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diff --git a/11494.txt b/11494.txt new file mode 100644 index 0000000..5f9052c --- /dev/null +++ b/11494.txt @@ -0,0 +1,7072 @@ +The Project Gutenberg EBook of Les joies du pardon, by Anonymous + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les joies du pardon + Petites histoires contemporaines pour la consolation des coeurs chretiens + +Author: Anonymous + +Release Date: March 7, 2004 [EBook #11494] + +Language: French + +Character set encoding: ASCII + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES JOIES DU PARDON *** + + + + +Produced by Joris Van Dael, Renald Levesque and PG Distributed +Proofreaders + + + + + +LES JOIES DU PARDON + +Petites Histoires Contemporaines + +POUR LA CONSOLATION DES COEURS CHRETIENS + +PAR L'AUTEUR + +de la "Methode pour former l'Enfance a la Piete" + + Je n'ai pu achever ce petit + livre sans essuyer plusieurs + fois des larmes.... + X***. + + +1891 + + + +AVANT-PROPOS + +Apres les joies de l'innocence, il n'en est pas de plus douces, de +plus penetrantes que celles du repentir. Demandez a l'enfant coupable +ce qu'il eprouve lorsque, reconnaissant son ingratitude, il vient +se jeter en pleurant dans les bras de sa mere: c'est un soulagement +inexprimable, une ivresse de bonheur... Ce bonheur n'est rien +pourtant aupres de celui du pauvre pecheur qui, fatigue de ses longs +egarements, renonce a sa vie mauvaise et vient se reposer dans le sein +de Dieu. + +Aussi, n'existe-t-il pas non plus d'histoire plus attachante que celle +des conversions. Plusieurs surtout, accomplies presque de nos jours, +ont ete entourees de circonstances si extraordinaires et presentent un +si poignant interet qu'on ne peut en lire le recit sans etre attendri +jusqu'au fond de l'ame. Pages naives et sublimes, tout impregnees de +larmes et d'amour, elles reveillent les sentiments les plus delicats, +les plus exquis; rien ne ressemble davantage a un roman, et toutefois, +on sent a merveille que rien n'est plus veridique. C'est, dirons-nous, +un roman divin: les peripeties multipliees, les scenes emouvantes ont +la terre pour theatre, mais le denouement n'a lieu qu'au ciel. + +Tels sont les exemples que nous allons rapporter dans ce Recueil: il +faudrait pouvoir les mettre sous les yeux de tous les chretiens, pour +le profit qu'ils en retireraient et le charme que leur ferait gouter +cette lecture.--Nous n'avons eu garde de reproduire ici les traits que +l'on rencontre dans les _Annales de Notre-Dame de Lourdes_, de +_Notre-Dame du Sacre-Coeur_, et dans les Recueils analogues; on ne +trouvera non plus aucune des Biographies contenues dans les +_Conversions les plus memorables du XIXe siecle_. Nos recits ont un +caractere plus intime et tout a la fois plus anecdotique: et c'est la +justement ce qui en augmente l'interet. + +Offert a toutes les ames chretiennes, cet ouvrage s'adresse d'une +maniere speciale aux jeunes gens. Personne n'a, autant qu'eux, besoin +de ces manifestations eclatantes de la misericorde divine, si propres +a inspirer une confiance inebranlable. Qui connait les epreuves +reservees a leur foi au sortir du college? Ou est-il d'ailleurs le +jeune homme qui dans les longues annees d'une lutte incessante contre +le respect humain et les plaisirs mauvais, n'a jamais eu un instant +de faiblesse? Ah! puissent nos lecteurs se souvenir, en ces moments +critiques, des modestes pages qu'ils vont lire aujourd'hui! Elles leur +rappelleront qu'apres meme les plus lourdes chutes, le coeur de Dieu +reste toujours ouvert pour les recevoir et que le plus grand malheur +a craindre, la plus funeste de toutes les fautes, c'est le +_decouragement_. + + + + * * * * * + + + +LES JOIES DU PARDON + +1.--LE CAPITAINE DE NAVIRE ET LE MOUSSE. + +Un capitaine de navire, qui s'etait fait craindre et hair de ses +matelots par ses imprecations continuelles et sa tyrannie, tomba tout +a coup dangereusement malade, au milieu d'un voyage de long cours. Le +pilote prit le commandement du vaisseau, et les matelots declarerent +qu'ils laisseraient perir sans secours leur capitaine, qui se trouvait +dans sa chambre, en proie a de cruelles douleurs. Il avait deja +passe a peu pres une semaine dans cet etat, sans que personne se fut +inquiete de lui, lorsqu'un jeune mousse, touche de ses souffrances, +resolut d'entrer dans sa chambre et de lui parler; malgre l'opposition +du reste de l'equipage, il descendit l'escalier, ouvrit la porte et +lui demanda comment il se portait; mais le capitaine lui repondit avec +impatience: "Qu'est-ce-que cela te fait! Va-t'en!" + +Le mousse, repousse de la sorte, remonta sur le tillac. Mais le +lendemain il fit une nouvelle tentative: "Capitaine, dit-il, j'espere +que vous etes mieux?--O Robert! repondit alors celui-ci, j'ai ete tres +mal toute la nuit." Le jeune garcon, encourage par cette reponse, +s'approcha du lit en disant: "Capitaine, laissez-moi vous laver les +mains et le visage, cela vous rafraichira." Le capitaine l'ayant +permis, l'enfant demanda ensuite la permission de le raser. Le +capitaine y ayant encore consenti, le mousse s'enhardit, et offrit a +son maitre de lui faire du the. L'offre toucha cet homme farouche, +son coeur en fut emu, une larme coula sur son visage, et il laissa +echapper ces mots en soupirant: "O amour du prochain! Que tu es +aimable au moment de la detresse! qu'il est doux de te rencontrer meme +dans un enfant!" + +Le capitaine eprouva quelque soulagement par les soins de cet enfant. +Mais sa faiblesse devint plus grande, et il fut bientot convaincu +qu'il ne vivrait plus que quelques semaines. Son esprit fut assiege de +frayeurs toujours croissantes, a mesure que la mort et l'eternite se +montrerent plus pres. Il etait aussi ignorant qu'il avait ete impie. +Sa jeunesse s'etait passee parmi la plus mauvaise classe de marins; +non seulement il disait: _Il n'y a point de Dieu_, mais il agissait +aussi d'apres ce principe. Epouvante a la pensee de la mort, ne +connaissant pas le chemin qui conduit au bonheur eternel, et convaincu +de ses peches par la voix terrible de sa conscience, il s'ecria un +matin, au moment ou Robert ouvrait la porte de sa chambre, et lui +demandait amicalement: "Maitre, comment vous portez-vous ce +matin?--Ah! Robert, je me sens tres mal, mon corps va toujours plus +mal; mais je m'inquieterais bien moins de cela, si mon ame etait +tranquille. O Robert! que dois-je faire? Quel grand pecheur j'ai ete! +que deviendrai-je?..." Son coeur de pierre etait attendri. Il se +lamentait devant l'enfant, qui faisait tout son possible pour le +consoler, mais en vain. + +Un jour que l'enfant venait d'entrer dans la chambre, le capitaine +s'ecria: "Robert, sais-tu prier?--Non, maitre, je n'ai jamais su que +l'oraison dominicale, que ma mere m'a apprise.--Oh! prie pour moi, +tombe a genoux, et demande grace. Fais cela, Robert, Dieu te benira." +Et tous deux commencerent a pleurer. + +L'enfant, emu de compassion, tomba a genoux et s'ecria en sanglotant: +"Mon Dieu, ayez pitie de mon cher capitaine mourant! je suis un pauvre +petit matelot ignorant. Mon Dieu, le capitaine dit que je dois prier +pour lui, mais je ne sais pas comment; oh! que je regrette qu'il n'y +ait pas sur le batiment un pretre qui puisse me l'apprendre, qui +puisse prier mieux que moi, qui puisse recevoir la confession de ses +peches et les pardonner en votre nom. Il croit qu'il sera perdu: mon +Dieu, sauvez-le! Il dit qu'il ira en enfer, et qu'il sera avec les +demons: o mon Dieu, faites qu'il aille au ciel, et qu'il soit avec les +anges! Les matelots ne veulent pas venir vers lui; quant a moi, je +veux faire pour lui tout ce que je pourrai; mais je ne puis le sauver. +O mon Dieu! ayez pitie de mon pauvre capitaine! Je n'ai jamais prie +ainsi auparavant. Oh! aidez-moi, mon Dieu, a prier pour mon pauvre +capitaine!" + +Alors, s'etant releve, il s'approcha du capitaine en lui disant: "J'ai +prie aussi bien que j'ai pu; maintenant, maitre, prenez courage. +J'espere que Dieu aura pitie de vous." + +Le capitaine etait si emu qu'il ne pouvait s'exprimer. La simplicite, +la sincerite et la bonne foi de la priere de l'enfant avaient fait +une telle impression sur lui, qu'il demeura dans un profond +attendrissement, baignant son lit de pleurs. + +Le lendemain matin, quand Robert entra dans la chambre du capitaine: +"Robert, mon bon ami, lui dit celui-ci, apres que tu fus parti, je +tombai dans une douce meditation. Il me semblait voir Jesus-Christ sur +la croix, mourant pour nos offenses, afin de nous amener a Dieu. +Je m'elevai par mes prieres a ce divin Sauveur, et, dans la grande +angoisse de mon ame, je m'ecriai longtemps comme l'aveugle: Jesus, +fils de David, ayez pitie de moi! Enfin je crus sentir en mon coeur +que les promesses de pardon qu'il a adressees a tant de pecheurs, +m'etaient aussi adressees; je ne pouvais proferer d'autres paroles +que celle-ci: O amour! o misericorde! Non, Robert, ce n'est pas une +illusion: maintenant je sais que Jesus-Christ est mort pour moi. Je +sens que le sang de la croix peut aussi laver mes iniquites; mes yeux +s'ouvrent a la lumiere d'en haut en meme temps qu'ils se ferment pour +la terre; la grace de mon bapteme, la foi de ma premiere communion, +rentrent dans mon coeur; que ne puis-je recevoir ces sacrements que +l'Eglise accorde aux mourants pour leur passage a l'eternite, vers +laquelle Dieu m'appelle!" + +L'enfant, qui jusque-la avait verse bien des larmes en silence, +fut saisi dans ce moment d'une grande tristesse, et s'ecria +Involontairement: "Non, non, mon cher maitre, ne m'abandonnez +pas.--Robert, lui repondit-il tranquillement, resigne-toi, mon cher +enfant: je suis peine de te laisser parmi des gens aussi depraves que +le sont ordinairement les matelots. Oh! puisses-tu etre preserve des +peches dans lesquels je suis tombe! Ta charite pour moi, mon cher +enfant, a ete grande; Dieu t'en recompensera. Je te dois tout; tu +as ete dans la main de Dieu l'instrument de ma conversion; c'est le +Seigneur qui t'a envoye vers moi; Dieu te benisse, mon cher enfant! +Dis a mes matelots qu'ils me pardonnent, je leur pardonne aussi, et je +prie pour eux." + +Le lendemain, plein du desir de revoir son maitre, Robert se leva a +la pointe du jour; et ayant ouvert la porte, il vit que le capitaine +s'etait leve et s'etait traine au pied de son lit. Il etait a genoux, +et semblait prier, appuye, les mains jointes, contre la paroi du +navire. L'enfant attendit quelque temps en silence; mais enfin il dit +doucement: Maitre!--Point de reponse.--Capitaine! s'ecrie-t-il de +nouveau. Mais toujours meme silence. Il met la main sur son epaule et +le pousse doucement: alors le corps change de position et se penche +peu a peu sur le lit; son ame l'avait quitte depuis quelques heures, +pour aller voir un monde meilleur, ou la grace d'un sincere repentir +accordee a la priere permet d'esperer que Dieu dans sa misericorde a +daigne le recevoir. + + + + * * * * * + + + +2.--UNE NUIT DANS LE DESERT. + +C'est du missionnaire lui-meme, rapporte le marquis de Segur, que je +tiens l'histoire suivante, ou l'action de la Providence se montre en +assez belle lumiere. Il nous la raconta devant un nombreux auditoire +d'hommes, particulierement de jeunes gens, qui l'ecoutaient avec une +si religieuse attention, que pendant les pauses de son discours, +on aurait entendu voler une mouche. Par humilite, il parlait a la +troisieme personne comme s'il se fut agi d'un autre. Mais je devinai +bien vite, a son accent, que c'etait son histoire a lui-meme qu'il +nous disait, et quand je me trouvai seul avec lui apres la seance, je +l'obligeai de m'en faire l'aveu. Si je pouvais faire passer dans mon +recit les flammes de sa parole, telles qu'elles sortaient de sa bouche +et de son coeur, elles allumeraient dans les ames cet amour surnaturel +de Dieu et des hommes, qui resume et renferme la loi et les prophetes. + +C'etait l'heure qui precede le coucher du soleil. L'ombre du +missionnaire et de son cheval s'allongeait sur le sable endormi. +L'horizon s'empourprait comme aux lueurs d'un immense incendie. La +chaleur etait etouffante. Parfois, a de longs intervalles, une brise +legere venue on ne sait d'ou, passait comme une caresse de Dieu et +apportait au voyageur une sensation delicieuse: alors, il ouvrait +la bouche et aspirait longuement l'air un moment rafraichi. Puis le +souffle tombait vaincu par le feu qui regne au desert, et l'immobilite +ardente reprenait possession de l'etendue. + +Le missionnaire avancait, pressant l'allure de son cheval, pour +arriver avant la nuit a la grande ville, terme de son voyage. Car la +nuit, dans ces plaines d'Afrique, appartient aux fauves. Quand les +premieres ombres descendent du ciel, les premiers bruits des lions et +des pantheres montent de tous les points du desert, d'abord confus +et lointains, comme le gemissement du vent, puis plus forts, plus +distincts, semblables tantot au grondement sourd du tonnerre, tantot +a ses eclats rudes et dechires. Ce moment redoute approchait, mais il +n'etait pas encore imminent, et le pretre de Jesus-Christ avait bien +une heure devant lui, une heure de jour et de marche tranquille, +suffisante pour atteindre le port. Il etait arme, il avait des +provisions de bouche, un flacon de rhum, pour ranimer ses forces et +tremper ses levres brulantes. Il priait, il pensait, cherchant +a lutter contre la sensation etouffante de la solitude, contre +l'oppression de l'espace sans limites ou sa vue, son coeur et son +esprit se perdaient. Il avait beau percer de ses regards l'etendue, il +n'apercevait pas un etre vivant, pas un mouvement, pas meme celui du +sable agite par le vent: le vent dormait sur le sable, d'un sommeil +qui semblait eternel. + +Oh! si la bonte de Dieu mettait sur son chemin une de ses creatures, +un etre humain, un frere, quelle joie inonderait son coeur! comme il +volerait a lui! Avec quels transports il lui tendrait la main, et le +presserait dans ses bras! Mais helas! il ne le savait que trop, une +rencontre en ces lieux, ce ne serait qu'un danger de plus: quand +on trouve sur sa route un homme au desert, au lieu d'un frere a +embrasser, c'est un ennemi a combattre; c'est un de ces arabes +pillards ou de ces Europeens declasses, bandits de la solitude, +detrousseurs de caravanes, qu'il faut aborder, non pas le salut aux +levres, mais le revolver a la main. + +Il se perdait en ces pensees, et berce par l'allure monotone de son +cheval, il laissait flotter a l'aventure son esprit et ses guides, +quand tout a coup il se redresse sur ses etriers, et d'un mouvement +instinctif, arrete sa monture. Qu'a-t-il donc apercu a l'horizon? +Est-ce une illusion de ses sens? N'y a-t-il pas la-bas, bien loin, +quelque chose qui se remue?--Certainement, il ne se trompe pas: +le point noir qui a frappe sa vue s'agite, se rapproche, grossit +insensiblement. C'est un etre vivant, un animal ou un homme.--Un +homme, c'est un homme! Il le voit maintenant, il distingue vaguement +sa forme; cet homme l'a vu, lui aussi; il est evident qu'il s'avance +dans sa direction... Que faire! Quel parti prendre? Faut-il pousser +son cheval au galop et se mettre hors de la portee de cet inconnu? +C'est le parti le plus sur, mais est-ce le plus honorable? Si, au lieu +d'etre un voleur arabe, cet homme etait un chretien, un francais? Et +quand meme il serait un coureur du desert, un bandit, est-ce le fait +d'un missionnaire, d'un apotre de Jesus-Christ, de fuir devant une +creature humaine, devant un de ceux pour qui le Sauveur du monde est +mort sur la croix? + +L'hesitation du pretre n'est pas longue. Il attendra le frere qui +vient au-devant de lui, que ce soit Cain ou Abel. L'hote du desert se +rapproche de minute en minute, il semble a la fois se hater d'accourir +et lutter contre la fatigue. Le voila a une petite distance, on dirait +un spectre ambulant. Il est deguenille; sa main tient un fusil; +ses yeux sont allumes de fievre, de haine et de convoitise. C'est +indubitablement un brigand, mais un brigand europeen: c'est en tout +cas, un malheureux devore de besoin. Le pretre n'hesite plus: il +risque peut-etre sa vie, mais il a la chance de secourir un miserable, +de sauver une ame. Apres tout, c'est son metier de s'exposer a la +mort: le corps d'un missionnaire n'est rien; l'ame d'un pecheur est +d'un prix infini. + +Il descend de cheval, jette ses armes a terre pour montrer a l'inconnu +ses dispositions pacifiques, et d'un pas tranquille et ferme, va +au-devant de lui. L'autre etonne, epuise, s'arrete; la surprise est +plus forte que la haine; mais la faim, la soif devorante, voila ce +qui domine tout le reste. Le pretre le devine, et, sans parler, lui +presente ses provisions, des fruits, des dattes, du rhum.--Du rhum! +C'est la force, c'est la vie! Pour cette gourde de rhum, le malheureux +aurait tue son pere! Il etend la main, saisit la gourde, la porte a sa +bouche, la boit, l'aspire a longs traits. Son visage se ranime, son +sang circule, sa paleur mortelle fait place a une vive rougeur. Tout +a coup, il chancelle; il a bu trop et trop vite, il tombe tout de son +long et demeure sur le sol, inerte, engourdi, comme mort. + +Le missionnaire, effraye, se penche vers lui, tate son pouls, ecoute +les battements de son coeur, et respire; ce n'est pas la mort, c'est +le sommeil bienfaisant et reparateur. Il le considere longuement; a sa +carnation, a la couleur de sa barbe et de ses cheveux, il reconnait un +Francais. Malgre les traces des passions et de la fatigue, il croit +lire sur ce visage devaste les vestiges d'une bonne race, et son +ame d'apotre se remplit de reconnaissance et de joie. Soudain, il +tressaille comme s'il sortait d'un reve. Le soleil va disparaitre, et +son orbe agrandi et rutilant est deja a demi cache. Encore quelques +minutes et la nuit aura remplace le jour. Que faire de cet infortune +que la Providence a envoye sur sa route et dans ses bras? Le charger +sur son cheval? C'est impossible; il connait le poids d'un corps qui +s'abandonne. Le laisser la, seul, la nuit, dans le desert, expose aux +dents des betes feroces, a une mort sans consolations? C'est plus +impossible encore. + +Il n'y a pas a hesiter; il attendra le reveil du pecheur, sous +la garde de Dieu qui ne laissera pas inachevee l'oeuvre de sa +misericorde. Il s'agenouille sur le sable, pres de cet homme qu'il ne +connaissait pas une heure avant, et pour lequel il sacrifierait sa vie +avec joie. Il souleve doucement dans ses mains la tete du dormeur, la +pose sur ses genoux, et il entre en prieres. + +La nuit est arrivee, profonde, solennelle, ivre de silence et de +solitude. Deux heures se passent ainsi, sans qu'aucun des deux hommes +ait fait un mouvement. Les etoiles se sont allumees les unes apres +les autres et repandent sur l'ocean de sable une lueur mysterieuse et +sacree. Les anges contemplent du haut du ciel ce spectacle plus beau +que celui d'un ami veillant sur son ami, d'une mere veillant sur son +enfant, le spectacle d'Abel veillant avec amour sur Cain: tel, au +temps du sejour du Fils de Dieu sur la terre, Jesus priait dans les +plaines de Galilee aupres de Judas endormi. + +Enfin, l'homme se reveille. Il releve la tete, ouvre les yeux et +rencontre ceux de ce pretre a genoux qui le regarde avec une ineffable +tendresse. Alors il se souvient, il devine, il comprend tout; il se +met a trembler des pieds a la tete, comme ces possedes d'Israel au +moment ou le demon sortait de leur corps et de leur ame a la voix de +Jesus-Christ. La haine est vaincue, Satan s'enfuit de cette ame pour +n'y plus rentrer. Le bienheureux larron pleure, il eclate en sanglots, +et, sans prononcer une parole, il se laisse tomber dans Tes bras du +missionnaire, qui le presse sur son coeur en lui disant: Mon frere! + +Quand il eut mange, le pretre le fit monter sur son cheval et marcha +pres de lui, priant toujours et ne lui disant rien, pour le laisser +tout entier a la grace divine qui parlait au fond de son ame. Ils +arriverent a la ville sans rencontre facheuse. Le missionnaire fit +coucher le prisonnier de sa charite dans son lit, et dormit pres de +lui sur quelques coussins. "Demain, lui dit-il, vous me direz tout ce +que vous voudrez. Aujourd'hui, je ne veux rien entendre." + +Le lendemain, l'homme lui raconta son histoire, prelude de sa +confession: histoire terrible, commencee par une jeunesse sans +corrections et sans travail, poursuivie dans le vice, dans le crime, +et qui, par un prodige de la misericorde divine, s'achevait dans les +larmes du repentir. + +Sa mere, brave paysanne, restee veuve de bonne heure, l'avait +impitoyablement gate pour epargner quelques pleurs a son enfance. +Il avait ete a l'ecole, parce qu'il l'avait bien voulu; s'y etait +instruit, parce qu'il avait l'esprit vif et ouvert; puis s'etait livre +a la paresse, au plaisir, bientot au vice. A dix-huit ans, c'etait +deja un mauvais sujet accompli. Il s'engagea par ennui, pour connaitre +la vie de la caserne, et courir les garnisons. Puis, le joug de la +discipline gatant ses plaisirs, il demanda une permission, revint au +village, en deguerpit un matin avant le jour, sans embrasser sa mere, +mais non sans l'avoir devalisee, et ne reparut plus au regiment. Il +passa aux Etats-Unis, y gagna une petite fortune qu'il depensa en +folles orgies. Alors, dans un acces de raison, peut-etre de remords, +il quitta l'Amerique pour l'Algerie, se remit a l'oeuvre, et mena +pendant quelque temps une conduite reguliere et laborieuse. + +Il commencait a se refaire de corps, d'ame et de bourse, quand le +demon envoya sur son chemin un de ses anciens compagnons de debauche, +deserteur comme lui, qui le reconnut, chercha a l'entrainer de nouveau +dans le vice, et n'y pouvant reussir, revela son passe et le perdit de +reputation. + +Sa tete ne put resister a ce dernier coup. "Puisque je ne puis etre un +honnete homme, se dit-il, je serai un franc scelerat." Et il fit +comme il avait dit. Il quitta la grande ville ou toutes les portes se +fermaient devant lui, s'enfuit au desert, et demanda a la rapine et au +meurtre des moyens d'existence. Bientot il se trouva a la tete d'une +bande d'arabes, qui detroussaient les passants, les pelerins de la +Mecque, et vivaient comme lui de brigandage. Mais, par un reste de +pudeur, il ne s'attaquait qu'aux musulmans et evitait de verser le +sang des europeens. Ses compagnons s'en apercurent, et se revoltant +contre lui, ils le menacerent d'abandon, meme de mort, s'il continuait +a epargner les chretiens. + +Il resista d'abord, puis, avec sa faiblesse et son emportement +habituels: "Eh bien! s'ecria-t-il, puisqu'il faut aller jusqu'au bout, +j'irai aussi bien et plus loin que vous. Une caravane vint a +passer; elle comptait des europeens et des musulmans. Il l'attaqua +furieusement a la tete de ses hommes, frappa a tort et a travers sur +tout ce qui lui tombait sous la main. Parmi les victimes se trouvait +un francais. L'aspect de ce compatriote, peut-etre assassine par lui, +le fit soudainement rentrer en lui-meme. "Je suis un miserable." +se dit-il. Et laissant la ses compagnons occupes a depouiller les +cadavres, fou de remords, epouvante de son ignominie, il s'elanca +comme un insense et se perdit bientot dans l'immensite du desert. + +Quand le missionnaire le rencontra, il y avait trois jours qu'il +errait a l'aventure, maudit et desespere comme Cain, ne mangeant pas, +ne buvant pas, ne sachant ce qu'il faisait, ni ce qu'il voulait. Il +etait a bout de forces, quand il apercut le voyageur qui passait au +loin sur son cheval. Pousse par un transport infernal, il essaya de +le rejoindre, non pour le voler, mais pour l'assassiner: "J'en tuerai +encore un, se dit-il, et je me tuerai apres". Au lieu de la mort, +c'est la vie qui l'attendait, et c'est dans les bras de la misericorde +qu'il tomba. + +Tel fut le recit du criminel repentant: le missionnaire, le serrant +plus tendrement encore sur son coeur, se contenta de lui dire: +"Maintenant que je sais votre histoire, votre confession sera courte +et facile. Agenouillez-vous devant Dieu, mon fils, et en son nom +je vous pardonnerai tous les peches, tous les crimes de votre vie +entiere." + +Le pecheur se confessa avec des torrents de larmes, et tandis que +le pretre prononcait sur son front courbe jusqu'a terre les paroles +sacrees de l'absolution, il lui sembla que son passe s'engloutissait +dans l'abime de la misericorde divine et qu'une vie nouvelle s'ouvrait +devant lui. + +Ce que fut cette vie, je l'ignore. Le missionnaire ne nous l'a pas +dit. Mais qu'elle soit achevee ou qu'elle dure encore, qu'elle se +poursuive dans un labeur honnete ou dans les austerites d'un cloitre, +il n'est pas douteux qu'elle fut ou qu'elle sera jusqu'au bout une vie +de repentir, d'action de graces et d'amour penitent." + + + + * * * * * + + + +3.--LES DEUX FRERES + +Deux freres entrerent en meme temps dans un college de France; ils +se ressemblaient si parfaitement quant a la taille et aux traits du +visage, qu'il fallait les avoir vus souvent pour les distinguer l'un +de l'autre: mais ils etaient bien differents de caractere: l'aine +n'avait presque aucun sentiment de religion; le cadet etait d'une +piete angelique. On ne saurait imaginer tous les moyens que sa charite +lui suggera pour gagner son frere. C'etait peu pour lui de lui +accorder ce qu'il demandait; il allait au-devant de tout ce qui +pouvait lui etre agreable; il se privait, en sa faveur, de tout +l'argent qu'on lui accordait pour ses menus plaisirs. On leur donna a +tous deux un costume neuf de tres grand prix; l'aine, en peu de temps, +mit le sien en mauvais etat; celui du cadet etait encore tres propre. +Ne sachant plus quel present faire a son frere, il imagina de lui +donner son habit. + +"Vous etes mon aine, lui dit-il, il convient que vous soyez mieux +habille que moi: votre habit est gate; si le mien vous fait plaisir, +je vous le donnerai, on n'en saura rien chez nous." + +L'offre est aussitot acceptee et l'echange fait. + +Quelques jours apres, le pieux enfant appelle son frere et lui dit +qu'il avait quelque chose a lui communiquer. + +"Auriez-vous encore un habit a me donner? lui dit celui-ci. + +--Oui, lui repond l'enfant, et un bien plus precieux que celui que je +vous ai donne dernierement; allez demain a confesse; reconciliez-vous +avec Dieu, c'est lui-meme qui vous en revetira. + +--A confesse, repondit l'autre, vraiment j'y vais assez souvent; si, +cependant, il ne faut que cela pour vous contenter, j'irai bien encore +demain, mais je ne vous garantis pas que j'en deviendrai meilleur. + +--Promettez-moi au moins, repliqua le cadet, que vous ferez pendant +deux jours quelques efforts pour le devenir." + +L'aine le lui promit. + +Le lendemain, ils allerent tous deux a confesse; ils avaient le meme +confesseur. Le cadet se confessa le premier, et se retira devant le +Saint-Sacrement, pour demander a Dieu qu'il lui plut de toucher son +frere. L'aine raconta depuis, qu'en entrant au confessionnal, tout ce +que son frere avait fait pour lui se presentant a son esprit, il eut +honte de lui-meme, et ne fut plus maitre de retenir ses larmes. Il +dit a son confesseur qu'il voulait bien sincerement se convertir et +consoler son frere des chagrins qu'il lui avait causes jusqu'alors. +Pendant toute sa confession, il versa un torrent de larmes. Le cadet +qui de l'endroit ou il etait, l'avait entendu eclater en soupirs, +etait remonte dans son quartier, comble de joie et benissant le +Seigneur. Un moment apres, on vint le demander a la porte; c'etait +son frere qui se jeta a ses genoux, et les arrosa de ses larmes, lui +demandant pardon de tous les sujets de mecontentement qu'il lui avait +donnes et lui promettant de suivre, a l'avenir, aussi bien ses avis +que ses exemples. L'enfant, ravi des dispositions de son frere, se +jeta a son cou, et lui dit tout ce que sa charite put lui suggerer de +plus tendre et de plus affectueux pour l'encourager. Le jeune homme +demeura si ferme dans ses bonnes resolutions, qu'en peu de temps, il +devint, comme son frere, un modele de vertu, et ne se dementit jamais. + + + + * * * * * + + + +4.--UN JEU OU L'ON GAGNE LE CIEL + +Dans une petite ville de France vivait un officier retraite, qui etait +un excellent chretien. Personne devant lui ne se serait permis une +parole inconvenante; chacun venait lui demander conseil: l'un le +consultait pour l'achat d'une terre; l'autre, pour l'arrangement +d'un proces; tout le monde, en un mot, l'honorait, le respectait et +l'aimait. + +Lui-meme a raconte son histoire, et elle merite d'occuper une des +premieres places dans ce recueil, car elle montre d'une maniere bien +touchante que Dieu se sert des moyens les plus inattendus pour ramener +a lui les pecheurs et que sa misericorde est inepuisable a l'egard des +ames de bonne volonte. + +"Je ne date pas d'hier, disait plaisamment notre officier, vous vous +en apercevez facilement a ma moustache et aux quelques cheveux qui me +restent; mais si je suis vieux et casse, j'ai ete jeune et alerte. +J'avais dix-huit ans environ, en 1792, lorsque la grande guerre vint a +eclater; j'etais ardent, j'avais adopte avec enthousiasme toutes les +idees du temps. Je criais avec les autres, et de bon coeur: "Vive la +fraternite ou la mort!" Helas! ce devait etre la mort ou la ruine +pour bien du monde. Aussi, des que j'appris que la France venait de +commencer la lutte contre les etrangers, mon parti fut bientot pris, +je m'engageai. + +"Il faut vous dire, avant d'aller plus loin, que, malgre les efforts +de ma pauvre chere mere et de notre cure, je ne croyais guere a Dieu, +et encore moins au diable; je m'amusais tant que je pouvais; je +passais, parmi mes camarades de plaisir, pour un _bon garcon_. A vous +parler franc, j'etais un tres mauvais sujet; mais parmi tous mes +defauts, j'en avais un qui me distinguait de tous mes compagnons, je +ne pouvais pas prononcer une phrase, souvent meme une parole, sans y +ajouter un juron. Et ce n'etaient pas des jurons pour rire, c'etaient +d'affreux blasphemes qui devaient dans le ciel faire voiler les anges +et pleurer les saints. + +"Apres ce preambule, necessaire pour bien faire comprendre la suite +de mon histoire, je la reprends, et je tacherai de l'abreger le +plus possible pour ne pas trop vous ennuyer. Me voila donc engage a +dix-huit ans, menant joyeuse vie et jurant tout le long du jour. Je +vous fais grace de ma vie militaire, elle a ressemble a celle de +beaucoup de mes camarades, qui n'ont pas laisse leurs os sur le champ +de bataille; je fus envoye a l'armee des Pyrenees, puis a l'armee de +Sambre-et-Meuse, puis en Italie, puis en Egypte, puis partout enfin ou +il y avait des coups a donner et a recevoir. Les annees, l'experience, +deux blessures, l'une recue aux Pyrenees, l'autre, a Austerlitz, +l'affreuse retraite de Russie, tout cela avait calme ma fougue, +m'avait rendu plus regulier dans ma conduite, mais n'avait pu me +corriger de mon defaut de toujours jurer. Mon avancement meme se +trouva arrete par ce vice; comme je savais lire et qu'on n'avait pas +le choix alors parmi les lettres, je fus rapidement officier; mais une +fois la, mon malheureux defaut me joua bien des tours; et souvent des +generaux, apres une affaire ou je m'etais bien conduit, n'osaient pas +m'avancer, parce qu'ils trouvaient que j'avais trop mauvais ton +pour arriver aux hauts grades militaires. Je les traitais bien de +sacristains, de calotins, mais, a part moi, je leur donnais raison, et +pourtant je ne me corrigeais pas. Enfin, 1815 arriva: je fus licencie +avec l'armee de la Loire et je revins dans ma ville natale capitaine +et decore. Apres les premieres joies de retrouver mes vieux amis, mes +vieux camarades d'enfance, apres les premieres douceurs du repos et +de la liberte, a la suite de tant de privations et d'annees de +discipline, je commencais a trouver le temps long, je fus au cafe et +je mangeai ma demi-solde, comme un egoiste, entre une pipe et un jeu +de cartes. Ma position, mes campagnes, mes recits me faisaient le +centre d'un petit groupe de desoeuvres comme moi, et, par suite de mon +habitude inveteree, on y entendait plus souvent jurer que benir le nom +de Dieu. + +"Malgre cela, l'ennui me gagnait, lorsqu'un matin, je vois entrer dans +ma chambre le cure de la paroisse. J'etais si loin de m'attendre a +pareille visite, que ma pipe s'echappa de mes dents et vint se briser +sur le plancher, ce qui me fit pousser le plus gros juron de mon riche +repertoire. Le cure ne se troubla pas pour si peu, et, prenant +une chaise, que je ne lui offrais pas, il s'assit tranquillement: +"Bonjour, M. le capitaine, me dit-il; puisque vous n'etes pas venu me +voir a votre arrivee dans ma paroisse, il faut bien que je vienne vous +chercher.--Je n'aime pas les cures, lui repondis-je, je ne les ai +jamais aimes et je suis trop vieux pour changer maintenant.--Eh bien! +capitaine, nous ne sommes pas du meme avis, et, avec un brave comme +vous, je n'irai pas par quatre chemins, c'est precisement pour vous +faire changer que je suis venu vous voir." A peine le digne pretre +avait-il fini sa phrase, que je me levai comme un furieux, et, en +jurant comme un possede, je le mis litteralement a la porte. + +"Le lendemain, je me croyais a tout jamais debarrasse de pareille +visite, lorsque je vis encore entrer le cure. Ah! par exemple, c'est +trop fort, m'ecriai-je, et je me levai pour le repousser de chez moi. +Lui, sans se troubler, me dit avec beaucoup de douceur: "Bonjour, +capitaine, vous n'etiez pas bien dispose hier, et je suis revenu +aujourd'hui pour savoir si vous etiez plus en train de causer." Malgre +mon apparence terrible, je n'etais pas tout a fait mauvais au fond du +coeur; aussi, ce sang-froid me desarma, et adoucissant ma voix, je +lui repondis: "Eh bien! monsieur le cure, puisque vous avez tant de +plaisir a causer avec moi, j'y consens, mais a une condition, c'est +que vous ne me parlerez pas de vos momeries, de vos eglises et de vos +bedeaux.--Soit, reprit le cure; mais, de votre cote, vous vous engagez +a me consacrer chaque jour une heure: votre temps n'est pas compte, +et vous ne pouvez me refuser ce plaisir.--Accorde; et pour repondre a +votre politesse par une autre, je vous avouerai que je m'ennuie tant, +que ce sera une distraction pour moi de causer avec un homme qui sait +parler." Ma politesse n'etait pas tres polie, mais le cure eut l'air +de la trouver accomplie. + +"La connaissance ainsi faite devint bien vite intime; l'heure que +j'avais promise au cure me semblait de plus en plus courte, et il +m'arrivait souvent de la doubler et de la tripler. Mon venerable ami +jouait au trictrac, et j'aimais moi-meme extremement ce jeu; aussi, +bientot chaque soir, au lieu d'aller au cafe, je prenais le chemin du +presbytere, et nous jouions avec un tel acharnement, que la soiree se +passait toujours trop rapidement. + +"Le cure etait fidele a sa promesse; il ne me parlait jamais de +religion: malheureusement, de mon cote, j'etais fidele a mes mauvaises +habitudes, et je prononcais bien peu de phrases sans les assaisonner +de quelques grossiers jurons. Un soir ou le cure me battait a plates +coutures, je m'en donnais a coeur joie, et jamais pareils blasphemes +n'avaient retenti sous l'humble toit de notre pasteur. Il posa son +cornet sur la table, et, me regardant bien en face: "Je vous ai fait +une promesse, me dit-il, a laquelle je suis fidele; voulez-vous m'en +faire une a votre tour?--Laquelle?--C'est de ne plus jurer.--Mais +c'est impossible, voila plus de cinquante ans que j'ai cette habitude; +elle m'a empeche de faire mon chemin, et vous voulez que j'y renonce: +rayez cela de vos papiers; non pas que je le fasse maintenant par +mechancete, mais c'est devenu une habitude chronique.--Je ne pretends +pas que ce ne vous sera pas difficile, mais croyez-vous qu'il me soit +facile de vous voir tous les jours, sans vous parler de religion, a +vous, qui en auriez tant besoin pourtant; la partie n'est pas egale: +il me faut une compensation: quand vous jurerez, je vous parlerai +de Dieu.--Au fait, vous pouvez avoir raison; je n'en disconviens +pas.--Puisque vous etes de si bonne composition, je veux vous montrer +que malgre ma robe, je ne suis pas si noir que j'en ai l'air: et vous +permets, toutes les fois que votre mauvaise habitude de jurer vous +pressera, de remplacer vos gras jurons par _sapristi_.--Je consens au +marche, repondis-je.--Et vous, capitaine, ajouta-t-il, n'oubliez pas +que, si vous manquez a votre promesse, je manquerai a la mienne." + +"Je vis bien vite que j'avais fait un marche de dupe, ou plutot que le +bon cure savait bien ce qu'il faisait en me le proposant. Chaque jour +j'oubliais l'innocent _sapristi_, et je reprenais mon triste +repertoire. Aussitot, le cure me faisait un sermon en trois points, et +j'etais bien force de l'ecouter, puisque c'etait dans nos conventions. +Vous devinez facilement le reste: a mesure que mon venerable ami me +devoilait les beautes de la religion, j'y prenais gout; ce n'etait +plus une punition, c'etait devenu un besoin. Bientot, je fus tout a +fait converti; mon excellent cure me fit approcher des sacrements; +maintenant je trouve mon bonheur a l'accomplissement de mes devoirs, +et il ne me reste de mon ancien etat que l'habitude d'assaisonner +toutes mes phrases du fameux _sapristi_, ce qui me fait appeler par +tout le monde ici le capitaine _Sapristi_. Si je raconte volontiers +mon histoire, c'est dans l'esperance qu'elle pourra detourner du mal, +et de la mauvaise habitude de jurer, quelques personnes aussi +coupables que je l'etais alors.[1]" + +[Note 1: Cite dans les _Petites lectures_, bulletin populaire +des Conferences de Saint-Vincent-de-Paul.--Nous n'avons pu verifier +nous-meme, on le comprend, l'authenticite des traits que nous avons +puises dans d'autres Recueils; mais pourquoi la mettre en doute: Il +est certain qu'il s'opere frequemment des conversions tout aussi +extraordinaires que celle-la; le pretre n'y prend meme plus garde dans +les pays de foi, tant il est souvent temoin de ces merveilles, et +elles restent un secret entre l'homme et Dieu.] + + + + * * * * * + + + +5.--LA VENGEANCE D'UN ETUDIANT CHRETIEN. + +Sous Louis-Philippe, ecrit Armand de Pontmartin, l'esprit d'irreligion +regnait dans les colleges de Paris. Il y avait pourtant des +exceptions... la plus originale et la plus touchante m'etait apparue +sous les traits de Paul Savenay, natif de Guerande. Doue, ou plutot +arme d'une piete angelique et robuste tout ensemble, il bravait le +respect humain, defiait la raillerie, et il aurait mis au besoin tout +l'entetement de sa race pour affronter la persecution et le martyre. +Cette piete se revelait jusque sur son visage, qui prenait une +expression celeste au moment de la priere. Ainsi, lorsque, sur un +signe de notre professeur indolent, je recitais, au debut et a la +fin de la classe, le _Veni Sancte Spiritus_ et le _Sub tuum +praesidium_, c'etait pour presque tous les eleves, le signal d'un +concert charivarique d'eternuements, de quintes de toux, de pupitres +disloques, et de dictionnaires tombant a grand bruit. Paul Savenay +s'isolait de ce tapage, et l'on pouvait suivre sur sa figure le +sourire de la sainte Vierge dont il implorait la protection, et le +contact de l'Esprit-Saint qui l'effleurait de ses ailes. + +Cette piete fervente l'avait fait prendre en grippe par le plus +mauvais sujet de la classe, fanfaron d'impiete et de libertinage, +liseur et colporteur des livres de Parny et de Voltaire, et pourtant +Breton comme Paul; mais entendons-nous, ce Breton-la, nomme Jacques +Fael, etait un Breton de contrebande. On disait que son pere, Nantais +d'origine, avait pris part a quelques-unes des plus sanglantes scenes +de la Revolution, s'etait enrichi en achetant des terres de Vendeens, +puis ruine dans des speculations equivoques. Tout irritait Jacques +contre Paul Savenay; un heritage de haine, le retour des Bourbons, +l'animosite instinctive du vice contre la vertu, du mal contre le +bien, de l'atheisme contre la foi, du diable contre le bon Dieu; mais +ce qui l'exasperait le plus, c'etait la douceur de Paul, sa patience +inalterable que, naturellement, Jacques taxait de lachete et +d'hypocrisie.--Tu es donc un lache? lui disait-il en lui montrant +le poing.--Je ne le crois pas, repondait Paul avec un accent de +resignation qui aurait desarme un tigre. Son persecuteur ne lui +laissait pas un moment de treve, et le harcelait de la facon qui +devait le plus cruellement blesser cette ame tendre, chaste, exquise +et pieuse. Non content de le traiter de cagot, de Basile, de tartufe +et de cafard. Jacques joignait le blaspheme a l'insulte, le sacrilege +a l'outrage. Il glissait de mauvais livres dans le pupitre de Paul +et lui jouait les plus vilains tours. Nous sumes plus tard que ses +brutalites s'etaient parfois envenimees jusqu'aux voies de fait: +bourrades, brimades, coups de poing, coups de regle: un jour meme, un +coup de canif qui fit couler le sang. La plupart des eleves feignaient +de ne pas s'apercevoir de ces abominables violences. Quelques-uns +avaient l'infamie d'applaudir avec des ricanements stupides. Jacques +n'avait pas, en somme, l'air bien feroce; mais etait grand, bien +decouple, taille en athlete. On le redoutait et il avait sa petite +cour de complaisants et de flatteurs. Lorsqu'indigne de sa mechancete +et attire vers Paul Savenay par d'irresistibles sympathies, je +risquais, moi chetif, quelques reproches: "Tais-toi ou je t'assomme! +me disait cet enrage; tais-toi, mauvaise graine d'emigre!" J'aurais +certainement eu ma part de ses injures et de ses coups, si je n'avais +trouve un admirable defenseur en la personne de Gaston de Raincy. + +Le martyre de Paul Savenay dura deux ans et pendant ces deux ans, pas +une plainte. S'il versait en secret quelques larmes, il ne pleurait +pas sur ses souffrances, mais sur les egarements de cette pauvre +ame, revoltee contre Dieu. Un matin, me rencontrant a la porte de +Saint-Sulpice, et me croyant meilleur que je n'etais, il me dit: +"Armand, allons prier pour lui!" Je lui repondis: "Paul, tu es un +saint... le saint de Guerande, et c'est sous ce nom que je veux +desormais te connaitre et t'admirer!" + +Bientot, je perdis de vue le persecuteur et sa victime. Jacques +Fael, convaincu de colportage du _Compere Mathieu_ et des +_Chansons_ de Beranger, fut _prie_ par le proviseur de ne pas revenir +apres les vacances. Paul Savenay, qui se destinait a la profession de +medecin, quitta le college un an avant moi." + +Armand de Pontmartin, a cet endroit, interrompt son recit pour +expliquer comment il retrouva quelques annees plus tard ce vertueux +jeune homme chez Frederic Ozanam. Ce dernier venait de fonder, avec +quelques amis, les Conferences de saint Vincent de Paul et il exposait +aux jeunes messieurs reunis chez lui les moyens qui lui semblaient les +plus propres a assurer le succes de l'entreprise. + +"Tout a coup, continue le narrateur, Ozanam regarde a sa montre et dit +aux jeunes gens qui l'entouraient: "Mes amis, je suis un bavard. Agir +vaut mieux que parler, dans une crise comme celle-ci. L'ennemi +est toujours la; le cholera vient a peine d'entrer dans sa phase +decroissante... Nous n'avons pas une minute a perdre! + +Il distribua a ses ouvriers de la premiere heure la liste des malades +qu'ils devaient visiter. Puis, s'adressant a Paul Savenay:--Et vous, +Paul, lui dit-il, votre premiere visite est toujours, n'est-ce pas, +pour l'hotel Racine? + +--Oui, mon ami, repondit Savenay; oui, encore aujourd'hui, ajouta-t-il +avec une emotion singuliere. + +En ce moment, Ozanam le prit a part et lui dit tout bas quelques mots +en me regardant. Il me sembla que Paul Savenay opposait une certaine +resistance. Ozanam insistait en repetant a demi-voix: Pourquoi pas? +Pourquoi pas?... + +Paul parut enfin se decider, et se tournant vers moi: "Veux-tu, me +dit-il, que nous sortions ensemble?" + +Nous sortimes: Ozanam habitait alors la rue de Sevres, et nous +nous dirigions du cote de la rue Jacob. En descendant la rue des +Saints-Peres, nous croisames une modeste voiture de louage, qui +gravissait assez lentement cette montee fort raide. Paul salua et me +dit: "Sais-tu qui est dans cette voiture? Mgr de Quelen, archeveque de +Paris. Comme hier, comme demain, il vient de l'hotel-Dieu, et il va a +l'hospice de la Charite; c'est ainsi qu'il se venge. Parmi ceux qu'il +visite, qu'il secourt et qu'il console, on compterait par centaines +les emeutiers de fevrier 1831, les pillards de l'archeveche et de +Saint-Germain-l'Auxerrois, ceux qui l'auraient egorge, s'il etait +tombe entre leurs mains!" + +Nous arrivames au bout de la rue Jacob; Paul s'arreta devant l'hotel +Racine, moins poetique et moins elegant que son nom. La, il parut +hesiter encore, puis prenant son parti: "Entrons," me dit-il. On sait +ce que sont ces hotels d'etudiants. Nous montames quatre etages. +Parvenus au quatrieme, nous vimes une clef sur la porte, n deg. 78, +Paul entra sans frapper, et me fit signe de le suivre. Un emouvant +spectacle m'attendait. + +Sur un lit fort propre, tendu de rideaux de toile verte, je reconnus a +l'instant Jacques Fael, le persecuteur, le bourreau de Paul Savenay. +Il etait evidemment en convalescence; mais sa paleur, ses yeux cernes, +son visage amaigri, prouvaient qu'il venait de subir l'horrible crise. +Sa soeur, vetue de noir, etait debout a son chevet, un rayon de soleil +d'avril egayait la chambre. + +En me voyant, Jacques poussa un cri de surprise; puis, brusquement, +presque violemment, imposant silence d'un geste a Paul, qui voulait +parler: + +"Non, vois-tu? lui dit-il; non, Paul, tu ne veux pas que j'etouffe, +n'est-ce pas? Quand je devrais retomber malade, il faut, entends-tu +bien? il faut que notre camarade sache... ce qu'il a deja devine! Il +a ete le temoin de mes infamies, de tes souffrances; il faut qu'il +apprenne ce qu'a ete la revanche du chretien contre le mecreant, du +saint contre le miserable. Tais-toi! tais-toi!... Noemi, dis-lui de se +taire et de me laisser la parole!... Il y a un mois, j'etais encore +tel que tu m'as connu... Non, Armand, j'etais pire: impie, athee, +mechant, libertin, mangeur de pretres, corrompu jusqu'aux moelles. Le +29 mars, jeudi de la mi-careme, j'avais fait la noce avec quelques +compagnons de debauches... je rentre a minuit... une heure apres, je +me tordais sur ce lit, en proie a des convulsions effroyables... La +tete en feu, le corps glace, tous les symptomes du cholera... et +j'etais seul, seul au monde... Ma soeur Noemi, au fond de la Bretagne, +chez une vieille tante..., mes parents morts..., point d'amis... le +vice et l'impiete n'en donnent pas... Oui, seul dans ce miserable +hotel, sur que, si j'avais la force d'appeler, l'hotesse epouvantee +me ferait jeter sur un matelas, et me crierait d'aller mourir dans la +rue... Oh! quelle nuit! L'enfer anticipe, moi qui ne croyais pas a +l'enfer!... Tais-toi, Paul, je t'en prie, laisse-moi parler!... A sept +heures, au paroxysme de mes tortures et de mon desespoir, ma porte +s'ouvre, et je vois entrer Paul Savenay... Paul, ma victime, mon +martyr!... Ah! je crus d'abord a une apparition vengeresse... Mais +non, il avait sur les levres un sourire celeste; dans le regard, +l'expression angelique du pardon... Il vint a moi, me prit la main, me +dit quelques bonnes paroles;... c'etait un miracle, n'est-ce pas?... + +--Non, c'etait tout simple, interrompit Paul Savenay. Je suis interne +a l'hospice de la Charite, a deux pas d'ici... Le docteur Recamier, +mon maitre, m'avait charge de visiter tous les hotels de la rue +Jacob... L'hotel Racine etait sur ma liste et le hasard... + +--Le hasard!!! C'est donc toi maintenant qui nies la Providence?... +Pourquoi ne pas dire la verite tout entiere?... Tu etais delegue de +la societe de Saint-Vincent-de-Paul, ou plutot du bon Dieu, pour me +sauver, pour me guerir, pour me consoler, pour faire de moi un honnete +homme et un chretien!... Une heure apres, poursuivit Jacques, +en m'adressant de nouveau la parole, j'avais tous les remedes +necessaires, et, le soir, sur ma demande, il m'amena un vicaire de +Saint-Germain-des-Pres... Tu vois bien que c'etait le bon Dieu! +Pendant cinq jours, Paul ne m'a presque pas quitte...; pendant cinq +nuits, il m'a veille... Puis, lorsqu'il a reconnu que le danger etait +passe, il a ecrit a ma soeur Noemi, qui n'a pas perdu une minute... +et, a present, je suis le mieux soigne des convalescents, moi qui +m'etais cru le plus abandonne des agonisants et des damnes... Oh! +comment reconnaitre tant de bienfaits de la misericorde divine? +Comment expier mes fautes, mes impietes, mes crimes?... + +--Jacques, reprit doucement Paul Savenay, je t'ai deja dit que, quand +meme tu n'aurais eu, avant de mourir, qu'un moment, si ce moment avait +ete bien employe, Dieu t'aurait pardonne!... Et tu as une vie tout +entiere! + +--Mais toi, Paul, mon sauveur, toi qui m'as rendu tant de bien pour +tant de mal, comment reparer, comment payer ma dette?... Comment +meriter ton pardon, ton amitie?..." + +En sortant de l'hotel Racine, je dis a Paul: "Tu te figures peut-etre +n'avoir gueri qu'un malade... Eh bien! tu te trompes; tu en as gueri +un autre, et cet autre te serre la main[2]." + +[Note 2: Armand de Pontmartin, _Correspondant_ (Extraits).] + + + + * * * * * + + + +6.--UN PERE CONVERTI PAR SON ENFANT. + +On trouverait difficilement un recit plus touchant que celui qui nous +a ete laisse par le heros de cette histoire, heureux privilegie des +misericordes divines. + +"J'ai ete eleve aussi mal que possible sous le rapport religieux, non +seulement dans l'ignorance de la verite, mais dans le gout, dans le +respect, dans la superstition de l'erreur, et je quittai mes classes, +bien muni d'arguments contre Notre-Seigneur et contre l'Eglise +catholique. + +Elevee comme moi, aussi ignorante que moi, ma femme etait beaucoup +meilleure. Elle avait le sens religieux. Il se developpa lorsqu'elle +devint mere; et, apres la naissance de son premier enfant, elle entra +tout a fait dans la voie. Quand je songe a tout cela, j'ai le coeur +remue d'un sentiment de reconnaissance pour Dieu, dont il me semble +que je parlerais toujours, et que je ne saurais jamais exprimer. + +Alors je n'y pensais point. Si ma femme avait ete comme moi, je crois +que je n'aurais pas meme songe a faire baptiser mes enfants. Ces +enfants grandirent. Les premiers firent leur premiere communion, sans +que j'y prisse garde. Je laissais leur mere gouverner ce petit monde, +plein de confiance en elle, et modifie a mon insu par le contact de +ses vertus que je sentais et que je ne voyais pas. + +Vint le dernier. Ce pauvre petit etait d'une humeur sauvage, sans +grands moyens; si je ne l'aimais pas moins que les autres, j'etais +cependant dispose a plus de severite envers lui. La mere me disait: + +--Sois patient; il changera a l'epoque de sa premiere communion. + +Ce changement a heure fixe me paraissait invraisemblable. Cependant +l'enfant commenca a suivre le catechisme, et je le vis en effet +s'ameliorer tres sensiblement et tres rapidement. J'y fis attention. +Je voyais cet esprit se developper, ce petit coeur se combattre, +ce caractere s'adoucir, devenir docile, respectueux, affectueux. +J'admirais ce travail que la raison n'opere pas chez les hommes; et +l'enfant que j'avais le moins aime, me devenait le plus cher. + +En meme temps, je faisais de graves reflexions sur une telle +merveille. Je me mis a ecouter la lecon de catechisme. En l'ecoutant, +je me rappelais mes cours de philosophie et de morale: je comparais +cet enseignement avec la morale dont j'avais observe la pratique dans +le monde, helas! sans avoir pu moi-meme toujours m'en preserver. Le +probleme du bien et du mal, sur lequel j'avais evite de jeter les +yeux, par incapacite de le resoudre, s'offrait a moi dans une lumiere +terrible. Je questionnais le petit garcon: il me faisait des reponses +qui m'ecrasaient. Je sentais que les objections seraient honteuses et +coupables. Ma femme observait et ne disait rien; mais je voyais son +assiduite a la priere. Mes nuits etaient sans sommeil. Je comparais +ces deux innocences a ma vie, ces deux amours au mien; je me disais: +"Ma femme et mon enfant aiment en moi quelque chose que je n'ai aime +ni en eux ni en moi; c'est mon ame." + +Nous entrames dans la semaine de la premiere communion. Ce n'etait +plus de l'affection seulement que l'enfant m'inspirait; c'etait un +sentiment que je ne m'expliquais pas, qui me semblait etrange, presque +humiliant, et qui se traduisait parfois en une espece d'irritation. +J'avais du respect pour lui. Il me dominait. Je n'osais pas exprimer +en sa presence de certaines idees, que l'etat de lutte ou j'etais +contre moi-meme produisait parfois dans mon esprit. Je n'aurais pas +voulu qu'elles lui fissent impression. + +Il n'y avait plus que cinq ou six jours a passer. Un matin, revenant +de la messe, l'enfant vint me trouver dans mon cabinet, ou j'etais +seul. + +--Papa, me dit-il, le jour de ma premiere communion, je n'irai pas a +l'autel sans avoir demande pardon de toutes les fautes que j'ai faites +et de tous les chagrins que je vous ai causes, et vous me donnerez +votre benediction. Songez bien a tout ce que j'ai fait de mal pour me +le reprocher, afin que je ne le fasse plus, et pour me pardonner. + +--Mon enfant, repondis-je, un pere pardonne tout, meme a un enfant qui +n'est pas sage; mais j'ai la joie de pouvoir te dire qu'en ce moment +je n'ai rien a te pardonner. Je suis content de toi. Continue de +travailler, d'aimer le bon Dieu, d'etre fidele a tes devoirs; ta mere +et moi nous serons bien heureux. + +--Oh! papa! le bon Dieu qui vous aime tant, vous soutiendra, pour que +je sois votre consolation, comme je le demande. Priez-le bien pour +moi, papa. + +--Oui, mon cher enfant. + +Il me regarda avec des yeux humides, et se jeta a mon cou. J'etais +moi-meme fort attendri. + +--Papa!... continua-t-il. + +--Quoi, mon cher enfant? + +--Papa, j'ai quelque chose a vous demander! + +Je voyais bien qu'il voulait me demander quelque chose, et ce qu'il +voulait me demander, je le savais bien! Et, faut-il l'avouer? j'en +avais peur; j'eus la lachete de vouloir profiter de ses hesitations. + +--Va! lui dis-je, j'ai des affaires en ce moment. Ce soir ou demain, +tu me diras ce que tu desires, et, si ta mere le trouve bon, je te le +donnerai. + +Le pauvre petit, tout confus, manqua de courage, et, apres m'avoir +embrasse encore, se retira tout deconcerte, dans une petite piece +ou il couchait, entre mon cabinet et la chambre de sa mere. Je m'en +voulus du chagrin que je venais de lui donner, et surtout du mouvement +auquel j'avais obei. Je suivis ce cher enfant sur la pointe des pieds, +afin de le consoler par quelque caresse, si je le voyais trop afflige. +La porte etait entr'ouverte. Je regardai sans faire de bruit. Il etait +a genoux devant une image de la sainte Vierge; il priait de tout son +coeur. Ah! je vous assure que j'ai su ce soir-la quel effet peut +produire sur nous l'apparition d'un ange! + +J'allai m'asseoir a mon bureau, la tete dans mes mains, pret a +pleurer. Je restai ainsi quelques instants. Quand je relevai les yeux, +mon petit garcon etait devant moi avec une figure tout animee de +crainte, de resolution et d'amour. + +--Papa, me dit-il, ce que j'ai a vous demander, ne peut pas se +remettre, et ma mere le trouvera bon: c'est que, le jour de ma +premiere communion, vous veniez a la sainte Table avec elle et moi. +Ne me refusez point, papa. Faites cela pour le bon Dieu qui vous aime +tant. + +Ah! je n'essayai pas de disputer davantage contre ce grand Dieu qui +daignait ainsi me contraindre. Je serrai en pleurant mon enfant sur +mon coeur.--Oui, oui, lui dis-je, oui, mon enfant, je le ferai. Quand +tu voudras, aujourd'hui meme, tu me prendras par la main; tu me +meneras a ton confesseur, et tu lui diras: "Voici mon pere." + +_L'abbe_ LOTH. + + + + * * * * * + + + +7.--UN CADEAU INATTENDU. + +Dans une fonderie situee pres de Paris, il y avait un ouvrier qui +avait recu autrefois une certaine education. Mais des revers de +fortune l'avaient oblige a chercher du travail. + +Un jour, il fit un faux pas, tendit ses mains en avant pour amortir sa +chute, et sa main droite alla malheureusement s'etendre sur un +morceau de fer rouge qui la brula jusqu'a l'os. Le malheureux subit +l'amputation avec courage; mais il ne souffrit pas avec un courage +egal une infortune qui le privait, lui, sa femme et ses quatre +enfants, du pain quotidien; ses plaintes s'exhalaient en affreux +blasphemes. + +Informee de sa triste situation par une bonne-soeur de charite, la +comtesse *** se hata d'accourir. Elle prodigua avec ses secours +les bonnes paroles, multiplia ses visites, ses cadeaux, ses +encouragements. + +L'ouvrier la recevait froidement, acceptait tout poliment, remerciait +sechement et, des que la charitable comtesse avait franchi le seuil +de la mansarde, il se tournait vers sa femme et lui disait d'un ton +railleur: "Les visites de cette dame sont bien interessees, j'en suis +sur, c'est en vue des prochaines elections qu'elle nous vient en +aide." + +Tout en partageant les sentiments de son mari, Annette ne parlait pas +comme lui. Elle faisait bonne mine a la comtesse afin que les dons en +faveur de ses enfants fussent augmentes. + +Mais son coeur restait ferme, et la genereuse bienfaitrice ne se +faisait pas illusion sur les vrais sentiments de sa protegee. + +Noel arriva... Depuis quinze jours, la machine a coudre ne cessait de +faire entendre ses tics-tacs. C'etait a ne pouvoir dormir, durant la +nuit entiere, dans la maison. + +--Qu'avez-vous donc a travailler ainsi, Annette? demandaient les +voisines. Nous allons vous conduire au Pere-Lachaise[3], bien sur! si +vous continuez a vous fatiguer ainsi. + +[Note 3: Cimetiere bien connu, le principal de la Capitale.] + +--C'est que voici bientot Noel, et je ne veux pas voir pleurer mes +enfants comme l'an passe. Ils ont eu les mains vides pendant que les +autres avaient les mains pleines de jouets et de bonbons: cela m'a +fendu le coeur et je leur ai promis que le Noel de cette annee les +dedommagerait. + +Je travaille pour tenir parole. + +L'homme propose et Dieu dispose. Notre Annette travailla avec tant de +precipitation qu'un beau soir sa machine a coudre cassa. + +Plus de travail, plus de pain. Adieu les cadeaux de Noel! O malheur! +les enfants allaient pleurer... + +L'ouvriere fit contre mauvaise fortune bon coeur: elle porta vite son +gagne-pain a la reparation; mais on la fit attendre et on lui fit +payer quinze francs! helas! + +--Quel guignon d'etre malheureuse! murmurait la pauvre mere en +pleurant. + +Ce Noel allait etre, bien certainement, encore plus triste que celui +de l'annee precedente. La veille au soir, les enfants mirent leurs +petites chaussures sous la cheminee. Mille precautions furent prises +pour les placer au bon endroit; il y avait eu meme des contestations +et des disputes entre eux a ce sujet. Le cadet n'avait pas craint de +troubler l'ordre et de changer la topographie des souliers. La soeur +ainee, qui s'en apercut en faisant une ronde a la derobee, fit un +tintamarre qui necessita l'intervention du papa et de la maman. + +--Comme ils vont etre cruellement decus, demain matin! pensait Annette +avec angoisse. Mon coeur se fend de chagrin. + +Ce ne fut point sans peine que l'on decida les petits a aller se +coucher: ils restaient la, bouche beante, devant le tuyau de la +cheminee qui subit vingt fois leur inspection. Ils auraient volontiers +passe la nuit a attendre le petit Jesus. + +Couches sur leurs pauvres matelas, la discussion ne cessa point. Ils +firent des projets, des echanges; ils jaserent, se disputerent. + +Quand le silence se fut etabli, Annette dit a Baptiste: + +--Je n'ai rien a leur donner: ma bourse est a sec. Pauvres petits! + +Annette et Baptiste pleurerent en voyant l'etalage des chaussures des +enfants. + +Tout a coup, sans dire un mot, Baptiste se leva et sortit... Il passa +devant les magasins etincelants de lumiere, s'arreta aux splendides +etalages. + +--Passons, dit-il, je suis trop pauvre pour entrer la. Il porta ses +pas du cote des petites boutiques en planches, echelonnees le long des +boulevards et bourrees de jouets. Avisant une boutique a treize sous, +il entra, et s'approchant du patron, il lui dit a l'oreille: + +--Je suis un brave ouvrier, j'ai quatre enfants; une grande dame nous +protege (cet aveu lui coutait les yeux de la tete): je voudrais bien +avoir, a credit, quelque objet a bon marche. Monsieur, vous pouvez +voir... je demeure a... + +Le patron ne le laissa pas achever. + +--La maison ne vend pas a credit, Monsieur... Inutile!... A treize +sous! Boutique a treize sous!... Bon marche sans exemple. + +Quand Baptiste revint a la mansarde, il etait exaspere et criait plus +fort que jamais: "Ah! quel malheur d'etre pauvre!" + +Les cloches de la messe de minuit sonnaient a toute volee et +joyeusement. + +Annette entendit frapper a la porte; elle courut ouvrir: la comtesse +entra. + +--Quoi, vous a cette heure? + +--Oui, j'ai pense a vos cheris... Je n'ai qu'un instant; ma voiture +est en bas qui m'attend pour me conduire a Sainte-Clotilde ou je +vais entendre la messe de minuit. Oh! comme ils dorment d'un sommeil +paisible, ces chers petits enfants du bon Dieu! Ils seront bien +contents demain... tenez, voila pour eux. + +La comtesse tendit un paquet, et, enveloppee de son manteau ramene +autour d'elle, descendit rapidement l'escalier. + +Un coup de couteau a travers une ficelle, et le paquet eventre etala +ses merveilles. Il y avait des poupees, des pantins, des dragees, des +oranges, du chocolat, des bonbons, tout un assortiment de bonnes et +belles choses a admirer, a conserver, a croquer. + +Baptiste et Annette n'y voyaient plus: ils pleuraient, ils +sanglotaient. + +Ces chers petits! comme ils seront heureux au reveil! + +Les chaussures ne furent pas assez longues, larges et hautes pour +recevoir les dons du petit Jesus: le devant de la cheminee fut garni +d'objets inconnus a la mansarde. Comment decrire la joie des enfants, +leurs exclamations, leurs cris, lorsque le jour fut venu! + +Annette et Baptiste devoraient des yeux ces chers petits; ils +partageaient leurs transports et pleuraient de joie avec eux. + +Quand la comtesse revint, Baptiste lui dit, les larmes aux yeux: + +--Madame, vous nous aimez puisque vous aimez nos enfants. Nous vous +serons tous reconnaissants jusqu'a la mort. + +Huit jours apres, Baptiste, Annette et les enfants allaient a la messe +de la paroisse. + +La charite de la comtesse avait trouve le chemin du coeur. + + + + * * * * * + + + +8.--LES TROIS ACTES D'UN DRAME CONTEMPORAIN. + +Un dimanche matin, on aurait pu voir, il y a quelques annees, deux +personnes se rendant a l'eglise principale de leur localite, vers +l'heure de la grand'messe. C'etaient M. X*** et son epouse, tous deux +imbus des prejuges de notre siecle et pleins de cette arrogante fierte +qui distingue les _parvenus_ sans religion. Ils n'allaient pas a la +maison de Dieu pour y prier, mais bien pour s'y pavaner et y chercher +un moyen de se distraire en meme temps qu'une satisfaction a leur +vanite. Lorsqu'ils entrerent, la messe etait commencee; au lieu de se +tenir dans le bas de l'eglise, ils pretendent traverser les rangs, +examinent curieusement toute l'assistance, se communiquent leurs +impressions, en un mot affectent le meme sans-gene que s'ils s'etaient +trouves dans un concert ou une salle de spectacle. A ce moment, un +pretre a cheveux blancs, d'un aspect venerable, quitte le choeur pour +faire, selon l'usage, la quete parmi les fideles. C'etait le cure de +la paroisse, qui jouissait de l'estime universelle grace a ses +bienfaits et a ses vertus. Le digne ecclesiastique avait la douceur +d'un pere, mais il avait aussi la juste severite du ministre d'un +Dieu trois fois saint. Indigne de l'attitude inconvenante de M. X*** +et de son epouse, que leur toilette toute mondaine rendait plus +revoltante encore, peine surtout du scandale qui en resultait pour +ses ouailles, le pasteur ne put s'empecher de s'arreter un instant +lorsqu'il arriva pres d'eux, et il leur dit a voix basse, mais d'un +air grave: "Oubliez-vous donc que vous etes ici dans la maison de +Dieu?..." Puis, il passa, mais sa parole ne passa point, elle demeura +brulante sur le coeur de Mme X***, et en fit jaillir jusque sur son +front la rougeur de la honte et de la colere... + +Peu de jours s'etaient ecoules, lorsqu'un jeune homme se presente +au domicile du bon cure et demande a lui parler. Vainement lui +objecte-t-on une occupation urgente, qui rend l'entrevue pour le +moment impossible; il insiste vivement et justifie ses instances par +les sollicitations d'un malade qui, se tordant, dit-il, dans les +etreintes de l'agonie, l'appelle, veut le voir, lui parler, ne voir et +ne parler qu'a lui seul!... Le pretre est averti, il abandonne tout +pour porter au moribond les consolations de son ministere, il hate +le pas, il court vers le domicile indique, il arrive. Introduit dans +l'appartement ou il etait attendu, il cherche inutilement le lit du +malade, il n'y trouve qu'un homme a l'abord froid et glacial et une +dame se prelassant sur un riche canape.--On a devine M et Mme X***. + +C'etait un lache guet-apens. + +Le seuil a peine franchi, la porte se ferme a double tour derriere le +vieillard. + +--Puis-je savoir ce que cela signifie? dit-il avec etonnement. + +--Je vais vous l'apprendre, repond X***. Asseyez-vous. + +Le venerable pasteur s'assit machinalement, sans rien comprendre a un +pareil debut. Mme X*** laissa percer sur ses levres un imperceptible +sourire, et son mari joua une dignite qui etait une contradiction +flagrante avec le role qu'il s'imposait. + +--Monsieur l'abbe, dit-il, nous reconnaissez-vous? + +--Non, dit le pretre; cependant vos traits ne me sont point inconnus, +mais je ne saurais preciser... + +--C'est etrange, fit X*** avec une legere ironie; eh bien! monsieur, +j'aiderai vos souvenirs. Ministre d'une religion toute de charite, +comment qualifieriez-vous l'insulte qu'un homme inflige a un autre? + +--C'est une faiblesse, dit le pretre. + +--Et si cette pretendue faiblesse atteint encore son epouse? + +--C'est alors une lachete, dit le vieillard, de plus en plus surpris. + +--Mais si cette lachete s'accomplit devant une foule nombreuse, et +dans un lieu repute sacre par vous et par les votres, dans l'eglise +meme: que devient alors cette lachete? + +--Cette lachete devient alors un sacrilege, dit encore le venerable +ecclesiastique, dont l'etonnement n'avait plus de limite. + +--Nous sommes parfaitement d'accord, dit X*** en echangeant avec sa +femme un rapide coup d'oeil. + +Les dernieres paroles du pretre avaient entierement epanoui le visage +de Mme X*** et elle souriait beatement sur son siege. + +--Mais je ne sais vraiment pas, monsieur, dit le cure, ou peuvent +aboutir toutes ces questions; daignez vous expliquer plus nettement, +je vous prie. + +--Encore un point a eclaircir, monsieur l'abbe, et j'arrive au +denoument. + +--Quel chatiment doit donc etre inflige a l'homme lache et sacrilege +qui a pu s'oublier ainsi? + +--Le chatiment est, dans ce cas, monsieur, l'expression de la +vengeance, et la vengeance n'appartient qu'a Dieu! + +--Ah! je le regrette; mais ici, monsieur, nous differons absolument de +maniere de voir, et il m'est avis que l'insulte doit necessiter ou +de promptes excuses ou une juste expiation. Permettez-moi, meme, de +n'admettre a cet egard que mon opinion seule. + +Et maintenant, ajouta-t-il, en quittant tout a coup le ton d'une +discussion calme pour les formes brusques et peu courtoises de la +colere et de la passion; et maintenant, ma femme et moi, nous sommes +les offenses, et l'insulteur, c'est vous!... + +--Moi! dit le pretre avec surprise sans doute, mais toujours avec ce +calme et cette dignite qui jaillissent d'une conscience pure; moi!... +Puis, un souvenir illuminant tout a coup sa memoire: "Oh! monsieur, +poursuit-il d'un ton doucement ironique, vous intervertissez +etrangement les roles: je sais a present de quoi il s'agit. Dieu m'a +confie la garde de sa maison, j'ai du la faire respecter, et en vous +rappelant, ainsi qu'a madame, la saintete du sanctuaire, je n'ai fait +qu'accomplir un devoir." + +X*** demeure un instant interdit, en face d'une reponse aussi ferme: +mais peut-il etre vaincu, lui, par un pretre, par un vieillard?... + +--Monsieur! s'ecrie-t-il avec violence, vos paroles etaient une +insulte, et l'insulte veut l'expiation; et saisissant un pistolet +cache sous son vetement: "A genoux, dit-il au vieillard, a genoux! et +faites des excuses![4]" + +[Note 4: Quelque incroyable et meme improbable que paraisse cette +Violence premeditee, qu'on pourrait regarder comme une scene de roman, +L'auteur garantit l'authenticite du fait.] + +X*** avait arme le pistolet et le tendait menacant vers la poitrine du +vieux pretre. + +Mais il ne savait pas tout ce qu'il y a de noblesse, d'energie, +d'invincible volonte dans un coeur sans tache, dans une ame +chretienne, nourrie chaque jour du pain des forts. Il ne savait pas +qu'abreuve du sang de son Dieu, le vieillard y retrouve les forces +de la jeunesse, le pretre l'heroisme qui fait les martyrs. Il ne le +savait pas, il ne le soupconnait meme pas; s'il en eut ete autrement, +aurait-il pu consentir a affronter benevolement cette alternative, +ou d'etre le meurtrier d'un vieillard, ou de subir la honte d'une +mystification qu'il pretendait infliger lui-meme? + +Le saint pretre, calme et impassible, regarde fixement l'homme qui +le menace, et n'opposant a sa fureur qu'une sublime resignation: +"Monsieur, dit-il, le vieillard qui n'a plus que quelques jours a +passer sur la terre ne doit pas redouter la mort; et le pretre doit +mourir plutot que de transiger avec sa conscience, il ne saurait +retracter un devoir accompli, et il ne flechit le genou que devant son +Dieu!" + +Et portant la main a son coeur: "Frappez, monsieur, dit-il, frappez! +Dieu nous voit, qu'il nous juge; a lui seul appartient la vengeance!" + +Ainsi que nous venons de le dire, se trouvant dans la necessite ou +d'etre meurtrier ou de subir la honte d'une defaite, X*** fut tout +heureux de voir sa femme s'interposer et solliciter en faveur du +vieillard un _genereux_ pardon. Cette mediation tout a coup inspiree a +Mme X*** diminua un peu ce qu'avait d'humiliant la position que son +mari s'etait faite. Ne paraissant alors obeir qu'aux instances de son +epouse, il baissa l'arme et ne frappa point. + +--Puisque vous ne voulez pas me tuer, dit le cure, souriant a demi, +soyez assez bon, monsieur, pour vouloir bien me rendre la liberte que +vous m'avez ravie. + +X*** ouvrit la porte de son appartement, non sans quelque embarras, et +le pretre, ne laissant paraitre aucune emotion, avec l'aisance d'un +calme parfait, se retira en s'inclinant. + +Un an apres, jour pour jour, le triste heros de cette aventure +revenait, a cheval, d'un village voisin. C'etait a la nuit tombante, +et le voyageur humait avec delices la fraicheur du soir. + +Apres une absence de huit jours, il venait de regler quelques affaires +et se hatait de rentrer au sein de sa famille. Le voyage jusque-la +avait ete des plus heureux; tout a coup, arrive a un endroit ou la +route decrit brusquement une courbe, le contact inattendu d'une +branche qui s'inclinait isolement sur le chemin effraye le cheval. +Un ecart aussi prompt qu'imprevu renverse le cavalier. Par une +circonstance funeste, le pied de X**** demeure engage dans l'etrier +et le tient suspendu aux flancs de sa monture, balayant de son front +ensanglante le sable et les cailloux de la route. + +Non loin de la se trouvaient quelques, habitations, ca et la eparses. +Aux cris de l'infortune, on accourt; mais, surexcite par le bruit +qu'il entend et par la piqure incessante de l'eperon avec lequel il +laboure lui-meme ses propres flancs, le cheval redouble de vitesse et +traine a travers les champs le corps mutile de son maitre. On peut +enfin l'arreter, mais X*** n'a deja plus le sentiment de sa propre +existence. Ses vetements en lambeaux sont souilles de poussiere et de +sang; son visage, horriblement defigure, laisse apercevoir au front +une blessure large et profonde. Transporte sous le toit d'un pauvre +paysan, il y recoit les soins les plus empresses, mais la nuit qu'il y +passa fut une nuit d'angoisses et d'atroces douleurs. + +X*** n'etait qu'a 3 kilometres de chez lui, et le lendemain, sur +l'assurance donnee par le medecin que le malade pouvait, sans trop de +danger, a l'aide de certaines precautions, franchir cette distance, +quelques amis le porterent sur une litiere, et apres bien des +difficultes, parvinrent a le deposer mourant a son domicile. + +Malgre un repos absolu, malgre la rigoureuse observance de toutes les +prescriptions de l'art, l'etat du malade devenait de plus en plus +alarmant; il n'y avait meme plus d'autre lueur d'esperance que celle +qui ne nous abandonne jamais, tant que l'objet de nos inquietudes ne +nous est pas entierement ravi. Ses amis ne l'approchaient pas; sa +femme elle-meme ne venait aupres de lui qu'a de rares intervalles. +Elle etait loin de s'illusionner sur la gravite du mal, et quelques +etincelles d'une foi non encore eteinte lui faisaient desirer pour +son mari les secours de la religion; mais, partageant de ridicules +prejuges, elle n'osait manifester ce desir. La difficulte s'aplanit de +la maniere la plus inattendue, et par celui-la meme dont on pouvait le +moins l'esperer. + +Dans le cours de sa maladie, X*** etait souvent en proie au delire, +et souvent alors aussi on entendait s'echapper de ses levres un nom +auquel se rattachaient pour lui de tristes souvenirs, un nom qu'il ne +semblait cependant prononcer qu'avec respect. A ce nom se melaient +encore des mots entrecoupes: Expiation!... Vengeance!... Et si le +malade trouvait un peu de calme, si la raison succedait au delire, +ce n'etait plus l'expression apparente du remords, mais celle du +repentir, qu'articulait sa bouche. + +A l'un de ces moments heureux, mais rares, ou une amelioration +sensible s'etait produite dans l'etat de X***, il fit venir sa femme +aupres de lui, et apres quelque temps d'un secret entretien, celle-ci +le quitta le front presque joyeux, comme si elle eut puise dans cet +entretien meme une double esperance. Elle s'empressa donc de donner +des ordres, qu'elle recommanda d'executer sans aucun retard. + +Un moment apres, le venerable cure que nos lecteurs connaissent deja, +se rendait aux instances de Mme X*** et franchissait de nouveau, sans +hesitation, le seuil d'une demeure ou il avait recu naguere un si +cruel outrage. + +O religion sainte, voila tes oeuvres! Ce saint vieillard a tout +oublie, tout pardonne, et il vient consoler et benir, il vient ouvrir +le ciel a celui qui avait failli l'assassiner. + +Ce fut Mme X*** qui introduisit le pasteur aupres du moribond. + +A l'aspect de ces cheveux blancs, de ce front tout empreint d'une +majeste simple et imposante, sous l'influence de ce regard toujours +grave, toujours calme, toujours bienveillant, mille souvenirs +surgirent spontanement dans l'ame de X***, et, soulevant la tete avec +effort, il voulut s'incliner devant le noble vieillard. + +--Est-ce bien vous, monsieur, dit-il d'une voix faible, est-ce bien +vous qui daignez venir jusqu'a moi? + +--Oui, c'est moi, dit le pretre avec bonte. + +--Je ne l'esperais pas, monsieur. Pouvais-je l'esperer apres l'outrage +dont je me suis rendu coupable envers vous? + +Puis, apres un moment de silence: + +--Ah! monsieur l'abbe, dites-le-moi, venez-vous ici pour me pardonner +ou pour me maudire? + +--Mon fils, le pretre ne maudit jamais, il ne sait que benir. Je vous +benis et je vous pardonne! + +Mme X*** etait la. A ces dernieres paroles, son coeur s'emut, ses +larmes coulerent, et, pour eviter d'augmenter par son emotion +l'emotion du malade, elle quitta l'appartement avec discretion et +prudence. + +Alors, son epoux tournant vers le pretre un regard ou se peignaient +tour a tour et la reconnaissance et l'admiration: + +--Merci, monsieur, merci! Je mourrai maintenant moins malheureux, +puisque j'ai obtenu un pardon que je n'osais meme pas implorer. + +--Ne parlons plus de moi, repondit le ministre du ciel; mon pardon +n'est rien, mon ami, ou bien peu de chose; je vous en apporte un +autre, autrement precieux, autrement desirable, celui de Dieu +lui-meme. C'est lui qu'il faut aimer, lui qu'il faut benir. Voyez! +jusque dans ses chatiments il se montre bon pere; c'est lui qui a +fait naitre en vous mon souvenir, lui encore qui me conduit ici pour +consoler votre souffrance. Que vos larmes montent jusqu'a lui, voici +l'heure de la reconciliation! + +Et le pretre s'approcha bien pres du lit du mourant. + +Dieu seul entendit les aveux du coupable et les paroles consolatrices +du pretre. Ce que nous savons, nous, c'est que les aveux de l'un +furent souvent interrompus pas des sanglots, et que les paroles de +l'autre furent accompagnees de douces larmes. Et quand ce secret +entretien fut acheve, le vieillard s'inclina plus pres encore du +penitent et deposa sur son front pale le baiser de la paix. + +Le lendemain, le vieux pretre revint aupres de son cher malade, +portant dans ses mains le gage du salut, le sceau de la +reconciliation. Le moribond, avec la piete d'un chretien, la foi vive +d'un fidele, s'unit intimement au Seigneur, et, quelques heures +apres, il expira dans les sentiments d'une esperance, d'une confiance +illimitees, car il allait vers Dieu, accompagne par Dieu meme! + +(D'apres _Jules Ducot_.) + + + + * * * * * + + + +9.--LE REMEDE EST DUR, MAIS IL EST BON!... + +Quelques jours apres avoir termine sa station, un missionnaire recut +la visite d'un capitaine, homme d'esprit, droit et honnete, qui entama +la conversation sur les grandes verites chretiennes exposees dans les +reunions precedentes. "J'ai bien la foi, dit cet officier; qui ne l'a +pas? Il n'y a qu'un ignorant ou qu'un homme perverti qui soit de force +a ne pas croire a l'eternite, a ne pas croire en Jesus-Christ et +a nier la majeste de l'Eglise. Dieu merci! je n'en suis pas la. +Cependant, j'ai dans l'esprit je ne sais quoi de vague, d'indefini qui +m'empeche d'aller jusqu'a la pratique." + +Le bon missionnaire sourit, et, lui tendant la main: "Mon capitaine, +lui dit-il, bien des gens sont travailles de cette maladie. +Voulez-vous en guerir?--Eh! sans doute, repondit l'officier? Quel +livre faut-il lire?--Aucun.--Et comment, alors, m'instruirai-je?--Rien +n'est plus simple. Seulement, je crains bien que vous ne repoussiez le +remede. Il est infaillible cependant.--Dites toujours. Peut-etre ne me +fera-t-il pas si peur.--Eh bien! mettez-vous a genoux et sans hesiter, +priez de tout votre coeur. Moi je vais me mettre a prier avec vous, +et puis... je vous confesserai.--Me confesser! repliqua vivement +l'officier tout surpris; mais c'est la precisement ce qui me parait +inadmissible." Et il lanca cinq ou six phrases contre la confession. +Le Pere ecouta tranquillement, puis lui dit: "Vous voyez bien que vous +avez peur, j'en etais sur. Je vous aurais cru plus brave.--Mais je le +suis.--Prouvez-le-moi donc, ici a genoux." + +En disant cela, il s'agenouilla le premier.... Apres un peu +d'hesitation, le capitaine en fit autant. Le missionnaire recita a +haute voix et du fond du coeur: _Notre Pere, Je vous salue, Marie,_ +et _Je crois en Dieu_; puis un acte de contrition. "Confessez-vous, +mon fils, ajouta-t-il avec douceur et autorite. Dieu veut votre ame. +Je vous pardonnerai tout en son nom." Le capitaine tout emu ne +repondit rien. Le pretre se leva; l'officier resta a genoux. Dieu +soit beni! dit le missionnaire. Et il s'assit pres du militaire, +l'encourageant si bien que son pauvre coeur ferme s'ouvrit a la +grace de Dieu et que, quelques minutes apres, l'absolution +sacramentelle avait rendu a sa belle ame sa purete premiere. + +L'officier resta longtemps a genoux... il pleurait. Quand il +se releva, il se jeta dans les bras du Pere. "Oh! quel remede! +s'ecria-t-il. Qu'il est dur, mais qu'il est bon! Comme je vois clair +a present! je n'ai plus de doutes; je crois tout; je suis le plus +heureux homme du monde!" + + + + * * * * * + + + +10.--LE BANC DE FAMILLE. + +Vers dix-huit ans, rapporte le heros de cette histoire, je perdis mon +pere et ma mere a quelques mois de distance, et en les perdant, je +perdis tout. Un an ne s'etait pas ecoule que ma foi et mes moeurs +avaient fait naufrage. Les moeurs d'abord, la foi ensuite. C'est +toujours ainsi que les choses se passent. Je devins voltairien, impie, +materialiste; enfin, comme vous dites aujourd'hui, libre-penseur. +Pousse par une logique satanique, je conformai mes actes a mes +nouvelles opinions. Moi, le fils d'une famille de saints, je ne mis +plus les pieds a l'eglise ni a Paques, ni a Noel, ni a l'occasion d'un +enterrement ou d'un mariage. Cette conduite fut justifiee a l'aide de +propos impies et blasphematoires qui scandaliserent toute la paroisse. +Le vieux cure qui m'avait fait faire ma premiere communion, m'ayant +ecrit pour me demander si je voulais garder a l'eglise mon banc de +famille, je ne daignai pas lui repondre et je cessai de le saluer. + +Dix-huit ans s'ecoulerent; dix-huit ans que je voudrais effacer de mon +existence au prix du temps que j'ai encore a passer sur la terre. +Un trait vous dira quel homme j'etais. Un jour de Paques, fatigue +d'entendre les cloches chanter a toutes volees dans leur langage +l'_Alleluia_, exaspere de voir les chemins couverts d'hommes et de +femmes en habits de fete se rendant a l'eglise, je saisis une cognee +de bucheron et j'allai attaquer par le pied un chene situe dans une de +mes prairies qui bordait la route. Je voulais protester contre les +superstitions populaires!... + +Deux ans apres ce bel exploit, par un jour brulant d'ete, une tempete +epouvantable s'abat sur le bourg de Saint-Maurice-les-Etangs. Une +famille, composee du pere, de la mere et des trois enfants fut tuee +par la foudre. + +Toute la paroisse se leva comme un seul homme et accompagna ces cinq +cercueils a l'eglise et au cimetiere. Je suivis la foule. L'impiete +n'est pas toujours de saison. On m'aurait, ce jour-la, jete des +pierres, si je m'etais abstenu d'assister aux funerailles, ou si, en y +allant, j'avais affecte de ne pas entrer dans l'eglise. J'entrai donc +et je fis comme les autres. + +Il y avait pres de dix-huit ans que je n'avais mis le pied dans la +maison de Dieu; aussi etais-je embarrasse de ma personne au milieu +de la foule qui remplissait, ce jour-la, l'eglise. Pendant que je +cherchais un coin pour m'y cacher, le sacristain vint a moi et me fit +signe de le suivre. Je le suivis machinalement, me demandant ce que ce +bonhomme me voulait. Quelle ne fut pas ma surprise, lorsqu'il m'ouvrit +le vieux banc de ma famille, toujours a sa place et toujours inoccupe, +comme si j'avais continue a payer a la fabrique la taxe annuelle! + +Je n'etais pas a la fin de mes etonnements. + +Le sacristain revint au bout de quelques minutes, apportant une petite +clef rouillee. Il me la remit en disant: + +--Voici votre clef. + +Je me rappelai alors qu'il y avait dans notre banc un petit coffret +scelle, moitie dans le bois, moitie dans la pierre, ou ma pieuse mere +mettait ses livres de prieres. + +Le coffret, lui aussi, etait a sa place; je le reconnus, je reconnus +la clef. J'ouvris, pousse comme par une force surnaturelle. Quelle ne +fut pas mon emotion, en trouvant dans le coffret des livres dont ma +mere se servait et ou elle m'avait fait lire souvent de si belles +prieres! Ils etaient la, a peine deteriores par le temps et +l'humidite, le _Formulaire de prieres_, l'_Ange conducteur_, +l'_Imitation de Jesus-Christ_... + +Ma presence dans l'eglise et dans le banc de ma famille eut fait +sensation en d'autres circonstances. Grace a la foule et a ces +funerailles extraordinaires, elle passa inapercue. Je pus, non pas +prier,--je ne savais plus le faire,--mais rever et reflechir comme si +j'avais ete seul. Ayant ouvert l'_Imitation_ pour me donner une +contenance, j'y trouvai une feuille de papier detachee, jaunie par le +temps et le contact des doigts. Elle contenait une priere ecrite de la +main de ma mere. La voici: + +"Oh! mon Dieu! ne me punissez pas de ce que je n'ai pas assez de foi +pour souhaiter, comme la mere de saint Louis, de voir mon fils mort +plutot que souille d'un seul peche mortel! Pardonnez a ma faiblesse. +Conservez la vie et la sante de mon enfant. Gardez-le du malheur de +vous offenser. Mais si jamais il s'egarait du chemin de la foi et de +la vertu, ramenez-l'y doucement et misericordieusement comme vous +ramenates l'enfant prodigue a son pere!" + +Vous devinez mon emotion. Des larmes, que mon orgueil s'efforcait de +retenir, coulerent abondamment. Dire que je fus converti ce jour-la, +serait trop dire. On ne brise pas aussi promptement avec dix-huit ans +d'impiete. Mais si je ne fus pas converti, je fus touche et ebranle. +Des le jour meme, j'allai remercier le venerable cure de Saint-Maurice +de m'avoir conserve mon banc de famille. Il me fallut insister pour +rembourser a l'excellent homme les dix-huit annuites qu'il avait +avancees pour moi au tresorier de la fabrique. + +"Voyez-vous? me dit-il, bon sang ne peut pas toujours mentir. On n'est +pas impunement le rejeton d'une famille de saints. Je le savais, +moi, qu'un jour ou l'autre vous viendriez occuper le vieux banc des +Chauvigny. + +Il ajouta, en me prenant les deux mains et en me les pressant: + +--Je vous en prie, mon cher enfant, puisque vous etes alle a l'eglise, +retournez-y. Vous consolerez les dernieres annees d'un vieux pretre +qui honorait et aimait vos parents, et qui en fut estime et aime." + +Que vous dirai-je de plus? J'allai a la messe le dimanche suivant. La +grace de Dieu fit le reste. + + + + * * * * * + + + +11.--LA LETTRE D'UNE MERE. + +Un des premiers malades que je visitai a mes debuts, disait un medecin +chretien, ce fut un jeune homme d'environ trente-cinq ans, que le +desordre avait prematurement conduit aux portes de la mort. Je +m'attachai a ce malheureux, et, ne pouvant le sauver, j'essayai +d'adoucir ses souffrances. Froid, silencieux, strictement poli, mon +malade acceptait mes remedes et mes soins sans croire beaucoup a +leur efficacite. Il aurait voulu dormir toujours et ne cessait de me +demander de l'opium. + +Je rencontrai dans l'escalier de la maison un vieux pretre qui me dit: + +--Monsieur, j'ai entendu dire que vous etiez chretien; rendez donc a +ce malheureux jeune homme un service: dites-lui quelques mots de Dieu. +Je lui ai fait, sans resultat, plusieurs visites. Il m'accueille +poliment, mais c'est tout. Je suis sur qu'une parole de vous ferait +plus d'effet que toutes mes exhortations. + +Je promis d'essayer. + +Le lendemain, je m'efforcai de faire causer mon malade et, comme il +s'y pretait d'assez bonne grace, j'amenai la conversation sur le +terrain religieux; le jeune homme s'en apercut et me dit d'un ton +ferme: + +--Je vous en prie, monsieur, ne me parlez pas de religion; je n'y +crois pas. + +--Vous croyez au moins a l'existence de l'ame? + +--Je crois a l'opium, dit-il en souriant, et au sommeil. + +Et il prit la position d'un homme qui essaie de dormir. + +A quelques jours de la, je fis une seconde tentative, qui tourna plus +mal encore que la premiere. + +--Ecoutez, docteur, me dit le malade, j'ai etudie un peu de +philosophie, et j'en sais assez pour ne pas croire a l'existence de +l'ame. + +Et il se mit a developper quelques-uns des arguments de l'ecole +materialiste. + +Ces erreurs, qui m'auraient choque dans la bouche d'un professeur +eloquent, me parurent, dans cette mansarde et sur les levres de ce +mourant, revoltantes et monstrueuses. Je sortis navre. + +Cependant nous continuions, le vieux pretre et moi, a soigner, sans +plus de succes l'un que l'autre, le corps et l'ame de ce malade. +Le corps marchait a grands pas au tombeau. L'ame s'en allait a la +perdition eternelle. + +Un jour que je posais a ce jeune homme une ventouse, j'eus besoin d'un +morceau de papier; j'apercus une espece de lettre posee a cote de son +chevet, je la pris et j'allais m'en servir lorsque le jeune homme me +saisit brusquement la main et m'arracha la lettre. Un peu surpris, je +dechirai une feuille a un vieux livre et je fis mon operation. + +Le soir du meme jour, je retournai voir mon client qui baissait de +plus en plus. Je l'apercus tenant a la main et s'efforcant de lire la +lettre que j'avais voulu bruler le matin. + +--Docteur, me dit-il, voici la derniere lettre que ma mere m'a ecrite; +il y a un an qu'elle ne me quitte pas et je l'ai lue plus de cent +fois; je voudrais la relire avant de mourir; mes mains tremblent et ma +vue s'obscurcit: soyez bon jusqu'a la fin, lisez-moi tout haut cette +lettre. + +Je pris la lettre et j'en commencai la lecture. Non! jamais, depuis, +je n'ai rien lu d'aussi tendre et d'aussi touchant. C'etait Monique +ecrivant a Augustin. J'avais beau etre medecin, je n'avais que +vingt-six ans et je venais de perdre la meilleure des meres: les +sanglots etouffaient ma voix; je sentais des larmes venir a ma +paupiere. + +Je regardai le malade: il pleurait silencieusement; mes larmes se +melerent aux siennes. + +Tout a coup je me levai et m'ecriai: "Malheureux! pouvez-vous croire +que celle qui a ecrit une semblable lettre n'avait pas une ame?" + +Il garda le silence et ses larmes coulerent plus abondamment. Le +lendemain, il fit appeler le vieux pretre et eut avec lui un long +entretien. Le surlendemain, j'appris qu'il avait recu les sacrements. + +Il vecut encore une semaine. Sa froideur polie n'etait qu'un masque +cachant un coeur egare sans doute, mais bon et genereux. Il mourut +entre les bras du vieux pretre et les miens, couvrant de baisers les +pieds du crucifix et la lettre de sa mere. + + + + * * * * * + + + +12.--UNE PREMIERE COMMUNION A QUATRE-VINGTS ANS + +C'etait en juillet 1875. Dans un petit village du canton de Castillon, +diocese de Bordeaux, vivait un pauvre vieux menage octogenaire. Le +mari etait un impie, connu pour tel dans le pays; il n'allait pas +meme a la messe le dimanche. Helas! il n'avait pas fait sa premiere +communion. La bonne femme, au contraire, avait toujours ete +chretienne, et, avec l'age, elle etait devenue tres pieuse. + +Bien des fois elle avait essaye de faire entendre raison a son mari, +qui l'aimait beaucoup; mais des qu'elle abordait le chapitre de la +confession et de la communion, elle etait invariablement repoussee. + +Un jour elle tomba malade. Le medecin constata bientot la gravite du +mal, et engagea la bonne vieille a mettre ordre a ses affaires. Elle +n'eut pas de peine a se resigner, mais son pauvre mari etait comme +atterre par la perspective de la separation. Il etait a moitie +paralyse et cloue, a l'autre bout de la chambre, dans un grand +fauteuil, regrettant tout haut de ne pouvoir donner a la chere malade +les soins que reclamait son etat. + +La bonne femme etait, elle aussi, tres desolee, mais pour un motif +tout autre: elle pleurait et priait, profondement attristee de laisser +derriere elle, non converti et dans un aussi pitoyable etat de +conscience, celui qui avait ete le compagnon de fa vie pendant de si +longues annees. Au moment de recevoir les sacrements, elle tenta une +derniere fois, mais en vain, de ramener son mari au bon Dieu. + +Cependant celui-ci suivait avec angoisse les progres du mal Quand il +crut que les derniers moments approchaient, il appela deux voisins +et leur dit en sanglotant: "Mes amis, portez-moi aupres de ma pauvre +femme pour que je l'embrasse avant sa mort et pour que je lui dise +adieu." Le lit ou gisait la moribonde etait un de ces grands lits +d'autrefois, qui avancent dans la chambre et que l'on peut aborder des +deux cotes. En voyant approcher son mari, la femme reunit ses forces +et se tourne de l'autre cote. On porte le vieil infirme de ce cote-la; +au grand etonnement de tous, la femme se retourne, en disant: "A quoi +bon nous embrasser et nous dire adieu, si nous devons ne pas nous +revoir dans l'eternite?" + +Le vieil incredule n'y tient plus. Il fond en larmes. "Si! si! ma +chere femme, s'ecrie-t-il, nous nous reverrons, je te le promets! Je +vais appeler M. le cure tout de suite, et je me confesserai. N'aie pas +peur; je ne veux pas etre separe de toi pour toujours. Moi aussi, je +vais servir le bon Dieu. Prie-le qu'il me pardonne." + +On etait en pleine nuit, et il etait trop tard pour faire venir +immediatement le pretre. Mais, des le matin, on courut au presbytere. +"Venez, vite, monsieur le Cure!--Comment! repond celui-ci, elle n'est +pas morte?--Ce n'est pas pour elle, mais pour son mari, qui vous +reclame pour se confesser tout de suite." + +Le cure accourt. Deja froide et sans mouvement, la bonne femme vivait +encore et avait sa pleine connaissance. Elle regardait fixement son +mari, a l'autre bout de la chambre. En voyant entrer le cure, un +eclair de joie brilla dans ses yeux eteints, et, d'une voix mourante, +elle murmura: "Je ne voudrais pas m'en aller avant de le voir +converti." + +Le cure s'assied aupres du vieux mari; la confession commence; et, au +premier signe de croix, l'heureuse femme rend le dernier soupir... + +Huit jours apres, a la messe du second service funebre celebre pour sa +femme, le pauvre vieillard converti faisait sa premiere communion, a +la grande edification de toute la paroisse. + + + + * * * * * + + + +13.--LA SOUPAPE. + +Une actrice de Geneve avait une petite fille de onze ou douze ans. +La mere, tout oublieuse qu'elle etait pour elle-meme de ses devoirs +religieux, se souvint cependant qu'elle etait catholique et voulut que +son enfant fit et fit bien sa premiere communion. Elle la conduisit +en consequence chez l'abbe Mermillod[5], l'un des pretres les plus +intelligents et les plus charitables de la ville, et le pria de +vouloir bien instruire et preparer sa petite fille. Le pretre la recut +avec une bonte qui lui fit une vive impression, et il fut convenu que +sous peu de jours commenceraient les lecons de catechisme en presence +de la Mere. + +[Note 5: Devenu depuis eveque et cardinal.] + +Quelques jours apres cette premiere entrevue, l'abbe Mermillod, +revenant de la visite d'un pauvre malade, passa dans le quartier et +dans la rue ou demeurait sa petite eleve. Il sonna a cette porte peu +habituee a des visites de ce genre, et une servante vint ouvrir. +Le pretre se nomma, et la servante le pria d'entrer, disant que sa +maitresse avait donne ordre d'introduire M. l'abbe toutes les fois +qu'il se presenterait. + +Cette bonne fille avait pris la chose a la lettre; elle conduisit +l'abbe Mermillod aupres de la dame, laquelle etait a table avec une +douzaine de convives, tous acteurs ou actrices, faisant bombance. Le +pauvre abbe se trouva fort attrape et les convives aussi. Il voulut se +retirer, s'excusa de la malencontreuse obeissance de la servante; +mais la maitresse de la maison insista si fort pour qu'il voulut bien +demeurer un peu, et elle lui dit, au nom de toute l'assistance, des +paroles si honnetes, que force lui fut de demeurer et de prendre un +siege. La petite fille etait a table aupres de sa mere et a cote d'une +autre actrice qui paraissait avoir a peine vingt-trois ou vingt-quatre +ans. + +L'abbe Mermillod, homme de coeur et d'esprit, n'etait pas de ceux qui +ont peur des pecheurs. Il comprit qu'a cette table, au milieu de +cette etrange compagnie, il y avait a faire quelque bien et que la +Providence ne l'avait pas amene sans motif en pareil lieu. Il repondit +donc le plus poliment qu'il put aux avances dont il fut l'objet, et il +se gagna bientot la sympathie des convives. + +Ne sachant de quoi parler, il entra en conversation avec la petite +fille, et lui demanda si elle se preparait a bien faire sa premiere +communion. "Oui, monsieur, de tout mon coeur, dit l'enfant. Mais voici +une, ajouta-t-elle en designant sa voisine, voici une dame qui aurait +a vous dire quelque chose et qui n'ose pas." L'actrice rougit, et +avoua avec un peu d'embarras qu'elle desirait beaucoup donner a la +petite sa robe blanche de premiere communion. + +"C'est la une bonne et aimable pensee, reprit l'abbe; mais il y +aurait, Madame, quelque chose de mieux encore, ce serait d'imiter +cette bonne enfant et de remplir comme elle vos devoirs religieux." +La pauvre actrice rougit de plus belle. "Cela m'est malheureusement +impossible, dit-elle; ma profession est mon seul gagne-pain et elle +m'interdit la pratique de la religion; et puis je n'ai pas fait ma +premiere communion. Maintenant je suis trop agee.--On n'est jamais +trop age pour revenir a Dieu, repondit doucement le bon pretre; et +a votre age, Madame, il n'est jamais impossible de quitter une +profession pour en prendre une autre plus chretienne et meilleure." + +"Ma foi, M. l'abbe a raison, dit un acteur en riant, et vous devriez +bien vous confesser." L'actrice ne repondit rien, et la conversation +devint bientot generale; on interrogeait le pretre sur la confession, +sur la position des acteurs et actrices vis-a-vis de l'Eglise; de part +et d'autre on ripostait vivement, mais sans aucune aigreur. + +Le diner fini, on se leva de table; les fenetres de la salle donnaient +sur un magnifique lac. Un bateau a vapeur vint a passer. "Tenez, +messieurs, dit l'abbe Mermillod, voici qui va vous faire parfaitement +comprendre a quoi sert la confession. Vous voyez ce bateau a vapeur. +Une force puissante fait mouvoir sa machine et le fait avancer +rapidement; mais cette force elle-meme est un danger, un principe +certain d'explosion et de destruction sans ce que l'on nomme la +_soupape de surete_. Par cette soupape s'exhale le trop-plein de la +vapeur, et le bateau et les voyageurs sont en surete. Ainsi en est-il +de nous tous. Nous avons en nous des forces puissantes qui sont nos +passions; a ces forces, a ces passions il faut une _soupape_, une +ouverture sans laquelle nous sommes perdus. Eh bien! cette soupape, +c'est la confession, c'est la confidence sainte et pure que Dieu nous +a donnee comme le soulagement de nos coeurs, comme la consolation et +la purification de nos consciences. Aussi remarque-t-on dans les pays +protestants ou infideles, ou la confession est meconnue, beaucoup plus +d'alienations mentales, beaucoup plus de suicides, beaucoup plus +d'accidents moraux, que dans les pays ou l'on se confesse." Et l'abbe +developpa cette these avec autant de force que de science, en +l'appuyant de nombreux exemples. + +Il prit enfin conge de la compagnie, qu'il laissa toute charmee de +son esprit et de sa bonte. La jeune actrice le reconduisit jusqu'a +la porte. "Suivez donc M. l'abbe jusqu'a l'eglise, lui dit un des +acteurs, et allez vous confesser tout de suite. Cela vous fera du +bien.--Je ne dis pas non, reprit serieusement la jeune femme, et je ne +vois pas qu'est-ce qui m'en empecherait." Et sortant avec le pretre, +elle l'accompagna jusqu'a la porte d'entree. Se trouvant seule avec +lui: "Monsieur, s'ecria-t-elle d'une voix tout etouffee de sanglots, +Monsieur, vous m'avez sauvee! C'est la Providence qui vous a envoye +pour moi dans cette maison. J'etais desesperee; ce soir, j'avais forme +la resolution de me jeter dans le lac et d'en finir avec les douleurs +de la vie; il y a quelques jours j'ai ete sifflee sur la scene et je +ne veux plus y reparaitre. Je n'avais plus de ressource, plus d'amis +sur la terre, je voulais me tuer. Maintenant je veux me confesser, je +veux me confesser tout de suite!" + +Le pretre calma avec douceur cette pauvre femme, l'encouragea dans son +bon propos. Il ajouta quelques conseils chretiens aux paroles qu'il +avait dites pour tout le monde, et la jeune femme prit une heure pour +se rendre le lendemain au confessionnal. + +Grace a une energique volonte, elle a quitte le theatre, et est +devenue une bonne et fervente chretienne. + + + + * * * * * + + + +14.--UNE MEPRISE QUI PORTE BONHEUR. + +Un soir de l'annee 1855, apres une laborieuse journee, l'abbe +Baron[6], alors vicaire a Douai, etait rentre dans sa modeste demeure +et se reposait de ses travaux apostoliques en recitant l'Office divin. +On vint frapper a sa porte; il ouvrit, et une petite fille se presenta +devant lui, le priant de passer, le plus tot qu'il lui serait +possible, chez une pauvre dame qui se mourait et qui demeurait rue +***, n deg. 28. Le bon abbe voulut interrompre sa priere et se rendre +aussitot avec l'enfant a l'adresse indiquee; mais la petite messagere +lui dit que la chose n'etait pas urgente a ce point, et qu'on lui +demandait seulement de ne pas remettre sa visite au lendemain, de +peur d'accident. Le pretre prit donc l'adresse de la malade et dit a +l'enfant de le preceder et d'annoncer sa visite tres prochaine. + +[Note 6: C'est celui qui s'est immortalise a la guerre de 1870, +par son devouement heroique et les services eminents qu'il a rendus a +l'armee francaise.] + +Quand il eut termine la recitation de son Office, le pieux abbe se mit +en route, sans faire attention seulement qu'il pleuvait a verse et que +le froid etait vif. Il s'agissait de sauver une ame, de consoler une +douleur; qu'est-ce que le froid et la pluie devant un but pareil? +Arrive dans la rue indiquee par l'enfant, le pretre entra au n deg. 18, +convaincu que c'etait bien la le numero qu'on lui avait donne. La +maison etait pauvre; il n'y avait pas de concierge. Le pretre monta +l'escalier a tatons et frappa a la premiere porte qu'il trouva sous sa +main. Un homme vint lui ouvrir et, apercevant l'habit ecclesiastique, +entra dans une brutale colere, repondit par trois ou quatre injures a +la demande polie du charitable pretre, qui s'informait si ce n'etait +point ici la chambre de la pauvre femme malade, et enfin lui ferma la +porte au nez. + +Patient et doux comme le divin Maitre, le pretre frappa a la porte +suivante, ou il ne fut guere mieux accueilli. + +Il monta au second etage, un petit garcon etait dans le corridor. "Mon +enfant, lui dit le bon pretre, pourrais-tu m'indiquer la chambre d'une +pauvre dame qui demeure dans cette maison et qui est bien malade. Elle +s'appelle madame Gerard.--Il y a bien a la porte la-bas au bout du +corridor une pauvre dame tres malade, monsieur le Cure; papa disait +meme qu'elle ne passerait pas la nuit; mais il me semble qu'elle ne +s'appelle pas comme vous dites.--Le nom importe peu. Fais-moi le +plaisir de me conduire a sa porte." Et l'enfant le conduisit. + +L'abbe ouvrit la porte, entra dans la chambre. Aupres d'un lit ou +etait en effet une femme malade a l'agonie, etait assis un homme d'une +cinquantaine d'annees, qui se leva et parut fort etonne a la vue d'un +pretre. Celui-ci le salua avec affabilite et lui demanda comment +allait sa pauvre femme; "car c'est sans doute votre femme, +ajouta-t-il, et vous etes monsieur Gerard?...--Moi? repondit +brusquement le maitre de la chambre; point du tout. Qui vous a dit +de venir ici et de vous meler de nos affaires?--Mais on vient de +m'envoyer chercher, repartit le pretre fort etonne. On m'a dit qu'une +pauvre dame Gerard, malade a l'extremite, m'envoyait querir pour +recevoir les derniers secours de la religion. Si je me suis mepris de +rue, ou de maison, ou de chambre, il me semble du moins que la pauvre +dame que voici n'a pas moins besoin de mon saint ministere. C'est +le bon Dieu, sans doute, qui m'a conduit ici et qui a permis cette +meprise." + +"Oh! oui, Monsieur! murmura d'une voix affaiblie la pauvre mourante, +c'est Dieu qui vous a conduit ici.--Point du tout, dit le mari avec +emportement. Voici plus de dix ans qu'un pretre n'a mis les pieds chez +moi, et vous ne confesserez pas ma femme; elle est a moi, melez-vous +de vos affaires!--Vous vous trompez fort, Monsieur, dit le pretre avec +douceur et fermete. Votre femme est a Dieu avant d'etre a vous, et +vous n'avez pas le droit de disposer de son ame. Si votre femme veut +se confesser, je la confesserai; et mon devoir est de ne l'abandonner +que si, de sa propre volonte, elle refuse mon ministere." + +Et s'approchant de la malade: "Madame, lui dit-il, desirez-vous vous +reconcilier avec Dieu et mourir chretiennement?" La pauvre femme leva +les mains au ciel et se mit a pleurer de joie. "C'est le bon Dieu +qui a tout fait, dit-elle. Depuis plusieurs jours je prie mon mari +d'appeler un pretre, et il m'a toujours refuse. Je veux me reconcilier +avec le bon Dieu, qui a eu pitie de moi.--Vous l'entendez, Monsieur? +dit le pretre en se tournant vers le mari: veuillez pour quelques +moments me laisser seul avec cette pauvre dame."--Et ces paroles +furent prononcees avec tant de fermete et de resolution, qu'il fut +comme force de se retirer; ce qu'il fit en grommelant. + +"Voici, Monsieur, ce qui m'a sauvee," dit en pleurant la mourante. Et +montrant au pretre un chapelet suspendu aupres de son lit: "J'ai eu +la faiblesse de craindre mon mari plus que Dieu, et pour eviter des +scenes, j'ai depuis dix ou onze ans abandonne la pratique de mes +devoirs religieux; mais je n'ai jamais cesse de me recommander a la +bonne sainte Vierge. Tous les jours, ou a peu pres, j'ai dit un bout +de mon chapelet, et j'ai toujours conserve l'amour de la sainte Mere +de Dieu. C'est elle, Monsieur l'abbe, qui vous amene a moi; c'est +elle qui sauve ma pauvre ame!..." Profondement touche de cette +scene attendrissante, le bon pretre consola la malade, l'aida a se +confesser, lui donna l'absolution de ses peches, et lui dit, en la +quittant, de se preparer de son mieux a recevoir le saint Viatique et +l'Extreme-Onction, qu'il allait chercher a la paroisse voisine. + +En sortant, il voulut serrer la main du mari qui la retira, et qui +rentra fort mecontent aupres de son heureuse femme. + +L'abbe avait regarde dans son calepin l'adresse de la malade, pour +laquelle on etait venu le chercher, et il avait vu qu'au lieu du n deg. +18, c'etait le n deg. 28 qui lui avait ete indique. Tout en benissant le +bon Dieu de son erreur bienheureuse, il se hata d'aller a ce n deg. 28, +ou il trouva en effet la malade qui l'attendait. Il la confessa a son +tour, puis, sans perdre de temps, il alla reveiller le sacristain de +la paroisse; et prenant le Saint-Sacrement avec les saintes huiles, il +revint aupres de ses deux malades; mais quand il entra a son cher n deg. +18, sa penitente venait d'expirer--Elle avait eu dans l'absolution +sacramentelle le pardon de ses peches, et la ferveur de sa bonne +volonte avait sans doute supplee aux yeux du Dieu de misericorde aux +autres secours que le pretre lui apportait. + +Rempli de foi et de reconnaissance envers la sainte Vierge, refuge +des pecheurs, consolatrice des affliges, le ministre de Dieu termina +aupres de l'autre malade ce qu'il avait a faire; et c'est lui-meme qui +a donne tous les details de cette touchante aventure. Elle montre une +fois de plus quels tresors de benediction sont renfermes dans la piete +envers Marie, et combien Jesus est misericordieux pour ceux qui aiment +sa Mere. + + + + * * * * * + + + +15.--HEROISME D'EN JEUNE NEOPHYTE. + +Dans un emouvant recit, le P. Hermann a raconte le bapteme et la +conversion d'un de ses neveux, ne comme lui dans la religion juive. +Rien de plus edifiant que cette histoire, dont les details semblent +nous reporter aux premiers temps du christianisme. + +Il y a quelques annees, dit-il, un enfant, alors age de sept ans, vint +avec son pere et sa mere, tous les deux juifs comme lui, me visiter au +monastere des Carmes, pres de la ville d'Agen. C'etait a l'epoque des +belles processions de la Fete-Dieu. On avait inspire a cet enfant une +profonde horreur pour notre divin Crucifie: cependant la grace, se +repandant avec profusion du fond de l'ostensoir ou Jesus daigne se +cacher pour notre bonheur, se rendit victorieuse de cette ame si +naive, si inaccoutumee a nos mysteres; elle attira ce jeune coeur a +son amour avec une si forte vehemence et une si forte douceur que +l'enfant crut a la presence reelle de Jesus-Christ dans le sacrement +de son amour avant de connaitre aucune autre des verites de notre +divine religion. Aussi, a force de prieres et de supplications, +obtint-il l'insigne faveur de pouvoir revetir les ornements d'un +de ces enfants de choeur qui, pendant les processions du Tres +Saint-Sacrement, repandent des fleurs sous les pas de Jesus-Hostie. + +Ravi de joies et de consolations celestes, apres avoir rempli cette +angelique fonction, il courut a son pere: "O mon pere! dit-il, quel +bonheur! Je viens de jeter des fleurs au bon Dieu." Dans la bouche de +ce petit enfant juif, c'etait toute une profession de foi nouvelle... +Le pere, redoutant qu'on ne fit changer de religion a ce fils unique +sur lequel reposait toute son affection, le surveilla dorenavant et +voulut repartir avec lui pour Paris, lieu de sa residence. Mais, avant +le depart, un trait, parti du coeur de la divine Eucharistie, avait +frappe, penetre, presque renverse la jeune mere, l'avait rendue +chretienne et, dans le plus profond mystere d'une nuit silencieuse, +celle-ci avait recu le bapteme et l'Eucharistie des mains sacerdotales +de son propre frere[7]. Le jour suivant, l'Eveque lui donnait le +sacrement de confirmation. Rien n'avait transpire de ce pieux secret +et la famille se remit en route pour Paris, sans se douter qu'il y eut +une chretienne dans son sein. + +[Note 7: Le R. P. Hermann, qui raconte ce fait.] + +Le jeune Georges--c'est le nom de l'enfant--ne put oublier les saintes +impressions que son ame avait puisees dans ces fetes chretiennes; il +en parla souvent a sa mere, il la questionna, et celle-ci, heureuse de +voir germer dans cette chere ame la semence de lumiere que la grace +y avait jetee, ne se fit pas prier pour developper dans son esprit, +avide de s'eclairer, la connaissance de ce Dieu d'amour, de ce doux +Jesus qui a voulu naitre d'une fille de Jacob et se faire homme pour +sauver les brebis d'Israel... + +Des ce moment, en effet, sa jeune intelligence et son coeur ardent +n'etaient plus occupes que de la pensee et du souvenir de la divine +Hostie qui avait blesse d'amour son pauvre coeur, et chaque soir, +apres s'etre assure que son pere etait endormi, il rouvrait les +yeux, il se mettait a prier longtemps le doux Enfant Jesus et a bien +apprendre son catechisme. "O mon Jesus! disait-il, quand donc mon +jeune finira-t-il? quand donc pourrai-je vous recevoir dans la sainte +Communion et vous presser sur mon coeur!" Ce qui le preoccupait +vivement, c'etait le changement qu'il avait remarque dans sa mere +depuis ce voyage dans le Midi; il lui voyait d'autres habitudes, +d'autres demarches, des principes et des gouts plus severes, et un +jour il lui dit: "Mere, si vous ne m'assurez que vous n'etes pas +baptisee, je le croirai." La mere, embarrassee, ne sut que repondre. +"Ah! maman, reprit-il, je le vois bien, vous etes deja chretienne et +j'espere que le bon Jesus me reunira bientot a vous et que nous ferons +ensemble notre premiere communion..." La mere, tressaillant d'une +emotion melee de joie et de crainte, osa avouer a son fils qu'elle +recevait son Sauveur presque chaque matin... Alors l'enfant se mit a +pleurer a chaudes larmes, a sangloter, a se jeter au cou de sa mere: +"Oh! pourquoi ne m'avez-vous pas attendu? Au moins permettez-moi de me +tenir tout pres de vous quand Jesus sera dans votre coeur, afin que +je puisse embrasser avec respect ce divin Enfant si aimable... O mere +bien-aimee, je vous en supplie, la prochaine fois, gardez-moi quelque +chose de votre communion; une mere partage volontiers avec son enfant +sa nourriture.." Et le jeune enfant se rapprochait alors de sa mere et +baisait avec respect ses vetements. Ce desir dura quatre annees tout +entieres. Dire les sacrifices, les efforts que dut faire ce pauvre +enfant pour concilier l'obeissance qu'il devait a son pere avec sa +foi vive, sa preoccupation unique de devenir chretien, d'apprendre a +connaitre, a aimer, a servir Jesus-Christ, serait chose impossible. Ce +fut un long martyre... + +A onze ans, Georges assiste a la solennite d'une premiere communion +dans sa paroisse. Il connait Jesus, il aime Jesus, il ne desire que +Jesus!... son petit coeur est tout brulant de soif pour Jesus. Il voit +tous ses compagnons d'enfance, ses amis, s'approcher legitimement de +la table sainte, et lui, il doit se cacher dans un coin obscur de +l'eglise, devorant ses larmes, lancant a tous ces heureux enfants des +regards d'une inconsolable et sainte jalousie!... + +Quelques mois apres cette fete de sa paroisse, la mere m'ecrivait +qu'elle ne pouvait resister aux larmes de son fils qui menacait +d'aller demander le bapteme au premier pretre qu'il pourrait attendrir +sur son sort. On pesa murement toutes les difficultes de sa position +vis-a-vis d'un pere cheri, mais pour qui l'heure de la foi en +Jesus-Christ n'avait pas encore sonne et qui s'armait de toute son +autorite pour empecher son fils de devenir chretien. + +L'amour de Jesus-Christ fut le plus fort, et il fut decide que je +viendrais en secret a Paris. Il fallait le voir, cet enfant, lorsqu'il +entra dans la chapelle, conduit par sa mere! Celle-ci tremblait d'etre +surprise dans cette pieuse soustraction a la surveillance paternelle. + +Avec quelle piete le petit Georges se mettait a genoux, calme, +heureux, fort de sa resolution, le visage rayonnant d'une sainte +allegresse!--Que demandez-vous, mon enfant? lui dis-je alors.--Le +bapteme.--Mais savez-vous bien que demain, peut-etre, on voudra vous +contraindre a entrer dans la synagogue, afin de participer a un culte +aboli?--Ne craignez rien, mon oncle, j'abjure le judaisme.--Mais si +l'on voulait avec menaces vous obliger a fouler aux pieds le Crucifix, +en haine de notre divine religion?--N'ayez pas peur, mon oncle, je +mourrais plutot. Cependant, ajouta-t-il, si on me liait pieds et +mains, et si malgre mes cris, ma protestation et ma resistance, on me +portait dans la synagogue et on placait mes pieds sur le visage du +Crucifix, y aurait-il apostasie, si ma volonte resistait?--Non, mon +enfant, la volonte seule constitue le peche.--Alors, je demande le +bapteme. De grace, accordez-le-moi." + +La ceremonie continue au milieu de la plus profonde emotion des +assistants. Apres le bapteme, vint la sainte messe, et apres +avoir faire descendre et recu mon Dieu dans les transports de la +reconnaissance, je me retournai et montrai a l'heureux enfant +l'objet de tous ses voeux, de tous ses desirs. Jamais spectacle plus +attendrissant n'avait frappe les regards de la foi chretienne!... +Agenouille entre sa mere et sa marraine, il aspira dans un divin +baiser et recueillit dans son coeur ce doux Jesus qui venait lui +apporter tout son ciel avec lui... Rien ne troubla son bonheur, pas +meme la crainte d'etre surpris par son pere... Quelques semaines +apres, il communia encore pour la Toussaint avec la meme allegresse, +et puis vint l'heure de l'epreuve. + +Son pere lui presenta un livre et lui dit: "Faisons la priere.--Mon +pere, je ne puis pas prier dans ce livre des Israelites.--Et +pourquoi?--Je suis chretien, je suis catholique.--Mon enfant, tu te +livres a un jeu cruel! tu ne parles pas serieusement, je pense. Du +reste, tu sais bien que ton bapteme ne serait pas valide sans le +consentement de ton pere.--Pardon, mon pere, dans notre sainte +religion catholique, il suffit d'avoir l'age de raison et +l'instruction religieuse pour etre baptise validement." Le pere +dissimula d'abord sa violente irritation; mais quelques jours apres, +il enlevait son fils, partait avec lui et le conduisait dans un pays +protestant, a quatre cent cinquante lieues de sa mere. + +Tous les efforts qu'on fit pour decouvrir l'asile ou l'on avait +relegue le pauvre enfant demeurerent inutiles. On avait mis en +mouvement toutes les autorites civiles et politiques pour le chercher; +mais comme il avait ete place sous un nom suppose dans un pensionnat +dirige par des heretiques, toutes les demarches furent sans succes, +et la mere resta seule... et l'enfant, comme Daniel dans la fosse aux +lions, fut en butte a des assauts acharnes pour lui faire renier sa +foi. "Je voudrais revoir ma mere, s'ecriait-il souvent en versant +d'abondantes larmes.--Tu la reverras, lui repliquait-on, si tu +abjures.--Oh! non, je suis chretien, je suis catholique et je prefere +tout souffrir plutot que de renoncer a ma foi." + +Et malgre cette heroique fidelite, on ecrivait a la mere que son fils +etait rentre dans les tenebres du judaisme. Mais elle avait confiance +en Jesus, en Marie, en Joseph, elle n'en crut rien, et ne sachant que +devenir toute seule a Paris, elle alla se refugier a Lyon, ou elle fut +accueillie par la marraine de son fils. Bien souvent, on vit tomber +ses larmes sur la Table Sainte ou elle venait puiser des forces dans +la reception du Pain quotidien, de ce Jesus pour l'amour duquel elle +s'etait exposee a la cruelle separation de son fils unique. + +Trois mois se sont ecoules encore, et une lettre venue du fond de +l'Allemagne lui dit: "Venez, votre fils est ici." Elle accourt, et +apres un penible et long voyage de plus de cinq cents lieues, au +moment ou elle apercoit sa famille, elle s'ecrie: "Mon fils! ou est +mon fils?--Votre fils, vous ne le reverrez qu'apres avoir fait serment +devant Dieu que vous l'eleverez dans la religion juive et que vous ne +manifesterez par aucun signe exterieur la religion catholique que vous +avez embrassee." + +Apres quelques semaines d'une dechirante agonie, le coeur du pere +se laisse attendrir, et il permet une entrevue en sa presence, a la +condition qu'il ne sera point question de religion. Le fils s'est jete +au cou de sa mere, celle-ci l'a baigne de ses larmes, ils n'ont pu +prononcer les doux noms de Jesus et de Marie; mais dans une lettre, ma +pauvre soeur me disait: "Il n'a rien pu me dire, mais j'ai compris, +j'ai senti, je suis sure qu'il est reste fidele. Oui, j'ai senti +dans ses regards, dans ses tendres baisers que mon fils est toujours +chretien." + +Mais le pauvre Georges se trouva de nouveau prive du tresor pour +lequel il avait affronte toute cette persecution religieuse: il +s'etait fait chretien pour pouvoir communier, et voici que depuis la +Toussaint jusqu'a Paques une severe surveillance l'avait empeche de se +rendre a l'eglise et il se trouvait place dans une pension, dans une +ville ou il n'y avait pas un seul pretre catholique... Peut-on se +figurer cette torture?... Plusieurs mois se passent encore. Un jour, +(jour secretement fixe d'avance), il parvient enfin a se soustraire a +la surveillance de ceux qui le gardent, il va jouer dans un bois; mais +ce ne sont pas des fleurs ni des papillons qu'il cherche; son regard +emu attend un messager du ciel... Un monsieur passe pres de lui et +le regarde avec un interet marque: c'est bien lui. Savez-vous qui +c'etait? C'etait un pretre missionnaire que la mere du petit Georges +avait attendri sur son sort. Il s'etait deguise et etait venu se +promener, comme par hasard, dans ce meme bois, et le pauvre enfant put +faire pour la premiere fois sa confession depuis son enlevement, qui +remontait a dix mois. Il la fit dans un bois, a l'ombre d'un arbre +protecteur... Mais ce n'etait pas tout: comment communier? + +Le pretre dut repasser le fleuve (l'Elbe) qui separait sa mission du +lieu habite par le pauvre neophyte. On pria, on etudia le terrain, et +enfin, quelques jours apres, le missionnaire se deguisa de nouveau, +prit sur lui un petit vase d'argent renfermant tout le tresor des +cieux, la sainte Hostie, et s'embarqua sur un bateau a vapeur, au +milieu d'une foule stupide qui ne se doutait pas que Jesus-Christ, +vrai Dieu et vrai homme, etait cache sur la poitrine de cet heureux +pretre. L'enfant avait pu s'echapper de l'ecole pour accourir dans la +chambre de sa mere, et la, dans cette chambre ou il avait improvise un +petit autel couvert de fleurs et de lumieres, tous deux a genoux +ils attendaient la visite si ardemment desiree du Sauveur Jesus en +personne qui voulait bien condescendre a venir les fortifier dans leur +exil. + +Enfin le pretre, traversant sans obstacle tous les dangers de cette +perilleuse entreprise, arriva avec son depot precieux, et dans ce pays +sans foi, dans cette ville sans pretre, sans eglise catholique, et +dans cette modeste chambre, l'enfant put accomplir le devoir pascal et +s'unir a son Jesus. + +Voici ce qu'il m'ecrivit quelques jours apres: + +"Quand je me reveille la nuit, o mon cher oncle, pour penser a toutes +les graces que le bon Jesus m'a faites depuis que je suis ici, loin de +tout secours religieux, quand je pense surtout a la communion que j'ai +pu faire presque miraculeusement dans la petite chambre de maman, je +me mets a bondir de joie sur mon lit et a mordre ma couverture dans le +transport de ma reconnaissance." + +Quelques mois apres, il m'ecrivait encore: "Nous sommes a la veille de +Noel, et a l'approche de cette solennite la surveillance redouble pour +m'empecher de recevoir mon Dieu. Helas! devrai-je passer ces belles +fetes dans un douloureux jeune, prive du pain de vie? Priez le saint +Enfant Jesus que mon jeune finisse bientot. Il faut que je sois bien +sage pour dedommager maman de ne pas se trouver a Lyon pendant que +vous y prechez." + +Ici se termine le touchant recit du P. Hermann. Depuis lors, Georges a +ete rendu a sa mere, et ils ne se sont plus separes. Le bon religieux +revit, trois ans apres lui avoir donne le bapteme, cet enfant cheri +qu'il ne cessa de diriger jusqu'a sa mort. + + + + * * * * * + + + +16.--LES DEUX AMIS. + +Il y a quelques annees, en me rendant a Paris, raconte un homme du +monde, je me detournai de la route directe pour aller prier sur +la tombe d'un de mes jeunes compatriotes, Alexis ***. Descendu de +voiture, j'etais bientot arrive au cimetiere. Je me mis a le parcourir +dans toutes les directions, m'arretant devant chaque tombe, lisant +toutes les inscriptions sans pouvoir decouvrir le nom que je +cherchais. Je commencais a desesperer d'y parvenir, quand j'apercus un +officier qui etait a l'extremite opposee. J'allai droit a lui: nous +nous rencontrames pres d'une place ou la terre avait ete fraichement +remuee; au milieu, une petite croix de bois apparaissait a peine entre +quelques rares gazons. Nous echangeames un salut; je prononcai le +nom d'Alexis. "C'etait mon meilleur ami, dit-il; vous le connaissiez +donc?--Je suis entre ici pour chercher sa tombe et pour y prier.--Et +voici precisement le lieu ou il repose." + +Ce mot dit, il s'agenouilla; j'en fis autant; nos prieres s'elancerent +a la fois du fond de nos coeurs vers le ciel. Quand nous fumes +releves: "J'avais encore un autre desir, lui dis-je, et il est en +votre pouvoir de l'accomplir. Vous etiez, m'avez-vous dit, l'ami +intime d'Alexis; vous avez sans doute assiste a ses derniers moments; +ce serait une consolation pour moi que d'en entendre le recit de votre +bouche.--Vous ne pouviez vous adresser mieux qu'a moi, monsieur. Mais, +pour apprecier combien sa mort a ete belle, il est necessaire de +remonter plus haut. Je vous raconterai l'histoire de quelques annees +de sa vie; ce sera la mienne aussi. + +"Nous sommes entres le meme jour, Alexis et moi, a l'Ecole militaire; +des notre premiere entrevue, une secrete sympathie nous attira l'un +vers l'autre. Nous eumes le bonheur d'entrer dans le meme regiment. Il +eut ete difficile de se figurer deux caracteres mieux en harmonie que +les notres. Graves, serieux, reserves, nous prenions en horreur les +plaisirs coupables. Nous ne trouvions aucun attrait pour les plaisirs +bruyants. Nous ne quittions l'etude que pour discourir entre nous des +matieres que nous venions d'apprendre, et, chose deplorable! nous +n'avions de foi qu'en nous-memes, et toutefois, sur ce point-la +meme, il y avait entre nous une grande difference. Alexis etait +_incredule_, moi j'etais _impie_. S'il m'arrivait de tourner en +derision des choses saintes, cet excellent Alexis me blamait; il +m'adressait des reproches severes, bien que toujours affectueux. +L'hiver venu, nous allames, chacun de notre cote, en semestre. A notre +rentree au regiment, apres quelques paroles d'amitie echangees entre +nous, "Eh bien, Alexis, lui dis-je en souriant, as-tu fait tes Paques +avant de partir?--Non, repliqua-t-il d'un ton sec qui indiquait assez +que la question lui avait deplu.--Je veux parier avec toi, repris-je, +que ta mere t'aura bien persecute pour cela.--Elle m'y a exhorte +tendrement; mais je lui ai dit que j'avais trop peu de foi pour bien +communier, et que, grace a Dieu, j'en avais encore assez pour ne +vouloir pas communier mal. Prenez patience et priez pour moi, en +attendant qu'il me soit possible de vous satisfaire: ce jour ne +tardera pas a venir, je l'espere. Oui, je l'espere!" repeta-t-il en se +tournant vers moi et en appuyant fortement sur ce dernier mot. + +"En ce moment, je ne sais quel genie infernal s'empara de moi: sans +respect pour l'amitie, sans egard pour les lois de la politesse, +j'eclatai grossierement de rire. Mais je ne tardai pas a m'en +repentir, quand je vis quelle blessure mon indigne conduite avait +faite a son coeur. "Tu m'as fait de la peine, me dit-il. Ce n'est pas +bien... je ne m'attendais pas a cela de ta part... moi qui te croyais +un si bon coeur..." Tels furent ses reproches; il y avait a la +fois dans l'accent de sa voix et dans l'expression du regard qui +l'accompagnait quelque chose de si profondement triste et douloureux, +que je fus saisi de confusion. "J'ai eu tort... me pardonneras-tu?... +cela ne m'arrivera plus..." Je ne pus en dire davantage; lui, aussitot +... l'excellent homme! de m'ouvrir ses bras, dans lesquels je me +precipitai: notre amitie etait devenue plus etroite que jamais. + +"Un jour, nous etions alles ensemble a l'hopital visiter quelques-uns +de nos soldats. Un de ces malheureux venait de rendre le dernier +soupir. "C'est triste, dis-je a Alexis, de voir un militaire mourir +dans son lit comme une vieille femme. Je ne connais qu'une belle mort +pour nous autres... le boulet de canon!--Si on est prepare, reprit-il; +car pour moi, je ne connais pas de mort plus triste que celle qui vous +frappe en traitre...--Je t'entends, tu ne voudrais pas mourir sans +confession...--Pauvre ami!... Ainsi donc, incorrigible!... Tu m'avais +cependant promis..." Et apres un court intervalle de silence: "Tu l'as +dit, je desire et je desire vivement ne pas mourir sans confession... +J'ai meme... il faut que tu l'entendes de ma bouche... j'ai pense que +si je venais quelque jour a tomber malade, je m'adresserais a toi pour +aller chercher un pretre; et je puis compter que tu me rendras ce +service, n'est-il pas vrai?" Il remarqua la surprise que me causait +une telle demande; il insista: "Tu me le promets, mon ami?..." Et il +me tendit la main... J'hesitai encore; mais la pensee que mon refus +affligerait ce bon ami l'emporta en ce moment sur toute autre +consideration: je pris sa main, je la serrai dans les miennes; je lui +promis, de mauvaise grace, il est vrai, ce qu'il me demandait; mais il +n'eut pas l'air de s'en apercevoir, et il me remercia affectueusement. + +"Des que le pauvre Alexis fut atteint de la maladie dont il mourut, +je ne le quittai plus. Je m'etais etabli dans sa chambre; le jour, +j'etais constamment a le garder; je le veillai toutes les nuits. Un +matin, le medecin venait de faire sa visite accoutumee. Il avait +remarque un grand changement en lui; des symptomes facheux s'etaient +manifestes; ses traits etaient visiblement alteres. Alexis se tourna +vers moi, souleva peniblement sa tete appesantie et s'efforca +vainement de parler; ses regards inquiets m'interrogerent; il me +sembla qu'il me disait: "Tu as oublie ta promesse... Et moi qui avais +compte sur ton amitie!...--J'y vais, j'y vais!" Je ne dis que ce +mot, et j'etais parti comme un trait. En entrant chez le cure de +la paroisse, je me sentais combattu entre le sentiment de la piete +fraternelle et je ne sais quelle mauvaise honte. "Monsieur, lui +dis-je, j'ai un ami dangereusement malade; il m'a demande de vous +aller chercher: je n'ai pu qu'obeir; car le voeu d'un ami, et surtout +d'un ami mourant, est une chose sacree." Nous nous dirigeames vers la +maison du pauvre malade; j'introduisis le pretre dans la chambre, et +je les laissai seuls. + +"Apres une demi-heure d'attente, je fus rappele; une ceremonie +religieuse se preparait. J'etais debout au pied du lit. Au moment +ou elle commenca, je deliberais en moi-meme si je garderais la meme +attitude. Mais si je me comporte ainsi, ne vais-je pas blesser le +coeur de mon ami?... Je n'hesitai plus; mon genou orgueilleux flechit, +et il resta ploye pendant tout le temps que le pretre fit les onctions +sacrees. Et cependant, a quoi pensais-je dans un tel moment?... A +prier?... Helas! je n'en avais plus le souci; j'etais a me demander +comment un esprit aussi distingue que l'etait Alexis put etre dupe +de semblables momeries. Telles etaient les detestables pensees qui +m'obsedaient; voila en quel abime j'etais tombe, o mon Dieu!... + +"Il ne restait plus qu'a accomplir une derniere ceremonie, la plus +importante de toutes. Le pretre ouvrit une boite d'argent; il en tira +avec respect une hostie consacree, et la presenta au malade, qui +recueillit un reste de forces et se souleva pour recevoir son Dieu. Je +le regardai. Oh! comment rendre l'impression dont je fus saisi a son +aspect? Ses mains s'etaient jointes, et elles s'eleverent au ciel, et +ses yeux aussi. Comme une glace limpide, ils reflechissaient les plus +belles vertus, la foi, l'esperance et l'amour... Je baissai la tete: +un sentiment inconnu, nouveau, avait traverse mon esprit; penetre +d'admiration pour mon ami, j'en etais venu a rougir de moi-meme. + +"Apres que le cure se fut retire, Alexis me tendit la main; je +l'arrosai de mes larmes. "Mon ami, dit-il, je te remercie; je n'avais +pas attendu moins de toi!..." Et, apres une courte pause, il ajouta: +"Je suis heureux maintenant!" Qui pourrait produire l'accent avec +lequel il prononca ses paroles? ... Ce n'etait pas l'accent d'un +homme, non: si les anges ont une langue pour exprimer leurs pensees, +c'est ainsi qu'ils parlent. "Je suis heureux!" Pauvre jeune homme! Et +il se voyait mourir a la fleur des ans, lui, dote des dons les plus +precieux de l'esprit et du coeur, lui, cheri de ses amis, adore de sa +famille! et il mourait loin de celle-ci, il mourait lentement, dans +des souffrances aigues! Qui donc pouvait lui inspirer des sentiments +semblables?... Qui?... A la foi seule il appartient de repondre a +cette question. + +"Et la religion qui opere un tel prodige serait-elle donc un jeu +d'enfant?... Non, me disais-je, elle est reellement divine... Il +pressentait ce qui se passait au dedans de moi, et il m'interrogea +d'un regard; je lui avouai tout en fondant en larmes. "Mon Dieu, +s'ecria-t-il, je vous benis! C'est maintenant que je puis le dire en +toute verite et dans l'effusion de mon coeur: Je suis heureux!" + +"Pendant la premiere periode de sa maladie, la douleur arrachait a +Alexis d'assez frequentes marques d'impatience; maintenant, pas un +murmure, pas une seule plainte. Il semblait que le Dieu qui venait +de descendre dans son sein y eut depose un tresor de douceur, de +resignation et de paix. Ainsi se passerent ses derniers jours. +Vous n'exigerez pas, monsieur, que je m'etende davantage sur cette +douloureuse catastrophe. Helas! quand je m'y porte par la pensee, +les paroles me manquent pour rendre ce que je sens; je ne sais plus +m'exprimer que par mes larmes." + +L'officier s'etait tu, sa tete s'etait inclinee sur sa poitrine. Je +respectai son silence. Il reprit la parole et continua: + +"Apres que nous lui eumes rendu les derniers devoirs, au retour de la +ceremonie funebre je m'enfermai dans ma chambre et j'y restai jusqu'au +soir. A l'entree de la nuit j'allai chez le cure. "Monsieur, lui +dis-je en entrant, je viens vous remercier...--Et de quoi donc? +interrompit-il avec un accent gracieux; je n'ai fait que mon devoir; +c'est la une des fonctions les plus essentielles de notre ministere, +et une des plus douces aussi quand nous trouvons des ames disposees +a l'accueillir comme l'etait votre ami. Oui, j'en ai la ferme +conviction, nous pouvons compter en lui un protecteur dans le +ciel----Monsieur, c'est a moi plutot a vous remercier... Je vois que +vous ne soupconnez pas le veritable motif qui m'amene ici... Pendant +que vous administriez les derniers sacrements a mon ami, j'etais la +(vous vous le rappelez peut-etre) a genoux au pied de son lit. J'etais +tombe a terre incredule; je l'ai vu communier et je me suis releve +chretien. Chretien! qu'ai-je dit? Ah! je ne le sens que trop, je suis +indigne de porter un si beau nom.--Je puis des ce moment vous le +donner, ce nom," dit le pretre; et me serrant tendrement entre ses +bras: "Oui, mon frere! mon cher frere! quiconque veut sincerement +revenir a Dieu, celui-la est reellement et dans toute la force du +terme un chretien.--Maintenant, mon Pere, j'avais un second but en +venant vous voir. J'ai prepare ma confession tout a l'heure, et je +vous prie de m'ecouter--Et, sans attendre de reponse, j'etais tombe +a ses pieds. Que vous dirai-je de plus, monsieur! De ce jour date ma +conversion..." + + + + * * * * * + + + +17.--TEL EST PRIS QUI CROYAIT PRENDRE. + +O Jesus! on me demande de parler, de dire comment je suis redevenu +chretien. On m'affirme que c'est pour la gloire de votre Sacre +Coeur... Des lors, comment resister?... Je parlerai donc; et puissent +beaucoup de pecheurs que je connais, qui sont mes amis, dont l'ame +m'est infiniment chere, se convertir comme moi! + +De ma premiere enfance il ne me reste que des souvenirs tres vagues; +cependant je vois toujours une grande image qui surmontait la statue +de la Vierge, et devant laquelle ma mere me faisait prier: c'etait +Jesus montrant son Coeur. Cette image me fascinait en quelque sorte, +parce que ma mere me disait: "Jesus te voit, et si tu n'es pas sage, +il te chassera de son Coeur." Le soir de ma premiere communion, quand, +selon la coutume, nous nous agenouillames pour la priere en famille, +je promis bien a Jesus de l'aimer toujours: en retour, je lui demandai +de me garder dans son Coeur... Mais, helas! les passions l'emporterent +bientot, je le dis pour l'instruction des jeunes gens; je fus victime +de ces deux fleaux terribles qui, de nos jours, les font mourir +presque tous a la vertu et a l'honneur: les mauvaises compagnies et +les lectures dangereuses. A vingt ans, j'etais le premier debauche de +ma ville natale. + +Pendant trente ans, j'ai entasse crimes sur crimes.... Je fus soldat, +et Dieu sait la vie que j'ai menee!... On m'envoya en Afrique a cause +de ma mauvaise conduite. N'osant plus me montrer a ma famille, j'y +restai longtemps; il fallut revenir cependant. Que faire? Me voila +ouvrier errant, cherchant de l'ouvrage de ville en ville, oblige +parfois de tendre la main, couvert de honte. J'etais descendu aux +derniers degres de l'impiete; je me trainais dans la fange des +passions. Ah! je rougis en ecrivant ces lignes. Mais c'est pour la +gloire de votre Sacre Coeur, o Jesus!... + +Paray-le-Monial, comme par hasard, se trouve sur ma route. La +ville etait en fete; des oriflammes brillaient aux fenetres; des +arcs-de-triomphe etaient dresses; une foule immense remplissait les +rues; l'air retentissait d'un chant qu'il me semble entendre encore: +"Dieu de clemence, o Dieu vainqueur!..." Surpris, je m'adresse a une +pauvre femme: + +--Qu'est-ce donc, lui demandai-je? + +--Comment! vous ne savez pas? C'est le grand pelerinage... + +--Ah!... quel pelerinage? pour quoi faire? + +--Mais pour honorer le Sacre Coeur de Jesus! + +--Le Coeur de Jesus! ou est-il donc? Peut-on le voir?... + +--Vous savez bien que non; mais il s'est manifeste a une religieuse de +la Visitation, a la Bienheureuse Marguerite-Marie; il lui a recommande +de le faire honorer par les hommes. + +--Ou est-elle, votre Visitation? + +Et, sur les indications de la pauvre femme, je me dirige de ce cote: +tous les sarcasmes, lus dans les journaux de cabarets contre les +pelerinages, me revenaient a l'esprit; je regardais avec ironie ces +hommes qui marchaient gravement, une croix rouge sur la poitrine; et +malgre tout cela, j'eprouvais une certaine emotion. En passant a cote +d'un groupe de jeunes gens, je fus meme frappe de ces paroles: + + Pitie, mon Dieu! pour tant d'hommes fragiles + Vous outrageant sans savoir ce qu'ils font! + Faites renaitre en traits indelebiles + Le sceau du Christ imprime sur leur front. + +J'arrive a la Visitation; je veux penetrer dans la chapelle; mais elle +etait pleine. + +En attendant que la foule se fut ecoulee, je regardais autour de moi; +a quoi pensais-je? Je ne m'en rends pas compte. Mes regards sont +attires par de grands tableaux en toile blanche sur lesquels des +inscriptions etaient gravees en lettres rouges. Je lis: _Promesses +de Notre-Seigneur Jesus-Christ a la Bienheureuse Marguerite-Marie_. +Je passe d'un tableau a l'autre, c'etaient des phrases absolument +vides de sens pour moi..., des mots auxquels je ne comprenais rien: +grace, ferveur, misericorde, tiedeur, perfection!... Mais tout a coup +une ligne me frappe: + +_Je donnerai aux pretres le talent de toucher les coeurs les plus +endurcis_. + +Toute mon impiete me saisit. Toucher les coeurs les plus endurcis! +Voila ce qu'ils ecrivent!... Eh bien! nous verrons... Pourquoi ne pas +essayer? Prenons-les au mot. Demandons un pretre... Quelle parole +pourra bien lui etre inspiree pour toucher un coeur endurci comme +celui-la?... Et je ricanais en me frappant la poitrine. + +Au meme moment, une religieuse passait a cote de moi; je me retourne +brusquement: + +--Je voudrais parler a un pretre, a un pretre de Paray-le-Monial. + +Elle m'introduit dans une petite chambre dont les murs, blanchis a la +chaux, portaient des inscriptions noires; je n'y fais pas attention. +J'avais ma fameuse phrase comme une arme invincible contre tous les +pelerins du monde! et je repetais en riant: _Je donnerai aux pretres +le talent de toucher les coeurs les plus endurcis._ Que va-t-il me +dire? + +Bientot, un pretre entre. Nous sommes en face l'un de l'autre. +Quelques secondes s'ecoulent... Il me regarde, attendant que je lui +parle. Moi, je n'avais dans tout mon etre que l'impiete et l'ironie; +et pourtant un tremblement passager me saisit. Le pretre s'en +apercoit: + +--Eh bien! mon ami, me dit-il. + +Ce seul mot me rend tout mon aplomb et toute mon arrogance. + +--Votre ami!... Ah! vous ne me connaissez guere. Je n'ai pas la foi, +moi! Je ne crois pas un mot de tout ce que vous me dites, et de tout +ce que vous ecrivez. Appelez-moi excommunie, mecreant, paien, tout ce +que vous voudrez; mais votre ami! a d'autres... + +Longtemps je lui parle sur ce ton. La phrase lue sur le tableau blanc +retentissait a mes oreilles avec l'ironique question: "Que va-t-il me +dire?" Le pretre etait devenu pale; mais pas un geste d'indignation +ne s'etait manifeste en lui. Sans repondre a mes propos impies, il me +fait de nombreuses questions. Je riais... il le voyait bien; mais +il ne comprenait pas le signe de tete qui accueillait toutes +ses demandes, et qui voulait dire: "Ce n'est pas cela!" J'etais +vainqueur... je triomphais. J'allais eclater de rire et lui avouer +tout... quand, soudain... ah! j'en fremis encore: + +--_Mon ami, avez-vous toujours votre mere?_ + +Dieu! quelle reaction se produit en moi! Coeur de Jesus, vous +m'attendiez la! Mon coeur se fond: les larmes jaillissent; mon corps +tremble. + +--Ma mere! vous me parlez de ma mere! Mais c'est vrai!... le +Sacre Coeur de Jesus!... Oh! je vois l'image devant laquelle je +m'agenouillais petit enfant, a cote de ma mere! ... Je relis ces +lignes que sa main mourante m'a ecrites, malheureux! auxquelles je +ne fis presque pas attention: "Mon enfant, je t'ecris de mon lit +d'agonie; je meurs du chagrin que tu m'as cause; mais je ne te maudis +pas, parce que j'ai toujours espere que le Sacre Coeur de Jesus te +convertirait." Oh! ma mere!... Tenez, Monsieur, j'avais lu a l'entree +de la chapelle que le Coeur de Jesus donnait aux pretres le talent de +toucher les coeurs endurcis. J'etais venu pour savoir ce que vous me +diriez, pour me moquer de vous. Je le sens; vous m'avez converti. + +Le pretre etait tombe a genoux. Il priait et il pleurait. + +Quand j'entrai dans le sanctuaire du Sacre Coeur, ce fut pour aller me +prosterner dans un confessionnal. Ce fut, quelques jours apres, pour +m'approcher de la Table sainte. + +Et maintenant, que tout cela soit pour la gloire de votre Sacre Coeur, +o Jesus! + +--Pretres! aimez le Sacre-Coeur, et vous convertirez des ames. + +Meres de famille qui pleurez sur les egarements de vos fils, priez +pour eux le Sacre Coeur de Jesus." + + + + * * * * * + + + +18.--COMMENT ON OBTIENT ON MIRACLE. + +Il y a quelques annees,--c'est un missionnaire qui raconte le +fait,--j'avais dit en chaire quel es enfants pieux pouvaient convertir +leur famille. Dieu permit qu'une enfant innocente et pure se trouvat +dans mon auditoire; son pere et sa mere l'aimaient comme une fille +unique qui doit heriter d'une grande fortune; c'etait leur bonheur, +leur joie, leur amour. Le lendemain, pres du saint tribunal, je vis +une enfant agenouillee comme un ange; je l'ecoutai. La pauvre enfant +ne pouvait parler, les sanglots etouffaient sa voix, elle avait les +larmes aux yeux. + +--Mon pere, vous avez dit que les enfants sages qui avaient une foi +vive convertiraient leur pere et leur mere. Depuis que je vous ai +entendu, j'ai prie, j'ai pleure, mon pere et ma mere ne sont pas +convertis. + +--Mais, ma pauvre enfant, ce miracle, je vous le promets. Il +s'accomplira, pourvu que votre foi soit constante. Et j'ajoutai: "Je +vais vous preparer moi-meme a la premiere communion." + +Elle revint les jours suivants, le temps passa bien vite. La pauvre +enfant disait toujours: + +"Mon pere, le miracle ne se fait pas; mes parents ne sont pas meme +venus vous entendre." + +La veille de la communion arriva. Apres avoir recu l'absolution, la +pieuse enfant se releve heureuse. Elle ne parlait pas; dans le chemin +elle rencontre une de ses jeunes compagnes et parentes, qui l'embrasse +avec effusion et lui dit: + +"Quel bonheur! mon pere et ma mere doivent communier demain avec moi." + +Alors la pauvre enfant devint triste, et ses yeux se mouillerent +de larmes. Son pere et sa mere l'attendaient cependant, et ils se +disaient: + +"Comme elle va etre heureuse!" + +A la vue de ses yeux gonfles par les pleurs, la mere la presse sur son +coeur et lui dit: + +--Mon enfant, tu nous avais annonce que tu serais si heureuse la +veille de ta premiere communion! + +--Ma mere, je suis malheureuse aujourd'hui. + +Et le pere, temoin muet de cette scene, ne put s'empecher de verser +des larmes et de dire: + +"Mon Dieu! que faut-il donc pour la rendre heureuse?" + +Aussitot l'enfant quitte les bras de sa mere, se jette dans ceux de +son pere en s'ecriant: + +--O pere! si vous vouliez! + +--Mais, ma fille, nous ne vivons que pour toi; dis-moi, que faut-il +faire? + +--C'est vous qui etes la cause de ma tristesse. + +--Nous? repond la mere. + +--Moi? repond le pere etonne. + +--Helas! reprit l'enfant. J'etais heureuse il n'y a qu'un moment; mais +ma cousine est venue me dire: + +--Tu ne sais pas, Berthe? mon pere et ma mere communient demain avec +moi. Alors je me suis dit pendant le chemin: "Et moi, demain, je serai +donc heureuse toute seule!" + +Le pere et la mere n'y tinrent plus; les larmes coulerent de leurs +yeux. Ils embrasserent cet ange, et lui dirent: + +"Oui, demain, tu seras seule; mais dans quelques jours tu +renouvelleras. Alors nous serons heureux tous les trois." + +Le surlendemain, ajoute le missionnaire, l'enfant triomphante +m'amenait son pere et sa mere en me disant: + +"Mon Pere, vous aviez raison, le miracle est fait; nous serons, dans +quelques jours, tous les trois unis a la Table sainte et tous les +trois heureux sur la terre." + + + + * * * * * + + + +19.--LE MARQUIS D'OUTREMER. + +Le marquis d'Outremer etait un vrai philanthrope. Il ne s'amusait pas +a fonder ces oeuvres qui ne figurent guere que sur le papier et qui +servent surtout a obtenir des decorations a leurs fondateurs. Il +vivait de tres peu, et ce qu'il eut pu employer de son superflu, +il preferait le donner aux pauvres, qu'il aimait, qu'il visitait +assidument, qu'il soignait lui-meme. Car, dans sa jeunesse, il avait +etudie la medecine, et le titre de docteur ne lui paraissait pas +messeant a cote de celui de marquis. Son defaut, c'etait d'etre non +seulement incredule, mais impie. + +Il avait une fille unique. Bien qu'il fut veuf et qu'il l'aimat avec +une extreme tendresse, Eudoxie, quand elle eut atteint ses vingt-cinq +ans, ayant manifeste le desir de se faire Soeur de Chante, le marquis, +chose etonnante pour un libre-penseur, n'y avait mis aucun obstacle. +Il s'etait contente d'eprouver la vocation d'Eudoxie par quelques mois +d'attente. Il avait consulte les directeurs de sa fille, et sa fille +etait devenue fille de Saint-Vincent de Paul. Depuis un an, on l'avait +chargee de la pharmacie, a l'hopital civil de Castres. + +Pendant le cholera, il passa bien des jours et des nuits, cote a cote +avec des pretres, au chevet des malades. Jamais il n'entrava leur +ministere; car, disait-il, il ne faut pas enlever au pauvre monde ses +consolantes illusions. Mais le devouement de ces bons pretres, +egal, sinon superieur au sien, n'entama pas seulement son Credo de +libre-penseur. + +Un matin du mois de janvier, il revenait de chez l'une de ses plus +pauvres pratiques. Le froid etait vif et le verglas si glissant qu'il +eut fallu des patins pour cheminer d'un pied sur a travers les rues de +la ville. + +Notre marquis-medecin glissa. En cherchant a se retenir, il se donna +une entorse. Outre le verglas, il faisait un affreux brouillard, de +sorte que notre homme gisait presque inapercu au coin d'une borne. +Tout a coup, de dessous une porte cochere, sortit une bonne laitiere, +alerte et robuste, comme on l'est a la campagne. + +"Eh! c'est vous, monsieur le marquis? dit-elle au pauvre +patient.--Comment me connaissez-vous, ma pauvre femme?--Comment je +vous connais? Mais qui ne connait pas dans le quartier M. le marquis +d'Outremer?... Eh! qu'est-ce donc qui vous est arrive?" Le marquis +raconta son accident. Elle saisit le marquis et se mit en devoir de le +porter elle-meme jusque chez lui. Par ce brouillard et ce verglas, il +y avait une bonne demi-heure de la borne a l'habitation du marquis. + +Pour oublier ce qu'il souffrait, le porte dit a la porteuse: +"Qu'est-ce que je puis faire pour vous? je vous promets de le faire, +si ce n'est materiellement impossible.--Monsieur le marquis, vous etes +pris. Ce que vous pouvez faire pour moi? Franchement, je ne croyais +pas avoir jamais l'occasion de vous le dire. Mais c'est de demander +un pretre, de l'ecouter avec votre coeur et de devenir bon chretien. +Savez-vous que c'est un vrai scandale de voir un brave homme tel +que vous du meme parti, en religion, que les debauches et les +partageux?--Vous etes saint Jean bouche d'or, laitiere. Mais j'ai +promis; je tiendrai. Je ferai venir un pretre. A lui, par exemple, de +me convaincre. J'assure d'avance que la besogne sera rude.--Et moi, je +promets qu'elle sera douce." + +Quand un homme loyal comme le marquis consent a entendre la parole de +Dieu, qu'il ne se raidit point contre elle, sa defaite est certaine, +cette bienheureuse defaite qui vaut mieux que toutes les victoires. +"Voyez-vous, disait-il a l'abbe Antoine, a leur seconde entrevue +seulement, c'est une permission de Dieu que l'on m'ait extorque cette +promesse, sans cela j'etais capable de mourir dans mon impiete. +Pourquoi? Je n'en sais rien. Par esprit de contradiction." + +Vous peindrai-je la joie et la reconnaissance de Soeur Eudoxie? Elle +ne put qu'ecrire a la bonne laitiere. Mais elle le fit avec une +eloquence qui ravit et en meme temps confusionna la pieuse femme. + +Quant au marquis, il ne tarissait pas. Lui qui avait toujours tant +aime les oeuvres de misericorde, il semblait qu'alors seulement il en +eut decouvert l'esprit, la raison d'etre, la celeste origine, et ce +baume qui, d'un coeur compatissant et chretien, coule a la fois sur +les plaies du corps et sur les plaies de l'ame, et semble, remontant +vers sa source, inonder le bienfaiteur lui-meme d'une suavite celeste. +"C'est pourtant a vous que je dois tout cela, disait-il. Que puis-je +faire pour vous?--Oh! monsieur le marquis, est-ce que la joie de +ramener une ame a Dieu n'est pas une assez riche recompense, surtout +quand il s'agit d'une aussi belle ame?" + +Un matin, la pauvre laitiere vint trouver le marquis. Elle etait +troublee et tenait une lettre a la main. "Eh bien, oui, dit-elle, si +vous voulez me remercier, priez Dieu pour mon pauvre garcon qui est +soldat en Afrique, et qui m'ecrit des choses navrantes... Je crains +bien qu'il ait perdu la foi." Le marquis pria. + +Soeur Eudoxie, de Castres fut envoyee a Toulouse, a l'hopital +militaire. L'hopital etait comble. Depuis huit jours, il etait arrive +d'Alger un nombre considerable de soldats malades. Soeur Eudoxie les +soignait de son mieux. Elle en remarqua un entre autres, tres jeune, +au sourire triste et doux: il etait mine par les fievres d'Afrique... +Autre chose encore le devorait. + +Avec ce tact exquis de la Soeur de Charite, qui est presque le tact +d'une mere, Soeur Eudoxie vit qu'il y avait la une blessure; que cette +blessure s'envenimait en devenant secrete, que la confiance peut-etre +allait la guerir. + +Un jour, tout naturellement, et sans que Soeur Eudoxie le lui +eut demande, le soldat lui raconta son ame. Il avait ete eleve +chretiennement. Sa mere n'etait pas seulement pieuse: c'etait une +sainte. + +Enfin, Soeur Eudoxie apprit le nom du jeune soldat. C'est dire qu'elle +redoubla d'efforts pour le ramener a Dieu. Il y avait la une dette de +reconnaissance filiale a acquitter. + +Un jour, elle aborda le malade en ces termes: "Je connais votre mere, +la bonne, l'ardente, la pieuse, la charitable Mme X... Elle a sauve +mon pere doublement: son corps, d'abord, puis son ame. Je voudrais +essayer de me liberer envers elle. Vous seul pouvez m'en fournir +les moyens: faites comme mon pere. Je ne dirai pas de vous rendre a +l'aveuglette, mais de consentir a ecouter un bon pretre." Jacques, que +les raisonnements avaient trouve insensible, se laissa emouvoir. + +Une fois le bon pretre a son chevet, une fois cette voix entendue, +au fond de laquelle Jacques ne pouvait meconnaitre la sincerite, la +tendresse, la vraie charite, l'obstacle fut leve. Il revint a Dieu du +fond du coeur. + +Jacques converti, le calme de son ame reagit sur son corps. La fievre +tomba. Et il eut vite son conge de convalescence. + +Oh! quelles douces larmes coulerent de tous les yeux, lorsqu'il +retrouva sa mere et le marquis! Et avec quels transports d'amour ils +benirent ensemble les misericordes divines! ... + + + + * * * * * + + + +20.--LA PLUS GRANDE VICTOIRE D'UN VIEUX GENERAL. + +Deux annees environ avant sa mort, arrivee le 24 fevrier 1845, le +general Bernard, marechal de camp de gendarmerie en retraite, membre +honoraire de la societe de Saint-Francois-Xavier, aborde, peu +d'instants avant la reunion, le directeur des freres des Ecoles +chretiennes, et lui frappant sur l'epaule avec une rudesse amicale: + +"Tenez, cher Frere, lui dit-il, je suis un vieux gredin, un pas grand' +chose. + +--Allons donc, avec cette figure, vous, un brave dont le sang a coule +sur nos glorieux champs de bataille, vous ne sauriez etre ce que vous +dites; si vous vous accusiez d'etre un retardataire vis-a-vis du grand +general de la-haut, a la bonne heure; mais vous lui reviendrez un jour +ou l'autre, et plus tot que vous ne pensez, peut-etre. + +--Franchement, les conferences de notre Societe, ce que je vois ici +comme ce que j'entends, tout cela me remue. Mais... c'est que... +c'est que... pour en finir, il y a la confession, et, comme on dit au +regiment: c'est le _hic_; une batterie a enlever me ferait moins +peur! + +--Peur d'enfant, mon general! La confession n'est un epouvantail que +de loin et pour ceux qui ne la connaissent pas. Elle ressemble a ces +pretendus fantomes dont se sauvent les poltrons, et sur lesquels il +suffit de marcher pour qu'ils s'evanouissent; ou mieux encore, c'est +comme une medecine qui parait amere au premier abord et qu'on trouve +de plus en plus douce a mesure qu'on la goute, sans compter qu'elle +guerit infailliblement le malade... qui veut guerir. Essayez +seulement, et vous m'en direz des nouvelles. + +--Hum ... hum ... A la maniere dont vous en causez, on croirait qu'il +s'agit d'une partie de plaisir, de quelque friandise delicieuse a nous +proposer! Et pourtant ... cette medecine, dont vous me faites une +peinture si seduisante, me parait encore a moi une vraie medecine, une +medecine d'autrefois, noire et effrayante... Mais voila la seance qui +commence, le commandant monte au fauteuil; aux armes et chacun a son +poste! et moi dans ma guerite, c'est-a-dire, dans mon coin. + +A quelques semaines de distance, une apres-midi, le Frere directeur +voit entrer dans la salle commune le general, tout radieux, et qui +accourt lui presser les mains avec force: + +"Oh! cher Frere! s'ecrie-t-il, une bonne poignee de main; et tenez, +il s'en faut de peu que je vous embrasse! je suis si heureux! plus +heureux que le jour ou j'ai recu la croix, et ce n'est pas peu dire. +Je crierais volontiers, comme ce jour-la: Vive l'empereur! Savez-vous +ce que j'ai fait ces jours-ci? + +--Non, mais je le soupconne a vos regards, repondit le Frere en +souriant. + +--Juste! Vraiment oui, j'ai fait le grand pas! tous les anciens +comptes regles! Au diable le vieil homme! Oui, cher Frere! j'ai suivi +votre conseil; je me suis confesse. Et que vous aviez bien raison: +Ca n'est effrayant qu'a distance et pour des poltrons! Il suffit +de commencer, et ensuite rien de plus facile, grace a ce bon cure. +Voyez-vous, a mesure que je parlais, je sentais comme un poids qu'on +m'otait par degres de dessus la poitrine; ou encore, j'etais comme +un homme qui rejette un poison qui lui tournait sur le coeur et sent +rapidement la sante revenir! J'ai rajeuni de trente ans; pour un rien +je m'envolerais au plafond; mais soyons sages et n'oublions pas que +nous avons des cheveux blancs: ne faisons pas rire vos ecoliers, qui +pourraient nous voir a travers les carreaux. Une fois encore, cher +Frere, je vous remercie, car a votre conseil vous aurez joint, je n'en +doute pas, les prieres. + +Le bon Frere etait presque aussi heureux que le general, et l'emotion +de sa parole le prouva bien a celui-ci. + +Le brave militaire, des lors, n'en fut que plus assidu aux reunions +de Saint-Francois-Xavier, qu'il edifiait par sa presence et qu'edifia +davantage encore le recit de sa mort. + +Le general, apres avoir accompli avec calme et recueillement tous les +devoirs du chretien, ordonna, avant que le pretre se fut eloigne, +qu'on fit venir toute sa famille. Celle-ci arriva tout en larmes, et +chacun se mit a genoux dans la chambre mortuaire. Il eleva alors la +voix et dit: "Mes enfants, je vous remercie de toutes les preuves +d'affection que vous m'avez donnees, et je vous prie de me pardonner +les peines que j'aurais pu vous causer en cette vie." + +Apres un silence de quelques moments, interrompu par les sanglots des +assistants, il reprit: + +"Vous tous que j'aime, je vous benis au nom du Pere, du Fils et du +Saint-Esprit." + +Puis il inclinait la tete, pendant qu'un dernier et paternel sourire +glissait sur ses levres. L'ame du juste etait devant Dieu. + + + + * * * * * + + + +21.--LE BOUFFON ET SON MAITRE. + +Un riche seigneur avait a son service, suivant la coutume d'autrefois, +un bouffon charge de le distraire par ses plaisanteries. Un jour il +le fit habiller a neuf des pieds jusqu'a la tete, et lui mit en meme +temps entre les mains une baguette de bouffon, en lui recommandant +expressement de n'en faire present a personne, si ce n'est a un plus +fou que lui. Le bouffon prit a coeur cet avertissement, et pour bien +de l'argent il n'aurait pas donne sa baguette. Quelque temps apres il +arriva que le seigneur tomba mortellement malade. Alors il s'appreta +a faire son testament; mais, comme dans ses bons jours il s'etait peu +occupe des pauvres et avait encore moins reflechi aux quatre choses +supremes, c'est-a-dire a la mort, au jugement, au ciel et a l'enfer, +il n'en fit pas plus alors que par le passe; il institua ses plus +proches parents heritiers de tous ses biens; quant a des aumones ou +d'autres dispositions charitables, il n'en fut point question. Pas un +signe non plus pour la confession ni pour le saint Viatique. + +En attendant, on pleurait et on gemissait dans le chateau, a la pensee +que le bon seigneur allait bientot quitter ce monde. Le bouffon, +averti de ce qui se passait, courut droit a la chambre et au lit du +malade, et lui demanda d'un air triste: "Maitre, j'apprends que vous +allez partir? Est-ce vrai?--Oui, repondit le malade d'une voix a +moitie brisee, oui, mon heure approche.--Ou voulez-vous donc aller? +Les chevaux sont-ils deja equipes, la voiture est-elle deja attelee? +Et vous, etes-vous tout pret a partir?--Je n'en sais rien.--Mais vous +devez pourtant savoir a quelle distance vous allez, et combien de +temps vous resterez dehors? Est-ce un mois, quinze jours, ou toute une +annee?--Je n'en sais rien.--Mais au moins reviendrez-vous?--Ah!.... +peut-etre jamais!...--Ainsi, repondit le bouffon d'une voix severe et +convaincante, avec un regard penetrant, vous faites un si grand voyage +que vous ne savez pas meme si vous reviendrez, et vous ne faites pas +un seul preparatif pour une route aussi longue et aussi dangereuse? +Tenez, prenez la baguette de fou, ajouta-t-il en la posant sur le lit +du malade, car vous etes un bien plus grand fou que moi!" + +Le malade commenca tout a coup a y voir clair; il reconnut, a sa +honte, que le bouffon n'avait jamais dit une verite plus grande. Et +alors, il fit distribuer beaucoup d'argent aux pauvres et se prepara a +faire le voyage en chretien[8]. + +[Note 8: Cette anecdote, deja ancienne, est rapportee par +Guillaume Pepin, ecrivain ecclesiastique.] + + + + * * * * * + + + +22.--UN EPISODE DE LA REVOLUTION. + +Pendant la crise la plus furieuse de la Revolution, quand Robespierre +etendait son sceptre de fer sur la France, quand Carrier se signalait +par ses noyades a Nantes, Lebon par ses massacres dans le midi, et +Javogues par ses fureurs dans le Forez, la fermete courageuse des +saints missionnaires de ces pays persecutes ne se laissait point +abattre; leur zele, au contraire, semblait acquerir de nouvelles +forces a la vue des malheurs de ces contrees et des dangers qui +planaient sur elles. + +Tandis que plusieurs confesseurs de la foi prodiguaient leur zele sur +d'autres points du diocese, M. l'abbe Coquet, (mort en 1845 cure +de Rozier-en-Donzy), avait choisi pour theatre de ses courses +evangeliques le centre meme de la persecution, Feurs, capitale du +Forez, et l'intrepide proscrit poursuivait sa mission sublime sous les +yeux pour ainsi dire de Javogues. On ne saurait raconter en detail +tous les actes d'heroisme, de devouement, de sainte audace, qu'il +accomplit pendant cette periode de terrible memoire; mais l'histoire +suivante en donne une bien haute idee, en meme temps qu'elle offre un +exemple des plus etonnants de la misericorde divine. + +Un jour, un envoye extraordinaire se presente dans le lieu de retraite +du saint missionnaire. "Une femme se meurt, s'ecrie-t-il, une femme +bien pieuse, bien devouee, mais qui ne peut se resigner a mourir sans +sacrements et qui exprime le plus vif desir de recevoir les secours +d'un pretre pour obtenir le pardon de ses fautes ainsi qu'une mort +tranquille." + +L'abbe, apres avoir ecoute l'envoye avec sa bienveillance ordinaire, +s'empressa de promettre les consolations de son ministere, dont on +reclamait l'assistance; mais a peine le premier courrier avait-il +disparu, qu'un autre entre et s'ecrie: "Monsieur l'abbe, on vient de +vous mander aupres d'une malade? Gardez-vous bien d'aller chez elle! +Depuis longtemps les satellites de Javogues, qui vous epient, ont +appris la maladie de cette femme, et ils ont decide entre eux de +saisir le premier pretre qui se presentera. Reflechissez: si vous +etes pris, au meme instant vous serez conduit a Feurs et dans les +vingt-quatre heures execute." + +Il y avait en effet de quoi reflechir: mais quand le devoir parle +au coeur d'un ministre de Dieu lui-meme, toute crainte est bientot +dissipee, et la decision ne se fait pas attendre. "Quoi qu'il arrive, +se dit l'abbe Coquet, le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis; je +suis appele, il faut partir..." + +Le soleil n'etait pas encore couche; le charitable pretre attendit +encore quelques instants, esperant, aide du ciel et des ombres +naissantes de la nuit, parvenir plus surement a son but. Enfin le +voila en marche; couvert d'habits de paysan, il s'avance dans la +campagne. Tout est silencieux autour de lui: les patres ont deja +regagne leurs chaumieres, et les craintes qu'on lui avait fait +concevoir sont bien pres de s'evanouir dans son esprit rassure. Il +s'approche de la demeure dont on lui a indique l'adresse; toutefois, +avant d'entrer, il jette un dernier regard autour de lui, et lance des +pierres dans les massifs d'arbres ou de verdure, afin de s'assurer +si personne n'est en embuscade pour le surprendre; mais, en fait +d'ennemis, il ne voit que quelques oiseaux effrayes qui sortent +precipitamment de leur retraite ainsi troublee. Il se tourne alors +du cote de la maison; la solitude de l'interieur rivalise avec la +solitude du dehors. "C'en est fait, se dit-il en lui-meme, tout danger +a disparu; on m'a trompe." Et, ouvrant la porte cochere, il traverse +rapidement la cour. + +A peine a-t-il franchi le seuil, qu'un grand nombre d'hommes se +jettent sur lui; les baionnettes l'enserrent dans un reseau de fer, +et de toutes ces poitrines ou le coeur n'a plus de place s'echappent +mille cris menacants: "Nous te tenons enfin, miserable! Assez +longtemps tu nous as echappe; cette fois tu n'echapperas plus.--Il +faut le fusiller a l'instant! crient les uns.--Non, disent les autres; +a demain la guillotine! Conduisons-le a Feurs: les traitres et les +brigands apprendront par sa mort ce qu'ils doivent attendre des vrais +patriotes!" D'autres enfin ne s'en tiennent pas a ces brutalites +et les rendent encore plus ameres par des imprecations, par des +blasphemes. + +Durant cette terrible scene, l'abbe Coquet gardait un profond silence +et faisait interieurement le sacrifice de sa vie. Cependant, a force +de vociferations, de trepignements, d'agitation furibonde, les +poitrines a la fin s'epuiserent, les cris cesserent. Le bon pretre +saisit alors ce moment de calme pour adresser quelques paroles a cette +horde sauvage. "Mes amis, leur dit-il, je ne suis ni un traitre ni +un monstre, comme vous vous l'imaginez; je n'ai jamais rien fait +d'hostile ni contre le gouvernement ni contre le pays. Tout mon role +se borne a porter secours aux infirmes, aux malades, a les consoler +dans leurs maux, a leur apprendre a bien mourir. Vous le voyez par +cette femme qui languit sur son lit de douleur dans une chambre +voisine. Je ne vous demande qu'une grace, c'est de me laisser lui +porter les dernieres consolations. Vous ferez ensuite de moi ce que +vous voudrez." + +Un pareil discours etait fait pour attendrir les coeurs les plus durs. +"Va! s'ecrie apres un moment de silence un de ces forcenes, va! nous +te tenons, tu ne nous echapperas plus." + +L'abbe Coquet entre donc dans la chambre de la malade; il apercoit en +meme temps une fenetre donnant sur le jardin; il pourrait s'echapper +par cette issue, mas il n'a garde d'en profiter. "Que je suis +malheureuse! s'ecrie la malade en le voyant s'avancer vers elle, que +je suis malheureuse d'etre la cause de votre captivite, peut-etre +de votre mort! Mais j'avais trop besoin de vos secours au moment si +redoutable de la mort... Ne craignez rien du reste; la sainte Vierge, +que j'ai bien priee cette nuit passee et les nuits precedentes, m'a +fait comprendre qu'il ne vous serait fait aucun mal. Veuillez donc +entendre ma confession et m'administrer les derniers sacrements." + +Depuis un instant le pretre etait dans l'exercice de cet auguste +ministere, quand les revolutionnaires, se ravisant, prennent la +resolution d'entrer dans la chambre de la malade; ils voulaient +empecher le pretre, leur captif, de s'echapper par la fenetre dont +nous venons de parler. Mais aussitot entres, emus par tout ce qu'il +y a de touchant dans l'administration des derniers sacrements, ces +hommes naguere si farouches tombent subitement a genoux et semblent +plonges comme dans une extase. D'autres arrivent, ils sont terrasses +de meme. Le pretre, tout entier a ses fonctions sacrees, aux +exhortations qu'il adressait a la malade, ne s'etait pas meme apercu +de cette scene etrange. + +Les ceremonies terminees, l'abbe Coquet quitte le chevet de la +mourante pour s'occuper de son propre sort. "Allons, mes amis, dit le +genereux martyr en s'adressant a ses bourreaux, je suis a vous. J'ai +fait mon devoir, disposez de moi, je ne crains rien; mon corps peut +perir, mon ame est dans les mains de Dieu." Mais, o surprise! o +merveilleux effet de la grace divine! lorsque la victime croit marcher +au supplice, elle devient au contraire l'objet du plus beau triomphe +que puisse ambitionner le coeur d'un pretre. Les bourreaux se taisent, +les menaces sont bien loin deja des levres qui les ont proferees; +la haine a fait place a l'amour, l'impiete a la foi, le crime au +repentir. Tous ces tigres alteres de sang qui s'elancaient naguere sur +le ministre de Jesus-Christ comme sur une proie, sont la a ses pieds, +renverses, comme Paul sur le chemin de Damas, par une puissance +invisible, et confessant a haute voix le Dieu qu'ils osaient +persecuter dans la personne de son representant sur la terre. Le +croirait-on? le chef de cette horde sanguinaire, l'organisateur de ce +guet-apens etait le fils meme de la pieuse femme qui achevait en ce +moment sa paisible et sainte agonie. Le miserable, loin d'adoucir, de +consoler les derniers moments de sa mere, n'avait pas craint d'offrir +en spectacle, a ses yeux qui allaient se fermer, les preparatifs d'un +meurtre et du meurtre de son confesseur!... + +Mais la grace divine venait de toucher son coeur comme celui de ses +complices. Les armes lui tombent des mains; a son tour il implore le +pardon du pretre qui avait vainement sollicite sa clemence. Qu'on juge +de l'emotion de ce dernier. Il benit Dieu en versant des larmes et +recoit avec une joie inexprimable ces brebis perdues qui reviennent au +bercail. Puis, apres avoir entendu les aveux des coupables, il fait +descendre sur eux le pardon en prononcant les paroles sacramentelles, +et tous ensemble redisent les bontes infinies du Dieu des chretiens +pour lequel il n'est aucun crime sans misericorde, si le pecheur est +penetre d'un vrai repentir. + +Tous se separent alors en se disant adieu comme des freres, et le +missionnaire regagne sa retraite, le coeur debordant de consolation et +de reconnaissance. + + + + * * * * * + + + +23.--LE ZELE RECOMPENSE. + +Une personne tres pieuse avait un frere, etudiant en medecine, qui +s'etait laisse entrainer par le torrent des mauvais exemples et avait +renonce aux pratiques de la religion. + +Leur mere souffrait d'une maladie de langueur, qui la conduisait peu +a peu au tombeau. Mais ce qui la desolait, c'est qu'elle se sentait +impuissante a arreter le debordement d'impiete de son fils. + +La fille, qui comprenait l'etendue de la douleur de la pauvre mere, et +voyait son malheureux frere courir ainsi a la damnation, s'approcha la +veille de Noel du lit de la malade: "Maman, dit-elle, si je pouvais +aller a minuit a la messe a Notre-Dame-des-Victoires, quelque chose +me dit que l'Enfant de la creche m'accorderait la conversion de mon +frere.--Ma pauvre enfant! qui t'accompagnerait? Je n'irai jamais plus +avec toi a la messe de minuit.--Eh bien! mon frere.--Ton frere! y +songes-tu? lui qui eprouve une si grande horreur pour l'eglise, qu'aux +enterrements il ne veut pas entrer et attend a la porte, esperes-tu +qu'il te conduirait?--J'essaierai de le decider.--Je ne demande pas +mieux; mais je crains que ton eloquence comme tes caresses ne soient +inutiles. + +L'etudiant en medecine recut de tres haut la proposition, qu'il appela +saugrenue. Tant de colere cependant denote ordinairement un reste de +foi, prisonniere de l'impitoyable libre-pensee. + +Sa soeur insista, et, vaincu par cette persistance, vers minuit, +heure a laquelle un homme du monde n'aime pas a dire qu'il prefere +se coucher, l'etudiant la protegeait sur le chemin de la messe et +s'installait aupres d'elle pour la proteger au retour. + +La ceremonie fort belle de Notre-Dame-des-Victoires paraissait +l'interesser; il regardait avec une sorte d'avidite ce spectacle +oublie et ne s'ennuyait pas. + +Au moment de la communion, il fut fort etonne; tous defilaient pour se +rendre a la sainte Table. On arriva a son rang, les voisins sortirent, +sa soeur aussi. Il se vit seul. Le vide lui causa une impression +etrange... + +Cependant sa soeur recevait l'Enfant-Jesus en la creche de son coeur +et le rechauffait de l'ardeur de sa priere pour le jeune incredule. +De son cote, le libre-penseur, pret a resister fierement aux +sollicitations de tous les chretiens assembles dans l'eglise, +succombait sous le poids de l'isolement ou l'avaient laisse ses +quelques voisins; disons le mot: il eut peur. + +Un souvenir d'enfance domina son esprit, il tomba a deux genoux, et +une explosion de sanglots sortit de sa poitrine... + +La jeune fille cependant revenait devotement; elle voit cette +abondance de larmes, et son frere qui se penche a son oreille pour lui +dire: Ma soeur, sauve-moi! Un pretre! je suis ecrase sous le poids de +mon indignite! Un pretre! un pretre! + +Ce fut sa soeur qui eut a moderer l'impatience de ce neophyte. A +l'issue de la ceremonie, le pretre fut trouve, et bientot le jeune +homme embrassait sa mere, en lui disant: Je vous rends votre fils. + +On ne reposa point en cette belle nuit, pas plus qu'a la creche de +Bethleem, et a six heures du matin tous deux etaient revenus a la meme +place en l'eglise de Notre-Dame-des-Victoires. + +Au moment de la communion, tous quitterent leur rang pour aller a la +sainte Table; l'etudiant les suivait. Une jeune fille restait seule +prosternee a deux genoux, et le pave qui avait recu la nuit les larmes +de repentir, recevait encore des larmes; mais c'etaient des larmes de +joie. + + + + * * * * * + + + +24.--SAGESSE ET FOLIE. + +Vers l'annee 18l0, vivait a Clermont en Auvergne un ouvrier serrurier, +travailleur habile et courageux, mais qui malheureusement se livrait +de temps en temps a quelques exces. A la suite d'un ecart de regime, +qui l'avait rendu momentanement malade, il passa une nuit fort agitee: +il eut un songe, dans lequel sa soeur qui etait morte en religion lui +apparut, lui reprocha son inconduite, et le conjura de revenir aux +sentiments dont leurs parents leur avaient toujours donne l'exemple. + +Cette apparition lui fit une telle impression qu'il se leva, se rendit +a l'eglise la plus proche, et, comme elle etait encore fermee, il se +mit a genoux sur les marches et attendit l'ouverture des portes; il +entra alors, entendit la messe, s'adressa a M. le cure et revint de +nouveau apres son repas. Pendant les deux jours suivants il fit la +meme chose: le changement qui s'etait opere en lui parut si etrange +que le maitre de l'auberge ou il logeait pensa qu'il avait affaire a +un fou, et pria le medecin de venir examiner son locataire. + +Aux interrogations du medecin, l'ouvrier repondit: "Monsieur le +docteur, je vous remercie de votre interet; mais je me porte bien; +j'ai ete fou, il est vrai, je l'ai meme ete longtemps, mais je suis +gueri; je le sens, Dieu merci; je me trouve en possession de mon bon +sens, et puis j'ai un docteur que je vois tous les jours, et que je +vais encore aller trouver; je vous demande la permission de ne pas +en changer." Il revint a son auberge apres une derniere visite a +l'eglise, paya sa note, fit son paquet et se mit en route pour Paris, +ou, marcheur intrepide, il arriva en cinq jours; la il se remit +courageusement au travail; debout avant le jour, il n'allait a +l'atelier qu'apres avoir entendu la messe, et pendant une annee +entiere il ne porta pas a ses levres une seule goutte de vin. + +Une autre epreuve l'attendait. Il s'etait fait une loi de ne pas +travailler le dimanche, les railleries ne purent triompher de sa +resistance. Patrons et ouvriers conspiraient contre lui; on lui +remettait un travail soi-disant presse le samedi soir, il offrait de +travailler la nuit, mais son offre etait repoussee; il fallait passer +a la caisse et regler son compte, cela lui arriva dans douze ateliers. + +Ce fut alors qu'il rencontra une personne dont les sentiments pieux +etaient conformes aux siens; il l'epousa, et se mit a travailler pour +son compte. Dieu benit son travail et il parvint a se procurer une +petite fortune. + +Etant alle dans une ville d'eaux thermales pour la sante de sa femme, +le genereux chretien s'y fixa et pendant huit ans prit part a +toutes les oeuvres charitables. Entre dans la conference de +Saint-Vincent-de-Paul, il s'adonna de tout son coeur au soulagement +physique et moral des familles qui lui etaient confiees, il ne +remettait jamais d'un jour la visite a leur rendre et se montrait +genereux a leur egard. Il s'enquerait, a la fin de chaque seance, de +l'absence de ceux de ses confreres qui ne s'etaient pas presentes, et +se chargeait avec bonheur de leur porter leurs bons pour eviter tout +retard dans la delivrance des secours. + +Les souffrances ne lui furent pas epargnees; opere plusieurs fois +de la cataracte sans succes, il etait presque aveugle, mais cette +infirmite ne l'empechait pas de faire des courses nombreuses pour le +service des pauvres, ou de se trouver devant la porte de l'eglise +avant qu'elle ne s'ouvrit; c'etait une habitude qu'il ne perdit +jamais; il servait a genoux six ou sept messes tous les jours. Il +s'eteignit, il y a quelques annees, dans une maison de charite de +Marseille au moment ou il se preparait a un acte de piete desire +depuis longtemps: un pelerinage a Jerusalem. On a retrouve dans des +lettres ecrites par lui des preuves que l'_Imitation_ etait sa +lecture favorite. + +Ce fervent chretien merite d'etre cite comme un modele de parfaite +conversion. + + + + * * * * * + + + +25.--LE TERRIBLE ARTICLE. + +Lors de mon dernier sejour en Normandie, raconte un medecin bien +connu, le maire d'une commune voisine de Caen, s'affichant depuis +longtemps comme libre-penseur, devint malade de la poitrine. Sa femme +et sa fille, personnes pieuses, voyant que son etat etait menacant, +userent de toutes leurs industries pour obtenir qu'il laissat venir le +pretre. A la fin, il leur dit: "Eh bien! soit, faites-le venir, votre +cure; mais avertissez-le que je lui dirai son fait." + +Les deux pauvres femmes allerent trouver le cure de la paroisse, a qui +elles rapporterent cette reponse. Il parut tres peu s'en effrayer, car +il les pria d'annoncer sa visite pour le lendemain. + +Le lendemain donc il se rendit chez le malade, et fut immediatement +introduit dans sa chambre. Il le trouva tenant a la main un journal. + +"Monsieur le cure, lui dit celui-ci a brule-pourpoint, vous me +surprenez relisant la loi Ferry. J'en etais precisement a l'article 7. +Que pensez-vous de cet article? + +--Je pense, repliqua le cure, apres un moment de reflexion, que vous +en etes egalement a un article qui devrait vous preoccuper bien +davantage. + +--Et cet autre article, quel est-il? + +--Je n'ose vous le dire. + +--Parlez, monsieur le cure, parlez; vous savez que je n'aime pas les +mysteres. Et il appuya sur ce mot d'un ton tres significatif. + +--Puisque vous l'exigez, reprit le pretre, je parlerai, quoi qu'il +m'en coute. Sachez donc que l'article auquel j'ai fait allusion, +c'est... l'article de la mort." Et il se retira. + +Le libre-penseur savait bien qu'il etait gravement atteint, mais il ne +se croyait pas si pres du moment fatal. La declaration du pretre le +jeta dans la stupeur, et, grace sans doute aux prieres de son epouse +et de sa fille, la stupeur produisit l'effroi, avec le desir de la +conversion. + +Quelques jours apres, il faisait appeler le meme pretre et se +reconciliait sincerement avec Dieu. + + + + * * * * * + + + +26.--LE TROTTOIR. + +Vous ne sauriez concevoir le nombre et la variete des petits +contentements que l'on eprouve dans la pratique de l'abnegation et de +l'obligeance sur le trottoir, dans les grandes villes et surtout a +Paris. Suivons celui-ci, qui est des plus etroits. + +Un insolent vous voit venir, et il indique par son attitude une +certaine resolution a l'impolitesse. Vous descendez froidement, et: +Passe sans obstacle, homme fort, je triomphe de toi et de moi! + +Un peu plus loin, une pauvre femme, mal vetue et bien modeste, vous +voit venir aussi; deja elle cherche la place de son pied sur le pave +glissant. Vite vous la devancez... Un hommage a la pauvrete, que tout +le monde opprime ou dedaigne, est chose bien louable. + +Plus loin encore, le passage est scabreux: sur la chaussee, de +la boue, des paveurs, un tombereau d'ordures suivi de plusieurs +charrettes. Pour vous le peril et la souillure de la rue, pour les +autres le trottoir. On a compris, et on vous salue avec un air +d'admiration et de sympathique reconnaissance. + +Ah! nous oublions trop la fecondite merveilleuse des principes +chretiens. Le moindre devoir rempli a des approximatifs imprevus qui +naissent sous nos pas pour nous produire un surcroit de merite et un +salaire de delicieux plaisirs! Vous ne vouliez etre que patient avec +courage, vous devenez tout de suite bienveillant sans effort; puis +votre bienveillance va se transformer en une sorte de vertu gracieuse +qui determinera l'apparition d'une foule de charmants petits +faits.--Le trottoir etait hier une arene ou votre orgueil subissait un +pugilat onereux; aujourd'hui, c'est la plate-bande d'un jardin ou les +fleurs s'epanouissent. + +Mon point de vue une fois accepte, je defie que l'on trouve une +situation et un lieu plus commodes pour acquerir le gout du devoir +et s'y fortifier petit a petit. Tout en allant a vos affaires, vous +accomplissez, une multitude d'actes vertueux qui laissent derriere +vous une precieuse semence. Avec le droit, vous semiez des cailloux; +avec le devoir, vous semez de bons exemples. De plus, votre patience +se fortifie, et vous faites la conquete de l'humilite, la plus belle +des vertus. + +Il y a quelques annees, pour me rendre a mon bureau, je suivais chaque +matin la rue du Four. Tres souvent j'y rencontrais un homme dont le +vetement indiquait un ouvrier a son aise. + +Nous nous croisions. Je descendais toujours du trottoir. Lui recevait +l'hommage et continuait toujours de son pas vainqueur. + +Un matin, la rue etait plus malpropre et plus obstruee que +d'ordinaire. Il y avait vraiment du merite a ceder la belle place. Je +voyais venir mon superbe ouvrier. Il crut que je ne m'executerais pas +de bonne grace. Il souriait insolemment et se disposait a me faire +obeir. + +Je me sacrifiai a propos, sans hesitation, mais non pas sans dignite. + +Cela le surprit. Il se retourna et me suivit des yeux, jouissant de +mes difficultes avec un air de bravade. + +J'avais aussi tourne la tete; son orgueil imbecile se brisa contre +un regard fixe et froid que je maintins sur lui pendant quelques +secondes. Je sentis qu'il m'en garderait rancune. + +En effet, le lendemain, le surlendemain encore, il me parut courrouce. +Une resistance de ma part lui eut ete bien agreable! Il l'attendit en +vain. + +Un des jours suivants, la pluie se mit a tomber tout a coup. La rue du +Four ressemblait a un de ces chemins vicinaux de la Brie pouilleuse, +ou le paysan monte sur son ane ne se hasarderait pas l'hiver, par +crainte d'y perdre sa monture. + +Les pietons, bien ou mal vetus, les marchandes de noix ou de +maquereaux se remisaient sous les grandes portes. Quoique muni d'un +parapluie, je fis de meme, et je me melai a un groupe de pauvres gens +qui attendaient la fin de la giboulee en geignant. + +Mon homme etait la! Nous nous regardames du coin de l'oeil. Il +paraissait de mechante humeur, et la pluie le contrariait evidemment +plus qu'aucun de ses voisins. + +Je prononcai a son intention quelque phrase banale sur le temps. + +Il repondit, comme se parlant a soi-meme: + +--Oui, un joli temps, quand on est presse! Je suis attendu dans une +maison, a cent pas d'ici, chez des bourgeois. Je voudrais y arriver +propre, et il faut que je reste la. Je vais peut-etre manquer une +bonne affaire. + +Je devinai que mon parapluie lui faisait envie, et me placant +brusquement bien en face de lui: + +--Monsieur, lui dis-je en affectant une politesse souriante, si +vous etes attendu dans le voisinage, prenez mon parapluie. Vous le +renverrez par une domestique ou un concierge; il vous suffira de +remarquer le numero de la maison en sortant d'ici. + +--Mais, monsieur, si j'allais garder votre parapluie? Vous ne me +connaissez pas. + +--Si, si, je vous connais. + +L'ouvrier crut a une allusion sur ses arrogances passees envers moi. +Il devint rouge. Je continuai du ton le plus aimable: + +--Je vous connais aussi bien que vous vous connaissez vous-meme, et je +suis sur que vous me renverrez tout de suite mon parapluie. Le voila, +partez vite. + +Il se laissa faire. Au bout de dix minutes, mon parapluie me revenait +avec une bonne femme qui fit tres verbeusement la commission de +reconnaissance. + +Je devais m'attendre a un changement radical dans les procedes de mon +homme. Il guettait une premiere rencontre. Pour moi je tenais peu a +une liaison au moins inutile. A la premiere rencontre, je passai vite. +Il ne put que m'envoyer un beau salut, que je lui retournai par un +geste tres civil: un salut d'egal a egal. + +A partir de cette minime obligeance dont j'avais honore son caractere, +je remarquai que non seulement mon fier ouvrier descendait du trottoir +a la hate pour me faire place, mais encore qu'il avait renonce a ses +anciennes pretentions; car je m'amusais a l'etudier, et je le vis plus +d'une fois, a distance, ceder le pas avec un empressement semblable au +mien. Il se christianisait sans le savoir! + +Les lois de Dieu sont grandes! Le moindre acte impregne du sentiment +chretien a quelquefois des consequences d'une etendue extraordinaire. +Nous n'en sommes pas toujours temoins. + +Un dimanche, par un beau jour de mai, je me promenais de long en +large sur la place Saint-Sulpice, en attendant la messe basse de neuf +heures. + +Si peu que je fisse attention aux personnes qui passaient pres de moi, +il m'etait impossible de ne pas voir le profond salut que venait de +m'adresser un promeneur. + +Ai-je besoin de dire que c'etait encore mon ouvrier? Sa confortable +toilette l'avait transforme! + +Precisement parce qu'il me parut dispose a la discretion, sinon au +respect, je l'abordai. + +Il avait le sourire fin. Il parlait peu. Ses paroles n'etaient point +oiseuses. J'usai les banalites de la conversation sans qu'il y +repondit rien que des monosyllabes. Et puis je me tus. + +Le brave homme me declara alors que mon opiniatrete a descendre +du trottoir, pour lui ceder la place, l'avait fort surpris, fort +intrigue, et qu'en dernier lieu, alors qu'il me supposait irrite +enfin par sa bravade tout directe, mon extreme obligeance au sujet du +parapluie avait bouleverse son humble raison. Il me supposait un but, +un motif. Il cherchait, il ne comprenait pas. + +--Comment vous appelle-t-on? lui dis-je. + +--Jean. + +--C'est un nom favorable. Monsieur Jean, autrefois le trottoir de la +rue du Four etait pour vous l'instrument d'un orgueilleux despotisme. +Chacun se sentait contraint de descendre a votre approche. Depuis que +je vous ai prete mon parapluie... + +--Ma foi, monsieur, depuis l'histoire du parapluie, j'agis tout +autrement. J'ai eu l'idee de faire comme vous! D'abord je suis +descendu pour les femmes et pour les vieillards, petit a petit je suis +arrive a descendre pour tout le monde; et, vous ne le croiriez pas! +aujourd'hui, si quelqu'un me previent, cela me fait de la peine; il me +semble que l'on a mauvaise opinion de moi, et que l'on me prend pour +un homme d'un tres vilain caractere. + +--Eh bien, votre orgueil a fait place a l'esprit de douceur; vous vous +etes ameliore; vous etes entre dans la bonne voie; peut-etre irez-vous +loin dans cette voie ou l'on ne recueille que des plaisirs, tout en +epurant et en grandissant son caractere. Mon but est atteint. + +--Mais qu'est-ce que vous y gagnez? Qu'est-ce que cela vous fait? + +Je lui montrai l'eglise. Il me repondit par une grimace. Un banc etait +la. J'allai m'y asseoir. Sur un imperceptible signe amical, le +brave Jean vint prendre place pres de moi, non sans rire sous cape, +convaincu qu'il etait que j'allais le precher. + +Le precher! je n'aurais eu garde. Il y a temps pour tout. A chacun sa +fonction, d'ailleurs. Mon neophyte etait un homme de quarante ans, un +brave ouvrier; son instinct le portait au bien assez directement; avec +lui il suffisait d'agir tres simplement. + +--Monsieur Jean, je vous montrais du doigt l'eglise, ou je vais aller +entendre la messe tout a l'heure. Vous, vous n'allez pas a la messe, +je le sais. Je l'ai compris a votre grimace. Mais vous irez un jour +comme moi. + +--Cela ne m'etonnerait pas trop. Vous avez deja fait un miracle a mon +profit. + +--Je n'ai pas toujours ete pieux; je le suis devenu a l'aide de la +reflexion. Il plut a Dieu de decider mon retour par ce chemin. Mon +seul merite est d'avoir obei a son impulsion: nous ne saurions jamais, +en face de lui, pretendre a un autre merite que celui de l'obeissance. + +--Mais pour obeir ainsi, il faut croire en Dieu; et il ne depend pas +de nous de croire! + +--Mon cher Jean, vous vous trompez. Sans vous rien dire de la grace, +ce qui ressemblerait a une predication, je vous affirme qu'il depend +de nous de croire. + +---Alors je n'y comprends plus rien. + +--Compreniez-vous mon empressement a descendre du trottoir lorsque +vous approchiez, et l'offre de mon parapluie? + +--Enfin, monsieur, est-ce que vous voulez me rendre devot? + +--Ne riez pas. Vous etes bien devenu patient, meme obligeant, sur ce +trottoir ou vous vous pavaniez en roi il y a six semaines. + +--Oui, c'est bien drole! S'il y a un secret, dites-le-moi. Par +exemple, je ne m'engage pas a rien faire de contraire a mes opinions. + +--Ah! vous avez des opinions! Dites-moi, vous avez aussi de la +loyaute? + +--Pour ca, je m'en vante. + +--Cela suffit. Tant qu'une seule vertu catholique demeure dans +l'homme, elle peut devenir, elle devient tot ou tard une fondation sur +laquelle la Providence divine rebatit tout l'edifice ruine. Ah! vous +etes loyal! Eh bien, Dieu vous connait, il vous suit au travers du +monde, et il vous aidera. + +--Mon cher monsieur, vous tapez a bras raccourci sur tout ce qu'il y a +dans ma tete. Pour un rien, je me mettrais en colere. Mais je ne veux +pas etre ingrat envers vous. Faites votre affaire; cette fois-ci je +vous ecoute tres serieusement. + +--Bien. Une remontrance vous ennuierait; vous hausseriez les epaules. +De longues explications religieuses et morales auraient a peu pres le +meme resultat. Vous bailleriez dans le creux de votre main. + +--C'est vrai. + +--Cependant, si l'on vous disait: La foi vous viendra, a la condition +d'un acte simple et loyal accompli en moins de dix minutes, et qui +n'aura pas d'autre temoin que Dieu, vous accepteriez la foi? + +--Je l'accepterais... + +Je me levai; l'ouvrier se leva. Nous marchames a petits pas en +regardant l'eglise. + +--Monsieur Jean, savez-vous encore votre _Pater_? + +--Oh!... + +--Et pourriez-vous le reciter couramment? + +--Oui, quoique cela ne me soit pas arrive trois fois depuis ma +premiere communion. + +--Voici l'eglise devant nous. Entrez froidement. Si un murmure s'eleve +dans votre esprit, faites-le taire; dites-vous: J'ai promis d'etre +loyal, je dois etre loyal. + +--Je le serai. + +--Vous irez au benitier, que les fideles assiegent quelquefois. Vous +prendrez de l'eau benite. Vous ferez le signe de la croix lentement et +la tete haute, en homme de coeur qui a contracte une obligation et +qui la remplit. Puis vous vous isolerez au milieu de la foule. Alors +recueillez-vous l'espace d'une minute; rappelez-vous la promesse +qui vous engage et que vous etes tenu a degager strictement. Faites +ensuite de nouveau le signe de la croix, et debout, une main dans +l'autre main, recitez le _Pater_ a voix basse, doucement, tres +doucement. Vous ferez ensuite encore un signe de croix, et vous +sortirez de l'eglise. + +--Apres cela? + +--Rien. + +--Je comprends. + +--Pourquoi hesitez-vous? + +--C'est plus difficile que cela ne le parait. + +--Moins difficile que de ceder la place sur le trottoir. + +--Et si je faisais ainsi que vous me l'avez dit, vous pensez..? + +--Je pense que cet acte bien simple sera un jour votre plus grand et +votre plus beau souvenir. Mais si vous ne vous sentez pas maintenant +l'energie et la loyaute necessaires ... + +--Ah! on ne doit pas remettre ces choses-la au lendemain. + +--Adieu; je vous predis que vous serez bientot un solide et fier +catholique. + +Je lui serrai la main, et je m'eloignai rapidement, sans detourner la +tete, demandant a Dieu de faire le reste. + +Pendant un mois, loin de chercher Jean, je l'evitais. Mais Paris +est bien moins grande ville qu'on ne le pense. Jean m'avait guette, +m'avait suivi, et il etait parvenu a connaitre mon nom et mon adresse, +plus avance en cela que moi, qui ne savais de lui que son prenom de +Jean. + +Un matin je recois une lettre de faire-part. Il s'agissait d'un +mariage pour le lendemain, entre M. Marteau et Mlle Gilquin, qui +m'invitaient a assister a la benediction nuptiale. Des noms inconnus; +cela arrive de temps en temps. On cherche. Est-ce mon boulanger, mon +fruitier, mon epicier? Ici se rencontrait un obstacle bizarre: M. +Marteau exercait la profession de fabricant de formes pour chaussures. + +Je stimulai mes souvenirs: aucune lumiere. A la fin, je remarquai que +le fabricant de formes de chaussures avait, entre autres prenoms, +celui de _Jean_. Mais une observation de l'autre Jean m'etait +demeuree dans la memoire: "J'ai de petits enfants," m'avait-il dit... +Le Jean du trottoir etait donc marie; ce ne pouvait etre mon neophyte. +Et cependant quelque chose me disait que ce devait etre lui... + +Mon incertitude cessa bientot. + +Je venais de diner: j'allais sortir. Un timide coup de sonnette +m'annonce un visiteur. On ouvre. J'ecoute le nom: "M. Jean Marteau." + +C'etait le mien! c'etait mon ouvrier de la rue du Four et de la place +Saint-Sulpice! + +--Entrez, monsieur Jean, asseyez-vous. Eh bien! vous allez donc vous +marier? + +--Mon Dieu, oui, monsieur, demain. + +--Mais il me semblait que vous etiez deja marie? + +--Pas precisement. Si vous me le permettez, je vous expliquerai la +chose. Je vous ai adresse une lettre de faire-part avec l'espoir que +vous viendrez a l'eglise, parce que c'est vous qui avez fait mon +mariage; aussi est-ce surtout a cause de vous que j'ai fait imprimer +des lettres de faire-part. + +--Moi, j'ai fait votre mariage? + +--Certainement. Ah! c'est un peu long a expliquer. + +--Mettez-y le temps, et ne trouvez pas mauvais que je rie d'abord, a +cette idee que j'ai fait votre mariage sans savoir ni votre nom, ni +votre profession, ni votre adresse. + +--Le bon Dieu sait le nom et l'adresse de tout le monde. Il a eu sa +belle part dans l'affaire. + +L'honnete garcon etait emu. Il n'avait pas dit: Dieu, mais le _bon +Dieu_. Je ne sentis jamais si bien la difference. Dieu, ce n'est +tres souvent que le terme plus ou moins banal des pantheistes et des +philosophes, qui en font, au plus beau, le synonyme de l'Etre supreme +des republicains de 93. Le _bon Dieu_, c'est le terme de predilection +des catholiques, qui ne craignent pas d'afficher une foi naive de +bonne femme ou de petit enfant: des qu'un homme, en parlant de Dieu, +dit le _bon Dieu_, je vois le fond de son coeur et je puis lui tendre +la main. + +Je tendis la main a Jean. Je compris, avec une joie intime, que la +providence de Dieu avait fait murir le grain que j'avais seme. Me +voila donc silencieux pres de mon cher visiteur, dont le visage +s'epanouit des les premiers mots de l'histoire qu'il va raconter. + +--Monsieur, avant notre rencontre de la rue du Four et de la place +Saint-Sulpice, j'avais des defauts insupportables. J'ai le droit de +les avouer, puisque je ne les ai plus. Je me grisais quelquefois, et +je battais ma bonne femme de loin en loin. Vous m'avez enseigne la +patience; cela fut pour moi la meilleure des preparations. Ensuite, +vous m'avez pousse dans l'eglise au moment propice. Il en est survenu +comme un miracle. Mais votre _Pater_ m'a fait passer, je vous +l'assure, une rude journee! Pour tenir loyalement ma parole, il m'a +fallu plus de force et de courage qu'il ne m'en faudrait dans une +lutte contre dix hommes. Vous avez oublie, peut-etre? + +--Je n'ai pas oublie, et je vois que le _Pater_ a ete bien dit. + +--Ah! Seigneur! Il faut que je l'aie dit comme on ne le dit jamais, +car en sortant de l'eglise, voyez-vous, je ne savais que devenir. Je +me sentais moitie heureux, moitie exaspere en dedans de moi. Tout a +coup je me trouve, a ma grande surprise, en face de la maison que +j'habite. Je croyais chercher un estaminet pour m'y etourdir, et je +revenais chez moi. Je monte, j'entre; je prends une chaise: je ne dis +rien. Ma femme me regarde, et elle s'ecrie: "Mon Dieu! Jean, est-ce +que tu es malade?" Le moyen, apres cela, de croire que le _Pater_ +etait une petite chose insignifiante! Il m'avait si bien bouleverse, +que l'on me croyait malade. Je rassure ma femme; je lui dis de +s'asseoir pres de moi, et je lui raconte ce qui venait de m'arriver. +Vous pensez bien que je lui avais parle de vous souvent, et qu'elle +vous connaissait on ne peut mieux sans vous avoir jamais vu. Elle +m'ecoutait, sans souffler mot, en ouvrant de grands yeux. Quand j'ai +fini, savez-vous ce que fait ma femme? Elle se prend a pleurer, mais a +pleurer de tout son coeur! Et moi, Jean, un homme, je fais comme elle. +Cela ne m'etait peut-etre pas arrive depuis vingt-cinq ans. Enfin, +nous nous apaisons, et je me trouve soulage: petite pluie abat grand +veut. Je voyais ma femme bien heureuse; j'etais aussi bien gai, bien +heureux. Nous allons faire une promenade hors barriere avec les +enfants. Vous vous souvenez que c'etait un dimanche? + +--Je m'en souviens. + +--Nous causions de vous, de votre parapluie, du trottoir, de l'eglise, +des signes de croix que j'avais faits et que pour un rien j'aurais +recommences toutes les dix minutes. Oui, monsieur! j'en eprouvais un +tel besoin, qu'en apercevant le calvaire de Vaugirard, le coeur m'a +battu, et j'ai double le pas comme malgre moi pour saluer le calvaire +et faire le signe de la croix. + +--Vous le lui deviez bien. + +--C'est vrai. Aussi, est-ce justement ce que j'ai dit a ma femme. Nous +etions, vers cette epoque, a la fin de mai, car il me semble tantot +que cela date d'hier, tantot que cela date de dix ans. Le soir, au +retour de la promenade, une eglise se rencontre devant nous. On disait +la priere du mois de Marie. Nous entrons, avec les petits. Et je vous +recommence mon _Pater_, notre _Pater_. Ah! monsieur, que je l'ai bien +dit cette fois, et que cela m'a fait de plaisir! Mes enfants, me +voyant prier, priaient aussi d'une petite facon grave. Moi, Jean, un +ouvrier, debout au milieu de ces enfants et de leur mere qui priaient +dans l'eglise; ...pour la premiere fois de ma vie, je me suis senti +l'importance d'un pere de famille et d'un citoyen.--Je ne vous +fatigue pas? + +--Ho!... + +--Enfin, nous sommes rentres chez nous et j'ai promis que je ne me +griserais plus, et que je ne battrais plus jamais ma femme. Mais il +y avait autre chose encore, dont ma bonne Francoise n'osait pas +me parler; nous etions maries a la ville, mais pas a l'eglise. +Maintenant, mon cher monsieur, vous en savez autant que moi. + +J'etais ravi; j'avais les larmes aux yeux. Jean riait de plaisir, +un peu d'orgueil, et de l'air d'un homme qui est sur de se rendre +infiniment agreable. Il n'avait pas fini. + +--Vous voyez donc bien, monsieur, que c'est vous qui avez fait mon +mariage, et que je devais vous inviter a venir a l'eglise demain. + +--Ah! mon brave Jean, j'irai; j'irai avec plus de satisfaction et plus +d'empressement dix fois, mille fois, que si vous etiez un millionnaire +ou un prince. + +--J'en etais bien sur. Mais je dois vous dire encore un petit mot. +Nous marier a l'eglise, c'etait la moindre chose; nous avons fait +mieux que cela. Moi, je n'aime pas les demi-mesures. Devinez-vous, +ah?... + +--Oui, ah! + +--Chut! Il ne faut pas toucher a ces affaires-la en riant; vous le +savez mieux que personne. Ma femme et moi, nous avons communie ce +matin, et bien communie tous deux, je vous le certifie. Ainsi, vous +aviez raison, monsieur; en me quittant sur la place Saint-Sulpice, +il y a cinq semaines, vous prophetisiez. Oh! j'entends encore votre +derniere parole: "Jean, je vous predis que vous serez un jour un +solide et fier chretien!" Je le suis! mes enfants le seront comme leur +pere! + +Nous causons encore un moment, aussi attendris l'un que l'autre, puis +il me dit: + +--Eh bien, monsieur, a demain donc. + +Le lendemain, j'assistai a la messe du mariage. Il y avait peu de +monde: une dizaine de personnes et cinq ou six enfants. Je faisais, +avec tout le soin possible, honneur aux maries par l'aristocratie +de ma mise. Pour la premiere fois et la seule fois de ma vie, je +regrettai de n'avoir pas un ruban rouge et une croix a ma boutonniere! + +Apres la messe, j'allai faire ma visite aux nouveaux epoux dans la +sacristie. On m'attendait evidemment. Je fus salue comme ne le fut +jamais un personnage d'importance: les enfants surtout me regardaient +d'un air de veneration tres amusant. + +Mais voici Jean en habit noir, bien gante, bien cravate, chaussure +parfaite, une physionomie tellement digne, que j'hesitais a le +reconnaitre. + +Je lui serrai la main en ami, et je voulus faire un petit discours +affectueux, un petit compliment d'homme du monde et de chretien. + +Notre emotion dura bien deux a trois minutes, apres quoi chacun rentra +en possession de sa liberte d'esprit. J'ai pu dire a ces braves +gens... + +Eh! qu'importe ce que j'ai dit et comment cela finit! Et si j'acceptai +d'etre un convive de la noce! Et ce que Jean a fait depuis! Il est +converti, voila tout! + +Jean prospere, sans hate; Jean s'attache bien moins a acquerir une +fortune qu'a constituer une famille. Quand vous rencontrez sur le +trottoir un luron de haute mine, qui vous cede la place avec une +politesse inusitee, ce doit etre lui. + +(_Venet_, Extraits.) + + + + * * * * * + + + +27.--UN FILS QUI TOMBE DANS LES BRAS DE SON PERE. + +Un jeune pretre attache a l'Hotel-Dieu de Paris est appele un soir +pres d'un homme qui venait d'etre apporte tout meurtri, tout sanglant, +a la suite d'une rixe de cabaret. En proie a une surexcitation +extreme, le malheureux epuise le peu de force qui lui reste en +maledictions et en blasphemes. La vue du pretre ne fait qu'augmenter +sa rage. Vainement le ministre du Dieu de paix s'efforce de ramener a +des sentiments meilleurs ce coeur ulcere; son zele demeure impuissant +et la prudence le force a mettre fin a des instances evidemment +inutiles. + +Le pretre s'eloigne donc, le coeur brise. Le lendemain matin, il +revient tout anxieux a l'hopital. + +--La nuit a ete terrible, lui dit la bonne Soeur qui a veille au +chevet du miserable. Il n'a eu ni un moment de repos, ni un moment de +silence; toujours des douleurs atroces, toujours des blasphemes! Il +n'y a pas plus d'une demi-heure qu'il est calme. Sa fureur s'est +apaisee pendant qu'a la priere nous recitions les litanies du Saint +Nom de Jesus. + +--Avant ma messe, je vais le voir un instant; ma Soeur, prions pour +lui. + +Puis, sur la pointe du pied, l'abbe alla s'agenouiller pres du lit ou +l'etranger etait couche... Il ne s'agitait plus, et ses yeux etaient +fermes. "Mon Dieu! dit tout bas le charitable pretre, prolongez ce +calme pour que je puisse, avec votre grace, faire descendre dans cette +ame quelques pensees de repentir et de confiance." + +Apres avoir dit ces mots avec une grande ferveur, l'aumonier s'etait +releve et allait se rendre a la sacristie. Il avait deja fait quelques +pas dans cette direction lorsqu'il revint tout a coup vers le lit... +Puis, ayant pris dans son breviaire une image, il l'attacha aux +rideaux, de maniere a ce que le blesse put la voir lorsqu'il se +reveillerait. Cette image representait saint Stanislas Kostka en +oraison devant une statue de la sainte Vierge. + +Monte a l'autel, l'aumonier avait peine a se defaire de la pensee +du malade. Dans cette multitude d'etres souffrants, combien n'y en +avait-il pas de plus interessants que lui? Cependant c'etait celui-la +qui le preoccupait le plus; et, durant le saint sacrifice, il pria +pour lui plus que pour les autres. + +La messe terminee, le pretre, dans un grand recueillement, faisait son +action de graces, quand une Soeur, celle a qui il avait parle le matin +meme en entrant dans la salle, vint lui dire d'un air radieux: + +--Monsieur l'abbe, il vous demande... + +--Qui? + +--L'homme du numero 48... le furieux d'hier soir. + +--Les fureurs lui sont-elles revenues? + +--Oh! non; il est maintenant doux comme un agneau. Il vous demande... + +--Que Dieu soit beni!... hatons-nous. + +Les voici tous les deux aupres du malade... Il ne s'agite plus, il ne +se tord plus sur son lit... Son visage n'est plus enflamme, ses yeux +ne lancent plus d'eclairs, sa bouche ne blaspheme plus. A demi assis +sur sa couche, il a les yeux fixes sur une image qu'il tient dans +une de ses larges mains; de l'autre, il essuie la sueur froide qui +ruisselle sur son visage... Sa preoccupation est telle qu'il n'entend +ni ne voit le pretre et la Soeur arrives pres de lui... Enfin +l'inconnu, levant les yeux, eut comme un sourire de reconnaissance +sur ses levres, qui, la veille, ne proferaient que maledictions et +blasphemes; et, d'une voix presque douce, il demanda: + +--Qui a attache cette image au rideau de mon lit? + +--C'est moi, repondit l'abbe. + +--Est-ce que vous me connaissez? + +--Aucunement. + +--Pourquoi donc avez-vous mis pres de moi l'image de saint Stanislas? + +--Parce que j'ai grande confiance en lui. + +--Ah!... vous n'avez pas eu d'autres raisons?... C'est que moi, +ajouta-t-il en passant sa main sur son front, c'est que moi aussi... +j'ai aime ce nom... je l'aime encore... + +A ces mots, l'inconnu porta l'image a ses levres: des pleurs +jaillirent de ses yeux, sa bouche s'entr'ouvrit. "Mon Dieu! +profera-t-il, mon Dieu!..." + +Et ses convulsions de la nuit le reprirent. Moins violentes que celles +de la veille, elles ne durerent pas longtemps. Lorsqu'il fut redevenu +plus calme, il se mit a parler, mais comme a lui-meme; quoique ses +yeux fussent grands ouverts, il avait l'air de ne voir personne. +"C'est etrange, disait-il, ce nom que je ne prononce plus... je le +trouve ici, sur cette image... et attache a mon lit... Quand ce pretre +a donne la communion... j'ai pu le regarder... j'ai fixe mes yeux sur +les siens...; ils ressemblent a ceux que j'ai tant fait pleurer!... +Hier, j'ai blaspheme contre lui... Lui et sa robe noire me faisaient +horreur!... Un tel changement s'est opere en moi pendant sa messe, +que, si je le revoyais a present, je le benirais." + +--Me voici! me voici! s'ecrie l'abbe, me voici pres de vous... Je ne +sais pas qui vous etes, mais jamais, pour aucun malade apporte ici, je +n'ai ressenti au coeur autant de charite... Je donnerais ma vie pour +sauver votre ame. + +--Oh! mon ame!... Si vous saviez combien je l'ai souillee, vous ne +penseriez pas a me sauver... + +--Arretez! au nom du Sauveur Jesus, ne desesperez pas de la +misericorde divine. + +Parlant ainsi, le jeune pretre etait tombe a genoux pres du lit, +tenant les mains de l'etranger dans les siennes et les arrosant de ses +pleurs. + +Apres quelques instants, l'inconnu, qui ne retirait pas ses mains de +celles de l'aumonier et qui laissait couler d'abondantes larmes, dit +d'une voix plus calme: + +--Voila plus de vingt-trois ans... a Nantes... que j'ai abandonne, que +j'ai condamne aux privations, au chagrin, a la misere peut-etre, ma +femme et mon fils... + +--Quoi! s'ecria le pretre en se relevant et en se penchant sur +l'inconnu, vous avez une femme, un fils!... vous avez habite Nantes... +Ah! encore un mot, un seul mot, je vous en conjure; votre nom? + +L'inconnu se nomme. Impossible de douter plus longtemps. L'abbe +Stanislas n'est plus debout, il est dans les bras, sur le sein de +son pere!... Les battements de leurs coeurs, leurs larmes de joie se +confondent. + +Mais, il n'y avait pas de temps a perdre. L'abbe parle d'un confesseur +au pecheur repentant. "C'est vous que je choisis, repond celui-ci; je +veux vous declarer tous mes crimes et vous dire combien mon odieuse +conduite envers votre pieuse mere m'a rendu malheureux!" + +Lorsque le pardon appele par son enfant descendit sur le coupable, +quelle ne fut pas la joie, l'indicible bonheur et du pere et du fils! +Le repentant pardonne respirait a l'aise, le poids de ses peches ne +l'oppressait plus; et le pretre qui avait enleve ce poids repetait +avec transport: "Celui que je vois maintenant sur le chemin du ciel, +c'est mon pere! Oh! Seigneur, soyez, soyez a jamais beni!" + + + + * * * * * + + + +28.--LE ROSIER DU MOIS DE MARIE. + +Papa, disait une enfant de six ans a un ancien militaire qui, nouveau +Cincinnatus, occupait ses loisirs a cultiver ses jardins et ses +champs, donnez-moi ces jolies roses qui sentent si bon, et dont la +blancheur egale celle des lis.--Pour les effeuiller, sans doute? +repondit le pere a l'enfant.--Non, non, repliqua celle-ci: elles sont +trop belles pour cela.--Mais qu'en feras-tu?--C'est mon secret.--Ton +secret! Le mot est risible... Et si je te donnais l'arbuste entier, me +devoilerais-tu cet important mystere?--Cher Papa, donnez toujours; je +vous dirai plus tard a qui je destine ces fleurs.--A la tombe de ta +pauvre mere, sans doute?--C'est bien pour ma mere... mais... pour ma +Mere du ciel." En prononcant ces derniers mots, la voix de l'enfant +avait un accent si penetrant et si doux, que le pere, sans en avoir +compris le sens, en fut neanmoins profondement emu. Il s'avanca donc +vers le rosier, le detacha habilement de la terre, et le remit entre +les mains de sa petite fille, qui s'eloigna aussitot, emportant avec +elle son cher tresor. + +Quand la bonne petite rentra au logis, il etait deja tard. Son pere +l'embrassa plus tendrement encore que de coutume et se retira dans +sa chambre pour prendre un repos bien necessaire apres une journee +employee a de rudes labeurs. Mais, helas! le sommeil ne vint point +fermer ses paupieres: une agitation febrile, inaccoutumee, s'etait +emparee de son esprit: les souvenirs d'un passe grossi d'orages +revenaient a sa memoire et lui causaient un indicible effroi. Lui, le +brave guerrier, le soldat intrepide, que le bruit du canon et de +la mitraille n'avait jamais fait palir, eprouvait un saisissement +inexprimable. + +Pour calmer ces cruelles angoisses, vrai cauchemar de l'ame cause par +le remords, il se mit a balbutier quelques-unes de ces prieres qu'aux +jours de son enfance il avait bien des fois redites sur les genoux +maternels; et les mots benis qui, depuis tant d'annees peut-etre, +jamais n'avaient effleure les levres du vieux militaire, vinrent s'y +placer en ordre les uns apres les autres, et former ce tout sublime +connu sous le titre d'Oraison dominicale ou priere du Seigneur ... + +La priere! ce cri du coeur, cet elan de l'ame vers Celui qui l'a +creee, qui l'aime, qui _veut_ et qui _peut_ seul lui donner le +bonheur, est un de ces remedes efficaces et doux, dont l'effet ne +tarde pas a se faire sentir. Notre homme en fit la consolante epreuve. +Un rayon d'esperance vint tout a coup dissiper les tenebres dont, +un instant auparavant, son entendement etait enveloppe: "Si je suis +pecheur, se disait-il, si, pendant de longues annees j'ai vecu en +veritable _paien_, en ennemi de Dieu, tout n'est pas perdu pour moi. +N'ai-je pas un petit ange a placer entre moi et la justice du +Seigneur prete a me frapper?" + +En pensant a son enfant, l'ancien soldat s'endormit, et un songe +ravissant acheva de le calmer. Il se crut transporte dans un de ces +temples majestueux eleves par le genie de la foi au Dieu trois fois +saint. Au bas du choeur, a l'entree de la nef principale, etait un +autel etincelant de mille feux et surmonte d'une gracieuse statue de +la Vierge Marie. Une foule de fideles montaient et descendaient les +marches de l'autel, deposant aux pieds de l'image veneree des fleurs +et des couronnes. Une delicieuse harmonie ajoutait au charme de cette +pieuse vision. Mais bientot la foule s'ecoula; les chants cesserent; +les lumieres s'eteignirent; la lampe du sanctuaire seule projetait +ses vacillantes clartes sur le candide visage d'une petite fille qui +s'avancait furtivement vers l'autel, et y deposait un rosier charge de +blanches fleurs. + +Ici le vieillard s'eveilla: le secret de sa chere enfant venait de lui +etre revele; et quand, le matin, elle accourut joyeuse vers lui pour +l'embrasser: "Moi aussi, lui dit-il en la prenant sur ses genoux, j'ai +un secret." L'enfant sourit: "Vous me le confierez, Papa? dit-elle a +son tour."--"Non, ma petite, _tu le verras_." + +Le dernier jour du mois de mai 186..., un militaire ayant sur sa +poitrine le signe des braves, s'approchait de la Table sainte. Une +jeune enfant le suivait du regard et semblait envier son bonheur. + +Quelques instants apres, le pretre qui venait de celebrer les saints +mysteres, s'approcha de nouveau de l'autel, et detacha d'un rosier, +place aux pieds de la sainte Vierge, une branche encore toute +fleurie. Il la presenta ensuite au vieux guerrier, qui la baisa +respectueusement. + +Depuis cette epoque, elle figure comme un trophee au dessus des armes +appendues aux murs de sa demeure, et, chaque fois que les regards du +vieillard se portent sur ce rameau desseche, il murmure une priere a +Marie, l'aimable et tendre refuge des pauvres pecheurs. + + + + * * * * * + + + +29.--LA STATUETTE DE SAINT ANTOINE. + +Eleve par une pieuse mere, D***, officier aussi loyal que brave, +avait eu la foi, mais la vie des camps et des casernes avait efface +l'empreinte primitive de la religion et il en etait arrive a cette +indifference froide et triste qui est une forme honnete de l'impiete. +Son epouse, restee maitresse pour elle-meme et pour sa fille de toutes +les pratiques de la devotion, n'en pleurait pas moins l'egarement de +celui qu'elle aimait assez sur la terre, pour ne pas vouloir en etre +separee au ciel. Depuis longtemps deja, ses prieres montaient toujours +vers le Ciel et imploraient l'appui de la Reine des vierges. Rien ne +venait la consoler. Un jour meme, une nouvelle peine vint s'ajouter +aux autres: son mari lui avait appris qu'il etait franc-macon! Ce +n'etait plus seulement l'indifference, c'etait l'impiete reelle et +notoire, l'impiete publique et affichee...; et, en pensant a cela, +Mme D*** serrait sa fille sur son coeur comme pour la preserver d'un +malheur, ou peut-etre pour avoir recours a l'innocence de l'enfant, +contre le peril que courait l'ame du pere. + +Tout-a-coup, ses yeux se porterent sur une statuette de saint Antoine +de Padoue qui ornait sa chambre, et une idee subite s'empara de son +ame attristee... "Mon enfant, dit-elle a sa fille, mon enfant, il faut +que tu pries beaucoup saint Antoine pour obtenir de lui que ton pere +retrouve ce qu'il a perdu! + +--Qu'a-t-il donc perdu, ma mere? + +--Tu le sauras plus tard, mais prie et... n'en dis rien a ton pere." + +Le regard naif de la jeune fille se leva vers la statuette, et ses +levres s'ouvrirent pour laisser echapper ces paroles: "Grand Saint, +faites retrouver a mon pere ce qu'il a perdu." + +En-ce moment la porte s'ouvrait, et M. D*** venait avertir sa femme +qu'il allait sortir. + +Il avait tout entendu et se demandait tout en marchant ce que cela +pouvait bien etre. "Qu'ai-je donc perdu, se disait-il? C'est sans +doute ma femme qui aura egare quelque chose...; mais quelle idee +d'aller redemander cela a cette statue! Apres tout, peu importe! Elle +est si bonne epouse et si bonne mere!... C'est egal, il faut que je +lui dise de ne pas s'inquieter, car enfin si j'avais perdu une chose +serieuse, je le saurais bien." + +Comme on etait aux premiers jours de juin, M. D*** jugea que la soiree +assez belle lui promettait plus de jouissance a la campagne qu'entre +les quatre murs de la loge. "Une idee! se dit-il en se frappant le +front, je vais chercher ma femme et ma fille et nous irons faire un +tour a la campagne...; mais qu'ai-je donc perdu?..." + +Mme D*** eut un sourire de bonheur et jeta un regard qui disait merci +a saint Antoine, quand son mari vint lui dire son idee! mais elle +resta muette et se sentit rougir lorsqu'il ajouta: "Dis donc, +est-ce que j'ai perdu quelque chose?--Pourquoi me demandes-tu cela? +repondit-elle.--C'est que j'ai entendu la petite." + +La conversation en resta la, mais l'embarras de Mme D*** n'avait pas +echappe a son mari, et souvent encore il se demandait: "Qu'ai-je donc +perdu?" + +Le 12 juin au soir, Mme D*** se trouvait encore dans sa chambre avec +sa fille, et l'enfant redisait avec ferveur sa naive priere: "Grand +Saint, faites retrouver a mon pere ce qu'il a perdu!" + +"Mais enfin, dis-moi donc ce que j'ai perdu, s'ecria M. D*** en +entrant violemment dans la chambre... Depuis huit jours, je me le +demande... Depuis huit jours, cette pensee m'obsede... Tu fais +toujours prier ta fille pour cela, mais tu ferais bien mieux de me le +dire, car je saurais si cela vaut la peine de fatiguer cette enfant!" + +Mme D*** se leva, en regardant son mari avec calme: "Mon ami, lui +dit-elle, serais-tu content de me quitter pour toujours? + +--Ah! pour cela non! et si c'est pour cela que tu pries et que tu vas +a l'eglise, tu peux t'abstenir! + +--Cependant, mon cher ami, si tu ne retrouves pas ce que tu as perdu, +il faudra nous quitter un jour..., et pour toujours! + +--Mais qu'est-ce donc?... Dis, je t'en conjure..., qu'ai-je donc +perdu? + +--La foi... la foi de ta mere!... et je ne veux pas te quitter, moi... +Oh! je ne le veux pas... il faut que tu la retrouves!" + +Et la pauvre femme pleurait, pendant que, sans ajouter un seul mot, M. +D*** sortait. + +"La foi, disait-il, la foi de ma mere... de ma femme et de ma fille!". +Et pendant toute la nuit, Mme D*** qui priait, l'entendait marcher, +s'agiter et repeter souvent: "La foi... la foi de ma mere!" + +Le lendemain matin, M. D*** entre sans rien dire, dans la chambre de +sa femme; puis, comme eveille par une idee subite: "Est-ce que vous +avez une fete aujourd'hui? + +--Oui, mon ami, la fete de saint Antoine de Padoue. + +--Ah! le petit Saint de la cheminee! ... Eh bien! merci, saint +Antoine!" + +Et comme Mme D*** le regardait anxieuse... "Oui, oui, ma femme, +s'ecria-t-il en ouvrant les bras, oui, c'est fait, j'ai retrouve ce +que j'avais perdu;--mais nous devons un beau cierge a ton petit Saint, +allons le lui porter!" + +Et quelques minutes plus tard, le frere Portier du couvent des +Franciscains appelait un Pere pour confesser M. D*** qui avait +retrouve la foi. (_R. P. Apollinaire_.) + + + + * * * * * + + + +30.--LE CHEMIN DU COEUR. + +Un honorable ecclesiastique de Paris venait d'etre appele pour +confesser une vieille femme mourante dans une de ces maisons qui +servent de refuge aux chiffonniers; il entendit des cris plaintifs +partir d'une chambre voisine et comme le bruit d'un corps qui tombe. +Il s'y precipite et voit une femme etendue sur le carreau, qu'un homme +rouait de coups. "Ah! malheureux!" s'ecrie involontairement l'abbe. +L'homme se retourne, et, apercevant le pretre, il lui dit: "Que +viens-tu chercher ici, calotin? Tu vas passer par la fenetre." Et, le +saisissant par le collet et la ceinture, il le souleve de terre et se +rapproche de la fenetre. + +C'etait au troisieme etage. L'abbe avait conserve sa presence +d'esprit. Rapide comme l'eclair, un souvenir se presente a lui, et +sans paraitre emu, il lui dit: "Moi qui venais vous chercher pour +porter secours a une pauvre voisine qui se meurt!" L'homme s'etait +arrete; il etait temps: la fenetre ouverte n'etait plus qu'a un pas. +Il repose l'abbe par terre en lui disant: "Qu'est-ce que c'est?--Une +pauvre femme qui se meurt sur un veritable fumier, et je venais +pour que vous m'aidiez un peu a la secourir.--Voyons." Et l'abbe le +conduisit dans la piece contigue et lui montra une vieille femme +etendue sur un miserable grabat couvert d'une paille infecte, dans +le paroxysme d'une fievre brulante, a peine recouverte de quelques +miserables haillons. "Ah! pauvre femme! dit le chiffonnier dont la +colere etait tout a fait tombee a cet aspect.--Je vais vous prier, lui +dit l'abbe en lui tendant une piece de 40 sous, de me procurer deux +ou trois bottes de paille fraiche pour qu'elle soit un peu moins +mal.--Tout de suite." Et, prenant la piece, il s'elance, descendant +quatre a quatre les marches de l'escalier vermoulu. + +A peine etait-il parti que toutes les portes du corridor s'ouvrirent, +et tous les habitants, les femmes surtout, y compris celle qui venait +d'etre battue, se precipitent en disant: "Sauvez-vous, monsieur +l'abbe, sauvez-vous vite pendant qu'il est loin. Il est aussi fort +qu'il est violent, et s'il vous retrouve ici, il pourrait bien vous +faire un mauvais parti.--Non, non, repondit l'abbe en souriant, je +resterai. Je l'ai entrepris. Il vaut beaucoup mieux que vous ne +croyez, et il faudra bien que j'en vienne a bout." On l'entendit +remonter. Chacun etait rentre chez soi, fermant soigneusement sa +porte. + +Il arrivait en effet, charge de trois bottes de paille qu'il jeta a +terre a la porte de la malade. Il en delie une, etend la paille par +terre, et enlevant la pauvre infirme aussi delicatement qu'aurait pu +le faire une soeur de charite, il la pose dessus avec precaution. +Ouvrant la fenetre, il jette dans la rue, sans trop de souci des +ordonnances de police, le fumier infect qui couvrait le grabat, et le +remplace par la paille fraiche des deux autres bottes; il la recouvre +de ce qu'il trouve de mieux dans tous ces haillons, et replace sur son +lit avec le meme soin la vieille femme, qui le remercie par signes et +surtout par l'air de satisfaction et de bien-etre avec lequel elle +s'arrangeait sur sa couchette. + +L'abbe l'avait regarde avec bonheur, et des que tout fut fini, lui +prenant la main, il lui dit: "Tenez, je gage que vous etes plus +content de vous que si je vous avais laisse battre votre femme tout +a votre aise.--Ah! dame! je ne dis pas; et, regardant la vieille +voisine, il ajouta: Pauvre femme, je ne savais pas qu'elle fut si +mal.--Vous etes un brave homme, j'ai vu comme vous vous y preniez bien +pour elle, et avec quel soin.--Oh! c'est qu'elle est si faible!--Je +reviendrai la voir dans quelques jours, et j'aurai bien du plaisir +a vous voir.--Ah! monsieur l'abbe, dit-il en rougissant un peu; et +prenant la main que l'abbe lui tendait de nouveau: Excusez si j'etais +bien en colere tout a l'heure.--Je n'y pense plus, et a revoir. +Cependant vous allez me faire une promesse.--Quoi donc?--Je reviendrai +dans cinq a six jours, et d'ici-la vous ne battrez pas votre +femme.--Ah! c'est qu'il y a des moments qu'elle m'impatiente.--Eh +bien! dans ces moments-la, vous irez voir cette pauvre voisine... +C'est promis, a revoir." Et sans attendre davantage, il secoue la main +du chiffonnier et se hate de partir. + +Il revint effectivement au bout de cinq jours, et apres sa visite a +la pauvre vieille, qui lui raconta en pleurant combien son terrible +voisin avait ete bon pour elle, il entra chez lui. En le voyant, la +femme se precipite vers lui en lui disant: "Ah! monsieur l'abbe, vous +m'avez sauve deux _roulees_." Le mari, un peu confus, ajouta: "Ah! +oui, les mains m'ont bien demange... Mais j'ai fait comme vous m'avez +dit, et je ne rentrais que quand la colere etait passee.--Vous le +voyez, dit l'abbe, on peut toujours en venir a bout, et je suis sur +qu'apres ces deux fois vous avez trouve votre femme bien plus douce." + +La glace etait rompue, et l'abbe en profita pour parler un peu charite +et amour du prochain. Nul n'avait mieux que lui, qui prechait si bien +d'exemple, le droit d'en parler. De la il passa un peu a l'amour de +Dieu, et quitta le couple enchante, emportant une nouvelle promesse de +patience et celle d'une visite du mari. Sous cette grosse enveloppe +il cachait un coeur intelligent et bon, et il ne fut pas difficile +a l'abbe de le ramener a Dieu. Apres avoir ete la terreur de son +quartier par sa force et sa violence, il en devint le modele et +l'apotre. Plus d'une fois il amena a l'abbe d'anciens camarades dont +il avait determine la conversion. + +Un matin, l'abbe se trouvait d'assez bonne heure a Saint-Sulpice. Il +le vit entrer et, apres une courte priere, s'approcher du tronc des +pauvres, y jeter quelque chose et se retirer precipitamment. Il le +suivit, et l'ayant rejoint dehors, il lui demanda ce qu'il venait de +faire. Le chiffonnier hesita a repondre, mais, certain que l'abbe +avait tout vu, il lui dit: "Eh bien! c'est l'argent de mon dejeuner +que j'y ai jete. Autrefois je n'en ai que trop depense au cabaret. +J'ai donne des scandales, vous le savez mieux que personne. Pour les +reparer autant que je le puis, je jeune quelquefois, et comme il ne +serait pas juste d'en tirer profit, je viens jeter ici, pour les +pauvres, l'argent que mon dejeuner m'aurait coute." + +(_L'abbe Mullois_.) + + + + * * * * * + + + +31.--LE NOUVEL AUGUSTIN. + +Un jeune homme du nom d'Augustin, emporte par ses passions ardentes, +etait tombe dans le desordre presque au terme de ses etudes. Ne +connaissant plus ni frein ni regle, il n'ecoutait meme pas sa mere et +restait insensible a ses larmes comme a ses reproches. Par intervalles +cependant, le remords venait troubler la conscience du jeune libertin, +mais il tachait de s'etourdir davantage et se plongeait dans la +dissipation. Soudain, une maladie de poitrine se declara. Inquiete de +le voir partir pour la capitale avec une toux opiniatre, sa plus jeune +soeur, Anna, cacha, sans le lui dire, une medaille de la sainte Vierge +dans l'habit qu'il portait. Ce pieux stratageme fut sans effet sur +lui. Loin de la: "On s'est donne une peine inutile, ecrivit-il +bientot; je prie qu'on ne recommence pas, mon tailleur a bien autre +chose a faire qu'a decoudre des medailles." + +Les symptomes de la maladie ne tarderent pas a devenir inquietants, +et firent de rapides progres; des crachements de sang menacaient +d'etouffer tout a coup le malade. Ainsi la mort le pouvait frapper a +toute heure: pauvre Augustin! il n'etait pas prepare a paraitre devant +Dieu, il ne songeait pas meme a s'y disposer. Un jour, dans une +entrevue qu'il eut avec sa soeur religieuse, celle-ci lui avait dit +avec tendresse: "Mon cher Augustin, songe donc a mettre ta conscience +en regle avec Dieu; moi qui t'aime tant, je ne puis soutenir la pensee +de te savoir loin de lui." Pour toute reponse, le jeune homme avait +serre avec emotion la main de sa soeur, puis il avait cherche a +changer une conversation qui semblait le fatiguer. Un autre jour, une +crise violente ayant fait apprehender que sa derniere heure ne fut +arrivee, sa mere avait fait prier l'aumonier, premier depositaire des +secrets du coeur de son fils, d'accourir en toute hate. L'aumonier +s'etait presente sans retard avec sa douce parole, son regard ami. +Augustin n'avait voulu rien entendre, et le vieillard s'etait retire +les yeux pleins de larmes ameres. + +Mais pendant qu'Augustin repoussait le ministre de Dieu, on priait +pour lui dans les sanctuaires consacres a Marie, si bien surnommee +l'esperance des desesperes: l'heure du triomphe de la grace ne devait +pas tarder a sonner. + +Soudain une crise affreuse se declare, c'est le dernier avertissement +du ciel. + +Surmontant alors sa douleur, la mere d'Augustin s'approche de son lit +et lui dit avec amour: "Mon fils, je t'en supplie, ne differe pas +davantage; si cette crise continue, es-tu sur d'en supporter l'effort, +dans l'etat d'epuisement ou tu es?" Courageuse mere, pour sauver +l'ame de votre enfant, vous avez su triompher des faiblesses du coeur +maternel; mais aussi, que votre ame abattue fut consolee quand le +pauvre malade, levant vers vous son regard mourant, vous dit: "Je le +veux bien, faites venir M. le Cure!" + +Celui-ci arriva promptement, fut recu a bras ouverts, et commenca +avec le jeune homme un de ces mysterieux entretiens dont le ciel seul +connait le secret et qui rehabilitent les ames devant Dieu. Quand le +pretre sortit, le malade etait calme, une douce joie brillait sur son +visage. Augustin, qui depuis trois mois n'avait pour sa mere qu'une +froideur glaciale, triste fruit de son esprit aigri et chagrin, +l'appela pres de son lit et l'embrassa avec tendresse; c'etait le +temoignage de la reconciliation qu'il venait de cimenter avec Dieu, +l'expression filiale de sa conscience tranquillisee. + +A partir de ce moment, le plus admirable contraste se fit remarquer +dans le jeune malade; on le voyait subir d'heure en heure l'influence +de l'action celeste. + +Lui adressait-on des paroles de piete? il les recevait avec +reconnaissance. Lui faisait-on une lecture edifiante? il l'ecoutait +avec une douce attention. Les _Confessions_ du grand eveque +d'Hippone faisaient, entre tous les autres livres, ses plus cheres +delices. C'est mon histoire que je lis, disait-il avec un pieux +sentiment d'amour de Dieu. Il contemplait avec bonheur la croix de +Jesus, cherchant a participer a la vertu qui s'en echappe pour le +chretien supportant sans se plaindre les plus cruelles douleurs. Il +fit publiquement ses excuses a tous les membres de sa famille et aux +personnes de la maison pour les scandales qu'il avait donnes, et +particulierement au venerable ecclesiastique dont il avait refuse le +ministere quelques mois auparavant. + +Sa mort fut des plus edifiantes: le pecheur etait devenu un saint. + + + + * * * * * + + + +32.--VAINCU PAR L'EXEMPLE. + +Un enfant pieux etait place dans un tres mauvais atelier de tourneur; +c'etait veritablement pour lui un enfer. Pour comble de malheur, +le patron avait un contrat passe avec les parents et ne voulut +pas entendre parler de rupture. Le jeune apprenti fut tente de se +desesperer; mais soutenu par les conseils de son confesseur, il se +resigna. Les attaques allaient toujours croissant. Enfin, un dimanche, +le pauvre enfant vient se jeter dans les bras de l'aumonier, et, +fondant en larmes, lui fait part de ses nouveaux tourments; il se +plaint surtout d'un ouvrier qui s'acharne apres lui plus que les +autres et le harcelle de ses impietes. Quel remede a cette situation? +"Un seul, la priere! Priez pour la conversion de ce malheureux! Tout +est possible a Dieu." lui dit le confesseur. Reste seul dans un petit +sanctuaire, l'enfant se prosterne devant une statue de la Sainte +Vierge, pleure a chaudes larmes et prie longtemps avec la plus grande +ferveur. Le samedi suivant, l'apprenti amenait aux pieds de l'aumonier +du Patronage le malheureux ouvrier sincerement converti, autant par +les prieres que par les bons exemples et la resignation de l'enfant. +Peu de temps apres, tous les deux s'approchaient de la sainte Table, +combles de graces et de consolations. Cet ouvrier persevera dans son +heureux retour et prit energiquement la defense du pauvre apprenti. Ce +n'est pas tout. Quelque temps apres, le patron lui-meme vint trouver +le directeur du Patronage, lui avouant que l'exemple des vertus +simples et modestes de son apprenti, joint a des malheurs de famille, +avait profondement touche son coeur. "Je me suis deja confesse a M. +le Cure, dit-il, et j'y retourne ce soir. Demain je fais mes Paques. +Desormais je ne veux pas d'autres apprentis, ni d'autres ouvriers que +ceux du Patronage. Jamais je ne travaillerai le dimanche, jamais une +mauvaise parole ne sera prononcee chez moi. Veuillez, monsieur, me +considerer comme un des votres, comme tout devoue a la religion et a +la moralisation de la classe ouvriere." + +Ne faut-il pas dire apres cela que la priere et le bon exemple peuvent +convertir les coeurs les plus endurcis? + + + + * * * * * + + + +33.--LA FILLE DU FRANC-MACON. + +J'ai ete appele, racontait en 1865 un venerable religieux passioniste, +pour administrer un mourant a Brooklyn. C'etait un allemand, que +j'avais eu l'occasion de rencontrer plusieurs fois. Sa fille unique, +excellente catholique, me prevint que son pere etait franc-macon et +qu'il fallait exiger sa retractation. + +"Apres avoir entendu sa confession, je lui demandai s'il n'avait +pas appartenu a quelque societe secrete.--Oui, mon Pere, je suis +franc-macon; mais, vous le savez, en Amerique, cela n'est pas +mal.--C'est une erreur, lui dis-je; la franc-maconnerie est condamnee +partout ou elle existe. Il vous faut donc retracter tout ce que vous +avez pu promettre et me delivrer vos insignes. + +"Le malade fit bien quelques difficultes, mais il avait garde la foi, +et il signa la retractation que je redigeai: puis il me fallut faire +de nouvelles instances pour obtenir son echarpe, son equerre et sa +truelle d'argent, son tablier de peau et son rituel, renfermes dans +une armoire pres de son lit. Je dus lui expliquer la necessite de se +depouiller de tous ces objets s'il voulait faire preuve d'un repentir +sincere et d'un retour efficace a l'Eglise. Je sortais, emportant les +depouilles opimes, et tout heureux d'avoir arrache son ame au demon. + +"La jeune fille m'attendait sous le vestibule: Eh bien! dit-elle, mon +pere vous a tout remis? Tout, n'est-ce pas? Il a fait la paix avec +Dieu?--Voyez plutot, ma fille. Et je lui montrai les objets que +j'avais a la main. Elle les prend l'un apres l'autre, et puis, d'un +air triste, elle dit: "Non, tout n'est pas la; il n'a pas eu de peine +a vous remettre ces insignes; il lui en a coute davantage pour ce +livre, qui est particulier a son grade. Mais il y a encore autre +chose.--Quoi donc?--Un ecrit dont j'ignore le contenu; mon pere m'a +recommande de le porter tout cachete apres sa mort au chef de sa Loge. +Ce doit etre quelque secret important." + +"Je retourne pres du malade, et je lui dis: "Mon pauvre ami, pourquoi +me trompez-vous? Vous allez paraitre devant le tribunal de Dieu; +croyez-vous echapper a sa justice? Vous avez encore quelque chose a +me livrer." Le malade parut consterne; je remarquai la paleur de +son visage et le trouble de ses yeux; puis il dit avec un certain +embarras: "Mais vous avez tout emporte, je n'ai plus rien a +vous livrer.--Non, il y a un ecrit comme en font tous les +francs-macons.--C'est une erreur, mon Pere, je n'ai plus rien." Je +redoublai d'instances: tout etait inutile, le demon allait triompher. +J'employais tous les moyens que je croyais efficaces en telle +occasion. Je n'obtins rien: le malade niait, ou ne repondait pas. +Alors, sa fille ouvre la porte et se jette a genoux au pied du lit: +"Oh! mon pere, de grace, sauvez votre ame; votre fille serait trop +malheureuse. Vous dites que vous m'aimez, prouvez-le maintenant." + +"Le malade ne s'attendait pas a cette secousse: les embrassements et +les larmes de sa fille l'emeuvent; elle lui prodigue les caresses les +plus vives; elle lui dit les paroles les plus tendres, lui parle du +ciel qu'il perd, et le malade veut repondre: "Tu sais que je n'ai rien +de cache." Sa fille, prenant un ton inspire: "Ne mentez pas, mon pere; +vous avez toujours ete franc; que je ne rougisse pas de votre nom. +Donnez au Pere le papier que vous m'avez recommande de porter au +venerable de la Loge." + +"A ces paroles, le malade pousse un cri; puis, faisant un effort, il +dit en soupirant: "Non, ma fille, tu ne rougiras pas de ton pere. +Tiens, prends cette clef a mon cou, ouvre le tiroir, et donne au Pere +le papier qu'il renferme." Puis il tombe affaisse. + +"Sa fille, prompte comme l'eclair, avait execute ses ordres et me +remettait un pli cachete en disant: "Victoire! mon pere est sauve!" + +Cette scene m'avait profondement touche. Le courage de cette fille me +rappelait une chretienne des premiers siecles. Le malade vecut +encore quelques heures, et ses dernieres paroles etaient un acte de +contrition, en meme temps que de foi et d'esperance. J'ouvris, en +presence de sa fille, le pli cachete. C'etait un serment signe avec du +sang. J'avais entendu parler de ce genre d'ecrits en usage chez les +chefs de la franc-maconnerie; mais quand je parcourus ce papier, je +n'en pouvais croire mes yeux. C'etait le serment d'une guerre sans +fin, sans merci, contre l'Eglise, la papaute et les rois; avec les +plus execrables maledictions s'il violait sa parole. Ce papier, je +l'ai remis entre les mains de l'archeveque, afin qu'il put apprecier +aussi bien que moi la malice infernale de la franc-maconnerie." + + + + * * * * * + + + +34.--UN VOYAGE DE CENT LIEUES EN AUSTRALIE. + +Dans une de ses courses apostoliques au milieu des regions peu +frequentees de l'Australie, Mgr Polding tomba malade et fut soigne +avec un devouement admirable par une veuve. Le venerable prelat, +revenu a la sante, lui fit promesse qu'a quelque epoque de l'annee +et en quelque lieu qu'il fut, il reviendrait, a son appel, lui +administrer les derniers sacrements. Bien des saisons se passerent, et +une nuit d'automne arriva une lettre invitant l'archeveque a remplir +la promesse faite a sa bienfaitrice qui se mourait. Sans hesiter un +seul instant, le digne prelat, en depit de la rigueur de la saison, se +mit immediatement en route. + +Apres avoir bien marche des heures et des jours, il arriva haletant et +harasse a la maison qu'il etait venu chercher de si loin; mais a son +grand etonnement, il trouva une solitude complete. + +Pendant que l'archeveque meditait ce qu'il allait faire, son attention +fut appelee soudain par le bruit de la hache d'un bucheron. Se +dirigeant immediatement vers l'endroit d'ou partait le bruit, il se +trouva bientot en face d'un robuste Irlandais. Mgr Polding apprit de +lui que la vieille dame, craignant quelque retard de sa part, s'etait +decidee, bien que mourante, a aller chercher ailleurs des secours +spirituels; mais le bon Irlandais ne put lui indiquer la direction +qu'elle avait prise. Le prelat comprit qu'il serait completement +inutile d'aller a sa recherche mais une inspiration lui vint. Il +s'assit sur un tronc d'arbre, et, s'adressant au bucheron, il lui dit: +"Eh bien, mon brave, apres tout, je n'ai pas l'intention d'etre venu +ici pour rien. Ainsi, mettez-vous a genoux, et je vais entendre votre +confession." + +L'Irlandais commenca par s'excuser, alleguant son manque de +preparation, le long laps de temps ecoule depuis sa derniere +confession, etc.; mais tous ces scrupules furent combattus par +l'archeveque, et le bucheron finit par s'agenouiller, repentant et +contrit; pour recevoir l'absolution de ses fautes. L'archeveque +lui fit promettre d'aller communier le dimanche suivant, et ils se +separerent. Mgr Polding avait a peine fait quelques pas qu'il entendit +un profond gemissement. Il revint en toute hate et trouva son penitent +mort, ecrase par la chute d'un arbre. + +Combien n'est donc pas admirable la misericorde de Dieu, qui appelle +ainsi un eveque a des centaines de lieues de sa residence, par des +chemins pleins de dangers et par le temps le plus rigoureux, pour +ouvrir les portes du ciel a l'ame d'un pauvre homme sur le point de +comparaitre a son tribunal? + + + + * * * * * + + + +35.--RIEN N'EST IMPOSSIBLE A DIEU. + +Dans une antique cite des bords du Rhin, la femme d'un cordonnier, +qui vivait dans une extreme misere, se rendit chez l'eveque, pour +lui demander secours et protection. Le prelat etait connu comme le +consolateur de toute espece de souffrances: les vieillards, les +veuves, les orphelins, les infirmes, les aveugles, tous ceux qui +souffraient physiquement ou moralement, approchaient de lui, malgre sa +haute dignite, avec confiance et abandon. Quand l'eveque eut entendu +les plaintes de la pauvre femme, il lui dit amicalement, mais +cependant sur le ton du reproche: + +"Je ne suis pas assez riche, bonne femme, pour vous donner l'aumone +deux fois par semaine." + +La pauvre femme repondit sans oser lever les yeux: + +"Que Votre Grandeur daigne m'excuser; mais mon mari est depuis +longtemps alite et tourmente de si grandes douleurs!... + +--S'il en est ainsi, s'ecria l'eveque, je ne saurais vous refuser, +car, pour des cas semblables, j'ai toujours une somme en reserve. +Je veux voir aussi votre mari et lui apporter quelques consolations +spirituelles." + +A ces mots, la pauvre femme se montra inquiete et embarrassee: + +"Que Votre Grandeur ne se derange pas... Mon mari a de singulieres +idees. + +--Malgre cela je realiserai mon projet, interrompit serieusement +l'eveque qui se figura que cette maladie attribuee au mari etait un +pretexte pour obtenir un secours plus abondant. + +--Il faut donc que je vous avoue franchement, dit la pauvre femme tout +en larmes, que mon mari est si profondement irreligieux qu'il ne veut +entendre parler d'aucun pretre. + +--Cela ne m'empechera pas de l'aller visiter, d'autant qu'il est, je +le vois, doublement malade. Peut-etre, humble instrument de Dieu, +pourrai-je le ramener dans la bonne voie." + +La pauvre femme courut avec le coeur inquiet pres de son mari; il +souffrait beaucoup, elle n'osa lui annoncer la visite qu'il allait +recevoir. + +Bientot apres, la porte de la chambre s'ouvrit doucement, et l'eveque +entra. + +Il s'approcha avec bonte du lit de douleur et s'informa avec +bienveillance des souffrances du malade; il s'efforca de rechauffer le +coeur du pecheur au foyer toujours brulant de l'amour divin et de le +preparer au voyage de l'eternite. + +Mais le malade qui, a la premiere vue de l'eveque, etait devenu rouge +de colere, se montra tellement insensible a ce langage si doux et si +eloquent, que le bon pasteur se retira le coeur profondement afflige. + +Il avait deja franchi le seuil de la chambre, lorsqu'il se retourna +une derniere fois. Son doux regard rencontra celui de la femme +attristee, et il lui dit a voix basse: + +"Ne desesperez pas, _vous savez qu'a Dieu rien n'est impossible_; ne +doutons pas de la conversion de votre mari. Si un heureux moment +venait ou il desirat ma presence, ne tardez pas a m'appeler, serait-ce +meme au milieu de la nuit. Votre mari est plus mal que vous ne pensez, +et chaque minute est precieuse pour le salut de son ame." + +La nuit suivante, a onze heures, la pauvre femme arrivait toute +haletante au palais de l'eveque. Elle tira vivement, et a coups +redoubles, le cordon de la sonnette, jusqu'a ce qu'enfin elle entendit +le bruit des clefs et qu'elle apercut le domestique, qui lui demanda +avec impatience ce qu'elle pouvait vouloir a une heure semblable. + +"Mon mari mourant demande Monseigneur. Il reclame la grace qu'il +daigne venir au plus tot. + +--Y pensez-vous? repondit le domestique; comment pourrais-je troubler +le sommeil de mon maitre, dont la vie est si remplie et les fatigues +si grandes? Votre mari, je pense, peut bien attendre a demain matin; +je ferai votre commission des le reveil de Monseigneur. + +--Ce sera trop tard, soupira la pauvre femme. Pour l'amour de Jesus, +ayez pitie de mon pauvre mari et annoncez-moi de suite. Sa Grandeur +m'a dit elle-meme de venir la chercher a toute heure, meme au milieu +de la nuit. + +--S'il en est ainsi, repondit avec empressement le vieux et fidele +serviteur, je vais communiquer votre demande au chapelain de Sa +Grandeur." + +Et il courut chez le chapelain, qui lui ordonna de reveiller +immediatement son maitre; mais l'eveque n'etait pas dans sa chambre +a coucher. Le domestique, qui avait vieilli a son service, l'alla +chercher a la chapelle, ou il savait qu'il passait en prieres une +partie des nuits. Il le trouva, en effet, plonge dans de pieuses +meditations devant l'image de Jesus crucifie. + +Des que le bon evoque connut l'appel du malade, il s'ecria avec une +sainte joie: + +"Combien je vous remercie, mon Dieu, d'avoir exauce ma priere!" + +Et immediatement il se mit en route, traversa a pas presses les rues +etroites et sombres, monta rapidement l'escalier et vint s'asseoir au +chevet du mourant, qui le recut avec des larmes brulantes de repentir, +et avec une profonde emotion lui parla ainsi: + +"La nuit etait venue, et j'avais deja passe plusieurs heures sans +sommeil sur mon lit de douleur, lorsque tout a coup mon coeur a +eprouve une inquietude que je n'avais ressentie de ma vie. J'avais +compris quel affreux danger planait sur mon ame; j'ai reconnu mes +graves offenses envers Dieu, et, en voyant combien il a toujours ete +misericordieux pour moi, j'ai ete epouvante du sort qui m'attendait +si je paraissais en cet etat devant le souverain Juge qui voit et qui +sait tout. J'ai songe alors a ma mere, qui en mourant m'a recommande +a la protection de la bienheureuse Vierge Marie. Je me suis adresse a +cette Mere celeste, implorant sa protection aupres de son cher Fils, +et bientot j'ai senti la consolation entrer dans mon coeur. Ma femme +m'a rappele aussitot votre promesse de m'assister dans ce danger de +mon ame et dans le peril de la mort..." + +Le malade ne put continuer; il retomba epuise sur son lit, en proie a +un profond evanouissement. Des qu'il eut repris l'usage de ses sens, +il deposa dans le coeur de l'evoque une humble confession generale, +et attendit avec impatience ce moment heureux dont il avait ete si +longtemps prive, ou lui fut presente le Pain celeste qui remplit +son ame d'une paix inexprimable. Il murmura d'une voix deja presque +eteinte: + +"O Dieu! qui as fait pour moi de si grandes choses, sois aussi +misericordieux pour ma pauvre ame que tu le fus sur la croix pour le +bon larron repentant." + +Le lendemain, sa lutte avec la mort et la douleur avait cesse: il +etait passe a une vie meilleure. Le jour de la conversion de cet homme +dut etre le plus beau jour de la vie d'un evoque; car il ne saurait +y avoir ici-bas de plus grande joie que la pensee d'avoir ramene un +pecheur a Dieu. + +Et ainsi, en cette circonstance decisive pour le bonheur eternel d'une +ame, ce bonheur fut double; c'est la le propre de toutes les oeuvres +de misericorde: elles sont la joie de ceux qui les accomplissent et de +ceux qui en sont l'objet. + + + + * * * * * + + + +36.--L'AMOUR MATERNEL. + +Dans une des principales villes du midi de la France, un venerable +ecclesiastique, vicaire de paroisse, fut soudainement appele vers le +milieu de la nuit, pres d'une malade qui, lui dit-on, se mourait, +privee tout a la fois des ressources materielles capables d'adoucir +les souffrances de son corps, et des sentiments religieux propres a +soutenir l'energie de son ame, profondement aigrie par la misere. Le +digne pretre ne se fit point attendre. Sautant hors de sa couche et +s'habillant a la hate, il est bientot dans la rue, se dirigeant +avec son guide vers la demeure de la pauvre mourante, a travers des +tourbillons de neige dont une bise glaciale fouettait son visage. Il +arrive, gravit six etages et penetre au fond du plus mechant reduit +que l'on puisse voir. La, sur un grabat fetide, une malheureuse femme +se debattait avec angoisse, voulant et ne voulant pas mourir; car a +ses cotes dormait, ensevelie sous d'informes haillons, une petite +fille qui la rattachait encore a la vie quand le malheur la pressait +au contraire de quitter un monde devenu inhabitable pour elle. + +Un tel spectacle emut l'envoye de Dieu jusqu'aux larmes, et le frisson +d'une pitie sincere parcourut tous ses membres. Que faire devant une +pareille infortune? Comment ramener la paix et la joie dans une ame +ainsi torturee, toujours en presence d'une misere de plus en plus +poignante, de plus en plus irremediable? Tout autre qu'un pretre +assurement eut recule devant une mission si difficile. L'abbe ne se +decouragea point; il prit conseil de sa foi, il prit conseil de son +coeur, et le plus doux triomphe couronna bientot ses intelligents +efforts. Aux premiers mots sortis de sa bouche, la malade avait +brusquement detourne la tete, a ses exhortations toujours plus tendres +et plus pressantes, elle opposait une indifference profonde, un de +ces sourires amers qui deconcertent les plus robustes esperances et +attestent une incredulite systematique ou une ignorance absolue des +verites chretiennes. Il fallait donc tenter un dernier assaut decisif; +c'est alors qu'une inspiration soudaine vint illuminer l'esprit du +bon pasteur a la recherche de sa brebis egaree. "Elle resiste a mes +paroles, se dit-il en lui-meme, elle ne resistera pas sans doute aux +saintes obligations de la maternite; l'amour maternel mene a Dieu, qui +aime si tendrement sa Mere." Et, saisissant l'enfant endormi dans +un coin de la mansarde, il le presenta a la mourante en lui disant: +"Sauvez votre ame, vous sauverez celle de votre fille; si vous devez +la laisser orpheline ici-bas, au moins gagnez le ciel pour la proteger +et lui garder une place parmi les anges." A la vue de cette innocente +et douce creature qui lui tendait ses petits bras et sollicitait ses +caresses, la pauvre femme jeta un cri percant, serra convulsivement +son enfant sur sa poitrine haletante, et, au bout de quelques +instants, ses yeux desseches s'emplirent de larmes; bienheureuses +larmes qui emporterent avec elles toutes les barrieres que l'esprit de +revolte avait placees entre son coeur et celui du souverain Juge, dont +la main ne nous frappe ici-bas que pour nous guerir. L'attendrissement +qui ouvrait son ame aux plus nobles sollicitudes d'une mere, l'ouvrit +en meme temps a tous les sentiments chretiens qui donnent la +resignation dans les souffrances et le courage dans l'adversite. "Mon +Dieu, s'ecria-t-elle pleinement soumise et consolee, mon Dieu, que +votre volonte s'accomplisse! Je vous fais volontiers le sacrifice +de ma vie; que tous les maux que j'ai soufferts soient autant +d'infortunes epargnees a l'enfant qui doit me survivre. Et vous, +monsieur l'abbe, ajouta-t-elle, daignez, je vous en conjure, prendre +soin de l'orpheline; je vous la confie: si vous acceptez ce depot, je +mourrai contente et rassuree." L'abbe promit tout, et la malade se +confessa avec de grands sentiments de contrition. L'amour maternel +l'avait ramenee a l'amour de Dieu. + + + + * * * * * + + + +37.--UN PECHEUR MORIBOND ASSISTE PAR UN PRETRE MOURANT. + +Il y a une dizaine d'annees, l'eglise de Saint-Paul-Saint-Louis, de +Paris, avait parmi ses desservants un pretre qui se faisait remarquer +par sa haute taille et son visage grave et basane. + +A ses allures un peu militaires on devinait sans peine que ce pretre +avait du porter l'epee, et l'on ecoutait sans surprise l'histoire de +ce brave officier de cavalerie, qui vaillamment s'etait battu sous le +commandement de don Carlos, l'avait suivi, et enfin etait entre dans +le sacerdoce. + +Ce pretre etait l'abbe Capella. + +Apres etre reste quelques annees a Saint-Paul-Saint-Louis ou il +s'etait particulierement attire l'estime de tous, M. Capella fut +appele a une petite cure des environs de Paris. + +La, il fut venere par ses bons et simples paroissiens, presque tous +jardiniers; son caractere aimable et sa franchise militaire avaient +vaincu tous les prejuges, toutes les antipathies memes; le bien que +fit la son court passage, est incalculable. + +C'etait la veille de sa mort; les derniers sacrements venaient de lui +etre administres, et il se recueillait dans son action de graces, +offrant au Seigneur ses dernieres souffrances et son agonie qui allait +commencer. A ce moment une personne entra inopinement et s'approchant +de lui: + +--Monsieur le Cure, lui dit-elle, un tel, que vous connaissez bien, +est tres malade; il va mourir; nous sommes bien en peine, car il ne +veut recevoir aucun pretre. Ainsi, quand M. le cure est venu, il lui a +tourne le dos et ne veut pas l'entendre. + +--Quel malheur! un si brave homme, fit M. Capella avec chagrin. Ah! si +moi-meme je n'eusse pas ete mourant, peut-etre ne m'aurait-il pas si +mal recu! + +--Ah! vous, Monsieur le Cure, il vous aime et vous venere trop pour +cela! Mais helas!... Et elle se retira sans achever. + +Une pensee sublime vint au saint pretre; se soulevant sur sa couche +et joignant les mains: Mon Dieu, donnez-moi un peu de force! +s'ecria-t-il. Faisant alors un effort supreme, il endossa une derniere +fois ses vetements ecclesiastiques, puis il dit, d'un ton resolu, aux +amis qui l'entouraient: + +--Soulevez-moi et portez-moi chez le malade. + +Frappes de stupeur, pas un ne bougea. Ils ecoutaient cette voix +expirante qui avait retrouve le ton du commandement pour faire une +chose impossible, et ils crurent le cure dans le dernier delire. +Prenez-moi, repeta-t-il avec une supreme autorite. Une exclamation +assourdie sortit de toutes les bouches. + +Mais le mourant, dont l'heure de vie s'etait refugiee dans son +inebranlable volonte, presenta ses bras tremblants, ses jambes inertes +deja; on lui obeit donc et soutenant avec precaution ce corps qui +voulait reprendre la vie pour aller sauver une ame, on le deposa sur +une litiere. + +"Ah! mon Dieu! il va mourir en route!" s'ecria l'un des porteurs avec +desespoir. + +Lui, sans s'inquieter de ce qui se passait ou se disait autour de sa +couche, absorbe dans son heroique idee fixe, donnait des ordres pour +qu'on lui apportat ce qui etait necessaire a l'administration +des sacrements. Quand tout fut pret: "En route, et hatons-nous," +commanda-t-il. + +On se mit en marche vers la maison du malade. Le pretre ne faisait +entendre ni un cri, ni une plainte, ni meme un soupir dans ce chemin +douloureux dont tout choc etait une angoisse, mais il priait avec +ferveur. + +Le voila pres du lit de cet autre mourant. "Mon ami, lui dit-il d'une +voix entrecoupee, nous allons tous les deux paraitre devant le bon +Dieu. Voulez-vous que nous fassions le voyage ensemble?... Moi, je +viens vous aider... et vous apporter les secours de cette derniere +heure..." + +Un intraduisible cri echappa au malade, et sans pouvoir articuler un +mot, il saisit la main de son pasteur et la porta a ses levres avec un +mouvement d'adoration. + +"Mon ami, continua celui-ci, le temps est court...; confiez-vous a +moi; vous ne me refuserez pas de vous confesser, n'est-ce pas?" + +Le malade, subjugue par cet heroisme de la foi, fondit en larmes. "Oh! +oui, je veux me confesser a vous!" s'ecria-t-il. + +Un sourire du ciel passa sur les levres blanches du pasteur. Il fit un +signe, et le vide s'etablit autour des deux mourants. + +Bientot apres, le ministre de Dieu fit un dernier effort pour +elever sa main au-dessus de la tete du pardonne, et les paroles de +l'absolution tomberent comme une rosee sur cette ame ressuscitee. Le +pretre appela; "L'Extreme-Onction!" demanda-t-il. On lui apporta ce +qui etait necessaire pour la reception du Sacrement. "Prenez mon bras, +et conduisez ma main," dit-il a son aide. Et l'on conduisit cette main +mourante, se trainant refroidie deja, comme une supreme benediction, +sur les membres du malade qui semblait se ranimer sous ce froid +attouchement et sous les onctions de l'huile sainte. + +Quand tout fut acheve, le pretre pencha sa tete alourdie vers celui +qu'il venait d'administrer, et dans un soupir de soulagement, il +dit tout bas: "Au revoir, mon ami!... Maintenant, remportez-moi, +ajouta-t-il d'une voix eteinte. _Nunc dimittis servum tuum, Domine, +secundum verbum tuum, in pare!_" + +Puis sa tete tomba pesante sur sa poitrine; ses bras fatigues se +laisserent pendre; ses yeux se fermerent: et, pendant cette lugubre +route du retour, on aurait cru qu'il n'existait plus, si l'on n'avait +vu ses levres remuer sous un souffle de priere. Peu apres, on le +deposa immobile sur son lit. Quelques heures plus tard, il etait mort. + + + + * * * * * + + + +38.--DEUX FOIS SAUVE! + +Il y a dans notre college, rapporte un eminent ecrivain, retracant ses +souvenirs de jeunesse, un pauvre abandonne qu'on appelle Isaac. Comme +son nom l'indique, il est juif. De plus, il est orphelin et sans +fortune. La reprobation terrible qui pese sur sa race, eloigne de lui +jusqu'aux moins chretiens de nos camarades. On le voit toujours dans +le coin le plus desert de notre cour, ou le poursuivent encore les +injures et les railleries d'un age sans pitie. Cependant il est doux +et semble resigne par avance a toutes les amertumes de la vie, dont +celles du college ne sont qu'un avant-gout. Quelquefois la nature +l'emporte et le malheureux enfant eclate en sanglots; il se cache le +visage entre les mains et pleure des heures entieres. + +Depuis longtemps je pense a l'aborder. Je voudrais consoler un peu +cette precoce affliction, tenir compagnie a cette solitude prematuree; +mais je n'ose. Isaac n'est pas sans quelque sauvagerie; ses malheurs +et son abandon lui ont inspire la defiance. Quelques mechants coeurs, +comme il en est meme au college, ont encore contribue a augmenter +cette defiance, en venant solliciter l'amitie de l'orphelin et en +trahissant ensuite, avec tous les secrets confies, un coeur si +desireux d'abord de se communiquer, mais que l'infortune avait rendu +susceptible a l'exces et incapable de se livrer deux fois. + +L'autre jour, une de ces tristes scenes qui se renouvellent trop +souvent, est venue ajouter de nouvelles douleurs a celles de celui que +j'aime en secret. Je sortais du parloir au milieu de la plus longue +de nos recreations; tout a coup j'entends de grands cris. Je me hate, +j'arrive devant tous nos camarades rassembles. Ils etaient en grande +agitation. "Qu'y a-t-il?--C'est Isaac qui nous a denonces," me repond +le plus colere. Et il entame une longue histoire a laquelle chacun +veut ajouter son trait. C'etait encore une accusation banale et +sans fondement. Les preuves abondaient, la haine suggerait les plus +detestables hypotheses a ces petites tetes mechantes et enflammees; on +accueillait tout, pourvu que tout fut contraire a l'accuse. Tristes +juges comme on en voit tant dans un monde qui n'a plus la jeunesse +pour excuse! + +Isaac n'etait pas la, mais bientot nous le vimes paraitre, accompagne +du superieur qui s'eloigna quelques secondes apres, laissant le +pauvre enfant en proie a la cruaute de ses ennemis. Oh! ce mot de +_cruaute_ n'est pas trop fort. On l'injuria, et les injures bientot +furent suivies de pierres. Un fils de boucher, qui sans doute avait +vu avec quelque profit son pere assommer des boeufs a l'abattoir, +s'elanca enfin sur lui et de ses gros poings lui mit la figure en +sang. + +J'etais pale d'indignation. Mon coeur battait vivement. La colere +finit par l'emporter, la sainte colere, et je m'elancai devant Isaac: +"Vous etes des laches, m'ecriai-je en lui prenant les mains, et +malheur au premier d'entre vous qui touchera a mon _ami!_" + +J'appuyai a dessein sur ce dernier mot, je regardai les agresseurs +d'un regard decide, les poings fermes, le pied en avant: je leur +semblai redoutable, malgre ma petite taille; ils se turent, ils +s'eloignerent en jetant au vent leurs dernieres insultes, et l'un +d'eux declara qu'il fallait mettre les deux juifs a la quarantaine. + +Ce mot de juif me fit beaucoup rougir, malgre moi. Cependant je +me remis de cette soudaine emotion et me penchai vers Isaac. Il +s'appuyait sur moi et semblait me sourire, mais je le vis tout a coup +chanceler, puis tomber sans connaissance. Tant de douleurs l'avaient +brise. Alors j'appelai a mon secours, et comme personne ne venait a +mes cris, je rassemblai toutes mes forces, je le pris dans mes bras +et parvins a le transporter jusqu'a l'infirmerie. Il y fut pres d'une +heure evanoui. + +Cependant l'affaire s'etait ebruitee. Le superieur arriva et me +tendant la main: "Vous etes un digne enfant, me dit-il; je sais tout +et je veux desormais que vous me regardiez comme un ami, comme un +pere." Il ajouta en me montrant la croix: "Mais voici l'Ami celeste, +voici le Pere qui vous recompensera mieux que moi de votre belle +action!" + +Il se retira, en me permettant de rester aupres de mon nouvel ami +jusqu'a sa complete guerison. Helas! il ne savait pas que la maladie +du pauvre enfant dut etre si longue. Le medecin vit bien tout d'abord +que le cas etait grave et fit craindre une fievre cerebrale. En effet, +les symptomes en eclaterent des le soir. + +Quinze jours apres, le pauvre Isaac etait encore a l'infirmerie, mais +il etait sauve. + +J'avais obtenu la permission de le veiller une partie des nuits, et +la soeur de charite avait peine a m'arracher de ce chevet auquel il +semblait que ma propre vie fut attachee. Ces nuits furent pour mon ame +une source delicieuse de jouissances morales. J'y pris une habitude +presque monastique, celle de lire en latin l'office meme de l'Eglise, +et je n'ai pu depuis detacher mes levres de cette coupe trop meprisee +de la liturgie catholique. Oui, je me rappelle ces soirees d'ete, +alors que quelques rayons, les derniers du jour, venaient enflammer +les vitres de l'infirmerie, et qu'a genoux au pied du lit de mon ami +en delire, je suivais sur ce visage en feu les progres du mal ou +cherchais a y demeler les esperances de la guerison. + +Une idee m'avait saisi des le premier jour, idee si naturelle aux +imaginations catholiques, qu'il semble qu'elle soit la premiere a y +naitre et la derniere a s'en retirer, l'idee de convertir mon nouvel +ami et de guerir en meme temps son corps et son ame egalement malades. +Cette idee me poursuivait. Je ne pouvais m'empecher de penser que Dieu +n'avait pas permis, sans quelque dessein secret, qu'un innocent fut +accable de tant de malheurs, abreuve de tant d'injustices. + +Un jour donc qu'Isaac s'etait endormi, je m'armai d'une sainte audace +et passai a son cou une petite medaille de la sainte Vierge. Deja +on avait place sous ses yeux, en face de son lit, un crucifix ou il +devait lire tout le resume de notre foi eloquente. La pauvre soeur +redoublait de soins. Elle avait compris mon idee de conversion, ou +plutot l'avait eue avant moi, mais elle eut craint de s'en attribuer +le moindre honneur. + +Isaac fut enfin rendu a sa connaissance. C'etait un dimanche: les +eleves etaient a la messe et l'on entendait tres distinctement dans +l'infirmerie les chants de nos camarades et les harmonies de l'orgue. +La petite soeur et moi suivions notre messe aussi exactement que +possible et priions de grand coeur tous les deux pour notre cher +malade. J'avais coutume de reserver pour l'instant de l'elevation mes +plus vives prieres, et je crois bien que la soeur faisait de meme. + +Ce jour-la nous fumes encore plus recueillis. Mais un petit bruit nous +vint arracher a ce recueillement; notre malade s'etait souleve, il +s'etait assis sur son lit et semblait ecouter avec ravissement un bel +_O Salutaris_, que nos enfants de choeur n'avaient jamais si bien +chante. Il souriait pour la premiere fois peut-etre de sa vie, et ce +sourire faisait du bien a voir, quoique brillant sur un visage eteint +et decharne. Nous n'osions nous lever, mais il nous apercut, porta les +mains a son front comme pour recueillir ses idees, reflechit quelques +instants, puis tout a coup s'ecria: "Mon frere, mon cher frere!" Et je +tombai dans ses bras. + +Nous pleurions tous, et la soeur souriait a travers ses larmes. Mais +Isaac s'arreta tout a coup, et se mit a fixer le crucifix que nous +avions mis sous ses yeux. Il le regarda d'abord froidement, puis ses +yeux s'animerent, l'amour penetra dans son regard; il contempla alors +l'Homme-Dieu avec des yeux qui exprimerent toutes les nuances de la +commiseration, de la priere, de l'adoration; ses bras s'agiterent +bientot et il les tendit vers Notre-Seigneur; enfin, il ne put +resister a la grace, et un torrent de larmes sortit de ses yeux: "Mon +Roi, mon Maitre, mon Dieu!" Et se tournant vers moi: "Tu ne sais pas +que Jesus et Marie ont veille pres de moi pendant toute ma maladie? +Ils etaient la, je les voyais, je touchais leurs mains, j'entendais +leurs voix. Oh! je veux etre baptise!" + +Je l'embrassai en pleurant et lui racontai combien j'avais desire ce +moment. Ce jour-la meme, nous eumes ensemble un entretien sur la foi. +La soeur savait mieux faire le catechisme que moi; l'aumonier vient +l'aider. La convalescence d'Isaac s'ecoula dans ces lecons qu'il +semblait avoir deja recues de Dieu lui-meme, tant il s'elevait +facilement aux plus difficiles de nos mysteres. Il avait meme sur nos +dogmes des lumieres qui etonnaient l'aumonier et dont je profitai. + +Cependant le bruit de sa guerison s'etait repandu dans le college. On +avait bien change d'idees sur le compte des "deux juifs," et comme, +apres tout, des coeurs d'enfants ne sont jamais profondement +pervertis, tous nos camarades s'etaient sincerement repentis d'une +mechancete qui avait failli devenir si fatale. Tous les matins, il en +venait a l'infirmerie quelques-uns s'informer avec anxiete de la sante +d'Isaac. Les recreations etaient silencieuses, les visages tristes; +quand on annonca qu'il n'y avait plus aucun danger pour le malade, ce +fut un jour de fete pour tout le monde. + +On apprit en meme temps la miraculeuse conversion de notre ami et son +bapteme, qui eut lieu, d'apres sa volonte, le premier jour qu'il +put faire quelques pas. Au sortir de l'eglise, il alla revoir ses +condisciples qui etaient devenus ses freres en Jesus-Christ. Ce fut un +spectacle touchant: tous ces persecuteurs tomberent aux pieds de leur +victime et solliciterent la benediction de celui qui tout a l'heure +encore etait un catechumene et n'avait pas seize ans. Isaac, ou plutot +Paul (car je lui ai, comme parrain, donne ce nouveau nom), Paul les +benit avec ses larmes et voulut tous les embrasser. On sut qu'il etait +pleinement chretien, quand on le vit presser avec plus d'amour dans +ses bras celui-la meme qui l'avait autrefois le plus cruellement +persecute. (_Leon Gautier_.) + + + + * * * * * + + + +39.--DIEU A SES ELUS PARTOUT. + +Une actrice a adresse au P. de Ravignan le recit suivant de sa +conversion, une des plus admirables de notre siecle. "Lorsque j'etais +tout enfant, ma mere se trouvait seule a Paris, sans argent, sans +etat, sans protection. Elle n'avait pas cette religion qui fait +supporter toutes les adversites que Dieu nous envoie, mais seulement +une foi tres vive en Marie. Des ma plus tendre enfance, elle me fit +dire cette petite priere que je n'ai lue dans aucun livre: "Mon Dieu, +je vous donne mon corps, mon esprit, mon coeur, ma vie; je me donne +toute a vous. Faites-moi la grace de mourir plutot que de vous +offenser mortellement. Ainsi soit-il." + +"Vers l'age de cinq ans a peu pres, j'allais tres souvent avec une +vieille femme a la messe, et surtout adorer Jesus dans un sepulcre. Je +rentrais a la maison, malade d'avoir vu Notre Seigneur mort pour nous; +je pleurais. Ma mere grondait la vieille femme d'exciter a ce point ma +sensibilite, et meme elle ne voulut plus absolument que je retournasse +a l'eglise. J'etais tres fiere de m'appeler Marie. On me donnait le +nom de Josephine a la maison; mais quand on me demandait comment je +m'appelais: "Marie, repondais-je aussitot; j'ai le nom de la Vierge." + +"Ma mere me mit au theatre a l'age de six ans pour apprendre a danser. +On la pria de me laisser jouer, elle se laissa tenter. Je jouai, j'eus +un tres grand succes. Cependant j'entendais les petites filles parler +de la premiere communion, ma mere ne m'en parlait pas; je voulais +absolument la faire, mais aucun pretre ne put m'y admettre parce que +j'etais au theatre. + +"Je priais toujours, je travaillais sans cesse; en dehors du theatre, +je faisais de petits ouvrages a l'aiguille que je vendais. J'etais +entouree de vices dans les femmes meme que j'aimais le plus; je les +plaignais. Ma mere m'avait donne des principes que la misere la plus +affreuse n'avait pu detruire. J'etais mal vetue, je mangeais des +pommes de terre, mais j'etais heureuse avec ma mere. Je me disais: +"Dieu me voit, lui; il me trouve bien avec mon vilain chapeau; il ne +se moque pas de la pauvre Maria." Car on se moquait de moi; on me +disait: "Si vous vouliez, vous auriez des cachemires.--Oui, disais-je, +mais je ferais mourir ma mere de chagrin." J'etais une des premieres +du theatre, par consequent tres admiree. Si je vous dis cela, c'est +pour que vous compreniez bien la haute protection de ma celeste +patronne au milieu de ce gouffre. + +"Ma mere tomba malade. J'etais obligee de passer toutes les nuits, je +n'avais pas de domestique; je jouais, je repetais dans la journee; je +n'avais le temps d'apprendre mes roles que la nuit, pres du lit de +ma pauvre mere. C'est ici que Dieu a ete bon et indulgent pour moi. +J'avais fort peu d'appointements, quoique premiere. Eh bien! mon +Pere, malgre cela, pendant quatre mois et demi, ma mere etant au lit, +depensant beaucoup d'argent que je n'avais pas, je n'ai pas fait de +dettes, et je m'en suis tiree. Je devais tomber malade de fatigue et +de chagrin, pas du tout: c'est que je priais Dieu, et Dieu aide ceux +qui prient de tout leur coeur. + +"La derniere nuit que je passai pres de ma mere, je ne comprenais pas +que ce fut l'agonie. Enfin sa derniere parole fut: "Maria, je t'aime!" +et elle rendit le dernier soupir. Oh! mon Pere, quelle nuit! Je +n'avais pas quitte ma mere un seul instant de ma vie, et je me +trouvais a vingt ans, seule, sans parents, sans soutien, sans fortune, +sans Dieu, car je ne le possedais pas encore. Je jurai a ma mere, sur +ce corps inanime, sur cette main qui m'avait benie, que toujours je +serais digne d'elle. J'allais tous les jours au cimetiere Montmartre, +et, en rentrant, je me mettais a genoux au milieu de ma chambre; +j'avais le portrait de ma mere la devant moi; j'avais un Christ qui +avait ete pose sur son corps; je baisais ce Christ, je baisais le +portrait, et ma vie se passait entre ces deux images. + +"Enfin j'allai vous entendre, mon Pere; vous eclaircissiez des idees +confuses dans ma tete. Je suis bien ignorante encore en matiere de +religion; j'aime avec amour Jesus et Marie. Pourquoi? comment? je n'en +sais rien; je les aime et voila tout. + +"La seulement je compris ma position. "Sainte Vierge, dis-je alors, le +theatre sans vous, ou vous sans le theatre. Ah! mon choix est fait. +Mais pour arriver a vous, o Marie, comment faire?" Le dimanche de la +Quasimodo, je vous vis de plus pres; je m'etais mise au pied de la +chaire. "Je vais ecrire a M. de Ravignan, dis-je; il est impossible +qu'il n'obtienne pas cette grace de Mgr l'archeveque: il faut que je +communie." Je vous ecrivis, mon Pere, vous savez le reste; mais ce que +vous ne savez pas, c'est que mon esprit n'est plus le meme, mon coeur +non plus: les pieuses femmes que vous m'avez fait connaitre ont change +tout mon etre. + +"Oh! merci, mon Dieu! merci, mon Reverend Pere! Votre zele a tout +fait. J'ai communie, c'est vous dire que je suis la plus heureuse +des femmes, et j'etais entouree de Mmes de Gontaut, Levavasseur et +d'Auberville. Ah! autrefois je croyais aimer Dieu, mais non; c'est lui +qui m'aimait. J'aimais Marie, mais ce n'etait pas de ce saint amour +qu'elle a pour nous. Je ne sais pas ce que Dieu me reserve; mais s'il +veut me rendre heureuse, il peut m'envoyer tous les malheurs qu'il +voudra: je tacherai de les porter avec mon coeur qui est tout a lui. +Si Dieu me conserve cette foi qu'il m'a envoyee, je peux tout faire +pour lui. Aujourd'hui seulement je comprends les martyrs. + +"Je vous demande pardon, mon Pere, de la longueur de mon recit; mais +je ne suis pas tres versee dans l'art d'ecrire. C'est pour vous +obeir que je vous donne ces details. En parlant de ma mere, je ne +m'arreterais point. + +"Mon premier acte, en sortant du theatre, a ete une premiere +communion. Dieu veuille qu'en sortant de cette vie je sois agenouillee +a la sainte table! A Dieu, a Jesus, a Marie, a ces dames, a vous, mon +Pere, ma vie entiere. _Maria_." + +La jeune actrice eut le courage de rompre completement avec le +theatre. Apres six annees d'epreuves et de privations, devenue mere de +famille, elle ecrivait au P. de Ravignan pour le remercier, et elle +ajoutait: "Oh! mon Pere, que de miseres! que de maladies! Mais Dieu +etait au fond de mon coeur. Que de joies ignorees! et c'est a vous que +je les dois. + +"Ah! comme je plains ceux qui ne pensent jamais a Dieu! Dans l'amour +qu'il nous donne nous trouvons tout pour nos besoins d'ici-bas. Cette +vie de l'ame a des charmes qu'on ignore si completement dans le monde! + +"Priez, mon Reverend Pere, pour que mon ame reste toujours attachee a +ce Dieu de misericorde qui a daigne me prendre si bas! Ah! que ma vie +passee m'a eclairee sur l'amour de Dieu pour ses creatures! Aussi, je +ne veux que ce mot dans mon coeur: Amour pour Jesus dans la joie et +la tristesse, amour pour Jesus!" Cette ame seraphique se consuma +rapidement dans un douloureux martyre: l'ancienne actrice mourut en +predestinee. + + + + * * * * * + + + +40.--LA ROSE BENITE. + +Un dimanche vers les trois heures, rapporte un homme du monde, je +passais rue de Vaugirard, a Paris. Une pluie torrentielle inondait les +rues et faisait chercher un abri aux malheureux pietons. Je regardais +machinalement a droite et a gauche, lorsque la petite eglise des +Carmes m'apparut comme lieu de refuge. Arrive dans la cour, je vois +son interieur tout resplendissant de fleurs et de lumieres; une foule +immense la remplissait, et c'est a peine si je pus parvenir a me +placer sous son portique. + +Quelle fete celebrait-on? voila ce que je demandai a une bonne femme +qui, a genoux pres de moi, egrenait son chapelet. Elle releva la tete +d'un air etonne: "Comment! monsieur, vous ne savez pas? c'est la fete +du Saint-Rosaire, et, pour en conserver le souvenir, les reverends +peres vont distribuer a tous ceux qui sont dans l'eglise une rose +benite." J'ai une passion pour les fleurs et une predilection toute +particuliere pour les roses; je voulais profiter de celles que la +Providence semait (avec intention peut-etre) sur ma route: elles sont +si rares, helas! Je suis le courant qu'un mouvement de chaises opere, +et je me trouve transporte je ne sais comment pres de la balustrade de +l'autel. Le R. P. qui venait de donner la benediction, en montait les +degres. Il fit signe qu'il allait parler; je me sentis attire vers +lui par un sentiment que je ne pus definir: son pale et noble visage +inspirait le respect, une joie toute celeste l'animait, et l'immense +quantite de bougies qui brulaient autour du tabernacle lui faisaient +comme une aureole lumineuse. Son regard doux et penetrant se +portait avec bonheur sur les nombreux fideles qui l'entouraient et +l'ecoutaient. Il fit une allocution simple et touchante, sans phrases +preparees ni oratoires; on sentait que c'etait le coeur qui debordait +avec tous ses tresors, la source qui coulait limpide et transparente +pour chacun. + +"Je vais vous distribuer de petites roses bien modestes, dit-il, parce +que nous sommes pauvres. Vous les trouverez parfumees comme l'etait +Marie, la reine du ciel, et leur parfum vous penetrant, vous desirerez +lui ressembler. Vous les trouverez benites, afin qu'elles apportent +dans vos maisons la benediction de Marie. Meres, ornez-en le berceau +de votre petit enfant pour le proteger. Femmes, montrez-la a votre +mari; dites-lui qu'elle sera son predicateur, son egide, lorsqu'il +devra vous quitter. Jeunes filles, suspendez-la au Christ place a +votre chevet, afin que votre premier regard, la premiere elevation de +votre coeur soient pour Jesus et Marie confondus dans un meme amour." +Ce serait trop long de raconter les belles et bonnes choses que +dit encore le reverend Pere. La distribution commenca; lorsque je +m'approchai pour recevoir ma rose, un leger sourire se dessina sur +les levres du religieux: il semblait lire au fond de ma pensee ce +mot _hasard_ qui m'avait amene la. Je m'inclinai et sortis de +l'eglise beaucoup plus grave que je n'y etais entre. + +Une fois dehors, je me trouvai tres embarrasse: je dinais en ville et +j'avais dispose de ma soiree; mais la pensee de porter dans une maison +profane ma petite rose benite me fit rougir interieurement. Je rentrai +chez moi, je la suspendis au portrait de ma mere. Pauvre mere! il me +sembla qu'elle me regardait plus tendrement. Peut-etre etaient-ce ses +prieres qui, du haut du ciel, avaient guide mes pas. Toujours est-il +que j'etais reste chez moi par une force d'attraction plus puissante +que ma volonte. Je passai mon temps a mediter sur les petites choses +qui amenent souvent de grands effets. Je ne puis pas dire tout ce que +je confiai de pensees tumultueuses a ma rose mystique: c'etait presque +une confession, et la petite goutte de rosee benie qui reposait au +fond de son calice etait le baume consolateur que j'appliquais sur +les blessures orageuses de mon coeur. "Qui sait, murmurai-je en +m'endormant, si je ne retournerai pas dans cette eglise, et si, te +tenant a la main, je n'irai pas trouver ce bon religieux? Elle m'amene +a vous repentant et converti!" lui dirai-je. + + + + * * * * * + + + +41.--UN SOUVENIR DU BAGNE. + +Un religieux plein de zele, qui venait de remplir son saint ministere +aupres des forcats de Rochefort, le P. Lavigne, ne pouvait se lasser +d'admirer les merveilles de la grace sur ces pauvres ames si cheres +au Bon Pasteur. Prechant dans la chapelle d'une Maison religieuse, a +Paris, il racontait un fait admirable qui atteste l'etonnante bonte de +Dieu en faveur d'un pecheur penetre d'un sincere repentir. + +"Il y a un homme, dit-il, dont le souvenir s'est empreint dans mon ame +d'une maniere ineffacable, un homme que je place au-dessus de tous les +religieux et de toutes les religieuses: c'est un saint que je venere, +et cet homme, ce saint, c'est un forcat. + +"Un soir, il vint me trouver au confessionnal, et, apres sa +confession, je lui adressai quelques questions, comme j'avais assez +souvent coutume de le faire avec ces infortunes. Cependant, cette +fois, un motif plus particulier m'engageait a interroger celui-ci. +J'avais ete frappe du calme repandu sur ses traits. Je n'y fis pas +d'abord grande attention, car j'avais eu l'occasion de remarquer la +meme chose chez plusieurs de ces malheureux. Neanmoins, la precision +avec laquelle il s'exprimait, l'exactitude rigoureuse et le laconisme +de ses reponses piquaient de plus en plus ma curiosite. + +"Il me repondait sans affectation, ne disant pas un mot inutile, et +n'allant jamais au dela de ce que je lui demandais. Aussi ce ne fut +qu'en le poussant et en le pressant par mes questions, que je parvins +a savoir, en quelques mots bien simples, sa touchante histoire. + +--Quel age avez-vous? lui dis-je d'abord. + +--Quarante-cinq ans, mon pere. + +--Combien y a-t-il que vous etes ici? + +--Il y a dix ans. + +--Devez-vous y rester encore longtemps? + +--A perpetuite, mon pere. + +--Quelle est donc la cause de votre condamnation? + +--Le crime d'incendie. + +--Sans doute, mon pauvre ami, vous avez beaucoup regrette d'avoir +commis cette faute. + +--J'ai beaucoup offense Dieu, mon pere, mais je n'ai point commis ce +crime. Toutefois, je suis justement condamne; mais c'est Dieu qui m'a +condamne. + +Cette reponse piquant plus vivement encore ma curiosite, je repris: + +--Mais que voulez-vous donc dire, mon ami? expliquez-vous. + +Alors il me repondit: + +--J'ai beaucoup offense le bon Dieu, mon pere; j'ai ete bien coupable, +mais jamais envers la societe. Apres une foule d'egarements, le bon +Dieu toucha mon coeur. + +"Je resolus de me convertir, de reparer le passe; mais depuis ma +conversion, il me restait une inquietude, un poids enorme sur le +coeur. J'avais tant offense le bon Dieu? pouvais-je croire qu'il eut +tout oublie? Et puis, je ne trouvais rien qui fut de nature a reparer +ces iniquites malheureuses de ma jeunesse, et je sentais un besoin +immense de reparation! Sur ces entrefaites, un incendie eclata pres de +ma demeure. Tous les soupcons tomberent sur moi; on m'arreta, et on me +mit en jugement. Pendant la procedure, je fus beaucoup plus calme que +je ne l'avais jamais ete; je prevoyais bien que je serais condamne, +mais j'etais pret a tout. Enfin arriva le jour ou on devait prononcer +ma sentence. Le jury quitta la salle pour aller deliberer sur mon +sort, et dans ce moment, il me sembla entendre une voix interieure qui +me disait: Si je te condamne, je me charge aussi de faire ton bonheur +et de te rendre la paix. A cet instant, je ressentis effectivement une +paix delicieuse. Les jures revinrent bientot, apportant leur verdict, +qui me declarait convaincu du crime d'incendie, avec circonstances +attenuantes; j'etais condamne aux travaux forces a perpetuite. Je fus +oblige de me contenir pour ne pas verser des larmes, qu'on aurait sans +doute attribuees a tout autre motif qu'a celui du sentiment de bonheur +que j'eprouvais. On me conduisit a mon cachot, et la, tombant sur +la paille qui me servait de lit, je me mis a repandre un torrent de +larmes si douces que l'homme le plus voluptueux aurait ete heureux +d'acheter, au prix de toutes les jouissances, le seul bonheur de les +verser. Une paix ineffable remplissait enfin toute mon ame. Elle ne me +quitta pas pendant la route que je parcourus pour arriver au bagne, et +ne m'a jamais abandonne jusqu'ici. Depuis cette epoque, je tache de +remplir tous mes devoirs, d'obeir a tout et a tous. Je ne vois dans +ceux qui commandent, ni le commissaire, ni les adjudants, ni leurs +subalternes, je ne vois que Dieu. Je prie partout, dans les travaux, a +la prison; je prie toujours, et le temps passe si vite que je puis a +peine m'en apercevoir; les heures s'ecoulent comme des minutes, les +jours comme des heures, les mois comme des jours, les annees comme des +mois. Personne ne me connait; on me croit condamne justement et cela +est vrai. + +"Vous ne me connaitrez pas non plus, mon pere; je ne vous dis ni mon +nom ni mon numero; priez seulement pour moi, je vous en conjure, afin +que je fasse la volonte de Dieu jusqu'a la fin." + + + + * * * * * + + + +42.--CE QUE LE ZELE PEUT INSPIRER A UN ENFANT. + +Il y a quelques annees, le Careme etait preche dans une grande ville +de France par deux saints missionnaires. Un soir, tandis que la foule +empressee se rendait a l'eglise, la petite Mathilde de C***, enfant de +dix ans, jouait sur le balcon de sa maison; tout a coup, poussee comme +par une inspiration divine, elle abandonne la poupee qu'elle tenait a +la main et, courant a son pere qui lisait un journal: "Oh! papa, que +je serais heureuse!...--Que faudrait-il pour cela, mon enfant?--Je +n'ose pas... dites, me l'accorderez-vous?--Oui, ma fille!--Ah! bon! +eh bien! j'etais tout a l'heure sur le balcon et j'ai vu beaucoup +de messieurs qui allaient au sermon; il y en a meme plusieurs qui y +conduisaient leurs petites filles; et vous, papa, vous ne m'y menez +jamais! Ce soir...--Tu veux que je t'y conduise, n'est-ce pas?--Oui! +je le desire beaucoup." + +Bientot l'heureuse Mathilde entrait dans l'eglise avec son pere. Il +la placa pres d'une dame de sa connaissance, parce que, dit-il, une +petite fille ne reste pas avec les messieurs; et... faisant semblant +d'aller du cote des hommes, il sortit. + +Mathilde, qui le suivait des yeux, s'en apercut, mais ne dit rien; le +lendemain elle voulut, comme par un caprice d'enfant, rester parmi les +messieurs avec son pere. Le pretre charge de maintenir l'ordre, voyant +cette petite fille: "Mon enfant, lui dit-il, ce n'est point la votre +place.--Monsieur, repondit-elle tout bas, laissez-moi ici, _je garde +papa_!" + +M. de C*** entendit cette parole, il fut emu et resta au sermon. +Le bon Dieu l'attendait, et la grace, se servant des paroles du +predicateur, penetra dans son ame. Il voulut aller tous les soirs au +sermon; il fit mieux, il s'approcha de la sainte Table le jour de +Paques. + + + + * * * * * + + + +43.--UNE CONQUETE DU SACRE-COEUR. + +Dans une petite ville assez populeuse, pres de Liege, une personne +dirigeait un cafe, ou elle s'efforcait bien plus de conquerir des ames +a Jesus-Christ que de grossir sa fortune. On y voyait en abondance les +publications les plus edifiantes, les cadres et les scapulaires du +Sacre-Coeur. Cette propagande fut benie de Dieu et devint le principe +d'un grand nombre de conversions; nous allons reproduire ici la +relation de plus remarquable, en conservant au style sa naive +simplicite. + +"Un jour, la maitresse de la maison voit entrer chez elle un inconnu +en haillons, de haute taille, ayant une longue barbe et une figure +portant l'empreinte d'une profonde misere. Cet homme inspire a la +zelatrice une grande compassion, il lui semble que Notre-Seigneur lui +envoyait une ame a gagner. J'ai toujours eu, dit-elle, le desir de +faire du bien, mais depuis que je suis zelatrice, il me semble en +avoir contracte l'obligation, de sorte que cela me donne du courage +pour vaincre ma timidite. Elle fit donc bon accueil a son nouvel hote, +qui ne disait pas un mot, et le servit de son mieux, en priant le +Coeur de Jesus de l'inspirer. Croyant le moment favorable, elle entama +la conversation: "Ne vous etonnez pas, Monsieur, lui dit-elle, de +ce que je vais vous demander; je fais cette question a toutes les +personnes qui viennent ici, et je vous vois, je crois, pour la +premiere fois: avez-vous fait vos Paques?--Non, repondit-il, je ne +fais pas mes Paques, je suis libre-penseur.--Mais ce n'est pas +une religion, cela.--C'est ma religion a moi, je n'en ai pas +d'autre.--N'avez-vous pas ete catholique autrefois?--Oui, j'ai fait ma +premiere communion; depuis, j'ai tout laisse: j'ai quitte ma femme, +mes enfants, j'ai ete en Afrique... Je ne veux pas des pretres, pas +plus qu'ils ne voudraient de moi.--Au contraire, Monsieur, ce serait +un grand bonheur pour eux de vous ramener a Dieu; dans l'Evangile, n'y +a-t-il pas la parabole de l'enfant prodigue ou le pere fete le retour +de son fils?--Ne me dites rien, repond-il avec animation, je ne veux +pas changer, vous ne me convertirez pas, vous dis-je; pensez-vous +mieux reussir que ma femme et mes enfants qui m'ont supplie de toutes +les facons? Non, vous ne me changerez pas, je devrais parler a des +pretres, et je deteste les pretres; quand ils arrivent, je m'en vais +d'un autre cote pour ne pas les voir." + +"Il ajouta encore beaucoup d'autres choses contre la religion. J'etais +toute tremblante en l'entendant, dit la zelatrice, et je priais +interieurement le Coeur de Jesus. Quand il eut fini, j'allai chercher +un scapulaire du Sacre-Coeur.--Monsieur, lui dis-je, ne voudriez-vous +pas, avant de partir, accepter ceci? j'aimerais a vous le donner; +voyez, l'image est bien belle. Lisez, ajoutai-je, ce qui est ecrit +dessous, ce sont de si bonnes paroles! Il le fait, puis se leve et +tenant le scapulaire des deux mains, il le baise, pleure et dit: +"Coeur de Jesus, je suis un des plus grands pecheurs, oui, un grand +pecheur." Ses larmes coulaient en abondance, l'emotion l'oblige a +s'asseoir.--Un pretre! dit-il, je veux me confesser. Qui etes-vous, +pauvre femme, pour me convertir ainsi? car je suis converti.--C'est +le Coeur de Jesus qui a tout fait, dit la zelatrice, et elle le fait +entrer dans une chambre voisine, pendant qu'elle allait avertir le +vicaire. Celui-ci vint aussitot, s'entretint avec le pauvre pecheur, +puis l'engagea a se rendre a l'eglise pour preparer sa confession. +En y allant, cet homme priait, et des qu'il fut arrive, il alla se +prosterner au pied d'un autel de la sainte Vierge; il pleurait et +disait a haute voix: "Vierge sainte, ayez pitie d'un grand pecheur +qui vous demande sa conversion." Il fit le chemin de la croix, et, +lorsqu'il fut arrive a la douzieme station, il mit les bras en croix +sans s'occuper des personnes presentes, en disant: Jesus-Christ, +je vous demande pardon de mes peches, oui, de tous mes peches. La +contrition debordait de son ame, il etait inonde par la grace. Il +alla a la sacristie, et, quand il en sortit avec le pretre, tous deux +pleuraient. Il ne recut pas ce jour-la l'absolution: on prefera lui +laisser quelques jours pour se preparer. Il passa ce temps dans le +recueillement, vint prendre ses repas chez la zelatrice qui lui +fournit des lectures pieuses pour occuper ses loisirs, car il evitait +meme de travailler pour ne pas se distraire des pensees de foi qui +nourrissaient son ame. Lorsqu'il rencontrait le vicaire, il lui +serrait la main en lui exprimant son desir de recevoir l'absolution. +Le temps d'epreuve fut abrege, et la brebis perdue rentra dans le +bercail du Bon Pasteur, qui se donna a elle dans la sainte communion. +C'etait la seconde de ce nouvel enfant prodigue qui n'avait plus recu +son Dieu depuis cinquante ans. + +"Il fut des lors un modele de piete, et son exemple en ramena +plusieurs qui travaillaient dans un atelier irreligieux ou il +conduisit le pretre qui l'avait reconcilie avec Dieu." + +Ah! si tous les bons catholiques avaient le zele et le courage de +cette genereuse chretienne, combien de pauvres pecheurs seraient +ramenes a la pratique de la religion! Le pretre, helas! n'a aucun +moyen d'atteindre ces infortunes qui ne viennent plus a l'eglise et +lui ferment leur porte. Qui les sauvera, qui les arrachera aux flammes +de l'enfer, si les pieux laiques de leur entourage ne s'interessent +pas a l'oeuvre de leur conversion, la plus grande, la plus capitale de +toutes les oeuvres?... + + + + * * * * * + + + +44.--PUISSANCE DU CHAPELET. + +Imbu des sa jeunesse des maximes de l'ecole voltairienne, Arthur +Grant etait impie; mais son impiete n'avait rien du cynisme des +libres-penseurs du siecle. C'etait un impie de bon ton. Son education +aristocratique, l'amenite de son caractere, la distinction de ses +manieres le rendaient agreable dans le commerce du monde, et le venin +de son irreligion se cachait sous des dehors attrayants et des formes +polies. C'etait un majestueux vieillard a la figure noble, dont la +barbe blanche tombait a flots d'argent sur sa poitrine. Initie, jeune +encore, aux mysteres absurdes de la franc-maconnerie, apres en avoir +subi les ridicules epreuves, il avait ete promu au grade de chevalier +kadosch. C'etait un aimable viveur qui se faisait cherir dans son +village, dont il etait le plus riche proprietaire, et en quelque sorte +le seigneur. Il secourait les indigents et se faisait gloire d'etre +philanthrope. Les glaces de l'age n'avaient pas encore eteint en lui +les flammes des passions. La corruption du coeur avait perverti son +intelligence. Cependant sa fille, Irma, gemissait en secret, sur les +dereglements et l'irreligion de son vieux pere. On la voyait souvent +repandre des larmes abondantes sur les marches de l'autel de Marie, a +laquelle elle adressait de ferventes prieres pour sa conversion. + +Un zele missionnaire etant venu precher une retraite dans le village +qu'habitaient Irma et son pere, la jeune fille, sous les inspirations +de la grace, redoubla de ferveur et de supplications pour obtenir +la conversion de celui qu'elle aimait de l'amour le plus tendre, et +resolut de tenter un effort supreme. Elle consulta le missionnaire sur +les moyens a prendre pour convertir son vieux pere. + +--Il faut prier, mon enfant, et prier sans cesse, lui dit le saint +pretre: ne desesperez pas, Dieu est plus fort que le diable. Voyons, +quelles sont les habitudes de Monsieur votre pere, quel est son genre +de vie? + +--Il se leve tous les jours a neuf heures, repond la jeune fille, +dejeune a dix, se rend ensuite a un kiosque situe a un kilometre au +couchant du village, au pied d'une riante colline. C'est la qu'il +passe le reste de la journee, se promenant dans son jardin ou +s'enfermant dans son cabinet de travail. + +--J'en sais assez, mon enfant. Pendant trois jours, a onze heures et +quart, vous reciterez un chapelet pour la conversion de votre pere. + +Le lendemain, apres s'etre livre aux occupations de son ministere, le +saint pretre s'acheminait vers le kiosque. Quand il fut a quelques pas +du vieillard, apres l'avoir salue gracieusement, il s'arreta comme +pour lui parler. + +--Que signifie ceci, monsieur l'abbe? dit Arthur etonne et presque +fache. + +--Monsieur, je vous demande pardon si je vous ai offense, repond le +missionnaire; mais la vue de votre jardin m'a charme, je voulais vous +adresser mes felicitations. + +Ce compliment adoucit le vieillard, qui lui dit: + +--Si je ne suis pas trop indiscret, monsieur l'abbe, puis-je vous +inviter a m'accompagner a mon kiosque? + +--Avec plaisir, repondit le pretre. + +Et chemin faisant, en parlant de la pluie et du beau temps, on arriva +au kiosque. On entra dans le jardin, on admira les fleurs, les +ombrages, les bassins, les berceaux de verdure, les cascades, et on +penetra dans le pavillon. Le missionnaire, que les travaux de son +ministere appelaient au village, prend conge du vieillard; celui-ci, +charme de la simplicite, de l'esprit et des manieres polies de l'abbe, +lui fait promettre de se retrouver le lendemain a la meme heure dans +son pavillon. + +Irma avait recite son premier chapelet, a l'heure prescrite, avec une +ferveur extraordinaire. + +Le lendemain, le pretre etait fidele au rendez-vous. Et Irma recitait +son second chapelet avec la meme ferveur. + +Arthur et l'abbe se promenerent dans le labyrinthe, sous les berceaux +de noisetiers et les larges avenues de platanes, et parlerent +longuement de la litterature contemporaine et des nouvelles +politiques. Le pretre, en se separant du vieillard, pour aller +s'enfermer dans le confessionnal, fut encore invite pour le lendemain. + +Le troisieme jour, au moment ou la pieuse jeune fille commencait son +troisieme chapelet, le missionnaire se dirigea vers le kiosque. Il y +fut accueilli par Arthur, avec une amabilite charmante et des marques +de deference tout a fait exceptionnelles. On entra dans le pavillon, +ensuite dans le cabinet de travail. Ce qui frappa les regards du +missionnaire, ce fut un prie-Dieu surmonte d'un magnifique crucifix +d'ivoire, pres duquel etait un tabouret. Le vieillard sourit. + +--Vous comprenez, monsieur l'abbe! + +--Oui, mon ami, repond le pretre, heureux de voir que Marie avait +favorablement accueilli les prieres d'une ame pure et innocente. + +--Monsieur l'abbe, dit Arthur d'une voix vibrante, j'ai longtemps +combattu; mais, apres une lutte longue et terrible, je m'avoue vaincu. +La grace triomphe; vous avez devant vous un vieux pecheur qui renonce +a ses egarements, un impie qui reconnait et abjure les erreurs d'une +philosophie menteuse. Oui, la divinite de la religion catholique +m'apparait dans toute sa splendeur. Comme Augustin, j'ai cherche le +bonheur dans les vaines jouissances de la terre, et, comme lui, je +n'ai trouve le repos que lorsque je les ai eu foulees aux pieds, et +que les aspirations de mon coeur se sont dirigees vers le ciel. Tout +n'est que vanite et affliction d'esprit, dit avec raison l'auteur du +livre de la Sagesse. Mon pere, je me jette entre vos bras: aidez un +pauvre naufrage a regagner le port; ramenez dans le bercail sacre de +l'Eglise catholique une brebis errante et vagabonde; purifiez-moi de +mes souillures. + +Le pretre et le vieillard resterent longtemps embrasses; des larmes +abondantes coulerent de leurs yeux... + +Quelques jours apres, quand fut cloturee la retraite, on voyait +agenouille a la Table-Sainte, a cote de sa fille rayonnante de +bonheur, le venerable vieillard, dont le maintien noble, pieux et +modeste rejouissait une population eminemment chretienne qu'avaient +autrefois attristee ses ecarts. + +Enfants, si vos parents oublient le chemin de l'eglise, s'ils se +laissent entrainer par les seductions de l'erreur, il depend de vous +de les arracher a la fureur du dragon infernal, de sauver ces ames +pour lesquelles Jesus-Christ est mort sur la croix. La Providence +a place entre vos mains une arme puissante: c'est la priere. +Adressez-vous a Marie, qu'on n'invoque jamais en vain, Marie, la Mere +de misericorde et le refuge des pecheurs. Elle touchera le coeur de +vos parents bien-aimes et les amenera repentants aux pieds de son +divin Fils. + + + + * * * * * + + + +45.--LA CROIX D'ARGENT. + +Une pauvre enfant du nom de Jane, errait un soir d'hiver dans les rues +de Londres par un froid glacial. Sans asile, sans pain, elle ne savait +ou porter ses pas, car son pere et sa mere etaient morts, laissant +l'infortunee dans la plus cruelle detresse. Tout a coup elle voit +briller un morceau de metal entre deux paves de la rue; elle le +ramasse: c'etait un petit crucifix en argent. "Je vais aller le +vendre, se dit Jane; avec ce qu'on m'en donnera, j'acheterai un peu de +pain." + +Vite elle chercha une boutique d'orfevre, et, au coin d'une rue, elle +en vit une, petite et faiblement eclairee. Jane entra. Une femme +etait assise au comptoir, vetue de deuil; elle avait une figure d'une +expression pure et pieuse; elle leva sur la pauvre fille un bon +regard, et lui dit d'une voix douce: + +"Que desirez-vous? + +--Voulez-vous acheter ceci?" repondit brusquement Jane, en tendant le +crucifix. + +La femme le prit avec respect, et jetant un coup d'oeil sur Jane, +dont la figure malheureuse et sauvage ressortait sur ses vetements +delabres, elle lui dit: + +"Ma fille, nous achetons les objets d'or et d'argent; mais, dites-moi, +savez-vous ce qu'est ceci? + +--C'est de l'argent, je le sais bien! + +--Ce n'est pas la ce que je vous demande: savez-vous quel est cet +homme etendu sur la croix? + +--Est-ce que je sais, moi! + +--Quoi! pauvre enfant, vous ignorez que cet homme est le Fils de Dieu, +qu'il est mort sur la croix pour nous sauver? + +--Personne ne m'a jamais parle de cela. + +--Vous ne connaissez pas Jesus-Christ, notre bon Sauveur? + +--De quoi nous a-t-il sauves? + +--De l'enfer, et il nous a ouvert le paradis. + +--Je n'en savais rien." + +La marchande regarda plus attentivement la pauvre creature debout +devant elle: elle embrassa d'un regard ce visage jeune et fletri, ces +vetements sordides, et, mal plus terrible, cette stupeur de l'ame +peinte sur ses traits. Sa charite s'emut, ses entrailles de chretienne +et de mere tressaillirent. Elle dit a Jane: + +"Avez-vous des parents, une maison? + +--Rien. Mon pere est mort sous un buisson, loin d'ici; ma mere est +morte aussi. Comment suis-je venue a Londres? je n'en sais rien. +Comment ai-je vecu? je n'en sais rien non plus; ce que je sais, c'est +que je voudrais bien etre au fond de la Tamise, car alors je n'aurais +plus ni froid ni faim. + +--Mon enfant, dit la marchande, et ce mot, prononce avec une indicible +bonte, fit monter les larmes aux yeux de la pauvre Jane, mon enfant, +voulez-vous que je vous conduise dans une maison ou vous n'aurez plus +ni faim ni froid et ou vous apprendrez a servir le bon Dieu? + +--Ni faim ni froid? repeta Jane; ce sera donc le paradis? + +--Non, mais le chemin qui y conduit. + +La marchande fit entrer dans sa boutique la pauvre fille, lui donna a +souper, la revetit d'une robe neuve; bientot Jane dormait dans un lit +sous ce toit hospitalier ou le Pere celeste l'avait amenee. + +Quelque temps apres, une des orphelines de la maison du Bon Pasteur, +de Londres, recevait le bapteme. Sa joie, sa ferveur attendrissaient +l'assemblee; cette heureuse neophyte etait la pauvre Jane, qui avait +pour marraine la bonne marchande, l'instrument des misericordes du +Seigneur. + + + + * * * * * + + + +46.--UN COUP DE FILET DE LA SAINTE VIERGE. + +En se rendant a l'une de nos stations thermales, un officier superieur +causait avec un compagnon de voyage:--Si nous nous arretions a +Lourdes? lui dit ce dernier.--Pourquoi donc?--Nous y trouverions le +pelerinage national.--Voila cinquante ans que je n'ai pas mis les +pieds dans une eglise!...--Qu'a cela ne tienne, tout se passe en plein +air.--Alors, c'est different. + +Ils s'arreterent a Lourdes; ils virent les ardentes prieres des +pelerins. Elles etonnerent d'abord, subjuguerent ensuite cette ame +droite et loyale: l'officier pria avec les autres, aussi longtemps que +les autres. + +--Il fait chaud, lui dit son compagnon; si nous buvions un verre d'eau +de la grotte?--Volontiers; ce pretre-la m'a rendu tout reveur... + +Il reva, il pria, il monta jusqu'a la crypte, il en redescendit priant +et heureux.--Si vous voulez aller aux eaux, dit-il a son compagnon, +allez-y; moi, j'ai trouve les miennes. + + + + * * * * * + + + +47.--UNE CONVERSION EN MER. + +Le heros de cette histoire a rapporte lui-meme dans la lettre suivante +la grace signalee dont il a ete l'objet. + +"Apres avoir failli perir avec mon navire, sur la barre de Bayonne +pendant l'ete dernier, je me rendais de Livourne a Dunkerque et Rouen, +lorsque le 28 decembre, au matin, je fus oblige de mouiller devant +Malaga, ne pouvant y entrer. Bientot le temps devint affreux, et, des +huit heures du matin, toute la population massee sur les quais, malgre +une pluie torrentielle, nous regardant chasser sur les ancres, nous +faisait comprendre quel peril nous menacait. Le pavillon fut mis en +berne, mais en vain: ni remorqueur, ni pilotes, pas meme la canonniere +de l'Etat n'osaient se risquer a nous secourir; Dieu seul pouvait nous +sauver. Impossible de se jeter a la mer: nous aurions ete brises sur +les rochers de la jetee en construction ou contre les recifs de la +cote. + +Je pensai alors a ma mere, je me rappelai le projet de me faire +catholique que j'avais eu autrefois. Me jetant a genoux devant le +vieux christ en bronze dominant le compas de route, je priai avec foi +le Dieu des chretiens et Notre-Dame de Montenero, dont j'avais visite, +le 8 septembre dernier, le pelerinage celebre, en Toscane. + +La journee se passa en craintes; la mer augmentait de furie, et le +fleuve, en face de nous, jetait devant le navire ses eaux jaunes +debordees. Le consul de France, qui avait tente l'impossible pour nous +faire secourir, nous ecrivit le soir au moyen d'une bouteille jetee +dans les flots: il nous avouait tristement que les autorites de Malaga +reconnaissaient l'impossibilite d'arriver jusqu'a nous, en face d'une +situation si perilleuse, et qu'on attendrait que la nuit fut achevee +pour prendre une decision. Pour moi, cette decision c'etait la mort +et la perte de mon navire! Je voulus mourir catholique romain; je +suppliai avec foi Notre-Dame de la Salette et je me sentis plein de +courage. + +Mon equipage affole menacait de ne plus m'obeir; il voulait filer +les chaines et jeter le navire a la cote. Plein de confiance dans le +secours de Dieu et de la sainte Vierge, je resistai energiquement a +tous et la nuit arriva. Les ouvriers qui couvraient la cote et le quai +nous dirent, dans leur ame, adieu pour toujours... Je fis reposer +successivement mes hommes, et, pensant a la mort, je me tenais sur la +dunette en priant Dieu. + +Cette nuit fut epouvantable; l'orage augmentant sans cesse de +violence, le navire se mit a talonner avec force, et a chaque instant +il etait menace de s'entr'ouvrir et de se briser sur la jetee en +construction. Les malheureux marins raidissaient a chaque instant les +chaines. + +Le jour arriva enfin, mais pour nous montrer l'horreur de notre +situation. La foule garnissait les quais, assistant, emue et +impuissante, a ce terrible drame. Je pris un vieux catechisme, oublie +a bord par un marin, je lus les Litanies de la sainte Vierge, et je +promis alors solennellement d'abjurer aussitot arrive en France et de +me faire baptiser. + +A huit heures, apparut devant Malaga un steamer; malgre le +decouragement de tous les matelots de l'equipage et contre leur avis, +je fis mettre le pavillon en berne et jeter a la mer une bonbonne +renfermant une demande de secours; je la placai sous la protection de +la Vierge. La bouteille arriva a terre, puis le steamer disparut au +large. + +Ce fut alors parmi l'equipage un cri d'immense douleur: toute +esperance s'evanouissait... Pour moi, j'esperais quand meme, priant, +sondant l'horizon avec une longue-vue. Je promis un _ex-voto_ a +Notre-Dame de la Salette et a trois autres pelerinages. Toutefois, je +me preparai a mourir catholique et j'en placai la declaration ecrite +de ma main sur ma poitrine. + +Tout a coup, vers dix heures, je decouvre une fumee noire dans le +lointain: j'entends un coup de sifflet strident, et, au milieu des +vagues enormes qui nous couvraient, le steamer qui apparaissait. Le +navire sauveur, detachant sa grande chaloupe, nous envoie vingt-quatre +hommes. Apres des peines inouies, plusieurs fois sur le point d'etre +engloutis, ces braves finissent par nous accoster. Il etait temps; +nous allions attendre la mort dans la mature elevee, car notre +vaisseau etait sur le point de s'entr'ouvrir. On sacrifia les ancres, +les chaines, etc., il fallait se hater. + +Le brave capitaine Corno, malgre une mer epouvantable, manoeuvra +tellement bien avec son enorme steamer, qu'a midi il nous amenait dans +le port. Nous etions sauves, grace a la sainte Vierge. Par une faveur +providentielle, le navire et la cargaison n'avaient aucune avarie. + +Aussitot a terre, je me rendis a la cathedrale pour remercier Dieu et +Notre-Dame et renouveler ma promesse d'abjuration. En attendant que je +puisse la realiser, j'apprends ma religion dans un vieux catechisme +oublie a bord..." + + + + * * * * * + + + +48.--LA MORT D'UN SEPTEMBRISEUR. + +Vers le milieu de l'annee 1826, un homme du peuple, alors sexagenaire, +tenait le petit hotel de Dijon, au n deg. 211 de la rue Saint-Jacques, a +Paris. Atteint depuis longtemps d'une maladie grave, il avait en vain +appele a son secours les plus celebres medecins de la capitale: le mal +n'avait fait qu'empirer avec les annees; enfin, de violents acces de +colere, auxquels il se livrait presque tous les jours, l'avaient rendu +incurable. Cependant, ne pouvant se resoudre a mourir, il tenta un +dernier essai en faisant demander le docteur Descuret, qui jouissait +d'une grande reputation. Celui-ci, voyant le malade a la veille de +succomber, se contenta de lui prescrire quelques legers adoucissements +usites en pareille circonstance: il ne comptait plus le revoir. + +Mais le lendemain, vers six heures du soir, on vint l'appeler encore; +cette fois ce n'etait point pour le vieillard, mais pour sa femme, que +le miserable avait presque tuee dans un de ses emportements. + +Apres les premiers soins donnes a cette pauvre femme, le docteur +se disposait a se retirer sans avoir adresse une seule parole a +l'incorrigible mari. Celui-ci le remarqua, l'arreta par l'habit et lui +dit d'un air piteux: "Eh quoi! monsieur le docteur, vous vous en allez +sans daigner seulement me regarder?--Pourquoi m'inquieter d'un malade +qui fait l'impossible pour rendre mes soins inutiles? Au reste, +ajouta-t-il d'un ton severe, vous avez grossierement injurie vos +premiers medecins, dont l'un vous a abandonne parce que vous avez meme +ose lever la main sur lui. Ajoutez a ces ingratitudes la brutalite +dont vous venez d'user envers votre femme, et jugez si je ne dois pas +faire comme eux.--Vos reproches ne sont que trop justes, reprit +le malade d'un accent penetre; oui, je suis bien coupable d'avoir +maltraite ainsi ma femme; mais aussi, monsieur, si vous saviez ce +qu'elle exigeait de moi! Ne voulait-elle pas que je fisse appeler un +pretre, moi qui les ai toujours eus en horreur!--L'intention de votre +femme n'avait rien que de louable: en vous proposant de mettre en +paix votre conscience, elle vous donnait une nouvelle preuve de son +affection, et si cela etait entierement oppose a vos idees, vous +deviez vous borner a un simple refus et non la frapper.--Mais enfin, +monsieur le docteur, vous qui avez fait des etudes, que feriez-vous si +vous etiez a ma place et qu'on vous proposat pareille chose?--Moi, +je n'hesiterais pas a mettre en paix ma conscience, d'abord par +conviction, en second lieu, parce que le calme de l'ame contribue +puissamment a alleger nos souffrances et meme a dissiper la +maladie.--C'est bien singulier, qu'ayant fait des etudes, vous ayez +cette maniere de voir!--Au contraire, mes convictions religieuses sont +en grande partie le fruit de mes etudes." + +Le vieillard etait vaincu par ces paroles pleines de raison et de +foi: une lumiere soudaine avait frappe son esprit. Il venait de se +reveiller en lui des idees, des sentiments, des remords qu'il avait +etouffes peut-etre depuis bien longtemps, car il avait vecu dans un +temps de stupide delire ou les jeunes hommes de son age et les beaux +esprits affichaient le plus insultant mepris pour toute pensee +religieuse, en disant: "La religion!... c'est bon pour les enfants et +les femmes." Ce prejuge infernal venait de s'evanouir a la parole du +docteur, et, apres un instant de silence, le malade dit d'un accent +qu'on ne lui avait jamais connu: "Eh bien! qu'on fasse venir un +pretre; aussi bien, depuis longtemps j'en ai lourd sur la conscience!" + +Ici commence l'histoire touchante de sa conversion, de sa douleur, de +sa reconnaissance, de sa joie, de sa confusion, de son amour, de son +bonheur, de son salut ... Ici, nous allons voir comment Dieu s'est +servi d'une femme chretienne, d'un medecin et d'un pretre, pour faire +d'un assassin un elu, un saint!... Heureuse de ce changement subit, la +pauvre femme, elle qui avait tant parle, prie et souffert pour cette +ame rebelle, envoie a la hate chercher un des vicaires de la paroisse +Saint-Jacques. + +A peine le vieillard l'a-t-il apercu qu'il lui dit d'une voix +tremblante de honte et de remords: + +"Tenez, monsieur, enlevez-moi ce coutelas que j'avais mis sous mon +oreiller.--Que vous etes imprudent, mon ami! mais vous couriez risque +de vous blesser!--Eh! monsieur l'abbe, je m'en etais arme pour vous le +plonger dans le coeur, si vous fussiez venu sans mon consentement... +Oui, ajouta-t-il devant tous les assistants, en septembre 93, _j'ai +massacre dix-sept ecclesiastiques_, et peu s'en est fallu que vous +ne fussiez le dix-huitieme! Mais rassurez-vous: _Dieu a eu pitie de +moi; un regard de sa grace a suffi pour m'eclairer_." + +Le vicaire, stupefait autant que touche, s'empare de l'enorme couteau: +puis il s'enferme avec le penitent pour laisser agir Dieu sur cette +ame dans le mystere du sacrement de la reconciliation. Jamais, dans +l'exercice de son saint ministere, il n'avait goute des consolations +comme celles qu'il trouva au chevet de ce malheureux qui avait ete +jadis le bourreau de dix-sept de ses confreres, et qui, a l'heure de +la grace, parlait et agissait comme le bon larron de la croix. + +Deja le bon Samaritain, qui venait de guerir cette ame si profondement +blessee par le crime, se retirait en annoncant a l'heureuse famille +qu'il allait apporter au converti les derniers sacrements de l'Eglise, +quand tout a coup le vieillard s'ecria d'une voix etouffee par les +sanglots: + +"Revenez, monsieur l'abbe, revenez bientot aupres de moi; j'ai bien +besoin de vos consolations; mais, je vous en conjure, n'approchez +pas de mes levres le divin Redempteur, dont tout a l'heure encore je +blasphemais le nom; je suis trop indigne d'un tel bonheur!--Dieu est +rempli de misericorde, lui dit le vicaire profondement attendri; on +repare ses fautes quand on les pleure amerement, et votre repentir +me parait trop sincere pour que j'hesite a vous administrer les +sacrements que reclame immediatement votre triste position.--Je les +recevrai, monsieur l'abbe, puisque vous me l'ordonnez, reprit le +malade, mais seulement apres avoir fait amende honorable devant ceux +que j'ai autrefois scandalises par mes forfaits." + +Tandis que le vicaire part pour chercher le saint viatique, le +moribond fait appeler aussitot ses voisins, temoins de sa vie +criminelle, ses anciens camarades, les complices de ses fautes; il +leur demande, avec larmes, pardon des affreux exemples qu'il leur +avait donnes, surtout a l'Abbaye et aux Carmes, lors du massacre des +pretres; puis il fait de meme envers sa femme, un des instruments de +sa conversion. + +Le pretre arrive portant l'auguste sacrement. Le vieillard, deja glace +par la mort, se leve aussitot, se met a genoux et recoit ainsi les +derniers sacrements avec une piete angelique: les traits de son visage +baigne de larmes en etaient tout transfigures. Apres cette auguste +action, il reste toujours a genoux, appuye sur le chevet de son lit, +tenant en main un crucifix, qu'il couvre de ses baisers et de ses +larmes. + +Son confesseur, a plusieurs reprises, l'engagea a se coucher, vu sa +grande faiblesse: c'etait imposer a son coeur un penible sacrifice, +c'etait lui oter une trop douce consolation. Aussi l'exprima-t-il +au pretre: "Je sens, dit-il, qu'il ne me reste que peu d'instants a +vivre; je ne puis rien offrir a Dieu que mes prieres et mes larmes; +laissez-moi du moins la consolation de mourir a genoux; c'est faire +bien peu pour expier tous mes crimes!" + +Et il resta ainsi en priere: son ame eclairee, renouvelee, sanctifiee, +paraissait comme dans une sorte d'extase. Vers minuit, on entendit +le moribond pousser un profond soupir; il s'etait endormi dans le +Seigneur avec le calme d'un elu, toujours a genoux et les levres +collees sur le crucifix qu'il n'avait cesse d'arroser de ses larmes!!! + +"Seigneur, que vous etes admirable dans vos oeuvres! qu'elles sont +profondes vos voies, qu'elles sont immenses vos misericordes!" + +(_L'abbe Hoffmann_, Extraits.) + + + + * * * * * + + + +49.--RENCONTRE PROVIDENTIELLE. + +Au commencement de ce siecle, un personnage assez marquant, M. de +G***, etait tombe dans l'impiete la plus affreuse. C'etait une sorte +de frenesie d'irreligion. Le blaspheme sortait a chaque instant de sa +bouche, et il semblait n'avoir a coeur que de couvrir d'ignominie la +sainte Eglise et ses ministres. + +Un jour, M. de G*** entend raconter que dans une petite ville voisine +de son chateau, on allait donner une mission. Sa malice sembla prendre +un nouveau degre de perversite a cette nouvelle. Il se proposa de +se rendre lui aussi a la mission, et de suivre les exercices, pour +contrecarrer les missionnaires et pour empecher, a force d'avanies, le +fruit qu'ils devaient en attendre. On le vit donc arriver, suivi +d'une escorte de vauriens, qui tous ensemble se rendirent a l'eglise +paroissiale. Le chant des cantiques fut plus d'une fois interrompu par +de grossiers lazzis et des rires indecents; mais le silence s'etablit, +quand le Pere superieur des missionnaires parut dans la chaire. +C'etait un homme de quarante ans environ, au visage pale et amaigri, +aux traits expressifs, au regard inspire, tel en un mot que l'Ecriture +nous depeint les prophetes de l'ancienne loi. Il n'avait pas acheve +l'exorde de son discours, que deja M. de G*** l'avait reconnu. C'etait +un des compagnons de son enfance, un des rivaux de ses etudes et qui +lui avait dispute souvent avec avantage les couronnes academiques. +Comment lui, qui pouvait briller dans le monde et parvenir aux postes +les plus importants, avait-il pu se decider a embrasser la carriere +pauvre et penible du ministere evangelique, c'est ce que la tete +frivole de M. de G*** ne pouvait expliquer. Il l'ecouta donc avec +toute l'attention dont il etait capable, et il trouva qu'il justifiait +par son eloquence les hautes previsions de ses professeurs; mais ses +pensees n'allerent pas plus loin. + +Apres le sermon, il renvoya ses amis et vint faire visite au +missionnaire. Des qu'il se fut nomme, le bon pere courut a lui, et +l'embrassant tendrement: "O mon ami, lui dit-il, que je suis heureux +de vous voir, et que je remercie Dieu de vous retrouver avec des +sentiments si chretiens! sans doute vous avez toujours ete fidele +aux preceptes de religion que nous avons recus ensemble? Et, en vous +livrant avec tant d'empressement aux premiers exercices de la mission, +vous voulez..." M. de G*** ne le laissa pas achever; emporte par +l'irascibilite de son caractere et par le sentiment d'impiete dont il +s'etait fait une longue habitude, il s'oublia, jusqu'a lever la main +sur le pretre du Seigneur: "Impertinent, s'ecria-t-il avec l'accent +de la rage, garde pour d'autres tes sots conseils et ton insidieux +proselytisme! Je venais te feliciter de ton eloquence hypocrite et +non pas reclamer tes avis." Mais le missionnaire, impassible et +tranquille, lui repondit avec cette douceur angelique que Dieu peut +seul inspirer a l'homme: "Mon frere, peut-etre, il y a vingt ans, +quand j'etais encore dans le monde, et que la religion ne m'avait pas +appris a dompter mes passions, peut-etre un pareil outrage eut-il +coute la vie a l'un de nous, et jete un damne de plus aux pieds +de l'Eternel; mais Dieu m'a fait depuis longtemps la grace d'etre +chretien! Ma longue experience dans la conduite des ames me montre +a quelle horrible extremite est descendue la votre: o mon frere! je +tremble pour vous; qu'allez-vous devenir?" + +Mais deja M. de G*** etait aux pieds du pretre; il baisait sa main en +l'arrosant de ses larmes, et il s'ecriait; "Pardonnez-moi, mon pere, +car je ne sais ce que je fais!" Et il se tordait dans d'effrayantes +convulsions, jetant des phrases inarticulees, des exclamations sans +suite, des accents de desespoir que l'oreille avait peine a saisir, +mais que devinait le coeur du missionnaire. "Ou suis-je?... Quelle +soudaine clarte brille a mes yeux?... Grace, grace!..." Et cet orage +nouveau dans le coeur de l'impie, cette tempete de la conscience, +frappait d'effroi le missionnaire lui-meme, tout accoutume qu'il etait +aux miseres humaines. Tout a coup, reprenant la sublime autorite de +son ministere: "Relevez-vous, mon fils, lui dit-il, relevez-vous, deja +le remords vous a fait chretien!" Et M. de G*** se relevait tremblant, +ses genoux se derobaient sous lui. Le pretre l'emporta dans ses bras, +et le placant devant un prie-Dieu: "Dans un instant, mon fils, toutes +vos peines seront calmees." Puis la confession commenca. + +Trois heures entieres ils resterent enfermes ensemble; l'on entendait +du dehors de longs sanglots et d'etranges gemissements; on n'aurait +pu dire lequel versait de plus abondantes larmes, ou du pretre ou du +penitent. Tous deux confondaient leurs soupirs, tous deux melaient +l'expression de leur douleur, tous deux s'humiliaient devant la +grandeur du Tres-Haut et benissaient ses misericordes. M. de G*** +etait justifie devant Dieu. Il partit et ne voulut plus rentrer dans +son chateau. Il se choisit en ville une modeste retraite; et, +malgre les railleries de ses anciens amis, il suivit avec une piete +exemplaire toutes les predications et les moindres exercices de la +retraite. Tous les jours il voyait le saint pretre, et se confirmait +dans la grace. Enfin, le jour de la communion generale, il eut le +bonheur de s'approcher de la sainte table, au grand etonnement +de toute la ville, dont il avait ete si longtemps le scandale et +l'effroi. + + + + * * * * * + + + +50.--LE BON FILS CONSOLE. + + +Un pieux jeune homme ecrivait la lettre suivante, qui doit inspirer +une bien grande confiance en saint Joseph, surtout lorsqu'il s'agit +d'obtenir des graces de conversion. + +"J'ai recu cette annee un grand nombre de faveurs par la puissante +intercession du glorieux Epoux de Marie. La premiere a ete la +conversion de mon excellent pere. + +Il ne s'etait pas confesse depuis plus de quarante ans. Il y avait une +douzaine d'annees qu'il n'etait pas entre dans l'eglise paroissiale; +et, pour comble de difficultes, il etait plein de prejuges contre +notre sainte religion qu'il n'avait jamais bien connue. Pour ramener +dans les bras de Dieu cette brebis egaree, il fallait un grand coup +de lumiere et de misericorde. J'avais essaye de le convaincre par le +raisonnement, j'avais prie et fait prier beaucoup pour lui: tout avait +ete inutile. Il y a quelques semaines, je me sentis presse d'aller +solliciter aupres de saint Joseph cette conquete si difficile. + +C'etait la premiere fois que j'implorais du saint Patriarche une +faveur particuliere. J'allai donc me prosterner devant sa statue, et +je lui promis que, s'il m'accordait ce que je lui demandais, j'aurais +pendant toute ma vie une devotion toute speciale pour lui, et que je +m'efforcerais de repandre son culte autant que je le pourrais. A peine +ma priere terminee, je me sentis la plus grande confiance. + +Je fis alors une premiere neuvaine avec toute la ferveur dont j'etais +capable. En meme temps, j'ecrivis a mon pere pour tacher de le decider +a porter un Cordon de saint Joseph que j'envoyai avec ma lettre. Il +eut ete impossible de le lui faire accepter comme objet religieux; +mais, a ma demande, il consentit a le porter comme un petit souvenir +de moi. + +Ma premiere neuvaine achevee, j'en commencai une nouvelle, et +incontinent je pus me rendre ce doux temoignage que mon esperance +n'avait pas ete vaine. Beni soit a jamais le tres bon et tres puissant +saint Joseph!... La grace etait accordee. Des le commencement de cette +seconde neuvaine, je recus de mon pere une touchante lettre, ou il +m'exprimait, en des termes brulant, la joie et la paix qui inondaient +son ame. Une lumiere nouvelle venait de briller dans son coeur et dans +son intelligence. Le respect humain, les objections et les prejuges +contre la religion etaient tombes d'eux-memes, et une petite occasion +menagee par saint Joseph s'etant presentee, mon pere etait alle se +confesser, comme pousse par une main invisible. Le lendemain, avec des +sentiments ineffables de bonheur et de tendresse, il recevait dans +son coeur le Dieu, si plein de misericorde, qui venait rejouir sa +vieillesse, comme il avait autrefois rejoui sa jeunesse. La conversion +a ete parfaite; saint Joseph ne fait pas les choses a demi. Depuis ce +jour de benediction, mon pere prit part a tous les exercices de piete +de la paroisse. Tous ceux qui le connaissaient furent profondement +edifies de cet heureux changement, et declarerent qu'il avait fallu +une main puissante pour operer cette merveille. Et cette main +puissante, c'est la votre, o grand et tres-puissant saint Joseph! Je +vous remercierai pendant toute ma vie de cette grace signalee..." + +Apres cela, pourrait-on recommander avec trop d'instances aux jeunes +gens la devotion envers saint Joseph? Puissent-ils recourir a lui dans +tous leurs besoins spirituels et ceux de leurs proches! S'ils prient +avec ferveur et perseverance, ils ressentiront infailliblement les +effets de sa paternelle protection. + + + + * * * * * + + + +51--COMMENT ON RETROUVE LE BONHEUR. + +Passant un jour sur la place des Capucins, a Lyon, une zelatrice du +rosaire y vit une petite fille agee de six a sept ans, qui, apres +avoir brise la glace d'une fontaine, plongeait quelque chose dans +l'eau. La dame s'approcha et dit: + +--"Que fais-tu la, mon enfant?--Je lave ma robe.--Quel est ton +nom?--Marie.--Ou est ta mere?--A Loyasse (cimetiere de Lyon).--Et ton +pere?--Il est malade et triste la-bas...--Eh bien! conduis-moi a ta +maison.". + +L'orpheline regarda l'inconnue avec une sorte de crainte, puis, +rassuree sans doute par l'affectueux sourire qui repondait a son +regard, elle mit sa petite main glacee dans celle que lui tendait +sa nouvelle amie, et se dirigea vers une de ces affreuses demeures, +ordinairement habitees par le vice ou par le malheur. + +Arrivee au dernier etage, l'enfant ouvre une porte et dit:--Papa, +voila une dame qui veut vous voir.--Me voir!... moi!... une dame!... +allons donc!... C'est, sans doute pour jouir du spectacle de ma +misere! Je suis chez moi; et, bien que je sois pauvre, malheureux, je +ne souffrirai pas que les riches viennent insulter a ma misere! Donc, +vous pouvez vous en aller," s'ecria-t-il en designant du doigt la +porte restee entr'ouverte.--Je venais vous offrir des secours," +murmura timidement la visiteuse, un peu effrayee.--Je n'ai besoin de +rien, que de rester tranquille chez moi, sans qu'on vienne se moquer +de ma pauvrete, reprend l'homme; et il lance par la porte de la +mansarde une piece de monnaie qui vient d'etre deposee sur la table. + +Il n'y avait rien a faire... La charitable zelatrice embrassa la +petite fille et lui dit tout bas: "Viens me trouver quand tu auras +besoin de quelque chose." Puis elle sortit. + +Plusieurs semaines s'ecoulerent sans que la douce Marie reparut, bien +qu'on allat souvent, pour l'y rencontrer, a l'endroit ou on l'avait +trouvee. + +Mme L, l'apercut enfin, un jour, amaigrie et toute en larmes; son +pere, qui manquait d'ouvrage et par consequent de pain, l'envoyait +mendier dans la rue. Elle l'emmena chez elle et lui fit raconter son +histoire, histoire bien simple et bien touchante, imprimee dans son +jeune coeur. + +"Maman etait tres bonne; soir et matin, elle me faisait dire _Notre +Pere_ et _Je vous salue, Marie_... Mon pere etait bon, lui aussi, +alors; mais depuis qu'ils ont emporte maman a Loyasse, il est devenu +triste, s'est mis a lire de grandes feuilles et ne parle plus de Dieu +ou des riches qu'en se fachant bien fort." + +Ce recit fut un trait de lumiere pour Mme L. Elle fit promettre a la +chere petite de dire, tous les jours, une fois, "Notre Pere," et dix +fois, "Je vous salue, Marie..." _pour obtenir que son pere devint +tres heureux_, et la renvoya munie d'abondantes provisions. + +Un mois apres, l'enfant revint chez sa bienfaitrice, mais, cette fois, +avec un visage tout joyeux: "Madame, dit-elle, papa voudrait bien vous +voir; seulement il n'ose pas venir..." + +La difficulte fut vite tranchee; Mme L... accourut a la mansarde, et +y trouva l'ouvrier. Si l'aspect du pauvre reduit etait le meme, on +lisait sur le visage du malheureux pere l'expression humble et douce +du changement opere dans son ame. + +"Madame, dit-il avec respect, je ne sais comment cela est arrive, mais +je ne peux plus me reconnaitre... En entendant la petite reciter tant +de fois son _Notre Pere_ et son _Je vous salue_, je me suis d'abord +impatiente, parce qu'elle le repetait trop... Puis j'ai fini par le +dire machinalement avec elle, en me rappelant que ma pauvre femme le +disait aussi... Alors, j'ai pleure, j'ai senti le regret de ma +mauvaise vie, et je me suis reproche mon insolence envers la dame qui +a ete si bonne pour nous... C'est pourquoi je voulais la voir, pour +lui demander pardon." + +Ce pardon fut accorde sans peine, et Dieu, apres avoir purifie, +soulage la misere de l'ame et du corps, par l'entremise de sa +genereuse servante, sauva aussi par elle le pere et l'enfant. + + + + * * * * * + + + +52.--LE SOUVENIR DE LA PREMIERE COMMUNION. + +Mous devons a un homme du monde le recit suivant, qui contient plus +d'une instruction utile et fournit un nouvel exemple des ineffables +tendresses de la misericorde divine. + +J'etais a Paris en 1841, et je faisais partie d'une Conference de +Saint-Vincent-de-Paul. Quelques-uns des jeunes gens qui la composaient +avaient la pieuse habitude de visiter une ou deux fois par semaine les +pauvres malades des hopitaux du quartier. + +L'hopital Necker, dans la rue de Sevres, m'etait echu en partage. Je +commencais toujours mes visites par la chapelle, et j'allais demander +au Seigneur de benir l'oeuvre que, pour l'amour de lui, je venais +accomplir, d'accompagner de sa benediction les paroles, les conseils +que j'allais donner a mes malades; et quand j'avais fini ma tournee +dans les salles, je venais encore en deposer le succes aux pieds de ce +bon Maitre. + +Je fus oblige de quitter Paris au printemps, et je me rappellerai +toujours le trait touchant dont j'ai ete le temoin a ma derniere +visite aux malades de Necker. + +La salle que je devais visiter ce jour-la etait confiee aux soins +d'une Soeur de Charite vieillie dans cet admirable metier, et non +moins infatigable pour soulager les souffrances de ses malades que +zelee pour le salut de leurs ames. En arrivant, j'allai, selon mon +habitude, prendre les ordres de cette bonne Soeur. Elle me recommanda +specialement six ou sept malades: l'un, Etienne, nouvel arrive, et +encore inconnu d'elle; l'autre, comme moribond, ayant besoin d'etre +fortifie et console; un autre comme ebranle deja, et pret a se +convertir, etc. + +"Et puis, ajoute-t-elle, allez donc au n deg. 39; c'est un homme de +trente-deux ou trente-trois ans, poitrinaire au dernier degre, qui +sera mort dans trois jours. J'ai eu beau faire, je n'ai pu rien en +tirer; il m'a envoyee promener trois ou quatre fois, et n'a jusqu'ici +recu M. l'aumonier qu'avec des paroles grossieres. Un de vos confreres +de Saint-Vincent-de-Paul, qui l'a deja visite plusieurs fois, n'a pas +mieux reussi que nous. Il est probable qu'il vous enverra promener +aussi; mais enfin il ne faut rien epargner. Il s'agit ici de la gloire +de Dieu et d'une pauvre ame a sauver. + +--"Eh! mon Dieu, ma bonne Soeur, repondis-je, s'il m'envoie promener, +j'irai me promener, voila tout; cela ne me fera pas grand mal. Dites +seulement pour ce pauvre homme un _Ave Maria_ pendant que j'irai lui +parler." + +Je fis ma visite; et de lit en lit j'arrivai a mon n deg. 39. Je fus tout +saisi en le voyant. La mort etait peinte sur son visage. Trois ou +quatre coussins le soutenaient assis sur son lit; sa face etait have +et d'un blanc jaunatre, et son affreuse maigreur donnait a ses yeux +noirs une apparence etrange... + +Je m'approchai de son lit. Il me regarda fixement sans rien dire. + +Je lui demandai de ses nouvelles: "La soeur m'a appris, mon pauvre +ami, que vous souffriez beaucoup, et qu'il y avait bien longtemps deja +que vous etiez malade." + +Pas de reponse; seulement le regard de mon homme devenait de plus +en plus dur, et il semblait me dire: "Je n'ai que faire de vos +condoleances; donnez-moi la paix." Je fis semblant de ne pas m'en +apercevoir: "Souffrez-vous beaucoup en ce moment, et pourrais-je vous +soulager en quelque maniere?" + +Pas un mot. + +"Que voulez-vous, mon pauvre enfant! il faut faire de necessite vertu, +et offrir vos souffrances au bon Dieu en expiation de vos fautes; +comme cela du moins elles vous seront utiles." + +Toujours meme silence et meme accueil. La position commencait a +devenir embarrassante. L'oeil du malade etait de plus en plus +menacant, et je voyais le moment ou il allait me dire quelque +injure... La Providence de Dieu m'envoya tout a coup une inspiration. +Je me rapprochai vivement du malheureux, et je lui dis a demi-voix: +"Avez-vous fait une bonne premiere communion?" + +Cette parole produisit sur lui l'effet d'une commotion electrique. Il +fit un leger mouvement; sa figure changea d'expression, et il murmura +plutot qu'il ne dit: "Oui, Monsieur." + +--Eh bien! repris-je, mon ami, n'etiez-vous pas heureux dans ce +temps-la?--Oui, Monsieur, me repondit-il d'une voix emue; et au meme +instant je vis deux grosses larmes couler sur ses joues. Je lui pris +les mains.--Et pourquoi etiez-vous heureux alors, sinon parce que vous +etiez pur, chaste, aimant et craignant Dieu, en un mot, bon chretien? +Mais ce bonheur peut revenir encore, et le bon Dieu n'a pas change! Il +continuait a pleurer: N'est-ce pas, ajoutai-je, que vous voulez bien +vous confesser? + +--Oui, Monsieur, dit-il alors avec force; et il s'avanca vers moi pour +m'embrasser. Je le fis de grand coeur, comme vous pouvez penser, et je +lui donnai quelques petits conseils pour faciliter l'execution de son +bon dessein. Je le quittai ensuite, et j'annoncai a la Soeur le succes +inespere de ma visite. Je ne sais ce qui s'ensuivit; mais ce qui m'est +reste profondement grave dans l'esprit ou plutot dans le coeur, c'est +la force merveilleuse de la misericorde de Dieu, qui changea en un +instant, et a l'aide d'une seule parole, ce coeur si endurci! + +Le seul souvenir de sa premiere communion suffit pour convertir et +probablement pour sauver ce pauvre malade, heureux de l'avoir bien +faite; car s'il eut accompli, comme plusieurs, helas! avec negligence, +ce grand acte de la vie chretienne, le souvenir que je lui en +rappelai n'eut fait sans doute sur son coeur qu'une impression +insignifiante!... + +Ainsi le bien produit le bien, et avec Dieu rien ne demeure perdu. + + + + * * * * * + + + +53.--L'ORPHELINE ET LE VETERAN. + +Une pauvre orpheline avait ete recueillie par un vieux soldat qu'elle +nommait son pere. D'une piete simple, mais serieuse, elle s'etait +attire une telle estime, qu'il y avait autour d'elle comme une aureole +de veneration. Le vieux soldat lui-meme s'etait laisse prendre a son +influence. Il appelait sa petite orpheline, _sa petite sainte_. +Jamais il ne fumait devant elle, il jurait encore moins. + +La pieuse enfant etait arrivee a faire prier son pere adoptif, ce +qu'il n'avait pas fait depuis longtemps. + +Un jour qu'il passait devant l'eglise du village, je ne sais quelle +inspiration secrete le pousse a y entrer. Il va s'agenouiller dans un +coin et commence son signe de croix. Mais tout a coup il s'arrete, ses +yeux ont rencontre une enfant qui, recueillie au pied de l'autel, les +mains jointes, parait comme dans une extase. Il regarde, il reconnait +sa fille. La pensee lui vient aussitot qu'elle demande a Dieu sa +conversion; elle lui a dit tant de fois que c'etait la l'unique objet +de toutes ses prieres. Une larme monte de son coeur a ses yeux et +coule le long de ses joues sur sa vieille figure cicatrisee. Cette +larme est efficace et decide de son retour a Dieu. + +Quelque temps apres, aux Paques, le vieux militaire pleinement +converti, bien heureux, communiait a cote de sa petite fille. Et, +comme, au sortir de l'eglise, quelques-uns de ses vieux camarades le +regardaient etonnes: "Vous ne vous attendiez pas a cela, leur dit-il, +mais que voulez-vous? Je ne puis resister a la _petite sainte_, elle +convertirait le demon lui-meme, si le demon pouvait etre converti." + +Voila l'influence de la vraie piete. Puisse-t-elle devenir le partage +de tous ceux qui liront ce petit livre! En meme temps qu'elle assurera +leur propre salut, elle les aidera merveilleusement a travailler au +salut des autres! + + + +TABLE DES MATIERES. + +AVANT-PROPOS + +1.--Le capitaine de navire et le mousse. + +2.--Une nuit dans le desert. + +3.--Les deux freres. + +4.--Un jeu ou l'on gagne le ciel. + +5.--La vengeance d'un etudiant chretien. + +6.--Un pere converti par son enfant. + +7.--Un cadeau inattendu. + +8.--Les trois actes d'un drame contemporain. + +9.--Le remede est dur, mais il est bon. + +10.--Le banc de famille. + +11.--La lettre d'une mere. + +12.--Une premiere communion a quatre-vingts ans. + +13.--La soupape. + +14.--Une meprise qui porte bonheur. + +15.--Heroisme d'un jeune neophyte. + +16.--Les deux amis. + +17.--Tel est pris qui croyait prendre. + +18.--Comment on obtient un miracle. + +19.--Le marquis d'Outremer. + +20.--La plus grande victoire d'un vieux general. + +21.--Le bouffon et son maitre. + +22.--Un episode de la Revolution. + +23.--Le zele recompense. + +24.--Sagesse et folie. + +25.--Le terrible article. + +26.--Le trottoir. + +27.--Un fils qui tombe dans les bras de son pere. + +28.--Le rosier du mois de Marie. + +29.--La statuette de saint Antoine. + +30.--Le chemin du coeur. + +31.--Le nouvel Augustin. + +32.--Vaincu par l'exemple. + +33.--La fille du franc-macon. + +34.--Un voyage de cent lieues en Australie. + +35.--Rien n'est impossible a Dieu. + +36.--L'amour maternel. + +37.--Un pecheur moribond assiste par un pretre mourant. + +38.--Deux fois sauve. + +39.--Dieu a ses elus partout. + +40.--La rose benite. + +41.--Un souvenir du bagne. + +42.--Ce que le zele peut inspirer a un enfant. + +43.--Une conquete du Sacre-Coeur. + +44.--Puissance du chapelet. + +45.--La croix d'argent. + +46.--Un coup de filet de la sainte Vierge. + +47.--Une conversion en mer. + +48.--La mort d'un septembriseur. + +49.--Rencontre providentielle. + +50.--Le bon fils console. + +51.--Comment on retrouve le bonheur. + +52.--Le souvenir de la premiere communion. + +53.--L'orpheline et le veteran. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les joies du pardon, by Anonymous + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES JOIES DU PARDON *** + +***** This file should be named 11494.txt or 11494.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/1/4/9/11494/ + +Produced by Joris Van Dael, Renald Levesque and PG Distributed +Proofreaders + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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