe de minuit.--Eh bien! mon frère.--Ton frère! y +songes-tu? lui qui éprouve une si grande horreur pour l'église, qu'aux +enterrements il ne veut pas entrer et attend a la porte, espères-tu +qu'il te conduirait?--J'essaierai de le décider.--Je ne demande pas +mieux; mais je crains que ton éloquence comme tes caresses ne soient +inutiles. + +L'étudiant en médecine reçut de très haut la proposition, qu'il appela +saugrenue. Tant de colère cependant dénote ordinairement un reste de +foi, prisonnière de l'impitoyable libre-pensée. + +Sa soeur insista, et, vaincu par cette persistance, vers minuit, +heure à laquelle un homme du monde n'aime pas à dire qu'il préfère +se coucher, l'étudiant la protégeait sur le chemin de la messe et +s'installait auprès d'elle pour la protéger au retour. + +La cérémonie fort belle de Notre-Dame-des-Victoires paraissait +l'intéresser; il regardait avec une sorte d'avidité ce spectacle +oublié et ne s'ennuyait pas. + +Au moment de la communion, il fut fort étonné; tous défilaient pour se +rendre a la sainte Table. On arriva à son rang, les voisins sortirent, +sa soeur aussi. Il se vit seul. Le vide lui causa une impression +étrange... + +Cependant sa soeur recevait l'Enfant-Jésus en la crèche de son coeur +et le réchauffait de l'ardeur de sa prière pour le jeune incrédule. +De son côté, le libre-penseur, prêt à résister fièrement aux +sollicitations de tous les chrétiens assemblés dans l'église, +succombait sous le poids de l'isolement où l'avaient laissé ses +quelques voisins; disons le mot: il eut peur. + +Un souvenir d'enfance domina son esprit, il tomba à deux genoux, et +une explosion de sanglots sortit de sa poitrine... + +La jeune fille cependant revenait dévotement; elle voit cette +abondance de larmes, et son frère qui se penche à son oreille pour lui +dire: Ma soeur, sauve-moi! Un prêtre! je suis écrasé sous le poids de +mon indignité! Un prêtre! un prêtre! + +Ce fut sa soeur qui eut à modérer l'impatience de ce néophyte. À +l'issue de la cérémonie, le prêtre fut trouvé, et bientôt le jeune +homme embrassait sa mère, en lui disant: Je vous rends votre fils. + +On ne reposa point en cette belle nuit, pas plus qu'à la crèche de +Bethléem, et à six heures du matin tous deux étaient revenus à la même +place en l'église de Notre-Dame-des-Victoires. + +Au moment de la communion, tous quittèrent leur rang pour aller à la +sainte Table; l'étudiant les suivait. Une jeune fille restait seule +prosternée à deux genoux, et le pavé qui avait reçu la nuit les larmes +de repentir, recevait encore des larmes; mais c'étaient des larmes de +joie. + + + + * * * * * + + + +24.--SAGESSE ET FOLIE. + +Vers l'année 18l0, vivait à Clermont en Auvergne un ouvrier serrurier, +travailleur habile et courageux, mais qui malheureusement se livrait +de temps en temps à quelques excès. À la suite d'un écart de régime, +qui l'avait rendu momentanément malade, il passa une nuit fort agitée: +il eut un songe, dans lequel sa soeur qui était morte en religion lui +apparut, lui reprocha son inconduite, et le conjura de revenir aux +sentiments dont leurs parents leur avaient toujours donné l'exemple. + +Cette apparition lui fit une telle impression qu'il se leva, se rendit +a l'église la plus proche, et, comme elle était encore fermée, il se +mit à genoux sur les marches et attendit l'ouverture des portes; il +entra alors, entendit la messe, s'adressa à M. le curé et revint de +nouveau après son repas. Pendant les deux jours suivants il fit la +même chose: le changement qui s'était opéré en lui parut si étrange +que le maître de l'auberge où il logeait pensa qu'il avait affaire à +un fou, et pria le médecin de venir examiner son locataire. + +Aux interrogations du médecin, l'ouvrier répondit: «Monsieur le +docteur, je vous remercie de votre intérêt; mais je me porte bien; +j'ai été fou, il est vrai, je l'ai même été longtemps, mais je suis +guéri; je le sens, Dieu merci; je me trouve en possession de mon bon +sens, et puis j'ai un docteur que je vois tous les jours, et que je +vais encore aller trouver; je vous demande la permission de ne pas +en changer.» Il revint à son auberge après une dernière visite à +l'église, paya sa note, fit son paquet et se mit en route pour Paris, +où, marcheur intrépide, il arriva en cinq jours; là il se remit +courageusement au travail; debout avant le jour, il n'allait à +l'atelier qu'après avoir entendu la messe, et pendant une année +entière il ne porta pas à ses lèvres une seule goutte de vin. + +Une autre épreuve l'attendait. Il s'était fait une loi de ne pas +travailler le dimanche, les railleries ne purent triompher de sa +résistance. Patrons et ouvriers conspiraient contre lui; on lui +remettait un travail soi-disant pressé le samedi soir, il offrait de +travailler la nuit, mais son offre était repoussée; il fallait passer +à la caisse et régler son compte, cela lui arriva dans douze ateliers. + +Ce fut alors qu'il rencontra une personne dont les sentiments pieux +étaient conformes aux siens; il l'épousa, et se mit à travailler pour +son compte. Dieu bénit son travail et il parvint à se procurer une +petite fortune. + +Étant allé dans une ville d'eaux thermales pour la santé de sa femme, +le généreux chrétien s'y fixa et pendant huit ans prit part à +toutes les oeuvres charitables. Entré dans la conférence de +Saint-Vincent-de-Paul, il s'adonna de tout son coeur au soulagement +physique et moral des familles qui lui étaient confiées, il ne +remettait jamais d'un jour la visite à leur rendre et se montrait +généreux à leur égard. Il s'enquérait, à la fin de chaque séance, de +l'absence de ceux de ses confrères qui ne s'étaient pas présentés, et +se chargeait avec bonheur de leur porter leurs bons pour éviter tout +retard dans la délivrance des secours. + +Les souffrances ne lui furent pas épargnées; opéré plusieurs fois +de la cataracte sans succès, il était presque aveugle, mais cette +infirmité ne l'empêchait pas de faire des courses nombreuses pour le +service des pauvres, ou de se trouver devant la porte de l'église +avant qu'elle ne s'ouvrit; c'était une habitude qu'il ne perdit +jamais; il servait à genoux six ou sept messes tous les jours. Il +s'éteignit, il y a quelques années, dans une maison de charité de +Marseille au moment où il se préparait à un acte de piété désiré +depuis longtemps: un pèlerinage à Jérusalem. On a retrouvé dans des +lettres écrites par lui des preuves que l'_Imitation_ était sa +lecture favorite. + +Ce fervent chrétien mérite d'être cité comme un modèle de parfaite +conversion. + + + + * * * * * + + + +25.--LE TERRIBLE ARTICLE. + +Lors de mon dernier séjour en Normandie, raconte un médecin bien +connu, le maire d'une commune voisine de Caen, s'affichant depuis +longtemps comme libre-penseur, devint malade de la poitrine. Sa femme +et sa fille, personnes pieuses, voyant que son état était menaçant, +usèrent de toutes leurs industries pour obtenir qu'il laissât venir le +prêtre. À la fin, il leur dit: «Eh bien! soit, faites-le venir, votre +curé; mais avertissez-le que je lui dirai son fait.» + +Les deux pauvres femmes allèrent trouver le curé de la paroisse, à qui +elles rapportèrent cette réponse. Il parut très peu s'en effrayer, car +il les pria d'annoncer sa visite pour le lendemain. + +Le lendemain donc il se rendit chez le malade, et fut immédiatement +introduit dans sa chambre. Il le trouva tenant à la main un journal. + +«Monsieur le curé, lui dit celui-ci à brûle-pourpoint, vous me +surprenez relisant la loi Ferry. J'en étais précisément à l'article 7. +Que pensez-vous de cet article? + +--Je pense, répliqua le curé, après un moment de réflexion, que vous +en êtes également à un article qui devrait vous préoccuper bien +davantage. + +--Et cet autre article, quel est-il? + +--Je n'ose vous le dire. + +--Parlez, monsieur le curé, parlez; vous savez que je n'aime pas les +mystères. Et il appuya sur ce mot d'un ton très significatif. + +--Puisque vous l'exigez, reprit le prêtre, je parlerai, quoi qu'il +m'en coûte. Sachez donc que l'article auquel j'ai fait allusion, +c'est... l'article de la mort.» Et il se retira. + +Le libre-penseur savait bien qu'il était gravement atteint, mais il ne +se croyait pas si près du moment fatal. La déclaration du prêtre le +jeta dans la stupeur, et, grâce sans doute aux prières de son épouse +et de sa fille, la stupeur produisit l'effroi, avec le désir de la +conversion. + +Quelques jours après, il faisait appeler le même prêtre et se +réconciliait sincèrement avec Dieu. + + + + * * * * * + + + +26.--LE TROTTOIR. + +Vous ne sauriez concevoir le nombre et la variété des petits +contentements que l'on éprouve dans la pratique de l'abnégation et de +l'obligeance sur le trottoir, dans les grandes villes et surtout à +Paris. Suivons celui-ci, qui est des plus étroits. + +Un insolent vous voit venir, et il indique par son attitude une +certaine résolution à l'impolitesse. Vous descendez froidement, et: +Passe sans obstacle, homme fort, je triomphe de toi et de moi! + +Un peu plus loin, une pauvre femme, mal vêtue et bien modeste, vous +voit venir aussi; déjà elle cherche la place de son pied sur le pavé +glissant. Vite vous la devancez... Un hommage à la pauvreté, que tout +le monde opprime ou dédaigne, est chose bien louable. + +Plus loin encore, le passage est scabreux: sur la chaussée, de +la boue, des paveurs, un tombereau d'ordures suivi de plusieurs +charrettes. Pour vous le péril et la souillure de la rue, pour les +autres le trottoir. On a compris, et on vous salue avec un air +d'admiration et de sympathique reconnaissance. + +Ah! nous oublions trop la fécondité merveilleuse des principes +chrétiens. Le moindre devoir rempli a des approximatifs imprévus qui +naissent sous nos pas pour nous produire un surcroît de mérite et un +salaire de délicieux plaisirs! Vous ne vouliez être que patient avec +courage, vous devenez tout de suite bienveillant sans effort; puis +votre bienveillance va se transformer en une sorte de vertu gracieuse +qui déterminera l'apparition d'une foule de charmants petits +faits.--Le trottoir était hier une arène où votre orgueil subissait un +pugilat onéreux; aujourd'hui, c'est la plate-bande d'un jardin où les +fleurs s'épanouissent. + +Mon point de vue une fois accepté, je défie que l'on trouve une +situation et un lieu plus commodes pour acquérir le goût du devoir +et s'y fortifier petit à petit. Tout en allant à vos affaires, vous +accomplissez, une multitude d'actes vertueux qui laissent derrière +vous une précieuse semence. Avec le droit, vous semiez des cailloux; +avec le devoir, vous semez de bons exemples. De plus, votre patience +se fortifie, et vous faites la conquête de l'humilité, la plus belle +des vertus. + +Il y a quelques années, pour me rendre à mon bureau, je suivais chaque +matin la rue du Four. Très souvent j'y rencontrais un homme dont le +vêtement indiquait un ouvrier à son aise. + +Nous nous croisions. Je descendais toujours du trottoir. Lui recevait +l'hommage et continuait toujours de son pas vainqueur. + +Un matin, la rue était plus malpropre et plus obstruée que +d'ordinaire. Il y avait vraiment du mérite a céder la belle place. Je +voyais venir mon superbe ouvrier. Il crut que je ne m'exécuterais pas +de bonne grâce. Il souriait insolemment et se disposait à me faire +obéir. + +Je me sacrifiai à propos, sans hésitation, mais non pas sans dignité. + +Cela le surprit. Il se retourna et me suivit des yeux, jouissant de +mes difficultés avec un air de bravade. + +J'avais aussi tourné la tête; son orgueil imbécile se brisa contre +un regard fixe et froid que je maintins sur lui pendant quelques +secondes. Je sentis qu'il m'en garderait rancune. + +En effet, le lendemain, le surlendemain encore, il me parut courroucé. +Une résistance de ma part lui eût été bien agréable! Il l'attendit en +vain. + +Un des jours suivants, la pluie se mit à tomber tout à coup. La rue du +Four ressemblait à un de ces chemins vicinaux de la Brie pouilleuse, +où le paysan monté sur son âne ne se hasarderait pas l'hiver, par +crainte d'y perdre sa monture. + +Les piétons, bien ou mal vêtus, les marchandes de noix ou de +maquereaux se remisaient sous les grandes portes. Quoique muni d'un +parapluie, je fis de même, et je me mêlai à un groupe de pauvres gens +qui attendaient la fin de la giboulée en geignant. + +Mon homme était là! Nous nous regardâmes du coin de l'oeil. Il +paraissait de méchante humeur, et la pluie le contrariait évidemment +plus qu'aucun de ses voisins. + +Je prononçai à son intention quelque phrase banale sur le temps. + +Il répondit, comme se parlant à soi-même: + +--Oui, un joli temps, quand on est pressé! Je suis attendu dans une +maison, à cent pas d'ici, chez des bourgeois. Je voudrais y arriver +propre, et il faut que je reste là. Je vais peut-être manquer une +bonne affaire. + +Je devinai que mon parapluie lui faisait envie, et me plaçant +brusquement bien en face de lui: + +--Monsieur, lui dis-je en affectant une politesse souriante, si +vous êtes attendu dans le voisinage, prenez mon parapluie. Vous le +renverrez par une domestique ou un concierge; il vous suffira de +remarquer le numéro de la maison en sortant d'ici. + +--Mais, monsieur, si j'allais garder votre parapluie? Vous ne me +connaissez pas. + +--Si, si, je vous connais. + +L'ouvrier crut à une allusion sur ses arrogances passées envers moi. +Il devint rouge. Je continuai du ton le plus aimable: + +--Je vous connais aussi bien que vous vous connaissez vous-même, et je +suis sûr que vous me renverrez tout de suite mon parapluie. Le voilà, +partez vite. + +Il se laissa faire. Au bout de dix minutes, mon parapluie me revenait +avec une bonne femme qui fit très verbeusement la commission de +reconnaissance. + +Je devais m'attendre à un changement radical dans les procédés de mon +homme. Il guettait une première rencontre. Pour moi je tenais peu à +une liaison au moins inutile. À la première rencontre, je passai vite. +Il ne put que m'envoyer un beau salut, que je lui retournai par un +geste très civil: un salut d'égal à égal. + +À partir de cette minime obligeance dont j'avais honoré son caractère, +je remarquai que non seulement mon fier ouvrier descendait du trottoir +à la hâte pour me faire place, mais encore qu'il avait renoncé à ses +anciennes prétentions; car je m'amusais à l'étudier, et je le vis plus +d'une fois, à distance, céder le pas avec un empressement semblable au +mien. Il se christianisait sans le savoir! + +Les lois de Dieu sont grandes! Le moindre acte imprégné du sentiment +chrétien a quelquefois des conséquences d'une étendue extraordinaire. +Nous n'en sommes pas toujours témoins. + +Un dimanche, par un beau jour de mai, je me promenais de long en +large sur la place Saint-Sulpice, en attendant la messe basse de neuf +heures. + +Si peu que je fisse attention aux personnes qui passaient près de moi, +il m'était impossible de ne pas voir le profond salut que venait de +m'adresser un promeneur. + +Ai-je besoin de dire que c'était encore mon ouvrier? Sa confortable +toilette l'avait transformé! + +Précisément parce qu'il me parut disposé à la discrétion, sinon au +respect, je l'abordai. + +Il avait le sourire fin. Il parlait peu. Ses paroles n'étaient point +oiseuses. J'usai les banalités de la conversation sans qu'il y +répondit rien que des monosyllabes. Et puis je me tus. + +Le brave homme me déclara alors que mon opiniâtreté à descendre +du trottoir, pour lui céder la place, l'avait fort surpris, fort +intrigué, et qu'en dernier lieu, alors qu'il me supposait irrité +enfin par sa bravade tout directe, mon extrême obligeance au sujet du +parapluie avait bouleversé son humble raison. Il me supposait un but, +un motif. Il cherchait, il ne comprenait pas. + +--Comment vous appelle-t-on? lui dis-je. + +--Jean. + +--C'est un nom favorable. Monsieur Jean, autrefois le trottoir de la +rue du Four était pour vous l'instrument d'un orgueilleux despotisme. +Chacun se sentait contraint de descendre à votre approche. Depuis que +je vous ai prêté mon parapluie... + +--Ma foi, monsieur, depuis l'histoire du parapluie, j'agis tout +autrement. J'ai eu l'idée de faire comme vous! D'abord je suis +descendu pour les femmes et pour les vieillards, petit à petit je suis +arrivé à descendre pour tout le monde; et, vous ne le croiriez pas! +aujourd'hui, si quelqu'un me prévient, cela me fait de la peine; il me +semble que l'on a mauvaise opinion de moi, et que l'on me prend pour +un homme d'un très vilain caractère. + +--Eh bien, votre orgueil a fait place à l'esprit de douceur; vous vous +êtes amélioré; vous êtes entré dans la bonne voie; peut-être irez-vous +loin dans cette voie où l'on ne recueille que des plaisirs, tout en +épurant et en grandissant son caractère. Mon but est atteint. + +--Mais qu'est-ce que vous y gagnez? Qu'est-ce que cela vous fait? + +Je lui montrai l'église. Il me répondit par une grimace. Un banc était +là. J'allai m'y asseoir. Sur un imperceptible signe amical, le +brave Jean vint prendre place près de moi, non sans rire sous cape, +convaincu qu'il était que j'allais le prêcher. + +Le prêcher! je n'aurais eu garde. Il y a temps pour tout. À chacun sa +fonction, d'ailleurs. Mon néophyte était un homme de quarante ans, un +brave ouvrier; son instinct le portait au bien assez directement; avec +lui il suffisait d'agir très simplement. + +--Monsieur Jean, je vous montrais du doigt l'église, où je vais aller +entendre la messe tout à l'heure. Vous, vous n'allez pas à la messe, +je le sais. Je l'ai compris à votre grimace. Mais vous irez un jour +comme moi. + +--Cela ne m'étonnerait pas trop. Vous avez déjà fait un miracle à mon +profit. + +--Je n'ai pas toujours été pieux; je le suis devenu à l'aide de la +réflexion. Il plut à Dieu de décider mon retour par ce chemin. Mon +seul mérite est d'avoir obéi à son impulsion: nous ne saurions jamais, +en face de lui, prétendre à un autre mérite que celui de l'obéissance. + +--Mais pour obéir ainsi, il faut croire en Dieu; et il ne dépend pas +de nous de croire! + +--Mon cher Jean, vous vous trompez. Sans vous rien dire de la grâce, +ce qui ressemblerait à une prédication, je vous affirme qu'il dépend +de nous de croire. + +---Alors je n'y comprends plus rien. + +--Compreniez-vous mon empressement à descendre du trottoir lorsque +vous approchiez, et l'offre de mon parapluie? + +--Enfin, monsieur, est-ce que vous voulez me rendre dévot? + +--Ne riez pas. Vous êtes bien devenu patient, même obligeant, sur ce +trottoir où vous vous pavaniez en roi il y a six semaines. + +--Oui, c'est bien drôle! S'il y a un secret, dites-le-moi. Par +exemple, je ne m'engage pas à rien faire de contraire à mes opinions. + +--Ah! vous avez des opinions! Dites-moi, vous avez aussi de la +loyauté? + +--Pour ça, je m'en vante. + +--Cela suffit. Tant qu'une seule vertu catholique demeure dans +l'homme, elle peut devenir, elle devient tôt ou tard une fondation sur +laquelle la Providence divine rebâtit tout l'édifice ruiné. Ah! vous +êtes loyal! Eh bien, Dieu vous connaît, il vous suit au travers du +monde, et il vous aidera. + +--Mon cher monsieur, vous tapez à bras raccourci sur tout ce qu'il y a +dans ma tête. Pour un rien, je me mettrais en colère. Mais je ne veux +pas être ingrat envers vous. Faites votre affaire; cette fois-ci je +vous écoute très sérieusement. + +--Bien. Une remontrance vous ennuierait; vous hausseriez les épaules. +De longues explications religieuses et morales auraient à peu près le +même résultat. Vous bâilleriez dans le creux de votre main. + +--C'est vrai. + +--Cependant, si l'on vous disait: La foi vous viendra, à la condition +d'un acte simple et loyal accompli en moins de dix minutes, et qui +n'aura pas d'autre témoin que Dieu, vous accepteriez la foi? + +--Je l'accepterais... + +Je me levai; l'ouvrier se leva. Nous marchâmes à petits pas en +regardant l'église. + +--Monsieur Jean, savez-vous encore votre _Pater_? + +--Oh!... + +--Et pourriez-vous le réciter couramment? + +--Oui, quoique cela ne me soit pas arrivé trois fois depuis ma +première communion. + +--Voici l'église devant nous. Entrez froidement. Si un murmure s'élève +dans votre esprit, faites-le taire; dites-vous: J'ai promis d'être +loyal, je dois être loyal. + +--Je le serai. + +--Vous irez au bénitier, que les fidèles assiègent quelquefois. Vous +prendrez de l'eau bénite. Vous ferez le signe de la croix lentement et +la tête haute, en homme de coeur qui a contracté une obligation et +qui la remplit. Puis vous vous isolerez au milieu de la foule. Alors +recueillez-vous l'espace d'une minute; rappelez-vous la promesse +qui vous engage et que vous êtes tenu à dégager strictement. Faites +ensuite de nouveau le signe de la croix, et debout, une main dans +l'autre main, récitez le _Pater_ à voix basse, doucement, très +doucement. Vous ferez ensuite encore un signe de croix, et vous +sortirez de l'église. + +--Après cela? + +--Rien. + +--Je comprends. + +--Pourquoi hésitez-vous? + +--C'est plus difficile que cela ne le paraît. + +--Moins difficile que de céder la place sur le trottoir. + +--Et si je faisais ainsi que vous me l'avez dit, vous pensez..? + +--Je pense que cet acte bien simple sera un jour votre plus grand et +votre plus beau souvenir. Mais si vous ne vous sentez pas maintenant +l'énergie et la loyauté nécessaires ... + +--Ah! on ne doit pas remettre ces choses-là au lendemain. + +--Adieu; je vous prédis que vous serez bientôt un solide et fier +catholique. + +Je lui serrai la main, et je m'éloignai rapidement, sans détourner la +tête, demandant à Dieu de faire le reste. + +Pendant un mois, loin de chercher Jean, je l'évitais. Mais Paris +est bien moins grande ville qu'on ne le pense. Jean m'avait guetté, +m'avait suivi, et il était parvenu à connaître mon nom et mon adresse, +plus avancé en cela que moi, qui ne savais de lui que son prénom de +Jean. + +Un matin je reçois une lettre de faire-part. Il s'agissait d'un +mariage pour le lendemain, entre M. Marteau et Mlle Gilquin, qui +m'invitaient à assister à la bénédiction nuptiale. Des noms inconnus; +cela arrive de temps en temps. On cherche. Est-ce mon boulanger, mon +fruitier, mon épicier? Ici se rencontrait un obstacle bizarre: M. +Marteau exerçait la profession de fabricant de formes pour chaussures. + +Je stimulai mes souvenirs: aucune lumière. À la fin, je remarquai que +le fabricant de formes de chaussures avait, entre autres prénoms, +celui de _Jean_. Mais une observation de l'autre Jean m'était +demeurée dans la mémoire: «J'ai de petits enfants,» m'avait-il dit... +Le Jean du trottoir était donc marié; ce ne pouvait être mon néophyte. +Et cependant quelque chose me disait que ce devait être lui... + +Mon incertitude cessa bientôt. + +Je venais de dîner: j'allais sortir. Un timide coup de sonnette +m'annonce un visiteur. On ouvre. J'écoute le nom: «M. Jean Marteau.» + +C'était le mien! c'était mon ouvrier de la rue du Four et de la place +Saint-Sulpice! + +--Entrez, monsieur Jean, asseyez-vous. Eh bien! vous allez donc vous +marier? + +--Mon Dieu, oui, monsieur, demain. + +--Mais il me semblait que vous étiez déjà marié? + +--Pas précisément. Si vous me le permettez, je vous expliquerai la +chose. Je vous ai adressé une lettre de faire-part avec l'espoir que +vous viendrez à l'église, parce que c'est vous qui avez fait mon +mariage; aussi est-ce surtout à cause de vous que j'ai fait imprimer +des lettres de faire-part. + +--Moi, j'ai fait votre mariage? + +--Certainement. Ah! c'est un peu long a expliquer. + +--Mettez-y le temps, et ne trouvez pas mauvais que je rie d'abord, à +cette idée que j'ai fait votre mariage sans savoir ni votre nom, ni +votre profession, ni votre adresse. + +--Le bon Dieu sait le nom et l'adresse de tout le monde. Il a eu sa +belle part dans l'affaire. + +L'honnête garçon était ému. Il n'avait pas dit: Dieu, mais le _bon +Dieu_. Je ne sentis jamais si bien la différence. Dieu, ce n'est +très souvent que le terme plus ou moins banal des panthéistes et des +philosophes, qui en font, au plus beau, le synonyme de l'Être suprême +des républicains de 93. Le _bon Dieu_, c'est le terme de prédilection +des catholiques, qui ne craignent pas d'afficher une foi naïve de +bonne femme ou de petit enfant: dès qu'un homme, en parlant de Dieu, +dit le _bon Dieu_, je vois le fond de son coeur et je puis lui tendre +la main. + +Je tendis la main à Jean. Je compris, avec une joie intime, que la +providence de Dieu avait fait mûrir le grain que j'avais semé. Me +voilà donc silencieux près de mon cher visiteur, dont le visage +s'épanouit dès les premiers mots de l'histoire qu'il va raconter. + +--Monsieur, avant notre rencontre de la rue du Four et de la place +Saint-Sulpice, j'avais des défauts insupportables. J'ai le droit de +les avouer, puisque je ne les ai plus. Je me grisais quelquefois, et +je battais ma bonne femme de loin en loin. Vous m'avez enseigné la +patience; cela fut pour moi la meilleure des préparations. Ensuite, +vous m'avez poussé dans l'église au moment propice. Il en est survenu +comme un miracle. Mais votre _Pater_ m'a fait passer, je vous +l'assure, une rude journée! Pour tenir loyalement ma parole, il m'a +fallu plus de force et de courage qu'il ne m'en faudrait dans une +lutte contre dix hommes. Vous avez oublié, peut-être? + +--Je n'ai pas oublié, et je vois que le _Pater_ a été bien dit. + +--Ah! Seigneur! Il faut que je l'aie dit comme on ne le dit jamais, +car en sortant de l'église, voyez-vous, je ne savais que devenir. Je +me sentais moitié heureux, moitié exaspéré en dedans de moi. Tout à +coup je me trouve, à ma grande surprise, en face de la maison que +j'habite. Je croyais chercher un estaminet pour m'y étourdir, et je +revenais chez moi. Je monte, j'entre; je prends une chaise: je ne dis +rien. Ma femme me regarde, et elle s'écrie: «Mon Dieu! Jean, est-ce +que tu es malade?» Le moyen, après cela, de croire que le _Pater_ +était une petite chose insignifiante! Il m'avait si bien bouleversé, +que l'on me croyait malade. Je rassure ma femme; je lui dis de +s'asseoir près de moi, et je lui raconte ce qui venait de m'arriver. +Vous pensez bien que je lui avais parlé de vous souvent, et qu'elle +vous connaissait on ne peut mieux sans vous avoir jamais vu. Elle +m'écoutait, sans souffler mot, en ouvrant de grands yeux. Quand j'ai +fini, savez-vous ce que fait ma femme? Elle se prend à pleurer, mais à +pleurer de tout son coeur! Et moi, Jean, un homme, je fais comme elle. +Cela ne m'était peut-être pas arrivé depuis vingt-cinq ans. Enfin, +nous nous apaisons, et je me trouve soulagé: petite pluie abat grand +veut. Je voyais ma femme bien heureuse; j'étais aussi bien gai, bien +heureux. Nous allons faire une promenade hors barrière avec les +enfants. Vous vous souvenez que c'était un dimanche? + +--Je m'en souviens. + +--Nous causions de vous, de votre parapluie, du trottoir, de l'église, +des signes de croix que j'avais faits et que pour un rien j'aurais +recommencés toutes les dix minutes. Oui, monsieur! j'en éprouvais un +tel besoin, qu'en apercevant le calvaire de Vaugirard, le coeur m'a +battu, et j'ai doublé le pas comme malgré moi pour saluer le calvaire +et faire le signe de la croix. + +--Vous le lui deviez bien. + +--C'est vrai. Aussi, est-ce justement ce que j'ai dit à ma femme. Nous +étions, vers cette époque, à la fin de mai, car il me semble tantôt +que cela date d'hier, tantôt que cela date de dix ans. Le soir, au +retour de la promenade, une église se rencontre devant nous. On disait +la prière du mois de Marie. Nous entrons, avec les petits. Et je vous +recommence mon _Pater_, notre _Pater_. Ah! monsieur, que je l'ai bien +dit cette fois, et que cela m'a fait de plaisir! Mes enfants, me +voyant prier, priaient aussi d'une petite façon grave. Moi, Jean, un +ouvrier, debout au milieu de ces enfants et de leur mère qui priaient +dans l'église; ...pour la première fois de ma vie, je me suis senti +l'importance d'un père de famille et d'un citoyen.--Je ne vous +fatigue pas? + +--Ho!... + +--Enfin, nous sommes rentrés chez nous et j'ai promis que je ne me +griserais plus, et que je ne battrais plus jamais ma femme. Mais il +y avait autre chose encore, dont ma bonne Françoise n'osait pas +me parler; nous étions mariés à la ville, mais pas à l'église. +Maintenant, mon cher monsieur, vous en savez autant que moi. + +J'étais ravi; j'avais les larmes aux yeux. Jean riait de plaisir, +un peu d'orgueil, et de l'air d'un homme qui est sûr de se rendre +infiniment agréable. Il n'avait pas fini. + +--Vous voyez donc bien, monsieur, que c'est vous qui avez fait mon +mariage, et que je devais vous inviter à venir à l'église demain. + +--Ah! mon brave Jean, j'irai; j'irai avec plus de satisfaction et plus +d'empressement dix fois, mille fois, que si vous étiez un millionnaire +ou un prince. + +--J'en étais bien sûr. Mais je dois vous dire encore un petit mot. +Nous marier à l'église, c'était la moindre chose; nous avons fait +mieux que cela. Moi, je n'aime pas les demi-mesures. Devinez-vous, +ah?... + +--Oui, ah! + +--Chut! Il ne faut pas toucher à ces affaires-là en riant; vous le +savez mieux que personne. Ma femme et moi, nous avons communié ce +matin, et bien communié tous deux, je vous le certifie. Ainsi, vous +aviez raison, monsieur; en me quittant sur la place Saint-Sulpice, +il y a cinq semaines, vous prophétisiez. Oh! j'entends encore votre +dernière parole: «Jean, je vous prédis que vous serez un jour un +solide et fier chrétien!» Je le suis! mes enfants le seront comme leur +père! + +Nous causons encore un moment, aussi attendris l'un que l'autre, puis +il me dit: + +--Eh bien, monsieur, à demain donc. + +Le lendemain, j'assistai à la messe du mariage. Il y avait peu de +monde: une dizaine de personnes et cinq ou six enfants. Je faisais, +avec tout le soin possible, honneur aux mariés par l'aristocratie +de ma mise. Pour la première fois et la seule fois de ma vie, je +regrettai de n'avoir pas un ruban rouge et une croix à ma boutonnière! + +Après la messe, j'allai faire ma visite aux nouveaux époux dans la +sacristie. On m'attendait évidemment. Je fus salué comme ne le fut +jamais un personnage d'importance: les enfants surtout me regardaient +d'un air de vénération très amusant. + +Mais voici Jean en habit noir, bien ganté, bien cravaté, chaussure +parfaite, une physionomie tellement digne, que j'hésitais à le +reconnaître. + +Je lui serrai la main en ami, et je voulus faire un petit discours +affectueux, un petit compliment d'homme du monde et de chrétien. + +Notre émotion dura bien deux à trois minutes, après quoi chacun rentra +en possession de sa liberté d'esprit. J'ai pu dire à ces braves +gens... + +Eh! qu'importe ce que j'ai dit et comment cela finit! Et si j'acceptai +d'être un convive de la noce! Et ce que Jean a fait depuis! Il est +converti, voilà tout! + +Jean prospère, sans hâte; Jean s'attache bien moins à acquérir une +fortune qu'à constituer une famille. Quand vous rencontrez sur le +trottoir un luron de haute mine, qui vous cède la place avec une +politesse inusitée, ce doit être lui. + +(_Venet_, Extraits.) + + + + * * * * * + + + +27.--UN FILS QUI TOMBE DANS LES BRAS DE SON PÈRE. + +Un jeune prêtre attaché à l'Hôtel-Dieu de Paris est appelé un soir +près d'un homme qui venait d'être apporté tout meurtri, tout sanglant, +à la suite d'une rixe de cabaret. En proie à une surexcitation +extrême, le malheureux épuise le peu de force qui lui reste en +malédictions et en blasphèmes. La vue du prêtre ne fait qu'augmenter +sa rage. Vainement le ministre du Dieu de paix s'efforce de ramener à +des sentiments meilleurs ce coeur ulcéré; son zèle demeure impuissant +et la prudence le force à mettre fin à des instances évidemment +inutiles. + +Le prêtre s'éloigne donc, le coeur brisé. Le lendemain matin, il +revient tout anxieux à l'hôpital. + +--La nuit a été terrible, lui dit la bonne Soeur qui a veillé au +chevet du misérable. Il n'a eu ni un moment de repos, ni un moment de +silence; toujours des douleurs atroces, toujours des blasphèmes! Il +n'y a pas plus d'une demi-heure qu'il est calme. Sa fureur s'est +apaisée pendant qu'à la prière nous récitions les litanies du Saint +Nom de Jésus. + +--Avant ma messe, je vais le voir un instant; ma Soeur, prions pour +lui. + +Puis, sur la pointe du pied, l'abbé alla s'agenouiller près du lit où +l'étranger était couché... Il ne s'agitait plus, et ses yeux étaient +fermés. «Mon Dieu! dit tout bas le charitable prêtre, prolongez ce +calme pour que je puisse, avec votre grâce, faire descendre dans cette +âme quelques pensées de repentir et de confiance.» + +Après avoir dit ces mots avec une grande ferveur, l'aumônier s'était +relevé et allait se rendre à la sacristie. Il avait déjà fait quelques +pas dans cette direction lorsqu'il revint tout à coup vers le lit... +Puis, ayant pris dans son bréviaire une image, il l'attacha aux +rideaux, de manière à ce que le blessé pût la voir lorsqu'il se +réveillerait. Cette image représentait saint Stanislas Kostka en +oraison devant une statue de la sainte Vierge. + +Monté a l'autel, l'aumônier avait peine à se défaire de la pensée +du malade. Dans cette multitude d'êtres souffrants, combien n'y en +avait-il pas de plus intéressants que lui? Cependant c'était celui-là +qui le préoccupait le plus; et, durant le saint sacrifice, il pria +pour lui plus que pour les autres. + +La messe terminée, le prêtre, dans un grand recueillement, faisait son +action de grâces, quand une Soeur, celle à qui il avait parlé le matin +même en entrant dans la salle, vint lui dire d'un air radieux: + +--Monsieur l'abbé, il vous demande... + +--Qui? + +--L'homme du numéro 48... le furieux d'hier soir. + +--Les fureurs lui sont-elles revenues? + +--Oh! non; il est maintenant doux comme un agneau. Il vous demande... + +--Que Dieu soit béni!... hâtons-nous. + +Les voici tous les deux auprès du malade... Il ne s'agite plus, il ne +se tord plus sur son lit... Son visage n'est plus enflammé, ses yeux +ne lancent plus d'éclairs, sa bouche ne blasphème plus. À demi assis +sur sa couche, il a les yeux fixés sur une image qu'il tient dans +une de ses larges mains; de l'autre, il essuie la sueur froide qui +ruisselle sur son visage... Sa préoccupation est telle qu'il n'entend +ni ne voit le prêtre et la Soeur arrivés près de lui... Enfin +l'inconnu, levant les yeux, eut comme un sourire de reconnaissance +sur ses lèvres, qui, la veille, ne proféraient que malédictions et +blasphèmes; et, d'une voix presque douce, il demanda: + +--Qui a attaché cette image au rideau de mon lit? + +--C'est moi, répondit l'abbé. + +--Est-ce que vous me connaissez? + +--Aucunement. + +--Pourquoi donc avez-vous mis près de moi l'image de saint Stanislas? + +--Parce que j'ai grande confiance en lui. + +--Ah!... vous n'avez pas eu d'autres raisons?... C'est que moi, +ajouta-t-il en passant sa main sur son front, c'est que moi aussi... +j'ai aimé ce nom... je l'aime encore... + +À ces mots, l'inconnu porta l'image à ses lèvres: des pleurs +jaillirent de ses yeux, sa bouche s'entr'ouvrit. «Mon Dieu! +proféra-t-il, mon Dieu!...» + +Et ses convulsions de la nuit le reprirent. Moins violentes que celles +de la veille, elles ne durèrent pas longtemps. Lorsqu'il fut redevenu +plus calme, il se mit à parler, mais comme à lui-même; quoique ses +yeux fussent grands ouverts, il avait l'air de ne voir personne. +«C'est étrange, disait-il, ce nom que je ne prononce plus... je le +trouve ici, sur cette image... et attaché à mon lit... Quand ce prêtre +a donné la communion... j'ai pu le regarder... j'ai fixé mes yeux sur +les siens...; ils ressemblent à ceux que j'ai tant fait pleurer!... +Hier, j'ai blasphémé contre lui... Lui et sa robe noire me faisaient +horreur!... Un tel changement s'est opéré en moi pendant sa messe, +que, si je le revoyais à présent, je le bénirais.» + +--Me voici! me voici! s'écrie l'abbé, me voici près de vous... Je ne +sais pas qui vous êtes, mais jamais, pour aucun malade apporté ici, je +n'ai ressenti au coeur autant de charité... Je donnerais ma vie pour +sauver votre âme. + +--Oh! mon âme!... Si vous saviez combien je l'ai souillée, vous ne +penseriez pas à me sauver... + +--Arrêtez! au nom du Sauveur Jésus, ne désespérez pas de la +miséricorde divine. + +Parlant ainsi, le jeune prêtre était tombé à genoux près du lit, +tenant les mains de l'étranger dans les siennes et les arrosant de ses +pleurs. + +Après quelques instants, l'inconnu, qui ne retirait pas ses mains de +celles de l'aumônier et qui laissait couler d'abondantes larmes, dit +d'une voix plus calme: + +--Voilà plus de vingt-trois ans... à Nantes... que j'ai abandonné, que +j'ai condamné aux privations, au chagrin, à la misère peut-être, ma +femme et mon fils... + +--Quoi! s'écria le prêtre en se relevant et en se penchant sur +l'inconnu, vous avez une femme, un fils!... vous avez habité Nantes... +Ah! encore un mot, un seul mot, je vous en conjure; votre nom? + +L'inconnu se nomme. Impossible de douter plus longtemps. L'abbé +Stanislas n'est plus debout, il est dans les bras, sur le sein de +son père!... Les battements de leurs coeurs, leurs larmes de joie se +confondent. + +Mais, il n'y avait pas de temps à perdre. L'abbé parle d'un confesseur +au pécheur repentant. «C'est vous que je choisis, répond celui-ci; je +veux vous déclarer tous mes crimes et vous dire combien mon odieuse +conduite envers votre pieuse mère m'a rendu malheureux!» + +Lorsque le pardon appelé par son enfant descendit sur le coupable, +quelle ne fut pas la joie, l'indicible bonheur et du père et du fils! +Le repentant pardonné respirait à l'aise, le poids de ses péchés ne +l'oppressait plus; et le prêtre qui avait enlevé ce poids répétait +avec transport: «Celui que je vois maintenant sur le chemin du ciel, +c'est mon père! Oh! Seigneur, soyez, soyez à jamais béni!» + + + + * * * * * + + + +28.--LE ROSIER DU MOIS DE MARIE. + +Papa, disait une enfant de six ans à un ancien militaire qui, nouveau +Cincinnatus, occupait ses loisirs à cultiver ses jardins et ses +champs, donnez-moi ces jolies roses qui sentent si bon, et dont la +blancheur égale celle des lis.--Pour les effeuiller, sans doute? +répondit le père à l'enfant.--Non, non, répliqua celle-ci: elles sont +trop belles pour cela.--Mais qu'en feras-tu?--C'est mon secret.--Ton +secret! Le mot est risible... Et si je te donnais l'arbuste entier, me +dévoilerais-tu cet important mystère?--Cher Papa, donnez toujours; je +vous dirai plus tard à qui je destine ces fleurs.--À la tombe de ta +pauvre mère, sans doute?--C'est bien pour ma mère... mais... pour ma +Mère du ciel.» En prononçant ces derniers mots, la voix de l'enfant +avait un accent si pénétrant et si doux, que le père, sans en avoir +compris le sens, en fut néanmoins profondément ému. Il s'avança donc +vers le rosier, le détacha habilement de la terre, et le remit entre +les mains de sa petite fille, qui s'éloigna aussitôt, emportant avec +elle son cher trésor. + +Quand la bonne petite rentra au logis, il était déjà tard. Son père +l'embrassa plus tendrement encore que de coutume et se retira dans +sa chambre pour prendre un repos bien nécessaire après une journée +employée à de rudes labeurs. Mais, hélas! le sommeil ne vint point +fermer ses paupières: une agitation fébrile, inaccoutumée, s'était +emparée de son esprit: les souvenirs d'un passé grossi d'orages +revenaient à sa mémoire et lui causaient un indicible effroi. Lui, le +brave guerrier, le soldat intrépide, que le bruit du canon et de +la mitraille n'avait jamais fait pâlir, éprouvait un saisissement +inexprimable. + +Pour calmer ces cruelles angoisses, vrai cauchemar de l'âme causé par +le remords, il se mit à balbutier quelques-unes de ces prières qu'aux +jours de son enfance il avait bien des fois redites sur les genoux +maternels; et les mots bénis qui, depuis tant d'années peut-être, +jamais n'avaient effleuré les lèvres du vieux militaire, vinrent s'y +placer en ordre les uns après les autres, et former ce tout sublime +connu sous le titre d'Oraison dominicale ou prière du Seigneur ... + +La prière! ce cri du coeur, cet élan de l'âme vers Celui qui l'a +créée, qui l'aime, qui _veut_ et qui _peut_ seul lui donner le +bonheur, est un de ces remèdes efficaces et doux, dont l'effet ne +tarde pas à se faire sentir. Notre homme en fit la consolante épreuve. +Un rayon d'espérance vint tout à coup dissiper les ténèbres dont, +un instant auparavant, son entendement était enveloppé: «Si je suis +pécheur, se disait-il, si, pendant de longues années j'ai vécu en +véritable _païen_, en ennemi de Dieu, tout n'est pas perdu pour moi. +N'ai-je pas un petit ange a placer entre moi et la justice du +Seigneur prête à me frapper?» + +En pensant à son enfant, l'ancien soldat s'endormit, et un songe +ravissant acheva de le calmer. Il se crut transporté dans un de ces +temples majestueux élevés par le génie de la foi au Dieu trois fois +saint. Au bas du choeur, à l'entrée de la nef principale, était un +autel étincelant de mille feux et surmonté d'une gracieuse statue de +la Vierge Marie. Une foule de fidèles montaient et descendaient les +marches de l'autel, déposant aux pieds de l'image vénérée des fleurs +et des couronnes. Une délicieuse harmonie ajoutait au charme de cette +pieuse vision. Mais bientôt la foule s'écoula; les chants cessèrent; +les lumières s'éteignirent; la lampe du sanctuaire seule projetait +ses vacillantes clartés sur le candide visage d'une petite fille qui +s'avançait furtivement vers l'autel, et y déposait un rosier chargé de +blanches fleurs. + +Ici le vieillard s'éveilla: le secret de sa chère enfant venait de lui +être révélé; et quand, le matin, elle accourut joyeuse vers lui pour +l'embrasser: «Moi aussi, lui dit-il en la prenant sur ses genoux, j'ai +un secret.» L'enfant sourit: «Vous me le confierez, Papa? dit-elle à +son tour.»--«Non, ma petite, _tu le verras_.» + +Le dernier jour du mois de mai 186..., un militaire ayant sur sa +poitrine le signe des braves, s'approchait de la Table sainte. Une +jeune enfant le suivait du regard et semblait envier son bonheur. + +Quelques instants après, le prêtre qui venait de célébrer les saints +mystères, s'approcha de nouveau de l'autel, et détacha d'un rosier, +placé aux pieds de la sainte Vierge, une branche encore toute +fleurie. Il la présenta ensuite au vieux guerrier, qui la baisa +respectueusement. + +Depuis cette époque, elle figure comme un trophée au dessus des armes +appendues aux murs de sa demeure, et, chaque fois que les regards du +vieillard se portent sur ce rameau desséché, il murmure une prière à +Marie, l'aimable et tendre refuge des pauvres pécheurs. + + + + * * * * * + + + +29.--LA STATUETTE DE SAINT ANTOINE. + +Élevé par une pieuse mère, D***, officier aussi loyal que brave, +avait eu la foi, mais la vie des camps et des casernes avait effacé +l'empreinte primitive de la religion et il en était arrivé à cette +indifférence froide et triste qui est une forme honnête de l'impiété. +Son épouse, restée maîtresse pour elle-même et pour sa fille de toutes +les pratiques de la dévotion, n'en pleurait pas moins l'égarement de +celui qu'elle aimait assez sur la terre, pour ne pas vouloir en être +séparée au ciel. Depuis longtemps déjà, ses prières montaient toujours +vers le Ciel et imploraient l'appui de la Reine des vierges. Rien ne +venait la consoler. Un jour même, une nouvelle peine vint s'ajouter +aux autres: son mari lui avait appris qu'il était franc-maçon! Ce +n'était plus seulement l'indifférence, c'était l'impiété réelle et +notoire, l'impiété publique et affichée...; et, en pensant à cela, +Mme D*** serrait sa fille sur son coeur comme pour la préserver d'un +malheur, ou peut-être pour avoir recours à l'innocence de l'enfant, +contre le péril que courait l'âme du père. + +Tout-à-coup, ses yeux se portèrent sur une statuette de saint Antoine +de Padoue qui ornait sa chambre, et une idée subite s'empara de son +âme attristée... «Mon enfant, dit-elle à sa fille, mon enfant, il faut +que tu pries beaucoup saint Antoine pour obtenir de lui que ton père +retrouve ce qu'il a perdu! + +--Qu'a-t-il donc perdu, ma mère? + +--Tu le sauras plus tard, mais prie et... n'en dis rien à ton père.» + +Le regard naïf de la jeune fille se leva vers la statuette, et ses +lèvres s'ouvrirent pour laisser échapper ces paroles: «Grand Saint, +faites retrouver à mon père ce qu'il a perdu.» + +En-ce moment la porte s'ouvrait, et M. D*** venait avertir sa femme +qu'il allait sortir. + +Il avait tout entendu et se demandait tout en marchant ce que cela +pouvait bien être. «Qu'ai-je donc perdu, se disait-il? C'est sans +doute ma femme qui aura égaré quelque chose...; mais quelle idée +d'aller redemander cela à cette statue! Après tout, peu importe! Elle +est si bonne épouse et si bonne mère!... C'est égal, il faut que je +lui dise de ne pas s'inquiéter, car enfin si j'avais perdu une chose +sérieuse, je le saurais bien.» + +Comme on était aux premiers jours de juin, M. D*** jugea que la soirée +assez belle lui promettait plus de jouissance à la campagne qu'entre +les quatre murs de la loge. «Une idée! se dit-il en se frappant le +front, je vais chercher ma femme et ma fille et nous irons faire un +tour à la campagne...; mais qu'ai-je donc perdu?...» + +Mme D*** eut un sourire de bonheur et jeta un regard qui disait merci +à saint Antoine, quand son mari vint lui dire son idée! mais elle +resta muette et se sentit rougir lorsqu'il ajouta: «Dis donc, +est-ce que j'ai perdu quelque chose?--Pourquoi me demandes-tu cela? +répondit-elle.--C'est que j'ai entendu la petite.» + +La conversation en resta là, mais l'embarras de Mme D*** n'avait pas +échappé à son mari, et souvent encore il se demandait: «Qu'ai-je donc +perdu?» + +Le 12 juin au soir, Mme D*** se trouvait encore dans sa chambre avec +sa fille, et l'enfant redisait avec ferveur sa naïve prière: «Grand +Saint, faites retrouver à mon père ce qu'il a perdu!» + +«Mais enfin, dis-moi donc ce que j'ai perdu, s'écria M. D*** en +entrant violemment dans la chambre... Depuis huit jours, je me le +demande... Depuis huit jours, cette pensée m'obsède... Tu fais +toujours prier ta fille pour cela, mais tu ferais bien mieux de me le +dire, car je saurais si cela vaut la peine de fatiguer cette enfant!» + +Mme D*** se leva, en regardant son mari avec calme: «Mon ami, lui +dit-elle, serais-tu content de me quitter pour toujours? + +--Ah! pour cela non! et si c'est pour cela que tu pries et que tu vas +à l'église, tu peux t'abstenir! + +--Cependant, mon cher ami, si tu ne retrouves pas ce que tu as perdu, +il faudra nous quitter un jour..., et pour toujours! + +--Mais qu'est-ce donc?... Dis, je t'en conjure..., qu'ai-je donc +perdu? + +--La foi... la foi de ta mère!... et je ne veux pas te quitter, moi... +Oh! je ne le veux pas... il faut que tu la retrouves!» + +Et la pauvre femme pleurait, pendant que, sans ajouter un seul mot, M. +D*** sortait. + +«La foi, disait-il, la foi de ma mère... de ma femme et de ma fille!». +Et pendant toute la nuit, Mme D*** qui priait, l'entendait marcher, +s'agiter et répéter souvent: «La foi... la foi de ma mère!» + +Le lendemain matin, M. D*** entre sans rien dire, dans la chambre de +sa femme; puis, comme éveillé par une idée subite: «Est-ce que vous +avez une fête aujourd'hui? + +--Oui, mon ami, la fête de saint Antoine de Padoue. + +--Ah! le petit Saint de la cheminée! ... Eh bien! merci, saint +Antoine!» + +Et comme Mme D*** le regardait anxieuse... «Oui, oui, ma femme, +s'écria-t-il en ouvrant les bras, oui, c'est fait, j'ai retrouvé ce +que j'avais perdu;--mais nous devons un beau cierge à ton petit Saint, +allons le lui porter!» + +Et quelques minutes plus tard, le frère Portier du couvent des +Franciscains appelait un Père pour confesser M. D*** qui avait +retrouvé la foi. (_R. P. Apollinaire_.) + + + + * * * * * + + + +30.--LE CHEMIN DU COEUR. + +Un honorable ecclésiastique de Paris venait d'être appelé pour +confesser une vieille femme mourante dans une de ces maisons qui +servent de refuge aux chiffonniers; il entendit des cris plaintifs +partir d'une chambre voisine et comme le bruit d'un corps qui tombe. +Il s'y précipite et voit une femme étendue sur le carreau, qu'un homme +rouait de coups. «Ah! malheureux!» s'écrie involontairement l'abbé. +L'homme se retourne, et, apercevant le prêtre, il lui dit: «Que +viens-tu chercher ici, calotin? Tu vas passer par la fenêtre.» Et, le +saisissant par le collet et la ceinture, il le soulève de terre et se +rapproche de la fenêtre. + +C'était au troisième étage. L'abbé avait conservé sa présence +d'esprit. Rapide comme l'éclair, un souvenir se présente à lui, et +sans paraître ému, il lui dit: «Moi qui venais vous chercher pour +porter secours à une pauvre voisine qui se meurt!» L'homme s'était +arrêté; il était temps: la fenêtre ouverte n'était plus qu'à un pas. +Il repose l'abbé par terre en lui disant: «Qu'est-ce que c'est?--Une +pauvre femme qui se meurt sur un véritable fumier, et je venais +pour que vous m'aidiez un peu à la secourir.--Voyons.» Et l'abbé le +conduisit dans la pièce contiguë et lui montra une vieille femme +étendue sur un misérable grabat couvert d'une paille infecte, dans +le paroxysme d'une fièvre brûlante, à peine recouverte de quelques +misérables haillons. «Ah! pauvre femme! dit le chiffonnier dont la +colère était tout à fait tombée à cet aspect.--Je vais vous prier, lui +dit l'abbé en lui tendant une pièce de 40 sous, de me procurer deux +ou trois bottes de paille fraîche pour qu'elle soit un peu moins +mal.--Tout de suite.» Et, prenant la pièce, il s'élance, descendant +quatre à quatre les marches de l'escalier vermoulu. + +À peine était-il parti que toutes les portes du corridor s'ouvrirent, +et tous les habitants, les femmes surtout, y compris celle qui venait +d'être battue, se précipitent en disant: «Sauvez-vous, monsieur +l'abbé, sauvez-vous vite pendant qu'il est loin. Il est aussi fort +qu'il est violent, et s'il vous retrouve ici, il pourrait bien vous +faire un mauvais parti.--Non, non, répondit l'abbé en souriant, je +resterai. Je l'ai entrepris. Il vaut beaucoup mieux que vous ne +croyez, et il faudra bien que j'en vienne à bout.» On l'entendit +remonter. Chacun était rentré chez soi, fermant soigneusement sa +porte. + +Il arrivait en effet, chargé de trois bottes de paille qu'il jeta à +terre à la porte de la malade. Il en délie une, étend la paille par +terre, et enlevant la pauvre infirme aussi délicatement qu'aurait pu +le faire une soeur de charité, il la pose dessus avec précaution. +Ouvrant la fenêtre, il jette dans la rue, sans trop de souci des +ordonnances de police, le fumier infect qui couvrait le grabat, et le +remplace par la paille fraîche des deux autres bottes; il la recouvre +de ce qu'il trouve de mieux dans tous ces haillons, et replace sur son +lit avec le même soin la vieille femme, qui le remercie par signes et +surtout par l'air de satisfaction et de bien-être avec lequel elle +s'arrangeait sur sa couchette. + +L'abbé l'avait regardé avec bonheur, et dès que tout fut fini, lui +prenant la main, il lui dit: «Tenez, je gage que vous êtes plus +content de vous que si je vous avais laissé battre votre femme tout +à votre aise.--Ah! dame! je ne dis pas; et, regardant la vieille +voisine, il ajouta: Pauvre femme, je ne savais pas qu'elle fût si +mal.--Vous êtes un brave homme, j'ai vu comme vous vous y preniez bien +pour elle, et avec quel soin.--Oh! c'est qu'elle est si faible!--Je +reviendrai la voir dans quelques jours, et j'aurai bien du plaisir +à vous voir.--Ah! monsieur l'abbé, dit-il en rougissant un peu; et +prenant la main que l'abbé lui tendait de nouveau: Excusez si j'étais +bien en colère tout à l'heure.--Je n'y pense plus, et à revoir. +Cependant vous allez me faire une promesse.--Quoi donc?--Je reviendrai +dans cinq à six jours, et d'ici-là vous ne battrez pas votre +femme.--Ah! c'est qu'il y a des moments qu'elle m'impatiente.--Eh +bien! dans ces moments-la, vous irez voir cette pauvre voisine... +C'est promis, à revoir.» Et sans attendre davantage, il secoue la main +du chiffonnier et se hâte de partir. + +Il revint effectivement au bout de cinq jours, et après sa visite à +la pauvre vieille, qui lui raconta en pleurant combien son terrible +voisin avait été bon pour elle, il entra chez lui. En le voyant, la +femme se précipite vers lui en lui disant: «Ah! monsieur l'abbé, vous +m'avez sauvé deux _roulées_.» Le mari, un peu confus, ajouta: «Ah! +oui, les mains m'ont bien démangé... Mais j'ai fait comme vous m'avez +dit, et je ne rentrais que quand la colère était passée.--Vous le +voyez, dit l'abbé, on peut toujours en venir à bout, et je suis sûr +qu'après ces deux fois vous avez trouvé votre femme bien plus douce.» + +La glace était rompue, et l'abbé en profita pour parler un peu charité +et amour du prochain. Nul n'avait mieux que lui, qui prêchait si bien +d'exemple, le droit d'en parler. De là il passa un peu à l'amour de +Dieu, et quitta le couple enchanté, emportant une nouvelle promesse de +patience et celle d'une visite du mari. Sous cette grosse enveloppe +il cachait un coeur intelligent et bon, et il ne fut pas difficile +à l'abbé de le ramener à Dieu. Après avoir été la terreur de son +quartier par sa force et sa violence, il en devint le modèle et +l'apôtre. Plus d'une fois il amena à l'abbé d'anciens camarades dont +il avait déterminé la conversion. + +Un matin, l'abbé se trouvait d'assez bonne heure à Saint-Sulpice. Il +le vit entrer et, après une courte prière, s'approcher du tronc des +pauvres, y jeter quelque chose et se retirer précipitamment. Il le +suivit, et l'ayant rejoint dehors, il lui demanda ce qu'il venait de +faire. Le chiffonnier hésita à répondre, mais, certain que l'abbé +avait tout vu, il lui dit: «Eh bien! c'est l'argent de mon déjeuner +que j'y ai jeté. Autrefois je n'en ai que trop dépensé au cabaret. +J'ai donné des scandales, vous le savez mieux que personne. Pour les +réparer autant que je le puis, je jeûne quelquefois, et comme il ne +serait pas juste d'en tirer profit, je viens jeter ici, pour les +pauvres, l'argent que mon déjeuner m'aurait coûté.» + +(_L'abbé Mullois_.) + + + + * * * * * + + + +31.--LE NOUVEL AUGUSTIN. + +Un jeune homme du nom d'Augustin, emporté par ses passions ardentes, +était tombé dans le désordre presque au terme de ses études. Ne +connaissant plus ni frein ni règle, il n'écoutait même pas sa mère et +restait insensible à ses larmes comme à ses reproches. Par intervalles +cependant, le remords venait troubler la conscience du jeune libertin, +mais il tâchait de s'étourdir davantage et se plongeait dans la +dissipation. Soudain, une maladie de poitrine se déclara. Inquiète de +le voir partir pour la capitale avec une toux opiniâtre, sa plus jeune +soeur, Anna, cacha, sans le lui dire, une médaille de la sainte Vierge +dans l'habit qu'il portait. Ce pieux stratagème fut sans effet sur +lui. Loin de là: «On s'est donné une peine inutile, écrivit-il +bientôt; je prie qu'on ne recommence pas, mon tailleur a bien autre +chose à faire qu'à découdre des médailles.» + +Les symptômes de la maladie ne tardèrent pas à devenir inquiétants, +et firent de rapides progrès; des crachements de sang menaçaient +d'étouffer tout à coup le malade. Ainsi la mort le pouvait frapper à +toute heure: pauvre Augustin! il n'était pas préparé à paraître devant +Dieu, il ne songeait pas même à s'y disposer. Un jour, dans une +entrevue qu'il eut avec sa soeur religieuse, celle-ci lui avait dit +avec tendresse: «Mon cher Augustin, songe donc à mettre ta conscience +en règle avec Dieu; moi qui t'aime tant, je ne puis soutenir la pensée +de te savoir loin de lui.» Pour toute réponse, le jeune homme avait +serré avec émotion la main de sa soeur, puis il avait cherché à +changer une conversation qui semblait le fatiguer. Un autre jour, une +crise violente ayant fait appréhender que sa dernière heure ne fût +arrivée, sa mère avait fait prier l'aumônier, premier dépositaire des +secrets du coeur de son fils, d'accourir en toute hâte. L'aumônier +s'était présenté sans retard avec sa douce parole, son regard ami. +Augustin n'avait voulu rien entendre, et le vieillard s'était retiré +les yeux pleins de larmes amères. + +Mais pendant qu'Augustin repoussait le ministre de Dieu, on priait +pour lui dans les sanctuaires consacrés à Marie, si bien surnommée +l'espérance des désespérés: l'heure du triomphe de la grâce ne devait +pas tarder à sonner. + +Soudain une crise affreuse se déclare, c'est le dernier avertissement +du ciel. + +Surmontant alors sa douleur, la mère d'Augustin s'approche de son lit +et lui dit avec amour: «Mon fils, je t'en supplie, ne diffère pas +davantage; si cette crise continue, es-tu sûr d'en supporter l'effort, +dans l'état d'épuisement où tu es?» Courageuse mère, pour sauver +l'âme de votre enfant, vous avez su triompher des faiblesses du coeur +maternel; mais aussi, que votre âme abattue fut consolée quand le +pauvre malade, levant vers vous son regard mourant, vous dit: «Je le +veux bien, faites venir M. le Curé!» + +Celui-ci arriva promptement, fut reçu à bras ouverts, et commença +avec le jeune homme un de ces mystérieux entretiens dont le ciel seul +connaît le secret et qui réhabilitent les âmes devant Dieu. Quand le +prêtre sortit, le malade était calme, une douce joie brillait sur son +visage. Augustin, qui depuis trois mois n'avait pour sa mère qu'une +froideur glaciale, triste fruit de son esprit aigri et chagrin, +l'appela près de son lit et l'embrassa avec tendresse; c'était le +témoignage de la réconciliation qu'il venait de cimenter avec Dieu, +l'expression filiale de sa conscience tranquillisée. + +À partir de ce moment, le plus admirable contraste se fit remarquer +dans le jeune malade; on le voyait subir d'heure en heure l'influence +de l'action céleste. + +Lui adressait-on des paroles de piété? il les recevait avec +reconnaissance. Lui faisait-on une lecture édifiante? il l'écoutait +avec une douce attention. Les _Confessions_ du grand évêque +d'Hippone faisaient, entre tous les autres livres, ses plus chères +délices. C'est mon histoire que je lis, disait-il avec un pieux +sentiment d'amour de Dieu. Il contemplait avec bonheur la croix de +Jésus, cherchant à participer à la vertu qui s'en échappe pour le +chrétien supportant sans se plaindre les plus cruelles douleurs. Il +fit publiquement ses excuses à tous les membres de sa famille et aux +personnes de la maison pour les scandales qu'il avait donnés, et +particulièrement au vénérable ecclésiastique dont il avait refusé le +ministère quelques mois auparavant. + +Sa mort fut des plus édifiantes: le pécheur était devenu un saint. + + + + * * * * * + + + +32.--VAINCU PAR L'EXEMPLE. + +Un enfant pieux était placé dans un très mauvais atelier de tourneur; +c'était véritablement pour lui un enfer. Pour comble de malheur, +le patron avait un contrat passé avec les parents et ne voulut +pas entendre parler de rupture. Le jeune apprenti fut tenté de se +désespérer; mais soutenu par les conseils de son confesseur, il se +résigna. Les attaques allaient toujours croissant. Enfin, un dimanche, +le pauvre enfant vient se jeter dans les bras de l'aumônier, et, +fondant en larmes, lui fait part de ses nouveaux tourments; il se +plaint surtout d'un ouvrier qui s'acharne après lui plus que les +autres et le harcelle de ses impiétés. Quel remède à cette situation? +«Un seul, la prière! Priez pour la conversion de ce malheureux! Tout +est possible à Dieu.» lui dit le confesseur. Resté seul dans un petit +sanctuaire, l'enfant se prosterne devant une statue de la Sainte +Vierge, pleure à chaudes larmes et prie longtemps avec la plus grande +ferveur. Le samedi suivant, l'apprenti amenait aux pieds de l'aumônier +du Patronage le malheureux ouvrier sincèrement converti, autant par +les prières que par les bons exemples et la résignation de l'enfant. +Peu de temps après, tous les deux s'approchaient de la sainte Table, +comblés de grâces et de consolations. Cet ouvrier persévéra dans son +heureux retour et prit énergiquement la défense du pauvre apprenti. Ce +n'est pas tout. Quelque temps après, le patron lui-même vint trouver +le directeur du Patronage, lui avouant que l'exemple des vertus +simples et modestes de son apprenti, joint à des malheurs de famille, +avait profondément touché son coeur. «Je me suis déjà confessé à M. +le Curé, dit-il, et j'y retourne ce soir. Demain je fais mes Pâques. +Désormais je ne veux pas d'autres apprentis, ni d'autres ouvriers que +ceux du Patronage. Jamais je ne travaillerai le dimanche, jamais une +mauvaise parole ne sera prononcée chez moi. Veuillez, monsieur, me +considérer comme un des vôtres, comme tout dévoué à la religion et à +la moralisation de la classe ouvrière.» + +Ne faut-il pas dire après cela que la prière et le bon exemple peuvent +convertir les coeurs les plus endurcis? + + + + * * * * * + + + +33.--LA FILLE DU FRANC-MAÇON. + +J'ai été appelé, racontait en 1865 un vénérable religieux passioniste, +pour administrer un mourant à Brooklyn. C'était un allemand, que +j'avais eu l'occasion de rencontrer plusieurs fois. Sa fille unique, +excellente catholique, me prévint que son père était franc-maçon et +qu'il fallait exiger sa rétractation. + +«Après avoir entendu sa confession, je lui demandai s'il n'avait +pas appartenu à quelque société secrète.--Oui, mon Père, je suis +franc-maçon; mais, vous le savez, en Amérique, cela n'est pas +mal.--C'est une erreur, lui dis-je; la franc-maçonnerie est condamnée +partout où elle existe. Il vous faut donc rétracter tout ce que vous +avez pu promettre et me délivrer vos insignes. + +«Le malade fit bien quelques difficultés, mais il avait gardé la foi, +et il signa la rétractation que je rédigeai: puis il me fallut faire +de nouvelles instances pour obtenir son écharpe, son équerre et sa +truelle d'argent, son tablier de peau et son rituel, renfermés dans +une armoire près de son lit. Je dus lui expliquer la nécessité de se +dépouiller de tous ces objets s'il voulait faire preuve d'un repentir +sincère et d'un retour efficace à l'Église. Je sortais, emportant les +dépouilles opimes, et tout heureux d'avoir arraché son âme au démon. + +«La jeune fille m'attendait sous le vestibule: Eh bien! dit-elle, mon +père vous a tout remis? Tout, n'est-ce pas? Il a fait la paix avec +Dieu?--Voyez plutôt, ma fille. Et je lui montrai les objets que +j'avais à la main. Elle les prend l'un après l'autre, et puis, d'un +air triste, elle dit: «Non, tout n'est pas là; il n'a pas eu de peine +à vous remettre ces insignes; il lui en a coûté davantage pour ce +livre, qui est particulier à son grade. Mais il y a encore autre +chose.--Quoi donc?--Un écrit dont j'ignore le contenu; mon père m'a +recommandé de le porter tout cacheté après sa mort au chef de sa Loge. +Ce doit être quelque secret important.» + +«Je retourne près du malade, et je lui dis: «Mon pauvre ami, pourquoi +me trompez-vous? Vous allez paraître devant le tribunal de Dieu; +croyez-vous échapper à sa justice? Vous avez encore quelque chose à +me livrer.» Le malade parut consterné; je remarquai la pâleur de +son visage et le trouble de ses yeux; puis il dit avec un certain +embarras: «Mais vous avez tout emporté, je n'ai plus rien à +vous livrer.--Non, il y a un écrit comme en font tous les +francs-maçons.--C'est une erreur, mon Père, je n'ai plus rien.» Je +redoublai d'instances: tout était inutile, le démon allait triompher. +J'employais tous les moyens que je croyais efficaces en telle +occasion. Je n'obtins rien: le malade niait, ou ne répondait pas. +Alors, sa fille ouvre la porte et se jette à genoux au pied du lit: +«Oh! mon père, de grâce, sauvez votre âme; votre fille serait trop +malheureuse. Vous dites que vous m'aimez, prouvez-le maintenant.» + +«Le malade ne s'attendait pas à cette secousse: les embrassements et +les larmes de sa fille l'émeuvent; elle lui prodigue les caresses les +plus vives; elle lui dit les paroles les plus tendres, lui parle du +ciel qu'il perd, et le malade veut répondre: «Tu sais que je n'ai rien +de caché.» Sa fille, prenant un ton inspiré: «Ne mentez pas, mon père; +vous avez toujours été franc; que je ne rougisse pas de votre nom. +Donnez au Père le papier que vous m'avez recommandé de porter au +vénérable de la Loge.» + +«À ces paroles, le malade pousse un cri; puis, faisant un effort, il +dit en soupirant: «Non, ma fille, tu ne rougiras pas de ton père. +Tiens, prends cette clef à mon cou, ouvre le tiroir, et donne au Père +le papier qu'il renferme.» Puis il tombe affaissé. + +«Sa fille, prompte comme l'éclair, avait exécuté ses ordres et me +remettait un pli cacheté en disant: «Victoire! mon père est sauvé!» + +Cette scène m'avait profondément touché. Le courage de cette fille me +rappelait une chrétienne des premiers siècles. Le malade vécut +encore quelques heures, et ses dernières paroles étaient un acte de +contrition, en même temps que de foi et d'espérance. J'ouvris, en +présence de sa fille, le pli cacheté. C'était un serment signé avec du +sang. J'avais entendu parler de ce genre d'écrits en usage chez les +chefs de la franc-maçonnerie; mais quand je parcourus ce papier, je +n'en pouvais croire mes yeux. C'était le serment d'une guerre sans +fin, sans merci, contre l'Église, la papauté et les rois; avec les +plus exécrables malédictions s'il violait sa parole. Ce papier, je +l'ai remis entre les mains de l'archevêque, afin qu'il pût apprécier +aussi bien que moi la malice infernale de la franc-maçonnerie.» + + + + * * * * * + + + +34.--UN VOYAGE DE CENT LIEUES EN AUSTRALIE. + +Dans une de ses courses apostoliques au milieu des régions peu +fréquentées de l'Australie, Mgr Polding tomba malade et fut soigné +avec un dévouement admirable par une veuve. Le vénérable prélat, +revenu à la santé, lui fit promesse qu'à quelque époque de l'année +et en quelque lieu qu'il fût, il reviendrait, à son appel, lui +administrer les derniers sacrements. Bien des saisons se passèrent, et +une nuit d'automne arriva une lettre invitant l'archevêque à remplir +la promesse faite à sa bienfaitrice qui se mourait. Sans hésiter un +seul instant, le digne prélat, en dépit de la rigueur de la saison, se +mit immédiatement en route. + +Après avoir bien marché des heures et des jours, il arriva haletant et +harassé à la maison qu'il était venu chercher de si loin; mais à son +grand étonnement, il trouva une solitude complète. + +Pendant que l'archevêque méditait ce qu'il allait faire, son attention +fut appelée soudain par le bruit de la hache d'un bûcheron. Se +dirigeant immédiatement vers l'endroit d'où partait le bruit, il se +trouva bientôt en face d'un robuste Irlandais. Mgr Polding apprit de +lui que la vieille dame, craignant quelque retard de sa part, s'était +décidée, bien que mourante, à aller chercher ailleurs des secours +spirituels; mais le bon Irlandais ne put lui indiquer la direction +qu'elle avait prise. Le prélat comprit qu'il serait complètement +inutile d'aller à sa recherche mais une inspiration lui vint. Il +s'assit sur un tronc d'arbre, et, s'adressant au bûcheron, il lui dit: +«Eh bien, mon brave, après tout, je n'ai pas l'intention d'être venu +ici pour rien. Ainsi, mettez-vous à genoux, et je vais entendre votre +confession.» + +L'Irlandais commença par s'excuser, alléguant son manque de +préparation, le long laps de temps écoulé depuis sa dernière +confession, etc.; mais tous ces scrupules furent combattus par +l'archevêque, et le bûcheron finit par s'agenouiller, repentant et +contrit; pour recevoir l'absolution de ses fautes. L'archevêque +lui fit promettre d'aller communier le dimanche suivant, et ils se +séparèrent. Mgr Polding avait à peine fait quelques pas qu'il entendit +un profond gémissement. Il revint en toute hâte et trouva son pénitent +mort, écrasé par la chute d'un arbre. + +Combien n'est donc pas admirable la miséricorde de Dieu, qui appelle +ainsi un évêque à des centaines de lieues de sa résidence, par des +chemins pleins de dangers et par le temps le plus rigoureux, pour +ouvrir les portes du ciel à l'âme d'un pauvre homme sur le point de +comparaître à son tribunal? + + + + * * * * * + + + +35.--RIEN N'EST IMPOSSIBLE A DIEU. + +Dans une antique cité des bords du Rhin, la femme d'un cordonnier, +qui vivait dans une extrême misère, se rendit chez l'évêque, pour +lui demander secours et protection. Le prélat était connu comme le +consolateur de toute espèce de souffrances: les vieillards, les +veuves, les orphelins, les infirmes, les aveugles, tous ceux qui +souffraient physiquement ou moralement, approchaient de lui, malgré sa +haute dignité, avec confiance et abandon. Quand l'évêque eut entendu +les plaintes de la pauvre femme, il lui dit amicalement, mais +cependant sur le ton du reproche: + +«Je ne suis pas assez riche, bonne femme, pour vous donner l'aumône +deux fois par semaine.» + +La pauvre femme répondit sans oser lever les yeux: + +«Que Votre Grandeur daigne m'excuser; mais mon mari est depuis +longtemps alité et tourmenté de si grandes douleurs!... + +--S'il en est ainsi, s'écria l'évêque, je ne saurais vous refuser, +car, pour des cas semblables, j'ai toujours une somme en réserve. +Je veux voir aussi votre mari et lui apporter quelques consolations +spirituelles.» + +À ces mots, la pauvre femme se montra inquiète et embarrassée: + +«Que Votre Grandeur ne se dérange pas... Mon mari a de singulières +idées. + +--Malgré cela je réaliserai mon projet, interrompit sérieusement +l'évêque qui se figura que cette maladie attribuée au mari était un +prétexte pour obtenir un secours plus abondant. + +--Il faut donc que je vous avoue franchement, dit la pauvre femme tout +en larmes, que mon mari est si profondément irréligieux qu'il ne veut +entendre parler d'aucun prêtre. + +--Cela ne m'empêchera pas de l'aller visiter, d'autant qu'il est, je +le vois, doublement malade. Peut-être, humble instrument de Dieu, +pourrai-je le ramener dans la bonne voie.» + +La pauvre femme courut avec le coeur inquiet près de son mari; il +souffrait beaucoup, elle n'osa lui annoncer la visite qu'il allait +recevoir. + +Bientôt après, la porte de la chambre s'ouvrit doucement, et l'évêque +entra. + +Il s'approcha avec bonté du lit de douleur et s'informa avec +bienveillance des souffrances du malade; il s'efforça de réchauffer le +coeur du pécheur au foyer toujours brûlant de l'amour divin et de le +préparer au voyage de l'éternité. + +Mais le malade qui, à la première vue de l'évêque, était devenu rouge +de colère, se montra tellement insensible à ce langage si doux et si +éloquent, que le bon pasteur se retira le coeur profondément affligé. + +Il avait déjà franchi le seuil de la chambre, lorsqu'il se retourna +une dernière fois. Son doux regard rencontra celui de la femme +attristée, et il lui dit à voix basse: + +«Ne désespérez pas, _vous savez qu'à Dieu rien n'est impossible_; ne +doutons pas de la conversion de votre mari. Si un heureux moment +venait où il désirât ma présence, ne tardez pas à m'appeler, serait-ce +même au milieu de la nuit. Votre mari est plus mal que vous ne pensez, +et chaque minute est précieuse pour le salut de son âme.» + +La nuit suivante, à onze heures, la pauvre femme arrivait toute +haletante au palais de l'évêque. Elle tira vivement, et à coups +redoublés, le cordon de la sonnette, jusqu'à ce qu'enfin elle entendit +le bruit des clefs et qu'elle aperçut le domestique, qui lui demanda +avec impatience ce qu'elle pouvait vouloir à une heure semblable. + +«Mon mari mourant demande Monseigneur. Il réclame la grâce qu'il +daigne venir au plus tôt. + +--Y pensez-vous? répondit le domestique; comment pourrais-je troubler +le sommeil de mon maître, dont la vie est si remplie et les fatigues +si grandes? Votre mari, je pense, peut bien attendre à demain matin; +je ferai votre commission dès le réveil de Monseigneur. + +--Ce sera trop tard, soupira la pauvre femme. Pour l'amour de Jésus, +ayez pitié de mon pauvre mari et annoncez-moi de suite. Sa Grandeur +m'a dit elle-même de venir la chercher à toute heure, même au milieu +de la nuit. + +--S'il en est ainsi, répondit avec empressement le vieux et fidèle +serviteur, je vais communiquer votre demande au chapelain de Sa +Grandeur.» + +Et il courut chez le chapelain, qui lui ordonna de réveiller +immédiatement son maître; mais l'évêque n'était pas dans sa chambre +a coucher. Le domestique, qui avait vieilli à son service, l'alla +chercher à la chapelle, où il savait qu'il passait en prières une +partie des nuits. Il le trouva, en effet, plongé dans de pieuses +méditations devant l'image de Jésus crucifié. + +Dès que le bon évoque connut l'appel du malade, il s'écria avec une +sainte joie: + +«Combien je vous remercie, mon Dieu, d'avoir exaucé ma prière!» + +Et immédiatement il se mit en route, traversa à pas pressés les rues +étroites et sombres, monta rapidement l'escalier et vint s'asseoir au +chevet du mourant, qui le reçut avec des larmes brûlantes de repentir, +et avec une profonde émotion lui parla ainsi: + +«La nuit était venue, et j'avais déjà passé plusieurs heures sans +sommeil sur mon lit de douleur, lorsque tout à coup mon coeur a +éprouvé une inquiétude que je n'avais ressentie de ma vie. J'avais +compris quel affreux danger planait sur mon âme; j'ai reconnu mes +graves offenses envers Dieu, et, en voyant combien il a toujours été +miséricordieux pour moi, j'ai été épouvanté du sort qui m'attendait +si je paraissais en cet état devant le souverain Juge qui voit et qui +sait tout. J'ai songé alors à ma mère, qui en mourant m'a recommandé +à la protection de la bienheureuse Vierge Marie. Je me suis adressé à +cette Mère céleste, implorant sa protection auprès de son cher Fils, +et bientôt j'ai senti la consolation entrer dans mon coeur. Ma femme +m'a rappelé aussitôt votre promesse de m'assister dans ce danger de +mon âme et dans le péril de la mort...» + +Le malade ne put continuer; il retomba épuisé sur son lit, en proie à +un profond évanouissement. Dès qu'il eut repris l'usage de ses sens, +il déposa dans le coeur de l'évoque une humble confession générale, +et attendit avec impatience ce moment heureux dont il avait été si +longtemps privé, où lui fut présenté le Pain céleste qui remplit +son âme d'une paix inexprimable. Il murmura d'une voix déjà presque +éteinte: + +«Ô Dieu! qui as fait pour moi de si grandes choses, sois aussi +miséricordieux pour ma pauvre âme que tu le fus sur la croix pour le +bon larron repentant.» + +Le lendemain, sa lutte avec la mort et la douleur avait cessé: il +était passé à une vie meilleure. Le jour de la conversion de cet homme +dut être le plus beau jour de la vie d'un évoque; car il ne saurait +y avoir ici-bas de plus grande joie que la pensée d'avoir ramené un +pécheur à Dieu. + +Et ainsi, en cette circonstance décisive pour le bonheur éternel d'une +âme, ce bonheur fut double; c'est là le propre de toutes les oeuvres +de miséricorde: elles sont la joie de ceux qui les accomplissent et de +ceux qui en sont l'objet. + + + + * * * * * + + + +36.--L'AMOUR MATERNEL. + +Dans une des principales villes du midi de la France, un vénérable +ecclésiastique, vicaire de paroisse, fut soudainement appelé vers le +milieu de la nuit, près d'une malade qui, lui dit-on, se mourait, +privée tout à la fois des ressources matérielles capables d'adoucir +les souffrances de son corps, et des sentiments religieux propres à +soutenir l'énergie de son âme, profondément aigrie par la misère. Le +digne prêtre ne se fit point attendre. Sautant hors de sa couche et +s'habillant à la hâte, il est bientôt dans la rue, se dirigeant +avec son guide vers la demeure de la pauvre mourante, à travers des +tourbillons de neige dont une bise glaciale fouettait son visage. Il +arrive, gravit six étages et pénètre au fond du plus méchant réduit +que l'on puisse voir. Là, sur un grabat fétide, une malheureuse femme +se débattait avec angoisse, voulant et ne voulant pas mourir; car à +ses côtés dormait, ensevelie sous d'informes haillons, une petite +fille qui la rattachait encore à la vie quand le malheur la pressait +au contraire de quitter un monde devenu inhabitable pour elle. + +Un tel spectacle émut l'envoyé de Dieu jusqu'aux larmes, et le frisson +d'une pitié sincère parcourut tous ses membres. Que faire devant une +pareille infortune? Comment ramener la paix et la joie dans une âme +ainsi torturée, toujours en présence d'une misère de plus en plus +poignante, de plus en plus irrémédiable? Tout autre qu'un prêtre +assurément eût reculé devant une mission si difficile. L'abbé ne se +découragea point; il prit conseil de sa foi, il prit conseil de son +coeur, et le plus doux triomphe couronna bientôt ses intelligents +efforts. Aux premiers mots sortis de sa bouche, la malade avait +brusquement détourné la tête, à ses exhortations toujours plus tendres +et plus pressantes, elle opposait une indifférence profonde, un de +ces sourires amers qui déconcertent les plus robustes espérances et +attestent une incrédulité systématique ou une ignorance absolue des +vérités chrétiennes. Il fallait donc tenter un dernier assaut décisif; +c'est alors qu'une inspiration soudaine vint illuminer l'esprit du +bon pasteur à la recherche de sa brebis égarée. «Elle résiste à mes +paroles, se dit-il en lui-même, elle ne résistera pas sans doute aux +saintes obligations de la maternité; l'amour maternel mène à Dieu, qui +aime si tendrement sa Mère.» Et, saisissant l'enfant endormi dans +un coin de la mansarde, il le présenta à la mourante en lui disant: +«Sauvez votre âme, vous sauverez celle de votre fille; si vous devez +la laisser orpheline ici-bas, au moins gagnez le ciel pour la protéger +et lui garder une place parmi les anges.» À la vue de cette innocente +et douce créature qui lui tendait ses petits bras et sollicitait ses +caresses, la pauvre femme jeta un cri perçant, serra convulsivement +son enfant sur sa poitrine haletante, et, au bout de quelques +instants, ses yeux desséchés s'emplirent de larmes; bienheureuses +larmes qui emportèrent avec elles toutes les barrières que l'esprit de +révolte avait placées entre son coeur et celui du souverain Juge, dont +la main ne nous frappe ici-bas que pour nous guérir. L'attendrissement +qui ouvrait son âme aux plus nobles sollicitudes d'une mère, l'ouvrit +en même temps à tous les sentiments chrétiens qui donnent la +résignation dans les souffrances et le courage dans l'adversité. «Mon +Dieu, s'écria-t-elle pleinement soumise et consolée, mon Dieu, que +votre volonté s'accomplisse! Je vous fais volontiers le sacrifice +de ma vie; que tous les maux que j'ai soufferts soient autant +d'infortunes épargnées à l'enfant qui doit me survivre. Et vous, +monsieur l'abbé, ajouta-t-elle, daignez, je vous en conjure, prendre +soin de l'orpheline; je vous la confie: si vous acceptez ce dépôt, je +mourrai contente et rassurée.» L'abbé promit tout, et la malade se +confessa avec de grands sentiments de contrition. L'amour maternel +l'avait ramenée à l'amour de Dieu. + + + + * * * * * + + + +37.--UN PÉCHEUR MORIBOND ASSISTÉ PAR UN PRÊTRE MOURANT. + +Il y a une dizaine d'années, l'église de Saint-Paul-Saint-Louis, de +Paris, avait parmi ses desservants un prêtre qui se faisait remarquer +par sa haute taille et son visage grave et basané. + +À ses allures un peu militaires on devinait sans peine que ce prêtre +avait dû porter l'épée, et l'on écoutait sans surprise l'histoire de +ce brave officier de cavalerie, qui vaillamment s'était battu sous le +commandement de don Carlos, l'avait suivi, et enfin était entré dans +le sacerdoce. + +Ce prêtre était l'abbé Capella. + +Après être resté quelques années à Saint-Paul-Saint-Louis où il +s'était particulièrement attiré l'estime de tous, M. Capella fut +appelé à une petite cure des environs de Paris. + +Là, il fut vénéré par ses bons et simples paroissiens, presque tous +jardiniers; son caractère aimable et sa franchise militaire avaient +vaincu tous les préjugés, toutes les antipathies mêmes; le bien que +fit là son court passage, est incalculable. + +C'était la veille de sa mort; les derniers sacrements venaient de lui +être administrés, et il se recueillait dans son action de grâces, +offrant au Seigneur ses dernières souffrances et son agonie qui allait +commencer. À ce moment une personne entra inopinément et s'approchant +de lui: + +--Monsieur le Curé, lui dit-elle, un tel, que vous connaissez bien, +est très malade; il va mourir; nous sommes bien en peine, car il ne +veut recevoir aucun prêtre. Ainsi, quand M. le curé est venu, il lui a +tourné le dos et ne veut pas l'entendre. + +--Quel malheur! un si brave homme, fit M. Capella avec chagrin. Ah! si +moi-même je n'eusse pas été mourant, peut-être ne m'aurait-il pas si +mal reçu! + +--Ah! vous, Monsieur le Curé, il vous aime et vous vénère trop pour +cela! Mais hélas!... Et elle se retira sans achever. + +Une pensée sublime vint au saint prêtre; se soulevant sur sa couche +et joignant les mains: Mon Dieu, donnez-moi un peu de force! +s'écria-t-il. Faisant alors un effort suprême, il endossa une dernière +fois ses vêtements ecclésiastiques, puis il dit, d'un ton résolu, aux +amis qui l'entouraient: + +--Soulevez-moi et portez-moi chez le malade. + +Frappés de stupeur, pas un ne bougea. Ils écoutaient cette voix +expirante qui avait retrouvé le ton du commandement pour faire une +chose impossible, et ils crurent le curé dans le dernier délire. +Prenez-moi, répéta-t-il avec une suprême autorité. Une exclamation +assourdie sortit de toutes les bouches. + +Mais le mourant, dont l'heure de vie s'était réfugiée dans son +inébranlable volonté, présenta ses bras tremblants, ses jambes inertes +déjà; on lui obéit donc et soutenant avec précaution ce corps qui +voulait reprendre la vie pour aller sauver une âme, on le déposa sur +une litière. + +«Ah! mon Dieu! il va mourir en route!» s'écria l'un des porteurs avec +désespoir. + +Lui, sans s'inquiéter de ce qui se passait ou se disait autour de sa +couche, absorbé dans son héroïque idée fixe, donnait des ordres pour +qu'on lui apportât ce qui était nécessaire à l'administration +des sacrements. Quand tout fut prêt: «En route, et hâtons-nous,» +commanda-t-il. + +On se mit en marche vers la maison du malade. Le prêtre ne faisait +entendre ni un cri, ni une plainte, ni même un soupir dans ce chemin +douloureux dont tout choc était une angoisse, mais il priait avec +ferveur. + +Le voilà près du lit de cet autre mourant. «Mon ami, lui dit-il d'une +voix entrecoupée, nous allons tous les deux paraître devant le bon +Dieu. Voulez-vous que nous fassions le voyage ensemble?... Moi, je +viens vous aider... et vous apporter les secours de cette dernière +heure...» + +Un intraduisible cri échappa au malade, et sans pouvoir articuler un +mot, il saisit la main de son pasteur et la porta à ses lèvres avec un +mouvement d'adoration. + +«Mon ami, continua celui-ci, le temps est court...; confiez-vous à +moi; vous ne me refuserez pas de vous confesser, n'est-ce pas?» + +Le malade, subjugué par cet héroïsme de la foi, fondit en larmes. «Oh! +oui, je veux me confesser à vous!» s'écria-t-il. + +Un sourire du ciel passa sur les lèvres blanches du pasteur. Il fit un +signe, et le vide s'établit autour des deux mourants. + +Bientôt après, le ministre de Dieu fit un dernier effort pour +élever sa main au-dessus de la tête du pardonné, et les paroles de +l'absolution tombèrent comme une rosée sur cette âme ressuscitée. Le +prêtre appela; «L'Extrême-Onction!» demanda-t-il. On lui apporta ce +qui était nécessaire pour la réception du Sacrement. «Prenez mon bras, +et conduisez ma main,» dit-il à son aide. Et l'on conduisit cette main +mourante, se traînant refroidie déjà, comme une suprême bénédiction, +sur les membres du malade qui semblait se ranimer sous ce froid +attouchement et sous les onctions de l'huile sainte. + +Quand tout fut achevé, le prêtre pencha sa tête alourdie vers celui +qu'il venait d'administrer, et dans un soupir de soulagement, il +dit tout bas: «Au revoir, mon ami!... Maintenant, remportez-moi, +ajouta-t-il d'une voix éteinte. _Nunc dimittis servum tuum, Domine, +secundum verbum tuum, in pare!_» + +Puis sa tête tomba pesante sur sa poitrine; ses bras fatigués se +laissèrent pendre; ses yeux se fermèrent: et, pendant cette lugubre +route du retour, on aurait cru qu'il n'existait plus, si l'on n'avait +vu ses lèvres remuer sous un souffle de prière. Peu après, on le +déposa immobile sur son lit. Quelques heures plus tard, il était mort. + + + + * * * * * + + + +38.--DEUX FOIS SAUVÉ! + +Il y a dans notre collège, rapporte un éminent écrivain, retraçant ses +souvenirs de jeunesse, un pauvre abandonné qu'on appelle Isaac. Comme +son nom l'indique, il est juif. De plus, il est orphelin et sans +fortune. La réprobation terrible qui pèse sur sa race, éloigne de lui +jusqu'aux moins chrétiens de nos camarades. On le voit toujours dans +le coin le plus désert de notre cour, où le poursuivent encore les +injures et les railleries d'un âge sans pitié. Cependant il est doux +et semble résigné par avance à toutes les amertumes de la vie, dont +celles du collège ne sont qu'un avant-goût. Quelquefois la nature +l'emporte et le malheureux enfant éclate en sanglots; il se cache le +visage entre les mains et pleure des heures entières. + +Depuis longtemps je pense à l'aborder. Je voudrais consoler un peu +cette précoce affliction, tenir compagnie à cette solitude prématurée; +mais je n'ose. Isaac n'est pas sans quelque sauvagerie; ses malheurs +et son abandon lui ont inspiré la défiance. Quelques méchants coeurs, +comme il en est même au collège, ont encore contribué à augmenter +cette défiance, en venant solliciter l'amitié de l'orphelin et en +trahissant ensuite, avec tous les secrets confiés, un coeur si +désireux d'abord de se communiquer, mais que l'infortune avait rendu +susceptible à l'excès et incapable de se livrer deux fois. + +L'autre jour, une de ces tristes scènes qui se renouvellent trop +souvent, est venue ajouter de nouvelles douleurs à celles de celui que +j'aime en secret. Je sortais du parloir au milieu de la plus longue +de nos récréations; tout à coup j'entends de grands cris. Je me hâte, +j'arrive devant tous nos camarades rassemblés. Ils étaient en grande +agitation. «Qu'y a-t-il?--C'est Isaac qui nous a dénoncés,» me répond +le plus colère. Et il entame une longue histoire à laquelle chacun +veut ajouter son trait. C'était encore une accusation banale et +sans fondement. Les preuves abondaient, la haine suggérait les plus +détestables hypothèses à ces petites têtes méchantes et enflammées; on +accueillait tout, pourvu que tout fût contraire à l'accusé. Tristes +juges comme on en voit tant dans un monde qui n'a plus la jeunesse +pour excuse! + +Isaac n'était pas là, mais bientôt nous le vîmes paraître, accompagné +du supérieur qui s'éloigna quelques secondes après, laissant le +pauvre enfant en proie à la cruauté de ses ennemis. Oh! ce mot de +_cruauté_ n'est pas trop fort. On l'injuria, et les injures bientôt +furent suivies de pierres. Un fils de boucher, qui sans doute avait +vu avec quelque profit son père assommer des boeufs à l'abattoir, +s'élança enfin sur lui et de ses gros poings lui mit la figure en +sang. + +J'étais pâle d'indignation. Mon coeur battait vivement. La colère +finit par l'emporter, la sainte colère, et je m'élançai devant Isaac: +«Vous êtes des lâches, m'écriai-je en lui prenant les mains, et +malheur au premier d'entre vous qui touchera à mon _ami!_» + +J'appuyai à dessein sur ce dernier mot, je regardai les agresseurs +d'un regard décidé, les poings fermés, le pied en avant: je leur +semblai redoutable, malgré ma petite taille; ils se turent, ils +s'éloignèrent en jetant au vent leurs dernières insultes, et l'un +d'eux déclara qu'il fallait mettre les deux juifs à la quarantaine. + +Ce mot de juif me fit beaucoup rougir, malgré moi. Cependant je +me remis de cette soudaine émotion et me penchai vers Isaac. Il +s'appuyait sur moi et semblait me sourire, mais je le vis tout à coup +chanceler, puis tomber sans connaissance. Tant de douleurs l'avaient +brisé. Alors j'appelai à mon secours, et comme personne ne venait à +mes cris, je rassemblai toutes mes forces, je le pris dans mes bras +et parvins à le transporter jusqu'à l'infirmerie. Il y fut près d'une +heure évanoui. + +Cependant l'affaire s'était ébruitée. Le supérieur arriva et me +tendant la main: «Vous êtes un digne enfant, me dit-il; je sais tout +et je veux désormais que vous me regardiez comme un ami, comme un +père.» Il ajouta en me montrant la croix: «Mais voici l'Ami céleste, +voici le Père qui vous récompensera mieux que moi de votre belle +action!» + +Il se retira, en me permettant de rester auprès de mon nouvel ami +jusqu'à sa complète guérison. Hélas! il ne savait pas que la maladie +du pauvre enfant dût être si longue. Le médecin vit bien tout d'abord +que le cas était grave et fit craindre une fièvre cérébrale. En effet, +les symptômes en éclatèrent dès le soir. + +Quinze jours après, le pauvre Isaac était encore à l'infirmerie, mais +il était sauvé. + +J'avais obtenu la permission de le veiller une partie des nuits, et +la soeur de charité avait peine à m'arracher de ce chevet auquel il +semblait que ma propre vie fût attachée. Ces nuits furent pour mon âme +une source délicieuse de jouissances morales. J'y pris une habitude +presque monastique, celle de lire en latin l'office même de l'Église, +et je n'ai pu depuis détacher mes lèvres de cette coupe trop méprisée +de la liturgie catholique. Oui, je me rappelle ces soirées d'été, +alors que quelques rayons, les derniers du jour, venaient enflammer +les vitres de l'infirmerie, et qu'à genoux au pied du lit de mon ami +en délire, je suivais sur ce visage en feu les progrès du mal ou +cherchais à y démêler les espérances de la guérison. + +Une idée m'avait saisi dès le premier jour, idée si naturelle aux +imaginations catholiques, qu'il semble qu'elle soit la première à y +naître et la dernière à s'en retirer, l'idée de convertir mon nouvel +ami et de guérir en même temps son corps et son âme également malades. +Cette idée me poursuivait. Je ne pouvais m'empêcher de penser que Dieu +n'avait pas permis, sans quelque dessein secret, qu'un innocent fût +accablé de tant de malheurs, abreuvé de tant d'injustices. + +Un jour donc qu'Isaac s'était endormi, je m'armai d'une sainte audace +et passai à son cou une petite médaille de la sainte Vierge. Déjà +on avait placé sous ses yeux, en face de son lit, un crucifix où il +devait lire tout le résumé de notre foi éloquente. La pauvre soeur +redoublait de soins. Elle avait compris mon idée de conversion, ou +plutôt l'avait eue avant moi, mais elle eût craint de s'en attribuer +le moindre honneur. + +Isaac fut enfin rendu à sa connaissance. C'était un dimanche: les +élèves étaient à la messe et l'on entendait très distinctement dans +l'infirmerie les chants de nos camarades et les harmonies de l'orgue. +La petite soeur et moi suivions notre messe aussi exactement que +possible et priions de grand coeur tous les deux pour notre cher +malade. J'avais coutume de réserver pour l'instant de l'élévation mes +plus vives prières, et je crois bien que la soeur faisait de même. + +Ce jour-là nous fûmes encore plus recueillis. Mais un petit bruit nous +vint arracher à ce recueillement; notre malade s'était soulevé, il +s'était assis sur son lit et semblait écouter avec ravissement un bel +_O Salutaris_, que nos enfants de choeur n'avaient jamais si bien +chanté. Il souriait pour la première fois peut-être de sa vie, et ce +sourire faisait du bien à voir, quoique brillant sur un visage éteint +et décharné. Nous n'osions nous lever, mais il nous aperçut, porta les +mains à son front comme pour recueillir ses idées, réfléchit quelques +instants, puis tout à coup s'écria: «Mon frère, mon cher frère!» Et je +tombai dans ses bras. + +Nous pleurions tous, et la soeur souriait à travers ses larmes. Mais +Isaac s'arrêta tout à coup, et se mit à fixer le crucifix que nous +avions mis sous ses yeux. Il le regarda d'abord froidement, puis ses +yeux s'animèrent, l'amour pénétra dans son regard; il contempla alors +l'Homme-Dieu avec des yeux qui exprimèrent toutes les nuances de la +commisération, de la prière, de l'adoration; ses bras s'agitèrent +bientôt et il les tendit vers Notre-Seigneur; enfin, il ne put +résister à la grâce, et un torrent de larmes sortit de ses yeux: «Mon +Roi, mon Maître, mon Dieu!» Et se tournant vers moi: «Tu ne sais pas +que Jésus et Marie ont veillé près de moi pendant toute ma maladie? +Ils étaient là, je les voyais, je touchais leurs mains, j'entendais +leurs voix. Oh! je veux être baptisé!» + +Je l'embrassai en pleurant et lui racontai combien j'avais désiré ce +moment. Ce jour-là même, nous eûmes ensemble un entretien sur la foi. +La soeur savait mieux faire le catéchisme que moi; l'aumônier vient +l'aider. La convalescence d'Isaac s'écoula dans ces leçons qu'il +semblait avoir déjà reçues de Dieu lui-même, tant il s'élevait +facilement aux plus difficiles de nos mystères. Il avait même sur nos +dogmes des lumières qui étonnaient l'aumônier et dont je profitai. + +Cependant le bruit de sa guérison s'était répandu dans le collège. On +avait bien changé d'idées sur le compte des «deux juifs,» et comme, +après tout, des coeurs d'enfants ne sont jamais profondément +pervertis, tous nos camarades s'étaient sincèrement repentis d'une +méchanceté qui avait failli devenir si fatale. Tous les matins, il en +venait à l'infirmerie quelques-uns s'informer avec anxiété de la santé +d'Isaac. Les récréations étaient silencieuses, les visages tristes; +quand on annonça qu'il n'y avait plus aucun danger pour le malade, ce +fut un jour de fête pour tout le monde. + +On apprit en même temps la miraculeuse conversion de notre ami et son +baptême, qui eut lieu, d'après sa volonté, le premier jour qu'il +put faire quelques pas. Au sortir de l'église, il alla revoir ses +condisciples qui étaient devenus ses frères en Jésus-Christ. Ce fut un +spectacle touchant: tous ces persécuteurs tombèrent aux pieds de leur +victime et sollicitèrent la bénédiction de celui qui tout à l'heure +encore était un catéchumène et n'avait pas seize ans. Isaac, ou plutôt +Paul (car je lui ai, comme parrain, donné ce nouveau nom), Paul les +bénit avec ses larmes et voulut tous les embrasser. On sut qu'il était +pleinement chrétien, quand on le vit presser avec plus d'amour dans +ses bras celui-là même qui l'avait autrefois le plus cruellement +persécuté. (_Léon Gautier_.) + + + + * * * * * + + + +39.--DIEU A SES ÉLUS PARTOUT. + +Une actrice a adressé au P. de Ravignan le récit suivant de sa +conversion, une des plus admirables de notre siècle. «Lorsque j'étais +tout enfant, ma mère se trouvait seule à Paris, sans argent, sans +état, sans protection. Elle n'avait pas cette religion qui fait +supporter toutes les adversités que Dieu nous envoie, mais seulement +une foi très vive en Marie. Dès ma plus tendre enfance, elle me fit +dire cette petite prière que je n'ai lue dans aucun livre: «Mon Dieu, +je vous donne mon corps, mon esprit, mon coeur, ma vie; je me donne +toute à vous. Faites-moi la grâce de mourir plutôt que de vous +offenser mortellement. Ainsi soit-il.» + +«Vers l'âge de cinq ans à peu près, j'allais très souvent avec une +vieille femme à la messe, et surtout adorer Jésus dans un sépulcre. Je +rentrais à la maison, malade d'avoir vu Notre Seigneur mort pour nous; +je pleurais. Ma mère grondait la vieille femme d'exciter à ce point ma +sensibilité, et même elle ne voulut plus absolument que je retournasse +à l'église. J'étais très fière de m'appeler Marie. On me donnait le +nom de Joséphine à la maison; mais quand on me demandait comment je +m'appelais: «Marie, répondais-je aussitôt; j'ai le nom de la Vierge.» + +«Ma mère me mit au théâtre à l'âge de six ans pour apprendre à danser. +On la pria de me laisser jouer, elle se laissa tenter. Je jouai, j'eus +un très grand succès. Cependant j'entendais les petites filles parler +de la première communion, ma mère ne m'en parlait pas; je voulais +absolument la faire, mais aucun prêtre ne put m'y admettre parce que +j'étais au théâtre. + +«Je priais toujours, je travaillais sans cesse; en dehors du théâtre, +je faisais de petits ouvrages à l'aiguille que je vendais. J'étais +entourée de vices dans les femmes même que j'aimais le plus; je les +plaignais. Ma mère m'avait donné des principes que la misère la plus +affreuse n'avait pu détruire. J'étais mal vêtue, je mangeais des +pommes de terre, mais j'étais heureuse avec ma mère. Je me disais: +«Dieu me voit, lui; il me trouve bien avec mon vilain chapeau; il ne +se moque pas de la pauvre Maria.» Car on se moquait de moi; on me +disait: «Si vous vouliez, vous auriez des cachemires.--Oui, disais-je, +mais je ferais mourir ma mère de chagrin.» J'étais une des premières +du théâtre, par conséquent très admirée. Si je vous dis cela, c'est +pour que vous compreniez bien la haute protection de ma céleste +patronne au milieu de ce gouffre. + +«Ma mère tomba malade. J'étais obligée de passer toutes les nuits, je +n'avais pas de domestique; je jouais, je répétais dans la journée; je +n'avais le temps d'apprendre mes rôles que la nuit, près du lit de +ma pauvre mère. C'est ici que Dieu a été bon et indulgent pour moi. +J'avais fort peu d'appointements, quoique première. Eh bien! mon +Père, malgré cela, pendant quatre mois et demi, ma mère étant au lit, +dépensant beaucoup d'argent que je n'avais pas, je n'ai pas fait de +dettes, et je m'en suis tirée. Je devais tomber malade de fatigue et +de chagrin, pas du tout: c'est que je priais Dieu, et Dieu aide ceux +qui prient de tout leur coeur. + +«La dernière nuit que je passai près de ma mère, je ne comprenais pas +que ce fût l'agonie. Enfin sa dernière parole fut: «Maria, je t'aime!» +et elle rendit le dernier soupir. Oh! mon Père, quelle nuit! Je +n'avais pas quitté ma mère un seul instant de ma vie, et je me +trouvais à vingt ans, seule, sans parents, sans soutien, sans fortune, +sans Dieu, car je ne le possédais pas encore. Je jurai à ma mère, sur +ce corps inanimé, sur cette main qui m'avait bénie, que toujours je +serais digne d'elle. J'allais tous les jours au cimetière Montmartre, +et, en rentrant, je me mettais à genoux au milieu de ma chambre; +j'avais le portrait de ma mère là devant moi; j'avais un Christ qui +avait été posé sur son corps; je baisais ce Christ, je baisais le +portrait, et ma vie se passait entre ces deux images. + +«Enfin j'allai vous entendre, mon Père; vous éclaircissiez des idées +confuses dans ma tête. Je suis bien ignorante encore en matière de +religion; j'aime avec amour Jésus et Marie. Pourquoi? comment? je n'en +sais rien; je les aime et voilà tout. + +«Là seulement je compris ma position. «Sainte Vierge, dis-je alors, le +théâtre sans vous, ou vous sans le théâtre. Ah! mon choix est fait. +Mais pour arriver à vous, ô Marie, comment faire?» Le dimanche de la +Quasimodo, je vous vis de plus près; je m'étais mise au pied de la +chaire. «Je vais écrire à M. de Ravignan, dis-je; il est impossible +qu'il n'obtienne pas cette grâce de Mgr l'archevêque: il faut que je +communie.» Je vous écrivis, mon Père, vous savez le reste; mais ce que +vous ne savez pas, c'est que mon esprit n'est plus le même, mon coeur +non plus: les pieuses femmes que vous m'avez fait connaître ont changé +tout mon être. + +«Oh! merci, mon Dieu! merci, mon Révérend Père! Votre zèle a tout +fait. J'ai communié, c'est vous dire que je suis la plus heureuse +des femmes, et j'étais entourée de Mmes de Gontaut, Levavasseur et +d'Auberville. Ah! autrefois je croyais aimer Dieu, mais non; c'est lui +qui m'aimait. J'aimais Marie, mais ce n'était pas de ce saint amour +qu'elle a pour nous. Je ne sais pas ce que Dieu me réserve; mais s'il +veut me rendre heureuse, il peut m'envoyer tous les malheurs qu'il +voudra: je tâcherai de les porter avec mon coeur qui est tout à lui. +Si Dieu me conserve cette foi qu'il m'a envoyée, je peux tout faire +pour lui. Aujourd'hui seulement je comprends les martyrs. + +«Je vous demande pardon, mon Père, de la longueur de mon récit; mais +je ne suis pas très versée dans l'art d'écrire. C'est pour vous +obéir que je vous donne ces détails. En parlant de ma mère, je ne +m'arrêterais point. + +«Mon premier acte, en sortant du théâtre, a été une première +communion. Dieu veuille qu'en sortant de cette vie je sois agenouillée +à la sainte table! À Dieu, à Jésus, à Marie, à ces dames, à vous, mon +Père, ma vie entière. _Maria_.» + +La jeune actrice eut le courage de rompre complètement avec le +théâtre. Après six années d'épreuves et de privations, devenue mère de +famille, elle écrivait au P. de Ravignan pour le remercier, et elle +ajoutait: «Oh! mon Père, que de misères! que de maladies! Mais Dieu +était au fond de mon coeur. Que de joies ignorées! et c'est à vous que +je les dois. + +«Ah! comme je plains ceux qui ne pensent jamais à Dieu! Dans l'amour +qu'il nous donne nous trouvons tout pour nos besoins d'ici-bas. Cette +vie de l'âme a des charmes qu'on ignore si complètement dans le monde! + +«Priez, mon Révérend Père, pour que mon âme reste toujours attachée à +ce Dieu de miséricorde qui a daigné me prendre si bas! Ah! que ma vie +passée m'a éclairée sur l'amour de Dieu pour ses créatures! Aussi, je +ne veux que ce mot dans mon coeur: Amour pour Jésus dans la joie et +la tristesse, amour pour Jésus!» Cette âme séraphique se consuma +rapidement dans un douloureux martyre: l'ancienne actrice mourut en +prédestinée. + + + + * * * * * + + + +40.--LA ROSE BÉNITE. + +Un dimanche vers les trois heures, rapporte un homme du monde, je +passais rue de Vaugirard, à Paris. Une pluie torrentielle inondait les +rues et faisait chercher un abri aux malheureux piétons. Je regardais +machinalement à droite et à gauche, lorsque la petite église des +Carmes m'apparut comme lieu de refuge. Arrivé dans la cour, je vois +son intérieur tout resplendissant de fleurs et de lumières; une foule +immense la remplissait, et c'est à peine si je pus parvenir à me +placer sous son portique. + +Quelle fête célébrait-on? voilà ce que je demandai à une bonne femme +qui, à genoux près de moi, égrenait son chapelet. Elle releva la tête +d'un air étonné: «Comment! monsieur, vous ne savez pas? c'est la fête +du Saint-Rosaire, et, pour en conserver le souvenir, les révérends +pères vont distribuer à tous ceux qui sont dans l'église une rose +bénite.» J'ai une passion pour les fleurs et une prédilection toute +particulière pour les roses; je voulais profiter de celles que la +Providence semait (avec intention peut-être) sur ma route: elles sont +si rares, hélas! Je suis le courant qu'un mouvement de chaises opère, +et je me trouve transporté je ne sais comment près de la balustrade de +l'autel. Le R. P. qui venait de donner la bénédiction, en montait les +degrés. Il fit signe qu'il allait parler; je me sentis attiré vers +lui par un sentiment que je ne pus définir: son pâle et noble visage +inspirait le respect, une joie toute céleste l'animait, et l'immense +quantité de bougies qui brûlaient autour du tabernacle lui faisaient +comme une auréole lumineuse. Son regard doux et pénétrant se +portait avec bonheur sur les nombreux fidèles qui l'entouraient et +l'écoutaient. Il fit une allocution simple et touchante, sans phrases +préparées ni oratoires; on sentait que c'était le coeur qui débordait +avec tous ses trésors, la source qui coulait limpide et transparente +pour chacun. + +«Je vais vous distribuer de petites roses bien modestes, dit-il, parce +que nous sommes pauvres. Vous les trouverez parfumées comme l'était +Marie, la reine du ciel, et leur parfum vous pénétrant, vous désirerez +lui ressembler. Vous les trouverez bénites, afin qu'elles apportent +dans vos maisons la bénédiction de Marie. Mères, ornez-en le berceau +de votre petit enfant pour le protéger. Femmes, montrez-la à votre +mari; dites-lui qu'elle sera son prédicateur, son égide, lorsqu'il +devra vous quitter. Jeunes filles, suspendez-la au Christ placé à +votre chevet, afin que votre premier regard, la première élévation de +votre coeur soient pour Jésus et Marie confondus dans un même amour.» +Ce serait trop long de raconter les belles et bonnes choses que +dit encore le révérend Père. La distribution commença; lorsque je +m'approchai pour recevoir ma rose, un léger sourire se dessina sur +les lèvres du religieux: il semblait lire au fond de ma pensée ce +mot _hasard_ qui m'avait amené là. Je m'inclinai et sortis de +l'église beaucoup plus grave que je n'y étais entré. + +Une fois dehors, je me trouvai très embarrassé: je dînais en ville et +j'avais disposé de ma soirée; mais la pensée de porter dans une maison +profane ma petite rose bénite me fit rougir intérieurement. Je rentrai +chez moi, je la suspendis au portrait de ma mère. Pauvre mère! il me +sembla qu'elle me regardait plus tendrement. Peut-être étaient-ce ses +prières qui, du haut du ciel, avaient guidé mes pas. Toujours est-il +que j'étais resté chez moi par une force d'attraction plus puissante +que ma volonté. Je passai mon temps à méditer sur les petites choses +qui amènent souvent de grands effets. Je ne puis pas dire tout ce que +je confiai de pensées tumultueuses à ma rose mystique: c'était presque +une confession, et la petite goutte de rosée bénie qui reposait au +fond de son calice était le baume consolateur que j'appliquais sur +les blessures orageuses de mon coeur. «Qui sait, murmurai-je en +m'endormant, si je ne retournerai pas dans cette église, et si, te +tenant a la main, je n'irai pas trouver ce bon religieux? Elle m'amène +à vous repentant et converti!» lui dirai-je. + + + + * * * * * + + + +41.--UN SOUVENIR DU BAGNE. + +Un religieux plein de zèle, qui venait de remplir son saint ministère +auprès des forçats de Rochefort, le P. Lavigne, ne pouvait se lasser +d'admirer les merveilles de la grâce sur ces pauvres âmes si chères +au Bon Pasteur. Prêchant dans la chapelle d'une Maison religieuse, à +Paris, il racontait un fait admirable qui atteste l'étonnante bonté de +Dieu en faveur d'un pécheur pénétré d'un sincère repentir. + +«Il y a un homme, dit-il, dont le souvenir s'est empreint dans mon âme +d'une manière ineffaçable, un homme que je place au-dessus de tous les +religieux et de toutes les religieuses: c'est un saint que je vénère, +et cet homme, ce saint, c'est un forçat. + +«Un soir, il vint me trouver au confessionnal, et, après sa +confession, je lui adressai quelques questions, comme j'avais assez +souvent coutume de le faire avec ces infortunés. Cependant, cette +fois, un motif plus particulier m'engageait à interroger celui-ci. +J'avais été frappé du calme répandu sur ses traits. Je n'y fis pas +d'abord grande attention, car j'avais eu l'occasion de remarquer la +même chose chez plusieurs de ces malheureux. Néanmoins, la précision +avec laquelle il s'exprimait, l'exactitude rigoureuse et le laconisme +de ses réponses piquaient de plus en plus ma curiosité. + +«Il me répondait sans affectation, ne disant pas un mot inutile, et +n'allant jamais au delà de ce que je lui demandais. Aussi ce ne fut +qu'en le poussant et en le pressant par mes questions, que je parvins +à savoir, en quelques mots bien simples, sa touchante histoire. + +--Quel âge avez-vous? lui dis-je d'abord. + +--Quarante-cinq ans, mon père. + +--Combien y a-t-il que vous êtes ici? + +--Il y a dix ans. + +--Devez-vous y rester encore longtemps? + +--À perpétuité, mon père. + +--Quelle est donc la cause de votre condamnation? + +--Le crime d'incendie. + +--Sans doute, mon pauvre ami, vous avez beaucoup regretté d'avoir +commis cette faute. + +--J'ai beaucoup offensé Dieu, mon père, mais je n'ai point commis ce +crime. Toutefois, je suis justement condamné; mais c'est Dieu qui m'a +condamné. + +Cette réponse piquant plus vivement encore ma curiosité, je repris: + +--Mais que voulez-vous donc dire, mon ami? expliquez-vous. + +Alors il me répondit: + +--J'ai beaucoup offensé le bon Dieu, mon père; j'ai été bien coupable, +mais jamais envers la société. Après une foule d'égarements, le bon +Dieu toucha mon coeur. + +«Je résolus de me convertir, de réparer le passé; mais depuis ma +conversion, il me restait une inquiétude, un poids énorme sur le +coeur. J'avais tant offensé le bon Dieu? pouvais-je croire qu'il eût +tout oublié? Et puis, je ne trouvais rien qui fût de nature à réparer +ces iniquités malheureuses de ma jeunesse, et je sentais un besoin +immense de réparation! Sur ces entrefaites, un incendie éclata près de +ma demeure. Tous les soupçons tombèrent sur moi; on m'arrêta, et on me +mit en jugement. Pendant la procédure, je fus beaucoup plus calme que +je ne l'avais jamais été; je prévoyais bien que je serais condamné, +mais j'étais prêt à tout. Enfin arriva le jour où on devait prononcer +ma sentence. Le jury quitta la salle pour aller délibérer sur mon +sort, et dans ce moment, il me sembla entendre une voix intérieure qui +me disait: Si je te condamne, je me charge aussi de faire ton bonheur +et de te rendre la paix. À cet instant, je ressentis effectivement une +paix délicieuse. Les jurés revinrent bientôt, apportant leur verdict, +qui me déclarait convaincu du crime d'incendie, avec circonstances +atténuantes; j'étais condamné aux travaux forcés à perpétuité. Je fus +obligé de me contenir pour ne pas verser des larmes, qu'on aurait sans +doute attribuées à tout autre motif qu'à celui du sentiment de bonheur +que j'éprouvais. On me conduisit à mon cachot, et là, tombant sur +la paille qui me servait de lit, je me mis à répandre un torrent de +larmes si douces que l'homme le plus voluptueux aurait été heureux +d'acheter, au prix de toutes les jouissances, le seul bonheur de les +verser. Une paix ineffable remplissait enfin toute mon âme. Elle ne me +quitta pas pendant la route que je parcourus pour arriver au bagne, et +ne m'a jamais abandonné jusqu'ici. Depuis cette époque, je tâche de +remplir tous mes devoirs, d'obéir à tout et à tous. Je ne vois dans +ceux qui commandent, ni le commissaire, ni les adjudants, ni leurs +subalternes, je ne vois que Dieu. Je prie partout, dans les travaux, à +la prison; je prie toujours, et le temps passe si vite que je puis à +peine m'en apercevoir; les heures s'écoulent comme des minutes, les +jours comme des heures, les mois comme des jours, les années comme des +mois. Personne ne me connaît; on me croit condamné justement et cela +est vrai. + +«Vous ne me connaîtrez pas non plus, mon père; je ne vous dis ni mon +nom ni mon numéro; priez seulement pour moi, je vous en conjure, afin +que je fasse la volonté de Dieu jusqu'à la fin.» + + + + * * * * * + + + +42.--CE QUE LE ZÈLE PEUT INSPIRER À UN ENFANT. + +Il y a quelques années, le Carême était prêché dans une grande ville +de France par deux saints missionnaires. Un soir, tandis que la foule +empressée se rendait à l'église, la petite Mathilde de C***, enfant de +dix ans, jouait sur le balcon de sa maison; tout à coup, poussée comme +par une inspiration divine, elle abandonne la poupée qu'elle tenait à +la main et, courant à son père qui lisait un journal: «Oh! papa, que +je serais heureuse!...--Que faudrait-il pour cela, mon enfant?--Je +n'ose pas... dites, me l'accorderez-vous?--Oui, ma fille!--Ah! bon! +eh bien! j'étais tout à l'heure sur le balcon et j'ai vu beaucoup +de messieurs qui allaient au sermon; il y en a même plusieurs qui y +conduisaient leurs petites filles; et vous, papa, vous ne m'y menez +jamais! Ce soir...--Tu veux que je t'y conduise, n'est-ce pas?--Oui! +je le désire beaucoup.» + +Bientôt l'heureuse Mathilde entrait dans l'église avec son père. Il +la plaça près d'une dame de sa connaissance, parce que, dit-il, une +petite fille ne reste pas avec les messieurs; et... faisant semblant +d'aller du côté des hommes, il sortit. + +Mathilde, qui le suivait des yeux, s'en aperçut, mais ne dit rien; le +lendemain elle voulut, comme par un caprice d'enfant, rester parmi les +messieurs avec son père. Le prêtre chargé de maintenir l'ordre, voyant +cette petite fille: «Mon enfant, lui dit-il, ce n'est point là votre +place.--Monsieur, répondit-elle tout bas, laissez-moi ici, _je garde +papa_!» + +M. de C*** entendit cette parole, il fut ému et resta au sermon. +Le bon Dieu l'attendait, et la grâce, se servant des paroles du +prédicateur, pénétra dans son âme. Il voulut aller tous les soirs au +sermon; il fit mieux, il s'approcha de la sainte Table le jour de +Pâques. + + + + * * * * * + + + +43.--UNE CONQUÊTE DU SACRÉ-COEUR. + +Dans une petite ville assez populeuse, près de Liège, une personne +dirigeait un café, où elle s'efforçait bien plus de conquérir des âmes +à Jésus-Christ que de grossir sa fortune. On y voyait en abondance les +publications les plus édifiantes, les cadres et les scapulaires du +Sacré-Coeur. Cette propagande fut bénie de Dieu et devint le principe +d'un grand nombre de conversions; nous allons reproduire ici la +relation de plus remarquable, en conservant au style sa naïve +simplicité. + +«Un jour, la maîtresse de la maison voit entrer chez elle un inconnu +en haillons, de haute taille, ayant une longue barbe et une figure +portant l'empreinte d'une profonde misère. Cet homme inspire à la +zélatrice une grande compassion, il lui semble que Notre-Seigneur lui +envoyait une âme à gagner. J'ai toujours eu, dit-elle, le désir de +faire du bien, mais depuis que je suis zélatrice, il me semble en +avoir contracté l'obligation, de sorte que cela me donne du courage +pour vaincre ma timidité. Elle fit donc bon accueil à son nouvel hôte, +qui ne disait pas un mot, et le servit de son mieux, en priant le +Coeur de Jésus de l'inspirer. Croyant le moment favorable, elle entama +la conversation: «Ne vous étonnez pas, Monsieur, lui dit-elle, de +ce que je vais vous demander; je fais cette question a toutes les +personnes qui viennent ici, et je vous vois, je crois, pour la +première fois: avez-vous fait vos Pâques?--Non, répondit-il, je ne +fais pas mes Pâques, je suis libre-penseur.--Mais ce n'est pas +une religion, cela.--C'est ma religion à moi, je n'en ai pas +d'autre.--N'avez-vous pas été catholique autrefois?--Oui, j'ai fait ma +première communion; depuis, j'ai tout laissé: j'ai quitté ma femme, +mes enfants, j'ai été en Afrique... Je ne veux pas des prêtres, pas +plus qu'ils ne voudraient de moi.--Au contraire, Monsieur, ce serait +un grand bonheur pour eux de vous ramener à Dieu; dans l'Évangile, n'y +a-t-il pas la parabole de l'enfant prodigue où le père fête le retour +de son fils?--Ne me dites rien, répond-il avec animation, je ne veux +pas changer, vous ne me convertirez pas, vous dis-je; pensez-vous +mieux réussir que ma femme et mes enfants qui m'ont supplié de toutes +les façons? Non, vous ne me changerez pas, je devrais parler à des +prêtres, et je déteste les prêtres; quand ils arrivent, je m'en vais +d'un autre côté pour ne pas les voir.» + +«Il ajouta encore beaucoup d'autres choses contre la religion. J'étais +toute tremblante en l'entendant, dit la zélatrice, et je priais +intérieurement le Coeur de Jésus. Quand il eut fini, j'allai chercher +un scapulaire du Sacré-Coeur.--Monsieur, lui dis-je, ne voudriez-vous +pas, avant de partir, accepter ceci? j'aimerais à vous le donner; +voyez, l'image est bien belle. Lisez, ajoutai-je, ce qui est écrit +dessous, ce sont de si bonnes paroles! Il le fait, puis se lève et +tenant le scapulaire des deux mains, il le baise, pleure et dit: +«Coeur de Jésus, je suis un des plus grands pécheurs, oui, un grand +pécheur.» Ses larmes coulaient en abondance, l'émotion l'oblige à +s'asseoir.--Un prêtre! dit-il, je veux me confesser. Qui êtes-vous, +pauvre femme, pour me convertir ainsi? car je suis converti.--C'est +le Coeur de Jésus qui a tout fait, dit la zélatrice, et elle le fait +entrer dans une chambre voisine, pendant qu'elle allait avertir le +vicaire. Celui-ci vint aussitôt, s'entretint avec le pauvre pécheur, +puis l'engagea à se rendre à l'église pour préparer sa confession. +En y allant, cet homme priait, et dès qu'il fut arrivé, il alla se +prosterner au pied d'un autel de la sainte Vierge; il pleurait et +disait à haute voix: «Vierge sainte, ayez pitié d'un grand pécheur +qui vous demande sa conversion.» Il fit le chemin de la croix, et, +lorsqu'il fut arrivé à la douzième station, il mit les bras en croix +sans s'occuper des personnes présentes, en disant: Jésus-Christ, +je vous demande pardon de mes péchés, oui, de tous mes péchés. La +contrition débordait de son âme, il était inondé par la grâce. Il +alla à la sacristie, et, quand il en sortit avec le prêtre, tous deux +pleuraient. Il ne reçut pas ce jour-là l'absolution: on préféra lui +laisser quelques jours pour se préparer. Il passa ce temps dans le +recueillement, vint prendre ses repas chez la zélatrice qui lui +fournit des lectures pieuses pour occuper ses loisirs, car il évitait +même de travailler pour ne pas se distraire des pensées de foi qui +nourrissaient son âme. Lorsqu'il rencontrait le vicaire, il lui +serrait la main en lui exprimant son désir de recevoir l'absolution. +Le temps d'épreuve fut abrégé, et la brebis perdue rentra dans le +bercail du Bon Pasteur, qui se donna à elle dans la sainte communion. +C'était la seconde de ce nouvel enfant prodigue qui n'avait plus reçu +son Dieu depuis cinquante ans. + +«Il fut dès lors un modèle de piété, et son exemple en ramena +plusieurs qui travaillaient dans un atelier irréligieux où il +conduisit le prêtre qui l'avait réconcilié avec Dieu.» + +Ah! si tous les bons catholiques avaient le zèle et le courage de +cette généreuse chrétienne, combien de pauvres pécheurs seraient +ramenés à la pratique de la religion! Le prêtre, hélas! n'a aucun +moyen d'atteindre ces infortunés qui ne viennent plus à l'église et +lui ferment leur porte. Qui les sauvera, qui les arrachera aux flammes +de l'enfer, si les pieux laïques de leur entourage ne s'intéressent +pas à l'oeuvre de leur conversion, la plus grande, la plus capitale de +toutes les oeuvres?... + + + + * * * * * + + + +44.--PUISSANCE DU CHAPELET. + +Imbu dès sa jeunesse des maximes de l'école voltairienne, Arthur +Grant était impie; mais son impiété n'avait rien du cynisme des +libres-penseurs du siècle. C'était un impie de bon ton. Son éducation +aristocratique, l'aménité de son caractère, la distinction de ses +manières le rendaient agréable dans le commerce du monde, et le venin +de son irréligion se cachait sous des dehors attrayants et des formes +polies. C'était un majestueux vieillard à la figure noble, dont la +barbe blanche tombait à flots d'argent sur sa poitrine. Initié, jeune +encore, aux mystères absurdes de la franc-maçonnerie, après en avoir +subi les ridicules épreuves, il avait été promu au grade de chevalier +kadosch. C'était un aimable viveur qui se faisait chérir dans son +village, dont il était le plus riche propriétaire, et en quelque sorte +le seigneur. Il secourait les indigents et se faisait gloire d'être +philanthrope. Les glaces de l'âge n'avaient pas encore éteint en lui +les flammes des passions. La corruption du coeur avait perverti son +intelligence. Cependant sa fille, Irma, gémissait en secret, sur les +dérèglements et l'irréligion de son vieux père. On la voyait souvent +répandre des larmes abondantes sur les marches de l'autel de Marie, à +laquelle elle adressait de ferventes prières pour sa conversion. + +Un zélé missionnaire étant venu prêcher une retraite dans le village +qu'habitaient Irma et son père, la jeune fille, sous les inspirations +de la grâce, redoubla de ferveur et de supplications pour obtenir +la conversion de celui qu'elle aimait de l'amour le plus tendre, et +résolut de tenter un effort suprême. Elle consulta le missionnaire sur +les moyens à prendre pour convertir son vieux père. + +--Il faut prier, mon enfant, et prier sans cesse, lui dit le saint +prêtre: ne désespérez pas, Dieu est plus fort que le diable. Voyons, +quelles sont les habitudes de Monsieur votre père, quel est son genre +de vie? + +--Il se lève tous les jours à neuf heures, répond la jeune fille, +déjeune à dix, se rend ensuite à un kiosque situé à un kilomètre au +couchant du village, au pied d'une riante colline. C'est là qu'il +passe le reste de la journée, se promenant dans son jardin ou +s'enfermant dans son cabinet de travail. + +--J'en sais assez, mon enfant. Pendant trois jours, à onze heures et +quart, vous réciterez un chapelet pour la conversion de votre père. + +Le lendemain, après s'être livré aux occupations de son ministère, le +saint prêtre s'acheminait vers le kiosque. Quand il fut à quelques pas +du vieillard, après l'avoir salué gracieusement, il s'arrêta comme +pour lui parler. + +--Que signifie ceci, monsieur l'abbé? dit Arthur étonné et presque +fâché. + +--Monsieur, je vous demande pardon si je vous ai offensé, répond le +missionnaire; mais la vue de votre jardin m'a charmé, je voulais vous +adresser mes félicitations. + +Ce compliment adoucit le vieillard, qui lui dit: + +--Si je ne suis pas trop indiscret, monsieur l'abbé, puis-je vous +inviter à m'accompagner à mon kiosque? + +--Avec plaisir, répondit le prêtre. + +Et chemin faisant, en parlant de la pluie et du beau temps, on arriva +au kiosque. On entra dans le jardin, on admira les fleurs, les +ombrages, les bassins, les berceaux de verdure, les cascades, et on +pénétra dans le pavillon. Le missionnaire, que les travaux de son +ministère appelaient au village, prend congé du vieillard; celui-ci, +charmé de la simplicité, de l'esprit et des manières polies de l'abbé, +lui fait promettre de se retrouver le lendemain à la même heure dans +son pavillon. + +Irma avait récité son premier chapelet, à l'heure prescrite, avec une +ferveur extraordinaire. + +Le lendemain, le prêtre était fidèle au rendez-vous. Et Irma récitait +son second chapelet avec la même ferveur. + +Arthur et l'abbé se promenèrent dans le labyrinthe, sous les berceaux +de noisetiers et les larges avenues de platanes, et parlèrent +longuement de la littérature contemporaine et des nouvelles +politiques. Le prêtre, en se séparant du vieillard, pour aller +s'enfermer dans le confessionnal, fut encore invité pour le lendemain. + +Le troisième jour, au moment où la pieuse jeune fille commençait son +troisième chapelet, le missionnaire se dirigea vers le kiosque. Il y +fut accueilli par Arthur, avec une amabilité charmante et des marques +de déférence tout à fait exceptionnelles. On entra dans le pavillon, +ensuite dans le cabinet de travail. Ce qui frappa les regards du +missionnaire, ce fut un prie-Dieu surmonté d'un magnifique crucifix +d'ivoire, près duquel était un tabouret. Le vieillard sourit. + +--Vous comprenez, monsieur l'abbé! + +--Oui, mon ami, répond le prêtre, heureux de voir que Marie avait +favorablement accueilli les prières d'une âme pure et innocente. + +--Monsieur l'abbé, dit Arthur d'une voix vibrante, j'ai longtemps +combattu; mais, après une lutte longue et terrible, je m'avoue vaincu. +La grâce triomphe; vous avez devant vous un vieux pécheur qui renonce +à ses égarements, un impie qui reconnaît et abjure les erreurs d'une +philosophie menteuse. Oui, la divinité de la religion catholique +m'apparaît dans toute sa splendeur. Comme Augustin, j'ai cherché le +bonheur dans les vaines jouissances de la terre, et, comme lui, je +n'ai trouvé le repos que lorsque je les ai eu foulées aux pieds, et +que les aspirations de mon coeur se sont dirigées vers le ciel. Tout +n'est que vanité et affliction d'esprit, dit avec raison l'auteur du +livre de la Sagesse. Mon père, je me jette entre vos bras: aidez un +pauvre naufragé à regagner le port; ramenez dans le bercail sacré de +l'Église catholique une brebis errante et vagabonde; purifiez-moi de +mes souillures. + +Le prêtre et le vieillard restèrent longtemps embrassés; des larmes +abondantes coulèrent de leurs yeux... + +Quelques jours après, quand fut clôturée la retraite, on voyait +agenouillé à la Table-Sainte, à côté de sa fille rayonnante de +bonheur, le vénérable vieillard, dont le maintien noble, pieux et +modeste réjouissait une population éminemment chrétienne qu'avaient +autrefois attristée ses écarts. + +Enfants, si vos parents oublient le chemin de l'église, s'ils se +laissent entraîner par les séductions de l'erreur, il dépend de vous +de les arracher à la fureur du dragon infernal, de sauver ces âmes +pour lesquelles Jésus-Christ est mort sur la croix. La Providence +a placé entre vos mains une arme puissante: c'est la prière. +Adressez-vous à Marie, qu'on n'invoque jamais en vain, Marie, la Mère +de miséricorde et le refuge des pécheurs. Elle touchera le coeur de +vos parents bien-aimés et les amènera repentants aux pieds de son +divin Fils. + + + + * * * * * + + + +45.--LA CROIX D'ARGENT. + +Une pauvre enfant du nom de Jane, errait un soir d'hiver dans les rues +de Londres par un froid glacial. Sans asile, sans pain, elle ne savait +où porter ses pas, car son père et sa mère étaient morts, laissant +l'infortunée dans la plus cruelle détresse. Tout à coup elle voit +briller un morceau de métal entre deux pavés de la rue; elle le +ramasse: c'était un petit crucifix en argent. «Je vais aller le +vendre, se dit Jane; avec ce qu'on m'en donnera, j'achèterai un peu de +pain.» + +Vite elle chercha une boutique d'orfèvre, et, au coin d'une rue, elle +en vit une, petite et faiblement éclairée. Jane entra. Une femme +était assise au comptoir, vêtue de deuil; elle avait une figure d'une +expression pure et pieuse; elle leva sur la pauvre fille un bon +regard, et lui dit d'une voix douce: + +«Que désirez-vous? + +--Voulez-vous acheter ceci?» répondit brusquement Jane, en tendant le +crucifix. + +La femme le prit avec respect, et jetant un coup d'oeil sur Jane, +dont la figure malheureuse et sauvage ressortait sur ses vêtements +délabrés, elle lui dit: + +«Ma fille, nous achetons les objets d'or et d'argent; mais, dites-moi, +savez-vous ce qu'est ceci? + +--C'est de l'argent, je le sais bien! + +--Ce n'est pas là ce que je vous demande: savez-vous quel est cet +homme étendu sur la croix? + +--Est-ce que je sais, moi! + +--Quoi! pauvre enfant, vous ignorez que cet homme est le Fils de Dieu, +qu'il est mort sur la croix pour nous sauver? + +--Personne ne m'a jamais parlé de cela. + +--Vous ne connaissez pas Jésus-Christ, notre bon Sauveur? + +--De quoi nous a-t-il sauvés? + +--De l'enfer, et il nous a ouvert le paradis. + +--Je n'en savais rien.» + +La marchande regarda plus attentivement la pauvre créature debout +devant elle: elle embrassa d'un regard ce visage jeune et flétri, ces +vêtements sordides, et, mal plus terrible, cette stupeur de l'âme +peinte sur ses traits. Sa charité s'émut, ses entrailles de chrétienne +et de mère tressaillirent. Elle dit à Jane: + +«Avez-vous des parents, une maison? + +--Rien. Mon père est mort sous un buisson, loin d'ici; ma mère est +morte aussi. Comment suis-je venue a Londres? je n'en sais rien. +Comment ai-je vécu? je n'en sais rien non plus; ce que je sais, c'est +que je voudrais bien être au fond de la Tamise, car alors je n'aurais +plus ni froid ni faim. + +--Mon enfant, dit la marchande, et ce mot, prononcé avec une indicible +bonté, fit monter les larmes aux yeux de la pauvre Jane, mon enfant, +voulez-vous que je vous conduise dans une maison où vous n'aurez plus +ni faim ni froid et où vous apprendrez à servir le bon Dieu? + +--Ni faim ni froid? répéta Jane; ce sera donc le paradis? + +--Non, mais le chemin qui y conduit. + +La marchande fit entrer dans sa boutique la pauvre fille, lui donna à +souper, la revêtit d'une robe neuve; bientôt Jane dormait dans un lit +sous ce toit hospitalier où le Père céleste l'avait amenée. + +Quelque temps après, une des orphelines de la maison du Bon Pasteur, +de Londres, recevait le baptême. Sa joie, sa ferveur attendrissaient +l'assemblée; cette heureuse néophyte était la pauvre Jane, qui avait +pour marraine la bonne marchande, l'instrument des miséricordes du +Seigneur. + + + + * * * * * + + + +46.--UN COUP DE FILET DE LA SAINTE VIERGE. + +En se rendant à l'une de nos stations thermales, un officier supérieur +causait avec un compagnon de voyage:--Si nous nous arrêtions à +Lourdes? lui dit ce dernier.--Pourquoi donc?--Nous y trouverions le +pèlerinage national.--Voilà cinquante ans que je n'ai pas mis les +pieds dans une église!...--Qu'à cela ne tienne, tout se passe en plein +air.--Alors, c'est différent. + +Ils s'arrêtèrent a Lourdes; ils virent les ardentes prières des +pèlerins. Elles étonnèrent d'abord, subjuguèrent ensuite cette âme +droite et loyale: l'officier pria avec les autres, aussi longtemps que +les autres. + +--Il fait chaud, lui dit son compagnon; si nous buvions un verre d'eau +de la grotte?--Volontiers; ce prêtre-là m'a rendu tout rêveur... + +Il rêva, il pria, il monta jusqu'à la crypte, il en redescendit priant +et heureux.--Si vous voulez aller aux eaux, dit-il à son compagnon, +allez-y; moi, j'ai trouvé les miennes. + + + + * * * * * + + + +47.--UNE CONVERSION EN MER. + +Le héros de cette histoire a rapporté lui-même dans la lettre suivante +la grâce signalée dont il a été l'objet. + +«Après avoir failli périr avec mon navire, sur la barre de Bayonne +pendant l'été dernier, je me rendais de Livourne à Dunkerque et Rouen, +lorsque le 28 décembre, au matin, je fus obligé de mouiller devant +Malaga, ne pouvant y entrer. Bientôt le temps devint affreux, et, dès +huit heures du matin, toute la population massée sur les quais, malgré +une pluie torrentielle, nous regardant chasser sur les ancres, nous +faisait comprendre quel péril nous menaçait. Le pavillon fut mis en +berne, mais en vain: ni remorqueur, ni pilotes, pas même la canonnière +de l'État n'osaient se risquer à nous secourir; Dieu seul pouvait nous +sauver. Impossible de se jeter à la mer: nous aurions été brisés sur +les rochers de la jetée en construction ou contre les récifs de la +côte. + +Je pensai alors à ma mère, je me rappelai le projet de me faire +catholique que j'avais eu autrefois. Me jetant à genoux devant le +vieux christ en bronze dominant le compas de route, je priai avec foi +le Dieu des chrétiens et Notre-Dame de Montenero, dont j'avais visité, +le 8 septembre dernier, le pèlerinage célèbre, en Toscane. + +La journée se passa en craintes; la mer augmentait de furie, et le +fleuve, en face de nous, jetait devant le navire ses eaux jaunes +débordées. Le consul de France, qui avait tenté l'impossible pour nous +faire secourir, nous écrivit le soir au moyen d'une bouteille jetée +dans les flots: il nous avouait tristement que les autorités de Malaga +reconnaissaient l'impossibilité d'arriver jusqu'à nous, en face d'une +situation si périlleuse, et qu'on attendrait que la nuit fût achevée +pour prendre une décision. Pour moi, cette décision c'était la mort +et la perte de mon navire! Je voulus mourir catholique romain; je +suppliai avec foi Notre-Dame de la Salette et je me sentis plein de +courage. + +Mon équipage affolé menaçait de ne plus m'obéir; il voulait filer +les chaînes et jeter le navire à la côte. Plein de confiance dans le +secours de Dieu et de la sainte Vierge, je résistai énergiquement à +tous et la nuit arriva. Les ouvriers qui couvraient la côte et le quai +nous dirent, dans leur âme, adieu pour toujours... Je fis reposer +successivement mes hommes, et, pensant à la mort, je me tenais sur la +dunette en priant Dieu. + +Cette nuit fut épouvantable; l'orage augmentant sans cesse de +violence, le navire se mit à talonner avec force, et à chaque instant +il était menacé de s'entr'ouvrir et de se briser sur la jetée en +construction. Les malheureux marins raidissaient à chaque instant les +chaînes. + +Le jour arriva enfin, mais pour nous montrer l'horreur de notre +situation. La foule garnissait les quais, assistant, émue et +impuissante, à ce terrible drame. Je pris un vieux catéchisme, oublié +à bord par un marin, je lus les Litanies de la sainte Vierge, et je +promis alors solennellement d'abjurer aussitôt arrivé en France et de +me faire baptiser. + +À huit heures, apparut devant Malaga un steamer; malgré le +découragement de tous les matelots de l'équipage et contre leur avis, +je fis mettre le pavillon en berne et jeter à la mer une bonbonne +renfermant une demande de secours; je la plaçai sous la protection de +la Vierge. La bouteille arriva à terre, puis le steamer disparut au +large. + +Ce fut alors parmi l'équipage un cri d'immense douleur: toute +espérance s'évanouissait... Pour moi, j'espérais quand même, priant, +sondant l'horizon avec une longue-vue. Je promis un _ex-voto_ à +Notre-Dame de la Salette et à trois autres pèlerinages. Toutefois, je +me préparai à mourir catholique et j'en plaçai la déclaration écrite +de ma main sur ma poitrine. + +Tout à coup, vers dix heures, je découvre une fumée noire dans le +lointain: j'entends un coup de sifflet strident, et, au milieu des +vagues énormes qui nous couvraient, le steamer qui apparaissait. Le +navire sauveur, détachant sa grande chaloupe, nous envoie vingt-quatre +hommes. Après des peines inouïes, plusieurs fois sur le point d'être +engloutis, ces braves finissent par nous accoster. Il était temps; +nous allions attendre la mort dans la mâture élevée, car notre +vaisseau était sur le point de s'entr'ouvrir. On sacrifia les ancres, +les chaînes, etc., il fallait se hâter. + +Le brave capitaine Corno, malgré une mer épouvantable, manoeuvra +tellement bien avec son énorme steamer, qu'à midi il nous amenait dans +le port. Nous étions sauvés, grâce à la sainte Vierge. Par une faveur +providentielle, le navire et la cargaison n'avaient aucune avarie. + +Aussitôt à terre, je me rendis à la cathédrale pour remercier Dieu et +Notre-Dame et renouveler ma promesse d'abjuration. En attendant que je +puisse la réaliser, j'apprends ma religion dans un vieux catéchisme +oublié à bord...» + + + + * * * * * + + + +48.--LA MORT D'UN SEPTEMBRISEUR. + +Vers le milieu de l'année 1826, un homme du peuple, alors sexagénaire, +tenait le petit hôtel de Dijon, au n° 211 de la rue Saint-Jacques, à +Paris. Atteint depuis longtemps d'une maladie grave, il avait en vain +appelé à son secours les plus célèbres médecins de la capitale: le mal +n'avait fait qu'empirer avec les années; enfin, de violents accès de +colère, auxquels il se livrait presque tous les jours, l'avaient rendu +incurable. Cependant, ne pouvant se résoudre à mourir, il tenta un +dernier essai en faisant demander le docteur Descuret, qui jouissait +d'une grande réputation. Celui-ci, voyant le malade à la veille de +succomber, se contenta de lui prescrire quelques légers adoucissements +usités en pareille circonstance: il ne comptait plus le revoir. + +Mais le lendemain, vers six heures du soir, on vint l'appeler encore; +cette fois ce n'était point pour le vieillard, mais pour sa femme, que +le misérable avait presque tuée dans un de ses emportements. + +Après les premiers soins donnés à cette pauvre femme, le docteur +se disposait à se retirer sans avoir adressé une seule parole à +l'incorrigible mari. Celui-ci le remarqua, l'arrêta par l'habit et lui +dit d'un air piteux: «Eh quoi! monsieur le docteur, vous vous en allez +sans daigner seulement me regarder?--Pourquoi m'inquiéter d'un malade +qui fait l'impossible pour rendre mes soins inutiles? Au reste, +ajouta-t-il d'un ton sévère, vous avez grossièrement injurié vos +premiers médecins, dont l'un vous a abandonné parce que vous avez même +osé lever la main sur lui. Ajoutez à ces ingratitudes la brutalité +dont vous venez d'user envers votre femme, et jugez si je ne dois pas +faire comme eux.--Vos reproches ne sont que trop justes, reprit +le malade d'un accent pénétré; oui, je suis bien coupable d'avoir +maltraité ainsi ma femme; mais aussi, monsieur, si vous saviez ce +qu'elle exigeait de moi! Ne voulait-elle pas que je fisse appeler un +prêtre, moi qui les ai toujours eus en horreur!--L'intention de votre +femme n'avait rien que de louable: en vous proposant de mettre en +paix votre conscience, elle vous donnait une nouvelle preuve de son +affection, et si cela était entièrement opposé à vos idées, vous +deviez vous borner à un simple refus et non la frapper.--Mais enfin, +monsieur le docteur, vous qui avez fait des études, que feriez-vous si +vous étiez à ma place et qu'on vous proposât pareille chose?--Moi, +je n'hésiterais pas à mettre en paix ma conscience, d'abord par +conviction, en second lieu, parce que le calme de l'âme contribue +puissamment à alléger nos souffrances et même à dissiper la +maladie.--C'est bien singulier, qu'ayant fait des études, vous ayez +cette manière de voir!--Au contraire, mes convictions religieuses sont +en grande partie le fruit de mes études.» + +Le vieillard était vaincu par ces paroles pleines de raison et de +foi: une lumière soudaine avait frappé son esprit. Il venait de se +réveiller en lui des idées, des sentiments, des remords qu'il avait +étouffés peut-être depuis bien longtemps, car il avait vécu dans un +temps de stupide délire où les jeunes hommes de son âge et les beaux +esprits affichaient le plus insultant mépris pour toute pensée +religieuse, en disant: «La religion!... c'est bon pour les enfants et +les femmes.» Ce préjugé infernal venait de s'évanouir à la parole du +docteur, et, après un instant de silence, le malade dit d'un accent +qu'on ne lui avait jamais connu: «Eh bien! qu'on fasse venir un +prêtre; aussi bien, depuis longtemps j'en ai lourd sur la conscience!» + +Ici commence l'histoire touchante de sa conversion, de sa douleur, de +sa reconnaissance, de sa joie, de sa confusion, de son amour, de son +bonheur, de son salut ... Ici, nous allons voir comment Dieu s'est +servi d'une femme chrétienne, d'un médecin et d'un prêtre, pour faire +d'un assassin un élu, un saint!... Heureuse de ce changement subit, la +pauvre femme, elle qui avait tant parlé, prié et souffert pour cette +âme rebelle, envoie à la hâte chercher un des vicaires de la paroisse +Saint-Jacques. + +À peine le vieillard l'a-t-il aperçu qu'il lui dit d'une voix +tremblante de honte et de remords: + +«Tenez, monsieur, enlevez-moi ce coutelas que j'avais mis sous mon +oreiller.--Que vous êtes imprudent, mon ami! mais vous couriez risque +de vous blesser!--Eh! monsieur l'abbé, je m'en étais armé pour vous le +plonger dans le coeur, si vous fussiez venu sans mon consentement... +Oui, ajouta-t-il devant tous les assistants, en septembre 93, _j'ai +massacré dix-sept ecclésiastiques_, et peu s'en est fallu que vous +ne fussiez le dix-huitième! Mais rassurez-vous: _Dieu a eu pitié de +moi; un regard de sa grâce a suffi pour m'éclairer_.» + +Le vicaire, stupéfait autant que touché, s'empare de l'énorme couteau: +puis il s'enferme avec le pénitent pour laisser agir Dieu sur cette +âme dans le mystère du sacrement de la réconciliation. Jamais, dans +l'exercice de son saint ministère, il n'avait goûté des consolations +comme celles qu'il trouva au chevet de ce malheureux qui avait été +jadis le bourreau de dix-sept de ses confrères, et qui, à l'heure de +la grâce, parlait et agissait comme le bon larron de la croix. + +Déjà le bon Samaritain, qui venait de guérir cette âme si profondément +blessée par le crime, se retirait en annonçant à l'heureuse famille +qu'il allait apporter au converti les derniers sacrements de l'Église, +quand tout à coup le vieillard s'écria d'une voix étouffée par les +sanglots: + +«Revenez, monsieur l'abbé, revenez bientôt auprès de moi; j'ai bien +besoin de vos consolations; mais, je vous en conjure, n'approchez +pas de mes lèvres le divin Rédempteur, dont tout à l'heure encore je +blasphémais le nom; je suis trop indigne d'un tel bonheur!--Dieu est +rempli de miséricorde, lui dit le vicaire profondément attendri; on +répare ses fautes quand on les pleure amèrement, et votre repentir +me paraît trop sincère pour que j'hésite a vous administrer les +sacrements que réclame immédiatement votre triste position.--Je les +recevrai, monsieur l'abbé, puisque vous me l'ordonnez, reprit le +malade, mais seulement après avoir fait amende honorable devant ceux +que j'ai autrefois scandalisés par mes forfaits.» + +Tandis que le vicaire part pour chercher le saint viatique, le +moribond fait appeler aussitôt ses voisins, témoins de sa vie +criminelle, ses anciens camarades, les complices de ses fautes; il +leur demande, avec larmes, pardon des affreux exemples qu'il leur +avait donnés, surtout a l'Abbaye et aux Carmes, lors du massacre des +prêtres; puis il fait de même envers sa femme, un des instruments de +sa conversion. + +Le prêtre arrive portant l'auguste sacrement. Le vieillard, déjà glacé +par la mort, se lève aussitôt, se met à genoux et reçoit ainsi les +derniers sacrements avec une piété angélique: les traits de son visage +baigné de larmes en étaient tout transfigurés. Après cette auguste +action, il reste toujours à genoux, appuyé sur le chevet de son lit, +tenant en main un crucifix, qu'il couvre de ses baisers et de ses +larmes. + +Son confesseur, à plusieurs reprises, l'engagea à se coucher, vu sa +grande faiblesse: c'était imposer à son coeur un pénible sacrifice, +c'était lui ôter une trop douce consolation. Aussi l'exprima-t-il +au prêtre: «Je sens, dit-il, qu'il ne me reste que peu d'instants à +vivre; je ne puis rien offrir à Dieu que mes prières et mes larmes; +laissez-moi du moins la consolation de mourir à genoux; c'est faire +bien peu pour expier tous mes crimes!» + +Et il resta ainsi en prière: son âme éclairée, renouvelée, sanctifiée, +paraissait comme dans une sorte d'extase. Vers minuit, on entendit +le moribond pousser un profond soupir; il s'était endormi dans le +Seigneur avec le calme d'un élu, toujours à genoux et les lèvres +collées sur le crucifix qu'il n'avait cessé d'arroser de ses larmes!!! + +«Seigneur, que vous êtes admirable dans vos oeuvres! qu'elles sont +profondes vos voies, qu'elles sont immenses vos miséricordes!» + +(_L'abbé Hoffmann_, Extraits.) + + + + * * * * * + + + +49.--RENCONTRE PROVIDENTIELLE. + +Au commencement de ce siècle, un personnage assez marquant, M. de +G***, était tombé dans l'impiété la plus affreuse. C'était une sorte +de frénésie d'irréligion. Le blasphème sortait à chaque instant de sa +bouche, et il semblait n'avoir à coeur que de couvrir d'ignominie la +sainte Église et ses ministres. + +Un jour, M. de G*** entend raconter que dans une petite ville voisine +de son château, on allait donner une mission. Sa malice sembla prendre +un nouveau degré de perversité à cette nouvelle. Il se proposa de +se rendre lui aussi à la mission, et de suivre les exercices, pour +contrecarrer les missionnaires et pour empêcher, à force d'avanies, le +fruit qu'ils devaient en attendre. On le vit donc arriver, suivi +d'une escorte de vauriens, qui tous ensemble se rendirent à l'église +paroissiale. Le chant des cantiques fut plus d'une fois interrompu par +de grossiers lazzis et des rires indécents; mais le silence s'établit, +quand le Père supérieur des missionnaires parut dans la chaire. +C'était un homme de quarante ans environ, au visage pâle et amaigri, +aux traits expressifs, au regard inspiré, tel en un mot que l'Écriture +nous dépeint les prophètes de l'ancienne loi. Il n'avait pas achevé +l'exorde de son discours, que déjà M. de G*** l'avait reconnu. C'était +un des compagnons de son enfance, un des rivaux de ses études et qui +lui avait disputé souvent avec avantage les couronnes académiques. +Comment lui, qui pouvait briller dans le monde et parvenir aux postes +les plus importants, avait-il pu se décider a embrasser la carrière +pauvre et pénible du ministère évangélique, c'est ce que la tête +frivole de M. de G*** ne pouvait expliquer. Il l'écouta donc avec +toute l'attention dont il était capable, et il trouva qu'il justifiait +par son éloquence les hautes prévisions de ses professeurs; mais ses +pensées n'allèrent pas plus loin. + +Après le sermon, il renvoya ses amis et vint faire visite au +missionnaire. Dès qu'il se fut nommé, le bon père courut à lui, et +l'embrassant tendrement: «Ô mon ami, lui dit-il, que je suis heureux +de vous voir, et que je remercie Dieu de vous retrouver avec des +sentiments si chrétiens! sans doute vous avez toujours été fidèle +aux préceptes de religion que nous avons reçus ensemble? Et, en vous +livrant avec tant d'empressement aux premiers exercices de la mission, +vous voulez...» M. de G*** ne le laissa pas achever; emporté par +l'irascibilité de son caractère et par le sentiment d'impiété dont il +s'était fait une longue habitude, il s'oublia, jusqu'à lever la main +sur le prêtre du Seigneur: «Impertinent, s'écria-t-il avec l'accent +de la rage, garde pour d'autres tes sots conseils et ton insidieux +prosélytisme! Je venais te féliciter de ton éloquence hypocrite et +non pas réclamer tes avis.» Mais le missionnaire, impassible et +tranquille, lui répondit avec cette douceur angélique que Dieu peut +seul inspirer à l'homme: «Mon frère, peut-être, il y a vingt ans, +quand j'étais encore dans le monde, et que la religion ne m'avait pas +appris à dompter mes passions, peut-être un pareil outrage eût-il +coûté la vie à l'un de nous, et jeté un damné de plus aux pieds +de l'Éternel; mais Dieu m'a fait depuis longtemps la grâce d'être +chrétien! Ma longue expérience dans la conduite des âmes me montre +à quelle horrible extrémité est descendue la vôtre: ô mon frère! je +tremble pour vous; qu'allez-vous devenir?» + +Mais déjà M. de G*** était aux pieds du prêtre; il baisait sa main en +l'arrosant de ses larmes, et il s'écriait; «Pardonnez-moi, mon père, +car je ne sais ce que je fais!» Et il se tordait dans d'effrayantes +convulsions, jetant des phrases inarticulées, des exclamations sans +suite, des accents de désespoir que l'oreille avait peine à saisir, +mais que devinait le coeur du missionnaire. «Où suis-je?... Quelle +soudaine clarté brille à mes yeux?... Grâce, grâce!...» Et cet orage +nouveau dans le coeur de l'impie, cette tempête de la conscience, +frappait d'effroi le missionnaire lui-même, tout accoutumé qu'il était +aux misères humaines. Tout à coup, reprenant la sublime autorité de +son ministère: «Relevez-vous, mon fils, lui dit-il, relevez-vous, déjà +le remords vous a fait chrétien!» Et M. de G*** se relevait tremblant, +ses genoux se dérobaient sous lui. Le prêtre l'emporta dans ses bras, +et le plaçant devant un prie-Dieu: «Dans un instant, mon fils, toutes +vos peines seront calmées.» Puis la confession commença. + +Trois heures entières ils restèrent enfermés ensemble; l'on entendait +du dehors de longs sanglots et d'étranges gémissements; on n'aurait +pu dire lequel versait de plus abondantes larmes, ou du prêtre ou du +pénitent. Tous deux confondaient leurs soupirs, tous deux mêlaient +l'expression de leur douleur, tous deux s'humiliaient devant la +grandeur du Très-Haut et bénissaient ses miséricordes. M. de G*** +était justifié devant Dieu. Il partit et ne voulut plus rentrer dans +son château. Il se choisit en ville une modeste retraite; et, +malgré les railleries de ses anciens amis, il suivit avec une piété +exemplaire toutes les prédications et les moindres exercices de la +retraite. Tous les jours il voyait le saint prêtre, et se confirmait +dans la grâce. Enfin, le jour de la communion générale, il eut le +bonheur de s'approcher de la sainte table, au grand étonnement +de toute la ville, dont il avait été si longtemps le scandale et +l'effroi. + + + + * * * * * + + + +50.--LE BON FILS CONSOLÉ. + + +Un pieux jeune homme écrivait la lettre suivante, qui doit inspirer +une bien grande confiance en saint Joseph, surtout lorsqu'il s'agit +d'obtenir des graces de conversion. + +«J'ai reçu cette année un grand nombre de faveurs par la puissante +intercession du glorieux Époux de Marie. La première a été la +conversion de mon excellent père. + +Il ne s'était pas confessé depuis plus de quarante ans. Il y avait une +douzaine d'années qu'il n'était pas entré dans l'église paroissiale; +et, pour comble de difficultés, il était plein de préjugés contre +notre sainte religion qu'il n'avait jamais bien connue. Pour ramener +dans les bras de Dieu cette brebis égarée, il fallait un grand coup +de lumière et de miséricorde. J'avais essayé de le convaincre par le +raisonnement, j'avais prié et fait prier beaucoup pour lui: tout avait +été inutile. Il y a quelques semaines, je me sentis pressé d'aller +solliciter auprès de saint Joseph cette conquête si difficile. + +C'était la première fois que j'implorais du saint Patriarche une +faveur particulière. J'allai donc me prosterner devant sa statue, et +je lui promis que, s'il m'accordait ce que je lui demandais, j'aurais +pendant toute ma vie une dévotion toute spéciale pour lui, et que je +m'efforcerais de répandre son culte autant que je le pourrais. À peine +ma prière terminée, je me sentis la plus grande confiance. + +Je fis alors une première neuvaine avec toute la ferveur dont j'étais +capable. En même temps, j'écrivis à mon père pour tâcher de le décider +à porter un Cordon de saint Joseph que j'envoyai avec ma lettre. Il +eût été impossible de le lui faire accepter comme objet religieux; +mais, à ma demande, il consentit a le porter comme un petit souvenir +de moi. + +Ma première neuvaine achevée, j'en commençai une nouvelle, et +incontinent je pus me rendre ce doux témoignage que mon espérance +n'avait pas été vaine. Béni soit à jamais le très bon et très puissant +saint Joseph!... La grâce était accordée. Dès le commencement de cette +seconde neuvaine, je reçus de mon père une touchante lettre, où il +m'exprimait, en des termes brûlant, la joie et la paix qui inondaient +son âme. Une lumière nouvelle venait de briller dans son coeur et dans +son intelligence. Le respect humain, les objections et les préjugés +contre la religion étaient tombés d'eux-mêmes, et une petite occasion +ménagée par saint Joseph s'étant présentée, mon père était allé se +confesser, comme poussé par une main invisible. Le lendemain, avec des +sentiments ineffables de bonheur et de tendresse, il recevait dans +son coeur le Dieu, si plein de miséricorde, qui venait réjouir sa +vieillesse, comme il avait autrefois réjoui sa jeunesse. La conversion +a été parfaite; saint Joseph ne fait pas les choses à demi. Depuis ce +jour de bénédiction, mon père prit part à tous les exercices de piété +de la paroisse. Tous ceux qui le connaissaient furent profondément +édifiés de cet heureux changement, et déclarèrent qu'il avait fallu +une main puissante pour opérer cette merveille. Et cette main +puissante, c'est la vôtre, ô grand et très-puissant saint Joseph! Je +vous remercierai pendant toute ma vie de cette grâce signalée...» + +Après cela, pourrait-on recommander avec trop d'instances aux jeunes +gens la dévotion envers saint Joseph? Puissent-ils recourir à lui dans +tous leurs besoins spirituels et ceux de leurs proches! S'ils prient +avec ferveur et persévérance, ils ressentiront infailliblement les +effets de sa paternelle protection. + + + + * * * * * + + + +51--COMMENT ON RETROUVE LE BONHEUR. + +Passant un jour sur la place des Capucins, à Lyon, une zélatrice du +rosaire y vit une petite fille âgée de six à sept ans, qui, après +avoir brisé la glace d'une fontaine, plongeait quelque chose dans +l'eau. La dame s'approcha et dit: + +--«Que fais-tu là, mon enfant?--Je lave ma robe.--Quel est ton +nom?--Marie.--Où est ta mère?--À Loyasse (cimetière de Lyon).--Et ton +père?--Il est malade et triste là-bas...--Eh bien! conduis-moi à ta +maison.». + +L'orpheline regarda l'inconnue avec une sorte de crainte, puis, +rassurée sans doute par l'affectueux sourire qui répondait à son +regard, elle mit sa petite main glacée dans celle que lui tendait +sa nouvelle amie, et se dirigea vers une de ces affreuses demeures, +ordinairement habitées par le vice ou par le malheur. + +Arrivée au dernier étage, l'enfant ouvre une porte et dit:--Papa, +voilà une dame qui veut vous voir.--Me voir!... moi!... une dame!... +allons donc!... C'est, sans doute pour jouir du spectacle de ma +misère! Je suis chez moi; et, bien que je sois pauvre, malheureux, je +ne souffrirai pas que les riches viennent insulter à ma misère! Donc, +vous pouvez vous en aller,» s'écria-t-il en désignant du doigt la +porte restée entr'ouverte.--Je venais vous offrir des secours,» +murmura timidement la visiteuse, un peu effrayée.--Je n'ai besoin de +rien, que de rester tranquille chez moi, sans qu'on vienne se moquer +de ma pauvreté, reprend l'homme; et il lance par la porte de la +mansarde une pièce de monnaie qui vient d'être déposée sur la table. + +Il n'y avait rien à faire... La charitable zélatrice embrassa la +petite fille et lui dit tout bas: «Viens me trouver quand tu auras +besoin de quelque chose.» Puis elle sortit. + +Plusieurs semaines s'écoulèrent sans que la douce Marie reparût, bien +qu'on allât souvent, pour l'y rencontrer, à l'endroit où on l'avait +trouvée. + +Mme L, l'aperçut enfin, un jour, amaigrie et toute en larmes; son +père, qui manquait d'ouvrage et par conséquent de pain, l'envoyait +mendier dans la rue. Elle l'emmena chez elle et lui fit raconter son +histoire, histoire bien simple et bien touchante, imprimée dans son +jeune coeur. + +«Maman était très bonne; soir et matin, elle me faisait dire _Notre +Père_ et _Je vous salue, Marie_... Mon père était bon, lui aussi, +alors; mais depuis qu'ils ont emporté maman à Loyasse, il est devenu +triste, s'est mis à lire de grandes feuilles et ne parle plus de Dieu +ou des riches qu'en se fâchant bien fort.» + +Ce récit fut un trait de lumière pour Mme L. Elle fit promettre à la +chère petite de dire, tous les jours, une fois, «Notre Père,» et dix +fois, «Je vous salue, Marie...» _pour obtenir que son père devînt +très heureux_, et la renvoya munie d'abondantes provisions. + +Un mois après, l'enfant revint chez sa bienfaitrice, mais, cette fois, +avec un visage tout joyeux: «Madame, dit-elle, papa voudrait bien vous +voir; seulement il n'ose pas venir...» + +La difficulté fut vite tranchée; Mme L... accourut à la mansarde, et +y trouva l'ouvrier. Si l'aspect du pauvre réduit était le même, on +lisait sur le visage du malheureux père l'expression humble et douce +du changement opéré dans son âme. + +«Madame, dit-il avec respect, je ne sais comment cela est arrivé, mais +je ne peux plus me reconnaître... En entendant la petite réciter tant +de fois son _Notre Père_ et son _Je vous salue_, je me suis d'abord +impatienté, parce qu'elle le répétait trop... Puis j'ai fini par le +dire machinalement avec elle, en me rappelant que ma pauvre femme le +disait aussi... Alors, j'ai pleuré, j'ai senti le regret de ma +mauvaise vie, et je me suis reproché mon insolence envers la dame qui +a été si bonne pour nous... C'est pourquoi je voulais la voir, pour +lui demander pardon.» + +Ce pardon fut accordé sans peine, et Dieu, après avoir purifié, +soulagé la misère de l'âme et du corps, par l'entremise de sa +généreuse servante, sauva aussi par elle le père et l'enfant. + + + + * * * * * + + + +52.--LE SOUVENIR DE LA PREMIÈRE COMMUNION. + +Mous devons à un homme du monde le récit suivant, qui contient plus +d'une instruction utile et fournit un nouvel exemple des ineffables +tendresses de la miséricorde divine. + +J'étais à Paris en 1841, et je faisais partie d'une Conférence de +Saint-Vincent-de-Paul. Quelques-uns des jeunes gens qui la composaient +avaient la pieuse habitude de visiter une ou deux fois par semaine les +pauvres malades des hôpitaux du quartier. + +L'hôpital Necker, dans la rue de Sèvres, m'était échu en partage. Je +commençais toujours mes visites par la chapelle, et j'allais demander +au Seigneur de bénir l'oeuvre que, pour l'amour de lui, je venais +accomplir, d'accompagner de sa bénédiction les paroles, les conseils +que j'allais donner à mes malades; et quand j'avais fini ma tournée +dans les salles, je venais encore en déposer le succès aux pieds de ce +bon Maître. + +Je fus obligé de quitter Paris au printemps, et je me rappellerai +toujours le trait touchant dont j'ai été le témoin à ma dernière +visite aux malades de Necker. + +La salle que je devais visiter ce jour-là était confiée aux soins +d'une Soeur de Charité vieillie dans cet admirable métier, et non +moins infatigable pour soulager les souffrances de ses malades que +zélée pour le salut de leurs âmes. En arrivant, j'allai, selon mon +habitude, prendre les ordres de cette bonne Soeur. Elle me recommanda +spécialement six ou sept malades: l'un, Étienne, nouvel arrivé, et +encore inconnu d'elle; l'autre, comme moribond, ayant besoin d'être +fortifié et consolé; un autre comme ébranlé déjà, et prêt à se +convertir, etc. + +«Et puis, ajoute-t-elle, allez donc au n° 39; c'est un homme de +trente-deux ou trente-trois ans, poitrinaire au dernier degré, qui +sera mort dans trois jours. J'ai eu beau faire, je n'ai pu rien en +tirer; il m'a envoyée promener trois ou quatre fois, et n'a jusqu'ici +reçu M. l'aumônier qu'avec des paroles grossières. Un de vos confrères +de Saint-Vincent-de-Paul, qui l'a déjà visité plusieurs fois, n'a pas +mieux réussi que nous. Il est probable qu'il vous enverra promener +aussi; mais enfin il ne faut rien épargner. Il s'agit ici de la gloire +de Dieu et d'une pauvre âme à sauver. + +--«Eh! mon Dieu, ma bonne Soeur, répondis-je, s'il m'envoie promener, +j'irai me promener, voilà tout; cela ne me fera pas grand mal. Dites +seulement pour ce pauvre homme un _Ave Maria_ pendant que j'irai lui +parler.» + +Je fis ma visite; et de lit en lit j'arrivai à mon n° 39. Je fus tout +saisi en le voyant. La mort était peinte sur son visage. Trois ou +quatre coussins le soutenaient assis sur son lit; sa face était hâve +et d'un blanc jaunâtre, et son affreuse maigreur donnait à ses yeux +noirs une apparence étrange... + +Je m'approchai de son lit. Il me regarda fixement sans rien dire. + +Je lui demandai de ses nouvelles: «La soeur m'a appris, mon pauvre +ami, que vous souffriez beaucoup, et qu'il y avait bien longtemps déjà +que vous étiez malade.» + +Pas de réponse; seulement le regard de mon homme devenait de plus +en plus dur, et il semblait me dire: «Je n'ai que faire de vos +condoléances; donnez-moi la paix.» Je fis semblant de ne pas m'en +apercevoir: «Souffrez-vous beaucoup en ce moment, et pourrais-je vous +soulager en quelque manière?» + +Pas un mot. + +«Que voulez-vous, mon pauvre enfant! il faut faire de nécessité vertu, +et offrir vos souffrances au bon Dieu en expiation de vos fautes; +comme cela du moins elles vous seront utiles.» + +Toujours même silence et même accueil. La position commençait à +devenir embarrassante. L'oeil du malade était de plus en plus +menaçant, et je voyais le moment où il allait me dire quelque +injure... La Providence de Dieu m'envoya tout à coup une inspiration. +Je me rapprochai vivement du malheureux, et je lui dis à demi-voix: +«Avez-vous fait une bonne première communion?» + +Cette parole produisit sur lui l'effet d'une commotion électrique. Il +fit un léger mouvement; sa figure changea d'expression, et il murmura +plutôt qu'il ne dit: «Oui, Monsieur.» + +--Eh bien! repris-je, mon ami, n'étiez-vous pas heureux dans ce +temps-la?--Oui, Monsieur, me répondit-il d'une voix émue; et au même +instant je vis deux grosses larmes couler sur ses joues. Je lui pris +les mains.--Et pourquoi étiez-vous heureux alors, sinon parce que vous +étiez pur, chaste, aimant et craignant Dieu, en un mot, bon chrétien? +Mais ce bonheur peut revenir encore, et le bon Dieu n'a pas changé! Il +continuait à pleurer: N'est-ce pas, ajoutai-je, que vous voulez bien +vous confesser? + +--Oui, Monsieur, dit-il alors avec force; et il s'avança vers moi pour +m'embrasser. Je le fis de grand coeur, comme vous pouvez penser, et je +lui donnai quelques petits conseils pour faciliter l'exécution de son +bon dessein. Je le quittai ensuite, et j'annonçai à la Soeur le succès +inespéré de ma visite. Je ne sais ce qui s'ensuivit; mais ce qui m'est +resté profondément gravé dans l'esprit ou plutôt dans le coeur, c'est +la force merveilleuse de la miséricorde de Dieu, qui changea en un +instant, et à l'aide d'une seule parole, ce coeur si endurci! + +Le seul souvenir de sa première communion suffit pour convertir et +probablement pour sauver ce pauvre malade, heureux de l'avoir bien +faite; car s'il eût accompli, comme plusieurs, hélas! avec négligence, +ce grand acte de la vie chrétienne, le souvenir que je lui en +rappelai n'eût fait sans doute sur son coeur qu'une impression +insignifiante!... + +Ainsi le bien produit le bien, et avec Dieu rien ne demeure perdu. + + + + * * * * * + + + +53.--L'ORPHELINE ET LE VÉTÉRAN. + +Une pauvre orpheline avait été recueillie par un vieux soldat qu'elle +nommait son père. D'une piété simple, mais sérieuse, elle s'était +attiré une telle estime, qu'il y avait autour d'elle comme une auréole +de vénération. Le vieux soldat lui-même s'était laissé prendre à son +influence. Il appelait sa petite orpheline, _sa petite sainte_. +Jamais il ne fumait devant elle, il jurait encore moins. + +La pieuse enfant était arrivée à faire prier son père adoptif, ce +qu'il n'avait pas fait depuis longtemps. + +Un jour qu'il passait devant l'église du village, je ne sais quelle +inspiration secrète le pousse à y entrer. Il va s'agenouiller dans un +coin et commence son signe de croix. Mais tout à coup il s'arrête, ses +yeux ont rencontré une enfant qui, recueillie au pied de l'autel, les +mains jointes, paraît comme dans une extase. Il regarde, il reconnaît +sa fille. La pensée lui vient aussitôt qu'elle demande à Dieu sa +conversion; elle lui a dit tant de fois que c'était là l'unique objet +de toutes ses prières. Une larme monte de son coeur à ses yeux et +coule le long de ses joues sur sa vieille figure cicatrisée. Cette +larme est efficace et décide de son retour à Dieu. + +Quelque temps après, aux Pâques, le vieux militaire pleinement +converti, bien heureux, communiait à côté de sa petite fille. Et, +comme, au sortir de l'église, quelques-uns de ses vieux camarades le +regardaient étonnés: «Vous ne vous attendiez pas à cela, leur dit-il, +mais que voulez-vous? Je ne puis résister à la _petite sainte_, elle +convertirait le démon lui-même, si le démon pouvait être converti.» + +Voilà l'influence de la vraie piété. Puisse-t-elle devenir le partage +de tous ceux qui liront ce petit livre! En même temps qu'elle assurera +leur propre salut, elle les aidera merveilleusement à travailler au +salut des autres! + + + +TABLE DES MATIÈRES. + +AVANT-PROPOS + +1.--Le capitaine de navire et le mousse. + +2.--Une nuit dans le désert. + +3.--Les deux frères. + +4.--Un jeu où l'on gagne le ciel. + +5.--La vengeance d'un étudiant chrétien. + +6.--Un père converti par son enfant. + +7.--Un cadeau inattendu. + +8.--Les trois actes d'un drame contemporain. + +9.--Le remède est dur, mais il est bon. + +10.--Le banc de famille. + +11.--La lettre d'une mère. + +12.--Une première communion à quatre-vingts ans. + +13.--La soupape. + +14.--Une méprise qui porte bonheur. + +15.--Héroïsme d'un jeune néophyte. + +16.--Les deux amis. + +17.--Tel est pris qui croyait prendre. + +18.--Comment on obtient un miracle. + +19.--Le marquis d'Outremer. + +20.--La plus grande victoire d'un vieux général. + +21.--Le bouffon et son maître. + +22.--Un épisode de la Révolution. + +23.--Le zèle récompensé. + +24.--Sagesse et folie. + +25.--Le terrible article. + +26.--Le trottoir. + +27.--Un fils qui tombe dans les bras de son père. + +28.--Le rosier du mois de Marie. + +29.--La statuette de saint Antoine. + +30.--Le chemin du coeur. + +31.--Le nouvel Augustin. + +32.--Vaincu par l'exemple. + +33.--La fille du franc-maçon. + +34.--Un voyage de cent lieues en Australie. + +35.--Rien n'est impossible à Dieu. + +36.--L'amour maternel. + +37.--Un pécheur moribond assisté par un prêtre mourant. + +38.--Deux fois sauvé. + +39.--Dieu a ses élus partout. + +40.--La rose bénite. + +41.--Un souvenir du bagne. + +42.--Ce que le zèle peut inspirer à un enfant. + +43.--Une conquête du Sacré-Coeur. + +44.--Puissance du chapelet. + +45.--La croix d'argent. + +46.--Un coup de filet de la sainte Vierge. + +47.--Une conversion en mer. + +48.--La mort d'un septembriseur. + +49.--Rencontre providentielle. + +50.--Le bon fils consolé. + +51.--Comment on retrouve le bonheur. + +52.--Le souvenir de la première communion. + +53.--L'orpheline et le vétéran. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les joies du pardon, by Anonymous + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11494 *** diff --git a/11494-8.txt b/11494-8.txt new file mode 100644 index 0000000..1a09de4 --- /dev/null +++ b/11494-8.txt @@ -0,0 +1,7072 @@ +The Project Gutenberg EBook of Les joies du pardon, by Anonymous + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les joies du pardon + Petites histoires contemporaines pour la consolation des coeurs chrtiens + +Author: Anonymous + +Release Date: March 7, 2004 [EBook #11494] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES JOIES DU PARDON *** + + + + +Produced by Joris Van Dael, Renald Levesque and PG Distributed +Proofreaders + + + + + +LES JOIES DU PARDON + +Petites Histoires Contemporaines + +POUR LA CONSOLATION DES COEURS CHRTIENS + +PAR L'AUTEUR + +de la Mthode pour former l'Enfance la Pit + + Je n'ai pu achever ce petit + livre sans essuyer plusieurs + fois des larmes.... + X***. + + +1891 + + + +AVANT-PROPOS + +Aprs les joies de l'innocence, il n'en est pas de plus douces, de +plus pntrantes que celles du repentir. Demandez l'enfant coupable +ce qu'il prouve lorsque, reconnaissant son ingratitude, il vient +se jeter en pleurant dans les bras de sa mre: c'est un soulagement +inexprimable, une ivresse de bonheur... Ce bonheur n'est rien +pourtant auprs de celui du pauvre pcheur qui, fatigu de ses longs +garements, renonce sa vie mauvaise et vient se reposer dans le sein +de Dieu. + +Aussi, n'existe-t-il pas non plus d'histoire plus attachante que celle +des conversions. Plusieurs surtout, accomplies presque de nos jours, +ont t entoures de circonstances si extraordinaires et prsentent un +si poignant intrt qu'on ne peut en lire le rcit sans tre attendri +jusqu'au fond de l'me. Pages naves et sublimes, tout imprgnes de +larmes et d'amour, elles rveillent les sentiments les plus dlicats, +les plus exquis; rien ne ressemble davantage un roman, et toutefois, +on sent merveille que rien n'est plus vridique. C'est, dirons-nous, +un roman divin: les pripties multiplies, les scnes mouvantes ont +la terre pour thtre, mais le dnouement n'a lieu qu'au ciel. + +Tels sont les exemples que nous allons rapporter dans ce Recueil: il +faudrait pouvoir les mettre sous les yeux de tous les chrtiens, pour +le profit qu'ils en retireraient et le charme que leur ferait goter +cette lecture.--Nous n'avons eu garde de reproduire ici les traits que +l'on rencontre dans les _Annales de Notre-Dame de Lourdes_, de +_Notre-Dame du Sacr-Coeur_, et dans les Recueils analogues; on ne +trouvera non plus aucune des Biographies contenues dans les +_Conversions les plus mmorables du XIXe sicle_. Nos rcits ont un +caractre plus intime et tout la fois plus anecdotique: et c'est l +justement ce qui en augmente l'intrt. + +Offert toutes les mes chrtiennes, cet ouvrage s'adresse d'une +manire spciale aux jeunes gens. Personne n'a, autant qu'eux, besoin +de ces manifestations clatantes de la misricorde divine, si propres + inspirer une confiance inbranlable. Qui connat les preuves +rserves leur foi au sortir du collge? O est-il d'ailleurs le +jeune homme qui dans les longues annes d'une lutte incessante contre +le respect humain et les plaisirs mauvais, n'a jamais eu un instant +de faiblesse? Ah! puissent nos lecteurs se souvenir, en ces moments +critiques, des modestes pages qu'ils vont lire aujourd'hui! Elles leur +rappelleront qu'aprs mme les plus lourdes chutes, le coeur de Dieu +reste toujours ouvert pour les recevoir et que le plus grand malheur + craindre, la plus funeste de toutes les fautes, c'est le +_dcouragement_. + + + + * * * * * + + + +LES JOIES DU PARDON + +1.--LE CAPITAINE DE NAVIRE ET LE MOUSSE. + +Un capitaine de navire, qui s'tait fait craindre et har de ses +matelots par ses imprcations continuelles et sa tyrannie, tomba tout + coup dangereusement malade, au milieu d'un voyage de long cours. Le +pilote prit le commandement du vaisseau, et les matelots dclarrent +qu'ils laisseraient prir sans secours leur capitaine, qui se trouvait +dans sa chambre, en proie de cruelles douleurs. Il avait dj +pass peu prs une semaine dans cet tat, sans que personne se ft +inquit de lui, lorsqu'un jeune mousse, touch de ses souffrances, +rsolut d'entrer dans sa chambre et de lui parler; malgr l'opposition +du reste de l'quipage, il descendit l'escalier, ouvrit la porte et +lui demanda comment il se portait; mais le capitaine lui rpondit avec +impatience: Qu'est-ce-que cela te fait! Va-t'en! + +Le mousse, repouss de la sorte, remonta sur le tillac. Mais le +lendemain il fit une nouvelle tentative: Capitaine, dit-il, j'espre +que vous tes mieux?--O Robert! rpondit alors celui-ci, j'ai t trs +mal toute la nuit. Le jeune garon, encourag par cette rponse, +s'approcha du lit en disant: Capitaine, laissez-moi vous laver les +mains et le visage, cela vous rafrachira. Le capitaine l'ayant +permis, l'enfant demanda ensuite la permission de le raser. Le +capitaine y ayant encore consenti, le mousse s'enhardit, et offrit +son matre de lui faire du th. L'offre toucha cet homme farouche, +son coeur en fut mu, une larme coula sur son visage, et il laissa +chapper ces mots en soupirant: O amour du prochain! Que tu es +aimable au moment de la dtresse! qu'il est doux de te rencontrer mme +dans un enfant! + +Le capitaine prouva quelque soulagement par les soins de cet enfant. +Mais sa faiblesse devint plus grande, et il fut bientt convaincu +qu'il ne vivrait plus que quelques semaines. Son esprit fut assig de +frayeurs toujours croissantes, mesure que la mort et l'ternit se +montrrent plus prs. Il tait aussi ignorant qu'il avait t impie. +Sa jeunesse s'tait passe parmi la plus mauvaise classe de marins; +non seulement il disait: _Il n'y a point de Dieu_, mais il agissait +aussi d'aprs ce principe. pouvant la pense de la mort, ne +connaissant pas le chemin qui conduit au bonheur ternel, et convaincu +de ses pchs par la voix terrible de sa conscience, il s'cria un +matin, au moment o Robert ouvrait la porte de sa chambre, et lui +demandait amicalement: Matre, comment vous portez-vous ce +matin?--Ah! Robert, je me sens trs mal, mon corps va toujours plus +mal; mais je m'inquiterais bien moins de cela, si mon me tait +tranquille. Robert! que dois-je faire? Quel grand pcheur j'ai t! +que deviendrai-je?... Son coeur de pierre tait attendri. Il se +lamentait devant l'enfant, qui faisait tout son possible pour le +consoler, mais en vain. + +Un jour que l'enfant venait d'entrer dans la chambre, le capitaine +s'cria: Robert, sais-tu prier?--Non, matre, je n'ai jamais su que +l'oraison dominicale, que ma mre m'a apprise.--Oh! prie pour moi, +tombe genoux, et demande grce. Fais cela, Robert, Dieu te bnira. +Et tous deux commencrent pleurer. + +L'enfant, mu de compassion, tomba genoux et s'cria en sanglotant: +Mon Dieu, ayez piti de mon cher capitaine mourant! je suis un pauvre +petit matelot ignorant. Mon Dieu, le capitaine dit que je dois prier +pour lui, mais je ne sais pas comment; oh! que je regrette qu'il n'y +ait pas sur le btiment un prtre qui puisse me l'apprendre, qui +puisse prier mieux que moi, qui puisse recevoir la confession de ses +pchs et les pardonner en votre nom. Il croit qu'il sera perdu: mon +Dieu, sauvez-le! Il dit qu'il ira en enfer, et qu'il sera avec les +dmons: mon Dieu, faites qu'il aille au ciel, et qu'il soit avec les +anges! Les matelots ne veulent pas venir vers lui; quant moi, je +veux faire pour lui tout ce que je pourrai; mais je ne puis le sauver. + mon Dieu! ayez piti de mon pauvre capitaine! Je n'ai jamais pri +ainsi auparavant. Oh! aidez-moi, mon Dieu, prier pour mon pauvre +capitaine! + +Alors, s'tant relev, il s'approcha du capitaine en lui disant: J'ai +pri aussi bien que j'ai pu; maintenant, matre, prenez courage. +J'espre que Dieu aura piti de vous. + +Le capitaine tait si mu qu'il ne pouvait s'exprimer. La simplicit, +la sincrit et la bonne foi de la prire de l'enfant avaient fait +une telle impression sur lui, qu'il demeura dans un profond +attendrissement, baignant son lit de pleurs. + +Le lendemain matin, quand Robert entra dans la chambre du capitaine: +Robert, mon bon ami, lui dit celui-ci, aprs que tu fus parti, je +tombai dans une douce mditation. Il me semblait voir Jsus-Christ sur +la croix, mourant pour nos offenses, afin de nous amener Dieu. +Je m'levai par mes prires ce divin Sauveur, et, dans la grande +angoisse de mon me, je m'criai longtemps comme l'aveugle: Jsus, +fils de David, ayez piti de moi! Enfin je crus sentir en mon coeur +que les promesses de pardon qu'il a adresses tant de pcheurs, +m'taient aussi adresses; je ne pouvais profrer d'autres paroles +que celle-ci: amour! misricorde! Non, Robert, ce n'est pas une +illusion: maintenant je sais que Jsus-Christ est mort pour moi. Je +sens que le sang de la croix peut aussi laver mes iniquits; mes yeux +s'ouvrent la lumire d'en haut en mme temps qu'ils se ferment pour +la terre; la grce de mon baptme, la foi de ma premire communion, +rentrent dans mon coeur; que ne puis-je recevoir ces sacrements que +l'glise accorde aux mourants pour leur passage l'ternit, vers +laquelle Dieu m'appelle! + +L'enfant, qui jusque-l avait vers bien des larmes en silence, +fut saisi dans ce moment d'une grande tristesse, et s'cria +Involontairement: Non, non, mon cher matre, ne m'abandonnez +pas.--Robert, lui rpondit-il tranquillement, rsigne-toi, mon cher +enfant: je suis pein de te laisser parmi des gens aussi dpravs que +le sont ordinairement les matelots. Oh! puisses-tu tre prserv des +pchs dans lesquels je suis tomb! Ta charit pour moi, mon cher +enfant, a t grande; Dieu t'en rcompensera. Je te dois tout; tu +as t dans la main de Dieu l'instrument de ma conversion; c'est le +Seigneur qui t'a envoy vers moi; Dieu te bnisse, mon cher enfant! +Dis mes matelots qu'ils me pardonnent, je leur pardonne aussi, et je +prie pour eux. + +Le lendemain, plein du dsir de revoir son matre, Robert se leva +la pointe du jour; et ayant ouvert la porte, il vit que le capitaine +s'tait lev et s'tait tran au pied de son lit. Il tait genoux, +et semblait prier, appuy, les mains jointes, contre la paroi du +navire. L'enfant attendit quelque temps en silence; mais enfin il dit +doucement: Matre!--Point de rponse.--Capitaine! s'crie-t-il de +nouveau. Mais toujours mme silence. Il met la main sur son paule et +le pousse doucement: alors le corps change de position et se penche +peu peu sur le lit; son me l'avait quitt depuis quelques heures, +pour aller voir un monde meilleur, o la grce d'un sincre repentir +accorde la prire permet d'esprer que Dieu dans sa misricorde a +daign le recevoir. + + + + * * * * * + + + +2.--UNE NUIT DANS LE DSERT. + +C'est du missionnaire lui-mme, rapporte le marquis de Sgur, que je +tiens l'histoire suivante, o l'action de la Providence se montre en +assez belle lumire. Il nous la raconta devant un nombreux auditoire +d'hommes, particulirement de jeunes gens, qui l'coutaient avec une +si religieuse attention, que pendant les pauses de son discours, +on aurait entendu voler une mouche. Par humilit, il parlait la +troisime personne comme s'il se ft agi d'un autre. Mais je devinai +bien vite, son accent, que c'tait son histoire lui-mme qu'il +nous disait, et quand je me trouvai seul avec lui aprs la sance, je +l'obligeai de m'en faire l'aveu. Si je pouvais faire passer dans mon +rcit les flammes de sa parole, telles qu'elles sortaient de sa bouche +et de son coeur, elles allumeraient dans les mes cet amour surnaturel +de Dieu et des hommes, qui rsume et renferme la loi et les prophtes. + +C'tait l'heure qui prcde le coucher du soleil. L'ombre du +missionnaire et de son cheval s'allongeait sur le sable endormi. +L'horizon s'empourprait comme aux lueurs d'un immense incendie. La +chaleur tait touffante. Parfois, de longs intervalles, une brise +lgre venue on ne sait d'o, passait comme une caresse de Dieu et +apportait au voyageur une sensation dlicieuse: alors, il ouvrait +la bouche et aspirait longuement l'air un moment rafrachi. Puis le +souffle tombait vaincu par le feu qui rgne au dsert, et l'immobilit +ardente reprenait possession de l'tendue. + +Le missionnaire avanait, pressant l'allure de son cheval, pour +arriver avant la nuit la grande ville, terme de son voyage. Car la +nuit, dans ces plaines d'Afrique, appartient aux fauves. Quand les +premires ombres descendent du ciel, les premiers bruits des lions et +des panthres montent de tous les points du dsert, d'abord confus +et lointains, comme le gmissement du vent, puis plus forts, plus +distincts, semblables tantt au grondement sourd du tonnerre, tantt + ses clats rudes et dchirs. Ce moment redout approchait, mais il +n'tait pas encore imminent, et le prtre de Jsus-Christ avait bien +une heure devant lui, une heure de jour et de marche tranquille, +suffisante pour atteindre le port. Il tait arm, il avait des +provisions de bouche, un flacon de rhum, pour ranimer ses forces et +tremper ses lvres brlantes. Il priait, il pensait, cherchant + lutter contre la sensation touffante de la solitude, contre +l'oppression de l'espace sans limites o sa vue, son coeur et son +esprit se perdaient. Il avait beau percer de ses regards l'tendue, il +n'apercevait pas un tre vivant, pas un mouvement, pas mme celui du +sable agit par le vent: le vent dormait sur le sable, d'un sommeil +qui semblait ternel. + +Oh! si la bont de Dieu mettait sur son chemin une de ses cratures, +un tre humain, un frre, quelle joie inonderait son coeur! comme il +volerait lui! Avec quels transports il lui tendrait la main, et le +presserait dans ses bras! Mais hlas! il ne le savait que trop, une +rencontre en ces lieux, ce ne serait qu'un danger de plus: quand +on trouve sur sa route un homme au dsert, au lieu d'un frre +embrasser, c'est un ennemi combattre; c'est un de ces arabes +pillards ou de ces Europens dclasss, bandits de la solitude, +dtrousseurs de caravanes, qu'il faut aborder, non pas le salut aux +lvres, mais le revolver la main. + +Il se perdait en ces penses, et berc par l'allure monotone de son +cheval, il laissait flotter l'aventure son esprit et ses guides, +quand tout coup il se redresse sur ses triers, et d'un mouvement +instinctif, arrte sa monture. Qu'a-t-il donc aperu l'horizon? +Est-ce une illusion de ses sens? N'y a-t-il pas l-bas, bien loin, +quelque chose qui se remue?--Certainement, il ne se trompe pas: +le point noir qui a frapp sa vue s'agite, se rapproche, grossit +insensiblement. C'est un tre vivant, un animal ou un homme.--Un +homme, c'est un homme! Il le voit maintenant, il distingue vaguement +sa forme; cet homme l'a vu, lui aussi; il est vident qu'il s'avance +dans sa direction... Que faire! Quel parti prendre? Faut-il pousser +son cheval au galop et se mettre hors de la porte de cet inconnu? +C'est le parti le plus sr, mais est-ce le plus honorable? Si, au lieu +d'tre un voleur arabe, cet homme tait un chrtien, un franais? Et +quand mme il serait un coureur du dsert, un bandit, est-ce le fait +d'un missionnaire, d'un aptre de Jsus-Christ, de fuir devant une +crature humaine, devant un de ceux pour qui le Sauveur du monde est +mort sur la croix? + +L'hsitation du prtre n'est pas longue. Il attendra le frre qui +vient au-devant de lui, que ce soit Can ou Abel. L'hte du dsert se +rapproche de minute en minute, il semble la fois se hter d'accourir +et lutter contre la fatigue. Le voil une petite distance, on dirait +un spectre ambulant. Il est dguenill; sa main tient un fusil; +ses yeux sont allums de fivre, de haine et de convoitise. C'est +indubitablement un brigand, mais un brigand europen: c'est en tout +cas, un malheureux dvor de besoin. Le prtre n'hsite plus: il +risque peut-tre sa vie, mais il a la chance de secourir un misrable, +de sauver une me. Aprs tout, c'est son mtier de s'exposer la +mort: le corps d'un missionnaire n'est rien; l'me d'un pcheur est +d'un prix infini. + +Il descend de cheval, jette ses armes terre pour montrer l'inconnu +ses dispositions pacifiques, et d'un pas tranquille et ferme, va +au-devant de lui. L'autre tonn, puis, s'arrte; la surprise est +plus forte que la haine; mais la faim, la soif dvorante, voil ce +qui domine tout le reste. Le prtre le devine, et, sans parler, lui +prsente ses provisions, des fruits, des dattes, du rhum.--Du rhum! +C'est la force, c'est la vie! Pour cette gourde de rhum, le malheureux +aurait tu son pre! Il tend la main, saisit la gourde, la porte sa +bouche, la boit, l'aspire longs traits. Son visage se ranime, son +sang circule, sa pleur mortelle fait place une vive rougeur. Tout + coup, il chancelle; il a bu trop et trop vite, il tombe tout de son +long et demeure sur le sol, inerte, engourdi, comme mort. + +Le missionnaire, effray, se penche vers lui, tte son pouls, coute +les battements de son coeur, et respire; ce n'est pas la mort, c'est +le sommeil bienfaisant et rparateur. Il le considre longuement; sa +carnation, la couleur de sa barbe et de ses cheveux, il reconnat un +Franais. Malgr les traces des passions et de la fatigue, il croit +lire sur ce visage dvast les vestiges d'une bonne race, et son +me d'aptre se remplit de reconnaissance et de joie. Soudain, il +tressaille comme s'il sortait d'un rve. Le soleil va disparatre, et +son orbe agrandi et rutilant est dj demi cach. Encore quelques +minutes et la nuit aura remplac le jour. Que faire de cet infortun +que la Providence a envoy sur sa route et dans ses bras? Le charger +sur son cheval? C'est impossible; il connat le poids d'un corps qui +s'abandonne. Le laisser l, seul, la nuit, dans le dsert, expos aux +dents des btes froces, une mort sans consolations? C'est plus +impossible encore. + +Il n'y a pas hsiter; il attendra le rveil du pcheur, sous +la garde de Dieu qui ne laissera pas inacheve l'oeuvre de sa +misricorde. Il s'agenouille sur le sable, prs de cet homme qu'il ne +connaissait pas une heure avant, et pour lequel il sacrifierait sa vie +avec joie. Il soulve doucement dans ses mains la tte du dormeur, la +pose sur ses genoux, et il entre en prires. + +La nuit est arrive, profonde, solennelle, ivre de silence et de +solitude. Deux heures se passent ainsi, sans qu'aucun des deux hommes +ait fait un mouvement. Les toiles se sont allumes les unes aprs +les autres et rpandent sur l'ocan de sable une lueur mystrieuse et +sacre. Les anges contemplent du haut du ciel ce spectacle plus beau +que celui d'un ami veillant sur son ami, d'une mre veillant sur son +enfant, le spectacle d'Abel veillant avec amour sur Can: tel, au +temps du sjour du Fils de Dieu sur la terre, Jsus priait dans les +plaines de Galile auprs de Judas endormi. + +Enfin, l'homme se rveille. Il relve la tte, ouvre les yeux et +rencontre ceux de ce prtre genoux qui le regarde avec une ineffable +tendresse. Alors il se souvient, il devine, il comprend tout; il se +met trembler des pieds la tte, comme ces possds d'Isral au +moment o le dmon sortait de leur corps et de leur me la voix de +Jsus-Christ. La haine est vaincue, Satan s'enfuit de cette me pour +n'y plus rentrer. Le bienheureux larron pleure, il clate en sanglots, +et, sans prononcer une parole, il se laisse tomber dans Tes bras du +missionnaire, qui le presse sur son coeur en lui disant: Mon frre! + +Quand il eut mang, le prtre le fit monter sur son cheval et marcha +prs de lui, priant toujours et ne lui disant rien, pour le laisser +tout entier la grce divine qui parlait au fond de son me. Ils +arrivrent la ville sans rencontre fcheuse. Le missionnaire fit +coucher le prisonnier de sa charit dans son lit, et dormit prs de +lui sur quelques coussins. Demain, lui dit-il, vous me direz tout ce +que vous voudrez. Aujourd'hui, je ne veux rien entendre. + +Le lendemain, l'homme lui raconta son histoire, prlude de sa +confession: histoire terrible, commence par une jeunesse sans +corrections et sans travail, poursuivie dans le vice, dans le crime, +et qui, par un prodige de la misricorde divine, s'achevait dans les +larmes du repentir. + +Sa mre, brave paysanne, reste veuve de bonne heure, l'avait +impitoyablement gt pour pargner quelques pleurs son enfance. +Il avait t l'cole, parce qu'il l'avait bien voulu; s'y tait +instruit, parce qu'il avait l'esprit vif et ouvert; puis s'tait livr + la paresse, au plaisir, bientt au vice. dix-huit ans, c'tait +dj un mauvais sujet accompli. Il s'engagea par ennui, pour connatre +la vie de la caserne, et courir les garnisons. Puis, le joug de la +discipline gtant ses plaisirs, il demanda une permission, revint au +village, en dguerpit un matin avant le jour, sans embrasser sa mre, +mais non sans l'avoir dvalise, et ne reparut plus au rgiment. Il +passa aux tats-Unis, y gagna une petite fortune qu'il dpensa en +folles orgies. Alors, dans un accs de raison, peut-tre de remords, +il quitta l'Amrique pour l'Algrie, se remit a l'oeuvre, et mena +pendant quelque temps une conduite rgulire et laborieuse. + +Il commenait se refaire de corps, d'me et de bourse, quand le +dmon envoya sur son chemin un de ses anciens compagnons de dbauche, +dserteur comme lui, qui le reconnut, chercha l'entraner de nouveau +dans le vice, et n'y pouvant russir, rvla son pass et le perdit de +rputation. + +Sa tte ne put rsister ce dernier coup. Puisque je ne puis tre un +honnte homme, se dit-il, je serai un franc sclrat. Et il fit +comme il avait dit. Il quitta la grande ville o toutes les portes se +fermaient devant lui, s'enfuit au dsert, et demanda la rapine et au +meurtre des moyens d'existence. Bientt il se trouva la tte d'une +bande d'arabes, qui dtroussaient les passants, les plerins de la +Mecque, et vivaient comme lui de brigandage. Mais, par un reste de +pudeur, il ne s'attaquait qu'aux musulmans et vitait de verser le +sang des europens. Ses compagnons s'en aperurent, et se rvoltant +contre lui, ils le menacrent d'abandon, mme de mort, s'il continuait + pargner les chrtiens. + +Il rsista d'abord, puis, avec sa faiblesse et son emportement +habituels: Eh bien! s'cria-t-il, puisqu'il faut aller jusqu'au bout, +j'irai aussi bien et plus loin que vous. Une caravane vint +passer; elle comptait des europens et des musulmans. Il l'attaqua +furieusement la tte de ses hommes, frappa tort et travers sur +tout ce qui lui tombait sous la main. Parmi les victimes se trouvait +un franais. L'aspect de ce compatriote, peut-tre assassin par lui, +le fit soudainement rentrer en lui-mme. Je suis un misrable. +se dit-il. Et laissant l ses compagnons occups dpouiller les +cadavres, fou de remords, pouvant de son ignominie, il s'lana +comme un insens et se perdit bientt dans l'immensit du dsert. + +Quand le missionnaire le rencontra, il y avait trois jours qu'il +errait l'aventure, maudit et dsespr comme Can, ne mangeant pas, +ne buvant pas, ne sachant ce qu'il faisait, ni ce qu'il voulait. Il +tait bout de forces, quand il aperut le voyageur qui passait au +loin sur son cheval. Pouss par un transport infernal, il essaya de +le rejoindre, non pour le voler, mais pour l'assassiner: J'en tuerai +encore un, se dit-il, et je me tuerai aprs. Au lieu de la mort, +c'est la vie qui l'attendait, et c'est dans les bras de la misricorde +qu'il tomba. + +Tel fut le rcit du criminel repentant: le missionnaire, le serrant +plus tendrement encore sur son coeur, se contenta de lui dire: +Maintenant que je sais votre histoire, votre confession sera courte +et facile. Agenouillez-vous devant Dieu, mon fils, et en son nom +je vous pardonnerai tous les pchs, tous les crimes de votre vie +entire. + +Le pcheur se confessa avec des torrents de larmes, et tandis que +le prtre prononait sur son front courb jusqu' terre les paroles +sacres de l'absolution, il lui sembla que son pass s'engloutissait +dans l'abme de la misricorde divine et qu'une vie nouvelle s'ouvrait +devant lui. + +Ce que fut cette vie, je l'ignore. Le missionnaire ne nous l'a pas +dit. Mais qu'elle soit acheve ou qu'elle dure encore, qu'elle se +poursuive dans un labeur honnte ou dans les austrits d'un clotre, +il n'est pas douteux qu'elle fut ou qu'elle sera jusqu'au bout une vie +de repentir, d'action de grces et d'amour pnitent. + + + + * * * * * + + + +3.--LES DEUX FRRES + +Deux frres entrrent en mme temps dans un collge de France; ils +se ressemblaient si parfaitement quant la taille et aux traits du +visage, qu'il fallait les avoir vus souvent pour les distinguer l'un +de l'autre: mais ils taient bien diffrents de caractre: l'an +n'avait presque aucun sentiment de religion; le cadet tait d'une +pit anglique. On ne saurait imaginer tous les moyens que sa charit +lui suggra pour gagner son frre. C'tait peu pour lui de lui +accorder ce qu'il demandait; il allait au-devant de tout ce qui +pouvait lui tre agrable; il se privait, en sa faveur, de tout +l'argent qu'on lui accordait pour ses menus plaisirs. On leur donna +tous deux un costume neuf de trs grand prix; l'an, en peu de temps, +mit le sien en mauvais tat; celui du cadet tait encore trs propre. +Ne sachant plus quel prsent faire son frre, il imagina de lui +donner son habit. + +Vous tes mon an, lui dit-il, il convient que vous soyez mieux +habill que moi: votre habit est gt; si le mien vous fait plaisir, +je vous le donnerai, on n'en saura rien chez nous. + +L'offre est aussitt accepte et l'change fait. + +Quelques jours aprs, le pieux enfant appelle son frre et lui dit +qu'il avait quelque chose lui communiquer. + +Auriez-vous encore un habit me donner? lui dit celui-ci. + +--Oui, lui rpond l'enfant, et un bien plus prcieux que celui que je +vous ai donn dernirement; allez demain confesse; rconciliez-vous +avec Dieu, c'est lui-mme qui vous en revtira. + +-- confesse, rpondit l'autre, vraiment j'y vais assez souvent; si, +cependant, il ne faut que cela pour vous contenter, j'irai bien encore +demain, mais je ne vous garantis pas que j'en deviendrai meilleur. + +--Promettez-moi au moins, rpliqua le cadet, que vous ferez pendant +deux jours quelques efforts pour le devenir. + +L'an le lui promit. + +Le lendemain, ils allrent tous deux confesse; ils avaient le mme +confesseur. Le cadet se confessa le premier, et se retira devant le +Saint-Sacrement, pour demander Dieu qu'il lui plt de toucher son +frre. L'an raconta depuis, qu'en entrant au confessionnal, tout ce +que son frre avait fait pour lui se prsentant son esprit, il eut +honte de lui-mme, et ne fut plus matre de retenir ses larmes. Il +dit son confesseur qu'il voulait bien sincrement se convertir et +consoler son frre des chagrins qu'il lui avait causs jusqu'alors. +Pendant toute sa confession, il versa un torrent de larmes. Le cadet +qui de l'endroit o il tait, l'avait entendu clater en soupirs, +tait remont dans son quartier, combl de joie et bnissant le +Seigneur. Un moment aprs, on vint le demander la porte; c'tait +son frre qui se jeta ses genoux, et les arrosa de ses larmes, lui +demandant pardon de tous les sujets de mcontentement qu'il lui avait +donns et lui promettant de suivre, l'avenir, aussi bien ses avis +que ses exemples. L'enfant, ravi des dispositions de son frre, se +jeta a son cou, et lui dit tout ce que sa charit put lui suggrer de +plus tendre et de plus affectueux pour l'encourager. Le jeune homme +demeura si ferme dans ses bonnes rsolutions, qu'en peu de temps, il +devint, comme son frre, un modle de vertu, et ne se dmentit jamais. + + + + * * * * * + + + +4.--UN JEU O L'ON GAGNE LE CIEL + +Dans une petite ville de France vivait un officier retrait, qui tait +un excellent chrtien. Personne devant lui ne se serait permis une +parole inconvenante; chacun venait lui demander conseil: l'un le +consultait pour l'achat d'une terre; l'autre, pour l'arrangement +d'un procs; tout le monde, en un mot, l'honorait, le respectait et +l'aimait. + +Lui-mme a racont son histoire, et elle mrite d'occuper une des +premires places dans ce recueil, car elle montre d'une manire bien +touchante que Dieu se sert des moyens les plus inattendus pour ramener + lui les pcheurs et que sa misricorde est inpuisable l'gard des +mes de bonne volont. + +Je ne date pas d'hier, disait plaisamment notre officier, vous vous +en apercevez facilement ma moustache et aux quelques cheveux qui me +restent; mais si je suis vieux et cass, j'ai t jeune et alerte. +J'avais dix-huit ans environ, en 1792, lorsque la grande guerre vint +clater; j'tais ardent, j'avais adopt avec enthousiasme toutes les +ides du temps. Je criais avec les autres, et de bon coeur: Vive la +fraternit ou la mort! Hlas! ce devait tre la mort ou la ruine +pour bien du monde. Aussi, ds que j'appris que la France venait de +commencer la lutte contre les trangers, mon parti fut bientt pris, +je m'engageai. + +Il faut vous dire, avant d'aller plus loin, que, malgr les efforts +de ma pauvre chre mre et de notre cur, je ne croyais gure Dieu, +et encore moins au diable; je m'amusais tant que je pouvais; je +passais, parmi mes camarades de plaisir, pour un _bon garon_. vous +parler franc, j'tais un trs mauvais sujet; mais parmi tous mes +dfauts, j'en avais un qui me distinguait de tous mes compagnons, je +ne pouvais pas prononcer une phrase, souvent mme une parole, sans y +ajouter un juron. Et ce n'taient pas des jurons pour rire, c'taient +d'affreux blasphmes qui devaient dans le ciel faire voiler les anges +et pleurer les saints. + +Aprs ce prambule, ncessaire pour bien faire comprendre la suite +de mon histoire, je la reprends, et je tcherai de l'abrger le +plus possible pour ne pas trop vous ennuyer. Me voila donc engag +dix-huit ans, menant joyeuse vie et jurant tout le long du jour. Je +vous fais grce de ma vie militaire, elle a ressembl celle de +beaucoup de mes camarades, qui n'ont pas laiss leurs os sur le champ +de bataille; je fus envoy l'arme des Pyrnes, puis l'arme de +Sambre-et-Meuse, puis en Italie, puis en gypte, puis partout enfin o +il y avait des coups donner et recevoir. Les annes, l'exprience, +deux blessures, l'une reue aux Pyrnes, l'autre, Austerlitz, +l'affreuse retraite de Russie, tout cela avait calm ma fougue, +m'avait rendu plus rgulier dans ma conduite, mais n'avait pu me +corriger de mon dfaut de toujours jurer. Mon avancement mme se +trouva arrt par ce vice; comme je savais lire et qu'on n'avait pas +le choix alors parmi les lettrs, je fus rapidement officier; mais une +fois l, mon malheureux dfaut me joua bien des tours; et souvent des +gnraux, aprs une affaire o je m'tais bien conduit, n'osaient pas +m'avancer, parce qu'ils trouvaient que j'avais trop mauvais ton +pour arriver aux hauts grades militaires. Je les traitais bien de +sacristains, de calotins, mais, part moi, je leur donnais raison, et +pourtant je ne me corrigeais pas. Enfin, 1815 arriva: je fus licenci +avec l'arme de la Loire et je revins dans ma ville natale capitaine +et dcor. Aprs les premires joies de retrouver mes vieux amis, mes +vieux camarades d'enfance, aprs les premires douceurs du repos et +de la libert, la suite de tant de privations et d'annes de +discipline, je commenais trouver le temps long, je fus au caf et +je mangeai ma demi-solde, comme un goste, entre une pipe et un jeu +de cartes. Ma position, mes campagnes, mes rcits me faisaient le +centre d'un petit groupe de dsoeuvrs comme moi, et, par suite de mon +habitude invtre, on y entendait plus souvent jurer que bnir le nom +de Dieu. + +Malgr cela, l'ennui me gagnait, lorsqu'un matin, je vois entrer dans +ma chambre le cur de la paroisse. J'tais si loin de m'attendre +pareille visite, que ma pipe s'chappa de mes dents et vint se briser +sur le plancher, ce qui me fit pousser le plus gros juron de mon riche +rpertoire. Le cur ne se troubla pas pour si peu, et, prenant +une chaise, que je ne lui offrais pas, il s'assit tranquillement: +Bonjour, M. le capitaine, me dit-il; puisque vous n'tes pas venu me +voir votre arrive dans ma paroisse, il faut bien que je vienne vous +chercher.--Je n'aime pas les curs, lui rpondis-je, je ne les ai +jamais aims et je suis trop vieux pour changer maintenant.--Eh bien! +capitaine, nous ne sommes pas du mme avis, et, avec un brave comme +vous, je n'irai pas par quatre chemins, c'est prcisment pour vous +faire changer que je suis venu vous voir. peine le digne prtre +avait-il fini sa phrase, que je me levai comme un furieux, et, en +jurant comme un possd, je le mis littralement la porte. + +Le lendemain, je me croyais tout jamais dbarrass de pareille +visite, lorsque je vis encore entrer le cur. Ah! par exemple, c'est +trop fort, m'criai-je, et je me levai pour le repousser de chez moi. +Lui, sans se troubler, me dit avec beaucoup de douceur: Bonjour, +capitaine, vous n'tiez pas bien dispos hier, et je suis revenu +aujourd'hui pour savoir si vous tiez plus en train de causer. Malgr +mon apparence terrible, je n'tais pas tout fait mauvais au fond du +coeur; aussi, ce sang-froid me dsarma, et adoucissant ma voix, je +lui rpondis: Eh bien! monsieur le cur, puisque vous avez tant de +plaisir causer avec moi, j'y consens, mais une condition, c'est +que vous ne me parlerez pas de vos momeries, de vos glises et de vos +bedeaux.--Soit, reprit le cur; mais, de votre ct, vous vous engagez + me consacrer chaque jour une heure: votre temps n'est pas compt, +et vous ne pouvez me refuser ce plaisir.--Accord; et pour rpondre +votre politesse par une autre, je vous avouerai que je m'ennuie tant, +que ce sera une distraction pour moi de causer avec un homme qui sait +parler. Ma politesse n'tait pas trs polie, mais le cur eut l'air +de la trouver accomplie. + +La connaissance ainsi faite devint bien vite intime; l'heure que +j'avais promise au cur me semblait de plus en plus courte, et il +m'arrivait souvent de la doubler et de la tripler. Mon vnrable ami +jouait au trictrac, et j'aimais moi-mme extrmement ce jeu; aussi, +bientt chaque soir, au lieu d'aller au caf, je prenais le chemin du +presbytre, et nous jouions avec un tel acharnement, que la soire se +passait toujours trop rapidement. + +Le cur tait fidle sa promesse; il ne me parlait jamais de +religion: malheureusement, de mon ct, j'tais fidle mes mauvaises +habitudes, et je prononais bien peu de phrases sans les assaisonner +de quelques grossiers jurons. Un soir o le cur me battait plates +coutures, je m'en donnais coeur joie, et jamais pareils blasphmes +n'avaient retenti sous l'humble toit de notre pasteur. Il posa son +cornet sur la table, et, me regardant bien en face: Je vous ai fait +une promesse, me dit-il, laquelle je suis fidle; voulez-vous m'en +faire une votre tour?--Laquelle?--C'est de ne plus jurer.--Mais +c'est impossible, voil plus de cinquante ans que j'ai cette habitude; +elle m'a empch de faire mon chemin, et vous voulez que j'y renonce: +rayez cela de vos papiers; non pas que je le fasse maintenant par +mchancet, mais c'est devenu une habitude chronique.--Je ne prtends +pas que ce ne vous sera pas difficile, mais croyez-vous qu'il me soit +facile de vous voir tous les jours, sans vous parler de religion, +vous, qui en auriez tant besoin pourtant; la partie n'est pas gale: +il me faut une compensation: quand vous jurerez, je vous parlerai +de Dieu.--Au fait, vous pouvez avoir raison; je n'en disconviens +pas.--Puisque vous tes de si bonne composition, je veux vous montrer +que malgr ma robe, je ne suis pas si noir que j'en ai l'air: et vous +permets, toutes les fois que votre mauvaise habitude de jurer vous +pressera, de remplacer vos gras jurons par _sapristi_.--Je consens au +march, rpondis-je.--Et vous, capitaine, ajouta-t-il, n'oubliez pas +que, si vous manquez votre promesse, je manquerai la mienne. + +Je vis bien vite que j'avais fait un march de dupe, ou plutt que le +bon cur savait bien ce qu'il faisait en me le proposant. Chaque jour +j'oubliais l'innocent _sapristi_, et je reprenais mon triste +rpertoire. Aussitt, le cur me faisait un sermon en trois points, et +j'tais bien forc de l'couter, puisque c'tait dans nos conventions. +Vous devinez facilement le reste: mesure que mon vnrable ami me +dvoilait les beauts de la religion, j'y prenais got; ce n'tait +plus une punition, c'tait devenu un besoin. Bientt, je fus tout +fait converti; mon excellent cur me fit approcher des sacrements; +maintenant je trouve mon bonheur l'accomplissement de mes devoirs, +et il ne me reste de mon ancien tat que l'habitude d'assaisonner +toutes mes phrases du fameux _sapristi_, ce qui me fait appeler par +tout le monde ici le capitaine _Sapristi_. Si je raconte volontiers +mon histoire, c'est dans l'esprance qu'elle pourra dtourner du mal, +et de la mauvaise habitude de jurer, quelques personnes aussi +coupables que je l'tais alors.[1] + +[Note 1: Cit dans les _Petites lectures_, bulletin populaire +des Confrences de Saint-Vincent-de-Paul.--Nous n'avons pu vrifier +nous-mme, on le comprend, l'authenticit des traits que nous avons +puiss dans d'autres Recueils; mais pourquoi la mettre en doute: Il +est certain qu'il s'opre frquemment des conversions tout aussi +extraordinaires que celle-l; le prtre n'y prend mme plus garde dans +les pays de foi, tant il est souvent tmoin de ces merveilles, et +elles restent un secret entre l'homme et Dieu.] + + + + * * * * * + + + +5.--LA VENGEANCE D'UN TUDIANT CHRTIEN. + +Sous Louis-Philippe, crit Armand de Pontmartin, l'esprit d'irrligion +rgnait dans les collges de Paris. Il y avait pourtant des +exceptions... la plus originale et la plus touchante m'tait apparue +sous les traits de Paul Savenay, natif de Gurande. Dou, ou plutt +arm d'une pit anglique et robuste tout ensemble, il bravait le +respect humain, dfiait la raillerie, et il aurait mis au besoin tout +l'enttement de sa race pour affronter la perscution et le martyre. +Cette pit se rvlait jusque sur son visage, qui prenait une +expression cleste au moment de la prire. Ainsi, lorsque, sur un +signe de notre professeur indolent, je rcitais, au dbut et la +fin de la classe, le _Veni Sancte Spiritus_ et le _Sub tuum +praesidium_, c'tait pour presque tous les lves, le signal d'un +concert charivarique d'ternuements, de quintes de toux, de pupitres +disloqus, et de dictionnaires tombant grand bruit. Paul Savenay +s'isolait de ce tapage, et l'on pouvait suivre sur sa figure le +sourire de la sainte Vierge dont il implorait la protection, et le +contact de l'Esprit-Saint qui l'effleurait de ses ailes. + +Cette pit fervente l'avait fait prendre en grippe par le plus +mauvais sujet de la classe, fanfaron d'impit et de libertinage, +liseur et colporteur des livres de Parny et de Voltaire, et pourtant +Breton comme Paul; mais entendons-nous, ce Breton-l, nomm Jacques +Fal, tait un Breton de contrebande. On disait que son pre, Nantais +d'origine, avait pris part quelques-unes des plus sanglantes scnes +de la Rvolution, s'tait enrichi en achetant des terres de Vendens, +puis ruin dans des spculations quivoques. Tout irritait Jacques +contre Paul Savenay; un hritage de haine, le retour des Bourbons, +l'animosit instinctive du vice contre la vertu, du mal contre le +bien, de l'athisme contre la foi, du diable contre le bon Dieu; mais +ce qui l'exasprait le plus, c'tait la douceur de Paul, sa patience +inaltrable que, naturellement, Jacques taxait de lchet et +d'hypocrisie.--Tu es donc un lche? lui disait-il en lui montrant +le poing.--Je ne le crois pas, rpondait Paul avec un accent de +rsignation qui aurait dsarm un tigre. Son perscuteur ne lui +laissait pas un moment de trve, et le harcelait de la faon qui +devait le plus cruellement blesser cette me tendre, chaste, exquise +et pieuse. Non content de le traiter de cagot, de Basile, de tartufe +et de cafard. Jacques joignait le blasphme l'insulte, le sacrilge + l'outrage. Il glissait de mauvais livres dans le pupitre de Paul +et lui jouait les plus vilains tours. Nous smes plus tard que ses +brutalits s'taient parfois envenimes jusqu'aux voies de fait: +bourrades, brimades, coups de poing, coups de rgle: un jour mme, un +coup de canif qui fit couler le sang. La plupart des lves feignaient +de ne pas s'apercevoir de ces abominables violences. Quelques-uns +avaient l'infamie d'applaudir avec des ricanements stupides. Jacques +n'avait pas, en somme, l'air bien froce; mais tait grand, bien +dcoupl, taill en athlte. On le redoutait et il avait sa petite +cour de complaisants et de flatteurs. Lorsqu'indign de sa mchancet +et attir vers Paul Savenay par d'irrsistibles sympathies, je +risquais, moi chtif, quelques reproches: Tais-toi ou je t'assomme! +me disait cet enrag; tais-toi, mauvaise graine d'migr! J'aurais +certainement eu ma part de ses injures et de ses coups, si je n'avais +trouv un admirable dfenseur en la personne de Gaston de Raincy. + +Le martyre de Paul Savenay dura deux ans et pendant ces deux ans, pas +une plainte. S'il versait en secret quelques larmes, il ne pleurait +pas sur ses souffrances, mais sur les garements de cette pauvre +me, rvolte contre Dieu. Un matin, me rencontrant la porte de +Saint-Sulpice, et me croyant meilleur que je n'tais, il me dit: +Armand, allons prier pour lui! Je lui rpondis: Paul, tu es un +saint... le saint de Gurande, et c'est sous ce nom que je veux +dsormais te connatre et t'admirer! + +Bientt, je perdis de vue le perscuteur et sa victime. Jacques +Fal, convaincu de colportage du _Compre Mathieu_ et des +_Chansons_ de Branger, fut _pri_ par le proviseur de ne pas revenir +aprs les vacances. Paul Savenay, qui se destinait la profession de +mdecin, quitta le collge un an avant moi. + +Armand de Pontmartin, cet endroit, interrompt son rcit pour +expliquer comment il retrouva quelques annes plus tard ce vertueux +jeune homme chez Frdric Ozanam. Ce dernier venait de fonder, avec +quelques amis, les Confrences de saint Vincent de Paul et il exposait +aux jeunes messieurs runis chez lui les moyens qui lui semblaient les +plus propres assurer le succs de l'entreprise. + +Tout coup, continue le narrateur, Ozanam regarde sa montre et dit +aux jeunes gens qui l'entouraient: Mes amis, je suis un bavard. Agir +vaut mieux que parler, dans une crise comme celle-ci. L'ennemi +est toujours l; le cholra vient peine d'entrer dans sa phase +dcroissante... Nous n'avons pas une minute perdre! + +Il distribua ses ouvriers de la premire heure la liste des malades +qu'ils devaient visiter. Puis, s'adressant a Paul Savenay:--Et vous, +Paul, lui dit-il, votre premire visite est toujours, n'est-ce pas, +pour l'htel Racine? + +--Oui, mon ami, rpondit Savenay; oui, encore aujourd'hui, ajouta-t-il +avec une motion singulire. + +En ce moment, Ozanam le prit part et lui dit tout bas quelques mots +en me regardant. Il me sembla que Paul Savenay opposait une certaine +rsistance. Ozanam insistait en rptant demi-voix: Pourquoi pas? +Pourquoi pas?... + +Paul parut enfin se dcider, et se tournant vers moi: Veux-tu, me +dit-il, que nous sortions ensemble? + +Nous sortmes: Ozanam habitait alors la rue de Svres, et nous +nous dirigions du ct de la rue Jacob. En descendant la rue des +Saints-Pres, nous croismes une modeste voiture de louage, qui +gravissait assez lentement cette monte fort raide. Paul salua et me +dit: Sais-tu qui est dans cette voiture? Mgr de Qulen, archevque de +Paris. Comme hier, comme demain, il vient de l'htel-Dieu, et il va +l'hospice de la Charit; c'est ainsi qu'il se venge. Parmi ceux qu'il +visite, qu'il secourt et qu'il console, on compterait par centaines +les meutiers de fvrier 1831, les pillards de l'archevch et de +Saint-Germain-l'Auxerrois, ceux qui l'auraient gorg, s'il tait +tomb entre leurs mains! + +Nous arrivmes au bout de la rue Jacob; Paul s'arrta devant l'htel +Racine, moins potique et moins lgant que son nom. L, il parut +hsiter encore, puis prenant son parti: Entrons, me dit-il. On sait +ce que sont ces htels d'tudiants. Nous montmes quatre tages. +Parvenus au quatrime, nous vmes une clef sur la porte, n 78, +Paul entra sans frapper, et me fit signe de le suivre. Un mouvant +spectacle m'attendait. + +Sur un lit fort propre, tendu de rideaux de toile verte, je reconnus +l'instant Jacques Fal, le perscuteur, le bourreau de Paul Savenay. +Il tait videmment en convalescence; mais sa pleur, ses yeux cerns, +son visage amaigri, prouvaient qu'il venait de subir l'horrible crise. +Sa soeur, vtue de noir, tait debout son chevet, un rayon de soleil +d'avril gayait la chambre. + +En me voyant, Jacques poussa un cri de surprise; puis, brusquement, +presque violemment, imposant silence d'un geste Paul, qui voulait +parler: + +Non, vois-tu? lui dit-il; non, Paul, tu ne veux pas que j'touffe, +n'est-ce pas? Quand je devrais retomber malade, il faut, entends-tu +bien? il faut que notre camarade sache... ce qu'il a dj devin! Il +a t le tmoin de mes infamies, de tes souffrances; il faut qu'il +apprenne ce qu'a t la revanche du chrtien contre le mcrant, du +saint contre le misrable. Tais-toi! tais-toi!... Nomi, dis-lui de se +taire et de me laisser la parole!... Il y a un mois, j'tais encore +tel que tu m'as connu... Non, Armand, j'tais pire: impie, athe, +mchant, libertin, mangeur de prtres, corrompu jusqu'aux moelles. Le +29 mars, jeudi de la mi-carme, j'avais fait la noce avec quelques +compagnons de dbauches... je rentre minuit... une heure aprs, je +me tordais sur ce lit, en proie a des convulsions effroyables... La +tte en feu, le corps glac, tous les symptmes du cholra... et +j'tais seul, seul au monde... Ma soeur Nomi, au fond de la Bretagne, +chez une vieille tante..., mes parents morts..., point d'amis... le +vice et l'impit n'en donnent pas... Oui, seul dans ce misrable +htel, sr que, si j'avais la force d'appeler, l'htesse pouvante +me ferait jeter sur un matelas, et me crierait d'aller mourir dans la +rue... Oh! quelle nuit! L'enfer anticip, moi qui ne croyais pas +l'enfer!... Tais-toi, Paul, je t'en prie, laisse-moi parler!... sept +heures, au paroxysme de mes tortures et de mon dsespoir, ma porte +s'ouvre, et je vois entrer Paul Savenay... Paul, ma victime, mon +martyr!... Ah! je crus d'abord une apparition vengeresse... Mais +non, il avait sur les lvres un sourire cleste; dans le regard, +l'expression anglique du pardon... Il vint moi, me prit la main, me +dit quelques bonnes paroles;... c'tait un miracle, n'est-ce pas?... + +--Non, c'tait tout simple, interrompit Paul Savenay. Je suis interne + l'hospice de la Charit, deux pas d'ici... Le docteur Rcamier, +mon matre, m'avait charg de visiter tous les htels de la rue +Jacob... L'htel Racine tait sur ma liste et le hasard... + +--Le hasard!!! C'est donc toi maintenant qui nies la Providence?... +Pourquoi ne pas dire la vrit tout entire?... Tu tais dlgu de +la socit de Saint-Vincent-de-Paul, ou plutt du bon Dieu, pour me +sauver, pour me gurir, pour me consoler, pour faire de moi un honnte +homme et un chrtien!... Une heure aprs, poursuivit Jacques, +en m'adressant de nouveau la parole, j'avais tous les remdes +ncessaires, et, le soir, sur ma demande, il m'amena un vicaire de +Saint-Germain-des-Prs... Tu vois bien que c'tait le bon Dieu! +Pendant cinq jours, Paul ne m'a presque pas quitt...; pendant cinq +nuits, il m'a veill... Puis, lorsqu'il a reconnu que le danger tait +pass, il a crit ma soeur Nomi, qui n'a pas perdu une minute... +et, prsent, je suis le mieux soign des convalescents, moi qui +m'tais cru le plus abandonn des agonisants et des damns... Oh! +comment reconnatre tant de bienfaits de la misricorde divine? +Comment expier mes fautes, mes impits, mes crimes?... + +--Jacques, reprit doucement Paul Savenay, je t'ai dj dit que, quand +mme tu n'aurais eu, avant de mourir, qu'un moment, si ce moment avait +t bien employ, Dieu t'aurait pardonn!... Et tu as une vie tout +entire! + +--Mais toi, Paul, mon sauveur, toi qui m'as rendu tant de bien pour +tant de mal, comment rparer, comment payer ma dette?... Comment +mriter ton pardon, ton amiti?... + +En sortant de l'htel Racine, je dis Paul: Tu te figures peut-tre +n'avoir guri qu'un malade... Eh bien! tu te trompes; tu en as guri +un autre, et cet autre te serre la main[2]. + +[Note 2: Armand de Pontmartin, _Correspondant_ (Extraits).] + + + + * * * * * + + + +6.--UN PRE CONVERTI PAR SON ENFANT. + +On trouverait difficilement un rcit plus touchant que celui qui nous +a t laiss par le hros de cette histoire, heureux privilgi des +misricordes divines. + +J'ai t lev aussi mal que possible sous le rapport religieux, non +seulement dans l'ignorance de la vrit, mais dans le got, dans le +respect, dans la superstition de l'erreur, et je quittai mes classes, +bien muni d'arguments contre Notre-Seigneur et contre l'glise +catholique. + +leve comme moi, aussi ignorante que moi, ma femme tait beaucoup +meilleure. Elle avait le sens religieux. Il se dveloppa lorsqu'elle +devint mre; et, aprs la naissance de son premier enfant, elle entra +tout fait dans la voie. Quand je songe tout cela, j'ai le coeur +remu d'un sentiment de reconnaissance pour Dieu, dont il me semble +que je parlerais toujours, et que je ne saurais jamais exprimer. + +Alors je n'y pensais point. Si ma femme avait t comme moi, je crois +que je n'aurais pas mme song faire baptiser mes enfants. Ces +enfants grandirent. Les premiers firent leur premire communion, sans +que j'y prisse garde. Je laissais leur mre gouverner ce petit monde, +plein de confiance en elle, et modifi mon insu par le contact de +ses vertus que je sentais et que je ne voyais pas. + +Vint le dernier. Ce pauvre petit tait d'une humeur sauvage, sans +grands moyens; si je ne l'aimais pas moins que les autres, j'tais +cependant dispos plus de svrit envers lui. La mre me disait: + +--Sois patient; il changera l'poque de sa premire communion. + +Ce changement heure fixe me paraissait invraisemblable. Cependant +l'enfant commena suivre le catchisme, et je le vis en effet +s'amliorer trs sensiblement et trs rapidement. J'y fis attention. +Je voyais cet esprit se dvelopper, ce petit coeur se combattre, +ce caractre s'adoucir, devenir docile, respectueux, affectueux. +J'admirais ce travail que la raison n'opre pas chez les hommes; et +l'enfant que j'avais le moins aim, me devenait le plus cher. + +En mme temps, je faisais de graves rflexions sur une telle +merveille. Je me mis couter la leon de catchisme. En l'coutant, +je me rappelais mes cours de philosophie et de morale: je comparais +cet enseignement avec la morale dont j'avais observ la pratique dans +le monde, hlas! sans avoir pu moi-mme toujours m'en prserver. Le +problme du bien et du mal, sur lequel j'avais vit de jeter les +yeux, par incapacit de le rsoudre, s'offrait moi dans une lumire +terrible. Je questionnais le petit garon: il me faisait des rponses +qui m'crasaient. Je sentais que les objections seraient honteuses et +coupables. Ma femme observait et ne disait rien; mais je voyais son +assiduit la prire. Mes nuits taient sans sommeil. Je comparais +ces deux innocences ma vie, ces deux amours au mien; je me disais: +Ma femme et mon enfant aiment en moi quelque chose que je n'ai aim +ni en eux ni en moi; c'est mon me. + +Nous entrmes dans la semaine de la premire communion. Ce n'tait +plus de l'affection seulement que l'enfant m'inspirait; c'tait un +sentiment que je ne m'expliquais pas, qui me semblait trange, presque +humiliant, et qui se traduisait parfois en une espce d'irritation. +J'avais du respect pour lui. Il me dominait. Je n'osais pas exprimer +en sa prsence de certaines ides, que l'tat de lutte o j'tais +contre moi-mme produisait parfois dans mon esprit. Je n'aurais pas +voulu qu'elles lui fissent impression. + +Il n'y avait plus que cinq ou six jours passer. Un matin, revenant +de la messe, l'enfant vint me trouver dans mon cabinet, o j'tais +seul. + +--Papa, me dit-il, le jour de ma premire communion, je n'irai pas +l'autel sans avoir demand pardon de toutes les fautes que j'ai faites +et de tous les chagrins que je vous ai causs, et vous me donnerez +votre bndiction. Songez bien tout ce que j'ai fait de mal pour me +le reprocher, afin que je ne le fasse plus, et pour me pardonner. + +--Mon enfant, rpondis-je, un pre pardonne tout, mme un enfant qui +n'est pas sage; mais j'ai la joie de pouvoir te dire qu'en ce moment +je n'ai rien te pardonner. Je suis content de toi. Continue de +travailler, d'aimer le bon Dieu, d'tre fidle tes devoirs; ta mre +et moi nous serons bien heureux. + +--Oh! papa! le bon Dieu qui vous aime tant, vous soutiendra, pour que +je sois votre consolation, comme je le demande. Priez-le bien pour +moi, papa. + +--Oui, mon cher enfant. + +Il me regarda avec des yeux humides, et se jeta mon cou. J'tais +moi-mme fort attendri. + +--Papa!... continua-t-il. + +--Quoi, mon cher enfant? + +--Papa, j'ai quelque chose vous demander! + +Je voyais bien qu'il voulait me demander quelque chose, et ce qu'il +voulait me demander, je le savais bien! Et, faut-il l'avouer? j'en +avais peur; j'eus la lchet de vouloir profiter de ses hsitations. + +--Va! lui dis-je, j'ai des affaires en ce moment. Ce soir ou demain, +tu me diras ce que tu dsires, et, si ta mre le trouve bon, je te le +donnerai. + +Le pauvre petit, tout confus, manqua de courage, et, aprs m'avoir +embrass encore, se retira tout dconcert, dans une petite pice +o il couchait, entre mon cabinet et la chambre de sa mre. Je m'en +voulus du chagrin que je venais de lui donner, et surtout du mouvement +auquel j'avais obi. Je suivis ce cher enfant sur la pointe des pieds, +afin de le consoler par quelque caresse, si je le voyais trop afflig. +La porte tait entr'ouverte. Je regardai sans faire de bruit. Il tait + genoux devant une image de la sainte Vierge; il priait de tout son +coeur. Ah! je vous assure que j'ai su ce soir-l quel effet peut +produire sur nous l'apparition d'un ange! + +J'allai m'asseoir mon bureau, la tte dans mes mains, prt +pleurer. Je restai ainsi quelques instants. Quand je relevai les yeux, +mon petit garon tait devant moi avec une figure tout anime de +crainte, de rsolution et d'amour. + +--Papa, me dit-il, ce que j'ai vous demander, ne peut pas se +remettre, et ma mre le trouvera bon: c'est que, le jour de ma +premire communion, vous veniez la sainte Table avec elle et moi. +Ne me refusez point, papa. Faites cela pour le bon Dieu qui vous aime +tant. + +Ah! je n'essayai pas de disputer davantage contre ce grand Dieu qui +daignait ainsi me contraindre. Je serrai en pleurant mon enfant sur +mon coeur.--Oui, oui, lui dis-je, oui, mon enfant, je le ferai. Quand +tu voudras, aujourd'hui mme, tu me prendras par la main; tu me +mneras ton confesseur, et tu lui diras: Voici mon pre. + +_L'abb_ LOTH. + + + + * * * * * + + + +7.--UN CADEAU INATTENDU. + +Dans une fonderie situe prs de Paris, il y avait un ouvrier qui +avait reu autrefois une certaine ducation. Mais des revers de +fortune l'avaient oblig chercher du travail. + +Un jour, il fit un faux pas, tendit ses mains en avant pour amortir sa +chute, et sa main droite alla malheureusement s'tendre sur un +morceau de fer rouge qui la brla jusqu' l'os. Le malheureux subit +l'amputation avec courage; mais il ne souffrit pas avec un courage +gal une infortune qui le privait, lui, sa femme et ses quatre +enfants, du pain quotidien; ses plaintes s'exhalaient en affreux +blasphmes. + +Informe de sa triste situation par une bonne-soeur de charit, la +comtesse *** se hta d'accourir. Elle prodigua avec ses secours +les bonnes paroles, multiplia ses visites, ses cadeaux, ses +encouragements. + +L'ouvrier la recevait froidement, acceptait tout poliment, remerciait +schement et, ds que la charitable comtesse avait franchi le seuil +de la mansarde, il se tournait vers sa femme et lui disait d'un ton +railleur: Les visites de cette dame sont bien intresses, j'en suis +sr, c'est en vue des prochaines lections qu'elle nous vient en +aide. + +Tout en partageant les sentiments de son mari, Annette ne parlait pas +comme lui. Elle faisait bonne mine la comtesse afin que les dons en +faveur de ses enfants fussent augments. + +Mais son coeur restait ferm, et la gnreuse bienfaitrice ne se +faisait pas illusion sur les vrais sentiments de sa protge. + +Nol arriva... Depuis quinze jours, la machine coudre ne cessait de +faire entendre ses tics-tacs. C'tait ne pouvoir dormir, durant la +nuit entire, dans la maison. + +--Qu'avez-vous donc travailler ainsi, Annette? demandaient les +voisines. Nous allons vous conduire au Pre-Lachaise[3], bien sr! si +vous continuez vous fatiguer ainsi. + +[Note 3: Cimetire bien connu, le principal de la Capitale.] + +--C'est que voici bientt Nol, et je ne veux pas voir pleurer mes +enfants comme l'an pass. Ils ont eu les mains vides pendant que les +autres avaient les mains pleines de jouets et de bonbons: cela m'a +fendu le coeur et je leur ai promis que le Nol de cette anne les +ddommagerait. + +Je travaille pour tenir parole. + +L'homme propose et Dieu dispose. Notre Annette travailla avec tant de +prcipitation qu'un beau soir sa machine coudre cassa. + +Plus de travail, plus de pain. Adieu les cadeaux de Nol! malheur! +les enfants allaient pleurer... + +L'ouvrire fit contre mauvaise fortune bon coeur: elle porta vite son +gagne-pain la rparation; mais on la fit attendre et on lui fit +payer quinze francs! hlas! + +--Quel guignon d'tre malheureuse! murmurait la pauvre mre en +pleurant. + +Ce Nol allait tre, bien certainement, encore plus triste que celui +de l'anne prcdente. La veille au soir, les enfants mirent leurs +petites chaussures sous la chemine. Mille prcautions furent prises +pour les placer au bon endroit; il y avait eu mme des contestations +et des disputes entre eux ce sujet. Le cadet n'avait pas craint de +troubler l'ordre et de changer la topographie des souliers. La soeur +ane, qui s'en aperut en faisant une ronde la drobe, fit un +tintamarre qui ncessita l'intervention du papa et de la maman. + +--Comme ils vont tre cruellement dus, demain matin! pensait Annette +avec angoisse. Mon coeur se fend de chagrin. + +Ce ne fut point sans peine que l'on dcida les petits aller se +coucher: ils restaient l, bouche bante, devant le tuyau de la +chemine qui subit vingt fois leur inspection. Ils auraient volontiers +pass la nuit attendre le petit Jsus. + +Couchs sur leurs pauvres matelas, la discussion ne cessa point. Ils +firent des projets, des changes; ils jasrent, se disputrent. + +Quand le silence se fut tabli, Annette dit a Baptiste: + +--Je n'ai rien leur donner: ma bourse est sec. Pauvres petits! + +Annette et Baptiste pleurrent en voyant l'talage des chaussures des +enfants. + +Tout coup, sans dire un mot, Baptiste se leva et sortit... Il passa +devant les magasins tincelants de lumire, s'arrta aux splendides +talages. + +--Passons, dit-il, je suis trop pauvre pour entrer l. Il porta ses +pas du ct des petites boutiques en planches, chelonnes le long des +boulevards et bourres de jouets. Avisant une boutique a treize sous, +il entra, et s'approchant du patron, il lui dit l'oreille: + +--Je suis un brave ouvrier, j'ai quatre enfants; une grande dame nous +protge (cet aveu lui cotait les yeux de la tte): je voudrais bien +avoir, crdit, quelque objet bon march. Monsieur, vous pouvez +voir... je demeure ... + +Le patron ne le laissa pas achever. + +--La maison ne vend pas crdit, Monsieur... Inutile!... A treize +sous! Boutique treize sous!... Bon march sans exemple. + +Quand Baptiste revint a la mansarde, il tait exaspr et criait plus +fort que jamais: Ah! quel malheur d'tre pauvre! + +Les cloches de la messe de minuit sonnaient toute vole et +joyeusement. + +Annette entendit frapper la porte; elle courut ouvrir: la comtesse +entra. + +--Quoi, vous cette heure? + +--Oui, j'ai pens vos chris... Je n'ai qu'un instant; ma voiture +est en bas qui m'attend pour me conduire Sainte-Clotilde o je +vais entendre la messe de minuit. Oh! comme ils dorment d'un sommeil +paisible, ces chers petits enfants du bon Dieu! Ils seront bien +contents demain... tenez, voil pour eux. + +La comtesse tendit un paquet, et, enveloppe de son manteau ramen +autour d'elle, descendit rapidement l'escalier. + +Un coup de couteau travers une ficelle, et le paquet ventr tala +ses merveilles. Il y avait des poupes, des pantins, des drages, des +oranges, du chocolat, des bonbons, tout un assortiment de bonnes et +belles choses admirer, conserver, croquer. + +Baptiste et Annette n'y voyaient plus: ils pleuraient, ils +sanglotaient. + +Ces chers petits! comme ils seront heureux au rveil! + +Les chaussures ne furent pas assez longues, larges et hautes pour +recevoir les dons du petit Jsus: le devant de la chemine fut garni +d'objets inconnus la mansarde. Comment dcrire la joie des enfants, +leurs exclamations, leurs cris, lorsque le jour fut venu! + +Annette et Baptiste dvoraient des yeux ces chers petits; ils +partageaient leurs transports et pleuraient de joie avec eux. + +Quand la comtesse revint, Baptiste lui dit, les larmes aux yeux: + +--Madame, vous nous aimez puisque vous aimez nos enfants. Nous vous +serons tous reconnaissants jusqu' la mort. + +Huit jours aprs, Baptiste, Annette et les enfants allaient la messe +de la paroisse. + +La charit de la comtesse avait trouv le chemin du coeur. + + + + * * * * * + + + +8.--LES TROIS ACTES D'UN DRAME CONTEMPORAIN. + +Un dimanche matin, on aurait pu voir, il y a quelques annes, deux +personnes se rendant l'glise principale de leur localit, vers +l'heure de la grand'messe. C'taient M. X*** et son pouse, tous deux +imbus des prjugs de notre sicle et pleins de cette arrogante fiert +qui distingue les _parvenus_ sans religion. Ils n'allaient pas la +maison de Dieu pour y prier, mais bien pour s'y pavaner et y chercher +un moyen de se distraire en mme temps qu'une satisfaction leur +vanit. Lorsqu'ils entrrent, la messe tait commence; au lieu de se +tenir dans le bas de l'glise, ils prtendent traverser les rangs, +examinent curieusement toute l'assistance, se communiquent leurs +impressions, en un mot affectent le mme sans-gne que s'ils s'taient +trouvs dans un concert ou une salle de spectacle. ce moment, un +prtre cheveux blancs, d'un aspect vnrable, quitte le choeur pour +faire, selon l'usage, la qute parmi les fidles. C'tait le cur de +la paroisse, qui jouissait de l'estime universelle grce ses +bienfaits et ses vertus. Le digne ecclsiastique avait la douceur +d'un pre, mais il avait aussi la juste svrit du ministre d'un +Dieu trois fois saint. Indign de l'attitude inconvenante de M. X*** +et de son pouse, que leur toilette toute mondaine rendait plus +rvoltante encore, pein surtout du scandale qui en rsultait pour +ses ouailles, le pasteur ne put s'empcher de s'arrter un instant +lorsqu'il arriva prs d'eux, et il leur dit voix basse, mais d'un +air grave: Oubliez-vous donc que vous tes ici dans la maison de +Dieu?... Puis, il passa, mais sa parole ne passa point, elle demeura +brlante sur le coeur de Mme X***, et en fit jaillir jusque sur son +front la rougeur de la honte et de la colre... + +Peu de jours s'taient couls, lorsqu'un jeune homme se prsente +au domicile du bon cur et demande lui parler. Vainement lui +objecte-t-on une occupation urgente, qui rend l'entrevue pour le +moment impossible; il insiste vivement et justifie ses instances par +les sollicitations d'un malade qui, se tordant, dit-il, dans les +treintes de l'agonie, l'appelle, veut le voir, lui parler, ne voir et +ne parler qu' lui seul!... Le prtre est averti, il abandonne tout +pour porter au moribond les consolations de son ministre, il hte +le pas, il court vers le domicile indiqu, il arrive. Introduit dans +l'appartement o il tait attendu, il cherche inutilement le lit du +malade, il n'y trouve qu'un homme l'abord froid et glacial et une +dame se prlassant sur un riche canap.--On a devin M et Mme X***. + +C'tait un lche guet-apens. + +Le seuil peine franchi, la porte se ferme double tour derrire le +vieillard. + +--Puis-je savoir ce que cela signifie? dit-il avec tonnement. + +--Je vais vous l'apprendre, rpond X***. Asseyez-vous. + +Le vnrable pasteur s'assit machinalement, sans rien comprendre un +pareil dbut. Mme X*** laissa percer sur ses lvres un imperceptible +sourire, et son mari joua une dignit qui tait une contradiction +flagrante avec le rle qu'il s'imposait. + +--Monsieur l'abb, dit-il, nous reconnaissez-vous? + +--Non, dit le prtre; cependant vos traits ne me sont point inconnus, +mais je ne saurais prciser... + +--C'est trange, fit X*** avec une lgre ironie; eh bien! monsieur, +j'aiderai vos souvenirs. Ministre d'une religion toute de charit, +comment qualifieriez-vous l'insulte qu'un homme inflige un autre? + +--C'est une faiblesse, dit le prtre. + +--Et si cette prtendue faiblesse atteint encore son pouse? + +--C'est alors une lchet, dit le vieillard, de plus en plus surpris. + +--Mais si cette lchet s'accomplit devant une foule nombreuse, et +dans un lieu rput sacr par vous et par les vtres, dans l'glise +mme: que devient alors cette lchet? + +--Cette lchet devient alors un sacrilge, dit encore le vnrable +ecclsiastique, dont l'tonnement n'avait plus de limite. + +--Nous sommes parfaitement d'accord, dit X*** en changeant avec sa +femme un rapide coup d'oeil. + +Les dernires paroles du prtre avaient entirement panoui le visage +de Mme X*** et elle souriait batement sur son sige. + +--Mais je ne sais vraiment pas, monsieur, dit le cur, o peuvent +aboutir toutes ces questions; daignez vous expliquer plus nettement, +je vous prie. + +--Encore un point claircir, monsieur l'abb, et j'arrive au +dnoment. + +--Quel chtiment doit donc tre inflig l'homme lche et sacrilge +qui a pu s'oublier ainsi? + +--Le chtiment est, dans ce cas, monsieur, l'expression de la +vengeance, et la vengeance n'appartient qu' Dieu! + +--Ah! je le regrette; mais ici, monsieur, nous diffrons absolument de +manire de voir, et il m'est avis que l'insulte doit ncessiter ou +de promptes excuses ou une juste expiation. Permettez-moi, mme, de +n'admettre cet gard que mon opinion seule. + +Et maintenant, ajouta-t-il, en quittant tout coup le ton d'une +discussion calme pour les formes brusques et peu courtoises de la +colre et de la passion; et maintenant, ma femme et moi, nous sommes +les offenss, et l'insulteur, c'est vous!... + +--Moi! dit le prtre avec surprise sans doute, mais toujours avec ce +calme et cette dignit qui jaillissent d'une conscience pure; moi!... +Puis, un souvenir illuminant tout a coup sa mmoire: Oh! monsieur, +poursuit-il d'un ton doucement ironique, vous intervertissez +trangement les rles: je sais prsent de quoi il s'agit. Dieu m'a +confi la garde de sa maison, j'ai d la faire respecter, et en vous +rappelant, ainsi qu' madame, la saintet du sanctuaire, je n'ai fait +qu'accomplir un devoir. + +X*** demeure un instant interdit, en face d'une rponse aussi ferme: +mais peut-il tre vaincu, lui, par un prtre, par un vieillard?... + +--Monsieur! s'crie-t-il avec violence, vos paroles taient une +insulte, et l'insulte veut l'expiation; et saisissant un pistolet +cach sous son vtement: genoux, dit-il au vieillard, genoux! et +faites des excuses![4] + +[Note 4: Quelque incroyable et mme improbable que paraisse cette +Violence prmdite, qu'on pourrait regarder comme une scne de roman, +L'auteur garantit l'authenticit du fait.] + +X*** avait arm le pistolet et le tendait menaant vers la poitrine du +vieux prtre. + +Mais il ne savait pas tout ce qu'il y a de noblesse, d'nergie, +d'invincible volont dans un coeur sans tache, dans une me +chrtienne, nourrie chaque jour du pain des forts. Il ne savait pas +qu'abreuv du sang de son Dieu, le vieillard y retrouve les forces +de la jeunesse, le prtre l'hrosme qui fait les martyrs. Il ne le +savait pas, il ne le souponnait mme pas; s'il en et t autrement, +aurait-il pu consentir affronter bnvolement cette alternative, +ou d'tre le meurtrier d'un vieillard, ou de subir la honte d'une +mystification qu'il prtendait infliger lui-mme? + +Le saint prtre, calme et impassible, regarde fixement l'homme qui +le menace, et n'opposant sa fureur qu'une sublime rsignation: +Monsieur, dit-il, le vieillard qui n'a plus que quelques jours +passer sur la terre ne doit pas redouter la mort; et le prtre doit +mourir plutt que de transiger avec sa conscience, il ne saurait +rtracter un devoir accompli, et il ne flchit le genou que devant son +Dieu! + +Et portant la main son coeur: Frappez, monsieur, dit-il, frappez! +Dieu nous voit, qu'il nous juge; lui seul appartient la vengeance! + +Ainsi que nous venons de le dire, se trouvant dans la ncessit ou +d'tre meurtrier ou de subir la honte d'une dfaite, X*** fut tout +heureux de voir sa femme s'interposer et solliciter en faveur du +vieillard un _gnreux_ pardon. Cette mdiation tout coup inspire +Mme X*** diminua un peu ce qu'avait d'humiliant la position que son +mari s'tait faite. Ne paraissant alors obir qu'aux instances de son +pouse, il baissa l'arme et ne frappa point. + +--Puisque vous ne voulez pas me tuer, dit le cur, souriant demi, +soyez assez bon, monsieur, pour vouloir bien me rendre la libert que +vous m'avez ravie. + +X*** ouvrit la porte de son appartement, non sans quelque embarras, et +le prtre, ne laissant paratre aucune motion, avec l'aisance d'un +calme parfait, se retira en s'inclinant. + +Un an aprs, jour pour jour, le triste hros de cette aventure +revenait, cheval, d'un village voisin. C'tait la nuit tombante, +et le voyageur humait avec dlices la fracheur du soir. + +Aprs une absence de huit jours, il venait de rgler quelques affaires +et se htait de rentrer au sein de sa famille. Le voyage jusque-l +avait t des plus heureux; tout coup, arriv un endroit o la +route dcrit brusquement une courbe, le contact inattendu d'une +branche qui s'inclinait isolment sur le chemin effraye le cheval. +Un cart aussi prompt qu'imprvu renverse le cavalier. Par une +circonstance funeste, le pied de X**** demeure engag dans l'trier +et le tient suspendu aux flancs de sa monture, balayant de son front +ensanglant le sable et les cailloux de la route. + +Non loin de l se trouvaient quelques, habitations, a et l parses. +Aux cris de l'infortun, on accourt; mais, surexcit par le bruit +qu'il entend et par la piqre incessante de l'peron avec lequel il +laboure lui-mme ses propres flancs, le cheval redouble de vitesse et +trane travers les champs le corps mutil de son matre. On peut +enfin l'arrter, mais X*** n'a dj plus le sentiment de sa propre +existence. Ses vtements en lambeaux sont souills de poussire et de +sang; son visage, horriblement dfigur, laisse apercevoir au front +une blessure large et profonde. Transport sous le toit d'un pauvre +paysan, il y reoit les soins les plus empresss, mais la nuit qu'il y +passa fut une nuit d'angoisses et d'atroces douleurs. + +X*** n'tait qu' 3 kilomtres de chez lui, et le lendemain, sur +l'assurance donne par le mdecin que le malade pouvait, sans trop de +danger, l'aide de certaines prcautions, franchir cette distance, +quelques amis le portrent sur une litire, et aprs bien des +difficults, parvinrent le dposer mourant son domicile. + +Malgr un repos absolu, malgr la rigoureuse observance de toutes les +prescriptions de l'art, l'tat du malade devenait de plus en plus +alarmant; il n'y avait mme plus d'autre lueur d'esprance que celle +qui ne nous abandonne jamais, tant que l'objet de nos inquitudes ne +nous est pas entirement ravi. Ses amis ne l'approchaient pas; sa +femme elle-mme ne venait auprs de lui qu' de rares intervalles. +Elle tait loin de s'illusionner sur la gravit du mal, et quelques +tincelles d'une foi non encore teinte lui faisaient dsirer pour +son mari les secours de la religion; mais, partageant de ridicules +prjugs, elle n'osait manifester ce dsir. La difficult s'aplanit de +la manire la plus inattendue, et par celui-l mme dont on pouvait le +moins l'esprer. + +Dans le cours de sa maladie, X*** tait souvent en proie au dlire, +et souvent alors aussi on entendait s'chapper de ses lvres un nom +auquel se rattachaient pour lui de tristes souvenirs, un nom qu'il ne +semblait cependant prononcer qu'avec respect. ce nom se mlaient +encore des mots entrecoups: Expiation!... Vengeance!... Et si le +malade trouvait un peu de calme, si la raison succdait au dlire, +ce n'tait plus l'expression apparente du remords, mais celle du +repentir, qu'articulait sa bouche. + + l'un de ces moments heureux, mais rares, o une amlioration +sensible s'tait produite dans l'tat de X***, il fit venir sa femme +auprs de lui, et aprs quelque temps d'un secret entretien, celle-ci +le quitta le front presque joyeux, comme si elle et puis dans cet +entretien mme une double esprance. Elle s'empressa donc de donner +des ordres, qu'elle recommanda d'excuter sans aucun retard. + +Un moment aprs, le vnrable cur que nos lecteurs connaissent dj, +se rendait aux instances de Mme X*** et franchissait de nouveau, sans +hsitation, le seuil d'une demeure o il avait reu nagure un si +cruel outrage. + + religion sainte, voil tes oeuvres! Ce saint vieillard a tout +oubli, tout pardonn, et il vient consoler et bnir, il vient ouvrir +le ciel celui qui avait failli l'assassiner. + +Ce fut Mme X*** qui introduisit le pasteur auprs du moribond. + + l'aspect de ces cheveux blancs, de ce front tout empreint d'une +majest simple et imposante, sous l'influence de ce regard toujours +grave, toujours calme, toujours bienveillant, mille souvenirs +surgirent spontanment dans l'me de X***, et, soulevant la tte avec +effort, il voulut s'incliner devant le noble vieillard. + +--Est-ce bien vous, monsieur, dit-il d'une voix faible, est-ce bien +vous qui daignez venir jusqu' moi? + +--Oui, c'est moi, dit le prtre avec bont. + +--Je ne l'esprais pas, monsieur. Pouvais-je l'esprer aprs l'outrage +dont je me suis rendu coupable envers vous? + +Puis, aprs un moment de silence: + +--Ah! monsieur l'abb, dites-le-moi, venez-vous ici pour me pardonner +ou pour me maudire? + +--Mon fils, le prtre ne maudit jamais, il ne sait que bnir. Je vous +bnis et je vous pardonne! + +Mme X*** tait l. ces dernires paroles, son coeur s'mut, ses +larmes coulrent, et, pour viter d'augmenter par son motion +l'motion du malade, elle quitta l'appartement avec discrtion et +prudence. + +Alors, son poux tournant vers le prtre un regard o se peignaient +tour tour et la reconnaissance et l'admiration: + +--Merci, monsieur, merci! Je mourrai maintenant moins malheureux, +puisque j'ai obtenu un pardon que je n'osais mme pas implorer. + +--Ne parlons plus de moi, rpondit le ministre du ciel; mon pardon +n'est rien, mon ami, ou bien peu de chose; je vous en apporte un +autre, autrement prcieux, autrement dsirable, celui de Dieu +lui-mme. C'est lui qu'il faut aimer, lui qu'il faut bnir. Voyez! +jusque dans ses chtiments il se montre bon pre; c'est lui qui a +fait natre en vous mon souvenir, lui encore qui me conduit ici pour +consoler votre souffrance. Que vos larmes montent jusqu' lui, voici +l'heure de la rconciliation! + +Et le prtre s'approcha bien prs du lit du mourant. + +Dieu seul entendit les aveux du coupable et les paroles consolatrices +du prtre. Ce que nous savons, nous, c'est que les aveux de l'un +furent souvent interrompus pas des sanglots, et que les paroles de +l'autre furent accompagnes de douces larmes. Et quand ce secret +entretien fut achev, le vieillard s'inclina plus prs encore du +pnitent et dposa sur son front ple le baiser de la paix. + +Le lendemain, le vieux prtre revint auprs de son cher malade, +portant dans ses mains le gage du salut, le sceau de la +rconciliation. Le moribond, avec la pit d'un chrtien, la foi vive +d'un fidle, s'unit intimement au Seigneur, et, quelques heures +aprs, il expira dans les sentiments d'une esprance, d'une confiance +illimites, car il allait vers Dieu, accompagn par Dieu mme! + +(D'aprs _Jules Ducot_.) + + + + * * * * * + + + +9.--LE REMDE EST DUR, MAIS IL EST BON!... + +Quelques jours aprs avoir termin sa station, un missionnaire reut +la visite d'un capitaine, homme d'esprit, droit et honnte, qui entama +la conversation sur les grandes vrits chrtiennes exposes dans les +runions prcdentes. J'ai bien la foi, dit cet officier; qui ne l'a +pas? Il n'y a qu'un ignorant ou qu'un homme perverti qui soit de force + ne pas croire l'ternit, ne pas croire en Jsus-Christ et + nier la majest de l'glise. Dieu merci! je n'en suis pas l. +Cependant, j'ai dans l'esprit je ne sais quoi de vague, d'indfini qui +m'empche d'aller jusqu' la pratique. + +Le bon missionnaire sourit, et, lui tendant la main: Mon capitaine, +lui dit-il, bien des gens sont travaills de cette maladie. +Voulez-vous en gurir?--Eh! sans doute, rpondit l'officier? Quel +livre faut-il lire?--Aucun.--Et comment, alors, m'instruirai-je?--Rien +n'est plus simple. Seulement, je crains bien que vous ne repoussiez le +remde. Il est infaillible cependant.--Dites toujours. Peut-tre ne me +fera-t-il pas si peur.--Eh bien! mettez-vous genoux et sans hsiter, +priez de tout votre coeur. Moi je vais me mettre prier avec vous, +et puis... je vous confesserai.--Me confesser! rpliqua vivement +l'officier tout surpris; mais c'est l prcisment ce qui me parat +inadmissible. Et il lana cinq ou six phrases contre la confession. +Le Pre couta tranquillement, puis lui dit: Vous voyez bien que vous +avez peur, j'en tais sr. Je vous aurais cru plus brave.--Mais je le +suis.--Prouvez-le-moi donc, ici genoux. + +En disant cela, il s'agenouilla le premier.... Aprs un peu +d'hsitation, le capitaine en fit autant. Le missionnaire rcita +haute voix et du fond du coeur: _Notre Pre, Je vous salue, Marie,_ +et _Je crois en Dieu_; puis un acte de contrition. Confessez-vous, +mon fils, ajouta-t-il avec douceur et autorit. Dieu veut votre me. +Je vous pardonnerai tout en son nom. Le capitaine tout mu ne +rpondit rien. Le prtre se leva; l'officier resta genoux. Dieu +soit bni! dit le missionnaire. Et il s'assit prs du militaire, +l'encourageant si bien que son pauvre coeur ferm s'ouvrit la +grce de Dieu et que, quelques minutes aprs, l'absolution +sacramentelle avait rendu sa belle me sa puret premire. + +L'officier resta longtemps genoux... il pleurait. Quand il +se releva, il se jeta dans les bras du Pre. Oh! quel remde! +s'cria-t-il. Qu'il est dur, mais qu'il est bon! Comme je vois clair + prsent! je n'ai plus de doutes; je crois tout; je suis le plus +heureux homme du monde! + + + + * * * * * + + + +10.--LE BANC DE FAMILLE. + +Vers dix-huit ans, rapporte le hros de cette histoire, je perdis mon +pre et ma mre quelques mois de distance, et en les perdant, je +perdis tout. Un an ne s'tait pas coul que ma foi et mes moeurs +avaient fait naufrage. Les moeurs d'abord, la foi ensuite. C'est +toujours ainsi que les choses se passent. Je devins voltairien, impie, +matrialiste; enfin, comme vous dites aujourd'hui, libre-penseur. +Pouss par une logique satanique, je conformai mes actes mes +nouvelles opinions. Moi, le fils d'une famille de saints, je ne mis +plus les pieds l'glise ni Pques, ni Nol, ni l'occasion d'un +enterrement ou d'un mariage. Cette conduite fut justifie l'aide de +propos impies et blasphmatoires qui scandalisrent toute la paroisse. +Le vieux cur qui m'avait fait faire ma premire communion, m'ayant +crit pour me demander si je voulais garder l'glise mon banc de +famille, je ne daignai pas lui rpondre et je cessai de le saluer. + +Dix-huit ans s'coulrent; dix-huit ans que je voudrais effacer de mon +existence au prix du temps que j'ai encore passer sur la terre. +Un trait vous dira quel homme j'tais. Un jour de Pques, fatigu +d'entendre les cloches chanter toutes voles dans leur langage +l'_Allluia_, exaspr de voir les chemins couverts d'hommes et de +femmes en habits de fte se rendant l'glise, je saisis une cogne +de bcheron et j'allai attaquer par le pied un chne situ dans une de +mes prairies qui bordait la route. Je voulais protester contre les +superstitions populaires!... + +Deux ans aprs ce bel exploit, par un jour brlant d't, une tempte +pouvantable s'abat sur le bourg de Saint-Maurice-les-tangs. Une +famille, compose du pre, de la mre et des trois enfants fut tue +par la foudre. + +Toute la paroisse se leva comme un seul homme et accompagna ces cinq +cercueils l'glise et au cimetire. Je suivis la foule. L'impit +n'est pas toujours de saison. On m'aurait, ce jour-l, jet des +pierres, si je m'tais abstenu d'assister aux funrailles, ou si, en y +allant, j'avais affect de ne pas entrer dans l'glise. J'entrai donc +et je fis comme les autres. + +Il y avait prs de dix-huit ans que je n'avais mis le pied dans la +maison de Dieu; aussi tais-je embarrass de ma personne au milieu +de la foule qui remplissait, ce jour-l, l'glise. Pendant que je +cherchais un coin pour m'y cacher, le sacristain vint moi et me fit +signe de le suivre. Je le suivis machinalement, me demandant ce que ce +bonhomme me voulait. Quelle ne fut pas ma surprise, lorsqu'il m'ouvrit +le vieux banc de ma famille, toujours sa place et toujours inoccup, +comme si j'avais continu payer la fabrique la taxe annuelle! + +Je n'tais pas la fin de mes tonnements. + +Le sacristain revint au bout de quelques minutes, apportant une petite +clef rouille. Il me la remit en disant: + +--Voici votre clef. + +Je me rappelai alors qu'il y avait dans notre banc un petit coffret +scell, moiti dans le bois, moiti dans la pierre, o ma pieuse mre +mettait ses livres de prires. + +Le coffret, lui aussi, tait sa place; je le reconnus, je reconnus +la clef. J'ouvris, pouss comme par une force surnaturelle. Quelle ne +fut pas mon motion, en trouvant dans le coffret des livres dont ma +mre se servait et o elle m'avait fait lire souvent de si belles +prires! Ils taient l, peine dtriors par le temps et +l'humidit, le _Formulaire de prires_, l'_Ange conducteur_, +l'_Imitation de Jsus-Christ_... + +Ma prsence dans l'glise et dans le banc de ma famille et fait +sensation en d'autres circonstances. Grce la foule et ces +funrailles extraordinaires, elle passa inaperue. Je pus, non pas +prier,--je ne savais plus le faire,--mais rver et rflchir comme si +j'avais t seul. Ayant ouvert l'_Imitation_ pour me donner une +contenance, j'y trouvai une feuille de papier dtache, jaunie par le +temps et le contact des doigts. Elle contenait une prire crite de la +main de ma mre. La voici: + +Oh! mon Dieu! ne me punissez pas de ce que je n'ai pas assez de foi +pour souhaiter, comme la mre de saint Louis, de voir mon fils mort +plutt que souill d'un seul pch mortel! Pardonnez ma faiblesse. +Conservez la vie et la sant de mon enfant. Gardez-le du malheur de +vous offenser. Mais si jamais il s'garait du chemin de la foi et de +la vertu, ramenez-l'y doucement et misricordieusement comme vous +ramentes l'enfant prodigue a son pre! + +Vous devinez mon motion. Des larmes, que mon orgueil s'efforait de +retenir, coulrent abondamment. Dire que je fus converti ce jour-la, +serait trop dire. On ne brise pas aussi promptement avec dix-huit ans +d'impit. Mais si je ne fus pas converti, je fus touch et branl. +Ds le jour mme, j'allai remercier le vnrable cur de Saint-Maurice +de m'avoir conserv mon banc de famille. Il me fallut insister pour +rembourser l'excellent homme les dix-huit annuits qu'il avait +avances pour moi au trsorier de la fabrique. + +Voyez-vous? me dit-il, bon sang ne peut pas toujours mentir. On n'est +pas impunment le rejeton d'une famille de saints. Je le savais, +moi, qu'un jour ou l'autre vous viendriez occuper le vieux banc des +Chauvigny. + +Il ajouta, en me prenant les deux mains et en me les pressant: + +--Je vous en prie, mon cher enfant, puisque vous tes all l'glise, +retournez-y. Vous consolerez les dernires annes d'un vieux prtre +qui honorait et aimait vos parents, et qui en fut estim et aim. + +Que vous dirai-je de plus? J'allai la messe le dimanche suivant. La +grce de Dieu fit le reste. + + + + * * * * * + + + +11.--LA LETTRE D'UNE MRE. + +Un des premiers malades que je visitai mes dbuts, disait un mdecin +chrtien, ce fut un jeune homme d'environ trente-cinq ans, que le +dsordre avait prmaturment conduit aux portes de la mort. Je +m'attachai ce malheureux, et, ne pouvant le sauver, j'essayai +d'adoucir ses souffrances. Froid, silencieux, strictement poli, mon +malade acceptait mes remdes et mes soins sans croire beaucoup a +leur efficacit. Il aurait voulu dormir toujours et ne cessait de me +demander de l'opium. + +Je rencontrai dans l'escalier de la maison un vieux prtre qui me dit: + +--Monsieur, j'ai entendu dire que vous tiez chrtien; rendez donc +ce malheureux jeune homme un service: dites-lui quelques mots de Dieu. +Je lui ai fait, sans rsultat, plusieurs visites. Il m'accueille +poliment, mais c'est tout. Je suis sr qu'une parole de vous ferait +plus d'effet que toutes mes exhortations. + +Je promis d'essayer. + +Le lendemain, je m'efforai de faire causer mon malade et, comme il +s'y prtait d'assez bonne grce, j'amenai la conversation sur le +terrain religieux; le jeune homme s'en aperut et me dit d'un ton +ferme: + +--Je vous en prie, monsieur, ne me parlez pas de religion; je n'y +crois pas. + +--Vous croyez au moins a l'existence de l'me? + +--Je crois l'opium, dit-il en souriant, et au sommeil. + +Et il prit la position d'un homme qui essaie de dormir. + + quelques jours de l, je fis une seconde tentative, qui tourna plus +mal encore que la premire. + +--coutez, docteur, me dit le malade, j'ai tudi un peu de +philosophie, et j'en sais assez pour ne pas croire l'existence de +l'me. + +Et il se mit dvelopper quelques-uns des arguments de l'cole +matrialiste. + +Ces erreurs, qui m'auraient choqu dans la bouche d'un professeur +loquent, me parurent, dans cette mansarde et sur les lvres de ce +mourant, rvoltantes et monstrueuses. Je sortis navr. + +Cependant nous continuions, le vieux prtre et moi, soigner, sans +plus de succs l'un que l'autre, le corps et l'me de ce malade. +Le corps marchait grands pas au tombeau. L'me s'en allait la +perdition ternelle. + +Un jour que je posais ce jeune homme une ventouse, j'eus besoin d'un +morceau de papier; j'aperus une espce de lettre pose ct de son +chevet, je la pris et j'allais m'en servir lorsque le jeune homme me +saisit brusquement la main et m'arracha la lettre. Un peu surpris, je +dchirai une feuille un vieux livre et je fis mon opration. + +Le soir du mme jour, je retournai voir mon client qui baissait de +plus en plus. Je l'aperus tenant la main et s'efforant de lire la +lettre que j'avais voulu brler le matin. + +--Docteur, me dit-il, voici la dernire lettre que ma mre m'a crite; +il y a un an qu'elle ne me quitte pas et je l'ai lue plus de cent +fois; je voudrais la relire avant de mourir; mes mains tremblent et ma +vue s'obscurcit: soyez bon jusqu' la fin, lisez-moi tout haut cette +lettre. + +Je pris la lettre et j'en commenai la lecture. Non! jamais, depuis, +je n'ai rien lu d'aussi tendre et d'aussi touchant. C'tait Monique +crivant Augustin. J'avais beau tre mdecin, je n'avais que +vingt-six ans et je venais de perdre la meilleure des mres: les +sanglots touffaient ma voix; je sentais des larmes venir ma +paupire. + +Je regardai le malade: il pleurait silencieusement; mes larmes se +mlrent aux siennes. + +Tout coup je me levai et m'criai: Malheureux! pouvez-vous croire +que celle qui a crit une semblable lettre n'avait pas une me? + +Il garda le silence et ses larmes coulrent plus abondamment. Le +lendemain, il fit appeler le vieux prtre et eut avec lui un long +entretien. Le surlendemain, j'appris qu'il avait reu les sacrements. + +Il vcut encore une semaine. Sa froideur polie n'tait qu'un masque +cachant un coeur gar sans doute, mais bon et gnreux. Il mourut +entre les bras du vieux prtre et les miens, couvrant de baisers les +pieds du crucifix et la lettre de sa mre. + + + + * * * * * + + + +12.--UNE PREMIRE COMMUNION QUATRE-VINGTS ANS + +C'tait en juillet 1875. Dans un petit village du canton de Castillon, +diocse de Bordeaux, vivait un pauvre vieux mnage octognaire. Le +mari tait un impie, connu pour tel dans le pays; il n'allait pas +mme la messe le dimanche. Hlas! il n'avait pas fait sa premire +communion. La bonne femme, au contraire, avait toujours t +chrtienne, et, avec l'ge, elle tait devenue trs pieuse. + +Bien des fois elle avait essay de faire entendre raison son mari, +qui l'aimait beaucoup; mais ds qu'elle abordait le chapitre de la +confession et de la communion, elle tait invariablement repousse. + +Un jour elle tomba malade. Le mdecin constata bientt la gravit du +mal, et engagea la bonne vieille mettre ordre ses affaires. Elle +n'eut pas de peine se rsigner, mais son pauvre mari tait comme +atterr par la perspective de la sparation. Il tait moiti +paralys et clou, l'autre bout de la chambre, dans un grand +fauteuil, regrettant tout haut de ne pouvoir donner la chre malade +les soins que rclamait son tat. + +La bonne femme tait, elle aussi, trs dsole, mais pour un motif +tout autre: elle pleurait et priait, profondment attriste de laisser +derrire elle, non converti et dans un aussi pitoyable tat de +conscience, celui qui avait t le compagnon de fa vie pendant de si +longues annes. Au moment de recevoir les sacrements, elle tenta une +dernire fois, mais en vain, de ramener son mari au bon Dieu. + +Cependant celui-ci suivait avec angoisse les progrs du mal Quand il +crut que les derniers moments approchaient, il appela deux voisins +et leur dit en sanglotant: Mes amis, portez-moi auprs de ma pauvre +femme pour que je l'embrasse avant sa mort et pour que je lui dise +adieu. Le lit o gisait la moribonde tait un de ces grands lits +d'autrefois, qui avancent dans la chambre et que l'on peut aborder des +deux cts. En voyant approcher son mari, la femme runit ses forces +et se tourne de l'autre ct. On porte le vieil infirme de ce ct-l; +au grand tonnement de tous, la femme se retourne, en disant: quoi +bon nous embrasser et nous dire adieu, si nous devons ne pas nous +revoir dans l'ternit? + +Le vieil incrdule n'y tient plus. Il fond en larmes. Si! si! ma +chre femme, s'crie-t-il, nous nous reverrons, je te le promets! Je +vais appeler M. le cur tout de suite, et je me confesserai. N'aie pas +peur; je ne veux pas tre spar de toi pour toujours. Moi aussi, je +vais servir le bon Dieu. Prie-le qu'il me pardonne. + +On tait en pleine nuit, et il tait trop tard pour faire venir +immdiatement le prtre. Mais, ds le matin, on courut au presbytre. +Venez, vite, monsieur le Cur!--Comment! rpond celui-ci, elle n'est +pas morte?--Ce n'est pas pour elle, mais pour son mari, qui vous +rclame pour se confesser tout de suite. + +Le cur accourt. Dj froide et sans mouvement, la bonne femme vivait +encore et avait sa pleine connaissance. Elle regardait fixement son +mari, l'autre bout de la chambre. En voyant entrer le cur, un +clair de joie brilla dans ses yeux teints, et, d'une voix mourante, +elle murmura: Je ne voudrais pas m'en aller avant de le voir +converti. + +Le cur s'assied auprs du vieux mari; la confession commence; et, au +premier signe de croix, l'heureuse femme rend le dernier soupir... + +Huit jours aprs, la messe du second service funbre clbr pour sa +femme, le pauvre vieillard converti faisait sa premire communion, +la grande dification de toute la paroisse. + + + + * * * * * + + + +13.--LA SOUPAPE. + +Une actrice de Genve avait une petite fille de onze ou douze ans. +La mre, tout oublieuse qu'elle tait pour elle-mme de ses devoirs +religieux, se souvint cependant qu'elle tait catholique et voulut que +son enfant fit et fit bien sa premire communion. Elle la conduisit +en consquence chez l'abb Mermillod[5], l'un des prtres les plus +intelligents et les plus charitables de la ville, et le pria de +vouloir bien instruire et prparer sa petite fille. Le prtre la reut +avec une bont qui lui fit une vive impression, et il fut convenu que +sous peu de jours commenceraient les leons de catchisme en prsence +de la Mre. + +[Note 5: Devenu depuis vque et cardinal.] + +Quelques jours aprs cette premire entrevue, l'abb Mermillod, +revenant de la visite d'un pauvre malade, passa dans le quartier et +dans la rue o demeurait sa petite lve. Il sonna cette porte peu +habitue des visites de ce genre, et une servante vint ouvrir. +Le prtre se nomma, et la servante le pria d'entrer, disant que sa +matresse avait donn ordre d'introduire M. l'abb toutes les fois +qu'il se prsenterait. + +Cette bonne fille avait pris la chose la lettre; elle conduisit +l'abb Mermillod auprs de la dame, laquelle tait table avec une +douzaine de convives, tous acteurs ou actrices, faisant bombance. Le +pauvre abb se trouva fort attrap et les convives aussi. Il voulut se +retirer, s'excusa de la malencontreuse obissance de la servante; +mais la matresse de la maison insista si fort pour qu'il voult bien +demeurer un peu, et elle lui dit, au nom de toute l'assistance, des +paroles si honntes, que force lui fut de demeurer et de prendre un +sige. La petite fille tait table auprs de sa mre et ct d'une +autre actrice qui paraissait avoir a peine vingt-trois ou vingt-quatre +ans. + +L'abb Mermillod, homme de coeur et d'esprit, n'tait pas de ceux qui +ont peur des pcheurs. Il comprit qu' cette table, au milieu de +cette trange compagnie, il y avait faire quelque bien et que la +Providence ne l'avait pas amen sans motif en pareil lieu. Il rpondit +donc le plus poliment qu'il put aux avances dont il fut l'objet, et il +se gagna bientt la sympathie des convives. + +Ne sachant de quoi parler, il entra en conversation avec la petite +fille, et lui demanda si elle se prparait bien faire sa premire +communion. Oui, monsieur, de tout mon coeur, dit l'enfant. Mais voici +une, ajouta-t-elle en dsignant sa voisine, voici une dame qui aurait + vous dire quelque chose et qui n'ose pas. L'actrice rougit, et +avoua avec un peu d'embarras qu'elle dsirait beaucoup donner la +petite sa robe blanche de premire communion. + +C'est l une bonne et aimable pense, reprit l'abb; mais il y +aurait, Madame, quelque chose de mieux encore, ce serait d'imiter +cette bonne enfant et de remplir comme elle vos devoirs religieux. +La pauvre actrice rougit de plus belle. Cela m'est malheureusement +impossible, dit-elle; ma profession est mon seul gagne-pain et elle +m'interdit la pratique de la religion; et puis je n'ai pas fait ma +premire communion. Maintenant je suis trop ge.--On n'est jamais +trop g pour revenir Dieu, rpondit doucement le bon prtre; et + votre ge, Madame, il n'est jamais impossible de quitter une +profession pour en prendre une autre plus chrtienne et meilleure. + +Ma foi, M. l'abb a raison, dit un acteur en riant, et vous devriez +bien vous confesser. L'actrice ne rpondit rien, et la conversation +devint bientt gnrale; on interrogeait le prtre sur la confession, +sur la position des acteurs et actrices vis--vis de l'glise; de part +et d'autre on ripostait vivement, mais sans aucune aigreur. + +Le dner fini, on se leva de table; les fentres de la salle donnaient +sur un magnifique lac. Un bateau vapeur vint passer. Tenez, +messieurs, dit l'abb Mermillod, voici qui va vous faire parfaitement +comprendre quoi sert la confession. Vous voyez ce bateau vapeur. +Une force puissante fait mouvoir sa machine et le fait avancer +rapidement; mais cette force elle-mme est un danger, un principe +certain d'explosion et de destruction sans ce que l'on nomme la +_soupape de sret_. Par cette soupape s'exhale le trop-plein de la +vapeur, et le bateau et les voyageurs sont en sret. Ainsi en est-il +de nous tous. Nous avons en nous des forces puissantes qui sont nos +passions; ces forces, ces passions il faut une _soupape_, une +ouverture sans laquelle nous sommes perdus. Eh bien! cette soupape, +c'est la confession, c'est la confidence sainte et pure que Dieu nous +a donne comme le soulagement de nos coeurs, comme la consolation et +la purification de nos consciences. Aussi remarque-t-on dans les pays +protestants ou infidles, o la confession est mconnue, beaucoup plus +d'alinations mentales, beaucoup plus de suicides, beaucoup plus +d'accidents moraux, que dans les pays o l'on se confesse. Et l'abb +dveloppa cette thse avec autant de force que de science, en +l'appuyant de nombreux exemples. + +Il prit enfin cong de la compagnie, qu'il laissa toute charme de +son esprit et de sa bont. La jeune actrice le reconduisit jusqu' +la porte. Suivez donc M. l'abb jusqu' l'glise, lui dit un des +acteurs, et allez vous confesser tout de suite. Cela vous fera du +bien.--Je ne dis pas non, reprit srieusement la jeune femme, et je ne +vois pas qu'est-ce qui m'en empcherait. Et sortant avec le prtre, +elle l'accompagna jusqu' la porte d'entre. Se trouvant seule avec +lui: Monsieur, s'cria-t-elle d'une voix tout touffe de sanglots, +Monsieur, vous m'avez sauve! C'est la Providence qui vous a envoy +pour moi dans cette maison. J'tais dsespre; ce soir, j'avais form +la rsolution de me jeter dans le lac et d'en finir avec les douleurs +de la vie; il y a quelques jours j'ai t siffle sur la scne et je +ne veux plus y reparatre. Je n'avais plus de ressource, plus d'amis +sur la terre, je voulais me tuer. Maintenant je veux me confesser, je +veux me confesser tout de suite! + +Le prtre calma avec douceur cette pauvre femme, l'encouragea dans son +bon propos. Il ajouta quelques conseils chrtiens aux paroles qu'il +avait dites pour tout le monde, et la jeune femme prit une heure pour +se rendre le lendemain au confessionnal. + +Grce une nergique volont, elle a quitt le thtre, et est +devenue une bonne et fervente chrtienne. + + + + * * * * * + + + +14.--UNE MPRISE QUI PORTE BONHEUR. + +Un soir de l'anne 1855, aprs une laborieuse journe, l'abb +Baron[6], alors vicaire Douai, tait rentr dans sa modeste demeure +et se reposait de ses travaux apostoliques en rcitant l'Office divin. +On vint frapper sa porte; il ouvrit, et une petite fille se prsenta +devant lui, le priant de passer, le plus tt qu'il lui serait +possible, chez une pauvre dame qui se mourait et qui demeurait rue +***, n 28. Le bon abb voulut interrompre sa prire et se rendre +aussitt avec l'enfant l'adresse indique; mais la petite messagre +lui dit que la chose n'tait pas urgente ce point, et qu'on lui +demandait seulement de ne pas remettre sa visite au lendemain, de +peur d'accident. Le prtre prit donc l'adresse de la malade et dit +l'enfant de le prcder et d'annoncer sa visite trs prochaine. + +[Note 6: C'est celui qui s'est immortalise la guerre de 1870, +par son dvouement hroque et les services minents qu'il a rendus +l'arme franaise.] + +Quand il eut termin la rcitation de son Office, le pieux abb se mit +en route, sans faire attention seulement qu'il pleuvait verse et que +le froid tait vif. Il s'agissait de sauver une me, de consoler une +douleur; qu'est-ce que le froid et la pluie devant un but pareil? +Arriv dans la rue indique par l'enfant, le prtre entra au n 18, +convaincu que c'tait bien l le numro qu'on lui avait donn. La +maison tait pauvre; il n'y avait pas de concierge. Le prtre monta +l'escalier ttons et frappa la premire porte qu'il trouva sous sa +main. Un homme vint lui ouvrir et, apercevant l'habit ecclsiastique, +entra dans une brutale colre, rpondit par trois ou quatre injures +la demande polie du charitable prtre, qui s'informait si ce n'tait +point ici la chambre de la pauvre femme malade, et enfin lui ferma la +porte au nez. + +Patient et doux comme le divin Matre, le prtre frappa la porte +suivante, o il ne fut gure mieux accueilli. + +Il monta au second tage, un petit garon tait dans le corridor. Mon +enfant, lui dit le bon prtre, pourrais-tu m'indiquer la chambre d'une +pauvre dame qui demeure dans cette maison et qui est bien malade. Elle +s'appelle madame Grard.--Il y a bien la porte l-bas au bout du +corridor une pauvre dame trs malade, monsieur le Cur; papa disait +mme qu'elle ne passerait pas la nuit; mais il me semble qu'elle ne +s'appelle pas comme vous dites.--Le nom importe peu. Fais-moi le +plaisir de me conduire sa porte. Et l'enfant le conduisit. + +L'abb ouvrit la porte, entra dans la chambre. Auprs d'un lit o +tait en effet une femme malade l'agonie, tait assis un homme d'une +cinquantaine d'annes, qui se leva et parut fort tonn la vue d'un +prtre. Celui-ci le salua avec affabilit et lui demanda comment +allait sa pauvre femme; car c'est sans doute votre femme, +ajouta-t-il, et vous tes monsieur Grard?...--Moi? rpondit +brusquement le matre de la chambre; point du tout. Qui vous a dit +de venir ici et de vous mler de nos affaires?--Mais on vient de +m'envoyer chercher, repartit le prtre fort tonn. On m'a dit qu'une +pauvre dame Grard, malade l'extrmit, m'envoyait qurir pour +recevoir les derniers secours de la religion. Si je me suis mpris de +rue, ou de maison, ou de chambre, il me semble du moins que la pauvre +dame que voici n'a pas moins besoin de mon saint ministre. C'est +le bon Dieu, sans doute, qui m'a conduit ici et qui a permis cette +mprise. + +Oh! oui, Monsieur! murmura d'une voix affaiblie la pauvre mourante, +c'est Dieu qui vous a conduit ici.--Point du tout, dit le mari avec +emportement. Voici plus de dix ans qu'un prtre n'a mis les pieds chez +moi, et vous ne confesserez pas ma femme; elle est moi, mlez-vous +de vos affaires!--Vous vous trompez fort, Monsieur, dit le prtre avec +douceur et fermet. Votre femme est Dieu avant d'tre vous, et +vous n'avez pas le droit de disposer de son me. Si votre femme veut +se confesser, je la confesserai; et mon devoir est de ne l'abandonner +que si, de sa propre volont, elle refuse mon ministre. + +Et s'approchant de la malade: Madame, lui dit-il, dsirez-vous vous +rconcilier avec Dieu et mourir chrtiennement? La pauvre femme leva +les mains au ciel et se mit pleurer de joie. C'est le bon Dieu +qui a tout fait, dit-elle. Depuis plusieurs jours je prie mon mari +d'appeler un prtre, et il m'a toujours refus. Je veux me rconcilier +avec le bon Dieu, qui a eu piti de moi.--Vous l'entendez, Monsieur? +dit le prtre en se tournant vers le mari: veuillez pour quelques +moments me laisser seul avec cette pauvre dame.--Et ces paroles +furent prononces avec tant de fermet et de rsolution, qu'il fut +comme forc de se retirer; ce qu'il fit en grommelant. + +Voici, Monsieur, ce qui m'a sauve, dit en pleurant la mourante. Et +montrant au prtre un chapelet suspendu auprs de son lit: J'ai eu +la faiblesse de craindre mon mari plus que Dieu, et pour viter des +scnes, j'ai depuis dix ou onze ans abandonn la pratique de mes +devoirs religieux; mais je n'ai jamais cess de me recommander la +bonne sainte Vierge. Tous les jours, ou peu prs, j'ai dit un bout +de mon chapelet, et j'ai toujours conserv l'amour de la sainte Mre +de Dieu. C'est elle, Monsieur l'abb, qui vous amne moi; c'est +elle qui sauve ma pauvre me!... Profondment touch de cette +scne attendrissante, le bon prtre consola la malade, l'aida se +confesser, lui donna l'absolution de ses pchs, et lui dit, en la +quittant, de se prparer de son mieux recevoir le saint Viatique et +l'Extrme-Onction, qu'il allait chercher la paroisse voisine. + +En sortant, il voulut serrer la main du mari qui la retira, et qui +rentra fort mcontent auprs de son heureuse femme. + +L'abb avait regard dans son calepin l'adresse de la malade, pour +laquelle on tait venu le chercher, et il avait vu qu'au lieu du n +18, c'tait le n 28 qui lui avait t indiqu. Tout en bnissant le +bon Dieu de son erreur bienheureuse, il se hta d'aller ce n 28, +o il trouva en effet la malade qui l'attendait. Il la confessa a son +tour, puis, sans perdre de temps, il alla rveiller le sacristain de +la paroisse; et prenant le Saint-Sacrement avec les saintes huiles, il +revint auprs de ses deux malades; mais quand il entra son cher n +18, sa pnitente venait d'expirer--Elle avait eu dans l'absolution +sacramentelle le pardon de ses pchs, et la ferveur de sa bonne +volont avait sans doute suppl aux yeux du Dieu de misricorde aux +autres secours que le prtre lui apportait. + +Rempli de foi et de reconnaissance envers la sainte Vierge, refuge +des pcheurs, consolatrice des affligs, le ministre de Dieu termina +auprs de l'autre malade ce qu'il avait faire; et c'est lui-mme qui +a donn tous les dtails de cette touchante aventure. Elle montre une +fois de plus quels trsors de bndiction sont renferms dans la pit +envers Marie, et combien Jsus est misricordieux pour ceux qui aiment +sa Mre. + + + + * * * * * + + + +15.--HROSME D'EN JEUNE NOPHYTE. + +Dans un mouvant rcit, le P. Hermann a racont le baptme et la +conversion d'un de ses neveux, n comme lui dans la religion juive. +Rien de plus difiant que cette histoire, dont les dtails semblent +nous reporter aux premiers temps du christianisme. + +Il y a quelques annes, dit-il, un enfant, alors g de sept ans, vint +avec son pre et sa mre, tous les deux juifs comme lui, me visiter au +monastre des Carmes, prs de la ville d'Agen. C'tait l'poque des +belles processions de la Fte-Dieu. On avait inspir cet enfant une +profonde horreur pour notre divin Crucifi: cependant la grce, se +rpandant avec profusion du fond de l'ostensoir o Jsus daigne se +cacher pour notre bonheur, se rendit victorieuse de cette me si +nave, si inaccoutume nos mystres; elle attira ce jeune coeur +son amour avec une si forte vhmence et une si forte douceur que +l'enfant crut la prsence relle de Jsus-Christ dans le sacrement +de son amour avant de connatre aucune autre des vrits de notre +divine religion. Aussi, force de prires et de supplications, +obtint-il l'insigne faveur de pouvoir revtir les ornements d'un +de ces enfants de choeur qui, pendant les processions du Trs +Saint-Sacrement, rpandent des fleurs sous les pas de Jsus-Hostie. + +Ravi de joies et de consolations clestes, aprs avoir rempli cette +anglique fonction, il courut son pre: mon pre! dit-il, quel +bonheur! Je viens de jeter des fleurs au bon Dieu. Dans la bouche de +ce petit enfant juif, c'tait toute une profession de foi nouvelle... +Le pre, redoutant qu'on ne ft changer de religion ce fils unique +sur lequel reposait toute son affection, le surveilla dornavant et +voulut repartir avec lui pour Paris, lieu de sa rsidence. Mais, avant +le dpart, un trait, parti du coeur de la divine Eucharistie, avait +frapp, pntr, presque renvers la jeune mre, l'avait rendue +chrtienne et, dans le plus profond mystre d'une nuit silencieuse, +celle-ci avait reu le baptme et l'Eucharistie des mains sacerdotales +de son propre frre[7]. Le jour suivant, l'vque lui donnait le +sacrement de confirmation. Rien n'avait transpir de ce pieux secret +et la famille se remit en route pour Paris, sans se douter qu'il y et +une chrtienne dans son sein. + +[Note 7: Le R. P. Hermann, qui raconte ce fait.] + +Le jeune Georges--c'est le nom de l'enfant--ne put oublier les saintes +impressions que son me avait puises dans ces ftes chrtiennes; il +en parla souvent sa mre, il la questionna, et celle-ci, heureuse de +voir germer dans cette chre me la semence de lumire que la grce +y avait jete, ne se fit pas prier pour dvelopper dans son esprit, +avide de s'clairer, la connaissance de ce Dieu d'amour, de ce doux +Jsus qui a voulu natre d'une fille de Jacob et se faire homme pour +sauver les brebis d'Isral... + +Ds ce moment, en effet, sa jeune intelligence et son coeur ardent +n'taient plus occups que de la pense et du souvenir de la divine +Hostie qui avait bless d'amour son pauvre coeur, et chaque soir, +aprs s'tre assur que son pre tait endormi, il rouvrait les +yeux, il se mettait prier longtemps le doux Enfant Jsus et bien +apprendre son catchisme. mon Jsus! disait-il, quand donc mon +jene finira-t-il? quand donc pourrai-je vous recevoir dans la sainte +Communion et vous presser sur mon coeur! Ce qui le proccupait +vivement, c'tait le changement qu'il avait remarqu dans sa mre +depuis ce voyage dans le Midi; il lui voyait d'autres habitudes, +d'autres dmarches, des principes et des gots plus svres, et un +jour il lui dit: Mre, si vous ne m'assurez que vous n'tes pas +baptise, je le croirai. La mre, embarrasse, ne sut que rpondre. +Ah! maman, reprit-il, je le vois bien, vous tes dj chrtienne et +j'espre que le bon Jsus me runira bientt vous et que nous ferons +ensemble notre premire communion... La mre, tressaillant d'une +motion mle de joie et de crainte, osa avouer son fils qu'elle +recevait son Sauveur presque chaque matin... Alors l'enfant se mit +pleurer chaudes larmes, sangloter, se jeter au cou de sa mre: +Oh! pourquoi ne m'avez-vous pas attendu? Au moins permettez-moi de me +tenir tout prs de vous quand Jsus sera dans votre coeur, afin que +je puisse embrasser avec respect ce divin Enfant si aimable... mre +bien-aime, je vous en supplie, la prochaine fois, gardez-moi quelque +chose de votre communion; une mre partage volontiers avec son enfant +sa nourriture.. Et le jeune enfant se rapprochait alors de sa mre et +baisait avec respect ses vtements. Ce dsir dura quatre annes tout +entires. Dire les sacrifices, les efforts que dut faire ce pauvre +enfant pour concilier l'obissance qu'il devait son pre avec sa +foi vive, sa proccupation unique de devenir chrtien, d'apprendre +connatre, aimer, servir Jsus-Christ, serait chose impossible. Ce +fut un long martyre... + + onze ans, Georges assiste la solennit d'une premire communion +dans sa paroisse. Il connat Jsus, il aime Jsus, il ne dsire que +Jsus!... son petit coeur est tout brlant de soif pour Jsus. Il voit +tous ses compagnons d'enfance, ses amis, s'approcher lgitimement de +la table sainte, et lui, il doit se cacher dans un coin obscur de +l'glise, dvorant ses larmes, lanant tous ces heureux enfants des +regards d'une inconsolable et sainte jalousie!... + +Quelques mois aprs cette fte de sa paroisse, la mre m'crivait +qu'elle ne pouvait rsister aux larmes de son fils qui menaait +d'aller demander le baptme au premier prtre qu'il pourrait attendrir +sur son sort. On pesa mrement toutes les difficults de sa position +vis--vis d'un pre chri, mais pour qui l'heure de la foi en +Jsus-Christ n'avait pas encore sonn et qui s'armait de toute son +autorit pour empcher son fils de devenir chrtien. + +L'amour de Jsus-Christ fut le plus fort, et il fut dcid que je +viendrais en secret a Paris. Il fallait le voir, cet enfant, lorsqu'il +entra dans la chapelle, conduit par sa mre! Celle-ci tremblait d'tre +surprise dans cette pieuse soustraction la surveillance paternelle. + +Avec quelle pit le petit Georges se mettait genoux, calme, +heureux, fort de sa rsolution, le visage rayonnant d'une sainte +allgresse!--Que demandez-vous, mon enfant? lui dis-je alors.--Le +baptme.--Mais savez-vous bien que demain, peut-tre, on voudra vous +contraindre entrer dans la synagogue, afin de participer un culte +aboli?--Ne craignez rien, mon oncle, j'abjure le judasme.--Mais si +l'on voulait avec menaces vous obliger fouler aux pieds le Crucifix, +en haine de notre divine religion?--N'ayez pas peur, mon oncle, je +mourrais plutt. Cependant, ajouta-t-il, si on me liait pieds et +mains, et si malgr mes cris, ma protestation et ma rsistance, on me +portait dans la synagogue et on plaait mes pieds sur le visage du +Crucifix, y aurait-il apostasie, si ma volont rsistait?--Non, mon +enfant, la volont seule constitue le pch.--Alors, je demande le +baptme. De grce, accordez-le-moi. + +La crmonie continue au milieu de la plus profonde motion des +assistants. Aprs le baptme, vint la sainte messe, et aprs +avoir faire descendre et reu mon Dieu dans les transports de la +reconnaissance, je me retournai et montrai l'heureux enfant +l'objet de tous ses voeux, de tous ses dsirs. Jamais spectacle plus +attendrissant n'avait frapp les regards de la foi chrtienne!... +Agenouill entre sa mre et sa marraine, il aspira dans un divin +baiser et recueillit dans son coeur ce doux Jsus qui venait lui +apporter tout son ciel avec lui... Rien ne troubla son bonheur, pas +mme la crainte d'tre surpris par son pre... Quelques semaines +aprs, il communia encore pour la Toussaint avec la mme allgresse, +et puis vint l'heure de l'preuve. + +Son pre lui prsenta un livre et lui dit: Faisons la prire.--Mon +pre, je ne puis pas prier dans ce livre des Isralites.--Et +pourquoi?--Je suis chrtien, je suis catholique.--Mon enfant, tu te +livres un jeu cruel! tu ne parles pas srieusement, je pense. Du +reste, tu sais bien que ton baptme ne serait pas valide sans le +consentement de ton pre.--Pardon, mon pre, dans notre sainte +religion catholique, il suffit d'avoir l'ge de raison et +l'instruction religieuse pour tre baptis validement. Le pre +dissimula d'abord sa violente irritation; mais quelques jours aprs, +il enlevait son fils, partait avec lui et le conduisait dans un pays +protestant, quatre cent cinquante lieues de sa mre. + +Tous les efforts qu'on fit pour dcouvrir l'asile o l'on avait +relgu le pauvre enfant demeurrent inutiles. On avait mis en +mouvement toutes les autorits civiles et politiques pour le chercher; +mais comme il avait t plac sous un nom suppos dans un pensionnat +dirig par des hrtiques, toutes les dmarches furent sans succs, +et la mre resta seule... et l'enfant, comme Daniel dans la fosse aux +lions, fut en butte des assauts acharns pour lui faire renier sa +foi. Je voudrais revoir ma mre, s'criait-il souvent en versant +d'abondantes larmes.--Tu la reverras, lui rpliquait-on, si tu +abjures.--Oh! non, je suis chrtien, je suis catholique et je prfre +tout souffrir plutt que de renoncer ma foi. + +Et malgr cette hroque fidlit, on crivait la mre que son fils +tait rentr dans les tnbres du judasme. Mais elle avait confiance +en Jsus, en Marie, en Joseph, elle n'en crut rien, et ne sachant que +devenir toute seule Paris, elle alla se rfugier Lyon, o elle fut +accueillie par la marraine de son fils. Bien souvent, on vit tomber +ses larmes sur la Table Sainte o elle venait puiser des forces dans +la rception du Pain quotidien, de ce Jsus pour l'amour duquel elle +s'tait expose la cruelle sparation de son fils unique. + +Trois mois se sont couls encore, et une lettre venue du fond de +l'Allemagne lui dit: Venez, votre fils est ici. Elle accourt, et +aprs un pnible et long voyage de plus de cinq cents lieues, au +moment o elle aperoit sa famille, elle s'crie: Mon fils! o est +mon fils?--Votre fils, vous ne le reverrez qu'aprs avoir fait serment +devant Dieu que vous l'lverez dans la religion juive et que vous ne +manifesterez par aucun signe extrieur la religion catholique que vous +avez embrasse. + +Aprs quelques semaines d'une dchirante agonie, le coeur du pre +se laisse attendrir, et il permet une entrevue en sa prsence, la +condition qu'il ne sera point question de religion. Le fils s'est jet +au cou de sa mre, celle-ci l'a baign de ses larmes, ils n'ont pu +prononcer les doux noms de Jsus et de Marie; mais dans une lettre, ma +pauvre soeur me disait: Il n'a rien pu me dire, mais j'ai compris, +j'ai senti, je suis sre qu'il est rest fidle. Oui, j'ai senti +dans ses regards, dans ses tendres baisers que mon fils est toujours +chrtien. + +Mais le pauvre Georges se trouva de nouveau priv du trsor pour +lequel il avait affront toute cette perscution religieuse: il +s'tait fait chrtien pour pouvoir communier, et voici que depuis la +Toussaint jusqu' Pques une svre surveillance l'avait empch de se +rendre l'glise et il se trouvait plac dans une pension, dans une +ville o il n'y avait pas un seul prtre catholique... Peut-on se +figurer cette torture?... Plusieurs mois se passent encore. Un jour, +(jour secrtement fix d'avance), il parvient enfin se soustraire +la surveillance de ceux qui le gardent, il va jouer dans un bois; mais +ce ne sont pas des fleurs ni des papillons qu'il cherche; son regard +mu attend un messager du ciel... Un monsieur passe prs de lui et +le regarde avec un intrt marqu: c'est bien lui. Savez-vous qui +c'tait? C'tait un prtre missionnaire que la mre du petit Georges +avait attendri sur son sort. Il s'tait dguis et tait venu se +promener, comme par hasard, dans ce mme bois, et le pauvre enfant put +faire pour la premire fois sa confession depuis son enlvement, qui +remontait dix mois. Il la fit dans un bois, l'ombre d'un arbre +protecteur... Mais ce n'tait pas tout: comment communier? + +Le prtre dut repasser le fleuve (l'Elbe) qui sparait sa mission du +lieu habit par le pauvre nophyte. On pria, on tudia le terrain, et +enfin, quelques jours aprs, le missionnaire se dguisa de nouveau, +prit sur lui un petit vase d'argent renfermant tout le trsor des +cieux, la sainte Hostie, et s'embarqua sur un bateau vapeur, au +milieu d'une foule stupide qui ne se doutait pas que Jsus-Christ, +vrai Dieu et vrai homme, tait cach sur la poitrine de cet heureux +prtre. L'enfant avait pu s'chapper de l'cole pour accourir dans la +chambre de sa mre, et l, dans cette chambre o il avait improvis un +petit autel couvert de fleurs et de lumires, tous deux genoux +ils attendaient la visite si ardemment dsire du Sauveur Jsus en +personne qui voulait bien condescendre venir les fortifier dans leur +exil. + +Enfin le prtre, traversant sans obstacle tous les dangers de cette +prilleuse entreprise, arriva avec son dpt prcieux, et dans ce pays +sans foi, dans cette ville sans prtre, sans glise catholique, et +dans cette modeste chambre, l'enfant put accomplir le devoir pascal et +s'unir son Jsus. + +Voici ce qu'il m'crivit quelques jours aprs: + +Quand je me rveille la nuit, mon cher oncle, pour penser toutes +les grces que le bon Jsus m'a faites depuis que je suis ici, loin de +tout secours religieux, quand je pense surtout la communion que j'ai +pu faire presque miraculeusement dans la petite chambre de maman, je +me mets bondir de joie sur mon lit et mordre ma couverture dans le +transport de ma reconnaissance. + +Quelques mois aprs, il m'crivait encore: Nous sommes la veille de +Nol, et l'approche de cette solennit la surveillance redouble pour +m'empcher de recevoir mon Dieu. Hlas! devrai-je passer ces belles +ftes dans un douloureux jene, priv du pain de vie? Priez le saint +Enfant Jsus que mon jene finisse bientt. Il faut que je sois bien +sage pour ddommager maman de ne pas se trouver Lyon pendant que +vous y prchez. + +Ici se termine le touchant rcit du P. Hermann. Depuis lors, Georges a +t rendu sa mre, et ils ne se sont plus spars. Le bon religieux +revit, trois ans aprs lui avoir donn le baptme, cet enfant chri +qu'il ne cessa de diriger jusqu' sa mort. + + + + * * * * * + + + +16.--LES DEUX AMIS. + +Il y a quelques annes, en me rendant Paris, raconte un homme du +monde, je me dtournai de la route directe pour aller prier sur +la tombe d'un de mes jeunes compatriotes, Alexis ***. Descendu de +voiture, j'tais bientt arriv au cimetire. Je me mis le parcourir +dans toutes les directions, m'arrtant devant chaque tombe, lisant +toutes les inscriptions sans pouvoir dcouvrir le nom que je +cherchais. Je commenais dsesprer d'y parvenir, quand j'aperus un +officier qui tait l'extrmit oppose. J'allai droit lui: nous +nous rencontrmes prs d'une place o la terre avait t frachement +remue; au milieu, une petite croix de bois apparaissait peine entre +quelques rares gazons. Nous changemes un salut; je prononai le +nom d'Alexis. C'tait mon meilleur ami, dit-il; vous le connaissiez +donc?--Je suis entr ici pour chercher sa tombe et pour y prier.--Et +voici prcisment le lieu o il repose. + +Ce mot dit, il s'agenouilla; j'en fis autant; nos prires s'lancrent + la fois du fond de nos coeurs vers le ciel. Quand nous fmes +relevs: J'avais encore un autre dsir, lui dis-je, et il est en +votre pouvoir de l'accomplir. Vous tiez, m'avez-vous dit, l'ami +intime d'Alexis; vous avez sans doute assist ses derniers moments; +ce serait une consolation pour moi que d'en entendre le rcit de votre +bouche.--Vous ne pouviez vous adresser mieux qu' moi, monsieur. Mais, +pour apprcier combien sa mort a t belle, il est ncessaire de +remonter plus haut. Je vous raconterai l'histoire de quelques annes +de sa vie; ce sera la mienne aussi. + +Nous sommes entrs le mme jour, Alexis et moi, l'cole militaire; +ds notre premire entrevue, une secrte sympathie nous attira l'un +vers l'autre. Nous emes le bonheur d'entrer dans le mme rgiment. Il +et t difficile de se figurer deux caractres mieux en harmonie que +les ntres. Graves, srieux, rservs, nous prenions en horreur les +plaisirs coupables. Nous ne trouvions aucun attrait pour les plaisirs +bruyants. Nous ne quittions l'tude que pour discourir entre nous des +matires que nous venions d'apprendre, et, chose dplorable! nous +n'avions de foi qu'en nous-mmes, et toutefois, sur ce point-l +mme, il y avait entre nous une grande diffrence. Alexis tait +_incrdule_, moi j'tais _impie_. S'il m'arrivait de tourner en +drision des choses saintes, cet excellent Alexis me blmait; il +m'adressait des reproches svres, bien que toujours affectueux. +L'hiver venu, nous allmes, chacun de notre ct, en semestre. notre +rentre au rgiment, aprs quelques paroles d'amiti changes entre +nous, Eh bien, Alexis, lui dis-je en souriant, as-tu fait tes Pques +avant de partir?--Non, rpliqua-t-il d'un ton sec qui indiquait assez +que la question lui avait dplu.--Je veux parier avec toi, repris-je, +que ta mre t'aura bien perscut pour cela.--Elle m'y a exhort +tendrement; mais je lui ai dit que j'avais trop peu de foi pour bien +communier, et que, grce Dieu, j'en avais encore assez pour ne +vouloir pas communier mal. Prenez patience et priez pour moi, en +attendant qu'il me soit possible de vous satisfaire: ce jour ne +tardera pas venir, je l'espre. Oui, je l'espre! rpta-t-il en se +tournant vers moi et en appuyant fortement sur ce dernier mot. + +En ce moment, je ne sais quel gnie infernal s'empara de moi: sans +respect pour l'amiti, sans gard pour les lois de la politesse, +j'clatai grossirement de rire. Mais je ne tardai pas m'en +repentir, quand je vis quelle blessure mon indigne conduite avait +faite son coeur. Tu m'as fait de la peine, me dit-il. Ce n'est pas +bien... je ne m'attendais pas cela de ta part... moi qui te croyais +un si bon coeur... Tels furent ses reproches; il y avait la +fois dans l'accent de sa voix et dans l'expression du regard qui +l'accompagnait quelque chose de si profondment triste et douloureux, +que je fus saisi de confusion. J'ai eu tort... me pardonneras-tu?... +cela ne m'arrivera plus... Je ne pus en dire davantage; lui, aussitt +... l'excellent homme! de m'ouvrir ses bras, dans lesquels je me +prcipitai: notre amiti tait devenue plus troite que jamais. + +Un jour, nous tions alls ensemble l'hpital visiter quelques-uns +de nos soldats. Un de ces malheureux venait de rendre le dernier +soupir. C'est triste, dis-je Alexis, de voir un militaire mourir +dans son lit comme une vieille femme. Je ne connais qu'une belle mort +pour nous autres... le boulet de canon!--Si on est prpar, reprit-il; +car pour moi, je ne connais pas de mort plus triste que celle qui vous +frappe en tratre...--Je t'entends, tu ne voudrais pas mourir sans +confession...--Pauvre ami!... Ainsi donc, incorrigible!... Tu m'avais +cependant promis... Et aprs un court intervalle de silence: Tu l'as +dit, je dsire et je dsire vivement ne pas mourir sans confession... +J'ai mme... il faut que tu l'entendes de ma bouche... j'ai pens que +si je venais quelque jour tomber malade, je m'adresserais a toi pour +aller chercher un prtre; et je puis compter que tu me rendras ce +service, n'est-il pas vrai? Il remarqua la surprise que me causait +une telle demande; il insista: Tu me le promets, mon ami?... Et il +me tendit la main... J'hsitai encore; mais la pense que mon refus +affligerait ce bon ami l'emporta en ce moment sur toute autre +considration: je pris sa main, je la serrai dans les miennes; je lui +promis, de mauvaise grce, il est vrai, ce qu'il me demandait; mais il +n'eut pas l'air de s'en apercevoir, et il me remercia affectueusement. + +Ds que le pauvre Alexis fut atteint de la maladie dont il mourut, +je ne le quittai plus. Je m'tais tabli dans sa chambre; le jour, +j'tais constamment le garder; je le veillai toutes les nuits. Un +matin, le mdecin venait de faire sa visite accoutume. Il avait +remarqu un grand changement en lui; des symptmes fcheux s'taient +manifests; ses traits taient visiblement altrs. Alexis se tourna +vers moi, souleva pniblement sa tte appesantie et s'effora +vainement de parler; ses regards inquiets m'interrogrent; il me +sembla qu'il me disait: Tu as oubli ta promesse... Et moi qui avais +compt sur ton amiti!...--J'y vais, j'y vais! Je ne dis que ce +mot, et j'tais parti comme un trait. En entrant chez le cur de +la paroisse, je me sentais combattu entre le sentiment de la pit +fraternelle et je ne sais quelle mauvaise honte. Monsieur, lui +dis-je, j'ai un ami dangereusement malade; il m'a demand de vous +aller chercher: je n'ai pu qu'obir; car le voeu d'un ami, et surtout +d'un ami mourant, est une chose sacre. Nous nous dirigemes vers la +maison du pauvre malade; j'introduisis le prtre dans la chambre, et +je les laissai seuls. + +Aprs une demi-heure d'attente, je fus rappel; une crmonie +religieuse se prparait. J'tais debout au pied du lit. Au moment +o elle commena, je dlibrais en moi-mme si je garderais la mme +attitude. Mais si je me comporte ainsi, ne vais-je pas blesser le +coeur de mon ami?... Je n'hsitai plus; mon genou orgueilleux flchit, +et il resta ploy pendant tout le temps que le prtre fit les onctions +sacres. Et cependant, quoi pensais-je dans un tel moment?... +prier?... Hlas! je n'en avais plus le souci; j'tais me demander +comment un esprit aussi distingu que l'tait Alexis pt tre dupe +de semblables momeries. Telles taient les dtestables penses qui +m'obsdaient; voil en quel abme j'tais tomb, mon Dieu!... + +Il ne restait plus qu' accomplir une dernire crmonie, la plus +importante de toutes. Le prtre ouvrit une bote d'argent; il en tira +avec respect une hostie consacre, et la prsenta au malade, qui +recueillit un reste de forces et se souleva pour recevoir son Dieu. Je +le regardai. Oh! comment rendre l'impression dont je fus saisi son +aspect? Ses mains s'taient jointes, et elles s'levrent au ciel, et +ses yeux aussi. Comme une glace limpide, ils rflchissaient les plus +belles vertus, la foi, l'esprance et l'amour... Je baissai la tte: +un sentiment inconnu, nouveau, avait travers mon esprit; pntr +d'admiration pour mon ami, j'en tais venu rougir de moi-mme. + +Aprs que le cur se fut retir, Alexis me tendit la main; je +l'arrosai de mes larmes. Mon ami, dit-il, je te remercie; je n'avais +pas attendu moins de toi!... Et, aprs une courte pause, il ajouta: +Je suis heureux maintenant! Qui pourrait produire l'accent avec +lequel il pronona ses paroles? ... Ce n'tait pas l'accent d'un +homme, non: si les anges ont une langue pour exprimer leurs penses, +c'est ainsi qu'ils parlent. Je suis heureux! Pauvre jeune homme! Et +il se voyait mourir la fleur des ans, lui, dot des dons les plus +prcieux de l'esprit et du coeur, lui, chri de ses amis, ador de sa +famille! et il mourait loin de celle-ci, il mourait lentement, dans +des souffrances aigus! Qui donc pouvait lui inspirer des sentiments +semblables?... Qui?... la foi seule il appartient de rpondre +cette question. + +Et la religion qui opre un tel prodige serait-elle donc un jeu +d'enfant?... Non, me disais-je, elle est rellement divine... Il +pressentait ce qui se passait au dedans de moi, et il m'interrogea +d'un regard; je lui avouai tout en fondant en larmes. Mon Dieu, +s'cria-t-il, je vous bnis! C'est maintenant que je puis le dire en +toute vrit et dans l'effusion de mon coeur: Je suis heureux! + +Pendant la premire priode de sa maladie, la douleur arrachait +Alexis d'assez frquentes marques d'impatience; maintenant, pas un +murmure, pas une seule plainte. Il semblait que le Dieu qui venait +de descendre dans son sein y et dpos un trsor de douceur, de +rsignation et de paix. Ainsi se passrent ses derniers jours. +Vous n'exigerez pas, monsieur, que je m'tende davantage sur cette +douloureuse catastrophe. Hlas! quand je m'y porte par la pense, +les paroles me manquent pour rendre ce que je sens; je ne sais plus +m'exprimer que par mes larmes. + +L'officier s'tait tu, sa tte s'tait incline sur sa poitrine. Je +respectai son silence. Il reprit la parole et continua: + +Aprs que nous lui emes rendu les derniers devoirs, au retour de la +crmonie funbre je m'enfermai dans ma chambre et j'y restai jusqu'au +soir. l'entre de la nuit j'allai chez le cur. Monsieur, lui +dis-je en entrant, je viens vous remercier...--Et de quoi donc? +interrompit-il avec un accent gracieux; je n'ai fait que mon devoir; +c'est l une des fonctions les plus essentielles de notre ministre, +et une des plus douces aussi quand nous trouvons des mes disposes + l'accueillir comme l'tait votre ami. Oui, j'en ai la ferme +conviction, nous pouvons compter en lui un protecteur dans le +ciel----Monsieur, c'est moi plutt vous remercier... Je vois que +vous ne souponnez pas le vritable motif qui m'amne ici... Pendant +que vous administriez les derniers sacrements mon ami, j'tais l +(vous vous le rappelez peut-tre) genoux au pied de son lit. J'tais +tomb terre incrdule; je l'ai vu communier et je me suis relev +chrtien. Chrtien! qu'ai-je dit? Ah! je ne le sens que trop, je suis +indigne de porter un si beau nom.--Je puis ds ce moment vous le +donner, ce nom, dit le prtre; et me serrant tendrement entre ses +bras: Oui, mon frre! mon cher frre! quiconque veut sincrement +revenir Dieu, celui-l est rellement et dans toute la force du +terme un chrtien.--Maintenant, mon Pre, j'avais un second but en +venant vous voir. J'ai prpar ma confession tout l'heure, et je +vous prie de m'couter--Et, sans attendre de rponse, j'tais tomb + ses pieds. Que vous dirai-je de plus, monsieur! De ce jour date ma +conversion... + + + + * * * * * + + + +17.--TEL EST PRIS QUI CROYAIT PRENDRE. + + Jsus! on me demande de parler, de dire comment je suis redevenu +chrtien. On m'affirme que c'est pour la gloire de votre Sacr +Coeur... Ds lors, comment rsister?... Je parlerai donc; et puissent +beaucoup de pcheurs que je connais, qui sont mes amis, dont l'me +m'est infiniment chre, se convertir comme moi! + +De ma premire enfance il ne me reste que des souvenirs trs vagues; +cependant je vois toujours une grande image qui surmontait la statue +de la Vierge, et devant laquelle ma mre me faisait prier: c'tait +Jsus montrant son Coeur. Cette image me fascinait en quelque sorte, +parce que ma mre me disait: Jsus te voit, et si tu n'es pas sage, +il te chassera de son Coeur. Le soir de ma premire communion, quand, +selon la coutume, nous nous agenouillmes pour la prire en famille, +je promis bien Jsus de l'aimer toujours: en retour, je lui demandai +de me garder dans son Coeur... Mais, hlas! les passions l'emportrent +bientt, je le dis pour l'instruction des jeunes gens; je fus victime +de ces deux flaux terribles qui, de nos jours, les font mourir +presque tous la vertu et l'honneur: les mauvaises compagnies et +les lectures dangereuses. vingt ans, j'tais le premier dbauch de +ma ville natale. + +Pendant trente ans, j'ai entass crimes sur crimes.... Je fus soldat, +et Dieu sait la vie que j'ai mene!... On m'envoya en Afrique cause +de ma mauvaise conduite. N'osant plus me montrer ma famille, j'y +restai longtemps; il fallut revenir cependant. Que faire? Me voil +ouvrier errant, cherchant de l'ouvrage de ville en ville, oblig +parfois de tendre la main, couvert de honte. J'tais descendu aux +derniers degrs de l'impit; je me tranais dans la fange des +passions. Ah! je rougis en crivant ces lignes. Mais c'est pour la +gloire de votre Sacr Coeur, Jsus!... + +Paray-le-Monial, comme par hasard, se trouve sur ma route. La +ville tait en fte; des oriflammes brillaient aux fentres; des +arcs-de-triomphe taient dresss; une foule immense remplissait les +rues; l'air retentissait d'un chant qu'il me semble entendre encore: +Dieu de clmence, Dieu vainqueur!... Surpris, je m'adresse une +pauvre femme: + +--Qu'est-ce donc, lui demandai-je? + +--Comment! vous ne savez pas? C'est le grand plerinage... + +--Ah!... quel plerinage? pour quoi faire? + +--Mais pour honorer le Sacr Coeur de Jsus! + +--Le Coeur de Jsus! o est-il donc? Peut-on le voir?... + +--Vous savez bien que non; mais il s'est manifest une religieuse de +la Visitation, la Bienheureuse Marguerite-Marie; il lui a recommand +de le faire honorer par les hommes. + +--O est-elle, votre Visitation? + +Et, sur les indications de la pauvre femme, je me dirige de ce ct: +tous les sarcasmes, lus dans les journaux de cabarets contre les +plerinages, me revenaient a l'esprit; je regardais avec ironie ces +hommes qui marchaient gravement, une croix rouge sur la poitrine; et +malgr tout cela, j'prouvais une certaine motion. En passant ct +d'un groupe de jeunes gens, je fus mme frapp de ces paroles: + + Piti, mon Dieu! pour tant d'hommes fragiles + Vous outrageant sans savoir ce qu'ils font! + Faites renatre en traits indlbiles + Le sceau du Christ imprim sur leur front. + +J'arrive la Visitation; je veux pntrer dans la chapelle; mais elle +tait pleine. + +En attendant que la foule se ft coule, je regardais autour de moi; + quoi pensais-je? Je ne m'en rends pas compte. Mes regards sont +attirs par de grands tableaux en toile blanche sur lesquels des +inscriptions taient graves en lettres rouges. Je lis: _Promesses +de Notre-Seigneur Jsus-Christ la Bienheureuse Marguerite-Marie_. +Je passe d'un tableau l'autre, c'taient des phrases absolument +vides de sens pour moi..., des mots auxquels je ne comprenais rien: +grce, ferveur, misricorde, tideur, perfection!... Mais tout coup +une ligne me frappe: + +_Je donnerai aux prtres le talent de toucher les coeurs les plus +endurcis_. + +Toute mon impit me saisit. Toucher les coeurs les plus endurcis! +Voil ce qu'ils crivent!... Eh bien! nous verrons... Pourquoi ne pas +essayer? Prenons-les au mot. Demandons un prtre... Quelle parole +pourra bien lui tre inspire pour toucher un coeur endurci comme +celui-l?... Et je ricanais en me frappant la poitrine. + +Au mme moment, une religieuse passait ct de moi; je me retourne +brusquement: + +--Je voudrais parler un prtre, un prtre de Paray-le-Monial. + +Elle m'introduit dans une petite chambre dont les murs, blanchis la +chaux, portaient des inscriptions noires; je n'y fais pas attention. +J'avais ma fameuse phrase comme une arme invincible contre tous les +plerins du monde! et je rptais en riant: _Je donnerai aux prtres +le talent de toucher les coeurs les plus endurcis._ Que va-t-il me +dire? + +Bientt, un prtre entre. Nous sommes en face l'un de l'autre. +Quelques secondes s'coulent... Il me regarde, attendant que je lui +parle. Moi, je n'avais dans tout mon tre que l'impit et l'ironie; +et pourtant un tremblement passager me saisit. Le prtre s'en +aperoit: + +--Eh bien! mon ami, me dit-il. + +Ce seul mot me rend tout mon aplomb et toute mon arrogance. + +--Votre ami!... Ah! vous ne me connaissez gure. Je n'ai pas la foi, +moi! Je ne crois pas un mot de tout ce que vous me dites, et de tout +ce que vous crivez. Appelez-moi excommuni, mcrant, paen, tout ce +que vous voudrez; mais votre ami! d'autres... + +Longtemps je lui parle sur ce ton. La phrase lue sur le tableau blanc +retentissait mes oreilles avec l'ironique question: Que va-t-il me +dire? Le prtre tait devenu ple; mais pas un geste d'indignation +ne s'tait manifest en lui. Sans rpondre mes propos impies, il me +fait de nombreuses questions. Je riais... il le voyait bien; mais +il ne comprenait pas le signe de tte qui accueillait toutes +ses demandes, et qui voulait dire: Ce n'est pas cela! J'tais +vainqueur... je triomphais. J'allais clater de rire et lui avouer +tout... quand, soudain... ah! j'en frmis encore: + +--_Mon ami, avez-vous toujours votre mre?_ + +Dieu! quelle raction se produit en moi! Coeur de Jsus, vous +m'attendiez l! Mon coeur se fond: les larmes jaillissent; mon corps +tremble. + +--Ma mre! vous me parlez de ma mre! Mais c'est vrai!... le +Sacr Coeur de Jsus!... Oh! je vois l'image devant laquelle je +m'agenouillais petit enfant, ct de ma mre! ... Je relis ces +lignes que sa main mourante m'a crites, malheureux! auxquelles je +ne fis presque pas attention: Mon enfant, je t'cris de mon lit +d'agonie; je meurs du chagrin que tu m'as caus; mais je ne te maudis +pas, parce que j'ai toujours espr que le Sacr Coeur de Jsus te +convertirait. Oh! ma mre!... Tenez, Monsieur, j'avais lu l'entre +de la chapelle que le Coeur de Jsus donnait aux prtres le talent de +toucher les coeurs endurcis. J'tais venu pour savoir ce que vous me +diriez, pour me moquer de vous. Je le sens; vous m'avez converti. + +Le prtre tait tomb genoux. Il priait et il pleurait. + +Quand j'entrai dans le sanctuaire du Sacr Coeur, ce fut pour aller me +prosterner dans un confessionnal. Ce fut, quelques jours aprs, pour +m'approcher de la Table sainte. + +Et maintenant, que tout cela soit pour la gloire de votre Sacr Coeur, + Jsus! + +--Prtres! aimez le Sacr-Coeur, et vous convertirez des mes. + +Mres de famille qui pleurez sur les garements de vos fils, priez +pour eux le Sacr Coeur de Jsus. + + + + * * * * * + + + +18.--COMMENT ON OBTIENT ON MIRACLE. + +Il y a quelques annes,--c'est un missionnaire qui raconte le +fait,--j'avais dit en chaire quel es enfants pieux pouvaient convertir +leur famille. Dieu permit qu'une enfant innocente et pure se trouvt +dans mon auditoire; son pre et sa mre l'aimaient comme une fille +unique qui doit hriter d'une grande fortune; c'tait leur bonheur, +leur joie, leur amour. Le lendemain, prs du saint tribunal, je vis +une enfant agenouille comme un ange; je l'coutai. La pauvre enfant +ne pouvait parler, les sanglots touffaient sa voix, elle avait les +larmes aux yeux. + +--Mon pre, vous avez dit que les enfants sages qui avaient une foi +vive convertiraient leur pre et leur mre. Depuis que je vous ai +entendu, j'ai pri, j'ai pleur, mon pre et ma mre ne sont pas +convertis. + +--Mais, ma pauvre enfant, ce miracle, je vous le promets. Il +s'accomplira, pourvu que votre foi soit constante. Et j'ajoutai: Je +vais vous prparer moi-mme la premire communion. + +Elle revint les jours suivants, le temps passa bien vite. La pauvre +enfant disait toujours: + +Mon pre, le miracle ne se fait pas; mes parents ne sont pas mme +venus vous entendre. + +La veille de la communion arriva. Aprs avoir reu l'absolution, la +pieuse enfant se relve heureuse. Elle ne parlait pas; dans le chemin +elle rencontre une de ses jeunes compagnes et parentes, qui l'embrasse +avec effusion et lui dit: + +Quel bonheur! mon pre et ma mre doivent communier demain avec moi. + +Alors la pauvre enfant devint triste, et ses yeux se mouillrent +de larmes. Son pre et sa mre l'attendaient cependant, et ils se +disaient: + +Comme elle va tre heureuse! + + la vue de ses yeux gonfls par les pleurs, la mre la presse sur son +coeur et lui dit: + +--Mon enfant, tu nous avais annonc que tu serais si heureuse la +veille de ta premire communion! + +--Ma mre, je suis malheureuse aujourd'hui. + +Et le pre, tmoin muet de cette scne, ne put s'empcher de verser +des larmes et de dire: + +Mon Dieu! que faut-il donc pour la rendre heureuse? + +Aussitt l'enfant quitte les bras de sa mre, se jette dans ceux de +son pre en s'criant: + +-- pre! si vous vouliez! + +--Mais, ma fille, nous ne vivons que pour toi; dis-moi, que faut-il +faire? + +--C'est vous qui tes la cause de ma tristesse. + +--Nous? rpond la mre. + +--Moi? rpond le pre tonn. + +--Hlas! reprit l'enfant. J'tais heureuse il n'y a qu'un moment; mais +ma cousine est venue me dire: + +--Tu ne sais pas, Berthe? mon pre et ma mre communient demain avec +moi. Alors je me suis dit pendant le chemin: Et moi, demain, je serai +donc heureuse toute seule! + +Le pre et la mre n'y tinrent plus; les larmes coulrent de leurs +yeux. Ils embrassrent cet ange, et lui dirent: + +Oui, demain, tu seras seule; mais dans quelques jours tu +renouvelleras. Alors nous serons heureux tous les trois. + +Le surlendemain, ajoute le missionnaire, l'enfant triomphante +m'amenait son pre et sa mre en me disant: + +Mon Pre, vous aviez raison, le miracle est fait; nous serons, dans +quelques jours, tous les trois unis la Table sainte et tous les +trois heureux sur la terre. + + + + * * * * * + + + +19.--LE MARQUIS D'OUTREMER. + +Le marquis d'Outremer tait un vrai philanthrope. Il ne s'amusait pas + fonder ces oeuvres qui ne figurent gure que sur le papier et qui +servent surtout obtenir des dcorations leurs fondateurs. Il +vivait de trs peu, et ce qu'il et pu employer de son superflu, +il prfrait le donner aux pauvres, qu'il aimait, qu'il visitait +assidment, qu'il soignait lui-mme. Car, dans sa jeunesse, il avait +tudi la mdecine, et le titre de docteur ne lui paraissait pas +messant ct de celui de marquis. Son dfaut, c'tait d'tre non +seulement incrdule, mais impie. + +Il avait une fille unique. Bien qu'il ft veuf et qu'il l'aimt avec +une extrme tendresse, Eudoxie, quand elle eut atteint ses vingt-cinq +ans, ayant manifest le dsir de se faire Soeur de Chant, le marquis, +chose tonnante pour un libre-penseur, n'y avait mis aucun obstacle. +Il s'tait content d'prouver la vocation d'Eudoxie par quelques mois +d'attente. Il avait consult les directeurs de sa fille, et sa fille +tait devenue fille de Saint-Vincent de Paul. Depuis un an, on l'avait +charge de la pharmacie, l'hpital civil de Castres. + +Pendant le cholra, il passa bien des jours et des nuits, cte cte +avec des prtres, au chevet des malades. Jamais il n'entrava leur +ministre; car, disait-il, il ne faut pas enlever au pauvre monde ses +consolantes illusions. Mais le dvouement de ces bons prtres, +gal, sinon suprieur au sien, n'entama pas seulement son Credo de +libre-penseur. + +Un matin du mois de janvier, il revenait de chez l'une de ses plus +pauvres pratiques. Le froid tait vif et le verglas si glissant qu'il +et fallu des patins pour cheminer d'un pied sr travers les rues de +la ville. + +Notre marquis-mdecin glissa. En cherchant se retenir, il se donna +une entorse. Outre le verglas, il faisait un affreux brouillard, de +sorte que notre homme gisait presque inaperu au coin d'une borne. +Tout coup, de dessous une porte cochre, sortit une bonne laitire, +alerte et robuste, comme on l'est la campagne. + +Eh! c'est vous, monsieur le marquis? dit-elle au pauvre +patient.--Comment me connaissez-vous, ma pauvre femme?--Comment je +vous connais? Mais qui ne connat pas dans le quartier M. le marquis +d'Outremer?... Eh! qu'est-ce donc qui vous est arriv? Le marquis +raconta son accident. Elle saisit le marquis et se mit en devoir de le +porter elle-mme jusque chez lui. Par ce brouillard et ce verglas, il +y avait une bonne demi-heure de la borne a l'habitation du marquis. + +Pour oublier ce qu'il souffrait, le port dit a la porteuse: +Qu'est-ce que je puis faire pour vous? je vous promets de le faire, +si ce n'est matriellement impossible.--Monsieur le marquis, vous tes +pris. Ce que vous pouvez faire pour moi? Franchement, je ne croyais +pas avoir jamais l'occasion de vous le dire. Mais c'est de demander +un prtre, de l'couter avec votre coeur et de devenir bon chrtien. +Savez-vous que c'est un vrai scandale de voir un brave homme tel +que vous du mme parti, en religion, que les dbauchs et les +partageux?--Vous tes saint Jean bouche d'or, laitire. Mais j'ai +promis; je tiendrai. Je ferai venir un prtre. lui, par exemple, de +me convaincre. J'assure d'avance que la besogne sera rude.--Et moi, je +promets qu'elle sera douce. + +Quand un homme loyal comme le marquis consent entendre la parole de +Dieu, qu'il ne se raidit point contre elle, sa dfaite est certaine, +cette bienheureuse dfaite qui vaut mieux que toutes les victoires. +Voyez-vous, disait-il a l'abb Antoine, leur seconde entrevue +seulement, c'est une permission de Dieu que l'on m'ait extorqu cette +promesse, sans cela j'tais capable de mourir dans mon impit. +Pourquoi? Je n'en sais rien. Par esprit de contradiction. + +Vous peindrai-je la joie et la reconnaissance de Soeur Eudoxie? Elle +ne put qu'crire la bonne laitire. Mais elle le fit avec une +loquence qui ravit et en mme temps confusionna la pieuse femme. + +Quant au marquis, il ne tarissait pas. Lui qui avait toujours tant +aim les oeuvres de misricorde, il semblait qu'alors seulement il en +et dcouvert l'esprit, la raison d'tre, la cleste origine, et ce +baume qui, d'un coeur compatissant et chrtien, coule la fois sur +les plaies du corps et sur les plaies de l'me, et semble, remontant +vers sa source, inonder le bienfaiteur lui-mme d'une suavit cleste. +C'est pourtant vous que je dois tout cela, disait-il. Que puis-je +faire pour vous?--Oh! monsieur le marquis, est-ce que la joie de +ramener une me Dieu n'est pas une assez riche rcompense, surtout +quand il s'agit d'une aussi belle me? + +Un matin, la pauvre laitire vint trouver le marquis. Elle tait +trouble et tenait une lettre la main. Eh bien, oui, dit-elle, si +vous voulez me remercier, priez Dieu pour mon pauvre garon qui est +soldat en Afrique, et qui m'crit des choses navrantes... Je crains +bien qu'il ait perdu la foi. Le marquis pria. + +Soeur Eudoxie, de Castres fut envoye Toulouse, l'hpital +militaire. L'hpital tait comble. Depuis huit jours, il tait arriv +d'Alger un nombre considrable de soldats malades. Soeur Eudoxie les +soignait de son mieux. Elle en remarqua un entre autres, trs jeune, +au sourire triste et doux: il tait min par les fivres d'Afrique... +Autre chose encore le dvorait. + +Avec ce tact exquis de la Soeur de Charit, qui est presque le tact +d'une mre, Soeur Eudoxie vit qu'il y avait l une blessure; que cette +blessure s'envenimait en devenant secrte, que la confiance peut-tre +allait la gurir. + +Un jour, tout naturellement, et sans que Soeur Eudoxie le lui +et demand, le soldat lui raconta son me. Il avait t lev +chrtiennement. Sa mre n'tait pas seulement pieuse: c'tait une +sainte. + +Enfin, Soeur Eudoxie apprit le nom du jeune soldat. C'est dire qu'elle +redoubla d'efforts pour le ramener Dieu. Il y avait l une dette de +reconnaissance filiale acquitter. + +Un jour, elle aborda le malade en ces termes: Je connais votre mre, +la bonne, l'ardente, la pieuse, la charitable Mme X... Elle a sauv +mon pre doublement: son corps, d'abord, puis son me. Je voudrais +essayer de me librer envers elle. Vous seul pouvez m'en fournir +les moyens: faites comme mon pre. Je ne dirai pas de vous rendre +l'aveuglette, mais de consentir couter un bon prtre. Jacques, que +les raisonnements avaient trouv insensible, se laissa mouvoir. + +Une fois le bon prtre son chevet, une fois cette voix entendue, +au fond de laquelle Jacques ne pouvait mconnatre la sincrit, la +tendresse, la vraie charit, l'obstacle fut lev. Il revint Dieu du +fond du coeur. + +Jacques converti, le calme de son me ragit sur son corps. La fivre +tomba. Et il eut vite son cong de convalescence. + +Oh! quelles douces larmes coulrent de tous les yeux, lorsqu'il +retrouva sa mre et le marquis! Et avec quels transports d'amour ils +bnirent ensemble les misricordes divines! ... + + + + * * * * * + + + +20.--LA PLUS GRANDE VICTOIRE D'UN VIEUX GNRAL. + +Deux annes environ avant sa mort, arrive le 24 fvrier 1845, le +gnral Bernard, marchal de camp de gendarmerie en retraite, membre +honoraire de la socit de Saint-Franois-Xavier, aborde, peu +d'instants avant la runion, le directeur des frres des coles +chrtiennes, et lui frappant sur l'paule avec une rudesse amicale: + +Tenez, cher Frre, lui dit-il, je suis un vieux gredin, un pas grand' +chose. + +--Allons donc, avec cette figure, vous, un brave dont le sang a coul +sur nos glorieux champs de bataille, vous ne sauriez tre ce que vous +dites; si vous vous accusiez d'tre un retardataire vis--vis du grand +gnral de l-haut, la bonne heure; mais vous lui reviendrez un jour +ou l'autre, et plus tt que vous ne pensez, peut-tre. + +--Franchement, les confrences de notre Socit, ce que je vois ici +comme ce que j'entends, tout cela me remue. Mais... c'est que... +c'est que... pour en finir, il y a la confession, et, comme on dit au +rgiment: c'est le _hic_; une batterie enlever me ferait moins +peur! + +--Peur d'enfant, mon gnral! La confession n'est un pouvantail que +de loin et pour ceux qui ne la connaissent pas. Elle ressemble ces +prtendus fantmes dont se sauvent les poltrons, et sur lesquels il +suffit de marcher pour qu'ils s'vanouissent; ou mieux encore, c'est +comme une mdecine qui parat amre au premier abord et qu'on trouve +de plus en plus douce mesure qu'on la gote, sans compter qu'elle +gurit infailliblement le malade... qui veut gurir. Essayez +seulement, et vous m'en direz des nouvelles. + +--Hum ... hum ... la manire dont vous en causez, on croirait qu'il +s'agit d'une partie de plaisir, de quelque friandise dlicieuse nous +proposer! Et pourtant ... cette mdecine, dont vous me faites une +peinture si sduisante, me parat encore moi une vraie mdecine, une +mdecine d'autrefois, noire et effrayante... Mais voil la sance qui +commence, le commandant monte au fauteuil; aux armes et chacun son +poste! et moi dans ma gurite, c'est--dire, dans mon coin. + + quelques semaines de distance, une aprs-midi, le Frre directeur +voit entrer dans la salle commune le gnral, tout radieux, et qui +accourt lui presser les mains avec force: + +Oh! cher Frre! s'crie-t-il, une bonne poigne de main; et tenez, +il s'en faut de peu que je vous embrasse! je suis si heureux! plus +heureux que le jour o j'ai reu la croix, et ce n'est pas peu dire. +Je crierais volontiers, comme ce jour-l: Vive l'empereur! Savez-vous +ce que j'ai fait ces jours-ci? + +--Non, mais je le souponne vos regards, rpondit le Frre en +souriant. + +--Juste! Vraiment oui, j'ai fait le grand pas! tous les anciens +comptes rgls! Au diable le vieil homme! Oui, cher Frre! j'ai suivi +votre conseil; je me suis confess. Et que vous aviez bien raison: +a n'est effrayant qu' distance et pour des poltrons! Il suffit +de commencer, et ensuite rien de plus facile, grce ce bon cur. +Voyez-vous, mesure que je parlais, je sentais comme un poids qu'on +m'tait par degrs de dessus la poitrine; ou encore, j'tais comme +un homme qui rejette un poison qui lui tournait sur le coeur et sent +rapidement la sant revenir! J'ai rajeuni de trente ans; pour un rien +je m'envolerais au plafond; mais soyons sages et n'oublions pas que +nous avons des cheveux blancs: ne faisons pas rire vos coliers, qui +pourraient nous voir travers les carreaux. Une fois encore, cher +Frre, je vous remercie, car votre conseil vous aurez joint, je n'en +doute pas, les prires. + +Le bon Frre tait presque aussi heureux que le gnral, et l'motion +de sa parole le prouva bien celui-ci. + +Le brave militaire, ds lors, n'en fut que plus assidu aux runions +de Saint-Franois-Xavier, qu'il difiait par sa prsence et qu'difia +davantage encore le rcit de sa mort. + +Le gnral, aprs avoir accompli avec calme et recueillement tous les +devoirs du chrtien, ordonna, avant que le prtre se ft loign, +qu'on fit venir toute sa famille. Celle-ci arriva tout en larmes, et +chacun se mit a genoux dans la chambre mortuaire. Il leva alors la +voix et dit: Mes enfants, je vous remercie de toutes les preuves +d'affection que vous m'avez donnes, et je vous prie de me pardonner +les peines que j'aurais pu vous causer en cette vie. + +Aprs un silence de quelques moments, interrompu par les sanglots des +assistants, il reprit: + +Vous tous que j'aime, je vous bnis au nom du Pre, du Fils et du +Saint-Esprit. + +Puis il inclinait la tte, pendant qu'un dernier et paternel sourire +glissait sur ses lvres. L'me du juste tait devant Dieu. + + + + * * * * * + + + +21.--LE BOUFFON ET SON MAITRE. + +Un riche seigneur avait son service, suivant la coutume d'autrefois, +un bouffon charg de le distraire par ses plaisanteries. Un jour il +le fit habiller neuf des pieds jusqu' la tte, et lui mit en mme +temps entre les mains une baguette de bouffon, en lui recommandant +expressment de n'en faire prsent personne, si ce n'est un plus +fou que lui. Le bouffon prit coeur cet avertissement, et pour bien +de l'argent il n'aurait pas donn sa baguette. Quelque temps aprs il +arriva que le seigneur tomba mortellement malade. Alors il s'apprta + faire son testament; mais, comme dans ses bons jours il s'tait peu +occup des pauvres et avait encore moins rflchi aux quatre choses +suprmes, c'est--dire la mort, au jugement, au ciel et l'enfer, +il n'en fit pas plus alors que par le pass; il institua ses plus +proches parents hritiers de tous ses biens; quant des aumnes ou +d'autres dispositions charitables, il n'en fut point question. Pas un +signe non plus pour la confession ni pour le saint Viatique. + +En attendant, on pleurait et on gmissait dans le chteau, la pense +que le bon seigneur allait bientt quitter ce monde. Le bouffon, +averti de ce qui se passait, courut droit la chambre et au lit du +malade, et lui demanda d'un air triste: Matre, j'apprends que vous +allez partir? Est-ce vrai?--Oui, rpondit le malade d'une voix +moiti brise, oui, mon heure approche.--O voulez-vous donc aller? +Les chevaux sont-ils dj quips, la voiture est-elle dj attele? +Et vous, tes-vous tout prt partir?--Je n'en sais rien.--Mais vous +devez pourtant savoir a quelle distance vous allez, et combien de +temps vous resterez dehors? Est-ce un mois, quinze jours, ou toute une +anne?--Je n'en sais rien.--Mais au moins reviendrez-vous?--Ah!.... +peut-tre jamais!...--Ainsi, rpondit le bouffon d'une voix svre et +convaincante, avec un regard pntrant, vous faites un si grand voyage +que vous ne savez pas mme si vous reviendrez, et vous ne faites pas +un seul prparatif pour une route aussi longue et aussi dangereuse? +Tenez, prenez la baguette de fou, ajouta-t-il en la posant sur le lit +du malade, car vous tes un bien plus grand fou que moi! + +Le malade commena tout coup y voir clair; il reconnut, sa +honte, que le bouffon n'avait jamais dit une vrit plus grande. Et +alors, il fit distribuer beaucoup d'argent aux pauvres et se prpara +faire le voyage en chrtien[8]. + +[Note 8: Cette anecdote, dj ancienne, est rapporte par +Guillaume Ppin, crivain ecclsiastique.] + + + + * * * * * + + + +22.--UN PISODE DE LA RVOLUTION. + +Pendant la crise la plus furieuse de la Rvolution, quand Robespierre +tendait son sceptre de fer sur la France, quand Carrier se signalait +par ses noyades Nantes, Lebon par ses massacres dans le midi, et +Javogues par ses fureurs dans le Forez, la fermet courageuse des +saints missionnaires de ces pays perscuts ne se laissait point +abattre; leur zle, au contraire, semblait acqurir de nouvelles +forces la vue des malheurs de ces contres et des dangers qui +planaient sur elles. + +Tandis que plusieurs confesseurs de la foi prodiguaient leur zle sur +d'autres points du diocse, M. l'abb Coquet, (mort en 1845 cur +de Rozier-en-Donzy), avait choisi pour thtre de ses courses +vangliques le centre mme de la perscution, Feurs, capitale du +Forez, et l'intrpide proscrit poursuivait sa mission sublime sous les +yeux pour ainsi dire de Javogues. On ne saurait raconter en dtail +tous les actes d'hrosme, de dvouement, de sainte audace, qu'il +accomplit pendant cette priode de terrible mmoire; mais l'histoire +suivante en donne une bien haute ide, en mme temps qu'elle offre un +exemple des plus tonnants de la misricorde divine. + +Un jour, un envoy extraordinaire se prsente dans le lieu de retraite +du saint missionnaire. Une femme se meurt, s'crie-t-il, une femme +bien pieuse, bien dvoue, mais qui ne peut se rsigner mourir sans +sacrements et qui exprime le plus vif dsir de recevoir les secours +d'un prtre pour obtenir le pardon de ses fautes ainsi qu'une mort +tranquille. + +L'abb, aprs avoir cout l'envoy avec sa bienveillance ordinaire, +s'empressa de promettre les consolations de son ministre, dont on +rclamait l'assistance; mais peine le premier courrier avait-il +disparu, qu'un autre entre et s'crie: Monsieur l'abb, on vient de +vous mander auprs d'une malade? Gardez-vous bien d'aller chez elle! +Depuis longtemps les satellites de Javogues, qui vous pient, ont +appris la maladie de cette femme, et ils ont dcid entre eux de +saisir le premier prtre qui se prsentera. Rflchissez: si vous +tes pris, au mme instant vous serez conduit Feurs et dans les +vingt-quatre heures excut. + +Il y avait en effet de quoi rflchir: mais quand le devoir parle +au coeur d'un ministre de Dieu lui-mme, toute crainte est bientt +dissipe, et la dcision ne se fait pas attendre. Quoi qu'il arrive, +se dit l'abb Coquet, le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis; je +suis appel, il faut partir... + +Le soleil n'tait pas encore couch; le charitable prtre attendit +encore quelques instants, esprant, aid du ciel et des ombres +naissantes de la nuit, parvenir plus srement son but. Enfin le +voil en marche; couvert d'habits de paysan, il s'avance dans la +campagne. Tout est silencieux autour de lui: les ptres ont dj +regagn leurs chaumires, et les craintes qu'on lui avait fait +concevoir sont bien prs de s'vanouir dans son esprit rassur. Il +s'approche de la demeure dont on lui a indiqu l'adresse; toutefois, +avant d'entrer, il jette un dernier regard autour de lui, et lance des +pierres dans les massifs d'arbres ou de verdure, afin de s'assurer +si personne n'est en embuscade pour le surprendre; mais, en fait +d'ennemis, il ne voit que quelques oiseaux effrays qui sortent +prcipitamment de leur retraite ainsi trouble. Il se tourne alors +du ct de la maison; la solitude de l'intrieur rivalise avec la +solitude du dehors. C'en est fait, se dit-il en lui-mme, tout danger +a disparu; on m'a tromp. Et, ouvrant la porte cochre, il traverse +rapidement la cour. + + peine a-t-il franchi le seuil, qu'un grand nombre d'hommes se +jettent sur lui; les baonnettes l'enserrent dans un rseau de fer, +et de toutes ces poitrines o le coeur n'a plus de place s'chappent +mille cris menaants: Nous te tenons enfin, misrable! Assez +longtemps tu nous as chapp; cette fois tu n'chapperas plus.--Il +faut le fusiller l'instant! crient les uns.--Non, disent les autres; + demain la guillotine! Conduisons-le Feurs: les tratres et les +brigands apprendront par sa mort ce qu'ils doivent attendre des vrais +patriotes! D'autres enfin ne s'en tiennent pas ces brutalits +et les rendent encore plus amres par des imprcations, par des +blasphmes. + +Durant cette terrible scne, l'abb Coquet gardait un profond silence +et faisait intrieurement le sacrifice de sa vie. Cependant, force +de vocifrations, de trpignements, d'agitation furibonde, les +poitrines a la fin s'puisrent, les cris cessrent. Le bon prtre +saisit alors ce moment de calme pour adresser quelques paroles cette +horde sauvage. Mes amis, leur dit-il, je ne suis ni un tratre ni +un monstre, comme vous vous l'imaginez; je n'ai jamais rien fait +d'hostile ni contre le gouvernement ni contre le pays. Tout mon rle +se borne porter secours aux infirmes, aux malades, les consoler +dans leurs maux, leur apprendre bien mourir. Vous le voyez par +cette femme qui languit sur son lit de douleur dans une chambre +voisine. Je ne vous demande qu'une grce, c'est de me laisser lui +porter les dernires consolations. Vous ferez ensuite de moi ce que +vous voudrez. + +Un pareil discours tait fait pour attendrir les coeurs les plus durs. +Va! s'crie aprs un moment de silence un de ces forcens, va! nous +te tenons, tu ne nous chapperas plus. + +L'abb Coquet entre donc dans la chambre de la malade; il aperoit en +mme temps une fentre donnant sur le jardin; il pourrait s'chapper +par cette issue, mas il n'a garde d'en profiter. Que je suis +malheureuse! s'crie la malade en le voyant s'avancer vers elle, que +je suis malheureuse d'tre la cause de votre captivit, peut-tre +de votre mort! Mais j'avais trop besoin de vos secours au moment si +redoutable de la mort... Ne craignez rien du reste; la sainte Vierge, +que j'ai bien prie cette nuit passe et les nuits prcdentes, m'a +fait comprendre qu'il ne vous serait fait aucun mal. Veuillez donc +entendre ma confession et m'administrer les derniers sacrements. + +Depuis un instant le prtre tait dans l'exercice de cet auguste +ministre, quand les rvolutionnaires, se ravisant, prennent la +rsolution d'entrer dans la chambre de la malade; ils voulaient +empcher le prtre, leur captif, de s'chapper par la fentre dont +nous venons de parler. Mais aussitt entrs, mus par tout ce qu'il +y a de touchant dans l'administration des derniers sacrements, ces +hommes nagure si farouches tombent subitement genoux et semblent +plongs comme dans une extase. D'autres arrivent, ils sont terrasss +de mme. Le prtre, tout entier ses fonctions sacres, aux +exhortations qu'il adressait la malade, ne s'tait pas mme aperu +de cette scne trange. + +Les crmonies termines, l'abb Coquet quitte le chevet de la +mourante pour s'occuper de son propre sort. Allons, mes amis, dit le +gnreux martyr en s'adressant ses bourreaux, je suis vous. J'ai +fait mon devoir, disposez de moi, je ne crains rien; mon corps peut +prir, mon me est dans les mains de Dieu. Mais, surprise! +merveilleux effet de l grce divine! lorsque la victime croit marcher +au supplice, elle devient au contraire l'objet du plus beau triomphe +que puisse ambitionner le coeur d'un prtre. Les bourreaux se taisent, +les menaces sont bien loin dj des lvres qui les ont profres; +la haine a fait place l'amour, l'impit la foi, le crime au +repentir. Tous ces tigres altrs de sang qui s'lanaient nagure sur +le ministre de Jsus-Christ comme sur une proie, sont l ses pieds, +renverss, comme Paul sur le chemin de Damas, par une puissance +invisible, et confessant haute voix le Dieu qu'ils osaient +perscuter dans la personne de son reprsentant sur la terre. Le +croirait-on? le chef de cette horde sanguinaire, l'organisateur de ce +guet-apens tait le fils mme de la pieuse femme qui achevait en ce +moment sa paisible et sainte agonie. Le misrable, loin d'adoucir, de +consoler les derniers moments de sa mre, n'avait pas craint d'offrir +en spectacle, ses yeux qui allaient se fermer, les prparatifs d'un +meurtre et du meurtre de son confesseur!... + +Mais la grce divine venait de toucher son coeur comme celui de ses +complices. Les armes lui tombent des mains; son tour il implore le +pardon du prtre qui avait vainement sollicit sa clmence. Qu'on juge +de l'motion de ce dernier. Il bnit Dieu en versant des larmes et +reoit avec une joie inexprimable ces brebis perdues qui reviennent au +bercail. Puis, aprs avoir entendu les aveux des coupables, il fait +descendre sur eux le pardon en prononant les paroles sacramentelles, +et tous ensemble redisent les bonts infinies du Dieu des chrtiens +pour lequel il n'est aucun crime sans misricorde, si le pcheur est +pntr d'un vrai repentir. + +Tous se sparent alors en se disant adieu comme des frres, et le +missionnaire regagne sa retraite, le coeur dbordant de consolation et +de reconnaissance. + + + + * * * * * + + + +23.--LE ZLE RCOMPENS. + +Une personne trs pieuse avait un frre, tudiant en mdecine, qui +s'tait laiss entraner par le torrent des mauvais exemples et avait +renonc aux pratiques de la religion. + +Leur mre souffrait d'une maladie de langueur, qui la conduisait peu + peu au tombeau. Mais ce qui la dsolait, c'est qu'elle se sentait +impuissante arrter le dbordement d'impit de son fils. + +La fille, qui comprenait l'tendue de la douleur de la pauvre mre, et +voyait son malheureux frre courir ainsi la damnation, s'approcha la +veille de Nol du lit de la malade: Maman, dit-elle, si je pouvais +aller minuit la messe Notre-Dame-des-Victoires, quelque chose +me dit que l'Enfant de la crche m'accorderait la conversion de mon +frre.--Ma pauvre enfant! qui t'accompagnerait? Je n'irai jamais plus +avec toi la messe de minuit.--Eh bien! mon frre.--Ton frre! y +songes-tu? lui qui prouve une si grande horreur pour l'glise, qu'aux +enterrements il ne veut pas entrer et attend a la porte, espres-tu +qu'il te conduirait?--J'essaierai de le dcider.--Je ne demande pas +mieux; mais je crains que ton loquence comme tes caresses ne soient +inutiles. + +L'tudiant en mdecine reut de trs haut la proposition, qu'il appela +saugrenue. Tant de colre cependant dnote ordinairement un reste de +foi, prisonnire de l'impitoyable libre-pense. + +Sa soeur insista, et, vaincu par cette persistance, vers minuit, +heure laquelle un homme du monde n'aime pas dire qu'il prfre +se coucher, l'tudiant la protgeait sur le chemin de la messe et +s'installait auprs d'elle pour la protger au retour. + +La crmonie fort belle de Notre-Dame-des-Victoires paraissait +l'intresser; il regardait avec une sorte d'avidit ce spectacle +oubli et ne s'ennuyait pas. + +Au moment de la communion, il fut fort tonn; tous dfilaient pour se +rendre a la sainte Table. On arriva son rang, les voisins sortirent, +sa soeur aussi. Il se vit seul. Le vide lui causa une impression +trange... + +Cependant sa soeur recevait l'Enfant-Jsus en la crche de son coeur +et le rchauffait de l'ardeur de sa prire pour le jeune incrdule. +De son ct, le libre-penseur, prt rsister firement aux +sollicitations de tous les chrtiens assembls dans l'glise, +succombait sous le poids de l'isolement o l'avaient laiss ses +quelques voisins; disons le mot: il eut peur. + +Un souvenir d'enfance domina son esprit, il tomba deux genoux, et +une explosion de sanglots sortit de sa poitrine... + +La jeune fille cependant revenait dvotement; elle voit cette +abondance de larmes, et son frre qui se penche son oreille pour lui +dire: Ma soeur, sauve-moi! Un prtre! je suis cras sous le poids de +mon indignit! Un prtre! un prtre! + +Ce fut sa soeur qui eut modrer l'impatience de ce nophyte. +l'issue de la crmonie, le prtre fut trouv, et bientt le jeune +homme embrassait sa mre, en lui disant: Je vous rends votre fils. + +On ne reposa point en cette belle nuit, pas plus qu' la crche de +Bethlem, et six heures du matin tous deux taient revenus la mme +place en l'glise de Notre-Dame-des-Victoires. + +Au moment de la communion, tous quittrent leur rang pour aller la +sainte Table; l'tudiant les suivait. Une jeune fille restait seule +prosterne deux genoux, et le pav qui avait reu la nuit les larmes +de repentir, recevait encore des larmes; mais c'taient des larmes de +joie. + + + + * * * * * + + + +24.--SAGESSE ET FOLIE. + +Vers l'anne 18l0, vivait Clermont en Auvergne un ouvrier serrurier, +travailleur habile et courageux, mais qui malheureusement se livrait +de temps en temps quelques excs. la suite d'un cart de rgime, +qui l'avait rendu momentanment malade, il passa une nuit fort agite: +il eut un songe, dans lequel sa soeur qui tait morte en religion lui +apparut, lui reprocha son inconduite, et le conjura de revenir aux +sentiments dont leurs parents leur avaient toujours donn l'exemple. + +Cette apparition lui fit une telle impression qu'il se leva, se rendit +a l'glise la plus proche, et, comme elle tait encore ferme, il se +mit genoux sur les marches et attendit l'ouverture des portes; il +entra alors, entendit la messe, s'adressa M. le cur et revint de +nouveau aprs son repas. Pendant les deux jours suivants il fit la +mme chose: le changement qui s'tait opr en lui parut si trange +que le matre de l'auberge o il logeait pensa qu'il avait affaire +un fou, et pria le mdecin de venir examiner son locataire. + +Aux interrogations du mdecin, l'ouvrier rpondit: Monsieur le +docteur, je vous remercie de votre intrt; mais je me porte bien; +j'ai t fou, il est vrai, je l'ai mme t longtemps, mais je suis +guri; je le sens, Dieu merci; je me trouve en possession de mon bon +sens, et puis j'ai un docteur que je vois tous les jours, et que je +vais encore aller trouver; je vous demande la permission de ne pas +en changer. Il revint son auberge aprs une dernire visite +l'glise, paya sa note, fit son paquet et se mit en route pour Paris, +o, marcheur intrpide, il arriva en cinq jours; l il se remit +courageusement au travail; debout avant le jour, il n'allait +l'atelier qu'aprs avoir entendu la messe, et pendant une anne +entire il ne porta pas ses lvres une seule goutte de vin. + +Une autre preuve l'attendait. Il s'tait fait une loi de ne pas +travailler le dimanche, les railleries ne purent triompher de sa +rsistance. Patrons et ouvriers conspiraient contre lui; on lui +remettait un travail soi-disant press le samedi soir, il offrait de +travailler la nuit, mais son offre tait repousse; il fallait passer + la caisse et rgler son compte, cela lui arriva dans douze ateliers. + +Ce fut alors qu'il rencontra une personne dont les sentiments pieux +taient conformes aux siens; il l'pousa, et se mit travailler pour +son compte. Dieu bnit son travail et il parvint se procurer une +petite fortune. + +tant all dans une ville d'eaux thermales pour la sant de sa femme, +le gnreux chrtien s'y fixa et pendant huit ans prit part +toutes les oeuvres charitables. Entr dans la confrence de +Saint-Vincent-de-Paul, il s'adonna de tout son coeur au soulagement +physique et moral des familles qui lui taient confies, il ne +remettait jamais d'un jour la visite leur rendre et se montrait +gnreux leur gard. Il s'enqurait, la fin de chaque sance, de +l'absence de ceux de ses confrres qui ne s'taient pas prsents, et +se chargeait avec bonheur de leur porter leurs bons pour viter tout +retard dans la dlivrance des secours. + +Les souffrances ne lui furent pas pargnes; opr plusieurs fois +de la cataracte sans succs, il tait presque aveugle, mais cette +infirmit ne l'empchait pas de faire des courses nombreuses pour le +service des pauvres, ou de se trouver devant la porte de l'glise +avant qu'elle ne s'ouvrit; c'tait une habitude qu'il ne perdit +jamais; il servait genoux six ou sept messes tous les jours. Il +s'teignit, il y a quelques annes, dans une maison de charit de +Marseille au moment o il se prparait un acte de pit dsir +depuis longtemps: un plerinage Jrusalem. On a retrouv dans des +lettres crites par lui des preuves que l'_Imitation_ tait sa +lecture favorite. + +Ce fervent chrtien mrite d'tre cit comme un modle de parfaite +conversion. + + + + * * * * * + + + +25.--LE TERRIBLE ARTICLE. + +Lors de mon dernier sjour en Normandie, raconte un mdecin bien +connu, le maire d'une commune voisine de Caen, s'affichant depuis +longtemps comme libre-penseur, devint malade de la poitrine. Sa femme +et sa fille, personnes pieuses, voyant que son tat tait menaant, +usrent de toutes leurs industries pour obtenir qu'il laisst venir le +prtre. la fin, il leur dit: Eh bien! soit, faites-le venir, votre +cur; mais avertissez-le que je lui dirai son fait. + +Les deux pauvres femmes allrent trouver le cur de la paroisse, qui +elles rapportrent cette rponse. Il parut trs peu s'en effrayer, car +il les pria d'annoncer sa visite pour le lendemain. + +Le lendemain donc il se rendit chez le malade, et fut immdiatement +introduit dans sa chambre. Il le trouva tenant la main un journal. + +Monsieur le cur, lui dit celui-ci brle-pourpoint, vous me +surprenez relisant la loi Ferry. J'en tais prcisment l'article 7. +Que pensez-vous de cet article? + +--Je pense, rpliqua le cur, aprs un moment de rflexion, que vous +en tes galement un article qui devrait vous proccuper bien +davantage. + +--Et cet autre article, quel est-il? + +--Je n'ose vous le dire. + +--Parlez, monsieur le cur, parlez; vous savez que je n'aime pas les +mystres. Et il appuya sur ce mot d'un ton trs significatif. + +--Puisque vous l'exigez, reprit le prtre, je parlerai, quoi qu'il +m'en cote. Sachez donc que l'article auquel j'ai fait allusion, +c'est... l'article de la mort. Et il se retira. + +Le libre-penseur savait bien qu'il tait gravement atteint, mais il ne +se croyait pas si prs du moment fatal. La dclaration du prtre le +jeta dans la stupeur, et, grce sans doute aux prires de son pouse +et de sa fille, la stupeur produisit l'effroi, avec le dsir de la +conversion. + +Quelques jours aprs, il faisait appeler le mme prtre et se +rconciliait sincrement avec Dieu. + + + + * * * * * + + + +26.--LE TROTTOIR. + +Vous ne sauriez concevoir le nombre et la varit des petits +contentements que l'on prouve dans la pratique de l'abngation et de +l'obligeance sur le trottoir, dans les grandes villes et surtout +Paris. Suivons celui-ci, qui est des plus troits. + +Un insolent vous voit venir, et il indique par son attitude une +certaine rsolution l'impolitesse. Vous descendez froidement, et: +Passe sans obstacle, homme fort, je triomphe de toi et de moi! + +Un peu plus loin, une pauvre femme, mal vtue et bien modeste, vous +voit venir aussi; dj elle cherche la place de son pied sur le pav +glissant. Vite vous la devancez... Un hommage la pauvret, que tout +le monde opprime ou ddaigne, est chose bien louable. + +Plus loin encore, le passage est scabreux: sur la chausse, de +la boue, des paveurs, un tombereau d'ordures suivi de plusieurs +charrettes. Pour vous le pril et la souillure de la rue, pour les +autres le trottoir. On a compris, et on vous salue avec un air +d'admiration et de sympathique reconnaissance. + +Ah! nous oublions trop la fcondit merveilleuse des principes +chrtiens. Le moindre devoir rempli a des approximatifs imprvus qui +naissent sous nos pas pour nous produire un surcrot de mrite et un +salaire de dlicieux plaisirs! Vous ne vouliez tre que patient avec +courage, vous devenez tout de suite bienveillant sans effort; puis +votre bienveillance va se transformer en une sorte de vertu gracieuse +qui dterminera l'apparition d'une foule de charmants petits +faits.--Le trottoir tait hier une arne o votre orgueil subissait un +pugilat onreux; aujourd'hui, c'est la plate-bande d'un jardin o les +fleurs s'panouissent. + +Mon point de vue une fois accept, je dfie que l'on trouve une +situation et un lieu plus commodes pour acqurir le got du devoir +et s'y fortifier petit petit. Tout en allant vos affaires, vous +accomplissez, une multitude d'actes vertueux qui laissent derrire +vous une prcieuse semence. Avec le droit, vous semiez des cailloux; +avec le devoir, vous semez de bons exemples. De plus, votre patience +se fortifie, et vous faites la conqute de l'humilit, la plus belle +des vertus. + +Il y a quelques annes, pour me rendre mon bureau, je suivais chaque +matin la rue du Four. Trs souvent j'y rencontrais un homme dont le +vtement indiquait un ouvrier son aise. + +Nous nous croisions. Je descendais toujours du trottoir. Lui recevait +l'hommage et continuait toujours de son pas vainqueur. + +Un matin, la rue tait plus malpropre et plus obstrue que +d'ordinaire. Il y avait vraiment du mrite a cder la belle place. Je +voyais venir mon superbe ouvrier. Il crut que je ne m'excuterais pas +de bonne grce. Il souriait insolemment et se disposait me faire +obir. + +Je me sacrifiai propos, sans hsitation, mais non pas sans dignit. + +Cela le surprit. Il se retourna et me suivit des yeux, jouissant de +mes difficults avec un air de bravade. + +J'avais aussi tourn la tte; son orgueil imbcile se brisa contre +un regard fixe et froid que je maintins sur lui pendant quelques +secondes. Je sentis qu'il m'en garderait rancune. + +En effet, le lendemain, le surlendemain encore, il me parut courrouc. +Une rsistance de ma part lui et t bien agrable! Il l'attendit en +vain. + +Un des jours suivants, la pluie se mit tomber tout coup. La rue du +Four ressemblait un de ces chemins vicinaux de la Brie pouilleuse, +o le paysan mont sur son ne ne se hasarderait pas l'hiver, par +crainte d'y perdre sa monture. + +Les pitons, bien ou mal vtus, les marchandes de noix ou de +maquereaux se remisaient sous les grandes portes. Quoique muni d'un +parapluie, je fis de mme, et je me mlai un groupe de pauvres gens +qui attendaient la fin de la giboule en geignant. + +Mon homme tait l! Nous nous regardmes du coin de l'oeil. Il +paraissait de mchante humeur, et la pluie le contrariait videmment +plus qu'aucun de ses voisins. + +Je prononai son intention quelque phrase banale sur le temps. + +Il rpondit, comme se parlant soi-mme: + +--Oui, un joli temps, quand on est press! Je suis attendu dans une +maison, cent pas d'ici, chez des bourgeois. Je voudrais y arriver +propre, et il faut que je reste l. Je vais peut-tre manquer une +bonne affaire. + +Je devinai que mon parapluie lui faisait envie, et me plaant +brusquement bien en face de lui: + +--Monsieur, lui dis-je en affectant une politesse souriante, si +vous tes attendu dans le voisinage, prenez mon parapluie. Vous le +renverrez par une domestique ou un concierge; il vous suffira de +remarquer le numro de la maison en sortant d'ici. + +--Mais, monsieur, si j'allais garder votre parapluie? Vous ne me +connaissez pas. + +--Si, si, je vous connais. + +L'ouvrier crut une allusion sur ses arrogances passes envers moi. +Il devint rouge. Je continuai du ton le plus aimable: + +--Je vous connais aussi bien que vous vous connaissez vous-mme, et je +suis sr que vous me renverrez tout de suite mon parapluie. Le voil, +partez vite. + +Il se laissa faire. Au bout de dix minutes, mon parapluie me revenait +avec une bonne femme qui fit trs verbeusement la commission de +reconnaissance. + +Je devais m'attendre un changement radical dans les procds de mon +homme. Il guettait une premire rencontre. Pour moi je tenais peu +une liaison au moins inutile. la premire rencontre, je passai vite. +Il ne put que m'envoyer un beau salut, que je lui retournai par un +geste trs civil: un salut d'gal gal. + + partir de cette minime obligeance dont j'avais honor son caractre, +je remarquai que non seulement mon fier ouvrier descendait du trottoir + la hte pour me faire place, mais encore qu'il avait renonc ses +anciennes prtentions; car je m'amusais l'tudier, et je le vis plus +d'une fois, distance, cder le pas avec un empressement semblable au +mien. Il se christianisait sans le savoir! + +Les lois de Dieu sont grandes! Le moindre acte imprgn du sentiment +chrtien a quelquefois des consquences d'une tendue extraordinaire. +Nous n'en sommes pas toujours tmoins. + +Un dimanche, par un beau jour de mai, je me promenais de long en +large sur la place Saint-Sulpice, en attendant la messe basse de neuf +heures. + +Si peu que je fisse attention aux personnes qui passaient prs de moi, +il m'tait impossible de ne pas voir le profond salut que venait de +m'adresser un promeneur. + +Ai-je besoin de dire que c'tait encore mon ouvrier? Sa confortable +toilette l'avait transform! + +Prcisment parce qu'il me parut dispos la discrtion, sinon au +respect, je l'abordai. + +Il avait le sourire fin. Il parlait peu. Ses paroles n'taient point +oiseuses. J'usai les banalits de la conversation sans qu'il y +rpondit rien que des monosyllabes. Et puis je me tus. + +Le brave homme me dclara alors que mon opinitret descendre +du trottoir, pour lui cder la place, l'avait fort surpris, fort +intrigu, et qu'en dernier lieu, alors qu'il me supposait irrit +enfin par sa bravade tout directe, mon extrme obligeance au sujet du +parapluie avait boulevers son humble raison. Il me supposait un but, +un motif. Il cherchait, il ne comprenait pas. + +--Comment vous appelle-t-on? lui dis-je. + +--Jean. + +--C'est un nom favorable. Monsieur Jean, autrefois le trottoir de la +rue du Four tait pour vous l'instrument d'un orgueilleux despotisme. +Chacun se sentait contraint de descendre votre approche. Depuis que +je vous ai prt mon parapluie... + +--Ma foi, monsieur, depuis l'histoire du parapluie, j'agis tout +autrement. J'ai eu l'ide de faire comme vous! D'abord je suis +descendu pour les femmes et pour les vieillards, petit petit je suis +arriv descendre pour tout le monde; et, vous ne le croiriez pas! +aujourd'hui, si quelqu'un me prvient, cela me fait de la peine; il me +semble que l'on a mauvaise opinion de moi, et que l'on me prend pour +un homme d'un trs vilain caractre. + +--Eh bien, votre orgueil a fait place l'esprit de douceur; vous vous +tes amlior; vous tes entr dans la bonne voie; peut-tre irez-vous +loin dans cette voie o l'on ne recueille que des plaisirs, tout en +purant et en grandissant son caractre. Mon but est atteint. + +--Mais qu'est-ce que vous y gagnez? Qu'est-ce que cela vous fait? + +Je lui montrai l'glise. Il me rpondit par une grimace. Un banc tait +l. J'allai m'y asseoir. Sur un imperceptible signe amical, le +brave Jean vint prendre place prs de moi, non sans rire sous cape, +convaincu qu'il tait que j'allais le prcher. + +Le prcher! je n'aurais eu garde. Il y a temps pour tout. chacun sa +fonction, d'ailleurs. Mon nophyte tait un homme de quarante ans, un +brave ouvrier; son instinct le portait au bien assez directement; avec +lui il suffisait d'agir trs simplement. + +--Monsieur Jean, je vous montrais du doigt l'glise, o je vais aller +entendre la messe tout l'heure. Vous, vous n'allez pas la messe, +je le sais. Je l'ai compris votre grimace. Mais vous irez un jour +comme moi. + +--Cela ne m'tonnerait pas trop. Vous avez dj fait un miracle mon +profit. + +--Je n'ai pas toujours t pieux; je le suis devenu l'aide de la +rflexion. Il plut Dieu de dcider mon retour par ce chemin. Mon +seul mrite est d'avoir obi son impulsion: nous ne saurions jamais, +en face de lui, prtendre un autre mrite que celui de l'obissance. + +--Mais pour obir ainsi, il faut croire en Dieu; et il ne dpend pas +de nous de croire! + +--Mon cher Jean, vous vous trompez. Sans vous rien dire de la grce, +ce qui ressemblerait une prdication, je vous affirme qu'il dpend +de nous de croire. + +---Alors je n'y comprends plus rien. + +--Compreniez-vous mon empressement descendre du trottoir lorsque +vous approchiez, et l'offre de mon parapluie? + +--Enfin, monsieur, est-ce que vous voulez me rendre dvot? + +--Ne riez pas. Vous tes bien devenu patient, mme obligeant, sur ce +trottoir o vous vous pavaniez en roi il y a six semaines. + +--Oui, c'est bien drle! S'il y a un secret, dites-le-moi. Par +exemple, je ne m'engage pas rien faire de contraire mes opinions. + +--Ah! vous avez des opinions! Dites-moi, vous avez aussi de la +loyaut? + +--Pour a, je m'en vante. + +--Cela suffit. Tant qu'une seule vertu catholique demeure dans +l'homme, elle peut devenir, elle devient tt ou tard une fondation sur +laquelle la Providence divine rebtit tout l'difice ruin. Ah! vous +tes loyal! Eh bien, Dieu vous connat, il vous suit au travers du +monde, et il vous aidera. + +--Mon cher monsieur, vous tapez bras raccourci sur tout ce qu'il y a +dans ma tte. Pour un rien, je me mettrais en colre. Mais je ne veux +pas tre ingrat envers vous. Faites votre affaire; cette fois-ci je +vous coute trs srieusement. + +--Bien. Une remontrance vous ennuierait; vous hausseriez les paules. +De longues explications religieuses et morales auraient peu prs le +mme rsultat. Vous billeriez dans le creux de votre main. + +--C'est vrai. + +--Cependant, si l'on vous disait: La foi vous viendra, la condition +d'un acte simple et loyal accompli en moins de dix minutes, et qui +n'aura pas d'autre tmoin que Dieu, vous accepteriez la foi? + +--Je l'accepterais... + +Je me levai; l'ouvrier se leva. Nous marchmes petits pas en +regardant l'glise. + +--Monsieur Jean, savez-vous encore votre _Pater_? + +--Oh!... + +--Et pourriez-vous le rciter couramment? + +--Oui, quoique cela ne me soit pas arriv trois fois depuis ma +premire communion. + +--Voici l'glise devant nous. Entrez froidement. Si un murmure s'lve +dans votre esprit, faites-le taire; dites-vous: J'ai promis d'tre +loyal, je dois tre loyal. + +--Je le serai. + +--Vous irez au bnitier, que les fidles assigent quelquefois. Vous +prendrez de l'eau bnite. Vous ferez le signe de la croix lentement et +la tte haute, en homme de coeur qui a contract une obligation et +qui la remplit. Puis vous vous isolerez au milieu de la foule. Alors +recueillez-vous l'espace d'une minute; rappelez-vous la promesse +qui vous engage et que vous tes tenu dgager strictement. Faites +ensuite de nouveau le signe de la croix, et debout, une main dans +l'autre main, rcitez le _Pater_ voix basse, doucement, trs +doucement. Vous ferez ensuite encore un signe de croix, et vous +sortirez de l'glise. + +--Aprs cela? + +--Rien. + +--Je comprends. + +--Pourquoi hsitez-vous? + +--C'est plus difficile que cela ne le parat. + +--Moins difficile que de cder la place sur le trottoir. + +--Et si je faisais ainsi que vous me l'avez dit, vous pensez..? + +--Je pense que cet acte bien simple sera un jour votre plus grand et +votre plus beau souvenir. Mais si vous ne vous sentez pas maintenant +l'nergie et la loyaut ncessaires ... + +--Ah! on ne doit pas remettre ces choses-l au lendemain. + +--Adieu; je vous prdis que vous serez bientt un solide et fier +catholique. + +Je lui serrai la main, et je m'loignai rapidement, sans dtourner la +tte, demandant Dieu de faire le reste. + +Pendant un mois, loin de chercher Jean, je l'vitais. Mais Paris +est bien moins grande ville qu'on ne le pense. Jean m'avait guett, +m'avait suivi, et il tait parvenu connatre mon nom et mon adresse, +plus avanc en cela que moi, qui ne savais de lui que son prnom de +Jean. + +Un matin je reois une lettre de faire-part. Il s'agissait d'un +mariage pour le lendemain, entre M. Marteau et Mlle Gilquin, qui +m'invitaient assister la bndiction nuptiale. Des noms inconnus; +cela arrive de temps en temps. On cherche. Est-ce mon boulanger, mon +fruitier, mon picier? Ici se rencontrait un obstacle bizarre: M. +Marteau exerait la profession de fabricant de formes pour chaussures. + +Je stimulai mes souvenirs: aucune lumire. la fin, je remarquai que +le fabricant de formes de chaussures avait, entre autres prnoms, +celui de _Jean_. Mais une observation de l'autre Jean m'tait +demeure dans la mmoire: J'ai de petits enfants, m'avait-il dit... +Le Jean du trottoir tait donc mari; ce ne pouvait tre mon nophyte. +Et cependant quelque chose me disait que ce devait tre lui... + +Mon incertitude cessa bientt. + +Je venais de dner: j'allais sortir. Un timide coup de sonnette +m'annonce un visiteur. On ouvre. J'coute le nom: M. Jean Marteau. + +C'tait le mien! c'tait mon ouvrier de la rue du Four et de la place +Saint-Sulpice! + +--Entrez, monsieur Jean, asseyez-vous. Eh bien! vous allez donc vous +marier? + +--Mon Dieu, oui, monsieur, demain. + +--Mais il me semblait que vous tiez dj mari? + +--Pas prcisment. Si vous me le permettez, je vous expliquerai la +chose. Je vous ai adress une lettre de faire-part avec l'espoir que +vous viendrez l'glise, parce que c'est vous qui avez fait mon +mariage; aussi est-ce surtout cause de vous que j'ai fait imprimer +des lettres de faire-part. + +--Moi, j'ai fait votre mariage? + +--Certainement. Ah! c'est un peu long a expliquer. + +--Mettez-y le temps, et ne trouvez pas mauvais que je rie d'abord, +cette ide que j'ai fait votre mariage sans savoir ni votre nom, ni +votre profession, ni votre adresse. + +--Le bon Dieu sait le nom et l'adresse de tout le monde. Il a eu sa +belle part dans l'affaire. + +L'honnte garon tait mu. Il n'avait pas dit: Dieu, mais le _bon +Dieu_. Je ne sentis jamais si bien la diffrence. Dieu, ce n'est +trs souvent que le terme plus ou moins banal des panthistes et des +philosophes, qui en font, au plus beau, le synonyme de l'tre suprme +des rpublicains de 93. Le _bon Dieu_, c'est le terme de prdilection +des catholiques, qui ne craignent pas d'afficher une foi nave de +bonne femme ou de petit enfant: ds qu'un homme, en parlant de Dieu, +dit le _bon Dieu_, je vois le fond de son coeur et je puis lui tendre +la main. + +Je tendis la main Jean. Je compris, avec une joie intime, que la +providence de Dieu avait fait mrir le grain que j'avais sem. Me +voil donc silencieux prs de mon cher visiteur, dont le visage +s'panouit ds les premiers mots de l'histoire qu'il va raconter. + +--Monsieur, avant notre rencontre de la rue du Four et de la place +Saint-Sulpice, j'avais des dfauts insupportables. J'ai le droit de +les avouer, puisque je ne les ai plus. Je me grisais quelquefois, et +je battais ma bonne femme de loin en loin. Vous m'avez enseign la +patience; cela fut pour moi la meilleure des prparations. Ensuite, +vous m'avez pouss dans l'glise au moment propice. Il en est survenu +comme un miracle. Mais votre _Pater_ m'a fait passer, je vous +l'assure, une rude journe! Pour tenir loyalement ma parole, il m'a +fallu plus de force et de courage qu'il ne m'en faudrait dans une +lutte contre dix hommes. Vous avez oubli, peut-tre? + +--Je n'ai pas oubli, et je vois que le _Pater_ a t bien dit. + +--Ah! Seigneur! Il faut que je l'aie dit comme on ne le dit jamais, +car en sortant de l'glise, voyez-vous, je ne savais que devenir. Je +me sentais moiti heureux, moiti exaspr en dedans de moi. Tout +coup je me trouve, ma grande surprise, en face de la maison que +j'habite. Je croyais chercher un estaminet pour m'y tourdir, et je +revenais chez moi. Je monte, j'entre; je prends une chaise: je ne dis +rien. Ma femme me regarde, et elle s'crie: Mon Dieu! Jean, est-ce +que tu es malade? Le moyen, aprs cela, de croire que le _Pater_ +tait une petite chose insignifiante! Il m'avait si bien boulevers, +que l'on me croyait malade. Je rassure ma femme; je lui dis de +s'asseoir prs de moi, et je lui raconte ce qui venait de m'arriver. +Vous pensez bien que je lui avais parl de vous souvent, et qu'elle +vous connaissait on ne peut mieux sans vous avoir jamais vu. Elle +m'coutait, sans souffler mot, en ouvrant de grands yeux. Quand j'ai +fini, savez-vous ce que fait ma femme? Elle se prend pleurer, mais +pleurer de tout son coeur! Et moi, Jean, un homme, je fais comme elle. +Cela ne m'tait peut-tre pas arriv depuis vingt-cinq ans. Enfin, +nous nous apaisons, et je me trouve soulag: petite pluie abat grand +veut. Je voyais ma femme bien heureuse; j'tais aussi bien gai, bien +heureux. Nous allons faire une promenade hors barrire avec les +enfants. Vous vous souvenez que c'tait un dimanche? + +--Je m'en souviens. + +--Nous causions de vous, de votre parapluie, du trottoir, de l'glise, +des signes de croix que j'avais faits et que pour un rien j'aurais +recommencs toutes les dix minutes. Oui, monsieur! j'en prouvais un +tel besoin, qu'en apercevant le calvaire de Vaugirard, le coeur m'a +battu, et j'ai doubl le pas comme malgr moi pour saluer le calvaire +et faire le signe de la croix. + +--Vous le lui deviez bien. + +--C'est vrai. Aussi, est-ce justement ce que j'ai dit ma femme. Nous +tions, vers cette poque, la fin de mai, car il me semble tantt +que cela date d'hier, tantt que cela date de dix ans. Le soir, au +retour de la promenade, une glise se rencontre devant nous. On disait +la prire du mois de Marie. Nous entrons, avec les petits. Et je vous +recommence mon _Pater_, notre _Pater_. Ah! monsieur, que je l'ai bien +dit cette fois, et que cela m'a fait de plaisir! Mes enfants, me +voyant prier, priaient aussi d'une petite faon grave. Moi, Jean, un +ouvrier, debout au milieu de ces enfants et de leur mre qui priaient +dans l'glise; ...pour la premire fois de ma vie, je me suis senti +l'importance d'un pre de famille et d'un citoyen.--Je ne vous +fatigue pas? + +--Ho!... + +--Enfin, nous sommes rentrs chez nous et j'ai promis que je ne me +griserais plus, et que je ne battrais plus jamais ma femme. Mais il +y avait autre chose encore, dont ma bonne Franoise n'osait pas +me parler; nous tions maris la ville, mais pas l'glise. +Maintenant, mon cher monsieur, vous en savez autant que moi. + +J'tais ravi; j'avais les larmes aux yeux. Jean riait de plaisir, +un peu d'orgueil, et de l'air d'un homme qui est sr de se rendre +infiniment agrable. Il n'avait pas fini. + +--Vous voyez donc bien, monsieur, que c'est vous qui avez fait mon +mariage, et que je devais vous inviter venir l'glise demain. + +--Ah! mon brave Jean, j'irai; j'irai avec plus de satisfaction et plus +d'empressement dix fois, mille fois, que si vous tiez un millionnaire +ou un prince. + +--J'en tais bien sr. Mais je dois vous dire encore un petit mot. +Nous marier l'glise, c'tait la moindre chose; nous avons fait +mieux que cela. Moi, je n'aime pas les demi-mesures. Devinez-vous, +ah?... + +--Oui, ah! + +--Chut! Il ne faut pas toucher ces affaires-l en riant; vous le +savez mieux que personne. Ma femme et moi, nous avons communi ce +matin, et bien communi tous deux, je vous le certifie. Ainsi, vous +aviez raison, monsieur; en me quittant sur la place Saint-Sulpice, +il y a cinq semaines, vous prophtisiez. Oh! j'entends encore votre +dernire parole: Jean, je vous prdis que vous serez un jour un +solide et fier chrtien! Je le suis! mes enfants le seront comme leur +pre! + +Nous causons encore un moment, aussi attendris l'un que l'autre, puis +il me dit: + +--Eh bien, monsieur, demain donc. + +Le lendemain, j'assistai la messe du mariage. Il y avait peu de +monde: une dizaine de personnes et cinq ou six enfants. Je faisais, +avec tout le soin possible, honneur aux maris par l'aristocratie +de ma mise. Pour la premire fois et la seule fois de ma vie, je +regrettai de n'avoir pas un ruban rouge et une croix ma boutonnire! + +Aprs la messe, j'allai faire ma visite aux nouveaux poux dans la +sacristie. On m'attendait videmment. Je fus salu comme ne le fut +jamais un personnage d'importance: les enfants surtout me regardaient +d'un air de vnration trs amusant. + +Mais voici Jean en habit noir, bien gant, bien cravat, chaussure +parfaite, une physionomie tellement digne, que j'hsitais le +reconnatre. + +Je lui serrai la main en ami, et je voulus faire un petit discours +affectueux, un petit compliment d'homme du monde et de chrtien. + +Notre motion dura bien deux trois minutes, aprs quoi chacun rentra +en possession de sa libert d'esprit. J'ai pu dire ces braves +gens... + +Eh! qu'importe ce que j'ai dit et comment cela finit! Et si j'acceptai +d'tre un convive de la noce! Et ce que Jean a fait depuis! Il est +converti, voil tout! + +Jean prospre, sans hte; Jean s'attache bien moins acqurir une +fortune qu' constituer une famille. Quand vous rencontrez sur le +trottoir un luron de haute mine, qui vous cde la place avec une +politesse inusite, ce doit tre lui. + +(_Venet_, Extraits.) + + + + * * * * * + + + +27.--UN FILS QUI TOMBE DANS LES BRAS DE SON PRE. + +Un jeune prtre attach l'Htel-Dieu de Paris est appel un soir +prs d'un homme qui venait d'tre apport tout meurtri, tout sanglant, + la suite d'une rixe de cabaret. En proie une surexcitation +extrme, le malheureux puise le peu de force qui lui reste en +maldictions et en blasphmes. La vue du prtre ne fait qu'augmenter +sa rage. Vainement le ministre du Dieu de paix s'efforce de ramener +des sentiments meilleurs ce coeur ulcr; son zle demeure impuissant +et la prudence le force mettre fin des instances videmment +inutiles. + +Le prtre s'loigne donc, le coeur bris. Le lendemain matin, il +revient tout anxieux l'hpital. + +--La nuit a t terrible, lui dit la bonne Soeur qui a veill au +chevet du misrable. Il n'a eu ni un moment de repos, ni un moment de +silence; toujours des douleurs atroces, toujours des blasphmes! Il +n'y a pas plus d'une demi-heure qu'il est calme. Sa fureur s'est +apaise pendant qu' la prire nous rcitions les litanies du Saint +Nom de Jsus. + +--Avant ma messe, je vais le voir un instant; ma Soeur, prions pour +lui. + +Puis, sur la pointe du pied, l'abb alla s'agenouiller prs du lit o +l'tranger tait couch... Il ne s'agitait plus, et ses yeux taient +ferms. Mon Dieu! dit tout bas le charitable prtre, prolongez ce +calme pour que je puisse, avec votre grce, faire descendre dans cette +me quelques penses de repentir et de confiance. + +Aprs avoir dit ces mots avec une grande ferveur, l'aumnier s'tait +relev et allait se rendre la sacristie. Il avait dj fait quelques +pas dans cette direction lorsqu'il revint tout coup vers le lit... +Puis, ayant pris dans son brviaire une image, il l'attacha aux +rideaux, de manire ce que le bless pt la voir lorsqu'il se +rveillerait. Cette image reprsentait saint Stanislas Kostka en +oraison devant une statue de la sainte Vierge. + +Mont a l'autel, l'aumnier avait peine se dfaire de la pense +du malade. Dans cette multitude d'tres souffrants, combien n'y en +avait-il pas de plus intressants que lui? Cependant c'tait celui-l +qui le proccupait le plus; et, durant le saint sacrifice, il pria +pour lui plus que pour les autres. + +La messe termine, le prtre, dans un grand recueillement, faisait son +action de grces, quand une Soeur, celle qui il avait parl le matin +mme en entrant dans la salle, vint lui dire d'un air radieux: + +--Monsieur l'abb, il vous demande... + +--Qui? + +--L'homme du numro 48... le furieux d'hier soir. + +--Les fureurs lui sont-elles revenues? + +--Oh! non; il est maintenant doux comme un agneau. Il vous demande... + +--Que Dieu soit bni!... htons-nous. + +Les voici tous les deux auprs du malade... Il ne s'agite plus, il ne +se tord plus sur son lit... Son visage n'est plus enflamm, ses yeux +ne lancent plus d'clairs, sa bouche ne blasphme plus. demi assis +sur sa couche, il a les yeux fixs sur une image qu'il tient dans +une de ses larges mains; de l'autre, il essuie la sueur froide qui +ruisselle sur son visage... Sa proccupation est telle qu'il n'entend +ni ne voit le prtre et la Soeur arrivs prs de lui... Enfin +l'inconnu, levant les yeux, eut comme un sourire de reconnaissance +sur ses lvres, qui, la veille, ne profraient que maldictions et +blasphmes; et, d'une voix presque douce, il demanda: + +--Qui a attach cette image au rideau de mon lit? + +--C'est moi, rpondit l'abb. + +--Est-ce que vous me connaissez? + +--Aucunement. + +--Pourquoi donc avez-vous mis prs de moi l'image de saint Stanislas? + +--Parce que j'ai grande confiance en lui. + +--Ah!... vous n'avez pas eu d'autres raisons?... C'est que moi, +ajouta-t-il en passant sa main sur son front, c'est que moi aussi... +j'ai aim ce nom... je l'aime encore... + + ces mots, l'inconnu porta l'image ses lvres: des pleurs +jaillirent de ses yeux, sa bouche s'entr'ouvrit. Mon Dieu! +profra-t-il, mon Dieu!... + +Et ses convulsions de la nuit le reprirent. Moins violentes que celles +de la veille, elles ne durrent pas longtemps. Lorsqu'il fut redevenu +plus calme, il se mit parler, mais comme lui-mme; quoique ses +yeux fussent grands ouverts, il avait l'air de ne voir personne. +C'est trange, disait-il, ce nom que je ne prononce plus... je le +trouve ici, sur cette image... et attach mon lit... Quand ce prtre +a donn la communion... j'ai pu le regarder... j'ai fix mes yeux sur +les siens...; ils ressemblent ceux que j'ai tant fait pleurer!... +Hier, j'ai blasphm contre lui... Lui et sa robe noire me faisaient +horreur!... Un tel changement s'est opr en moi pendant sa messe, +que, si je le revoyais prsent, je le bnirais. + +--Me voici! me voici! s'crie l'abb, me voici prs de vous... Je ne +sais pas qui vous tes, mais jamais, pour aucun malade apport ici, je +n'ai ressenti au coeur autant de charit... Je donnerais ma vie pour +sauver votre me. + +--Oh! mon me!... Si vous saviez combien je l'ai souille, vous ne +penseriez pas me sauver... + +--Arrtez! au nom du Sauveur Jsus, ne dsesprez pas de la +misricorde divine. + +Parlant ainsi, le jeune prtre tait tomb genoux prs du lit, +tenant les mains de l'tranger dans les siennes et les arrosant de ses +pleurs. + +Aprs quelques instants, l'inconnu, qui ne retirait pas ses mains de +celles de l'aumnier et qui laissait couler d'abondantes larmes, dit +d'une voix plus calme: + +--Voil plus de vingt-trois ans... Nantes... que j'ai abandonn, que +j'ai condamn aux privations, au chagrin, la misre peut-tre, ma +femme et mon fils... + +--Quoi! s'cria le prtre en se relevant et en se penchant sur +l'inconnu, vous avez une femme, un fils!... vous avez habit Nantes... +Ah! encore un mot, un seul mot, je vous en conjure; votre nom? + +L'inconnu se nomme. Impossible de douter plus longtemps. L'abb +Stanislas n'est plus debout, il est dans les bras, sur le sein de +son pre!... Les battements de leurs coeurs, leurs larmes de joie se +confondent. + +Mais, il n'y avait pas de temps perdre. L'abb parle d'un confesseur +au pcheur repentant. C'est vous que je choisis, rpond celui-ci; je +veux vous dclarer tous mes crimes et vous dire combien mon odieuse +conduite envers votre pieuse mre m'a rendu malheureux! + +Lorsque le pardon appel par son enfant descendit sur le coupable, +quelle ne fut pas la joie, l'indicible bonheur et du pre et du fils! +Le repentant pardonn respirait l'aise, le poids de ses pchs ne +l'oppressait plus; et le prtre qui avait enlev ce poids rptait +avec transport: Celui que je vois maintenant sur le chemin du ciel, +c'est mon pre! Oh! Seigneur, soyez, soyez jamais bni! + + + + * * * * * + + + +28.--LE ROSIER DU MOIS DE MARIE. + +Papa, disait une enfant de six ans un ancien militaire qui, nouveau +Cincinnatus, occupait ses loisirs cultiver ses jardins et ses +champs, donnez-moi ces jolies roses qui sentent si bon, et dont la +blancheur gale celle des lis.--Pour les effeuiller, sans doute? +rpondit le pre l'enfant.--Non, non, rpliqua celle-ci: elles sont +trop belles pour cela.--Mais qu'en feras-tu?--C'est mon secret.--Ton +secret! Le mot est risible... Et si je te donnais l'arbuste entier, me +dvoilerais-tu cet important mystre?--Cher Papa, donnez toujours; je +vous dirai plus tard qui je destine ces fleurs.-- la tombe de ta +pauvre mre, sans doute?--C'est bien pour ma mre... mais... pour ma +Mre du ciel. En prononant ces derniers mots, la voix de l'enfant +avait un accent si pntrant et si doux, que le pre, sans en avoir +compris le sens, en fut nanmoins profondment mu. Il s'avana donc +vers le rosier, le dtacha habilement de la terre, et le remit entre +les mains de sa petite fille, qui s'loigna aussitt, emportant avec +elle son cher trsor. + +Quand la bonne petite rentra au logis, il tait dj tard. Son pre +l'embrassa plus tendrement encore que de coutume et se retira dans +sa chambre pour prendre un repos bien ncessaire aprs une journe +employe de rudes labeurs. Mais, hlas! le sommeil ne vint point +fermer ses paupires: une agitation fbrile, inaccoutume, s'tait +empare de son esprit: les souvenirs d'un pass grossi d'orages +revenaient sa mmoire et lui causaient un indicible effroi. Lui, le +brave guerrier, le soldat intrpide, que le bruit du canon et de +la mitraille n'avait jamais fait plir, prouvait un saisissement +inexprimable. + +Pour calmer ces cruelles angoisses, vrai cauchemar de l'me caus par +le remords, il se mit balbutier quelques-unes de ces prires qu'aux +jours de son enfance il avait bien des fois redites sur les genoux +maternels; et les mots bnis qui, depuis tant d'annes peut-tre, +jamais n'avaient effleur les lvres du vieux militaire, vinrent s'y +placer en ordre les uns aprs les autres, et former ce tout sublime +connu sous le titre d'Oraison dominicale ou prire du Seigneur ... + +La prire! ce cri du coeur, cet lan de l'me vers Celui qui l'a +cre, qui l'aime, qui _veut_ et qui _peut_ seul lui donner le +bonheur, est un de ces remdes efficaces et doux, dont l'effet ne +tarde pas se faire sentir. Notre homme en fit la consolante preuve. +Un rayon d'esprance vint tout coup dissiper les tnbres dont, +un instant auparavant, son entendement tait envelopp: Si je suis +pcheur, se disait-il, si, pendant de longues annes j'ai vcu en +vritable _paen_, en ennemi de Dieu, tout n'est pas perdu pour moi. +N'ai-je pas un petit ange a placer entre moi et la justice du +Seigneur prte me frapper? + +En pensant son enfant, l'ancien soldat s'endormit, et un songe +ravissant acheva de le calmer. Il se crut transport dans un de ces +temples majestueux levs par le gnie de la foi au Dieu trois fois +saint. Au bas du choeur, l'entre de la nef principale, tait un +autel tincelant de mille feux et surmont d'une gracieuse statue de +la Vierge Marie. Une foule de fidles montaient et descendaient les +marches de l'autel, dposant aux pieds de l'image vnre des fleurs +et des couronnes. Une dlicieuse harmonie ajoutait au charme de cette +pieuse vision. Mais bientt la foule s'coula; les chants cessrent; +les lumires s'teignirent; la lampe du sanctuaire seule projetait +ses vacillantes clarts sur le candide visage d'une petite fille qui +s'avanait furtivement vers l'autel, et y dposait un rosier charg de +blanches fleurs. + +Ici le vieillard s'veilla: le secret de sa chre enfant venait de lui +tre rvl; et quand, le matin, elle accourut joyeuse vers lui pour +l'embrasser: Moi aussi, lui dit-il en la prenant sur ses genoux, j'ai +un secret. L'enfant sourit: Vous me le confierez, Papa? dit-elle +son tour.--Non, ma petite, _tu le verras_. + +Le dernier jour du mois de mai 186..., un militaire ayant sur sa +poitrine le signe des braves, s'approchait de la Table sainte. Une +jeune enfant le suivait du regard et semblait envier son bonheur. + +Quelques instants aprs, le prtre qui venait de clbrer les saints +mystres, s'approcha de nouveau de l'autel, et dtacha d'un rosier, +plac aux pieds de la sainte Vierge, une branche encore toute +fleurie. Il la prsenta ensuite au vieux guerrier, qui la baisa +respectueusement. + +Depuis cette poque, elle figure comme un trophe au dessus des armes +appendues aux murs de sa demeure, et, chaque fois que les regards du +vieillard se portent sur ce rameau dessch, il murmure une prire +Marie, l'aimable et tendre refuge des pauvres pcheurs. + + + + * * * * * + + + +29.--LA STATUETTE DE SAINT ANTOINE. + +lev par une pieuse mre, D***, officier aussi loyal que brave, +avait eu la foi, mais la vie des camps et des casernes avait effac +l'empreinte primitive de la religion et il en tait arriv cette +indiffrence froide et triste qui est une forme honnte de l'impit. +Son pouse, reste matresse pour elle-mme et pour sa fille de toutes +les pratiques de la dvotion, n'en pleurait pas moins l'garement de +celui qu'elle aimait assez sur la terre, pour ne pas vouloir en tre +spare au ciel. Depuis longtemps dj, ses prires montaient toujours +vers le Ciel et imploraient l'appui de la Reine des vierges. Rien ne +venait la consoler. Un jour mme, une nouvelle peine vint s'ajouter +aux autres: son mari lui avait appris qu'il tait franc-maon! Ce +n'tait plus seulement l'indiffrence, c'tait l'impit relle et +notoire, l'impit publique et affiche...; et, en pensant cela, +Mme D*** serrait sa fille sur son coeur comme pour la prserver d'un +malheur, ou peut-tre pour avoir recours l'innocence de l'enfant, +contre le pril que courait l'me du pre. + +Tout--coup, ses yeux se portrent sur une statuette de saint Antoine +de Padoue qui ornait sa chambre, et une ide subite s'empara de son +me attriste... Mon enfant, dit-elle sa fille, mon enfant, il faut +que tu pries beaucoup saint Antoine pour obtenir de lui que ton pre +retrouve ce qu'il a perdu! + +--Qu'a-t-il donc perdu, ma mre? + +--Tu le sauras plus tard, mais prie et... n'en dis rien ton pre. + +Le regard naf de la jeune fille se leva vers la statuette, et ses +lvres s'ouvrirent pour laisser chapper ces paroles: Grand Saint, +faites retrouver mon pre ce qu'il a perdu. + +En-ce moment la porte s'ouvrait, et M. D*** venait avertir sa femme +qu'il allait sortir. + +Il avait tout entendu et se demandait tout en marchant ce que cela +pouvait bien tre. Qu'ai-je donc perdu, se disait-il? C'est sans +doute ma femme qui aura gar quelque chose...; mais quelle ide +d'aller redemander cela cette statue! Aprs tout, peu importe! Elle +est si bonne pouse et si bonne mre!... C'est gal, il faut que je +lui dise de ne pas s'inquiter, car enfin si j'avais perdu une chose +srieuse, je le saurais bien. + +Comme on tait aux premiers jours de juin, M. D*** jugea que la soire +assez belle lui promettait plus de jouissance la campagne qu'entre +les quatre murs de la loge. Une ide! se dit-il en se frappant le +front, je vais chercher ma femme et ma fille et nous irons faire un +tour la campagne...; mais qu'ai-je donc perdu?... + +Mme D*** eut un sourire de bonheur et jeta un regard qui disait merci + saint Antoine, quand son mari vint lui dire son ide! mais elle +resta muette et se sentit rougir lorsqu'il ajouta: Dis donc, +est-ce que j'ai perdu quelque chose?--Pourquoi me demandes-tu cela? +rpondit-elle.--C'est que j'ai entendu la petite. + +La conversation en resta l, mais l'embarras de Mme D*** n'avait pas +chapp son mari, et souvent encore il se demandait: Qu'ai-je donc +perdu? + +Le 12 juin au soir, Mme D*** se trouvait encore dans sa chambre avec +sa fille, et l'enfant redisait avec ferveur sa nave prire: Grand +Saint, faites retrouver mon pre ce qu'il a perdu! + +Mais enfin, dis-moi donc ce que j'ai perdu, s'cria M. D*** en +entrant violemment dans la chambre... Depuis huit jours, je me le +demande... Depuis huit jours, cette pense m'obsde... Tu fais +toujours prier ta fille pour cela, mais tu ferais bien mieux de me le +dire, car je saurais si cela vaut la peine de fatiguer cette enfant! + +Mme D*** se leva, en regardant son mari avec calme: Mon ami, lui +dit-elle, serais-tu content de me quitter pour toujours? + +--Ah! pour cela non! et si c'est pour cela que tu pries et que tu vas + l'glise, tu peux t'abstenir! + +--Cependant, mon cher ami, si tu ne retrouves pas ce que tu as perdu, +il faudra nous quitter un jour..., et pour toujours! + +--Mais qu'est-ce donc?... Dis, je t'en conjure..., qu'ai-je donc +perdu? + +--La foi... la foi de ta mre!... et je ne veux pas te quitter, moi... +Oh! je ne le veux pas... il faut que tu la retrouves! + +Et la pauvre femme pleurait, pendant que, sans ajouter un seul mot, M. +D*** sortait. + +La foi, disait-il, la foi de ma mre... de ma femme et de ma fille!. +Et pendant toute la nuit, Mme D*** qui priait, l'entendait marcher, +s'agiter et rpter souvent: La foi... la foi de ma mre! + +Le lendemain matin, M. D*** entre sans rien dire, dans la chambre de +sa femme; puis, comme veill par une ide subite: Est-ce que vous +avez une fte aujourd'hui? + +--Oui, mon ami, la fte de saint Antoine de Padoue. + +--Ah! le petit Saint de la chemine! ... Eh bien! merci, saint +Antoine! + +Et comme Mme D*** le regardait anxieuse... Oui, oui, ma femme, +s'cria-t-il en ouvrant les bras, oui, c'est fait, j'ai retrouv ce +que j'avais perdu;--mais nous devons un beau cierge ton petit Saint, +allons le lui porter! + +Et quelques minutes plus tard, le frre Portier du couvent des +Franciscains appelait un Pre pour confesser M. D*** qui avait +retrouv la foi. (_R. P. Apollinaire_.) + + + + * * * * * + + + +30.--LE CHEMIN DU COEUR. + +Un honorable ecclsiastique de Paris venait d'tre appel pour +confesser une vieille femme mourante dans une de ces maisons qui +servent de refuge aux chiffonniers; il entendit des cris plaintifs +partir d'une chambre voisine et comme le bruit d'un corps qui tombe. +Il s'y prcipite et voit une femme tendue sur le carreau, qu'un homme +rouait de coups. Ah! malheureux! s'crie involontairement l'abb. +L'homme se retourne, et, apercevant le prtre, il lui dit: Que +viens-tu chercher ici, calotin? Tu vas passer par la fentre. Et, le +saisissant par le collet et la ceinture, il le soulve de terre et se +rapproche de la fentre. + +C'tait au troisime tage. L'abb avait conserv sa prsence +d'esprit. Rapide comme l'clair, un souvenir se prsente lui, et +sans paratre mu, il lui dit: Moi qui venais vous chercher pour +porter secours une pauvre voisine qui se meurt! L'homme s'tait +arrt; il tait temps: la fentre ouverte n'tait plus qu' un pas. +Il repose l'abb par terre en lui disant: Qu'est-ce que c'est?--Une +pauvre femme qui se meurt sur un vritable fumier, et je venais +pour que vous m'aidiez un peu la secourir.--Voyons. Et l'abb le +conduisit dans la pice contigu et lui montra une vieille femme +tendue sur un misrable grabat couvert d'une paille infecte, dans +le paroxysme d'une fivre brlante, peine recouverte de quelques +misrables haillons. Ah! pauvre femme! dit le chiffonnier dont la +colre tait tout fait tombe cet aspect.--Je vais vous prier, lui +dit l'abb en lui tendant une pice de 40 sous, de me procurer deux +ou trois bottes de paille frache pour qu'elle soit un peu moins +mal.--Tout de suite. Et, prenant la pice, il s'lance, descendant +quatre quatre les marches de l'escalier vermoulu. + + peine tait-il parti que toutes les portes du corridor s'ouvrirent, +et tous les habitants, les femmes surtout, y compris celle qui venait +d'tre battue, se prcipitent en disant: Sauvez-vous, monsieur +l'abb, sauvez-vous vite pendant qu'il est loin. Il est aussi fort +qu'il est violent, et s'il vous retrouve ici, il pourrait bien vous +faire un mauvais parti.--Non, non, rpondit l'abb en souriant, je +resterai. Je l'ai entrepris. Il vaut beaucoup mieux que vous ne +croyez, et il faudra bien que j'en vienne bout. On l'entendit +remonter. Chacun tait rentr chez soi, fermant soigneusement sa +porte. + +Il arrivait en effet, charg de trois bottes de paille qu'il jeta +terre la porte de la malade. Il en dlie une, tend la paille par +terre, et enlevant la pauvre infirme aussi dlicatement qu'aurait pu +le faire une soeur de charit, il la pose dessus avec prcaution. +Ouvrant la fentre, il jette dans la rue, sans trop de souci des +ordonnances de police, le fumier infect qui couvrait le grabat, et le +remplace par la paille frache des deux autres bottes; il la recouvre +de ce qu'il trouve de mieux dans tous ces haillons, et replace sur son +lit avec le mme soin la vieille femme, qui le remercie par signes et +surtout par l'air de satisfaction et de bien-tre avec lequel elle +s'arrangeait sur sa couchette. + +L'abb l'avait regard avec bonheur, et ds que tout fut fini, lui +prenant la main, il lui dit: Tenez, je gage que vous tes plus +content de vous que si je vous avais laiss battre votre femme tout + votre aise.--Ah! dame! je ne dis pas; et, regardant la vieille +voisine, il ajouta: Pauvre femme, je ne savais pas qu'elle ft si +mal.--Vous tes un brave homme, j'ai vu comme vous vous y preniez bien +pour elle, et avec quel soin.--Oh! c'est qu'elle est si faible!--Je +reviendrai la voir dans quelques jours, et j'aurai bien du plaisir + vous voir.--Ah! monsieur l'abb, dit-il en rougissant un peu; et +prenant la main que l'abb lui tendait de nouveau: Excusez si j'tais +bien en colre tout l'heure.--Je n'y pense plus, et revoir. +Cependant vous allez me faire une promesse.--Quoi donc?--Je reviendrai +dans cinq six jours, et d'ici-l vous ne battrez pas votre +femme.--Ah! c'est qu'il y a des moments qu'elle m'impatiente.--Eh +bien! dans ces moments-la, vous irez voir cette pauvre voisine... +C'est promis, revoir. Et sans attendre davantage, il secoue la main +du chiffonnier et se hte de partir. + +Il revint effectivement au bout de cinq jours, et aprs sa visite +la pauvre vieille, qui lui raconta en pleurant combien son terrible +voisin avait t bon pour elle, il entra chez lui. En le voyant, la +femme se prcipite vers lui en lui disant: Ah! monsieur l'abb, vous +m'avez sauv deux _roules_. Le mari, un peu confus, ajouta: Ah! +oui, les mains m'ont bien dmang... Mais j'ai fait comme vous m'avez +dit, et je ne rentrais que quand la colre tait passe.--Vous le +voyez, dit l'abb, on peut toujours en venir bout, et je suis sr +qu'aprs ces deux fois vous avez trouv votre femme bien plus douce. + +La glace tait rompue, et l'abb en profita pour parler un peu charit +et amour du prochain. Nul n'avait mieux que lui, qui prchait si bien +d'exemple, le droit d'en parler. De l il passa un peu l'amour de +Dieu, et quitta le couple enchant, emportant une nouvelle promesse de +patience et celle d'une visite du mari. Sous cette grosse enveloppe +il cachait un coeur intelligent et bon, et il ne fut pas difficile + l'abb de le ramener Dieu. Aprs avoir t la terreur de son +quartier par sa force et sa violence, il en devint le modle et +l'aptre. Plus d'une fois il amena l'abb d'anciens camarades dont +il avait dtermin la conversion. + +Un matin, l'abb se trouvait d'assez bonne heure Saint-Sulpice. Il +le vit entrer et, aprs une courte prire, s'approcher du tronc des +pauvres, y jeter quelque chose et se retirer prcipitamment. Il le +suivit, et l'ayant rejoint dehors, il lui demanda ce qu'il venait de +faire. Le chiffonnier hsita rpondre, mais, certain que l'abb +avait tout vu, il lui dit: Eh bien! c'est l'argent de mon djeuner +que j'y ai jet. Autrefois je n'en ai que trop dpens au cabaret. +J'ai donn des scandales, vous le savez mieux que personne. Pour les +rparer autant que je le puis, je jene quelquefois, et comme il ne +serait pas juste d'en tirer profit, je viens jeter ici, pour les +pauvres, l'argent que mon djeuner m'aurait cot. + +(_L'abb Mullois_.) + + + + * * * * * + + + +31.--LE NOUVEL AUGUSTIN. + +Un jeune homme du nom d'Augustin, emport par ses passions ardentes, +tait tomb dans le dsordre presque au terme de ses tudes. Ne +connaissant plus ni frein ni rgle, il n'coutait mme pas sa mre et +restait insensible ses larmes comme ses reproches. Par intervalles +cependant, le remords venait troubler la conscience du jeune libertin, +mais il tchait de s'tourdir davantage et se plongeait dans la +dissipation. Soudain, une maladie de poitrine se dclara. Inquite de +le voir partir pour la capitale avec une toux opinitre, sa plus jeune +soeur, Anna, cacha, sans le lui dire, une mdaille de la sainte Vierge +dans l'habit qu'il portait. Ce pieux stratagme fut sans effet sur +lui. Loin de l: On s'est donn une peine inutile, crivit-il +bientt; je prie qu'on ne recommence pas, mon tailleur a bien autre +chose faire qu' dcoudre des mdailles. + +Les symptmes de la maladie ne tardrent pas devenir inquitants, +et firent de rapides progrs; des crachements de sang menaaient +d'touffer tout coup le malade. Ainsi la mort le pouvait frapper +toute heure: pauvre Augustin! il n'tait pas prpar paratre devant +Dieu, il ne songeait pas mme s'y disposer. Un jour, dans une +entrevue qu'il eut avec sa soeur religieuse, celle-ci lui avait dit +avec tendresse: Mon cher Augustin, songe donc mettre ta conscience +en rgle avec Dieu; moi qui t'aime tant, je ne puis soutenir la pense +de te savoir loin de lui. Pour toute rponse, le jeune homme avait +serr avec motion la main de sa soeur, puis il avait cherch +changer une conversation qui semblait le fatiguer. Un autre jour, une +crise violente ayant fait apprhender que sa dernire heure ne ft +arrive, sa mre avait fait prier l'aumnier, premier dpositaire des +secrets du coeur de son fils, d'accourir en toute hte. L'aumnier +s'tait prsent sans retard avec sa douce parole, son regard ami. +Augustin n'avait voulu rien entendre, et le vieillard s'tait retir +les yeux pleins de larmes amres. + +Mais pendant qu'Augustin repoussait le ministre de Dieu, on priait +pour lui dans les sanctuaires consacrs Marie, si bien surnomme +l'esprance des dsesprs: l'heure du triomphe de la grce ne devait +pas tarder sonner. + +Soudain une crise affreuse se dclare, c'est le dernier avertissement +du ciel. + +Surmontant alors sa douleur, la mre d'Augustin s'approche de son lit +et lui dit avec amour: Mon fils, je t'en supplie, ne diffre pas +davantage; si cette crise continue, es-tu sr d'en supporter l'effort, +dans l'tat d'puisement o tu es? Courageuse mre, pour sauver +l'me de votre enfant, vous avez su triompher des faiblesses du coeur +maternel; mais aussi, que votre me abattue fut console quand le +pauvre malade, levant vers vous son regard mourant, vous dit: Je le +veux bien, faites venir M. le Cur! + +Celui-ci arriva promptement, fut reu bras ouverts, et commena +avec le jeune homme un de ces mystrieux entretiens dont le ciel seul +connat le secret et qui rhabilitent les mes devant Dieu. Quand le +prtre sortit, le malade tait calme, une douce joie brillait sur son +visage. Augustin, qui depuis trois mois n'avait pour sa mre qu'une +froideur glaciale, triste fruit de son esprit aigri et chagrin, +l'appela prs de son lit et l'embrassa avec tendresse; c'tait le +tmoignage de la rconciliation qu'il venait de cimenter avec Dieu, +l'expression filiale de sa conscience tranquillise. + + partir de ce moment, le plus admirable contraste se fit remarquer +dans le jeune malade; on le voyait subir d'heure en heure l'influence +de l'action cleste. + +Lui adressait-on des paroles de pit? il les recevait avec +reconnaissance. Lui faisait-on une lecture difiante? il l'coutait +avec une douce attention. Les _Confessions_ du grand vque +d'Hippone faisaient, entre tous les autres livres, ses plus chres +dlices. C'est mon histoire que je lis, disait-il avec un pieux +sentiment d'amour de Dieu. Il contemplait avec bonheur la croix de +Jsus, cherchant participer la vertu qui s'en chappe pour le +chrtien supportant sans se plaindre les plus cruelles douleurs. Il +fit publiquement ses excuses tous les membres de sa famille et aux +personnes de la maison pour les scandales qu'il avait donns, et +particulirement au vnrable ecclsiastique dont il avait refus le +ministre quelques mois auparavant. + +Sa mort fut des plus difiantes: le pcheur tait devenu un saint. + + + + * * * * * + + + +32.--VAINCU PAR L'EXEMPLE. + +Un enfant pieux tait plac dans un trs mauvais atelier de tourneur; +c'tait vritablement pour lui un enfer. Pour comble de malheur, +le patron avait un contrat pass avec les parents et ne voulut +pas entendre parler de rupture. Le jeune apprenti fut tent de se +dsesprer; mais soutenu par les conseils de son confesseur, il se +rsigna. Les attaques allaient toujours croissant. Enfin, un dimanche, +le pauvre enfant vient se jeter dans les bras de l'aumnier, et, +fondant en larmes, lui fait part de ses nouveaux tourments; il se +plaint surtout d'un ouvrier qui s'acharne aprs lui plus que les +autres et le harcelle de ses impits. Quel remde cette situation? +Un seul, la prire! Priez pour la conversion de ce malheureux! Tout +est possible Dieu. lui dit le confesseur. Rest seul dans un petit +sanctuaire, l'enfant se prosterne devant une statue de la Sainte +Vierge, pleure chaudes larmes et prie longtemps avec la plus grande +ferveur. Le samedi suivant, l'apprenti amenait aux pieds de l'aumnier +du Patronage le malheureux ouvrier sincrement converti, autant par +les prires que par les bons exemples et la rsignation de l'enfant. +Peu de temps aprs, tous les deux s'approchaient de la sainte Table, +combls de grces et de consolations. Cet ouvrier persvra dans son +heureux retour et prit nergiquement la dfense du pauvre apprenti. Ce +n'est pas tout. Quelque temps aprs, le patron lui-mme vint trouver +le directeur du Patronage, lui avouant que l'exemple des vertus +simples et modestes de son apprenti, joint des malheurs de famille, +avait profondment touch son coeur. Je me suis dj confess M. +le Cur, dit-il, et j'y retourne ce soir. Demain je fais mes Pques. +Dsormais je ne veux pas d'autres apprentis, ni d'autres ouvriers que +ceux du Patronage. Jamais je ne travaillerai le dimanche, jamais une +mauvaise parole ne sera prononce chez moi. Veuillez, monsieur, me +considrer comme un des vtres, comme tout dvou la religion et +la moralisation de la classe ouvrire. + +Ne faut-il pas dire aprs cela que la prire et le bon exemple peuvent +convertir les coeurs les plus endurcis? + + + + * * * * * + + + +33.--LA FILLE DU FRANC-MAON. + +J'ai t appel, racontait en 1865 un vnrable religieux passioniste, +pour administrer un mourant Brooklyn. C'tait un allemand, que +j'avais eu l'occasion de rencontrer plusieurs fois. Sa fille unique, +excellente catholique, me prvint que son pre tait franc-maon et +qu'il fallait exiger sa rtractation. + +Aprs avoir entendu sa confession, je lui demandai s'il n'avait +pas appartenu quelque socit secrte.--Oui, mon Pre, je suis +franc-maon; mais, vous le savez, en Amrique, cela n'est pas +mal.--C'est une erreur, lui dis-je; la franc-maonnerie est condamne +partout o elle existe. Il vous faut donc rtracter tout ce que vous +avez pu promettre et me dlivrer vos insignes. + +Le malade fit bien quelques difficults, mais il avait gard la foi, +et il signa la rtractation que je rdigeai: puis il me fallut faire +de nouvelles instances pour obtenir son charpe, son querre et sa +truelle d'argent, son tablier de peau et son rituel, renferms dans +une armoire prs de son lit. Je dus lui expliquer la ncessit de se +dpouiller de tous ces objets s'il voulait faire preuve d'un repentir +sincre et d'un retour efficace l'glise. Je sortais, emportant les +dpouilles opimes, et tout heureux d'avoir arrach son me au dmon. + +La jeune fille m'attendait sous le vestibule: Eh bien! dit-elle, mon +pre vous a tout remis? Tout, n'est-ce pas? Il a fait la paix avec +Dieu?--Voyez plutt, ma fille. Et je lui montrai les objets que +j'avais la main. Elle les prend l'un aprs l'autre, et puis, d'un +air triste, elle dit: Non, tout n'est pas l; il n'a pas eu de peine + vous remettre ces insignes; il lui en a cot davantage pour ce +livre, qui est particulier son grade. Mais il y a encore autre +chose.--Quoi donc?--Un crit dont j'ignore le contenu; mon pre m'a +recommand de le porter tout cachet aprs sa mort au chef de sa Loge. +Ce doit tre quelque secret important. + +Je retourne prs du malade, et je lui dis: Mon pauvre ami, pourquoi +me trompez-vous? Vous allez paratre devant le tribunal de Dieu; +croyez-vous chapper sa justice? Vous avez encore quelque chose +me livrer. Le malade parut constern; je remarquai la pleur de +son visage et le trouble de ses yeux; puis il dit avec un certain +embarras: Mais vous avez tout emport, je n'ai plus rien +vous livrer.--Non, il y a un crit comme en font tous les +francs-maons.--C'est une erreur, mon Pre, je n'ai plus rien. Je +redoublai d'instances: tout tait inutile, le dmon allait triompher. +J'employais tous les moyens que je croyais efficaces en telle +occasion. Je n'obtins rien: le malade niait, ou ne rpondait pas. +Alors, sa fille ouvre la porte et se jette genoux au pied du lit: +Oh! mon pre, de grce, sauvez votre me; votre fille serait trop +malheureuse. Vous dites que vous m'aimez, prouvez-le maintenant. + +Le malade ne s'attendait pas cette secousse: les embrassements et +les larmes de sa fille l'meuvent; elle lui prodigue les caresses les +plus vives; elle lui dit les paroles les plus tendres, lui parle du +ciel qu'il perd, et le malade veut rpondre: Tu sais que je n'ai rien +de cach. Sa fille, prenant un ton inspir: Ne mentez pas, mon pre; +vous avez toujours t franc; que je ne rougisse pas de votre nom. +Donnez au Pre le papier que vous m'avez recommand de porter au +vnrable de la Loge. + + ces paroles, le malade pousse un cri; puis, faisant un effort, il +dit en soupirant: Non, ma fille, tu ne rougiras pas de ton pre. +Tiens, prends cette clef mon cou, ouvre le tiroir, et donne au Pre +le papier qu'il renferme. Puis il tombe affaiss. + +Sa fille, prompte comme l'clair, avait excut ses ordres et me +remettait un pli cachet en disant: Victoire! mon pre est sauv! + +Cette scne m'avait profondment touch. Le courage de cette fille me +rappelait une chrtienne des premiers sicles. Le malade vcut +encore quelques heures, et ses dernires paroles taient un acte de +contrition, en mme temps que de foi et d'esprance. J'ouvris, en +prsence de sa fille, le pli cachet. C'tait un serment sign avec du +sang. J'avais entendu parler de ce genre d'crits en usage chez les +chefs de la franc-maonnerie; mais quand je parcourus ce papier, je +n'en pouvais croire mes yeux. C'tait le serment d'une guerre sans +fin, sans merci, contre l'glise, la papaut et les rois; avec les +plus excrables maldictions s'il violait sa parole. Ce papier, je +l'ai remis entre les mains de l'archevque, afin qu'il pt apprcier +aussi bien que moi la malice infernale de la franc-maonnerie. + + + + * * * * * + + + +34.--UN VOYAGE DE CENT LIEUES EN AUSTRALIE. + +Dans une de ses courses apostoliques au milieu des rgions peu +frquentes de l'Australie, Mgr Polding tomba malade et fut soign +avec un dvouement admirable par une veuve. Le vnrable prlat, +revenu la sant, lui fit promesse qu' quelque poque de l'anne +et en quelque lieu qu'il ft, il reviendrait, son appel, lui +administrer les derniers sacrements. Bien des saisons se passrent, et +une nuit d'automne arriva une lettre invitant l'archevque remplir +la promesse faite sa bienfaitrice qui se mourait. Sans hsiter un +seul instant, le digne prlat, en dpit de la rigueur de la saison, se +mit immdiatement en route. + +Aprs avoir bien march des heures et des jours, il arriva haletant et +harass la maison qu'il tait venu chercher de si loin; mais son +grand tonnement, il trouva une solitude complte. + +Pendant que l'archevque mditait ce qu'il allait faire, son attention +fut appele soudain par le bruit de la hache d'un bcheron. Se +dirigeant immdiatement vers l'endroit d'o partait le bruit, il se +trouva bientt en face d'un robuste Irlandais. Mgr Polding apprit de +lui que la vieille dame, craignant quelque retard de sa part, s'tait +dcide, bien que mourante, aller chercher ailleurs des secours +spirituels; mais le bon Irlandais ne put lui indiquer la direction +qu'elle avait prise. Le prlat comprit qu'il serait compltement +inutile d'aller sa recherche mais une inspiration lui vint. Il +s'assit sur un tronc d'arbre, et, s'adressant au bcheron, il lui dit: +Eh bien, mon brave, aprs tout, je n'ai pas l'intention d'tre venu +ici pour rien. Ainsi, mettez-vous genoux, et je vais entendre votre +confession. + +L'Irlandais commena par s'excuser, allguant son manque de +prparation, le long laps de temps coul depuis sa dernire +confession, etc.; mais tous ces scrupules furent combattus par +l'archevque, et le bcheron finit par s'agenouiller, repentant et +contrit; pour recevoir l'absolution de ses fautes. L'archevque +lui fit promettre d'aller communier le dimanche suivant, et ils se +sparrent. Mgr Polding avait peine fait quelques pas qu'il entendit +un profond gmissement. Il revint en toute hte et trouva son pnitent +mort, cras par la chute d'un arbre. + +Combien n'est donc pas admirable la misricorde de Dieu, qui appelle +ainsi un vque des centaines de lieues de sa rsidence, par des +chemins pleins de dangers et par le temps le plus rigoureux, pour +ouvrir les portes du ciel l'me d'un pauvre homme sur le point de +comparatre son tribunal? + + + + * * * * * + + + +35.--RIEN N'EST IMPOSSIBLE A DIEU. + +Dans une antique cit des bords du Rhin, la femme d'un cordonnier, +qui vivait dans une extrme misre, se rendit chez l'vque, pour +lui demander secours et protection. Le prlat tait connu comme le +consolateur de toute espce de souffrances: les vieillards, les +veuves, les orphelins, les infirmes, les aveugles, tous ceux qui +souffraient physiquement ou moralement, approchaient de lui, malgr sa +haute dignit, avec confiance et abandon. Quand l'vque eut entendu +les plaintes de la pauvre femme, il lui dit amicalement, mais +cependant sur le ton du reproche: + +Je ne suis pas assez riche, bonne femme, pour vous donner l'aumne +deux fois par semaine. + +La pauvre femme rpondit sans oser lever les yeux: + +Que Votre Grandeur daigne m'excuser; mais mon mari est depuis +longtemps alit et tourment de si grandes douleurs!... + +--S'il en est ainsi, s'cria l'vque, je ne saurais vous refuser, +car, pour des cas semblables, j'ai toujours une somme en rserve. +Je veux voir aussi votre mari et lui apporter quelques consolations +spirituelles. + + ces mots, la pauvre femme se montra inquite et embarrasse: + +Que Votre Grandeur ne se drange pas... Mon mari a de singulires +ides. + +--Malgr cela je raliserai mon projet, interrompit srieusement +l'vque qui se figura que cette maladie attribue au mari tait un +prtexte pour obtenir un secours plus abondant. + +--Il faut donc que je vous avoue franchement, dit la pauvre femme tout +en larmes, que mon mari est si profondment irrligieux qu'il ne veut +entendre parler d'aucun prtre. + +--Cela ne m'empchera pas de l'aller visiter, d'autant qu'il est, je +le vois, doublement malade. Peut-tre, humble instrument de Dieu, +pourrai-je le ramener dans la bonne voie. + +La pauvre femme courut avec le coeur inquiet prs de son mari; il +souffrait beaucoup, elle n'osa lui annoncer la visite qu'il allait +recevoir. + +Bientt aprs, la porte de la chambre s'ouvrit doucement, et l'vque +entra. + +Il s'approcha avec bont du lit de douleur et s'informa avec +bienveillance des souffrances du malade; il s'effora de rchauffer le +coeur du pcheur au foyer toujours brlant de l'amour divin et de le +prparer au voyage de l'ternit. + +Mais le malade qui, la premire vue de l'vque, tait devenu rouge +de colre, se montra tellement insensible ce langage si doux et si +loquent, que le bon pasteur se retira le coeur profondment afflig. + +Il avait dj franchi le seuil de la chambre, lorsqu'il se retourna +une dernire fois. Son doux regard rencontra celui de la femme +attriste, et il lui dit voix basse: + +Ne dsesprez pas, _vous savez qu' Dieu rien n'est impossible_; ne +doutons pas de la conversion de votre mari. Si un heureux moment +venait o il dsirt ma prsence, ne tardez pas m'appeler, serait-ce +mme au milieu de la nuit. Votre mari est plus mal que vous ne pensez, +et chaque minute est prcieuse pour le salut de son me. + +La nuit suivante, onze heures, la pauvre femme arrivait toute +haletante au palais de l'vque. Elle tira vivement, et coups +redoubls, le cordon de la sonnette, jusqu' ce qu'enfin elle entendit +le bruit des clefs et qu'elle aperut le domestique, qui lui demanda +avec impatience ce qu'elle pouvait vouloir une heure semblable. + +Mon mari mourant demande Monseigneur. Il rclame la grce qu'il +daigne venir au plus tt. + +--Y pensez-vous? rpondit le domestique; comment pourrais-je troubler +le sommeil de mon matre, dont la vie est si remplie et les fatigues +si grandes? Votre mari, je pense, peut bien attendre demain matin; +je ferai votre commission ds le rveil de Monseigneur. + +--Ce sera trop tard, soupira la pauvre femme. Pour l'amour de Jsus, +ayez piti de mon pauvre mari et annoncez-moi de suite. Sa Grandeur +m'a dit elle-mme de venir la chercher toute heure, mme au milieu +de la nuit. + +--S'il en est ainsi, rpondit avec empressement le vieux et fidle +serviteur, je vais communiquer votre demande au chapelain de Sa +Grandeur. + +Et il courut chez le chapelain, qui lui ordonna de rveiller +immdiatement son matre; mais l'vque n'tait pas dans sa chambre +a coucher. Le domestique, qui avait vieilli son service, l'alla +chercher la chapelle, o il savait qu'il passait en prires une +partie des nuits. Il le trouva, en effet, plong dans de pieuses +mditations devant l'image de Jsus crucifi. + +Ds que le bon voque connut l'appel du malade, il s'cria avec une +sainte joie: + +Combien je vous remercie, mon Dieu, d'avoir exauc ma prire! + +Et immdiatement il se mit en route, traversa pas presss les rues +troites et sombres, monta rapidement l'escalier et vint s'asseoir au +chevet du mourant, qui le reut avec des larmes brlantes de repentir, +et avec une profonde motion lui parla ainsi: + +La nuit tait venue, et j'avais dj pass plusieurs heures sans +sommeil sur mon lit de douleur, lorsque tout coup mon coeur a +prouv une inquitude que je n'avais ressentie de ma vie. J'avais +compris quel affreux danger planait sur mon me; j'ai reconnu mes +graves offenses envers Dieu, et, en voyant combien il a toujours t +misricordieux pour moi, j'ai t pouvant du sort qui m'attendait +si je paraissais en cet tat devant le souverain Juge qui voit et qui +sait tout. J'ai song alors ma mre, qui en mourant m'a recommand + la protection de la bienheureuse Vierge Marie. Je me suis adress +cette Mre cleste, implorant sa protection auprs de son cher Fils, +et bientt j'ai senti la consolation entrer dans mon coeur. Ma femme +m'a rappel aussitt votre promesse de m'assister dans ce danger de +mon me et dans le pril de la mort... + +Le malade ne put continuer; il retomba puis sur son lit, en proie +un profond vanouissement. Ds qu'il eut repris l'usage de ses sens, +il dposa dans le coeur de l'voque une humble confession gnrale, +et attendit avec impatience ce moment heureux dont il avait t si +longtemps priv, o lui fut prsent le Pain cleste qui remplit +son me d'une paix inexprimable. Il murmura d'une voix dj presque +teinte: + + Dieu! qui as fait pour moi de si grandes choses, sois aussi +misricordieux pour ma pauvre me que tu le fus sur la croix pour le +bon larron repentant. + +Le lendemain, sa lutte avec la mort et la douleur avait cess: il +tait pass une vie meilleure. Le jour de la conversion de cet homme +dut tre le plus beau jour de la vie d'un voque; car il ne saurait +y avoir ici-bas de plus grande joie que la pense d'avoir ramen un +pcheur Dieu. + +Et ainsi, en cette circonstance dcisive pour le bonheur ternel d'une +me, ce bonheur fut double; c'est l le propre de toutes les oeuvres +de misricorde: elles sont la joie de ceux qui les accomplissent et de +ceux qui en sont l'objet. + + + + * * * * * + + + +36.--L'AMOUR MATERNEL. + +Dans une des principales villes du midi de la France, un vnrable +ecclsiastique, vicaire de paroisse, fut soudainement appel vers le +milieu de la nuit, prs d'une malade qui, lui dit-on, se mourait, +prive tout la fois des ressources matrielles capables d'adoucir +les souffrances de son corps, et des sentiments religieux propres +soutenir l'nergie de son me, profondment aigrie par la misre. Le +digne prtre ne se fit point attendre. Sautant hors de sa couche et +s'habillant la hte, il est bientt dans la rue, se dirigeant +avec son guide vers la demeure de la pauvre mourante, travers des +tourbillons de neige dont une bise glaciale fouettait son visage. Il +arrive, gravit six tages et pntre au fond du plus mchant rduit +que l'on puisse voir. L, sur un grabat ftide, une malheureuse femme +se dbattait avec angoisse, voulant et ne voulant pas mourir; car +ses cts dormait, ensevelie sous d'informes haillons, une petite +fille qui la rattachait encore la vie quand le malheur la pressait +au contraire de quitter un monde devenu inhabitable pour elle. + +Un tel spectacle mut l'envoy de Dieu jusqu'aux larmes, et le frisson +d'une piti sincre parcourut tous ses membres. Que faire devant une +pareille infortune? Comment ramener la paix et la joie dans une me +ainsi torture, toujours en prsence d'une misre de plus en plus +poignante, de plus en plus irrmdiable? Tout autre qu'un prtre +assurment et recul devant une mission si difficile. L'abb ne se +dcouragea point; il prit conseil de sa foi, il prit conseil de son +coeur, et le plus doux triomphe couronna bientt ses intelligents +efforts. Aux premiers mots sortis de sa bouche, la malade avait +brusquement dtourn la tte, ses exhortations toujours plus tendres +et plus pressantes, elle opposait une indiffrence profonde, un de +ces sourires amers qui dconcertent les plus robustes esprances et +attestent une incrdulit systmatique ou une ignorance absolue des +vrits chrtiennes. Il fallait donc tenter un dernier assaut dcisif; +c'est alors qu'une inspiration soudaine vint illuminer l'esprit du +bon pasteur la recherche de sa brebis gare. Elle rsiste mes +paroles, se dit-il en lui-mme, elle ne rsistera pas sans doute aux +saintes obligations de la maternit; l'amour maternel mne Dieu, qui +aime si tendrement sa Mre. Et, saisissant l'enfant endormi dans +un coin de la mansarde, il le prsenta la mourante en lui disant: +Sauvez votre me, vous sauverez celle de votre fille; si vous devez +la laisser orpheline ici-bas, au moins gagnez le ciel pour la protger +et lui garder une place parmi les anges. la vue de cette innocente +et douce crature qui lui tendait ses petits bras et sollicitait ses +caresses, la pauvre femme jeta un cri perant, serra convulsivement +son enfant sur sa poitrine haletante, et, au bout de quelques +instants, ses yeux desschs s'emplirent de larmes; bienheureuses +larmes qui emportrent avec elles toutes les barrires que l'esprit de +rvolte avait places entre son coeur et celui du souverain Juge, dont +la main ne nous frappe ici-bas que pour nous gurir. L'attendrissement +qui ouvrait son me aux plus nobles sollicitudes d'une mre, l'ouvrit +en mme temps tous les sentiments chrtiens qui donnent la +rsignation dans les souffrances et le courage dans l'adversit. Mon +Dieu, s'cria-t-elle pleinement soumise et console, mon Dieu, que +votre volont s'accomplisse! Je vous fais volontiers le sacrifice +de ma vie; que tous les maux que j'ai soufferts soient autant +d'infortunes pargnes l'enfant qui doit me survivre. Et vous, +monsieur l'abb, ajouta-t-elle, daignez, je vous en conjure, prendre +soin de l'orpheline; je vous la confie: si vous acceptez ce dpt, je +mourrai contente et rassure. L'abb promit tout, et la malade se +confessa avec de grands sentiments de contrition. L'amour maternel +l'avait ramene l'amour de Dieu. + + + + * * * * * + + + +37.--UN PCHEUR MORIBOND ASSIST PAR UN PRTRE MOURANT. + +Il y a une dizaine d'annes, l'glise de Saint-Paul-Saint-Louis, de +Paris, avait parmi ses desservants un prtre qui se faisait remarquer +par sa haute taille et son visage grave et basan. + + ses allures un peu militaires on devinait sans peine que ce prtre +avait d porter l'pe, et l'on coutait sans surprise l'histoire de +ce brave officier de cavalerie, qui vaillamment s'tait battu sous le +commandement de don Carlos, l'avait suivi, et enfin tait entr dans +le sacerdoce. + +Ce prtre tait l'abb Capella. + +Aprs tre rest quelques annes Saint-Paul-Saint-Louis o il +s'tait particulirement attir l'estime de tous, M. Capella fut +appel une petite cure des environs de Paris. + +L, il fut vnr par ses bons et simples paroissiens, presque tous +jardiniers; son caractre aimable et sa franchise militaire avaient +vaincu tous les prjugs, toutes les antipathies mmes; le bien que +fit l son court passage, est incalculable. + +C'tait la veille de sa mort; les derniers sacrements venaient de lui +tre administrs, et il se recueillait dans son action de grces, +offrant au Seigneur ses dernires souffrances et son agonie qui allait +commencer. ce moment une personne entra inopinment et s'approchant +de lui: + +--Monsieur le Cur, lui dit-elle, un tel, que vous connaissez bien, +est trs malade; il va mourir; nous sommes bien en peine, car il ne +veut recevoir aucun prtre. Ainsi, quand M. le cur est venu, il lui a +tourn le dos et ne veut pas l'entendre. + +--Quel malheur! un si brave homme, fit M. Capella avec chagrin. Ah! si +moi-mme je n'eusse pas t mourant, peut-tre ne m'aurait-il pas si +mal reu! + +--Ah! vous, Monsieur le Cur, il vous aime et vous vnre trop pour +cela! Mais hlas!... Et elle se retira sans achever. + +Une pense sublime vint au saint prtre; se soulevant sur sa couche +et joignant les mains: Mon Dieu, donnez-moi un peu de force! +s'cria-t-il. Faisant alors un effort suprme, il endossa une dernire +fois ses vtements ecclsiastiques, puis il dit, d'un ton rsolu, aux +amis qui l'entouraient: + +--Soulevez-moi et portez-moi chez le malade. + +Frapps de stupeur, pas un ne bougea. Ils coutaient cette voix +expirante qui avait retrouv le ton du commandement pour faire une +chose impossible, et ils crurent le cur dans le dernier dlire. +Prenez-moi, rpta-t-il avec une suprme autorit. Une exclamation +assourdie sortit de toutes les bouches. + +Mais le mourant, dont l'heure de vie s'tait rfugie dans son +inbranlable volont, prsenta ses bras tremblants, ses jambes inertes +dj; on lui obit donc et soutenant avec prcaution ce corps qui +voulait reprendre la vie pour aller sauver une me, on le dposa sur +une litire. + +Ah! mon Dieu! il va mourir en route! s'cria l'un des porteurs avec +dsespoir. + +Lui, sans s'inquiter de ce qui se passait ou se disait autour de sa +couche, absorb dans son hroque ide fixe, donnait des ordres pour +qu'on lui apportt ce qui tait ncessaire l'administration +des sacrements. Quand tout fut prt: En route, et htons-nous, +commanda-t-il. + +On se mit en marche vers la maison du malade. Le prtre ne faisait +entendre ni un cri, ni une plainte, ni mme un soupir dans ce chemin +douloureux dont tout choc tait une angoisse, mais il priait avec +ferveur. + +Le voil prs du lit de cet autre mourant. Mon ami, lui dit-il d'une +voix entrecoupe, nous allons tous les deux paratre devant le bon +Dieu. Voulez-vous que nous fassions le voyage ensemble?... Moi, je +viens vous aider... et vous apporter les secours de cette dernire +heure... + +Un intraduisible cri chappa au malade, et sans pouvoir articuler un +mot, il saisit la main de son pasteur et la porta ses lvres avec un +mouvement d'adoration. + +Mon ami, continua celui-ci, le temps est court...; confiez-vous +moi; vous ne me refuserez pas de vous confesser, n'est-ce pas? + +Le malade, subjugu par cet hrosme de la foi, fondit en larmes. Oh! +oui, je veux me confesser vous! s'cria-t-il. + +Un sourire du ciel passa sur les lvres blanches du pasteur. Il fit un +signe, et le vide s'tablit autour des deux mourants. + +Bientt aprs, le ministre de Dieu fit un dernier effort pour +lever sa main au-dessus de la tte du pardonn, et les paroles de +l'absolution tombrent comme une rose sur cette me ressuscite. Le +prtre appela; L'Extrme-Onction! demanda-t-il. On lui apporta ce +qui tait ncessaire pour la rception du Sacrement. Prenez mon bras, +et conduisez ma main, dit-il son aide. Et l'on conduisit cette main +mourante, se tranant refroidie dj, comme une suprme bndiction, +sur les membres du malade qui semblait se ranimer sous ce froid +attouchement et sous les onctions de l'huile sainte. + +Quand tout fut achev, le prtre pencha sa tte alourdie vers celui +qu'il venait d'administrer, et dans un soupir de soulagement, il +dit tout bas: Au revoir, mon ami!... Maintenant, remportez-moi, +ajouta-t-il d'une voix teinte. _Nunc dimittis servum tuum, Domine, +secundum verbum tuum, in pare!_ + +Puis sa tte tomba pesante sur sa poitrine; ses bras fatigus se +laissrent pendre; ses yeux se fermrent: et, pendant cette lugubre +route du retour, on aurait cru qu'il n'existait plus, si l'on n'avait +vu ses lvres remuer sous un souffle de prire. Peu aprs, on le +dposa immobile sur son lit. Quelques heures plus tard, il tait mort. + + + + * * * * * + + + +38.--DEUX FOIS SAUV! + +Il y a dans notre collge, rapporte un minent crivain, retraant ses +souvenirs de jeunesse, un pauvre abandonn qu'on appelle Isaac. Comme +son nom l'indique, il est juif. De plus, il est orphelin et sans +fortune. La rprobation terrible qui pse sur sa race, loigne de lui +jusqu'aux moins chrtiens de nos camarades. On le voit toujours dans +le coin le plus dsert de notre cour, o le poursuivent encore les +injures et les railleries d'un ge sans piti. Cependant il est doux +et semble rsign par avance toutes les amertumes de la vie, dont +celles du collge ne sont qu'un avant-got. Quelquefois la nature +l'emporte et le malheureux enfant clate en sanglots; il se cache le +visage entre les mains et pleure des heures entires. + +Depuis longtemps je pense l'aborder. Je voudrais consoler un peu +cette prcoce affliction, tenir compagnie cette solitude prmature; +mais je n'ose. Isaac n'est pas sans quelque sauvagerie; ses malheurs +et son abandon lui ont inspir la dfiance. Quelques mchants coeurs, +comme il en est mme au collge, ont encore contribu augmenter +cette dfiance, en venant solliciter l'amiti de l'orphelin et en +trahissant ensuite, avec tous les secrets confis, un coeur si +dsireux d'abord de se communiquer, mais que l'infortune avait rendu +susceptible l'excs et incapable de se livrer deux fois. + +L'autre jour, une de ces tristes scnes qui se renouvellent trop +souvent, est venue ajouter de nouvelles douleurs celles de celui que +j'aime en secret. Je sortais du parloir au milieu de la plus longue +de nos rcrations; tout coup j'entends de grands cris. Je me hte, +j'arrive devant tous nos camarades rassembls. Ils taient en grande +agitation. Qu'y a-t-il?--C'est Isaac qui nous a dnoncs, me rpond +le plus colre. Et il entame une longue histoire laquelle chacun +veut ajouter son trait. C'tait encore une accusation banale et +sans fondement. Les preuves abondaient, la haine suggrait les plus +dtestables hypothses ces petites ttes mchantes et enflammes; on +accueillait tout, pourvu que tout ft contraire l'accus. Tristes +juges comme on en voit tant dans un monde qui n'a plus la jeunesse +pour excuse! + +Isaac n'tait pas l, mais bientt nous le vmes paratre, accompagn +du suprieur qui s'loigna quelques secondes aprs, laissant le +pauvre enfant en proie la cruaut de ses ennemis. Oh! ce mot de +_cruaut_ n'est pas trop fort. On l'injuria, et les injures bientt +furent suivies de pierres. Un fils de boucher, qui sans doute avait +vu avec quelque profit son pre assommer des boeufs l'abattoir, +s'lana enfin sur lui et de ses gros poings lui mit la figure en +sang. + +J'tais ple d'indignation. Mon coeur battait vivement. La colre +finit par l'emporter, la sainte colre, et je m'lanai devant Isaac: +Vous tes des lches, m'criai-je en lui prenant les mains, et +malheur au premier d'entre vous qui touchera mon _ami!_ + +J'appuyai dessein sur ce dernier mot, je regardai les agresseurs +d'un regard dcid, les poings ferms, le pied en avant: je leur +semblai redoutable, malgr ma petite taille; ils se turent, ils +s'loignrent en jetant au vent leurs dernires insultes, et l'un +d'eux dclara qu'il fallait mettre les deux juifs la quarantaine. + +Ce mot de juif me fit beaucoup rougir, malgr moi. Cependant je +me remis de cette soudaine motion et me penchai vers Isaac. Il +s'appuyait sur moi et semblait me sourire, mais je le vis tout coup +chanceler, puis tomber sans connaissance. Tant de douleurs l'avaient +bris. Alors j'appelai mon secours, et comme personne ne venait +mes cris, je rassemblai toutes mes forces, je le pris dans mes bras +et parvins le transporter jusqu' l'infirmerie. Il y fut prs d'une +heure vanoui. + +Cependant l'affaire s'tait bruite. Le suprieur arriva et me +tendant la main: Vous tes un digne enfant, me dit-il; je sais tout +et je veux dsormais que vous me regardiez comme un ami, comme un +pre. Il ajouta en me montrant la croix: Mais voici l'Ami cleste, +voici le Pre qui vous rcompensera mieux que moi de votre belle +action! + +Il se retira, en me permettant de rester auprs de mon nouvel ami +jusqu' sa complte gurison. Hlas! il ne savait pas que la maladie +du pauvre enfant dt tre si longue. Le mdecin vit bien tout d'abord +que le cas tait grave et fit craindre une fivre crbrale. En effet, +les symptmes en clatrent ds le soir. + +Quinze jours aprs, le pauvre Isaac tait encore l'infirmerie, mais +il tait sauv. + +J'avais obtenu la permission de le veiller une partie des nuits, et +la soeur de charit avait peine m'arracher de ce chevet auquel il +semblait que ma propre vie ft attache. Ces nuits furent pour mon me +une source dlicieuse de jouissances morales. J'y pris une habitude +presque monastique, celle de lire en latin l'office mme de l'glise, +et je n'ai pu depuis dtacher mes lvres de cette coupe trop mprise +de la liturgie catholique. Oui, je me rappelle ces soires d't, +alors que quelques rayons, les derniers du jour, venaient enflammer +les vitres de l'infirmerie, et qu' genoux au pied du lit de mon ami +en dlire, je suivais sur ce visage en feu les progrs du mal ou +cherchais y dmler les esprances de la gurison. + +Une ide m'avait saisi ds le premier jour, ide si naturelle aux +imaginations catholiques, qu'il semble qu'elle soit la premire y +natre et la dernire s'en retirer, l'ide de convertir mon nouvel +ami et de gurir en mme temps son corps et son me galement malades. +Cette ide me poursuivait. Je ne pouvais m'empcher de penser que Dieu +n'avait pas permis, sans quelque dessein secret, qu'un innocent ft +accabl de tant de malheurs, abreuv de tant d'injustices. + +Un jour donc qu'Isaac s'tait endormi, je m'armai d'une sainte audace +et passai son cou une petite mdaille de la sainte Vierge. Dj +on avait plac sous ses yeux, en face de son lit, un crucifix o il +devait lire tout le rsum de notre foi loquente. La pauvre soeur +redoublait de soins. Elle avait compris mon ide de conversion, ou +plutt l'avait eue avant moi, mais elle et craint de s'en attribuer +le moindre honneur. + +Isaac fut enfin rendu sa connaissance. C'tait un dimanche: les +lves taient la messe et l'on entendait trs distinctement dans +l'infirmerie les chants de nos camarades et les harmonies de l'orgue. +La petite soeur et moi suivions notre messe aussi exactement que +possible et priions de grand coeur tous les deux pour notre cher +malade. J'avais coutume de rserver pour l'instant de l'lvation mes +plus vives prires, et je crois bien que la soeur faisait de mme. + +Ce jour-l nous fmes encore plus recueillis. Mais un petit bruit nous +vint arracher ce recueillement; notre malade s'tait soulev, il +s'tait assis sur son lit et semblait couter avec ravissement un bel +_O Salutaris_, que nos enfants de choeur n'avaient jamais si bien +chant. Il souriait pour la premire fois peut-tre de sa vie, et ce +sourire faisait du bien voir, quoique brillant sur un visage teint +et dcharn. Nous n'osions nous lever, mais il nous aperut, porta les +mains son front comme pour recueillir ses ides, rflchit quelques +instants, puis tout coup s'cria: Mon frre, mon cher frre! Et je +tombai dans ses bras. + +Nous pleurions tous, et la soeur souriait travers ses larmes. Mais +Isaac s'arrta tout coup, et se mit fixer le crucifix que nous +avions mis sous ses yeux. Il le regarda d'abord froidement, puis ses +yeux s'animrent, l'amour pntra dans son regard; il contempla alors +l'Homme-Dieu avec des yeux qui exprimrent toutes les nuances de la +commisration, de la prire, de l'adoration; ses bras s'agitrent +bientt et il les tendit vers Notre-Seigneur; enfin, il ne put +rsister la grce, et un torrent de larmes sortit de ses yeux: Mon +Roi, mon Matre, mon Dieu! Et se tournant vers moi: Tu ne sais pas +que Jsus et Marie ont veill prs de moi pendant toute ma maladie? +Ils taient l, je les voyais, je touchais leurs mains, j'entendais +leurs voix. Oh! je veux tre baptis! + +Je l'embrassai en pleurant et lui racontai combien j'avais dsir ce +moment. Ce jour-l mme, nous emes ensemble un entretien sur la foi. +La soeur savait mieux faire le catchisme que moi; l'aumnier vient +l'aider. La convalescence d'Isaac s'coula dans ces leons qu'il +semblait avoir dj reues de Dieu lui-mme, tant il s'levait +facilement aux plus difficiles de nos mystres. Il avait mme sur nos +dogmes des lumires qui tonnaient l'aumnier et dont je profitai. + +Cependant le bruit de sa gurison s'tait rpandu dans le collge. On +avait bien chang d'ides sur le compte des deux juifs, et comme, +aprs tout, des coeurs d'enfants ne sont jamais profondment +pervertis, tous nos camarades s'taient sincrement repentis d'une +mchancet qui avait failli devenir si fatale. Tous les matins, il en +venait l'infirmerie quelques-uns s'informer avec anxit de la sant +d'Isaac. Les rcrations taient silencieuses, les visages tristes; +quand on annona qu'il n'y avait plus aucun danger pour le malade, ce +fut un jour de fte pour tout le monde. + +On apprit en mme temps la miraculeuse conversion de notre ami et son +baptme, qui eut lieu, d'aprs sa volont, le premier jour qu'il +put faire quelques pas. Au sortir de l'glise, il alla revoir ses +condisciples qui taient devenus ses frres en Jsus-Christ. Ce fut un +spectacle touchant: tous ces perscuteurs tombrent aux pieds de leur +victime et sollicitrent la bndiction de celui qui tout l'heure +encore tait un catchumne et n'avait pas seize ans. Isaac, ou plutt +Paul (car je lui ai, comme parrain, donn ce nouveau nom), Paul les +bnit avec ses larmes et voulut tous les embrasser. On sut qu'il tait +pleinement chrtien, quand on le vit presser avec plus d'amour dans +ses bras celui-l mme qui l'avait autrefois le plus cruellement +perscut. (_Lon Gautier_.) + + + + * * * * * + + + +39.--DIEU A SES LUS PARTOUT. + +Une actrice a adress au P. de Ravignan le rcit suivant de sa +conversion, une des plus admirables de notre sicle. Lorsque j'tais +tout enfant, ma mre se trouvait seule Paris, sans argent, sans +tat, sans protection. Elle n'avait pas cette religion qui fait +supporter toutes les adversits que Dieu nous envoie, mais seulement +une foi trs vive en Marie. Ds ma plus tendre enfance, elle me fit +dire cette petite prire que je n'ai lue dans aucun livre: Mon Dieu, +je vous donne mon corps, mon esprit, mon coeur, ma vie; je me donne +toute vous. Faites-moi la grce de mourir plutt que de vous +offenser mortellement. Ainsi soit-il. + +Vers l'ge de cinq ans peu prs, j'allais trs souvent avec une +vieille femme la messe, et surtout adorer Jsus dans un spulcre. Je +rentrais la maison, malade d'avoir vu Notre Seigneur mort pour nous; +je pleurais. Ma mre grondait la vieille femme d'exciter ce point ma +sensibilit, et mme elle ne voulut plus absolument que je retournasse + l'glise. J'tais trs fire de m'appeler Marie. On me donnait le +nom de Josphine la maison; mais quand on me demandait comment je +m'appelais: Marie, rpondais-je aussitt; j'ai le nom de la Vierge. + +Ma mre me mit au thtre l'ge de six ans pour apprendre danser. +On la pria de me laisser jouer, elle se laissa tenter. Je jouai, j'eus +un trs grand succs. Cependant j'entendais les petites filles parler +de la premire communion, ma mre ne m'en parlait pas; je voulais +absolument la faire, mais aucun prtre ne put m'y admettre parce que +j'tais au thtre. + +Je priais toujours, je travaillais sans cesse; en dehors du thtre, +je faisais de petits ouvrages l'aiguille que je vendais. J'tais +entoure de vices dans les femmes mme que j'aimais le plus; je les +plaignais. Ma mre m'avait donn des principes que la misre la plus +affreuse n'avait pu dtruire. J'tais mal vtue, je mangeais des +pommes de terre, mais j'tais heureuse avec ma mre. Je me disais: +Dieu me voit, lui; il me trouve bien avec mon vilain chapeau; il ne +se moque pas de la pauvre Maria. Car on se moquait de moi; on me +disait: Si vous vouliez, vous auriez des cachemires.--Oui, disais-je, +mais je ferais mourir ma mre de chagrin. J'tais une des premires +du thtre, par consquent trs admire. Si je vous dis cela, c'est +pour que vous compreniez bien la haute protection de ma cleste +patronne au milieu de ce gouffre. + +Ma mre tomba malade. J'tais oblige de passer toutes les nuits, je +n'avais pas de domestique; je jouais, je rptais dans la journe; je +n'avais le temps d'apprendre mes rles que la nuit, prs du lit de +ma pauvre mre. C'est ici que Dieu a t bon et indulgent pour moi. +J'avais fort peu d'appointements, quoique premire. Eh bien! mon +Pre, malgr cela, pendant quatre mois et demi, ma mre tant au lit, +dpensant beaucoup d'argent que je n'avais pas, je n'ai pas fait de +dettes, et je m'en suis tire. Je devais tomber malade de fatigue et +de chagrin, pas du tout: c'est que je priais Dieu, et Dieu aide ceux +qui prient de tout leur coeur. + +La dernire nuit que je passai prs de ma mre, je ne comprenais pas +que ce ft l'agonie. Enfin sa dernire parole fut: Maria, je t'aime! +et elle rendit le dernier soupir. Oh! mon Pre, quelle nuit! Je +n'avais pas quitt ma mre un seul instant de ma vie, et je me +trouvais vingt ans, seule, sans parents, sans soutien, sans fortune, +sans Dieu, car je ne le possdais pas encore. Je jurai ma mre, sur +ce corps inanim, sur cette main qui m'avait bnie, que toujours je +serais digne d'elle. J'allais tous les jours au cimetire Montmartre, +et, en rentrant, je me mettais genoux au milieu de ma chambre; +j'avais le portrait de ma mre l devant moi; j'avais un Christ qui +avait t pos sur son corps; je baisais ce Christ, je baisais le +portrait, et ma vie se passait entre ces deux images. + +Enfin j'allai vous entendre, mon Pre; vous claircissiez des ides +confuses dans ma tte. Je suis bien ignorante encore en matire de +religion; j'aime avec amour Jsus et Marie. Pourquoi? comment? je n'en +sais rien; je les aime et voil tout. + +L seulement je compris ma position. Sainte Vierge, dis-je alors, le +thtre sans vous, ou vous sans le thtre. Ah! mon choix est fait. +Mais pour arriver vous, Marie, comment faire? Le dimanche de la +Quasimodo, je vous vis de plus prs; je m'tais mise au pied de la +chaire. Je vais crire M. de Ravignan, dis-je; il est impossible +qu'il n'obtienne pas cette grce de Mgr l'archevque: il faut que je +communie. Je vous crivis, mon Pre, vous savez le reste; mais ce que +vous ne savez pas, c'est que mon esprit n'est plus le mme, mon coeur +non plus: les pieuses femmes que vous m'avez fait connatre ont chang +tout mon tre. + +Oh! merci, mon Dieu! merci, mon Rvrend Pre! Votre zle a tout +fait. J'ai communi, c'est vous dire que je suis la plus heureuse +des femmes, et j'tais entoure de Mmes de Gontaut, Levavasseur et +d'Auberville. Ah! autrefois je croyais aimer Dieu, mais non; c'est lui +qui m'aimait. J'aimais Marie, mais ce n'tait pas de ce saint amour +qu'elle a pour nous. Je ne sais pas ce que Dieu me rserve; mais s'il +veut me rendre heureuse, il peut m'envoyer tous les malheurs qu'il +voudra: je tcherai de les porter avec mon coeur qui est tout lui. +Si Dieu me conserve cette foi qu'il m'a envoye, je peux tout faire +pour lui. Aujourd'hui seulement je comprends les martyrs. + +Je vous demande pardon, mon Pre, de la longueur de mon rcit; mais +je ne suis pas trs verse dans l'art d'crire. C'est pour vous +obir que je vous donne ces dtails. En parlant de ma mre, je ne +m'arrterais point. + +Mon premier acte, en sortant du thtre, a t une premire +communion. Dieu veuille qu'en sortant de cette vie je sois agenouille + la sainte table! Dieu, Jsus, Marie, ces dames, vous, mon +Pre, ma vie entire. _Maria_. + +La jeune actrice eut le courage de rompre compltement avec le +thtre. Aprs six annes d'preuves et de privations, devenue mre de +famille, elle crivait au P. de Ravignan pour le remercier, et elle +ajoutait: Oh! mon Pre, que de misres! que de maladies! Mais Dieu +tait au fond de mon coeur. Que de joies ignores! et c'est vous que +je les dois. + +Ah! comme je plains ceux qui ne pensent jamais Dieu! Dans l'amour +qu'il nous donne nous trouvons tout pour nos besoins d'ici-bas. Cette +vie de l'me a des charmes qu'on ignore si compltement dans le monde! + +Priez, mon Rvrend Pre, pour que mon me reste toujours attache +ce Dieu de misricorde qui a daign me prendre si bas! Ah! que ma vie +passe m'a claire sur l'amour de Dieu pour ses cratures! Aussi, je +ne veux que ce mot dans mon coeur: Amour pour Jsus dans la joie et +la tristesse, amour pour Jsus! Cette me sraphique se consuma +rapidement dans un douloureux martyre: l'ancienne actrice mourut en +prdestine. + + + + * * * * * + + + +40.--LA ROSE BNITE. + +Un dimanche vers les trois heures, rapporte un homme du monde, je +passais rue de Vaugirard, Paris. Une pluie torrentielle inondait les +rues et faisait chercher un abri aux malheureux pitons. Je regardais +machinalement droite et gauche, lorsque la petite glise des +Carmes m'apparut comme lieu de refuge. Arriv dans la cour, je vois +son intrieur tout resplendissant de fleurs et de lumires; une foule +immense la remplissait, et c'est peine si je pus parvenir me +placer sous son portique. + +Quelle fte clbrait-on? voil ce que je demandai une bonne femme +qui, genoux prs de moi, grenait son chapelet. Elle releva la tte +d'un air tonn: Comment! monsieur, vous ne savez pas? c'est la fte +du Saint-Rosaire, et, pour en conserver le souvenir, les rvrends +pres vont distribuer tous ceux qui sont dans l'glise une rose +bnite. J'ai une passion pour les fleurs et une prdilection toute +particulire pour les roses; je voulais profiter de celles que la +Providence semait (avec intention peut-tre) sur ma route: elles sont +si rares, hlas! Je suis le courant qu'un mouvement de chaises opre, +et je me trouve transport je ne sais comment prs de la balustrade de +l'autel. Le R. P. qui venait de donner la bndiction, en montait les +degrs. Il fit signe qu'il allait parler; je me sentis attir vers +lui par un sentiment que je ne pus dfinir: son ple et noble visage +inspirait le respect, une joie toute cleste l'animait, et l'immense +quantit de bougies qui brlaient autour du tabernacle lui faisaient +comme une aurole lumineuse. Son regard doux et pntrant se +portait avec bonheur sur les nombreux fidles qui l'entouraient et +l'coutaient. Il fit une allocution simple et touchante, sans phrases +prpares ni oratoires; on sentait que c'tait le coeur qui dbordait +avec tous ses trsors, la source qui coulait limpide et transparente +pour chacun. + +Je vais vous distribuer de petites roses bien modestes, dit-il, parce +que nous sommes pauvres. Vous les trouverez parfumes comme l'tait +Marie, la reine du ciel, et leur parfum vous pntrant, vous dsirerez +lui ressembler. Vous les trouverez bnites, afin qu'elles apportent +dans vos maisons la bndiction de Marie. Mres, ornez-en le berceau +de votre petit enfant pour le protger. Femmes, montrez-la votre +mari; dites-lui qu'elle sera son prdicateur, son gide, lorsqu'il +devra vous quitter. Jeunes filles, suspendez-la au Christ plac +votre chevet, afin que votre premier regard, la premire lvation de +votre coeur soient pour Jsus et Marie confondus dans un mme amour. +Ce serait trop long de raconter les belles et bonnes choses que +dit encore le rvrend Pre. La distribution commena; lorsque je +m'approchai pour recevoir ma rose, un lger sourire se dessina sur +les lvres du religieux: il semblait lire au fond de ma pense ce +mot _hasard_ qui m'avait amen l. Je m'inclinai et sortis de +l'glise beaucoup plus grave que je n'y tais entr. + +Une fois dehors, je me trouvai trs embarrass: je dnais en ville et +j'avais dispos de ma soire; mais la pense de porter dans une maison +profane ma petite rose bnite me fit rougir intrieurement. Je rentrai +chez moi, je la suspendis au portrait de ma mre. Pauvre mre! il me +sembla qu'elle me regardait plus tendrement. Peut-tre taient-ce ses +prires qui, du haut du ciel, avaient guid mes pas. Toujours est-il +que j'tais rest chez moi par une force d'attraction plus puissante +que ma volont. Je passai mon temps mditer sur les petites choses +qui amnent souvent de grands effets. Je ne puis pas dire tout ce que +je confiai de penses tumultueuses ma rose mystique: c'tait presque +une confession, et la petite goutte de rose bnie qui reposait au +fond de son calice tait le baume consolateur que j'appliquais sur +les blessures orageuses de mon coeur. Qui sait, murmurai-je en +m'endormant, si je ne retournerai pas dans cette glise, et si, te +tenant a la main, je n'irai pas trouver ce bon religieux? Elle m'amne + vous repentant et converti! lui dirai-je. + + + + * * * * * + + + +41.--UN SOUVENIR DU BAGNE. + +Un religieux plein de zle, qui venait de remplir son saint ministre +auprs des forats de Rochefort, le P. Lavigne, ne pouvait se lasser +d'admirer les merveilles de la grce sur ces pauvres mes si chres +au Bon Pasteur. Prchant dans la chapelle d'une Maison religieuse, +Paris, il racontait un fait admirable qui atteste l'tonnante bont de +Dieu en faveur d'un pcheur pntr d'un sincre repentir. + +Il y a un homme, dit-il, dont le souvenir s'est empreint dans mon me +d'une manire ineffaable, un homme que je place au-dessus de tous les +religieux et de toutes les religieuses: c'est un saint que je vnre, +et cet homme, ce saint, c'est un forat. + +Un soir, il vint me trouver au confessionnal, et, aprs sa +confession, je lui adressai quelques questions, comme j'avais assez +souvent coutume de le faire avec ces infortuns. Cependant, cette +fois, un motif plus particulier m'engageait interroger celui-ci. +J'avais t frapp du calme rpandu sur ses traits. Je n'y fis pas +d'abord grande attention, car j'avais eu l'occasion de remarquer la +mme chose chez plusieurs de ces malheureux. Nanmoins, la prcision +avec laquelle il s'exprimait, l'exactitude rigoureuse et le laconisme +de ses rponses piquaient de plus en plus ma curiosit. + +Il me rpondait sans affectation, ne disant pas un mot inutile, et +n'allant jamais au del de ce que je lui demandais. Aussi ce ne fut +qu'en le poussant et en le pressant par mes questions, que je parvins + savoir, en quelques mots bien simples, sa touchante histoire. + +--Quel ge avez-vous? lui dis-je d'abord. + +--Quarante-cinq ans, mon pre. + +--Combien y a-t-il que vous tes ici? + +--Il y a dix ans. + +--Devez-vous y rester encore longtemps? + +-- perptuit, mon pre. + +--Quelle est donc la cause de votre condamnation? + +--Le crime d'incendie. + +--Sans doute, mon pauvre ami, vous avez beaucoup regrett d'avoir +commis cette faute. + +--J'ai beaucoup offens Dieu, mon pre, mais je n'ai point commis ce +crime. Toutefois, je suis justement condamn; mais c'est Dieu qui m'a +condamn. + +Cette rponse piquant plus vivement encore ma curiosit, je repris: + +--Mais que voulez-vous donc dire, mon ami? expliquez-vous. + +Alors il me rpondit: + +--J'ai beaucoup offens le bon Dieu, mon pre; j'ai t bien coupable, +mais jamais envers la socit. Aprs une foule d'garements, le bon +Dieu toucha mon coeur. + +Je rsolus de me convertir, de rparer le pass; mais depuis ma +conversion, il me restait une inquitude, un poids norme sur le +coeur. J'avais tant offens le bon Dieu? pouvais-je croire qu'il et +tout oubli? Et puis, je ne trouvais rien qui ft de nature rparer +ces iniquits malheureuses de ma jeunesse, et je sentais un besoin +immense de rparation! Sur ces entrefaites, un incendie clata prs de +ma demeure. Tous les soupons tombrent sur moi; on m'arrta, et on me +mit en jugement. Pendant la procdure, je fus beaucoup plus calme que +je ne l'avais jamais t; je prvoyais bien que je serais condamn, +mais j'tais prt tout. Enfin arriva le jour o on devait prononcer +ma sentence. Le jury quitta la salle pour aller dlibrer sur mon +sort, et dans ce moment, il me sembla entendre une voix intrieure qui +me disait: Si je te condamne, je me charge aussi de faire ton bonheur +et de te rendre la paix. cet instant, je ressentis effectivement une +paix dlicieuse. Les jurs revinrent bientt, apportant leur verdict, +qui me dclarait convaincu du crime d'incendie, avec circonstances +attnuantes; j'tais condamn aux travaux forcs perptuit. Je fus +oblig de me contenir pour ne pas verser des larmes, qu'on aurait sans +doute attribues tout autre motif qu' celui du sentiment de bonheur +que j'prouvais. On me conduisit mon cachot, et l, tombant sur +la paille qui me servait de lit, je me mis rpandre un torrent de +larmes si douces que l'homme le plus voluptueux aurait t heureux +d'acheter, au prix de toutes les jouissances, le seul bonheur de les +verser. Une paix ineffable remplissait enfin toute mon me. Elle ne me +quitta pas pendant la route que je parcourus pour arriver au bagne, et +ne m'a jamais abandonn jusqu'ici. Depuis cette poque, je tche de +remplir tous mes devoirs, d'obir tout et tous. Je ne vois dans +ceux qui commandent, ni le commissaire, ni les adjudants, ni leurs +subalternes, je ne vois que Dieu. Je prie partout, dans les travaux, +la prison; je prie toujours, et le temps passe si vite que je puis +peine m'en apercevoir; les heures s'coulent comme des minutes, les +jours comme des heures, les mois comme des jours, les annes comme des +mois. Personne ne me connat; on me croit condamn justement et cela +est vrai. + +Vous ne me connatrez pas non plus, mon pre; je ne vous dis ni mon +nom ni mon numro; priez seulement pour moi, je vous en conjure, afin +que je fasse la volont de Dieu jusqu' la fin. + + + + * * * * * + + + +42.--CE QUE LE ZLE PEUT INSPIRER UN ENFANT. + +Il y a quelques annes, le Carme tait prch dans une grande ville +de France par deux saints missionnaires. Un soir, tandis que la foule +empresse se rendait l'glise, la petite Mathilde de C***, enfant de +dix ans, jouait sur le balcon de sa maison; tout coup, pousse comme +par une inspiration divine, elle abandonne la poupe qu'elle tenait +la main et, courant son pre qui lisait un journal: Oh! papa, que +je serais heureuse!...--Que faudrait-il pour cela, mon enfant?--Je +n'ose pas... dites, me l'accorderez-vous?--Oui, ma fille!--Ah! bon! +eh bien! j'tais tout l'heure sur le balcon et j'ai vu beaucoup +de messieurs qui allaient au sermon; il y en a mme plusieurs qui y +conduisaient leurs petites filles; et vous, papa, vous ne m'y menez +jamais! Ce soir...--Tu veux que je t'y conduise, n'est-ce pas?--Oui! +je le dsire beaucoup. + +Bientt l'heureuse Mathilde entrait dans l'glise avec son pre. Il +la plaa prs d'une dame de sa connaissance, parce que, dit-il, une +petite fille ne reste pas avec les messieurs; et... faisant semblant +d'aller du ct des hommes, il sortit. + +Mathilde, qui le suivait des yeux, s'en aperut, mais ne dit rien; le +lendemain elle voulut, comme par un caprice d'enfant, rester parmi les +messieurs avec son pre. Le prtre charg de maintenir l'ordre, voyant +cette petite fille: Mon enfant, lui dit-il, ce n'est point l votre +place.--Monsieur, rpondit-elle tout bas, laissez-moi ici, _je garde +papa_! + +M. de C*** entendit cette parole, il fut mu et resta au sermon. +Le bon Dieu l'attendait, et la grce, se servant des paroles du +prdicateur, pntra dans son me. Il voulut aller tous les soirs au +sermon; il fit mieux, il s'approcha de la sainte Table le jour de +Pques. + + + + * * * * * + + + +43.--UNE CONQUTE DU SACR-COEUR. + +Dans une petite ville assez populeuse, prs de Lige, une personne +dirigeait un caf, o elle s'efforait bien plus de conqurir des mes + Jsus-Christ que de grossir sa fortune. On y voyait en abondance les +publications les plus difiantes, les cadres et les scapulaires du +Sacr-Coeur. Cette propagande fut bnie de Dieu et devint le principe +d'un grand nombre de conversions; nous allons reproduire ici la +relation de plus remarquable, en conservant au style sa nave +simplicit. + +Un jour, la matresse de la maison voit entrer chez elle un inconnu +en haillons, de haute taille, ayant une longue barbe et une figure +portant l'empreinte d'une profonde misre. Cet homme inspire la +zlatrice une grande compassion, il lui semble que Notre-Seigneur lui +envoyait une me gagner. J'ai toujours eu, dit-elle, le dsir de +faire du bien, mais depuis que je suis zlatrice, il me semble en +avoir contract l'obligation, de sorte que cela me donne du courage +pour vaincre ma timidit. Elle fit donc bon accueil son nouvel hte, +qui ne disait pas un mot, et le servit de son mieux, en priant le +Coeur de Jsus de l'inspirer. Croyant le moment favorable, elle entama +la conversation: Ne vous tonnez pas, Monsieur, lui dit-elle, de +ce que je vais vous demander; je fais cette question a toutes les +personnes qui viennent ici, et je vous vois, je crois, pour la +premire fois: avez-vous fait vos Pques?--Non, rpondit-il, je ne +fais pas mes Pques, je suis libre-penseur.--Mais ce n'est pas +une religion, cela.--C'est ma religion moi, je n'en ai pas +d'autre.--N'avez-vous pas t catholique autrefois?--Oui, j'ai fait ma +premire communion; depuis, j'ai tout laiss: j'ai quitt ma femme, +mes enfants, j'ai t en Afrique... Je ne veux pas des prtres, pas +plus qu'ils ne voudraient de moi.--Au contraire, Monsieur, ce serait +un grand bonheur pour eux de vous ramener Dieu; dans l'vangile, n'y +a-t-il pas la parabole de l'enfant prodigue o le pre fte le retour +de son fils?--Ne me dites rien, rpond-il avec animation, je ne veux +pas changer, vous ne me convertirez pas, vous dis-je; pensez-vous +mieux russir que ma femme et mes enfants qui m'ont suppli de toutes +les faons? Non, vous ne me changerez pas, je devrais parler des +prtres, et je dteste les prtres; quand ils arrivent, je m'en vais +d'un autre ct pour ne pas les voir. + +Il ajouta encore beaucoup d'autres choses contre la religion. J'tais +toute tremblante en l'entendant, dit la zlatrice, et je priais +intrieurement le Coeur de Jsus. Quand il eut fini, j'allai chercher +un scapulaire du Sacr-Coeur.--Monsieur, lui dis-je, ne voudriez-vous +pas, avant de partir, accepter ceci? j'aimerais vous le donner; +voyez, l'image est bien belle. Lisez, ajoutai-je, ce qui est crit +dessous, ce sont de si bonnes paroles! Il le fait, puis se lve et +tenant le scapulaire des deux mains, il le baise, pleure et dit: +Coeur de Jsus, je suis un des plus grands pcheurs, oui, un grand +pcheur. Ses larmes coulaient en abondance, l'motion l'oblige +s'asseoir.--Un prtre! dit-il, je veux me confesser. Qui tes-vous, +pauvre femme, pour me convertir ainsi? car je suis converti.--C'est +le Coeur de Jsus qui a tout fait, dit la zlatrice, et elle le fait +entrer dans une chambre voisine, pendant qu'elle allait avertir le +vicaire. Celui-ci vint aussitt, s'entretint avec le pauvre pcheur, +puis l'engagea se rendre l'glise pour prparer sa confession. +En y allant, cet homme priait, et ds qu'il fut arriv, il alla se +prosterner au pied d'un autel de la sainte Vierge; il pleurait et +disait haute voix: Vierge sainte, ayez piti d'un grand pcheur +qui vous demande sa conversion. Il fit le chemin de la croix, et, +lorsqu'il fut arriv la douzime station, il mit les bras en croix +sans s'occuper des personnes prsentes, en disant: Jsus-Christ, +je vous demande pardon de mes pchs, oui, de tous mes pchs. La +contrition dbordait de son me, il tait inond par la grce. Il +alla la sacristie, et, quand il en sortit avec le prtre, tous deux +pleuraient. Il ne reut pas ce jour-l l'absolution: on prfra lui +laisser quelques jours pour se prparer. Il passa ce temps dans le +recueillement, vint prendre ses repas chez la zlatrice qui lui +fournit des lectures pieuses pour occuper ses loisirs, car il vitait +mme de travailler pour ne pas se distraire des penses de foi qui +nourrissaient son me. Lorsqu'il rencontrait le vicaire, il lui +serrait la main en lui exprimant son dsir de recevoir l'absolution. +Le temps d'preuve fut abrg, et la brebis perdue rentra dans le +bercail du Bon Pasteur, qui se donna elle dans la sainte communion. +C'tait la seconde de ce nouvel enfant prodigue qui n'avait plus reu +son Dieu depuis cinquante ans. + +Il fut ds lors un modle de pit, et son exemple en ramena +plusieurs qui travaillaient dans un atelier irrligieux o il +conduisit le prtre qui l'avait rconcili avec Dieu. + +Ah! si tous les bons catholiques avaient le zle et le courage de +cette gnreuse chrtienne, combien de pauvres pcheurs seraient +ramens la pratique de la religion! Le prtre, hlas! n'a aucun +moyen d'atteindre ces infortuns qui ne viennent plus l'glise et +lui ferment leur porte. Qui les sauvera, qui les arrachera aux flammes +de l'enfer, si les pieux laques de leur entourage ne s'intressent +pas l'oeuvre de leur conversion, la plus grande, la plus capitale de +toutes les oeuvres?... + + + + * * * * * + + + +44.--PUISSANCE DU CHAPELET. + +Imbu ds sa jeunesse des maximes de l'cole voltairienne, Arthur +Grant tait impie; mais son impit n'avait rien du cynisme des +libres-penseurs du sicle. C'tait un impie de bon ton. Son ducation +aristocratique, l'amnit de son caractre, la distinction de ses +manires le rendaient agrable dans le commerce du monde, et le venin +de son irrligion se cachait sous des dehors attrayants et des formes +polies. C'tait un majestueux vieillard la figure noble, dont la +barbe blanche tombait flots d'argent sur sa poitrine. Initi, jeune +encore, aux mystres absurdes de la franc-maonnerie, aprs en avoir +subi les ridicules preuves, il avait t promu au grade de chevalier +kadosch. C'tait un aimable viveur qui se faisait chrir dans son +village, dont il tait le plus riche propritaire, et en quelque sorte +le seigneur. Il secourait les indigents et se faisait gloire d'tre +philanthrope. Les glaces de l'ge n'avaient pas encore teint en lui +les flammes des passions. La corruption du coeur avait perverti son +intelligence. Cependant sa fille, Irma, gmissait en secret, sur les +drglements et l'irrligion de son vieux pre. On la voyait souvent +rpandre des larmes abondantes sur les marches de l'autel de Marie, +laquelle elle adressait de ferventes prires pour sa conversion. + +Un zl missionnaire tant venu prcher une retraite dans le village +qu'habitaient Irma et son pre, la jeune fille, sous les inspirations +de la grce, redoubla de ferveur et de supplications pour obtenir +la conversion de celui qu'elle aimait de l'amour le plus tendre, et +rsolut de tenter un effort suprme. Elle consulta le missionnaire sur +les moyens prendre pour convertir son vieux pre. + +--Il faut prier, mon enfant, et prier sans cesse, lui dit le saint +prtre: ne dsesprez pas, Dieu est plus fort que le diable. Voyons, +quelles sont les habitudes de Monsieur votre pre, quel est son genre +de vie? + +--Il se lve tous les jours neuf heures, rpond la jeune fille, +djeune dix, se rend ensuite un kiosque situ un kilomtre au +couchant du village, au pied d'une riante colline. C'est l qu'il +passe le reste de la journe, se promenant dans son jardin ou +s'enfermant dans son cabinet de travail. + +--J'en sais assez, mon enfant. Pendant trois jours, onze heures et +quart, vous rciterez un chapelet pour la conversion de votre pre. + +Le lendemain, aprs s'tre livr aux occupations de son ministre, le +saint prtre s'acheminait vers le kiosque. Quand il fut quelques pas +du vieillard, aprs l'avoir salu gracieusement, il s'arrta comme +pour lui parler. + +--Que signifie ceci, monsieur l'abb? dit Arthur tonn et presque +fch. + +--Monsieur, je vous demande pardon si je vous ai offens, rpond le +missionnaire; mais la vue de votre jardin m'a charm, je voulais vous +adresser mes flicitations. + +Ce compliment adoucit le vieillard, qui lui dit: + +--Si je ne suis pas trop indiscret, monsieur l'abb, puis-je vous +inviter m'accompagner mon kiosque? + +--Avec plaisir, rpondit le prtre. + +Et chemin faisant, en parlant de la pluie et du beau temps, on arriva +au kiosque. On entra dans le jardin, on admira les fleurs, les +ombrages, les bassins, les berceaux de verdure, les cascades, et on +pntra dans le pavillon. Le missionnaire, que les travaux de son +ministre appelaient au village, prend cong du vieillard; celui-ci, +charm de la simplicit, de l'esprit et des manires polies de l'abb, +lui fait promettre de se retrouver le lendemain la mme heure dans +son pavillon. + +Irma avait rcit son premier chapelet, l'heure prescrite, avec une +ferveur extraordinaire. + +Le lendemain, le prtre tait fidle au rendez-vous. Et Irma rcitait +son second chapelet avec la mme ferveur. + +Arthur et l'abb se promenrent dans le labyrinthe, sous les berceaux +de noisetiers et les larges avenues de platanes, et parlrent +longuement de la littrature contemporaine et des nouvelles +politiques. Le prtre, en se sparant du vieillard, pour aller +s'enfermer dans le confessionnal, fut encore invit pour le lendemain. + +Le troisime jour, au moment o la pieuse jeune fille commenait son +troisime chapelet, le missionnaire se dirigea vers le kiosque. Il y +fut accueilli par Arthur, avec une amabilit charmante et des marques +de dfrence tout fait exceptionnelles. On entra dans le pavillon, +ensuite dans le cabinet de travail. Ce qui frappa les regards du +missionnaire, ce fut un prie-Dieu surmont d'un magnifique crucifix +d'ivoire, prs duquel tait un tabouret. Le vieillard sourit. + +--Vous comprenez, monsieur l'abb! + +--Oui, mon ami, rpond le prtre, heureux de voir que Marie avait +favorablement accueilli les prires d'une me pure et innocente. + +--Monsieur l'abb, dit Arthur d'une voix vibrante, j'ai longtemps +combattu; mais, aprs une lutte longue et terrible, je m'avoue vaincu. +La grce triomphe; vous avez devant vous un vieux pcheur qui renonce + ses garements, un impie qui reconnat et abjure les erreurs d'une +philosophie menteuse. Oui, la divinit de la religion catholique +m'apparat dans toute sa splendeur. Comme Augustin, j'ai cherch le +bonheur dans les vaines jouissances de la terre, et, comme lui, je +n'ai trouv le repos que lorsque je les ai eu foules aux pieds, et +que les aspirations de mon coeur se sont diriges vers le ciel. Tout +n'est que vanit et affliction d'esprit, dit avec raison l'auteur du +livre de la Sagesse. Mon pre, je me jette entre vos bras: aidez un +pauvre naufrag regagner le port; ramenez dans le bercail sacr de +l'glise catholique une brebis errante et vagabonde; purifiez-moi de +mes souillures. + +Le prtre et le vieillard restrent longtemps embrasss; des larmes +abondantes coulrent de leurs yeux... + +Quelques jours aprs, quand fut clture la retraite, on voyait +agenouill la Table-Sainte, ct de sa fille rayonnante de +bonheur, le vnrable vieillard, dont le maintien noble, pieux et +modeste rjouissait une population minemment chrtienne qu'avaient +autrefois attriste ses carts. + +Enfants, si vos parents oublient le chemin de l'glise, s'ils se +laissent entraner par les sductions de l'erreur, il dpend de vous +de les arracher la fureur du dragon infernal, de sauver ces mes +pour lesquelles Jsus-Christ est mort sur la croix. La Providence +a plac entre vos mains une arme puissante: c'est la prire. +Adressez-vous Marie, qu'on n'invoque jamais en vain, Marie, la Mre +de misricorde et le refuge des pcheurs. Elle touchera le coeur de +vos parents bien-aims et les amnera repentants aux pieds de son +divin Fils. + + + + * * * * * + + + +45.--LA CROIX D'ARGENT. + +Une pauvre enfant du nom de Jane, errait un soir d'hiver dans les rues +de Londres par un froid glacial. Sans asile, sans pain, elle ne savait +o porter ses pas, car son pre et sa mre taient morts, laissant +l'infortune dans la plus cruelle dtresse. Tout coup elle voit +briller un morceau de mtal entre deux pavs de la rue; elle le +ramasse: c'tait un petit crucifix en argent. Je vais aller le +vendre, se dit Jane; avec ce qu'on m'en donnera, j'achterai un peu de +pain. + +Vite elle chercha une boutique d'orfvre, et, au coin d'une rue, elle +en vit une, petite et faiblement claire. Jane entra. Une femme +tait assise au comptoir, vtue de deuil; elle avait une figure d'une +expression pure et pieuse; elle leva sur la pauvre fille un bon +regard, et lui dit d'une voix douce: + +Que dsirez-vous? + +--Voulez-vous acheter ceci? rpondit brusquement Jane, en tendant le +crucifix. + +La femme le prit avec respect, et jetant un coup d'oeil sur Jane, +dont la figure malheureuse et sauvage ressortait sur ses vtements +dlabrs, elle lui dit: + +Ma fille, nous achetons les objets d'or et d'argent; mais, dites-moi, +savez-vous ce qu'est ceci? + +--C'est de l'argent, je le sais bien! + +--Ce n'est pas l ce que je vous demande: savez-vous quel est cet +homme tendu sur la croix? + +--Est-ce que je sais, moi! + +--Quoi! pauvre enfant, vous ignorez que cet homme est le Fils de Dieu, +qu'il est mort sur la croix pour nous sauver? + +--Personne ne m'a jamais parl de cela. + +--Vous ne connaissez pas Jsus-Christ, notre bon Sauveur? + +--De quoi nous a-t-il sauvs? + +--De l'enfer, et il nous a ouvert le paradis. + +--Je n'en savais rien. + +La marchande regarda plus attentivement la pauvre crature debout +devant elle: elle embrassa d'un regard ce visage jeune et fltri, ces +vtements sordides, et, mal plus terrible, cette stupeur de l'me +peinte sur ses traits. Sa charit s'mut, ses entrailles de chrtienne +et de mre tressaillirent. Elle dit Jane: + +Avez-vous des parents, une maison? + +--Rien. Mon pre est mort sous un buisson, loin d'ici; ma mre est +morte aussi. Comment suis-je venue a Londres? je n'en sais rien. +Comment ai-je vcu? je n'en sais rien non plus; ce que je sais, c'est +que je voudrais bien tre au fond de la Tamise, car alors je n'aurais +plus ni froid ni faim. + +--Mon enfant, dit la marchande, et ce mot, prononc avec une indicible +bont, fit monter les larmes aux yeux de la pauvre Jane, mon enfant, +voulez-vous que je vous conduise dans une maison o vous n'aurez plus +ni faim ni froid et o vous apprendrez servir le bon Dieu? + +--Ni faim ni froid? rpta Jane; ce sera donc le paradis? + +--Non, mais le chemin qui y conduit. + +La marchande fit entrer dans sa boutique la pauvre fille, lui donna +souper, la revtit d'une robe neuve; bientt Jane dormait dans un lit +sous ce toit hospitalier o le Pre cleste l'avait amene. + +Quelque temps aprs, une des orphelines de la maison du Bon Pasteur, +de Londres, recevait le baptme. Sa joie, sa ferveur attendrissaient +l'assemble; cette heureuse nophyte tait la pauvre Jane, qui avait +pour marraine la bonne marchande, l'instrument des misricordes du +Seigneur. + + + + * * * * * + + + +46.--UN COUP DE FILET DE LA SAINTE VIERGE. + +En se rendant l'une de nos stations thermales, un officier suprieur +causait avec un compagnon de voyage:--Si nous nous arrtions +Lourdes? lui dit ce dernier.--Pourquoi donc?--Nous y trouverions le +plerinage national.--Voil cinquante ans que je n'ai pas mis les +pieds dans une glise!...--Qu' cela ne tienne, tout se passe en plein +air.--Alors, c'est diffrent. + +Ils s'arrtrent a Lourdes; ils virent les ardentes prires des +plerins. Elles tonnrent d'abord, subjugurent ensuite cette me +droite et loyale: l'officier pria avec les autres, aussi longtemps que +les autres. + +--Il fait chaud, lui dit son compagnon; si nous buvions un verre d'eau +de la grotte?--Volontiers; ce prtre-l m'a rendu tout rveur... + +Il rva, il pria, il monta jusqu' la crypte, il en redescendit priant +et heureux.--Si vous voulez aller aux eaux, dit-il son compagnon, +allez-y; moi, j'ai trouv les miennes. + + + + * * * * * + + + +47.--UNE CONVERSION EN MER. + +Le hros de cette histoire a rapport lui-mme dans la lettre suivante +la grce signale dont il a t l'objet. + +Aprs avoir failli prir avec mon navire, sur la barre de Bayonne +pendant l't dernier, je me rendais de Livourne Dunkerque et Rouen, +lorsque le 28 dcembre, au matin, je fus oblig de mouiller devant +Malaga, ne pouvant y entrer. Bientt le temps devint affreux, et, ds +huit heures du matin, toute la population masse sur les quais, malgr +une pluie torrentielle, nous regardant chasser sur les ancres, nous +faisait comprendre quel pril nous menaait. Le pavillon fut mis en +berne, mais en vain: ni remorqueur, ni pilotes, pas mme la canonnire +de l'tat n'osaient se risquer nous secourir; Dieu seul pouvait nous +sauver. Impossible de se jeter la mer: nous aurions t briss sur +les rochers de la jete en construction ou contre les rcifs de la +cte. + +Je pensai alors ma mre, je me rappelai le projet de me faire +catholique que j'avais eu autrefois. Me jetant genoux devant le +vieux christ en bronze dominant le compas de route, je priai avec foi +le Dieu des chrtiens et Notre-Dame de Montenero, dont j'avais visit, +le 8 septembre dernier, le plerinage clbre, en Toscane. + +La journe se passa en craintes; la mer augmentait de furie, et le +fleuve, en face de nous, jetait devant le navire ses eaux jaunes +dbordes. Le consul de France, qui avait tent l'impossible pour nous +faire secourir, nous crivit le soir au moyen d'une bouteille jete +dans les flots: il nous avouait tristement que les autorits de Malaga +reconnaissaient l'impossibilit d'arriver jusqu' nous, en face d'une +situation si prilleuse, et qu'on attendrait que la nuit ft acheve +pour prendre une dcision. Pour moi, cette dcision c'tait la mort +et la perte de mon navire! Je voulus mourir catholique romain; je +suppliai avec foi Notre-Dame de la Salette et je me sentis plein de +courage. + +Mon quipage affol menaait de ne plus m'obir; il voulait filer +les chanes et jeter le navire la cte. Plein de confiance dans le +secours de Dieu et de la sainte Vierge, je rsistai nergiquement +tous et la nuit arriva. Les ouvriers qui couvraient la cte et le quai +nous dirent, dans leur me, adieu pour toujours... Je fis reposer +successivement mes hommes, et, pensant la mort, je me tenais sur la +dunette en priant Dieu. + +Cette nuit fut pouvantable; l'orage augmentant sans cesse de +violence, le navire se mit talonner avec force, et chaque instant +il tait menac de s'entr'ouvrir et de se briser sur la jete en +construction. Les malheureux marins raidissaient chaque instant les +chanes. + +Le jour arriva enfin, mais pour nous montrer l'horreur de notre +situation. La foule garnissait les quais, assistant, mue et +impuissante, ce terrible drame. Je pris un vieux catchisme, oubli + bord par un marin, je lus les Litanies de la sainte Vierge, et je +promis alors solennellement d'abjurer aussitt arriv en France et de +me faire baptiser. + + huit heures, apparut devant Malaga un steamer; malgr le +dcouragement de tous les matelots de l'quipage et contre leur avis, +je fis mettre le pavillon en berne et jeter la mer une bonbonne +renfermant une demande de secours; je la plaai sous la protection de +la Vierge. La bouteille arriva terre, puis le steamer disparut au +large. + +Ce fut alors parmi l'quipage un cri d'immense douleur: toute +esprance s'vanouissait... Pour moi, j'esprais quand mme, priant, +sondant l'horizon avec une longue-vue. Je promis un _ex-voto_ +Notre-Dame de la Salette et trois autres plerinages. Toutefois, je +me prparai mourir catholique et j'en plaai la dclaration crite +de ma main sur ma poitrine. + +Tout coup, vers dix heures, je dcouvre une fume noire dans le +lointain: j'entends un coup de sifflet strident, et, au milieu des +vagues normes qui nous couvraient, le steamer qui apparaissait. Le +navire sauveur, dtachant sa grande chaloupe, nous envoie vingt-quatre +hommes. Aprs des peines inoues, plusieurs fois sur le point d'tre +engloutis, ces braves finissent par nous accoster. Il tait temps; +nous allions attendre la mort dans la mture leve, car notre +vaisseau tait sur le point de s'entr'ouvrir. On sacrifia les ancres, +les chanes, etc., il fallait se hter. + +Le brave capitaine Corno, malgr une mer pouvantable, manoeuvra +tellement bien avec son norme steamer, qu' midi il nous amenait dans +le port. Nous tions sauvs, grce la sainte Vierge. Par une faveur +providentielle, le navire et la cargaison n'avaient aucune avarie. + +Aussitt terre, je me rendis la cathdrale pour remercier Dieu et +Notre-Dame et renouveler ma promesse d'abjuration. En attendant que je +puisse la raliser, j'apprends ma religion dans un vieux catchisme +oubli bord... + + + + * * * * * + + + +48.--LA MORT D'UN SEPTEMBRISEUR. + +Vers le milieu de l'anne 1826, un homme du peuple, alors sexagnaire, +tenait le petit htel de Dijon, au n 211 de la rue Saint-Jacques, +Paris. Atteint depuis longtemps d'une maladie grave, il avait en vain +appel son secours les plus clbres mdecins de la capitale: le mal +n'avait fait qu'empirer avec les annes; enfin, de violents accs de +colre, auxquels il se livrait presque tous les jours, l'avaient rendu +incurable. Cependant, ne pouvant se rsoudre mourir, il tenta un +dernier essai en faisant demander le docteur Descuret, qui jouissait +d'une grande rputation. Celui-ci, voyant le malade la veille de +succomber, se contenta de lui prescrire quelques lgers adoucissements +usits en pareille circonstance: il ne comptait plus le revoir. + +Mais le lendemain, vers six heures du soir, on vint l'appeler encore; +cette fois ce n'tait point pour le vieillard, mais pour sa femme, que +le misrable avait presque tue dans un de ses emportements. + +Aprs les premiers soins donns cette pauvre femme, le docteur +se disposait se retirer sans avoir adress une seule parole +l'incorrigible mari. Celui-ci le remarqua, l'arrta par l'habit et lui +dit d'un air piteux: Eh quoi! monsieur le docteur, vous vous en allez +sans daigner seulement me regarder?--Pourquoi m'inquiter d'un malade +qui fait l'impossible pour rendre mes soins inutiles? Au reste, +ajouta-t-il d'un ton svre, vous avez grossirement injuri vos +premiers mdecins, dont l'un vous a abandonn parce que vous avez mme +os lever la main sur lui. Ajoutez ces ingratitudes la brutalit +dont vous venez d'user envers votre femme, et jugez si je ne dois pas +faire comme eux.--Vos reproches ne sont que trop justes, reprit +le malade d'un accent pntr; oui, je suis bien coupable d'avoir +maltrait ainsi ma femme; mais aussi, monsieur, si vous saviez ce +qu'elle exigeait de moi! Ne voulait-elle pas que je fisse appeler un +prtre, moi qui les ai toujours eus en horreur!--L'intention de votre +femme n'avait rien que de louable: en vous proposant de mettre en +paix votre conscience, elle vous donnait une nouvelle preuve de son +affection, et si cela tait entirement oppos vos ides, vous +deviez vous borner un simple refus et non la frapper.--Mais enfin, +monsieur le docteur, vous qui avez fait des tudes, que feriez-vous si +vous tiez ma place et qu'on vous propost pareille chose?--Moi, +je n'hsiterais pas mettre en paix ma conscience, d'abord par +conviction, en second lieu, parce que le calme de l'me contribue +puissamment allger nos souffrances et mme dissiper la +maladie.--C'est bien singulier, qu'ayant fait des tudes, vous ayez +cette manire de voir!--Au contraire, mes convictions religieuses sont +en grande partie le fruit de mes tudes. + +Le vieillard tait vaincu par ces paroles pleines de raison et de +foi: une lumire soudaine avait frapp son esprit. Il venait de se +rveiller en lui des ides, des sentiments, des remords qu'il avait +touffs peut-tre depuis bien longtemps, car il avait vcu dans un +temps de stupide dlire o les jeunes hommes de son ge et les beaux +esprits affichaient le plus insultant mpris pour toute pense +religieuse, en disant: La religion!... c'est bon pour les enfants et +les femmes. Ce prjug infernal venait de s'vanouir la parole du +docteur, et, aprs un instant de silence, le malade dit d'un accent +qu'on ne lui avait jamais connu: Eh bien! qu'on fasse venir un +prtre; aussi bien, depuis longtemps j'en ai lourd sur la conscience! + +Ici commence l'histoire touchante de sa conversion, de sa douleur, de +sa reconnaissance, de sa joie, de sa confusion, de son amour, de son +bonheur, de son salut ... Ici, nous allons voir comment Dieu s'est +servi d'une femme chrtienne, d'un mdecin et d'un prtre, pour faire +d'un assassin un lu, un saint!... Heureuse de ce changement subit, la +pauvre femme, elle qui avait tant parl, pri et souffert pour cette +me rebelle, envoie la hte chercher un des vicaires de la paroisse +Saint-Jacques. + + peine le vieillard l'a-t-il aperu qu'il lui dit d'une voix +tremblante de honte et de remords: + +Tenez, monsieur, enlevez-moi ce coutelas que j'avais mis sous mon +oreiller.--Que vous tes imprudent, mon ami! mais vous couriez risque +de vous blesser!--Eh! monsieur l'abb, je m'en tais arm pour vous le +plonger dans le coeur, si vous fussiez venu sans mon consentement... +Oui, ajouta-t-il devant tous les assistants, en septembre 93, _j'ai +massacr dix-sept ecclsiastiques_, et peu s'en est fallu que vous +ne fussiez le dix-huitime! Mais rassurez-vous: _Dieu a eu piti de +moi; un regard de sa grce a suffi pour m'clairer_. + +Le vicaire, stupfait autant que touch, s'empare de l'norme couteau: +puis il s'enferme avec le pnitent pour laisser agir Dieu sur cette +me dans le mystre du sacrement de la rconciliation. Jamais, dans +l'exercice de son saint ministre, il n'avait got des consolations +comme celles qu'il trouva au chevet de ce malheureux qui avait t +jadis le bourreau de dix-sept de ses confrres, et qui, l'heure de +la grce, parlait et agissait comme le bon larron de la croix. + +Dj le bon Samaritain, qui venait de gurir cette me si profondment +blesse par le crime, se retirait en annonant l'heureuse famille +qu'il allait apporter au converti les derniers sacrements de l'glise, +quand tout coup le vieillard s'cria d'une voix touffe par les +sanglots: + +Revenez, monsieur l'abb, revenez bientt auprs de moi; j'ai bien +besoin de vos consolations; mais, je vous en conjure, n'approchez +pas de mes lvres le divin Rdempteur, dont tout l'heure encore je +blasphmais le nom; je suis trop indigne d'un tel bonheur!--Dieu est +rempli de misricorde, lui dit le vicaire profondment attendri; on +rpare ses fautes quand on les pleure amrement, et votre repentir +me parat trop sincre pour que j'hsite a vous administrer les +sacrements que rclame immdiatement votre triste position.--Je les +recevrai, monsieur l'abb, puisque vous me l'ordonnez, reprit le +malade, mais seulement aprs avoir fait amende honorable devant ceux +que j'ai autrefois scandaliss par mes forfaits. + +Tandis que le vicaire part pour chercher le saint viatique, le +moribond fait appeler aussitt ses voisins, tmoins de sa vie +criminelle, ses anciens camarades, les complices de ses fautes; il +leur demande, avec larmes, pardon des affreux exemples qu'il leur +avait donns, surtout a l'Abbaye et aux Carmes, lors du massacre des +prtres; puis il fait de mme envers sa femme, un des instruments de +sa conversion. + +Le prtre arrive portant l'auguste sacrement. Le vieillard, dj glac +par la mort, se lve aussitt, se met genoux et reoit ainsi les +derniers sacrements avec une pit anglique: les traits de son visage +baign de larmes en taient tout transfigurs. Aprs cette auguste +action, il reste toujours genoux, appuy sur le chevet de son lit, +tenant en main un crucifix, qu'il couvre de ses baisers et de ses +larmes. + +Son confesseur, plusieurs reprises, l'engagea se coucher, vu sa +grande faiblesse: c'tait imposer son coeur un pnible sacrifice, +c'tait lui ter une trop douce consolation. Aussi l'exprima-t-il +au prtre: Je sens, dit-il, qu'il ne me reste que peu d'instants +vivre; je ne puis rien offrir Dieu que mes prires et mes larmes; +laissez-moi du moins la consolation de mourir genoux; c'est faire +bien peu pour expier tous mes crimes! + +Et il resta ainsi en prire: son me claire, renouvele, sanctifie, +paraissait comme dans une sorte d'extase. Vers minuit, on entendit +le moribond pousser un profond soupir; il s'tait endormi dans le +Seigneur avec le calme d'un lu, toujours genoux et les lvres +colles sur le crucifix qu'il n'avait cess d'arroser de ses larmes!!! + +Seigneur, que vous tes admirable dans vos oeuvres! qu'elles sont +profondes vos voies, qu'elles sont immenses vos misricordes! + +(_L'abb Hoffmann_, Extraits.) + + + + * * * * * + + + +49.--RENCONTRE PROVIDENTIELLE. + +Au commencement de ce sicle, un personnage assez marquant, M. de +G***, tait tomb dans l'impit la plus affreuse. C'tait une sorte +de frnsie d'irrligion. Le blasphme sortait chaque instant de sa +bouche, et il semblait n'avoir coeur que de couvrir d'ignominie la +sainte glise et ses ministres. + +Un jour, M. de G*** entend raconter que dans une petite ville voisine +de son chteau, on allait donner une mission. Sa malice sembla prendre +un nouveau degr de perversit cette nouvelle. Il se proposa de +se rendre lui aussi la mission, et de suivre les exercices, pour +contrecarrer les missionnaires et pour empcher, force d'avanies, le +fruit qu'ils devaient en attendre. On le vit donc arriver, suivi +d'une escorte de vauriens, qui tous ensemble se rendirent l'glise +paroissiale. Le chant des cantiques fut plus d'une fois interrompu par +de grossiers lazzis et des rires indcents; mais le silence s'tablit, +quand le Pre suprieur des missionnaires parut dans la chaire. +C'tait un homme de quarante ans environ, au visage ple et amaigri, +aux traits expressifs, au regard inspir, tel en un mot que l'criture +nous dpeint les prophtes de l'ancienne loi. Il n'avait pas achev +l'exorde de son discours, que dj M. de G*** l'avait reconnu. C'tait +un des compagnons de son enfance, un des rivaux de ses tudes et qui +lui avait disput souvent avec avantage les couronnes acadmiques. +Comment lui, qui pouvait briller dans le monde et parvenir aux postes +les plus importants, avait-il pu se dcider a embrasser la carrire +pauvre et pnible du ministre vanglique, c'est ce que la tte +frivole de M. de G*** ne pouvait expliquer. Il l'couta donc avec +toute l'attention dont il tait capable, et il trouva qu'il justifiait +par son loquence les hautes prvisions de ses professeurs; mais ses +penses n'allrent pas plus loin. + +Aprs le sermon, il renvoya ses amis et vint faire visite au +missionnaire. Ds qu'il se fut nomm, le bon pre courut lui, et +l'embrassant tendrement: mon ami, lui dit-il, que je suis heureux +de vous voir, et que je remercie Dieu de vous retrouver avec des +sentiments si chrtiens! sans doute vous avez toujours t fidle +aux prceptes de religion que nous avons reus ensemble? Et, en vous +livrant avec tant d'empressement aux premiers exercices de la mission, +vous voulez... M. de G*** ne le laissa pas achever; emport par +l'irascibilit de son caractre et par le sentiment d'impit dont il +s'tait fait une longue habitude, il s'oublia, jusqu' lever la main +sur le prtre du Seigneur: Impertinent, s'cria-t-il avec l'accent +de la rage, garde pour d'autres tes sots conseils et ton insidieux +proslytisme! Je venais te fliciter de ton loquence hypocrite et +non pas rclamer tes avis. Mais le missionnaire, impassible et +tranquille, lui rpondit avec cette douceur anglique que Dieu peut +seul inspirer l'homme: Mon frre, peut-tre, il y a vingt ans, +quand j'tais encore dans le monde, et que la religion ne m'avait pas +appris dompter mes passions, peut-tre un pareil outrage et-il +cot la vie l'un de nous, et jet un damn de plus aux pieds +de l'ternel; mais Dieu m'a fait depuis longtemps la grce d'tre +chrtien! Ma longue exprience dans la conduite des mes me montre + quelle horrible extrmit est descendue la vtre: mon frre! je +tremble pour vous; qu'allez-vous devenir? + +Mais dj M. de G*** tait aux pieds du prtre; il baisait sa main en +l'arrosant de ses larmes, et il s'criait; Pardonnez-moi, mon pre, +car je ne sais ce que je fais! Et il se tordait dans d'effrayantes +convulsions, jetant des phrases inarticules, des exclamations sans +suite, des accents de dsespoir que l'oreille avait peine saisir, +mais que devinait le coeur du missionnaire. O suis-je?... Quelle +soudaine clart brille mes yeux?... Grce, grce!... Et cet orage +nouveau dans le coeur de l'impie, cette tempte de la conscience, +frappait d'effroi le missionnaire lui-mme, tout accoutum qu'il tait +aux misres humaines. Tout coup, reprenant la sublime autorit de +son ministre: Relevez-vous, mon fils, lui dit-il, relevez-vous, dj +le remords vous a fait chrtien! Et M. de G*** se relevait tremblant, +ses genoux se drobaient sous lui. Le prtre l'emporta dans ses bras, +et le plaant devant un prie-Dieu: Dans un instant, mon fils, toutes +vos peines seront calmes. Puis la confession commena. + +Trois heures entires ils restrent enferms ensemble; l'on entendait +du dehors de longs sanglots et d'tranges gmissements; on n'aurait +pu dire lequel versait de plus abondantes larmes, ou du prtre ou du +pnitent. Tous deux confondaient leurs soupirs, tous deux mlaient +l'expression de leur douleur, tous deux s'humiliaient devant la +grandeur du Trs-Haut et bnissaient ses misricordes. M. de G*** +tait justifi devant Dieu. Il partit et ne voulut plus rentrer dans +son chteau. Il se choisit en ville une modeste retraite; et, +malgr les railleries de ses anciens amis, il suivit avec une pit +exemplaire toutes les prdications et les moindres exercices de la +retraite. Tous les jours il voyait le saint prtre, et se confirmait +dans la grce. Enfin, le jour de la communion gnrale, il eut le +bonheur de s'approcher de la sainte table, au grand tonnement +de toute la ville, dont il avait t si longtemps le scandale et +l'effroi. + + + + * * * * * + + + +50.--LE BON FILS CONSOL. + + +Un pieux jeune homme crivait la lettre suivante, qui doit inspirer +une bien grande confiance en saint Joseph, surtout lorsqu'il s'agit +d'obtenir des graces de conversion. + +J'ai reu cette anne un grand nombre de faveurs par la puissante +intercession du glorieux poux de Marie. La premire a t la +conversion de mon excellent pre. + +Il ne s'tait pas confess depuis plus de quarante ans. Il y avait une +douzaine d'annes qu'il n'tait pas entr dans l'glise paroissiale; +et, pour comble de difficults, il tait plein de prjugs contre +notre sainte religion qu'il n'avait jamais bien connue. Pour ramener +dans les bras de Dieu cette brebis gare, il fallait un grand coup +de lumire et de misricorde. J'avais essay de le convaincre par le +raisonnement, j'avais pri et fait prier beaucoup pour lui: tout avait +t inutile. Il y a quelques semaines, je me sentis press d'aller +solliciter auprs de saint Joseph cette conqute si difficile. + +C'tait la premire fois que j'implorais du saint Patriarche une +faveur particulire. J'allai donc me prosterner devant sa statue, et +je lui promis que, s'il m'accordait ce que je lui demandais, j'aurais +pendant toute ma vie une dvotion toute spciale pour lui, et que je +m'efforcerais de rpandre son culte autant que je le pourrais. peine +ma prire termine, je me sentis la plus grande confiance. + +Je fis alors une premire neuvaine avec toute la ferveur dont j'tais +capable. En mme temps, j'crivis mon pre pour tcher de le dcider + porter un Cordon de saint Joseph que j'envoyai avec ma lettre. Il +et t impossible de le lui faire accepter comme objet religieux; +mais, ma demande, il consentit a le porter comme un petit souvenir +de moi. + +Ma premire neuvaine acheve, j'en commenai une nouvelle, et +incontinent je pus me rendre ce doux tmoignage que mon esprance +n'avait pas t vaine. Bni soit jamais le trs bon et trs puissant +saint Joseph!... La grce tait accorde. Ds le commencement de cette +seconde neuvaine, je reus de mon pre une touchante lettre, o il +m'exprimait, en des termes brlant, la joie et la paix qui inondaient +son me. Une lumire nouvelle venait de briller dans son coeur et dans +son intelligence. Le respect humain, les objections et les prjugs +contre la religion taient tombs d'eux-mmes, et une petite occasion +mnage par saint Joseph s'tant prsente, mon pre tait all se +confesser, comme pouss par une main invisible. Le lendemain, avec des +sentiments ineffables de bonheur et de tendresse, il recevait dans +son coeur le Dieu, si plein de misricorde, qui venait rjouir sa +vieillesse, comme il avait autrefois rjoui sa jeunesse. La conversion +a t parfaite; saint Joseph ne fait pas les choses demi. Depuis ce +jour de bndiction, mon pre prit part tous les exercices de pit +de la paroisse. Tous ceux qui le connaissaient furent profondment +difis de cet heureux changement, et dclarrent qu'il avait fallu +une main puissante pour oprer cette merveille. Et cette main +puissante, c'est la vtre, grand et trs-puissant saint Joseph! Je +vous remercierai pendant toute ma vie de cette grce signale... + +Aprs cela, pourrait-on recommander avec trop d'instances aux jeunes +gens la dvotion envers saint Joseph? Puissent-ils recourir lui dans +tous leurs besoins spirituels et ceux de leurs proches! S'ils prient +avec ferveur et persvrance, ils ressentiront infailliblement les +effets de sa paternelle protection. + + + + * * * * * + + + +51--COMMENT ON RETROUVE LE BONHEUR. + +Passant un jour sur la place des Capucins, Lyon, une zlatrice du +rosaire y vit une petite fille ge de six sept ans, qui, aprs +avoir bris la glace d'une fontaine, plongeait quelque chose dans +l'eau. La dame s'approcha et dit: + +--Que fais-tu l, mon enfant?--Je lave ma robe.--Quel est ton +nom?--Marie.--O est ta mre?-- Loyasse (cimetire de Lyon).--Et ton +pre?--Il est malade et triste l-bas...--Eh bien! conduis-moi ta +maison.. + +L'orpheline regarda l'inconnue avec une sorte de crainte, puis, +rassure sans doute par l'affectueux sourire qui rpondait son +regard, elle mit sa petite main glace dans celle que lui tendait +sa nouvelle amie, et se dirigea vers une de ces affreuses demeures, +ordinairement habites par le vice ou par le malheur. + +Arrive au dernier tage, l'enfant ouvre une porte et dit:--Papa, +voil une dame qui veut vous voir.--Me voir!... moi!... une dame!... +allons donc!... C'est, sans doute pour jouir du spectacle de ma +misre! Je suis chez moi; et, bien que je sois pauvre, malheureux, je +ne souffrirai pas que les riches viennent insulter ma misre! Donc, +vous pouvez vous en aller, s'cria-t-il en dsignant du doigt la +porte reste entr'ouverte.--Je venais vous offrir des secours, +murmura timidement la visiteuse, un peu effraye.--Je n'ai besoin de +rien, que de rester tranquille chez moi, sans qu'on vienne se moquer +de ma pauvret, reprend l'homme; et il lance par la porte de la +mansarde une pice de monnaie qui vient d'tre dpose sur la table. + +Il n'y avait rien faire... La charitable zlatrice embrassa la +petite fille et lui dit tout bas: Viens me trouver quand tu auras +besoin de quelque chose. Puis elle sortit. + +Plusieurs semaines s'coulrent sans que la douce Marie repart, bien +qu'on allt souvent, pour l'y rencontrer, l'endroit o on l'avait +trouve. + +Mme L, l'aperut enfin, un jour, amaigrie et toute en larmes; son +pre, qui manquait d'ouvrage et par consquent de pain, l'envoyait +mendier dans la rue. Elle l'emmena chez elle et lui fit raconter son +histoire, histoire bien simple et bien touchante, imprime dans son +jeune coeur. + +Maman tait trs bonne; soir et matin, elle me faisait dire _Notre +Pre_ et _Je vous salue, Marie_... Mon pre tait bon, lui aussi, +alors; mais depuis qu'ils ont emport maman Loyasse, il est devenu +triste, s'est mis lire de grandes feuilles et ne parle plus de Dieu +ou des riches qu'en se fchant bien fort. + +Ce rcit fut un trait de lumire pour Mme L. Elle fit promettre la +chre petite de dire, tous les jours, une fois, Notre Pre, et dix +fois, Je vous salue, Marie... _pour obtenir que son pre devnt +trs heureux_, et la renvoya munie d'abondantes provisions. + +Un mois aprs, l'enfant revint chez sa bienfaitrice, mais, cette fois, +avec un visage tout joyeux: Madame, dit-elle, papa voudrait bien vous +voir; seulement il n'ose pas venir... + +La difficult fut vite tranche; Mme L... accourut la mansarde, et +y trouva l'ouvrier. Si l'aspect du pauvre rduit tait le mme, on +lisait sur le visage du malheureux pre l'expression humble et douce +du changement opr dans son me. + +Madame, dit-il avec respect, je ne sais comment cela est arriv, mais +je ne peux plus me reconnatre... En entendant la petite rciter tant +de fois son _Notre Pre_ et son _Je vous salue_, je me suis d'abord +impatient, parce qu'elle le rptait trop... Puis j'ai fini par le +dire machinalement avec elle, en me rappelant que ma pauvre femme le +disait aussi... Alors, j'ai pleur, j'ai senti le regret de ma +mauvaise vie, et je me suis reproch mon insolence envers la dame qui +a t si bonne pour nous... C'est pourquoi je voulais la voir, pour +lui demander pardon. + +Ce pardon fut accord sans peine, et Dieu, aprs avoir purifi, +soulag la misre de l'me et du corps, par l'entremise de sa +gnreuse servante, sauva aussi par elle le pre et l'enfant. + + + + * * * * * + + + +52.--LE SOUVENIR DE LA PREMIRE COMMUNION. + +Mous devons un homme du monde le rcit suivant, qui contient plus +d'une instruction utile et fournit un nouvel exemple des ineffables +tendresses de la misricorde divine. + +J'tais Paris en 1841, et je faisais partie d'une Confrence de +Saint-Vincent-de-Paul. Quelques-uns des jeunes gens qui la composaient +avaient la pieuse habitude de visiter une ou deux fois par semaine les +pauvres malades des hpitaux du quartier. + +L'hpital Necker, dans la rue de Svres, m'tait chu en partage. Je +commenais toujours mes visites par la chapelle, et j'allais demander +au Seigneur de bnir l'oeuvre que, pour l'amour de lui, je venais +accomplir, d'accompagner de sa bndiction les paroles, les conseils +que j'allais donner mes malades; et quand j'avais fini ma tourne +dans les salles, je venais encore en dposer le succs aux pieds de ce +bon Matre. + +Je fus oblig de quitter Paris au printemps, et je me rappellerai +toujours le trait touchant dont j'ai t le tmoin ma dernire +visite aux malades de Necker. + +La salle que je devais visiter ce jour-l tait confie aux soins +d'une Soeur de Charit vieillie dans cet admirable mtier, et non +moins infatigable pour soulager les souffrances de ses malades que +zle pour le salut de leurs mes. En arrivant, j'allai, selon mon +habitude, prendre les ordres de cette bonne Soeur. Elle me recommanda +spcialement six ou sept malades: l'un, tienne, nouvel arriv, et +encore inconnu d'elle; l'autre, comme moribond, ayant besoin d'tre +fortifi et consol; un autre comme branl dj, et prt se +convertir, etc. + +Et puis, ajoute-t-elle, allez donc au n 39; c'est un homme de +trente-deux ou trente-trois ans, poitrinaire au dernier degr, qui +sera mort dans trois jours. J'ai eu beau faire, je n'ai pu rien en +tirer; il m'a envoye promener trois ou quatre fois, et n'a jusqu'ici +reu M. l'aumnier qu'avec des paroles grossires. Un de vos confrres +de Saint-Vincent-de-Paul, qui l'a dj visit plusieurs fois, n'a pas +mieux russi que nous. Il est probable qu'il vous enverra promener +aussi; mais enfin il ne faut rien pargner. Il s'agit ici de la gloire +de Dieu et d'une pauvre me sauver. + +--Eh! mon Dieu, ma bonne Soeur, rpondis-je, s'il m'envoie promener, +j'irai me promener, voil tout; cela ne me fera pas grand mal. Dites +seulement pour ce pauvre homme un _Ave Maria_ pendant que j'irai lui +parler. + +Je fis ma visite; et de lit en lit j'arrivai mon n 39. Je fus tout +saisi en le voyant. La mort tait peinte sur son visage. Trois ou +quatre coussins le soutenaient assis sur son lit; sa face tait hve +et d'un blanc jauntre, et son affreuse maigreur donnait ses yeux +noirs une apparence trange... + +Je m'approchai de son lit. Il me regarda fixement sans rien dire. + +Je lui demandai de ses nouvelles: La soeur m'a appris, mon pauvre +ami, que vous souffriez beaucoup, et qu'il y avait bien longtemps dj +que vous tiez malade. + +Pas de rponse; seulement le regard de mon homme devenait de plus +en plus dur, et il semblait me dire: Je n'ai que faire de vos +condolances; donnez-moi la paix. Je fis semblant de ne pas m'en +apercevoir: Souffrez-vous beaucoup en ce moment, et pourrais-je vous +soulager en quelque manire? + +Pas un mot. + +Que voulez-vous, mon pauvre enfant! il faut faire de ncessit vertu, +et offrir vos souffrances au bon Dieu en expiation de vos fautes; +comme cela du moins elles vous seront utiles. + +Toujours mme silence et mme accueil. La position commenait +devenir embarrassante. L'oeil du malade tait de plus en plus +menaant, et je voyais le moment o il allait me dire quelque +injure... La Providence de Dieu m'envoya tout coup une inspiration. +Je me rapprochai vivement du malheureux, et je lui dis demi-voix: +Avez-vous fait une bonne premire communion? + +Cette parole produisit sur lui l'effet d'une commotion lectrique. Il +fit un lger mouvement; sa figure changea d'expression, et il murmura +plutt qu'il ne dit: Oui, Monsieur. + +--Eh bien! repris-je, mon ami, n'tiez-vous pas heureux dans ce +temps-la?--Oui, Monsieur, me rpondit-il d'une voix mue; et au mme +instant je vis deux grosses larmes couler sur ses joues. Je lui pris +les mains.--Et pourquoi tiez-vous heureux alors, sinon parce que vous +tiez pur, chaste, aimant et craignant Dieu, en un mot, bon chrtien? +Mais ce bonheur peut revenir encore, et le bon Dieu n'a pas chang! Il +continuait pleurer: N'est-ce pas, ajoutai-je, que vous voulez bien +vous confesser? + +--Oui, Monsieur, dit-il alors avec force; et il s'avana vers moi pour +m'embrasser. Je le fis de grand coeur, comme vous pouvez penser, et je +lui donnai quelques petits conseils pour faciliter l'excution de son +bon dessein. Je le quittai ensuite, et j'annonai la Soeur le succs +inespr de ma visite. Je ne sais ce qui s'ensuivit; mais ce qui m'est +rest profondment grav dans l'esprit ou plutt dans le coeur, c'est +la force merveilleuse de la misricorde de Dieu, qui changea en un +instant, et l'aide d'une seule parole, ce coeur si endurci! + +Le seul souvenir de sa premire communion suffit pour convertir et +probablement pour sauver ce pauvre malade, heureux de l'avoir bien +faite; car s'il et accompli, comme plusieurs, hlas! avec ngligence, +ce grand acte de la vie chrtienne, le souvenir que je lui en +rappelai n'et fait sans doute sur son coeur qu'une impression +insignifiante!... + +Ainsi le bien produit le bien, et avec Dieu rien ne demeure perdu. + + + + * * * * * + + + +53.--L'ORPHELINE ET LE VTRAN. + +Une pauvre orpheline avait t recueillie par un vieux soldat qu'elle +nommait son pre. D'une pit simple, mais srieuse, elle s'tait +attir une telle estime, qu'il y avait autour d'elle comme une aurole +de vnration. Le vieux soldat lui-mme s'tait laiss prendre son +influence. Il appelait sa petite orpheline, _sa petite sainte_. +Jamais il ne fumait devant elle, il jurait encore moins. + +La pieuse enfant tait arrive faire prier son pre adoptif, ce +qu'il n'avait pas fait depuis longtemps. + +Un jour qu'il passait devant l'glise du village, je ne sais quelle +inspiration secrte le pousse y entrer. Il va s'agenouiller dans un +coin et commence son signe de croix. Mais tout coup il s'arrte, ses +yeux ont rencontr une enfant qui, recueillie au pied de l'autel, les +mains jointes, parat comme dans une extase. Il regarde, il reconnat +sa fille. La pense lui vient aussitt qu'elle demande Dieu sa +conversion; elle lui a dit tant de fois que c'tait l l'unique objet +de toutes ses prires. Une larme monte de son coeur ses yeux et +coule le long de ses joues sur sa vieille figure cicatrise. Cette +larme est efficace et dcide de son retour Dieu. + +Quelque temps aprs, aux Pques, le vieux militaire pleinement +converti, bien heureux, communiait ct de sa petite fille. Et, +comme, au sortir de l'glise, quelques-uns de ses vieux camarades le +regardaient tonns: Vous ne vous attendiez pas cela, leur dit-il, +mais que voulez-vous? Je ne puis rsister la _petite sainte_, elle +convertirait le dmon lui-mme, si le dmon pouvait tre converti. + +Voil l'influence de la vraie pit. Puisse-t-elle devenir le partage +de tous ceux qui liront ce petit livre! En mme temps qu'elle assurera +leur propre salut, elle les aidera merveilleusement travailler au +salut des autres! + + + +TABLE DES MATIRES. + +AVANT-PROPOS + +1.--Le capitaine de navire et le mousse. + +2.--Une nuit dans le dsert. + +3.--Les deux frres. + +4.--Un jeu o l'on gagne le ciel. + +5.--La vengeance d'un tudiant chrtien. + +6.--Un pre converti par son enfant. + +7.--Un cadeau inattendu. + +8.--Les trois actes d'un drame contemporain. + +9.--Le remde est dur, mais il est bon. + +10.--Le banc de famille. + +11.--La lettre d'une mre. + +12.--Une premire communion quatre-vingts ans. + +13.--La soupape. + +14.--Une mprise qui porte bonheur. + +15.--Hrosme d'un jeune nophyte. + +16.--Les deux amis. + +17.--Tel est pris qui croyait prendre. + +18.--Comment on obtient un miracle. + +19.--Le marquis d'Outremer. + +20.--La plus grande victoire d'un vieux gnral. + +21.--Le bouffon et son matre. + +22.--Un pisode de la Rvolution. + +23.--Le zle rcompens. + +24.--Sagesse et folie. + +25.--Le terrible article. + +26.--Le trottoir. + +27.--Un fils qui tombe dans les bras de son pre. + +28.--Le rosier du mois de Marie. + +29.--La statuette de saint Antoine. + +30.--Le chemin du coeur. + +31.--Le nouvel Augustin. + +32.--Vaincu par l'exemple. + +33.--La fille du franc-maon. + +34.--Un voyage de cent lieues en Australie. + +35.--Rien n'est impossible Dieu. + +36.--L'amour maternel. + +37.--Un pcheur moribond assist par un prtre mourant. + +38.--Deux fois sauv. + +39.--Dieu a ses lus partout. + +40.--La rose bnite. + +41.--Un souvenir du bagne. + +42.--Ce que le zle peut inspirer un enfant. + +43.--Une conqute du Sacr-Coeur. + +44.--Puissance du chapelet. + +45.--La croix d'argent. + +46.--Un coup de filet de la sainte Vierge. + +47.--Une conversion en mer. + +48.--La mort d'un septembriseur. + +49.--Rencontre providentielle. + +50.--Le bon fils consol. + +51.--Comment on retrouve le bonheur. + +52.--Le souvenir de la premire communion. + +53.--L'orpheline et le vtran. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les joies du pardon, by Anonymous + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES JOIES DU PARDON *** + +***** This file should be named 11494-8.txt or 11494-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/1/4/9/11494/ + +Produced by Joris Van Dael, Renald Levesque and PG Distributed +Proofreaders + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les joies du pardon + Petites histoires contemporaines pour la consolation des coeurs chrtiens + +Author: Anonymous + +Release Date: March 7, 2004 [EBook #11494] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES JOIES DU PARDON *** + + + + +Produced by Joris Van Dael, Renald Levesque and PG Distributed +Proofreaders + + + + + + +</pre> + + + + +<a name="00"></a> +<center> +<img src="cover.png" alt="" style="width: 485px; height: 600px;"> +</center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> + + + +<p>AVANT-PROPOS</p> + +<p>Aprs les joies de l'innocence, il n'en est pas de +plus douces, de plus pntrantes que celles du +repentir. Demandez l'enfant coupable ce qu'il +prouve lorsque, reconnaissant son ingratitude, il vient +se jeter en pleurant dans les bras de sa mre: c'est +un soulagement inexprimable, une ivresse de bonheur... +Ce bonheur n'est rien pourtant auprs de celui +du pauvre pcheur qui, fatigu de ses longs garements, +renonce sa vie mauvaise et vient se reposer +dans le sein de Dieu.</p> + +<p>Aussi, n'existe-t-il pas non plus d'histoire plus attachante +que celle des conversions. Plusieurs surtout, +accomplies presque de nos jours, ont t entoures de +circonstances si extraordinaires et prsentent un si +poignant intrt qu'on ne peut en lire le rcit sans tre +attendri jusqu'au fond de l'me. Pages naves et sublimes, +tout imprgnes de larmes et d'amour, elles +rveillent les sentiments les plus dlicats, les plus exquis; +rien ne ressemble davantage un roman, et +toutefois, on sent merveille que rien n'est plus vridique. +C'est, dirons-nous, un roman divin: les pripties +multiplies, les scnes mouvantes ont la terre +pour thtre, mais le dnouement n'a lieu qu'au ciel.</p> + +<p>Tels sont les exemples que nous allons rapporter +dans ce Recueil: il faudrait pouvoir les mettre sous +les yeux de tous les chrtiens, pour le profit qu'ils en +retireraient et le charme que leur ferait goter cette +lecture.—Nous n'avons eu garde de reproduire ici +les traits que l'on rencontre dans les <i>Annales de Notre-Dame +de Lourdes</i>, de <i>Notre-Dame du Sacr-Coeur</i>, et +dans les Recueils analogues; on ne trouvera non plus +aucune des Biographies contenues dans les <i>Conversions +les plus mmorables du XIXe sicle</i>. Nos rcits ont un +caractre plus intime et tout la fois plus anecdotique: +et c'est l justement ce qui en augmente l'intrt.</p> + +<p>Offert toutes les mes chrtiennes, cet ouvrage s'adresse +d'une manire spciale aux jeunes gens. Personne +n'a, autant qu'eux, besoin de ces manifestations +clatantes de la misricorde divine, si propres inspirer +une confiance inbranlable. Qui connat les preuves +rserves leur foi au sortir du collge? O est-il +d'ailleurs le jeune homme qui dans les longues annes +d'une lutte incessante contre le respect humain et les +plaisirs mauvais, n'a jamais eu un instant de faiblesse? +Ah! puissent nos lecteurs se souvenir, en ces moments +critiques, des modestes pages qu'ils vont lire aujourd'hui! +Elles leur rappelleront qu'aprs mme les plus +lourdes chutes, le coeur de Dieu reste toujours ouvert +pour les recevoir et que le plus grand malheur craindre, +la plus funeste de toutes les fautes, c'est le <i>dcouragement</i>.</p> + + + +<a name="01"></a> +<center><img src="spacer.png" alt="" style="width: 250px; height: 148px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> + +<h2>LES JOIES DU PARDON</h2> + + + +<p>1.—LE CAPITAINE DE NAVIRE ET LE MOUSSE.</p> + +<p>Un capitaine de navire, qui s'tait fait craindre et har +de ses matelots par ses imprcations continuelles et +sa tyrannie, tomba tout coup dangereusement malade, +au milieu d'un voyage de long cours. Le pilote +prit le commandement du vaisseau, et les matelots dclarrent +qu'ils laisseraient prir sans secours leur capitaine, qui se +trouvait dans sa chambre, en proie de cruelles douleurs. +Il avait dj pass peu prs une semaine dans cet tat, sans +que personne se ft inquit de lui, lorsqu'un jeune mousse, touch +de ses souffrances, rsolut d'entrer dans sa chambre et de +lui parler; malgr l'opposition du reste de l'quipage, il descendit +l'escalier, ouvrit la porte et lui demanda comment il se portait; +mais le capitaine lui rpondit avec impatience: Qu'est-ce-que +cela te fait! Va-t'en!</p> + +<p>Le mousse, repouss de la sorte, remonta sur le tillac. Mais +le lendemain il fit une nouvelle tentative: Capitaine, dit-il, +j'espre que vous tes mieux?—O Robert! rpondit alors celui-ci, +j'ai t trs mal toute la nuit. Le jeune garon, encourag +par cette rponse, s'approcha du lit en disant: Capitaine, +laissez-moi vous laver les mains et le visage, cela vous rafrachira. +Le capitaine l'ayant permis, l'enfant demanda ensuite la +permission de le raser. Le capitaine y ayant encore consenti, +le mousse s'enhardit, et offrit son matre de lui faire du th. +L'offre toucha cet homme farouche, son coeur en fut mu, une +larme coula sur son visage, et il laissa chapper ces mots en +soupirant: O amour du prochain! Que tu es aimable au moment +de la dtresse! qu'il est doux de te rencontrer mme +dans un enfant!</p> + +<p>Le capitaine prouva quelque soulagement par les soins de +cet enfant. Mais sa faiblesse devint plus grande, et il fut bientt +convaincu qu'il ne vivrait plus que quelques semaines. Son +esprit fut assig de frayeurs toujours croissantes, mesure +que la mort et l'ternit se montrrent plus prs. Il tait aussi +ignorant qu'il avait t impie. Sa jeunesse s'tait passe parmi +la plus mauvaise classe de marins; non seulement il disait: <i>Il +n'y a point de Dieu</i>, mais il agissait aussi d'aprs ce principe. +pouvant la pense de la mort, ne connaissant pas le chemin +qui conduit au bonheur ternel, et convaincu de ses pchs par +la voix terrible de sa conscience, il s'cria un matin, au moment +o Robert ouvrait la porte de sa chambre, et lui demandait +amicalement: Matre, comment vous portez-vous ce matin?—Ah! +Robert, je me sens trs mal, mon corps va toujours +plus mal; mais je m'inquiterais bien moins de cela, si mon +me tait tranquille. Robert! que dois-je faire? Quel grand +pcheur j'ai t! que deviendrai-je?... Son coeur de pierre +tait attendri. Il se lamentait devant l'enfant, qui faisait tout +son possible pour le consoler, mais en vain.</p> + +<p>Un jour que l'enfant venait d'entrer dans la chambre, le +capitaine s'cria: Robert, sais-tu prier?—Non, matre, je +n'ai jamais su que l'oraison dominicale, que ma mre m'a apprise.—Oh! +prie pour moi, tombe genoux, et demande +grce. Fais cela, Robert, Dieu te bnira. Et tous deux commencrent + pleurer.</p> + +<p>L'enfant, mu de compassion, tomba genoux et s'cria en +sanglotant: Mon Dieu, ayez piti de mon cher capitaine mourant! +je suis un pauvre petit matelot ignorant. Mon Dieu, le +capitaine dit que je dois prier pour lui, mais je ne sais pas comment; +oh! que je regrette qu'il n'y ait pas sur le btiment un +prtre qui puisse me l'apprendre, qui puisse prier mieux que +moi, qui puisse recevoir la confession de ses pchs et les pardonner +en votre nom. Il croit qu'il sera perdu: mon Dieu, sauvez-le! +Il dit qu'il ira en enfer, et qu'il sera avec les dmons: +mon Dieu, faites qu'il aille au ciel, et qu'il soit avec les anges! +Les matelots ne veulent pas venir vers lui; quant moi, je +veux faire pour lui tout ce que je pourrai; mais je ne puis le +sauver. mon Dieu! ayez piti de mon pauvre capitaine! Je +n'ai jamais pri ainsi auparavant. Oh! aidez-moi, mon Dieu, +prier pour mon pauvre capitaine!</p> + +<p>Alors, s'tant relev, il s'approcha du capitaine en lui disant: +J'ai pri aussi bien que j'ai pu; maintenant, matre, prenez +courage. J'espre que Dieu aura piti de vous.</p> + +<p>Le capitaine tait si mu qu'il ne pouvait s'exprimer. La +simplicit, la sincrit et la bonne foi de la prire de l'enfant +avaient fait une telle impression sur lui, qu'il demeura dans un +profond attendrissement, baignant son lit de pleurs.</p> + +<p>Le lendemain matin, quand Robert entra dans la chambre du +capitaine: Robert, mon bon ami, lui dit celui-ci, aprs que tu +fus parti, je tombai dans une douce mditation. Il me semblait +voir Jsus-Christ sur la croix, mourant pour nos offenses, afin +de nous amener Dieu. Je m'levai par mes prires ce divin +Sauveur, et, dans la grande angoisse de mon me, je m'criai +longtemps comme l'aveugle: Jsus, fils de David, ayez piti de +moi! Enfin je crus sentir en mon coeur que les promesses de +pardon qu'il a adresses tant de pcheurs, m'taient aussi +adresses; je ne pouvais profrer d'autres paroles que celle-ci: + amour! misricorde! Non, Robert, ce n'est pas une illusion: +maintenant je sais que Jsus-Christ est mort pour moi. +Je sens que le sang de la croix peut aussi laver mes iniquits; +mes yeux s'ouvrent la lumire d'en haut en mme temps +qu'ils se ferment pour la terre; la grce de mon baptme, la foi +de ma premire communion, rentrent dans mon coeur; que ne +puis-je recevoir ces sacrements que l'glise accorde aux mourants +pour leur passage l'ternit, vers laquelle Dieu m'appelle!</p> + +<p>L'enfant, qui jusque-l avait vers bien des larmes en silence, +fut saisi dans ce moment d'une grande tristesse, et s'cria +Involontairement: Non, non, mon cher matre, ne m'abandonnez +pas.—Robert, lui rpondit-il tranquillement, rsigne-toi, +mon cher enfant: je suis pein de te laisser parmi des gens +aussi dpravs que le sont ordinairement les matelots. Oh! +puisses-tu tre prserv des pchs dans lesquels je suis tomb! +Ta charit pour moi, mon cher enfant, a t grande; Dieu t'en +rcompensera. Je te dois tout; tu as t dans la main de Dieu +l'instrument de ma conversion; c'est le Seigneur qui t'a envoy +vers moi; Dieu te bnisse, mon cher enfant! Dis mes matelots +qu'ils me pardonnent, je leur pardonne aussi, et je prie +pour eux.</p> + +<p>Le lendemain, plein du dsir de revoir son matre, Robert se +leva la pointe du jour; et ayant ouvert la porte, il vit que le +capitaine s'tait lev et s'tait tran au pied de son lit. Il tait + genoux, et semblait prier, appuy, les mains jointes, contre +la paroi du navire. L'enfant attendit quelque temps en silence; +mais enfin il dit doucement: Matre!—Point de rponse.—Capitaine! +s'crie-t-il de nouveau. Mais toujours mme silence. +Il met la main sur son paule et le pousse doucement: alors le +corps change de position et se penche peu peu sur le lit; son +me l'avait quitt depuis quelques heures, pour aller voir un +monde meilleur, o la grce d'un sincre repentir accorde la +prire permet d'esprer que Dieu dans sa misricorde a daign +le recevoir.</p> + + +<a name="02"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> + + +<p>2.—UNE NUIT DANS LE DSERT.</p> + +<p>C'est du missionnaire lui-mme, rapporte le marquis de +Sgur, que je tiens l'histoire suivante, o l'action de +la Providence se montre en assez belle lumire. Il +nous la raconta devant un nombreux auditoire d'hommes, +particulirement de jeunes gens, qui l'coutaient avec une si +religieuse attention, que pendant les pauses de son discours, on +aurait entendu voler une mouche. Par humilit, il parlait la +troisime personne comme s'il se ft agi d'un autre. Mais je +devinai bien vite, son accent, que c'tait son histoire lui-mme +qu'il nous disait, et quand je me trouvai seul avec lui +aprs la sance, je l'obligeai de m'en faire l'aveu. Si je pouvais +faire passer dans mon rcit les flammes de sa parole, telles +qu'elles sortaient de sa bouche et de son coeur, elles allumeraient +dans les mes cet amour surnaturel de Dieu et des hommes, +qui rsume et renferme la loi et les prophtes.</p> + +<p>C'tait l'heure qui prcde le coucher du soleil. L'ombre du +missionnaire et de son cheval s'allongeait sur le sable endormi. +L'horizon s'empourprait comme aux lueurs d'un immense incendie. +La chaleur tait touffante. Parfois, de longs intervalles, +une brise lgre venue on ne sait d'o, passait comme +une caresse de Dieu et apportait au voyageur une sensation dlicieuse: +alors, il ouvrait la bouche et aspirait longuement l'air +un moment rafrachi. Puis le souffle tombait vaincu par le feu +qui rgne au dsert, et l'immobilit ardente reprenait possession +de l'tendue.</p> + +<p>Le missionnaire avanait, pressant l'allure de son cheval, pour +arriver avant la nuit la grande ville, terme de son voyage. +Car la nuit, dans ces plaines d'Afrique, appartient aux fauves. +Quand les premires ombres descendent du ciel, les premiers +bruits des lions et des panthres montent de tous les points +du dsert, d'abord confus et lointains, comme le gmissement +du vent, puis plus forts, plus distincts, semblables tantt +au grondement sourd du tonnerre, tantt ses clats rudes et +dchirs. Ce moment redout approchait, mais il n'tait pas encore +imminent, et le prtre de Jsus-Christ avait bien une heure +devant lui, une heure de jour et de marche tranquille, suffisante +pour atteindre le port. Il tait arm, il avait des provisions de +bouche, un flacon de rhum, pour ranimer ses forces et tremper +ses lvres brlantes. Il priait, il pensait, cherchant lutter +contre la sensation touffante de la solitude, contre l'oppression +de l'espace sans limites o sa vue, son coeur et son esprit se +perdaient. Il avait beau percer de ses regards l'tendue, il +n'apercevait pas un tre vivant, pas un mouvement, pas mme celui +du sable agit par le vent: le vent dormait sur le sable, d'un +sommeil qui semblait ternel.</p> + +<p>Oh! si la bont de Dieu mettait sur son chemin une de ses +cratures, un tre humain, un frre, quelle joie inonderait son +coeur! comme il volerait lui! Avec quels transports il lui tendrait +la main, et le presserait dans ses bras! Mais hlas! il ne +le savait que trop, une rencontre en ces lieux, ce ne serait +qu'un danger de plus: quand on trouve sur sa route un homme +au dsert, au lieu d'un frre embrasser, c'est un ennemi +combattre; c'est un de ces arabes pillards ou de ces Europens +dclasss, bandits de la solitude, dtrousseurs de caravanes, +qu'il faut aborder, non pas le salut aux lvres, mais le revolver + la main.</p> + +<p>Il se perdait en ces penses, et berc par l'allure monotone +de son cheval, il laissait flotter l'aventure son esprit et ses +guides, quand tout coup il se redresse sur ses triers, et d'un +mouvement instinctif, arrte sa monture. Qu'a-t-il donc aperu + l'horizon? Est-ce une illusion de ses sens? N'y a-t-il pas l-bas, +bien loin, quelque chose qui se remue?—Certainement, +il ne se trompe pas: le point noir qui a frapp sa vue s'agite, +se rapproche, grossit insensiblement. C'est un tre vivant, un +animal ou un homme.—Un homme, c'est un homme! Il le +voit maintenant, il distingue vaguement sa forme; cet homme +l'a vu, lui aussi; il est vident qu'il s'avance dans sa direction... +Que faire! Quel parti prendre? Faut-il pousser son cheval au +galop et se mettre hors de la porte de cet inconnu? C'est le +parti le plus sr, mais est-ce le plus honorable? Si, au lieu d'tre +un voleur arabe, cet homme tait un chrtien, un franais? Et +quand mme il serait un coureur du dsert, un bandit, est-ce +le fait d'un missionnaire, d'un aptre de Jsus-Christ, de fuir +devant une crature humaine, devant un de ceux pour qui le +Sauveur du monde est mort sur la croix?</p> + +<p>L'hsitation du prtre n'est pas longue. Il attendra le frre +qui vient au-devant de lui, que ce soit Can ou Abel. L'hte du +dsert se rapproche de minute en minute, il semble la fois se +hter d'accourir et lutter contre la fatigue. Le voil une petite +distance, on dirait un spectre ambulant. Il est dguenill; +sa main tient un fusil; ses yeux sont allums de fivre, de haine +et de convoitise. C'est indubitablement un brigand, mais un +brigand europen: c'est en tout cas, un malheureux dvor de +besoin. Le prtre n'hsite plus: il risque peut-tre sa vie, mais +il a la chance de secourir un misrable, de sauver une me. +Aprs tout, c'est son mtier de s'exposer la mort: le corps d'un +missionnaire n'est rien; l'me d'un pcheur est d'un prix infini.</p> + +<p>Il descend de cheval, jette ses armes terre pour montrer +l'inconnu ses dispositions pacifiques, et d'un pas tranquille et +ferme, va au-devant de lui. L'autre tonn, puis, s'arrte; la +surprise est plus forte que la haine; mais la faim, la soif dvorante, +voil ce qui domine tout le reste. Le prtre le devine, et, +sans parler, lui prsente ses provisions, des fruits, des dattes, +du rhum.—Du rhum! C'est la force, c'est la vie! Pour cette +gourde de rhum, le malheureux aurait tu son pre! Il tend +la main, saisit la gourde, la porte sa bouche, la boit, l'aspire + longs traits. Son visage se ranime, son sang circule, sa pleur +mortelle fait place une vive rougeur. Tout coup, il chancelle; +il a bu trop et trop vite, il tombe tout de son long et demeure +sur le sol, inerte, engourdi, comme mort.</p> + +<p>Le missionnaire, effray, se penche vers lui, tte son pouls, +coute les battements de son coeur, et respire; ce n'est pas la +mort, c'est le sommeil bienfaisant et rparateur. Il le considre +longuement; sa carnation, la couleur de sa barbe et de ses +cheveux, il reconnat un Franais. Malgr les traces des passions +et de la fatigue, il croit lire sur ce visage dvast les vestiges +d'une bonne race, et son me d'aptre se remplit de reconnaissance +et de joie. Soudain, il tressaille comme s'il sortait +d'un rve. Le soleil va disparatre, et son orbe agrandi et rutilant +est dj demi cach. Encore quelques minutes et la nuit +aura remplac le jour. Que faire de cet infortun que la Providence +a envoy sur sa route et dans ses bras? Le charger +sur son cheval? C'est impossible; il connat le poids d'un corps +qui s'abandonne. Le laisser l, seul, la nuit, dans le dsert, +expos aux dents des btes froces, une mort sans consolations? +C'est plus impossible encore.</p> + +<p>Il n'y a pas hsiter; il attendra le rveil du pcheur, sous +la garde de Dieu qui ne laissera pas inacheve l'oeuvre de sa +misricorde. Il s'agenouille sur le sable, prs de cet homme qu'il +ne connaissait pas une heure avant, et pour lequel il sacrifierait +sa vie avec joie. Il soulve doucement dans ses mains la tte +du dormeur, la pose sur ses genoux, et il entre en prires.</p> + +<p>La nuit est arrive, profonde, solennelle, ivre de silence et +de solitude. Deux heures se passent ainsi, sans qu'aucun des +deux hommes ait fait un mouvement. Les toiles se sont allumes +les unes aprs les autres et rpandent sur l'ocan de sable +une lueur mystrieuse et sacre. Les anges contemplent du +haut du ciel ce spectacle plus beau que celui d'un ami veillant +sur son ami, d'une mre veillant sur son enfant, le spectacle +d'Abel veillant avec amour sur Can: tel, au temps du sjour +du Fils de Dieu sur la terre, Jsus priait dans les plaines de +Galile auprs de Judas endormi.</p> + +<p>Enfin, l'homme se rveille. Il relve la tte, ouvre les yeux et +rencontre ceux de ce prtre genoux qui le regarde avec une +ineffable tendresse. Alors il se souvient, il devine, il comprend +tout; il se met trembler des pieds la tte, comme ces possds +d'Isral au moment o le dmon sortait de leur corps et de +leur me la voix de Jsus-Christ. La haine est vaincue, Satan +s'enfuit de cette me pour n'y plus rentrer. Le bienheureux +larron pleure, il clate en sanglots, et, sans prononcer une parole, +il se laisse tomber dans Tes bras du missionnaire, qui le +presse sur son coeur en lui disant: Mon frre!</p> + +<p>Quand il eut mang, le prtre le fit monter sur son cheval +et marcha prs de lui, priant toujours et ne lui disant rien, pour +le laisser tout entier la grce divine qui parlait au fond de +son me. Ils arrivrent la ville sans rencontre fcheuse. Le +missionnaire fit coucher le prisonnier de sa charit dans son +lit, et dormit prs de lui sur quelques coussins. Demain, lui +dit-il, vous me direz tout ce que vous voudrez. Aujourd'hui, je +ne veux rien entendre.</p> + +<p>Le lendemain, l'homme lui raconta son histoire, prlude de sa +confession: histoire terrible, commence par une jeunesse sans +corrections et sans travail, poursuivie dans le vice, dans le crime, +et qui, par un prodige de la misricorde divine, s'achevait dans +les larmes du repentir.</p> + +<p>Sa mre, brave paysanne, reste veuve de bonne heure, l'avait +impitoyablement gt pour pargner quelques pleurs son +enfance. Il avait t l'cole, parce qu'il l'avait bien voulu; s'y +tait instruit, parce qu'il avait l'esprit vif et ouvert; puis +s'tait livr la paresse, au plaisir, bientt au vice. dix-huit +ans, c'tait dj un mauvais sujet accompli. Il s'engagea par +ennui, pour connatre la vie de la caserne, et courir les garnisons. +Puis, le joug de la discipline gtant ses plaisirs, il demanda +une permission, revint au village, en dguerpit un matin +avant le jour, sans embrasser sa mre, mais non sans l'avoir +dvalise, et ne reparut plus au rgiment. Il passa aux tats-Unis, +y gagna une petite fortune qu'il dpensa en folles orgies. +Alors, dans un accs de raison, peut-tre de remords, il quitta +l'Amrique pour l'Algrie, se remit a l'oeuvre, et mena pendant +quelque temps une conduite rgulire et laborieuse.</p> + +<p>Il commenait se refaire de corps, d'me et de bourse, quand +le dmon envoya sur son chemin un de ses anciens compagnons +de dbauche, dserteur comme lui, qui le reconnut, chercha +l'entraner de nouveau dans le vice, et n'y pouvant russir, rvla +son pass et le perdit de rputation.</p> + +<p>Sa tte ne put rsister ce dernier coup. Puisque je ne puis +tre un honnte homme, se dit-il, je serai un franc sclrat. +Et il fit comme il avait dit. Il quitta la grande ville o toutes les +portes se fermaient devant lui, s'enfuit au dsert, et demanda + la rapine et au meurtre des moyens d'existence. Bientt il se +trouva la tte d'une bande d'arabes, qui dtroussaient les +passants, les plerins de la Mecque, et vivaient comme lui de +brigandage. Mais, par un reste de pudeur, il ne s'attaquait +qu'aux musulmans et vitait de verser le sang des europens. +Ses compagnons s'en aperurent, et se rvoltant contre lui, ils +le menacrent d'abandon, mme de mort, s'il continuait pargner +les chrtiens.</p> + +<p>Il rsista d'abord, puis, avec sa faiblesse et son emportement +habituels: Eh bien! s'cria-t-il, puisqu'il faut aller jusqu'au +bout, j'irai aussi bien et plus loin que vous. Une caravane +vint passer; elle comptait des europens et des musulmans. +Il l'attaqua furieusement la tte de ses hommes, frappa tort +et travers sur tout ce qui lui tombait sous la main. Parmi les +victimes se trouvait un franais. L'aspect de ce compatriote, +peut-tre assassin par lui, le fit soudainement rentrer en lui-mme. +Je suis un misrable. se dit-il. Et laissant l ses +compagnons occups dpouiller les cadavres, fou de remords, +pouvant de son ignominie, il s'lana comme un insens et se +perdit bientt dans l'immensit du dsert.</p> + +<p>Quand le missionnaire le rencontra, il y avait trois jours +qu'il errait l'aventure, maudit et dsespr comme Can, ne +mangeant pas, ne buvant pas, ne sachant ce qu'il faisait, ni ce +qu'il voulait. Il tait bout de forces, quand il aperut le voyageur +qui passait au loin sur son cheval. Pouss par un transport +infernal, il essaya de le rejoindre, non pour le voler, mais +pour l'assassiner: J'en tuerai encore un, se dit-il, et je me +tuerai aprs. Au lieu de la mort, c'est la vie qui l'attendait, +et c'est dans les bras de la misricorde qu'il tomba.</p> + +<p>Tel fut le rcit du criminel repentant: le missionnaire, le serrant +plus tendrement encore sur son coeur, se contenta de lui +dire: Maintenant que je sais votre histoire, votre confession +sera courte et facile. Agenouillez-vous devant Dieu, mon fils, +et en son nom je vous pardonnerai tous les pchs, tous les +crimes de votre vie entire.</p> + +<p>Le pcheur se confessa avec des torrents de larmes, et tandis +que le prtre prononait sur son front courb jusqu' terre les +paroles sacres de l'absolution, il lui sembla que son pass +s'engloutissait dans l'abme de la misricorde divine et qu'une +vie nouvelle s'ouvrait devant lui.</p> + +<p>Ce que fut cette vie, je l'ignore. Le missionnaire ne nous l'a +pas dit. Mais qu'elle soit acheve ou qu'elle dure encore, qu'elle +se poursuive dans un labeur honnte ou dans les austrits +d'un clotre, il n'est pas douteux qu'elle fut ou qu'elle sera jusqu'au +bout une vie de repentir, d'action de grces et d'amour +pnitent.</p> + +<a name="03"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> + + + + +<p>3.—LES DEUX FRRES</p> + +<p>Deux frres entrrent en mme temps dans un collge de +France; ils se ressemblaient si parfaitement quant +la taille et aux traits du visage, qu'il fallait les avoir +vus souvent pour les distinguer l'un de l'autre: mais ils taient +bien diffrents de caractre: l'an n'avait presque aucun +sentiment de religion; le cadet tait d'une pit anglique. +On ne saurait imaginer tous les moyens que sa charit lui +suggra pour gagner son frre. C'tait peu pour lui de lui +accorder ce qu'il demandait; il allait au-devant de tout ce +qui pouvait lui tre agrable; il se privait, en sa faveur, de tout +l'argent qu'on lui accordait pour ses menus plaisirs. On leur +donna tous deux un costume neuf de trs grand prix; +l'an, en peu de temps, mit le sien en mauvais tat; celui du +cadet tait encore trs propre. Ne sachant plus quel prsent +faire son frre, il imagina de lui donner son habit.</p> + +<p>Vous tes mon an, lui dit-il, il convient que vous soyez +mieux habill que moi: votre habit est gt; si le mien vous +fait plaisir, je vous le donnerai, on n'en saura rien chez +nous.</p> + +<p>L'offre est aussitt accepte et l'change fait.</p> + +<p>Quelques jours aprs, le pieux enfant appelle son frre et lui +dit qu'il avait quelque chose lui communiquer.</p> + +<p>Auriez-vous encore un habit me donner? lui dit celui-ci.</p> + +<p>—Oui, lui rpond l'enfant, et un bien plus prcieux que celui +que je vous ai donn dernirement; allez demain confesse; +rconciliez-vous avec Dieu, c'est lui-mme qui vous en revtira.</p> + +<p>— confesse, rpondit l'autre, vraiment j'y vais assez souvent; +si, cependant, il ne faut que cela pour vous contenter, +j'irai bien encore demain, mais je ne vous garantis pas que j'en +deviendrai meilleur.</p> + +<p>—Promettez-moi au moins, rpliqua le cadet, que vous +ferez pendant deux jours quelques efforts pour le devenir.</p> + +<p>L'an le lui promit.</p> + +<p>Le lendemain, ils allrent tous deux confesse; ils avaient +le mme confesseur. Le cadet se confessa le premier, et se retira +devant le Saint-Sacrement, pour demander Dieu qu'il lui +plt de toucher son frre. L'an raconta depuis, qu'en entrant +au confessionnal, tout ce que son frre avait fait pour lui se +prsentant son esprit, il eut honte de lui-mme, et ne fut plus +matre de retenir ses larmes. Il dit son confesseur qu'il voulait +bien sincrement se convertir et consoler son frre des chagrins +qu'il lui avait causs jusqu'alors. Pendant toute sa confession, +il versa un torrent de larmes. Le cadet qui de l'endroit +o il tait, l'avait entendu clater en soupirs, tait remont +dans son quartier, combl de joie et bnissant le Seigneur. Un +moment aprs, on vint le demander la porte; c'tait son frre +qui se jeta ses genoux, et les arrosa de ses larmes, lui demandant +pardon de tous les sujets de mcontentement qu'il lui +avait donns et lui promettant de suivre, l'avenir, aussi bien +ses avis que ses exemples. L'enfant, ravi des dispositions de +son frre, se jeta a son cou, et lui dit tout ce que sa charit +put lui suggrer de plus tendre et de plus affectueux pour +l'encourager. Le jeune homme demeura si ferme dans ses +bonnes rsolutions, qu'en peu de temps, il devint, comme son +frre, un modle de vertu, et ne se dmentit jamais.</p> + + +<a name="04"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> + +<p>4.—UN JEU O L'ON GAGNE LE CIEL</p> + +<p>Dans une petite ville de France vivait un officier retrait, +qui tait un excellent chrtien. Personne devant lui ne se +serait permis une parole inconvenante; chacun venait +lui demander conseil: l'un le consultait pour l'achat d'une +terre; l'autre, pour l'arrangement d'un procs; tout le monde, +en un mot, l'honorait, le respectait et l'aimait.</p> + +<p>Lui-mme a racont son histoire, et elle mrite d'occuper +une des premires places dans ce recueil, car elle montre +d'une manire bien touchante que Dieu se sert des moyens les +plus inattendus pour ramener lui les pcheurs et que sa misricorde +est inpuisable l'gard des mes de bonne volont.</p> + +<p>Je ne date pas d'hier, disait plaisamment notre officier, +vous vous en apercevez facilement ma moustache et aux +quelques cheveux qui me restent; mais si je suis vieux et cass, +j'ai t jeune et alerte. J'avais dix-huit ans environ, en 1792, +lorsque la grande guerre vint clater; j'tais ardent, j'avais +adopt avec enthousiasme toutes les ides du temps. Je criais +avec les autres, et de bon coeur: Vive la fraternit ou la +mort! Hlas! ce devait tre la mort ou la ruine pour bien du +monde. Aussi, ds que j'appris que la France venait de commencer +la lutte contre les trangers, mon parti fut bientt pris, +je m'engageai.</p> + +<p>Il faut vous dire, avant d'aller plus loin, que, malgr les +efforts de ma pauvre chre mre et de notre cur, je ne croyais +gure Dieu, et encore moins au diable; je m'amusais tant +que je pouvais; je passais, parmi mes camarades de plaisir, +pour un <i>bon garon</i>. vous parler franc, j'tais un trs mauvais +sujet; mais parmi tous mes dfauts, j'en avais un qui me distinguait +de tous mes compagnons, je ne pouvais pas prononcer +une phrase, souvent mme une parole, sans y ajouter un juron. +Et ce n'taient pas des jurons pour rire, c'taient d'affreux blasphmes +qui devaient dans le ciel faire voiler les anges et pleurer +les saints.</p> + +<p>Aprs ce prambule, ncessaire pour bien faire comprendre +la suite de mon histoire, je la reprends, et je tcherai de l'abrger +le plus possible pour ne pas trop vous ennuyer. Me voila +donc engag dix-huit ans, menant joyeuse vie et jurant tout +le long du jour. Je vous fais grce de ma vie militaire, elle a +ressembl celle de beaucoup de mes camarades, qui n'ont +pas laiss leurs os sur le champ de bataille; je fus envoy +l'arme des Pyrnes, puis l'arme de Sambre-et-Meuse, puis +en Italie, puis en gypte, puis partout enfin o il y avait des +coups donner et recevoir. Les annes, l'exprience, deux +blessures, l'une reue aux Pyrnes, l'autre, Austerlitz, l'affreuse +retraite de Russie, tout cela avait calm ma fougue, +m'avait rendu plus rgulier dans ma conduite, mais n'avait pu +me corriger de mon dfaut de toujours jurer. Mon avancement +mme se trouva arrt par ce vice; comme je savais lire et +qu'on n'avait pas le choix alors parmi les lettrs, je fus rapidement +officier; mais une fois l, mon malheureux dfaut me +joua bien des tours; et souvent des gnraux, aprs une affaire +o je m'tais bien conduit, n'osaient pas m'avancer, parce qu'ils +trouvaient que j'avais trop mauvais ton pour arriver aux hauts +grades militaires. Je les traitais bien de sacristains, de calotins, +mais, part moi, je leur donnais raison, et pourtant je ne me +corrigeais pas. Enfin, 1815 arriva: je fus licenci avec l'arme +de la Loire et je revins dans ma ville natale capitaine et dcor. +Aprs les premires joies de retrouver mes vieux amis, mes +vieux camarades d'enfance, aprs les premires douceurs du +repos et de la libert, la suite de tant de privations et d'annes +de discipline, je commenais trouver le temps long, je fus au +caf et je mangeai ma demi-solde, comme un goste, entre une +pipe et un jeu de cartes. Ma position, mes campagnes, mes rcits +me faisaient le centre d'un petit groupe de dsoeuvrs comme +moi, et, par suite de mon habitude invtre, on y entendait +plus souvent jurer que bnir le nom de Dieu.</p> + +<p>Malgr cela, l'ennui me gagnait, lorsqu'un matin, je vois +entrer dans ma chambre le cur de la paroisse. J'tais si loin de +m'attendre pareille visite, que ma pipe s'chappa de mes dents +et vint se briser sur le plancher, ce qui me fit pousser le plus +gros juron de mon riche rpertoire. Le cur ne se troubla pas +pour si peu, et, prenant une chaise, que je ne lui offrais pas, +il s'assit tranquillement: Bonjour, M. le capitaine, me dit-il; +puisque vous n'tes pas venu me voir votre arrive dans ma +paroisse, il faut bien que je vienne vous chercher.—Je n'aime +pas les curs, lui rpondis-je, je ne les ai jamais aims et je suis +trop vieux pour changer maintenant.—Eh bien! capitaine, +nous ne sommes pas du mme avis, et, avec un brave comme +vous, je n'irai pas par quatre chemins, c'est prcisment pour +vous faire changer que je suis venu vous voir. peine le +digne prtre avait-il fini sa phrase, que je me levai comme un +furieux, et, en jurant comme un possd, je le mis littralement + la porte.</p> + +<p>Le lendemain, je me croyais tout jamais dbarrass de +pareille visite, lorsque je vis encore entrer le cur. Ah! par +exemple, c'est trop fort, m'criai-je, et je me levai pour le repousser +de chez moi. Lui, sans se troubler, me dit avec beaucoup +de douceur: Bonjour, capitaine, vous n'tiez pas bien +dispos hier, et je suis revenu aujourd'hui pour savoir si vous +tiez plus en train de causer. Malgr mon apparence terrible, +je n'tais pas tout fait mauvais au fond du coeur; aussi, +ce sang-froid me dsarma, et adoucissant ma voix, je lui rpondis: +Eh bien! monsieur le cur, puisque vous avez tant de +plaisir causer avec moi, j'y consens, mais une condition, +c'est que vous ne me parlerez pas de vos momeries, de vos +glises et de vos bedeaux.—Soit, reprit le cur; mais, de votre +ct, vous vous engagez me consacrer chaque jour une heure: +votre temps n'est pas compt, et vous ne pouvez me refuser ce +plaisir.—Accord; et pour rpondre votre politesse par une +autre, je vous avouerai que je m'ennuie tant, que ce sera une +distraction pour moi de causer avec un homme qui sait parler. +Ma politesse n'tait pas trs polie, mais le cur eut l'air de la +trouver accomplie.</p> + +<p>La connaissance ainsi faite devint bien vite intime; l'heure +que j'avais promise au cur me semblait de plus en plus courte, +et il m'arrivait souvent de la doubler et de la tripler. Mon vnrable +ami jouait au trictrac, et j'aimais moi-mme extrmement +ce jeu; aussi, bientt chaque soir, au lieu d'aller au caf, je +prenais le chemin du presbytre, et nous jouions avec un tel +acharnement, que la soire se passait toujours trop rapidement.</p> + +<p>Le cur tait fidle sa promesse; il ne me parlait jamais +de religion: malheureusement, de mon ct, j'tais fidle mes +mauvaises habitudes, et je prononais bien peu de phrases sans +les assaisonner de quelques grossiers jurons. Un soir o le cur +me battait plates coutures, je m'en donnais coeur joie, et +jamais pareils blasphmes n'avaient retenti sous l'humble toit +de notre pasteur. Il posa son cornet sur la table, et, me regardant +bien en face: Je vous ai fait une promesse, me dit-il, +laquelle je suis fidle; voulez-vous m'en faire une votre +tour?—Laquelle?—C'est de ne plus jurer.—Mais c'est impossible, +voil plus de cinquante ans que j'ai cette habitude; elle +m'a empch de faire mon chemin, et vous voulez que j'y renonce: +rayez cela de vos papiers; non pas que je le fasse +maintenant par mchancet, mais c'est devenu une habitude +chronique.—Je ne prtends pas que ce ne vous sera pas difficile, +mais croyez-vous qu'il me soit facile de vous voir tous les +jours, sans vous parler de religion, vous, qui en auriez tant +besoin pourtant; la partie n'est pas gale: il me faut une compensation: +quand vous jurerez, je vous parlerai de Dieu.—Au +fait, vous pouvez avoir raison; je n'en disconviens pas.—Puisque +vous tes de si bonne composition, je veux vous montrer +que malgr ma robe, je ne suis pas si noir que j'en ai l'air: +et vous permets, toutes les fois que votre mauvaise habitude de +jurer vous pressera, de remplacer vos gras jurons par <i>sapristi</i>.—Je +consens au march, rpondis-je.—Et vous, capitaine, +ajouta-t-il, n'oubliez pas que, si vous manquez votre promesse, +je manquerai la mienne.</p> + +<p>Je vis bien vite que j'avais fait un march de dupe, ou plutt +que le bon cur savait bien ce qu'il faisait en me le proposant. +Chaque jour j'oubliais l'innocent <i>sapristi</i>, et je reprenais mon +triste rpertoire. Aussitt, le cur me faisait un sermon en trois +points, et j'tais bien forc de l'couter, puisque c'tait dans nos +conventions. Vous devinez facilement le reste: mesure que +mon vnrable ami me dvoilait les beauts de la religion, j'y prenais +got; ce n'tait plus une punition, c'tait devenu un besoin. +Bientt, je fus tout fait converti; mon excellent cur me fit +approcher des sacrements; maintenant je trouve mon bonheur + l'accomplissement de mes devoirs, et il ne me reste de mon +ancien tat que l'habitude d'assaisonner toutes mes phrases du +fameux <i>sapristi</i>, ce qui me fait appeler par tout le monde ici le +capitaine <i>Sapristi</i>. Si je raconte volontiers mon histoire, c'est +dans l'esprance qu'elle pourra dtourner du mal, et de la mauvaise +habitude de jurer, quelques personnes aussi coupables que +je l'tais alors.<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a></p> + +<blockquote class="FTNOTE"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a>***Cit dans les <i>Petites lectures</i>, bulletin +populaire des Confrences de Saint-Vincent-de-Paul.—Nous n'avons pu +vrifier nous-mme, on le comprend, l'authenticit des traits que nous +avons puiss dans d'autres Recueils; mais pourquoi la mettre en doute: Il +est certain qu'il s'opre frquemment des conversions tout aussi +extraordinaires que celle-l; le prtre n'y prend mme plus garde dans les +pays de foi, tant il est souvent tmoin de ces merveilles, et elles +restent un secret entre l'homme et Dieu.</blockquote> + +<a name="05"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> + + + + +<p>5.—LA VENGEANCE D'UN TUDIANT CHRTIEN.</p> + + +<p>Sous Louis-Philippe, crit Armand de Pontmartin, l'esprit +d'irrligion rgnait dans les collges de Paris. Il y avait +pourtant des exceptions... la plus originale et la plus touchante +m'tait apparue sous les traits de Paul Savenay, natif +de Gurande. Dou, ou plutt arm d'une pit anglique et robuste +tout ensemble, il bravait le respect humain, dfiait la +raillerie, et il aurait mis au besoin tout l'enttement de sa race +pour affronter la perscution et le martyre. Cette pit se rvlait +jusque sur son visage, qui prenait une expression cleste +au moment de la prire. Ainsi, lorsque, sur un signe de notre +professeur indolent, je rcitais, au dbut et la fin de la classe, +le <i>Veni Sancte Spiritus</i> et le <i>Sub tuum praesidium</i>, c'tait pour +presque tous les lves, le signal d'un concert charivarique +d'ternuements, de quintes de toux, de pupitres disloqus, et de +dictionnaires tombant grand bruit. Paul Savenay s'isolait de +ce tapage, et l'on pouvait suivre sur sa figure le sourire de la +sainte Vierge dont il implorait la protection, et le contact de +l'Esprit-Saint qui l'effleurait de ses ailes.</p> + +<p>Cette pit fervente l'avait fait prendre en grippe par le plus +mauvais sujet de la classe, fanfaron d'impit et de libertinage, +liseur et colporteur des livres de Parny et de Voltaire, et pourtant +Breton comme Paul; mais entendons-nous, ce Breton-l, +nomm Jacques Fal, tait un Breton de contrebande. On +disait que son pre, Nantais d'origine, avait pris part quelques-unes +des plus sanglantes scnes de la Rvolution, s'tait +enrichi en achetant des terres de Vendens, puis ruin dans des +spculations quivoques. Tout irritait Jacques contre Paul Savenay; +un hritage de haine, le retour des Bourbons, l'animosit +instinctive du vice contre la vertu, du mal contre le bien, +de l'athisme contre la foi, du diable contre le bon Dieu; mais +ce qui l'exasprait le plus, c'tait la douceur de Paul, sa patience +inaltrable que, naturellement, Jacques taxait de lchet et +d'hypocrisie.—Tu es donc un lche? lui disait-il en lui montrant +le poing.—Je ne le crois pas, rpondait Paul avec un accent +de rsignation qui aurait dsarm un tigre. Son perscuteur +ne lui laissait pas un moment de trve, et le harcelait de la faon +qui devait le plus cruellement blesser cette me tendre, +chaste, exquise et pieuse. Non content de le traiter de cagot, +de Basile, de tartufe et de cafard. Jacques joignait le blasphme + l'insulte, le sacrilge l'outrage. Il glissait de mauvais +livres dans le pupitre de Paul et lui jouait les plus vilains tours. +Nous smes plus tard que ses brutalits s'taient parfois envenimes +jusqu'aux voies de fait: bourrades, brimades, coups de +poing, coups de rgle: un jour mme, un coup de canif qui fit +couler le sang. La plupart des lves feignaient de ne pas +s'apercevoir de ces abominables violences. Quelques-uns avaient +l'infamie d'applaudir avec des ricanements stupides. Jacques +n'avait pas, en somme, l'air bien froce; mais tait grand, bien +dcoupl, taill en athlte. On le redoutait et il avait sa petite +cour de complaisants et de flatteurs. Lorsqu'indign de sa mchancet +et attir vers Paul Savenay par d'irrsistibles sympathies, +je risquais, moi chtif, quelques reproches: Tais-toi +ou je t'assomme! me disait cet enrag; tais-toi, mauvaise graine +d'migr! J'aurais certainement eu ma part de ses injures et +de ses coups, si je n'avais trouv un admirable dfenseur en la +personne de Gaston de Raincy.</p> + +<p>Le martyre de Paul Savenay dura deux ans et pendant ces +deux ans, pas une plainte. S'il versait en secret quelques larmes, +il ne pleurait pas sur ses souffrances, mais sur les garements +de cette pauvre me, rvolte contre Dieu. Un matin, me rencontrant + la porte de Saint-Sulpice, et me croyant meilleur +que je n'tais, il me dit: Armand, allons prier pour lui! +Je lui rpondis: Paul, tu es un saint... le saint de Gurande, +et c'est sous ce nom que je veux dsormais te connatre et t'admirer!</p> + +<p>Bientt, je perdis de vue le perscuteur et sa victime. Jacques +Fal, convaincu de colportage du <i>Compre Mathieu</i> et des <i>Chansons</i> +de Branger, fut <i>pri</i> par le proviseur de ne pas revenir +aprs les vacances. Paul Savenay, qui se destinait la profession +de mdecin, quitta le collge un an avant moi.</p> + +<p>Armand de Pontmartin, cet endroit, interrompt son rcit +pour expliquer comment il retrouva quelques annes plus tard +ce vertueux jeune homme chez Frdric Ozanam. Ce dernier +venait de fonder, avec quelques amis, les Confrences de saint +Vincent de Paul et il exposait aux jeunes messieurs runis chez +lui les moyens qui lui semblaient les plus propres assurer le +succs de l'entreprise.</p> + +<p>Tout coup, continue le narrateur, Ozanam regarde sa +montre et dit aux jeunes gens qui l'entouraient: Mes amis, je +suis un bavard. Agir vaut mieux que parler, dans une crise +comme celle-ci. L'ennemi est toujours l; le cholra vient peine +d'entrer dans sa phase dcroissante... Nous n'avons pas une +minute perdre!</p> + +<p>Il distribua ses ouvriers de la premire heure la liste des +malades qu'ils devaient visiter. Puis, s'adressant a Paul Savenay:—Et +vous, Paul, lui dit-il, votre premire visite est toujours, +n'est-ce pas, pour l'htel Racine?</p> + +<p>—Oui, mon ami, rpondit Savenay; oui, encore aujourd'hui, +ajouta-t-il avec une motion singulire.</p> + +<p>En ce moment, Ozanam le prit part et lui dit tout bas quelques +mots en me regardant. Il me sembla que Paul Savenay +opposait une certaine rsistance. Ozanam insistait en rptant + demi-voix: Pourquoi pas? Pourquoi pas?...</p> + +<p>Paul parut enfin se dcider, et se tournant vers moi: Veux-tu, +me dit-il, que nous sortions ensemble?</p> + +<p>Nous sortmes: Ozanam habitait alors la rue de Svres, et +nous nous dirigions du ct de la rue Jacob. En descendant la +rue des Saints-Pres, nous croismes une modeste voiture de +louage, qui gravissait assez lentement cette monte fort raide. +Paul salua et me dit: Sais-tu qui est dans cette voiture? +Mgr de Qulen, archevque de Paris. Comme hier, comme demain, +il vient de l'htel-Dieu, et il va l'hospice de la Charit; +c'est ainsi qu'il se venge. Parmi ceux qu'il visite, qu'il secourt +et qu'il console, on compterait par centaines les meutiers de +fvrier 1831, les pillards de l'archevch et de Saint-Germain-l'Auxerrois, +ceux qui l'auraient gorg, s'il tait tomb entre +leurs mains!</p> + +<p>Nous arrivmes au bout de la rue Jacob; Paul s'arrta devant +l'htel Racine, moins potique et moins lgant que son nom. +L, il parut hsiter encore, puis prenant son parti: Entrons, +me dit-il. On sait ce que sont ces htels d'tudiants. Nous montmes +quatre tages. Parvenus au quatrime, nous vmes une +clef sur la porte, n 78, Paul entra sans frapper, et me fit signe +de le suivre. Un mouvant spectacle m'attendait.</p> + +<p>Sur un lit fort propre, tendu de rideaux de toile verte, je reconnus + l'instant Jacques Fal, le perscuteur, le bourreau de +Paul Savenay. Il tait videmment en convalescence; mais sa +pleur, ses yeux cerns, son visage amaigri, prouvaient qu'il +venait de subir l'horrible crise. Sa soeur, vtue de noir, tait debout + son chevet, un rayon de soleil d'avril gayait la chambre.</p> + +<p>En me voyant, Jacques poussa un cri de surprise; puis, brusquement, +presque violemment, imposant silence d'un geste +Paul, qui voulait parler:</p> + +<p>Non, vois-tu? lui dit-il; non, Paul, tu ne veux pas que j'touffe, +n'est-ce pas? Quand je devrais retomber malade, il faut, +entends-tu bien? il faut que notre camarade sache... ce qu'il a +dj devin! Il a t le tmoin de mes infamies, de tes souffrances; +il faut qu'il apprenne ce qu'a t la revanche du chrtien +contre le mcrant, du saint contre le misrable. Tais-toi! tais-toi!... +Nomi, dis-lui de se taire et de me laisser la parole!... +Il y a un mois, j'tais encore tel que tu m'as connu... Non, Armand, +j'tais pire: impie, athe, mchant, libertin, mangeur +de prtres, corrompu jusqu'aux moelles. Le 29 mars, jeudi de la +mi-carme, j'avais fait la noce avec quelques compagnons de +dbauches... je rentre minuit... une heure aprs, je me tordais +sur ce lit, en proie a des convulsions effroyables... La tte +en feu, le corps glac, tous les symptmes du cholra... et j'tais +seul, seul au monde... Ma soeur Nomi, au fond de la Bretagne, +chez une vieille tante..., mes parents morts..., point +d'amis... le vice et l'impit n'en donnent pas... Oui, seul dans +ce misrable htel, sr que, si j'avais la force d'appeler, l'htesse +pouvante me ferait jeter sur un matelas, et me crierait d'aller +mourir dans la rue... Oh! quelle nuit! L'enfer anticip, moi qui +ne croyais pas l'enfer!... Tais-toi, Paul, je t'en prie, laisse-moi +parler!... sept heures, au paroxysme de mes tortures et +de mon dsespoir, ma porte s'ouvre, et je vois entrer Paul Savenay... +Paul, ma victime, mon martyr!... Ah! je crus d'abord + une apparition vengeresse... Mais non, il avait sur les lvres +un sourire cleste; dans le regard, l'expression anglique du +pardon... Il vint moi, me prit la main, me dit quelques bonnes +paroles;... c'tait un miracle, n'est-ce pas?...</p> + +<p>—Non, c'tait tout simple, interrompit Paul Savenay. Je suis +interne l'hospice de la Charit, deux pas d'ici... Le docteur +Rcamier, mon matre, m'avait charg de visiter tous les htels +de la rue Jacob... L'htel Racine tait sur ma liste et le +hasard...</p> + +<p>—Le hasard!!! C'est donc toi maintenant qui nies la Providence?... +Pourquoi ne pas dire la vrit tout entire?... Tu +tais dlgu de la socit de Saint-Vincent-de-Paul, ou plutt +du bon Dieu, pour me sauver, pour me gurir, pour me consoler, +pour faire de moi un honnte homme et un chrtien!... Une +heure aprs, poursuivit Jacques, en m'adressant de nouveau la +parole, j'avais tous les remdes ncessaires, et, le soir, sur ma +demande, il m'amena un vicaire de Saint-Germain-des-Prs... +Tu vois bien que c'tait le bon Dieu! Pendant cinq jours, Paul +ne m'a presque pas quitt...; pendant cinq nuits, il m'a veill... +Puis, lorsqu'il a reconnu que le danger tait pass, il a crit +ma soeur Nomi, qui n'a pas perdu une minute... et, prsent, +je suis le mieux soign des convalescents, moi qui m'tais cru +le plus abandonn des agonisants et des damns... Oh! comment +reconnatre tant de bienfaits de la misricorde divine? +Comment expier mes fautes, mes impits, mes crimes?...</p> + +<p>—Jacques, reprit doucement Paul Savenay, je t'ai dj dit +que, quand mme tu n'aurais eu, avant de mourir, qu'un moment, +si ce moment avait t bien employ, Dieu t'aurait pardonn!... +Et tu as une vie tout entire!</p> + +<p>—Mais toi, Paul, mon sauveur, toi qui m'as rendu tant de +bien pour tant de mal, comment rparer, comment payer ma +dette?... Comment mriter ton pardon, ton amiti?...</p> + +<p>En sortant de l'htel Racine, je dis Paul: Tu te figures +peut-tre n'avoir guri qu'un malade... Eh bien! tu te trompes; +tu en as guri un autre, et cet autre te serre la main<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>.</p> + +<blockquote class="FTNOTE"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a>Armand de Pontmartin, <i>Correspondant</i> (Extraits).</blockquote> + + +<a name="06"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> + + + + + +<p>6.—UN PRE CONVERTI PAR SON ENFANT.</p> + + +<p>On trouverait difficilement un rcit plus touchant que celui +qui nous a t laiss par le hros de cette histoire, heureux +privilgi des misricordes divines.</p> + +<p>J'ai t lev aussi mal que possible sous le rapport religieux, +non seulement dans l'ignorance de la vrit, mais dans +le got, dans le respect, dans la superstition de l'erreur, et je +quittai mes classes, bien muni d'arguments contre Notre-Seigneur +et contre l'glise catholique.</p> + +<p>leve comme moi, aussi ignorante que moi, ma femme tait +beaucoup meilleure. Elle avait le sens religieux. Il se dveloppa +lorsqu'elle devint mre; et, aprs la naissance de son premier +enfant, elle entra tout fait dans la voie. Quand je songe + tout cela, j'ai le coeur remu d'un sentiment de reconnaissance +pour Dieu, dont il me semble que je parlerais toujours, et que +je ne saurais jamais exprimer.</p> + +<p>Alors je n'y pensais point. Si ma femme avait t comme +moi, je crois que je n'aurais pas mme song faire baptiser +mes enfants. Ces enfants grandirent. Les premiers firent leur +premire communion, sans que j'y prisse garde. Je laissais leur +mre gouverner ce petit monde, plein de confiance en elle, et +modifi mon insu par le contact de ses vertus que je sentais +et que je ne voyais pas.</p> + +<p>Vint le dernier. Ce pauvre petit tait d'une humeur sauvage, +sans grands moyens; si je ne l'aimais pas moins que les autres, +j'tais cependant dispos plus de svrit envers lui. La mre +me disait:</p> + +<p>—Sois patient; il changera l'poque de sa premire communion.</p> + +<p>Ce changement heure fixe me paraissait invraisemblable. +Cependant l'enfant commena suivre le catchisme, et je le +vis en effet s'amliorer trs sensiblement et trs rapidement. J'y +fis attention. Je voyais cet esprit se dvelopper, ce petit coeur +se combattre, ce caractre s'adoucir, devenir docile, respectueux, +affectueux. J'admirais ce travail que la raison n'opre +pas chez les hommes; et l'enfant que j'avais le moins aim, me +devenait le plus cher.</p> + +<p>En mme temps, je faisais de graves rflexions sur une telle +merveille. Je me mis couter la leon de catchisme. En +l'coutant, je me rappelais mes cours de philosophie et de morale: +je comparais cet enseignement avec la morale dont j'avais +observ la pratique dans le monde, hlas! sans avoir pu +moi-mme toujours m'en prserver. Le problme du bien et du +mal, sur lequel j'avais vit de jeter les yeux, par incapacit +de le rsoudre, s'offrait moi dans une lumire terrible. Je questionnais +le petit garon: il me faisait des rponses qui m'crasaient. +Je sentais que les objections seraient honteuses et coupables. +Ma femme observait et ne disait rien; mais je voyais +son assiduit la prire. Mes nuits taient sans sommeil. Je +comparais ces deux innocences ma vie, ces deux amours au +mien; je me disais: Ma femme et mon enfant aiment en +moi quelque chose que je n'ai aim ni en eux ni en moi; c'est +mon me.</p> + +<p>Nous entrmes dans la semaine de la premire communion. +Ce n'tait plus de l'affection seulement que l'enfant m'inspirait; +c'tait un sentiment que je ne m'expliquais pas, qui me semblait +trange, presque humiliant, et qui se traduisait parfois en une +espce d'irritation. J'avais du respect pour lui. Il me dominait. +Je n'osais pas exprimer en sa prsence de certaines ides, que +l'tat de lutte o j'tais contre moi-mme produisait parfois +dans mon esprit. Je n'aurais pas voulu qu'elles lui fissent impression.</p> + +<p>Il n'y avait plus que cinq ou six jours passer. Un matin, +revenant de la messe, l'enfant vint me trouver dans mon cabinet, +o j'tais seul.</p> + +<p>—Papa, me dit-il, le jour de ma premire communion, je +n'irai pas l'autel sans avoir demand pardon de toutes les +fautes que j'ai faites et de tous les chagrins que je vous ai causs, +et vous me donnerez votre bndiction. Songez bien tout +ce que j'ai fait de mal pour me le reprocher, afin que je ne le +fasse plus, et pour me pardonner.</p> + +<p>—Mon enfant, rpondis-je, un pre pardonne tout, mme +un enfant qui n'est pas sage; mais j'ai la joie de pouvoir te dire +qu'en ce moment je n'ai rien te pardonner. Je suis content de +toi. Continue de travailler, d'aimer le bon Dieu, d'tre fidle +tes devoirs; ta mre et moi nous serons bien heureux.</p> + +<p>—Oh! papa! le bon Dieu qui vous aime tant, vous soutiendra, +pour que je sois votre consolation, comme je le demande. +Priez-le bien pour moi, papa.</p> + +<p>—Oui, mon cher enfant.</p> + +<p>Il me regarda avec des yeux humides, et se jeta mon cou. +J'tais moi-mme fort attendri.</p> + +<p>—Papa!... continua-t-il.</p> + +<p>—Quoi, mon cher enfant?</p> + +<p>—Papa, j'ai quelque chose vous demander!</p> + +<p>Je voyais bien qu'il voulait me demander quelque chose, et ce +qu'il voulait me demander, je le savais bien! Et, faut-il l'avouer? +j'en avais peur; j'eus la lchet de vouloir profiter de +ses hsitations.</p> + +<p>—Va! lui dis-je, j'ai des affaires en ce moment. Ce soir ou +demain, tu me diras ce que tu dsires, et, si ta mre le trouve +bon, je te le donnerai.</p> + +<p>Le pauvre petit, tout confus, manqua de courage, et, aprs +m'avoir embrass encore, se retira tout dconcert, dans une +petite pice o il couchait, entre mon cabinet et la chambre de +sa mre. Je m'en voulus du chagrin que je venais de lui donner, +et surtout du mouvement auquel j'avais obi. Je suivis ce cher +enfant sur la pointe des pieds, afin de le consoler par quelque caresse, +si je le voyais trop afflig. La porte tait entr'ouverte. Je +regardai sans faire de bruit. Il tait genoux devant une image +de la sainte Vierge; il priait de tout son coeur. Ah! je vous +assure que j'ai su ce soir-l quel effet peut produire sur nous +l'apparition d'un ange!</p> + +<p>J'allai m'asseoir mon bureau, la tte dans mes mains, prt + pleurer. Je restai ainsi quelques instants. Quand je relevai les +yeux, mon petit garon tait devant moi avec une figure tout +anime de crainte, de rsolution et d'amour.</p> + +<p>—Papa, me dit-il, ce que j'ai vous demander, ne peut pas +se remettre, et ma mre le trouvera bon: c'est que, le jour de +ma premire communion, vous veniez la sainte Table avec +elle et moi. Ne me refusez point, papa. Faites cela pour le bon +Dieu qui vous aime tant.</p> + +<p>Ah! je n'essayai pas de disputer davantage contre ce grand +Dieu qui daignait ainsi me contraindre. Je serrai en pleurant +mon enfant sur mon coeur.—Oui, oui, lui dis-je, oui, mon enfant, +je le ferai. Quand tu voudras, aujourd'hui mme, tu me +prendras par la main; tu me mneras ton confesseur, et tu +lui diras: Voici mon pre.</p> + +<p><i>L'abb</i> LOTH.</p> + +<a name="07"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> + + + + +<p>7.—UN CADEAU INATTENDU.</p> + + +<p>Dans une fonderie situe prs de Paris, il y avait un ouvrier +qui avait reu autrefois une certaine ducation. Mais des +revers de fortune l'avaient oblig chercher du travail.</p> + +<p>Un jour, il fit un faux pas, tendit ses mains en avant pour +amortir sa chute, et sa main droite alla malheureusement s'tendre +sur un morceau de fer rouge qui la brla jusqu' l'os. Le +malheureux subit l'amputation avec courage; mais il ne souffrit +pas avec un courage gal une infortune qui le privait, lui, sa +femme et ses quatre enfants, du pain quotidien; ses plaintes +s'exhalaient en affreux blasphmes.</p> + +<p>Informe de sa triste situation par une bonne-soeur de charit, +la comtesse *** se hta d'accourir. Elle prodigua avec ses secours +les bonnes paroles, multiplia ses visites, ses cadeaux, ses +encouragements.</p> + +<p>L'ouvrier la recevait froidement, acceptait tout poliment, remerciait +schement et, ds que la charitable comtesse avait +franchi le seuil de la mansarde, il se tournait vers sa femme et +lui disait d'un ton railleur: Les visites de cette dame sont +bien intresses, j'en suis sr, c'est en vue des prochaines +lections qu'elle nous vient en aide.</p> + +<p>Tout en partageant les sentiments de son mari, Annette ne +parlait pas comme lui. Elle faisait bonne mine la comtesse +afin que les dons en faveur de ses enfants fussent augments.</p> + +<p>Mais son coeur restait ferm, et la gnreuse bienfaitrice ne +se faisait pas illusion sur les vrais sentiments de sa protge.</p> + +<p>Nol arriva... Depuis quinze jours, la machine coudre ne +cessait de faire entendre ses tics-tacs. C'tait ne pouvoir dormir, +durant la nuit entire, dans la maison.</p> + +<p>—Qu'avez-vous donc travailler ainsi, Annette? demandaient +les voisines. Nous allons vous conduire au Pre-Lachaise<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>, +bien sr! si vous continuez vous fatiguer ainsi.</p> + +<blockquote class="FTNOTE"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a>Cimetire bien connu, le principal de la Capitale.</blockquote> + +<p>—C'est que voici bientt Nol, et je ne veux pas voir pleurer +mes enfants comme l'an pass. Ils ont eu les mains vides +pendant que les autres avaient les mains pleines de jouets et de +bonbons: cela m'a fendu le coeur et je leur ai promis que le +Nol de cette anne les ddommagerait.</p> + +<p>Je travaille pour tenir parole.</p> + +<p>L'homme propose et Dieu dispose. Notre Annette travailla +avec tant de prcipitation qu'un beau soir sa machine coudre +cassa.</p> + +<p>Plus de travail, plus de pain. Adieu les cadeaux de Nol! +malheur! les enfants allaient pleurer...</p> + +<p>L'ouvrire fit contre mauvaise fortune bon coeur: elle porta +vite son gagne-pain la rparation; mais on la fit attendre et +on lui fit payer quinze francs! hlas!</p> + +<p>—Quel guignon d'tre malheureuse! murmurait la pauvre +mre en pleurant.</p> + +<p>Ce Nol allait tre, bien certainement, encore plus triste que +celui de l'anne prcdente. La veille au soir, les enfants mirent +leurs petites chaussures sous la chemine. Mille prcautions +furent prises pour les placer au bon endroit; il y avait eu mme +des contestations et des disputes entre eux ce sujet. Le cadet +n'avait pas craint de troubler l'ordre et de changer la topographie +des souliers. La soeur ane, qui s'en aperut en faisant +une ronde la drobe, fit un tintamarre qui ncessita l'intervention +du papa et de la maman.</p> + +<p>—Comme ils vont tre cruellement dus, demain matin! +pensait Annette avec angoisse. Mon coeur se fend de chagrin.</p> + +<p>Ce ne fut point sans peine que l'on dcida les petits aller se +coucher: ils restaient l, bouche bante, devant le tuyau de +la chemine qui subit vingt fois leur inspection. Ils auraient +volontiers pass la nuit attendre le petit Jsus.</p> + +<p>Couchs sur leurs pauvres matelas, la discussion ne cessa +point. Ils firent des projets, des changes; ils jasrent, se disputrent.</p> + +<p>Quand le silence se fut tabli, Annette dit a Baptiste:</p> + +<p>—Je n'ai rien leur donner: ma bourse est sec. Pauvres +petits!</p> + +<p>Annette et Baptiste pleurrent en voyant l'talage des chaussures +des enfants.</p> + +<p>Tout coup, sans dire un mot, Baptiste se leva et sortit... +Il passa devant les magasins tincelants de lumire, s'arrta +aux splendides talages.</p> + +<p>—Passons, dit-il, je suis trop pauvre pour entrer l. Il porta +ses pas du ct des petites boutiques en planches, chelonnes +le long des boulevards et bourres de jouets. Avisant une boutique +a treize sous, il entra, et s'approchant du patron, il lui dit + l'oreille:</p> + +<p>—Je suis un brave ouvrier, j'ai quatre enfants; une grande +dame nous protge (cet aveu lui cotait les yeux de la tte): je +voudrais bien avoir, crdit, quelque objet bon march. Monsieur, +vous pouvez voir... je demeure ...</p> + +<p>Le patron ne le laissa pas achever.</p> + +<p>—La maison ne vend pas crdit, Monsieur... Inutile!... A +treize sous! Boutique treize sous!... Bon march sans exemple.</p> + +<p>Quand Baptiste revint a la mansarde, il tait exaspr et +criait plus fort que jamais: Ah! quel malheur d'tre pauvre!</p> + +<p>Les cloches de la messe de minuit sonnaient toute vole et +joyeusement.</p> + +<p>Annette entendit frapper la porte; elle courut ouvrir: la +comtesse entra.</p> + +<p>—Quoi, vous cette heure?</p> + +<p>—Oui, j'ai pens vos chris... Je n'ai qu'un instant; ma +voiture est en bas qui m'attend pour me conduire Sainte-Clotilde +o je vais entendre la messe de minuit. Oh! comme ils +dorment d'un sommeil paisible, ces chers petits enfants du bon +Dieu! Ils seront bien contents demain... tenez, voil pour eux.</p> + +<p>La comtesse tendit un paquet, et, enveloppe de son manteau +ramen autour d'elle, descendit rapidement l'escalier.</p> + +<p>Un coup de couteau travers une ficelle, et le paquet ventr +tala ses merveilles. Il y avait des poupes, des pantins, des +drages, des oranges, du chocolat, des bonbons, tout un assortiment +de bonnes et belles choses admirer, conserver, croquer.</p> + +<p>Baptiste et Annette n'y voyaient plus: ils pleuraient, ils sanglotaient.</p> + +<p>Ces chers petits! comme ils seront heureux au rveil!</p> + +<p>Les chaussures ne furent pas assez longues, larges et hautes +pour recevoir les dons du petit Jsus: le devant de la chemine +fut garni d'objets inconnus la mansarde. Comment dcrire la +joie des enfants, leurs exclamations, leurs cris, lorsque le jour +fut venu!</p> + +<p>Annette et Baptiste dvoraient des yeux ces chers petits; ils +partageaient leurs transports et pleuraient de joie avec eux.</p> + +<p>Quand la comtesse revint, Baptiste lui dit, les larmes aux +yeux:</p> + +<p>—Madame, vous nous aimez puisque vous aimez nos enfants. +Nous vous serons tous reconnaissants jusqu' la mort.</p> + +<p>Huit jours aprs, Baptiste, Annette et les enfants allaient +la messe de la paroisse.</p> + +<p>La charit de la comtesse avait trouv le chemin du coeur.</p> + +<a name="08"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> + + + + +<p>8.—LES TROIS ACTES D'UN DRAME CONTEMPORAIN.</p> + +<p>Un dimanche matin, on aurait pu voir, il y a quelques annes, +deux personnes se rendant l'glise principale de leur localit, +vers l'heure de la grand'messe. C'taient M. X*** et son +pouse, tous deux imbus des prjugs de notre sicle et pleins +de cette arrogante fiert qui distingue les <i>parvenus</i> sans religion. +Ils n'allaient pas la maison de Dieu pour y prier, mais +bien pour s'y pavaner et y chercher un moyen de se distraire en +mme temps qu'une satisfaction leur vanit. Lorsqu'ils entrrent, +la messe tait commence; au lieu de se tenir dans le bas +de l'glise, ils prtendent traverser les rangs, examinent curieusement +toute l'assistance, se communiquent leurs impressions, +en un mot affectent le mme sans-gne que s'ils s'taient +trouvs dans un concert ou une salle de spectacle. ce moment, +un prtre cheveux blancs, d'un aspect vnrable, quitte le choeur +pour faire, selon l'usage, la qute parmi les fidles. C'tait le cur +de la paroisse, qui jouissait de l'estime universelle grce ses +bienfaits et ses vertus. Le digne ecclsiastique avait la douceur +d'un pre, mais il avait aussi la juste svrit du ministre d'un +Dieu trois fois saint. Indign de l'attitude inconvenante de +M. X*** et de son pouse, que leur toilette toute mondaine rendait +plus rvoltante encore, pein surtout du scandale qui en +rsultait pour ses ouailles, le pasteur ne put s'empcher de s'arrter +un instant lorsqu'il arriva prs d'eux, et il leur dit voix +basse, mais d'un air grave: Oubliez-vous donc que vous tes +ici dans la maison de Dieu?... Puis, il passa, mais sa parole ne +passa point, elle demeura brlante sur le coeur de Mme X***, et +en fit jaillir jusque sur son front la rougeur de la honte et de la +colre...</p> + +<p>Peu de jours s'taient couls, lorsqu'un jeune homme se prsente +au domicile du bon cur et demande lui parler. Vainement +lui objecte-t-on une occupation urgente, qui rend l'entrevue +pour le moment impossible; il insiste vivement et justifie ses +instances par les sollicitations d'un malade qui, se tordant, dit-il, +dans les treintes de l'agonie, l'appelle, veut le voir, lui parler, +ne voir et ne parler qu' lui seul!... Le prtre est averti, il +abandonne tout pour porter au moribond les consolations de son +ministre, il hte le pas, il court vers le domicile indiqu, il arrive. +Introduit dans l'appartement o il tait attendu, il cherche +inutilement le lit du malade, il n'y trouve qu'un homme l'abord +froid et glacial et une dame se prlassant sur un riche canap.—On +a devin M et Mme X***.</p> + +<p>C'tait un lche guet-apens.</p> + +<p>Le seuil peine franchi, la porte se ferme double tour derrire +le vieillard.</p> + +<p>—Puis-je savoir ce que cela signifie? dit-il avec tonnement.</p> + +<p>—Je vais vous l'apprendre, rpond X***. Asseyez-vous.</p> + +<p>Le vnrable pasteur s'assit machinalement, sans rien comprendre + un pareil dbut. Mme X*** laissa percer sur ses lvres un +imperceptible sourire, et son mari joua une dignit qui tait +une contradiction flagrante avec le rle qu'il s'imposait.</p> + +<p>—Monsieur l'abb, dit-il, nous reconnaissez-vous?</p> + +<p>—Non, dit le prtre; cependant vos traits ne me sont point +inconnus, mais je ne saurais prciser...</p> + +<p>—C'est trange, fit X*** avec une lgre ironie; eh bien! +monsieur, j'aiderai vos souvenirs. Ministre d'une religion toute +de charit, comment qualifieriez-vous l'insulte qu'un homme inflige + un autre?</p> + +<p>—C'est une faiblesse, dit le prtre.</p> + +<p>—Et si cette prtendue faiblesse atteint encore son pouse?</p> + +<p>—C'est alors une lchet, dit le vieillard, de plus en plus surpris.</p> + +<p>—Mais si cette lchet s'accomplit devant une foule nombreuse, +et dans un lieu rput sacr par vous et par les vtres, +dans l'glise mme: que devient alors cette lchet?</p> + +<p>—Cette lchet devient alors un sacrilge, dit encore le +vnrable ecclsiastique, dont l'tonnement n'avait plus de limite.</p> + +<p>—Nous sommes parfaitement d'accord, dit X*** en changeant avec +sa femme un rapide coup d'oeil.</p> + +<p>Les dernires paroles du prtre avaient entirement panoui +le visage de Mme X*** et elle souriait batement sur son sige.</p> + +<p>—Mais je ne sais vraiment pas, monsieur, dit le cur, o +peuvent aboutir toutes ces questions; daignez vous expliquer +plus nettement, je vous prie.</p> + +<p>—Encore un point claircir, monsieur l'abb, et j'arrive +au dnoment.</p> + +<p>—Quel chtiment doit donc tre inflig l'homme lche et +sacrilge qui a pu s'oublier ainsi?</p> + +<p>—Le chtiment est, dans ce cas, monsieur, l'expression de +la vengeance, et la vengeance n'appartient qu' Dieu!</p> + +<p>—Ah! je le regrette; mais ici, monsieur, nous diffrons +absolument de manire de voir, et il m'est avis que l'insulte doit +ncessiter ou de promptes excuses ou une juste expiation. Permettez-moi, +mme, de n'admettre cet gard que mon opinion +seule.</p> + +<p>Et maintenant, ajouta-t-il, en quittant tout coup le ton d'une +discussion calme pour les formes brusques et peu courtoises de la +colre et de la passion; et maintenant, ma femme et moi, nous +sommes les offenss, et l'insulteur, c'est vous!...</p> + +<p>—Moi! dit le prtre avec surprise sans doute, mais toujours +avec ce calme et cette dignit qui jaillissent d'une conscience +pure; moi!... Puis, un souvenir illuminant tout a coup sa mmoire: +Oh! monsieur, poursuit-il d'un ton doucement ironique, +vous intervertissez trangement les rles: je sais prsent +de quoi il s'agit. Dieu m'a confi la garde de sa maison, j'ai d +la faire respecter, et en vous rappelant, ainsi qu' madame, la +saintet du sanctuaire, je n'ai fait qu'accomplir un devoir.</p> + +<p>X*** demeure un instant interdit, en face d'une rponse aussi +ferme: mais peut-il tre vaincu, lui, par un prtre, par un vieillard?...</p> + +<p>—Monsieur! s'crie-t-il avec violence, vos paroles taient +une insulte, et l'insulte veut l'expiation; et saisissant un pistolet +cach sous son vtement: genoux, dit-il au vieillard, +genoux! et faites des excuses!<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a></p> + +<blockquote class="FTNOTE"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> (retour) </a>Quelque incroyable et mme improbable que paraisse cette +violence prmdite, qu'on pourrait regarder comme une scne de roman, +l'auteur garantit l'authenticit du fait.</blockquote> + +<p>X*** avait arm le pistolet et le tendait menaant vers la poitrine +du vieux prtre.</p> + +<p>Mais il ne savait pas tout ce qu'il y a de noblesse, d'nergie, +d'invincible volont dans un coeur sans tache, dans une me +chrtienne, nourrie chaque jour du pain des forts. Il ne savait +pas qu'abreuv du sang de son Dieu, le vieillard y retrouve les +forces de la jeunesse, le prtre l'hrosme qui fait les martyrs. +Il ne le savait pas, il ne le souponnait mme pas; s'il en et +t autrement, aurait-il pu consentir affronter bnvolement +cette alternative, ou d'tre le meurtrier d'un vieillard, ou de subir +la honte d'une mystification qu'il prtendait infliger lui-mme?</p> + +<p>Le saint prtre, calme et impassible, regarde fixement l'homme +qui le menace, et n'opposant sa fureur qu'une sublime rsignation: +Monsieur, dit-il, le vieillard qui n'a plus que quelques +jours passer sur la terre ne doit pas redouter la mort; et le +prtre doit mourir plutt que de transiger avec sa conscience, +il ne saurait rtracter un devoir accompli, et il ne flchit le genou +que devant son Dieu!</p> + +<p>Et portant la main son coeur: Frappez, monsieur, dit-il, +frappez! Dieu nous voit, qu'il nous juge; lui seul appartient +la vengeance!</p> + +<p>Ainsi que nous venons de le dire, se trouvant dans la ncessit +ou d'tre meurtrier ou de subir la honte d'une dfaite, X*** +fut tout heureux de voir sa femme s'interposer et solliciter en +faveur du vieillard un <i>gnreux</i> pardon. Cette mdiation tout +coup inspire Mme X*** diminua un peu ce qu'avait d'humiliant +la position que son mari s'tait faite. Ne paraissant alors obir +qu'aux instances de son pouse, il baissa l'arme et ne frappa +point.</p> + +<p>—Puisque vous ne voulez pas me tuer, dit le cur, souriant + demi, soyez assez bon, monsieur, pour vouloir bien me rendre +la libert que vous m'avez ravie.</p> + +<p>X*** ouvrit la porte de son appartement, non sans quelque +embarras, et le prtre, ne laissant paratre aucune motion, +avec l'aisance d'un calme parfait, se retira en s'inclinant.</p> + +<p>Un an aprs, jour pour jour, le triste hros de cette aventure +revenait, cheval, d'un village voisin. C'tait la nuit tombante, +et le voyageur humait avec dlices la fracheur du soir.</p> + +<p>Aprs une absence de huit jours, il venait de rgler quelques +affaires et se htait de rentrer au sein de sa famille. Le +voyage jusque-l avait t des plus heureux; tout coup, arriv + un endroit o la route dcrit brusquement une courbe, le contact +inattendu d'une branche qui s'inclinait isolment sur le chemin +effraye le cheval. Un cart aussi prompt qu'imprvu renverse +le cavalier. Par une circonstance funeste, le pied de X**** demeure +engag dans l'trier et le tient suspendu aux flancs de sa +monture, balayant de son front ensanglant le sable et les cailloux +de la route.</p> + +<p>Non loin de l se trouvaient quelques, habitations, a et l +parses. Aux cris de l'infortun, on accourt; mais, surexcit +par le bruit qu'il entend et par la piqre incessante de l'peron +avec lequel il laboure lui-mme ses propres flancs, le cheval +redouble de vitesse et trane travers les champs le corps mutil +de son matre. On peut enfin l'arrter, mais X*** n'a dj +plus le sentiment de sa propre existence. Ses vtements en +lambeaux sont souills de poussire et de sang; son visage, +horriblement dfigur, laisse apercevoir au front une blessure +large et profonde. Transport sous le toit d'un pauvre paysan, +il y reoit les soins les plus empresss, mais la nuit qu'il y passa +fut une nuit d'angoisses et d'atroces douleurs.</p> + +<p>X*** n'tait qu' 3 kilomtres de chez lui, et le lendemain, sur +l'assurance donne par le mdecin que le malade pouvait, sans +trop de danger, l'aide de certaines prcautions, franchir cette +distance, quelques amis le portrent sur une litire, et aprs bien +des difficults, parvinrent le dposer mourant son domicile.</p> + +<p>Malgr un repos absolu, malgr la rigoureuse observance +de toutes les prescriptions de l'art, l'tat du malade devenait de +plus en plus alarmant; il n'y avait mme plus d'autre lueur +d'esprance que celle qui ne nous abandonne jamais, tant que +l'objet de nos inquitudes ne nous est pas entirement ravi. Ses +amis ne l'approchaient pas; sa femme elle-mme ne venait auprs +de lui qu' de rares intervalles. Elle tait loin de s'illusionner +sur la gravit du mal, et quelques tincelles d'une foi non +encore teinte lui faisaient dsirer pour son mari les secours de +la religion; mais, partageant de ridicules prjugs, elle n'osait +manifester ce dsir. La difficult s'aplanit de la manire la +plus inattendue, et par celui-l mme dont on pouvait le moins +l'esprer.</p> + +<p>Dans le cours de sa maladie, X*** tait souvent en proie au +dlire, et souvent alors aussi on entendait s'chapper de ses +lvres un nom auquel se rattachaient pour lui de tristes souvenirs, +un nom qu'il ne semblait cependant prononcer qu'avec +respect. ce nom se mlaient encore des mots entrecoups: +Expiation!... Vengeance!... Et si le malade trouvait un peu +de calme, si la raison succdait au dlire, ce n'tait plus l'expression +apparente du remords, mais celle du repentir, qu'articulait +sa bouche.</p> + +<p> l'un de ces moments heureux, mais rares, o une amlioration +sensible s'tait produite dans l'tat de X***, il fit venir sa +femme auprs de lui, et aprs quelque temps d'un secret entretien, +celle-ci le quitta le front presque joyeux, comme si elle +et puis dans cet entretien mme une double esprance. Elle +s'empressa donc de donner des ordres, qu'elle recommanda +d'excuter sans aucun retard.</p> + +<p>Un moment aprs, le vnrable cur que nos lecteurs connaissent +dj, se rendait aux instances de Mme X*** et franchissait +de nouveau, sans hsitation, le seuil d'une demeure o il avait +reu nagure un si cruel outrage.</p> + +<p> religion sainte, voil tes oeuvres! Ce saint vieillard a tout +oubli, tout pardonn, et il vient consoler et bnir, il vient ouvrir +le ciel celui qui avait failli l'assassiner.</p> + +<p>Ce fut Mme X*** qui introduisit le pasteur auprs du moribond.</p> + +<p> l'aspect de ces cheveux blancs, de ce front tout empreint +d'une majest simple et imposante, sous l'influence de ce regard +toujours grave, toujours calme, toujours bienveillant, mille souvenirs +surgirent spontanment dans l'me de X***, et, soulevant +la tte avec effort, il voulut s'incliner devant le noble vieillard.</p> + +<p>—Est-ce bien vous, monsieur, dit-il d'une voix faible, est-ce +bien vous qui daignez venir jusqu' moi?</p> + +<p>—Oui, c'est moi, dit le prtre avec bont.</p> + +<p>—Je ne l'esprais pas, monsieur. Pouvais-je l'esprer aprs +l'outrage dont je me suis rendu coupable envers vous?</p> + +<p>Puis, aprs un moment de silence:</p> + +<p>—Ah! monsieur l'abb, dites-le-moi, venez-vous ici pour +me pardonner ou pour me maudire?</p> + +<p>—Mon fils, le prtre ne maudit jamais, il ne sait que bnir. +Je vous bnis et je vous pardonne!</p> + +<p>Mme X*** tait l. ces dernires paroles, son coeur s'mut, +ses larmes coulrent, et, pour viter d'augmenter par son motion +l'motion du malade, elle quitta l'appartement avec discrtion +et prudence.</p> + +<p>Alors, son poux tournant vers le prtre un regard o se peignaient +tour tour et la reconnaissance et l'admiration:</p> + +<p>—Merci, monsieur, merci! Je mourrai maintenant moins +malheureux, puisque j'ai obtenu un pardon que je n'osais mme +pas implorer.</p> + +<p>—Ne parlons plus de moi, rpondit le ministre du ciel; mon +pardon n'est rien, mon ami, ou bien peu de chose; je vous en +apporte un autre, autrement prcieux, autrement dsirable, +celui de Dieu lui-mme. C'est lui qu'il faut aimer, lui qu'il faut +bnir. Voyez! jusque dans ses chtiments il se montre bon +pre; c'est lui qui a fait natre en vous mon souvenir, lui encore +qui me conduit ici pour consoler votre souffrance. Que vos larmes +montent jusqu' lui, voici l'heure de la rconciliation!</p> + +<p>Et le prtre s'approcha bien prs du lit du mourant.</p> + +<p>Dieu seul entendit les aveux du coupable et les paroles consolatrices +du prtre. Ce que nous savons, nous, c'est que les +aveux de l'un furent souvent interrompus pas des sanglots, et +que les paroles de l'autre furent accompagnes de douces larmes. +Et quand ce secret entretien fut achev, le vieillard s'inclina plus +prs encore du pnitent et dposa sur son front ple le baiser de +la paix.</p> + +<p>Le lendemain, le vieux prtre revint auprs de son cher malade, +portant dans ses mains le gage du salut, le sceau de la +rconciliation. Le moribond, avec la pit d'un chrtien, la foi +vive d'un fidle, s'unit intimement au Seigneur, et, quelques +heures aprs, il expira dans les sentiments d'une esprance, +d'une confiance illimites, car il allait vers Dieu, accompagn +par Dieu mme!</p> + +<p>(D'aprs <i>Jules Ducot</i>.)</p> + +<a name="09"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> + + + + +<p>9.—LE REMDE EST DUR, MAIS IL EST BON!...</p> + +<p>Quelques jours aprs avoir termin sa station, un missionnaire +reut la visite d'un capitaine, homme d'esprit, droit +et honnte, qui entama la conversation sur les grandes +vrits chrtiennes exposes dans les runions prcdentes. +J'ai bien la foi, dit cet officier; qui ne l'a pas? Il n'y a qu'un +ignorant ou qu'un homme perverti qui soit de force ne pas +croire l'ternit, ne pas croire en Jsus-Christ et nier la +majest de l'glise. Dieu merci! je n'en suis pas l. Cependant, +j'ai dans l'esprit je ne sais quoi de vague, d'indfini qui m'empche +d'aller jusqu' la pratique.</p> + +<p>Le bon missionnaire sourit, et, lui tendant la main: Mon +capitaine, lui dit-il, bien des gens sont travaills de cette maladie. +Voulez-vous en gurir?—Eh! sans doute, rpondit l'officier? +Quel livre faut-il lire?—Aucun.—Et comment, alors, +m'instruirai-je?—Rien n'est plus simple. Seulement, je crains +bien que vous ne repoussiez le remde. Il est infaillible cependant.—Dites +toujours. Peut-tre ne me fera-t-il pas si peur.—Eh +bien! mettez-vous genoux et sans hsiter, priez de tout +votre coeur. Moi je vais me mettre prier avec vous, et puis... +je vous confesserai.—Me confesser! rpliqua vivement l'officier +tout surpris; mais c'est l prcisment ce qui me parat +inadmissible. Et il lana cinq ou six phrases contre la confession. +Le Pre couta tranquillement, puis lui dit: Vous voyez +bien que vous avez peur, j'en tais sr. Je vous aurais cru plus +brave.—Mais je le suis.—Prouvez-le-moi donc, ici genoux.</p> + +<p>En disant cela, il s'agenouilla le premier.... Aprs un peu +d'hsitation, le capitaine en fit autant. Le missionnaire rcita +haute voix et du fond du coeur: <i>Notre Pre, Je vous salue, Marie,</i> +et <i>Je crois en Dieu</i>; puis un acte de contrition. Confessez-vous, +mon fils, ajouta-t-il avec douceur et autorit. Dieu veut +votre me. Je vous pardonnerai tout en son nom. Le capitaine +tout mu ne rpondit rien. Le prtre se leva; l'officier resta +genoux. Dieu soit bni! dit le missionnaire. Et il s'assit prs +du militaire, l'encourageant si bien que son pauvre coeur ferm +s'ouvrit la grce de Dieu et que, quelques minutes aprs, l'absolution +sacramentelle avait rendu sa belle me sa puret +premire.</p> + +<p>L'officier resta longtemps genoux... il pleurait. Quand il se +releva, il se jeta dans les bras du Pre. Oh! quel remde! s'cria-t-il. +Qu'il est dur, mais qu'il est bon! Comme je vois clair +prsent! je n'ai plus de doutes; je crois tout; je suis le plus heureux +homme du monde!</p> + +<a name="10"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> + + + + +<p>10.—LE BANC DE FAMILLE.</p> + + +<p>Vers dix-huit ans, rapporte le hros de cette histoire, je +perdis mon pre et ma mre quelques mois de distance, +et en les perdant, je perdis tout. Un an ne s'tait pas coul +que ma foi et mes moeurs avaient fait naufrage. Les moeurs +d'abord, la foi ensuite. C'est toujours ainsi que les choses se passent. +Je devins voltairien, impie, matrialiste; enfin, comme +vous dites aujourd'hui, libre-penseur. Pouss par une logique +satanique, je conformai mes actes mes nouvelles opinions. +Moi, le fils d'une famille de saints, je ne mis plus les pieds +l'glise ni Pques, ni Nol, ni l'occasion d'un enterrement +ou d'un mariage. Cette conduite fut justifie l'aide de propos +impies et blasphmatoires qui scandalisrent toute la paroisse. +Le vieux cur qui m'avait fait faire ma premire communion, +m'ayant crit pour me demander si je voulais garder l'glise +mon banc de famille, je ne daignai pas lui rpondre et je cessai +de le saluer.</p> + +<p>Dix-huit ans s'coulrent; dix-huit ans que je voudrais effacer +de mon existence au prix du temps que j'ai encore passer +sur la terre. Un trait vous dira quel homme j'tais. Un jour de +Pques, fatigu d'entendre les cloches chanter toutes voles +dans leur langage l'<i>Allluia</i>, exaspr de voir les chemins couverts +d'hommes et de femmes en habits de fte se rendant +l'glise, je saisis une cogne de bcheron et j'allai attaquer par +le pied un chne situ dans une de mes prairies qui bordait la +route. Je voulais protester contre les superstitions populaires!...</p> + +<p>Deux ans aprs ce bel exploit, par un jour brlant d't, une +tempte pouvantable s'abat sur le bourg de Saint-Maurice-les-tangs. +Une famille, compose du pre, de la mre et des trois +enfants fut tue par la foudre.</p> + +<p>Toute la paroisse se leva comme un seul homme et accompagna +ces cinq cercueils l'glise et au cimetire. Je suivis la +foule. L'impit n'est pas toujours de saison. On m'aurait, ce +jour-l, jet des pierres, si je m'tais abstenu d'assister aux +funrailles, ou si, en y allant, j'avais affect de ne pas entrer +dans l'glise. J'entrai donc et je fis comme les autres.</p> + +<p>Il y avait prs de dix-huit ans que je n'avais mis le pied dans +la maison de Dieu; aussi tais-je embarrass de ma personne +au milieu de la foule qui remplissait, ce jour-l, l'glise. Pendant +que je cherchais un coin pour m'y cacher, le sacristain vint moi +et me fit signe de le suivre. Je le suivis machinalement, me +demandant ce que ce bonhomme me voulait. Quelle ne fut pas +ma surprise, lorsqu'il m'ouvrit le vieux banc de ma famille, toujours + sa place et toujours inoccup, comme si j'avais continu + payer la fabrique la taxe annuelle!</p> + +<p>Je n'tais pas la fin de mes tonnements.</p> + +<p>Le sacristain revint au bout de quelques minutes, apportant +une petite clef rouille. Il me la remit en disant:</p> + +<p>—Voici votre clef.</p> + +<p>Je me rappelai alors qu'il y avait dans notre banc un petit +coffret scell, moiti dans le bois, moiti dans la pierre, o ma +pieuse mre mettait ses livres de prires.</p> + +<p>Le coffret, lui aussi, tait sa place; je le reconnus, je reconnus +la clef. J'ouvris, pouss comme par une force surnaturelle. +Quelle ne fut pas mon motion, en trouvant dans le coffret des +livres dont ma mre se servait et o elle m'avait fait lire souvent +de si belles prires! Ils taient l, peine dtriors par le temps +et l'humidit, le <i>Formulaire de prires</i>, l'<i>Ange conducteur</i>, l'<i>Imitation +de Jsus-Christ</i>...</p> + +<p>Ma prsence dans l'glise et dans le banc de ma famille et +fait sensation en d'autres circonstances. Grce la foule et +ces funrailles extraordinaires, elle passa inaperue. Je pus, non +pas prier,—je ne savais plus le faire,—mais rver et rflchir +comme si j'avais t seul. Ayant ouvert l'<i>Imitation</i> pour me donner +une contenance, j'y trouvai une feuille de papier dtache, +jaunie par le temps et le contact des doigts. Elle contenait une +prire crite de la main de ma mre. La voici:</p> + +<p>Oh! mon Dieu! ne me punissez pas de ce que je n'ai pas +assez de foi pour souhaiter, comme la mre de saint Louis, de +voir mon fils mort plutt que souill d'un seul pch mortel! +Pardonnez ma faiblesse. Conservez la vie et la sant de mon +enfant. Gardez-le du malheur de vous offenser. Mais si jamais +il s'garait du chemin de la foi et de la vertu, ramenez-l'y +doucement et misricordieusement comme vous ramentes +l'enfant prodigue a son pre!</p> + +<p>Vous devinez mon motion. Des larmes, que mon orgueil s'efforait +de retenir, coulrent abondamment. Dire que je fus converti +ce jour-la, serait trop dire. On ne brise pas aussi promptement +avec dix-huit ans d'impit. Mais si je ne fus pas converti, +je fus touch et branl. Ds le jour mme, j'allai remercier le +vnrable cur de Saint-Maurice de m'avoir conserv mon banc +de famille. Il me fallut insister pour rembourser l'excellent +homme les dix-huit annuits qu'il avait avances pour moi au +trsorier de la fabrique.</p> + +<p>Voyez-vous? me dit-il, bon sang ne peut pas toujours mentir. +On n'est pas impunment le rejeton d'une famille de saints. +Je le savais, moi, qu'un jour ou l'autre vous viendriez occuper +le vieux banc des Chauvigny.</p> + +<p>Il ajouta, en me prenant les deux mains et en me les pressant:</p> + +<p>—Je vous en prie, mon cher enfant, puisque vous tes all +l'glise, retournez-y. Vous consolerez les dernires annes +d'un vieux prtre qui honorait et aimait vos parents, et qui en +fut estim et aim.</p> + +<p>Que vous dirai-je de plus? J'allai la messe le dimanche suivant. +La grce de Dieu fit le reste.</p> + +<a name="11"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> + + +<p>11.—LA LETTRE D'UNE MRE.</p> + + + +<p>Un des premiers malades que je visitai mes dbuts, disait +un mdecin chrtien, ce fut un jeune homme d'environ +trente-cinq ans, que le dsordre avait prmaturment conduit +aux portes de la mort. Je m'attachai ce malheureux, et, +ne pouvant le sauver, j'essayai d'adoucir ses souffrances. Froid, +silencieux, strictement poli, mon malade acceptait mes remdes +et mes soins sans croire beaucoup a leur efficacit. Il aurait +voulu dormir toujours et ne cessait de me demander de l'opium.</p> + +<p>Je rencontrai dans l'escalier de la maison un vieux prtre qui +me dit:</p> + +<p>—Monsieur, j'ai entendu dire que vous tiez chrtien; rendez +donc ce malheureux jeune homme un service: dites-lui quelques +mots de Dieu. Je lui ai fait, sans rsultat, plusieurs visites. +Il m'accueille poliment, mais c'est tout. Je suis sr qu'une parole +de vous ferait plus d'effet que toutes mes exhortations.</p> + +<p>Je promis d'essayer.</p> + +<p>Le lendemain, je m'efforai de faire causer mon malade et, +comme il s'y prtait d'assez bonne grce, j'amenai la conversation +sur le terrain religieux; le jeune homme s'en aperut et me +dit d'un ton ferme:</p> + +<p>—Je vous en prie, monsieur, ne me parlez pas de religion; +je n'y crois pas.</p> + +<p>—Vous croyez au moins a l'existence de l'me?</p> + +<p>—Je crois l'opium, dit-il en souriant, et au sommeil.</p> + +<p>Et il prit la position d'un homme qui essaie de dormir.</p> + +<p> quelques jours de l, je fis une seconde tentative, qui tourna +plus mal encore que la premire.</p> + +<p>—coutez, docteur, me dit le malade, j'ai tudi un peu de +philosophie, et j'en sais assez pour ne pas croire l'existence +de l'me.</p> + +<p>Et il se mit dvelopper quelques-uns des arguments de l'cole +matrialiste.</p> + +<p>Ces erreurs, qui m'auraient choqu dans la bouche d'un professeur +loquent, me parurent, dans cette mansarde et sur les +lvres de ce mourant, rvoltantes et monstrueuses. Je sortis +navr.</p> + +<p>Cependant nous continuions, le vieux prtre et moi, soigner, +sans plus de succs l'un que l'autre, le corps et l'me de +ce malade. Le corps marchait grands pas au tombeau. L'me +s'en allait la perdition ternelle.</p> + +<p>Un jour que je posais ce jeune homme une ventouse, j'eus +besoin d'un morceau de papier; j'aperus une espce de lettre +pose ct de son chevet, je la pris et j'allais m'en servir +lorsque le jeune homme me saisit brusquement la main et m'arracha +la lettre. Un peu surpris, je dchirai une feuille un +vieux livre et je fis mon opration.</p> + +<p>Le soir du mme jour, je retournai voir mon client qui baissait +de plus en plus. Je l'aperus tenant la main et s'efforant +de lire la lettre que j'avais voulu brler le matin.</p> + +<p>—Docteur, me dit-il, voici la dernire lettre que ma mre +m'a crite; il y a un an qu'elle ne me quitte pas et je l'ai lue +plus de cent fois; je voudrais la relire avant de mourir; mes +mains tremblent et ma vue s'obscurcit: soyez bon jusqu' la +fin, lisez-moi tout haut cette lettre.</p> + +<p>Je pris la lettre et j'en commenai la lecture. Non! jamais, +depuis, je n'ai rien lu d'aussi tendre et d'aussi touchant. C'tait +Monique crivant Augustin. J'avais beau tre mdecin, je n'avais +que vingt-six ans et je venais de perdre la meilleure des +mres: les sanglots touffaient ma voix; je sentais des larmes +venir ma paupire.</p> + +<p>Je regardai le malade: il pleurait silencieusement; mes larmes +se mlrent aux siennes.</p> + +<p>Tout coup je me levai et m'criai: Malheureux! pouvez-vous +croire que celle qui a crit une semblable lettre n'avait +pas une me?</p> + +<p>Il garda le silence et ses larmes coulrent plus abondamment. +Le lendemain, il fit appeler le vieux prtre et eut avec lui un +long entretien. Le surlendemain, j'appris qu'il avait reu les +sacrements.</p> + +<p>Il vcut encore une semaine. Sa froideur polie n'tait qu'un +masque cachant un coeur gar sans doute, mais bon et gnreux. +Il mourut entre les bras du vieux prtre et les miens, +couvrant de baisers les pieds du crucifix et la lettre de sa mre.</p> + +<a name="12"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> +<p>12.—UNE PREMIRE COMMUNION QUATRE-VINGTS ANS</p> + +<p>C'tait en juillet 1875. Dans un petit village du canton de Castillon, +diocse de Bordeaux, vivait un pauvre vieux +mnage octognaire. Le mari tait un impie, connu pour tel +dans le pays; il n'allait pas mme la messe le dimanche. +Hlas! il n'avait pas fait sa premire communion. La bonne +femme, au contraire, avait toujours t chrtienne, et, avec +l'ge, elle tait devenue trs pieuse.</p> + +<p>Bien des fois elle avait essay de faire entendre raison son +mari, qui l'aimait beaucoup; mais ds qu'elle abordait le chapitre +de la confession et de la communion, elle tait invariablement +repousse.</p> + +<p>Un jour elle tomba malade. Le mdecin constata bientt la +gravit du mal, et engagea la bonne vieille mettre ordre ses +affaires. Elle n'eut pas de peine se rsigner, mais son pauvre +mari tait comme atterr par la perspective de la sparation. Il +tait moiti paralys et clou, l'autre bout de la chambre, +dans un grand fauteuil, regrettant tout haut de ne pouvoir donner + la chre malade les soins que rclamait son tat.</p> + +<p>La bonne femme tait, elle aussi, trs dsole, mais pour un +motif tout autre: elle pleurait et priait, profondment attriste +de laisser derrire elle, non converti et dans un aussi pitoyable +tat de conscience, celui qui avait t le compagnon de fa vie pendant +de si longues annes. Au moment de recevoir les sacrements, +elle tenta une dernire fois, mais en vain, de ramener son +mari au bon Dieu.</p> + +<p>Cependant celui-ci suivait avec angoisse les progrs du mal +Quand il crut que les derniers moments approchaient, il appela +deux voisins et leur dit en sanglotant: Mes amis, portez-moi +auprs de ma pauvre femme pour que je l'embrasse avant sa +mort et pour que je lui dise adieu. Le lit o gisait la moribonde +tait un de ces grands lits d'autrefois, qui avancent dans la +chambre et que l'on peut aborder des deux cts. En voyant +approcher son mari, la femme runit ses forces et se tourne de +l'autre ct. On porte le vieil infirme de ce ct-l; au grand +tonnement de tous, la femme se retourne, en disant: quoi +bon nous embrasser et nous dire adieu, si nous devons ne pas +nous revoir dans l'ternit?</p> + +<p>Le vieil incrdule n'y tient plus. Il fond en larmes. Si! si! +ma chre femme, s'crie-t-il, nous nous reverrons, je te le promets! +Je vais appeler M. le cur tout de suite, et je me confesserai. +N'aie pas peur; je ne veux pas tre spar de toi pour +toujours. Moi aussi, je vais servir le bon Dieu. Prie-le qu'il me +pardonne.</p> + +<p>On tait en pleine nuit, et il tait trop tard pour faire venir +immdiatement le prtre. Mais, ds le matin, on courut au presbytre. +Venez, vite, monsieur le Cur!—Comment! rpond +celui-ci, elle n'est pas morte?—Ce n'est pas pour elle, mais +pour son mari, qui vous rclame pour se confesser tout de suite.</p> + +<p>Le cur accourt. Dj froide et sans mouvement, la bonne +femme vivait encore et avait sa pleine connaissance. Elle regardait +fixement son mari, l'autre bout de la chambre. En +voyant entrer le cur, un clair de joie brilla dans ses yeux +teints, et, d'une voix mourante, elle murmura: Je ne voudrais +pas m'en aller avant de le voir converti.</p> + +<p>Le cur s'assied auprs du vieux mari; la confession commence; +et, au premier signe de croix, l'heureuse femme rend +le dernier soupir...</p> + +<p>Huit jours aprs, la messe du second service funbre clbr +pour sa femme, le pauvre vieillard converti faisait sa premire +communion, la grande dification de toute la paroisse.</p> + +<a name="13"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> + + +<p>13.—LA SOUPAPE.</p> + +<p>Une actrice de Genve avait une petite fille de onze ou +douze ans. La mre, tout oublieuse qu'elle tait pour elle-mme +de ses devoirs religieux, se souvint cependant qu'elle +tait catholique et voulut que son enfant fit et fit bien sa premire +communion. Elle la conduisit en consquence chez l'abb +Mermillod<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>, l'un des prtres les plus intelligents et les plus +charitables de la ville, et le pria de vouloir bien instruire et +prparer sa petite fille. Le prtre la reut avec une bont qui lui +fit une vive impression, et il fut convenu que sous peu de jours +commenceraient les leons de catchisme en prsence de la +Mre.</p> + +<blockquote class="FTNOTE"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5"> (retour) </a>Devenu depuis vque et cardinal. +</blockquote> + +<p>Quelques jours aprs cette premire entrevue, l'abb Mermillod, +revenant de la visite d'un pauvre malade, passa dans le +quartier et dans la rue o demeurait sa petite lve. Il sonna +cette porte peu habitue des visites de ce genre, et une servante +vint ouvrir. Le prtre se nomma, et la servante le pria +d'entrer, disant que sa matresse avait donn ordre d'introduire +M. l'abb toutes les fois qu'il se prsenterait.</p> + +<p>Cette bonne fille avait pris la chose la lettre; elle conduisit +l'abb Mermillod auprs de la dame, laquelle tait table avec +une douzaine de convives, tous acteurs ou actrices, faisant +bombance. Le pauvre abb se trouva fort attrap et les convives +aussi. Il voulut se retirer, s'excusa de la malencontreuse +obissance de la servante; mais la matresse de la maison insista +si fort pour qu'il voult bien demeurer un peu, et elle lui +dit, au nom de toute l'assistance, des paroles si honntes, que +force lui fut de demeurer et de prendre un sige. La petite fille +tait table auprs de sa mre et ct d'une autre actrice qui +paraissait avoir a peine vingt-trois ou vingt-quatre ans.</p> + +<p>L'abb Mermillod, homme de coeur et d'esprit, n'tait pas de +ceux qui ont peur des pcheurs. Il comprit qu' cette table, au +milieu de cette trange compagnie, il y avait faire quelque +bien et que la Providence ne l'avait pas amen sans motif en +pareil lieu. Il rpondit donc le plus poliment qu'il put aux avances +dont il fut l'objet, et il se gagna bientt la sympathie des convives.</p> + +<p>Ne sachant de quoi parler, il entra en conversation avec la +petite fille, et lui demanda si elle se prparait bien faire sa +premire communion. Oui, monsieur, de tout mon coeur, dit +l'enfant. Mais voici une, ajouta-t-elle en dsignant sa voisine, +voici une dame qui aurait vous dire quelque chose et qui n'ose +pas. L'actrice rougit, et avoua avec un peu d'embarras qu'elle +dsirait beaucoup donner la petite sa robe blanche de premire +communion.</p> + +<p>C'est l une bonne et aimable pense, reprit l'abb; mais +il y aurait, Madame, quelque chose de mieux encore, ce serait +d'imiter cette bonne enfant et de remplir comme elle vos devoirs +religieux. La pauvre actrice rougit de plus belle. Cela +m'est malheureusement impossible, dit-elle; ma profession est +mon seul gagne-pain et elle m'interdit la pratique de la religion; +et puis je n'ai pas fait ma premire communion. Maintenant je +suis trop ge.—On n'est jamais trop g pour revenir Dieu, +rpondit doucement le bon prtre; et votre ge, Madame, il +n'est jamais impossible de quitter une profession pour en prendre +une autre plus chrtienne et meilleure.</p> + +<p>Ma foi, M. l'abb a raison, dit un acteur en riant, et vous +devriez bien vous confesser. L'actrice ne rpondit rien, et la +conversation devint bientt gnrale; on interrogeait le prtre +sur la confession, sur la position des acteurs et actrices vis--vis +de l'glise; de part et d'autre on ripostait vivement, mais +sans aucune aigreur.</p> + +<p>Le dner fini, on se leva de table; les fentres de la salle donnaient +sur un magnifique lac. Un bateau vapeur vint passer. +Tenez, messieurs, dit l'abb Mermillod, voici qui va vous faire +parfaitement comprendre quoi sert la confession. Vous voyez +ce bateau vapeur. Une force puissante fait mouvoir sa machine +et le fait avancer rapidement; mais cette force elle-mme +est un danger, un principe certain d'explosion et de destruction +sans ce que l'on nomme la <i>soupape de sret</i>. Par cette soupape +s'exhale le trop-plein de la vapeur, et le bateau et les voyageurs +sont en sret. Ainsi en est-il de nous tous. Nous avons +en nous des forces puissantes qui sont nos passions; ces forces, + ces passions il faut une <i>soupape</i>, une ouverture sans laquelle +nous sommes perdus. Eh bien! cette soupape, c'est la confession, +c'est la confidence sainte et pure que Dieu nous a donne +comme le soulagement de nos coeurs, comme la consolation et +la purification de nos consciences. Aussi remarque-t-on dans +les pays protestants ou infidles, o la confession est mconnue, +beaucoup plus d'alinations mentales, beaucoup plus de suicides, +beaucoup plus d'accidents moraux, que dans les pays o l'on se +confesse. Et l'abb dveloppa cette thse avec autant de force +que de science, en l'appuyant de nombreux exemples.</p> + +<p>Il prit enfin cong de la compagnie, qu'il laissa toute charme +de son esprit et de sa bont. La jeune actrice le reconduisit jusqu' +la porte. Suivez donc M. l'abb jusqu' l'glise, lui dit un +des acteurs, et allez vous confesser tout de suite. Cela vous fera +du bien.—Je ne dis pas non, reprit srieusement la jeune +femme, et je ne vois pas qu'est-ce qui m'en empcherait. Et +sortant avec le prtre, elle l'accompagna jusqu' la porte d'entre. +Se trouvant seule avec lui: Monsieur, s'cria-t-elle +d'une voix tout touffe de sanglots, Monsieur, vous m'avez +sauve! C'est la Providence qui vous a envoy pour moi dans +cette maison. J'tais dsespre; ce soir, j'avais form la rsolution +de me jeter dans le lac et d'en finir avec les douleurs de +la vie; il y a quelques jours j'ai t siffle sur la scne et je ne +veux plus y reparatre. Je n'avais plus de ressource, plus d'amis +sur la terre, je voulais me tuer. Maintenant je veux me +confesser, je veux me confesser tout de suite!</p> + +<p>Le prtre calma avec douceur cette pauvre femme, l'encouragea +dans son bon propos. Il ajouta quelques conseils chrtiens +aux paroles qu'il avait dites pour tout le monde, et la +jeune femme prit une heure pour se rendre le lendemain au confessionnal.</p> + +<p>Grce une nergique volont, elle a quitt le thtre, et est +devenue une bonne et fervente chrtienne.</p> + +<a name="14"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> + +<p>14.—UNE MPRISE QUI PORTE BONHEUR.</p> + +<p>Un soir de l'anne 1855, aprs une laborieuse journe, l'abb +Baron<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>, alors vicaire Douai, tait rentr dans sa modeste +demeure et se reposait de ses travaux apostoliques en rcitant +l'Office divin. On vint frapper sa porte; il ouvrit, et +une petite fille se prsenta devant lui, le priant de passer, le plus +tt qu'il lui serait possible, chez une pauvre dame qui se mourait +et qui demeurait rue ***, n 28. Le bon abb voulut interrompre +sa prire et se rendre aussitt avec l'enfant l'adresse +indique; mais la petite messagre lui dit que la chose n'tait +pas urgente ce point, et qu'on lui demandait seulement de ne +pas remettre sa visite au lendemain, de peur d'accident. Le +prtre prit donc l'adresse de la malade et dit l'enfant de le prcder +et d'annoncer sa visite trs prochaine.</p> + +<blockquote class="FTNOTE"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6"> (retour) </a>C'est celui qui s'est immortalise la guerre de 1870, +par son dvouement hroque et les services minents qu'il a rendus + l'arme franaise.</blockquote> + +<p>Quand il eut termin la rcitation de son Office, le pieux abb +se mit en route, sans faire attention seulement qu'il pleuvait +verse et que le froid tait vif. Il s'agissait de sauver une me, +de consoler une douleur; qu'est-ce que le froid et la pluie devant +un but pareil? Arriv dans la rue indique par l'enfant, le prtre +entra au n 18, convaincu que c'tait bien l le numro qu'on +lui avait donn. La maison tait pauvre; il n'y avait pas de +concierge. Le prtre monta l'escalier ttons et frappa la premire +porte qu'il trouva sous sa main. Un homme vint lui ouvrir +et, apercevant l'habit ecclsiastique, entra dans une brutale +colre, rpondit par trois ou quatre injures la demande +polie du charitable prtre, qui s'informait si ce n'tait point ici +la chambre de la pauvre femme malade, et enfin lui ferma la +porte au nez.</p> + +<p>Patient et doux comme le divin Matre, le prtre frappa la +porte suivante, o il ne fut gure mieux accueilli.</p> + +<p>Il monta au second tage, un petit garon tait dans le corridor. +Mon enfant, lui dit le bon prtre, pourrais-tu m'indiquer +la chambre d'une pauvre dame qui demeure dans cette maison +et qui est bien malade. Elle s'appelle madame Grard.—Il y a +bien la porte l-bas au bout du corridor une pauvre dame +trs malade, monsieur le Cur; papa disait mme qu'elle ne +passerait pas la nuit; mais il me semble qu'elle ne s'appelle pas +comme vous dites.—Le nom importe peu. Fais-moi le plaisir +de me conduire sa porte. Et l'enfant le conduisit.</p> + +<p>L'abb ouvrit la porte, entra dans la chambre. Auprs d'un +lit o tait en effet une femme malade l'agonie, tait assis un +homme d'une cinquantaine d'annes, qui se leva et parut fort +tonn la vue d'un prtre. Celui-ci le salua avec affabilit et +lui demanda comment allait sa pauvre femme; car c'est sans +doute votre femme, ajouta-t-il, et vous tes monsieur Grard?... +—Moi? rpondit brusquement le matre de la chambre; point +du tout. Qui vous a dit de venir ici et de vous mler de nos affaires? +—Mais on vient de m'envoyer chercher, repartit le prtre +fort tonn. On m'a dit qu'une pauvre dame Grard, +malade l'extrmit, m'envoyait qurir pour recevoir les derniers +secours de la religion. Si je me suis mpris de rue, ou de +maison, ou de chambre, il me semble du moins que la pauvre +dame que voici n'a pas moins besoin de mon saint ministre. +C'est le bon Dieu, sans doute, qui m'a conduit ici et qui a permis +cette mprise.</p> + +<p>Oh! oui, Monsieur! murmura d'une voix affaiblie la pauvre +mourante, c'est Dieu qui vous a conduit ici.—Point du tout, dit +le mari avec emportement. Voici plus de dix ans qu'un prtre +n'a mis les pieds chez moi, et vous ne confesserez pas ma femme; +elle est moi, mlez-vous de vos affaires!—Vous vous trompez +fort, Monsieur, dit le prtre avec douceur et fermet. Votre +femme est Dieu avant d'tre vous, et vous n'avez pas le droit +de disposer de son me. Si votre femme veut se confesser, je la +confesserai; et mon devoir est de ne l'abandonner que si, de sa +propre volont, elle refuse mon ministre.</p> + +<p>Et s'approchant de la malade: Madame, lui dit-il, dsirez-vous +vous rconcilier avec Dieu et mourir chrtiennement? La +pauvre femme leva les mains au ciel et se mit pleurer de joie. +C'est le bon Dieu qui a tout fait, dit-elle. Depuis plusieurs +jours je prie mon mari d'appeler un prtre, et il m'a toujours +refus. Je veux me rconcilier avec le bon Dieu, qui a eu piti +de moi.—Vous l'entendez, Monsieur? dit le prtre en se tournant +vers le mari: veuillez pour quelques moments me laisser +seul avec cette pauvre dame.—Et ces paroles furent prononces +avec tant de fermet et de rsolution, qu'il fut comme forc +de se retirer; ce qu'il fit en grommelant.</p> + +<p>Voici, Monsieur, ce qui m'a sauve, dit en pleurant la mourante. +Et montrant au prtre un chapelet suspendu auprs de +son lit: J'ai eu la faiblesse de craindre mon mari plus que +Dieu, et pour viter des scnes, j'ai depuis dix ou onze ans abandonn +la pratique de mes devoirs religieux; mais je n'ai jamais +cess de me recommander la bonne sainte Vierge. Tous les +jours, ou peu prs, j'ai dit un bout de mon chapelet, et j'ai +toujours conserv l'amour de la sainte Mre de Dieu. C'est elle, +Monsieur l'abb, qui vous amne moi; c'est elle qui sauve +ma pauvre me!... Profondment touch de cette scne attendrissante, +le bon prtre consola la malade, l'aida se confesser, +lui donna l'absolution de ses pchs, et lui dit, en la +quittant, de se prparer de son mieux recevoir le saint Viatique +et l'Extrme-Onction, qu'il allait chercher la paroisse +voisine.</p> + +<p>En sortant, il voulut serrer la main du mari qui la retira, et +qui rentra fort mcontent auprs de son heureuse femme.</p> + +<p>L'abb avait regard dans son calepin l'adresse de la malade, +pour laquelle on tait venu le chercher, et il avait vu qu'au +lieu du n 18, c'tait le n 28 qui lui avait t indiqu. Tout en +bnissant le bon Dieu de son erreur bienheureuse, il se hta +d'aller ce n 28, o il trouva en effet la malade qui l'attendait. +Il la confessa a son tour, puis, sans perdre de temps, il alla rveiller +le sacristain de la paroisse; et prenant le Saint-Sacrement +avec les saintes huiles, il revint auprs de ses deux malades; +mais quand il entra son cher n 18, sa pnitente venait +d'expirer—Elle avait eu dans l'absolution sacramentelle +le pardon de ses pchs, et la ferveur de sa bonne volont avait +sans doute suppl aux yeux du Dieu de misricorde aux autres +secours que le prtre lui apportait.</p> + +<p>Rempli de foi et de reconnaissance envers la sainte Vierge, +refuge des pcheurs, consolatrice des affligs, le ministre de +Dieu termina auprs de l'autre malade ce qu'il avait faire; et +c'est lui-mme qui a donn tous les dtails de cette touchante +aventure. Elle montre une fois de plus quels trsors de bndiction +sont renferms dans la pit envers Marie, et combien Jsus +est misricordieux pour ceux qui aiment sa Mre.</p> + +<a name="15"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> + + +<p>15.—HROSME D'EN JEUNE NOPHYTE.</p> + +<p>Dans un mouvant rcit, le P. Hermann a racont le baptme +et la conversion d'un de ses neveux, n comme lui dans. +la religion juive. Rien de plus difiant que cette histoire, +dont les dtails semblent nous reporter aux premiers temps du +christianisme.</p> + +<p>Il y a quelques annes, dit-il, un enfant, alors g de sept +ans, vint avec son pre et sa mre, tous les deux juifs comme +lui, me visiter au monastre des Carmes, prs de la ville d'Agen. +C'tait l'poque des belles processions de la Fte-Dieu. +On avait inspir cet enfant une profonde horreur pour notre +divin Crucifi: cependant la grce, se rpandant avec profusion +du fond de l'ostensoir o Jsus daigne se cacher pour notre +bonheur, se rendit victorieuse de cette me si nave, si inaccoutume + nos mystres; elle attira ce jeune coeur son amour +avee une si forte vhmence et une si forte douceur que l'enfant +crut la prsence relle de Jsus-Christ dans le sacrement +de son amour avant de connatre aucune autre des vrits +de notre divine religion. Aussi, force de prires et de +supplications, obtint-il l'insigne faveur de pouvoir revtir les +ornements d'un de ces enfants de choeur qui, pendant les processions +du Trs Saint-Sacrement, rpandent des fleurs sous +les pas de Jsus-Hostie.</p> + +<p>Ravi de joies et de consolations clestes, aprs avoir rempli +cette anglique fonction, il courut son pre: mon pre! +dit-il, quel bonheur! Je viens de jeter des fleurs au bon Dieu. +Dans la bouche de ce petit enfant juif, c'tait toute une profession +de foi nouvelle... Le pre, redoutant qu'on ne ft changer +de religion ce fils unique sur lequel reposait toute son affection, +le surveilla dornavant et voulut repartir avec lui pour Paris, +lieu de sa rsidence. Mais, avant le dpart, un trait, parti du +coeur de la divine Eucharistie, avait frapp, pntr, presque +renvers la jeune mre, l'avait rendue chrtienne et, dans le +plus profond mystre d'une nuit silencieuse, celle-ci avait reu +le baptme et l'Eucharistie des mains sacerdotales de son propre +frre<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a>. Le jour suivant, l'vque lui donnait le sacrement de +confirmation. Rien n'avait transpir de ce pieux secret et la famille +se remit en route pour Paris, sans se douter qu'il y et +une chrtienne dans son sein.</p> + +<blockquote class="FTNOTE"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7"> (retour) </a>Le R. P. Hermann, qui raconte ce fait.</blockquote> + +<p>Le jeune Georges—c'est le nom de l'enfant—ne put oublier +les saintes impressions que son me avait puises dans ces ftes +chrtiennes; il en parla souvent sa mre, il la questionna, et +celle-ci, heureuse de voir germer dans cette chre me la semence +de lumire que la grce y avait jete, ne se fit pas prier +pour dvelopper dans son esprit, avide de s'clairer, la connaissance +de ce Dieu d'amour, de ce doux Jsus qui a voulu +natre d'une fille de Jacob et se faire homme pour sauver les +brebis d'Isral...</p> + +<p>Ds ce moment, en effet, sa jeune intelligence et son coeur +ardent n'taient plus occups que de la pense et du souvenir +de la divine Hostie qui avait bless d'amour son pauvre coeur, +et chaque soir, aprs s'tre assur que son pre tait endormi, +il rouvrait les yeux, il se mettait prier longtemps le doux +Enfant Jsus et bien apprendre son catchisme. mon +Jsus! disait-il, quand donc mon jene finira-t-il? quand donc +pourrai-je vous recevoir dans la sainte Communion et vous presser +sur mon coeur! Ce qui le proccupait vivement, c'tait le +changement qu'il avait remarqu dans sa mre depuis ce voyage +dans le Midi; il lui voyait d'autres habitudes, d'autres dmarches, +des principes et des gots plus svres, et un jour il lui +dit: Mre, si vous ne m'assurez que vous n'tes pas baptise, je +le croirai. La mre, embarrasse, ne sut que rpondre. Ah! +maman, reprit-il, je le vois bien, vous tes dj chrtienne et +j'espre que le bon Jsus me runira bientt vous et que nous +ferons ensemble notre premire communion... La mre, tressaillant +d'une motion mle de joie et de crainte, osa avouer +son fils qu'elle recevait son Sauveur presque chaque matin... +Alors l'enfant se mit pleurer chaudes larmes, sangloter, + se jeter au cou de sa mre: Oh! pourquoi ne m'avez-vous +pas attendu? Au moins permettez-moi de me tenir tout prs de +vous quand Jsus sera dans votre coeur, afin que je puisse +embrasser avec respect ce divin Enfant si aimable... mre +bien-aime, je vous en supplie, la prochaine fois, gardez-moi +quelque chose de votre communion; une mre partage volontiers +avec son enfant sa nourriture.. Et le jeune enfant se rapprochait +alors de sa mre et baisait avec respect ses vtements. +Ce dsir dura quatre annes tout entires. Dire les sacrifices, +les efforts que dut faire ce pauvre enfant pour concilier l'obissance +qu'il devait son pre avec sa foi vive, sa proccupation +unique de devenir chrtien, d'apprendre connatre, aimer, +servir Jsus-Christ, serait chose impossible. Ce fut un long +martyre...</p> + +<p> onze ans, Georges assiste la solennit d'une premire +communion dans sa paroisse. Il connat Jsus, il aime Jsus, il +ne dsire que Jsus!... son petit coeur est tout brlant de soif +pour Jsus. Il voit tous ses compagnons d'enfance, ses amis, +s'approcher lgitimement de la table sainte, et lui, il doit se +cacher dans un coin obscur de l'glise, dvorant ses larmes, +lanant tous ces heureux enfants des regards d'une inconsolable +et sainte jalousie!...</p> + +<p>Quelques mois aprs cette fte de sa paroisse, la mre m'crivait +qu'elle ne pouvait rsister aux larmes de son fils qui menaait +d'aller demander le baptme au premier prtre qu'il pourrait +attendrir sur son sort. On pesa mrement toutes les +difficults de sa position vis--vis d'un pre chri, mais pour qui +l'heure de la foi en Jsus-Christ n'avait pas encore sonn et qui +s'armait de toute son autorit pour empcher son fils de devenir +chrtien.</p> + +<p>L'amour de Jsus-Christ fut le plus fort, et il fut dcid que +je viendrais en secret a Paris. Il fallait le voir, cet enfant, lorsqu'il +entra dans la chapelle, conduit par sa mre! Celle-ci tremblait +d'tre surprise dans cette pieuse soustraction la surveillance +paternelle.</p> + +<p>Avec quelle pit le petit Georges se mettait genoux, calme, +heureux, fort de sa rsolution, le visage rayonnant d'une sainte +allgresse!—Que demandez-vous, mon enfant? lui dis-je alors. +—Le baptme.—Mais savez-vous bien que demain, peut-tre, +on voudra vous contraindre entrer dans la synagogue, afin +de participer un culte aboli?—Ne craignez rien, mon oncle, +j'abjure le judasme.—Mais si l'on voulait avec menaces vous +obliger fouler aux pieds le Crucifix, en haine de notre divine +religion?—N'ayez pas peur, mon oncle, je mourrais plutt. +Cependant, ajouta-t-il, si on me liait pieds et mains, et si malgr +mes cris, ma protestation et ma rsistance, on me portait +dans la synagogue et on plaait mes pieds sur le visage du Crucifix, +y aurait-il apostasie, si ma volont rsistait?—Non, mon +enfant, la volont seule constitue le pch.—Alors, je demande +le baptme. De grce, accordez-le-moi.</p> + +<p>La crmonie continue au milieu de la plus profonde motion +des assistants. Aprs le baptme, vint la sainte messe, et aprs +avoir faire descendre et reu mon Dieu dans les transports de +la reconnaissance, je me retournai et montrai l'heureux enfant +l'objet de tous ses voeux, de tous ses dsirs. Jamais spectacle +plus attendrissant n'avait frapp les regards de la foi chrtienne!... +Agenouill entre sa mre et sa marraine, il aspira dans +un divin baiser et recueillit dans son coeur ce doux Jsus qui +venait lui apporter tout son ciel avec lui... Rien ne troubla +son bonheur, pas mme la crainte d'tre surpris par son pre... +Quelques semaines aprs, il communia encore pour la Toussaint +avec la mme allgresse, et puis vint l'heure de l'preuve.</p> + +<p>Son pre lui prsenta un livre et lui dit: Faisons la prire.—Mon +pre, je ne puis pas prier dans ce livre des Isralites.—Et +pourquoi?—Je suis chrtien, je suis catholique.—Mon +enfant, tu te livres un jeu cruel! tu ne parles pas srieusement, +je pense. Du reste, tu sais bien que ton baptme ne serait pas +valide sans le consentement de ton pre.—Pardon, mon pre, +dans notre sainte religion catholique, il suffit d'avoir l'ge de +raison et l'instruction religieuse pour tre baptis validement. +Le pre dissimula d'abord sa violente irritation; mais quelques +jours aprs, il enlevait son fils, partait avec lui et le conduisait +dans un pays protestant, quatre cent cinquante lieues de sa +mre.</p> + +<p>Tous les efforts qu'on fit pour dcouvrir l'asile o l'on avait +relgu le pauvre enfant demeurrent inutiles. On avait mis en +mouvement toutes les autorits civiles et politiques pour le chercher; +mais comme il avait t plac sous un nom suppos dans +un pensionnat dirig par des hrtiques, toutes les dmarches +furent sans succs, et la mre resta seule... et l'enfant, comme +Daniel dans la fosse aux lions, fut en butte des assauts acharns +pour lui faire renier sa foi. Je voudrais revoir ma mre, +s'criait-il souvent en versant d'abondantes larmes.—Tu la +reverras, lui rpliquait-on, si tu abjures.—Oh! non, je suis +chrtien, je suis catholique et je prfre tout souffrir plutt que +de renoncer ma foi.</p> + +<p>Et malgr cette hroque fidlit, on crivait la mre que +son fils tait rentr dans les tnbres du judasme. Mais elle +avait confiance en Jsus, en Marie, en Joseph, elle n'en crut +rien, et ne sachant que devenir toute seule Paris, elle alla se +rfugier Lyon, o elle fut accueillie par la marraine de son +fils. Bien souvent, on vit tomber ses larmes sur la Table Sainte +o elle venait puiser des forces dans la rception du Pain quotidien, +de ce Jsus pour l'amour duquel elle s'tait expose la +cruelle sparation de son fils unique.</p> + +<p>Trois mois se sont couls encore, et une lettre venue du +fond de l'Allemagne lui dit: Venez, votre fils est ici. Elle +accourt, et aprs un pnible et long voyage de plus de cinq +cents lieues, au moment o elle aperoit sa famille, elle s'crie: +Mon fils! o est mon fils?—Votre fils, vous ne le reverrez +qu'aprs avoir fait serment devant Dieu que vous l'lverez +dans la religion juive et que vous ne manifesterez par aucun +signe extrieur la religion catholique que vous avez embrasse.</p> + +<p>Aprs quelques semaines d'une dchirante agonie, le coeur +du pre se laisse attendrir, et il permet une entrevue en sa prsence, + la condition qu'il ne sera point question de religion. +Le fils s'est jet au cou de sa mre, celle-ci l'a baign de ses +larmes, ils n'ont pu prononcer les doux noms de Jsus et de +Marie; mais dans une lettre, ma pauvre soeur me disait: Il +n'a rien pu me dire, mais j'ai compris, j'ai senti, je suis sre +qu'il est rest fidle. Oui, j'ai senti dans ses regards, dans ses +tendres baisers que mon fils est toujours chrtien.</p> + +<p>Mais le pauvre Georges se trouva de nouveau priv du trsor +pour lequel il avait affront toute cette perscution religieuse: +il s'tait fait chrtien pour pouvoir communier, et voici que +depuis la Toussaint jusqu' Pques une svre surveillance l'avait +empch de se rendre l'glise et il se trouvait plac dans +une pension, dans une ville o il n'y avait pas un seul prtre +catholique... Peut-on se figurer cette torture?... Plusieurs mois +se passent encore. Un jour, (jour secrtement fix d'avance), +il parvient enfin se soustraire la surveillance de ceux qui le +gardent, il va jouer dans un bois; mais ce ne sont pas des fleurs +ni des papillons qu'il cherche; son regard mu attend un messager +du ciel... Un monsieur passe prs de lui et le regarde +avec un intrt marqu: c'est bien lui. Savez-vous qui c'tait? +C'tait un prtre missionnaire que la mre du petit Georges +avait attendri sur son sort. Il s'tait dguis et tait venu se +promener, comme par hasard, dans ce mme bois, et le pauvre +enfant put faire pour la premire fois sa confession depuis son +enlvement, qui remontait dix mois. Il la fit dans un bois, +l'ombre d'un arbre protecteur... Mais ce n'tait pas tout: comment +communier?</p> + +<p>Le prtre dut repasser le fleuve (l'Elbe) qui sparait sa mission +du lieu habit par le pauvre nophyte. On pria, on tudia +le terrain, et enfin, quelques jours aprs, le missionnaire se +dguisa de nouveau, prit sur lui un petit vase d'argent renfermant +tout le trsor des cieux, la sainte Hostie, et s'embarqua +sur un bateau vapeur, au milieu d'une foule stupide qui ne se +doutait pas que Jsus-Christ, vrai Dieu et vrai homme, tait +cach sur la poitrine de cet heureux prtre. L'enfant avait pu +s'chapper de l'cole pour accourir dans la chambre de sa mre, +et l, dans cette chambre o il avait improvis un petit autel +couvert de fleurs et de lumires, tous deux genoux ils attendaient +la visite si ardemment dsire du Sauveur Jsus en personne +qui voulait bien condescendre venir les fortifier dans +leur exil.</p> + +<p>Enfin le prtre, traversant sans obstacle tous les dangers de +cette prilleuse entreprise, arriva avec son dpt prcieux, et +dans ce pays sans foi, dans cette ville sans prtre, sans glise +catholique, et dans cette modeste chambre, l'enfant put accomplir +le devoir pascal et s'unir son Jsus.</p> + +<p>Voici ce qu'il m'crivit quelques jours aprs:</p> + +<p>Quand je me rveille la nuit, mon cher oncle, pour penser + toutes les grces que le bon Jsus m'a faites depuis que je suis +ici, loin de tout secours religieux, quand je pense surtout la +communion que j'ai pu faire presque miraculeusement dans la +petite chambre de maman, je me mets bondir de joie sur mon +lit et mordre ma couverture dans le transport de ma reconnaissance.</p> + +<p>Quelques mois aprs, il m'crivait encore: Nous sommes + la veille de Nol, et l'approche de cette solennit la surveillance +redouble pour m'empcher de recevoir mon Dieu. Hlas! +devrai-je passer ces belles ftes dans un douloureux jene, priv +du pain de vie? Priez le saint Enfant Jsus que mon jene +finisse bientt. Il faut que je sois bien sage pour ddommager +maman de ne pas se trouver Lyon pendant que vous y prchez.</p> + +<p>Ici se termine le touchant rcit du P. Hermann. Depuis lors, +Georges a t rendu sa mre, et ils ne se sont plus spars. +Le bon religieux revit, trois ans aprs lui avoir donn le baptme, cet +enfant chri qu'il ne cessa de diriger jusqu' sa mort.</p> + +<a name="16"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> + + + +<p>16.——LES DEUX AMIS.</p> + + +<p>Il y a quelques annes, en me rendant Paris, raconte un +homme du monde, je me dtournai de la route directe pour +aller prier sur la tombe d'un de mes jeunes compatriotes, +Alexis ***. Descendu de voiture, j'tais bientt arriv au cimetire. +Je me mis le parcourir dans toutes les directions, m'arrtant +devant chaque tombe, lisant toutes les inscriptions sans +pouvoir dcouvrir le nom que je cherchais. Je commenais +dsesprer d'y parvenir, quand j'aperus un officier qui tait +l'extrmit oppose. J'allai droit lui: nous nous rencontrmes +prs d'une place o la terre avait t frachement remue; au +milieu, une petite croix de bois apparaissait peine entre quelques +rares gazons. Nous changemes un salut; je prononai +le nom d'Alexis. C'tait mon meilleur ami, dit-il; vous le connaissiez +donc?—Je suis entr ici pour chercher sa tombe et +pour y prier.—Et voici prcisment le lieu o il repose.</p> + +<p>Ce mot dit, il s'agenouilla; j'en fis autant; nos prires s'lancrent + la fois du fond de nos coeurs vers le ciel. Quand nous +fmes relevs: J'avais encore un autre dsir, lui dis-je, et il +est en votre pouvoir de l'accomplir. Vous tiez, m'avez-vous +dit, l'ami intime d'Alexis; vous avez sans doute assist ses +derniers moments; ce serait une consolation pour moi que d'en +entendre le rcit de votre bouche.—Vous ne pouviez vous +adresser mieux qu' moi, monsieur. Mais, pour apprcier combien +sa mort a t belle, il est ncessaire de remonter plus haut. +Je vous raconterai l'histoire de quelques annes de sa vie; ce +sera la mienne aussi.</p> + +<p>Nous sommes entrs le mme jour, Alexis et moi, l'cole +militaire; ds notre premire entrevue, une secrte sympathie +nous attira l'un vers l'autre. Nous emes le bonheur d'entrer +dans le mme rgiment. Il et t difficile de se figurer deux +caractres mieux en harmonie que les ntres. Graves, srieux, +rservs, nous prenions en horreur les plaisirs coupables. Nous +ne trouvions aucun attrait pour les plaisirs bruyants. Nous ne +quittions l'tude que pour discourir entre nous des matires que +nous venions d'apprendre, et, chose dplorable! nous n'avions +de foi qu'en nous-mmes, et toutefois, sur ce point-l mme, il +y avait entre nous une grande diffrence. Alexis tait <i>incrdule</i>, +moi j'tais <i>impie</i>. S'il m'arrivait de tourner en drision des +choses saintes, cet excellent Alexis me blmait; il m'adressait +des reproches svres, bien que toujours affectueux. L'hiver +venu, nous allmes, chacun de notre ct, en semestre. notre +rentre au rgiment, aprs quelques paroles d'amiti changes +entre nous, Eh bien, Alexis, lui dis-je en souriant, as-tu fait +tes Pques avant de partir?—Non, rpliqua-t-il d'un ton sec +qui indiquait assez que la question lui avait dplu.—Je veux +parier avec toi, repris-je, que ta mre t'aura bien perscut +pour cela.—Elle m'y a exhort tendrement; mais je lui ai dit +que j'avais trop peu de foi pour bien communier, et que, grce + Dieu, j'en avais encore assez pour ne vouloir pas communier +mal. Prenez patience et priez pour moi, en attendant qu'il me +soit possible de vous satisfaire: ce jour ne tardera pas venir, +je l'espre. Oui, je l'espre! rpta-t-il en se tournant vers +moi et en appuyant fortement sur ce dernier mot.</p> + +<p>En ce moment, je ne sais quel gnie infernal s'empara de +moi: sans respect pour l'amiti, sans gard pour les lois de la +politesse, j'clatai grossirement de rire. Mais je ne tardai pas + m'en repentir, quand je vis quelle blessure mon indigne conduite +avait faite son coeur. Tu m'as fait de la peine, me dit-il. +Ce n'est pas bien... je ne m'attendais pas cela de ta part... +moi qui te croyais un si bon coeur... Tels furent ses reproches; +il y avait la fois dans l'accent de sa voix et dans l'expression +du regard qui l'accompagnait quelque chose de si profondment +triste et douloureux, que je fus saisi de confusion. +J'ai eu tort... me pardonneras-tu?... cela ne m'arrivera plus... +Je ne pus en dire davantage; lui, aussitt ... l'excellent homme! +de m'ouvrir ses bras, dans lesquels je me prcipitai: notre amiti +tait devenue plus troite que jamais.</p> + +<p>Un jour, nous tions alls ensemble l'hpital visiter quelques-uns +de nos soldats. Un de ces malheureux venait de rendre +le dernier soupir. C'est triste, dis-je Alexis, de voir un militaire +mourir dans son lit comme une vieille femme. Je ne connais +qu'une belle mort pour nous autres... le boulet de canon! +—Si on est prpar, reprit-il; car pour moi, je ne connais pas +de mort plus triste que celle qui vous frappe en tratre...—Je +t'entends, tu ne voudrais pas mourir sans confession...—Pauvre +ami!... Ainsi donc, incorrigible!... Tu m'avais cependant +promis... Et aprs un court intervalle de silence: Tu l'as +dit, je dsire et je dsire vivement ne pas mourir sans confession... +J'ai mme... il faut que tu l'entendes de ma bouche... +j'ai pens que si je venais quelque jour tomber malade, je +m'adresserais a toi pour aller chercher un prtre; et je puis +compter que tu me rendras ce service, n'est-il pas vrai? Il +remarqua la surprise que me causait une telle demande; il insista: +Tu me le promets, mon ami?... Et il me tendit la +main... J'hsitai encore; mais la pense que mon refus affligerait +ce bon ami l'emporta en ce moment sur toute autre considration: +je pris sa main, je la serrai dans les miennes; je lui +promis, de mauvaise grce, il est vrai, ce qu'il me demandait; +mais il n'eut pas l'air de s'en apercevoir, et il me remercia +affectueusement.</p> + +<p>Ds que le pauvre Alexis fut atteint de la maladie dont il +mourut, je ne le quittai plus. Je m'tais tabli dans sa chambre; +le jour, j'tais constamment le garder; je le veillai toutes +les nuits. Un matin, le mdecin venait de faire sa visite accoutume. +Il avait remarqu un grand changement en lui; des +symptmes fcheux s'taient manifests; ses traits taient visiblement +altrs. Alexis se tourna vers moi, souleva pniblement +sa tte appesantie et s'effora vainement de parler; ses regards +inquiets m'interrogrent; il me sembla qu'il me disait: Tu as +oubli ta promesse... Et moi qui avais compt sur ton amiti!...—J'y +vais, j'y vais! Je ne dis que ce mot, et j'tais parti +comme un trait. En entrant chez le cur de la paroisse, je me +sentais combattu entre le sentiment de la pit fraternelle et je +ne sais quelle mauvaise honte. Monsieur, lui dis-je, j'ai un +ami dangereusement malade; il m'a demand de vous aller +chercher: je n'ai pu qu'obir; car le voeu d'un ami, et surtout +d'un ami mourant, est une chose sacre. Nous nous dirigemes +vers la maison du pauvre malade; j'introduisis le prtre dans la +chambre, et je les laissai seuls.</p> + +<p>Aprs une demi-heure d'attente, je fus rappel; une crmonie +religieuse se prparait. J'tais debout au pied du lit. Au +moment o elle commena, je dlibrais en moi-mme si je garderais +la mme attitude. Mais si je me comporte ainsi, ne vais-je +pas blesser le coeur de mon ami?... Je n'hsitai plus; mon +genou orgueilleux flchit, et il resta ploy pendant tout le temps +que le prtre fit les onctions sacres. Et cependant, quoi pensais-je +dans un tel moment?... prier?... Hlas! je n'en avais +plus le souci; j'tais me demander comment un esprit aussi +distingu que l'tait Alexis pt tre dupe de semblables momeries. +Telles taient les dtestables penses qui m'obsdaient; +voil en quel abme j'tais tomb, mon Dieu!...</p> + +<p>Il ne restait plus qu' accomplir une dernire crmonie, la +plus importante de toutes. Le prtre ouvrit une bote d'argent; +il en tira avec respect une hostie consacre, et la prsenta au +malade, qui recueillit un reste de forces et se souleva pour recevoir +son Dieu. Je le regardai. Oh! comment rendre l'impression +dont je fus saisi son aspect? Ses mains s'taient jointes, et +elles s'levrent au ciel, et ses yeux aussi. Comme une glace +limpide, ils rflchissaient les plus belles vertus, la foi, l'esprance +et l'amour... Je baissai la tte: un sentiment inconnu, +nouveau, avait travers mon esprit; pntr d'admiration pour +mon ami, j'en tais venu rougir de moi-mme.</p> + +<p>Aprs que le cur se fut retir, Alexis me tendit la main; +je l'arrosai de mes larmes. Mon ami, dit-il, je te remercie; je +n'avais pas attendu moins de toi!... Et, aprs une courte pause, +il ajouta: Je suis heureux maintenant! Qui pourrait produire +l'accent avec lequel il pronona ses paroles? ... Ce n'tait +pas l'accent d'un homme, non: si les anges ont une langue +pour exprimer leurs penses, c'est ainsi qu'ils parlent. Je suis +heureux! Pauvre jeune homme! Et il se voyait mourir la +fleur des ans, lui, dot des dons les plus prcieux de l'esprit et +du coeur, lui, chri de ses amis, ador de sa famille! et il mourait +loin de celle-ci, il mourait lentement, dans des souffrances +aigus! Qui donc pouvait lui inspirer des sentiments semblables?... +Qui?... la foi seule il appartient de rpondre cette +question.</p> + +<p>Et la religion qui opre un tel prodige serait-elle donc un +jeu d'enfant?... Non, me disais-je, elle est rellement divine... +Il pressentait ce qui se passait au dedans de moi, et il m'interrogea +d'un regard; je lui avouai tout en fondant en larmes. +Mon Dieu, s'cria-t-il, je vous bnis! C'est maintenant que je +puis le dire en toute vrit et dans l'effusion de mon coeur: Je +suis heureux!</p> + +<p>Pendant la premire priode de sa maladie, la douleur arrachait + Alexis d'assez frquentes marques d'impatience; +maintenant, pas un murmure, pas une seule plainte. Il semblait +que le Dieu qui venait de descendre dans son sein y et dpos +un trsor de douceur, de rsignation et de paix. Ainsi se passrent +ses derniers jours. Vous n'exigerez pas, monsieur, que +je m'tende davantage sur cette douloureuse catastrophe. Hlas! +quand je m'y porte par la pense, les paroles me manquent +pour rendre ce que je sens; je ne sais plus m'exprimer que par +mes larmes.</p> + +<p>L'officier s'tait tu, sa tte s'tait incline sur sa poitrine. Je +respectai son silence. Il reprit la parole et continua:</p> + +<p>Aprs que nous lui emes rendu les derniers devoirs, au +retour de la crmonie funbre je m'enfermai dans ma chambre +et j'y restai jusqu'au soir. l'entre de la nuit j'allai chez le +cur. Monsieur, lui dis-je en entrant, je viens vous remercier...—Et +de quoi donc? interrompit-il avec un accent gracieux; je +n'ai fait que mon devoir; c'est l une des fonctions les plus +essentielles de notre ministre, et une des plus douces aussi +quand nous trouvons des mes disposes l'accueillir comme +l'tait votre ami. Oui, j'en ai la ferme conviction, nous pouvons +compter en lui un protecteur dans le ciel——Monsieur, c'est + moi plutt vous remercier... Je vois que vous ne souponnez +pas le vritable motif qui m'amne ici... Pendant que vous +administriez les derniers sacrements mon ami, j'tais l (vous +vous le rappelez peut-tre) genoux au pied de son lit. J'tais +tomb terre incrdule; je l'ai vu communier et je me suis +relev chrtien. Chrtien! qu'ai-je dit? Ah! je ne le sens que +trop, je suis indigne de porter un si beau nom.—Je puis ds ce +moment vous le donner, ce nom, dit le prtre; et me serrant +tendrement entre ses bras: Oui, mon frre! mon cher frre! +quiconque veut sincrement revenir Dieu, celui-l est rellement +et dans toute la force du terme un chrtien.—Maintenant, +mon Pre, j'avais un second but en venant vous voir. +J'ai prpar ma confession tout l'heure, et je vous prie de +m'couter—Et, sans attendre de rponse, j'tais tomb ses +pieds. Que vous dirai-je de plus, monsieur! De ce jour date ma +conversion...</p> + + +<a name="17"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> +<p>17.—TEL EST PRIS QUI CROYAIT PRENDRE.</p> + +<p> Jsus! on me demande de parler, de dire comment je suis +redevenu chrtien. On m'affirme que c'est pour la gloire +de votre Sacr Coeur... Ds lors, comment rsister?... +Je parlerai donc; et puissent beaucoup de pcheurs que je connais, +qui sont mes amis, dont l'me m'est infiniment chre, se +convertir comme moi!</p> + +<p>De ma premire enfance il ne me reste que des souvenirs trs +vagues; cependant je vois toujours une grande image qui surmontait +la statue de la Vierge, et devant laquelle ma mre me +faisait prier: c'tait Jsus montrant son Coeur. Cette image me +fascinait en quelque sorte, parce que ma mre me disait: Jsus +te voit, et si tu n'es pas sage, il te chassera de son Coeur. Le +soir de ma premire communion, quand, selon la coutume, nous +nous agenouillmes pour la prire en famille, je promis bien +Jsus de l'aimer toujours: en retour, je lui demandai de me +garder dans son Coeur... Mais, hlas! les passions l'emportrent +bientt, je le dis pour l'instruction des jeunes gens; je fus victime +de ces deux flaux terribles qui, de nos jours, les font mourir +presque tous la vertu et l'honneur: les mauvaises compagnies +et les lectures dangereuses. vingt ans, j'tais le premier +dbauch de ma ville natale.</p> + +<p>Pendant trente ans, j'ai entass crimes sur crimes.... Je fus +soldat, et Dieu sait la vie que j'ai mene!... On m'envoya en +Afrique cause de ma mauvaise conduite. N'osant plus me +montrer ma famille, j'y restai longtemps; il fallut revenir +cependant. Que faire? Me voil ouvrier errant, cherchant de +l'ouvrage de ville en ville, oblig parfois de tendre la main, +couvert de honte. J'tais descendu aux derniers degrs de +l'impit; je me tranais dans la fange des passions. Ah! je +rougis en crivant ces lignes. Mais c'est pour la gloire de votre +Sacr Coeur, Jsus!...</p> + +<p>Paray-le-Monial, comme par hasard, se trouve sur ma route. +La ville tait en fte; des oriflammes brillaient aux fentres; +des arcs-de-triomphe taient dresss; une foule immense remplissait +les rues; l'air retentissait d'un chant qu'il me semble +entendre encore: Dieu de clmence, Dieu vainqueur!... +Surpris, je m'adresse une pauvre femme:</p> + +<p>—Qu'est-ce donc, lui demandai-je?</p> + +<p>—Comment! vous ne savez pas? C'est le grand plerinage...</p> + +<p>—Ah!... quel plerinage? pour quoi faire?</p> + +<p>—Mais pour honorer le Sacr Coeur de Jsus!</p> + +<p>—Le Coeur de Jsus! o est-il donc? Peut-on le voir?...</p> + +<p>—Vous savez bien que non; mais il s'est manifest une +religieuse de la Visitation, la Bienheureuse Marguerite-Marie; +il lui a recommand de le faire honorer par les hommes.</p> + +<p>—O est-elle, votre Visitation?</p> + +<p>Et, sur les indications de la pauvre femme, je me dirige +de ce ct: tous les sarcasmes, lus dans les journaux de cabarets +contre les plerinages, me revenaient a l'esprit; je regardais +avec ironie ces hommes qui marchaient gravement, une +croix rouge sur la poitrine; et malgr tout cela, j'prouvais +une certaine motion. En passant ct d'un groupe de jeunes +gens, je fus mme frapp de ces paroles:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Piti, mon Dieu! pour tant d'hommes fragiles</p> +<p>Vous outrageant sans savoir ce qu'ils font!</p> +<p>Faites renatre en traits indlbiles</p> +<p>Le sceau du Christ imprim sur leur front.</p> + </div> </div> + +<p>J'arrive la Visitation; je veux pntrer dans la chapelle; +mais elle tait pleine.</p> + +<p>En attendant que la foule se ft coule, je regardais autour +de moi; quoi pensais-je? Je ne m'en rends pas compte. Mes +regards sont attirs par de grands tableaux en toile blanche +sur lesquels des inscriptions taient graves en lettres rouges. +Je lis: <i>Promesses de Notre-Seigneur Jsus-Christ la Bienheureuse +Marguerite-Marie</i>. Je passe d'un tableau l'autre, c'taient +des phrases absolument vides de sens pour moi..., des mots +auxquels je ne comprenais rien: grce, ferveur, misricorde, +tideur, perfection!... Mais tout coup une ligne me frappe:</p> + +<p><i>Je donnerai aux prtres le talent de toucher les coeurs les plus +endurcis</i>.</p> + +<p>Toute mon impit me saisit. Toucher les coeurs les plus endurcis! +Voil ce qu'ils crivent!... Eh bien! nous verrons... +Pourquoi ne pas essayer? Prenons-les au mot. Demandons un +prtre... Quelle parole pourra bien lui tre inspire pour toucher +un coeur endurci comme celui-l?... Et je ricanais en me +frappant la poitrine.</p> + +<p>Au mme moment, une religieuse passait ct de moi; je +me retourne brusquement:</p> + +<p>—Je voudrais parler un prtre, un prtre de Paray-le-Monial.</p> + +<p>Elle m'introduit dans une petite chambre dont les murs, +blanchis la chaux, portaient des inscriptions noires; je n'y +fais pas attention. J'avais ma fameuse phrase comme une arme +invincible contre tous les plerins du monde! et je rptais en +riant: <i>Je donnerai aux prtres le talent de toucher les coeurs les +plus endurcis.</i> Que va-t-il me dire?</p> + +<p>Bientt, un prtre entre. Nous sommes en face l'un de l'autre. +Quelques secondes s'coulent... Il me regarde, attendant que +je lui parle. Moi, je n'avais dans tout mon tre que l'impit et +l'ironie; et pourtant un tremblement passager me saisit. Le +prtre s'en aperoit:</p> + +<p>—Eh bien! mon ami, me dit-il.</p> + +<p>Ce seul mot me rend tout mon aplomb et toute mon arrogance.</p> + +<p>—Votre ami!... Ah! vous ne me connaissez gure. Je n'ai +pas la foi, moi! Je ne crois pas un mot de tout ce que vous me +dites, et de tout ce que vous crivez. Appelez-moi excommuni, +mcrant, paen, tout ce que vous voudrez; mais votre ami! +d'autres...</p> + +<p>Longtemps je lui parle sur ce ton. La phrase lue sur le tableau +blanc retentissait mes oreilles avec l'ironique question: +Que va-t-il me dire? Le prtre tait devenu ple; mais pas +un geste d'indignation ne s'tait manifest en lui. Sans rpondre + mes propos impies, il me fait de nombreuses questions. +Je riais... il le voyait bien; mais il ne comprenait pas le signe +de tte qui accueillait toutes ses demandes, et qui voulait dire: +Ce n'est pas cela! J'tais vainqueur... je triomphais. J'allais +clater de rire et lui avouer tout... quand, soudain... ah! j'en +frmis encore:</p> + +<p>—<i>Mon ami, avez-vous toujours votre mre?</i></p> + +<p>Dieu! quelle raction se produit en moi! Coeur de Jsus, vous +m'attendiez l! Mon coeur se fond: les larmes jaillissent; mon +corps tremble.</p> + +<p>—Ma mre! vous me parlez de ma mre! Mais c'est vrai!... +le Sacr Coeur de Jsus!... Oh! je vois l'image devant laquelle +je m'agenouillais petit enfant, ct de ma mre! ... Je relis +ces lignes que sa main mourante m'a crites, malheureux! +auxquelles je ne fis presque pas attention: Mon enfant, je +t'cris de mon lit d'agonie; je meurs du chagrin que tu m'as +caus; mais je ne te maudis pas, parce que j'ai toujours espr +que le Sacr Coeur de Jsus te convertirait. Oh! ma mre!... +Tenez, Monsieur, j'avais lu l'entre de la chapelle que le +Coeur de Jsus donnait aux prtres le talent de toucher les +coeurs endurcis. J'tais venu pour savoir ce que vous me diriez, +pour me moquer de vous. Je le sens; vous m'avez converti.</p> + +<p>Le prtre tait tomb genoux. Il priait et il pleurait.</p> + +<p>Quand j'entrai dans le sanctuaire du Sacr Coeur, ce fut +pour aller me prosterner dans un confessionnal. Ce fut, quelques +jours aprs, pour m'approcher de la Table sainte.</p> + +<p>Et maintenant, que tout cela soit pour la gloire de votre +Sacr Coeur, Jsus!</p> + +<p>—Prtres! aimez le Sacr-Coeur, et vous convertirez des mes.</p> + +<p>Mres de famille qui pleurez sur les garements de vos fils, +priez pour eux le Sacr Coeur de Jsus.</p> + +<a name="18"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> + +<p>18.—COMMENT ON OBTIENT ON MIRACLE.</p> + +<p>Il y a quelques annes,—c'est un missionnaire qui raconte +le fait,—j'avais dit en chaire quel es enfants pieux pouvaient +convertir leur famille. Dieu permit qu'une enfant innocente +et pure se trouvt dans mon auditoire; son pre et sa mre +l'aimaient comme une fille unique qui doit hriter d'une grande +fortune; c'tait leur bonheur, leur joie, leur amour. Le lendemain, +prs du saint tribunal, je vis une enfant agenouille +comme un ange; je l'coutai. La pauvre enfant ne pouvait parler, +les sanglots touffaient sa voix, elle avait les larmes aux +yeux.</p> + +<p>—Mon pre, vous avez dit que les enfants sages qui avaient +une foi vive convertiraient leur pre et leur mre. Depuis que +je vous ai entendu, j'ai pri, j'ai pleur, mon pre et ma mre +ne sont pas convertis.</p> + +<p>—Mais, ma pauvre enfant, ce miracle, je vous le promets. +Il s'accomplira, pourvu que votre foi soit constante. Et j'ajoutai: +Je vais vous prparer moi-mme la premire communion.</p> + +<p>Elle revint les jours suivants, le temps passa bien vite. La +pauvre enfant disait toujours:</p> + +<p>Mon pre, le miracle ne se fait pas; mes parents ne sont +pas mme venus vous entendre.</p> + +<p>La veille de la communion arriva. Aprs avoir reu l'absolution, +la pieuse enfant se relve heureuse. Elle ne parlait pas; +dans le chemin elle rencontre une de ses jeunes compagnes et +parentes, qui l'embrasse avec effusion et lui dit:</p> + +<p>Quel bonheur! mon pre et ma mre doivent communier +demain avec moi.</p> + +<p>Alors la pauvre enfant devint triste, et ses yeux se mouillrent +de larmes. Son pre et sa mre l'attendaient cependant, et +ils se disaient:</p> + +<p>Comme elle va tre heureuse!</p> + +<p> la vue de ses yeux gonfls par les pleurs, la mre la presse +sur son coeur et lui dit:</p> + +<p>—Mon enfant, tu nous avais annonc que tu serais si heureuse +la veille de ta premire communion!</p> + +<p>—Ma mre, je suis malheureuse aujourd'hui.</p> + +<p>Et le pre, tmoin muet de cette scne, ne put s'empcher de +verser des larmes et de dire:</p> + +<p>Mon Dieu! que faut-il donc pour la rendre heureuse?</p> + +<p>Aussitt l'enfant quitte les bras de sa mre, se jette dans +ceux de son pre en s'criant:</p> + +<p>— pre! si vous vouliez!</p> + +<p>—Mais, ma fille, nous ne vivons que pour toi; dis-moi, que +faut-il faire?</p> + +<p>—C'est vous qui tes la cause de ma tristesse.</p> + +<p>—Nous? rpond la mre.</p> + +<p>—Moi? rpond le pre tonn.</p> + +<p>—Hlas! reprit l'enfant. J'tais heureuse il n'y a qu'un moment; +mais ma cousine est venue me dire:</p> + +<p>—Tu ne sais pas, Berthe? mon pre et ma mre communient +demain avec moi. Alors je me suis dit pendant le chemin: +Et moi, demain, je serai donc heureuse toute seule!</p> + +<p>Le pre et la mre n'y tinrent plus; les larmes coulrent de +leurs yeux. Ils embrassrent cet ange, et lui dirent:</p> + +<p>Oui, demain, tu seras seule; mais dans quelques jours tu +renouvelleras. Alors nous serons heureux tous les trois.</p> + +<p>Le surlendemain, ajoute le missionnaire, l'enfant triomphante +m'amenait son pre et sa mre en me disant:</p> + +<p>Mon Pre, vous aviez raison, le miracle est fait; nous serons, +dans quelques jours, tous les trois unis la Table sainte +et tous les trois heureux sur la terre.</p> + + +<a name="19"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> + + + +<p>19.—LE MARQUIS D'OUTREMER.</p> + +<p>Le marquis d'Outremer tait un vrai philanthrope. Il ne +s'amusait pas fonder ces oeuvres qui ne figurent gure +que sur le papier et qui servent surtout obtenir des dcorations + leurs fondateurs. Il vivait de trs peu, et ce qu'il +et pu employer de son superflu, il prfrait le donner aux pauvres, +qu'il aimait, qu'il visitait assidment, qu'il soignait lui-mme. +Car, dans sa jeunesse, il avait tudi la mdecine, et le +titre de docteur ne lui paraissait pas messant ct de celui +de marquis. Son dfaut, c'tait d'tre non seulement incrdule, +mais impie.</p> + +<p>Il avait une fille unique. Bien qu'il ft veuf et qu'il l'aimt +avec une extrme tendresse, Eudoxie, quand elle eut atteint +ses vingt-cinq ans, ayant manifest le dsir de se faire Soeur +de Chant, le marquis, chose tonnante pour un libre-penseur, +n'y avait mis aucun obstacle. Il s'tait content d'prouver la +vocation d'Eudoxie par quelques mois d'attente. Il avait consult +les directeurs de sa fille, et sa fille tait devenue fille de +Saint-Vincent de Paul. Depuis un an, on l'avait charge de la +pharmacie, l'hpital civil de Castres.</p> + +<p>Pendant le cholra, il passa bien des jours et des nuits, cte + cte avec des prtres, au chevet des malades. Jamais il n'entrava +leur ministre; car, disait-il, il ne faut pas enlever au +pauvre monde ses consolantes illusions. Mais le dvouement de +ces bons prtres, gal, sinon suprieur au sien, n'entama pas +seulement son Credo de libre-penseur.</p> + +<p>Un matin du mois de janvier, il revenait de chez l'une de ses +plus pauvres pratiques. Le froid tait vif et le verglas si glissant +qu'il et fallu des patins pour cheminer d'un pied sr +travers les rues de la ville.</p> + +<p>Notre marquis-mdecin glissa. En cherchant se retenir, il +se donna une entorse. Outre le verglas, il faisait un affreux +brouillard, de sorte que notre homme gisait presque inaperu +au coin d'une borne. Tout coup, de dessous une porte cochre, +sortit une bonne laitire, alerte et robuste, comme on l'est la +campagne.</p> + +<p>Eh! c'est vous, monsieur le marquis? dit-elle au pauvre +patient.—Comment me connaissez-vous, ma pauvre femme?—Comment +je vous connais? Mais qui ne connat pas dans le +quartier M. le marquis d'Outremer?... Eh! qu'est-ce donc qui +vous est arriv? Le marquis raconta son accident. Elle saisit +le marquis et se mit en devoir de le porter elle-mme jusque +chez lui. Par ce brouillard et ce verglas, il y avait une bonne +demi-heure de la borne a l'habitation du marquis.</p> + +<p>Pour oublier ce qu'il souffrait, le port dit a la porteuse: +Qu'est-ce que je puis faire pour vous? je vous promets de le +faire, si ce n'est matriellement impossible.—Monsieur le +marquis, vous tes pris. Ce que vous pouvez faire pour moi? +Franchement, je ne croyais pas avoir jamais l'occasion de vous +le dire. Mais c'est de demander un prtre, de l'couter avec +votre coeur et de devenir bon chrtien. Savez-vous que c'est un +vrai scandale de voir un brave homme tel que vous du mme +parti, en religion, que les dbauchs et les partageux?—Vous +tes saint Jean bouche d'or, laitire. Mais j'ai promis; je tiendrai. +Je ferai venir un prtre. lui, par exemple, de me convaincre. +J'assure d'avance que la besogne sera rude.—Et moi, +je promets qu'elle sera douce.</p> + +<p>Quand un homme loyal comme le marquis consent entendre +la parole de Dieu, qu'il ne se raidit point contre elle, sa +dfaite est certaine, cette bienheureuse dfaite qui vaut mieux +que toutes les victoires. Voyez-vous, disait-il a l'abb Antoine, + leur seconde entrevue seulement, c'est une permission de +Dieu que l'on m'ait extorqu cette promesse, sans cela j'tais +capable de mourir dans mon impit. Pourquoi? Je n'en sais +rien. Par esprit de contradiction.</p> + +<p>Vous peindrai-je la joie et la reconnaissance de Soeur Eudoxie? +Elle ne put qu'crire la bonne laitire. Mais elle le fit avec une +loquence qui ravit et en mme temps confusionna la pieuse +femme.</p> + +<p>Quant au marquis, il ne tarissait pas. Lui qui avait toujours +tant aim les oeuvres de misricorde, il semblait qu'alors seulement +il en et dcouvert l'esprit, la raison d'tre, la cleste +origine, et ce baume qui, d'un coeur compatissant et chrtien, +coule la fois sur les plaies du corps et sur les plaies de l'me, +et semble, remontant vers sa source, inonder le bienfaiteur +lui-mme d'une suavit cleste. C'est pourtant vous que je +dois tout cela, disait-il. Que puis-je faire pour vous?—Oh! +monsieur le marquis, est-ce que la joie de ramener une me +Dieu n'est pas une assez riche rcompense, surtout quand il +s'agit d'une aussi belle me?</p> + +<p>Un matin, la pauvre laitire vint trouver le marquis. Elle +tait trouble et tenait une lettre la main. Eh bien, oui, dit-elle, +si vous voulez me remercier, priez Dieu pour mon pauvre +garon qui est soldat en Afrique, et qui m'crit des choses navrantes... +Je crains bien qu'il ait perdu la foi. Le marquis pria.</p> + +<p>Soeur Eudoxie, de Castres fut envoye Toulouse, l'hpital +militaire. L'hpital tait comble. Depuis huit jours, il tait arriv +d'Alger un nombre considrable de soldats malades. Soeur +Eudoxie les soignait de son mieux. Elle en remarqua un entre +autres, trs jeune, au sourire triste et doux: il tait min par +les fivres d'Afrique... Autre chose encore le dvorait.</p> + +<p>Avec ce tact exquis de la Soeur de Charit, qui est presque le +tact d'une mre, Soeur Eudoxie vit qu'il y avait l une blessure; +que cette blessure s'envenimait en devenant secrte, que la +confiance peut-tre allait la gurir.</p> + +<p>Un jour, tout naturellement, et sans que Soeur Eudoxie le lui +et demand, le soldat lui raconta son me. Il avait t lev +chrtiennement. Sa mre n'tait pas seulement pieuse: c'tait +une sainte.</p> + +<p>Enfin, Soeur Eudoxie apprit le nom du jeune soldat. C'est dire +qu'elle redoubla d'efforts pour le ramener Dieu. Il y avait l +une dette de reconnaissance filiale acquitter.</p> + +<p>Un jour, elle aborda le malade en ces termes: Je connais +votre mre, la bonne, l'ardente, la pieuse, la charitable Mme X... +Elle a sauv mon pre doublement: son corps, d'abord, puis +son me. Je voudrais essayer de me librer envers elle. Vous +seul pouvez m'en fournir les moyens: faites comme mon pre. +Je ne dirai pas de vous rendre l'aveuglette, mais de consentir + couter un bon prtre. Jacques, que les raisonnements +avaient trouv insensible, se laissa mouvoir.</p> + +<p>Une fois le bon prtre son chevet, une fois cette voix entendue, +au fond de laquelle Jacques ne pouvait mconnatre la +sincrit, la tendresse, la vraie charit, l'obstacle fut lev. Il +revint Dieu du fond du coeur.</p> + +<p>Jacques converti, le calme de son me ragit sur son corps. +La fivre tomba. Et il eut vite son cong de convalescence.</p> + +<p>Oh! quelles douces larmes coulrent de tous les yeux, lorsqu'il +retrouva sa mre et le marquis! Et avec quels transports +d'amour ils bnirent ensemble les misricordes divines! ...</p> + +<a name="20"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> + +<p>20.—LA PLUS GRANDE VICTOIRE D'UN VIEUX GNRAL.</p> + +<p>Deux annes environ avant sa mort, arrive le 24 fvrier +1845, le gnral Bernard, marchal de camp de gendarmerie +en retraite, membre honoraire de la socit de +Saint-Franois-Xavier, aborde, peu d'instants avant la runion, +le directeur des frres des coles chrtiennes, et lui frappant sur +l'paule avec une rudesse amicale:</p> + +<p>Tenez, cher Frre, lui dit-il, je suis un vieux gredin, un +pas grand' chose.</p> + +<p>—Allons donc, avec cette figure, vous, un brave dont le +sang a coul sur nos glorieux champs de bataille, vous ne sauriez +tre ce que vous dites; si vous vous accusiez d'tre un retardataire +vis--vis du grand gnral de l-haut, la bonne heure; +mais vous lui reviendrez un jour ou l'autre, et plus tt que vous +ne pensez, peut-tre.</p> + +<p>—Franchement, les confrences de notre Socit, ce que je +vois ici comme ce que j'entends, tout cela me remue. Mais... +c'est que... c'est que... pour en finir, il y a la confession, et, +comme on dit au rgiment: c'est le <i>hic</i>; une batterie enlever +me ferait moins peur!</p> + +<p>—Peur d'enfant, mon gnral! La confession n'est un +pouvantail que de loin et pour ceux qui ne la connaissent pas. +Elle ressemble ces prtendus fantmes dont se sauvent les +poltrons, et sur lesquels il suffit de marcher pour qu'ils s'vanouissent; +ou mieux encore, c'est comme une mdecine qui +parat amre au premier abord et qu'on trouve de plus en plus +douce mesure qu'on la gote, sans compter qu'elle gurit infailliblement +le malade... qui veut gurir. Essayez seulement, +et vous m'en direz des nouvelles.</p> + +<p>—Hum ... hum ... la manire dont vous en causez, on +croirait qu'il s'agit d'une partie de plaisir, de quelque friandise +dlicieuse nous proposer! Et pourtant ... cette mdecine, dont +vous me faites une peinture si sduisante, me parat encore +moi une vraie mdecine, une mdecine d'autrefois, noire et +effrayante... Mais voil la sance qui commence, le commandant +monte au fauteuil; aux armes et chacun son poste! et +moi dans ma gurite, c'est--dire, dans mon coin.</p> + +<p> quelques semaines de distance, une aprs-midi, le Frre +directeur voit entrer dans la salle commune le gnral, tout +radieux, et qui accourt lui presser les mains avec force:</p> + +<p>Oh! cher Frre! s'crie-t-il, une bonne poigne de main; +et tenez, il s'en faut de peu que je vous embrasse! je suis si +heureux! plus heureux que le jour o j'ai reu la croix, et ce +n'est pas peu dire. Je crierais volontiers, comme ce jour-l: +Vive l'empereur! Savez-vous ce que j'ai fait ces jours-ci?</p> + +<p>—Non, mais je le souponne vos regards, rpondit le Frre +en souriant.</p> + +<p>—Juste! Vraiment oui, j'ai fait le grand pas! tous les anciens +comptes rgls! Au diable le vieil homme! Oui, cher +Frre! j'ai suivi votre conseil; je me suis confess. Et que vous +aviez bien raison: a n'est effrayant qu' distance et pour des +poltrons! Il suffit de commencer, et ensuite rien de plus facile, +grce ce bon cur. Voyez-vous, mesure que je parlais, je +sentais comme un poids qu'on m'tait par degrs de dessus la +poitrine; ou encore, j'tais comme un homme qui rejette un +poison qui lui tournait sur le coeur et sent rapidement la sant +revenir! J'ai rajeuni de trente ans; pour un rien je m'envolerais +au plafond; mais soyons sages et n'oublions pas que nous +avons des cheveux blancs: ne faisons pas rire vos coliers, qui +pourraient nous voir travers les carreaux. Une fois encore, +cher Frre, je vous remercie, car votre conseil vous aurez +joint, je n'en doute pas, les prires.</p> + +<p>Le bon Frre tait presque aussi heureux que le gnral, et +l'motion de sa parole le prouva bien celui-ci.</p> + +<p>Le brave militaire, ds lors, n'en fut que plus assidu aux +runions de Saint-Franois-Xavier, qu'il difiait par sa prsence +et qu'difia davantage encore le rcit de sa mort.</p> + +<p>Le gnral, aprs avoir accompli avec calme et recueillement +tous les devoirs du chrtien, ordonna, avant que le prtre +se ft loign, qu'on fit venir toute sa famille. Celle-ci arriva +tout en larmes, et chacun se mit a genoux dans la chambre +mortuaire. Il leva alors la voix et dit: Mes enfants, je vous +remercie de toutes les preuves d'affection que vous m'avez donnes, +et je vous prie de me pardonner les peines que j'aurais pu +vous causer en cette vie.</p> + +<p>Aprs un silence de quelques moments, interrompu par les +sanglots des assistants, il reprit:</p> + +<p>Vous tous que j'aime, je vous bnis au nom du Pre, du +Fils et du Saint-Esprit.</p> + +<p>Puis il inclinait la tte, pendant qu'un dernier et paternel +sourire glissait sur ses lvres. L'me du juste tait devant Dieu.</p> + +<a name="21"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> + +<p>21.—LE BOUFFON ET SON MAITRE.</p> + +<p>Un riche seigneur avait son service, suivant la coutume +d'autrefois, un bouffon charg de le distraire par ses plaisanteries. +Un jour il le fit habiller neuf des pieds jusqu' +la tte, et lui mit en mme temps entre les mains une baguette +de bouffon, en lui recommandant expressment de n'en faire +prsent personne, si ce n'est un plus fou que lui. Le bouffon +prit coeur cet avertissement, et pour bien de l'argent il n'aurait +pas donn sa baguette. Quelque temps aprs il arriva que +le seigneur tomba mortellement malade. Alors il s'apprta + faire son testament; mais, comme dans ses bons jours il +s'tait peu occup des pauvres et avait encore moins rflchi +aux quatre choses suprmes, c'est--dire la mort, au jugement, +au ciel et l'enfer, il n'en fit pas plus alors que par le +pass; il institua ses plus proches parents hritiers de tous ses +biens; quant des aumnes ou d'autres dispositions charitables, +il n'en fut point question. Pas un signe non plus pour la confession +ni pour le saint Viatique.</p> + +<p>En attendant, on pleurait et on gmissait dans le chteau, +la pense que le bon seigneur allait bientt quitter ce monde. Le +bouffon, averti de ce qui se passait, courut droit la chambre +et au lit du malade, et lui demanda d'un air triste: Matre, +j'apprends que vous allez partir? Est-ce vrai?—Oui, rpondit +le malade d'une voix moiti brise, oui, mon heure approche.—O +voulez-vous donc aller? Les chevaux sont-ils dj quips, +la voiture est-elle dj attele? Et vous, tes-vous tout prt + partir?—Je n'en sais rien.—Mais vous devez pourtant +savoir a quelle distance vous allez, et combien de temps vous +resterez dehors? Est-ce un mois, quinze jours, ou toute une +anne?—Je n'en sais rien.—Mais au moins reviendrez-vous?—Ah!.... +peut-tre jamais!...—Ainsi, rpondit le bouffon +d'une voix svre et convaincante, avec un regard pntrant, +vous faites un si grand voyage que vous ne savez pas mme si +vous reviendrez, et vous ne faites pas un seul prparatif pour +une route aussi longue et aussi dangereuse? Tenez, prenez la +baguette de fou, ajouta-t-il en la posant sur le lit du malade, car +vous tes un bien plus grand fou que moi!</p> + +<p>Le malade commena tout coup y voir clair; il reconnut, + sa honte, que le bouffon n'avait jamais dit une vrit plus +grande. Et alors, il fit distribuer beaucoup d'argent aux pauvres +et se prpara faire le voyage en chrtien<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a>.</p> + +<blockquote class="FTNOTE"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8"> (retour) </a>Cette anecdote, dj ancienne, est rapporte par +Guillaume Ppin, crivain ecclsiastique.</blockquote> + +<a name="22"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> + +<p>22.—UN PISODE DE LA RVOLUTION.</p> + +<p>Pendant la crise la plus furieuse de la Rvolution, quand +Robespierre tendait son sceptre de fer sur la France, +quand Carrier se signalait par ses noyades Nantes, +Lebon par ses massacres dans le midi, et Javogues par ses fureurs +dans le Forez, la fermet courageuse des saints missionnaires +de ces pays perscuts ne se laissait point abattre; leur +zle, au contraire, semblait acqurir de nouvelles forces la +vue des malheurs de ces contres et des dangers qui planaient +sur elles.</p> + +<p>Tandis que plusieurs confesseurs de la foi prodiguaient leur +zle sur d'autres points du diocse, M. l'abb Coquet, (mort en +1845 cur de Rozier-en-Donzy), avait choisi pour thtre de +ses courses vangliques le centre mme de la perscution, +Feurs, capitale du Forez, et l'intrpide proscrit poursuivait sa +mission sublime sous les yeux pour ainsi dire de Javogues. On +ne saurait raconter en dtail tous les actes d'hrosme, de dvouement, +de sainte audace, qu'il accomplit pendant cette +priode de terrible mmoire; mais l'histoire suivante en donne +une bien haute ide, en mme temps qu'elle offre un exemple +des plus tonnants de la misricorde divine.</p> + +<p>Un jour, un envoy extraordinaire se prsente dans le lieu de +retraite du saint missionnaire. Une femme se meurt, s'crie-t-il, +une femme bien pieuse, bien dvoue, mais qui ne peut se +rsigner mourir sans sacrements et qui exprime le plus vif +dsir de recevoir les secours d'un prtre pour obtenir le pardon +de ses fautes ainsi qu'une mort tranquille.</p> + +<p>L'abb, aprs avoir cout l'envoy avec sa bienveillance +ordinaire, s'empressa de promettre les consolations de son ministre, +dont on rclamait l'assistance; mais peine le premier +courrier avait-il disparu, qu'un autre entre et s'crie: Monsieur +l'abb, on vient de vous mander auprs d'une malade? +Gardez-vous bien d'aller chez elle! Depuis longtemps les satellites +de Javogues, qui vous pient, ont appris la maladie de cette +femme, et ils ont dcid entre eux de saisir le premier prtre qui +se prsentera. Rflchissez: si vous tes pris, au mme instant +vous serez conduit Feurs et dans les vingt-quatre heures +excut.</p> + +<p>Il y avait en effet de quoi rflchir: mais quand le devoir +parle au coeur d'un ministre de Dieu lui-mme, toute crainte +est bientt dissipe, et la dcision ne se fait pas attendre. Quoi +qu'il arrive, se dit l'abb Coquet, le bon pasteur donne sa vie +pour ses brebis; je suis appel, il faut partir...</p> + +<p>Le soleil n'tait pas encore couch; le charitable prtre attendit +encore quelques instants, esprant, aid du ciel et des +ombres naissantes de la nuit, parvenir plus srement son +but. Enfin le voil en marche; couvert d'habits de paysan, il +s'avance dans la campagne. Tout est silencieux autour de lui: +les ptres ont dj regagn leurs chaumires, et les craintes +qu'on lui avait fait concevoir sont bien prs de s'vanouir dans +son esprit rassur. Il s'approche de la demeure dont on lui a +indiqu l'adresse; toutefois, avant d'entrer, il jette un dernier +regard autour de lui, et lance des pierres dans les massifs +d'arbres ou de verdure, afin de s'assurer si personne n'est en +embuscade pour le surprendre; mais, en fait d'ennemis, il ne +voit que quelques oiseaux effrays qui sortent prcipitamment +de leur retraite ainsi trouble. Il se tourne alors du ct de la +maison; la solitude de l'intrieur rivalise avec la solitude du +dehors. C'en est fait, se dit-il en lui-mme, tout danger a disparu; +on m'a tromp. Et, ouvrant la porte cochre, il traverse +rapidement la cour.</p> + +<p> peine a-t-il franchi le seuil, qu'un grand nombre d'hommes +se jettent sur lui; les baonnettes l'enserrent dans un rseau de +fer, et de toutes ces poitrines o le coeur n'a plus de place +s'chappent mille cris menaants: Nous te tenons enfin, misrable! +Assez longtemps tu nous as chapp; cette fois tu n'chapperas +plus.—Il faut le fusiller l'instant! crient les uns.—Non, +disent les autres; demain la guillotine! Conduisons-le + Feurs: les tratres et les brigands apprendront par sa mort +ce qu'ils doivent attendre des vrais patriotes! D'autres enfin +ne s'en tiennent pas ces brutalits et les rendent encore plus +amres par des imprcations, par des blasphmes.</p> + +<p>Durant cette terrible scne, l'abb Coquet gardait un profond +silence et faisait intrieurement le sacrifice de sa vie. +Cependant, force de vocifrations, de trpignements, d'agitation +furibonde, les poitrines a la fin s'puisrent, les cris cessrent. +Le bon prtre saisit alors ce moment de calme pour +adresser quelques paroles cette horde sauvage. Mes amis, +leur dit-il, je ne suis ni un tratre ni un monstre, comme vous +vous l'imaginez; je n'ai jamais rien fait d'hostile ni contre le +gouvernement ni contre le pays. Tout mon rle se borne porter +secours aux infirmes, aux malades, les consoler dans leurs +maux, leur apprendre bien mourir. Vous le voyez par cette +femme qui languit sur son lit de douleur dans une chambre +voisine. Je ne vous demande qu'une grce, c'est de me laisser +lui porter les dernires consolations. Vous ferez ensuite de moi +ce que vous voudrez.</p> + +<p>Un pareil discours tait fait pour attendrir les coeurs les plus +durs. Va! s'crie aprs un moment de silence un de ces forcens, +va! nous te tenons, tu ne nous chapperas plus.</p> + +<p>L'abb Coquet entre donc dans la chambre de la malade; il +aperoit en mme temps une fentre donnant sur le jardin; il +pourrait s'chapper par cette issue, mas il n'a garde d'en profiter. +Que je suis malheureuse! s'crie la malade en le voyant +s'avancer vers elle, que je suis malheureuse d'tre la cause de +votre captivit, peut-tre de votre mort! Mais j'avais trop besoin +de vos secours au moment si redoutable de la mort... Ne +craignez rien du reste; la sainte Vierge, que j'ai bien prie +cette nuit passe et les nuits prcdentes, m'a fait comprendre +qu'il ne vous serait fait aucun mal. Veuillez donc entendre ma +confession et m'administrer les derniers sacrements.</p> + +<p>Depuis un instant le prtre tait dans l'exercice de cet auguste +ministre, quand les rvolutionnaires, se ravisant, prennent la +rsolution d'entrer dans la chambre de la malade; ils voulaient +empcher le prtre, leur captif, de s'chapper par la fentre +dont nous venons de parler. Mais aussitt entrs, mus par +tout ce qu'il y a de touchant dans l'administration des derniers +sacrements, ces hommes nagure si farouches tombent subitement + genoux et semblent plongs comme dans une extase. +D'autres arrivent, ils sont terrasss de mme. Le prtre, tout +entier ses fonctions sacres, aux exhortations qu'il adressait + la malade, ne s'tait pas mme aperu de cette scne trange.</p> + +<p>Les crmonies termines, l'abb Coquet quitte le chevet de la +mourante pour s'occuper de son propre sort. Allons, mes amis, +dit le gnreux martyr en s'adressant ses bourreaux, je suis +vous. J'ai fait mon devoir, disposez de moi, je ne crains rien; +mon corps peut prir, mon me est dans les mains de Dieu. +Mais, surprise! merveilleux effet de l grce divine! lorsque +la victime croit marcher au supplice, elle devient au contraire +l'objet du plus beau triomphe que puisse ambitionner le coeur +d'un prtre. Les bourreaux se taisent, les menaces sont bien +loin dj des lvres qui les ont profres; la haine a fait place +l'amour, l'impit la foi, le crime au repentir. Tous ces tigres +altrs de sang qui s'lanaient nagure sur le ministre de +Jsus-Christ comme sur une proie, sont l ses pieds, renverss, +comme Paul sur le chemin de Damas, par une puissance +invisible, et confessant haute voix le Dieu qu'ils osaient perscuter +dans la personne de son reprsentant sur la terre. Le +croirait-on? le chef de cette horde sanguinaire, l'organisateur +de ce guet-apens tait le fils mme de la pieuse femme qui achevait +en ce moment sa paisible et sainte agonie. Le misrable, +loin d'adoucir, de consoler les derniers moments de sa mre, +n'avait pas craint d'offrir en spectacle, ses yeux qui allaient +se fermer, les prparatifs d'un meurtre et du meurtre de son +confesseur!...</p> + +<p>Mais la grce divine venait de toucher son coeur comme celui +de ses complices. Les armes lui tombent des mains; son tour +il implore le pardon du prtre qui avait vainement sollicit sa +clmence. Qu'on juge de l'motion de ce dernier. Il bnit Dieu +en versant des larmes et reoit avec une joie inexprimable ces +brebis perdues qui reviennent au bercail. Puis, aprs avoir entendu +les aveux des coupables, il fait descendre sur eux le pardon +en prononant les paroles sacramentelles, et tous ensemble +redisent les bonts infinies du Dieu des chrtiens pour lequel il +n'est aucun crime sans misricorde, si le pcheur est pntr +d'un vrai repentir.</p> + +<p>Tous se sparent alors en se disant adieu comme des frres, +et le missionnaire regagne sa retraite, le coeur dbordant de +consolation et de reconnaissance.</p> + +<a name="23"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> + +<p>23.—LE ZLE RCOMPENS.</p> + +<p>Une personne trs pieuse avait un frre, tudiant en mdecine, +qui s'tait laiss entraner par le torrent des mauvais +exemples et avait renonc aux pratiques de la religion.</p> + +<p>Leur mre souffrait d'une maladie de langueur, qui la conduisait +peu peu au tombeau. Mais ce qui la dsolait, c'est +qu'elle se sentait impuissante arrter le dbordement d'impit +de son fils.</p> + +<p>La fille, qui comprenait l'tendue de la douleur de la pauvre +mre, et voyait son malheureux frre courir ainsi la damnation, +s'approcha la veille de Nol du lit de la malade: Maman, +dit-elle, si je pouvais aller minuit la messe Notre-Dame-des-Victoires, +quelque chose me dit que l'Enfant de la crche +m'accorderait la conversion de mon frre.—Ma pauvre +enfant! qui t'accompagnerait? Je n'irai jamais plus avec toi +la messe de minuit.—Eh bien! mon frre.—Ton frre! y +songes-tu? lui qui prouve une si grande horreur pour l'glise, +qu'aux enterrements il ne veut pas entrer et attend a la porte, +espres-tu qu'il te conduirait?—J'essaierai de le dcider.—Je +ne demande pas mieux; mais je crains que ton loquence comme +tes caresses ne soient inutiles.</p> + +<p>L'tudiant en mdecine reut de trs haut la proposition, +qu'il appela saugrenue. Tant de colre cependant dnote ordinairement +un reste de foi, prisonnire de l'impitoyable libre-pense.</p> + +<p>Sa soeur insista, et, vaincu par cette persistance, vers minuit, +heure laquelle un homme du monde n'aime pas dire qu'il +prfre se coucher, l'tudiant la protgeait sur le chemin de la +messe et s'installait auprs d'elle pour la protger au retour.</p> + +<p>La crmonie fort belle de Notre-Dame-des-Victoires paraissait +l'intresser; il regardait avec une sorte d'avidit ce spectacle +oubli et ne s'ennuyait pas.</p> + +<p>Au moment de la communion, il fut fort tonn; tous dfilaient +pour se rendre a la sainte Table. On arriva son rang, +les voisins sortirent, sa soeur aussi. Il se vit seul. Le vide lui +causa une impression trange...</p> + +<p>Cependant sa soeur recevait l'Enfant-Jsus en la crche de +son coeur et le rchauffait de l'ardeur de sa prire pour le jeune +incrdule. De son ct, le libre-penseur, prt rsister firement +aux sollicitations de tous les chrtiens assembls dans l'glise, +succombait sous le poids de l'isolement o l'avaient laiss ses +quelques voisins; disons le mot: il eut peur.</p> + +<p>Un souvenir d'enfance domina son esprit, il tomba deux +genoux, et une explosion de sanglots sortit de sa poitrine...</p> + +<p>La jeune fille cependant revenait dvotement; elle voit cette +abondance de larmes, et son frre qui se penche son oreille +pour lui dire: Ma soeur, sauve-moi! Un prtre! je suis cras +sous le poids de mon indignit! Un prtre! un prtre!</p> + +<p>Ce fut sa soeur qui eut modrer l'impatience de ce nophyte. + l'issue de la crmonie, le prtre fut trouv, et bientt le +jeune homme embrassait sa mre, en lui disant: Je vous rends +votre fils.</p> + +<p>On ne reposa point en cette belle nuit, pas plus qu' la crche +de Bethlem, et six heures du matin tous deux taient revenus + la mme place en l'glise de Notre-Dame-des-Victoires.</p> + +<p>Au moment de la communion, tous quittrent leur rang pour +aller la sainte Table; l'tudiant les suivait. Une jeune fille +restait seule prosterne deux genoux, et le pav qui avait +reu la nuit les larmes de repentir, recevait encore des larmes; +mais c'taient des larmes de joie.</p> + +<a name="24"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> + +<p>24.—SAGESSE ET FOLIE.</p> + +<p>Vers l'anne 18l0, vivait Clermont en Auvergne un +ouvrier serrurier, travailleur habile et courageux, mais +qui malheureusement se livrait de temps en temps quelques +excs. la suite d'un cart de rgime, qui l'avait rendu +momentanment malade, il passa une nuit fort agite: il eut +un songe, dans lequel sa soeur qui tait morte en religion lui +apparut, lui reprocha son inconduite, et le conjura de revenir +aux sentiments dont leurs parents leur avaient toujours donn +l'exemple.</p> + +<p>Cette apparition lui fit une telle impression qu'il se leva, se +rendit a l'glise la plus proche, et, comme elle tait encore ferme, +il se mit genoux sur les marches et attendit l'ouverture +des portes; il entra alors, entendit la messe, s'adressa M. le +cur et revint de nouveau aprs son repas. Pendant les deux +jours suivants il fit la mme chose: le changement qui s'tait +opr en lui parut si trange que le matre de l'auberge o il +logeait pensa qu'il avait affaire un fou, et pria le mdecin de +venir examiner son locataire.</p> + +<p>Aux interrogations du mdecin, l'ouvrier rpondit: Monsieur +le docteur, je vous remercie de votre intrt; mais je me porte +bien; j'ai t fou, il est vrai, je l'ai mme t longtemps, +mais je suis guri; je le sens, Dieu merci; je me trouve en possession +de mon bon sens, et puis j'ai un docteur que je vois tous +les jours, et que je vais encore aller trouver; je vous demande +la permission de ne pas en changer. Il revint son auberge +aprs une dernire visite l'glise, paya sa note, fit son paquet +et se mit en route pour Paris, o, marcheur intrpide, il arriva +en cinq jours; l il se remit courageusement au travail; debout +avant le jour, il n'allait l'atelier qu'aprs avoir entendu la +messe, et pendant une anne entire il ne porta pas ses lvres +une seule goutte de vin.</p> + +<p>Une autre preuve l'attendait. Il s'tait fait une loi de ne pas +travailler le dimanche, les railleries ne purent triompher de sa +rsistance. Patrons et ouvriers conspiraient contre lui; on lui +remettait un travail soi-disant press le samedi soir, il offrait +de travailler la nuit, mais son offre tait repousse; il fallait +passer la caisse et rgler son compte, cela lui arriva dans +douze ateliers.</p> + +<p>Ce fut alors qu'il rencontra une personne dont les sentiments +pieux taient conformes aux siens; il l'pousa, et se mit travailler +pour son compte. Dieu bnit son travail et il parvint +se procurer une petite fortune.</p> + +<p>tant all dans une ville d'eaux thermales pour la sant de +sa femme, le gnreux chrtien s'y fixa et pendant huit ans +prit part toutes les oeuvres charitables. Entr dans la confrence +de Saint-Vincent-de-Paul, il s'adonna de tout son coeur +au soulagement physique et moral des familles qui lui taient +confies, il ne remettait jamais d'un jour la visite leur rendre +et se montrait gnreux leur gard. Il s'enqurait, la fin de +chaque sance, de l'absence de ceux de ses confrres qui ne +s'taient pas prsents, et se chargeait avec bonheur de leur +porter leurs bons pour viter tout retard dans la dlivrance des +secours.</p> + +<p>Les souffrances ne lui furent pas pargnes; opr plusieurs +fois de la cataracte sans succs, il tait presque aveugle, mais +cette infirmit ne l'empchait pas de faire des courses nombreuses +pour le service des pauvres, ou de se trouver devant la +porte de l'glise avant qu'elle ne s'ouvrit; c'tait une habitude +qu'il ne perdit jamais; il servait genoux six ou sept messes +tous les jours. Il s'teignit, il y a quelques annes, dans une +maison de charit de Marseille au moment o il se prparait +un acte de pit dsir depuis longtemps: un plerinage +Jrusalem. On a retrouv dans des lettres crites par lui des +preuves que l'<i>Imitation</i> tait sa lecture favorite.</p> + +<p>Ce fervent chrtien mrite d'tre cit comme un modle de +parfaite conversion.</p> + +<a name="25"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> + +<p>25.—LE TERRIBLE ARTICLE.</p> + +<p>Lors de mon dernier sjour en Normandie, raconte un +mdecin bien connu, le maire d'une commune voisine de +Caen, s'affichant depuis longtemps comme libre-penseur, +devint malade de la poitrine. Sa femme et sa fille, personnes +pieuses, voyant que son tat tait menaant, usrent de toutes +leurs industries pour obtenir qu'il laisst venir le prtre. la +fin, il leur dit: Eh bien! soit, faites-le venir, votre cur; +mais avertissez-le que je lui dirai son fait.</p> + +<p>Les deux pauvres femmes allrent trouver le cur de la paroisse, + qui elles rapportrent cette rponse. Il parut trs peu +s'en effrayer, car il les pria d'annoncer sa visite pour le lendemain.</p> + +<p>Le lendemain donc il se rendit chez le malade, et fut immdiatement +introduit dans sa chambre. Il le trouva tenant la +main un journal.</p> + +<p>Monsieur le cur, lui dit celui-ci brle-pourpoint, vous me +surprenez relisant la loi Ferry. J'en tais prcisment l'article +7. Que pensez-vous de cet article?</p> + +<p>—Je pense, rpliqua le cur, aprs un moment de rflexion, +que vous en tes galement un article qui devrait vous proccuper +bien davantage.</p> + + +<p>—Et cet autre article, quel est-il?</p> + +<p>—Je n'ose vous le dire.</p> + +<p>—Parlez, monsieur le cur, parlez; vous savez que je n'aime +pas les mystres. Et il appuya sur ce mot d'un ton trs significatif.</p> + +<p>—Puisque vous l'exigez, reprit le prtre, je parlerai, quoi qu'il +m'en cote. Sachez donc que l'article auquel j'ai fait allusion, +c'est... l'article de la mort. Et il se retira.</p> + +<p>Le libre-penseur savait bien qu'il tait gravement atteint, +mais il ne se croyait pas si prs du moment fatal. La dclaration +du prtre le jeta dans la stupeur, et, grce sans doute aux +prires de son pouse et de sa fille, la stupeur produisit l'effroi, +avec le dsir de la conversion.</p> + +<p>Quelques jours aprs, il faisait appeler le mme prtre et se +rconciliait sincrement avec Dieu.</p> + +<a name="26"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> + +<p>26.—LE TROTTOIR.</p> + +<p>Vous ne sauriez concevoir le nombre et la varit des +petits contentements que l'on prouve dans la pratique de +l'abngation et de l'obligeance sur le trottoir, dans les +grandes villes et surtout Paris. Suivons celui-ci, qui est des +plus troits.</p> + +<p>Un insolent vous voit venir, et il indique par son attitude une +certaine rsolution l'impolitesse. Vous descendez froidement, +et: Passe sans obstacle, homme fort, je triomphe de toi et de +moi!</p> + +<p>Un peu plus loin, une pauvre femme, mal vtue et bien modeste, +vous voit venir aussi; dj elle cherche la place de son +pied sur le pav glissant. Vite vous la devancez... Un hommage + la pauvret, que tout le monde opprime ou ddaigne, est +chose bien louable.</p> + +<p>Plus loin encore, le passage est scabreux: sur la chausse, +de la boue, des paveurs, un tombereau d'ordures suivi de plusieurs +charrettes. Pour vous le pril et la souillure de la rue, +pour les autres le trottoir. On a compris, et on vous salue avec +un air d'admiration et de sympathique reconnaissance.</p> + +<p>Ah! nous oublions trop la fcondit merveilleuse des principes +chrtiens. Le moindre devoir rempli a des approximatifs +imprvus qui naissent sous nos pas pour nous produire un surcrot +de mrite et un salaire de dlicieux plaisirs! Vous ne +vouliez tre que patient avec courage, vous devenez tout de +suite bienveillant sans effort; puis votre bienveillance va se +transformer en une sorte de vertu gracieuse qui dterminera +l'apparition d'une foule de charmants petits faits.—Le trottoir +tait hier une arne o votre orgueil subissait un pugilat onreux; +aujourd'hui, c'est la plate-bande d'un jardin o les fleurs +s'panouissent.</p> + +<p>Mon point de vue une fois accept, je dfie que l'on trouve +une situation et un lieu plus commodes pour acqurir le got +du devoir et s'y fortifier petit petit. Tout en allant vos +affaires, vous accomplissez, une multitude d'actes vertueux qui +laissent derrire vous une prcieuse semence. Avec le droit, +vous semiez des cailloux; avec le devoir, vous semez de bons +exemples. De plus, votre patience se fortifie, et vous faites la +conqute de l'humilit, la plus belle des vertus.</p> + +<p>Il y a quelques annes, pour me rendre mon bureau, je +suivais chaque matin la rue du Four. Trs souvent j'y rencontrais +un homme dont le vtement indiquait un ouvrier son +aise.</p> + +<p>Nous nous croisions. Je descendais toujours du trottoir. Lui +recevait l'hommage et continuait toujours de son pas vainqueur.</p> + +<p>Un matin, la rue tait plus malpropre et plus obstrue que +d'ordinaire. Il y avait vraiment du mrite a cder la belle place. +Je voyais venir mon superbe ouvrier. Il crut que je ne m'excuterais +pas de bonne grce. Il souriait insolemment et se disposait + me faire obir.</p> + +<p>Je me sacrifiai propos, sans hsitation, mais non pas sans +dignit.</p> + +<p>Cela le surprit. Il se retourna et me suivit des yeux, jouissant +de mes difficults avec un air de bravade.</p> + +<p>J'avais aussi tourn la tte; son orgueil imbcile se brisa +contre un regard fixe et froid que je maintins sur lui pendant +quelques secondes. Je sentis qu'il m'en garderait rancune.</p> + +<p>En effet, le lendemain, le surlendemain encore, il me parut +courrouc. Une rsistance de ma part lui et t bien agrable! +Il l'attendit en vain.</p> + +<p>Un des jours suivants, la pluie se mit tomber tout coup. +La rue du Four ressemblait un de ces chemins vicinaux de la +Brie pouilleuse, o le paysan mont sur son ne ne se hasarderait +pas l'hiver, par crainte d'y perdre sa monture.</p> + +<p>Les pitons, bien ou mal vtus, les marchandes de noix ou +de maquereaux se remisaient sous les grandes portes. Quoique +muni d'un parapluie, je fis de mme, et je me mlai un groupe +de pauvres gens qui attendaient la fin de la giboule en geignant.</p> + +<p>Mon homme tait l! Nous nous regardmes du coin de l'oeil. +Il paraissait de mchante humeur, et la pluie le contrariait +videmment plus qu'aucun de ses voisins.</p> + +<p>Je prononai son intention quelque phrase banale sur le +temps.</p> + +<p>Il rpondit, comme se parlant soi-mme:</p> + +<p>—Oui, un joli temps, quand on est press! Je suis attendu +dans une maison, cent pas d'ici, chez des bourgeois. Je voudrais +y arriver propre, et il faut que je reste l. Je vais peut-tre +manquer une bonne affaire.</p> + +<p>Je devinai que mon parapluie lui faisait envie, et me plaant +brusquement bien en face de lui:</p> + +<p>—Monsieur, lui dis-je en affectant une politesse souriante, +si vous tes attendu dans le voisinage, prenez mon parapluie. +Vous le renverrez par une domestique ou un concierge; il vous +suffira de remarquer le numro de la maison en sortant d'ici.</p> + +<p>—Mais, monsieur, si j'allais garder votre parapluie? Vous +ne me connaissez pas.</p> + +<p>—Si, si, je vous connais.</p> + +<p>L'ouvrier crut une allusion sur ses arrogances passes +envers moi. Il devint rouge. Je continuai du ton le plus aimable:</p> + +<p>—Je vous connais aussi bien que vous vous connaissez +vous-mme, et je suis sr que vous me renverrez tout de suite +mon parapluie. Le voil, partez vite.</p> + +<p>Il se laissa faire. Au bout de dix minutes, mon parapluie me +revenait avec une bonne femme qui fit trs verbeusement la +commission de reconnaissance.</p> + +<p>Je devais m'attendre un changement radical dans les procds +de mon homme. Il guettait une premire rencontre. Pour +moi je tenais peu une liaison au moins inutile. la premire +rencontre, je passai vite. Il ne put que m'envoyer un beau salut, +que je lui retournai par un geste trs civil: un salut d'gal +gal.</p> + +<p> partir de cette minime obligeance dont j'avais honor son +caractre, je remarquai que non seulement mon fier ouvrier +descendait du trottoir la hte pour me faire place, mais encore +qu'il avait renonc ses anciennes prtentions; car je m'amusais + l'tudier, et je le vis plus d'une fois, distance, cder le +pas avec un empressement semblable au mien. Il se christianisait +sans le savoir!</p> + +<p>Les lois de Dieu sont grandes! Le moindre acte imprgn +du sentiment chrtien a quelquefois des consquences d'une +tendue extraordinaire. Nous n'en sommes pas toujours tmoins.</p> + +<p>Un dimanche, par un beau jour de mai, je me promenais de +long en large sur la place Saint-Sulpice, en attendant la messe +basse de neuf heures.</p> + +<p>Si peu que je fisse attention aux personnes qui passaient prs +de moi, il m'tait impossible de ne pas voir le profond salut que +venait de m'adresser un promeneur.</p> + +<p>Ai-je besoin de dire que c'tait encore mon ouvrier? Sa confortable +toilette l'avait transform!</p> + +<p>Prcisment parce qu'il me parut dispos la discrtion, +sinon au respect, je l'abordai.</p> + +<p>Il avait le sourire fin. Il parlait peu. Ses paroles n'taient +point oiseuses. J'usai les banalits de la conversation sans qu'il +y rpondit rien que des monosyllabes. Et puis je me tus.</p> + +<p>Le brave homme me dclara alors que mon opinitret +descendre du trottoir, pour lui cder la place, l'avait fort surpris, +fort intrigu, et qu'en dernier lieu, alors qu'il me supposait +irrit enfin par sa bravade tout directe, mon extrme obligeance +au sujet du parapluie avait boulevers son humble +raison. Il me supposait un but, un motif. Il cherchait, il ne +comprenait pas.</p> + +<p>—Comment vous appelle-t-on? lui dis-je.</p> + +<p>—Jean.</p> + +<p>—C'est un nom favorable. Monsieur Jean, autrefois le trottoir +de la rue du Four tait pour vous l'instrument d'un orgueilleux +despotisme. Chacun se sentait contraint de descendre +votre approche. Depuis que je vous ai prt mon parapluie...</p> + +<p>—Ma foi, monsieur, depuis l'histoire du parapluie, j'agis +tout autrement. J'ai eu l'ide de faire comme vous! D'abord je +suis descendu pour les femmes et pour les vieillards, petit petit +je suis arriv descendre pour tout le monde; et, vous ne le +croiriez pas! aujourd'hui, si quelqu'un me prvient, cela me fait +de la peine; il me semble que l'on a mauvaise opinion de moi, +et que l'on me prend pour un homme d'un trs vilain caractre.</p> + +<p>—Eh bien, votre orgueil a fait place l'esprit de douceur; +vous vous tes amlior; vous tes entr dans la bonne voie; +peut-tre irez-vous loin dans cette voie o l'on ne recueille que +des plaisirs, tout en purant et en grandissant son caractre. +Mon but est atteint.</p> + +<p>—Mais qu'est-ce que vous y gagnez? Qu'est-ce que cela +vous fait?</p> + +<p>Je lui montrai l'glise. Il me rpondit par une grimace. Un +banc tait l. J'allai m'y asseoir. Sur un imperceptible signe +amical, le brave Jean vint prendre place prs de moi, non sans +rire sous cape, convaincu qu'il tait que j'allais le prcher.</p> + +<p>Le prcher! je n'aurais eu garde. Il y a temps pour tout. +chacun sa fonction, d'ailleurs. Mon nophyte tait un homme +de quarante ans, un brave ouvrier; son instinct le portait au +bien assez directement; avec lui il suffisait d'agir trs simplement.</p> + +<p>—Monsieur Jean, je vous montrais du doigt l'glise, o je +vais aller entendre la messe tout l'heure. Vous, vous n'allez +pas la messe, je le sais. Je l'ai compris votre grimace. Mais +vous irez un jour comme moi.</p> + +<p>—Cela ne m'tonnerait pas trop. Vous avez dj fait un +miracle mon profit.</p> + +<p>—Je n'ai pas toujours t pieux; je le suis devenu l'aide +de la rflexion. Il plut Dieu de dcider mon retour par ce chemin. +Mon seul mrite est d'avoir obi son impulsion: nous +ne saurions jamais, en face de lui, prtendre un autre mrite +que celui de l'obissance.</p> + +<p>—Mais pour obir ainsi, il faut croire en Dieu; et il ne dpend +pas de nous de croire!</p> + +<p>—Mon cher Jean, vous vous trompez. Sans vous rien dire +de la grce, ce qui ressemblerait une prdication, je vous +affirme qu'il dpend de nous de croire.</p> + +<p>—-Alors je n'y comprends plus rien.</p> + +<p>—Compreniez-vous mon empressement descendre du trottoir +lorsque vous approchiez, et l'offre de mon parapluie?</p> + +<p>—Enfin, monsieur, est-ce que vous voulez me rendre dvot?</p> + +<p>—Ne riez pas. Vous tes bien devenu patient, mme obligeant, +sur ce trottoir o vous vous pavaniez en roi il y a six +semaines.</p> + +<p>—Oui, c'est bien drle! S'il y a un secret, dites-le-moi. Par +exemple, je ne m'engage pas rien faire de contraire mes +opinions.</p> + +<p>—Ah! vous avez des opinions! Dites-moi, vous avez aussi +de la loyaut?</p> + +<p>—Pour a, je m'en vante.</p> + +<p>—Cela suffit. Tant qu'une seule vertu catholique demeure +dans l'homme, elle peut devenir, elle devient tt ou tard une +fondation sur laquelle la Providence divine rebtit tout l'difice +ruin. Ah! vous tes loyal! Eh bien, Dieu vous connat, il vous +suit au travers du monde, et il vous aidera.</p> + +<p>—Mon cher monsieur, vous tapez bras raccourci sur tout +ce qu'il y a dans ma tte. Pour un rien, je me mettrais en colre. +Mais je ne veux pas tre ingrat envers vous. Faites +votre affaire; cette fois-ci je vous coute trs srieusement.</p> + +<p>—Bien. Une remontrance vous ennuierait; vous hausseriez +les paules. De longues explications religieuses et morales +auraient peu prs le mme rsultat. Vous billeriez dans le +creux de votre main.</p> + +<p>—C'est vrai.</p> + +<p>—Cependant, si l'on vous disait: La foi vous viendra, la +condition d'un acte simple et loyal accompli en moins de dix +minutes, et qui n'aura pas d'autre tmoin que Dieu, vous accepteriez +la foi?</p> + +<p>—Je l'accepterais...</p> + +<p>Je me levai; l'ouvrier se leva. Nous marchmes petits pas +en regardant l'glise.</p> + +<p>—Monsieur Jean, savez-vous encore votre <i>Pater</i>?</p> + +<p>—Oh!...</p> + +<p>—Et pourriez-vous le rciter couramment?</p> + +<p>—Oui, quoique cela ne me soit pas arriv trois fois depuis +ma premire communion.</p> + +<p>—Voici l'glise devant nous. Entrez froidement. Si un murmure +s'lve dans votre esprit, faites-le taire; dites-vous: J'ai +promis d'tre loyal, je dois tre loyal.</p> + +<p>—Je le serai.</p> + +<p>—Vous irez au bnitier, que les fidles assigent quelquefois. +Vous prendrez de l'eau bnite. Vous ferez le signe de la croix +lentement et la tte haute, en homme de coeur qui a contract +une obligation et qui la remplit. Puis vous vous isolerez au +milieu de la foule. Alors recueillez-vous l'espace d'une minute; +rappelez-vous la promesse qui vous engage et que vous tes +tenu dgager strictement. Faites ensuite de nouveau le signe +de la croix, et debout, une main dans l'autre main, rcitez le +<i>Pater</i> voix basse, doucement, trs doucement. Vous ferez ensuite +encore un signe de croix, et vous sortirez de l'glise.</p> + +<p>—Aprs cela?</p> + +<p>—Rien.</p> + +<p>—Je comprends.</p> + +<p>—Pourquoi hsitez-vous?</p> + +<p>—C'est plus difficile que cela ne le parat.</p> + +<p>—Moins difficile que de cder la place sur le trottoir.</p> + +<p>—Et si je faisais ainsi que vous me l'avez dit, vous pensez..?</p> + +<p>—Je pense que cet acte bien simple sera un jour votre plus +grand et votre plus beau souvenir. Mais si vous ne vous sentez +pas maintenant l'nergie et la loyaut ncessaires ...</p> + +<p>—Ah! on ne doit pas remettre ces choses-l au lendemain.</p> + +<p>—Adieu; je vous prdis que vous serez bientt un solide et +fier catholique.</p> + +<p>Je lui serrai la main, et je m'loignai rapidement, sans dtourner +la tte, demandant Dieu de faire le reste.</p> + +<p>Pendant un mois, loin de chercher Jean, je l'vitais. Mais +Paris est bien moins grande ville qu'on ne le pense. Jean m'avait +guett, m'avait suivi, et il tait parvenu connatre mon nom +et mon adresse, plus avanc en cela que moi, qui ne savais de +lui que son prnom de Jean.</p> + +<p>Un matin je reois une lettre de faire-part. Il s'agissait d'un +mariage pour le lendemain, entre M. Marteau et Mlle Gilquin, +qui m'invitaient assister la bndiction nuptiale. Des noms +inconnus; cela arrive de temps en temps. On cherche. Est-ce +mon boulanger, mon fruitier, mon picier? Ici se rencontrait +un obstacle bizarre: M. Marteau exerait la profession de fabricant +de formes pour chaussures.</p> + +<p>Je stimulai mes souvenirs: aucune lumire. la fin, je remarquai +que le fabricant de formes de chaussures avait, entre +autres prnoms, celui de <i>Jean</i>. Mais une observation de l'autre +Jean m'tait demeure dans la mmoire: J'ai de petits enfants, +m'avait-il dit... Le Jean du trottoir tait donc mari; ce ne +pouvait tre mon nophyte. Et cependant quelque chose me +disait que ce devait tre lui...</p> + +<p>Mon incertitude cessa bientt.</p> + +<p>Je venais de dner: j'allais sortir. Un timide coup de sonnette +m'annonce un visiteur. On ouvre. J'coute le nom: +M. Jean Marteau.</p> + +<p>C'tait le mien! c'tait mon ouvrier de la rue du Four et de +la place Saint-Sulpice!</p> + +<p>—Entrez, monsieur Jean, asseyez-vous. Eh bien! vous allez +donc vous marier?</p> + +<p>—Mon Dieu, oui, monsieur, demain.</p> + +<p>—Mais il me semblait que vous tiez dj mari?</p> + +<p>—Pas prcisment. Si vous me le permettez, je vous expliquerai +la chose. Je vous ai adress une lettre de faire-part avec +l'espoir que vous viendrez l'glise, parce que c'est vous qui +avez fait mon mariage; aussi est-ce surtout cause de vous +que j'ai fait imprimer des lettres de faire-part.</p> + +<p>—Moi, j'ai fait votre mariage?</p> + +<p>—Certainement. Ah! c'est un peu long a expliquer.</p> + +<p>—Mettez-y le temps, et ne trouvez pas mauvais que je rie +d'abord, cette ide que j'ai fait votre mariage sans savoir ni +votre nom, ni votre profession, ni votre adresse.</p> + +<p>—Le bon Dieu sait le nom et l'adresse de tout le monde. Il +a eu sa belle part dans l'affaire.</p> + +<p>L'honnte garon tait mu. Il n'avait pas dit: Dieu, mais le +<i>bon Dieu</i>. Je ne sentis jamais si bien la diffrence. Dieu, ce +n'est trs souvent que le terme plus ou moins banal des panthistes +et des philosophes, qui en font, au plus beau, le synonyme +de l'tre suprme des rpublicains de 93. Le <i>bon Dieu</i>, +c'est le terme de prdilection des catholiques, qui ne craignent +pas d'afficher une foi nave de bonne femme ou de petit enfant: +ds qu'un homme, en parlant de Dieu, dit le <i>bon Dieu</i>, je vois +le fond de son coeur et je puis lui tendre la main.</p> + +<p>Je tendis la main Jean. Je compris, avec une joie intime, +que la providence de Dieu avait fait mrir le grain que j'avais +sem. Me voil donc silencieux prs de mon cher visiteur, dont +le visage s'panouit ds les premiers mots de l'histoire qu'il va +raconter.</p> + +<p>—Monsieur, avant notre rencontre de la rue du Four et de +la place Saint-Sulpice, j'avais des dfauts insupportables. J'ai +le droit de les avouer, puisque je ne les ai plus. Je me grisais +quelquefois, et je battais ma bonne femme de loin en loin. Vous +m'avez enseign la patience; cela fut pour moi la meilleure des +prparations. Ensuite, vous m'avez pouss dans l'glise au +moment propice. Il en est survenu comme un miracle. Mais +votre <i>Pater</i> m'a fait passer, je vous l'assure, une rude journe! +Pour tenir loyalement ma parole, il m'a fallu plus de force et +de courage qu'il ne m'en faudrait dans une lutte contre dix +hommes. Vous avez oubli, peut-tre?</p> + +<p>—Je n'ai pas oubli, et je vois que le <i>Pater</i> a t bien dit.</p> + +<p>—Ah! Seigneur! Il faut que je l'aie dit comme on ne le dit +jamais, car en sortant de l'glise, voyez-vous, je ne savais que +devenir. Je me sentais moiti heureux, moiti exaspr en dedans +de moi. Tout coup je me trouve, ma grande surprise, +en face de la maison que j'habite. Je croyais chercher un estaminet +pour m'y tourdir, et je revenais chez moi. Je monte, +j'entre; je prends une chaise: je ne dis rien. Ma femme me +regarde, et elle s'crie: Mon Dieu! Jean, est-ce que tu es +malade? Le moyen, aprs cela, de croire que le <i>Pater</i> tait +une petite chose insignifiante! Il m'avait si bien boulevers, +que l'on me croyait malade. Je rassure ma femme; je lui dis de +s'asseoir prs de moi, et je lui raconte ce qui venait de m'arriver. +Vous pensez bien que je lui avais parl de vous souvent, et +qu'elle vous connaissait on ne peut mieux sans vous avoir jamais +vu. Elle m'coutait, sans souffler mot, en ouvrant de grands +yeux. Quand j'ai fini, savez-vous ce que fait ma femme? Elle +se prend pleurer, mais pleurer de tout son coeur! Et moi, +Jean, un homme, je fais comme elle. Cela ne m'tait peut-tre +pas arriv depuis vingt-cinq ans. Enfin, nous nous apaisons, +et je me trouve soulag: petite pluie abat grand veut. Je voyais +ma femme bien heureuse; j'tais aussi bien gai, bien heureux. +Nous allons faire une promenade hors barrire avec les enfants. +Vous vous souvenez que c'tait un dimanche?</p> + +<p>—Je m'en souviens.</p> + +<p>—Nous causions de vous, de votre parapluie, du trottoir, de +l'glise, des signes de croix que j'avais faits et que pour un rien +j'aurais recommencs toutes les dix minutes. Oui, monsieur! +j'en prouvais un tel besoin, qu'en apercevant le calvaire de +Vaugirard, le coeur m'a battu, et j'ai doubl le pas comme malgr +moi pour saluer le calvaire et faire le signe de la croix.</p> + +<p>—Vous le lui deviez bien.</p> + +<p>—C'est vrai. Aussi, est-ce justement ce que j'ai dit ma +femme. Nous tions, vers cette poque, la fin de mai, car il +me semble tantt que cela date d'hier, tantt que cela date de +dix ans. Le soir, au retour de la promenade, une glise se rencontre +devant nous. On disait la prire du mois de Marie. Nous +entrons, avec les petits. Et je vous recommence mon <i>Pater</i>, +notre <i>Pater</i>. Ah! monsieur, que je l'ai bien dit cette fois, et +que cela m'a fait de plaisir! Mes enfants, me voyant prier, +priaient aussi d'une petite faon grave. Moi, Jean, un ouvrier, +debout au milieu de ces enfants et de leur mre qui priaient +dans l'glise; ...pour la premire fois de ma vie, je me suis senti +l'importance d'un pre de famille et d'un citoyen.—Je ne vous +fatigue pas?</p> + +<p>—Ho!...</p> + +<p>—Enfin, nous sommes rentrs chez nous et j'ai promis +que je ne me griserais plus, et que je ne battrais plus jamais +ma femme. Mais il y avait autre chose encore, dont ma bonne +Franoise n'osait pas me parler; nous tions maris la ville, +mais pas l'glise. Maintenant, mon cher monsieur, vous en +savez autant que moi.</p> + +<p>J'tais ravi; j'avais les larmes aux yeux. Jean riait de plaisir, +un peu d'orgueil, et de l'air d'un homme qui est sr de se +rendre infiniment agrable. Il n'avait pas fini.</p> + +<p>—Vous voyez donc bien, monsieur, que c'est vous qui avez +fait mon mariage, et que je devais vous inviter venir l'glise +demain.</p> + +<p>—Ah! mon brave Jean, j'irai; j'irai avec plus de satisfaction +et plus d'empressement dix fois, mille fois, que si vous tiez un +millionnaire ou un prince.</p> + +<p>—J'en tais bien sr. Mais je dois vous dire encore un petit +mot. Nous marier l'glise, c'tait la moindre chose; nous +avons fait mieux que cela. Moi, je n'aime pas les demi-mesures. +Devinez-vous, ah?...</p> + +<p>—Oui, ah!</p> + +<p>—Chut! Il ne faut pas toucher ces affaires-l en riant; +vous le savez mieux que personne. Ma femme et moi, nous +avons communi ce matin, et bien communi tous deux, je +vous le certifie. Ainsi, vous aviez raison, monsieur; en me +quittant sur la place Saint-Sulpice, il y a cinq semaines, vous +prophtisiez. Oh! j'entends encore votre dernire parole: Jean, +je vous prdis que vous serez un jour un solide et fier chrtien! +Je le suis! mes enfants le seront comme leur pre!</p> + +<p>Nous causons encore un moment, aussi attendris l'un que +l'autre, puis il me dit:</p> + +<p>—Eh bien, monsieur, demain donc.</p> + +<p>Le lendemain, j'assistai la messe du mariage. Il y avait +peu de monde: une dizaine de personnes et cinq ou six enfants. +Je faisais, avec tout le soin possible, honneur aux maris par +l'aristocratie de ma mise. Pour la premire fois et la seule fois +de ma vie, je regrettai de n'avoir pas un ruban rouge et une +croix ma boutonnire!</p> + +<p>Aprs la messe, j'allai faire ma visite aux nouveaux poux +dans la sacristie. On m'attendait videmment. Je fus salu +comme ne le fut jamais un personnage d'importance: les enfants +surtout me regardaient d'un air de vnration trs amusant.</p> + +<p>Mais voici Jean en habit noir, bien gant, bien cravat, +chaussure parfaite, une physionomie tellement digne, que +j'hsitais le reconnatre.</p> + +<p>Je lui serrai la main en ami, et je voulus faire un petit discours +affectueux, un petit compliment d'homme du monde et de chrtien.</p> + +<p>Notre motion dura bien deux trois minutes, aprs quoi +chacun rentra en possession de sa libert d'esprit. J'ai pu dire +ces braves gens...</p> + +<p>Eh! qu'importe ce que j'ai dit et comment cela finit! Et si +j'acceptai d'tre un convive de la noce! Et ce que Jean a fait +depuis! Il est converti, voil tout!</p> + +<p>Jean prospre, sans hte; Jean s'attache bien moins acqurir +une fortune qu' constituer une famille. Quand vous +rencontrez sur le trottoir un luron de haute mine, qui vous cde +la place avec une politesse inusite, ce doit tre lui.</p> + +<p>(<i>Venet</i>, Extraits.)</p> + +<a name="27"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> + + +<p>27.—UN FILS QUI TOMBE DANS LES BRAS DE SON PRE.</p> + +<p>Un jeune prtre attach l'Htel-Dieu de Paris est appel +un soir prs d'un homme qui venait d'tre apport tout +meurtri, tout sanglant, la suite d'une rixe de cabaret. +En proie une surexcitation extrme, le malheureux puise le +peu de force qui lui reste en maldictions et en blasphmes. La +vue du prtre ne fait qu'augmenter sa rage. Vainement le ministre +du Dieu de paix s'efforce de ramener des sentiments +meilleurs ce coeur ulcr; son zle demeure impuissant et la prudence +le force mettre fin des instances videmment inutiles.</p> + +<p>Le prtre s'loigne donc, le coeur bris. Le lendemain matin, +il revient tout anxieux l'hpital.</p> + +<p>—La nuit a t terrible, lui dit la bonne Soeur qui a veill +au chevet du misrable. Il n'a eu ni un moment de repos, ni un +moment de silence; toujours des douleurs atroces, toujours des +blasphmes! Il n'y a pas plus d'une demi-heure qu'il est calme. +Sa fureur s'est apaise pendant qu' la prire nous rcitions les +litanies du Saint Nom de Jsus.</p> + +<p>—Avant ma messe, je vais le voir un instant; ma Soeur, +prions pour lui.</p> + +<p>Puis, sur la pointe du pied, l'abb alla s'agenouiller prs du +lit o l'tranger tait couch... Il ne s'agitait plus, et ses yeux +taient ferms. Mon Dieu! dit tout bas le charitable prtre, +prolongez ce calme pour que je puisse, avec votre grce, faire +descendre dans cette me quelques penses de repentir et de +confiance.</p> + +<p>Aprs avoir dit ces mots avec une grande ferveur, l'aumnier +s'tait relev et allait se rendre la sacristie. Il avait dj +fait quelques pas dans cette direction lorsqu'il revint tout +coup vers le lit... Puis, ayant pris dans son brviaire une image, +il l'attacha aux rideaux, de manire ce que le bless pt la +voir lorsqu'il se rveillerait. Cette image reprsentait saint +Stanislas Kostka en oraison devant une statue de la sainte +Vierge.</p> + +<p>Mont a l'autel, l'aumnier avait peine se dfaire de la +pense du malade. Dans cette multitude d'tres souffrants, +combien n'y en avait-il pas de plus intressants que lui? Cependant +c'tait celui-l qui le proccupait le plus; et, durant le +saint sacrifice, il pria pour lui plus que pour les autres.</p> + +<p>La messe termine, le prtre, dans un grand recueillement, +faisait son action de grces, quand une Soeur, celle qui il +avait parl le matin mme en entrant dans la salle, vint lui +dire d'un air radieux:</p> + +<p>—Monsieur l'abb, il vous demande...</p> + +<p>—Qui?</p> + +<p>—L'homme du numro 48... le furieux d'hier soir.</p> + +<p>—Les fureurs lui sont-elles revenues?</p> + +<p>—Oh! non; il est maintenant doux comme un agneau. Il +vous demande...</p> + +<p>—Que Dieu soit bni!... htons-nous.</p> + +<p>Les voici tous les deux auprs du malade... Il ne s'agite plus, +il ne se tord plus sur son lit... Son visage n'est plus enflamm, +ses yeux ne lancent plus d'clairs, sa bouche ne blasphme +plus. demi assis sur sa couche, il a les yeux fixs sur une +image qu'il tient dans une de ses larges mains; de l'autre, il +essuie la sueur froide qui ruisselle sur son visage... Sa proccupation +est telle qu'il n'entend ni ne voit le prtre et la Soeur +arrivs prs de lui... Enfin l'inconnu, levant les yeux, eut +comme un sourire de reconnaissance sur ses lvres, qui, la +veille, ne profraient que maldictions et blasphmes; et, d'une +voix presque douce, il demanda:</p> + +<p>—Qui a attach cette image au rideau de mon lit?</p> + +<p>—C'est moi, rpondit l'abb.</p> + +<p>—Est-ce que vous me connaissez?</p> + +<p>—Aucunement.</p> + +<p>—Pourquoi donc avez-vous mis prs de moi l'image de saint +Stanislas?</p> + +<p>—Parce que j'ai grande confiance en lui.</p> + +<p>—Ah!... vous n'avez pas eu d'autres raisons?... C'est que +moi, ajouta-t-il en passant sa main sur son front, c'est que +moi aussi... j'ai aim ce nom... je l'aime encore...</p> + +<p> ces mots, l'inconnu porta l'image ses lvres: des pleurs +jaillirent de ses yeux, sa bouche s'entr'ouvrit. Mon Dieu! +profra-t-il, mon Dieu!...</p> + +<p>Et ses convulsions de la nuit le reprirent. Moins violentes +que celles de la veille, elles ne durrent pas longtemps. Lorsqu'il +fut redevenu plus calme, il se mit parler, mais comme +lui-mme; quoique ses yeux fussent grands ouverts, il avait +l'air de ne voir personne. C'est trange, disait-il, ce nom que +je ne prononce plus... je le trouve ici, sur cette image... et attach + mon lit... Quand ce prtre a donn la communion... j'ai +pu le regarder... j'ai fix mes yeux sur les siens...; ils ressemblent + ceux que j'ai tant fait pleurer!... Hier, j'ai blasphm +contre lui... Lui et sa robe noire me faisaient horreur!... Un +tel changement s'est opr en moi pendant sa messe, que, si je +le revoyais prsent, je le bnirais.</p> + +<p>—Me voici! me voici! s'crie l'abb, me voici prs de vous... +Je ne sais pas qui vous tes, mais jamais, pour aucun malade +apport ici, je n'ai ressenti au coeur autant de charit... Je +donnerais ma vie pour sauver votre me.</p> + +<p>—Oh! mon me!... Si vous saviez combien je l'ai souille, +vous ne penseriez pas me sauver...</p> + +<p>—Arrtez! au nom du Sauveur Jsus, ne dsesprez pas de +la misricorde divine.</p> + +<p>Parlant ainsi, le jeune prtre tait tomb genoux prs du +lit, tenant les mains de l'tranger dans les siennes et les arrosant +de ses pleurs.</p> + +<p>Aprs quelques instants, l'inconnu, qui ne retirait pas ses +mains de celles de l'aumnier et qui laissait couler d'abondantes +larmes, dit d'une voix plus calme:</p> + +<p>—Voil plus de vingt-trois ans... Nantes... que j'ai abandonn, +que j'ai condamn aux privations, au chagrin, la +misre peut-tre, ma femme et mon fils...</p> + +<p>—Quoi! s'cria le prtre en se relevant et en se penchant +sur l'inconnu, vous avez une femme, un fils!... vous avez habit +Nantes... Ah! encore un mot, un seul mot, je vous en +conjure; votre nom?</p> + +<p>L'inconnu se nomme. Impossible de douter plus longtemps. +L'abb Stanislas n'est plus debout, il est dans les bras, sur le +sein de son pre!... Les battements de leurs coeurs, leurs larmes +de joie se confondent.</p> + +<p>Mais, il n'y avait pas de temps perdre. L'abb parle d'un +confesseur au pcheur repentant. C'est vous que je choisis, +rpond celui-ci; je veux vous dclarer tous mes crimes et vous +dire combien mon odieuse conduite envers votre pieuse mre +m'a rendu malheureux!</p> + +<p>Lorsque le pardon appel par son enfant descendit sur le +coupable, quelle ne fut pas la joie, l'indicible bonheur et du pre +et du fils! Le repentant pardonn respirait l'aise, le poids de +ses pchs ne l'oppressait plus; et le prtre qui avait enlev ce +poids rptait avec transport: Celui que je vois maintenant +sur le chemin du ciel, c'est mon pre! Oh! Seigneur, soyez, +soyez jamais bni!</p> + +<a name="28"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> + +<p>28.—LE ROSIER DU MOIS DE MARIE.</p> + +<p>Papa, disait une enfant de six ans un ancien militaire +qui, nouveau Cincinnatus, occupait ses loisirs cultiver +ses jardins et ses champs, donnez-moi ces jolies roses qui +sentent si bon, et dont la blancheur gale celle des lis.—Pour +les effeuiller, sans doute? rpondit le pre l'enfant.—Non, +non, rpliqua celle-ci: elles sont trop belles pour cela.—Mais +qu'en feras-tu?—C'est mon secret.—Ton secret! Le mot est +risible... Et si je te donnais l'arbuste entier, me dvoilerais-tu +cet important mystre?—Cher Papa, donnez toujours; je vous dirai +plus tard qui je destine ces fleurs.— la tombe de ta +pauvre mre, sans doute?—C'est bien pour ma mre... mais... +pour ma Mre du ciel. En prononant ces derniers mots, la +voix de l'enfant avait un accent si pntrant et si doux, que le +pre, sans en avoir compris le sens, en fut nanmoins profondment +mu. Il s'avana donc vers le rosier, le dtacha habilement +de la terre, et le remit entre les mains de sa petite fille, +qui s'loigna aussitt, emportant avec elle son cher trsor.</p> + +<p>Quand la bonne petite rentra au logis, il tait dj tard. Son +pre l'embrassa plus tendrement encore que de coutume et se +retira dans sa chambre pour prendre un repos bien ncessaire +aprs une journe employe de rudes labeurs. Mais, hlas! le +sommeil ne vint point fermer ses paupires: une agitation fbrile, +inaccoutume, s'tait empare de son esprit: les souvenirs +d'un pass grossi d'orages revenaient sa mmoire et lui causaient +un indicible effroi. Lui, le brave guerrier, le soldat intrpide, +que le bruit du canon et de la mitraille n'avait jamais fait +plir, prouvait un saisissement inexprimable.</p> + +<p>Pour calmer ces cruelles angoisses, vrai cauchemar de l'me +caus par le remords, il se mit balbutier quelques-unes de ces +prires qu'aux jours de son enfance il avait bien des fois redites +sur les genoux maternels; et les mots bnis qui, depuis tant +d'annes peut-tre, jamais n'avaient effleur les lvres du vieux +militaire, vinrent s'y placer en ordre les uns aprs les autres, +et former ce tout sublime connu sous le titre d'Oraison dominicale +ou prire du Seigneur ...</p> + +<p>La prire! ce cri du coeur, cet lan de l'me vers Celui qui l'a +cre, qui l'aime, qui <i>veut</i> et qui <i>peut</i> seul lui donner le bonheur, +est un de ces remdes efficaces et doux, dont l'effet ne tarde pas + se faire sentir. Notre homme en fit la consolante preuve. Un +rayon d'esprance vint tout coup dissiper les tnbres dont, +un instant auparavant, son entendement tait envelopp: Si +je suis pcheur, se disait-il, si, pendant de longues annes j'ai +vcu en vritable <i>paen</i>, en ennemi de Dieu, tout n'est pas perdu +pour moi. N'ai-je pas un petit ange a placer entre moi et la justice +du Seigneur prte me frapper?</p> + +<p>En pensant son enfant, l'ancien soldat s'endormit, et un +songe ravissant acheva de le calmer. Il se crut transport dans +un de ces temples majestueux levs par le gnie de la foi au +Dieu trois fois saint. Au bas du choeur, l'entre de la nef +principale, tait un autel tincelant de mille feux et surmont +d'une gracieuse statue de la Vierge Marie. Une foule de fidles +montaient et descendaient les marches de l'autel, dposant aux +pieds de l'image vnre des fleurs et des couronnes. Une dlicieuse +harmonie ajoutait au charme de cette pieuse vision. +Mais bientt la foule s'coula; les chants cessrent; les lumires s'teignirent; +la lampe du sanctuaire seule projetait ses vacillantes +clarts sur le candide visage d'une petite fille qui s'avanait +furtivement vers l'autel, et y dposait un rosier charg de +blanches fleurs.</p> + +<p>Ici le vieillard s'veilla: le secret de sa chre enfant venait de lui +tre rvl; et quand, le matin, elle accourut joyeuse vers +lui pour l'embrasser: Moi aussi, lui dit-il en la prenant sur ses +genoux, j'ai un secret. L'enfant sourit: Vous me le confierez, +Papa? dit-elle son tour.—Non, ma petite, <i>tu le verras</i>.</p> + +<p>Le dernier jour du mois de mai 186..., un militaire ayant sur +sa poitrine le signe des braves, s'approchait de la Table sainte. +Une jeune enfant le suivait du regard et semblait envier son +bonheur.</p> + +<p>Quelques instants aprs, le prtre qui venait de clbrer les +saints mystres, s'approcha de nouveau de l'autel, et dtacha +d'un rosier, plac aux pieds de la sainte Vierge, une branche encore +toute fleurie. Il la prsenta ensuite au vieux guerrier, +qui la baisa respectueusement.</p> + +<p>Depuis cette poque, elle figure comme un trophe au dessus des +armes appendues aux murs de sa demeure, et, chaque fois +que les regards du vieillard se portent sur ce rameau dessch, +il murmure une prire Marie, l'aimable et tendre refuge des pauvres +pcheurs.</p> + +<a name="29"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> + +<p>29.—LA STATUETTE DE SAINT ANTOINE.</p> + +<p>lev par une pieuse mre, D***, officier aussi loyal que +brave, avait eu la foi, mais la vie des camps et des casernes +avait effac l'empreinte primitive de la religion et il en +tait arriv cette indiffrence froide et triste qui est une forme +honnte de l'impit. Son pouse, reste matresse pour elle-mme +et pour sa fille de toutes les pratiques de la dvotion, n'en pleurait +pas moins l'garement de celui qu'elle aimait assez sur la +terre, pour ne pas vouloir en tre spare au ciel. Depuis longtemps +dj, ses prires montaient toujours vers le Ciel et imploraient +l'appui de la Reine des vierges. Rien ne venait la +consoler. Un jour mme, une nouvelle peine vint s'ajouter aux +autres: son mari lui avait appris qu'il tait franc-maon! Ce +n'tait plus seulement l'indiffrence, c'tait l'impit relle et +notoire, l'impit publique et affiche...; et, en pensant cela, +Mme D*** serrait sa fille sur son coeur comme pour la prserver +d'un malheur, ou peut-tre pour avoir recours l'innocence +de l'enfant, contre le pril que courait l'me du pre.</p> + +<p>Tout--coup, ses yeux se portrent sur une statuette de saint +Antoine de Padoue qui ornait sa chambre, et une ide subite +s'empara de son me attriste... Mon enfant, dit-elle sa +fille, mon enfant, il faut que tu pries beaucoup saint Antoine +pour obtenir de lui que ton pre retrouve ce qu'il a perdu!</p> + +<p>—Qu'a-t-il donc perdu, ma mre?</p> + +<p>—Tu le sauras plus tard, mais prie et... n'en dis rien ton +pre.</p> + +<p>Le regard naf de la jeune fille se leva vers la statuette, et +ses lvres s'ouvrirent pour laisser chapper ces paroles: Grand +Saint, faites retrouver mon pre ce qu'il a perdu.</p> + +<p>En-ce moment la porte s'ouvrait, et M. D*** venait avertir +sa femme qu'il allait sortir.</p> + +<p>Il avait tout entendu et se demandait tout en marchant ce +que cela pouvait bien tre. Qu'ai-je donc perdu, se disait-il? +C'est sans doute ma femme qui aura gar quelque chose...; +mais quelle ide d'aller redemander cela cette statue! Aprs +tout, peu importe! Elle est si bonne pouse et si bonne mre!... +C'est gal, il faut que je lui dise de ne pas s'inquiter, car enfin +si j'avais perdu une chose srieuse, je le saurais bien.</p> + +<p>Comme on tait aux premiers jours de juin, M. D*** jugea +que la soire assez belle lui promettait plus de jouissance la +campagne qu'entre les quatre murs de la loge. Une ide! se +dit-il en se frappant le front, je vais chercher ma femme et ma +fille et nous irons faire un tour la campagne...; mais qu'ai-je +donc perdu?...</p> + +<p>Mme D*** eut un sourire de bonheur et jeta un regard qui +disait merci saint Antoine, quand son mari vint lui dire son +ide! mais elle resta muette et se sentit rougir lorsqu'il ajouta: +Dis donc, est-ce que j'ai perdu quelque chose?—Pourquoi +me demandes-tu cela? rpondit-elle.—C'est que j'ai entendu +la petite.</p> + +<p>La conversation en resta l, mais l'embarras de Mme D*** +n'avait pas chapp son mari, et souvent encore il se demandait: +Qu'ai-je donc perdu?</p> + +<p>Le 12 juin au soir, Mme D*** se trouvait encore dans sa chambre +avec sa fille, et l'enfant redisait avec ferveur sa nave prire: +Grand Saint, faites retrouver mon pre ce qu'il a perdu!</p> + +<p>Mais enfin, dis-moi donc ce que j'ai perdu, s'cria M. D*** +en entrant violemment dans la chambre... Depuis huit jours, +je me le demande... Depuis huit jours, cette pense m'obsde... +Tu fais toujours prier ta fille pour cela, mais tu ferais bien +mieux de me le dire, car je saurais si cela vaut la peine de fatiguer +cette enfant!</p> + +<p>Mme D*** se leva, en regardant son mari avec calme: Mon +ami, lui dit-elle, serais-tu content de me quitter pour toujours?</p> + +<p>—Ah! pour cela non! et si c'est pour cela que tu pries et +que tu vas l'glise, tu peux t'abstenir!</p> + +<p>—Cependant, mon cher ami, si tu ne retrouves pas ce que +tu as perdu, il faudra nous quitter un jour..., et pour toujours!</p> + +<p>—Mais qu'est-ce donc?... Dis, je t'en conjure..., qu'ai-je +donc perdu?</p> + +<p>—La foi... la foi de ta mre!... et je ne veux pas te quitter, +moi... Oh! je ne le veux pas... il faut que tu la retrouves!</p> + +<p>Et la pauvre femme pleurait, pendant que, sans ajouter un seul +mot, M. D*** sortait.</p> + +<p>La foi, disait-il, la foi de ma mre... de ma femme et +de ma fille!. Et pendant toute la nuit, Mme D*** qui priait, +l'entendait marcher, s'agiter et rpter souvent: La foi... la +foi de ma mre!</p> + +<p>Le lendemain matin, M. D*** entre sans rien dire, dans la +chambre de sa femme; puis, comme veill par une ide subite: +Est-ce que vous avez une fte aujourd'hui?</p> + +<p>—Oui, mon ami, la fte de saint Antoine de Padoue.</p> + +<p>—Ah! le petit Saint de la chemine! ... Eh bien! merci, +saint Antoine!</p> + +<p>Et comme Mme D*** le regardait anxieuse... Oui, oui, +ma femme, s'cria-t-il en ouvrant les bras, oui, c'est fait, j'ai +retrouv ce que j'avais perdu;—mais nous devons un beau +cierge ton petit Saint, allons le lui porter!</p> + +<p>Et quelques minutes plus tard, le frre Portier du couvent +des Franciscains appelait un Pre pour confesser M. D*** qui +avait retrouv la foi. (<i>R. P. Apollinaire</i>.)</p> + +<a name="30"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> + +<p>30.—LE CHEMIN DU COEUR.</p> + +<p>Un honorable ecclsiastique de Paris venait d'tre appel +pour confesser une vieille femme mourante dans une de +ces maisons qui servent de refuge aux chiffonniers; il entendit +des cris plaintifs partir d'une chambre voisine et comme +le bruit d'un corps qui tombe. Il s'y prcipite et voit une femme +tendue sur le carreau, qu'un homme rouait de coups. Ah! +malheureux! s'crie involontairement l'abb. L'homme se retourne, +et, apercevant le prtre, il lui dit: Que viens-tu chercher +ici, calotin? Tu vas passer par la fentre. Et, le saisissant +par le collet et la ceinture, il le soulve de terre et se +rapproche de la fentre.</p> + +<p>C'tait au troisime tage. L'abb avait conserv sa prsence +d'esprit. Rapide comme l'clair, un souvenir se prsente lui, +et sans paratre mu, il lui dit: Moi qui venais vous chercher +pour porter secours une pauvre voisine qui se meurt! +L'homme s'tait arrt; il tait temps: la fentre ouverte +n'tait plus qu' un pas. Il repose l'abb par terre en lui disant: +Qu'est-ce que c'est?—Une pauvre femme qui se meurt sur +un vritable fumier, et je venais pour que vous m'aidiez un peu + la secourir.—Voyons. Et l'abb le conduisit dans la pice +contigu et lui montra une vieille femme tendue sur un misrable +grabat couvert d'une paille infecte, dans le paroxysme +d'une fivre brlante, peine recouverte de quelques misrables +haillons. Ah! pauvre femme! dit le chiffonnier dont la colre +tait tout fait tombe cet aspect.—Je vais vous prier, lui +dit l'abb en lui tendant une pice de 40 sous, de me procurer +deux ou trois bottes de paille frache pour qu'elle soit un peu +moins mal.—Tout de suite. Et, prenant la pice, il s'lance, +descendant quatre quatre les marches de l'escalier vermoulu.</p> + +<p> peine tait-il parti que toutes les portes du corridor s'ouvrirent, +et tous les habitants, les femmes surtout, y compris +celle qui venait d'tre battue, se prcipitent en disant: Sauvez-vous, +monsieur l'abb, sauvez-vous vite pendant qu'il est loin. +Il est aussi fort qu'il est violent, et s'il vous retrouve ici, il pourrait bien vous faire un mauvais parti.—Non, non, rpondit +l'abb en souriant, je resterai. Je l'ai entrepris. Il vaut +beaucoup mieux que vous ne croyez, et il faudra bien que j'en +vienne bout. On l'entendit remonter. Chacun tait rentr +chez soi, fermant soigneusement sa porte.</p> + +<p>Il arrivait en effet, charg de trois bottes de paille qu'il jeta +terre la porte de la malade. Il en dlie une, tend la paille par +terre, et enlevant la pauvre infirme aussi dlicatement qu'aurait +pu le faire une soeur de charit, il la pose dessus avec prcaution. +Ouvrant la fentre, il jette dans la rue, sans trop de souci des +ordonnances de police, le fumier infect qui couvrait le grabat, +et le remplace par la paille frache des deux autres bottes; il +la recouvre de ce qu'il trouve de mieux dans tous ces haillons, +et replace sur son lit avec le mme soin la vieille femme, qui le +remercie par signes et surtout par l'air de satisfaction et de +bien-tre avec lequel elle s'arrangeait sur sa couchette.</p> + +<p>L'abb l'avait regard avec bonheur, et ds que tout fut fini, +lui prenant la main, il lui dit: Tenez, je gage que vous tes plus +content de vous que si je vous avais laiss battre votre +femme tout votre aise.—Ah! dame! je ne dis pas; et, regardant +la vieille voisine, il ajouta: Pauvre femme, je ne savais +pas qu'elle ft si mal.—Vous tes un brave homme, j'ai vu +comme vous vous y preniez bien pour elle, et avec quel soin.—Oh! +c'est qu'elle est si faible!—Je reviendrai la voir dans +quelques jours, et j'aurai bien du plaisir vous voir.—Ah! monsieur +l'abb, dit-il en rougissant un peu; et prenant la main que +l'abb lui tendait de nouveau: Excusez si j'tais bien en colre +tout l'heure.—Je n'y pense plus, et revoir. Cependant +vous allez me faire une promesse.—Quoi donc?—Je reviendrai +dans cinq six jours, et d'ici-l vous ne battrez pas votre +femme.—Ah! c'est qu'il y a des moments qu'elle m'impatiente.—Eh +bien! dans ces moments-la, vous irez voir cette pauvre +voisine... C'est promis, revoir. Et sans attendre davantage, +il secoue la main du chiffonnier et se hte de partir.</p> + +<p>Il revint effectivement au bout de cinq jours, et aprs sa +visite la pauvre vieille, qui lui raconta en pleurant combien +son terrible voisin avait t bon pour elle, il entra chez lui. En +le voyant, la femme se prcipite vers lui en lui disant: Ah! +monsieur l'abb, vous m'avez sauv deux <i>roules</i>. Le mari, +un peu confus, ajouta: Ah! oui, les mains m'ont bien dmang... +Mais j'ai fait comme vous m'avez dit, et je ne rentrais +que quand la colre tait passe.—Vous le voyez, dit l'abb, +on peut toujours en venir bout, et je suis sr qu'aprs ces +deux fois vous avez trouv votre femme bien plus douce.</p> + +<p>La glace tait rompue, et l'abb en profita pour parler un +peu charit et amour du prochain. Nul n'avait mieux que lui, +qui prchait si bien d'exemple, le droit d'en parler. De l il +passa un peu l'amour de Dieu, et quitta le couple enchant, +emportant une nouvelle promesse de patience et celle d'une +visite du mari. Sous cette grosse enveloppe il cachait un coeur +intelligent et bon, et il ne fut pas difficile l'abb de le ramener + Dieu. Aprs avoir t la terreur de son quartier par sa force +et sa violence, il en devint le modle et l'aptre. Plus d'une +fois il amena l'abb d'anciens camarades dont il avait dtermin +la conversion.</p> + +<p>Un matin, l'abb se trouvait d'assez bonne heure Saint-Sulpice. +Il le vit entrer et, aprs une courte prire, s'approcher +du tronc des pauvres, y jeter quelque chose et se retirer prcipitamment. +Il le suivit, et l'ayant rejoint dehors, il lui demanda +ce qu'il venait de faire. Le chiffonnier hsita rpondre, mais, +certain que l'abb avait tout vu, il lui dit: Eh bien! c'est +l'argent de mon djeuner que j'y ai jet. Autrefois je n'en ai +que trop dpens au cabaret. J'ai donn des scandales, vous le +savez mieux que personne. Pour les rparer autant que je le +puis, je jene quelquefois, et comme il ne serait pas juste d'en +tirer profit, je viens jeter ici, pour les pauvres, l'argent que mon +djeuner m'aurait cot.</p> + +<p>(<i>L'abb Mullois</i>.)</p> + +<a name="31"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> + +<p>31.——LE NOUVEL AUGUSTIN.</p> + +<p>Un jeune homme du nom d'Augustin, emport par ses passions +ardentes, tait tomb dans le dsordre presque au +terme de ses tudes. Ne connaissant plus ni frein ni rgle, +il n'coutait mme pas sa mre et restait insensible ses larmes +comme ses reproches. Par intervalles cependant, le remords +venait troubler la conscience du jeune libertin, mais il tchait +de s'tourdir davantage et se plongeait dans la dissipation. +Soudain, une maladie de poitrine se dclara. Inquite de le voir +partir pour la capitale avec une toux opinitre, sa plus jeune +soeur, Anna, cacha, sans le lui dire, une mdaille de la sainte +Vierge dans l'habit qu'il portait. Ce pieux stratagme fut sans +effet sur lui. Loin de l: On s'est donn une peine inutile, +crivit-il bientt; je prie qu'on ne recommence pas, mon tailleur +a bien autre chose faire qu' dcoudre des mdailles.</p> + +<p>Les symptmes de la maladie ne tardrent pas devenir inquitants, +et firent de rapides progrs; des crachements de sang +menaaient d'touffer tout coup le malade. Ainsi la mort le +pouvait frapper toute heure: pauvre Augustin! il n'tait pas +prpar paratre devant Dieu, il ne songeait pas mme s'y +disposer. Un jour, dans une entrevue qu'il eut avec sa soeur +religieuse, celle-ci lui avait dit avec tendresse: Mon cher +Augustin, songe donc mettre ta conscience en rgle avec +Dieu; moi qui t'aime tant, je ne puis soutenir la pense de te +savoir loin de lui. Pour toute rponse, le jeune homme avait +serr avec motion la main de sa soeur, puis il avait cherch +changer une conversation qui semblait le fatiguer. Un autre +jour, une crise violente ayant fait apprhender que sa dernire +heure ne ft arrive, sa mre avait fait prier l'aumnier, premier +dpositaire des secrets du coeur de son fils, d'accourir en +toute hte. L'aumnier s'tait prsent sans retard avec sa douce +parole, son regard ami. Augustin n'avait voulu rien entendre, +et le vieillard s'tait retir les yeux pleins de larmes amres.</p> + +<p>Mais pendant qu'Augustin repoussait le ministre de Dieu, on +priait pour lui dans les sanctuaires consacrs Marie, si bien +surnomme l'esprance des dsesprs: l'heure du triomphe de +la grce ne devait pas tarder sonner.</p> + +<p>Soudain une crise affreuse se dclare, c'est le dernier avertissement +du ciel.</p> + +<p>Surmontant alors sa douleur, la mre d'Augustin s'approche +de son lit et lui dit avec amour: Mon fils, je t'en supplie, ne +diffre pas davantage; si cette crise continue, es-tu sr d'en +supporter l'effort, dans l'tat d'puisement o tu es? Courageuse +mre, pour sauver l'me de votre enfant, vous avez su +triompher des faiblesses du coeur maternel; mais aussi, que +votre me abattue fut console quand le pauvre malade, levant +vers vous son regard mourant, vous dit: Je le veux bien, +faites venir M. le Cur!</p> + +<p>Celui-ci arriva promptement, fut reu bras ouverts, et commena +avec le jeune homme un de ces mystrieux entretiens +dont le ciel seul connat le secret et qui rhabilitent les mes +devant Dieu. Quand le prtre sortit, le malade tait calme, une +douce joie brillait sur son visage. Augustin, qui depuis trois +mois n'avait pour sa mre qu'une froideur glaciale, triste fruit +de son esprit aigri et chagrin, l'appela prs de son lit et l'embrassa +avec tendresse; c'tait le tmoignage de la rconciliation +qu'il venait de cimenter avec Dieu, l'expression filiale de sa +conscience tranquillise.</p> + +<p> partir de ce moment, le plus admirable contraste se fit remarquer +dans le jeune malade; on le voyait subir d'heure en +heure l'influence de l'action cleste.</p> + +<p>Lui adressait-on des paroles de pit? il les recevait avec +reconnaissance. Lui faisait-on une lecture difiante? il l'coutait +avec une douce attention. Les <i>Confessions</i> du grand vque +d'Hippone faisaient, entre tous les autres livres, ses plus chres +dlices. C'est mon histoire que je lis, disait-il avec un pieux +sentiment d'amour de Dieu. Il contemplait avec bonheur la croix +de Jsus, cherchant participer la vertu qui s'en chappe +pour le chrtien supportant sans se plaindre les plus cruelles +douleurs. Il fit publiquement ses excuses tous les membres de +sa famille et aux personnes de la maison pour les scandales +qu'il avait donns, et particulirement au vnrable ecclsiastique +dont il avait refus le ministre quelques mois auparavant.</p> + +<p>Sa mort fut des plus difiantes: le pcheur tait devenu un saint.</p> + +<a name="32"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> +<p>32.—VAINCU PAR L'EXEMPLE.</p> + +<p>Un enfant pieux tait plac dans un trs mauvais atelier de +tourneur; c'tait vritablement pour lui un enfer. Pour +comble de malheur, le patron avait un contrat pass avec +les parents et ne voulut pas entendre parler de rupture. Le jeune +apprenti fut tent de se dsesprer; mais soutenu par les conseils +de son confesseur, il se rsigna. Les attaques allaient +toujours croissant. Enfin, un dimanche, le pauvre enfant vient +se jeter dans les bras de l'aumnier, et, fondant en larmes, lui +fait part de ses nouveaux tourments; il se plaint surtout d'un +ouvrier qui s'acharne aprs lui plus que les autres et le harcle +de ses impits. Quel remde cette situation? Un seul, la +prire! Priez pour la conversion de ce malheureux! Tout est +possible Dieu. lui dit le confesseur. Rest seul dans un petit +sanctuaire, l'enfant se prosterne devant une statue de la Sainte +Vierge, pleure chaudes larmes et prie longtemps avec la plus +grande ferveur. Le samedi suivant, l'apprenti amenait aux +pieds de l'aumnier du Patronage le malheureux ouvrier sincrement +converti, autant par les prires que par les bons +exemples et la rsignation de l'enfant. Peu de temps aprs, +tous les deux s'approchaient de la sainte Table, combls de +grces et de consolations. Cet ouvrier persvra dans son heureux +retour et prit nergiquement la dfense du pauvre apprenti. +Ce n'est pas tout. Quelque temps aprs, le patron lui-mme +vint trouver le directeur du Patronage, lui avouant que l'exemple +des vertus simples et modestes de son apprenti, joint des +malheurs de famille, avait profondment touch son coeur. +Je me suis dj confess M. le Cur, dit-il, et j'y retourne ce +soir. Demain je fais mes Pques. Dsormais je ne veux pas +d'autres apprentis, ni d'autres ouvriers que ceux du Patronage. +Jamais je ne travaillerai le dimanche, jamais une mauvaise +parole ne sera prononce chez moi. Veuillez, monsieur, me +considrer comme un des vtres, comme tout dvou la religion +et la moralisation de la classe ouvrire.</p> + +<p>Ne faut-il pas dire aprs cela que la prire et le bon exemple +peuvent convertir les coeurs les plus endurcis?</p> + +<a name="33"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> +<p>33.—LA FILLE DU FRANC-MAON.</p> + +<p>J'ai t appel, racontait en 1865 un vnrable religieux +passioniste, pour administrer un mourant Brooklyn. +C'tait un allemand, que j'avais eu l'occasion de rencontrer +plusieurs fois. Sa fille unique, excellente catholique, me prvint +que son pre tait franc-maon et qu'il fallait exiger sa rtractation.</p> + +<p>Aprs avoir entendu sa confession, je lui demandai s'il n'avait +pas appartenu quelque socit secrte.—Oui, mon Pre, je +suis franc-maon; mais, vous le savez, en Amrique, cela n'est +pas mal.—C'est une erreur, lui dis-je; la franc-maonnerie +est condamne partout o elle existe. Il vous faut donc rtracter +tout ce que vous avez pu promettre et me dlivrer vos insignes.</p> + +<p>Le malade fit bien quelques difficults, mais il avait gard la +foi, et il signa la rtractation que je rdigeai: puis il me fallut +faire de nouvelles instances pour obtenir son charpe, son +querre et sa truelle d'argent, son tablier de peau et son rituel, +renferms dans une armoire prs de son lit. Je dus lui expliquer +la ncessit de se dpouiller de tous ces objets s'il voulait faire +preuve d'un repentir sincre et d'un retour efficace l'glise. +Je sortais, emportant les dpouilles opimes, et tout heureux +d'avoir arrach son me au dmon.</p> + +<p>La jeune fille m'attendait sous le vestibule: Eh bien! dit-elle, +mon pre vous a tout remis? Tout, n'est-ce pas? Il a fait la +paix avec Dieu?—Voyez plutt, ma fille. Et je lui montrai +les objets que j'avais la main. Elle les prend l'un aprs l'autre, +et puis, d'un air triste, elle dit: Non, tout n'est pas l; il +n'a pas eu de peine vous remettre ces insignes; il lui en a +cot davantage pour ce livre, qui est particulier son grade. +Mais il y a encore autre chose.—Quoi donc?—Un crit dont +j'ignore le contenu; mon pre m'a recommand de le porter +tout cachet aprs sa mort au chef de sa Loge. Ce doit tre +quelque secret important.</p> + +<p>Je retourne prs du malade, et je lui dis: Mon pauvre ami, +pourquoi me trompez-vous? Vous allez paratre devant le tribunal +de Dieu; croyez-vous chapper sa justice? Vous avez +encore quelque chose me livrer. Le malade parut constern; +je remarquai la pleur de son visage et le trouble de ses yeux; +puis il dit avec un certain embarras: Mais vous avez tout +emport, je n'ai plus rien vous livrer.—Non, il y a un crit +comme en font tous les francs-maons.—C'est une erreur, +mon Pre, je n'ai plus rien. Je redoublai d'instances: tout +tait inutile, le dmon allait triompher. J'employais tous les +moyens que je croyais efficaces en telle occasion. Je n'obtins +rien: le malade niait, ou ne rpondait pas. Alors, sa fille ouvre +la porte et se jette genoux au pied du lit: Oh! mon pre, +de grce, sauvez votre me; votre fille serait trop malheureuse. +Vous dites que vous m'aimez, prouvez-le maintenant.</p> + +<p>Le malade ne s'attendait pas cette secousse: les embrassements +et les larmes de sa fille l'meuvent; elle lui prodigue +les caresses les plus vives; elle lui dit les paroles les plus +tendres, lui parle du ciel qu'il perd, et le malade veut rpondre: +Tu sais que je n'ai rien de cach. Sa fille, prenant un ton +inspir: Ne mentez pas, mon pre; vous avez toujours t +franc; que je ne rougisse pas de votre nom. Donnez au Pre le +papier que vous m'avez recommand de porter au vnrable de +la Loge.</p> + +<p> ces paroles, le malade pousse un cri; puis, faisant un effort, +il dit en soupirant: Non, ma fille, tu ne rougiras pas de ton +pre. Tiens, prends cette clef mon cou, ouvre le tiroir, +et donne au Pre le papier qu'il renferme. Puis il tombe affaiss.</p> + +<p>Sa fille, prompte comme l'clair, avait excut ses ordres et +me remettait un pli cachet en disant: Victoire! mon pre +est sauv!</p> + +<p>Cette scne m'avait profondment touch. Le courage de +cette fille me rappelait une chrtienne des premiers sicles. Le +malade vcut encore quelques heures, et ses dernires paroles +taient un acte de contrition, en mme temps que de foi et +d'esprance. J'ouvris, en prsence de sa fille, le pli cachet. +C'tait un serment sign avec du sang. J'avais entendu parler +de ce genre d'crits en usage chez les chefs de la franc-maonnerie; +mais quand je parcourus ce papier, je n'en pouvais croire +mes yeux. C'tait le serment d'une guerre sans fin, sans merci, +contre l'glise, la papaut et les rois; avec les plus excrables +maldictions s'il violait sa parole. Ce papier, je l'ai remis entre +les mains de l'archevque, afin qu'il pt apprcier aussi bien +que moi la malice infernale de la franc-maonnerie.</p> + +<a name="34"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> + +<p>34.—UN VOYAGE DE CENT LIEUES EN AUSTRALIE.</p> + +<p>Dans une de ses courses apostoliques au milieu des rgions +peu frquentes de l'Australie, Mgr Polding tomba malade +et fut soign avec un dvouement admirable par une veuve. +Le vnrable prlat, revenu la sant, lui fit promesse qu' +quelque poque de l'anne et en quelque lieu qu'il ft, il reviendrait, + son appel, lui administrer les derniers sacrements. Bien +des saisons se passrent, et une nuit d'automne arriva une lettre +invitant l'archevque remplir la promesse faite sa bienfaitrice +qui se mourait. Sans hsiter un seul instant, le digne +prlat, en dpit de la rigueur de la saison, se mit immdiatement +en route.</p> + +<p>Aprs avoir bien march des heures et des jours, il arriva +haletant et harass la maison qu'il tait venu chercher de si +loin; mais son grand tonnement, il trouva une solitude complte.</p> + +<p>Pendant que l'archevque mditait ce qu'il allait faire, son +attention fut appele soudain par le bruit de la hache d'un bcheron. +Se dirigeant immdiatement vers l'endroit d'o partait +le bruit, il se trouva bientt en face d'un robuste Irlandais. +Mgr Polding apprit de lui que la vieille dame, craignant quelque +retard de sa part, s'tait dcide, bien que mourante, aller +chercher ailleurs des secours spirituels; mais le bon Irlandais +ne put lui indiquer la direction qu'elle avait prise. Le prlat +comprit qu'il serait compltement inutile d'aller sa recherche +mais une inspiration lui vint. Il s'assit sur un tronc d'arbre, et, +s'adressant au bcheron, il lui dit: Eh bien, mon brave, aprs +tout, je n'ai pas l'intention d'tre venu ici pour rien. Ainsi, +mettez-vous genoux, +et je vais entendre votre confession.</p> + +<p>L'Irlandais commena par s'excuser, allguant son manque +de prparation, le long laps de temps coul depuis sa dernire +confession, etc.; mais tous ces scrupules furent combattus par +l'archevque, et le bcheron finit par s'agenouiller, repentant +et contrit; pour recevoir l'absolution de ses fautes. L'archevque +lui fit promettre d'aller communier le dimanche suivant, et ils +se sparrent. Mgr Polding avait peine fait quelques pas qu'il +entendit un profond gmissement. Il revint en toute hte et +trouva son pnitent mort, cras par la chute d'un arbre.</p> + +<p>Combien n'est donc pas admirable la misricorde de Dieu, +qui appelle ainsi un vque des centaines de lieues de sa rsidence, +par des chemins pleins de dangers et par le temps le plus +rigoureux, pour ouvrir les portes du ciel l'me d'un pauvre +homme sur le point de comparatre son tribunal?</p> + +<a name="35"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> + +<p>35.—RIEN N'EST IMPOSSIBLE A DIEU.</p> + +<p>Dans une antique cit des bords du Rhin, la femme d'un +cordonnier, qui vivait dans une extrme misre, se rendit +chez l'vque, pour lui demander secours et protection. +Le prlat tait connu comme le consolateur de toute espce de +souffrances: les vieillards, les veuves, les orphelins, les infirmes, +les aveugles, tous ceux qui souffraient physiquement ou moralement, +approchaient de lui, malgr sa haute dignit, avec +confiance et abandon. Quand l'vque eut entendu les plaintes +de la pauvre femme, il lui dit amicalement, mais cependant sur +le ton du reproche:</p> + +<p>Je ne suis pas assez riche, bonne femme, pour vous donner +l'aumne deux fois par semaine.</p> + +<p>La pauvre femme rpondit sans oser lever les yeux:</p> + +<p>Que Votre Grandeur daigne m'excuser; mais mon mari est +depuis longtemps alit et tourment de si grandes douleurs!...</p> + +<p>—S'il en est ainsi, s'cria l'vque, je ne saurais vous refuser, +car, pour des cas semblables, j'ai toujours une somme en rserve. +Je veux voir aussi votre mari et lui apporter quelques +consolations spirituelles.</p> + +<p> ces mots, la pauvre femme se montra inquite et embarrasse:</p> + +<p>Que Votre Grandeur ne se drange pas... Mon mari a de +singulires ides.</p> + +<p>—Malgr cela je raliserai mon projet, interrompit srieusement +l'vque qui se figura que cette maladie attribue au mari +tait un prtexte pour obtenir un secours plus abondant.</p> + +<p>—Il faut donc que je vous avoue franchement, dit la pauvre +femme tout en larmes, que mon mari est si profondment irrligieux +qu'il ne veut entendre parler d'aucun prtre.</p> + +<p>—Cela ne m'empchera pas de l'aller visiter, d'autant qu'il +est, je le vois, doublement malade. Peut-tre, humble instrument +de Dieu, pourrai-je le ramener dans la bonne voie.</p> + +<p>La pauvre femme courut avec le coeur inquiet prs de son +mari; il souffrait beaucoup, elle n'osa lui annoncer la visite qu'il +allait recevoir.</p> + +<p>Bientt aprs, la porte de la chambre s'ouvrit doucement, et +l'vque entra.</p> + +<p>Il s'approcha avec bont du lit de douleur et s'informa avec +bienveillance des souffrances du malade; il s'effora de rchauffer +le coeur du pcheur au foyer toujours brlant de l'amour divin +et de le prparer au voyage de l'ternit.</p> + +<p>Mais le malade qui, la premire vue de l'vque, tait devenu +rouge de colre, se montra tellement insensible ce langage +si doux et si loquent, que le bon pasteur se retira le coeur +profondment afflig.</p> + +<p>Il avait dj franchi le seuil de la chambre, lorsqu'il se retourna +une dernire fois. Son doux regard rencontra celui de +la femme attriste, et il lui dit voix basse:</p> + +<p>Ne dsesprez pas, <i>vous savez qu' Dieu rien n'est impossible</i>; +ne doutons pas de la conversion de votre mari. Si un +heureux moment venait o il dsirt ma prsence, ne tardez +pas m'appeler, serait-ce mme au milieu de la nuit. Votre +mari est plus mal que vous ne pensez, et chaque minute est +prcieuse pour le salut de son me.</p> + +<p>La nuit suivante, onze heures, la pauvre femme arrivait +toute haletante au palais de l'vque. Elle tira vivement, et +coups redoubls, le cordon de la sonnette, jusqu' ce qu'enfin +elle entendit le bruit des clefs et qu'elle aperut le domestique, +qui lui demanda avec impatience ce qu'elle pouvait vouloir +une heure semblable.</p> + +<p>Mon mari mourant demande Monseigneur. Il rclame la +grce qu'il daigne venir au plus tt.</p> + +<p>—Y pensez-vous? rpondit le domestique; comment pourrais-je +troubler le sommeil de mon matre, dont la vie est si +remplie et les fatigues si grandes? Votre mari, je pense, peut +bien attendre demain matin; je ferai votre commission ds le +rveil de Monseigneur.</p> + +<p>—Ce sera trop tard, soupira la pauvre femme. Pour l'amour +de Jsus, ayez piti de mon pauvre mari et annoncez-moi de +suite. Sa Grandeur m'a dit elle-mme de venir la chercher +toute heure, mme au milieu de la nuit.</p> + +<p>—S'il en est ainsi, rpondit avec empressement le vieux et +fidle serviteur, je vais communiquer votre demande au chapelain +de Sa Grandeur.</p> + +<p>Et il courut chez le chapelain, qui lui ordonna de rveiller +immdiatement son matre; mais l'vque n'tait pas dans sa +chambre a coucher. Le domestique, qui avait vieilli son service, +l'alla chercher la chapelle, o il savait qu'il passait en +prires une partie des nuits. Il le trouva, en effet, plong dans +de pieuses mditations devant l'image de Jsus crucifi.</p> + +<p>Ds que le bon voque connut l'appel du malade, il s'cria +avec une sainte joie:</p> + +<p>Combien je vous remercie, mon Dieu, d'avoir exauc ma +prire!</p> + +<p>Et immdiatement il se mit en route, traversa pas presss +les rues troites et sombres, monta rapidement l'escalier et vint +s'asseoir au chevet du mourant, qui le reut avec des larmes +brlantes de repentir, et avec une profonde motion lui parla +ainsi:</p> + +<p>La nuit tait venue, et j'avais dj pass plusieurs heures +sans sommeil sur mon lit de douleur, lorsque tout coup mon +coeur a prouv une inquitude que je n'avais ressentie de ma +vie. J'avais compris quel affreux danger planait sur mon me; +j'ai reconnu mes graves offenses envers Dieu, et, en voyant +combien il a toujours t misricordieux pour moi, j'ai t pouvant +du sort qui m'attendait si je paraissais en cet tat devant +le souverain Juge qui voit et qui sait tout. J'ai song alors ma +mre, qui en mourant m'a recommand la protection de la +bienheureuse Vierge Marie. Je me suis adress cette Mre +cleste, implorant sa protection auprs de son cher Fils, et +bientt j'ai senti la consolation entrer dans mon coeur. Ma +femme m'a rappel aussitt votre promesse de m'assister dans +ce danger de mon me et dans le pril de la mort...</p> + +<p>Le malade ne put continuer; il retomba puis sur son lit, en +proie un profond vanouissement. Ds qu'il eut repris l'usage +de ses sens, il dposa dans le coeur de l'voque une humble +confession gnrale, et attendit avec impatience ce moment +heureux dont il avait t si longtemps priv, o lui fut prsent +le Pain cleste qui remplit son me d'une paix inexprimable. Il +murmura d'une voix dj presque teinte:</p> + +<p> Dieu! qui as fait pour moi de si grandes choses, sois +aussi misricordieux pour ma pauvre me que tu le fus sur la +croix pour le bon larron repentant.</p> + +<p>Le lendemain, sa lutte avec la mort et la douleur avait cess: +il tait pass une vie meilleure. Le jour de la conversion de cet +homme dut tre le plus beau jour de la vie d'un voque; car il +ne saurait y avoir ici-bas de plus grande joie que la pense +d'avoir ramen un pcheur Dieu.</p> + +<p>Et ainsi, en cette circonstance dcisive pour le bonheur ternel +d'une me, ce bonheur fut double; c'est l le propre de +toutes les oeuvres de misricorde: elles sont la joie de ceux qui +les accomplissent et de ceux qui en sont l'objet.</p> + +<a name="36"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> + +<p>36.—L'AMOUR MATERNEL.</p> + +<p>Dans une des principales villes du midi de la France, un +vnrable ecclsiastique, vicaire de paroisse, fut soudainement +appel vers le milieu de la nuit, prs d'une malade +qui, lui dit-on, se mourait, prive tout la fois des ressources +matrielles capables d'adoucir les souffrances de son +corps, et des sentiments religieux propres soutenir l'nergie +de son me, profondment aigrie par la misre. Le digne prtre +ne se fit point attendre. Sautant hors de sa couche et s'habillant + la hte, il est bientt dans la rue, se dirigeant avec son +guide vers la demeure de la pauvre mourante, travers des +tourbillons de neige dont une bise glaciale fouettait son visage. +Il arrive, gravit six tages et pntre au fond du plus mchant +rduit que l'on puisse voir. L, sur un grabat ftide, une malheureuse +femme se dbattait avec angoisse, voulant et ne voulant +pas mourir; car ses cts dormait, ensevelie sous d'informes +haillons, une petite fille qui la rattachait encore la vie +quand le malheur la pressait au contraire de quitter un monde +devenu inhabitable pour elle.</p> + +<p>Un tel spectacle mut l'envoy de Dieu jusqu'aux larmes, et +le frisson d'une piti sincre parcourut tous ses membres. Que +faire devant une pareille infortune? Comment ramener la paix +et la joie dans une me ainsi torture, toujours en prsence +d'une misre de plus en plus poignante, de plus en plus irrmdiable? +Tout autre qu'un prtre assurment et recul devant +une mission si difficile. L'abb ne se dcouragea point; il prit +conseil de sa foi, il prit conseil de son coeur, et le plus doux +triomphe couronna bientt ses intelligents efforts. Aux premiers +mots sortis de sa bouche, la malade avait brusquement dtourn +la tte, ses exhortations toujours plus tendres et plus pressantes, +elle opposait une indiffrence profonde, un de ces sourires +amers qui dconcertent les plus robustes esprances et +attestent une incrdulit systmatique ou une ignorance absolue +des vrits chrtiennes. Il fallait donc tenter un dernier assaut +dcisif; c'est alors qu'une inspiration soudaine vint illuminer +l'esprit du bon pasteur la recherche de sa brebis gare. +Elle rsiste mes paroles, se dit-il en lui-mme, elle ne rsistera +pas sans doute aux saintes obligations de la maternit; +l'amour maternel mne Dieu, qui aime si tendrement sa +Mre. Et, saisissant l'enfant endormi dans un coin de la mansarde, +il le prsenta la mourante en lui disant: Sauvez votre +me, vous sauverez celle de votre fille; si vous devez la laisser +orpheline ici-bas, au moins gagnez le ciel pour la protger et +lui garder une place parmi les anges. la vue de cette innocente +et douce crature qui lui tendait ses petits bras et sollicitait +ses caresses, la pauvre femme jeta un cri perant, serra +convulsivement son enfant sur sa poitrine haletante, et, au bout +de quelques instants, ses yeux desschs s'emplirent de larmes; +bienheureuses larmes qui emportrent avec elles toutes les barrires +que l'esprit de rvolte avait places entre son coeur et +celui du souverain Juge, dont la main ne nous frappe ici-bas que +pour nous gurir. L'attendrissement qui ouvrait son me aux +plus nobles sollicitudes d'une mre, l'ouvrit en mme temps +tous les sentiments chrtiens qui donnent la rsignation dans +les souffrances et le courage dans l'adversit. Mon Dieu, +s'cria-t-elle pleinement soumise et console, mon Dieu, que +votre volont s'accomplisse! Je vous fais volontiers le sacrifice +de ma vie; que tous les maux que j'ai soufferts soient autant +d'infortunes pargnes l'enfant qui doit me survivre. Et vous, +monsieur l'abb, ajouta-t-elle, daignez, je vous en conjure, +prendre soin de l'orpheline; je vous la confie: si vous acceptez +ce dpt, je mourrai contente et rassure. L'abb promit tout, +et la malade se confessa avec de grands sentiments de contrition. +L'amour maternel l'avait ramene l'amour de Dieu.</p> + +<a name="37"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> +<p>37.—UN PCHEUR MORIBOND ASSIST PAR UN PRTRE MOURANT.</p> + +<p>Il y a une dizaine d'annes, l'glise de Saint-Paul-Saint-Louis, +de Paris, avait parmi ses desservants un prtre qui +se faisait remarquer par sa haute taille et son visage grave +et basan.</p> + +<p> ses allures un peu militaires on devinait sans peine que ce +prtre avait d porter l'pe, et l'on coutait sans surprise l'histoire +de ce brave officier de cavalerie, qui vaillamment s'tait +battu sous le commandement de don Carlos, l'avait suivi, et +enfin tait entr dans le sacerdoce.</p> + +<p>Ce prtre tait l'abb Capella.</p> + +<p>Aprs tre rest quelques annes Saint-Paul-Saint-Louis +o il s'tait particulirement attir l'estime de tous, M. Capella +fut appel une petite cure des environs de Paris.</p> + +<p>L, il fut vnr par ses bons et simples paroissiens, presque +tous jardiniers; son caractre aimable et sa franchise militaire +avaient vaincu tous les prjugs, toutes les antipathies mmes; +le bien que fit l son court passage, est incalculable.</p> + +<p>C'tait la veille de sa mort; les derniers sacrements venaient +de lui tre administrs, et il se recueillait dans son action de +grces, offrant au Seigneur ses dernires souffrances et son +agonie qui allait commencer. ce moment une personne entra +inopinment et s'approchant de lui:</p> + +<p>—Monsieur le Cur, lui dit-elle, un tel, que vous connaissez +bien, est trs malade; il va mourir; nous sommes bien en peine, +car il ne veut recevoir aucun prtre. Ainsi, quand M. le cur +est venu, il lui a tourn le dos et ne veut pas l'entendre.</p> + +<p>—Quel malheur! un si brave homme, fit M. Capella avec +chagrin. Ah! si moi-mme je n'eusse pas t mourant, peut-tre +ne m'aurait-il pas si mal reu!</p> + +<p>—Ah! vous, Monsieur le Cur, il vous aime et vous vnre +trop pour cela! Mais hlas!... Et elle se retira sans achever.</p> + +<p>Une pense sublime vint au saint prtre; se soulevant sur sa +couche et joignant les mains: Mon Dieu, donnez-moi un peu de +force! s'cria-t-il. Faisant alors un effort suprme, il endossa +une dernire fois ses vtements ecclsiastiques, puis il dit, d'un +ton rsolu, aux amis qui l'entouraient:</p> + +<p>—Soulevez-moi et portez-moi chez le malade.</p> + +<p>Frapps de stupeur, pas un ne bougea. Ils coutaient cette +voix expirante qui avait retrouv le ton du commandement pour +faire une chose impossible, et ils crurent le cur dans le dernier +dlire. Prenez-moi, rpta-t-il avec une suprme autorit. Une +exclamation assourdie sortit de toutes les bouches.</p> + +<p>Mais le mourant, dont l'heure de vie s'tait rfugie dans son +inbranlable volont, prsenta ses bras tremblants, ses jambes +inertes dj; on lui obit donc et soutenant avec prcaution ce +corps qui voulait reprendre la vie pour aller sauver une me, +on le dposa sur une litire.</p> + +<p>Ah! mon Dieu! il va mourir en route! s'cria l'un des +porteurs avec dsespoir.</p> + +<p>Lui, sans s'inquiter de ce qui se passait ou se disait autour de +sa couche, absorb dans son hroque ide fixe, donnait des ordres +pour qu'on lui apportt ce qui tait ncessaire l'administration +des sacrements. Quand tout fut prt: En route, et htons-nous, +commanda-t-il.</p> + +<p>On se mit en marche vers la maison du malade. Le prtre ne +faisait entendre ni un cri, ni une plainte, ni mme un soupir +dans ce chemin douloureux dont tout choc tait une angoisse, +mais il priait avec ferveur.</p> + +<p>Le voil prs du lit de cet autre mourant. Mon ami, lui dit-il +d'une voix entrecoupe, nous allons tous les deux paratre +devant le bon Dieu. Voulez-vous que nous fassions le voyage +ensemble?... Moi, je viens vous aider... et vous apporter les +secours de cette dernire heure...</p> + +<p>Un intraduisible cri chappa au malade, et sans pouvoir articuler +un mot, il saisit la main de son pasteur et la porta ses +lvres avec un mouvement d'adoration.</p> + +<p>Mon ami, continua celui-ci, le temps est court...; confiez-vous + moi; vous ne me refuserez pas de vous confesser, n'est-ce pas?</p> + +<p>Le malade, subjugu par cet hrosme de la foi, fondit en +larmes. Oh! oui, je veux me confesser vous! s'cria-t-il.</p> + +<p>Un sourire du ciel passa sur les lvres blanches du pasteur. +Il fit un signe, et le vide s'tablit autour des deux mourants.</p> + +<p>Bientt aprs, le ministre de Dieu fit un dernier effort pour +lever sa main au-dessus de la tte du pardonn, et les paroles +de l'absolution tombrent comme une rose sur cette me ressuscite. +Le prtre appela; L'Extrme-Onction! demanda-t-il. +On lui apporta ce qui tait ncessaire pour la rception du Sacrement. +Prenez mon bras, et conduisez ma main, dit-il son +aide. Et l'on conduisit cette main mourante, se tranant refroidie +dj, comme une suprme bndiction, sur les membres du +malade qui semblait se ranimer sous ce froid attouchement et +sous les onctions de l'huile sainte.</p> + +<p>Quand tout fut achev, le prtre pencha sa tte alourdie vers +celui qu'il venait d'administrer, et dans un soupir de soulagement, +il dit tout bas: Au revoir, mon ami!... Maintenant, +remportez-moi, ajouta-t-il d'une voix teinte. <i>Nunc dimittis +servum tuum, Domine, secundum verbum tuum, in pare!</i></p> + +<p>Puis sa tte tomba pesante sur sa poitrine; ses bras fatigus +se laissrent pendre; ses yeux se fermrent: et, pendant cette +lugubre route du retour, on aurait cru qu'il n'existait plus, si +l'on n'avait vu ses lvres remuer sous un souffle de prire. Peu +aprs, on le dposa immobile sur son lit. Quelques heures plus +tard, il tait mort.</p> + + +<a name="38"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> +<p>38.—DEUX FOIS SAUV!</p> + +<p>Il y a dans notre collge, rapporte un minent crivain, +retraant ses souvenirs de jeunesse, un pauvre abandonn +qu'on appelle Isaac. Comme son nom l'indique, il est juif. +De plus, il est orphelin et sans fortune. La rprobation terrible +qui pse sur sa race, loigne de lui jusqu'aux moins chrtiens de +nos camarades. On le voit toujours dans le coin le plus dsert +de notre cour, o le poursuivent encore les injures et les railleries +d'un ge sans piti. Cependant il est doux et semble rsign +par avance toutes les amertumes de la vie, dont celles du collge +ne sont qu'un avant-got. Quelquefois la nature l'emporte et +le malheureux enfant clate en sanglots; il se cache le visage +entre les mains et pleure des heures entires.</p> + +<p>Depuis longtemps je pense l'aborder. Je voudrais consoler +un peu cette prcoce affliction, tenir compagnie cette solitude +prmature; mais je n'ose. Isaac n'est pas sans quelque sauvagerie; +ses malheurs et son abandon lui ont inspir la dfiance. +Quelques mchants coeurs, comme il en est mme au collge, +ont encore contribu augmenter cette dfiance, en venant +solliciter l'amiti de l'orphelin et en trahissant ensuite, avec +tous les secrets confis, un coeur si dsireux d'abord de se communiquer, +mais que l'infortune avait rendu susceptible l'excs +et incapable de se livrer deux fois.</p> + +<p>L'autre jour, une de ces tristes scnes qui se renouvellent +trop souvent, est venue ajouter de nouvelles douleurs celles +de celui que j'aime en secret. Je sortais du parloir au milieu de +la plus longue de nos rcrations; tout coup j'entends de +grands cris. Je me hte, j'arrive devant tous nos camarades +rassembls. Ils taient en grande agitation. Qu'y a-t-il?—C'est +Isaac qui nous a dnoncs, me rpond le plus colre. Et il +entame une longue histoire laquelle chacun veut ajouter son +trait. C'tait encore une accusation banale et sans fondement. +Les preuves abondaient, la haine suggrait les plus dtestables +hypothses ces petites ttes mchantes et enflammes; on accueillait +tout, pourvu que tout ft contraire l'accus. Tristes +juges comme on en voit tant dans un monde qui n'a plus la jeunesse +pour excuse!</p> + +<p>Isaac n'tait pas l, mais bientt nous le vmes paratre, +accompagn du suprieur qui s'loigna quelques secondes aprs, +laissant le pauvre enfant en proie la cruaut de ses ennemis. +Oh! ce mot de <i>cruaut</i> n'est pas trop fort. On l'injuria, et les injures +bientt furent suivies de pierres. Un fils de boucher, qui +sans doute avait vu avec quelque profit son pre assommer des +boeufs l'abattoir, s'lana enfin sur lui et de ses gros poings +lui mit la figure en sang.</p> + +<p>J'tais ple d'indignation. Mon coeur battait vivement. La +colre finit par l'emporter, la sainte colre, et je m'lanai devant +Isaac: Vous tes des lches, m'criai-je en lui prenant +les mains, et malheur au premier d'entre vous qui touchera +mon <i>ami!</i></p> + +<p>J'appuyai dessein sur ce dernier mot, je regardai les agresseurs +d'un regard dcid, les poings ferms, le pied en avant: +je leur semblai redoutable, malgr ma petite taille; ils se turent, +ils s'loignrent en jetant au vent leurs dernires insultes, et +l'un d'eux dclara qu'il fallait mettre les deux juifs la quarantaine.</p> + +<p>Ce mot de juif me fit beaucoup rougir, malgr moi. Cependant +je me remis de cette soudaine motion et me penchai vers Isaac. +Il s'appuyait sur moi et semblait me sourire, mais je le vis tout + coup chanceler, puis tomber sans connaissance. Tant de douleurs +l'avaient bris. Alors j'appelai mon secours, et comme +personne ne venait mes cris, je rassemblai toutes mes forces, +je le pris dans mes bras et parvins le transporter jusqu' l'infirmerie. +Il y fut prs d'une heure vanoui.</p> + +<p>Cependant l'affaire s'tait bruite. Le suprieur arriva et me +tendant la main: Vous tes un digne enfant, me dit-il; je +sais tout et je veux dsormais que vous me regardiez comme +un ami, comme un pre. Il ajouta en me montrant la croix: +Mais voici l'Ami cleste, voici le Pre qui vous rcompensera +mieux que moi de votre belle action!</p> + +<p>Il se retira, en me permettant de rester auprs de mon nouvel +ami jusqu' sa complte gurison. Hlas! il ne savait pas que la +maladie du pauvre enfant dt tre si longue. Le mdecin vit bien tout d'abord que le cas tait grave et fit craindre une fivre +crbrale. En effet, les symptmes en clatrent ds le soir.</p> + +<p>Quinze jours aprs, le pauvre Isaac tait encore l'infirmerie, +mais il tait sauv.</p> + +<p>J'avais obtenu la permission de le veiller une partie des nuits, +et la soeur de charit avait peine m'arracher de ce chevet +auquel il semblait que ma propre vie ft attache. Ces nuits +furent pour mon me une source dlicieuse de jouissances morales. +J'y pris une habitude presque monastique, celle de lire en +latin l'office mme de l'glise, et je n'ai pu depuis dtacher mes lvres +de cette coupe trop mprise de la liturgie catholique. Oui, +je me rappelle ces soires d't, alors que quelques rayons, les +derniers du jour, venaient enflammer les vitres de l'infirmerie, +et qu' genoux au pied du lit de mon ami en dlire, je suivais +sur ce visage en feu les progrs du mal ou cherchais y dmler +les esprances de la gurison.</p> + +<p>Une ide m'avait saisi ds le premier jour, ide si naturelle +aux imaginations catholiques, qu'il semble qu'elle soit la premire + y natre et la dernire s'en retirer, l'ide de convertir +mon nouvel ami et de gurir en mme temps son corps et son +me galement malades. Cette ide me poursuivait. Je ne pouvais +m'empcher de penser que Dieu n'avait pas permis, sans +quelque dessein secret, qu'un innocent ft accabl de tant de +malheurs, abreuv de tant d'injustices.</p> + +<p>Un jour donc qu'Isaac s'tait endormi, je m'armai d'une sainte +audace et passai son cou une petite mdaille de la sainte +Vierge. Dj on avait plac sous ses yeux, en face de son lit, +un crucifix o il devait lire tout le rsum de notre foi loquente. +La pauvre soeur redoublait de soins. Elle avait compris mon +ide de conversion, ou plutt l'avait eue avant moi, mais elle +et craint de s'en attribuer le moindre honneur.</p> + +<p>Isaac fut enfin rendu sa connaissance. C'tait un dimanche: +les lves taient la messe et l'on entendait trs distinctement +dans l'infirmerie les chants de nos camarades et les harmonies +de l'orgue. La petite soeur et moi suivions notre messe aussi +exactement que possible et priions de grand coeur tous les deux +pour notre cher malade. J'avais coutume de rserver pour l'instant +de l'lvation mes plus vives prires, et je crois bien que +la soeur faisait de mme.</p> + +<p>Ce jour-l nous fmes encore plus recueillis. Mais un petit +bruit nous vint arracher ce recueillement; notre malade s'tait +soulev, il s'tait assis sur son lit et semblait couter avec ravissement +un bel <i>O Salutaris</i>, que nos enfants de choeur n'avaient +jamais si bien chant. Il souriait pour la premire fois +peut-tre de sa vie, et ce sourire faisait du bien voir, quoique +brillant sur un visage teint et dcharn. Nous n'osions nous +lever, mais il nous aperut, porta les mains son front comme +pour recueillir ses ides, rflchit quelques instants, puis tout +coup s'cria: Mon frre, mon cher frre! Et je tombai dans +ses bras.</p> + +<p>Nous pleurions tous, et la soeur souriait travers ses larmes. +Mais Isaac s'arrta tout coup, et se mit fixer le crucifix que +nous avions mis sous ses yeux. Il le regarda d'abord froidement, +puis ses yeux s'animrent, l'amour pntra dans son regard; il +contempla alors l'Homme-Dieu avec des yeux qui exprimrent +toutes les nuances de la commisration, de la prire, de l'adoration; +ses bras s'agitrent bientt et il les tendit vers Notre-Seigneur; +enfin, il ne put rsister la grce, et un torrent de +larmes sortit de ses yeux: Mon Roi, mon Matre, mon Dieu! +Et se tournant vers moi: Tu ne sais pas que Jsus et Marie +ont veill prs de moi pendant toute ma maladie? Ils taient l, +je les voyais, je touchais leurs mains, j'entendais leurs voix. +Oh! je veux tre baptis!</p> + +<p>Je l'embrassai en pleurant et lui racontai combien j'avais dsir +ce moment. Ce jour-l mme, nous emes ensemble un +entretien sur la foi. La soeur savait mieux faire le catchisme +que moi; l'aumnier vient l'aider. La convalescence d'Isaac s'coula +dans ces leons qu'il semblait avoir dj reues de Dieu +lui-mme, tant il s'levait facilement aux plus difficiles de nos +mystres. Il avait mme sur nos dogmes des lumires qui tonnaient +l'aumnier et dont je profitai.</p> + +<p>Cependant le bruit de sa gurison s'tait rpandu dans le +collge. On avait bien chang d'ides sur le compte des deux +juifs, et comme, aprs tout, des coeurs d'enfants ne sont jamais +profondment pervertis, tous nos camarades s'taient +sincrement repentis d'une mchancet qui avait failli devenir +si fatale. Tous les matins, il en venait l'infirmerie quelques-uns +s'informer avec anxit de la sant d'Isaac. Les rcrations +taient silencieuses, les visages tristes; quand on annona +qu'il n'y avait plus aucun danger pour le malade, ce fut un jour +de fte pour tout le monde.</p> + +<p>On apprit en mme temps la miraculeuse conversion de notre +ami et son baptme, qui eut lieu, d'aprs sa volont, le premier +jour qu'il put faire quelques pas. Au sortir de l'glise, il alla +revoir ses condisciples qui taient devenus ses frres en Jsus-Christ. +Ce fut un spectacle touchant: tous ces perscuteurs +tombrent aux pieds de leur victime et sollicitrent la bndiction +de celui qui tout l'heure encore tait un catchumne et +n'avait pas seize ans. Isaac, ou plutt Paul (car je lui ai, +comme parrain, donn ce nouveau nom), Paul les bnit avec +ses larmes et voulut tous les embrasser. On sut qu'il tait pleinement +chrtien, quand on le vit presser avec plus d'amour +dans ses bras celui-l mme qui l'avait autrefois le plus cruellement +perscut. +(<i>Lon Gautier</i>.)</p> + +<a name="39"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> + +<p>39.—DIEU A SES LUS PARTOUT.</p> + +<p>Une actrice a adress au P. de Ravignan le rcit suivant +de sa conversion, une des plus admirables de notre sicle. +Lorsque j'tais tout enfant, ma mre se trouvait seule + Paris, sans argent, sans tat, sans protection. Elle n'avait +pas cette religion qui fait supporter toutes les adversits que +Dieu nous envoie, mais seulement une foi trs vive en Marie. +Ds ma plus tendre enfance, elle me fit dire cette petite prire +que je n'ai lue dans aucun livre: Mon Dieu, je vous donne +mon corps, mon esprit, mon coeur, ma vie; je me donne toute +vous. Faites-moi la grce de mourir plutt que de vous offenser +mortellement. Ainsi soit-il.</p> + +<p>Vers l'ge de cinq ans peu prs, j'allais trs souvent avec +une vieille femme la messe, et surtout adorer Jsus dans un +spulcre. Je rentrais la maison, malade d'avoir vu Notre Seigneur +mort pour nous; je pleurais. Ma mre grondait la vieille +femme d'exciter ce point ma sensibilit, et mme elle ne voulut +plus absolument que je retournasse l'glise. J'tais trs fire de +m'appeler Marie. On me donnait le nom de Josphine la maison; +mais quand on me demandait comment je m'appelais: +Marie, rpondais-je aussitt; j'ai le nom de la Vierge.</p> + +<p>Ma mre me mit au thtre l'ge de six ans pour apprendre + danser. On la pria de me laisser jouer, elle se laissa tenter. +Je jouai, j'eus un trs grand succs. Cependant j'entendais les +petites filles parler de la premire communion, ma mre ne +m'en parlait pas; je voulais absolument la faire, mais aucun +prtre ne put m'y admettre parce que j'tais au thtre.</p> + +<p>Je priais toujours, je travaillais sans cesse; en dehors du +thtre, je faisais de petits ouvrages l'aiguille que je vendais. +J'tais entoure de vices dans les femmes mme que j'aimais le +plus; je les plaignais. Ma mre m'avait donn des principes que +la misre la plus affreuse n'avait pu dtruire. J'tais mal vtue, +je mangeais des pommes de terre, mais j'tais heureuse avec ma +mre. Je me disais: Dieu me voit, lui; il me trouve bien avec +mon vilain chapeau; il ne se moque pas de la pauvre Maria. +Car on se moquait de moi; on me disait: Si vous vouliez, vous +auriez des cachemires.—Oui, disais-je, mais je ferais mourir +ma mre de chagrin. J'tais une des premires du thtre, par +consquent trs admire. Si je vous dis cela, c'est pour que vous +compreniez bien la haute protection de ma cleste patronne au +milieu de ce gouffre.</p> + +<p>Ma mre tomba malade. J'tais oblige de passer toutes les +nuits, je n'avais pas de domestique; je jouais, je rptais dans la +journe; je n'avais le temps d'apprendre mes rles que la nuit, +prs du lit de ma pauvre mre. C'est ici que Dieu a t bon et indulgent +pour moi. J'avais fort peu d'appointements, quoique premire. +Eh bien! mon Pre, malgr cela, pendant quatre mois et +demi, ma mre tant au lit, dpensant beaucoup d'argent que +je n'avais pas, je n'ai pas fait de dettes, et je m'en suis tire. Je +devais tomber malade de fatigue et de chagrin, pas du tout: +c'est que je priais Dieu, et Dieu aide ceux qui prient de tout leur +coeur.</p> + +<p>La dernire nuit que je passai prs de ma mre, je ne comprenais +pas que ce ft l'agonie. Enfin sa dernire parole fut: +Maria, je t'aime! et elle rendit le dernier soupir. Oh! mon +Pre, quelle nuit! Je n'avais pas quitt ma mre un seul instant +de ma vie, et je me trouvais vingt ans, seule, sans parents, sans +soutien, sans fortune, sans Dieu, car je ne le possdais pas encore. +Je jurai ma mre, sur ce corps inanim, sur cette main qui m'avait +bnie, que toujours je serais digne d'elle. J'allais tous les +jours au cimetire Montmartre, et, en rentrant, je me mettais + genoux au milieu de ma chambre; j'avais le portrait de ma +mre l devant moi; j'avais un Christ qui avait t pos sur son +corps; je baisais ce Christ, je baisais le portrait, et ma vie se +passait entre ces deux images.</p> + +<p>Enfin j'allai vous entendre, mon Pre; vous claircissiez +des ides confuses dans ma tte. Je suis bien ignorante encore +en matire de religion; j'aime avec amour Jsus et Marie. Pourquoi? +comment? je n'en sais rien; je les aime et voil tout.</p> + +<p>L seulement je compris ma position. Sainte Vierge, dis-je +alors, le thtre sans vous, ou vous sans le thtre. Ah! mon +choix est fait. Mais pour arriver vous, Marie, comment +faire? Le dimanche de la Quasimodo, je vous vis de plus prs; +je m'tais mise au pied de la chaire. Je vais crire M. de Ravignan, +dis-je; il est impossible qu'il n'obtienne pas cette grce +de Mgr l'archevque: il faut que je communie. Je vous crivis, +mon Pre, vous savez le reste; mais ce que vous ne savez pas, +c'est que mon esprit n'est plus le mme, mon coeur non plus: +les pieuses femmes que vous m'avez fait connatre ont chang +tout mon tre.</p> + +<p>Oh! merci, mon Dieu! merci, mon Rvrend Pre! Votre +zle a tout fait. J'ai communi, c'est vous dire que je suis la +plus heureuse des femmes, et j'tais entoure de Mmes de Gontaut, +Levavasseur et d'Auberville. Ah! autrefois je croyais aimer +Dieu, mais non; c'est lui qui m'aimait. J'aimais Marie, mais ce +n'tait pas de ce saint amour qu'elle a pour nous. Je ne sais pas +ce que Dieu me rserve; mais s'il veut me rendre heureuse, il +peut m'envoyer tous les malheurs qu'il voudra: je tcherai de les +porter avec mon coeur qui est tout lui. Si Dieu me conserve +cette foi qu'il m'a envoye, je peux tout faire pour lui. Aujourd'hui +seulement je comprends les martyrs.</p> + +<p>Je vous demande pardon, mon Pre, de la longueur de mon +rcit; mais je ne suis pas trs verse dans l'art d'crire. C'est +pour vous obir que je vous donne ces dtails. En parlant de ma +mre, je ne m'arrterais point.</p> + +<p>Mon premier acte, en sortant du thtre, a t une premire +communion. Dieu veuille qu'en sortant de cette vie je sois agenouille + la sainte table! Dieu, Jsus, Marie, ces dames, + vous, mon Pre, ma vie entire. <i>Maria</i>.</p> + +<p>La jeune actrice eut le courage de rompre compltement avec +le thtre. Aprs six annes d'preuves et de privations, devenue +mre de famille, elle crivait au P. de Ravignan pour le remercier, +et elle ajoutait: Oh! mon Pre, que de misres! que +de maladies! Mais Dieu tait au fond de mon coeur. Que de +joies ignores! et c'est vous que je les dois.</p> + +<p>Ah! comme je plains ceux qui ne pensent jamais Dieu! +Dans l'amour qu'il nous donne nous trouvons tout pour nos +besoins d'ici-bas. Cette vie de l'me a des charmes qu'on ignore +si compltement dans le monde!</p> + +<p>Priez, mon Rvrend Pre, pour que mon me reste toujours +attache ce Dieu de misricorde qui a daign me prendre si +bas! Ah! que ma vie passe m'a claire sur l'amour de Dieu +pour ses cratures! Aussi, je ne veux que ce mot dans mon coeur: +Amour pour Jsus dans la joie et la tristesse, amour pour +Jsus! Cette me sraphique se consuma rapidement dans un +douloureux martyre: l'ancienne actrice mourut en prdestine.</p> + +<a name="40"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> + +<p>40.—LA ROSE BNITE.</p> + +<p>Un dimanche vers les trois heures, rapporte un homme du +monde, je passais rue de Vaugirard, Paris. Une pluie +torrentielle inondait les rues et faisait chercher un abri +aux malheureux pitons. Je regardais machinalement droite +et gauche, lorsque la petite glise des Carmes m'apparut +comme lieu de refuge. Arriv dans la cour, je vois son intrieur +tout resplendissant de fleurs et de lumires; une foule immense +la remplissait, et c'est peine si je pus parvenir me placer +sous son portique.</p> + +<p>Quelle fte clbrait-on? voil ce que je demandai une bonne +femme qui, genoux prs de moi, grenait son chapelet. Elle +releva la tte d'un air tonn: Comment! monsieur, vous ne +savez pas? c'est la fte du Saint-Rosaire, et, pour en conserver +le souvenir, les rvrends pres vont distribuer tous ceux +qui sont dans l'glise une rose bnite. J'ai une passion pour +les fleurs et une prdilection toute particulire pour les roses; +je voulais profiter de celles que la Providence semait (avec intention +peut-tre) sur ma route: elles sont si rares, hlas! Je +suis le courant qu'un mouvement de chaises opre, et je me +trouve transport je ne sais comment prs de la balustrade de +l'autel. Le R. P. qui venait de donner la bndiction, en montait +les degrs. Il fit signe qu'il allait parler; je me sentis attir +vers lui par un sentiment que je ne pus dfinir: son ple et +noble visage inspirait le respect, une joie toute cleste l'animait, +et l'immense quantit de bougies qui brlaient autour du +tabernacle lui faisaient comme une aurole lumineuse. Son +regard doux et pntrant se portait avec bonheur sur les nombreux +fidles qui l'entouraient et l'coutaient. Il fit une allocution +simple et touchante, sans phrases prpares ni oratoires; +on sentait que c'tait le coeur qui dbordait avec tous +ses trsors, la source qui coulait limpide et transparente pour +chacun.</p> + +<p>Je vais vous distribuer de petites roses bien modestes, dit-il, +parce que nous sommes pauvres. Vous les trouverez parfumes +comme l'tait Marie, la reine du ciel, et leur parfum +vous pntrant, vous dsirerez lui ressembler. Vous les trouverez +bnites, afin qu'elles apportent dans vos maisons la bndiction +de Marie. Mres, ornez-en le berceau de votre petit +enfant pour le protger. Femmes, montrez-la votre mari; +dites-lui qu'elle sera son prdicateur, son gide, lorsqu'il devra +vous quitter. Jeunes filles, suspendez-la au Christ plac votre +chevet, afin que votre premier regard, la premire lvation +de votre coeur soient pour Jsus et Marie confondus dans un +mme amour. Ce serait trop long de raconter les belles et +bonnes choses que dit encore le rvrend Pre. La distribution +commena; lorsque je m'approchai pour recevoir ma rose, un +lger sourire se dessina sur les lvres du religieux: il semblait +lire au fond de ma pense ce mot <i>hasard</i> qui m'avait amen l. +Je m'inclinai et sortis de l'glise beaucoup plus grave que je +n'y tais entr.</p> + +<p>Une fois dehors, je me trouvai trs embarrass: je dnais +en ville et j'avais dispos de ma soire; mais la pense de +porter dans une maison profane ma petite rose bnite me fit +rougir intrieurement. Je rentrai chez moi, je la suspendis au +portrait de ma mre. Pauvre mre! il me sembla qu'elle me +regardait plus tendrement. Peut-tre taient-ce ses prires qui, +du haut du ciel, avaient guid mes pas. Toujours est-il que +j'tais rest chez moi par une force d'attraction plus puissante +que ma volont. Je passai mon temps mditer sur les petites +choses qui amnent souvent de grands effets. Je ne puis pas +dire tout ce que je confiai de penses tumultueuses ma rose +mystique: c'tait presque une confession, et la petite goutte +de rose bnie qui reposait au fond de son calice tait le baume +consolateur que j'appliquais sur les blessures orageuses de mon +coeur. Qui sait, murmurai-je en m'endormant, si je ne retournerai +pas dans cette glise, et si, te tenant a la main, je +n'irai pas trouver ce bon religieux? Elle m'amne vous repentant +et converti! lui dirai-je.</p> + +<a name="41"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> + +<p>41.—UN SOUVENIR DU BAGNE.</p> + +<p>Un religieux plein de zle, qui venait de remplir son saint +ministre auprs des forats de Rochefort, le P. Lavigne, +ne pouvait se lasser d'admirer les merveilles de la grce +sur ces pauvres mes si chres au Bon Pasteur. Prchant dans +la chapelle d'une Maison religieuse, Paris, il racontait un fait +admirable qui atteste l'tonnante bont de Dieu en faveur d'un +pcheur pntr d'un sincre repentir.</p> + +<p>Il y a un homme, dit-il, dont le souvenir s'est empreint +dans mon me d'une manire ineffaable, un homme que je +place au-dessus de tous les religieux et de toutes les religieuses: +c'est un saint que je vnre, et cet homme, ce saint, +c'est un forat.</p> + +<p>Un soir, il vint me trouver au confessionnal, et, aprs sa +confession, je lui adressai quelques questions, comme j'avais +assez souvent coutume de le faire avec ces infortuns. Cependant, +cette fois, un motif plus particulier m'engageait interroger +celui-ci. J'avais t frapp du calme rpandu sur ses traits. +Je n'y fis pas d'abord grande attention, car j'avais eu l'occasion +de remarquer la mme chose chez plusieurs de ces malheureux. +Nanmoins, la prcision avec laquelle il s'exprimait, l'exactitude +rigoureuse et le laconisme de ses rponses piquaient de +plus en plus ma curiosit.</p> + +<p>Il me rpondait sans affectation, ne disant pas un mot inutile, +et n'allant jamais au del de ce que je lui demandais. +Aussi ce ne fut qu'en le poussant et en le pressant par mes +questions, que je parvins savoir, en quelques mots bien simples, +sa touchante histoire.</p> + +<p>—Quel ge avez-vous? lui dis-je d'abord.</p> + +<p>—Quarante-cinq ans, mon pre.</p> + +<p>—Combien y a-t-il que vous tes ici?</p> + +<p>—Il y a dix ans.</p> + +<p>—Devez-vous y rester encore longtemps?</p> + +<p>— perptuit, mon pre.</p> + +<p>—Quelle est donc la cause de votre condamnation?</p> + +<p>—Le crime d'incendie.</p> + +<p>—Sans doute, mon pauvre ami, vous avez beaucoup regrett +d'avoir commis cette faute.</p> + +<p>—J'ai beaucoup offens Dieu, mon pre, mais je n'ai point +commis ce crime. Toutefois, je suis justement condamn; mais +c'est Dieu qui m'a condamn.</p> + +<p>Cette rponse piquant plus vivement encore ma curiosit, +je repris:</p> + +<p>—Mais que voulez-vous donc dire, mon ami? expliquez-vous.</p> + +<p>Alors il me rpondit:</p> + +<p>—J'ai beaucoup offens le bon Dieu, mon pre; j'ai t bien +coupable, mais jamais envers la socit. Aprs une foule d'garements, +le bon Dieu toucha mon coeur.</p> + +<p>Je rsolus de me convertir, de rparer le pass; mais depuis +ma conversion, il me restait une inquitude, un poids norme +sur le coeur. J'avais tant offens le bon Dieu? pouvais-je croire +qu'il et tout oubli? Et puis, je ne trouvais rien qui ft de +nature rparer ces iniquits malheureuses de ma jeunesse, et +je sentais un besoin immense de rparation! Sur ces entrefaites, +un incendie clata prs de ma demeure. Tous les soupons +tombrent sur moi; on m'arrta, et on me mit en jugement. +Pendant la procdure, je fus beaucoup plus calme que +je ne l'avais jamais t; je prvoyais bien que je serais condamn, +mais j'tais prt tout. Enfin arriva le jour o on devait +prononcer ma sentence. Le jury quitta la salle pour aller +dlibrer sur mon sort, et dans ce moment, il me sembla entendre +une voix intrieure qui me disait: Si je te condamne, je +me charge aussi de faire ton bonheur et de te rendre la paix. + cet instant, je ressentis effectivement une paix dlicieuse. Les +jurs revinrent bientt, apportant leur verdict, qui me dclarait +convaincu du crime d'incendie, avec circonstances attnuantes; +j'tais condamn aux travaux forcs perptuit. Je +fus oblig de me contenir pour ne pas verser des larmes, qu'on +aurait sans doute attribues tout autre motif qu' celui du +sentiment de bonheur que j'prouvais. On me conduisit mon +cachot, et l, tombant sur la paille qui me servait de lit, je me +mis rpandre un torrent de larmes si douces que l'homme le +plus voluptueux aurait t heureux d'acheter, au prix de toutes +les jouissances, le seul bonheur de les verser. Une paix ineffable +remplissait enfin toute mon me. Elle ne me quitta pas +pendant la route que je parcourus pour arriver au bagne, et ne +m'a jamais abandonn jusqu'ici. Depuis cette poque, je tche +de remplir tous mes devoirs, d'obir tout et tous. Je ne vois +dans ceux qui commandent, ni le commissaire, ni les adjudants, +ni leurs subalternes, je ne vois que Dieu. Je prie partout, +dans les travaux, la prison; je prie toujours, et le temps +passe si vite que je puis peine m'en apercevoir; les heures +s'coulent comme des minutes, les jours comme des heures, les +mois comme des jours, les annes comme des mois. Personne +ne me connat; on me croit condamn justement et cela est +vrai.</p> + +<p>Vous ne me connatrez pas non plus, mon pre; je ne vous +dis ni mon nom ni mon numro; priez seulement pour moi, je +vous en conjure, afin que je fasse la volont de Dieu jusqu' +la fin.</p> + +<a name="42"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> + + +<p>42.—CE QUE LE ZLE PEUT INSPIRER UN ENFANT.</p> + +<p>Il y a quelques annes, le Carme tait prch dans une grande ville +de France par deux saints missionnaires. Un soir, tandis +que la foule empresse se rendait l'glise, la petite Mathilde +de C***, enfant de dix ans, jouait sur le balcon de sa maison; +tout coup, pousse comme par une inspiration divine, +elle abandonne la poupe qu'elle tenait la main et, courant +son pre qui lisait un journal: Oh! papa, que je serais heureuse!...—Que +faudrait-il pour cela, mon enfant?—Je n'ose +pas... dites, me l'accorderez-vous?—Oui, ma fille!—Ah! +bon! eh bien! j'tais tout l'heure sur le balcon et j'ai vu +beaucoup de messieurs qui allaient au sermon; il y en a mme +plusieurs qui y conduisaient leurs petites filles; et vous, papa, +vous ne m'y menez jamais! Ce soir...—Tu veux que je t'y +conduise, n'est-ce pas?—Oui! je le dsire beaucoup.</p> + +<p>Bientt l'heureuse Mathilde entrait dans l'glise avec son +pre. Il la plaa prs d'une dame de sa connaissance, parce que, +dit-il, une petite fille ne reste pas avec les messieurs; et... faisant +semblant d'aller du ct des hommes, il sortit.</p> + +<p>Mathilde, qui le suivait des yeux, s'en aperut, mais ne dit +rien; le lendemain elle voulut, comme par un caprice d'enfant, +rester parmi les messieurs avec son pre. Le prtre charg de +maintenir l'ordre, voyant cette petite fille: Mon enfant, lui +dit-il, ce n'est point l votre place.—Monsieur, rpondit-elle tout +bas, laissez-moi ici, <i>je garde papa</i>!</p> + +<p>M. de C*** entendit cette parole, il fut mu et resta au sermon. +Le bon Dieu l'attendait, et la grce, se servant des paroles du +prdicateur, pntra dans son me. Il voulut aller tous les soirs +au sermon; il fit mieux, il s'approcha de la sainte Table le jour +de Pques.</p> + +<a name="43"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> + +<p>43.—UNE CONQUTE DU SACR-COEUR.</p> + +<p>Dans une petite ville assez populeuse, prs de Lige, une +personne dirigeait un caf, o elle s'efforait bien plus de +conqurir des mes Jsus-Christ que de grossir sa fortune. +On y voyait en abondance les publications les plus difiantes, +les cadres et les scapulaires du Sacr-Coeur. Cette +propagande fut bnie de Dieu et devint le principe d'un grand +nombre de conversions; nous allons reproduire ici la relation +de plus remarquable, en conservant au style sa nave simplicit.</p> + +<p>Un jour, la matresse de la maison voit entrer chez elle un +inconnu en haillons, de haute taille, ayant une longue barbe et +une figure portant l'empreinte d'une profonde misre. Cet +homme inspire la zlatrice une grande compassion, il lui +semble que Notre-Seigneur lui envoyait une me gagner. +J'ai toujours eu, dit-elle, le dsir de faire du bien, mais depuis +que je suis zlatrice, il me semble en avoir contract l'obligation, +de sorte que cela me donne du courage pour vaincre ma +timidit. Elle fit donc bon accueil son nouvel hte, qui ne +disait pas un mot, et le servit de son mieux, en priant le Coeur +de Jsus de l'inspirer. Croyant le moment favorable, elle entama +la conversation: Ne vous tonnez pas, Monsieur, lui dit-elle, de +ce que je vais vous demander; je fais cette question a toutes les +personnes qui viennent ici, et je vous vois, je crois, pour la premire +fois: avez-vous fait vos Pques?—Non, rpondit-il, je ne +fais pas mes Pques, je suis libre-penseur.—Mais ce n'est pas +une religion, cela.—C'est ma religion moi, je n'en ai pas +d'autre.—N'avez-vous pas t catholique autrefois?—Oui, +j'ai fait ma premire communion; depuis, j'ai tout laiss: j'ai +quitt ma femme, mes enfants, j'ai t en Afrique... Je ne veux +pas des prtres, pas plus qu'ils ne voudraient de moi.—Au +contraire, Monsieur, ce serait un grand bonheur pour eux de +vous ramener Dieu; dans l'vangile, n'y a-t-il pas la parabole +de l'enfant prodigue o le pre fte le retour de son fils?—Ne +me dites rien, rpond-il avec animation, je ne veux pas +changer, vous ne me convertirez pas, vous dis-je; pensez-vous +mieux russir que ma femme et mes enfants qui m'ont suppli +de toutes les faons? Non, vous ne me changerez pas, je devrais +parler des prtres, et je dteste les prtres; quand ils arrivent, +je m'en vais d'un autre ct pour ne pas les voir.</p> + +<p>Il ajouta encore beaucoup d'autres choses contre la religion. +J'tais toute tremblante en l'entendant, dit la zlatrice, et je +priais intrieurement le Coeur de Jsus. Quand il eut fini, j'allai +chercher un scapulaire du Sacr-Coeur.—Monsieur, lui +dis-je, ne voudriez-vous pas, avant de partir, accepter ceci? +j'aimerais vous le donner; voyez, l'image est bien belle. +Lisez, ajoutai-je, ce qui est crit dessous, ce sont de si bonnes +paroles! Il le fait, puis se lve et tenant le scapulaire des deux +mains, il le baise, pleure et dit: Coeur de Jsus, je suis un des +plus grands pcheurs, oui, un grand pcheur. Ses larmes coulaient +en abondance, l'motion l'oblige s'asseoir.—Un prtre! +dit-il, je veux me confesser. Qui tes-vous, pauvre femme, pour +me convertir ainsi? car je suis converti.—C'est le Coeur de +Jsus qui a tout fait, dit la zlatrice, et elle le fait entrer dans +une chambre voisine, pendant qu'elle allait avertir le vicaire. +Celui-ci vint aussitt, s'entretint avec le pauvre pcheur, puis +l'engagea se rendre l'glise pour prparer sa confession. +En y allant, cet homme priait, et ds qu'il fut arriv, il +alla se prosterner au pied d'un autel de la sainte Vierge; il +pleurait et disait haute voix: Vierge sainte, ayez piti d'un +grand pcheur qui vous demande sa conversion. Il fit le +chemin de la croix, et, lorsqu'il fut arriv la douzime station, +il mit les bras en croix sans s'occuper des personnes prsentes, +en disant: Jsus-Christ, je vous demande pardon de +mes pchs, oui, de tous mes pchs. La contrition dbordait +de son me, il tait inond par la grce. Il alla la sacristie, +et, quand il en sortit avec le prtre, tous deux pleuraient. Il ne +reut pas ce jour-l l'absolution: on prfra lui laisser quelques +jours pour se prparer. Il passa ce temps dans le recueillement, +vint prendre ses repas chez la zlatrice qui lui fournit +des lectures pieuses pour occuper ses loisirs, car il vitait mme +de travailler pour ne pas se distraire des penses de foi qui +nourrissaient son me. Lorsqu'il rencontrait le vicaire, il lui +serrait la main en lui exprimant son dsir de recevoir l'absolution. +Le temps d'preuve fut abrg, et la brebis perdue rentra +dans le bercail du Bon Pasteur, qui se donna elle dans la +sainte communion. C'tait la seconde de ce nouvel enfant prodigue +qui n'avait plus reu son Dieu depuis cinquante ans.</p> + +<p>Il fut ds lors un modle de pit, et son exemple en ramena +plusieurs qui travaillaient dans un atelier irrligieux o il conduisit +le prtre qui l'avait rconcili avec Dieu.</p> + +<p>Ah! si tous les bons catholiques avaient le zle et le courage +de cette gnreuse chrtienne, combien de pauvres pcheurs +seraient ramens la pratique de la religion! Le prtre, hlas! +n'a aucun moyen d'atteindre ces infortuns qui ne viennent plus + l'glise et lui ferment leur porte. Qui les sauvera, qui les arrachera +aux flammes de l'enfer, si les pieux laques de leur entourage +ne s'intressent pas l'oeuvre de leur conversion, la +plus grande, la plus capitale de toutes les oeuvres?...</p> + +<a name="44"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> + +<p>44.—PUISSANCE DU CHAPELET.</p> + +<p>Imbu ds sa jeunesse des maximes de l'cole voltairienne, +Arthur Grant tait impie; mais son impit n'avait rien du +cynisme des libres-penseurs du sicle. C'tait un impie de +bon ton. Son ducation aristocratique, l'amnit de son caractre, +la distinction de ses manires le rendaient agrable dans +le commerce du monde, et le venin de son irrligion se cachait +sous des dehors attrayants et des formes polies. C'tait un majestueux +vieillard la figure noble, dont la barbe blanche tombait + flots d'argent sur sa poitrine. Initi, jeune encore, aux +mystres absurdes de la franc-maonnerie, aprs en avoir subi +les ridicules preuves, il avait t promu au grade de chevalier +kadosch. C'tait un aimable viveur qui se faisait chrir dans +son village, dont il tait le plus riche propritaire, et en quelque +sorte le seigneur. Il secourait les indigents et se faisait gloire +d'tre philanthrope. Les glaces de l'ge n'avaient pas encore +teint en lui les flammes des passions. La corruption du coeur +avait perverti son intelligence. Cependant sa fille, Irma, gmissait +en secret, sur les drglements et l'irrligion de son vieux +pre. On la voyait souvent rpandre des larmes abondantes sur +les marches de l'autel de Marie, laquelle elle adressait de ferventes +prires pour sa conversion.</p> + +<p>Un zl missionnaire tant venu prcher une retraite dans +le village qu'habitaient Irma et son pre, la jeune fille, sous +les inspirations de la grce, redoubla de ferveur et de supplications +pour obtenir la conversion de celui qu'elle aimait de l'amour +le plus tendre, et rsolut de tenter un effort suprme. +Elle consulta le missionnaire sur les moyens prendre pour +convertir son vieux pre.</p> + +<p>—Il faut prier, mon enfant, et prier sans cesse, lui dit le +saint prtre: ne dsesprez pas, Dieu est plus fort que le diable. +Voyons, quelles sont les habitudes de Monsieur votre pre, quel +est son genre de vie?</p> + +<p>—Il se lve tous les jours neuf heures, rpond la jeune fille, +djeune dix, se rend ensuite un kiosque situ un kilomtre +au couchant du village, au pied d'une riante colline. C'est l +qu'il passe le reste de la journe, se promenant dans son jardin +ou s'enfermant dans son cabinet de travail.</p> + +<p>—J'en sais assez, mon enfant. Pendant trois jours, onze +heures et quart, vous rciterez un chapelet pour la conversion +de votre pre.</p> + +<p>Le lendemain, aprs s'tre livr aux occupations de son ministre, +le saint prtre s'acheminait vers le kiosque. Quand il +fut quelques pas du vieillard, aprs l'avoir salu gracieusement, +il s'arrta comme pour lui parler.</p> + +<p>—Que signifie ceci, monsieur l'abb? dit Arthur tonn et +presque fch.</p> + +<p>—Monsieur, je vous demande pardon si je vous ai offens, +rpond le missionnaire; mais la vue de votre jardin m'a charm, +je voulais vous adresser mes flicitations.</p> + +<p>Ce compliment adoucit le vieillard, qui lui dit:</p> + +<p>—Si je ne suis pas trop indiscret, monsieur l'abb, puis-je +vous inviter m'accompagner mon kiosque?</p> + +<p>—Avec plaisir, rpondit le prtre.</p> + +<p>Et chemin faisant, en parlant de la pluie et du beau temps, +on arriva au kiosque. On entra dans le jardin, on admira les +fleurs, les ombrages, les bassins, les berceaux de verdure, les +cascades, et on pntra dans le pavillon. Le missionnaire, que +les travaux de son ministre appelaient au village, prend cong +du vieillard; celui-ci, charm de la simplicit, de l'esprit et des +manires polies de l'abb, lui fait promettre de se retrouver le +lendemain la mme heure dans son pavillon.</p> + +<p>Irma avait rcit son premier chapelet, l'heure prescrite, +avec une ferveur extraordinaire.</p> + +<p>Le lendemain, le prtre tait fidle au rendez-vous. Et Irma +rcitait son second chapelet avec la mme ferveur.</p> + +<p>Arthur et l'abb se promenrent dans le labyrinthe, sous les +berceaux de noisetiers et les larges avenues de platanes, et parlrent +longuement de la littrature contemporaine et des nouvelles +politiques. Le prtre, en se sparant du vieillard, pour +aller s'enfermer dans le confessionnal, fut encore invit pour +le lendemain.</p> + +<p>Le troisime jour, au moment o la pieuse jeune fille commenait +son troisime chapelet, le missionnaire se dirigea vers +le kiosque. Il y fut accueilli par Arthur, avec une amabilit +charmante et des marques de dfrence tout fait exceptionnelles. +On entra dans le pavillon, ensuite dans le cabinet de +travail. Ce qui frappa les regards du missionnaire, ce fut un +prie-Dieu surmont d'un magnifique crucifix d'ivoire, prs duquel +tait un tabouret. Le vieillard sourit.</p> + +<p>—Vous comprenez, monsieur l'abb!</p> + +<p>—Oui, mon ami, rpond le prtre, heureux de voir que Marie +avait favorablement accueilli les prires d'une me pure et innocente.</p> + +<p>—Monsieur l'abb, dit Arthur d'une voix vibrante, j'ai longtemps +combattu; mais, aprs une lutte longue et terrible, je +m'avoue vaincu. La grce triomphe; vous avez devant vous +un vieux pcheur qui renonce ses garements, un impie qui +reconnat et abjure les erreurs d'une philosophie menteuse. +Oui, la divinit de la religion catholique m'apparat dans toute +sa splendeur. Comme Augustin, j'ai cherch le bonheur dans +les vaines jouissances de la terre, et, comme lui, je n'ai trouv +le repos que lorsque je les ai eu foules aux pieds, et que les +aspirations de mon coeur se sont diriges vers le ciel. Tout +n'est que vanit et affliction d'esprit, dit avec raison l'auteur +du livre de la Sagesse. Mon pre, je me jette entre vos bras: +aidez un pauvre naufrag regagner le port; ramenez dans le +bercail sacr de l'glise catholique une brebis errante et vagabonde; +purifiez-moi de mes souillures.</p> + +<p>Le prtre et le vieillard restrent longtemps embrasss; des +larmes abondantes coulrent de leurs yeux...</p> + +<p>Quelques jours aprs, quand fut clture la retraite, on voyait +agenouill la Table-Sainte, ct de sa fille rayonnante de +bonheur, le vnrable vieillard, dont le maintien noble, pieux +et modeste rjouissait une population minemment chrtienne +qu'avaient autrefois attriste ses carts.</p> + +<p>Enfants, si vos parents oublient le chemin de l'glise, s'ils se +laissent entraner par les sductions de l'erreur, il dpend de +vous de les arracher la fureur du dragon infernal, de sauver +ces mes pour lesquelles Jsus-Christ est mort sur la croix. La +Providence a plac entre vos mains une arme puissante: c'est +la prire. Adressez-vous Marie, qu'on n'invoque jamais en +vain, Marie, la Mre de misricorde et le refuge des pcheurs. +Elle touchera le coeur de vos parents bien-aims et les amnera +repentants aux pieds de son divin Fils.</p> + +<a name="45"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> + +<p>45.—LA CROIX D'ARGENT.</p> + +<p>Une pauvre enfant du nom de Jane, errait un soir d'hiver +dans les rues de Londres par un froid glacial. Sans asile, +sans pain, elle ne savait o porter ses pas, car son pre et +sa mre taient morts, laissant l'infortune dans la plus cruelle +dtresse. Tout coup elle voit briller un morceau de mtal entre +deux pavs de la rue; elle le ramasse: c'tait un petit crucifix +en argent. Je vais aller le vendre, se dit Jane; avec ce qu'on +m'en donnera, j'achterai un peu de pain.</p> + +<p>Vite elle chercha une boutique d'orfvre, et, au coin d'une +rue, elle en vit une, petite et faiblement claire. Jane entra. +Une femme tait assise au comptoir, vtue de deuil; elle avait +une figure d'une expression pure et pieuse; elle leva sur la +pauvre fille un bon regard, et lui dit d'une voix douce:</p> + +<p>Que dsirez-vous?</p> + +<p>—Voulez-vous acheter ceci? rpondit brusquement Jane, +en tendant le crucifix.</p> + +<p>La femme le prit avec respect, et jetant un coup d'oeil sur +Jane, dont la figure malheureuse et sauvage ressortait sur ses +vtements dlabrs, elle lui dit:</p> + +<p>Ma fille, nous achetons les objets d'or et d'argent; mais, +dites-moi, savez-vous ce qu'est ceci?</p> + +<p>—C'est de l'argent, je le sais bien!</p> + +<p>—Ce n'est pas l ce que je vous demande: savez-vous quel +est cet homme tendu sur la croix?</p> + +<p>—Est-ce que je sais, moi!</p> + +<p>—Quoi! pauvre enfant, vous ignorez que cet homme est le +Fils de Dieu, qu'il est mort sur la croix pour nous sauver?</p> + +<p>—Personne ne m'a jamais parl de cela.</p> + +<p>—Vous ne connaissez pas Jsus-Christ, notre bon Sauveur?</p> + +<p>—De quoi nous a-t-il sauvs?</p> + +<p>—De l'enfer, et il nous a ouvert le paradis.</p> + +<p>—Je n'en savais rien.</p> + +<p>La marchande regarda plus attentivement la pauvre crature +debout devant elle: elle embrassa d'un regard ce visage +jeune et fltri, ces vtements sordides, et, mal plus terrible, +cette stupeur de l'me peinte sur ses traits. Sa charit s'mut, +ses entrailles de chrtienne et de mre tressaillirent. Elle dit +Jane:</p> + +<p>Avez-vous des parents, une maison?</p> + +<p>—Rien. Mon pre est mort sous un buisson, loin d'ici; ma +mre est morte aussi. Comment suis-je venue a Londres? +je n'en sais rien. Comment ai-je vcu? je n'en sais rien non +plus; ce que je sais, c'est que je voudrais bien tre au fond de +la Tamise, car alors je n'aurais plus ni froid ni faim.</p> + +<p>—Mon enfant, dit la marchande, et ce mot, prononc avec +une indicible bont, fit monter les larmes aux yeux de la pauvre +Jane, mon enfant, voulez-vous que je vous conduise dans une +maison o vous n'aurez plus ni faim ni froid et o vous +apprendrez servir le bon Dieu?</p> + +<p>—Ni faim ni froid? rpta Jane; ce sera donc le paradis?</p> + +<p>—Non, mais le chemin qui y conduit.</p> + +<p>La marchande fit entrer dans sa boutique la pauvre fille, +lui donna souper, la revtit d'une robe neuve; bientt Jane +dormait dans un lit sous ce toit hospitalier o le Pre cleste +l'avait amene.</p> + +<p>Quelque temps aprs, une des orphelines de la maison du Bon +Pasteur, de Londres, recevait le baptme. Sa joie, sa ferveur +attendrissaient l'assemble; cette heureuse nophyte tait la +pauvre Jane, qui avait pour marraine la bonne marchande, +l'instrument des misricordes du Seigneur.</p> + +<a name="46"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> +<p>46.—UN COUP DE FILET DE LA SAINTE VIERGE.</p> + +<p>En se rendant l'une de nos stations thermales, un officier +suprieur causait avec un compagnon de voyage:—Si +nous nous arrtions Lourdes? lui dit ce dernier. +—Pourquoi donc?—Nous y trouverions le plerinage national. +—Voil cinquante ans que je n'ai pas mis les pieds +dans une glise!...—Qu' cela ne tienne, tout se passe en +plein air.—Alors, c'est diffrent.</p> + +<p>Ils s'arrtrent a Lourdes; ils virent les ardentes prires +des plerins. Elles tonnrent d'abord, subjugurent ensuite +cette me droite et loyale: l'officier pria avec les autres, aussi +longtemps que les autres.</p> + +<p>—Il fait chaud, lui dit son compagnon; si nous buvions un +verre d'eau de la grotte?—Volontiers; ce prtre-l m'a rendu +tout rveur...</p> + +<p>Il rva, il pria, il monta jusqu' la crypte, il en redescendit +priant et heureux.—Si vous voulez aller aux eaux, dit-il +son compagnon, allez-y; moi, j'ai trouv les miennes.</p> + +<a name="47"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> + +<p>47.—UNE CONVERSION EN MER.</p> + +<p>Le hros de cette histoire a rapport lui-mme dans la +lettre suivante la grce signale dont il a t l'objet.</p> + +<p>Aprs avoir failli prir avec mon navire, sur la barre de +Bayonne pendant l't dernier, je me rendais de Livourne +Dunkerque et Rouen, lorsque le 28 dcembre, au matin, je fus +oblig de mouiller devant Malaga, ne pouvant y entrer. Bientt +le temps devint affreux, et, ds huit heures du matin, toute la +population masse sur les quais, malgr une pluie torrentielle, +nous regardant chasser sur les ancres, nous faisait comprendre +quel pril nous menaait. Le pavillon fut mis en berne, mais en +vain: ni remorqueur, ni pilotes, pas mme la canonnire de +l'tat n'osaient se risquer nous secourir; Dieu seul pouvait +nous sauver. Impossible de se jeter la mer: nous aurions t +briss sur les rochers de la jete en construction ou contre les +rcifs de la cte.</p> + +<p>Je pensai alors ma mre, je me rappelai le projet de me +faire catholique que j'avais eu autrefois. Me jetant genoux +devant le vieux christ en bronze dominant le compas de route, +je priai avec foi le Dieu des chrtiens et Notre-Dame de Montenero, +dont j'avais visit, le 8 septembre dernier, le plerinage +clbre, en Toscane.</p> + +<p>La journe se passa en craintes; la mer augmentait de furie, +et le fleuve, en face de nous, jetait devant le navire ses eaux +jaunes dbordes. Le consul de France, qui avait tent l'impossible +pour nous faire secourir, nous crivit le soir au moyen +d'une bouteille jete dans les flots: il nous avouait tristement +que les autorits de Malaga reconnaissaient l'impossibilit +d'arriver jusqu' nous, en face d'une situation si prilleuse, et +qu'on attendrait que la nuit ft acheve pour prendre une dcision. +Pour moi, cette dcision c'tait la mort et la perte de +mon navire! Je voulus mourir catholique romain; je suppliai +avec foi Notre-Dame de la Salette et je me sentis plein de courage.</p> + +<p>Mon quipage affol menaait de ne plus m'obir; il voulait +filer les chanes et jeter le navire la cte. Plein de confiance +dans le secours de Dieu et de la sainte Vierge, je rsistai nergiquement + tous et la nuit arriva. Les ouvriers qui couvraient +la cte et le quai nous dirent, dans leur me, adieu pour toujours... +Je fis reposer successivement mes hommes, et, pensant la +mort, je me tenais sur la dunette en priant Dieu.</p> + +<p>Cette nuit fut pouvantable; l'orage augmentant sans cesse +de violence, le navire se mit talonner avec force, et chaque +instant il tait menac de s'entr'ouvrir et de se briser sur la +jete en construction. Les malheureux marins raidissaient +chaque instant les chanes.</p> + +<p>Le jour arriva enfin, mais pour nous montrer l'horreur de +notre situation. La foule garnissait les quais, assistant, mue +et impuissante, ce terrible drame. Je pris un vieux catchisme, +oubli bord par un marin, je lus les Litanies de la sainte +Vierge, et je promis alors solennellement d'abjurer aussitt arriv +en France et de me faire baptiser.</p> + +<p> huit heures, apparut devant Malaga un steamer; malgr +le dcouragement de tous les matelots de l'quipage et contre +leur avis, je fis mettre le pavillon en berne et jeter la mer +une bonbonne renfermant une demande de secours; je la plaai +sous la protection de la Vierge. La bouteille arriva terre, +puis le steamer disparut au large.</p> + +<p>Ce fut alors parmi l'quipage un cri d'immense douleur: toute +esprance s'vanouissait... Pour moi, j'esprais quand mme, +priant, sondant l'horizon avec une longue-vue. Je promis un +<i>ex-voto</i> Notre-Dame de la Salette et trois autres plerinages. +Toutefois, je me prparai mourir catholique et j'en plaai la +dclaration crite de ma main sur ma poitrine.</p> + +<p>Tout coup, vers dix heures, je dcouvre une fume noire +dans le lointain: j'entends un coup de sifflet strident, et, au +milieu des vagues normes qui nous couvraient, le steamer qui +apparaissait. Le navire sauveur, dtachant sa grande chaloupe, +nous envoie vingt-quatre hommes. Aprs des peines inoues, +plusieurs fois sur le point d'tre engloutis, ces braves finissent +par nous accoster. Il tait temps; nous allions attendre la mort +dans la mture leve, car notre vaisseau tait sur le point de +s'entr'ouvrir. On sacrifia les ancres, les chanes, etc., il fallait +se hter.</p> + +<p>Le brave capitaine Corno, malgr une mer pouvantable, +manoeuvra tellement bien avec son norme steamer, qu' midi +il nous amenait dans le port. Nous tions sauvs, grce la +sainte Vierge. Par une faveur providentielle, le navire et la +cargaison n'avaient aucune avarie.</p> + +<p>Aussitt terre, je me rendis la cathdrale pour remercier +Dieu et Notre-Dame et renouveler ma promesse d'abjuration. +En attendant que je puisse la raliser, j'apprends ma religion +dans un vieux catchisme oubli bord...</p> + + +<a name="48"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> + +<p>48.—LA MORT D'UN SEPTEMBRISEUR.</p> + +<p>Vers le milieu de l'anne 1826, un homme du peuple, alors +sexagnaire, tenait le petit htel de Dijon, au n 211 de la +rue Saint-Jacques, Paris. Atteint depuis longtemps d'une +maladie grave, il avait en vain appel son secours les plus +clbres mdecins de la capitale: le mal n'avait fait qu'empirer +avec les annes; enfin, de violents accs de colre, auxquels il +se livrait presque tous les jours, l'avaient rendu incurable. Cependant, +ne pouvant se rsoudre mourir, il tenta un dernier +essai en faisant demander le docteur Descuret, qui jouissait d'une +grande rputation. Celui-ci, voyant le malade la veille de succomber, +se contenta de lui prescrire quelques lgers adoucissements +usits en pareille circonstance: il ne comptait plus le revoir.</p> + +<p>Mais le lendemain, vers six heures du soir, on vint l'appeler +encore; cette fois ce n'tait point pour le vieillard, mais pour +sa femme, que le misrable avait presque tue dans un de ses +emportements.</p> + +<p>Aprs les premiers soins donns cette pauvre femme, le +docteur se disposait se retirer sans avoir adress une seule +parole l'incorrigible mari. Celui-ci le remarqua, l'arrta par +l'habit et lui dit d'un air piteux: Eh quoi! monsieur le docteur, +vous vous en allez sans daigner seulement me regarder?—Pourquoi +m'inquiter d'un malade qui fait l'impossible pour +rendre mes soins inutiles? Au reste, ajouta-t-il d'un ton svre, +vous avez grossirement injuri vos premiers mdecins, dont +l'un vous a abandonn parce que vous avez mme os lever la +main sur lui. Ajoutez ces ingratitudes la brutalit dont vous +venez d'user envers votre femme, et jugez si je ne dois pas +faire comme eux.—Vos reproches ne sont que trop justes, +reprit le malade d'un accent pntr; oui, je suis bien coupable +d'avoir maltrait ainsi ma femme; mais aussi, monsieur, si vous +saviez ce qu'elle exigeait de moi! Ne voulait-elle pas que je fisse +appeler un prtre, moi qui les ai toujours eus en horreur!—L'intention +de votre femme n'avait rien que de louable: en vous +proposant de mettre en paix votre conscience, elle vous donnait +une nouvelle preuve de son affection, et si cela tait entirement +oppos vos ides, vous deviez vous borner un +simple refus et non la frapper.—Mais enfin, monsieur le +docteur, vous qui avez fait des tudes, que feriez-vous si vous +tiez ma place et qu'on vous propost pareille chose?—Moi, je +n'hsiterais pas mettre en paix ma conscience, d'abord par +conviction, en second lieu, parce que le calme de l'me contribue +puissamment allger nos souffrances et mme dissiper +la maladie.—C'est bien singulier, qu'ayant fait des tudes, +vous ayez cette manire de voir!—Au contraire, mes convictions +religieuses sont en grande partie le fruit de mes +tudes.</p> + +<p>Le vieillard tait vaincu par ces paroles pleines de raison et +de foi: une lumire soudaine avait frapp son esprit. Il venait +de se rveiller en lui des ides, des sentiments, des remords +qu'il avait touffs peut-tre depuis bien longtemps, car il avait +vcu dans un temps de stupide dlire o les jeunes hommes de +son ge et les beaux esprits affichaient le plus insultant mpris +pour toute pense religieuse, en disant: La religion!... +c'est bon pour les enfants et les femmes. Ce prjug infernal +venait de s'vanouir la parole du docteur, et, aprs un instant +de silence, le malade dit d'un accent qu'on ne lui avait +jamais connu: Eh bien! qu'on fasse venir un prtre; aussi +bien, depuis longtemps j'en ai lourd sur la conscience!</p> + +<p>Ici commence l'histoire touchante de sa conversion, de sa +douleur, de sa reconnaissance, de sa joie, de sa confusion, de +son amour, de son bonheur, de son salut ... Ici, nous allons voir +comment Dieu s'est servi d'une femme chrtienne, d'un mdecin +et d'un prtre, pour faire d'un assassin un lu, un saint!... +Heureuse de ce changement subit, la pauvre femme, elle qui +avait tant parl, pri et souffert pour cette me rebelle, envoie +la hte chercher un des vicaires de la paroisse Saint-Jacques.</p> + +<p> peine le vieillard l'a-t-il aperu qu'il lui dit d'une voix +tremblante de honte et de remords:</p> + +<p>Tenez, monsieur, enlevez-moi ce coutelas que j'avais mis +sous mon oreiller.—Que vous tes imprudent, mon ami! mais +vous couriez risque de vous blesser!—Eh! monsieur l'abb, +je m'en tais arm pour vous le plonger dans le coeur, si vous +fussiez venu sans mon consentement... Oui, ajouta-t-il devant +tous les assistants, en septembre 93, <i>j'ai massacr dix-sept +ecclsiastiques</i>, et peu s'en est fallu que vous ne fussiez +le dix-huitime! +Mais rassurez-vous: <i>Dieu a eu piti de moi; un regard +de sa grce a suffi pour m'clairer</i>.</p> + +<p>Le vicaire, stupfait autant que touch, s'empare de l'norme +couteau: puis il s'enferme avec le pnitent pour laisser agir +Dieu sur cette me dans le mystre du sacrement de la rconciliation. +Jamais, dans l'exercice de son saint ministre, il +n'avait got des consolations comme celles qu'il trouva au +chevet de ce malheureux qui avait t jadis le bourreau de dix-sept +de ses confrres, et qui, l'heure de la grce, parlait et +agissait comme le bon larron de la croix.</p> + +<p>Dj le bon Samaritain, qui venait de gurir cette me si +profondment blesse par le crime, se retirait en annonant +l'heureuse famille qu'il allait apporter au converti les derniers +sacrements de l'glise, quand tout coup le vieillard s'cria +d'une voix touffe par les sanglots:</p> + +<p>Revenez, monsieur l'abb, revenez bientt auprs de moi; +j'ai bien besoin de vos consolations; mais, je vous en conjure, +n'approchez pas de mes lvres le divin Rdempteur, dont tout + l'heure encore je blasphmais le nom; je suis trop indigne +d'un tel bonheur!—Dieu est rempli de misricorde, lui dit le +vicaire profondment attendri; on rpare ses fautes quand on +les pleure amrement, et votre repentir me parat trop sincre +pour que j'hsite a vous administrer les sacrements que rclame +immdiatement votre triste position.—Je les recevrai, monsieur +l'abb, puisque vous me l'ordonnez, reprit le malade, mais seulement +aprs avoir fait amende honorable devant ceux que j'ai +autrefois scandaliss par mes forfaits.</p> + +<p>Tandis que le vicaire part pour chercher le saint viatique, le +moribond fait appeler aussitt ses voisins, tmoins de sa vie +criminelle, ses anciens camarades, les complices de ses fautes; +il leur demande, avec larmes, pardon des affreux exemples +qu'il leur avait donns, surtout a l'Abbaye et aux Carmes, lors +du massacre des prtres; puis il fait de mme envers sa femme, +un des instruments de sa conversion.</p> + +<p>Le prtre arrive portant l'auguste sacrement. Le vieillard, +dj glac par la mort, se lve aussitt, se met genoux et +reoit ainsi les derniers sacrements avec une pit anglique: +les traits de son visage baign de larmes en taient tout transfigurs. +Aprs cette auguste action, il reste toujours genoux, +appuy sur le chevet de son lit, tenant en main un crucifix, +qu'il couvre de ses baisers et de ses larmes.</p> + +<p>Son confesseur, plusieurs reprises, l'engagea se coucher, +vu sa grande faiblesse: c'tait imposer son coeur un pnible +sacrifice, c'tait lui ter une trop douce consolation. Aussi +l'exprima-t-il au prtre: Je sens, dit-il, qu'il ne me reste que +peu d'instants vivre; je ne puis rien offrir Dieu que mes +prires et mes larmes; laissez-moi du moins la consolation de +mourir genoux; c'est faire bien peu pour expier tous mes +crimes!</p> + +<p>Et il resta ainsi en prire: son me claire, renouvele, sanctifie, +paraissait comme dans une sorte d'extase. Vers minuit, +on entendit le moribond pousser un profond soupir; il s'tait +endormi dans le Seigneur avec le calme d'un lu, toujours +genoux et les lvres colles sur le crucifix qu'il n'avait cess +d'arroser de ses larmes!!!</p> + +<p>Seigneur, que vous tes admirable dans vos oeuvres! qu'elles +sont profondes vos voies, qu'elles sont immenses vos +misricordes!</p> + +<p>(<i>L'abb Hoffmann</i>, Extraits.)</p> + +<a name="49"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> + +<p>49.—RENCONTRE PROVIDENTIELLE.</p> + +<p>Au commencement de ce sicle, un personnage assez marquant, M. de +G***, tait tomb dans l'impit la plus affreuse. +C'tait une sorte de frnsie d'irrligion. Le blasphme sortait + chaque instant de sa bouche, et il semblait n'avoir coeur +que de couvrir d'ignominie la sainte glise et ses ministres.</p> + +<p>Un jour, M. de G*** entend raconter que dans une petite ville +voisine de son chteau, on allait donner une mission. Sa malice +sembla prendre un nouveau degr de perversit cette nouvelle. +Il se proposa de se rendre lui aussi la mission, et de suivre les +exercices, pour contrecarrer les missionnaires et pour empcher, + force d'avanies, le fruit qu'ils devaient en attendre. On le vit +donc arriver, suivi d'une escorte de vauriens, qui tous ensemble +se rendirent l'glise paroissiale. Le chant des cantiques fut +plus d'une fois interrompu par de grossiers lazzis et des rires +indcents; mais le silence s'tablit, quand le Pre suprieur des +missionnaires parut dans la chaire. C'tait un homme de quarante +ans environ, au visage ple et amaigri, aux traits expressifs, +au regard inspir, tel en un mot que l'criture nous dpeint +les prophtes de l'ancienne loi. Il n'avait pas achev l'exorde de +son discours, que dj M. de G*** l'avait reconnu. C'tait un des +compagnons de son enfance, un des rivaux de ses tudes et qui +lui avait disput souvent avec avantage les couronnes acadmiques. +Comment lui, qui pouvait briller dans le monde et parvenir +aux postes les plus importants, avait-il pu se dcider a +embrasser la carrire pauvre et pnible du ministre vanglique, +c'est ce que la tte frivole de M. de G*** ne pouvait expliquer. +Il l'couta donc avec toute l'attention dont il tait capable, et il +trouva qu'il justifiait par son loquence les hautes prvisions +de ses professeurs; mais ses penses n'allrent pas plus loin.</p> + +<p>Aprs le sermon, il renvoya ses amis et vint faire visite au +missionnaire. Ds qu'il se fut nomm, le bon pre courut lui, +et l'embrassant tendrement: mon ami, lui dit-il, que je +suis heureux de vous voir, et que je remercie Dieu de vous retrouver +avec des sentiments si chrtiens! sans doute vous avez +toujours t fidle aux prceptes de religion que nous avons +reus ensemble? Et, en vous livrant avec tant d'empressement +aux premiers exercices de la mission, vous voulez... M. de G*** +ne le laissa pas achever; emport par l'irascibilit de son caractre +et par le sentiment d'impit dont il s'tait fait une longue +habitude, il s'oublia, jusqu' lever la main sur le prtre du Seigneur: +Impertinent, s'cria-t-il avec l'accent de la rage, +garde pour d'autres tes sots conseils et ton insidieux proslytisme! +Je venais te fliciter de ton loquence hypocrite et non +pas rclamer tes avis. Mais le missionnaire, impassible et +tranquille, lui rpondit avec cette douceur anglique que Dieu +peut seul inspirer l'homme: Mon frre, peut-tre, il y a +vingt ans, quand j'tais encore dans le monde, et que la religion +ne m'avait pas appris dompter mes passions, peut-tre +un pareil outrage et-il cot la vie l'un de nous, et jet un +damn de plus aux pieds de l'ternel; mais Dieu m'a fait depuis +longtemps la grce d'tre chrtien! Ma longue exprience dans +la conduite des mes me montre quelle horrible extrmit est +descendue la vtre: mon frre! je tremble pour vous; qu'allez-vous +devenir?</p> + +<p>Mais dj M. de G*** tait aux pieds du prtre; il baisait sa +main en l'arrosant de ses larmes, et il s'criait; Pardonnez-moi, +mon pre, car je ne sais ce que je fais! Et il se tordait +dans d'effrayantes convulsions, jetant des phrases inarticules, +des exclamations sans suite, des accents de dsespoir que +l'oreille avait peine saisir, mais que devinait le coeur du missionnaire. +O suis-je?... Quelle soudaine clart brille mes +yeux?... Grce, grce!... Et cet orage nouveau dans le coeur +de l'impie, cette tempte de la conscience, frappait d'effroi le +missionnaire lui-mme, tout accoutum qu'il tait aux misres +humaines. Tout coup, reprenant la sublime autorit de son +ministre: Relevez-vous, mon fils, lui dit-il, relevez-vous, +dj le remords vous a fait chrtien! Et M. de G*** se relevait +tremblant, ses genoux se drobaient sous lui. Le prtre l'emporta +dans ses bras, et le plaant devant un prie-Dieu: Dans +un instant, mon fils, toutes vos peines seront calmes. Puis la +confession commena.</p> + +<p>Trois heures entires ils restrent enferms ensemble; l'on +entendait du dehors de longs sanglots et d'tranges gmissements; +on n'aurait pu dire lequel versait de plus abondantes +larmes, ou du prtre ou du pnitent. Tous deux confondaient +leurs soupirs, tous deux mlaient l'expression de leur douleur, +tous deux s'humiliaient devant la grandeur du Trs-Haut et bnissaient +ses misricordes. M. de G*** tait justifi devant Dieu. +Il partit et ne voulut plus rentrer dans son chteau. Il se +choisit en ville une modeste retraite; et, malgr les railleries de +ses anciens amis, il suivit avec une pit exemplaire toutes les +prdications et les moindres exercices de la retraite. Tous les +jours il voyait le saint prtre, et se confirmait dans la grce. +Enfin, le jour de la communion gnrale, il eut le bonheur de +s'approcher de la sainte table, au grand tonnement de toute la +ville, dont il avait t si longtemps le scandale et l'effroi.</p> + +<a name="50"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center><a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> + + + + + + +<p>50.—LE BON FILS CONSOL.</p> + + +<p>Un pieux jeune homme crivait la lettre suivante, qui doit +inspirer une bien grande confiance en saint Joseph, surtout +lorsqu'il s'agit d'obtenir des graces de conversion.</p> + +<p>J'ai reu cette anne un grand nombre de faveurs par la +puissante intercession du glorieux poux de Marie. La premire +a t la conversion de mon excellent pre.</p> + +<p>Il ne s'tait pas confess depuis plus de quarante ans. Il y +avait une douzaine d'annes qu'il n'tait pas entr dans l'glise +paroissiale; et, pour comble de difficults, il tait plein de prjugs +contre notre sainte religion qu'il n'avait jamais bien connue. +Pour ramener dans les bras de Dieu cette brebis gare, +il fallait un grand coup de lumire et de misricorde. J'avais +essay de le convaincre par le raisonnement, j'avais pri et fait +prier beaucoup pour lui: tout avait t inutile. Il y a quelques +semaines, je me sentis press d'aller solliciter auprs de saint +Joseph cette conqute si difficile.</p> + +<p>C'tait la premire fois que j'implorais du saint Patriarche une +faveur particulire. J'allai donc me prosterner devant sa statue, +et je lui promis que, s'il m'accordait ce que je lui demandais, +j'aurais pendant toute ma vie une dvotion toute spciale pour +lui, et que je m'efforcerais de rpandre son culte autant que je +le pourrais. peine ma prire termine, je me sentis la plus +grande confiance.</p> + +<p>Je fis alors une premire neuvaine avec toute la ferveur dont +j'tais capable. En mme temps, j'crivis mon pre pour tcher +de le dcider porter un Cordon de saint Joseph que j'envoyai +avec ma lettre. Il et t impossible de le lui faire accepter +comme objet religieux; mais, ma demande, il consentit a +le porter comme un petit souvenir de moi.</p> + +<p>Ma premire neuvaine acheve, j'en commenai une nouvelle, +et incontinent je pus me rendre ce doux tmoignage que mon +esprance n'avait pas t vaine. Bni soit jamais le trs bon +et trs puissant saint Joseph!... La grce tait accorde. Ds +le commencement de cette seconde neuvaine, je reus de mon +pre une touchante lettre, o il m'exprimait, en des termes +brlant, la joie et la paix qui inondaient son me. Une lumire +nouvelle venait de briller dans son coeur et dans son intelligence. +Le respect humain, les objections et les prjugs contre la religion +taient tombs d'eux-mmes, et une petite occasion mnage +par saint Joseph s'tant prsente, mon pre tait all se +confesser, comme pouss par une main invisible. Le lendemain, +avec des sentiments ineffables de bonheur et de tendresse, il +recevait dans son coeur le Dieu, si plein de misricorde, qui venait +rjouir sa vieillesse, comme il avait autrefois rjoui sa jeunesse. +La conversion a t parfaite; saint Joseph ne fait pas les choses + demi. Depuis ce jour de bndiction, mon pre prit part +tous les exercices de pit de la paroisse. Tous ceux qui le connaissaient +furent profondment difis de cet heureux changement, +et dclarrent qu'il avait fallu une main puissante pour +oprer cette merveille. Et cette main puissante, c'est la vtre, + grand et trs-puissant saint Joseph! Je vous remercierai pendant +toute ma vie de cette grce signale...</p> + +<p>Aprs cela, pourrait-on recommander avec trop d'instances +aux jeunes gens la dvotion envers saint Joseph? Puissent-ils +recourir lui dans tous leurs besoins spirituels et ceux de leurs +proches! S'ils prient avec ferveur et persvrance, ils ressentiront +infailliblement les effets de sa paternelle protection.</p> + +<a name="51"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center><a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> + +<p>51—COMMENT ON RETROUVE LE BONHEUR.</p> + +<p>Passant un jour sur la place des Capucins, Lyon, une +zlatrice du rosaire y vit une petite fille ge de six sept +ans, qui, aprs avoir bris la glace d'une fontaine, plongeait +quelque chose dans l'eau. La dame s'approcha et dit:</p> + +<p>—Que fais-tu l, mon enfant?—Je lave ma robe.—Quel +est ton nom?—Marie.—O est ta mre?— Loyasse (cimetire +de Lyon).—Et ton pre?—Il est malade et triste l-bas...—Eh +bien! conduis-moi ta maison..</p> + +<p>L'orpheline regarda l'inconnue avec une sorte de crainte, +puis, rassure sans doute par l'affectueux sourire qui rpondait + son regard, elle mit sa petite main glace dans celle que lui +tendait sa nouvelle amie, et se dirigea vers une de ces affreuses +demeures, ordinairement habites par le vice ou par le malheur.</p> + +<p>Arrive au dernier tage, l'enfant ouvre une porte et dit:—Papa, +voil une dame qui veut vous voir.—Me voir!... moi!... +une dame!... allons donc!... C'est, sans doute pour jouir du +spectacle de ma misre! Je suis chez moi; et, bien que je sois +pauvre, malheureux, je ne souffrirai pas que les riches viennent +insulter ma misre! Donc, vous pouvez vous en aller, s'cria-t-il +en dsignant du doigt la porte reste entr'ouverte.—Je +venais vous offrir des secours, murmura timidement la +visiteuse, un peu effraye.—Je n'ai besoin de rien, que de rester +tranquille chez moi, sans qu'on vienne se moquer de ma +pauvret, reprend l'homme; et il lance par la porte de la mansarde +une pice de monnaie qui vient d'tre dpose sur la table.</p> + +<p>Il n'y avait rien faire... La charitable zlatrice embrassa la +petite fille et lui dit tout bas: Viens me trouver quand tu auras +besoin de quelque chose. Puis elle sortit.</p> + +<p>Plusieurs semaines s'coulrent sans que la douce Marie repart, +bien qu'on allt souvent, pour l'y rencontrer, l'endroit +o on l'avait trouve.</p> + +<p>Mme L, l'aperut enfin, un jour, amaigrie et toute en larmes; +son pre, qui manquait d'ouvrage et par consquent de pain, +l'envoyait mendier dans la rue. Elle l'emmena chez elle et lui fit +raconter son histoire, histoire bien simple et bien touchante, +imprime dans son jeune coeur.</p> + +<p>Maman tait trs bonne; soir et matin, elle me faisait dire +<i>Notre Pre</i> et <i>Je vous salue, Marie</i>... Mon pre tait bon, lui aussi, +alors; mais depuis qu'ils ont emport maman Loyasse, il +est devenu triste, s'est mis lire de grandes feuilles et ne parle +plus de Dieu ou des riches qu'en se fchant bien fort.</p> + +<p>Ce rcit fut un trait de lumire pour Mme L. Elle fit promettre + la chre petite de dire, tous les jours, une fois, Notre Pre, +et dix fois, Je vous salue, Marie... <i>pour obtenir que son pre +devnt trs heureux</i>, et la renvoya munie d'abondantes provisions.</p> + +<p>Un mois aprs, l'enfant revint chez sa bienfaitrice, mais, cette +fois, avec un visage tout joyeux: Madame, dit-elle, papa +voudrait bien vous voir; seulement il n'ose pas venir...</p> + +<p>La difficult fut vite tranche; Mme L... accourut la mansarde, +et y trouva l'ouvrier. Si l'aspect du pauvre rduit tait +le mme, on lisait sur le visage du malheureux pre l'expression +humble et douce du changement opr dans son me.</p> + +<p>Madame, dit-il avec respect, je ne sais comment cela est +arriv, mais je ne peux plus me reconnatre... En entendant la +petite rciter tant de fois son <i>Notre Pre</i> et son <i>Je vous salue</i>, +je me suis d'abord impatient, parce qu'elle le rptait trop... +Puis j'ai fini par le dire machinalement avec elle, en me rappelant +que ma pauvre femme le disait aussi... Alors, j'ai pleur, +j'ai senti le regret de ma mauvaise vie, et je me suis reproch +mon insolence envers la dame qui a t si bonne pour nous... +C'est pourquoi je voulais la voir, pour lui demander pardon.</p> + +<p>Ce pardon fut accord sans peine, et Dieu, aprs avoir purifi, +soulag la misre de l'me et du corps, par l'entremise de +sa gnreuse servante, sauva aussi par elle le pre et l'enfant.</p> + +<a name="52"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> +<p>52.—LE SOUVENIR DE LA PREMIRE COMMUNION.</p> + +<p>Mous devons un homme du monde le rcit suivant, qui +contient plus d'une instruction utile et fournit un nouvel +exemple des ineffables tendresses de la misricorde divine.</p> + +<p>J'tais Paris en 1841, et je faisais partie d'une Confrence +de Saint-Vincent-de-Paul. Quelques-uns des jeunes gens qui la +composaient avaient la pieuse habitude de visiter une ou deux +fois par semaine les pauvres malades des hpitaux du quartier.</p> + +<p>L'hpital Necker, dans la rue de Svres, m'tait chu en partage. +Je commenais toujours mes visites par la chapelle, et +j'allais demander au Seigneur de bnir l'oeuvre que, pour l'amour +de lui, je venais accomplir, d'accompagner de sa bndiction +les paroles, les conseils que j'allais donner mes malades; +et quand j'avais fini ma tourne dans les salles, je venais encore +en dposer le succs aux pieds de ce bon Matre.</p> + +<p>Je fus oblig de quitter Paris au printemps, et je me rappellerai +toujours le trait touchant dont j'ai t le tmoin ma dernire +visite aux malades de Necker.</p> + +<p>La salle que je devais visiter ce jour-l tait confie aux soins +d'une Soeur de Charit vieillie dans cet admirable mtier, et non +moins infatigable pour soulager les souffrances de ses malades +que zle pour le salut de leurs mes. En arrivant, j'allai, selon +mon habitude, prendre les ordres de cette bonne Soeur. Elle me +recommanda spcialement six ou sept malades: l'un, tienne, +nouvel arriv, et encore inconnu d'elle; l'autre, comme moribond, +ayant besoin d'tre fortifi et consol; un autre comme +branl dj, et prt se convertir, etc.</p> + +<p>Et puis, ajoute-t-elle, allez donc au n 39; c'est un homme +de trente-deux ou trente-trois ans, poitrinaire au dernier degr, +qui sera mort dans trois jours. J'ai eu beau faire, je n'ai pu rien +en tirer; il m'a envoye promener trois ou quatre fois, et n'a +jusqu'ici reu M. l'aumnier qu'avec des paroles grossires. Un +de vos confrres de Saint-Vincent-de-Paul, qui l'a dj visit +plusieurs fois, n'a pas mieux russi que nous. Il est probable +qu'il vous enverra promener aussi; mais enfin il ne faut rien +pargner. Il s'agit ici de la gloire de Dieu et d'une pauvre me + sauver.</p> + +<p>—Eh! mon Dieu, ma bonne Soeur, rpondis-je, s'il m'envoie +promener, j'irai me promener, voil tout; cela ne me fera pas +grand mal. Dites seulement pour ce pauvre homme un <i>Ave Maria</i> +pendant que j'irai lui parler.</p> + +<p>Je fis ma visite; et de lit en lit j'arrivai mon n 39. Je fus +tout saisi en le voyant. La mort tait peinte sur son visage. +Trois ou quatre coussins le soutenaient assis sur son lit; sa face +tait hve et d'un blanc jauntre, et son affreuse maigreur donnait + ses yeux noirs une apparence trange...</p> + +<p>Je m'approchai de son lit. Il me regarda fixement sans rien +dire.</p> + +<p>Je lui demandai de ses nouvelles: La soeur m'a appris, +mon pauvre ami, que vous souffriez beaucoup, et qu'il y avait +bien longtemps dj que vous tiez malade.</p> + +<p>Pas de rponse; seulement le regard de mon homme devenait +de plus en plus dur, et il semblait me dire: Je n'ai que faire +de vos condolances; donnez-moi la paix. Je fis semblant de +ne pas m'en apercevoir: Souffrez-vous beaucoup en ce moment, +et pourrais-je vous soulager en quelque manire?</p> + +<p>Pas un mot.</p> + +<p>Que voulez-vous, mon pauvre enfant! il faut faire de ncessit +vertu, et offrir vos souffrances au bon Dieu en expiation +de vos fautes; comme cela du moins elles vous seront utiles.</p> + +<p>Toujours mme silence et mme accueil. La position commenait + devenir embarrassante. L'oeil du malade tait de +plus en plus menaant, et je voyais le moment o il allait me +dire quelque injure... La Providence de Dieu m'envoya tout +coup une inspiration. Je me rapprochai vivement du malheureux, +et je lui dis demi-voix: Avez-vous fait une bonne +premire communion?</p> + +<p>Cette parole produisit sur lui l'effet d'une commotion lectrique. +Il fit un lger mouvement; sa figure changea d'expression, +et il murmura plutt qu'il ne dit: Oui, Monsieur.</p> + +<p>—Eh bien! repris-je, mon ami, n'tiez-vous pas heureux +dans ce temps-la?—Oui, Monsieur, me rpondit-il d'une voix +mue; et au mme instant je vis deux grosses larmes couler +sur ses joues. Je lui pris les mains.—Et pourquoi tiez-vous +heureux alors, sinon parce que vous tiez pur, chaste, aimant +et craignant Dieu, en un mot, bon chrtien? Mais ce bonheur +peut revenir encore, et le bon Dieu n'a pas chang! Il continuait + pleurer: N'est-ce pas, ajoutai-je, que vous voulez bien +vous confesser?</p> + +<p>—Oui, Monsieur, dit-il alors avec force; et il s'avana vers +moi pour m'embrasser. Je le fis de grand coeur, comme vous +pouvez penser, et je lui donnai quelques petits conseils pour +faciliter l'excution de son bon dessein. Je le quittai ensuite, et +j'annonai la Soeur le succs inespr de ma visite. Je ne sais +ce qui s'ensuivit; mais ce qui m'est rest profondment grav +dans l'esprit ou plutt dans le coeur, c'est la force merveilleuse +de la misricorde de Dieu, qui changea en un instant, et l'aide +d'une seule parole, ce coeur si endurci!</p> + +<p>Le seul souvenir de sa premire communion suffit pour convertir +et probablement pour sauver ce pauvre malade, heureux +de l'avoir bien faite; car s'il et accompli, comme plusieurs, +hlas! avec ngligence, ce grand acte de la vie chrtienne, le +souvenir que je lui en rappelai n'et fait sans doute sur son coeur +qu'une impression insignifiante!...</p> + +<p>Ainsi le bien produit le bien, et avec Dieu rien ne demeure +perdu.</p> + +<a name="53"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> + + + +<p>53.—L'ORPHELINE ET LE VTRAN.</p> + + +<p>Une pauvre orpheline avait t recueillie par un vieux soldat +qu'elle nommait son pre. D'une pit simple, mais srieuse, +elle s'tait attir une telle estime, qu'il y avait autour +d'elle comme une aurole de vnration. Le vieux soldat lui-mme +s'tait laiss prendre son influence. Il appelait sa petite +orpheline, <i>sa petite sainte</i>. Jamais il ne fumait devant elle, il +jurait encore moins.</p> + +<p>La pieuse enfant tait arrive faire prier son pre adoptif, +ce qu'il n'avait pas fait depuis longtemps.</p> + +<p>Un jour qu'il passait devant l'glise du village, je ne sais +quelle inspiration secrte le pousse y entrer. Il va s'agenouiller +dans un coin et commence son signe de croix. Mais tout +coup il s'arrte, ses yeux ont rencontr une enfant qui, recueillie +au pied de l'autel, les mains jointes, parat comme dans une +extase. Il regarde, il reconnat sa fille. La pense lui vient +aussitt qu'elle demande Dieu sa conversion; elle lui a dit +tant de fois que c'tait l l'unique objet de toutes ses prires. +Une larme monte de son coeur ses yeux et coule le long de +ses joues sur sa vieille figure cicatrise. Cette larme est efficace +et dcide de son retour Dieu.</p> + +<p>Quelque temps aprs, aux Pques, le vieux militaire pleinement +converti, bien heureux, communiait ct de sa petite +fille. Et, comme, au sortir de l'glise, quelques-uns de ses vieux +camarades le regardaient tonns: Vous ne vous attendiez +pas cela, leur dit-il, mais que voulez-vous? Je ne puis rsister + la <i>petite sainte</i>, elle convertirait le dmon lui-mme, si le dmon +pouvait tre converti.</p> + +<p>Voil l'influence de la vraie pit. Puisse-t-elle devenir le partage +de tous ceux qui liront ce petit livre! En mme temps +qu'elle assurera leur propre salut, elle les aidera merveilleusement + travailler au salut des autres!</p> + + +<a name="index"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> + +<p>TABLE DES MATIRES.</p> + +<p><a href="#00">AVANT-PROPOS</a></p> + +<p><a href="#01">1.—Le capitaine de navire et le mousse.</a></p> + +<p><a href="#02">2.—Une nuit dans le dsert.</a></p> + +<p><a href="#03">3.—Les deux frres.</a></p> + +<p><a href="#04">4.—Un jeu o l'on gagne le ciel.</a></p> + +<p><a href="#05">5.—La vengeance d'un tudiant chrtien.</a></p> + +<p><a href="#06">6.—Un pre converti par son enfant.</a></p> + +<p><a href="#07">7.—Un cadeau inattendu.</a></p> + +<p><a href="#08">8.—Les trois actes d'un drame contemporain.</a></p> + +<p><a href="#09">9.—Le remde est dur, mais il est bon.</a></p> + +<p><a href="#10">10.—Le banc de famille.</a></p> + +<p><a href="#11">11.—La lettre d'une mre.</a></p> + +<p><a href="#12">12.—Une premire communion quatre-vingts ans.</a></p> + +<p><a href="#13">13.—La soupape.</a></p> + +<p><a href="#14">14.—Une mprise qui porte bonheur.</a></p> + +<p><a href="#15">15.—Hrosme d'un jeune nophyte.</a></p> + +<p><a href="#16">16.—Les deux amis.</a></p> + +<p><a href="#17">17.—Tel est pris qui croyait prendre.</a></p> + +<p><a href="#18">18.—Comment on obtient un miracle.</a></p> + +<p><a href="#19">19.—Le marquis d'Outremer.</a></p> + +<p><a href="#20">20.—La plus grande victoire d'un vieux gnral.</a></p> + +<p><a href="#21">21.—Le bouffon et son matre.</a></p> + +<p><a href="#22">22.—Un pisode de la Rvolution.</a></p> + +<p><a href="#23">23.—Le zle rcompens.</a></p> + +<p><a href="#24">24.—Sagesse et folie.</a></p> + +<p><a href="#25">25.—Le terrible article.</a></p> + +<p><a href="#26">26.—Le trottoir.</a></p> + +<p><a href="#27">27.—Un fils qui tombe dans les bras de son pre.</a></p> + +<p><a href="#28">28.—Le rosier du mois de Marie.</a></p> + +<p><a href="#29">29.—La statuette de saint Antoine.</a></p> + +<p><a href="#30">30.—Le chemin du coeur.</a></p> + +<p><a href="#31">31.—Le nouvel Augustin.</a></p> + +<p><a href="#32">32.—Vaincu par l'exemple.</a></p> + +<p><a href="#33">33.—La fille du franc-maon.</a></p> + +<p><a href="#34">34.—Un voyage de cent lieues en Australie.</a></p> + +<p><a href="#35">35.—Rien n'est impossible Dieu.</a></p> + +<p><a href="#36">36.—L'amour maternel.</a></p> + +<p><a href="#37">37.—Un pcheur moribond assist par un prtre mourant.</a></p> + +<p><a href="#38">38.—Deux fois sauv.</a></p> + +<p><a href="#39">39.—Dieu a ses lus partout.</a></p> + +<p><a href="#40">40.—La rose bnite.</a></p> + +<p><a href="#41">41.—Un souvenir du bagne.</a></p> + +<p><a href="#42">42.—Ce que le zle peut inspirer un enfant.</a></p> + +<p><a href="#43">43.—Une conqute du Sacr-Coeur.</a></p> + +<p><a href="#44">44.—Puissance du chapelet.</a></p> + +<p><a href="#45">45.—La croix d'argent.</a></p> + +<p><a href="#46">46.—Un coup de filet de la sainte Vierge.</a></p> + +<p><a href="#47">47.—Une conversion en mer.</a></p> + +<p><a href="#48">48.—La mort d'un septembriseur.</a></p> + +<p><a href="#49">49.—Rencontre providentielle.</a></p> + +<p><a href="#50">50.—Le bon fils consol.</a></p> + +<p><a href="#51">51.—Comment on retrouve le bonheur.</a></p> + +<p><a href="#52">52.—Le souvenir de la premire communion.</a></p> + +<p><a href="#53">53.—L'orpheline et le vtran.</a></p> + + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les joies du pardon, by Anonymous + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES JOIES DU PARDON *** + +***** This file should be named 11494-h.htm or 11494-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/1/4/9/11494/ + +Produced by Joris Van Dael, Renald Levesque and PG Distributed +Proofreaders + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les joies du pardon + Petites histoires contemporaines pour la consolation des coeurs chretiens + +Author: Anonymous + +Release Date: March 7, 2004 [EBook #11494] + +Language: French + +Character set encoding: ASCII + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES JOIES DU PARDON *** + + + + +Produced by Joris Van Dael, Renald Levesque and PG Distributed +Proofreaders + + + + + +LES JOIES DU PARDON + +Petites Histoires Contemporaines + +POUR LA CONSOLATION DES COEURS CHRETIENS + +PAR L'AUTEUR + +de la "Methode pour former l'Enfance a la Piete" + + Je n'ai pu achever ce petit + livre sans essuyer plusieurs + fois des larmes.... + X***. + + +1891 + + + +AVANT-PROPOS + +Apres les joies de l'innocence, il n'en est pas de plus douces, de +plus penetrantes que celles du repentir. Demandez a l'enfant coupable +ce qu'il eprouve lorsque, reconnaissant son ingratitude, il vient +se jeter en pleurant dans les bras de sa mere: c'est un soulagement +inexprimable, une ivresse de bonheur... Ce bonheur n'est rien +pourtant aupres de celui du pauvre pecheur qui, fatigue de ses longs +egarements, renonce a sa vie mauvaise et vient se reposer dans le sein +de Dieu. + +Aussi, n'existe-t-il pas non plus d'histoire plus attachante que celle +des conversions. Plusieurs surtout, accomplies presque de nos jours, +ont ete entourees de circonstances si extraordinaires et presentent un +si poignant interet qu'on ne peut en lire le recit sans etre attendri +jusqu'au fond de l'ame. Pages naives et sublimes, tout impregnees de +larmes et d'amour, elles reveillent les sentiments les plus delicats, +les plus exquis; rien ne ressemble davantage a un roman, et toutefois, +on sent a merveille que rien n'est plus veridique. C'est, dirons-nous, +un roman divin: les peripeties multipliees, les scenes emouvantes ont +la terre pour theatre, mais le denouement n'a lieu qu'au ciel. + +Tels sont les exemples que nous allons rapporter dans ce Recueil: il +faudrait pouvoir les mettre sous les yeux de tous les chretiens, pour +le profit qu'ils en retireraient et le charme que leur ferait gouter +cette lecture.--Nous n'avons eu garde de reproduire ici les traits que +l'on rencontre dans les _Annales de Notre-Dame de Lourdes_, de +_Notre-Dame du Sacre-Coeur_, et dans les Recueils analogues; on ne +trouvera non plus aucune des Biographies contenues dans les +_Conversions les plus memorables du XIXe siecle_. Nos recits ont un +caractere plus intime et tout a la fois plus anecdotique: et c'est la +justement ce qui en augmente l'interet. + +Offert a toutes les ames chretiennes, cet ouvrage s'adresse d'une +maniere speciale aux jeunes gens. Personne n'a, autant qu'eux, besoin +de ces manifestations eclatantes de la misericorde divine, si propres +a inspirer une confiance inebranlable. Qui connait les epreuves +reservees a leur foi au sortir du college? Ou est-il d'ailleurs le +jeune homme qui dans les longues annees d'une lutte incessante contre +le respect humain et les plaisirs mauvais, n'a jamais eu un instant +de faiblesse? Ah! puissent nos lecteurs se souvenir, en ces moments +critiques, des modestes pages qu'ils vont lire aujourd'hui! Elles leur +rappelleront qu'apres meme les plus lourdes chutes, le coeur de Dieu +reste toujours ouvert pour les recevoir et que le plus grand malheur +a craindre, la plus funeste de toutes les fautes, c'est le +_decouragement_. + + + + * * * * * + + + +LES JOIES DU PARDON + +1.--LE CAPITAINE DE NAVIRE ET LE MOUSSE. + +Un capitaine de navire, qui s'etait fait craindre et hair de ses +matelots par ses imprecations continuelles et sa tyrannie, tomba tout +a coup dangereusement malade, au milieu d'un voyage de long cours. Le +pilote prit le commandement du vaisseau, et les matelots declarerent +qu'ils laisseraient perir sans secours leur capitaine, qui se trouvait +dans sa chambre, en proie a de cruelles douleurs. Il avait deja +passe a peu pres une semaine dans cet etat, sans que personne se fut +inquiete de lui, lorsqu'un jeune mousse, touche de ses souffrances, +resolut d'entrer dans sa chambre et de lui parler; malgre l'opposition +du reste de l'equipage, il descendit l'escalier, ouvrit la porte et +lui demanda comment il se portait; mais le capitaine lui repondit avec +impatience: "Qu'est-ce-que cela te fait! Va-t'en!" + +Le mousse, repousse de la sorte, remonta sur le tillac. Mais le +lendemain il fit une nouvelle tentative: "Capitaine, dit-il, j'espere +que vous etes mieux?--O Robert! repondit alors celui-ci, j'ai ete tres +mal toute la nuit." Le jeune garcon, encourage par cette reponse, +s'approcha du lit en disant: "Capitaine, laissez-moi vous laver les +mains et le visage, cela vous rafraichira." Le capitaine l'ayant +permis, l'enfant demanda ensuite la permission de le raser. Le +capitaine y ayant encore consenti, le mousse s'enhardit, et offrit a +son maitre de lui faire du the. L'offre toucha cet homme farouche, +son coeur en fut emu, une larme coula sur son visage, et il laissa +echapper ces mots en soupirant: "O amour du prochain! Que tu es +aimable au moment de la detresse! qu'il est doux de te rencontrer meme +dans un enfant!" + +Le capitaine eprouva quelque soulagement par les soins de cet enfant. +Mais sa faiblesse devint plus grande, et il fut bientot convaincu +qu'il ne vivrait plus que quelques semaines. Son esprit fut assiege de +frayeurs toujours croissantes, a mesure que la mort et l'eternite se +montrerent plus pres. Il etait aussi ignorant qu'il avait ete impie. +Sa jeunesse s'etait passee parmi la plus mauvaise classe de marins; +non seulement il disait: _Il n'y a point de Dieu_, mais il agissait +aussi d'apres ce principe. Epouvante a la pensee de la mort, ne +connaissant pas le chemin qui conduit au bonheur eternel, et convaincu +de ses peches par la voix terrible de sa conscience, il s'ecria un +matin, au moment ou Robert ouvrait la porte de sa chambre, et lui +demandait amicalement: "Maitre, comment vous portez-vous ce +matin?--Ah! Robert, je me sens tres mal, mon corps va toujours plus +mal; mais je m'inquieterais bien moins de cela, si mon ame etait +tranquille. O Robert! que dois-je faire? Quel grand pecheur j'ai ete! +que deviendrai-je?..." Son coeur de pierre etait attendri. Il se +lamentait devant l'enfant, qui faisait tout son possible pour le +consoler, mais en vain. + +Un jour que l'enfant venait d'entrer dans la chambre, le capitaine +s'ecria: "Robert, sais-tu prier?--Non, maitre, je n'ai jamais su que +l'oraison dominicale, que ma mere m'a apprise.--Oh! prie pour moi, +tombe a genoux, et demande grace. Fais cela, Robert, Dieu te benira." +Et tous deux commencerent a pleurer. + +L'enfant, emu de compassion, tomba a genoux et s'ecria en sanglotant: +"Mon Dieu, ayez pitie de mon cher capitaine mourant! je suis un pauvre +petit matelot ignorant. Mon Dieu, le capitaine dit que je dois prier +pour lui, mais je ne sais pas comment; oh! que je regrette qu'il n'y +ait pas sur le batiment un pretre qui puisse me l'apprendre, qui +puisse prier mieux que moi, qui puisse recevoir la confession de ses +peches et les pardonner en votre nom. Il croit qu'il sera perdu: mon +Dieu, sauvez-le! Il dit qu'il ira en enfer, et qu'il sera avec les +demons: o mon Dieu, faites qu'il aille au ciel, et qu'il soit avec les +anges! Les matelots ne veulent pas venir vers lui; quant a moi, je +veux faire pour lui tout ce que je pourrai; mais je ne puis le sauver. +O mon Dieu! ayez pitie de mon pauvre capitaine! Je n'ai jamais prie +ainsi auparavant. Oh! aidez-moi, mon Dieu, a prier pour mon pauvre +capitaine!" + +Alors, s'etant releve, il s'approcha du capitaine en lui disant: "J'ai +prie aussi bien que j'ai pu; maintenant, maitre, prenez courage. +J'espere que Dieu aura pitie de vous." + +Le capitaine etait si emu qu'il ne pouvait s'exprimer. La simplicite, +la sincerite et la bonne foi de la priere de l'enfant avaient fait +une telle impression sur lui, qu'il demeura dans un profond +attendrissement, baignant son lit de pleurs. + +Le lendemain matin, quand Robert entra dans la chambre du capitaine: +"Robert, mon bon ami, lui dit celui-ci, apres que tu fus parti, je +tombai dans une douce meditation. Il me semblait voir Jesus-Christ sur +la croix, mourant pour nos offenses, afin de nous amener a Dieu. +Je m'elevai par mes prieres a ce divin Sauveur, et, dans la grande +angoisse de mon ame, je m'ecriai longtemps comme l'aveugle: Jesus, +fils de David, ayez pitie de moi! Enfin je crus sentir en mon coeur +que les promesses de pardon qu'il a adressees a tant de pecheurs, +m'etaient aussi adressees; je ne pouvais proferer d'autres paroles +que celle-ci: O amour! o misericorde! Non, Robert, ce n'est pas une +illusion: maintenant je sais que Jesus-Christ est mort pour moi. Je +sens que le sang de la croix peut aussi laver mes iniquites; mes yeux +s'ouvrent a la lumiere d'en haut en meme temps qu'ils se ferment pour +la terre; la grace de mon bapteme, la foi de ma premiere communion, +rentrent dans mon coeur; que ne puis-je recevoir ces sacrements que +l'Eglise accorde aux mourants pour leur passage a l'eternite, vers +laquelle Dieu m'appelle!" + +L'enfant, qui jusque-la avait verse bien des larmes en silence, +fut saisi dans ce moment d'une grande tristesse, et s'ecria +Involontairement: "Non, non, mon cher maitre, ne m'abandonnez +pas.--Robert, lui repondit-il tranquillement, resigne-toi, mon cher +enfant: je suis peine de te laisser parmi des gens aussi depraves que +le sont ordinairement les matelots. Oh! puisses-tu etre preserve des +peches dans lesquels je suis tombe! Ta charite pour moi, mon cher +enfant, a ete grande; Dieu t'en recompensera. Je te dois tout; tu +as ete dans la main de Dieu l'instrument de ma conversion; c'est le +Seigneur qui t'a envoye vers moi; Dieu te benisse, mon cher enfant! +Dis a mes matelots qu'ils me pardonnent, je leur pardonne aussi, et je +prie pour eux." + +Le lendemain, plein du desir de revoir son maitre, Robert se leva a +la pointe du jour; et ayant ouvert la porte, il vit que le capitaine +s'etait leve et s'etait traine au pied de son lit. Il etait a genoux, +et semblait prier, appuye, les mains jointes, contre la paroi du +navire. L'enfant attendit quelque temps en silence; mais enfin il dit +doucement: Maitre!--Point de reponse.--Capitaine! s'ecrie-t-il de +nouveau. Mais toujours meme silence. Il met la main sur son epaule et +le pousse doucement: alors le corps change de position et se penche +peu a peu sur le lit; son ame l'avait quitte depuis quelques heures, +pour aller voir un monde meilleur, ou la grace d'un sincere repentir +accordee a la priere permet d'esperer que Dieu dans sa misericorde a +daigne le recevoir. + + + + * * * * * + + + +2.--UNE NUIT DANS LE DESERT. + +C'est du missionnaire lui-meme, rapporte le marquis de Segur, que je +tiens l'histoire suivante, ou l'action de la Providence se montre en +assez belle lumiere. Il nous la raconta devant un nombreux auditoire +d'hommes, particulierement de jeunes gens, qui l'ecoutaient avec une +si religieuse attention, que pendant les pauses de son discours, +on aurait entendu voler une mouche. Par humilite, il parlait a la +troisieme personne comme s'il se fut agi d'un autre. Mais je devinai +bien vite, a son accent, que c'etait son histoire a lui-meme qu'il +nous disait, et quand je me trouvai seul avec lui apres la seance, je +l'obligeai de m'en faire l'aveu. Si je pouvais faire passer dans mon +recit les flammes de sa parole, telles qu'elles sortaient de sa bouche +et de son coeur, elles allumeraient dans les ames cet amour surnaturel +de Dieu et des hommes, qui resume et renferme la loi et les prophetes. + +C'etait l'heure qui precede le coucher du soleil. L'ombre du +missionnaire et de son cheval s'allongeait sur le sable endormi. +L'horizon s'empourprait comme aux lueurs d'un immense incendie. La +chaleur etait etouffante. Parfois, a de longs intervalles, une brise +legere venue on ne sait d'ou, passait comme une caresse de Dieu et +apportait au voyageur une sensation delicieuse: alors, il ouvrait +la bouche et aspirait longuement l'air un moment rafraichi. Puis le +souffle tombait vaincu par le feu qui regne au desert, et l'immobilite +ardente reprenait possession de l'etendue. + +Le missionnaire avancait, pressant l'allure de son cheval, pour +arriver avant la nuit a la grande ville, terme de son voyage. Car la +nuit, dans ces plaines d'Afrique, appartient aux fauves. Quand les +premieres ombres descendent du ciel, les premiers bruits des lions et +des pantheres montent de tous les points du desert, d'abord confus +et lointains, comme le gemissement du vent, puis plus forts, plus +distincts, semblables tantot au grondement sourd du tonnerre, tantot +a ses eclats rudes et dechires. Ce moment redoute approchait, mais il +n'etait pas encore imminent, et le pretre de Jesus-Christ avait bien +une heure devant lui, une heure de jour et de marche tranquille, +suffisante pour atteindre le port. Il etait arme, il avait des +provisions de bouche, un flacon de rhum, pour ranimer ses forces et +tremper ses levres brulantes. Il priait, il pensait, cherchant +a lutter contre la sensation etouffante de la solitude, contre +l'oppression de l'espace sans limites ou sa vue, son coeur et son +esprit se perdaient. Il avait beau percer de ses regards l'etendue, il +n'apercevait pas un etre vivant, pas un mouvement, pas meme celui du +sable agite par le vent: le vent dormait sur le sable, d'un sommeil +qui semblait eternel. + +Oh! si la bonte de Dieu mettait sur son chemin une de ses creatures, +un etre humain, un frere, quelle joie inonderait son coeur! comme il +volerait a lui! Avec quels transports il lui tendrait la main, et le +presserait dans ses bras! Mais helas! il ne le savait que trop, une +rencontre en ces lieux, ce ne serait qu'un danger de plus: quand +on trouve sur sa route un homme au desert, au lieu d'un frere a +embrasser, c'est un ennemi a combattre; c'est un de ces arabes +pillards ou de ces Europeens declasses, bandits de la solitude, +detrousseurs de caravanes, qu'il faut aborder, non pas le salut aux +levres, mais le revolver a la main. + +Il se perdait en ces pensees, et berce par l'allure monotone de son +cheval, il laissait flotter a l'aventure son esprit et ses guides, +quand tout a coup il se redresse sur ses etriers, et d'un mouvement +instinctif, arrete sa monture. Qu'a-t-il donc apercu a l'horizon? +Est-ce une illusion de ses sens? N'y a-t-il pas la-bas, bien loin, +quelque chose qui se remue?--Certainement, il ne se trompe pas: +le point noir qui a frappe sa vue s'agite, se rapproche, grossit +insensiblement. C'est un etre vivant, un animal ou un homme.--Un +homme, c'est un homme! Il le voit maintenant, il distingue vaguement +sa forme; cet homme l'a vu, lui aussi; il est evident qu'il s'avance +dans sa direction... Que faire! Quel parti prendre? Faut-il pousser +son cheval au galop et se mettre hors de la portee de cet inconnu? +C'est le parti le plus sur, mais est-ce le plus honorable? Si, au lieu +d'etre un voleur arabe, cet homme etait un chretien, un francais? Et +quand meme il serait un coureur du desert, un bandit, est-ce le fait +d'un missionnaire, d'un apotre de Jesus-Christ, de fuir devant une +creature humaine, devant un de ceux pour qui le Sauveur du monde est +mort sur la croix? + +L'hesitation du pretre n'est pas longue. Il attendra le frere qui +vient au-devant de lui, que ce soit Cain ou Abel. L'hote du desert se +rapproche de minute en minute, il semble a la fois se hater d'accourir +et lutter contre la fatigue. Le voila a une petite distance, on dirait +un spectre ambulant. Il est deguenille; sa main tient un fusil; +ses yeux sont allumes de fievre, de haine et de convoitise. C'est +indubitablement un brigand, mais un brigand europeen: c'est en tout +cas, un malheureux devore de besoin. Le pretre n'hesite plus: il +risque peut-etre sa vie, mais il a la chance de secourir un miserable, +de sauver une ame. Apres tout, c'est son metier de s'exposer a la +mort: le corps d'un missionnaire n'est rien; l'ame d'un pecheur est +d'un prix infini. + +Il descend de cheval, jette ses armes a terre pour montrer a l'inconnu +ses dispositions pacifiques, et d'un pas tranquille et ferme, va +au-devant de lui. L'autre etonne, epuise, s'arrete; la surprise est +plus forte que la haine; mais la faim, la soif devorante, voila ce +qui domine tout le reste. Le pretre le devine, et, sans parler, lui +presente ses provisions, des fruits, des dattes, du rhum.--Du rhum! +C'est la force, c'est la vie! Pour cette gourde de rhum, le malheureux +aurait tue son pere! Il etend la main, saisit la gourde, la porte a sa +bouche, la boit, l'aspire a longs traits. Son visage se ranime, son +sang circule, sa paleur mortelle fait place a une vive rougeur. Tout +a coup, il chancelle; il a bu trop et trop vite, il tombe tout de son +long et demeure sur le sol, inerte, engourdi, comme mort. + +Le missionnaire, effraye, se penche vers lui, tate son pouls, ecoute +les battements de son coeur, et respire; ce n'est pas la mort, c'est +le sommeil bienfaisant et reparateur. Il le considere longuement; a sa +carnation, a la couleur de sa barbe et de ses cheveux, il reconnait un +Francais. Malgre les traces des passions et de la fatigue, il croit +lire sur ce visage devaste les vestiges d'une bonne race, et son +ame d'apotre se remplit de reconnaissance et de joie. Soudain, il +tressaille comme s'il sortait d'un reve. Le soleil va disparaitre, et +son orbe agrandi et rutilant est deja a demi cache. Encore quelques +minutes et la nuit aura remplace le jour. Que faire de cet infortune +que la Providence a envoye sur sa route et dans ses bras? Le charger +sur son cheval? C'est impossible; il connait le poids d'un corps qui +s'abandonne. Le laisser la, seul, la nuit, dans le desert, expose aux +dents des betes feroces, a une mort sans consolations? C'est plus +impossible encore. + +Il n'y a pas a hesiter; il attendra le reveil du pecheur, sous +la garde de Dieu qui ne laissera pas inachevee l'oeuvre de sa +misericorde. Il s'agenouille sur le sable, pres de cet homme qu'il ne +connaissait pas une heure avant, et pour lequel il sacrifierait sa vie +avec joie. Il souleve doucement dans ses mains la tete du dormeur, la +pose sur ses genoux, et il entre en prieres. + +La nuit est arrivee, profonde, solennelle, ivre de silence et de +solitude. Deux heures se passent ainsi, sans qu'aucun des deux hommes +ait fait un mouvement. Les etoiles se sont allumees les unes apres +les autres et repandent sur l'ocean de sable une lueur mysterieuse et +sacree. Les anges contemplent du haut du ciel ce spectacle plus beau +que celui d'un ami veillant sur son ami, d'une mere veillant sur son +enfant, le spectacle d'Abel veillant avec amour sur Cain: tel, au +temps du sejour du Fils de Dieu sur la terre, Jesus priait dans les +plaines de Galilee aupres de Judas endormi. + +Enfin, l'homme se reveille. Il releve la tete, ouvre les yeux et +rencontre ceux de ce pretre a genoux qui le regarde avec une ineffable +tendresse. Alors il se souvient, il devine, il comprend tout; il se +met a trembler des pieds a la tete, comme ces possedes d'Israel au +moment ou le demon sortait de leur corps et de leur ame a la voix de +Jesus-Christ. La haine est vaincue, Satan s'enfuit de cette ame pour +n'y plus rentrer. Le bienheureux larron pleure, il eclate en sanglots, +et, sans prononcer une parole, il se laisse tomber dans Tes bras du +missionnaire, qui le presse sur son coeur en lui disant: Mon frere! + +Quand il eut mange, le pretre le fit monter sur son cheval et marcha +pres de lui, priant toujours et ne lui disant rien, pour le laisser +tout entier a la grace divine qui parlait au fond de son ame. Ils +arriverent a la ville sans rencontre facheuse. Le missionnaire fit +coucher le prisonnier de sa charite dans son lit, et dormit pres de +lui sur quelques coussins. "Demain, lui dit-il, vous me direz tout ce +que vous voudrez. Aujourd'hui, je ne veux rien entendre." + +Le lendemain, l'homme lui raconta son histoire, prelude de sa +confession: histoire terrible, commencee par une jeunesse sans +corrections et sans travail, poursuivie dans le vice, dans le crime, +et qui, par un prodige de la misericorde divine, s'achevait dans les +larmes du repentir. + +Sa mere, brave paysanne, restee veuve de bonne heure, l'avait +impitoyablement gate pour epargner quelques pleurs a son enfance. +Il avait ete a l'ecole, parce qu'il l'avait bien voulu; s'y etait +instruit, parce qu'il avait l'esprit vif et ouvert; puis s'etait livre +a la paresse, au plaisir, bientot au vice. A dix-huit ans, c'etait +deja un mauvais sujet accompli. Il s'engagea par ennui, pour connaitre +la vie de la caserne, et courir les garnisons. Puis, le joug de la +discipline gatant ses plaisirs, il demanda une permission, revint au +village, en deguerpit un matin avant le jour, sans embrasser sa mere, +mais non sans l'avoir devalisee, et ne reparut plus au regiment. Il +passa aux Etats-Unis, y gagna une petite fortune qu'il depensa en +folles orgies. Alors, dans un acces de raison, peut-etre de remords, +il quitta l'Amerique pour l'Algerie, se remit a l'oeuvre, et mena +pendant quelque temps une conduite reguliere et laborieuse. + +Il commencait a se refaire de corps, d'ame et de bourse, quand le +demon envoya sur son chemin un de ses anciens compagnons de debauche, +deserteur comme lui, qui le reconnut, chercha a l'entrainer de nouveau +dans le vice, et n'y pouvant reussir, revela son passe et le perdit de +reputation. + +Sa tete ne put resister a ce dernier coup. "Puisque je ne puis etre un +honnete homme, se dit-il, je serai un franc scelerat." Et il fit +comme il avait dit. Il quitta la grande ville ou toutes les portes se +fermaient devant lui, s'enfuit au desert, et demanda a la rapine et au +meurtre des moyens d'existence. Bientot il se trouva a la tete d'une +bande d'arabes, qui detroussaient les passants, les pelerins de la +Mecque, et vivaient comme lui de brigandage. Mais, par un reste de +pudeur, il ne s'attaquait qu'aux musulmans et evitait de verser le +sang des europeens. Ses compagnons s'en apercurent, et se revoltant +contre lui, ils le menacerent d'abandon, meme de mort, s'il continuait +a epargner les chretiens. + +Il resista d'abord, puis, avec sa faiblesse et son emportement +habituels: "Eh bien! s'ecria-t-il, puisqu'il faut aller jusqu'au bout, +j'irai aussi bien et plus loin que vous. Une caravane vint a +passer; elle comptait des europeens et des musulmans. Il l'attaqua +furieusement a la tete de ses hommes, frappa a tort et a travers sur +tout ce qui lui tombait sous la main. Parmi les victimes se trouvait +un francais. L'aspect de ce compatriote, peut-etre assassine par lui, +le fit soudainement rentrer en lui-meme. "Je suis un miserable." +se dit-il. Et laissant la ses compagnons occupes a depouiller les +cadavres, fou de remords, epouvante de son ignominie, il s'elanca +comme un insense et se perdit bientot dans l'immensite du desert. + +Quand le missionnaire le rencontra, il y avait trois jours qu'il +errait a l'aventure, maudit et desespere comme Cain, ne mangeant pas, +ne buvant pas, ne sachant ce qu'il faisait, ni ce qu'il voulait. Il +etait a bout de forces, quand il apercut le voyageur qui passait au +loin sur son cheval. Pousse par un transport infernal, il essaya de +le rejoindre, non pour le voler, mais pour l'assassiner: "J'en tuerai +encore un, se dit-il, et je me tuerai apres". Au lieu de la mort, +c'est la vie qui l'attendait, et c'est dans les bras de la misericorde +qu'il tomba. + +Tel fut le recit du criminel repentant: le missionnaire, le serrant +plus tendrement encore sur son coeur, se contenta de lui dire: +"Maintenant que je sais votre histoire, votre confession sera courte +et facile. Agenouillez-vous devant Dieu, mon fils, et en son nom +je vous pardonnerai tous les peches, tous les crimes de votre vie +entiere." + +Le pecheur se confessa avec des torrents de larmes, et tandis que +le pretre prononcait sur son front courbe jusqu'a terre les paroles +sacrees de l'absolution, il lui sembla que son passe s'engloutissait +dans l'abime de la misericorde divine et qu'une vie nouvelle s'ouvrait +devant lui. + +Ce que fut cette vie, je l'ignore. Le missionnaire ne nous l'a pas +dit. Mais qu'elle soit achevee ou qu'elle dure encore, qu'elle se +poursuive dans un labeur honnete ou dans les austerites d'un cloitre, +il n'est pas douteux qu'elle fut ou qu'elle sera jusqu'au bout une vie +de repentir, d'action de graces et d'amour penitent." + + + + * * * * * + + + +3.--LES DEUX FRERES + +Deux freres entrerent en meme temps dans un college de France; ils +se ressemblaient si parfaitement quant a la taille et aux traits du +visage, qu'il fallait les avoir vus souvent pour les distinguer l'un +de l'autre: mais ils etaient bien differents de caractere: l'aine +n'avait presque aucun sentiment de religion; le cadet etait d'une +piete angelique. On ne saurait imaginer tous les moyens que sa charite +lui suggera pour gagner son frere. C'etait peu pour lui de lui +accorder ce qu'il demandait; il allait au-devant de tout ce qui +pouvait lui etre agreable; il se privait, en sa faveur, de tout +l'argent qu'on lui accordait pour ses menus plaisirs. On leur donna a +tous deux un costume neuf de tres grand prix; l'aine, en peu de temps, +mit le sien en mauvais etat; celui du cadet etait encore tres propre. +Ne sachant plus quel present faire a son frere, il imagina de lui +donner son habit. + +"Vous etes mon aine, lui dit-il, il convient que vous soyez mieux +habille que moi: votre habit est gate; si le mien vous fait plaisir, +je vous le donnerai, on n'en saura rien chez nous." + +L'offre est aussitot acceptee et l'echange fait. + +Quelques jours apres, le pieux enfant appelle son frere et lui dit +qu'il avait quelque chose a lui communiquer. + +"Auriez-vous encore un habit a me donner? lui dit celui-ci. + +--Oui, lui repond l'enfant, et un bien plus precieux que celui que je +vous ai donne dernierement; allez demain a confesse; reconciliez-vous +avec Dieu, c'est lui-meme qui vous en revetira. + +--A confesse, repondit l'autre, vraiment j'y vais assez souvent; si, +cependant, il ne faut que cela pour vous contenter, j'irai bien encore +demain, mais je ne vous garantis pas que j'en deviendrai meilleur. + +--Promettez-moi au moins, repliqua le cadet, que vous ferez pendant +deux jours quelques efforts pour le devenir." + +L'aine le lui promit. + +Le lendemain, ils allerent tous deux a confesse; ils avaient le meme +confesseur. Le cadet se confessa le premier, et se retira devant le +Saint-Sacrement, pour demander a Dieu qu'il lui plut de toucher son +frere. L'aine raconta depuis, qu'en entrant au confessionnal, tout ce +que son frere avait fait pour lui se presentant a son esprit, il eut +honte de lui-meme, et ne fut plus maitre de retenir ses larmes. Il +dit a son confesseur qu'il voulait bien sincerement se convertir et +consoler son frere des chagrins qu'il lui avait causes jusqu'alors. +Pendant toute sa confession, il versa un torrent de larmes. Le cadet +qui de l'endroit ou il etait, l'avait entendu eclater en soupirs, +etait remonte dans son quartier, comble de joie et benissant le +Seigneur. Un moment apres, on vint le demander a la porte; c'etait +son frere qui se jeta a ses genoux, et les arrosa de ses larmes, lui +demandant pardon de tous les sujets de mecontentement qu'il lui avait +donnes et lui promettant de suivre, a l'avenir, aussi bien ses avis +que ses exemples. L'enfant, ravi des dispositions de son frere, se +jeta a son cou, et lui dit tout ce que sa charite put lui suggerer de +plus tendre et de plus affectueux pour l'encourager. Le jeune homme +demeura si ferme dans ses bonnes resolutions, qu'en peu de temps, il +devint, comme son frere, un modele de vertu, et ne se dementit jamais. + + + + * * * * * + + + +4.--UN JEU OU L'ON GAGNE LE CIEL + +Dans une petite ville de France vivait un officier retraite, qui etait +un excellent chretien. Personne devant lui ne se serait permis une +parole inconvenante; chacun venait lui demander conseil: l'un le +consultait pour l'achat d'une terre; l'autre, pour l'arrangement +d'un proces; tout le monde, en un mot, l'honorait, le respectait et +l'aimait. + +Lui-meme a raconte son histoire, et elle merite d'occuper une des +premieres places dans ce recueil, car elle montre d'une maniere bien +touchante que Dieu se sert des moyens les plus inattendus pour ramener +a lui les pecheurs et que sa misericorde est inepuisable a l'egard des +ames de bonne volonte. + +"Je ne date pas d'hier, disait plaisamment notre officier, vous vous +en apercevez facilement a ma moustache et aux quelques cheveux qui me +restent; mais si je suis vieux et casse, j'ai ete jeune et alerte. +J'avais dix-huit ans environ, en 1792, lorsque la grande guerre vint a +eclater; j'etais ardent, j'avais adopte avec enthousiasme toutes les +idees du temps. Je criais avec les autres, et de bon coeur: "Vive la +fraternite ou la mort!" Helas! ce devait etre la mort ou la ruine +pour bien du monde. Aussi, des que j'appris que la France venait de +commencer la lutte contre les etrangers, mon parti fut bientot pris, +je m'engageai. + +"Il faut vous dire, avant d'aller plus loin, que, malgre les efforts +de ma pauvre chere mere et de notre cure, je ne croyais guere a Dieu, +et encore moins au diable; je m'amusais tant que je pouvais; je +passais, parmi mes camarades de plaisir, pour un _bon garcon_. A vous +parler franc, j'etais un tres mauvais sujet; mais parmi tous mes +defauts, j'en avais un qui me distinguait de tous mes compagnons, je +ne pouvais pas prononcer une phrase, souvent meme une parole, sans y +ajouter un juron. Et ce n'etaient pas des jurons pour rire, c'etaient +d'affreux blasphemes qui devaient dans le ciel faire voiler les anges +et pleurer les saints. + +"Apres ce preambule, necessaire pour bien faire comprendre la suite +de mon histoire, je la reprends, et je tacherai de l'abreger le +plus possible pour ne pas trop vous ennuyer. Me voila donc engage a +dix-huit ans, menant joyeuse vie et jurant tout le long du jour. Je +vous fais grace de ma vie militaire, elle a ressemble a celle de +beaucoup de mes camarades, qui n'ont pas laisse leurs os sur le champ +de bataille; je fus envoye a l'armee des Pyrenees, puis a l'armee de +Sambre-et-Meuse, puis en Italie, puis en Egypte, puis partout enfin ou +il y avait des coups a donner et a recevoir. Les annees, l'experience, +deux blessures, l'une recue aux Pyrenees, l'autre, a Austerlitz, +l'affreuse retraite de Russie, tout cela avait calme ma fougue, +m'avait rendu plus regulier dans ma conduite, mais n'avait pu me +corriger de mon defaut de toujours jurer. Mon avancement meme se +trouva arrete par ce vice; comme je savais lire et qu'on n'avait pas +le choix alors parmi les lettres, je fus rapidement officier; mais une +fois la, mon malheureux defaut me joua bien des tours; et souvent des +generaux, apres une affaire ou je m'etais bien conduit, n'osaient pas +m'avancer, parce qu'ils trouvaient que j'avais trop mauvais ton +pour arriver aux hauts grades militaires. Je les traitais bien de +sacristains, de calotins, mais, a part moi, je leur donnais raison, et +pourtant je ne me corrigeais pas. Enfin, 1815 arriva: je fus licencie +avec l'armee de la Loire et je revins dans ma ville natale capitaine +et decore. Apres les premieres joies de retrouver mes vieux amis, mes +vieux camarades d'enfance, apres les premieres douceurs du repos et +de la liberte, a la suite de tant de privations et d'annees de +discipline, je commencais a trouver le temps long, je fus au cafe et +je mangeai ma demi-solde, comme un egoiste, entre une pipe et un jeu +de cartes. Ma position, mes campagnes, mes recits me faisaient le +centre d'un petit groupe de desoeuvres comme moi, et, par suite de mon +habitude inveteree, on y entendait plus souvent jurer que benir le nom +de Dieu. + +"Malgre cela, l'ennui me gagnait, lorsqu'un matin, je vois entrer dans +ma chambre le cure de la paroisse. J'etais si loin de m'attendre a +pareille visite, que ma pipe s'echappa de mes dents et vint se briser +sur le plancher, ce qui me fit pousser le plus gros juron de mon riche +repertoire. Le cure ne se troubla pas pour si peu, et, prenant +une chaise, que je ne lui offrais pas, il s'assit tranquillement: +"Bonjour, M. le capitaine, me dit-il; puisque vous n'etes pas venu me +voir a votre arrivee dans ma paroisse, il faut bien que je vienne vous +chercher.--Je n'aime pas les cures, lui repondis-je, je ne les ai +jamais aimes et je suis trop vieux pour changer maintenant.--Eh bien! +capitaine, nous ne sommes pas du meme avis, et, avec un brave comme +vous, je n'irai pas par quatre chemins, c'est precisement pour vous +faire changer que je suis venu vous voir." A peine le digne pretre +avait-il fini sa phrase, que je me levai comme un furieux, et, en +jurant comme un possede, je le mis litteralement a la porte. + +"Le lendemain, je me croyais a tout jamais debarrasse de pareille +visite, lorsque je vis encore entrer le cure. Ah! par exemple, c'est +trop fort, m'ecriai-je, et je me levai pour le repousser de chez moi. +Lui, sans se troubler, me dit avec beaucoup de douceur: "Bonjour, +capitaine, vous n'etiez pas bien dispose hier, et je suis revenu +aujourd'hui pour savoir si vous etiez plus en train de causer." Malgre +mon apparence terrible, je n'etais pas tout a fait mauvais au fond du +coeur; aussi, ce sang-froid me desarma, et adoucissant ma voix, je +lui repondis: "Eh bien! monsieur le cure, puisque vous avez tant de +plaisir a causer avec moi, j'y consens, mais a une condition, c'est +que vous ne me parlerez pas de vos momeries, de vos eglises et de vos +bedeaux.--Soit, reprit le cure; mais, de votre cote, vous vous engagez +a me consacrer chaque jour une heure: votre temps n'est pas compte, +et vous ne pouvez me refuser ce plaisir.--Accorde; et pour repondre a +votre politesse par une autre, je vous avouerai que je m'ennuie tant, +que ce sera une distraction pour moi de causer avec un homme qui sait +parler." Ma politesse n'etait pas tres polie, mais le cure eut l'air +de la trouver accomplie. + +"La connaissance ainsi faite devint bien vite intime; l'heure que +j'avais promise au cure me semblait de plus en plus courte, et il +m'arrivait souvent de la doubler et de la tripler. Mon venerable ami +jouait au trictrac, et j'aimais moi-meme extremement ce jeu; aussi, +bientot chaque soir, au lieu d'aller au cafe, je prenais le chemin du +presbytere, et nous jouions avec un tel acharnement, que la soiree se +passait toujours trop rapidement. + +"Le cure etait fidele a sa promesse; il ne me parlait jamais de +religion: malheureusement, de mon cote, j'etais fidele a mes mauvaises +habitudes, et je prononcais bien peu de phrases sans les assaisonner +de quelques grossiers jurons. Un soir ou le cure me battait a plates +coutures, je m'en donnais a coeur joie, et jamais pareils blasphemes +n'avaient retenti sous l'humble toit de notre pasteur. Il posa son +cornet sur la table, et, me regardant bien en face: "Je vous ai fait +une promesse, me dit-il, a laquelle je suis fidele; voulez-vous m'en +faire une a votre tour?--Laquelle?--C'est de ne plus jurer.--Mais +c'est impossible, voila plus de cinquante ans que j'ai cette habitude; +elle m'a empeche de faire mon chemin, et vous voulez que j'y renonce: +rayez cela de vos papiers; non pas que je le fasse maintenant par +mechancete, mais c'est devenu une habitude chronique.--Je ne pretends +pas que ce ne vous sera pas difficile, mais croyez-vous qu'il me soit +facile de vous voir tous les jours, sans vous parler de religion, a +vous, qui en auriez tant besoin pourtant; la partie n'est pas egale: +il me faut une compensation: quand vous jurerez, je vous parlerai +de Dieu.--Au fait, vous pouvez avoir raison; je n'en disconviens +pas.--Puisque vous etes de si bonne composition, je veux vous montrer +que malgre ma robe, je ne suis pas si noir que j'en ai l'air: et vous +permets, toutes les fois que votre mauvaise habitude de jurer vous +pressera, de remplacer vos gras jurons par _sapristi_.--Je consens au +marche, repondis-je.--Et vous, capitaine, ajouta-t-il, n'oubliez pas +que, si vous manquez a votre promesse, je manquerai a la mienne." + +"Je vis bien vite que j'avais fait un marche de dupe, ou plutot que le +bon cure savait bien ce qu'il faisait en me le proposant. Chaque jour +j'oubliais l'innocent _sapristi_, et je reprenais mon triste +repertoire. Aussitot, le cure me faisait un sermon en trois points, et +j'etais bien force de l'ecouter, puisque c'etait dans nos conventions. +Vous devinez facilement le reste: a mesure que mon venerable ami me +devoilait les beautes de la religion, j'y prenais gout; ce n'etait +plus une punition, c'etait devenu un besoin. Bientot, je fus tout a +fait converti; mon excellent cure me fit approcher des sacrements; +maintenant je trouve mon bonheur a l'accomplissement de mes devoirs, +et il ne me reste de mon ancien etat que l'habitude d'assaisonner +toutes mes phrases du fameux _sapristi_, ce qui me fait appeler par +tout le monde ici le capitaine _Sapristi_. Si je raconte volontiers +mon histoire, c'est dans l'esperance qu'elle pourra detourner du mal, +et de la mauvaise habitude de jurer, quelques personnes aussi +coupables que je l'etais alors.[1]" + +[Note 1: Cite dans les _Petites lectures_, bulletin populaire +des Conferences de Saint-Vincent-de-Paul.--Nous n'avons pu verifier +nous-meme, on le comprend, l'authenticite des traits que nous avons +puises dans d'autres Recueils; mais pourquoi la mettre en doute: Il +est certain qu'il s'opere frequemment des conversions tout aussi +extraordinaires que celle-la; le pretre n'y prend meme plus garde dans +les pays de foi, tant il est souvent temoin de ces merveilles, et +elles restent un secret entre l'homme et Dieu.] + + + + * * * * * + + + +5.--LA VENGEANCE D'UN ETUDIANT CHRETIEN. + +Sous Louis-Philippe, ecrit Armand de Pontmartin, l'esprit d'irreligion +regnait dans les colleges de Paris. Il y avait pourtant des +exceptions... la plus originale et la plus touchante m'etait apparue +sous les traits de Paul Savenay, natif de Guerande. Doue, ou plutot +arme d'une piete angelique et robuste tout ensemble, il bravait le +respect humain, defiait la raillerie, et il aurait mis au besoin tout +l'entetement de sa race pour affronter la persecution et le martyre. +Cette piete se revelait jusque sur son visage, qui prenait une +expression celeste au moment de la priere. Ainsi, lorsque, sur un +signe de notre professeur indolent, je recitais, au debut et a la +fin de la classe, le _Veni Sancte Spiritus_ et le _Sub tuum +praesidium_, c'etait pour presque tous les eleves, le signal d'un +concert charivarique d'eternuements, de quintes de toux, de pupitres +disloques, et de dictionnaires tombant a grand bruit. Paul Savenay +s'isolait de ce tapage, et l'on pouvait suivre sur sa figure le +sourire de la sainte Vierge dont il implorait la protection, et le +contact de l'Esprit-Saint qui l'effleurait de ses ailes. + +Cette piete fervente l'avait fait prendre en grippe par le plus +mauvais sujet de la classe, fanfaron d'impiete et de libertinage, +liseur et colporteur des livres de Parny et de Voltaire, et pourtant +Breton comme Paul; mais entendons-nous, ce Breton-la, nomme Jacques +Fael, etait un Breton de contrebande. On disait que son pere, Nantais +d'origine, avait pris part a quelques-unes des plus sanglantes scenes +de la Revolution, s'etait enrichi en achetant des terres de Vendeens, +puis ruine dans des speculations equivoques. Tout irritait Jacques +contre Paul Savenay; un heritage de haine, le retour des Bourbons, +l'animosite instinctive du vice contre la vertu, du mal contre le +bien, de l'atheisme contre la foi, du diable contre le bon Dieu; mais +ce qui l'exasperait le plus, c'etait la douceur de Paul, sa patience +inalterable que, naturellement, Jacques taxait de lachete et +d'hypocrisie.--Tu es donc un lache? lui disait-il en lui montrant +le poing.--Je ne le crois pas, repondait Paul avec un accent de +resignation qui aurait desarme un tigre. Son persecuteur ne lui +laissait pas un moment de treve, et le harcelait de la facon qui +devait le plus cruellement blesser cette ame tendre, chaste, exquise +et pieuse. Non content de le traiter de cagot, de Basile, de tartufe +et de cafard. Jacques joignait le blaspheme a l'insulte, le sacrilege +a l'outrage. Il glissait de mauvais livres dans le pupitre de Paul +et lui jouait les plus vilains tours. Nous sumes plus tard que ses +brutalites s'etaient parfois envenimees jusqu'aux voies de fait: +bourrades, brimades, coups de poing, coups de regle: un jour meme, un +coup de canif qui fit couler le sang. La plupart des eleves feignaient +de ne pas s'apercevoir de ces abominables violences. Quelques-uns +avaient l'infamie d'applaudir avec des ricanements stupides. Jacques +n'avait pas, en somme, l'air bien feroce; mais etait grand, bien +decouple, taille en athlete. On le redoutait et il avait sa petite +cour de complaisants et de flatteurs. Lorsqu'indigne de sa mechancete +et attire vers Paul Savenay par d'irresistibles sympathies, je +risquais, moi chetif, quelques reproches: "Tais-toi ou je t'assomme! +me disait cet enrage; tais-toi, mauvaise graine d'emigre!" J'aurais +certainement eu ma part de ses injures et de ses coups, si je n'avais +trouve un admirable defenseur en la personne de Gaston de Raincy. + +Le martyre de Paul Savenay dura deux ans et pendant ces deux ans, pas +une plainte. S'il versait en secret quelques larmes, il ne pleurait +pas sur ses souffrances, mais sur les egarements de cette pauvre +ame, revoltee contre Dieu. Un matin, me rencontrant a la porte de +Saint-Sulpice, et me croyant meilleur que je n'etais, il me dit: +"Armand, allons prier pour lui!" Je lui repondis: "Paul, tu es un +saint... le saint de Guerande, et c'est sous ce nom que je veux +desormais te connaitre et t'admirer!" + +Bientot, je perdis de vue le persecuteur et sa victime. Jacques +Fael, convaincu de colportage du _Compere Mathieu_ et des +_Chansons_ de Beranger, fut _prie_ par le proviseur de ne pas revenir +apres les vacances. Paul Savenay, qui se destinait a la profession de +medecin, quitta le college un an avant moi." + +Armand de Pontmartin, a cet endroit, interrompt son recit pour +expliquer comment il retrouva quelques annees plus tard ce vertueux +jeune homme chez Frederic Ozanam. Ce dernier venait de fonder, avec +quelques amis, les Conferences de saint Vincent de Paul et il exposait +aux jeunes messieurs reunis chez lui les moyens qui lui semblaient les +plus propres a assurer le succes de l'entreprise. + +"Tout a coup, continue le narrateur, Ozanam regarde a sa montre et dit +aux jeunes gens qui l'entouraient: "Mes amis, je suis un bavard. Agir +vaut mieux que parler, dans une crise comme celle-ci. L'ennemi +est toujours la; le cholera vient a peine d'entrer dans sa phase +decroissante... Nous n'avons pas une minute a perdre! + +Il distribua a ses ouvriers de la premiere heure la liste des malades +qu'ils devaient visiter. Puis, s'adressant a Paul Savenay:--Et vous, +Paul, lui dit-il, votre premiere visite est toujours, n'est-ce pas, +pour l'hotel Racine? + +--Oui, mon ami, repondit Savenay; oui, encore aujourd'hui, ajouta-t-il +avec une emotion singuliere. + +En ce moment, Ozanam le prit a part et lui dit tout bas quelques mots +en me regardant. Il me sembla que Paul Savenay opposait une certaine +resistance. Ozanam insistait en repetant a demi-voix: Pourquoi pas? +Pourquoi pas?... + +Paul parut enfin se decider, et se tournant vers moi: "Veux-tu, me +dit-il, que nous sortions ensemble?" + +Nous sortimes: Ozanam habitait alors la rue de Sevres, et nous +nous dirigions du cote de la rue Jacob. En descendant la rue des +Saints-Peres, nous croisames une modeste voiture de louage, qui +gravissait assez lentement cette montee fort raide. Paul salua et me +dit: "Sais-tu qui est dans cette voiture? Mgr de Quelen, archeveque de +Paris. Comme hier, comme demain, il vient de l'hotel-Dieu, et il va a +l'hospice de la Charite; c'est ainsi qu'il se venge. Parmi ceux qu'il +visite, qu'il secourt et qu'il console, on compterait par centaines +les emeutiers de fevrier 1831, les pillards de l'archeveche et de +Saint-Germain-l'Auxerrois, ceux qui l'auraient egorge, s'il etait +tombe entre leurs mains!" + +Nous arrivames au bout de la rue Jacob; Paul s'arreta devant l'hotel +Racine, moins poetique et moins elegant que son nom. La, il parut +hesiter encore, puis prenant son parti: "Entrons," me dit-il. On sait +ce que sont ces hotels d'etudiants. Nous montames quatre etages. +Parvenus au quatrieme, nous vimes une clef sur la porte, n deg. 78, +Paul entra sans frapper, et me fit signe de le suivre. Un emouvant +spectacle m'attendait. + +Sur un lit fort propre, tendu de rideaux de toile verte, je reconnus a +l'instant Jacques Fael, le persecuteur, le bourreau de Paul Savenay. +Il etait evidemment en convalescence; mais sa paleur, ses yeux cernes, +son visage amaigri, prouvaient qu'il venait de subir l'horrible crise. +Sa soeur, vetue de noir, etait debout a son chevet, un rayon de soleil +d'avril egayait la chambre. + +En me voyant, Jacques poussa un cri de surprise; puis, brusquement, +presque violemment, imposant silence d'un geste a Paul, qui voulait +parler: + +"Non, vois-tu? lui dit-il; non, Paul, tu ne veux pas que j'etouffe, +n'est-ce pas? Quand je devrais retomber malade, il faut, entends-tu +bien? il faut que notre camarade sache... ce qu'il a deja devine! Il +a ete le temoin de mes infamies, de tes souffrances; il faut qu'il +apprenne ce qu'a ete la revanche du chretien contre le mecreant, du +saint contre le miserable. Tais-toi! tais-toi!... Noemi, dis-lui de se +taire et de me laisser la parole!... Il y a un mois, j'etais encore +tel que tu m'as connu... Non, Armand, j'etais pire: impie, athee, +mechant, libertin, mangeur de pretres, corrompu jusqu'aux moelles. Le +29 mars, jeudi de la mi-careme, j'avais fait la noce avec quelques +compagnons de debauches... je rentre a minuit... une heure apres, je +me tordais sur ce lit, en proie a des convulsions effroyables... La +tete en feu, le corps glace, tous les symptomes du cholera... et +j'etais seul, seul au monde... Ma soeur Noemi, au fond de la Bretagne, +chez une vieille tante..., mes parents morts..., point d'amis... le +vice et l'impiete n'en donnent pas... Oui, seul dans ce miserable +hotel, sur que, si j'avais la force d'appeler, l'hotesse epouvantee +me ferait jeter sur un matelas, et me crierait d'aller mourir dans la +rue... Oh! quelle nuit! L'enfer anticipe, moi qui ne croyais pas a +l'enfer!... Tais-toi, Paul, je t'en prie, laisse-moi parler!... A sept +heures, au paroxysme de mes tortures et de mon desespoir, ma porte +s'ouvre, et je vois entrer Paul Savenay... Paul, ma victime, mon +martyr!... Ah! je crus d'abord a une apparition vengeresse... Mais +non, il avait sur les levres un sourire celeste; dans le regard, +l'expression angelique du pardon... Il vint a moi, me prit la main, me +dit quelques bonnes paroles;... c'etait un miracle, n'est-ce pas?... + +--Non, c'etait tout simple, interrompit Paul Savenay. Je suis interne +a l'hospice de la Charite, a deux pas d'ici... Le docteur Recamier, +mon maitre, m'avait charge de visiter tous les hotels de la rue +Jacob... L'hotel Racine etait sur ma liste et le hasard... + +--Le hasard!!! C'est donc toi maintenant qui nies la Providence?... +Pourquoi ne pas dire la verite tout entiere?... Tu etais delegue de +la societe de Saint-Vincent-de-Paul, ou plutot du bon Dieu, pour me +sauver, pour me guerir, pour me consoler, pour faire de moi un honnete +homme et un chretien!... Une heure apres, poursuivit Jacques, +en m'adressant de nouveau la parole, j'avais tous les remedes +necessaires, et, le soir, sur ma demande, il m'amena un vicaire de +Saint-Germain-des-Pres... Tu vois bien que c'etait le bon Dieu! +Pendant cinq jours, Paul ne m'a presque pas quitte...; pendant cinq +nuits, il m'a veille... Puis, lorsqu'il a reconnu que le danger etait +passe, il a ecrit a ma soeur Noemi, qui n'a pas perdu une minute... +et, a present, je suis le mieux soigne des convalescents, moi qui +m'etais cru le plus abandonne des agonisants et des damnes... Oh! +comment reconnaitre tant de bienfaits de la misericorde divine? +Comment expier mes fautes, mes impietes, mes crimes?... + +--Jacques, reprit doucement Paul Savenay, je t'ai deja dit que, quand +meme tu n'aurais eu, avant de mourir, qu'un moment, si ce moment avait +ete bien employe, Dieu t'aurait pardonne!... Et tu as une vie tout +entiere! + +--Mais toi, Paul, mon sauveur, toi qui m'as rendu tant de bien pour +tant de mal, comment reparer, comment payer ma dette?... Comment +meriter ton pardon, ton amitie?..." + +En sortant de l'hotel Racine, je dis a Paul: "Tu te figures peut-etre +n'avoir gueri qu'un malade... Eh bien! tu te trompes; tu en as gueri +un autre, et cet autre te serre la main[2]." + +[Note 2: Armand de Pontmartin, _Correspondant_ (Extraits).] + + + + * * * * * + + + +6.--UN PERE CONVERTI PAR SON ENFANT. + +On trouverait difficilement un recit plus touchant que celui qui nous +a ete laisse par le heros de cette histoire, heureux privilegie des +misericordes divines. + +"J'ai ete eleve aussi mal que possible sous le rapport religieux, non +seulement dans l'ignorance de la verite, mais dans le gout, dans le +respect, dans la superstition de l'erreur, et je quittai mes classes, +bien muni d'arguments contre Notre-Seigneur et contre l'Eglise +catholique. + +Elevee comme moi, aussi ignorante que moi, ma femme etait beaucoup +meilleure. Elle avait le sens religieux. Il se developpa lorsqu'elle +devint mere; et, apres la naissance de son premier enfant, elle entra +tout a fait dans la voie. Quand je songe a tout cela, j'ai le coeur +remue d'un sentiment de reconnaissance pour Dieu, dont il me semble +que je parlerais toujours, et que je ne saurais jamais exprimer. + +Alors je n'y pensais point. Si ma femme avait ete comme moi, je crois +que je n'aurais pas meme songe a faire baptiser mes enfants. Ces +enfants grandirent. Les premiers firent leur premiere communion, sans +que j'y prisse garde. Je laissais leur mere gouverner ce petit monde, +plein de confiance en elle, et modifie a mon insu par le contact de +ses vertus que je sentais et que je ne voyais pas. + +Vint le dernier. Ce pauvre petit etait d'une humeur sauvage, sans +grands moyens; si je ne l'aimais pas moins que les autres, j'etais +cependant dispose a plus de severite envers lui. La mere me disait: + +--Sois patient; il changera a l'epoque de sa premiere communion. + +Ce changement a heure fixe me paraissait invraisemblable. Cependant +l'enfant commenca a suivre le catechisme, et je le vis en effet +s'ameliorer tres sensiblement et tres rapidement. J'y fis attention. +Je voyais cet esprit se developper, ce petit coeur se combattre, +ce caractere s'adoucir, devenir docile, respectueux, affectueux. +J'admirais ce travail que la raison n'opere pas chez les hommes; et +l'enfant que j'avais le moins aime, me devenait le plus cher. + +En meme temps, je faisais de graves reflexions sur une telle +merveille. Je me mis a ecouter la lecon de catechisme. En l'ecoutant, +je me rappelais mes cours de philosophie et de morale: je comparais +cet enseignement avec la morale dont j'avais observe la pratique dans +le monde, helas! sans avoir pu moi-meme toujours m'en preserver. Le +probleme du bien et du mal, sur lequel j'avais evite de jeter les +yeux, par incapacite de le resoudre, s'offrait a moi dans une lumiere +terrible. Je questionnais le petit garcon: il me faisait des reponses +qui m'ecrasaient. Je sentais que les objections seraient honteuses et +coupables. Ma femme observait et ne disait rien; mais je voyais son +assiduite a la priere. Mes nuits etaient sans sommeil. Je comparais +ces deux innocences a ma vie, ces deux amours au mien; je me disais: +"Ma femme et mon enfant aiment en moi quelque chose que je n'ai aime +ni en eux ni en moi; c'est mon ame." + +Nous entrames dans la semaine de la premiere communion. Ce n'etait +plus de l'affection seulement que l'enfant m'inspirait; c'etait un +sentiment que je ne m'expliquais pas, qui me semblait etrange, presque +humiliant, et qui se traduisait parfois en une espece d'irritation. +J'avais du respect pour lui. Il me dominait. Je n'osais pas exprimer +en sa presence de certaines idees, que l'etat de lutte ou j'etais +contre moi-meme produisait parfois dans mon esprit. Je n'aurais pas +voulu qu'elles lui fissent impression. + +Il n'y avait plus que cinq ou six jours a passer. Un matin, revenant +de la messe, l'enfant vint me trouver dans mon cabinet, ou j'etais +seul. + +--Papa, me dit-il, le jour de ma premiere communion, je n'irai pas a +l'autel sans avoir demande pardon de toutes les fautes que j'ai faites +et de tous les chagrins que je vous ai causes, et vous me donnerez +votre benediction. Songez bien a tout ce que j'ai fait de mal pour me +le reprocher, afin que je ne le fasse plus, et pour me pardonner. + +--Mon enfant, repondis-je, un pere pardonne tout, meme a un enfant qui +n'est pas sage; mais j'ai la joie de pouvoir te dire qu'en ce moment +je n'ai rien a te pardonner. Je suis content de toi. Continue de +travailler, d'aimer le bon Dieu, d'etre fidele a tes devoirs; ta mere +et moi nous serons bien heureux. + +--Oh! papa! le bon Dieu qui vous aime tant, vous soutiendra, pour que +je sois votre consolation, comme je le demande. Priez-le bien pour +moi, papa. + +--Oui, mon cher enfant. + +Il me regarda avec des yeux humides, et se jeta a mon cou. J'etais +moi-meme fort attendri. + +--Papa!... continua-t-il. + +--Quoi, mon cher enfant? + +--Papa, j'ai quelque chose a vous demander! + +Je voyais bien qu'il voulait me demander quelque chose, et ce qu'il +voulait me demander, je le savais bien! Et, faut-il l'avouer? j'en +avais peur; j'eus la lachete de vouloir profiter de ses hesitations. + +--Va! lui dis-je, j'ai des affaires en ce moment. Ce soir ou demain, +tu me diras ce que tu desires, et, si ta mere le trouve bon, je te le +donnerai. + +Le pauvre petit, tout confus, manqua de courage, et, apres m'avoir +embrasse encore, se retira tout deconcerte, dans une petite piece +ou il couchait, entre mon cabinet et la chambre de sa mere. Je m'en +voulus du chagrin que je venais de lui donner, et surtout du mouvement +auquel j'avais obei. Je suivis ce cher enfant sur la pointe des pieds, +afin de le consoler par quelque caresse, si je le voyais trop afflige. +La porte etait entr'ouverte. Je regardai sans faire de bruit. Il etait +a genoux devant une image de la sainte Vierge; il priait de tout son +coeur. Ah! je vous assure que j'ai su ce soir-la quel effet peut +produire sur nous l'apparition d'un ange! + +J'allai m'asseoir a mon bureau, la tete dans mes mains, pret a +pleurer. Je restai ainsi quelques instants. Quand je relevai les yeux, +mon petit garcon etait devant moi avec une figure tout animee de +crainte, de resolution et d'amour. + +--Papa, me dit-il, ce que j'ai a vous demander, ne peut pas se +remettre, et ma mere le trouvera bon: c'est que, le jour de ma +premiere communion, vous veniez a la sainte Table avec elle et moi. +Ne me refusez point, papa. Faites cela pour le bon Dieu qui vous aime +tant. + +Ah! je n'essayai pas de disputer davantage contre ce grand Dieu qui +daignait ainsi me contraindre. Je serrai en pleurant mon enfant sur +mon coeur.--Oui, oui, lui dis-je, oui, mon enfant, je le ferai. Quand +tu voudras, aujourd'hui meme, tu me prendras par la main; tu me +meneras a ton confesseur, et tu lui diras: "Voici mon pere." + +_L'abbe_ LOTH. + + + + * * * * * + + + +7.--UN CADEAU INATTENDU. + +Dans une fonderie situee pres de Paris, il y avait un ouvrier qui +avait recu autrefois une certaine education. Mais des revers de +fortune l'avaient oblige a chercher du travail. + +Un jour, il fit un faux pas, tendit ses mains en avant pour amortir sa +chute, et sa main droite alla malheureusement s'etendre sur un +morceau de fer rouge qui la brula jusqu'a l'os. Le malheureux subit +l'amputation avec courage; mais il ne souffrit pas avec un courage +egal une infortune qui le privait, lui, sa femme et ses quatre +enfants, du pain quotidien; ses plaintes s'exhalaient en affreux +blasphemes. + +Informee de sa triste situation par une bonne-soeur de charite, la +comtesse *** se hata d'accourir. Elle prodigua avec ses secours +les bonnes paroles, multiplia ses visites, ses cadeaux, ses +encouragements. + +L'ouvrier la recevait froidement, acceptait tout poliment, remerciait +sechement et, des que la charitable comtesse avait franchi le seuil +de la mansarde, il se tournait vers sa femme et lui disait d'un ton +railleur: "Les visites de cette dame sont bien interessees, j'en suis +sur, c'est en vue des prochaines elections qu'elle nous vient en +aide." + +Tout en partageant les sentiments de son mari, Annette ne parlait pas +comme lui. Elle faisait bonne mine a la comtesse afin que les dons en +faveur de ses enfants fussent augmentes. + +Mais son coeur restait ferme, et la genereuse bienfaitrice ne se +faisait pas illusion sur les vrais sentiments de sa protegee. + +Noel arriva... Depuis quinze jours, la machine a coudre ne cessait de +faire entendre ses tics-tacs. C'etait a ne pouvoir dormir, durant la +nuit entiere, dans la maison. + +--Qu'avez-vous donc a travailler ainsi, Annette? demandaient les +voisines. Nous allons vous conduire au Pere-Lachaise[3], bien sur! si +vous continuez a vous fatiguer ainsi. + +[Note 3: Cimetiere bien connu, le principal de la Capitale.] + +--C'est que voici bientot Noel, et je ne veux pas voir pleurer mes +enfants comme l'an passe. Ils ont eu les mains vides pendant que les +autres avaient les mains pleines de jouets et de bonbons: cela m'a +fendu le coeur et je leur ai promis que le Noel de cette annee les +dedommagerait. + +Je travaille pour tenir parole. + +L'homme propose et Dieu dispose. Notre Annette travailla avec tant de +precipitation qu'un beau soir sa machine a coudre cassa. + +Plus de travail, plus de pain. Adieu les cadeaux de Noel! O malheur! +les enfants allaient pleurer... + +L'ouvriere fit contre mauvaise fortune bon coeur: elle porta vite son +gagne-pain a la reparation; mais on la fit attendre et on lui fit +payer quinze francs! helas! + +--Quel guignon d'etre malheureuse! murmurait la pauvre mere en +pleurant. + +Ce Noel allait etre, bien certainement, encore plus triste que celui +de l'annee precedente. La veille au soir, les enfants mirent leurs +petites chaussures sous la cheminee. Mille precautions furent prises +pour les placer au bon endroit; il y avait eu meme des contestations +et des disputes entre eux a ce sujet. Le cadet n'avait pas craint de +troubler l'ordre et de changer la topographie des souliers. La soeur +ainee, qui s'en apercut en faisant une ronde a la derobee, fit un +tintamarre qui necessita l'intervention du papa et de la maman. + +--Comme ils vont etre cruellement decus, demain matin! pensait Annette +avec angoisse. Mon coeur se fend de chagrin. + +Ce ne fut point sans peine que l'on decida les petits a aller se +coucher: ils restaient la, bouche beante, devant le tuyau de la +cheminee qui subit vingt fois leur inspection. Ils auraient volontiers +passe la nuit a attendre le petit Jesus. + +Couches sur leurs pauvres matelas, la discussion ne cessa point. Ils +firent des projets, des echanges; ils jaserent, se disputerent. + +Quand le silence se fut etabli, Annette dit a Baptiste: + +--Je n'ai rien a leur donner: ma bourse est a sec. Pauvres petits! + +Annette et Baptiste pleurerent en voyant l'etalage des chaussures des +enfants. + +Tout a coup, sans dire un mot, Baptiste se leva et sortit... Il passa +devant les magasins etincelants de lumiere, s'arreta aux splendides +etalages. + +--Passons, dit-il, je suis trop pauvre pour entrer la. Il porta ses +pas du cote des petites boutiques en planches, echelonnees le long des +boulevards et bourrees de jouets. Avisant une boutique a treize sous, +il entra, et s'approchant du patron, il lui dit a l'oreille: + +--Je suis un brave ouvrier, j'ai quatre enfants; une grande dame nous +protege (cet aveu lui coutait les yeux de la tete): je voudrais bien +avoir, a credit, quelque objet a bon marche. Monsieur, vous pouvez +voir... je demeure a... + +Le patron ne le laissa pas achever. + +--La maison ne vend pas a credit, Monsieur... Inutile!... A treize +sous! Boutique a treize sous!... Bon marche sans exemple. + +Quand Baptiste revint a la mansarde, il etait exaspere et criait plus +fort que jamais: "Ah! quel malheur d'etre pauvre!" + +Les cloches de la messe de minuit sonnaient a toute volee et +joyeusement. + +Annette entendit frapper a la porte; elle courut ouvrir: la comtesse +entra. + +--Quoi, vous a cette heure? + +--Oui, j'ai pense a vos cheris... Je n'ai qu'un instant; ma voiture +est en bas qui m'attend pour me conduire a Sainte-Clotilde ou je +vais entendre la messe de minuit. Oh! comme ils dorment d'un sommeil +paisible, ces chers petits enfants du bon Dieu! Ils seront bien +contents demain... tenez, voila pour eux. + +La comtesse tendit un paquet, et, enveloppee de son manteau ramene +autour d'elle, descendit rapidement l'escalier. + +Un coup de couteau a travers une ficelle, et le paquet eventre etala +ses merveilles. Il y avait des poupees, des pantins, des dragees, des +oranges, du chocolat, des bonbons, tout un assortiment de bonnes et +belles choses a admirer, a conserver, a croquer. + +Baptiste et Annette n'y voyaient plus: ils pleuraient, ils +sanglotaient. + +Ces chers petits! comme ils seront heureux au reveil! + +Les chaussures ne furent pas assez longues, larges et hautes pour +recevoir les dons du petit Jesus: le devant de la cheminee fut garni +d'objets inconnus a la mansarde. Comment decrire la joie des enfants, +leurs exclamations, leurs cris, lorsque le jour fut venu! + +Annette et Baptiste devoraient des yeux ces chers petits; ils +partageaient leurs transports et pleuraient de joie avec eux. + +Quand la comtesse revint, Baptiste lui dit, les larmes aux yeux: + +--Madame, vous nous aimez puisque vous aimez nos enfants. Nous vous +serons tous reconnaissants jusqu'a la mort. + +Huit jours apres, Baptiste, Annette et les enfants allaient a la messe +de la paroisse. + +La charite de la comtesse avait trouve le chemin du coeur. + + + + * * * * * + + + +8.--LES TROIS ACTES D'UN DRAME CONTEMPORAIN. + +Un dimanche matin, on aurait pu voir, il y a quelques annees, deux +personnes se rendant a l'eglise principale de leur localite, vers +l'heure de la grand'messe. C'etaient M. X*** et son epouse, tous deux +imbus des prejuges de notre siecle et pleins de cette arrogante fierte +qui distingue les _parvenus_ sans religion. Ils n'allaient pas a la +maison de Dieu pour y prier, mais bien pour s'y pavaner et y chercher +un moyen de se distraire en meme temps qu'une satisfaction a leur +vanite. Lorsqu'ils entrerent, la messe etait commencee; au lieu de se +tenir dans le bas de l'eglise, ils pretendent traverser les rangs, +examinent curieusement toute l'assistance, se communiquent leurs +impressions, en un mot affectent le meme sans-gene que s'ils s'etaient +trouves dans un concert ou une salle de spectacle. A ce moment, un +pretre a cheveux blancs, d'un aspect venerable, quitte le choeur pour +faire, selon l'usage, la quete parmi les fideles. C'etait le cure de +la paroisse, qui jouissait de l'estime universelle grace a ses +bienfaits et a ses vertus. Le digne ecclesiastique avait la douceur +d'un pere, mais il avait aussi la juste severite du ministre d'un +Dieu trois fois saint. Indigne de l'attitude inconvenante de M. X*** +et de son epouse, que leur toilette toute mondaine rendait plus +revoltante encore, peine surtout du scandale qui en resultait pour +ses ouailles, le pasteur ne put s'empecher de s'arreter un instant +lorsqu'il arriva pres d'eux, et il leur dit a voix basse, mais d'un +air grave: "Oubliez-vous donc que vous etes ici dans la maison de +Dieu?..." Puis, il passa, mais sa parole ne passa point, elle demeura +brulante sur le coeur de Mme X***, et en fit jaillir jusque sur son +front la rougeur de la honte et de la colere... + +Peu de jours s'etaient ecoules, lorsqu'un jeune homme se presente +au domicile du bon cure et demande a lui parler. Vainement lui +objecte-t-on une occupation urgente, qui rend l'entrevue pour le +moment impossible; il insiste vivement et justifie ses instances par +les sollicitations d'un malade qui, se tordant, dit-il, dans les +etreintes de l'agonie, l'appelle, veut le voir, lui parler, ne voir et +ne parler qu'a lui seul!... Le pretre est averti, il abandonne tout +pour porter au moribond les consolations de son ministere, il hate +le pas, il court vers le domicile indique, il arrive. Introduit dans +l'appartement ou il etait attendu, il cherche inutilement le lit du +malade, il n'y trouve qu'un homme a l'abord froid et glacial et une +dame se prelassant sur un riche canape.--On a devine M et Mme X***. + +C'etait un lache guet-apens. + +Le seuil a peine franchi, la porte se ferme a double tour derriere le +vieillard. + +--Puis-je savoir ce que cela signifie? dit-il avec etonnement. + +--Je vais vous l'apprendre, repond X***. Asseyez-vous. + +Le venerable pasteur s'assit machinalement, sans rien comprendre a un +pareil debut. Mme X*** laissa percer sur ses levres un imperceptible +sourire, et son mari joua une dignite qui etait une contradiction +flagrante avec le role qu'il s'imposait. + +--Monsieur l'abbe, dit-il, nous reconnaissez-vous? + +--Non, dit le pretre; cependant vos traits ne me sont point inconnus, +mais je ne saurais preciser... + +--C'est etrange, fit X*** avec une legere ironie; eh bien! monsieur, +j'aiderai vos souvenirs. Ministre d'une religion toute de charite, +comment qualifieriez-vous l'insulte qu'un homme inflige a un autre? + +--C'est une faiblesse, dit le pretre. + +--Et si cette pretendue faiblesse atteint encore son epouse? + +--C'est alors une lachete, dit le vieillard, de plus en plus surpris. + +--Mais si cette lachete s'accomplit devant une foule nombreuse, et +dans un lieu repute sacre par vous et par les votres, dans l'eglise +meme: que devient alors cette lachete? + +--Cette lachete devient alors un sacrilege, dit encore le venerable +ecclesiastique, dont l'etonnement n'avait plus de limite. + +--Nous sommes parfaitement d'accord, dit X*** en echangeant avec sa +femme un rapide coup d'oeil. + +Les dernieres paroles du pretre avaient entierement epanoui le visage +de Mme X*** et elle souriait beatement sur son siege. + +--Mais je ne sais vraiment pas, monsieur, dit le cure, ou peuvent +aboutir toutes ces questions; daignez vous expliquer plus nettement, +je vous prie. + +--Encore un point a eclaircir, monsieur l'abbe, et j'arrive au +denoument. + +--Quel chatiment doit donc etre inflige a l'homme lache et sacrilege +qui a pu s'oublier ainsi? + +--Le chatiment est, dans ce cas, monsieur, l'expression de la +vengeance, et la vengeance n'appartient qu'a Dieu! + +--Ah! je le regrette; mais ici, monsieur, nous differons absolument de +maniere de voir, et il m'est avis que l'insulte doit necessiter ou +de promptes excuses ou une juste expiation. Permettez-moi, meme, de +n'admettre a cet egard que mon opinion seule. + +Et maintenant, ajouta-t-il, en quittant tout a coup le ton d'une +discussion calme pour les formes brusques et peu courtoises de la +colere et de la passion; et maintenant, ma femme et moi, nous sommes +les offenses, et l'insulteur, c'est vous!... + +--Moi! dit le pretre avec surprise sans doute, mais toujours avec ce +calme et cette dignite qui jaillissent d'une conscience pure; moi!... +Puis, un souvenir illuminant tout a coup sa memoire: "Oh! monsieur, +poursuit-il d'un ton doucement ironique, vous intervertissez +etrangement les roles: je sais a present de quoi il s'agit. Dieu m'a +confie la garde de sa maison, j'ai du la faire respecter, et en vous +rappelant, ainsi qu'a madame, la saintete du sanctuaire, je n'ai fait +qu'accomplir un devoir." + +X*** demeure un instant interdit, en face d'une reponse aussi ferme: +mais peut-il etre vaincu, lui, par un pretre, par un vieillard?... + +--Monsieur! s'ecrie-t-il avec violence, vos paroles etaient une +insulte, et l'insulte veut l'expiation; et saisissant un pistolet +cache sous son vetement: "A genoux, dit-il au vieillard, a genoux! et +faites des excuses![4]" + +[Note 4: Quelque incroyable et meme improbable que paraisse cette +Violence premeditee, qu'on pourrait regarder comme une scene de roman, +L'auteur garantit l'authenticite du fait.] + +X*** avait arme le pistolet et le tendait menacant vers la poitrine du +vieux pretre. + +Mais il ne savait pas tout ce qu'il y a de noblesse, d'energie, +d'invincible volonte dans un coeur sans tache, dans une ame +chretienne, nourrie chaque jour du pain des forts. Il ne savait pas +qu'abreuve du sang de son Dieu, le vieillard y retrouve les forces +de la jeunesse, le pretre l'heroisme qui fait les martyrs. Il ne le +savait pas, il ne le soupconnait meme pas; s'il en eut ete autrement, +aurait-il pu consentir a affronter benevolement cette alternative, +ou d'etre le meurtrier d'un vieillard, ou de subir la honte d'une +mystification qu'il pretendait infliger lui-meme? + +Le saint pretre, calme et impassible, regarde fixement l'homme qui +le menace, et n'opposant a sa fureur qu'une sublime resignation: +"Monsieur, dit-il, le vieillard qui n'a plus que quelques jours a +passer sur la terre ne doit pas redouter la mort; et le pretre doit +mourir plutot que de transiger avec sa conscience, il ne saurait +retracter un devoir accompli, et il ne flechit le genou que devant son +Dieu!" + +Et portant la main a son coeur: "Frappez, monsieur, dit-il, frappez! +Dieu nous voit, qu'il nous juge; a lui seul appartient la vengeance!" + +Ainsi que nous venons de le dire, se trouvant dans la necessite ou +d'etre meurtrier ou de subir la honte d'une defaite, X*** fut tout +heureux de voir sa femme s'interposer et solliciter en faveur du +vieillard un _genereux_ pardon. Cette mediation tout a coup inspiree a +Mme X*** diminua un peu ce qu'avait d'humiliant la position que son +mari s'etait faite. Ne paraissant alors obeir qu'aux instances de son +epouse, il baissa l'arme et ne frappa point. + +--Puisque vous ne voulez pas me tuer, dit le cure, souriant a demi, +soyez assez bon, monsieur, pour vouloir bien me rendre la liberte que +vous m'avez ravie. + +X*** ouvrit la porte de son appartement, non sans quelque embarras, et +le pretre, ne laissant paraitre aucune emotion, avec l'aisance d'un +calme parfait, se retira en s'inclinant. + +Un an apres, jour pour jour, le triste heros de cette aventure +revenait, a cheval, d'un village voisin. C'etait a la nuit tombante, +et le voyageur humait avec delices la fraicheur du soir. + +Apres une absence de huit jours, il venait de regler quelques affaires +et se hatait de rentrer au sein de sa famille. Le voyage jusque-la +avait ete des plus heureux; tout a coup, arrive a un endroit ou la +route decrit brusquement une courbe, le contact inattendu d'une +branche qui s'inclinait isolement sur le chemin effraye le cheval. +Un ecart aussi prompt qu'imprevu renverse le cavalier. Par une +circonstance funeste, le pied de X**** demeure engage dans l'etrier +et le tient suspendu aux flancs de sa monture, balayant de son front +ensanglante le sable et les cailloux de la route. + +Non loin de la se trouvaient quelques, habitations, ca et la eparses. +Aux cris de l'infortune, on accourt; mais, surexcite par le bruit +qu'il entend et par la piqure incessante de l'eperon avec lequel il +laboure lui-meme ses propres flancs, le cheval redouble de vitesse et +traine a travers les champs le corps mutile de son maitre. On peut +enfin l'arreter, mais X*** n'a deja plus le sentiment de sa propre +existence. Ses vetements en lambeaux sont souilles de poussiere et de +sang; son visage, horriblement defigure, laisse apercevoir au front +une blessure large et profonde. Transporte sous le toit d'un pauvre +paysan, il y recoit les soins les plus empresses, mais la nuit qu'il y +passa fut une nuit d'angoisses et d'atroces douleurs. + +X*** n'etait qu'a 3 kilometres de chez lui, et le lendemain, sur +l'assurance donnee par le medecin que le malade pouvait, sans trop de +danger, a l'aide de certaines precautions, franchir cette distance, +quelques amis le porterent sur une litiere, et apres bien des +difficultes, parvinrent a le deposer mourant a son domicile. + +Malgre un repos absolu, malgre la rigoureuse observance de toutes les +prescriptions de l'art, l'etat du malade devenait de plus en plus +alarmant; il n'y avait meme plus d'autre lueur d'esperance que celle +qui ne nous abandonne jamais, tant que l'objet de nos inquietudes ne +nous est pas entierement ravi. Ses amis ne l'approchaient pas; sa +femme elle-meme ne venait aupres de lui qu'a de rares intervalles. +Elle etait loin de s'illusionner sur la gravite du mal, et quelques +etincelles d'une foi non encore eteinte lui faisaient desirer pour +son mari les secours de la religion; mais, partageant de ridicules +prejuges, elle n'osait manifester ce desir. La difficulte s'aplanit de +la maniere la plus inattendue, et par celui-la meme dont on pouvait le +moins l'esperer. + +Dans le cours de sa maladie, X*** etait souvent en proie au delire, +et souvent alors aussi on entendait s'echapper de ses levres un nom +auquel se rattachaient pour lui de tristes souvenirs, un nom qu'il ne +semblait cependant prononcer qu'avec respect. A ce nom se melaient +encore des mots entrecoupes: Expiation!... Vengeance!... Et si le +malade trouvait un peu de calme, si la raison succedait au delire, +ce n'etait plus l'expression apparente du remords, mais celle du +repentir, qu'articulait sa bouche. + +A l'un de ces moments heureux, mais rares, ou une amelioration +sensible s'etait produite dans l'etat de X***, il fit venir sa femme +aupres de lui, et apres quelque temps d'un secret entretien, celle-ci +le quitta le front presque joyeux, comme si elle eut puise dans cet +entretien meme une double esperance. Elle s'empressa donc de donner +des ordres, qu'elle recommanda d'executer sans aucun retard. + +Un moment apres, le venerable cure que nos lecteurs connaissent deja, +se rendait aux instances de Mme X*** et franchissait de nouveau, sans +hesitation, le seuil d'une demeure ou il avait recu naguere un si +cruel outrage. + +O religion sainte, voila tes oeuvres! Ce saint vieillard a tout +oublie, tout pardonne, et il vient consoler et benir, il vient ouvrir +le ciel a celui qui avait failli l'assassiner. + +Ce fut Mme X*** qui introduisit le pasteur aupres du moribond. + +A l'aspect de ces cheveux blancs, de ce front tout empreint d'une +majeste simple et imposante, sous l'influence de ce regard toujours +grave, toujours calme, toujours bienveillant, mille souvenirs +surgirent spontanement dans l'ame de X***, et, soulevant la tete avec +effort, il voulut s'incliner devant le noble vieillard. + +--Est-ce bien vous, monsieur, dit-il d'une voix faible, est-ce bien +vous qui daignez venir jusqu'a moi? + +--Oui, c'est moi, dit le pretre avec bonte. + +--Je ne l'esperais pas, monsieur. Pouvais-je l'esperer apres l'outrage +dont je me suis rendu coupable envers vous? + +Puis, apres un moment de silence: + +--Ah! monsieur l'abbe, dites-le-moi, venez-vous ici pour me pardonner +ou pour me maudire? + +--Mon fils, le pretre ne maudit jamais, il ne sait que benir. Je vous +benis et je vous pardonne! + +Mme X*** etait la. A ces dernieres paroles, son coeur s'emut, ses +larmes coulerent, et, pour eviter d'augmenter par son emotion +l'emotion du malade, elle quitta l'appartement avec discretion et +prudence. + +Alors, son epoux tournant vers le pretre un regard ou se peignaient +tour a tour et la reconnaissance et l'admiration: + +--Merci, monsieur, merci! Je mourrai maintenant moins malheureux, +puisque j'ai obtenu un pardon que je n'osais meme pas implorer. + +--Ne parlons plus de moi, repondit le ministre du ciel; mon pardon +n'est rien, mon ami, ou bien peu de chose; je vous en apporte un +autre, autrement precieux, autrement desirable, celui de Dieu +lui-meme. C'est lui qu'il faut aimer, lui qu'il faut benir. Voyez! +jusque dans ses chatiments il se montre bon pere; c'est lui qui a +fait naitre en vous mon souvenir, lui encore qui me conduit ici pour +consoler votre souffrance. Que vos larmes montent jusqu'a lui, voici +l'heure de la reconciliation! + +Et le pretre s'approcha bien pres du lit du mourant. + +Dieu seul entendit les aveux du coupable et les paroles consolatrices +du pretre. Ce que nous savons, nous, c'est que les aveux de l'un +furent souvent interrompus pas des sanglots, et que les paroles de +l'autre furent accompagnees de douces larmes. Et quand ce secret +entretien fut acheve, le vieillard s'inclina plus pres encore du +penitent et deposa sur son front pale le baiser de la paix. + +Le lendemain, le vieux pretre revint aupres de son cher malade, +portant dans ses mains le gage du salut, le sceau de la +reconciliation. Le moribond, avec la piete d'un chretien, la foi vive +d'un fidele, s'unit intimement au Seigneur, et, quelques heures +apres, il expira dans les sentiments d'une esperance, d'une confiance +illimitees, car il allait vers Dieu, accompagne par Dieu meme! + +(D'apres _Jules Ducot_.) + + + + * * * * * + + + +9.--LE REMEDE EST DUR, MAIS IL EST BON!... + +Quelques jours apres avoir termine sa station, un missionnaire recut +la visite d'un capitaine, homme d'esprit, droit et honnete, qui entama +la conversation sur les grandes verites chretiennes exposees dans les +reunions precedentes. "J'ai bien la foi, dit cet officier; qui ne l'a +pas? Il n'y a qu'un ignorant ou qu'un homme perverti qui soit de force +a ne pas croire a l'eternite, a ne pas croire en Jesus-Christ et +a nier la majeste de l'Eglise. Dieu merci! je n'en suis pas la. +Cependant, j'ai dans l'esprit je ne sais quoi de vague, d'indefini qui +m'empeche d'aller jusqu'a la pratique." + +Le bon missionnaire sourit, et, lui tendant la main: "Mon capitaine, +lui dit-il, bien des gens sont travailles de cette maladie. +Voulez-vous en guerir?--Eh! sans doute, repondit l'officier? Quel +livre faut-il lire?--Aucun.--Et comment, alors, m'instruirai-je?--Rien +n'est plus simple. Seulement, je crains bien que vous ne repoussiez le +remede. Il est infaillible cependant.--Dites toujours. Peut-etre ne me +fera-t-il pas si peur.--Eh bien! mettez-vous a genoux et sans hesiter, +priez de tout votre coeur. Moi je vais me mettre a prier avec vous, +et puis... je vous confesserai.--Me confesser! repliqua vivement +l'officier tout surpris; mais c'est la precisement ce qui me parait +inadmissible." Et il lanca cinq ou six phrases contre la confession. +Le Pere ecouta tranquillement, puis lui dit: "Vous voyez bien que vous +avez peur, j'en etais sur. Je vous aurais cru plus brave.--Mais je le +suis.--Prouvez-le-moi donc, ici a genoux." + +En disant cela, il s'agenouilla le premier.... Apres un peu +d'hesitation, le capitaine en fit autant. Le missionnaire recita a +haute voix et du fond du coeur: _Notre Pere, Je vous salue, Marie,_ +et _Je crois en Dieu_; puis un acte de contrition. "Confessez-vous, +mon fils, ajouta-t-il avec douceur et autorite. Dieu veut votre ame. +Je vous pardonnerai tout en son nom." Le capitaine tout emu ne +repondit rien. Le pretre se leva; l'officier resta a genoux. Dieu +soit beni! dit le missionnaire. Et il s'assit pres du militaire, +l'encourageant si bien que son pauvre coeur ferme s'ouvrit a la +grace de Dieu et que, quelques minutes apres, l'absolution +sacramentelle avait rendu a sa belle ame sa purete premiere. + +L'officier resta longtemps a genoux... il pleurait. Quand il +se releva, il se jeta dans les bras du Pere. "Oh! quel remede! +s'ecria-t-il. Qu'il est dur, mais qu'il est bon! Comme je vois clair +a present! je n'ai plus de doutes; je crois tout; je suis le plus +heureux homme du monde!" + + + + * * * * * + + + +10.--LE BANC DE FAMILLE. + +Vers dix-huit ans, rapporte le heros de cette histoire, je perdis mon +pere et ma mere a quelques mois de distance, et en les perdant, je +perdis tout. Un an ne s'etait pas ecoule que ma foi et mes moeurs +avaient fait naufrage. Les moeurs d'abord, la foi ensuite. C'est +toujours ainsi que les choses se passent. Je devins voltairien, impie, +materialiste; enfin, comme vous dites aujourd'hui, libre-penseur. +Pousse par une logique satanique, je conformai mes actes a mes +nouvelles opinions. Moi, le fils d'une famille de saints, je ne mis +plus les pieds a l'eglise ni a Paques, ni a Noel, ni a l'occasion d'un +enterrement ou d'un mariage. Cette conduite fut justifiee a l'aide de +propos impies et blasphematoires qui scandaliserent toute la paroisse. +Le vieux cure qui m'avait fait faire ma premiere communion, m'ayant +ecrit pour me demander si je voulais garder a l'eglise mon banc de +famille, je ne daignai pas lui repondre et je cessai de le saluer. + +Dix-huit ans s'ecoulerent; dix-huit ans que je voudrais effacer de mon +existence au prix du temps que j'ai encore a passer sur la terre. +Un trait vous dira quel homme j'etais. Un jour de Paques, fatigue +d'entendre les cloches chanter a toutes volees dans leur langage +l'_Alleluia_, exaspere de voir les chemins couverts d'hommes et de +femmes en habits de fete se rendant a l'eglise, je saisis une cognee +de bucheron et j'allai attaquer par le pied un chene situe dans une de +mes prairies qui bordait la route. Je voulais protester contre les +superstitions populaires!... + +Deux ans apres ce bel exploit, par un jour brulant d'ete, une tempete +epouvantable s'abat sur le bourg de Saint-Maurice-les-Etangs. Une +famille, composee du pere, de la mere et des trois enfants fut tuee +par la foudre. + +Toute la paroisse se leva comme un seul homme et accompagna ces cinq +cercueils a l'eglise et au cimetiere. Je suivis la foule. L'impiete +n'est pas toujours de saison. On m'aurait, ce jour-la, jete des +pierres, si je m'etais abstenu d'assister aux funerailles, ou si, en y +allant, j'avais affecte de ne pas entrer dans l'eglise. J'entrai donc +et je fis comme les autres. + +Il y avait pres de dix-huit ans que je n'avais mis le pied dans la +maison de Dieu; aussi etais-je embarrasse de ma personne au milieu +de la foule qui remplissait, ce jour-la, l'eglise. Pendant que je +cherchais un coin pour m'y cacher, le sacristain vint a moi et me fit +signe de le suivre. Je le suivis machinalement, me demandant ce que ce +bonhomme me voulait. Quelle ne fut pas ma surprise, lorsqu'il m'ouvrit +le vieux banc de ma famille, toujours a sa place et toujours inoccupe, +comme si j'avais continue a payer a la fabrique la taxe annuelle! + +Je n'etais pas a la fin de mes etonnements. + +Le sacristain revint au bout de quelques minutes, apportant une petite +clef rouillee. Il me la remit en disant: + +--Voici votre clef. + +Je me rappelai alors qu'il y avait dans notre banc un petit coffret +scelle, moitie dans le bois, moitie dans la pierre, ou ma pieuse mere +mettait ses livres de prieres. + +Le coffret, lui aussi, etait a sa place; je le reconnus, je reconnus +la clef. J'ouvris, pousse comme par une force surnaturelle. Quelle ne +fut pas mon emotion, en trouvant dans le coffret des livres dont ma +mere se servait et ou elle m'avait fait lire souvent de si belles +prieres! Ils etaient la, a peine deteriores par le temps et +l'humidite, le _Formulaire de prieres_, l'_Ange conducteur_, +l'_Imitation de Jesus-Christ_... + +Ma presence dans l'eglise et dans le banc de ma famille eut fait +sensation en d'autres circonstances. Grace a la foule et a ces +funerailles extraordinaires, elle passa inapercue. Je pus, non pas +prier,--je ne savais plus le faire,--mais rever et reflechir comme si +j'avais ete seul. Ayant ouvert l'_Imitation_ pour me donner une +contenance, j'y trouvai une feuille de papier detachee, jaunie par le +temps et le contact des doigts. Elle contenait une priere ecrite de la +main de ma mere. La voici: + +"Oh! mon Dieu! ne me punissez pas de ce que je n'ai pas assez de foi +pour souhaiter, comme la mere de saint Louis, de voir mon fils mort +plutot que souille d'un seul peche mortel! Pardonnez a ma faiblesse. +Conservez la vie et la sante de mon enfant. Gardez-le du malheur de +vous offenser. Mais si jamais il s'egarait du chemin de la foi et de +la vertu, ramenez-l'y doucement et misericordieusement comme vous +ramenates l'enfant prodigue a son pere!" + +Vous devinez mon emotion. Des larmes, que mon orgueil s'efforcait de +retenir, coulerent abondamment. Dire que je fus converti ce jour-la, +serait trop dire. On ne brise pas aussi promptement avec dix-huit ans +d'impiete. Mais si je ne fus pas converti, je fus touche et ebranle. +Des le jour meme, j'allai remercier le venerable cure de Saint-Maurice +de m'avoir conserve mon banc de famille. Il me fallut insister pour +rembourser a l'excellent homme les dix-huit annuites qu'il avait +avancees pour moi au tresorier de la fabrique. + +"Voyez-vous? me dit-il, bon sang ne peut pas toujours mentir. On n'est +pas impunement le rejeton d'une famille de saints. Je le savais, +moi, qu'un jour ou l'autre vous viendriez occuper le vieux banc des +Chauvigny. + +Il ajouta, en me prenant les deux mains et en me les pressant: + +--Je vous en prie, mon cher enfant, puisque vous etes alle a l'eglise, +retournez-y. Vous consolerez les dernieres annees d'un vieux pretre +qui honorait et aimait vos parents, et qui en fut estime et aime." + +Que vous dirai-je de plus? J'allai a la messe le dimanche suivant. La +grace de Dieu fit le reste. + + + + * * * * * + + + +11.--LA LETTRE D'UNE MERE. + +Un des premiers malades que je visitai a mes debuts, disait un medecin +chretien, ce fut un jeune homme d'environ trente-cinq ans, que le +desordre avait prematurement conduit aux portes de la mort. Je +m'attachai a ce malheureux, et, ne pouvant le sauver, j'essayai +d'adoucir ses souffrances. Froid, silencieux, strictement poli, mon +malade acceptait mes remedes et mes soins sans croire beaucoup a +leur efficacite. Il aurait voulu dormir toujours et ne cessait de me +demander de l'opium. + +Je rencontrai dans l'escalier de la maison un vieux pretre qui me dit: + +--Monsieur, j'ai entendu dire que vous etiez chretien; rendez donc a +ce malheureux jeune homme un service: dites-lui quelques mots de Dieu. +Je lui ai fait, sans resultat, plusieurs visites. Il m'accueille +poliment, mais c'est tout. Je suis sur qu'une parole de vous ferait +plus d'effet que toutes mes exhortations. + +Je promis d'essayer. + +Le lendemain, je m'efforcai de faire causer mon malade et, comme il +s'y pretait d'assez bonne grace, j'amenai la conversation sur le +terrain religieux; le jeune homme s'en apercut et me dit d'un ton +ferme: + +--Je vous en prie, monsieur, ne me parlez pas de religion; je n'y +crois pas. + +--Vous croyez au moins a l'existence de l'ame? + +--Je crois a l'opium, dit-il en souriant, et au sommeil. + +Et il prit la position d'un homme qui essaie de dormir. + +A quelques jours de la, je fis une seconde tentative, qui tourna plus +mal encore que la premiere. + +--Ecoutez, docteur, me dit le malade, j'ai etudie un peu de +philosophie, et j'en sais assez pour ne pas croire a l'existence de +l'ame. + +Et il se mit a developper quelques-uns des arguments de l'ecole +materialiste. + +Ces erreurs, qui m'auraient choque dans la bouche d'un professeur +eloquent, me parurent, dans cette mansarde et sur les levres de ce +mourant, revoltantes et monstrueuses. Je sortis navre. + +Cependant nous continuions, le vieux pretre et moi, a soigner, sans +plus de succes l'un que l'autre, le corps et l'ame de ce malade. +Le corps marchait a grands pas au tombeau. L'ame s'en allait a la +perdition eternelle. + +Un jour que je posais a ce jeune homme une ventouse, j'eus besoin d'un +morceau de papier; j'apercus une espece de lettre posee a cote de son +chevet, je la pris et j'allais m'en servir lorsque le jeune homme me +saisit brusquement la main et m'arracha la lettre. Un peu surpris, je +dechirai une feuille a un vieux livre et je fis mon operation. + +Le soir du meme jour, je retournai voir mon client qui baissait de +plus en plus. Je l'apercus tenant a la main et s'efforcant de lire la +lettre que j'avais voulu bruler le matin. + +--Docteur, me dit-il, voici la derniere lettre que ma mere m'a ecrite; +il y a un an qu'elle ne me quitte pas et je l'ai lue plus de cent +fois; je voudrais la relire avant de mourir; mes mains tremblent et ma +vue s'obscurcit: soyez bon jusqu'a la fin, lisez-moi tout haut cette +lettre. + +Je pris la lettre et j'en commencai la lecture. Non! jamais, depuis, +je n'ai rien lu d'aussi tendre et d'aussi touchant. C'etait Monique +ecrivant a Augustin. J'avais beau etre medecin, je n'avais que +vingt-six ans et je venais de perdre la meilleure des meres: les +sanglots etouffaient ma voix; je sentais des larmes venir a ma +paupiere. + +Je regardai le malade: il pleurait silencieusement; mes larmes se +melerent aux siennes. + +Tout a coup je me levai et m'ecriai: "Malheureux! pouvez-vous croire +que celle qui a ecrit une semblable lettre n'avait pas une ame?" + +Il garda le silence et ses larmes coulerent plus abondamment. Le +lendemain, il fit appeler le vieux pretre et eut avec lui un long +entretien. Le surlendemain, j'appris qu'il avait recu les sacrements. + +Il vecut encore une semaine. Sa froideur polie n'etait qu'un masque +cachant un coeur egare sans doute, mais bon et genereux. Il mourut +entre les bras du vieux pretre et les miens, couvrant de baisers les +pieds du crucifix et la lettre de sa mere. + + + + * * * * * + + + +12.--UNE PREMIERE COMMUNION A QUATRE-VINGTS ANS + +C'etait en juillet 1875. Dans un petit village du canton de Castillon, +diocese de Bordeaux, vivait un pauvre vieux menage octogenaire. Le +mari etait un impie, connu pour tel dans le pays; il n'allait pas +meme a la messe le dimanche. Helas! il n'avait pas fait sa premiere +communion. La bonne femme, au contraire, avait toujours ete +chretienne, et, avec l'age, elle etait devenue tres pieuse. + +Bien des fois elle avait essaye de faire entendre raison a son mari, +qui l'aimait beaucoup; mais des qu'elle abordait le chapitre de la +confession et de la communion, elle etait invariablement repoussee. + +Un jour elle tomba malade. Le medecin constata bientot la gravite du +mal, et engagea la bonne vieille a mettre ordre a ses affaires. Elle +n'eut pas de peine a se resigner, mais son pauvre mari etait comme +atterre par la perspective de la separation. Il etait a moitie +paralyse et cloue, a l'autre bout de la chambre, dans un grand +fauteuil, regrettant tout haut de ne pouvoir donner a la chere malade +les soins que reclamait son etat. + +La bonne femme etait, elle aussi, tres desolee, mais pour un motif +tout autre: elle pleurait et priait, profondement attristee de laisser +derriere elle, non converti et dans un aussi pitoyable etat de +conscience, celui qui avait ete le compagnon de fa vie pendant de si +longues annees. Au moment de recevoir les sacrements, elle tenta une +derniere fois, mais en vain, de ramener son mari au bon Dieu. + +Cependant celui-ci suivait avec angoisse les progres du mal Quand il +crut que les derniers moments approchaient, il appela deux voisins +et leur dit en sanglotant: "Mes amis, portez-moi aupres de ma pauvre +femme pour que je l'embrasse avant sa mort et pour que je lui dise +adieu." Le lit ou gisait la moribonde etait un de ces grands lits +d'autrefois, qui avancent dans la chambre et que l'on peut aborder des +deux cotes. En voyant approcher son mari, la femme reunit ses forces +et se tourne de l'autre cote. On porte le vieil infirme de ce cote-la; +au grand etonnement de tous, la femme se retourne, en disant: "A quoi +bon nous embrasser et nous dire adieu, si nous devons ne pas nous +revoir dans l'eternite?" + +Le vieil incredule n'y tient plus. Il fond en larmes. "Si! si! ma +chere femme, s'ecrie-t-il, nous nous reverrons, je te le promets! Je +vais appeler M. le cure tout de suite, et je me confesserai. N'aie pas +peur; je ne veux pas etre separe de toi pour toujours. Moi aussi, je +vais servir le bon Dieu. Prie-le qu'il me pardonne." + +On etait en pleine nuit, et il etait trop tard pour faire venir +immediatement le pretre. Mais, des le matin, on courut au presbytere. +"Venez, vite, monsieur le Cure!--Comment! repond celui-ci, elle n'est +pas morte?--Ce n'est pas pour elle, mais pour son mari, qui vous +reclame pour se confesser tout de suite." + +Le cure accourt. Deja froide et sans mouvement, la bonne femme vivait +encore et avait sa pleine connaissance. Elle regardait fixement son +mari, a l'autre bout de la chambre. En voyant entrer le cure, un +eclair de joie brilla dans ses yeux eteints, et, d'une voix mourante, +elle murmura: "Je ne voudrais pas m'en aller avant de le voir +converti." + +Le cure s'assied aupres du vieux mari; la confession commence; et, au +premier signe de croix, l'heureuse femme rend le dernier soupir... + +Huit jours apres, a la messe du second service funebre celebre pour sa +femme, le pauvre vieillard converti faisait sa premiere communion, a +la grande edification de toute la paroisse. + + + + * * * * * + + + +13.--LA SOUPAPE. + +Une actrice de Geneve avait une petite fille de onze ou douze ans. +La mere, tout oublieuse qu'elle etait pour elle-meme de ses devoirs +religieux, se souvint cependant qu'elle etait catholique et voulut que +son enfant fit et fit bien sa premiere communion. Elle la conduisit +en consequence chez l'abbe Mermillod[5], l'un des pretres les plus +intelligents et les plus charitables de la ville, et le pria de +vouloir bien instruire et preparer sa petite fille. Le pretre la recut +avec une bonte qui lui fit une vive impression, et il fut convenu que +sous peu de jours commenceraient les lecons de catechisme en presence +de la Mere. + +[Note 5: Devenu depuis eveque et cardinal.] + +Quelques jours apres cette premiere entrevue, l'abbe Mermillod, +revenant de la visite d'un pauvre malade, passa dans le quartier et +dans la rue ou demeurait sa petite eleve. Il sonna a cette porte peu +habituee a des visites de ce genre, et une servante vint ouvrir. +Le pretre se nomma, et la servante le pria d'entrer, disant que sa +maitresse avait donne ordre d'introduire M. l'abbe toutes les fois +qu'il se presenterait. + +Cette bonne fille avait pris la chose a la lettre; elle conduisit +l'abbe Mermillod aupres de la dame, laquelle etait a table avec une +douzaine de convives, tous acteurs ou actrices, faisant bombance. Le +pauvre abbe se trouva fort attrape et les convives aussi. Il voulut se +retirer, s'excusa de la malencontreuse obeissance de la servante; +mais la maitresse de la maison insista si fort pour qu'il voulut bien +demeurer un peu, et elle lui dit, au nom de toute l'assistance, des +paroles si honnetes, que force lui fut de demeurer et de prendre un +siege. La petite fille etait a table aupres de sa mere et a cote d'une +autre actrice qui paraissait avoir a peine vingt-trois ou vingt-quatre +ans. + +L'abbe Mermillod, homme de coeur et d'esprit, n'etait pas de ceux qui +ont peur des pecheurs. Il comprit qu'a cette table, au milieu de +cette etrange compagnie, il y avait a faire quelque bien et que la +Providence ne l'avait pas amene sans motif en pareil lieu. Il repondit +donc le plus poliment qu'il put aux avances dont il fut l'objet, et il +se gagna bientot la sympathie des convives. + +Ne sachant de quoi parler, il entra en conversation avec la petite +fille, et lui demanda si elle se preparait a bien faire sa premiere +communion. "Oui, monsieur, de tout mon coeur, dit l'enfant. Mais voici +une, ajouta-t-elle en designant sa voisine, voici une dame qui aurait +a vous dire quelque chose et qui n'ose pas." L'actrice rougit, et +avoua avec un peu d'embarras qu'elle desirait beaucoup donner a la +petite sa robe blanche de premiere communion. + +"C'est la une bonne et aimable pensee, reprit l'abbe; mais il y +aurait, Madame, quelque chose de mieux encore, ce serait d'imiter +cette bonne enfant et de remplir comme elle vos devoirs religieux." +La pauvre actrice rougit de plus belle. "Cela m'est malheureusement +impossible, dit-elle; ma profession est mon seul gagne-pain et elle +m'interdit la pratique de la religion; et puis je n'ai pas fait ma +premiere communion. Maintenant je suis trop agee.--On n'est jamais +trop age pour revenir a Dieu, repondit doucement le bon pretre; et +a votre age, Madame, il n'est jamais impossible de quitter une +profession pour en prendre une autre plus chretienne et meilleure." + +"Ma foi, M. l'abbe a raison, dit un acteur en riant, et vous devriez +bien vous confesser." L'actrice ne repondit rien, et la conversation +devint bientot generale; on interrogeait le pretre sur la confession, +sur la position des acteurs et actrices vis-a-vis de l'Eglise; de part +et d'autre on ripostait vivement, mais sans aucune aigreur. + +Le diner fini, on se leva de table; les fenetres de la salle donnaient +sur un magnifique lac. Un bateau a vapeur vint a passer. "Tenez, +messieurs, dit l'abbe Mermillod, voici qui va vous faire parfaitement +comprendre a quoi sert la confession. Vous voyez ce bateau a vapeur. +Une force puissante fait mouvoir sa machine et le fait avancer +rapidement; mais cette force elle-meme est un danger, un principe +certain d'explosion et de destruction sans ce que l'on nomme la +_soupape de surete_. Par cette soupape s'exhale le trop-plein de la +vapeur, et le bateau et les voyageurs sont en surete. Ainsi en est-il +de nous tous. Nous avons en nous des forces puissantes qui sont nos +passions; a ces forces, a ces passions il faut une _soupape_, une +ouverture sans laquelle nous sommes perdus. Eh bien! cette soupape, +c'est la confession, c'est la confidence sainte et pure que Dieu nous +a donnee comme le soulagement de nos coeurs, comme la consolation et +la purification de nos consciences. Aussi remarque-t-on dans les pays +protestants ou infideles, ou la confession est meconnue, beaucoup plus +d'alienations mentales, beaucoup plus de suicides, beaucoup plus +d'accidents moraux, que dans les pays ou l'on se confesse." Et l'abbe +developpa cette these avec autant de force que de science, en +l'appuyant de nombreux exemples. + +Il prit enfin conge de la compagnie, qu'il laissa toute charmee de +son esprit et de sa bonte. La jeune actrice le reconduisit jusqu'a +la porte. "Suivez donc M. l'abbe jusqu'a l'eglise, lui dit un des +acteurs, et allez vous confesser tout de suite. Cela vous fera du +bien.--Je ne dis pas non, reprit serieusement la jeune femme, et je ne +vois pas qu'est-ce qui m'en empecherait." Et sortant avec le pretre, +elle l'accompagna jusqu'a la porte d'entree. Se trouvant seule avec +lui: "Monsieur, s'ecria-t-elle d'une voix tout etouffee de sanglots, +Monsieur, vous m'avez sauvee! C'est la Providence qui vous a envoye +pour moi dans cette maison. J'etais desesperee; ce soir, j'avais forme +la resolution de me jeter dans le lac et d'en finir avec les douleurs +de la vie; il y a quelques jours j'ai ete sifflee sur la scene et je +ne veux plus y reparaitre. Je n'avais plus de ressource, plus d'amis +sur la terre, je voulais me tuer. Maintenant je veux me confesser, je +veux me confesser tout de suite!" + +Le pretre calma avec douceur cette pauvre femme, l'encouragea dans son +bon propos. Il ajouta quelques conseils chretiens aux paroles qu'il +avait dites pour tout le monde, et la jeune femme prit une heure pour +se rendre le lendemain au confessionnal. + +Grace a une energique volonte, elle a quitte le theatre, et est +devenue une bonne et fervente chretienne. + + + + * * * * * + + + +14.--UNE MEPRISE QUI PORTE BONHEUR. + +Un soir de l'annee 1855, apres une laborieuse journee, l'abbe +Baron[6], alors vicaire a Douai, etait rentre dans sa modeste demeure +et se reposait de ses travaux apostoliques en recitant l'Office divin. +On vint frapper a sa porte; il ouvrit, et une petite fille se presenta +devant lui, le priant de passer, le plus tot qu'il lui serait +possible, chez une pauvre dame qui se mourait et qui demeurait rue +***, n deg. 28. Le bon abbe voulut interrompre sa priere et se rendre +aussitot avec l'enfant a l'adresse indiquee; mais la petite messagere +lui dit que la chose n'etait pas urgente a ce point, et qu'on lui +demandait seulement de ne pas remettre sa visite au lendemain, de +peur d'accident. Le pretre prit donc l'adresse de la malade et dit a +l'enfant de le preceder et d'annoncer sa visite tres prochaine. + +[Note 6: C'est celui qui s'est immortalise a la guerre de 1870, +par son devouement heroique et les services eminents qu'il a rendus a +l'armee francaise.] + +Quand il eut termine la recitation de son Office, le pieux abbe se mit +en route, sans faire attention seulement qu'il pleuvait a verse et que +le froid etait vif. Il s'agissait de sauver une ame, de consoler une +douleur; qu'est-ce que le froid et la pluie devant un but pareil? +Arrive dans la rue indiquee par l'enfant, le pretre entra au n deg. 18, +convaincu que c'etait bien la le numero qu'on lui avait donne. La +maison etait pauvre; il n'y avait pas de concierge. Le pretre monta +l'escalier a tatons et frappa a la premiere porte qu'il trouva sous sa +main. Un homme vint lui ouvrir et, apercevant l'habit ecclesiastique, +entra dans une brutale colere, repondit par trois ou quatre injures a +la demande polie du charitable pretre, qui s'informait si ce n'etait +point ici la chambre de la pauvre femme malade, et enfin lui ferma la +porte au nez. + +Patient et doux comme le divin Maitre, le pretre frappa a la porte +suivante, ou il ne fut guere mieux accueilli. + +Il monta au second etage, un petit garcon etait dans le corridor. "Mon +enfant, lui dit le bon pretre, pourrais-tu m'indiquer la chambre d'une +pauvre dame qui demeure dans cette maison et qui est bien malade. Elle +s'appelle madame Gerard.--Il y a bien a la porte la-bas au bout du +corridor une pauvre dame tres malade, monsieur le Cure; papa disait +meme qu'elle ne passerait pas la nuit; mais il me semble qu'elle ne +s'appelle pas comme vous dites.--Le nom importe peu. Fais-moi le +plaisir de me conduire a sa porte." Et l'enfant le conduisit. + +L'abbe ouvrit la porte, entra dans la chambre. Aupres d'un lit ou +etait en effet une femme malade a l'agonie, etait assis un homme d'une +cinquantaine d'annees, qui se leva et parut fort etonne a la vue d'un +pretre. Celui-ci le salua avec affabilite et lui demanda comment +allait sa pauvre femme; "car c'est sans doute votre femme, +ajouta-t-il, et vous etes monsieur Gerard?...--Moi? repondit +brusquement le maitre de la chambre; point du tout. Qui vous a dit +de venir ici et de vous meler de nos affaires?--Mais on vient de +m'envoyer chercher, repartit le pretre fort etonne. On m'a dit qu'une +pauvre dame Gerard, malade a l'extremite, m'envoyait querir pour +recevoir les derniers secours de la religion. Si je me suis mepris de +rue, ou de maison, ou de chambre, il me semble du moins que la pauvre +dame que voici n'a pas moins besoin de mon saint ministere. C'est +le bon Dieu, sans doute, qui m'a conduit ici et qui a permis cette +meprise." + +"Oh! oui, Monsieur! murmura d'une voix affaiblie la pauvre mourante, +c'est Dieu qui vous a conduit ici.--Point du tout, dit le mari avec +emportement. Voici plus de dix ans qu'un pretre n'a mis les pieds chez +moi, et vous ne confesserez pas ma femme; elle est a moi, melez-vous +de vos affaires!--Vous vous trompez fort, Monsieur, dit le pretre avec +douceur et fermete. Votre femme est a Dieu avant d'etre a vous, et +vous n'avez pas le droit de disposer de son ame. Si votre femme veut +se confesser, je la confesserai; et mon devoir est de ne l'abandonner +que si, de sa propre volonte, elle refuse mon ministere." + +Et s'approchant de la malade: "Madame, lui dit-il, desirez-vous vous +reconcilier avec Dieu et mourir chretiennement?" La pauvre femme leva +les mains au ciel et se mit a pleurer de joie. "C'est le bon Dieu +qui a tout fait, dit-elle. Depuis plusieurs jours je prie mon mari +d'appeler un pretre, et il m'a toujours refuse. Je veux me reconcilier +avec le bon Dieu, qui a eu pitie de moi.--Vous l'entendez, Monsieur? +dit le pretre en se tournant vers le mari: veuillez pour quelques +moments me laisser seul avec cette pauvre dame."--Et ces paroles +furent prononcees avec tant de fermete et de resolution, qu'il fut +comme force de se retirer; ce qu'il fit en grommelant. + +"Voici, Monsieur, ce qui m'a sauvee," dit en pleurant la mourante. Et +montrant au pretre un chapelet suspendu aupres de son lit: "J'ai eu +la faiblesse de craindre mon mari plus que Dieu, et pour eviter des +scenes, j'ai depuis dix ou onze ans abandonne la pratique de mes +devoirs religieux; mais je n'ai jamais cesse de me recommander a la +bonne sainte Vierge. Tous les jours, ou a peu pres, j'ai dit un bout +de mon chapelet, et j'ai toujours conserve l'amour de la sainte Mere +de Dieu. C'est elle, Monsieur l'abbe, qui vous amene a moi; c'est +elle qui sauve ma pauvre ame!..." Profondement touche de cette +scene attendrissante, le bon pretre consola la malade, l'aida a se +confesser, lui donna l'absolution de ses peches, et lui dit, en la +quittant, de se preparer de son mieux a recevoir le saint Viatique et +l'Extreme-Onction, qu'il allait chercher a la paroisse voisine. + +En sortant, il voulut serrer la main du mari qui la retira, et qui +rentra fort mecontent aupres de son heureuse femme. + +L'abbe avait regarde dans son calepin l'adresse de la malade, pour +laquelle on etait venu le chercher, et il avait vu qu'au lieu du n deg. +18, c'etait le n deg. 28 qui lui avait ete indique. Tout en benissant le +bon Dieu de son erreur bienheureuse, il se hata d'aller a ce n deg. 28, +ou il trouva en effet la malade qui l'attendait. Il la confessa a son +tour, puis, sans perdre de temps, il alla reveiller le sacristain de +la paroisse; et prenant le Saint-Sacrement avec les saintes huiles, il +revint aupres de ses deux malades; mais quand il entra a son cher n deg. +18, sa penitente venait d'expirer--Elle avait eu dans l'absolution +sacramentelle le pardon de ses peches, et la ferveur de sa bonne +volonte avait sans doute supplee aux yeux du Dieu de misericorde aux +autres secours que le pretre lui apportait. + +Rempli de foi et de reconnaissance envers la sainte Vierge, refuge +des pecheurs, consolatrice des affliges, le ministre de Dieu termina +aupres de l'autre malade ce qu'il avait a faire; et c'est lui-meme qui +a donne tous les details de cette touchante aventure. Elle montre une +fois de plus quels tresors de benediction sont renfermes dans la piete +envers Marie, et combien Jesus est misericordieux pour ceux qui aiment +sa Mere. + + + + * * * * * + + + +15.--HEROISME D'EN JEUNE NEOPHYTE. + +Dans un emouvant recit, le P. Hermann a raconte le bapteme et la +conversion d'un de ses neveux, ne comme lui dans la religion juive. +Rien de plus edifiant que cette histoire, dont les details semblent +nous reporter aux premiers temps du christianisme. + +Il y a quelques annees, dit-il, un enfant, alors age de sept ans, vint +avec son pere et sa mere, tous les deux juifs comme lui, me visiter au +monastere des Carmes, pres de la ville d'Agen. C'etait a l'epoque des +belles processions de la Fete-Dieu. On avait inspire a cet enfant une +profonde horreur pour notre divin Crucifie: cependant la grace, se +repandant avec profusion du fond de l'ostensoir ou Jesus daigne se +cacher pour notre bonheur, se rendit victorieuse de cette ame si +naive, si inaccoutumee a nos mysteres; elle attira ce jeune coeur a +son amour avec une si forte vehemence et une si forte douceur que +l'enfant crut a la presence reelle de Jesus-Christ dans le sacrement +de son amour avant de connaitre aucune autre des verites de notre +divine religion. Aussi, a force de prieres et de supplications, +obtint-il l'insigne faveur de pouvoir revetir les ornements d'un +de ces enfants de choeur qui, pendant les processions du Tres +Saint-Sacrement, repandent des fleurs sous les pas de Jesus-Hostie. + +Ravi de joies et de consolations celestes, apres avoir rempli cette +angelique fonction, il courut a son pere: "O mon pere! dit-il, quel +bonheur! Je viens de jeter des fleurs au bon Dieu." Dans la bouche de +ce petit enfant juif, c'etait toute une profession de foi nouvelle... +Le pere, redoutant qu'on ne fit changer de religion a ce fils unique +sur lequel reposait toute son affection, le surveilla dorenavant et +voulut repartir avec lui pour Paris, lieu de sa residence. Mais, avant +le depart, un trait, parti du coeur de la divine Eucharistie, avait +frappe, penetre, presque renverse la jeune mere, l'avait rendue +chretienne et, dans le plus profond mystere d'une nuit silencieuse, +celle-ci avait recu le bapteme et l'Eucharistie des mains sacerdotales +de son propre frere[7]. Le jour suivant, l'Eveque lui donnait le +sacrement de confirmation. Rien n'avait transpire de ce pieux secret +et la famille se remit en route pour Paris, sans se douter qu'il y eut +une chretienne dans son sein. + +[Note 7: Le R. P. Hermann, qui raconte ce fait.] + +Le jeune Georges--c'est le nom de l'enfant--ne put oublier les saintes +impressions que son ame avait puisees dans ces fetes chretiennes; il +en parla souvent a sa mere, il la questionna, et celle-ci, heureuse de +voir germer dans cette chere ame la semence de lumiere que la grace +y avait jetee, ne se fit pas prier pour developper dans son esprit, +avide de s'eclairer, la connaissance de ce Dieu d'amour, de ce doux +Jesus qui a voulu naitre d'une fille de Jacob et se faire homme pour +sauver les brebis d'Israel... + +Des ce moment, en effet, sa jeune intelligence et son coeur ardent +n'etaient plus occupes que de la pensee et du souvenir de la divine +Hostie qui avait blesse d'amour son pauvre coeur, et chaque soir, +apres s'etre assure que son pere etait endormi, il rouvrait les +yeux, il se mettait a prier longtemps le doux Enfant Jesus et a bien +apprendre son catechisme. "O mon Jesus! disait-il, quand donc mon +jeune finira-t-il? quand donc pourrai-je vous recevoir dans la sainte +Communion et vous presser sur mon coeur!" Ce qui le preoccupait +vivement, c'etait le changement qu'il avait remarque dans sa mere +depuis ce voyage dans le Midi; il lui voyait d'autres habitudes, +d'autres demarches, des principes et des gouts plus severes, et un +jour il lui dit: "Mere, si vous ne m'assurez que vous n'etes pas +baptisee, je le croirai." La mere, embarrassee, ne sut que repondre. +"Ah! maman, reprit-il, je le vois bien, vous etes deja chretienne et +j'espere que le bon Jesus me reunira bientot a vous et que nous ferons +ensemble notre premiere communion..." La mere, tressaillant d'une +emotion melee de joie et de crainte, osa avouer a son fils qu'elle +recevait son Sauveur presque chaque matin... Alors l'enfant se mit a +pleurer a chaudes larmes, a sangloter, a se jeter au cou de sa mere: +"Oh! pourquoi ne m'avez-vous pas attendu? Au moins permettez-moi de me +tenir tout pres de vous quand Jesus sera dans votre coeur, afin que +je puisse embrasser avec respect ce divin Enfant si aimable... O mere +bien-aimee, je vous en supplie, la prochaine fois, gardez-moi quelque +chose de votre communion; une mere partage volontiers avec son enfant +sa nourriture.." Et le jeune enfant se rapprochait alors de sa mere et +baisait avec respect ses vetements. Ce desir dura quatre annees tout +entieres. Dire les sacrifices, les efforts que dut faire ce pauvre +enfant pour concilier l'obeissance qu'il devait a son pere avec sa +foi vive, sa preoccupation unique de devenir chretien, d'apprendre a +connaitre, a aimer, a servir Jesus-Christ, serait chose impossible. Ce +fut un long martyre... + +A onze ans, Georges assiste a la solennite d'une premiere communion +dans sa paroisse. Il connait Jesus, il aime Jesus, il ne desire que +Jesus!... son petit coeur est tout brulant de soif pour Jesus. Il voit +tous ses compagnons d'enfance, ses amis, s'approcher legitimement de +la table sainte, et lui, il doit se cacher dans un coin obscur de +l'eglise, devorant ses larmes, lancant a tous ces heureux enfants des +regards d'une inconsolable et sainte jalousie!... + +Quelques mois apres cette fete de sa paroisse, la mere m'ecrivait +qu'elle ne pouvait resister aux larmes de son fils qui menacait +d'aller demander le bapteme au premier pretre qu'il pourrait attendrir +sur son sort. On pesa murement toutes les difficultes de sa position +vis-a-vis d'un pere cheri, mais pour qui l'heure de la foi en +Jesus-Christ n'avait pas encore sonne et qui s'armait de toute son +autorite pour empecher son fils de devenir chretien. + +L'amour de Jesus-Christ fut le plus fort, et il fut decide que je +viendrais en secret a Paris. Il fallait le voir, cet enfant, lorsqu'il +entra dans la chapelle, conduit par sa mere! Celle-ci tremblait d'etre +surprise dans cette pieuse soustraction a la surveillance paternelle. + +Avec quelle piete le petit Georges se mettait a genoux, calme, +heureux, fort de sa resolution, le visage rayonnant d'une sainte +allegresse!--Que demandez-vous, mon enfant? lui dis-je alors.--Le +bapteme.--Mais savez-vous bien que demain, peut-etre, on voudra vous +contraindre a entrer dans la synagogue, afin de participer a un culte +aboli?--Ne craignez rien, mon oncle, j'abjure le judaisme.--Mais si +l'on voulait avec menaces vous obliger a fouler aux pieds le Crucifix, +en haine de notre divine religion?--N'ayez pas peur, mon oncle, je +mourrais plutot. Cependant, ajouta-t-il, si on me liait pieds et +mains, et si malgre mes cris, ma protestation et ma resistance, on me +portait dans la synagogue et on placait mes pieds sur le visage du +Crucifix, y aurait-il apostasie, si ma volonte resistait?--Non, mon +enfant, la volonte seule constitue le peche.--Alors, je demande le +bapteme. De grace, accordez-le-moi." + +La ceremonie continue au milieu de la plus profonde emotion des +assistants. Apres le bapteme, vint la sainte messe, et apres +avoir faire descendre et recu mon Dieu dans les transports de la +reconnaissance, je me retournai et montrai a l'heureux enfant +l'objet de tous ses voeux, de tous ses desirs. Jamais spectacle plus +attendrissant n'avait frappe les regards de la foi chretienne!... +Agenouille entre sa mere et sa marraine, il aspira dans un divin +baiser et recueillit dans son coeur ce doux Jesus qui venait lui +apporter tout son ciel avec lui... Rien ne troubla son bonheur, pas +meme la crainte d'etre surpris par son pere... Quelques semaines +apres, il communia encore pour la Toussaint avec la meme allegresse, +et puis vint l'heure de l'epreuve. + +Son pere lui presenta un livre et lui dit: "Faisons la priere.--Mon +pere, je ne puis pas prier dans ce livre des Israelites.--Et +pourquoi?--Je suis chretien, je suis catholique.--Mon enfant, tu te +livres a un jeu cruel! tu ne parles pas serieusement, je pense. Du +reste, tu sais bien que ton bapteme ne serait pas valide sans le +consentement de ton pere.--Pardon, mon pere, dans notre sainte +religion catholique, il suffit d'avoir l'age de raison et +l'instruction religieuse pour etre baptise validement." Le pere +dissimula d'abord sa violente irritation; mais quelques jours apres, +il enlevait son fils, partait avec lui et le conduisait dans un pays +protestant, a quatre cent cinquante lieues de sa mere. + +Tous les efforts qu'on fit pour decouvrir l'asile ou l'on avait +relegue le pauvre enfant demeurerent inutiles. On avait mis en +mouvement toutes les autorites civiles et politiques pour le chercher; +mais comme il avait ete place sous un nom suppose dans un pensionnat +dirige par des heretiques, toutes les demarches furent sans succes, +et la mere resta seule... et l'enfant, comme Daniel dans la fosse aux +lions, fut en butte a des assauts acharnes pour lui faire renier sa +foi. "Je voudrais revoir ma mere, s'ecriait-il souvent en versant +d'abondantes larmes.--Tu la reverras, lui repliquait-on, si tu +abjures.--Oh! non, je suis chretien, je suis catholique et je prefere +tout souffrir plutot que de renoncer a ma foi." + +Et malgre cette heroique fidelite, on ecrivait a la mere que son fils +etait rentre dans les tenebres du judaisme. Mais elle avait confiance +en Jesus, en Marie, en Joseph, elle n'en crut rien, et ne sachant que +devenir toute seule a Paris, elle alla se refugier a Lyon, ou elle fut +accueillie par la marraine de son fils. Bien souvent, on vit tomber +ses larmes sur la Table Sainte ou elle venait puiser des forces dans +la reception du Pain quotidien, de ce Jesus pour l'amour duquel elle +s'etait exposee a la cruelle separation de son fils unique. + +Trois mois se sont ecoules encore, et une lettre venue du fond de +l'Allemagne lui dit: "Venez, votre fils est ici." Elle accourt, et +apres un penible et long voyage de plus de cinq cents lieues, au +moment ou elle apercoit sa famille, elle s'ecrie: "Mon fils! ou est +mon fils?--Votre fils, vous ne le reverrez qu'apres avoir fait serment +devant Dieu que vous l'eleverez dans la religion juive et que vous ne +manifesterez par aucun signe exterieur la religion catholique que vous +avez embrassee." + +Apres quelques semaines d'une dechirante agonie, le coeur du pere +se laisse attendrir, et il permet une entrevue en sa presence, a la +condition qu'il ne sera point question de religion. Le fils s'est jete +au cou de sa mere, celle-ci l'a baigne de ses larmes, ils n'ont pu +prononcer les doux noms de Jesus et de Marie; mais dans une lettre, ma +pauvre soeur me disait: "Il n'a rien pu me dire, mais j'ai compris, +j'ai senti, je suis sure qu'il est reste fidele. Oui, j'ai senti +dans ses regards, dans ses tendres baisers que mon fils est toujours +chretien." + +Mais le pauvre Georges se trouva de nouveau prive du tresor pour +lequel il avait affronte toute cette persecution religieuse: il +s'etait fait chretien pour pouvoir communier, et voici que depuis la +Toussaint jusqu'a Paques une severe surveillance l'avait empeche de se +rendre a l'eglise et il se trouvait place dans une pension, dans une +ville ou il n'y avait pas un seul pretre catholique... Peut-on se +figurer cette torture?... Plusieurs mois se passent encore. Un jour, +(jour secretement fixe d'avance), il parvient enfin a se soustraire a +la surveillance de ceux qui le gardent, il va jouer dans un bois; mais +ce ne sont pas des fleurs ni des papillons qu'il cherche; son regard +emu attend un messager du ciel... Un monsieur passe pres de lui et +le regarde avec un interet marque: c'est bien lui. Savez-vous qui +c'etait? C'etait un pretre missionnaire que la mere du petit Georges +avait attendri sur son sort. Il s'etait deguise et etait venu se +promener, comme par hasard, dans ce meme bois, et le pauvre enfant put +faire pour la premiere fois sa confession depuis son enlevement, qui +remontait a dix mois. Il la fit dans un bois, a l'ombre d'un arbre +protecteur... Mais ce n'etait pas tout: comment communier? + +Le pretre dut repasser le fleuve (l'Elbe) qui separait sa mission du +lieu habite par le pauvre neophyte. On pria, on etudia le terrain, et +enfin, quelques jours apres, le missionnaire se deguisa de nouveau, +prit sur lui un petit vase d'argent renfermant tout le tresor des +cieux, la sainte Hostie, et s'embarqua sur un bateau a vapeur, au +milieu d'une foule stupide qui ne se doutait pas que Jesus-Christ, +vrai Dieu et vrai homme, etait cache sur la poitrine de cet heureux +pretre. L'enfant avait pu s'echapper de l'ecole pour accourir dans la +chambre de sa mere, et la, dans cette chambre ou il avait improvise un +petit autel couvert de fleurs et de lumieres, tous deux a genoux +ils attendaient la visite si ardemment desiree du Sauveur Jesus en +personne qui voulait bien condescendre a venir les fortifier dans leur +exil. + +Enfin le pretre, traversant sans obstacle tous les dangers de cette +perilleuse entreprise, arriva avec son depot precieux, et dans ce pays +sans foi, dans cette ville sans pretre, sans eglise catholique, et +dans cette modeste chambre, l'enfant put accomplir le devoir pascal et +s'unir a son Jesus. + +Voici ce qu'il m'ecrivit quelques jours apres: + +"Quand je me reveille la nuit, o mon cher oncle, pour penser a toutes +les graces que le bon Jesus m'a faites depuis que je suis ici, loin de +tout secours religieux, quand je pense surtout a la communion que j'ai +pu faire presque miraculeusement dans la petite chambre de maman, je +me mets a bondir de joie sur mon lit et a mordre ma couverture dans le +transport de ma reconnaissance." + +Quelques mois apres, il m'ecrivait encore: "Nous sommes a la veille de +Noel, et a l'approche de cette solennite la surveillance redouble pour +m'empecher de recevoir mon Dieu. Helas! devrai-je passer ces belles +fetes dans un douloureux jeune, prive du pain de vie? Priez le saint +Enfant Jesus que mon jeune finisse bientot. Il faut que je sois bien +sage pour dedommager maman de ne pas se trouver a Lyon pendant que +vous y prechez." + +Ici se termine le touchant recit du P. Hermann. Depuis lors, Georges a +ete rendu a sa mere, et ils ne se sont plus separes. Le bon religieux +revit, trois ans apres lui avoir donne le bapteme, cet enfant cheri +qu'il ne cessa de diriger jusqu'a sa mort. + + + + * * * * * + + + +16.--LES DEUX AMIS. + +Il y a quelques annees, en me rendant a Paris, raconte un homme du +monde, je me detournai de la route directe pour aller prier sur +la tombe d'un de mes jeunes compatriotes, Alexis ***. Descendu de +voiture, j'etais bientot arrive au cimetiere. Je me mis a le parcourir +dans toutes les directions, m'arretant devant chaque tombe, lisant +toutes les inscriptions sans pouvoir decouvrir le nom que je +cherchais. Je commencais a desesperer d'y parvenir, quand j'apercus un +officier qui etait a l'extremite opposee. J'allai droit a lui: nous +nous rencontrames pres d'une place ou la terre avait ete fraichement +remuee; au milieu, une petite croix de bois apparaissait a peine entre +quelques rares gazons. Nous echangeames un salut; je prononcai le +nom d'Alexis. "C'etait mon meilleur ami, dit-il; vous le connaissiez +donc?--Je suis entre ici pour chercher sa tombe et pour y prier.--Et +voici precisement le lieu ou il repose." + +Ce mot dit, il s'agenouilla; j'en fis autant; nos prieres s'elancerent +a la fois du fond de nos coeurs vers le ciel. Quand nous fumes +releves: "J'avais encore un autre desir, lui dis-je, et il est en +votre pouvoir de l'accomplir. Vous etiez, m'avez-vous dit, l'ami +intime d'Alexis; vous avez sans doute assiste a ses derniers moments; +ce serait une consolation pour moi que d'en entendre le recit de votre +bouche.--Vous ne pouviez vous adresser mieux qu'a moi, monsieur. Mais, +pour apprecier combien sa mort a ete belle, il est necessaire de +remonter plus haut. Je vous raconterai l'histoire de quelques annees +de sa vie; ce sera la mienne aussi. + +"Nous sommes entres le meme jour, Alexis et moi, a l'Ecole militaire; +des notre premiere entrevue, une secrete sympathie nous attira l'un +vers l'autre. Nous eumes le bonheur d'entrer dans le meme regiment. Il +eut ete difficile de se figurer deux caracteres mieux en harmonie que +les notres. Graves, serieux, reserves, nous prenions en horreur les +plaisirs coupables. Nous ne trouvions aucun attrait pour les plaisirs +bruyants. Nous ne quittions l'etude que pour discourir entre nous des +matieres que nous venions d'apprendre, et, chose deplorable! nous +n'avions de foi qu'en nous-memes, et toutefois, sur ce point-la +meme, il y avait entre nous une grande difference. Alexis etait +_incredule_, moi j'etais _impie_. S'il m'arrivait de tourner en +derision des choses saintes, cet excellent Alexis me blamait; il +m'adressait des reproches severes, bien que toujours affectueux. +L'hiver venu, nous allames, chacun de notre cote, en semestre. A notre +rentree au regiment, apres quelques paroles d'amitie echangees entre +nous, "Eh bien, Alexis, lui dis-je en souriant, as-tu fait tes Paques +avant de partir?--Non, repliqua-t-il d'un ton sec qui indiquait assez +que la question lui avait deplu.--Je veux parier avec toi, repris-je, +que ta mere t'aura bien persecute pour cela.--Elle m'y a exhorte +tendrement; mais je lui ai dit que j'avais trop peu de foi pour bien +communier, et que, grace a Dieu, j'en avais encore assez pour ne +vouloir pas communier mal. Prenez patience et priez pour moi, en +attendant qu'il me soit possible de vous satisfaire: ce jour ne +tardera pas a venir, je l'espere. Oui, je l'espere!" repeta-t-il en se +tournant vers moi et en appuyant fortement sur ce dernier mot. + +"En ce moment, je ne sais quel genie infernal s'empara de moi: sans +respect pour l'amitie, sans egard pour les lois de la politesse, +j'eclatai grossierement de rire. Mais je ne tardai pas a m'en +repentir, quand je vis quelle blessure mon indigne conduite avait +faite a son coeur. "Tu m'as fait de la peine, me dit-il. Ce n'est pas +bien... je ne m'attendais pas a cela de ta part... moi qui te croyais +un si bon coeur..." Tels furent ses reproches; il y avait a la +fois dans l'accent de sa voix et dans l'expression du regard qui +l'accompagnait quelque chose de si profondement triste et douloureux, +que je fus saisi de confusion. "J'ai eu tort... me pardonneras-tu?... +cela ne m'arrivera plus..." Je ne pus en dire davantage; lui, aussitot +... l'excellent homme! de m'ouvrir ses bras, dans lesquels je me +precipitai: notre amitie etait devenue plus etroite que jamais. + +"Un jour, nous etions alles ensemble a l'hopital visiter quelques-uns +de nos soldats. Un de ces malheureux venait de rendre le dernier +soupir. "C'est triste, dis-je a Alexis, de voir un militaire mourir +dans son lit comme une vieille femme. Je ne connais qu'une belle mort +pour nous autres... le boulet de canon!--Si on est prepare, reprit-il; +car pour moi, je ne connais pas de mort plus triste que celle qui vous +frappe en traitre...--Je t'entends, tu ne voudrais pas mourir sans +confession...--Pauvre ami!... Ainsi donc, incorrigible!... Tu m'avais +cependant promis..." Et apres un court intervalle de silence: "Tu l'as +dit, je desire et je desire vivement ne pas mourir sans confession... +J'ai meme... il faut que tu l'entendes de ma bouche... j'ai pense que +si je venais quelque jour a tomber malade, je m'adresserais a toi pour +aller chercher un pretre; et je puis compter que tu me rendras ce +service, n'est-il pas vrai?" Il remarqua la surprise que me causait +une telle demande; il insista: "Tu me le promets, mon ami?..." Et il +me tendit la main... J'hesitai encore; mais la pensee que mon refus +affligerait ce bon ami l'emporta en ce moment sur toute autre +consideration: je pris sa main, je la serrai dans les miennes; je lui +promis, de mauvaise grace, il est vrai, ce qu'il me demandait; mais il +n'eut pas l'air de s'en apercevoir, et il me remercia affectueusement. + +"Des que le pauvre Alexis fut atteint de la maladie dont il mourut, +je ne le quittai plus. Je m'etais etabli dans sa chambre; le jour, +j'etais constamment a le garder; je le veillai toutes les nuits. Un +matin, le medecin venait de faire sa visite accoutumee. Il avait +remarque un grand changement en lui; des symptomes facheux s'etaient +manifestes; ses traits etaient visiblement alteres. Alexis se tourna +vers moi, souleva peniblement sa tete appesantie et s'efforca +vainement de parler; ses regards inquiets m'interrogerent; il me +sembla qu'il me disait: "Tu as oublie ta promesse... Et moi qui avais +compte sur ton amitie!...--J'y vais, j'y vais!" Je ne dis que ce +mot, et j'etais parti comme un trait. En entrant chez le cure de +la paroisse, je me sentais combattu entre le sentiment de la piete +fraternelle et je ne sais quelle mauvaise honte. "Monsieur, lui +dis-je, j'ai un ami dangereusement malade; il m'a demande de vous +aller chercher: je n'ai pu qu'obeir; car le voeu d'un ami, et surtout +d'un ami mourant, est une chose sacree." Nous nous dirigeames vers la +maison du pauvre malade; j'introduisis le pretre dans la chambre, et +je les laissai seuls. + +"Apres une demi-heure d'attente, je fus rappele; une ceremonie +religieuse se preparait. J'etais debout au pied du lit. Au moment +ou elle commenca, je deliberais en moi-meme si je garderais la meme +attitude. Mais si je me comporte ainsi, ne vais-je pas blesser le +coeur de mon ami?... Je n'hesitai plus; mon genou orgueilleux flechit, +et il resta ploye pendant tout le temps que le pretre fit les onctions +sacrees. Et cependant, a quoi pensais-je dans un tel moment?... A +prier?... Helas! je n'en avais plus le souci; j'etais a me demander +comment un esprit aussi distingue que l'etait Alexis put etre dupe +de semblables momeries. Telles etaient les detestables pensees qui +m'obsedaient; voila en quel abime j'etais tombe, o mon Dieu!... + +"Il ne restait plus qu'a accomplir une derniere ceremonie, la plus +importante de toutes. Le pretre ouvrit une boite d'argent; il en tira +avec respect une hostie consacree, et la presenta au malade, qui +recueillit un reste de forces et se souleva pour recevoir son Dieu. Je +le regardai. Oh! comment rendre l'impression dont je fus saisi a son +aspect? Ses mains s'etaient jointes, et elles s'eleverent au ciel, et +ses yeux aussi. Comme une glace limpide, ils reflechissaient les plus +belles vertus, la foi, l'esperance et l'amour... Je baissai la tete: +un sentiment inconnu, nouveau, avait traverse mon esprit; penetre +d'admiration pour mon ami, j'en etais venu a rougir de moi-meme. + +"Apres que le cure se fut retire, Alexis me tendit la main; je +l'arrosai de mes larmes. "Mon ami, dit-il, je te remercie; je n'avais +pas attendu moins de toi!..." Et, apres une courte pause, il ajouta: +"Je suis heureux maintenant!" Qui pourrait produire l'accent avec +lequel il prononca ses paroles? ... Ce n'etait pas l'accent d'un +homme, non: si les anges ont une langue pour exprimer leurs pensees, +c'est ainsi qu'ils parlent. "Je suis heureux!" Pauvre jeune homme! Et +il se voyait mourir a la fleur des ans, lui, dote des dons les plus +precieux de l'esprit et du coeur, lui, cheri de ses amis, adore de sa +famille! et il mourait loin de celle-ci, il mourait lentement, dans +des souffrances aigues! Qui donc pouvait lui inspirer des sentiments +semblables?... Qui?... A la foi seule il appartient de repondre a +cette question. + +"Et la religion qui opere un tel prodige serait-elle donc un jeu +d'enfant?... Non, me disais-je, elle est reellement divine... Il +pressentait ce qui se passait au dedans de moi, et il m'interrogea +d'un regard; je lui avouai tout en fondant en larmes. "Mon Dieu, +s'ecria-t-il, je vous benis! C'est maintenant que je puis le dire en +toute verite et dans l'effusion de mon coeur: Je suis heureux!" + +"Pendant la premiere periode de sa maladie, la douleur arrachait a +Alexis d'assez frequentes marques d'impatience; maintenant, pas un +murmure, pas une seule plainte. Il semblait que le Dieu qui venait +de descendre dans son sein y eut depose un tresor de douceur, de +resignation et de paix. Ainsi se passerent ses derniers jours. +Vous n'exigerez pas, monsieur, que je m'etende davantage sur cette +douloureuse catastrophe. Helas! quand je m'y porte par la pensee, +les paroles me manquent pour rendre ce que je sens; je ne sais plus +m'exprimer que par mes larmes." + +L'officier s'etait tu, sa tete s'etait inclinee sur sa poitrine. Je +respectai son silence. Il reprit la parole et continua: + +"Apres que nous lui eumes rendu les derniers devoirs, au retour de la +ceremonie funebre je m'enfermai dans ma chambre et j'y restai jusqu'au +soir. A l'entree de la nuit j'allai chez le cure. "Monsieur, lui +dis-je en entrant, je viens vous remercier...--Et de quoi donc? +interrompit-il avec un accent gracieux; je n'ai fait que mon devoir; +c'est la une des fonctions les plus essentielles de notre ministere, +et une des plus douces aussi quand nous trouvons des ames disposees +a l'accueillir comme l'etait votre ami. Oui, j'en ai la ferme +conviction, nous pouvons compter en lui un protecteur dans le +ciel----Monsieur, c'est a moi plutot a vous remercier... Je vois que +vous ne soupconnez pas le veritable motif qui m'amene ici... Pendant +que vous administriez les derniers sacrements a mon ami, j'etais la +(vous vous le rappelez peut-etre) a genoux au pied de son lit. J'etais +tombe a terre incredule; je l'ai vu communier et je me suis releve +chretien. Chretien! qu'ai-je dit? Ah! je ne le sens que trop, je suis +indigne de porter un si beau nom.--Je puis des ce moment vous le +donner, ce nom," dit le pretre; et me serrant tendrement entre ses +bras: "Oui, mon frere! mon cher frere! quiconque veut sincerement +revenir a Dieu, celui-la est reellement et dans toute la force du +terme un chretien.--Maintenant, mon Pere, j'avais un second but en +venant vous voir. J'ai prepare ma confession tout a l'heure, et je +vous prie de m'ecouter--Et, sans attendre de reponse, j'etais tombe +a ses pieds. Que vous dirai-je de plus, monsieur! De ce jour date ma +conversion..." + + + + * * * * * + + + +17.--TEL EST PRIS QUI CROYAIT PRENDRE. + +O Jesus! on me demande de parler, de dire comment je suis redevenu +chretien. On m'affirme que c'est pour la gloire de votre Sacre +Coeur... Des lors, comment resister?... Je parlerai donc; et puissent +beaucoup de pecheurs que je connais, qui sont mes amis, dont l'ame +m'est infiniment chere, se convertir comme moi! + +De ma premiere enfance il ne me reste que des souvenirs tres vagues; +cependant je vois toujours une grande image qui surmontait la statue +de la Vierge, et devant laquelle ma mere me faisait prier: c'etait +Jesus montrant son Coeur. Cette image me fascinait en quelque sorte, +parce que ma mere me disait: "Jesus te voit, et si tu n'es pas sage, +il te chassera de son Coeur." Le soir de ma premiere communion, quand, +selon la coutume, nous nous agenouillames pour la priere en famille, +je promis bien a Jesus de l'aimer toujours: en retour, je lui demandai +de me garder dans son Coeur... Mais, helas! les passions l'emporterent +bientot, je le dis pour l'instruction des jeunes gens; je fus victime +de ces deux fleaux terribles qui, de nos jours, les font mourir +presque tous a la vertu et a l'honneur: les mauvaises compagnies et +les lectures dangereuses. A vingt ans, j'etais le premier debauche de +ma ville natale. + +Pendant trente ans, j'ai entasse crimes sur crimes.... Je fus soldat, +et Dieu sait la vie que j'ai menee!... On m'envoya en Afrique a cause +de ma mauvaise conduite. N'osant plus me montrer a ma famille, j'y +restai longtemps; il fallut revenir cependant. Que faire? Me voila +ouvrier errant, cherchant de l'ouvrage de ville en ville, oblige +parfois de tendre la main, couvert de honte. J'etais descendu aux +derniers degres de l'impiete; je me trainais dans la fange des +passions. Ah! je rougis en ecrivant ces lignes. Mais c'est pour la +gloire de votre Sacre Coeur, o Jesus!... + +Paray-le-Monial, comme par hasard, se trouve sur ma route. La +ville etait en fete; des oriflammes brillaient aux fenetres; des +arcs-de-triomphe etaient dresses; une foule immense remplissait les +rues; l'air retentissait d'un chant qu'il me semble entendre encore: +"Dieu de clemence, o Dieu vainqueur!..." Surpris, je m'adresse a une +pauvre femme: + +--Qu'est-ce donc, lui demandai-je? + +--Comment! vous ne savez pas? C'est le grand pelerinage... + +--Ah!... quel pelerinage? pour quoi faire? + +--Mais pour honorer le Sacre Coeur de Jesus! + +--Le Coeur de Jesus! ou est-il donc? Peut-on le voir?... + +--Vous savez bien que non; mais il s'est manifeste a une religieuse de +la Visitation, a la Bienheureuse Marguerite-Marie; il lui a recommande +de le faire honorer par les hommes. + +--Ou est-elle, votre Visitation? + +Et, sur les indications de la pauvre femme, je me dirige de ce cote: +tous les sarcasmes, lus dans les journaux de cabarets contre les +pelerinages, me revenaient a l'esprit; je regardais avec ironie ces +hommes qui marchaient gravement, une croix rouge sur la poitrine; et +malgre tout cela, j'eprouvais une certaine emotion. En passant a cote +d'un groupe de jeunes gens, je fus meme frappe de ces paroles: + + Pitie, mon Dieu! pour tant d'hommes fragiles + Vous outrageant sans savoir ce qu'ils font! + Faites renaitre en traits indelebiles + Le sceau du Christ imprime sur leur front. + +J'arrive a la Visitation; je veux penetrer dans la chapelle; mais elle +etait pleine. + +En attendant que la foule se fut ecoulee, je regardais autour de moi; +a quoi pensais-je? Je ne m'en rends pas compte. Mes regards sont +attires par de grands tableaux en toile blanche sur lesquels des +inscriptions etaient gravees en lettres rouges. Je lis: _Promesses +de Notre-Seigneur Jesus-Christ a la Bienheureuse Marguerite-Marie_. +Je passe d'un tableau a l'autre, c'etaient des phrases absolument +vides de sens pour moi..., des mots auxquels je ne comprenais rien: +grace, ferveur, misericorde, tiedeur, perfection!... Mais tout a coup +une ligne me frappe: + +_Je donnerai aux pretres le talent de toucher les coeurs les plus +endurcis_. + +Toute mon impiete me saisit. Toucher les coeurs les plus endurcis! +Voila ce qu'ils ecrivent!... Eh bien! nous verrons... Pourquoi ne pas +essayer? Prenons-les au mot. Demandons un pretre... Quelle parole +pourra bien lui etre inspiree pour toucher un coeur endurci comme +celui-la?... Et je ricanais en me frappant la poitrine. + +Au meme moment, une religieuse passait a cote de moi; je me retourne +brusquement: + +--Je voudrais parler a un pretre, a un pretre de Paray-le-Monial. + +Elle m'introduit dans une petite chambre dont les murs, blanchis a la +chaux, portaient des inscriptions noires; je n'y fais pas attention. +J'avais ma fameuse phrase comme une arme invincible contre tous les +pelerins du monde! et je repetais en riant: _Je donnerai aux pretres +le talent de toucher les coeurs les plus endurcis._ Que va-t-il me +dire? + +Bientot, un pretre entre. Nous sommes en face l'un de l'autre. +Quelques secondes s'ecoulent... Il me regarde, attendant que je lui +parle. Moi, je n'avais dans tout mon etre que l'impiete et l'ironie; +et pourtant un tremblement passager me saisit. Le pretre s'en +apercoit: + +--Eh bien! mon ami, me dit-il. + +Ce seul mot me rend tout mon aplomb et toute mon arrogance. + +--Votre ami!... Ah! vous ne me connaissez guere. Je n'ai pas la foi, +moi! Je ne crois pas un mot de tout ce que vous me dites, et de tout +ce que vous ecrivez. Appelez-moi excommunie, mecreant, paien, tout ce +que vous voudrez; mais votre ami! a d'autres... + +Longtemps je lui parle sur ce ton. La phrase lue sur le tableau blanc +retentissait a mes oreilles avec l'ironique question: "Que va-t-il me +dire?" Le pretre etait devenu pale; mais pas un geste d'indignation +ne s'etait manifeste en lui. Sans repondre a mes propos impies, il me +fait de nombreuses questions. Je riais... il le voyait bien; mais +il ne comprenait pas le signe de tete qui accueillait toutes +ses demandes, et qui voulait dire: "Ce n'est pas cela!" J'etais +vainqueur... je triomphais. J'allais eclater de rire et lui avouer +tout... quand, soudain... ah! j'en fremis encore: + +--_Mon ami, avez-vous toujours votre mere?_ + +Dieu! quelle reaction se produit en moi! Coeur de Jesus, vous +m'attendiez la! Mon coeur se fond: les larmes jaillissent; mon corps +tremble. + +--Ma mere! vous me parlez de ma mere! Mais c'est vrai!... le +Sacre Coeur de Jesus!... Oh! je vois l'image devant laquelle je +m'agenouillais petit enfant, a cote de ma mere! ... Je relis ces +lignes que sa main mourante m'a ecrites, malheureux! auxquelles je +ne fis presque pas attention: "Mon enfant, je t'ecris de mon lit +d'agonie; je meurs du chagrin que tu m'as cause; mais je ne te maudis +pas, parce que j'ai toujours espere que le Sacre Coeur de Jesus te +convertirait." Oh! ma mere!... Tenez, Monsieur, j'avais lu a l'entree +de la chapelle que le Coeur de Jesus donnait aux pretres le talent de +toucher les coeurs endurcis. J'etais venu pour savoir ce que vous me +diriez, pour me moquer de vous. Je le sens; vous m'avez converti. + +Le pretre etait tombe a genoux. Il priait et il pleurait. + +Quand j'entrai dans le sanctuaire du Sacre Coeur, ce fut pour aller me +prosterner dans un confessionnal. Ce fut, quelques jours apres, pour +m'approcher de la Table sainte. + +Et maintenant, que tout cela soit pour la gloire de votre Sacre Coeur, +o Jesus! + +--Pretres! aimez le Sacre-Coeur, et vous convertirez des ames. + +Meres de famille qui pleurez sur les egarements de vos fils, priez +pour eux le Sacre Coeur de Jesus." + + + + * * * * * + + + +18.--COMMENT ON OBTIENT ON MIRACLE. + +Il y a quelques annees,--c'est un missionnaire qui raconte le +fait,--j'avais dit en chaire quel es enfants pieux pouvaient convertir +leur famille. Dieu permit qu'une enfant innocente et pure se trouvat +dans mon auditoire; son pere et sa mere l'aimaient comme une fille +unique qui doit heriter d'une grande fortune; c'etait leur bonheur, +leur joie, leur amour. Le lendemain, pres du saint tribunal, je vis +une enfant agenouillee comme un ange; je l'ecoutai. La pauvre enfant +ne pouvait parler, les sanglots etouffaient sa voix, elle avait les +larmes aux yeux. + +--Mon pere, vous avez dit que les enfants sages qui avaient une foi +vive convertiraient leur pere et leur mere. Depuis que je vous ai +entendu, j'ai prie, j'ai pleure, mon pere et ma mere ne sont pas +convertis. + +--Mais, ma pauvre enfant, ce miracle, je vous le promets. Il +s'accomplira, pourvu que votre foi soit constante. Et j'ajoutai: "Je +vais vous preparer moi-meme a la premiere communion." + +Elle revint les jours suivants, le temps passa bien vite. La pauvre +enfant disait toujours: + +"Mon pere, le miracle ne se fait pas; mes parents ne sont pas meme +venus vous entendre." + +La veille de la communion arriva. Apres avoir recu l'absolution, la +pieuse enfant se releve heureuse. Elle ne parlait pas; dans le chemin +elle rencontre une de ses jeunes compagnes et parentes, qui l'embrasse +avec effusion et lui dit: + +"Quel bonheur! mon pere et ma mere doivent communier demain avec moi." + +Alors la pauvre enfant devint triste, et ses yeux se mouillerent +de larmes. Son pere et sa mere l'attendaient cependant, et ils se +disaient: + +"Comme elle va etre heureuse!" + +A la vue de ses yeux gonfles par les pleurs, la mere la presse sur son +coeur et lui dit: + +--Mon enfant, tu nous avais annonce que tu serais si heureuse la +veille de ta premiere communion! + +--Ma mere, je suis malheureuse aujourd'hui. + +Et le pere, temoin muet de cette scene, ne put s'empecher de verser +des larmes et de dire: + +"Mon Dieu! que faut-il donc pour la rendre heureuse?" + +Aussitot l'enfant quitte les bras de sa mere, se jette dans ceux de +son pere en s'ecriant: + +--O pere! si vous vouliez! + +--Mais, ma fille, nous ne vivons que pour toi; dis-moi, que faut-il +faire? + +--C'est vous qui etes la cause de ma tristesse. + +--Nous? repond la mere. + +--Moi? repond le pere etonne. + +--Helas! reprit l'enfant. J'etais heureuse il n'y a qu'un moment; mais +ma cousine est venue me dire: + +--Tu ne sais pas, Berthe? mon pere et ma mere communient demain avec +moi. Alors je me suis dit pendant le chemin: "Et moi, demain, je serai +donc heureuse toute seule!" + +Le pere et la mere n'y tinrent plus; les larmes coulerent de leurs +yeux. Ils embrasserent cet ange, et lui dirent: + +"Oui, demain, tu seras seule; mais dans quelques jours tu +renouvelleras. Alors nous serons heureux tous les trois." + +Le surlendemain, ajoute le missionnaire, l'enfant triomphante +m'amenait son pere et sa mere en me disant: + +"Mon Pere, vous aviez raison, le miracle est fait; nous serons, dans +quelques jours, tous les trois unis a la Table sainte et tous les +trois heureux sur la terre." + + + + * * * * * + + + +19.--LE MARQUIS D'OUTREMER. + +Le marquis d'Outremer etait un vrai philanthrope. Il ne s'amusait pas +a fonder ces oeuvres qui ne figurent guere que sur le papier et qui +servent surtout a obtenir des decorations a leurs fondateurs. Il +vivait de tres peu, et ce qu'il eut pu employer de son superflu, +il preferait le donner aux pauvres, qu'il aimait, qu'il visitait +assidument, qu'il soignait lui-meme. Car, dans sa jeunesse, il avait +etudie la medecine, et le titre de docteur ne lui paraissait pas +messeant a cote de celui de marquis. Son defaut, c'etait d'etre non +seulement incredule, mais impie. + +Il avait une fille unique. Bien qu'il fut veuf et qu'il l'aimat avec +une extreme tendresse, Eudoxie, quand elle eut atteint ses vingt-cinq +ans, ayant manifeste le desir de se faire Soeur de Chante, le marquis, +chose etonnante pour un libre-penseur, n'y avait mis aucun obstacle. +Il s'etait contente d'eprouver la vocation d'Eudoxie par quelques mois +d'attente. Il avait consulte les directeurs de sa fille, et sa fille +etait devenue fille de Saint-Vincent de Paul. Depuis un an, on l'avait +chargee de la pharmacie, a l'hopital civil de Castres. + +Pendant le cholera, il passa bien des jours et des nuits, cote a cote +avec des pretres, au chevet des malades. Jamais il n'entrava leur +ministere; car, disait-il, il ne faut pas enlever au pauvre monde ses +consolantes illusions. Mais le devouement de ces bons pretres, +egal, sinon superieur au sien, n'entama pas seulement son Credo de +libre-penseur. + +Un matin du mois de janvier, il revenait de chez l'une de ses plus +pauvres pratiques. Le froid etait vif et le verglas si glissant qu'il +eut fallu des patins pour cheminer d'un pied sur a travers les rues de +la ville. + +Notre marquis-medecin glissa. En cherchant a se retenir, il se donna +une entorse. Outre le verglas, il faisait un affreux brouillard, de +sorte que notre homme gisait presque inapercu au coin d'une borne. +Tout a coup, de dessous une porte cochere, sortit une bonne laitiere, +alerte et robuste, comme on l'est a la campagne. + +"Eh! c'est vous, monsieur le marquis? dit-elle au pauvre +patient.--Comment me connaissez-vous, ma pauvre femme?--Comment je +vous connais? Mais qui ne connait pas dans le quartier M. le marquis +d'Outremer?... Eh! qu'est-ce donc qui vous est arrive?" Le marquis +raconta son accident. Elle saisit le marquis et se mit en devoir de le +porter elle-meme jusque chez lui. Par ce brouillard et ce verglas, il +y avait une bonne demi-heure de la borne a l'habitation du marquis. + +Pour oublier ce qu'il souffrait, le porte dit a la porteuse: +"Qu'est-ce que je puis faire pour vous? je vous promets de le faire, +si ce n'est materiellement impossible.--Monsieur le marquis, vous etes +pris. Ce que vous pouvez faire pour moi? Franchement, je ne croyais +pas avoir jamais l'occasion de vous le dire. Mais c'est de demander +un pretre, de l'ecouter avec votre coeur et de devenir bon chretien. +Savez-vous que c'est un vrai scandale de voir un brave homme tel +que vous du meme parti, en religion, que les debauches et les +partageux?--Vous etes saint Jean bouche d'or, laitiere. Mais j'ai +promis; je tiendrai. Je ferai venir un pretre. A lui, par exemple, de +me convaincre. J'assure d'avance que la besogne sera rude.--Et moi, je +promets qu'elle sera douce." + +Quand un homme loyal comme le marquis consent a entendre la parole de +Dieu, qu'il ne se raidit point contre elle, sa defaite est certaine, +cette bienheureuse defaite qui vaut mieux que toutes les victoires. +"Voyez-vous, disait-il a l'abbe Antoine, a leur seconde entrevue +seulement, c'est une permission de Dieu que l'on m'ait extorque cette +promesse, sans cela j'etais capable de mourir dans mon impiete. +Pourquoi? Je n'en sais rien. Par esprit de contradiction." + +Vous peindrai-je la joie et la reconnaissance de Soeur Eudoxie? Elle +ne put qu'ecrire a la bonne laitiere. Mais elle le fit avec une +eloquence qui ravit et en meme temps confusionna la pieuse femme. + +Quant au marquis, il ne tarissait pas. Lui qui avait toujours tant +aime les oeuvres de misericorde, il semblait qu'alors seulement il en +eut decouvert l'esprit, la raison d'etre, la celeste origine, et ce +baume qui, d'un coeur compatissant et chretien, coule a la fois sur +les plaies du corps et sur les plaies de l'ame, et semble, remontant +vers sa source, inonder le bienfaiteur lui-meme d'une suavite celeste. +"C'est pourtant a vous que je dois tout cela, disait-il. Que puis-je +faire pour vous?--Oh! monsieur le marquis, est-ce que la joie de +ramener une ame a Dieu n'est pas une assez riche recompense, surtout +quand il s'agit d'une aussi belle ame?" + +Un matin, la pauvre laitiere vint trouver le marquis. Elle etait +troublee et tenait une lettre a la main. "Eh bien, oui, dit-elle, si +vous voulez me remercier, priez Dieu pour mon pauvre garcon qui est +soldat en Afrique, et qui m'ecrit des choses navrantes... Je crains +bien qu'il ait perdu la foi." Le marquis pria. + +Soeur Eudoxie, de Castres fut envoyee a Toulouse, a l'hopital +militaire. L'hopital etait comble. Depuis huit jours, il etait arrive +d'Alger un nombre considerable de soldats malades. Soeur Eudoxie les +soignait de son mieux. Elle en remarqua un entre autres, tres jeune, +au sourire triste et doux: il etait mine par les fievres d'Afrique... +Autre chose encore le devorait. + +Avec ce tact exquis de la Soeur de Charite, qui est presque le tact +d'une mere, Soeur Eudoxie vit qu'il y avait la une blessure; que cette +blessure s'envenimait en devenant secrete, que la confiance peut-etre +allait la guerir. + +Un jour, tout naturellement, et sans que Soeur Eudoxie le lui +eut demande, le soldat lui raconta son ame. Il avait ete eleve +chretiennement. Sa mere n'etait pas seulement pieuse: c'etait une +sainte. + +Enfin, Soeur Eudoxie apprit le nom du jeune soldat. C'est dire qu'elle +redoubla d'efforts pour le ramener a Dieu. Il y avait la une dette de +reconnaissance filiale a acquitter. + +Un jour, elle aborda le malade en ces termes: "Je connais votre mere, +la bonne, l'ardente, la pieuse, la charitable Mme X... Elle a sauve +mon pere doublement: son corps, d'abord, puis son ame. Je voudrais +essayer de me liberer envers elle. Vous seul pouvez m'en fournir +les moyens: faites comme mon pere. Je ne dirai pas de vous rendre a +l'aveuglette, mais de consentir a ecouter un bon pretre." Jacques, que +les raisonnements avaient trouve insensible, se laissa emouvoir. + +Une fois le bon pretre a son chevet, une fois cette voix entendue, +au fond de laquelle Jacques ne pouvait meconnaitre la sincerite, la +tendresse, la vraie charite, l'obstacle fut leve. Il revint a Dieu du +fond du coeur. + +Jacques converti, le calme de son ame reagit sur son corps. La fievre +tomba. Et il eut vite son conge de convalescence. + +Oh! quelles douces larmes coulerent de tous les yeux, lorsqu'il +retrouva sa mere et le marquis! Et avec quels transports d'amour ils +benirent ensemble les misericordes divines! ... + + + + * * * * * + + + +20.--LA PLUS GRANDE VICTOIRE D'UN VIEUX GENERAL. + +Deux annees environ avant sa mort, arrivee le 24 fevrier 1845, le +general Bernard, marechal de camp de gendarmerie en retraite, membre +honoraire de la societe de Saint-Francois-Xavier, aborde, peu +d'instants avant la reunion, le directeur des freres des Ecoles +chretiennes, et lui frappant sur l'epaule avec une rudesse amicale: + +"Tenez, cher Frere, lui dit-il, je suis un vieux gredin, un pas grand' +chose. + +--Allons donc, avec cette figure, vous, un brave dont le sang a coule +sur nos glorieux champs de bataille, vous ne sauriez etre ce que vous +dites; si vous vous accusiez d'etre un retardataire vis-a-vis du grand +general de la-haut, a la bonne heure; mais vous lui reviendrez un jour +ou l'autre, et plus tot que vous ne pensez, peut-etre. + +--Franchement, les conferences de notre Societe, ce que je vois ici +comme ce que j'entends, tout cela me remue. Mais... c'est que... +c'est que... pour en finir, il y a la confession, et, comme on dit au +regiment: c'est le _hic_; une batterie a enlever me ferait moins +peur! + +--Peur d'enfant, mon general! La confession n'est un epouvantail que +de loin et pour ceux qui ne la connaissent pas. Elle ressemble a ces +pretendus fantomes dont se sauvent les poltrons, et sur lesquels il +suffit de marcher pour qu'ils s'evanouissent; ou mieux encore, c'est +comme une medecine qui parait amere au premier abord et qu'on trouve +de plus en plus douce a mesure qu'on la goute, sans compter qu'elle +guerit infailliblement le malade... qui veut guerir. Essayez +seulement, et vous m'en direz des nouvelles. + +--Hum ... hum ... A la maniere dont vous en causez, on croirait qu'il +s'agit d'une partie de plaisir, de quelque friandise delicieuse a nous +proposer! Et pourtant ... cette medecine, dont vous me faites une +peinture si seduisante, me parait encore a moi une vraie medecine, une +medecine d'autrefois, noire et effrayante... Mais voila la seance qui +commence, le commandant monte au fauteuil; aux armes et chacun a son +poste! et moi dans ma guerite, c'est-a-dire, dans mon coin. + +A quelques semaines de distance, une apres-midi, le Frere directeur +voit entrer dans la salle commune le general, tout radieux, et qui +accourt lui presser les mains avec force: + +"Oh! cher Frere! s'ecrie-t-il, une bonne poignee de main; et tenez, +il s'en faut de peu que je vous embrasse! je suis si heureux! plus +heureux que le jour ou j'ai recu la croix, et ce n'est pas peu dire. +Je crierais volontiers, comme ce jour-la: Vive l'empereur! Savez-vous +ce que j'ai fait ces jours-ci? + +--Non, mais je le soupconne a vos regards, repondit le Frere en +souriant. + +--Juste! Vraiment oui, j'ai fait le grand pas! tous les anciens +comptes regles! Au diable le vieil homme! Oui, cher Frere! j'ai suivi +votre conseil; je me suis confesse. Et que vous aviez bien raison: +Ca n'est effrayant qu'a distance et pour des poltrons! Il suffit +de commencer, et ensuite rien de plus facile, grace a ce bon cure. +Voyez-vous, a mesure que je parlais, je sentais comme un poids qu'on +m'otait par degres de dessus la poitrine; ou encore, j'etais comme +un homme qui rejette un poison qui lui tournait sur le coeur et sent +rapidement la sante revenir! J'ai rajeuni de trente ans; pour un rien +je m'envolerais au plafond; mais soyons sages et n'oublions pas que +nous avons des cheveux blancs: ne faisons pas rire vos ecoliers, qui +pourraient nous voir a travers les carreaux. Une fois encore, cher +Frere, je vous remercie, car a votre conseil vous aurez joint, je n'en +doute pas, les prieres. + +Le bon Frere etait presque aussi heureux que le general, et l'emotion +de sa parole le prouva bien a celui-ci. + +Le brave militaire, des lors, n'en fut que plus assidu aux reunions +de Saint-Francois-Xavier, qu'il edifiait par sa presence et qu'edifia +davantage encore le recit de sa mort. + +Le general, apres avoir accompli avec calme et recueillement tous les +devoirs du chretien, ordonna, avant que le pretre se fut eloigne, +qu'on fit venir toute sa famille. Celle-ci arriva tout en larmes, et +chacun se mit a genoux dans la chambre mortuaire. Il eleva alors la +voix et dit: "Mes enfants, je vous remercie de toutes les preuves +d'affection que vous m'avez donnees, et je vous prie de me pardonner +les peines que j'aurais pu vous causer en cette vie." + +Apres un silence de quelques moments, interrompu par les sanglots des +assistants, il reprit: + +"Vous tous que j'aime, je vous benis au nom du Pere, du Fils et du +Saint-Esprit." + +Puis il inclinait la tete, pendant qu'un dernier et paternel sourire +glissait sur ses levres. L'ame du juste etait devant Dieu. + + + + * * * * * + + + +21.--LE BOUFFON ET SON MAITRE. + +Un riche seigneur avait a son service, suivant la coutume d'autrefois, +un bouffon charge de le distraire par ses plaisanteries. Un jour il +le fit habiller a neuf des pieds jusqu'a la tete, et lui mit en meme +temps entre les mains une baguette de bouffon, en lui recommandant +expressement de n'en faire present a personne, si ce n'est a un plus +fou que lui. Le bouffon prit a coeur cet avertissement, et pour bien +de l'argent il n'aurait pas donne sa baguette. Quelque temps apres il +arriva que le seigneur tomba mortellement malade. Alors il s'appreta +a faire son testament; mais, comme dans ses bons jours il s'etait peu +occupe des pauvres et avait encore moins reflechi aux quatre choses +supremes, c'est-a-dire a la mort, au jugement, au ciel et a l'enfer, +il n'en fit pas plus alors que par le passe; il institua ses plus +proches parents heritiers de tous ses biens; quant a des aumones ou +d'autres dispositions charitables, il n'en fut point question. Pas un +signe non plus pour la confession ni pour le saint Viatique. + +En attendant, on pleurait et on gemissait dans le chateau, a la pensee +que le bon seigneur allait bientot quitter ce monde. Le bouffon, +averti de ce qui se passait, courut droit a la chambre et au lit du +malade, et lui demanda d'un air triste: "Maitre, j'apprends que vous +allez partir? Est-ce vrai?--Oui, repondit le malade d'une voix a +moitie brisee, oui, mon heure approche.--Ou voulez-vous donc aller? +Les chevaux sont-ils deja equipes, la voiture est-elle deja attelee? +Et vous, etes-vous tout pret a partir?--Je n'en sais rien.--Mais vous +devez pourtant savoir a quelle distance vous allez, et combien de +temps vous resterez dehors? Est-ce un mois, quinze jours, ou toute une +annee?--Je n'en sais rien.--Mais au moins reviendrez-vous?--Ah!.... +peut-etre jamais!...--Ainsi, repondit le bouffon d'une voix severe et +convaincante, avec un regard penetrant, vous faites un si grand voyage +que vous ne savez pas meme si vous reviendrez, et vous ne faites pas +un seul preparatif pour une route aussi longue et aussi dangereuse? +Tenez, prenez la baguette de fou, ajouta-t-il en la posant sur le lit +du malade, car vous etes un bien plus grand fou que moi!" + +Le malade commenca tout a coup a y voir clair; il reconnut, a sa +honte, que le bouffon n'avait jamais dit une verite plus grande. Et +alors, il fit distribuer beaucoup d'argent aux pauvres et se prepara a +faire le voyage en chretien[8]. + +[Note 8: Cette anecdote, deja ancienne, est rapportee par +Guillaume Pepin, ecrivain ecclesiastique.] + + + + * * * * * + + + +22.--UN EPISODE DE LA REVOLUTION. + +Pendant la crise la plus furieuse de la Revolution, quand Robespierre +etendait son sceptre de fer sur la France, quand Carrier se signalait +par ses noyades a Nantes, Lebon par ses massacres dans le midi, et +Javogues par ses fureurs dans le Forez, la fermete courageuse des +saints missionnaires de ces pays persecutes ne se laissait point +abattre; leur zele, au contraire, semblait acquerir de nouvelles +forces a la vue des malheurs de ces contrees et des dangers qui +planaient sur elles. + +Tandis que plusieurs confesseurs de la foi prodiguaient leur zele sur +d'autres points du diocese, M. l'abbe Coquet, (mort en 1845 cure +de Rozier-en-Donzy), avait choisi pour theatre de ses courses +evangeliques le centre meme de la persecution, Feurs, capitale du +Forez, et l'intrepide proscrit poursuivait sa mission sublime sous les +yeux pour ainsi dire de Javogues. On ne saurait raconter en detail +tous les actes d'heroisme, de devouement, de sainte audace, qu'il +accomplit pendant cette periode de terrible memoire; mais l'histoire +suivante en donne une bien haute idee, en meme temps qu'elle offre un +exemple des plus etonnants de la misericorde divine. + +Un jour, un envoye extraordinaire se presente dans le lieu de retraite +du saint missionnaire. "Une femme se meurt, s'ecrie-t-il, une femme +bien pieuse, bien devouee, mais qui ne peut se resigner a mourir sans +sacrements et qui exprime le plus vif desir de recevoir les secours +d'un pretre pour obtenir le pardon de ses fautes ainsi qu'une mort +tranquille." + +L'abbe, apres avoir ecoute l'envoye avec sa bienveillance ordinaire, +s'empressa de promettre les consolations de son ministere, dont on +reclamait l'assistance; mais a peine le premier courrier avait-il +disparu, qu'un autre entre et s'ecrie: "Monsieur l'abbe, on vient de +vous mander aupres d'une malade? Gardez-vous bien d'aller chez elle! +Depuis longtemps les satellites de Javogues, qui vous epient, ont +appris la maladie de cette femme, et ils ont decide entre eux de +saisir le premier pretre qui se presentera. Reflechissez: si vous +etes pris, au meme instant vous serez conduit a Feurs et dans les +vingt-quatre heures execute." + +Il y avait en effet de quoi reflechir: mais quand le devoir parle +au coeur d'un ministre de Dieu lui-meme, toute crainte est bientot +dissipee, et la decision ne se fait pas attendre. "Quoi qu'il arrive, +se dit l'abbe Coquet, le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis; je +suis appele, il faut partir..." + +Le soleil n'etait pas encore couche; le charitable pretre attendit +encore quelques instants, esperant, aide du ciel et des ombres +naissantes de la nuit, parvenir plus surement a son but. Enfin le +voila en marche; couvert d'habits de paysan, il s'avance dans la +campagne. Tout est silencieux autour de lui: les patres ont deja +regagne leurs chaumieres, et les craintes qu'on lui avait fait +concevoir sont bien pres de s'evanouir dans son esprit rassure. Il +s'approche de la demeure dont on lui a indique l'adresse; toutefois, +avant d'entrer, il jette un dernier regard autour de lui, et lance des +pierres dans les massifs d'arbres ou de verdure, afin de s'assurer +si personne n'est en embuscade pour le surprendre; mais, en fait +d'ennemis, il ne voit que quelques oiseaux effrayes qui sortent +precipitamment de leur retraite ainsi troublee. Il se tourne alors +du cote de la maison; la solitude de l'interieur rivalise avec la +solitude du dehors. "C'en est fait, se dit-il en lui-meme, tout danger +a disparu; on m'a trompe." Et, ouvrant la porte cochere, il traverse +rapidement la cour. + +A peine a-t-il franchi le seuil, qu'un grand nombre d'hommes se +jettent sur lui; les baionnettes l'enserrent dans un reseau de fer, +et de toutes ces poitrines ou le coeur n'a plus de place s'echappent +mille cris menacants: "Nous te tenons enfin, miserable! Assez +longtemps tu nous as echappe; cette fois tu n'echapperas plus.--Il +faut le fusiller a l'instant! crient les uns.--Non, disent les autres; +a demain la guillotine! Conduisons-le a Feurs: les traitres et les +brigands apprendront par sa mort ce qu'ils doivent attendre des vrais +patriotes!" D'autres enfin ne s'en tiennent pas a ces brutalites +et les rendent encore plus ameres par des imprecations, par des +blasphemes. + +Durant cette terrible scene, l'abbe Coquet gardait un profond silence +et faisait interieurement le sacrifice de sa vie. Cependant, a force +de vociferations, de trepignements, d'agitation furibonde, les +poitrines a la fin s'epuiserent, les cris cesserent. Le bon pretre +saisit alors ce moment de calme pour adresser quelques paroles a cette +horde sauvage. "Mes amis, leur dit-il, je ne suis ni un traitre ni +un monstre, comme vous vous l'imaginez; je n'ai jamais rien fait +d'hostile ni contre le gouvernement ni contre le pays. Tout mon role +se borne a porter secours aux infirmes, aux malades, a les consoler +dans leurs maux, a leur apprendre a bien mourir. Vous le voyez par +cette femme qui languit sur son lit de douleur dans une chambre +voisine. Je ne vous demande qu'une grace, c'est de me laisser lui +porter les dernieres consolations. Vous ferez ensuite de moi ce que +vous voudrez." + +Un pareil discours etait fait pour attendrir les coeurs les plus durs. +"Va! s'ecrie apres un moment de silence un de ces forcenes, va! nous +te tenons, tu ne nous echapperas plus." + +L'abbe Coquet entre donc dans la chambre de la malade; il apercoit en +meme temps une fenetre donnant sur le jardin; il pourrait s'echapper +par cette issue, mas il n'a garde d'en profiter. "Que je suis +malheureuse! s'ecrie la malade en le voyant s'avancer vers elle, que +je suis malheureuse d'etre la cause de votre captivite, peut-etre +de votre mort! Mais j'avais trop besoin de vos secours au moment si +redoutable de la mort... Ne craignez rien du reste; la sainte Vierge, +que j'ai bien priee cette nuit passee et les nuits precedentes, m'a +fait comprendre qu'il ne vous serait fait aucun mal. Veuillez donc +entendre ma confession et m'administrer les derniers sacrements." + +Depuis un instant le pretre etait dans l'exercice de cet auguste +ministere, quand les revolutionnaires, se ravisant, prennent la +resolution d'entrer dans la chambre de la malade; ils voulaient +empecher le pretre, leur captif, de s'echapper par la fenetre dont +nous venons de parler. Mais aussitot entres, emus par tout ce qu'il +y a de touchant dans l'administration des derniers sacrements, ces +hommes naguere si farouches tombent subitement a genoux et semblent +plonges comme dans une extase. D'autres arrivent, ils sont terrasses +de meme. Le pretre, tout entier a ses fonctions sacrees, aux +exhortations qu'il adressait a la malade, ne s'etait pas meme apercu +de cette scene etrange. + +Les ceremonies terminees, l'abbe Coquet quitte le chevet de la +mourante pour s'occuper de son propre sort. "Allons, mes amis, dit le +genereux martyr en s'adressant a ses bourreaux, je suis a vous. J'ai +fait mon devoir, disposez de moi, je ne crains rien; mon corps peut +perir, mon ame est dans les mains de Dieu." Mais, o surprise! o +merveilleux effet de la grace divine! lorsque la victime croit marcher +au supplice, elle devient au contraire l'objet du plus beau triomphe +que puisse ambitionner le coeur d'un pretre. Les bourreaux se taisent, +les menaces sont bien loin deja des levres qui les ont proferees; +la haine a fait place a l'amour, l'impiete a la foi, le crime au +repentir. Tous ces tigres alteres de sang qui s'elancaient naguere sur +le ministre de Jesus-Christ comme sur une proie, sont la a ses pieds, +renverses, comme Paul sur le chemin de Damas, par une puissance +invisible, et confessant a haute voix le Dieu qu'ils osaient +persecuter dans la personne de son representant sur la terre. Le +croirait-on? le chef de cette horde sanguinaire, l'organisateur de ce +guet-apens etait le fils meme de la pieuse femme qui achevait en ce +moment sa paisible et sainte agonie. Le miserable, loin d'adoucir, de +consoler les derniers moments de sa mere, n'avait pas craint d'offrir +en spectacle, a ses yeux qui allaient se fermer, les preparatifs d'un +meurtre et du meurtre de son confesseur!... + +Mais la grace divine venait de toucher son coeur comme celui de ses +complices. Les armes lui tombent des mains; a son tour il implore le +pardon du pretre qui avait vainement sollicite sa clemence. Qu'on juge +de l'emotion de ce dernier. Il benit Dieu en versant des larmes et +recoit avec une joie inexprimable ces brebis perdues qui reviennent au +bercail. Puis, apres avoir entendu les aveux des coupables, il fait +descendre sur eux le pardon en prononcant les paroles sacramentelles, +et tous ensemble redisent les bontes infinies du Dieu des chretiens +pour lequel il n'est aucun crime sans misericorde, si le pecheur est +penetre d'un vrai repentir. + +Tous se separent alors en se disant adieu comme des freres, et le +missionnaire regagne sa retraite, le coeur debordant de consolation et +de reconnaissance. + + + + * * * * * + + + +23.--LE ZELE RECOMPENSE. + +Une personne tres pieuse avait un frere, etudiant en medecine, qui +s'etait laisse entrainer par le torrent des mauvais exemples et avait +renonce aux pratiques de la religion. + +Leur mere souffrait d'une maladie de langueur, qui la conduisait peu +a peu au tombeau. Mais ce qui la desolait, c'est qu'elle se sentait +impuissante a arreter le debordement d'impiete de son fils. + +La fille, qui comprenait l'etendue de la douleur de la pauvre mere, et +voyait son malheureux frere courir ainsi a la damnation, s'approcha la +veille de Noel du lit de la malade: "Maman, dit-elle, si je pouvais +aller a minuit a la messe a Notre-Dame-des-Victoires, quelque chose +me dit que l'Enfant de la creche m'accorderait la conversion de mon +frere.--Ma pauvre enfant! qui t'accompagnerait? Je n'irai jamais plus +avec toi a la messe de minuit.--Eh bien! mon frere.--Ton frere! y +songes-tu? lui qui eprouve une si grande horreur pour l'eglise, qu'aux +enterrements il ne veut pas entrer et attend a la porte, esperes-tu +qu'il te conduirait?--J'essaierai de le decider.--Je ne demande pas +mieux; mais je crains que ton eloquence comme tes caresses ne soient +inutiles. + +L'etudiant en medecine recut de tres haut la proposition, qu'il appela +saugrenue. Tant de colere cependant denote ordinairement un reste de +foi, prisonniere de l'impitoyable libre-pensee. + +Sa soeur insista, et, vaincu par cette persistance, vers minuit, +heure a laquelle un homme du monde n'aime pas a dire qu'il prefere +se coucher, l'etudiant la protegeait sur le chemin de la messe et +s'installait aupres d'elle pour la proteger au retour. + +La ceremonie fort belle de Notre-Dame-des-Victoires paraissait +l'interesser; il regardait avec une sorte d'avidite ce spectacle +oublie et ne s'ennuyait pas. + +Au moment de la communion, il fut fort etonne; tous defilaient pour se +rendre a la sainte Table. On arriva a son rang, les voisins sortirent, +sa soeur aussi. Il se vit seul. Le vide lui causa une impression +etrange... + +Cependant sa soeur recevait l'Enfant-Jesus en la creche de son coeur +et le rechauffait de l'ardeur de sa priere pour le jeune incredule. +De son cote, le libre-penseur, pret a resister fierement aux +sollicitations de tous les chretiens assembles dans l'eglise, +succombait sous le poids de l'isolement ou l'avaient laisse ses +quelques voisins; disons le mot: il eut peur. + +Un souvenir d'enfance domina son esprit, il tomba a deux genoux, et +une explosion de sanglots sortit de sa poitrine... + +La jeune fille cependant revenait devotement; elle voit cette +abondance de larmes, et son frere qui se penche a son oreille pour lui +dire: Ma soeur, sauve-moi! Un pretre! je suis ecrase sous le poids de +mon indignite! Un pretre! un pretre! + +Ce fut sa soeur qui eut a moderer l'impatience de ce neophyte. A +l'issue de la ceremonie, le pretre fut trouve, et bientot le jeune +homme embrassait sa mere, en lui disant: Je vous rends votre fils. + +On ne reposa point en cette belle nuit, pas plus qu'a la creche de +Bethleem, et a six heures du matin tous deux etaient revenus a la meme +place en l'eglise de Notre-Dame-des-Victoires. + +Au moment de la communion, tous quitterent leur rang pour aller a la +sainte Table; l'etudiant les suivait. Une jeune fille restait seule +prosternee a deux genoux, et le pave qui avait recu la nuit les larmes +de repentir, recevait encore des larmes; mais c'etaient des larmes de +joie. + + + + * * * * * + + + +24.--SAGESSE ET FOLIE. + +Vers l'annee 18l0, vivait a Clermont en Auvergne un ouvrier serrurier, +travailleur habile et courageux, mais qui malheureusement se livrait +de temps en temps a quelques exces. A la suite d'un ecart de regime, +qui l'avait rendu momentanement malade, il passa une nuit fort agitee: +il eut un songe, dans lequel sa soeur qui etait morte en religion lui +apparut, lui reprocha son inconduite, et le conjura de revenir aux +sentiments dont leurs parents leur avaient toujours donne l'exemple. + +Cette apparition lui fit une telle impression qu'il se leva, se rendit +a l'eglise la plus proche, et, comme elle etait encore fermee, il se +mit a genoux sur les marches et attendit l'ouverture des portes; il +entra alors, entendit la messe, s'adressa a M. le cure et revint de +nouveau apres son repas. Pendant les deux jours suivants il fit la +meme chose: le changement qui s'etait opere en lui parut si etrange +que le maitre de l'auberge ou il logeait pensa qu'il avait affaire a +un fou, et pria le medecin de venir examiner son locataire. + +Aux interrogations du medecin, l'ouvrier repondit: "Monsieur le +docteur, je vous remercie de votre interet; mais je me porte bien; +j'ai ete fou, il est vrai, je l'ai meme ete longtemps, mais je suis +gueri; je le sens, Dieu merci; je me trouve en possession de mon bon +sens, et puis j'ai un docteur que je vois tous les jours, et que je +vais encore aller trouver; je vous demande la permission de ne pas +en changer." Il revint a son auberge apres une derniere visite a +l'eglise, paya sa note, fit son paquet et se mit en route pour Paris, +ou, marcheur intrepide, il arriva en cinq jours; la il se remit +courageusement au travail; debout avant le jour, il n'allait a +l'atelier qu'apres avoir entendu la messe, et pendant une annee +entiere il ne porta pas a ses levres une seule goutte de vin. + +Une autre epreuve l'attendait. Il s'etait fait une loi de ne pas +travailler le dimanche, les railleries ne purent triompher de sa +resistance. Patrons et ouvriers conspiraient contre lui; on lui +remettait un travail soi-disant presse le samedi soir, il offrait de +travailler la nuit, mais son offre etait repoussee; il fallait passer +a la caisse et regler son compte, cela lui arriva dans douze ateliers. + +Ce fut alors qu'il rencontra une personne dont les sentiments pieux +etaient conformes aux siens; il l'epousa, et se mit a travailler pour +son compte. Dieu benit son travail et il parvint a se procurer une +petite fortune. + +Etant alle dans une ville d'eaux thermales pour la sante de sa femme, +le genereux chretien s'y fixa et pendant huit ans prit part a +toutes les oeuvres charitables. Entre dans la conference de +Saint-Vincent-de-Paul, il s'adonna de tout son coeur au soulagement +physique et moral des familles qui lui etaient confiees, il ne +remettait jamais d'un jour la visite a leur rendre et se montrait +genereux a leur egard. Il s'enquerait, a la fin de chaque seance, de +l'absence de ceux de ses confreres qui ne s'etaient pas presentes, et +se chargeait avec bonheur de leur porter leurs bons pour eviter tout +retard dans la delivrance des secours. + +Les souffrances ne lui furent pas epargnees; opere plusieurs fois +de la cataracte sans succes, il etait presque aveugle, mais cette +infirmite ne l'empechait pas de faire des courses nombreuses pour le +service des pauvres, ou de se trouver devant la porte de l'eglise +avant qu'elle ne s'ouvrit; c'etait une habitude qu'il ne perdit +jamais; il servait a genoux six ou sept messes tous les jours. Il +s'eteignit, il y a quelques annees, dans une maison de charite de +Marseille au moment ou il se preparait a un acte de piete desire +depuis longtemps: un pelerinage a Jerusalem. On a retrouve dans des +lettres ecrites par lui des preuves que l'_Imitation_ etait sa +lecture favorite. + +Ce fervent chretien merite d'etre cite comme un modele de parfaite +conversion. + + + + * * * * * + + + +25.--LE TERRIBLE ARTICLE. + +Lors de mon dernier sejour en Normandie, raconte un medecin bien +connu, le maire d'une commune voisine de Caen, s'affichant depuis +longtemps comme libre-penseur, devint malade de la poitrine. Sa femme +et sa fille, personnes pieuses, voyant que son etat etait menacant, +userent de toutes leurs industries pour obtenir qu'il laissat venir le +pretre. A la fin, il leur dit: "Eh bien! soit, faites-le venir, votre +cure; mais avertissez-le que je lui dirai son fait." + +Les deux pauvres femmes allerent trouver le cure de la paroisse, a qui +elles rapporterent cette reponse. Il parut tres peu s'en effrayer, car +il les pria d'annoncer sa visite pour le lendemain. + +Le lendemain donc il se rendit chez le malade, et fut immediatement +introduit dans sa chambre. Il le trouva tenant a la main un journal. + +"Monsieur le cure, lui dit celui-ci a brule-pourpoint, vous me +surprenez relisant la loi Ferry. J'en etais precisement a l'article 7. +Que pensez-vous de cet article? + +--Je pense, repliqua le cure, apres un moment de reflexion, que vous +en etes egalement a un article qui devrait vous preoccuper bien +davantage. + +--Et cet autre article, quel est-il? + +--Je n'ose vous le dire. + +--Parlez, monsieur le cure, parlez; vous savez que je n'aime pas les +mysteres. Et il appuya sur ce mot d'un ton tres significatif. + +--Puisque vous l'exigez, reprit le pretre, je parlerai, quoi qu'il +m'en coute. Sachez donc que l'article auquel j'ai fait allusion, +c'est... l'article de la mort." Et il se retira. + +Le libre-penseur savait bien qu'il etait gravement atteint, mais il ne +se croyait pas si pres du moment fatal. La declaration du pretre le +jeta dans la stupeur, et, grace sans doute aux prieres de son epouse +et de sa fille, la stupeur produisit l'effroi, avec le desir de la +conversion. + +Quelques jours apres, il faisait appeler le meme pretre et se +reconciliait sincerement avec Dieu. + + + + * * * * * + + + +26.--LE TROTTOIR. + +Vous ne sauriez concevoir le nombre et la variete des petits +contentements que l'on eprouve dans la pratique de l'abnegation et de +l'obligeance sur le trottoir, dans les grandes villes et surtout a +Paris. Suivons celui-ci, qui est des plus etroits. + +Un insolent vous voit venir, et il indique par son attitude une +certaine resolution a l'impolitesse. Vous descendez froidement, et: +Passe sans obstacle, homme fort, je triomphe de toi et de moi! + +Un peu plus loin, une pauvre femme, mal vetue et bien modeste, vous +voit venir aussi; deja elle cherche la place de son pied sur le pave +glissant. Vite vous la devancez... Un hommage a la pauvrete, que tout +le monde opprime ou dedaigne, est chose bien louable. + +Plus loin encore, le passage est scabreux: sur la chaussee, de +la boue, des paveurs, un tombereau d'ordures suivi de plusieurs +charrettes. Pour vous le peril et la souillure de la rue, pour les +autres le trottoir. On a compris, et on vous salue avec un air +d'admiration et de sympathique reconnaissance. + +Ah! nous oublions trop la fecondite merveilleuse des principes +chretiens. Le moindre devoir rempli a des approximatifs imprevus qui +naissent sous nos pas pour nous produire un surcroit de merite et un +salaire de delicieux plaisirs! Vous ne vouliez etre que patient avec +courage, vous devenez tout de suite bienveillant sans effort; puis +votre bienveillance va se transformer en une sorte de vertu gracieuse +qui determinera l'apparition d'une foule de charmants petits +faits.--Le trottoir etait hier une arene ou votre orgueil subissait un +pugilat onereux; aujourd'hui, c'est la plate-bande d'un jardin ou les +fleurs s'epanouissent. + +Mon point de vue une fois accepte, je defie que l'on trouve une +situation et un lieu plus commodes pour acquerir le gout du devoir +et s'y fortifier petit a petit. Tout en allant a vos affaires, vous +accomplissez, une multitude d'actes vertueux qui laissent derriere +vous une precieuse semence. Avec le droit, vous semiez des cailloux; +avec le devoir, vous semez de bons exemples. De plus, votre patience +se fortifie, et vous faites la conquete de l'humilite, la plus belle +des vertus. + +Il y a quelques annees, pour me rendre a mon bureau, je suivais chaque +matin la rue du Four. Tres souvent j'y rencontrais un homme dont le +vetement indiquait un ouvrier a son aise. + +Nous nous croisions. Je descendais toujours du trottoir. Lui recevait +l'hommage et continuait toujours de son pas vainqueur. + +Un matin, la rue etait plus malpropre et plus obstruee que +d'ordinaire. Il y avait vraiment du merite a ceder la belle place. Je +voyais venir mon superbe ouvrier. Il crut que je ne m'executerais pas +de bonne grace. Il souriait insolemment et se disposait a me faire +obeir. + +Je me sacrifiai a propos, sans hesitation, mais non pas sans dignite. + +Cela le surprit. Il se retourna et me suivit des yeux, jouissant de +mes difficultes avec un air de bravade. + +J'avais aussi tourne la tete; son orgueil imbecile se brisa contre +un regard fixe et froid que je maintins sur lui pendant quelques +secondes. Je sentis qu'il m'en garderait rancune. + +En effet, le lendemain, le surlendemain encore, il me parut courrouce. +Une resistance de ma part lui eut ete bien agreable! Il l'attendit en +vain. + +Un des jours suivants, la pluie se mit a tomber tout a coup. La rue du +Four ressemblait a un de ces chemins vicinaux de la Brie pouilleuse, +ou le paysan monte sur son ane ne se hasarderait pas l'hiver, par +crainte d'y perdre sa monture. + +Les pietons, bien ou mal vetus, les marchandes de noix ou de +maquereaux se remisaient sous les grandes portes. Quoique muni d'un +parapluie, je fis de meme, et je me melai a un groupe de pauvres gens +qui attendaient la fin de la giboulee en geignant. + +Mon homme etait la! Nous nous regardames du coin de l'oeil. Il +paraissait de mechante humeur, et la pluie le contrariait evidemment +plus qu'aucun de ses voisins. + +Je prononcai a son intention quelque phrase banale sur le temps. + +Il repondit, comme se parlant a soi-meme: + +--Oui, un joli temps, quand on est presse! Je suis attendu dans une +maison, a cent pas d'ici, chez des bourgeois. Je voudrais y arriver +propre, et il faut que je reste la. Je vais peut-etre manquer une +bonne affaire. + +Je devinai que mon parapluie lui faisait envie, et me placant +brusquement bien en face de lui: + +--Monsieur, lui dis-je en affectant une politesse souriante, si +vous etes attendu dans le voisinage, prenez mon parapluie. Vous le +renverrez par une domestique ou un concierge; il vous suffira de +remarquer le numero de la maison en sortant d'ici. + +--Mais, monsieur, si j'allais garder votre parapluie? Vous ne me +connaissez pas. + +--Si, si, je vous connais. + +L'ouvrier crut a une allusion sur ses arrogances passees envers moi. +Il devint rouge. Je continuai du ton le plus aimable: + +--Je vous connais aussi bien que vous vous connaissez vous-meme, et je +suis sur que vous me renverrez tout de suite mon parapluie. Le voila, +partez vite. + +Il se laissa faire. Au bout de dix minutes, mon parapluie me revenait +avec une bonne femme qui fit tres verbeusement la commission de +reconnaissance. + +Je devais m'attendre a un changement radical dans les procedes de mon +homme. Il guettait une premiere rencontre. Pour moi je tenais peu a +une liaison au moins inutile. A la premiere rencontre, je passai vite. +Il ne put que m'envoyer un beau salut, que je lui retournai par un +geste tres civil: un salut d'egal a egal. + +A partir de cette minime obligeance dont j'avais honore son caractere, +je remarquai que non seulement mon fier ouvrier descendait du trottoir +a la hate pour me faire place, mais encore qu'il avait renonce a ses +anciennes pretentions; car je m'amusais a l'etudier, et je le vis plus +d'une fois, a distance, ceder le pas avec un empressement semblable au +mien. Il se christianisait sans le savoir! + +Les lois de Dieu sont grandes! Le moindre acte impregne du sentiment +chretien a quelquefois des consequences d'une etendue extraordinaire. +Nous n'en sommes pas toujours temoins. + +Un dimanche, par un beau jour de mai, je me promenais de long en +large sur la place Saint-Sulpice, en attendant la messe basse de neuf +heures. + +Si peu que je fisse attention aux personnes qui passaient pres de moi, +il m'etait impossible de ne pas voir le profond salut que venait de +m'adresser un promeneur. + +Ai-je besoin de dire que c'etait encore mon ouvrier? Sa confortable +toilette l'avait transforme! + +Precisement parce qu'il me parut dispose a la discretion, sinon au +respect, je l'abordai. + +Il avait le sourire fin. Il parlait peu. Ses paroles n'etaient point +oiseuses. J'usai les banalites de la conversation sans qu'il y +repondit rien que des monosyllabes. Et puis je me tus. + +Le brave homme me declara alors que mon opiniatrete a descendre +du trottoir, pour lui ceder la place, l'avait fort surpris, fort +intrigue, et qu'en dernier lieu, alors qu'il me supposait irrite +enfin par sa bravade tout directe, mon extreme obligeance au sujet du +parapluie avait bouleverse son humble raison. Il me supposait un but, +un motif. Il cherchait, il ne comprenait pas. + +--Comment vous appelle-t-on? lui dis-je. + +--Jean. + +--C'est un nom favorable. Monsieur Jean, autrefois le trottoir de la +rue du Four etait pour vous l'instrument d'un orgueilleux despotisme. +Chacun se sentait contraint de descendre a votre approche. Depuis que +je vous ai prete mon parapluie... + +--Ma foi, monsieur, depuis l'histoire du parapluie, j'agis tout +autrement. J'ai eu l'idee de faire comme vous! D'abord je suis +descendu pour les femmes et pour les vieillards, petit a petit je suis +arrive a descendre pour tout le monde; et, vous ne le croiriez pas! +aujourd'hui, si quelqu'un me previent, cela me fait de la peine; il me +semble que l'on a mauvaise opinion de moi, et que l'on me prend pour +un homme d'un tres vilain caractere. + +--Eh bien, votre orgueil a fait place a l'esprit de douceur; vous vous +etes ameliore; vous etes entre dans la bonne voie; peut-etre irez-vous +loin dans cette voie ou l'on ne recueille que des plaisirs, tout en +epurant et en grandissant son caractere. Mon but est atteint. + +--Mais qu'est-ce que vous y gagnez? Qu'est-ce que cela vous fait? + +Je lui montrai l'eglise. Il me repondit par une grimace. Un banc etait +la. J'allai m'y asseoir. Sur un imperceptible signe amical, le +brave Jean vint prendre place pres de moi, non sans rire sous cape, +convaincu qu'il etait que j'allais le precher. + +Le precher! je n'aurais eu garde. Il y a temps pour tout. A chacun sa +fonction, d'ailleurs. Mon neophyte etait un homme de quarante ans, un +brave ouvrier; son instinct le portait au bien assez directement; avec +lui il suffisait d'agir tres simplement. + +--Monsieur Jean, je vous montrais du doigt l'eglise, ou je vais aller +entendre la messe tout a l'heure. Vous, vous n'allez pas a la messe, +je le sais. Je l'ai compris a votre grimace. Mais vous irez un jour +comme moi. + +--Cela ne m'etonnerait pas trop. Vous avez deja fait un miracle a mon +profit. + +--Je n'ai pas toujours ete pieux; je le suis devenu a l'aide de la +reflexion. Il plut a Dieu de decider mon retour par ce chemin. Mon +seul merite est d'avoir obei a son impulsion: nous ne saurions jamais, +en face de lui, pretendre a un autre merite que celui de l'obeissance. + +--Mais pour obeir ainsi, il faut croire en Dieu; et il ne depend pas +de nous de croire! + +--Mon cher Jean, vous vous trompez. Sans vous rien dire de la grace, +ce qui ressemblerait a une predication, je vous affirme qu'il depend +de nous de croire. + +---Alors je n'y comprends plus rien. + +--Compreniez-vous mon empressement a descendre du trottoir lorsque +vous approchiez, et l'offre de mon parapluie? + +--Enfin, monsieur, est-ce que vous voulez me rendre devot? + +--Ne riez pas. Vous etes bien devenu patient, meme obligeant, sur ce +trottoir ou vous vous pavaniez en roi il y a six semaines. + +--Oui, c'est bien drole! S'il y a un secret, dites-le-moi. Par +exemple, je ne m'engage pas a rien faire de contraire a mes opinions. + +--Ah! vous avez des opinions! Dites-moi, vous avez aussi de la +loyaute? + +--Pour ca, je m'en vante. + +--Cela suffit. Tant qu'une seule vertu catholique demeure dans +l'homme, elle peut devenir, elle devient tot ou tard une fondation sur +laquelle la Providence divine rebatit tout l'edifice ruine. Ah! vous +etes loyal! Eh bien, Dieu vous connait, il vous suit au travers du +monde, et il vous aidera. + +--Mon cher monsieur, vous tapez a bras raccourci sur tout ce qu'il y a +dans ma tete. Pour un rien, je me mettrais en colere. Mais je ne veux +pas etre ingrat envers vous. Faites votre affaire; cette fois-ci je +vous ecoute tres serieusement. + +--Bien. Une remontrance vous ennuierait; vous hausseriez les epaules. +De longues explications religieuses et morales auraient a peu pres le +meme resultat. Vous bailleriez dans le creux de votre main. + +--C'est vrai. + +--Cependant, si l'on vous disait: La foi vous viendra, a la condition +d'un acte simple et loyal accompli en moins de dix minutes, et qui +n'aura pas d'autre temoin que Dieu, vous accepteriez la foi? + +--Je l'accepterais... + +Je me levai; l'ouvrier se leva. Nous marchames a petits pas en +regardant l'eglise. + +--Monsieur Jean, savez-vous encore votre _Pater_? + +--Oh!... + +--Et pourriez-vous le reciter couramment? + +--Oui, quoique cela ne me soit pas arrive trois fois depuis ma +premiere communion. + +--Voici l'eglise devant nous. Entrez froidement. Si un murmure s'eleve +dans votre esprit, faites-le taire; dites-vous: J'ai promis d'etre +loyal, je dois etre loyal. + +--Je le serai. + +--Vous irez au benitier, que les fideles assiegent quelquefois. Vous +prendrez de l'eau benite. Vous ferez le signe de la croix lentement et +la tete haute, en homme de coeur qui a contracte une obligation et +qui la remplit. Puis vous vous isolerez au milieu de la foule. Alors +recueillez-vous l'espace d'une minute; rappelez-vous la promesse +qui vous engage et que vous etes tenu a degager strictement. Faites +ensuite de nouveau le signe de la croix, et debout, une main dans +l'autre main, recitez le _Pater_ a voix basse, doucement, tres +doucement. Vous ferez ensuite encore un signe de croix, et vous +sortirez de l'eglise. + +--Apres cela? + +--Rien. + +--Je comprends. + +--Pourquoi hesitez-vous? + +--C'est plus difficile que cela ne le parait. + +--Moins difficile que de ceder la place sur le trottoir. + +--Et si je faisais ainsi que vous me l'avez dit, vous pensez..? + +--Je pense que cet acte bien simple sera un jour votre plus grand et +votre plus beau souvenir. Mais si vous ne vous sentez pas maintenant +l'energie et la loyaute necessaires ... + +--Ah! on ne doit pas remettre ces choses-la au lendemain. + +--Adieu; je vous predis que vous serez bientot un solide et fier +catholique. + +Je lui serrai la main, et je m'eloignai rapidement, sans detourner la +tete, demandant a Dieu de faire le reste. + +Pendant un mois, loin de chercher Jean, je l'evitais. Mais Paris +est bien moins grande ville qu'on ne le pense. Jean m'avait guette, +m'avait suivi, et il etait parvenu a connaitre mon nom et mon adresse, +plus avance en cela que moi, qui ne savais de lui que son prenom de +Jean. + +Un matin je recois une lettre de faire-part. Il s'agissait d'un +mariage pour le lendemain, entre M. Marteau et Mlle Gilquin, qui +m'invitaient a assister a la benediction nuptiale. Des noms inconnus; +cela arrive de temps en temps. On cherche. Est-ce mon boulanger, mon +fruitier, mon epicier? Ici se rencontrait un obstacle bizarre: M. +Marteau exercait la profession de fabricant de formes pour chaussures. + +Je stimulai mes souvenirs: aucune lumiere. A la fin, je remarquai que +le fabricant de formes de chaussures avait, entre autres prenoms, +celui de _Jean_. Mais une observation de l'autre Jean m'etait +demeuree dans la memoire: "J'ai de petits enfants," m'avait-il dit... +Le Jean du trottoir etait donc marie; ce ne pouvait etre mon neophyte. +Et cependant quelque chose me disait que ce devait etre lui... + +Mon incertitude cessa bientot. + +Je venais de diner: j'allais sortir. Un timide coup de sonnette +m'annonce un visiteur. On ouvre. J'ecoute le nom: "M. Jean Marteau." + +C'etait le mien! c'etait mon ouvrier de la rue du Four et de la place +Saint-Sulpice! + +--Entrez, monsieur Jean, asseyez-vous. Eh bien! vous allez donc vous +marier? + +--Mon Dieu, oui, monsieur, demain. + +--Mais il me semblait que vous etiez deja marie? + +--Pas precisement. Si vous me le permettez, je vous expliquerai la +chose. Je vous ai adresse une lettre de faire-part avec l'espoir que +vous viendrez a l'eglise, parce que c'est vous qui avez fait mon +mariage; aussi est-ce surtout a cause de vous que j'ai fait imprimer +des lettres de faire-part. + +--Moi, j'ai fait votre mariage? + +--Certainement. Ah! c'est un peu long a expliquer. + +--Mettez-y le temps, et ne trouvez pas mauvais que je rie d'abord, a +cette idee que j'ai fait votre mariage sans savoir ni votre nom, ni +votre profession, ni votre adresse. + +--Le bon Dieu sait le nom et l'adresse de tout le monde. Il a eu sa +belle part dans l'affaire. + +L'honnete garcon etait emu. Il n'avait pas dit: Dieu, mais le _bon +Dieu_. Je ne sentis jamais si bien la difference. Dieu, ce n'est +tres souvent que le terme plus ou moins banal des pantheistes et des +philosophes, qui en font, au plus beau, le synonyme de l'Etre supreme +des republicains de 93. Le _bon Dieu_, c'est le terme de predilection +des catholiques, qui ne craignent pas d'afficher une foi naive de +bonne femme ou de petit enfant: des qu'un homme, en parlant de Dieu, +dit le _bon Dieu_, je vois le fond de son coeur et je puis lui tendre +la main. + +Je tendis la main a Jean. Je compris, avec une joie intime, que la +providence de Dieu avait fait murir le grain que j'avais seme. Me +voila donc silencieux pres de mon cher visiteur, dont le visage +s'epanouit des les premiers mots de l'histoire qu'il va raconter. + +--Monsieur, avant notre rencontre de la rue du Four et de la place +Saint-Sulpice, j'avais des defauts insupportables. J'ai le droit de +les avouer, puisque je ne les ai plus. Je me grisais quelquefois, et +je battais ma bonne femme de loin en loin. Vous m'avez enseigne la +patience; cela fut pour moi la meilleure des preparations. Ensuite, +vous m'avez pousse dans l'eglise au moment propice. Il en est survenu +comme un miracle. Mais votre _Pater_ m'a fait passer, je vous +l'assure, une rude journee! Pour tenir loyalement ma parole, il m'a +fallu plus de force et de courage qu'il ne m'en faudrait dans une +lutte contre dix hommes. Vous avez oublie, peut-etre? + +--Je n'ai pas oublie, et je vois que le _Pater_ a ete bien dit. + +--Ah! Seigneur! Il faut que je l'aie dit comme on ne le dit jamais, +car en sortant de l'eglise, voyez-vous, je ne savais que devenir. Je +me sentais moitie heureux, moitie exaspere en dedans de moi. Tout a +coup je me trouve, a ma grande surprise, en face de la maison que +j'habite. Je croyais chercher un estaminet pour m'y etourdir, et je +revenais chez moi. Je monte, j'entre; je prends une chaise: je ne dis +rien. Ma femme me regarde, et elle s'ecrie: "Mon Dieu! Jean, est-ce +que tu es malade?" Le moyen, apres cela, de croire que le _Pater_ +etait une petite chose insignifiante! Il m'avait si bien bouleverse, +que l'on me croyait malade. Je rassure ma femme; je lui dis de +s'asseoir pres de moi, et je lui raconte ce qui venait de m'arriver. +Vous pensez bien que je lui avais parle de vous souvent, et qu'elle +vous connaissait on ne peut mieux sans vous avoir jamais vu. Elle +m'ecoutait, sans souffler mot, en ouvrant de grands yeux. Quand j'ai +fini, savez-vous ce que fait ma femme? Elle se prend a pleurer, mais a +pleurer de tout son coeur! Et moi, Jean, un homme, je fais comme elle. +Cela ne m'etait peut-etre pas arrive depuis vingt-cinq ans. Enfin, +nous nous apaisons, et je me trouve soulage: petite pluie abat grand +veut. Je voyais ma femme bien heureuse; j'etais aussi bien gai, bien +heureux. Nous allons faire une promenade hors barriere avec les +enfants. Vous vous souvenez que c'etait un dimanche? + +--Je m'en souviens. + +--Nous causions de vous, de votre parapluie, du trottoir, de l'eglise, +des signes de croix que j'avais faits et que pour un rien j'aurais +recommences toutes les dix minutes. Oui, monsieur! j'en eprouvais un +tel besoin, qu'en apercevant le calvaire de Vaugirard, le coeur m'a +battu, et j'ai double le pas comme malgre moi pour saluer le calvaire +et faire le signe de la croix. + +--Vous le lui deviez bien. + +--C'est vrai. Aussi, est-ce justement ce que j'ai dit a ma femme. Nous +etions, vers cette epoque, a la fin de mai, car il me semble tantot +que cela date d'hier, tantot que cela date de dix ans. Le soir, au +retour de la promenade, une eglise se rencontre devant nous. On disait +la priere du mois de Marie. Nous entrons, avec les petits. Et je vous +recommence mon _Pater_, notre _Pater_. Ah! monsieur, que je l'ai bien +dit cette fois, et que cela m'a fait de plaisir! Mes enfants, me +voyant prier, priaient aussi d'une petite facon grave. Moi, Jean, un +ouvrier, debout au milieu de ces enfants et de leur mere qui priaient +dans l'eglise; ...pour la premiere fois de ma vie, je me suis senti +l'importance d'un pere de famille et d'un citoyen.--Je ne vous +fatigue pas? + +--Ho!... + +--Enfin, nous sommes rentres chez nous et j'ai promis que je ne me +griserais plus, et que je ne battrais plus jamais ma femme. Mais il +y avait autre chose encore, dont ma bonne Francoise n'osait pas +me parler; nous etions maries a la ville, mais pas a l'eglise. +Maintenant, mon cher monsieur, vous en savez autant que moi. + +J'etais ravi; j'avais les larmes aux yeux. Jean riait de plaisir, +un peu d'orgueil, et de l'air d'un homme qui est sur de se rendre +infiniment agreable. Il n'avait pas fini. + +--Vous voyez donc bien, monsieur, que c'est vous qui avez fait mon +mariage, et que je devais vous inviter a venir a l'eglise demain. + +--Ah! mon brave Jean, j'irai; j'irai avec plus de satisfaction et plus +d'empressement dix fois, mille fois, que si vous etiez un millionnaire +ou un prince. + +--J'en etais bien sur. Mais je dois vous dire encore un petit mot. +Nous marier a l'eglise, c'etait la moindre chose; nous avons fait +mieux que cela. Moi, je n'aime pas les demi-mesures. Devinez-vous, +ah?... + +--Oui, ah! + +--Chut! Il ne faut pas toucher a ces affaires-la en riant; vous le +savez mieux que personne. Ma femme et moi, nous avons communie ce +matin, et bien communie tous deux, je vous le certifie. Ainsi, vous +aviez raison, monsieur; en me quittant sur la place Saint-Sulpice, +il y a cinq semaines, vous prophetisiez. Oh! j'entends encore votre +derniere parole: "Jean, je vous predis que vous serez un jour un +solide et fier chretien!" Je le suis! mes enfants le seront comme leur +pere! + +Nous causons encore un moment, aussi attendris l'un que l'autre, puis +il me dit: + +--Eh bien, monsieur, a demain donc. + +Le lendemain, j'assistai a la messe du mariage. Il y avait peu de +monde: une dizaine de personnes et cinq ou six enfants. Je faisais, +avec tout le soin possible, honneur aux maries par l'aristocratie +de ma mise. Pour la premiere fois et la seule fois de ma vie, je +regrettai de n'avoir pas un ruban rouge et une croix a ma boutonniere! + +Apres la messe, j'allai faire ma visite aux nouveaux epoux dans la +sacristie. On m'attendait evidemment. Je fus salue comme ne le fut +jamais un personnage d'importance: les enfants surtout me regardaient +d'un air de veneration tres amusant. + +Mais voici Jean en habit noir, bien gante, bien cravate, chaussure +parfaite, une physionomie tellement digne, que j'hesitais a le +reconnaitre. + +Je lui serrai la main en ami, et je voulus faire un petit discours +affectueux, un petit compliment d'homme du monde et de chretien. + +Notre emotion dura bien deux a trois minutes, apres quoi chacun rentra +en possession de sa liberte d'esprit. J'ai pu dire a ces braves +gens... + +Eh! qu'importe ce que j'ai dit et comment cela finit! Et si j'acceptai +d'etre un convive de la noce! Et ce que Jean a fait depuis! Il est +converti, voila tout! + +Jean prospere, sans hate; Jean s'attache bien moins a acquerir une +fortune qu'a constituer une famille. Quand vous rencontrez sur le +trottoir un luron de haute mine, qui vous cede la place avec une +politesse inusitee, ce doit etre lui. + +(_Venet_, Extraits.) + + + + * * * * * + + + +27.--UN FILS QUI TOMBE DANS LES BRAS DE SON PERE. + +Un jeune pretre attache a l'Hotel-Dieu de Paris est appele un soir +pres d'un homme qui venait d'etre apporte tout meurtri, tout sanglant, +a la suite d'une rixe de cabaret. En proie a une surexcitation +extreme, le malheureux epuise le peu de force qui lui reste en +maledictions et en blasphemes. La vue du pretre ne fait qu'augmenter +sa rage. Vainement le ministre du Dieu de paix s'efforce de ramener a +des sentiments meilleurs ce coeur ulcere; son zele demeure impuissant +et la prudence le force a mettre fin a des instances evidemment +inutiles. + +Le pretre s'eloigne donc, le coeur brise. Le lendemain matin, il +revient tout anxieux a l'hopital. + +--La nuit a ete terrible, lui dit la bonne Soeur qui a veille au +chevet du miserable. Il n'a eu ni un moment de repos, ni un moment de +silence; toujours des douleurs atroces, toujours des blasphemes! Il +n'y a pas plus d'une demi-heure qu'il est calme. Sa fureur s'est +apaisee pendant qu'a la priere nous recitions les litanies du Saint +Nom de Jesus. + +--Avant ma messe, je vais le voir un instant; ma Soeur, prions pour +lui. + +Puis, sur la pointe du pied, l'abbe alla s'agenouiller pres du lit ou +l'etranger etait couche... Il ne s'agitait plus, et ses yeux etaient +fermes. "Mon Dieu! dit tout bas le charitable pretre, prolongez ce +calme pour que je puisse, avec votre grace, faire descendre dans cette +ame quelques pensees de repentir et de confiance." + +Apres avoir dit ces mots avec une grande ferveur, l'aumonier s'etait +releve et allait se rendre a la sacristie. Il avait deja fait quelques +pas dans cette direction lorsqu'il revint tout a coup vers le lit... +Puis, ayant pris dans son breviaire une image, il l'attacha aux +rideaux, de maniere a ce que le blesse put la voir lorsqu'il se +reveillerait. Cette image representait saint Stanislas Kostka en +oraison devant une statue de la sainte Vierge. + +Monte a l'autel, l'aumonier avait peine a se defaire de la pensee +du malade. Dans cette multitude d'etres souffrants, combien n'y en +avait-il pas de plus interessants que lui? Cependant c'etait celui-la +qui le preoccupait le plus; et, durant le saint sacrifice, il pria +pour lui plus que pour les autres. + +La messe terminee, le pretre, dans un grand recueillement, faisait son +action de graces, quand une Soeur, celle a qui il avait parle le matin +meme en entrant dans la salle, vint lui dire d'un air radieux: + +--Monsieur l'abbe, il vous demande... + +--Qui? + +--L'homme du numero 48... le furieux d'hier soir. + +--Les fureurs lui sont-elles revenues? + +--Oh! non; il est maintenant doux comme un agneau. Il vous demande... + +--Que Dieu soit beni!... hatons-nous. + +Les voici tous les deux aupres du malade... Il ne s'agite plus, il ne +se tord plus sur son lit... Son visage n'est plus enflamme, ses yeux +ne lancent plus d'eclairs, sa bouche ne blaspheme plus. A demi assis +sur sa couche, il a les yeux fixes sur une image qu'il tient dans +une de ses larges mains; de l'autre, il essuie la sueur froide qui +ruisselle sur son visage... Sa preoccupation est telle qu'il n'entend +ni ne voit le pretre et la Soeur arrives pres de lui... Enfin +l'inconnu, levant les yeux, eut comme un sourire de reconnaissance +sur ses levres, qui, la veille, ne proferaient que maledictions et +blasphemes; et, d'une voix presque douce, il demanda: + +--Qui a attache cette image au rideau de mon lit? + +--C'est moi, repondit l'abbe. + +--Est-ce que vous me connaissez? + +--Aucunement. + +--Pourquoi donc avez-vous mis pres de moi l'image de saint Stanislas? + +--Parce que j'ai grande confiance en lui. + +--Ah!... vous n'avez pas eu d'autres raisons?... C'est que moi, +ajouta-t-il en passant sa main sur son front, c'est que moi aussi... +j'ai aime ce nom... je l'aime encore... + +A ces mots, l'inconnu porta l'image a ses levres: des pleurs +jaillirent de ses yeux, sa bouche s'entr'ouvrit. "Mon Dieu! +profera-t-il, mon Dieu!..." + +Et ses convulsions de la nuit le reprirent. Moins violentes que celles +de la veille, elles ne durerent pas longtemps. Lorsqu'il fut redevenu +plus calme, il se mit a parler, mais comme a lui-meme; quoique ses +yeux fussent grands ouverts, il avait l'air de ne voir personne. +"C'est etrange, disait-il, ce nom que je ne prononce plus... je le +trouve ici, sur cette image... et attache a mon lit... Quand ce pretre +a donne la communion... j'ai pu le regarder... j'ai fixe mes yeux sur +les siens...; ils ressemblent a ceux que j'ai tant fait pleurer!... +Hier, j'ai blaspheme contre lui... Lui et sa robe noire me faisaient +horreur!... Un tel changement s'est opere en moi pendant sa messe, +que, si je le revoyais a present, je le benirais." + +--Me voici! me voici! s'ecrie l'abbe, me voici pres de vous... Je ne +sais pas qui vous etes, mais jamais, pour aucun malade apporte ici, je +n'ai ressenti au coeur autant de charite... Je donnerais ma vie pour +sauver votre ame. + +--Oh! mon ame!... Si vous saviez combien je l'ai souillee, vous ne +penseriez pas a me sauver... + +--Arretez! au nom du Sauveur Jesus, ne desesperez pas de la +misericorde divine. + +Parlant ainsi, le jeune pretre etait tombe a genoux pres du lit, +tenant les mains de l'etranger dans les siennes et les arrosant de ses +pleurs. + +Apres quelques instants, l'inconnu, qui ne retirait pas ses mains de +celles de l'aumonier et qui laissait couler d'abondantes larmes, dit +d'une voix plus calme: + +--Voila plus de vingt-trois ans... a Nantes... que j'ai abandonne, que +j'ai condamne aux privations, au chagrin, a la misere peut-etre, ma +femme et mon fils... + +--Quoi! s'ecria le pretre en se relevant et en se penchant sur +l'inconnu, vous avez une femme, un fils!... vous avez habite Nantes... +Ah! encore un mot, un seul mot, je vous en conjure; votre nom? + +L'inconnu se nomme. Impossible de douter plus longtemps. L'abbe +Stanislas n'est plus debout, il est dans les bras, sur le sein de +son pere!... Les battements de leurs coeurs, leurs larmes de joie se +confondent. + +Mais, il n'y avait pas de temps a perdre. L'abbe parle d'un confesseur +au pecheur repentant. "C'est vous que je choisis, repond celui-ci; je +veux vous declarer tous mes crimes et vous dire combien mon odieuse +conduite envers votre pieuse mere m'a rendu malheureux!" + +Lorsque le pardon appele par son enfant descendit sur le coupable, +quelle ne fut pas la joie, l'indicible bonheur et du pere et du fils! +Le repentant pardonne respirait a l'aise, le poids de ses peches ne +l'oppressait plus; et le pretre qui avait enleve ce poids repetait +avec transport: "Celui que je vois maintenant sur le chemin du ciel, +c'est mon pere! Oh! Seigneur, soyez, soyez a jamais beni!" + + + + * * * * * + + + +28.--LE ROSIER DU MOIS DE MARIE. + +Papa, disait une enfant de six ans a un ancien militaire qui, nouveau +Cincinnatus, occupait ses loisirs a cultiver ses jardins et ses +champs, donnez-moi ces jolies roses qui sentent si bon, et dont la +blancheur egale celle des lis.--Pour les effeuiller, sans doute? +repondit le pere a l'enfant.--Non, non, repliqua celle-ci: elles sont +trop belles pour cela.--Mais qu'en feras-tu?--C'est mon secret.--Ton +secret! Le mot est risible... Et si je te donnais l'arbuste entier, me +devoilerais-tu cet important mystere?--Cher Papa, donnez toujours; je +vous dirai plus tard a qui je destine ces fleurs.--A la tombe de ta +pauvre mere, sans doute?--C'est bien pour ma mere... mais... pour ma +Mere du ciel." En prononcant ces derniers mots, la voix de l'enfant +avait un accent si penetrant et si doux, que le pere, sans en avoir +compris le sens, en fut neanmoins profondement emu. Il s'avanca donc +vers le rosier, le detacha habilement de la terre, et le remit entre +les mains de sa petite fille, qui s'eloigna aussitot, emportant avec +elle son cher tresor. + +Quand la bonne petite rentra au logis, il etait deja tard. Son pere +l'embrassa plus tendrement encore que de coutume et se retira dans +sa chambre pour prendre un repos bien necessaire apres une journee +employee a de rudes labeurs. Mais, helas! le sommeil ne vint point +fermer ses paupieres: une agitation febrile, inaccoutumee, s'etait +emparee de son esprit: les souvenirs d'un passe grossi d'orages +revenaient a sa memoire et lui causaient un indicible effroi. Lui, le +brave guerrier, le soldat intrepide, que le bruit du canon et de +la mitraille n'avait jamais fait palir, eprouvait un saisissement +inexprimable. + +Pour calmer ces cruelles angoisses, vrai cauchemar de l'ame cause par +le remords, il se mit a balbutier quelques-unes de ces prieres qu'aux +jours de son enfance il avait bien des fois redites sur les genoux +maternels; et les mots benis qui, depuis tant d'annees peut-etre, +jamais n'avaient effleure les levres du vieux militaire, vinrent s'y +placer en ordre les uns apres les autres, et former ce tout sublime +connu sous le titre d'Oraison dominicale ou priere du Seigneur ... + +La priere! ce cri du coeur, cet elan de l'ame vers Celui qui l'a +creee, qui l'aime, qui _veut_ et qui _peut_ seul lui donner le +bonheur, est un de ces remedes efficaces et doux, dont l'effet ne +tarde pas a se faire sentir. Notre homme en fit la consolante epreuve. +Un rayon d'esperance vint tout a coup dissiper les tenebres dont, +un instant auparavant, son entendement etait enveloppe: "Si je suis +pecheur, se disait-il, si, pendant de longues annees j'ai vecu en +veritable _paien_, en ennemi de Dieu, tout n'est pas perdu pour moi. +N'ai-je pas un petit ange a placer entre moi et la justice du +Seigneur prete a me frapper?" + +En pensant a son enfant, l'ancien soldat s'endormit, et un songe +ravissant acheva de le calmer. Il se crut transporte dans un de ces +temples majestueux eleves par le genie de la foi au Dieu trois fois +saint. Au bas du choeur, a l'entree de la nef principale, etait un +autel etincelant de mille feux et surmonte d'une gracieuse statue de +la Vierge Marie. Une foule de fideles montaient et descendaient les +marches de l'autel, deposant aux pieds de l'image veneree des fleurs +et des couronnes. Une delicieuse harmonie ajoutait au charme de cette +pieuse vision. Mais bientot la foule s'ecoula; les chants cesserent; +les lumieres s'eteignirent; la lampe du sanctuaire seule projetait +ses vacillantes clartes sur le candide visage d'une petite fille qui +s'avancait furtivement vers l'autel, et y deposait un rosier charge de +blanches fleurs. + +Ici le vieillard s'eveilla: le secret de sa chere enfant venait de lui +etre revele; et quand, le matin, elle accourut joyeuse vers lui pour +l'embrasser: "Moi aussi, lui dit-il en la prenant sur ses genoux, j'ai +un secret." L'enfant sourit: "Vous me le confierez, Papa? dit-elle a +son tour."--"Non, ma petite, _tu le verras_." + +Le dernier jour du mois de mai 186..., un militaire ayant sur sa +poitrine le signe des braves, s'approchait de la Table sainte. Une +jeune enfant le suivait du regard et semblait envier son bonheur. + +Quelques instants apres, le pretre qui venait de celebrer les saints +mysteres, s'approcha de nouveau de l'autel, et detacha d'un rosier, +place aux pieds de la sainte Vierge, une branche encore toute +fleurie. Il la presenta ensuite au vieux guerrier, qui la baisa +respectueusement. + +Depuis cette epoque, elle figure comme un trophee au dessus des armes +appendues aux murs de sa demeure, et, chaque fois que les regards du +vieillard se portent sur ce rameau desseche, il murmure une priere a +Marie, l'aimable et tendre refuge des pauvres pecheurs. + + + + * * * * * + + + +29.--LA STATUETTE DE SAINT ANTOINE. + +Eleve par une pieuse mere, D***, officier aussi loyal que brave, +avait eu la foi, mais la vie des camps et des casernes avait efface +l'empreinte primitive de la religion et il en etait arrive a cette +indifference froide et triste qui est une forme honnete de l'impiete. +Son epouse, restee maitresse pour elle-meme et pour sa fille de toutes +les pratiques de la devotion, n'en pleurait pas moins l'egarement de +celui qu'elle aimait assez sur la terre, pour ne pas vouloir en etre +separee au ciel. Depuis longtemps deja, ses prieres montaient toujours +vers le Ciel et imploraient l'appui de la Reine des vierges. Rien ne +venait la consoler. Un jour meme, une nouvelle peine vint s'ajouter +aux autres: son mari lui avait appris qu'il etait franc-macon! Ce +n'etait plus seulement l'indifference, c'etait l'impiete reelle et +notoire, l'impiete publique et affichee...; et, en pensant a cela, +Mme D*** serrait sa fille sur son coeur comme pour la preserver d'un +malheur, ou peut-etre pour avoir recours a l'innocence de l'enfant, +contre le peril que courait l'ame du pere. + +Tout-a-coup, ses yeux se porterent sur une statuette de saint Antoine +de Padoue qui ornait sa chambre, et une idee subite s'empara de son +ame attristee... "Mon enfant, dit-elle a sa fille, mon enfant, il faut +que tu pries beaucoup saint Antoine pour obtenir de lui que ton pere +retrouve ce qu'il a perdu! + +--Qu'a-t-il donc perdu, ma mere? + +--Tu le sauras plus tard, mais prie et... n'en dis rien a ton pere." + +Le regard naif de la jeune fille se leva vers la statuette, et ses +levres s'ouvrirent pour laisser echapper ces paroles: "Grand Saint, +faites retrouver a mon pere ce qu'il a perdu." + +En-ce moment la porte s'ouvrait, et M. D*** venait avertir sa femme +qu'il allait sortir. + +Il avait tout entendu et se demandait tout en marchant ce que cela +pouvait bien etre. "Qu'ai-je donc perdu, se disait-il? C'est sans +doute ma femme qui aura egare quelque chose...; mais quelle idee +d'aller redemander cela a cette statue! Apres tout, peu importe! Elle +est si bonne epouse et si bonne mere!... C'est egal, il faut que je +lui dise de ne pas s'inquieter, car enfin si j'avais perdu une chose +serieuse, je le saurais bien." + +Comme on etait aux premiers jours de juin, M. D*** jugea que la soiree +assez belle lui promettait plus de jouissance a la campagne qu'entre +les quatre murs de la loge. "Une idee! se dit-il en se frappant le +front, je vais chercher ma femme et ma fille et nous irons faire un +tour a la campagne...; mais qu'ai-je donc perdu?..." + +Mme D*** eut un sourire de bonheur et jeta un regard qui disait merci +a saint Antoine, quand son mari vint lui dire son idee! mais elle +resta muette et se sentit rougir lorsqu'il ajouta: "Dis donc, +est-ce que j'ai perdu quelque chose?--Pourquoi me demandes-tu cela? +repondit-elle.--C'est que j'ai entendu la petite." + +La conversation en resta la, mais l'embarras de Mme D*** n'avait pas +echappe a son mari, et souvent encore il se demandait: "Qu'ai-je donc +perdu?" + +Le 12 juin au soir, Mme D*** se trouvait encore dans sa chambre avec +sa fille, et l'enfant redisait avec ferveur sa naive priere: "Grand +Saint, faites retrouver a mon pere ce qu'il a perdu!" + +"Mais enfin, dis-moi donc ce que j'ai perdu, s'ecria M. D*** en +entrant violemment dans la chambre... Depuis huit jours, je me le +demande... Depuis huit jours, cette pensee m'obsede... Tu fais +toujours prier ta fille pour cela, mais tu ferais bien mieux de me le +dire, car je saurais si cela vaut la peine de fatiguer cette enfant!" + +Mme D*** se leva, en regardant son mari avec calme: "Mon ami, lui +dit-elle, serais-tu content de me quitter pour toujours? + +--Ah! pour cela non! et si c'est pour cela que tu pries et que tu vas +a l'eglise, tu peux t'abstenir! + +--Cependant, mon cher ami, si tu ne retrouves pas ce que tu as perdu, +il faudra nous quitter un jour..., et pour toujours! + +--Mais qu'est-ce donc?... Dis, je t'en conjure..., qu'ai-je donc +perdu? + +--La foi... la foi de ta mere!... et je ne veux pas te quitter, moi... +Oh! je ne le veux pas... il faut que tu la retrouves!" + +Et la pauvre femme pleurait, pendant que, sans ajouter un seul mot, M. +D*** sortait. + +"La foi, disait-il, la foi de ma mere... de ma femme et de ma fille!". +Et pendant toute la nuit, Mme D*** qui priait, l'entendait marcher, +s'agiter et repeter souvent: "La foi... la foi de ma mere!" + +Le lendemain matin, M. D*** entre sans rien dire, dans la chambre de +sa femme; puis, comme eveille par une idee subite: "Est-ce que vous +avez une fete aujourd'hui? + +--Oui, mon ami, la fete de saint Antoine de Padoue. + +--Ah! le petit Saint de la cheminee! ... Eh bien! merci, saint +Antoine!" + +Et comme Mme D*** le regardait anxieuse... "Oui, oui, ma femme, +s'ecria-t-il en ouvrant les bras, oui, c'est fait, j'ai retrouve ce +que j'avais perdu;--mais nous devons un beau cierge a ton petit Saint, +allons le lui porter!" + +Et quelques minutes plus tard, le frere Portier du couvent des +Franciscains appelait un Pere pour confesser M. D*** qui avait +retrouve la foi. (_R. P. Apollinaire_.) + + + + * * * * * + + + +30.--LE CHEMIN DU COEUR. + +Un honorable ecclesiastique de Paris venait d'etre appele pour +confesser une vieille femme mourante dans une de ces maisons qui +servent de refuge aux chiffonniers; il entendit des cris plaintifs +partir d'une chambre voisine et comme le bruit d'un corps qui tombe. +Il s'y precipite et voit une femme etendue sur le carreau, qu'un homme +rouait de coups. "Ah! malheureux!" s'ecrie involontairement l'abbe. +L'homme se retourne, et, apercevant le pretre, il lui dit: "Que +viens-tu chercher ici, calotin? Tu vas passer par la fenetre." Et, le +saisissant par le collet et la ceinture, il le souleve de terre et se +rapproche de la fenetre. + +C'etait au troisieme etage. L'abbe avait conserve sa presence +d'esprit. Rapide comme l'eclair, un souvenir se presente a lui, et +sans paraitre emu, il lui dit: "Moi qui venais vous chercher pour +porter secours a une pauvre voisine qui se meurt!" L'homme s'etait +arrete; il etait temps: la fenetre ouverte n'etait plus qu'a un pas. +Il repose l'abbe par terre en lui disant: "Qu'est-ce que c'est?--Une +pauvre femme qui se meurt sur un veritable fumier, et je venais +pour que vous m'aidiez un peu a la secourir.--Voyons." Et l'abbe le +conduisit dans la piece contigue et lui montra une vieille femme +etendue sur un miserable grabat couvert d'une paille infecte, dans +le paroxysme d'une fievre brulante, a peine recouverte de quelques +miserables haillons. "Ah! pauvre femme! dit le chiffonnier dont la +colere etait tout a fait tombee a cet aspect.--Je vais vous prier, lui +dit l'abbe en lui tendant une piece de 40 sous, de me procurer deux +ou trois bottes de paille fraiche pour qu'elle soit un peu moins +mal.--Tout de suite." Et, prenant la piece, il s'elance, descendant +quatre a quatre les marches de l'escalier vermoulu. + +A peine etait-il parti que toutes les portes du corridor s'ouvrirent, +et tous les habitants, les femmes surtout, y compris celle qui venait +d'etre battue, se precipitent en disant: "Sauvez-vous, monsieur +l'abbe, sauvez-vous vite pendant qu'il est loin. Il est aussi fort +qu'il est violent, et s'il vous retrouve ici, il pourrait bien vous +faire un mauvais parti.--Non, non, repondit l'abbe en souriant, je +resterai. Je l'ai entrepris. Il vaut beaucoup mieux que vous ne +croyez, et il faudra bien que j'en vienne a bout." On l'entendit +remonter. Chacun etait rentre chez soi, fermant soigneusement sa +porte. + +Il arrivait en effet, charge de trois bottes de paille qu'il jeta a +terre a la porte de la malade. Il en delie une, etend la paille par +terre, et enlevant la pauvre infirme aussi delicatement qu'aurait pu +le faire une soeur de charite, il la pose dessus avec precaution. +Ouvrant la fenetre, il jette dans la rue, sans trop de souci des +ordonnances de police, le fumier infect qui couvrait le grabat, et le +remplace par la paille fraiche des deux autres bottes; il la recouvre +de ce qu'il trouve de mieux dans tous ces haillons, et replace sur son +lit avec le meme soin la vieille femme, qui le remercie par signes et +surtout par l'air de satisfaction et de bien-etre avec lequel elle +s'arrangeait sur sa couchette. + +L'abbe l'avait regarde avec bonheur, et des que tout fut fini, lui +prenant la main, il lui dit: "Tenez, je gage que vous etes plus +content de vous que si je vous avais laisse battre votre femme tout +a votre aise.--Ah! dame! je ne dis pas; et, regardant la vieille +voisine, il ajouta: Pauvre femme, je ne savais pas qu'elle fut si +mal.--Vous etes un brave homme, j'ai vu comme vous vous y preniez bien +pour elle, et avec quel soin.--Oh! c'est qu'elle est si faible!--Je +reviendrai la voir dans quelques jours, et j'aurai bien du plaisir +a vous voir.--Ah! monsieur l'abbe, dit-il en rougissant un peu; et +prenant la main que l'abbe lui tendait de nouveau: Excusez si j'etais +bien en colere tout a l'heure.--Je n'y pense plus, et a revoir. +Cependant vous allez me faire une promesse.--Quoi donc?--Je reviendrai +dans cinq a six jours, et d'ici-la vous ne battrez pas votre +femme.--Ah! c'est qu'il y a des moments qu'elle m'impatiente.--Eh +bien! dans ces moments-la, vous irez voir cette pauvre voisine... +C'est promis, a revoir." Et sans attendre davantage, il secoue la main +du chiffonnier et se hate de partir. + +Il revint effectivement au bout de cinq jours, et apres sa visite a +la pauvre vieille, qui lui raconta en pleurant combien son terrible +voisin avait ete bon pour elle, il entra chez lui. En le voyant, la +femme se precipite vers lui en lui disant: "Ah! monsieur l'abbe, vous +m'avez sauve deux _roulees_." Le mari, un peu confus, ajouta: "Ah! +oui, les mains m'ont bien demange... Mais j'ai fait comme vous m'avez +dit, et je ne rentrais que quand la colere etait passee.--Vous le +voyez, dit l'abbe, on peut toujours en venir a bout, et je suis sur +qu'apres ces deux fois vous avez trouve votre femme bien plus douce." + +La glace etait rompue, et l'abbe en profita pour parler un peu charite +et amour du prochain. Nul n'avait mieux que lui, qui prechait si bien +d'exemple, le droit d'en parler. De la il passa un peu a l'amour de +Dieu, et quitta le couple enchante, emportant une nouvelle promesse de +patience et celle d'une visite du mari. Sous cette grosse enveloppe +il cachait un coeur intelligent et bon, et il ne fut pas difficile +a l'abbe de le ramener a Dieu. Apres avoir ete la terreur de son +quartier par sa force et sa violence, il en devint le modele et +l'apotre. Plus d'une fois il amena a l'abbe d'anciens camarades dont +il avait determine la conversion. + +Un matin, l'abbe se trouvait d'assez bonne heure a Saint-Sulpice. Il +le vit entrer et, apres une courte priere, s'approcher du tronc des +pauvres, y jeter quelque chose et se retirer precipitamment. Il le +suivit, et l'ayant rejoint dehors, il lui demanda ce qu'il venait de +faire. Le chiffonnier hesita a repondre, mais, certain que l'abbe +avait tout vu, il lui dit: "Eh bien! c'est l'argent de mon dejeuner +que j'y ai jete. Autrefois je n'en ai que trop depense au cabaret. +J'ai donne des scandales, vous le savez mieux que personne. Pour les +reparer autant que je le puis, je jeune quelquefois, et comme il ne +serait pas juste d'en tirer profit, je viens jeter ici, pour les +pauvres, l'argent que mon dejeuner m'aurait coute." + +(_L'abbe Mullois_.) + + + + * * * * * + + + +31.--LE NOUVEL AUGUSTIN. + +Un jeune homme du nom d'Augustin, emporte par ses passions ardentes, +etait tombe dans le desordre presque au terme de ses etudes. Ne +connaissant plus ni frein ni regle, il n'ecoutait meme pas sa mere et +restait insensible a ses larmes comme a ses reproches. Par intervalles +cependant, le remords venait troubler la conscience du jeune libertin, +mais il tachait de s'etourdir davantage et se plongeait dans la +dissipation. Soudain, une maladie de poitrine se declara. Inquiete de +le voir partir pour la capitale avec une toux opiniatre, sa plus jeune +soeur, Anna, cacha, sans le lui dire, une medaille de la sainte Vierge +dans l'habit qu'il portait. Ce pieux stratageme fut sans effet sur +lui. Loin de la: "On s'est donne une peine inutile, ecrivit-il +bientot; je prie qu'on ne recommence pas, mon tailleur a bien autre +chose a faire qu'a decoudre des medailles." + +Les symptomes de la maladie ne tarderent pas a devenir inquietants, +et firent de rapides progres; des crachements de sang menacaient +d'etouffer tout a coup le malade. Ainsi la mort le pouvait frapper a +toute heure: pauvre Augustin! il n'etait pas prepare a paraitre devant +Dieu, il ne songeait pas meme a s'y disposer. Un jour, dans une +entrevue qu'il eut avec sa soeur religieuse, celle-ci lui avait dit +avec tendresse: "Mon cher Augustin, songe donc a mettre ta conscience +en regle avec Dieu; moi qui t'aime tant, je ne puis soutenir la pensee +de te savoir loin de lui." Pour toute reponse, le jeune homme avait +serre avec emotion la main de sa soeur, puis il avait cherche a +changer une conversation qui semblait le fatiguer. Un autre jour, une +crise violente ayant fait apprehender que sa derniere heure ne fut +arrivee, sa mere avait fait prier l'aumonier, premier depositaire des +secrets du coeur de son fils, d'accourir en toute hate. L'aumonier +s'etait presente sans retard avec sa douce parole, son regard ami. +Augustin n'avait voulu rien entendre, et le vieillard s'etait retire +les yeux pleins de larmes ameres. + +Mais pendant qu'Augustin repoussait le ministre de Dieu, on priait +pour lui dans les sanctuaires consacres a Marie, si bien surnommee +l'esperance des desesperes: l'heure du triomphe de la grace ne devait +pas tarder a sonner. + +Soudain une crise affreuse se declare, c'est le dernier avertissement +du ciel. + +Surmontant alors sa douleur, la mere d'Augustin s'approche de son lit +et lui dit avec amour: "Mon fils, je t'en supplie, ne differe pas +davantage; si cette crise continue, es-tu sur d'en supporter l'effort, +dans l'etat d'epuisement ou tu es?" Courageuse mere, pour sauver +l'ame de votre enfant, vous avez su triompher des faiblesses du coeur +maternel; mais aussi, que votre ame abattue fut consolee quand le +pauvre malade, levant vers vous son regard mourant, vous dit: "Je le +veux bien, faites venir M. le Cure!" + +Celui-ci arriva promptement, fut recu a bras ouverts, et commenca +avec le jeune homme un de ces mysterieux entretiens dont le ciel seul +connait le secret et qui rehabilitent les ames devant Dieu. Quand le +pretre sortit, le malade etait calme, une douce joie brillait sur son +visage. Augustin, qui depuis trois mois n'avait pour sa mere qu'une +froideur glaciale, triste fruit de son esprit aigri et chagrin, +l'appela pres de son lit et l'embrassa avec tendresse; c'etait le +temoignage de la reconciliation qu'il venait de cimenter avec Dieu, +l'expression filiale de sa conscience tranquillisee. + +A partir de ce moment, le plus admirable contraste se fit remarquer +dans le jeune malade; on le voyait subir d'heure en heure l'influence +de l'action celeste. + +Lui adressait-on des paroles de piete? il les recevait avec +reconnaissance. Lui faisait-on une lecture edifiante? il l'ecoutait +avec une douce attention. Les _Confessions_ du grand eveque +d'Hippone faisaient, entre tous les autres livres, ses plus cheres +delices. C'est mon histoire que je lis, disait-il avec un pieux +sentiment d'amour de Dieu. Il contemplait avec bonheur la croix de +Jesus, cherchant a participer a la vertu qui s'en echappe pour le +chretien supportant sans se plaindre les plus cruelles douleurs. Il +fit publiquement ses excuses a tous les membres de sa famille et aux +personnes de la maison pour les scandales qu'il avait donnes, et +particulierement au venerable ecclesiastique dont il avait refuse le +ministere quelques mois auparavant. + +Sa mort fut des plus edifiantes: le pecheur etait devenu un saint. + + + + * * * * * + + + +32.--VAINCU PAR L'EXEMPLE. + +Un enfant pieux etait place dans un tres mauvais atelier de tourneur; +c'etait veritablement pour lui un enfer. Pour comble de malheur, +le patron avait un contrat passe avec les parents et ne voulut +pas entendre parler de rupture. Le jeune apprenti fut tente de se +desesperer; mais soutenu par les conseils de son confesseur, il se +resigna. Les attaques allaient toujours croissant. Enfin, un dimanche, +le pauvre enfant vient se jeter dans les bras de l'aumonier, et, +fondant en larmes, lui fait part de ses nouveaux tourments; il se +plaint surtout d'un ouvrier qui s'acharne apres lui plus que les +autres et le harcelle de ses impietes. Quel remede a cette situation? +"Un seul, la priere! Priez pour la conversion de ce malheureux! Tout +est possible a Dieu." lui dit le confesseur. Reste seul dans un petit +sanctuaire, l'enfant se prosterne devant une statue de la Sainte +Vierge, pleure a chaudes larmes et prie longtemps avec la plus grande +ferveur. Le samedi suivant, l'apprenti amenait aux pieds de l'aumonier +du Patronage le malheureux ouvrier sincerement converti, autant par +les prieres que par les bons exemples et la resignation de l'enfant. +Peu de temps apres, tous les deux s'approchaient de la sainte Table, +combles de graces et de consolations. Cet ouvrier persevera dans son +heureux retour et prit energiquement la defense du pauvre apprenti. Ce +n'est pas tout. Quelque temps apres, le patron lui-meme vint trouver +le directeur du Patronage, lui avouant que l'exemple des vertus +simples et modestes de son apprenti, joint a des malheurs de famille, +avait profondement touche son coeur. "Je me suis deja confesse a M. +le Cure, dit-il, et j'y retourne ce soir. Demain je fais mes Paques. +Desormais je ne veux pas d'autres apprentis, ni d'autres ouvriers que +ceux du Patronage. Jamais je ne travaillerai le dimanche, jamais une +mauvaise parole ne sera prononcee chez moi. Veuillez, monsieur, me +considerer comme un des votres, comme tout devoue a la religion et a +la moralisation de la classe ouvriere." + +Ne faut-il pas dire apres cela que la priere et le bon exemple peuvent +convertir les coeurs les plus endurcis? + + + + * * * * * + + + +33.--LA FILLE DU FRANC-MACON. + +J'ai ete appele, racontait en 1865 un venerable religieux passioniste, +pour administrer un mourant a Brooklyn. C'etait un allemand, que +j'avais eu l'occasion de rencontrer plusieurs fois. Sa fille unique, +excellente catholique, me prevint que son pere etait franc-macon et +qu'il fallait exiger sa retractation. + +"Apres avoir entendu sa confession, je lui demandai s'il n'avait +pas appartenu a quelque societe secrete.--Oui, mon Pere, je suis +franc-macon; mais, vous le savez, en Amerique, cela n'est pas +mal.--C'est une erreur, lui dis-je; la franc-maconnerie est condamnee +partout ou elle existe. Il vous faut donc retracter tout ce que vous +avez pu promettre et me delivrer vos insignes. + +"Le malade fit bien quelques difficultes, mais il avait garde la foi, +et il signa la retractation que je redigeai: puis il me fallut faire +de nouvelles instances pour obtenir son echarpe, son equerre et sa +truelle d'argent, son tablier de peau et son rituel, renfermes dans +une armoire pres de son lit. Je dus lui expliquer la necessite de se +depouiller de tous ces objets s'il voulait faire preuve d'un repentir +sincere et d'un retour efficace a l'Eglise. Je sortais, emportant les +depouilles opimes, et tout heureux d'avoir arrache son ame au demon. + +"La jeune fille m'attendait sous le vestibule: Eh bien! dit-elle, mon +pere vous a tout remis? Tout, n'est-ce pas? Il a fait la paix avec +Dieu?--Voyez plutot, ma fille. Et je lui montrai les objets que +j'avais a la main. Elle les prend l'un apres l'autre, et puis, d'un +air triste, elle dit: "Non, tout n'est pas la; il n'a pas eu de peine +a vous remettre ces insignes; il lui en a coute davantage pour ce +livre, qui est particulier a son grade. Mais il y a encore autre +chose.--Quoi donc?--Un ecrit dont j'ignore le contenu; mon pere m'a +recommande de le porter tout cachete apres sa mort au chef de sa Loge. +Ce doit etre quelque secret important." + +"Je retourne pres du malade, et je lui dis: "Mon pauvre ami, pourquoi +me trompez-vous? Vous allez paraitre devant le tribunal de Dieu; +croyez-vous echapper a sa justice? Vous avez encore quelque chose a +me livrer." Le malade parut consterne; je remarquai la paleur de +son visage et le trouble de ses yeux; puis il dit avec un certain +embarras: "Mais vous avez tout emporte, je n'ai plus rien a +vous livrer.--Non, il y a un ecrit comme en font tous les +francs-macons.--C'est une erreur, mon Pere, je n'ai plus rien." Je +redoublai d'instances: tout etait inutile, le demon allait triompher. +J'employais tous les moyens que je croyais efficaces en telle +occasion. Je n'obtins rien: le malade niait, ou ne repondait pas. +Alors, sa fille ouvre la porte et se jette a genoux au pied du lit: +"Oh! mon pere, de grace, sauvez votre ame; votre fille serait trop +malheureuse. Vous dites que vous m'aimez, prouvez-le maintenant." + +"Le malade ne s'attendait pas a cette secousse: les embrassements et +les larmes de sa fille l'emeuvent; elle lui prodigue les caresses les +plus vives; elle lui dit les paroles les plus tendres, lui parle du +ciel qu'il perd, et le malade veut repondre: "Tu sais que je n'ai rien +de cache." Sa fille, prenant un ton inspire: "Ne mentez pas, mon pere; +vous avez toujours ete franc; que je ne rougisse pas de votre nom. +Donnez au Pere le papier que vous m'avez recommande de porter au +venerable de la Loge." + +"A ces paroles, le malade pousse un cri; puis, faisant un effort, il +dit en soupirant: "Non, ma fille, tu ne rougiras pas de ton pere. +Tiens, prends cette clef a mon cou, ouvre le tiroir, et donne au Pere +le papier qu'il renferme." Puis il tombe affaisse. + +"Sa fille, prompte comme l'eclair, avait execute ses ordres et me +remettait un pli cachete en disant: "Victoire! mon pere est sauve!" + +Cette scene m'avait profondement touche. Le courage de cette fille me +rappelait une chretienne des premiers siecles. Le malade vecut +encore quelques heures, et ses dernieres paroles etaient un acte de +contrition, en meme temps que de foi et d'esperance. J'ouvris, en +presence de sa fille, le pli cachete. C'etait un serment signe avec du +sang. J'avais entendu parler de ce genre d'ecrits en usage chez les +chefs de la franc-maconnerie; mais quand je parcourus ce papier, je +n'en pouvais croire mes yeux. C'etait le serment d'une guerre sans +fin, sans merci, contre l'Eglise, la papaute et les rois; avec les +plus execrables maledictions s'il violait sa parole. Ce papier, je +l'ai remis entre les mains de l'archeveque, afin qu'il put apprecier +aussi bien que moi la malice infernale de la franc-maconnerie." + + + + * * * * * + + + +34.--UN VOYAGE DE CENT LIEUES EN AUSTRALIE. + +Dans une de ses courses apostoliques au milieu des regions peu +frequentees de l'Australie, Mgr Polding tomba malade et fut soigne +avec un devouement admirable par une veuve. Le venerable prelat, +revenu a la sante, lui fit promesse qu'a quelque epoque de l'annee +et en quelque lieu qu'il fut, il reviendrait, a son appel, lui +administrer les derniers sacrements. Bien des saisons se passerent, et +une nuit d'automne arriva une lettre invitant l'archeveque a remplir +la promesse faite a sa bienfaitrice qui se mourait. Sans hesiter un +seul instant, le digne prelat, en depit de la rigueur de la saison, se +mit immediatement en route. + +Apres avoir bien marche des heures et des jours, il arriva haletant et +harasse a la maison qu'il etait venu chercher de si loin; mais a son +grand etonnement, il trouva une solitude complete. + +Pendant que l'archeveque meditait ce qu'il allait faire, son attention +fut appelee soudain par le bruit de la hache d'un bucheron. Se +dirigeant immediatement vers l'endroit d'ou partait le bruit, il se +trouva bientot en face d'un robuste Irlandais. Mgr Polding apprit de +lui que la vieille dame, craignant quelque retard de sa part, s'etait +decidee, bien que mourante, a aller chercher ailleurs des secours +spirituels; mais le bon Irlandais ne put lui indiquer la direction +qu'elle avait prise. Le prelat comprit qu'il serait completement +inutile d'aller a sa recherche mais une inspiration lui vint. Il +s'assit sur un tronc d'arbre, et, s'adressant au bucheron, il lui dit: +"Eh bien, mon brave, apres tout, je n'ai pas l'intention d'etre venu +ici pour rien. Ainsi, mettez-vous a genoux, et je vais entendre votre +confession." + +L'Irlandais commenca par s'excuser, alleguant son manque de +preparation, le long laps de temps ecoule depuis sa derniere +confession, etc.; mais tous ces scrupules furent combattus par +l'archeveque, et le bucheron finit par s'agenouiller, repentant et +contrit; pour recevoir l'absolution de ses fautes. L'archeveque +lui fit promettre d'aller communier le dimanche suivant, et ils se +separerent. Mgr Polding avait a peine fait quelques pas qu'il entendit +un profond gemissement. Il revint en toute hate et trouva son penitent +mort, ecrase par la chute d'un arbre. + +Combien n'est donc pas admirable la misericorde de Dieu, qui appelle +ainsi un eveque a des centaines de lieues de sa residence, par des +chemins pleins de dangers et par le temps le plus rigoureux, pour +ouvrir les portes du ciel a l'ame d'un pauvre homme sur le point de +comparaitre a son tribunal? + + + + * * * * * + + + +35.--RIEN N'EST IMPOSSIBLE A DIEU. + +Dans une antique cite des bords du Rhin, la femme d'un cordonnier, +qui vivait dans une extreme misere, se rendit chez l'eveque, pour +lui demander secours et protection. Le prelat etait connu comme le +consolateur de toute espece de souffrances: les vieillards, les +veuves, les orphelins, les infirmes, les aveugles, tous ceux qui +souffraient physiquement ou moralement, approchaient de lui, malgre sa +haute dignite, avec confiance et abandon. Quand l'eveque eut entendu +les plaintes de la pauvre femme, il lui dit amicalement, mais +cependant sur le ton du reproche: + +"Je ne suis pas assez riche, bonne femme, pour vous donner l'aumone +deux fois par semaine." + +La pauvre femme repondit sans oser lever les yeux: + +"Que Votre Grandeur daigne m'excuser; mais mon mari est depuis +longtemps alite et tourmente de si grandes douleurs!... + +--S'il en est ainsi, s'ecria l'eveque, je ne saurais vous refuser, +car, pour des cas semblables, j'ai toujours une somme en reserve. +Je veux voir aussi votre mari et lui apporter quelques consolations +spirituelles." + +A ces mots, la pauvre femme se montra inquiete et embarrassee: + +"Que Votre Grandeur ne se derange pas... Mon mari a de singulieres +idees. + +--Malgre cela je realiserai mon projet, interrompit serieusement +l'eveque qui se figura que cette maladie attribuee au mari etait un +pretexte pour obtenir un secours plus abondant. + +--Il faut donc que je vous avoue franchement, dit la pauvre femme tout +en larmes, que mon mari est si profondement irreligieux qu'il ne veut +entendre parler d'aucun pretre. + +--Cela ne m'empechera pas de l'aller visiter, d'autant qu'il est, je +le vois, doublement malade. Peut-etre, humble instrument de Dieu, +pourrai-je le ramener dans la bonne voie." + +La pauvre femme courut avec le coeur inquiet pres de son mari; il +souffrait beaucoup, elle n'osa lui annoncer la visite qu'il allait +recevoir. + +Bientot apres, la porte de la chambre s'ouvrit doucement, et l'eveque +entra. + +Il s'approcha avec bonte du lit de douleur et s'informa avec +bienveillance des souffrances du malade; il s'efforca de rechauffer le +coeur du pecheur au foyer toujours brulant de l'amour divin et de le +preparer au voyage de l'eternite. + +Mais le malade qui, a la premiere vue de l'eveque, etait devenu rouge +de colere, se montra tellement insensible a ce langage si doux et si +eloquent, que le bon pasteur se retira le coeur profondement afflige. + +Il avait deja franchi le seuil de la chambre, lorsqu'il se retourna +une derniere fois. Son doux regard rencontra celui de la femme +attristee, et il lui dit a voix basse: + +"Ne desesperez pas, _vous savez qu'a Dieu rien n'est impossible_; ne +doutons pas de la conversion de votre mari. Si un heureux moment +venait ou il desirat ma presence, ne tardez pas a m'appeler, serait-ce +meme au milieu de la nuit. Votre mari est plus mal que vous ne pensez, +et chaque minute est precieuse pour le salut de son ame." + +La nuit suivante, a onze heures, la pauvre femme arrivait toute +haletante au palais de l'eveque. Elle tira vivement, et a coups +redoubles, le cordon de la sonnette, jusqu'a ce qu'enfin elle entendit +le bruit des clefs et qu'elle apercut le domestique, qui lui demanda +avec impatience ce qu'elle pouvait vouloir a une heure semblable. + +"Mon mari mourant demande Monseigneur. Il reclame la grace qu'il +daigne venir au plus tot. + +--Y pensez-vous? repondit le domestique; comment pourrais-je troubler +le sommeil de mon maitre, dont la vie est si remplie et les fatigues +si grandes? Votre mari, je pense, peut bien attendre a demain matin; +je ferai votre commission des le reveil de Monseigneur. + +--Ce sera trop tard, soupira la pauvre femme. Pour l'amour de Jesus, +ayez pitie de mon pauvre mari et annoncez-moi de suite. Sa Grandeur +m'a dit elle-meme de venir la chercher a toute heure, meme au milieu +de la nuit. + +--S'il en est ainsi, repondit avec empressement le vieux et fidele +serviteur, je vais communiquer votre demande au chapelain de Sa +Grandeur." + +Et il courut chez le chapelain, qui lui ordonna de reveiller +immediatement son maitre; mais l'eveque n'etait pas dans sa chambre +a coucher. Le domestique, qui avait vieilli a son service, l'alla +chercher a la chapelle, ou il savait qu'il passait en prieres une +partie des nuits. Il le trouva, en effet, plonge dans de pieuses +meditations devant l'image de Jesus crucifie. + +Des que le bon evoque connut l'appel du malade, il s'ecria avec une +sainte joie: + +"Combien je vous remercie, mon Dieu, d'avoir exauce ma priere!" + +Et immediatement il se mit en route, traversa a pas presses les rues +etroites et sombres, monta rapidement l'escalier et vint s'asseoir au +chevet du mourant, qui le recut avec des larmes brulantes de repentir, +et avec une profonde emotion lui parla ainsi: + +"La nuit etait venue, et j'avais deja passe plusieurs heures sans +sommeil sur mon lit de douleur, lorsque tout a coup mon coeur a +eprouve une inquietude que je n'avais ressentie de ma vie. J'avais +compris quel affreux danger planait sur mon ame; j'ai reconnu mes +graves offenses envers Dieu, et, en voyant combien il a toujours ete +misericordieux pour moi, j'ai ete epouvante du sort qui m'attendait +si je paraissais en cet etat devant le souverain Juge qui voit et qui +sait tout. J'ai songe alors a ma mere, qui en mourant m'a recommande +a la protection de la bienheureuse Vierge Marie. Je me suis adresse a +cette Mere celeste, implorant sa protection aupres de son cher Fils, +et bientot j'ai senti la consolation entrer dans mon coeur. Ma femme +m'a rappele aussitot votre promesse de m'assister dans ce danger de +mon ame et dans le peril de la mort..." + +Le malade ne put continuer; il retomba epuise sur son lit, en proie a +un profond evanouissement. Des qu'il eut repris l'usage de ses sens, +il deposa dans le coeur de l'evoque une humble confession generale, +et attendit avec impatience ce moment heureux dont il avait ete si +longtemps prive, ou lui fut presente le Pain celeste qui remplit +son ame d'une paix inexprimable. Il murmura d'une voix deja presque +eteinte: + +"O Dieu! qui as fait pour moi de si grandes choses, sois aussi +misericordieux pour ma pauvre ame que tu le fus sur la croix pour le +bon larron repentant." + +Le lendemain, sa lutte avec la mort et la douleur avait cesse: il +etait passe a une vie meilleure. Le jour de la conversion de cet homme +dut etre le plus beau jour de la vie d'un evoque; car il ne saurait +y avoir ici-bas de plus grande joie que la pensee d'avoir ramene un +pecheur a Dieu. + +Et ainsi, en cette circonstance decisive pour le bonheur eternel d'une +ame, ce bonheur fut double; c'est la le propre de toutes les oeuvres +de misericorde: elles sont la joie de ceux qui les accomplissent et de +ceux qui en sont l'objet. + + + + * * * * * + + + +36.--L'AMOUR MATERNEL. + +Dans une des principales villes du midi de la France, un venerable +ecclesiastique, vicaire de paroisse, fut soudainement appele vers le +milieu de la nuit, pres d'une malade qui, lui dit-on, se mourait, +privee tout a la fois des ressources materielles capables d'adoucir +les souffrances de son corps, et des sentiments religieux propres a +soutenir l'energie de son ame, profondement aigrie par la misere. Le +digne pretre ne se fit point attendre. Sautant hors de sa couche et +s'habillant a la hate, il est bientot dans la rue, se dirigeant +avec son guide vers la demeure de la pauvre mourante, a travers des +tourbillons de neige dont une bise glaciale fouettait son visage. Il +arrive, gravit six etages et penetre au fond du plus mechant reduit +que l'on puisse voir. La, sur un grabat fetide, une malheureuse femme +se debattait avec angoisse, voulant et ne voulant pas mourir; car a +ses cotes dormait, ensevelie sous d'informes haillons, une petite +fille qui la rattachait encore a la vie quand le malheur la pressait +au contraire de quitter un monde devenu inhabitable pour elle. + +Un tel spectacle emut l'envoye de Dieu jusqu'aux larmes, et le frisson +d'une pitie sincere parcourut tous ses membres. Que faire devant une +pareille infortune? Comment ramener la paix et la joie dans une ame +ainsi torturee, toujours en presence d'une misere de plus en plus +poignante, de plus en plus irremediable? Tout autre qu'un pretre +assurement eut recule devant une mission si difficile. L'abbe ne se +decouragea point; il prit conseil de sa foi, il prit conseil de son +coeur, et le plus doux triomphe couronna bientot ses intelligents +efforts. Aux premiers mots sortis de sa bouche, la malade avait +brusquement detourne la tete, a ses exhortations toujours plus tendres +et plus pressantes, elle opposait une indifference profonde, un de +ces sourires amers qui deconcertent les plus robustes esperances et +attestent une incredulite systematique ou une ignorance absolue des +verites chretiennes. Il fallait donc tenter un dernier assaut decisif; +c'est alors qu'une inspiration soudaine vint illuminer l'esprit du +bon pasteur a la recherche de sa brebis egaree. "Elle resiste a mes +paroles, se dit-il en lui-meme, elle ne resistera pas sans doute aux +saintes obligations de la maternite; l'amour maternel mene a Dieu, qui +aime si tendrement sa Mere." Et, saisissant l'enfant endormi dans +un coin de la mansarde, il le presenta a la mourante en lui disant: +"Sauvez votre ame, vous sauverez celle de votre fille; si vous devez +la laisser orpheline ici-bas, au moins gagnez le ciel pour la proteger +et lui garder une place parmi les anges." A la vue de cette innocente +et douce creature qui lui tendait ses petits bras et sollicitait ses +caresses, la pauvre femme jeta un cri percant, serra convulsivement +son enfant sur sa poitrine haletante, et, au bout de quelques +instants, ses yeux desseches s'emplirent de larmes; bienheureuses +larmes qui emporterent avec elles toutes les barrieres que l'esprit de +revolte avait placees entre son coeur et celui du souverain Juge, dont +la main ne nous frappe ici-bas que pour nous guerir. L'attendrissement +qui ouvrait son ame aux plus nobles sollicitudes d'une mere, l'ouvrit +en meme temps a tous les sentiments chretiens qui donnent la +resignation dans les souffrances et le courage dans l'adversite. "Mon +Dieu, s'ecria-t-elle pleinement soumise et consolee, mon Dieu, que +votre volonte s'accomplisse! Je vous fais volontiers le sacrifice +de ma vie; que tous les maux que j'ai soufferts soient autant +d'infortunes epargnees a l'enfant qui doit me survivre. Et vous, +monsieur l'abbe, ajouta-t-elle, daignez, je vous en conjure, prendre +soin de l'orpheline; je vous la confie: si vous acceptez ce depot, je +mourrai contente et rassuree." L'abbe promit tout, et la malade se +confessa avec de grands sentiments de contrition. L'amour maternel +l'avait ramenee a l'amour de Dieu. + + + + * * * * * + + + +37.--UN PECHEUR MORIBOND ASSISTE PAR UN PRETRE MOURANT. + +Il y a une dizaine d'annees, l'eglise de Saint-Paul-Saint-Louis, de +Paris, avait parmi ses desservants un pretre qui se faisait remarquer +par sa haute taille et son visage grave et basane. + +A ses allures un peu militaires on devinait sans peine que ce pretre +avait du porter l'epee, et l'on ecoutait sans surprise l'histoire de +ce brave officier de cavalerie, qui vaillamment s'etait battu sous le +commandement de don Carlos, l'avait suivi, et enfin etait entre dans +le sacerdoce. + +Ce pretre etait l'abbe Capella. + +Apres etre reste quelques annees a Saint-Paul-Saint-Louis ou il +s'etait particulierement attire l'estime de tous, M. Capella fut +appele a une petite cure des environs de Paris. + +La, il fut venere par ses bons et simples paroissiens, presque tous +jardiniers; son caractere aimable et sa franchise militaire avaient +vaincu tous les prejuges, toutes les antipathies memes; le bien que +fit la son court passage, est incalculable. + +C'etait la veille de sa mort; les derniers sacrements venaient de lui +etre administres, et il se recueillait dans son action de graces, +offrant au Seigneur ses dernieres souffrances et son agonie qui allait +commencer. A ce moment une personne entra inopinement et s'approchant +de lui: + +--Monsieur le Cure, lui dit-elle, un tel, que vous connaissez bien, +est tres malade; il va mourir; nous sommes bien en peine, car il ne +veut recevoir aucun pretre. Ainsi, quand M. le cure est venu, il lui a +tourne le dos et ne veut pas l'entendre. + +--Quel malheur! un si brave homme, fit M. Capella avec chagrin. Ah! si +moi-meme je n'eusse pas ete mourant, peut-etre ne m'aurait-il pas si +mal recu! + +--Ah! vous, Monsieur le Cure, il vous aime et vous venere trop pour +cela! Mais helas!... Et elle se retira sans achever. + +Une pensee sublime vint au saint pretre; se soulevant sur sa couche +et joignant les mains: Mon Dieu, donnez-moi un peu de force! +s'ecria-t-il. Faisant alors un effort supreme, il endossa une derniere +fois ses vetements ecclesiastiques, puis il dit, d'un ton resolu, aux +amis qui l'entouraient: + +--Soulevez-moi et portez-moi chez le malade. + +Frappes de stupeur, pas un ne bougea. Ils ecoutaient cette voix +expirante qui avait retrouve le ton du commandement pour faire une +chose impossible, et ils crurent le cure dans le dernier delire. +Prenez-moi, repeta-t-il avec une supreme autorite. Une exclamation +assourdie sortit de toutes les bouches. + +Mais le mourant, dont l'heure de vie s'etait refugiee dans son +inebranlable volonte, presenta ses bras tremblants, ses jambes inertes +deja; on lui obeit donc et soutenant avec precaution ce corps qui +voulait reprendre la vie pour aller sauver une ame, on le deposa sur +une litiere. + +"Ah! mon Dieu! il va mourir en route!" s'ecria l'un des porteurs avec +desespoir. + +Lui, sans s'inquieter de ce qui se passait ou se disait autour de sa +couche, absorbe dans son heroique idee fixe, donnait des ordres pour +qu'on lui apportat ce qui etait necessaire a l'administration +des sacrements. Quand tout fut pret: "En route, et hatons-nous," +commanda-t-il. + +On se mit en marche vers la maison du malade. Le pretre ne faisait +entendre ni un cri, ni une plainte, ni meme un soupir dans ce chemin +douloureux dont tout choc etait une angoisse, mais il priait avec +ferveur. + +Le voila pres du lit de cet autre mourant. "Mon ami, lui dit-il d'une +voix entrecoupee, nous allons tous les deux paraitre devant le bon +Dieu. Voulez-vous que nous fassions le voyage ensemble?... Moi, je +viens vous aider... et vous apporter les secours de cette derniere +heure..." + +Un intraduisible cri echappa au malade, et sans pouvoir articuler un +mot, il saisit la main de son pasteur et la porta a ses levres avec un +mouvement d'adoration. + +"Mon ami, continua celui-ci, le temps est court...; confiez-vous a +moi; vous ne me refuserez pas de vous confesser, n'est-ce pas?" + +Le malade, subjugue par cet heroisme de la foi, fondit en larmes. "Oh! +oui, je veux me confesser a vous!" s'ecria-t-il. + +Un sourire du ciel passa sur les levres blanches du pasteur. Il fit un +signe, et le vide s'etablit autour des deux mourants. + +Bientot apres, le ministre de Dieu fit un dernier effort pour +elever sa main au-dessus de la tete du pardonne, et les paroles de +l'absolution tomberent comme une rosee sur cette ame ressuscitee. Le +pretre appela; "L'Extreme-Onction!" demanda-t-il. On lui apporta ce +qui etait necessaire pour la reception du Sacrement. "Prenez mon bras, +et conduisez ma main," dit-il a son aide. Et l'on conduisit cette main +mourante, se trainant refroidie deja, comme une supreme benediction, +sur les membres du malade qui semblait se ranimer sous ce froid +attouchement et sous les onctions de l'huile sainte. + +Quand tout fut acheve, le pretre pencha sa tete alourdie vers celui +qu'il venait d'administrer, et dans un soupir de soulagement, il +dit tout bas: "Au revoir, mon ami!... Maintenant, remportez-moi, +ajouta-t-il d'une voix eteinte. _Nunc dimittis servum tuum, Domine, +secundum verbum tuum, in pare!_" + +Puis sa tete tomba pesante sur sa poitrine; ses bras fatigues se +laisserent pendre; ses yeux se fermerent: et, pendant cette lugubre +route du retour, on aurait cru qu'il n'existait plus, si l'on n'avait +vu ses levres remuer sous un souffle de priere. Peu apres, on le +deposa immobile sur son lit. Quelques heures plus tard, il etait mort. + + + + * * * * * + + + +38.--DEUX FOIS SAUVE! + +Il y a dans notre college, rapporte un eminent ecrivain, retracant ses +souvenirs de jeunesse, un pauvre abandonne qu'on appelle Isaac. Comme +son nom l'indique, il est juif. De plus, il est orphelin et sans +fortune. La reprobation terrible qui pese sur sa race, eloigne de lui +jusqu'aux moins chretiens de nos camarades. On le voit toujours dans +le coin le plus desert de notre cour, ou le poursuivent encore les +injures et les railleries d'un age sans pitie. Cependant il est doux +et semble resigne par avance a toutes les amertumes de la vie, dont +celles du college ne sont qu'un avant-gout. Quelquefois la nature +l'emporte et le malheureux enfant eclate en sanglots; il se cache le +visage entre les mains et pleure des heures entieres. + +Depuis longtemps je pense a l'aborder. Je voudrais consoler un peu +cette precoce affliction, tenir compagnie a cette solitude prematuree; +mais je n'ose. Isaac n'est pas sans quelque sauvagerie; ses malheurs +et son abandon lui ont inspire la defiance. Quelques mechants coeurs, +comme il en est meme au college, ont encore contribue a augmenter +cette defiance, en venant solliciter l'amitie de l'orphelin et en +trahissant ensuite, avec tous les secrets confies, un coeur si +desireux d'abord de se communiquer, mais que l'infortune avait rendu +susceptible a l'exces et incapable de se livrer deux fois. + +L'autre jour, une de ces tristes scenes qui se renouvellent trop +souvent, est venue ajouter de nouvelles douleurs a celles de celui que +j'aime en secret. Je sortais du parloir au milieu de la plus longue +de nos recreations; tout a coup j'entends de grands cris. Je me hate, +j'arrive devant tous nos camarades rassembles. Ils etaient en grande +agitation. "Qu'y a-t-il?--C'est Isaac qui nous a denonces," me repond +le plus colere. Et il entame une longue histoire a laquelle chacun +veut ajouter son trait. C'etait encore une accusation banale et +sans fondement. Les preuves abondaient, la haine suggerait les plus +detestables hypotheses a ces petites tetes mechantes et enflammees; on +accueillait tout, pourvu que tout fut contraire a l'accuse. Tristes +juges comme on en voit tant dans un monde qui n'a plus la jeunesse +pour excuse! + +Isaac n'etait pas la, mais bientot nous le vimes paraitre, accompagne +du superieur qui s'eloigna quelques secondes apres, laissant le +pauvre enfant en proie a la cruaute de ses ennemis. Oh! ce mot de +_cruaute_ n'est pas trop fort. On l'injuria, et les injures bientot +furent suivies de pierres. Un fils de boucher, qui sans doute avait +vu avec quelque profit son pere assommer des boeufs a l'abattoir, +s'elanca enfin sur lui et de ses gros poings lui mit la figure en +sang. + +J'etais pale d'indignation. Mon coeur battait vivement. La colere +finit par l'emporter, la sainte colere, et je m'elancai devant Isaac: +"Vous etes des laches, m'ecriai-je en lui prenant les mains, et +malheur au premier d'entre vous qui touchera a mon _ami!_" + +J'appuyai a dessein sur ce dernier mot, je regardai les agresseurs +d'un regard decide, les poings fermes, le pied en avant: je leur +semblai redoutable, malgre ma petite taille; ils se turent, ils +s'eloignerent en jetant au vent leurs dernieres insultes, et l'un +d'eux declara qu'il fallait mettre les deux juifs a la quarantaine. + +Ce mot de juif me fit beaucoup rougir, malgre moi. Cependant je +me remis de cette soudaine emotion et me penchai vers Isaac. Il +s'appuyait sur moi et semblait me sourire, mais je le vis tout a coup +chanceler, puis tomber sans connaissance. Tant de douleurs l'avaient +brise. Alors j'appelai a mon secours, et comme personne ne venait a +mes cris, je rassemblai toutes mes forces, je le pris dans mes bras +et parvins a le transporter jusqu'a l'infirmerie. Il y fut pres d'une +heure evanoui. + +Cependant l'affaire s'etait ebruitee. Le superieur arriva et me +tendant la main: "Vous etes un digne enfant, me dit-il; je sais tout +et je veux desormais que vous me regardiez comme un ami, comme un +pere." Il ajouta en me montrant la croix: "Mais voici l'Ami celeste, +voici le Pere qui vous recompensera mieux que moi de votre belle +action!" + +Il se retira, en me permettant de rester aupres de mon nouvel ami +jusqu'a sa complete guerison. Helas! il ne savait pas que la maladie +du pauvre enfant dut etre si longue. Le medecin vit bien tout d'abord +que le cas etait grave et fit craindre une fievre cerebrale. En effet, +les symptomes en eclaterent des le soir. + +Quinze jours apres, le pauvre Isaac etait encore a l'infirmerie, mais +il etait sauve. + +J'avais obtenu la permission de le veiller une partie des nuits, et +la soeur de charite avait peine a m'arracher de ce chevet auquel il +semblait que ma propre vie fut attachee. Ces nuits furent pour mon ame +une source delicieuse de jouissances morales. J'y pris une habitude +presque monastique, celle de lire en latin l'office meme de l'Eglise, +et je n'ai pu depuis detacher mes levres de cette coupe trop meprisee +de la liturgie catholique. Oui, je me rappelle ces soirees d'ete, +alors que quelques rayons, les derniers du jour, venaient enflammer +les vitres de l'infirmerie, et qu'a genoux au pied du lit de mon ami +en delire, je suivais sur ce visage en feu les progres du mal ou +cherchais a y demeler les esperances de la guerison. + +Une idee m'avait saisi des le premier jour, idee si naturelle aux +imaginations catholiques, qu'il semble qu'elle soit la premiere a y +naitre et la derniere a s'en retirer, l'idee de convertir mon nouvel +ami et de guerir en meme temps son corps et son ame egalement malades. +Cette idee me poursuivait. Je ne pouvais m'empecher de penser que Dieu +n'avait pas permis, sans quelque dessein secret, qu'un innocent fut +accable de tant de malheurs, abreuve de tant d'injustices. + +Un jour donc qu'Isaac s'etait endormi, je m'armai d'une sainte audace +et passai a son cou une petite medaille de la sainte Vierge. Deja +on avait place sous ses yeux, en face de son lit, un crucifix ou il +devait lire tout le resume de notre foi eloquente. La pauvre soeur +redoublait de soins. Elle avait compris mon idee de conversion, ou +plutot l'avait eue avant moi, mais elle eut craint de s'en attribuer +le moindre honneur. + +Isaac fut enfin rendu a sa connaissance. C'etait un dimanche: les +eleves etaient a la messe et l'on entendait tres distinctement dans +l'infirmerie les chants de nos camarades et les harmonies de l'orgue. +La petite soeur et moi suivions notre messe aussi exactement que +possible et priions de grand coeur tous les deux pour notre cher +malade. J'avais coutume de reserver pour l'instant de l'elevation mes +plus vives prieres, et je crois bien que la soeur faisait de meme. + +Ce jour-la nous fumes encore plus recueillis. Mais un petit bruit nous +vint arracher a ce recueillement; notre malade s'etait souleve, il +s'etait assis sur son lit et semblait ecouter avec ravissement un bel +_O Salutaris_, que nos enfants de choeur n'avaient jamais si bien +chante. Il souriait pour la premiere fois peut-etre de sa vie, et ce +sourire faisait du bien a voir, quoique brillant sur un visage eteint +et decharne. Nous n'osions nous lever, mais il nous apercut, porta les +mains a son front comme pour recueillir ses idees, reflechit quelques +instants, puis tout a coup s'ecria: "Mon frere, mon cher frere!" Et je +tombai dans ses bras. + +Nous pleurions tous, et la soeur souriait a travers ses larmes. Mais +Isaac s'arreta tout a coup, et se mit a fixer le crucifix que nous +avions mis sous ses yeux. Il le regarda d'abord froidement, puis ses +yeux s'animerent, l'amour penetra dans son regard; il contempla alors +l'Homme-Dieu avec des yeux qui exprimerent toutes les nuances de la +commiseration, de la priere, de l'adoration; ses bras s'agiterent +bientot et il les tendit vers Notre-Seigneur; enfin, il ne put +resister a la grace, et un torrent de larmes sortit de ses yeux: "Mon +Roi, mon Maitre, mon Dieu!" Et se tournant vers moi: "Tu ne sais pas +que Jesus et Marie ont veille pres de moi pendant toute ma maladie? +Ils etaient la, je les voyais, je touchais leurs mains, j'entendais +leurs voix. Oh! je veux etre baptise!" + +Je l'embrassai en pleurant et lui racontai combien j'avais desire ce +moment. Ce jour-la meme, nous eumes ensemble un entretien sur la foi. +La soeur savait mieux faire le catechisme que moi; l'aumonier vient +l'aider. La convalescence d'Isaac s'ecoula dans ces lecons qu'il +semblait avoir deja recues de Dieu lui-meme, tant il s'elevait +facilement aux plus difficiles de nos mysteres. Il avait meme sur nos +dogmes des lumieres qui etonnaient l'aumonier et dont je profitai. + +Cependant le bruit de sa guerison s'etait repandu dans le college. On +avait bien change d'idees sur le compte des "deux juifs," et comme, +apres tout, des coeurs d'enfants ne sont jamais profondement +pervertis, tous nos camarades s'etaient sincerement repentis d'une +mechancete qui avait failli devenir si fatale. Tous les matins, il en +venait a l'infirmerie quelques-uns s'informer avec anxiete de la sante +d'Isaac. Les recreations etaient silencieuses, les visages tristes; +quand on annonca qu'il n'y avait plus aucun danger pour le malade, ce +fut un jour de fete pour tout le monde. + +On apprit en meme temps la miraculeuse conversion de notre ami et son +bapteme, qui eut lieu, d'apres sa volonte, le premier jour qu'il +put faire quelques pas. Au sortir de l'eglise, il alla revoir ses +condisciples qui etaient devenus ses freres en Jesus-Christ. Ce fut un +spectacle touchant: tous ces persecuteurs tomberent aux pieds de leur +victime et solliciterent la benediction de celui qui tout a l'heure +encore etait un catechumene et n'avait pas seize ans. Isaac, ou plutot +Paul (car je lui ai, comme parrain, donne ce nouveau nom), Paul les +benit avec ses larmes et voulut tous les embrasser. On sut qu'il etait +pleinement chretien, quand on le vit presser avec plus d'amour dans +ses bras celui-la meme qui l'avait autrefois le plus cruellement +persecute. (_Leon Gautier_.) + + + + * * * * * + + + +39.--DIEU A SES ELUS PARTOUT. + +Une actrice a adresse au P. de Ravignan le recit suivant de sa +conversion, une des plus admirables de notre siecle. "Lorsque j'etais +tout enfant, ma mere se trouvait seule a Paris, sans argent, sans +etat, sans protection. Elle n'avait pas cette religion qui fait +supporter toutes les adversites que Dieu nous envoie, mais seulement +une foi tres vive en Marie. Des ma plus tendre enfance, elle me fit +dire cette petite priere que je n'ai lue dans aucun livre: "Mon Dieu, +je vous donne mon corps, mon esprit, mon coeur, ma vie; je me donne +toute a vous. Faites-moi la grace de mourir plutot que de vous +offenser mortellement. Ainsi soit-il." + +"Vers l'age de cinq ans a peu pres, j'allais tres souvent avec une +vieille femme a la messe, et surtout adorer Jesus dans un sepulcre. Je +rentrais a la maison, malade d'avoir vu Notre Seigneur mort pour nous; +je pleurais. Ma mere grondait la vieille femme d'exciter a ce point ma +sensibilite, et meme elle ne voulut plus absolument que je retournasse +a l'eglise. J'etais tres fiere de m'appeler Marie. On me donnait le +nom de Josephine a la maison; mais quand on me demandait comment je +m'appelais: "Marie, repondais-je aussitot; j'ai le nom de la Vierge." + +"Ma mere me mit au theatre a l'age de six ans pour apprendre a danser. +On la pria de me laisser jouer, elle se laissa tenter. Je jouai, j'eus +un tres grand succes. Cependant j'entendais les petites filles parler +de la premiere communion, ma mere ne m'en parlait pas; je voulais +absolument la faire, mais aucun pretre ne put m'y admettre parce que +j'etais au theatre. + +"Je priais toujours, je travaillais sans cesse; en dehors du theatre, +je faisais de petits ouvrages a l'aiguille que je vendais. J'etais +entouree de vices dans les femmes meme que j'aimais le plus; je les +plaignais. Ma mere m'avait donne des principes que la misere la plus +affreuse n'avait pu detruire. J'etais mal vetue, je mangeais des +pommes de terre, mais j'etais heureuse avec ma mere. Je me disais: +"Dieu me voit, lui; il me trouve bien avec mon vilain chapeau; il ne +se moque pas de la pauvre Maria." Car on se moquait de moi; on me +disait: "Si vous vouliez, vous auriez des cachemires.--Oui, disais-je, +mais je ferais mourir ma mere de chagrin." J'etais une des premieres +du theatre, par consequent tres admiree. Si je vous dis cela, c'est +pour que vous compreniez bien la haute protection de ma celeste +patronne au milieu de ce gouffre. + +"Ma mere tomba malade. J'etais obligee de passer toutes les nuits, je +n'avais pas de domestique; je jouais, je repetais dans la journee; je +n'avais le temps d'apprendre mes roles que la nuit, pres du lit de +ma pauvre mere. C'est ici que Dieu a ete bon et indulgent pour moi. +J'avais fort peu d'appointements, quoique premiere. Eh bien! mon +Pere, malgre cela, pendant quatre mois et demi, ma mere etant au lit, +depensant beaucoup d'argent que je n'avais pas, je n'ai pas fait de +dettes, et je m'en suis tiree. Je devais tomber malade de fatigue et +de chagrin, pas du tout: c'est que je priais Dieu, et Dieu aide ceux +qui prient de tout leur coeur. + +"La derniere nuit que je passai pres de ma mere, je ne comprenais pas +que ce fut l'agonie. Enfin sa derniere parole fut: "Maria, je t'aime!" +et elle rendit le dernier soupir. Oh! mon Pere, quelle nuit! Je +n'avais pas quitte ma mere un seul instant de ma vie, et je me +trouvais a vingt ans, seule, sans parents, sans soutien, sans fortune, +sans Dieu, car je ne le possedais pas encore. Je jurai a ma mere, sur +ce corps inanime, sur cette main qui m'avait benie, que toujours je +serais digne d'elle. J'allais tous les jours au cimetiere Montmartre, +et, en rentrant, je me mettais a genoux au milieu de ma chambre; +j'avais le portrait de ma mere la devant moi; j'avais un Christ qui +avait ete pose sur son corps; je baisais ce Christ, je baisais le +portrait, et ma vie se passait entre ces deux images. + +"Enfin j'allai vous entendre, mon Pere; vous eclaircissiez des idees +confuses dans ma tete. Je suis bien ignorante encore en matiere de +religion; j'aime avec amour Jesus et Marie. Pourquoi? comment? je n'en +sais rien; je les aime et voila tout. + +"La seulement je compris ma position. "Sainte Vierge, dis-je alors, le +theatre sans vous, ou vous sans le theatre. Ah! mon choix est fait. +Mais pour arriver a vous, o Marie, comment faire?" Le dimanche de la +Quasimodo, je vous vis de plus pres; je m'etais mise au pied de la +chaire. "Je vais ecrire a M. de Ravignan, dis-je; il est impossible +qu'il n'obtienne pas cette grace de Mgr l'archeveque: il faut que je +communie." Je vous ecrivis, mon Pere, vous savez le reste; mais ce que +vous ne savez pas, c'est que mon esprit n'est plus le meme, mon coeur +non plus: les pieuses femmes que vous m'avez fait connaitre ont change +tout mon etre. + +"Oh! merci, mon Dieu! merci, mon Reverend Pere! Votre zele a tout +fait. J'ai communie, c'est vous dire que je suis la plus heureuse +des femmes, et j'etais entouree de Mmes de Gontaut, Levavasseur et +d'Auberville. Ah! autrefois je croyais aimer Dieu, mais non; c'est lui +qui m'aimait. J'aimais Marie, mais ce n'etait pas de ce saint amour +qu'elle a pour nous. Je ne sais pas ce que Dieu me reserve; mais s'il +veut me rendre heureuse, il peut m'envoyer tous les malheurs qu'il +voudra: je tacherai de les porter avec mon coeur qui est tout a lui. +Si Dieu me conserve cette foi qu'il m'a envoyee, je peux tout faire +pour lui. Aujourd'hui seulement je comprends les martyrs. + +"Je vous demande pardon, mon Pere, de la longueur de mon recit; mais +je ne suis pas tres versee dans l'art d'ecrire. C'est pour vous +obeir que je vous donne ces details. En parlant de ma mere, je ne +m'arreterais point. + +"Mon premier acte, en sortant du theatre, a ete une premiere +communion. Dieu veuille qu'en sortant de cette vie je sois agenouillee +a la sainte table! A Dieu, a Jesus, a Marie, a ces dames, a vous, mon +Pere, ma vie entiere. _Maria_." + +La jeune actrice eut le courage de rompre completement avec le +theatre. Apres six annees d'epreuves et de privations, devenue mere de +famille, elle ecrivait au P. de Ravignan pour le remercier, et elle +ajoutait: "Oh! mon Pere, que de miseres! que de maladies! Mais Dieu +etait au fond de mon coeur. Que de joies ignorees! et c'est a vous que +je les dois. + +"Ah! comme je plains ceux qui ne pensent jamais a Dieu! Dans l'amour +qu'il nous donne nous trouvons tout pour nos besoins d'ici-bas. Cette +vie de l'ame a des charmes qu'on ignore si completement dans le monde! + +"Priez, mon Reverend Pere, pour que mon ame reste toujours attachee a +ce Dieu de misericorde qui a daigne me prendre si bas! Ah! que ma vie +passee m'a eclairee sur l'amour de Dieu pour ses creatures! Aussi, je +ne veux que ce mot dans mon coeur: Amour pour Jesus dans la joie et +la tristesse, amour pour Jesus!" Cette ame seraphique se consuma +rapidement dans un douloureux martyre: l'ancienne actrice mourut en +predestinee. + + + + * * * * * + + + +40.--LA ROSE BENITE. + +Un dimanche vers les trois heures, rapporte un homme du monde, je +passais rue de Vaugirard, a Paris. Une pluie torrentielle inondait les +rues et faisait chercher un abri aux malheureux pietons. Je regardais +machinalement a droite et a gauche, lorsque la petite eglise des +Carmes m'apparut comme lieu de refuge. Arrive dans la cour, je vois +son interieur tout resplendissant de fleurs et de lumieres; une foule +immense la remplissait, et c'est a peine si je pus parvenir a me +placer sous son portique. + +Quelle fete celebrait-on? voila ce que je demandai a une bonne femme +qui, a genoux pres de moi, egrenait son chapelet. Elle releva la tete +d'un air etonne: "Comment! monsieur, vous ne savez pas? c'est la fete +du Saint-Rosaire, et, pour en conserver le souvenir, les reverends +peres vont distribuer a tous ceux qui sont dans l'eglise une rose +benite." J'ai une passion pour les fleurs et une predilection toute +particuliere pour les roses; je voulais profiter de celles que la +Providence semait (avec intention peut-etre) sur ma route: elles sont +si rares, helas! Je suis le courant qu'un mouvement de chaises opere, +et je me trouve transporte je ne sais comment pres de la balustrade de +l'autel. Le R. P. qui venait de donner la benediction, en montait les +degres. Il fit signe qu'il allait parler; je me sentis attire vers +lui par un sentiment que je ne pus definir: son pale et noble visage +inspirait le respect, une joie toute celeste l'animait, et l'immense +quantite de bougies qui brulaient autour du tabernacle lui faisaient +comme une aureole lumineuse. Son regard doux et penetrant se +portait avec bonheur sur les nombreux fideles qui l'entouraient et +l'ecoutaient. Il fit une allocution simple et touchante, sans phrases +preparees ni oratoires; on sentait que c'etait le coeur qui debordait +avec tous ses tresors, la source qui coulait limpide et transparente +pour chacun. + +"Je vais vous distribuer de petites roses bien modestes, dit-il, parce +que nous sommes pauvres. Vous les trouverez parfumees comme l'etait +Marie, la reine du ciel, et leur parfum vous penetrant, vous desirerez +lui ressembler. Vous les trouverez benites, afin qu'elles apportent +dans vos maisons la benediction de Marie. Meres, ornez-en le berceau +de votre petit enfant pour le proteger. Femmes, montrez-la a votre +mari; dites-lui qu'elle sera son predicateur, son egide, lorsqu'il +devra vous quitter. Jeunes filles, suspendez-la au Christ place a +votre chevet, afin que votre premier regard, la premiere elevation de +votre coeur soient pour Jesus et Marie confondus dans un meme amour." +Ce serait trop long de raconter les belles et bonnes choses que +dit encore le reverend Pere. La distribution commenca; lorsque je +m'approchai pour recevoir ma rose, un leger sourire se dessina sur +les levres du religieux: il semblait lire au fond de ma pensee ce +mot _hasard_ qui m'avait amene la. Je m'inclinai et sortis de +l'eglise beaucoup plus grave que je n'y etais entre. + +Une fois dehors, je me trouvai tres embarrasse: je dinais en ville et +j'avais dispose de ma soiree; mais la pensee de porter dans une maison +profane ma petite rose benite me fit rougir interieurement. Je rentrai +chez moi, je la suspendis au portrait de ma mere. Pauvre mere! il me +sembla qu'elle me regardait plus tendrement. Peut-etre etaient-ce ses +prieres qui, du haut du ciel, avaient guide mes pas. Toujours est-il +que j'etais reste chez moi par une force d'attraction plus puissante +que ma volonte. Je passai mon temps a mediter sur les petites choses +qui amenent souvent de grands effets. Je ne puis pas dire tout ce que +je confiai de pensees tumultueuses a ma rose mystique: c'etait presque +une confession, et la petite goutte de rosee benie qui reposait au +fond de son calice etait le baume consolateur que j'appliquais sur +les blessures orageuses de mon coeur. "Qui sait, murmurai-je en +m'endormant, si je ne retournerai pas dans cette eglise, et si, te +tenant a la main, je n'irai pas trouver ce bon religieux? Elle m'amene +a vous repentant et converti!" lui dirai-je. + + + + * * * * * + + + +41.--UN SOUVENIR DU BAGNE. + +Un religieux plein de zele, qui venait de remplir son saint ministere +aupres des forcats de Rochefort, le P. Lavigne, ne pouvait se lasser +d'admirer les merveilles de la grace sur ces pauvres ames si cheres +au Bon Pasteur. Prechant dans la chapelle d'une Maison religieuse, a +Paris, il racontait un fait admirable qui atteste l'etonnante bonte de +Dieu en faveur d'un pecheur penetre d'un sincere repentir. + +"Il y a un homme, dit-il, dont le souvenir s'est empreint dans mon ame +d'une maniere ineffacable, un homme que je place au-dessus de tous les +religieux et de toutes les religieuses: c'est un saint que je venere, +et cet homme, ce saint, c'est un forcat. + +"Un soir, il vint me trouver au confessionnal, et, apres sa +confession, je lui adressai quelques questions, comme j'avais assez +souvent coutume de le faire avec ces infortunes. Cependant, cette +fois, un motif plus particulier m'engageait a interroger celui-ci. +J'avais ete frappe du calme repandu sur ses traits. Je n'y fis pas +d'abord grande attention, car j'avais eu l'occasion de remarquer la +meme chose chez plusieurs de ces malheureux. Neanmoins, la precision +avec laquelle il s'exprimait, l'exactitude rigoureuse et le laconisme +de ses reponses piquaient de plus en plus ma curiosite. + +"Il me repondait sans affectation, ne disant pas un mot inutile, et +n'allant jamais au dela de ce que je lui demandais. Aussi ce ne fut +qu'en le poussant et en le pressant par mes questions, que je parvins +a savoir, en quelques mots bien simples, sa touchante histoire. + +--Quel age avez-vous? lui dis-je d'abord. + +--Quarante-cinq ans, mon pere. + +--Combien y a-t-il que vous etes ici? + +--Il y a dix ans. + +--Devez-vous y rester encore longtemps? + +--A perpetuite, mon pere. + +--Quelle est donc la cause de votre condamnation? + +--Le crime d'incendie. + +--Sans doute, mon pauvre ami, vous avez beaucoup regrette d'avoir +commis cette faute. + +--J'ai beaucoup offense Dieu, mon pere, mais je n'ai point commis ce +crime. Toutefois, je suis justement condamne; mais c'est Dieu qui m'a +condamne. + +Cette reponse piquant plus vivement encore ma curiosite, je repris: + +--Mais que voulez-vous donc dire, mon ami? expliquez-vous. + +Alors il me repondit: + +--J'ai beaucoup offense le bon Dieu, mon pere; j'ai ete bien coupable, +mais jamais envers la societe. Apres une foule d'egarements, le bon +Dieu toucha mon coeur. + +"Je resolus de me convertir, de reparer le passe; mais depuis ma +conversion, il me restait une inquietude, un poids enorme sur le +coeur. J'avais tant offense le bon Dieu? pouvais-je croire qu'il eut +tout oublie? Et puis, je ne trouvais rien qui fut de nature a reparer +ces iniquites malheureuses de ma jeunesse, et je sentais un besoin +immense de reparation! Sur ces entrefaites, un incendie eclata pres de +ma demeure. Tous les soupcons tomberent sur moi; on m'arreta, et on me +mit en jugement. Pendant la procedure, je fus beaucoup plus calme que +je ne l'avais jamais ete; je prevoyais bien que je serais condamne, +mais j'etais pret a tout. Enfin arriva le jour ou on devait prononcer +ma sentence. Le jury quitta la salle pour aller deliberer sur mon +sort, et dans ce moment, il me sembla entendre une voix interieure qui +me disait: Si je te condamne, je me charge aussi de faire ton bonheur +et de te rendre la paix. A cet instant, je ressentis effectivement une +paix delicieuse. Les jures revinrent bientot, apportant leur verdict, +qui me declarait convaincu du crime d'incendie, avec circonstances +attenuantes; j'etais condamne aux travaux forces a perpetuite. Je fus +oblige de me contenir pour ne pas verser des larmes, qu'on aurait sans +doute attribuees a tout autre motif qu'a celui du sentiment de bonheur +que j'eprouvais. On me conduisit a mon cachot, et la, tombant sur +la paille qui me servait de lit, je me mis a repandre un torrent de +larmes si douces que l'homme le plus voluptueux aurait ete heureux +d'acheter, au prix de toutes les jouissances, le seul bonheur de les +verser. Une paix ineffable remplissait enfin toute mon ame. Elle ne me +quitta pas pendant la route que je parcourus pour arriver au bagne, et +ne m'a jamais abandonne jusqu'ici. Depuis cette epoque, je tache de +remplir tous mes devoirs, d'obeir a tout et a tous. Je ne vois dans +ceux qui commandent, ni le commissaire, ni les adjudants, ni leurs +subalternes, je ne vois que Dieu. Je prie partout, dans les travaux, a +la prison; je prie toujours, et le temps passe si vite que je puis a +peine m'en apercevoir; les heures s'ecoulent comme des minutes, les +jours comme des heures, les mois comme des jours, les annees comme des +mois. Personne ne me connait; on me croit condamne justement et cela +est vrai. + +"Vous ne me connaitrez pas non plus, mon pere; je ne vous dis ni mon +nom ni mon numero; priez seulement pour moi, je vous en conjure, afin +que je fasse la volonte de Dieu jusqu'a la fin." + + + + * * * * * + + + +42.--CE QUE LE ZELE PEUT INSPIRER A UN ENFANT. + +Il y a quelques annees, le Careme etait preche dans une grande ville +de France par deux saints missionnaires. Un soir, tandis que la foule +empressee se rendait a l'eglise, la petite Mathilde de C***, enfant de +dix ans, jouait sur le balcon de sa maison; tout a coup, poussee comme +par une inspiration divine, elle abandonne la poupee qu'elle tenait a +la main et, courant a son pere qui lisait un journal: "Oh! papa, que +je serais heureuse!...--Que faudrait-il pour cela, mon enfant?--Je +n'ose pas... dites, me l'accorderez-vous?--Oui, ma fille!--Ah! bon! +eh bien! j'etais tout a l'heure sur le balcon et j'ai vu beaucoup +de messieurs qui allaient au sermon; il y en a meme plusieurs qui y +conduisaient leurs petites filles; et vous, papa, vous ne m'y menez +jamais! Ce soir...--Tu veux que je t'y conduise, n'est-ce pas?--Oui! +je le desire beaucoup." + +Bientot l'heureuse Mathilde entrait dans l'eglise avec son pere. Il +la placa pres d'une dame de sa connaissance, parce que, dit-il, une +petite fille ne reste pas avec les messieurs; et... faisant semblant +d'aller du cote des hommes, il sortit. + +Mathilde, qui le suivait des yeux, s'en apercut, mais ne dit rien; le +lendemain elle voulut, comme par un caprice d'enfant, rester parmi les +messieurs avec son pere. Le pretre charge de maintenir l'ordre, voyant +cette petite fille: "Mon enfant, lui dit-il, ce n'est point la votre +place.--Monsieur, repondit-elle tout bas, laissez-moi ici, _je garde +papa_!" + +M. de C*** entendit cette parole, il fut emu et resta au sermon. +Le bon Dieu l'attendait, et la grace, se servant des paroles du +predicateur, penetra dans son ame. Il voulut aller tous les soirs au +sermon; il fit mieux, il s'approcha de la sainte Table le jour de +Paques. + + + + * * * * * + + + +43.--UNE CONQUETE DU SACRE-COEUR. + +Dans une petite ville assez populeuse, pres de Liege, une personne +dirigeait un cafe, ou elle s'efforcait bien plus de conquerir des ames +a Jesus-Christ que de grossir sa fortune. On y voyait en abondance les +publications les plus edifiantes, les cadres et les scapulaires du +Sacre-Coeur. Cette propagande fut benie de Dieu et devint le principe +d'un grand nombre de conversions; nous allons reproduire ici la +relation de plus remarquable, en conservant au style sa naive +simplicite. + +"Un jour, la maitresse de la maison voit entrer chez elle un inconnu +en haillons, de haute taille, ayant une longue barbe et une figure +portant l'empreinte d'une profonde misere. Cet homme inspire a la +zelatrice une grande compassion, il lui semble que Notre-Seigneur lui +envoyait une ame a gagner. J'ai toujours eu, dit-elle, le desir de +faire du bien, mais depuis que je suis zelatrice, il me semble en +avoir contracte l'obligation, de sorte que cela me donne du courage +pour vaincre ma timidite. Elle fit donc bon accueil a son nouvel hote, +qui ne disait pas un mot, et le servit de son mieux, en priant le +Coeur de Jesus de l'inspirer. Croyant le moment favorable, elle entama +la conversation: "Ne vous etonnez pas, Monsieur, lui dit-elle, de +ce que je vais vous demander; je fais cette question a toutes les +personnes qui viennent ici, et je vous vois, je crois, pour la +premiere fois: avez-vous fait vos Paques?--Non, repondit-il, je ne +fais pas mes Paques, je suis libre-penseur.--Mais ce n'est pas +une religion, cela.--C'est ma religion a moi, je n'en ai pas +d'autre.--N'avez-vous pas ete catholique autrefois?--Oui, j'ai fait ma +premiere communion; depuis, j'ai tout laisse: j'ai quitte ma femme, +mes enfants, j'ai ete en Afrique... Je ne veux pas des pretres, pas +plus qu'ils ne voudraient de moi.--Au contraire, Monsieur, ce serait +un grand bonheur pour eux de vous ramener a Dieu; dans l'Evangile, n'y +a-t-il pas la parabole de l'enfant prodigue ou le pere fete le retour +de son fils?--Ne me dites rien, repond-il avec animation, je ne veux +pas changer, vous ne me convertirez pas, vous dis-je; pensez-vous +mieux reussir que ma femme et mes enfants qui m'ont supplie de toutes +les facons? Non, vous ne me changerez pas, je devrais parler a des +pretres, et je deteste les pretres; quand ils arrivent, je m'en vais +d'un autre cote pour ne pas les voir." + +"Il ajouta encore beaucoup d'autres choses contre la religion. J'etais +toute tremblante en l'entendant, dit la zelatrice, et je priais +interieurement le Coeur de Jesus. Quand il eut fini, j'allai chercher +un scapulaire du Sacre-Coeur.--Monsieur, lui dis-je, ne voudriez-vous +pas, avant de partir, accepter ceci? j'aimerais a vous le donner; +voyez, l'image est bien belle. Lisez, ajoutai-je, ce qui est ecrit +dessous, ce sont de si bonnes paroles! Il le fait, puis se leve et +tenant le scapulaire des deux mains, il le baise, pleure et dit: +"Coeur de Jesus, je suis un des plus grands pecheurs, oui, un grand +pecheur." Ses larmes coulaient en abondance, l'emotion l'oblige a +s'asseoir.--Un pretre! dit-il, je veux me confesser. Qui etes-vous, +pauvre femme, pour me convertir ainsi? car je suis converti.--C'est +le Coeur de Jesus qui a tout fait, dit la zelatrice, et elle le fait +entrer dans une chambre voisine, pendant qu'elle allait avertir le +vicaire. Celui-ci vint aussitot, s'entretint avec le pauvre pecheur, +puis l'engagea a se rendre a l'eglise pour preparer sa confession. +En y allant, cet homme priait, et des qu'il fut arrive, il alla se +prosterner au pied d'un autel de la sainte Vierge; il pleurait et +disait a haute voix: "Vierge sainte, ayez pitie d'un grand pecheur +qui vous demande sa conversion." Il fit le chemin de la croix, et, +lorsqu'il fut arrive a la douzieme station, il mit les bras en croix +sans s'occuper des personnes presentes, en disant: Jesus-Christ, +je vous demande pardon de mes peches, oui, de tous mes peches. La +contrition debordait de son ame, il etait inonde par la grace. Il +alla a la sacristie, et, quand il en sortit avec le pretre, tous deux +pleuraient. Il ne recut pas ce jour-la l'absolution: on prefera lui +laisser quelques jours pour se preparer. Il passa ce temps dans le +recueillement, vint prendre ses repas chez la zelatrice qui lui +fournit des lectures pieuses pour occuper ses loisirs, car il evitait +meme de travailler pour ne pas se distraire des pensees de foi qui +nourrissaient son ame. Lorsqu'il rencontrait le vicaire, il lui +serrait la main en lui exprimant son desir de recevoir l'absolution. +Le temps d'epreuve fut abrege, et la brebis perdue rentra dans le +bercail du Bon Pasteur, qui se donna a elle dans la sainte communion. +C'etait la seconde de ce nouvel enfant prodigue qui n'avait plus recu +son Dieu depuis cinquante ans. + +"Il fut des lors un modele de piete, et son exemple en ramena +plusieurs qui travaillaient dans un atelier irreligieux ou il +conduisit le pretre qui l'avait reconcilie avec Dieu." + +Ah! si tous les bons catholiques avaient le zele et le courage de +cette genereuse chretienne, combien de pauvres pecheurs seraient +ramenes a la pratique de la religion! Le pretre, helas! n'a aucun +moyen d'atteindre ces infortunes qui ne viennent plus a l'eglise et +lui ferment leur porte. Qui les sauvera, qui les arrachera aux flammes +de l'enfer, si les pieux laiques de leur entourage ne s'interessent +pas a l'oeuvre de leur conversion, la plus grande, la plus capitale de +toutes les oeuvres?... + + + + * * * * * + + + +44.--PUISSANCE DU CHAPELET. + +Imbu des sa jeunesse des maximes de l'ecole voltairienne, Arthur +Grant etait impie; mais son impiete n'avait rien du cynisme des +libres-penseurs du siecle. C'etait un impie de bon ton. Son education +aristocratique, l'amenite de son caractere, la distinction de ses +manieres le rendaient agreable dans le commerce du monde, et le venin +de son irreligion se cachait sous des dehors attrayants et des formes +polies. C'etait un majestueux vieillard a la figure noble, dont la +barbe blanche tombait a flots d'argent sur sa poitrine. Initie, jeune +encore, aux mysteres absurdes de la franc-maconnerie, apres en avoir +subi les ridicules epreuves, il avait ete promu au grade de chevalier +kadosch. C'etait un aimable viveur qui se faisait cherir dans son +village, dont il etait le plus riche proprietaire, et en quelque sorte +le seigneur. Il secourait les indigents et se faisait gloire d'etre +philanthrope. Les glaces de l'age n'avaient pas encore eteint en lui +les flammes des passions. La corruption du coeur avait perverti son +intelligence. Cependant sa fille, Irma, gemissait en secret, sur les +dereglements et l'irreligion de son vieux pere. On la voyait souvent +repandre des larmes abondantes sur les marches de l'autel de Marie, a +laquelle elle adressait de ferventes prieres pour sa conversion. + +Un zele missionnaire etant venu precher une retraite dans le village +qu'habitaient Irma et son pere, la jeune fille, sous les inspirations +de la grace, redoubla de ferveur et de supplications pour obtenir +la conversion de celui qu'elle aimait de l'amour le plus tendre, et +resolut de tenter un effort supreme. Elle consulta le missionnaire sur +les moyens a prendre pour convertir son vieux pere. + +--Il faut prier, mon enfant, et prier sans cesse, lui dit le saint +pretre: ne desesperez pas, Dieu est plus fort que le diable. Voyons, +quelles sont les habitudes de Monsieur votre pere, quel est son genre +de vie? + +--Il se leve tous les jours a neuf heures, repond la jeune fille, +dejeune a dix, se rend ensuite a un kiosque situe a un kilometre au +couchant du village, au pied d'une riante colline. C'est la qu'il +passe le reste de la journee, se promenant dans son jardin ou +s'enfermant dans son cabinet de travail. + +--J'en sais assez, mon enfant. Pendant trois jours, a onze heures et +quart, vous reciterez un chapelet pour la conversion de votre pere. + +Le lendemain, apres s'etre livre aux occupations de son ministere, le +saint pretre s'acheminait vers le kiosque. Quand il fut a quelques pas +du vieillard, apres l'avoir salue gracieusement, il s'arreta comme +pour lui parler. + +--Que signifie ceci, monsieur l'abbe? dit Arthur etonne et presque +fache. + +--Monsieur, je vous demande pardon si je vous ai offense, repond le +missionnaire; mais la vue de votre jardin m'a charme, je voulais vous +adresser mes felicitations. + +Ce compliment adoucit le vieillard, qui lui dit: + +--Si je ne suis pas trop indiscret, monsieur l'abbe, puis-je vous +inviter a m'accompagner a mon kiosque? + +--Avec plaisir, repondit le pretre. + +Et chemin faisant, en parlant de la pluie et du beau temps, on arriva +au kiosque. On entra dans le jardin, on admira les fleurs, les +ombrages, les bassins, les berceaux de verdure, les cascades, et on +penetra dans le pavillon. Le missionnaire, que les travaux de son +ministere appelaient au village, prend conge du vieillard; celui-ci, +charme de la simplicite, de l'esprit et des manieres polies de l'abbe, +lui fait promettre de se retrouver le lendemain a la meme heure dans +son pavillon. + +Irma avait recite son premier chapelet, a l'heure prescrite, avec une +ferveur extraordinaire. + +Le lendemain, le pretre etait fidele au rendez-vous. Et Irma recitait +son second chapelet avec la meme ferveur. + +Arthur et l'abbe se promenerent dans le labyrinthe, sous les berceaux +de noisetiers et les larges avenues de platanes, et parlerent +longuement de la litterature contemporaine et des nouvelles +politiques. Le pretre, en se separant du vieillard, pour aller +s'enfermer dans le confessionnal, fut encore invite pour le lendemain. + +Le troisieme jour, au moment ou la pieuse jeune fille commencait son +troisieme chapelet, le missionnaire se dirigea vers le kiosque. Il y +fut accueilli par Arthur, avec une amabilite charmante et des marques +de deference tout a fait exceptionnelles. On entra dans le pavillon, +ensuite dans le cabinet de travail. Ce qui frappa les regards du +missionnaire, ce fut un prie-Dieu surmonte d'un magnifique crucifix +d'ivoire, pres duquel etait un tabouret. Le vieillard sourit. + +--Vous comprenez, monsieur l'abbe! + +--Oui, mon ami, repond le pretre, heureux de voir que Marie avait +favorablement accueilli les prieres d'une ame pure et innocente. + +--Monsieur l'abbe, dit Arthur d'une voix vibrante, j'ai longtemps +combattu; mais, apres une lutte longue et terrible, je m'avoue vaincu. +La grace triomphe; vous avez devant vous un vieux pecheur qui renonce +a ses egarements, un impie qui reconnait et abjure les erreurs d'une +philosophie menteuse. Oui, la divinite de la religion catholique +m'apparait dans toute sa splendeur. Comme Augustin, j'ai cherche le +bonheur dans les vaines jouissances de la terre, et, comme lui, je +n'ai trouve le repos que lorsque je les ai eu foulees aux pieds, et +que les aspirations de mon coeur se sont dirigees vers le ciel. Tout +n'est que vanite et affliction d'esprit, dit avec raison l'auteur du +livre de la Sagesse. Mon pere, je me jette entre vos bras: aidez un +pauvre naufrage a regagner le port; ramenez dans le bercail sacre de +l'Eglise catholique une brebis errante et vagabonde; purifiez-moi de +mes souillures. + +Le pretre et le vieillard resterent longtemps embrasses; des larmes +abondantes coulerent de leurs yeux... + +Quelques jours apres, quand fut cloturee la retraite, on voyait +agenouille a la Table-Sainte, a cote de sa fille rayonnante de +bonheur, le venerable vieillard, dont le maintien noble, pieux et +modeste rejouissait une population eminemment chretienne qu'avaient +autrefois attristee ses ecarts. + +Enfants, si vos parents oublient le chemin de l'eglise, s'ils se +laissent entrainer par les seductions de l'erreur, il depend de vous +de les arracher a la fureur du dragon infernal, de sauver ces ames +pour lesquelles Jesus-Christ est mort sur la croix. La Providence +a place entre vos mains une arme puissante: c'est la priere. +Adressez-vous a Marie, qu'on n'invoque jamais en vain, Marie, la Mere +de misericorde et le refuge des pecheurs. Elle touchera le coeur de +vos parents bien-aimes et les amenera repentants aux pieds de son +divin Fils. + + + + * * * * * + + + +45.--LA CROIX D'ARGENT. + +Une pauvre enfant du nom de Jane, errait un soir d'hiver dans les rues +de Londres par un froid glacial. Sans asile, sans pain, elle ne savait +ou porter ses pas, car son pere et sa mere etaient morts, laissant +l'infortunee dans la plus cruelle detresse. Tout a coup elle voit +briller un morceau de metal entre deux paves de la rue; elle le +ramasse: c'etait un petit crucifix en argent. "Je vais aller le +vendre, se dit Jane; avec ce qu'on m'en donnera, j'acheterai un peu de +pain." + +Vite elle chercha une boutique d'orfevre, et, au coin d'une rue, elle +en vit une, petite et faiblement eclairee. Jane entra. Une femme +etait assise au comptoir, vetue de deuil; elle avait une figure d'une +expression pure et pieuse; elle leva sur la pauvre fille un bon +regard, et lui dit d'une voix douce: + +"Que desirez-vous? + +--Voulez-vous acheter ceci?" repondit brusquement Jane, en tendant le +crucifix. + +La femme le prit avec respect, et jetant un coup d'oeil sur Jane, +dont la figure malheureuse et sauvage ressortait sur ses vetements +delabres, elle lui dit: + +"Ma fille, nous achetons les objets d'or et d'argent; mais, dites-moi, +savez-vous ce qu'est ceci? + +--C'est de l'argent, je le sais bien! + +--Ce n'est pas la ce que je vous demande: savez-vous quel est cet +homme etendu sur la croix? + +--Est-ce que je sais, moi! + +--Quoi! pauvre enfant, vous ignorez que cet homme est le Fils de Dieu, +qu'il est mort sur la croix pour nous sauver? + +--Personne ne m'a jamais parle de cela. + +--Vous ne connaissez pas Jesus-Christ, notre bon Sauveur? + +--De quoi nous a-t-il sauves? + +--De l'enfer, et il nous a ouvert le paradis. + +--Je n'en savais rien." + +La marchande regarda plus attentivement la pauvre creature debout +devant elle: elle embrassa d'un regard ce visage jeune et fletri, ces +vetements sordides, et, mal plus terrible, cette stupeur de l'ame +peinte sur ses traits. Sa charite s'emut, ses entrailles de chretienne +et de mere tressaillirent. Elle dit a Jane: + +"Avez-vous des parents, une maison? + +--Rien. Mon pere est mort sous un buisson, loin d'ici; ma mere est +morte aussi. Comment suis-je venue a Londres? je n'en sais rien. +Comment ai-je vecu? je n'en sais rien non plus; ce que je sais, c'est +que je voudrais bien etre au fond de la Tamise, car alors je n'aurais +plus ni froid ni faim. + +--Mon enfant, dit la marchande, et ce mot, prononce avec une indicible +bonte, fit monter les larmes aux yeux de la pauvre Jane, mon enfant, +voulez-vous que je vous conduise dans une maison ou vous n'aurez plus +ni faim ni froid et ou vous apprendrez a servir le bon Dieu? + +--Ni faim ni froid? repeta Jane; ce sera donc le paradis? + +--Non, mais le chemin qui y conduit. + +La marchande fit entrer dans sa boutique la pauvre fille, lui donna a +souper, la revetit d'une robe neuve; bientot Jane dormait dans un lit +sous ce toit hospitalier ou le Pere celeste l'avait amenee. + +Quelque temps apres, une des orphelines de la maison du Bon Pasteur, +de Londres, recevait le bapteme. Sa joie, sa ferveur attendrissaient +l'assemblee; cette heureuse neophyte etait la pauvre Jane, qui avait +pour marraine la bonne marchande, l'instrument des misericordes du +Seigneur. + + + + * * * * * + + + +46.--UN COUP DE FILET DE LA SAINTE VIERGE. + +En se rendant a l'une de nos stations thermales, un officier superieur +causait avec un compagnon de voyage:--Si nous nous arretions a +Lourdes? lui dit ce dernier.--Pourquoi donc?--Nous y trouverions le +pelerinage national.--Voila cinquante ans que je n'ai pas mis les +pieds dans une eglise!...--Qu'a cela ne tienne, tout se passe en plein +air.--Alors, c'est different. + +Ils s'arreterent a Lourdes; ils virent les ardentes prieres des +pelerins. Elles etonnerent d'abord, subjuguerent ensuite cette ame +droite et loyale: l'officier pria avec les autres, aussi longtemps que +les autres. + +--Il fait chaud, lui dit son compagnon; si nous buvions un verre d'eau +de la grotte?--Volontiers; ce pretre-la m'a rendu tout reveur... + +Il reva, il pria, il monta jusqu'a la crypte, il en redescendit priant +et heureux.--Si vous voulez aller aux eaux, dit-il a son compagnon, +allez-y; moi, j'ai trouve les miennes. + + + + * * * * * + + + +47.--UNE CONVERSION EN MER. + +Le heros de cette histoire a rapporte lui-meme dans la lettre suivante +la grace signalee dont il a ete l'objet. + +"Apres avoir failli perir avec mon navire, sur la barre de Bayonne +pendant l'ete dernier, je me rendais de Livourne a Dunkerque et Rouen, +lorsque le 28 decembre, au matin, je fus oblige de mouiller devant +Malaga, ne pouvant y entrer. Bientot le temps devint affreux, et, des +huit heures du matin, toute la population massee sur les quais, malgre +une pluie torrentielle, nous regardant chasser sur les ancres, nous +faisait comprendre quel peril nous menacait. Le pavillon fut mis en +berne, mais en vain: ni remorqueur, ni pilotes, pas meme la canonniere +de l'Etat n'osaient se risquer a nous secourir; Dieu seul pouvait nous +sauver. Impossible de se jeter a la mer: nous aurions ete brises sur +les rochers de la jetee en construction ou contre les recifs de la +cote. + +Je pensai alors a ma mere, je me rappelai le projet de me faire +catholique que j'avais eu autrefois. Me jetant a genoux devant le +vieux christ en bronze dominant le compas de route, je priai avec foi +le Dieu des chretiens et Notre-Dame de Montenero, dont j'avais visite, +le 8 septembre dernier, le pelerinage celebre, en Toscane. + +La journee se passa en craintes; la mer augmentait de furie, et le +fleuve, en face de nous, jetait devant le navire ses eaux jaunes +debordees. Le consul de France, qui avait tente l'impossible pour nous +faire secourir, nous ecrivit le soir au moyen d'une bouteille jetee +dans les flots: il nous avouait tristement que les autorites de Malaga +reconnaissaient l'impossibilite d'arriver jusqu'a nous, en face d'une +situation si perilleuse, et qu'on attendrait que la nuit fut achevee +pour prendre une decision. Pour moi, cette decision c'etait la mort +et la perte de mon navire! Je voulus mourir catholique romain; je +suppliai avec foi Notre-Dame de la Salette et je me sentis plein de +courage. + +Mon equipage affole menacait de ne plus m'obeir; il voulait filer +les chaines et jeter le navire a la cote. Plein de confiance dans le +secours de Dieu et de la sainte Vierge, je resistai energiquement a +tous et la nuit arriva. Les ouvriers qui couvraient la cote et le quai +nous dirent, dans leur ame, adieu pour toujours... Je fis reposer +successivement mes hommes, et, pensant a la mort, je me tenais sur la +dunette en priant Dieu. + +Cette nuit fut epouvantable; l'orage augmentant sans cesse de +violence, le navire se mit a talonner avec force, et a chaque instant +il etait menace de s'entr'ouvrir et de se briser sur la jetee en +construction. Les malheureux marins raidissaient a chaque instant les +chaines. + +Le jour arriva enfin, mais pour nous montrer l'horreur de notre +situation. La foule garnissait les quais, assistant, emue et +impuissante, a ce terrible drame. Je pris un vieux catechisme, oublie +a bord par un marin, je lus les Litanies de la sainte Vierge, et je +promis alors solennellement d'abjurer aussitot arrive en France et de +me faire baptiser. + +A huit heures, apparut devant Malaga un steamer; malgre le +decouragement de tous les matelots de l'equipage et contre leur avis, +je fis mettre le pavillon en berne et jeter a la mer une bonbonne +renfermant une demande de secours; je la placai sous la protection de +la Vierge. La bouteille arriva a terre, puis le steamer disparut au +large. + +Ce fut alors parmi l'equipage un cri d'immense douleur: toute +esperance s'evanouissait... Pour moi, j'esperais quand meme, priant, +sondant l'horizon avec une longue-vue. Je promis un _ex-voto_ a +Notre-Dame de la Salette et a trois autres pelerinages. Toutefois, je +me preparai a mourir catholique et j'en placai la declaration ecrite +de ma main sur ma poitrine. + +Tout a coup, vers dix heures, je decouvre une fumee noire dans le +lointain: j'entends un coup de sifflet strident, et, au milieu des +vagues enormes qui nous couvraient, le steamer qui apparaissait. Le +navire sauveur, detachant sa grande chaloupe, nous envoie vingt-quatre +hommes. Apres des peines inouies, plusieurs fois sur le point d'etre +engloutis, ces braves finissent par nous accoster. Il etait temps; +nous allions attendre la mort dans la mature elevee, car notre +vaisseau etait sur le point de s'entr'ouvrir. On sacrifia les ancres, +les chaines, etc., il fallait se hater. + +Le brave capitaine Corno, malgre une mer epouvantable, manoeuvra +tellement bien avec son enorme steamer, qu'a midi il nous amenait dans +le port. Nous etions sauves, grace a la sainte Vierge. Par une faveur +providentielle, le navire et la cargaison n'avaient aucune avarie. + +Aussitot a terre, je me rendis a la cathedrale pour remercier Dieu et +Notre-Dame et renouveler ma promesse d'abjuration. En attendant que je +puisse la realiser, j'apprends ma religion dans un vieux catechisme +oublie a bord..." + + + + * * * * * + + + +48.--LA MORT D'UN SEPTEMBRISEUR. + +Vers le milieu de l'annee 1826, un homme du peuple, alors sexagenaire, +tenait le petit hotel de Dijon, au n deg. 211 de la rue Saint-Jacques, a +Paris. Atteint depuis longtemps d'une maladie grave, il avait en vain +appele a son secours les plus celebres medecins de la capitale: le mal +n'avait fait qu'empirer avec les annees; enfin, de violents acces de +colere, auxquels il se livrait presque tous les jours, l'avaient rendu +incurable. Cependant, ne pouvant se resoudre a mourir, il tenta un +dernier essai en faisant demander le docteur Descuret, qui jouissait +d'une grande reputation. Celui-ci, voyant le malade a la veille de +succomber, se contenta de lui prescrire quelques legers adoucissements +usites en pareille circonstance: il ne comptait plus le revoir. + +Mais le lendemain, vers six heures du soir, on vint l'appeler encore; +cette fois ce n'etait point pour le vieillard, mais pour sa femme, que +le miserable avait presque tuee dans un de ses emportements. + +Apres les premiers soins donnes a cette pauvre femme, le docteur +se disposait a se retirer sans avoir adresse une seule parole a +l'incorrigible mari. Celui-ci le remarqua, l'arreta par l'habit et lui +dit d'un air piteux: "Eh quoi! monsieur le docteur, vous vous en allez +sans daigner seulement me regarder?--Pourquoi m'inquieter d'un malade +qui fait l'impossible pour rendre mes soins inutiles? Au reste, +ajouta-t-il d'un ton severe, vous avez grossierement injurie vos +premiers medecins, dont l'un vous a abandonne parce que vous avez meme +ose lever la main sur lui. Ajoutez a ces ingratitudes la brutalite +dont vous venez d'user envers votre femme, et jugez si je ne dois pas +faire comme eux.--Vos reproches ne sont que trop justes, reprit +le malade d'un accent penetre; oui, je suis bien coupable d'avoir +maltraite ainsi ma femme; mais aussi, monsieur, si vous saviez ce +qu'elle exigeait de moi! Ne voulait-elle pas que je fisse appeler un +pretre, moi qui les ai toujours eus en horreur!--L'intention de votre +femme n'avait rien que de louable: en vous proposant de mettre en +paix votre conscience, elle vous donnait une nouvelle preuve de son +affection, et si cela etait entierement oppose a vos idees, vous +deviez vous borner a un simple refus et non la frapper.--Mais enfin, +monsieur le docteur, vous qui avez fait des etudes, que feriez-vous si +vous etiez a ma place et qu'on vous proposat pareille chose?--Moi, +je n'hesiterais pas a mettre en paix ma conscience, d'abord par +conviction, en second lieu, parce que le calme de l'ame contribue +puissamment a alleger nos souffrances et meme a dissiper la +maladie.--C'est bien singulier, qu'ayant fait des etudes, vous ayez +cette maniere de voir!--Au contraire, mes convictions religieuses sont +en grande partie le fruit de mes etudes." + +Le vieillard etait vaincu par ces paroles pleines de raison et de +foi: une lumiere soudaine avait frappe son esprit. Il venait de se +reveiller en lui des idees, des sentiments, des remords qu'il avait +etouffes peut-etre depuis bien longtemps, car il avait vecu dans un +temps de stupide delire ou les jeunes hommes de son age et les beaux +esprits affichaient le plus insultant mepris pour toute pensee +religieuse, en disant: "La religion!... c'est bon pour les enfants et +les femmes." Ce prejuge infernal venait de s'evanouir a la parole du +docteur, et, apres un instant de silence, le malade dit d'un accent +qu'on ne lui avait jamais connu: "Eh bien! qu'on fasse venir un +pretre; aussi bien, depuis longtemps j'en ai lourd sur la conscience!" + +Ici commence l'histoire touchante de sa conversion, de sa douleur, de +sa reconnaissance, de sa joie, de sa confusion, de son amour, de son +bonheur, de son salut ... Ici, nous allons voir comment Dieu s'est +servi d'une femme chretienne, d'un medecin et d'un pretre, pour faire +d'un assassin un elu, un saint!... Heureuse de ce changement subit, la +pauvre femme, elle qui avait tant parle, prie et souffert pour cette +ame rebelle, envoie a la hate chercher un des vicaires de la paroisse +Saint-Jacques. + +A peine le vieillard l'a-t-il apercu qu'il lui dit d'une voix +tremblante de honte et de remords: + +"Tenez, monsieur, enlevez-moi ce coutelas que j'avais mis sous mon +oreiller.--Que vous etes imprudent, mon ami! mais vous couriez risque +de vous blesser!--Eh! monsieur l'abbe, je m'en etais arme pour vous le +plonger dans le coeur, si vous fussiez venu sans mon consentement... +Oui, ajouta-t-il devant tous les assistants, en septembre 93, _j'ai +massacre dix-sept ecclesiastiques_, et peu s'en est fallu que vous +ne fussiez le dix-huitieme! Mais rassurez-vous: _Dieu a eu pitie de +moi; un regard de sa grace a suffi pour m'eclairer_." + +Le vicaire, stupefait autant que touche, s'empare de l'enorme couteau: +puis il s'enferme avec le penitent pour laisser agir Dieu sur cette +ame dans le mystere du sacrement de la reconciliation. Jamais, dans +l'exercice de son saint ministere, il n'avait goute des consolations +comme celles qu'il trouva au chevet de ce malheureux qui avait ete +jadis le bourreau de dix-sept de ses confreres, et qui, a l'heure de +la grace, parlait et agissait comme le bon larron de la croix. + +Deja le bon Samaritain, qui venait de guerir cette ame si profondement +blessee par le crime, se retirait en annoncant a l'heureuse famille +qu'il allait apporter au converti les derniers sacrements de l'Eglise, +quand tout a coup le vieillard s'ecria d'une voix etouffee par les +sanglots: + +"Revenez, monsieur l'abbe, revenez bientot aupres de moi; j'ai bien +besoin de vos consolations; mais, je vous en conjure, n'approchez +pas de mes levres le divin Redempteur, dont tout a l'heure encore je +blasphemais le nom; je suis trop indigne d'un tel bonheur!--Dieu est +rempli de misericorde, lui dit le vicaire profondement attendri; on +repare ses fautes quand on les pleure amerement, et votre repentir +me parait trop sincere pour que j'hesite a vous administrer les +sacrements que reclame immediatement votre triste position.--Je les +recevrai, monsieur l'abbe, puisque vous me l'ordonnez, reprit le +malade, mais seulement apres avoir fait amende honorable devant ceux +que j'ai autrefois scandalises par mes forfaits." + +Tandis que le vicaire part pour chercher le saint viatique, le +moribond fait appeler aussitot ses voisins, temoins de sa vie +criminelle, ses anciens camarades, les complices de ses fautes; il +leur demande, avec larmes, pardon des affreux exemples qu'il leur +avait donnes, surtout a l'Abbaye et aux Carmes, lors du massacre des +pretres; puis il fait de meme envers sa femme, un des instruments de +sa conversion. + +Le pretre arrive portant l'auguste sacrement. Le vieillard, deja glace +par la mort, se leve aussitot, se met a genoux et recoit ainsi les +derniers sacrements avec une piete angelique: les traits de son visage +baigne de larmes en etaient tout transfigures. Apres cette auguste +action, il reste toujours a genoux, appuye sur le chevet de son lit, +tenant en main un crucifix, qu'il couvre de ses baisers et de ses +larmes. + +Son confesseur, a plusieurs reprises, l'engagea a se coucher, vu sa +grande faiblesse: c'etait imposer a son coeur un penible sacrifice, +c'etait lui oter une trop douce consolation. Aussi l'exprima-t-il +au pretre: "Je sens, dit-il, qu'il ne me reste que peu d'instants a +vivre; je ne puis rien offrir a Dieu que mes prieres et mes larmes; +laissez-moi du moins la consolation de mourir a genoux; c'est faire +bien peu pour expier tous mes crimes!" + +Et il resta ainsi en priere: son ame eclairee, renouvelee, sanctifiee, +paraissait comme dans une sorte d'extase. Vers minuit, on entendit +le moribond pousser un profond soupir; il s'etait endormi dans le +Seigneur avec le calme d'un elu, toujours a genoux et les levres +collees sur le crucifix qu'il n'avait cesse d'arroser de ses larmes!!! + +"Seigneur, que vous etes admirable dans vos oeuvres! qu'elles sont +profondes vos voies, qu'elles sont immenses vos misericordes!" + +(_L'abbe Hoffmann_, Extraits.) + + + + * * * * * + + + +49.--RENCONTRE PROVIDENTIELLE. + +Au commencement de ce siecle, un personnage assez marquant, M. de +G***, etait tombe dans l'impiete la plus affreuse. C'etait une sorte +de frenesie d'irreligion. Le blaspheme sortait a chaque instant de sa +bouche, et il semblait n'avoir a coeur que de couvrir d'ignominie la +sainte Eglise et ses ministres. + +Un jour, M. de G*** entend raconter que dans une petite ville voisine +de son chateau, on allait donner une mission. Sa malice sembla prendre +un nouveau degre de perversite a cette nouvelle. Il se proposa de +se rendre lui aussi a la mission, et de suivre les exercices, pour +contrecarrer les missionnaires et pour empecher, a force d'avanies, le +fruit qu'ils devaient en attendre. On le vit donc arriver, suivi +d'une escorte de vauriens, qui tous ensemble se rendirent a l'eglise +paroissiale. Le chant des cantiques fut plus d'une fois interrompu par +de grossiers lazzis et des rires indecents; mais le silence s'etablit, +quand le Pere superieur des missionnaires parut dans la chaire. +C'etait un homme de quarante ans environ, au visage pale et amaigri, +aux traits expressifs, au regard inspire, tel en un mot que l'Ecriture +nous depeint les prophetes de l'ancienne loi. Il n'avait pas acheve +l'exorde de son discours, que deja M. de G*** l'avait reconnu. C'etait +un des compagnons de son enfance, un des rivaux de ses etudes et qui +lui avait dispute souvent avec avantage les couronnes academiques. +Comment lui, qui pouvait briller dans le monde et parvenir aux postes +les plus importants, avait-il pu se decider a embrasser la carriere +pauvre et penible du ministere evangelique, c'est ce que la tete +frivole de M. de G*** ne pouvait expliquer. Il l'ecouta donc avec +toute l'attention dont il etait capable, et il trouva qu'il justifiait +par son eloquence les hautes previsions de ses professeurs; mais ses +pensees n'allerent pas plus loin. + +Apres le sermon, il renvoya ses amis et vint faire visite au +missionnaire. Des qu'il se fut nomme, le bon pere courut a lui, et +l'embrassant tendrement: "O mon ami, lui dit-il, que je suis heureux +de vous voir, et que je remercie Dieu de vous retrouver avec des +sentiments si chretiens! sans doute vous avez toujours ete fidele +aux preceptes de religion que nous avons recus ensemble? Et, en vous +livrant avec tant d'empressement aux premiers exercices de la mission, +vous voulez..." M. de G*** ne le laissa pas achever; emporte par +l'irascibilite de son caractere et par le sentiment d'impiete dont il +s'etait fait une longue habitude, il s'oublia, jusqu'a lever la main +sur le pretre du Seigneur: "Impertinent, s'ecria-t-il avec l'accent +de la rage, garde pour d'autres tes sots conseils et ton insidieux +proselytisme! Je venais te feliciter de ton eloquence hypocrite et +non pas reclamer tes avis." Mais le missionnaire, impassible et +tranquille, lui repondit avec cette douceur angelique que Dieu peut +seul inspirer a l'homme: "Mon frere, peut-etre, il y a vingt ans, +quand j'etais encore dans le monde, et que la religion ne m'avait pas +appris a dompter mes passions, peut-etre un pareil outrage eut-il +coute la vie a l'un de nous, et jete un damne de plus aux pieds +de l'Eternel; mais Dieu m'a fait depuis longtemps la grace d'etre +chretien! Ma longue experience dans la conduite des ames me montre +a quelle horrible extremite est descendue la votre: o mon frere! je +tremble pour vous; qu'allez-vous devenir?" + +Mais deja M. de G*** etait aux pieds du pretre; il baisait sa main en +l'arrosant de ses larmes, et il s'ecriait; "Pardonnez-moi, mon pere, +car je ne sais ce que je fais!" Et il se tordait dans d'effrayantes +convulsions, jetant des phrases inarticulees, des exclamations sans +suite, des accents de desespoir que l'oreille avait peine a saisir, +mais que devinait le coeur du missionnaire. "Ou suis-je?... Quelle +soudaine clarte brille a mes yeux?... Grace, grace!..." Et cet orage +nouveau dans le coeur de l'impie, cette tempete de la conscience, +frappait d'effroi le missionnaire lui-meme, tout accoutume qu'il etait +aux miseres humaines. Tout a coup, reprenant la sublime autorite de +son ministere: "Relevez-vous, mon fils, lui dit-il, relevez-vous, deja +le remords vous a fait chretien!" Et M. de G*** se relevait tremblant, +ses genoux se derobaient sous lui. Le pretre l'emporta dans ses bras, +et le placant devant un prie-Dieu: "Dans un instant, mon fils, toutes +vos peines seront calmees." Puis la confession commenca. + +Trois heures entieres ils resterent enfermes ensemble; l'on entendait +du dehors de longs sanglots et d'etranges gemissements; on n'aurait +pu dire lequel versait de plus abondantes larmes, ou du pretre ou du +penitent. Tous deux confondaient leurs soupirs, tous deux melaient +l'expression de leur douleur, tous deux s'humiliaient devant la +grandeur du Tres-Haut et benissaient ses misericordes. M. de G*** +etait justifie devant Dieu. Il partit et ne voulut plus rentrer dans +son chateau. Il se choisit en ville une modeste retraite; et, +malgre les railleries de ses anciens amis, il suivit avec une piete +exemplaire toutes les predications et les moindres exercices de la +retraite. Tous les jours il voyait le saint pretre, et se confirmait +dans la grace. Enfin, le jour de la communion generale, il eut le +bonheur de s'approcher de la sainte table, au grand etonnement +de toute la ville, dont il avait ete si longtemps le scandale et +l'effroi. + + + + * * * * * + + + +50.--LE BON FILS CONSOLE. + + +Un pieux jeune homme ecrivait la lettre suivante, qui doit inspirer +une bien grande confiance en saint Joseph, surtout lorsqu'il s'agit +d'obtenir des graces de conversion. + +"J'ai recu cette annee un grand nombre de faveurs par la puissante +intercession du glorieux Epoux de Marie. La premiere a ete la +conversion de mon excellent pere. + +Il ne s'etait pas confesse depuis plus de quarante ans. Il y avait une +douzaine d'annees qu'il n'etait pas entre dans l'eglise paroissiale; +et, pour comble de difficultes, il etait plein de prejuges contre +notre sainte religion qu'il n'avait jamais bien connue. Pour ramener +dans les bras de Dieu cette brebis egaree, il fallait un grand coup +de lumiere et de misericorde. J'avais essaye de le convaincre par le +raisonnement, j'avais prie et fait prier beaucoup pour lui: tout avait +ete inutile. Il y a quelques semaines, je me sentis presse d'aller +solliciter aupres de saint Joseph cette conquete si difficile. + +C'etait la premiere fois que j'implorais du saint Patriarche une +faveur particuliere. J'allai donc me prosterner devant sa statue, et +je lui promis que, s'il m'accordait ce que je lui demandais, j'aurais +pendant toute ma vie une devotion toute speciale pour lui, et que je +m'efforcerais de repandre son culte autant que je le pourrais. A peine +ma priere terminee, je me sentis la plus grande confiance. + +Je fis alors une premiere neuvaine avec toute la ferveur dont j'etais +capable. En meme temps, j'ecrivis a mon pere pour tacher de le decider +a porter un Cordon de saint Joseph que j'envoyai avec ma lettre. Il +eut ete impossible de le lui faire accepter comme objet religieux; +mais, a ma demande, il consentit a le porter comme un petit souvenir +de moi. + +Ma premiere neuvaine achevee, j'en commencai une nouvelle, et +incontinent je pus me rendre ce doux temoignage que mon esperance +n'avait pas ete vaine. Beni soit a jamais le tres bon et tres puissant +saint Joseph!... La grace etait accordee. Des le commencement de cette +seconde neuvaine, je recus de mon pere une touchante lettre, ou il +m'exprimait, en des termes brulant, la joie et la paix qui inondaient +son ame. Une lumiere nouvelle venait de briller dans son coeur et dans +son intelligence. Le respect humain, les objections et les prejuges +contre la religion etaient tombes d'eux-memes, et une petite occasion +menagee par saint Joseph s'etant presentee, mon pere etait alle se +confesser, comme pousse par une main invisible. Le lendemain, avec des +sentiments ineffables de bonheur et de tendresse, il recevait dans +son coeur le Dieu, si plein de misericorde, qui venait rejouir sa +vieillesse, comme il avait autrefois rejoui sa jeunesse. La conversion +a ete parfaite; saint Joseph ne fait pas les choses a demi. Depuis ce +jour de benediction, mon pere prit part a tous les exercices de piete +de la paroisse. Tous ceux qui le connaissaient furent profondement +edifies de cet heureux changement, et declarerent qu'il avait fallu +une main puissante pour operer cette merveille. Et cette main +puissante, c'est la votre, o grand et tres-puissant saint Joseph! Je +vous remercierai pendant toute ma vie de cette grace signalee..." + +Apres cela, pourrait-on recommander avec trop d'instances aux jeunes +gens la devotion envers saint Joseph? Puissent-ils recourir a lui dans +tous leurs besoins spirituels et ceux de leurs proches! S'ils prient +avec ferveur et perseverance, ils ressentiront infailliblement les +effets de sa paternelle protection. + + + + * * * * * + + + +51--COMMENT ON RETROUVE LE BONHEUR. + +Passant un jour sur la place des Capucins, a Lyon, une zelatrice du +rosaire y vit une petite fille agee de six a sept ans, qui, apres +avoir brise la glace d'une fontaine, plongeait quelque chose dans +l'eau. La dame s'approcha et dit: + +--"Que fais-tu la, mon enfant?--Je lave ma robe.--Quel est ton +nom?--Marie.--Ou est ta mere?--A Loyasse (cimetiere de Lyon).--Et ton +pere?--Il est malade et triste la-bas...--Eh bien! conduis-moi a ta +maison.". + +L'orpheline regarda l'inconnue avec une sorte de crainte, puis, +rassuree sans doute par l'affectueux sourire qui repondait a son +regard, elle mit sa petite main glacee dans celle que lui tendait +sa nouvelle amie, et se dirigea vers une de ces affreuses demeures, +ordinairement habitees par le vice ou par le malheur. + +Arrivee au dernier etage, l'enfant ouvre une porte et dit:--Papa, +voila une dame qui veut vous voir.--Me voir!... moi!... une dame!... +allons donc!... C'est, sans doute pour jouir du spectacle de ma +misere! Je suis chez moi; et, bien que je sois pauvre, malheureux, je +ne souffrirai pas que les riches viennent insulter a ma misere! Donc, +vous pouvez vous en aller," s'ecria-t-il en designant du doigt la +porte restee entr'ouverte.--Je venais vous offrir des secours," +murmura timidement la visiteuse, un peu effrayee.--Je n'ai besoin de +rien, que de rester tranquille chez moi, sans qu'on vienne se moquer +de ma pauvrete, reprend l'homme; et il lance par la porte de la +mansarde une piece de monnaie qui vient d'etre deposee sur la table. + +Il n'y avait rien a faire... La charitable zelatrice embrassa la +petite fille et lui dit tout bas: "Viens me trouver quand tu auras +besoin de quelque chose." Puis elle sortit. + +Plusieurs semaines s'ecoulerent sans que la douce Marie reparut, bien +qu'on allat souvent, pour l'y rencontrer, a l'endroit ou on l'avait +trouvee. + +Mme L, l'apercut enfin, un jour, amaigrie et toute en larmes; son +pere, qui manquait d'ouvrage et par consequent de pain, l'envoyait +mendier dans la rue. Elle l'emmena chez elle et lui fit raconter son +histoire, histoire bien simple et bien touchante, imprimee dans son +jeune coeur. + +"Maman etait tres bonne; soir et matin, elle me faisait dire _Notre +Pere_ et _Je vous salue, Marie_... Mon pere etait bon, lui aussi, +alors; mais depuis qu'ils ont emporte maman a Loyasse, il est devenu +triste, s'est mis a lire de grandes feuilles et ne parle plus de Dieu +ou des riches qu'en se fachant bien fort." + +Ce recit fut un trait de lumiere pour Mme L. Elle fit promettre a la +chere petite de dire, tous les jours, une fois, "Notre Pere," et dix +fois, "Je vous salue, Marie..." _pour obtenir que son pere devint +tres heureux_, et la renvoya munie d'abondantes provisions. + +Un mois apres, l'enfant revint chez sa bienfaitrice, mais, cette fois, +avec un visage tout joyeux: "Madame, dit-elle, papa voudrait bien vous +voir; seulement il n'ose pas venir..." + +La difficulte fut vite tranchee; Mme L... accourut a la mansarde, et +y trouva l'ouvrier. Si l'aspect du pauvre reduit etait le meme, on +lisait sur le visage du malheureux pere l'expression humble et douce +du changement opere dans son ame. + +"Madame, dit-il avec respect, je ne sais comment cela est arrive, mais +je ne peux plus me reconnaitre... En entendant la petite reciter tant +de fois son _Notre Pere_ et son _Je vous salue_, je me suis d'abord +impatiente, parce qu'elle le repetait trop... Puis j'ai fini par le +dire machinalement avec elle, en me rappelant que ma pauvre femme le +disait aussi... Alors, j'ai pleure, j'ai senti le regret de ma +mauvaise vie, et je me suis reproche mon insolence envers la dame qui +a ete si bonne pour nous... C'est pourquoi je voulais la voir, pour +lui demander pardon." + +Ce pardon fut accorde sans peine, et Dieu, apres avoir purifie, +soulage la misere de l'ame et du corps, par l'entremise de sa +genereuse servante, sauva aussi par elle le pere et l'enfant. + + + + * * * * * + + + +52.--LE SOUVENIR DE LA PREMIERE COMMUNION. + +Mous devons a un homme du monde le recit suivant, qui contient plus +d'une instruction utile et fournit un nouvel exemple des ineffables +tendresses de la misericorde divine. + +J'etais a Paris en 1841, et je faisais partie d'une Conference de +Saint-Vincent-de-Paul. Quelques-uns des jeunes gens qui la composaient +avaient la pieuse habitude de visiter une ou deux fois par semaine les +pauvres malades des hopitaux du quartier. + +L'hopital Necker, dans la rue de Sevres, m'etait echu en partage. Je +commencais toujours mes visites par la chapelle, et j'allais demander +au Seigneur de benir l'oeuvre que, pour l'amour de lui, je venais +accomplir, d'accompagner de sa benediction les paroles, les conseils +que j'allais donner a mes malades; et quand j'avais fini ma tournee +dans les salles, je venais encore en deposer le succes aux pieds de ce +bon Maitre. + +Je fus oblige de quitter Paris au printemps, et je me rappellerai +toujours le trait touchant dont j'ai ete le temoin a ma derniere +visite aux malades de Necker. + +La salle que je devais visiter ce jour-la etait confiee aux soins +d'une Soeur de Charite vieillie dans cet admirable metier, et non +moins infatigable pour soulager les souffrances de ses malades que +zelee pour le salut de leurs ames. En arrivant, j'allai, selon mon +habitude, prendre les ordres de cette bonne Soeur. Elle me recommanda +specialement six ou sept malades: l'un, Etienne, nouvel arrive, et +encore inconnu d'elle; l'autre, comme moribond, ayant besoin d'etre +fortifie et console; un autre comme ebranle deja, et pret a se +convertir, etc. + +"Et puis, ajoute-t-elle, allez donc au n deg. 39; c'est un homme de +trente-deux ou trente-trois ans, poitrinaire au dernier degre, qui +sera mort dans trois jours. J'ai eu beau faire, je n'ai pu rien en +tirer; il m'a envoyee promener trois ou quatre fois, et n'a jusqu'ici +recu M. l'aumonier qu'avec des paroles grossieres. Un de vos confreres +de Saint-Vincent-de-Paul, qui l'a deja visite plusieurs fois, n'a pas +mieux reussi que nous. Il est probable qu'il vous enverra promener +aussi; mais enfin il ne faut rien epargner. Il s'agit ici de la gloire +de Dieu et d'une pauvre ame a sauver. + +--"Eh! mon Dieu, ma bonne Soeur, repondis-je, s'il m'envoie promener, +j'irai me promener, voila tout; cela ne me fera pas grand mal. Dites +seulement pour ce pauvre homme un _Ave Maria_ pendant que j'irai lui +parler." + +Je fis ma visite; et de lit en lit j'arrivai a mon n deg. 39. Je fus tout +saisi en le voyant. La mort etait peinte sur son visage. Trois ou +quatre coussins le soutenaient assis sur son lit; sa face etait have +et d'un blanc jaunatre, et son affreuse maigreur donnait a ses yeux +noirs une apparence etrange... + +Je m'approchai de son lit. Il me regarda fixement sans rien dire. + +Je lui demandai de ses nouvelles: "La soeur m'a appris, mon pauvre +ami, que vous souffriez beaucoup, et qu'il y avait bien longtemps deja +que vous etiez malade." + +Pas de reponse; seulement le regard de mon homme devenait de plus +en plus dur, et il semblait me dire: "Je n'ai que faire de vos +condoleances; donnez-moi la paix." Je fis semblant de ne pas m'en +apercevoir: "Souffrez-vous beaucoup en ce moment, et pourrais-je vous +soulager en quelque maniere?" + +Pas un mot. + +"Que voulez-vous, mon pauvre enfant! il faut faire de necessite vertu, +et offrir vos souffrances au bon Dieu en expiation de vos fautes; +comme cela du moins elles vous seront utiles." + +Toujours meme silence et meme accueil. La position commencait a +devenir embarrassante. L'oeil du malade etait de plus en plus +menacant, et je voyais le moment ou il allait me dire quelque +injure... La Providence de Dieu m'envoya tout a coup une inspiration. +Je me rapprochai vivement du malheureux, et je lui dis a demi-voix: +"Avez-vous fait une bonne premiere communion?" + +Cette parole produisit sur lui l'effet d'une commotion electrique. Il +fit un leger mouvement; sa figure changea d'expression, et il murmura +plutot qu'il ne dit: "Oui, Monsieur." + +--Eh bien! repris-je, mon ami, n'etiez-vous pas heureux dans ce +temps-la?--Oui, Monsieur, me repondit-il d'une voix emue; et au meme +instant je vis deux grosses larmes couler sur ses joues. Je lui pris +les mains.--Et pourquoi etiez-vous heureux alors, sinon parce que vous +etiez pur, chaste, aimant et craignant Dieu, en un mot, bon chretien? +Mais ce bonheur peut revenir encore, et le bon Dieu n'a pas change! Il +continuait a pleurer: N'est-ce pas, ajoutai-je, que vous voulez bien +vous confesser? + +--Oui, Monsieur, dit-il alors avec force; et il s'avanca vers moi pour +m'embrasser. Je le fis de grand coeur, comme vous pouvez penser, et je +lui donnai quelques petits conseils pour faciliter l'execution de son +bon dessein. Je le quittai ensuite, et j'annoncai a la Soeur le succes +inespere de ma visite. Je ne sais ce qui s'ensuivit; mais ce qui m'est +reste profondement grave dans l'esprit ou plutot dans le coeur, c'est +la force merveilleuse de la misericorde de Dieu, qui changea en un +instant, et a l'aide d'une seule parole, ce coeur si endurci! + +Le seul souvenir de sa premiere communion suffit pour convertir et +probablement pour sauver ce pauvre malade, heureux de l'avoir bien +faite; car s'il eut accompli, comme plusieurs, helas! avec negligence, +ce grand acte de la vie chretienne, le souvenir que je lui en +rappelai n'eut fait sans doute sur son coeur qu'une impression +insignifiante!... + +Ainsi le bien produit le bien, et avec Dieu rien ne demeure perdu. + + + + * * * * * + + + +53.--L'ORPHELINE ET LE VETERAN. + +Une pauvre orpheline avait ete recueillie par un vieux soldat qu'elle +nommait son pere. D'une piete simple, mais serieuse, elle s'etait +attire une telle estime, qu'il y avait autour d'elle comme une aureole +de veneration. Le vieux soldat lui-meme s'etait laisse prendre a son +influence. Il appelait sa petite orpheline, _sa petite sainte_. +Jamais il ne fumait devant elle, il jurait encore moins. + +La pieuse enfant etait arrivee a faire prier son pere adoptif, ce +qu'il n'avait pas fait depuis longtemps. + +Un jour qu'il passait devant l'eglise du village, je ne sais quelle +inspiration secrete le pousse a y entrer. Il va s'agenouiller dans un +coin et commence son signe de croix. Mais tout a coup il s'arrete, ses +yeux ont rencontre une enfant qui, recueillie au pied de l'autel, les +mains jointes, parait comme dans une extase. Il regarde, il reconnait +sa fille. La pensee lui vient aussitot qu'elle demande a Dieu sa +conversion; elle lui a dit tant de fois que c'etait la l'unique objet +de toutes ses prieres. Une larme monte de son coeur a ses yeux et +coule le long de ses joues sur sa vieille figure cicatrisee. Cette +larme est efficace et decide de son retour a Dieu. + +Quelque temps apres, aux Paques, le vieux militaire pleinement +converti, bien heureux, communiait a cote de sa petite fille. Et, +comme, au sortir de l'eglise, quelques-uns de ses vieux camarades le +regardaient etonnes: "Vous ne vous attendiez pas a cela, leur dit-il, +mais que voulez-vous? Je ne puis resister a la _petite sainte_, elle +convertirait le demon lui-meme, si le demon pouvait etre converti." + +Voila l'influence de la vraie piete. Puisse-t-elle devenir le partage +de tous ceux qui liront ce petit livre! En meme temps qu'elle assurera +leur propre salut, elle les aidera merveilleusement a travailler au +salut des autres! + + + +TABLE DES MATIERES. + +AVANT-PROPOS + +1.--Le capitaine de navire et le mousse. + +2.--Une nuit dans le desert. + +3.--Les deux freres. + +4.--Un jeu ou l'on gagne le ciel. + +5.--La vengeance d'un etudiant chretien. + +6.--Un pere converti par son enfant. + +7.--Un cadeau inattendu. + +8.--Les trois actes d'un drame contemporain. + +9.--Le remede est dur, mais il est bon. + +10.--Le banc de famille. + +11.--La lettre d'une mere. + +12.--Une premiere communion a quatre-vingts ans. + +13.--La soupape. + +14.--Une meprise qui porte bonheur. + +15.--Heroisme d'un jeune neophyte. + +16.--Les deux amis. + +17.--Tel est pris qui croyait prendre. + +18.--Comment on obtient un miracle. + +19.--Le marquis d'Outremer. + +20.--La plus grande victoire d'un vieux general. + +21.--Le bouffon et son maitre. + +22.--Un episode de la Revolution. + +23.--Le zele recompense. + +24.--Sagesse et folie. + +25.--Le terrible article. + +26.--Le trottoir. + +27.--Un fils qui tombe dans les bras de son pere. + +28.--Le rosier du mois de Marie. + +29.--La statuette de saint Antoine. + +30.--Le chemin du coeur. + +31.--Le nouvel Augustin. + +32.--Vaincu par l'exemple. + +33.--La fille du franc-macon. + +34.--Un voyage de cent lieues en Australie. + +35.--Rien n'est impossible a Dieu. + +36.--L'amour maternel. + +37.--Un pecheur moribond assiste par un pretre mourant. + +38.--Deux fois sauve. + +39.--Dieu a ses elus partout. + +40.--La rose benite. + +41.--Un souvenir du bagne. + +42.--Ce que le zele peut inspirer a un enfant. + +43.--Une conquete du Sacre-Coeur. + +44.--Puissance du chapelet. + +45.--La croix d'argent. + +46.--Un coup de filet de la sainte Vierge. + +47.--Une conversion en mer. + +48.--La mort d'un septembriseur. + +49.--Rencontre providentielle. + +50.--Le bon fils console. + +51.--Comment on retrouve le bonheur. + +52.--Le souvenir de la premiere communion. + +53.--L'orpheline et le veteran. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les joies du pardon, by Anonymous + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES JOIES DU PARDON *** + +***** This file should be named 11494.txt or 11494.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/1/4/9/11494/ + +Produced by Joris Van Dael, Renald Levesque and PG Distributed +Proofreaders + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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For +example an eBook of filename 10234 would be found at: + + https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234 + +or filename 24689 would be found at: + https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689 + +An alternative method of locating eBooks: + https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL + + diff --git a/11494.zip b/11494.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..2711592 --- /dev/null +++ b/11494.zip diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les joies du pardon + Petites histoires contemporaines pour la consolation des coeurs chrtiens + +Author: Anonymous + +Release Date: March 7, 2004 [EBook #11494] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES JOIES DU PARDON *** + + + + +Produced by Joris Van Dael, Renald Levesque and PG Distributed +Proofreaders + + + + + +LES JOIES DU PARDON + +Petites Histoires Contemporaines + +POUR LA CONSOLATION DES COEURS CHRTIENS + +PAR L'AUTEUR + +de la Mthode pour former l'Enfance la Pit + + Je n'ai pu achever ce petit + livre sans essuyer plusieurs + fois des larmes.... + X***. + + +1891 + + + +AVANT-PROPOS + +Aprs les joies de l'innocence, il n'en est pas de plus douces, de +plus pntrantes que celles du repentir. Demandez l'enfant coupable +ce qu'il prouve lorsque, reconnaissant son ingratitude, il vient +se jeter en pleurant dans les bras de sa mre: c'est un soulagement +inexprimable, une ivresse de bonheur... Ce bonheur n'est rien +pourtant auprs de celui du pauvre pcheur qui, fatigu de ses longs +garements, renonce sa vie mauvaise et vient se reposer dans le sein +de Dieu. + +Aussi, n'existe-t-il pas non plus d'histoire plus attachante que celle +des conversions. Plusieurs surtout, accomplies presque de nos jours, +ont t entoures de circonstances si extraordinaires et prsentent un +si poignant intrt qu'on ne peut en lire le rcit sans tre attendri +jusqu'au fond de l'me. Pages naves et sublimes, tout imprgnes de +larmes et d'amour, elles rveillent les sentiments les plus dlicats, +les plus exquis; rien ne ressemble davantage un roman, et toutefois, +on sent merveille que rien n'est plus vridique. C'est, dirons-nous, +un roman divin: les pripties multiplies, les scnes mouvantes ont +la terre pour thtre, mais le dnouement n'a lieu qu'au ciel. + +Tels sont les exemples que nous allons rapporter dans ce Recueil: il +faudrait pouvoir les mettre sous les yeux de tous les chrtiens, pour +le profit qu'ils en retireraient et le charme que leur ferait goter +cette lecture.--Nous n'avons eu garde de reproduire ici les traits que +l'on rencontre dans les _Annales de Notre-Dame de Lourdes_, de +_Notre-Dame du Sacr-Coeur_, et dans les Recueils analogues; on ne +trouvera non plus aucune des Biographies contenues dans les +_Conversions les plus mmorables du XIXe sicle_. Nos rcits ont un +caractre plus intime et tout la fois plus anecdotique: et c'est l +justement ce qui en augmente l'intrt. + +Offert toutes les mes chrtiennes, cet ouvrage s'adresse d'une +manire spciale aux jeunes gens. Personne n'a, autant qu'eux, besoin +de ces manifestations clatantes de la misricorde divine, si propres + inspirer une confiance inbranlable. Qui connat les preuves +rserves leur foi au sortir du collge? O est-il d'ailleurs le +jeune homme qui dans les longues annes d'une lutte incessante contre +le respect humain et les plaisirs mauvais, n'a jamais eu un instant +de faiblesse? Ah! puissent nos lecteurs se souvenir, en ces moments +critiques, des modestes pages qu'ils vont lire aujourd'hui! Elles leur +rappelleront qu'aprs mme les plus lourdes chutes, le coeur de Dieu +reste toujours ouvert pour les recevoir et que le plus grand malheur + craindre, la plus funeste de toutes les fautes, c'est le +_dcouragement_. + + + + * * * * * + + + +LES JOIES DU PARDON + +1.--LE CAPITAINE DE NAVIRE ET LE MOUSSE. + +Un capitaine de navire, qui s'tait fait craindre et har de ses +matelots par ses imprcations continuelles et sa tyrannie, tomba tout + coup dangereusement malade, au milieu d'un voyage de long cours. Le +pilote prit le commandement du vaisseau, et les matelots dclarrent +qu'ils laisseraient prir sans secours leur capitaine, qui se trouvait +dans sa chambre, en proie de cruelles douleurs. Il avait dj +pass peu prs une semaine dans cet tat, sans que personne se ft +inquit de lui, lorsqu'un jeune mousse, touch de ses souffrances, +rsolut d'entrer dans sa chambre et de lui parler; malgr l'opposition +du reste de l'quipage, il descendit l'escalier, ouvrit la porte et +lui demanda comment il se portait; mais le capitaine lui rpondit avec +impatience: Qu'est-ce-que cela te fait! Va-t'en! + +Le mousse, repouss de la sorte, remonta sur le tillac. Mais le +lendemain il fit une nouvelle tentative: Capitaine, dit-il, j'espre +que vous tes mieux?--O Robert! rpondit alors celui-ci, j'ai t trs +mal toute la nuit. Le jeune garon, encourag par cette rponse, +s'approcha du lit en disant: Capitaine, laissez-moi vous laver les +mains et le visage, cela vous rafrachira. Le capitaine l'ayant +permis, l'enfant demanda ensuite la permission de le raser. Le +capitaine y ayant encore consenti, le mousse s'enhardit, et offrit +son matre de lui faire du th. L'offre toucha cet homme farouche, +son coeur en fut mu, une larme coula sur son visage, et il laissa +chapper ces mots en soupirant: O amour du prochain! Que tu es +aimable au moment de la dtresse! qu'il est doux de te rencontrer mme +dans un enfant! + +Le capitaine prouva quelque soulagement par les soins de cet enfant. +Mais sa faiblesse devint plus grande, et il fut bientt convaincu +qu'il ne vivrait plus que quelques semaines. Son esprit fut assig de +frayeurs toujours croissantes, mesure que la mort et l'ternit se +montrrent plus prs. Il tait aussi ignorant qu'il avait t impie. +Sa jeunesse s'tait passe parmi la plus mauvaise classe de marins; +non seulement il disait: _Il n'y a point de Dieu_, mais il agissait +aussi d'aprs ce principe. pouvant la pense de la mort, ne +connaissant pas le chemin qui conduit au bonheur ternel, et convaincu +de ses pchs par la voix terrible de sa conscience, il s'cria un +matin, au moment o Robert ouvrait la porte de sa chambre, et lui +demandait amicalement: Matre, comment vous portez-vous ce +matin?--Ah! Robert, je me sens trs mal, mon corps va toujours plus +mal; mais je m'inquiterais bien moins de cela, si mon me tait +tranquille. Robert! que dois-je faire? Quel grand pcheur j'ai t! +que deviendrai-je?... Son coeur de pierre tait attendri. Il se +lamentait devant l'enfant, qui faisait tout son possible pour le +consoler, mais en vain. + +Un jour que l'enfant venait d'entrer dans la chambre, le capitaine +s'cria: Robert, sais-tu prier?--Non, matre, je n'ai jamais su que +l'oraison dominicale, que ma mre m'a apprise.--Oh! prie pour moi, +tombe genoux, et demande grce. Fais cela, Robert, Dieu te bnira. +Et tous deux commencrent pleurer. + +L'enfant, mu de compassion, tomba genoux et s'cria en sanglotant: +Mon Dieu, ayez piti de mon cher capitaine mourant! je suis un pauvre +petit matelot ignorant. Mon Dieu, le capitaine dit que je dois prier +pour lui, mais je ne sais pas comment; oh! que je regrette qu'il n'y +ait pas sur le btiment un prtre qui puisse me l'apprendre, qui +puisse prier mieux que moi, qui puisse recevoir la confession de ses +pchs et les pardonner en votre nom. Il croit qu'il sera perdu: mon +Dieu, sauvez-le! Il dit qu'il ira en enfer, et qu'il sera avec les +dmons: mon Dieu, faites qu'il aille au ciel, et qu'il soit avec les +anges! Les matelots ne veulent pas venir vers lui; quant moi, je +veux faire pour lui tout ce que je pourrai; mais je ne puis le sauver. + mon Dieu! ayez piti de mon pauvre capitaine! Je n'ai jamais pri +ainsi auparavant. Oh! aidez-moi, mon Dieu, prier pour mon pauvre +capitaine! + +Alors, s'tant relev, il s'approcha du capitaine en lui disant: J'ai +pri aussi bien que j'ai pu; maintenant, matre, prenez courage. +J'espre que Dieu aura piti de vous. + +Le capitaine tait si mu qu'il ne pouvait s'exprimer. La simplicit, +la sincrit et la bonne foi de la prire de l'enfant avaient fait +une telle impression sur lui, qu'il demeura dans un profond +attendrissement, baignant son lit de pleurs. + +Le lendemain matin, quand Robert entra dans la chambre du capitaine: +Robert, mon bon ami, lui dit celui-ci, aprs que tu fus parti, je +tombai dans une douce mditation. Il me semblait voir Jsus-Christ sur +la croix, mourant pour nos offenses, afin de nous amener Dieu. +Je m'levai par mes prires ce divin Sauveur, et, dans la grande +angoisse de mon me, je m'criai longtemps comme l'aveugle: Jsus, +fils de David, ayez piti de moi! Enfin je crus sentir en mon coeur +que les promesses de pardon qu'il a adresses tant de pcheurs, +m'taient aussi adresses; je ne pouvais profrer d'autres paroles +que celle-ci: amour! misricorde! Non, Robert, ce n'est pas une +illusion: maintenant je sais que Jsus-Christ est mort pour moi. Je +sens que le sang de la croix peut aussi laver mes iniquits; mes yeux +s'ouvrent la lumire d'en haut en mme temps qu'ils se ferment pour +la terre; la grce de mon baptme, la foi de ma premire communion, +rentrent dans mon coeur; que ne puis-je recevoir ces sacrements que +l'glise accorde aux mourants pour leur passage l'ternit, vers +laquelle Dieu m'appelle! + +L'enfant, qui jusque-l avait vers bien des larmes en silence, +fut saisi dans ce moment d'une grande tristesse, et s'cria +Involontairement: Non, non, mon cher matre, ne m'abandonnez +pas.--Robert, lui rpondit-il tranquillement, rsigne-toi, mon cher +enfant: je suis pein de te laisser parmi des gens aussi dpravs que +le sont ordinairement les matelots. Oh! puisses-tu tre prserv des +pchs dans lesquels je suis tomb! Ta charit pour moi, mon cher +enfant, a t grande; Dieu t'en rcompensera. Je te dois tout; tu +as t dans la main de Dieu l'instrument de ma conversion; c'est le +Seigneur qui t'a envoy vers moi; Dieu te bnisse, mon cher enfant! +Dis mes matelots qu'ils me pardonnent, je leur pardonne aussi, et je +prie pour eux. + +Le lendemain, plein du dsir de revoir son matre, Robert se leva +la pointe du jour; et ayant ouvert la porte, il vit que le capitaine +s'tait lev et s'tait tran au pied de son lit. Il tait genoux, +et semblait prier, appuy, les mains jointes, contre la paroi du +navire. L'enfant attendit quelque temps en silence; mais enfin il dit +doucement: Matre!--Point de rponse.--Capitaine! s'crie-t-il de +nouveau. Mais toujours mme silence. Il met la main sur son paule et +le pousse doucement: alors le corps change de position et se penche +peu peu sur le lit; son me l'avait quitt depuis quelques heures, +pour aller voir un monde meilleur, o la grce d'un sincre repentir +accorde la prire permet d'esprer que Dieu dans sa misricorde a +daign le recevoir. + + + + * * * * * + + + +2.--UNE NUIT DANS LE DSERT. + +C'est du missionnaire lui-mme, rapporte le marquis de Sgur, que je +tiens l'histoire suivante, o l'action de la Providence se montre en +assez belle lumire. Il nous la raconta devant un nombreux auditoire +d'hommes, particulirement de jeunes gens, qui l'coutaient avec une +si religieuse attention, que pendant les pauses de son discours, +on aurait entendu voler une mouche. Par humilit, il parlait la +troisime personne comme s'il se ft agi d'un autre. Mais je devinai +bien vite, son accent, que c'tait son histoire lui-mme qu'il +nous disait, et quand je me trouvai seul avec lui aprs la sance, je +l'obligeai de m'en faire l'aveu. Si je pouvais faire passer dans mon +rcit les flammes de sa parole, telles qu'elles sortaient de sa bouche +et de son coeur, elles allumeraient dans les mes cet amour surnaturel +de Dieu et des hommes, qui rsume et renferme la loi et les prophtes. + +C'tait l'heure qui prcde le coucher du soleil. L'ombre du +missionnaire et de son cheval s'allongeait sur le sable endormi. +L'horizon s'empourprait comme aux lueurs d'un immense incendie. La +chaleur tait touffante. Parfois, de longs intervalles, une brise +lgre venue on ne sait d'o, passait comme une caresse de Dieu et +apportait au voyageur une sensation dlicieuse: alors, il ouvrait +la bouche et aspirait longuement l'air un moment rafrachi. Puis le +souffle tombait vaincu par le feu qui rgne au dsert, et l'immobilit +ardente reprenait possession de l'tendue. + +Le missionnaire avanait, pressant l'allure de son cheval, pour +arriver avant la nuit la grande ville, terme de son voyage. Car la +nuit, dans ces plaines d'Afrique, appartient aux fauves. Quand les +premires ombres descendent du ciel, les premiers bruits des lions et +des panthres montent de tous les points du dsert, d'abord confus +et lointains, comme le gmissement du vent, puis plus forts, plus +distincts, semblables tantt au grondement sourd du tonnerre, tantt + ses clats rudes et dchirs. Ce moment redout approchait, mais il +n'tait pas encore imminent, et le prtre de Jsus-Christ avait bien +une heure devant lui, une heure de jour et de marche tranquille, +suffisante pour atteindre le port. Il tait arm, il avait des +provisions de bouche, un flacon de rhum, pour ranimer ses forces et +tremper ses lvres brlantes. Il priait, il pensait, cherchant + lutter contre la sensation touffante de la solitude, contre +l'oppression de l'espace sans limites o sa vue, son coeur et son +esprit se perdaient. Il avait beau percer de ses regards l'tendue, il +n'apercevait pas un tre vivant, pas un mouvement, pas mme celui du +sable agit par le vent: le vent dormait sur le sable, d'un sommeil +qui semblait ternel. + +Oh! si la bont de Dieu mettait sur son chemin une de ses cratures, +un tre humain, un frre, quelle joie inonderait son coeur! comme il +volerait lui! Avec quels transports il lui tendrait la main, et le +presserait dans ses bras! Mais hlas! il ne le savait que trop, une +rencontre en ces lieux, ce ne serait qu'un danger de plus: quand +on trouve sur sa route un homme au dsert, au lieu d'un frre +embrasser, c'est un ennemi combattre; c'est un de ces arabes +pillards ou de ces Europens dclasss, bandits de la solitude, +dtrousseurs de caravanes, qu'il faut aborder, non pas le salut aux +lvres, mais le revolver la main. + +Il se perdait en ces penses, et berc par l'allure monotone de son +cheval, il laissait flotter l'aventure son esprit et ses guides, +quand tout coup il se redresse sur ses triers, et d'un mouvement +instinctif, arrte sa monture. Qu'a-t-il donc aperu l'horizon? +Est-ce une illusion de ses sens? N'y a-t-il pas l-bas, bien loin, +quelque chose qui se remue?--Certainement, il ne se trompe pas: +le point noir qui a frapp sa vue s'agite, se rapproche, grossit +insensiblement. C'est un tre vivant, un animal ou un homme.--Un +homme, c'est un homme! Il le voit maintenant, il distingue vaguement +sa forme; cet homme l'a vu, lui aussi; il est vident qu'il s'avance +dans sa direction... Que faire! Quel parti prendre? Faut-il pousser +son cheval au galop et se mettre hors de la porte de cet inconnu? +C'est le parti le plus sr, mais est-ce le plus honorable? Si, au lieu +d'tre un voleur arabe, cet homme tait un chrtien, un franais? Et +quand mme il serait un coureur du dsert, un bandit, est-ce le fait +d'un missionnaire, d'un aptre de Jsus-Christ, de fuir devant une +crature humaine, devant un de ceux pour qui le Sauveur du monde est +mort sur la croix? + +L'hsitation du prtre n'est pas longue. Il attendra le frre qui +vient au-devant de lui, que ce soit Can ou Abel. L'hte du dsert se +rapproche de minute en minute, il semble la fois se hter d'accourir +et lutter contre la fatigue. Le voil une petite distance, on dirait +un spectre ambulant. Il est dguenill; sa main tient un fusil; +ses yeux sont allums de fivre, de haine et de convoitise. C'est +indubitablement un brigand, mais un brigand europen: c'est en tout +cas, un malheureux dvor de besoin. Le prtre n'hsite plus: il +risque peut-tre sa vie, mais il a la chance de secourir un misrable, +de sauver une me. Aprs tout, c'est son mtier de s'exposer la +mort: le corps d'un missionnaire n'est rien; l'me d'un pcheur est +d'un prix infini. + +Il descend de cheval, jette ses armes terre pour montrer l'inconnu +ses dispositions pacifiques, et d'un pas tranquille et ferme, va +au-devant de lui. L'autre tonn, puis, s'arrte; la surprise est +plus forte que la haine; mais la faim, la soif dvorante, voil ce +qui domine tout le reste. Le prtre le devine, et, sans parler, lui +prsente ses provisions, des fruits, des dattes, du rhum.--Du rhum! +C'est la force, c'est la vie! Pour cette gourde de rhum, le malheureux +aurait tu son pre! Il tend la main, saisit la gourde, la porte sa +bouche, la boit, l'aspire longs traits. Son visage se ranime, son +sang circule, sa pleur mortelle fait place une vive rougeur. Tout + coup, il chancelle; il a bu trop et trop vite, il tombe tout de son +long et demeure sur le sol, inerte, engourdi, comme mort. + +Le missionnaire, effray, se penche vers lui, tte son pouls, coute +les battements de son coeur, et respire; ce n'est pas la mort, c'est +le sommeil bienfaisant et rparateur. Il le considre longuement; sa +carnation, la couleur de sa barbe et de ses cheveux, il reconnat un +Franais. Malgr les traces des passions et de la fatigue, il croit +lire sur ce visage dvast les vestiges d'une bonne race, et son +me d'aptre se remplit de reconnaissance et de joie. Soudain, il +tressaille comme s'il sortait d'un rve. Le soleil va disparatre, et +son orbe agrandi et rutilant est dj demi cach. Encore quelques +minutes et la nuit aura remplac le jour. Que faire de cet infortun +que la Providence a envoy sur sa route et dans ses bras? Le charger +sur son cheval? C'est impossible; il connat le poids d'un corps qui +s'abandonne. Le laisser l, seul, la nuit, dans le dsert, expos aux +dents des btes froces, une mort sans consolations? C'est plus +impossible encore. + +Il n'y a pas hsiter; il attendra le rveil du pcheur, sous +la garde de Dieu qui ne laissera pas inacheve l'oeuvre de sa +misricorde. Il s'agenouille sur le sable, prs de cet homme qu'il ne +connaissait pas une heure avant, et pour lequel il sacrifierait sa vie +avec joie. Il soulve doucement dans ses mains la tte du dormeur, la +pose sur ses genoux, et il entre en prires. + +La nuit est arrive, profonde, solennelle, ivre de silence et de +solitude. Deux heures se passent ainsi, sans qu'aucun des deux hommes +ait fait un mouvement. Les toiles se sont allumes les unes aprs +les autres et rpandent sur l'ocan de sable une lueur mystrieuse et +sacre. Les anges contemplent du haut du ciel ce spectacle plus beau +que celui d'un ami veillant sur son ami, d'une mre veillant sur son +enfant, le spectacle d'Abel veillant avec amour sur Can: tel, au +temps du sjour du Fils de Dieu sur la terre, Jsus priait dans les +plaines de Galile auprs de Judas endormi. + +Enfin, l'homme se rveille. Il relve la tte, ouvre les yeux et +rencontre ceux de ce prtre genoux qui le regarde avec une ineffable +tendresse. Alors il se souvient, il devine, il comprend tout; il se +met trembler des pieds la tte, comme ces possds d'Isral au +moment o le dmon sortait de leur corps et de leur me la voix de +Jsus-Christ. La haine est vaincue, Satan s'enfuit de cette me pour +n'y plus rentrer. Le bienheureux larron pleure, il clate en sanglots, +et, sans prononcer une parole, il se laisse tomber dans Tes bras du +missionnaire, qui le presse sur son coeur en lui disant: Mon frre! + +Quand il eut mang, le prtre le fit monter sur son cheval et marcha +prs de lui, priant toujours et ne lui disant rien, pour le laisser +tout entier la grce divine qui parlait au fond de son me. Ils +arrivrent la ville sans rencontre fcheuse. Le missionnaire fit +coucher le prisonnier de sa charit dans son lit, et dormit prs de +lui sur quelques coussins. Demain, lui dit-il, vous me direz tout ce +que vous voudrez. Aujourd'hui, je ne veux rien entendre. + +Le lendemain, l'homme lui raconta son histoire, prlude de sa +confession: histoire terrible, commence par une jeunesse sans +corrections et sans travail, poursuivie dans le vice, dans le crime, +et qui, par un prodige de la misricorde divine, s'achevait dans les +larmes du repentir. + +Sa mre, brave paysanne, reste veuve de bonne heure, l'avait +impitoyablement gt pour pargner quelques pleurs son enfance. +Il avait t l'cole, parce qu'il l'avait bien voulu; s'y tait +instruit, parce qu'il avait l'esprit vif et ouvert; puis s'tait livr + la paresse, au plaisir, bientt au vice. dix-huit ans, c'tait +dj un mauvais sujet accompli. Il s'engagea par ennui, pour connatre +la vie de la caserne, et courir les garnisons. Puis, le joug de la +discipline gtant ses plaisirs, il demanda une permission, revint au +village, en dguerpit un matin avant le jour, sans embrasser sa mre, +mais non sans l'avoir dvalise, et ne reparut plus au rgiment. Il +passa aux tats-Unis, y gagna une petite fortune qu'il dpensa en +folles orgies. Alors, dans un accs de raison, peut-tre de remords, +il quitta l'Amrique pour l'Algrie, se remit a l'oeuvre, et mena +pendant quelque temps une conduite rgulire et laborieuse. + +Il commenait se refaire de corps, d'me et de bourse, quand le +dmon envoya sur son chemin un de ses anciens compagnons de dbauche, +dserteur comme lui, qui le reconnut, chercha l'entraner de nouveau +dans le vice, et n'y pouvant russir, rvla son pass et le perdit de +rputation. + +Sa tte ne put rsister ce dernier coup. Puisque je ne puis tre un +honnte homme, se dit-il, je serai un franc sclrat. Et il fit +comme il avait dit. Il quitta la grande ville o toutes les portes se +fermaient devant lui, s'enfuit au dsert, et demanda la rapine et au +meurtre des moyens d'existence. Bientt il se trouva la tte d'une +bande d'arabes, qui dtroussaient les passants, les plerins de la +Mecque, et vivaient comme lui de brigandage. Mais, par un reste de +pudeur, il ne s'attaquait qu'aux musulmans et vitait de verser le +sang des europens. Ses compagnons s'en aperurent, et se rvoltant +contre lui, ils le menacrent d'abandon, mme de mort, s'il continuait + pargner les chrtiens. + +Il rsista d'abord, puis, avec sa faiblesse et son emportement +habituels: Eh bien! s'cria-t-il, puisqu'il faut aller jusqu'au bout, +j'irai aussi bien et plus loin que vous. Une caravane vint +passer; elle comptait des europens et des musulmans. Il l'attaqua +furieusement la tte de ses hommes, frappa tort et travers sur +tout ce qui lui tombait sous la main. Parmi les victimes se trouvait +un franais. L'aspect de ce compatriote, peut-tre assassin par lui, +le fit soudainement rentrer en lui-mme. Je suis un misrable. +se dit-il. Et laissant l ses compagnons occups dpouiller les +cadavres, fou de remords, pouvant de son ignominie, il s'lana +comme un insens et se perdit bientt dans l'immensit du dsert. + +Quand le missionnaire le rencontra, il y avait trois jours qu'il +errait l'aventure, maudit et dsespr comme Can, ne mangeant pas, +ne buvant pas, ne sachant ce qu'il faisait, ni ce qu'il voulait. Il +tait bout de forces, quand il aperut le voyageur qui passait au +loin sur son cheval. Pouss par un transport infernal, il essaya de +le rejoindre, non pour le voler, mais pour l'assassiner: J'en tuerai +encore un, se dit-il, et je me tuerai aprs. Au lieu de la mort, +c'est la vie qui l'attendait, et c'est dans les bras de la misricorde +qu'il tomba. + +Tel fut le rcit du criminel repentant: le missionnaire, le serrant +plus tendrement encore sur son coeur, se contenta de lui dire: +Maintenant que je sais votre histoire, votre confession sera courte +et facile. Agenouillez-vous devant Dieu, mon fils, et en son nom +je vous pardonnerai tous les pchs, tous les crimes de votre vie +entire. + +Le pcheur se confessa avec des torrents de larmes, et tandis que +le prtre prononait sur son front courb jusqu' terre les paroles +sacres de l'absolution, il lui sembla que son pass s'engloutissait +dans l'abme de la misricorde divine et qu'une vie nouvelle s'ouvrait +devant lui. + +Ce que fut cette vie, je l'ignore. Le missionnaire ne nous l'a pas +dit. Mais qu'elle soit acheve ou qu'elle dure encore, qu'elle se +poursuive dans un labeur honnte ou dans les austrits d'un clotre, +il n'est pas douteux qu'elle fut ou qu'elle sera jusqu'au bout une vie +de repentir, d'action de grces et d'amour pnitent. + + + + * * * * * + + + +3.--LES DEUX FRRES + +Deux frres entrrent en mme temps dans un collge de France; ils +se ressemblaient si parfaitement quant la taille et aux traits du +visage, qu'il fallait les avoir vus souvent pour les distinguer l'un +de l'autre: mais ils taient bien diffrents de caractre: l'an +n'avait presque aucun sentiment de religion; le cadet tait d'une +pit anglique. On ne saurait imaginer tous les moyens que sa charit +lui suggra pour gagner son frre. C'tait peu pour lui de lui +accorder ce qu'il demandait; il allait au-devant de tout ce qui +pouvait lui tre agrable; il se privait, en sa faveur, de tout +l'argent qu'on lui accordait pour ses menus plaisirs. On leur donna +tous deux un costume neuf de trs grand prix; l'an, en peu de temps, +mit le sien en mauvais tat; celui du cadet tait encore trs propre. +Ne sachant plus quel prsent faire son frre, il imagina de lui +donner son habit. + +Vous tes mon an, lui dit-il, il convient que vous soyez mieux +habill que moi: votre habit est gt; si le mien vous fait plaisir, +je vous le donnerai, on n'en saura rien chez nous. + +L'offre est aussitt accepte et l'change fait. + +Quelques jours aprs, le pieux enfant appelle son frre et lui dit +qu'il avait quelque chose lui communiquer. + +Auriez-vous encore un habit me donner? lui dit celui-ci. + +--Oui, lui rpond l'enfant, et un bien plus prcieux que celui que je +vous ai donn dernirement; allez demain confesse; rconciliez-vous +avec Dieu, c'est lui-mme qui vous en revtira. + +-- confesse, rpondit l'autre, vraiment j'y vais assez souvent; si, +cependant, il ne faut que cela pour vous contenter, j'irai bien encore +demain, mais je ne vous garantis pas que j'en deviendrai meilleur. + +--Promettez-moi au moins, rpliqua le cadet, que vous ferez pendant +deux jours quelques efforts pour le devenir. + +L'an le lui promit. + +Le lendemain, ils allrent tous deux confesse; ils avaient le mme +confesseur. Le cadet se confessa le premier, et se retira devant le +Saint-Sacrement, pour demander Dieu qu'il lui plt de toucher son +frre. L'an raconta depuis, qu'en entrant au confessionnal, tout ce +que son frre avait fait pour lui se prsentant son esprit, il eut +honte de lui-mme, et ne fut plus matre de retenir ses larmes. Il +dit son confesseur qu'il voulait bien sincrement se convertir et +consoler son frre des chagrins qu'il lui avait causs jusqu'alors. +Pendant toute sa confession, il versa un torrent de larmes. Le cadet +qui de l'endroit o il tait, l'avait entendu clater en soupirs, +tait remont dans son quartier, combl de joie et bnissant le +Seigneur. Un moment aprs, on vint le demander la porte; c'tait +son frre qui se jeta ses genoux, et les arrosa de ses larmes, lui +demandant pardon de tous les sujets de mcontentement qu'il lui avait +donns et lui promettant de suivre, l'avenir, aussi bien ses avis +que ses exemples. L'enfant, ravi des dispositions de son frre, se +jeta a son cou, et lui dit tout ce que sa charit put lui suggrer de +plus tendre et de plus affectueux pour l'encourager. Le jeune homme +demeura si ferme dans ses bonnes rsolutions, qu'en peu de temps, il +devint, comme son frre, un modle de vertu, et ne se dmentit jamais. + + + + * * * * * + + + +4.--UN JEU O L'ON GAGNE LE CIEL + +Dans une petite ville de France vivait un officier retrait, qui tait +un excellent chrtien. Personne devant lui ne se serait permis une +parole inconvenante; chacun venait lui demander conseil: l'un le +consultait pour l'achat d'une terre; l'autre, pour l'arrangement +d'un procs; tout le monde, en un mot, l'honorait, le respectait et +l'aimait. + +Lui-mme a racont son histoire, et elle mrite d'occuper une des +premires places dans ce recueil, car elle montre d'une manire bien +touchante que Dieu se sert des moyens les plus inattendus pour ramener + lui les pcheurs et que sa misricorde est inpuisable l'gard des +mes de bonne volont. + +Je ne date pas d'hier, disait plaisamment notre officier, vous vous +en apercevez facilement ma moustache et aux quelques cheveux qui me +restent; mais si je suis vieux et cass, j'ai t jeune et alerte. +J'avais dix-huit ans environ, en 1792, lorsque la grande guerre vint +clater; j'tais ardent, j'avais adopt avec enthousiasme toutes les +ides du temps. Je criais avec les autres, et de bon coeur: Vive la +fraternit ou la mort! Hlas! ce devait tre la mort ou la ruine +pour bien du monde. Aussi, ds que j'appris que la France venait de +commencer la lutte contre les trangers, mon parti fut bientt pris, +je m'engageai. + +Il faut vous dire, avant d'aller plus loin, que, malgr les efforts +de ma pauvre chre mre et de notre cur, je ne croyais gure Dieu, +et encore moins au diable; je m'amusais tant que je pouvais; je +passais, parmi mes camarades de plaisir, pour un _bon garon_. vous +parler franc, j'tais un trs mauvais sujet; mais parmi tous mes +dfauts, j'en avais un qui me distinguait de tous mes compagnons, je +ne pouvais pas prononcer une phrase, souvent mme une parole, sans y +ajouter un juron. Et ce n'taient pas des jurons pour rire, c'taient +d'affreux blasphmes qui devaient dans le ciel faire voiler les anges +et pleurer les saints. + +Aprs ce prambule, ncessaire pour bien faire comprendre la suite +de mon histoire, je la reprends, et je tcherai de l'abrger le +plus possible pour ne pas trop vous ennuyer. Me voila donc engag +dix-huit ans, menant joyeuse vie et jurant tout le long du jour. Je +vous fais grce de ma vie militaire, elle a ressembl celle de +beaucoup de mes camarades, qui n'ont pas laiss leurs os sur le champ +de bataille; je fus envoy l'arme des Pyrnes, puis l'arme de +Sambre-et-Meuse, puis en Italie, puis en gypte, puis partout enfin o +il y avait des coups donner et recevoir. Les annes, l'exprience, +deux blessures, l'une reue aux Pyrnes, l'autre, Austerlitz, +l'affreuse retraite de Russie, tout cela avait calm ma fougue, +m'avait rendu plus rgulier dans ma conduite, mais n'avait pu me +corriger de mon dfaut de toujours jurer. Mon avancement mme se +trouva arrt par ce vice; comme je savais lire et qu'on n'avait pas +le choix alors parmi les lettrs, je fus rapidement officier; mais une +fois l, mon malheureux dfaut me joua bien des tours; et souvent des +gnraux, aprs une affaire o je m'tais bien conduit, n'osaient pas +m'avancer, parce qu'ils trouvaient que j'avais trop mauvais ton +pour arriver aux hauts grades militaires. Je les traitais bien de +sacristains, de calotins, mais, part moi, je leur donnais raison, et +pourtant je ne me corrigeais pas. Enfin, 1815 arriva: je fus licenci +avec l'arme de la Loire et je revins dans ma ville natale capitaine +et dcor. Aprs les premires joies de retrouver mes vieux amis, mes +vieux camarades d'enfance, aprs les premires douceurs du repos et +de la libert, la suite de tant de privations et d'annes de +discipline, je commenais trouver le temps long, je fus au caf et +je mangeai ma demi-solde, comme un goste, entre une pipe et un jeu +de cartes. Ma position, mes campagnes, mes rcits me faisaient le +centre d'un petit groupe de dsoeuvrs comme moi, et, par suite de mon +habitude invtre, on y entendait plus souvent jurer que bnir le nom +de Dieu. + +Malgr cela, l'ennui me gagnait, lorsqu'un matin, je vois entrer dans +ma chambre le cur de la paroisse. J'tais si loin de m'attendre +pareille visite, que ma pipe s'chappa de mes dents et vint se briser +sur le plancher, ce qui me fit pousser le plus gros juron de mon riche +rpertoire. Le cur ne se troubla pas pour si peu, et, prenant +une chaise, que je ne lui offrais pas, il s'assit tranquillement: +Bonjour, M. le capitaine, me dit-il; puisque vous n'tes pas venu me +voir votre arrive dans ma paroisse, il faut bien que je vienne vous +chercher.--Je n'aime pas les curs, lui rpondis-je, je ne les ai +jamais aims et je suis trop vieux pour changer maintenant.--Eh bien! +capitaine, nous ne sommes pas du mme avis, et, avec un brave comme +vous, je n'irai pas par quatre chemins, c'est prcisment pour vous +faire changer que je suis venu vous voir. peine le digne prtre +avait-il fini sa phrase, que je me levai comme un furieux, et, en +jurant comme un possd, je le mis littralement la porte. + +Le lendemain, je me croyais tout jamais dbarrass de pareille +visite, lorsque je vis encore entrer le cur. Ah! par exemple, c'est +trop fort, m'criai-je, et je me levai pour le repousser de chez moi. +Lui, sans se troubler, me dit avec beaucoup de douceur: Bonjour, +capitaine, vous n'tiez pas bien dispos hier, et je suis revenu +aujourd'hui pour savoir si vous tiez plus en train de causer. Malgr +mon apparence terrible, je n'tais pas tout fait mauvais au fond du +coeur; aussi, ce sang-froid me dsarma, et adoucissant ma voix, je +lui rpondis: Eh bien! monsieur le cur, puisque vous avez tant de +plaisir causer avec moi, j'y consens, mais une condition, c'est +que vous ne me parlerez pas de vos momeries, de vos glises et de vos +bedeaux.--Soit, reprit le cur; mais, de votre ct, vous vous engagez + me consacrer chaque jour une heure: votre temps n'est pas compt, +et vous ne pouvez me refuser ce plaisir.--Accord; et pour rpondre +votre politesse par une autre, je vous avouerai que je m'ennuie tant, +que ce sera une distraction pour moi de causer avec un homme qui sait +parler. Ma politesse n'tait pas trs polie, mais le cur eut l'air +de la trouver accomplie. + +La connaissance ainsi faite devint bien vite intime; l'heure que +j'avais promise au cur me semblait de plus en plus courte, et il +m'arrivait souvent de la doubler et de la tripler. Mon vnrable ami +jouait au trictrac, et j'aimais moi-mme extrmement ce jeu; aussi, +bientt chaque soir, au lieu d'aller au caf, je prenais le chemin du +presbytre, et nous jouions avec un tel acharnement, que la soire se +passait toujours trop rapidement. + +Le cur tait fidle sa promesse; il ne me parlait jamais de +religion: malheureusement, de mon ct, j'tais fidle mes mauvaises +habitudes, et je prononais bien peu de phrases sans les assaisonner +de quelques grossiers jurons. Un soir o le cur me battait plates +coutures, je m'en donnais coeur joie, et jamais pareils blasphmes +n'avaient retenti sous l'humble toit de notre pasteur. Il posa son +cornet sur la table, et, me regardant bien en face: Je vous ai fait +une promesse, me dit-il, laquelle je suis fidle; voulez-vous m'en +faire une votre tour?--Laquelle?--C'est de ne plus jurer.--Mais +c'est impossible, voil plus de cinquante ans que j'ai cette habitude; +elle m'a empch de faire mon chemin, et vous voulez que j'y renonce: +rayez cela de vos papiers; non pas que je le fasse maintenant par +mchancet, mais c'est devenu une habitude chronique.--Je ne prtends +pas que ce ne vous sera pas difficile, mais croyez-vous qu'il me soit +facile de vous voir tous les jours, sans vous parler de religion, +vous, qui en auriez tant besoin pourtant; la partie n'est pas gale: +il me faut une compensation: quand vous jurerez, je vous parlerai +de Dieu.--Au fait, vous pouvez avoir raison; je n'en disconviens +pas.--Puisque vous tes de si bonne composition, je veux vous montrer +que malgr ma robe, je ne suis pas si noir que j'en ai l'air: et vous +permets, toutes les fois que votre mauvaise habitude de jurer vous +pressera, de remplacer vos gras jurons par _sapristi_.--Je consens au +march, rpondis-je.--Et vous, capitaine, ajouta-t-il, n'oubliez pas +que, si vous manquez votre promesse, je manquerai la mienne. + +Je vis bien vite que j'avais fait un march de dupe, ou plutt que le +bon cur savait bien ce qu'il faisait en me le proposant. Chaque jour +j'oubliais l'innocent _sapristi_, et je reprenais mon triste +rpertoire. Aussitt, le cur me faisait un sermon en trois points, et +j'tais bien forc de l'couter, puisque c'tait dans nos conventions. +Vous devinez facilement le reste: mesure que mon vnrable ami me +dvoilait les beauts de la religion, j'y prenais got; ce n'tait +plus une punition, c'tait devenu un besoin. Bientt, je fus tout +fait converti; mon excellent cur me fit approcher des sacrements; +maintenant je trouve mon bonheur l'accomplissement de mes devoirs, +et il ne me reste de mon ancien tat que l'habitude d'assaisonner +toutes mes phrases du fameux _sapristi_, ce qui me fait appeler par +tout le monde ici le capitaine _Sapristi_. Si je raconte volontiers +mon histoire, c'est dans l'esprance qu'elle pourra dtourner du mal, +et de la mauvaise habitude de jurer, quelques personnes aussi +coupables que je l'tais alors.[1] + +[Note 1: Cit dans les _Petites lectures_, bulletin populaire +des Confrences de Saint-Vincent-de-Paul.--Nous n'avons pu vrifier +nous-mme, on le comprend, l'authenticit des traits que nous avons +puiss dans d'autres Recueils; mais pourquoi la mettre en doute: Il +est certain qu'il s'opre frquemment des conversions tout aussi +extraordinaires que celle-l; le prtre n'y prend mme plus garde dans +les pays de foi, tant il est souvent tmoin de ces merveilles, et +elles restent un secret entre l'homme et Dieu.] + + + + * * * * * + + + +5.--LA VENGEANCE D'UN TUDIANT CHRTIEN. + +Sous Louis-Philippe, crit Armand de Pontmartin, l'esprit d'irrligion +rgnait dans les collges de Paris. Il y avait pourtant des +exceptions... la plus originale et la plus touchante m'tait apparue +sous les traits de Paul Savenay, natif de Gurande. Dou, ou plutt +arm d'une pit anglique et robuste tout ensemble, il bravait le +respect humain, dfiait la raillerie, et il aurait mis au besoin tout +l'enttement de sa race pour affronter la perscution et le martyre. +Cette pit se rvlait jusque sur son visage, qui prenait une +expression cleste au moment de la prire. Ainsi, lorsque, sur un +signe de notre professeur indolent, je rcitais, au dbut et la +fin de la classe, le _Veni Sancte Spiritus_ et le _Sub tuum +praesidium_, c'tait pour presque tous les lves, le signal d'un +concert charivarique d'ternuements, de quintes de toux, de pupitres +disloqus, et de dictionnaires tombant grand bruit. Paul Savenay +s'isolait de ce tapage, et l'on pouvait suivre sur sa figure le +sourire de la sainte Vierge dont il implorait la protection, et le +contact de l'Esprit-Saint qui l'effleurait de ses ailes. + +Cette pit fervente l'avait fait prendre en grippe par le plus +mauvais sujet de la classe, fanfaron d'impit et de libertinage, +liseur et colporteur des livres de Parny et de Voltaire, et pourtant +Breton comme Paul; mais entendons-nous, ce Breton-l, nomm Jacques +Fal, tait un Breton de contrebande. On disait que son pre, Nantais +d'origine, avait pris part quelques-unes des plus sanglantes scnes +de la Rvolution, s'tait enrichi en achetant des terres de Vendens, +puis ruin dans des spculations quivoques. Tout irritait Jacques +contre Paul Savenay; un hritage de haine, le retour des Bourbons, +l'animosit instinctive du vice contre la vertu, du mal contre le +bien, de l'athisme contre la foi, du diable contre le bon Dieu; mais +ce qui l'exasprait le plus, c'tait la douceur de Paul, sa patience +inaltrable que, naturellement, Jacques taxait de lchet et +d'hypocrisie.--Tu es donc un lche? lui disait-il en lui montrant +le poing.--Je ne le crois pas, rpondait Paul avec un accent de +rsignation qui aurait dsarm un tigre. Son perscuteur ne lui +laissait pas un moment de trve, et le harcelait de la faon qui +devait le plus cruellement blesser cette me tendre, chaste, exquise +et pieuse. Non content de le traiter de cagot, de Basile, de tartufe +et de cafard. Jacques joignait le blasphme l'insulte, le sacrilge + l'outrage. Il glissait de mauvais livres dans le pupitre de Paul +et lui jouait les plus vilains tours. Nous smes plus tard que ses +brutalits s'taient parfois envenimes jusqu'aux voies de fait: +bourrades, brimades, coups de poing, coups de rgle: un jour mme, un +coup de canif qui fit couler le sang. La plupart des lves feignaient +de ne pas s'apercevoir de ces abominables violences. Quelques-uns +avaient l'infamie d'applaudir avec des ricanements stupides. Jacques +n'avait pas, en somme, l'air bien froce; mais tait grand, bien +dcoupl, taill en athlte. On le redoutait et il avait sa petite +cour de complaisants et de flatteurs. Lorsqu'indign de sa mchancet +et attir vers Paul Savenay par d'irrsistibles sympathies, je +risquais, moi chtif, quelques reproches: Tais-toi ou je t'assomme! +me disait cet enrag; tais-toi, mauvaise graine d'migr! J'aurais +certainement eu ma part de ses injures et de ses coups, si je n'avais +trouv un admirable dfenseur en la personne de Gaston de Raincy. + +Le martyre de Paul Savenay dura deux ans et pendant ces deux ans, pas +une plainte. S'il versait en secret quelques larmes, il ne pleurait +pas sur ses souffrances, mais sur les garements de cette pauvre +me, rvolte contre Dieu. Un matin, me rencontrant la porte de +Saint-Sulpice, et me croyant meilleur que je n'tais, il me dit: +Armand, allons prier pour lui! Je lui rpondis: Paul, tu es un +saint... le saint de Gurande, et c'est sous ce nom que je veux +dsormais te connatre et t'admirer! + +Bientt, je perdis de vue le perscuteur et sa victime. Jacques +Fal, convaincu de colportage du _Compre Mathieu_ et des +_Chansons_ de Branger, fut _pri_ par le proviseur de ne pas revenir +aprs les vacances. Paul Savenay, qui se destinait la profession de +mdecin, quitta le collge un an avant moi. + +Armand de Pontmartin, cet endroit, interrompt son rcit pour +expliquer comment il retrouva quelques annes plus tard ce vertueux +jeune homme chez Frdric Ozanam. Ce dernier venait de fonder, avec +quelques amis, les Confrences de saint Vincent de Paul et il exposait +aux jeunes messieurs runis chez lui les moyens qui lui semblaient les +plus propres assurer le succs de l'entreprise. + +Tout coup, continue le narrateur, Ozanam regarde sa montre et dit +aux jeunes gens qui l'entouraient: Mes amis, je suis un bavard. Agir +vaut mieux que parler, dans une crise comme celle-ci. L'ennemi +est toujours l; le cholra vient peine d'entrer dans sa phase +dcroissante... Nous n'avons pas une minute perdre! + +Il distribua ses ouvriers de la premire heure la liste des malades +qu'ils devaient visiter. Puis, s'adressant a Paul Savenay:--Et vous, +Paul, lui dit-il, votre premire visite est toujours, n'est-ce pas, +pour l'htel Racine? + +--Oui, mon ami, rpondit Savenay; oui, encore aujourd'hui, ajouta-t-il +avec une motion singulire. + +En ce moment, Ozanam le prit part et lui dit tout bas quelques mots +en me regardant. Il me sembla que Paul Savenay opposait une certaine +rsistance. Ozanam insistait en rptant demi-voix: Pourquoi pas? +Pourquoi pas?... + +Paul parut enfin se dcider, et se tournant vers moi: Veux-tu, me +dit-il, que nous sortions ensemble? + +Nous sortmes: Ozanam habitait alors la rue de Svres, et nous +nous dirigions du ct de la rue Jacob. En descendant la rue des +Saints-Pres, nous croismes une modeste voiture de louage, qui +gravissait assez lentement cette monte fort raide. Paul salua et me +dit: Sais-tu qui est dans cette voiture? Mgr de Qulen, archevque de +Paris. Comme hier, comme demain, il vient de l'htel-Dieu, et il va +l'hospice de la Charit; c'est ainsi qu'il se venge. Parmi ceux qu'il +visite, qu'il secourt et qu'il console, on compterait par centaines +les meutiers de fvrier 1831, les pillards de l'archevch et de +Saint-Germain-l'Auxerrois, ceux qui l'auraient gorg, s'il tait +tomb entre leurs mains! + +Nous arrivmes au bout de la rue Jacob; Paul s'arrta devant l'htel +Racine, moins potique et moins lgant que son nom. L, il parut +hsiter encore, puis prenant son parti: Entrons, me dit-il. On sait +ce que sont ces htels d'tudiants. Nous montmes quatre tages. +Parvenus au quatrime, nous vmes une clef sur la porte, n 78, +Paul entra sans frapper, et me fit signe de le suivre. Un mouvant +spectacle m'attendait. + +Sur un lit fort propre, tendu de rideaux de toile verte, je reconnus +l'instant Jacques Fal, le perscuteur, le bourreau de Paul Savenay. +Il tait videmment en convalescence; mais sa pleur, ses yeux cerns, +son visage amaigri, prouvaient qu'il venait de subir l'horrible crise. +Sa soeur, vtue de noir, tait debout son chevet, un rayon de soleil +d'avril gayait la chambre. + +En me voyant, Jacques poussa un cri de surprise; puis, brusquement, +presque violemment, imposant silence d'un geste Paul, qui voulait +parler: + +Non, vois-tu? lui dit-il; non, Paul, tu ne veux pas que j'touffe, +n'est-ce pas? Quand je devrais retomber malade, il faut, entends-tu +bien? il faut que notre camarade sache... ce qu'il a dj devin! Il +a t le tmoin de mes infamies, de tes souffrances; il faut qu'il +apprenne ce qu'a t la revanche du chrtien contre le mcrant, du +saint contre le misrable. Tais-toi! tais-toi!... Nomi, dis-lui de se +taire et de me laisser la parole!... Il y a un mois, j'tais encore +tel que tu m'as connu... Non, Armand, j'tais pire: impie, athe, +mchant, libertin, mangeur de prtres, corrompu jusqu'aux moelles. Le +29 mars, jeudi de la mi-carme, j'avais fait la noce avec quelques +compagnons de dbauches... je rentre minuit... une heure aprs, je +me tordais sur ce lit, en proie a des convulsions effroyables... La +tte en feu, le corps glac, tous les symptmes du cholra... et +j'tais seul, seul au monde... Ma soeur Nomi, au fond de la Bretagne, +chez une vieille tante..., mes parents morts..., point d'amis... le +vice et l'impit n'en donnent pas... Oui, seul dans ce misrable +htel, sr que, si j'avais la force d'appeler, l'htesse pouvante +me ferait jeter sur un matelas, et me crierait d'aller mourir dans la +rue... Oh! quelle nuit! L'enfer anticip, moi qui ne croyais pas +l'enfer!... Tais-toi, Paul, je t'en prie, laisse-moi parler!... sept +heures, au paroxysme de mes tortures et de mon dsespoir, ma porte +s'ouvre, et je vois entrer Paul Savenay... Paul, ma victime, mon +martyr!... Ah! je crus d'abord une apparition vengeresse... Mais +non, il avait sur les lvres un sourire cleste; dans le regard, +l'expression anglique du pardon... Il vint moi, me prit la main, me +dit quelques bonnes paroles;... c'tait un miracle, n'est-ce pas?... + +--Non, c'tait tout simple, interrompit Paul Savenay. Je suis interne + l'hospice de la Charit, deux pas d'ici... Le docteur Rcamier, +mon matre, m'avait charg de visiter tous les htels de la rue +Jacob... L'htel Racine tait sur ma liste et le hasard... + +--Le hasard!!! C'est donc toi maintenant qui nies la Providence?... +Pourquoi ne pas dire la vrit tout entire?... Tu tais dlgu de +la socit de Saint-Vincent-de-Paul, ou plutt du bon Dieu, pour me +sauver, pour me gurir, pour me consoler, pour faire de moi un honnte +homme et un chrtien!... Une heure aprs, poursuivit Jacques, +en m'adressant de nouveau la parole, j'avais tous les remdes +ncessaires, et, le soir, sur ma demande, il m'amena un vicaire de +Saint-Germain-des-Prs... Tu vois bien que c'tait le bon Dieu! +Pendant cinq jours, Paul ne m'a presque pas quitt...; pendant cinq +nuits, il m'a veill... Puis, lorsqu'il a reconnu que le danger tait +pass, il a crit ma soeur Nomi, qui n'a pas perdu une minute... +et, prsent, je suis le mieux soign des convalescents, moi qui +m'tais cru le plus abandonn des agonisants et des damns... Oh! +comment reconnatre tant de bienfaits de la misricorde divine? +Comment expier mes fautes, mes impits, mes crimes?... + +--Jacques, reprit doucement Paul Savenay, je t'ai dj dit que, quand +mme tu n'aurais eu, avant de mourir, qu'un moment, si ce moment avait +t bien employ, Dieu t'aurait pardonn!... Et tu as une vie tout +entire! + +--Mais toi, Paul, mon sauveur, toi qui m'as rendu tant de bien pour +tant de mal, comment rparer, comment payer ma dette?... Comment +mriter ton pardon, ton amiti?... + +En sortant de l'htel Racine, je dis Paul: Tu te figures peut-tre +n'avoir guri qu'un malade... Eh bien! tu te trompes; tu en as guri +un autre, et cet autre te serre la main[2]. + +[Note 2: Armand de Pontmartin, _Correspondant_ (Extraits).] + + + + * * * * * + + + +6.--UN PRE CONVERTI PAR SON ENFANT. + +On trouverait difficilement un rcit plus touchant que celui qui nous +a t laiss par le hros de cette histoire, heureux privilgi des +misricordes divines. + +J'ai t lev aussi mal que possible sous le rapport religieux, non +seulement dans l'ignorance de la vrit, mais dans le got, dans le +respect, dans la superstition de l'erreur, et je quittai mes classes, +bien muni d'arguments contre Notre-Seigneur et contre l'glise +catholique. + +leve comme moi, aussi ignorante que moi, ma femme tait beaucoup +meilleure. Elle avait le sens religieux. Il se dveloppa lorsqu'elle +devint mre; et, aprs la naissance de son premier enfant, elle entra +tout fait dans la voie. Quand je songe tout cela, j'ai le coeur +remu d'un sentiment de reconnaissance pour Dieu, dont il me semble +que je parlerais toujours, et que je ne saurais jamais exprimer. + +Alors je n'y pensais point. Si ma femme avait t comme moi, je crois +que je n'aurais pas mme song faire baptiser mes enfants. Ces +enfants grandirent. Les premiers firent leur premire communion, sans +que j'y prisse garde. Je laissais leur mre gouverner ce petit monde, +plein de confiance en elle, et modifi mon insu par le contact de +ses vertus que je sentais et que je ne voyais pas. + +Vint le dernier. Ce pauvre petit tait d'une humeur sauvage, sans +grands moyens; si je ne l'aimais pas moins que les autres, j'tais +cependant dispos plus de svrit envers lui. La mre me disait: + +--Sois patient; il changera l'poque de sa premire communion. + +Ce changement heure fixe me paraissait invraisemblable. Cependant +l'enfant commena suivre le catchisme, et je le vis en effet +s'amliorer trs sensiblement et trs rapidement. J'y fis attention. +Je voyais cet esprit se dvelopper, ce petit coeur se combattre, +ce caractre s'adoucir, devenir docile, respectueux, affectueux. +J'admirais ce travail que la raison n'opre pas chez les hommes; et +l'enfant que j'avais le moins aim, me devenait le plus cher. + +En mme temps, je faisais de graves rflexions sur une telle +merveille. Je me mis couter la leon de catchisme. En l'coutant, +je me rappelais mes cours de philosophie et de morale: je comparais +cet enseignement avec la morale dont j'avais observ la pratique dans +le monde, hlas! sans avoir pu moi-mme toujours m'en prserver. Le +problme du bien et du mal, sur lequel j'avais vit de jeter les +yeux, par incapacit de le rsoudre, s'offrait moi dans une lumire +terrible. Je questionnais le petit garon: il me faisait des rponses +qui m'crasaient. Je sentais que les objections seraient honteuses et +coupables. Ma femme observait et ne disait rien; mais je voyais son +assiduit la prire. Mes nuits taient sans sommeil. Je comparais +ces deux innocences ma vie, ces deux amours au mien; je me disais: +Ma femme et mon enfant aiment en moi quelque chose que je n'ai aim +ni en eux ni en moi; c'est mon me. + +Nous entrmes dans la semaine de la premire communion. Ce n'tait +plus de l'affection seulement que l'enfant m'inspirait; c'tait un +sentiment que je ne m'expliquais pas, qui me semblait trange, presque +humiliant, et qui se traduisait parfois en une espce d'irritation. +J'avais du respect pour lui. Il me dominait. Je n'osais pas exprimer +en sa prsence de certaines ides, que l'tat de lutte o j'tais +contre moi-mme produisait parfois dans mon esprit. Je n'aurais pas +voulu qu'elles lui fissent impression. + +Il n'y avait plus que cinq ou six jours passer. Un matin, revenant +de la messe, l'enfant vint me trouver dans mon cabinet, o j'tais +seul. + +--Papa, me dit-il, le jour de ma premire communion, je n'irai pas +l'autel sans avoir demand pardon de toutes les fautes que j'ai faites +et de tous les chagrins que je vous ai causs, et vous me donnerez +votre bndiction. Songez bien tout ce que j'ai fait de mal pour me +le reprocher, afin que je ne le fasse plus, et pour me pardonner. + +--Mon enfant, rpondis-je, un pre pardonne tout, mme un enfant qui +n'est pas sage; mais j'ai la joie de pouvoir te dire qu'en ce moment +je n'ai rien te pardonner. Je suis content de toi. Continue de +travailler, d'aimer le bon Dieu, d'tre fidle tes devoirs; ta mre +et moi nous serons bien heureux. + +--Oh! papa! le bon Dieu qui vous aime tant, vous soutiendra, pour que +je sois votre consolation, comme je le demande. Priez-le bien pour +moi, papa. + +--Oui, mon cher enfant. + +Il me regarda avec des yeux humides, et se jeta mon cou. J'tais +moi-mme fort attendri. + +--Papa!... continua-t-il. + +--Quoi, mon cher enfant? + +--Papa, j'ai quelque chose vous demander! + +Je voyais bien qu'il voulait me demander quelque chose, et ce qu'il +voulait me demander, je le savais bien! Et, faut-il l'avouer? j'en +avais peur; j'eus la lchet de vouloir profiter de ses hsitations. + +--Va! lui dis-je, j'ai des affaires en ce moment. Ce soir ou demain, +tu me diras ce que tu dsires, et, si ta mre le trouve bon, je te le +donnerai. + +Le pauvre petit, tout confus, manqua de courage, et, aprs m'avoir +embrass encore, se retira tout dconcert, dans une petite pice +o il couchait, entre mon cabinet et la chambre de sa mre. Je m'en +voulus du chagrin que je venais de lui donner, et surtout du mouvement +auquel j'avais obi. Je suivis ce cher enfant sur la pointe des pieds, +afin de le consoler par quelque caresse, si je le voyais trop afflig. +La porte tait entr'ouverte. Je regardai sans faire de bruit. Il tait + genoux devant une image de la sainte Vierge; il priait de tout son +coeur. Ah! je vous assure que j'ai su ce soir-l quel effet peut +produire sur nous l'apparition d'un ange! + +J'allai m'asseoir mon bureau, la tte dans mes mains, prt +pleurer. Je restai ainsi quelques instants. Quand je relevai les yeux, +mon petit garon tait devant moi avec une figure tout anime de +crainte, de rsolution et d'amour. + +--Papa, me dit-il, ce que j'ai vous demander, ne peut pas se +remettre, et ma mre le trouvera bon: c'est que, le jour de ma +premire communion, vous veniez la sainte Table avec elle et moi. +Ne me refusez point, papa. Faites cela pour le bon Dieu qui vous aime +tant. + +Ah! je n'essayai pas de disputer davantage contre ce grand Dieu qui +daignait ainsi me contraindre. Je serrai en pleurant mon enfant sur +mon coeur.--Oui, oui, lui dis-je, oui, mon enfant, je le ferai. Quand +tu voudras, aujourd'hui mme, tu me prendras par la main; tu me +mneras ton confesseur, et tu lui diras: Voici mon pre. + +_L'abb_ LOTH. + + + + * * * * * + + + +7.--UN CADEAU INATTENDU. + +Dans une fonderie situe prs de Paris, il y avait un ouvrier qui +avait reu autrefois une certaine ducation. Mais des revers de +fortune l'avaient oblig chercher du travail. + +Un jour, il fit un faux pas, tendit ses mains en avant pour amortir sa +chute, et sa main droite alla malheureusement s'tendre sur un +morceau de fer rouge qui la brla jusqu' l'os. Le malheureux subit +l'amputation avec courage; mais il ne souffrit pas avec un courage +gal une infortune qui le privait, lui, sa femme et ses quatre +enfants, du pain quotidien; ses plaintes s'exhalaient en affreux +blasphmes. + +Informe de sa triste situation par une bonne-soeur de charit, la +comtesse *** se hta d'accourir. Elle prodigua avec ses secours +les bonnes paroles, multiplia ses visites, ses cadeaux, ses +encouragements. + +L'ouvrier la recevait froidement, acceptait tout poliment, remerciait +schement et, ds que la charitable comtesse avait franchi le seuil +de la mansarde, il se tournait vers sa femme et lui disait d'un ton +railleur: Les visites de cette dame sont bien intresses, j'en suis +sr, c'est en vue des prochaines lections qu'elle nous vient en +aide. + +Tout en partageant les sentiments de son mari, Annette ne parlait pas +comme lui. Elle faisait bonne mine la comtesse afin que les dons en +faveur de ses enfants fussent augments. + +Mais son coeur restait ferm, et la gnreuse bienfaitrice ne se +faisait pas illusion sur les vrais sentiments de sa protge. + +Nol arriva... Depuis quinze jours, la machine coudre ne cessait de +faire entendre ses tics-tacs. C'tait ne pouvoir dormir, durant la +nuit entire, dans la maison. + +--Qu'avez-vous donc travailler ainsi, Annette? demandaient les +voisines. Nous allons vous conduire au Pre-Lachaise[3], bien sr! si +vous continuez vous fatiguer ainsi. + +[Note 3: Cimetire bien connu, le principal de la Capitale.] + +--C'est que voici bientt Nol, et je ne veux pas voir pleurer mes +enfants comme l'an pass. Ils ont eu les mains vides pendant que les +autres avaient les mains pleines de jouets et de bonbons: cela m'a +fendu le coeur et je leur ai promis que le Nol de cette anne les +ddommagerait. + +Je travaille pour tenir parole. + +L'homme propose et Dieu dispose. Notre Annette travailla avec tant de +prcipitation qu'un beau soir sa machine coudre cassa. + +Plus de travail, plus de pain. Adieu les cadeaux de Nol! malheur! +les enfants allaient pleurer... + +L'ouvrire fit contre mauvaise fortune bon coeur: elle porta vite son +gagne-pain la rparation; mais on la fit attendre et on lui fit +payer quinze francs! hlas! + +--Quel guignon d'tre malheureuse! murmurait la pauvre mre en +pleurant. + +Ce Nol allait tre, bien certainement, encore plus triste que celui +de l'anne prcdente. La veille au soir, les enfants mirent leurs +petites chaussures sous la chemine. Mille prcautions furent prises +pour les placer au bon endroit; il y avait eu mme des contestations +et des disputes entre eux ce sujet. Le cadet n'avait pas craint de +troubler l'ordre et de changer la topographie des souliers. La soeur +ane, qui s'en aperut en faisant une ronde la drobe, fit un +tintamarre qui ncessita l'intervention du papa et de la maman. + +--Comme ils vont tre cruellement dus, demain matin! pensait Annette +avec angoisse. Mon coeur se fend de chagrin. + +Ce ne fut point sans peine que l'on dcida les petits aller se +coucher: ils restaient l, bouche bante, devant le tuyau de la +chemine qui subit vingt fois leur inspection. Ils auraient volontiers +pass la nuit attendre le petit Jsus. + +Couchs sur leurs pauvres matelas, la discussion ne cessa point. Ils +firent des projets, des changes; ils jasrent, se disputrent. + +Quand le silence se fut tabli, Annette dit a Baptiste: + +--Je n'ai rien leur donner: ma bourse est sec. Pauvres petits! + +Annette et Baptiste pleurrent en voyant l'talage des chaussures des +enfants. + +Tout coup, sans dire un mot, Baptiste se leva et sortit... Il passa +devant les magasins tincelants de lumire, s'arrta aux splendides +talages. + +--Passons, dit-il, je suis trop pauvre pour entrer l. Il porta ses +pas du ct des petites boutiques en planches, chelonnes le long des +boulevards et bourres de jouets. Avisant une boutique a treize sous, +il entra, et s'approchant du patron, il lui dit l'oreille: + +--Je suis un brave ouvrier, j'ai quatre enfants; une grande dame nous +protge (cet aveu lui cotait les yeux de la tte): je voudrais bien +avoir, crdit, quelque objet bon march. Monsieur, vous pouvez +voir... je demeure ... + +Le patron ne le laissa pas achever. + +--La maison ne vend pas crdit, Monsieur... Inutile!... A treize +sous! Boutique treize sous!... Bon march sans exemple. + +Quand Baptiste revint a la mansarde, il tait exaspr et criait plus +fort que jamais: Ah! quel malheur d'tre pauvre! + +Les cloches de la messe de minuit sonnaient toute vole et +joyeusement. + +Annette entendit frapper la porte; elle courut ouvrir: la comtesse +entra. + +--Quoi, vous cette heure? + +--Oui, j'ai pens vos chris... Je n'ai qu'un instant; ma voiture +est en bas qui m'attend pour me conduire Sainte-Clotilde o je +vais entendre la messe de minuit. Oh! comme ils dorment d'un sommeil +paisible, ces chers petits enfants du bon Dieu! Ils seront bien +contents demain... tenez, voil pour eux. + +La comtesse tendit un paquet, et, enveloppe de son manteau ramen +autour d'elle, descendit rapidement l'escalier. + +Un coup de couteau travers une ficelle, et le paquet ventr tala +ses merveilles. Il y avait des poupes, des pantins, des drages, des +oranges, du chocolat, des bonbons, tout un assortiment de bonnes et +belles choses admirer, conserver, croquer. + +Baptiste et Annette n'y voyaient plus: ils pleuraient, ils +sanglotaient. + +Ces chers petits! comme ils seront heureux au rveil! + +Les chaussures ne furent pas assez longues, larges et hautes pour +recevoir les dons du petit Jsus: le devant de la chemine fut garni +d'objets inconnus la mansarde. Comment dcrire la joie des enfants, +leurs exclamations, leurs cris, lorsque le jour fut venu! + +Annette et Baptiste dvoraient des yeux ces chers petits; ils +partageaient leurs transports et pleuraient de joie avec eux. + +Quand la comtesse revint, Baptiste lui dit, les larmes aux yeux: + +--Madame, vous nous aimez puisque vous aimez nos enfants. Nous vous +serons tous reconnaissants jusqu' la mort. + +Huit jours aprs, Baptiste, Annette et les enfants allaient la messe +de la paroisse. + +La charit de la comtesse avait trouv le chemin du coeur. + + + + * * * * * + + + +8.--LES TROIS ACTES D'UN DRAME CONTEMPORAIN. + +Un dimanche matin, on aurait pu voir, il y a quelques annes, deux +personnes se rendant l'glise principale de leur localit, vers +l'heure de la grand'messe. C'taient M. X*** et son pouse, tous deux +imbus des prjugs de notre sicle et pleins de cette arrogante fiert +qui distingue les _parvenus_ sans religion. Ils n'allaient pas la +maison de Dieu pour y prier, mais bien pour s'y pavaner et y chercher +un moyen de se distraire en mme temps qu'une satisfaction leur +vanit. Lorsqu'ils entrrent, la messe tait commence; au lieu de se +tenir dans le bas de l'glise, ils prtendent traverser les rangs, +examinent curieusement toute l'assistance, se communiquent leurs +impressions, en un mot affectent le mme sans-gne que s'ils s'taient +trouvs dans un concert ou une salle de spectacle. ce moment, un +prtre cheveux blancs, d'un aspect vnrable, quitte le choeur pour +faire, selon l'usage, la qute parmi les fidles. C'tait le cur de +la paroisse, qui jouissait de l'estime universelle grce ses +bienfaits et ses vertus. Le digne ecclsiastique avait la douceur +d'un pre, mais il avait aussi la juste svrit du ministre d'un +Dieu trois fois saint. Indign de l'attitude inconvenante de M. X*** +et de son pouse, que leur toilette toute mondaine rendait plus +rvoltante encore, pein surtout du scandale qui en rsultait pour +ses ouailles, le pasteur ne put s'empcher de s'arrter un instant +lorsqu'il arriva prs d'eux, et il leur dit voix basse, mais d'un +air grave: Oubliez-vous donc que vous tes ici dans la maison de +Dieu?... Puis, il passa, mais sa parole ne passa point, elle demeura +brlante sur le coeur de Mme X***, et en fit jaillir jusque sur son +front la rougeur de la honte et de la colre... + +Peu de jours s'taient couls, lorsqu'un jeune homme se prsente +au domicile du bon cur et demande lui parler. Vainement lui +objecte-t-on une occupation urgente, qui rend l'entrevue pour le +moment impossible; il insiste vivement et justifie ses instances par +les sollicitations d'un malade qui, se tordant, dit-il, dans les +treintes de l'agonie, l'appelle, veut le voir, lui parler, ne voir et +ne parler qu' lui seul!... Le prtre est averti, il abandonne tout +pour porter au moribond les consolations de son ministre, il hte +le pas, il court vers le domicile indiqu, il arrive. Introduit dans +l'appartement o il tait attendu, il cherche inutilement le lit du +malade, il n'y trouve qu'un homme l'abord froid et glacial et une +dame se prlassant sur un riche canap.--On a devin M et Mme X***. + +C'tait un lche guet-apens. + +Le seuil peine franchi, la porte se ferme double tour derrire le +vieillard. + +--Puis-je savoir ce que cela signifie? dit-il avec tonnement. + +--Je vais vous l'apprendre, rpond X***. Asseyez-vous. + +Le vnrable pasteur s'assit machinalement, sans rien comprendre un +pareil dbut. Mme X*** laissa percer sur ses lvres un imperceptible +sourire, et son mari joua une dignit qui tait une contradiction +flagrante avec le rle qu'il s'imposait. + +--Monsieur l'abb, dit-il, nous reconnaissez-vous? + +--Non, dit le prtre; cependant vos traits ne me sont point inconnus, +mais je ne saurais prciser... + +--C'est trange, fit X*** avec une lgre ironie; eh bien! monsieur, +j'aiderai vos souvenirs. Ministre d'une religion toute de charit, +comment qualifieriez-vous l'insulte qu'un homme inflige un autre? + +--C'est une faiblesse, dit le prtre. + +--Et si cette prtendue faiblesse atteint encore son pouse? + +--C'est alors une lchet, dit le vieillard, de plus en plus surpris. + +--Mais si cette lchet s'accomplit devant une foule nombreuse, et +dans un lieu rput sacr par vous et par les vtres, dans l'glise +mme: que devient alors cette lchet? + +--Cette lchet devient alors un sacrilge, dit encore le vnrable +ecclsiastique, dont l'tonnement n'avait plus de limite. + +--Nous sommes parfaitement d'accord, dit X*** en changeant avec sa +femme un rapide coup d'oeil. + +Les dernires paroles du prtre avaient entirement panoui le visage +de Mme X*** et elle souriait batement sur son sige. + +--Mais je ne sais vraiment pas, monsieur, dit le cur, o peuvent +aboutir toutes ces questions; daignez vous expliquer plus nettement, +je vous prie. + +--Encore un point claircir, monsieur l'abb, et j'arrive au +dnoment. + +--Quel chtiment doit donc tre inflig l'homme lche et sacrilge +qui a pu s'oublier ainsi? + +--Le chtiment est, dans ce cas, monsieur, l'expression de la +vengeance, et la vengeance n'appartient qu' Dieu! + +--Ah! je le regrette; mais ici, monsieur, nous diffrons absolument de +manire de voir, et il m'est avis que l'insulte doit ncessiter ou +de promptes excuses ou une juste expiation. Permettez-moi, mme, de +n'admettre cet gard que mon opinion seule. + +Et maintenant, ajouta-t-il, en quittant tout coup le ton d'une +discussion calme pour les formes brusques et peu courtoises de la +colre et de la passion; et maintenant, ma femme et moi, nous sommes +les offenss, et l'insulteur, c'est vous!... + +--Moi! dit le prtre avec surprise sans doute, mais toujours avec ce +calme et cette dignit qui jaillissent d'une conscience pure; moi!... +Puis, un souvenir illuminant tout a coup sa mmoire: Oh! monsieur, +poursuit-il d'un ton doucement ironique, vous intervertissez +trangement les rles: je sais prsent de quoi il s'agit. Dieu m'a +confi la garde de sa maison, j'ai d la faire respecter, et en vous +rappelant, ainsi qu' madame, la saintet du sanctuaire, je n'ai fait +qu'accomplir un devoir. + +X*** demeure un instant interdit, en face d'une rponse aussi ferme: +mais peut-il tre vaincu, lui, par un prtre, par un vieillard?... + +--Monsieur! s'crie-t-il avec violence, vos paroles taient une +insulte, et l'insulte veut l'expiation; et saisissant un pistolet +cach sous son vtement: genoux, dit-il au vieillard, genoux! et +faites des excuses![4] + +[Note 4: Quelque incroyable et mme improbable que paraisse cette +Violence prmdite, qu'on pourrait regarder comme une scne de roman, +L'auteur garantit l'authenticit du fait.] + +X*** avait arm le pistolet et le tendait menaant vers la poitrine du +vieux prtre. + +Mais il ne savait pas tout ce qu'il y a de noblesse, d'nergie, +d'invincible volont dans un coeur sans tache, dans une me +chrtienne, nourrie chaque jour du pain des forts. Il ne savait pas +qu'abreuv du sang de son Dieu, le vieillard y retrouve les forces +de la jeunesse, le prtre l'hrosme qui fait les martyrs. Il ne le +savait pas, il ne le souponnait mme pas; s'il en et t autrement, +aurait-il pu consentir affronter bnvolement cette alternative, +ou d'tre le meurtrier d'un vieillard, ou de subir la honte d'une +mystification qu'il prtendait infliger lui-mme? + +Le saint prtre, calme et impassible, regarde fixement l'homme qui +le menace, et n'opposant sa fureur qu'une sublime rsignation: +Monsieur, dit-il, le vieillard qui n'a plus que quelques jours +passer sur la terre ne doit pas redouter la mort; et le prtre doit +mourir plutt que de transiger avec sa conscience, il ne saurait +rtracter un devoir accompli, et il ne flchit le genou que devant son +Dieu! + +Et portant la main son coeur: Frappez, monsieur, dit-il, frappez! +Dieu nous voit, qu'il nous juge; lui seul appartient la vengeance! + +Ainsi que nous venons de le dire, se trouvant dans la ncessit ou +d'tre meurtrier ou de subir la honte d'une dfaite, X*** fut tout +heureux de voir sa femme s'interposer et solliciter en faveur du +vieillard un _gnreux_ pardon. Cette mdiation tout coup inspire +Mme X*** diminua un peu ce qu'avait d'humiliant la position que son +mari s'tait faite. Ne paraissant alors obir qu'aux instances de son +pouse, il baissa l'arme et ne frappa point. + +--Puisque vous ne voulez pas me tuer, dit le cur, souriant demi, +soyez assez bon, monsieur, pour vouloir bien me rendre la libert que +vous m'avez ravie. + +X*** ouvrit la porte de son appartement, non sans quelque embarras, et +le prtre, ne laissant paratre aucune motion, avec l'aisance d'un +calme parfait, se retira en s'inclinant. + +Un an aprs, jour pour jour, le triste hros de cette aventure +revenait, cheval, d'un village voisin. C'tait la nuit tombante, +et le voyageur humait avec dlices la fracheur du soir. + +Aprs une absence de huit jours, il venait de rgler quelques affaires +et se htait de rentrer au sein de sa famille. Le voyage jusque-l +avait t des plus heureux; tout coup, arriv un endroit o la +route dcrit brusquement une courbe, le contact inattendu d'une +branche qui s'inclinait isolment sur le chemin effraye le cheval. +Un cart aussi prompt qu'imprvu renverse le cavalier. Par une +circonstance funeste, le pied de X**** demeure engag dans l'trier +et le tient suspendu aux flancs de sa monture, balayant de son front +ensanglant le sable et les cailloux de la route. + +Non loin de l se trouvaient quelques, habitations, a et l parses. +Aux cris de l'infortun, on accourt; mais, surexcit par le bruit +qu'il entend et par la piqre incessante de l'peron avec lequel il +laboure lui-mme ses propres flancs, le cheval redouble de vitesse et +trane travers les champs le corps mutil de son matre. On peut +enfin l'arrter, mais X*** n'a dj plus le sentiment de sa propre +existence. Ses vtements en lambeaux sont souills de poussire et de +sang; son visage, horriblement dfigur, laisse apercevoir au front +une blessure large et profonde. Transport sous le toit d'un pauvre +paysan, il y reoit les soins les plus empresss, mais la nuit qu'il y +passa fut une nuit d'angoisses et d'atroces douleurs. + +X*** n'tait qu' 3 kilomtres de chez lui, et le lendemain, sur +l'assurance donne par le mdecin que le malade pouvait, sans trop de +danger, l'aide de certaines prcautions, franchir cette distance, +quelques amis le portrent sur une litire, et aprs bien des +difficults, parvinrent le dposer mourant son domicile. + +Malgr un repos absolu, malgr la rigoureuse observance de toutes les +prescriptions de l'art, l'tat du malade devenait de plus en plus +alarmant; il n'y avait mme plus d'autre lueur d'esprance que celle +qui ne nous abandonne jamais, tant que l'objet de nos inquitudes ne +nous est pas entirement ravi. Ses amis ne l'approchaient pas; sa +femme elle-mme ne venait auprs de lui qu' de rares intervalles. +Elle tait loin de s'illusionner sur la gravit du mal, et quelques +tincelles d'une foi non encore teinte lui faisaient dsirer pour +son mari les secours de la religion; mais, partageant de ridicules +prjugs, elle n'osait manifester ce dsir. La difficult s'aplanit de +la manire la plus inattendue, et par celui-l mme dont on pouvait le +moins l'esprer. + +Dans le cours de sa maladie, X*** tait souvent en proie au dlire, +et souvent alors aussi on entendait s'chapper de ses lvres un nom +auquel se rattachaient pour lui de tristes souvenirs, un nom qu'il ne +semblait cependant prononcer qu'avec respect. ce nom se mlaient +encore des mots entrecoups: Expiation!... Vengeance!... Et si le +malade trouvait un peu de calme, si la raison succdait au dlire, +ce n'tait plus l'expression apparente du remords, mais celle du +repentir, qu'articulait sa bouche. + + l'un de ces moments heureux, mais rares, o une amlioration +sensible s'tait produite dans l'tat de X***, il fit venir sa femme +auprs de lui, et aprs quelque temps d'un secret entretien, celle-ci +le quitta le front presque joyeux, comme si elle et puis dans cet +entretien mme une double esprance. Elle s'empressa donc de donner +des ordres, qu'elle recommanda d'excuter sans aucun retard. + +Un moment aprs, le vnrable cur que nos lecteurs connaissent dj, +se rendait aux instances de Mme X*** et franchissait de nouveau, sans +hsitation, le seuil d'une demeure o il avait reu nagure un si +cruel outrage. + + religion sainte, voil tes oeuvres! Ce saint vieillard a tout +oubli, tout pardonn, et il vient consoler et bnir, il vient ouvrir +le ciel celui qui avait failli l'assassiner. + +Ce fut Mme X*** qui introduisit le pasteur auprs du moribond. + + l'aspect de ces cheveux blancs, de ce front tout empreint d'une +majest simple et imposante, sous l'influence de ce regard toujours +grave, toujours calme, toujours bienveillant, mille souvenirs +surgirent spontanment dans l'me de X***, et, soulevant la tte avec +effort, il voulut s'incliner devant le noble vieillard. + +--Est-ce bien vous, monsieur, dit-il d'une voix faible, est-ce bien +vous qui daignez venir jusqu' moi? + +--Oui, c'est moi, dit le prtre avec bont. + +--Je ne l'esprais pas, monsieur. Pouvais-je l'esprer aprs l'outrage +dont je me suis rendu coupable envers vous? + +Puis, aprs un moment de silence: + +--Ah! monsieur l'abb, dites-le-moi, venez-vous ici pour me pardonner +ou pour me maudire? + +--Mon fils, le prtre ne maudit jamais, il ne sait que bnir. Je vous +bnis et je vous pardonne! + +Mme X*** tait l. ces dernires paroles, son coeur s'mut, ses +larmes coulrent, et, pour viter d'augmenter par son motion +l'motion du malade, elle quitta l'appartement avec discrtion et +prudence. + +Alors, son poux tournant vers le prtre un regard o se peignaient +tour tour et la reconnaissance et l'admiration: + +--Merci, monsieur, merci! Je mourrai maintenant moins malheureux, +puisque j'ai obtenu un pardon que je n'osais mme pas implorer. + +--Ne parlons plus de moi, rpondit le ministre du ciel; mon pardon +n'est rien, mon ami, ou bien peu de chose; je vous en apporte un +autre, autrement prcieux, autrement dsirable, celui de Dieu +lui-mme. C'est lui qu'il faut aimer, lui qu'il faut bnir. Voyez! +jusque dans ses chtiments il se montre bon pre; c'est lui qui a +fait natre en vous mon souvenir, lui encore qui me conduit ici pour +consoler votre souffrance. Que vos larmes montent jusqu' lui, voici +l'heure de la rconciliation! + +Et le prtre s'approcha bien prs du lit du mourant. + +Dieu seul entendit les aveux du coupable et les paroles consolatrices +du prtre. Ce que nous savons, nous, c'est que les aveux de l'un +furent souvent interrompus pas des sanglots, et que les paroles de +l'autre furent accompagnes de douces larmes. Et quand ce secret +entretien fut achev, le vieillard s'inclina plus prs encore du +pnitent et dposa sur son front ple le baiser de la paix. + +Le lendemain, le vieux prtre revint auprs de son cher malade, +portant dans ses mains le gage du salut, le sceau de la +rconciliation. Le moribond, avec la pit d'un chrtien, la foi vive +d'un fidle, s'unit intimement au Seigneur, et, quelques heures +aprs, il expira dans les sentiments d'une esprance, d'une confiance +illimites, car il allait vers Dieu, accompagn par Dieu mme! + +(D'aprs _Jules Ducot_.) + + + + * * * * * + + + +9.--LE REMDE EST DUR, MAIS IL EST BON!... + +Quelques jours aprs avoir termin sa station, un missionnaire reut +la visite d'un capitaine, homme d'esprit, droit et honnte, qui entama +la conversation sur les grandes vrits chrtiennes exposes dans les +runions prcdentes. J'ai bien la foi, dit cet officier; qui ne l'a +pas? Il n'y a qu'un ignorant ou qu'un homme perverti qui soit de force + ne pas croire l'ternit, ne pas croire en Jsus-Christ et + nier la majest de l'glise. Dieu merci! je n'en suis pas l. +Cependant, j'ai dans l'esprit je ne sais quoi de vague, d'indfini qui +m'empche d'aller jusqu' la pratique. + +Le bon missionnaire sourit, et, lui tendant la main: Mon capitaine, +lui dit-il, bien des gens sont travaills de cette maladie. +Voulez-vous en gurir?--Eh! sans doute, rpondit l'officier? Quel +livre faut-il lire?--Aucun.--Et comment, alors, m'instruirai-je?--Rien +n'est plus simple. Seulement, je crains bien que vous ne repoussiez le +remde. Il est infaillible cependant.--Dites toujours. Peut-tre ne me +fera-t-il pas si peur.--Eh bien! mettez-vous genoux et sans hsiter, +priez de tout votre coeur. Moi je vais me mettre prier avec vous, +et puis... je vous confesserai.--Me confesser! rpliqua vivement +l'officier tout surpris; mais c'est l prcisment ce qui me parat +inadmissible. Et il lana cinq ou six phrases contre la confession. +Le Pre couta tranquillement, puis lui dit: Vous voyez bien que vous +avez peur, j'en tais sr. Je vous aurais cru plus brave.--Mais je le +suis.--Prouvez-le-moi donc, ici genoux. + +En disant cela, il s'agenouilla le premier.... Aprs un peu +d'hsitation, le capitaine en fit autant. Le missionnaire rcita +haute voix et du fond du coeur: _Notre Pre, Je vous salue, Marie,_ +et _Je crois en Dieu_; puis un acte de contrition. Confessez-vous, +mon fils, ajouta-t-il avec douceur et autorit. Dieu veut votre me. +Je vous pardonnerai tout en son nom. Le capitaine tout mu ne +rpondit rien. Le prtre se leva; l'officier resta genoux. Dieu +soit bni! dit le missionnaire. Et il s'assit prs du militaire, +l'encourageant si bien que son pauvre coeur ferm s'ouvrit la +grce de Dieu et que, quelques minutes aprs, l'absolution +sacramentelle avait rendu sa belle me sa puret premire. + +L'officier resta longtemps genoux... il pleurait. Quand il +se releva, il se jeta dans les bras du Pre. Oh! quel remde! +s'cria-t-il. Qu'il est dur, mais qu'il est bon! Comme je vois clair + prsent! je n'ai plus de doutes; je crois tout; je suis le plus +heureux homme du monde! + + + + * * * * * + + + +10.--LE BANC DE FAMILLE. + +Vers dix-huit ans, rapporte le hros de cette histoire, je perdis mon +pre et ma mre quelques mois de distance, et en les perdant, je +perdis tout. Un an ne s'tait pas coul que ma foi et mes moeurs +avaient fait naufrage. Les moeurs d'abord, la foi ensuite. C'est +toujours ainsi que les choses se passent. Je devins voltairien, impie, +matrialiste; enfin, comme vous dites aujourd'hui, libre-penseur. +Pouss par une logique satanique, je conformai mes actes mes +nouvelles opinions. Moi, le fils d'une famille de saints, je ne mis +plus les pieds l'glise ni Pques, ni Nol, ni l'occasion d'un +enterrement ou d'un mariage. Cette conduite fut justifie l'aide de +propos impies et blasphmatoires qui scandalisrent toute la paroisse. +Le vieux cur qui m'avait fait faire ma premire communion, m'ayant +crit pour me demander si je voulais garder l'glise mon banc de +famille, je ne daignai pas lui rpondre et je cessai de le saluer. + +Dix-huit ans s'coulrent; dix-huit ans que je voudrais effacer de mon +existence au prix du temps que j'ai encore passer sur la terre. +Un trait vous dira quel homme j'tais. Un jour de Pques, fatigu +d'entendre les cloches chanter toutes voles dans leur langage +l'_Allluia_, exaspr de voir les chemins couverts d'hommes et de +femmes en habits de fte se rendant l'glise, je saisis une cogne +de bcheron et j'allai attaquer par le pied un chne situ dans une de +mes prairies qui bordait la route. Je voulais protester contre les +superstitions populaires!... + +Deux ans aprs ce bel exploit, par un jour brlant d't, une tempte +pouvantable s'abat sur le bourg de Saint-Maurice-les-tangs. Une +famille, compose du pre, de la mre et des trois enfants fut tue +par la foudre. + +Toute la paroisse se leva comme un seul homme et accompagna ces cinq +cercueils l'glise et au cimetire. Je suivis la foule. L'impit +n'est pas toujours de saison. On m'aurait, ce jour-l, jet des +pierres, si je m'tais abstenu d'assister aux funrailles, ou si, en y +allant, j'avais affect de ne pas entrer dans l'glise. J'entrai donc +et je fis comme les autres. + +Il y avait prs de dix-huit ans que je n'avais mis le pied dans la +maison de Dieu; aussi tais-je embarrass de ma personne au milieu +de la foule qui remplissait, ce jour-l, l'glise. Pendant que je +cherchais un coin pour m'y cacher, le sacristain vint moi et me fit +signe de le suivre. Je le suivis machinalement, me demandant ce que ce +bonhomme me voulait. Quelle ne fut pas ma surprise, lorsqu'il m'ouvrit +le vieux banc de ma famille, toujours sa place et toujours inoccup, +comme si j'avais continu payer la fabrique la taxe annuelle! + +Je n'tais pas la fin de mes tonnements. + +Le sacristain revint au bout de quelques minutes, apportant une petite +clef rouille. Il me la remit en disant: + +--Voici votre clef. + +Je me rappelai alors qu'il y avait dans notre banc un petit coffret +scell, moiti dans le bois, moiti dans la pierre, o ma pieuse mre +mettait ses livres de prires. + +Le coffret, lui aussi, tait sa place; je le reconnus, je reconnus +la clef. J'ouvris, pouss comme par une force surnaturelle. Quelle ne +fut pas mon motion, en trouvant dans le coffret des livres dont ma +mre se servait et o elle m'avait fait lire souvent de si belles +prires! Ils taient l, peine dtriors par le temps et +l'humidit, le _Formulaire de prires_, l'_Ange conducteur_, +l'_Imitation de Jsus-Christ_... + +Ma prsence dans l'glise et dans le banc de ma famille et fait +sensation en d'autres circonstances. Grce la foule et ces +funrailles extraordinaires, elle passa inaperue. Je pus, non pas +prier,--je ne savais plus le faire,--mais rver et rflchir comme si +j'avais t seul. Ayant ouvert l'_Imitation_ pour me donner une +contenance, j'y trouvai une feuille de papier dtache, jaunie par le +temps et le contact des doigts. Elle contenait une prire crite de la +main de ma mre. La voici: + +Oh! mon Dieu! ne me punissez pas de ce que je n'ai pas assez de foi +pour souhaiter, comme la mre de saint Louis, de voir mon fils mort +plutt que souill d'un seul pch mortel! Pardonnez ma faiblesse. +Conservez la vie et la sant de mon enfant. Gardez-le du malheur de +vous offenser. Mais si jamais il s'garait du chemin de la foi et de +la vertu, ramenez-l'y doucement et misricordieusement comme vous +ramentes l'enfant prodigue a son pre! + +Vous devinez mon motion. Des larmes, que mon orgueil s'efforait de +retenir, coulrent abondamment. Dire que je fus converti ce jour-la, +serait trop dire. On ne brise pas aussi promptement avec dix-huit ans +d'impit. Mais si je ne fus pas converti, je fus touch et branl. +Ds le jour mme, j'allai remercier le vnrable cur de Saint-Maurice +de m'avoir conserv mon banc de famille. Il me fallut insister pour +rembourser l'excellent homme les dix-huit annuits qu'il avait +avances pour moi au trsorier de la fabrique. + +Voyez-vous? me dit-il, bon sang ne peut pas toujours mentir. On n'est +pas impunment le rejeton d'une famille de saints. Je le savais, +moi, qu'un jour ou l'autre vous viendriez occuper le vieux banc des +Chauvigny. + +Il ajouta, en me prenant les deux mains et en me les pressant: + +--Je vous en prie, mon cher enfant, puisque vous tes all l'glise, +retournez-y. Vous consolerez les dernires annes d'un vieux prtre +qui honorait et aimait vos parents, et qui en fut estim et aim. + +Que vous dirai-je de plus? J'allai la messe le dimanche suivant. La +grce de Dieu fit le reste. + + + + * * * * * + + + +11.--LA LETTRE D'UNE MRE. + +Un des premiers malades que je visitai mes dbuts, disait un mdecin +chrtien, ce fut un jeune homme d'environ trente-cinq ans, que le +dsordre avait prmaturment conduit aux portes de la mort. Je +m'attachai ce malheureux, et, ne pouvant le sauver, j'essayai +d'adoucir ses souffrances. Froid, silencieux, strictement poli, mon +malade acceptait mes remdes et mes soins sans croire beaucoup a +leur efficacit. Il aurait voulu dormir toujours et ne cessait de me +demander de l'opium. + +Je rencontrai dans l'escalier de la maison un vieux prtre qui me dit: + +--Monsieur, j'ai entendu dire que vous tiez chrtien; rendez donc +ce malheureux jeune homme un service: dites-lui quelques mots de Dieu. +Je lui ai fait, sans rsultat, plusieurs visites. Il m'accueille +poliment, mais c'est tout. Je suis sr qu'une parole de vous ferait +plus d'effet que toutes mes exhortations. + +Je promis d'essayer. + +Le lendemain, je m'efforai de faire causer mon malade et, comme il +s'y prtait d'assez bonne grce, j'amenai la conversation sur le +terrain religieux; le jeune homme s'en aperut et me dit d'un ton +ferme: + +--Je vous en prie, monsieur, ne me parlez pas de religion; je n'y +crois pas. + +--Vous croyez au moins a l'existence de l'me? + +--Je crois l'opium, dit-il en souriant, et au sommeil. + +Et il prit la position d'un homme qui essaie de dormir. + + quelques jours de l, je fis une seconde tentative, qui tourna plus +mal encore que la premire. + +--coutez, docteur, me dit le malade, j'ai tudi un peu de +philosophie, et j'en sais assez pour ne pas croire l'existence de +l'me. + +Et il se mit dvelopper quelques-uns des arguments de l'cole +matrialiste. + +Ces erreurs, qui m'auraient choqu dans la bouche d'un professeur +loquent, me parurent, dans cette mansarde et sur les lvres de ce +mourant, rvoltantes et monstrueuses. Je sortis navr. + +Cependant nous continuions, le vieux prtre et moi, soigner, sans +plus de succs l'un que l'autre, le corps et l'me de ce malade. +Le corps marchait grands pas au tombeau. L'me s'en allait la +perdition ternelle. + +Un jour que je posais ce jeune homme une ventouse, j'eus besoin d'un +morceau de papier; j'aperus une espce de lettre pose ct de son +chevet, je la pris et j'allais m'en servir lorsque le jeune homme me +saisit brusquement la main et m'arracha la lettre. Un peu surpris, je +dchirai une feuille un vieux livre et je fis mon opration. + +Le soir du mme jour, je retournai voir mon client qui baissait de +plus en plus. Je l'aperus tenant la main et s'efforant de lire la +lettre que j'avais voulu brler le matin. + +--Docteur, me dit-il, voici la dernire lettre que ma mre m'a crite; +il y a un an qu'elle ne me quitte pas et je l'ai lue plus de cent +fois; je voudrais la relire avant de mourir; mes mains tremblent et ma +vue s'obscurcit: soyez bon jusqu' la fin, lisez-moi tout haut cette +lettre. + +Je pris la lettre et j'en commenai la lecture. Non! jamais, depuis, +je n'ai rien lu d'aussi tendre et d'aussi touchant. C'tait Monique +crivant Augustin. J'avais beau tre mdecin, je n'avais que +vingt-six ans et je venais de perdre la meilleure des mres: les +sanglots touffaient ma voix; je sentais des larmes venir ma +paupire. + +Je regardai le malade: il pleurait silencieusement; mes larmes se +mlrent aux siennes. + +Tout coup je me levai et m'criai: Malheureux! pouvez-vous croire +que celle qui a crit une semblable lettre n'avait pas une me? + +Il garda le silence et ses larmes coulrent plus abondamment. Le +lendemain, il fit appeler le vieux prtre et eut avec lui un long +entretien. Le surlendemain, j'appris qu'il avait reu les sacrements. + +Il vcut encore une semaine. Sa froideur polie n'tait qu'un masque +cachant un coeur gar sans doute, mais bon et gnreux. Il mourut +entre les bras du vieux prtre et les miens, couvrant de baisers les +pieds du crucifix et la lettre de sa mre. + + + + * * * * * + + + +12.--UNE PREMIRE COMMUNION QUATRE-VINGTS ANS + +C'tait en juillet 1875. Dans un petit village du canton de Castillon, +diocse de Bordeaux, vivait un pauvre vieux mnage octognaire. Le +mari tait un impie, connu pour tel dans le pays; il n'allait pas +mme la messe le dimanche. Hlas! il n'avait pas fait sa premire +communion. La bonne femme, au contraire, avait toujours t +chrtienne, et, avec l'ge, elle tait devenue trs pieuse. + +Bien des fois elle avait essay de faire entendre raison son mari, +qui l'aimait beaucoup; mais ds qu'elle abordait le chapitre de la +confession et de la communion, elle tait invariablement repousse. + +Un jour elle tomba malade. Le mdecin constata bientt la gravit du +mal, et engagea la bonne vieille mettre ordre ses affaires. Elle +n'eut pas de peine se rsigner, mais son pauvre mari tait comme +atterr par la perspective de la sparation. Il tait moiti +paralys et clou, l'autre bout de la chambre, dans un grand +fauteuil, regrettant tout haut de ne pouvoir donner la chre malade +les soins que rclamait son tat. + +La bonne femme tait, elle aussi, trs dsole, mais pour un motif +tout autre: elle pleurait et priait, profondment attriste de laisser +derrire elle, non converti et dans un aussi pitoyable tat de +conscience, celui qui avait t le compagnon de fa vie pendant de si +longues annes. Au moment de recevoir les sacrements, elle tenta une +dernire fois, mais en vain, de ramener son mari au bon Dieu. + +Cependant celui-ci suivait avec angoisse les progrs du mal Quand il +crut que les derniers moments approchaient, il appela deux voisins +et leur dit en sanglotant: Mes amis, portez-moi auprs de ma pauvre +femme pour que je l'embrasse avant sa mort et pour que je lui dise +adieu. Le lit o gisait la moribonde tait un de ces grands lits +d'autrefois, qui avancent dans la chambre et que l'on peut aborder des +deux cts. En voyant approcher son mari, la femme runit ses forces +et se tourne de l'autre ct. On porte le vieil infirme de ce ct-l; +au grand tonnement de tous, la femme se retourne, en disant: quoi +bon nous embrasser et nous dire adieu, si nous devons ne pas nous +revoir dans l'ternit? + +Le vieil incrdule n'y tient plus. Il fond en larmes. Si! si! ma +chre femme, s'crie-t-il, nous nous reverrons, je te le promets! Je +vais appeler M. le cur tout de suite, et je me confesserai. N'aie pas +peur; je ne veux pas tre spar de toi pour toujours. Moi aussi, je +vais servir le bon Dieu. Prie-le qu'il me pardonne. + +On tait en pleine nuit, et il tait trop tard pour faire venir +immdiatement le prtre. Mais, ds le matin, on courut au presbytre. +Venez, vite, monsieur le Cur!--Comment! rpond celui-ci, elle n'est +pas morte?--Ce n'est pas pour elle, mais pour son mari, qui vous +rclame pour se confesser tout de suite. + +Le cur accourt. Dj froide et sans mouvement, la bonne femme vivait +encore et avait sa pleine connaissance. Elle regardait fixement son +mari, l'autre bout de la chambre. En voyant entrer le cur, un +clair de joie brilla dans ses yeux teints, et, d'une voix mourante, +elle murmura: Je ne voudrais pas m'en aller avant de le voir +converti. + +Le cur s'assied auprs du vieux mari; la confession commence; et, au +premier signe de croix, l'heureuse femme rend le dernier soupir... + +Huit jours aprs, la messe du second service funbre clbr pour sa +femme, le pauvre vieillard converti faisait sa premire communion, +la grande dification de toute la paroisse. + + + + * * * * * + + + +13.--LA SOUPAPE. + +Une actrice de Genve avait une petite fille de onze ou douze ans. +La mre, tout oublieuse qu'elle tait pour elle-mme de ses devoirs +religieux, se souvint cependant qu'elle tait catholique et voulut que +son enfant fit et fit bien sa premire communion. Elle la conduisit +en consquence chez l'abb Mermillod[5], l'un des prtres les plus +intelligents et les plus charitables de la ville, et le pria de +vouloir bien instruire et prparer sa petite fille. Le prtre la reut +avec une bont qui lui fit une vive impression, et il fut convenu que +sous peu de jours commenceraient les leons de catchisme en prsence +de la Mre. + +[Note 5: Devenu depuis vque et cardinal.] + +Quelques jours aprs cette premire entrevue, l'abb Mermillod, +revenant de la visite d'un pauvre malade, passa dans le quartier et +dans la rue o demeurait sa petite lve. Il sonna cette porte peu +habitue des visites de ce genre, et une servante vint ouvrir. +Le prtre se nomma, et la servante le pria d'entrer, disant que sa +matresse avait donn ordre d'introduire M. l'abb toutes les fois +qu'il se prsenterait. + +Cette bonne fille avait pris la chose la lettre; elle conduisit +l'abb Mermillod auprs de la dame, laquelle tait table avec une +douzaine de convives, tous acteurs ou actrices, faisant bombance. Le +pauvre abb se trouva fort attrap et les convives aussi. Il voulut se +retirer, s'excusa de la malencontreuse obissance de la servante; +mais la matresse de la maison insista si fort pour qu'il voult bien +demeurer un peu, et elle lui dit, au nom de toute l'assistance, des +paroles si honntes, que force lui fut de demeurer et de prendre un +sige. La petite fille tait table auprs de sa mre et ct d'une +autre actrice qui paraissait avoir a peine vingt-trois ou vingt-quatre +ans. + +L'abb Mermillod, homme de coeur et d'esprit, n'tait pas de ceux qui +ont peur des pcheurs. Il comprit qu' cette table, au milieu de +cette trange compagnie, il y avait faire quelque bien et que la +Providence ne l'avait pas amen sans motif en pareil lieu. Il rpondit +donc le plus poliment qu'il put aux avances dont il fut l'objet, et il +se gagna bientt la sympathie des convives. + +Ne sachant de quoi parler, il entra en conversation avec la petite +fille, et lui demanda si elle se prparait bien faire sa premire +communion. Oui, monsieur, de tout mon coeur, dit l'enfant. Mais voici +une, ajouta-t-elle en dsignant sa voisine, voici une dame qui aurait + vous dire quelque chose et qui n'ose pas. L'actrice rougit, et +avoua avec un peu d'embarras qu'elle dsirait beaucoup donner la +petite sa robe blanche de premire communion. + +C'est l une bonne et aimable pense, reprit l'abb; mais il y +aurait, Madame, quelque chose de mieux encore, ce serait d'imiter +cette bonne enfant et de remplir comme elle vos devoirs religieux. +La pauvre actrice rougit de plus belle. Cela m'est malheureusement +impossible, dit-elle; ma profession est mon seul gagne-pain et elle +m'interdit la pratique de la religion; et puis je n'ai pas fait ma +premire communion. Maintenant je suis trop ge.--On n'est jamais +trop g pour revenir Dieu, rpondit doucement le bon prtre; et + votre ge, Madame, il n'est jamais impossible de quitter une +profession pour en prendre une autre plus chrtienne et meilleure. + +Ma foi, M. l'abb a raison, dit un acteur en riant, et vous devriez +bien vous confesser. L'actrice ne rpondit rien, et la conversation +devint bientt gnrale; on interrogeait le prtre sur la confession, +sur la position des acteurs et actrices vis--vis de l'glise; de part +et d'autre on ripostait vivement, mais sans aucune aigreur. + +Le dner fini, on se leva de table; les fentres de la salle donnaient +sur un magnifique lac. Un bateau vapeur vint passer. Tenez, +messieurs, dit l'abb Mermillod, voici qui va vous faire parfaitement +comprendre quoi sert la confession. Vous voyez ce bateau vapeur. +Une force puissante fait mouvoir sa machine et le fait avancer +rapidement; mais cette force elle-mme est un danger, un principe +certain d'explosion et de destruction sans ce que l'on nomme la +_soupape de sret_. Par cette soupape s'exhale le trop-plein de la +vapeur, et le bateau et les voyageurs sont en sret. Ainsi en est-il +de nous tous. Nous avons en nous des forces puissantes qui sont nos +passions; ces forces, ces passions il faut une _soupape_, une +ouverture sans laquelle nous sommes perdus. Eh bien! cette soupape, +c'est la confession, c'est la confidence sainte et pure que Dieu nous +a donne comme le soulagement de nos coeurs, comme la consolation et +la purification de nos consciences. Aussi remarque-t-on dans les pays +protestants ou infidles, o la confession est mconnue, beaucoup plus +d'alinations mentales, beaucoup plus de suicides, beaucoup plus +d'accidents moraux, que dans les pays o l'on se confesse. Et l'abb +dveloppa cette thse avec autant de force que de science, en +l'appuyant de nombreux exemples. + +Il prit enfin cong de la compagnie, qu'il laissa toute charme de +son esprit et de sa bont. La jeune actrice le reconduisit jusqu' +la porte. Suivez donc M. l'abb jusqu' l'glise, lui dit un des +acteurs, et allez vous confesser tout de suite. Cela vous fera du +bien.--Je ne dis pas non, reprit srieusement la jeune femme, et je ne +vois pas qu'est-ce qui m'en empcherait. Et sortant avec le prtre, +elle l'accompagna jusqu' la porte d'entre. Se trouvant seule avec +lui: Monsieur, s'cria-t-elle d'une voix tout touffe de sanglots, +Monsieur, vous m'avez sauve! C'est la Providence qui vous a envoy +pour moi dans cette maison. J'tais dsespre; ce soir, j'avais form +la rsolution de me jeter dans le lac et d'en finir avec les douleurs +de la vie; il y a quelques jours j'ai t siffle sur la scne et je +ne veux plus y reparatre. Je n'avais plus de ressource, plus d'amis +sur la terre, je voulais me tuer. Maintenant je veux me confesser, je +veux me confesser tout de suite! + +Le prtre calma avec douceur cette pauvre femme, l'encouragea dans son +bon propos. Il ajouta quelques conseils chrtiens aux paroles qu'il +avait dites pour tout le monde, et la jeune femme prit une heure pour +se rendre le lendemain au confessionnal. + +Grce une nergique volont, elle a quitt le thtre, et est +devenue une bonne et fervente chrtienne. + + + + * * * * * + + + +14.--UNE MPRISE QUI PORTE BONHEUR. + +Un soir de l'anne 1855, aprs une laborieuse journe, l'abb +Baron[6], alors vicaire Douai, tait rentr dans sa modeste demeure +et se reposait de ses travaux apostoliques en rcitant l'Office divin. +On vint frapper sa porte; il ouvrit, et une petite fille se prsenta +devant lui, le priant de passer, le plus tt qu'il lui serait +possible, chez une pauvre dame qui se mourait et qui demeurait rue +***, n 28. Le bon abb voulut interrompre sa prire et se rendre +aussitt avec l'enfant l'adresse indique; mais la petite messagre +lui dit que la chose n'tait pas urgente ce point, et qu'on lui +demandait seulement de ne pas remettre sa visite au lendemain, de +peur d'accident. Le prtre prit donc l'adresse de la malade et dit +l'enfant de le prcder et d'annoncer sa visite trs prochaine. + +[Note 6: C'est celui qui s'est immortalise la guerre de 1870, +par son dvouement hroque et les services minents qu'il a rendus +l'arme franaise.] + +Quand il eut termin la rcitation de son Office, le pieux abb se mit +en route, sans faire attention seulement qu'il pleuvait verse et que +le froid tait vif. Il s'agissait de sauver une me, de consoler une +douleur; qu'est-ce que le froid et la pluie devant un but pareil? +Arriv dans la rue indique par l'enfant, le prtre entra au n 18, +convaincu que c'tait bien l le numro qu'on lui avait donn. La +maison tait pauvre; il n'y avait pas de concierge. Le prtre monta +l'escalier ttons et frappa la premire porte qu'il trouva sous sa +main. Un homme vint lui ouvrir et, apercevant l'habit ecclsiastique, +entra dans une brutale colre, rpondit par trois ou quatre injures +la demande polie du charitable prtre, qui s'informait si ce n'tait +point ici la chambre de la pauvre femme malade, et enfin lui ferma la +porte au nez. + +Patient et doux comme le divin Matre, le prtre frappa la porte +suivante, o il ne fut gure mieux accueilli. + +Il monta au second tage, un petit garon tait dans le corridor. Mon +enfant, lui dit le bon prtre, pourrais-tu m'indiquer la chambre d'une +pauvre dame qui demeure dans cette maison et qui est bien malade. Elle +s'appelle madame Grard.--Il y a bien la porte l-bas au bout du +corridor une pauvre dame trs malade, monsieur le Cur; papa disait +mme qu'elle ne passerait pas la nuit; mais il me semble qu'elle ne +s'appelle pas comme vous dites.--Le nom importe peu. Fais-moi le +plaisir de me conduire sa porte. Et l'enfant le conduisit. + +L'abb ouvrit la porte, entra dans la chambre. Auprs d'un lit o +tait en effet une femme malade l'agonie, tait assis un homme d'une +cinquantaine d'annes, qui se leva et parut fort tonn la vue d'un +prtre. Celui-ci le salua avec affabilit et lui demanda comment +allait sa pauvre femme; car c'est sans doute votre femme, +ajouta-t-il, et vous tes monsieur Grard?...--Moi? rpondit +brusquement le matre de la chambre; point du tout. Qui vous a dit +de venir ici et de vous mler de nos affaires?--Mais on vient de +m'envoyer chercher, repartit le prtre fort tonn. On m'a dit qu'une +pauvre dame Grard, malade l'extrmit, m'envoyait qurir pour +recevoir les derniers secours de la religion. Si je me suis mpris de +rue, ou de maison, ou de chambre, il me semble du moins que la pauvre +dame que voici n'a pas moins besoin de mon saint ministre. C'est +le bon Dieu, sans doute, qui m'a conduit ici et qui a permis cette +mprise. + +Oh! oui, Monsieur! murmura d'une voix affaiblie la pauvre mourante, +c'est Dieu qui vous a conduit ici.--Point du tout, dit le mari avec +emportement. Voici plus de dix ans qu'un prtre n'a mis les pieds chez +moi, et vous ne confesserez pas ma femme; elle est moi, mlez-vous +de vos affaires!--Vous vous trompez fort, Monsieur, dit le prtre avec +douceur et fermet. Votre femme est Dieu avant d'tre vous, et +vous n'avez pas le droit de disposer de son me. Si votre femme veut +se confesser, je la confesserai; et mon devoir est de ne l'abandonner +que si, de sa propre volont, elle refuse mon ministre. + +Et s'approchant de la malade: Madame, lui dit-il, dsirez-vous vous +rconcilier avec Dieu et mourir chrtiennement? La pauvre femme leva +les mains au ciel et se mit pleurer de joie. C'est le bon Dieu +qui a tout fait, dit-elle. Depuis plusieurs jours je prie mon mari +d'appeler un prtre, et il m'a toujours refus. Je veux me rconcilier +avec le bon Dieu, qui a eu piti de moi.--Vous l'entendez, Monsieur? +dit le prtre en se tournant vers le mari: veuillez pour quelques +moments me laisser seul avec cette pauvre dame.--Et ces paroles +furent prononces avec tant de fermet et de rsolution, qu'il fut +comme forc de se retirer; ce qu'il fit en grommelant. + +Voici, Monsieur, ce qui m'a sauve, dit en pleurant la mourante. Et +montrant au prtre un chapelet suspendu auprs de son lit: J'ai eu +la faiblesse de craindre mon mari plus que Dieu, et pour viter des +scnes, j'ai depuis dix ou onze ans abandonn la pratique de mes +devoirs religieux; mais je n'ai jamais cess de me recommander la +bonne sainte Vierge. Tous les jours, ou peu prs, j'ai dit un bout +de mon chapelet, et j'ai toujours conserv l'amour de la sainte Mre +de Dieu. C'est elle, Monsieur l'abb, qui vous amne moi; c'est +elle qui sauve ma pauvre me!... Profondment touch de cette +scne attendrissante, le bon prtre consola la malade, l'aida se +confesser, lui donna l'absolution de ses pchs, et lui dit, en la +quittant, de se prparer de son mieux recevoir le saint Viatique et +l'Extrme-Onction, qu'il allait chercher la paroisse voisine. + +En sortant, il voulut serrer la main du mari qui la retira, et qui +rentra fort mcontent auprs de son heureuse femme. + +L'abb avait regard dans son calepin l'adresse de la malade, pour +laquelle on tait venu le chercher, et il avait vu qu'au lieu du n +18, c'tait le n 28 qui lui avait t indiqu. Tout en bnissant le +bon Dieu de son erreur bienheureuse, il se hta d'aller ce n 28, +o il trouva en effet la malade qui l'attendait. Il la confessa a son +tour, puis, sans perdre de temps, il alla rveiller le sacristain de +la paroisse; et prenant le Saint-Sacrement avec les saintes huiles, il +revint auprs de ses deux malades; mais quand il entra son cher n +18, sa pnitente venait d'expirer--Elle avait eu dans l'absolution +sacramentelle le pardon de ses pchs, et la ferveur de sa bonne +volont avait sans doute suppl aux yeux du Dieu de misricorde aux +autres secours que le prtre lui apportait. + +Rempli de foi et de reconnaissance envers la sainte Vierge, refuge +des pcheurs, consolatrice des affligs, le ministre de Dieu termina +auprs de l'autre malade ce qu'il avait faire; et c'est lui-mme qui +a donn tous les dtails de cette touchante aventure. Elle montre une +fois de plus quels trsors de bndiction sont renferms dans la pit +envers Marie, et combien Jsus est misricordieux pour ceux qui aiment +sa Mre. + + + + * * * * * + + + +15.--HROSME D'EN JEUNE NOPHYTE. + +Dans un mouvant rcit, le P. Hermann a racont le baptme et la +conversion d'un de ses neveux, n comme lui dans la religion juive. +Rien de plus difiant que cette histoire, dont les dtails semblent +nous reporter aux premiers temps du christianisme. + +Il y a quelques annes, dit-il, un enfant, alors g de sept ans, vint +avec son pre et sa mre, tous les deux juifs comme lui, me visiter au +monastre des Carmes, prs de la ville d'Agen. C'tait l'poque des +belles processions de la Fte-Dieu. On avait inspir cet enfant une +profonde horreur pour notre divin Crucifi: cependant la grce, se +rpandant avec profusion du fond de l'ostensoir o Jsus daigne se +cacher pour notre bonheur, se rendit victorieuse de cette me si +nave, si inaccoutume nos mystres; elle attira ce jeune coeur +son amour avec une si forte vhmence et une si forte douceur que +l'enfant crut la prsence relle de Jsus-Christ dans le sacrement +de son amour avant de connatre aucune autre des vrits de notre +divine religion. Aussi, force de prires et de supplications, +obtint-il l'insigne faveur de pouvoir revtir les ornements d'un +de ces enfants de choeur qui, pendant les processions du Trs +Saint-Sacrement, rpandent des fleurs sous les pas de Jsus-Hostie. + +Ravi de joies et de consolations clestes, aprs avoir rempli cette +anglique fonction, il courut son pre: mon pre! dit-il, quel +bonheur! Je viens de jeter des fleurs au bon Dieu. Dans la bouche de +ce petit enfant juif, c'tait toute une profession de foi nouvelle... +Le pre, redoutant qu'on ne ft changer de religion ce fils unique +sur lequel reposait toute son affection, le surveilla dornavant et +voulut repartir avec lui pour Paris, lieu de sa rsidence. Mais, avant +le dpart, un trait, parti du coeur de la divine Eucharistie, avait +frapp, pntr, presque renvers la jeune mre, l'avait rendue +chrtienne et, dans le plus profond mystre d'une nuit silencieuse, +celle-ci avait reu le baptme et l'Eucharistie des mains sacerdotales +de son propre frre[7]. Le jour suivant, l'vque lui donnait le +sacrement de confirmation. Rien n'avait transpir de ce pieux secret +et la famille se remit en route pour Paris, sans se douter qu'il y et +une chrtienne dans son sein. + +[Note 7: Le R. P. Hermann, qui raconte ce fait.] + +Le jeune Georges--c'est le nom de l'enfant--ne put oublier les saintes +impressions que son me avait puises dans ces ftes chrtiennes; il +en parla souvent sa mre, il la questionna, et celle-ci, heureuse de +voir germer dans cette chre me la semence de lumire que la grce +y avait jete, ne se fit pas prier pour dvelopper dans son esprit, +avide de s'clairer, la connaissance de ce Dieu d'amour, de ce doux +Jsus qui a voulu natre d'une fille de Jacob et se faire homme pour +sauver les brebis d'Isral... + +Ds ce moment, en effet, sa jeune intelligence et son coeur ardent +n'taient plus occups que de la pense et du souvenir de la divine +Hostie qui avait bless d'amour son pauvre coeur, et chaque soir, +aprs s'tre assur que son pre tait endormi, il rouvrait les +yeux, il se mettait prier longtemps le doux Enfant Jsus et bien +apprendre son catchisme. mon Jsus! disait-il, quand donc mon +jene finira-t-il? quand donc pourrai-je vous recevoir dans la sainte +Communion et vous presser sur mon coeur! Ce qui le proccupait +vivement, c'tait le changement qu'il avait remarqu dans sa mre +depuis ce voyage dans le Midi; il lui voyait d'autres habitudes, +d'autres dmarches, des principes et des gots plus svres, et un +jour il lui dit: Mre, si vous ne m'assurez que vous n'tes pas +baptise, je le croirai. La mre, embarrasse, ne sut que rpondre. +Ah! maman, reprit-il, je le vois bien, vous tes dj chrtienne et +j'espre que le bon Jsus me runira bientt vous et que nous ferons +ensemble notre premire communion... La mre, tressaillant d'une +motion mle de joie et de crainte, osa avouer son fils qu'elle +recevait son Sauveur presque chaque matin... Alors l'enfant se mit +pleurer chaudes larmes, sangloter, se jeter au cou de sa mre: +Oh! pourquoi ne m'avez-vous pas attendu? Au moins permettez-moi de me +tenir tout prs de vous quand Jsus sera dans votre coeur, afin que +je puisse embrasser avec respect ce divin Enfant si aimable... mre +bien-aime, je vous en supplie, la prochaine fois, gardez-moi quelque +chose de votre communion; une mre partage volontiers avec son enfant +sa nourriture.. Et le jeune enfant se rapprochait alors de sa mre et +baisait avec respect ses vtements. Ce dsir dura quatre annes tout +entires. Dire les sacrifices, les efforts que dut faire ce pauvre +enfant pour concilier l'obissance qu'il devait son pre avec sa +foi vive, sa proccupation unique de devenir chrtien, d'apprendre +connatre, aimer, servir Jsus-Christ, serait chose impossible. Ce +fut un long martyre... + + onze ans, Georges assiste la solennit d'une premire communion +dans sa paroisse. Il connat Jsus, il aime Jsus, il ne dsire que +Jsus!... son petit coeur est tout brlant de soif pour Jsus. Il voit +tous ses compagnons d'enfance, ses amis, s'approcher lgitimement de +la table sainte, et lui, il doit se cacher dans un coin obscur de +l'glise, dvorant ses larmes, lanant tous ces heureux enfants des +regards d'une inconsolable et sainte jalousie!... + +Quelques mois aprs cette fte de sa paroisse, la mre m'crivait +qu'elle ne pouvait rsister aux larmes de son fils qui menaait +d'aller demander le baptme au premier prtre qu'il pourrait attendrir +sur son sort. On pesa mrement toutes les difficults de sa position +vis--vis d'un pre chri, mais pour qui l'heure de la foi en +Jsus-Christ n'avait pas encore sonn et qui s'armait de toute son +autorit pour empcher son fils de devenir chrtien. + +L'amour de Jsus-Christ fut le plus fort, et il fut dcid que je +viendrais en secret a Paris. Il fallait le voir, cet enfant, lorsqu'il +entra dans la chapelle, conduit par sa mre! Celle-ci tremblait d'tre +surprise dans cette pieuse soustraction la surveillance paternelle. + +Avec quelle pit le petit Georges se mettait genoux, calme, +heureux, fort de sa rsolution, le visage rayonnant d'une sainte +allgresse!--Que demandez-vous, mon enfant? lui dis-je alors.--Le +baptme.--Mais savez-vous bien que demain, peut-tre, on voudra vous +contraindre entrer dans la synagogue, afin de participer un culte +aboli?--Ne craignez rien, mon oncle, j'abjure le judasme.--Mais si +l'on voulait avec menaces vous obliger fouler aux pieds le Crucifix, +en haine de notre divine religion?--N'ayez pas peur, mon oncle, je +mourrais plutt. Cependant, ajouta-t-il, si on me liait pieds et +mains, et si malgr mes cris, ma protestation et ma rsistance, on me +portait dans la synagogue et on plaait mes pieds sur le visage du +Crucifix, y aurait-il apostasie, si ma volont rsistait?--Non, mon +enfant, la volont seule constitue le pch.--Alors, je demande le +baptme. De grce, accordez-le-moi. + +La crmonie continue au milieu de la plus profonde motion des +assistants. Aprs le baptme, vint la sainte messe, et aprs +avoir faire descendre et reu mon Dieu dans les transports de la +reconnaissance, je me retournai et montrai l'heureux enfant +l'objet de tous ses voeux, de tous ses dsirs. Jamais spectacle plus +attendrissant n'avait frapp les regards de la foi chrtienne!... +Agenouill entre sa mre et sa marraine, il aspira dans un divin +baiser et recueillit dans son coeur ce doux Jsus qui venait lui +apporter tout son ciel avec lui... Rien ne troubla son bonheur, pas +mme la crainte d'tre surpris par son pre... Quelques semaines +aprs, il communia encore pour la Toussaint avec la mme allgresse, +et puis vint l'heure de l'preuve. + +Son pre lui prsenta un livre et lui dit: Faisons la prire.--Mon +pre, je ne puis pas prier dans ce livre des Isralites.--Et +pourquoi?--Je suis chrtien, je suis catholique.--Mon enfant, tu te +livres un jeu cruel! tu ne parles pas srieusement, je pense. Du +reste, tu sais bien que ton baptme ne serait pas valide sans le +consentement de ton pre.--Pardon, mon pre, dans notre sainte +religion catholique, il suffit d'avoir l'ge de raison et +l'instruction religieuse pour tre baptis validement. Le pre +dissimula d'abord sa violente irritation; mais quelques jours aprs, +il enlevait son fils, partait avec lui et le conduisait dans un pays +protestant, quatre cent cinquante lieues de sa mre. + +Tous les efforts qu'on fit pour dcouvrir l'asile o l'on avait +relgu le pauvre enfant demeurrent inutiles. On avait mis en +mouvement toutes les autorits civiles et politiques pour le chercher; +mais comme il avait t plac sous un nom suppos dans un pensionnat +dirig par des hrtiques, toutes les dmarches furent sans succs, +et la mre resta seule... et l'enfant, comme Daniel dans la fosse aux +lions, fut en butte des assauts acharns pour lui faire renier sa +foi. Je voudrais revoir ma mre, s'criait-il souvent en versant +d'abondantes larmes.--Tu la reverras, lui rpliquait-on, si tu +abjures.--Oh! non, je suis chrtien, je suis catholique et je prfre +tout souffrir plutt que de renoncer ma foi. + +Et malgr cette hroque fidlit, on crivait la mre que son fils +tait rentr dans les tnbres du judasme. Mais elle avait confiance +en Jsus, en Marie, en Joseph, elle n'en crut rien, et ne sachant que +devenir toute seule Paris, elle alla se rfugier Lyon, o elle fut +accueillie par la marraine de son fils. Bien souvent, on vit tomber +ses larmes sur la Table Sainte o elle venait puiser des forces dans +la rception du Pain quotidien, de ce Jsus pour l'amour duquel elle +s'tait expose la cruelle sparation de son fils unique. + +Trois mois se sont couls encore, et une lettre venue du fond de +l'Allemagne lui dit: Venez, votre fils est ici. Elle accourt, et +aprs un pnible et long voyage de plus de cinq cents lieues, au +moment o elle aperoit sa famille, elle s'crie: Mon fils! o est +mon fils?--Votre fils, vous ne le reverrez qu'aprs avoir fait serment +devant Dieu que vous l'lverez dans la religion juive et que vous ne +manifesterez par aucun signe extrieur la religion catholique que vous +avez embrasse. + +Aprs quelques semaines d'une dchirante agonie, le coeur du pre +se laisse attendrir, et il permet une entrevue en sa prsence, la +condition qu'il ne sera point question de religion. Le fils s'est jet +au cou de sa mre, celle-ci l'a baign de ses larmes, ils n'ont pu +prononcer les doux noms de Jsus et de Marie; mais dans une lettre, ma +pauvre soeur me disait: Il n'a rien pu me dire, mais j'ai compris, +j'ai senti, je suis sre qu'il est rest fidle. Oui, j'ai senti +dans ses regards, dans ses tendres baisers que mon fils est toujours +chrtien. + +Mais le pauvre Georges se trouva de nouveau priv du trsor pour +lequel il avait affront toute cette perscution religieuse: il +s'tait fait chrtien pour pouvoir communier, et voici que depuis la +Toussaint jusqu' Pques une svre surveillance l'avait empch de se +rendre l'glise et il se trouvait plac dans une pension, dans une +ville o il n'y avait pas un seul prtre catholique... Peut-on se +figurer cette torture?... Plusieurs mois se passent encore. Un jour, +(jour secrtement fix d'avance), il parvient enfin se soustraire +la surveillance de ceux qui le gardent, il va jouer dans un bois; mais +ce ne sont pas des fleurs ni des papillons qu'il cherche; son regard +mu attend un messager du ciel... Un monsieur passe prs de lui et +le regarde avec un intrt marqu: c'est bien lui. Savez-vous qui +c'tait? C'tait un prtre missionnaire que la mre du petit Georges +avait attendri sur son sort. Il s'tait dguis et tait venu se +promener, comme par hasard, dans ce mme bois, et le pauvre enfant put +faire pour la premire fois sa confession depuis son enlvement, qui +remontait dix mois. Il la fit dans un bois, l'ombre d'un arbre +protecteur... Mais ce n'tait pas tout: comment communier? + +Le prtre dut repasser le fleuve (l'Elbe) qui sparait sa mission du +lieu habit par le pauvre nophyte. On pria, on tudia le terrain, et +enfin, quelques jours aprs, le missionnaire se dguisa de nouveau, +prit sur lui un petit vase d'argent renfermant tout le trsor des +cieux, la sainte Hostie, et s'embarqua sur un bateau vapeur, au +milieu d'une foule stupide qui ne se doutait pas que Jsus-Christ, +vrai Dieu et vrai homme, tait cach sur la poitrine de cet heureux +prtre. L'enfant avait pu s'chapper de l'cole pour accourir dans la +chambre de sa mre, et l, dans cette chambre o il avait improvis un +petit autel couvert de fleurs et de lumires, tous deux genoux +ils attendaient la visite si ardemment dsire du Sauveur Jsus en +personne qui voulait bien condescendre venir les fortifier dans leur +exil. + +Enfin le prtre, traversant sans obstacle tous les dangers de cette +prilleuse entreprise, arriva avec son dpt prcieux, et dans ce pays +sans foi, dans cette ville sans prtre, sans glise catholique, et +dans cette modeste chambre, l'enfant put accomplir le devoir pascal et +s'unir son Jsus. + +Voici ce qu'il m'crivit quelques jours aprs: + +Quand je me rveille la nuit, mon cher oncle, pour penser toutes +les grces que le bon Jsus m'a faites depuis que je suis ici, loin de +tout secours religieux, quand je pense surtout la communion que j'ai +pu faire presque miraculeusement dans la petite chambre de maman, je +me mets bondir de joie sur mon lit et mordre ma couverture dans le +transport de ma reconnaissance. + +Quelques mois aprs, il m'crivait encore: Nous sommes la veille de +Nol, et l'approche de cette solennit la surveillance redouble pour +m'empcher de recevoir mon Dieu. Hlas! devrai-je passer ces belles +ftes dans un douloureux jene, priv du pain de vie? Priez le saint +Enfant Jsus que mon jene finisse bientt. Il faut que je sois bien +sage pour ddommager maman de ne pas se trouver Lyon pendant que +vous y prchez. + +Ici se termine le touchant rcit du P. Hermann. Depuis lors, Georges a +t rendu sa mre, et ils ne se sont plus spars. Le bon religieux +revit, trois ans aprs lui avoir donn le baptme, cet enfant chri +qu'il ne cessa de diriger jusqu' sa mort. + + + + * * * * * + + + +16.--LES DEUX AMIS. + +Il y a quelques annes, en me rendant Paris, raconte un homme du +monde, je me dtournai de la route directe pour aller prier sur +la tombe d'un de mes jeunes compatriotes, Alexis ***. Descendu de +voiture, j'tais bientt arriv au cimetire. Je me mis le parcourir +dans toutes les directions, m'arrtant devant chaque tombe, lisant +toutes les inscriptions sans pouvoir dcouvrir le nom que je +cherchais. Je commenais dsesprer d'y parvenir, quand j'aperus un +officier qui tait l'extrmit oppose. J'allai droit lui: nous +nous rencontrmes prs d'une place o la terre avait t frachement +remue; au milieu, une petite croix de bois apparaissait peine entre +quelques rares gazons. Nous changemes un salut; je prononai le +nom d'Alexis. C'tait mon meilleur ami, dit-il; vous le connaissiez +donc?--Je suis entr ici pour chercher sa tombe et pour y prier.--Et +voici prcisment le lieu o il repose. + +Ce mot dit, il s'agenouilla; j'en fis autant; nos prires s'lancrent + la fois du fond de nos coeurs vers le ciel. Quand nous fmes +relevs: J'avais encore un autre dsir, lui dis-je, et il est en +votre pouvoir de l'accomplir. Vous tiez, m'avez-vous dit, l'ami +intime d'Alexis; vous avez sans doute assist ses derniers moments; +ce serait une consolation pour moi que d'en entendre le rcit de votre +bouche.--Vous ne pouviez vous adresser mieux qu' moi, monsieur. Mais, +pour apprcier combien sa mort a t belle, il est ncessaire de +remonter plus haut. Je vous raconterai l'histoire de quelques annes +de sa vie; ce sera la mienne aussi. + +Nous sommes entrs le mme jour, Alexis et moi, l'cole militaire; +ds notre premire entrevue, une secrte sympathie nous attira l'un +vers l'autre. Nous emes le bonheur d'entrer dans le mme rgiment. Il +et t difficile de se figurer deux caractres mieux en harmonie que +les ntres. Graves, srieux, rservs, nous prenions en horreur les +plaisirs coupables. Nous ne trouvions aucun attrait pour les plaisirs +bruyants. Nous ne quittions l'tude que pour discourir entre nous des +matires que nous venions d'apprendre, et, chose dplorable! nous +n'avions de foi qu'en nous-mmes, et toutefois, sur ce point-l +mme, il y avait entre nous une grande diffrence. Alexis tait +_incrdule_, moi j'tais _impie_. S'il m'arrivait de tourner en +drision des choses saintes, cet excellent Alexis me blmait; il +m'adressait des reproches svres, bien que toujours affectueux. +L'hiver venu, nous allmes, chacun de notre ct, en semestre. notre +rentre au rgiment, aprs quelques paroles d'amiti changes entre +nous, Eh bien, Alexis, lui dis-je en souriant, as-tu fait tes Pques +avant de partir?--Non, rpliqua-t-il d'un ton sec qui indiquait assez +que la question lui avait dplu.--Je veux parier avec toi, repris-je, +que ta mre t'aura bien perscut pour cela.--Elle m'y a exhort +tendrement; mais je lui ai dit que j'avais trop peu de foi pour bien +communier, et que, grce Dieu, j'en avais encore assez pour ne +vouloir pas communier mal. Prenez patience et priez pour moi, en +attendant qu'il me soit possible de vous satisfaire: ce jour ne +tardera pas venir, je l'espre. Oui, je l'espre! rpta-t-il en se +tournant vers moi et en appuyant fortement sur ce dernier mot. + +En ce moment, je ne sais quel gnie infernal s'empara de moi: sans +respect pour l'amiti, sans gard pour les lois de la politesse, +j'clatai grossirement de rire. Mais je ne tardai pas m'en +repentir, quand je vis quelle blessure mon indigne conduite avait +faite son coeur. Tu m'as fait de la peine, me dit-il. Ce n'est pas +bien... je ne m'attendais pas cela de ta part... moi qui te croyais +un si bon coeur... Tels furent ses reproches; il y avait la +fois dans l'accent de sa voix et dans l'expression du regard qui +l'accompagnait quelque chose de si profondment triste et douloureux, +que je fus saisi de confusion. J'ai eu tort... me pardonneras-tu?... +cela ne m'arrivera plus... Je ne pus en dire davantage; lui, aussitt +... l'excellent homme! de m'ouvrir ses bras, dans lesquels je me +prcipitai: notre amiti tait devenue plus troite que jamais. + +Un jour, nous tions alls ensemble l'hpital visiter quelques-uns +de nos soldats. Un de ces malheureux venait de rendre le dernier +soupir. C'est triste, dis-je Alexis, de voir un militaire mourir +dans son lit comme une vieille femme. Je ne connais qu'une belle mort +pour nous autres... le boulet de canon!--Si on est prpar, reprit-il; +car pour moi, je ne connais pas de mort plus triste que celle qui vous +frappe en tratre...--Je t'entends, tu ne voudrais pas mourir sans +confession...--Pauvre ami!... Ainsi donc, incorrigible!... Tu m'avais +cependant promis... Et aprs un court intervalle de silence: Tu l'as +dit, je dsire et je dsire vivement ne pas mourir sans confession... +J'ai mme... il faut que tu l'entendes de ma bouche... j'ai pens que +si je venais quelque jour tomber malade, je m'adresserais a toi pour +aller chercher un prtre; et je puis compter que tu me rendras ce +service, n'est-il pas vrai? Il remarqua la surprise que me causait +une telle demande; il insista: Tu me le promets, mon ami?... Et il +me tendit la main... J'hsitai encore; mais la pense que mon refus +affligerait ce bon ami l'emporta en ce moment sur toute autre +considration: je pris sa main, je la serrai dans les miennes; je lui +promis, de mauvaise grce, il est vrai, ce qu'il me demandait; mais il +n'eut pas l'air de s'en apercevoir, et il me remercia affectueusement. + +Ds que le pauvre Alexis fut atteint de la maladie dont il mourut, +je ne le quittai plus. Je m'tais tabli dans sa chambre; le jour, +j'tais constamment le garder; je le veillai toutes les nuits. Un +matin, le mdecin venait de faire sa visite accoutume. Il avait +remarqu un grand changement en lui; des symptmes fcheux s'taient +manifests; ses traits taient visiblement altrs. Alexis se tourna +vers moi, souleva pniblement sa tte appesantie et s'effora +vainement de parler; ses regards inquiets m'interrogrent; il me +sembla qu'il me disait: Tu as oubli ta promesse... Et moi qui avais +compt sur ton amiti!...--J'y vais, j'y vais! Je ne dis que ce +mot, et j'tais parti comme un trait. En entrant chez le cur de +la paroisse, je me sentais combattu entre le sentiment de la pit +fraternelle et je ne sais quelle mauvaise honte. Monsieur, lui +dis-je, j'ai un ami dangereusement malade; il m'a demand de vous +aller chercher: je n'ai pu qu'obir; car le voeu d'un ami, et surtout +d'un ami mourant, est une chose sacre. Nous nous dirigemes vers la +maison du pauvre malade; j'introduisis le prtre dans la chambre, et +je les laissai seuls. + +Aprs une demi-heure d'attente, je fus rappel; une crmonie +religieuse se prparait. J'tais debout au pied du lit. Au moment +o elle commena, je dlibrais en moi-mme si je garderais la mme +attitude. Mais si je me comporte ainsi, ne vais-je pas blesser le +coeur de mon ami?... Je n'hsitai plus; mon genou orgueilleux flchit, +et il resta ploy pendant tout le temps que le prtre fit les onctions +sacres. Et cependant, quoi pensais-je dans un tel moment?... +prier?... Hlas! je n'en avais plus le souci; j'tais me demander +comment un esprit aussi distingu que l'tait Alexis pt tre dupe +de semblables momeries. Telles taient les dtestables penses qui +m'obsdaient; voil en quel abme j'tais tomb, mon Dieu!... + +Il ne restait plus qu' accomplir une dernire crmonie, la plus +importante de toutes. Le prtre ouvrit une bote d'argent; il en tira +avec respect une hostie consacre, et la prsenta au malade, qui +recueillit un reste de forces et se souleva pour recevoir son Dieu. Je +le regardai. Oh! comment rendre l'impression dont je fus saisi son +aspect? Ses mains s'taient jointes, et elles s'levrent au ciel, et +ses yeux aussi. Comme une glace limpide, ils rflchissaient les plus +belles vertus, la foi, l'esprance et l'amour... Je baissai la tte: +un sentiment inconnu, nouveau, avait travers mon esprit; pntr +d'admiration pour mon ami, j'en tais venu rougir de moi-mme. + +Aprs que le cur se fut retir, Alexis me tendit la main; je +l'arrosai de mes larmes. Mon ami, dit-il, je te remercie; je n'avais +pas attendu moins de toi!... Et, aprs une courte pause, il ajouta: +Je suis heureux maintenant! Qui pourrait produire l'accent avec +lequel il pronona ses paroles? ... Ce n'tait pas l'accent d'un +homme, non: si les anges ont une langue pour exprimer leurs penses, +c'est ainsi qu'ils parlent. Je suis heureux! Pauvre jeune homme! Et +il se voyait mourir la fleur des ans, lui, dot des dons les plus +prcieux de l'esprit et du coeur, lui, chri de ses amis, ador de sa +famille! et il mourait loin de celle-ci, il mourait lentement, dans +des souffrances aigus! Qui donc pouvait lui inspirer des sentiments +semblables?... Qui?... la foi seule il appartient de rpondre +cette question. + +Et la religion qui opre un tel prodige serait-elle donc un jeu +d'enfant?... Non, me disais-je, elle est rellement divine... Il +pressentait ce qui se passait au dedans de moi, et il m'interrogea +d'un regard; je lui avouai tout en fondant en larmes. Mon Dieu, +s'cria-t-il, je vous bnis! C'est maintenant que je puis le dire en +toute vrit et dans l'effusion de mon coeur: Je suis heureux! + +Pendant la premire priode de sa maladie, la douleur arrachait +Alexis d'assez frquentes marques d'impatience; maintenant, pas un +murmure, pas une seule plainte. Il semblait que le Dieu qui venait +de descendre dans son sein y et dpos un trsor de douceur, de +rsignation et de paix. Ainsi se passrent ses derniers jours. +Vous n'exigerez pas, monsieur, que je m'tende davantage sur cette +douloureuse catastrophe. Hlas! quand je m'y porte par la pense, +les paroles me manquent pour rendre ce que je sens; je ne sais plus +m'exprimer que par mes larmes. + +L'officier s'tait tu, sa tte s'tait incline sur sa poitrine. Je +respectai son silence. Il reprit la parole et continua: + +Aprs que nous lui emes rendu les derniers devoirs, au retour de la +crmonie funbre je m'enfermai dans ma chambre et j'y restai jusqu'au +soir. l'entre de la nuit j'allai chez le cur. Monsieur, lui +dis-je en entrant, je viens vous remercier...--Et de quoi donc? +interrompit-il avec un accent gracieux; je n'ai fait que mon devoir; +c'est l une des fonctions les plus essentielles de notre ministre, +et une des plus douces aussi quand nous trouvons des mes disposes + l'accueillir comme l'tait votre ami. Oui, j'en ai la ferme +conviction, nous pouvons compter en lui un protecteur dans le +ciel----Monsieur, c'est moi plutt vous remercier... Je vois que +vous ne souponnez pas le vritable motif qui m'amne ici... Pendant +que vous administriez les derniers sacrements mon ami, j'tais l +(vous vous le rappelez peut-tre) genoux au pied de son lit. J'tais +tomb terre incrdule; je l'ai vu communier et je me suis relev +chrtien. Chrtien! qu'ai-je dit? Ah! je ne le sens que trop, je suis +indigne de porter un si beau nom.--Je puis ds ce moment vous le +donner, ce nom, dit le prtre; et me serrant tendrement entre ses +bras: Oui, mon frre! mon cher frre! quiconque veut sincrement +revenir Dieu, celui-l est rellement et dans toute la force du +terme un chrtien.--Maintenant, mon Pre, j'avais un second but en +venant vous voir. J'ai prpar ma confession tout l'heure, et je +vous prie de m'couter--Et, sans attendre de rponse, j'tais tomb + ses pieds. Que vous dirai-je de plus, monsieur! De ce jour date ma +conversion... + + + + * * * * * + + + +17.--TEL EST PRIS QUI CROYAIT PRENDRE. + + Jsus! on me demande de parler, de dire comment je suis redevenu +chrtien. On m'affirme que c'est pour la gloire de votre Sacr +Coeur... Ds lors, comment rsister?... Je parlerai donc; et puissent +beaucoup de pcheurs que je connais, qui sont mes amis, dont l'me +m'est infiniment chre, se convertir comme moi! + +De ma premire enfance il ne me reste que des souvenirs trs vagues; +cependant je vois toujours une grande image qui surmontait la statue +de la Vierge, et devant laquelle ma mre me faisait prier: c'tait +Jsus montrant son Coeur. Cette image me fascinait en quelque sorte, +parce que ma mre me disait: Jsus te voit, et si tu n'es pas sage, +il te chassera de son Coeur. Le soir de ma premire communion, quand, +selon la coutume, nous nous agenouillmes pour la prire en famille, +je promis bien Jsus de l'aimer toujours: en retour, je lui demandai +de me garder dans son Coeur... Mais, hlas! les passions l'emportrent +bientt, je le dis pour l'instruction des jeunes gens; je fus victime +de ces deux flaux terribles qui, de nos jours, les font mourir +presque tous la vertu et l'honneur: les mauvaises compagnies et +les lectures dangereuses. vingt ans, j'tais le premier dbauch de +ma ville natale. + +Pendant trente ans, j'ai entass crimes sur crimes.... Je fus soldat, +et Dieu sait la vie que j'ai mene!... On m'envoya en Afrique cause +de ma mauvaise conduite. N'osant plus me montrer ma famille, j'y +restai longtemps; il fallut revenir cependant. Que faire? Me voil +ouvrier errant, cherchant de l'ouvrage de ville en ville, oblig +parfois de tendre la main, couvert de honte. J'tais descendu aux +derniers degrs de l'impit; je me tranais dans la fange des +passions. Ah! je rougis en crivant ces lignes. Mais c'est pour la +gloire de votre Sacr Coeur, Jsus!... + +Paray-le-Monial, comme par hasard, se trouve sur ma route. La +ville tait en fte; des oriflammes brillaient aux fentres; des +arcs-de-triomphe taient dresss; une foule immense remplissait les +rues; l'air retentissait d'un chant qu'il me semble entendre encore: +Dieu de clmence, Dieu vainqueur!... Surpris, je m'adresse une +pauvre femme: + +--Qu'est-ce donc, lui demandai-je? + +--Comment! vous ne savez pas? C'est le grand plerinage... + +--Ah!... quel plerinage? pour quoi faire? + +--Mais pour honorer le Sacr Coeur de Jsus! + +--Le Coeur de Jsus! o est-il donc? Peut-on le voir?... + +--Vous savez bien que non; mais il s'est manifest une religieuse de +la Visitation, la Bienheureuse Marguerite-Marie; il lui a recommand +de le faire honorer par les hommes. + +--O est-elle, votre Visitation? + +Et, sur les indications de la pauvre femme, je me dirige de ce ct: +tous les sarcasmes, lus dans les journaux de cabarets contre les +plerinages, me revenaient a l'esprit; je regardais avec ironie ces +hommes qui marchaient gravement, une croix rouge sur la poitrine; et +malgr tout cela, j'prouvais une certaine motion. En passant ct +d'un groupe de jeunes gens, je fus mme frapp de ces paroles: + + Piti, mon Dieu! pour tant d'hommes fragiles + Vous outrageant sans savoir ce qu'ils font! + Faites renatre en traits indlbiles + Le sceau du Christ imprim sur leur front. + +J'arrive la Visitation; je veux pntrer dans la chapelle; mais elle +tait pleine. + +En attendant que la foule se ft coule, je regardais autour de moi; + quoi pensais-je? Je ne m'en rends pas compte. Mes regards sont +attirs par de grands tableaux en toile blanche sur lesquels des +inscriptions taient graves en lettres rouges. Je lis: _Promesses +de Notre-Seigneur Jsus-Christ la Bienheureuse Marguerite-Marie_. +Je passe d'un tableau l'autre, c'taient des phrases absolument +vides de sens pour moi..., des mots auxquels je ne comprenais rien: +grce, ferveur, misricorde, tideur, perfection!... Mais tout coup +une ligne me frappe: + +_Je donnerai aux prtres le talent de toucher les coeurs les plus +endurcis_. + +Toute mon impit me saisit. Toucher les coeurs les plus endurcis! +Voil ce qu'ils crivent!... Eh bien! nous verrons... Pourquoi ne pas +essayer? Prenons-les au mot. Demandons un prtre... Quelle parole +pourra bien lui tre inspire pour toucher un coeur endurci comme +celui-l?... Et je ricanais en me frappant la poitrine. + +Au mme moment, une religieuse passait ct de moi; je me retourne +brusquement: + +--Je voudrais parler un prtre, un prtre de Paray-le-Monial. + +Elle m'introduit dans une petite chambre dont les murs, blanchis la +chaux, portaient des inscriptions noires; je n'y fais pas attention. +J'avais ma fameuse phrase comme une arme invincible contre tous les +plerins du monde! et je rptais en riant: _Je donnerai aux prtres +le talent de toucher les coeurs les plus endurcis._ Que va-t-il me +dire? + +Bientt, un prtre entre. Nous sommes en face l'un de l'autre. +Quelques secondes s'coulent... Il me regarde, attendant que je lui +parle. Moi, je n'avais dans tout mon tre que l'impit et l'ironie; +et pourtant un tremblement passager me saisit. Le prtre s'en +aperoit: + +--Eh bien! mon ami, me dit-il. + +Ce seul mot me rend tout mon aplomb et toute mon arrogance. + +--Votre ami!... Ah! vous ne me connaissez gure. Je n'ai pas la foi, +moi! Je ne crois pas un mot de tout ce que vous me dites, et de tout +ce que vous crivez. Appelez-moi excommuni, mcrant, paen, tout ce +que vous voudrez; mais votre ami! d'autres... + +Longtemps je lui parle sur ce ton. La phrase lue sur le tableau blanc +retentissait mes oreilles avec l'ironique question: Que va-t-il me +dire? Le prtre tait devenu ple; mais pas un geste d'indignation +ne s'tait manifest en lui. Sans rpondre mes propos impies, il me +fait de nombreuses questions. Je riais... il le voyait bien; mais +il ne comprenait pas le signe de tte qui accueillait toutes +ses demandes, et qui voulait dire: Ce n'est pas cela! J'tais +vainqueur... je triomphais. J'allais clater de rire et lui avouer +tout... quand, soudain... ah! j'en frmis encore: + +--_Mon ami, avez-vous toujours votre mre?_ + +Dieu! quelle raction se produit en moi! Coeur de Jsus, vous +m'attendiez l! Mon coeur se fond: les larmes jaillissent; mon corps +tremble. + +--Ma mre! vous me parlez de ma mre! Mais c'est vrai!... le +Sacr Coeur de Jsus!... Oh! je vois l'image devant laquelle je +m'agenouillais petit enfant, ct de ma mre! ... Je relis ces +lignes que sa main mourante m'a crites, malheureux! auxquelles je +ne fis presque pas attention: Mon enfant, je t'cris de mon lit +d'agonie; je meurs du chagrin que tu m'as caus; mais je ne te maudis +pas, parce que j'ai toujours espr que le Sacr Coeur de Jsus te +convertirait. Oh! ma mre!... Tenez, Monsieur, j'avais lu l'entre +de la chapelle que le Coeur de Jsus donnait aux prtres le talent de +toucher les coeurs endurcis. J'tais venu pour savoir ce que vous me +diriez, pour me moquer de vous. Je le sens; vous m'avez converti. + +Le prtre tait tomb genoux. Il priait et il pleurait. + +Quand j'entrai dans le sanctuaire du Sacr Coeur, ce fut pour aller me +prosterner dans un confessionnal. Ce fut, quelques jours aprs, pour +m'approcher de la Table sainte. + +Et maintenant, que tout cela soit pour la gloire de votre Sacr Coeur, + Jsus! + +--Prtres! aimez le Sacr-Coeur, et vous convertirez des mes. + +Mres de famille qui pleurez sur les garements de vos fils, priez +pour eux le Sacr Coeur de Jsus. + + + + * * * * * + + + +18.--COMMENT ON OBTIENT ON MIRACLE. + +Il y a quelques annes,--c'est un missionnaire qui raconte le +fait,--j'avais dit en chaire quel es enfants pieux pouvaient convertir +leur famille. Dieu permit qu'une enfant innocente et pure se trouvt +dans mon auditoire; son pre et sa mre l'aimaient comme une fille +unique qui doit hriter d'une grande fortune; c'tait leur bonheur, +leur joie, leur amour. Le lendemain, prs du saint tribunal, je vis +une enfant agenouille comme un ange; je l'coutai. La pauvre enfant +ne pouvait parler, les sanglots touffaient sa voix, elle avait les +larmes aux yeux. + +--Mon pre, vous avez dit que les enfants sages qui avaient une foi +vive convertiraient leur pre et leur mre. Depuis que je vous ai +entendu, j'ai pri, j'ai pleur, mon pre et ma mre ne sont pas +convertis. + +--Mais, ma pauvre enfant, ce miracle, je vous le promets. Il +s'accomplira, pourvu que votre foi soit constante. Et j'ajoutai: Je +vais vous prparer moi-mme la premire communion. + +Elle revint les jours suivants, le temps passa bien vite. La pauvre +enfant disait toujours: + +Mon pre, le miracle ne se fait pas; mes parents ne sont pas mme +venus vous entendre. + +La veille de la communion arriva. Aprs avoir reu l'absolution, la +pieuse enfant se relve heureuse. Elle ne parlait pas; dans le chemin +elle rencontre une de ses jeunes compagnes et parentes, qui l'embrasse +avec effusion et lui dit: + +Quel bonheur! mon pre et ma mre doivent communier demain avec moi. + +Alors la pauvre enfant devint triste, et ses yeux se mouillrent +de larmes. Son pre et sa mre l'attendaient cependant, et ils se +disaient: + +Comme elle va tre heureuse! + + la vue de ses yeux gonfls par les pleurs, la mre la presse sur son +coeur et lui dit: + +--Mon enfant, tu nous avais annonc que tu serais si heureuse la +veille de ta premire communion! + +--Ma mre, je suis malheureuse aujourd'hui. + +Et le pre, tmoin muet de cette scne, ne put s'empcher de verser +des larmes et de dire: + +Mon Dieu! que faut-il donc pour la rendre heureuse? + +Aussitt l'enfant quitte les bras de sa mre, se jette dans ceux de +son pre en s'criant: + +-- pre! si vous vouliez! + +--Mais, ma fille, nous ne vivons que pour toi; dis-moi, que faut-il +faire? + +--C'est vous qui tes la cause de ma tristesse. + +--Nous? rpond la mre. + +--Moi? rpond le pre tonn. + +--Hlas! reprit l'enfant. J'tais heureuse il n'y a qu'un moment; mais +ma cousine est venue me dire: + +--Tu ne sais pas, Berthe? mon pre et ma mre communient demain avec +moi. Alors je me suis dit pendant le chemin: Et moi, demain, je serai +donc heureuse toute seule! + +Le pre et la mre n'y tinrent plus; les larmes coulrent de leurs +yeux. Ils embrassrent cet ange, et lui dirent: + +Oui, demain, tu seras seule; mais dans quelques jours tu +renouvelleras. Alors nous serons heureux tous les trois. + +Le surlendemain, ajoute le missionnaire, l'enfant triomphante +m'amenait son pre et sa mre en me disant: + +Mon Pre, vous aviez raison, le miracle est fait; nous serons, dans +quelques jours, tous les trois unis la Table sainte et tous les +trois heureux sur la terre. + + + + * * * * * + + + +19.--LE MARQUIS D'OUTREMER. + +Le marquis d'Outremer tait un vrai philanthrope. Il ne s'amusait pas + fonder ces oeuvres qui ne figurent gure que sur le papier et qui +servent surtout obtenir des dcorations leurs fondateurs. Il +vivait de trs peu, et ce qu'il et pu employer de son superflu, +il prfrait le donner aux pauvres, qu'il aimait, qu'il visitait +assidment, qu'il soignait lui-mme. Car, dans sa jeunesse, il avait +tudi la mdecine, et le titre de docteur ne lui paraissait pas +messant ct de celui de marquis. Son dfaut, c'tait d'tre non +seulement incrdule, mais impie. + +Il avait une fille unique. Bien qu'il ft veuf et qu'il l'aimt avec +une extrme tendresse, Eudoxie, quand elle eut atteint ses vingt-cinq +ans, ayant manifest le dsir de se faire Soeur de Chant, le marquis, +chose tonnante pour un libre-penseur, n'y avait mis aucun obstacle. +Il s'tait content d'prouver la vocation d'Eudoxie par quelques mois +d'attente. Il avait consult les directeurs de sa fille, et sa fille +tait devenue fille de Saint-Vincent de Paul. Depuis un an, on l'avait +charge de la pharmacie, l'hpital civil de Castres. + +Pendant le cholra, il passa bien des jours et des nuits, cte cte +avec des prtres, au chevet des malades. Jamais il n'entrava leur +ministre; car, disait-il, il ne faut pas enlever au pauvre monde ses +consolantes illusions. Mais le dvouement de ces bons prtres, +gal, sinon suprieur au sien, n'entama pas seulement son Credo de +libre-penseur. + +Un matin du mois de janvier, il revenait de chez l'une de ses plus +pauvres pratiques. Le froid tait vif et le verglas si glissant qu'il +et fallu des patins pour cheminer d'un pied sr travers les rues de +la ville. + +Notre marquis-mdecin glissa. En cherchant se retenir, il se donna +une entorse. Outre le verglas, il faisait un affreux brouillard, de +sorte que notre homme gisait presque inaperu au coin d'une borne. +Tout coup, de dessous une porte cochre, sortit une bonne laitire, +alerte et robuste, comme on l'est la campagne. + +Eh! c'est vous, monsieur le marquis? dit-elle au pauvre +patient.--Comment me connaissez-vous, ma pauvre femme?--Comment je +vous connais? Mais qui ne connat pas dans le quartier M. le marquis +d'Outremer?... Eh! qu'est-ce donc qui vous est arriv? Le marquis +raconta son accident. Elle saisit le marquis et se mit en devoir de le +porter elle-mme jusque chez lui. Par ce brouillard et ce verglas, il +y avait une bonne demi-heure de la borne a l'habitation du marquis. + +Pour oublier ce qu'il souffrait, le port dit a la porteuse: +Qu'est-ce que je puis faire pour vous? je vous promets de le faire, +si ce n'est matriellement impossible.--Monsieur le marquis, vous tes +pris. Ce que vous pouvez faire pour moi? Franchement, je ne croyais +pas avoir jamais l'occasion de vous le dire. Mais c'est de demander +un prtre, de l'couter avec votre coeur et de devenir bon chrtien. +Savez-vous que c'est un vrai scandale de voir un brave homme tel +que vous du mme parti, en religion, que les dbauchs et les +partageux?--Vous tes saint Jean bouche d'or, laitire. Mais j'ai +promis; je tiendrai. Je ferai venir un prtre. lui, par exemple, de +me convaincre. J'assure d'avance que la besogne sera rude.--Et moi, je +promets qu'elle sera douce. + +Quand un homme loyal comme le marquis consent entendre la parole de +Dieu, qu'il ne se raidit point contre elle, sa dfaite est certaine, +cette bienheureuse dfaite qui vaut mieux que toutes les victoires. +Voyez-vous, disait-il a l'abb Antoine, leur seconde entrevue +seulement, c'est une permission de Dieu que l'on m'ait extorqu cette +promesse, sans cela j'tais capable de mourir dans mon impit. +Pourquoi? Je n'en sais rien. Par esprit de contradiction. + +Vous peindrai-je la joie et la reconnaissance de Soeur Eudoxie? Elle +ne put qu'crire la bonne laitire. Mais elle le fit avec une +loquence qui ravit et en mme temps confusionna la pieuse femme. + +Quant au marquis, il ne tarissait pas. Lui qui avait toujours tant +aim les oeuvres de misricorde, il semblait qu'alors seulement il en +et dcouvert l'esprit, la raison d'tre, la cleste origine, et ce +baume qui, d'un coeur compatissant et chrtien, coule la fois sur +les plaies du corps et sur les plaies de l'me, et semble, remontant +vers sa source, inonder le bienfaiteur lui-mme d'une suavit cleste. +C'est pourtant vous que je dois tout cela, disait-il. Que puis-je +faire pour vous?--Oh! monsieur le marquis, est-ce que la joie de +ramener une me Dieu n'est pas une assez riche rcompense, surtout +quand il s'agit d'une aussi belle me? + +Un matin, la pauvre laitire vint trouver le marquis. Elle tait +trouble et tenait une lettre la main. Eh bien, oui, dit-elle, si +vous voulez me remercier, priez Dieu pour mon pauvre garon qui est +soldat en Afrique, et qui m'crit des choses navrantes... Je crains +bien qu'il ait perdu la foi. Le marquis pria. + +Soeur Eudoxie, de Castres fut envoye Toulouse, l'hpital +militaire. L'hpital tait comble. Depuis huit jours, il tait arriv +d'Alger un nombre considrable de soldats malades. Soeur Eudoxie les +soignait de son mieux. Elle en remarqua un entre autres, trs jeune, +au sourire triste et doux: il tait min par les fivres d'Afrique... +Autre chose encore le dvorait. + +Avec ce tact exquis de la Soeur de Charit, qui est presque le tact +d'une mre, Soeur Eudoxie vit qu'il y avait l une blessure; que cette +blessure s'envenimait en devenant secrte, que la confiance peut-tre +allait la gurir. + +Un jour, tout naturellement, et sans que Soeur Eudoxie le lui +et demand, le soldat lui raconta son me. Il avait t lev +chrtiennement. Sa mre n'tait pas seulement pieuse: c'tait une +sainte. + +Enfin, Soeur Eudoxie apprit le nom du jeune soldat. C'est dire qu'elle +redoubla d'efforts pour le ramener Dieu. Il y avait l une dette de +reconnaissance filiale acquitter. + +Un jour, elle aborda le malade en ces termes: Je connais votre mre, +la bonne, l'ardente, la pieuse, la charitable Mme X... Elle a sauv +mon pre doublement: son corps, d'abord, puis son me. Je voudrais +essayer de me librer envers elle. Vous seul pouvez m'en fournir +les moyens: faites comme mon pre. Je ne dirai pas de vous rendre +l'aveuglette, mais de consentir couter un bon prtre. Jacques, que +les raisonnements avaient trouv insensible, se laissa mouvoir. + +Une fois le bon prtre son chevet, une fois cette voix entendue, +au fond de laquelle Jacques ne pouvait mconnatre la sincrit, la +tendresse, la vraie charit, l'obstacle fut lev. Il revint Dieu du +fond du coeur. + +Jacques converti, le calme de son me ragit sur son corps. La fivre +tomba. Et il eut vite son cong de convalescence. + +Oh! quelles douces larmes coulrent de tous les yeux, lorsqu'il +retrouva sa mre et le marquis! Et avec quels transports d'amour ils +bnirent ensemble les misricordes divines! ... + + + + * * * * * + + + +20.--LA PLUS GRANDE VICTOIRE D'UN VIEUX GNRAL. + +Deux annes environ avant sa mort, arrive le 24 fvrier 1845, le +gnral Bernard, marchal de camp de gendarmerie en retraite, membre +honoraire de la socit de Saint-Franois-Xavier, aborde, peu +d'instants avant la runion, le directeur des frres des coles +chrtiennes, et lui frappant sur l'paule avec une rudesse amicale: + +Tenez, cher Frre, lui dit-il, je suis un vieux gredin, un pas grand' +chose. + +--Allons donc, avec cette figure, vous, un brave dont le sang a coul +sur nos glorieux champs de bataille, vous ne sauriez tre ce que vous +dites; si vous vous accusiez d'tre un retardataire vis--vis du grand +gnral de l-haut, la bonne heure; mais vous lui reviendrez un jour +ou l'autre, et plus tt que vous ne pensez, peut-tre. + +--Franchement, les confrences de notre Socit, ce que je vois ici +comme ce que j'entends, tout cela me remue. Mais... c'est que... +c'est que... pour en finir, il y a la confession, et, comme on dit au +rgiment: c'est le _hic_; une batterie enlever me ferait moins +peur! + +--Peur d'enfant, mon gnral! La confession n'est un pouvantail que +de loin et pour ceux qui ne la connaissent pas. Elle ressemble ces +prtendus fantmes dont se sauvent les poltrons, et sur lesquels il +suffit de marcher pour qu'ils s'vanouissent; ou mieux encore, c'est +comme une mdecine qui parat amre au premier abord et qu'on trouve +de plus en plus douce mesure qu'on la gote, sans compter qu'elle +gurit infailliblement le malade... qui veut gurir. Essayez +seulement, et vous m'en direz des nouvelles. + +--Hum ... hum ... la manire dont vous en causez, on croirait qu'il +s'agit d'une partie de plaisir, de quelque friandise dlicieuse nous +proposer! Et pourtant ... cette mdecine, dont vous me faites une +peinture si sduisante, me parat encore moi une vraie mdecine, une +mdecine d'autrefois, noire et effrayante... Mais voil la sance qui +commence, le commandant monte au fauteuil; aux armes et chacun son +poste! et moi dans ma gurite, c'est--dire, dans mon coin. + + quelques semaines de distance, une aprs-midi, le Frre directeur +voit entrer dans la salle commune le gnral, tout radieux, et qui +accourt lui presser les mains avec force: + +Oh! cher Frre! s'crie-t-il, une bonne poigne de main; et tenez, +il s'en faut de peu que je vous embrasse! je suis si heureux! plus +heureux que le jour o j'ai reu la croix, et ce n'est pas peu dire. +Je crierais volontiers, comme ce jour-l: Vive l'empereur! Savez-vous +ce que j'ai fait ces jours-ci? + +--Non, mais je le souponne vos regards, rpondit le Frre en +souriant. + +--Juste! Vraiment oui, j'ai fait le grand pas! tous les anciens +comptes rgls! Au diable le vieil homme! Oui, cher Frre! j'ai suivi +votre conseil; je me suis confess. Et que vous aviez bien raison: +a n'est effrayant qu' distance et pour des poltrons! Il suffit +de commencer, et ensuite rien de plus facile, grce ce bon cur. +Voyez-vous, mesure que je parlais, je sentais comme un poids qu'on +m'tait par degrs de dessus la poitrine; ou encore, j'tais comme +un homme qui rejette un poison qui lui tournait sur le coeur et sent +rapidement la sant revenir! J'ai rajeuni de trente ans; pour un rien +je m'envolerais au plafond; mais soyons sages et n'oublions pas que +nous avons des cheveux blancs: ne faisons pas rire vos coliers, qui +pourraient nous voir travers les carreaux. Une fois encore, cher +Frre, je vous remercie, car votre conseil vous aurez joint, je n'en +doute pas, les prires. + +Le bon Frre tait presque aussi heureux que le gnral, et l'motion +de sa parole le prouva bien celui-ci. + +Le brave militaire, ds lors, n'en fut que plus assidu aux runions +de Saint-Franois-Xavier, qu'il difiait par sa prsence et qu'difia +davantage encore le rcit de sa mort. + +Le gnral, aprs avoir accompli avec calme et recueillement tous les +devoirs du chrtien, ordonna, avant que le prtre se ft loign, +qu'on fit venir toute sa famille. Celle-ci arriva tout en larmes, et +chacun se mit a genoux dans la chambre mortuaire. Il leva alors la +voix et dit: Mes enfants, je vous remercie de toutes les preuves +d'affection que vous m'avez donnes, et je vous prie de me pardonner +les peines que j'aurais pu vous causer en cette vie. + +Aprs un silence de quelques moments, interrompu par les sanglots des +assistants, il reprit: + +Vous tous que j'aime, je vous bnis au nom du Pre, du Fils et du +Saint-Esprit. + +Puis il inclinait la tte, pendant qu'un dernier et paternel sourire +glissait sur ses lvres. L'me du juste tait devant Dieu. + + + + * * * * * + + + +21.--LE BOUFFON ET SON MAITRE. + +Un riche seigneur avait son service, suivant la coutume d'autrefois, +un bouffon charg de le distraire par ses plaisanteries. Un jour il +le fit habiller neuf des pieds jusqu' la tte, et lui mit en mme +temps entre les mains une baguette de bouffon, en lui recommandant +expressment de n'en faire prsent personne, si ce n'est un plus +fou que lui. Le bouffon prit coeur cet avertissement, et pour bien +de l'argent il n'aurait pas donn sa baguette. Quelque temps aprs il +arriva que le seigneur tomba mortellement malade. Alors il s'apprta + faire son testament; mais, comme dans ses bons jours il s'tait peu +occup des pauvres et avait encore moins rflchi aux quatre choses +suprmes, c'est--dire la mort, au jugement, au ciel et l'enfer, +il n'en fit pas plus alors que par le pass; il institua ses plus +proches parents hritiers de tous ses biens; quant des aumnes ou +d'autres dispositions charitables, il n'en fut point question. Pas un +signe non plus pour la confession ni pour le saint Viatique. + +En attendant, on pleurait et on gmissait dans le chteau, la pense +que le bon seigneur allait bientt quitter ce monde. Le bouffon, +averti de ce qui se passait, courut droit la chambre et au lit du +malade, et lui demanda d'un air triste: Matre, j'apprends que vous +allez partir? Est-ce vrai?--Oui, rpondit le malade d'une voix +moiti brise, oui, mon heure approche.--O voulez-vous donc aller? +Les chevaux sont-ils dj quips, la voiture est-elle dj attele? +Et vous, tes-vous tout prt partir?--Je n'en sais rien.--Mais vous +devez pourtant savoir a quelle distance vous allez, et combien de +temps vous resterez dehors? Est-ce un mois, quinze jours, ou toute une +anne?--Je n'en sais rien.--Mais au moins reviendrez-vous?--Ah!.... +peut-tre jamais!...--Ainsi, rpondit le bouffon d'une voix svre et +convaincante, avec un regard pntrant, vous faites un si grand voyage +que vous ne savez pas mme si vous reviendrez, et vous ne faites pas +un seul prparatif pour une route aussi longue et aussi dangereuse? +Tenez, prenez la baguette de fou, ajouta-t-il en la posant sur le lit +du malade, car vous tes un bien plus grand fou que moi! + +Le malade commena tout coup y voir clair; il reconnut, sa +honte, que le bouffon n'avait jamais dit une vrit plus grande. Et +alors, il fit distribuer beaucoup d'argent aux pauvres et se prpara +faire le voyage en chrtien[8]. + +[Note 8: Cette anecdote, dj ancienne, est rapporte par +Guillaume Ppin, crivain ecclsiastique.] + + + + * * * * * + + + +22.--UN PISODE DE LA RVOLUTION. + +Pendant la crise la plus furieuse de la Rvolution, quand Robespierre +tendait son sceptre de fer sur la France, quand Carrier se signalait +par ses noyades Nantes, Lebon par ses massacres dans le midi, et +Javogues par ses fureurs dans le Forez, la fermet courageuse des +saints missionnaires de ces pays perscuts ne se laissait point +abattre; leur zle, au contraire, semblait acqurir de nouvelles +forces la vue des malheurs de ces contres et des dangers qui +planaient sur elles. + +Tandis que plusieurs confesseurs de la foi prodiguaient leur zle sur +d'autres points du diocse, M. l'abb Coquet, (mort en 1845 cur +de Rozier-en-Donzy), avait choisi pour thtre de ses courses +vangliques le centre mme de la perscution, Feurs, capitale du +Forez, et l'intrpide proscrit poursuivait sa mission sublime sous les +yeux pour ainsi dire de Javogues. On ne saurait raconter en dtail +tous les actes d'hrosme, de dvouement, de sainte audace, qu'il +accomplit pendant cette priode de terrible mmoire; mais l'histoire +suivante en donne une bien haute ide, en mme temps qu'elle offre un +exemple des plus tonnants de la misricorde divine. + +Un jour, un envoy extraordinaire se prsente dans le lieu de retraite +du saint missionnaire. Une femme se meurt, s'crie-t-il, une femme +bien pieuse, bien dvoue, mais qui ne peut se rsigner mourir sans +sacrements et qui exprime le plus vif dsir de recevoir les secours +d'un prtre pour obtenir le pardon de ses fautes ainsi qu'une mort +tranquille. + +L'abb, aprs avoir cout l'envoy avec sa bienveillance ordinaire, +s'empressa de promettre les consolations de son ministre, dont on +rclamait l'assistance; mais peine le premier courrier avait-il +disparu, qu'un autre entre et s'crie: Monsieur l'abb, on vient de +vous mander auprs d'une malade? Gardez-vous bien d'aller chez elle! +Depuis longtemps les satellites de Javogues, qui vous pient, ont +appris la maladie de cette femme, et ils ont dcid entre eux de +saisir le premier prtre qui se prsentera. Rflchissez: si vous +tes pris, au mme instant vous serez conduit Feurs et dans les +vingt-quatre heures excut. + +Il y avait en effet de quoi rflchir: mais quand le devoir parle +au coeur d'un ministre de Dieu lui-mme, toute crainte est bientt +dissipe, et la dcision ne se fait pas attendre. Quoi qu'il arrive, +se dit l'abb Coquet, le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis; je +suis appel, il faut partir... + +Le soleil n'tait pas encore couch; le charitable prtre attendit +encore quelques instants, esprant, aid du ciel et des ombres +naissantes de la nuit, parvenir plus srement son but. Enfin le +voil en marche; couvert d'habits de paysan, il s'avance dans la +campagne. Tout est silencieux autour de lui: les ptres ont dj +regagn leurs chaumires, et les craintes qu'on lui avait fait +concevoir sont bien prs de s'vanouir dans son esprit rassur. Il +s'approche de la demeure dont on lui a indiqu l'adresse; toutefois, +avant d'entrer, il jette un dernier regard autour de lui, et lance des +pierres dans les massifs d'arbres ou de verdure, afin de s'assurer +si personne n'est en embuscade pour le surprendre; mais, en fait +d'ennemis, il ne voit que quelques oiseaux effrays qui sortent +prcipitamment de leur retraite ainsi trouble. Il se tourne alors +du ct de la maison; la solitude de l'intrieur rivalise avec la +solitude du dehors. C'en est fait, se dit-il en lui-mme, tout danger +a disparu; on m'a tromp. Et, ouvrant la porte cochre, il traverse +rapidement la cour. + + peine a-t-il franchi le seuil, qu'un grand nombre d'hommes se +jettent sur lui; les baonnettes l'enserrent dans un rseau de fer, +et de toutes ces poitrines o le coeur n'a plus de place s'chappent +mille cris menaants: Nous te tenons enfin, misrable! Assez +longtemps tu nous as chapp; cette fois tu n'chapperas plus.--Il +faut le fusiller l'instant! crient les uns.--Non, disent les autres; + demain la guillotine! Conduisons-le Feurs: les tratres et les +brigands apprendront par sa mort ce qu'ils doivent attendre des vrais +patriotes! D'autres enfin ne s'en tiennent pas ces brutalits +et les rendent encore plus amres par des imprcations, par des +blasphmes. + +Durant cette terrible scne, l'abb Coquet gardait un profond silence +et faisait intrieurement le sacrifice de sa vie. Cependant, force +de vocifrations, de trpignements, d'agitation furibonde, les +poitrines a la fin s'puisrent, les cris cessrent. Le bon prtre +saisit alors ce moment de calme pour adresser quelques paroles cette +horde sauvage. Mes amis, leur dit-il, je ne suis ni un tratre ni +un monstre, comme vous vous l'imaginez; je n'ai jamais rien fait +d'hostile ni contre le gouvernement ni contre le pays. Tout mon rle +se borne porter secours aux infirmes, aux malades, les consoler +dans leurs maux, leur apprendre bien mourir. Vous le voyez par +cette femme qui languit sur son lit de douleur dans une chambre +voisine. Je ne vous demande qu'une grce, c'est de me laisser lui +porter les dernires consolations. Vous ferez ensuite de moi ce que +vous voudrez. + +Un pareil discours tait fait pour attendrir les coeurs les plus durs. +Va! s'crie aprs un moment de silence un de ces forcens, va! nous +te tenons, tu ne nous chapperas plus. + +L'abb Coquet entre donc dans la chambre de la malade; il aperoit en +mme temps une fentre donnant sur le jardin; il pourrait s'chapper +par cette issue, mas il n'a garde d'en profiter. Que je suis +malheureuse! s'crie la malade en le voyant s'avancer vers elle, que +je suis malheureuse d'tre la cause de votre captivit, peut-tre +de votre mort! Mais j'avais trop besoin de vos secours au moment si +redoutable de la mort... Ne craignez rien du reste; la sainte Vierge, +que j'ai bien prie cette nuit passe et les nuits prcdentes, m'a +fait comprendre qu'il ne vous serait fait aucun mal. Veuillez donc +entendre ma confession et m'administrer les derniers sacrements. + +Depuis un instant le prtre tait dans l'exercice de cet auguste +ministre, quand les rvolutionnaires, se ravisant, prennent la +rsolution d'entrer dans la chambre de la malade; ils voulaient +empcher le prtre, leur captif, de s'chapper par la fentre dont +nous venons de parler. Mais aussitt entrs, mus par tout ce qu'il +y a de touchant dans l'administration des derniers sacrements, ces +hommes nagure si farouches tombent subitement genoux et semblent +plongs comme dans une extase. D'autres arrivent, ils sont terrasss +de mme. Le prtre, tout entier ses fonctions sacres, aux +exhortations qu'il adressait la malade, ne s'tait pas mme aperu +de cette scne trange. + +Les crmonies termines, l'abb Coquet quitte le chevet de la +mourante pour s'occuper de son propre sort. Allons, mes amis, dit le +gnreux martyr en s'adressant ses bourreaux, je suis vous. J'ai +fait mon devoir, disposez de moi, je ne crains rien; mon corps peut +prir, mon me est dans les mains de Dieu. Mais, surprise! +merveilleux effet de l grce divine! lorsque la victime croit marcher +au supplice, elle devient au contraire l'objet du plus beau triomphe +que puisse ambitionner le coeur d'un prtre. Les bourreaux se taisent, +les menaces sont bien loin dj des lvres qui les ont profres; +la haine a fait place l'amour, l'impit la foi, le crime au +repentir. Tous ces tigres altrs de sang qui s'lanaient nagure sur +le ministre de Jsus-Christ comme sur une proie, sont l ses pieds, +renverss, comme Paul sur le chemin de Damas, par une puissance +invisible, et confessant haute voix le Dieu qu'ils osaient +perscuter dans la personne de son reprsentant sur la terre. Le +croirait-on? le chef de cette horde sanguinaire, l'organisateur de ce +guet-apens tait le fils mme de la pieuse femme qui achevait en ce +moment sa paisible et sainte agonie. Le misrable, loin d'adoucir, de +consoler les derniers moments de sa mre, n'avait pas craint d'offrir +en spectacle, ses yeux qui allaient se fermer, les prparatifs d'un +meurtre et du meurtre de son confesseur!... + +Mais la grce divine venait de toucher son coeur comme celui de ses +complices. Les armes lui tombent des mains; son tour il implore le +pardon du prtre qui avait vainement sollicit sa clmence. Qu'on juge +de l'motion de ce dernier. Il bnit Dieu en versant des larmes et +reoit avec une joie inexprimable ces brebis perdues qui reviennent au +bercail. Puis, aprs avoir entendu les aveux des coupables, il fait +descendre sur eux le pardon en prononant les paroles sacramentelles, +et tous ensemble redisent les bonts infinies du Dieu des chrtiens +pour lequel il n'est aucun crime sans misricorde, si le pcheur est +pntr d'un vrai repentir. + +Tous se sparent alors en se disant adieu comme des frres, et le +missionnaire regagne sa retraite, le coeur dbordant de consolation et +de reconnaissance. + + + + * * * * * + + + +23.--LE ZLE RCOMPENS. + +Une personne trs pieuse avait un frre, tudiant en mdecine, qui +s'tait laiss entraner par le torrent des mauvais exemples et avait +renonc aux pratiques de la religion. + +Leur mre souffrait d'une maladie de langueur, qui la conduisait peu + peu au tombeau. Mais ce qui la dsolait, c'est qu'elle se sentait +impuissante arrter le dbordement d'impit de son fils. + +La fille, qui comprenait l'tendue de la douleur de la pauvre mre, et +voyait son malheureux frre courir ainsi la damnation, s'approcha la +veille de Nol du lit de la malade: Maman, dit-elle, si je pouvais +aller minuit la messe Notre-Dame-des-Victoires, quelque chose +me dit que l'Enfant de la crche m'accorderait la conversion de mon +frre.--Ma pauvre enfant! qui t'accompagnerait? Je n'irai jamais plus +avec toi la messe de minuit.--Eh bien! mon frre.--Ton frre! y +songes-tu? lui qui prouve une si grande horreur pour l'glise, qu'aux +enterrements il ne veut pas entrer et attend a la porte, espres-tu +qu'il te conduirait?--J'essaierai de le dcider.--Je ne demande pas +mieux; mais je crains que ton loquence comme tes caresses ne soient +inutiles. + +L'tudiant en mdecine reut de trs haut la proposition, qu'il appela +saugrenue. Tant de colre cependant dnote ordinairement un reste de +foi, prisonnire de l'impitoyable libre-pense. + +Sa soeur insista, et, vaincu par cette persistance, vers minuit, +heure laquelle un homme du monde n'aime pas dire qu'il prfre +se coucher, l'tudiant la protgeait sur le chemin de la messe et +s'installait auprs d'elle pour la protger au retour. + +La crmonie fort belle de Notre-Dame-des-Victoires paraissait +l'intresser; il regardait avec une sorte d'avidit ce spectacle +oubli et ne s'ennuyait pas. + +Au moment de la communion, il fut fort tonn; tous dfilaient pour se +rendre a la sainte Table. On arriva son rang, les voisins sortirent, +sa soeur aussi. Il se vit seul. Le vide lui causa une impression +trange... + +Cependant sa soeur recevait l'Enfant-Jsus en la crche de son coeur +et le rchauffait de l'ardeur de sa prire pour le jeune incrdule. +De son ct, le libre-penseur, prt rsister firement aux +sollicitations de tous les chrtiens assembls dans l'glise, +succombait sous le poids de l'isolement o l'avaient laiss ses +quelques voisins; disons le mot: il eut peur. + +Un souvenir d'enfance domina son esprit, il tomba deux genoux, et +une explosion de sanglots sortit de sa poitrine... + +La jeune fille cependant revenait dvotement; elle voit cette +abondance de larmes, et son frre qui se penche son oreille pour lui +dire: Ma soeur, sauve-moi! Un prtre! je suis cras sous le poids de +mon indignit! Un prtre! un prtre! + +Ce fut sa soeur qui eut modrer l'impatience de ce nophyte. +l'issue de la crmonie, le prtre fut trouv, et bientt le jeune +homme embrassait sa mre, en lui disant: Je vous rends votre fils. + +On ne reposa point en cette belle nuit, pas plus qu' la crche de +Bethlem, et six heures du matin tous deux taient revenus la mme +place en l'glise de Notre-Dame-des-Victoires. + +Au moment de la communion, tous quittrent leur rang pour aller la +sainte Table; l'tudiant les suivait. Une jeune fille restait seule +prosterne deux genoux, et le pav qui avait reu la nuit les larmes +de repentir, recevait encore des larmes; mais c'taient des larmes de +joie. + + + + * * * * * + + + +24.--SAGESSE ET FOLIE. + +Vers l'anne 18l0, vivait Clermont en Auvergne un ouvrier serrurier, +travailleur habile et courageux, mais qui malheureusement se livrait +de temps en temps quelques excs. la suite d'un cart de rgime, +qui l'avait rendu momentanment malade, il passa une nuit fort agite: +il eut un songe, dans lequel sa soeur qui tait morte en religion lui +apparut, lui reprocha son inconduite, et le conjura de revenir aux +sentiments dont leurs parents leur avaient toujours donn l'exemple. + +Cette apparition lui fit une telle impression qu'il se leva, se rendit +a l'glise la plus proche, et, comme elle tait encore ferme, il se +mit genoux sur les marches et attendit l'ouverture des portes; il +entra alors, entendit la messe, s'adressa M. le cur et revint de +nouveau aprs son repas. Pendant les deux jours suivants il fit la +mme chose: le changement qui s'tait opr en lui parut si trange +que le matre de l'auberge o il logeait pensa qu'il avait affaire +un fou, et pria le mdecin de venir examiner son locataire. + +Aux interrogations du mdecin, l'ouvrier rpondit: Monsieur le +docteur, je vous remercie de votre intrt; mais je me porte bien; +j'ai t fou, il est vrai, je l'ai mme t longtemps, mais je suis +guri; je le sens, Dieu merci; je me trouve en possession de mon bon +sens, et puis j'ai un docteur que je vois tous les jours, et que je +vais encore aller trouver; je vous demande la permission de ne pas +en changer. Il revint son auberge aprs une dernire visite +l'glise, paya sa note, fit son paquet et se mit en route pour Paris, +o, marcheur intrpide, il arriva en cinq jours; l il se remit +courageusement au travail; debout avant le jour, il n'allait +l'atelier qu'aprs avoir entendu la messe, et pendant une anne +entire il ne porta pas ses lvres une seule goutte de vin. + +Une autre preuve l'attendait. Il s'tait fait une loi de ne pas +travailler le dimanche, les railleries ne purent triompher de sa +rsistance. Patrons et ouvriers conspiraient contre lui; on lui +remettait un travail soi-disant press le samedi soir, il offrait de +travailler la nuit, mais son offre tait repousse; il fallait passer + la caisse et rgler son compte, cela lui arriva dans douze ateliers. + +Ce fut alors qu'il rencontra une personne dont les sentiments pieux +taient conformes aux siens; il l'pousa, et se mit travailler pour +son compte. Dieu bnit son travail et il parvint se procurer une +petite fortune. + +tant all dans une ville d'eaux thermales pour la sant de sa femme, +le gnreux chrtien s'y fixa et pendant huit ans prit part +toutes les oeuvres charitables. Entr dans la confrence de +Saint-Vincent-de-Paul, il s'adonna de tout son coeur au soulagement +physique et moral des familles qui lui taient confies, il ne +remettait jamais d'un jour la visite leur rendre et se montrait +gnreux leur gard. Il s'enqurait, la fin de chaque sance, de +l'absence de ceux de ses confrres qui ne s'taient pas prsents, et +se chargeait avec bonheur de leur porter leurs bons pour viter tout +retard dans la dlivrance des secours. + +Les souffrances ne lui furent pas pargnes; opr plusieurs fois +de la cataracte sans succs, il tait presque aveugle, mais cette +infirmit ne l'empchait pas de faire des courses nombreuses pour le +service des pauvres, ou de se trouver devant la porte de l'glise +avant qu'elle ne s'ouvrit; c'tait une habitude qu'il ne perdit +jamais; il servait genoux six ou sept messes tous les jours. Il +s'teignit, il y a quelques annes, dans une maison de charit de +Marseille au moment o il se prparait un acte de pit dsir +depuis longtemps: un plerinage Jrusalem. On a retrouv dans des +lettres crites par lui des preuves que l'_Imitation_ tait sa +lecture favorite. + +Ce fervent chrtien mrite d'tre cit comme un modle de parfaite +conversion. + + + + * * * * * + + + +25.--LE TERRIBLE ARTICLE. + +Lors de mon dernier sjour en Normandie, raconte un mdecin bien +connu, le maire d'une commune voisine de Caen, s'affichant depuis +longtemps comme libre-penseur, devint malade de la poitrine. Sa femme +et sa fille, personnes pieuses, voyant que son tat tait menaant, +usrent de toutes leurs industries pour obtenir qu'il laisst venir le +prtre. la fin, il leur dit: Eh bien! soit, faites-le venir, votre +cur; mais avertissez-le que je lui dirai son fait. + +Les deux pauvres femmes allrent trouver le cur de la paroisse, qui +elles rapportrent cette rponse. Il parut trs peu s'en effrayer, car +il les pria d'annoncer sa visite pour le lendemain. + +Le lendemain donc il se rendit chez le malade, et fut immdiatement +introduit dans sa chambre. Il le trouva tenant la main un journal. + +Monsieur le cur, lui dit celui-ci brle-pourpoint, vous me +surprenez relisant la loi Ferry. J'en tais prcisment l'article 7. +Que pensez-vous de cet article? + +--Je pense, rpliqua le cur, aprs un moment de rflexion, que vous +en tes galement un article qui devrait vous proccuper bien +davantage. + +--Et cet autre article, quel est-il? + +--Je n'ose vous le dire. + +--Parlez, monsieur le cur, parlez; vous savez que je n'aime pas les +mystres. Et il appuya sur ce mot d'un ton trs significatif. + +--Puisque vous l'exigez, reprit le prtre, je parlerai, quoi qu'il +m'en cote. Sachez donc que l'article auquel j'ai fait allusion, +c'est... l'article de la mort. Et il se retira. + +Le libre-penseur savait bien qu'il tait gravement atteint, mais il ne +se croyait pas si prs du moment fatal. La dclaration du prtre le +jeta dans la stupeur, et, grce sans doute aux prires de son pouse +et de sa fille, la stupeur produisit l'effroi, avec le dsir de la +conversion. + +Quelques jours aprs, il faisait appeler le mme prtre et se +rconciliait sincrement avec Dieu. + + + + * * * * * + + + +26.--LE TROTTOIR. + +Vous ne sauriez concevoir le nombre et la varit des petits +contentements que l'on prouve dans la pratique de l'abngation et de +l'obligeance sur le trottoir, dans les grandes villes et surtout +Paris. Suivons celui-ci, qui est des plus troits. + +Un insolent vous voit venir, et il indique par son attitude une +certaine rsolution l'impolitesse. Vous descendez froidement, et: +Passe sans obstacle, homme fort, je triomphe de toi et de moi! + +Un peu plus loin, une pauvre femme, mal vtue et bien modeste, vous +voit venir aussi; dj elle cherche la place de son pied sur le pav +glissant. Vite vous la devancez... Un hommage la pauvret, que tout +le monde opprime ou ddaigne, est chose bien louable. + +Plus loin encore, le passage est scabreux: sur la chausse, de +la boue, des paveurs, un tombereau d'ordures suivi de plusieurs +charrettes. Pour vous le pril et la souillure de la rue, pour les +autres le trottoir. On a compris, et on vous salue avec un air +d'admiration et de sympathique reconnaissance. + +Ah! nous oublions trop la fcondit merveilleuse des principes +chrtiens. Le moindre devoir rempli a des approximatifs imprvus qui +naissent sous nos pas pour nous produire un surcrot de mrite et un +salaire de dlicieux plaisirs! Vous ne vouliez tre que patient avec +courage, vous devenez tout de suite bienveillant sans effort; puis +votre bienveillance va se transformer en une sorte de vertu gracieuse +qui dterminera l'apparition d'une foule de charmants petits +faits.--Le trottoir tait hier une arne o votre orgueil subissait un +pugilat onreux; aujourd'hui, c'est la plate-bande d'un jardin o les +fleurs s'panouissent. + +Mon point de vue une fois accept, je dfie que l'on trouve une +situation et un lieu plus commodes pour acqurir le got du devoir +et s'y fortifier petit petit. Tout en allant vos affaires, vous +accomplissez, une multitude d'actes vertueux qui laissent derrire +vous une prcieuse semence. Avec le droit, vous semiez des cailloux; +avec le devoir, vous semez de bons exemples. De plus, votre patience +se fortifie, et vous faites la conqute de l'humilit, la plus belle +des vertus. + +Il y a quelques annes, pour me rendre mon bureau, je suivais chaque +matin la rue du Four. Trs souvent j'y rencontrais un homme dont le +vtement indiquait un ouvrier son aise. + +Nous nous croisions. Je descendais toujours du trottoir. Lui recevait +l'hommage et continuait toujours de son pas vainqueur. + +Un matin, la rue tait plus malpropre et plus obstrue que +d'ordinaire. Il y avait vraiment du mrite a cder la belle place. Je +voyais venir mon superbe ouvrier. Il crut que je ne m'excuterais pas +de bonne grce. Il souriait insolemment et se disposait me faire +obir. + +Je me sacrifiai propos, sans hsitation, mais non pas sans dignit. + +Cela le surprit. Il se retourna et me suivit des yeux, jouissant de +mes difficults avec un air de bravade. + +J'avais aussi tourn la tte; son orgueil imbcile se brisa contre +un regard fixe et froid que je maintins sur lui pendant quelques +secondes. Je sentis qu'il m'en garderait rancune. + +En effet, le lendemain, le surlendemain encore, il me parut courrouc. +Une rsistance de ma part lui et t bien agrable! Il l'attendit en +vain. + +Un des jours suivants, la pluie se mit tomber tout coup. La rue du +Four ressemblait un de ces chemins vicinaux de la Brie pouilleuse, +o le paysan mont sur son ne ne se hasarderait pas l'hiver, par +crainte d'y perdre sa monture. + +Les pitons, bien ou mal vtus, les marchandes de noix ou de +maquereaux se remisaient sous les grandes portes. Quoique muni d'un +parapluie, je fis de mme, et je me mlai un groupe de pauvres gens +qui attendaient la fin de la giboule en geignant. + +Mon homme tait l! Nous nous regardmes du coin de l'oeil. Il +paraissait de mchante humeur, et la pluie le contrariait videmment +plus qu'aucun de ses voisins. + +Je prononai son intention quelque phrase banale sur le temps. + +Il rpondit, comme se parlant soi-mme: + +--Oui, un joli temps, quand on est press! Je suis attendu dans une +maison, cent pas d'ici, chez des bourgeois. Je voudrais y arriver +propre, et il faut que je reste l. Je vais peut-tre manquer une +bonne affaire. + +Je devinai que mon parapluie lui faisait envie, et me plaant +brusquement bien en face de lui: + +--Monsieur, lui dis-je en affectant une politesse souriante, si +vous tes attendu dans le voisinage, prenez mon parapluie. Vous le +renverrez par une domestique ou un concierge; il vous suffira de +remarquer le numro de la maison en sortant d'ici. + +--Mais, monsieur, si j'allais garder votre parapluie? Vous ne me +connaissez pas. + +--Si, si, je vous connais. + +L'ouvrier crut une allusion sur ses arrogances passes envers moi. +Il devint rouge. Je continuai du ton le plus aimable: + +--Je vous connais aussi bien que vous vous connaissez vous-mme, et je +suis sr que vous me renverrez tout de suite mon parapluie. Le voil, +partez vite. + +Il se laissa faire. Au bout de dix minutes, mon parapluie me revenait +avec une bonne femme qui fit trs verbeusement la commission de +reconnaissance. + +Je devais m'attendre un changement radical dans les procds de mon +homme. Il guettait une premire rencontre. Pour moi je tenais peu +une liaison au moins inutile. la premire rencontre, je passai vite. +Il ne put que m'envoyer un beau salut, que je lui retournai par un +geste trs civil: un salut d'gal gal. + + partir de cette minime obligeance dont j'avais honor son caractre, +je remarquai que non seulement mon fier ouvrier descendait du trottoir + la hte pour me faire place, mais encore qu'il avait renonc ses +anciennes prtentions; car je m'amusais l'tudier, et je le vis plus +d'une fois, distance, cder le pas avec un empressement semblable au +mien. Il se christianisait sans le savoir! + +Les lois de Dieu sont grandes! Le moindre acte imprgn du sentiment +chrtien a quelquefois des consquences d'une tendue extraordinaire. +Nous n'en sommes pas toujours tmoins. + +Un dimanche, par un beau jour de mai, je me promenais de long en +large sur la place Saint-Sulpice, en attendant la messe basse de neuf +heures. + +Si peu que je fisse attention aux personnes qui passaient prs de moi, +il m'tait impossible de ne pas voir le profond salut que venait de +m'adresser un promeneur. + +Ai-je besoin de dire que c'tait encore mon ouvrier? Sa confortable +toilette l'avait transform! + +Prcisment parce qu'il me parut dispos la discrtion, sinon au +respect, je l'abordai. + +Il avait le sourire fin. Il parlait peu. Ses paroles n'taient point +oiseuses. J'usai les banalits de la conversation sans qu'il y +rpondit rien que des monosyllabes. Et puis je me tus. + +Le brave homme me dclara alors que mon opinitret descendre +du trottoir, pour lui cder la place, l'avait fort surpris, fort +intrigu, et qu'en dernier lieu, alors qu'il me supposait irrit +enfin par sa bravade tout directe, mon extrme obligeance au sujet du +parapluie avait boulevers son humble raison. Il me supposait un but, +un motif. Il cherchait, il ne comprenait pas. + +--Comment vous appelle-t-on? lui dis-je. + +--Jean. + +--C'est un nom favorable. Monsieur Jean, autrefois le trottoir de la +rue du Four tait pour vous l'instrument d'un orgueilleux despotisme. +Chacun se sentait contraint de descendre votre approche. Depuis que +je vous ai prt mon parapluie... + +--Ma foi, monsieur, depuis l'histoire du parapluie, j'agis tout +autrement. J'ai eu l'ide de faire comme vous! D'abord je suis +descendu pour les femmes et pour les vieillards, petit petit je suis +arriv descendre pour tout le monde; et, vous ne le croiriez pas! +aujourd'hui, si quelqu'un me prvient, cela me fait de la peine; il me +semble que l'on a mauvaise opinion de moi, et que l'on me prend pour +un homme d'un trs vilain caractre. + +--Eh bien, votre orgueil a fait place l'esprit de douceur; vous vous +tes amlior; vous tes entr dans la bonne voie; peut-tre irez-vous +loin dans cette voie o l'on ne recueille que des plaisirs, tout en +purant et en grandissant son caractre. Mon but est atteint. + +--Mais qu'est-ce que vous y gagnez? Qu'est-ce que cela vous fait? + +Je lui montrai l'glise. Il me rpondit par une grimace. Un banc tait +l. J'allai m'y asseoir. Sur un imperceptible signe amical, le +brave Jean vint prendre place prs de moi, non sans rire sous cape, +convaincu qu'il tait que j'allais le prcher. + +Le prcher! je n'aurais eu garde. Il y a temps pour tout. chacun sa +fonction, d'ailleurs. Mon nophyte tait un homme de quarante ans, un +brave ouvrier; son instinct le portait au bien assez directement; avec +lui il suffisait d'agir trs simplement. + +--Monsieur Jean, je vous montrais du doigt l'glise, o je vais aller +entendre la messe tout l'heure. Vous, vous n'allez pas la messe, +je le sais. Je l'ai compris votre grimace. Mais vous irez un jour +comme moi. + +--Cela ne m'tonnerait pas trop. Vous avez dj fait un miracle mon +profit. + +--Je n'ai pas toujours t pieux; je le suis devenu l'aide de la +rflexion. Il plut Dieu de dcider mon retour par ce chemin. Mon +seul mrite est d'avoir obi son impulsion: nous ne saurions jamais, +en face de lui, prtendre un autre mrite que celui de l'obissance. + +--Mais pour obir ainsi, il faut croire en Dieu; et il ne dpend pas +de nous de croire! + +--Mon cher Jean, vous vous trompez. Sans vous rien dire de la grce, +ce qui ressemblerait une prdication, je vous affirme qu'il dpend +de nous de croire. + +---Alors je n'y comprends plus rien. + +--Compreniez-vous mon empressement descendre du trottoir lorsque +vous approchiez, et l'offre de mon parapluie? + +--Enfin, monsieur, est-ce que vous voulez me rendre dvot? + +--Ne riez pas. Vous tes bien devenu patient, mme obligeant, sur ce +trottoir o vous vous pavaniez en roi il y a six semaines. + +--Oui, c'est bien drle! S'il y a un secret, dites-le-moi. Par +exemple, je ne m'engage pas rien faire de contraire mes opinions. + +--Ah! vous avez des opinions! Dites-moi, vous avez aussi de la +loyaut? + +--Pour a, je m'en vante. + +--Cela suffit. Tant qu'une seule vertu catholique demeure dans +l'homme, elle peut devenir, elle devient tt ou tard une fondation sur +laquelle la Providence divine rebtit tout l'difice ruin. Ah! vous +tes loyal! Eh bien, Dieu vous connat, il vous suit au travers du +monde, et il vous aidera. + +--Mon cher monsieur, vous tapez bras raccourci sur tout ce qu'il y a +dans ma tte. Pour un rien, je me mettrais en colre. Mais je ne veux +pas tre ingrat envers vous. Faites votre affaire; cette fois-ci je +vous coute trs srieusement. + +--Bien. Une remontrance vous ennuierait; vous hausseriez les paules. +De longues explications religieuses et morales auraient peu prs le +mme rsultat. Vous billeriez dans le creux de votre main. + +--C'est vrai. + +--Cependant, si l'on vous disait: La foi vous viendra, la condition +d'un acte simple et loyal accompli en moins de dix minutes, et qui +n'aura pas d'autre tmoin que Dieu, vous accepteriez la foi? + +--Je l'accepterais... + +Je me levai; l'ouvrier se leva. Nous marchmes petits pas en +regardant l'glise. + +--Monsieur Jean, savez-vous encore votre _Pater_? + +--Oh!... + +--Et pourriez-vous le rciter couramment? + +--Oui, quoique cela ne me soit pas arriv trois fois depuis ma +premire communion. + +--Voici l'glise devant nous. Entrez froidement. Si un murmure s'lve +dans votre esprit, faites-le taire; dites-vous: J'ai promis d'tre +loyal, je dois tre loyal. + +--Je le serai. + +--Vous irez au bnitier, que les fidles assigent quelquefois. Vous +prendrez de l'eau bnite. Vous ferez le signe de la croix lentement et +la tte haute, en homme de coeur qui a contract une obligation et +qui la remplit. Puis vous vous isolerez au milieu de la foule. Alors +recueillez-vous l'espace d'une minute; rappelez-vous la promesse +qui vous engage et que vous tes tenu dgager strictement. Faites +ensuite de nouveau le signe de la croix, et debout, une main dans +l'autre main, rcitez le _Pater_ voix basse, doucement, trs +doucement. Vous ferez ensuite encore un signe de croix, et vous +sortirez de l'glise. + +--Aprs cela? + +--Rien. + +--Je comprends. + +--Pourquoi hsitez-vous? + +--C'est plus difficile que cela ne le parat. + +--Moins difficile que de cder la place sur le trottoir. + +--Et si je faisais ainsi que vous me l'avez dit, vous pensez..? + +--Je pense que cet acte bien simple sera un jour votre plus grand et +votre plus beau souvenir. Mais si vous ne vous sentez pas maintenant +l'nergie et la loyaut ncessaires ... + +--Ah! on ne doit pas remettre ces choses-l au lendemain. + +--Adieu; je vous prdis que vous serez bientt un solide et fier +catholique. + +Je lui serrai la main, et je m'loignai rapidement, sans dtourner la +tte, demandant Dieu de faire le reste. + +Pendant un mois, loin de chercher Jean, je l'vitais. Mais Paris +est bien moins grande ville qu'on ne le pense. Jean m'avait guett, +m'avait suivi, et il tait parvenu connatre mon nom et mon adresse, +plus avanc en cela que moi, qui ne savais de lui que son prnom de +Jean. + +Un matin je reois une lettre de faire-part. Il s'agissait d'un +mariage pour le lendemain, entre M. Marteau et Mlle Gilquin, qui +m'invitaient assister la bndiction nuptiale. Des noms inconnus; +cela arrive de temps en temps. On cherche. Est-ce mon boulanger, mon +fruitier, mon picier? Ici se rencontrait un obstacle bizarre: M. +Marteau exerait la profession de fabricant de formes pour chaussures. + +Je stimulai mes souvenirs: aucune lumire. la fin, je remarquai que +le fabricant de formes de chaussures avait, entre autres prnoms, +celui de _Jean_. Mais une observation de l'autre Jean m'tait +demeure dans la mmoire: J'ai de petits enfants, m'avait-il dit... +Le Jean du trottoir tait donc mari; ce ne pouvait tre mon nophyte. +Et cependant quelque chose me disait que ce devait tre lui... + +Mon incertitude cessa bientt. + +Je venais de dner: j'allais sortir. Un timide coup de sonnette +m'annonce un visiteur. On ouvre. J'coute le nom: M. Jean Marteau. + +C'tait le mien! c'tait mon ouvrier de la rue du Four et de la place +Saint-Sulpice! + +--Entrez, monsieur Jean, asseyez-vous. Eh bien! vous allez donc vous +marier? + +--Mon Dieu, oui, monsieur, demain. + +--Mais il me semblait que vous tiez dj mari? + +--Pas prcisment. Si vous me le permettez, je vous expliquerai la +chose. Je vous ai adress une lettre de faire-part avec l'espoir que +vous viendrez l'glise, parce que c'est vous qui avez fait mon +mariage; aussi est-ce surtout cause de vous que j'ai fait imprimer +des lettres de faire-part. + +--Moi, j'ai fait votre mariage? + +--Certainement. Ah! c'est un peu long a expliquer. + +--Mettez-y le temps, et ne trouvez pas mauvais que je rie d'abord, +cette ide que j'ai fait votre mariage sans savoir ni votre nom, ni +votre profession, ni votre adresse. + +--Le bon Dieu sait le nom et l'adresse de tout le monde. Il a eu sa +belle part dans l'affaire. + +L'honnte garon tait mu. Il n'avait pas dit: Dieu, mais le _bon +Dieu_. Je ne sentis jamais si bien la diffrence. Dieu, ce n'est +trs souvent que le terme plus ou moins banal des panthistes et des +philosophes, qui en font, au plus beau, le synonyme de l'tre suprme +des rpublicains de 93. Le _bon Dieu_, c'est le terme de prdilection +des catholiques, qui ne craignent pas d'afficher une foi nave de +bonne femme ou de petit enfant: ds qu'un homme, en parlant de Dieu, +dit le _bon Dieu_, je vois le fond de son coeur et je puis lui tendre +la main. + +Je tendis la main Jean. Je compris, avec une joie intime, que la +providence de Dieu avait fait mrir le grain que j'avais sem. Me +voil donc silencieux prs de mon cher visiteur, dont le visage +s'panouit ds les premiers mots de l'histoire qu'il va raconter. + +--Monsieur, avant notre rencontre de la rue du Four et de la place +Saint-Sulpice, j'avais des dfauts insupportables. J'ai le droit de +les avouer, puisque je ne les ai plus. Je me grisais quelquefois, et +je battais ma bonne femme de loin en loin. Vous m'avez enseign la +patience; cela fut pour moi la meilleure des prparations. Ensuite, +vous m'avez pouss dans l'glise au moment propice. Il en est survenu +comme un miracle. Mais votre _Pater_ m'a fait passer, je vous +l'assure, une rude journe! Pour tenir loyalement ma parole, il m'a +fallu plus de force et de courage qu'il ne m'en faudrait dans une +lutte contre dix hommes. Vous avez oubli, peut-tre? + +--Je n'ai pas oubli, et je vois que le _Pater_ a t bien dit. + +--Ah! Seigneur! Il faut que je l'aie dit comme on ne le dit jamais, +car en sortant de l'glise, voyez-vous, je ne savais que devenir. Je +me sentais moiti heureux, moiti exaspr en dedans de moi. Tout +coup je me trouve, ma grande surprise, en face de la maison que +j'habite. Je croyais chercher un estaminet pour m'y tourdir, et je +revenais chez moi. Je monte, j'entre; je prends une chaise: je ne dis +rien. Ma femme me regarde, et elle s'crie: Mon Dieu! Jean, est-ce +que tu es malade? Le moyen, aprs cela, de croire que le _Pater_ +tait une petite chose insignifiante! Il m'avait si bien boulevers, +que l'on me croyait malade. Je rassure ma femme; je lui dis de +s'asseoir prs de moi, et je lui raconte ce qui venait de m'arriver. +Vous pensez bien que je lui avais parl de vous souvent, et qu'elle +vous connaissait on ne peut mieux sans vous avoir jamais vu. Elle +m'coutait, sans souffler mot, en ouvrant de grands yeux. Quand j'ai +fini, savez-vous ce que fait ma femme? Elle se prend pleurer, mais +pleurer de tout son coeur! Et moi, Jean, un homme, je fais comme elle. +Cela ne m'tait peut-tre pas arriv depuis vingt-cinq ans. Enfin, +nous nous apaisons, et je me trouve soulag: petite pluie abat grand +veut. Je voyais ma femme bien heureuse; j'tais aussi bien gai, bien +heureux. Nous allons faire une promenade hors barrire avec les +enfants. Vous vous souvenez que c'tait un dimanche? + +--Je m'en souviens. + +--Nous causions de vous, de votre parapluie, du trottoir, de l'glise, +des signes de croix que j'avais faits et que pour un rien j'aurais +recommencs toutes les dix minutes. Oui, monsieur! j'en prouvais un +tel besoin, qu'en apercevant le calvaire de Vaugirard, le coeur m'a +battu, et j'ai doubl le pas comme malgr moi pour saluer le calvaire +et faire le signe de la croix. + +--Vous le lui deviez bien. + +--C'est vrai. Aussi, est-ce justement ce que j'ai dit ma femme. Nous +tions, vers cette poque, la fin de mai, car il me semble tantt +que cela date d'hier, tantt que cela date de dix ans. Le soir, au +retour de la promenade, une glise se rencontre devant nous. On disait +la prire du mois de Marie. Nous entrons, avec les petits. Et je vous +recommence mon _Pater_, notre _Pater_. Ah! monsieur, que je l'ai bien +dit cette fois, et que cela m'a fait de plaisir! Mes enfants, me +voyant prier, priaient aussi d'une petite faon grave. Moi, Jean, un +ouvrier, debout au milieu de ces enfants et de leur mre qui priaient +dans l'glise; ...pour la premire fois de ma vie, je me suis senti +l'importance d'un pre de famille et d'un citoyen.--Je ne vous +fatigue pas? + +--Ho!... + +--Enfin, nous sommes rentrs chez nous et j'ai promis que je ne me +griserais plus, et que je ne battrais plus jamais ma femme. Mais il +y avait autre chose encore, dont ma bonne Franoise n'osait pas +me parler; nous tions maris la ville, mais pas l'glise. +Maintenant, mon cher monsieur, vous en savez autant que moi. + +J'tais ravi; j'avais les larmes aux yeux. Jean riait de plaisir, +un peu d'orgueil, et de l'air d'un homme qui est sr de se rendre +infiniment agrable. Il n'avait pas fini. + +--Vous voyez donc bien, monsieur, que c'est vous qui avez fait mon +mariage, et que je devais vous inviter venir l'glise demain. + +--Ah! mon brave Jean, j'irai; j'irai avec plus de satisfaction et plus +d'empressement dix fois, mille fois, que si vous tiez un millionnaire +ou un prince. + +--J'en tais bien sr. Mais je dois vous dire encore un petit mot. +Nous marier l'glise, c'tait la moindre chose; nous avons fait +mieux que cela. Moi, je n'aime pas les demi-mesures. Devinez-vous, +ah?... + +--Oui, ah! + +--Chut! Il ne faut pas toucher ces affaires-l en riant; vous le +savez mieux que personne. Ma femme et moi, nous avons communi ce +matin, et bien communi tous deux, je vous le certifie. Ainsi, vous +aviez raison, monsieur; en me quittant sur la place Saint-Sulpice, +il y a cinq semaines, vous prophtisiez. Oh! j'entends encore votre +dernire parole: Jean, je vous prdis que vous serez un jour un +solide et fier chrtien! Je le suis! mes enfants le seront comme leur +pre! + +Nous causons encore un moment, aussi attendris l'un que l'autre, puis +il me dit: + +--Eh bien, monsieur, demain donc. + +Le lendemain, j'assistai la messe du mariage. Il y avait peu de +monde: une dizaine de personnes et cinq ou six enfants. Je faisais, +avec tout le soin possible, honneur aux maris par l'aristocratie +de ma mise. Pour la premire fois et la seule fois de ma vie, je +regrettai de n'avoir pas un ruban rouge et une croix ma boutonnire! + +Aprs la messe, j'allai faire ma visite aux nouveaux poux dans la +sacristie. On m'attendait videmment. Je fus salu comme ne le fut +jamais un personnage d'importance: les enfants surtout me regardaient +d'un air de vnration trs amusant. + +Mais voici Jean en habit noir, bien gant, bien cravat, chaussure +parfaite, une physionomie tellement digne, que j'hsitais le +reconnatre. + +Je lui serrai la main en ami, et je voulus faire un petit discours +affectueux, un petit compliment d'homme du monde et de chrtien. + +Notre motion dura bien deux trois minutes, aprs quoi chacun rentra +en possession de sa libert d'esprit. J'ai pu dire ces braves +gens... + +Eh! qu'importe ce que j'ai dit et comment cela finit! Et si j'acceptai +d'tre un convive de la noce! Et ce que Jean a fait depuis! Il est +converti, voil tout! + +Jean prospre, sans hte; Jean s'attache bien moins acqurir une +fortune qu' constituer une famille. Quand vous rencontrez sur le +trottoir un luron de haute mine, qui vous cde la place avec une +politesse inusite, ce doit tre lui. + +(_Venet_, Extraits.) + + + + * * * * * + + + +27.--UN FILS QUI TOMBE DANS LES BRAS DE SON PRE. + +Un jeune prtre attach l'Htel-Dieu de Paris est appel un soir +prs d'un homme qui venait d'tre apport tout meurtri, tout sanglant, + la suite d'une rixe de cabaret. En proie une surexcitation +extrme, le malheureux puise le peu de force qui lui reste en +maldictions et en blasphmes. La vue du prtre ne fait qu'augmenter +sa rage. Vainement le ministre du Dieu de paix s'efforce de ramener +des sentiments meilleurs ce coeur ulcr; son zle demeure impuissant +et la prudence le force mettre fin des instances videmment +inutiles. + +Le prtre s'loigne donc, le coeur bris. Le lendemain matin, il +revient tout anxieux l'hpital. + +--La nuit a t terrible, lui dit la bonne Soeur qui a veill au +chevet du misrable. Il n'a eu ni un moment de repos, ni un moment de +silence; toujours des douleurs atroces, toujours des blasphmes! Il +n'y a pas plus d'une demi-heure qu'il est calme. Sa fureur s'est +apaise pendant qu' la prire nous rcitions les litanies du Saint +Nom de Jsus. + +--Avant ma messe, je vais le voir un instant; ma Soeur, prions pour +lui. + +Puis, sur la pointe du pied, l'abb alla s'agenouiller prs du lit o +l'tranger tait couch... Il ne s'agitait plus, et ses yeux taient +ferms. Mon Dieu! dit tout bas le charitable prtre, prolongez ce +calme pour que je puisse, avec votre grce, faire descendre dans cette +me quelques penses de repentir et de confiance. + +Aprs avoir dit ces mots avec une grande ferveur, l'aumnier s'tait +relev et allait se rendre la sacristie. Il avait dj fait quelques +pas dans cette direction lorsqu'il revint tout coup vers le lit... +Puis, ayant pris dans son brviaire une image, il l'attacha aux +rideaux, de manire ce que le bless pt la voir lorsqu'il se +rveillerait. Cette image reprsentait saint Stanislas Kostka en +oraison devant une statue de la sainte Vierge. + +Mont a l'autel, l'aumnier avait peine se dfaire de la pense +du malade. Dans cette multitude d'tres souffrants, combien n'y en +avait-il pas de plus intressants que lui? Cependant c'tait celui-l +qui le proccupait le plus; et, durant le saint sacrifice, il pria +pour lui plus que pour les autres. + +La messe termine, le prtre, dans un grand recueillement, faisait son +action de grces, quand une Soeur, celle qui il avait parl le matin +mme en entrant dans la salle, vint lui dire d'un air radieux: + +--Monsieur l'abb, il vous demande... + +--Qui? + +--L'homme du numro 48... le furieux d'hier soir. + +--Les fureurs lui sont-elles revenues? + +--Oh! non; il est maintenant doux comme un agneau. Il vous demande... + +--Que Dieu soit bni!... htons-nous. + +Les voici tous les deux auprs du malade... Il ne s'agite plus, il ne +se tord plus sur son lit... Son visage n'est plus enflamm, ses yeux +ne lancent plus d'clairs, sa bouche ne blasphme plus. demi assis +sur sa couche, il a les yeux fixs sur une image qu'il tient dans +une de ses larges mains; de l'autre, il essuie la sueur froide qui +ruisselle sur son visage... Sa proccupation est telle qu'il n'entend +ni ne voit le prtre et la Soeur arrivs prs de lui... Enfin +l'inconnu, levant les yeux, eut comme un sourire de reconnaissance +sur ses lvres, qui, la veille, ne profraient que maldictions et +blasphmes; et, d'une voix presque douce, il demanda: + +--Qui a attach cette image au rideau de mon lit? + +--C'est moi, rpondit l'abb. + +--Est-ce que vous me connaissez? + +--Aucunement. + +--Pourquoi donc avez-vous mis prs de moi l'image de saint Stanislas? + +--Parce que j'ai grande confiance en lui. + +--Ah!... vous n'avez pas eu d'autres raisons?... C'est que moi, +ajouta-t-il en passant sa main sur son front, c'est que moi aussi... +j'ai aim ce nom... je l'aime encore... + + ces mots, l'inconnu porta l'image ses lvres: des pleurs +jaillirent de ses yeux, sa bouche s'entr'ouvrit. Mon Dieu! +profra-t-il, mon Dieu!... + +Et ses convulsions de la nuit le reprirent. Moins violentes que celles +de la veille, elles ne durrent pas longtemps. Lorsqu'il fut redevenu +plus calme, il se mit parler, mais comme lui-mme; quoique ses +yeux fussent grands ouverts, il avait l'air de ne voir personne. +C'est trange, disait-il, ce nom que je ne prononce plus... je le +trouve ici, sur cette image... et attach mon lit... Quand ce prtre +a donn la communion... j'ai pu le regarder... j'ai fix mes yeux sur +les siens...; ils ressemblent ceux que j'ai tant fait pleurer!... +Hier, j'ai blasphm contre lui... Lui et sa robe noire me faisaient +horreur!... Un tel changement s'est opr en moi pendant sa messe, +que, si je le revoyais prsent, je le bnirais. + +--Me voici! me voici! s'crie l'abb, me voici prs de vous... Je ne +sais pas qui vous tes, mais jamais, pour aucun malade apport ici, je +n'ai ressenti au coeur autant de charit... Je donnerais ma vie pour +sauver votre me. + +--Oh! mon me!... Si vous saviez combien je l'ai souille, vous ne +penseriez pas me sauver... + +--Arrtez! au nom du Sauveur Jsus, ne dsesprez pas de la +misricorde divine. + +Parlant ainsi, le jeune prtre tait tomb genoux prs du lit, +tenant les mains de l'tranger dans les siennes et les arrosant de ses +pleurs. + +Aprs quelques instants, l'inconnu, qui ne retirait pas ses mains de +celles de l'aumnier et qui laissait couler d'abondantes larmes, dit +d'une voix plus calme: + +--Voil plus de vingt-trois ans... Nantes... que j'ai abandonn, que +j'ai condamn aux privations, au chagrin, la misre peut-tre, ma +femme et mon fils... + +--Quoi! s'cria le prtre en se relevant et en se penchant sur +l'inconnu, vous avez une femme, un fils!... vous avez habit Nantes... +Ah! encore un mot, un seul mot, je vous en conjure; votre nom? + +L'inconnu se nomme. Impossible de douter plus longtemps. L'abb +Stanislas n'est plus debout, il est dans les bras, sur le sein de +son pre!... Les battements de leurs coeurs, leurs larmes de joie se +confondent. + +Mais, il n'y avait pas de temps perdre. L'abb parle d'un confesseur +au pcheur repentant. C'est vous que je choisis, rpond celui-ci; je +veux vous dclarer tous mes crimes et vous dire combien mon odieuse +conduite envers votre pieuse mre m'a rendu malheureux! + +Lorsque le pardon appel par son enfant descendit sur le coupable, +quelle ne fut pas la joie, l'indicible bonheur et du pre et du fils! +Le repentant pardonn respirait l'aise, le poids de ses pchs ne +l'oppressait plus; et le prtre qui avait enlev ce poids rptait +avec transport: Celui que je vois maintenant sur le chemin du ciel, +c'est mon pre! Oh! Seigneur, soyez, soyez jamais bni! + + + + * * * * * + + + +28.--LE ROSIER DU MOIS DE MARIE. + +Papa, disait une enfant de six ans un ancien militaire qui, nouveau +Cincinnatus, occupait ses loisirs cultiver ses jardins et ses +champs, donnez-moi ces jolies roses qui sentent si bon, et dont la +blancheur gale celle des lis.--Pour les effeuiller, sans doute? +rpondit le pre l'enfant.--Non, non, rpliqua celle-ci: elles sont +trop belles pour cela.--Mais qu'en feras-tu?--C'est mon secret.--Ton +secret! Le mot est risible... Et si je te donnais l'arbuste entier, me +dvoilerais-tu cet important mystre?--Cher Papa, donnez toujours; je +vous dirai plus tard qui je destine ces fleurs.-- la tombe de ta +pauvre mre, sans doute?--C'est bien pour ma mre... mais... pour ma +Mre du ciel. En prononant ces derniers mots, la voix de l'enfant +avait un accent si pntrant et si doux, que le pre, sans en avoir +compris le sens, en fut nanmoins profondment mu. Il s'avana donc +vers le rosier, le dtacha habilement de la terre, et le remit entre +les mains de sa petite fille, qui s'loigna aussitt, emportant avec +elle son cher trsor. + +Quand la bonne petite rentra au logis, il tait dj tard. Son pre +l'embrassa plus tendrement encore que de coutume et se retira dans +sa chambre pour prendre un repos bien ncessaire aprs une journe +employe de rudes labeurs. Mais, hlas! le sommeil ne vint point +fermer ses paupires: une agitation fbrile, inaccoutume, s'tait +empare de son esprit: les souvenirs d'un pass grossi d'orages +revenaient sa mmoire et lui causaient un indicible effroi. Lui, le +brave guerrier, le soldat intrpide, que le bruit du canon et de +la mitraille n'avait jamais fait plir, prouvait un saisissement +inexprimable. + +Pour calmer ces cruelles angoisses, vrai cauchemar de l'me caus par +le remords, il se mit balbutier quelques-unes de ces prires qu'aux +jours de son enfance il avait bien des fois redites sur les genoux +maternels; et les mots bnis qui, depuis tant d'annes peut-tre, +jamais n'avaient effleur les lvres du vieux militaire, vinrent s'y +placer en ordre les uns aprs les autres, et former ce tout sublime +connu sous le titre d'Oraison dominicale ou prire du Seigneur ... + +La prire! ce cri du coeur, cet lan de l'me vers Celui qui l'a +cre, qui l'aime, qui _veut_ et qui _peut_ seul lui donner le +bonheur, est un de ces remdes efficaces et doux, dont l'effet ne +tarde pas se faire sentir. Notre homme en fit la consolante preuve. +Un rayon d'esprance vint tout coup dissiper les tnbres dont, +un instant auparavant, son entendement tait envelopp: Si je suis +pcheur, se disait-il, si, pendant de longues annes j'ai vcu en +vritable _paen_, en ennemi de Dieu, tout n'est pas perdu pour moi. +N'ai-je pas un petit ange a placer entre moi et la justice du +Seigneur prte me frapper? + +En pensant son enfant, l'ancien soldat s'endormit, et un songe +ravissant acheva de le calmer. Il se crut transport dans un de ces +temples majestueux levs par le gnie de la foi au Dieu trois fois +saint. Au bas du choeur, l'entre de la nef principale, tait un +autel tincelant de mille feux et surmont d'une gracieuse statue de +la Vierge Marie. Une foule de fidles montaient et descendaient les +marches de l'autel, dposant aux pieds de l'image vnre des fleurs +et des couronnes. Une dlicieuse harmonie ajoutait au charme de cette +pieuse vision. Mais bientt la foule s'coula; les chants cessrent; +les lumires s'teignirent; la lampe du sanctuaire seule projetait +ses vacillantes clarts sur le candide visage d'une petite fille qui +s'avanait furtivement vers l'autel, et y dposait un rosier charg de +blanches fleurs. + +Ici le vieillard s'veilla: le secret de sa chre enfant venait de lui +tre rvl; et quand, le matin, elle accourut joyeuse vers lui pour +l'embrasser: Moi aussi, lui dit-il en la prenant sur ses genoux, j'ai +un secret. L'enfant sourit: Vous me le confierez, Papa? dit-elle +son tour.--Non, ma petite, _tu le verras_. + +Le dernier jour du mois de mai 186..., un militaire ayant sur sa +poitrine le signe des braves, s'approchait de la Table sainte. Une +jeune enfant le suivait du regard et semblait envier son bonheur. + +Quelques instants aprs, le prtre qui venait de clbrer les saints +mystres, s'approcha de nouveau de l'autel, et dtacha d'un rosier, +plac aux pieds de la sainte Vierge, une branche encore toute +fleurie. Il la prsenta ensuite au vieux guerrier, qui la baisa +respectueusement. + +Depuis cette poque, elle figure comme un trophe au dessus des armes +appendues aux murs de sa demeure, et, chaque fois que les regards du +vieillard se portent sur ce rameau dessch, il murmure une prire +Marie, l'aimable et tendre refuge des pauvres pcheurs. + + + + * * * * * + + + +29.--LA STATUETTE DE SAINT ANTOINE. + +lev par une pieuse mre, D***, officier aussi loyal que brave, +avait eu la foi, mais la vie des camps et des casernes avait effac +l'empreinte primitive de la religion et il en tait arriv cette +indiffrence froide et triste qui est une forme honnte de l'impit. +Son pouse, reste matresse pour elle-mme et pour sa fille de toutes +les pratiques de la dvotion, n'en pleurait pas moins l'garement de +celui qu'elle aimait assez sur la terre, pour ne pas vouloir en tre +spare au ciel. Depuis longtemps dj, ses prires montaient toujours +vers le Ciel et imploraient l'appui de la Reine des vierges. Rien ne +venait la consoler. Un jour mme, une nouvelle peine vint s'ajouter +aux autres: son mari lui avait appris qu'il tait franc-maon! Ce +n'tait plus seulement l'indiffrence, c'tait l'impit relle et +notoire, l'impit publique et affiche...; et, en pensant cela, +Mme D*** serrait sa fille sur son coeur comme pour la prserver d'un +malheur, ou peut-tre pour avoir recours l'innocence de l'enfant, +contre le pril que courait l'me du pre. + +Tout--coup, ses yeux se portrent sur une statuette de saint Antoine +de Padoue qui ornait sa chambre, et une ide subite s'empara de son +me attriste... Mon enfant, dit-elle sa fille, mon enfant, il faut +que tu pries beaucoup saint Antoine pour obtenir de lui que ton pre +retrouve ce qu'il a perdu! + +--Qu'a-t-il donc perdu, ma mre? + +--Tu le sauras plus tard, mais prie et... n'en dis rien ton pre. + +Le regard naf de la jeune fille se leva vers la statuette, et ses +lvres s'ouvrirent pour laisser chapper ces paroles: Grand Saint, +faites retrouver mon pre ce qu'il a perdu. + +En-ce moment la porte s'ouvrait, et M. D*** venait avertir sa femme +qu'il allait sortir. + +Il avait tout entendu et se demandait tout en marchant ce que cela +pouvait bien tre. Qu'ai-je donc perdu, se disait-il? C'est sans +doute ma femme qui aura gar quelque chose...; mais quelle ide +d'aller redemander cela cette statue! Aprs tout, peu importe! Elle +est si bonne pouse et si bonne mre!... C'est gal, il faut que je +lui dise de ne pas s'inquiter, car enfin si j'avais perdu une chose +srieuse, je le saurais bien. + +Comme on tait aux premiers jours de juin, M. D*** jugea que la soire +assez belle lui promettait plus de jouissance la campagne qu'entre +les quatre murs de la loge. Une ide! se dit-il en se frappant le +front, je vais chercher ma femme et ma fille et nous irons faire un +tour la campagne...; mais qu'ai-je donc perdu?... + +Mme D*** eut un sourire de bonheur et jeta un regard qui disait merci + saint Antoine, quand son mari vint lui dire son ide! mais elle +resta muette et se sentit rougir lorsqu'il ajouta: Dis donc, +est-ce que j'ai perdu quelque chose?--Pourquoi me demandes-tu cela? +rpondit-elle.--C'est que j'ai entendu la petite. + +La conversation en resta l, mais l'embarras de Mme D*** n'avait pas +chapp son mari, et souvent encore il se demandait: Qu'ai-je donc +perdu? + +Le 12 juin au soir, Mme D*** se trouvait encore dans sa chambre avec +sa fille, et l'enfant redisait avec ferveur sa nave prire: Grand +Saint, faites retrouver mon pre ce qu'il a perdu! + +Mais enfin, dis-moi donc ce que j'ai perdu, s'cria M. D*** en +entrant violemment dans la chambre... Depuis huit jours, je me le +demande... Depuis huit jours, cette pense m'obsde... Tu fais +toujours prier ta fille pour cela, mais tu ferais bien mieux de me le +dire, car je saurais si cela vaut la peine de fatiguer cette enfant! + +Mme D*** se leva, en regardant son mari avec calme: Mon ami, lui +dit-elle, serais-tu content de me quitter pour toujours? + +--Ah! pour cela non! et si c'est pour cela que tu pries et que tu vas + l'glise, tu peux t'abstenir! + +--Cependant, mon cher ami, si tu ne retrouves pas ce que tu as perdu, +il faudra nous quitter un jour..., et pour toujours! + +--Mais qu'est-ce donc?... Dis, je t'en conjure..., qu'ai-je donc +perdu? + +--La foi... la foi de ta mre!... et je ne veux pas te quitter, moi... +Oh! je ne le veux pas... il faut que tu la retrouves! + +Et la pauvre femme pleurait, pendant que, sans ajouter un seul mot, M. +D*** sortait. + +La foi, disait-il, la foi de ma mre... de ma femme et de ma fille!. +Et pendant toute la nuit, Mme D*** qui priait, l'entendait marcher, +s'agiter et rpter souvent: La foi... la foi de ma mre! + +Le lendemain matin, M. D*** entre sans rien dire, dans la chambre de +sa femme; puis, comme veill par une ide subite: Est-ce que vous +avez une fte aujourd'hui? + +--Oui, mon ami, la fte de saint Antoine de Padoue. + +--Ah! le petit Saint de la chemine! ... Eh bien! merci, saint +Antoine! + +Et comme Mme D*** le regardait anxieuse... Oui, oui, ma femme, +s'cria-t-il en ouvrant les bras, oui, c'est fait, j'ai retrouv ce +que j'avais perdu;--mais nous devons un beau cierge ton petit Saint, +allons le lui porter! + +Et quelques minutes plus tard, le frre Portier du couvent des +Franciscains appelait un Pre pour confesser M. D*** qui avait +retrouv la foi. (_R. P. Apollinaire_.) + + + + * * * * * + + + +30.--LE CHEMIN DU COEUR. + +Un honorable ecclsiastique de Paris venait d'tre appel pour +confesser une vieille femme mourante dans une de ces maisons qui +servent de refuge aux chiffonniers; il entendit des cris plaintifs +partir d'une chambre voisine et comme le bruit d'un corps qui tombe. +Il s'y prcipite et voit une femme tendue sur le carreau, qu'un homme +rouait de coups. Ah! malheureux! s'crie involontairement l'abb. +L'homme se retourne, et, apercevant le prtre, il lui dit: Que +viens-tu chercher ici, calotin? Tu vas passer par la fentre. Et, le +saisissant par le collet et la ceinture, il le soulve de terre et se +rapproche de la fentre. + +C'tait au troisime tage. L'abb avait conserv sa prsence +d'esprit. Rapide comme l'clair, un souvenir se prsente lui, et +sans paratre mu, il lui dit: Moi qui venais vous chercher pour +porter secours une pauvre voisine qui se meurt! L'homme s'tait +arrt; il tait temps: la fentre ouverte n'tait plus qu' un pas. +Il repose l'abb par terre en lui disant: Qu'est-ce que c'est?--Une +pauvre femme qui se meurt sur un vritable fumier, et je venais +pour que vous m'aidiez un peu la secourir.--Voyons. Et l'abb le +conduisit dans la pice contigu et lui montra une vieille femme +tendue sur un misrable grabat couvert d'une paille infecte, dans +le paroxysme d'une fivre brlante, peine recouverte de quelques +misrables haillons. Ah! pauvre femme! dit le chiffonnier dont la +colre tait tout fait tombe cet aspect.--Je vais vous prier, lui +dit l'abb en lui tendant une pice de 40 sous, de me procurer deux +ou trois bottes de paille frache pour qu'elle soit un peu moins +mal.--Tout de suite. Et, prenant la pice, il s'lance, descendant +quatre quatre les marches de l'escalier vermoulu. + + peine tait-il parti que toutes les portes du corridor s'ouvrirent, +et tous les habitants, les femmes surtout, y compris celle qui venait +d'tre battue, se prcipitent en disant: Sauvez-vous, monsieur +l'abb, sauvez-vous vite pendant qu'il est loin. Il est aussi fort +qu'il est violent, et s'il vous retrouve ici, il pourrait bien vous +faire un mauvais parti.--Non, non, rpondit l'abb en souriant, je +resterai. Je l'ai entrepris. Il vaut beaucoup mieux que vous ne +croyez, et il faudra bien que j'en vienne bout. On l'entendit +remonter. Chacun tait rentr chez soi, fermant soigneusement sa +porte. + +Il arrivait en effet, charg de trois bottes de paille qu'il jeta +terre la porte de la malade. Il en dlie une, tend la paille par +terre, et enlevant la pauvre infirme aussi dlicatement qu'aurait pu +le faire une soeur de charit, il la pose dessus avec prcaution. +Ouvrant la fentre, il jette dans la rue, sans trop de souci des +ordonnances de police, le fumier infect qui couvrait le grabat, et le +remplace par la paille frache des deux autres bottes; il la recouvre +de ce qu'il trouve de mieux dans tous ces haillons, et replace sur son +lit avec le mme soin la vieille femme, qui le remercie par signes et +surtout par l'air de satisfaction et de bien-tre avec lequel elle +s'arrangeait sur sa couchette. + +L'abb l'avait regard avec bonheur, et ds que tout fut fini, lui +prenant la main, il lui dit: Tenez, je gage que vous tes plus +content de vous que si je vous avais laiss battre votre femme tout + votre aise.--Ah! dame! je ne dis pas; et, regardant la vieille +voisine, il ajouta: Pauvre femme, je ne savais pas qu'elle ft si +mal.--Vous tes un brave homme, j'ai vu comme vous vous y preniez bien +pour elle, et avec quel soin.--Oh! c'est qu'elle est si faible!--Je +reviendrai la voir dans quelques jours, et j'aurai bien du plaisir + vous voir.--Ah! monsieur l'abb, dit-il en rougissant un peu; et +prenant la main que l'abb lui tendait de nouveau: Excusez si j'tais +bien en colre tout l'heure.--Je n'y pense plus, et revoir. +Cependant vous allez me faire une promesse.--Quoi donc?--Je reviendrai +dans cinq six jours, et d'ici-l vous ne battrez pas votre +femme.--Ah! c'est qu'il y a des moments qu'elle m'impatiente.--Eh +bien! dans ces moments-la, vous irez voir cette pauvre voisine... +C'est promis, revoir. Et sans attendre davantage, il secoue la main +du chiffonnier et se hte de partir. + +Il revint effectivement au bout de cinq jours, et aprs sa visite +la pauvre vieille, qui lui raconta en pleurant combien son terrible +voisin avait t bon pour elle, il entra chez lui. En le voyant, la +femme se prcipite vers lui en lui disant: Ah! monsieur l'abb, vous +m'avez sauv deux _roules_. Le mari, un peu confus, ajouta: Ah! +oui, les mains m'ont bien dmang... Mais j'ai fait comme vous m'avez +dit, et je ne rentrais que quand la colre tait passe.--Vous le +voyez, dit l'abb, on peut toujours en venir bout, et je suis sr +qu'aprs ces deux fois vous avez trouv votre femme bien plus douce. + +La glace tait rompue, et l'abb en profita pour parler un peu charit +et amour du prochain. Nul n'avait mieux que lui, qui prchait si bien +d'exemple, le droit d'en parler. De l il passa un peu l'amour de +Dieu, et quitta le couple enchant, emportant une nouvelle promesse de +patience et celle d'une visite du mari. Sous cette grosse enveloppe +il cachait un coeur intelligent et bon, et il ne fut pas difficile + l'abb de le ramener Dieu. Aprs avoir t la terreur de son +quartier par sa force et sa violence, il en devint le modle et +l'aptre. Plus d'une fois il amena l'abb d'anciens camarades dont +il avait dtermin la conversion. + +Un matin, l'abb se trouvait d'assez bonne heure Saint-Sulpice. Il +le vit entrer et, aprs une courte prire, s'approcher du tronc des +pauvres, y jeter quelque chose et se retirer prcipitamment. Il le +suivit, et l'ayant rejoint dehors, il lui demanda ce qu'il venait de +faire. Le chiffonnier hsita rpondre, mais, certain que l'abb +avait tout vu, il lui dit: Eh bien! c'est l'argent de mon djeuner +que j'y ai jet. Autrefois je n'en ai que trop dpens au cabaret. +J'ai donn des scandales, vous le savez mieux que personne. Pour les +rparer autant que je le puis, je jene quelquefois, et comme il ne +serait pas juste d'en tirer profit, je viens jeter ici, pour les +pauvres, l'argent que mon djeuner m'aurait cot. + +(_L'abb Mullois_.) + + + + * * * * * + + + +31.--LE NOUVEL AUGUSTIN. + +Un jeune homme du nom d'Augustin, emport par ses passions ardentes, +tait tomb dans le dsordre presque au terme de ses tudes. Ne +connaissant plus ni frein ni rgle, il n'coutait mme pas sa mre et +restait insensible ses larmes comme ses reproches. Par intervalles +cependant, le remords venait troubler la conscience du jeune libertin, +mais il tchait de s'tourdir davantage et se plongeait dans la +dissipation. Soudain, une maladie de poitrine se dclara. Inquite de +le voir partir pour la capitale avec une toux opinitre, sa plus jeune +soeur, Anna, cacha, sans le lui dire, une mdaille de la sainte Vierge +dans l'habit qu'il portait. Ce pieux stratagme fut sans effet sur +lui. Loin de l: On s'est donn une peine inutile, crivit-il +bientt; je prie qu'on ne recommence pas, mon tailleur a bien autre +chose faire qu' dcoudre des mdailles. + +Les symptmes de la maladie ne tardrent pas devenir inquitants, +et firent de rapides progrs; des crachements de sang menaaient +d'touffer tout coup le malade. Ainsi la mort le pouvait frapper +toute heure: pauvre Augustin! il n'tait pas prpar paratre devant +Dieu, il ne songeait pas mme s'y disposer. Un jour, dans une +entrevue qu'il eut avec sa soeur religieuse, celle-ci lui avait dit +avec tendresse: Mon cher Augustin, songe donc mettre ta conscience +en rgle avec Dieu; moi qui t'aime tant, je ne puis soutenir la pense +de te savoir loin de lui. Pour toute rponse, le jeune homme avait +serr avec motion la main de sa soeur, puis il avait cherch +changer une conversation qui semblait le fatiguer. Un autre jour, une +crise violente ayant fait apprhender que sa dernire heure ne ft +arrive, sa mre avait fait prier l'aumnier, premier dpositaire des +secrets du coeur de son fils, d'accourir en toute hte. L'aumnier +s'tait prsent sans retard avec sa douce parole, son regard ami. +Augustin n'avait voulu rien entendre, et le vieillard s'tait retir +les yeux pleins de larmes amres. + +Mais pendant qu'Augustin repoussait le ministre de Dieu, on priait +pour lui dans les sanctuaires consacrs Marie, si bien surnomme +l'esprance des dsesprs: l'heure du triomphe de la grce ne devait +pas tarder sonner. + +Soudain une crise affreuse se dclare, c'est le dernier avertissement +du ciel. + +Surmontant alors sa douleur, la mre d'Augustin s'approche de son lit +et lui dit avec amour: Mon fils, je t'en supplie, ne diffre pas +davantage; si cette crise continue, es-tu sr d'en supporter l'effort, +dans l'tat d'puisement o tu es? Courageuse mre, pour sauver +l'me de votre enfant, vous avez su triompher des faiblesses du coeur +maternel; mais aussi, que votre me abattue fut console quand le +pauvre malade, levant vers vous son regard mourant, vous dit: Je le +veux bien, faites venir M. le Cur! + +Celui-ci arriva promptement, fut reu bras ouverts, et commena +avec le jeune homme un de ces mystrieux entretiens dont le ciel seul +connat le secret et qui rhabilitent les mes devant Dieu. Quand le +prtre sortit, le malade tait calme, une douce joie brillait sur son +visage. Augustin, qui depuis trois mois n'avait pour sa mre qu'une +froideur glaciale, triste fruit de son esprit aigri et chagrin, +l'appela prs de son lit et l'embrassa avec tendresse; c'tait le +tmoignage de la rconciliation qu'il venait de cimenter avec Dieu, +l'expression filiale de sa conscience tranquillise. + + partir de ce moment, le plus admirable contraste se fit remarquer +dans le jeune malade; on le voyait subir d'heure en heure l'influence +de l'action cleste. + +Lui adressait-on des paroles de pit? il les recevait avec +reconnaissance. Lui faisait-on une lecture difiante? il l'coutait +avec une douce attention. Les _Confessions_ du grand vque +d'Hippone faisaient, entre tous les autres livres, ses plus chres +dlices. C'est mon histoire que je lis, disait-il avec un pieux +sentiment d'amour de Dieu. Il contemplait avec bonheur la croix de +Jsus, cherchant participer la vertu qui s'en chappe pour le +chrtien supportant sans se plaindre les plus cruelles douleurs. Il +fit publiquement ses excuses tous les membres de sa famille et aux +personnes de la maison pour les scandales qu'il avait donns, et +particulirement au vnrable ecclsiastique dont il avait refus le +ministre quelques mois auparavant. + +Sa mort fut des plus difiantes: le pcheur tait devenu un saint. + + + + * * * * * + + + +32.--VAINCU PAR L'EXEMPLE. + +Un enfant pieux tait plac dans un trs mauvais atelier de tourneur; +c'tait vritablement pour lui un enfer. Pour comble de malheur, +le patron avait un contrat pass avec les parents et ne voulut +pas entendre parler de rupture. Le jeune apprenti fut tent de se +dsesprer; mais soutenu par les conseils de son confesseur, il se +rsigna. Les attaques allaient toujours croissant. Enfin, un dimanche, +le pauvre enfant vient se jeter dans les bras de l'aumnier, et, +fondant en larmes, lui fait part de ses nouveaux tourments; il se +plaint surtout d'un ouvrier qui s'acharne aprs lui plus que les +autres et le harcelle de ses impits. Quel remde cette situation? +Un seul, la prire! Priez pour la conversion de ce malheureux! Tout +est possible Dieu. lui dit le confesseur. Rest seul dans un petit +sanctuaire, l'enfant se prosterne devant une statue de la Sainte +Vierge, pleure chaudes larmes et prie longtemps avec la plus grande +ferveur. Le samedi suivant, l'apprenti amenait aux pieds de l'aumnier +du Patronage le malheureux ouvrier sincrement converti, autant par +les prires que par les bons exemples et la rsignation de l'enfant. +Peu de temps aprs, tous les deux s'approchaient de la sainte Table, +combls de grces et de consolations. Cet ouvrier persvra dans son +heureux retour et prit nergiquement la dfense du pauvre apprenti. Ce +n'est pas tout. Quelque temps aprs, le patron lui-mme vint trouver +le directeur du Patronage, lui avouant que l'exemple des vertus +simples et modestes de son apprenti, joint des malheurs de famille, +avait profondment touch son coeur. Je me suis dj confess M. +le Cur, dit-il, et j'y retourne ce soir. Demain je fais mes Pques. +Dsormais je ne veux pas d'autres apprentis, ni d'autres ouvriers que +ceux du Patronage. Jamais je ne travaillerai le dimanche, jamais une +mauvaise parole ne sera prononce chez moi. Veuillez, monsieur, me +considrer comme un des vtres, comme tout dvou la religion et +la moralisation de la classe ouvrire. + +Ne faut-il pas dire aprs cela que la prire et le bon exemple peuvent +convertir les coeurs les plus endurcis? + + + + * * * * * + + + +33.--LA FILLE DU FRANC-MAON. + +J'ai t appel, racontait en 1865 un vnrable religieux passioniste, +pour administrer un mourant Brooklyn. C'tait un allemand, que +j'avais eu l'occasion de rencontrer plusieurs fois. Sa fille unique, +excellente catholique, me prvint que son pre tait franc-maon et +qu'il fallait exiger sa rtractation. + +Aprs avoir entendu sa confession, je lui demandai s'il n'avait +pas appartenu quelque socit secrte.--Oui, mon Pre, je suis +franc-maon; mais, vous le savez, en Amrique, cela n'est pas +mal.--C'est une erreur, lui dis-je; la franc-maonnerie est condamne +partout o elle existe. Il vous faut donc rtracter tout ce que vous +avez pu promettre et me dlivrer vos insignes. + +Le malade fit bien quelques difficults, mais il avait gard la foi, +et il signa la rtractation que je rdigeai: puis il me fallut faire +de nouvelles instances pour obtenir son charpe, son querre et sa +truelle d'argent, son tablier de peau et son rituel, renferms dans +une armoire prs de son lit. Je dus lui expliquer la ncessit de se +dpouiller de tous ces objets s'il voulait faire preuve d'un repentir +sincre et d'un retour efficace l'glise. Je sortais, emportant les +dpouilles opimes, et tout heureux d'avoir arrach son me au dmon. + +La jeune fille m'attendait sous le vestibule: Eh bien! dit-elle, mon +pre vous a tout remis? Tout, n'est-ce pas? Il a fait la paix avec +Dieu?--Voyez plutt, ma fille. Et je lui montrai les objets que +j'avais la main. Elle les prend l'un aprs l'autre, et puis, d'un +air triste, elle dit: Non, tout n'est pas l; il n'a pas eu de peine + vous remettre ces insignes; il lui en a cot davantage pour ce +livre, qui est particulier son grade. Mais il y a encore autre +chose.--Quoi donc?--Un crit dont j'ignore le contenu; mon pre m'a +recommand de le porter tout cachet aprs sa mort au chef de sa Loge. +Ce doit tre quelque secret important. + +Je retourne prs du malade, et je lui dis: Mon pauvre ami, pourquoi +me trompez-vous? Vous allez paratre devant le tribunal de Dieu; +croyez-vous chapper sa justice? Vous avez encore quelque chose +me livrer. Le malade parut constern; je remarquai la pleur de +son visage et le trouble de ses yeux; puis il dit avec un certain +embarras: Mais vous avez tout emport, je n'ai plus rien +vous livrer.--Non, il y a un crit comme en font tous les +francs-maons.--C'est une erreur, mon Pre, je n'ai plus rien. Je +redoublai d'instances: tout tait inutile, le dmon allait triompher. +J'employais tous les moyens que je croyais efficaces en telle +occasion. Je n'obtins rien: le malade niait, ou ne rpondait pas. +Alors, sa fille ouvre la porte et se jette genoux au pied du lit: +Oh! mon pre, de grce, sauvez votre me; votre fille serait trop +malheureuse. Vous dites que vous m'aimez, prouvez-le maintenant. + +Le malade ne s'attendait pas cette secousse: les embrassements et +les larmes de sa fille l'meuvent; elle lui prodigue les caresses les +plus vives; elle lui dit les paroles les plus tendres, lui parle du +ciel qu'il perd, et le malade veut rpondre: Tu sais que je n'ai rien +de cach. Sa fille, prenant un ton inspir: Ne mentez pas, mon pre; +vous avez toujours t franc; que je ne rougisse pas de votre nom. +Donnez au Pre le papier que vous m'avez recommand de porter au +vnrable de la Loge. + + ces paroles, le malade pousse un cri; puis, faisant un effort, il +dit en soupirant: Non, ma fille, tu ne rougiras pas de ton pre. +Tiens, prends cette clef mon cou, ouvre le tiroir, et donne au Pre +le papier qu'il renferme. Puis il tombe affaiss. + +Sa fille, prompte comme l'clair, avait excut ses ordres et me +remettait un pli cachet en disant: Victoire! mon pre est sauv! + +Cette scne m'avait profondment touch. Le courage de cette fille me +rappelait une chrtienne des premiers sicles. Le malade vcut +encore quelques heures, et ses dernires paroles taient un acte de +contrition, en mme temps que de foi et d'esprance. J'ouvris, en +prsence de sa fille, le pli cachet. C'tait un serment sign avec du +sang. J'avais entendu parler de ce genre d'crits en usage chez les +chefs de la franc-maonnerie; mais quand je parcourus ce papier, je +n'en pouvais croire mes yeux. C'tait le serment d'une guerre sans +fin, sans merci, contre l'glise, la papaut et les rois; avec les +plus excrables maldictions s'il violait sa parole. Ce papier, je +l'ai remis entre les mains de l'archevque, afin qu'il pt apprcier +aussi bien que moi la malice infernale de la franc-maonnerie. + + + + * * * * * + + + +34.--UN VOYAGE DE CENT LIEUES EN AUSTRALIE. + +Dans une de ses courses apostoliques au milieu des rgions peu +frquentes de l'Australie, Mgr Polding tomba malade et fut soign +avec un dvouement admirable par une veuve. Le vnrable prlat, +revenu la sant, lui fit promesse qu' quelque poque de l'anne +et en quelque lieu qu'il ft, il reviendrait, son appel, lui +administrer les derniers sacrements. Bien des saisons se passrent, et +une nuit d'automne arriva une lettre invitant l'archevque remplir +la promesse faite sa bienfaitrice qui se mourait. Sans hsiter un +seul instant, le digne prlat, en dpit de la rigueur de la saison, se +mit immdiatement en route. + +Aprs avoir bien march des heures et des jours, il arriva haletant et +harass la maison qu'il tait venu chercher de si loin; mais son +grand tonnement, il trouva une solitude complte. + +Pendant que l'archevque mditait ce qu'il allait faire, son attention +fut appele soudain par le bruit de la hache d'un bcheron. Se +dirigeant immdiatement vers l'endroit d'o partait le bruit, il se +trouva bientt en face d'un robuste Irlandais. Mgr Polding apprit de +lui que la vieille dame, craignant quelque retard de sa part, s'tait +dcide, bien que mourante, aller chercher ailleurs des secours +spirituels; mais le bon Irlandais ne put lui indiquer la direction +qu'elle avait prise. Le prlat comprit qu'il serait compltement +inutile d'aller sa recherche mais une inspiration lui vint. Il +s'assit sur un tronc d'arbre, et, s'adressant au bcheron, il lui dit: +Eh bien, mon brave, aprs tout, je n'ai pas l'intention d'tre venu +ici pour rien. Ainsi, mettez-vous genoux, et je vais entendre votre +confession. + +L'Irlandais commena par s'excuser, allguant son manque de +prparation, le long laps de temps coul depuis sa dernire +confession, etc.; mais tous ces scrupules furent combattus par +l'archevque, et le bcheron finit par s'agenouiller, repentant et +contrit; pour recevoir l'absolution de ses fautes. L'archevque +lui fit promettre d'aller communier le dimanche suivant, et ils se +sparrent. Mgr Polding avait peine fait quelques pas qu'il entendit +un profond gmissement. Il revint en toute hte et trouva son pnitent +mort, cras par la chute d'un arbre. + +Combien n'est donc pas admirable la misricorde de Dieu, qui appelle +ainsi un vque des centaines de lieues de sa rsidence, par des +chemins pleins de dangers et par le temps le plus rigoureux, pour +ouvrir les portes du ciel l'me d'un pauvre homme sur le point de +comparatre son tribunal? + + + + * * * * * + + + +35.--RIEN N'EST IMPOSSIBLE A DIEU. + +Dans une antique cit des bords du Rhin, la femme d'un cordonnier, +qui vivait dans une extrme misre, se rendit chez l'vque, pour +lui demander secours et protection. Le prlat tait connu comme le +consolateur de toute espce de souffrances: les vieillards, les +veuves, les orphelins, les infirmes, les aveugles, tous ceux qui +souffraient physiquement ou moralement, approchaient de lui, malgr sa +haute dignit, avec confiance et abandon. Quand l'vque eut entendu +les plaintes de la pauvre femme, il lui dit amicalement, mais +cependant sur le ton du reproche: + +Je ne suis pas assez riche, bonne femme, pour vous donner l'aumne +deux fois par semaine. + +La pauvre femme rpondit sans oser lever les yeux: + +Que Votre Grandeur daigne m'excuser; mais mon mari est depuis +longtemps alit et tourment de si grandes douleurs!... + +--S'il en est ainsi, s'cria l'vque, je ne saurais vous refuser, +car, pour des cas semblables, j'ai toujours une somme en rserve. +Je veux voir aussi votre mari et lui apporter quelques consolations +spirituelles. + + ces mots, la pauvre femme se montra inquite et embarrasse: + +Que Votre Grandeur ne se drange pas... Mon mari a de singulires +ides. + +--Malgr cela je raliserai mon projet, interrompit srieusement +l'vque qui se figura que cette maladie attribue au mari tait un +prtexte pour obtenir un secours plus abondant. + +--Il faut donc que je vous avoue franchement, dit la pauvre femme tout +en larmes, que mon mari est si profondment irrligieux qu'il ne veut +entendre parler d'aucun prtre. + +--Cela ne m'empchera pas de l'aller visiter, d'autant qu'il est, je +le vois, doublement malade. Peut-tre, humble instrument de Dieu, +pourrai-je le ramener dans la bonne voie. + +La pauvre femme courut avec le coeur inquiet prs de son mari; il +souffrait beaucoup, elle n'osa lui annoncer la visite qu'il allait +recevoir. + +Bientt aprs, la porte de la chambre s'ouvrit doucement, et l'vque +entra. + +Il s'approcha avec bont du lit de douleur et s'informa avec +bienveillance des souffrances du malade; il s'effora de rchauffer le +coeur du pcheur au foyer toujours brlant de l'amour divin et de le +prparer au voyage de l'ternit. + +Mais le malade qui, la premire vue de l'vque, tait devenu rouge +de colre, se montra tellement insensible ce langage si doux et si +loquent, que le bon pasteur se retira le coeur profondment afflig. + +Il avait dj franchi le seuil de la chambre, lorsqu'il se retourna +une dernire fois. Son doux regard rencontra celui de la femme +attriste, et il lui dit voix basse: + +Ne dsesprez pas, _vous savez qu' Dieu rien n'est impossible_; ne +doutons pas de la conversion de votre mari. Si un heureux moment +venait o il dsirt ma prsence, ne tardez pas m'appeler, serait-ce +mme au milieu de la nuit. Votre mari est plus mal que vous ne pensez, +et chaque minute est prcieuse pour le salut de son me. + +La nuit suivante, onze heures, la pauvre femme arrivait toute +haletante au palais de l'vque. Elle tira vivement, et coups +redoubls, le cordon de la sonnette, jusqu' ce qu'enfin elle entendit +le bruit des clefs et qu'elle aperut le domestique, qui lui demanda +avec impatience ce qu'elle pouvait vouloir une heure semblable. + +Mon mari mourant demande Monseigneur. Il rclame la grce qu'il +daigne venir au plus tt. + +--Y pensez-vous? rpondit le domestique; comment pourrais-je troubler +le sommeil de mon matre, dont la vie est si remplie et les fatigues +si grandes? Votre mari, je pense, peut bien attendre demain matin; +je ferai votre commission ds le rveil de Monseigneur. + +--Ce sera trop tard, soupira la pauvre femme. Pour l'amour de Jsus, +ayez piti de mon pauvre mari et annoncez-moi de suite. Sa Grandeur +m'a dit elle-mme de venir la chercher toute heure, mme au milieu +de la nuit. + +--S'il en est ainsi, rpondit avec empressement le vieux et fidle +serviteur, je vais communiquer votre demande au chapelain de Sa +Grandeur. + +Et il courut chez le chapelain, qui lui ordonna de rveiller +immdiatement son matre; mais l'vque n'tait pas dans sa chambre +a coucher. Le domestique, qui avait vieilli son service, l'alla +chercher la chapelle, o il savait qu'il passait en prires une +partie des nuits. Il le trouva, en effet, plong dans de pieuses +mditations devant l'image de Jsus crucifi. + +Ds que le bon voque connut l'appel du malade, il s'cria avec une +sainte joie: + +Combien je vous remercie, mon Dieu, d'avoir exauc ma prire! + +Et immdiatement il se mit en route, traversa pas presss les rues +troites et sombres, monta rapidement l'escalier et vint s'asseoir au +chevet du mourant, qui le reut avec des larmes brlantes de repentir, +et avec une profonde motion lui parla ainsi: + +La nuit tait venue, et j'avais dj pass plusieurs heures sans +sommeil sur mon lit de douleur, lorsque tout coup mon coeur a +prouv une inquitude que je n'avais ressentie de ma vie. J'avais +compris quel affreux danger planait sur mon me; j'ai reconnu mes +graves offenses envers Dieu, et, en voyant combien il a toujours t +misricordieux pour moi, j'ai t pouvant du sort qui m'attendait +si je paraissais en cet tat devant le souverain Juge qui voit et qui +sait tout. J'ai song alors ma mre, qui en mourant m'a recommand + la protection de la bienheureuse Vierge Marie. Je me suis adress +cette Mre cleste, implorant sa protection auprs de son cher Fils, +et bientt j'ai senti la consolation entrer dans mon coeur. Ma femme +m'a rappel aussitt votre promesse de m'assister dans ce danger de +mon me et dans le pril de la mort... + +Le malade ne put continuer; il retomba puis sur son lit, en proie +un profond vanouissement. Ds qu'il eut repris l'usage de ses sens, +il dposa dans le coeur de l'voque une humble confession gnrale, +et attendit avec impatience ce moment heureux dont il avait t si +longtemps priv, o lui fut prsent le Pain cleste qui remplit +son me d'une paix inexprimable. Il murmura d'une voix dj presque +teinte: + + Dieu! qui as fait pour moi de si grandes choses, sois aussi +misricordieux pour ma pauvre me que tu le fus sur la croix pour le +bon larron repentant. + +Le lendemain, sa lutte avec la mort et la douleur avait cess: il +tait pass une vie meilleure. Le jour de la conversion de cet homme +dut tre le plus beau jour de la vie d'un voque; car il ne saurait +y avoir ici-bas de plus grande joie que la pense d'avoir ramen un +pcheur Dieu. + +Et ainsi, en cette circonstance dcisive pour le bonheur ternel d'une +me, ce bonheur fut double; c'est l le propre de toutes les oeuvres +de misricorde: elles sont la joie de ceux qui les accomplissent et de +ceux qui en sont l'objet. + + + + * * * * * + + + +36.--L'AMOUR MATERNEL. + +Dans une des principales villes du midi de la France, un vnrable +ecclsiastique, vicaire de paroisse, fut soudainement appel vers le +milieu de la nuit, prs d'une malade qui, lui dit-on, se mourait, +prive tout la fois des ressources matrielles capables d'adoucir +les souffrances de son corps, et des sentiments religieux propres +soutenir l'nergie de son me, profondment aigrie par la misre. Le +digne prtre ne se fit point attendre. Sautant hors de sa couche et +s'habillant la hte, il est bientt dans la rue, se dirigeant +avec son guide vers la demeure de la pauvre mourante, travers des +tourbillons de neige dont une bise glaciale fouettait son visage. Il +arrive, gravit six tages et pntre au fond du plus mchant rduit +que l'on puisse voir. L, sur un grabat ftide, une malheureuse femme +se dbattait avec angoisse, voulant et ne voulant pas mourir; car +ses cts dormait, ensevelie sous d'informes haillons, une petite +fille qui la rattachait encore la vie quand le malheur la pressait +au contraire de quitter un monde devenu inhabitable pour elle. + +Un tel spectacle mut l'envoy de Dieu jusqu'aux larmes, et le frisson +d'une piti sincre parcourut tous ses membres. Que faire devant une +pareille infortune? Comment ramener la paix et la joie dans une me +ainsi torture, toujours en prsence d'une misre de plus en plus +poignante, de plus en plus irrmdiable? Tout autre qu'un prtre +assurment et recul devant une mission si difficile. L'abb ne se +dcouragea point; il prit conseil de sa foi, il prit conseil de son +coeur, et le plus doux triomphe couronna bientt ses intelligents +efforts. Aux premiers mots sortis de sa bouche, la malade avait +brusquement dtourn la tte, ses exhortations toujours plus tendres +et plus pressantes, elle opposait une indiffrence profonde, un de +ces sourires amers qui dconcertent les plus robustes esprances et +attestent une incrdulit systmatique ou une ignorance absolue des +vrits chrtiennes. Il fallait donc tenter un dernier assaut dcisif; +c'est alors qu'une inspiration soudaine vint illuminer l'esprit du +bon pasteur la recherche de sa brebis gare. Elle rsiste mes +paroles, se dit-il en lui-mme, elle ne rsistera pas sans doute aux +saintes obligations de la maternit; l'amour maternel mne Dieu, qui +aime si tendrement sa Mre. Et, saisissant l'enfant endormi dans +un coin de la mansarde, il le prsenta la mourante en lui disant: +Sauvez votre me, vous sauverez celle de votre fille; si vous devez +la laisser orpheline ici-bas, au moins gagnez le ciel pour la protger +et lui garder une place parmi les anges. la vue de cette innocente +et douce crature qui lui tendait ses petits bras et sollicitait ses +caresses, la pauvre femme jeta un cri perant, serra convulsivement +son enfant sur sa poitrine haletante, et, au bout de quelques +instants, ses yeux desschs s'emplirent de larmes; bienheureuses +larmes qui emportrent avec elles toutes les barrires que l'esprit de +rvolte avait places entre son coeur et celui du souverain Juge, dont +la main ne nous frappe ici-bas que pour nous gurir. L'attendrissement +qui ouvrait son me aux plus nobles sollicitudes d'une mre, l'ouvrit +en mme temps tous les sentiments chrtiens qui donnent la +rsignation dans les souffrances et le courage dans l'adversit. Mon +Dieu, s'cria-t-elle pleinement soumise et console, mon Dieu, que +votre volont s'accomplisse! Je vous fais volontiers le sacrifice +de ma vie; que tous les maux que j'ai soufferts soient autant +d'infortunes pargnes l'enfant qui doit me survivre. Et vous, +monsieur l'abb, ajouta-t-elle, daignez, je vous en conjure, prendre +soin de l'orpheline; je vous la confie: si vous acceptez ce dpt, je +mourrai contente et rassure. L'abb promit tout, et la malade se +confessa avec de grands sentiments de contrition. L'amour maternel +l'avait ramene l'amour de Dieu. + + + + * * * * * + + + +37.--UN PCHEUR MORIBOND ASSIST PAR UN PRTRE MOURANT. + +Il y a une dizaine d'annes, l'glise de Saint-Paul-Saint-Louis, de +Paris, avait parmi ses desservants un prtre qui se faisait remarquer +par sa haute taille et son visage grave et basan. + + ses allures un peu militaires on devinait sans peine que ce prtre +avait d porter l'pe, et l'on coutait sans surprise l'histoire de +ce brave officier de cavalerie, qui vaillamment s'tait battu sous le +commandement de don Carlos, l'avait suivi, et enfin tait entr dans +le sacerdoce. + +Ce prtre tait l'abb Capella. + +Aprs tre rest quelques annes Saint-Paul-Saint-Louis o il +s'tait particulirement attir l'estime de tous, M. Capella fut +appel une petite cure des environs de Paris. + +L, il fut vnr par ses bons et simples paroissiens, presque tous +jardiniers; son caractre aimable et sa franchise militaire avaient +vaincu tous les prjugs, toutes les antipathies mmes; le bien que +fit l son court passage, est incalculable. + +C'tait la veille de sa mort; les derniers sacrements venaient de lui +tre administrs, et il se recueillait dans son action de grces, +offrant au Seigneur ses dernires souffrances et son agonie qui allait +commencer. ce moment une personne entra inopinment et s'approchant +de lui: + +--Monsieur le Cur, lui dit-elle, un tel, que vous connaissez bien, +est trs malade; il va mourir; nous sommes bien en peine, car il ne +veut recevoir aucun prtre. Ainsi, quand M. le cur est venu, il lui a +tourn le dos et ne veut pas l'entendre. + +--Quel malheur! un si brave homme, fit M. Capella avec chagrin. Ah! si +moi-mme je n'eusse pas t mourant, peut-tre ne m'aurait-il pas si +mal reu! + +--Ah! vous, Monsieur le Cur, il vous aime et vous vnre trop pour +cela! Mais hlas!... Et elle se retira sans achever. + +Une pense sublime vint au saint prtre; se soulevant sur sa couche +et joignant les mains: Mon Dieu, donnez-moi un peu de force! +s'cria-t-il. Faisant alors un effort suprme, il endossa une dernire +fois ses vtements ecclsiastiques, puis il dit, d'un ton rsolu, aux +amis qui l'entouraient: + +--Soulevez-moi et portez-moi chez le malade. + +Frapps de stupeur, pas un ne bougea. Ils coutaient cette voix +expirante qui avait retrouv le ton du commandement pour faire une +chose impossible, et ils crurent le cur dans le dernier dlire. +Prenez-moi, rpta-t-il avec une suprme autorit. Une exclamation +assourdie sortit de toutes les bouches. + +Mais le mourant, dont l'heure de vie s'tait rfugie dans son +inbranlable volont, prsenta ses bras tremblants, ses jambes inertes +dj; on lui obit donc et soutenant avec prcaution ce corps qui +voulait reprendre la vie pour aller sauver une me, on le dposa sur +une litire. + +Ah! mon Dieu! il va mourir en route! s'cria l'un des porteurs avec +dsespoir. + +Lui, sans s'inquiter de ce qui se passait ou se disait autour de sa +couche, absorb dans son hroque ide fixe, donnait des ordres pour +qu'on lui apportt ce qui tait ncessaire l'administration +des sacrements. Quand tout fut prt: En route, et htons-nous, +commanda-t-il. + +On se mit en marche vers la maison du malade. Le prtre ne faisait +entendre ni un cri, ni une plainte, ni mme un soupir dans ce chemin +douloureux dont tout choc tait une angoisse, mais il priait avec +ferveur. + +Le voil prs du lit de cet autre mourant. Mon ami, lui dit-il d'une +voix entrecoupe, nous allons tous les deux paratre devant le bon +Dieu. Voulez-vous que nous fassions le voyage ensemble?... Moi, je +viens vous aider... et vous apporter les secours de cette dernire +heure... + +Un intraduisible cri chappa au malade, et sans pouvoir articuler un +mot, il saisit la main de son pasteur et la porta ses lvres avec un +mouvement d'adoration. + +Mon ami, continua celui-ci, le temps est court...; confiez-vous +moi; vous ne me refuserez pas de vous confesser, n'est-ce pas? + +Le malade, subjugu par cet hrosme de la foi, fondit en larmes. Oh! +oui, je veux me confesser vous! s'cria-t-il. + +Un sourire du ciel passa sur les lvres blanches du pasteur. Il fit un +signe, et le vide s'tablit autour des deux mourants. + +Bientt aprs, le ministre de Dieu fit un dernier effort pour +lever sa main au-dessus de la tte du pardonn, et les paroles de +l'absolution tombrent comme une rose sur cette me ressuscite. Le +prtre appela; L'Extrme-Onction! demanda-t-il. On lui apporta ce +qui tait ncessaire pour la rception du Sacrement. Prenez mon bras, +et conduisez ma main, dit-il son aide. Et l'on conduisit cette main +mourante, se tranant refroidie dj, comme une suprme bndiction, +sur les membres du malade qui semblait se ranimer sous ce froid +attouchement et sous les onctions de l'huile sainte. + +Quand tout fut achev, le prtre pencha sa tte alourdie vers celui +qu'il venait d'administrer, et dans un soupir de soulagement, il +dit tout bas: Au revoir, mon ami!... Maintenant, remportez-moi, +ajouta-t-il d'une voix teinte. _Nunc dimittis servum tuum, Domine, +secundum verbum tuum, in pare!_ + +Puis sa tte tomba pesante sur sa poitrine; ses bras fatigus se +laissrent pendre; ses yeux se fermrent: et, pendant cette lugubre +route du retour, on aurait cru qu'il n'existait plus, si l'on n'avait +vu ses lvres remuer sous un souffle de prire. Peu aprs, on le +dposa immobile sur son lit. Quelques heures plus tard, il tait mort. + + + + * * * * * + + + +38.--DEUX FOIS SAUV! + +Il y a dans notre collge, rapporte un minent crivain, retraant ses +souvenirs de jeunesse, un pauvre abandonn qu'on appelle Isaac. Comme +son nom l'indique, il est juif. De plus, il est orphelin et sans +fortune. La rprobation terrible qui pse sur sa race, loigne de lui +jusqu'aux moins chrtiens de nos camarades. On le voit toujours dans +le coin le plus dsert de notre cour, o le poursuivent encore les +injures et les railleries d'un ge sans piti. Cependant il est doux +et semble rsign par avance toutes les amertumes de la vie, dont +celles du collge ne sont qu'un avant-got. Quelquefois la nature +l'emporte et le malheureux enfant clate en sanglots; il se cache le +visage entre les mains et pleure des heures entires. + +Depuis longtemps je pense l'aborder. Je voudrais consoler un peu +cette prcoce affliction, tenir compagnie cette solitude prmature; +mais je n'ose. Isaac n'est pas sans quelque sauvagerie; ses malheurs +et son abandon lui ont inspir la dfiance. Quelques mchants coeurs, +comme il en est mme au collge, ont encore contribu augmenter +cette dfiance, en venant solliciter l'amiti de l'orphelin et en +trahissant ensuite, avec tous les secrets confis, un coeur si +dsireux d'abord de se communiquer, mais que l'infortune avait rendu +susceptible l'excs et incapable de se livrer deux fois. + +L'autre jour, une de ces tristes scnes qui se renouvellent trop +souvent, est venue ajouter de nouvelles douleurs celles de celui que +j'aime en secret. Je sortais du parloir au milieu de la plus longue +de nos rcrations; tout coup j'entends de grands cris. Je me hte, +j'arrive devant tous nos camarades rassembls. Ils taient en grande +agitation. Qu'y a-t-il?--C'est Isaac qui nous a dnoncs, me rpond +le plus colre. Et il entame une longue histoire laquelle chacun +veut ajouter son trait. C'tait encore une accusation banale et +sans fondement. Les preuves abondaient, la haine suggrait les plus +dtestables hypothses ces petites ttes mchantes et enflammes; on +accueillait tout, pourvu que tout ft contraire l'accus. Tristes +juges comme on en voit tant dans un monde qui n'a plus la jeunesse +pour excuse! + +Isaac n'tait pas l, mais bientt nous le vmes paratre, accompagn +du suprieur qui s'loigna quelques secondes aprs, laissant le +pauvre enfant en proie la cruaut de ses ennemis. Oh! ce mot de +_cruaut_ n'est pas trop fort. On l'injuria, et les injures bientt +furent suivies de pierres. Un fils de boucher, qui sans doute avait +vu avec quelque profit son pre assommer des boeufs l'abattoir, +s'lana enfin sur lui et de ses gros poings lui mit la figure en +sang. + +J'tais ple d'indignation. Mon coeur battait vivement. La colre +finit par l'emporter, la sainte colre, et je m'lanai devant Isaac: +Vous tes des lches, m'criai-je en lui prenant les mains, et +malheur au premier d'entre vous qui touchera mon _ami!_ + +J'appuyai dessein sur ce dernier mot, je regardai les agresseurs +d'un regard dcid, les poings ferms, le pied en avant: je leur +semblai redoutable, malgr ma petite taille; ils se turent, ils +s'loignrent en jetant au vent leurs dernires insultes, et l'un +d'eux dclara qu'il fallait mettre les deux juifs la quarantaine. + +Ce mot de juif me fit beaucoup rougir, malgr moi. Cependant je +me remis de cette soudaine motion et me penchai vers Isaac. Il +s'appuyait sur moi et semblait me sourire, mais je le vis tout coup +chanceler, puis tomber sans connaissance. Tant de douleurs l'avaient +bris. Alors j'appelai mon secours, et comme personne ne venait +mes cris, je rassemblai toutes mes forces, je le pris dans mes bras +et parvins le transporter jusqu' l'infirmerie. Il y fut prs d'une +heure vanoui. + +Cependant l'affaire s'tait bruite. Le suprieur arriva et me +tendant la main: Vous tes un digne enfant, me dit-il; je sais tout +et je veux dsormais que vous me regardiez comme un ami, comme un +pre. Il ajouta en me montrant la croix: Mais voici l'Ami cleste, +voici le Pre qui vous rcompensera mieux que moi de votre belle +action! + +Il se retira, en me permettant de rester auprs de mon nouvel ami +jusqu' sa complte gurison. Hlas! il ne savait pas que la maladie +du pauvre enfant dt tre si longue. Le mdecin vit bien tout d'abord +que le cas tait grave et fit craindre une fivre crbrale. En effet, +les symptmes en clatrent ds le soir. + +Quinze jours aprs, le pauvre Isaac tait encore l'infirmerie, mais +il tait sauv. + +J'avais obtenu la permission de le veiller une partie des nuits, et +la soeur de charit avait peine m'arracher de ce chevet auquel il +semblait que ma propre vie ft attache. Ces nuits furent pour mon me +une source dlicieuse de jouissances morales. J'y pris une habitude +presque monastique, celle de lire en latin l'office mme de l'glise, +et je n'ai pu depuis dtacher mes lvres de cette coupe trop mprise +de la liturgie catholique. Oui, je me rappelle ces soires d't, +alors que quelques rayons, les derniers du jour, venaient enflammer +les vitres de l'infirmerie, et qu' genoux au pied du lit de mon ami +en dlire, je suivais sur ce visage en feu les progrs du mal ou +cherchais y dmler les esprances de la gurison. + +Une ide m'avait saisi ds le premier jour, ide si naturelle aux +imaginations catholiques, qu'il semble qu'elle soit la premire y +natre et la dernire s'en retirer, l'ide de convertir mon nouvel +ami et de gurir en mme temps son corps et son me galement malades. +Cette ide me poursuivait. Je ne pouvais m'empcher de penser que Dieu +n'avait pas permis, sans quelque dessein secret, qu'un innocent ft +accabl de tant de malheurs, abreuv de tant d'injustices. + +Un jour donc qu'Isaac s'tait endormi, je m'armai d'une sainte audace +et passai son cou une petite mdaille de la sainte Vierge. Dj +on avait plac sous ses yeux, en face de son lit, un crucifix o il +devait lire tout le rsum de notre foi loquente. La pauvre soeur +redoublait de soins. Elle avait compris mon ide de conversion, ou +plutt l'avait eue avant moi, mais elle et craint de s'en attribuer +le moindre honneur. + +Isaac fut enfin rendu sa connaissance. C'tait un dimanche: les +lves taient la messe et l'on entendait trs distinctement dans +l'infirmerie les chants de nos camarades et les harmonies de l'orgue. +La petite soeur et moi suivions notre messe aussi exactement que +possible et priions de grand coeur tous les deux pour notre cher +malade. J'avais coutume de rserver pour l'instant de l'lvation mes +plus vives prires, et je crois bien que la soeur faisait de mme. + +Ce jour-l nous fmes encore plus recueillis. Mais un petit bruit nous +vint arracher ce recueillement; notre malade s'tait soulev, il +s'tait assis sur son lit et semblait couter avec ravissement un bel +_O Salutaris_, que nos enfants de choeur n'avaient jamais si bien +chant. Il souriait pour la premire fois peut-tre de sa vie, et ce +sourire faisait du bien voir, quoique brillant sur un visage teint +et dcharn. Nous n'osions nous lever, mais il nous aperut, porta les +mains son front comme pour recueillir ses ides, rflchit quelques +instants, puis tout coup s'cria: Mon frre, mon cher frre! Et je +tombai dans ses bras. + +Nous pleurions tous, et la soeur souriait travers ses larmes. Mais +Isaac s'arrta tout coup, et se mit fixer le crucifix que nous +avions mis sous ses yeux. Il le regarda d'abord froidement, puis ses +yeux s'animrent, l'amour pntra dans son regard; il contempla alors +l'Homme-Dieu avec des yeux qui exprimrent toutes les nuances de la +commisration, de la prire, de l'adoration; ses bras s'agitrent +bientt et il les tendit vers Notre-Seigneur; enfin, il ne put +rsister la grce, et un torrent de larmes sortit de ses yeux: Mon +Roi, mon Matre, mon Dieu! Et se tournant vers moi: Tu ne sais pas +que Jsus et Marie ont veill prs de moi pendant toute ma maladie? +Ils taient l, je les voyais, je touchais leurs mains, j'entendais +leurs voix. Oh! je veux tre baptis! + +Je l'embrassai en pleurant et lui racontai combien j'avais dsir ce +moment. Ce jour-l mme, nous emes ensemble un entretien sur la foi. +La soeur savait mieux faire le catchisme que moi; l'aumnier vient +l'aider. La convalescence d'Isaac s'coula dans ces leons qu'il +semblait avoir dj reues de Dieu lui-mme, tant il s'levait +facilement aux plus difficiles de nos mystres. Il avait mme sur nos +dogmes des lumires qui tonnaient l'aumnier et dont je profitai. + +Cependant le bruit de sa gurison s'tait rpandu dans le collge. On +avait bien chang d'ides sur le compte des deux juifs, et comme, +aprs tout, des coeurs d'enfants ne sont jamais profondment +pervertis, tous nos camarades s'taient sincrement repentis d'une +mchancet qui avait failli devenir si fatale. Tous les matins, il en +venait l'infirmerie quelques-uns s'informer avec anxit de la sant +d'Isaac. Les rcrations taient silencieuses, les visages tristes; +quand on annona qu'il n'y avait plus aucun danger pour le malade, ce +fut un jour de fte pour tout le monde. + +On apprit en mme temps la miraculeuse conversion de notre ami et son +baptme, qui eut lieu, d'aprs sa volont, le premier jour qu'il +put faire quelques pas. Au sortir de l'glise, il alla revoir ses +condisciples qui taient devenus ses frres en Jsus-Christ. Ce fut un +spectacle touchant: tous ces perscuteurs tombrent aux pieds de leur +victime et sollicitrent la bndiction de celui qui tout l'heure +encore tait un catchumne et n'avait pas seize ans. Isaac, ou plutt +Paul (car je lui ai, comme parrain, donn ce nouveau nom), Paul les +bnit avec ses larmes et voulut tous les embrasser. On sut qu'il tait +pleinement chrtien, quand on le vit presser avec plus d'amour dans +ses bras celui-l mme qui l'avait autrefois le plus cruellement +perscut. (_Lon Gautier_.) + + + + * * * * * + + + +39.--DIEU A SES LUS PARTOUT. + +Une actrice a adress au P. de Ravignan le rcit suivant de sa +conversion, une des plus admirables de notre sicle. Lorsque j'tais +tout enfant, ma mre se trouvait seule Paris, sans argent, sans +tat, sans protection. Elle n'avait pas cette religion qui fait +supporter toutes les adversits que Dieu nous envoie, mais seulement +une foi trs vive en Marie. Ds ma plus tendre enfance, elle me fit +dire cette petite prire que je n'ai lue dans aucun livre: Mon Dieu, +je vous donne mon corps, mon esprit, mon coeur, ma vie; je me donne +toute vous. Faites-moi la grce de mourir plutt que de vous +offenser mortellement. Ainsi soit-il. + +Vers l'ge de cinq ans peu prs, j'allais trs souvent avec une +vieille femme la messe, et surtout adorer Jsus dans un spulcre. Je +rentrais la maison, malade d'avoir vu Notre Seigneur mort pour nous; +je pleurais. Ma mre grondait la vieille femme d'exciter ce point ma +sensibilit, et mme elle ne voulut plus absolument que je retournasse + l'glise. J'tais trs fire de m'appeler Marie. On me donnait le +nom de Josphine la maison; mais quand on me demandait comment je +m'appelais: Marie, rpondais-je aussitt; j'ai le nom de la Vierge. + +Ma mre me mit au thtre l'ge de six ans pour apprendre danser. +On la pria de me laisser jouer, elle se laissa tenter. Je jouai, j'eus +un trs grand succs. Cependant j'entendais les petites filles parler +de la premire communion, ma mre ne m'en parlait pas; je voulais +absolument la faire, mais aucun prtre ne put m'y admettre parce que +j'tais au thtre. + +Je priais toujours, je travaillais sans cesse; en dehors du thtre, +je faisais de petits ouvrages l'aiguille que je vendais. J'tais +entoure de vices dans les femmes mme que j'aimais le plus; je les +plaignais. Ma mre m'avait donn des principes que la misre la plus +affreuse n'avait pu dtruire. J'tais mal vtue, je mangeais des +pommes de terre, mais j'tais heureuse avec ma mre. Je me disais: +Dieu me voit, lui; il me trouve bien avec mon vilain chapeau; il ne +se moque pas de la pauvre Maria. Car on se moquait de moi; on me +disait: Si vous vouliez, vous auriez des cachemires.--Oui, disais-je, +mais je ferais mourir ma mre de chagrin. J'tais une des premires +du thtre, par consquent trs admire. Si je vous dis cela, c'est +pour que vous compreniez bien la haute protection de ma cleste +patronne au milieu de ce gouffre. + +Ma mre tomba malade. J'tais oblige de passer toutes les nuits, je +n'avais pas de domestique; je jouais, je rptais dans la journe; je +n'avais le temps d'apprendre mes rles que la nuit, prs du lit de +ma pauvre mre. C'est ici que Dieu a t bon et indulgent pour moi. +J'avais fort peu d'appointements, quoique premire. Eh bien! mon +Pre, malgr cela, pendant quatre mois et demi, ma mre tant au lit, +dpensant beaucoup d'argent que je n'avais pas, je n'ai pas fait de +dettes, et je m'en suis tire. Je devais tomber malade de fatigue et +de chagrin, pas du tout: c'est que je priais Dieu, et Dieu aide ceux +qui prient de tout leur coeur. + +La dernire nuit que je passai prs de ma mre, je ne comprenais pas +que ce ft l'agonie. Enfin sa dernire parole fut: Maria, je t'aime! +et elle rendit le dernier soupir. Oh! mon Pre, quelle nuit! Je +n'avais pas quitt ma mre un seul instant de ma vie, et je me +trouvais vingt ans, seule, sans parents, sans soutien, sans fortune, +sans Dieu, car je ne le possdais pas encore. Je jurai ma mre, sur +ce corps inanim, sur cette main qui m'avait bnie, que toujours je +serais digne d'elle. J'allais tous les jours au cimetire Montmartre, +et, en rentrant, je me mettais genoux au milieu de ma chambre; +j'avais le portrait de ma mre l devant moi; j'avais un Christ qui +avait t pos sur son corps; je baisais ce Christ, je baisais le +portrait, et ma vie se passait entre ces deux images. + +Enfin j'allai vous entendre, mon Pre; vous claircissiez des ides +confuses dans ma tte. Je suis bien ignorante encore en matire de +religion; j'aime avec amour Jsus et Marie. Pourquoi? comment? je n'en +sais rien; je les aime et voil tout. + +L seulement je compris ma position. Sainte Vierge, dis-je alors, le +thtre sans vous, ou vous sans le thtre. Ah! mon choix est fait. +Mais pour arriver vous, Marie, comment faire? Le dimanche de la +Quasimodo, je vous vis de plus prs; je m'tais mise au pied de la +chaire. Je vais crire M. de Ravignan, dis-je; il est impossible +qu'il n'obtienne pas cette grce de Mgr l'archevque: il faut que je +communie. Je vous crivis, mon Pre, vous savez le reste; mais ce que +vous ne savez pas, c'est que mon esprit n'est plus le mme, mon coeur +non plus: les pieuses femmes que vous m'avez fait connatre ont chang +tout mon tre. + +Oh! merci, mon Dieu! merci, mon Rvrend Pre! Votre zle a tout +fait. J'ai communi, c'est vous dire que je suis la plus heureuse +des femmes, et j'tais entoure de Mmes de Gontaut, Levavasseur et +d'Auberville. Ah! autrefois je croyais aimer Dieu, mais non; c'est lui +qui m'aimait. J'aimais Marie, mais ce n'tait pas de ce saint amour +qu'elle a pour nous. Je ne sais pas ce que Dieu me rserve; mais s'il +veut me rendre heureuse, il peut m'envoyer tous les malheurs qu'il +voudra: je tcherai de les porter avec mon coeur qui est tout lui. +Si Dieu me conserve cette foi qu'il m'a envoye, je peux tout faire +pour lui. Aujourd'hui seulement je comprends les martyrs. + +Je vous demande pardon, mon Pre, de la longueur de mon rcit; mais +je ne suis pas trs verse dans l'art d'crire. C'est pour vous +obir que je vous donne ces dtails. En parlant de ma mre, je ne +m'arrterais point. + +Mon premier acte, en sortant du thtre, a t une premire +communion. Dieu veuille qu'en sortant de cette vie je sois agenouille + la sainte table! Dieu, Jsus, Marie, ces dames, vous, mon +Pre, ma vie entire. _Maria_. + +La jeune actrice eut le courage de rompre compltement avec le +thtre. Aprs six annes d'preuves et de privations, devenue mre de +famille, elle crivait au P. de Ravignan pour le remercier, et elle +ajoutait: Oh! mon Pre, que de misres! que de maladies! Mais Dieu +tait au fond de mon coeur. Que de joies ignores! et c'est vous que +je les dois. + +Ah! comme je plains ceux qui ne pensent jamais Dieu! Dans l'amour +qu'il nous donne nous trouvons tout pour nos besoins d'ici-bas. Cette +vie de l'me a des charmes qu'on ignore si compltement dans le monde! + +Priez, mon Rvrend Pre, pour que mon me reste toujours attache +ce Dieu de misricorde qui a daign me prendre si bas! Ah! que ma vie +passe m'a claire sur l'amour de Dieu pour ses cratures! Aussi, je +ne veux que ce mot dans mon coeur: Amour pour Jsus dans la joie et +la tristesse, amour pour Jsus! Cette me sraphique se consuma +rapidement dans un douloureux martyre: l'ancienne actrice mourut en +prdestine. + + + + * * * * * + + + +40.--LA ROSE BNITE. + +Un dimanche vers les trois heures, rapporte un homme du monde, je +passais rue de Vaugirard, Paris. Une pluie torrentielle inondait les +rues et faisait chercher un abri aux malheureux pitons. Je regardais +machinalement droite et gauche, lorsque la petite glise des +Carmes m'apparut comme lieu de refuge. Arriv dans la cour, je vois +son intrieur tout resplendissant de fleurs et de lumires; une foule +immense la remplissait, et c'est peine si je pus parvenir me +placer sous son portique. + +Quelle fte clbrait-on? voil ce que je demandai une bonne femme +qui, genoux prs de moi, grenait son chapelet. Elle releva la tte +d'un air tonn: Comment! monsieur, vous ne savez pas? c'est la fte +du Saint-Rosaire, et, pour en conserver le souvenir, les rvrends +pres vont distribuer tous ceux qui sont dans l'glise une rose +bnite. J'ai une passion pour les fleurs et une prdilection toute +particulire pour les roses; je voulais profiter de celles que la +Providence semait (avec intention peut-tre) sur ma route: elles sont +si rares, hlas! Je suis le courant qu'un mouvement de chaises opre, +et je me trouve transport je ne sais comment prs de la balustrade de +l'autel. Le R. P. qui venait de donner la bndiction, en montait les +degrs. Il fit signe qu'il allait parler; je me sentis attir vers +lui par un sentiment que je ne pus dfinir: son ple et noble visage +inspirait le respect, une joie toute cleste l'animait, et l'immense +quantit de bougies qui brlaient autour du tabernacle lui faisaient +comme une aurole lumineuse. Son regard doux et pntrant se +portait avec bonheur sur les nombreux fidles qui l'entouraient et +l'coutaient. Il fit une allocution simple et touchante, sans phrases +prpares ni oratoires; on sentait que c'tait le coeur qui dbordait +avec tous ses trsors, la source qui coulait limpide et transparente +pour chacun. + +Je vais vous distribuer de petites roses bien modestes, dit-il, parce +que nous sommes pauvres. Vous les trouverez parfumes comme l'tait +Marie, la reine du ciel, et leur parfum vous pntrant, vous dsirerez +lui ressembler. Vous les trouverez bnites, afin qu'elles apportent +dans vos maisons la bndiction de Marie. Mres, ornez-en le berceau +de votre petit enfant pour le protger. Femmes, montrez-la votre +mari; dites-lui qu'elle sera son prdicateur, son gide, lorsqu'il +devra vous quitter. Jeunes filles, suspendez-la au Christ plac +votre chevet, afin que votre premier regard, la premire lvation de +votre coeur soient pour Jsus et Marie confondus dans un mme amour. +Ce serait trop long de raconter les belles et bonnes choses que +dit encore le rvrend Pre. La distribution commena; lorsque je +m'approchai pour recevoir ma rose, un lger sourire se dessina sur +les lvres du religieux: il semblait lire au fond de ma pense ce +mot _hasard_ qui m'avait amen l. Je m'inclinai et sortis de +l'glise beaucoup plus grave que je n'y tais entr. + +Une fois dehors, je me trouvai trs embarrass: je dnais en ville et +j'avais dispos de ma soire; mais la pense de porter dans une maison +profane ma petite rose bnite me fit rougir intrieurement. Je rentrai +chez moi, je la suspendis au portrait de ma mre. Pauvre mre! il me +sembla qu'elle me regardait plus tendrement. Peut-tre taient-ce ses +prires qui, du haut du ciel, avaient guid mes pas. Toujours est-il +que j'tais rest chez moi par une force d'attraction plus puissante +que ma volont. Je passai mon temps mditer sur les petites choses +qui amnent souvent de grands effets. Je ne puis pas dire tout ce que +je confiai de penses tumultueuses ma rose mystique: c'tait presque +une confession, et la petite goutte de rose bnie qui reposait au +fond de son calice tait le baume consolateur que j'appliquais sur +les blessures orageuses de mon coeur. Qui sait, murmurai-je en +m'endormant, si je ne retournerai pas dans cette glise, et si, te +tenant a la main, je n'irai pas trouver ce bon religieux? Elle m'amne + vous repentant et converti! lui dirai-je. + + + + * * * * * + + + +41.--UN SOUVENIR DU BAGNE. + +Un religieux plein de zle, qui venait de remplir son saint ministre +auprs des forats de Rochefort, le P. Lavigne, ne pouvait se lasser +d'admirer les merveilles de la grce sur ces pauvres mes si chres +au Bon Pasteur. Prchant dans la chapelle d'une Maison religieuse, +Paris, il racontait un fait admirable qui atteste l'tonnante bont de +Dieu en faveur d'un pcheur pntr d'un sincre repentir. + +Il y a un homme, dit-il, dont le souvenir s'est empreint dans mon me +d'une manire ineffaable, un homme que je place au-dessus de tous les +religieux et de toutes les religieuses: c'est un saint que je vnre, +et cet homme, ce saint, c'est un forat. + +Un soir, il vint me trouver au confessionnal, et, aprs sa +confession, je lui adressai quelques questions, comme j'avais assez +souvent coutume de le faire avec ces infortuns. Cependant, cette +fois, un motif plus particulier m'engageait interroger celui-ci. +J'avais t frapp du calme rpandu sur ses traits. Je n'y fis pas +d'abord grande attention, car j'avais eu l'occasion de remarquer la +mme chose chez plusieurs de ces malheureux. Nanmoins, la prcision +avec laquelle il s'exprimait, l'exactitude rigoureuse et le laconisme +de ses rponses piquaient de plus en plus ma curiosit. + +Il me rpondait sans affectation, ne disant pas un mot inutile, et +n'allant jamais au del de ce que je lui demandais. Aussi ce ne fut +qu'en le poussant et en le pressant par mes questions, que je parvins + savoir, en quelques mots bien simples, sa touchante histoire. + +--Quel ge avez-vous? lui dis-je d'abord. + +--Quarante-cinq ans, mon pre. + +--Combien y a-t-il que vous tes ici? + +--Il y a dix ans. + +--Devez-vous y rester encore longtemps? + +-- perptuit, mon pre. + +--Quelle est donc la cause de votre condamnation? + +--Le crime d'incendie. + +--Sans doute, mon pauvre ami, vous avez beaucoup regrett d'avoir +commis cette faute. + +--J'ai beaucoup offens Dieu, mon pre, mais je n'ai point commis ce +crime. Toutefois, je suis justement condamn; mais c'est Dieu qui m'a +condamn. + +Cette rponse piquant plus vivement encore ma curiosit, je repris: + +--Mais que voulez-vous donc dire, mon ami? expliquez-vous. + +Alors il me rpondit: + +--J'ai beaucoup offens le bon Dieu, mon pre; j'ai t bien coupable, +mais jamais envers la socit. Aprs une foule d'garements, le bon +Dieu toucha mon coeur. + +Je rsolus de me convertir, de rparer le pass; mais depuis ma +conversion, il me restait une inquitude, un poids norme sur le +coeur. J'avais tant offens le bon Dieu? pouvais-je croire qu'il et +tout oubli? Et puis, je ne trouvais rien qui ft de nature rparer +ces iniquits malheureuses de ma jeunesse, et je sentais un besoin +immense de rparation! Sur ces entrefaites, un incendie clata prs de +ma demeure. Tous les soupons tombrent sur moi; on m'arrta, et on me +mit en jugement. Pendant la procdure, je fus beaucoup plus calme que +je ne l'avais jamais t; je prvoyais bien que je serais condamn, +mais j'tais prt tout. Enfin arriva le jour o on devait prononcer +ma sentence. Le jury quitta la salle pour aller dlibrer sur mon +sort, et dans ce moment, il me sembla entendre une voix intrieure qui +me disait: Si je te condamne, je me charge aussi de faire ton bonheur +et de te rendre la paix. cet instant, je ressentis effectivement une +paix dlicieuse. Les jurs revinrent bientt, apportant leur verdict, +qui me dclarait convaincu du crime d'incendie, avec circonstances +attnuantes; j'tais condamn aux travaux forcs perptuit. Je fus +oblig de me contenir pour ne pas verser des larmes, qu'on aurait sans +doute attribues tout autre motif qu' celui du sentiment de bonheur +que j'prouvais. On me conduisit mon cachot, et l, tombant sur +la paille qui me servait de lit, je me mis rpandre un torrent de +larmes si douces que l'homme le plus voluptueux aurait t heureux +d'acheter, au prix de toutes les jouissances, le seul bonheur de les +verser. Une paix ineffable remplissait enfin toute mon me. Elle ne me +quitta pas pendant la route que je parcourus pour arriver au bagne, et +ne m'a jamais abandonn jusqu'ici. Depuis cette poque, je tche de +remplir tous mes devoirs, d'obir tout et tous. Je ne vois dans +ceux qui commandent, ni le commissaire, ni les adjudants, ni leurs +subalternes, je ne vois que Dieu. Je prie partout, dans les travaux, +la prison; je prie toujours, et le temps passe si vite que je puis +peine m'en apercevoir; les heures s'coulent comme des minutes, les +jours comme des heures, les mois comme des jours, les annes comme des +mois. Personne ne me connat; on me croit condamn justement et cela +est vrai. + +Vous ne me connatrez pas non plus, mon pre; je ne vous dis ni mon +nom ni mon numro; priez seulement pour moi, je vous en conjure, afin +que je fasse la volont de Dieu jusqu' la fin. + + + + * * * * * + + + +42.--CE QUE LE ZLE PEUT INSPIRER UN ENFANT. + +Il y a quelques annes, le Carme tait prch dans une grande ville +de France par deux saints missionnaires. Un soir, tandis que la foule +empresse se rendait l'glise, la petite Mathilde de C***, enfant de +dix ans, jouait sur le balcon de sa maison; tout coup, pousse comme +par une inspiration divine, elle abandonne la poupe qu'elle tenait +la main et, courant son pre qui lisait un journal: Oh! papa, que +je serais heureuse!...--Que faudrait-il pour cela, mon enfant?--Je +n'ose pas... dites, me l'accorderez-vous?--Oui, ma fille!--Ah! bon! +eh bien! j'tais tout l'heure sur le balcon et j'ai vu beaucoup +de messieurs qui allaient au sermon; il y en a mme plusieurs qui y +conduisaient leurs petites filles; et vous, papa, vous ne m'y menez +jamais! Ce soir...--Tu veux que je t'y conduise, n'est-ce pas?--Oui! +je le dsire beaucoup. + +Bientt l'heureuse Mathilde entrait dans l'glise avec son pre. Il +la plaa prs d'une dame de sa connaissance, parce que, dit-il, une +petite fille ne reste pas avec les messieurs; et... faisant semblant +d'aller du ct des hommes, il sortit. + +Mathilde, qui le suivait des yeux, s'en aperut, mais ne dit rien; le +lendemain elle voulut, comme par un caprice d'enfant, rester parmi les +messieurs avec son pre. Le prtre charg de maintenir l'ordre, voyant +cette petite fille: Mon enfant, lui dit-il, ce n'est point l votre +place.--Monsieur, rpondit-elle tout bas, laissez-moi ici, _je garde +papa_! + +M. de C*** entendit cette parole, il fut mu et resta au sermon. +Le bon Dieu l'attendait, et la grce, se servant des paroles du +prdicateur, pntra dans son me. Il voulut aller tous les soirs au +sermon; il fit mieux, il s'approcha de la sainte Table le jour de +Pques. + + + + * * * * * + + + +43.--UNE CONQUTE DU SACR-COEUR. + +Dans une petite ville assez populeuse, prs de Lige, une personne +dirigeait un caf, o elle s'efforait bien plus de conqurir des mes + Jsus-Christ que de grossir sa fortune. On y voyait en abondance les +publications les plus difiantes, les cadres et les scapulaires du +Sacr-Coeur. Cette propagande fut bnie de Dieu et devint le principe +d'un grand nombre de conversions; nous allons reproduire ici la +relation de plus remarquable, en conservant au style sa nave +simplicit. + +Un jour, la matresse de la maison voit entrer chez elle un inconnu +en haillons, de haute taille, ayant une longue barbe et une figure +portant l'empreinte d'une profonde misre. Cet homme inspire la +zlatrice une grande compassion, il lui semble que Notre-Seigneur lui +envoyait une me gagner. J'ai toujours eu, dit-elle, le dsir de +faire du bien, mais depuis que je suis zlatrice, il me semble en +avoir contract l'obligation, de sorte que cela me donne du courage +pour vaincre ma timidit. Elle fit donc bon accueil son nouvel hte, +qui ne disait pas un mot, et le servit de son mieux, en priant le +Coeur de Jsus de l'inspirer. Croyant le moment favorable, elle entama +la conversation: Ne vous tonnez pas, Monsieur, lui dit-elle, de +ce que je vais vous demander; je fais cette question a toutes les +personnes qui viennent ici, et je vous vois, je crois, pour la +premire fois: avez-vous fait vos Pques?--Non, rpondit-il, je ne +fais pas mes Pques, je suis libre-penseur.--Mais ce n'est pas +une religion, cela.--C'est ma religion moi, je n'en ai pas +d'autre.--N'avez-vous pas t catholique autrefois?--Oui, j'ai fait ma +premire communion; depuis, j'ai tout laiss: j'ai quitt ma femme, +mes enfants, j'ai t en Afrique... Je ne veux pas des prtres, pas +plus qu'ils ne voudraient de moi.--Au contraire, Monsieur, ce serait +un grand bonheur pour eux de vous ramener Dieu; dans l'vangile, n'y +a-t-il pas la parabole de l'enfant prodigue o le pre fte le retour +de son fils?--Ne me dites rien, rpond-il avec animation, je ne veux +pas changer, vous ne me convertirez pas, vous dis-je; pensez-vous +mieux russir que ma femme et mes enfants qui m'ont suppli de toutes +les faons? Non, vous ne me changerez pas, je devrais parler des +prtres, et je dteste les prtres; quand ils arrivent, je m'en vais +d'un autre ct pour ne pas les voir. + +Il ajouta encore beaucoup d'autres choses contre la religion. J'tais +toute tremblante en l'entendant, dit la zlatrice, et je priais +intrieurement le Coeur de Jsus. Quand il eut fini, j'allai chercher +un scapulaire du Sacr-Coeur.--Monsieur, lui dis-je, ne voudriez-vous +pas, avant de partir, accepter ceci? j'aimerais vous le donner; +voyez, l'image est bien belle. Lisez, ajoutai-je, ce qui est crit +dessous, ce sont de si bonnes paroles! Il le fait, puis se lve et +tenant le scapulaire des deux mains, il le baise, pleure et dit: +Coeur de Jsus, je suis un des plus grands pcheurs, oui, un grand +pcheur. Ses larmes coulaient en abondance, l'motion l'oblige +s'asseoir.--Un prtre! dit-il, je veux me confesser. Qui tes-vous, +pauvre femme, pour me convertir ainsi? car je suis converti.--C'est +le Coeur de Jsus qui a tout fait, dit la zlatrice, et elle le fait +entrer dans une chambre voisine, pendant qu'elle allait avertir le +vicaire. Celui-ci vint aussitt, s'entretint avec le pauvre pcheur, +puis l'engagea se rendre l'glise pour prparer sa confession. +En y allant, cet homme priait, et ds qu'il fut arriv, il alla se +prosterner au pied d'un autel de la sainte Vierge; il pleurait et +disait haute voix: Vierge sainte, ayez piti d'un grand pcheur +qui vous demande sa conversion. Il fit le chemin de la croix, et, +lorsqu'il fut arriv la douzime station, il mit les bras en croix +sans s'occuper des personnes prsentes, en disant: Jsus-Christ, +je vous demande pardon de mes pchs, oui, de tous mes pchs. La +contrition dbordait de son me, il tait inond par la grce. Il +alla la sacristie, et, quand il en sortit avec le prtre, tous deux +pleuraient. Il ne reut pas ce jour-l l'absolution: on prfra lui +laisser quelques jours pour se prparer. Il passa ce temps dans le +recueillement, vint prendre ses repas chez la zlatrice qui lui +fournit des lectures pieuses pour occuper ses loisirs, car il vitait +mme de travailler pour ne pas se distraire des penses de foi qui +nourrissaient son me. Lorsqu'il rencontrait le vicaire, il lui +serrait la main en lui exprimant son dsir de recevoir l'absolution. +Le temps d'preuve fut abrg, et la brebis perdue rentra dans le +bercail du Bon Pasteur, qui se donna elle dans la sainte communion. +C'tait la seconde de ce nouvel enfant prodigue qui n'avait plus reu +son Dieu depuis cinquante ans. + +Il fut ds lors un modle de pit, et son exemple en ramena +plusieurs qui travaillaient dans un atelier irrligieux o il +conduisit le prtre qui l'avait rconcili avec Dieu. + +Ah! si tous les bons catholiques avaient le zle et le courage de +cette gnreuse chrtienne, combien de pauvres pcheurs seraient +ramens la pratique de la religion! Le prtre, hlas! n'a aucun +moyen d'atteindre ces infortuns qui ne viennent plus l'glise et +lui ferment leur porte. Qui les sauvera, qui les arrachera aux flammes +de l'enfer, si les pieux laques de leur entourage ne s'intressent +pas l'oeuvre de leur conversion, la plus grande, la plus capitale de +toutes les oeuvres?... + + + + * * * * * + + + +44.--PUISSANCE DU CHAPELET. + +Imbu ds sa jeunesse des maximes de l'cole voltairienne, Arthur +Grant tait impie; mais son impit n'avait rien du cynisme des +libres-penseurs du sicle. C'tait un impie de bon ton. Son ducation +aristocratique, l'amnit de son caractre, la distinction de ses +manires le rendaient agrable dans le commerce du monde, et le venin +de son irrligion se cachait sous des dehors attrayants et des formes +polies. C'tait un majestueux vieillard la figure noble, dont la +barbe blanche tombait flots d'argent sur sa poitrine. Initi, jeune +encore, aux mystres absurdes de la franc-maonnerie, aprs en avoir +subi les ridicules preuves, il avait t promu au grade de chevalier +kadosch. C'tait un aimable viveur qui se faisait chrir dans son +village, dont il tait le plus riche propritaire, et en quelque sorte +le seigneur. Il secourait les indigents et se faisait gloire d'tre +philanthrope. Les glaces de l'ge n'avaient pas encore teint en lui +les flammes des passions. La corruption du coeur avait perverti son +intelligence. Cependant sa fille, Irma, gmissait en secret, sur les +drglements et l'irrligion de son vieux pre. On la voyait souvent +rpandre des larmes abondantes sur les marches de l'autel de Marie, +laquelle elle adressait de ferventes prires pour sa conversion. + +Un zl missionnaire tant venu prcher une retraite dans le village +qu'habitaient Irma et son pre, la jeune fille, sous les inspirations +de la grce, redoubla de ferveur et de supplications pour obtenir +la conversion de celui qu'elle aimait de l'amour le plus tendre, et +rsolut de tenter un effort suprme. Elle consulta le missionnaire sur +les moyens prendre pour convertir son vieux pre. + +--Il faut prier, mon enfant, et prier sans cesse, lui dit le saint +prtre: ne dsesprez pas, Dieu est plus fort que le diable. Voyons, +quelles sont les habitudes de Monsieur votre pre, quel est son genre +de vie? + +--Il se lve tous les jours neuf heures, rpond la jeune fille, +djeune dix, se rend ensuite un kiosque situ un kilomtre au +couchant du village, au pied d'une riante colline. C'est l qu'il +passe le reste de la journe, se promenant dans son jardin ou +s'enfermant dans son cabinet de travail. + +--J'en sais assez, mon enfant. Pendant trois jours, onze heures et +quart, vous rciterez un chapelet pour la conversion de votre pre. + +Le lendemain, aprs s'tre livr aux occupations de son ministre, le +saint prtre s'acheminait vers le kiosque. Quand il fut quelques pas +du vieillard, aprs l'avoir salu gracieusement, il s'arrta comme +pour lui parler. + +--Que signifie ceci, monsieur l'abb? dit Arthur tonn et presque +fch. + +--Monsieur, je vous demande pardon si je vous ai offens, rpond le +missionnaire; mais la vue de votre jardin m'a charm, je voulais vous +adresser mes flicitations. + +Ce compliment adoucit le vieillard, qui lui dit: + +--Si je ne suis pas trop indiscret, monsieur l'abb, puis-je vous +inviter m'accompagner mon kiosque? + +--Avec plaisir, rpondit le prtre. + +Et chemin faisant, en parlant de la pluie et du beau temps, on arriva +au kiosque. On entra dans le jardin, on admira les fleurs, les +ombrages, les bassins, les berceaux de verdure, les cascades, et on +pntra dans le pavillon. Le missionnaire, que les travaux de son +ministre appelaient au village, prend cong du vieillard; celui-ci, +charm de la simplicit, de l'esprit et des manires polies de l'abb, +lui fait promettre de se retrouver le lendemain la mme heure dans +son pavillon. + +Irma avait rcit son premier chapelet, l'heure prescrite, avec une +ferveur extraordinaire. + +Le lendemain, le prtre tait fidle au rendez-vous. Et Irma rcitait +son second chapelet avec la mme ferveur. + +Arthur et l'abb se promenrent dans le labyrinthe, sous les berceaux +de noisetiers et les larges avenues de platanes, et parlrent +longuement de la littrature contemporaine et des nouvelles +politiques. Le prtre, en se sparant du vieillard, pour aller +s'enfermer dans le confessionnal, fut encore invit pour le lendemain. + +Le troisime jour, au moment o la pieuse jeune fille commenait son +troisime chapelet, le missionnaire se dirigea vers le kiosque. Il y +fut accueilli par Arthur, avec une amabilit charmante et des marques +de dfrence tout fait exceptionnelles. On entra dans le pavillon, +ensuite dans le cabinet de travail. Ce qui frappa les regards du +missionnaire, ce fut un prie-Dieu surmont d'un magnifique crucifix +d'ivoire, prs duquel tait un tabouret. Le vieillard sourit. + +--Vous comprenez, monsieur l'abb! + +--Oui, mon ami, rpond le prtre, heureux de voir que Marie avait +favorablement accueilli les prires d'une me pure et innocente. + +--Monsieur l'abb, dit Arthur d'une voix vibrante, j'ai longtemps +combattu; mais, aprs une lutte longue et terrible, je m'avoue vaincu. +La grce triomphe; vous avez devant vous un vieux pcheur qui renonce + ses garements, un impie qui reconnat et abjure les erreurs d'une +philosophie menteuse. Oui, la divinit de la religion catholique +m'apparat dans toute sa splendeur. Comme Augustin, j'ai cherch le +bonheur dans les vaines jouissances de la terre, et, comme lui, je +n'ai trouv le repos que lorsque je les ai eu foules aux pieds, et +que les aspirations de mon coeur se sont diriges vers le ciel. Tout +n'est que vanit et affliction d'esprit, dit avec raison l'auteur du +livre de la Sagesse. Mon pre, je me jette entre vos bras: aidez un +pauvre naufrag regagner le port; ramenez dans le bercail sacr de +l'glise catholique une brebis errante et vagabonde; purifiez-moi de +mes souillures. + +Le prtre et le vieillard restrent longtemps embrasss; des larmes +abondantes coulrent de leurs yeux... + +Quelques jours aprs, quand fut clture la retraite, on voyait +agenouill la Table-Sainte, ct de sa fille rayonnante de +bonheur, le vnrable vieillard, dont le maintien noble, pieux et +modeste rjouissait une population minemment chrtienne qu'avaient +autrefois attriste ses carts. + +Enfants, si vos parents oublient le chemin de l'glise, s'ils se +laissent entraner par les sductions de l'erreur, il dpend de vous +de les arracher la fureur du dragon infernal, de sauver ces mes +pour lesquelles Jsus-Christ est mort sur la croix. La Providence +a plac entre vos mains une arme puissante: c'est la prire. +Adressez-vous Marie, qu'on n'invoque jamais en vain, Marie, la Mre +de misricorde et le refuge des pcheurs. Elle touchera le coeur de +vos parents bien-aims et les amnera repentants aux pieds de son +divin Fils. + + + + * * * * * + + + +45.--LA CROIX D'ARGENT. + +Une pauvre enfant du nom de Jane, errait un soir d'hiver dans les rues +de Londres par un froid glacial. Sans asile, sans pain, elle ne savait +o porter ses pas, car son pre et sa mre taient morts, laissant +l'infortune dans la plus cruelle dtresse. Tout coup elle voit +briller un morceau de mtal entre deux pavs de la rue; elle le +ramasse: c'tait un petit crucifix en argent. Je vais aller le +vendre, se dit Jane; avec ce qu'on m'en donnera, j'achterai un peu de +pain. + +Vite elle chercha une boutique d'orfvre, et, au coin d'une rue, elle +en vit une, petite et faiblement claire. Jane entra. Une femme +tait assise au comptoir, vtue de deuil; elle avait une figure d'une +expression pure et pieuse; elle leva sur la pauvre fille un bon +regard, et lui dit d'une voix douce: + +Que dsirez-vous? + +--Voulez-vous acheter ceci? rpondit brusquement Jane, en tendant le +crucifix. + +La femme le prit avec respect, et jetant un coup d'oeil sur Jane, +dont la figure malheureuse et sauvage ressortait sur ses vtements +dlabrs, elle lui dit: + +Ma fille, nous achetons les objets d'or et d'argent; mais, dites-moi, +savez-vous ce qu'est ceci? + +--C'est de l'argent, je le sais bien! + +--Ce n'est pas l ce que je vous demande: savez-vous quel est cet +homme tendu sur la croix? + +--Est-ce que je sais, moi! + +--Quoi! pauvre enfant, vous ignorez que cet homme est le Fils de Dieu, +qu'il est mort sur la croix pour nous sauver? + +--Personne ne m'a jamais parl de cela. + +--Vous ne connaissez pas Jsus-Christ, notre bon Sauveur? + +--De quoi nous a-t-il sauvs? + +--De l'enfer, et il nous a ouvert le paradis. + +--Je n'en savais rien. + +La marchande regarda plus attentivement la pauvre crature debout +devant elle: elle embrassa d'un regard ce visage jeune et fltri, ces +vtements sordides, et, mal plus terrible, cette stupeur de l'me +peinte sur ses traits. Sa charit s'mut, ses entrailles de chrtienne +et de mre tressaillirent. Elle dit Jane: + +Avez-vous des parents, une maison? + +--Rien. Mon pre est mort sous un buisson, loin d'ici; ma mre est +morte aussi. Comment suis-je venue a Londres? je n'en sais rien. +Comment ai-je vcu? je n'en sais rien non plus; ce que je sais, c'est +que je voudrais bien tre au fond de la Tamise, car alors je n'aurais +plus ni froid ni faim. + +--Mon enfant, dit la marchande, et ce mot, prononc avec une indicible +bont, fit monter les larmes aux yeux de la pauvre Jane, mon enfant, +voulez-vous que je vous conduise dans une maison o vous n'aurez plus +ni faim ni froid et o vous apprendrez servir le bon Dieu? + +--Ni faim ni froid? rpta Jane; ce sera donc le paradis? + +--Non, mais le chemin qui y conduit. + +La marchande fit entrer dans sa boutique la pauvre fille, lui donna +souper, la revtit d'une robe neuve; bientt Jane dormait dans un lit +sous ce toit hospitalier o le Pre cleste l'avait amene. + +Quelque temps aprs, une des orphelines de la maison du Bon Pasteur, +de Londres, recevait le baptme. Sa joie, sa ferveur attendrissaient +l'assemble; cette heureuse nophyte tait la pauvre Jane, qui avait +pour marraine la bonne marchande, l'instrument des misricordes du +Seigneur. + + + + * * * * * + + + +46.--UN COUP DE FILET DE LA SAINTE VIERGE. + +En se rendant l'une de nos stations thermales, un officier suprieur +causait avec un compagnon de voyage:--Si nous nous arrtions +Lourdes? lui dit ce dernier.--Pourquoi donc?--Nous y trouverions le +plerinage national.--Voil cinquante ans que je n'ai pas mis les +pieds dans une glise!...--Qu' cela ne tienne, tout se passe en plein +air.--Alors, c'est diffrent. + +Ils s'arrtrent a Lourdes; ils virent les ardentes prires des +plerins. Elles tonnrent d'abord, subjugurent ensuite cette me +droite et loyale: l'officier pria avec les autres, aussi longtemps que +les autres. + +--Il fait chaud, lui dit son compagnon; si nous buvions un verre d'eau +de la grotte?--Volontiers; ce prtre-l m'a rendu tout rveur... + +Il rva, il pria, il monta jusqu' la crypte, il en redescendit priant +et heureux.--Si vous voulez aller aux eaux, dit-il son compagnon, +allez-y; moi, j'ai trouv les miennes. + + + + * * * * * + + + +47.--UNE CONVERSION EN MER. + +Le hros de cette histoire a rapport lui-mme dans la lettre suivante +la grce signale dont il a t l'objet. + +Aprs avoir failli prir avec mon navire, sur la barre de Bayonne +pendant l't dernier, je me rendais de Livourne Dunkerque et Rouen, +lorsque le 28 dcembre, au matin, je fus oblig de mouiller devant +Malaga, ne pouvant y entrer. Bientt le temps devint affreux, et, ds +huit heures du matin, toute la population masse sur les quais, malgr +une pluie torrentielle, nous regardant chasser sur les ancres, nous +faisait comprendre quel pril nous menaait. Le pavillon fut mis en +berne, mais en vain: ni remorqueur, ni pilotes, pas mme la canonnire +de l'tat n'osaient se risquer nous secourir; Dieu seul pouvait nous +sauver. Impossible de se jeter la mer: nous aurions t briss sur +les rochers de la jete en construction ou contre les rcifs de la +cte. + +Je pensai alors ma mre, je me rappelai le projet de me faire +catholique que j'avais eu autrefois. Me jetant genoux devant le +vieux christ en bronze dominant le compas de route, je priai avec foi +le Dieu des chrtiens et Notre-Dame de Montenero, dont j'avais visit, +le 8 septembre dernier, le plerinage clbre, en Toscane. + +La journe se passa en craintes; la mer augmentait de furie, et le +fleuve, en face de nous, jetait devant le navire ses eaux jaunes +dbordes. Le consul de France, qui avait tent l'impossible pour nous +faire secourir, nous crivit le soir au moyen d'une bouteille jete +dans les flots: il nous avouait tristement que les autorits de Malaga +reconnaissaient l'impossibilit d'arriver jusqu' nous, en face d'une +situation si prilleuse, et qu'on attendrait que la nuit ft acheve +pour prendre une dcision. Pour moi, cette dcision c'tait la mort +et la perte de mon navire! Je voulus mourir catholique romain; je +suppliai avec foi Notre-Dame de la Salette et je me sentis plein de +courage. + +Mon quipage affol menaait de ne plus m'obir; il voulait filer +les chanes et jeter le navire la cte. Plein de confiance dans le +secours de Dieu et de la sainte Vierge, je rsistai nergiquement +tous et la nuit arriva. Les ouvriers qui couvraient la cte et le quai +nous dirent, dans leur me, adieu pour toujours... Je fis reposer +successivement mes hommes, et, pensant la mort, je me tenais sur la +dunette en priant Dieu. + +Cette nuit fut pouvantable; l'orage augmentant sans cesse de +violence, le navire se mit talonner avec force, et chaque instant +il tait menac de s'entr'ouvrir et de se briser sur la jete en +construction. Les malheureux marins raidissaient chaque instant les +chanes. + +Le jour arriva enfin, mais pour nous montrer l'horreur de notre +situation. La foule garnissait les quais, assistant, mue et +impuissante, ce terrible drame. Je pris un vieux catchisme, oubli + bord par un marin, je lus les Litanies de la sainte Vierge, et je +promis alors solennellement d'abjurer aussitt arriv en France et de +me faire baptiser. + + huit heures, apparut devant Malaga un steamer; malgr le +dcouragement de tous les matelots de l'quipage et contre leur avis, +je fis mettre le pavillon en berne et jeter la mer une bonbonne +renfermant une demande de secours; je la plaai sous la protection de +la Vierge. La bouteille arriva terre, puis le steamer disparut au +large. + +Ce fut alors parmi l'quipage un cri d'immense douleur: toute +esprance s'vanouissait... Pour moi, j'esprais quand mme, priant, +sondant l'horizon avec une longue-vue. Je promis un _ex-voto_ +Notre-Dame de la Salette et trois autres plerinages. Toutefois, je +me prparai mourir catholique et j'en plaai la dclaration crite +de ma main sur ma poitrine. + +Tout coup, vers dix heures, je dcouvre une fume noire dans le +lointain: j'entends un coup de sifflet strident, et, au milieu des +vagues normes qui nous couvraient, le steamer qui apparaissait. Le +navire sauveur, dtachant sa grande chaloupe, nous envoie vingt-quatre +hommes. Aprs des peines inoues, plusieurs fois sur le point d'tre +engloutis, ces braves finissent par nous accoster. Il tait temps; +nous allions attendre la mort dans la mture leve, car notre +vaisseau tait sur le point de s'entr'ouvrir. On sacrifia les ancres, +les chanes, etc., il fallait se hter. + +Le brave capitaine Corno, malgr une mer pouvantable, manoeuvra +tellement bien avec son norme steamer, qu' midi il nous amenait dans +le port. Nous tions sauvs, grce la sainte Vierge. Par une faveur +providentielle, le navire et la cargaison n'avaient aucune avarie. + +Aussitt terre, je me rendis la cathdrale pour remercier Dieu et +Notre-Dame et renouveler ma promesse d'abjuration. En attendant que je +puisse la raliser, j'apprends ma religion dans un vieux catchisme +oubli bord... + + + + * * * * * + + + +48.--LA MORT D'UN SEPTEMBRISEUR. + +Vers le milieu de l'anne 1826, un homme du peuple, alors sexagnaire, +tenait le petit htel de Dijon, au n 211 de la rue Saint-Jacques, +Paris. Atteint depuis longtemps d'une maladie grave, il avait en vain +appel son secours les plus clbres mdecins de la capitale: le mal +n'avait fait qu'empirer avec les annes; enfin, de violents accs de +colre, auxquels il se livrait presque tous les jours, l'avaient rendu +incurable. Cependant, ne pouvant se rsoudre mourir, il tenta un +dernier essai en faisant demander le docteur Descuret, qui jouissait +d'une grande rputation. Celui-ci, voyant le malade la veille de +succomber, se contenta de lui prescrire quelques lgers adoucissements +usits en pareille circonstance: il ne comptait plus le revoir. + +Mais le lendemain, vers six heures du soir, on vint l'appeler encore; +cette fois ce n'tait point pour le vieillard, mais pour sa femme, que +le misrable avait presque tue dans un de ses emportements. + +Aprs les premiers soins donns cette pauvre femme, le docteur +se disposait se retirer sans avoir adress une seule parole +l'incorrigible mari. Celui-ci le remarqua, l'arrta par l'habit et lui +dit d'un air piteux: Eh quoi! monsieur le docteur, vous vous en allez +sans daigner seulement me regarder?--Pourquoi m'inquiter d'un malade +qui fait l'impossible pour rendre mes soins inutiles? Au reste, +ajouta-t-il d'un ton svre, vous avez grossirement injuri vos +premiers mdecins, dont l'un vous a abandonn parce que vous avez mme +os lever la main sur lui. Ajoutez ces ingratitudes la brutalit +dont vous venez d'user envers votre femme, et jugez si je ne dois pas +faire comme eux.--Vos reproches ne sont que trop justes, reprit +le malade d'un accent pntr; oui, je suis bien coupable d'avoir +maltrait ainsi ma femme; mais aussi, monsieur, si vous saviez ce +qu'elle exigeait de moi! Ne voulait-elle pas que je fisse appeler un +prtre, moi qui les ai toujours eus en horreur!--L'intention de votre +femme n'avait rien que de louable: en vous proposant de mettre en +paix votre conscience, elle vous donnait une nouvelle preuve de son +affection, et si cela tait entirement oppos vos ides, vous +deviez vous borner un simple refus et non la frapper.--Mais enfin, +monsieur le docteur, vous qui avez fait des tudes, que feriez-vous si +vous tiez ma place et qu'on vous propost pareille chose?--Moi, +je n'hsiterais pas mettre en paix ma conscience, d'abord par +conviction, en second lieu, parce que le calme de l'me contribue +puissamment allger nos souffrances et mme dissiper la +maladie.--C'est bien singulier, qu'ayant fait des tudes, vous ayez +cette manire de voir!--Au contraire, mes convictions religieuses sont +en grande partie le fruit de mes tudes. + +Le vieillard tait vaincu par ces paroles pleines de raison et de +foi: une lumire soudaine avait frapp son esprit. Il venait de se +rveiller en lui des ides, des sentiments, des remords qu'il avait +touffs peut-tre depuis bien longtemps, car il avait vcu dans un +temps de stupide dlire o les jeunes hommes de son ge et les beaux +esprits affichaient le plus insultant mpris pour toute pense +religieuse, en disant: La religion!... c'est bon pour les enfants et +les femmes. Ce prjug infernal venait de s'vanouir la parole du +docteur, et, aprs un instant de silence, le malade dit d'un accent +qu'on ne lui avait jamais connu: Eh bien! qu'on fasse venir un +prtre; aussi bien, depuis longtemps j'en ai lourd sur la conscience! + +Ici commence l'histoire touchante de sa conversion, de sa douleur, de +sa reconnaissance, de sa joie, de sa confusion, de son amour, de son +bonheur, de son salut ... Ici, nous allons voir comment Dieu s'est +servi d'une femme chrtienne, d'un mdecin et d'un prtre, pour faire +d'un assassin un lu, un saint!... Heureuse de ce changement subit, la +pauvre femme, elle qui avait tant parl, pri et souffert pour cette +me rebelle, envoie la hte chercher un des vicaires de la paroisse +Saint-Jacques. + + peine le vieillard l'a-t-il aperu qu'il lui dit d'une voix +tremblante de honte et de remords: + +Tenez, monsieur, enlevez-moi ce coutelas que j'avais mis sous mon +oreiller.--Que vous tes imprudent, mon ami! mais vous couriez risque +de vous blesser!--Eh! monsieur l'abb, je m'en tais arm pour vous le +plonger dans le coeur, si vous fussiez venu sans mon consentement... +Oui, ajouta-t-il devant tous les assistants, en septembre 93, _j'ai +massacr dix-sept ecclsiastiques_, et peu s'en est fallu que vous +ne fussiez le dix-huitime! Mais rassurez-vous: _Dieu a eu piti de +moi; un regard de sa grce a suffi pour m'clairer_. + +Le vicaire, stupfait autant que touch, s'empare de l'norme couteau: +puis il s'enferme avec le pnitent pour laisser agir Dieu sur cette +me dans le mystre du sacrement de la rconciliation. Jamais, dans +l'exercice de son saint ministre, il n'avait got des consolations +comme celles qu'il trouva au chevet de ce malheureux qui avait t +jadis le bourreau de dix-sept de ses confrres, et qui, l'heure de +la grce, parlait et agissait comme le bon larron de la croix. + +Dj le bon Samaritain, qui venait de gurir cette me si profondment +blesse par le crime, se retirait en annonant l'heureuse famille +qu'il allait apporter au converti les derniers sacrements de l'glise, +quand tout coup le vieillard s'cria d'une voix touffe par les +sanglots: + +Revenez, monsieur l'abb, revenez bientt auprs de moi; j'ai bien +besoin de vos consolations; mais, je vous en conjure, n'approchez +pas de mes lvres le divin Rdempteur, dont tout l'heure encore je +blasphmais le nom; je suis trop indigne d'un tel bonheur!--Dieu est +rempli de misricorde, lui dit le vicaire profondment attendri; on +rpare ses fautes quand on les pleure amrement, et votre repentir +me parat trop sincre pour que j'hsite a vous administrer les +sacrements que rclame immdiatement votre triste position.--Je les +recevrai, monsieur l'abb, puisque vous me l'ordonnez, reprit le +malade, mais seulement aprs avoir fait amende honorable devant ceux +que j'ai autrefois scandaliss par mes forfaits. + +Tandis que le vicaire part pour chercher le saint viatique, le +moribond fait appeler aussitt ses voisins, tmoins de sa vie +criminelle, ses anciens camarades, les complices de ses fautes; il +leur demande, avec larmes, pardon des affreux exemples qu'il leur +avait donns, surtout a l'Abbaye et aux Carmes, lors du massacre des +prtres; puis il fait de mme envers sa femme, un des instruments de +sa conversion. + +Le prtre arrive portant l'auguste sacrement. Le vieillard, dj glac +par la mort, se lve aussitt, se met genoux et reoit ainsi les +derniers sacrements avec une pit anglique: les traits de son visage +baign de larmes en taient tout transfigurs. Aprs cette auguste +action, il reste toujours genoux, appuy sur le chevet de son lit, +tenant en main un crucifix, qu'il couvre de ses baisers et de ses +larmes. + +Son confesseur, plusieurs reprises, l'engagea se coucher, vu sa +grande faiblesse: c'tait imposer son coeur un pnible sacrifice, +c'tait lui ter une trop douce consolation. Aussi l'exprima-t-il +au prtre: Je sens, dit-il, qu'il ne me reste que peu d'instants +vivre; je ne puis rien offrir Dieu que mes prires et mes larmes; +laissez-moi du moins la consolation de mourir genoux; c'est faire +bien peu pour expier tous mes crimes! + +Et il resta ainsi en prire: son me claire, renouvele, sanctifie, +paraissait comme dans une sorte d'extase. Vers minuit, on entendit +le moribond pousser un profond soupir; il s'tait endormi dans le +Seigneur avec le calme d'un lu, toujours genoux et les lvres +colles sur le crucifix qu'il n'avait cess d'arroser de ses larmes!!! + +Seigneur, que vous tes admirable dans vos oeuvres! qu'elles sont +profondes vos voies, qu'elles sont immenses vos misricordes! + +(_L'abb Hoffmann_, Extraits.) + + + + * * * * * + + + +49.--RENCONTRE PROVIDENTIELLE. + +Au commencement de ce sicle, un personnage assez marquant, M. de +G***, tait tomb dans l'impit la plus affreuse. C'tait une sorte +de frnsie d'irrligion. Le blasphme sortait chaque instant de sa +bouche, et il semblait n'avoir coeur que de couvrir d'ignominie la +sainte glise et ses ministres. + +Un jour, M. de G*** entend raconter que dans une petite ville voisine +de son chteau, on allait donner une mission. Sa malice sembla prendre +un nouveau degr de perversit cette nouvelle. Il se proposa de +se rendre lui aussi la mission, et de suivre les exercices, pour +contrecarrer les missionnaires et pour empcher, force d'avanies, le +fruit qu'ils devaient en attendre. On le vit donc arriver, suivi +d'une escorte de vauriens, qui tous ensemble se rendirent l'glise +paroissiale. Le chant des cantiques fut plus d'une fois interrompu par +de grossiers lazzis et des rires indcents; mais le silence s'tablit, +quand le Pre suprieur des missionnaires parut dans la chaire. +C'tait un homme de quarante ans environ, au visage ple et amaigri, +aux traits expressifs, au regard inspir, tel en un mot que l'criture +nous dpeint les prophtes de l'ancienne loi. Il n'avait pas achev +l'exorde de son discours, que dj M. de G*** l'avait reconnu. C'tait +un des compagnons de son enfance, un des rivaux de ses tudes et qui +lui avait disput souvent avec avantage les couronnes acadmiques. +Comment lui, qui pouvait briller dans le monde et parvenir aux postes +les plus importants, avait-il pu se dcider a embrasser la carrire +pauvre et pnible du ministre vanglique, c'est ce que la tte +frivole de M. de G*** ne pouvait expliquer. Il l'couta donc avec +toute l'attention dont il tait capable, et il trouva qu'il justifiait +par son loquence les hautes prvisions de ses professeurs; mais ses +penses n'allrent pas plus loin. + +Aprs le sermon, il renvoya ses amis et vint faire visite au +missionnaire. Ds qu'il se fut nomm, le bon pre courut lui, et +l'embrassant tendrement: mon ami, lui dit-il, que je suis heureux +de vous voir, et que je remercie Dieu de vous retrouver avec des +sentiments si chrtiens! sans doute vous avez toujours t fidle +aux prceptes de religion que nous avons reus ensemble? Et, en vous +livrant avec tant d'empressement aux premiers exercices de la mission, +vous voulez... M. de G*** ne le laissa pas achever; emport par +l'irascibilit de son caractre et par le sentiment d'impit dont il +s'tait fait une longue habitude, il s'oublia, jusqu' lever la main +sur le prtre du Seigneur: Impertinent, s'cria-t-il avec l'accent +de la rage, garde pour d'autres tes sots conseils et ton insidieux +proslytisme! Je venais te fliciter de ton loquence hypocrite et +non pas rclamer tes avis. Mais le missionnaire, impassible et +tranquille, lui rpondit avec cette douceur anglique que Dieu peut +seul inspirer l'homme: Mon frre, peut-tre, il y a vingt ans, +quand j'tais encore dans le monde, et que la religion ne m'avait pas +appris dompter mes passions, peut-tre un pareil outrage et-il +cot la vie l'un de nous, et jet un damn de plus aux pieds +de l'ternel; mais Dieu m'a fait depuis longtemps la grce d'tre +chrtien! Ma longue exprience dans la conduite des mes me montre + quelle horrible extrmit est descendue la vtre: mon frre! je +tremble pour vous; qu'allez-vous devenir? + +Mais dj M. de G*** tait aux pieds du prtre; il baisait sa main en +l'arrosant de ses larmes, et il s'criait; Pardonnez-moi, mon pre, +car je ne sais ce que je fais! Et il se tordait dans d'effrayantes +convulsions, jetant des phrases inarticules, des exclamations sans +suite, des accents de dsespoir que l'oreille avait peine saisir, +mais que devinait le coeur du missionnaire. O suis-je?... Quelle +soudaine clart brille mes yeux?... Grce, grce!... Et cet orage +nouveau dans le coeur de l'impie, cette tempte de la conscience, +frappait d'effroi le missionnaire lui-mme, tout accoutum qu'il tait +aux misres humaines. Tout coup, reprenant la sublime autorit de +son ministre: Relevez-vous, mon fils, lui dit-il, relevez-vous, dj +le remords vous a fait chrtien! Et M. de G*** se relevait tremblant, +ses genoux se drobaient sous lui. Le prtre l'emporta dans ses bras, +et le plaant devant un prie-Dieu: Dans un instant, mon fils, toutes +vos peines seront calmes. Puis la confession commena. + +Trois heures entires ils restrent enferms ensemble; l'on entendait +du dehors de longs sanglots et d'tranges gmissements; on n'aurait +pu dire lequel versait de plus abondantes larmes, ou du prtre ou du +pnitent. Tous deux confondaient leurs soupirs, tous deux mlaient +l'expression de leur douleur, tous deux s'humiliaient devant la +grandeur du Trs-Haut et bnissaient ses misricordes. M. de G*** +tait justifi devant Dieu. Il partit et ne voulut plus rentrer dans +son chteau. Il se choisit en ville une modeste retraite; et, +malgr les railleries de ses anciens amis, il suivit avec une pit +exemplaire toutes les prdications et les moindres exercices de la +retraite. Tous les jours il voyait le saint prtre, et se confirmait +dans la grce. Enfin, le jour de la communion gnrale, il eut le +bonheur de s'approcher de la sainte table, au grand tonnement +de toute la ville, dont il avait t si longtemps le scandale et +l'effroi. + + + + * * * * * + + + +50.--LE BON FILS CONSOL. + + +Un pieux jeune homme crivait la lettre suivante, qui doit inspirer +une bien grande confiance en saint Joseph, surtout lorsqu'il s'agit +d'obtenir des graces de conversion. + +J'ai reu cette anne un grand nombre de faveurs par la puissante +intercession du glorieux poux de Marie. La premire a t la +conversion de mon excellent pre. + +Il ne s'tait pas confess depuis plus de quarante ans. Il y avait une +douzaine d'annes qu'il n'tait pas entr dans l'glise paroissiale; +et, pour comble de difficults, il tait plein de prjugs contre +notre sainte religion qu'il n'avait jamais bien connue. Pour ramener +dans les bras de Dieu cette brebis gare, il fallait un grand coup +de lumire et de misricorde. J'avais essay de le convaincre par le +raisonnement, j'avais pri et fait prier beaucoup pour lui: tout avait +t inutile. Il y a quelques semaines, je me sentis press d'aller +solliciter auprs de saint Joseph cette conqute si difficile. + +C'tait la premire fois que j'implorais du saint Patriarche une +faveur particulire. J'allai donc me prosterner devant sa statue, et +je lui promis que, s'il m'accordait ce que je lui demandais, j'aurais +pendant toute ma vie une dvotion toute spciale pour lui, et que je +m'efforcerais de rpandre son culte autant que je le pourrais. peine +ma prire termine, je me sentis la plus grande confiance. + +Je fis alors une premire neuvaine avec toute la ferveur dont j'tais +capable. En mme temps, j'crivis mon pre pour tcher de le dcider + porter un Cordon de saint Joseph que j'envoyai avec ma lettre. Il +et t impossible de le lui faire accepter comme objet religieux; +mais, ma demande, il consentit a le porter comme un petit souvenir +de moi. + +Ma premire neuvaine acheve, j'en commenai une nouvelle, et +incontinent je pus me rendre ce doux tmoignage que mon esprance +n'avait pas t vaine. Bni soit jamais le trs bon et trs puissant +saint Joseph!... La grce tait accorde. Ds le commencement de cette +seconde neuvaine, je reus de mon pre une touchante lettre, o il +m'exprimait, en des termes brlant, la joie et la paix qui inondaient +son me. Une lumire nouvelle venait de briller dans son coeur et dans +son intelligence. Le respect humain, les objections et les prjugs +contre la religion taient tombs d'eux-mmes, et une petite occasion +mnage par saint Joseph s'tant prsente, mon pre tait all se +confesser, comme pouss par une main invisible. Le lendemain, avec des +sentiments ineffables de bonheur et de tendresse, il recevait dans +son coeur le Dieu, si plein de misricorde, qui venait rjouir sa +vieillesse, comme il avait autrefois rjoui sa jeunesse. La conversion +a t parfaite; saint Joseph ne fait pas les choses demi. Depuis ce +jour de bndiction, mon pre prit part tous les exercices de pit +de la paroisse. Tous ceux qui le connaissaient furent profondment +difis de cet heureux changement, et dclarrent qu'il avait fallu +une main puissante pour oprer cette merveille. Et cette main +puissante, c'est la vtre, grand et trs-puissant saint Joseph! Je +vous remercierai pendant toute ma vie de cette grce signale... + +Aprs cela, pourrait-on recommander avec trop d'instances aux jeunes +gens la dvotion envers saint Joseph? Puissent-ils recourir lui dans +tous leurs besoins spirituels et ceux de leurs proches! S'ils prient +avec ferveur et persvrance, ils ressentiront infailliblement les +effets de sa paternelle protection. + + + + * * * * * + + + +51--COMMENT ON RETROUVE LE BONHEUR. + +Passant un jour sur la place des Capucins, Lyon, une zlatrice du +rosaire y vit une petite fille ge de six sept ans, qui, aprs +avoir bris la glace d'une fontaine, plongeait quelque chose dans +l'eau. La dame s'approcha et dit: + +--Que fais-tu l, mon enfant?--Je lave ma robe.--Quel est ton +nom?--Marie.--O est ta mre?-- Loyasse (cimetire de Lyon).--Et ton +pre?--Il est malade et triste l-bas...--Eh bien! conduis-moi ta +maison.. + +L'orpheline regarda l'inconnue avec une sorte de crainte, puis, +rassure sans doute par l'affectueux sourire qui rpondait son +regard, elle mit sa petite main glace dans celle que lui tendait +sa nouvelle amie, et se dirigea vers une de ces affreuses demeures, +ordinairement habites par le vice ou par le malheur. + +Arrive au dernier tage, l'enfant ouvre une porte et dit:--Papa, +voil une dame qui veut vous voir.--Me voir!... moi!... une dame!... +allons donc!... C'est, sans doute pour jouir du spectacle de ma +misre! Je suis chez moi; et, bien que je sois pauvre, malheureux, je +ne souffrirai pas que les riches viennent insulter ma misre! Donc, +vous pouvez vous en aller, s'cria-t-il en dsignant du doigt la +porte reste entr'ouverte.--Je venais vous offrir des secours, +murmura timidement la visiteuse, un peu effraye.--Je n'ai besoin de +rien, que de rester tranquille chez moi, sans qu'on vienne se moquer +de ma pauvret, reprend l'homme; et il lance par la porte de la +mansarde une pice de monnaie qui vient d'tre dpose sur la table. + +Il n'y avait rien faire... La charitable zlatrice embrassa la +petite fille et lui dit tout bas: Viens me trouver quand tu auras +besoin de quelque chose. Puis elle sortit. + +Plusieurs semaines s'coulrent sans que la douce Marie repart, bien +qu'on allt souvent, pour l'y rencontrer, l'endroit o on l'avait +trouve. + +Mme L, l'aperut enfin, un jour, amaigrie et toute en larmes; son +pre, qui manquait d'ouvrage et par consquent de pain, l'envoyait +mendier dans la rue. Elle l'emmena chez elle et lui fit raconter son +histoire, histoire bien simple et bien touchante, imprime dans son +jeune coeur. + +Maman tait trs bonne; soir et matin, elle me faisait dire _Notre +Pre_ et _Je vous salue, Marie_... Mon pre tait bon, lui aussi, +alors; mais depuis qu'ils ont emport maman Loyasse, il est devenu +triste, s'est mis lire de grandes feuilles et ne parle plus de Dieu +ou des riches qu'en se fchant bien fort. + +Ce rcit fut un trait de lumire pour Mme L. Elle fit promettre la +chre petite de dire, tous les jours, une fois, Notre Pre, et dix +fois, Je vous salue, Marie... _pour obtenir que son pre devnt +trs heureux_, et la renvoya munie d'abondantes provisions. + +Un mois aprs, l'enfant revint chez sa bienfaitrice, mais, cette fois, +avec un visage tout joyeux: Madame, dit-elle, papa voudrait bien vous +voir; seulement il n'ose pas venir... + +La difficult fut vite tranche; Mme L... accourut la mansarde, et +y trouva l'ouvrier. Si l'aspect du pauvre rduit tait le mme, on +lisait sur le visage du malheureux pre l'expression humble et douce +du changement opr dans son me. + +Madame, dit-il avec respect, je ne sais comment cela est arriv, mais +je ne peux plus me reconnatre... En entendant la petite rciter tant +de fois son _Notre Pre_ et son _Je vous salue_, je me suis d'abord +impatient, parce qu'elle le rptait trop... Puis j'ai fini par le +dire machinalement avec elle, en me rappelant que ma pauvre femme le +disait aussi... Alors, j'ai pleur, j'ai senti le regret de ma +mauvaise vie, et je me suis reproch mon insolence envers la dame qui +a t si bonne pour nous... C'est pourquoi je voulais la voir, pour +lui demander pardon. + +Ce pardon fut accord sans peine, et Dieu, aprs avoir purifi, +soulag la misre de l'me et du corps, par l'entremise de sa +gnreuse servante, sauva aussi par elle le pre et l'enfant. + + + + * * * * * + + + +52.--LE SOUVENIR DE LA PREMIRE COMMUNION. + +Mous devons un homme du monde le rcit suivant, qui contient plus +d'une instruction utile et fournit un nouvel exemple des ineffables +tendresses de la misricorde divine. + +J'tais Paris en 1841, et je faisais partie d'une Confrence de +Saint-Vincent-de-Paul. Quelques-uns des jeunes gens qui la composaient +avaient la pieuse habitude de visiter une ou deux fois par semaine les +pauvres malades des hpitaux du quartier. + +L'hpital Necker, dans la rue de Svres, m'tait chu en partage. Je +commenais toujours mes visites par la chapelle, et j'allais demander +au Seigneur de bnir l'oeuvre que, pour l'amour de lui, je venais +accomplir, d'accompagner de sa bndiction les paroles, les conseils +que j'allais donner mes malades; et quand j'avais fini ma tourne +dans les salles, je venais encore en dposer le succs aux pieds de ce +bon Matre. + +Je fus oblig de quitter Paris au printemps, et je me rappellerai +toujours le trait touchant dont j'ai t le tmoin ma dernire +visite aux malades de Necker. + +La salle que je devais visiter ce jour-l tait confie aux soins +d'une Soeur de Charit vieillie dans cet admirable mtier, et non +moins infatigable pour soulager les souffrances de ses malades que +zle pour le salut de leurs mes. En arrivant, j'allai, selon mon +habitude, prendre les ordres de cette bonne Soeur. Elle me recommanda +spcialement six ou sept malades: l'un, tienne, nouvel arriv, et +encore inconnu d'elle; l'autre, comme moribond, ayant besoin d'tre +fortifi et consol; un autre comme branl dj, et prt se +convertir, etc. + +Et puis, ajoute-t-elle, allez donc au n 39; c'est un homme de +trente-deux ou trente-trois ans, poitrinaire au dernier degr, qui +sera mort dans trois jours. J'ai eu beau faire, je n'ai pu rien en +tirer; il m'a envoye promener trois ou quatre fois, et n'a jusqu'ici +reu M. l'aumnier qu'avec des paroles grossires. Un de vos confrres +de Saint-Vincent-de-Paul, qui l'a dj visit plusieurs fois, n'a pas +mieux russi que nous. Il est probable qu'il vous enverra promener +aussi; mais enfin il ne faut rien pargner. Il s'agit ici de la gloire +de Dieu et d'une pauvre me sauver. + +--Eh! mon Dieu, ma bonne Soeur, rpondis-je, s'il m'envoie promener, +j'irai me promener, voil tout; cela ne me fera pas grand mal. Dites +seulement pour ce pauvre homme un _Ave Maria_ pendant que j'irai lui +parler. + +Je fis ma visite; et de lit en lit j'arrivai mon n 39. Je fus tout +saisi en le voyant. La mort tait peinte sur son visage. Trois ou +quatre coussins le soutenaient assis sur son lit; sa face tait hve +et d'un blanc jauntre, et son affreuse maigreur donnait ses yeux +noirs une apparence trange... + +Je m'approchai de son lit. Il me regarda fixement sans rien dire. + +Je lui demandai de ses nouvelles: La soeur m'a appris, mon pauvre +ami, que vous souffriez beaucoup, et qu'il y avait bien longtemps dj +que vous tiez malade. + +Pas de rponse; seulement le regard de mon homme devenait de plus +en plus dur, et il semblait me dire: Je n'ai que faire de vos +condolances; donnez-moi la paix. Je fis semblant de ne pas m'en +apercevoir: Souffrez-vous beaucoup en ce moment, et pourrais-je vous +soulager en quelque manire? + +Pas un mot. + +Que voulez-vous, mon pauvre enfant! il faut faire de ncessit vertu, +et offrir vos souffrances au bon Dieu en expiation de vos fautes; +comme cela du moins elles vous seront utiles. + +Toujours mme silence et mme accueil. La position commenait +devenir embarrassante. L'oeil du malade tait de plus en plus +menaant, et je voyais le moment o il allait me dire quelque +injure... La Providence de Dieu m'envoya tout coup une inspiration. +Je me rapprochai vivement du malheureux, et je lui dis demi-voix: +Avez-vous fait une bonne premire communion? + +Cette parole produisit sur lui l'effet d'une commotion lectrique. Il +fit un lger mouvement; sa figure changea d'expression, et il murmura +plutt qu'il ne dit: Oui, Monsieur. + +--Eh bien! repris-je, mon ami, n'tiez-vous pas heureux dans ce +temps-la?--Oui, Monsieur, me rpondit-il d'une voix mue; et au mme +instant je vis deux grosses larmes couler sur ses joues. Je lui pris +les mains.--Et pourquoi tiez-vous heureux alors, sinon parce que vous +tiez pur, chaste, aimant et craignant Dieu, en un mot, bon chrtien? +Mais ce bonheur peut revenir encore, et le bon Dieu n'a pas chang! Il +continuait pleurer: N'est-ce pas, ajoutai-je, que vous voulez bien +vous confesser? + +--Oui, Monsieur, dit-il alors avec force; et il s'avana vers moi pour +m'embrasser. Je le fis de grand coeur, comme vous pouvez penser, et je +lui donnai quelques petits conseils pour faciliter l'excution de son +bon dessein. Je le quittai ensuite, et j'annonai la Soeur le succs +inespr de ma visite. Je ne sais ce qui s'ensuivit; mais ce qui m'est +rest profondment grav dans l'esprit ou plutt dans le coeur, c'est +la force merveilleuse de la misricorde de Dieu, qui changea en un +instant, et l'aide d'une seule parole, ce coeur si endurci! + +Le seul souvenir de sa premire communion suffit pour convertir et +probablement pour sauver ce pauvre malade, heureux de l'avoir bien +faite; car s'il et accompli, comme plusieurs, hlas! avec ngligence, +ce grand acte de la vie chrtienne, le souvenir que je lui en +rappelai n'et fait sans doute sur son coeur qu'une impression +insignifiante!... + +Ainsi le bien produit le bien, et avec Dieu rien ne demeure perdu. + + + + * * * * * + + + +53.--L'ORPHELINE ET LE VTRAN. + +Une pauvre orpheline avait t recueillie par un vieux soldat qu'elle +nommait son pre. D'une pit simple, mais srieuse, elle s'tait +attir une telle estime, qu'il y avait autour d'elle comme une aurole +de vnration. Le vieux soldat lui-mme s'tait laiss prendre son +influence. Il appelait sa petite orpheline, _sa petite sainte_. +Jamais il ne fumait devant elle, il jurait encore moins. + +La pieuse enfant tait arrive faire prier son pre adoptif, ce +qu'il n'avait pas fait depuis longtemps. + +Un jour qu'il passait devant l'glise du village, je ne sais quelle +inspiration secrte le pousse y entrer. Il va s'agenouiller dans un +coin et commence son signe de croix. Mais tout coup il s'arrte, ses +yeux ont rencontr une enfant qui, recueillie au pied de l'autel, les +mains jointes, parat comme dans une extase. Il regarde, il reconnat +sa fille. La pense lui vient aussitt qu'elle demande Dieu sa +conversion; elle lui a dit tant de fois que c'tait l l'unique objet +de toutes ses prires. Une larme monte de son coeur ses yeux et +coule le long de ses joues sur sa vieille figure cicatrise. Cette +larme est efficace et dcide de son retour Dieu. + +Quelque temps aprs, aux Pques, le vieux militaire pleinement +converti, bien heureux, communiait ct de sa petite fille. Et, +comme, au sortir de l'glise, quelques-uns de ses vieux camarades le +regardaient tonns: Vous ne vous attendiez pas cela, leur dit-il, +mais que voulez-vous? Je ne puis rsister la _petite sainte_, elle +convertirait le dmon lui-mme, si le dmon pouvait tre converti. + +Voil l'influence de la vraie pit. Puisse-t-elle devenir le partage +de tous ceux qui liront ce petit livre! En mme temps qu'elle assurera +leur propre salut, elle les aidera merveilleusement travailler au +salut des autres! + + + +TABLE DES MATIRES. + +AVANT-PROPOS + +1.--Le capitaine de navire et le mousse. + +2.--Une nuit dans le dsert. + +3.--Les deux frres. + +4.--Un jeu o l'on gagne le ciel. + +5.--La vengeance d'un tudiant chrtien. + +6.--Un pre converti par son enfant. + +7.--Un cadeau inattendu. + +8.--Les trois actes d'un drame contemporain. + +9.--Le remde est dur, mais il est bon. + +10.--Le banc de famille. + +11.--La lettre d'une mre. + +12.--Une premire communion quatre-vingts ans. + +13.--La soupape. + +14.--Une mprise qui porte bonheur. + +15.--Hrosme d'un jeune nophyte. + +16.--Les deux amis. + +17.--Tel est pris qui croyait prendre. + +18.--Comment on obtient un miracle. + +19.--Le marquis d'Outremer. + +20.--La plus grande victoire d'un vieux gnral. + +21.--Le bouffon et son matre. + +22.--Un pisode de la Rvolution. + +23.--Le zle rcompens. + +24.--Sagesse et folie. + +25.--Le terrible article. + +26.--Le trottoir. + +27.--Un fils qui tombe dans les bras de son pre. + +28.--Le rosier du mois de Marie. + +29.--La statuette de saint Antoine. + +30.--Le chemin du coeur. + +31.--Le nouvel Augustin. + +32.--Vaincu par l'exemple. + +33.--La fille du franc-maon. + +34.--Un voyage de cent lieues en Australie. + +35.--Rien n'est impossible Dieu. + +36.--L'amour maternel. + +37.--Un pcheur moribond assist par un prtre mourant. + +38.--Deux fois sauv. + +39.--Dieu a ses lus partout. + +40.--La rose bnite. + +41.--Un souvenir du bagne. + +42.--Ce que le zle peut inspirer un enfant. + +43.--Une conqute du Sacr-Coeur. + +44.--Puissance du chapelet. + +45.--La croix d'argent. + +46.--Un coup de filet de la sainte Vierge. + +47.--Une conversion en mer. + +48.--La mort d'un septembriseur. + +49.--Rencontre providentielle. + +50.--Le bon fils consol. + +51.--Comment on retrouve le bonheur. + +52.--Le souvenir de la premire communion. + +53.--L'orpheline et le vtran. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les joies du pardon, by Anonymous + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES JOIES DU PARDON *** + +***** This file should be named 11494-8.txt or 11494-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/1/4/9/11494/ + +Produced by Joris Van Dael, Renald Levesque and PG Distributed +Proofreaders + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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For +example an eBook of filename 10234 would be found at: + + https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234 + +or filename 24689 would be found at: + https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689 + +An alternative method of locating eBooks: + https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL + + diff --git a/old/11494-8.zip b/old/11494-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..27df84d --- /dev/null +++ b/old/11494-8.zip diff --git a/old/11494-h.zip b/old/11494-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..631d7bf --- /dev/null +++ b/old/11494-h.zip diff --git a/old/11494-h/11494-h.htm b/old/11494-h/11494-h.htm new file mode 100644 index 0000000..509870d --- /dev/null +++ b/old/11494-h/11494-h.htm @@ -0,0 +1,7439 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" + content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>Les joies du pardon</title> + <meta name="author" content="Unknown-Inconnu"> + +<STYLE TYPE="text/css"> +H1 {font-size: 24pt; font-family: serif; text-align: center;} +H2 {font-size: 18pt; font-family: serif; text-align: center;} +H3 {font size:16pt; font-family: serif} +p {font size:14pt; font-family: serif; text-align: justify} +p.STDIT {font size:14pt; font-family: serif; font-style: italic;} +p.FTNOTE {font size:12pt; font-family: sans-serif; text-align: justify} +</STYLE> + +</head> + +<body style="color: rgb(0, 0, 0); background-color: rgb(255, 255, 255);" link="#0000ff" alink="#000088" vlink="#0000ff"> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Les joies du pardon, by Anonymous + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les joies du pardon + Petites histoires contemporaines pour la consolation des coeurs chrtiens + +Author: Anonymous + +Release Date: March 7, 2004 [EBook #11494] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES JOIES DU PARDON *** + + + + +Produced by Joris Van Dael, Renald Levesque and PG Distributed +Proofreaders + + + + + + +</pre> + + + + +<a name="00"></a> +<center> +<img src="cover.png" alt="" style="width: 485px; height: 600px;"> +</center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> + + + +<p>AVANT-PROPOS</p> + +<p>Aprs les joies de l'innocence, il n'en est pas de +plus douces, de plus pntrantes que celles du +repentir. Demandez l'enfant coupable ce qu'il +prouve lorsque, reconnaissant son ingratitude, il vient +se jeter en pleurant dans les bras de sa mre: c'est +un soulagement inexprimable, une ivresse de bonheur... +Ce bonheur n'est rien pourtant auprs de celui +du pauvre pcheur qui, fatigu de ses longs garements, +renonce sa vie mauvaise et vient se reposer +dans le sein de Dieu.</p> + +<p>Aussi, n'existe-t-il pas non plus d'histoire plus attachante +que celle des conversions. Plusieurs surtout, +accomplies presque de nos jours, ont t entoures de +circonstances si extraordinaires et prsentent un si +poignant intrt qu'on ne peut en lire le rcit sans tre +attendri jusqu'au fond de l'me. Pages naves et sublimes, +tout imprgnes de larmes et d'amour, elles +rveillent les sentiments les plus dlicats, les plus exquis; +rien ne ressemble davantage un roman, et +toutefois, on sent merveille que rien n'est plus vridique. +C'est, dirons-nous, un roman divin: les pripties +multiplies, les scnes mouvantes ont la terre +pour thtre, mais le dnouement n'a lieu qu'au ciel.</p> + +<p>Tels sont les exemples que nous allons rapporter +dans ce Recueil: il faudrait pouvoir les mettre sous +les yeux de tous les chrtiens, pour le profit qu'ils en +retireraient et le charme que leur ferait goter cette +lecture.—Nous n'avons eu garde de reproduire ici +les traits que l'on rencontre dans les <i>Annales de Notre-Dame +de Lourdes</i>, de <i>Notre-Dame du Sacr-Coeur</i>, et +dans les Recueils analogues; on ne trouvera non plus +aucune des Biographies contenues dans les <i>Conversions +les plus mmorables du XIXe sicle</i>. Nos rcits ont un +caractre plus intime et tout la fois plus anecdotique: +et c'est l justement ce qui en augmente l'intrt.</p> + +<p>Offert toutes les mes chrtiennes, cet ouvrage s'adresse +d'une manire spciale aux jeunes gens. Personne +n'a, autant qu'eux, besoin de ces manifestations +clatantes de la misricorde divine, si propres inspirer +une confiance inbranlable. Qui connat les preuves +rserves leur foi au sortir du collge? O est-il +d'ailleurs le jeune homme qui dans les longues annes +d'une lutte incessante contre le respect humain et les +plaisirs mauvais, n'a jamais eu un instant de faiblesse? +Ah! puissent nos lecteurs se souvenir, en ces moments +critiques, des modestes pages qu'ils vont lire aujourd'hui! +Elles leur rappelleront qu'aprs mme les plus +lourdes chutes, le coeur de Dieu reste toujours ouvert +pour les recevoir et que le plus grand malheur craindre, +la plus funeste de toutes les fautes, c'est le <i>dcouragement</i>.</p> + + + +<a name="01"></a> +<center><img src="spacer.png" alt="" style="width: 250px; height: 148px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> + +<h2>LES JOIES DU PARDON</h2> + + + +<p>1.—LE CAPITAINE DE NAVIRE ET LE MOUSSE.</p> + +<p>Un capitaine de navire, qui s'tait fait craindre et har +de ses matelots par ses imprcations continuelles et +sa tyrannie, tomba tout coup dangereusement malade, +au milieu d'un voyage de long cours. Le pilote +prit le commandement du vaisseau, et les matelots dclarrent +qu'ils laisseraient prir sans secours leur capitaine, qui se +trouvait dans sa chambre, en proie de cruelles douleurs. +Il avait dj pass peu prs une semaine dans cet tat, sans +que personne se ft inquit de lui, lorsqu'un jeune mousse, touch +de ses souffrances, rsolut d'entrer dans sa chambre et de +lui parler; malgr l'opposition du reste de l'quipage, il descendit +l'escalier, ouvrit la porte et lui demanda comment il se portait; +mais le capitaine lui rpondit avec impatience: Qu'est-ce-que +cela te fait! Va-t'en!</p> + +<p>Le mousse, repouss de la sorte, remonta sur le tillac. Mais +le lendemain il fit une nouvelle tentative: Capitaine, dit-il, +j'espre que vous tes mieux?—O Robert! rpondit alors celui-ci, +j'ai t trs mal toute la nuit. Le jeune garon, encourag +par cette rponse, s'approcha du lit en disant: Capitaine, +laissez-moi vous laver les mains et le visage, cela vous rafrachira. +Le capitaine l'ayant permis, l'enfant demanda ensuite la +permission de le raser. Le capitaine y ayant encore consenti, +le mousse s'enhardit, et offrit son matre de lui faire du th. +L'offre toucha cet homme farouche, son coeur en fut mu, une +larme coula sur son visage, et il laissa chapper ces mots en +soupirant: O amour du prochain! Que tu es aimable au moment +de la dtresse! qu'il est doux de te rencontrer mme +dans un enfant!</p> + +<p>Le capitaine prouva quelque soulagement par les soins de +cet enfant. Mais sa faiblesse devint plus grande, et il fut bientt +convaincu qu'il ne vivrait plus que quelques semaines. Son +esprit fut assig de frayeurs toujours croissantes, mesure +que la mort et l'ternit se montrrent plus prs. Il tait aussi +ignorant qu'il avait t impie. Sa jeunesse s'tait passe parmi +la plus mauvaise classe de marins; non seulement il disait: <i>Il +n'y a point de Dieu</i>, mais il agissait aussi d'aprs ce principe. +pouvant la pense de la mort, ne connaissant pas le chemin +qui conduit au bonheur ternel, et convaincu de ses pchs par +la voix terrible de sa conscience, il s'cria un matin, au moment +o Robert ouvrait la porte de sa chambre, et lui demandait +amicalement: Matre, comment vous portez-vous ce matin?—Ah! +Robert, je me sens trs mal, mon corps va toujours +plus mal; mais je m'inquiterais bien moins de cela, si mon +me tait tranquille. Robert! que dois-je faire? Quel grand +pcheur j'ai t! que deviendrai-je?... Son coeur de pierre +tait attendri. Il se lamentait devant l'enfant, qui faisait tout +son possible pour le consoler, mais en vain.</p> + +<p>Un jour que l'enfant venait d'entrer dans la chambre, le +capitaine s'cria: Robert, sais-tu prier?—Non, matre, je +n'ai jamais su que l'oraison dominicale, que ma mre m'a apprise.—Oh! +prie pour moi, tombe genoux, et demande +grce. Fais cela, Robert, Dieu te bnira. Et tous deux commencrent + pleurer.</p> + +<p>L'enfant, mu de compassion, tomba genoux et s'cria en +sanglotant: Mon Dieu, ayez piti de mon cher capitaine mourant! +je suis un pauvre petit matelot ignorant. Mon Dieu, le +capitaine dit que je dois prier pour lui, mais je ne sais pas comment; +oh! que je regrette qu'il n'y ait pas sur le btiment un +prtre qui puisse me l'apprendre, qui puisse prier mieux que +moi, qui puisse recevoir la confession de ses pchs et les pardonner +en votre nom. Il croit qu'il sera perdu: mon Dieu, sauvez-le! +Il dit qu'il ira en enfer, et qu'il sera avec les dmons: +mon Dieu, faites qu'il aille au ciel, et qu'il soit avec les anges! +Les matelots ne veulent pas venir vers lui; quant moi, je +veux faire pour lui tout ce que je pourrai; mais je ne puis le +sauver. mon Dieu! ayez piti de mon pauvre capitaine! Je +n'ai jamais pri ainsi auparavant. Oh! aidez-moi, mon Dieu, +prier pour mon pauvre capitaine!</p> + +<p>Alors, s'tant relev, il s'approcha du capitaine en lui disant: +J'ai pri aussi bien que j'ai pu; maintenant, matre, prenez +courage. J'espre que Dieu aura piti de vous.</p> + +<p>Le capitaine tait si mu qu'il ne pouvait s'exprimer. La +simplicit, la sincrit et la bonne foi de la prire de l'enfant +avaient fait une telle impression sur lui, qu'il demeura dans un +profond attendrissement, baignant son lit de pleurs.</p> + +<p>Le lendemain matin, quand Robert entra dans la chambre du +capitaine: Robert, mon bon ami, lui dit celui-ci, aprs que tu +fus parti, je tombai dans une douce mditation. Il me semblait +voir Jsus-Christ sur la croix, mourant pour nos offenses, afin +de nous amener Dieu. Je m'levai par mes prires ce divin +Sauveur, et, dans la grande angoisse de mon me, je m'criai +longtemps comme l'aveugle: Jsus, fils de David, ayez piti de +moi! Enfin je crus sentir en mon coeur que les promesses de +pardon qu'il a adresses tant de pcheurs, m'taient aussi +adresses; je ne pouvais profrer d'autres paroles que celle-ci: + amour! misricorde! Non, Robert, ce n'est pas une illusion: +maintenant je sais que Jsus-Christ est mort pour moi. +Je sens que le sang de la croix peut aussi laver mes iniquits; +mes yeux s'ouvrent la lumire d'en haut en mme temps +qu'ils se ferment pour la terre; la grce de mon baptme, la foi +de ma premire communion, rentrent dans mon coeur; que ne +puis-je recevoir ces sacrements que l'glise accorde aux mourants +pour leur passage l'ternit, vers laquelle Dieu m'appelle!</p> + +<p>L'enfant, qui jusque-l avait vers bien des larmes en silence, +fut saisi dans ce moment d'une grande tristesse, et s'cria +Involontairement: Non, non, mon cher matre, ne m'abandonnez +pas.—Robert, lui rpondit-il tranquillement, rsigne-toi, +mon cher enfant: je suis pein de te laisser parmi des gens +aussi dpravs que le sont ordinairement les matelots. Oh! +puisses-tu tre prserv des pchs dans lesquels je suis tomb! +Ta charit pour moi, mon cher enfant, a t grande; Dieu t'en +rcompensera. Je te dois tout; tu as t dans la main de Dieu +l'instrument de ma conversion; c'est le Seigneur qui t'a envoy +vers moi; Dieu te bnisse, mon cher enfant! Dis mes matelots +qu'ils me pardonnent, je leur pardonne aussi, et je prie +pour eux.</p> + +<p>Le lendemain, plein du dsir de revoir son matre, Robert se +leva la pointe du jour; et ayant ouvert la porte, il vit que le +capitaine s'tait lev et s'tait tran au pied de son lit. Il tait + genoux, et semblait prier, appuy, les mains jointes, contre +la paroi du navire. L'enfant attendit quelque temps en silence; +mais enfin il dit doucement: Matre!—Point de rponse.—Capitaine! +s'crie-t-il de nouveau. Mais toujours mme silence. +Il met la main sur son paule et le pousse doucement: alors le +corps change de position et se penche peu peu sur le lit; son +me l'avait quitt depuis quelques heures, pour aller voir un +monde meilleur, o la grce d'un sincre repentir accorde la +prire permet d'esprer que Dieu dans sa misricorde a daign +le recevoir.</p> + + +<a name="02"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> + + +<p>2.—UNE NUIT DANS LE DSERT.</p> + +<p>C'est du missionnaire lui-mme, rapporte le marquis de +Sgur, que je tiens l'histoire suivante, o l'action de +la Providence se montre en assez belle lumire. Il +nous la raconta devant un nombreux auditoire d'hommes, +particulirement de jeunes gens, qui l'coutaient avec une si +religieuse attention, que pendant les pauses de son discours, on +aurait entendu voler une mouche. Par humilit, il parlait la +troisime personne comme s'il se ft agi d'un autre. Mais je +devinai bien vite, son accent, que c'tait son histoire lui-mme +qu'il nous disait, et quand je me trouvai seul avec lui +aprs la sance, je l'obligeai de m'en faire l'aveu. Si je pouvais +faire passer dans mon rcit les flammes de sa parole, telles +qu'elles sortaient de sa bouche et de son coeur, elles allumeraient +dans les mes cet amour surnaturel de Dieu et des hommes, +qui rsume et renferme la loi et les prophtes.</p> + +<p>C'tait l'heure qui prcde le coucher du soleil. L'ombre du +missionnaire et de son cheval s'allongeait sur le sable endormi. +L'horizon s'empourprait comme aux lueurs d'un immense incendie. +La chaleur tait touffante. Parfois, de longs intervalles, +une brise lgre venue on ne sait d'o, passait comme +une caresse de Dieu et apportait au voyageur une sensation dlicieuse: +alors, il ouvrait la bouche et aspirait longuement l'air +un moment rafrachi. Puis le souffle tombait vaincu par le feu +qui rgne au dsert, et l'immobilit ardente reprenait possession +de l'tendue.</p> + +<p>Le missionnaire avanait, pressant l'allure de son cheval, pour +arriver avant la nuit la grande ville, terme de son voyage. +Car la nuit, dans ces plaines d'Afrique, appartient aux fauves. +Quand les premires ombres descendent du ciel, les premiers +bruits des lions et des panthres montent de tous les points +du dsert, d'abord confus et lointains, comme le gmissement +du vent, puis plus forts, plus distincts, semblables tantt +au grondement sourd du tonnerre, tantt ses clats rudes et +dchirs. Ce moment redout approchait, mais il n'tait pas encore +imminent, et le prtre de Jsus-Christ avait bien une heure +devant lui, une heure de jour et de marche tranquille, suffisante +pour atteindre le port. Il tait arm, il avait des provisions de +bouche, un flacon de rhum, pour ranimer ses forces et tremper +ses lvres brlantes. Il priait, il pensait, cherchant lutter +contre la sensation touffante de la solitude, contre l'oppression +de l'espace sans limites o sa vue, son coeur et son esprit se +perdaient. Il avait beau percer de ses regards l'tendue, il +n'apercevait pas un tre vivant, pas un mouvement, pas mme celui +du sable agit par le vent: le vent dormait sur le sable, d'un +sommeil qui semblait ternel.</p> + +<p>Oh! si la bont de Dieu mettait sur son chemin une de ses +cratures, un tre humain, un frre, quelle joie inonderait son +coeur! comme il volerait lui! Avec quels transports il lui tendrait +la main, et le presserait dans ses bras! Mais hlas! il ne +le savait que trop, une rencontre en ces lieux, ce ne serait +qu'un danger de plus: quand on trouve sur sa route un homme +au dsert, au lieu d'un frre embrasser, c'est un ennemi +combattre; c'est un de ces arabes pillards ou de ces Europens +dclasss, bandits de la solitude, dtrousseurs de caravanes, +qu'il faut aborder, non pas le salut aux lvres, mais le revolver + la main.</p> + +<p>Il se perdait en ces penses, et berc par l'allure monotone +de son cheval, il laissait flotter l'aventure son esprit et ses +guides, quand tout coup il se redresse sur ses triers, et d'un +mouvement instinctif, arrte sa monture. Qu'a-t-il donc aperu + l'horizon? Est-ce une illusion de ses sens? N'y a-t-il pas l-bas, +bien loin, quelque chose qui se remue?—Certainement, +il ne se trompe pas: le point noir qui a frapp sa vue s'agite, +se rapproche, grossit insensiblement. C'est un tre vivant, un +animal ou un homme.—Un homme, c'est un homme! Il le +voit maintenant, il distingue vaguement sa forme; cet homme +l'a vu, lui aussi; il est vident qu'il s'avance dans sa direction... +Que faire! Quel parti prendre? Faut-il pousser son cheval au +galop et se mettre hors de la porte de cet inconnu? C'est le +parti le plus sr, mais est-ce le plus honorable? Si, au lieu d'tre +un voleur arabe, cet homme tait un chrtien, un franais? Et +quand mme il serait un coureur du dsert, un bandit, est-ce +le fait d'un missionnaire, d'un aptre de Jsus-Christ, de fuir +devant une crature humaine, devant un de ceux pour qui le +Sauveur du monde est mort sur la croix?</p> + +<p>L'hsitation du prtre n'est pas longue. Il attendra le frre +qui vient au-devant de lui, que ce soit Can ou Abel. L'hte du +dsert se rapproche de minute en minute, il semble la fois se +hter d'accourir et lutter contre la fatigue. Le voil une petite +distance, on dirait un spectre ambulant. Il est dguenill; +sa main tient un fusil; ses yeux sont allums de fivre, de haine +et de convoitise. C'est indubitablement un brigand, mais un +brigand europen: c'est en tout cas, un malheureux dvor de +besoin. Le prtre n'hsite plus: il risque peut-tre sa vie, mais +il a la chance de secourir un misrable, de sauver une me. +Aprs tout, c'est son mtier de s'exposer la mort: le corps d'un +missionnaire n'est rien; l'me d'un pcheur est d'un prix infini.</p> + +<p>Il descend de cheval, jette ses armes terre pour montrer +l'inconnu ses dispositions pacifiques, et d'un pas tranquille et +ferme, va au-devant de lui. L'autre tonn, puis, s'arrte; la +surprise est plus forte que la haine; mais la faim, la soif dvorante, +voil ce qui domine tout le reste. Le prtre le devine, et, +sans parler, lui prsente ses provisions, des fruits, des dattes, +du rhum.—Du rhum! C'est la force, c'est la vie! Pour cette +gourde de rhum, le malheureux aurait tu son pre! Il tend +la main, saisit la gourde, la porte sa bouche, la boit, l'aspire + longs traits. Son visage se ranime, son sang circule, sa pleur +mortelle fait place une vive rougeur. Tout coup, il chancelle; +il a bu trop et trop vite, il tombe tout de son long et demeure +sur le sol, inerte, engourdi, comme mort.</p> + +<p>Le missionnaire, effray, se penche vers lui, tte son pouls, +coute les battements de son coeur, et respire; ce n'est pas la +mort, c'est le sommeil bienfaisant et rparateur. Il le considre +longuement; sa carnation, la couleur de sa barbe et de ses +cheveux, il reconnat un Franais. Malgr les traces des passions +et de la fatigue, il croit lire sur ce visage dvast les vestiges +d'une bonne race, et son me d'aptre se remplit de reconnaissance +et de joie. Soudain, il tressaille comme s'il sortait +d'un rve. Le soleil va disparatre, et son orbe agrandi et rutilant +est dj demi cach. Encore quelques minutes et la nuit +aura remplac le jour. Que faire de cet infortun que la Providence +a envoy sur sa route et dans ses bras? Le charger +sur son cheval? C'est impossible; il connat le poids d'un corps +qui s'abandonne. Le laisser l, seul, la nuit, dans le dsert, +expos aux dents des btes froces, une mort sans consolations? +C'est plus impossible encore.</p> + +<p>Il n'y a pas hsiter; il attendra le rveil du pcheur, sous +la garde de Dieu qui ne laissera pas inacheve l'oeuvre de sa +misricorde. Il s'agenouille sur le sable, prs de cet homme qu'il +ne connaissait pas une heure avant, et pour lequel il sacrifierait +sa vie avec joie. Il soulve doucement dans ses mains la tte +du dormeur, la pose sur ses genoux, et il entre en prires.</p> + +<p>La nuit est arrive, profonde, solennelle, ivre de silence et +de solitude. Deux heures se passent ainsi, sans qu'aucun des +deux hommes ait fait un mouvement. Les toiles se sont allumes +les unes aprs les autres et rpandent sur l'ocan de sable +une lueur mystrieuse et sacre. Les anges contemplent du +haut du ciel ce spectacle plus beau que celui d'un ami veillant +sur son ami, d'une mre veillant sur son enfant, le spectacle +d'Abel veillant avec amour sur Can: tel, au temps du sjour +du Fils de Dieu sur la terre, Jsus priait dans les plaines de +Galile auprs de Judas endormi.</p> + +<p>Enfin, l'homme se rveille. Il relve la tte, ouvre les yeux et +rencontre ceux de ce prtre genoux qui le regarde avec une +ineffable tendresse. Alors il se souvient, il devine, il comprend +tout; il se met trembler des pieds la tte, comme ces possds +d'Isral au moment o le dmon sortait de leur corps et de +leur me la voix de Jsus-Christ. La haine est vaincue, Satan +s'enfuit de cette me pour n'y plus rentrer. Le bienheureux +larron pleure, il clate en sanglots, et, sans prononcer une parole, +il se laisse tomber dans Tes bras du missionnaire, qui le +presse sur son coeur en lui disant: Mon frre!</p> + +<p>Quand il eut mang, le prtre le fit monter sur son cheval +et marcha prs de lui, priant toujours et ne lui disant rien, pour +le laisser tout entier la grce divine qui parlait au fond de +son me. Ils arrivrent la ville sans rencontre fcheuse. Le +missionnaire fit coucher le prisonnier de sa charit dans son +lit, et dormit prs de lui sur quelques coussins. Demain, lui +dit-il, vous me direz tout ce que vous voudrez. Aujourd'hui, je +ne veux rien entendre.</p> + +<p>Le lendemain, l'homme lui raconta son histoire, prlude de sa +confession: histoire terrible, commence par une jeunesse sans +corrections et sans travail, poursuivie dans le vice, dans le crime, +et qui, par un prodige de la misricorde divine, s'achevait dans +les larmes du repentir.</p> + +<p>Sa mre, brave paysanne, reste veuve de bonne heure, l'avait +impitoyablement gt pour pargner quelques pleurs son +enfance. Il avait t l'cole, parce qu'il l'avait bien voulu; s'y +tait instruit, parce qu'il avait l'esprit vif et ouvert; puis +s'tait livr la paresse, au plaisir, bientt au vice. dix-huit +ans, c'tait dj un mauvais sujet accompli. Il s'engagea par +ennui, pour connatre la vie de la caserne, et courir les garnisons. +Puis, le joug de la discipline gtant ses plaisirs, il demanda +une permission, revint au village, en dguerpit un matin +avant le jour, sans embrasser sa mre, mais non sans l'avoir +dvalise, et ne reparut plus au rgiment. Il passa aux tats-Unis, +y gagna une petite fortune qu'il dpensa en folles orgies. +Alors, dans un accs de raison, peut-tre de remords, il quitta +l'Amrique pour l'Algrie, se remit a l'oeuvre, et mena pendant +quelque temps une conduite rgulire et laborieuse.</p> + +<p>Il commenait se refaire de corps, d'me et de bourse, quand +le dmon envoya sur son chemin un de ses anciens compagnons +de dbauche, dserteur comme lui, qui le reconnut, chercha +l'entraner de nouveau dans le vice, et n'y pouvant russir, rvla +son pass et le perdit de rputation.</p> + +<p>Sa tte ne put rsister ce dernier coup. Puisque je ne puis +tre un honnte homme, se dit-il, je serai un franc sclrat. +Et il fit comme il avait dit. Il quitta la grande ville o toutes les +portes se fermaient devant lui, s'enfuit au dsert, et demanda + la rapine et au meurtre des moyens d'existence. Bientt il se +trouva la tte d'une bande d'arabes, qui dtroussaient les +passants, les plerins de la Mecque, et vivaient comme lui de +brigandage. Mais, par un reste de pudeur, il ne s'attaquait +qu'aux musulmans et vitait de verser le sang des europens. +Ses compagnons s'en aperurent, et se rvoltant contre lui, ils +le menacrent d'abandon, mme de mort, s'il continuait pargner +les chrtiens.</p> + +<p>Il rsista d'abord, puis, avec sa faiblesse et son emportement +habituels: Eh bien! s'cria-t-il, puisqu'il faut aller jusqu'au +bout, j'irai aussi bien et plus loin que vous. Une caravane +vint passer; elle comptait des europens et des musulmans. +Il l'attaqua furieusement la tte de ses hommes, frappa tort +et travers sur tout ce qui lui tombait sous la main. Parmi les +victimes se trouvait un franais. L'aspect de ce compatriote, +peut-tre assassin par lui, le fit soudainement rentrer en lui-mme. +Je suis un misrable. se dit-il. Et laissant l ses +compagnons occups dpouiller les cadavres, fou de remords, +pouvant de son ignominie, il s'lana comme un insens et se +perdit bientt dans l'immensit du dsert.</p> + +<p>Quand le missionnaire le rencontra, il y avait trois jours +qu'il errait l'aventure, maudit et dsespr comme Can, ne +mangeant pas, ne buvant pas, ne sachant ce qu'il faisait, ni ce +qu'il voulait. Il tait bout de forces, quand il aperut le voyageur +qui passait au loin sur son cheval. Pouss par un transport +infernal, il essaya de le rejoindre, non pour le voler, mais +pour l'assassiner: J'en tuerai encore un, se dit-il, et je me +tuerai aprs. Au lieu de la mort, c'est la vie qui l'attendait, +et c'est dans les bras de la misricorde qu'il tomba.</p> + +<p>Tel fut le rcit du criminel repentant: le missionnaire, le serrant +plus tendrement encore sur son coeur, se contenta de lui +dire: Maintenant que je sais votre histoire, votre confession +sera courte et facile. Agenouillez-vous devant Dieu, mon fils, +et en son nom je vous pardonnerai tous les pchs, tous les +crimes de votre vie entire.</p> + +<p>Le pcheur se confessa avec des torrents de larmes, et tandis +que le prtre prononait sur son front courb jusqu' terre les +paroles sacres de l'absolution, il lui sembla que son pass +s'engloutissait dans l'abme de la misricorde divine et qu'une +vie nouvelle s'ouvrait devant lui.</p> + +<p>Ce que fut cette vie, je l'ignore. Le missionnaire ne nous l'a +pas dit. Mais qu'elle soit acheve ou qu'elle dure encore, qu'elle +se poursuive dans un labeur honnte ou dans les austrits +d'un clotre, il n'est pas douteux qu'elle fut ou qu'elle sera jusqu'au +bout une vie de repentir, d'action de grces et d'amour +pnitent.</p> + +<a name="03"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> + + + + +<p>3.—LES DEUX FRRES</p> + +<p>Deux frres entrrent en mme temps dans un collge de +France; ils se ressemblaient si parfaitement quant +la taille et aux traits du visage, qu'il fallait les avoir +vus souvent pour les distinguer l'un de l'autre: mais ils taient +bien diffrents de caractre: l'an n'avait presque aucun +sentiment de religion; le cadet tait d'une pit anglique. +On ne saurait imaginer tous les moyens que sa charit lui +suggra pour gagner son frre. C'tait peu pour lui de lui +accorder ce qu'il demandait; il allait au-devant de tout ce +qui pouvait lui tre agrable; il se privait, en sa faveur, de tout +l'argent qu'on lui accordait pour ses menus plaisirs. On leur +donna tous deux un costume neuf de trs grand prix; +l'an, en peu de temps, mit le sien en mauvais tat; celui du +cadet tait encore trs propre. Ne sachant plus quel prsent +faire son frre, il imagina de lui donner son habit.</p> + +<p>Vous tes mon an, lui dit-il, il convient que vous soyez +mieux habill que moi: votre habit est gt; si le mien vous +fait plaisir, je vous le donnerai, on n'en saura rien chez +nous.</p> + +<p>L'offre est aussitt accepte et l'change fait.</p> + +<p>Quelques jours aprs, le pieux enfant appelle son frre et lui +dit qu'il avait quelque chose lui communiquer.</p> + +<p>Auriez-vous encore un habit me donner? lui dit celui-ci.</p> + +<p>—Oui, lui rpond l'enfant, et un bien plus prcieux que celui +que je vous ai donn dernirement; allez demain confesse; +rconciliez-vous avec Dieu, c'est lui-mme qui vous en revtira.</p> + +<p>— confesse, rpondit l'autre, vraiment j'y vais assez souvent; +si, cependant, il ne faut que cela pour vous contenter, +j'irai bien encore demain, mais je ne vous garantis pas que j'en +deviendrai meilleur.</p> + +<p>—Promettez-moi au moins, rpliqua le cadet, que vous +ferez pendant deux jours quelques efforts pour le devenir.</p> + +<p>L'an le lui promit.</p> + +<p>Le lendemain, ils allrent tous deux confesse; ils avaient +le mme confesseur. Le cadet se confessa le premier, et se retira +devant le Saint-Sacrement, pour demander Dieu qu'il lui +plt de toucher son frre. L'an raconta depuis, qu'en entrant +au confessionnal, tout ce que son frre avait fait pour lui se +prsentant son esprit, il eut honte de lui-mme, et ne fut plus +matre de retenir ses larmes. Il dit son confesseur qu'il voulait +bien sincrement se convertir et consoler son frre des chagrins +qu'il lui avait causs jusqu'alors. Pendant toute sa confession, +il versa un torrent de larmes. Le cadet qui de l'endroit +o il tait, l'avait entendu clater en soupirs, tait remont +dans son quartier, combl de joie et bnissant le Seigneur. Un +moment aprs, on vint le demander la porte; c'tait son frre +qui se jeta ses genoux, et les arrosa de ses larmes, lui demandant +pardon de tous les sujets de mcontentement qu'il lui +avait donns et lui promettant de suivre, l'avenir, aussi bien +ses avis que ses exemples. L'enfant, ravi des dispositions de +son frre, se jeta a son cou, et lui dit tout ce que sa charit +put lui suggrer de plus tendre et de plus affectueux pour +l'encourager. Le jeune homme demeura si ferme dans ses +bonnes rsolutions, qu'en peu de temps, il devint, comme son +frre, un modle de vertu, et ne se dmentit jamais.</p> + + +<a name="04"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> + +<p>4.—UN JEU O L'ON GAGNE LE CIEL</p> + +<p>Dans une petite ville de France vivait un officier retrait, +qui tait un excellent chrtien. Personne devant lui ne se +serait permis une parole inconvenante; chacun venait +lui demander conseil: l'un le consultait pour l'achat d'une +terre; l'autre, pour l'arrangement d'un procs; tout le monde, +en un mot, l'honorait, le respectait et l'aimait.</p> + +<p>Lui-mme a racont son histoire, et elle mrite d'occuper +une des premires places dans ce recueil, car elle montre +d'une manire bien touchante que Dieu se sert des moyens les +plus inattendus pour ramener lui les pcheurs et que sa misricorde +est inpuisable l'gard des mes de bonne volont.</p> + +<p>Je ne date pas d'hier, disait plaisamment notre officier, +vous vous en apercevez facilement ma moustache et aux +quelques cheveux qui me restent; mais si je suis vieux et cass, +j'ai t jeune et alerte. J'avais dix-huit ans environ, en 1792, +lorsque la grande guerre vint clater; j'tais ardent, j'avais +adopt avec enthousiasme toutes les ides du temps. Je criais +avec les autres, et de bon coeur: Vive la fraternit ou la +mort! Hlas! ce devait tre la mort ou la ruine pour bien du +monde. Aussi, ds que j'appris que la France venait de commencer +la lutte contre les trangers, mon parti fut bientt pris, +je m'engageai.</p> + +<p>Il faut vous dire, avant d'aller plus loin, que, malgr les +efforts de ma pauvre chre mre et de notre cur, je ne croyais +gure Dieu, et encore moins au diable; je m'amusais tant +que je pouvais; je passais, parmi mes camarades de plaisir, +pour un <i>bon garon</i>. vous parler franc, j'tais un trs mauvais +sujet; mais parmi tous mes dfauts, j'en avais un qui me distinguait +de tous mes compagnons, je ne pouvais pas prononcer +une phrase, souvent mme une parole, sans y ajouter un juron. +Et ce n'taient pas des jurons pour rire, c'taient d'affreux blasphmes +qui devaient dans le ciel faire voiler les anges et pleurer +les saints.</p> + +<p>Aprs ce prambule, ncessaire pour bien faire comprendre +la suite de mon histoire, je la reprends, et je tcherai de l'abrger +le plus possible pour ne pas trop vous ennuyer. Me voila +donc engag dix-huit ans, menant joyeuse vie et jurant tout +le long du jour. Je vous fais grce de ma vie militaire, elle a +ressembl celle de beaucoup de mes camarades, qui n'ont +pas laiss leurs os sur le champ de bataille; je fus envoy +l'arme des Pyrnes, puis l'arme de Sambre-et-Meuse, puis +en Italie, puis en gypte, puis partout enfin o il y avait des +coups donner et recevoir. Les annes, l'exprience, deux +blessures, l'une reue aux Pyrnes, l'autre, Austerlitz, l'affreuse +retraite de Russie, tout cela avait calm ma fougue, +m'avait rendu plus rgulier dans ma conduite, mais n'avait pu +me corriger de mon dfaut de toujours jurer. Mon avancement +mme se trouva arrt par ce vice; comme je savais lire et +qu'on n'avait pas le choix alors parmi les lettrs, je fus rapidement +officier; mais une fois l, mon malheureux dfaut me +joua bien des tours; et souvent des gnraux, aprs une affaire +o je m'tais bien conduit, n'osaient pas m'avancer, parce qu'ils +trouvaient que j'avais trop mauvais ton pour arriver aux hauts +grades militaires. Je les traitais bien de sacristains, de calotins, +mais, part moi, je leur donnais raison, et pourtant je ne me +corrigeais pas. Enfin, 1815 arriva: je fus licenci avec l'arme +de la Loire et je revins dans ma ville natale capitaine et dcor. +Aprs les premires joies de retrouver mes vieux amis, mes +vieux camarades d'enfance, aprs les premires douceurs du +repos et de la libert, la suite de tant de privations et d'annes +de discipline, je commenais trouver le temps long, je fus au +caf et je mangeai ma demi-solde, comme un goste, entre une +pipe et un jeu de cartes. Ma position, mes campagnes, mes rcits +me faisaient le centre d'un petit groupe de dsoeuvrs comme +moi, et, par suite de mon habitude invtre, on y entendait +plus souvent jurer que bnir le nom de Dieu.</p> + +<p>Malgr cela, l'ennui me gagnait, lorsqu'un matin, je vois +entrer dans ma chambre le cur de la paroisse. J'tais si loin de +m'attendre pareille visite, que ma pipe s'chappa de mes dents +et vint se briser sur le plancher, ce qui me fit pousser le plus +gros juron de mon riche rpertoire. Le cur ne se troubla pas +pour si peu, et, prenant une chaise, que je ne lui offrais pas, +il s'assit tranquillement: Bonjour, M. le capitaine, me dit-il; +puisque vous n'tes pas venu me voir votre arrive dans ma +paroisse, il faut bien que je vienne vous chercher.—Je n'aime +pas les curs, lui rpondis-je, je ne les ai jamais aims et je suis +trop vieux pour changer maintenant.—Eh bien! capitaine, +nous ne sommes pas du mme avis, et, avec un brave comme +vous, je n'irai pas par quatre chemins, c'est prcisment pour +vous faire changer que je suis venu vous voir. peine le +digne prtre avait-il fini sa phrase, que je me levai comme un +furieux, et, en jurant comme un possd, je le mis littralement + la porte.</p> + +<p>Le lendemain, je me croyais tout jamais dbarrass de +pareille visite, lorsque je vis encore entrer le cur. Ah! par +exemple, c'est trop fort, m'criai-je, et je me levai pour le repousser +de chez moi. Lui, sans se troubler, me dit avec beaucoup +de douceur: Bonjour, capitaine, vous n'tiez pas bien +dispos hier, et je suis revenu aujourd'hui pour savoir si vous +tiez plus en train de causer. Malgr mon apparence terrible, +je n'tais pas tout fait mauvais au fond du coeur; aussi, +ce sang-froid me dsarma, et adoucissant ma voix, je lui rpondis: +Eh bien! monsieur le cur, puisque vous avez tant de +plaisir causer avec moi, j'y consens, mais une condition, +c'est que vous ne me parlerez pas de vos momeries, de vos +glises et de vos bedeaux.—Soit, reprit le cur; mais, de votre +ct, vous vous engagez me consacrer chaque jour une heure: +votre temps n'est pas compt, et vous ne pouvez me refuser ce +plaisir.—Accord; et pour rpondre votre politesse par une +autre, je vous avouerai que je m'ennuie tant, que ce sera une +distraction pour moi de causer avec un homme qui sait parler. +Ma politesse n'tait pas trs polie, mais le cur eut l'air de la +trouver accomplie.</p> + +<p>La connaissance ainsi faite devint bien vite intime; l'heure +que j'avais promise au cur me semblait de plus en plus courte, +et il m'arrivait souvent de la doubler et de la tripler. Mon vnrable +ami jouait au trictrac, et j'aimais moi-mme extrmement +ce jeu; aussi, bientt chaque soir, au lieu d'aller au caf, je +prenais le chemin du presbytre, et nous jouions avec un tel +acharnement, que la soire se passait toujours trop rapidement.</p> + +<p>Le cur tait fidle sa promesse; il ne me parlait jamais +de religion: malheureusement, de mon ct, j'tais fidle mes +mauvaises habitudes, et je prononais bien peu de phrases sans +les assaisonner de quelques grossiers jurons. Un soir o le cur +me battait plates coutures, je m'en donnais coeur joie, et +jamais pareils blasphmes n'avaient retenti sous l'humble toit +de notre pasteur. Il posa son cornet sur la table, et, me regardant +bien en face: Je vous ai fait une promesse, me dit-il, +laquelle je suis fidle; voulez-vous m'en faire une votre +tour?—Laquelle?—C'est de ne plus jurer.—Mais c'est impossible, +voil plus de cinquante ans que j'ai cette habitude; elle +m'a empch de faire mon chemin, et vous voulez que j'y renonce: +rayez cela de vos papiers; non pas que je le fasse +maintenant par mchancet, mais c'est devenu une habitude +chronique.—Je ne prtends pas que ce ne vous sera pas difficile, +mais croyez-vous qu'il me soit facile de vous voir tous les +jours, sans vous parler de religion, vous, qui en auriez tant +besoin pourtant; la partie n'est pas gale: il me faut une compensation: +quand vous jurerez, je vous parlerai de Dieu.—Au +fait, vous pouvez avoir raison; je n'en disconviens pas.—Puisque +vous tes de si bonne composition, je veux vous montrer +que malgr ma robe, je ne suis pas si noir que j'en ai l'air: +et vous permets, toutes les fois que votre mauvaise habitude de +jurer vous pressera, de remplacer vos gras jurons par <i>sapristi</i>.—Je +consens au march, rpondis-je.—Et vous, capitaine, +ajouta-t-il, n'oubliez pas que, si vous manquez votre promesse, +je manquerai la mienne.</p> + +<p>Je vis bien vite que j'avais fait un march de dupe, ou plutt +que le bon cur savait bien ce qu'il faisait en me le proposant. +Chaque jour j'oubliais l'innocent <i>sapristi</i>, et je reprenais mon +triste rpertoire. Aussitt, le cur me faisait un sermon en trois +points, et j'tais bien forc de l'couter, puisque c'tait dans nos +conventions. Vous devinez facilement le reste: mesure que +mon vnrable ami me dvoilait les beauts de la religion, j'y prenais +got; ce n'tait plus une punition, c'tait devenu un besoin. +Bientt, je fus tout fait converti; mon excellent cur me fit +approcher des sacrements; maintenant je trouve mon bonheur + l'accomplissement de mes devoirs, et il ne me reste de mon +ancien tat que l'habitude d'assaisonner toutes mes phrases du +fameux <i>sapristi</i>, ce qui me fait appeler par tout le monde ici le +capitaine <i>Sapristi</i>. Si je raconte volontiers mon histoire, c'est +dans l'esprance qu'elle pourra dtourner du mal, et de la mauvaise +habitude de jurer, quelques personnes aussi coupables que +je l'tais alors.<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a></p> + +<blockquote class="FTNOTE"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a>***Cit dans les <i>Petites lectures</i>, bulletin +populaire des Confrences de Saint-Vincent-de-Paul.—Nous n'avons pu +vrifier nous-mme, on le comprend, l'authenticit des traits que nous +avons puiss dans d'autres Recueils; mais pourquoi la mettre en doute: Il +est certain qu'il s'opre frquemment des conversions tout aussi +extraordinaires que celle-l; le prtre n'y prend mme plus garde dans les +pays de foi, tant il est souvent tmoin de ces merveilles, et elles +restent un secret entre l'homme et Dieu.</blockquote> + +<a name="05"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> + + + + +<p>5.—LA VENGEANCE D'UN TUDIANT CHRTIEN.</p> + + +<p>Sous Louis-Philippe, crit Armand de Pontmartin, l'esprit +d'irrligion rgnait dans les collges de Paris. Il y avait +pourtant des exceptions... la plus originale et la plus touchante +m'tait apparue sous les traits de Paul Savenay, natif +de Gurande. Dou, ou plutt arm d'une pit anglique et robuste +tout ensemble, il bravait le respect humain, dfiait la +raillerie, et il aurait mis au besoin tout l'enttement de sa race +pour affronter la perscution et le martyre. Cette pit se rvlait +jusque sur son visage, qui prenait une expression cleste +au moment de la prire. Ainsi, lorsque, sur un signe de notre +professeur indolent, je rcitais, au dbut et la fin de la classe, +le <i>Veni Sancte Spiritus</i> et le <i>Sub tuum praesidium</i>, c'tait pour +presque tous les lves, le signal d'un concert charivarique +d'ternuements, de quintes de toux, de pupitres disloqus, et de +dictionnaires tombant grand bruit. Paul Savenay s'isolait de +ce tapage, et l'on pouvait suivre sur sa figure le sourire de la +sainte Vierge dont il implorait la protection, et le contact de +l'Esprit-Saint qui l'effleurait de ses ailes.</p> + +<p>Cette pit fervente l'avait fait prendre en grippe par le plus +mauvais sujet de la classe, fanfaron d'impit et de libertinage, +liseur et colporteur des livres de Parny et de Voltaire, et pourtant +Breton comme Paul; mais entendons-nous, ce Breton-l, +nomm Jacques Fal, tait un Breton de contrebande. On +disait que son pre, Nantais d'origine, avait pris part quelques-unes +des plus sanglantes scnes de la Rvolution, s'tait +enrichi en achetant des terres de Vendens, puis ruin dans des +spculations quivoques. Tout irritait Jacques contre Paul Savenay; +un hritage de haine, le retour des Bourbons, l'animosit +instinctive du vice contre la vertu, du mal contre le bien, +de l'athisme contre la foi, du diable contre le bon Dieu; mais +ce qui l'exasprait le plus, c'tait la douceur de Paul, sa patience +inaltrable que, naturellement, Jacques taxait de lchet et +d'hypocrisie.—Tu es donc un lche? lui disait-il en lui montrant +le poing.—Je ne le crois pas, rpondait Paul avec un accent +de rsignation qui aurait dsarm un tigre. Son perscuteur +ne lui laissait pas un moment de trve, et le harcelait de la faon +qui devait le plus cruellement blesser cette me tendre, +chaste, exquise et pieuse. Non content de le traiter de cagot, +de Basile, de tartufe et de cafard. Jacques joignait le blasphme + l'insulte, le sacrilge l'outrage. Il glissait de mauvais +livres dans le pupitre de Paul et lui jouait les plus vilains tours. +Nous smes plus tard que ses brutalits s'taient parfois envenimes +jusqu'aux voies de fait: bourrades, brimades, coups de +poing, coups de rgle: un jour mme, un coup de canif qui fit +couler le sang. La plupart des lves feignaient de ne pas +s'apercevoir de ces abominables violences. Quelques-uns avaient +l'infamie d'applaudir avec des ricanements stupides. Jacques +n'avait pas, en somme, l'air bien froce; mais tait grand, bien +dcoupl, taill en athlte. On le redoutait et il avait sa petite +cour de complaisants et de flatteurs. Lorsqu'indign de sa mchancet +et attir vers Paul Savenay par d'irrsistibles sympathies, +je risquais, moi chtif, quelques reproches: Tais-toi +ou je t'assomme! me disait cet enrag; tais-toi, mauvaise graine +d'migr! J'aurais certainement eu ma part de ses injures et +de ses coups, si je n'avais trouv un admirable dfenseur en la +personne de Gaston de Raincy.</p> + +<p>Le martyre de Paul Savenay dura deux ans et pendant ces +deux ans, pas une plainte. S'il versait en secret quelques larmes, +il ne pleurait pas sur ses souffrances, mais sur les garements +de cette pauvre me, rvolte contre Dieu. Un matin, me rencontrant + la porte de Saint-Sulpice, et me croyant meilleur +que je n'tais, il me dit: Armand, allons prier pour lui! +Je lui rpondis: Paul, tu es un saint... le saint de Gurande, +et c'est sous ce nom que je veux dsormais te connatre et t'admirer!</p> + +<p>Bientt, je perdis de vue le perscuteur et sa victime. Jacques +Fal, convaincu de colportage du <i>Compre Mathieu</i> et des <i>Chansons</i> +de Branger, fut <i>pri</i> par le proviseur de ne pas revenir +aprs les vacances. Paul Savenay, qui se destinait la profession +de mdecin, quitta le collge un an avant moi.</p> + +<p>Armand de Pontmartin, cet endroit, interrompt son rcit +pour expliquer comment il retrouva quelques annes plus tard +ce vertueux jeune homme chez Frdric Ozanam. Ce dernier +venait de fonder, avec quelques amis, les Confrences de saint +Vincent de Paul et il exposait aux jeunes messieurs runis chez +lui les moyens qui lui semblaient les plus propres assurer le +succs de l'entreprise.</p> + +<p>Tout coup, continue le narrateur, Ozanam regarde sa +montre et dit aux jeunes gens qui l'entouraient: Mes amis, je +suis un bavard. Agir vaut mieux que parler, dans une crise +comme celle-ci. L'ennemi est toujours l; le cholra vient peine +d'entrer dans sa phase dcroissante... Nous n'avons pas une +minute perdre!</p> + +<p>Il distribua ses ouvriers de la premire heure la liste des +malades qu'ils devaient visiter. Puis, s'adressant a Paul Savenay:—Et +vous, Paul, lui dit-il, votre premire visite est toujours, +n'est-ce pas, pour l'htel Racine?</p> + +<p>—Oui, mon ami, rpondit Savenay; oui, encore aujourd'hui, +ajouta-t-il avec une motion singulire.</p> + +<p>En ce moment, Ozanam le prit part et lui dit tout bas quelques +mots en me regardant. Il me sembla que Paul Savenay +opposait une certaine rsistance. Ozanam insistait en rptant + demi-voix: Pourquoi pas? Pourquoi pas?...</p> + +<p>Paul parut enfin se dcider, et se tournant vers moi: Veux-tu, +me dit-il, que nous sortions ensemble?</p> + +<p>Nous sortmes: Ozanam habitait alors la rue de Svres, et +nous nous dirigions du ct de la rue Jacob. En descendant la +rue des Saints-Pres, nous croismes une modeste voiture de +louage, qui gravissait assez lentement cette monte fort raide. +Paul salua et me dit: Sais-tu qui est dans cette voiture? +Mgr de Qulen, archevque de Paris. Comme hier, comme demain, +il vient de l'htel-Dieu, et il va l'hospice de la Charit; +c'est ainsi qu'il se venge. Parmi ceux qu'il visite, qu'il secourt +et qu'il console, on compterait par centaines les meutiers de +fvrier 1831, les pillards de l'archevch et de Saint-Germain-l'Auxerrois, +ceux qui l'auraient gorg, s'il tait tomb entre +leurs mains!</p> + +<p>Nous arrivmes au bout de la rue Jacob; Paul s'arrta devant +l'htel Racine, moins potique et moins lgant que son nom. +L, il parut hsiter encore, puis prenant son parti: Entrons, +me dit-il. On sait ce que sont ces htels d'tudiants. Nous montmes +quatre tages. Parvenus au quatrime, nous vmes une +clef sur la porte, n 78, Paul entra sans frapper, et me fit signe +de le suivre. Un mouvant spectacle m'attendait.</p> + +<p>Sur un lit fort propre, tendu de rideaux de toile verte, je reconnus + l'instant Jacques Fal, le perscuteur, le bourreau de +Paul Savenay. Il tait videmment en convalescence; mais sa +pleur, ses yeux cerns, son visage amaigri, prouvaient qu'il +venait de subir l'horrible crise. Sa soeur, vtue de noir, tait debout + son chevet, un rayon de soleil d'avril gayait la chambre.</p> + +<p>En me voyant, Jacques poussa un cri de surprise; puis, brusquement, +presque violemment, imposant silence d'un geste +Paul, qui voulait parler:</p> + +<p>Non, vois-tu? lui dit-il; non, Paul, tu ne veux pas que j'touffe, +n'est-ce pas? Quand je devrais retomber malade, il faut, +entends-tu bien? il faut que notre camarade sache... ce qu'il a +dj devin! Il a t le tmoin de mes infamies, de tes souffrances; +il faut qu'il apprenne ce qu'a t la revanche du chrtien +contre le mcrant, du saint contre le misrable. Tais-toi! tais-toi!... +Nomi, dis-lui de se taire et de me laisser la parole!... +Il y a un mois, j'tais encore tel que tu m'as connu... Non, Armand, +j'tais pire: impie, athe, mchant, libertin, mangeur +de prtres, corrompu jusqu'aux moelles. Le 29 mars, jeudi de la +mi-carme, j'avais fait la noce avec quelques compagnons de +dbauches... je rentre minuit... une heure aprs, je me tordais +sur ce lit, en proie a des convulsions effroyables... La tte +en feu, le corps glac, tous les symptmes du cholra... et j'tais +seul, seul au monde... Ma soeur Nomi, au fond de la Bretagne, +chez une vieille tante..., mes parents morts..., point +d'amis... le vice et l'impit n'en donnent pas... Oui, seul dans +ce misrable htel, sr que, si j'avais la force d'appeler, l'htesse +pouvante me ferait jeter sur un matelas, et me crierait d'aller +mourir dans la rue... Oh! quelle nuit! L'enfer anticip, moi qui +ne croyais pas l'enfer!... Tais-toi, Paul, je t'en prie, laisse-moi +parler!... sept heures, au paroxysme de mes tortures et +de mon dsespoir, ma porte s'ouvre, et je vois entrer Paul Savenay... +Paul, ma victime, mon martyr!... Ah! je crus d'abord + une apparition vengeresse... Mais non, il avait sur les lvres +un sourire cleste; dans le regard, l'expression anglique du +pardon... Il vint moi, me prit la main, me dit quelques bonnes +paroles;... c'tait un miracle, n'est-ce pas?...</p> + +<p>—Non, c'tait tout simple, interrompit Paul Savenay. Je suis +interne l'hospice de la Charit, deux pas d'ici... Le docteur +Rcamier, mon matre, m'avait charg de visiter tous les htels +de la rue Jacob... L'htel Racine tait sur ma liste et le +hasard...</p> + +<p>—Le hasard!!! C'est donc toi maintenant qui nies la Providence?... +Pourquoi ne pas dire la vrit tout entire?... Tu +tais dlgu de la socit de Saint-Vincent-de-Paul, ou plutt +du bon Dieu, pour me sauver, pour me gurir, pour me consoler, +pour faire de moi un honnte homme et un chrtien!... Une +heure aprs, poursuivit Jacques, en m'adressant de nouveau la +parole, j'avais tous les remdes ncessaires, et, le soir, sur ma +demande, il m'amena un vicaire de Saint-Germain-des-Prs... +Tu vois bien que c'tait le bon Dieu! Pendant cinq jours, Paul +ne m'a presque pas quitt...; pendant cinq nuits, il m'a veill... +Puis, lorsqu'il a reconnu que le danger tait pass, il a crit +ma soeur Nomi, qui n'a pas perdu une minute... et, prsent, +je suis le mieux soign des convalescents, moi qui m'tais cru +le plus abandonn des agonisants et des damns... Oh! comment +reconnatre tant de bienfaits de la misricorde divine? +Comment expier mes fautes, mes impits, mes crimes?...</p> + +<p>—Jacques, reprit doucement Paul Savenay, je t'ai dj dit +que, quand mme tu n'aurais eu, avant de mourir, qu'un moment, +si ce moment avait t bien employ, Dieu t'aurait pardonn!... +Et tu as une vie tout entire!</p> + +<p>—Mais toi, Paul, mon sauveur, toi qui m'as rendu tant de +bien pour tant de mal, comment rparer, comment payer ma +dette?... Comment mriter ton pardon, ton amiti?...</p> + +<p>En sortant de l'htel Racine, je dis Paul: Tu te figures +peut-tre n'avoir guri qu'un malade... Eh bien! tu te trompes; +tu en as guri un autre, et cet autre te serre la main<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>.</p> + +<blockquote class="FTNOTE"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a>Armand de Pontmartin, <i>Correspondant</i> (Extraits).</blockquote> + + +<a name="06"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> + + + + + +<p>6.—UN PRE CONVERTI PAR SON ENFANT.</p> + + +<p>On trouverait difficilement un rcit plus touchant que celui +qui nous a t laiss par le hros de cette histoire, heureux +privilgi des misricordes divines.</p> + +<p>J'ai t lev aussi mal que possible sous le rapport religieux, +non seulement dans l'ignorance de la vrit, mais dans +le got, dans le respect, dans la superstition de l'erreur, et je +quittai mes classes, bien muni d'arguments contre Notre-Seigneur +et contre l'glise catholique.</p> + +<p>leve comme moi, aussi ignorante que moi, ma femme tait +beaucoup meilleure. Elle avait le sens religieux. Il se dveloppa +lorsqu'elle devint mre; et, aprs la naissance de son premier +enfant, elle entra tout fait dans la voie. Quand je songe + tout cela, j'ai le coeur remu d'un sentiment de reconnaissance +pour Dieu, dont il me semble que je parlerais toujours, et que +je ne saurais jamais exprimer.</p> + +<p>Alors je n'y pensais point. Si ma femme avait t comme +moi, je crois que je n'aurais pas mme song faire baptiser +mes enfants. Ces enfants grandirent. Les premiers firent leur +premire communion, sans que j'y prisse garde. Je laissais leur +mre gouverner ce petit monde, plein de confiance en elle, et +modifi mon insu par le contact de ses vertus que je sentais +et que je ne voyais pas.</p> + +<p>Vint le dernier. Ce pauvre petit tait d'une humeur sauvage, +sans grands moyens; si je ne l'aimais pas moins que les autres, +j'tais cependant dispos plus de svrit envers lui. La mre +me disait:</p> + +<p>—Sois patient; il changera l'poque de sa premire communion.</p> + +<p>Ce changement heure fixe me paraissait invraisemblable. +Cependant l'enfant commena suivre le catchisme, et je le +vis en effet s'amliorer trs sensiblement et trs rapidement. J'y +fis attention. Je voyais cet esprit se dvelopper, ce petit coeur +se combattre, ce caractre s'adoucir, devenir docile, respectueux, +affectueux. J'admirais ce travail que la raison n'opre +pas chez les hommes; et l'enfant que j'avais le moins aim, me +devenait le plus cher.</p> + +<p>En mme temps, je faisais de graves rflexions sur une telle +merveille. Je me mis couter la leon de catchisme. En +l'coutant, je me rappelais mes cours de philosophie et de morale: +je comparais cet enseignement avec la morale dont j'avais +observ la pratique dans le monde, hlas! sans avoir pu +moi-mme toujours m'en prserver. Le problme du bien et du +mal, sur lequel j'avais vit de jeter les yeux, par incapacit +de le rsoudre, s'offrait moi dans une lumire terrible. Je questionnais +le petit garon: il me faisait des rponses qui m'crasaient. +Je sentais que les objections seraient honteuses et coupables. +Ma femme observait et ne disait rien; mais je voyais +son assiduit la prire. Mes nuits taient sans sommeil. Je +comparais ces deux innocences ma vie, ces deux amours au +mien; je me disais: Ma femme et mon enfant aiment en +moi quelque chose que je n'ai aim ni en eux ni en moi; c'est +mon me.</p> + +<p>Nous entrmes dans la semaine de la premire communion. +Ce n'tait plus de l'affection seulement que l'enfant m'inspirait; +c'tait un sentiment que je ne m'expliquais pas, qui me semblait +trange, presque humiliant, et qui se traduisait parfois en une +espce d'irritation. J'avais du respect pour lui. Il me dominait. +Je n'osais pas exprimer en sa prsence de certaines ides, que +l'tat de lutte o j'tais contre moi-mme produisait parfois +dans mon esprit. Je n'aurais pas voulu qu'elles lui fissent impression.</p> + +<p>Il n'y avait plus que cinq ou six jours passer. Un matin, +revenant de la messe, l'enfant vint me trouver dans mon cabinet, +o j'tais seul.</p> + +<p>—Papa, me dit-il, le jour de ma premire communion, je +n'irai pas l'autel sans avoir demand pardon de toutes les +fautes que j'ai faites et de tous les chagrins que je vous ai causs, +et vous me donnerez votre bndiction. Songez bien tout +ce que j'ai fait de mal pour me le reprocher, afin que je ne le +fasse plus, et pour me pardonner.</p> + +<p>—Mon enfant, rpondis-je, un pre pardonne tout, mme +un enfant qui n'est pas sage; mais j'ai la joie de pouvoir te dire +qu'en ce moment je n'ai rien te pardonner. Je suis content de +toi. Continue de travailler, d'aimer le bon Dieu, d'tre fidle +tes devoirs; ta mre et moi nous serons bien heureux.</p> + +<p>—Oh! papa! le bon Dieu qui vous aime tant, vous soutiendra, +pour que je sois votre consolation, comme je le demande. +Priez-le bien pour moi, papa.</p> + +<p>—Oui, mon cher enfant.</p> + +<p>Il me regarda avec des yeux humides, et se jeta mon cou. +J'tais moi-mme fort attendri.</p> + +<p>—Papa!... continua-t-il.</p> + +<p>—Quoi, mon cher enfant?</p> + +<p>—Papa, j'ai quelque chose vous demander!</p> + +<p>Je voyais bien qu'il voulait me demander quelque chose, et ce +qu'il voulait me demander, je le savais bien! Et, faut-il l'avouer? +j'en avais peur; j'eus la lchet de vouloir profiter de +ses hsitations.</p> + +<p>—Va! lui dis-je, j'ai des affaires en ce moment. Ce soir ou +demain, tu me diras ce que tu dsires, et, si ta mre le trouve +bon, je te le donnerai.</p> + +<p>Le pauvre petit, tout confus, manqua de courage, et, aprs +m'avoir embrass encore, se retira tout dconcert, dans une +petite pice o il couchait, entre mon cabinet et la chambre de +sa mre. Je m'en voulus du chagrin que je venais de lui donner, +et surtout du mouvement auquel j'avais obi. Je suivis ce cher +enfant sur la pointe des pieds, afin de le consoler par quelque caresse, +si je le voyais trop afflig. La porte tait entr'ouverte. Je +regardai sans faire de bruit. Il tait genoux devant une image +de la sainte Vierge; il priait de tout son coeur. Ah! je vous +assure que j'ai su ce soir-l quel effet peut produire sur nous +l'apparition d'un ange!</p> + +<p>J'allai m'asseoir mon bureau, la tte dans mes mains, prt + pleurer. Je restai ainsi quelques instants. Quand je relevai les +yeux, mon petit garon tait devant moi avec une figure tout +anime de crainte, de rsolution et d'amour.</p> + +<p>—Papa, me dit-il, ce que j'ai vous demander, ne peut pas +se remettre, et ma mre le trouvera bon: c'est que, le jour de +ma premire communion, vous veniez la sainte Table avec +elle et moi. Ne me refusez point, papa. Faites cela pour le bon +Dieu qui vous aime tant.</p> + +<p>Ah! je n'essayai pas de disputer davantage contre ce grand +Dieu qui daignait ainsi me contraindre. Je serrai en pleurant +mon enfant sur mon coeur.—Oui, oui, lui dis-je, oui, mon enfant, +je le ferai. Quand tu voudras, aujourd'hui mme, tu me +prendras par la main; tu me mneras ton confesseur, et tu +lui diras: Voici mon pre.</p> + +<p><i>L'abb</i> LOTH.</p> + +<a name="07"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> + + + + +<p>7.—UN CADEAU INATTENDU.</p> + + +<p>Dans une fonderie situe prs de Paris, il y avait un ouvrier +qui avait reu autrefois une certaine ducation. Mais des +revers de fortune l'avaient oblig chercher du travail.</p> + +<p>Un jour, il fit un faux pas, tendit ses mains en avant pour +amortir sa chute, et sa main droite alla malheureusement s'tendre +sur un morceau de fer rouge qui la brla jusqu' l'os. Le +malheureux subit l'amputation avec courage; mais il ne souffrit +pas avec un courage gal une infortune qui le privait, lui, sa +femme et ses quatre enfants, du pain quotidien; ses plaintes +s'exhalaient en affreux blasphmes.</p> + +<p>Informe de sa triste situation par une bonne-soeur de charit, +la comtesse *** se hta d'accourir. Elle prodigua avec ses secours +les bonnes paroles, multiplia ses visites, ses cadeaux, ses +encouragements.</p> + +<p>L'ouvrier la recevait froidement, acceptait tout poliment, remerciait +schement et, ds que la charitable comtesse avait +franchi le seuil de la mansarde, il se tournait vers sa femme et +lui disait d'un ton railleur: Les visites de cette dame sont +bien intresses, j'en suis sr, c'est en vue des prochaines +lections qu'elle nous vient en aide.</p> + +<p>Tout en partageant les sentiments de son mari, Annette ne +parlait pas comme lui. Elle faisait bonne mine la comtesse +afin que les dons en faveur de ses enfants fussent augments.</p> + +<p>Mais son coeur restait ferm, et la gnreuse bienfaitrice ne +se faisait pas illusion sur les vrais sentiments de sa protge.</p> + +<p>Nol arriva... Depuis quinze jours, la machine coudre ne +cessait de faire entendre ses tics-tacs. C'tait ne pouvoir dormir, +durant la nuit entire, dans la maison.</p> + +<p>—Qu'avez-vous donc travailler ainsi, Annette? demandaient +les voisines. Nous allons vous conduire au Pre-Lachaise<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>, +bien sr! si vous continuez vous fatiguer ainsi.</p> + +<blockquote class="FTNOTE"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a>Cimetire bien connu, le principal de la Capitale.</blockquote> + +<p>—C'est que voici bientt Nol, et je ne veux pas voir pleurer +mes enfants comme l'an pass. Ils ont eu les mains vides +pendant que les autres avaient les mains pleines de jouets et de +bonbons: cela m'a fendu le coeur et je leur ai promis que le +Nol de cette anne les ddommagerait.</p> + +<p>Je travaille pour tenir parole.</p> + +<p>L'homme propose et Dieu dispose. Notre Annette travailla +avec tant de prcipitation qu'un beau soir sa machine coudre +cassa.</p> + +<p>Plus de travail, plus de pain. Adieu les cadeaux de Nol! +malheur! les enfants allaient pleurer...</p> + +<p>L'ouvrire fit contre mauvaise fortune bon coeur: elle porta +vite son gagne-pain la rparation; mais on la fit attendre et +on lui fit payer quinze francs! hlas!</p> + +<p>—Quel guignon d'tre malheureuse! murmurait la pauvre +mre en pleurant.</p> + +<p>Ce Nol allait tre, bien certainement, encore plus triste que +celui de l'anne prcdente. La veille au soir, les enfants mirent +leurs petites chaussures sous la chemine. Mille prcautions +furent prises pour les placer au bon endroit; il y avait eu mme +des contestations et des disputes entre eux ce sujet. Le cadet +n'avait pas craint de troubler l'ordre et de changer la topographie +des souliers. La soeur ane, qui s'en aperut en faisant +une ronde la drobe, fit un tintamarre qui ncessita l'intervention +du papa et de la maman.</p> + +<p>—Comme ils vont tre cruellement dus, demain matin! +pensait Annette avec angoisse. Mon coeur se fend de chagrin.</p> + +<p>Ce ne fut point sans peine que l'on dcida les petits aller se +coucher: ils restaient l, bouche bante, devant le tuyau de +la chemine qui subit vingt fois leur inspection. Ils auraient +volontiers pass la nuit attendre le petit Jsus.</p> + +<p>Couchs sur leurs pauvres matelas, la discussion ne cessa +point. Ils firent des projets, des changes; ils jasrent, se disputrent.</p> + +<p>Quand le silence se fut tabli, Annette dit a Baptiste:</p> + +<p>—Je n'ai rien leur donner: ma bourse est sec. Pauvres +petits!</p> + +<p>Annette et Baptiste pleurrent en voyant l'talage des chaussures +des enfants.</p> + +<p>Tout coup, sans dire un mot, Baptiste se leva et sortit... +Il passa devant les magasins tincelants de lumire, s'arrta +aux splendides talages.</p> + +<p>—Passons, dit-il, je suis trop pauvre pour entrer l. Il porta +ses pas du ct des petites boutiques en planches, chelonnes +le long des boulevards et bourres de jouets. Avisant une boutique +a treize sous, il entra, et s'approchant du patron, il lui dit + l'oreille:</p> + +<p>—Je suis un brave ouvrier, j'ai quatre enfants; une grande +dame nous protge (cet aveu lui cotait les yeux de la tte): je +voudrais bien avoir, crdit, quelque objet bon march. Monsieur, +vous pouvez voir... je demeure ...</p> + +<p>Le patron ne le laissa pas achever.</p> + +<p>—La maison ne vend pas crdit, Monsieur... Inutile!... A +treize sous! Boutique treize sous!... Bon march sans exemple.</p> + +<p>Quand Baptiste revint a la mansarde, il tait exaspr et +criait plus fort que jamais: Ah! quel malheur d'tre pauvre!</p> + +<p>Les cloches de la messe de minuit sonnaient toute vole et +joyeusement.</p> + +<p>Annette entendit frapper la porte; elle courut ouvrir: la +comtesse entra.</p> + +<p>—Quoi, vous cette heure?</p> + +<p>—Oui, j'ai pens vos chris... Je n'ai qu'un instant; ma +voiture est en bas qui m'attend pour me conduire Sainte-Clotilde +o je vais entendre la messe de minuit. Oh! comme ils +dorment d'un sommeil paisible, ces chers petits enfants du bon +Dieu! Ils seront bien contents demain... tenez, voil pour eux.</p> + +<p>La comtesse tendit un paquet, et, enveloppe de son manteau +ramen autour d'elle, descendit rapidement l'escalier.</p> + +<p>Un coup de couteau travers une ficelle, et le paquet ventr +tala ses merveilles. Il y avait des poupes, des pantins, des +drages, des oranges, du chocolat, des bonbons, tout un assortiment +de bonnes et belles choses admirer, conserver, croquer.</p> + +<p>Baptiste et Annette n'y voyaient plus: ils pleuraient, ils sanglotaient.</p> + +<p>Ces chers petits! comme ils seront heureux au rveil!</p> + +<p>Les chaussures ne furent pas assez longues, larges et hautes +pour recevoir les dons du petit Jsus: le devant de la chemine +fut garni d'objets inconnus la mansarde. Comment dcrire la +joie des enfants, leurs exclamations, leurs cris, lorsque le jour +fut venu!</p> + +<p>Annette et Baptiste dvoraient des yeux ces chers petits; ils +partageaient leurs transports et pleuraient de joie avec eux.</p> + +<p>Quand la comtesse revint, Baptiste lui dit, les larmes aux +yeux:</p> + +<p>—Madame, vous nous aimez puisque vous aimez nos enfants. +Nous vous serons tous reconnaissants jusqu' la mort.</p> + +<p>Huit jours aprs, Baptiste, Annette et les enfants allaient +la messe de la paroisse.</p> + +<p>La charit de la comtesse avait trouv le chemin du coeur.</p> + +<a name="08"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> + + + + +<p>8.—LES TROIS ACTES D'UN DRAME CONTEMPORAIN.</p> + +<p>Un dimanche matin, on aurait pu voir, il y a quelques annes, +deux personnes se rendant l'glise principale de leur localit, +vers l'heure de la grand'messe. C'taient M. X*** et son +pouse, tous deux imbus des prjugs de notre sicle et pleins +de cette arrogante fiert qui distingue les <i>parvenus</i> sans religion. +Ils n'allaient pas la maison de Dieu pour y prier, mais +bien pour s'y pavaner et y chercher un moyen de se distraire en +mme temps qu'une satisfaction leur vanit. Lorsqu'ils entrrent, +la messe tait commence; au lieu de se tenir dans le bas +de l'glise, ils prtendent traverser les rangs, examinent curieusement +toute l'assistance, se communiquent leurs impressions, +en un mot affectent le mme sans-gne que s'ils s'taient +trouvs dans un concert ou une salle de spectacle. ce moment, +un prtre cheveux blancs, d'un aspect vnrable, quitte le choeur +pour faire, selon l'usage, la qute parmi les fidles. C'tait le cur +de la paroisse, qui jouissait de l'estime universelle grce ses +bienfaits et ses vertus. Le digne ecclsiastique avait la douceur +d'un pre, mais il avait aussi la juste svrit du ministre d'un +Dieu trois fois saint. Indign de l'attitude inconvenante de +M. X*** et de son pouse, que leur toilette toute mondaine rendait +plus rvoltante encore, pein surtout du scandale qui en +rsultait pour ses ouailles, le pasteur ne put s'empcher de s'arrter +un instant lorsqu'il arriva prs d'eux, et il leur dit voix +basse, mais d'un air grave: Oubliez-vous donc que vous tes +ici dans la maison de Dieu?... Puis, il passa, mais sa parole ne +passa point, elle demeura brlante sur le coeur de Mme X***, et +en fit jaillir jusque sur son front la rougeur de la honte et de la +colre...</p> + +<p>Peu de jours s'taient couls, lorsqu'un jeune homme se prsente +au domicile du bon cur et demande lui parler. Vainement +lui objecte-t-on une occupation urgente, qui rend l'entrevue +pour le moment impossible; il insiste vivement et justifie ses +instances par les sollicitations d'un malade qui, se tordant, dit-il, +dans les treintes de l'agonie, l'appelle, veut le voir, lui parler, +ne voir et ne parler qu' lui seul!... Le prtre est averti, il +abandonne tout pour porter au moribond les consolations de son +ministre, il hte le pas, il court vers le domicile indiqu, il arrive. +Introduit dans l'appartement o il tait attendu, il cherche +inutilement le lit du malade, il n'y trouve qu'un homme l'abord +froid et glacial et une dame se prlassant sur un riche canap.—On +a devin M et Mme X***.</p> + +<p>C'tait un lche guet-apens.</p> + +<p>Le seuil peine franchi, la porte se ferme double tour derrire +le vieillard.</p> + +<p>—Puis-je savoir ce que cela signifie? dit-il avec tonnement.</p> + +<p>—Je vais vous l'apprendre, rpond X***. Asseyez-vous.</p> + +<p>Le vnrable pasteur s'assit machinalement, sans rien comprendre + un pareil dbut. Mme X*** laissa percer sur ses lvres un +imperceptible sourire, et son mari joua une dignit qui tait +une contradiction flagrante avec le rle qu'il s'imposait.</p> + +<p>—Monsieur l'abb, dit-il, nous reconnaissez-vous?</p> + +<p>—Non, dit le prtre; cependant vos traits ne me sont point +inconnus, mais je ne saurais prciser...</p> + +<p>—C'est trange, fit X*** avec une lgre ironie; eh bien! +monsieur, j'aiderai vos souvenirs. Ministre d'une religion toute +de charit, comment qualifieriez-vous l'insulte qu'un homme inflige + un autre?</p> + +<p>—C'est une faiblesse, dit le prtre.</p> + +<p>—Et si cette prtendue faiblesse atteint encore son pouse?</p> + +<p>—C'est alors une lchet, dit le vieillard, de plus en plus surpris.</p> + +<p>—Mais si cette lchet s'accomplit devant une foule nombreuse, +et dans un lieu rput sacr par vous et par les vtres, +dans l'glise mme: que devient alors cette lchet?</p> + +<p>—Cette lchet devient alors un sacrilge, dit encore le +vnrable ecclsiastique, dont l'tonnement n'avait plus de limite.</p> + +<p>—Nous sommes parfaitement d'accord, dit X*** en changeant avec +sa femme un rapide coup d'oeil.</p> + +<p>Les dernires paroles du prtre avaient entirement panoui +le visage de Mme X*** et elle souriait batement sur son sige.</p> + +<p>—Mais je ne sais vraiment pas, monsieur, dit le cur, o +peuvent aboutir toutes ces questions; daignez vous expliquer +plus nettement, je vous prie.</p> + +<p>—Encore un point claircir, monsieur l'abb, et j'arrive +au dnoment.</p> + +<p>—Quel chtiment doit donc tre inflig l'homme lche et +sacrilge qui a pu s'oublier ainsi?</p> + +<p>—Le chtiment est, dans ce cas, monsieur, l'expression de +la vengeance, et la vengeance n'appartient qu' Dieu!</p> + +<p>—Ah! je le regrette; mais ici, monsieur, nous diffrons +absolument de manire de voir, et il m'est avis que l'insulte doit +ncessiter ou de promptes excuses ou une juste expiation. Permettez-moi, +mme, de n'admettre cet gard que mon opinion +seule.</p> + +<p>Et maintenant, ajouta-t-il, en quittant tout coup le ton d'une +discussion calme pour les formes brusques et peu courtoises de la +colre et de la passion; et maintenant, ma femme et moi, nous +sommes les offenss, et l'insulteur, c'est vous!...</p> + +<p>—Moi! dit le prtre avec surprise sans doute, mais toujours +avec ce calme et cette dignit qui jaillissent d'une conscience +pure; moi!... Puis, un souvenir illuminant tout a coup sa mmoire: +Oh! monsieur, poursuit-il d'un ton doucement ironique, +vous intervertissez trangement les rles: je sais prsent +de quoi il s'agit. Dieu m'a confi la garde de sa maison, j'ai d +la faire respecter, et en vous rappelant, ainsi qu' madame, la +saintet du sanctuaire, je n'ai fait qu'accomplir un devoir.</p> + +<p>X*** demeure un instant interdit, en face d'une rponse aussi +ferme: mais peut-il tre vaincu, lui, par un prtre, par un vieillard?...</p> + +<p>—Monsieur! s'crie-t-il avec violence, vos paroles taient +une insulte, et l'insulte veut l'expiation; et saisissant un pistolet +cach sous son vtement: genoux, dit-il au vieillard, +genoux! et faites des excuses!<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a></p> + +<blockquote class="FTNOTE"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> (retour) </a>Quelque incroyable et mme improbable que paraisse cette +violence prmdite, qu'on pourrait regarder comme une scne de roman, +l'auteur garantit l'authenticit du fait.</blockquote> + +<p>X*** avait arm le pistolet et le tendait menaant vers la poitrine +du vieux prtre.</p> + +<p>Mais il ne savait pas tout ce qu'il y a de noblesse, d'nergie, +d'invincible volont dans un coeur sans tache, dans une me +chrtienne, nourrie chaque jour du pain des forts. Il ne savait +pas qu'abreuv du sang de son Dieu, le vieillard y retrouve les +forces de la jeunesse, le prtre l'hrosme qui fait les martyrs. +Il ne le savait pas, il ne le souponnait mme pas; s'il en et +t autrement, aurait-il pu consentir affronter bnvolement +cette alternative, ou d'tre le meurtrier d'un vieillard, ou de subir +la honte d'une mystification qu'il prtendait infliger lui-mme?</p> + +<p>Le saint prtre, calme et impassible, regarde fixement l'homme +qui le menace, et n'opposant sa fureur qu'une sublime rsignation: +Monsieur, dit-il, le vieillard qui n'a plus que quelques +jours passer sur la terre ne doit pas redouter la mort; et le +prtre doit mourir plutt que de transiger avec sa conscience, +il ne saurait rtracter un devoir accompli, et il ne flchit le genou +que devant son Dieu!</p> + +<p>Et portant la main son coeur: Frappez, monsieur, dit-il, +frappez! Dieu nous voit, qu'il nous juge; lui seul appartient +la vengeance!</p> + +<p>Ainsi que nous venons de le dire, se trouvant dans la ncessit +ou d'tre meurtrier ou de subir la honte d'une dfaite, X*** +fut tout heureux de voir sa femme s'interposer et solliciter en +faveur du vieillard un <i>gnreux</i> pardon. Cette mdiation tout +coup inspire Mme X*** diminua un peu ce qu'avait d'humiliant +la position que son mari s'tait faite. Ne paraissant alors obir +qu'aux instances de son pouse, il baissa l'arme et ne frappa +point.</p> + +<p>—Puisque vous ne voulez pas me tuer, dit le cur, souriant + demi, soyez assez bon, monsieur, pour vouloir bien me rendre +la libert que vous m'avez ravie.</p> + +<p>X*** ouvrit la porte de son appartement, non sans quelque +embarras, et le prtre, ne laissant paratre aucune motion, +avec l'aisance d'un calme parfait, se retira en s'inclinant.</p> + +<p>Un an aprs, jour pour jour, le triste hros de cette aventure +revenait, cheval, d'un village voisin. C'tait la nuit tombante, +et le voyageur humait avec dlices la fracheur du soir.</p> + +<p>Aprs une absence de huit jours, il venait de rgler quelques +affaires et se htait de rentrer au sein de sa famille. Le +voyage jusque-l avait t des plus heureux; tout coup, arriv + un endroit o la route dcrit brusquement une courbe, le contact +inattendu d'une branche qui s'inclinait isolment sur le chemin +effraye le cheval. Un cart aussi prompt qu'imprvu renverse +le cavalier. Par une circonstance funeste, le pied de X**** demeure +engag dans l'trier et le tient suspendu aux flancs de sa +monture, balayant de son front ensanglant le sable et les cailloux +de la route.</p> + +<p>Non loin de l se trouvaient quelques, habitations, a et l +parses. Aux cris de l'infortun, on accourt; mais, surexcit +par le bruit qu'il entend et par la piqre incessante de l'peron +avec lequel il laboure lui-mme ses propres flancs, le cheval +redouble de vitesse et trane travers les champs le corps mutil +de son matre. On peut enfin l'arrter, mais X*** n'a dj +plus le sentiment de sa propre existence. Ses vtements en +lambeaux sont souills de poussire et de sang; son visage, +horriblement dfigur, laisse apercevoir au front une blessure +large et profonde. Transport sous le toit d'un pauvre paysan, +il y reoit les soins les plus empresss, mais la nuit qu'il y passa +fut une nuit d'angoisses et d'atroces douleurs.</p> + +<p>X*** n'tait qu' 3 kilomtres de chez lui, et le lendemain, sur +l'assurance donne par le mdecin que le malade pouvait, sans +trop de danger, l'aide de certaines prcautions, franchir cette +distance, quelques amis le portrent sur une litire, et aprs bien +des difficults, parvinrent le dposer mourant son domicile.</p> + +<p>Malgr un repos absolu, malgr la rigoureuse observance +de toutes les prescriptions de l'art, l'tat du malade devenait de +plus en plus alarmant; il n'y avait mme plus d'autre lueur +d'esprance que celle qui ne nous abandonne jamais, tant que +l'objet de nos inquitudes ne nous est pas entirement ravi. Ses +amis ne l'approchaient pas; sa femme elle-mme ne venait auprs +de lui qu' de rares intervalles. Elle tait loin de s'illusionner +sur la gravit du mal, et quelques tincelles d'une foi non +encore teinte lui faisaient dsirer pour son mari les secours de +la religion; mais, partageant de ridicules prjugs, elle n'osait +manifester ce dsir. La difficult s'aplanit de la manire la +plus inattendue, et par celui-l mme dont on pouvait le moins +l'esprer.</p> + +<p>Dans le cours de sa maladie, X*** tait souvent en proie au +dlire, et souvent alors aussi on entendait s'chapper de ses +lvres un nom auquel se rattachaient pour lui de tristes souvenirs, +un nom qu'il ne semblait cependant prononcer qu'avec +respect. ce nom se mlaient encore des mots entrecoups: +Expiation!... Vengeance!... Et si le malade trouvait un peu +de calme, si la raison succdait au dlire, ce n'tait plus l'expression +apparente du remords, mais celle du repentir, qu'articulait +sa bouche.</p> + +<p> l'un de ces moments heureux, mais rares, o une amlioration +sensible s'tait produite dans l'tat de X***, il fit venir sa +femme auprs de lui, et aprs quelque temps d'un secret entretien, +celle-ci le quitta le front presque joyeux, comme si elle +et puis dans cet entretien mme une double esprance. Elle +s'empressa donc de donner des ordres, qu'elle recommanda +d'excuter sans aucun retard.</p> + +<p>Un moment aprs, le vnrable cur que nos lecteurs connaissent +dj, se rendait aux instances de Mme X*** et franchissait +de nouveau, sans hsitation, le seuil d'une demeure o il avait +reu nagure un si cruel outrage.</p> + +<p> religion sainte, voil tes oeuvres! Ce saint vieillard a tout +oubli, tout pardonn, et il vient consoler et bnir, il vient ouvrir +le ciel celui qui avait failli l'assassiner.</p> + +<p>Ce fut Mme X*** qui introduisit le pasteur auprs du moribond.</p> + +<p> l'aspect de ces cheveux blancs, de ce front tout empreint +d'une majest simple et imposante, sous l'influence de ce regard +toujours grave, toujours calme, toujours bienveillant, mille souvenirs +surgirent spontanment dans l'me de X***, et, soulevant +la tte avec effort, il voulut s'incliner devant le noble vieillard.</p> + +<p>—Est-ce bien vous, monsieur, dit-il d'une voix faible, est-ce +bien vous qui daignez venir jusqu' moi?</p> + +<p>—Oui, c'est moi, dit le prtre avec bont.</p> + +<p>—Je ne l'esprais pas, monsieur. Pouvais-je l'esprer aprs +l'outrage dont je me suis rendu coupable envers vous?</p> + +<p>Puis, aprs un moment de silence:</p> + +<p>—Ah! monsieur l'abb, dites-le-moi, venez-vous ici pour +me pardonner ou pour me maudire?</p> + +<p>—Mon fils, le prtre ne maudit jamais, il ne sait que bnir. +Je vous bnis et je vous pardonne!</p> + +<p>Mme X*** tait l. ces dernires paroles, son coeur s'mut, +ses larmes coulrent, et, pour viter d'augmenter par son motion +l'motion du malade, elle quitta l'appartement avec discrtion +et prudence.</p> + +<p>Alors, son poux tournant vers le prtre un regard o se peignaient +tour tour et la reconnaissance et l'admiration:</p> + +<p>—Merci, monsieur, merci! Je mourrai maintenant moins +malheureux, puisque j'ai obtenu un pardon que je n'osais mme +pas implorer.</p> + +<p>—Ne parlons plus de moi, rpondit le ministre du ciel; mon +pardon n'est rien, mon ami, ou bien peu de chose; je vous en +apporte un autre, autrement prcieux, autrement dsirable, +celui de Dieu lui-mme. C'est lui qu'il faut aimer, lui qu'il faut +bnir. Voyez! jusque dans ses chtiments il se montre bon +pre; c'est lui qui a fait natre en vous mon souvenir, lui encore +qui me conduit ici pour consoler votre souffrance. Que vos larmes +montent jusqu' lui, voici l'heure de la rconciliation!</p> + +<p>Et le prtre s'approcha bien prs du lit du mourant.</p> + +<p>Dieu seul entendit les aveux du coupable et les paroles consolatrices +du prtre. Ce que nous savons, nous, c'est que les +aveux de l'un furent souvent interrompus pas des sanglots, et +que les paroles de l'autre furent accompagnes de douces larmes. +Et quand ce secret entretien fut achev, le vieillard s'inclina plus +prs encore du pnitent et dposa sur son front ple le baiser de +la paix.</p> + +<p>Le lendemain, le vieux prtre revint auprs de son cher malade, +portant dans ses mains le gage du salut, le sceau de la +rconciliation. Le moribond, avec la pit d'un chrtien, la foi +vive d'un fidle, s'unit intimement au Seigneur, et, quelques +heures aprs, il expira dans les sentiments d'une esprance, +d'une confiance illimites, car il allait vers Dieu, accompagn +par Dieu mme!</p> + +<p>(D'aprs <i>Jules Ducot</i>.)</p> + +<a name="09"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> + + + + +<p>9.—LE REMDE EST DUR, MAIS IL EST BON!...</p> + +<p>Quelques jours aprs avoir termin sa station, un missionnaire +reut la visite d'un capitaine, homme d'esprit, droit +et honnte, qui entama la conversation sur les grandes +vrits chrtiennes exposes dans les runions prcdentes. +J'ai bien la foi, dit cet officier; qui ne l'a pas? Il n'y a qu'un +ignorant ou qu'un homme perverti qui soit de force ne pas +croire l'ternit, ne pas croire en Jsus-Christ et nier la +majest de l'glise. Dieu merci! je n'en suis pas l. Cependant, +j'ai dans l'esprit je ne sais quoi de vague, d'indfini qui m'empche +d'aller jusqu' la pratique.</p> + +<p>Le bon missionnaire sourit, et, lui tendant la main: Mon +capitaine, lui dit-il, bien des gens sont travaills de cette maladie. +Voulez-vous en gurir?—Eh! sans doute, rpondit l'officier? +Quel livre faut-il lire?—Aucun.—Et comment, alors, +m'instruirai-je?—Rien n'est plus simple. Seulement, je crains +bien que vous ne repoussiez le remde. Il est infaillible cependant.—Dites +toujours. Peut-tre ne me fera-t-il pas si peur.—Eh +bien! mettez-vous genoux et sans hsiter, priez de tout +votre coeur. Moi je vais me mettre prier avec vous, et puis... +je vous confesserai.—Me confesser! rpliqua vivement l'officier +tout surpris; mais c'est l prcisment ce qui me parat +inadmissible. Et il lana cinq ou six phrases contre la confession. +Le Pre couta tranquillement, puis lui dit: Vous voyez +bien que vous avez peur, j'en tais sr. Je vous aurais cru plus +brave.—Mais je le suis.—Prouvez-le-moi donc, ici genoux.</p> + +<p>En disant cela, il s'agenouilla le premier.... Aprs un peu +d'hsitation, le capitaine en fit autant. Le missionnaire rcita +haute voix et du fond du coeur: <i>Notre Pre, Je vous salue, Marie,</i> +et <i>Je crois en Dieu</i>; puis un acte de contrition. Confessez-vous, +mon fils, ajouta-t-il avec douceur et autorit. Dieu veut +votre me. Je vous pardonnerai tout en son nom. Le capitaine +tout mu ne rpondit rien. Le prtre se leva; l'officier resta +genoux. Dieu soit bni! dit le missionnaire. Et il s'assit prs +du militaire, l'encourageant si bien que son pauvre coeur ferm +s'ouvrit la grce de Dieu et que, quelques minutes aprs, l'absolution +sacramentelle avait rendu sa belle me sa puret +premire.</p> + +<p>L'officier resta longtemps genoux... il pleurait. Quand il se +releva, il se jeta dans les bras du Pre. Oh! quel remde! s'cria-t-il. +Qu'il est dur, mais qu'il est bon! Comme je vois clair +prsent! je n'ai plus de doutes; je crois tout; je suis le plus heureux +homme du monde!</p> + +<a name="10"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> + + + + +<p>10.—LE BANC DE FAMILLE.</p> + + +<p>Vers dix-huit ans, rapporte le hros de cette histoire, je +perdis mon pre et ma mre quelques mois de distance, +et en les perdant, je perdis tout. Un an ne s'tait pas coul +que ma foi et mes moeurs avaient fait naufrage. Les moeurs +d'abord, la foi ensuite. C'est toujours ainsi que les choses se passent. +Je devins voltairien, impie, matrialiste; enfin, comme +vous dites aujourd'hui, libre-penseur. Pouss par une logique +satanique, je conformai mes actes mes nouvelles opinions. +Moi, le fils d'une famille de saints, je ne mis plus les pieds +l'glise ni Pques, ni Nol, ni l'occasion d'un enterrement +ou d'un mariage. Cette conduite fut justifie l'aide de propos +impies et blasphmatoires qui scandalisrent toute la paroisse. +Le vieux cur qui m'avait fait faire ma premire communion, +m'ayant crit pour me demander si je voulais garder l'glise +mon banc de famille, je ne daignai pas lui rpondre et je cessai +de le saluer.</p> + +<p>Dix-huit ans s'coulrent; dix-huit ans que je voudrais effacer +de mon existence au prix du temps que j'ai encore passer +sur la terre. Un trait vous dira quel homme j'tais. Un jour de +Pques, fatigu d'entendre les cloches chanter toutes voles +dans leur langage l'<i>Allluia</i>, exaspr de voir les chemins couverts +d'hommes et de femmes en habits de fte se rendant +l'glise, je saisis une cogne de bcheron et j'allai attaquer par +le pied un chne situ dans une de mes prairies qui bordait la +route. Je voulais protester contre les superstitions populaires!...</p> + +<p>Deux ans aprs ce bel exploit, par un jour brlant d't, une +tempte pouvantable s'abat sur le bourg de Saint-Maurice-les-tangs. +Une famille, compose du pre, de la mre et des trois +enfants fut tue par la foudre.</p> + +<p>Toute la paroisse se leva comme un seul homme et accompagna +ces cinq cercueils l'glise et au cimetire. Je suivis la +foule. L'impit n'est pas toujours de saison. On m'aurait, ce +jour-l, jet des pierres, si je m'tais abstenu d'assister aux +funrailles, ou si, en y allant, j'avais affect de ne pas entrer +dans l'glise. J'entrai donc et je fis comme les autres.</p> + +<p>Il y avait prs de dix-huit ans que je n'avais mis le pied dans +la maison de Dieu; aussi tais-je embarrass de ma personne +au milieu de la foule qui remplissait, ce jour-l, l'glise. Pendant +que je cherchais un coin pour m'y cacher, le sacristain vint moi +et me fit signe de le suivre. Je le suivis machinalement, me +demandant ce que ce bonhomme me voulait. Quelle ne fut pas +ma surprise, lorsqu'il m'ouvrit le vieux banc de ma famille, toujours + sa place et toujours inoccup, comme si j'avais continu + payer la fabrique la taxe annuelle!</p> + +<p>Je n'tais pas la fin de mes tonnements.</p> + +<p>Le sacristain revint au bout de quelques minutes, apportant +une petite clef rouille. Il me la remit en disant:</p> + +<p>—Voici votre clef.</p> + +<p>Je me rappelai alors qu'il y avait dans notre banc un petit +coffret scell, moiti dans le bois, moiti dans la pierre, o ma +pieuse mre mettait ses livres de prires.</p> + +<p>Le coffret, lui aussi, tait sa place; je le reconnus, je reconnus +la clef. J'ouvris, pouss comme par une force surnaturelle. +Quelle ne fut pas mon motion, en trouvant dans le coffret des +livres dont ma mre se servait et o elle m'avait fait lire souvent +de si belles prires! Ils taient l, peine dtriors par le temps +et l'humidit, le <i>Formulaire de prires</i>, l'<i>Ange conducteur</i>, l'<i>Imitation +de Jsus-Christ</i>...</p> + +<p>Ma prsence dans l'glise et dans le banc de ma famille et +fait sensation en d'autres circonstances. Grce la foule et +ces funrailles extraordinaires, elle passa inaperue. Je pus, non +pas prier,—je ne savais plus le faire,—mais rver et rflchir +comme si j'avais t seul. Ayant ouvert l'<i>Imitation</i> pour me donner +une contenance, j'y trouvai une feuille de papier dtache, +jaunie par le temps et le contact des doigts. Elle contenait une +prire crite de la main de ma mre. La voici:</p> + +<p>Oh! mon Dieu! ne me punissez pas de ce que je n'ai pas +assez de foi pour souhaiter, comme la mre de saint Louis, de +voir mon fils mort plutt que souill d'un seul pch mortel! +Pardonnez ma faiblesse. Conservez la vie et la sant de mon +enfant. Gardez-le du malheur de vous offenser. Mais si jamais +il s'garait du chemin de la foi et de la vertu, ramenez-l'y +doucement et misricordieusement comme vous ramentes +l'enfant prodigue a son pre!</p> + +<p>Vous devinez mon motion. Des larmes, que mon orgueil s'efforait +de retenir, coulrent abondamment. Dire que je fus converti +ce jour-la, serait trop dire. On ne brise pas aussi promptement +avec dix-huit ans d'impit. Mais si je ne fus pas converti, +je fus touch et branl. Ds le jour mme, j'allai remercier le +vnrable cur de Saint-Maurice de m'avoir conserv mon banc +de famille. Il me fallut insister pour rembourser l'excellent +homme les dix-huit annuits qu'il avait avances pour moi au +trsorier de la fabrique.</p> + +<p>Voyez-vous? me dit-il, bon sang ne peut pas toujours mentir. +On n'est pas impunment le rejeton d'une famille de saints. +Je le savais, moi, qu'un jour ou l'autre vous viendriez occuper +le vieux banc des Chauvigny.</p> + +<p>Il ajouta, en me prenant les deux mains et en me les pressant:</p> + +<p>—Je vous en prie, mon cher enfant, puisque vous tes all +l'glise, retournez-y. Vous consolerez les dernires annes +d'un vieux prtre qui honorait et aimait vos parents, et qui en +fut estim et aim.</p> + +<p>Que vous dirai-je de plus? J'allai la messe le dimanche suivant. +La grce de Dieu fit le reste.</p> + +<a name="11"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> + + +<p>11.—LA LETTRE D'UNE MRE.</p> + + + +<p>Un des premiers malades que je visitai mes dbuts, disait +un mdecin chrtien, ce fut un jeune homme d'environ +trente-cinq ans, que le dsordre avait prmaturment conduit +aux portes de la mort. Je m'attachai ce malheureux, et, +ne pouvant le sauver, j'essayai d'adoucir ses souffrances. Froid, +silencieux, strictement poli, mon malade acceptait mes remdes +et mes soins sans croire beaucoup a leur efficacit. Il aurait +voulu dormir toujours et ne cessait de me demander de l'opium.</p> + +<p>Je rencontrai dans l'escalier de la maison un vieux prtre qui +me dit:</p> + +<p>—Monsieur, j'ai entendu dire que vous tiez chrtien; rendez +donc ce malheureux jeune homme un service: dites-lui quelques +mots de Dieu. Je lui ai fait, sans rsultat, plusieurs visites. +Il m'accueille poliment, mais c'est tout. Je suis sr qu'une parole +de vous ferait plus d'effet que toutes mes exhortations.</p> + +<p>Je promis d'essayer.</p> + +<p>Le lendemain, je m'efforai de faire causer mon malade et, +comme il s'y prtait d'assez bonne grce, j'amenai la conversation +sur le terrain religieux; le jeune homme s'en aperut et me +dit d'un ton ferme:</p> + +<p>—Je vous en prie, monsieur, ne me parlez pas de religion; +je n'y crois pas.</p> + +<p>—Vous croyez au moins a l'existence de l'me?</p> + +<p>—Je crois l'opium, dit-il en souriant, et au sommeil.</p> + +<p>Et il prit la position d'un homme qui essaie de dormir.</p> + +<p> quelques jours de l, je fis une seconde tentative, qui tourna +plus mal encore que la premire.</p> + +<p>—coutez, docteur, me dit le malade, j'ai tudi un peu de +philosophie, et j'en sais assez pour ne pas croire l'existence +de l'me.</p> + +<p>Et il se mit dvelopper quelques-uns des arguments de l'cole +matrialiste.</p> + +<p>Ces erreurs, qui m'auraient choqu dans la bouche d'un professeur +loquent, me parurent, dans cette mansarde et sur les +lvres de ce mourant, rvoltantes et monstrueuses. Je sortis +navr.</p> + +<p>Cependant nous continuions, le vieux prtre et moi, soigner, +sans plus de succs l'un que l'autre, le corps et l'me de +ce malade. Le corps marchait grands pas au tombeau. L'me +s'en allait la perdition ternelle.</p> + +<p>Un jour que je posais ce jeune homme une ventouse, j'eus +besoin d'un morceau de papier; j'aperus une espce de lettre +pose ct de son chevet, je la pris et j'allais m'en servir +lorsque le jeune homme me saisit brusquement la main et m'arracha +la lettre. Un peu surpris, je dchirai une feuille un +vieux livre et je fis mon opration.</p> + +<p>Le soir du mme jour, je retournai voir mon client qui baissait +de plus en plus. Je l'aperus tenant la main et s'efforant +de lire la lettre que j'avais voulu brler le matin.</p> + +<p>—Docteur, me dit-il, voici la dernire lettre que ma mre +m'a crite; il y a un an qu'elle ne me quitte pas et je l'ai lue +plus de cent fois; je voudrais la relire avant de mourir; mes +mains tremblent et ma vue s'obscurcit: soyez bon jusqu' la +fin, lisez-moi tout haut cette lettre.</p> + +<p>Je pris la lettre et j'en commenai la lecture. Non! jamais, +depuis, je n'ai rien lu d'aussi tendre et d'aussi touchant. C'tait +Monique crivant Augustin. J'avais beau tre mdecin, je n'avais +que vingt-six ans et je venais de perdre la meilleure des +mres: les sanglots touffaient ma voix; je sentais des larmes +venir ma paupire.</p> + +<p>Je regardai le malade: il pleurait silencieusement; mes larmes +se mlrent aux siennes.</p> + +<p>Tout coup je me levai et m'criai: Malheureux! pouvez-vous +croire que celle qui a crit une semblable lettre n'avait +pas une me?</p> + +<p>Il garda le silence et ses larmes coulrent plus abondamment. +Le lendemain, il fit appeler le vieux prtre et eut avec lui un +long entretien. Le surlendemain, j'appris qu'il avait reu les +sacrements.</p> + +<p>Il vcut encore une semaine. Sa froideur polie n'tait qu'un +masque cachant un coeur gar sans doute, mais bon et gnreux. +Il mourut entre les bras du vieux prtre et les miens, +couvrant de baisers les pieds du crucifix et la lettre de sa mre.</p> + +<a name="12"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> +<p>12.—UNE PREMIRE COMMUNION QUATRE-VINGTS ANS</p> + +<p>C'tait en juillet 1875. Dans un petit village du canton de Castillon, +diocse de Bordeaux, vivait un pauvre vieux +mnage octognaire. Le mari tait un impie, connu pour tel +dans le pays; il n'allait pas mme la messe le dimanche. +Hlas! il n'avait pas fait sa premire communion. La bonne +femme, au contraire, avait toujours t chrtienne, et, avec +l'ge, elle tait devenue trs pieuse.</p> + +<p>Bien des fois elle avait essay de faire entendre raison son +mari, qui l'aimait beaucoup; mais ds qu'elle abordait le chapitre +de la confession et de la communion, elle tait invariablement +repousse.</p> + +<p>Un jour elle tomba malade. Le mdecin constata bientt la +gravit du mal, et engagea la bonne vieille mettre ordre ses +affaires. Elle n'eut pas de peine se rsigner, mais son pauvre +mari tait comme atterr par la perspective de la sparation. Il +tait moiti paralys et clou, l'autre bout de la chambre, +dans un grand fauteuil, regrettant tout haut de ne pouvoir donner + la chre malade les soins que rclamait son tat.</p> + +<p>La bonne femme tait, elle aussi, trs dsole, mais pour un +motif tout autre: elle pleurait et priait, profondment attriste +de laisser derrire elle, non converti et dans un aussi pitoyable +tat de conscience, celui qui avait t le compagnon de fa vie pendant +de si longues annes. Au moment de recevoir les sacrements, +elle tenta une dernire fois, mais en vain, de ramener son +mari au bon Dieu.</p> + +<p>Cependant celui-ci suivait avec angoisse les progrs du mal +Quand il crut que les derniers moments approchaient, il appela +deux voisins et leur dit en sanglotant: Mes amis, portez-moi +auprs de ma pauvre femme pour que je l'embrasse avant sa +mort et pour que je lui dise adieu. Le lit o gisait la moribonde +tait un de ces grands lits d'autrefois, qui avancent dans la +chambre et que l'on peut aborder des deux cts. En voyant +approcher son mari, la femme runit ses forces et se tourne de +l'autre ct. On porte le vieil infirme de ce ct-l; au grand +tonnement de tous, la femme se retourne, en disant: quoi +bon nous embrasser et nous dire adieu, si nous devons ne pas +nous revoir dans l'ternit?</p> + +<p>Le vieil incrdule n'y tient plus. Il fond en larmes. Si! si! +ma chre femme, s'crie-t-il, nous nous reverrons, je te le promets! +Je vais appeler M. le cur tout de suite, et je me confesserai. +N'aie pas peur; je ne veux pas tre spar de toi pour +toujours. Moi aussi, je vais servir le bon Dieu. Prie-le qu'il me +pardonne.</p> + +<p>On tait en pleine nuit, et il tait trop tard pour faire venir +immdiatement le prtre. Mais, ds le matin, on courut au presbytre. +Venez, vite, monsieur le Cur!—Comment! rpond +celui-ci, elle n'est pas morte?—Ce n'est pas pour elle, mais +pour son mari, qui vous rclame pour se confesser tout de suite.</p> + +<p>Le cur accourt. Dj froide et sans mouvement, la bonne +femme vivait encore et avait sa pleine connaissance. Elle regardait +fixement son mari, l'autre bout de la chambre. En +voyant entrer le cur, un clair de joie brilla dans ses yeux +teints, et, d'une voix mourante, elle murmura: Je ne voudrais +pas m'en aller avant de le voir converti.</p> + +<p>Le cur s'assied auprs du vieux mari; la confession commence; +et, au premier signe de croix, l'heureuse femme rend +le dernier soupir...</p> + +<p>Huit jours aprs, la messe du second service funbre clbr +pour sa femme, le pauvre vieillard converti faisait sa premire +communion, la grande dification de toute la paroisse.</p> + +<a name="13"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> + + +<p>13.—LA SOUPAPE.</p> + +<p>Une actrice de Genve avait une petite fille de onze ou +douze ans. La mre, tout oublieuse qu'elle tait pour elle-mme +de ses devoirs religieux, se souvint cependant qu'elle +tait catholique et voulut que son enfant fit et fit bien sa premire +communion. Elle la conduisit en consquence chez l'abb +Mermillod<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>, l'un des prtres les plus intelligents et les plus +charitables de la ville, et le pria de vouloir bien instruire et +prparer sa petite fille. Le prtre la reut avec une bont qui lui +fit une vive impression, et il fut convenu que sous peu de jours +commenceraient les leons de catchisme en prsence de la +Mre.</p> + +<blockquote class="FTNOTE"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5"> (retour) </a>Devenu depuis vque et cardinal. +</blockquote> + +<p>Quelques jours aprs cette premire entrevue, l'abb Mermillod, +revenant de la visite d'un pauvre malade, passa dans le +quartier et dans la rue o demeurait sa petite lve. Il sonna +cette porte peu habitue des visites de ce genre, et une servante +vint ouvrir. Le prtre se nomma, et la servante le pria +d'entrer, disant que sa matresse avait donn ordre d'introduire +M. l'abb toutes les fois qu'il se prsenterait.</p> + +<p>Cette bonne fille avait pris la chose la lettre; elle conduisit +l'abb Mermillod auprs de la dame, laquelle tait table avec +une douzaine de convives, tous acteurs ou actrices, faisant +bombance. Le pauvre abb se trouva fort attrap et les convives +aussi. Il voulut se retirer, s'excusa de la malencontreuse +obissance de la servante; mais la matresse de la maison insista +si fort pour qu'il voult bien demeurer un peu, et elle lui +dit, au nom de toute l'assistance, des paroles si honntes, que +force lui fut de demeurer et de prendre un sige. La petite fille +tait table auprs de sa mre et ct d'une autre actrice qui +paraissait avoir a peine vingt-trois ou vingt-quatre ans.</p> + +<p>L'abb Mermillod, homme de coeur et d'esprit, n'tait pas de +ceux qui ont peur des pcheurs. Il comprit qu' cette table, au +milieu de cette trange compagnie, il y avait faire quelque +bien et que la Providence ne l'avait pas amen sans motif en +pareil lieu. Il rpondit donc le plus poliment qu'il put aux avances +dont il fut l'objet, et il se gagna bientt la sympathie des convives.</p> + +<p>Ne sachant de quoi parler, il entra en conversation avec la +petite fille, et lui demanda si elle se prparait bien faire sa +premire communion. Oui, monsieur, de tout mon coeur, dit +l'enfant. Mais voici une, ajouta-t-elle en dsignant sa voisine, +voici une dame qui aurait vous dire quelque chose et qui n'ose +pas. L'actrice rougit, et avoua avec un peu d'embarras qu'elle +dsirait beaucoup donner la petite sa robe blanche de premire +communion.</p> + +<p>C'est l une bonne et aimable pense, reprit l'abb; mais +il y aurait, Madame, quelque chose de mieux encore, ce serait +d'imiter cette bonne enfant et de remplir comme elle vos devoirs +religieux. La pauvre actrice rougit de plus belle. Cela +m'est malheureusement impossible, dit-elle; ma profession est +mon seul gagne-pain et elle m'interdit la pratique de la religion; +et puis je n'ai pas fait ma premire communion. Maintenant je +suis trop ge.—On n'est jamais trop g pour revenir Dieu, +rpondit doucement le bon prtre; et votre ge, Madame, il +n'est jamais impossible de quitter une profession pour en prendre +une autre plus chrtienne et meilleure.</p> + +<p>Ma foi, M. l'abb a raison, dit un acteur en riant, et vous +devriez bien vous confesser. L'actrice ne rpondit rien, et la +conversation devint bientt gnrale; on interrogeait le prtre +sur la confession, sur la position des acteurs et actrices vis--vis +de l'glise; de part et d'autre on ripostait vivement, mais +sans aucune aigreur.</p> + +<p>Le dner fini, on se leva de table; les fentres de la salle donnaient +sur un magnifique lac. Un bateau vapeur vint passer. +Tenez, messieurs, dit l'abb Mermillod, voici qui va vous faire +parfaitement comprendre quoi sert la confession. Vous voyez +ce bateau vapeur. Une force puissante fait mouvoir sa machine +et le fait avancer rapidement; mais cette force elle-mme +est un danger, un principe certain d'explosion et de destruction +sans ce que l'on nomme la <i>soupape de sret</i>. Par cette soupape +s'exhale le trop-plein de la vapeur, et le bateau et les voyageurs +sont en sret. Ainsi en est-il de nous tous. Nous avons +en nous des forces puissantes qui sont nos passions; ces forces, + ces passions il faut une <i>soupape</i>, une ouverture sans laquelle +nous sommes perdus. Eh bien! cette soupape, c'est la confession, +c'est la confidence sainte et pure que Dieu nous a donne +comme le soulagement de nos coeurs, comme la consolation et +la purification de nos consciences. Aussi remarque-t-on dans +les pays protestants ou infidles, o la confession est mconnue, +beaucoup plus d'alinations mentales, beaucoup plus de suicides, +beaucoup plus d'accidents moraux, que dans les pays o l'on se +confesse. Et l'abb dveloppa cette thse avec autant de force +que de science, en l'appuyant de nombreux exemples.</p> + +<p>Il prit enfin cong de la compagnie, qu'il laissa toute charme +de son esprit et de sa bont. La jeune actrice le reconduisit jusqu' +la porte. Suivez donc M. l'abb jusqu' l'glise, lui dit un +des acteurs, et allez vous confesser tout de suite. Cela vous fera +du bien.—Je ne dis pas non, reprit srieusement la jeune +femme, et je ne vois pas qu'est-ce qui m'en empcherait. Et +sortant avec le prtre, elle l'accompagna jusqu' la porte d'entre. +Se trouvant seule avec lui: Monsieur, s'cria-t-elle +d'une voix tout touffe de sanglots, Monsieur, vous m'avez +sauve! C'est la Providence qui vous a envoy pour moi dans +cette maison. J'tais dsespre; ce soir, j'avais form la rsolution +de me jeter dans le lac et d'en finir avec les douleurs de +la vie; il y a quelques jours j'ai t siffle sur la scne et je ne +veux plus y reparatre. Je n'avais plus de ressource, plus d'amis +sur la terre, je voulais me tuer. Maintenant je veux me +confesser, je veux me confesser tout de suite!</p> + +<p>Le prtre calma avec douceur cette pauvre femme, l'encouragea +dans son bon propos. Il ajouta quelques conseils chrtiens +aux paroles qu'il avait dites pour tout le monde, et la +jeune femme prit une heure pour se rendre le lendemain au confessionnal.</p> + +<p>Grce une nergique volont, elle a quitt le thtre, et est +devenue une bonne et fervente chrtienne.</p> + +<a name="14"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> + +<p>14.—UNE MPRISE QUI PORTE BONHEUR.</p> + +<p>Un soir de l'anne 1855, aprs une laborieuse journe, l'abb +Baron<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>, alors vicaire Douai, tait rentr dans sa modeste +demeure et se reposait de ses travaux apostoliques en rcitant +l'Office divin. On vint frapper sa porte; il ouvrit, et +une petite fille se prsenta devant lui, le priant de passer, le plus +tt qu'il lui serait possible, chez une pauvre dame qui se mourait +et qui demeurait rue ***, n 28. Le bon abb voulut interrompre +sa prire et se rendre aussitt avec l'enfant l'adresse +indique; mais la petite messagre lui dit que la chose n'tait +pas urgente ce point, et qu'on lui demandait seulement de ne +pas remettre sa visite au lendemain, de peur d'accident. Le +prtre prit donc l'adresse de la malade et dit l'enfant de le prcder +et d'annoncer sa visite trs prochaine.</p> + +<blockquote class="FTNOTE"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6"> (retour) </a>C'est celui qui s'est immortalise la guerre de 1870, +par son dvouement hroque et les services minents qu'il a rendus + l'arme franaise.</blockquote> + +<p>Quand il eut termin la rcitation de son Office, le pieux abb +se mit en route, sans faire attention seulement qu'il pleuvait +verse et que le froid tait vif. Il s'agissait de sauver une me, +de consoler une douleur; qu'est-ce que le froid et la pluie devant +un but pareil? Arriv dans la rue indique par l'enfant, le prtre +entra au n 18, convaincu que c'tait bien l le numro qu'on +lui avait donn. La maison tait pauvre; il n'y avait pas de +concierge. Le prtre monta l'escalier ttons et frappa la premire +porte qu'il trouva sous sa main. Un homme vint lui ouvrir +et, apercevant l'habit ecclsiastique, entra dans une brutale +colre, rpondit par trois ou quatre injures la demande +polie du charitable prtre, qui s'informait si ce n'tait point ici +la chambre de la pauvre femme malade, et enfin lui ferma la +porte au nez.</p> + +<p>Patient et doux comme le divin Matre, le prtre frappa la +porte suivante, o il ne fut gure mieux accueilli.</p> + +<p>Il monta au second tage, un petit garon tait dans le corridor. +Mon enfant, lui dit le bon prtre, pourrais-tu m'indiquer +la chambre d'une pauvre dame qui demeure dans cette maison +et qui est bien malade. Elle s'appelle madame Grard.—Il y a +bien la porte l-bas au bout du corridor une pauvre dame +trs malade, monsieur le Cur; papa disait mme qu'elle ne +passerait pas la nuit; mais il me semble qu'elle ne s'appelle pas +comme vous dites.—Le nom importe peu. Fais-moi le plaisir +de me conduire sa porte. Et l'enfant le conduisit.</p> + +<p>L'abb ouvrit la porte, entra dans la chambre. Auprs d'un +lit o tait en effet une femme malade l'agonie, tait assis un +homme d'une cinquantaine d'annes, qui se leva et parut fort +tonn la vue d'un prtre. Celui-ci le salua avec affabilit et +lui demanda comment allait sa pauvre femme; car c'est sans +doute votre femme, ajouta-t-il, et vous tes monsieur Grard?... +—Moi? rpondit brusquement le matre de la chambre; point +du tout. Qui vous a dit de venir ici et de vous mler de nos affaires? +—Mais on vient de m'envoyer chercher, repartit le prtre +fort tonn. On m'a dit qu'une pauvre dame Grard, +malade l'extrmit, m'envoyait qurir pour recevoir les derniers +secours de la religion. Si je me suis mpris de rue, ou de +maison, ou de chambre, il me semble du moins que la pauvre +dame que voici n'a pas moins besoin de mon saint ministre. +C'est le bon Dieu, sans doute, qui m'a conduit ici et qui a permis +cette mprise.</p> + +<p>Oh! oui, Monsieur! murmura d'une voix affaiblie la pauvre +mourante, c'est Dieu qui vous a conduit ici.—Point du tout, dit +le mari avec emportement. Voici plus de dix ans qu'un prtre +n'a mis les pieds chez moi, et vous ne confesserez pas ma femme; +elle est moi, mlez-vous de vos affaires!—Vous vous trompez +fort, Monsieur, dit le prtre avec douceur et fermet. Votre +femme est Dieu avant d'tre vous, et vous n'avez pas le droit +de disposer de son me. Si votre femme veut se confesser, je la +confesserai; et mon devoir est de ne l'abandonner que si, de sa +propre volont, elle refuse mon ministre.</p> + +<p>Et s'approchant de la malade: Madame, lui dit-il, dsirez-vous +vous rconcilier avec Dieu et mourir chrtiennement? La +pauvre femme leva les mains au ciel et se mit pleurer de joie. +C'est le bon Dieu qui a tout fait, dit-elle. Depuis plusieurs +jours je prie mon mari d'appeler un prtre, et il m'a toujours +refus. Je veux me rconcilier avec le bon Dieu, qui a eu piti +de moi.—Vous l'entendez, Monsieur? dit le prtre en se tournant +vers le mari: veuillez pour quelques moments me laisser +seul avec cette pauvre dame.—Et ces paroles furent prononces +avec tant de fermet et de rsolution, qu'il fut comme forc +de se retirer; ce qu'il fit en grommelant.</p> + +<p>Voici, Monsieur, ce qui m'a sauve, dit en pleurant la mourante. +Et montrant au prtre un chapelet suspendu auprs de +son lit: J'ai eu la faiblesse de craindre mon mari plus que +Dieu, et pour viter des scnes, j'ai depuis dix ou onze ans abandonn +la pratique de mes devoirs religieux; mais je n'ai jamais +cess de me recommander la bonne sainte Vierge. Tous les +jours, ou peu prs, j'ai dit un bout de mon chapelet, et j'ai +toujours conserv l'amour de la sainte Mre de Dieu. C'est elle, +Monsieur l'abb, qui vous amne moi; c'est elle qui sauve +ma pauvre me!... Profondment touch de cette scne attendrissante, +le bon prtre consola la malade, l'aida se confesser, +lui donna l'absolution de ses pchs, et lui dit, en la +quittant, de se prparer de son mieux recevoir le saint Viatique +et l'Extrme-Onction, qu'il allait chercher la paroisse +voisine.</p> + +<p>En sortant, il voulut serrer la main du mari qui la retira, et +qui rentra fort mcontent auprs de son heureuse femme.</p> + +<p>L'abb avait regard dans son calepin l'adresse de la malade, +pour laquelle on tait venu le chercher, et il avait vu qu'au +lieu du n 18, c'tait le n 28 qui lui avait t indiqu. Tout en +bnissant le bon Dieu de son erreur bienheureuse, il se hta +d'aller ce n 28, o il trouva en effet la malade qui l'attendait. +Il la confessa a son tour, puis, sans perdre de temps, il alla rveiller +le sacristain de la paroisse; et prenant le Saint-Sacrement +avec les saintes huiles, il revint auprs de ses deux malades; +mais quand il entra son cher n 18, sa pnitente venait +d'expirer—Elle avait eu dans l'absolution sacramentelle +le pardon de ses pchs, et la ferveur de sa bonne volont avait +sans doute suppl aux yeux du Dieu de misricorde aux autres +secours que le prtre lui apportait.</p> + +<p>Rempli de foi et de reconnaissance envers la sainte Vierge, +refuge des pcheurs, consolatrice des affligs, le ministre de +Dieu termina auprs de l'autre malade ce qu'il avait faire; et +c'est lui-mme qui a donn tous les dtails de cette touchante +aventure. Elle montre une fois de plus quels trsors de bndiction +sont renferms dans la pit envers Marie, et combien Jsus +est misricordieux pour ceux qui aiment sa Mre.</p> + +<a name="15"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> + + +<p>15.—HROSME D'EN JEUNE NOPHYTE.</p> + +<p>Dans un mouvant rcit, le P. Hermann a racont le baptme +et la conversion d'un de ses neveux, n comme lui dans. +la religion juive. Rien de plus difiant que cette histoire, +dont les dtails semblent nous reporter aux premiers temps du +christianisme.</p> + +<p>Il y a quelques annes, dit-il, un enfant, alors g de sept +ans, vint avec son pre et sa mre, tous les deux juifs comme +lui, me visiter au monastre des Carmes, prs de la ville d'Agen. +C'tait l'poque des belles processions de la Fte-Dieu. +On avait inspir cet enfant une profonde horreur pour notre +divin Crucifi: cependant la grce, se rpandant avec profusion +du fond de l'ostensoir o Jsus daigne se cacher pour notre +bonheur, se rendit victorieuse de cette me si nave, si inaccoutume + nos mystres; elle attira ce jeune coeur son amour +avee une si forte vhmence et une si forte douceur que l'enfant +crut la prsence relle de Jsus-Christ dans le sacrement +de son amour avant de connatre aucune autre des vrits +de notre divine religion. Aussi, force de prires et de +supplications, obtint-il l'insigne faveur de pouvoir revtir les +ornements d'un de ces enfants de choeur qui, pendant les processions +du Trs Saint-Sacrement, rpandent des fleurs sous +les pas de Jsus-Hostie.</p> + +<p>Ravi de joies et de consolations clestes, aprs avoir rempli +cette anglique fonction, il courut son pre: mon pre! +dit-il, quel bonheur! Je viens de jeter des fleurs au bon Dieu. +Dans la bouche de ce petit enfant juif, c'tait toute une profession +de foi nouvelle... Le pre, redoutant qu'on ne ft changer +de religion ce fils unique sur lequel reposait toute son affection, +le surveilla dornavant et voulut repartir avec lui pour Paris, +lieu de sa rsidence. Mais, avant le dpart, un trait, parti du +coeur de la divine Eucharistie, avait frapp, pntr, presque +renvers la jeune mre, l'avait rendue chrtienne et, dans le +plus profond mystre d'une nuit silencieuse, celle-ci avait reu +le baptme et l'Eucharistie des mains sacerdotales de son propre +frre<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a>. Le jour suivant, l'vque lui donnait le sacrement de +confirmation. Rien n'avait transpir de ce pieux secret et la famille +se remit en route pour Paris, sans se douter qu'il y et +une chrtienne dans son sein.</p> + +<blockquote class="FTNOTE"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7"> (retour) </a>Le R. P. Hermann, qui raconte ce fait.</blockquote> + +<p>Le jeune Georges—c'est le nom de l'enfant—ne put oublier +les saintes impressions que son me avait puises dans ces ftes +chrtiennes; il en parla souvent sa mre, il la questionna, et +celle-ci, heureuse de voir germer dans cette chre me la semence +de lumire que la grce y avait jete, ne se fit pas prier +pour dvelopper dans son esprit, avide de s'clairer, la connaissance +de ce Dieu d'amour, de ce doux Jsus qui a voulu +natre d'une fille de Jacob et se faire homme pour sauver les +brebis d'Isral...</p> + +<p>Ds ce moment, en effet, sa jeune intelligence et son coeur +ardent n'taient plus occups que de la pense et du souvenir +de la divine Hostie qui avait bless d'amour son pauvre coeur, +et chaque soir, aprs s'tre assur que son pre tait endormi, +il rouvrait les yeux, il se mettait prier longtemps le doux +Enfant Jsus et bien apprendre son catchisme. mon +Jsus! disait-il, quand donc mon jene finira-t-il? quand donc +pourrai-je vous recevoir dans la sainte Communion et vous presser +sur mon coeur! Ce qui le proccupait vivement, c'tait le +changement qu'il avait remarqu dans sa mre depuis ce voyage +dans le Midi; il lui voyait d'autres habitudes, d'autres dmarches, +des principes et des gots plus svres, et un jour il lui +dit: Mre, si vous ne m'assurez que vous n'tes pas baptise, je +le croirai. La mre, embarrasse, ne sut que rpondre. Ah! +maman, reprit-il, je le vois bien, vous tes dj chrtienne et +j'espre que le bon Jsus me runira bientt vous et que nous +ferons ensemble notre premire communion... La mre, tressaillant +d'une motion mle de joie et de crainte, osa avouer +son fils qu'elle recevait son Sauveur presque chaque matin... +Alors l'enfant se mit pleurer chaudes larmes, sangloter, + se jeter au cou de sa mre: Oh! pourquoi ne m'avez-vous +pas attendu? Au moins permettez-moi de me tenir tout prs de +vous quand Jsus sera dans votre coeur, afin que je puisse +embrasser avec respect ce divin Enfant si aimable... mre +bien-aime, je vous en supplie, la prochaine fois, gardez-moi +quelque chose de votre communion; une mre partage volontiers +avec son enfant sa nourriture.. Et le jeune enfant se rapprochait +alors de sa mre et baisait avec respect ses vtements. +Ce dsir dura quatre annes tout entires. Dire les sacrifices, +les efforts que dut faire ce pauvre enfant pour concilier l'obissance +qu'il devait son pre avec sa foi vive, sa proccupation +unique de devenir chrtien, d'apprendre connatre, aimer, +servir Jsus-Christ, serait chose impossible. Ce fut un long +martyre...</p> + +<p> onze ans, Georges assiste la solennit d'une premire +communion dans sa paroisse. Il connat Jsus, il aime Jsus, il +ne dsire que Jsus!... son petit coeur est tout brlant de soif +pour Jsus. Il voit tous ses compagnons d'enfance, ses amis, +s'approcher lgitimement de la table sainte, et lui, il doit se +cacher dans un coin obscur de l'glise, dvorant ses larmes, +lanant tous ces heureux enfants des regards d'une inconsolable +et sainte jalousie!...</p> + +<p>Quelques mois aprs cette fte de sa paroisse, la mre m'crivait +qu'elle ne pouvait rsister aux larmes de son fils qui menaait +d'aller demander le baptme au premier prtre qu'il pourrait +attendrir sur son sort. On pesa mrement toutes les +difficults de sa position vis--vis d'un pre chri, mais pour qui +l'heure de la foi en Jsus-Christ n'avait pas encore sonn et qui +s'armait de toute son autorit pour empcher son fils de devenir +chrtien.</p> + +<p>L'amour de Jsus-Christ fut le plus fort, et il fut dcid que +je viendrais en secret a Paris. Il fallait le voir, cet enfant, lorsqu'il +entra dans la chapelle, conduit par sa mre! Celle-ci tremblait +d'tre surprise dans cette pieuse soustraction la surveillance +paternelle.</p> + +<p>Avec quelle pit le petit Georges se mettait genoux, calme, +heureux, fort de sa rsolution, le visage rayonnant d'une sainte +allgresse!—Que demandez-vous, mon enfant? lui dis-je alors. +—Le baptme.—Mais savez-vous bien que demain, peut-tre, +on voudra vous contraindre entrer dans la synagogue, afin +de participer un culte aboli?—Ne craignez rien, mon oncle, +j'abjure le judasme.—Mais si l'on voulait avec menaces vous +obliger fouler aux pieds le Crucifix, en haine de notre divine +religion?—N'ayez pas peur, mon oncle, je mourrais plutt. +Cependant, ajouta-t-il, si on me liait pieds et mains, et si malgr +mes cris, ma protestation et ma rsistance, on me portait +dans la synagogue et on plaait mes pieds sur le visage du Crucifix, +y aurait-il apostasie, si ma volont rsistait?—Non, mon +enfant, la volont seule constitue le pch.—Alors, je demande +le baptme. De grce, accordez-le-moi.</p> + +<p>La crmonie continue au milieu de la plus profonde motion +des assistants. Aprs le baptme, vint la sainte messe, et aprs +avoir faire descendre et reu mon Dieu dans les transports de +la reconnaissance, je me retournai et montrai l'heureux enfant +l'objet de tous ses voeux, de tous ses dsirs. Jamais spectacle +plus attendrissant n'avait frapp les regards de la foi chrtienne!... +Agenouill entre sa mre et sa marraine, il aspira dans +un divin baiser et recueillit dans son coeur ce doux Jsus qui +venait lui apporter tout son ciel avec lui... Rien ne troubla +son bonheur, pas mme la crainte d'tre surpris par son pre... +Quelques semaines aprs, il communia encore pour la Toussaint +avec la mme allgresse, et puis vint l'heure de l'preuve.</p> + +<p>Son pre lui prsenta un livre et lui dit: Faisons la prire.—Mon +pre, je ne puis pas prier dans ce livre des Isralites.—Et +pourquoi?—Je suis chrtien, je suis catholique.—Mon +enfant, tu te livres un jeu cruel! tu ne parles pas srieusement, +je pense. Du reste, tu sais bien que ton baptme ne serait pas +valide sans le consentement de ton pre.—Pardon, mon pre, +dans notre sainte religion catholique, il suffit d'avoir l'ge de +raison et l'instruction religieuse pour tre baptis validement. +Le pre dissimula d'abord sa violente irritation; mais quelques +jours aprs, il enlevait son fils, partait avec lui et le conduisait +dans un pays protestant, quatre cent cinquante lieues de sa +mre.</p> + +<p>Tous les efforts qu'on fit pour dcouvrir l'asile o l'on avait +relgu le pauvre enfant demeurrent inutiles. On avait mis en +mouvement toutes les autorits civiles et politiques pour le chercher; +mais comme il avait t plac sous un nom suppos dans +un pensionnat dirig par des hrtiques, toutes les dmarches +furent sans succs, et la mre resta seule... et l'enfant, comme +Daniel dans la fosse aux lions, fut en butte des assauts acharns +pour lui faire renier sa foi. Je voudrais revoir ma mre, +s'criait-il souvent en versant d'abondantes larmes.—Tu la +reverras, lui rpliquait-on, si tu abjures.—Oh! non, je suis +chrtien, je suis catholique et je prfre tout souffrir plutt que +de renoncer ma foi.</p> + +<p>Et malgr cette hroque fidlit, on crivait la mre que +son fils tait rentr dans les tnbres du judasme. Mais elle +avait confiance en Jsus, en Marie, en Joseph, elle n'en crut +rien, et ne sachant que devenir toute seule Paris, elle alla se +rfugier Lyon, o elle fut accueillie par la marraine de son +fils. Bien souvent, on vit tomber ses larmes sur la Table Sainte +o elle venait puiser des forces dans la rception du Pain quotidien, +de ce Jsus pour l'amour duquel elle s'tait expose la +cruelle sparation de son fils unique.</p> + +<p>Trois mois se sont couls encore, et une lettre venue du +fond de l'Allemagne lui dit: Venez, votre fils est ici. Elle +accourt, et aprs un pnible et long voyage de plus de cinq +cents lieues, au moment o elle aperoit sa famille, elle s'crie: +Mon fils! o est mon fils?—Votre fils, vous ne le reverrez +qu'aprs avoir fait serment devant Dieu que vous l'lverez +dans la religion juive et que vous ne manifesterez par aucun +signe extrieur la religion catholique que vous avez embrasse.</p> + +<p>Aprs quelques semaines d'une dchirante agonie, le coeur +du pre se laisse attendrir, et il permet une entrevue en sa prsence, + la condition qu'il ne sera point question de religion. +Le fils s'est jet au cou de sa mre, celle-ci l'a baign de ses +larmes, ils n'ont pu prononcer les doux noms de Jsus et de +Marie; mais dans une lettre, ma pauvre soeur me disait: Il +n'a rien pu me dire, mais j'ai compris, j'ai senti, je suis sre +qu'il est rest fidle. Oui, j'ai senti dans ses regards, dans ses +tendres baisers que mon fils est toujours chrtien.</p> + +<p>Mais le pauvre Georges se trouva de nouveau priv du trsor +pour lequel il avait affront toute cette perscution religieuse: +il s'tait fait chrtien pour pouvoir communier, et voici que +depuis la Toussaint jusqu' Pques une svre surveillance l'avait +empch de se rendre l'glise et il se trouvait plac dans +une pension, dans une ville o il n'y avait pas un seul prtre +catholique... Peut-on se figurer cette torture?... Plusieurs mois +se passent encore. Un jour, (jour secrtement fix d'avance), +il parvient enfin se soustraire la surveillance de ceux qui le +gardent, il va jouer dans un bois; mais ce ne sont pas des fleurs +ni des papillons qu'il cherche; son regard mu attend un messager +du ciel... Un monsieur passe prs de lui et le regarde +avec un intrt marqu: c'est bien lui. Savez-vous qui c'tait? +C'tait un prtre missionnaire que la mre du petit Georges +avait attendri sur son sort. Il s'tait dguis et tait venu se +promener, comme par hasard, dans ce mme bois, et le pauvre +enfant put faire pour la premire fois sa confession depuis son +enlvement, qui remontait dix mois. Il la fit dans un bois, +l'ombre d'un arbre protecteur... Mais ce n'tait pas tout: comment +communier?</p> + +<p>Le prtre dut repasser le fleuve (l'Elbe) qui sparait sa mission +du lieu habit par le pauvre nophyte. On pria, on tudia +le terrain, et enfin, quelques jours aprs, le missionnaire se +dguisa de nouveau, prit sur lui un petit vase d'argent renfermant +tout le trsor des cieux, la sainte Hostie, et s'embarqua +sur un bateau vapeur, au milieu d'une foule stupide qui ne se +doutait pas que Jsus-Christ, vrai Dieu et vrai homme, tait +cach sur la poitrine de cet heureux prtre. L'enfant avait pu +s'chapper de l'cole pour accourir dans la chambre de sa mre, +et l, dans cette chambre o il avait improvis un petit autel +couvert de fleurs et de lumires, tous deux genoux ils attendaient +la visite si ardemment dsire du Sauveur Jsus en personne +qui voulait bien condescendre venir les fortifier dans +leur exil.</p> + +<p>Enfin le prtre, traversant sans obstacle tous les dangers de +cette prilleuse entreprise, arriva avec son dpt prcieux, et +dans ce pays sans foi, dans cette ville sans prtre, sans glise +catholique, et dans cette modeste chambre, l'enfant put accomplir +le devoir pascal et s'unir son Jsus.</p> + +<p>Voici ce qu'il m'crivit quelques jours aprs:</p> + +<p>Quand je me rveille la nuit, mon cher oncle, pour penser + toutes les grces que le bon Jsus m'a faites depuis que je suis +ici, loin de tout secours religieux, quand je pense surtout la +communion que j'ai pu faire presque miraculeusement dans la +petite chambre de maman, je me mets bondir de joie sur mon +lit et mordre ma couverture dans le transport de ma reconnaissance.</p> + +<p>Quelques mois aprs, il m'crivait encore: Nous sommes + la veille de Nol, et l'approche de cette solennit la surveillance +redouble pour m'empcher de recevoir mon Dieu. Hlas! +devrai-je passer ces belles ftes dans un douloureux jene, priv +du pain de vie? Priez le saint Enfant Jsus que mon jene +finisse bientt. Il faut que je sois bien sage pour ddommager +maman de ne pas se trouver Lyon pendant que vous y prchez.</p> + +<p>Ici se termine le touchant rcit du P. Hermann. Depuis lors, +Georges a t rendu sa mre, et ils ne se sont plus spars. +Le bon religieux revit, trois ans aprs lui avoir donn le baptme, cet +enfant chri qu'il ne cessa de diriger jusqu' sa mort.</p> + +<a name="16"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> + + + +<p>16.——LES DEUX AMIS.</p> + + +<p>Il y a quelques annes, en me rendant Paris, raconte un +homme du monde, je me dtournai de la route directe pour +aller prier sur la tombe d'un de mes jeunes compatriotes, +Alexis ***. Descendu de voiture, j'tais bientt arriv au cimetire. +Je me mis le parcourir dans toutes les directions, m'arrtant +devant chaque tombe, lisant toutes les inscriptions sans +pouvoir dcouvrir le nom que je cherchais. Je commenais +dsesprer d'y parvenir, quand j'aperus un officier qui tait +l'extrmit oppose. J'allai droit lui: nous nous rencontrmes +prs d'une place o la terre avait t frachement remue; au +milieu, une petite croix de bois apparaissait peine entre quelques +rares gazons. Nous changemes un salut; je prononai +le nom d'Alexis. C'tait mon meilleur ami, dit-il; vous le connaissiez +donc?—Je suis entr ici pour chercher sa tombe et +pour y prier.—Et voici prcisment le lieu o il repose.</p> + +<p>Ce mot dit, il s'agenouilla; j'en fis autant; nos prires s'lancrent + la fois du fond de nos coeurs vers le ciel. Quand nous +fmes relevs: J'avais encore un autre dsir, lui dis-je, et il +est en votre pouvoir de l'accomplir. Vous tiez, m'avez-vous +dit, l'ami intime d'Alexis; vous avez sans doute assist ses +derniers moments; ce serait une consolation pour moi que d'en +entendre le rcit de votre bouche.—Vous ne pouviez vous +adresser mieux qu' moi, monsieur. Mais, pour apprcier combien +sa mort a t belle, il est ncessaire de remonter plus haut. +Je vous raconterai l'histoire de quelques annes de sa vie; ce +sera la mienne aussi.</p> + +<p>Nous sommes entrs le mme jour, Alexis et moi, l'cole +militaire; ds notre premire entrevue, une secrte sympathie +nous attira l'un vers l'autre. Nous emes le bonheur d'entrer +dans le mme rgiment. Il et t difficile de se figurer deux +caractres mieux en harmonie que les ntres. Graves, srieux, +rservs, nous prenions en horreur les plaisirs coupables. Nous +ne trouvions aucun attrait pour les plaisirs bruyants. Nous ne +quittions l'tude que pour discourir entre nous des matires que +nous venions d'apprendre, et, chose dplorable! nous n'avions +de foi qu'en nous-mmes, et toutefois, sur ce point-l mme, il +y avait entre nous une grande diffrence. Alexis tait <i>incrdule</i>, +moi j'tais <i>impie</i>. S'il m'arrivait de tourner en drision des +choses saintes, cet excellent Alexis me blmait; il m'adressait +des reproches svres, bien que toujours affectueux. L'hiver +venu, nous allmes, chacun de notre ct, en semestre. notre +rentre au rgiment, aprs quelques paroles d'amiti changes +entre nous, Eh bien, Alexis, lui dis-je en souriant, as-tu fait +tes Pques avant de partir?—Non, rpliqua-t-il d'un ton sec +qui indiquait assez que la question lui avait dplu.—Je veux +parier avec toi, repris-je, que ta mre t'aura bien perscut +pour cela.—Elle m'y a exhort tendrement; mais je lui ai dit +que j'avais trop peu de foi pour bien communier, et que, grce + Dieu, j'en avais encore assez pour ne vouloir pas communier +mal. Prenez patience et priez pour moi, en attendant qu'il me +soit possible de vous satisfaire: ce jour ne tardera pas venir, +je l'espre. Oui, je l'espre! rpta-t-il en se tournant vers +moi et en appuyant fortement sur ce dernier mot.</p> + +<p>En ce moment, je ne sais quel gnie infernal s'empara de +moi: sans respect pour l'amiti, sans gard pour les lois de la +politesse, j'clatai grossirement de rire. Mais je ne tardai pas + m'en repentir, quand je vis quelle blessure mon indigne conduite +avait faite son coeur. Tu m'as fait de la peine, me dit-il. +Ce n'est pas bien... je ne m'attendais pas cela de ta part... +moi qui te croyais un si bon coeur... Tels furent ses reproches; +il y avait la fois dans l'accent de sa voix et dans l'expression +du regard qui l'accompagnait quelque chose de si profondment +triste et douloureux, que je fus saisi de confusion. +J'ai eu tort... me pardonneras-tu?... cela ne m'arrivera plus... +Je ne pus en dire davantage; lui, aussitt ... l'excellent homme! +de m'ouvrir ses bras, dans lesquels je me prcipitai: notre amiti +tait devenue plus troite que jamais.</p> + +<p>Un jour, nous tions alls ensemble l'hpital visiter quelques-uns +de nos soldats. Un de ces malheureux venait de rendre +le dernier soupir. C'est triste, dis-je Alexis, de voir un militaire +mourir dans son lit comme une vieille femme. Je ne connais +qu'une belle mort pour nous autres... le boulet de canon! +—Si on est prpar, reprit-il; car pour moi, je ne connais pas +de mort plus triste que celle qui vous frappe en tratre...—Je +t'entends, tu ne voudrais pas mourir sans confession...—Pauvre +ami!... Ainsi donc, incorrigible!... Tu m'avais cependant +promis... Et aprs un court intervalle de silence: Tu l'as +dit, je dsire et je dsire vivement ne pas mourir sans confession... +J'ai mme... il faut que tu l'entendes de ma bouche... +j'ai pens que si je venais quelque jour tomber malade, je +m'adresserais a toi pour aller chercher un prtre; et je puis +compter que tu me rendras ce service, n'est-il pas vrai? Il +remarqua la surprise que me causait une telle demande; il insista: +Tu me le promets, mon ami?... Et il me tendit la +main... J'hsitai encore; mais la pense que mon refus affligerait +ce bon ami l'emporta en ce moment sur toute autre considration: +je pris sa main, je la serrai dans les miennes; je lui +promis, de mauvaise grce, il est vrai, ce qu'il me demandait; +mais il n'eut pas l'air de s'en apercevoir, et il me remercia +affectueusement.</p> + +<p>Ds que le pauvre Alexis fut atteint de la maladie dont il +mourut, je ne le quittai plus. Je m'tais tabli dans sa chambre; +le jour, j'tais constamment le garder; je le veillai toutes +les nuits. Un matin, le mdecin venait de faire sa visite accoutume. +Il avait remarqu un grand changement en lui; des +symptmes fcheux s'taient manifests; ses traits taient visiblement +altrs. Alexis se tourna vers moi, souleva pniblement +sa tte appesantie et s'effora vainement de parler; ses regards +inquiets m'interrogrent; il me sembla qu'il me disait: Tu as +oubli ta promesse... Et moi qui avais compt sur ton amiti!...—J'y +vais, j'y vais! Je ne dis que ce mot, et j'tais parti +comme un trait. En entrant chez le cur de la paroisse, je me +sentais combattu entre le sentiment de la pit fraternelle et je +ne sais quelle mauvaise honte. Monsieur, lui dis-je, j'ai un +ami dangereusement malade; il m'a demand de vous aller +chercher: je n'ai pu qu'obir; car le voeu d'un ami, et surtout +d'un ami mourant, est une chose sacre. Nous nous dirigemes +vers la maison du pauvre malade; j'introduisis le prtre dans la +chambre, et je les laissai seuls.</p> + +<p>Aprs une demi-heure d'attente, je fus rappel; une crmonie +religieuse se prparait. J'tais debout au pied du lit. Au +moment o elle commena, je dlibrais en moi-mme si je garderais +la mme attitude. Mais si je me comporte ainsi, ne vais-je +pas blesser le coeur de mon ami?... Je n'hsitai plus; mon +genou orgueilleux flchit, et il resta ploy pendant tout le temps +que le prtre fit les onctions sacres. Et cependant, quoi pensais-je +dans un tel moment?... prier?... Hlas! je n'en avais +plus le souci; j'tais me demander comment un esprit aussi +distingu que l'tait Alexis pt tre dupe de semblables momeries. +Telles taient les dtestables penses qui m'obsdaient; +voil en quel abme j'tais tomb, mon Dieu!...</p> + +<p>Il ne restait plus qu' accomplir une dernire crmonie, la +plus importante de toutes. Le prtre ouvrit une bote d'argent; +il en tira avec respect une hostie consacre, et la prsenta au +malade, qui recueillit un reste de forces et se souleva pour recevoir +son Dieu. Je le regardai. Oh! comment rendre l'impression +dont je fus saisi son aspect? Ses mains s'taient jointes, et +elles s'levrent au ciel, et ses yeux aussi. Comme une glace +limpide, ils rflchissaient les plus belles vertus, la foi, l'esprance +et l'amour... Je baissai la tte: un sentiment inconnu, +nouveau, avait travers mon esprit; pntr d'admiration pour +mon ami, j'en tais venu rougir de moi-mme.</p> + +<p>Aprs que le cur se fut retir, Alexis me tendit la main; +je l'arrosai de mes larmes. Mon ami, dit-il, je te remercie; je +n'avais pas attendu moins de toi!... Et, aprs une courte pause, +il ajouta: Je suis heureux maintenant! Qui pourrait produire +l'accent avec lequel il pronona ses paroles? ... Ce n'tait +pas l'accent d'un homme, non: si les anges ont une langue +pour exprimer leurs penses, c'est ainsi qu'ils parlent. Je suis +heureux! Pauvre jeune homme! Et il se voyait mourir la +fleur des ans, lui, dot des dons les plus prcieux de l'esprit et +du coeur, lui, chri de ses amis, ador de sa famille! et il mourait +loin de celle-ci, il mourait lentement, dans des souffrances +aigus! Qui donc pouvait lui inspirer des sentiments semblables?... +Qui?... la foi seule il appartient de rpondre cette +question.</p> + +<p>Et la religion qui opre un tel prodige serait-elle donc un +jeu d'enfant?... Non, me disais-je, elle est rellement divine... +Il pressentait ce qui se passait au dedans de moi, et il m'interrogea +d'un regard; je lui avouai tout en fondant en larmes. +Mon Dieu, s'cria-t-il, je vous bnis! C'est maintenant que je +puis le dire en toute vrit et dans l'effusion de mon coeur: Je +suis heureux!</p> + +<p>Pendant la premire priode de sa maladie, la douleur arrachait + Alexis d'assez frquentes marques d'impatience; +maintenant, pas un murmure, pas une seule plainte. Il semblait +que le Dieu qui venait de descendre dans son sein y et dpos +un trsor de douceur, de rsignation et de paix. Ainsi se passrent +ses derniers jours. Vous n'exigerez pas, monsieur, que +je m'tende davantage sur cette douloureuse catastrophe. Hlas! +quand je m'y porte par la pense, les paroles me manquent +pour rendre ce que je sens; je ne sais plus m'exprimer que par +mes larmes.</p> + +<p>L'officier s'tait tu, sa tte s'tait incline sur sa poitrine. Je +respectai son silence. Il reprit la parole et continua:</p> + +<p>Aprs que nous lui emes rendu les derniers devoirs, au +retour de la crmonie funbre je m'enfermai dans ma chambre +et j'y restai jusqu'au soir. l'entre de la nuit j'allai chez le +cur. Monsieur, lui dis-je en entrant, je viens vous remercier...—Et +de quoi donc? interrompit-il avec un accent gracieux; je +n'ai fait que mon devoir; c'est l une des fonctions les plus +essentielles de notre ministre, et une des plus douces aussi +quand nous trouvons des mes disposes l'accueillir comme +l'tait votre ami. Oui, j'en ai la ferme conviction, nous pouvons +compter en lui un protecteur dans le ciel——Monsieur, c'est + moi plutt vous remercier... Je vois que vous ne souponnez +pas le vritable motif qui m'amne ici... Pendant que vous +administriez les derniers sacrements mon ami, j'tais l (vous +vous le rappelez peut-tre) genoux au pied de son lit. J'tais +tomb terre incrdule; je l'ai vu communier et je me suis +relev chrtien. Chrtien! qu'ai-je dit? Ah! je ne le sens que +trop, je suis indigne de porter un si beau nom.—Je puis ds ce +moment vous le donner, ce nom, dit le prtre; et me serrant +tendrement entre ses bras: Oui, mon frre! mon cher frre! +quiconque veut sincrement revenir Dieu, celui-l est rellement +et dans toute la force du terme un chrtien.—Maintenant, +mon Pre, j'avais un second but en venant vous voir. +J'ai prpar ma confession tout l'heure, et je vous prie de +m'couter—Et, sans attendre de rponse, j'tais tomb ses +pieds. Que vous dirai-je de plus, monsieur! De ce jour date ma +conversion...</p> + + +<a name="17"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> +<p>17.—TEL EST PRIS QUI CROYAIT PRENDRE.</p> + +<p> Jsus! on me demande de parler, de dire comment je suis +redevenu chrtien. On m'affirme que c'est pour la gloire +de votre Sacr Coeur... Ds lors, comment rsister?... +Je parlerai donc; et puissent beaucoup de pcheurs que je connais, +qui sont mes amis, dont l'me m'est infiniment chre, se +convertir comme moi!</p> + +<p>De ma premire enfance il ne me reste que des souvenirs trs +vagues; cependant je vois toujours une grande image qui surmontait +la statue de la Vierge, et devant laquelle ma mre me +faisait prier: c'tait Jsus montrant son Coeur. Cette image me +fascinait en quelque sorte, parce que ma mre me disait: Jsus +te voit, et si tu n'es pas sage, il te chassera de son Coeur. Le +soir de ma premire communion, quand, selon la coutume, nous +nous agenouillmes pour la prire en famille, je promis bien +Jsus de l'aimer toujours: en retour, je lui demandai de me +garder dans son Coeur... Mais, hlas! les passions l'emportrent +bientt, je le dis pour l'instruction des jeunes gens; je fus victime +de ces deux flaux terribles qui, de nos jours, les font mourir +presque tous la vertu et l'honneur: les mauvaises compagnies +et les lectures dangereuses. vingt ans, j'tais le premier +dbauch de ma ville natale.</p> + +<p>Pendant trente ans, j'ai entass crimes sur crimes.... Je fus +soldat, et Dieu sait la vie que j'ai mene!... On m'envoya en +Afrique cause de ma mauvaise conduite. N'osant plus me +montrer ma famille, j'y restai longtemps; il fallut revenir +cependant. Que faire? Me voil ouvrier errant, cherchant de +l'ouvrage de ville en ville, oblig parfois de tendre la main, +couvert de honte. J'tais descendu aux derniers degrs de +l'impit; je me tranais dans la fange des passions. Ah! je +rougis en crivant ces lignes. Mais c'est pour la gloire de votre +Sacr Coeur, Jsus!...</p> + +<p>Paray-le-Monial, comme par hasard, se trouve sur ma route. +La ville tait en fte; des oriflammes brillaient aux fentres; +des arcs-de-triomphe taient dresss; une foule immense remplissait +les rues; l'air retentissait d'un chant qu'il me semble +entendre encore: Dieu de clmence, Dieu vainqueur!... +Surpris, je m'adresse une pauvre femme:</p> + +<p>—Qu'est-ce donc, lui demandai-je?</p> + +<p>—Comment! vous ne savez pas? C'est le grand plerinage...</p> + +<p>—Ah!... quel plerinage? pour quoi faire?</p> + +<p>—Mais pour honorer le Sacr Coeur de Jsus!</p> + +<p>—Le Coeur de Jsus! o est-il donc? Peut-on le voir?...</p> + +<p>—Vous savez bien que non; mais il s'est manifest une +religieuse de la Visitation, la Bienheureuse Marguerite-Marie; +il lui a recommand de le faire honorer par les hommes.</p> + +<p>—O est-elle, votre Visitation?</p> + +<p>Et, sur les indications de la pauvre femme, je me dirige +de ce ct: tous les sarcasmes, lus dans les journaux de cabarets +contre les plerinages, me revenaient a l'esprit; je regardais +avec ironie ces hommes qui marchaient gravement, une +croix rouge sur la poitrine; et malgr tout cela, j'prouvais +une certaine motion. En passant ct d'un groupe de jeunes +gens, je fus mme frapp de ces paroles:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Piti, mon Dieu! pour tant d'hommes fragiles</p> +<p>Vous outrageant sans savoir ce qu'ils font!</p> +<p>Faites renatre en traits indlbiles</p> +<p>Le sceau du Christ imprim sur leur front.</p> + </div> </div> + +<p>J'arrive la Visitation; je veux pntrer dans la chapelle; +mais elle tait pleine.</p> + +<p>En attendant que la foule se ft coule, je regardais autour +de moi; quoi pensais-je? Je ne m'en rends pas compte. Mes +regards sont attirs par de grands tableaux en toile blanche +sur lesquels des inscriptions taient graves en lettres rouges. +Je lis: <i>Promesses de Notre-Seigneur Jsus-Christ la Bienheureuse +Marguerite-Marie</i>. Je passe d'un tableau l'autre, c'taient +des phrases absolument vides de sens pour moi..., des mots +auxquels je ne comprenais rien: grce, ferveur, misricorde, +tideur, perfection!... Mais tout coup une ligne me frappe:</p> + +<p><i>Je donnerai aux prtres le talent de toucher les coeurs les plus +endurcis</i>.</p> + +<p>Toute mon impit me saisit. Toucher les coeurs les plus endurcis! +Voil ce qu'ils crivent!... Eh bien! nous verrons... +Pourquoi ne pas essayer? Prenons-les au mot. Demandons un +prtre... Quelle parole pourra bien lui tre inspire pour toucher +un coeur endurci comme celui-l?... Et je ricanais en me +frappant la poitrine.</p> + +<p>Au mme moment, une religieuse passait ct de moi; je +me retourne brusquement:</p> + +<p>—Je voudrais parler un prtre, un prtre de Paray-le-Monial.</p> + +<p>Elle m'introduit dans une petite chambre dont les murs, +blanchis la chaux, portaient des inscriptions noires; je n'y +fais pas attention. J'avais ma fameuse phrase comme une arme +invincible contre tous les plerins du monde! et je rptais en +riant: <i>Je donnerai aux prtres le talent de toucher les coeurs les +plus endurcis.</i> Que va-t-il me dire?</p> + +<p>Bientt, un prtre entre. Nous sommes en face l'un de l'autre. +Quelques secondes s'coulent... Il me regarde, attendant que +je lui parle. Moi, je n'avais dans tout mon tre que l'impit et +l'ironie; et pourtant un tremblement passager me saisit. Le +prtre s'en aperoit:</p> + +<p>—Eh bien! mon ami, me dit-il.</p> + +<p>Ce seul mot me rend tout mon aplomb et toute mon arrogance.</p> + +<p>—Votre ami!... Ah! vous ne me connaissez gure. Je n'ai +pas la foi, moi! Je ne crois pas un mot de tout ce que vous me +dites, et de tout ce que vous crivez. Appelez-moi excommuni, +mcrant, paen, tout ce que vous voudrez; mais votre ami! +d'autres...</p> + +<p>Longtemps je lui parle sur ce ton. La phrase lue sur le tableau +blanc retentissait mes oreilles avec l'ironique question: +Que va-t-il me dire? Le prtre tait devenu ple; mais pas +un geste d'indignation ne s'tait manifest en lui. Sans rpondre + mes propos impies, il me fait de nombreuses questions. +Je riais... il le voyait bien; mais il ne comprenait pas le signe +de tte qui accueillait toutes ses demandes, et qui voulait dire: +Ce n'est pas cela! J'tais vainqueur... je triomphais. J'allais +clater de rire et lui avouer tout... quand, soudain... ah! j'en +frmis encore:</p> + +<p>—<i>Mon ami, avez-vous toujours votre mre?</i></p> + +<p>Dieu! quelle raction se produit en moi! Coeur de Jsus, vous +m'attendiez l! Mon coeur se fond: les larmes jaillissent; mon +corps tremble.</p> + +<p>—Ma mre! vous me parlez de ma mre! Mais c'est vrai!... +le Sacr Coeur de Jsus!... Oh! je vois l'image devant laquelle +je m'agenouillais petit enfant, ct de ma mre! ... Je relis +ces lignes que sa main mourante m'a crites, malheureux! +auxquelles je ne fis presque pas attention: Mon enfant, je +t'cris de mon lit d'agonie; je meurs du chagrin que tu m'as +caus; mais je ne te maudis pas, parce que j'ai toujours espr +que le Sacr Coeur de Jsus te convertirait. Oh! ma mre!... +Tenez, Monsieur, j'avais lu l'entre de la chapelle que le +Coeur de Jsus donnait aux prtres le talent de toucher les +coeurs endurcis. J'tais venu pour savoir ce que vous me diriez, +pour me moquer de vous. Je le sens; vous m'avez converti.</p> + +<p>Le prtre tait tomb genoux. Il priait et il pleurait.</p> + +<p>Quand j'entrai dans le sanctuaire du Sacr Coeur, ce fut +pour aller me prosterner dans un confessionnal. Ce fut, quelques +jours aprs, pour m'approcher de la Table sainte.</p> + +<p>Et maintenant, que tout cela soit pour la gloire de votre +Sacr Coeur, Jsus!</p> + +<p>—Prtres! aimez le Sacr-Coeur, et vous convertirez des mes.</p> + +<p>Mres de famille qui pleurez sur les garements de vos fils, +priez pour eux le Sacr Coeur de Jsus.</p> + +<a name="18"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> + +<p>18.—COMMENT ON OBTIENT ON MIRACLE.</p> + +<p>Il y a quelques annes,—c'est un missionnaire qui raconte +le fait,—j'avais dit en chaire quel es enfants pieux pouvaient +convertir leur famille. Dieu permit qu'une enfant innocente +et pure se trouvt dans mon auditoire; son pre et sa mre +l'aimaient comme une fille unique qui doit hriter d'une grande +fortune; c'tait leur bonheur, leur joie, leur amour. Le lendemain, +prs du saint tribunal, je vis une enfant agenouille +comme un ange; je l'coutai. La pauvre enfant ne pouvait parler, +les sanglots touffaient sa voix, elle avait les larmes aux +yeux.</p> + +<p>—Mon pre, vous avez dit que les enfants sages qui avaient +une foi vive convertiraient leur pre et leur mre. Depuis que +je vous ai entendu, j'ai pri, j'ai pleur, mon pre et ma mre +ne sont pas convertis.</p> + +<p>—Mais, ma pauvre enfant, ce miracle, je vous le promets. +Il s'accomplira, pourvu que votre foi soit constante. Et j'ajoutai: +Je vais vous prparer moi-mme la premire communion.</p> + +<p>Elle revint les jours suivants, le temps passa bien vite. La +pauvre enfant disait toujours:</p> + +<p>Mon pre, le miracle ne se fait pas; mes parents ne sont +pas mme venus vous entendre.</p> + +<p>La veille de la communion arriva. Aprs avoir reu l'absolution, +la pieuse enfant se relve heureuse. Elle ne parlait pas; +dans le chemin elle rencontre une de ses jeunes compagnes et +parentes, qui l'embrasse avec effusion et lui dit:</p> + +<p>Quel bonheur! mon pre et ma mre doivent communier +demain avec moi.</p> + +<p>Alors la pauvre enfant devint triste, et ses yeux se mouillrent +de larmes. Son pre et sa mre l'attendaient cependant, et +ils se disaient:</p> + +<p>Comme elle va tre heureuse!</p> + +<p> la vue de ses yeux gonfls par les pleurs, la mre la presse +sur son coeur et lui dit:</p> + +<p>—Mon enfant, tu nous avais annonc que tu serais si heureuse +la veille de ta premire communion!</p> + +<p>—Ma mre, je suis malheureuse aujourd'hui.</p> + +<p>Et le pre, tmoin muet de cette scne, ne put s'empcher de +verser des larmes et de dire:</p> + +<p>Mon Dieu! que faut-il donc pour la rendre heureuse?</p> + +<p>Aussitt l'enfant quitte les bras de sa mre, se jette dans +ceux de son pre en s'criant:</p> + +<p>— pre! si vous vouliez!</p> + +<p>—Mais, ma fille, nous ne vivons que pour toi; dis-moi, que +faut-il faire?</p> + +<p>—C'est vous qui tes la cause de ma tristesse.</p> + +<p>—Nous? rpond la mre.</p> + +<p>—Moi? rpond le pre tonn.</p> + +<p>—Hlas! reprit l'enfant. J'tais heureuse il n'y a qu'un moment; +mais ma cousine est venue me dire:</p> + +<p>—Tu ne sais pas, Berthe? mon pre et ma mre communient +demain avec moi. Alors je me suis dit pendant le chemin: +Et moi, demain, je serai donc heureuse toute seule!</p> + +<p>Le pre et la mre n'y tinrent plus; les larmes coulrent de +leurs yeux. Ils embrassrent cet ange, et lui dirent:</p> + +<p>Oui, demain, tu seras seule; mais dans quelques jours tu +renouvelleras. Alors nous serons heureux tous les trois.</p> + +<p>Le surlendemain, ajoute le missionnaire, l'enfant triomphante +m'amenait son pre et sa mre en me disant:</p> + +<p>Mon Pre, vous aviez raison, le miracle est fait; nous serons, +dans quelques jours, tous les trois unis la Table sainte +et tous les trois heureux sur la terre.</p> + + +<a name="19"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> + + + +<p>19.—LE MARQUIS D'OUTREMER.</p> + +<p>Le marquis d'Outremer tait un vrai philanthrope. Il ne +s'amusait pas fonder ces oeuvres qui ne figurent gure +que sur le papier et qui servent surtout obtenir des dcorations + leurs fondateurs. Il vivait de trs peu, et ce qu'il +et pu employer de son superflu, il prfrait le donner aux pauvres, +qu'il aimait, qu'il visitait assidment, qu'il soignait lui-mme. +Car, dans sa jeunesse, il avait tudi la mdecine, et le +titre de docteur ne lui paraissait pas messant ct de celui +de marquis. Son dfaut, c'tait d'tre non seulement incrdule, +mais impie.</p> + +<p>Il avait une fille unique. Bien qu'il ft veuf et qu'il l'aimt +avec une extrme tendresse, Eudoxie, quand elle eut atteint +ses vingt-cinq ans, ayant manifest le dsir de se faire Soeur +de Chant, le marquis, chose tonnante pour un libre-penseur, +n'y avait mis aucun obstacle. Il s'tait content d'prouver la +vocation d'Eudoxie par quelques mois d'attente. Il avait consult +les directeurs de sa fille, et sa fille tait devenue fille de +Saint-Vincent de Paul. Depuis un an, on l'avait charge de la +pharmacie, l'hpital civil de Castres.</p> + +<p>Pendant le cholra, il passa bien des jours et des nuits, cte + cte avec des prtres, au chevet des malades. Jamais il n'entrava +leur ministre; car, disait-il, il ne faut pas enlever au +pauvre monde ses consolantes illusions. Mais le dvouement de +ces bons prtres, gal, sinon suprieur au sien, n'entama pas +seulement son Credo de libre-penseur.</p> + +<p>Un matin du mois de janvier, il revenait de chez l'une de ses +plus pauvres pratiques. Le froid tait vif et le verglas si glissant +qu'il et fallu des patins pour cheminer d'un pied sr +travers les rues de la ville.</p> + +<p>Notre marquis-mdecin glissa. En cherchant se retenir, il +se donna une entorse. Outre le verglas, il faisait un affreux +brouillard, de sorte que notre homme gisait presque inaperu +au coin d'une borne. Tout coup, de dessous une porte cochre, +sortit une bonne laitire, alerte et robuste, comme on l'est la +campagne.</p> + +<p>Eh! c'est vous, monsieur le marquis? dit-elle au pauvre +patient.—Comment me connaissez-vous, ma pauvre femme?—Comment +je vous connais? Mais qui ne connat pas dans le +quartier M. le marquis d'Outremer?... Eh! qu'est-ce donc qui +vous est arriv? Le marquis raconta son accident. Elle saisit +le marquis et se mit en devoir de le porter elle-mme jusque +chez lui. Par ce brouillard et ce verglas, il y avait une bonne +demi-heure de la borne a l'habitation du marquis.</p> + +<p>Pour oublier ce qu'il souffrait, le port dit a la porteuse: +Qu'est-ce que je puis faire pour vous? je vous promets de le +faire, si ce n'est matriellement impossible.—Monsieur le +marquis, vous tes pris. Ce que vous pouvez faire pour moi? +Franchement, je ne croyais pas avoir jamais l'occasion de vous +le dire. Mais c'est de demander un prtre, de l'couter avec +votre coeur et de devenir bon chrtien. Savez-vous que c'est un +vrai scandale de voir un brave homme tel que vous du mme +parti, en religion, que les dbauchs et les partageux?—Vous +tes saint Jean bouche d'or, laitire. Mais j'ai promis; je tiendrai. +Je ferai venir un prtre. lui, par exemple, de me convaincre. +J'assure d'avance que la besogne sera rude.—Et moi, +je promets qu'elle sera douce.</p> + +<p>Quand un homme loyal comme le marquis consent entendre +la parole de Dieu, qu'il ne se raidit point contre elle, sa +dfaite est certaine, cette bienheureuse dfaite qui vaut mieux +que toutes les victoires. Voyez-vous, disait-il a l'abb Antoine, + leur seconde entrevue seulement, c'est une permission de +Dieu que l'on m'ait extorqu cette promesse, sans cela j'tais +capable de mourir dans mon impit. Pourquoi? Je n'en sais +rien. Par esprit de contradiction.</p> + +<p>Vous peindrai-je la joie et la reconnaissance de Soeur Eudoxie? +Elle ne put qu'crire la bonne laitire. Mais elle le fit avec une +loquence qui ravit et en mme temps confusionna la pieuse +femme.</p> + +<p>Quant au marquis, il ne tarissait pas. Lui qui avait toujours +tant aim les oeuvres de misricorde, il semblait qu'alors seulement +il en et dcouvert l'esprit, la raison d'tre, la cleste +origine, et ce baume qui, d'un coeur compatissant et chrtien, +coule la fois sur les plaies du corps et sur les plaies de l'me, +et semble, remontant vers sa source, inonder le bienfaiteur +lui-mme d'une suavit cleste. C'est pourtant vous que je +dois tout cela, disait-il. Que puis-je faire pour vous?—Oh! +monsieur le marquis, est-ce que la joie de ramener une me +Dieu n'est pas une assez riche rcompense, surtout quand il +s'agit d'une aussi belle me?</p> + +<p>Un matin, la pauvre laitire vint trouver le marquis. Elle +tait trouble et tenait une lettre la main. Eh bien, oui, dit-elle, +si vous voulez me remercier, priez Dieu pour mon pauvre +garon qui est soldat en Afrique, et qui m'crit des choses navrantes... +Je crains bien qu'il ait perdu la foi. Le marquis pria.</p> + +<p>Soeur Eudoxie, de Castres fut envoye Toulouse, l'hpital +militaire. L'hpital tait comble. Depuis huit jours, il tait arriv +d'Alger un nombre considrable de soldats malades. Soeur +Eudoxie les soignait de son mieux. Elle en remarqua un entre +autres, trs jeune, au sourire triste et doux: il tait min par +les fivres d'Afrique... Autre chose encore le dvorait.</p> + +<p>Avec ce tact exquis de la Soeur de Charit, qui est presque le +tact d'une mre, Soeur Eudoxie vit qu'il y avait l une blessure; +que cette blessure s'envenimait en devenant secrte, que la +confiance peut-tre allait la gurir.</p> + +<p>Un jour, tout naturellement, et sans que Soeur Eudoxie le lui +et demand, le soldat lui raconta son me. Il avait t lev +chrtiennement. Sa mre n'tait pas seulement pieuse: c'tait +une sainte.</p> + +<p>Enfin, Soeur Eudoxie apprit le nom du jeune soldat. C'est dire +qu'elle redoubla d'efforts pour le ramener Dieu. Il y avait l +une dette de reconnaissance filiale acquitter.</p> + +<p>Un jour, elle aborda le malade en ces termes: Je connais +votre mre, la bonne, l'ardente, la pieuse, la charitable Mme X... +Elle a sauv mon pre doublement: son corps, d'abord, puis +son me. Je voudrais essayer de me librer envers elle. Vous +seul pouvez m'en fournir les moyens: faites comme mon pre. +Je ne dirai pas de vous rendre l'aveuglette, mais de consentir + couter un bon prtre. Jacques, que les raisonnements +avaient trouv insensible, se laissa mouvoir.</p> + +<p>Une fois le bon prtre son chevet, une fois cette voix entendue, +au fond de laquelle Jacques ne pouvait mconnatre la +sincrit, la tendresse, la vraie charit, l'obstacle fut lev. Il +revint Dieu du fond du coeur.</p> + +<p>Jacques converti, le calme de son me ragit sur son corps. +La fivre tomba. Et il eut vite son cong de convalescence.</p> + +<p>Oh! quelles douces larmes coulrent de tous les yeux, lorsqu'il +retrouva sa mre et le marquis! Et avec quels transports +d'amour ils bnirent ensemble les misricordes divines! ...</p> + +<a name="20"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> + +<p>20.—LA PLUS GRANDE VICTOIRE D'UN VIEUX GNRAL.</p> + +<p>Deux annes environ avant sa mort, arrive le 24 fvrier +1845, le gnral Bernard, marchal de camp de gendarmerie +en retraite, membre honoraire de la socit de +Saint-Franois-Xavier, aborde, peu d'instants avant la runion, +le directeur des frres des coles chrtiennes, et lui frappant sur +l'paule avec une rudesse amicale:</p> + +<p>Tenez, cher Frre, lui dit-il, je suis un vieux gredin, un +pas grand' chose.</p> + +<p>—Allons donc, avec cette figure, vous, un brave dont le +sang a coul sur nos glorieux champs de bataille, vous ne sauriez +tre ce que vous dites; si vous vous accusiez d'tre un retardataire +vis--vis du grand gnral de l-haut, la bonne heure; +mais vous lui reviendrez un jour ou l'autre, et plus tt que vous +ne pensez, peut-tre.</p> + +<p>—Franchement, les confrences de notre Socit, ce que je +vois ici comme ce que j'entends, tout cela me remue. Mais... +c'est que... c'est que... pour en finir, il y a la confession, et, +comme on dit au rgiment: c'est le <i>hic</i>; une batterie enlever +me ferait moins peur!</p> + +<p>—Peur d'enfant, mon gnral! La confession n'est un +pouvantail que de loin et pour ceux qui ne la connaissent pas. +Elle ressemble ces prtendus fantmes dont se sauvent les +poltrons, et sur lesquels il suffit de marcher pour qu'ils s'vanouissent; +ou mieux encore, c'est comme une mdecine qui +parat amre au premier abord et qu'on trouve de plus en plus +douce mesure qu'on la gote, sans compter qu'elle gurit infailliblement +le malade... qui veut gurir. Essayez seulement, +et vous m'en direz des nouvelles.</p> + +<p>—Hum ... hum ... la manire dont vous en causez, on +croirait qu'il s'agit d'une partie de plaisir, de quelque friandise +dlicieuse nous proposer! Et pourtant ... cette mdecine, dont +vous me faites une peinture si sduisante, me parat encore +moi une vraie mdecine, une mdecine d'autrefois, noire et +effrayante... Mais voil la sance qui commence, le commandant +monte au fauteuil; aux armes et chacun son poste! et +moi dans ma gurite, c'est--dire, dans mon coin.</p> + +<p> quelques semaines de distance, une aprs-midi, le Frre +directeur voit entrer dans la salle commune le gnral, tout +radieux, et qui accourt lui presser les mains avec force:</p> + +<p>Oh! cher Frre! s'crie-t-il, une bonne poigne de main; +et tenez, il s'en faut de peu que je vous embrasse! je suis si +heureux! plus heureux que le jour o j'ai reu la croix, et ce +n'est pas peu dire. Je crierais volontiers, comme ce jour-l: +Vive l'empereur! Savez-vous ce que j'ai fait ces jours-ci?</p> + +<p>—Non, mais je le souponne vos regards, rpondit le Frre +en souriant.</p> + +<p>—Juste! Vraiment oui, j'ai fait le grand pas! tous les anciens +comptes rgls! Au diable le vieil homme! Oui, cher +Frre! j'ai suivi votre conseil; je me suis confess. Et que vous +aviez bien raison: a n'est effrayant qu' distance et pour des +poltrons! Il suffit de commencer, et ensuite rien de plus facile, +grce ce bon cur. Voyez-vous, mesure que je parlais, je +sentais comme un poids qu'on m'tait par degrs de dessus la +poitrine; ou encore, j'tais comme un homme qui rejette un +poison qui lui tournait sur le coeur et sent rapidement la sant +revenir! J'ai rajeuni de trente ans; pour un rien je m'envolerais +au plafond; mais soyons sages et n'oublions pas que nous +avons des cheveux blancs: ne faisons pas rire vos coliers, qui +pourraient nous voir travers les carreaux. Une fois encore, +cher Frre, je vous remercie, car votre conseil vous aurez +joint, je n'en doute pas, les prires.</p> + +<p>Le bon Frre tait presque aussi heureux que le gnral, et +l'motion de sa parole le prouva bien celui-ci.</p> + +<p>Le brave militaire, ds lors, n'en fut que plus assidu aux +runions de Saint-Franois-Xavier, qu'il difiait par sa prsence +et qu'difia davantage encore le rcit de sa mort.</p> + +<p>Le gnral, aprs avoir accompli avec calme et recueillement +tous les devoirs du chrtien, ordonna, avant que le prtre +se ft loign, qu'on fit venir toute sa famille. Celle-ci arriva +tout en larmes, et chacun se mit a genoux dans la chambre +mortuaire. Il leva alors la voix et dit: Mes enfants, je vous +remercie de toutes les preuves d'affection que vous m'avez donnes, +et je vous prie de me pardonner les peines que j'aurais pu +vous causer en cette vie.</p> + +<p>Aprs un silence de quelques moments, interrompu par les +sanglots des assistants, il reprit:</p> + +<p>Vous tous que j'aime, je vous bnis au nom du Pre, du +Fils et du Saint-Esprit.</p> + +<p>Puis il inclinait la tte, pendant qu'un dernier et paternel +sourire glissait sur ses lvres. L'me du juste tait devant Dieu.</p> + +<a name="21"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> + +<p>21.—LE BOUFFON ET SON MAITRE.</p> + +<p>Un riche seigneur avait son service, suivant la coutume +d'autrefois, un bouffon charg de le distraire par ses plaisanteries. +Un jour il le fit habiller neuf des pieds jusqu' +la tte, et lui mit en mme temps entre les mains une baguette +de bouffon, en lui recommandant expressment de n'en faire +prsent personne, si ce n'est un plus fou que lui. Le bouffon +prit coeur cet avertissement, et pour bien de l'argent il n'aurait +pas donn sa baguette. Quelque temps aprs il arriva que +le seigneur tomba mortellement malade. Alors il s'apprta + faire son testament; mais, comme dans ses bons jours il +s'tait peu occup des pauvres et avait encore moins rflchi +aux quatre choses suprmes, c'est--dire la mort, au jugement, +au ciel et l'enfer, il n'en fit pas plus alors que par le +pass; il institua ses plus proches parents hritiers de tous ses +biens; quant des aumnes ou d'autres dispositions charitables, +il n'en fut point question. Pas un signe non plus pour la confession +ni pour le saint Viatique.</p> + +<p>En attendant, on pleurait et on gmissait dans le chteau, +la pense que le bon seigneur allait bientt quitter ce monde. Le +bouffon, averti de ce qui se passait, courut droit la chambre +et au lit du malade, et lui demanda d'un air triste: Matre, +j'apprends que vous allez partir? Est-ce vrai?—Oui, rpondit +le malade d'une voix moiti brise, oui, mon heure approche.—O +voulez-vous donc aller? Les chevaux sont-ils dj quips, +la voiture est-elle dj attele? Et vous, tes-vous tout prt + partir?—Je n'en sais rien.—Mais vous devez pourtant +savoir a quelle distance vous allez, et combien de temps vous +resterez dehors? Est-ce un mois, quinze jours, ou toute une +anne?—Je n'en sais rien.—Mais au moins reviendrez-vous?—Ah!.... +peut-tre jamais!...—Ainsi, rpondit le bouffon +d'une voix svre et convaincante, avec un regard pntrant, +vous faites un si grand voyage que vous ne savez pas mme si +vous reviendrez, et vous ne faites pas un seul prparatif pour +une route aussi longue et aussi dangereuse? Tenez, prenez la +baguette de fou, ajouta-t-il en la posant sur le lit du malade, car +vous tes un bien plus grand fou que moi!</p> + +<p>Le malade commena tout coup y voir clair; il reconnut, + sa honte, que le bouffon n'avait jamais dit une vrit plus +grande. Et alors, il fit distribuer beaucoup d'argent aux pauvres +et se prpara faire le voyage en chrtien<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a>.</p> + +<blockquote class="FTNOTE"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8"> (retour) </a>Cette anecdote, dj ancienne, est rapporte par +Guillaume Ppin, crivain ecclsiastique.</blockquote> + +<a name="22"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> + +<p>22.—UN PISODE DE LA RVOLUTION.</p> + +<p>Pendant la crise la plus furieuse de la Rvolution, quand +Robespierre tendait son sceptre de fer sur la France, +quand Carrier se signalait par ses noyades Nantes, +Lebon par ses massacres dans le midi, et Javogues par ses fureurs +dans le Forez, la fermet courageuse des saints missionnaires +de ces pays perscuts ne se laissait point abattre; leur +zle, au contraire, semblait acqurir de nouvelles forces la +vue des malheurs de ces contres et des dangers qui planaient +sur elles.</p> + +<p>Tandis que plusieurs confesseurs de la foi prodiguaient leur +zle sur d'autres points du diocse, M. l'abb Coquet, (mort en +1845 cur de Rozier-en-Donzy), avait choisi pour thtre de +ses courses vangliques le centre mme de la perscution, +Feurs, capitale du Forez, et l'intrpide proscrit poursuivait sa +mission sublime sous les yeux pour ainsi dire de Javogues. On +ne saurait raconter en dtail tous les actes d'hrosme, de dvouement, +de sainte audace, qu'il accomplit pendant cette +priode de terrible mmoire; mais l'histoire suivante en donne +une bien haute ide, en mme temps qu'elle offre un exemple +des plus tonnants de la misricorde divine.</p> + +<p>Un jour, un envoy extraordinaire se prsente dans le lieu de +retraite du saint missionnaire. Une femme se meurt, s'crie-t-il, +une femme bien pieuse, bien dvoue, mais qui ne peut se +rsigner mourir sans sacrements et qui exprime le plus vif +dsir de recevoir les secours d'un prtre pour obtenir le pardon +de ses fautes ainsi qu'une mort tranquille.</p> + +<p>L'abb, aprs avoir cout l'envoy avec sa bienveillance +ordinaire, s'empressa de promettre les consolations de son ministre, +dont on rclamait l'assistance; mais peine le premier +courrier avait-il disparu, qu'un autre entre et s'crie: Monsieur +l'abb, on vient de vous mander auprs d'une malade? +Gardez-vous bien d'aller chez elle! Depuis longtemps les satellites +de Javogues, qui vous pient, ont appris la maladie de cette +femme, et ils ont dcid entre eux de saisir le premier prtre qui +se prsentera. Rflchissez: si vous tes pris, au mme instant +vous serez conduit Feurs et dans les vingt-quatre heures +excut.</p> + +<p>Il y avait en effet de quoi rflchir: mais quand le devoir +parle au coeur d'un ministre de Dieu lui-mme, toute crainte +est bientt dissipe, et la dcision ne se fait pas attendre. Quoi +qu'il arrive, se dit l'abb Coquet, le bon pasteur donne sa vie +pour ses brebis; je suis appel, il faut partir...</p> + +<p>Le soleil n'tait pas encore couch; le charitable prtre attendit +encore quelques instants, esprant, aid du ciel et des +ombres naissantes de la nuit, parvenir plus srement son +but. Enfin le voil en marche; couvert d'habits de paysan, il +s'avance dans la campagne. Tout est silencieux autour de lui: +les ptres ont dj regagn leurs chaumires, et les craintes +qu'on lui avait fait concevoir sont bien prs de s'vanouir dans +son esprit rassur. Il s'approche de la demeure dont on lui a +indiqu l'adresse; toutefois, avant d'entrer, il jette un dernier +regard autour de lui, et lance des pierres dans les massifs +d'arbres ou de verdure, afin de s'assurer si personne n'est en +embuscade pour le surprendre; mais, en fait d'ennemis, il ne +voit que quelques oiseaux effrays qui sortent prcipitamment +de leur retraite ainsi trouble. Il se tourne alors du ct de la +maison; la solitude de l'intrieur rivalise avec la solitude du +dehors. C'en est fait, se dit-il en lui-mme, tout danger a disparu; +on m'a tromp. Et, ouvrant la porte cochre, il traverse +rapidement la cour.</p> + +<p> peine a-t-il franchi le seuil, qu'un grand nombre d'hommes +se jettent sur lui; les baonnettes l'enserrent dans un rseau de +fer, et de toutes ces poitrines o le coeur n'a plus de place +s'chappent mille cris menaants: Nous te tenons enfin, misrable! +Assez longtemps tu nous as chapp; cette fois tu n'chapperas +plus.—Il faut le fusiller l'instant! crient les uns.—Non, +disent les autres; demain la guillotine! Conduisons-le + Feurs: les tratres et les brigands apprendront par sa mort +ce qu'ils doivent attendre des vrais patriotes! D'autres enfin +ne s'en tiennent pas ces brutalits et les rendent encore plus +amres par des imprcations, par des blasphmes.</p> + +<p>Durant cette terrible scne, l'abb Coquet gardait un profond +silence et faisait intrieurement le sacrifice de sa vie. +Cependant, force de vocifrations, de trpignements, d'agitation +furibonde, les poitrines a la fin s'puisrent, les cris cessrent. +Le bon prtre saisit alors ce moment de calme pour +adresser quelques paroles cette horde sauvage. Mes amis, +leur dit-il, je ne suis ni un tratre ni un monstre, comme vous +vous l'imaginez; je n'ai jamais rien fait d'hostile ni contre le +gouvernement ni contre le pays. Tout mon rle se borne porter +secours aux infirmes, aux malades, les consoler dans leurs +maux, leur apprendre bien mourir. Vous le voyez par cette +femme qui languit sur son lit de douleur dans une chambre +voisine. Je ne vous demande qu'une grce, c'est de me laisser +lui porter les dernires consolations. Vous ferez ensuite de moi +ce que vous voudrez.</p> + +<p>Un pareil discours tait fait pour attendrir les coeurs les plus +durs. Va! s'crie aprs un moment de silence un de ces forcens, +va! nous te tenons, tu ne nous chapperas plus.</p> + +<p>L'abb Coquet entre donc dans la chambre de la malade; il +aperoit en mme temps une fentre donnant sur le jardin; il +pourrait s'chapper par cette issue, mas il n'a garde d'en profiter. +Que je suis malheureuse! s'crie la malade en le voyant +s'avancer vers elle, que je suis malheureuse d'tre la cause de +votre captivit, peut-tre de votre mort! Mais j'avais trop besoin +de vos secours au moment si redoutable de la mort... Ne +craignez rien du reste; la sainte Vierge, que j'ai bien prie +cette nuit passe et les nuits prcdentes, m'a fait comprendre +qu'il ne vous serait fait aucun mal. Veuillez donc entendre ma +confession et m'administrer les derniers sacrements.</p> + +<p>Depuis un instant le prtre tait dans l'exercice de cet auguste +ministre, quand les rvolutionnaires, se ravisant, prennent la +rsolution d'entrer dans la chambre de la malade; ils voulaient +empcher le prtre, leur captif, de s'chapper par la fentre +dont nous venons de parler. Mais aussitt entrs, mus par +tout ce qu'il y a de touchant dans l'administration des derniers +sacrements, ces hommes nagure si farouches tombent subitement + genoux et semblent plongs comme dans une extase. +D'autres arrivent, ils sont terrasss de mme. Le prtre, tout +entier ses fonctions sacres, aux exhortations qu'il adressait + la malade, ne s'tait pas mme aperu de cette scne trange.</p> + +<p>Les crmonies termines, l'abb Coquet quitte le chevet de la +mourante pour s'occuper de son propre sort. Allons, mes amis, +dit le gnreux martyr en s'adressant ses bourreaux, je suis +vous. J'ai fait mon devoir, disposez de moi, je ne crains rien; +mon corps peut prir, mon me est dans les mains de Dieu. +Mais, surprise! merveilleux effet de l grce divine! lorsque +la victime croit marcher au supplice, elle devient au contraire +l'objet du plus beau triomphe que puisse ambitionner le coeur +d'un prtre. Les bourreaux se taisent, les menaces sont bien +loin dj des lvres qui les ont profres; la haine a fait place +l'amour, l'impit la foi, le crime au repentir. Tous ces tigres +altrs de sang qui s'lanaient nagure sur le ministre de +Jsus-Christ comme sur une proie, sont l ses pieds, renverss, +comme Paul sur le chemin de Damas, par une puissance +invisible, et confessant haute voix le Dieu qu'ils osaient perscuter +dans la personne de son reprsentant sur la terre. Le +croirait-on? le chef de cette horde sanguinaire, l'organisateur +de ce guet-apens tait le fils mme de la pieuse femme qui achevait +en ce moment sa paisible et sainte agonie. Le misrable, +loin d'adoucir, de consoler les derniers moments de sa mre, +n'avait pas craint d'offrir en spectacle, ses yeux qui allaient +se fermer, les prparatifs d'un meurtre et du meurtre de son +confesseur!...</p> + +<p>Mais la grce divine venait de toucher son coeur comme celui +de ses complices. Les armes lui tombent des mains; son tour +il implore le pardon du prtre qui avait vainement sollicit sa +clmence. Qu'on juge de l'motion de ce dernier. Il bnit Dieu +en versant des larmes et reoit avec une joie inexprimable ces +brebis perdues qui reviennent au bercail. Puis, aprs avoir entendu +les aveux des coupables, il fait descendre sur eux le pardon +en prononant les paroles sacramentelles, et tous ensemble +redisent les bonts infinies du Dieu des chrtiens pour lequel il +n'est aucun crime sans misricorde, si le pcheur est pntr +d'un vrai repentir.</p> + +<p>Tous se sparent alors en se disant adieu comme des frres, +et le missionnaire regagne sa retraite, le coeur dbordant de +consolation et de reconnaissance.</p> + +<a name="23"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> + +<p>23.—LE ZLE RCOMPENS.</p> + +<p>Une personne trs pieuse avait un frre, tudiant en mdecine, +qui s'tait laiss entraner par le torrent des mauvais +exemples et avait renonc aux pratiques de la religion.</p> + +<p>Leur mre souffrait d'une maladie de langueur, qui la conduisait +peu peu au tombeau. Mais ce qui la dsolait, c'est +qu'elle se sentait impuissante arrter le dbordement d'impit +de son fils.</p> + +<p>La fille, qui comprenait l'tendue de la douleur de la pauvre +mre, et voyait son malheureux frre courir ainsi la damnation, +s'approcha la veille de Nol du lit de la malade: Maman, +dit-elle, si je pouvais aller minuit la messe Notre-Dame-des-Victoires, +quelque chose me dit que l'Enfant de la crche +m'accorderait la conversion de mon frre.—Ma pauvre +enfant! qui t'accompagnerait? Je n'irai jamais plus avec toi +la messe de minuit.—Eh bien! mon frre.—Ton frre! y +songes-tu? lui qui prouve une si grande horreur pour l'glise, +qu'aux enterrements il ne veut pas entrer et attend a la porte, +espres-tu qu'il te conduirait?—J'essaierai de le dcider.—Je +ne demande pas mieux; mais je crains que ton loquence comme +tes caresses ne soient inutiles.</p> + +<p>L'tudiant en mdecine reut de trs haut la proposition, +qu'il appela saugrenue. Tant de colre cependant dnote ordinairement +un reste de foi, prisonnire de l'impitoyable libre-pense.</p> + +<p>Sa soeur insista, et, vaincu par cette persistance, vers minuit, +heure laquelle un homme du monde n'aime pas dire qu'il +prfre se coucher, l'tudiant la protgeait sur le chemin de la +messe et s'installait auprs d'elle pour la protger au retour.</p> + +<p>La crmonie fort belle de Notre-Dame-des-Victoires paraissait +l'intresser; il regardait avec une sorte d'avidit ce spectacle +oubli et ne s'ennuyait pas.</p> + +<p>Au moment de la communion, il fut fort tonn; tous dfilaient +pour se rendre a la sainte Table. On arriva son rang, +les voisins sortirent, sa soeur aussi. Il se vit seul. Le vide lui +causa une impression trange...</p> + +<p>Cependant sa soeur recevait l'Enfant-Jsus en la crche de +son coeur et le rchauffait de l'ardeur de sa prire pour le jeune +incrdule. De son ct, le libre-penseur, prt rsister firement +aux sollicitations de tous les chrtiens assembls dans l'glise, +succombait sous le poids de l'isolement o l'avaient laiss ses +quelques voisins; disons le mot: il eut peur.</p> + +<p>Un souvenir d'enfance domina son esprit, il tomba deux +genoux, et une explosion de sanglots sortit de sa poitrine...</p> + +<p>La jeune fille cependant revenait dvotement; elle voit cette +abondance de larmes, et son frre qui se penche son oreille +pour lui dire: Ma soeur, sauve-moi! Un prtre! je suis cras +sous le poids de mon indignit! Un prtre! un prtre!</p> + +<p>Ce fut sa soeur qui eut modrer l'impatience de ce nophyte. + l'issue de la crmonie, le prtre fut trouv, et bientt le +jeune homme embrassait sa mre, en lui disant: Je vous rends +votre fils.</p> + +<p>On ne reposa point en cette belle nuit, pas plus qu' la crche +de Bethlem, et six heures du matin tous deux taient revenus + la mme place en l'glise de Notre-Dame-des-Victoires.</p> + +<p>Au moment de la communion, tous quittrent leur rang pour +aller la sainte Table; l'tudiant les suivait. Une jeune fille +restait seule prosterne deux genoux, et le pav qui avait +reu la nuit les larmes de repentir, recevait encore des larmes; +mais c'taient des larmes de joie.</p> + +<a name="24"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> + +<p>24.—SAGESSE ET FOLIE.</p> + +<p>Vers l'anne 18l0, vivait Clermont en Auvergne un +ouvrier serrurier, travailleur habile et courageux, mais +qui malheureusement se livrait de temps en temps quelques +excs. la suite d'un cart de rgime, qui l'avait rendu +momentanment malade, il passa une nuit fort agite: il eut +un songe, dans lequel sa soeur qui tait morte en religion lui +apparut, lui reprocha son inconduite, et le conjura de revenir +aux sentiments dont leurs parents leur avaient toujours donn +l'exemple.</p> + +<p>Cette apparition lui fit une telle impression qu'il se leva, se +rendit a l'glise la plus proche, et, comme elle tait encore ferme, +il se mit genoux sur les marches et attendit l'ouverture +des portes; il entra alors, entendit la messe, s'adressa M. le +cur et revint de nouveau aprs son repas. Pendant les deux +jours suivants il fit la mme chose: le changement qui s'tait +opr en lui parut si trange que le matre de l'auberge o il +logeait pensa qu'il avait affaire un fou, et pria le mdecin de +venir examiner son locataire.</p> + +<p>Aux interrogations du mdecin, l'ouvrier rpondit: Monsieur +le docteur, je vous remercie de votre intrt; mais je me porte +bien; j'ai t fou, il est vrai, je l'ai mme t longtemps, +mais je suis guri; je le sens, Dieu merci; je me trouve en possession +de mon bon sens, et puis j'ai un docteur que je vois tous +les jours, et que je vais encore aller trouver; je vous demande +la permission de ne pas en changer. Il revint son auberge +aprs une dernire visite l'glise, paya sa note, fit son paquet +et se mit en route pour Paris, o, marcheur intrpide, il arriva +en cinq jours; l il se remit courageusement au travail; debout +avant le jour, il n'allait l'atelier qu'aprs avoir entendu la +messe, et pendant une anne entire il ne porta pas ses lvres +une seule goutte de vin.</p> + +<p>Une autre preuve l'attendait. Il s'tait fait une loi de ne pas +travailler le dimanche, les railleries ne purent triompher de sa +rsistance. Patrons et ouvriers conspiraient contre lui; on lui +remettait un travail soi-disant press le samedi soir, il offrait +de travailler la nuit, mais son offre tait repousse; il fallait +passer la caisse et rgler son compte, cela lui arriva dans +douze ateliers.</p> + +<p>Ce fut alors qu'il rencontra une personne dont les sentiments +pieux taient conformes aux siens; il l'pousa, et se mit travailler +pour son compte. Dieu bnit son travail et il parvint +se procurer une petite fortune.</p> + +<p>tant all dans une ville d'eaux thermales pour la sant de +sa femme, le gnreux chrtien s'y fixa et pendant huit ans +prit part toutes les oeuvres charitables. Entr dans la confrence +de Saint-Vincent-de-Paul, il s'adonna de tout son coeur +au soulagement physique et moral des familles qui lui taient +confies, il ne remettait jamais d'un jour la visite leur rendre +et se montrait gnreux leur gard. Il s'enqurait, la fin de +chaque sance, de l'absence de ceux de ses confrres qui ne +s'taient pas prsents, et se chargeait avec bonheur de leur +porter leurs bons pour viter tout retard dans la dlivrance des +secours.</p> + +<p>Les souffrances ne lui furent pas pargnes; opr plusieurs +fois de la cataracte sans succs, il tait presque aveugle, mais +cette infirmit ne l'empchait pas de faire des courses nombreuses +pour le service des pauvres, ou de se trouver devant la +porte de l'glise avant qu'elle ne s'ouvrit; c'tait une habitude +qu'il ne perdit jamais; il servait genoux six ou sept messes +tous les jours. Il s'teignit, il y a quelques annes, dans une +maison de charit de Marseille au moment o il se prparait +un acte de pit dsir depuis longtemps: un plerinage +Jrusalem. On a retrouv dans des lettres crites par lui des +preuves que l'<i>Imitation</i> tait sa lecture favorite.</p> + +<p>Ce fervent chrtien mrite d'tre cit comme un modle de +parfaite conversion.</p> + +<a name="25"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> + +<p>25.—LE TERRIBLE ARTICLE.</p> + +<p>Lors de mon dernier sjour en Normandie, raconte un +mdecin bien connu, le maire d'une commune voisine de +Caen, s'affichant depuis longtemps comme libre-penseur, +devint malade de la poitrine. Sa femme et sa fille, personnes +pieuses, voyant que son tat tait menaant, usrent de toutes +leurs industries pour obtenir qu'il laisst venir le prtre. la +fin, il leur dit: Eh bien! soit, faites-le venir, votre cur; +mais avertissez-le que je lui dirai son fait.</p> + +<p>Les deux pauvres femmes allrent trouver le cur de la paroisse, + qui elles rapportrent cette rponse. Il parut trs peu +s'en effrayer, car il les pria d'annoncer sa visite pour le lendemain.</p> + +<p>Le lendemain donc il se rendit chez le malade, et fut immdiatement +introduit dans sa chambre. Il le trouva tenant la +main un journal.</p> + +<p>Monsieur le cur, lui dit celui-ci brle-pourpoint, vous me +surprenez relisant la loi Ferry. J'en tais prcisment l'article +7. Que pensez-vous de cet article?</p> + +<p>—Je pense, rpliqua le cur, aprs un moment de rflexion, +que vous en tes galement un article qui devrait vous proccuper +bien davantage.</p> + + +<p>—Et cet autre article, quel est-il?</p> + +<p>—Je n'ose vous le dire.</p> + +<p>—Parlez, monsieur le cur, parlez; vous savez que je n'aime +pas les mystres. Et il appuya sur ce mot d'un ton trs significatif.</p> + +<p>—Puisque vous l'exigez, reprit le prtre, je parlerai, quoi qu'il +m'en cote. Sachez donc que l'article auquel j'ai fait allusion, +c'est... l'article de la mort. Et il se retira.</p> + +<p>Le libre-penseur savait bien qu'il tait gravement atteint, +mais il ne se croyait pas si prs du moment fatal. La dclaration +du prtre le jeta dans la stupeur, et, grce sans doute aux +prires de son pouse et de sa fille, la stupeur produisit l'effroi, +avec le dsir de la conversion.</p> + +<p>Quelques jours aprs, il faisait appeler le mme prtre et se +rconciliait sincrement avec Dieu.</p> + +<a name="26"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> + +<p>26.—LE TROTTOIR.</p> + +<p>Vous ne sauriez concevoir le nombre et la varit des +petits contentements que l'on prouve dans la pratique de +l'abngation et de l'obligeance sur le trottoir, dans les +grandes villes et surtout Paris. Suivons celui-ci, qui est des +plus troits.</p> + +<p>Un insolent vous voit venir, et il indique par son attitude une +certaine rsolution l'impolitesse. Vous descendez froidement, +et: Passe sans obstacle, homme fort, je triomphe de toi et de +moi!</p> + +<p>Un peu plus loin, une pauvre femme, mal vtue et bien modeste, +vous voit venir aussi; dj elle cherche la place de son +pied sur le pav glissant. Vite vous la devancez... Un hommage + la pauvret, que tout le monde opprime ou ddaigne, est +chose bien louable.</p> + +<p>Plus loin encore, le passage est scabreux: sur la chausse, +de la boue, des paveurs, un tombereau d'ordures suivi de plusieurs +charrettes. Pour vous le pril et la souillure de la rue, +pour les autres le trottoir. On a compris, et on vous salue avec +un air d'admiration et de sympathique reconnaissance.</p> + +<p>Ah! nous oublions trop la fcondit merveilleuse des principes +chrtiens. Le moindre devoir rempli a des approximatifs +imprvus qui naissent sous nos pas pour nous produire un surcrot +de mrite et un salaire de dlicieux plaisirs! Vous ne +vouliez tre que patient avec courage, vous devenez tout de +suite bienveillant sans effort; puis votre bienveillance va se +transformer en une sorte de vertu gracieuse qui dterminera +l'apparition d'une foule de charmants petits faits.—Le trottoir +tait hier une arne o votre orgueil subissait un pugilat onreux; +aujourd'hui, c'est la plate-bande d'un jardin o les fleurs +s'panouissent.</p> + +<p>Mon point de vue une fois accept, je dfie que l'on trouve +une situation et un lieu plus commodes pour acqurir le got +du devoir et s'y fortifier petit petit. Tout en allant vos +affaires, vous accomplissez, une multitude d'actes vertueux qui +laissent derrire vous une prcieuse semence. Avec le droit, +vous semiez des cailloux; avec le devoir, vous semez de bons +exemples. De plus, votre patience se fortifie, et vous faites la +conqute de l'humilit, la plus belle des vertus.</p> + +<p>Il y a quelques annes, pour me rendre mon bureau, je +suivais chaque matin la rue du Four. Trs souvent j'y rencontrais +un homme dont le vtement indiquait un ouvrier son +aise.</p> + +<p>Nous nous croisions. Je descendais toujours du trottoir. Lui +recevait l'hommage et continuait toujours de son pas vainqueur.</p> + +<p>Un matin, la rue tait plus malpropre et plus obstrue que +d'ordinaire. Il y avait vraiment du mrite a cder la belle place. +Je voyais venir mon superbe ouvrier. Il crut que je ne m'excuterais +pas de bonne grce. Il souriait insolemment et se disposait + me faire obir.</p> + +<p>Je me sacrifiai propos, sans hsitation, mais non pas sans +dignit.</p> + +<p>Cela le surprit. Il se retourna et me suivit des yeux, jouissant +de mes difficults avec un air de bravade.</p> + +<p>J'avais aussi tourn la tte; son orgueil imbcile se brisa +contre un regard fixe et froid que je maintins sur lui pendant +quelques secondes. Je sentis qu'il m'en garderait rancune.</p> + +<p>En effet, le lendemain, le surlendemain encore, il me parut +courrouc. Une rsistance de ma part lui et t bien agrable! +Il l'attendit en vain.</p> + +<p>Un des jours suivants, la pluie se mit tomber tout coup. +La rue du Four ressemblait un de ces chemins vicinaux de la +Brie pouilleuse, o le paysan mont sur son ne ne se hasarderait +pas l'hiver, par crainte d'y perdre sa monture.</p> + +<p>Les pitons, bien ou mal vtus, les marchandes de noix ou +de maquereaux se remisaient sous les grandes portes. Quoique +muni d'un parapluie, je fis de mme, et je me mlai un groupe +de pauvres gens qui attendaient la fin de la giboule en geignant.</p> + +<p>Mon homme tait l! Nous nous regardmes du coin de l'oeil. +Il paraissait de mchante humeur, et la pluie le contrariait +videmment plus qu'aucun de ses voisins.</p> + +<p>Je prononai son intention quelque phrase banale sur le +temps.</p> + +<p>Il rpondit, comme se parlant soi-mme:</p> + +<p>—Oui, un joli temps, quand on est press! Je suis attendu +dans une maison, cent pas d'ici, chez des bourgeois. Je voudrais +y arriver propre, et il faut que je reste l. Je vais peut-tre +manquer une bonne affaire.</p> + +<p>Je devinai que mon parapluie lui faisait envie, et me plaant +brusquement bien en face de lui:</p> + +<p>—Monsieur, lui dis-je en affectant une politesse souriante, +si vous tes attendu dans le voisinage, prenez mon parapluie. +Vous le renverrez par une domestique ou un concierge; il vous +suffira de remarquer le numro de la maison en sortant d'ici.</p> + +<p>—Mais, monsieur, si j'allais garder votre parapluie? Vous +ne me connaissez pas.</p> + +<p>—Si, si, je vous connais.</p> + +<p>L'ouvrier crut une allusion sur ses arrogances passes +envers moi. Il devint rouge. Je continuai du ton le plus aimable:</p> + +<p>—Je vous connais aussi bien que vous vous connaissez +vous-mme, et je suis sr que vous me renverrez tout de suite +mon parapluie. Le voil, partez vite.</p> + +<p>Il se laissa faire. Au bout de dix minutes, mon parapluie me +revenait avec une bonne femme qui fit trs verbeusement la +commission de reconnaissance.</p> + +<p>Je devais m'attendre un changement radical dans les procds +de mon homme. Il guettait une premire rencontre. Pour +moi je tenais peu une liaison au moins inutile. la premire +rencontre, je passai vite. Il ne put que m'envoyer un beau salut, +que je lui retournai par un geste trs civil: un salut d'gal +gal.</p> + +<p> partir de cette minime obligeance dont j'avais honor son +caractre, je remarquai que non seulement mon fier ouvrier +descendait du trottoir la hte pour me faire place, mais encore +qu'il avait renonc ses anciennes prtentions; car je m'amusais + l'tudier, et je le vis plus d'une fois, distance, cder le +pas avec un empressement semblable au mien. Il se christianisait +sans le savoir!</p> + +<p>Les lois de Dieu sont grandes! Le moindre acte imprgn +du sentiment chrtien a quelquefois des consquences d'une +tendue extraordinaire. Nous n'en sommes pas toujours tmoins.</p> + +<p>Un dimanche, par un beau jour de mai, je me promenais de +long en large sur la place Saint-Sulpice, en attendant la messe +basse de neuf heures.</p> + +<p>Si peu que je fisse attention aux personnes qui passaient prs +de moi, il m'tait impossible de ne pas voir le profond salut que +venait de m'adresser un promeneur.</p> + +<p>Ai-je besoin de dire que c'tait encore mon ouvrier? Sa confortable +toilette l'avait transform!</p> + +<p>Prcisment parce qu'il me parut dispos la discrtion, +sinon au respect, je l'abordai.</p> + +<p>Il avait le sourire fin. Il parlait peu. Ses paroles n'taient +point oiseuses. J'usai les banalits de la conversation sans qu'il +y rpondit rien que des monosyllabes. Et puis je me tus.</p> + +<p>Le brave homme me dclara alors que mon opinitret +descendre du trottoir, pour lui cder la place, l'avait fort surpris, +fort intrigu, et qu'en dernier lieu, alors qu'il me supposait +irrit enfin par sa bravade tout directe, mon extrme obligeance +au sujet du parapluie avait boulevers son humble +raison. Il me supposait un but, un motif. Il cherchait, il ne +comprenait pas.</p> + +<p>—Comment vous appelle-t-on? lui dis-je.</p> + +<p>—Jean.</p> + +<p>—C'est un nom favorable. Monsieur Jean, autrefois le trottoir +de la rue du Four tait pour vous l'instrument d'un orgueilleux +despotisme. Chacun se sentait contraint de descendre +votre approche. Depuis que je vous ai prt mon parapluie...</p> + +<p>—Ma foi, monsieur, depuis l'histoire du parapluie, j'agis +tout autrement. J'ai eu l'ide de faire comme vous! D'abord je +suis descendu pour les femmes et pour les vieillards, petit petit +je suis arriv descendre pour tout le monde; et, vous ne le +croiriez pas! aujourd'hui, si quelqu'un me prvient, cela me fait +de la peine; il me semble que l'on a mauvaise opinion de moi, +et que l'on me prend pour un homme d'un trs vilain caractre.</p> + +<p>—Eh bien, votre orgueil a fait place l'esprit de douceur; +vous vous tes amlior; vous tes entr dans la bonne voie; +peut-tre irez-vous loin dans cette voie o l'on ne recueille que +des plaisirs, tout en purant et en grandissant son caractre. +Mon but est atteint.</p> + +<p>—Mais qu'est-ce que vous y gagnez? Qu'est-ce que cela +vous fait?</p> + +<p>Je lui montrai l'glise. Il me rpondit par une grimace. Un +banc tait l. J'allai m'y asseoir. Sur un imperceptible signe +amical, le brave Jean vint prendre place prs de moi, non sans +rire sous cape, convaincu qu'il tait que j'allais le prcher.</p> + +<p>Le prcher! je n'aurais eu garde. Il y a temps pour tout. +chacun sa fonction, d'ailleurs. Mon nophyte tait un homme +de quarante ans, un brave ouvrier; son instinct le portait au +bien assez directement; avec lui il suffisait d'agir trs simplement.</p> + +<p>—Monsieur Jean, je vous montrais du doigt l'glise, o je +vais aller entendre la messe tout l'heure. Vous, vous n'allez +pas la messe, je le sais. Je l'ai compris votre grimace. Mais +vous irez un jour comme moi.</p> + +<p>—Cela ne m'tonnerait pas trop. Vous avez dj fait un +miracle mon profit.</p> + +<p>—Je n'ai pas toujours t pieux; je le suis devenu l'aide +de la rflexion. Il plut Dieu de dcider mon retour par ce chemin. +Mon seul mrite est d'avoir obi son impulsion: nous +ne saurions jamais, en face de lui, prtendre un autre mrite +que celui de l'obissance.</p> + +<p>—Mais pour obir ainsi, il faut croire en Dieu; et il ne dpend +pas de nous de croire!</p> + +<p>—Mon cher Jean, vous vous trompez. Sans vous rien dire +de la grce, ce qui ressemblerait une prdication, je vous +affirme qu'il dpend de nous de croire.</p> + +<p>—-Alors je n'y comprends plus rien.</p> + +<p>—Compreniez-vous mon empressement descendre du trottoir +lorsque vous approchiez, et l'offre de mon parapluie?</p> + +<p>—Enfin, monsieur, est-ce que vous voulez me rendre dvot?</p> + +<p>—Ne riez pas. Vous tes bien devenu patient, mme obligeant, +sur ce trottoir o vous vous pavaniez en roi il y a six +semaines.</p> + +<p>—Oui, c'est bien drle! S'il y a un secret, dites-le-moi. Par +exemple, je ne m'engage pas rien faire de contraire mes +opinions.</p> + +<p>—Ah! vous avez des opinions! Dites-moi, vous avez aussi +de la loyaut?</p> + +<p>—Pour a, je m'en vante.</p> + +<p>—Cela suffit. Tant qu'une seule vertu catholique demeure +dans l'homme, elle peut devenir, elle devient tt ou tard une +fondation sur laquelle la Providence divine rebtit tout l'difice +ruin. Ah! vous tes loyal! Eh bien, Dieu vous connat, il vous +suit au travers du monde, et il vous aidera.</p> + +<p>—Mon cher monsieur, vous tapez bras raccourci sur tout +ce qu'il y a dans ma tte. Pour un rien, je me mettrais en colre. +Mais je ne veux pas tre ingrat envers vous. Faites +votre affaire; cette fois-ci je vous coute trs srieusement.</p> + +<p>—Bien. Une remontrance vous ennuierait; vous hausseriez +les paules. De longues explications religieuses et morales +auraient peu prs le mme rsultat. Vous billeriez dans le +creux de votre main.</p> + +<p>—C'est vrai.</p> + +<p>—Cependant, si l'on vous disait: La foi vous viendra, la +condition d'un acte simple et loyal accompli en moins de dix +minutes, et qui n'aura pas d'autre tmoin que Dieu, vous accepteriez +la foi?</p> + +<p>—Je l'accepterais...</p> + +<p>Je me levai; l'ouvrier se leva. Nous marchmes petits pas +en regardant l'glise.</p> + +<p>—Monsieur Jean, savez-vous encore votre <i>Pater</i>?</p> + +<p>—Oh!...</p> + +<p>—Et pourriez-vous le rciter couramment?</p> + +<p>—Oui, quoique cela ne me soit pas arriv trois fois depuis +ma premire communion.</p> + +<p>—Voici l'glise devant nous. Entrez froidement. Si un murmure +s'lve dans votre esprit, faites-le taire; dites-vous: J'ai +promis d'tre loyal, je dois tre loyal.</p> + +<p>—Je le serai.</p> + +<p>—Vous irez au bnitier, que les fidles assigent quelquefois. +Vous prendrez de l'eau bnite. Vous ferez le signe de la croix +lentement et la tte haute, en homme de coeur qui a contract +une obligation et qui la remplit. Puis vous vous isolerez au +milieu de la foule. Alors recueillez-vous l'espace d'une minute; +rappelez-vous la promesse qui vous engage et que vous tes +tenu dgager strictement. Faites ensuite de nouveau le signe +de la croix, et debout, une main dans l'autre main, rcitez le +<i>Pater</i> voix basse, doucement, trs doucement. Vous ferez ensuite +encore un signe de croix, et vous sortirez de l'glise.</p> + +<p>—Aprs cela?</p> + +<p>—Rien.</p> + +<p>—Je comprends.</p> + +<p>—Pourquoi hsitez-vous?</p> + +<p>—C'est plus difficile que cela ne le parat.</p> + +<p>—Moins difficile que de cder la place sur le trottoir.</p> + +<p>—Et si je faisais ainsi que vous me l'avez dit, vous pensez..?</p> + +<p>—Je pense que cet acte bien simple sera un jour votre plus +grand et votre plus beau souvenir. Mais si vous ne vous sentez +pas maintenant l'nergie et la loyaut ncessaires ...</p> + +<p>—Ah! on ne doit pas remettre ces choses-l au lendemain.</p> + +<p>—Adieu; je vous prdis que vous serez bientt un solide et +fier catholique.</p> + +<p>Je lui serrai la main, et je m'loignai rapidement, sans dtourner +la tte, demandant Dieu de faire le reste.</p> + +<p>Pendant un mois, loin de chercher Jean, je l'vitais. Mais +Paris est bien moins grande ville qu'on ne le pense. Jean m'avait +guett, m'avait suivi, et il tait parvenu connatre mon nom +et mon adresse, plus avanc en cela que moi, qui ne savais de +lui que son prnom de Jean.</p> + +<p>Un matin je reois une lettre de faire-part. Il s'agissait d'un +mariage pour le lendemain, entre M. Marteau et Mlle Gilquin, +qui m'invitaient assister la bndiction nuptiale. Des noms +inconnus; cela arrive de temps en temps. On cherche. Est-ce +mon boulanger, mon fruitier, mon picier? Ici se rencontrait +un obstacle bizarre: M. Marteau exerait la profession de fabricant +de formes pour chaussures.</p> + +<p>Je stimulai mes souvenirs: aucune lumire. la fin, je remarquai +que le fabricant de formes de chaussures avait, entre +autres prnoms, celui de <i>Jean</i>. Mais une observation de l'autre +Jean m'tait demeure dans la mmoire: J'ai de petits enfants, +m'avait-il dit... Le Jean du trottoir tait donc mari; ce ne +pouvait tre mon nophyte. Et cependant quelque chose me +disait que ce devait tre lui...</p> + +<p>Mon incertitude cessa bientt.</p> + +<p>Je venais de dner: j'allais sortir. Un timide coup de sonnette +m'annonce un visiteur. On ouvre. J'coute le nom: +M. Jean Marteau.</p> + +<p>C'tait le mien! c'tait mon ouvrier de la rue du Four et de +la place Saint-Sulpice!</p> + +<p>—Entrez, monsieur Jean, asseyez-vous. Eh bien! vous allez +donc vous marier?</p> + +<p>—Mon Dieu, oui, monsieur, demain.</p> + +<p>—Mais il me semblait que vous tiez dj mari?</p> + +<p>—Pas prcisment. Si vous me le permettez, je vous expliquerai +la chose. Je vous ai adress une lettre de faire-part avec +l'espoir que vous viendrez l'glise, parce que c'est vous qui +avez fait mon mariage; aussi est-ce surtout cause de vous +que j'ai fait imprimer des lettres de faire-part.</p> + +<p>—Moi, j'ai fait votre mariage?</p> + +<p>—Certainement. Ah! c'est un peu long a expliquer.</p> + +<p>—Mettez-y le temps, et ne trouvez pas mauvais que je rie +d'abord, cette ide que j'ai fait votre mariage sans savoir ni +votre nom, ni votre profession, ni votre adresse.</p> + +<p>—Le bon Dieu sait le nom et l'adresse de tout le monde. Il +a eu sa belle part dans l'affaire.</p> + +<p>L'honnte garon tait mu. Il n'avait pas dit: Dieu, mais le +<i>bon Dieu</i>. Je ne sentis jamais si bien la diffrence. Dieu, ce +n'est trs souvent que le terme plus ou moins banal des panthistes +et des philosophes, qui en font, au plus beau, le synonyme +de l'tre suprme des rpublicains de 93. Le <i>bon Dieu</i>, +c'est le terme de prdilection des catholiques, qui ne craignent +pas d'afficher une foi nave de bonne femme ou de petit enfant: +ds qu'un homme, en parlant de Dieu, dit le <i>bon Dieu</i>, je vois +le fond de son coeur et je puis lui tendre la main.</p> + +<p>Je tendis la main Jean. Je compris, avec une joie intime, +que la providence de Dieu avait fait mrir le grain que j'avais +sem. Me voil donc silencieux prs de mon cher visiteur, dont +le visage s'panouit ds les premiers mots de l'histoire qu'il va +raconter.</p> + +<p>—Monsieur, avant notre rencontre de la rue du Four et de +la place Saint-Sulpice, j'avais des dfauts insupportables. J'ai +le droit de les avouer, puisque je ne les ai plus. Je me grisais +quelquefois, et je battais ma bonne femme de loin en loin. Vous +m'avez enseign la patience; cela fut pour moi la meilleure des +prparations. Ensuite, vous m'avez pouss dans l'glise au +moment propice. Il en est survenu comme un miracle. Mais +votre <i>Pater</i> m'a fait passer, je vous l'assure, une rude journe! +Pour tenir loyalement ma parole, il m'a fallu plus de force et +de courage qu'il ne m'en faudrait dans une lutte contre dix +hommes. Vous avez oubli, peut-tre?</p> + +<p>—Je n'ai pas oubli, et je vois que le <i>Pater</i> a t bien dit.</p> + +<p>—Ah! Seigneur! Il faut que je l'aie dit comme on ne le dit +jamais, car en sortant de l'glise, voyez-vous, je ne savais que +devenir. Je me sentais moiti heureux, moiti exaspr en dedans +de moi. Tout coup je me trouve, ma grande surprise, +en face de la maison que j'habite. Je croyais chercher un estaminet +pour m'y tourdir, et je revenais chez moi. Je monte, +j'entre; je prends une chaise: je ne dis rien. Ma femme me +regarde, et elle s'crie: Mon Dieu! Jean, est-ce que tu es +malade? Le moyen, aprs cela, de croire que le <i>Pater</i> tait +une petite chose insignifiante! Il m'avait si bien boulevers, +que l'on me croyait malade. Je rassure ma femme; je lui dis de +s'asseoir prs de moi, et je lui raconte ce qui venait de m'arriver. +Vous pensez bien que je lui avais parl de vous souvent, et +qu'elle vous connaissait on ne peut mieux sans vous avoir jamais +vu. Elle m'coutait, sans souffler mot, en ouvrant de grands +yeux. Quand j'ai fini, savez-vous ce que fait ma femme? Elle +se prend pleurer, mais pleurer de tout son coeur! Et moi, +Jean, un homme, je fais comme elle. Cela ne m'tait peut-tre +pas arriv depuis vingt-cinq ans. Enfin, nous nous apaisons, +et je me trouve soulag: petite pluie abat grand veut. Je voyais +ma femme bien heureuse; j'tais aussi bien gai, bien heureux. +Nous allons faire une promenade hors barrire avec les enfants. +Vous vous souvenez que c'tait un dimanche?</p> + +<p>—Je m'en souviens.</p> + +<p>—Nous causions de vous, de votre parapluie, du trottoir, de +l'glise, des signes de croix que j'avais faits et que pour un rien +j'aurais recommencs toutes les dix minutes. Oui, monsieur! +j'en prouvais un tel besoin, qu'en apercevant le calvaire de +Vaugirard, le coeur m'a battu, et j'ai doubl le pas comme malgr +moi pour saluer le calvaire et faire le signe de la croix.</p> + +<p>—Vous le lui deviez bien.</p> + +<p>—C'est vrai. Aussi, est-ce justement ce que j'ai dit ma +femme. Nous tions, vers cette poque, la fin de mai, car il +me semble tantt que cela date d'hier, tantt que cela date de +dix ans. Le soir, au retour de la promenade, une glise se rencontre +devant nous. On disait la prire du mois de Marie. Nous +entrons, avec les petits. Et je vous recommence mon <i>Pater</i>, +notre <i>Pater</i>. Ah! monsieur, que je l'ai bien dit cette fois, et +que cela m'a fait de plaisir! Mes enfants, me voyant prier, +priaient aussi d'une petite faon grave. Moi, Jean, un ouvrier, +debout au milieu de ces enfants et de leur mre qui priaient +dans l'glise; ...pour la premire fois de ma vie, je me suis senti +l'importance d'un pre de famille et d'un citoyen.—Je ne vous +fatigue pas?</p> + +<p>—Ho!...</p> + +<p>—Enfin, nous sommes rentrs chez nous et j'ai promis +que je ne me griserais plus, et que je ne battrais plus jamais +ma femme. Mais il y avait autre chose encore, dont ma bonne +Franoise n'osait pas me parler; nous tions maris la ville, +mais pas l'glise. Maintenant, mon cher monsieur, vous en +savez autant que moi.</p> + +<p>J'tais ravi; j'avais les larmes aux yeux. Jean riait de plaisir, +un peu d'orgueil, et de l'air d'un homme qui est sr de se +rendre infiniment agrable. Il n'avait pas fini.</p> + +<p>—Vous voyez donc bien, monsieur, que c'est vous qui avez +fait mon mariage, et que je devais vous inviter venir l'glise +demain.</p> + +<p>—Ah! mon brave Jean, j'irai; j'irai avec plus de satisfaction +et plus d'empressement dix fois, mille fois, que si vous tiez un +millionnaire ou un prince.</p> + +<p>—J'en tais bien sr. Mais je dois vous dire encore un petit +mot. Nous marier l'glise, c'tait la moindre chose; nous +avons fait mieux que cela. Moi, je n'aime pas les demi-mesures. +Devinez-vous, ah?...</p> + +<p>—Oui, ah!</p> + +<p>—Chut! Il ne faut pas toucher ces affaires-l en riant; +vous le savez mieux que personne. Ma femme et moi, nous +avons communi ce matin, et bien communi tous deux, je +vous le certifie. Ainsi, vous aviez raison, monsieur; en me +quittant sur la place Saint-Sulpice, il y a cinq semaines, vous +prophtisiez. Oh! j'entends encore votre dernire parole: Jean, +je vous prdis que vous serez un jour un solide et fier chrtien! +Je le suis! mes enfants le seront comme leur pre!</p> + +<p>Nous causons encore un moment, aussi attendris l'un que +l'autre, puis il me dit:</p> + +<p>—Eh bien, monsieur, demain donc.</p> + +<p>Le lendemain, j'assistai la messe du mariage. Il y avait +peu de monde: une dizaine de personnes et cinq ou six enfants. +Je faisais, avec tout le soin possible, honneur aux maris par +l'aristocratie de ma mise. Pour la premire fois et la seule fois +de ma vie, je regrettai de n'avoir pas un ruban rouge et une +croix ma boutonnire!</p> + +<p>Aprs la messe, j'allai faire ma visite aux nouveaux poux +dans la sacristie. On m'attendait videmment. Je fus salu +comme ne le fut jamais un personnage d'importance: les enfants +surtout me regardaient d'un air de vnration trs amusant.</p> + +<p>Mais voici Jean en habit noir, bien gant, bien cravat, +chaussure parfaite, une physionomie tellement digne, que +j'hsitais le reconnatre.</p> + +<p>Je lui serrai la main en ami, et je voulus faire un petit discours +affectueux, un petit compliment d'homme du monde et de chrtien.</p> + +<p>Notre motion dura bien deux trois minutes, aprs quoi +chacun rentra en possession de sa libert d'esprit. J'ai pu dire +ces braves gens...</p> + +<p>Eh! qu'importe ce que j'ai dit et comment cela finit! Et si +j'acceptai d'tre un convive de la noce! Et ce que Jean a fait +depuis! Il est converti, voil tout!</p> + +<p>Jean prospre, sans hte; Jean s'attache bien moins acqurir +une fortune qu' constituer une famille. Quand vous +rencontrez sur le trottoir un luron de haute mine, qui vous cde +la place avec une politesse inusite, ce doit tre lui.</p> + +<p>(<i>Venet</i>, Extraits.)</p> + +<a name="27"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> + + +<p>27.—UN FILS QUI TOMBE DANS LES BRAS DE SON PRE.</p> + +<p>Un jeune prtre attach l'Htel-Dieu de Paris est appel +un soir prs d'un homme qui venait d'tre apport tout +meurtri, tout sanglant, la suite d'une rixe de cabaret. +En proie une surexcitation extrme, le malheureux puise le +peu de force qui lui reste en maldictions et en blasphmes. La +vue du prtre ne fait qu'augmenter sa rage. Vainement le ministre +du Dieu de paix s'efforce de ramener des sentiments +meilleurs ce coeur ulcr; son zle demeure impuissant et la prudence +le force mettre fin des instances videmment inutiles.</p> + +<p>Le prtre s'loigne donc, le coeur bris. Le lendemain matin, +il revient tout anxieux l'hpital.</p> + +<p>—La nuit a t terrible, lui dit la bonne Soeur qui a veill +au chevet du misrable. Il n'a eu ni un moment de repos, ni un +moment de silence; toujours des douleurs atroces, toujours des +blasphmes! Il n'y a pas plus d'une demi-heure qu'il est calme. +Sa fureur s'est apaise pendant qu' la prire nous rcitions les +litanies du Saint Nom de Jsus.</p> + +<p>—Avant ma messe, je vais le voir un instant; ma Soeur, +prions pour lui.</p> + +<p>Puis, sur la pointe du pied, l'abb alla s'agenouiller prs du +lit o l'tranger tait couch... Il ne s'agitait plus, et ses yeux +taient ferms. Mon Dieu! dit tout bas le charitable prtre, +prolongez ce calme pour que je puisse, avec votre grce, faire +descendre dans cette me quelques penses de repentir et de +confiance.</p> + +<p>Aprs avoir dit ces mots avec une grande ferveur, l'aumnier +s'tait relev et allait se rendre la sacristie. Il avait dj +fait quelques pas dans cette direction lorsqu'il revint tout +coup vers le lit... Puis, ayant pris dans son brviaire une image, +il l'attacha aux rideaux, de manire ce que le bless pt la +voir lorsqu'il se rveillerait. Cette image reprsentait saint +Stanislas Kostka en oraison devant une statue de la sainte +Vierge.</p> + +<p>Mont a l'autel, l'aumnier avait peine se dfaire de la +pense du malade. Dans cette multitude d'tres souffrants, +combien n'y en avait-il pas de plus intressants que lui? Cependant +c'tait celui-l qui le proccupait le plus; et, durant le +saint sacrifice, il pria pour lui plus que pour les autres.</p> + +<p>La messe termine, le prtre, dans un grand recueillement, +faisait son action de grces, quand une Soeur, celle qui il +avait parl le matin mme en entrant dans la salle, vint lui +dire d'un air radieux:</p> + +<p>—Monsieur l'abb, il vous demande...</p> + +<p>—Qui?</p> + +<p>—L'homme du numro 48... le furieux d'hier soir.</p> + +<p>—Les fureurs lui sont-elles revenues?</p> + +<p>—Oh! non; il est maintenant doux comme un agneau. Il +vous demande...</p> + +<p>—Que Dieu soit bni!... htons-nous.</p> + +<p>Les voici tous les deux auprs du malade... Il ne s'agite plus, +il ne se tord plus sur son lit... Son visage n'est plus enflamm, +ses yeux ne lancent plus d'clairs, sa bouche ne blasphme +plus. demi assis sur sa couche, il a les yeux fixs sur une +image qu'il tient dans une de ses larges mains; de l'autre, il +essuie la sueur froide qui ruisselle sur son visage... Sa proccupation +est telle qu'il n'entend ni ne voit le prtre et la Soeur +arrivs prs de lui... Enfin l'inconnu, levant les yeux, eut +comme un sourire de reconnaissance sur ses lvres, qui, la +veille, ne profraient que maldictions et blasphmes; et, d'une +voix presque douce, il demanda:</p> + +<p>—Qui a attach cette image au rideau de mon lit?</p> + +<p>—C'est moi, rpondit l'abb.</p> + +<p>—Est-ce que vous me connaissez?</p> + +<p>—Aucunement.</p> + +<p>—Pourquoi donc avez-vous mis prs de moi l'image de saint +Stanislas?</p> + +<p>—Parce que j'ai grande confiance en lui.</p> + +<p>—Ah!... vous n'avez pas eu d'autres raisons?... C'est que +moi, ajouta-t-il en passant sa main sur son front, c'est que +moi aussi... j'ai aim ce nom... je l'aime encore...</p> + +<p> ces mots, l'inconnu porta l'image ses lvres: des pleurs +jaillirent de ses yeux, sa bouche s'entr'ouvrit. Mon Dieu! +profra-t-il, mon Dieu!...</p> + +<p>Et ses convulsions de la nuit le reprirent. Moins violentes +que celles de la veille, elles ne durrent pas longtemps. Lorsqu'il +fut redevenu plus calme, il se mit parler, mais comme +lui-mme; quoique ses yeux fussent grands ouverts, il avait +l'air de ne voir personne. C'est trange, disait-il, ce nom que +je ne prononce plus... je le trouve ici, sur cette image... et attach + mon lit... Quand ce prtre a donn la communion... j'ai +pu le regarder... j'ai fix mes yeux sur les siens...; ils ressemblent + ceux que j'ai tant fait pleurer!... Hier, j'ai blasphm +contre lui... Lui et sa robe noire me faisaient horreur!... Un +tel changement s'est opr en moi pendant sa messe, que, si je +le revoyais prsent, je le bnirais.</p> + +<p>—Me voici! me voici! s'crie l'abb, me voici prs de vous... +Je ne sais pas qui vous tes, mais jamais, pour aucun malade +apport ici, je n'ai ressenti au coeur autant de charit... Je +donnerais ma vie pour sauver votre me.</p> + +<p>—Oh! mon me!... Si vous saviez combien je l'ai souille, +vous ne penseriez pas me sauver...</p> + +<p>—Arrtez! au nom du Sauveur Jsus, ne dsesprez pas de +la misricorde divine.</p> + +<p>Parlant ainsi, le jeune prtre tait tomb genoux prs du +lit, tenant les mains de l'tranger dans les siennes et les arrosant +de ses pleurs.</p> + +<p>Aprs quelques instants, l'inconnu, qui ne retirait pas ses +mains de celles de l'aumnier et qui laissait couler d'abondantes +larmes, dit d'une voix plus calme:</p> + +<p>—Voil plus de vingt-trois ans... Nantes... que j'ai abandonn, +que j'ai condamn aux privations, au chagrin, la +misre peut-tre, ma femme et mon fils...</p> + +<p>—Quoi! s'cria le prtre en se relevant et en se penchant +sur l'inconnu, vous avez une femme, un fils!... vous avez habit +Nantes... Ah! encore un mot, un seul mot, je vous en +conjure; votre nom?</p> + +<p>L'inconnu se nomme. Impossible de douter plus longtemps. +L'abb Stanislas n'est plus debout, il est dans les bras, sur le +sein de son pre!... Les battements de leurs coeurs, leurs larmes +de joie se confondent.</p> + +<p>Mais, il n'y avait pas de temps perdre. L'abb parle d'un +confesseur au pcheur repentant. C'est vous que je choisis, +rpond celui-ci; je veux vous dclarer tous mes crimes et vous +dire combien mon odieuse conduite envers votre pieuse mre +m'a rendu malheureux!</p> + +<p>Lorsque le pardon appel par son enfant descendit sur le +coupable, quelle ne fut pas la joie, l'indicible bonheur et du pre +et du fils! Le repentant pardonn respirait l'aise, le poids de +ses pchs ne l'oppressait plus; et le prtre qui avait enlev ce +poids rptait avec transport: Celui que je vois maintenant +sur le chemin du ciel, c'est mon pre! Oh! Seigneur, soyez, +soyez jamais bni!</p> + +<a name="28"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> + +<p>28.—LE ROSIER DU MOIS DE MARIE.</p> + +<p>Papa, disait une enfant de six ans un ancien militaire +qui, nouveau Cincinnatus, occupait ses loisirs cultiver +ses jardins et ses champs, donnez-moi ces jolies roses qui +sentent si bon, et dont la blancheur gale celle des lis.—Pour +les effeuiller, sans doute? rpondit le pre l'enfant.—Non, +non, rpliqua celle-ci: elles sont trop belles pour cela.—Mais +qu'en feras-tu?—C'est mon secret.—Ton secret! Le mot est +risible... Et si je te donnais l'arbuste entier, me dvoilerais-tu +cet important mystre?—Cher Papa, donnez toujours; je vous dirai +plus tard qui je destine ces fleurs.— la tombe de ta +pauvre mre, sans doute?—C'est bien pour ma mre... mais... +pour ma Mre du ciel. En prononant ces derniers mots, la +voix de l'enfant avait un accent si pntrant et si doux, que le +pre, sans en avoir compris le sens, en fut nanmoins profondment +mu. Il s'avana donc vers le rosier, le dtacha habilement +de la terre, et le remit entre les mains de sa petite fille, +qui s'loigna aussitt, emportant avec elle son cher trsor.</p> + +<p>Quand la bonne petite rentra au logis, il tait dj tard. Son +pre l'embrassa plus tendrement encore que de coutume et se +retira dans sa chambre pour prendre un repos bien ncessaire +aprs une journe employe de rudes labeurs. Mais, hlas! le +sommeil ne vint point fermer ses paupires: une agitation fbrile, +inaccoutume, s'tait empare de son esprit: les souvenirs +d'un pass grossi d'orages revenaient sa mmoire et lui causaient +un indicible effroi. Lui, le brave guerrier, le soldat intrpide, +que le bruit du canon et de la mitraille n'avait jamais fait +plir, prouvait un saisissement inexprimable.</p> + +<p>Pour calmer ces cruelles angoisses, vrai cauchemar de l'me +caus par le remords, il se mit balbutier quelques-unes de ces +prires qu'aux jours de son enfance il avait bien des fois redites +sur les genoux maternels; et les mots bnis qui, depuis tant +d'annes peut-tre, jamais n'avaient effleur les lvres du vieux +militaire, vinrent s'y placer en ordre les uns aprs les autres, +et former ce tout sublime connu sous le titre d'Oraison dominicale +ou prire du Seigneur ...</p> + +<p>La prire! ce cri du coeur, cet lan de l'me vers Celui qui l'a +cre, qui l'aime, qui <i>veut</i> et qui <i>peut</i> seul lui donner le bonheur, +est un de ces remdes efficaces et doux, dont l'effet ne tarde pas + se faire sentir. Notre homme en fit la consolante preuve. Un +rayon d'esprance vint tout coup dissiper les tnbres dont, +un instant auparavant, son entendement tait envelopp: Si +je suis pcheur, se disait-il, si, pendant de longues annes j'ai +vcu en vritable <i>paen</i>, en ennemi de Dieu, tout n'est pas perdu +pour moi. N'ai-je pas un petit ange a placer entre moi et la justice +du Seigneur prte me frapper?</p> + +<p>En pensant son enfant, l'ancien soldat s'endormit, et un +songe ravissant acheva de le calmer. Il se crut transport dans +un de ces temples majestueux levs par le gnie de la foi au +Dieu trois fois saint. Au bas du choeur, l'entre de la nef +principale, tait un autel tincelant de mille feux et surmont +d'une gracieuse statue de la Vierge Marie. Une foule de fidles +montaient et descendaient les marches de l'autel, dposant aux +pieds de l'image vnre des fleurs et des couronnes. Une dlicieuse +harmonie ajoutait au charme de cette pieuse vision. +Mais bientt la foule s'coula; les chants cessrent; les lumires s'teignirent; +la lampe du sanctuaire seule projetait ses vacillantes +clarts sur le candide visage d'une petite fille qui s'avanait +furtivement vers l'autel, et y dposait un rosier charg de +blanches fleurs.</p> + +<p>Ici le vieillard s'veilla: le secret de sa chre enfant venait de lui +tre rvl; et quand, le matin, elle accourut joyeuse vers +lui pour l'embrasser: Moi aussi, lui dit-il en la prenant sur ses +genoux, j'ai un secret. L'enfant sourit: Vous me le confierez, +Papa? dit-elle son tour.—Non, ma petite, <i>tu le verras</i>.</p> + +<p>Le dernier jour du mois de mai 186..., un militaire ayant sur +sa poitrine le signe des braves, s'approchait de la Table sainte. +Une jeune enfant le suivait du regard et semblait envier son +bonheur.</p> + +<p>Quelques instants aprs, le prtre qui venait de clbrer les +saints mystres, s'approcha de nouveau de l'autel, et dtacha +d'un rosier, plac aux pieds de la sainte Vierge, une branche encore +toute fleurie. Il la prsenta ensuite au vieux guerrier, +qui la baisa respectueusement.</p> + +<p>Depuis cette poque, elle figure comme un trophe au dessus des +armes appendues aux murs de sa demeure, et, chaque fois +que les regards du vieillard se portent sur ce rameau dessch, +il murmure une prire Marie, l'aimable et tendre refuge des pauvres +pcheurs.</p> + +<a name="29"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> + +<p>29.—LA STATUETTE DE SAINT ANTOINE.</p> + +<p>lev par une pieuse mre, D***, officier aussi loyal que +brave, avait eu la foi, mais la vie des camps et des casernes +avait effac l'empreinte primitive de la religion et il en +tait arriv cette indiffrence froide et triste qui est une forme +honnte de l'impit. Son pouse, reste matresse pour elle-mme +et pour sa fille de toutes les pratiques de la dvotion, n'en pleurait +pas moins l'garement de celui qu'elle aimait assez sur la +terre, pour ne pas vouloir en tre spare au ciel. Depuis longtemps +dj, ses prires montaient toujours vers le Ciel et imploraient +l'appui de la Reine des vierges. Rien ne venait la +consoler. Un jour mme, une nouvelle peine vint s'ajouter aux +autres: son mari lui avait appris qu'il tait franc-maon! Ce +n'tait plus seulement l'indiffrence, c'tait l'impit relle et +notoire, l'impit publique et affiche...; et, en pensant cela, +Mme D*** serrait sa fille sur son coeur comme pour la prserver +d'un malheur, ou peut-tre pour avoir recours l'innocence +de l'enfant, contre le pril que courait l'me du pre.</p> + +<p>Tout--coup, ses yeux se portrent sur une statuette de saint +Antoine de Padoue qui ornait sa chambre, et une ide subite +s'empara de son me attriste... Mon enfant, dit-elle sa +fille, mon enfant, il faut que tu pries beaucoup saint Antoine +pour obtenir de lui que ton pre retrouve ce qu'il a perdu!</p> + +<p>—Qu'a-t-il donc perdu, ma mre?</p> + +<p>—Tu le sauras plus tard, mais prie et... n'en dis rien ton +pre.</p> + +<p>Le regard naf de la jeune fille se leva vers la statuette, et +ses lvres s'ouvrirent pour laisser chapper ces paroles: Grand +Saint, faites retrouver mon pre ce qu'il a perdu.</p> + +<p>En-ce moment la porte s'ouvrait, et M. D*** venait avertir +sa femme qu'il allait sortir.</p> + +<p>Il avait tout entendu et se demandait tout en marchant ce +que cela pouvait bien tre. Qu'ai-je donc perdu, se disait-il? +C'est sans doute ma femme qui aura gar quelque chose...; +mais quelle ide d'aller redemander cela cette statue! Aprs +tout, peu importe! Elle est si bonne pouse et si bonne mre!... +C'est gal, il faut que je lui dise de ne pas s'inquiter, car enfin +si j'avais perdu une chose srieuse, je le saurais bien.</p> + +<p>Comme on tait aux premiers jours de juin, M. D*** jugea +que la soire assez belle lui promettait plus de jouissance la +campagne qu'entre les quatre murs de la loge. Une ide! se +dit-il en se frappant le front, je vais chercher ma femme et ma +fille et nous irons faire un tour la campagne...; mais qu'ai-je +donc perdu?...</p> + +<p>Mme D*** eut un sourire de bonheur et jeta un regard qui +disait merci saint Antoine, quand son mari vint lui dire son +ide! mais elle resta muette et se sentit rougir lorsqu'il ajouta: +Dis donc, est-ce que j'ai perdu quelque chose?—Pourquoi +me demandes-tu cela? rpondit-elle.—C'est que j'ai entendu +la petite.</p> + +<p>La conversation en resta l, mais l'embarras de Mme D*** +n'avait pas chapp son mari, et souvent encore il se demandait: +Qu'ai-je donc perdu?</p> + +<p>Le 12 juin au soir, Mme D*** se trouvait encore dans sa chambre +avec sa fille, et l'enfant redisait avec ferveur sa nave prire: +Grand Saint, faites retrouver mon pre ce qu'il a perdu!</p> + +<p>Mais enfin, dis-moi donc ce que j'ai perdu, s'cria M. D*** +en entrant violemment dans la chambre... Depuis huit jours, +je me le demande... Depuis huit jours, cette pense m'obsde... +Tu fais toujours prier ta fille pour cela, mais tu ferais bien +mieux de me le dire, car je saurais si cela vaut la peine de fatiguer +cette enfant!</p> + +<p>Mme D*** se leva, en regardant son mari avec calme: Mon +ami, lui dit-elle, serais-tu content de me quitter pour toujours?</p> + +<p>—Ah! pour cela non! et si c'est pour cela que tu pries et +que tu vas l'glise, tu peux t'abstenir!</p> + +<p>—Cependant, mon cher ami, si tu ne retrouves pas ce que +tu as perdu, il faudra nous quitter un jour..., et pour toujours!</p> + +<p>—Mais qu'est-ce donc?... Dis, je t'en conjure..., qu'ai-je +donc perdu?</p> + +<p>—La foi... la foi de ta mre!... et je ne veux pas te quitter, +moi... Oh! je ne le veux pas... il faut que tu la retrouves!</p> + +<p>Et la pauvre femme pleurait, pendant que, sans ajouter un seul +mot, M. D*** sortait.</p> + +<p>La foi, disait-il, la foi de ma mre... de ma femme et +de ma fille!. Et pendant toute la nuit, Mme D*** qui priait, +l'entendait marcher, s'agiter et rpter souvent: La foi... la +foi de ma mre!</p> + +<p>Le lendemain matin, M. D*** entre sans rien dire, dans la +chambre de sa femme; puis, comme veill par une ide subite: +Est-ce que vous avez une fte aujourd'hui?</p> + +<p>—Oui, mon ami, la fte de saint Antoine de Padoue.</p> + +<p>—Ah! le petit Saint de la chemine! ... Eh bien! merci, +saint Antoine!</p> + +<p>Et comme Mme D*** le regardait anxieuse... Oui, oui, +ma femme, s'cria-t-il en ouvrant les bras, oui, c'est fait, j'ai +retrouv ce que j'avais perdu;—mais nous devons un beau +cierge ton petit Saint, allons le lui porter!</p> + +<p>Et quelques minutes plus tard, le frre Portier du couvent +des Franciscains appelait un Pre pour confesser M. D*** qui +avait retrouv la foi. (<i>R. P. Apollinaire</i>.)</p> + +<a name="30"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> + +<p>30.—LE CHEMIN DU COEUR.</p> + +<p>Un honorable ecclsiastique de Paris venait d'tre appel +pour confesser une vieille femme mourante dans une de +ces maisons qui servent de refuge aux chiffonniers; il entendit +des cris plaintifs partir d'une chambre voisine et comme +le bruit d'un corps qui tombe. Il s'y prcipite et voit une femme +tendue sur le carreau, qu'un homme rouait de coups. Ah! +malheureux! s'crie involontairement l'abb. L'homme se retourne, +et, apercevant le prtre, il lui dit: Que viens-tu chercher +ici, calotin? Tu vas passer par la fentre. Et, le saisissant +par le collet et la ceinture, il le soulve de terre et se +rapproche de la fentre.</p> + +<p>C'tait au troisime tage. L'abb avait conserv sa prsence +d'esprit. Rapide comme l'clair, un souvenir se prsente lui, +et sans paratre mu, il lui dit: Moi qui venais vous chercher +pour porter secours une pauvre voisine qui se meurt! +L'homme s'tait arrt; il tait temps: la fentre ouverte +n'tait plus qu' un pas. Il repose l'abb par terre en lui disant: +Qu'est-ce que c'est?—Une pauvre femme qui se meurt sur +un vritable fumier, et je venais pour que vous m'aidiez un peu + la secourir.—Voyons. Et l'abb le conduisit dans la pice +contigu et lui montra une vieille femme tendue sur un misrable +grabat couvert d'une paille infecte, dans le paroxysme +d'une fivre brlante, peine recouverte de quelques misrables +haillons. Ah! pauvre femme! dit le chiffonnier dont la colre +tait tout fait tombe cet aspect.—Je vais vous prier, lui +dit l'abb en lui tendant une pice de 40 sous, de me procurer +deux ou trois bottes de paille frache pour qu'elle soit un peu +moins mal.—Tout de suite. Et, prenant la pice, il s'lance, +descendant quatre quatre les marches de l'escalier vermoulu.</p> + +<p> peine tait-il parti que toutes les portes du corridor s'ouvrirent, +et tous les habitants, les femmes surtout, y compris +celle qui venait d'tre battue, se prcipitent en disant: Sauvez-vous, +monsieur l'abb, sauvez-vous vite pendant qu'il est loin. +Il est aussi fort qu'il est violent, et s'il vous retrouve ici, il pourrait bien vous faire un mauvais parti.—Non, non, rpondit +l'abb en souriant, je resterai. Je l'ai entrepris. Il vaut +beaucoup mieux que vous ne croyez, et il faudra bien que j'en +vienne bout. On l'entendit remonter. Chacun tait rentr +chez soi, fermant soigneusement sa porte.</p> + +<p>Il arrivait en effet, charg de trois bottes de paille qu'il jeta +terre la porte de la malade. Il en dlie une, tend la paille par +terre, et enlevant la pauvre infirme aussi dlicatement qu'aurait +pu le faire une soeur de charit, il la pose dessus avec prcaution. +Ouvrant la fentre, il jette dans la rue, sans trop de souci des +ordonnances de police, le fumier infect qui couvrait le grabat, +et le remplace par la paille frache des deux autres bottes; il +la recouvre de ce qu'il trouve de mieux dans tous ces haillons, +et replace sur son lit avec le mme soin la vieille femme, qui le +remercie par signes et surtout par l'air de satisfaction et de +bien-tre avec lequel elle s'arrangeait sur sa couchette.</p> + +<p>L'abb l'avait regard avec bonheur, et ds que tout fut fini, +lui prenant la main, il lui dit: Tenez, je gage que vous tes plus +content de vous que si je vous avais laiss battre votre +femme tout votre aise.—Ah! dame! je ne dis pas; et, regardant +la vieille voisine, il ajouta: Pauvre femme, je ne savais +pas qu'elle ft si mal.—Vous tes un brave homme, j'ai vu +comme vous vous y preniez bien pour elle, et avec quel soin.—Oh! +c'est qu'elle est si faible!—Je reviendrai la voir dans +quelques jours, et j'aurai bien du plaisir vous voir.—Ah! monsieur +l'abb, dit-il en rougissant un peu; et prenant la main que +l'abb lui tendait de nouveau: Excusez si j'tais bien en colre +tout l'heure.—Je n'y pense plus, et revoir. Cependant +vous allez me faire une promesse.—Quoi donc?—Je reviendrai +dans cinq six jours, et d'ici-l vous ne battrez pas votre +femme.—Ah! c'est qu'il y a des moments qu'elle m'impatiente.—Eh +bien! dans ces moments-la, vous irez voir cette pauvre +voisine... C'est promis, revoir. Et sans attendre davantage, +il secoue la main du chiffonnier et se hte de partir.</p> + +<p>Il revint effectivement au bout de cinq jours, et aprs sa +visite la pauvre vieille, qui lui raconta en pleurant combien +son terrible voisin avait t bon pour elle, il entra chez lui. En +le voyant, la femme se prcipite vers lui en lui disant: Ah! +monsieur l'abb, vous m'avez sauv deux <i>roules</i>. Le mari, +un peu confus, ajouta: Ah! oui, les mains m'ont bien dmang... +Mais j'ai fait comme vous m'avez dit, et je ne rentrais +que quand la colre tait passe.—Vous le voyez, dit l'abb, +on peut toujours en venir bout, et je suis sr qu'aprs ces +deux fois vous avez trouv votre femme bien plus douce.</p> + +<p>La glace tait rompue, et l'abb en profita pour parler un +peu charit et amour du prochain. Nul n'avait mieux que lui, +qui prchait si bien d'exemple, le droit d'en parler. De l il +passa un peu l'amour de Dieu, et quitta le couple enchant, +emportant une nouvelle promesse de patience et celle d'une +visite du mari. Sous cette grosse enveloppe il cachait un coeur +intelligent et bon, et il ne fut pas difficile l'abb de le ramener + Dieu. Aprs avoir t la terreur de son quartier par sa force +et sa violence, il en devint le modle et l'aptre. Plus d'une +fois il amena l'abb d'anciens camarades dont il avait dtermin +la conversion.</p> + +<p>Un matin, l'abb se trouvait d'assez bonne heure Saint-Sulpice. +Il le vit entrer et, aprs une courte prire, s'approcher +du tronc des pauvres, y jeter quelque chose et se retirer prcipitamment. +Il le suivit, et l'ayant rejoint dehors, il lui demanda +ce qu'il venait de faire. Le chiffonnier hsita rpondre, mais, +certain que l'abb avait tout vu, il lui dit: Eh bien! c'est +l'argent de mon djeuner que j'y ai jet. Autrefois je n'en ai +que trop dpens au cabaret. J'ai donn des scandales, vous le +savez mieux que personne. Pour les rparer autant que je le +puis, je jene quelquefois, et comme il ne serait pas juste d'en +tirer profit, je viens jeter ici, pour les pauvres, l'argent que mon +djeuner m'aurait cot.</p> + +<p>(<i>L'abb Mullois</i>.)</p> + +<a name="31"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> + +<p>31.——LE NOUVEL AUGUSTIN.</p> + +<p>Un jeune homme du nom d'Augustin, emport par ses passions +ardentes, tait tomb dans le dsordre presque au +terme de ses tudes. Ne connaissant plus ni frein ni rgle, +il n'coutait mme pas sa mre et restait insensible ses larmes +comme ses reproches. Par intervalles cependant, le remords +venait troubler la conscience du jeune libertin, mais il tchait +de s'tourdir davantage et se plongeait dans la dissipation. +Soudain, une maladie de poitrine se dclara. Inquite de le voir +partir pour la capitale avec une toux opinitre, sa plus jeune +soeur, Anna, cacha, sans le lui dire, une mdaille de la sainte +Vierge dans l'habit qu'il portait. Ce pieux stratagme fut sans +effet sur lui. Loin de l: On s'est donn une peine inutile, +crivit-il bientt; je prie qu'on ne recommence pas, mon tailleur +a bien autre chose faire qu' dcoudre des mdailles.</p> + +<p>Les symptmes de la maladie ne tardrent pas devenir inquitants, +et firent de rapides progrs; des crachements de sang +menaaient d'touffer tout coup le malade. Ainsi la mort le +pouvait frapper toute heure: pauvre Augustin! il n'tait pas +prpar paratre devant Dieu, il ne songeait pas mme s'y +disposer. Un jour, dans une entrevue qu'il eut avec sa soeur +religieuse, celle-ci lui avait dit avec tendresse: Mon cher +Augustin, songe donc mettre ta conscience en rgle avec +Dieu; moi qui t'aime tant, je ne puis soutenir la pense de te +savoir loin de lui. Pour toute rponse, le jeune homme avait +serr avec motion la main de sa soeur, puis il avait cherch +changer une conversation qui semblait le fatiguer. Un autre +jour, une crise violente ayant fait apprhender que sa dernire +heure ne ft arrive, sa mre avait fait prier l'aumnier, premier +dpositaire des secrets du coeur de son fils, d'accourir en +toute hte. L'aumnier s'tait prsent sans retard avec sa douce +parole, son regard ami. Augustin n'avait voulu rien entendre, +et le vieillard s'tait retir les yeux pleins de larmes amres.</p> + +<p>Mais pendant qu'Augustin repoussait le ministre de Dieu, on +priait pour lui dans les sanctuaires consacrs Marie, si bien +surnomme l'esprance des dsesprs: l'heure du triomphe de +la grce ne devait pas tarder sonner.</p> + +<p>Soudain une crise affreuse se dclare, c'est le dernier avertissement +du ciel.</p> + +<p>Surmontant alors sa douleur, la mre d'Augustin s'approche +de son lit et lui dit avec amour: Mon fils, je t'en supplie, ne +diffre pas davantage; si cette crise continue, es-tu sr d'en +supporter l'effort, dans l'tat d'puisement o tu es? Courageuse +mre, pour sauver l'me de votre enfant, vous avez su +triompher des faiblesses du coeur maternel; mais aussi, que +votre me abattue fut console quand le pauvre malade, levant +vers vous son regard mourant, vous dit: Je le veux bien, +faites venir M. le Cur!</p> + +<p>Celui-ci arriva promptement, fut reu bras ouverts, et commena +avec le jeune homme un de ces mystrieux entretiens +dont le ciel seul connat le secret et qui rhabilitent les mes +devant Dieu. Quand le prtre sortit, le malade tait calme, une +douce joie brillait sur son visage. Augustin, qui depuis trois +mois n'avait pour sa mre qu'une froideur glaciale, triste fruit +de son esprit aigri et chagrin, l'appela prs de son lit et l'embrassa +avec tendresse; c'tait le tmoignage de la rconciliation +qu'il venait de cimenter avec Dieu, l'expression filiale de sa +conscience tranquillise.</p> + +<p> partir de ce moment, le plus admirable contraste se fit remarquer +dans le jeune malade; on le voyait subir d'heure en +heure l'influence de l'action cleste.</p> + +<p>Lui adressait-on des paroles de pit? il les recevait avec +reconnaissance. Lui faisait-on une lecture difiante? il l'coutait +avec une douce attention. Les <i>Confessions</i> du grand vque +d'Hippone faisaient, entre tous les autres livres, ses plus chres +dlices. C'est mon histoire que je lis, disait-il avec un pieux +sentiment d'amour de Dieu. Il contemplait avec bonheur la croix +de Jsus, cherchant participer la vertu qui s'en chappe +pour le chrtien supportant sans se plaindre les plus cruelles +douleurs. Il fit publiquement ses excuses tous les membres de +sa famille et aux personnes de la maison pour les scandales +qu'il avait donns, et particulirement au vnrable ecclsiastique +dont il avait refus le ministre quelques mois auparavant.</p> + +<p>Sa mort fut des plus difiantes: le pcheur tait devenu un saint.</p> + +<a name="32"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> +<p>32.—VAINCU PAR L'EXEMPLE.</p> + +<p>Un enfant pieux tait plac dans un trs mauvais atelier de +tourneur; c'tait vritablement pour lui un enfer. Pour +comble de malheur, le patron avait un contrat pass avec +les parents et ne voulut pas entendre parler de rupture. Le jeune +apprenti fut tent de se dsesprer; mais soutenu par les conseils +de son confesseur, il se rsigna. Les attaques allaient +toujours croissant. Enfin, un dimanche, le pauvre enfant vient +se jeter dans les bras de l'aumnier, et, fondant en larmes, lui +fait part de ses nouveaux tourments; il se plaint surtout d'un +ouvrier qui s'acharne aprs lui plus que les autres et le harcle +de ses impits. Quel remde cette situation? Un seul, la +prire! Priez pour la conversion de ce malheureux! Tout est +possible Dieu. lui dit le confesseur. Rest seul dans un petit +sanctuaire, l'enfant se prosterne devant une statue de la Sainte +Vierge, pleure chaudes larmes et prie longtemps avec la plus +grande ferveur. Le samedi suivant, l'apprenti amenait aux +pieds de l'aumnier du Patronage le malheureux ouvrier sincrement +converti, autant par les prires que par les bons +exemples et la rsignation de l'enfant. Peu de temps aprs, +tous les deux s'approchaient de la sainte Table, combls de +grces et de consolations. Cet ouvrier persvra dans son heureux +retour et prit nergiquement la dfense du pauvre apprenti. +Ce n'est pas tout. Quelque temps aprs, le patron lui-mme +vint trouver le directeur du Patronage, lui avouant que l'exemple +des vertus simples et modestes de son apprenti, joint des +malheurs de famille, avait profondment touch son coeur. +Je me suis dj confess M. le Cur, dit-il, et j'y retourne ce +soir. Demain je fais mes Pques. Dsormais je ne veux pas +d'autres apprentis, ni d'autres ouvriers que ceux du Patronage. +Jamais je ne travaillerai le dimanche, jamais une mauvaise +parole ne sera prononce chez moi. Veuillez, monsieur, me +considrer comme un des vtres, comme tout dvou la religion +et la moralisation de la classe ouvrire.</p> + +<p>Ne faut-il pas dire aprs cela que la prire et le bon exemple +peuvent convertir les coeurs les plus endurcis?</p> + +<a name="33"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> +<p>33.—LA FILLE DU FRANC-MAON.</p> + +<p>J'ai t appel, racontait en 1865 un vnrable religieux +passioniste, pour administrer un mourant Brooklyn. +C'tait un allemand, que j'avais eu l'occasion de rencontrer +plusieurs fois. Sa fille unique, excellente catholique, me prvint +que son pre tait franc-maon et qu'il fallait exiger sa rtractation.</p> + +<p>Aprs avoir entendu sa confession, je lui demandai s'il n'avait +pas appartenu quelque socit secrte.—Oui, mon Pre, je +suis franc-maon; mais, vous le savez, en Amrique, cela n'est +pas mal.—C'est une erreur, lui dis-je; la franc-maonnerie +est condamne partout o elle existe. Il vous faut donc rtracter +tout ce que vous avez pu promettre et me dlivrer vos insignes.</p> + +<p>Le malade fit bien quelques difficults, mais il avait gard la +foi, et il signa la rtractation que je rdigeai: puis il me fallut +faire de nouvelles instances pour obtenir son charpe, son +querre et sa truelle d'argent, son tablier de peau et son rituel, +renferms dans une armoire prs de son lit. Je dus lui expliquer +la ncessit de se dpouiller de tous ces objets s'il voulait faire +preuve d'un repentir sincre et d'un retour efficace l'glise. +Je sortais, emportant les dpouilles opimes, et tout heureux +d'avoir arrach son me au dmon.</p> + +<p>La jeune fille m'attendait sous le vestibule: Eh bien! dit-elle, +mon pre vous a tout remis? Tout, n'est-ce pas? Il a fait la +paix avec Dieu?—Voyez plutt, ma fille. Et je lui montrai +les objets que j'avais la main. Elle les prend l'un aprs l'autre, +et puis, d'un air triste, elle dit: Non, tout n'est pas l; il +n'a pas eu de peine vous remettre ces insignes; il lui en a +cot davantage pour ce livre, qui est particulier son grade. +Mais il y a encore autre chose.—Quoi donc?—Un crit dont +j'ignore le contenu; mon pre m'a recommand de le porter +tout cachet aprs sa mort au chef de sa Loge. Ce doit tre +quelque secret important.</p> + +<p>Je retourne prs du malade, et je lui dis: Mon pauvre ami, +pourquoi me trompez-vous? Vous allez paratre devant le tribunal +de Dieu; croyez-vous chapper sa justice? Vous avez +encore quelque chose me livrer. Le malade parut constern; +je remarquai la pleur de son visage et le trouble de ses yeux; +puis il dit avec un certain embarras: Mais vous avez tout +emport, je n'ai plus rien vous livrer.—Non, il y a un crit +comme en font tous les francs-maons.—C'est une erreur, +mon Pre, je n'ai plus rien. Je redoublai d'instances: tout +tait inutile, le dmon allait triompher. J'employais tous les +moyens que je croyais efficaces en telle occasion. Je n'obtins +rien: le malade niait, ou ne rpondait pas. Alors, sa fille ouvre +la porte et se jette genoux au pied du lit: Oh! mon pre, +de grce, sauvez votre me; votre fille serait trop malheureuse. +Vous dites que vous m'aimez, prouvez-le maintenant.</p> + +<p>Le malade ne s'attendait pas cette secousse: les embrassements +et les larmes de sa fille l'meuvent; elle lui prodigue +les caresses les plus vives; elle lui dit les paroles les plus +tendres, lui parle du ciel qu'il perd, et le malade veut rpondre: +Tu sais que je n'ai rien de cach. Sa fille, prenant un ton +inspir: Ne mentez pas, mon pre; vous avez toujours t +franc; que je ne rougisse pas de votre nom. Donnez au Pre le +papier que vous m'avez recommand de porter au vnrable de +la Loge.</p> + +<p> ces paroles, le malade pousse un cri; puis, faisant un effort, +il dit en soupirant: Non, ma fille, tu ne rougiras pas de ton +pre. Tiens, prends cette clef mon cou, ouvre le tiroir, +et donne au Pre le papier qu'il renferme. Puis il tombe affaiss.</p> + +<p>Sa fille, prompte comme l'clair, avait excut ses ordres et +me remettait un pli cachet en disant: Victoire! mon pre +est sauv!</p> + +<p>Cette scne m'avait profondment touch. Le courage de +cette fille me rappelait une chrtienne des premiers sicles. Le +malade vcut encore quelques heures, et ses dernires paroles +taient un acte de contrition, en mme temps que de foi et +d'esprance. J'ouvris, en prsence de sa fille, le pli cachet. +C'tait un serment sign avec du sang. J'avais entendu parler +de ce genre d'crits en usage chez les chefs de la franc-maonnerie; +mais quand je parcourus ce papier, je n'en pouvais croire +mes yeux. C'tait le serment d'une guerre sans fin, sans merci, +contre l'glise, la papaut et les rois; avec les plus excrables +maldictions s'il violait sa parole. Ce papier, je l'ai remis entre +les mains de l'archevque, afin qu'il pt apprcier aussi bien +que moi la malice infernale de la franc-maonnerie.</p> + +<a name="34"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> + +<p>34.—UN VOYAGE DE CENT LIEUES EN AUSTRALIE.</p> + +<p>Dans une de ses courses apostoliques au milieu des rgions +peu frquentes de l'Australie, Mgr Polding tomba malade +et fut soign avec un dvouement admirable par une veuve. +Le vnrable prlat, revenu la sant, lui fit promesse qu' +quelque poque de l'anne et en quelque lieu qu'il ft, il reviendrait, + son appel, lui administrer les derniers sacrements. Bien +des saisons se passrent, et une nuit d'automne arriva une lettre +invitant l'archevque remplir la promesse faite sa bienfaitrice +qui se mourait. Sans hsiter un seul instant, le digne +prlat, en dpit de la rigueur de la saison, se mit immdiatement +en route.</p> + +<p>Aprs avoir bien march des heures et des jours, il arriva +haletant et harass la maison qu'il tait venu chercher de si +loin; mais son grand tonnement, il trouva une solitude complte.</p> + +<p>Pendant que l'archevque mditait ce qu'il allait faire, son +attention fut appele soudain par le bruit de la hache d'un bcheron. +Se dirigeant immdiatement vers l'endroit d'o partait +le bruit, il se trouva bientt en face d'un robuste Irlandais. +Mgr Polding apprit de lui que la vieille dame, craignant quelque +retard de sa part, s'tait dcide, bien que mourante, aller +chercher ailleurs des secours spirituels; mais le bon Irlandais +ne put lui indiquer la direction qu'elle avait prise. Le prlat +comprit qu'il serait compltement inutile d'aller sa recherche +mais une inspiration lui vint. Il s'assit sur un tronc d'arbre, et, +s'adressant au bcheron, il lui dit: Eh bien, mon brave, aprs +tout, je n'ai pas l'intention d'tre venu ici pour rien. Ainsi, +mettez-vous genoux, +et je vais entendre votre confession.</p> + +<p>L'Irlandais commena par s'excuser, allguant son manque +de prparation, le long laps de temps coul depuis sa dernire +confession, etc.; mais tous ces scrupules furent combattus par +l'archevque, et le bcheron finit par s'agenouiller, repentant +et contrit; pour recevoir l'absolution de ses fautes. L'archevque +lui fit promettre d'aller communier le dimanche suivant, et ils +se sparrent. Mgr Polding avait peine fait quelques pas qu'il +entendit un profond gmissement. Il revint en toute hte et +trouva son pnitent mort, cras par la chute d'un arbre.</p> + +<p>Combien n'est donc pas admirable la misricorde de Dieu, +qui appelle ainsi un vque des centaines de lieues de sa rsidence, +par des chemins pleins de dangers et par le temps le plus +rigoureux, pour ouvrir les portes du ciel l'me d'un pauvre +homme sur le point de comparatre son tribunal?</p> + +<a name="35"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> + +<p>35.—RIEN N'EST IMPOSSIBLE A DIEU.</p> + +<p>Dans une antique cit des bords du Rhin, la femme d'un +cordonnier, qui vivait dans une extrme misre, se rendit +chez l'vque, pour lui demander secours et protection. +Le prlat tait connu comme le consolateur de toute espce de +souffrances: les vieillards, les veuves, les orphelins, les infirmes, +les aveugles, tous ceux qui souffraient physiquement ou moralement, +approchaient de lui, malgr sa haute dignit, avec +confiance et abandon. Quand l'vque eut entendu les plaintes +de la pauvre femme, il lui dit amicalement, mais cependant sur +le ton du reproche:</p> + +<p>Je ne suis pas assez riche, bonne femme, pour vous donner +l'aumne deux fois par semaine.</p> + +<p>La pauvre femme rpondit sans oser lever les yeux:</p> + +<p>Que Votre Grandeur daigne m'excuser; mais mon mari est +depuis longtemps alit et tourment de si grandes douleurs!...</p> + +<p>—S'il en est ainsi, s'cria l'vque, je ne saurais vous refuser, +car, pour des cas semblables, j'ai toujours une somme en rserve. +Je veux voir aussi votre mari et lui apporter quelques +consolations spirituelles.</p> + +<p> ces mots, la pauvre femme se montra inquite et embarrasse:</p> + +<p>Que Votre Grandeur ne se drange pas... Mon mari a de +singulires ides.</p> + +<p>—Malgr cela je raliserai mon projet, interrompit srieusement +l'vque qui se figura que cette maladie attribue au mari +tait un prtexte pour obtenir un secours plus abondant.</p> + +<p>—Il faut donc que je vous avoue franchement, dit la pauvre +femme tout en larmes, que mon mari est si profondment irrligieux +qu'il ne veut entendre parler d'aucun prtre.</p> + +<p>—Cela ne m'empchera pas de l'aller visiter, d'autant qu'il +est, je le vois, doublement malade. Peut-tre, humble instrument +de Dieu, pourrai-je le ramener dans la bonne voie.</p> + +<p>La pauvre femme courut avec le coeur inquiet prs de son +mari; il souffrait beaucoup, elle n'osa lui annoncer la visite qu'il +allait recevoir.</p> + +<p>Bientt aprs, la porte de la chambre s'ouvrit doucement, et +l'vque entra.</p> + +<p>Il s'approcha avec bont du lit de douleur et s'informa avec +bienveillance des souffrances du malade; il s'effora de rchauffer +le coeur du pcheur au foyer toujours brlant de l'amour divin +et de le prparer au voyage de l'ternit.</p> + +<p>Mais le malade qui, la premire vue de l'vque, tait devenu +rouge de colre, se montra tellement insensible ce langage +si doux et si loquent, que le bon pasteur se retira le coeur +profondment afflig.</p> + +<p>Il avait dj franchi le seuil de la chambre, lorsqu'il se retourna +une dernire fois. Son doux regard rencontra celui de +la femme attriste, et il lui dit voix basse:</p> + +<p>Ne dsesprez pas, <i>vous savez qu' Dieu rien n'est impossible</i>; +ne doutons pas de la conversion de votre mari. Si un +heureux moment venait o il dsirt ma prsence, ne tardez +pas m'appeler, serait-ce mme au milieu de la nuit. Votre +mari est plus mal que vous ne pensez, et chaque minute est +prcieuse pour le salut de son me.</p> + +<p>La nuit suivante, onze heures, la pauvre femme arrivait +toute haletante au palais de l'vque. Elle tira vivement, et +coups redoubls, le cordon de la sonnette, jusqu' ce qu'enfin +elle entendit le bruit des clefs et qu'elle aperut le domestique, +qui lui demanda avec impatience ce qu'elle pouvait vouloir +une heure semblable.</p> + +<p>Mon mari mourant demande Monseigneur. Il rclame la +grce qu'il daigne venir au plus tt.</p> + +<p>—Y pensez-vous? rpondit le domestique; comment pourrais-je +troubler le sommeil de mon matre, dont la vie est si +remplie et les fatigues si grandes? Votre mari, je pense, peut +bien attendre demain matin; je ferai votre commission ds le +rveil de Monseigneur.</p> + +<p>—Ce sera trop tard, soupira la pauvre femme. Pour l'amour +de Jsus, ayez piti de mon pauvre mari et annoncez-moi de +suite. Sa Grandeur m'a dit elle-mme de venir la chercher +toute heure, mme au milieu de la nuit.</p> + +<p>—S'il en est ainsi, rpondit avec empressement le vieux et +fidle serviteur, je vais communiquer votre demande au chapelain +de Sa Grandeur.</p> + +<p>Et il courut chez le chapelain, qui lui ordonna de rveiller +immdiatement son matre; mais l'vque n'tait pas dans sa +chambre a coucher. Le domestique, qui avait vieilli son service, +l'alla chercher la chapelle, o il savait qu'il passait en +prires une partie des nuits. Il le trouva, en effet, plong dans +de pieuses mditations devant l'image de Jsus crucifi.</p> + +<p>Ds que le bon voque connut l'appel du malade, il s'cria +avec une sainte joie:</p> + +<p>Combien je vous remercie, mon Dieu, d'avoir exauc ma +prire!</p> + +<p>Et immdiatement il se mit en route, traversa pas presss +les rues troites et sombres, monta rapidement l'escalier et vint +s'asseoir au chevet du mourant, qui le reut avec des larmes +brlantes de repentir, et avec une profonde motion lui parla +ainsi:</p> + +<p>La nuit tait venue, et j'avais dj pass plusieurs heures +sans sommeil sur mon lit de douleur, lorsque tout coup mon +coeur a prouv une inquitude que je n'avais ressentie de ma +vie. J'avais compris quel affreux danger planait sur mon me; +j'ai reconnu mes graves offenses envers Dieu, et, en voyant +combien il a toujours t misricordieux pour moi, j'ai t pouvant +du sort qui m'attendait si je paraissais en cet tat devant +le souverain Juge qui voit et qui sait tout. J'ai song alors ma +mre, qui en mourant m'a recommand la protection de la +bienheureuse Vierge Marie. Je me suis adress cette Mre +cleste, implorant sa protection auprs de son cher Fils, et +bientt j'ai senti la consolation entrer dans mon coeur. Ma +femme m'a rappel aussitt votre promesse de m'assister dans +ce danger de mon me et dans le pril de la mort...</p> + +<p>Le malade ne put continuer; il retomba puis sur son lit, en +proie un profond vanouissement. Ds qu'il eut repris l'usage +de ses sens, il dposa dans le coeur de l'voque une humble +confession gnrale, et attendit avec impatience ce moment +heureux dont il avait t si longtemps priv, o lui fut prsent +le Pain cleste qui remplit son me d'une paix inexprimable. Il +murmura d'une voix dj presque teinte:</p> + +<p> Dieu! qui as fait pour moi de si grandes choses, sois +aussi misricordieux pour ma pauvre me que tu le fus sur la +croix pour le bon larron repentant.</p> + +<p>Le lendemain, sa lutte avec la mort et la douleur avait cess: +il tait pass une vie meilleure. Le jour de la conversion de cet +homme dut tre le plus beau jour de la vie d'un voque; car il +ne saurait y avoir ici-bas de plus grande joie que la pense +d'avoir ramen un pcheur Dieu.</p> + +<p>Et ainsi, en cette circonstance dcisive pour le bonheur ternel +d'une me, ce bonheur fut double; c'est l le propre de +toutes les oeuvres de misricorde: elles sont la joie de ceux qui +les accomplissent et de ceux qui en sont l'objet.</p> + +<a name="36"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> + +<p>36.—L'AMOUR MATERNEL.</p> + +<p>Dans une des principales villes du midi de la France, un +vnrable ecclsiastique, vicaire de paroisse, fut soudainement +appel vers le milieu de la nuit, prs d'une malade +qui, lui dit-on, se mourait, prive tout la fois des ressources +matrielles capables d'adoucir les souffrances de son +corps, et des sentiments religieux propres soutenir l'nergie +de son me, profondment aigrie par la misre. Le digne prtre +ne se fit point attendre. Sautant hors de sa couche et s'habillant + la hte, il est bientt dans la rue, se dirigeant avec son +guide vers la demeure de la pauvre mourante, travers des +tourbillons de neige dont une bise glaciale fouettait son visage. +Il arrive, gravit six tages et pntre au fond du plus mchant +rduit que l'on puisse voir. L, sur un grabat ftide, une malheureuse +femme se dbattait avec angoisse, voulant et ne voulant +pas mourir; car ses cts dormait, ensevelie sous d'informes +haillons, une petite fille qui la rattachait encore la vie +quand le malheur la pressait au contraire de quitter un monde +devenu inhabitable pour elle.</p> + +<p>Un tel spectacle mut l'envoy de Dieu jusqu'aux larmes, et +le frisson d'une piti sincre parcourut tous ses membres. Que +faire devant une pareille infortune? Comment ramener la paix +et la joie dans une me ainsi torture, toujours en prsence +d'une misre de plus en plus poignante, de plus en plus irrmdiable? +Tout autre qu'un prtre assurment et recul devant +une mission si difficile. L'abb ne se dcouragea point; il prit +conseil de sa foi, il prit conseil de son coeur, et le plus doux +triomphe couronna bientt ses intelligents efforts. Aux premiers +mots sortis de sa bouche, la malade avait brusquement dtourn +la tte, ses exhortations toujours plus tendres et plus pressantes, +elle opposait une indiffrence profonde, un de ces sourires +amers qui dconcertent les plus robustes esprances et +attestent une incrdulit systmatique ou une ignorance absolue +des vrits chrtiennes. Il fallait donc tenter un dernier assaut +dcisif; c'est alors qu'une inspiration soudaine vint illuminer +l'esprit du bon pasteur la recherche de sa brebis gare. +Elle rsiste mes paroles, se dit-il en lui-mme, elle ne rsistera +pas sans doute aux saintes obligations de la maternit; +l'amour maternel mne Dieu, qui aime si tendrement sa +Mre. Et, saisissant l'enfant endormi dans un coin de la mansarde, +il le prsenta la mourante en lui disant: Sauvez votre +me, vous sauverez celle de votre fille; si vous devez la laisser +orpheline ici-bas, au moins gagnez le ciel pour la protger et +lui garder une place parmi les anges. la vue de cette innocente +et douce crature qui lui tendait ses petits bras et sollicitait +ses caresses, la pauvre femme jeta un cri perant, serra +convulsivement son enfant sur sa poitrine haletante, et, au bout +de quelques instants, ses yeux desschs s'emplirent de larmes; +bienheureuses larmes qui emportrent avec elles toutes les barrires +que l'esprit de rvolte avait places entre son coeur et +celui du souverain Juge, dont la main ne nous frappe ici-bas que +pour nous gurir. L'attendrissement qui ouvrait son me aux +plus nobles sollicitudes d'une mre, l'ouvrit en mme temps +tous les sentiments chrtiens qui donnent la rsignation dans +les souffrances et le courage dans l'adversit. Mon Dieu, +s'cria-t-elle pleinement soumise et console, mon Dieu, que +votre volont s'accomplisse! Je vous fais volontiers le sacrifice +de ma vie; que tous les maux que j'ai soufferts soient autant +d'infortunes pargnes l'enfant qui doit me survivre. Et vous, +monsieur l'abb, ajouta-t-elle, daignez, je vous en conjure, +prendre soin de l'orpheline; je vous la confie: si vous acceptez +ce dpt, je mourrai contente et rassure. L'abb promit tout, +et la malade se confessa avec de grands sentiments de contrition. +L'amour maternel l'avait ramene l'amour de Dieu.</p> + +<a name="37"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> +<p>37.—UN PCHEUR MORIBOND ASSIST PAR UN PRTRE MOURANT.</p> + +<p>Il y a une dizaine d'annes, l'glise de Saint-Paul-Saint-Louis, +de Paris, avait parmi ses desservants un prtre qui +se faisait remarquer par sa haute taille et son visage grave +et basan.</p> + +<p> ses allures un peu militaires on devinait sans peine que ce +prtre avait d porter l'pe, et l'on coutait sans surprise l'histoire +de ce brave officier de cavalerie, qui vaillamment s'tait +battu sous le commandement de don Carlos, l'avait suivi, et +enfin tait entr dans le sacerdoce.</p> + +<p>Ce prtre tait l'abb Capella.</p> + +<p>Aprs tre rest quelques annes Saint-Paul-Saint-Louis +o il s'tait particulirement attir l'estime de tous, M. Capella +fut appel une petite cure des environs de Paris.</p> + +<p>L, il fut vnr par ses bons et simples paroissiens, presque +tous jardiniers; son caractre aimable et sa franchise militaire +avaient vaincu tous les prjugs, toutes les antipathies mmes; +le bien que fit l son court passage, est incalculable.</p> + +<p>C'tait la veille de sa mort; les derniers sacrements venaient +de lui tre administrs, et il se recueillait dans son action de +grces, offrant au Seigneur ses dernires souffrances et son +agonie qui allait commencer. ce moment une personne entra +inopinment et s'approchant de lui:</p> + +<p>—Monsieur le Cur, lui dit-elle, un tel, que vous connaissez +bien, est trs malade; il va mourir; nous sommes bien en peine, +car il ne veut recevoir aucun prtre. Ainsi, quand M. le cur +est venu, il lui a tourn le dos et ne veut pas l'entendre.</p> + +<p>—Quel malheur! un si brave homme, fit M. Capella avec +chagrin. Ah! si moi-mme je n'eusse pas t mourant, peut-tre +ne m'aurait-il pas si mal reu!</p> + +<p>—Ah! vous, Monsieur le Cur, il vous aime et vous vnre +trop pour cela! Mais hlas!... Et elle se retira sans achever.</p> + +<p>Une pense sublime vint au saint prtre; se soulevant sur sa +couche et joignant les mains: Mon Dieu, donnez-moi un peu de +force! s'cria-t-il. Faisant alors un effort suprme, il endossa +une dernire fois ses vtements ecclsiastiques, puis il dit, d'un +ton rsolu, aux amis qui l'entouraient:</p> + +<p>—Soulevez-moi et portez-moi chez le malade.</p> + +<p>Frapps de stupeur, pas un ne bougea. Ils coutaient cette +voix expirante qui avait retrouv le ton du commandement pour +faire une chose impossible, et ils crurent le cur dans le dernier +dlire. Prenez-moi, rpta-t-il avec une suprme autorit. Une +exclamation assourdie sortit de toutes les bouches.</p> + +<p>Mais le mourant, dont l'heure de vie s'tait rfugie dans son +inbranlable volont, prsenta ses bras tremblants, ses jambes +inertes dj; on lui obit donc et soutenant avec prcaution ce +corps qui voulait reprendre la vie pour aller sauver une me, +on le dposa sur une litire.</p> + +<p>Ah! mon Dieu! il va mourir en route! s'cria l'un des +porteurs avec dsespoir.</p> + +<p>Lui, sans s'inquiter de ce qui se passait ou se disait autour de +sa couche, absorb dans son hroque ide fixe, donnait des ordres +pour qu'on lui apportt ce qui tait ncessaire l'administration +des sacrements. Quand tout fut prt: En route, et htons-nous, +commanda-t-il.</p> + +<p>On se mit en marche vers la maison du malade. Le prtre ne +faisait entendre ni un cri, ni une plainte, ni mme un soupir +dans ce chemin douloureux dont tout choc tait une angoisse, +mais il priait avec ferveur.</p> + +<p>Le voil prs du lit de cet autre mourant. Mon ami, lui dit-il +d'une voix entrecoupe, nous allons tous les deux paratre +devant le bon Dieu. Voulez-vous que nous fassions le voyage +ensemble?... Moi, je viens vous aider... et vous apporter les +secours de cette dernire heure...</p> + +<p>Un intraduisible cri chappa au malade, et sans pouvoir articuler +un mot, il saisit la main de son pasteur et la porta ses +lvres avec un mouvement d'adoration.</p> + +<p>Mon ami, continua celui-ci, le temps est court...; confiez-vous + moi; vous ne me refuserez pas de vous confesser, n'est-ce pas?</p> + +<p>Le malade, subjugu par cet hrosme de la foi, fondit en +larmes. Oh! oui, je veux me confesser vous! s'cria-t-il.</p> + +<p>Un sourire du ciel passa sur les lvres blanches du pasteur. +Il fit un signe, et le vide s'tablit autour des deux mourants.</p> + +<p>Bientt aprs, le ministre de Dieu fit un dernier effort pour +lever sa main au-dessus de la tte du pardonn, et les paroles +de l'absolution tombrent comme une rose sur cette me ressuscite. +Le prtre appela; L'Extrme-Onction! demanda-t-il. +On lui apporta ce qui tait ncessaire pour la rception du Sacrement. +Prenez mon bras, et conduisez ma main, dit-il son +aide. Et l'on conduisit cette main mourante, se tranant refroidie +dj, comme une suprme bndiction, sur les membres du +malade qui semblait se ranimer sous ce froid attouchement et +sous les onctions de l'huile sainte.</p> + +<p>Quand tout fut achev, le prtre pencha sa tte alourdie vers +celui qu'il venait d'administrer, et dans un soupir de soulagement, +il dit tout bas: Au revoir, mon ami!... Maintenant, +remportez-moi, ajouta-t-il d'une voix teinte. <i>Nunc dimittis +servum tuum, Domine, secundum verbum tuum, in pare!</i></p> + +<p>Puis sa tte tomba pesante sur sa poitrine; ses bras fatigus +se laissrent pendre; ses yeux se fermrent: et, pendant cette +lugubre route du retour, on aurait cru qu'il n'existait plus, si +l'on n'avait vu ses lvres remuer sous un souffle de prire. Peu +aprs, on le dposa immobile sur son lit. Quelques heures plus +tard, il tait mort.</p> + + +<a name="38"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> +<p>38.—DEUX FOIS SAUV!</p> + +<p>Il y a dans notre collge, rapporte un minent crivain, +retraant ses souvenirs de jeunesse, un pauvre abandonn +qu'on appelle Isaac. Comme son nom l'indique, il est juif. +De plus, il est orphelin et sans fortune. La rprobation terrible +qui pse sur sa race, loigne de lui jusqu'aux moins chrtiens de +nos camarades. On le voit toujours dans le coin le plus dsert +de notre cour, o le poursuivent encore les injures et les railleries +d'un ge sans piti. Cependant il est doux et semble rsign +par avance toutes les amertumes de la vie, dont celles du collge +ne sont qu'un avant-got. Quelquefois la nature l'emporte et +le malheureux enfant clate en sanglots; il se cache le visage +entre les mains et pleure des heures entires.</p> + +<p>Depuis longtemps je pense l'aborder. Je voudrais consoler +un peu cette prcoce affliction, tenir compagnie cette solitude +prmature; mais je n'ose. Isaac n'est pas sans quelque sauvagerie; +ses malheurs et son abandon lui ont inspir la dfiance. +Quelques mchants coeurs, comme il en est mme au collge, +ont encore contribu augmenter cette dfiance, en venant +solliciter l'amiti de l'orphelin et en trahissant ensuite, avec +tous les secrets confis, un coeur si dsireux d'abord de se communiquer, +mais que l'infortune avait rendu susceptible l'excs +et incapable de se livrer deux fois.</p> + +<p>L'autre jour, une de ces tristes scnes qui se renouvellent +trop souvent, est venue ajouter de nouvelles douleurs celles +de celui que j'aime en secret. Je sortais du parloir au milieu de +la plus longue de nos rcrations; tout coup j'entends de +grands cris. Je me hte, j'arrive devant tous nos camarades +rassembls. Ils taient en grande agitation. Qu'y a-t-il?—C'est +Isaac qui nous a dnoncs, me rpond le plus colre. Et il +entame une longue histoire laquelle chacun veut ajouter son +trait. C'tait encore une accusation banale et sans fondement. +Les preuves abondaient, la haine suggrait les plus dtestables +hypothses ces petites ttes mchantes et enflammes; on accueillait +tout, pourvu que tout ft contraire l'accus. Tristes +juges comme on en voit tant dans un monde qui n'a plus la jeunesse +pour excuse!</p> + +<p>Isaac n'tait pas l, mais bientt nous le vmes paratre, +accompagn du suprieur qui s'loigna quelques secondes aprs, +laissant le pauvre enfant en proie la cruaut de ses ennemis. +Oh! ce mot de <i>cruaut</i> n'est pas trop fort. On l'injuria, et les injures +bientt furent suivies de pierres. Un fils de boucher, qui +sans doute avait vu avec quelque profit son pre assommer des +boeufs l'abattoir, s'lana enfin sur lui et de ses gros poings +lui mit la figure en sang.</p> + +<p>J'tais ple d'indignation. Mon coeur battait vivement. La +colre finit par l'emporter, la sainte colre, et je m'lanai devant +Isaac: Vous tes des lches, m'criai-je en lui prenant +les mains, et malheur au premier d'entre vous qui touchera +mon <i>ami!</i></p> + +<p>J'appuyai dessein sur ce dernier mot, je regardai les agresseurs +d'un regard dcid, les poings ferms, le pied en avant: +je leur semblai redoutable, malgr ma petite taille; ils se turent, +ils s'loignrent en jetant au vent leurs dernires insultes, et +l'un d'eux dclara qu'il fallait mettre les deux juifs la quarantaine.</p> + +<p>Ce mot de juif me fit beaucoup rougir, malgr moi. Cependant +je me remis de cette soudaine motion et me penchai vers Isaac. +Il s'appuyait sur moi et semblait me sourire, mais je le vis tout + coup chanceler, puis tomber sans connaissance. Tant de douleurs +l'avaient bris. Alors j'appelai mon secours, et comme +personne ne venait mes cris, je rassemblai toutes mes forces, +je le pris dans mes bras et parvins le transporter jusqu' l'infirmerie. +Il y fut prs d'une heure vanoui.</p> + +<p>Cependant l'affaire s'tait bruite. Le suprieur arriva et me +tendant la main: Vous tes un digne enfant, me dit-il; je +sais tout et je veux dsormais que vous me regardiez comme +un ami, comme un pre. Il ajouta en me montrant la croix: +Mais voici l'Ami cleste, voici le Pre qui vous rcompensera +mieux que moi de votre belle action!</p> + +<p>Il se retira, en me permettant de rester auprs de mon nouvel +ami jusqu' sa complte gurison. Hlas! il ne savait pas que la +maladie du pauvre enfant dt tre si longue. Le mdecin vit bien tout d'abord que le cas tait grave et fit craindre une fivre +crbrale. En effet, les symptmes en clatrent ds le soir.</p> + +<p>Quinze jours aprs, le pauvre Isaac tait encore l'infirmerie, +mais il tait sauv.</p> + +<p>J'avais obtenu la permission de le veiller une partie des nuits, +et la soeur de charit avait peine m'arracher de ce chevet +auquel il semblait que ma propre vie ft attache. Ces nuits +furent pour mon me une source dlicieuse de jouissances morales. +J'y pris une habitude presque monastique, celle de lire en +latin l'office mme de l'glise, et je n'ai pu depuis dtacher mes lvres +de cette coupe trop mprise de la liturgie catholique. Oui, +je me rappelle ces soires d't, alors que quelques rayons, les +derniers du jour, venaient enflammer les vitres de l'infirmerie, +et qu' genoux au pied du lit de mon ami en dlire, je suivais +sur ce visage en feu les progrs du mal ou cherchais y dmler +les esprances de la gurison.</p> + +<p>Une ide m'avait saisi ds le premier jour, ide si naturelle +aux imaginations catholiques, qu'il semble qu'elle soit la premire + y natre et la dernire s'en retirer, l'ide de convertir +mon nouvel ami et de gurir en mme temps son corps et son +me galement malades. Cette ide me poursuivait. Je ne pouvais +m'empcher de penser que Dieu n'avait pas permis, sans +quelque dessein secret, qu'un innocent ft accabl de tant de +malheurs, abreuv de tant d'injustices.</p> + +<p>Un jour donc qu'Isaac s'tait endormi, je m'armai d'une sainte +audace et passai son cou une petite mdaille de la sainte +Vierge. Dj on avait plac sous ses yeux, en face de son lit, +un crucifix o il devait lire tout le rsum de notre foi loquente. +La pauvre soeur redoublait de soins. Elle avait compris mon +ide de conversion, ou plutt l'avait eue avant moi, mais elle +et craint de s'en attribuer le moindre honneur.</p> + +<p>Isaac fut enfin rendu sa connaissance. C'tait un dimanche: +les lves taient la messe et l'on entendait trs distinctement +dans l'infirmerie les chants de nos camarades et les harmonies +de l'orgue. La petite soeur et moi suivions notre messe aussi +exactement que possible et priions de grand coeur tous les deux +pour notre cher malade. J'avais coutume de rserver pour l'instant +de l'lvation mes plus vives prires, et je crois bien que +la soeur faisait de mme.</p> + +<p>Ce jour-l nous fmes encore plus recueillis. Mais un petit +bruit nous vint arracher ce recueillement; notre malade s'tait +soulev, il s'tait assis sur son lit et semblait couter avec ravissement +un bel <i>O Salutaris</i>, que nos enfants de choeur n'avaient +jamais si bien chant. Il souriait pour la premire fois +peut-tre de sa vie, et ce sourire faisait du bien voir, quoique +brillant sur un visage teint et dcharn. Nous n'osions nous +lever, mais il nous aperut, porta les mains son front comme +pour recueillir ses ides, rflchit quelques instants, puis tout +coup s'cria: Mon frre, mon cher frre! Et je tombai dans +ses bras.</p> + +<p>Nous pleurions tous, et la soeur souriait travers ses larmes. +Mais Isaac s'arrta tout coup, et se mit fixer le crucifix que +nous avions mis sous ses yeux. Il le regarda d'abord froidement, +puis ses yeux s'animrent, l'amour pntra dans son regard; il +contempla alors l'Homme-Dieu avec des yeux qui exprimrent +toutes les nuances de la commisration, de la prire, de l'adoration; +ses bras s'agitrent bientt et il les tendit vers Notre-Seigneur; +enfin, il ne put rsister la grce, et un torrent de +larmes sortit de ses yeux: Mon Roi, mon Matre, mon Dieu! +Et se tournant vers moi: Tu ne sais pas que Jsus et Marie +ont veill prs de moi pendant toute ma maladie? Ils taient l, +je les voyais, je touchais leurs mains, j'entendais leurs voix. +Oh! je veux tre baptis!</p> + +<p>Je l'embrassai en pleurant et lui racontai combien j'avais dsir +ce moment. Ce jour-l mme, nous emes ensemble un +entretien sur la foi. La soeur savait mieux faire le catchisme +que moi; l'aumnier vient l'aider. La convalescence d'Isaac s'coula +dans ces leons qu'il semblait avoir dj reues de Dieu +lui-mme, tant il s'levait facilement aux plus difficiles de nos +mystres. Il avait mme sur nos dogmes des lumires qui tonnaient +l'aumnier et dont je profitai.</p> + +<p>Cependant le bruit de sa gurison s'tait rpandu dans le +collge. On avait bien chang d'ides sur le compte des deux +juifs, et comme, aprs tout, des coeurs d'enfants ne sont jamais +profondment pervertis, tous nos camarades s'taient +sincrement repentis d'une mchancet qui avait failli devenir +si fatale. Tous les matins, il en venait l'infirmerie quelques-uns +s'informer avec anxit de la sant d'Isaac. Les rcrations +taient silencieuses, les visages tristes; quand on annona +qu'il n'y avait plus aucun danger pour le malade, ce fut un jour +de fte pour tout le monde.</p> + +<p>On apprit en mme temps la miraculeuse conversion de notre +ami et son baptme, qui eut lieu, d'aprs sa volont, le premier +jour qu'il put faire quelques pas. Au sortir de l'glise, il alla +revoir ses condisciples qui taient devenus ses frres en Jsus-Christ. +Ce fut un spectacle touchant: tous ces perscuteurs +tombrent aux pieds de leur victime et sollicitrent la bndiction +de celui qui tout l'heure encore tait un catchumne et +n'avait pas seize ans. Isaac, ou plutt Paul (car je lui ai, +comme parrain, donn ce nouveau nom), Paul les bnit avec +ses larmes et voulut tous les embrasser. On sut qu'il tait pleinement +chrtien, quand on le vit presser avec plus d'amour +dans ses bras celui-l mme qui l'avait autrefois le plus cruellement +perscut. +(<i>Lon Gautier</i>.)</p> + +<a name="39"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> + +<p>39.—DIEU A SES LUS PARTOUT.</p> + +<p>Une actrice a adress au P. de Ravignan le rcit suivant +de sa conversion, une des plus admirables de notre sicle. +Lorsque j'tais tout enfant, ma mre se trouvait seule + Paris, sans argent, sans tat, sans protection. Elle n'avait +pas cette religion qui fait supporter toutes les adversits que +Dieu nous envoie, mais seulement une foi trs vive en Marie. +Ds ma plus tendre enfance, elle me fit dire cette petite prire +que je n'ai lue dans aucun livre: Mon Dieu, je vous donne +mon corps, mon esprit, mon coeur, ma vie; je me donne toute +vous. Faites-moi la grce de mourir plutt que de vous offenser +mortellement. Ainsi soit-il.</p> + +<p>Vers l'ge de cinq ans peu prs, j'allais trs souvent avec +une vieille femme la messe, et surtout adorer Jsus dans un +spulcre. Je rentrais la maison, malade d'avoir vu Notre Seigneur +mort pour nous; je pleurais. Ma mre grondait la vieille +femme d'exciter ce point ma sensibilit, et mme elle ne voulut +plus absolument que je retournasse l'glise. J'tais trs fire de +m'appeler Marie. On me donnait le nom de Josphine la maison; +mais quand on me demandait comment je m'appelais: +Marie, rpondais-je aussitt; j'ai le nom de la Vierge.</p> + +<p>Ma mre me mit au thtre l'ge de six ans pour apprendre + danser. On la pria de me laisser jouer, elle se laissa tenter. +Je jouai, j'eus un trs grand succs. Cependant j'entendais les +petites filles parler de la premire communion, ma mre ne +m'en parlait pas; je voulais absolument la faire, mais aucun +prtre ne put m'y admettre parce que j'tais au thtre.</p> + +<p>Je priais toujours, je travaillais sans cesse; en dehors du +thtre, je faisais de petits ouvrages l'aiguille que je vendais. +J'tais entoure de vices dans les femmes mme que j'aimais le +plus; je les plaignais. Ma mre m'avait donn des principes que +la misre la plus affreuse n'avait pu dtruire. J'tais mal vtue, +je mangeais des pommes de terre, mais j'tais heureuse avec ma +mre. Je me disais: Dieu me voit, lui; il me trouve bien avec +mon vilain chapeau; il ne se moque pas de la pauvre Maria. +Car on se moquait de moi; on me disait: Si vous vouliez, vous +auriez des cachemires.—Oui, disais-je, mais je ferais mourir +ma mre de chagrin. J'tais une des premires du thtre, par +consquent trs admire. Si je vous dis cela, c'est pour que vous +compreniez bien la haute protection de ma cleste patronne au +milieu de ce gouffre.</p> + +<p>Ma mre tomba malade. J'tais oblige de passer toutes les +nuits, je n'avais pas de domestique; je jouais, je rptais dans la +journe; je n'avais le temps d'apprendre mes rles que la nuit, +prs du lit de ma pauvre mre. C'est ici que Dieu a t bon et indulgent +pour moi. J'avais fort peu d'appointements, quoique premire. +Eh bien! mon Pre, malgr cela, pendant quatre mois et +demi, ma mre tant au lit, dpensant beaucoup d'argent que +je n'avais pas, je n'ai pas fait de dettes, et je m'en suis tire. Je +devais tomber malade de fatigue et de chagrin, pas du tout: +c'est que je priais Dieu, et Dieu aide ceux qui prient de tout leur +coeur.</p> + +<p>La dernire nuit que je passai prs de ma mre, je ne comprenais +pas que ce ft l'agonie. Enfin sa dernire parole fut: +Maria, je t'aime! et elle rendit le dernier soupir. Oh! mon +Pre, quelle nuit! Je n'avais pas quitt ma mre un seul instant +de ma vie, et je me trouvais vingt ans, seule, sans parents, sans +soutien, sans fortune, sans Dieu, car je ne le possdais pas encore. +Je jurai ma mre, sur ce corps inanim, sur cette main qui m'avait +bnie, que toujours je serais digne d'elle. J'allais tous les +jours au cimetire Montmartre, et, en rentrant, je me mettais + genoux au milieu de ma chambre; j'avais le portrait de ma +mre l devant moi; j'avais un Christ qui avait t pos sur son +corps; je baisais ce Christ, je baisais le portrait, et ma vie se +passait entre ces deux images.</p> + +<p>Enfin j'allai vous entendre, mon Pre; vous claircissiez +des ides confuses dans ma tte. Je suis bien ignorante encore +en matire de religion; j'aime avec amour Jsus et Marie. Pourquoi? +comment? je n'en sais rien; je les aime et voil tout.</p> + +<p>L seulement je compris ma position. Sainte Vierge, dis-je +alors, le thtre sans vous, ou vous sans le thtre. Ah! mon +choix est fait. Mais pour arriver vous, Marie, comment +faire? Le dimanche de la Quasimodo, je vous vis de plus prs; +je m'tais mise au pied de la chaire. Je vais crire M. de Ravignan, +dis-je; il est impossible qu'il n'obtienne pas cette grce +de Mgr l'archevque: il faut que je communie. Je vous crivis, +mon Pre, vous savez le reste; mais ce que vous ne savez pas, +c'est que mon esprit n'est plus le mme, mon coeur non plus: +les pieuses femmes que vous m'avez fait connatre ont chang +tout mon tre.</p> + +<p>Oh! merci, mon Dieu! merci, mon Rvrend Pre! Votre +zle a tout fait. J'ai communi, c'est vous dire que je suis la +plus heureuse des femmes, et j'tais entoure de Mmes de Gontaut, +Levavasseur et d'Auberville. Ah! autrefois je croyais aimer +Dieu, mais non; c'est lui qui m'aimait. J'aimais Marie, mais ce +n'tait pas de ce saint amour qu'elle a pour nous. Je ne sais pas +ce que Dieu me rserve; mais s'il veut me rendre heureuse, il +peut m'envoyer tous les malheurs qu'il voudra: je tcherai de les +porter avec mon coeur qui est tout lui. Si Dieu me conserve +cette foi qu'il m'a envoye, je peux tout faire pour lui. Aujourd'hui +seulement je comprends les martyrs.</p> + +<p>Je vous demande pardon, mon Pre, de la longueur de mon +rcit; mais je ne suis pas trs verse dans l'art d'crire. C'est +pour vous obir que je vous donne ces dtails. En parlant de ma +mre, je ne m'arrterais point.</p> + +<p>Mon premier acte, en sortant du thtre, a t une premire +communion. Dieu veuille qu'en sortant de cette vie je sois agenouille + la sainte table! Dieu, Jsus, Marie, ces dames, + vous, mon Pre, ma vie entire. <i>Maria</i>.</p> + +<p>La jeune actrice eut le courage de rompre compltement avec +le thtre. Aprs six annes d'preuves et de privations, devenue +mre de famille, elle crivait au P. de Ravignan pour le remercier, +et elle ajoutait: Oh! mon Pre, que de misres! que +de maladies! Mais Dieu tait au fond de mon coeur. Que de +joies ignores! et c'est vous que je les dois.</p> + +<p>Ah! comme je plains ceux qui ne pensent jamais Dieu! +Dans l'amour qu'il nous donne nous trouvons tout pour nos +besoins d'ici-bas. Cette vie de l'me a des charmes qu'on ignore +si compltement dans le monde!</p> + +<p>Priez, mon Rvrend Pre, pour que mon me reste toujours +attache ce Dieu de misricorde qui a daign me prendre si +bas! Ah! que ma vie passe m'a claire sur l'amour de Dieu +pour ses cratures! Aussi, je ne veux que ce mot dans mon coeur: +Amour pour Jsus dans la joie et la tristesse, amour pour +Jsus! Cette me sraphique se consuma rapidement dans un +douloureux martyre: l'ancienne actrice mourut en prdestine.</p> + +<a name="40"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> + +<p>40.—LA ROSE BNITE.</p> + +<p>Un dimanche vers les trois heures, rapporte un homme du +monde, je passais rue de Vaugirard, Paris. Une pluie +torrentielle inondait les rues et faisait chercher un abri +aux malheureux pitons. Je regardais machinalement droite +et gauche, lorsque la petite glise des Carmes m'apparut +comme lieu de refuge. Arriv dans la cour, je vois son intrieur +tout resplendissant de fleurs et de lumires; une foule immense +la remplissait, et c'est peine si je pus parvenir me placer +sous son portique.</p> + +<p>Quelle fte clbrait-on? voil ce que je demandai une bonne +femme qui, genoux prs de moi, grenait son chapelet. Elle +releva la tte d'un air tonn: Comment! monsieur, vous ne +savez pas? c'est la fte du Saint-Rosaire, et, pour en conserver +le souvenir, les rvrends pres vont distribuer tous ceux +qui sont dans l'glise une rose bnite. J'ai une passion pour +les fleurs et une prdilection toute particulire pour les roses; +je voulais profiter de celles que la Providence semait (avec intention +peut-tre) sur ma route: elles sont si rares, hlas! Je +suis le courant qu'un mouvement de chaises opre, et je me +trouve transport je ne sais comment prs de la balustrade de +l'autel. Le R. P. qui venait de donner la bndiction, en montait +les degrs. Il fit signe qu'il allait parler; je me sentis attir +vers lui par un sentiment que je ne pus dfinir: son ple et +noble visage inspirait le respect, une joie toute cleste l'animait, +et l'immense quantit de bougies qui brlaient autour du +tabernacle lui faisaient comme une aurole lumineuse. Son +regard doux et pntrant se portait avec bonheur sur les nombreux +fidles qui l'entouraient et l'coutaient. Il fit une allocution +simple et touchante, sans phrases prpares ni oratoires; +on sentait que c'tait le coeur qui dbordait avec tous +ses trsors, la source qui coulait limpide et transparente pour +chacun.</p> + +<p>Je vais vous distribuer de petites roses bien modestes, dit-il, +parce que nous sommes pauvres. Vous les trouverez parfumes +comme l'tait Marie, la reine du ciel, et leur parfum +vous pntrant, vous dsirerez lui ressembler. Vous les trouverez +bnites, afin qu'elles apportent dans vos maisons la bndiction +de Marie. Mres, ornez-en le berceau de votre petit +enfant pour le protger. Femmes, montrez-la votre mari; +dites-lui qu'elle sera son prdicateur, son gide, lorsqu'il devra +vous quitter. Jeunes filles, suspendez-la au Christ plac votre +chevet, afin que votre premier regard, la premire lvation +de votre coeur soient pour Jsus et Marie confondus dans un +mme amour. Ce serait trop long de raconter les belles et +bonnes choses que dit encore le rvrend Pre. La distribution +commena; lorsque je m'approchai pour recevoir ma rose, un +lger sourire se dessina sur les lvres du religieux: il semblait +lire au fond de ma pense ce mot <i>hasard</i> qui m'avait amen l. +Je m'inclinai et sortis de l'glise beaucoup plus grave que je +n'y tais entr.</p> + +<p>Une fois dehors, je me trouvai trs embarrass: je dnais +en ville et j'avais dispos de ma soire; mais la pense de +porter dans une maison profane ma petite rose bnite me fit +rougir intrieurement. Je rentrai chez moi, je la suspendis au +portrait de ma mre. Pauvre mre! il me sembla qu'elle me +regardait plus tendrement. Peut-tre taient-ce ses prires qui, +du haut du ciel, avaient guid mes pas. Toujours est-il que +j'tais rest chez moi par une force d'attraction plus puissante +que ma volont. Je passai mon temps mditer sur les petites +choses qui amnent souvent de grands effets. Je ne puis pas +dire tout ce que je confiai de penses tumultueuses ma rose +mystique: c'tait presque une confession, et la petite goutte +de rose bnie qui reposait au fond de son calice tait le baume +consolateur que j'appliquais sur les blessures orageuses de mon +coeur. Qui sait, murmurai-je en m'endormant, si je ne retournerai +pas dans cette glise, et si, te tenant a la main, je +n'irai pas trouver ce bon religieux? Elle m'amne vous repentant +et converti! lui dirai-je.</p> + +<a name="41"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> + +<p>41.—UN SOUVENIR DU BAGNE.</p> + +<p>Un religieux plein de zle, qui venait de remplir son saint +ministre auprs des forats de Rochefort, le P. Lavigne, +ne pouvait se lasser d'admirer les merveilles de la grce +sur ces pauvres mes si chres au Bon Pasteur. Prchant dans +la chapelle d'une Maison religieuse, Paris, il racontait un fait +admirable qui atteste l'tonnante bont de Dieu en faveur d'un +pcheur pntr d'un sincre repentir.</p> + +<p>Il y a un homme, dit-il, dont le souvenir s'est empreint +dans mon me d'une manire ineffaable, un homme que je +place au-dessus de tous les religieux et de toutes les religieuses: +c'est un saint que je vnre, et cet homme, ce saint, +c'est un forat.</p> + +<p>Un soir, il vint me trouver au confessionnal, et, aprs sa +confession, je lui adressai quelques questions, comme j'avais +assez souvent coutume de le faire avec ces infortuns. Cependant, +cette fois, un motif plus particulier m'engageait interroger +celui-ci. J'avais t frapp du calme rpandu sur ses traits. +Je n'y fis pas d'abord grande attention, car j'avais eu l'occasion +de remarquer la mme chose chez plusieurs de ces malheureux. +Nanmoins, la prcision avec laquelle il s'exprimait, l'exactitude +rigoureuse et le laconisme de ses rponses piquaient de +plus en plus ma curiosit.</p> + +<p>Il me rpondait sans affectation, ne disant pas un mot inutile, +et n'allant jamais au del de ce que je lui demandais. +Aussi ce ne fut qu'en le poussant et en le pressant par mes +questions, que je parvins savoir, en quelques mots bien simples, +sa touchante histoire.</p> + +<p>—Quel ge avez-vous? lui dis-je d'abord.</p> + +<p>—Quarante-cinq ans, mon pre.</p> + +<p>—Combien y a-t-il que vous tes ici?</p> + +<p>—Il y a dix ans.</p> + +<p>—Devez-vous y rester encore longtemps?</p> + +<p>— perptuit, mon pre.</p> + +<p>—Quelle est donc la cause de votre condamnation?</p> + +<p>—Le crime d'incendie.</p> + +<p>—Sans doute, mon pauvre ami, vous avez beaucoup regrett +d'avoir commis cette faute.</p> + +<p>—J'ai beaucoup offens Dieu, mon pre, mais je n'ai point +commis ce crime. Toutefois, je suis justement condamn; mais +c'est Dieu qui m'a condamn.</p> + +<p>Cette rponse piquant plus vivement encore ma curiosit, +je repris:</p> + +<p>—Mais que voulez-vous donc dire, mon ami? expliquez-vous.</p> + +<p>Alors il me rpondit:</p> + +<p>—J'ai beaucoup offens le bon Dieu, mon pre; j'ai t bien +coupable, mais jamais envers la socit. Aprs une foule d'garements, +le bon Dieu toucha mon coeur.</p> + +<p>Je rsolus de me convertir, de rparer le pass; mais depuis +ma conversion, il me restait une inquitude, un poids norme +sur le coeur. J'avais tant offens le bon Dieu? pouvais-je croire +qu'il et tout oubli? Et puis, je ne trouvais rien qui ft de +nature rparer ces iniquits malheureuses de ma jeunesse, et +je sentais un besoin immense de rparation! Sur ces entrefaites, +un incendie clata prs de ma demeure. Tous les soupons +tombrent sur moi; on m'arrta, et on me mit en jugement. +Pendant la procdure, je fus beaucoup plus calme que +je ne l'avais jamais t; je prvoyais bien que je serais condamn, +mais j'tais prt tout. Enfin arriva le jour o on devait +prononcer ma sentence. Le jury quitta la salle pour aller +dlibrer sur mon sort, et dans ce moment, il me sembla entendre +une voix intrieure qui me disait: Si je te condamne, je +me charge aussi de faire ton bonheur et de te rendre la paix. + cet instant, je ressentis effectivement une paix dlicieuse. Les +jurs revinrent bientt, apportant leur verdict, qui me dclarait +convaincu du crime d'incendie, avec circonstances attnuantes; +j'tais condamn aux travaux forcs perptuit. Je +fus oblig de me contenir pour ne pas verser des larmes, qu'on +aurait sans doute attribues tout autre motif qu' celui du +sentiment de bonheur que j'prouvais. On me conduisit mon +cachot, et l, tombant sur la paille qui me servait de lit, je me +mis rpandre un torrent de larmes si douces que l'homme le +plus voluptueux aurait t heureux d'acheter, au prix de toutes +les jouissances, le seul bonheur de les verser. Une paix ineffable +remplissait enfin toute mon me. Elle ne me quitta pas +pendant la route que je parcourus pour arriver au bagne, et ne +m'a jamais abandonn jusqu'ici. Depuis cette poque, je tche +de remplir tous mes devoirs, d'obir tout et tous. Je ne vois +dans ceux qui commandent, ni le commissaire, ni les adjudants, +ni leurs subalternes, je ne vois que Dieu. Je prie partout, +dans les travaux, la prison; je prie toujours, et le temps +passe si vite que je puis peine m'en apercevoir; les heures +s'coulent comme des minutes, les jours comme des heures, les +mois comme des jours, les annes comme des mois. Personne +ne me connat; on me croit condamn justement et cela est +vrai.</p> + +<p>Vous ne me connatrez pas non plus, mon pre; je ne vous +dis ni mon nom ni mon numro; priez seulement pour moi, je +vous en conjure, afin que je fasse la volont de Dieu jusqu' +la fin.</p> + +<a name="42"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> + + +<p>42.—CE QUE LE ZLE PEUT INSPIRER UN ENFANT.</p> + +<p>Il y a quelques annes, le Carme tait prch dans une grande ville +de France par deux saints missionnaires. Un soir, tandis +que la foule empresse se rendait l'glise, la petite Mathilde +de C***, enfant de dix ans, jouait sur le balcon de sa maison; +tout coup, pousse comme par une inspiration divine, +elle abandonne la poupe qu'elle tenait la main et, courant +son pre qui lisait un journal: Oh! papa, que je serais heureuse!...—Que +faudrait-il pour cela, mon enfant?—Je n'ose +pas... dites, me l'accorderez-vous?—Oui, ma fille!—Ah! +bon! eh bien! j'tais tout l'heure sur le balcon et j'ai vu +beaucoup de messieurs qui allaient au sermon; il y en a mme +plusieurs qui y conduisaient leurs petites filles; et vous, papa, +vous ne m'y menez jamais! Ce soir...—Tu veux que je t'y +conduise, n'est-ce pas?—Oui! je le dsire beaucoup.</p> + +<p>Bientt l'heureuse Mathilde entrait dans l'glise avec son +pre. Il la plaa prs d'une dame de sa connaissance, parce que, +dit-il, une petite fille ne reste pas avec les messieurs; et... faisant +semblant d'aller du ct des hommes, il sortit.</p> + +<p>Mathilde, qui le suivait des yeux, s'en aperut, mais ne dit +rien; le lendemain elle voulut, comme par un caprice d'enfant, +rester parmi les messieurs avec son pre. Le prtre charg de +maintenir l'ordre, voyant cette petite fille: Mon enfant, lui +dit-il, ce n'est point l votre place.—Monsieur, rpondit-elle tout +bas, laissez-moi ici, <i>je garde papa</i>!</p> + +<p>M. de C*** entendit cette parole, il fut mu et resta au sermon. +Le bon Dieu l'attendait, et la grce, se servant des paroles du +prdicateur, pntra dans son me. Il voulut aller tous les soirs +au sermon; il fit mieux, il s'approcha de la sainte Table le jour +de Pques.</p> + +<a name="43"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> + +<p>43.—UNE CONQUTE DU SACR-COEUR.</p> + +<p>Dans une petite ville assez populeuse, prs de Lige, une +personne dirigeait un caf, o elle s'efforait bien plus de +conqurir des mes Jsus-Christ que de grossir sa fortune. +On y voyait en abondance les publications les plus difiantes, +les cadres et les scapulaires du Sacr-Coeur. Cette +propagande fut bnie de Dieu et devint le principe d'un grand +nombre de conversions; nous allons reproduire ici la relation +de plus remarquable, en conservant au style sa nave simplicit.</p> + +<p>Un jour, la matresse de la maison voit entrer chez elle un +inconnu en haillons, de haute taille, ayant une longue barbe et +une figure portant l'empreinte d'une profonde misre. Cet +homme inspire la zlatrice une grande compassion, il lui +semble que Notre-Seigneur lui envoyait une me gagner. +J'ai toujours eu, dit-elle, le dsir de faire du bien, mais depuis +que je suis zlatrice, il me semble en avoir contract l'obligation, +de sorte que cela me donne du courage pour vaincre ma +timidit. Elle fit donc bon accueil son nouvel hte, qui ne +disait pas un mot, et le servit de son mieux, en priant le Coeur +de Jsus de l'inspirer. Croyant le moment favorable, elle entama +la conversation: Ne vous tonnez pas, Monsieur, lui dit-elle, de +ce que je vais vous demander; je fais cette question a toutes les +personnes qui viennent ici, et je vous vois, je crois, pour la premire +fois: avez-vous fait vos Pques?—Non, rpondit-il, je ne +fais pas mes Pques, je suis libre-penseur.—Mais ce n'est pas +une religion, cela.—C'est ma religion moi, je n'en ai pas +d'autre.—N'avez-vous pas t catholique autrefois?—Oui, +j'ai fait ma premire communion; depuis, j'ai tout laiss: j'ai +quitt ma femme, mes enfants, j'ai t en Afrique... Je ne veux +pas des prtres, pas plus qu'ils ne voudraient de moi.—Au +contraire, Monsieur, ce serait un grand bonheur pour eux de +vous ramener Dieu; dans l'vangile, n'y a-t-il pas la parabole +de l'enfant prodigue o le pre fte le retour de son fils?—Ne +me dites rien, rpond-il avec animation, je ne veux pas +changer, vous ne me convertirez pas, vous dis-je; pensez-vous +mieux russir que ma femme et mes enfants qui m'ont suppli +de toutes les faons? Non, vous ne me changerez pas, je devrais +parler des prtres, et je dteste les prtres; quand ils arrivent, +je m'en vais d'un autre ct pour ne pas les voir.</p> + +<p>Il ajouta encore beaucoup d'autres choses contre la religion. +J'tais toute tremblante en l'entendant, dit la zlatrice, et je +priais intrieurement le Coeur de Jsus. Quand il eut fini, j'allai +chercher un scapulaire du Sacr-Coeur.—Monsieur, lui +dis-je, ne voudriez-vous pas, avant de partir, accepter ceci? +j'aimerais vous le donner; voyez, l'image est bien belle. +Lisez, ajoutai-je, ce qui est crit dessous, ce sont de si bonnes +paroles! Il le fait, puis se lve et tenant le scapulaire des deux +mains, il le baise, pleure et dit: Coeur de Jsus, je suis un des +plus grands pcheurs, oui, un grand pcheur. Ses larmes coulaient +en abondance, l'motion l'oblige s'asseoir.—Un prtre! +dit-il, je veux me confesser. Qui tes-vous, pauvre femme, pour +me convertir ainsi? car je suis converti.—C'est le Coeur de +Jsus qui a tout fait, dit la zlatrice, et elle le fait entrer dans +une chambre voisine, pendant qu'elle allait avertir le vicaire. +Celui-ci vint aussitt, s'entretint avec le pauvre pcheur, puis +l'engagea se rendre l'glise pour prparer sa confession. +En y allant, cet homme priait, et ds qu'il fut arriv, il +alla se prosterner au pied d'un autel de la sainte Vierge; il +pleurait et disait haute voix: Vierge sainte, ayez piti d'un +grand pcheur qui vous demande sa conversion. Il fit le +chemin de la croix, et, lorsqu'il fut arriv la douzime station, +il mit les bras en croix sans s'occuper des personnes prsentes, +en disant: Jsus-Christ, je vous demande pardon de +mes pchs, oui, de tous mes pchs. La contrition dbordait +de son me, il tait inond par la grce. Il alla la sacristie, +et, quand il en sortit avec le prtre, tous deux pleuraient. Il ne +reut pas ce jour-l l'absolution: on prfra lui laisser quelques +jours pour se prparer. Il passa ce temps dans le recueillement, +vint prendre ses repas chez la zlatrice qui lui fournit +des lectures pieuses pour occuper ses loisirs, car il vitait mme +de travailler pour ne pas se distraire des penses de foi qui +nourrissaient son me. Lorsqu'il rencontrait le vicaire, il lui +serrait la main en lui exprimant son dsir de recevoir l'absolution. +Le temps d'preuve fut abrg, et la brebis perdue rentra +dans le bercail du Bon Pasteur, qui se donna elle dans la +sainte communion. C'tait la seconde de ce nouvel enfant prodigue +qui n'avait plus reu son Dieu depuis cinquante ans.</p> + +<p>Il fut ds lors un modle de pit, et son exemple en ramena +plusieurs qui travaillaient dans un atelier irrligieux o il conduisit +le prtre qui l'avait rconcili avec Dieu.</p> + +<p>Ah! si tous les bons catholiques avaient le zle et le courage +de cette gnreuse chrtienne, combien de pauvres pcheurs +seraient ramens la pratique de la religion! Le prtre, hlas! +n'a aucun moyen d'atteindre ces infortuns qui ne viennent plus + l'glise et lui ferment leur porte. Qui les sauvera, qui les arrachera +aux flammes de l'enfer, si les pieux laques de leur entourage +ne s'intressent pas l'oeuvre de leur conversion, la +plus grande, la plus capitale de toutes les oeuvres?...</p> + +<a name="44"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> + +<p>44.—PUISSANCE DU CHAPELET.</p> + +<p>Imbu ds sa jeunesse des maximes de l'cole voltairienne, +Arthur Grant tait impie; mais son impit n'avait rien du +cynisme des libres-penseurs du sicle. C'tait un impie de +bon ton. Son ducation aristocratique, l'amnit de son caractre, +la distinction de ses manires le rendaient agrable dans +le commerce du monde, et le venin de son irrligion se cachait +sous des dehors attrayants et des formes polies. C'tait un majestueux +vieillard la figure noble, dont la barbe blanche tombait + flots d'argent sur sa poitrine. Initi, jeune encore, aux +mystres absurdes de la franc-maonnerie, aprs en avoir subi +les ridicules preuves, il avait t promu au grade de chevalier +kadosch. C'tait un aimable viveur qui se faisait chrir dans +son village, dont il tait le plus riche propritaire, et en quelque +sorte le seigneur. Il secourait les indigents et se faisait gloire +d'tre philanthrope. Les glaces de l'ge n'avaient pas encore +teint en lui les flammes des passions. La corruption du coeur +avait perverti son intelligence. Cependant sa fille, Irma, gmissait +en secret, sur les drglements et l'irrligion de son vieux +pre. On la voyait souvent rpandre des larmes abondantes sur +les marches de l'autel de Marie, laquelle elle adressait de ferventes +prires pour sa conversion.</p> + +<p>Un zl missionnaire tant venu prcher une retraite dans +le village qu'habitaient Irma et son pre, la jeune fille, sous +les inspirations de la grce, redoubla de ferveur et de supplications +pour obtenir la conversion de celui qu'elle aimait de l'amour +le plus tendre, et rsolut de tenter un effort suprme. +Elle consulta le missionnaire sur les moyens prendre pour +convertir son vieux pre.</p> + +<p>—Il faut prier, mon enfant, et prier sans cesse, lui dit le +saint prtre: ne dsesprez pas, Dieu est plus fort que le diable. +Voyons, quelles sont les habitudes de Monsieur votre pre, quel +est son genre de vie?</p> + +<p>—Il se lve tous les jours neuf heures, rpond la jeune fille, +djeune dix, se rend ensuite un kiosque situ un kilomtre +au couchant du village, au pied d'une riante colline. C'est l +qu'il passe le reste de la journe, se promenant dans son jardin +ou s'enfermant dans son cabinet de travail.</p> + +<p>—J'en sais assez, mon enfant. Pendant trois jours, onze +heures et quart, vous rciterez un chapelet pour la conversion +de votre pre.</p> + +<p>Le lendemain, aprs s'tre livr aux occupations de son ministre, +le saint prtre s'acheminait vers le kiosque. Quand il +fut quelques pas du vieillard, aprs l'avoir salu gracieusement, +il s'arrta comme pour lui parler.</p> + +<p>—Que signifie ceci, monsieur l'abb? dit Arthur tonn et +presque fch.</p> + +<p>—Monsieur, je vous demande pardon si je vous ai offens, +rpond le missionnaire; mais la vue de votre jardin m'a charm, +je voulais vous adresser mes flicitations.</p> + +<p>Ce compliment adoucit le vieillard, qui lui dit:</p> + +<p>—Si je ne suis pas trop indiscret, monsieur l'abb, puis-je +vous inviter m'accompagner mon kiosque?</p> + +<p>—Avec plaisir, rpondit le prtre.</p> + +<p>Et chemin faisant, en parlant de la pluie et du beau temps, +on arriva au kiosque. On entra dans le jardin, on admira les +fleurs, les ombrages, les bassins, les berceaux de verdure, les +cascades, et on pntra dans le pavillon. Le missionnaire, que +les travaux de son ministre appelaient au village, prend cong +du vieillard; celui-ci, charm de la simplicit, de l'esprit et des +manires polies de l'abb, lui fait promettre de se retrouver le +lendemain la mme heure dans son pavillon.</p> + +<p>Irma avait rcit son premier chapelet, l'heure prescrite, +avec une ferveur extraordinaire.</p> + +<p>Le lendemain, le prtre tait fidle au rendez-vous. Et Irma +rcitait son second chapelet avec la mme ferveur.</p> + +<p>Arthur et l'abb se promenrent dans le labyrinthe, sous les +berceaux de noisetiers et les larges avenues de platanes, et parlrent +longuement de la littrature contemporaine et des nouvelles +politiques. Le prtre, en se sparant du vieillard, pour +aller s'enfermer dans le confessionnal, fut encore invit pour +le lendemain.</p> + +<p>Le troisime jour, au moment o la pieuse jeune fille commenait +son troisime chapelet, le missionnaire se dirigea vers +le kiosque. Il y fut accueilli par Arthur, avec une amabilit +charmante et des marques de dfrence tout fait exceptionnelles. +On entra dans le pavillon, ensuite dans le cabinet de +travail. Ce qui frappa les regards du missionnaire, ce fut un +prie-Dieu surmont d'un magnifique crucifix d'ivoire, prs duquel +tait un tabouret. Le vieillard sourit.</p> + +<p>—Vous comprenez, monsieur l'abb!</p> + +<p>—Oui, mon ami, rpond le prtre, heureux de voir que Marie +avait favorablement accueilli les prires d'une me pure et innocente.</p> + +<p>—Monsieur l'abb, dit Arthur d'une voix vibrante, j'ai longtemps +combattu; mais, aprs une lutte longue et terrible, je +m'avoue vaincu. La grce triomphe; vous avez devant vous +un vieux pcheur qui renonce ses garements, un impie qui +reconnat et abjure les erreurs d'une philosophie menteuse. +Oui, la divinit de la religion catholique m'apparat dans toute +sa splendeur. Comme Augustin, j'ai cherch le bonheur dans +les vaines jouissances de la terre, et, comme lui, je n'ai trouv +le repos que lorsque je les ai eu foules aux pieds, et que les +aspirations de mon coeur se sont diriges vers le ciel. Tout +n'est que vanit et affliction d'esprit, dit avec raison l'auteur +du livre de la Sagesse. Mon pre, je me jette entre vos bras: +aidez un pauvre naufrag regagner le port; ramenez dans le +bercail sacr de l'glise catholique une brebis errante et vagabonde; +purifiez-moi de mes souillures.</p> + +<p>Le prtre et le vieillard restrent longtemps embrasss; des +larmes abondantes coulrent de leurs yeux...</p> + +<p>Quelques jours aprs, quand fut clture la retraite, on voyait +agenouill la Table-Sainte, ct de sa fille rayonnante de +bonheur, le vnrable vieillard, dont le maintien noble, pieux +et modeste rjouissait une population minemment chrtienne +qu'avaient autrefois attriste ses carts.</p> + +<p>Enfants, si vos parents oublient le chemin de l'glise, s'ils se +laissent entraner par les sductions de l'erreur, il dpend de +vous de les arracher la fureur du dragon infernal, de sauver +ces mes pour lesquelles Jsus-Christ est mort sur la croix. La +Providence a plac entre vos mains une arme puissante: c'est +la prire. Adressez-vous Marie, qu'on n'invoque jamais en +vain, Marie, la Mre de misricorde et le refuge des pcheurs. +Elle touchera le coeur de vos parents bien-aims et les amnera +repentants aux pieds de son divin Fils.</p> + +<a name="45"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> + +<p>45.—LA CROIX D'ARGENT.</p> + +<p>Une pauvre enfant du nom de Jane, errait un soir d'hiver +dans les rues de Londres par un froid glacial. Sans asile, +sans pain, elle ne savait o porter ses pas, car son pre et +sa mre taient morts, laissant l'infortune dans la plus cruelle +dtresse. Tout coup elle voit briller un morceau de mtal entre +deux pavs de la rue; elle le ramasse: c'tait un petit crucifix +en argent. Je vais aller le vendre, se dit Jane; avec ce qu'on +m'en donnera, j'achterai un peu de pain.</p> + +<p>Vite elle chercha une boutique d'orfvre, et, au coin d'une +rue, elle en vit une, petite et faiblement claire. Jane entra. +Une femme tait assise au comptoir, vtue de deuil; elle avait +une figure d'une expression pure et pieuse; elle leva sur la +pauvre fille un bon regard, et lui dit d'une voix douce:</p> + +<p>Que dsirez-vous?</p> + +<p>—Voulez-vous acheter ceci? rpondit brusquement Jane, +en tendant le crucifix.</p> + +<p>La femme le prit avec respect, et jetant un coup d'oeil sur +Jane, dont la figure malheureuse et sauvage ressortait sur ses +vtements dlabrs, elle lui dit:</p> + +<p>Ma fille, nous achetons les objets d'or et d'argent; mais, +dites-moi, savez-vous ce qu'est ceci?</p> + +<p>—C'est de l'argent, je le sais bien!</p> + +<p>—Ce n'est pas l ce que je vous demande: savez-vous quel +est cet homme tendu sur la croix?</p> + +<p>—Est-ce que je sais, moi!</p> + +<p>—Quoi! pauvre enfant, vous ignorez que cet homme est le +Fils de Dieu, qu'il est mort sur la croix pour nous sauver?</p> + +<p>—Personne ne m'a jamais parl de cela.</p> + +<p>—Vous ne connaissez pas Jsus-Christ, notre bon Sauveur?</p> + +<p>—De quoi nous a-t-il sauvs?</p> + +<p>—De l'enfer, et il nous a ouvert le paradis.</p> + +<p>—Je n'en savais rien.</p> + +<p>La marchande regarda plus attentivement la pauvre crature +debout devant elle: elle embrassa d'un regard ce visage +jeune et fltri, ces vtements sordides, et, mal plus terrible, +cette stupeur de l'me peinte sur ses traits. Sa charit s'mut, +ses entrailles de chrtienne et de mre tressaillirent. Elle dit +Jane:</p> + +<p>Avez-vous des parents, une maison?</p> + +<p>—Rien. Mon pre est mort sous un buisson, loin d'ici; ma +mre est morte aussi. Comment suis-je venue a Londres? +je n'en sais rien. Comment ai-je vcu? je n'en sais rien non +plus; ce que je sais, c'est que je voudrais bien tre au fond de +la Tamise, car alors je n'aurais plus ni froid ni faim.</p> + +<p>—Mon enfant, dit la marchande, et ce mot, prononc avec +une indicible bont, fit monter les larmes aux yeux de la pauvre +Jane, mon enfant, voulez-vous que je vous conduise dans une +maison o vous n'aurez plus ni faim ni froid et o vous +apprendrez servir le bon Dieu?</p> + +<p>—Ni faim ni froid? rpta Jane; ce sera donc le paradis?</p> + +<p>—Non, mais le chemin qui y conduit.</p> + +<p>La marchande fit entrer dans sa boutique la pauvre fille, +lui donna souper, la revtit d'une robe neuve; bientt Jane +dormait dans un lit sous ce toit hospitalier o le Pre cleste +l'avait amene.</p> + +<p>Quelque temps aprs, une des orphelines de la maison du Bon +Pasteur, de Londres, recevait le baptme. Sa joie, sa ferveur +attendrissaient l'assemble; cette heureuse nophyte tait la +pauvre Jane, qui avait pour marraine la bonne marchande, +l'instrument des misricordes du Seigneur.</p> + +<a name="46"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> +<p>46.—UN COUP DE FILET DE LA SAINTE VIERGE.</p> + +<p>En se rendant l'une de nos stations thermales, un officier +suprieur causait avec un compagnon de voyage:—Si +nous nous arrtions Lourdes? lui dit ce dernier. +—Pourquoi donc?—Nous y trouverions le plerinage national. +—Voil cinquante ans que je n'ai pas mis les pieds +dans une glise!...—Qu' cela ne tienne, tout se passe en +plein air.—Alors, c'est diffrent.</p> + +<p>Ils s'arrtrent a Lourdes; ils virent les ardentes prires +des plerins. Elles tonnrent d'abord, subjugurent ensuite +cette me droite et loyale: l'officier pria avec les autres, aussi +longtemps que les autres.</p> + +<p>—Il fait chaud, lui dit son compagnon; si nous buvions un +verre d'eau de la grotte?—Volontiers; ce prtre-l m'a rendu +tout rveur...</p> + +<p>Il rva, il pria, il monta jusqu' la crypte, il en redescendit +priant et heureux.—Si vous voulez aller aux eaux, dit-il +son compagnon, allez-y; moi, j'ai trouv les miennes.</p> + +<a name="47"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> + +<p>47.—UNE CONVERSION EN MER.</p> + +<p>Le hros de cette histoire a rapport lui-mme dans la +lettre suivante la grce signale dont il a t l'objet.</p> + +<p>Aprs avoir failli prir avec mon navire, sur la barre de +Bayonne pendant l't dernier, je me rendais de Livourne +Dunkerque et Rouen, lorsque le 28 dcembre, au matin, je fus +oblig de mouiller devant Malaga, ne pouvant y entrer. Bientt +le temps devint affreux, et, ds huit heures du matin, toute la +population masse sur les quais, malgr une pluie torrentielle, +nous regardant chasser sur les ancres, nous faisait comprendre +quel pril nous menaait. Le pavillon fut mis en berne, mais en +vain: ni remorqueur, ni pilotes, pas mme la canonnire de +l'tat n'osaient se risquer nous secourir; Dieu seul pouvait +nous sauver. Impossible de se jeter la mer: nous aurions t +briss sur les rochers de la jete en construction ou contre les +rcifs de la cte.</p> + +<p>Je pensai alors ma mre, je me rappelai le projet de me +faire catholique que j'avais eu autrefois. Me jetant genoux +devant le vieux christ en bronze dominant le compas de route, +je priai avec foi le Dieu des chrtiens et Notre-Dame de Montenero, +dont j'avais visit, le 8 septembre dernier, le plerinage +clbre, en Toscane.</p> + +<p>La journe se passa en craintes; la mer augmentait de furie, +et le fleuve, en face de nous, jetait devant le navire ses eaux +jaunes dbordes. Le consul de France, qui avait tent l'impossible +pour nous faire secourir, nous crivit le soir au moyen +d'une bouteille jete dans les flots: il nous avouait tristement +que les autorits de Malaga reconnaissaient l'impossibilit +d'arriver jusqu' nous, en face d'une situation si prilleuse, et +qu'on attendrait que la nuit ft acheve pour prendre une dcision. +Pour moi, cette dcision c'tait la mort et la perte de +mon navire! Je voulus mourir catholique romain; je suppliai +avec foi Notre-Dame de la Salette et je me sentis plein de courage.</p> + +<p>Mon quipage affol menaait de ne plus m'obir; il voulait +filer les chanes et jeter le navire la cte. Plein de confiance +dans le secours de Dieu et de la sainte Vierge, je rsistai nergiquement + tous et la nuit arriva. Les ouvriers qui couvraient +la cte et le quai nous dirent, dans leur me, adieu pour toujours... +Je fis reposer successivement mes hommes, et, pensant la +mort, je me tenais sur la dunette en priant Dieu.</p> + +<p>Cette nuit fut pouvantable; l'orage augmentant sans cesse +de violence, le navire se mit talonner avec force, et chaque +instant il tait menac de s'entr'ouvrir et de se briser sur la +jete en construction. Les malheureux marins raidissaient +chaque instant les chanes.</p> + +<p>Le jour arriva enfin, mais pour nous montrer l'horreur de +notre situation. La foule garnissait les quais, assistant, mue +et impuissante, ce terrible drame. Je pris un vieux catchisme, +oubli bord par un marin, je lus les Litanies de la sainte +Vierge, et je promis alors solennellement d'abjurer aussitt arriv +en France et de me faire baptiser.</p> + +<p> huit heures, apparut devant Malaga un steamer; malgr +le dcouragement de tous les matelots de l'quipage et contre +leur avis, je fis mettre le pavillon en berne et jeter la mer +une bonbonne renfermant une demande de secours; je la plaai +sous la protection de la Vierge. La bouteille arriva terre, +puis le steamer disparut au large.</p> + +<p>Ce fut alors parmi l'quipage un cri d'immense douleur: toute +esprance s'vanouissait... Pour moi, j'esprais quand mme, +priant, sondant l'horizon avec une longue-vue. Je promis un +<i>ex-voto</i> Notre-Dame de la Salette et trois autres plerinages. +Toutefois, je me prparai mourir catholique et j'en plaai la +dclaration crite de ma main sur ma poitrine.</p> + +<p>Tout coup, vers dix heures, je dcouvre une fume noire +dans le lointain: j'entends un coup de sifflet strident, et, au +milieu des vagues normes qui nous couvraient, le steamer qui +apparaissait. Le navire sauveur, dtachant sa grande chaloupe, +nous envoie vingt-quatre hommes. Aprs des peines inoues, +plusieurs fois sur le point d'tre engloutis, ces braves finissent +par nous accoster. Il tait temps; nous allions attendre la mort +dans la mture leve, car notre vaisseau tait sur le point de +s'entr'ouvrir. On sacrifia les ancres, les chanes, etc., il fallait +se hter.</p> + +<p>Le brave capitaine Corno, malgr une mer pouvantable, +manoeuvra tellement bien avec son norme steamer, qu' midi +il nous amenait dans le port. Nous tions sauvs, grce la +sainte Vierge. Par une faveur providentielle, le navire et la +cargaison n'avaient aucune avarie.</p> + +<p>Aussitt terre, je me rendis la cathdrale pour remercier +Dieu et Notre-Dame et renouveler ma promesse d'abjuration. +En attendant que je puisse la raliser, j'apprends ma religion +dans un vieux catchisme oubli bord...</p> + + +<a name="48"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> + +<p>48.—LA MORT D'UN SEPTEMBRISEUR.</p> + +<p>Vers le milieu de l'anne 1826, un homme du peuple, alors +sexagnaire, tenait le petit htel de Dijon, au n 211 de la +rue Saint-Jacques, Paris. Atteint depuis longtemps d'une +maladie grave, il avait en vain appel son secours les plus +clbres mdecins de la capitale: le mal n'avait fait qu'empirer +avec les annes; enfin, de violents accs de colre, auxquels il +se livrait presque tous les jours, l'avaient rendu incurable. Cependant, +ne pouvant se rsoudre mourir, il tenta un dernier +essai en faisant demander le docteur Descuret, qui jouissait d'une +grande rputation. Celui-ci, voyant le malade la veille de succomber, +se contenta de lui prescrire quelques lgers adoucissements +usits en pareille circonstance: il ne comptait plus le revoir.</p> + +<p>Mais le lendemain, vers six heures du soir, on vint l'appeler +encore; cette fois ce n'tait point pour le vieillard, mais pour +sa femme, que le misrable avait presque tue dans un de ses +emportements.</p> + +<p>Aprs les premiers soins donns cette pauvre femme, le +docteur se disposait se retirer sans avoir adress une seule +parole l'incorrigible mari. Celui-ci le remarqua, l'arrta par +l'habit et lui dit d'un air piteux: Eh quoi! monsieur le docteur, +vous vous en allez sans daigner seulement me regarder?—Pourquoi +m'inquiter d'un malade qui fait l'impossible pour +rendre mes soins inutiles? Au reste, ajouta-t-il d'un ton svre, +vous avez grossirement injuri vos premiers mdecins, dont +l'un vous a abandonn parce que vous avez mme os lever la +main sur lui. Ajoutez ces ingratitudes la brutalit dont vous +venez d'user envers votre femme, et jugez si je ne dois pas +faire comme eux.—Vos reproches ne sont que trop justes, +reprit le malade d'un accent pntr; oui, je suis bien coupable +d'avoir maltrait ainsi ma femme; mais aussi, monsieur, si vous +saviez ce qu'elle exigeait de moi! Ne voulait-elle pas que je fisse +appeler un prtre, moi qui les ai toujours eus en horreur!—L'intention +de votre femme n'avait rien que de louable: en vous +proposant de mettre en paix votre conscience, elle vous donnait +une nouvelle preuve de son affection, et si cela tait entirement +oppos vos ides, vous deviez vous borner un +simple refus et non la frapper.—Mais enfin, monsieur le +docteur, vous qui avez fait des tudes, que feriez-vous si vous +tiez ma place et qu'on vous propost pareille chose?—Moi, je +n'hsiterais pas mettre en paix ma conscience, d'abord par +conviction, en second lieu, parce que le calme de l'me contribue +puissamment allger nos souffrances et mme dissiper +la maladie.—C'est bien singulier, qu'ayant fait des tudes, +vous ayez cette manire de voir!—Au contraire, mes convictions +religieuses sont en grande partie le fruit de mes +tudes.</p> + +<p>Le vieillard tait vaincu par ces paroles pleines de raison et +de foi: une lumire soudaine avait frapp son esprit. Il venait +de se rveiller en lui des ides, des sentiments, des remords +qu'il avait touffs peut-tre depuis bien longtemps, car il avait +vcu dans un temps de stupide dlire o les jeunes hommes de +son ge et les beaux esprits affichaient le plus insultant mpris +pour toute pense religieuse, en disant: La religion!... +c'est bon pour les enfants et les femmes. Ce prjug infernal +venait de s'vanouir la parole du docteur, et, aprs un instant +de silence, le malade dit d'un accent qu'on ne lui avait +jamais connu: Eh bien! qu'on fasse venir un prtre; aussi +bien, depuis longtemps j'en ai lourd sur la conscience!</p> + +<p>Ici commence l'histoire touchante de sa conversion, de sa +douleur, de sa reconnaissance, de sa joie, de sa confusion, de +son amour, de son bonheur, de son salut ... Ici, nous allons voir +comment Dieu s'est servi d'une femme chrtienne, d'un mdecin +et d'un prtre, pour faire d'un assassin un lu, un saint!... +Heureuse de ce changement subit, la pauvre femme, elle qui +avait tant parl, pri et souffert pour cette me rebelle, envoie +la hte chercher un des vicaires de la paroisse Saint-Jacques.</p> + +<p> peine le vieillard l'a-t-il aperu qu'il lui dit d'une voix +tremblante de honte et de remords:</p> + +<p>Tenez, monsieur, enlevez-moi ce coutelas que j'avais mis +sous mon oreiller.—Que vous tes imprudent, mon ami! mais +vous couriez risque de vous blesser!—Eh! monsieur l'abb, +je m'en tais arm pour vous le plonger dans le coeur, si vous +fussiez venu sans mon consentement... Oui, ajouta-t-il devant +tous les assistants, en septembre 93, <i>j'ai massacr dix-sept +ecclsiastiques</i>, et peu s'en est fallu que vous ne fussiez +le dix-huitime! +Mais rassurez-vous: <i>Dieu a eu piti de moi; un regard +de sa grce a suffi pour m'clairer</i>.</p> + +<p>Le vicaire, stupfait autant que touch, s'empare de l'norme +couteau: puis il s'enferme avec le pnitent pour laisser agir +Dieu sur cette me dans le mystre du sacrement de la rconciliation. +Jamais, dans l'exercice de son saint ministre, il +n'avait got des consolations comme celles qu'il trouva au +chevet de ce malheureux qui avait t jadis le bourreau de dix-sept +de ses confrres, et qui, l'heure de la grce, parlait et +agissait comme le bon larron de la croix.</p> + +<p>Dj le bon Samaritain, qui venait de gurir cette me si +profondment blesse par le crime, se retirait en annonant +l'heureuse famille qu'il allait apporter au converti les derniers +sacrements de l'glise, quand tout coup le vieillard s'cria +d'une voix touffe par les sanglots:</p> + +<p>Revenez, monsieur l'abb, revenez bientt auprs de moi; +j'ai bien besoin de vos consolations; mais, je vous en conjure, +n'approchez pas de mes lvres le divin Rdempteur, dont tout + l'heure encore je blasphmais le nom; je suis trop indigne +d'un tel bonheur!—Dieu est rempli de misricorde, lui dit le +vicaire profondment attendri; on rpare ses fautes quand on +les pleure amrement, et votre repentir me parat trop sincre +pour que j'hsite a vous administrer les sacrements que rclame +immdiatement votre triste position.—Je les recevrai, monsieur +l'abb, puisque vous me l'ordonnez, reprit le malade, mais seulement +aprs avoir fait amende honorable devant ceux que j'ai +autrefois scandaliss par mes forfaits.</p> + +<p>Tandis que le vicaire part pour chercher le saint viatique, le +moribond fait appeler aussitt ses voisins, tmoins de sa vie +criminelle, ses anciens camarades, les complices de ses fautes; +il leur demande, avec larmes, pardon des affreux exemples +qu'il leur avait donns, surtout a l'Abbaye et aux Carmes, lors +du massacre des prtres; puis il fait de mme envers sa femme, +un des instruments de sa conversion.</p> + +<p>Le prtre arrive portant l'auguste sacrement. Le vieillard, +dj glac par la mort, se lve aussitt, se met genoux et +reoit ainsi les derniers sacrements avec une pit anglique: +les traits de son visage baign de larmes en taient tout transfigurs. +Aprs cette auguste action, il reste toujours genoux, +appuy sur le chevet de son lit, tenant en main un crucifix, +qu'il couvre de ses baisers et de ses larmes.</p> + +<p>Son confesseur, plusieurs reprises, l'engagea se coucher, +vu sa grande faiblesse: c'tait imposer son coeur un pnible +sacrifice, c'tait lui ter une trop douce consolation. Aussi +l'exprima-t-il au prtre: Je sens, dit-il, qu'il ne me reste que +peu d'instants vivre; je ne puis rien offrir Dieu que mes +prires et mes larmes; laissez-moi du moins la consolation de +mourir genoux; c'est faire bien peu pour expier tous mes +crimes!</p> + +<p>Et il resta ainsi en prire: son me claire, renouvele, sanctifie, +paraissait comme dans une sorte d'extase. Vers minuit, +on entendit le moribond pousser un profond soupir; il s'tait +endormi dans le Seigneur avec le calme d'un lu, toujours +genoux et les lvres colles sur le crucifix qu'il n'avait cess +d'arroser de ses larmes!!!</p> + +<p>Seigneur, que vous tes admirable dans vos oeuvres! qu'elles +sont profondes vos voies, qu'elles sont immenses vos +misricordes!</p> + +<p>(<i>L'abb Hoffmann</i>, Extraits.)</p> + +<a name="49"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> + +<p>49.—RENCONTRE PROVIDENTIELLE.</p> + +<p>Au commencement de ce sicle, un personnage assez marquant, M. de +G***, tait tomb dans l'impit la plus affreuse. +C'tait une sorte de frnsie d'irrligion. Le blasphme sortait + chaque instant de sa bouche, et il semblait n'avoir coeur +que de couvrir d'ignominie la sainte glise et ses ministres.</p> + +<p>Un jour, M. de G*** entend raconter que dans une petite ville +voisine de son chteau, on allait donner une mission. Sa malice +sembla prendre un nouveau degr de perversit cette nouvelle. +Il se proposa de se rendre lui aussi la mission, et de suivre les +exercices, pour contrecarrer les missionnaires et pour empcher, + force d'avanies, le fruit qu'ils devaient en attendre. On le vit +donc arriver, suivi d'une escorte de vauriens, qui tous ensemble +se rendirent l'glise paroissiale. Le chant des cantiques fut +plus d'une fois interrompu par de grossiers lazzis et des rires +indcents; mais le silence s'tablit, quand le Pre suprieur des +missionnaires parut dans la chaire. C'tait un homme de quarante +ans environ, au visage ple et amaigri, aux traits expressifs, +au regard inspir, tel en un mot que l'criture nous dpeint +les prophtes de l'ancienne loi. Il n'avait pas achev l'exorde de +son discours, que dj M. de G*** l'avait reconnu. C'tait un des +compagnons de son enfance, un des rivaux de ses tudes et qui +lui avait disput souvent avec avantage les couronnes acadmiques. +Comment lui, qui pouvait briller dans le monde et parvenir +aux postes les plus importants, avait-il pu se dcider a +embrasser la carrire pauvre et pnible du ministre vanglique, +c'est ce que la tte frivole de M. de G*** ne pouvait expliquer. +Il l'couta donc avec toute l'attention dont il tait capable, et il +trouva qu'il justifiait par son loquence les hautes prvisions +de ses professeurs; mais ses penses n'allrent pas plus loin.</p> + +<p>Aprs le sermon, il renvoya ses amis et vint faire visite au +missionnaire. Ds qu'il se fut nomm, le bon pre courut lui, +et l'embrassant tendrement: mon ami, lui dit-il, que je +suis heureux de vous voir, et que je remercie Dieu de vous retrouver +avec des sentiments si chrtiens! sans doute vous avez +toujours t fidle aux prceptes de religion que nous avons +reus ensemble? Et, en vous livrant avec tant d'empressement +aux premiers exercices de la mission, vous voulez... M. de G*** +ne le laissa pas achever; emport par l'irascibilit de son caractre +et par le sentiment d'impit dont il s'tait fait une longue +habitude, il s'oublia, jusqu' lever la main sur le prtre du Seigneur: +Impertinent, s'cria-t-il avec l'accent de la rage, +garde pour d'autres tes sots conseils et ton insidieux proslytisme! +Je venais te fliciter de ton loquence hypocrite et non +pas rclamer tes avis. Mais le missionnaire, impassible et +tranquille, lui rpondit avec cette douceur anglique que Dieu +peut seul inspirer l'homme: Mon frre, peut-tre, il y a +vingt ans, quand j'tais encore dans le monde, et que la religion +ne m'avait pas appris dompter mes passions, peut-tre +un pareil outrage et-il cot la vie l'un de nous, et jet un +damn de plus aux pieds de l'ternel; mais Dieu m'a fait depuis +longtemps la grce d'tre chrtien! Ma longue exprience dans +la conduite des mes me montre quelle horrible extrmit est +descendue la vtre: mon frre! je tremble pour vous; qu'allez-vous +devenir?</p> + +<p>Mais dj M. de G*** tait aux pieds du prtre; il baisait sa +main en l'arrosant de ses larmes, et il s'criait; Pardonnez-moi, +mon pre, car je ne sais ce que je fais! Et il se tordait +dans d'effrayantes convulsions, jetant des phrases inarticules, +des exclamations sans suite, des accents de dsespoir que +l'oreille avait peine saisir, mais que devinait le coeur du missionnaire. +O suis-je?... Quelle soudaine clart brille mes +yeux?... Grce, grce!... Et cet orage nouveau dans le coeur +de l'impie, cette tempte de la conscience, frappait d'effroi le +missionnaire lui-mme, tout accoutum qu'il tait aux misres +humaines. Tout coup, reprenant la sublime autorit de son +ministre: Relevez-vous, mon fils, lui dit-il, relevez-vous, +dj le remords vous a fait chrtien! Et M. de G*** se relevait +tremblant, ses genoux se drobaient sous lui. Le prtre l'emporta +dans ses bras, et le plaant devant un prie-Dieu: Dans +un instant, mon fils, toutes vos peines seront calmes. Puis la +confession commena.</p> + +<p>Trois heures entires ils restrent enferms ensemble; l'on +entendait du dehors de longs sanglots et d'tranges gmissements; +on n'aurait pu dire lequel versait de plus abondantes +larmes, ou du prtre ou du pnitent. Tous deux confondaient +leurs soupirs, tous deux mlaient l'expression de leur douleur, +tous deux s'humiliaient devant la grandeur du Trs-Haut et bnissaient +ses misricordes. M. de G*** tait justifi devant Dieu. +Il partit et ne voulut plus rentrer dans son chteau. Il se +choisit en ville une modeste retraite; et, malgr les railleries de +ses anciens amis, il suivit avec une pit exemplaire toutes les +prdications et les moindres exercices de la retraite. Tous les +jours il voyait le saint prtre, et se confirmait dans la grce. +Enfin, le jour de la communion gnrale, il eut le bonheur de +s'approcher de la sainte table, au grand tonnement de toute la +ville, dont il avait t si longtemps le scandale et l'effroi.</p> + +<a name="50"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center><a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> + + + + + + +<p>50.—LE BON FILS CONSOL.</p> + + +<p>Un pieux jeune homme crivait la lettre suivante, qui doit +inspirer une bien grande confiance en saint Joseph, surtout +lorsqu'il s'agit d'obtenir des graces de conversion.</p> + +<p>J'ai reu cette anne un grand nombre de faveurs par la +puissante intercession du glorieux poux de Marie. La premire +a t la conversion de mon excellent pre.</p> + +<p>Il ne s'tait pas confess depuis plus de quarante ans. Il y +avait une douzaine d'annes qu'il n'tait pas entr dans l'glise +paroissiale; et, pour comble de difficults, il tait plein de prjugs +contre notre sainte religion qu'il n'avait jamais bien connue. +Pour ramener dans les bras de Dieu cette brebis gare, +il fallait un grand coup de lumire et de misricorde. J'avais +essay de le convaincre par le raisonnement, j'avais pri et fait +prier beaucoup pour lui: tout avait t inutile. Il y a quelques +semaines, je me sentis press d'aller solliciter auprs de saint +Joseph cette conqute si difficile.</p> + +<p>C'tait la premire fois que j'implorais du saint Patriarche une +faveur particulire. J'allai donc me prosterner devant sa statue, +et je lui promis que, s'il m'accordait ce que je lui demandais, +j'aurais pendant toute ma vie une dvotion toute spciale pour +lui, et que je m'efforcerais de rpandre son culte autant que je +le pourrais. peine ma prire termine, je me sentis la plus +grande confiance.</p> + +<p>Je fis alors une premire neuvaine avec toute la ferveur dont +j'tais capable. En mme temps, j'crivis mon pre pour tcher +de le dcider porter un Cordon de saint Joseph que j'envoyai +avec ma lettre. Il et t impossible de le lui faire accepter +comme objet religieux; mais, ma demande, il consentit a +le porter comme un petit souvenir de moi.</p> + +<p>Ma premire neuvaine acheve, j'en commenai une nouvelle, +et incontinent je pus me rendre ce doux tmoignage que mon +esprance n'avait pas t vaine. Bni soit jamais le trs bon +et trs puissant saint Joseph!... La grce tait accorde. Ds +le commencement de cette seconde neuvaine, je reus de mon +pre une touchante lettre, o il m'exprimait, en des termes +brlant, la joie et la paix qui inondaient son me. Une lumire +nouvelle venait de briller dans son coeur et dans son intelligence. +Le respect humain, les objections et les prjugs contre la religion +taient tombs d'eux-mmes, et une petite occasion mnage +par saint Joseph s'tant prsente, mon pre tait all se +confesser, comme pouss par une main invisible. Le lendemain, +avec des sentiments ineffables de bonheur et de tendresse, il +recevait dans son coeur le Dieu, si plein de misricorde, qui venait +rjouir sa vieillesse, comme il avait autrefois rjoui sa jeunesse. +La conversion a t parfaite; saint Joseph ne fait pas les choses + demi. Depuis ce jour de bndiction, mon pre prit part +tous les exercices de pit de la paroisse. Tous ceux qui le connaissaient +furent profondment difis de cet heureux changement, +et dclarrent qu'il avait fallu une main puissante pour +oprer cette merveille. Et cette main puissante, c'est la vtre, + grand et trs-puissant saint Joseph! Je vous remercierai pendant +toute ma vie de cette grce signale...</p> + +<p>Aprs cela, pourrait-on recommander avec trop d'instances +aux jeunes gens la dvotion envers saint Joseph? Puissent-ils +recourir lui dans tous leurs besoins spirituels et ceux de leurs +proches! S'ils prient avec ferveur et persvrance, ils ressentiront +infailliblement les effets de sa paternelle protection.</p> + +<a name="51"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center><a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> + +<p>51—COMMENT ON RETROUVE LE BONHEUR.</p> + +<p>Passant un jour sur la place des Capucins, Lyon, une +zlatrice du rosaire y vit une petite fille ge de six sept +ans, qui, aprs avoir bris la glace d'une fontaine, plongeait +quelque chose dans l'eau. La dame s'approcha et dit:</p> + +<p>—Que fais-tu l, mon enfant?—Je lave ma robe.—Quel +est ton nom?—Marie.—O est ta mre?— Loyasse (cimetire +de Lyon).—Et ton pre?—Il est malade et triste l-bas...—Eh +bien! conduis-moi ta maison..</p> + +<p>L'orpheline regarda l'inconnue avec une sorte de crainte, +puis, rassure sans doute par l'affectueux sourire qui rpondait + son regard, elle mit sa petite main glace dans celle que lui +tendait sa nouvelle amie, et se dirigea vers une de ces affreuses +demeures, ordinairement habites par le vice ou par le malheur.</p> + +<p>Arrive au dernier tage, l'enfant ouvre une porte et dit:—Papa, +voil une dame qui veut vous voir.—Me voir!... moi!... +une dame!... allons donc!... C'est, sans doute pour jouir du +spectacle de ma misre! Je suis chez moi; et, bien que je sois +pauvre, malheureux, je ne souffrirai pas que les riches viennent +insulter ma misre! Donc, vous pouvez vous en aller, s'cria-t-il +en dsignant du doigt la porte reste entr'ouverte.—Je +venais vous offrir des secours, murmura timidement la +visiteuse, un peu effraye.—Je n'ai besoin de rien, que de rester +tranquille chez moi, sans qu'on vienne se moquer de ma +pauvret, reprend l'homme; et il lance par la porte de la mansarde +une pice de monnaie qui vient d'tre dpose sur la table.</p> + +<p>Il n'y avait rien faire... La charitable zlatrice embrassa la +petite fille et lui dit tout bas: Viens me trouver quand tu auras +besoin de quelque chose. Puis elle sortit.</p> + +<p>Plusieurs semaines s'coulrent sans que la douce Marie repart, +bien qu'on allt souvent, pour l'y rencontrer, l'endroit +o on l'avait trouve.</p> + +<p>Mme L, l'aperut enfin, un jour, amaigrie et toute en larmes; +son pre, qui manquait d'ouvrage et par consquent de pain, +l'envoyait mendier dans la rue. Elle l'emmena chez elle et lui fit +raconter son histoire, histoire bien simple et bien touchante, +imprime dans son jeune coeur.</p> + +<p>Maman tait trs bonne; soir et matin, elle me faisait dire +<i>Notre Pre</i> et <i>Je vous salue, Marie</i>... Mon pre tait bon, lui aussi, +alors; mais depuis qu'ils ont emport maman Loyasse, il +est devenu triste, s'est mis lire de grandes feuilles et ne parle +plus de Dieu ou des riches qu'en se fchant bien fort.</p> + +<p>Ce rcit fut un trait de lumire pour Mme L. Elle fit promettre + la chre petite de dire, tous les jours, une fois, Notre Pre, +et dix fois, Je vous salue, Marie... <i>pour obtenir que son pre +devnt trs heureux</i>, et la renvoya munie d'abondantes provisions.</p> + +<p>Un mois aprs, l'enfant revint chez sa bienfaitrice, mais, cette +fois, avec un visage tout joyeux: Madame, dit-elle, papa +voudrait bien vous voir; seulement il n'ose pas venir...</p> + +<p>La difficult fut vite tranche; Mme L... accourut la mansarde, +et y trouva l'ouvrier. Si l'aspect du pauvre rduit tait +le mme, on lisait sur le visage du malheureux pre l'expression +humble et douce du changement opr dans son me.</p> + +<p>Madame, dit-il avec respect, je ne sais comment cela est +arriv, mais je ne peux plus me reconnatre... En entendant la +petite rciter tant de fois son <i>Notre Pre</i> et son <i>Je vous salue</i>, +je me suis d'abord impatient, parce qu'elle le rptait trop... +Puis j'ai fini par le dire machinalement avec elle, en me rappelant +que ma pauvre femme le disait aussi... Alors, j'ai pleur, +j'ai senti le regret de ma mauvaise vie, et je me suis reproch +mon insolence envers la dame qui a t si bonne pour nous... +C'est pourquoi je voulais la voir, pour lui demander pardon.</p> + +<p>Ce pardon fut accord sans peine, et Dieu, aprs avoir purifi, +soulag la misre de l'me et du corps, par l'entremise de +sa gnreuse servante, sauva aussi par elle le pre et l'enfant.</p> + +<a name="52"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> +<p>52.—LE SOUVENIR DE LA PREMIRE COMMUNION.</p> + +<p>Mous devons un homme du monde le rcit suivant, qui +contient plus d'une instruction utile et fournit un nouvel +exemple des ineffables tendresses de la misricorde divine.</p> + +<p>J'tais Paris en 1841, et je faisais partie d'une Confrence +de Saint-Vincent-de-Paul. Quelques-uns des jeunes gens qui la +composaient avaient la pieuse habitude de visiter une ou deux +fois par semaine les pauvres malades des hpitaux du quartier.</p> + +<p>L'hpital Necker, dans la rue de Svres, m'tait chu en partage. +Je commenais toujours mes visites par la chapelle, et +j'allais demander au Seigneur de bnir l'oeuvre que, pour l'amour +de lui, je venais accomplir, d'accompagner de sa bndiction +les paroles, les conseils que j'allais donner mes malades; +et quand j'avais fini ma tourne dans les salles, je venais encore +en dposer le succs aux pieds de ce bon Matre.</p> + +<p>Je fus oblig de quitter Paris au printemps, et je me rappellerai +toujours le trait touchant dont j'ai t le tmoin ma dernire +visite aux malades de Necker.</p> + +<p>La salle que je devais visiter ce jour-l tait confie aux soins +d'une Soeur de Charit vieillie dans cet admirable mtier, et non +moins infatigable pour soulager les souffrances de ses malades +que zle pour le salut de leurs mes. En arrivant, j'allai, selon +mon habitude, prendre les ordres de cette bonne Soeur. Elle me +recommanda spcialement six ou sept malades: l'un, tienne, +nouvel arriv, et encore inconnu d'elle; l'autre, comme moribond, +ayant besoin d'tre fortifi et consol; un autre comme +branl dj, et prt se convertir, etc.</p> + +<p>Et puis, ajoute-t-elle, allez donc au n 39; c'est un homme +de trente-deux ou trente-trois ans, poitrinaire au dernier degr, +qui sera mort dans trois jours. J'ai eu beau faire, je n'ai pu rien +en tirer; il m'a envoye promener trois ou quatre fois, et n'a +jusqu'ici reu M. l'aumnier qu'avec des paroles grossires. Un +de vos confrres de Saint-Vincent-de-Paul, qui l'a dj visit +plusieurs fois, n'a pas mieux russi que nous. Il est probable +qu'il vous enverra promener aussi; mais enfin il ne faut rien +pargner. Il s'agit ici de la gloire de Dieu et d'une pauvre me + sauver.</p> + +<p>—Eh! mon Dieu, ma bonne Soeur, rpondis-je, s'il m'envoie +promener, j'irai me promener, voil tout; cela ne me fera pas +grand mal. Dites seulement pour ce pauvre homme un <i>Ave Maria</i> +pendant que j'irai lui parler.</p> + +<p>Je fis ma visite; et de lit en lit j'arrivai mon n 39. Je fus +tout saisi en le voyant. La mort tait peinte sur son visage. +Trois ou quatre coussins le soutenaient assis sur son lit; sa face +tait hve et d'un blanc jauntre, et son affreuse maigreur donnait + ses yeux noirs une apparence trange...</p> + +<p>Je m'approchai de son lit. Il me regarda fixement sans rien +dire.</p> + +<p>Je lui demandai de ses nouvelles: La soeur m'a appris, +mon pauvre ami, que vous souffriez beaucoup, et qu'il y avait +bien longtemps dj que vous tiez malade.</p> + +<p>Pas de rponse; seulement le regard de mon homme devenait +de plus en plus dur, et il semblait me dire: Je n'ai que faire +de vos condolances; donnez-moi la paix. Je fis semblant de +ne pas m'en apercevoir: Souffrez-vous beaucoup en ce moment, +et pourrais-je vous soulager en quelque manire?</p> + +<p>Pas un mot.</p> + +<p>Que voulez-vous, mon pauvre enfant! il faut faire de ncessit +vertu, et offrir vos souffrances au bon Dieu en expiation +de vos fautes; comme cela du moins elles vous seront utiles.</p> + +<p>Toujours mme silence et mme accueil. La position commenait + devenir embarrassante. L'oeil du malade tait de +plus en plus menaant, et je voyais le moment o il allait me +dire quelque injure... La Providence de Dieu m'envoya tout +coup une inspiration. Je me rapprochai vivement du malheureux, +et je lui dis demi-voix: Avez-vous fait une bonne +premire communion?</p> + +<p>Cette parole produisit sur lui l'effet d'une commotion lectrique. +Il fit un lger mouvement; sa figure changea d'expression, +et il murmura plutt qu'il ne dit: Oui, Monsieur.</p> + +<p>—Eh bien! repris-je, mon ami, n'tiez-vous pas heureux +dans ce temps-la?—Oui, Monsieur, me rpondit-il d'une voix +mue; et au mme instant je vis deux grosses larmes couler +sur ses joues. Je lui pris les mains.—Et pourquoi tiez-vous +heureux alors, sinon parce que vous tiez pur, chaste, aimant +et craignant Dieu, en un mot, bon chrtien? Mais ce bonheur +peut revenir encore, et le bon Dieu n'a pas chang! Il continuait + pleurer: N'est-ce pas, ajoutai-je, que vous voulez bien +vous confesser?</p> + +<p>—Oui, Monsieur, dit-il alors avec force; et il s'avana vers +moi pour m'embrasser. Je le fis de grand coeur, comme vous +pouvez penser, et je lui donnai quelques petits conseils pour +faciliter l'excution de son bon dessein. Je le quittai ensuite, et +j'annonai la Soeur le succs inespr de ma visite. Je ne sais +ce qui s'ensuivit; mais ce qui m'est rest profondment grav +dans l'esprit ou plutt dans le coeur, c'est la force merveilleuse +de la misricorde de Dieu, qui changea en un instant, et l'aide +d'une seule parole, ce coeur si endurci!</p> + +<p>Le seul souvenir de sa premire communion suffit pour convertir +et probablement pour sauver ce pauvre malade, heureux +de l'avoir bien faite; car s'il et accompli, comme plusieurs, +hlas! avec ngligence, ce grand acte de la vie chrtienne, le +souvenir que je lui en rappelai n'et fait sans doute sur son coeur +qu'une impression insignifiante!...</p> + +<p>Ainsi le bien produit le bien, et avec Dieu rien ne demeure +perdu.</p> + +<a name="53"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> +<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a> + + + +<p>53.—L'ORPHELINE ET LE VTRAN.</p> + + +<p>Une pauvre orpheline avait t recueillie par un vieux soldat +qu'elle nommait son pre. D'une pit simple, mais srieuse, +elle s'tait attir une telle estime, qu'il y avait autour +d'elle comme une aurole de vnration. Le vieux soldat lui-mme +s'tait laiss prendre son influence. Il appelait sa petite +orpheline, <i>sa petite sainte</i>. Jamais il ne fumait devant elle, il +jurait encore moins.</p> + +<p>La pieuse enfant tait arrive faire prier son pre adoptif, +ce qu'il n'avait pas fait depuis longtemps.</p> + +<p>Un jour qu'il passait devant l'glise du village, je ne sais +quelle inspiration secrte le pousse y entrer. Il va s'agenouiller +dans un coin et commence son signe de croix. Mais tout +coup il s'arrte, ses yeux ont rencontr une enfant qui, recueillie +au pied de l'autel, les mains jointes, parat comme dans une +extase. Il regarde, il reconnat sa fille. La pense lui vient +aussitt qu'elle demande Dieu sa conversion; elle lui a dit +tant de fois que c'tait l l'unique objet de toutes ses prires. +Une larme monte de son coeur ses yeux et coule le long de +ses joues sur sa vieille figure cicatrise. Cette larme est efficace +et dcide de son retour Dieu.</p> + +<p>Quelque temps aprs, aux Pques, le vieux militaire pleinement +converti, bien heureux, communiait ct de sa petite +fille. Et, comme, au sortir de l'glise, quelques-uns de ses vieux +camarades le regardaient tonns: Vous ne vous attendiez +pas cela, leur dit-il, mais que voulez-vous? Je ne puis rsister + la <i>petite sainte</i>, elle convertirait le dmon lui-mme, si le dmon +pouvait tre converti.</p> + +<p>Voil l'influence de la vraie pit. Puisse-t-elle devenir le partage +de tous ceux qui liront ce petit livre! En mme temps +qu'elle assurera leur propre salut, elle les aidera merveilleusement + travailler au salut des autres!</p> + + +<a name="index"></a> +<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center> + +<p>TABLE DES MATIRES.</p> + +<p><a href="#00">AVANT-PROPOS</a></p> + +<p><a href="#01">1.—Le capitaine de navire et le mousse.</a></p> + +<p><a href="#02">2.—Une nuit dans le dsert.</a></p> + +<p><a href="#03">3.—Les deux frres.</a></p> + +<p><a href="#04">4.—Un jeu o l'on gagne le ciel.</a></p> + +<p><a href="#05">5.—La vengeance d'un tudiant chrtien.</a></p> + +<p><a href="#06">6.—Un pre converti par son enfant.</a></p> + +<p><a href="#07">7.—Un cadeau inattendu.</a></p> + +<p><a href="#08">8.—Les trois actes d'un drame contemporain.</a></p> + +<p><a href="#09">9.—Le remde est dur, mais il est bon.</a></p> + +<p><a href="#10">10.—Le banc de famille.</a></p> + +<p><a href="#11">11.—La lettre d'une mre.</a></p> + +<p><a href="#12">12.—Une premire communion quatre-vingts ans.</a></p> + +<p><a href="#13">13.—La soupape.</a></p> + +<p><a href="#14">14.—Une mprise qui porte bonheur.</a></p> + +<p><a href="#15">15.—Hrosme d'un jeune nophyte.</a></p> + +<p><a href="#16">16.—Les deux amis.</a></p> + +<p><a href="#17">17.—Tel est pris qui croyait prendre.</a></p> + +<p><a href="#18">18.—Comment on obtient un miracle.</a></p> + +<p><a href="#19">19.—Le marquis d'Outremer.</a></p> + +<p><a href="#20">20.—La plus grande victoire d'un vieux gnral.</a></p> + +<p><a href="#21">21.—Le bouffon et son matre.</a></p> + +<p><a href="#22">22.—Un pisode de la Rvolution.</a></p> + +<p><a href="#23">23.—Le zle rcompens.</a></p> + +<p><a href="#24">24.—Sagesse et folie.</a></p> + +<p><a href="#25">25.—Le terrible article.</a></p> + +<p><a href="#26">26.—Le trottoir.</a></p> + +<p><a href="#27">27.—Un fils qui tombe dans les bras de son pre.</a></p> + +<p><a href="#28">28.—Le rosier du mois de Marie.</a></p> + +<p><a href="#29">29.—La statuette de saint Antoine.</a></p> + +<p><a href="#30">30.—Le chemin du coeur.</a></p> + +<p><a href="#31">31.—Le nouvel Augustin.</a></p> + +<p><a href="#32">32.—Vaincu par l'exemple.</a></p> + +<p><a href="#33">33.—La fille du franc-maon.</a></p> + +<p><a href="#34">34.—Un voyage de cent lieues en Australie.</a></p> + +<p><a href="#35">35.—Rien n'est impossible Dieu.</a></p> + +<p><a href="#36">36.—L'amour maternel.</a></p> + +<p><a href="#37">37.—Un pcheur moribond assist par un prtre mourant.</a></p> + +<p><a href="#38">38.—Deux fois sauv.</a></p> + +<p><a href="#39">39.—Dieu a ses lus partout.</a></p> + +<p><a href="#40">40.—La rose bnite.</a></p> + +<p><a href="#41">41.—Un souvenir du bagne.</a></p> + +<p><a href="#42">42.—Ce que le zle peut inspirer un enfant.</a></p> + +<p><a href="#43">43.—Une conqute du Sacr-Coeur.</a></p> + +<p><a href="#44">44.—Puissance du chapelet.</a></p> + +<p><a href="#45">45.—La croix d'argent.</a></p> + +<p><a href="#46">46.—Un coup de filet de la sainte Vierge.</a></p> + +<p><a href="#47">47.—Une conversion en mer.</a></p> + +<p><a href="#48">48.—La mort d'un septembriseur.</a></p> + +<p><a href="#49">49.—Rencontre providentielle.</a></p> + +<p><a href="#50">50.—Le bon fils consol.</a></p> + +<p><a href="#51">51.—Comment on retrouve le bonheur.</a></p> + +<p><a href="#52">52.—Le souvenir de la premire communion.</a></p> + +<p><a href="#53">53.—L'orpheline et le vtran.</a></p> + + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les joies du pardon, by Anonymous + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES JOIES DU PARDON *** + +***** This file should be named 11494-h.htm or 11494-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/1/4/9/11494/ + +Produced by Joris Van Dael, Renald Levesque and PG Distributed +Proofreaders + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les joies du pardon + Petites histoires contemporaines pour la consolation des coeurs chretiens + +Author: Anonymous + +Release Date: March 7, 2004 [EBook #11494] + +Language: French + +Character set encoding: ASCII + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES JOIES DU PARDON *** + + + + +Produced by Joris Van Dael, Renald Levesque and PG Distributed +Proofreaders + + + + + +LES JOIES DU PARDON + +Petites Histoires Contemporaines + +POUR LA CONSOLATION DES COEURS CHRETIENS + +PAR L'AUTEUR + +de la "Methode pour former l'Enfance a la Piete" + + Je n'ai pu achever ce petit + livre sans essuyer plusieurs + fois des larmes.... + X***. + + +1891 + + + +AVANT-PROPOS + +Apres les joies de l'innocence, il n'en est pas de plus douces, de +plus penetrantes que celles du repentir. Demandez a l'enfant coupable +ce qu'il eprouve lorsque, reconnaissant son ingratitude, il vient +se jeter en pleurant dans les bras de sa mere: c'est un soulagement +inexprimable, une ivresse de bonheur... Ce bonheur n'est rien +pourtant aupres de celui du pauvre pecheur qui, fatigue de ses longs +egarements, renonce a sa vie mauvaise et vient se reposer dans le sein +de Dieu. + +Aussi, n'existe-t-il pas non plus d'histoire plus attachante que celle +des conversions. Plusieurs surtout, accomplies presque de nos jours, +ont ete entourees de circonstances si extraordinaires et presentent un +si poignant interet qu'on ne peut en lire le recit sans etre attendri +jusqu'au fond de l'ame. Pages naives et sublimes, tout impregnees de +larmes et d'amour, elles reveillent les sentiments les plus delicats, +les plus exquis; rien ne ressemble davantage a un roman, et toutefois, +on sent a merveille que rien n'est plus veridique. C'est, dirons-nous, +un roman divin: les peripeties multipliees, les scenes emouvantes ont +la terre pour theatre, mais le denouement n'a lieu qu'au ciel. + +Tels sont les exemples que nous allons rapporter dans ce Recueil: il +faudrait pouvoir les mettre sous les yeux de tous les chretiens, pour +le profit qu'ils en retireraient et le charme que leur ferait gouter +cette lecture.--Nous n'avons eu garde de reproduire ici les traits que +l'on rencontre dans les _Annales de Notre-Dame de Lourdes_, de +_Notre-Dame du Sacre-Coeur_, et dans les Recueils analogues; on ne +trouvera non plus aucune des Biographies contenues dans les +_Conversions les plus memorables du XIXe siecle_. Nos recits ont un +caractere plus intime et tout a la fois plus anecdotique: et c'est la +justement ce qui en augmente l'interet. + +Offert a toutes les ames chretiennes, cet ouvrage s'adresse d'une +maniere speciale aux jeunes gens. Personne n'a, autant qu'eux, besoin +de ces manifestations eclatantes de la misericorde divine, si propres +a inspirer une confiance inebranlable. Qui connait les epreuves +reservees a leur foi au sortir du college? Ou est-il d'ailleurs le +jeune homme qui dans les longues annees d'une lutte incessante contre +le respect humain et les plaisirs mauvais, n'a jamais eu un instant +de faiblesse? Ah! puissent nos lecteurs se souvenir, en ces moments +critiques, des modestes pages qu'ils vont lire aujourd'hui! Elles leur +rappelleront qu'apres meme les plus lourdes chutes, le coeur de Dieu +reste toujours ouvert pour les recevoir et que le plus grand malheur +a craindre, la plus funeste de toutes les fautes, c'est le +_decouragement_. + + + + * * * * * + + + +LES JOIES DU PARDON + +1.--LE CAPITAINE DE NAVIRE ET LE MOUSSE. + +Un capitaine de navire, qui s'etait fait craindre et hair de ses +matelots par ses imprecations continuelles et sa tyrannie, tomba tout +a coup dangereusement malade, au milieu d'un voyage de long cours. Le +pilote prit le commandement du vaisseau, et les matelots declarerent +qu'ils laisseraient perir sans secours leur capitaine, qui se trouvait +dans sa chambre, en proie a de cruelles douleurs. Il avait deja +passe a peu pres une semaine dans cet etat, sans que personne se fut +inquiete de lui, lorsqu'un jeune mousse, touche de ses souffrances, +resolut d'entrer dans sa chambre et de lui parler; malgre l'opposition +du reste de l'equipage, il descendit l'escalier, ouvrit la porte et +lui demanda comment il se portait; mais le capitaine lui repondit avec +impatience: "Qu'est-ce-que cela te fait! Va-t'en!" + +Le mousse, repousse de la sorte, remonta sur le tillac. Mais le +lendemain il fit une nouvelle tentative: "Capitaine, dit-il, j'espere +que vous etes mieux?--O Robert! repondit alors celui-ci, j'ai ete tres +mal toute la nuit." Le jeune garcon, encourage par cette reponse, +s'approcha du lit en disant: "Capitaine, laissez-moi vous laver les +mains et le visage, cela vous rafraichira." Le capitaine l'ayant +permis, l'enfant demanda ensuite la permission de le raser. Le +capitaine y ayant encore consenti, le mousse s'enhardit, et offrit a +son maitre de lui faire du the. L'offre toucha cet homme farouche, +son coeur en fut emu, une larme coula sur son visage, et il laissa +echapper ces mots en soupirant: "O amour du prochain! Que tu es +aimable au moment de la detresse! qu'il est doux de te rencontrer meme +dans un enfant!" + +Le capitaine eprouva quelque soulagement par les soins de cet enfant. +Mais sa faiblesse devint plus grande, et il fut bientot convaincu +qu'il ne vivrait plus que quelques semaines. Son esprit fut assiege de +frayeurs toujours croissantes, a mesure que la mort et l'eternite se +montrerent plus pres. Il etait aussi ignorant qu'il avait ete impie. +Sa jeunesse s'etait passee parmi la plus mauvaise classe de marins; +non seulement il disait: _Il n'y a point de Dieu_, mais il agissait +aussi d'apres ce principe. Epouvante a la pensee de la mort, ne +connaissant pas le chemin qui conduit au bonheur eternel, et convaincu +de ses peches par la voix terrible de sa conscience, il s'ecria un +matin, au moment ou Robert ouvrait la porte de sa chambre, et lui +demandait amicalement: "Maitre, comment vous portez-vous ce +matin?--Ah! Robert, je me sens tres mal, mon corps va toujours plus +mal; mais je m'inquieterais bien moins de cela, si mon ame etait +tranquille. O Robert! que dois-je faire? Quel grand pecheur j'ai ete! +que deviendrai-je?..." Son coeur de pierre etait attendri. Il se +lamentait devant l'enfant, qui faisait tout son possible pour le +consoler, mais en vain. + +Un jour que l'enfant venait d'entrer dans la chambre, le capitaine +s'ecria: "Robert, sais-tu prier?--Non, maitre, je n'ai jamais su que +l'oraison dominicale, que ma mere m'a apprise.--Oh! prie pour moi, +tombe a genoux, et demande grace. Fais cela, Robert, Dieu te benira." +Et tous deux commencerent a pleurer. + +L'enfant, emu de compassion, tomba a genoux et s'ecria en sanglotant: +"Mon Dieu, ayez pitie de mon cher capitaine mourant! je suis un pauvre +petit matelot ignorant. Mon Dieu, le capitaine dit que je dois prier +pour lui, mais je ne sais pas comment; oh! que je regrette qu'il n'y +ait pas sur le batiment un pretre qui puisse me l'apprendre, qui +puisse prier mieux que moi, qui puisse recevoir la confession de ses +peches et les pardonner en votre nom. Il croit qu'il sera perdu: mon +Dieu, sauvez-le! Il dit qu'il ira en enfer, et qu'il sera avec les +demons: o mon Dieu, faites qu'il aille au ciel, et qu'il soit avec les +anges! Les matelots ne veulent pas venir vers lui; quant a moi, je +veux faire pour lui tout ce que je pourrai; mais je ne puis le sauver. +O mon Dieu! ayez pitie de mon pauvre capitaine! Je n'ai jamais prie +ainsi auparavant. Oh! aidez-moi, mon Dieu, a prier pour mon pauvre +capitaine!" + +Alors, s'etant releve, il s'approcha du capitaine en lui disant: "J'ai +prie aussi bien que j'ai pu; maintenant, maitre, prenez courage. +J'espere que Dieu aura pitie de vous." + +Le capitaine etait si emu qu'il ne pouvait s'exprimer. La simplicite, +la sincerite et la bonne foi de la priere de l'enfant avaient fait +une telle impression sur lui, qu'il demeura dans un profond +attendrissement, baignant son lit de pleurs. + +Le lendemain matin, quand Robert entra dans la chambre du capitaine: +"Robert, mon bon ami, lui dit celui-ci, apres que tu fus parti, je +tombai dans une douce meditation. Il me semblait voir Jesus-Christ sur +la croix, mourant pour nos offenses, afin de nous amener a Dieu. +Je m'elevai par mes prieres a ce divin Sauveur, et, dans la grande +angoisse de mon ame, je m'ecriai longtemps comme l'aveugle: Jesus, +fils de David, ayez pitie de moi! Enfin je crus sentir en mon coeur +que les promesses de pardon qu'il a adressees a tant de pecheurs, +m'etaient aussi adressees; je ne pouvais proferer d'autres paroles +que celle-ci: O amour! o misericorde! Non, Robert, ce n'est pas une +illusion: maintenant je sais que Jesus-Christ est mort pour moi. Je +sens que le sang de la croix peut aussi laver mes iniquites; mes yeux +s'ouvrent a la lumiere d'en haut en meme temps qu'ils se ferment pour +la terre; la grace de mon bapteme, la foi de ma premiere communion, +rentrent dans mon coeur; que ne puis-je recevoir ces sacrements que +l'Eglise accorde aux mourants pour leur passage a l'eternite, vers +laquelle Dieu m'appelle!" + +L'enfant, qui jusque-la avait verse bien des larmes en silence, +fut saisi dans ce moment d'une grande tristesse, et s'ecria +Involontairement: "Non, non, mon cher maitre, ne m'abandonnez +pas.--Robert, lui repondit-il tranquillement, resigne-toi, mon cher +enfant: je suis peine de te laisser parmi des gens aussi depraves que +le sont ordinairement les matelots. Oh! puisses-tu etre preserve des +peches dans lesquels je suis tombe! Ta charite pour moi, mon cher +enfant, a ete grande; Dieu t'en recompensera. Je te dois tout; tu +as ete dans la main de Dieu l'instrument de ma conversion; c'est le +Seigneur qui t'a envoye vers moi; Dieu te benisse, mon cher enfant! +Dis a mes matelots qu'ils me pardonnent, je leur pardonne aussi, et je +prie pour eux." + +Le lendemain, plein du desir de revoir son maitre, Robert se leva a +la pointe du jour; et ayant ouvert la porte, il vit que le capitaine +s'etait leve et s'etait traine au pied de son lit. Il etait a genoux, +et semblait prier, appuye, les mains jointes, contre la paroi du +navire. L'enfant attendit quelque temps en silence; mais enfin il dit +doucement: Maitre!--Point de reponse.--Capitaine! s'ecrie-t-il de +nouveau. Mais toujours meme silence. Il met la main sur son epaule et +le pousse doucement: alors le corps change de position et se penche +peu a peu sur le lit; son ame l'avait quitte depuis quelques heures, +pour aller voir un monde meilleur, ou la grace d'un sincere repentir +accordee a la priere permet d'esperer que Dieu dans sa misericorde a +daigne le recevoir. + + + + * * * * * + + + +2.--UNE NUIT DANS LE DESERT. + +C'est du missionnaire lui-meme, rapporte le marquis de Segur, que je +tiens l'histoire suivante, ou l'action de la Providence se montre en +assez belle lumiere. Il nous la raconta devant un nombreux auditoire +d'hommes, particulierement de jeunes gens, qui l'ecoutaient avec une +si religieuse attention, que pendant les pauses de son discours, +on aurait entendu voler une mouche. Par humilite, il parlait a la +troisieme personne comme s'il se fut agi d'un autre. Mais je devinai +bien vite, a son accent, que c'etait son histoire a lui-meme qu'il +nous disait, et quand je me trouvai seul avec lui apres la seance, je +l'obligeai de m'en faire l'aveu. Si je pouvais faire passer dans mon +recit les flammes de sa parole, telles qu'elles sortaient de sa bouche +et de son coeur, elles allumeraient dans les ames cet amour surnaturel +de Dieu et des hommes, qui resume et renferme la loi et les prophetes. + +C'etait l'heure qui precede le coucher du soleil. L'ombre du +missionnaire et de son cheval s'allongeait sur le sable endormi. +L'horizon s'empourprait comme aux lueurs d'un immense incendie. La +chaleur etait etouffante. Parfois, a de longs intervalles, une brise +legere venue on ne sait d'ou, passait comme une caresse de Dieu et +apportait au voyageur une sensation delicieuse: alors, il ouvrait +la bouche et aspirait longuement l'air un moment rafraichi. Puis le +souffle tombait vaincu par le feu qui regne au desert, et l'immobilite +ardente reprenait possession de l'etendue. + +Le missionnaire avancait, pressant l'allure de son cheval, pour +arriver avant la nuit a la grande ville, terme de son voyage. Car la +nuit, dans ces plaines d'Afrique, appartient aux fauves. Quand les +premieres ombres descendent du ciel, les premiers bruits des lions et +des pantheres montent de tous les points du desert, d'abord confus +et lointains, comme le gemissement du vent, puis plus forts, plus +distincts, semblables tantot au grondement sourd du tonnerre, tantot +a ses eclats rudes et dechires. Ce moment redoute approchait, mais il +n'etait pas encore imminent, et le pretre de Jesus-Christ avait bien +une heure devant lui, une heure de jour et de marche tranquille, +suffisante pour atteindre le port. Il etait arme, il avait des +provisions de bouche, un flacon de rhum, pour ranimer ses forces et +tremper ses levres brulantes. Il priait, il pensait, cherchant +a lutter contre la sensation etouffante de la solitude, contre +l'oppression de l'espace sans limites ou sa vue, son coeur et son +esprit se perdaient. Il avait beau percer de ses regards l'etendue, il +n'apercevait pas un etre vivant, pas un mouvement, pas meme celui du +sable agite par le vent: le vent dormait sur le sable, d'un sommeil +qui semblait eternel. + +Oh! si la bonte de Dieu mettait sur son chemin une de ses creatures, +un etre humain, un frere, quelle joie inonderait son coeur! comme il +volerait a lui! Avec quels transports il lui tendrait la main, et le +presserait dans ses bras! Mais helas! il ne le savait que trop, une +rencontre en ces lieux, ce ne serait qu'un danger de plus: quand +on trouve sur sa route un homme au desert, au lieu d'un frere a +embrasser, c'est un ennemi a combattre; c'est un de ces arabes +pillards ou de ces Europeens declasses, bandits de la solitude, +detrousseurs de caravanes, qu'il faut aborder, non pas le salut aux +levres, mais le revolver a la main. + +Il se perdait en ces pensees, et berce par l'allure monotone de son +cheval, il laissait flotter a l'aventure son esprit et ses guides, +quand tout a coup il se redresse sur ses etriers, et d'un mouvement +instinctif, arrete sa monture. Qu'a-t-il donc apercu a l'horizon? +Est-ce une illusion de ses sens? N'y a-t-il pas la-bas, bien loin, +quelque chose qui se remue?--Certainement, il ne se trompe pas: +le point noir qui a frappe sa vue s'agite, se rapproche, grossit +insensiblement. C'est un etre vivant, un animal ou un homme.--Un +homme, c'est un homme! Il le voit maintenant, il distingue vaguement +sa forme; cet homme l'a vu, lui aussi; il est evident qu'il s'avance +dans sa direction... Que faire! Quel parti prendre? Faut-il pousser +son cheval au galop et se mettre hors de la portee de cet inconnu? +C'est le parti le plus sur, mais est-ce le plus honorable? Si, au lieu +d'etre un voleur arabe, cet homme etait un chretien, un francais? Et +quand meme il serait un coureur du desert, un bandit, est-ce le fait +d'un missionnaire, d'un apotre de Jesus-Christ, de fuir devant une +creature humaine, devant un de ceux pour qui le Sauveur du monde est +mort sur la croix? + +L'hesitation du pretre n'est pas longue. Il attendra le frere qui +vient au-devant de lui, que ce soit Cain ou Abel. L'hote du desert se +rapproche de minute en minute, il semble a la fois se hater d'accourir +et lutter contre la fatigue. Le voila a une petite distance, on dirait +un spectre ambulant. Il est deguenille; sa main tient un fusil; +ses yeux sont allumes de fievre, de haine et de convoitise. C'est +indubitablement un brigand, mais un brigand europeen: c'est en tout +cas, un malheureux devore de besoin. Le pretre n'hesite plus: il +risque peut-etre sa vie, mais il a la chance de secourir un miserable, +de sauver une ame. Apres tout, c'est son metier de s'exposer a la +mort: le corps d'un missionnaire n'est rien; l'ame d'un pecheur est +d'un prix infini. + +Il descend de cheval, jette ses armes a terre pour montrer a l'inconnu +ses dispositions pacifiques, et d'un pas tranquille et ferme, va +au-devant de lui. L'autre etonne, epuise, s'arrete; la surprise est +plus forte que la haine; mais la faim, la soif devorante, voila ce +qui domine tout le reste. Le pretre le devine, et, sans parler, lui +presente ses provisions, des fruits, des dattes, du rhum.--Du rhum! +C'est la force, c'est la vie! Pour cette gourde de rhum, le malheureux +aurait tue son pere! Il etend la main, saisit la gourde, la porte a sa +bouche, la boit, l'aspire a longs traits. Son visage se ranime, son +sang circule, sa paleur mortelle fait place a une vive rougeur. Tout +a coup, il chancelle; il a bu trop et trop vite, il tombe tout de son +long et demeure sur le sol, inerte, engourdi, comme mort. + +Le missionnaire, effraye, se penche vers lui, tate son pouls, ecoute +les battements de son coeur, et respire; ce n'est pas la mort, c'est +le sommeil bienfaisant et reparateur. Il le considere longuement; a sa +carnation, a la couleur de sa barbe et de ses cheveux, il reconnait un +Francais. Malgre les traces des passions et de la fatigue, il croit +lire sur ce visage devaste les vestiges d'une bonne race, et son +ame d'apotre se remplit de reconnaissance et de joie. Soudain, il +tressaille comme s'il sortait d'un reve. Le soleil va disparaitre, et +son orbe agrandi et rutilant est deja a demi cache. Encore quelques +minutes et la nuit aura remplace le jour. Que faire de cet infortune +que la Providence a envoye sur sa route et dans ses bras? Le charger +sur son cheval? C'est impossible; il connait le poids d'un corps qui +s'abandonne. Le laisser la, seul, la nuit, dans le desert, expose aux +dents des betes feroces, a une mort sans consolations? C'est plus +impossible encore. + +Il n'y a pas a hesiter; il attendra le reveil du pecheur, sous +la garde de Dieu qui ne laissera pas inachevee l'oeuvre de sa +misericorde. Il s'agenouille sur le sable, pres de cet homme qu'il ne +connaissait pas une heure avant, et pour lequel il sacrifierait sa vie +avec joie. Il souleve doucement dans ses mains la tete du dormeur, la +pose sur ses genoux, et il entre en prieres. + +La nuit est arrivee, profonde, solennelle, ivre de silence et de +solitude. Deux heures se passent ainsi, sans qu'aucun des deux hommes +ait fait un mouvement. Les etoiles se sont allumees les unes apres +les autres et repandent sur l'ocean de sable une lueur mysterieuse et +sacree. Les anges contemplent du haut du ciel ce spectacle plus beau +que celui d'un ami veillant sur son ami, d'une mere veillant sur son +enfant, le spectacle d'Abel veillant avec amour sur Cain: tel, au +temps du sejour du Fils de Dieu sur la terre, Jesus priait dans les +plaines de Galilee aupres de Judas endormi. + +Enfin, l'homme se reveille. Il releve la tete, ouvre les yeux et +rencontre ceux de ce pretre a genoux qui le regarde avec une ineffable +tendresse. Alors il se souvient, il devine, il comprend tout; il se +met a trembler des pieds a la tete, comme ces possedes d'Israel au +moment ou le demon sortait de leur corps et de leur ame a la voix de +Jesus-Christ. La haine est vaincue, Satan s'enfuit de cette ame pour +n'y plus rentrer. Le bienheureux larron pleure, il eclate en sanglots, +et, sans prononcer une parole, il se laisse tomber dans Tes bras du +missionnaire, qui le presse sur son coeur en lui disant: Mon frere! + +Quand il eut mange, le pretre le fit monter sur son cheval et marcha +pres de lui, priant toujours et ne lui disant rien, pour le laisser +tout entier a la grace divine qui parlait au fond de son ame. Ils +arriverent a la ville sans rencontre facheuse. Le missionnaire fit +coucher le prisonnier de sa charite dans son lit, et dormit pres de +lui sur quelques coussins. "Demain, lui dit-il, vous me direz tout ce +que vous voudrez. Aujourd'hui, je ne veux rien entendre." + +Le lendemain, l'homme lui raconta son histoire, prelude de sa +confession: histoire terrible, commencee par une jeunesse sans +corrections et sans travail, poursuivie dans le vice, dans le crime, +et qui, par un prodige de la misericorde divine, s'achevait dans les +larmes du repentir. + +Sa mere, brave paysanne, restee veuve de bonne heure, l'avait +impitoyablement gate pour epargner quelques pleurs a son enfance. +Il avait ete a l'ecole, parce qu'il l'avait bien voulu; s'y etait +instruit, parce qu'il avait l'esprit vif et ouvert; puis s'etait livre +a la paresse, au plaisir, bientot au vice. A dix-huit ans, c'etait +deja un mauvais sujet accompli. Il s'engagea par ennui, pour connaitre +la vie de la caserne, et courir les garnisons. Puis, le joug de la +discipline gatant ses plaisirs, il demanda une permission, revint au +village, en deguerpit un matin avant le jour, sans embrasser sa mere, +mais non sans l'avoir devalisee, et ne reparut plus au regiment. Il +passa aux Etats-Unis, y gagna une petite fortune qu'il depensa en +folles orgies. Alors, dans un acces de raison, peut-etre de remords, +il quitta l'Amerique pour l'Algerie, se remit a l'oeuvre, et mena +pendant quelque temps une conduite reguliere et laborieuse. + +Il commencait a se refaire de corps, d'ame et de bourse, quand le +demon envoya sur son chemin un de ses anciens compagnons de debauche, +deserteur comme lui, qui le reconnut, chercha a l'entrainer de nouveau +dans le vice, et n'y pouvant reussir, revela son passe et le perdit de +reputation. + +Sa tete ne put resister a ce dernier coup. "Puisque je ne puis etre un +honnete homme, se dit-il, je serai un franc scelerat." Et il fit +comme il avait dit. Il quitta la grande ville ou toutes les portes se +fermaient devant lui, s'enfuit au desert, et demanda a la rapine et au +meurtre des moyens d'existence. Bientot il se trouva a la tete d'une +bande d'arabes, qui detroussaient les passants, les pelerins de la +Mecque, et vivaient comme lui de brigandage. Mais, par un reste de +pudeur, il ne s'attaquait qu'aux musulmans et evitait de verser le +sang des europeens. Ses compagnons s'en apercurent, et se revoltant +contre lui, ils le menacerent d'abandon, meme de mort, s'il continuait +a epargner les chretiens. + +Il resista d'abord, puis, avec sa faiblesse et son emportement +habituels: "Eh bien! s'ecria-t-il, puisqu'il faut aller jusqu'au bout, +j'irai aussi bien et plus loin que vous. Une caravane vint a +passer; elle comptait des europeens et des musulmans. Il l'attaqua +furieusement a la tete de ses hommes, frappa a tort et a travers sur +tout ce qui lui tombait sous la main. Parmi les victimes se trouvait +un francais. L'aspect de ce compatriote, peut-etre assassine par lui, +le fit soudainement rentrer en lui-meme. "Je suis un miserable." +se dit-il. Et laissant la ses compagnons occupes a depouiller les +cadavres, fou de remords, epouvante de son ignominie, il s'elanca +comme un insense et se perdit bientot dans l'immensite du desert. + +Quand le missionnaire le rencontra, il y avait trois jours qu'il +errait a l'aventure, maudit et desespere comme Cain, ne mangeant pas, +ne buvant pas, ne sachant ce qu'il faisait, ni ce qu'il voulait. Il +etait a bout de forces, quand il apercut le voyageur qui passait au +loin sur son cheval. Pousse par un transport infernal, il essaya de +le rejoindre, non pour le voler, mais pour l'assassiner: "J'en tuerai +encore un, se dit-il, et je me tuerai apres". Au lieu de la mort, +c'est la vie qui l'attendait, et c'est dans les bras de la misericorde +qu'il tomba. + +Tel fut le recit du criminel repentant: le missionnaire, le serrant +plus tendrement encore sur son coeur, se contenta de lui dire: +"Maintenant que je sais votre histoire, votre confession sera courte +et facile. Agenouillez-vous devant Dieu, mon fils, et en son nom +je vous pardonnerai tous les peches, tous les crimes de votre vie +entiere." + +Le pecheur se confessa avec des torrents de larmes, et tandis que +le pretre prononcait sur son front courbe jusqu'a terre les paroles +sacrees de l'absolution, il lui sembla que son passe s'engloutissait +dans l'abime de la misericorde divine et qu'une vie nouvelle s'ouvrait +devant lui. + +Ce que fut cette vie, je l'ignore. Le missionnaire ne nous l'a pas +dit. Mais qu'elle soit achevee ou qu'elle dure encore, qu'elle se +poursuive dans un labeur honnete ou dans les austerites d'un cloitre, +il n'est pas douteux qu'elle fut ou qu'elle sera jusqu'au bout une vie +de repentir, d'action de graces et d'amour penitent." + + + + * * * * * + + + +3.--LES DEUX FRERES + +Deux freres entrerent en meme temps dans un college de France; ils +se ressemblaient si parfaitement quant a la taille et aux traits du +visage, qu'il fallait les avoir vus souvent pour les distinguer l'un +de l'autre: mais ils etaient bien differents de caractere: l'aine +n'avait presque aucun sentiment de religion; le cadet etait d'une +piete angelique. On ne saurait imaginer tous les moyens que sa charite +lui suggera pour gagner son frere. C'etait peu pour lui de lui +accorder ce qu'il demandait; il allait au-devant de tout ce qui +pouvait lui etre agreable; il se privait, en sa faveur, de tout +l'argent qu'on lui accordait pour ses menus plaisirs. On leur donna a +tous deux un costume neuf de tres grand prix; l'aine, en peu de temps, +mit le sien en mauvais etat; celui du cadet etait encore tres propre. +Ne sachant plus quel present faire a son frere, il imagina de lui +donner son habit. + +"Vous etes mon aine, lui dit-il, il convient que vous soyez mieux +habille que moi: votre habit est gate; si le mien vous fait plaisir, +je vous le donnerai, on n'en saura rien chez nous." + +L'offre est aussitot acceptee et l'echange fait. + +Quelques jours apres, le pieux enfant appelle son frere et lui dit +qu'il avait quelque chose a lui communiquer. + +"Auriez-vous encore un habit a me donner? lui dit celui-ci. + +--Oui, lui repond l'enfant, et un bien plus precieux que celui que je +vous ai donne dernierement; allez demain a confesse; reconciliez-vous +avec Dieu, c'est lui-meme qui vous en revetira. + +--A confesse, repondit l'autre, vraiment j'y vais assez souvent; si, +cependant, il ne faut que cela pour vous contenter, j'irai bien encore +demain, mais je ne vous garantis pas que j'en deviendrai meilleur. + +--Promettez-moi au moins, repliqua le cadet, que vous ferez pendant +deux jours quelques efforts pour le devenir." + +L'aine le lui promit. + +Le lendemain, ils allerent tous deux a confesse; ils avaient le meme +confesseur. Le cadet se confessa le premier, et se retira devant le +Saint-Sacrement, pour demander a Dieu qu'il lui plut de toucher son +frere. L'aine raconta depuis, qu'en entrant au confessionnal, tout ce +que son frere avait fait pour lui se presentant a son esprit, il eut +honte de lui-meme, et ne fut plus maitre de retenir ses larmes. Il +dit a son confesseur qu'il voulait bien sincerement se convertir et +consoler son frere des chagrins qu'il lui avait causes jusqu'alors. +Pendant toute sa confession, il versa un torrent de larmes. Le cadet +qui de l'endroit ou il etait, l'avait entendu eclater en soupirs, +etait remonte dans son quartier, comble de joie et benissant le +Seigneur. Un moment apres, on vint le demander a la porte; c'etait +son frere qui se jeta a ses genoux, et les arrosa de ses larmes, lui +demandant pardon de tous les sujets de mecontentement qu'il lui avait +donnes et lui promettant de suivre, a l'avenir, aussi bien ses avis +que ses exemples. L'enfant, ravi des dispositions de son frere, se +jeta a son cou, et lui dit tout ce que sa charite put lui suggerer de +plus tendre et de plus affectueux pour l'encourager. Le jeune homme +demeura si ferme dans ses bonnes resolutions, qu'en peu de temps, il +devint, comme son frere, un modele de vertu, et ne se dementit jamais. + + + + * * * * * + + + +4.--UN JEU OU L'ON GAGNE LE CIEL + +Dans une petite ville de France vivait un officier retraite, qui etait +un excellent chretien. Personne devant lui ne se serait permis une +parole inconvenante; chacun venait lui demander conseil: l'un le +consultait pour l'achat d'une terre; l'autre, pour l'arrangement +d'un proces; tout le monde, en un mot, l'honorait, le respectait et +l'aimait. + +Lui-meme a raconte son histoire, et elle merite d'occuper une des +premieres places dans ce recueil, car elle montre d'une maniere bien +touchante que Dieu se sert des moyens les plus inattendus pour ramener +a lui les pecheurs et que sa misericorde est inepuisable a l'egard des +ames de bonne volonte. + +"Je ne date pas d'hier, disait plaisamment notre officier, vous vous +en apercevez facilement a ma moustache et aux quelques cheveux qui me +restent; mais si je suis vieux et casse, j'ai ete jeune et alerte. +J'avais dix-huit ans environ, en 1792, lorsque la grande guerre vint a +eclater; j'etais ardent, j'avais adopte avec enthousiasme toutes les +idees du temps. Je criais avec les autres, et de bon coeur: "Vive la +fraternite ou la mort!" Helas! ce devait etre la mort ou la ruine +pour bien du monde. Aussi, des que j'appris que la France venait de +commencer la lutte contre les etrangers, mon parti fut bientot pris, +je m'engageai. + +"Il faut vous dire, avant d'aller plus loin, que, malgre les efforts +de ma pauvre chere mere et de notre cure, je ne croyais guere a Dieu, +et encore moins au diable; je m'amusais tant que je pouvais; je +passais, parmi mes camarades de plaisir, pour un _bon garcon_. A vous +parler franc, j'etais un tres mauvais sujet; mais parmi tous mes +defauts, j'en avais un qui me distinguait de tous mes compagnons, je +ne pouvais pas prononcer une phrase, souvent meme une parole, sans y +ajouter un juron. Et ce n'etaient pas des jurons pour rire, c'etaient +d'affreux blasphemes qui devaient dans le ciel faire voiler les anges +et pleurer les saints. + +"Apres ce preambule, necessaire pour bien faire comprendre la suite +de mon histoire, je la reprends, et je tacherai de l'abreger le +plus possible pour ne pas trop vous ennuyer. Me voila donc engage a +dix-huit ans, menant joyeuse vie et jurant tout le long du jour. Je +vous fais grace de ma vie militaire, elle a ressemble a celle de +beaucoup de mes camarades, qui n'ont pas laisse leurs os sur le champ +de bataille; je fus envoye a l'armee des Pyrenees, puis a l'armee de +Sambre-et-Meuse, puis en Italie, puis en Egypte, puis partout enfin ou +il y avait des coups a donner et a recevoir. Les annees, l'experience, +deux blessures, l'une recue aux Pyrenees, l'autre, a Austerlitz, +l'affreuse retraite de Russie, tout cela avait calme ma fougue, +m'avait rendu plus regulier dans ma conduite, mais n'avait pu me +corriger de mon defaut de toujours jurer. Mon avancement meme se +trouva arrete par ce vice; comme je savais lire et qu'on n'avait pas +le choix alors parmi les lettres, je fus rapidement officier; mais une +fois la, mon malheureux defaut me joua bien des tours; et souvent des +generaux, apres une affaire ou je m'etais bien conduit, n'osaient pas +m'avancer, parce qu'ils trouvaient que j'avais trop mauvais ton +pour arriver aux hauts grades militaires. Je les traitais bien de +sacristains, de calotins, mais, a part moi, je leur donnais raison, et +pourtant je ne me corrigeais pas. Enfin, 1815 arriva: je fus licencie +avec l'armee de la Loire et je revins dans ma ville natale capitaine +et decore. Apres les premieres joies de retrouver mes vieux amis, mes +vieux camarades d'enfance, apres les premieres douceurs du repos et +de la liberte, a la suite de tant de privations et d'annees de +discipline, je commencais a trouver le temps long, je fus au cafe et +je mangeai ma demi-solde, comme un egoiste, entre une pipe et un jeu +de cartes. Ma position, mes campagnes, mes recits me faisaient le +centre d'un petit groupe de desoeuvres comme moi, et, par suite de mon +habitude inveteree, on y entendait plus souvent jurer que benir le nom +de Dieu. + +"Malgre cela, l'ennui me gagnait, lorsqu'un matin, je vois entrer dans +ma chambre le cure de la paroisse. J'etais si loin de m'attendre a +pareille visite, que ma pipe s'echappa de mes dents et vint se briser +sur le plancher, ce qui me fit pousser le plus gros juron de mon riche +repertoire. Le cure ne se troubla pas pour si peu, et, prenant +une chaise, que je ne lui offrais pas, il s'assit tranquillement: +"Bonjour, M. le capitaine, me dit-il; puisque vous n'etes pas venu me +voir a votre arrivee dans ma paroisse, il faut bien que je vienne vous +chercher.--Je n'aime pas les cures, lui repondis-je, je ne les ai +jamais aimes et je suis trop vieux pour changer maintenant.--Eh bien! +capitaine, nous ne sommes pas du meme avis, et, avec un brave comme +vous, je n'irai pas par quatre chemins, c'est precisement pour vous +faire changer que je suis venu vous voir." A peine le digne pretre +avait-il fini sa phrase, que je me levai comme un furieux, et, en +jurant comme un possede, je le mis litteralement a la porte. + +"Le lendemain, je me croyais a tout jamais debarrasse de pareille +visite, lorsque je vis encore entrer le cure. Ah! par exemple, c'est +trop fort, m'ecriai-je, et je me levai pour le repousser de chez moi. +Lui, sans se troubler, me dit avec beaucoup de douceur: "Bonjour, +capitaine, vous n'etiez pas bien dispose hier, et je suis revenu +aujourd'hui pour savoir si vous etiez plus en train de causer." Malgre +mon apparence terrible, je n'etais pas tout a fait mauvais au fond du +coeur; aussi, ce sang-froid me desarma, et adoucissant ma voix, je +lui repondis: "Eh bien! monsieur le cure, puisque vous avez tant de +plaisir a causer avec moi, j'y consens, mais a une condition, c'est +que vous ne me parlerez pas de vos momeries, de vos eglises et de vos +bedeaux.--Soit, reprit le cure; mais, de votre cote, vous vous engagez +a me consacrer chaque jour une heure: votre temps n'est pas compte, +et vous ne pouvez me refuser ce plaisir.--Accorde; et pour repondre a +votre politesse par une autre, je vous avouerai que je m'ennuie tant, +que ce sera une distraction pour moi de causer avec un homme qui sait +parler." Ma politesse n'etait pas tres polie, mais le cure eut l'air +de la trouver accomplie. + +"La connaissance ainsi faite devint bien vite intime; l'heure que +j'avais promise au cure me semblait de plus en plus courte, et il +m'arrivait souvent de la doubler et de la tripler. Mon venerable ami +jouait au trictrac, et j'aimais moi-meme extremement ce jeu; aussi, +bientot chaque soir, au lieu d'aller au cafe, je prenais le chemin du +presbytere, et nous jouions avec un tel acharnement, que la soiree se +passait toujours trop rapidement. + +"Le cure etait fidele a sa promesse; il ne me parlait jamais de +religion: malheureusement, de mon cote, j'etais fidele a mes mauvaises +habitudes, et je prononcais bien peu de phrases sans les assaisonner +de quelques grossiers jurons. Un soir ou le cure me battait a plates +coutures, je m'en donnais a coeur joie, et jamais pareils blasphemes +n'avaient retenti sous l'humble toit de notre pasteur. Il posa son +cornet sur la table, et, me regardant bien en face: "Je vous ai fait +une promesse, me dit-il, a laquelle je suis fidele; voulez-vous m'en +faire une a votre tour?--Laquelle?--C'est de ne plus jurer.--Mais +c'est impossible, voila plus de cinquante ans que j'ai cette habitude; +elle m'a empeche de faire mon chemin, et vous voulez que j'y renonce: +rayez cela de vos papiers; non pas que je le fasse maintenant par +mechancete, mais c'est devenu une habitude chronique.--Je ne pretends +pas que ce ne vous sera pas difficile, mais croyez-vous qu'il me soit +facile de vous voir tous les jours, sans vous parler de religion, a +vous, qui en auriez tant besoin pourtant; la partie n'est pas egale: +il me faut une compensation: quand vous jurerez, je vous parlerai +de Dieu.--Au fait, vous pouvez avoir raison; je n'en disconviens +pas.--Puisque vous etes de si bonne composition, je veux vous montrer +que malgre ma robe, je ne suis pas si noir que j'en ai l'air: et vous +permets, toutes les fois que votre mauvaise habitude de jurer vous +pressera, de remplacer vos gras jurons par _sapristi_.--Je consens au +marche, repondis-je.--Et vous, capitaine, ajouta-t-il, n'oubliez pas +que, si vous manquez a votre promesse, je manquerai a la mienne." + +"Je vis bien vite que j'avais fait un marche de dupe, ou plutot que le +bon cure savait bien ce qu'il faisait en me le proposant. Chaque jour +j'oubliais l'innocent _sapristi_, et je reprenais mon triste +repertoire. Aussitot, le cure me faisait un sermon en trois points, et +j'etais bien force de l'ecouter, puisque c'etait dans nos conventions. +Vous devinez facilement le reste: a mesure que mon venerable ami me +devoilait les beautes de la religion, j'y prenais gout; ce n'etait +plus une punition, c'etait devenu un besoin. Bientot, je fus tout a +fait converti; mon excellent cure me fit approcher des sacrements; +maintenant je trouve mon bonheur a l'accomplissement de mes devoirs, +et il ne me reste de mon ancien etat que l'habitude d'assaisonner +toutes mes phrases du fameux _sapristi_, ce qui me fait appeler par +tout le monde ici le capitaine _Sapristi_. Si je raconte volontiers +mon histoire, c'est dans l'esperance qu'elle pourra detourner du mal, +et de la mauvaise habitude de jurer, quelques personnes aussi +coupables que je l'etais alors.[1]" + +[Note 1: Cite dans les _Petites lectures_, bulletin populaire +des Conferences de Saint-Vincent-de-Paul.--Nous n'avons pu verifier +nous-meme, on le comprend, l'authenticite des traits que nous avons +puises dans d'autres Recueils; mais pourquoi la mettre en doute: Il +est certain qu'il s'opere frequemment des conversions tout aussi +extraordinaires que celle-la; le pretre n'y prend meme plus garde dans +les pays de foi, tant il est souvent temoin de ces merveilles, et +elles restent un secret entre l'homme et Dieu.] + + + + * * * * * + + + +5.--LA VENGEANCE D'UN ETUDIANT CHRETIEN. + +Sous Louis-Philippe, ecrit Armand de Pontmartin, l'esprit d'irreligion +regnait dans les colleges de Paris. Il y avait pourtant des +exceptions... la plus originale et la plus touchante m'etait apparue +sous les traits de Paul Savenay, natif de Guerande. Doue, ou plutot +arme d'une piete angelique et robuste tout ensemble, il bravait le +respect humain, defiait la raillerie, et il aurait mis au besoin tout +l'entetement de sa race pour affronter la persecution et le martyre. +Cette piete se revelait jusque sur son visage, qui prenait une +expression celeste au moment de la priere. Ainsi, lorsque, sur un +signe de notre professeur indolent, je recitais, au debut et a la +fin de la classe, le _Veni Sancte Spiritus_ et le _Sub tuum +praesidium_, c'etait pour presque tous les eleves, le signal d'un +concert charivarique d'eternuements, de quintes de toux, de pupitres +disloques, et de dictionnaires tombant a grand bruit. Paul Savenay +s'isolait de ce tapage, et l'on pouvait suivre sur sa figure le +sourire de la sainte Vierge dont il implorait la protection, et le +contact de l'Esprit-Saint qui l'effleurait de ses ailes. + +Cette piete fervente l'avait fait prendre en grippe par le plus +mauvais sujet de la classe, fanfaron d'impiete et de libertinage, +liseur et colporteur des livres de Parny et de Voltaire, et pourtant +Breton comme Paul; mais entendons-nous, ce Breton-la, nomme Jacques +Fael, etait un Breton de contrebande. On disait que son pere, Nantais +d'origine, avait pris part a quelques-unes des plus sanglantes scenes +de la Revolution, s'etait enrichi en achetant des terres de Vendeens, +puis ruine dans des speculations equivoques. Tout irritait Jacques +contre Paul Savenay; un heritage de haine, le retour des Bourbons, +l'animosite instinctive du vice contre la vertu, du mal contre le +bien, de l'atheisme contre la foi, du diable contre le bon Dieu; mais +ce qui l'exasperait le plus, c'etait la douceur de Paul, sa patience +inalterable que, naturellement, Jacques taxait de lachete et +d'hypocrisie.--Tu es donc un lache? lui disait-il en lui montrant +le poing.--Je ne le crois pas, repondait Paul avec un accent de +resignation qui aurait desarme un tigre. Son persecuteur ne lui +laissait pas un moment de treve, et le harcelait de la facon qui +devait le plus cruellement blesser cette ame tendre, chaste, exquise +et pieuse. Non content de le traiter de cagot, de Basile, de tartufe +et de cafard. Jacques joignait le blaspheme a l'insulte, le sacrilege +a l'outrage. Il glissait de mauvais livres dans le pupitre de Paul +et lui jouait les plus vilains tours. Nous sumes plus tard que ses +brutalites s'etaient parfois envenimees jusqu'aux voies de fait: +bourrades, brimades, coups de poing, coups de regle: un jour meme, un +coup de canif qui fit couler le sang. La plupart des eleves feignaient +de ne pas s'apercevoir de ces abominables violences. Quelques-uns +avaient l'infamie d'applaudir avec des ricanements stupides. Jacques +n'avait pas, en somme, l'air bien feroce; mais etait grand, bien +decouple, taille en athlete. On le redoutait et il avait sa petite +cour de complaisants et de flatteurs. Lorsqu'indigne de sa mechancete +et attire vers Paul Savenay par d'irresistibles sympathies, je +risquais, moi chetif, quelques reproches: "Tais-toi ou je t'assomme! +me disait cet enrage; tais-toi, mauvaise graine d'emigre!" J'aurais +certainement eu ma part de ses injures et de ses coups, si je n'avais +trouve un admirable defenseur en la personne de Gaston de Raincy. + +Le martyre de Paul Savenay dura deux ans et pendant ces deux ans, pas +une plainte. S'il versait en secret quelques larmes, il ne pleurait +pas sur ses souffrances, mais sur les egarements de cette pauvre +ame, revoltee contre Dieu. Un matin, me rencontrant a la porte de +Saint-Sulpice, et me croyant meilleur que je n'etais, il me dit: +"Armand, allons prier pour lui!" Je lui repondis: "Paul, tu es un +saint... le saint de Guerande, et c'est sous ce nom que je veux +desormais te connaitre et t'admirer!" + +Bientot, je perdis de vue le persecuteur et sa victime. Jacques +Fael, convaincu de colportage du _Compere Mathieu_ et des +_Chansons_ de Beranger, fut _prie_ par le proviseur de ne pas revenir +apres les vacances. Paul Savenay, qui se destinait a la profession de +medecin, quitta le college un an avant moi." + +Armand de Pontmartin, a cet endroit, interrompt son recit pour +expliquer comment il retrouva quelques annees plus tard ce vertueux +jeune homme chez Frederic Ozanam. Ce dernier venait de fonder, avec +quelques amis, les Conferences de saint Vincent de Paul et il exposait +aux jeunes messieurs reunis chez lui les moyens qui lui semblaient les +plus propres a assurer le succes de l'entreprise. + +"Tout a coup, continue le narrateur, Ozanam regarde a sa montre et dit +aux jeunes gens qui l'entouraient: "Mes amis, je suis un bavard. Agir +vaut mieux que parler, dans une crise comme celle-ci. L'ennemi +est toujours la; le cholera vient a peine d'entrer dans sa phase +decroissante... Nous n'avons pas une minute a perdre! + +Il distribua a ses ouvriers de la premiere heure la liste des malades +qu'ils devaient visiter. Puis, s'adressant a Paul Savenay:--Et vous, +Paul, lui dit-il, votre premiere visite est toujours, n'est-ce pas, +pour l'hotel Racine? + +--Oui, mon ami, repondit Savenay; oui, encore aujourd'hui, ajouta-t-il +avec une emotion singuliere. + +En ce moment, Ozanam le prit a part et lui dit tout bas quelques mots +en me regardant. Il me sembla que Paul Savenay opposait une certaine +resistance. Ozanam insistait en repetant a demi-voix: Pourquoi pas? +Pourquoi pas?... + +Paul parut enfin se decider, et se tournant vers moi: "Veux-tu, me +dit-il, que nous sortions ensemble?" + +Nous sortimes: Ozanam habitait alors la rue de Sevres, et nous +nous dirigions du cote de la rue Jacob. En descendant la rue des +Saints-Peres, nous croisames une modeste voiture de louage, qui +gravissait assez lentement cette montee fort raide. Paul salua et me +dit: "Sais-tu qui est dans cette voiture? Mgr de Quelen, archeveque de +Paris. Comme hier, comme demain, il vient de l'hotel-Dieu, et il va a +l'hospice de la Charite; c'est ainsi qu'il se venge. Parmi ceux qu'il +visite, qu'il secourt et qu'il console, on compterait par centaines +les emeutiers de fevrier 1831, les pillards de l'archeveche et de +Saint-Germain-l'Auxerrois, ceux qui l'auraient egorge, s'il etait +tombe entre leurs mains!" + +Nous arrivames au bout de la rue Jacob; Paul s'arreta devant l'hotel +Racine, moins poetique et moins elegant que son nom. La, il parut +hesiter encore, puis prenant son parti: "Entrons," me dit-il. On sait +ce que sont ces hotels d'etudiants. Nous montames quatre etages. +Parvenus au quatrieme, nous vimes une clef sur la porte, n deg. 78, +Paul entra sans frapper, et me fit signe de le suivre. Un emouvant +spectacle m'attendait. + +Sur un lit fort propre, tendu de rideaux de toile verte, je reconnus a +l'instant Jacques Fael, le persecuteur, le bourreau de Paul Savenay. +Il etait evidemment en convalescence; mais sa paleur, ses yeux cernes, +son visage amaigri, prouvaient qu'il venait de subir l'horrible crise. +Sa soeur, vetue de noir, etait debout a son chevet, un rayon de soleil +d'avril egayait la chambre. + +En me voyant, Jacques poussa un cri de surprise; puis, brusquement, +presque violemment, imposant silence d'un geste a Paul, qui voulait +parler: + +"Non, vois-tu? lui dit-il; non, Paul, tu ne veux pas que j'etouffe, +n'est-ce pas? Quand je devrais retomber malade, il faut, entends-tu +bien? il faut que notre camarade sache... ce qu'il a deja devine! Il +a ete le temoin de mes infamies, de tes souffrances; il faut qu'il +apprenne ce qu'a ete la revanche du chretien contre le mecreant, du +saint contre le miserable. Tais-toi! tais-toi!... Noemi, dis-lui de se +taire et de me laisser la parole!... Il y a un mois, j'etais encore +tel que tu m'as connu... Non, Armand, j'etais pire: impie, athee, +mechant, libertin, mangeur de pretres, corrompu jusqu'aux moelles. Le +29 mars, jeudi de la mi-careme, j'avais fait la noce avec quelques +compagnons de debauches... je rentre a minuit... une heure apres, je +me tordais sur ce lit, en proie a des convulsions effroyables... La +tete en feu, le corps glace, tous les symptomes du cholera... et +j'etais seul, seul au monde... Ma soeur Noemi, au fond de la Bretagne, +chez une vieille tante..., mes parents morts..., point d'amis... le +vice et l'impiete n'en donnent pas... Oui, seul dans ce miserable +hotel, sur que, si j'avais la force d'appeler, l'hotesse epouvantee +me ferait jeter sur un matelas, et me crierait d'aller mourir dans la +rue... Oh! quelle nuit! L'enfer anticipe, moi qui ne croyais pas a +l'enfer!... Tais-toi, Paul, je t'en prie, laisse-moi parler!... A sept +heures, au paroxysme de mes tortures et de mon desespoir, ma porte +s'ouvre, et je vois entrer Paul Savenay... Paul, ma victime, mon +martyr!... Ah! je crus d'abord a une apparition vengeresse... Mais +non, il avait sur les levres un sourire celeste; dans le regard, +l'expression angelique du pardon... Il vint a moi, me prit la main, me +dit quelques bonnes paroles;... c'etait un miracle, n'est-ce pas?... + +--Non, c'etait tout simple, interrompit Paul Savenay. Je suis interne +a l'hospice de la Charite, a deux pas d'ici... Le docteur Recamier, +mon maitre, m'avait charge de visiter tous les hotels de la rue +Jacob... L'hotel Racine etait sur ma liste et le hasard... + +--Le hasard!!! C'est donc toi maintenant qui nies la Providence?... +Pourquoi ne pas dire la verite tout entiere?... Tu etais delegue de +la societe de Saint-Vincent-de-Paul, ou plutot du bon Dieu, pour me +sauver, pour me guerir, pour me consoler, pour faire de moi un honnete +homme et un chretien!... Une heure apres, poursuivit Jacques, +en m'adressant de nouveau la parole, j'avais tous les remedes +necessaires, et, le soir, sur ma demande, il m'amena un vicaire de +Saint-Germain-des-Pres... Tu vois bien que c'etait le bon Dieu! +Pendant cinq jours, Paul ne m'a presque pas quitte...; pendant cinq +nuits, il m'a veille... Puis, lorsqu'il a reconnu que le danger etait +passe, il a ecrit a ma soeur Noemi, qui n'a pas perdu une minute... +et, a present, je suis le mieux soigne des convalescents, moi qui +m'etais cru le plus abandonne des agonisants et des damnes... Oh! +comment reconnaitre tant de bienfaits de la misericorde divine? +Comment expier mes fautes, mes impietes, mes crimes?... + +--Jacques, reprit doucement Paul Savenay, je t'ai deja dit que, quand +meme tu n'aurais eu, avant de mourir, qu'un moment, si ce moment avait +ete bien employe, Dieu t'aurait pardonne!... Et tu as une vie tout +entiere! + +--Mais toi, Paul, mon sauveur, toi qui m'as rendu tant de bien pour +tant de mal, comment reparer, comment payer ma dette?... Comment +meriter ton pardon, ton amitie?..." + +En sortant de l'hotel Racine, je dis a Paul: "Tu te figures peut-etre +n'avoir gueri qu'un malade... Eh bien! tu te trompes; tu en as gueri +un autre, et cet autre te serre la main[2]." + +[Note 2: Armand de Pontmartin, _Correspondant_ (Extraits).] + + + + * * * * * + + + +6.--UN PERE CONVERTI PAR SON ENFANT. + +On trouverait difficilement un recit plus touchant que celui qui nous +a ete laisse par le heros de cette histoire, heureux privilegie des +misericordes divines. + +"J'ai ete eleve aussi mal que possible sous le rapport religieux, non +seulement dans l'ignorance de la verite, mais dans le gout, dans le +respect, dans la superstition de l'erreur, et je quittai mes classes, +bien muni d'arguments contre Notre-Seigneur et contre l'Eglise +catholique. + +Elevee comme moi, aussi ignorante que moi, ma femme etait beaucoup +meilleure. Elle avait le sens religieux. Il se developpa lorsqu'elle +devint mere; et, apres la naissance de son premier enfant, elle entra +tout a fait dans la voie. Quand je songe a tout cela, j'ai le coeur +remue d'un sentiment de reconnaissance pour Dieu, dont il me semble +que je parlerais toujours, et que je ne saurais jamais exprimer. + +Alors je n'y pensais point. Si ma femme avait ete comme moi, je crois +que je n'aurais pas meme songe a faire baptiser mes enfants. Ces +enfants grandirent. Les premiers firent leur premiere communion, sans +que j'y prisse garde. Je laissais leur mere gouverner ce petit monde, +plein de confiance en elle, et modifie a mon insu par le contact de +ses vertus que je sentais et que je ne voyais pas. + +Vint le dernier. Ce pauvre petit etait d'une humeur sauvage, sans +grands moyens; si je ne l'aimais pas moins que les autres, j'etais +cependant dispose a plus de severite envers lui. La mere me disait: + +--Sois patient; il changera a l'epoque de sa premiere communion. + +Ce changement a heure fixe me paraissait invraisemblable. Cependant +l'enfant commenca a suivre le catechisme, et je le vis en effet +s'ameliorer tres sensiblement et tres rapidement. J'y fis attention. +Je voyais cet esprit se developper, ce petit coeur se combattre, +ce caractere s'adoucir, devenir docile, respectueux, affectueux. +J'admirais ce travail que la raison n'opere pas chez les hommes; et +l'enfant que j'avais le moins aime, me devenait le plus cher. + +En meme temps, je faisais de graves reflexions sur une telle +merveille. Je me mis a ecouter la lecon de catechisme. En l'ecoutant, +je me rappelais mes cours de philosophie et de morale: je comparais +cet enseignement avec la morale dont j'avais observe la pratique dans +le monde, helas! sans avoir pu moi-meme toujours m'en preserver. Le +probleme du bien et du mal, sur lequel j'avais evite de jeter les +yeux, par incapacite de le resoudre, s'offrait a moi dans une lumiere +terrible. Je questionnais le petit garcon: il me faisait des reponses +qui m'ecrasaient. Je sentais que les objections seraient honteuses et +coupables. Ma femme observait et ne disait rien; mais je voyais son +assiduite a la priere. Mes nuits etaient sans sommeil. Je comparais +ces deux innocences a ma vie, ces deux amours au mien; je me disais: +"Ma femme et mon enfant aiment en moi quelque chose que je n'ai aime +ni en eux ni en moi; c'est mon ame." + +Nous entrames dans la semaine de la premiere communion. Ce n'etait +plus de l'affection seulement que l'enfant m'inspirait; c'etait un +sentiment que je ne m'expliquais pas, qui me semblait etrange, presque +humiliant, et qui se traduisait parfois en une espece d'irritation. +J'avais du respect pour lui. Il me dominait. Je n'osais pas exprimer +en sa presence de certaines idees, que l'etat de lutte ou j'etais +contre moi-meme produisait parfois dans mon esprit. Je n'aurais pas +voulu qu'elles lui fissent impression. + +Il n'y avait plus que cinq ou six jours a passer. Un matin, revenant +de la messe, l'enfant vint me trouver dans mon cabinet, ou j'etais +seul. + +--Papa, me dit-il, le jour de ma premiere communion, je n'irai pas a +l'autel sans avoir demande pardon de toutes les fautes que j'ai faites +et de tous les chagrins que je vous ai causes, et vous me donnerez +votre benediction. Songez bien a tout ce que j'ai fait de mal pour me +le reprocher, afin que je ne le fasse plus, et pour me pardonner. + +--Mon enfant, repondis-je, un pere pardonne tout, meme a un enfant qui +n'est pas sage; mais j'ai la joie de pouvoir te dire qu'en ce moment +je n'ai rien a te pardonner. Je suis content de toi. Continue de +travailler, d'aimer le bon Dieu, d'etre fidele a tes devoirs; ta mere +et moi nous serons bien heureux. + +--Oh! papa! le bon Dieu qui vous aime tant, vous soutiendra, pour que +je sois votre consolation, comme je le demande. Priez-le bien pour +moi, papa. + +--Oui, mon cher enfant. + +Il me regarda avec des yeux humides, et se jeta a mon cou. J'etais +moi-meme fort attendri. + +--Papa!... continua-t-il. + +--Quoi, mon cher enfant? + +--Papa, j'ai quelque chose a vous demander! + +Je voyais bien qu'il voulait me demander quelque chose, et ce qu'il +voulait me demander, je le savais bien! Et, faut-il l'avouer? j'en +avais peur; j'eus la lachete de vouloir profiter de ses hesitations. + +--Va! lui dis-je, j'ai des affaires en ce moment. Ce soir ou demain, +tu me diras ce que tu desires, et, si ta mere le trouve bon, je te le +donnerai. + +Le pauvre petit, tout confus, manqua de courage, et, apres m'avoir +embrasse encore, se retira tout deconcerte, dans une petite piece +ou il couchait, entre mon cabinet et la chambre de sa mere. Je m'en +voulus du chagrin que je venais de lui donner, et surtout du mouvement +auquel j'avais obei. Je suivis ce cher enfant sur la pointe des pieds, +afin de le consoler par quelque caresse, si je le voyais trop afflige. +La porte etait entr'ouverte. Je regardai sans faire de bruit. Il etait +a genoux devant une image de la sainte Vierge; il priait de tout son +coeur. Ah! je vous assure que j'ai su ce soir-la quel effet peut +produire sur nous l'apparition d'un ange! + +J'allai m'asseoir a mon bureau, la tete dans mes mains, pret a +pleurer. Je restai ainsi quelques instants. Quand je relevai les yeux, +mon petit garcon etait devant moi avec une figure tout animee de +crainte, de resolution et d'amour. + +--Papa, me dit-il, ce que j'ai a vous demander, ne peut pas se +remettre, et ma mere le trouvera bon: c'est que, le jour de ma +premiere communion, vous veniez a la sainte Table avec elle et moi. +Ne me refusez point, papa. Faites cela pour le bon Dieu qui vous aime +tant. + +Ah! je n'essayai pas de disputer davantage contre ce grand Dieu qui +daignait ainsi me contraindre. Je serrai en pleurant mon enfant sur +mon coeur.--Oui, oui, lui dis-je, oui, mon enfant, je le ferai. Quand +tu voudras, aujourd'hui meme, tu me prendras par la main; tu me +meneras a ton confesseur, et tu lui diras: "Voici mon pere." + +_L'abbe_ LOTH. + + + + * * * * * + + + +7.--UN CADEAU INATTENDU. + +Dans une fonderie situee pres de Paris, il y avait un ouvrier qui +avait recu autrefois une certaine education. Mais des revers de +fortune l'avaient oblige a chercher du travail. + +Un jour, il fit un faux pas, tendit ses mains en avant pour amortir sa +chute, et sa main droite alla malheureusement s'etendre sur un +morceau de fer rouge qui la brula jusqu'a l'os. Le malheureux subit +l'amputation avec courage; mais il ne souffrit pas avec un courage +egal une infortune qui le privait, lui, sa femme et ses quatre +enfants, du pain quotidien; ses plaintes s'exhalaient en affreux +blasphemes. + +Informee de sa triste situation par une bonne-soeur de charite, la +comtesse *** se hata d'accourir. Elle prodigua avec ses secours +les bonnes paroles, multiplia ses visites, ses cadeaux, ses +encouragements. + +L'ouvrier la recevait froidement, acceptait tout poliment, remerciait +sechement et, des que la charitable comtesse avait franchi le seuil +de la mansarde, il se tournait vers sa femme et lui disait d'un ton +railleur: "Les visites de cette dame sont bien interessees, j'en suis +sur, c'est en vue des prochaines elections qu'elle nous vient en +aide." + +Tout en partageant les sentiments de son mari, Annette ne parlait pas +comme lui. Elle faisait bonne mine a la comtesse afin que les dons en +faveur de ses enfants fussent augmentes. + +Mais son coeur restait ferme, et la genereuse bienfaitrice ne se +faisait pas illusion sur les vrais sentiments de sa protegee. + +Noel arriva... Depuis quinze jours, la machine a coudre ne cessait de +faire entendre ses tics-tacs. C'etait a ne pouvoir dormir, durant la +nuit entiere, dans la maison. + +--Qu'avez-vous donc a travailler ainsi, Annette? demandaient les +voisines. Nous allons vous conduire au Pere-Lachaise[3], bien sur! si +vous continuez a vous fatiguer ainsi. + +[Note 3: Cimetiere bien connu, le principal de la Capitale.] + +--C'est que voici bientot Noel, et je ne veux pas voir pleurer mes +enfants comme l'an passe. Ils ont eu les mains vides pendant que les +autres avaient les mains pleines de jouets et de bonbons: cela m'a +fendu le coeur et je leur ai promis que le Noel de cette annee les +dedommagerait. + +Je travaille pour tenir parole. + +L'homme propose et Dieu dispose. Notre Annette travailla avec tant de +precipitation qu'un beau soir sa machine a coudre cassa. + +Plus de travail, plus de pain. Adieu les cadeaux de Noel! O malheur! +les enfants allaient pleurer... + +L'ouvriere fit contre mauvaise fortune bon coeur: elle porta vite son +gagne-pain a la reparation; mais on la fit attendre et on lui fit +payer quinze francs! helas! + +--Quel guignon d'etre malheureuse! murmurait la pauvre mere en +pleurant. + +Ce Noel allait etre, bien certainement, encore plus triste que celui +de l'annee precedente. La veille au soir, les enfants mirent leurs +petites chaussures sous la cheminee. Mille precautions furent prises +pour les placer au bon endroit; il y avait eu meme des contestations +et des disputes entre eux a ce sujet. Le cadet n'avait pas craint de +troubler l'ordre et de changer la topographie des souliers. La soeur +ainee, qui s'en apercut en faisant une ronde a la derobee, fit un +tintamarre qui necessita l'intervention du papa et de la maman. + +--Comme ils vont etre cruellement decus, demain matin! pensait Annette +avec angoisse. Mon coeur se fend de chagrin. + +Ce ne fut point sans peine que l'on decida les petits a aller se +coucher: ils restaient la, bouche beante, devant le tuyau de la +cheminee qui subit vingt fois leur inspection. Ils auraient volontiers +passe la nuit a attendre le petit Jesus. + +Couches sur leurs pauvres matelas, la discussion ne cessa point. Ils +firent des projets, des echanges; ils jaserent, se disputerent. + +Quand le silence se fut etabli, Annette dit a Baptiste: + +--Je n'ai rien a leur donner: ma bourse est a sec. Pauvres petits! + +Annette et Baptiste pleurerent en voyant l'etalage des chaussures des +enfants. + +Tout a coup, sans dire un mot, Baptiste se leva et sortit... Il passa +devant les magasins etincelants de lumiere, s'arreta aux splendides +etalages. + +--Passons, dit-il, je suis trop pauvre pour entrer la. Il porta ses +pas du cote des petites boutiques en planches, echelonnees le long des +boulevards et bourrees de jouets. Avisant une boutique a treize sous, +il entra, et s'approchant du patron, il lui dit a l'oreille: + +--Je suis un brave ouvrier, j'ai quatre enfants; une grande dame nous +protege (cet aveu lui coutait les yeux de la tete): je voudrais bien +avoir, a credit, quelque objet a bon marche. Monsieur, vous pouvez +voir... je demeure a... + +Le patron ne le laissa pas achever. + +--La maison ne vend pas a credit, Monsieur... Inutile!... A treize +sous! Boutique a treize sous!... Bon marche sans exemple. + +Quand Baptiste revint a la mansarde, il etait exaspere et criait plus +fort que jamais: "Ah! quel malheur d'etre pauvre!" + +Les cloches de la messe de minuit sonnaient a toute volee et +joyeusement. + +Annette entendit frapper a la porte; elle courut ouvrir: la comtesse +entra. + +--Quoi, vous a cette heure? + +--Oui, j'ai pense a vos cheris... Je n'ai qu'un instant; ma voiture +est en bas qui m'attend pour me conduire a Sainte-Clotilde ou je +vais entendre la messe de minuit. Oh! comme ils dorment d'un sommeil +paisible, ces chers petits enfants du bon Dieu! Ils seront bien +contents demain... tenez, voila pour eux. + +La comtesse tendit un paquet, et, enveloppee de son manteau ramene +autour d'elle, descendit rapidement l'escalier. + +Un coup de couteau a travers une ficelle, et le paquet eventre etala +ses merveilles. Il y avait des poupees, des pantins, des dragees, des +oranges, du chocolat, des bonbons, tout un assortiment de bonnes et +belles choses a admirer, a conserver, a croquer. + +Baptiste et Annette n'y voyaient plus: ils pleuraient, ils +sanglotaient. + +Ces chers petits! comme ils seront heureux au reveil! + +Les chaussures ne furent pas assez longues, larges et hautes pour +recevoir les dons du petit Jesus: le devant de la cheminee fut garni +d'objets inconnus a la mansarde. Comment decrire la joie des enfants, +leurs exclamations, leurs cris, lorsque le jour fut venu! + +Annette et Baptiste devoraient des yeux ces chers petits; ils +partageaient leurs transports et pleuraient de joie avec eux. + +Quand la comtesse revint, Baptiste lui dit, les larmes aux yeux: + +--Madame, vous nous aimez puisque vous aimez nos enfants. Nous vous +serons tous reconnaissants jusqu'a la mort. + +Huit jours apres, Baptiste, Annette et les enfants allaient a la messe +de la paroisse. + +La charite de la comtesse avait trouve le chemin du coeur. + + + + * * * * * + + + +8.--LES TROIS ACTES D'UN DRAME CONTEMPORAIN. + +Un dimanche matin, on aurait pu voir, il y a quelques annees, deux +personnes se rendant a l'eglise principale de leur localite, vers +l'heure de la grand'messe. C'etaient M. X*** et son epouse, tous deux +imbus des prejuges de notre siecle et pleins de cette arrogante fierte +qui distingue les _parvenus_ sans religion. Ils n'allaient pas a la +maison de Dieu pour y prier, mais bien pour s'y pavaner et y chercher +un moyen de se distraire en meme temps qu'une satisfaction a leur +vanite. Lorsqu'ils entrerent, la messe etait commencee; au lieu de se +tenir dans le bas de l'eglise, ils pretendent traverser les rangs, +examinent curieusement toute l'assistance, se communiquent leurs +impressions, en un mot affectent le meme sans-gene que s'ils s'etaient +trouves dans un concert ou une salle de spectacle. A ce moment, un +pretre a cheveux blancs, d'un aspect venerable, quitte le choeur pour +faire, selon l'usage, la quete parmi les fideles. C'etait le cure de +la paroisse, qui jouissait de l'estime universelle grace a ses +bienfaits et a ses vertus. Le digne ecclesiastique avait la douceur +d'un pere, mais il avait aussi la juste severite du ministre d'un +Dieu trois fois saint. Indigne de l'attitude inconvenante de M. X*** +et de son epouse, que leur toilette toute mondaine rendait plus +revoltante encore, peine surtout du scandale qui en resultait pour +ses ouailles, le pasteur ne put s'empecher de s'arreter un instant +lorsqu'il arriva pres d'eux, et il leur dit a voix basse, mais d'un +air grave: "Oubliez-vous donc que vous etes ici dans la maison de +Dieu?..." Puis, il passa, mais sa parole ne passa point, elle demeura +brulante sur le coeur de Mme X***, et en fit jaillir jusque sur son +front la rougeur de la honte et de la colere... + +Peu de jours s'etaient ecoules, lorsqu'un jeune homme se presente +au domicile du bon cure et demande a lui parler. Vainement lui +objecte-t-on une occupation urgente, qui rend l'entrevue pour le +moment impossible; il insiste vivement et justifie ses instances par +les sollicitations d'un malade qui, se tordant, dit-il, dans les +etreintes de l'agonie, l'appelle, veut le voir, lui parler, ne voir et +ne parler qu'a lui seul!... Le pretre est averti, il abandonne tout +pour porter au moribond les consolations de son ministere, il hate +le pas, il court vers le domicile indique, il arrive. Introduit dans +l'appartement ou il etait attendu, il cherche inutilement le lit du +malade, il n'y trouve qu'un homme a l'abord froid et glacial et une +dame se prelassant sur un riche canape.--On a devine M et Mme X***. + +C'etait un lache guet-apens. + +Le seuil a peine franchi, la porte se ferme a double tour derriere le +vieillard. + +--Puis-je savoir ce que cela signifie? dit-il avec etonnement. + +--Je vais vous l'apprendre, repond X***. Asseyez-vous. + +Le venerable pasteur s'assit machinalement, sans rien comprendre a un +pareil debut. Mme X*** laissa percer sur ses levres un imperceptible +sourire, et son mari joua une dignite qui etait une contradiction +flagrante avec le role qu'il s'imposait. + +--Monsieur l'abbe, dit-il, nous reconnaissez-vous? + +--Non, dit le pretre; cependant vos traits ne me sont point inconnus, +mais je ne saurais preciser... + +--C'est etrange, fit X*** avec une legere ironie; eh bien! monsieur, +j'aiderai vos souvenirs. Ministre d'une religion toute de charite, +comment qualifieriez-vous l'insulte qu'un homme inflige a un autre? + +--C'est une faiblesse, dit le pretre. + +--Et si cette pretendue faiblesse atteint encore son epouse? + +--C'est alors une lachete, dit le vieillard, de plus en plus surpris. + +--Mais si cette lachete s'accomplit devant une foule nombreuse, et +dans un lieu repute sacre par vous et par les votres, dans l'eglise +meme: que devient alors cette lachete? + +--Cette lachete devient alors un sacrilege, dit encore le venerable +ecclesiastique, dont l'etonnement n'avait plus de limite. + +--Nous sommes parfaitement d'accord, dit X*** en echangeant avec sa +femme un rapide coup d'oeil. + +Les dernieres paroles du pretre avaient entierement epanoui le visage +de Mme X*** et elle souriait beatement sur son siege. + +--Mais je ne sais vraiment pas, monsieur, dit le cure, ou peuvent +aboutir toutes ces questions; daignez vous expliquer plus nettement, +je vous prie. + +--Encore un point a eclaircir, monsieur l'abbe, et j'arrive au +denoument. + +--Quel chatiment doit donc etre inflige a l'homme lache et sacrilege +qui a pu s'oublier ainsi? + +--Le chatiment est, dans ce cas, monsieur, l'expression de la +vengeance, et la vengeance n'appartient qu'a Dieu! + +--Ah! je le regrette; mais ici, monsieur, nous differons absolument de +maniere de voir, et il m'est avis que l'insulte doit necessiter ou +de promptes excuses ou une juste expiation. Permettez-moi, meme, de +n'admettre a cet egard que mon opinion seule. + +Et maintenant, ajouta-t-il, en quittant tout a coup le ton d'une +discussion calme pour les formes brusques et peu courtoises de la +colere et de la passion; et maintenant, ma femme et moi, nous sommes +les offenses, et l'insulteur, c'est vous!... + +--Moi! dit le pretre avec surprise sans doute, mais toujours avec ce +calme et cette dignite qui jaillissent d'une conscience pure; moi!... +Puis, un souvenir illuminant tout a coup sa memoire: "Oh! monsieur, +poursuit-il d'un ton doucement ironique, vous intervertissez +etrangement les roles: je sais a present de quoi il s'agit. Dieu m'a +confie la garde de sa maison, j'ai du la faire respecter, et en vous +rappelant, ainsi qu'a madame, la saintete du sanctuaire, je n'ai fait +qu'accomplir un devoir." + +X*** demeure un instant interdit, en face d'une reponse aussi ferme: +mais peut-il etre vaincu, lui, par un pretre, par un vieillard?... + +--Monsieur! s'ecrie-t-il avec violence, vos paroles etaient une +insulte, et l'insulte veut l'expiation; et saisissant un pistolet +cache sous son vetement: "A genoux, dit-il au vieillard, a genoux! et +faites des excuses![4]" + +[Note 4: Quelque incroyable et meme improbable que paraisse cette +Violence premeditee, qu'on pourrait regarder comme une scene de roman, +L'auteur garantit l'authenticite du fait.] + +X*** avait arme le pistolet et le tendait menacant vers la poitrine du +vieux pretre. + +Mais il ne savait pas tout ce qu'il y a de noblesse, d'energie, +d'invincible volonte dans un coeur sans tache, dans une ame +chretienne, nourrie chaque jour du pain des forts. Il ne savait pas +qu'abreuve du sang de son Dieu, le vieillard y retrouve les forces +de la jeunesse, le pretre l'heroisme qui fait les martyrs. Il ne le +savait pas, il ne le soupconnait meme pas; s'il en eut ete autrement, +aurait-il pu consentir a affronter benevolement cette alternative, +ou d'etre le meurtrier d'un vieillard, ou de subir la honte d'une +mystification qu'il pretendait infliger lui-meme? + +Le saint pretre, calme et impassible, regarde fixement l'homme qui +le menace, et n'opposant a sa fureur qu'une sublime resignation: +"Monsieur, dit-il, le vieillard qui n'a plus que quelques jours a +passer sur la terre ne doit pas redouter la mort; et le pretre doit +mourir plutot que de transiger avec sa conscience, il ne saurait +retracter un devoir accompli, et il ne flechit le genou que devant son +Dieu!" + +Et portant la main a son coeur: "Frappez, monsieur, dit-il, frappez! +Dieu nous voit, qu'il nous juge; a lui seul appartient la vengeance!" + +Ainsi que nous venons de le dire, se trouvant dans la necessite ou +d'etre meurtrier ou de subir la honte d'une defaite, X*** fut tout +heureux de voir sa femme s'interposer et solliciter en faveur du +vieillard un _genereux_ pardon. Cette mediation tout a coup inspiree a +Mme X*** diminua un peu ce qu'avait d'humiliant la position que son +mari s'etait faite. Ne paraissant alors obeir qu'aux instances de son +epouse, il baissa l'arme et ne frappa point. + +--Puisque vous ne voulez pas me tuer, dit le cure, souriant a demi, +soyez assez bon, monsieur, pour vouloir bien me rendre la liberte que +vous m'avez ravie. + +X*** ouvrit la porte de son appartement, non sans quelque embarras, et +le pretre, ne laissant paraitre aucune emotion, avec l'aisance d'un +calme parfait, se retira en s'inclinant. + +Un an apres, jour pour jour, le triste heros de cette aventure +revenait, a cheval, d'un village voisin. C'etait a la nuit tombante, +et le voyageur humait avec delices la fraicheur du soir. + +Apres une absence de huit jours, il venait de regler quelques affaires +et se hatait de rentrer au sein de sa famille. Le voyage jusque-la +avait ete des plus heureux; tout a coup, arrive a un endroit ou la +route decrit brusquement une courbe, le contact inattendu d'une +branche qui s'inclinait isolement sur le chemin effraye le cheval. +Un ecart aussi prompt qu'imprevu renverse le cavalier. Par une +circonstance funeste, le pied de X**** demeure engage dans l'etrier +et le tient suspendu aux flancs de sa monture, balayant de son front +ensanglante le sable et les cailloux de la route. + +Non loin de la se trouvaient quelques, habitations, ca et la eparses. +Aux cris de l'infortune, on accourt; mais, surexcite par le bruit +qu'il entend et par la piqure incessante de l'eperon avec lequel il +laboure lui-meme ses propres flancs, le cheval redouble de vitesse et +traine a travers les champs le corps mutile de son maitre. On peut +enfin l'arreter, mais X*** n'a deja plus le sentiment de sa propre +existence. Ses vetements en lambeaux sont souilles de poussiere et de +sang; son visage, horriblement defigure, laisse apercevoir au front +une blessure large et profonde. Transporte sous le toit d'un pauvre +paysan, il y recoit les soins les plus empresses, mais la nuit qu'il y +passa fut une nuit d'angoisses et d'atroces douleurs. + +X*** n'etait qu'a 3 kilometres de chez lui, et le lendemain, sur +l'assurance donnee par le medecin que le malade pouvait, sans trop de +danger, a l'aide de certaines precautions, franchir cette distance, +quelques amis le porterent sur une litiere, et apres bien des +difficultes, parvinrent a le deposer mourant a son domicile. + +Malgre un repos absolu, malgre la rigoureuse observance de toutes les +prescriptions de l'art, l'etat du malade devenait de plus en plus +alarmant; il n'y avait meme plus d'autre lueur d'esperance que celle +qui ne nous abandonne jamais, tant que l'objet de nos inquietudes ne +nous est pas entierement ravi. Ses amis ne l'approchaient pas; sa +femme elle-meme ne venait aupres de lui qu'a de rares intervalles. +Elle etait loin de s'illusionner sur la gravite du mal, et quelques +etincelles d'une foi non encore eteinte lui faisaient desirer pour +son mari les secours de la religion; mais, partageant de ridicules +prejuges, elle n'osait manifester ce desir. La difficulte s'aplanit de +la maniere la plus inattendue, et par celui-la meme dont on pouvait le +moins l'esperer. + +Dans le cours de sa maladie, X*** etait souvent en proie au delire, +et souvent alors aussi on entendait s'echapper de ses levres un nom +auquel se rattachaient pour lui de tristes souvenirs, un nom qu'il ne +semblait cependant prononcer qu'avec respect. A ce nom se melaient +encore des mots entrecoupes: Expiation!... Vengeance!... Et si le +malade trouvait un peu de calme, si la raison succedait au delire, +ce n'etait plus l'expression apparente du remords, mais celle du +repentir, qu'articulait sa bouche. + +A l'un de ces moments heureux, mais rares, ou une amelioration +sensible s'etait produite dans l'etat de X***, il fit venir sa femme +aupres de lui, et apres quelque temps d'un secret entretien, celle-ci +le quitta le front presque joyeux, comme si elle eut puise dans cet +entretien meme une double esperance. Elle s'empressa donc de donner +des ordres, qu'elle recommanda d'executer sans aucun retard. + +Un moment apres, le venerable cure que nos lecteurs connaissent deja, +se rendait aux instances de Mme X*** et franchissait de nouveau, sans +hesitation, le seuil d'une demeure ou il avait recu naguere un si +cruel outrage. + +O religion sainte, voila tes oeuvres! Ce saint vieillard a tout +oublie, tout pardonne, et il vient consoler et benir, il vient ouvrir +le ciel a celui qui avait failli l'assassiner. + +Ce fut Mme X*** qui introduisit le pasteur aupres du moribond. + +A l'aspect de ces cheveux blancs, de ce front tout empreint d'une +majeste simple et imposante, sous l'influence de ce regard toujours +grave, toujours calme, toujours bienveillant, mille souvenirs +surgirent spontanement dans l'ame de X***, et, soulevant la tete avec +effort, il voulut s'incliner devant le noble vieillard. + +--Est-ce bien vous, monsieur, dit-il d'une voix faible, est-ce bien +vous qui daignez venir jusqu'a moi? + +--Oui, c'est moi, dit le pretre avec bonte. + +--Je ne l'esperais pas, monsieur. Pouvais-je l'esperer apres l'outrage +dont je me suis rendu coupable envers vous? + +Puis, apres un moment de silence: + +--Ah! monsieur l'abbe, dites-le-moi, venez-vous ici pour me pardonner +ou pour me maudire? + +--Mon fils, le pretre ne maudit jamais, il ne sait que benir. Je vous +benis et je vous pardonne! + +Mme X*** etait la. A ces dernieres paroles, son coeur s'emut, ses +larmes coulerent, et, pour eviter d'augmenter par son emotion +l'emotion du malade, elle quitta l'appartement avec discretion et +prudence. + +Alors, son epoux tournant vers le pretre un regard ou se peignaient +tour a tour et la reconnaissance et l'admiration: + +--Merci, monsieur, merci! Je mourrai maintenant moins malheureux, +puisque j'ai obtenu un pardon que je n'osais meme pas implorer. + +--Ne parlons plus de moi, repondit le ministre du ciel; mon pardon +n'est rien, mon ami, ou bien peu de chose; je vous en apporte un +autre, autrement precieux, autrement desirable, celui de Dieu +lui-meme. C'est lui qu'il faut aimer, lui qu'il faut benir. Voyez! +jusque dans ses chatiments il se montre bon pere; c'est lui qui a +fait naitre en vous mon souvenir, lui encore qui me conduit ici pour +consoler votre souffrance. Que vos larmes montent jusqu'a lui, voici +l'heure de la reconciliation! + +Et le pretre s'approcha bien pres du lit du mourant. + +Dieu seul entendit les aveux du coupable et les paroles consolatrices +du pretre. Ce que nous savons, nous, c'est que les aveux de l'un +furent souvent interrompus pas des sanglots, et que les paroles de +l'autre furent accompagnees de douces larmes. Et quand ce secret +entretien fut acheve, le vieillard s'inclina plus pres encore du +penitent et deposa sur son front pale le baiser de la paix. + +Le lendemain, le vieux pretre revint aupres de son cher malade, +portant dans ses mains le gage du salut, le sceau de la +reconciliation. Le moribond, avec la piete d'un chretien, la foi vive +d'un fidele, s'unit intimement au Seigneur, et, quelques heures +apres, il expira dans les sentiments d'une esperance, d'une confiance +illimitees, car il allait vers Dieu, accompagne par Dieu meme! + +(D'apres _Jules Ducot_.) + + + + * * * * * + + + +9.--LE REMEDE EST DUR, MAIS IL EST BON!... + +Quelques jours apres avoir termine sa station, un missionnaire recut +la visite d'un capitaine, homme d'esprit, droit et honnete, qui entama +la conversation sur les grandes verites chretiennes exposees dans les +reunions precedentes. "J'ai bien la foi, dit cet officier; qui ne l'a +pas? Il n'y a qu'un ignorant ou qu'un homme perverti qui soit de force +a ne pas croire a l'eternite, a ne pas croire en Jesus-Christ et +a nier la majeste de l'Eglise. Dieu merci! je n'en suis pas la. +Cependant, j'ai dans l'esprit je ne sais quoi de vague, d'indefini qui +m'empeche d'aller jusqu'a la pratique." + +Le bon missionnaire sourit, et, lui tendant la main: "Mon capitaine, +lui dit-il, bien des gens sont travailles de cette maladie. +Voulez-vous en guerir?--Eh! sans doute, repondit l'officier? Quel +livre faut-il lire?--Aucun.--Et comment, alors, m'instruirai-je?--Rien +n'est plus simple. Seulement, je crains bien que vous ne repoussiez le +remede. Il est infaillible cependant.--Dites toujours. Peut-etre ne me +fera-t-il pas si peur.--Eh bien! mettez-vous a genoux et sans hesiter, +priez de tout votre coeur. Moi je vais me mettre a prier avec vous, +et puis... je vous confesserai.--Me confesser! repliqua vivement +l'officier tout surpris; mais c'est la precisement ce qui me parait +inadmissible." Et il lanca cinq ou six phrases contre la confession. +Le Pere ecouta tranquillement, puis lui dit: "Vous voyez bien que vous +avez peur, j'en etais sur. Je vous aurais cru plus brave.--Mais je le +suis.--Prouvez-le-moi donc, ici a genoux." + +En disant cela, il s'agenouilla le premier.... Apres un peu +d'hesitation, le capitaine en fit autant. Le missionnaire recita a +haute voix et du fond du coeur: _Notre Pere, Je vous salue, Marie,_ +et _Je crois en Dieu_; puis un acte de contrition. "Confessez-vous, +mon fils, ajouta-t-il avec douceur et autorite. Dieu veut votre ame. +Je vous pardonnerai tout en son nom." Le capitaine tout emu ne +repondit rien. Le pretre se leva; l'officier resta a genoux. Dieu +soit beni! dit le missionnaire. Et il s'assit pres du militaire, +l'encourageant si bien que son pauvre coeur ferme s'ouvrit a la +grace de Dieu et que, quelques minutes apres, l'absolution +sacramentelle avait rendu a sa belle ame sa purete premiere. + +L'officier resta longtemps a genoux... il pleurait. Quand il +se releva, il se jeta dans les bras du Pere. "Oh! quel remede! +s'ecria-t-il. Qu'il est dur, mais qu'il est bon! Comme je vois clair +a present! je n'ai plus de doutes; je crois tout; je suis le plus +heureux homme du monde!" + + + + * * * * * + + + +10.--LE BANC DE FAMILLE. + +Vers dix-huit ans, rapporte le heros de cette histoire, je perdis mon +pere et ma mere a quelques mois de distance, et en les perdant, je +perdis tout. Un an ne s'etait pas ecoule que ma foi et mes moeurs +avaient fait naufrage. Les moeurs d'abord, la foi ensuite. C'est +toujours ainsi que les choses se passent. Je devins voltairien, impie, +materialiste; enfin, comme vous dites aujourd'hui, libre-penseur. +Pousse par une logique satanique, je conformai mes actes a mes +nouvelles opinions. Moi, le fils d'une famille de saints, je ne mis +plus les pieds a l'eglise ni a Paques, ni a Noel, ni a l'occasion d'un +enterrement ou d'un mariage. Cette conduite fut justifiee a l'aide de +propos impies et blasphematoires qui scandaliserent toute la paroisse. +Le vieux cure qui m'avait fait faire ma premiere communion, m'ayant +ecrit pour me demander si je voulais garder a l'eglise mon banc de +famille, je ne daignai pas lui repondre et je cessai de le saluer. + +Dix-huit ans s'ecoulerent; dix-huit ans que je voudrais effacer de mon +existence au prix du temps que j'ai encore a passer sur la terre. +Un trait vous dira quel homme j'etais. Un jour de Paques, fatigue +d'entendre les cloches chanter a toutes volees dans leur langage +l'_Alleluia_, exaspere de voir les chemins couverts d'hommes et de +femmes en habits de fete se rendant a l'eglise, je saisis une cognee +de bucheron et j'allai attaquer par le pied un chene situe dans une de +mes prairies qui bordait la route. Je voulais protester contre les +superstitions populaires!... + +Deux ans apres ce bel exploit, par un jour brulant d'ete, une tempete +epouvantable s'abat sur le bourg de Saint-Maurice-les-Etangs. Une +famille, composee du pere, de la mere et des trois enfants fut tuee +par la foudre. + +Toute la paroisse se leva comme un seul homme et accompagna ces cinq +cercueils a l'eglise et au cimetiere. Je suivis la foule. L'impiete +n'est pas toujours de saison. On m'aurait, ce jour-la, jete des +pierres, si je m'etais abstenu d'assister aux funerailles, ou si, en y +allant, j'avais affecte de ne pas entrer dans l'eglise. J'entrai donc +et je fis comme les autres. + +Il y avait pres de dix-huit ans que je n'avais mis le pied dans la +maison de Dieu; aussi etais-je embarrasse de ma personne au milieu +de la foule qui remplissait, ce jour-la, l'eglise. Pendant que je +cherchais un coin pour m'y cacher, le sacristain vint a moi et me fit +signe de le suivre. Je le suivis machinalement, me demandant ce que ce +bonhomme me voulait. Quelle ne fut pas ma surprise, lorsqu'il m'ouvrit +le vieux banc de ma famille, toujours a sa place et toujours inoccupe, +comme si j'avais continue a payer a la fabrique la taxe annuelle! + +Je n'etais pas a la fin de mes etonnements. + +Le sacristain revint au bout de quelques minutes, apportant une petite +clef rouillee. Il me la remit en disant: + +--Voici votre clef. + +Je me rappelai alors qu'il y avait dans notre banc un petit coffret +scelle, moitie dans le bois, moitie dans la pierre, ou ma pieuse mere +mettait ses livres de prieres. + +Le coffret, lui aussi, etait a sa place; je le reconnus, je reconnus +la clef. J'ouvris, pousse comme par une force surnaturelle. Quelle ne +fut pas mon emotion, en trouvant dans le coffret des livres dont ma +mere se servait et ou elle m'avait fait lire souvent de si belles +prieres! Ils etaient la, a peine deteriores par le temps et +l'humidite, le _Formulaire de prieres_, l'_Ange conducteur_, +l'_Imitation de Jesus-Christ_... + +Ma presence dans l'eglise et dans le banc de ma famille eut fait +sensation en d'autres circonstances. Grace a la foule et a ces +funerailles extraordinaires, elle passa inapercue. Je pus, non pas +prier,--je ne savais plus le faire,--mais rever et reflechir comme si +j'avais ete seul. Ayant ouvert l'_Imitation_ pour me donner une +contenance, j'y trouvai une feuille de papier detachee, jaunie par le +temps et le contact des doigts. Elle contenait une priere ecrite de la +main de ma mere. La voici: + +"Oh! mon Dieu! ne me punissez pas de ce que je n'ai pas assez de foi +pour souhaiter, comme la mere de saint Louis, de voir mon fils mort +plutot que souille d'un seul peche mortel! Pardonnez a ma faiblesse. +Conservez la vie et la sante de mon enfant. Gardez-le du malheur de +vous offenser. Mais si jamais il s'egarait du chemin de la foi et de +la vertu, ramenez-l'y doucement et misericordieusement comme vous +ramenates l'enfant prodigue a son pere!" + +Vous devinez mon emotion. Des larmes, que mon orgueil s'efforcait de +retenir, coulerent abondamment. Dire que je fus converti ce jour-la, +serait trop dire. On ne brise pas aussi promptement avec dix-huit ans +d'impiete. Mais si je ne fus pas converti, je fus touche et ebranle. +Des le jour meme, j'allai remercier le venerable cure de Saint-Maurice +de m'avoir conserve mon banc de famille. Il me fallut insister pour +rembourser a l'excellent homme les dix-huit annuites qu'il avait +avancees pour moi au tresorier de la fabrique. + +"Voyez-vous? me dit-il, bon sang ne peut pas toujours mentir. On n'est +pas impunement le rejeton d'une famille de saints. Je le savais, +moi, qu'un jour ou l'autre vous viendriez occuper le vieux banc des +Chauvigny. + +Il ajouta, en me prenant les deux mains et en me les pressant: + +--Je vous en prie, mon cher enfant, puisque vous etes alle a l'eglise, +retournez-y. Vous consolerez les dernieres annees d'un vieux pretre +qui honorait et aimait vos parents, et qui en fut estime et aime." + +Que vous dirai-je de plus? J'allai a la messe le dimanche suivant. La +grace de Dieu fit le reste. + + + + * * * * * + + + +11.--LA LETTRE D'UNE MERE. + +Un des premiers malades que je visitai a mes debuts, disait un medecin +chretien, ce fut un jeune homme d'environ trente-cinq ans, que le +desordre avait prematurement conduit aux portes de la mort. Je +m'attachai a ce malheureux, et, ne pouvant le sauver, j'essayai +d'adoucir ses souffrances. Froid, silencieux, strictement poli, mon +malade acceptait mes remedes et mes soins sans croire beaucoup a +leur efficacite. Il aurait voulu dormir toujours et ne cessait de me +demander de l'opium. + +Je rencontrai dans l'escalier de la maison un vieux pretre qui me dit: + +--Monsieur, j'ai entendu dire que vous etiez chretien; rendez donc a +ce malheureux jeune homme un service: dites-lui quelques mots de Dieu. +Je lui ai fait, sans resultat, plusieurs visites. Il m'accueille +poliment, mais c'est tout. Je suis sur qu'une parole de vous ferait +plus d'effet que toutes mes exhortations. + +Je promis d'essayer. + +Le lendemain, je m'efforcai de faire causer mon malade et, comme il +s'y pretait d'assez bonne grace, j'amenai la conversation sur le +terrain religieux; le jeune homme s'en apercut et me dit d'un ton +ferme: + +--Je vous en prie, monsieur, ne me parlez pas de religion; je n'y +crois pas. + +--Vous croyez au moins a l'existence de l'ame? + +--Je crois a l'opium, dit-il en souriant, et au sommeil. + +Et il prit la position d'un homme qui essaie de dormir. + +A quelques jours de la, je fis une seconde tentative, qui tourna plus +mal encore que la premiere. + +--Ecoutez, docteur, me dit le malade, j'ai etudie un peu de +philosophie, et j'en sais assez pour ne pas croire a l'existence de +l'ame. + +Et il se mit a developper quelques-uns des arguments de l'ecole +materialiste. + +Ces erreurs, qui m'auraient choque dans la bouche d'un professeur +eloquent, me parurent, dans cette mansarde et sur les levres de ce +mourant, revoltantes et monstrueuses. Je sortis navre. + +Cependant nous continuions, le vieux pretre et moi, a soigner, sans +plus de succes l'un que l'autre, le corps et l'ame de ce malade. +Le corps marchait a grands pas au tombeau. L'ame s'en allait a la +perdition eternelle. + +Un jour que je posais a ce jeune homme une ventouse, j'eus besoin d'un +morceau de papier; j'apercus une espece de lettre posee a cote de son +chevet, je la pris et j'allais m'en servir lorsque le jeune homme me +saisit brusquement la main et m'arracha la lettre. Un peu surpris, je +dechirai une feuille a un vieux livre et je fis mon operation. + +Le soir du meme jour, je retournai voir mon client qui baissait de +plus en plus. Je l'apercus tenant a la main et s'efforcant de lire la +lettre que j'avais voulu bruler le matin. + +--Docteur, me dit-il, voici la derniere lettre que ma mere m'a ecrite; +il y a un an qu'elle ne me quitte pas et je l'ai lue plus de cent +fois; je voudrais la relire avant de mourir; mes mains tremblent et ma +vue s'obscurcit: soyez bon jusqu'a la fin, lisez-moi tout haut cette +lettre. + +Je pris la lettre et j'en commencai la lecture. Non! jamais, depuis, +je n'ai rien lu d'aussi tendre et d'aussi touchant. C'etait Monique +ecrivant a Augustin. J'avais beau etre medecin, je n'avais que +vingt-six ans et je venais de perdre la meilleure des meres: les +sanglots etouffaient ma voix; je sentais des larmes venir a ma +paupiere. + +Je regardai le malade: il pleurait silencieusement; mes larmes se +melerent aux siennes. + +Tout a coup je me levai et m'ecriai: "Malheureux! pouvez-vous croire +que celle qui a ecrit une semblable lettre n'avait pas une ame?" + +Il garda le silence et ses larmes coulerent plus abondamment. Le +lendemain, il fit appeler le vieux pretre et eut avec lui un long +entretien. Le surlendemain, j'appris qu'il avait recu les sacrements. + +Il vecut encore une semaine. Sa froideur polie n'etait qu'un masque +cachant un coeur egare sans doute, mais bon et genereux. Il mourut +entre les bras du vieux pretre et les miens, couvrant de baisers les +pieds du crucifix et la lettre de sa mere. + + + + * * * * * + + + +12.--UNE PREMIERE COMMUNION A QUATRE-VINGTS ANS + +C'etait en juillet 1875. Dans un petit village du canton de Castillon, +diocese de Bordeaux, vivait un pauvre vieux menage octogenaire. Le +mari etait un impie, connu pour tel dans le pays; il n'allait pas +meme a la messe le dimanche. Helas! il n'avait pas fait sa premiere +communion. La bonne femme, au contraire, avait toujours ete +chretienne, et, avec l'age, elle etait devenue tres pieuse. + +Bien des fois elle avait essaye de faire entendre raison a son mari, +qui l'aimait beaucoup; mais des qu'elle abordait le chapitre de la +confession et de la communion, elle etait invariablement repoussee. + +Un jour elle tomba malade. Le medecin constata bientot la gravite du +mal, et engagea la bonne vieille a mettre ordre a ses affaires. Elle +n'eut pas de peine a se resigner, mais son pauvre mari etait comme +atterre par la perspective de la separation. Il etait a moitie +paralyse et cloue, a l'autre bout de la chambre, dans un grand +fauteuil, regrettant tout haut de ne pouvoir donner a la chere malade +les soins que reclamait son etat. + +La bonne femme etait, elle aussi, tres desolee, mais pour un motif +tout autre: elle pleurait et priait, profondement attristee de laisser +derriere elle, non converti et dans un aussi pitoyable etat de +conscience, celui qui avait ete le compagnon de fa vie pendant de si +longues annees. Au moment de recevoir les sacrements, elle tenta une +derniere fois, mais en vain, de ramener son mari au bon Dieu. + +Cependant celui-ci suivait avec angoisse les progres du mal Quand il +crut que les derniers moments approchaient, il appela deux voisins +et leur dit en sanglotant: "Mes amis, portez-moi aupres de ma pauvre +femme pour que je l'embrasse avant sa mort et pour que je lui dise +adieu." Le lit ou gisait la moribonde etait un de ces grands lits +d'autrefois, qui avancent dans la chambre et que l'on peut aborder des +deux cotes. En voyant approcher son mari, la femme reunit ses forces +et se tourne de l'autre cote. On porte le vieil infirme de ce cote-la; +au grand etonnement de tous, la femme se retourne, en disant: "A quoi +bon nous embrasser et nous dire adieu, si nous devons ne pas nous +revoir dans l'eternite?" + +Le vieil incredule n'y tient plus. Il fond en larmes. "Si! si! ma +chere femme, s'ecrie-t-il, nous nous reverrons, je te le promets! Je +vais appeler M. le cure tout de suite, et je me confesserai. N'aie pas +peur; je ne veux pas etre separe de toi pour toujours. Moi aussi, je +vais servir le bon Dieu. Prie-le qu'il me pardonne." + +On etait en pleine nuit, et il etait trop tard pour faire venir +immediatement le pretre. Mais, des le matin, on courut au presbytere. +"Venez, vite, monsieur le Cure!--Comment! repond celui-ci, elle n'est +pas morte?--Ce n'est pas pour elle, mais pour son mari, qui vous +reclame pour se confesser tout de suite." + +Le cure accourt. Deja froide et sans mouvement, la bonne femme vivait +encore et avait sa pleine connaissance. Elle regardait fixement son +mari, a l'autre bout de la chambre. En voyant entrer le cure, un +eclair de joie brilla dans ses yeux eteints, et, d'une voix mourante, +elle murmura: "Je ne voudrais pas m'en aller avant de le voir +converti." + +Le cure s'assied aupres du vieux mari; la confession commence; et, au +premier signe de croix, l'heureuse femme rend le dernier soupir... + +Huit jours apres, a la messe du second service funebre celebre pour sa +femme, le pauvre vieillard converti faisait sa premiere communion, a +la grande edification de toute la paroisse. + + + + * * * * * + + + +13.--LA SOUPAPE. + +Une actrice de Geneve avait une petite fille de onze ou douze ans. +La mere, tout oublieuse qu'elle etait pour elle-meme de ses devoirs +religieux, se souvint cependant qu'elle etait catholique et voulut que +son enfant fit et fit bien sa premiere communion. Elle la conduisit +en consequence chez l'abbe Mermillod[5], l'un des pretres les plus +intelligents et les plus charitables de la ville, et le pria de +vouloir bien instruire et preparer sa petite fille. Le pretre la recut +avec une bonte qui lui fit une vive impression, et il fut convenu que +sous peu de jours commenceraient les lecons de catechisme en presence +de la Mere. + +[Note 5: Devenu depuis eveque et cardinal.] + +Quelques jours apres cette premiere entrevue, l'abbe Mermillod, +revenant de la visite d'un pauvre malade, passa dans le quartier et +dans la rue ou demeurait sa petite eleve. Il sonna a cette porte peu +habituee a des visites de ce genre, et une servante vint ouvrir. +Le pretre se nomma, et la servante le pria d'entrer, disant que sa +maitresse avait donne ordre d'introduire M. l'abbe toutes les fois +qu'il se presenterait. + +Cette bonne fille avait pris la chose a la lettre; elle conduisit +l'abbe Mermillod aupres de la dame, laquelle etait a table avec une +douzaine de convives, tous acteurs ou actrices, faisant bombance. Le +pauvre abbe se trouva fort attrape et les convives aussi. Il voulut se +retirer, s'excusa de la malencontreuse obeissance de la servante; +mais la maitresse de la maison insista si fort pour qu'il voulut bien +demeurer un peu, et elle lui dit, au nom de toute l'assistance, des +paroles si honnetes, que force lui fut de demeurer et de prendre un +siege. La petite fille etait a table aupres de sa mere et a cote d'une +autre actrice qui paraissait avoir a peine vingt-trois ou vingt-quatre +ans. + +L'abbe Mermillod, homme de coeur et d'esprit, n'etait pas de ceux qui +ont peur des pecheurs. Il comprit qu'a cette table, au milieu de +cette etrange compagnie, il y avait a faire quelque bien et que la +Providence ne l'avait pas amene sans motif en pareil lieu. Il repondit +donc le plus poliment qu'il put aux avances dont il fut l'objet, et il +se gagna bientot la sympathie des convives. + +Ne sachant de quoi parler, il entra en conversation avec la petite +fille, et lui demanda si elle se preparait a bien faire sa premiere +communion. "Oui, monsieur, de tout mon coeur, dit l'enfant. Mais voici +une, ajouta-t-elle en designant sa voisine, voici une dame qui aurait +a vous dire quelque chose et qui n'ose pas." L'actrice rougit, et +avoua avec un peu d'embarras qu'elle desirait beaucoup donner a la +petite sa robe blanche de premiere communion. + +"C'est la une bonne et aimable pensee, reprit l'abbe; mais il y +aurait, Madame, quelque chose de mieux encore, ce serait d'imiter +cette bonne enfant et de remplir comme elle vos devoirs religieux." +La pauvre actrice rougit de plus belle. "Cela m'est malheureusement +impossible, dit-elle; ma profession est mon seul gagne-pain et elle +m'interdit la pratique de la religion; et puis je n'ai pas fait ma +premiere communion. Maintenant je suis trop agee.--On n'est jamais +trop age pour revenir a Dieu, repondit doucement le bon pretre; et +a votre age, Madame, il n'est jamais impossible de quitter une +profession pour en prendre une autre plus chretienne et meilleure." + +"Ma foi, M. l'abbe a raison, dit un acteur en riant, et vous devriez +bien vous confesser." L'actrice ne repondit rien, et la conversation +devint bientot generale; on interrogeait le pretre sur la confession, +sur la position des acteurs et actrices vis-a-vis de l'Eglise; de part +et d'autre on ripostait vivement, mais sans aucune aigreur. + +Le diner fini, on se leva de table; les fenetres de la salle donnaient +sur un magnifique lac. Un bateau a vapeur vint a passer. "Tenez, +messieurs, dit l'abbe Mermillod, voici qui va vous faire parfaitement +comprendre a quoi sert la confession. Vous voyez ce bateau a vapeur. +Une force puissante fait mouvoir sa machine et le fait avancer +rapidement; mais cette force elle-meme est un danger, un principe +certain d'explosion et de destruction sans ce que l'on nomme la +_soupape de surete_. Par cette soupape s'exhale le trop-plein de la +vapeur, et le bateau et les voyageurs sont en surete. Ainsi en est-il +de nous tous. Nous avons en nous des forces puissantes qui sont nos +passions; a ces forces, a ces passions il faut une _soupape_, une +ouverture sans laquelle nous sommes perdus. Eh bien! cette soupape, +c'est la confession, c'est la confidence sainte et pure que Dieu nous +a donnee comme le soulagement de nos coeurs, comme la consolation et +la purification de nos consciences. Aussi remarque-t-on dans les pays +protestants ou infideles, ou la confession est meconnue, beaucoup plus +d'alienations mentales, beaucoup plus de suicides, beaucoup plus +d'accidents moraux, que dans les pays ou l'on se confesse." Et l'abbe +developpa cette these avec autant de force que de science, en +l'appuyant de nombreux exemples. + +Il prit enfin conge de la compagnie, qu'il laissa toute charmee de +son esprit et de sa bonte. La jeune actrice le reconduisit jusqu'a +la porte. "Suivez donc M. l'abbe jusqu'a l'eglise, lui dit un des +acteurs, et allez vous confesser tout de suite. Cela vous fera du +bien.--Je ne dis pas non, reprit serieusement la jeune femme, et je ne +vois pas qu'est-ce qui m'en empecherait." Et sortant avec le pretre, +elle l'accompagna jusqu'a la porte d'entree. Se trouvant seule avec +lui: "Monsieur, s'ecria-t-elle d'une voix tout etouffee de sanglots, +Monsieur, vous m'avez sauvee! C'est la Providence qui vous a envoye +pour moi dans cette maison. J'etais desesperee; ce soir, j'avais forme +la resolution de me jeter dans le lac et d'en finir avec les douleurs +de la vie; il y a quelques jours j'ai ete sifflee sur la scene et je +ne veux plus y reparaitre. Je n'avais plus de ressource, plus d'amis +sur la terre, je voulais me tuer. Maintenant je veux me confesser, je +veux me confesser tout de suite!" + +Le pretre calma avec douceur cette pauvre femme, l'encouragea dans son +bon propos. Il ajouta quelques conseils chretiens aux paroles qu'il +avait dites pour tout le monde, et la jeune femme prit une heure pour +se rendre le lendemain au confessionnal. + +Grace a une energique volonte, elle a quitte le theatre, et est +devenue une bonne et fervente chretienne. + + + + * * * * * + + + +14.--UNE MEPRISE QUI PORTE BONHEUR. + +Un soir de l'annee 1855, apres une laborieuse journee, l'abbe +Baron[6], alors vicaire a Douai, etait rentre dans sa modeste demeure +et se reposait de ses travaux apostoliques en recitant l'Office divin. +On vint frapper a sa porte; il ouvrit, et une petite fille se presenta +devant lui, le priant de passer, le plus tot qu'il lui serait +possible, chez une pauvre dame qui se mourait et qui demeurait rue +***, n deg. 28. Le bon abbe voulut interrompre sa priere et se rendre +aussitot avec l'enfant a l'adresse indiquee; mais la petite messagere +lui dit que la chose n'etait pas urgente a ce point, et qu'on lui +demandait seulement de ne pas remettre sa visite au lendemain, de +peur d'accident. Le pretre prit donc l'adresse de la malade et dit a +l'enfant de le preceder et d'annoncer sa visite tres prochaine. + +[Note 6: C'est celui qui s'est immortalise a la guerre de 1870, +par son devouement heroique et les services eminents qu'il a rendus a +l'armee francaise.] + +Quand il eut termine la recitation de son Office, le pieux abbe se mit +en route, sans faire attention seulement qu'il pleuvait a verse et que +le froid etait vif. Il s'agissait de sauver une ame, de consoler une +douleur; qu'est-ce que le froid et la pluie devant un but pareil? +Arrive dans la rue indiquee par l'enfant, le pretre entra au n deg. 18, +convaincu que c'etait bien la le numero qu'on lui avait donne. La +maison etait pauvre; il n'y avait pas de concierge. Le pretre monta +l'escalier a tatons et frappa a la premiere porte qu'il trouva sous sa +main. Un homme vint lui ouvrir et, apercevant l'habit ecclesiastique, +entra dans une brutale colere, repondit par trois ou quatre injures a +la demande polie du charitable pretre, qui s'informait si ce n'etait +point ici la chambre de la pauvre femme malade, et enfin lui ferma la +porte au nez. + +Patient et doux comme le divin Maitre, le pretre frappa a la porte +suivante, ou il ne fut guere mieux accueilli. + +Il monta au second etage, un petit garcon etait dans le corridor. "Mon +enfant, lui dit le bon pretre, pourrais-tu m'indiquer la chambre d'une +pauvre dame qui demeure dans cette maison et qui est bien malade. Elle +s'appelle madame Gerard.--Il y a bien a la porte la-bas au bout du +corridor une pauvre dame tres malade, monsieur le Cure; papa disait +meme qu'elle ne passerait pas la nuit; mais il me semble qu'elle ne +s'appelle pas comme vous dites.--Le nom importe peu. Fais-moi le +plaisir de me conduire a sa porte." Et l'enfant le conduisit. + +L'abbe ouvrit la porte, entra dans la chambre. Aupres d'un lit ou +etait en effet une femme malade a l'agonie, etait assis un homme d'une +cinquantaine d'annees, qui se leva et parut fort etonne a la vue d'un +pretre. Celui-ci le salua avec affabilite et lui demanda comment +allait sa pauvre femme; "car c'est sans doute votre femme, +ajouta-t-il, et vous etes monsieur Gerard?...--Moi? repondit +brusquement le maitre de la chambre; point du tout. Qui vous a dit +de venir ici et de vous meler de nos affaires?--Mais on vient de +m'envoyer chercher, repartit le pretre fort etonne. On m'a dit qu'une +pauvre dame Gerard, malade a l'extremite, m'envoyait querir pour +recevoir les derniers secours de la religion. Si je me suis mepris de +rue, ou de maison, ou de chambre, il me semble du moins que la pauvre +dame que voici n'a pas moins besoin de mon saint ministere. C'est +le bon Dieu, sans doute, qui m'a conduit ici et qui a permis cette +meprise." + +"Oh! oui, Monsieur! murmura d'une voix affaiblie la pauvre mourante, +c'est Dieu qui vous a conduit ici.--Point du tout, dit le mari avec +emportement. Voici plus de dix ans qu'un pretre n'a mis les pieds chez +moi, et vous ne confesserez pas ma femme; elle est a moi, melez-vous +de vos affaires!--Vous vous trompez fort, Monsieur, dit le pretre avec +douceur et fermete. Votre femme est a Dieu avant d'etre a vous, et +vous n'avez pas le droit de disposer de son ame. Si votre femme veut +se confesser, je la confesserai; et mon devoir est de ne l'abandonner +que si, de sa propre volonte, elle refuse mon ministere." + +Et s'approchant de la malade: "Madame, lui dit-il, desirez-vous vous +reconcilier avec Dieu et mourir chretiennement?" La pauvre femme leva +les mains au ciel et se mit a pleurer de joie. "C'est le bon Dieu +qui a tout fait, dit-elle. Depuis plusieurs jours je prie mon mari +d'appeler un pretre, et il m'a toujours refuse. Je veux me reconcilier +avec le bon Dieu, qui a eu pitie de moi.--Vous l'entendez, Monsieur? +dit le pretre en se tournant vers le mari: veuillez pour quelques +moments me laisser seul avec cette pauvre dame."--Et ces paroles +furent prononcees avec tant de fermete et de resolution, qu'il fut +comme force de se retirer; ce qu'il fit en grommelant. + +"Voici, Monsieur, ce qui m'a sauvee," dit en pleurant la mourante. Et +montrant au pretre un chapelet suspendu aupres de son lit: "J'ai eu +la faiblesse de craindre mon mari plus que Dieu, et pour eviter des +scenes, j'ai depuis dix ou onze ans abandonne la pratique de mes +devoirs religieux; mais je n'ai jamais cesse de me recommander a la +bonne sainte Vierge. Tous les jours, ou a peu pres, j'ai dit un bout +de mon chapelet, et j'ai toujours conserve l'amour de la sainte Mere +de Dieu. C'est elle, Monsieur l'abbe, qui vous amene a moi; c'est +elle qui sauve ma pauvre ame!..." Profondement touche de cette +scene attendrissante, le bon pretre consola la malade, l'aida a se +confesser, lui donna l'absolution de ses peches, et lui dit, en la +quittant, de se preparer de son mieux a recevoir le saint Viatique et +l'Extreme-Onction, qu'il allait chercher a la paroisse voisine. + +En sortant, il voulut serrer la main du mari qui la retira, et qui +rentra fort mecontent aupres de son heureuse femme. + +L'abbe avait regarde dans son calepin l'adresse de la malade, pour +laquelle on etait venu le chercher, et il avait vu qu'au lieu du n deg. +18, c'etait le n deg. 28 qui lui avait ete indique. Tout en benissant le +bon Dieu de son erreur bienheureuse, il se hata d'aller a ce n deg. 28, +ou il trouva en effet la malade qui l'attendait. Il la confessa a son +tour, puis, sans perdre de temps, il alla reveiller le sacristain de +la paroisse; et prenant le Saint-Sacrement avec les saintes huiles, il +revint aupres de ses deux malades; mais quand il entra a son cher n deg. +18, sa penitente venait d'expirer--Elle avait eu dans l'absolution +sacramentelle le pardon de ses peches, et la ferveur de sa bonne +volonte avait sans doute supplee aux yeux du Dieu de misericorde aux +autres secours que le pretre lui apportait. + +Rempli de foi et de reconnaissance envers la sainte Vierge, refuge +des pecheurs, consolatrice des affliges, le ministre de Dieu termina +aupres de l'autre malade ce qu'il avait a faire; et c'est lui-meme qui +a donne tous les details de cette touchante aventure. Elle montre une +fois de plus quels tresors de benediction sont renfermes dans la piete +envers Marie, et combien Jesus est misericordieux pour ceux qui aiment +sa Mere. + + + + * * * * * + + + +15.--HEROISME D'EN JEUNE NEOPHYTE. + +Dans un emouvant recit, le P. Hermann a raconte le bapteme et la +conversion d'un de ses neveux, ne comme lui dans la religion juive. +Rien de plus edifiant que cette histoire, dont les details semblent +nous reporter aux premiers temps du christianisme. + +Il y a quelques annees, dit-il, un enfant, alors age de sept ans, vint +avec son pere et sa mere, tous les deux juifs comme lui, me visiter au +monastere des Carmes, pres de la ville d'Agen. C'etait a l'epoque des +belles processions de la Fete-Dieu. On avait inspire a cet enfant une +profonde horreur pour notre divin Crucifie: cependant la grace, se +repandant avec profusion du fond de l'ostensoir ou Jesus daigne se +cacher pour notre bonheur, se rendit victorieuse de cette ame si +naive, si inaccoutumee a nos mysteres; elle attira ce jeune coeur a +son amour avec une si forte vehemence et une si forte douceur que +l'enfant crut a la presence reelle de Jesus-Christ dans le sacrement +de son amour avant de connaitre aucune autre des verites de notre +divine religion. Aussi, a force de prieres et de supplications, +obtint-il l'insigne faveur de pouvoir revetir les ornements d'un +de ces enfants de choeur qui, pendant les processions du Tres +Saint-Sacrement, repandent des fleurs sous les pas de Jesus-Hostie. + +Ravi de joies et de consolations celestes, apres avoir rempli cette +angelique fonction, il courut a son pere: "O mon pere! dit-il, quel +bonheur! Je viens de jeter des fleurs au bon Dieu." Dans la bouche de +ce petit enfant juif, c'etait toute une profession de foi nouvelle... +Le pere, redoutant qu'on ne fit changer de religion a ce fils unique +sur lequel reposait toute son affection, le surveilla dorenavant et +voulut repartir avec lui pour Paris, lieu de sa residence. Mais, avant +le depart, un trait, parti du coeur de la divine Eucharistie, avait +frappe, penetre, presque renverse la jeune mere, l'avait rendue +chretienne et, dans le plus profond mystere d'une nuit silencieuse, +celle-ci avait recu le bapteme et l'Eucharistie des mains sacerdotales +de son propre frere[7]. Le jour suivant, l'Eveque lui donnait le +sacrement de confirmation. Rien n'avait transpire de ce pieux secret +et la famille se remit en route pour Paris, sans se douter qu'il y eut +une chretienne dans son sein. + +[Note 7: Le R. P. Hermann, qui raconte ce fait.] + +Le jeune Georges--c'est le nom de l'enfant--ne put oublier les saintes +impressions que son ame avait puisees dans ces fetes chretiennes; il +en parla souvent a sa mere, il la questionna, et celle-ci, heureuse de +voir germer dans cette chere ame la semence de lumiere que la grace +y avait jetee, ne se fit pas prier pour developper dans son esprit, +avide de s'eclairer, la connaissance de ce Dieu d'amour, de ce doux +Jesus qui a voulu naitre d'une fille de Jacob et se faire homme pour +sauver les brebis d'Israel... + +Des ce moment, en effet, sa jeune intelligence et son coeur ardent +n'etaient plus occupes que de la pensee et du souvenir de la divine +Hostie qui avait blesse d'amour son pauvre coeur, et chaque soir, +apres s'etre assure que son pere etait endormi, il rouvrait les +yeux, il se mettait a prier longtemps le doux Enfant Jesus et a bien +apprendre son catechisme. "O mon Jesus! disait-il, quand donc mon +jeune finira-t-il? quand donc pourrai-je vous recevoir dans la sainte +Communion et vous presser sur mon coeur!" Ce qui le preoccupait +vivement, c'etait le changement qu'il avait remarque dans sa mere +depuis ce voyage dans le Midi; il lui voyait d'autres habitudes, +d'autres demarches, des principes et des gouts plus severes, et un +jour il lui dit: "Mere, si vous ne m'assurez que vous n'etes pas +baptisee, je le croirai." La mere, embarrassee, ne sut que repondre. +"Ah! maman, reprit-il, je le vois bien, vous etes deja chretienne et +j'espere que le bon Jesus me reunira bientot a vous et que nous ferons +ensemble notre premiere communion..." La mere, tressaillant d'une +emotion melee de joie et de crainte, osa avouer a son fils qu'elle +recevait son Sauveur presque chaque matin... Alors l'enfant se mit a +pleurer a chaudes larmes, a sangloter, a se jeter au cou de sa mere: +"Oh! pourquoi ne m'avez-vous pas attendu? Au moins permettez-moi de me +tenir tout pres de vous quand Jesus sera dans votre coeur, afin que +je puisse embrasser avec respect ce divin Enfant si aimable... O mere +bien-aimee, je vous en supplie, la prochaine fois, gardez-moi quelque +chose de votre communion; une mere partage volontiers avec son enfant +sa nourriture.." Et le jeune enfant se rapprochait alors de sa mere et +baisait avec respect ses vetements. Ce desir dura quatre annees tout +entieres. Dire les sacrifices, les efforts que dut faire ce pauvre +enfant pour concilier l'obeissance qu'il devait a son pere avec sa +foi vive, sa preoccupation unique de devenir chretien, d'apprendre a +connaitre, a aimer, a servir Jesus-Christ, serait chose impossible. Ce +fut un long martyre... + +A onze ans, Georges assiste a la solennite d'une premiere communion +dans sa paroisse. Il connait Jesus, il aime Jesus, il ne desire que +Jesus!... son petit coeur est tout brulant de soif pour Jesus. Il voit +tous ses compagnons d'enfance, ses amis, s'approcher legitimement de +la table sainte, et lui, il doit se cacher dans un coin obscur de +l'eglise, devorant ses larmes, lancant a tous ces heureux enfants des +regards d'une inconsolable et sainte jalousie!... + +Quelques mois apres cette fete de sa paroisse, la mere m'ecrivait +qu'elle ne pouvait resister aux larmes de son fils qui menacait +d'aller demander le bapteme au premier pretre qu'il pourrait attendrir +sur son sort. On pesa murement toutes les difficultes de sa position +vis-a-vis d'un pere cheri, mais pour qui l'heure de la foi en +Jesus-Christ n'avait pas encore sonne et qui s'armait de toute son +autorite pour empecher son fils de devenir chretien. + +L'amour de Jesus-Christ fut le plus fort, et il fut decide que je +viendrais en secret a Paris. Il fallait le voir, cet enfant, lorsqu'il +entra dans la chapelle, conduit par sa mere! Celle-ci tremblait d'etre +surprise dans cette pieuse soustraction a la surveillance paternelle. + +Avec quelle piete le petit Georges se mettait a genoux, calme, +heureux, fort de sa resolution, le visage rayonnant d'une sainte +allegresse!--Que demandez-vous, mon enfant? lui dis-je alors.--Le +bapteme.--Mais savez-vous bien que demain, peut-etre, on voudra vous +contraindre a entrer dans la synagogue, afin de participer a un culte +aboli?--Ne craignez rien, mon oncle, j'abjure le judaisme.--Mais si +l'on voulait avec menaces vous obliger a fouler aux pieds le Crucifix, +en haine de notre divine religion?--N'ayez pas peur, mon oncle, je +mourrais plutot. Cependant, ajouta-t-il, si on me liait pieds et +mains, et si malgre mes cris, ma protestation et ma resistance, on me +portait dans la synagogue et on placait mes pieds sur le visage du +Crucifix, y aurait-il apostasie, si ma volonte resistait?--Non, mon +enfant, la volonte seule constitue le peche.--Alors, je demande le +bapteme. De grace, accordez-le-moi." + +La ceremonie continue au milieu de la plus profonde emotion des +assistants. Apres le bapteme, vint la sainte messe, et apres +avoir faire descendre et recu mon Dieu dans les transports de la +reconnaissance, je me retournai et montrai a l'heureux enfant +l'objet de tous ses voeux, de tous ses desirs. Jamais spectacle plus +attendrissant n'avait frappe les regards de la foi chretienne!... +Agenouille entre sa mere et sa marraine, il aspira dans un divin +baiser et recueillit dans son coeur ce doux Jesus qui venait lui +apporter tout son ciel avec lui... Rien ne troubla son bonheur, pas +meme la crainte d'etre surpris par son pere... Quelques semaines +apres, il communia encore pour la Toussaint avec la meme allegresse, +et puis vint l'heure de l'epreuve. + +Son pere lui presenta un livre et lui dit: "Faisons la priere.--Mon +pere, je ne puis pas prier dans ce livre des Israelites.--Et +pourquoi?--Je suis chretien, je suis catholique.--Mon enfant, tu te +livres a un jeu cruel! tu ne parles pas serieusement, je pense. Du +reste, tu sais bien que ton bapteme ne serait pas valide sans le +consentement de ton pere.--Pardon, mon pere, dans notre sainte +religion catholique, il suffit d'avoir l'age de raison et +l'instruction religieuse pour etre baptise validement." Le pere +dissimula d'abord sa violente irritation; mais quelques jours apres, +il enlevait son fils, partait avec lui et le conduisait dans un pays +protestant, a quatre cent cinquante lieues de sa mere. + +Tous les efforts qu'on fit pour decouvrir l'asile ou l'on avait +relegue le pauvre enfant demeurerent inutiles. On avait mis en +mouvement toutes les autorites civiles et politiques pour le chercher; +mais comme il avait ete place sous un nom suppose dans un pensionnat +dirige par des heretiques, toutes les demarches furent sans succes, +et la mere resta seule... et l'enfant, comme Daniel dans la fosse aux +lions, fut en butte a des assauts acharnes pour lui faire renier sa +foi. "Je voudrais revoir ma mere, s'ecriait-il souvent en versant +d'abondantes larmes.--Tu la reverras, lui repliquait-on, si tu +abjures.--Oh! non, je suis chretien, je suis catholique et je prefere +tout souffrir plutot que de renoncer a ma foi." + +Et malgre cette heroique fidelite, on ecrivait a la mere que son fils +etait rentre dans les tenebres du judaisme. Mais elle avait confiance +en Jesus, en Marie, en Joseph, elle n'en crut rien, et ne sachant que +devenir toute seule a Paris, elle alla se refugier a Lyon, ou elle fut +accueillie par la marraine de son fils. Bien souvent, on vit tomber +ses larmes sur la Table Sainte ou elle venait puiser des forces dans +la reception du Pain quotidien, de ce Jesus pour l'amour duquel elle +s'etait exposee a la cruelle separation de son fils unique. + +Trois mois se sont ecoules encore, et une lettre venue du fond de +l'Allemagne lui dit: "Venez, votre fils est ici." Elle accourt, et +apres un penible et long voyage de plus de cinq cents lieues, au +moment ou elle apercoit sa famille, elle s'ecrie: "Mon fils! ou est +mon fils?--Votre fils, vous ne le reverrez qu'apres avoir fait serment +devant Dieu que vous l'eleverez dans la religion juive et que vous ne +manifesterez par aucun signe exterieur la religion catholique que vous +avez embrassee." + +Apres quelques semaines d'une dechirante agonie, le coeur du pere +se laisse attendrir, et il permet une entrevue en sa presence, a la +condition qu'il ne sera point question de religion. Le fils s'est jete +au cou de sa mere, celle-ci l'a baigne de ses larmes, ils n'ont pu +prononcer les doux noms de Jesus et de Marie; mais dans une lettre, ma +pauvre soeur me disait: "Il n'a rien pu me dire, mais j'ai compris, +j'ai senti, je suis sure qu'il est reste fidele. Oui, j'ai senti +dans ses regards, dans ses tendres baisers que mon fils est toujours +chretien." + +Mais le pauvre Georges se trouva de nouveau prive du tresor pour +lequel il avait affronte toute cette persecution religieuse: il +s'etait fait chretien pour pouvoir communier, et voici que depuis la +Toussaint jusqu'a Paques une severe surveillance l'avait empeche de se +rendre a l'eglise et il se trouvait place dans une pension, dans une +ville ou il n'y avait pas un seul pretre catholique... Peut-on se +figurer cette torture?... Plusieurs mois se passent encore. Un jour, +(jour secretement fixe d'avance), il parvient enfin a se soustraire a +la surveillance de ceux qui le gardent, il va jouer dans un bois; mais +ce ne sont pas des fleurs ni des papillons qu'il cherche; son regard +emu attend un messager du ciel... Un monsieur passe pres de lui et +le regarde avec un interet marque: c'est bien lui. Savez-vous qui +c'etait? C'etait un pretre missionnaire que la mere du petit Georges +avait attendri sur son sort. Il s'etait deguise et etait venu se +promener, comme par hasard, dans ce meme bois, et le pauvre enfant put +faire pour la premiere fois sa confession depuis son enlevement, qui +remontait a dix mois. Il la fit dans un bois, a l'ombre d'un arbre +protecteur... Mais ce n'etait pas tout: comment communier? + +Le pretre dut repasser le fleuve (l'Elbe) qui separait sa mission du +lieu habite par le pauvre neophyte. On pria, on etudia le terrain, et +enfin, quelques jours apres, le missionnaire se deguisa de nouveau, +prit sur lui un petit vase d'argent renfermant tout le tresor des +cieux, la sainte Hostie, et s'embarqua sur un bateau a vapeur, au +milieu d'une foule stupide qui ne se doutait pas que Jesus-Christ, +vrai Dieu et vrai homme, etait cache sur la poitrine de cet heureux +pretre. L'enfant avait pu s'echapper de l'ecole pour accourir dans la +chambre de sa mere, et la, dans cette chambre ou il avait improvise un +petit autel couvert de fleurs et de lumieres, tous deux a genoux +ils attendaient la visite si ardemment desiree du Sauveur Jesus en +personne qui voulait bien condescendre a venir les fortifier dans leur +exil. + +Enfin le pretre, traversant sans obstacle tous les dangers de cette +perilleuse entreprise, arriva avec son depot precieux, et dans ce pays +sans foi, dans cette ville sans pretre, sans eglise catholique, et +dans cette modeste chambre, l'enfant put accomplir le devoir pascal et +s'unir a son Jesus. + +Voici ce qu'il m'ecrivit quelques jours apres: + +"Quand je me reveille la nuit, o mon cher oncle, pour penser a toutes +les graces que le bon Jesus m'a faites depuis que je suis ici, loin de +tout secours religieux, quand je pense surtout a la communion que j'ai +pu faire presque miraculeusement dans la petite chambre de maman, je +me mets a bondir de joie sur mon lit et a mordre ma couverture dans le +transport de ma reconnaissance." + +Quelques mois apres, il m'ecrivait encore: "Nous sommes a la veille de +Noel, et a l'approche de cette solennite la surveillance redouble pour +m'empecher de recevoir mon Dieu. Helas! devrai-je passer ces belles +fetes dans un douloureux jeune, prive du pain de vie? Priez le saint +Enfant Jesus que mon jeune finisse bientot. Il faut que je sois bien +sage pour dedommager maman de ne pas se trouver a Lyon pendant que +vous y prechez." + +Ici se termine le touchant recit du P. Hermann. Depuis lors, Georges a +ete rendu a sa mere, et ils ne se sont plus separes. Le bon religieux +revit, trois ans apres lui avoir donne le bapteme, cet enfant cheri +qu'il ne cessa de diriger jusqu'a sa mort. + + + + * * * * * + + + +16.--LES DEUX AMIS. + +Il y a quelques annees, en me rendant a Paris, raconte un homme du +monde, je me detournai de la route directe pour aller prier sur +la tombe d'un de mes jeunes compatriotes, Alexis ***. Descendu de +voiture, j'etais bientot arrive au cimetiere. Je me mis a le parcourir +dans toutes les directions, m'arretant devant chaque tombe, lisant +toutes les inscriptions sans pouvoir decouvrir le nom que je +cherchais. Je commencais a desesperer d'y parvenir, quand j'apercus un +officier qui etait a l'extremite opposee. J'allai droit a lui: nous +nous rencontrames pres d'une place ou la terre avait ete fraichement +remuee; au milieu, une petite croix de bois apparaissait a peine entre +quelques rares gazons. Nous echangeames un salut; je prononcai le +nom d'Alexis. "C'etait mon meilleur ami, dit-il; vous le connaissiez +donc?--Je suis entre ici pour chercher sa tombe et pour y prier.--Et +voici precisement le lieu ou il repose." + +Ce mot dit, il s'agenouilla; j'en fis autant; nos prieres s'elancerent +a la fois du fond de nos coeurs vers le ciel. Quand nous fumes +releves: "J'avais encore un autre desir, lui dis-je, et il est en +votre pouvoir de l'accomplir. Vous etiez, m'avez-vous dit, l'ami +intime d'Alexis; vous avez sans doute assiste a ses derniers moments; +ce serait une consolation pour moi que d'en entendre le recit de votre +bouche.--Vous ne pouviez vous adresser mieux qu'a moi, monsieur. Mais, +pour apprecier combien sa mort a ete belle, il est necessaire de +remonter plus haut. Je vous raconterai l'histoire de quelques annees +de sa vie; ce sera la mienne aussi. + +"Nous sommes entres le meme jour, Alexis et moi, a l'Ecole militaire; +des notre premiere entrevue, une secrete sympathie nous attira l'un +vers l'autre. Nous eumes le bonheur d'entrer dans le meme regiment. Il +eut ete difficile de se figurer deux caracteres mieux en harmonie que +les notres. Graves, serieux, reserves, nous prenions en horreur les +plaisirs coupables. Nous ne trouvions aucun attrait pour les plaisirs +bruyants. Nous ne quittions l'etude que pour discourir entre nous des +matieres que nous venions d'apprendre, et, chose deplorable! nous +n'avions de foi qu'en nous-memes, et toutefois, sur ce point-la +meme, il y avait entre nous une grande difference. Alexis etait +_incredule_, moi j'etais _impie_. S'il m'arrivait de tourner en +derision des choses saintes, cet excellent Alexis me blamait; il +m'adressait des reproches severes, bien que toujours affectueux. +L'hiver venu, nous allames, chacun de notre cote, en semestre. A notre +rentree au regiment, apres quelques paroles d'amitie echangees entre +nous, "Eh bien, Alexis, lui dis-je en souriant, as-tu fait tes Paques +avant de partir?--Non, repliqua-t-il d'un ton sec qui indiquait assez +que la question lui avait deplu.--Je veux parier avec toi, repris-je, +que ta mere t'aura bien persecute pour cela.--Elle m'y a exhorte +tendrement; mais je lui ai dit que j'avais trop peu de foi pour bien +communier, et que, grace a Dieu, j'en avais encore assez pour ne +vouloir pas communier mal. Prenez patience et priez pour moi, en +attendant qu'il me soit possible de vous satisfaire: ce jour ne +tardera pas a venir, je l'espere. Oui, je l'espere!" repeta-t-il en se +tournant vers moi et en appuyant fortement sur ce dernier mot. + +"En ce moment, je ne sais quel genie infernal s'empara de moi: sans +respect pour l'amitie, sans egard pour les lois de la politesse, +j'eclatai grossierement de rire. Mais je ne tardai pas a m'en +repentir, quand je vis quelle blessure mon indigne conduite avait +faite a son coeur. "Tu m'as fait de la peine, me dit-il. Ce n'est pas +bien... je ne m'attendais pas a cela de ta part... moi qui te croyais +un si bon coeur..." Tels furent ses reproches; il y avait a la +fois dans l'accent de sa voix et dans l'expression du regard qui +l'accompagnait quelque chose de si profondement triste et douloureux, +que je fus saisi de confusion. "J'ai eu tort... me pardonneras-tu?... +cela ne m'arrivera plus..." Je ne pus en dire davantage; lui, aussitot +... l'excellent homme! de m'ouvrir ses bras, dans lesquels je me +precipitai: notre amitie etait devenue plus etroite que jamais. + +"Un jour, nous etions alles ensemble a l'hopital visiter quelques-uns +de nos soldats. Un de ces malheureux venait de rendre le dernier +soupir. "C'est triste, dis-je a Alexis, de voir un militaire mourir +dans son lit comme une vieille femme. Je ne connais qu'une belle mort +pour nous autres... le boulet de canon!--Si on est prepare, reprit-il; +car pour moi, je ne connais pas de mort plus triste que celle qui vous +frappe en traitre...--Je t'entends, tu ne voudrais pas mourir sans +confession...--Pauvre ami!... Ainsi donc, incorrigible!... Tu m'avais +cependant promis..." Et apres un court intervalle de silence: "Tu l'as +dit, je desire et je desire vivement ne pas mourir sans confession... +J'ai meme... il faut que tu l'entendes de ma bouche... j'ai pense que +si je venais quelque jour a tomber malade, je m'adresserais a toi pour +aller chercher un pretre; et je puis compter que tu me rendras ce +service, n'est-il pas vrai?" Il remarqua la surprise que me causait +une telle demande; il insista: "Tu me le promets, mon ami?..." Et il +me tendit la main... J'hesitai encore; mais la pensee que mon refus +affligerait ce bon ami l'emporta en ce moment sur toute autre +consideration: je pris sa main, je la serrai dans les miennes; je lui +promis, de mauvaise grace, il est vrai, ce qu'il me demandait; mais il +n'eut pas l'air de s'en apercevoir, et il me remercia affectueusement. + +"Des que le pauvre Alexis fut atteint de la maladie dont il mourut, +je ne le quittai plus. Je m'etais etabli dans sa chambre; le jour, +j'etais constamment a le garder; je le veillai toutes les nuits. Un +matin, le medecin venait de faire sa visite accoutumee. Il avait +remarque un grand changement en lui; des symptomes facheux s'etaient +manifestes; ses traits etaient visiblement alteres. Alexis se tourna +vers moi, souleva peniblement sa tete appesantie et s'efforca +vainement de parler; ses regards inquiets m'interrogerent; il me +sembla qu'il me disait: "Tu as oublie ta promesse... Et moi qui avais +compte sur ton amitie!...--J'y vais, j'y vais!" Je ne dis que ce +mot, et j'etais parti comme un trait. En entrant chez le cure de +la paroisse, je me sentais combattu entre le sentiment de la piete +fraternelle et je ne sais quelle mauvaise honte. "Monsieur, lui +dis-je, j'ai un ami dangereusement malade; il m'a demande de vous +aller chercher: je n'ai pu qu'obeir; car le voeu d'un ami, et surtout +d'un ami mourant, est une chose sacree." Nous nous dirigeames vers la +maison du pauvre malade; j'introduisis le pretre dans la chambre, et +je les laissai seuls. + +"Apres une demi-heure d'attente, je fus rappele; une ceremonie +religieuse se preparait. J'etais debout au pied du lit. Au moment +ou elle commenca, je deliberais en moi-meme si je garderais la meme +attitude. Mais si je me comporte ainsi, ne vais-je pas blesser le +coeur de mon ami?... Je n'hesitai plus; mon genou orgueilleux flechit, +et il resta ploye pendant tout le temps que le pretre fit les onctions +sacrees. Et cependant, a quoi pensais-je dans un tel moment?... A +prier?... Helas! je n'en avais plus le souci; j'etais a me demander +comment un esprit aussi distingue que l'etait Alexis put etre dupe +de semblables momeries. Telles etaient les detestables pensees qui +m'obsedaient; voila en quel abime j'etais tombe, o mon Dieu!... + +"Il ne restait plus qu'a accomplir une derniere ceremonie, la plus +importante de toutes. Le pretre ouvrit une boite d'argent; il en tira +avec respect une hostie consacree, et la presenta au malade, qui +recueillit un reste de forces et se souleva pour recevoir son Dieu. Je +le regardai. Oh! comment rendre l'impression dont je fus saisi a son +aspect? Ses mains s'etaient jointes, et elles s'eleverent au ciel, et +ses yeux aussi. Comme une glace limpide, ils reflechissaient les plus +belles vertus, la foi, l'esperance et l'amour... Je baissai la tete: +un sentiment inconnu, nouveau, avait traverse mon esprit; penetre +d'admiration pour mon ami, j'en etais venu a rougir de moi-meme. + +"Apres que le cure se fut retire, Alexis me tendit la main; je +l'arrosai de mes larmes. "Mon ami, dit-il, je te remercie; je n'avais +pas attendu moins de toi!..." Et, apres une courte pause, il ajouta: +"Je suis heureux maintenant!" Qui pourrait produire l'accent avec +lequel il prononca ses paroles? ... Ce n'etait pas l'accent d'un +homme, non: si les anges ont une langue pour exprimer leurs pensees, +c'est ainsi qu'ils parlent. "Je suis heureux!" Pauvre jeune homme! Et +il se voyait mourir a la fleur des ans, lui, dote des dons les plus +precieux de l'esprit et du coeur, lui, cheri de ses amis, adore de sa +famille! et il mourait loin de celle-ci, il mourait lentement, dans +des souffrances aigues! Qui donc pouvait lui inspirer des sentiments +semblables?... Qui?... A la foi seule il appartient de repondre a +cette question. + +"Et la religion qui opere un tel prodige serait-elle donc un jeu +d'enfant?... Non, me disais-je, elle est reellement divine... Il +pressentait ce qui se passait au dedans de moi, et il m'interrogea +d'un regard; je lui avouai tout en fondant en larmes. "Mon Dieu, +s'ecria-t-il, je vous benis! C'est maintenant que je puis le dire en +toute verite et dans l'effusion de mon coeur: Je suis heureux!" + +"Pendant la premiere periode de sa maladie, la douleur arrachait a +Alexis d'assez frequentes marques d'impatience; maintenant, pas un +murmure, pas une seule plainte. Il semblait que le Dieu qui venait +de descendre dans son sein y eut depose un tresor de douceur, de +resignation et de paix. Ainsi se passerent ses derniers jours. +Vous n'exigerez pas, monsieur, que je m'etende davantage sur cette +douloureuse catastrophe. Helas! quand je m'y porte par la pensee, +les paroles me manquent pour rendre ce que je sens; je ne sais plus +m'exprimer que par mes larmes." + +L'officier s'etait tu, sa tete s'etait inclinee sur sa poitrine. Je +respectai son silence. Il reprit la parole et continua: + +"Apres que nous lui eumes rendu les derniers devoirs, au retour de la +ceremonie funebre je m'enfermai dans ma chambre et j'y restai jusqu'au +soir. A l'entree de la nuit j'allai chez le cure. "Monsieur, lui +dis-je en entrant, je viens vous remercier...--Et de quoi donc? +interrompit-il avec un accent gracieux; je n'ai fait que mon devoir; +c'est la une des fonctions les plus essentielles de notre ministere, +et une des plus douces aussi quand nous trouvons des ames disposees +a l'accueillir comme l'etait votre ami. Oui, j'en ai la ferme +conviction, nous pouvons compter en lui un protecteur dans le +ciel----Monsieur, c'est a moi plutot a vous remercier... Je vois que +vous ne soupconnez pas le veritable motif qui m'amene ici... Pendant +que vous administriez les derniers sacrements a mon ami, j'etais la +(vous vous le rappelez peut-etre) a genoux au pied de son lit. J'etais +tombe a terre incredule; je l'ai vu communier et je me suis releve +chretien. Chretien! qu'ai-je dit? Ah! je ne le sens que trop, je suis +indigne de porter un si beau nom.--Je puis des ce moment vous le +donner, ce nom," dit le pretre; et me serrant tendrement entre ses +bras: "Oui, mon frere! mon cher frere! quiconque veut sincerement +revenir a Dieu, celui-la est reellement et dans toute la force du +terme un chretien.--Maintenant, mon Pere, j'avais un second but en +venant vous voir. J'ai prepare ma confession tout a l'heure, et je +vous prie de m'ecouter--Et, sans attendre de reponse, j'etais tombe +a ses pieds. Que vous dirai-je de plus, monsieur! De ce jour date ma +conversion..." + + + + * * * * * + + + +17.--TEL EST PRIS QUI CROYAIT PRENDRE. + +O Jesus! on me demande de parler, de dire comment je suis redevenu +chretien. On m'affirme que c'est pour la gloire de votre Sacre +Coeur... Des lors, comment resister?... Je parlerai donc; et puissent +beaucoup de pecheurs que je connais, qui sont mes amis, dont l'ame +m'est infiniment chere, se convertir comme moi! + +De ma premiere enfance il ne me reste que des souvenirs tres vagues; +cependant je vois toujours une grande image qui surmontait la statue +de la Vierge, et devant laquelle ma mere me faisait prier: c'etait +Jesus montrant son Coeur. Cette image me fascinait en quelque sorte, +parce que ma mere me disait: "Jesus te voit, et si tu n'es pas sage, +il te chassera de son Coeur." Le soir de ma premiere communion, quand, +selon la coutume, nous nous agenouillames pour la priere en famille, +je promis bien a Jesus de l'aimer toujours: en retour, je lui demandai +de me garder dans son Coeur... Mais, helas! les passions l'emporterent +bientot, je le dis pour l'instruction des jeunes gens; je fus victime +de ces deux fleaux terribles qui, de nos jours, les font mourir +presque tous a la vertu et a l'honneur: les mauvaises compagnies et +les lectures dangereuses. A vingt ans, j'etais le premier debauche de +ma ville natale. + +Pendant trente ans, j'ai entasse crimes sur crimes.... Je fus soldat, +et Dieu sait la vie que j'ai menee!... On m'envoya en Afrique a cause +de ma mauvaise conduite. N'osant plus me montrer a ma famille, j'y +restai longtemps; il fallut revenir cependant. Que faire? Me voila +ouvrier errant, cherchant de l'ouvrage de ville en ville, oblige +parfois de tendre la main, couvert de honte. J'etais descendu aux +derniers degres de l'impiete; je me trainais dans la fange des +passions. Ah! je rougis en ecrivant ces lignes. Mais c'est pour la +gloire de votre Sacre Coeur, o Jesus!... + +Paray-le-Monial, comme par hasard, se trouve sur ma route. La +ville etait en fete; des oriflammes brillaient aux fenetres; des +arcs-de-triomphe etaient dresses; une foule immense remplissait les +rues; l'air retentissait d'un chant qu'il me semble entendre encore: +"Dieu de clemence, o Dieu vainqueur!..." Surpris, je m'adresse a une +pauvre femme: + +--Qu'est-ce donc, lui demandai-je? + +--Comment! vous ne savez pas? C'est le grand pelerinage... + +--Ah!... quel pelerinage? pour quoi faire? + +--Mais pour honorer le Sacre Coeur de Jesus! + +--Le Coeur de Jesus! ou est-il donc? Peut-on le voir?... + +--Vous savez bien que non; mais il s'est manifeste a une religieuse de +la Visitation, a la Bienheureuse Marguerite-Marie; il lui a recommande +de le faire honorer par les hommes. + +--Ou est-elle, votre Visitation? + +Et, sur les indications de la pauvre femme, je me dirige de ce cote: +tous les sarcasmes, lus dans les journaux de cabarets contre les +pelerinages, me revenaient a l'esprit; je regardais avec ironie ces +hommes qui marchaient gravement, une croix rouge sur la poitrine; et +malgre tout cela, j'eprouvais une certaine emotion. En passant a cote +d'un groupe de jeunes gens, je fus meme frappe de ces paroles: + + Pitie, mon Dieu! pour tant d'hommes fragiles + Vous outrageant sans savoir ce qu'ils font! + Faites renaitre en traits indelebiles + Le sceau du Christ imprime sur leur front. + +J'arrive a la Visitation; je veux penetrer dans la chapelle; mais elle +etait pleine. + +En attendant que la foule se fut ecoulee, je regardais autour de moi; +a quoi pensais-je? Je ne m'en rends pas compte. Mes regards sont +attires par de grands tableaux en toile blanche sur lesquels des +inscriptions etaient gravees en lettres rouges. Je lis: _Promesses +de Notre-Seigneur Jesus-Christ a la Bienheureuse Marguerite-Marie_. +Je passe d'un tableau a l'autre, c'etaient des phrases absolument +vides de sens pour moi..., des mots auxquels je ne comprenais rien: +grace, ferveur, misericorde, tiedeur, perfection!... Mais tout a coup +une ligne me frappe: + +_Je donnerai aux pretres le talent de toucher les coeurs les plus +endurcis_. + +Toute mon impiete me saisit. Toucher les coeurs les plus endurcis! +Voila ce qu'ils ecrivent!... Eh bien! nous verrons... Pourquoi ne pas +essayer? Prenons-les au mot. Demandons un pretre... Quelle parole +pourra bien lui etre inspiree pour toucher un coeur endurci comme +celui-la?... Et je ricanais en me frappant la poitrine. + +Au meme moment, une religieuse passait a cote de moi; je me retourne +brusquement: + +--Je voudrais parler a un pretre, a un pretre de Paray-le-Monial. + +Elle m'introduit dans une petite chambre dont les murs, blanchis a la +chaux, portaient des inscriptions noires; je n'y fais pas attention. +J'avais ma fameuse phrase comme une arme invincible contre tous les +pelerins du monde! et je repetais en riant: _Je donnerai aux pretres +le talent de toucher les coeurs les plus endurcis._ Que va-t-il me +dire? + +Bientot, un pretre entre. Nous sommes en face l'un de l'autre. +Quelques secondes s'ecoulent... Il me regarde, attendant que je lui +parle. Moi, je n'avais dans tout mon etre que l'impiete et l'ironie; +et pourtant un tremblement passager me saisit. Le pretre s'en +apercoit: + +--Eh bien! mon ami, me dit-il. + +Ce seul mot me rend tout mon aplomb et toute mon arrogance. + +--Votre ami!... Ah! vous ne me connaissez guere. Je n'ai pas la foi, +moi! Je ne crois pas un mot de tout ce que vous me dites, et de tout +ce que vous ecrivez. Appelez-moi excommunie, mecreant, paien, tout ce +que vous voudrez; mais votre ami! a d'autres... + +Longtemps je lui parle sur ce ton. La phrase lue sur le tableau blanc +retentissait a mes oreilles avec l'ironique question: "Que va-t-il me +dire?" Le pretre etait devenu pale; mais pas un geste d'indignation +ne s'etait manifeste en lui. Sans repondre a mes propos impies, il me +fait de nombreuses questions. Je riais... il le voyait bien; mais +il ne comprenait pas le signe de tete qui accueillait toutes +ses demandes, et qui voulait dire: "Ce n'est pas cela!" J'etais +vainqueur... je triomphais. J'allais eclater de rire et lui avouer +tout... quand, soudain... ah! j'en fremis encore: + +--_Mon ami, avez-vous toujours votre mere?_ + +Dieu! quelle reaction se produit en moi! Coeur de Jesus, vous +m'attendiez la! Mon coeur se fond: les larmes jaillissent; mon corps +tremble. + +--Ma mere! vous me parlez de ma mere! Mais c'est vrai!... le +Sacre Coeur de Jesus!... Oh! je vois l'image devant laquelle je +m'agenouillais petit enfant, a cote de ma mere! ... Je relis ces +lignes que sa main mourante m'a ecrites, malheureux! auxquelles je +ne fis presque pas attention: "Mon enfant, je t'ecris de mon lit +d'agonie; je meurs du chagrin que tu m'as cause; mais je ne te maudis +pas, parce que j'ai toujours espere que le Sacre Coeur de Jesus te +convertirait." Oh! ma mere!... Tenez, Monsieur, j'avais lu a l'entree +de la chapelle que le Coeur de Jesus donnait aux pretres le talent de +toucher les coeurs endurcis. J'etais venu pour savoir ce que vous me +diriez, pour me moquer de vous. Je le sens; vous m'avez converti. + +Le pretre etait tombe a genoux. Il priait et il pleurait. + +Quand j'entrai dans le sanctuaire du Sacre Coeur, ce fut pour aller me +prosterner dans un confessionnal. Ce fut, quelques jours apres, pour +m'approcher de la Table sainte. + +Et maintenant, que tout cela soit pour la gloire de votre Sacre Coeur, +o Jesus! + +--Pretres! aimez le Sacre-Coeur, et vous convertirez des ames. + +Meres de famille qui pleurez sur les egarements de vos fils, priez +pour eux le Sacre Coeur de Jesus." + + + + * * * * * + + + +18.--COMMENT ON OBTIENT ON MIRACLE. + +Il y a quelques annees,--c'est un missionnaire qui raconte le +fait,--j'avais dit en chaire quel es enfants pieux pouvaient convertir +leur famille. Dieu permit qu'une enfant innocente et pure se trouvat +dans mon auditoire; son pere et sa mere l'aimaient comme une fille +unique qui doit heriter d'une grande fortune; c'etait leur bonheur, +leur joie, leur amour. Le lendemain, pres du saint tribunal, je vis +une enfant agenouillee comme un ange; je l'ecoutai. La pauvre enfant +ne pouvait parler, les sanglots etouffaient sa voix, elle avait les +larmes aux yeux. + +--Mon pere, vous avez dit que les enfants sages qui avaient une foi +vive convertiraient leur pere et leur mere. Depuis que je vous ai +entendu, j'ai prie, j'ai pleure, mon pere et ma mere ne sont pas +convertis. + +--Mais, ma pauvre enfant, ce miracle, je vous le promets. Il +s'accomplira, pourvu que votre foi soit constante. Et j'ajoutai: "Je +vais vous preparer moi-meme a la premiere communion." + +Elle revint les jours suivants, le temps passa bien vite. La pauvre +enfant disait toujours: + +"Mon pere, le miracle ne se fait pas; mes parents ne sont pas meme +venus vous entendre." + +La veille de la communion arriva. Apres avoir recu l'absolution, la +pieuse enfant se releve heureuse. Elle ne parlait pas; dans le chemin +elle rencontre une de ses jeunes compagnes et parentes, qui l'embrasse +avec effusion et lui dit: + +"Quel bonheur! mon pere et ma mere doivent communier demain avec moi." + +Alors la pauvre enfant devint triste, et ses yeux se mouillerent +de larmes. Son pere et sa mere l'attendaient cependant, et ils se +disaient: + +"Comme elle va etre heureuse!" + +A la vue de ses yeux gonfles par les pleurs, la mere la presse sur son +coeur et lui dit: + +--Mon enfant, tu nous avais annonce que tu serais si heureuse la +veille de ta premiere communion! + +--Ma mere, je suis malheureuse aujourd'hui. + +Et le pere, temoin muet de cette scene, ne put s'empecher de verser +des larmes et de dire: + +"Mon Dieu! que faut-il donc pour la rendre heureuse?" + +Aussitot l'enfant quitte les bras de sa mere, se jette dans ceux de +son pere en s'ecriant: + +--O pere! si vous vouliez! + +--Mais, ma fille, nous ne vivons que pour toi; dis-moi, que faut-il +faire? + +--C'est vous qui etes la cause de ma tristesse. + +--Nous? repond la mere. + +--Moi? repond le pere etonne. + +--Helas! reprit l'enfant. J'etais heureuse il n'y a qu'un moment; mais +ma cousine est venue me dire: + +--Tu ne sais pas, Berthe? mon pere et ma mere communient demain avec +moi. Alors je me suis dit pendant le chemin: "Et moi, demain, je serai +donc heureuse toute seule!" + +Le pere et la mere n'y tinrent plus; les larmes coulerent de leurs +yeux. Ils embrasserent cet ange, et lui dirent: + +"Oui, demain, tu seras seule; mais dans quelques jours tu +renouvelleras. Alors nous serons heureux tous les trois." + +Le surlendemain, ajoute le missionnaire, l'enfant triomphante +m'amenait son pere et sa mere en me disant: + +"Mon Pere, vous aviez raison, le miracle est fait; nous serons, dans +quelques jours, tous les trois unis a la Table sainte et tous les +trois heureux sur la terre." + + + + * * * * * + + + +19.--LE MARQUIS D'OUTREMER. + +Le marquis d'Outremer etait un vrai philanthrope. Il ne s'amusait pas +a fonder ces oeuvres qui ne figurent guere que sur le papier et qui +servent surtout a obtenir des decorations a leurs fondateurs. Il +vivait de tres peu, et ce qu'il eut pu employer de son superflu, +il preferait le donner aux pauvres, qu'il aimait, qu'il visitait +assidument, qu'il soignait lui-meme. Car, dans sa jeunesse, il avait +etudie la medecine, et le titre de docteur ne lui paraissait pas +messeant a cote de celui de marquis. Son defaut, c'etait d'etre non +seulement incredule, mais impie. + +Il avait une fille unique. Bien qu'il fut veuf et qu'il l'aimat avec +une extreme tendresse, Eudoxie, quand elle eut atteint ses vingt-cinq +ans, ayant manifeste le desir de se faire Soeur de Chante, le marquis, +chose etonnante pour un libre-penseur, n'y avait mis aucun obstacle. +Il s'etait contente d'eprouver la vocation d'Eudoxie par quelques mois +d'attente. Il avait consulte les directeurs de sa fille, et sa fille +etait devenue fille de Saint-Vincent de Paul. Depuis un an, on l'avait +chargee de la pharmacie, a l'hopital civil de Castres. + +Pendant le cholera, il passa bien des jours et des nuits, cote a cote +avec des pretres, au chevet des malades. Jamais il n'entrava leur +ministere; car, disait-il, il ne faut pas enlever au pauvre monde ses +consolantes illusions. Mais le devouement de ces bons pretres, +egal, sinon superieur au sien, n'entama pas seulement son Credo de +libre-penseur. + +Un matin du mois de janvier, il revenait de chez l'une de ses plus +pauvres pratiques. Le froid etait vif et le verglas si glissant qu'il +eut fallu des patins pour cheminer d'un pied sur a travers les rues de +la ville. + +Notre marquis-medecin glissa. En cherchant a se retenir, il se donna +une entorse. Outre le verglas, il faisait un affreux brouillard, de +sorte que notre homme gisait presque inapercu au coin d'une borne. +Tout a coup, de dessous une porte cochere, sortit une bonne laitiere, +alerte et robuste, comme on l'est a la campagne. + +"Eh! c'est vous, monsieur le marquis? dit-elle au pauvre +patient.--Comment me connaissez-vous, ma pauvre femme?--Comment je +vous connais? Mais qui ne connait pas dans le quartier M. le marquis +d'Outremer?... Eh! qu'est-ce donc qui vous est arrive?" Le marquis +raconta son accident. Elle saisit le marquis et se mit en devoir de le +porter elle-meme jusque chez lui. Par ce brouillard et ce verglas, il +y avait une bonne demi-heure de la borne a l'habitation du marquis. + +Pour oublier ce qu'il souffrait, le porte dit a la porteuse: +"Qu'est-ce que je puis faire pour vous? je vous promets de le faire, +si ce n'est materiellement impossible.--Monsieur le marquis, vous etes +pris. Ce que vous pouvez faire pour moi? Franchement, je ne croyais +pas avoir jamais l'occasion de vous le dire. Mais c'est de demander +un pretre, de l'ecouter avec votre coeur et de devenir bon chretien. +Savez-vous que c'est un vrai scandale de voir un brave homme tel +que vous du meme parti, en religion, que les debauches et les +partageux?--Vous etes saint Jean bouche d'or, laitiere. Mais j'ai +promis; je tiendrai. Je ferai venir un pretre. A lui, par exemple, de +me convaincre. J'assure d'avance que la besogne sera rude.--Et moi, je +promets qu'elle sera douce." + +Quand un homme loyal comme le marquis consent a entendre la parole de +Dieu, qu'il ne se raidit point contre elle, sa defaite est certaine, +cette bienheureuse defaite qui vaut mieux que toutes les victoires. +"Voyez-vous, disait-il a l'abbe Antoine, a leur seconde entrevue +seulement, c'est une permission de Dieu que l'on m'ait extorque cette +promesse, sans cela j'etais capable de mourir dans mon impiete. +Pourquoi? Je n'en sais rien. Par esprit de contradiction." + +Vous peindrai-je la joie et la reconnaissance de Soeur Eudoxie? Elle +ne put qu'ecrire a la bonne laitiere. Mais elle le fit avec une +eloquence qui ravit et en meme temps confusionna la pieuse femme. + +Quant au marquis, il ne tarissait pas. Lui qui avait toujours tant +aime les oeuvres de misericorde, il semblait qu'alors seulement il en +eut decouvert l'esprit, la raison d'etre, la celeste origine, et ce +baume qui, d'un coeur compatissant et chretien, coule a la fois sur +les plaies du corps et sur les plaies de l'ame, et semble, remontant +vers sa source, inonder le bienfaiteur lui-meme d'une suavite celeste. +"C'est pourtant a vous que je dois tout cela, disait-il. Que puis-je +faire pour vous?--Oh! monsieur le marquis, est-ce que la joie de +ramener une ame a Dieu n'est pas une assez riche recompense, surtout +quand il s'agit d'une aussi belle ame?" + +Un matin, la pauvre laitiere vint trouver le marquis. Elle etait +troublee et tenait une lettre a la main. "Eh bien, oui, dit-elle, si +vous voulez me remercier, priez Dieu pour mon pauvre garcon qui est +soldat en Afrique, et qui m'ecrit des choses navrantes... Je crains +bien qu'il ait perdu la foi." Le marquis pria. + +Soeur Eudoxie, de Castres fut envoyee a Toulouse, a l'hopital +militaire. L'hopital etait comble. Depuis huit jours, il etait arrive +d'Alger un nombre considerable de soldats malades. Soeur Eudoxie les +soignait de son mieux. Elle en remarqua un entre autres, tres jeune, +au sourire triste et doux: il etait mine par les fievres d'Afrique... +Autre chose encore le devorait. + +Avec ce tact exquis de la Soeur de Charite, qui est presque le tact +d'une mere, Soeur Eudoxie vit qu'il y avait la une blessure; que cette +blessure s'envenimait en devenant secrete, que la confiance peut-etre +allait la guerir. + +Un jour, tout naturellement, et sans que Soeur Eudoxie le lui +eut demande, le soldat lui raconta son ame. Il avait ete eleve +chretiennement. Sa mere n'etait pas seulement pieuse: c'etait une +sainte. + +Enfin, Soeur Eudoxie apprit le nom du jeune soldat. C'est dire qu'elle +redoubla d'efforts pour le ramener a Dieu. Il y avait la une dette de +reconnaissance filiale a acquitter. + +Un jour, elle aborda le malade en ces termes: "Je connais votre mere, +la bonne, l'ardente, la pieuse, la charitable Mme X... Elle a sauve +mon pere doublement: son corps, d'abord, puis son ame. Je voudrais +essayer de me liberer envers elle. Vous seul pouvez m'en fournir +les moyens: faites comme mon pere. Je ne dirai pas de vous rendre a +l'aveuglette, mais de consentir a ecouter un bon pretre." Jacques, que +les raisonnements avaient trouve insensible, se laissa emouvoir. + +Une fois le bon pretre a son chevet, une fois cette voix entendue, +au fond de laquelle Jacques ne pouvait meconnaitre la sincerite, la +tendresse, la vraie charite, l'obstacle fut leve. Il revint a Dieu du +fond du coeur. + +Jacques converti, le calme de son ame reagit sur son corps. La fievre +tomba. Et il eut vite son conge de convalescence. + +Oh! quelles douces larmes coulerent de tous les yeux, lorsqu'il +retrouva sa mere et le marquis! Et avec quels transports d'amour ils +benirent ensemble les misericordes divines! ... + + + + * * * * * + + + +20.--LA PLUS GRANDE VICTOIRE D'UN VIEUX GENERAL. + +Deux annees environ avant sa mort, arrivee le 24 fevrier 1845, le +general Bernard, marechal de camp de gendarmerie en retraite, membre +honoraire de la societe de Saint-Francois-Xavier, aborde, peu +d'instants avant la reunion, le directeur des freres des Ecoles +chretiennes, et lui frappant sur l'epaule avec une rudesse amicale: + +"Tenez, cher Frere, lui dit-il, je suis un vieux gredin, un pas grand' +chose. + +--Allons donc, avec cette figure, vous, un brave dont le sang a coule +sur nos glorieux champs de bataille, vous ne sauriez etre ce que vous +dites; si vous vous accusiez d'etre un retardataire vis-a-vis du grand +general de la-haut, a la bonne heure; mais vous lui reviendrez un jour +ou l'autre, et plus tot que vous ne pensez, peut-etre. + +--Franchement, les conferences de notre Societe, ce que je vois ici +comme ce que j'entends, tout cela me remue. Mais... c'est que... +c'est que... pour en finir, il y a la confession, et, comme on dit au +regiment: c'est le _hic_; une batterie a enlever me ferait moins +peur! + +--Peur d'enfant, mon general! La confession n'est un epouvantail que +de loin et pour ceux qui ne la connaissent pas. Elle ressemble a ces +pretendus fantomes dont se sauvent les poltrons, et sur lesquels il +suffit de marcher pour qu'ils s'evanouissent; ou mieux encore, c'est +comme une medecine qui parait amere au premier abord et qu'on trouve +de plus en plus douce a mesure qu'on la goute, sans compter qu'elle +guerit infailliblement le malade... qui veut guerir. Essayez +seulement, et vous m'en direz des nouvelles. + +--Hum ... hum ... A la maniere dont vous en causez, on croirait qu'il +s'agit d'une partie de plaisir, de quelque friandise delicieuse a nous +proposer! Et pourtant ... cette medecine, dont vous me faites une +peinture si seduisante, me parait encore a moi une vraie medecine, une +medecine d'autrefois, noire et effrayante... Mais voila la seance qui +commence, le commandant monte au fauteuil; aux armes et chacun a son +poste! et moi dans ma guerite, c'est-a-dire, dans mon coin. + +A quelques semaines de distance, une apres-midi, le Frere directeur +voit entrer dans la salle commune le general, tout radieux, et qui +accourt lui presser les mains avec force: + +"Oh! cher Frere! s'ecrie-t-il, une bonne poignee de main; et tenez, +il s'en faut de peu que je vous embrasse! je suis si heureux! plus +heureux que le jour ou j'ai recu la croix, et ce n'est pas peu dire. +Je crierais volontiers, comme ce jour-la: Vive l'empereur! Savez-vous +ce que j'ai fait ces jours-ci? + +--Non, mais je le soupconne a vos regards, repondit le Frere en +souriant. + +--Juste! Vraiment oui, j'ai fait le grand pas! tous les anciens +comptes regles! Au diable le vieil homme! Oui, cher Frere! j'ai suivi +votre conseil; je me suis confesse. Et que vous aviez bien raison: +Ca n'est effrayant qu'a distance et pour des poltrons! Il suffit +de commencer, et ensuite rien de plus facile, grace a ce bon cure. +Voyez-vous, a mesure que je parlais, je sentais comme un poids qu'on +m'otait par degres de dessus la poitrine; ou encore, j'etais comme +un homme qui rejette un poison qui lui tournait sur le coeur et sent +rapidement la sante revenir! J'ai rajeuni de trente ans; pour un rien +je m'envolerais au plafond; mais soyons sages et n'oublions pas que +nous avons des cheveux blancs: ne faisons pas rire vos ecoliers, qui +pourraient nous voir a travers les carreaux. Une fois encore, cher +Frere, je vous remercie, car a votre conseil vous aurez joint, je n'en +doute pas, les prieres. + +Le bon Frere etait presque aussi heureux que le general, et l'emotion +de sa parole le prouva bien a celui-ci. + +Le brave militaire, des lors, n'en fut que plus assidu aux reunions +de Saint-Francois-Xavier, qu'il edifiait par sa presence et qu'edifia +davantage encore le recit de sa mort. + +Le general, apres avoir accompli avec calme et recueillement tous les +devoirs du chretien, ordonna, avant que le pretre se fut eloigne, +qu'on fit venir toute sa famille. Celle-ci arriva tout en larmes, et +chacun se mit a genoux dans la chambre mortuaire. Il eleva alors la +voix et dit: "Mes enfants, je vous remercie de toutes les preuves +d'affection que vous m'avez donnees, et je vous prie de me pardonner +les peines que j'aurais pu vous causer en cette vie." + +Apres un silence de quelques moments, interrompu par les sanglots des +assistants, il reprit: + +"Vous tous que j'aime, je vous benis au nom du Pere, du Fils et du +Saint-Esprit." + +Puis il inclinait la tete, pendant qu'un dernier et paternel sourire +glissait sur ses levres. L'ame du juste etait devant Dieu. + + + + * * * * * + + + +21.--LE BOUFFON ET SON MAITRE. + +Un riche seigneur avait a son service, suivant la coutume d'autrefois, +un bouffon charge de le distraire par ses plaisanteries. Un jour il +le fit habiller a neuf des pieds jusqu'a la tete, et lui mit en meme +temps entre les mains une baguette de bouffon, en lui recommandant +expressement de n'en faire present a personne, si ce n'est a un plus +fou que lui. Le bouffon prit a coeur cet avertissement, et pour bien +de l'argent il n'aurait pas donne sa baguette. Quelque temps apres il +arriva que le seigneur tomba mortellement malade. Alors il s'appreta +a faire son testament; mais, comme dans ses bons jours il s'etait peu +occupe des pauvres et avait encore moins reflechi aux quatre choses +supremes, c'est-a-dire a la mort, au jugement, au ciel et a l'enfer, +il n'en fit pas plus alors que par le passe; il institua ses plus +proches parents heritiers de tous ses biens; quant a des aumones ou +d'autres dispositions charitables, il n'en fut point question. Pas un +signe non plus pour la confession ni pour le saint Viatique. + +En attendant, on pleurait et on gemissait dans le chateau, a la pensee +que le bon seigneur allait bientot quitter ce monde. Le bouffon, +averti de ce qui se passait, courut droit a la chambre et au lit du +malade, et lui demanda d'un air triste: "Maitre, j'apprends que vous +allez partir? Est-ce vrai?--Oui, repondit le malade d'une voix a +moitie brisee, oui, mon heure approche.--Ou voulez-vous donc aller? +Les chevaux sont-ils deja equipes, la voiture est-elle deja attelee? +Et vous, etes-vous tout pret a partir?--Je n'en sais rien.--Mais vous +devez pourtant savoir a quelle distance vous allez, et combien de +temps vous resterez dehors? Est-ce un mois, quinze jours, ou toute une +annee?--Je n'en sais rien.--Mais au moins reviendrez-vous?--Ah!.... +peut-etre jamais!...--Ainsi, repondit le bouffon d'une voix severe et +convaincante, avec un regard penetrant, vous faites un si grand voyage +que vous ne savez pas meme si vous reviendrez, et vous ne faites pas +un seul preparatif pour une route aussi longue et aussi dangereuse? +Tenez, prenez la baguette de fou, ajouta-t-il en la posant sur le lit +du malade, car vous etes un bien plus grand fou que moi!" + +Le malade commenca tout a coup a y voir clair; il reconnut, a sa +honte, que le bouffon n'avait jamais dit une verite plus grande. Et +alors, il fit distribuer beaucoup d'argent aux pauvres et se prepara a +faire le voyage en chretien[8]. + +[Note 8: Cette anecdote, deja ancienne, est rapportee par +Guillaume Pepin, ecrivain ecclesiastique.] + + + + * * * * * + + + +22.--UN EPISODE DE LA REVOLUTION. + +Pendant la crise la plus furieuse de la Revolution, quand Robespierre +etendait son sceptre de fer sur la France, quand Carrier se signalait +par ses noyades a Nantes, Lebon par ses massacres dans le midi, et +Javogues par ses fureurs dans le Forez, la fermete courageuse des +saints missionnaires de ces pays persecutes ne se laissait point +abattre; leur zele, au contraire, semblait acquerir de nouvelles +forces a la vue des malheurs de ces contrees et des dangers qui +planaient sur elles. + +Tandis que plusieurs confesseurs de la foi prodiguaient leur zele sur +d'autres points du diocese, M. l'abbe Coquet, (mort en 1845 cure +de Rozier-en-Donzy), avait choisi pour theatre de ses courses +evangeliques le centre meme de la persecution, Feurs, capitale du +Forez, et l'intrepide proscrit poursuivait sa mission sublime sous les +yeux pour ainsi dire de Javogues. On ne saurait raconter en detail +tous les actes d'heroisme, de devouement, de sainte audace, qu'il +accomplit pendant cette periode de terrible memoire; mais l'histoire +suivante en donne une bien haute idee, en meme temps qu'elle offre un +exemple des plus etonnants de la misericorde divine. + +Un jour, un envoye extraordinaire se presente dans le lieu de retraite +du saint missionnaire. "Une femme se meurt, s'ecrie-t-il, une femme +bien pieuse, bien devouee, mais qui ne peut se resigner a mourir sans +sacrements et qui exprime le plus vif desir de recevoir les secours +d'un pretre pour obtenir le pardon de ses fautes ainsi qu'une mort +tranquille." + +L'abbe, apres avoir ecoute l'envoye avec sa bienveillance ordinaire, +s'empressa de promettre les consolations de son ministere, dont on +reclamait l'assistance; mais a peine le premier courrier avait-il +disparu, qu'un autre entre et s'ecrie: "Monsieur l'abbe, on vient de +vous mander aupres d'une malade? Gardez-vous bien d'aller chez elle! +Depuis longtemps les satellites de Javogues, qui vous epient, ont +appris la maladie de cette femme, et ils ont decide entre eux de +saisir le premier pretre qui se presentera. Reflechissez: si vous +etes pris, au meme instant vous serez conduit a Feurs et dans les +vingt-quatre heures execute." + +Il y avait en effet de quoi reflechir: mais quand le devoir parle +au coeur d'un ministre de Dieu lui-meme, toute crainte est bientot +dissipee, et la decision ne se fait pas attendre. "Quoi qu'il arrive, +se dit l'abbe Coquet, le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis; je +suis appele, il faut partir..." + +Le soleil n'etait pas encore couche; le charitable pretre attendit +encore quelques instants, esperant, aide du ciel et des ombres +naissantes de la nuit, parvenir plus surement a son but. Enfin le +voila en marche; couvert d'habits de paysan, il s'avance dans la +campagne. Tout est silencieux autour de lui: les patres ont deja +regagne leurs chaumieres, et les craintes qu'on lui avait fait +concevoir sont bien pres de s'evanouir dans son esprit rassure. Il +s'approche de la demeure dont on lui a indique l'adresse; toutefois, +avant d'entrer, il jette un dernier regard autour de lui, et lance des +pierres dans les massifs d'arbres ou de verdure, afin de s'assurer +si personne n'est en embuscade pour le surprendre; mais, en fait +d'ennemis, il ne voit que quelques oiseaux effrayes qui sortent +precipitamment de leur retraite ainsi troublee. Il se tourne alors +du cote de la maison; la solitude de l'interieur rivalise avec la +solitude du dehors. "C'en est fait, se dit-il en lui-meme, tout danger +a disparu; on m'a trompe." Et, ouvrant la porte cochere, il traverse +rapidement la cour. + +A peine a-t-il franchi le seuil, qu'un grand nombre d'hommes se +jettent sur lui; les baionnettes l'enserrent dans un reseau de fer, +et de toutes ces poitrines ou le coeur n'a plus de place s'echappent +mille cris menacants: "Nous te tenons enfin, miserable! Assez +longtemps tu nous as echappe; cette fois tu n'echapperas plus.--Il +faut le fusiller a l'instant! crient les uns.--Non, disent les autres; +a demain la guillotine! Conduisons-le a Feurs: les traitres et les +brigands apprendront par sa mort ce qu'ils doivent attendre des vrais +patriotes!" D'autres enfin ne s'en tiennent pas a ces brutalites +et les rendent encore plus ameres par des imprecations, par des +blasphemes. + +Durant cette terrible scene, l'abbe Coquet gardait un profond silence +et faisait interieurement le sacrifice de sa vie. Cependant, a force +de vociferations, de trepignements, d'agitation furibonde, les +poitrines a la fin s'epuiserent, les cris cesserent. Le bon pretre +saisit alors ce moment de calme pour adresser quelques paroles a cette +horde sauvage. "Mes amis, leur dit-il, je ne suis ni un traitre ni +un monstre, comme vous vous l'imaginez; je n'ai jamais rien fait +d'hostile ni contre le gouvernement ni contre le pays. Tout mon role +se borne a porter secours aux infirmes, aux malades, a les consoler +dans leurs maux, a leur apprendre a bien mourir. Vous le voyez par +cette femme qui languit sur son lit de douleur dans une chambre +voisine. Je ne vous demande qu'une grace, c'est de me laisser lui +porter les dernieres consolations. Vous ferez ensuite de moi ce que +vous voudrez." + +Un pareil discours etait fait pour attendrir les coeurs les plus durs. +"Va! s'ecrie apres un moment de silence un de ces forcenes, va! nous +te tenons, tu ne nous echapperas plus." + +L'abbe Coquet entre donc dans la chambre de la malade; il apercoit en +meme temps une fenetre donnant sur le jardin; il pourrait s'echapper +par cette issue, mas il n'a garde d'en profiter. "Que je suis +malheureuse! s'ecrie la malade en le voyant s'avancer vers elle, que +je suis malheureuse d'etre la cause de votre captivite, peut-etre +de votre mort! Mais j'avais trop besoin de vos secours au moment si +redoutable de la mort... Ne craignez rien du reste; la sainte Vierge, +que j'ai bien priee cette nuit passee et les nuits precedentes, m'a +fait comprendre qu'il ne vous serait fait aucun mal. Veuillez donc +entendre ma confession et m'administrer les derniers sacrements." + +Depuis un instant le pretre etait dans l'exercice de cet auguste +ministere, quand les revolutionnaires, se ravisant, prennent la +resolution d'entrer dans la chambre de la malade; ils voulaient +empecher le pretre, leur captif, de s'echapper par la fenetre dont +nous venons de parler. Mais aussitot entres, emus par tout ce qu'il +y a de touchant dans l'administration des derniers sacrements, ces +hommes naguere si farouches tombent subitement a genoux et semblent +plonges comme dans une extase. D'autres arrivent, ils sont terrasses +de meme. Le pretre, tout entier a ses fonctions sacrees, aux +exhortations qu'il adressait a la malade, ne s'etait pas meme apercu +de cette scene etrange. + +Les ceremonies terminees, l'abbe Coquet quitte le chevet de la +mourante pour s'occuper de son propre sort. "Allons, mes amis, dit le +genereux martyr en s'adressant a ses bourreaux, je suis a vous. J'ai +fait mon devoir, disposez de moi, je ne crains rien; mon corps peut +perir, mon ame est dans les mains de Dieu." Mais, o surprise! o +merveilleux effet de la grace divine! lorsque la victime croit marcher +au supplice, elle devient au contraire l'objet du plus beau triomphe +que puisse ambitionner le coeur d'un pretre. Les bourreaux se taisent, +les menaces sont bien loin deja des levres qui les ont proferees; +la haine a fait place a l'amour, l'impiete a la foi, le crime au +repentir. Tous ces tigres alteres de sang qui s'elancaient naguere sur +le ministre de Jesus-Christ comme sur une proie, sont la a ses pieds, +renverses, comme Paul sur le chemin de Damas, par une puissance +invisible, et confessant a haute voix le Dieu qu'ils osaient +persecuter dans la personne de son representant sur la terre. Le +croirait-on? le chef de cette horde sanguinaire, l'organisateur de ce +guet-apens etait le fils meme de la pieuse femme qui achevait en ce +moment sa paisible et sainte agonie. Le miserable, loin d'adoucir, de +consoler les derniers moments de sa mere, n'avait pas craint d'offrir +en spectacle, a ses yeux qui allaient se fermer, les preparatifs d'un +meurtre et du meurtre de son confesseur!... + +Mais la grace divine venait de toucher son coeur comme celui de ses +complices. Les armes lui tombent des mains; a son tour il implore le +pardon du pretre qui avait vainement sollicite sa clemence. Qu'on juge +de l'emotion de ce dernier. Il benit Dieu en versant des larmes et +recoit avec une joie inexprimable ces brebis perdues qui reviennent au +bercail. Puis, apres avoir entendu les aveux des coupables, il fait +descendre sur eux le pardon en prononcant les paroles sacramentelles, +et tous ensemble redisent les bontes infinies du Dieu des chretiens +pour lequel il n'est aucun crime sans misericorde, si le pecheur est +penetre d'un vrai repentir. + +Tous se separent alors en se disant adieu comme des freres, et le +missionnaire regagne sa retraite, le coeur debordant de consolation et +de reconnaissance. + + + + * * * * * + + + +23.--LE ZELE RECOMPENSE. + +Une personne tres pieuse avait un frere, etudiant en medecine, qui +s'etait laisse entrainer par le torrent des mauvais exemples et avait +renonce aux pratiques de la religion. + +Leur mere souffrait d'une maladie de langueur, qui la conduisait peu +a peu au tombeau. Mais ce qui la desolait, c'est qu'elle se sentait +impuissante a arreter le debordement d'impiete de son fils. + +La fille, qui comprenait l'etendue de la douleur de la pauvre mere, et +voyait son malheureux frere courir ainsi a la damnation, s'approcha la +veille de Noel du lit de la malade: "Maman, dit-elle, si je pouvais +aller a minuit a la messe a Notre-Dame-des-Victoires, quelque chose +me dit que l'Enfant de la creche m'accorderait la conversion de mon +frere.--Ma pauvre enfant! qui t'accompagnerait? Je n'irai jamais plus +avec toi a la messe de minuit.--Eh bien! mon frere.--Ton frere! y +songes-tu? lui qui eprouve une si grande horreur pour l'eglise, qu'aux +enterrements il ne veut pas entrer et attend a la porte, esperes-tu +qu'il te conduirait?--J'essaierai de le decider.--Je ne demande pas +mieux; mais je crains que ton eloquence comme tes caresses ne soient +inutiles. + +L'etudiant en medecine recut de tres haut la proposition, qu'il appela +saugrenue. Tant de colere cependant denote ordinairement un reste de +foi, prisonniere de l'impitoyable libre-pensee. + +Sa soeur insista, et, vaincu par cette persistance, vers minuit, +heure a laquelle un homme du monde n'aime pas a dire qu'il prefere +se coucher, l'etudiant la protegeait sur le chemin de la messe et +s'installait aupres d'elle pour la proteger au retour. + +La ceremonie fort belle de Notre-Dame-des-Victoires paraissait +l'interesser; il regardait avec une sorte d'avidite ce spectacle +oublie et ne s'ennuyait pas. + +Au moment de la communion, il fut fort etonne; tous defilaient pour se +rendre a la sainte Table. On arriva a son rang, les voisins sortirent, +sa soeur aussi. Il se vit seul. Le vide lui causa une impression +etrange... + +Cependant sa soeur recevait l'Enfant-Jesus en la creche de son coeur +et le rechauffait de l'ardeur de sa priere pour le jeune incredule. +De son cote, le libre-penseur, pret a resister fierement aux +sollicitations de tous les chretiens assembles dans l'eglise, +succombait sous le poids de l'isolement ou l'avaient laisse ses +quelques voisins; disons le mot: il eut peur. + +Un souvenir d'enfance domina son esprit, il tomba a deux genoux, et +une explosion de sanglots sortit de sa poitrine... + +La jeune fille cependant revenait devotement; elle voit cette +abondance de larmes, et son frere qui se penche a son oreille pour lui +dire: Ma soeur, sauve-moi! Un pretre! je suis ecrase sous le poids de +mon indignite! Un pretre! un pretre! + +Ce fut sa soeur qui eut a moderer l'impatience de ce neophyte. A +l'issue de la ceremonie, le pretre fut trouve, et bientot le jeune +homme embrassait sa mere, en lui disant: Je vous rends votre fils. + +On ne reposa point en cette belle nuit, pas plus qu'a la creche de +Bethleem, et a six heures du matin tous deux etaient revenus a la meme +place en l'eglise de Notre-Dame-des-Victoires. + +Au moment de la communion, tous quitterent leur rang pour aller a la +sainte Table; l'etudiant les suivait. Une jeune fille restait seule +prosternee a deux genoux, et le pave qui avait recu la nuit les larmes +de repentir, recevait encore des larmes; mais c'etaient des larmes de +joie. + + + + * * * * * + + + +24.--SAGESSE ET FOLIE. + +Vers l'annee 18l0, vivait a Clermont en Auvergne un ouvrier serrurier, +travailleur habile et courageux, mais qui malheureusement se livrait +de temps en temps a quelques exces. A la suite d'un ecart de regime, +qui l'avait rendu momentanement malade, il passa une nuit fort agitee: +il eut un songe, dans lequel sa soeur qui etait morte en religion lui +apparut, lui reprocha son inconduite, et le conjura de revenir aux +sentiments dont leurs parents leur avaient toujours donne l'exemple. + +Cette apparition lui fit une telle impression qu'il se leva, se rendit +a l'eglise la plus proche, et, comme elle etait encore fermee, il se +mit a genoux sur les marches et attendit l'ouverture des portes; il +entra alors, entendit la messe, s'adressa a M. le cure et revint de +nouveau apres son repas. Pendant les deux jours suivants il fit la +meme chose: le changement qui s'etait opere en lui parut si etrange +que le maitre de l'auberge ou il logeait pensa qu'il avait affaire a +un fou, et pria le medecin de venir examiner son locataire. + +Aux interrogations du medecin, l'ouvrier repondit: "Monsieur le +docteur, je vous remercie de votre interet; mais je me porte bien; +j'ai ete fou, il est vrai, je l'ai meme ete longtemps, mais je suis +gueri; je le sens, Dieu merci; je me trouve en possession de mon bon +sens, et puis j'ai un docteur que je vois tous les jours, et que je +vais encore aller trouver; je vous demande la permission de ne pas +en changer." Il revint a son auberge apres une derniere visite a +l'eglise, paya sa note, fit son paquet et se mit en route pour Paris, +ou, marcheur intrepide, il arriva en cinq jours; la il se remit +courageusement au travail; debout avant le jour, il n'allait a +l'atelier qu'apres avoir entendu la messe, et pendant une annee +entiere il ne porta pas a ses levres une seule goutte de vin. + +Une autre epreuve l'attendait. Il s'etait fait une loi de ne pas +travailler le dimanche, les railleries ne purent triompher de sa +resistance. Patrons et ouvriers conspiraient contre lui; on lui +remettait un travail soi-disant presse le samedi soir, il offrait de +travailler la nuit, mais son offre etait repoussee; il fallait passer +a la caisse et regler son compte, cela lui arriva dans douze ateliers. + +Ce fut alors qu'il rencontra une personne dont les sentiments pieux +etaient conformes aux siens; il l'epousa, et se mit a travailler pour +son compte. Dieu benit son travail et il parvint a se procurer une +petite fortune. + +Etant alle dans une ville d'eaux thermales pour la sante de sa femme, +le genereux chretien s'y fixa et pendant huit ans prit part a +toutes les oeuvres charitables. Entre dans la conference de +Saint-Vincent-de-Paul, il s'adonna de tout son coeur au soulagement +physique et moral des familles qui lui etaient confiees, il ne +remettait jamais d'un jour la visite a leur rendre et se montrait +genereux a leur egard. Il s'enquerait, a la fin de chaque seance, de +l'absence de ceux de ses confreres qui ne s'etaient pas presentes, et +se chargeait avec bonheur de leur porter leurs bons pour eviter tout +retard dans la delivrance des secours. + +Les souffrances ne lui furent pas epargnees; opere plusieurs fois +de la cataracte sans succes, il etait presque aveugle, mais cette +infirmite ne l'empechait pas de faire des courses nombreuses pour le +service des pauvres, ou de se trouver devant la porte de l'eglise +avant qu'elle ne s'ouvrit; c'etait une habitude qu'il ne perdit +jamais; il servait a genoux six ou sept messes tous les jours. Il +s'eteignit, il y a quelques annees, dans une maison de charite de +Marseille au moment ou il se preparait a un acte de piete desire +depuis longtemps: un pelerinage a Jerusalem. On a retrouve dans des +lettres ecrites par lui des preuves que l'_Imitation_ etait sa +lecture favorite. + +Ce fervent chretien merite d'etre cite comme un modele de parfaite +conversion. + + + + * * * * * + + + +25.--LE TERRIBLE ARTICLE. + +Lors de mon dernier sejour en Normandie, raconte un medecin bien +connu, le maire d'une commune voisine de Caen, s'affichant depuis +longtemps comme libre-penseur, devint malade de la poitrine. Sa femme +et sa fille, personnes pieuses, voyant que son etat etait menacant, +userent de toutes leurs industries pour obtenir qu'il laissat venir le +pretre. A la fin, il leur dit: "Eh bien! soit, faites-le venir, votre +cure; mais avertissez-le que je lui dirai son fait." + +Les deux pauvres femmes allerent trouver le cure de la paroisse, a qui +elles rapporterent cette reponse. Il parut tres peu s'en effrayer, car +il les pria d'annoncer sa visite pour le lendemain. + +Le lendemain donc il se rendit chez le malade, et fut immediatement +introduit dans sa chambre. Il le trouva tenant a la main un journal. + +"Monsieur le cure, lui dit celui-ci a brule-pourpoint, vous me +surprenez relisant la loi Ferry. J'en etais precisement a l'article 7. +Que pensez-vous de cet article? + +--Je pense, repliqua le cure, apres un moment de reflexion, que vous +en etes egalement a un article qui devrait vous preoccuper bien +davantage. + +--Et cet autre article, quel est-il? + +--Je n'ose vous le dire. + +--Parlez, monsieur le cure, parlez; vous savez que je n'aime pas les +mysteres. Et il appuya sur ce mot d'un ton tres significatif. + +--Puisque vous l'exigez, reprit le pretre, je parlerai, quoi qu'il +m'en coute. Sachez donc que l'article auquel j'ai fait allusion, +c'est... l'article de la mort." Et il se retira. + +Le libre-penseur savait bien qu'il etait gravement atteint, mais il ne +se croyait pas si pres du moment fatal. La declaration du pretre le +jeta dans la stupeur, et, grace sans doute aux prieres de son epouse +et de sa fille, la stupeur produisit l'effroi, avec le desir de la +conversion. + +Quelques jours apres, il faisait appeler le meme pretre et se +reconciliait sincerement avec Dieu. + + + + * * * * * + + + +26.--LE TROTTOIR. + +Vous ne sauriez concevoir le nombre et la variete des petits +contentements que l'on eprouve dans la pratique de l'abnegation et de +l'obligeance sur le trottoir, dans les grandes villes et surtout a +Paris. Suivons celui-ci, qui est des plus etroits. + +Un insolent vous voit venir, et il indique par son attitude une +certaine resolution a l'impolitesse. Vous descendez froidement, et: +Passe sans obstacle, homme fort, je triomphe de toi et de moi! + +Un peu plus loin, une pauvre femme, mal vetue et bien modeste, vous +voit venir aussi; deja elle cherche la place de son pied sur le pave +glissant. Vite vous la devancez... Un hommage a la pauvrete, que tout +le monde opprime ou dedaigne, est chose bien louable. + +Plus loin encore, le passage est scabreux: sur la chaussee, de +la boue, des paveurs, un tombereau d'ordures suivi de plusieurs +charrettes. Pour vous le peril et la souillure de la rue, pour les +autres le trottoir. On a compris, et on vous salue avec un air +d'admiration et de sympathique reconnaissance. + +Ah! nous oublions trop la fecondite merveilleuse des principes +chretiens. Le moindre devoir rempli a des approximatifs imprevus qui +naissent sous nos pas pour nous produire un surcroit de merite et un +salaire de delicieux plaisirs! Vous ne vouliez etre que patient avec +courage, vous devenez tout de suite bienveillant sans effort; puis +votre bienveillance va se transformer en une sorte de vertu gracieuse +qui determinera l'apparition d'une foule de charmants petits +faits.--Le trottoir etait hier une arene ou votre orgueil subissait un +pugilat onereux; aujourd'hui, c'est la plate-bande d'un jardin ou les +fleurs s'epanouissent. + +Mon point de vue une fois accepte, je defie que l'on trouve une +situation et un lieu plus commodes pour acquerir le gout du devoir +et s'y fortifier petit a petit. Tout en allant a vos affaires, vous +accomplissez, une multitude d'actes vertueux qui laissent derriere +vous une precieuse semence. Avec le droit, vous semiez des cailloux; +avec le devoir, vous semez de bons exemples. De plus, votre patience +se fortifie, et vous faites la conquete de l'humilite, la plus belle +des vertus. + +Il y a quelques annees, pour me rendre a mon bureau, je suivais chaque +matin la rue du Four. Tres souvent j'y rencontrais un homme dont le +vetement indiquait un ouvrier a son aise. + +Nous nous croisions. Je descendais toujours du trottoir. Lui recevait +l'hommage et continuait toujours de son pas vainqueur. + +Un matin, la rue etait plus malpropre et plus obstruee que +d'ordinaire. Il y avait vraiment du merite a ceder la belle place. Je +voyais venir mon superbe ouvrier. Il crut que je ne m'executerais pas +de bonne grace. Il souriait insolemment et se disposait a me faire +obeir. + +Je me sacrifiai a propos, sans hesitation, mais non pas sans dignite. + +Cela le surprit. Il se retourna et me suivit des yeux, jouissant de +mes difficultes avec un air de bravade. + +J'avais aussi tourne la tete; son orgueil imbecile se brisa contre +un regard fixe et froid que je maintins sur lui pendant quelques +secondes. Je sentis qu'il m'en garderait rancune. + +En effet, le lendemain, le surlendemain encore, il me parut courrouce. +Une resistance de ma part lui eut ete bien agreable! Il l'attendit en +vain. + +Un des jours suivants, la pluie se mit a tomber tout a coup. La rue du +Four ressemblait a un de ces chemins vicinaux de la Brie pouilleuse, +ou le paysan monte sur son ane ne se hasarderait pas l'hiver, par +crainte d'y perdre sa monture. + +Les pietons, bien ou mal vetus, les marchandes de noix ou de +maquereaux se remisaient sous les grandes portes. Quoique muni d'un +parapluie, je fis de meme, et je me melai a un groupe de pauvres gens +qui attendaient la fin de la giboulee en geignant. + +Mon homme etait la! Nous nous regardames du coin de l'oeil. Il +paraissait de mechante humeur, et la pluie le contrariait evidemment +plus qu'aucun de ses voisins. + +Je prononcai a son intention quelque phrase banale sur le temps. + +Il repondit, comme se parlant a soi-meme: + +--Oui, un joli temps, quand on est presse! Je suis attendu dans une +maison, a cent pas d'ici, chez des bourgeois. Je voudrais y arriver +propre, et il faut que je reste la. Je vais peut-etre manquer une +bonne affaire. + +Je devinai que mon parapluie lui faisait envie, et me placant +brusquement bien en face de lui: + +--Monsieur, lui dis-je en affectant une politesse souriante, si +vous etes attendu dans le voisinage, prenez mon parapluie. Vous le +renverrez par une domestique ou un concierge; il vous suffira de +remarquer le numero de la maison en sortant d'ici. + +--Mais, monsieur, si j'allais garder votre parapluie? Vous ne me +connaissez pas. + +--Si, si, je vous connais. + +L'ouvrier crut a une allusion sur ses arrogances passees envers moi. +Il devint rouge. Je continuai du ton le plus aimable: + +--Je vous connais aussi bien que vous vous connaissez vous-meme, et je +suis sur que vous me renverrez tout de suite mon parapluie. Le voila, +partez vite. + +Il se laissa faire. Au bout de dix minutes, mon parapluie me revenait +avec une bonne femme qui fit tres verbeusement la commission de +reconnaissance. + +Je devais m'attendre a un changement radical dans les procedes de mon +homme. Il guettait une premiere rencontre. Pour moi je tenais peu a +une liaison au moins inutile. A la premiere rencontre, je passai vite. +Il ne put que m'envoyer un beau salut, que je lui retournai par un +geste tres civil: un salut d'egal a egal. + +A partir de cette minime obligeance dont j'avais honore son caractere, +je remarquai que non seulement mon fier ouvrier descendait du trottoir +a la hate pour me faire place, mais encore qu'il avait renonce a ses +anciennes pretentions; car je m'amusais a l'etudier, et je le vis plus +d'une fois, a distance, ceder le pas avec un empressement semblable au +mien. Il se christianisait sans le savoir! + +Les lois de Dieu sont grandes! Le moindre acte impregne du sentiment +chretien a quelquefois des consequences d'une etendue extraordinaire. +Nous n'en sommes pas toujours temoins. + +Un dimanche, par un beau jour de mai, je me promenais de long en +large sur la place Saint-Sulpice, en attendant la messe basse de neuf +heures. + +Si peu que je fisse attention aux personnes qui passaient pres de moi, +il m'etait impossible de ne pas voir le profond salut que venait de +m'adresser un promeneur. + +Ai-je besoin de dire que c'etait encore mon ouvrier? Sa confortable +toilette l'avait transforme! + +Precisement parce qu'il me parut dispose a la discretion, sinon au +respect, je l'abordai. + +Il avait le sourire fin. Il parlait peu. Ses paroles n'etaient point +oiseuses. J'usai les banalites de la conversation sans qu'il y +repondit rien que des monosyllabes. Et puis je me tus. + +Le brave homme me declara alors que mon opiniatrete a descendre +du trottoir, pour lui ceder la place, l'avait fort surpris, fort +intrigue, et qu'en dernier lieu, alors qu'il me supposait irrite +enfin par sa bravade tout directe, mon extreme obligeance au sujet du +parapluie avait bouleverse son humble raison. Il me supposait un but, +un motif. Il cherchait, il ne comprenait pas. + +--Comment vous appelle-t-on? lui dis-je. + +--Jean. + +--C'est un nom favorable. Monsieur Jean, autrefois le trottoir de la +rue du Four etait pour vous l'instrument d'un orgueilleux despotisme. +Chacun se sentait contraint de descendre a votre approche. Depuis que +je vous ai prete mon parapluie... + +--Ma foi, monsieur, depuis l'histoire du parapluie, j'agis tout +autrement. J'ai eu l'idee de faire comme vous! D'abord je suis +descendu pour les femmes et pour les vieillards, petit a petit je suis +arrive a descendre pour tout le monde; et, vous ne le croiriez pas! +aujourd'hui, si quelqu'un me previent, cela me fait de la peine; il me +semble que l'on a mauvaise opinion de moi, et que l'on me prend pour +un homme d'un tres vilain caractere. + +--Eh bien, votre orgueil a fait place a l'esprit de douceur; vous vous +etes ameliore; vous etes entre dans la bonne voie; peut-etre irez-vous +loin dans cette voie ou l'on ne recueille que des plaisirs, tout en +epurant et en grandissant son caractere. Mon but est atteint. + +--Mais qu'est-ce que vous y gagnez? Qu'est-ce que cela vous fait? + +Je lui montrai l'eglise. Il me repondit par une grimace. Un banc etait +la. J'allai m'y asseoir. Sur un imperceptible signe amical, le +brave Jean vint prendre place pres de moi, non sans rire sous cape, +convaincu qu'il etait que j'allais le precher. + +Le precher! je n'aurais eu garde. Il y a temps pour tout. A chacun sa +fonction, d'ailleurs. Mon neophyte etait un homme de quarante ans, un +brave ouvrier; son instinct le portait au bien assez directement; avec +lui il suffisait d'agir tres simplement. + +--Monsieur Jean, je vous montrais du doigt l'eglise, ou je vais aller +entendre la messe tout a l'heure. Vous, vous n'allez pas a la messe, +je le sais. Je l'ai compris a votre grimace. Mais vous irez un jour +comme moi. + +--Cela ne m'etonnerait pas trop. Vous avez deja fait un miracle a mon +profit. + +--Je n'ai pas toujours ete pieux; je le suis devenu a l'aide de la +reflexion. Il plut a Dieu de decider mon retour par ce chemin. Mon +seul merite est d'avoir obei a son impulsion: nous ne saurions jamais, +en face de lui, pretendre a un autre merite que celui de l'obeissance. + +--Mais pour obeir ainsi, il faut croire en Dieu; et il ne depend pas +de nous de croire! + +--Mon cher Jean, vous vous trompez. Sans vous rien dire de la grace, +ce qui ressemblerait a une predication, je vous affirme qu'il depend +de nous de croire. + +---Alors je n'y comprends plus rien. + +--Compreniez-vous mon empressement a descendre du trottoir lorsque +vous approchiez, et l'offre de mon parapluie? + +--Enfin, monsieur, est-ce que vous voulez me rendre devot? + +--Ne riez pas. Vous etes bien devenu patient, meme obligeant, sur ce +trottoir ou vous vous pavaniez en roi il y a six semaines. + +--Oui, c'est bien drole! S'il y a un secret, dites-le-moi. Par +exemple, je ne m'engage pas a rien faire de contraire a mes opinions. + +--Ah! vous avez des opinions! Dites-moi, vous avez aussi de la +loyaute? + +--Pour ca, je m'en vante. + +--Cela suffit. Tant qu'une seule vertu catholique demeure dans +l'homme, elle peut devenir, elle devient tot ou tard une fondation sur +laquelle la Providence divine rebatit tout l'edifice ruine. Ah! vous +etes loyal! Eh bien, Dieu vous connait, il vous suit au travers du +monde, et il vous aidera. + +--Mon cher monsieur, vous tapez a bras raccourci sur tout ce qu'il y a +dans ma tete. Pour un rien, je me mettrais en colere. Mais je ne veux +pas etre ingrat envers vous. Faites votre affaire; cette fois-ci je +vous ecoute tres serieusement. + +--Bien. Une remontrance vous ennuierait; vous hausseriez les epaules. +De longues explications religieuses et morales auraient a peu pres le +meme resultat. Vous bailleriez dans le creux de votre main. + +--C'est vrai. + +--Cependant, si l'on vous disait: La foi vous viendra, a la condition +d'un acte simple et loyal accompli en moins de dix minutes, et qui +n'aura pas d'autre temoin que Dieu, vous accepteriez la foi? + +--Je l'accepterais... + +Je me levai; l'ouvrier se leva. Nous marchames a petits pas en +regardant l'eglise. + +--Monsieur Jean, savez-vous encore votre _Pater_? + +--Oh!... + +--Et pourriez-vous le reciter couramment? + +--Oui, quoique cela ne me soit pas arrive trois fois depuis ma +premiere communion. + +--Voici l'eglise devant nous. Entrez froidement. Si un murmure s'eleve +dans votre esprit, faites-le taire; dites-vous: J'ai promis d'etre +loyal, je dois etre loyal. + +--Je le serai. + +--Vous irez au benitier, que les fideles assiegent quelquefois. Vous +prendrez de l'eau benite. Vous ferez le signe de la croix lentement et +la tete haute, en homme de coeur qui a contracte une obligation et +qui la remplit. Puis vous vous isolerez au milieu de la foule. Alors +recueillez-vous l'espace d'une minute; rappelez-vous la promesse +qui vous engage et que vous etes tenu a degager strictement. Faites +ensuite de nouveau le signe de la croix, et debout, une main dans +l'autre main, recitez le _Pater_ a voix basse, doucement, tres +doucement. Vous ferez ensuite encore un signe de croix, et vous +sortirez de l'eglise. + +--Apres cela? + +--Rien. + +--Je comprends. + +--Pourquoi hesitez-vous? + +--C'est plus difficile que cela ne le parait. + +--Moins difficile que de ceder la place sur le trottoir. + +--Et si je faisais ainsi que vous me l'avez dit, vous pensez..? + +--Je pense que cet acte bien simple sera un jour votre plus grand et +votre plus beau souvenir. Mais si vous ne vous sentez pas maintenant +l'energie et la loyaute necessaires ... + +--Ah! on ne doit pas remettre ces choses-la au lendemain. + +--Adieu; je vous predis que vous serez bientot un solide et fier +catholique. + +Je lui serrai la main, et je m'eloignai rapidement, sans detourner la +tete, demandant a Dieu de faire le reste. + +Pendant un mois, loin de chercher Jean, je l'evitais. Mais Paris +est bien moins grande ville qu'on ne le pense. Jean m'avait guette, +m'avait suivi, et il etait parvenu a connaitre mon nom et mon adresse, +plus avance en cela que moi, qui ne savais de lui que son prenom de +Jean. + +Un matin je recois une lettre de faire-part. Il s'agissait d'un +mariage pour le lendemain, entre M. Marteau et Mlle Gilquin, qui +m'invitaient a assister a la benediction nuptiale. Des noms inconnus; +cela arrive de temps en temps. On cherche. Est-ce mon boulanger, mon +fruitier, mon epicier? Ici se rencontrait un obstacle bizarre: M. +Marteau exercait la profession de fabricant de formes pour chaussures. + +Je stimulai mes souvenirs: aucune lumiere. A la fin, je remarquai que +le fabricant de formes de chaussures avait, entre autres prenoms, +celui de _Jean_. Mais une observation de l'autre Jean m'etait +demeuree dans la memoire: "J'ai de petits enfants," m'avait-il dit... +Le Jean du trottoir etait donc marie; ce ne pouvait etre mon neophyte. +Et cependant quelque chose me disait que ce devait etre lui... + +Mon incertitude cessa bientot. + +Je venais de diner: j'allais sortir. Un timide coup de sonnette +m'annonce un visiteur. On ouvre. J'ecoute le nom: "M. Jean Marteau." + +C'etait le mien! c'etait mon ouvrier de la rue du Four et de la place +Saint-Sulpice! + +--Entrez, monsieur Jean, asseyez-vous. Eh bien! vous allez donc vous +marier? + +--Mon Dieu, oui, monsieur, demain. + +--Mais il me semblait que vous etiez deja marie? + +--Pas precisement. Si vous me le permettez, je vous expliquerai la +chose. Je vous ai adresse une lettre de faire-part avec l'espoir que +vous viendrez a l'eglise, parce que c'est vous qui avez fait mon +mariage; aussi est-ce surtout a cause de vous que j'ai fait imprimer +des lettres de faire-part. + +--Moi, j'ai fait votre mariage? + +--Certainement. Ah! c'est un peu long a expliquer. + +--Mettez-y le temps, et ne trouvez pas mauvais que je rie d'abord, a +cette idee que j'ai fait votre mariage sans savoir ni votre nom, ni +votre profession, ni votre adresse. + +--Le bon Dieu sait le nom et l'adresse de tout le monde. Il a eu sa +belle part dans l'affaire. + +L'honnete garcon etait emu. Il n'avait pas dit: Dieu, mais le _bon +Dieu_. Je ne sentis jamais si bien la difference. Dieu, ce n'est +tres souvent que le terme plus ou moins banal des pantheistes et des +philosophes, qui en font, au plus beau, le synonyme de l'Etre supreme +des republicains de 93. Le _bon Dieu_, c'est le terme de predilection +des catholiques, qui ne craignent pas d'afficher une foi naive de +bonne femme ou de petit enfant: des qu'un homme, en parlant de Dieu, +dit le _bon Dieu_, je vois le fond de son coeur et je puis lui tendre +la main. + +Je tendis la main a Jean. Je compris, avec une joie intime, que la +providence de Dieu avait fait murir le grain que j'avais seme. Me +voila donc silencieux pres de mon cher visiteur, dont le visage +s'epanouit des les premiers mots de l'histoire qu'il va raconter. + +--Monsieur, avant notre rencontre de la rue du Four et de la place +Saint-Sulpice, j'avais des defauts insupportables. J'ai le droit de +les avouer, puisque je ne les ai plus. Je me grisais quelquefois, et +je battais ma bonne femme de loin en loin. Vous m'avez enseigne la +patience; cela fut pour moi la meilleure des preparations. Ensuite, +vous m'avez pousse dans l'eglise au moment propice. Il en est survenu +comme un miracle. Mais votre _Pater_ m'a fait passer, je vous +l'assure, une rude journee! Pour tenir loyalement ma parole, il m'a +fallu plus de force et de courage qu'il ne m'en faudrait dans une +lutte contre dix hommes. Vous avez oublie, peut-etre? + +--Je n'ai pas oublie, et je vois que le _Pater_ a ete bien dit. + +--Ah! Seigneur! Il faut que je l'aie dit comme on ne le dit jamais, +car en sortant de l'eglise, voyez-vous, je ne savais que devenir. Je +me sentais moitie heureux, moitie exaspere en dedans de moi. Tout a +coup je me trouve, a ma grande surprise, en face de la maison que +j'habite. Je croyais chercher un estaminet pour m'y etourdir, et je +revenais chez moi. Je monte, j'entre; je prends une chaise: je ne dis +rien. Ma femme me regarde, et elle s'ecrie: "Mon Dieu! Jean, est-ce +que tu es malade?" Le moyen, apres cela, de croire que le _Pater_ +etait une petite chose insignifiante! Il m'avait si bien bouleverse, +que l'on me croyait malade. Je rassure ma femme; je lui dis de +s'asseoir pres de moi, et je lui raconte ce qui venait de m'arriver. +Vous pensez bien que je lui avais parle de vous souvent, et qu'elle +vous connaissait on ne peut mieux sans vous avoir jamais vu. Elle +m'ecoutait, sans souffler mot, en ouvrant de grands yeux. Quand j'ai +fini, savez-vous ce que fait ma femme? Elle se prend a pleurer, mais a +pleurer de tout son coeur! Et moi, Jean, un homme, je fais comme elle. +Cela ne m'etait peut-etre pas arrive depuis vingt-cinq ans. Enfin, +nous nous apaisons, et je me trouve soulage: petite pluie abat grand +veut. Je voyais ma femme bien heureuse; j'etais aussi bien gai, bien +heureux. Nous allons faire une promenade hors barriere avec les +enfants. Vous vous souvenez que c'etait un dimanche? + +--Je m'en souviens. + +--Nous causions de vous, de votre parapluie, du trottoir, de l'eglise, +des signes de croix que j'avais faits et que pour un rien j'aurais +recommences toutes les dix minutes. Oui, monsieur! j'en eprouvais un +tel besoin, qu'en apercevant le calvaire de Vaugirard, le coeur m'a +battu, et j'ai double le pas comme malgre moi pour saluer le calvaire +et faire le signe de la croix. + +--Vous le lui deviez bien. + +--C'est vrai. Aussi, est-ce justement ce que j'ai dit a ma femme. Nous +etions, vers cette epoque, a la fin de mai, car il me semble tantot +que cela date d'hier, tantot que cela date de dix ans. Le soir, au +retour de la promenade, une eglise se rencontre devant nous. On disait +la priere du mois de Marie. Nous entrons, avec les petits. Et je vous +recommence mon _Pater_, notre _Pater_. Ah! monsieur, que je l'ai bien +dit cette fois, et que cela m'a fait de plaisir! Mes enfants, me +voyant prier, priaient aussi d'une petite facon grave. Moi, Jean, un +ouvrier, debout au milieu de ces enfants et de leur mere qui priaient +dans l'eglise; ...pour la premiere fois de ma vie, je me suis senti +l'importance d'un pere de famille et d'un citoyen.--Je ne vous +fatigue pas? + +--Ho!... + +--Enfin, nous sommes rentres chez nous et j'ai promis que je ne me +griserais plus, et que je ne battrais plus jamais ma femme. Mais il +y avait autre chose encore, dont ma bonne Francoise n'osait pas +me parler; nous etions maries a la ville, mais pas a l'eglise. +Maintenant, mon cher monsieur, vous en savez autant que moi. + +J'etais ravi; j'avais les larmes aux yeux. Jean riait de plaisir, +un peu d'orgueil, et de l'air d'un homme qui est sur de se rendre +infiniment agreable. Il n'avait pas fini. + +--Vous voyez donc bien, monsieur, que c'est vous qui avez fait mon +mariage, et que je devais vous inviter a venir a l'eglise demain. + +--Ah! mon brave Jean, j'irai; j'irai avec plus de satisfaction et plus +d'empressement dix fois, mille fois, que si vous etiez un millionnaire +ou un prince. + +--J'en etais bien sur. Mais je dois vous dire encore un petit mot. +Nous marier a l'eglise, c'etait la moindre chose; nous avons fait +mieux que cela. Moi, je n'aime pas les demi-mesures. Devinez-vous, +ah?... + +--Oui, ah! + +--Chut! Il ne faut pas toucher a ces affaires-la en riant; vous le +savez mieux que personne. Ma femme et moi, nous avons communie ce +matin, et bien communie tous deux, je vous le certifie. Ainsi, vous +aviez raison, monsieur; en me quittant sur la place Saint-Sulpice, +il y a cinq semaines, vous prophetisiez. Oh! j'entends encore votre +derniere parole: "Jean, je vous predis que vous serez un jour un +solide et fier chretien!" Je le suis! mes enfants le seront comme leur +pere! + +Nous causons encore un moment, aussi attendris l'un que l'autre, puis +il me dit: + +--Eh bien, monsieur, a demain donc. + +Le lendemain, j'assistai a la messe du mariage. Il y avait peu de +monde: une dizaine de personnes et cinq ou six enfants. Je faisais, +avec tout le soin possible, honneur aux maries par l'aristocratie +de ma mise. Pour la premiere fois et la seule fois de ma vie, je +regrettai de n'avoir pas un ruban rouge et une croix a ma boutonniere! + +Apres la messe, j'allai faire ma visite aux nouveaux epoux dans la +sacristie. On m'attendait evidemment. Je fus salue comme ne le fut +jamais un personnage d'importance: les enfants surtout me regardaient +d'un air de veneration tres amusant. + +Mais voici Jean en habit noir, bien gante, bien cravate, chaussure +parfaite, une physionomie tellement digne, que j'hesitais a le +reconnaitre. + +Je lui serrai la main en ami, et je voulus faire un petit discours +affectueux, un petit compliment d'homme du monde et de chretien. + +Notre emotion dura bien deux a trois minutes, apres quoi chacun rentra +en possession de sa liberte d'esprit. J'ai pu dire a ces braves +gens... + +Eh! qu'importe ce que j'ai dit et comment cela finit! Et si j'acceptai +d'etre un convive de la noce! Et ce que Jean a fait depuis! Il est +converti, voila tout! + +Jean prospere, sans hate; Jean s'attache bien moins a acquerir une +fortune qu'a constituer une famille. Quand vous rencontrez sur le +trottoir un luron de haute mine, qui vous cede la place avec une +politesse inusitee, ce doit etre lui. + +(_Venet_, Extraits.) + + + + * * * * * + + + +27.--UN FILS QUI TOMBE DANS LES BRAS DE SON PERE. + +Un jeune pretre attache a l'Hotel-Dieu de Paris est appele un soir +pres d'un homme qui venait d'etre apporte tout meurtri, tout sanglant, +a la suite d'une rixe de cabaret. En proie a une surexcitation +extreme, le malheureux epuise le peu de force qui lui reste en +maledictions et en blasphemes. La vue du pretre ne fait qu'augmenter +sa rage. Vainement le ministre du Dieu de paix s'efforce de ramener a +des sentiments meilleurs ce coeur ulcere; son zele demeure impuissant +et la prudence le force a mettre fin a des instances evidemment +inutiles. + +Le pretre s'eloigne donc, le coeur brise. Le lendemain matin, il +revient tout anxieux a l'hopital. + +--La nuit a ete terrible, lui dit la bonne Soeur qui a veille au +chevet du miserable. Il n'a eu ni un moment de repos, ni un moment de +silence; toujours des douleurs atroces, toujours des blasphemes! Il +n'y a pas plus d'une demi-heure qu'il est calme. Sa fureur s'est +apaisee pendant qu'a la priere nous recitions les litanies du Saint +Nom de Jesus. + +--Avant ma messe, je vais le voir un instant; ma Soeur, prions pour +lui. + +Puis, sur la pointe du pied, l'abbe alla s'agenouiller pres du lit ou +l'etranger etait couche... Il ne s'agitait plus, et ses yeux etaient +fermes. "Mon Dieu! dit tout bas le charitable pretre, prolongez ce +calme pour que je puisse, avec votre grace, faire descendre dans cette +ame quelques pensees de repentir et de confiance." + +Apres avoir dit ces mots avec une grande ferveur, l'aumonier s'etait +releve et allait se rendre a la sacristie. Il avait deja fait quelques +pas dans cette direction lorsqu'il revint tout a coup vers le lit... +Puis, ayant pris dans son breviaire une image, il l'attacha aux +rideaux, de maniere a ce que le blesse put la voir lorsqu'il se +reveillerait. Cette image representait saint Stanislas Kostka en +oraison devant une statue de la sainte Vierge. + +Monte a l'autel, l'aumonier avait peine a se defaire de la pensee +du malade. Dans cette multitude d'etres souffrants, combien n'y en +avait-il pas de plus interessants que lui? Cependant c'etait celui-la +qui le preoccupait le plus; et, durant le saint sacrifice, il pria +pour lui plus que pour les autres. + +La messe terminee, le pretre, dans un grand recueillement, faisait son +action de graces, quand une Soeur, celle a qui il avait parle le matin +meme en entrant dans la salle, vint lui dire d'un air radieux: + +--Monsieur l'abbe, il vous demande... + +--Qui? + +--L'homme du numero 48... le furieux d'hier soir. + +--Les fureurs lui sont-elles revenues? + +--Oh! non; il est maintenant doux comme un agneau. Il vous demande... + +--Que Dieu soit beni!... hatons-nous. + +Les voici tous les deux aupres du malade... Il ne s'agite plus, il ne +se tord plus sur son lit... Son visage n'est plus enflamme, ses yeux +ne lancent plus d'eclairs, sa bouche ne blaspheme plus. A demi assis +sur sa couche, il a les yeux fixes sur une image qu'il tient dans +une de ses larges mains; de l'autre, il essuie la sueur froide qui +ruisselle sur son visage... Sa preoccupation est telle qu'il n'entend +ni ne voit le pretre et la Soeur arrives pres de lui... Enfin +l'inconnu, levant les yeux, eut comme un sourire de reconnaissance +sur ses levres, qui, la veille, ne proferaient que maledictions et +blasphemes; et, d'une voix presque douce, il demanda: + +--Qui a attache cette image au rideau de mon lit? + +--C'est moi, repondit l'abbe. + +--Est-ce que vous me connaissez? + +--Aucunement. + +--Pourquoi donc avez-vous mis pres de moi l'image de saint Stanislas? + +--Parce que j'ai grande confiance en lui. + +--Ah!... vous n'avez pas eu d'autres raisons?... C'est que moi, +ajouta-t-il en passant sa main sur son front, c'est que moi aussi... +j'ai aime ce nom... je l'aime encore... + +A ces mots, l'inconnu porta l'image a ses levres: des pleurs +jaillirent de ses yeux, sa bouche s'entr'ouvrit. "Mon Dieu! +profera-t-il, mon Dieu!..." + +Et ses convulsions de la nuit le reprirent. Moins violentes que celles +de la veille, elles ne durerent pas longtemps. Lorsqu'il fut redevenu +plus calme, il se mit a parler, mais comme a lui-meme; quoique ses +yeux fussent grands ouverts, il avait l'air de ne voir personne. +"C'est etrange, disait-il, ce nom que je ne prononce plus... je le +trouve ici, sur cette image... et attache a mon lit... Quand ce pretre +a donne la communion... j'ai pu le regarder... j'ai fixe mes yeux sur +les siens...; ils ressemblent a ceux que j'ai tant fait pleurer!... +Hier, j'ai blaspheme contre lui... Lui et sa robe noire me faisaient +horreur!... Un tel changement s'est opere en moi pendant sa messe, +que, si je le revoyais a present, je le benirais." + +--Me voici! me voici! s'ecrie l'abbe, me voici pres de vous... Je ne +sais pas qui vous etes, mais jamais, pour aucun malade apporte ici, je +n'ai ressenti au coeur autant de charite... Je donnerais ma vie pour +sauver votre ame. + +--Oh! mon ame!... Si vous saviez combien je l'ai souillee, vous ne +penseriez pas a me sauver... + +--Arretez! au nom du Sauveur Jesus, ne desesperez pas de la +misericorde divine. + +Parlant ainsi, le jeune pretre etait tombe a genoux pres du lit, +tenant les mains de l'etranger dans les siennes et les arrosant de ses +pleurs. + +Apres quelques instants, l'inconnu, qui ne retirait pas ses mains de +celles de l'aumonier et qui laissait couler d'abondantes larmes, dit +d'une voix plus calme: + +--Voila plus de vingt-trois ans... a Nantes... que j'ai abandonne, que +j'ai condamne aux privations, au chagrin, a la misere peut-etre, ma +femme et mon fils... + +--Quoi! s'ecria le pretre en se relevant et en se penchant sur +l'inconnu, vous avez une femme, un fils!... vous avez habite Nantes... +Ah! encore un mot, un seul mot, je vous en conjure; votre nom? + +L'inconnu se nomme. Impossible de douter plus longtemps. L'abbe +Stanislas n'est plus debout, il est dans les bras, sur le sein de +son pere!... Les battements de leurs coeurs, leurs larmes de joie se +confondent. + +Mais, il n'y avait pas de temps a perdre. L'abbe parle d'un confesseur +au pecheur repentant. "C'est vous que je choisis, repond celui-ci; je +veux vous declarer tous mes crimes et vous dire combien mon odieuse +conduite envers votre pieuse mere m'a rendu malheureux!" + +Lorsque le pardon appele par son enfant descendit sur le coupable, +quelle ne fut pas la joie, l'indicible bonheur et du pere et du fils! +Le repentant pardonne respirait a l'aise, le poids de ses peches ne +l'oppressait plus; et le pretre qui avait enleve ce poids repetait +avec transport: "Celui que je vois maintenant sur le chemin du ciel, +c'est mon pere! Oh! Seigneur, soyez, soyez a jamais beni!" + + + + * * * * * + + + +28.--LE ROSIER DU MOIS DE MARIE. + +Papa, disait une enfant de six ans a un ancien militaire qui, nouveau +Cincinnatus, occupait ses loisirs a cultiver ses jardins et ses +champs, donnez-moi ces jolies roses qui sentent si bon, et dont la +blancheur egale celle des lis.--Pour les effeuiller, sans doute? +repondit le pere a l'enfant.--Non, non, repliqua celle-ci: elles sont +trop belles pour cela.--Mais qu'en feras-tu?--C'est mon secret.--Ton +secret! Le mot est risible... Et si je te donnais l'arbuste entier, me +devoilerais-tu cet important mystere?--Cher Papa, donnez toujours; je +vous dirai plus tard a qui je destine ces fleurs.--A la tombe de ta +pauvre mere, sans doute?--C'est bien pour ma mere... mais... pour ma +Mere du ciel." En prononcant ces derniers mots, la voix de l'enfant +avait un accent si penetrant et si doux, que le pere, sans en avoir +compris le sens, en fut neanmoins profondement emu. Il s'avanca donc +vers le rosier, le detacha habilement de la terre, et le remit entre +les mains de sa petite fille, qui s'eloigna aussitot, emportant avec +elle son cher tresor. + +Quand la bonne petite rentra au logis, il etait deja tard. Son pere +l'embrassa plus tendrement encore que de coutume et se retira dans +sa chambre pour prendre un repos bien necessaire apres une journee +employee a de rudes labeurs. Mais, helas! le sommeil ne vint point +fermer ses paupieres: une agitation febrile, inaccoutumee, s'etait +emparee de son esprit: les souvenirs d'un passe grossi d'orages +revenaient a sa memoire et lui causaient un indicible effroi. Lui, le +brave guerrier, le soldat intrepide, que le bruit du canon et de +la mitraille n'avait jamais fait palir, eprouvait un saisissement +inexprimable. + +Pour calmer ces cruelles angoisses, vrai cauchemar de l'ame cause par +le remords, il se mit a balbutier quelques-unes de ces prieres qu'aux +jours de son enfance il avait bien des fois redites sur les genoux +maternels; et les mots benis qui, depuis tant d'annees peut-etre, +jamais n'avaient effleure les levres du vieux militaire, vinrent s'y +placer en ordre les uns apres les autres, et former ce tout sublime +connu sous le titre d'Oraison dominicale ou priere du Seigneur ... + +La priere! ce cri du coeur, cet elan de l'ame vers Celui qui l'a +creee, qui l'aime, qui _veut_ et qui _peut_ seul lui donner le +bonheur, est un de ces remedes efficaces et doux, dont l'effet ne +tarde pas a se faire sentir. Notre homme en fit la consolante epreuve. +Un rayon d'esperance vint tout a coup dissiper les tenebres dont, +un instant auparavant, son entendement etait enveloppe: "Si je suis +pecheur, se disait-il, si, pendant de longues annees j'ai vecu en +veritable _paien_, en ennemi de Dieu, tout n'est pas perdu pour moi. +N'ai-je pas un petit ange a placer entre moi et la justice du +Seigneur prete a me frapper?" + +En pensant a son enfant, l'ancien soldat s'endormit, et un songe +ravissant acheva de le calmer. Il se crut transporte dans un de ces +temples majestueux eleves par le genie de la foi au Dieu trois fois +saint. Au bas du choeur, a l'entree de la nef principale, etait un +autel etincelant de mille feux et surmonte d'une gracieuse statue de +la Vierge Marie. Une foule de fideles montaient et descendaient les +marches de l'autel, deposant aux pieds de l'image veneree des fleurs +et des couronnes. Une delicieuse harmonie ajoutait au charme de cette +pieuse vision. Mais bientot la foule s'ecoula; les chants cesserent; +les lumieres s'eteignirent; la lampe du sanctuaire seule projetait +ses vacillantes clartes sur le candide visage d'une petite fille qui +s'avancait furtivement vers l'autel, et y deposait un rosier charge de +blanches fleurs. + +Ici le vieillard s'eveilla: le secret de sa chere enfant venait de lui +etre revele; et quand, le matin, elle accourut joyeuse vers lui pour +l'embrasser: "Moi aussi, lui dit-il en la prenant sur ses genoux, j'ai +un secret." L'enfant sourit: "Vous me le confierez, Papa? dit-elle a +son tour."--"Non, ma petite, _tu le verras_." + +Le dernier jour du mois de mai 186..., un militaire ayant sur sa +poitrine le signe des braves, s'approchait de la Table sainte. Une +jeune enfant le suivait du regard et semblait envier son bonheur. + +Quelques instants apres, le pretre qui venait de celebrer les saints +mysteres, s'approcha de nouveau de l'autel, et detacha d'un rosier, +place aux pieds de la sainte Vierge, une branche encore toute +fleurie. Il la presenta ensuite au vieux guerrier, qui la baisa +respectueusement. + +Depuis cette epoque, elle figure comme un trophee au dessus des armes +appendues aux murs de sa demeure, et, chaque fois que les regards du +vieillard se portent sur ce rameau desseche, il murmure une priere a +Marie, l'aimable et tendre refuge des pauvres pecheurs. + + + + * * * * * + + + +29.--LA STATUETTE DE SAINT ANTOINE. + +Eleve par une pieuse mere, D***, officier aussi loyal que brave, +avait eu la foi, mais la vie des camps et des casernes avait efface +l'empreinte primitive de la religion et il en etait arrive a cette +indifference froide et triste qui est une forme honnete de l'impiete. +Son epouse, restee maitresse pour elle-meme et pour sa fille de toutes +les pratiques de la devotion, n'en pleurait pas moins l'egarement de +celui qu'elle aimait assez sur la terre, pour ne pas vouloir en etre +separee au ciel. Depuis longtemps deja, ses prieres montaient toujours +vers le Ciel et imploraient l'appui de la Reine des vierges. Rien ne +venait la consoler. Un jour meme, une nouvelle peine vint s'ajouter +aux autres: son mari lui avait appris qu'il etait franc-macon! Ce +n'etait plus seulement l'indifference, c'etait l'impiete reelle et +notoire, l'impiete publique et affichee...; et, en pensant a cela, +Mme D*** serrait sa fille sur son coeur comme pour la preserver d'un +malheur, ou peut-etre pour avoir recours a l'innocence de l'enfant, +contre le peril que courait l'ame du pere. + +Tout-a-coup, ses yeux se porterent sur une statuette de saint Antoine +de Padoue qui ornait sa chambre, et une idee subite s'empara de son +ame attristee... "Mon enfant, dit-elle a sa fille, mon enfant, il faut +que tu pries beaucoup saint Antoine pour obtenir de lui que ton pere +retrouve ce qu'il a perdu! + +--Qu'a-t-il donc perdu, ma mere? + +--Tu le sauras plus tard, mais prie et... n'en dis rien a ton pere." + +Le regard naif de la jeune fille se leva vers la statuette, et ses +levres s'ouvrirent pour laisser echapper ces paroles: "Grand Saint, +faites retrouver a mon pere ce qu'il a perdu." + +En-ce moment la porte s'ouvrait, et M. D*** venait avertir sa femme +qu'il allait sortir. + +Il avait tout entendu et se demandait tout en marchant ce que cela +pouvait bien etre. "Qu'ai-je donc perdu, se disait-il? C'est sans +doute ma femme qui aura egare quelque chose...; mais quelle idee +d'aller redemander cela a cette statue! Apres tout, peu importe! Elle +est si bonne epouse et si bonne mere!... C'est egal, il faut que je +lui dise de ne pas s'inquieter, car enfin si j'avais perdu une chose +serieuse, je le saurais bien." + +Comme on etait aux premiers jours de juin, M. D*** jugea que la soiree +assez belle lui promettait plus de jouissance a la campagne qu'entre +les quatre murs de la loge. "Une idee! se dit-il en se frappant le +front, je vais chercher ma femme et ma fille et nous irons faire un +tour a la campagne...; mais qu'ai-je donc perdu?..." + +Mme D*** eut un sourire de bonheur et jeta un regard qui disait merci +a saint Antoine, quand son mari vint lui dire son idee! mais elle +resta muette et se sentit rougir lorsqu'il ajouta: "Dis donc, +est-ce que j'ai perdu quelque chose?--Pourquoi me demandes-tu cela? +repondit-elle.--C'est que j'ai entendu la petite." + +La conversation en resta la, mais l'embarras de Mme D*** n'avait pas +echappe a son mari, et souvent encore il se demandait: "Qu'ai-je donc +perdu?" + +Le 12 juin au soir, Mme D*** se trouvait encore dans sa chambre avec +sa fille, et l'enfant redisait avec ferveur sa naive priere: "Grand +Saint, faites retrouver a mon pere ce qu'il a perdu!" + +"Mais enfin, dis-moi donc ce que j'ai perdu, s'ecria M. D*** en +entrant violemment dans la chambre... Depuis huit jours, je me le +demande... Depuis huit jours, cette pensee m'obsede... Tu fais +toujours prier ta fille pour cela, mais tu ferais bien mieux de me le +dire, car je saurais si cela vaut la peine de fatiguer cette enfant!" + +Mme D*** se leva, en regardant son mari avec calme: "Mon ami, lui +dit-elle, serais-tu content de me quitter pour toujours? + +--Ah! pour cela non! et si c'est pour cela que tu pries et que tu vas +a l'eglise, tu peux t'abstenir! + +--Cependant, mon cher ami, si tu ne retrouves pas ce que tu as perdu, +il faudra nous quitter un jour..., et pour toujours! + +--Mais qu'est-ce donc?... Dis, je t'en conjure..., qu'ai-je donc +perdu? + +--La foi... la foi de ta mere!... et je ne veux pas te quitter, moi... +Oh! je ne le veux pas... il faut que tu la retrouves!" + +Et la pauvre femme pleurait, pendant que, sans ajouter un seul mot, M. +D*** sortait. + +"La foi, disait-il, la foi de ma mere... de ma femme et de ma fille!". +Et pendant toute la nuit, Mme D*** qui priait, l'entendait marcher, +s'agiter et repeter souvent: "La foi... la foi de ma mere!" + +Le lendemain matin, M. D*** entre sans rien dire, dans la chambre de +sa femme; puis, comme eveille par une idee subite: "Est-ce que vous +avez une fete aujourd'hui? + +--Oui, mon ami, la fete de saint Antoine de Padoue. + +--Ah! le petit Saint de la cheminee! ... Eh bien! merci, saint +Antoine!" + +Et comme Mme D*** le regardait anxieuse... "Oui, oui, ma femme, +s'ecria-t-il en ouvrant les bras, oui, c'est fait, j'ai retrouve ce +que j'avais perdu;--mais nous devons un beau cierge a ton petit Saint, +allons le lui porter!" + +Et quelques minutes plus tard, le frere Portier du couvent des +Franciscains appelait un Pere pour confesser M. D*** qui avait +retrouve la foi. (_R. P. Apollinaire_.) + + + + * * * * * + + + +30.--LE CHEMIN DU COEUR. + +Un honorable ecclesiastique de Paris venait d'etre appele pour +confesser une vieille femme mourante dans une de ces maisons qui +servent de refuge aux chiffonniers; il entendit des cris plaintifs +partir d'une chambre voisine et comme le bruit d'un corps qui tombe. +Il s'y precipite et voit une femme etendue sur le carreau, qu'un homme +rouait de coups. "Ah! malheureux!" s'ecrie involontairement l'abbe. +L'homme se retourne, et, apercevant le pretre, il lui dit: "Que +viens-tu chercher ici, calotin? Tu vas passer par la fenetre." Et, le +saisissant par le collet et la ceinture, il le souleve de terre et se +rapproche de la fenetre. + +C'etait au troisieme etage. L'abbe avait conserve sa presence +d'esprit. Rapide comme l'eclair, un souvenir se presente a lui, et +sans paraitre emu, il lui dit: "Moi qui venais vous chercher pour +porter secours a une pauvre voisine qui se meurt!" L'homme s'etait +arrete; il etait temps: la fenetre ouverte n'etait plus qu'a un pas. +Il repose l'abbe par terre en lui disant: "Qu'est-ce que c'est?--Une +pauvre femme qui se meurt sur un veritable fumier, et je venais +pour que vous m'aidiez un peu a la secourir.--Voyons." Et l'abbe le +conduisit dans la piece contigue et lui montra une vieille femme +etendue sur un miserable grabat couvert d'une paille infecte, dans +le paroxysme d'une fievre brulante, a peine recouverte de quelques +miserables haillons. "Ah! pauvre femme! dit le chiffonnier dont la +colere etait tout a fait tombee a cet aspect.--Je vais vous prier, lui +dit l'abbe en lui tendant une piece de 40 sous, de me procurer deux +ou trois bottes de paille fraiche pour qu'elle soit un peu moins +mal.--Tout de suite." Et, prenant la piece, il s'elance, descendant +quatre a quatre les marches de l'escalier vermoulu. + +A peine etait-il parti que toutes les portes du corridor s'ouvrirent, +et tous les habitants, les femmes surtout, y compris celle qui venait +d'etre battue, se precipitent en disant: "Sauvez-vous, monsieur +l'abbe, sauvez-vous vite pendant qu'il est loin. Il est aussi fort +qu'il est violent, et s'il vous retrouve ici, il pourrait bien vous +faire un mauvais parti.--Non, non, repondit l'abbe en souriant, je +resterai. Je l'ai entrepris. Il vaut beaucoup mieux que vous ne +croyez, et il faudra bien que j'en vienne a bout." On l'entendit +remonter. Chacun etait rentre chez soi, fermant soigneusement sa +porte. + +Il arrivait en effet, charge de trois bottes de paille qu'il jeta a +terre a la porte de la malade. Il en delie une, etend la paille par +terre, et enlevant la pauvre infirme aussi delicatement qu'aurait pu +le faire une soeur de charite, il la pose dessus avec precaution. +Ouvrant la fenetre, il jette dans la rue, sans trop de souci des +ordonnances de police, le fumier infect qui couvrait le grabat, et le +remplace par la paille fraiche des deux autres bottes; il la recouvre +de ce qu'il trouve de mieux dans tous ces haillons, et replace sur son +lit avec le meme soin la vieille femme, qui le remercie par signes et +surtout par l'air de satisfaction et de bien-etre avec lequel elle +s'arrangeait sur sa couchette. + +L'abbe l'avait regarde avec bonheur, et des que tout fut fini, lui +prenant la main, il lui dit: "Tenez, je gage que vous etes plus +content de vous que si je vous avais laisse battre votre femme tout +a votre aise.--Ah! dame! je ne dis pas; et, regardant la vieille +voisine, il ajouta: Pauvre femme, je ne savais pas qu'elle fut si +mal.--Vous etes un brave homme, j'ai vu comme vous vous y preniez bien +pour elle, et avec quel soin.--Oh! c'est qu'elle est si faible!--Je +reviendrai la voir dans quelques jours, et j'aurai bien du plaisir +a vous voir.--Ah! monsieur l'abbe, dit-il en rougissant un peu; et +prenant la main que l'abbe lui tendait de nouveau: Excusez si j'etais +bien en colere tout a l'heure.--Je n'y pense plus, et a revoir. +Cependant vous allez me faire une promesse.--Quoi donc?--Je reviendrai +dans cinq a six jours, et d'ici-la vous ne battrez pas votre +femme.--Ah! c'est qu'il y a des moments qu'elle m'impatiente.--Eh +bien! dans ces moments-la, vous irez voir cette pauvre voisine... +C'est promis, a revoir." Et sans attendre davantage, il secoue la main +du chiffonnier et se hate de partir. + +Il revint effectivement au bout de cinq jours, et apres sa visite a +la pauvre vieille, qui lui raconta en pleurant combien son terrible +voisin avait ete bon pour elle, il entra chez lui. En le voyant, la +femme se precipite vers lui en lui disant: "Ah! monsieur l'abbe, vous +m'avez sauve deux _roulees_." Le mari, un peu confus, ajouta: "Ah! +oui, les mains m'ont bien demange... Mais j'ai fait comme vous m'avez +dit, et je ne rentrais que quand la colere etait passee.--Vous le +voyez, dit l'abbe, on peut toujours en venir a bout, et je suis sur +qu'apres ces deux fois vous avez trouve votre femme bien plus douce." + +La glace etait rompue, et l'abbe en profita pour parler un peu charite +et amour du prochain. Nul n'avait mieux que lui, qui prechait si bien +d'exemple, le droit d'en parler. De la il passa un peu a l'amour de +Dieu, et quitta le couple enchante, emportant une nouvelle promesse de +patience et celle d'une visite du mari. Sous cette grosse enveloppe +il cachait un coeur intelligent et bon, et il ne fut pas difficile +a l'abbe de le ramener a Dieu. Apres avoir ete la terreur de son +quartier par sa force et sa violence, il en devint le modele et +l'apotre. Plus d'une fois il amena a l'abbe d'anciens camarades dont +il avait determine la conversion. + +Un matin, l'abbe se trouvait d'assez bonne heure a Saint-Sulpice. Il +le vit entrer et, apres une courte priere, s'approcher du tronc des +pauvres, y jeter quelque chose et se retirer precipitamment. Il le +suivit, et l'ayant rejoint dehors, il lui demanda ce qu'il venait de +faire. Le chiffonnier hesita a repondre, mais, certain que l'abbe +avait tout vu, il lui dit: "Eh bien! c'est l'argent de mon dejeuner +que j'y ai jete. Autrefois je n'en ai que trop depense au cabaret. +J'ai donne des scandales, vous le savez mieux que personne. Pour les +reparer autant que je le puis, je jeune quelquefois, et comme il ne +serait pas juste d'en tirer profit, je viens jeter ici, pour les +pauvres, l'argent que mon dejeuner m'aurait coute." + +(_L'abbe Mullois_.) + + + + * * * * * + + + +31.--LE NOUVEL AUGUSTIN. + +Un jeune homme du nom d'Augustin, emporte par ses passions ardentes, +etait tombe dans le desordre presque au terme de ses etudes. Ne +connaissant plus ni frein ni regle, il n'ecoutait meme pas sa mere et +restait insensible a ses larmes comme a ses reproches. Par intervalles +cependant, le remords venait troubler la conscience du jeune libertin, +mais il tachait de s'etourdir davantage et se plongeait dans la +dissipation. Soudain, une maladie de poitrine se declara. Inquiete de +le voir partir pour la capitale avec une toux opiniatre, sa plus jeune +soeur, Anna, cacha, sans le lui dire, une medaille de la sainte Vierge +dans l'habit qu'il portait. Ce pieux stratageme fut sans effet sur +lui. Loin de la: "On s'est donne une peine inutile, ecrivit-il +bientot; je prie qu'on ne recommence pas, mon tailleur a bien autre +chose a faire qu'a decoudre des medailles." + +Les symptomes de la maladie ne tarderent pas a devenir inquietants, +et firent de rapides progres; des crachements de sang menacaient +d'etouffer tout a coup le malade. Ainsi la mort le pouvait frapper a +toute heure: pauvre Augustin! il n'etait pas prepare a paraitre devant +Dieu, il ne songeait pas meme a s'y disposer. Un jour, dans une +entrevue qu'il eut avec sa soeur religieuse, celle-ci lui avait dit +avec tendresse: "Mon cher Augustin, songe donc a mettre ta conscience +en regle avec Dieu; moi qui t'aime tant, je ne puis soutenir la pensee +de te savoir loin de lui." Pour toute reponse, le jeune homme avait +serre avec emotion la main de sa soeur, puis il avait cherche a +changer une conversation qui semblait le fatiguer. Un autre jour, une +crise violente ayant fait apprehender que sa derniere heure ne fut +arrivee, sa mere avait fait prier l'aumonier, premier depositaire des +secrets du coeur de son fils, d'accourir en toute hate. L'aumonier +s'etait presente sans retard avec sa douce parole, son regard ami. +Augustin n'avait voulu rien entendre, et le vieillard s'etait retire +les yeux pleins de larmes ameres. + +Mais pendant qu'Augustin repoussait le ministre de Dieu, on priait +pour lui dans les sanctuaires consacres a Marie, si bien surnommee +l'esperance des desesperes: l'heure du triomphe de la grace ne devait +pas tarder a sonner. + +Soudain une crise affreuse se declare, c'est le dernier avertissement +du ciel. + +Surmontant alors sa douleur, la mere d'Augustin s'approche de son lit +et lui dit avec amour: "Mon fils, je t'en supplie, ne differe pas +davantage; si cette crise continue, es-tu sur d'en supporter l'effort, +dans l'etat d'epuisement ou tu es?" Courageuse mere, pour sauver +l'ame de votre enfant, vous avez su triompher des faiblesses du coeur +maternel; mais aussi, que votre ame abattue fut consolee quand le +pauvre malade, levant vers vous son regard mourant, vous dit: "Je le +veux bien, faites venir M. le Cure!" + +Celui-ci arriva promptement, fut recu a bras ouverts, et commenca +avec le jeune homme un de ces mysterieux entretiens dont le ciel seul +connait le secret et qui rehabilitent les ames devant Dieu. Quand le +pretre sortit, le malade etait calme, une douce joie brillait sur son +visage. Augustin, qui depuis trois mois n'avait pour sa mere qu'une +froideur glaciale, triste fruit de son esprit aigri et chagrin, +l'appela pres de son lit et l'embrassa avec tendresse; c'etait le +temoignage de la reconciliation qu'il venait de cimenter avec Dieu, +l'expression filiale de sa conscience tranquillisee. + +A partir de ce moment, le plus admirable contraste se fit remarquer +dans le jeune malade; on le voyait subir d'heure en heure l'influence +de l'action celeste. + +Lui adressait-on des paroles de piete? il les recevait avec +reconnaissance. Lui faisait-on une lecture edifiante? il l'ecoutait +avec une douce attention. Les _Confessions_ du grand eveque +d'Hippone faisaient, entre tous les autres livres, ses plus cheres +delices. C'est mon histoire que je lis, disait-il avec un pieux +sentiment d'amour de Dieu. Il contemplait avec bonheur la croix de +Jesus, cherchant a participer a la vertu qui s'en echappe pour le +chretien supportant sans se plaindre les plus cruelles douleurs. Il +fit publiquement ses excuses a tous les membres de sa famille et aux +personnes de la maison pour les scandales qu'il avait donnes, et +particulierement au venerable ecclesiastique dont il avait refuse le +ministere quelques mois auparavant. + +Sa mort fut des plus edifiantes: le pecheur etait devenu un saint. + + + + * * * * * + + + +32.--VAINCU PAR L'EXEMPLE. + +Un enfant pieux etait place dans un tres mauvais atelier de tourneur; +c'etait veritablement pour lui un enfer. Pour comble de malheur, +le patron avait un contrat passe avec les parents et ne voulut +pas entendre parler de rupture. Le jeune apprenti fut tente de se +desesperer; mais soutenu par les conseils de son confesseur, il se +resigna. Les attaques allaient toujours croissant. Enfin, un dimanche, +le pauvre enfant vient se jeter dans les bras de l'aumonier, et, +fondant en larmes, lui fait part de ses nouveaux tourments; il se +plaint surtout d'un ouvrier qui s'acharne apres lui plus que les +autres et le harcelle de ses impietes. Quel remede a cette situation? +"Un seul, la priere! Priez pour la conversion de ce malheureux! Tout +est possible a Dieu." lui dit le confesseur. Reste seul dans un petit +sanctuaire, l'enfant se prosterne devant une statue de la Sainte +Vierge, pleure a chaudes larmes et prie longtemps avec la plus grande +ferveur. Le samedi suivant, l'apprenti amenait aux pieds de l'aumonier +du Patronage le malheureux ouvrier sincerement converti, autant par +les prieres que par les bons exemples et la resignation de l'enfant. +Peu de temps apres, tous les deux s'approchaient de la sainte Table, +combles de graces et de consolations. Cet ouvrier persevera dans son +heureux retour et prit energiquement la defense du pauvre apprenti. Ce +n'est pas tout. Quelque temps apres, le patron lui-meme vint trouver +le directeur du Patronage, lui avouant que l'exemple des vertus +simples et modestes de son apprenti, joint a des malheurs de famille, +avait profondement touche son coeur. "Je me suis deja confesse a M. +le Cure, dit-il, et j'y retourne ce soir. Demain je fais mes Paques. +Desormais je ne veux pas d'autres apprentis, ni d'autres ouvriers que +ceux du Patronage. Jamais je ne travaillerai le dimanche, jamais une +mauvaise parole ne sera prononcee chez moi. Veuillez, monsieur, me +considerer comme un des votres, comme tout devoue a la religion et a +la moralisation de la classe ouvriere." + +Ne faut-il pas dire apres cela que la priere et le bon exemple peuvent +convertir les coeurs les plus endurcis? + + + + * * * * * + + + +33.--LA FILLE DU FRANC-MACON. + +J'ai ete appele, racontait en 1865 un venerable religieux passioniste, +pour administrer un mourant a Brooklyn. C'etait un allemand, que +j'avais eu l'occasion de rencontrer plusieurs fois. Sa fille unique, +excellente catholique, me prevint que son pere etait franc-macon et +qu'il fallait exiger sa retractation. + +"Apres avoir entendu sa confession, je lui demandai s'il n'avait +pas appartenu a quelque societe secrete.--Oui, mon Pere, je suis +franc-macon; mais, vous le savez, en Amerique, cela n'est pas +mal.--C'est une erreur, lui dis-je; la franc-maconnerie est condamnee +partout ou elle existe. Il vous faut donc retracter tout ce que vous +avez pu promettre et me delivrer vos insignes. + +"Le malade fit bien quelques difficultes, mais il avait garde la foi, +et il signa la retractation que je redigeai: puis il me fallut faire +de nouvelles instances pour obtenir son echarpe, son equerre et sa +truelle d'argent, son tablier de peau et son rituel, renfermes dans +une armoire pres de son lit. Je dus lui expliquer la necessite de se +depouiller de tous ces objets s'il voulait faire preuve d'un repentir +sincere et d'un retour efficace a l'Eglise. Je sortais, emportant les +depouilles opimes, et tout heureux d'avoir arrache son ame au demon. + +"La jeune fille m'attendait sous le vestibule: Eh bien! dit-elle, mon +pere vous a tout remis? Tout, n'est-ce pas? Il a fait la paix avec +Dieu?--Voyez plutot, ma fille. Et je lui montrai les objets que +j'avais a la main. Elle les prend l'un apres l'autre, et puis, d'un +air triste, elle dit: "Non, tout n'est pas la; il n'a pas eu de peine +a vous remettre ces insignes; il lui en a coute davantage pour ce +livre, qui est particulier a son grade. Mais il y a encore autre +chose.--Quoi donc?--Un ecrit dont j'ignore le contenu; mon pere m'a +recommande de le porter tout cachete apres sa mort au chef de sa Loge. +Ce doit etre quelque secret important." + +"Je retourne pres du malade, et je lui dis: "Mon pauvre ami, pourquoi +me trompez-vous? Vous allez paraitre devant le tribunal de Dieu; +croyez-vous echapper a sa justice? Vous avez encore quelque chose a +me livrer." Le malade parut consterne; je remarquai la paleur de +son visage et le trouble de ses yeux; puis il dit avec un certain +embarras: "Mais vous avez tout emporte, je n'ai plus rien a +vous livrer.--Non, il y a un ecrit comme en font tous les +francs-macons.--C'est une erreur, mon Pere, je n'ai plus rien." Je +redoublai d'instances: tout etait inutile, le demon allait triompher. +J'employais tous les moyens que je croyais efficaces en telle +occasion. Je n'obtins rien: le malade niait, ou ne repondait pas. +Alors, sa fille ouvre la porte et se jette a genoux au pied du lit: +"Oh! mon pere, de grace, sauvez votre ame; votre fille serait trop +malheureuse. Vous dites que vous m'aimez, prouvez-le maintenant." + +"Le malade ne s'attendait pas a cette secousse: les embrassements et +les larmes de sa fille l'emeuvent; elle lui prodigue les caresses les +plus vives; elle lui dit les paroles les plus tendres, lui parle du +ciel qu'il perd, et le malade veut repondre: "Tu sais que je n'ai rien +de cache." Sa fille, prenant un ton inspire: "Ne mentez pas, mon pere; +vous avez toujours ete franc; que je ne rougisse pas de votre nom. +Donnez au Pere le papier que vous m'avez recommande de porter au +venerable de la Loge." + +"A ces paroles, le malade pousse un cri; puis, faisant un effort, il +dit en soupirant: "Non, ma fille, tu ne rougiras pas de ton pere. +Tiens, prends cette clef a mon cou, ouvre le tiroir, et donne au Pere +le papier qu'il renferme." Puis il tombe affaisse. + +"Sa fille, prompte comme l'eclair, avait execute ses ordres et me +remettait un pli cachete en disant: "Victoire! mon pere est sauve!" + +Cette scene m'avait profondement touche. Le courage de cette fille me +rappelait une chretienne des premiers siecles. Le malade vecut +encore quelques heures, et ses dernieres paroles etaient un acte de +contrition, en meme temps que de foi et d'esperance. J'ouvris, en +presence de sa fille, le pli cachete. C'etait un serment signe avec du +sang. J'avais entendu parler de ce genre d'ecrits en usage chez les +chefs de la franc-maconnerie; mais quand je parcourus ce papier, je +n'en pouvais croire mes yeux. C'etait le serment d'une guerre sans +fin, sans merci, contre l'Eglise, la papaute et les rois; avec les +plus execrables maledictions s'il violait sa parole. Ce papier, je +l'ai remis entre les mains de l'archeveque, afin qu'il put apprecier +aussi bien que moi la malice infernale de la franc-maconnerie." + + + + * * * * * + + + +34.--UN VOYAGE DE CENT LIEUES EN AUSTRALIE. + +Dans une de ses courses apostoliques au milieu des regions peu +frequentees de l'Australie, Mgr Polding tomba malade et fut soigne +avec un devouement admirable par une veuve. Le venerable prelat, +revenu a la sante, lui fit promesse qu'a quelque epoque de l'annee +et en quelque lieu qu'il fut, il reviendrait, a son appel, lui +administrer les derniers sacrements. Bien des saisons se passerent, et +une nuit d'automne arriva une lettre invitant l'archeveque a remplir +la promesse faite a sa bienfaitrice qui se mourait. Sans hesiter un +seul instant, le digne prelat, en depit de la rigueur de la saison, se +mit immediatement en route. + +Apres avoir bien marche des heures et des jours, il arriva haletant et +harasse a la maison qu'il etait venu chercher de si loin; mais a son +grand etonnement, il trouva une solitude complete. + +Pendant que l'archeveque meditait ce qu'il allait faire, son attention +fut appelee soudain par le bruit de la hache d'un bucheron. Se +dirigeant immediatement vers l'endroit d'ou partait le bruit, il se +trouva bientot en face d'un robuste Irlandais. Mgr Polding apprit de +lui que la vieille dame, craignant quelque retard de sa part, s'etait +decidee, bien que mourante, a aller chercher ailleurs des secours +spirituels; mais le bon Irlandais ne put lui indiquer la direction +qu'elle avait prise. Le prelat comprit qu'il serait completement +inutile d'aller a sa recherche mais une inspiration lui vint. Il +s'assit sur un tronc d'arbre, et, s'adressant au bucheron, il lui dit: +"Eh bien, mon brave, apres tout, je n'ai pas l'intention d'etre venu +ici pour rien. Ainsi, mettez-vous a genoux, et je vais entendre votre +confession." + +L'Irlandais commenca par s'excuser, alleguant son manque de +preparation, le long laps de temps ecoule depuis sa derniere +confession, etc.; mais tous ces scrupules furent combattus par +l'archeveque, et le bucheron finit par s'agenouiller, repentant et +contrit; pour recevoir l'absolution de ses fautes. L'archeveque +lui fit promettre d'aller communier le dimanche suivant, et ils se +separerent. Mgr Polding avait a peine fait quelques pas qu'il entendit +un profond gemissement. Il revint en toute hate et trouva son penitent +mort, ecrase par la chute d'un arbre. + +Combien n'est donc pas admirable la misericorde de Dieu, qui appelle +ainsi un eveque a des centaines de lieues de sa residence, par des +chemins pleins de dangers et par le temps le plus rigoureux, pour +ouvrir les portes du ciel a l'ame d'un pauvre homme sur le point de +comparaitre a son tribunal? + + + + * * * * * + + + +35.--RIEN N'EST IMPOSSIBLE A DIEU. + +Dans une antique cite des bords du Rhin, la femme d'un cordonnier, +qui vivait dans une extreme misere, se rendit chez l'eveque, pour +lui demander secours et protection. Le prelat etait connu comme le +consolateur de toute espece de souffrances: les vieillards, les +veuves, les orphelins, les infirmes, les aveugles, tous ceux qui +souffraient physiquement ou moralement, approchaient de lui, malgre sa +haute dignite, avec confiance et abandon. Quand l'eveque eut entendu +les plaintes de la pauvre femme, il lui dit amicalement, mais +cependant sur le ton du reproche: + +"Je ne suis pas assez riche, bonne femme, pour vous donner l'aumone +deux fois par semaine." + +La pauvre femme repondit sans oser lever les yeux: + +"Que Votre Grandeur daigne m'excuser; mais mon mari est depuis +longtemps alite et tourmente de si grandes douleurs!... + +--S'il en est ainsi, s'ecria l'eveque, je ne saurais vous refuser, +car, pour des cas semblables, j'ai toujours une somme en reserve. +Je veux voir aussi votre mari et lui apporter quelques consolations +spirituelles." + +A ces mots, la pauvre femme se montra inquiete et embarrassee: + +"Que Votre Grandeur ne se derange pas... Mon mari a de singulieres +idees. + +--Malgre cela je realiserai mon projet, interrompit serieusement +l'eveque qui se figura que cette maladie attribuee au mari etait un +pretexte pour obtenir un secours plus abondant. + +--Il faut donc que je vous avoue franchement, dit la pauvre femme tout +en larmes, que mon mari est si profondement irreligieux qu'il ne veut +entendre parler d'aucun pretre. + +--Cela ne m'empechera pas de l'aller visiter, d'autant qu'il est, je +le vois, doublement malade. Peut-etre, humble instrument de Dieu, +pourrai-je le ramener dans la bonne voie." + +La pauvre femme courut avec le coeur inquiet pres de son mari; il +souffrait beaucoup, elle n'osa lui annoncer la visite qu'il allait +recevoir. + +Bientot apres, la porte de la chambre s'ouvrit doucement, et l'eveque +entra. + +Il s'approcha avec bonte du lit de douleur et s'informa avec +bienveillance des souffrances du malade; il s'efforca de rechauffer le +coeur du pecheur au foyer toujours brulant de l'amour divin et de le +preparer au voyage de l'eternite. + +Mais le malade qui, a la premiere vue de l'eveque, etait devenu rouge +de colere, se montra tellement insensible a ce langage si doux et si +eloquent, que le bon pasteur se retira le coeur profondement afflige. + +Il avait deja franchi le seuil de la chambre, lorsqu'il se retourna +une derniere fois. Son doux regard rencontra celui de la femme +attristee, et il lui dit a voix basse: + +"Ne desesperez pas, _vous savez qu'a Dieu rien n'est impossible_; ne +doutons pas de la conversion de votre mari. Si un heureux moment +venait ou il desirat ma presence, ne tardez pas a m'appeler, serait-ce +meme au milieu de la nuit. Votre mari est plus mal que vous ne pensez, +et chaque minute est precieuse pour le salut de son ame." + +La nuit suivante, a onze heures, la pauvre femme arrivait toute +haletante au palais de l'eveque. Elle tira vivement, et a coups +redoubles, le cordon de la sonnette, jusqu'a ce qu'enfin elle entendit +le bruit des clefs et qu'elle apercut le domestique, qui lui demanda +avec impatience ce qu'elle pouvait vouloir a une heure semblable. + +"Mon mari mourant demande Monseigneur. Il reclame la grace qu'il +daigne venir au plus tot. + +--Y pensez-vous? repondit le domestique; comment pourrais-je troubler +le sommeil de mon maitre, dont la vie est si remplie et les fatigues +si grandes? Votre mari, je pense, peut bien attendre a demain matin; +je ferai votre commission des le reveil de Monseigneur. + +--Ce sera trop tard, soupira la pauvre femme. Pour l'amour de Jesus, +ayez pitie de mon pauvre mari et annoncez-moi de suite. Sa Grandeur +m'a dit elle-meme de venir la chercher a toute heure, meme au milieu +de la nuit. + +--S'il en est ainsi, repondit avec empressement le vieux et fidele +serviteur, je vais communiquer votre demande au chapelain de Sa +Grandeur." + +Et il courut chez le chapelain, qui lui ordonna de reveiller +immediatement son maitre; mais l'eveque n'etait pas dans sa chambre +a coucher. Le domestique, qui avait vieilli a son service, l'alla +chercher a la chapelle, ou il savait qu'il passait en prieres une +partie des nuits. Il le trouva, en effet, plonge dans de pieuses +meditations devant l'image de Jesus crucifie. + +Des que le bon evoque connut l'appel du malade, il s'ecria avec une +sainte joie: + +"Combien je vous remercie, mon Dieu, d'avoir exauce ma priere!" + +Et immediatement il se mit en route, traversa a pas presses les rues +etroites et sombres, monta rapidement l'escalier et vint s'asseoir au +chevet du mourant, qui le recut avec des larmes brulantes de repentir, +et avec une profonde emotion lui parla ainsi: + +"La nuit etait venue, et j'avais deja passe plusieurs heures sans +sommeil sur mon lit de douleur, lorsque tout a coup mon coeur a +eprouve une inquietude que je n'avais ressentie de ma vie. J'avais +compris quel affreux danger planait sur mon ame; j'ai reconnu mes +graves offenses envers Dieu, et, en voyant combien il a toujours ete +misericordieux pour moi, j'ai ete epouvante du sort qui m'attendait +si je paraissais en cet etat devant le souverain Juge qui voit et qui +sait tout. J'ai songe alors a ma mere, qui en mourant m'a recommande +a la protection de la bienheureuse Vierge Marie. Je me suis adresse a +cette Mere celeste, implorant sa protection aupres de son cher Fils, +et bientot j'ai senti la consolation entrer dans mon coeur. Ma femme +m'a rappele aussitot votre promesse de m'assister dans ce danger de +mon ame et dans le peril de la mort..." + +Le malade ne put continuer; il retomba epuise sur son lit, en proie a +un profond evanouissement. Des qu'il eut repris l'usage de ses sens, +il deposa dans le coeur de l'evoque une humble confession generale, +et attendit avec impatience ce moment heureux dont il avait ete si +longtemps prive, ou lui fut presente le Pain celeste qui remplit +son ame d'une paix inexprimable. Il murmura d'une voix deja presque +eteinte: + +"O Dieu! qui as fait pour moi de si grandes choses, sois aussi +misericordieux pour ma pauvre ame que tu le fus sur la croix pour le +bon larron repentant." + +Le lendemain, sa lutte avec la mort et la douleur avait cesse: il +etait passe a une vie meilleure. Le jour de la conversion de cet homme +dut etre le plus beau jour de la vie d'un evoque; car il ne saurait +y avoir ici-bas de plus grande joie que la pensee d'avoir ramene un +pecheur a Dieu. + +Et ainsi, en cette circonstance decisive pour le bonheur eternel d'une +ame, ce bonheur fut double; c'est la le propre de toutes les oeuvres +de misericorde: elles sont la joie de ceux qui les accomplissent et de +ceux qui en sont l'objet. + + + + * * * * * + + + +36.--L'AMOUR MATERNEL. + +Dans une des principales villes du midi de la France, un venerable +ecclesiastique, vicaire de paroisse, fut soudainement appele vers le +milieu de la nuit, pres d'une malade qui, lui dit-on, se mourait, +privee tout a la fois des ressources materielles capables d'adoucir +les souffrances de son corps, et des sentiments religieux propres a +soutenir l'energie de son ame, profondement aigrie par la misere. Le +digne pretre ne se fit point attendre. Sautant hors de sa couche et +s'habillant a la hate, il est bientot dans la rue, se dirigeant +avec son guide vers la demeure de la pauvre mourante, a travers des +tourbillons de neige dont une bise glaciale fouettait son visage. Il +arrive, gravit six etages et penetre au fond du plus mechant reduit +que l'on puisse voir. La, sur un grabat fetide, une malheureuse femme +se debattait avec angoisse, voulant et ne voulant pas mourir; car a +ses cotes dormait, ensevelie sous d'informes haillons, une petite +fille qui la rattachait encore a la vie quand le malheur la pressait +au contraire de quitter un monde devenu inhabitable pour elle. + +Un tel spectacle emut l'envoye de Dieu jusqu'aux larmes, et le frisson +d'une pitie sincere parcourut tous ses membres. Que faire devant une +pareille infortune? Comment ramener la paix et la joie dans une ame +ainsi torturee, toujours en presence d'une misere de plus en plus +poignante, de plus en plus irremediable? Tout autre qu'un pretre +assurement eut recule devant une mission si difficile. L'abbe ne se +decouragea point; il prit conseil de sa foi, il prit conseil de son +coeur, et le plus doux triomphe couronna bientot ses intelligents +efforts. Aux premiers mots sortis de sa bouche, la malade avait +brusquement detourne la tete, a ses exhortations toujours plus tendres +et plus pressantes, elle opposait une indifference profonde, un de +ces sourires amers qui deconcertent les plus robustes esperances et +attestent une incredulite systematique ou une ignorance absolue des +verites chretiennes. Il fallait donc tenter un dernier assaut decisif; +c'est alors qu'une inspiration soudaine vint illuminer l'esprit du +bon pasteur a la recherche de sa brebis egaree. "Elle resiste a mes +paroles, se dit-il en lui-meme, elle ne resistera pas sans doute aux +saintes obligations de la maternite; l'amour maternel mene a Dieu, qui +aime si tendrement sa Mere." Et, saisissant l'enfant endormi dans +un coin de la mansarde, il le presenta a la mourante en lui disant: +"Sauvez votre ame, vous sauverez celle de votre fille; si vous devez +la laisser orpheline ici-bas, au moins gagnez le ciel pour la proteger +et lui garder une place parmi les anges." A la vue de cette innocente +et douce creature qui lui tendait ses petits bras et sollicitait ses +caresses, la pauvre femme jeta un cri percant, serra convulsivement +son enfant sur sa poitrine haletante, et, au bout de quelques +instants, ses yeux desseches s'emplirent de larmes; bienheureuses +larmes qui emporterent avec elles toutes les barrieres que l'esprit de +revolte avait placees entre son coeur et celui du souverain Juge, dont +la main ne nous frappe ici-bas que pour nous guerir. L'attendrissement +qui ouvrait son ame aux plus nobles sollicitudes d'une mere, l'ouvrit +en meme temps a tous les sentiments chretiens qui donnent la +resignation dans les souffrances et le courage dans l'adversite. "Mon +Dieu, s'ecria-t-elle pleinement soumise et consolee, mon Dieu, que +votre volonte s'accomplisse! Je vous fais volontiers le sacrifice +de ma vie; que tous les maux que j'ai soufferts soient autant +d'infortunes epargnees a l'enfant qui doit me survivre. Et vous, +monsieur l'abbe, ajouta-t-elle, daignez, je vous en conjure, prendre +soin de l'orpheline; je vous la confie: si vous acceptez ce depot, je +mourrai contente et rassuree." L'abbe promit tout, et la malade se +confessa avec de grands sentiments de contrition. L'amour maternel +l'avait ramenee a l'amour de Dieu. + + + + * * * * * + + + +37.--UN PECHEUR MORIBOND ASSISTE PAR UN PRETRE MOURANT. + +Il y a une dizaine d'annees, l'eglise de Saint-Paul-Saint-Louis, de +Paris, avait parmi ses desservants un pretre qui se faisait remarquer +par sa haute taille et son visage grave et basane. + +A ses allures un peu militaires on devinait sans peine que ce pretre +avait du porter l'epee, et l'on ecoutait sans surprise l'histoire de +ce brave officier de cavalerie, qui vaillamment s'etait battu sous le +commandement de don Carlos, l'avait suivi, et enfin etait entre dans +le sacerdoce. + +Ce pretre etait l'abbe Capella. + +Apres etre reste quelques annees a Saint-Paul-Saint-Louis ou il +s'etait particulierement attire l'estime de tous, M. Capella fut +appele a une petite cure des environs de Paris. + +La, il fut venere par ses bons et simples paroissiens, presque tous +jardiniers; son caractere aimable et sa franchise militaire avaient +vaincu tous les prejuges, toutes les antipathies memes; le bien que +fit la son court passage, est incalculable. + +C'etait la veille de sa mort; les derniers sacrements venaient de lui +etre administres, et il se recueillait dans son action de graces, +offrant au Seigneur ses dernieres souffrances et son agonie qui allait +commencer. A ce moment une personne entra inopinement et s'approchant +de lui: + +--Monsieur le Cure, lui dit-elle, un tel, que vous connaissez bien, +est tres malade; il va mourir; nous sommes bien en peine, car il ne +veut recevoir aucun pretre. Ainsi, quand M. le cure est venu, il lui a +tourne le dos et ne veut pas l'entendre. + +--Quel malheur! un si brave homme, fit M. Capella avec chagrin. Ah! si +moi-meme je n'eusse pas ete mourant, peut-etre ne m'aurait-il pas si +mal recu! + +--Ah! vous, Monsieur le Cure, il vous aime et vous venere trop pour +cela! Mais helas!... Et elle se retira sans achever. + +Une pensee sublime vint au saint pretre; se soulevant sur sa couche +et joignant les mains: Mon Dieu, donnez-moi un peu de force! +s'ecria-t-il. Faisant alors un effort supreme, il endossa une derniere +fois ses vetements ecclesiastiques, puis il dit, d'un ton resolu, aux +amis qui l'entouraient: + +--Soulevez-moi et portez-moi chez le malade. + +Frappes de stupeur, pas un ne bougea. Ils ecoutaient cette voix +expirante qui avait retrouve le ton du commandement pour faire une +chose impossible, et ils crurent le cure dans le dernier delire. +Prenez-moi, repeta-t-il avec une supreme autorite. Une exclamation +assourdie sortit de toutes les bouches. + +Mais le mourant, dont l'heure de vie s'etait refugiee dans son +inebranlable volonte, presenta ses bras tremblants, ses jambes inertes +deja; on lui obeit donc et soutenant avec precaution ce corps qui +voulait reprendre la vie pour aller sauver une ame, on le deposa sur +une litiere. + +"Ah! mon Dieu! il va mourir en route!" s'ecria l'un des porteurs avec +desespoir. + +Lui, sans s'inquieter de ce qui se passait ou se disait autour de sa +couche, absorbe dans son heroique idee fixe, donnait des ordres pour +qu'on lui apportat ce qui etait necessaire a l'administration +des sacrements. Quand tout fut pret: "En route, et hatons-nous," +commanda-t-il. + +On se mit en marche vers la maison du malade. Le pretre ne faisait +entendre ni un cri, ni une plainte, ni meme un soupir dans ce chemin +douloureux dont tout choc etait une angoisse, mais il priait avec +ferveur. + +Le voila pres du lit de cet autre mourant. "Mon ami, lui dit-il d'une +voix entrecoupee, nous allons tous les deux paraitre devant le bon +Dieu. Voulez-vous que nous fassions le voyage ensemble?... Moi, je +viens vous aider... et vous apporter les secours de cette derniere +heure..." + +Un intraduisible cri echappa au malade, et sans pouvoir articuler un +mot, il saisit la main de son pasteur et la porta a ses levres avec un +mouvement d'adoration. + +"Mon ami, continua celui-ci, le temps est court...; confiez-vous a +moi; vous ne me refuserez pas de vous confesser, n'est-ce pas?" + +Le malade, subjugue par cet heroisme de la foi, fondit en larmes. "Oh! +oui, je veux me confesser a vous!" s'ecria-t-il. + +Un sourire du ciel passa sur les levres blanches du pasteur. Il fit un +signe, et le vide s'etablit autour des deux mourants. + +Bientot apres, le ministre de Dieu fit un dernier effort pour +elever sa main au-dessus de la tete du pardonne, et les paroles de +l'absolution tomberent comme une rosee sur cette ame ressuscitee. Le +pretre appela; "L'Extreme-Onction!" demanda-t-il. On lui apporta ce +qui etait necessaire pour la reception du Sacrement. "Prenez mon bras, +et conduisez ma main," dit-il a son aide. Et l'on conduisit cette main +mourante, se trainant refroidie deja, comme une supreme benediction, +sur les membres du malade qui semblait se ranimer sous ce froid +attouchement et sous les onctions de l'huile sainte. + +Quand tout fut acheve, le pretre pencha sa tete alourdie vers celui +qu'il venait d'administrer, et dans un soupir de soulagement, il +dit tout bas: "Au revoir, mon ami!... Maintenant, remportez-moi, +ajouta-t-il d'une voix eteinte. _Nunc dimittis servum tuum, Domine, +secundum verbum tuum, in pare!_" + +Puis sa tete tomba pesante sur sa poitrine; ses bras fatigues se +laisserent pendre; ses yeux se fermerent: et, pendant cette lugubre +route du retour, on aurait cru qu'il n'existait plus, si l'on n'avait +vu ses levres remuer sous un souffle de priere. Peu apres, on le +deposa immobile sur son lit. Quelques heures plus tard, il etait mort. + + + + * * * * * + + + +38.--DEUX FOIS SAUVE! + +Il y a dans notre college, rapporte un eminent ecrivain, retracant ses +souvenirs de jeunesse, un pauvre abandonne qu'on appelle Isaac. Comme +son nom l'indique, il est juif. De plus, il est orphelin et sans +fortune. La reprobation terrible qui pese sur sa race, eloigne de lui +jusqu'aux moins chretiens de nos camarades. On le voit toujours dans +le coin le plus desert de notre cour, ou le poursuivent encore les +injures et les railleries d'un age sans pitie. Cependant il est doux +et semble resigne par avance a toutes les amertumes de la vie, dont +celles du college ne sont qu'un avant-gout. Quelquefois la nature +l'emporte et le malheureux enfant eclate en sanglots; il se cache le +visage entre les mains et pleure des heures entieres. + +Depuis longtemps je pense a l'aborder. Je voudrais consoler un peu +cette precoce affliction, tenir compagnie a cette solitude prematuree; +mais je n'ose. Isaac n'est pas sans quelque sauvagerie; ses malheurs +et son abandon lui ont inspire la defiance. Quelques mechants coeurs, +comme il en est meme au college, ont encore contribue a augmenter +cette defiance, en venant solliciter l'amitie de l'orphelin et en +trahissant ensuite, avec tous les secrets confies, un coeur si +desireux d'abord de se communiquer, mais que l'infortune avait rendu +susceptible a l'exces et incapable de se livrer deux fois. + +L'autre jour, une de ces tristes scenes qui se renouvellent trop +souvent, est venue ajouter de nouvelles douleurs a celles de celui que +j'aime en secret. Je sortais du parloir au milieu de la plus longue +de nos recreations; tout a coup j'entends de grands cris. Je me hate, +j'arrive devant tous nos camarades rassembles. Ils etaient en grande +agitation. "Qu'y a-t-il?--C'est Isaac qui nous a denonces," me repond +le plus colere. Et il entame une longue histoire a laquelle chacun +veut ajouter son trait. C'etait encore une accusation banale et +sans fondement. Les preuves abondaient, la haine suggerait les plus +detestables hypotheses a ces petites tetes mechantes et enflammees; on +accueillait tout, pourvu que tout fut contraire a l'accuse. Tristes +juges comme on en voit tant dans un monde qui n'a plus la jeunesse +pour excuse! + +Isaac n'etait pas la, mais bientot nous le vimes paraitre, accompagne +du superieur qui s'eloigna quelques secondes apres, laissant le +pauvre enfant en proie a la cruaute de ses ennemis. Oh! ce mot de +_cruaute_ n'est pas trop fort. On l'injuria, et les injures bientot +furent suivies de pierres. Un fils de boucher, qui sans doute avait +vu avec quelque profit son pere assommer des boeufs a l'abattoir, +s'elanca enfin sur lui et de ses gros poings lui mit la figure en +sang. + +J'etais pale d'indignation. Mon coeur battait vivement. La colere +finit par l'emporter, la sainte colere, et je m'elancai devant Isaac: +"Vous etes des laches, m'ecriai-je en lui prenant les mains, et +malheur au premier d'entre vous qui touchera a mon _ami!_" + +J'appuyai a dessein sur ce dernier mot, je regardai les agresseurs +d'un regard decide, les poings fermes, le pied en avant: je leur +semblai redoutable, malgre ma petite taille; ils se turent, ils +s'eloignerent en jetant au vent leurs dernieres insultes, et l'un +d'eux declara qu'il fallait mettre les deux juifs a la quarantaine. + +Ce mot de juif me fit beaucoup rougir, malgre moi. Cependant je +me remis de cette soudaine emotion et me penchai vers Isaac. Il +s'appuyait sur moi et semblait me sourire, mais je le vis tout a coup +chanceler, puis tomber sans connaissance. Tant de douleurs l'avaient +brise. Alors j'appelai a mon secours, et comme personne ne venait a +mes cris, je rassemblai toutes mes forces, je le pris dans mes bras +et parvins a le transporter jusqu'a l'infirmerie. Il y fut pres d'une +heure evanoui. + +Cependant l'affaire s'etait ebruitee. Le superieur arriva et me +tendant la main: "Vous etes un digne enfant, me dit-il; je sais tout +et je veux desormais que vous me regardiez comme un ami, comme un +pere." Il ajouta en me montrant la croix: "Mais voici l'Ami celeste, +voici le Pere qui vous recompensera mieux que moi de votre belle +action!" + +Il se retira, en me permettant de rester aupres de mon nouvel ami +jusqu'a sa complete guerison. Helas! il ne savait pas que la maladie +du pauvre enfant dut etre si longue. Le medecin vit bien tout d'abord +que le cas etait grave et fit craindre une fievre cerebrale. En effet, +les symptomes en eclaterent des le soir. + +Quinze jours apres, le pauvre Isaac etait encore a l'infirmerie, mais +il etait sauve. + +J'avais obtenu la permission de le veiller une partie des nuits, et +la soeur de charite avait peine a m'arracher de ce chevet auquel il +semblait que ma propre vie fut attachee. Ces nuits furent pour mon ame +une source delicieuse de jouissances morales. J'y pris une habitude +presque monastique, celle de lire en latin l'office meme de l'Eglise, +et je n'ai pu depuis detacher mes levres de cette coupe trop meprisee +de la liturgie catholique. Oui, je me rappelle ces soirees d'ete, +alors que quelques rayons, les derniers du jour, venaient enflammer +les vitres de l'infirmerie, et qu'a genoux au pied du lit de mon ami +en delire, je suivais sur ce visage en feu les progres du mal ou +cherchais a y demeler les esperances de la guerison. + +Une idee m'avait saisi des le premier jour, idee si naturelle aux +imaginations catholiques, qu'il semble qu'elle soit la premiere a y +naitre et la derniere a s'en retirer, l'idee de convertir mon nouvel +ami et de guerir en meme temps son corps et son ame egalement malades. +Cette idee me poursuivait. Je ne pouvais m'empecher de penser que Dieu +n'avait pas permis, sans quelque dessein secret, qu'un innocent fut +accable de tant de malheurs, abreuve de tant d'injustices. + +Un jour donc qu'Isaac s'etait endormi, je m'armai d'une sainte audace +et passai a son cou une petite medaille de la sainte Vierge. Deja +on avait place sous ses yeux, en face de son lit, un crucifix ou il +devait lire tout le resume de notre foi eloquente. La pauvre soeur +redoublait de soins. Elle avait compris mon idee de conversion, ou +plutot l'avait eue avant moi, mais elle eut craint de s'en attribuer +le moindre honneur. + +Isaac fut enfin rendu a sa connaissance. C'etait un dimanche: les +eleves etaient a la messe et l'on entendait tres distinctement dans +l'infirmerie les chants de nos camarades et les harmonies de l'orgue. +La petite soeur et moi suivions notre messe aussi exactement que +possible et priions de grand coeur tous les deux pour notre cher +malade. J'avais coutume de reserver pour l'instant de l'elevation mes +plus vives prieres, et je crois bien que la soeur faisait de meme. + +Ce jour-la nous fumes encore plus recueillis. Mais un petit bruit nous +vint arracher a ce recueillement; notre malade s'etait souleve, il +s'etait assis sur son lit et semblait ecouter avec ravissement un bel +_O Salutaris_, que nos enfants de choeur n'avaient jamais si bien +chante. Il souriait pour la premiere fois peut-etre de sa vie, et ce +sourire faisait du bien a voir, quoique brillant sur un visage eteint +et decharne. Nous n'osions nous lever, mais il nous apercut, porta les +mains a son front comme pour recueillir ses idees, reflechit quelques +instants, puis tout a coup s'ecria: "Mon frere, mon cher frere!" Et je +tombai dans ses bras. + +Nous pleurions tous, et la soeur souriait a travers ses larmes. Mais +Isaac s'arreta tout a coup, et se mit a fixer le crucifix que nous +avions mis sous ses yeux. Il le regarda d'abord froidement, puis ses +yeux s'animerent, l'amour penetra dans son regard; il contempla alors +l'Homme-Dieu avec des yeux qui exprimerent toutes les nuances de la +commiseration, de la priere, de l'adoration; ses bras s'agiterent +bientot et il les tendit vers Notre-Seigneur; enfin, il ne put +resister a la grace, et un torrent de larmes sortit de ses yeux: "Mon +Roi, mon Maitre, mon Dieu!" Et se tournant vers moi: "Tu ne sais pas +que Jesus et Marie ont veille pres de moi pendant toute ma maladie? +Ils etaient la, je les voyais, je touchais leurs mains, j'entendais +leurs voix. Oh! je veux etre baptise!" + +Je l'embrassai en pleurant et lui racontai combien j'avais desire ce +moment. Ce jour-la meme, nous eumes ensemble un entretien sur la foi. +La soeur savait mieux faire le catechisme que moi; l'aumonier vient +l'aider. La convalescence d'Isaac s'ecoula dans ces lecons qu'il +semblait avoir deja recues de Dieu lui-meme, tant il s'elevait +facilement aux plus difficiles de nos mysteres. Il avait meme sur nos +dogmes des lumieres qui etonnaient l'aumonier et dont je profitai. + +Cependant le bruit de sa guerison s'etait repandu dans le college. On +avait bien change d'idees sur le compte des "deux juifs," et comme, +apres tout, des coeurs d'enfants ne sont jamais profondement +pervertis, tous nos camarades s'etaient sincerement repentis d'une +mechancete qui avait failli devenir si fatale. Tous les matins, il en +venait a l'infirmerie quelques-uns s'informer avec anxiete de la sante +d'Isaac. Les recreations etaient silencieuses, les visages tristes; +quand on annonca qu'il n'y avait plus aucun danger pour le malade, ce +fut un jour de fete pour tout le monde. + +On apprit en meme temps la miraculeuse conversion de notre ami et son +bapteme, qui eut lieu, d'apres sa volonte, le premier jour qu'il +put faire quelques pas. Au sortir de l'eglise, il alla revoir ses +condisciples qui etaient devenus ses freres en Jesus-Christ. Ce fut un +spectacle touchant: tous ces persecuteurs tomberent aux pieds de leur +victime et solliciterent la benediction de celui qui tout a l'heure +encore etait un catechumene et n'avait pas seize ans. Isaac, ou plutot +Paul (car je lui ai, comme parrain, donne ce nouveau nom), Paul les +benit avec ses larmes et voulut tous les embrasser. On sut qu'il etait +pleinement chretien, quand on le vit presser avec plus d'amour dans +ses bras celui-la meme qui l'avait autrefois le plus cruellement +persecute. (_Leon Gautier_.) + + + + * * * * * + + + +39.--DIEU A SES ELUS PARTOUT. + +Une actrice a adresse au P. de Ravignan le recit suivant de sa +conversion, une des plus admirables de notre siecle. "Lorsque j'etais +tout enfant, ma mere se trouvait seule a Paris, sans argent, sans +etat, sans protection. Elle n'avait pas cette religion qui fait +supporter toutes les adversites que Dieu nous envoie, mais seulement +une foi tres vive en Marie. Des ma plus tendre enfance, elle me fit +dire cette petite priere que je n'ai lue dans aucun livre: "Mon Dieu, +je vous donne mon corps, mon esprit, mon coeur, ma vie; je me donne +toute a vous. Faites-moi la grace de mourir plutot que de vous +offenser mortellement. Ainsi soit-il." + +"Vers l'age de cinq ans a peu pres, j'allais tres souvent avec une +vieille femme a la messe, et surtout adorer Jesus dans un sepulcre. Je +rentrais a la maison, malade d'avoir vu Notre Seigneur mort pour nous; +je pleurais. Ma mere grondait la vieille femme d'exciter a ce point ma +sensibilite, et meme elle ne voulut plus absolument que je retournasse +a l'eglise. J'etais tres fiere de m'appeler Marie. On me donnait le +nom de Josephine a la maison; mais quand on me demandait comment je +m'appelais: "Marie, repondais-je aussitot; j'ai le nom de la Vierge." + +"Ma mere me mit au theatre a l'age de six ans pour apprendre a danser. +On la pria de me laisser jouer, elle se laissa tenter. Je jouai, j'eus +un tres grand succes. Cependant j'entendais les petites filles parler +de la premiere communion, ma mere ne m'en parlait pas; je voulais +absolument la faire, mais aucun pretre ne put m'y admettre parce que +j'etais au theatre. + +"Je priais toujours, je travaillais sans cesse; en dehors du theatre, +je faisais de petits ouvrages a l'aiguille que je vendais. J'etais +entouree de vices dans les femmes meme que j'aimais le plus; je les +plaignais. Ma mere m'avait donne des principes que la misere la plus +affreuse n'avait pu detruire. J'etais mal vetue, je mangeais des +pommes de terre, mais j'etais heureuse avec ma mere. Je me disais: +"Dieu me voit, lui; il me trouve bien avec mon vilain chapeau; il ne +se moque pas de la pauvre Maria." Car on se moquait de moi; on me +disait: "Si vous vouliez, vous auriez des cachemires.--Oui, disais-je, +mais je ferais mourir ma mere de chagrin." J'etais une des premieres +du theatre, par consequent tres admiree. Si je vous dis cela, c'est +pour que vous compreniez bien la haute protection de ma celeste +patronne au milieu de ce gouffre. + +"Ma mere tomba malade. J'etais obligee de passer toutes les nuits, je +n'avais pas de domestique; je jouais, je repetais dans la journee; je +n'avais le temps d'apprendre mes roles que la nuit, pres du lit de +ma pauvre mere. C'est ici que Dieu a ete bon et indulgent pour moi. +J'avais fort peu d'appointements, quoique premiere. Eh bien! mon +Pere, malgre cela, pendant quatre mois et demi, ma mere etant au lit, +depensant beaucoup d'argent que je n'avais pas, je n'ai pas fait de +dettes, et je m'en suis tiree. Je devais tomber malade de fatigue et +de chagrin, pas du tout: c'est que je priais Dieu, et Dieu aide ceux +qui prient de tout leur coeur. + +"La derniere nuit que je passai pres de ma mere, je ne comprenais pas +que ce fut l'agonie. Enfin sa derniere parole fut: "Maria, je t'aime!" +et elle rendit le dernier soupir. Oh! mon Pere, quelle nuit! Je +n'avais pas quitte ma mere un seul instant de ma vie, et je me +trouvais a vingt ans, seule, sans parents, sans soutien, sans fortune, +sans Dieu, car je ne le possedais pas encore. Je jurai a ma mere, sur +ce corps inanime, sur cette main qui m'avait benie, que toujours je +serais digne d'elle. J'allais tous les jours au cimetiere Montmartre, +et, en rentrant, je me mettais a genoux au milieu de ma chambre; +j'avais le portrait de ma mere la devant moi; j'avais un Christ qui +avait ete pose sur son corps; je baisais ce Christ, je baisais le +portrait, et ma vie se passait entre ces deux images. + +"Enfin j'allai vous entendre, mon Pere; vous eclaircissiez des idees +confuses dans ma tete. Je suis bien ignorante encore en matiere de +religion; j'aime avec amour Jesus et Marie. Pourquoi? comment? je n'en +sais rien; je les aime et voila tout. + +"La seulement je compris ma position. "Sainte Vierge, dis-je alors, le +theatre sans vous, ou vous sans le theatre. Ah! mon choix est fait. +Mais pour arriver a vous, o Marie, comment faire?" Le dimanche de la +Quasimodo, je vous vis de plus pres; je m'etais mise au pied de la +chaire. "Je vais ecrire a M. de Ravignan, dis-je; il est impossible +qu'il n'obtienne pas cette grace de Mgr l'archeveque: il faut que je +communie." Je vous ecrivis, mon Pere, vous savez le reste; mais ce que +vous ne savez pas, c'est que mon esprit n'est plus le meme, mon coeur +non plus: les pieuses femmes que vous m'avez fait connaitre ont change +tout mon etre. + +"Oh! merci, mon Dieu! merci, mon Reverend Pere! Votre zele a tout +fait. J'ai communie, c'est vous dire que je suis la plus heureuse +des femmes, et j'etais entouree de Mmes de Gontaut, Levavasseur et +d'Auberville. Ah! autrefois je croyais aimer Dieu, mais non; c'est lui +qui m'aimait. J'aimais Marie, mais ce n'etait pas de ce saint amour +qu'elle a pour nous. Je ne sais pas ce que Dieu me reserve; mais s'il +veut me rendre heureuse, il peut m'envoyer tous les malheurs qu'il +voudra: je tacherai de les porter avec mon coeur qui est tout a lui. +Si Dieu me conserve cette foi qu'il m'a envoyee, je peux tout faire +pour lui. Aujourd'hui seulement je comprends les martyrs. + +"Je vous demande pardon, mon Pere, de la longueur de mon recit; mais +je ne suis pas tres versee dans l'art d'ecrire. C'est pour vous +obeir que je vous donne ces details. En parlant de ma mere, je ne +m'arreterais point. + +"Mon premier acte, en sortant du theatre, a ete une premiere +communion. Dieu veuille qu'en sortant de cette vie je sois agenouillee +a la sainte table! A Dieu, a Jesus, a Marie, a ces dames, a vous, mon +Pere, ma vie entiere. _Maria_." + +La jeune actrice eut le courage de rompre completement avec le +theatre. Apres six annees d'epreuves et de privations, devenue mere de +famille, elle ecrivait au P. de Ravignan pour le remercier, et elle +ajoutait: "Oh! mon Pere, que de miseres! que de maladies! Mais Dieu +etait au fond de mon coeur. Que de joies ignorees! et c'est a vous que +je les dois. + +"Ah! comme je plains ceux qui ne pensent jamais a Dieu! Dans l'amour +qu'il nous donne nous trouvons tout pour nos besoins d'ici-bas. Cette +vie de l'ame a des charmes qu'on ignore si completement dans le monde! + +"Priez, mon Reverend Pere, pour que mon ame reste toujours attachee a +ce Dieu de misericorde qui a daigne me prendre si bas! Ah! que ma vie +passee m'a eclairee sur l'amour de Dieu pour ses creatures! Aussi, je +ne veux que ce mot dans mon coeur: Amour pour Jesus dans la joie et +la tristesse, amour pour Jesus!" Cette ame seraphique se consuma +rapidement dans un douloureux martyre: l'ancienne actrice mourut en +predestinee. + + + + * * * * * + + + +40.--LA ROSE BENITE. + +Un dimanche vers les trois heures, rapporte un homme du monde, je +passais rue de Vaugirard, a Paris. Une pluie torrentielle inondait les +rues et faisait chercher un abri aux malheureux pietons. Je regardais +machinalement a droite et a gauche, lorsque la petite eglise des +Carmes m'apparut comme lieu de refuge. Arrive dans la cour, je vois +son interieur tout resplendissant de fleurs et de lumieres; une foule +immense la remplissait, et c'est a peine si je pus parvenir a me +placer sous son portique. + +Quelle fete celebrait-on? voila ce que je demandai a une bonne femme +qui, a genoux pres de moi, egrenait son chapelet. Elle releva la tete +d'un air etonne: "Comment! monsieur, vous ne savez pas? c'est la fete +du Saint-Rosaire, et, pour en conserver le souvenir, les reverends +peres vont distribuer a tous ceux qui sont dans l'eglise une rose +benite." J'ai une passion pour les fleurs et une predilection toute +particuliere pour les roses; je voulais profiter de celles que la +Providence semait (avec intention peut-etre) sur ma route: elles sont +si rares, helas! Je suis le courant qu'un mouvement de chaises opere, +et je me trouve transporte je ne sais comment pres de la balustrade de +l'autel. Le R. P. qui venait de donner la benediction, en montait les +degres. Il fit signe qu'il allait parler; je me sentis attire vers +lui par un sentiment que je ne pus definir: son pale et noble visage +inspirait le respect, une joie toute celeste l'animait, et l'immense +quantite de bougies qui brulaient autour du tabernacle lui faisaient +comme une aureole lumineuse. Son regard doux et penetrant se +portait avec bonheur sur les nombreux fideles qui l'entouraient et +l'ecoutaient. Il fit une allocution simple et touchante, sans phrases +preparees ni oratoires; on sentait que c'etait le coeur qui debordait +avec tous ses tresors, la source qui coulait limpide et transparente +pour chacun. + +"Je vais vous distribuer de petites roses bien modestes, dit-il, parce +que nous sommes pauvres. Vous les trouverez parfumees comme l'etait +Marie, la reine du ciel, et leur parfum vous penetrant, vous desirerez +lui ressembler. Vous les trouverez benites, afin qu'elles apportent +dans vos maisons la benediction de Marie. Meres, ornez-en le berceau +de votre petit enfant pour le proteger. Femmes, montrez-la a votre +mari; dites-lui qu'elle sera son predicateur, son egide, lorsqu'il +devra vous quitter. Jeunes filles, suspendez-la au Christ place a +votre chevet, afin que votre premier regard, la premiere elevation de +votre coeur soient pour Jesus et Marie confondus dans un meme amour." +Ce serait trop long de raconter les belles et bonnes choses que +dit encore le reverend Pere. La distribution commenca; lorsque je +m'approchai pour recevoir ma rose, un leger sourire se dessina sur +les levres du religieux: il semblait lire au fond de ma pensee ce +mot _hasard_ qui m'avait amene la. Je m'inclinai et sortis de +l'eglise beaucoup plus grave que je n'y etais entre. + +Une fois dehors, je me trouvai tres embarrasse: je dinais en ville et +j'avais dispose de ma soiree; mais la pensee de porter dans une maison +profane ma petite rose benite me fit rougir interieurement. Je rentrai +chez moi, je la suspendis au portrait de ma mere. Pauvre mere! il me +sembla qu'elle me regardait plus tendrement. Peut-etre etaient-ce ses +prieres qui, du haut du ciel, avaient guide mes pas. Toujours est-il +que j'etais reste chez moi par une force d'attraction plus puissante +que ma volonte. Je passai mon temps a mediter sur les petites choses +qui amenent souvent de grands effets. Je ne puis pas dire tout ce que +je confiai de pensees tumultueuses a ma rose mystique: c'etait presque +une confession, et la petite goutte de rosee benie qui reposait au +fond de son calice etait le baume consolateur que j'appliquais sur +les blessures orageuses de mon coeur. "Qui sait, murmurai-je en +m'endormant, si je ne retournerai pas dans cette eglise, et si, te +tenant a la main, je n'irai pas trouver ce bon religieux? Elle m'amene +a vous repentant et converti!" lui dirai-je. + + + + * * * * * + + + +41.--UN SOUVENIR DU BAGNE. + +Un religieux plein de zele, qui venait de remplir son saint ministere +aupres des forcats de Rochefort, le P. Lavigne, ne pouvait se lasser +d'admirer les merveilles de la grace sur ces pauvres ames si cheres +au Bon Pasteur. Prechant dans la chapelle d'une Maison religieuse, a +Paris, il racontait un fait admirable qui atteste l'etonnante bonte de +Dieu en faveur d'un pecheur penetre d'un sincere repentir. + +"Il y a un homme, dit-il, dont le souvenir s'est empreint dans mon ame +d'une maniere ineffacable, un homme que je place au-dessus de tous les +religieux et de toutes les religieuses: c'est un saint que je venere, +et cet homme, ce saint, c'est un forcat. + +"Un soir, il vint me trouver au confessionnal, et, apres sa +confession, je lui adressai quelques questions, comme j'avais assez +souvent coutume de le faire avec ces infortunes. Cependant, cette +fois, un motif plus particulier m'engageait a interroger celui-ci. +J'avais ete frappe du calme repandu sur ses traits. Je n'y fis pas +d'abord grande attention, car j'avais eu l'occasion de remarquer la +meme chose chez plusieurs de ces malheureux. Neanmoins, la precision +avec laquelle il s'exprimait, l'exactitude rigoureuse et le laconisme +de ses reponses piquaient de plus en plus ma curiosite. + +"Il me repondait sans affectation, ne disant pas un mot inutile, et +n'allant jamais au dela de ce que je lui demandais. Aussi ce ne fut +qu'en le poussant et en le pressant par mes questions, que je parvins +a savoir, en quelques mots bien simples, sa touchante histoire. + +--Quel age avez-vous? lui dis-je d'abord. + +--Quarante-cinq ans, mon pere. + +--Combien y a-t-il que vous etes ici? + +--Il y a dix ans. + +--Devez-vous y rester encore longtemps? + +--A perpetuite, mon pere. + +--Quelle est donc la cause de votre condamnation? + +--Le crime d'incendie. + +--Sans doute, mon pauvre ami, vous avez beaucoup regrette d'avoir +commis cette faute. + +--J'ai beaucoup offense Dieu, mon pere, mais je n'ai point commis ce +crime. Toutefois, je suis justement condamne; mais c'est Dieu qui m'a +condamne. + +Cette reponse piquant plus vivement encore ma curiosite, je repris: + +--Mais que voulez-vous donc dire, mon ami? expliquez-vous. + +Alors il me repondit: + +--J'ai beaucoup offense le bon Dieu, mon pere; j'ai ete bien coupable, +mais jamais envers la societe. Apres une foule d'egarements, le bon +Dieu toucha mon coeur. + +"Je resolus de me convertir, de reparer le passe; mais depuis ma +conversion, il me restait une inquietude, un poids enorme sur le +coeur. J'avais tant offense le bon Dieu? pouvais-je croire qu'il eut +tout oublie? Et puis, je ne trouvais rien qui fut de nature a reparer +ces iniquites malheureuses de ma jeunesse, et je sentais un besoin +immense de reparation! Sur ces entrefaites, un incendie eclata pres de +ma demeure. Tous les soupcons tomberent sur moi; on m'arreta, et on me +mit en jugement. Pendant la procedure, je fus beaucoup plus calme que +je ne l'avais jamais ete; je prevoyais bien que je serais condamne, +mais j'etais pret a tout. Enfin arriva le jour ou on devait prononcer +ma sentence. Le jury quitta la salle pour aller deliberer sur mon +sort, et dans ce moment, il me sembla entendre une voix interieure qui +me disait: Si je te condamne, je me charge aussi de faire ton bonheur +et de te rendre la paix. A cet instant, je ressentis effectivement une +paix delicieuse. Les jures revinrent bientot, apportant leur verdict, +qui me declarait convaincu du crime d'incendie, avec circonstances +attenuantes; j'etais condamne aux travaux forces a perpetuite. Je fus +oblige de me contenir pour ne pas verser des larmes, qu'on aurait sans +doute attribuees a tout autre motif qu'a celui du sentiment de bonheur +que j'eprouvais. On me conduisit a mon cachot, et la, tombant sur +la paille qui me servait de lit, je me mis a repandre un torrent de +larmes si douces que l'homme le plus voluptueux aurait ete heureux +d'acheter, au prix de toutes les jouissances, le seul bonheur de les +verser. Une paix ineffable remplissait enfin toute mon ame. Elle ne me +quitta pas pendant la route que je parcourus pour arriver au bagne, et +ne m'a jamais abandonne jusqu'ici. Depuis cette epoque, je tache de +remplir tous mes devoirs, d'obeir a tout et a tous. Je ne vois dans +ceux qui commandent, ni le commissaire, ni les adjudants, ni leurs +subalternes, je ne vois que Dieu. Je prie partout, dans les travaux, a +la prison; je prie toujours, et le temps passe si vite que je puis a +peine m'en apercevoir; les heures s'ecoulent comme des minutes, les +jours comme des heures, les mois comme des jours, les annees comme des +mois. Personne ne me connait; on me croit condamne justement et cela +est vrai. + +"Vous ne me connaitrez pas non plus, mon pere; je ne vous dis ni mon +nom ni mon numero; priez seulement pour moi, je vous en conjure, afin +que je fasse la volonte de Dieu jusqu'a la fin." + + + + * * * * * + + + +42.--CE QUE LE ZELE PEUT INSPIRER A UN ENFANT. + +Il y a quelques annees, le Careme etait preche dans une grande ville +de France par deux saints missionnaires. Un soir, tandis que la foule +empressee se rendait a l'eglise, la petite Mathilde de C***, enfant de +dix ans, jouait sur le balcon de sa maison; tout a coup, poussee comme +par une inspiration divine, elle abandonne la poupee qu'elle tenait a +la main et, courant a son pere qui lisait un journal: "Oh! papa, que +je serais heureuse!...--Que faudrait-il pour cela, mon enfant?--Je +n'ose pas... dites, me l'accorderez-vous?--Oui, ma fille!--Ah! bon! +eh bien! j'etais tout a l'heure sur le balcon et j'ai vu beaucoup +de messieurs qui allaient au sermon; il y en a meme plusieurs qui y +conduisaient leurs petites filles; et vous, papa, vous ne m'y menez +jamais! Ce soir...--Tu veux que je t'y conduise, n'est-ce pas?--Oui! +je le desire beaucoup." + +Bientot l'heureuse Mathilde entrait dans l'eglise avec son pere. Il +la placa pres d'une dame de sa connaissance, parce que, dit-il, une +petite fille ne reste pas avec les messieurs; et... faisant semblant +d'aller du cote des hommes, il sortit. + +Mathilde, qui le suivait des yeux, s'en apercut, mais ne dit rien; le +lendemain elle voulut, comme par un caprice d'enfant, rester parmi les +messieurs avec son pere. Le pretre charge de maintenir l'ordre, voyant +cette petite fille: "Mon enfant, lui dit-il, ce n'est point la votre +place.--Monsieur, repondit-elle tout bas, laissez-moi ici, _je garde +papa_!" + +M. de C*** entendit cette parole, il fut emu et resta au sermon. +Le bon Dieu l'attendait, et la grace, se servant des paroles du +predicateur, penetra dans son ame. Il voulut aller tous les soirs au +sermon; il fit mieux, il s'approcha de la sainte Table le jour de +Paques. + + + + * * * * * + + + +43.--UNE CONQUETE DU SACRE-COEUR. + +Dans une petite ville assez populeuse, pres de Liege, une personne +dirigeait un cafe, ou elle s'efforcait bien plus de conquerir des ames +a Jesus-Christ que de grossir sa fortune. On y voyait en abondance les +publications les plus edifiantes, les cadres et les scapulaires du +Sacre-Coeur. Cette propagande fut benie de Dieu et devint le principe +d'un grand nombre de conversions; nous allons reproduire ici la +relation de plus remarquable, en conservant au style sa naive +simplicite. + +"Un jour, la maitresse de la maison voit entrer chez elle un inconnu +en haillons, de haute taille, ayant une longue barbe et une figure +portant l'empreinte d'une profonde misere. Cet homme inspire a la +zelatrice une grande compassion, il lui semble que Notre-Seigneur lui +envoyait une ame a gagner. J'ai toujours eu, dit-elle, le desir de +faire du bien, mais depuis que je suis zelatrice, il me semble en +avoir contracte l'obligation, de sorte que cela me donne du courage +pour vaincre ma timidite. Elle fit donc bon accueil a son nouvel hote, +qui ne disait pas un mot, et le servit de son mieux, en priant le +Coeur de Jesus de l'inspirer. Croyant le moment favorable, elle entama +la conversation: "Ne vous etonnez pas, Monsieur, lui dit-elle, de +ce que je vais vous demander; je fais cette question a toutes les +personnes qui viennent ici, et je vous vois, je crois, pour la +premiere fois: avez-vous fait vos Paques?--Non, repondit-il, je ne +fais pas mes Paques, je suis libre-penseur.--Mais ce n'est pas +une religion, cela.--C'est ma religion a moi, je n'en ai pas +d'autre.--N'avez-vous pas ete catholique autrefois?--Oui, j'ai fait ma +premiere communion; depuis, j'ai tout laisse: j'ai quitte ma femme, +mes enfants, j'ai ete en Afrique... Je ne veux pas des pretres, pas +plus qu'ils ne voudraient de moi.--Au contraire, Monsieur, ce serait +un grand bonheur pour eux de vous ramener a Dieu; dans l'Evangile, n'y +a-t-il pas la parabole de l'enfant prodigue ou le pere fete le retour +de son fils?--Ne me dites rien, repond-il avec animation, je ne veux +pas changer, vous ne me convertirez pas, vous dis-je; pensez-vous +mieux reussir que ma femme et mes enfants qui m'ont supplie de toutes +les facons? Non, vous ne me changerez pas, je devrais parler a des +pretres, et je deteste les pretres; quand ils arrivent, je m'en vais +d'un autre cote pour ne pas les voir." + +"Il ajouta encore beaucoup d'autres choses contre la religion. J'etais +toute tremblante en l'entendant, dit la zelatrice, et je priais +interieurement le Coeur de Jesus. Quand il eut fini, j'allai chercher +un scapulaire du Sacre-Coeur.--Monsieur, lui dis-je, ne voudriez-vous +pas, avant de partir, accepter ceci? j'aimerais a vous le donner; +voyez, l'image est bien belle. Lisez, ajoutai-je, ce qui est ecrit +dessous, ce sont de si bonnes paroles! Il le fait, puis se leve et +tenant le scapulaire des deux mains, il le baise, pleure et dit: +"Coeur de Jesus, je suis un des plus grands pecheurs, oui, un grand +pecheur." Ses larmes coulaient en abondance, l'emotion l'oblige a +s'asseoir.--Un pretre! dit-il, je veux me confesser. Qui etes-vous, +pauvre femme, pour me convertir ainsi? car je suis converti.--C'est +le Coeur de Jesus qui a tout fait, dit la zelatrice, et elle le fait +entrer dans une chambre voisine, pendant qu'elle allait avertir le +vicaire. Celui-ci vint aussitot, s'entretint avec le pauvre pecheur, +puis l'engagea a se rendre a l'eglise pour preparer sa confession. +En y allant, cet homme priait, et des qu'il fut arrive, il alla se +prosterner au pied d'un autel de la sainte Vierge; il pleurait et +disait a haute voix: "Vierge sainte, ayez pitie d'un grand pecheur +qui vous demande sa conversion." Il fit le chemin de la croix, et, +lorsqu'il fut arrive a la douzieme station, il mit les bras en croix +sans s'occuper des personnes presentes, en disant: Jesus-Christ, +je vous demande pardon de mes peches, oui, de tous mes peches. La +contrition debordait de son ame, il etait inonde par la grace. Il +alla a la sacristie, et, quand il en sortit avec le pretre, tous deux +pleuraient. Il ne recut pas ce jour-la l'absolution: on prefera lui +laisser quelques jours pour se preparer. Il passa ce temps dans le +recueillement, vint prendre ses repas chez la zelatrice qui lui +fournit des lectures pieuses pour occuper ses loisirs, car il evitait +meme de travailler pour ne pas se distraire des pensees de foi qui +nourrissaient son ame. Lorsqu'il rencontrait le vicaire, il lui +serrait la main en lui exprimant son desir de recevoir l'absolution. +Le temps d'epreuve fut abrege, et la brebis perdue rentra dans le +bercail du Bon Pasteur, qui se donna a elle dans la sainte communion. +C'etait la seconde de ce nouvel enfant prodigue qui n'avait plus recu +son Dieu depuis cinquante ans. + +"Il fut des lors un modele de piete, et son exemple en ramena +plusieurs qui travaillaient dans un atelier irreligieux ou il +conduisit le pretre qui l'avait reconcilie avec Dieu." + +Ah! si tous les bons catholiques avaient le zele et le courage de +cette genereuse chretienne, combien de pauvres pecheurs seraient +ramenes a la pratique de la religion! Le pretre, helas! n'a aucun +moyen d'atteindre ces infortunes qui ne viennent plus a l'eglise et +lui ferment leur porte. Qui les sauvera, qui les arrachera aux flammes +de l'enfer, si les pieux laiques de leur entourage ne s'interessent +pas a l'oeuvre de leur conversion, la plus grande, la plus capitale de +toutes les oeuvres?... + + + + * * * * * + + + +44.--PUISSANCE DU CHAPELET. + +Imbu des sa jeunesse des maximes de l'ecole voltairienne, Arthur +Grant etait impie; mais son impiete n'avait rien du cynisme des +libres-penseurs du siecle. C'etait un impie de bon ton. Son education +aristocratique, l'amenite de son caractere, la distinction de ses +manieres le rendaient agreable dans le commerce du monde, et le venin +de son irreligion se cachait sous des dehors attrayants et des formes +polies. C'etait un majestueux vieillard a la figure noble, dont la +barbe blanche tombait a flots d'argent sur sa poitrine. Initie, jeune +encore, aux mysteres absurdes de la franc-maconnerie, apres en avoir +subi les ridicules epreuves, il avait ete promu au grade de chevalier +kadosch. C'etait un aimable viveur qui se faisait cherir dans son +village, dont il etait le plus riche proprietaire, et en quelque sorte +le seigneur. Il secourait les indigents et se faisait gloire d'etre +philanthrope. Les glaces de l'age n'avaient pas encore eteint en lui +les flammes des passions. La corruption du coeur avait perverti son +intelligence. Cependant sa fille, Irma, gemissait en secret, sur les +dereglements et l'irreligion de son vieux pere. On la voyait souvent +repandre des larmes abondantes sur les marches de l'autel de Marie, a +laquelle elle adressait de ferventes prieres pour sa conversion. + +Un zele missionnaire etant venu precher une retraite dans le village +qu'habitaient Irma et son pere, la jeune fille, sous les inspirations +de la grace, redoubla de ferveur et de supplications pour obtenir +la conversion de celui qu'elle aimait de l'amour le plus tendre, et +resolut de tenter un effort supreme. Elle consulta le missionnaire sur +les moyens a prendre pour convertir son vieux pere. + +--Il faut prier, mon enfant, et prier sans cesse, lui dit le saint +pretre: ne desesperez pas, Dieu est plus fort que le diable. Voyons, +quelles sont les habitudes de Monsieur votre pere, quel est son genre +de vie? + +--Il se leve tous les jours a neuf heures, repond la jeune fille, +dejeune a dix, se rend ensuite a un kiosque situe a un kilometre au +couchant du village, au pied d'une riante colline. C'est la qu'il +passe le reste de la journee, se promenant dans son jardin ou +s'enfermant dans son cabinet de travail. + +--J'en sais assez, mon enfant. Pendant trois jours, a onze heures et +quart, vous reciterez un chapelet pour la conversion de votre pere. + +Le lendemain, apres s'etre livre aux occupations de son ministere, le +saint pretre s'acheminait vers le kiosque. Quand il fut a quelques pas +du vieillard, apres l'avoir salue gracieusement, il s'arreta comme +pour lui parler. + +--Que signifie ceci, monsieur l'abbe? dit Arthur etonne et presque +fache. + +--Monsieur, je vous demande pardon si je vous ai offense, repond le +missionnaire; mais la vue de votre jardin m'a charme, je voulais vous +adresser mes felicitations. + +Ce compliment adoucit le vieillard, qui lui dit: + +--Si je ne suis pas trop indiscret, monsieur l'abbe, puis-je vous +inviter a m'accompagner a mon kiosque? + +--Avec plaisir, repondit le pretre. + +Et chemin faisant, en parlant de la pluie et du beau temps, on arriva +au kiosque. On entra dans le jardin, on admira les fleurs, les +ombrages, les bassins, les berceaux de verdure, les cascades, et on +penetra dans le pavillon. Le missionnaire, que les travaux de son +ministere appelaient au village, prend conge du vieillard; celui-ci, +charme de la simplicite, de l'esprit et des manieres polies de l'abbe, +lui fait promettre de se retrouver le lendemain a la meme heure dans +son pavillon. + +Irma avait recite son premier chapelet, a l'heure prescrite, avec une +ferveur extraordinaire. + +Le lendemain, le pretre etait fidele au rendez-vous. Et Irma recitait +son second chapelet avec la meme ferveur. + +Arthur et l'abbe se promenerent dans le labyrinthe, sous les berceaux +de noisetiers et les larges avenues de platanes, et parlerent +longuement de la litterature contemporaine et des nouvelles +politiques. Le pretre, en se separant du vieillard, pour aller +s'enfermer dans le confessionnal, fut encore invite pour le lendemain. + +Le troisieme jour, au moment ou la pieuse jeune fille commencait son +troisieme chapelet, le missionnaire se dirigea vers le kiosque. Il y +fut accueilli par Arthur, avec une amabilite charmante et des marques +de deference tout a fait exceptionnelles. On entra dans le pavillon, +ensuite dans le cabinet de travail. Ce qui frappa les regards du +missionnaire, ce fut un prie-Dieu surmonte d'un magnifique crucifix +d'ivoire, pres duquel etait un tabouret. Le vieillard sourit. + +--Vous comprenez, monsieur l'abbe! + +--Oui, mon ami, repond le pretre, heureux de voir que Marie avait +favorablement accueilli les prieres d'une ame pure et innocente. + +--Monsieur l'abbe, dit Arthur d'une voix vibrante, j'ai longtemps +combattu; mais, apres une lutte longue et terrible, je m'avoue vaincu. +La grace triomphe; vous avez devant vous un vieux pecheur qui renonce +a ses egarements, un impie qui reconnait et abjure les erreurs d'une +philosophie menteuse. Oui, la divinite de la religion catholique +m'apparait dans toute sa splendeur. Comme Augustin, j'ai cherche le +bonheur dans les vaines jouissances de la terre, et, comme lui, je +n'ai trouve le repos que lorsque je les ai eu foulees aux pieds, et +que les aspirations de mon coeur se sont dirigees vers le ciel. Tout +n'est que vanite et affliction d'esprit, dit avec raison l'auteur du +livre de la Sagesse. Mon pere, je me jette entre vos bras: aidez un +pauvre naufrage a regagner le port; ramenez dans le bercail sacre de +l'Eglise catholique une brebis errante et vagabonde; purifiez-moi de +mes souillures. + +Le pretre et le vieillard resterent longtemps embrasses; des larmes +abondantes coulerent de leurs yeux... + +Quelques jours apres, quand fut cloturee la retraite, on voyait +agenouille a la Table-Sainte, a cote de sa fille rayonnante de +bonheur, le venerable vieillard, dont le maintien noble, pieux et +modeste rejouissait une population eminemment chretienne qu'avaient +autrefois attristee ses ecarts. + +Enfants, si vos parents oublient le chemin de l'eglise, s'ils se +laissent entrainer par les seductions de l'erreur, il depend de vous +de les arracher a la fureur du dragon infernal, de sauver ces ames +pour lesquelles Jesus-Christ est mort sur la croix. La Providence +a place entre vos mains une arme puissante: c'est la priere. +Adressez-vous a Marie, qu'on n'invoque jamais en vain, Marie, la Mere +de misericorde et le refuge des pecheurs. Elle touchera le coeur de +vos parents bien-aimes et les amenera repentants aux pieds de son +divin Fils. + + + + * * * * * + + + +45.--LA CROIX D'ARGENT. + +Une pauvre enfant du nom de Jane, errait un soir d'hiver dans les rues +de Londres par un froid glacial. Sans asile, sans pain, elle ne savait +ou porter ses pas, car son pere et sa mere etaient morts, laissant +l'infortunee dans la plus cruelle detresse. Tout a coup elle voit +briller un morceau de metal entre deux paves de la rue; elle le +ramasse: c'etait un petit crucifix en argent. "Je vais aller le +vendre, se dit Jane; avec ce qu'on m'en donnera, j'acheterai un peu de +pain." + +Vite elle chercha une boutique d'orfevre, et, au coin d'une rue, elle +en vit une, petite et faiblement eclairee. Jane entra. Une femme +etait assise au comptoir, vetue de deuil; elle avait une figure d'une +expression pure et pieuse; elle leva sur la pauvre fille un bon +regard, et lui dit d'une voix douce: + +"Que desirez-vous? + +--Voulez-vous acheter ceci?" repondit brusquement Jane, en tendant le +crucifix. + +La femme le prit avec respect, et jetant un coup d'oeil sur Jane, +dont la figure malheureuse et sauvage ressortait sur ses vetements +delabres, elle lui dit: + +"Ma fille, nous achetons les objets d'or et d'argent; mais, dites-moi, +savez-vous ce qu'est ceci? + +--C'est de l'argent, je le sais bien! + +--Ce n'est pas la ce que je vous demande: savez-vous quel est cet +homme etendu sur la croix? + +--Est-ce que je sais, moi! + +--Quoi! pauvre enfant, vous ignorez que cet homme est le Fils de Dieu, +qu'il est mort sur la croix pour nous sauver? + +--Personne ne m'a jamais parle de cela. + +--Vous ne connaissez pas Jesus-Christ, notre bon Sauveur? + +--De quoi nous a-t-il sauves? + +--De l'enfer, et il nous a ouvert le paradis. + +--Je n'en savais rien." + +La marchande regarda plus attentivement la pauvre creature debout +devant elle: elle embrassa d'un regard ce visage jeune et fletri, ces +vetements sordides, et, mal plus terrible, cette stupeur de l'ame +peinte sur ses traits. Sa charite s'emut, ses entrailles de chretienne +et de mere tressaillirent. Elle dit a Jane: + +"Avez-vous des parents, une maison? + +--Rien. Mon pere est mort sous un buisson, loin d'ici; ma mere est +morte aussi. Comment suis-je venue a Londres? je n'en sais rien. +Comment ai-je vecu? je n'en sais rien non plus; ce que je sais, c'est +que je voudrais bien etre au fond de la Tamise, car alors je n'aurais +plus ni froid ni faim. + +--Mon enfant, dit la marchande, et ce mot, prononce avec une indicible +bonte, fit monter les larmes aux yeux de la pauvre Jane, mon enfant, +voulez-vous que je vous conduise dans une maison ou vous n'aurez plus +ni faim ni froid et ou vous apprendrez a servir le bon Dieu? + +--Ni faim ni froid? repeta Jane; ce sera donc le paradis? + +--Non, mais le chemin qui y conduit. + +La marchande fit entrer dans sa boutique la pauvre fille, lui donna a +souper, la revetit d'une robe neuve; bientot Jane dormait dans un lit +sous ce toit hospitalier ou le Pere celeste l'avait amenee. + +Quelque temps apres, une des orphelines de la maison du Bon Pasteur, +de Londres, recevait le bapteme. Sa joie, sa ferveur attendrissaient +l'assemblee; cette heureuse neophyte etait la pauvre Jane, qui avait +pour marraine la bonne marchande, l'instrument des misericordes du +Seigneur. + + + + * * * * * + + + +46.--UN COUP DE FILET DE LA SAINTE VIERGE. + +En se rendant a l'une de nos stations thermales, un officier superieur +causait avec un compagnon de voyage:--Si nous nous arretions a +Lourdes? lui dit ce dernier.--Pourquoi donc?--Nous y trouverions le +pelerinage national.--Voila cinquante ans que je n'ai pas mis les +pieds dans une eglise!...--Qu'a cela ne tienne, tout se passe en plein +air.--Alors, c'est different. + +Ils s'arreterent a Lourdes; ils virent les ardentes prieres des +pelerins. Elles etonnerent d'abord, subjuguerent ensuite cette ame +droite et loyale: l'officier pria avec les autres, aussi longtemps que +les autres. + +--Il fait chaud, lui dit son compagnon; si nous buvions un verre d'eau +de la grotte?--Volontiers; ce pretre-la m'a rendu tout reveur... + +Il reva, il pria, il monta jusqu'a la crypte, il en redescendit priant +et heureux.--Si vous voulez aller aux eaux, dit-il a son compagnon, +allez-y; moi, j'ai trouve les miennes. + + + + * * * * * + + + +47.--UNE CONVERSION EN MER. + +Le heros de cette histoire a rapporte lui-meme dans la lettre suivante +la grace signalee dont il a ete l'objet. + +"Apres avoir failli perir avec mon navire, sur la barre de Bayonne +pendant l'ete dernier, je me rendais de Livourne a Dunkerque et Rouen, +lorsque le 28 decembre, au matin, je fus oblige de mouiller devant +Malaga, ne pouvant y entrer. Bientot le temps devint affreux, et, des +huit heures du matin, toute la population massee sur les quais, malgre +une pluie torrentielle, nous regardant chasser sur les ancres, nous +faisait comprendre quel peril nous menacait. Le pavillon fut mis en +berne, mais en vain: ni remorqueur, ni pilotes, pas meme la canonniere +de l'Etat n'osaient se risquer a nous secourir; Dieu seul pouvait nous +sauver. Impossible de se jeter a la mer: nous aurions ete brises sur +les rochers de la jetee en construction ou contre les recifs de la +cote. + +Je pensai alors a ma mere, je me rappelai le projet de me faire +catholique que j'avais eu autrefois. Me jetant a genoux devant le +vieux christ en bronze dominant le compas de route, je priai avec foi +le Dieu des chretiens et Notre-Dame de Montenero, dont j'avais visite, +le 8 septembre dernier, le pelerinage celebre, en Toscane. + +La journee se passa en craintes; la mer augmentait de furie, et le +fleuve, en face de nous, jetait devant le navire ses eaux jaunes +debordees. Le consul de France, qui avait tente l'impossible pour nous +faire secourir, nous ecrivit le soir au moyen d'une bouteille jetee +dans les flots: il nous avouait tristement que les autorites de Malaga +reconnaissaient l'impossibilite d'arriver jusqu'a nous, en face d'une +situation si perilleuse, et qu'on attendrait que la nuit fut achevee +pour prendre une decision. Pour moi, cette decision c'etait la mort +et la perte de mon navire! Je voulus mourir catholique romain; je +suppliai avec foi Notre-Dame de la Salette et je me sentis plein de +courage. + +Mon equipage affole menacait de ne plus m'obeir; il voulait filer +les chaines et jeter le navire a la cote. Plein de confiance dans le +secours de Dieu et de la sainte Vierge, je resistai energiquement a +tous et la nuit arriva. Les ouvriers qui couvraient la cote et le quai +nous dirent, dans leur ame, adieu pour toujours... Je fis reposer +successivement mes hommes, et, pensant a la mort, je me tenais sur la +dunette en priant Dieu. + +Cette nuit fut epouvantable; l'orage augmentant sans cesse de +violence, le navire se mit a talonner avec force, et a chaque instant +il etait menace de s'entr'ouvrir et de se briser sur la jetee en +construction. Les malheureux marins raidissaient a chaque instant les +chaines. + +Le jour arriva enfin, mais pour nous montrer l'horreur de notre +situation. La foule garnissait les quais, assistant, emue et +impuissante, a ce terrible drame. Je pris un vieux catechisme, oublie +a bord par un marin, je lus les Litanies de la sainte Vierge, et je +promis alors solennellement d'abjurer aussitot arrive en France et de +me faire baptiser. + +A huit heures, apparut devant Malaga un steamer; malgre le +decouragement de tous les matelots de l'equipage et contre leur avis, +je fis mettre le pavillon en berne et jeter a la mer une bonbonne +renfermant une demande de secours; je la placai sous la protection de +la Vierge. La bouteille arriva a terre, puis le steamer disparut au +large. + +Ce fut alors parmi l'equipage un cri d'immense douleur: toute +esperance s'evanouissait... Pour moi, j'esperais quand meme, priant, +sondant l'horizon avec une longue-vue. Je promis un _ex-voto_ a +Notre-Dame de la Salette et a trois autres pelerinages. Toutefois, je +me preparai a mourir catholique et j'en placai la declaration ecrite +de ma main sur ma poitrine. + +Tout a coup, vers dix heures, je decouvre une fumee noire dans le +lointain: j'entends un coup de sifflet strident, et, au milieu des +vagues enormes qui nous couvraient, le steamer qui apparaissait. Le +navire sauveur, detachant sa grande chaloupe, nous envoie vingt-quatre +hommes. Apres des peines inouies, plusieurs fois sur le point d'etre +engloutis, ces braves finissent par nous accoster. Il etait temps; +nous allions attendre la mort dans la mature elevee, car notre +vaisseau etait sur le point de s'entr'ouvrir. On sacrifia les ancres, +les chaines, etc., il fallait se hater. + +Le brave capitaine Corno, malgre une mer epouvantable, manoeuvra +tellement bien avec son enorme steamer, qu'a midi il nous amenait dans +le port. Nous etions sauves, grace a la sainte Vierge. Par une faveur +providentielle, le navire et la cargaison n'avaient aucune avarie. + +Aussitot a terre, je me rendis a la cathedrale pour remercier Dieu et +Notre-Dame et renouveler ma promesse d'abjuration. En attendant que je +puisse la realiser, j'apprends ma religion dans un vieux catechisme +oublie a bord..." + + + + * * * * * + + + +48.--LA MORT D'UN SEPTEMBRISEUR. + +Vers le milieu de l'annee 1826, un homme du peuple, alors sexagenaire, +tenait le petit hotel de Dijon, au n deg. 211 de la rue Saint-Jacques, a +Paris. Atteint depuis longtemps d'une maladie grave, il avait en vain +appele a son secours les plus celebres medecins de la capitale: le mal +n'avait fait qu'empirer avec les annees; enfin, de violents acces de +colere, auxquels il se livrait presque tous les jours, l'avaient rendu +incurable. Cependant, ne pouvant se resoudre a mourir, il tenta un +dernier essai en faisant demander le docteur Descuret, qui jouissait +d'une grande reputation. Celui-ci, voyant le malade a la veille de +succomber, se contenta de lui prescrire quelques legers adoucissements +usites en pareille circonstance: il ne comptait plus le revoir. + +Mais le lendemain, vers six heures du soir, on vint l'appeler encore; +cette fois ce n'etait point pour le vieillard, mais pour sa femme, que +le miserable avait presque tuee dans un de ses emportements. + +Apres les premiers soins donnes a cette pauvre femme, le docteur +se disposait a se retirer sans avoir adresse une seule parole a +l'incorrigible mari. Celui-ci le remarqua, l'arreta par l'habit et lui +dit d'un air piteux: "Eh quoi! monsieur le docteur, vous vous en allez +sans daigner seulement me regarder?--Pourquoi m'inquieter d'un malade +qui fait l'impossible pour rendre mes soins inutiles? Au reste, +ajouta-t-il d'un ton severe, vous avez grossierement injurie vos +premiers medecins, dont l'un vous a abandonne parce que vous avez meme +ose lever la main sur lui. Ajoutez a ces ingratitudes la brutalite +dont vous venez d'user envers votre femme, et jugez si je ne dois pas +faire comme eux.--Vos reproches ne sont que trop justes, reprit +le malade d'un accent penetre; oui, je suis bien coupable d'avoir +maltraite ainsi ma femme; mais aussi, monsieur, si vous saviez ce +qu'elle exigeait de moi! Ne voulait-elle pas que je fisse appeler un +pretre, moi qui les ai toujours eus en horreur!--L'intention de votre +femme n'avait rien que de louable: en vous proposant de mettre en +paix votre conscience, elle vous donnait une nouvelle preuve de son +affection, et si cela etait entierement oppose a vos idees, vous +deviez vous borner a un simple refus et non la frapper.--Mais enfin, +monsieur le docteur, vous qui avez fait des etudes, que feriez-vous si +vous etiez a ma place et qu'on vous proposat pareille chose?--Moi, +je n'hesiterais pas a mettre en paix ma conscience, d'abord par +conviction, en second lieu, parce que le calme de l'ame contribue +puissamment a alleger nos souffrances et meme a dissiper la +maladie.--C'est bien singulier, qu'ayant fait des etudes, vous ayez +cette maniere de voir!--Au contraire, mes convictions religieuses sont +en grande partie le fruit de mes etudes." + +Le vieillard etait vaincu par ces paroles pleines de raison et de +foi: une lumiere soudaine avait frappe son esprit. Il venait de se +reveiller en lui des idees, des sentiments, des remords qu'il avait +etouffes peut-etre depuis bien longtemps, car il avait vecu dans un +temps de stupide delire ou les jeunes hommes de son age et les beaux +esprits affichaient le plus insultant mepris pour toute pensee +religieuse, en disant: "La religion!... c'est bon pour les enfants et +les femmes." Ce prejuge infernal venait de s'evanouir a la parole du +docteur, et, apres un instant de silence, le malade dit d'un accent +qu'on ne lui avait jamais connu: "Eh bien! qu'on fasse venir un +pretre; aussi bien, depuis longtemps j'en ai lourd sur la conscience!" + +Ici commence l'histoire touchante de sa conversion, de sa douleur, de +sa reconnaissance, de sa joie, de sa confusion, de son amour, de son +bonheur, de son salut ... Ici, nous allons voir comment Dieu s'est +servi d'une femme chretienne, d'un medecin et d'un pretre, pour faire +d'un assassin un elu, un saint!... Heureuse de ce changement subit, la +pauvre femme, elle qui avait tant parle, prie et souffert pour cette +ame rebelle, envoie a la hate chercher un des vicaires de la paroisse +Saint-Jacques. + +A peine le vieillard l'a-t-il apercu qu'il lui dit d'une voix +tremblante de honte et de remords: + +"Tenez, monsieur, enlevez-moi ce coutelas que j'avais mis sous mon +oreiller.--Que vous etes imprudent, mon ami! mais vous couriez risque +de vous blesser!--Eh! monsieur l'abbe, je m'en etais arme pour vous le +plonger dans le coeur, si vous fussiez venu sans mon consentement... +Oui, ajouta-t-il devant tous les assistants, en septembre 93, _j'ai +massacre dix-sept ecclesiastiques_, et peu s'en est fallu que vous +ne fussiez le dix-huitieme! Mais rassurez-vous: _Dieu a eu pitie de +moi; un regard de sa grace a suffi pour m'eclairer_." + +Le vicaire, stupefait autant que touche, s'empare de l'enorme couteau: +puis il s'enferme avec le penitent pour laisser agir Dieu sur cette +ame dans le mystere du sacrement de la reconciliation. Jamais, dans +l'exercice de son saint ministere, il n'avait goute des consolations +comme celles qu'il trouva au chevet de ce malheureux qui avait ete +jadis le bourreau de dix-sept de ses confreres, et qui, a l'heure de +la grace, parlait et agissait comme le bon larron de la croix. + +Deja le bon Samaritain, qui venait de guerir cette ame si profondement +blessee par le crime, se retirait en annoncant a l'heureuse famille +qu'il allait apporter au converti les derniers sacrements de l'Eglise, +quand tout a coup le vieillard s'ecria d'une voix etouffee par les +sanglots: + +"Revenez, monsieur l'abbe, revenez bientot aupres de moi; j'ai bien +besoin de vos consolations; mais, je vous en conjure, n'approchez +pas de mes levres le divin Redempteur, dont tout a l'heure encore je +blasphemais le nom; je suis trop indigne d'un tel bonheur!--Dieu est +rempli de misericorde, lui dit le vicaire profondement attendri; on +repare ses fautes quand on les pleure amerement, et votre repentir +me parait trop sincere pour que j'hesite a vous administrer les +sacrements que reclame immediatement votre triste position.--Je les +recevrai, monsieur l'abbe, puisque vous me l'ordonnez, reprit le +malade, mais seulement apres avoir fait amende honorable devant ceux +que j'ai autrefois scandalises par mes forfaits." + +Tandis que le vicaire part pour chercher le saint viatique, le +moribond fait appeler aussitot ses voisins, temoins de sa vie +criminelle, ses anciens camarades, les complices de ses fautes; il +leur demande, avec larmes, pardon des affreux exemples qu'il leur +avait donnes, surtout a l'Abbaye et aux Carmes, lors du massacre des +pretres; puis il fait de meme envers sa femme, un des instruments de +sa conversion. + +Le pretre arrive portant l'auguste sacrement. Le vieillard, deja glace +par la mort, se leve aussitot, se met a genoux et recoit ainsi les +derniers sacrements avec une piete angelique: les traits de son visage +baigne de larmes en etaient tout transfigures. Apres cette auguste +action, il reste toujours a genoux, appuye sur le chevet de son lit, +tenant en main un crucifix, qu'il couvre de ses baisers et de ses +larmes. + +Son confesseur, a plusieurs reprises, l'engagea a se coucher, vu sa +grande faiblesse: c'etait imposer a son coeur un penible sacrifice, +c'etait lui oter une trop douce consolation. Aussi l'exprima-t-il +au pretre: "Je sens, dit-il, qu'il ne me reste que peu d'instants a +vivre; je ne puis rien offrir a Dieu que mes prieres et mes larmes; +laissez-moi du moins la consolation de mourir a genoux; c'est faire +bien peu pour expier tous mes crimes!" + +Et il resta ainsi en priere: son ame eclairee, renouvelee, sanctifiee, +paraissait comme dans une sorte d'extase. Vers minuit, on entendit +le moribond pousser un profond soupir; il s'etait endormi dans le +Seigneur avec le calme d'un elu, toujours a genoux et les levres +collees sur le crucifix qu'il n'avait cesse d'arroser de ses larmes!!! + +"Seigneur, que vous etes admirable dans vos oeuvres! qu'elles sont +profondes vos voies, qu'elles sont immenses vos misericordes!" + +(_L'abbe Hoffmann_, Extraits.) + + + + * * * * * + + + +49.--RENCONTRE PROVIDENTIELLE. + +Au commencement de ce siecle, un personnage assez marquant, M. de +G***, etait tombe dans l'impiete la plus affreuse. C'etait une sorte +de frenesie d'irreligion. Le blaspheme sortait a chaque instant de sa +bouche, et il semblait n'avoir a coeur que de couvrir d'ignominie la +sainte Eglise et ses ministres. + +Un jour, M. de G*** entend raconter que dans une petite ville voisine +de son chateau, on allait donner une mission. Sa malice sembla prendre +un nouveau degre de perversite a cette nouvelle. Il se proposa de +se rendre lui aussi a la mission, et de suivre les exercices, pour +contrecarrer les missionnaires et pour empecher, a force d'avanies, le +fruit qu'ils devaient en attendre. On le vit donc arriver, suivi +d'une escorte de vauriens, qui tous ensemble se rendirent a l'eglise +paroissiale. Le chant des cantiques fut plus d'une fois interrompu par +de grossiers lazzis et des rires indecents; mais le silence s'etablit, +quand le Pere superieur des missionnaires parut dans la chaire. +C'etait un homme de quarante ans environ, au visage pale et amaigri, +aux traits expressifs, au regard inspire, tel en un mot que l'Ecriture +nous depeint les prophetes de l'ancienne loi. Il n'avait pas acheve +l'exorde de son discours, que deja M. de G*** l'avait reconnu. C'etait +un des compagnons de son enfance, un des rivaux de ses etudes et qui +lui avait dispute souvent avec avantage les couronnes academiques. +Comment lui, qui pouvait briller dans le monde et parvenir aux postes +les plus importants, avait-il pu se decider a embrasser la carriere +pauvre et penible du ministere evangelique, c'est ce que la tete +frivole de M. de G*** ne pouvait expliquer. Il l'ecouta donc avec +toute l'attention dont il etait capable, et il trouva qu'il justifiait +par son eloquence les hautes previsions de ses professeurs; mais ses +pensees n'allerent pas plus loin. + +Apres le sermon, il renvoya ses amis et vint faire visite au +missionnaire. Des qu'il se fut nomme, le bon pere courut a lui, et +l'embrassant tendrement: "O mon ami, lui dit-il, que je suis heureux +de vous voir, et que je remercie Dieu de vous retrouver avec des +sentiments si chretiens! sans doute vous avez toujours ete fidele +aux preceptes de religion que nous avons recus ensemble? Et, en vous +livrant avec tant d'empressement aux premiers exercices de la mission, +vous voulez..." M. de G*** ne le laissa pas achever; emporte par +l'irascibilite de son caractere et par le sentiment d'impiete dont il +s'etait fait une longue habitude, il s'oublia, jusqu'a lever la main +sur le pretre du Seigneur: "Impertinent, s'ecria-t-il avec l'accent +de la rage, garde pour d'autres tes sots conseils et ton insidieux +proselytisme! Je venais te feliciter de ton eloquence hypocrite et +non pas reclamer tes avis." Mais le missionnaire, impassible et +tranquille, lui repondit avec cette douceur angelique que Dieu peut +seul inspirer a l'homme: "Mon frere, peut-etre, il y a vingt ans, +quand j'etais encore dans le monde, et que la religion ne m'avait pas +appris a dompter mes passions, peut-etre un pareil outrage eut-il +coute la vie a l'un de nous, et jete un damne de plus aux pieds +de l'Eternel; mais Dieu m'a fait depuis longtemps la grace d'etre +chretien! Ma longue experience dans la conduite des ames me montre +a quelle horrible extremite est descendue la votre: o mon frere! je +tremble pour vous; qu'allez-vous devenir?" + +Mais deja M. de G*** etait aux pieds du pretre; il baisait sa main en +l'arrosant de ses larmes, et il s'ecriait; "Pardonnez-moi, mon pere, +car je ne sais ce que je fais!" Et il se tordait dans d'effrayantes +convulsions, jetant des phrases inarticulees, des exclamations sans +suite, des accents de desespoir que l'oreille avait peine a saisir, +mais que devinait le coeur du missionnaire. "Ou suis-je?... Quelle +soudaine clarte brille a mes yeux?... Grace, grace!..." Et cet orage +nouveau dans le coeur de l'impie, cette tempete de la conscience, +frappait d'effroi le missionnaire lui-meme, tout accoutume qu'il etait +aux miseres humaines. Tout a coup, reprenant la sublime autorite de +son ministere: "Relevez-vous, mon fils, lui dit-il, relevez-vous, deja +le remords vous a fait chretien!" Et M. de G*** se relevait tremblant, +ses genoux se derobaient sous lui. Le pretre l'emporta dans ses bras, +et le placant devant un prie-Dieu: "Dans un instant, mon fils, toutes +vos peines seront calmees." Puis la confession commenca. + +Trois heures entieres ils resterent enfermes ensemble; l'on entendait +du dehors de longs sanglots et d'etranges gemissements; on n'aurait +pu dire lequel versait de plus abondantes larmes, ou du pretre ou du +penitent. Tous deux confondaient leurs soupirs, tous deux melaient +l'expression de leur douleur, tous deux s'humiliaient devant la +grandeur du Tres-Haut et benissaient ses misericordes. M. de G*** +etait justifie devant Dieu. Il partit et ne voulut plus rentrer dans +son chateau. Il se choisit en ville une modeste retraite; et, +malgre les railleries de ses anciens amis, il suivit avec une piete +exemplaire toutes les predications et les moindres exercices de la +retraite. Tous les jours il voyait le saint pretre, et se confirmait +dans la grace. Enfin, le jour de la communion generale, il eut le +bonheur de s'approcher de la sainte table, au grand etonnement +de toute la ville, dont il avait ete si longtemps le scandale et +l'effroi. + + + + * * * * * + + + +50.--LE BON FILS CONSOLE. + + +Un pieux jeune homme ecrivait la lettre suivante, qui doit inspirer +une bien grande confiance en saint Joseph, surtout lorsqu'il s'agit +d'obtenir des graces de conversion. + +"J'ai recu cette annee un grand nombre de faveurs par la puissante +intercession du glorieux Epoux de Marie. La premiere a ete la +conversion de mon excellent pere. + +Il ne s'etait pas confesse depuis plus de quarante ans. Il y avait une +douzaine d'annees qu'il n'etait pas entre dans l'eglise paroissiale; +et, pour comble de difficultes, il etait plein de prejuges contre +notre sainte religion qu'il n'avait jamais bien connue. Pour ramener +dans les bras de Dieu cette brebis egaree, il fallait un grand coup +de lumiere et de misericorde. J'avais essaye de le convaincre par le +raisonnement, j'avais prie et fait prier beaucoup pour lui: tout avait +ete inutile. Il y a quelques semaines, je me sentis presse d'aller +solliciter aupres de saint Joseph cette conquete si difficile. + +C'etait la premiere fois que j'implorais du saint Patriarche une +faveur particuliere. J'allai donc me prosterner devant sa statue, et +je lui promis que, s'il m'accordait ce que je lui demandais, j'aurais +pendant toute ma vie une devotion toute speciale pour lui, et que je +m'efforcerais de repandre son culte autant que je le pourrais. A peine +ma priere terminee, je me sentis la plus grande confiance. + +Je fis alors une premiere neuvaine avec toute la ferveur dont j'etais +capable. En meme temps, j'ecrivis a mon pere pour tacher de le decider +a porter un Cordon de saint Joseph que j'envoyai avec ma lettre. Il +eut ete impossible de le lui faire accepter comme objet religieux; +mais, a ma demande, il consentit a le porter comme un petit souvenir +de moi. + +Ma premiere neuvaine achevee, j'en commencai une nouvelle, et +incontinent je pus me rendre ce doux temoignage que mon esperance +n'avait pas ete vaine. Beni soit a jamais le tres bon et tres puissant +saint Joseph!... La grace etait accordee. Des le commencement de cette +seconde neuvaine, je recus de mon pere une touchante lettre, ou il +m'exprimait, en des termes brulant, la joie et la paix qui inondaient +son ame. Une lumiere nouvelle venait de briller dans son coeur et dans +son intelligence. Le respect humain, les objections et les prejuges +contre la religion etaient tombes d'eux-memes, et une petite occasion +menagee par saint Joseph s'etant presentee, mon pere etait alle se +confesser, comme pousse par une main invisible. Le lendemain, avec des +sentiments ineffables de bonheur et de tendresse, il recevait dans +son coeur le Dieu, si plein de misericorde, qui venait rejouir sa +vieillesse, comme il avait autrefois rejoui sa jeunesse. La conversion +a ete parfaite; saint Joseph ne fait pas les choses a demi. Depuis ce +jour de benediction, mon pere prit part a tous les exercices de piete +de la paroisse. Tous ceux qui le connaissaient furent profondement +edifies de cet heureux changement, et declarerent qu'il avait fallu +une main puissante pour operer cette merveille. Et cette main +puissante, c'est la votre, o grand et tres-puissant saint Joseph! Je +vous remercierai pendant toute ma vie de cette grace signalee..." + +Apres cela, pourrait-on recommander avec trop d'instances aux jeunes +gens la devotion envers saint Joseph? Puissent-ils recourir a lui dans +tous leurs besoins spirituels et ceux de leurs proches! S'ils prient +avec ferveur et perseverance, ils ressentiront infailliblement les +effets de sa paternelle protection. + + + + * * * * * + + + +51--COMMENT ON RETROUVE LE BONHEUR. + +Passant un jour sur la place des Capucins, a Lyon, une zelatrice du +rosaire y vit une petite fille agee de six a sept ans, qui, apres +avoir brise la glace d'une fontaine, plongeait quelque chose dans +l'eau. La dame s'approcha et dit: + +--"Que fais-tu la, mon enfant?--Je lave ma robe.--Quel est ton +nom?--Marie.--Ou est ta mere?--A Loyasse (cimetiere de Lyon).--Et ton +pere?--Il est malade et triste la-bas...--Eh bien! conduis-moi a ta +maison.". + +L'orpheline regarda l'inconnue avec une sorte de crainte, puis, +rassuree sans doute par l'affectueux sourire qui repondait a son +regard, elle mit sa petite main glacee dans celle que lui tendait +sa nouvelle amie, et se dirigea vers une de ces affreuses demeures, +ordinairement habitees par le vice ou par le malheur. + +Arrivee au dernier etage, l'enfant ouvre une porte et dit:--Papa, +voila une dame qui veut vous voir.--Me voir!... moi!... une dame!... +allons donc!... C'est, sans doute pour jouir du spectacle de ma +misere! Je suis chez moi; et, bien que je sois pauvre, malheureux, je +ne souffrirai pas que les riches viennent insulter a ma misere! Donc, +vous pouvez vous en aller," s'ecria-t-il en designant du doigt la +porte restee entr'ouverte.--Je venais vous offrir des secours," +murmura timidement la visiteuse, un peu effrayee.--Je n'ai besoin de +rien, que de rester tranquille chez moi, sans qu'on vienne se moquer +de ma pauvrete, reprend l'homme; et il lance par la porte de la +mansarde une piece de monnaie qui vient d'etre deposee sur la table. + +Il n'y avait rien a faire... La charitable zelatrice embrassa la +petite fille et lui dit tout bas: "Viens me trouver quand tu auras +besoin de quelque chose." Puis elle sortit. + +Plusieurs semaines s'ecoulerent sans que la douce Marie reparut, bien +qu'on allat souvent, pour l'y rencontrer, a l'endroit ou on l'avait +trouvee. + +Mme L, l'apercut enfin, un jour, amaigrie et toute en larmes; son +pere, qui manquait d'ouvrage et par consequent de pain, l'envoyait +mendier dans la rue. Elle l'emmena chez elle et lui fit raconter son +histoire, histoire bien simple et bien touchante, imprimee dans son +jeune coeur. + +"Maman etait tres bonne; soir et matin, elle me faisait dire _Notre +Pere_ et _Je vous salue, Marie_... Mon pere etait bon, lui aussi, +alors; mais depuis qu'ils ont emporte maman a Loyasse, il est devenu +triste, s'est mis a lire de grandes feuilles et ne parle plus de Dieu +ou des riches qu'en se fachant bien fort." + +Ce recit fut un trait de lumiere pour Mme L. Elle fit promettre a la +chere petite de dire, tous les jours, une fois, "Notre Pere," et dix +fois, "Je vous salue, Marie..." _pour obtenir que son pere devint +tres heureux_, et la renvoya munie d'abondantes provisions. + +Un mois apres, l'enfant revint chez sa bienfaitrice, mais, cette fois, +avec un visage tout joyeux: "Madame, dit-elle, papa voudrait bien vous +voir; seulement il n'ose pas venir..." + +La difficulte fut vite tranchee; Mme L... accourut a la mansarde, et +y trouva l'ouvrier. Si l'aspect du pauvre reduit etait le meme, on +lisait sur le visage du malheureux pere l'expression humble et douce +du changement opere dans son ame. + +"Madame, dit-il avec respect, je ne sais comment cela est arrive, mais +je ne peux plus me reconnaitre... En entendant la petite reciter tant +de fois son _Notre Pere_ et son _Je vous salue_, je me suis d'abord +impatiente, parce qu'elle le repetait trop... Puis j'ai fini par le +dire machinalement avec elle, en me rappelant que ma pauvre femme le +disait aussi... Alors, j'ai pleure, j'ai senti le regret de ma +mauvaise vie, et je me suis reproche mon insolence envers la dame qui +a ete si bonne pour nous... C'est pourquoi je voulais la voir, pour +lui demander pardon." + +Ce pardon fut accorde sans peine, et Dieu, apres avoir purifie, +soulage la misere de l'ame et du corps, par l'entremise de sa +genereuse servante, sauva aussi par elle le pere et l'enfant. + + + + * * * * * + + + +52.--LE SOUVENIR DE LA PREMIERE COMMUNION. + +Mous devons a un homme du monde le recit suivant, qui contient plus +d'une instruction utile et fournit un nouvel exemple des ineffables +tendresses de la misericorde divine. + +J'etais a Paris en 1841, et je faisais partie d'une Conference de +Saint-Vincent-de-Paul. Quelques-uns des jeunes gens qui la composaient +avaient la pieuse habitude de visiter une ou deux fois par semaine les +pauvres malades des hopitaux du quartier. + +L'hopital Necker, dans la rue de Sevres, m'etait echu en partage. Je +commencais toujours mes visites par la chapelle, et j'allais demander +au Seigneur de benir l'oeuvre que, pour l'amour de lui, je venais +accomplir, d'accompagner de sa benediction les paroles, les conseils +que j'allais donner a mes malades; et quand j'avais fini ma tournee +dans les salles, je venais encore en deposer le succes aux pieds de ce +bon Maitre. + +Je fus oblige de quitter Paris au printemps, et je me rappellerai +toujours le trait touchant dont j'ai ete le temoin a ma derniere +visite aux malades de Necker. + +La salle que je devais visiter ce jour-la etait confiee aux soins +d'une Soeur de Charite vieillie dans cet admirable metier, et non +moins infatigable pour soulager les souffrances de ses malades que +zelee pour le salut de leurs ames. En arrivant, j'allai, selon mon +habitude, prendre les ordres de cette bonne Soeur. Elle me recommanda +specialement six ou sept malades: l'un, Etienne, nouvel arrive, et +encore inconnu d'elle; l'autre, comme moribond, ayant besoin d'etre +fortifie et console; un autre comme ebranle deja, et pret a se +convertir, etc. + +"Et puis, ajoute-t-elle, allez donc au n deg. 39; c'est un homme de +trente-deux ou trente-trois ans, poitrinaire au dernier degre, qui +sera mort dans trois jours. J'ai eu beau faire, je n'ai pu rien en +tirer; il m'a envoyee promener trois ou quatre fois, et n'a jusqu'ici +recu M. l'aumonier qu'avec des paroles grossieres. Un de vos confreres +de Saint-Vincent-de-Paul, qui l'a deja visite plusieurs fois, n'a pas +mieux reussi que nous. Il est probable qu'il vous enverra promener +aussi; mais enfin il ne faut rien epargner. Il s'agit ici de la gloire +de Dieu et d'une pauvre ame a sauver. + +--"Eh! mon Dieu, ma bonne Soeur, repondis-je, s'il m'envoie promener, +j'irai me promener, voila tout; cela ne me fera pas grand mal. Dites +seulement pour ce pauvre homme un _Ave Maria_ pendant que j'irai lui +parler." + +Je fis ma visite; et de lit en lit j'arrivai a mon n deg. 39. Je fus tout +saisi en le voyant. La mort etait peinte sur son visage. Trois ou +quatre coussins le soutenaient assis sur son lit; sa face etait have +et d'un blanc jaunatre, et son affreuse maigreur donnait a ses yeux +noirs une apparence etrange... + +Je m'approchai de son lit. Il me regarda fixement sans rien dire. + +Je lui demandai de ses nouvelles: "La soeur m'a appris, mon pauvre +ami, que vous souffriez beaucoup, et qu'il y avait bien longtemps deja +que vous etiez malade." + +Pas de reponse; seulement le regard de mon homme devenait de plus +en plus dur, et il semblait me dire: "Je n'ai que faire de vos +condoleances; donnez-moi la paix." Je fis semblant de ne pas m'en +apercevoir: "Souffrez-vous beaucoup en ce moment, et pourrais-je vous +soulager en quelque maniere?" + +Pas un mot. + +"Que voulez-vous, mon pauvre enfant! il faut faire de necessite vertu, +et offrir vos souffrances au bon Dieu en expiation de vos fautes; +comme cela du moins elles vous seront utiles." + +Toujours meme silence et meme accueil. La position commencait a +devenir embarrassante. L'oeil du malade etait de plus en plus +menacant, et je voyais le moment ou il allait me dire quelque +injure... La Providence de Dieu m'envoya tout a coup une inspiration. +Je me rapprochai vivement du malheureux, et je lui dis a demi-voix: +"Avez-vous fait une bonne premiere communion?" + +Cette parole produisit sur lui l'effet d'une commotion electrique. Il +fit un leger mouvement; sa figure changea d'expression, et il murmura +plutot qu'il ne dit: "Oui, Monsieur." + +--Eh bien! repris-je, mon ami, n'etiez-vous pas heureux dans ce +temps-la?--Oui, Monsieur, me repondit-il d'une voix emue; et au meme +instant je vis deux grosses larmes couler sur ses joues. Je lui pris +les mains.--Et pourquoi etiez-vous heureux alors, sinon parce que vous +etiez pur, chaste, aimant et craignant Dieu, en un mot, bon chretien? +Mais ce bonheur peut revenir encore, et le bon Dieu n'a pas change! Il +continuait a pleurer: N'est-ce pas, ajoutai-je, que vous voulez bien +vous confesser? + +--Oui, Monsieur, dit-il alors avec force; et il s'avanca vers moi pour +m'embrasser. Je le fis de grand coeur, comme vous pouvez penser, et je +lui donnai quelques petits conseils pour faciliter l'execution de son +bon dessein. Je le quittai ensuite, et j'annoncai a la Soeur le succes +inespere de ma visite. Je ne sais ce qui s'ensuivit; mais ce qui m'est +reste profondement grave dans l'esprit ou plutot dans le coeur, c'est +la force merveilleuse de la misericorde de Dieu, qui changea en un +instant, et a l'aide d'une seule parole, ce coeur si endurci! + +Le seul souvenir de sa premiere communion suffit pour convertir et +probablement pour sauver ce pauvre malade, heureux de l'avoir bien +faite; car s'il eut accompli, comme plusieurs, helas! avec negligence, +ce grand acte de la vie chretienne, le souvenir que je lui en +rappelai n'eut fait sans doute sur son coeur qu'une impression +insignifiante!... + +Ainsi le bien produit le bien, et avec Dieu rien ne demeure perdu. + + + + * * * * * + + + +53.--L'ORPHELINE ET LE VETERAN. + +Une pauvre orpheline avait ete recueillie par un vieux soldat qu'elle +nommait son pere. D'une piete simple, mais serieuse, elle s'etait +attire une telle estime, qu'il y avait autour d'elle comme une aureole +de veneration. Le vieux soldat lui-meme s'etait laisse prendre a son +influence. Il appelait sa petite orpheline, _sa petite sainte_. +Jamais il ne fumait devant elle, il jurait encore moins. + +La pieuse enfant etait arrivee a faire prier son pere adoptif, ce +qu'il n'avait pas fait depuis longtemps. + +Un jour qu'il passait devant l'eglise du village, je ne sais quelle +inspiration secrete le pousse a y entrer. Il va s'agenouiller dans un +coin et commence son signe de croix. Mais tout a coup il s'arrete, ses +yeux ont rencontre une enfant qui, recueillie au pied de l'autel, les +mains jointes, parait comme dans une extase. Il regarde, il reconnait +sa fille. La pensee lui vient aussitot qu'elle demande a Dieu sa +conversion; elle lui a dit tant de fois que c'etait la l'unique objet +de toutes ses prieres. Une larme monte de son coeur a ses yeux et +coule le long de ses joues sur sa vieille figure cicatrisee. Cette +larme est efficace et decide de son retour a Dieu. + +Quelque temps apres, aux Paques, le vieux militaire pleinement +converti, bien heureux, communiait a cote de sa petite fille. Et, +comme, au sortir de l'eglise, quelques-uns de ses vieux camarades le +regardaient etonnes: "Vous ne vous attendiez pas a cela, leur dit-il, +mais que voulez-vous? Je ne puis resister a la _petite sainte_, elle +convertirait le demon lui-meme, si le demon pouvait etre converti." + +Voila l'influence de la vraie piete. Puisse-t-elle devenir le partage +de tous ceux qui liront ce petit livre! En meme temps qu'elle assurera +leur propre salut, elle les aidera merveilleusement a travailler au +salut des autres! + + + +TABLE DES MATIERES. + +AVANT-PROPOS + +1.--Le capitaine de navire et le mousse. + +2.--Une nuit dans le desert. + +3.--Les deux freres. + +4.--Un jeu ou l'on gagne le ciel. + +5.--La vengeance d'un etudiant chretien. + +6.--Un pere converti par son enfant. + +7.--Un cadeau inattendu. + +8.--Les trois actes d'un drame contemporain. + +9.--Le remede est dur, mais il est bon. + +10.--Le banc de famille. + +11.--La lettre d'une mere. + +12.--Une premiere communion a quatre-vingts ans. + +13.--La soupape. + +14.--Une meprise qui porte bonheur. + +15.--Heroisme d'un jeune neophyte. + +16.--Les deux amis. + +17.--Tel est pris qui croyait prendre. + +18.--Comment on obtient un miracle. + +19.--Le marquis d'Outremer. + +20.--La plus grande victoire d'un vieux general. + +21.--Le bouffon et son maitre. + +22.--Un episode de la Revolution. + +23.--Le zele recompense. + +24.--Sagesse et folie. + +25.--Le terrible article. + +26.--Le trottoir. + +27.--Un fils qui tombe dans les bras de son pere. + +28.--Le rosier du mois de Marie. + +29.--La statuette de saint Antoine. + +30.--Le chemin du coeur. + +31.--Le nouvel Augustin. + +32.--Vaincu par l'exemple. + +33.--La fille du franc-macon. + +34.--Un voyage de cent lieues en Australie. + +35.--Rien n'est impossible a Dieu. + +36.--L'amour maternel. + +37.--Un pecheur moribond assiste par un pretre mourant. + +38.--Deux fois sauve. + +39.--Dieu a ses elus partout. + +40.--La rose benite. + +41.--Un souvenir du bagne. + +42.--Ce que le zele peut inspirer a un enfant. + +43.--Une conquete du Sacre-Coeur. + +44.--Puissance du chapelet. + +45.--La croix d'argent. + +46.--Un coup de filet de la sainte Vierge. + +47.--Une conversion en mer. + +48.--La mort d'un septembriseur. + +49.--Rencontre providentielle. + +50.--Le bon fils console. + +51.--Comment on retrouve le bonheur. + +52.--Le souvenir de la premiere communion. + +53.--L'orpheline et le veteran. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les joies du pardon, by Anonymous + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES JOIES DU PARDON *** + +***** This file should be named 11494.txt or 11494.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/1/4/9/11494/ + +Produced by Joris Van Dael, Renald Levesque and PG Distributed +Proofreaders + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's +eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII, +compressed (zipped), HTML and others. + +Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over +the old filename and etext number. 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For +example an eBook of filename 10234 would be found at: + + https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234 + +or filename 24689 would be found at: + https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689 + +An alternative method of locating eBooks: + https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL + + diff --git a/old/11494.zip b/old/11494.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..2711592 --- /dev/null +++ b/old/11494.zip |
