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+The Project Gutenberg EBook of Les joies du pardon, by Anonymous
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les joies du pardon
+ Petites histoires contemporaines pour la consolation des coeurs chretiens
+
+Author: Anonymous
+
+Release Date: March 7, 2004 [EBook #11494]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES JOIES DU PARDON ***
+
+
+
+
+Produced by Joris Van Dael, Renald Levesque and PG Distributed
+Proofreaders
+
+
+
+
+
+LES JOIES DU PARDON
+
+Petites Histoires Contemporaines
+
+POUR LA CONSOLATION DES COEURS CHRETIENS
+
+PAR L'AUTEUR
+
+de la "Methode pour former l'Enfance a la Piete"
+
+ Je n'ai pu achever ce petit
+ livre sans essuyer plusieurs
+ fois des larmes....
+ X***.
+
+
+1891
+
+
+
+AVANT-PROPOS
+
+Apres les joies de l'innocence, il n'en est pas de plus douces, de
+plus penetrantes que celles du repentir. Demandez a l'enfant coupable
+ce qu'il eprouve lorsque, reconnaissant son ingratitude, il vient
+se jeter en pleurant dans les bras de sa mere: c'est un soulagement
+inexprimable, une ivresse de bonheur... Ce bonheur n'est rien
+pourtant aupres de celui du pauvre pecheur qui, fatigue de ses longs
+egarements, renonce a sa vie mauvaise et vient se reposer dans le sein
+de Dieu.
+
+Aussi, n'existe-t-il pas non plus d'histoire plus attachante que celle
+des conversions. Plusieurs surtout, accomplies presque de nos jours,
+ont ete entourees de circonstances si extraordinaires et presentent un
+si poignant interet qu'on ne peut en lire le recit sans etre attendri
+jusqu'au fond de l'ame. Pages naives et sublimes, tout impregnees de
+larmes et d'amour, elles reveillent les sentiments les plus delicats,
+les plus exquis; rien ne ressemble davantage a un roman, et toutefois,
+on sent a merveille que rien n'est plus veridique. C'est, dirons-nous,
+un roman divin: les peripeties multipliees, les scenes emouvantes ont
+la terre pour theatre, mais le denouement n'a lieu qu'au ciel.
+
+Tels sont les exemples que nous allons rapporter dans ce Recueil: il
+faudrait pouvoir les mettre sous les yeux de tous les chretiens, pour
+le profit qu'ils en retireraient et le charme que leur ferait gouter
+cette lecture.--Nous n'avons eu garde de reproduire ici les traits que
+l'on rencontre dans les _Annales de Notre-Dame de Lourdes_, de
+_Notre-Dame du Sacre-Coeur_, et dans les Recueils analogues; on ne
+trouvera non plus aucune des Biographies contenues dans les
+_Conversions les plus memorables du XIXe siecle_. Nos recits ont un
+caractere plus intime et tout a la fois plus anecdotique: et c'est la
+justement ce qui en augmente l'interet.
+
+Offert a toutes les ames chretiennes, cet ouvrage s'adresse d'une
+maniere speciale aux jeunes gens. Personne n'a, autant qu'eux, besoin
+de ces manifestations eclatantes de la misericorde divine, si propres
+a inspirer une confiance inebranlable. Qui connait les epreuves
+reservees a leur foi au sortir du college? Ou est-il d'ailleurs le
+jeune homme qui dans les longues annees d'une lutte incessante contre
+le respect humain et les plaisirs mauvais, n'a jamais eu un instant
+de faiblesse? Ah! puissent nos lecteurs se souvenir, en ces moments
+critiques, des modestes pages qu'ils vont lire aujourd'hui! Elles leur
+rappelleront qu'apres meme les plus lourdes chutes, le coeur de Dieu
+reste toujours ouvert pour les recevoir et que le plus grand malheur
+a craindre, la plus funeste de toutes les fautes, c'est le
+_decouragement_.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+LES JOIES DU PARDON
+
+1.--LE CAPITAINE DE NAVIRE ET LE MOUSSE.
+
+Un capitaine de navire, qui s'etait fait craindre et hair de ses
+matelots par ses imprecations continuelles et sa tyrannie, tomba tout
+a coup dangereusement malade, au milieu d'un voyage de long cours. Le
+pilote prit le commandement du vaisseau, et les matelots declarerent
+qu'ils laisseraient perir sans secours leur capitaine, qui se trouvait
+dans sa chambre, en proie a de cruelles douleurs. Il avait deja
+passe a peu pres une semaine dans cet etat, sans que personne se fut
+inquiete de lui, lorsqu'un jeune mousse, touche de ses souffrances,
+resolut d'entrer dans sa chambre et de lui parler; malgre l'opposition
+du reste de l'equipage, il descendit l'escalier, ouvrit la porte et
+lui demanda comment il se portait; mais le capitaine lui repondit avec
+impatience: "Qu'est-ce-que cela te fait! Va-t'en!"
+
+Le mousse, repousse de la sorte, remonta sur le tillac. Mais le
+lendemain il fit une nouvelle tentative: "Capitaine, dit-il, j'espere
+que vous etes mieux?--O Robert! repondit alors celui-ci, j'ai ete tres
+mal toute la nuit." Le jeune garcon, encourage par cette reponse,
+s'approcha du lit en disant: "Capitaine, laissez-moi vous laver les
+mains et le visage, cela vous rafraichira." Le capitaine l'ayant
+permis, l'enfant demanda ensuite la permission de le raser. Le
+capitaine y ayant encore consenti, le mousse s'enhardit, et offrit a
+son maitre de lui faire du the. L'offre toucha cet homme farouche,
+son coeur en fut emu, une larme coula sur son visage, et il laissa
+echapper ces mots en soupirant: "O amour du prochain! Que tu es
+aimable au moment de la detresse! qu'il est doux de te rencontrer meme
+dans un enfant!"
+
+Le capitaine eprouva quelque soulagement par les soins de cet enfant.
+Mais sa faiblesse devint plus grande, et il fut bientot convaincu
+qu'il ne vivrait plus que quelques semaines. Son esprit fut assiege de
+frayeurs toujours croissantes, a mesure que la mort et l'eternite se
+montrerent plus pres. Il etait aussi ignorant qu'il avait ete impie.
+Sa jeunesse s'etait passee parmi la plus mauvaise classe de marins;
+non seulement il disait: _Il n'y a point de Dieu_, mais il agissait
+aussi d'apres ce principe. Epouvante a la pensee de la mort, ne
+connaissant pas le chemin qui conduit au bonheur eternel, et convaincu
+de ses peches par la voix terrible de sa conscience, il s'ecria un
+matin, au moment ou Robert ouvrait la porte de sa chambre, et lui
+demandait amicalement: "Maitre, comment vous portez-vous ce
+matin?--Ah! Robert, je me sens tres mal, mon corps va toujours plus
+mal; mais je m'inquieterais bien moins de cela, si mon ame etait
+tranquille. O Robert! que dois-je faire? Quel grand pecheur j'ai ete!
+que deviendrai-je?..." Son coeur de pierre etait attendri. Il se
+lamentait devant l'enfant, qui faisait tout son possible pour le
+consoler, mais en vain.
+
+Un jour que l'enfant venait d'entrer dans la chambre, le capitaine
+s'ecria: "Robert, sais-tu prier?--Non, maitre, je n'ai jamais su que
+l'oraison dominicale, que ma mere m'a apprise.--Oh! prie pour moi,
+tombe a genoux, et demande grace. Fais cela, Robert, Dieu te benira."
+Et tous deux commencerent a pleurer.
+
+L'enfant, emu de compassion, tomba a genoux et s'ecria en sanglotant:
+"Mon Dieu, ayez pitie de mon cher capitaine mourant! je suis un pauvre
+petit matelot ignorant. Mon Dieu, le capitaine dit que je dois prier
+pour lui, mais je ne sais pas comment; oh! que je regrette qu'il n'y
+ait pas sur le batiment un pretre qui puisse me l'apprendre, qui
+puisse prier mieux que moi, qui puisse recevoir la confession de ses
+peches et les pardonner en votre nom. Il croit qu'il sera perdu: mon
+Dieu, sauvez-le! Il dit qu'il ira en enfer, et qu'il sera avec les
+demons: o mon Dieu, faites qu'il aille au ciel, et qu'il soit avec les
+anges! Les matelots ne veulent pas venir vers lui; quant a moi, je
+veux faire pour lui tout ce que je pourrai; mais je ne puis le sauver.
+O mon Dieu! ayez pitie de mon pauvre capitaine! Je n'ai jamais prie
+ainsi auparavant. Oh! aidez-moi, mon Dieu, a prier pour mon pauvre
+capitaine!"
+
+Alors, s'etant releve, il s'approcha du capitaine en lui disant: "J'ai
+prie aussi bien que j'ai pu; maintenant, maitre, prenez courage.
+J'espere que Dieu aura pitie de vous."
+
+Le capitaine etait si emu qu'il ne pouvait s'exprimer. La simplicite,
+la sincerite et la bonne foi de la priere de l'enfant avaient fait
+une telle impression sur lui, qu'il demeura dans un profond
+attendrissement, baignant son lit de pleurs.
+
+Le lendemain matin, quand Robert entra dans la chambre du capitaine:
+"Robert, mon bon ami, lui dit celui-ci, apres que tu fus parti, je
+tombai dans une douce meditation. Il me semblait voir Jesus-Christ sur
+la croix, mourant pour nos offenses, afin de nous amener a Dieu.
+Je m'elevai par mes prieres a ce divin Sauveur, et, dans la grande
+angoisse de mon ame, je m'ecriai longtemps comme l'aveugle: Jesus,
+fils de David, ayez pitie de moi! Enfin je crus sentir en mon coeur
+que les promesses de pardon qu'il a adressees a tant de pecheurs,
+m'etaient aussi adressees; je ne pouvais proferer d'autres paroles
+que celle-ci: O amour! o misericorde! Non, Robert, ce n'est pas une
+illusion: maintenant je sais que Jesus-Christ est mort pour moi. Je
+sens que le sang de la croix peut aussi laver mes iniquites; mes yeux
+s'ouvrent a la lumiere d'en haut en meme temps qu'ils se ferment pour
+la terre; la grace de mon bapteme, la foi de ma premiere communion,
+rentrent dans mon coeur; que ne puis-je recevoir ces sacrements que
+l'Eglise accorde aux mourants pour leur passage a l'eternite, vers
+laquelle Dieu m'appelle!"
+
+L'enfant, qui jusque-la avait verse bien des larmes en silence,
+fut saisi dans ce moment d'une grande tristesse, et s'ecria
+Involontairement: "Non, non, mon cher maitre, ne m'abandonnez
+pas.--Robert, lui repondit-il tranquillement, resigne-toi, mon cher
+enfant: je suis peine de te laisser parmi des gens aussi depraves que
+le sont ordinairement les matelots. Oh! puisses-tu etre preserve des
+peches dans lesquels je suis tombe! Ta charite pour moi, mon cher
+enfant, a ete grande; Dieu t'en recompensera. Je te dois tout; tu
+as ete dans la main de Dieu l'instrument de ma conversion; c'est le
+Seigneur qui t'a envoye vers moi; Dieu te benisse, mon cher enfant!
+Dis a mes matelots qu'ils me pardonnent, je leur pardonne aussi, et je
+prie pour eux."
+
+Le lendemain, plein du desir de revoir son maitre, Robert se leva a
+la pointe du jour; et ayant ouvert la porte, il vit que le capitaine
+s'etait leve et s'etait traine au pied de son lit. Il etait a genoux,
+et semblait prier, appuye, les mains jointes, contre la paroi du
+navire. L'enfant attendit quelque temps en silence; mais enfin il dit
+doucement: Maitre!--Point de reponse.--Capitaine! s'ecrie-t-il de
+nouveau. Mais toujours meme silence. Il met la main sur son epaule et
+le pousse doucement: alors le corps change de position et se penche
+peu a peu sur le lit; son ame l'avait quitte depuis quelques heures,
+pour aller voir un monde meilleur, ou la grace d'un sincere repentir
+accordee a la priere permet d'esperer que Dieu dans sa misericorde a
+daigne le recevoir.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+2.--UNE NUIT DANS LE DESERT.
+
+C'est du missionnaire lui-meme, rapporte le marquis de Segur, que je
+tiens l'histoire suivante, ou l'action de la Providence se montre en
+assez belle lumiere. Il nous la raconta devant un nombreux auditoire
+d'hommes, particulierement de jeunes gens, qui l'ecoutaient avec une
+si religieuse attention, que pendant les pauses de son discours,
+on aurait entendu voler une mouche. Par humilite, il parlait a la
+troisieme personne comme s'il se fut agi d'un autre. Mais je devinai
+bien vite, a son accent, que c'etait son histoire a lui-meme qu'il
+nous disait, et quand je me trouvai seul avec lui apres la seance, je
+l'obligeai de m'en faire l'aveu. Si je pouvais faire passer dans mon
+recit les flammes de sa parole, telles qu'elles sortaient de sa bouche
+et de son coeur, elles allumeraient dans les ames cet amour surnaturel
+de Dieu et des hommes, qui resume et renferme la loi et les prophetes.
+
+C'etait l'heure qui precede le coucher du soleil. L'ombre du
+missionnaire et de son cheval s'allongeait sur le sable endormi.
+L'horizon s'empourprait comme aux lueurs d'un immense incendie. La
+chaleur etait etouffante. Parfois, a de longs intervalles, une brise
+legere venue on ne sait d'ou, passait comme une caresse de Dieu et
+apportait au voyageur une sensation delicieuse: alors, il ouvrait
+la bouche et aspirait longuement l'air un moment rafraichi. Puis le
+souffle tombait vaincu par le feu qui regne au desert, et l'immobilite
+ardente reprenait possession de l'etendue.
+
+Le missionnaire avancait, pressant l'allure de son cheval, pour
+arriver avant la nuit a la grande ville, terme de son voyage. Car la
+nuit, dans ces plaines d'Afrique, appartient aux fauves. Quand les
+premieres ombres descendent du ciel, les premiers bruits des lions et
+des pantheres montent de tous les points du desert, d'abord confus
+et lointains, comme le gemissement du vent, puis plus forts, plus
+distincts, semblables tantot au grondement sourd du tonnerre, tantot
+a ses eclats rudes et dechires. Ce moment redoute approchait, mais il
+n'etait pas encore imminent, et le pretre de Jesus-Christ avait bien
+une heure devant lui, une heure de jour et de marche tranquille,
+suffisante pour atteindre le port. Il etait arme, il avait des
+provisions de bouche, un flacon de rhum, pour ranimer ses forces et
+tremper ses levres brulantes. Il priait, il pensait, cherchant
+a lutter contre la sensation etouffante de la solitude, contre
+l'oppression de l'espace sans limites ou sa vue, son coeur et son
+esprit se perdaient. Il avait beau percer de ses regards l'etendue, il
+n'apercevait pas un etre vivant, pas un mouvement, pas meme celui du
+sable agite par le vent: le vent dormait sur le sable, d'un sommeil
+qui semblait eternel.
+
+Oh! si la bonte de Dieu mettait sur son chemin une de ses creatures,
+un etre humain, un frere, quelle joie inonderait son coeur! comme il
+volerait a lui! Avec quels transports il lui tendrait la main, et le
+presserait dans ses bras! Mais helas! il ne le savait que trop, une
+rencontre en ces lieux, ce ne serait qu'un danger de plus: quand
+on trouve sur sa route un homme au desert, au lieu d'un frere a
+embrasser, c'est un ennemi a combattre; c'est un de ces arabes
+pillards ou de ces Europeens declasses, bandits de la solitude,
+detrousseurs de caravanes, qu'il faut aborder, non pas le salut aux
+levres, mais le revolver a la main.
+
+Il se perdait en ces pensees, et berce par l'allure monotone de son
+cheval, il laissait flotter a l'aventure son esprit et ses guides,
+quand tout a coup il se redresse sur ses etriers, et d'un mouvement
+instinctif, arrete sa monture. Qu'a-t-il donc apercu a l'horizon?
+Est-ce une illusion de ses sens? N'y a-t-il pas la-bas, bien loin,
+quelque chose qui se remue?--Certainement, il ne se trompe pas:
+le point noir qui a frappe sa vue s'agite, se rapproche, grossit
+insensiblement. C'est un etre vivant, un animal ou un homme.--Un
+homme, c'est un homme! Il le voit maintenant, il distingue vaguement
+sa forme; cet homme l'a vu, lui aussi; il est evident qu'il s'avance
+dans sa direction... Que faire! Quel parti prendre? Faut-il pousser
+son cheval au galop et se mettre hors de la portee de cet inconnu?
+C'est le parti le plus sur, mais est-ce le plus honorable? Si, au lieu
+d'etre un voleur arabe, cet homme etait un chretien, un francais? Et
+quand meme il serait un coureur du desert, un bandit, est-ce le fait
+d'un missionnaire, d'un apotre de Jesus-Christ, de fuir devant une
+creature humaine, devant un de ceux pour qui le Sauveur du monde est
+mort sur la croix?
+
+L'hesitation du pretre n'est pas longue. Il attendra le frere qui
+vient au-devant de lui, que ce soit Cain ou Abel. L'hote du desert se
+rapproche de minute en minute, il semble a la fois se hater d'accourir
+et lutter contre la fatigue. Le voila a une petite distance, on dirait
+un spectre ambulant. Il est deguenille; sa main tient un fusil;
+ses yeux sont allumes de fievre, de haine et de convoitise. C'est
+indubitablement un brigand, mais un brigand europeen: c'est en tout
+cas, un malheureux devore de besoin. Le pretre n'hesite plus: il
+risque peut-etre sa vie, mais il a la chance de secourir un miserable,
+de sauver une ame. Apres tout, c'est son metier de s'exposer a la
+mort: le corps d'un missionnaire n'est rien; l'ame d'un pecheur est
+d'un prix infini.
+
+Il descend de cheval, jette ses armes a terre pour montrer a l'inconnu
+ses dispositions pacifiques, et d'un pas tranquille et ferme, va
+au-devant de lui. L'autre etonne, epuise, s'arrete; la surprise est
+plus forte que la haine; mais la faim, la soif devorante, voila ce
+qui domine tout le reste. Le pretre le devine, et, sans parler, lui
+presente ses provisions, des fruits, des dattes, du rhum.--Du rhum!
+C'est la force, c'est la vie! Pour cette gourde de rhum, le malheureux
+aurait tue son pere! Il etend la main, saisit la gourde, la porte a sa
+bouche, la boit, l'aspire a longs traits. Son visage se ranime, son
+sang circule, sa paleur mortelle fait place a une vive rougeur. Tout
+a coup, il chancelle; il a bu trop et trop vite, il tombe tout de son
+long et demeure sur le sol, inerte, engourdi, comme mort.
+
+Le missionnaire, effraye, se penche vers lui, tate son pouls, ecoute
+les battements de son coeur, et respire; ce n'est pas la mort, c'est
+le sommeil bienfaisant et reparateur. Il le considere longuement; a sa
+carnation, a la couleur de sa barbe et de ses cheveux, il reconnait un
+Francais. Malgre les traces des passions et de la fatigue, il croit
+lire sur ce visage devaste les vestiges d'une bonne race, et son
+ame d'apotre se remplit de reconnaissance et de joie. Soudain, il
+tressaille comme s'il sortait d'un reve. Le soleil va disparaitre, et
+son orbe agrandi et rutilant est deja a demi cache. Encore quelques
+minutes et la nuit aura remplace le jour. Que faire de cet infortune
+que la Providence a envoye sur sa route et dans ses bras? Le charger
+sur son cheval? C'est impossible; il connait le poids d'un corps qui
+s'abandonne. Le laisser la, seul, la nuit, dans le desert, expose aux
+dents des betes feroces, a une mort sans consolations? C'est plus
+impossible encore.
+
+Il n'y a pas a hesiter; il attendra le reveil du pecheur, sous
+la garde de Dieu qui ne laissera pas inachevee l'oeuvre de sa
+misericorde. Il s'agenouille sur le sable, pres de cet homme qu'il ne
+connaissait pas une heure avant, et pour lequel il sacrifierait sa vie
+avec joie. Il souleve doucement dans ses mains la tete du dormeur, la
+pose sur ses genoux, et il entre en prieres.
+
+La nuit est arrivee, profonde, solennelle, ivre de silence et de
+solitude. Deux heures se passent ainsi, sans qu'aucun des deux hommes
+ait fait un mouvement. Les etoiles se sont allumees les unes apres
+les autres et repandent sur l'ocean de sable une lueur mysterieuse et
+sacree. Les anges contemplent du haut du ciel ce spectacle plus beau
+que celui d'un ami veillant sur son ami, d'une mere veillant sur son
+enfant, le spectacle d'Abel veillant avec amour sur Cain: tel, au
+temps du sejour du Fils de Dieu sur la terre, Jesus priait dans les
+plaines de Galilee aupres de Judas endormi.
+
+Enfin, l'homme se reveille. Il releve la tete, ouvre les yeux et
+rencontre ceux de ce pretre a genoux qui le regarde avec une ineffable
+tendresse. Alors il se souvient, il devine, il comprend tout; il se
+met a trembler des pieds a la tete, comme ces possedes d'Israel au
+moment ou le demon sortait de leur corps et de leur ame a la voix de
+Jesus-Christ. La haine est vaincue, Satan s'enfuit de cette ame pour
+n'y plus rentrer. Le bienheureux larron pleure, il eclate en sanglots,
+et, sans prononcer une parole, il se laisse tomber dans Tes bras du
+missionnaire, qui le presse sur son coeur en lui disant: Mon frere!
+
+Quand il eut mange, le pretre le fit monter sur son cheval et marcha
+pres de lui, priant toujours et ne lui disant rien, pour le laisser
+tout entier a la grace divine qui parlait au fond de son ame. Ils
+arriverent a la ville sans rencontre facheuse. Le missionnaire fit
+coucher le prisonnier de sa charite dans son lit, et dormit pres de
+lui sur quelques coussins. "Demain, lui dit-il, vous me direz tout ce
+que vous voudrez. Aujourd'hui, je ne veux rien entendre."
+
+Le lendemain, l'homme lui raconta son histoire, prelude de sa
+confession: histoire terrible, commencee par une jeunesse sans
+corrections et sans travail, poursuivie dans le vice, dans le crime,
+et qui, par un prodige de la misericorde divine, s'achevait dans les
+larmes du repentir.
+
+Sa mere, brave paysanne, restee veuve de bonne heure, l'avait
+impitoyablement gate pour epargner quelques pleurs a son enfance.
+Il avait ete a l'ecole, parce qu'il l'avait bien voulu; s'y etait
+instruit, parce qu'il avait l'esprit vif et ouvert; puis s'etait livre
+a la paresse, au plaisir, bientot au vice. A dix-huit ans, c'etait
+deja un mauvais sujet accompli. Il s'engagea par ennui, pour connaitre
+la vie de la caserne, et courir les garnisons. Puis, le joug de la
+discipline gatant ses plaisirs, il demanda une permission, revint au
+village, en deguerpit un matin avant le jour, sans embrasser sa mere,
+mais non sans l'avoir devalisee, et ne reparut plus au regiment. Il
+passa aux Etats-Unis, y gagna une petite fortune qu'il depensa en
+folles orgies. Alors, dans un acces de raison, peut-etre de remords,
+il quitta l'Amerique pour l'Algerie, se remit a l'oeuvre, et mena
+pendant quelque temps une conduite reguliere et laborieuse.
+
+Il commencait a se refaire de corps, d'ame et de bourse, quand le
+demon envoya sur son chemin un de ses anciens compagnons de debauche,
+deserteur comme lui, qui le reconnut, chercha a l'entrainer de nouveau
+dans le vice, et n'y pouvant reussir, revela son passe et le perdit de
+reputation.
+
+Sa tete ne put resister a ce dernier coup. "Puisque je ne puis etre un
+honnete homme, se dit-il, je serai un franc scelerat." Et il fit
+comme il avait dit. Il quitta la grande ville ou toutes les portes se
+fermaient devant lui, s'enfuit au desert, et demanda a la rapine et au
+meurtre des moyens d'existence. Bientot il se trouva a la tete d'une
+bande d'arabes, qui detroussaient les passants, les pelerins de la
+Mecque, et vivaient comme lui de brigandage. Mais, par un reste de
+pudeur, il ne s'attaquait qu'aux musulmans et evitait de verser le
+sang des europeens. Ses compagnons s'en apercurent, et se revoltant
+contre lui, ils le menacerent d'abandon, meme de mort, s'il continuait
+a epargner les chretiens.
+
+Il resista d'abord, puis, avec sa faiblesse et son emportement
+habituels: "Eh bien! s'ecria-t-il, puisqu'il faut aller jusqu'au bout,
+j'irai aussi bien et plus loin que vous. Une caravane vint a
+passer; elle comptait des europeens et des musulmans. Il l'attaqua
+furieusement a la tete de ses hommes, frappa a tort et a travers sur
+tout ce qui lui tombait sous la main. Parmi les victimes se trouvait
+un francais. L'aspect de ce compatriote, peut-etre assassine par lui,
+le fit soudainement rentrer en lui-meme. "Je suis un miserable."
+se dit-il. Et laissant la ses compagnons occupes a depouiller les
+cadavres, fou de remords, epouvante de son ignominie, il s'elanca
+comme un insense et se perdit bientot dans l'immensite du desert.
+
+Quand le missionnaire le rencontra, il y avait trois jours qu'il
+errait a l'aventure, maudit et desespere comme Cain, ne mangeant pas,
+ne buvant pas, ne sachant ce qu'il faisait, ni ce qu'il voulait. Il
+etait a bout de forces, quand il apercut le voyageur qui passait au
+loin sur son cheval. Pousse par un transport infernal, il essaya de
+le rejoindre, non pour le voler, mais pour l'assassiner: "J'en tuerai
+encore un, se dit-il, et je me tuerai apres". Au lieu de la mort,
+c'est la vie qui l'attendait, et c'est dans les bras de la misericorde
+qu'il tomba.
+
+Tel fut le recit du criminel repentant: le missionnaire, le serrant
+plus tendrement encore sur son coeur, se contenta de lui dire:
+"Maintenant que je sais votre histoire, votre confession sera courte
+et facile. Agenouillez-vous devant Dieu, mon fils, et en son nom
+je vous pardonnerai tous les peches, tous les crimes de votre vie
+entiere."
+
+Le pecheur se confessa avec des torrents de larmes, et tandis que
+le pretre prononcait sur son front courbe jusqu'a terre les paroles
+sacrees de l'absolution, il lui sembla que son passe s'engloutissait
+dans l'abime de la misericorde divine et qu'une vie nouvelle s'ouvrait
+devant lui.
+
+Ce que fut cette vie, je l'ignore. Le missionnaire ne nous l'a pas
+dit. Mais qu'elle soit achevee ou qu'elle dure encore, qu'elle se
+poursuive dans un labeur honnete ou dans les austerites d'un cloitre,
+il n'est pas douteux qu'elle fut ou qu'elle sera jusqu'au bout une vie
+de repentir, d'action de graces et d'amour penitent."
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+3.--LES DEUX FRERES
+
+Deux freres entrerent en meme temps dans un college de France; ils
+se ressemblaient si parfaitement quant a la taille et aux traits du
+visage, qu'il fallait les avoir vus souvent pour les distinguer l'un
+de l'autre: mais ils etaient bien differents de caractere: l'aine
+n'avait presque aucun sentiment de religion; le cadet etait d'une
+piete angelique. On ne saurait imaginer tous les moyens que sa charite
+lui suggera pour gagner son frere. C'etait peu pour lui de lui
+accorder ce qu'il demandait; il allait au-devant de tout ce qui
+pouvait lui etre agreable; il se privait, en sa faveur, de tout
+l'argent qu'on lui accordait pour ses menus plaisirs. On leur donna a
+tous deux un costume neuf de tres grand prix; l'aine, en peu de temps,
+mit le sien en mauvais etat; celui du cadet etait encore tres propre.
+Ne sachant plus quel present faire a son frere, il imagina de lui
+donner son habit.
+
+"Vous etes mon aine, lui dit-il, il convient que vous soyez mieux
+habille que moi: votre habit est gate; si le mien vous fait plaisir,
+je vous le donnerai, on n'en saura rien chez nous."
+
+L'offre est aussitot acceptee et l'echange fait.
+
+Quelques jours apres, le pieux enfant appelle son frere et lui dit
+qu'il avait quelque chose a lui communiquer.
+
+"Auriez-vous encore un habit a me donner? lui dit celui-ci.
+
+--Oui, lui repond l'enfant, et un bien plus precieux que celui que je
+vous ai donne dernierement; allez demain a confesse; reconciliez-vous
+avec Dieu, c'est lui-meme qui vous en revetira.
+
+--A confesse, repondit l'autre, vraiment j'y vais assez souvent; si,
+cependant, il ne faut que cela pour vous contenter, j'irai bien encore
+demain, mais je ne vous garantis pas que j'en deviendrai meilleur.
+
+--Promettez-moi au moins, repliqua le cadet, que vous ferez pendant
+deux jours quelques efforts pour le devenir."
+
+L'aine le lui promit.
+
+Le lendemain, ils allerent tous deux a confesse; ils avaient le meme
+confesseur. Le cadet se confessa le premier, et se retira devant le
+Saint-Sacrement, pour demander a Dieu qu'il lui plut de toucher son
+frere. L'aine raconta depuis, qu'en entrant au confessionnal, tout ce
+que son frere avait fait pour lui se presentant a son esprit, il eut
+honte de lui-meme, et ne fut plus maitre de retenir ses larmes. Il
+dit a son confesseur qu'il voulait bien sincerement se convertir et
+consoler son frere des chagrins qu'il lui avait causes jusqu'alors.
+Pendant toute sa confession, il versa un torrent de larmes. Le cadet
+qui de l'endroit ou il etait, l'avait entendu eclater en soupirs,
+etait remonte dans son quartier, comble de joie et benissant le
+Seigneur. Un moment apres, on vint le demander a la porte; c'etait
+son frere qui se jeta a ses genoux, et les arrosa de ses larmes, lui
+demandant pardon de tous les sujets de mecontentement qu'il lui avait
+donnes et lui promettant de suivre, a l'avenir, aussi bien ses avis
+que ses exemples. L'enfant, ravi des dispositions de son frere, se
+jeta a son cou, et lui dit tout ce que sa charite put lui suggerer de
+plus tendre et de plus affectueux pour l'encourager. Le jeune homme
+demeura si ferme dans ses bonnes resolutions, qu'en peu de temps, il
+devint, comme son frere, un modele de vertu, et ne se dementit jamais.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+4.--UN JEU OU L'ON GAGNE LE CIEL
+
+Dans une petite ville de France vivait un officier retraite, qui etait
+un excellent chretien. Personne devant lui ne se serait permis une
+parole inconvenante; chacun venait lui demander conseil: l'un le
+consultait pour l'achat d'une terre; l'autre, pour l'arrangement
+d'un proces; tout le monde, en un mot, l'honorait, le respectait et
+l'aimait.
+
+Lui-meme a raconte son histoire, et elle merite d'occuper une des
+premieres places dans ce recueil, car elle montre d'une maniere bien
+touchante que Dieu se sert des moyens les plus inattendus pour ramener
+a lui les pecheurs et que sa misericorde est inepuisable a l'egard des
+ames de bonne volonte.
+
+"Je ne date pas d'hier, disait plaisamment notre officier, vous vous
+en apercevez facilement a ma moustache et aux quelques cheveux qui me
+restent; mais si je suis vieux et casse, j'ai ete jeune et alerte.
+J'avais dix-huit ans environ, en 1792, lorsque la grande guerre vint a
+eclater; j'etais ardent, j'avais adopte avec enthousiasme toutes les
+idees du temps. Je criais avec les autres, et de bon coeur: "Vive la
+fraternite ou la mort!" Helas! ce devait etre la mort ou la ruine
+pour bien du monde. Aussi, des que j'appris que la France venait de
+commencer la lutte contre les etrangers, mon parti fut bientot pris,
+je m'engageai.
+
+"Il faut vous dire, avant d'aller plus loin, que, malgre les efforts
+de ma pauvre chere mere et de notre cure, je ne croyais guere a Dieu,
+et encore moins au diable; je m'amusais tant que je pouvais; je
+passais, parmi mes camarades de plaisir, pour un _bon garcon_. A vous
+parler franc, j'etais un tres mauvais sujet; mais parmi tous mes
+defauts, j'en avais un qui me distinguait de tous mes compagnons, je
+ne pouvais pas prononcer une phrase, souvent meme une parole, sans y
+ajouter un juron. Et ce n'etaient pas des jurons pour rire, c'etaient
+d'affreux blasphemes qui devaient dans le ciel faire voiler les anges
+et pleurer les saints.
+
+"Apres ce preambule, necessaire pour bien faire comprendre la suite
+de mon histoire, je la reprends, et je tacherai de l'abreger le
+plus possible pour ne pas trop vous ennuyer. Me voila donc engage a
+dix-huit ans, menant joyeuse vie et jurant tout le long du jour. Je
+vous fais grace de ma vie militaire, elle a ressemble a celle de
+beaucoup de mes camarades, qui n'ont pas laisse leurs os sur le champ
+de bataille; je fus envoye a l'armee des Pyrenees, puis a l'armee de
+Sambre-et-Meuse, puis en Italie, puis en Egypte, puis partout enfin ou
+il y avait des coups a donner et a recevoir. Les annees, l'experience,
+deux blessures, l'une recue aux Pyrenees, l'autre, a Austerlitz,
+l'affreuse retraite de Russie, tout cela avait calme ma fougue,
+m'avait rendu plus regulier dans ma conduite, mais n'avait pu me
+corriger de mon defaut de toujours jurer. Mon avancement meme se
+trouva arrete par ce vice; comme je savais lire et qu'on n'avait pas
+le choix alors parmi les lettres, je fus rapidement officier; mais une
+fois la, mon malheureux defaut me joua bien des tours; et souvent des
+generaux, apres une affaire ou je m'etais bien conduit, n'osaient pas
+m'avancer, parce qu'ils trouvaient que j'avais trop mauvais ton
+pour arriver aux hauts grades militaires. Je les traitais bien de
+sacristains, de calotins, mais, a part moi, je leur donnais raison, et
+pourtant je ne me corrigeais pas. Enfin, 1815 arriva: je fus licencie
+avec l'armee de la Loire et je revins dans ma ville natale capitaine
+et decore. Apres les premieres joies de retrouver mes vieux amis, mes
+vieux camarades d'enfance, apres les premieres douceurs du repos et
+de la liberte, a la suite de tant de privations et d'annees de
+discipline, je commencais a trouver le temps long, je fus au cafe et
+je mangeai ma demi-solde, comme un egoiste, entre une pipe et un jeu
+de cartes. Ma position, mes campagnes, mes recits me faisaient le
+centre d'un petit groupe de desoeuvres comme moi, et, par suite de mon
+habitude inveteree, on y entendait plus souvent jurer que benir le nom
+de Dieu.
+
+"Malgre cela, l'ennui me gagnait, lorsqu'un matin, je vois entrer dans
+ma chambre le cure de la paroisse. J'etais si loin de m'attendre a
+pareille visite, que ma pipe s'echappa de mes dents et vint se briser
+sur le plancher, ce qui me fit pousser le plus gros juron de mon riche
+repertoire. Le cure ne se troubla pas pour si peu, et, prenant
+une chaise, que je ne lui offrais pas, il s'assit tranquillement:
+"Bonjour, M. le capitaine, me dit-il; puisque vous n'etes pas venu me
+voir a votre arrivee dans ma paroisse, il faut bien que je vienne vous
+chercher.--Je n'aime pas les cures, lui repondis-je, je ne les ai
+jamais aimes et je suis trop vieux pour changer maintenant.--Eh bien!
+capitaine, nous ne sommes pas du meme avis, et, avec un brave comme
+vous, je n'irai pas par quatre chemins, c'est precisement pour vous
+faire changer que je suis venu vous voir." A peine le digne pretre
+avait-il fini sa phrase, que je me levai comme un furieux, et, en
+jurant comme un possede, je le mis litteralement a la porte.
+
+"Le lendemain, je me croyais a tout jamais debarrasse de pareille
+visite, lorsque je vis encore entrer le cure. Ah! par exemple, c'est
+trop fort, m'ecriai-je, et je me levai pour le repousser de chez moi.
+Lui, sans se troubler, me dit avec beaucoup de douceur: "Bonjour,
+capitaine, vous n'etiez pas bien dispose hier, et je suis revenu
+aujourd'hui pour savoir si vous etiez plus en train de causer." Malgre
+mon apparence terrible, je n'etais pas tout a fait mauvais au fond du
+coeur; aussi, ce sang-froid me desarma, et adoucissant ma voix, je
+lui repondis: "Eh bien! monsieur le cure, puisque vous avez tant de
+plaisir a causer avec moi, j'y consens, mais a une condition, c'est
+que vous ne me parlerez pas de vos momeries, de vos eglises et de vos
+bedeaux.--Soit, reprit le cure; mais, de votre cote, vous vous engagez
+a me consacrer chaque jour une heure: votre temps n'est pas compte,
+et vous ne pouvez me refuser ce plaisir.--Accorde; et pour repondre a
+votre politesse par une autre, je vous avouerai que je m'ennuie tant,
+que ce sera une distraction pour moi de causer avec un homme qui sait
+parler." Ma politesse n'etait pas tres polie, mais le cure eut l'air
+de la trouver accomplie.
+
+"La connaissance ainsi faite devint bien vite intime; l'heure que
+j'avais promise au cure me semblait de plus en plus courte, et il
+m'arrivait souvent de la doubler et de la tripler. Mon venerable ami
+jouait au trictrac, et j'aimais moi-meme extremement ce jeu; aussi,
+bientot chaque soir, au lieu d'aller au cafe, je prenais le chemin du
+presbytere, et nous jouions avec un tel acharnement, que la soiree se
+passait toujours trop rapidement.
+
+"Le cure etait fidele a sa promesse; il ne me parlait jamais de
+religion: malheureusement, de mon cote, j'etais fidele a mes mauvaises
+habitudes, et je prononcais bien peu de phrases sans les assaisonner
+de quelques grossiers jurons. Un soir ou le cure me battait a plates
+coutures, je m'en donnais a coeur joie, et jamais pareils blasphemes
+n'avaient retenti sous l'humble toit de notre pasteur. Il posa son
+cornet sur la table, et, me regardant bien en face: "Je vous ai fait
+une promesse, me dit-il, a laquelle je suis fidele; voulez-vous m'en
+faire une a votre tour?--Laquelle?--C'est de ne plus jurer.--Mais
+c'est impossible, voila plus de cinquante ans que j'ai cette habitude;
+elle m'a empeche de faire mon chemin, et vous voulez que j'y renonce:
+rayez cela de vos papiers; non pas que je le fasse maintenant par
+mechancete, mais c'est devenu une habitude chronique.--Je ne pretends
+pas que ce ne vous sera pas difficile, mais croyez-vous qu'il me soit
+facile de vous voir tous les jours, sans vous parler de religion, a
+vous, qui en auriez tant besoin pourtant; la partie n'est pas egale:
+il me faut une compensation: quand vous jurerez, je vous parlerai
+de Dieu.--Au fait, vous pouvez avoir raison; je n'en disconviens
+pas.--Puisque vous etes de si bonne composition, je veux vous montrer
+que malgre ma robe, je ne suis pas si noir que j'en ai l'air: et vous
+permets, toutes les fois que votre mauvaise habitude de jurer vous
+pressera, de remplacer vos gras jurons par _sapristi_.--Je consens au
+marche, repondis-je.--Et vous, capitaine, ajouta-t-il, n'oubliez pas
+que, si vous manquez a votre promesse, je manquerai a la mienne."
+
+"Je vis bien vite que j'avais fait un marche de dupe, ou plutot que le
+bon cure savait bien ce qu'il faisait en me le proposant. Chaque jour
+j'oubliais l'innocent _sapristi_, et je reprenais mon triste
+repertoire. Aussitot, le cure me faisait un sermon en trois points, et
+j'etais bien force de l'ecouter, puisque c'etait dans nos conventions.
+Vous devinez facilement le reste: a mesure que mon venerable ami me
+devoilait les beautes de la religion, j'y prenais gout; ce n'etait
+plus une punition, c'etait devenu un besoin. Bientot, je fus tout a
+fait converti; mon excellent cure me fit approcher des sacrements;
+maintenant je trouve mon bonheur a l'accomplissement de mes devoirs,
+et il ne me reste de mon ancien etat que l'habitude d'assaisonner
+toutes mes phrases du fameux _sapristi_, ce qui me fait appeler par
+tout le monde ici le capitaine _Sapristi_. Si je raconte volontiers
+mon histoire, c'est dans l'esperance qu'elle pourra detourner du mal,
+et de la mauvaise habitude de jurer, quelques personnes aussi
+coupables que je l'etais alors.[1]"
+
+[Note 1: Cite dans les _Petites lectures_, bulletin populaire
+des Conferences de Saint-Vincent-de-Paul.--Nous n'avons pu verifier
+nous-meme, on le comprend, l'authenticite des traits que nous avons
+puises dans d'autres Recueils; mais pourquoi la mettre en doute: Il
+est certain qu'il s'opere frequemment des conversions tout aussi
+extraordinaires que celle-la; le pretre n'y prend meme plus garde dans
+les pays de foi, tant il est souvent temoin de ces merveilles, et
+elles restent un secret entre l'homme et Dieu.]
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+5.--LA VENGEANCE D'UN ETUDIANT CHRETIEN.
+
+Sous Louis-Philippe, ecrit Armand de Pontmartin, l'esprit d'irreligion
+regnait dans les colleges de Paris. Il y avait pourtant des
+exceptions... la plus originale et la plus touchante m'etait apparue
+sous les traits de Paul Savenay, natif de Guerande. Doue, ou plutot
+arme d'une piete angelique et robuste tout ensemble, il bravait le
+respect humain, defiait la raillerie, et il aurait mis au besoin tout
+l'entetement de sa race pour affronter la persecution et le martyre.
+Cette piete se revelait jusque sur son visage, qui prenait une
+expression celeste au moment de la priere. Ainsi, lorsque, sur un
+signe de notre professeur indolent, je recitais, au debut et a la
+fin de la classe, le _Veni Sancte Spiritus_ et le _Sub tuum
+praesidium_, c'etait pour presque tous les eleves, le signal d'un
+concert charivarique d'eternuements, de quintes de toux, de pupitres
+disloques, et de dictionnaires tombant a grand bruit. Paul Savenay
+s'isolait de ce tapage, et l'on pouvait suivre sur sa figure le
+sourire de la sainte Vierge dont il implorait la protection, et le
+contact de l'Esprit-Saint qui l'effleurait de ses ailes.
+
+Cette piete fervente l'avait fait prendre en grippe par le plus
+mauvais sujet de la classe, fanfaron d'impiete et de libertinage,
+liseur et colporteur des livres de Parny et de Voltaire, et pourtant
+Breton comme Paul; mais entendons-nous, ce Breton-la, nomme Jacques
+Fael, etait un Breton de contrebande. On disait que son pere, Nantais
+d'origine, avait pris part a quelques-unes des plus sanglantes scenes
+de la Revolution, s'etait enrichi en achetant des terres de Vendeens,
+puis ruine dans des speculations equivoques. Tout irritait Jacques
+contre Paul Savenay; un heritage de haine, le retour des Bourbons,
+l'animosite instinctive du vice contre la vertu, du mal contre le
+bien, de l'atheisme contre la foi, du diable contre le bon Dieu; mais
+ce qui l'exasperait le plus, c'etait la douceur de Paul, sa patience
+inalterable que, naturellement, Jacques taxait de lachete et
+d'hypocrisie.--Tu es donc un lache? lui disait-il en lui montrant
+le poing.--Je ne le crois pas, repondait Paul avec un accent de
+resignation qui aurait desarme un tigre. Son persecuteur ne lui
+laissait pas un moment de treve, et le harcelait de la facon qui
+devait le plus cruellement blesser cette ame tendre, chaste, exquise
+et pieuse. Non content de le traiter de cagot, de Basile, de tartufe
+et de cafard. Jacques joignait le blaspheme a l'insulte, le sacrilege
+a l'outrage. Il glissait de mauvais livres dans le pupitre de Paul
+et lui jouait les plus vilains tours. Nous sumes plus tard que ses
+brutalites s'etaient parfois envenimees jusqu'aux voies de fait:
+bourrades, brimades, coups de poing, coups de regle: un jour meme, un
+coup de canif qui fit couler le sang. La plupart des eleves feignaient
+de ne pas s'apercevoir de ces abominables violences. Quelques-uns
+avaient l'infamie d'applaudir avec des ricanements stupides. Jacques
+n'avait pas, en somme, l'air bien feroce; mais etait grand, bien
+decouple, taille en athlete. On le redoutait et il avait sa petite
+cour de complaisants et de flatteurs. Lorsqu'indigne de sa mechancete
+et attire vers Paul Savenay par d'irresistibles sympathies, je
+risquais, moi chetif, quelques reproches: "Tais-toi ou je t'assomme!
+me disait cet enrage; tais-toi, mauvaise graine d'emigre!" J'aurais
+certainement eu ma part de ses injures et de ses coups, si je n'avais
+trouve un admirable defenseur en la personne de Gaston de Raincy.
+
+Le martyre de Paul Savenay dura deux ans et pendant ces deux ans, pas
+une plainte. S'il versait en secret quelques larmes, il ne pleurait
+pas sur ses souffrances, mais sur les egarements de cette pauvre
+ame, revoltee contre Dieu. Un matin, me rencontrant a la porte de
+Saint-Sulpice, et me croyant meilleur que je n'etais, il me dit:
+"Armand, allons prier pour lui!" Je lui repondis: "Paul, tu es un
+saint... le saint de Guerande, et c'est sous ce nom que je veux
+desormais te connaitre et t'admirer!"
+
+Bientot, je perdis de vue le persecuteur et sa victime. Jacques
+Fael, convaincu de colportage du _Compere Mathieu_ et des
+_Chansons_ de Beranger, fut _prie_ par le proviseur de ne pas revenir
+apres les vacances. Paul Savenay, qui se destinait a la profession de
+medecin, quitta le college un an avant moi."
+
+Armand de Pontmartin, a cet endroit, interrompt son recit pour
+expliquer comment il retrouva quelques annees plus tard ce vertueux
+jeune homme chez Frederic Ozanam. Ce dernier venait de fonder, avec
+quelques amis, les Conferences de saint Vincent de Paul et il exposait
+aux jeunes messieurs reunis chez lui les moyens qui lui semblaient les
+plus propres a assurer le succes de l'entreprise.
+
+"Tout a coup, continue le narrateur, Ozanam regarde a sa montre et dit
+aux jeunes gens qui l'entouraient: "Mes amis, je suis un bavard. Agir
+vaut mieux que parler, dans une crise comme celle-ci. L'ennemi
+est toujours la; le cholera vient a peine d'entrer dans sa phase
+decroissante... Nous n'avons pas une minute a perdre!
+
+Il distribua a ses ouvriers de la premiere heure la liste des malades
+qu'ils devaient visiter. Puis, s'adressant a Paul Savenay:--Et vous,
+Paul, lui dit-il, votre premiere visite est toujours, n'est-ce pas,
+pour l'hotel Racine?
+
+--Oui, mon ami, repondit Savenay; oui, encore aujourd'hui, ajouta-t-il
+avec une emotion singuliere.
+
+En ce moment, Ozanam le prit a part et lui dit tout bas quelques mots
+en me regardant. Il me sembla que Paul Savenay opposait une certaine
+resistance. Ozanam insistait en repetant a demi-voix: Pourquoi pas?
+Pourquoi pas?...
+
+Paul parut enfin se decider, et se tournant vers moi: "Veux-tu, me
+dit-il, que nous sortions ensemble?"
+
+Nous sortimes: Ozanam habitait alors la rue de Sevres, et nous
+nous dirigions du cote de la rue Jacob. En descendant la rue des
+Saints-Peres, nous croisames une modeste voiture de louage, qui
+gravissait assez lentement cette montee fort raide. Paul salua et me
+dit: "Sais-tu qui est dans cette voiture? Mgr de Quelen, archeveque de
+Paris. Comme hier, comme demain, il vient de l'hotel-Dieu, et il va a
+l'hospice de la Charite; c'est ainsi qu'il se venge. Parmi ceux qu'il
+visite, qu'il secourt et qu'il console, on compterait par centaines
+les emeutiers de fevrier 1831, les pillards de l'archeveche et de
+Saint-Germain-l'Auxerrois, ceux qui l'auraient egorge, s'il etait
+tombe entre leurs mains!"
+
+Nous arrivames au bout de la rue Jacob; Paul s'arreta devant l'hotel
+Racine, moins poetique et moins elegant que son nom. La, il parut
+hesiter encore, puis prenant son parti: "Entrons," me dit-il. On sait
+ce que sont ces hotels d'etudiants. Nous montames quatre etages.
+Parvenus au quatrieme, nous vimes une clef sur la porte, n deg. 78,
+Paul entra sans frapper, et me fit signe de le suivre. Un emouvant
+spectacle m'attendait.
+
+Sur un lit fort propre, tendu de rideaux de toile verte, je reconnus a
+l'instant Jacques Fael, le persecuteur, le bourreau de Paul Savenay.
+Il etait evidemment en convalescence; mais sa paleur, ses yeux cernes,
+son visage amaigri, prouvaient qu'il venait de subir l'horrible crise.
+Sa soeur, vetue de noir, etait debout a son chevet, un rayon de soleil
+d'avril egayait la chambre.
+
+En me voyant, Jacques poussa un cri de surprise; puis, brusquement,
+presque violemment, imposant silence d'un geste a Paul, qui voulait
+parler:
+
+"Non, vois-tu? lui dit-il; non, Paul, tu ne veux pas que j'etouffe,
+n'est-ce pas? Quand je devrais retomber malade, il faut, entends-tu
+bien? il faut que notre camarade sache... ce qu'il a deja devine! Il
+a ete le temoin de mes infamies, de tes souffrances; il faut qu'il
+apprenne ce qu'a ete la revanche du chretien contre le mecreant, du
+saint contre le miserable. Tais-toi! tais-toi!... Noemi, dis-lui de se
+taire et de me laisser la parole!... Il y a un mois, j'etais encore
+tel que tu m'as connu... Non, Armand, j'etais pire: impie, athee,
+mechant, libertin, mangeur de pretres, corrompu jusqu'aux moelles. Le
+29 mars, jeudi de la mi-careme, j'avais fait la noce avec quelques
+compagnons de debauches... je rentre a minuit... une heure apres, je
+me tordais sur ce lit, en proie a des convulsions effroyables... La
+tete en feu, le corps glace, tous les symptomes du cholera... et
+j'etais seul, seul au monde... Ma soeur Noemi, au fond de la Bretagne,
+chez une vieille tante..., mes parents morts..., point d'amis... le
+vice et l'impiete n'en donnent pas... Oui, seul dans ce miserable
+hotel, sur que, si j'avais la force d'appeler, l'hotesse epouvantee
+me ferait jeter sur un matelas, et me crierait d'aller mourir dans la
+rue... Oh! quelle nuit! L'enfer anticipe, moi qui ne croyais pas a
+l'enfer!... Tais-toi, Paul, je t'en prie, laisse-moi parler!... A sept
+heures, au paroxysme de mes tortures et de mon desespoir, ma porte
+s'ouvre, et je vois entrer Paul Savenay... Paul, ma victime, mon
+martyr!... Ah! je crus d'abord a une apparition vengeresse... Mais
+non, il avait sur les levres un sourire celeste; dans le regard,
+l'expression angelique du pardon... Il vint a moi, me prit la main, me
+dit quelques bonnes paroles;... c'etait un miracle, n'est-ce pas?...
+
+--Non, c'etait tout simple, interrompit Paul Savenay. Je suis interne
+a l'hospice de la Charite, a deux pas d'ici... Le docteur Recamier,
+mon maitre, m'avait charge de visiter tous les hotels de la rue
+Jacob... L'hotel Racine etait sur ma liste et le hasard...
+
+--Le hasard!!! C'est donc toi maintenant qui nies la Providence?...
+Pourquoi ne pas dire la verite tout entiere?... Tu etais delegue de
+la societe de Saint-Vincent-de-Paul, ou plutot du bon Dieu, pour me
+sauver, pour me guerir, pour me consoler, pour faire de moi un honnete
+homme et un chretien!... Une heure apres, poursuivit Jacques,
+en m'adressant de nouveau la parole, j'avais tous les remedes
+necessaires, et, le soir, sur ma demande, il m'amena un vicaire de
+Saint-Germain-des-Pres... Tu vois bien que c'etait le bon Dieu!
+Pendant cinq jours, Paul ne m'a presque pas quitte...; pendant cinq
+nuits, il m'a veille... Puis, lorsqu'il a reconnu que le danger etait
+passe, il a ecrit a ma soeur Noemi, qui n'a pas perdu une minute...
+et, a present, je suis le mieux soigne des convalescents, moi qui
+m'etais cru le plus abandonne des agonisants et des damnes... Oh!
+comment reconnaitre tant de bienfaits de la misericorde divine?
+Comment expier mes fautes, mes impietes, mes crimes?...
+
+--Jacques, reprit doucement Paul Savenay, je t'ai deja dit que, quand
+meme tu n'aurais eu, avant de mourir, qu'un moment, si ce moment avait
+ete bien employe, Dieu t'aurait pardonne!... Et tu as une vie tout
+entiere!
+
+--Mais toi, Paul, mon sauveur, toi qui m'as rendu tant de bien pour
+tant de mal, comment reparer, comment payer ma dette?... Comment
+meriter ton pardon, ton amitie?..."
+
+En sortant de l'hotel Racine, je dis a Paul: "Tu te figures peut-etre
+n'avoir gueri qu'un malade... Eh bien! tu te trompes; tu en as gueri
+un autre, et cet autre te serre la main[2]."
+
+[Note 2: Armand de Pontmartin, _Correspondant_ (Extraits).]
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+6.--UN PERE CONVERTI PAR SON ENFANT.
+
+On trouverait difficilement un recit plus touchant que celui qui nous
+a ete laisse par le heros de cette histoire, heureux privilegie des
+misericordes divines.
+
+"J'ai ete eleve aussi mal que possible sous le rapport religieux, non
+seulement dans l'ignorance de la verite, mais dans le gout, dans le
+respect, dans la superstition de l'erreur, et je quittai mes classes,
+bien muni d'arguments contre Notre-Seigneur et contre l'Eglise
+catholique.
+
+Elevee comme moi, aussi ignorante que moi, ma femme etait beaucoup
+meilleure. Elle avait le sens religieux. Il se developpa lorsqu'elle
+devint mere; et, apres la naissance de son premier enfant, elle entra
+tout a fait dans la voie. Quand je songe a tout cela, j'ai le coeur
+remue d'un sentiment de reconnaissance pour Dieu, dont il me semble
+que je parlerais toujours, et que je ne saurais jamais exprimer.
+
+Alors je n'y pensais point. Si ma femme avait ete comme moi, je crois
+que je n'aurais pas meme songe a faire baptiser mes enfants. Ces
+enfants grandirent. Les premiers firent leur premiere communion, sans
+que j'y prisse garde. Je laissais leur mere gouverner ce petit monde,
+plein de confiance en elle, et modifie a mon insu par le contact de
+ses vertus que je sentais et que je ne voyais pas.
+
+Vint le dernier. Ce pauvre petit etait d'une humeur sauvage, sans
+grands moyens; si je ne l'aimais pas moins que les autres, j'etais
+cependant dispose a plus de severite envers lui. La mere me disait:
+
+--Sois patient; il changera a l'epoque de sa premiere communion.
+
+Ce changement a heure fixe me paraissait invraisemblable. Cependant
+l'enfant commenca a suivre le catechisme, et je le vis en effet
+s'ameliorer tres sensiblement et tres rapidement. J'y fis attention.
+Je voyais cet esprit se developper, ce petit coeur se combattre,
+ce caractere s'adoucir, devenir docile, respectueux, affectueux.
+J'admirais ce travail que la raison n'opere pas chez les hommes; et
+l'enfant que j'avais le moins aime, me devenait le plus cher.
+
+En meme temps, je faisais de graves reflexions sur une telle
+merveille. Je me mis a ecouter la lecon de catechisme. En l'ecoutant,
+je me rappelais mes cours de philosophie et de morale: je comparais
+cet enseignement avec la morale dont j'avais observe la pratique dans
+le monde, helas! sans avoir pu moi-meme toujours m'en preserver. Le
+probleme du bien et du mal, sur lequel j'avais evite de jeter les
+yeux, par incapacite de le resoudre, s'offrait a moi dans une lumiere
+terrible. Je questionnais le petit garcon: il me faisait des reponses
+qui m'ecrasaient. Je sentais que les objections seraient honteuses et
+coupables. Ma femme observait et ne disait rien; mais je voyais son
+assiduite a la priere. Mes nuits etaient sans sommeil. Je comparais
+ces deux innocences a ma vie, ces deux amours au mien; je me disais:
+"Ma femme et mon enfant aiment en moi quelque chose que je n'ai aime
+ni en eux ni en moi; c'est mon ame."
+
+Nous entrames dans la semaine de la premiere communion. Ce n'etait
+plus de l'affection seulement que l'enfant m'inspirait; c'etait un
+sentiment que je ne m'expliquais pas, qui me semblait etrange, presque
+humiliant, et qui se traduisait parfois en une espece d'irritation.
+J'avais du respect pour lui. Il me dominait. Je n'osais pas exprimer
+en sa presence de certaines idees, que l'etat de lutte ou j'etais
+contre moi-meme produisait parfois dans mon esprit. Je n'aurais pas
+voulu qu'elles lui fissent impression.
+
+Il n'y avait plus que cinq ou six jours a passer. Un matin, revenant
+de la messe, l'enfant vint me trouver dans mon cabinet, ou j'etais
+seul.
+
+--Papa, me dit-il, le jour de ma premiere communion, je n'irai pas a
+l'autel sans avoir demande pardon de toutes les fautes que j'ai faites
+et de tous les chagrins que je vous ai causes, et vous me donnerez
+votre benediction. Songez bien a tout ce que j'ai fait de mal pour me
+le reprocher, afin que je ne le fasse plus, et pour me pardonner.
+
+--Mon enfant, repondis-je, un pere pardonne tout, meme a un enfant qui
+n'est pas sage; mais j'ai la joie de pouvoir te dire qu'en ce moment
+je n'ai rien a te pardonner. Je suis content de toi. Continue de
+travailler, d'aimer le bon Dieu, d'etre fidele a tes devoirs; ta mere
+et moi nous serons bien heureux.
+
+--Oh! papa! le bon Dieu qui vous aime tant, vous soutiendra, pour que
+je sois votre consolation, comme je le demande. Priez-le bien pour
+moi, papa.
+
+--Oui, mon cher enfant.
+
+Il me regarda avec des yeux humides, et se jeta a mon cou. J'etais
+moi-meme fort attendri.
+
+--Papa!... continua-t-il.
+
+--Quoi, mon cher enfant?
+
+--Papa, j'ai quelque chose a vous demander!
+
+Je voyais bien qu'il voulait me demander quelque chose, et ce qu'il
+voulait me demander, je le savais bien! Et, faut-il l'avouer? j'en
+avais peur; j'eus la lachete de vouloir profiter de ses hesitations.
+
+--Va! lui dis-je, j'ai des affaires en ce moment. Ce soir ou demain,
+tu me diras ce que tu desires, et, si ta mere le trouve bon, je te le
+donnerai.
+
+Le pauvre petit, tout confus, manqua de courage, et, apres m'avoir
+embrasse encore, se retira tout deconcerte, dans une petite piece
+ou il couchait, entre mon cabinet et la chambre de sa mere. Je m'en
+voulus du chagrin que je venais de lui donner, et surtout du mouvement
+auquel j'avais obei. Je suivis ce cher enfant sur la pointe des pieds,
+afin de le consoler par quelque caresse, si je le voyais trop afflige.
+La porte etait entr'ouverte. Je regardai sans faire de bruit. Il etait
+a genoux devant une image de la sainte Vierge; il priait de tout son
+coeur. Ah! je vous assure que j'ai su ce soir-la quel effet peut
+produire sur nous l'apparition d'un ange!
+
+J'allai m'asseoir a mon bureau, la tete dans mes mains, pret a
+pleurer. Je restai ainsi quelques instants. Quand je relevai les yeux,
+mon petit garcon etait devant moi avec une figure tout animee de
+crainte, de resolution et d'amour.
+
+--Papa, me dit-il, ce que j'ai a vous demander, ne peut pas se
+remettre, et ma mere le trouvera bon: c'est que, le jour de ma
+premiere communion, vous veniez a la sainte Table avec elle et moi.
+Ne me refusez point, papa. Faites cela pour le bon Dieu qui vous aime
+tant.
+
+Ah! je n'essayai pas de disputer davantage contre ce grand Dieu qui
+daignait ainsi me contraindre. Je serrai en pleurant mon enfant sur
+mon coeur.--Oui, oui, lui dis-je, oui, mon enfant, je le ferai. Quand
+tu voudras, aujourd'hui meme, tu me prendras par la main; tu me
+meneras a ton confesseur, et tu lui diras: "Voici mon pere."
+
+_L'abbe_ LOTH.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+7.--UN CADEAU INATTENDU.
+
+Dans une fonderie situee pres de Paris, il y avait un ouvrier qui
+avait recu autrefois une certaine education. Mais des revers de
+fortune l'avaient oblige a chercher du travail.
+
+Un jour, il fit un faux pas, tendit ses mains en avant pour amortir sa
+chute, et sa main droite alla malheureusement s'etendre sur un
+morceau de fer rouge qui la brula jusqu'a l'os. Le malheureux subit
+l'amputation avec courage; mais il ne souffrit pas avec un courage
+egal une infortune qui le privait, lui, sa femme et ses quatre
+enfants, du pain quotidien; ses plaintes s'exhalaient en affreux
+blasphemes.
+
+Informee de sa triste situation par une bonne-soeur de charite, la
+comtesse *** se hata d'accourir. Elle prodigua avec ses secours
+les bonnes paroles, multiplia ses visites, ses cadeaux, ses
+encouragements.
+
+L'ouvrier la recevait froidement, acceptait tout poliment, remerciait
+sechement et, des que la charitable comtesse avait franchi le seuil
+de la mansarde, il se tournait vers sa femme et lui disait d'un ton
+railleur: "Les visites de cette dame sont bien interessees, j'en suis
+sur, c'est en vue des prochaines elections qu'elle nous vient en
+aide."
+
+Tout en partageant les sentiments de son mari, Annette ne parlait pas
+comme lui. Elle faisait bonne mine a la comtesse afin que les dons en
+faveur de ses enfants fussent augmentes.
+
+Mais son coeur restait ferme, et la genereuse bienfaitrice ne se
+faisait pas illusion sur les vrais sentiments de sa protegee.
+
+Noel arriva... Depuis quinze jours, la machine a coudre ne cessait de
+faire entendre ses tics-tacs. C'etait a ne pouvoir dormir, durant la
+nuit entiere, dans la maison.
+
+--Qu'avez-vous donc a travailler ainsi, Annette? demandaient les
+voisines. Nous allons vous conduire au Pere-Lachaise[3], bien sur! si
+vous continuez a vous fatiguer ainsi.
+
+[Note 3: Cimetiere bien connu, le principal de la Capitale.]
+
+--C'est que voici bientot Noel, et je ne veux pas voir pleurer mes
+enfants comme l'an passe. Ils ont eu les mains vides pendant que les
+autres avaient les mains pleines de jouets et de bonbons: cela m'a
+fendu le coeur et je leur ai promis que le Noel de cette annee les
+dedommagerait.
+
+Je travaille pour tenir parole.
+
+L'homme propose et Dieu dispose. Notre Annette travailla avec tant de
+precipitation qu'un beau soir sa machine a coudre cassa.
+
+Plus de travail, plus de pain. Adieu les cadeaux de Noel! O malheur!
+les enfants allaient pleurer...
+
+L'ouvriere fit contre mauvaise fortune bon coeur: elle porta vite son
+gagne-pain a la reparation; mais on la fit attendre et on lui fit
+payer quinze francs! helas!
+
+--Quel guignon d'etre malheureuse! murmurait la pauvre mere en
+pleurant.
+
+Ce Noel allait etre, bien certainement, encore plus triste que celui
+de l'annee precedente. La veille au soir, les enfants mirent leurs
+petites chaussures sous la cheminee. Mille precautions furent prises
+pour les placer au bon endroit; il y avait eu meme des contestations
+et des disputes entre eux a ce sujet. Le cadet n'avait pas craint de
+troubler l'ordre et de changer la topographie des souliers. La soeur
+ainee, qui s'en apercut en faisant une ronde a la derobee, fit un
+tintamarre qui necessita l'intervention du papa et de la maman.
+
+--Comme ils vont etre cruellement decus, demain matin! pensait Annette
+avec angoisse. Mon coeur se fend de chagrin.
+
+Ce ne fut point sans peine que l'on decida les petits a aller se
+coucher: ils restaient la, bouche beante, devant le tuyau de la
+cheminee qui subit vingt fois leur inspection. Ils auraient volontiers
+passe la nuit a attendre le petit Jesus.
+
+Couches sur leurs pauvres matelas, la discussion ne cessa point. Ils
+firent des projets, des echanges; ils jaserent, se disputerent.
+
+Quand le silence se fut etabli, Annette dit a Baptiste:
+
+--Je n'ai rien a leur donner: ma bourse est a sec. Pauvres petits!
+
+Annette et Baptiste pleurerent en voyant l'etalage des chaussures des
+enfants.
+
+Tout a coup, sans dire un mot, Baptiste se leva et sortit... Il passa
+devant les magasins etincelants de lumiere, s'arreta aux splendides
+etalages.
+
+--Passons, dit-il, je suis trop pauvre pour entrer la. Il porta ses
+pas du cote des petites boutiques en planches, echelonnees le long des
+boulevards et bourrees de jouets. Avisant une boutique a treize sous,
+il entra, et s'approchant du patron, il lui dit a l'oreille:
+
+--Je suis un brave ouvrier, j'ai quatre enfants; une grande dame nous
+protege (cet aveu lui coutait les yeux de la tete): je voudrais bien
+avoir, a credit, quelque objet a bon marche. Monsieur, vous pouvez
+voir... je demeure a...
+
+Le patron ne le laissa pas achever.
+
+--La maison ne vend pas a credit, Monsieur... Inutile!... A treize
+sous! Boutique a treize sous!... Bon marche sans exemple.
+
+Quand Baptiste revint a la mansarde, il etait exaspere et criait plus
+fort que jamais: "Ah! quel malheur d'etre pauvre!"
+
+Les cloches de la messe de minuit sonnaient a toute volee et
+joyeusement.
+
+Annette entendit frapper a la porte; elle courut ouvrir: la comtesse
+entra.
+
+--Quoi, vous a cette heure?
+
+--Oui, j'ai pense a vos cheris... Je n'ai qu'un instant; ma voiture
+est en bas qui m'attend pour me conduire a Sainte-Clotilde ou je
+vais entendre la messe de minuit. Oh! comme ils dorment d'un sommeil
+paisible, ces chers petits enfants du bon Dieu! Ils seront bien
+contents demain... tenez, voila pour eux.
+
+La comtesse tendit un paquet, et, enveloppee de son manteau ramene
+autour d'elle, descendit rapidement l'escalier.
+
+Un coup de couteau a travers une ficelle, et le paquet eventre etala
+ses merveilles. Il y avait des poupees, des pantins, des dragees, des
+oranges, du chocolat, des bonbons, tout un assortiment de bonnes et
+belles choses a admirer, a conserver, a croquer.
+
+Baptiste et Annette n'y voyaient plus: ils pleuraient, ils
+sanglotaient.
+
+Ces chers petits! comme ils seront heureux au reveil!
+
+Les chaussures ne furent pas assez longues, larges et hautes pour
+recevoir les dons du petit Jesus: le devant de la cheminee fut garni
+d'objets inconnus a la mansarde. Comment decrire la joie des enfants,
+leurs exclamations, leurs cris, lorsque le jour fut venu!
+
+Annette et Baptiste devoraient des yeux ces chers petits; ils
+partageaient leurs transports et pleuraient de joie avec eux.
+
+Quand la comtesse revint, Baptiste lui dit, les larmes aux yeux:
+
+--Madame, vous nous aimez puisque vous aimez nos enfants. Nous vous
+serons tous reconnaissants jusqu'a la mort.
+
+Huit jours apres, Baptiste, Annette et les enfants allaient a la messe
+de la paroisse.
+
+La charite de la comtesse avait trouve le chemin du coeur.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+8.--LES TROIS ACTES D'UN DRAME CONTEMPORAIN.
+
+Un dimanche matin, on aurait pu voir, il y a quelques annees, deux
+personnes se rendant a l'eglise principale de leur localite, vers
+l'heure de la grand'messe. C'etaient M. X*** et son epouse, tous deux
+imbus des prejuges de notre siecle et pleins de cette arrogante fierte
+qui distingue les _parvenus_ sans religion. Ils n'allaient pas a la
+maison de Dieu pour y prier, mais bien pour s'y pavaner et y chercher
+un moyen de se distraire en meme temps qu'une satisfaction a leur
+vanite. Lorsqu'ils entrerent, la messe etait commencee; au lieu de se
+tenir dans le bas de l'eglise, ils pretendent traverser les rangs,
+examinent curieusement toute l'assistance, se communiquent leurs
+impressions, en un mot affectent le meme sans-gene que s'ils s'etaient
+trouves dans un concert ou une salle de spectacle. A ce moment, un
+pretre a cheveux blancs, d'un aspect venerable, quitte le choeur pour
+faire, selon l'usage, la quete parmi les fideles. C'etait le cure de
+la paroisse, qui jouissait de l'estime universelle grace a ses
+bienfaits et a ses vertus. Le digne ecclesiastique avait la douceur
+d'un pere, mais il avait aussi la juste severite du ministre d'un
+Dieu trois fois saint. Indigne de l'attitude inconvenante de M. X***
+et de son epouse, que leur toilette toute mondaine rendait plus
+revoltante encore, peine surtout du scandale qui en resultait pour
+ses ouailles, le pasteur ne put s'empecher de s'arreter un instant
+lorsqu'il arriva pres d'eux, et il leur dit a voix basse, mais d'un
+air grave: "Oubliez-vous donc que vous etes ici dans la maison de
+Dieu?..." Puis, il passa, mais sa parole ne passa point, elle demeura
+brulante sur le coeur de Mme X***, et en fit jaillir jusque sur son
+front la rougeur de la honte et de la colere...
+
+Peu de jours s'etaient ecoules, lorsqu'un jeune homme se presente
+au domicile du bon cure et demande a lui parler. Vainement lui
+objecte-t-on une occupation urgente, qui rend l'entrevue pour le
+moment impossible; il insiste vivement et justifie ses instances par
+les sollicitations d'un malade qui, se tordant, dit-il, dans les
+etreintes de l'agonie, l'appelle, veut le voir, lui parler, ne voir et
+ne parler qu'a lui seul!... Le pretre est averti, il abandonne tout
+pour porter au moribond les consolations de son ministere, il hate
+le pas, il court vers le domicile indique, il arrive. Introduit dans
+l'appartement ou il etait attendu, il cherche inutilement le lit du
+malade, il n'y trouve qu'un homme a l'abord froid et glacial et une
+dame se prelassant sur un riche canape.--On a devine M et Mme X***.
+
+C'etait un lache guet-apens.
+
+Le seuil a peine franchi, la porte se ferme a double tour derriere le
+vieillard.
+
+--Puis-je savoir ce que cela signifie? dit-il avec etonnement.
+
+--Je vais vous l'apprendre, repond X***. Asseyez-vous.
+
+Le venerable pasteur s'assit machinalement, sans rien comprendre a un
+pareil debut. Mme X*** laissa percer sur ses levres un imperceptible
+sourire, et son mari joua une dignite qui etait une contradiction
+flagrante avec le role qu'il s'imposait.
+
+--Monsieur l'abbe, dit-il, nous reconnaissez-vous?
+
+--Non, dit le pretre; cependant vos traits ne me sont point inconnus,
+mais je ne saurais preciser...
+
+--C'est etrange, fit X*** avec une legere ironie; eh bien! monsieur,
+j'aiderai vos souvenirs. Ministre d'une religion toute de charite,
+comment qualifieriez-vous l'insulte qu'un homme inflige a un autre?
+
+--C'est une faiblesse, dit le pretre.
+
+--Et si cette pretendue faiblesse atteint encore son epouse?
+
+--C'est alors une lachete, dit le vieillard, de plus en plus surpris.
+
+--Mais si cette lachete s'accomplit devant une foule nombreuse, et
+dans un lieu repute sacre par vous et par les votres, dans l'eglise
+meme: que devient alors cette lachete?
+
+--Cette lachete devient alors un sacrilege, dit encore le venerable
+ecclesiastique, dont l'etonnement n'avait plus de limite.
+
+--Nous sommes parfaitement d'accord, dit X*** en echangeant avec sa
+femme un rapide coup d'oeil.
+
+Les dernieres paroles du pretre avaient entierement epanoui le visage
+de Mme X*** et elle souriait beatement sur son siege.
+
+--Mais je ne sais vraiment pas, monsieur, dit le cure, ou peuvent
+aboutir toutes ces questions; daignez vous expliquer plus nettement,
+je vous prie.
+
+--Encore un point a eclaircir, monsieur l'abbe, et j'arrive au
+denoument.
+
+--Quel chatiment doit donc etre inflige a l'homme lache et sacrilege
+qui a pu s'oublier ainsi?
+
+--Le chatiment est, dans ce cas, monsieur, l'expression de la
+vengeance, et la vengeance n'appartient qu'a Dieu!
+
+--Ah! je le regrette; mais ici, monsieur, nous differons absolument de
+maniere de voir, et il m'est avis que l'insulte doit necessiter ou
+de promptes excuses ou une juste expiation. Permettez-moi, meme, de
+n'admettre a cet egard que mon opinion seule.
+
+Et maintenant, ajouta-t-il, en quittant tout a coup le ton d'une
+discussion calme pour les formes brusques et peu courtoises de la
+colere et de la passion; et maintenant, ma femme et moi, nous sommes
+les offenses, et l'insulteur, c'est vous!...
+
+--Moi! dit le pretre avec surprise sans doute, mais toujours avec ce
+calme et cette dignite qui jaillissent d'une conscience pure; moi!...
+Puis, un souvenir illuminant tout a coup sa memoire: "Oh! monsieur,
+poursuit-il d'un ton doucement ironique, vous intervertissez
+etrangement les roles: je sais a present de quoi il s'agit. Dieu m'a
+confie la garde de sa maison, j'ai du la faire respecter, et en vous
+rappelant, ainsi qu'a madame, la saintete du sanctuaire, je n'ai fait
+qu'accomplir un devoir."
+
+X*** demeure un instant interdit, en face d'une reponse aussi ferme:
+mais peut-il etre vaincu, lui, par un pretre, par un vieillard?...
+
+--Monsieur! s'ecrie-t-il avec violence, vos paroles etaient une
+insulte, et l'insulte veut l'expiation; et saisissant un pistolet
+cache sous son vetement: "A genoux, dit-il au vieillard, a genoux! et
+faites des excuses![4]"
+
+[Note 4: Quelque incroyable et meme improbable que paraisse cette
+Violence premeditee, qu'on pourrait regarder comme une scene de roman,
+L'auteur garantit l'authenticite du fait.]
+
+X*** avait arme le pistolet et le tendait menacant vers la poitrine du
+vieux pretre.
+
+Mais il ne savait pas tout ce qu'il y a de noblesse, d'energie,
+d'invincible volonte dans un coeur sans tache, dans une ame
+chretienne, nourrie chaque jour du pain des forts. Il ne savait pas
+qu'abreuve du sang de son Dieu, le vieillard y retrouve les forces
+de la jeunesse, le pretre l'heroisme qui fait les martyrs. Il ne le
+savait pas, il ne le soupconnait meme pas; s'il en eut ete autrement,
+aurait-il pu consentir a affronter benevolement cette alternative,
+ou d'etre le meurtrier d'un vieillard, ou de subir la honte d'une
+mystification qu'il pretendait infliger lui-meme?
+
+Le saint pretre, calme et impassible, regarde fixement l'homme qui
+le menace, et n'opposant a sa fureur qu'une sublime resignation:
+"Monsieur, dit-il, le vieillard qui n'a plus que quelques jours a
+passer sur la terre ne doit pas redouter la mort; et le pretre doit
+mourir plutot que de transiger avec sa conscience, il ne saurait
+retracter un devoir accompli, et il ne flechit le genou que devant son
+Dieu!"
+
+Et portant la main a son coeur: "Frappez, monsieur, dit-il, frappez!
+Dieu nous voit, qu'il nous juge; a lui seul appartient la vengeance!"
+
+Ainsi que nous venons de le dire, se trouvant dans la necessite ou
+d'etre meurtrier ou de subir la honte d'une defaite, X*** fut tout
+heureux de voir sa femme s'interposer et solliciter en faveur du
+vieillard un _genereux_ pardon. Cette mediation tout a coup inspiree a
+Mme X*** diminua un peu ce qu'avait d'humiliant la position que son
+mari s'etait faite. Ne paraissant alors obeir qu'aux instances de son
+epouse, il baissa l'arme et ne frappa point.
+
+--Puisque vous ne voulez pas me tuer, dit le cure, souriant a demi,
+soyez assez bon, monsieur, pour vouloir bien me rendre la liberte que
+vous m'avez ravie.
+
+X*** ouvrit la porte de son appartement, non sans quelque embarras, et
+le pretre, ne laissant paraitre aucune emotion, avec l'aisance d'un
+calme parfait, se retira en s'inclinant.
+
+Un an apres, jour pour jour, le triste heros de cette aventure
+revenait, a cheval, d'un village voisin. C'etait a la nuit tombante,
+et le voyageur humait avec delices la fraicheur du soir.
+
+Apres une absence de huit jours, il venait de regler quelques affaires
+et se hatait de rentrer au sein de sa famille. Le voyage jusque-la
+avait ete des plus heureux; tout a coup, arrive a un endroit ou la
+route decrit brusquement une courbe, le contact inattendu d'une
+branche qui s'inclinait isolement sur le chemin effraye le cheval.
+Un ecart aussi prompt qu'imprevu renverse le cavalier. Par une
+circonstance funeste, le pied de X**** demeure engage dans l'etrier
+et le tient suspendu aux flancs de sa monture, balayant de son front
+ensanglante le sable et les cailloux de la route.
+
+Non loin de la se trouvaient quelques, habitations, ca et la eparses.
+Aux cris de l'infortune, on accourt; mais, surexcite par le bruit
+qu'il entend et par la piqure incessante de l'eperon avec lequel il
+laboure lui-meme ses propres flancs, le cheval redouble de vitesse et
+traine a travers les champs le corps mutile de son maitre. On peut
+enfin l'arreter, mais X*** n'a deja plus le sentiment de sa propre
+existence. Ses vetements en lambeaux sont souilles de poussiere et de
+sang; son visage, horriblement defigure, laisse apercevoir au front
+une blessure large et profonde. Transporte sous le toit d'un pauvre
+paysan, il y recoit les soins les plus empresses, mais la nuit qu'il y
+passa fut une nuit d'angoisses et d'atroces douleurs.
+
+X*** n'etait qu'a 3 kilometres de chez lui, et le lendemain, sur
+l'assurance donnee par le medecin que le malade pouvait, sans trop de
+danger, a l'aide de certaines precautions, franchir cette distance,
+quelques amis le porterent sur une litiere, et apres bien des
+difficultes, parvinrent a le deposer mourant a son domicile.
+
+Malgre un repos absolu, malgre la rigoureuse observance de toutes les
+prescriptions de l'art, l'etat du malade devenait de plus en plus
+alarmant; il n'y avait meme plus d'autre lueur d'esperance que celle
+qui ne nous abandonne jamais, tant que l'objet de nos inquietudes ne
+nous est pas entierement ravi. Ses amis ne l'approchaient pas; sa
+femme elle-meme ne venait aupres de lui qu'a de rares intervalles.
+Elle etait loin de s'illusionner sur la gravite du mal, et quelques
+etincelles d'une foi non encore eteinte lui faisaient desirer pour
+son mari les secours de la religion; mais, partageant de ridicules
+prejuges, elle n'osait manifester ce desir. La difficulte s'aplanit de
+la maniere la plus inattendue, et par celui-la meme dont on pouvait le
+moins l'esperer.
+
+Dans le cours de sa maladie, X*** etait souvent en proie au delire,
+et souvent alors aussi on entendait s'echapper de ses levres un nom
+auquel se rattachaient pour lui de tristes souvenirs, un nom qu'il ne
+semblait cependant prononcer qu'avec respect. A ce nom se melaient
+encore des mots entrecoupes: Expiation!... Vengeance!... Et si le
+malade trouvait un peu de calme, si la raison succedait au delire,
+ce n'etait plus l'expression apparente du remords, mais celle du
+repentir, qu'articulait sa bouche.
+
+A l'un de ces moments heureux, mais rares, ou une amelioration
+sensible s'etait produite dans l'etat de X***, il fit venir sa femme
+aupres de lui, et apres quelque temps d'un secret entretien, celle-ci
+le quitta le front presque joyeux, comme si elle eut puise dans cet
+entretien meme une double esperance. Elle s'empressa donc de donner
+des ordres, qu'elle recommanda d'executer sans aucun retard.
+
+Un moment apres, le venerable cure que nos lecteurs connaissent deja,
+se rendait aux instances de Mme X*** et franchissait de nouveau, sans
+hesitation, le seuil d'une demeure ou il avait recu naguere un si
+cruel outrage.
+
+O religion sainte, voila tes oeuvres! Ce saint vieillard a tout
+oublie, tout pardonne, et il vient consoler et benir, il vient ouvrir
+le ciel a celui qui avait failli l'assassiner.
+
+Ce fut Mme X*** qui introduisit le pasteur aupres du moribond.
+
+A l'aspect de ces cheveux blancs, de ce front tout empreint d'une
+majeste simple et imposante, sous l'influence de ce regard toujours
+grave, toujours calme, toujours bienveillant, mille souvenirs
+surgirent spontanement dans l'ame de X***, et, soulevant la tete avec
+effort, il voulut s'incliner devant le noble vieillard.
+
+--Est-ce bien vous, monsieur, dit-il d'une voix faible, est-ce bien
+vous qui daignez venir jusqu'a moi?
+
+--Oui, c'est moi, dit le pretre avec bonte.
+
+--Je ne l'esperais pas, monsieur. Pouvais-je l'esperer apres l'outrage
+dont je me suis rendu coupable envers vous?
+
+Puis, apres un moment de silence:
+
+--Ah! monsieur l'abbe, dites-le-moi, venez-vous ici pour me pardonner
+ou pour me maudire?
+
+--Mon fils, le pretre ne maudit jamais, il ne sait que benir. Je vous
+benis et je vous pardonne!
+
+Mme X*** etait la. A ces dernieres paroles, son coeur s'emut, ses
+larmes coulerent, et, pour eviter d'augmenter par son emotion
+l'emotion du malade, elle quitta l'appartement avec discretion et
+prudence.
+
+Alors, son epoux tournant vers le pretre un regard ou se peignaient
+tour a tour et la reconnaissance et l'admiration:
+
+--Merci, monsieur, merci! Je mourrai maintenant moins malheureux,
+puisque j'ai obtenu un pardon que je n'osais meme pas implorer.
+
+--Ne parlons plus de moi, repondit le ministre du ciel; mon pardon
+n'est rien, mon ami, ou bien peu de chose; je vous en apporte un
+autre, autrement precieux, autrement desirable, celui de Dieu
+lui-meme. C'est lui qu'il faut aimer, lui qu'il faut benir. Voyez!
+jusque dans ses chatiments il se montre bon pere; c'est lui qui a
+fait naitre en vous mon souvenir, lui encore qui me conduit ici pour
+consoler votre souffrance. Que vos larmes montent jusqu'a lui, voici
+l'heure de la reconciliation!
+
+Et le pretre s'approcha bien pres du lit du mourant.
+
+Dieu seul entendit les aveux du coupable et les paroles consolatrices
+du pretre. Ce que nous savons, nous, c'est que les aveux de l'un
+furent souvent interrompus pas des sanglots, et que les paroles de
+l'autre furent accompagnees de douces larmes. Et quand ce secret
+entretien fut acheve, le vieillard s'inclina plus pres encore du
+penitent et deposa sur son front pale le baiser de la paix.
+
+Le lendemain, le vieux pretre revint aupres de son cher malade,
+portant dans ses mains le gage du salut, le sceau de la
+reconciliation. Le moribond, avec la piete d'un chretien, la foi vive
+d'un fidele, s'unit intimement au Seigneur, et, quelques heures
+apres, il expira dans les sentiments d'une esperance, d'une confiance
+illimitees, car il allait vers Dieu, accompagne par Dieu meme!
+
+(D'apres _Jules Ducot_.)
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+9.--LE REMEDE EST DUR, MAIS IL EST BON!...
+
+Quelques jours apres avoir termine sa station, un missionnaire recut
+la visite d'un capitaine, homme d'esprit, droit et honnete, qui entama
+la conversation sur les grandes verites chretiennes exposees dans les
+reunions precedentes. "J'ai bien la foi, dit cet officier; qui ne l'a
+pas? Il n'y a qu'un ignorant ou qu'un homme perverti qui soit de force
+a ne pas croire a l'eternite, a ne pas croire en Jesus-Christ et
+a nier la majeste de l'Eglise. Dieu merci! je n'en suis pas la.
+Cependant, j'ai dans l'esprit je ne sais quoi de vague, d'indefini qui
+m'empeche d'aller jusqu'a la pratique."
+
+Le bon missionnaire sourit, et, lui tendant la main: "Mon capitaine,
+lui dit-il, bien des gens sont travailles de cette maladie.
+Voulez-vous en guerir?--Eh! sans doute, repondit l'officier? Quel
+livre faut-il lire?--Aucun.--Et comment, alors, m'instruirai-je?--Rien
+n'est plus simple. Seulement, je crains bien que vous ne repoussiez le
+remede. Il est infaillible cependant.--Dites toujours. Peut-etre ne me
+fera-t-il pas si peur.--Eh bien! mettez-vous a genoux et sans hesiter,
+priez de tout votre coeur. Moi je vais me mettre a prier avec vous,
+et puis... je vous confesserai.--Me confesser! repliqua vivement
+l'officier tout surpris; mais c'est la precisement ce qui me parait
+inadmissible." Et il lanca cinq ou six phrases contre la confession.
+Le Pere ecouta tranquillement, puis lui dit: "Vous voyez bien que vous
+avez peur, j'en etais sur. Je vous aurais cru plus brave.--Mais je le
+suis.--Prouvez-le-moi donc, ici a genoux."
+
+En disant cela, il s'agenouilla le premier.... Apres un peu
+d'hesitation, le capitaine en fit autant. Le missionnaire recita a
+haute voix et du fond du coeur: _Notre Pere, Je vous salue, Marie,_
+et _Je crois en Dieu_; puis un acte de contrition. "Confessez-vous,
+mon fils, ajouta-t-il avec douceur et autorite. Dieu veut votre ame.
+Je vous pardonnerai tout en son nom." Le capitaine tout emu ne
+repondit rien. Le pretre se leva; l'officier resta a genoux. Dieu
+soit beni! dit le missionnaire. Et il s'assit pres du militaire,
+l'encourageant si bien que son pauvre coeur ferme s'ouvrit a la
+grace de Dieu et que, quelques minutes apres, l'absolution
+sacramentelle avait rendu a sa belle ame sa purete premiere.
+
+L'officier resta longtemps a genoux... il pleurait. Quand il
+se releva, il se jeta dans les bras du Pere. "Oh! quel remede!
+s'ecria-t-il. Qu'il est dur, mais qu'il est bon! Comme je vois clair
+a present! je n'ai plus de doutes; je crois tout; je suis le plus
+heureux homme du monde!"
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+10.--LE BANC DE FAMILLE.
+
+Vers dix-huit ans, rapporte le heros de cette histoire, je perdis mon
+pere et ma mere a quelques mois de distance, et en les perdant, je
+perdis tout. Un an ne s'etait pas ecoule que ma foi et mes moeurs
+avaient fait naufrage. Les moeurs d'abord, la foi ensuite. C'est
+toujours ainsi que les choses se passent. Je devins voltairien, impie,
+materialiste; enfin, comme vous dites aujourd'hui, libre-penseur.
+Pousse par une logique satanique, je conformai mes actes a mes
+nouvelles opinions. Moi, le fils d'une famille de saints, je ne mis
+plus les pieds a l'eglise ni a Paques, ni a Noel, ni a l'occasion d'un
+enterrement ou d'un mariage. Cette conduite fut justifiee a l'aide de
+propos impies et blasphematoires qui scandaliserent toute la paroisse.
+Le vieux cure qui m'avait fait faire ma premiere communion, m'ayant
+ecrit pour me demander si je voulais garder a l'eglise mon banc de
+famille, je ne daignai pas lui repondre et je cessai de le saluer.
+
+Dix-huit ans s'ecoulerent; dix-huit ans que je voudrais effacer de mon
+existence au prix du temps que j'ai encore a passer sur la terre.
+Un trait vous dira quel homme j'etais. Un jour de Paques, fatigue
+d'entendre les cloches chanter a toutes volees dans leur langage
+l'_Alleluia_, exaspere de voir les chemins couverts d'hommes et de
+femmes en habits de fete se rendant a l'eglise, je saisis une cognee
+de bucheron et j'allai attaquer par le pied un chene situe dans une de
+mes prairies qui bordait la route. Je voulais protester contre les
+superstitions populaires!...
+
+Deux ans apres ce bel exploit, par un jour brulant d'ete, une tempete
+epouvantable s'abat sur le bourg de Saint-Maurice-les-Etangs. Une
+famille, composee du pere, de la mere et des trois enfants fut tuee
+par la foudre.
+
+Toute la paroisse se leva comme un seul homme et accompagna ces cinq
+cercueils a l'eglise et au cimetiere. Je suivis la foule. L'impiete
+n'est pas toujours de saison. On m'aurait, ce jour-la, jete des
+pierres, si je m'etais abstenu d'assister aux funerailles, ou si, en y
+allant, j'avais affecte de ne pas entrer dans l'eglise. J'entrai donc
+et je fis comme les autres.
+
+Il y avait pres de dix-huit ans que je n'avais mis le pied dans la
+maison de Dieu; aussi etais-je embarrasse de ma personne au milieu
+de la foule qui remplissait, ce jour-la, l'eglise. Pendant que je
+cherchais un coin pour m'y cacher, le sacristain vint a moi et me fit
+signe de le suivre. Je le suivis machinalement, me demandant ce que ce
+bonhomme me voulait. Quelle ne fut pas ma surprise, lorsqu'il m'ouvrit
+le vieux banc de ma famille, toujours a sa place et toujours inoccupe,
+comme si j'avais continue a payer a la fabrique la taxe annuelle!
+
+Je n'etais pas a la fin de mes etonnements.
+
+Le sacristain revint au bout de quelques minutes, apportant une petite
+clef rouillee. Il me la remit en disant:
+
+--Voici votre clef.
+
+Je me rappelai alors qu'il y avait dans notre banc un petit coffret
+scelle, moitie dans le bois, moitie dans la pierre, ou ma pieuse mere
+mettait ses livres de prieres.
+
+Le coffret, lui aussi, etait a sa place; je le reconnus, je reconnus
+la clef. J'ouvris, pousse comme par une force surnaturelle. Quelle ne
+fut pas mon emotion, en trouvant dans le coffret des livres dont ma
+mere se servait et ou elle m'avait fait lire souvent de si belles
+prieres! Ils etaient la, a peine deteriores par le temps et
+l'humidite, le _Formulaire de prieres_, l'_Ange conducteur_,
+l'_Imitation de Jesus-Christ_...
+
+Ma presence dans l'eglise et dans le banc de ma famille eut fait
+sensation en d'autres circonstances. Grace a la foule et a ces
+funerailles extraordinaires, elle passa inapercue. Je pus, non pas
+prier,--je ne savais plus le faire,--mais rever et reflechir comme si
+j'avais ete seul. Ayant ouvert l'_Imitation_ pour me donner une
+contenance, j'y trouvai une feuille de papier detachee, jaunie par le
+temps et le contact des doigts. Elle contenait une priere ecrite de la
+main de ma mere. La voici:
+
+"Oh! mon Dieu! ne me punissez pas de ce que je n'ai pas assez de foi
+pour souhaiter, comme la mere de saint Louis, de voir mon fils mort
+plutot que souille d'un seul peche mortel! Pardonnez a ma faiblesse.
+Conservez la vie et la sante de mon enfant. Gardez-le du malheur de
+vous offenser. Mais si jamais il s'egarait du chemin de la foi et de
+la vertu, ramenez-l'y doucement et misericordieusement comme vous
+ramenates l'enfant prodigue a son pere!"
+
+Vous devinez mon emotion. Des larmes, que mon orgueil s'efforcait de
+retenir, coulerent abondamment. Dire que je fus converti ce jour-la,
+serait trop dire. On ne brise pas aussi promptement avec dix-huit ans
+d'impiete. Mais si je ne fus pas converti, je fus touche et ebranle.
+Des le jour meme, j'allai remercier le venerable cure de Saint-Maurice
+de m'avoir conserve mon banc de famille. Il me fallut insister pour
+rembourser a l'excellent homme les dix-huit annuites qu'il avait
+avancees pour moi au tresorier de la fabrique.
+
+"Voyez-vous? me dit-il, bon sang ne peut pas toujours mentir. On n'est
+pas impunement le rejeton d'une famille de saints. Je le savais,
+moi, qu'un jour ou l'autre vous viendriez occuper le vieux banc des
+Chauvigny.
+
+Il ajouta, en me prenant les deux mains et en me les pressant:
+
+--Je vous en prie, mon cher enfant, puisque vous etes alle a l'eglise,
+retournez-y. Vous consolerez les dernieres annees d'un vieux pretre
+qui honorait et aimait vos parents, et qui en fut estime et aime."
+
+Que vous dirai-je de plus? J'allai a la messe le dimanche suivant. La
+grace de Dieu fit le reste.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+11.--LA LETTRE D'UNE MERE.
+
+Un des premiers malades que je visitai a mes debuts, disait un medecin
+chretien, ce fut un jeune homme d'environ trente-cinq ans, que le
+desordre avait prematurement conduit aux portes de la mort. Je
+m'attachai a ce malheureux, et, ne pouvant le sauver, j'essayai
+d'adoucir ses souffrances. Froid, silencieux, strictement poli, mon
+malade acceptait mes remedes et mes soins sans croire beaucoup a
+leur efficacite. Il aurait voulu dormir toujours et ne cessait de me
+demander de l'opium.
+
+Je rencontrai dans l'escalier de la maison un vieux pretre qui me dit:
+
+--Monsieur, j'ai entendu dire que vous etiez chretien; rendez donc a
+ce malheureux jeune homme un service: dites-lui quelques mots de Dieu.
+Je lui ai fait, sans resultat, plusieurs visites. Il m'accueille
+poliment, mais c'est tout. Je suis sur qu'une parole de vous ferait
+plus d'effet que toutes mes exhortations.
+
+Je promis d'essayer.
+
+Le lendemain, je m'efforcai de faire causer mon malade et, comme il
+s'y pretait d'assez bonne grace, j'amenai la conversation sur le
+terrain religieux; le jeune homme s'en apercut et me dit d'un ton
+ferme:
+
+--Je vous en prie, monsieur, ne me parlez pas de religion; je n'y
+crois pas.
+
+--Vous croyez au moins a l'existence de l'ame?
+
+--Je crois a l'opium, dit-il en souriant, et au sommeil.
+
+Et il prit la position d'un homme qui essaie de dormir.
+
+A quelques jours de la, je fis une seconde tentative, qui tourna plus
+mal encore que la premiere.
+
+--Ecoutez, docteur, me dit le malade, j'ai etudie un peu de
+philosophie, et j'en sais assez pour ne pas croire a l'existence de
+l'ame.
+
+Et il se mit a developper quelques-uns des arguments de l'ecole
+materialiste.
+
+Ces erreurs, qui m'auraient choque dans la bouche d'un professeur
+eloquent, me parurent, dans cette mansarde et sur les levres de ce
+mourant, revoltantes et monstrueuses. Je sortis navre.
+
+Cependant nous continuions, le vieux pretre et moi, a soigner, sans
+plus de succes l'un que l'autre, le corps et l'ame de ce malade.
+Le corps marchait a grands pas au tombeau. L'ame s'en allait a la
+perdition eternelle.
+
+Un jour que je posais a ce jeune homme une ventouse, j'eus besoin d'un
+morceau de papier; j'apercus une espece de lettre posee a cote de son
+chevet, je la pris et j'allais m'en servir lorsque le jeune homme me
+saisit brusquement la main et m'arracha la lettre. Un peu surpris, je
+dechirai une feuille a un vieux livre et je fis mon operation.
+
+Le soir du meme jour, je retournai voir mon client qui baissait de
+plus en plus. Je l'apercus tenant a la main et s'efforcant de lire la
+lettre que j'avais voulu bruler le matin.
+
+--Docteur, me dit-il, voici la derniere lettre que ma mere m'a ecrite;
+il y a un an qu'elle ne me quitte pas et je l'ai lue plus de cent
+fois; je voudrais la relire avant de mourir; mes mains tremblent et ma
+vue s'obscurcit: soyez bon jusqu'a la fin, lisez-moi tout haut cette
+lettre.
+
+Je pris la lettre et j'en commencai la lecture. Non! jamais, depuis,
+je n'ai rien lu d'aussi tendre et d'aussi touchant. C'etait Monique
+ecrivant a Augustin. J'avais beau etre medecin, je n'avais que
+vingt-six ans et je venais de perdre la meilleure des meres: les
+sanglots etouffaient ma voix; je sentais des larmes venir a ma
+paupiere.
+
+Je regardai le malade: il pleurait silencieusement; mes larmes se
+melerent aux siennes.
+
+Tout a coup je me levai et m'ecriai: "Malheureux! pouvez-vous croire
+que celle qui a ecrit une semblable lettre n'avait pas une ame?"
+
+Il garda le silence et ses larmes coulerent plus abondamment. Le
+lendemain, il fit appeler le vieux pretre et eut avec lui un long
+entretien. Le surlendemain, j'appris qu'il avait recu les sacrements.
+
+Il vecut encore une semaine. Sa froideur polie n'etait qu'un masque
+cachant un coeur egare sans doute, mais bon et genereux. Il mourut
+entre les bras du vieux pretre et les miens, couvrant de baisers les
+pieds du crucifix et la lettre de sa mere.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+12.--UNE PREMIERE COMMUNION A QUATRE-VINGTS ANS
+
+C'etait en juillet 1875. Dans un petit village du canton de Castillon,
+diocese de Bordeaux, vivait un pauvre vieux menage octogenaire. Le
+mari etait un impie, connu pour tel dans le pays; il n'allait pas
+meme a la messe le dimanche. Helas! il n'avait pas fait sa premiere
+communion. La bonne femme, au contraire, avait toujours ete
+chretienne, et, avec l'age, elle etait devenue tres pieuse.
+
+Bien des fois elle avait essaye de faire entendre raison a son mari,
+qui l'aimait beaucoup; mais des qu'elle abordait le chapitre de la
+confession et de la communion, elle etait invariablement repoussee.
+
+Un jour elle tomba malade. Le medecin constata bientot la gravite du
+mal, et engagea la bonne vieille a mettre ordre a ses affaires. Elle
+n'eut pas de peine a se resigner, mais son pauvre mari etait comme
+atterre par la perspective de la separation. Il etait a moitie
+paralyse et cloue, a l'autre bout de la chambre, dans un grand
+fauteuil, regrettant tout haut de ne pouvoir donner a la chere malade
+les soins que reclamait son etat.
+
+La bonne femme etait, elle aussi, tres desolee, mais pour un motif
+tout autre: elle pleurait et priait, profondement attristee de laisser
+derriere elle, non converti et dans un aussi pitoyable etat de
+conscience, celui qui avait ete le compagnon de fa vie pendant de si
+longues annees. Au moment de recevoir les sacrements, elle tenta une
+derniere fois, mais en vain, de ramener son mari au bon Dieu.
+
+Cependant celui-ci suivait avec angoisse les progres du mal Quand il
+crut que les derniers moments approchaient, il appela deux voisins
+et leur dit en sanglotant: "Mes amis, portez-moi aupres de ma pauvre
+femme pour que je l'embrasse avant sa mort et pour que je lui dise
+adieu." Le lit ou gisait la moribonde etait un de ces grands lits
+d'autrefois, qui avancent dans la chambre et que l'on peut aborder des
+deux cotes. En voyant approcher son mari, la femme reunit ses forces
+et se tourne de l'autre cote. On porte le vieil infirme de ce cote-la;
+au grand etonnement de tous, la femme se retourne, en disant: "A quoi
+bon nous embrasser et nous dire adieu, si nous devons ne pas nous
+revoir dans l'eternite?"
+
+Le vieil incredule n'y tient plus. Il fond en larmes. "Si! si! ma
+chere femme, s'ecrie-t-il, nous nous reverrons, je te le promets! Je
+vais appeler M. le cure tout de suite, et je me confesserai. N'aie pas
+peur; je ne veux pas etre separe de toi pour toujours. Moi aussi, je
+vais servir le bon Dieu. Prie-le qu'il me pardonne."
+
+On etait en pleine nuit, et il etait trop tard pour faire venir
+immediatement le pretre. Mais, des le matin, on courut au presbytere.
+"Venez, vite, monsieur le Cure!--Comment! repond celui-ci, elle n'est
+pas morte?--Ce n'est pas pour elle, mais pour son mari, qui vous
+reclame pour se confesser tout de suite."
+
+Le cure accourt. Deja froide et sans mouvement, la bonne femme vivait
+encore et avait sa pleine connaissance. Elle regardait fixement son
+mari, a l'autre bout de la chambre. En voyant entrer le cure, un
+eclair de joie brilla dans ses yeux eteints, et, d'une voix mourante,
+elle murmura: "Je ne voudrais pas m'en aller avant de le voir
+converti."
+
+Le cure s'assied aupres du vieux mari; la confession commence; et, au
+premier signe de croix, l'heureuse femme rend le dernier soupir...
+
+Huit jours apres, a la messe du second service funebre celebre pour sa
+femme, le pauvre vieillard converti faisait sa premiere communion, a
+la grande edification de toute la paroisse.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+13.--LA SOUPAPE.
+
+Une actrice de Geneve avait une petite fille de onze ou douze ans.
+La mere, tout oublieuse qu'elle etait pour elle-meme de ses devoirs
+religieux, se souvint cependant qu'elle etait catholique et voulut que
+son enfant fit et fit bien sa premiere communion. Elle la conduisit
+en consequence chez l'abbe Mermillod[5], l'un des pretres les plus
+intelligents et les plus charitables de la ville, et le pria de
+vouloir bien instruire et preparer sa petite fille. Le pretre la recut
+avec une bonte qui lui fit une vive impression, et il fut convenu que
+sous peu de jours commenceraient les lecons de catechisme en presence
+de la Mere.
+
+[Note 5: Devenu depuis eveque et cardinal.]
+
+Quelques jours apres cette premiere entrevue, l'abbe Mermillod,
+revenant de la visite d'un pauvre malade, passa dans le quartier et
+dans la rue ou demeurait sa petite eleve. Il sonna a cette porte peu
+habituee a des visites de ce genre, et une servante vint ouvrir.
+Le pretre se nomma, et la servante le pria d'entrer, disant que sa
+maitresse avait donne ordre d'introduire M. l'abbe toutes les fois
+qu'il se presenterait.
+
+Cette bonne fille avait pris la chose a la lettre; elle conduisit
+l'abbe Mermillod aupres de la dame, laquelle etait a table avec une
+douzaine de convives, tous acteurs ou actrices, faisant bombance. Le
+pauvre abbe se trouva fort attrape et les convives aussi. Il voulut se
+retirer, s'excusa de la malencontreuse obeissance de la servante;
+mais la maitresse de la maison insista si fort pour qu'il voulut bien
+demeurer un peu, et elle lui dit, au nom de toute l'assistance, des
+paroles si honnetes, que force lui fut de demeurer et de prendre un
+siege. La petite fille etait a table aupres de sa mere et a cote d'une
+autre actrice qui paraissait avoir a peine vingt-trois ou vingt-quatre
+ans.
+
+L'abbe Mermillod, homme de coeur et d'esprit, n'etait pas de ceux qui
+ont peur des pecheurs. Il comprit qu'a cette table, au milieu de
+cette etrange compagnie, il y avait a faire quelque bien et que la
+Providence ne l'avait pas amene sans motif en pareil lieu. Il repondit
+donc le plus poliment qu'il put aux avances dont il fut l'objet, et il
+se gagna bientot la sympathie des convives.
+
+Ne sachant de quoi parler, il entra en conversation avec la petite
+fille, et lui demanda si elle se preparait a bien faire sa premiere
+communion. "Oui, monsieur, de tout mon coeur, dit l'enfant. Mais voici
+une, ajouta-t-elle en designant sa voisine, voici une dame qui aurait
+a vous dire quelque chose et qui n'ose pas." L'actrice rougit, et
+avoua avec un peu d'embarras qu'elle desirait beaucoup donner a la
+petite sa robe blanche de premiere communion.
+
+"C'est la une bonne et aimable pensee, reprit l'abbe; mais il y
+aurait, Madame, quelque chose de mieux encore, ce serait d'imiter
+cette bonne enfant et de remplir comme elle vos devoirs religieux."
+La pauvre actrice rougit de plus belle. "Cela m'est malheureusement
+impossible, dit-elle; ma profession est mon seul gagne-pain et elle
+m'interdit la pratique de la religion; et puis je n'ai pas fait ma
+premiere communion. Maintenant je suis trop agee.--On n'est jamais
+trop age pour revenir a Dieu, repondit doucement le bon pretre; et
+a votre age, Madame, il n'est jamais impossible de quitter une
+profession pour en prendre une autre plus chretienne et meilleure."
+
+"Ma foi, M. l'abbe a raison, dit un acteur en riant, et vous devriez
+bien vous confesser." L'actrice ne repondit rien, et la conversation
+devint bientot generale; on interrogeait le pretre sur la confession,
+sur la position des acteurs et actrices vis-a-vis de l'Eglise; de part
+et d'autre on ripostait vivement, mais sans aucune aigreur.
+
+Le diner fini, on se leva de table; les fenetres de la salle donnaient
+sur un magnifique lac. Un bateau a vapeur vint a passer. "Tenez,
+messieurs, dit l'abbe Mermillod, voici qui va vous faire parfaitement
+comprendre a quoi sert la confession. Vous voyez ce bateau a vapeur.
+Une force puissante fait mouvoir sa machine et le fait avancer
+rapidement; mais cette force elle-meme est un danger, un principe
+certain d'explosion et de destruction sans ce que l'on nomme la
+_soupape de surete_. Par cette soupape s'exhale le trop-plein de la
+vapeur, et le bateau et les voyageurs sont en surete. Ainsi en est-il
+de nous tous. Nous avons en nous des forces puissantes qui sont nos
+passions; a ces forces, a ces passions il faut une _soupape_, une
+ouverture sans laquelle nous sommes perdus. Eh bien! cette soupape,
+c'est la confession, c'est la confidence sainte et pure que Dieu nous
+a donnee comme le soulagement de nos coeurs, comme la consolation et
+la purification de nos consciences. Aussi remarque-t-on dans les pays
+protestants ou infideles, ou la confession est meconnue, beaucoup plus
+d'alienations mentales, beaucoup plus de suicides, beaucoup plus
+d'accidents moraux, que dans les pays ou l'on se confesse." Et l'abbe
+developpa cette these avec autant de force que de science, en
+l'appuyant de nombreux exemples.
+
+Il prit enfin conge de la compagnie, qu'il laissa toute charmee de
+son esprit et de sa bonte. La jeune actrice le reconduisit jusqu'a
+la porte. "Suivez donc M. l'abbe jusqu'a l'eglise, lui dit un des
+acteurs, et allez vous confesser tout de suite. Cela vous fera du
+bien.--Je ne dis pas non, reprit serieusement la jeune femme, et je ne
+vois pas qu'est-ce qui m'en empecherait." Et sortant avec le pretre,
+elle l'accompagna jusqu'a la porte d'entree. Se trouvant seule avec
+lui: "Monsieur, s'ecria-t-elle d'une voix tout etouffee de sanglots,
+Monsieur, vous m'avez sauvee! C'est la Providence qui vous a envoye
+pour moi dans cette maison. J'etais desesperee; ce soir, j'avais forme
+la resolution de me jeter dans le lac et d'en finir avec les douleurs
+de la vie; il y a quelques jours j'ai ete sifflee sur la scene et je
+ne veux plus y reparaitre. Je n'avais plus de ressource, plus d'amis
+sur la terre, je voulais me tuer. Maintenant je veux me confesser, je
+veux me confesser tout de suite!"
+
+Le pretre calma avec douceur cette pauvre femme, l'encouragea dans son
+bon propos. Il ajouta quelques conseils chretiens aux paroles qu'il
+avait dites pour tout le monde, et la jeune femme prit une heure pour
+se rendre le lendemain au confessionnal.
+
+Grace a une energique volonte, elle a quitte le theatre, et est
+devenue une bonne et fervente chretienne.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+14.--UNE MEPRISE QUI PORTE BONHEUR.
+
+Un soir de l'annee 1855, apres une laborieuse journee, l'abbe
+Baron[6], alors vicaire a Douai, etait rentre dans sa modeste demeure
+et se reposait de ses travaux apostoliques en recitant l'Office divin.
+On vint frapper a sa porte; il ouvrit, et une petite fille se presenta
+devant lui, le priant de passer, le plus tot qu'il lui serait
+possible, chez une pauvre dame qui se mourait et qui demeurait rue
+***, n deg. 28. Le bon abbe voulut interrompre sa priere et se rendre
+aussitot avec l'enfant a l'adresse indiquee; mais la petite messagere
+lui dit que la chose n'etait pas urgente a ce point, et qu'on lui
+demandait seulement de ne pas remettre sa visite au lendemain, de
+peur d'accident. Le pretre prit donc l'adresse de la malade et dit a
+l'enfant de le preceder et d'annoncer sa visite tres prochaine.
+
+[Note 6: C'est celui qui s'est immortalise a la guerre de 1870,
+par son devouement heroique et les services eminents qu'il a rendus a
+l'armee francaise.]
+
+Quand il eut termine la recitation de son Office, le pieux abbe se mit
+en route, sans faire attention seulement qu'il pleuvait a verse et que
+le froid etait vif. Il s'agissait de sauver une ame, de consoler une
+douleur; qu'est-ce que le froid et la pluie devant un but pareil?
+Arrive dans la rue indiquee par l'enfant, le pretre entra au n deg. 18,
+convaincu que c'etait bien la le numero qu'on lui avait donne. La
+maison etait pauvre; il n'y avait pas de concierge. Le pretre monta
+l'escalier a tatons et frappa a la premiere porte qu'il trouva sous sa
+main. Un homme vint lui ouvrir et, apercevant l'habit ecclesiastique,
+entra dans une brutale colere, repondit par trois ou quatre injures a
+la demande polie du charitable pretre, qui s'informait si ce n'etait
+point ici la chambre de la pauvre femme malade, et enfin lui ferma la
+porte au nez.
+
+Patient et doux comme le divin Maitre, le pretre frappa a la porte
+suivante, ou il ne fut guere mieux accueilli.
+
+Il monta au second etage, un petit garcon etait dans le corridor. "Mon
+enfant, lui dit le bon pretre, pourrais-tu m'indiquer la chambre d'une
+pauvre dame qui demeure dans cette maison et qui est bien malade. Elle
+s'appelle madame Gerard.--Il y a bien a la porte la-bas au bout du
+corridor une pauvre dame tres malade, monsieur le Cure; papa disait
+meme qu'elle ne passerait pas la nuit; mais il me semble qu'elle ne
+s'appelle pas comme vous dites.--Le nom importe peu. Fais-moi le
+plaisir de me conduire a sa porte." Et l'enfant le conduisit.
+
+L'abbe ouvrit la porte, entra dans la chambre. Aupres d'un lit ou
+etait en effet une femme malade a l'agonie, etait assis un homme d'une
+cinquantaine d'annees, qui se leva et parut fort etonne a la vue d'un
+pretre. Celui-ci le salua avec affabilite et lui demanda comment
+allait sa pauvre femme; "car c'est sans doute votre femme,
+ajouta-t-il, et vous etes monsieur Gerard?...--Moi? repondit
+brusquement le maitre de la chambre; point du tout. Qui vous a dit
+de venir ici et de vous meler de nos affaires?--Mais on vient de
+m'envoyer chercher, repartit le pretre fort etonne. On m'a dit qu'une
+pauvre dame Gerard, malade a l'extremite, m'envoyait querir pour
+recevoir les derniers secours de la religion. Si je me suis mepris de
+rue, ou de maison, ou de chambre, il me semble du moins que la pauvre
+dame que voici n'a pas moins besoin de mon saint ministere. C'est
+le bon Dieu, sans doute, qui m'a conduit ici et qui a permis cette
+meprise."
+
+"Oh! oui, Monsieur! murmura d'une voix affaiblie la pauvre mourante,
+c'est Dieu qui vous a conduit ici.--Point du tout, dit le mari avec
+emportement. Voici plus de dix ans qu'un pretre n'a mis les pieds chez
+moi, et vous ne confesserez pas ma femme; elle est a moi, melez-vous
+de vos affaires!--Vous vous trompez fort, Monsieur, dit le pretre avec
+douceur et fermete. Votre femme est a Dieu avant d'etre a vous, et
+vous n'avez pas le droit de disposer de son ame. Si votre femme veut
+se confesser, je la confesserai; et mon devoir est de ne l'abandonner
+que si, de sa propre volonte, elle refuse mon ministere."
+
+Et s'approchant de la malade: "Madame, lui dit-il, desirez-vous vous
+reconcilier avec Dieu et mourir chretiennement?" La pauvre femme leva
+les mains au ciel et se mit a pleurer de joie. "C'est le bon Dieu
+qui a tout fait, dit-elle. Depuis plusieurs jours je prie mon mari
+d'appeler un pretre, et il m'a toujours refuse. Je veux me reconcilier
+avec le bon Dieu, qui a eu pitie de moi.--Vous l'entendez, Monsieur?
+dit le pretre en se tournant vers le mari: veuillez pour quelques
+moments me laisser seul avec cette pauvre dame."--Et ces paroles
+furent prononcees avec tant de fermete et de resolution, qu'il fut
+comme force de se retirer; ce qu'il fit en grommelant.
+
+"Voici, Monsieur, ce qui m'a sauvee," dit en pleurant la mourante. Et
+montrant au pretre un chapelet suspendu aupres de son lit: "J'ai eu
+la faiblesse de craindre mon mari plus que Dieu, et pour eviter des
+scenes, j'ai depuis dix ou onze ans abandonne la pratique de mes
+devoirs religieux; mais je n'ai jamais cesse de me recommander a la
+bonne sainte Vierge. Tous les jours, ou a peu pres, j'ai dit un bout
+de mon chapelet, et j'ai toujours conserve l'amour de la sainte Mere
+de Dieu. C'est elle, Monsieur l'abbe, qui vous amene a moi; c'est
+elle qui sauve ma pauvre ame!..." Profondement touche de cette
+scene attendrissante, le bon pretre consola la malade, l'aida a se
+confesser, lui donna l'absolution de ses peches, et lui dit, en la
+quittant, de se preparer de son mieux a recevoir le saint Viatique et
+l'Extreme-Onction, qu'il allait chercher a la paroisse voisine.
+
+En sortant, il voulut serrer la main du mari qui la retira, et qui
+rentra fort mecontent aupres de son heureuse femme.
+
+L'abbe avait regarde dans son calepin l'adresse de la malade, pour
+laquelle on etait venu le chercher, et il avait vu qu'au lieu du n deg.
+18, c'etait le n deg. 28 qui lui avait ete indique. Tout en benissant le
+bon Dieu de son erreur bienheureuse, il se hata d'aller a ce n deg. 28,
+ou il trouva en effet la malade qui l'attendait. Il la confessa a son
+tour, puis, sans perdre de temps, il alla reveiller le sacristain de
+la paroisse; et prenant le Saint-Sacrement avec les saintes huiles, il
+revint aupres de ses deux malades; mais quand il entra a son cher n deg.
+18, sa penitente venait d'expirer--Elle avait eu dans l'absolution
+sacramentelle le pardon de ses peches, et la ferveur de sa bonne
+volonte avait sans doute supplee aux yeux du Dieu de misericorde aux
+autres secours que le pretre lui apportait.
+
+Rempli de foi et de reconnaissance envers la sainte Vierge, refuge
+des pecheurs, consolatrice des affliges, le ministre de Dieu termina
+aupres de l'autre malade ce qu'il avait a faire; et c'est lui-meme qui
+a donne tous les details de cette touchante aventure. Elle montre une
+fois de plus quels tresors de benediction sont renfermes dans la piete
+envers Marie, et combien Jesus est misericordieux pour ceux qui aiment
+sa Mere.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+15.--HEROISME D'EN JEUNE NEOPHYTE.
+
+Dans un emouvant recit, le P. Hermann a raconte le bapteme et la
+conversion d'un de ses neveux, ne comme lui dans la religion juive.
+Rien de plus edifiant que cette histoire, dont les details semblent
+nous reporter aux premiers temps du christianisme.
+
+Il y a quelques annees, dit-il, un enfant, alors age de sept ans, vint
+avec son pere et sa mere, tous les deux juifs comme lui, me visiter au
+monastere des Carmes, pres de la ville d'Agen. C'etait a l'epoque des
+belles processions de la Fete-Dieu. On avait inspire a cet enfant une
+profonde horreur pour notre divin Crucifie: cependant la grace, se
+repandant avec profusion du fond de l'ostensoir ou Jesus daigne se
+cacher pour notre bonheur, se rendit victorieuse de cette ame si
+naive, si inaccoutumee a nos mysteres; elle attira ce jeune coeur a
+son amour avec une si forte vehemence et une si forte douceur que
+l'enfant crut a la presence reelle de Jesus-Christ dans le sacrement
+de son amour avant de connaitre aucune autre des verites de notre
+divine religion. Aussi, a force de prieres et de supplications,
+obtint-il l'insigne faveur de pouvoir revetir les ornements d'un
+de ces enfants de choeur qui, pendant les processions du Tres
+Saint-Sacrement, repandent des fleurs sous les pas de Jesus-Hostie.
+
+Ravi de joies et de consolations celestes, apres avoir rempli cette
+angelique fonction, il courut a son pere: "O mon pere! dit-il, quel
+bonheur! Je viens de jeter des fleurs au bon Dieu." Dans la bouche de
+ce petit enfant juif, c'etait toute une profession de foi nouvelle...
+Le pere, redoutant qu'on ne fit changer de religion a ce fils unique
+sur lequel reposait toute son affection, le surveilla dorenavant et
+voulut repartir avec lui pour Paris, lieu de sa residence. Mais, avant
+le depart, un trait, parti du coeur de la divine Eucharistie, avait
+frappe, penetre, presque renverse la jeune mere, l'avait rendue
+chretienne et, dans le plus profond mystere d'une nuit silencieuse,
+celle-ci avait recu le bapteme et l'Eucharistie des mains sacerdotales
+de son propre frere[7]. Le jour suivant, l'Eveque lui donnait le
+sacrement de confirmation. Rien n'avait transpire de ce pieux secret
+et la famille se remit en route pour Paris, sans se douter qu'il y eut
+une chretienne dans son sein.
+
+[Note 7: Le R. P. Hermann, qui raconte ce fait.]
+
+Le jeune Georges--c'est le nom de l'enfant--ne put oublier les saintes
+impressions que son ame avait puisees dans ces fetes chretiennes; il
+en parla souvent a sa mere, il la questionna, et celle-ci, heureuse de
+voir germer dans cette chere ame la semence de lumiere que la grace
+y avait jetee, ne se fit pas prier pour developper dans son esprit,
+avide de s'eclairer, la connaissance de ce Dieu d'amour, de ce doux
+Jesus qui a voulu naitre d'une fille de Jacob et se faire homme pour
+sauver les brebis d'Israel...
+
+Des ce moment, en effet, sa jeune intelligence et son coeur ardent
+n'etaient plus occupes que de la pensee et du souvenir de la divine
+Hostie qui avait blesse d'amour son pauvre coeur, et chaque soir,
+apres s'etre assure que son pere etait endormi, il rouvrait les
+yeux, il se mettait a prier longtemps le doux Enfant Jesus et a bien
+apprendre son catechisme. "O mon Jesus! disait-il, quand donc mon
+jeune finira-t-il? quand donc pourrai-je vous recevoir dans la sainte
+Communion et vous presser sur mon coeur!" Ce qui le preoccupait
+vivement, c'etait le changement qu'il avait remarque dans sa mere
+depuis ce voyage dans le Midi; il lui voyait d'autres habitudes,
+d'autres demarches, des principes et des gouts plus severes, et un
+jour il lui dit: "Mere, si vous ne m'assurez que vous n'etes pas
+baptisee, je le croirai." La mere, embarrassee, ne sut que repondre.
+"Ah! maman, reprit-il, je le vois bien, vous etes deja chretienne et
+j'espere que le bon Jesus me reunira bientot a vous et que nous ferons
+ensemble notre premiere communion..." La mere, tressaillant d'une
+emotion melee de joie et de crainte, osa avouer a son fils qu'elle
+recevait son Sauveur presque chaque matin... Alors l'enfant se mit a
+pleurer a chaudes larmes, a sangloter, a se jeter au cou de sa mere:
+"Oh! pourquoi ne m'avez-vous pas attendu? Au moins permettez-moi de me
+tenir tout pres de vous quand Jesus sera dans votre coeur, afin que
+je puisse embrasser avec respect ce divin Enfant si aimable... O mere
+bien-aimee, je vous en supplie, la prochaine fois, gardez-moi quelque
+chose de votre communion; une mere partage volontiers avec son enfant
+sa nourriture.." Et le jeune enfant se rapprochait alors de sa mere et
+baisait avec respect ses vetements. Ce desir dura quatre annees tout
+entieres. Dire les sacrifices, les efforts que dut faire ce pauvre
+enfant pour concilier l'obeissance qu'il devait a son pere avec sa
+foi vive, sa preoccupation unique de devenir chretien, d'apprendre a
+connaitre, a aimer, a servir Jesus-Christ, serait chose impossible. Ce
+fut un long martyre...
+
+A onze ans, Georges assiste a la solennite d'une premiere communion
+dans sa paroisse. Il connait Jesus, il aime Jesus, il ne desire que
+Jesus!... son petit coeur est tout brulant de soif pour Jesus. Il voit
+tous ses compagnons d'enfance, ses amis, s'approcher legitimement de
+la table sainte, et lui, il doit se cacher dans un coin obscur de
+l'eglise, devorant ses larmes, lancant a tous ces heureux enfants des
+regards d'une inconsolable et sainte jalousie!...
+
+Quelques mois apres cette fete de sa paroisse, la mere m'ecrivait
+qu'elle ne pouvait resister aux larmes de son fils qui menacait
+d'aller demander le bapteme au premier pretre qu'il pourrait attendrir
+sur son sort. On pesa murement toutes les difficultes de sa position
+vis-a-vis d'un pere cheri, mais pour qui l'heure de la foi en
+Jesus-Christ n'avait pas encore sonne et qui s'armait de toute son
+autorite pour empecher son fils de devenir chretien.
+
+L'amour de Jesus-Christ fut le plus fort, et il fut decide que je
+viendrais en secret a Paris. Il fallait le voir, cet enfant, lorsqu'il
+entra dans la chapelle, conduit par sa mere! Celle-ci tremblait d'etre
+surprise dans cette pieuse soustraction a la surveillance paternelle.
+
+Avec quelle piete le petit Georges se mettait a genoux, calme,
+heureux, fort de sa resolution, le visage rayonnant d'une sainte
+allegresse!--Que demandez-vous, mon enfant? lui dis-je alors.--Le
+bapteme.--Mais savez-vous bien que demain, peut-etre, on voudra vous
+contraindre a entrer dans la synagogue, afin de participer a un culte
+aboli?--Ne craignez rien, mon oncle, j'abjure le judaisme.--Mais si
+l'on voulait avec menaces vous obliger a fouler aux pieds le Crucifix,
+en haine de notre divine religion?--N'ayez pas peur, mon oncle, je
+mourrais plutot. Cependant, ajouta-t-il, si on me liait pieds et
+mains, et si malgre mes cris, ma protestation et ma resistance, on me
+portait dans la synagogue et on placait mes pieds sur le visage du
+Crucifix, y aurait-il apostasie, si ma volonte resistait?--Non, mon
+enfant, la volonte seule constitue le peche.--Alors, je demande le
+bapteme. De grace, accordez-le-moi."
+
+La ceremonie continue au milieu de la plus profonde emotion des
+assistants. Apres le bapteme, vint la sainte messe, et apres
+avoir faire descendre et recu mon Dieu dans les transports de la
+reconnaissance, je me retournai et montrai a l'heureux enfant
+l'objet de tous ses voeux, de tous ses desirs. Jamais spectacle plus
+attendrissant n'avait frappe les regards de la foi chretienne!...
+Agenouille entre sa mere et sa marraine, il aspira dans un divin
+baiser et recueillit dans son coeur ce doux Jesus qui venait lui
+apporter tout son ciel avec lui... Rien ne troubla son bonheur, pas
+meme la crainte d'etre surpris par son pere... Quelques semaines
+apres, il communia encore pour la Toussaint avec la meme allegresse,
+et puis vint l'heure de l'epreuve.
+
+Son pere lui presenta un livre et lui dit: "Faisons la priere.--Mon
+pere, je ne puis pas prier dans ce livre des Israelites.--Et
+pourquoi?--Je suis chretien, je suis catholique.--Mon enfant, tu te
+livres a un jeu cruel! tu ne parles pas serieusement, je pense. Du
+reste, tu sais bien que ton bapteme ne serait pas valide sans le
+consentement de ton pere.--Pardon, mon pere, dans notre sainte
+religion catholique, il suffit d'avoir l'age de raison et
+l'instruction religieuse pour etre baptise validement." Le pere
+dissimula d'abord sa violente irritation; mais quelques jours apres,
+il enlevait son fils, partait avec lui et le conduisait dans un pays
+protestant, a quatre cent cinquante lieues de sa mere.
+
+Tous les efforts qu'on fit pour decouvrir l'asile ou l'on avait
+relegue le pauvre enfant demeurerent inutiles. On avait mis en
+mouvement toutes les autorites civiles et politiques pour le chercher;
+mais comme il avait ete place sous un nom suppose dans un pensionnat
+dirige par des heretiques, toutes les demarches furent sans succes,
+et la mere resta seule... et l'enfant, comme Daniel dans la fosse aux
+lions, fut en butte a des assauts acharnes pour lui faire renier sa
+foi. "Je voudrais revoir ma mere, s'ecriait-il souvent en versant
+d'abondantes larmes.--Tu la reverras, lui repliquait-on, si tu
+abjures.--Oh! non, je suis chretien, je suis catholique et je prefere
+tout souffrir plutot que de renoncer a ma foi."
+
+Et malgre cette heroique fidelite, on ecrivait a la mere que son fils
+etait rentre dans les tenebres du judaisme. Mais elle avait confiance
+en Jesus, en Marie, en Joseph, elle n'en crut rien, et ne sachant que
+devenir toute seule a Paris, elle alla se refugier a Lyon, ou elle fut
+accueillie par la marraine de son fils. Bien souvent, on vit tomber
+ses larmes sur la Table Sainte ou elle venait puiser des forces dans
+la reception du Pain quotidien, de ce Jesus pour l'amour duquel elle
+s'etait exposee a la cruelle separation de son fils unique.
+
+Trois mois se sont ecoules encore, et une lettre venue du fond de
+l'Allemagne lui dit: "Venez, votre fils est ici." Elle accourt, et
+apres un penible et long voyage de plus de cinq cents lieues, au
+moment ou elle apercoit sa famille, elle s'ecrie: "Mon fils! ou est
+mon fils?--Votre fils, vous ne le reverrez qu'apres avoir fait serment
+devant Dieu que vous l'eleverez dans la religion juive et que vous ne
+manifesterez par aucun signe exterieur la religion catholique que vous
+avez embrassee."
+
+Apres quelques semaines d'une dechirante agonie, le coeur du pere
+se laisse attendrir, et il permet une entrevue en sa presence, a la
+condition qu'il ne sera point question de religion. Le fils s'est jete
+au cou de sa mere, celle-ci l'a baigne de ses larmes, ils n'ont pu
+prononcer les doux noms de Jesus et de Marie; mais dans une lettre, ma
+pauvre soeur me disait: "Il n'a rien pu me dire, mais j'ai compris,
+j'ai senti, je suis sure qu'il est reste fidele. Oui, j'ai senti
+dans ses regards, dans ses tendres baisers que mon fils est toujours
+chretien."
+
+Mais le pauvre Georges se trouva de nouveau prive du tresor pour
+lequel il avait affronte toute cette persecution religieuse: il
+s'etait fait chretien pour pouvoir communier, et voici que depuis la
+Toussaint jusqu'a Paques une severe surveillance l'avait empeche de se
+rendre a l'eglise et il se trouvait place dans une pension, dans une
+ville ou il n'y avait pas un seul pretre catholique... Peut-on se
+figurer cette torture?... Plusieurs mois se passent encore. Un jour,
+(jour secretement fixe d'avance), il parvient enfin a se soustraire a
+la surveillance de ceux qui le gardent, il va jouer dans un bois; mais
+ce ne sont pas des fleurs ni des papillons qu'il cherche; son regard
+emu attend un messager du ciel... Un monsieur passe pres de lui et
+le regarde avec un interet marque: c'est bien lui. Savez-vous qui
+c'etait? C'etait un pretre missionnaire que la mere du petit Georges
+avait attendri sur son sort. Il s'etait deguise et etait venu se
+promener, comme par hasard, dans ce meme bois, et le pauvre enfant put
+faire pour la premiere fois sa confession depuis son enlevement, qui
+remontait a dix mois. Il la fit dans un bois, a l'ombre d'un arbre
+protecteur... Mais ce n'etait pas tout: comment communier?
+
+Le pretre dut repasser le fleuve (l'Elbe) qui separait sa mission du
+lieu habite par le pauvre neophyte. On pria, on etudia le terrain, et
+enfin, quelques jours apres, le missionnaire se deguisa de nouveau,
+prit sur lui un petit vase d'argent renfermant tout le tresor des
+cieux, la sainte Hostie, et s'embarqua sur un bateau a vapeur, au
+milieu d'une foule stupide qui ne se doutait pas que Jesus-Christ,
+vrai Dieu et vrai homme, etait cache sur la poitrine de cet heureux
+pretre. L'enfant avait pu s'echapper de l'ecole pour accourir dans la
+chambre de sa mere, et la, dans cette chambre ou il avait improvise un
+petit autel couvert de fleurs et de lumieres, tous deux a genoux
+ils attendaient la visite si ardemment desiree du Sauveur Jesus en
+personne qui voulait bien condescendre a venir les fortifier dans leur
+exil.
+
+Enfin le pretre, traversant sans obstacle tous les dangers de cette
+perilleuse entreprise, arriva avec son depot precieux, et dans ce pays
+sans foi, dans cette ville sans pretre, sans eglise catholique, et
+dans cette modeste chambre, l'enfant put accomplir le devoir pascal et
+s'unir a son Jesus.
+
+Voici ce qu'il m'ecrivit quelques jours apres:
+
+"Quand je me reveille la nuit, o mon cher oncle, pour penser a toutes
+les graces que le bon Jesus m'a faites depuis que je suis ici, loin de
+tout secours religieux, quand je pense surtout a la communion que j'ai
+pu faire presque miraculeusement dans la petite chambre de maman, je
+me mets a bondir de joie sur mon lit et a mordre ma couverture dans le
+transport de ma reconnaissance."
+
+Quelques mois apres, il m'ecrivait encore: "Nous sommes a la veille de
+Noel, et a l'approche de cette solennite la surveillance redouble pour
+m'empecher de recevoir mon Dieu. Helas! devrai-je passer ces belles
+fetes dans un douloureux jeune, prive du pain de vie? Priez le saint
+Enfant Jesus que mon jeune finisse bientot. Il faut que je sois bien
+sage pour dedommager maman de ne pas se trouver a Lyon pendant que
+vous y prechez."
+
+Ici se termine le touchant recit du P. Hermann. Depuis lors, Georges a
+ete rendu a sa mere, et ils ne se sont plus separes. Le bon religieux
+revit, trois ans apres lui avoir donne le bapteme, cet enfant cheri
+qu'il ne cessa de diriger jusqu'a sa mort.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+16.--LES DEUX AMIS.
+
+Il y a quelques annees, en me rendant a Paris, raconte un homme du
+monde, je me detournai de la route directe pour aller prier sur
+la tombe d'un de mes jeunes compatriotes, Alexis ***. Descendu de
+voiture, j'etais bientot arrive au cimetiere. Je me mis a le parcourir
+dans toutes les directions, m'arretant devant chaque tombe, lisant
+toutes les inscriptions sans pouvoir decouvrir le nom que je
+cherchais. Je commencais a desesperer d'y parvenir, quand j'apercus un
+officier qui etait a l'extremite opposee. J'allai droit a lui: nous
+nous rencontrames pres d'une place ou la terre avait ete fraichement
+remuee; au milieu, une petite croix de bois apparaissait a peine entre
+quelques rares gazons. Nous echangeames un salut; je prononcai le
+nom d'Alexis. "C'etait mon meilleur ami, dit-il; vous le connaissiez
+donc?--Je suis entre ici pour chercher sa tombe et pour y prier.--Et
+voici precisement le lieu ou il repose."
+
+Ce mot dit, il s'agenouilla; j'en fis autant; nos prieres s'elancerent
+a la fois du fond de nos coeurs vers le ciel. Quand nous fumes
+releves: "J'avais encore un autre desir, lui dis-je, et il est en
+votre pouvoir de l'accomplir. Vous etiez, m'avez-vous dit, l'ami
+intime d'Alexis; vous avez sans doute assiste a ses derniers moments;
+ce serait une consolation pour moi que d'en entendre le recit de votre
+bouche.--Vous ne pouviez vous adresser mieux qu'a moi, monsieur. Mais,
+pour apprecier combien sa mort a ete belle, il est necessaire de
+remonter plus haut. Je vous raconterai l'histoire de quelques annees
+de sa vie; ce sera la mienne aussi.
+
+"Nous sommes entres le meme jour, Alexis et moi, a l'Ecole militaire;
+des notre premiere entrevue, une secrete sympathie nous attira l'un
+vers l'autre. Nous eumes le bonheur d'entrer dans le meme regiment. Il
+eut ete difficile de se figurer deux caracteres mieux en harmonie que
+les notres. Graves, serieux, reserves, nous prenions en horreur les
+plaisirs coupables. Nous ne trouvions aucun attrait pour les plaisirs
+bruyants. Nous ne quittions l'etude que pour discourir entre nous des
+matieres que nous venions d'apprendre, et, chose deplorable! nous
+n'avions de foi qu'en nous-memes, et toutefois, sur ce point-la
+meme, il y avait entre nous une grande difference. Alexis etait
+_incredule_, moi j'etais _impie_. S'il m'arrivait de tourner en
+derision des choses saintes, cet excellent Alexis me blamait; il
+m'adressait des reproches severes, bien que toujours affectueux.
+L'hiver venu, nous allames, chacun de notre cote, en semestre. A notre
+rentree au regiment, apres quelques paroles d'amitie echangees entre
+nous, "Eh bien, Alexis, lui dis-je en souriant, as-tu fait tes Paques
+avant de partir?--Non, repliqua-t-il d'un ton sec qui indiquait assez
+que la question lui avait deplu.--Je veux parier avec toi, repris-je,
+que ta mere t'aura bien persecute pour cela.--Elle m'y a exhorte
+tendrement; mais je lui ai dit que j'avais trop peu de foi pour bien
+communier, et que, grace a Dieu, j'en avais encore assez pour ne
+vouloir pas communier mal. Prenez patience et priez pour moi, en
+attendant qu'il me soit possible de vous satisfaire: ce jour ne
+tardera pas a venir, je l'espere. Oui, je l'espere!" repeta-t-il en se
+tournant vers moi et en appuyant fortement sur ce dernier mot.
+
+"En ce moment, je ne sais quel genie infernal s'empara de moi: sans
+respect pour l'amitie, sans egard pour les lois de la politesse,
+j'eclatai grossierement de rire. Mais je ne tardai pas a m'en
+repentir, quand je vis quelle blessure mon indigne conduite avait
+faite a son coeur. "Tu m'as fait de la peine, me dit-il. Ce n'est pas
+bien... je ne m'attendais pas a cela de ta part... moi qui te croyais
+un si bon coeur..." Tels furent ses reproches; il y avait a la
+fois dans l'accent de sa voix et dans l'expression du regard qui
+l'accompagnait quelque chose de si profondement triste et douloureux,
+que je fus saisi de confusion. "J'ai eu tort... me pardonneras-tu?...
+cela ne m'arrivera plus..." Je ne pus en dire davantage; lui, aussitot
+... l'excellent homme! de m'ouvrir ses bras, dans lesquels je me
+precipitai: notre amitie etait devenue plus etroite que jamais.
+
+"Un jour, nous etions alles ensemble a l'hopital visiter quelques-uns
+de nos soldats. Un de ces malheureux venait de rendre le dernier
+soupir. "C'est triste, dis-je a Alexis, de voir un militaire mourir
+dans son lit comme une vieille femme. Je ne connais qu'une belle mort
+pour nous autres... le boulet de canon!--Si on est prepare, reprit-il;
+car pour moi, je ne connais pas de mort plus triste que celle qui vous
+frappe en traitre...--Je t'entends, tu ne voudrais pas mourir sans
+confession...--Pauvre ami!... Ainsi donc, incorrigible!... Tu m'avais
+cependant promis..." Et apres un court intervalle de silence: "Tu l'as
+dit, je desire et je desire vivement ne pas mourir sans confession...
+J'ai meme... il faut que tu l'entendes de ma bouche... j'ai pense que
+si je venais quelque jour a tomber malade, je m'adresserais a toi pour
+aller chercher un pretre; et je puis compter que tu me rendras ce
+service, n'est-il pas vrai?" Il remarqua la surprise que me causait
+une telle demande; il insista: "Tu me le promets, mon ami?..." Et il
+me tendit la main... J'hesitai encore; mais la pensee que mon refus
+affligerait ce bon ami l'emporta en ce moment sur toute autre
+consideration: je pris sa main, je la serrai dans les miennes; je lui
+promis, de mauvaise grace, il est vrai, ce qu'il me demandait; mais il
+n'eut pas l'air de s'en apercevoir, et il me remercia affectueusement.
+
+"Des que le pauvre Alexis fut atteint de la maladie dont il mourut,
+je ne le quittai plus. Je m'etais etabli dans sa chambre; le jour,
+j'etais constamment a le garder; je le veillai toutes les nuits. Un
+matin, le medecin venait de faire sa visite accoutumee. Il avait
+remarque un grand changement en lui; des symptomes facheux s'etaient
+manifestes; ses traits etaient visiblement alteres. Alexis se tourna
+vers moi, souleva peniblement sa tete appesantie et s'efforca
+vainement de parler; ses regards inquiets m'interrogerent; il me
+sembla qu'il me disait: "Tu as oublie ta promesse... Et moi qui avais
+compte sur ton amitie!...--J'y vais, j'y vais!" Je ne dis que ce
+mot, et j'etais parti comme un trait. En entrant chez le cure de
+la paroisse, je me sentais combattu entre le sentiment de la piete
+fraternelle et je ne sais quelle mauvaise honte. "Monsieur, lui
+dis-je, j'ai un ami dangereusement malade; il m'a demande de vous
+aller chercher: je n'ai pu qu'obeir; car le voeu d'un ami, et surtout
+d'un ami mourant, est une chose sacree." Nous nous dirigeames vers la
+maison du pauvre malade; j'introduisis le pretre dans la chambre, et
+je les laissai seuls.
+
+"Apres une demi-heure d'attente, je fus rappele; une ceremonie
+religieuse se preparait. J'etais debout au pied du lit. Au moment
+ou elle commenca, je deliberais en moi-meme si je garderais la meme
+attitude. Mais si je me comporte ainsi, ne vais-je pas blesser le
+coeur de mon ami?... Je n'hesitai plus; mon genou orgueilleux flechit,
+et il resta ploye pendant tout le temps que le pretre fit les onctions
+sacrees. Et cependant, a quoi pensais-je dans un tel moment?... A
+prier?... Helas! je n'en avais plus le souci; j'etais a me demander
+comment un esprit aussi distingue que l'etait Alexis put etre dupe
+de semblables momeries. Telles etaient les detestables pensees qui
+m'obsedaient; voila en quel abime j'etais tombe, o mon Dieu!...
+
+"Il ne restait plus qu'a accomplir une derniere ceremonie, la plus
+importante de toutes. Le pretre ouvrit une boite d'argent; il en tira
+avec respect une hostie consacree, et la presenta au malade, qui
+recueillit un reste de forces et se souleva pour recevoir son Dieu. Je
+le regardai. Oh! comment rendre l'impression dont je fus saisi a son
+aspect? Ses mains s'etaient jointes, et elles s'eleverent au ciel, et
+ses yeux aussi. Comme une glace limpide, ils reflechissaient les plus
+belles vertus, la foi, l'esperance et l'amour... Je baissai la tete:
+un sentiment inconnu, nouveau, avait traverse mon esprit; penetre
+d'admiration pour mon ami, j'en etais venu a rougir de moi-meme.
+
+"Apres que le cure se fut retire, Alexis me tendit la main; je
+l'arrosai de mes larmes. "Mon ami, dit-il, je te remercie; je n'avais
+pas attendu moins de toi!..." Et, apres une courte pause, il ajouta:
+"Je suis heureux maintenant!" Qui pourrait produire l'accent avec
+lequel il prononca ses paroles? ... Ce n'etait pas l'accent d'un
+homme, non: si les anges ont une langue pour exprimer leurs pensees,
+c'est ainsi qu'ils parlent. "Je suis heureux!" Pauvre jeune homme! Et
+il se voyait mourir a la fleur des ans, lui, dote des dons les plus
+precieux de l'esprit et du coeur, lui, cheri de ses amis, adore de sa
+famille! et il mourait loin de celle-ci, il mourait lentement, dans
+des souffrances aigues! Qui donc pouvait lui inspirer des sentiments
+semblables?... Qui?... A la foi seule il appartient de repondre a
+cette question.
+
+"Et la religion qui opere un tel prodige serait-elle donc un jeu
+d'enfant?... Non, me disais-je, elle est reellement divine... Il
+pressentait ce qui se passait au dedans de moi, et il m'interrogea
+d'un regard; je lui avouai tout en fondant en larmes. "Mon Dieu,
+s'ecria-t-il, je vous benis! C'est maintenant que je puis le dire en
+toute verite et dans l'effusion de mon coeur: Je suis heureux!"
+
+"Pendant la premiere periode de sa maladie, la douleur arrachait a
+Alexis d'assez frequentes marques d'impatience; maintenant, pas un
+murmure, pas une seule plainte. Il semblait que le Dieu qui venait
+de descendre dans son sein y eut depose un tresor de douceur, de
+resignation et de paix. Ainsi se passerent ses derniers jours.
+Vous n'exigerez pas, monsieur, que je m'etende davantage sur cette
+douloureuse catastrophe. Helas! quand je m'y porte par la pensee,
+les paroles me manquent pour rendre ce que je sens; je ne sais plus
+m'exprimer que par mes larmes."
+
+L'officier s'etait tu, sa tete s'etait inclinee sur sa poitrine. Je
+respectai son silence. Il reprit la parole et continua:
+
+"Apres que nous lui eumes rendu les derniers devoirs, au retour de la
+ceremonie funebre je m'enfermai dans ma chambre et j'y restai jusqu'au
+soir. A l'entree de la nuit j'allai chez le cure. "Monsieur, lui
+dis-je en entrant, je viens vous remercier...--Et de quoi donc?
+interrompit-il avec un accent gracieux; je n'ai fait que mon devoir;
+c'est la une des fonctions les plus essentielles de notre ministere,
+et une des plus douces aussi quand nous trouvons des ames disposees
+a l'accueillir comme l'etait votre ami. Oui, j'en ai la ferme
+conviction, nous pouvons compter en lui un protecteur dans le
+ciel----Monsieur, c'est a moi plutot a vous remercier... Je vois que
+vous ne soupconnez pas le veritable motif qui m'amene ici... Pendant
+que vous administriez les derniers sacrements a mon ami, j'etais la
+(vous vous le rappelez peut-etre) a genoux au pied de son lit. J'etais
+tombe a terre incredule; je l'ai vu communier et je me suis releve
+chretien. Chretien! qu'ai-je dit? Ah! je ne le sens que trop, je suis
+indigne de porter un si beau nom.--Je puis des ce moment vous le
+donner, ce nom," dit le pretre; et me serrant tendrement entre ses
+bras: "Oui, mon frere! mon cher frere! quiconque veut sincerement
+revenir a Dieu, celui-la est reellement et dans toute la force du
+terme un chretien.--Maintenant, mon Pere, j'avais un second but en
+venant vous voir. J'ai prepare ma confession tout a l'heure, et je
+vous prie de m'ecouter--Et, sans attendre de reponse, j'etais tombe
+a ses pieds. Que vous dirai-je de plus, monsieur! De ce jour date ma
+conversion..."
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+17.--TEL EST PRIS QUI CROYAIT PRENDRE.
+
+O Jesus! on me demande de parler, de dire comment je suis redevenu
+chretien. On m'affirme que c'est pour la gloire de votre Sacre
+Coeur... Des lors, comment resister?... Je parlerai donc; et puissent
+beaucoup de pecheurs que je connais, qui sont mes amis, dont l'ame
+m'est infiniment chere, se convertir comme moi!
+
+De ma premiere enfance il ne me reste que des souvenirs tres vagues;
+cependant je vois toujours une grande image qui surmontait la statue
+de la Vierge, et devant laquelle ma mere me faisait prier: c'etait
+Jesus montrant son Coeur. Cette image me fascinait en quelque sorte,
+parce que ma mere me disait: "Jesus te voit, et si tu n'es pas sage,
+il te chassera de son Coeur." Le soir de ma premiere communion, quand,
+selon la coutume, nous nous agenouillames pour la priere en famille,
+je promis bien a Jesus de l'aimer toujours: en retour, je lui demandai
+de me garder dans son Coeur... Mais, helas! les passions l'emporterent
+bientot, je le dis pour l'instruction des jeunes gens; je fus victime
+de ces deux fleaux terribles qui, de nos jours, les font mourir
+presque tous a la vertu et a l'honneur: les mauvaises compagnies et
+les lectures dangereuses. A vingt ans, j'etais le premier debauche de
+ma ville natale.
+
+Pendant trente ans, j'ai entasse crimes sur crimes.... Je fus soldat,
+et Dieu sait la vie que j'ai menee!... On m'envoya en Afrique a cause
+de ma mauvaise conduite. N'osant plus me montrer a ma famille, j'y
+restai longtemps; il fallut revenir cependant. Que faire? Me voila
+ouvrier errant, cherchant de l'ouvrage de ville en ville, oblige
+parfois de tendre la main, couvert de honte. J'etais descendu aux
+derniers degres de l'impiete; je me trainais dans la fange des
+passions. Ah! je rougis en ecrivant ces lignes. Mais c'est pour la
+gloire de votre Sacre Coeur, o Jesus!...
+
+Paray-le-Monial, comme par hasard, se trouve sur ma route. La
+ville etait en fete; des oriflammes brillaient aux fenetres; des
+arcs-de-triomphe etaient dresses; une foule immense remplissait les
+rues; l'air retentissait d'un chant qu'il me semble entendre encore:
+"Dieu de clemence, o Dieu vainqueur!..." Surpris, je m'adresse a une
+pauvre femme:
+
+--Qu'est-ce donc, lui demandai-je?
+
+--Comment! vous ne savez pas? C'est le grand pelerinage...
+
+--Ah!... quel pelerinage? pour quoi faire?
+
+--Mais pour honorer le Sacre Coeur de Jesus!
+
+--Le Coeur de Jesus! ou est-il donc? Peut-on le voir?...
+
+--Vous savez bien que non; mais il s'est manifeste a une religieuse de
+la Visitation, a la Bienheureuse Marguerite-Marie; il lui a recommande
+de le faire honorer par les hommes.
+
+--Ou est-elle, votre Visitation?
+
+Et, sur les indications de la pauvre femme, je me dirige de ce cote:
+tous les sarcasmes, lus dans les journaux de cabarets contre les
+pelerinages, me revenaient a l'esprit; je regardais avec ironie ces
+hommes qui marchaient gravement, une croix rouge sur la poitrine; et
+malgre tout cela, j'eprouvais une certaine emotion. En passant a cote
+d'un groupe de jeunes gens, je fus meme frappe de ces paroles:
+
+ Pitie, mon Dieu! pour tant d'hommes fragiles
+ Vous outrageant sans savoir ce qu'ils font!
+ Faites renaitre en traits indelebiles
+ Le sceau du Christ imprime sur leur front.
+
+J'arrive a la Visitation; je veux penetrer dans la chapelle; mais elle
+etait pleine.
+
+En attendant que la foule se fut ecoulee, je regardais autour de moi;
+a quoi pensais-je? Je ne m'en rends pas compte. Mes regards sont
+attires par de grands tableaux en toile blanche sur lesquels des
+inscriptions etaient gravees en lettres rouges. Je lis: _Promesses
+de Notre-Seigneur Jesus-Christ a la Bienheureuse Marguerite-Marie_.
+Je passe d'un tableau a l'autre, c'etaient des phrases absolument
+vides de sens pour moi..., des mots auxquels je ne comprenais rien:
+grace, ferveur, misericorde, tiedeur, perfection!... Mais tout a coup
+une ligne me frappe:
+
+_Je donnerai aux pretres le talent de toucher les coeurs les plus
+endurcis_.
+
+Toute mon impiete me saisit. Toucher les coeurs les plus endurcis!
+Voila ce qu'ils ecrivent!... Eh bien! nous verrons... Pourquoi ne pas
+essayer? Prenons-les au mot. Demandons un pretre... Quelle parole
+pourra bien lui etre inspiree pour toucher un coeur endurci comme
+celui-la?... Et je ricanais en me frappant la poitrine.
+
+Au meme moment, une religieuse passait a cote de moi; je me retourne
+brusquement:
+
+--Je voudrais parler a un pretre, a un pretre de Paray-le-Monial.
+
+Elle m'introduit dans une petite chambre dont les murs, blanchis a la
+chaux, portaient des inscriptions noires; je n'y fais pas attention.
+J'avais ma fameuse phrase comme une arme invincible contre tous les
+pelerins du monde! et je repetais en riant: _Je donnerai aux pretres
+le talent de toucher les coeurs les plus endurcis._ Que va-t-il me
+dire?
+
+Bientot, un pretre entre. Nous sommes en face l'un de l'autre.
+Quelques secondes s'ecoulent... Il me regarde, attendant que je lui
+parle. Moi, je n'avais dans tout mon etre que l'impiete et l'ironie;
+et pourtant un tremblement passager me saisit. Le pretre s'en
+apercoit:
+
+--Eh bien! mon ami, me dit-il.
+
+Ce seul mot me rend tout mon aplomb et toute mon arrogance.
+
+--Votre ami!... Ah! vous ne me connaissez guere. Je n'ai pas la foi,
+moi! Je ne crois pas un mot de tout ce que vous me dites, et de tout
+ce que vous ecrivez. Appelez-moi excommunie, mecreant, paien, tout ce
+que vous voudrez; mais votre ami! a d'autres...
+
+Longtemps je lui parle sur ce ton. La phrase lue sur le tableau blanc
+retentissait a mes oreilles avec l'ironique question: "Que va-t-il me
+dire?" Le pretre etait devenu pale; mais pas un geste d'indignation
+ne s'etait manifeste en lui. Sans repondre a mes propos impies, il me
+fait de nombreuses questions. Je riais... il le voyait bien; mais
+il ne comprenait pas le signe de tete qui accueillait toutes
+ses demandes, et qui voulait dire: "Ce n'est pas cela!" J'etais
+vainqueur... je triomphais. J'allais eclater de rire et lui avouer
+tout... quand, soudain... ah! j'en fremis encore:
+
+--_Mon ami, avez-vous toujours votre mere?_
+
+Dieu! quelle reaction se produit en moi! Coeur de Jesus, vous
+m'attendiez la! Mon coeur se fond: les larmes jaillissent; mon corps
+tremble.
+
+--Ma mere! vous me parlez de ma mere! Mais c'est vrai!... le
+Sacre Coeur de Jesus!... Oh! je vois l'image devant laquelle je
+m'agenouillais petit enfant, a cote de ma mere! ... Je relis ces
+lignes que sa main mourante m'a ecrites, malheureux! auxquelles je
+ne fis presque pas attention: "Mon enfant, je t'ecris de mon lit
+d'agonie; je meurs du chagrin que tu m'as cause; mais je ne te maudis
+pas, parce que j'ai toujours espere que le Sacre Coeur de Jesus te
+convertirait." Oh! ma mere!... Tenez, Monsieur, j'avais lu a l'entree
+de la chapelle que le Coeur de Jesus donnait aux pretres le talent de
+toucher les coeurs endurcis. J'etais venu pour savoir ce que vous me
+diriez, pour me moquer de vous. Je le sens; vous m'avez converti.
+
+Le pretre etait tombe a genoux. Il priait et il pleurait.
+
+Quand j'entrai dans le sanctuaire du Sacre Coeur, ce fut pour aller me
+prosterner dans un confessionnal. Ce fut, quelques jours apres, pour
+m'approcher de la Table sainte.
+
+Et maintenant, que tout cela soit pour la gloire de votre Sacre Coeur,
+o Jesus!
+
+--Pretres! aimez le Sacre-Coeur, et vous convertirez des ames.
+
+Meres de famille qui pleurez sur les egarements de vos fils, priez
+pour eux le Sacre Coeur de Jesus."
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+18.--COMMENT ON OBTIENT ON MIRACLE.
+
+Il y a quelques annees,--c'est un missionnaire qui raconte le
+fait,--j'avais dit en chaire quel es enfants pieux pouvaient convertir
+leur famille. Dieu permit qu'une enfant innocente et pure se trouvat
+dans mon auditoire; son pere et sa mere l'aimaient comme une fille
+unique qui doit heriter d'une grande fortune; c'etait leur bonheur,
+leur joie, leur amour. Le lendemain, pres du saint tribunal, je vis
+une enfant agenouillee comme un ange; je l'ecoutai. La pauvre enfant
+ne pouvait parler, les sanglots etouffaient sa voix, elle avait les
+larmes aux yeux.
+
+--Mon pere, vous avez dit que les enfants sages qui avaient une foi
+vive convertiraient leur pere et leur mere. Depuis que je vous ai
+entendu, j'ai prie, j'ai pleure, mon pere et ma mere ne sont pas
+convertis.
+
+--Mais, ma pauvre enfant, ce miracle, je vous le promets. Il
+s'accomplira, pourvu que votre foi soit constante. Et j'ajoutai: "Je
+vais vous preparer moi-meme a la premiere communion."
+
+Elle revint les jours suivants, le temps passa bien vite. La pauvre
+enfant disait toujours:
+
+"Mon pere, le miracle ne se fait pas; mes parents ne sont pas meme
+venus vous entendre."
+
+La veille de la communion arriva. Apres avoir recu l'absolution, la
+pieuse enfant se releve heureuse. Elle ne parlait pas; dans le chemin
+elle rencontre une de ses jeunes compagnes et parentes, qui l'embrasse
+avec effusion et lui dit:
+
+"Quel bonheur! mon pere et ma mere doivent communier demain avec moi."
+
+Alors la pauvre enfant devint triste, et ses yeux se mouillerent
+de larmes. Son pere et sa mere l'attendaient cependant, et ils se
+disaient:
+
+"Comme elle va etre heureuse!"
+
+A la vue de ses yeux gonfles par les pleurs, la mere la presse sur son
+coeur et lui dit:
+
+--Mon enfant, tu nous avais annonce que tu serais si heureuse la
+veille de ta premiere communion!
+
+--Ma mere, je suis malheureuse aujourd'hui.
+
+Et le pere, temoin muet de cette scene, ne put s'empecher de verser
+des larmes et de dire:
+
+"Mon Dieu! que faut-il donc pour la rendre heureuse?"
+
+Aussitot l'enfant quitte les bras de sa mere, se jette dans ceux de
+son pere en s'ecriant:
+
+--O pere! si vous vouliez!
+
+--Mais, ma fille, nous ne vivons que pour toi; dis-moi, que faut-il
+faire?
+
+--C'est vous qui etes la cause de ma tristesse.
+
+--Nous? repond la mere.
+
+--Moi? repond le pere etonne.
+
+--Helas! reprit l'enfant. J'etais heureuse il n'y a qu'un moment; mais
+ma cousine est venue me dire:
+
+--Tu ne sais pas, Berthe? mon pere et ma mere communient demain avec
+moi. Alors je me suis dit pendant le chemin: "Et moi, demain, je serai
+donc heureuse toute seule!"
+
+Le pere et la mere n'y tinrent plus; les larmes coulerent de leurs
+yeux. Ils embrasserent cet ange, et lui dirent:
+
+"Oui, demain, tu seras seule; mais dans quelques jours tu
+renouvelleras. Alors nous serons heureux tous les trois."
+
+Le surlendemain, ajoute le missionnaire, l'enfant triomphante
+m'amenait son pere et sa mere en me disant:
+
+"Mon Pere, vous aviez raison, le miracle est fait; nous serons, dans
+quelques jours, tous les trois unis a la Table sainte et tous les
+trois heureux sur la terre."
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+19.--LE MARQUIS D'OUTREMER.
+
+Le marquis d'Outremer etait un vrai philanthrope. Il ne s'amusait pas
+a fonder ces oeuvres qui ne figurent guere que sur le papier et qui
+servent surtout a obtenir des decorations a leurs fondateurs. Il
+vivait de tres peu, et ce qu'il eut pu employer de son superflu,
+il preferait le donner aux pauvres, qu'il aimait, qu'il visitait
+assidument, qu'il soignait lui-meme. Car, dans sa jeunesse, il avait
+etudie la medecine, et le titre de docteur ne lui paraissait pas
+messeant a cote de celui de marquis. Son defaut, c'etait d'etre non
+seulement incredule, mais impie.
+
+Il avait une fille unique. Bien qu'il fut veuf et qu'il l'aimat avec
+une extreme tendresse, Eudoxie, quand elle eut atteint ses vingt-cinq
+ans, ayant manifeste le desir de se faire Soeur de Chante, le marquis,
+chose etonnante pour un libre-penseur, n'y avait mis aucun obstacle.
+Il s'etait contente d'eprouver la vocation d'Eudoxie par quelques mois
+d'attente. Il avait consulte les directeurs de sa fille, et sa fille
+etait devenue fille de Saint-Vincent de Paul. Depuis un an, on l'avait
+chargee de la pharmacie, a l'hopital civil de Castres.
+
+Pendant le cholera, il passa bien des jours et des nuits, cote a cote
+avec des pretres, au chevet des malades. Jamais il n'entrava leur
+ministere; car, disait-il, il ne faut pas enlever au pauvre monde ses
+consolantes illusions. Mais le devouement de ces bons pretres,
+egal, sinon superieur au sien, n'entama pas seulement son Credo de
+libre-penseur.
+
+Un matin du mois de janvier, il revenait de chez l'une de ses plus
+pauvres pratiques. Le froid etait vif et le verglas si glissant qu'il
+eut fallu des patins pour cheminer d'un pied sur a travers les rues de
+la ville.
+
+Notre marquis-medecin glissa. En cherchant a se retenir, il se donna
+une entorse. Outre le verglas, il faisait un affreux brouillard, de
+sorte que notre homme gisait presque inapercu au coin d'une borne.
+Tout a coup, de dessous une porte cochere, sortit une bonne laitiere,
+alerte et robuste, comme on l'est a la campagne.
+
+"Eh! c'est vous, monsieur le marquis? dit-elle au pauvre
+patient.--Comment me connaissez-vous, ma pauvre femme?--Comment je
+vous connais? Mais qui ne connait pas dans le quartier M. le marquis
+d'Outremer?... Eh! qu'est-ce donc qui vous est arrive?" Le marquis
+raconta son accident. Elle saisit le marquis et se mit en devoir de le
+porter elle-meme jusque chez lui. Par ce brouillard et ce verglas, il
+y avait une bonne demi-heure de la borne a l'habitation du marquis.
+
+Pour oublier ce qu'il souffrait, le porte dit a la porteuse:
+"Qu'est-ce que je puis faire pour vous? je vous promets de le faire,
+si ce n'est materiellement impossible.--Monsieur le marquis, vous etes
+pris. Ce que vous pouvez faire pour moi? Franchement, je ne croyais
+pas avoir jamais l'occasion de vous le dire. Mais c'est de demander
+un pretre, de l'ecouter avec votre coeur et de devenir bon chretien.
+Savez-vous que c'est un vrai scandale de voir un brave homme tel
+que vous du meme parti, en religion, que les debauches et les
+partageux?--Vous etes saint Jean bouche d'or, laitiere. Mais j'ai
+promis; je tiendrai. Je ferai venir un pretre. A lui, par exemple, de
+me convaincre. J'assure d'avance que la besogne sera rude.--Et moi, je
+promets qu'elle sera douce."
+
+Quand un homme loyal comme le marquis consent a entendre la parole de
+Dieu, qu'il ne se raidit point contre elle, sa defaite est certaine,
+cette bienheureuse defaite qui vaut mieux que toutes les victoires.
+"Voyez-vous, disait-il a l'abbe Antoine, a leur seconde entrevue
+seulement, c'est une permission de Dieu que l'on m'ait extorque cette
+promesse, sans cela j'etais capable de mourir dans mon impiete.
+Pourquoi? Je n'en sais rien. Par esprit de contradiction."
+
+Vous peindrai-je la joie et la reconnaissance de Soeur Eudoxie? Elle
+ne put qu'ecrire a la bonne laitiere. Mais elle le fit avec une
+eloquence qui ravit et en meme temps confusionna la pieuse femme.
+
+Quant au marquis, il ne tarissait pas. Lui qui avait toujours tant
+aime les oeuvres de misericorde, il semblait qu'alors seulement il en
+eut decouvert l'esprit, la raison d'etre, la celeste origine, et ce
+baume qui, d'un coeur compatissant et chretien, coule a la fois sur
+les plaies du corps et sur les plaies de l'ame, et semble, remontant
+vers sa source, inonder le bienfaiteur lui-meme d'une suavite celeste.
+"C'est pourtant a vous que je dois tout cela, disait-il. Que puis-je
+faire pour vous?--Oh! monsieur le marquis, est-ce que la joie de
+ramener une ame a Dieu n'est pas une assez riche recompense, surtout
+quand il s'agit d'une aussi belle ame?"
+
+Un matin, la pauvre laitiere vint trouver le marquis. Elle etait
+troublee et tenait une lettre a la main. "Eh bien, oui, dit-elle, si
+vous voulez me remercier, priez Dieu pour mon pauvre garcon qui est
+soldat en Afrique, et qui m'ecrit des choses navrantes... Je crains
+bien qu'il ait perdu la foi." Le marquis pria.
+
+Soeur Eudoxie, de Castres fut envoyee a Toulouse, a l'hopital
+militaire. L'hopital etait comble. Depuis huit jours, il etait arrive
+d'Alger un nombre considerable de soldats malades. Soeur Eudoxie les
+soignait de son mieux. Elle en remarqua un entre autres, tres jeune,
+au sourire triste et doux: il etait mine par les fievres d'Afrique...
+Autre chose encore le devorait.
+
+Avec ce tact exquis de la Soeur de Charite, qui est presque le tact
+d'une mere, Soeur Eudoxie vit qu'il y avait la une blessure; que cette
+blessure s'envenimait en devenant secrete, que la confiance peut-etre
+allait la guerir.
+
+Un jour, tout naturellement, et sans que Soeur Eudoxie le lui
+eut demande, le soldat lui raconta son ame. Il avait ete eleve
+chretiennement. Sa mere n'etait pas seulement pieuse: c'etait une
+sainte.
+
+Enfin, Soeur Eudoxie apprit le nom du jeune soldat. C'est dire qu'elle
+redoubla d'efforts pour le ramener a Dieu. Il y avait la une dette de
+reconnaissance filiale a acquitter.
+
+Un jour, elle aborda le malade en ces termes: "Je connais votre mere,
+la bonne, l'ardente, la pieuse, la charitable Mme X... Elle a sauve
+mon pere doublement: son corps, d'abord, puis son ame. Je voudrais
+essayer de me liberer envers elle. Vous seul pouvez m'en fournir
+les moyens: faites comme mon pere. Je ne dirai pas de vous rendre a
+l'aveuglette, mais de consentir a ecouter un bon pretre." Jacques, que
+les raisonnements avaient trouve insensible, se laissa emouvoir.
+
+Une fois le bon pretre a son chevet, une fois cette voix entendue,
+au fond de laquelle Jacques ne pouvait meconnaitre la sincerite, la
+tendresse, la vraie charite, l'obstacle fut leve. Il revint a Dieu du
+fond du coeur.
+
+Jacques converti, le calme de son ame reagit sur son corps. La fievre
+tomba. Et il eut vite son conge de convalescence.
+
+Oh! quelles douces larmes coulerent de tous les yeux, lorsqu'il
+retrouva sa mere et le marquis! Et avec quels transports d'amour ils
+benirent ensemble les misericordes divines! ...
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+20.--LA PLUS GRANDE VICTOIRE D'UN VIEUX GENERAL.
+
+Deux annees environ avant sa mort, arrivee le 24 fevrier 1845, le
+general Bernard, marechal de camp de gendarmerie en retraite, membre
+honoraire de la societe de Saint-Francois-Xavier, aborde, peu
+d'instants avant la reunion, le directeur des freres des Ecoles
+chretiennes, et lui frappant sur l'epaule avec une rudesse amicale:
+
+"Tenez, cher Frere, lui dit-il, je suis un vieux gredin, un pas grand'
+chose.
+
+--Allons donc, avec cette figure, vous, un brave dont le sang a coule
+sur nos glorieux champs de bataille, vous ne sauriez etre ce que vous
+dites; si vous vous accusiez d'etre un retardataire vis-a-vis du grand
+general de la-haut, a la bonne heure; mais vous lui reviendrez un jour
+ou l'autre, et plus tot que vous ne pensez, peut-etre.
+
+--Franchement, les conferences de notre Societe, ce que je vois ici
+comme ce que j'entends, tout cela me remue. Mais... c'est que...
+c'est que... pour en finir, il y a la confession, et, comme on dit au
+regiment: c'est le _hic_; une batterie a enlever me ferait moins
+peur!
+
+--Peur d'enfant, mon general! La confession n'est un epouvantail que
+de loin et pour ceux qui ne la connaissent pas. Elle ressemble a ces
+pretendus fantomes dont se sauvent les poltrons, et sur lesquels il
+suffit de marcher pour qu'ils s'evanouissent; ou mieux encore, c'est
+comme une medecine qui parait amere au premier abord et qu'on trouve
+de plus en plus douce a mesure qu'on la goute, sans compter qu'elle
+guerit infailliblement le malade... qui veut guerir. Essayez
+seulement, et vous m'en direz des nouvelles.
+
+--Hum ... hum ... A la maniere dont vous en causez, on croirait qu'il
+s'agit d'une partie de plaisir, de quelque friandise delicieuse a nous
+proposer! Et pourtant ... cette medecine, dont vous me faites une
+peinture si seduisante, me parait encore a moi une vraie medecine, une
+medecine d'autrefois, noire et effrayante... Mais voila la seance qui
+commence, le commandant monte au fauteuil; aux armes et chacun a son
+poste! et moi dans ma guerite, c'est-a-dire, dans mon coin.
+
+A quelques semaines de distance, une apres-midi, le Frere directeur
+voit entrer dans la salle commune le general, tout radieux, et qui
+accourt lui presser les mains avec force:
+
+"Oh! cher Frere! s'ecrie-t-il, une bonne poignee de main; et tenez,
+il s'en faut de peu que je vous embrasse! je suis si heureux! plus
+heureux que le jour ou j'ai recu la croix, et ce n'est pas peu dire.
+Je crierais volontiers, comme ce jour-la: Vive l'empereur! Savez-vous
+ce que j'ai fait ces jours-ci?
+
+--Non, mais je le soupconne a vos regards, repondit le Frere en
+souriant.
+
+--Juste! Vraiment oui, j'ai fait le grand pas! tous les anciens
+comptes regles! Au diable le vieil homme! Oui, cher Frere! j'ai suivi
+votre conseil; je me suis confesse. Et que vous aviez bien raison:
+Ca n'est effrayant qu'a distance et pour des poltrons! Il suffit
+de commencer, et ensuite rien de plus facile, grace a ce bon cure.
+Voyez-vous, a mesure que je parlais, je sentais comme un poids qu'on
+m'otait par degres de dessus la poitrine; ou encore, j'etais comme
+un homme qui rejette un poison qui lui tournait sur le coeur et sent
+rapidement la sante revenir! J'ai rajeuni de trente ans; pour un rien
+je m'envolerais au plafond; mais soyons sages et n'oublions pas que
+nous avons des cheveux blancs: ne faisons pas rire vos ecoliers, qui
+pourraient nous voir a travers les carreaux. Une fois encore, cher
+Frere, je vous remercie, car a votre conseil vous aurez joint, je n'en
+doute pas, les prieres.
+
+Le bon Frere etait presque aussi heureux que le general, et l'emotion
+de sa parole le prouva bien a celui-ci.
+
+Le brave militaire, des lors, n'en fut que plus assidu aux reunions
+de Saint-Francois-Xavier, qu'il edifiait par sa presence et qu'edifia
+davantage encore le recit de sa mort.
+
+Le general, apres avoir accompli avec calme et recueillement tous les
+devoirs du chretien, ordonna, avant que le pretre se fut eloigne,
+qu'on fit venir toute sa famille. Celle-ci arriva tout en larmes, et
+chacun se mit a genoux dans la chambre mortuaire. Il eleva alors la
+voix et dit: "Mes enfants, je vous remercie de toutes les preuves
+d'affection que vous m'avez donnees, et je vous prie de me pardonner
+les peines que j'aurais pu vous causer en cette vie."
+
+Apres un silence de quelques moments, interrompu par les sanglots des
+assistants, il reprit:
+
+"Vous tous que j'aime, je vous benis au nom du Pere, du Fils et du
+Saint-Esprit."
+
+Puis il inclinait la tete, pendant qu'un dernier et paternel sourire
+glissait sur ses levres. L'ame du juste etait devant Dieu.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+21.--LE BOUFFON ET SON MAITRE.
+
+Un riche seigneur avait a son service, suivant la coutume d'autrefois,
+un bouffon charge de le distraire par ses plaisanteries. Un jour il
+le fit habiller a neuf des pieds jusqu'a la tete, et lui mit en meme
+temps entre les mains une baguette de bouffon, en lui recommandant
+expressement de n'en faire present a personne, si ce n'est a un plus
+fou que lui. Le bouffon prit a coeur cet avertissement, et pour bien
+de l'argent il n'aurait pas donne sa baguette. Quelque temps apres il
+arriva que le seigneur tomba mortellement malade. Alors il s'appreta
+a faire son testament; mais, comme dans ses bons jours il s'etait peu
+occupe des pauvres et avait encore moins reflechi aux quatre choses
+supremes, c'est-a-dire a la mort, au jugement, au ciel et a l'enfer,
+il n'en fit pas plus alors que par le passe; il institua ses plus
+proches parents heritiers de tous ses biens; quant a des aumones ou
+d'autres dispositions charitables, il n'en fut point question. Pas un
+signe non plus pour la confession ni pour le saint Viatique.
+
+En attendant, on pleurait et on gemissait dans le chateau, a la pensee
+que le bon seigneur allait bientot quitter ce monde. Le bouffon,
+averti de ce qui se passait, courut droit a la chambre et au lit du
+malade, et lui demanda d'un air triste: "Maitre, j'apprends que vous
+allez partir? Est-ce vrai?--Oui, repondit le malade d'une voix a
+moitie brisee, oui, mon heure approche.--Ou voulez-vous donc aller?
+Les chevaux sont-ils deja equipes, la voiture est-elle deja attelee?
+Et vous, etes-vous tout pret a partir?--Je n'en sais rien.--Mais vous
+devez pourtant savoir a quelle distance vous allez, et combien de
+temps vous resterez dehors? Est-ce un mois, quinze jours, ou toute une
+annee?--Je n'en sais rien.--Mais au moins reviendrez-vous?--Ah!....
+peut-etre jamais!...--Ainsi, repondit le bouffon d'une voix severe et
+convaincante, avec un regard penetrant, vous faites un si grand voyage
+que vous ne savez pas meme si vous reviendrez, et vous ne faites pas
+un seul preparatif pour une route aussi longue et aussi dangereuse?
+Tenez, prenez la baguette de fou, ajouta-t-il en la posant sur le lit
+du malade, car vous etes un bien plus grand fou que moi!"
+
+Le malade commenca tout a coup a y voir clair; il reconnut, a sa
+honte, que le bouffon n'avait jamais dit une verite plus grande. Et
+alors, il fit distribuer beaucoup d'argent aux pauvres et se prepara a
+faire le voyage en chretien[8].
+
+[Note 8: Cette anecdote, deja ancienne, est rapportee par
+Guillaume Pepin, ecrivain ecclesiastique.]
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+22.--UN EPISODE DE LA REVOLUTION.
+
+Pendant la crise la plus furieuse de la Revolution, quand Robespierre
+etendait son sceptre de fer sur la France, quand Carrier se signalait
+par ses noyades a Nantes, Lebon par ses massacres dans le midi, et
+Javogues par ses fureurs dans le Forez, la fermete courageuse des
+saints missionnaires de ces pays persecutes ne se laissait point
+abattre; leur zele, au contraire, semblait acquerir de nouvelles
+forces a la vue des malheurs de ces contrees et des dangers qui
+planaient sur elles.
+
+Tandis que plusieurs confesseurs de la foi prodiguaient leur zele sur
+d'autres points du diocese, M. l'abbe Coquet, (mort en 1845 cure
+de Rozier-en-Donzy), avait choisi pour theatre de ses courses
+evangeliques le centre meme de la persecution, Feurs, capitale du
+Forez, et l'intrepide proscrit poursuivait sa mission sublime sous les
+yeux pour ainsi dire de Javogues. On ne saurait raconter en detail
+tous les actes d'heroisme, de devouement, de sainte audace, qu'il
+accomplit pendant cette periode de terrible memoire; mais l'histoire
+suivante en donne une bien haute idee, en meme temps qu'elle offre un
+exemple des plus etonnants de la misericorde divine.
+
+Un jour, un envoye extraordinaire se presente dans le lieu de retraite
+du saint missionnaire. "Une femme se meurt, s'ecrie-t-il, une femme
+bien pieuse, bien devouee, mais qui ne peut se resigner a mourir sans
+sacrements et qui exprime le plus vif desir de recevoir les secours
+d'un pretre pour obtenir le pardon de ses fautes ainsi qu'une mort
+tranquille."
+
+L'abbe, apres avoir ecoute l'envoye avec sa bienveillance ordinaire,
+s'empressa de promettre les consolations de son ministere, dont on
+reclamait l'assistance; mais a peine le premier courrier avait-il
+disparu, qu'un autre entre et s'ecrie: "Monsieur l'abbe, on vient de
+vous mander aupres d'une malade? Gardez-vous bien d'aller chez elle!
+Depuis longtemps les satellites de Javogues, qui vous epient, ont
+appris la maladie de cette femme, et ils ont decide entre eux de
+saisir le premier pretre qui se presentera. Reflechissez: si vous
+etes pris, au meme instant vous serez conduit a Feurs et dans les
+vingt-quatre heures execute."
+
+Il y avait en effet de quoi reflechir: mais quand le devoir parle
+au coeur d'un ministre de Dieu lui-meme, toute crainte est bientot
+dissipee, et la decision ne se fait pas attendre. "Quoi qu'il arrive,
+se dit l'abbe Coquet, le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis; je
+suis appele, il faut partir..."
+
+Le soleil n'etait pas encore couche; le charitable pretre attendit
+encore quelques instants, esperant, aide du ciel et des ombres
+naissantes de la nuit, parvenir plus surement a son but. Enfin le
+voila en marche; couvert d'habits de paysan, il s'avance dans la
+campagne. Tout est silencieux autour de lui: les patres ont deja
+regagne leurs chaumieres, et les craintes qu'on lui avait fait
+concevoir sont bien pres de s'evanouir dans son esprit rassure. Il
+s'approche de la demeure dont on lui a indique l'adresse; toutefois,
+avant d'entrer, il jette un dernier regard autour de lui, et lance des
+pierres dans les massifs d'arbres ou de verdure, afin de s'assurer
+si personne n'est en embuscade pour le surprendre; mais, en fait
+d'ennemis, il ne voit que quelques oiseaux effrayes qui sortent
+precipitamment de leur retraite ainsi troublee. Il se tourne alors
+du cote de la maison; la solitude de l'interieur rivalise avec la
+solitude du dehors. "C'en est fait, se dit-il en lui-meme, tout danger
+a disparu; on m'a trompe." Et, ouvrant la porte cochere, il traverse
+rapidement la cour.
+
+A peine a-t-il franchi le seuil, qu'un grand nombre d'hommes se
+jettent sur lui; les baionnettes l'enserrent dans un reseau de fer,
+et de toutes ces poitrines ou le coeur n'a plus de place s'echappent
+mille cris menacants: "Nous te tenons enfin, miserable! Assez
+longtemps tu nous as echappe; cette fois tu n'echapperas plus.--Il
+faut le fusiller a l'instant! crient les uns.--Non, disent les autres;
+a demain la guillotine! Conduisons-le a Feurs: les traitres et les
+brigands apprendront par sa mort ce qu'ils doivent attendre des vrais
+patriotes!" D'autres enfin ne s'en tiennent pas a ces brutalites
+et les rendent encore plus ameres par des imprecations, par des
+blasphemes.
+
+Durant cette terrible scene, l'abbe Coquet gardait un profond silence
+et faisait interieurement le sacrifice de sa vie. Cependant, a force
+de vociferations, de trepignements, d'agitation furibonde, les
+poitrines a la fin s'epuiserent, les cris cesserent. Le bon pretre
+saisit alors ce moment de calme pour adresser quelques paroles a cette
+horde sauvage. "Mes amis, leur dit-il, je ne suis ni un traitre ni
+un monstre, comme vous vous l'imaginez; je n'ai jamais rien fait
+d'hostile ni contre le gouvernement ni contre le pays. Tout mon role
+se borne a porter secours aux infirmes, aux malades, a les consoler
+dans leurs maux, a leur apprendre a bien mourir. Vous le voyez par
+cette femme qui languit sur son lit de douleur dans une chambre
+voisine. Je ne vous demande qu'une grace, c'est de me laisser lui
+porter les dernieres consolations. Vous ferez ensuite de moi ce que
+vous voudrez."
+
+Un pareil discours etait fait pour attendrir les coeurs les plus durs.
+"Va! s'ecrie apres un moment de silence un de ces forcenes, va! nous
+te tenons, tu ne nous echapperas plus."
+
+L'abbe Coquet entre donc dans la chambre de la malade; il apercoit en
+meme temps une fenetre donnant sur le jardin; il pourrait s'echapper
+par cette issue, mas il n'a garde d'en profiter. "Que je suis
+malheureuse! s'ecrie la malade en le voyant s'avancer vers elle, que
+je suis malheureuse d'etre la cause de votre captivite, peut-etre
+de votre mort! Mais j'avais trop besoin de vos secours au moment si
+redoutable de la mort... Ne craignez rien du reste; la sainte Vierge,
+que j'ai bien priee cette nuit passee et les nuits precedentes, m'a
+fait comprendre qu'il ne vous serait fait aucun mal. Veuillez donc
+entendre ma confession et m'administrer les derniers sacrements."
+
+Depuis un instant le pretre etait dans l'exercice de cet auguste
+ministere, quand les revolutionnaires, se ravisant, prennent la
+resolution d'entrer dans la chambre de la malade; ils voulaient
+empecher le pretre, leur captif, de s'echapper par la fenetre dont
+nous venons de parler. Mais aussitot entres, emus par tout ce qu'il
+y a de touchant dans l'administration des derniers sacrements, ces
+hommes naguere si farouches tombent subitement a genoux et semblent
+plonges comme dans une extase. D'autres arrivent, ils sont terrasses
+de meme. Le pretre, tout entier a ses fonctions sacrees, aux
+exhortations qu'il adressait a la malade, ne s'etait pas meme apercu
+de cette scene etrange.
+
+Les ceremonies terminees, l'abbe Coquet quitte le chevet de la
+mourante pour s'occuper de son propre sort. "Allons, mes amis, dit le
+genereux martyr en s'adressant a ses bourreaux, je suis a vous. J'ai
+fait mon devoir, disposez de moi, je ne crains rien; mon corps peut
+perir, mon ame est dans les mains de Dieu." Mais, o surprise! o
+merveilleux effet de la grace divine! lorsque la victime croit marcher
+au supplice, elle devient au contraire l'objet du plus beau triomphe
+que puisse ambitionner le coeur d'un pretre. Les bourreaux se taisent,
+les menaces sont bien loin deja des levres qui les ont proferees;
+la haine a fait place a l'amour, l'impiete a la foi, le crime au
+repentir. Tous ces tigres alteres de sang qui s'elancaient naguere sur
+le ministre de Jesus-Christ comme sur une proie, sont la a ses pieds,
+renverses, comme Paul sur le chemin de Damas, par une puissance
+invisible, et confessant a haute voix le Dieu qu'ils osaient
+persecuter dans la personne de son representant sur la terre. Le
+croirait-on? le chef de cette horde sanguinaire, l'organisateur de ce
+guet-apens etait le fils meme de la pieuse femme qui achevait en ce
+moment sa paisible et sainte agonie. Le miserable, loin d'adoucir, de
+consoler les derniers moments de sa mere, n'avait pas craint d'offrir
+en spectacle, a ses yeux qui allaient se fermer, les preparatifs d'un
+meurtre et du meurtre de son confesseur!...
+
+Mais la grace divine venait de toucher son coeur comme celui de ses
+complices. Les armes lui tombent des mains; a son tour il implore le
+pardon du pretre qui avait vainement sollicite sa clemence. Qu'on juge
+de l'emotion de ce dernier. Il benit Dieu en versant des larmes et
+recoit avec une joie inexprimable ces brebis perdues qui reviennent au
+bercail. Puis, apres avoir entendu les aveux des coupables, il fait
+descendre sur eux le pardon en prononcant les paroles sacramentelles,
+et tous ensemble redisent les bontes infinies du Dieu des chretiens
+pour lequel il n'est aucun crime sans misericorde, si le pecheur est
+penetre d'un vrai repentir.
+
+Tous se separent alors en se disant adieu comme des freres, et le
+missionnaire regagne sa retraite, le coeur debordant de consolation et
+de reconnaissance.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+23.--LE ZELE RECOMPENSE.
+
+Une personne tres pieuse avait un frere, etudiant en medecine, qui
+s'etait laisse entrainer par le torrent des mauvais exemples et avait
+renonce aux pratiques de la religion.
+
+Leur mere souffrait d'une maladie de langueur, qui la conduisait peu
+a peu au tombeau. Mais ce qui la desolait, c'est qu'elle se sentait
+impuissante a arreter le debordement d'impiete de son fils.
+
+La fille, qui comprenait l'etendue de la douleur de la pauvre mere, et
+voyait son malheureux frere courir ainsi a la damnation, s'approcha la
+veille de Noel du lit de la malade: "Maman, dit-elle, si je pouvais
+aller a minuit a la messe a Notre-Dame-des-Victoires, quelque chose
+me dit que l'Enfant de la creche m'accorderait la conversion de mon
+frere.--Ma pauvre enfant! qui t'accompagnerait? Je n'irai jamais plus
+avec toi a la messe de minuit.--Eh bien! mon frere.--Ton frere! y
+songes-tu? lui qui eprouve une si grande horreur pour l'eglise, qu'aux
+enterrements il ne veut pas entrer et attend a la porte, esperes-tu
+qu'il te conduirait?--J'essaierai de le decider.--Je ne demande pas
+mieux; mais je crains que ton eloquence comme tes caresses ne soient
+inutiles.
+
+L'etudiant en medecine recut de tres haut la proposition, qu'il appela
+saugrenue. Tant de colere cependant denote ordinairement un reste de
+foi, prisonniere de l'impitoyable libre-pensee.
+
+Sa soeur insista, et, vaincu par cette persistance, vers minuit,
+heure a laquelle un homme du monde n'aime pas a dire qu'il prefere
+se coucher, l'etudiant la protegeait sur le chemin de la messe et
+s'installait aupres d'elle pour la proteger au retour.
+
+La ceremonie fort belle de Notre-Dame-des-Victoires paraissait
+l'interesser; il regardait avec une sorte d'avidite ce spectacle
+oublie et ne s'ennuyait pas.
+
+Au moment de la communion, il fut fort etonne; tous defilaient pour se
+rendre a la sainte Table. On arriva a son rang, les voisins sortirent,
+sa soeur aussi. Il se vit seul. Le vide lui causa une impression
+etrange...
+
+Cependant sa soeur recevait l'Enfant-Jesus en la creche de son coeur
+et le rechauffait de l'ardeur de sa priere pour le jeune incredule.
+De son cote, le libre-penseur, pret a resister fierement aux
+sollicitations de tous les chretiens assembles dans l'eglise,
+succombait sous le poids de l'isolement ou l'avaient laisse ses
+quelques voisins; disons le mot: il eut peur.
+
+Un souvenir d'enfance domina son esprit, il tomba a deux genoux, et
+une explosion de sanglots sortit de sa poitrine...
+
+La jeune fille cependant revenait devotement; elle voit cette
+abondance de larmes, et son frere qui se penche a son oreille pour lui
+dire: Ma soeur, sauve-moi! Un pretre! je suis ecrase sous le poids de
+mon indignite! Un pretre! un pretre!
+
+Ce fut sa soeur qui eut a moderer l'impatience de ce neophyte. A
+l'issue de la ceremonie, le pretre fut trouve, et bientot le jeune
+homme embrassait sa mere, en lui disant: Je vous rends votre fils.
+
+On ne reposa point en cette belle nuit, pas plus qu'a la creche de
+Bethleem, et a six heures du matin tous deux etaient revenus a la meme
+place en l'eglise de Notre-Dame-des-Victoires.
+
+Au moment de la communion, tous quitterent leur rang pour aller a la
+sainte Table; l'etudiant les suivait. Une jeune fille restait seule
+prosternee a deux genoux, et le pave qui avait recu la nuit les larmes
+de repentir, recevait encore des larmes; mais c'etaient des larmes de
+joie.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+24.--SAGESSE ET FOLIE.
+
+Vers l'annee 18l0, vivait a Clermont en Auvergne un ouvrier serrurier,
+travailleur habile et courageux, mais qui malheureusement se livrait
+de temps en temps a quelques exces. A la suite d'un ecart de regime,
+qui l'avait rendu momentanement malade, il passa une nuit fort agitee:
+il eut un songe, dans lequel sa soeur qui etait morte en religion lui
+apparut, lui reprocha son inconduite, et le conjura de revenir aux
+sentiments dont leurs parents leur avaient toujours donne l'exemple.
+
+Cette apparition lui fit une telle impression qu'il se leva, se rendit
+a l'eglise la plus proche, et, comme elle etait encore fermee, il se
+mit a genoux sur les marches et attendit l'ouverture des portes; il
+entra alors, entendit la messe, s'adressa a M. le cure et revint de
+nouveau apres son repas. Pendant les deux jours suivants il fit la
+meme chose: le changement qui s'etait opere en lui parut si etrange
+que le maitre de l'auberge ou il logeait pensa qu'il avait affaire a
+un fou, et pria le medecin de venir examiner son locataire.
+
+Aux interrogations du medecin, l'ouvrier repondit: "Monsieur le
+docteur, je vous remercie de votre interet; mais je me porte bien;
+j'ai ete fou, il est vrai, je l'ai meme ete longtemps, mais je suis
+gueri; je le sens, Dieu merci; je me trouve en possession de mon bon
+sens, et puis j'ai un docteur que je vois tous les jours, et que je
+vais encore aller trouver; je vous demande la permission de ne pas
+en changer." Il revint a son auberge apres une derniere visite a
+l'eglise, paya sa note, fit son paquet et se mit en route pour Paris,
+ou, marcheur intrepide, il arriva en cinq jours; la il se remit
+courageusement au travail; debout avant le jour, il n'allait a
+l'atelier qu'apres avoir entendu la messe, et pendant une annee
+entiere il ne porta pas a ses levres une seule goutte de vin.
+
+Une autre epreuve l'attendait. Il s'etait fait une loi de ne pas
+travailler le dimanche, les railleries ne purent triompher de sa
+resistance. Patrons et ouvriers conspiraient contre lui; on lui
+remettait un travail soi-disant presse le samedi soir, il offrait de
+travailler la nuit, mais son offre etait repoussee; il fallait passer
+a la caisse et regler son compte, cela lui arriva dans douze ateliers.
+
+Ce fut alors qu'il rencontra une personne dont les sentiments pieux
+etaient conformes aux siens; il l'epousa, et se mit a travailler pour
+son compte. Dieu benit son travail et il parvint a se procurer une
+petite fortune.
+
+Etant alle dans une ville d'eaux thermales pour la sante de sa femme,
+le genereux chretien s'y fixa et pendant huit ans prit part a
+toutes les oeuvres charitables. Entre dans la conference de
+Saint-Vincent-de-Paul, il s'adonna de tout son coeur au soulagement
+physique et moral des familles qui lui etaient confiees, il ne
+remettait jamais d'un jour la visite a leur rendre et se montrait
+genereux a leur egard. Il s'enquerait, a la fin de chaque seance, de
+l'absence de ceux de ses confreres qui ne s'etaient pas presentes, et
+se chargeait avec bonheur de leur porter leurs bons pour eviter tout
+retard dans la delivrance des secours.
+
+Les souffrances ne lui furent pas epargnees; opere plusieurs fois
+de la cataracte sans succes, il etait presque aveugle, mais cette
+infirmite ne l'empechait pas de faire des courses nombreuses pour le
+service des pauvres, ou de se trouver devant la porte de l'eglise
+avant qu'elle ne s'ouvrit; c'etait une habitude qu'il ne perdit
+jamais; il servait a genoux six ou sept messes tous les jours. Il
+s'eteignit, il y a quelques annees, dans une maison de charite de
+Marseille au moment ou il se preparait a un acte de piete desire
+depuis longtemps: un pelerinage a Jerusalem. On a retrouve dans des
+lettres ecrites par lui des preuves que l'_Imitation_ etait sa
+lecture favorite.
+
+Ce fervent chretien merite d'etre cite comme un modele de parfaite
+conversion.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+25.--LE TERRIBLE ARTICLE.
+
+Lors de mon dernier sejour en Normandie, raconte un medecin bien
+connu, le maire d'une commune voisine de Caen, s'affichant depuis
+longtemps comme libre-penseur, devint malade de la poitrine. Sa femme
+et sa fille, personnes pieuses, voyant que son etat etait menacant,
+userent de toutes leurs industries pour obtenir qu'il laissat venir le
+pretre. A la fin, il leur dit: "Eh bien! soit, faites-le venir, votre
+cure; mais avertissez-le que je lui dirai son fait."
+
+Les deux pauvres femmes allerent trouver le cure de la paroisse, a qui
+elles rapporterent cette reponse. Il parut tres peu s'en effrayer, car
+il les pria d'annoncer sa visite pour le lendemain.
+
+Le lendemain donc il se rendit chez le malade, et fut immediatement
+introduit dans sa chambre. Il le trouva tenant a la main un journal.
+
+"Monsieur le cure, lui dit celui-ci a brule-pourpoint, vous me
+surprenez relisant la loi Ferry. J'en etais precisement a l'article 7.
+Que pensez-vous de cet article?
+
+--Je pense, repliqua le cure, apres un moment de reflexion, que vous
+en etes egalement a un article qui devrait vous preoccuper bien
+davantage.
+
+--Et cet autre article, quel est-il?
+
+--Je n'ose vous le dire.
+
+--Parlez, monsieur le cure, parlez; vous savez que je n'aime pas les
+mysteres. Et il appuya sur ce mot d'un ton tres significatif.
+
+--Puisque vous l'exigez, reprit le pretre, je parlerai, quoi qu'il
+m'en coute. Sachez donc que l'article auquel j'ai fait allusion,
+c'est... l'article de la mort." Et il se retira.
+
+Le libre-penseur savait bien qu'il etait gravement atteint, mais il ne
+se croyait pas si pres du moment fatal. La declaration du pretre le
+jeta dans la stupeur, et, grace sans doute aux prieres de son epouse
+et de sa fille, la stupeur produisit l'effroi, avec le desir de la
+conversion.
+
+Quelques jours apres, il faisait appeler le meme pretre et se
+reconciliait sincerement avec Dieu.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+26.--LE TROTTOIR.
+
+Vous ne sauriez concevoir le nombre et la variete des petits
+contentements que l'on eprouve dans la pratique de l'abnegation et de
+l'obligeance sur le trottoir, dans les grandes villes et surtout a
+Paris. Suivons celui-ci, qui est des plus etroits.
+
+Un insolent vous voit venir, et il indique par son attitude une
+certaine resolution a l'impolitesse. Vous descendez froidement, et:
+Passe sans obstacle, homme fort, je triomphe de toi et de moi!
+
+Un peu plus loin, une pauvre femme, mal vetue et bien modeste, vous
+voit venir aussi; deja elle cherche la place de son pied sur le pave
+glissant. Vite vous la devancez... Un hommage a la pauvrete, que tout
+le monde opprime ou dedaigne, est chose bien louable.
+
+Plus loin encore, le passage est scabreux: sur la chaussee, de
+la boue, des paveurs, un tombereau d'ordures suivi de plusieurs
+charrettes. Pour vous le peril et la souillure de la rue, pour les
+autres le trottoir. On a compris, et on vous salue avec un air
+d'admiration et de sympathique reconnaissance.
+
+Ah! nous oublions trop la fecondite merveilleuse des principes
+chretiens. Le moindre devoir rempli a des approximatifs imprevus qui
+naissent sous nos pas pour nous produire un surcroit de merite et un
+salaire de delicieux plaisirs! Vous ne vouliez etre que patient avec
+courage, vous devenez tout de suite bienveillant sans effort; puis
+votre bienveillance va se transformer en une sorte de vertu gracieuse
+qui determinera l'apparition d'une foule de charmants petits
+faits.--Le trottoir etait hier une arene ou votre orgueil subissait un
+pugilat onereux; aujourd'hui, c'est la plate-bande d'un jardin ou les
+fleurs s'epanouissent.
+
+Mon point de vue une fois accepte, je defie que l'on trouve une
+situation et un lieu plus commodes pour acquerir le gout du devoir
+et s'y fortifier petit a petit. Tout en allant a vos affaires, vous
+accomplissez, une multitude d'actes vertueux qui laissent derriere
+vous une precieuse semence. Avec le droit, vous semiez des cailloux;
+avec le devoir, vous semez de bons exemples. De plus, votre patience
+se fortifie, et vous faites la conquete de l'humilite, la plus belle
+des vertus.
+
+Il y a quelques annees, pour me rendre a mon bureau, je suivais chaque
+matin la rue du Four. Tres souvent j'y rencontrais un homme dont le
+vetement indiquait un ouvrier a son aise.
+
+Nous nous croisions. Je descendais toujours du trottoir. Lui recevait
+l'hommage et continuait toujours de son pas vainqueur.
+
+Un matin, la rue etait plus malpropre et plus obstruee que
+d'ordinaire. Il y avait vraiment du merite a ceder la belle place. Je
+voyais venir mon superbe ouvrier. Il crut que je ne m'executerais pas
+de bonne grace. Il souriait insolemment et se disposait a me faire
+obeir.
+
+Je me sacrifiai a propos, sans hesitation, mais non pas sans dignite.
+
+Cela le surprit. Il se retourna et me suivit des yeux, jouissant de
+mes difficultes avec un air de bravade.
+
+J'avais aussi tourne la tete; son orgueil imbecile se brisa contre
+un regard fixe et froid que je maintins sur lui pendant quelques
+secondes. Je sentis qu'il m'en garderait rancune.
+
+En effet, le lendemain, le surlendemain encore, il me parut courrouce.
+Une resistance de ma part lui eut ete bien agreable! Il l'attendit en
+vain.
+
+Un des jours suivants, la pluie se mit a tomber tout a coup. La rue du
+Four ressemblait a un de ces chemins vicinaux de la Brie pouilleuse,
+ou le paysan monte sur son ane ne se hasarderait pas l'hiver, par
+crainte d'y perdre sa monture.
+
+Les pietons, bien ou mal vetus, les marchandes de noix ou de
+maquereaux se remisaient sous les grandes portes. Quoique muni d'un
+parapluie, je fis de meme, et je me melai a un groupe de pauvres gens
+qui attendaient la fin de la giboulee en geignant.
+
+Mon homme etait la! Nous nous regardames du coin de l'oeil. Il
+paraissait de mechante humeur, et la pluie le contrariait evidemment
+plus qu'aucun de ses voisins.
+
+Je prononcai a son intention quelque phrase banale sur le temps.
+
+Il repondit, comme se parlant a soi-meme:
+
+--Oui, un joli temps, quand on est presse! Je suis attendu dans une
+maison, a cent pas d'ici, chez des bourgeois. Je voudrais y arriver
+propre, et il faut que je reste la. Je vais peut-etre manquer une
+bonne affaire.
+
+Je devinai que mon parapluie lui faisait envie, et me placant
+brusquement bien en face de lui:
+
+--Monsieur, lui dis-je en affectant une politesse souriante, si
+vous etes attendu dans le voisinage, prenez mon parapluie. Vous le
+renverrez par une domestique ou un concierge; il vous suffira de
+remarquer le numero de la maison en sortant d'ici.
+
+--Mais, monsieur, si j'allais garder votre parapluie? Vous ne me
+connaissez pas.
+
+--Si, si, je vous connais.
+
+L'ouvrier crut a une allusion sur ses arrogances passees envers moi.
+Il devint rouge. Je continuai du ton le plus aimable:
+
+--Je vous connais aussi bien que vous vous connaissez vous-meme, et je
+suis sur que vous me renverrez tout de suite mon parapluie. Le voila,
+partez vite.
+
+Il se laissa faire. Au bout de dix minutes, mon parapluie me revenait
+avec une bonne femme qui fit tres verbeusement la commission de
+reconnaissance.
+
+Je devais m'attendre a un changement radical dans les procedes de mon
+homme. Il guettait une premiere rencontre. Pour moi je tenais peu a
+une liaison au moins inutile. A la premiere rencontre, je passai vite.
+Il ne put que m'envoyer un beau salut, que je lui retournai par un
+geste tres civil: un salut d'egal a egal.
+
+A partir de cette minime obligeance dont j'avais honore son caractere,
+je remarquai que non seulement mon fier ouvrier descendait du trottoir
+a la hate pour me faire place, mais encore qu'il avait renonce a ses
+anciennes pretentions; car je m'amusais a l'etudier, et je le vis plus
+d'une fois, a distance, ceder le pas avec un empressement semblable au
+mien. Il se christianisait sans le savoir!
+
+Les lois de Dieu sont grandes! Le moindre acte impregne du sentiment
+chretien a quelquefois des consequences d'une etendue extraordinaire.
+Nous n'en sommes pas toujours temoins.
+
+Un dimanche, par un beau jour de mai, je me promenais de long en
+large sur la place Saint-Sulpice, en attendant la messe basse de neuf
+heures.
+
+Si peu que je fisse attention aux personnes qui passaient pres de moi,
+il m'etait impossible de ne pas voir le profond salut que venait de
+m'adresser un promeneur.
+
+Ai-je besoin de dire que c'etait encore mon ouvrier? Sa confortable
+toilette l'avait transforme!
+
+Precisement parce qu'il me parut dispose a la discretion, sinon au
+respect, je l'abordai.
+
+Il avait le sourire fin. Il parlait peu. Ses paroles n'etaient point
+oiseuses. J'usai les banalites de la conversation sans qu'il y
+repondit rien que des monosyllabes. Et puis je me tus.
+
+Le brave homme me declara alors que mon opiniatrete a descendre
+du trottoir, pour lui ceder la place, l'avait fort surpris, fort
+intrigue, et qu'en dernier lieu, alors qu'il me supposait irrite
+enfin par sa bravade tout directe, mon extreme obligeance au sujet du
+parapluie avait bouleverse son humble raison. Il me supposait un but,
+un motif. Il cherchait, il ne comprenait pas.
+
+--Comment vous appelle-t-on? lui dis-je.
+
+--Jean.
+
+--C'est un nom favorable. Monsieur Jean, autrefois le trottoir de la
+rue du Four etait pour vous l'instrument d'un orgueilleux despotisme.
+Chacun se sentait contraint de descendre a votre approche. Depuis que
+je vous ai prete mon parapluie...
+
+--Ma foi, monsieur, depuis l'histoire du parapluie, j'agis tout
+autrement. J'ai eu l'idee de faire comme vous! D'abord je suis
+descendu pour les femmes et pour les vieillards, petit a petit je suis
+arrive a descendre pour tout le monde; et, vous ne le croiriez pas!
+aujourd'hui, si quelqu'un me previent, cela me fait de la peine; il me
+semble que l'on a mauvaise opinion de moi, et que l'on me prend pour
+un homme d'un tres vilain caractere.
+
+--Eh bien, votre orgueil a fait place a l'esprit de douceur; vous vous
+etes ameliore; vous etes entre dans la bonne voie; peut-etre irez-vous
+loin dans cette voie ou l'on ne recueille que des plaisirs, tout en
+epurant et en grandissant son caractere. Mon but est atteint.
+
+--Mais qu'est-ce que vous y gagnez? Qu'est-ce que cela vous fait?
+
+Je lui montrai l'eglise. Il me repondit par une grimace. Un banc etait
+la. J'allai m'y asseoir. Sur un imperceptible signe amical, le
+brave Jean vint prendre place pres de moi, non sans rire sous cape,
+convaincu qu'il etait que j'allais le precher.
+
+Le precher! je n'aurais eu garde. Il y a temps pour tout. A chacun sa
+fonction, d'ailleurs. Mon neophyte etait un homme de quarante ans, un
+brave ouvrier; son instinct le portait au bien assez directement; avec
+lui il suffisait d'agir tres simplement.
+
+--Monsieur Jean, je vous montrais du doigt l'eglise, ou je vais aller
+entendre la messe tout a l'heure. Vous, vous n'allez pas a la messe,
+je le sais. Je l'ai compris a votre grimace. Mais vous irez un jour
+comme moi.
+
+--Cela ne m'etonnerait pas trop. Vous avez deja fait un miracle a mon
+profit.
+
+--Je n'ai pas toujours ete pieux; je le suis devenu a l'aide de la
+reflexion. Il plut a Dieu de decider mon retour par ce chemin. Mon
+seul merite est d'avoir obei a son impulsion: nous ne saurions jamais,
+en face de lui, pretendre a un autre merite que celui de l'obeissance.
+
+--Mais pour obeir ainsi, il faut croire en Dieu; et il ne depend pas
+de nous de croire!
+
+--Mon cher Jean, vous vous trompez. Sans vous rien dire de la grace,
+ce qui ressemblerait a une predication, je vous affirme qu'il depend
+de nous de croire.
+
+---Alors je n'y comprends plus rien.
+
+--Compreniez-vous mon empressement a descendre du trottoir lorsque
+vous approchiez, et l'offre de mon parapluie?
+
+--Enfin, monsieur, est-ce que vous voulez me rendre devot?
+
+--Ne riez pas. Vous etes bien devenu patient, meme obligeant, sur ce
+trottoir ou vous vous pavaniez en roi il y a six semaines.
+
+--Oui, c'est bien drole! S'il y a un secret, dites-le-moi. Par
+exemple, je ne m'engage pas a rien faire de contraire a mes opinions.
+
+--Ah! vous avez des opinions! Dites-moi, vous avez aussi de la
+loyaute?
+
+--Pour ca, je m'en vante.
+
+--Cela suffit. Tant qu'une seule vertu catholique demeure dans
+l'homme, elle peut devenir, elle devient tot ou tard une fondation sur
+laquelle la Providence divine rebatit tout l'edifice ruine. Ah! vous
+etes loyal! Eh bien, Dieu vous connait, il vous suit au travers du
+monde, et il vous aidera.
+
+--Mon cher monsieur, vous tapez a bras raccourci sur tout ce qu'il y a
+dans ma tete. Pour un rien, je me mettrais en colere. Mais je ne veux
+pas etre ingrat envers vous. Faites votre affaire; cette fois-ci je
+vous ecoute tres serieusement.
+
+--Bien. Une remontrance vous ennuierait; vous hausseriez les epaules.
+De longues explications religieuses et morales auraient a peu pres le
+meme resultat. Vous bailleriez dans le creux de votre main.
+
+--C'est vrai.
+
+--Cependant, si l'on vous disait: La foi vous viendra, a la condition
+d'un acte simple et loyal accompli en moins de dix minutes, et qui
+n'aura pas d'autre temoin que Dieu, vous accepteriez la foi?
+
+--Je l'accepterais...
+
+Je me levai; l'ouvrier se leva. Nous marchames a petits pas en
+regardant l'eglise.
+
+--Monsieur Jean, savez-vous encore votre _Pater_?
+
+--Oh!...
+
+--Et pourriez-vous le reciter couramment?
+
+--Oui, quoique cela ne me soit pas arrive trois fois depuis ma
+premiere communion.
+
+--Voici l'eglise devant nous. Entrez froidement. Si un murmure s'eleve
+dans votre esprit, faites-le taire; dites-vous: J'ai promis d'etre
+loyal, je dois etre loyal.
+
+--Je le serai.
+
+--Vous irez au benitier, que les fideles assiegent quelquefois. Vous
+prendrez de l'eau benite. Vous ferez le signe de la croix lentement et
+la tete haute, en homme de coeur qui a contracte une obligation et
+qui la remplit. Puis vous vous isolerez au milieu de la foule. Alors
+recueillez-vous l'espace d'une minute; rappelez-vous la promesse
+qui vous engage et que vous etes tenu a degager strictement. Faites
+ensuite de nouveau le signe de la croix, et debout, une main dans
+l'autre main, recitez le _Pater_ a voix basse, doucement, tres
+doucement. Vous ferez ensuite encore un signe de croix, et vous
+sortirez de l'eglise.
+
+--Apres cela?
+
+--Rien.
+
+--Je comprends.
+
+--Pourquoi hesitez-vous?
+
+--C'est plus difficile que cela ne le parait.
+
+--Moins difficile que de ceder la place sur le trottoir.
+
+--Et si je faisais ainsi que vous me l'avez dit, vous pensez..?
+
+--Je pense que cet acte bien simple sera un jour votre plus grand et
+votre plus beau souvenir. Mais si vous ne vous sentez pas maintenant
+l'energie et la loyaute necessaires ...
+
+--Ah! on ne doit pas remettre ces choses-la au lendemain.
+
+--Adieu; je vous predis que vous serez bientot un solide et fier
+catholique.
+
+Je lui serrai la main, et je m'eloignai rapidement, sans detourner la
+tete, demandant a Dieu de faire le reste.
+
+Pendant un mois, loin de chercher Jean, je l'evitais. Mais Paris
+est bien moins grande ville qu'on ne le pense. Jean m'avait guette,
+m'avait suivi, et il etait parvenu a connaitre mon nom et mon adresse,
+plus avance en cela que moi, qui ne savais de lui que son prenom de
+Jean.
+
+Un matin je recois une lettre de faire-part. Il s'agissait d'un
+mariage pour le lendemain, entre M. Marteau et Mlle Gilquin, qui
+m'invitaient a assister a la benediction nuptiale. Des noms inconnus;
+cela arrive de temps en temps. On cherche. Est-ce mon boulanger, mon
+fruitier, mon epicier? Ici se rencontrait un obstacle bizarre: M.
+Marteau exercait la profession de fabricant de formes pour chaussures.
+
+Je stimulai mes souvenirs: aucune lumiere. A la fin, je remarquai que
+le fabricant de formes de chaussures avait, entre autres prenoms,
+celui de _Jean_. Mais une observation de l'autre Jean m'etait
+demeuree dans la memoire: "J'ai de petits enfants," m'avait-il dit...
+Le Jean du trottoir etait donc marie; ce ne pouvait etre mon neophyte.
+Et cependant quelque chose me disait que ce devait etre lui...
+
+Mon incertitude cessa bientot.
+
+Je venais de diner: j'allais sortir. Un timide coup de sonnette
+m'annonce un visiteur. On ouvre. J'ecoute le nom: "M. Jean Marteau."
+
+C'etait le mien! c'etait mon ouvrier de la rue du Four et de la place
+Saint-Sulpice!
+
+--Entrez, monsieur Jean, asseyez-vous. Eh bien! vous allez donc vous
+marier?
+
+--Mon Dieu, oui, monsieur, demain.
+
+--Mais il me semblait que vous etiez deja marie?
+
+--Pas precisement. Si vous me le permettez, je vous expliquerai la
+chose. Je vous ai adresse une lettre de faire-part avec l'espoir que
+vous viendrez a l'eglise, parce que c'est vous qui avez fait mon
+mariage; aussi est-ce surtout a cause de vous que j'ai fait imprimer
+des lettres de faire-part.
+
+--Moi, j'ai fait votre mariage?
+
+--Certainement. Ah! c'est un peu long a expliquer.
+
+--Mettez-y le temps, et ne trouvez pas mauvais que je rie d'abord, a
+cette idee que j'ai fait votre mariage sans savoir ni votre nom, ni
+votre profession, ni votre adresse.
+
+--Le bon Dieu sait le nom et l'adresse de tout le monde. Il a eu sa
+belle part dans l'affaire.
+
+L'honnete garcon etait emu. Il n'avait pas dit: Dieu, mais le _bon
+Dieu_. Je ne sentis jamais si bien la difference. Dieu, ce n'est
+tres souvent que le terme plus ou moins banal des pantheistes et des
+philosophes, qui en font, au plus beau, le synonyme de l'Etre supreme
+des republicains de 93. Le _bon Dieu_, c'est le terme de predilection
+des catholiques, qui ne craignent pas d'afficher une foi naive de
+bonne femme ou de petit enfant: des qu'un homme, en parlant de Dieu,
+dit le _bon Dieu_, je vois le fond de son coeur et je puis lui tendre
+la main.
+
+Je tendis la main a Jean. Je compris, avec une joie intime, que la
+providence de Dieu avait fait murir le grain que j'avais seme. Me
+voila donc silencieux pres de mon cher visiteur, dont le visage
+s'epanouit des les premiers mots de l'histoire qu'il va raconter.
+
+--Monsieur, avant notre rencontre de la rue du Four et de la place
+Saint-Sulpice, j'avais des defauts insupportables. J'ai le droit de
+les avouer, puisque je ne les ai plus. Je me grisais quelquefois, et
+je battais ma bonne femme de loin en loin. Vous m'avez enseigne la
+patience; cela fut pour moi la meilleure des preparations. Ensuite,
+vous m'avez pousse dans l'eglise au moment propice. Il en est survenu
+comme un miracle. Mais votre _Pater_ m'a fait passer, je vous
+l'assure, une rude journee! Pour tenir loyalement ma parole, il m'a
+fallu plus de force et de courage qu'il ne m'en faudrait dans une
+lutte contre dix hommes. Vous avez oublie, peut-etre?
+
+--Je n'ai pas oublie, et je vois que le _Pater_ a ete bien dit.
+
+--Ah! Seigneur! Il faut que je l'aie dit comme on ne le dit jamais,
+car en sortant de l'eglise, voyez-vous, je ne savais que devenir. Je
+me sentais moitie heureux, moitie exaspere en dedans de moi. Tout a
+coup je me trouve, a ma grande surprise, en face de la maison que
+j'habite. Je croyais chercher un estaminet pour m'y etourdir, et je
+revenais chez moi. Je monte, j'entre; je prends une chaise: je ne dis
+rien. Ma femme me regarde, et elle s'ecrie: "Mon Dieu! Jean, est-ce
+que tu es malade?" Le moyen, apres cela, de croire que le _Pater_
+etait une petite chose insignifiante! Il m'avait si bien bouleverse,
+que l'on me croyait malade. Je rassure ma femme; je lui dis de
+s'asseoir pres de moi, et je lui raconte ce qui venait de m'arriver.
+Vous pensez bien que je lui avais parle de vous souvent, et qu'elle
+vous connaissait on ne peut mieux sans vous avoir jamais vu. Elle
+m'ecoutait, sans souffler mot, en ouvrant de grands yeux. Quand j'ai
+fini, savez-vous ce que fait ma femme? Elle se prend a pleurer, mais a
+pleurer de tout son coeur! Et moi, Jean, un homme, je fais comme elle.
+Cela ne m'etait peut-etre pas arrive depuis vingt-cinq ans. Enfin,
+nous nous apaisons, et je me trouve soulage: petite pluie abat grand
+veut. Je voyais ma femme bien heureuse; j'etais aussi bien gai, bien
+heureux. Nous allons faire une promenade hors barriere avec les
+enfants. Vous vous souvenez que c'etait un dimanche?
+
+--Je m'en souviens.
+
+--Nous causions de vous, de votre parapluie, du trottoir, de l'eglise,
+des signes de croix que j'avais faits et que pour un rien j'aurais
+recommences toutes les dix minutes. Oui, monsieur! j'en eprouvais un
+tel besoin, qu'en apercevant le calvaire de Vaugirard, le coeur m'a
+battu, et j'ai double le pas comme malgre moi pour saluer le calvaire
+et faire le signe de la croix.
+
+--Vous le lui deviez bien.
+
+--C'est vrai. Aussi, est-ce justement ce que j'ai dit a ma femme. Nous
+etions, vers cette epoque, a la fin de mai, car il me semble tantot
+que cela date d'hier, tantot que cela date de dix ans. Le soir, au
+retour de la promenade, une eglise se rencontre devant nous. On disait
+la priere du mois de Marie. Nous entrons, avec les petits. Et je vous
+recommence mon _Pater_, notre _Pater_. Ah! monsieur, que je l'ai bien
+dit cette fois, et que cela m'a fait de plaisir! Mes enfants, me
+voyant prier, priaient aussi d'une petite facon grave. Moi, Jean, un
+ouvrier, debout au milieu de ces enfants et de leur mere qui priaient
+dans l'eglise; ...pour la premiere fois de ma vie, je me suis senti
+l'importance d'un pere de famille et d'un citoyen.--Je ne vous
+fatigue pas?
+
+--Ho!...
+
+--Enfin, nous sommes rentres chez nous et j'ai promis que je ne me
+griserais plus, et que je ne battrais plus jamais ma femme. Mais il
+y avait autre chose encore, dont ma bonne Francoise n'osait pas
+me parler; nous etions maries a la ville, mais pas a l'eglise.
+Maintenant, mon cher monsieur, vous en savez autant que moi.
+
+J'etais ravi; j'avais les larmes aux yeux. Jean riait de plaisir,
+un peu d'orgueil, et de l'air d'un homme qui est sur de se rendre
+infiniment agreable. Il n'avait pas fini.
+
+--Vous voyez donc bien, monsieur, que c'est vous qui avez fait mon
+mariage, et que je devais vous inviter a venir a l'eglise demain.
+
+--Ah! mon brave Jean, j'irai; j'irai avec plus de satisfaction et plus
+d'empressement dix fois, mille fois, que si vous etiez un millionnaire
+ou un prince.
+
+--J'en etais bien sur. Mais je dois vous dire encore un petit mot.
+Nous marier a l'eglise, c'etait la moindre chose; nous avons fait
+mieux que cela. Moi, je n'aime pas les demi-mesures. Devinez-vous,
+ah?...
+
+--Oui, ah!
+
+--Chut! Il ne faut pas toucher a ces affaires-la en riant; vous le
+savez mieux que personne. Ma femme et moi, nous avons communie ce
+matin, et bien communie tous deux, je vous le certifie. Ainsi, vous
+aviez raison, monsieur; en me quittant sur la place Saint-Sulpice,
+il y a cinq semaines, vous prophetisiez. Oh! j'entends encore votre
+derniere parole: "Jean, je vous predis que vous serez un jour un
+solide et fier chretien!" Je le suis! mes enfants le seront comme leur
+pere!
+
+Nous causons encore un moment, aussi attendris l'un que l'autre, puis
+il me dit:
+
+--Eh bien, monsieur, a demain donc.
+
+Le lendemain, j'assistai a la messe du mariage. Il y avait peu de
+monde: une dizaine de personnes et cinq ou six enfants. Je faisais,
+avec tout le soin possible, honneur aux maries par l'aristocratie
+de ma mise. Pour la premiere fois et la seule fois de ma vie, je
+regrettai de n'avoir pas un ruban rouge et une croix a ma boutonniere!
+
+Apres la messe, j'allai faire ma visite aux nouveaux epoux dans la
+sacristie. On m'attendait evidemment. Je fus salue comme ne le fut
+jamais un personnage d'importance: les enfants surtout me regardaient
+d'un air de veneration tres amusant.
+
+Mais voici Jean en habit noir, bien gante, bien cravate, chaussure
+parfaite, une physionomie tellement digne, que j'hesitais a le
+reconnaitre.
+
+Je lui serrai la main en ami, et je voulus faire un petit discours
+affectueux, un petit compliment d'homme du monde et de chretien.
+
+Notre emotion dura bien deux a trois minutes, apres quoi chacun rentra
+en possession de sa liberte d'esprit. J'ai pu dire a ces braves
+gens...
+
+Eh! qu'importe ce que j'ai dit et comment cela finit! Et si j'acceptai
+d'etre un convive de la noce! Et ce que Jean a fait depuis! Il est
+converti, voila tout!
+
+Jean prospere, sans hate; Jean s'attache bien moins a acquerir une
+fortune qu'a constituer une famille. Quand vous rencontrez sur le
+trottoir un luron de haute mine, qui vous cede la place avec une
+politesse inusitee, ce doit etre lui.
+
+(_Venet_, Extraits.)
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+27.--UN FILS QUI TOMBE DANS LES BRAS DE SON PERE.
+
+Un jeune pretre attache a l'Hotel-Dieu de Paris est appele un soir
+pres d'un homme qui venait d'etre apporte tout meurtri, tout sanglant,
+a la suite d'une rixe de cabaret. En proie a une surexcitation
+extreme, le malheureux epuise le peu de force qui lui reste en
+maledictions et en blasphemes. La vue du pretre ne fait qu'augmenter
+sa rage. Vainement le ministre du Dieu de paix s'efforce de ramener a
+des sentiments meilleurs ce coeur ulcere; son zele demeure impuissant
+et la prudence le force a mettre fin a des instances evidemment
+inutiles.
+
+Le pretre s'eloigne donc, le coeur brise. Le lendemain matin, il
+revient tout anxieux a l'hopital.
+
+--La nuit a ete terrible, lui dit la bonne Soeur qui a veille au
+chevet du miserable. Il n'a eu ni un moment de repos, ni un moment de
+silence; toujours des douleurs atroces, toujours des blasphemes! Il
+n'y a pas plus d'une demi-heure qu'il est calme. Sa fureur s'est
+apaisee pendant qu'a la priere nous recitions les litanies du Saint
+Nom de Jesus.
+
+--Avant ma messe, je vais le voir un instant; ma Soeur, prions pour
+lui.
+
+Puis, sur la pointe du pied, l'abbe alla s'agenouiller pres du lit ou
+l'etranger etait couche... Il ne s'agitait plus, et ses yeux etaient
+fermes. "Mon Dieu! dit tout bas le charitable pretre, prolongez ce
+calme pour que je puisse, avec votre grace, faire descendre dans cette
+ame quelques pensees de repentir et de confiance."
+
+Apres avoir dit ces mots avec une grande ferveur, l'aumonier s'etait
+releve et allait se rendre a la sacristie. Il avait deja fait quelques
+pas dans cette direction lorsqu'il revint tout a coup vers le lit...
+Puis, ayant pris dans son breviaire une image, il l'attacha aux
+rideaux, de maniere a ce que le blesse put la voir lorsqu'il se
+reveillerait. Cette image representait saint Stanislas Kostka en
+oraison devant une statue de la sainte Vierge.
+
+Monte a l'autel, l'aumonier avait peine a se defaire de la pensee
+du malade. Dans cette multitude d'etres souffrants, combien n'y en
+avait-il pas de plus interessants que lui? Cependant c'etait celui-la
+qui le preoccupait le plus; et, durant le saint sacrifice, il pria
+pour lui plus que pour les autres.
+
+La messe terminee, le pretre, dans un grand recueillement, faisait son
+action de graces, quand une Soeur, celle a qui il avait parle le matin
+meme en entrant dans la salle, vint lui dire d'un air radieux:
+
+--Monsieur l'abbe, il vous demande...
+
+--Qui?
+
+--L'homme du numero 48... le furieux d'hier soir.
+
+--Les fureurs lui sont-elles revenues?
+
+--Oh! non; il est maintenant doux comme un agneau. Il vous demande...
+
+--Que Dieu soit beni!... hatons-nous.
+
+Les voici tous les deux aupres du malade... Il ne s'agite plus, il ne
+se tord plus sur son lit... Son visage n'est plus enflamme, ses yeux
+ne lancent plus d'eclairs, sa bouche ne blaspheme plus. A demi assis
+sur sa couche, il a les yeux fixes sur une image qu'il tient dans
+une de ses larges mains; de l'autre, il essuie la sueur froide qui
+ruisselle sur son visage... Sa preoccupation est telle qu'il n'entend
+ni ne voit le pretre et la Soeur arrives pres de lui... Enfin
+l'inconnu, levant les yeux, eut comme un sourire de reconnaissance
+sur ses levres, qui, la veille, ne proferaient que maledictions et
+blasphemes; et, d'une voix presque douce, il demanda:
+
+--Qui a attache cette image au rideau de mon lit?
+
+--C'est moi, repondit l'abbe.
+
+--Est-ce que vous me connaissez?
+
+--Aucunement.
+
+--Pourquoi donc avez-vous mis pres de moi l'image de saint Stanislas?
+
+--Parce que j'ai grande confiance en lui.
+
+--Ah!... vous n'avez pas eu d'autres raisons?... C'est que moi,
+ajouta-t-il en passant sa main sur son front, c'est que moi aussi...
+j'ai aime ce nom... je l'aime encore...
+
+A ces mots, l'inconnu porta l'image a ses levres: des pleurs
+jaillirent de ses yeux, sa bouche s'entr'ouvrit. "Mon Dieu!
+profera-t-il, mon Dieu!..."
+
+Et ses convulsions de la nuit le reprirent. Moins violentes que celles
+de la veille, elles ne durerent pas longtemps. Lorsqu'il fut redevenu
+plus calme, il se mit a parler, mais comme a lui-meme; quoique ses
+yeux fussent grands ouverts, il avait l'air de ne voir personne.
+"C'est etrange, disait-il, ce nom que je ne prononce plus... je le
+trouve ici, sur cette image... et attache a mon lit... Quand ce pretre
+a donne la communion... j'ai pu le regarder... j'ai fixe mes yeux sur
+les siens...; ils ressemblent a ceux que j'ai tant fait pleurer!...
+Hier, j'ai blaspheme contre lui... Lui et sa robe noire me faisaient
+horreur!... Un tel changement s'est opere en moi pendant sa messe,
+que, si je le revoyais a present, je le benirais."
+
+--Me voici! me voici! s'ecrie l'abbe, me voici pres de vous... Je ne
+sais pas qui vous etes, mais jamais, pour aucun malade apporte ici, je
+n'ai ressenti au coeur autant de charite... Je donnerais ma vie pour
+sauver votre ame.
+
+--Oh! mon ame!... Si vous saviez combien je l'ai souillee, vous ne
+penseriez pas a me sauver...
+
+--Arretez! au nom du Sauveur Jesus, ne desesperez pas de la
+misericorde divine.
+
+Parlant ainsi, le jeune pretre etait tombe a genoux pres du lit,
+tenant les mains de l'etranger dans les siennes et les arrosant de ses
+pleurs.
+
+Apres quelques instants, l'inconnu, qui ne retirait pas ses mains de
+celles de l'aumonier et qui laissait couler d'abondantes larmes, dit
+d'une voix plus calme:
+
+--Voila plus de vingt-trois ans... a Nantes... que j'ai abandonne, que
+j'ai condamne aux privations, au chagrin, a la misere peut-etre, ma
+femme et mon fils...
+
+--Quoi! s'ecria le pretre en se relevant et en se penchant sur
+l'inconnu, vous avez une femme, un fils!... vous avez habite Nantes...
+Ah! encore un mot, un seul mot, je vous en conjure; votre nom?
+
+L'inconnu se nomme. Impossible de douter plus longtemps. L'abbe
+Stanislas n'est plus debout, il est dans les bras, sur le sein de
+son pere!... Les battements de leurs coeurs, leurs larmes de joie se
+confondent.
+
+Mais, il n'y avait pas de temps a perdre. L'abbe parle d'un confesseur
+au pecheur repentant. "C'est vous que je choisis, repond celui-ci; je
+veux vous declarer tous mes crimes et vous dire combien mon odieuse
+conduite envers votre pieuse mere m'a rendu malheureux!"
+
+Lorsque le pardon appele par son enfant descendit sur le coupable,
+quelle ne fut pas la joie, l'indicible bonheur et du pere et du fils!
+Le repentant pardonne respirait a l'aise, le poids de ses peches ne
+l'oppressait plus; et le pretre qui avait enleve ce poids repetait
+avec transport: "Celui que je vois maintenant sur le chemin du ciel,
+c'est mon pere! Oh! Seigneur, soyez, soyez a jamais beni!"
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+28.--LE ROSIER DU MOIS DE MARIE.
+
+Papa, disait une enfant de six ans a un ancien militaire qui, nouveau
+Cincinnatus, occupait ses loisirs a cultiver ses jardins et ses
+champs, donnez-moi ces jolies roses qui sentent si bon, et dont la
+blancheur egale celle des lis.--Pour les effeuiller, sans doute?
+repondit le pere a l'enfant.--Non, non, repliqua celle-ci: elles sont
+trop belles pour cela.--Mais qu'en feras-tu?--C'est mon secret.--Ton
+secret! Le mot est risible... Et si je te donnais l'arbuste entier, me
+devoilerais-tu cet important mystere?--Cher Papa, donnez toujours; je
+vous dirai plus tard a qui je destine ces fleurs.--A la tombe de ta
+pauvre mere, sans doute?--C'est bien pour ma mere... mais... pour ma
+Mere du ciel." En prononcant ces derniers mots, la voix de l'enfant
+avait un accent si penetrant et si doux, que le pere, sans en avoir
+compris le sens, en fut neanmoins profondement emu. Il s'avanca donc
+vers le rosier, le detacha habilement de la terre, et le remit entre
+les mains de sa petite fille, qui s'eloigna aussitot, emportant avec
+elle son cher tresor.
+
+Quand la bonne petite rentra au logis, il etait deja tard. Son pere
+l'embrassa plus tendrement encore que de coutume et se retira dans
+sa chambre pour prendre un repos bien necessaire apres une journee
+employee a de rudes labeurs. Mais, helas! le sommeil ne vint point
+fermer ses paupieres: une agitation febrile, inaccoutumee, s'etait
+emparee de son esprit: les souvenirs d'un passe grossi d'orages
+revenaient a sa memoire et lui causaient un indicible effroi. Lui, le
+brave guerrier, le soldat intrepide, que le bruit du canon et de
+la mitraille n'avait jamais fait palir, eprouvait un saisissement
+inexprimable.
+
+Pour calmer ces cruelles angoisses, vrai cauchemar de l'ame cause par
+le remords, il se mit a balbutier quelques-unes de ces prieres qu'aux
+jours de son enfance il avait bien des fois redites sur les genoux
+maternels; et les mots benis qui, depuis tant d'annees peut-etre,
+jamais n'avaient effleure les levres du vieux militaire, vinrent s'y
+placer en ordre les uns apres les autres, et former ce tout sublime
+connu sous le titre d'Oraison dominicale ou priere du Seigneur ...
+
+La priere! ce cri du coeur, cet elan de l'ame vers Celui qui l'a
+creee, qui l'aime, qui _veut_ et qui _peut_ seul lui donner le
+bonheur, est un de ces remedes efficaces et doux, dont l'effet ne
+tarde pas a se faire sentir. Notre homme en fit la consolante epreuve.
+Un rayon d'esperance vint tout a coup dissiper les tenebres dont,
+un instant auparavant, son entendement etait enveloppe: "Si je suis
+pecheur, se disait-il, si, pendant de longues annees j'ai vecu en
+veritable _paien_, en ennemi de Dieu, tout n'est pas perdu pour moi.
+N'ai-je pas un petit ange a placer entre moi et la justice du
+Seigneur prete a me frapper?"
+
+En pensant a son enfant, l'ancien soldat s'endormit, et un songe
+ravissant acheva de le calmer. Il se crut transporte dans un de ces
+temples majestueux eleves par le genie de la foi au Dieu trois fois
+saint. Au bas du choeur, a l'entree de la nef principale, etait un
+autel etincelant de mille feux et surmonte d'une gracieuse statue de
+la Vierge Marie. Une foule de fideles montaient et descendaient les
+marches de l'autel, deposant aux pieds de l'image veneree des fleurs
+et des couronnes. Une delicieuse harmonie ajoutait au charme de cette
+pieuse vision. Mais bientot la foule s'ecoula; les chants cesserent;
+les lumieres s'eteignirent; la lampe du sanctuaire seule projetait
+ses vacillantes clartes sur le candide visage d'une petite fille qui
+s'avancait furtivement vers l'autel, et y deposait un rosier charge de
+blanches fleurs.
+
+Ici le vieillard s'eveilla: le secret de sa chere enfant venait de lui
+etre revele; et quand, le matin, elle accourut joyeuse vers lui pour
+l'embrasser: "Moi aussi, lui dit-il en la prenant sur ses genoux, j'ai
+un secret." L'enfant sourit: "Vous me le confierez, Papa? dit-elle a
+son tour."--"Non, ma petite, _tu le verras_."
+
+Le dernier jour du mois de mai 186..., un militaire ayant sur sa
+poitrine le signe des braves, s'approchait de la Table sainte. Une
+jeune enfant le suivait du regard et semblait envier son bonheur.
+
+Quelques instants apres, le pretre qui venait de celebrer les saints
+mysteres, s'approcha de nouveau de l'autel, et detacha d'un rosier,
+place aux pieds de la sainte Vierge, une branche encore toute
+fleurie. Il la presenta ensuite au vieux guerrier, qui la baisa
+respectueusement.
+
+Depuis cette epoque, elle figure comme un trophee au dessus des armes
+appendues aux murs de sa demeure, et, chaque fois que les regards du
+vieillard se portent sur ce rameau desseche, il murmure une priere a
+Marie, l'aimable et tendre refuge des pauvres pecheurs.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+29.--LA STATUETTE DE SAINT ANTOINE.
+
+Eleve par une pieuse mere, D***, officier aussi loyal que brave,
+avait eu la foi, mais la vie des camps et des casernes avait efface
+l'empreinte primitive de la religion et il en etait arrive a cette
+indifference froide et triste qui est une forme honnete de l'impiete.
+Son epouse, restee maitresse pour elle-meme et pour sa fille de toutes
+les pratiques de la devotion, n'en pleurait pas moins l'egarement de
+celui qu'elle aimait assez sur la terre, pour ne pas vouloir en etre
+separee au ciel. Depuis longtemps deja, ses prieres montaient toujours
+vers le Ciel et imploraient l'appui de la Reine des vierges. Rien ne
+venait la consoler. Un jour meme, une nouvelle peine vint s'ajouter
+aux autres: son mari lui avait appris qu'il etait franc-macon! Ce
+n'etait plus seulement l'indifference, c'etait l'impiete reelle et
+notoire, l'impiete publique et affichee...; et, en pensant a cela,
+Mme D*** serrait sa fille sur son coeur comme pour la preserver d'un
+malheur, ou peut-etre pour avoir recours a l'innocence de l'enfant,
+contre le peril que courait l'ame du pere.
+
+Tout-a-coup, ses yeux se porterent sur une statuette de saint Antoine
+de Padoue qui ornait sa chambre, et une idee subite s'empara de son
+ame attristee... "Mon enfant, dit-elle a sa fille, mon enfant, il faut
+que tu pries beaucoup saint Antoine pour obtenir de lui que ton pere
+retrouve ce qu'il a perdu!
+
+--Qu'a-t-il donc perdu, ma mere?
+
+--Tu le sauras plus tard, mais prie et... n'en dis rien a ton pere."
+
+Le regard naif de la jeune fille se leva vers la statuette, et ses
+levres s'ouvrirent pour laisser echapper ces paroles: "Grand Saint,
+faites retrouver a mon pere ce qu'il a perdu."
+
+En-ce moment la porte s'ouvrait, et M. D*** venait avertir sa femme
+qu'il allait sortir.
+
+Il avait tout entendu et se demandait tout en marchant ce que cela
+pouvait bien etre. "Qu'ai-je donc perdu, se disait-il? C'est sans
+doute ma femme qui aura egare quelque chose...; mais quelle idee
+d'aller redemander cela a cette statue! Apres tout, peu importe! Elle
+est si bonne epouse et si bonne mere!... C'est egal, il faut que je
+lui dise de ne pas s'inquieter, car enfin si j'avais perdu une chose
+serieuse, je le saurais bien."
+
+Comme on etait aux premiers jours de juin, M. D*** jugea que la soiree
+assez belle lui promettait plus de jouissance a la campagne qu'entre
+les quatre murs de la loge. "Une idee! se dit-il en se frappant le
+front, je vais chercher ma femme et ma fille et nous irons faire un
+tour a la campagne...; mais qu'ai-je donc perdu?..."
+
+Mme D*** eut un sourire de bonheur et jeta un regard qui disait merci
+a saint Antoine, quand son mari vint lui dire son idee! mais elle
+resta muette et se sentit rougir lorsqu'il ajouta: "Dis donc,
+est-ce que j'ai perdu quelque chose?--Pourquoi me demandes-tu cela?
+repondit-elle.--C'est que j'ai entendu la petite."
+
+La conversation en resta la, mais l'embarras de Mme D*** n'avait pas
+echappe a son mari, et souvent encore il se demandait: "Qu'ai-je donc
+perdu?"
+
+Le 12 juin au soir, Mme D*** se trouvait encore dans sa chambre avec
+sa fille, et l'enfant redisait avec ferveur sa naive priere: "Grand
+Saint, faites retrouver a mon pere ce qu'il a perdu!"
+
+"Mais enfin, dis-moi donc ce que j'ai perdu, s'ecria M. D*** en
+entrant violemment dans la chambre... Depuis huit jours, je me le
+demande... Depuis huit jours, cette pensee m'obsede... Tu fais
+toujours prier ta fille pour cela, mais tu ferais bien mieux de me le
+dire, car je saurais si cela vaut la peine de fatiguer cette enfant!"
+
+Mme D*** se leva, en regardant son mari avec calme: "Mon ami, lui
+dit-elle, serais-tu content de me quitter pour toujours?
+
+--Ah! pour cela non! et si c'est pour cela que tu pries et que tu vas
+a l'eglise, tu peux t'abstenir!
+
+--Cependant, mon cher ami, si tu ne retrouves pas ce que tu as perdu,
+il faudra nous quitter un jour..., et pour toujours!
+
+--Mais qu'est-ce donc?... Dis, je t'en conjure..., qu'ai-je donc
+perdu?
+
+--La foi... la foi de ta mere!... et je ne veux pas te quitter, moi...
+Oh! je ne le veux pas... il faut que tu la retrouves!"
+
+Et la pauvre femme pleurait, pendant que, sans ajouter un seul mot, M.
+D*** sortait.
+
+"La foi, disait-il, la foi de ma mere... de ma femme et de ma fille!".
+Et pendant toute la nuit, Mme D*** qui priait, l'entendait marcher,
+s'agiter et repeter souvent: "La foi... la foi de ma mere!"
+
+Le lendemain matin, M. D*** entre sans rien dire, dans la chambre de
+sa femme; puis, comme eveille par une idee subite: "Est-ce que vous
+avez une fete aujourd'hui?
+
+--Oui, mon ami, la fete de saint Antoine de Padoue.
+
+--Ah! le petit Saint de la cheminee! ... Eh bien! merci, saint
+Antoine!"
+
+Et comme Mme D*** le regardait anxieuse... "Oui, oui, ma femme,
+s'ecria-t-il en ouvrant les bras, oui, c'est fait, j'ai retrouve ce
+que j'avais perdu;--mais nous devons un beau cierge a ton petit Saint,
+allons le lui porter!"
+
+Et quelques minutes plus tard, le frere Portier du couvent des
+Franciscains appelait un Pere pour confesser M. D*** qui avait
+retrouve la foi. (_R. P. Apollinaire_.)
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+30.--LE CHEMIN DU COEUR.
+
+Un honorable ecclesiastique de Paris venait d'etre appele pour
+confesser une vieille femme mourante dans une de ces maisons qui
+servent de refuge aux chiffonniers; il entendit des cris plaintifs
+partir d'une chambre voisine et comme le bruit d'un corps qui tombe.
+Il s'y precipite et voit une femme etendue sur le carreau, qu'un homme
+rouait de coups. "Ah! malheureux!" s'ecrie involontairement l'abbe.
+L'homme se retourne, et, apercevant le pretre, il lui dit: "Que
+viens-tu chercher ici, calotin? Tu vas passer par la fenetre." Et, le
+saisissant par le collet et la ceinture, il le souleve de terre et se
+rapproche de la fenetre.
+
+C'etait au troisieme etage. L'abbe avait conserve sa presence
+d'esprit. Rapide comme l'eclair, un souvenir se presente a lui, et
+sans paraitre emu, il lui dit: "Moi qui venais vous chercher pour
+porter secours a une pauvre voisine qui se meurt!" L'homme s'etait
+arrete; il etait temps: la fenetre ouverte n'etait plus qu'a un pas.
+Il repose l'abbe par terre en lui disant: "Qu'est-ce que c'est?--Une
+pauvre femme qui se meurt sur un veritable fumier, et je venais
+pour que vous m'aidiez un peu a la secourir.--Voyons." Et l'abbe le
+conduisit dans la piece contigue et lui montra une vieille femme
+etendue sur un miserable grabat couvert d'une paille infecte, dans
+le paroxysme d'une fievre brulante, a peine recouverte de quelques
+miserables haillons. "Ah! pauvre femme! dit le chiffonnier dont la
+colere etait tout a fait tombee a cet aspect.--Je vais vous prier, lui
+dit l'abbe en lui tendant une piece de 40 sous, de me procurer deux
+ou trois bottes de paille fraiche pour qu'elle soit un peu moins
+mal.--Tout de suite." Et, prenant la piece, il s'elance, descendant
+quatre a quatre les marches de l'escalier vermoulu.
+
+A peine etait-il parti que toutes les portes du corridor s'ouvrirent,
+et tous les habitants, les femmes surtout, y compris celle qui venait
+d'etre battue, se precipitent en disant: "Sauvez-vous, monsieur
+l'abbe, sauvez-vous vite pendant qu'il est loin. Il est aussi fort
+qu'il est violent, et s'il vous retrouve ici, il pourrait bien vous
+faire un mauvais parti.--Non, non, repondit l'abbe en souriant, je
+resterai. Je l'ai entrepris. Il vaut beaucoup mieux que vous ne
+croyez, et il faudra bien que j'en vienne a bout." On l'entendit
+remonter. Chacun etait rentre chez soi, fermant soigneusement sa
+porte.
+
+Il arrivait en effet, charge de trois bottes de paille qu'il jeta a
+terre a la porte de la malade. Il en delie une, etend la paille par
+terre, et enlevant la pauvre infirme aussi delicatement qu'aurait pu
+le faire une soeur de charite, il la pose dessus avec precaution.
+Ouvrant la fenetre, il jette dans la rue, sans trop de souci des
+ordonnances de police, le fumier infect qui couvrait le grabat, et le
+remplace par la paille fraiche des deux autres bottes; il la recouvre
+de ce qu'il trouve de mieux dans tous ces haillons, et replace sur son
+lit avec le meme soin la vieille femme, qui le remercie par signes et
+surtout par l'air de satisfaction et de bien-etre avec lequel elle
+s'arrangeait sur sa couchette.
+
+L'abbe l'avait regarde avec bonheur, et des que tout fut fini, lui
+prenant la main, il lui dit: "Tenez, je gage que vous etes plus
+content de vous que si je vous avais laisse battre votre femme tout
+a votre aise.--Ah! dame! je ne dis pas; et, regardant la vieille
+voisine, il ajouta: Pauvre femme, je ne savais pas qu'elle fut si
+mal.--Vous etes un brave homme, j'ai vu comme vous vous y preniez bien
+pour elle, et avec quel soin.--Oh! c'est qu'elle est si faible!--Je
+reviendrai la voir dans quelques jours, et j'aurai bien du plaisir
+a vous voir.--Ah! monsieur l'abbe, dit-il en rougissant un peu; et
+prenant la main que l'abbe lui tendait de nouveau: Excusez si j'etais
+bien en colere tout a l'heure.--Je n'y pense plus, et a revoir.
+Cependant vous allez me faire une promesse.--Quoi donc?--Je reviendrai
+dans cinq a six jours, et d'ici-la vous ne battrez pas votre
+femme.--Ah! c'est qu'il y a des moments qu'elle m'impatiente.--Eh
+bien! dans ces moments-la, vous irez voir cette pauvre voisine...
+C'est promis, a revoir." Et sans attendre davantage, il secoue la main
+du chiffonnier et se hate de partir.
+
+Il revint effectivement au bout de cinq jours, et apres sa visite a
+la pauvre vieille, qui lui raconta en pleurant combien son terrible
+voisin avait ete bon pour elle, il entra chez lui. En le voyant, la
+femme se precipite vers lui en lui disant: "Ah! monsieur l'abbe, vous
+m'avez sauve deux _roulees_." Le mari, un peu confus, ajouta: "Ah!
+oui, les mains m'ont bien demange... Mais j'ai fait comme vous m'avez
+dit, et je ne rentrais que quand la colere etait passee.--Vous le
+voyez, dit l'abbe, on peut toujours en venir a bout, et je suis sur
+qu'apres ces deux fois vous avez trouve votre femme bien plus douce."
+
+La glace etait rompue, et l'abbe en profita pour parler un peu charite
+et amour du prochain. Nul n'avait mieux que lui, qui prechait si bien
+d'exemple, le droit d'en parler. De la il passa un peu a l'amour de
+Dieu, et quitta le couple enchante, emportant une nouvelle promesse de
+patience et celle d'une visite du mari. Sous cette grosse enveloppe
+il cachait un coeur intelligent et bon, et il ne fut pas difficile
+a l'abbe de le ramener a Dieu. Apres avoir ete la terreur de son
+quartier par sa force et sa violence, il en devint le modele et
+l'apotre. Plus d'une fois il amena a l'abbe d'anciens camarades dont
+il avait determine la conversion.
+
+Un matin, l'abbe se trouvait d'assez bonne heure a Saint-Sulpice. Il
+le vit entrer et, apres une courte priere, s'approcher du tronc des
+pauvres, y jeter quelque chose et se retirer precipitamment. Il le
+suivit, et l'ayant rejoint dehors, il lui demanda ce qu'il venait de
+faire. Le chiffonnier hesita a repondre, mais, certain que l'abbe
+avait tout vu, il lui dit: "Eh bien! c'est l'argent de mon dejeuner
+que j'y ai jete. Autrefois je n'en ai que trop depense au cabaret.
+J'ai donne des scandales, vous le savez mieux que personne. Pour les
+reparer autant que je le puis, je jeune quelquefois, et comme il ne
+serait pas juste d'en tirer profit, je viens jeter ici, pour les
+pauvres, l'argent que mon dejeuner m'aurait coute."
+
+(_L'abbe Mullois_.)
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+31.--LE NOUVEL AUGUSTIN.
+
+Un jeune homme du nom d'Augustin, emporte par ses passions ardentes,
+etait tombe dans le desordre presque au terme de ses etudes. Ne
+connaissant plus ni frein ni regle, il n'ecoutait meme pas sa mere et
+restait insensible a ses larmes comme a ses reproches. Par intervalles
+cependant, le remords venait troubler la conscience du jeune libertin,
+mais il tachait de s'etourdir davantage et se plongeait dans la
+dissipation. Soudain, une maladie de poitrine se declara. Inquiete de
+le voir partir pour la capitale avec une toux opiniatre, sa plus jeune
+soeur, Anna, cacha, sans le lui dire, une medaille de la sainte Vierge
+dans l'habit qu'il portait. Ce pieux stratageme fut sans effet sur
+lui. Loin de la: "On s'est donne une peine inutile, ecrivit-il
+bientot; je prie qu'on ne recommence pas, mon tailleur a bien autre
+chose a faire qu'a decoudre des medailles."
+
+Les symptomes de la maladie ne tarderent pas a devenir inquietants,
+et firent de rapides progres; des crachements de sang menacaient
+d'etouffer tout a coup le malade. Ainsi la mort le pouvait frapper a
+toute heure: pauvre Augustin! il n'etait pas prepare a paraitre devant
+Dieu, il ne songeait pas meme a s'y disposer. Un jour, dans une
+entrevue qu'il eut avec sa soeur religieuse, celle-ci lui avait dit
+avec tendresse: "Mon cher Augustin, songe donc a mettre ta conscience
+en regle avec Dieu; moi qui t'aime tant, je ne puis soutenir la pensee
+de te savoir loin de lui." Pour toute reponse, le jeune homme avait
+serre avec emotion la main de sa soeur, puis il avait cherche a
+changer une conversation qui semblait le fatiguer. Un autre jour, une
+crise violente ayant fait apprehender que sa derniere heure ne fut
+arrivee, sa mere avait fait prier l'aumonier, premier depositaire des
+secrets du coeur de son fils, d'accourir en toute hate. L'aumonier
+s'etait presente sans retard avec sa douce parole, son regard ami.
+Augustin n'avait voulu rien entendre, et le vieillard s'etait retire
+les yeux pleins de larmes ameres.
+
+Mais pendant qu'Augustin repoussait le ministre de Dieu, on priait
+pour lui dans les sanctuaires consacres a Marie, si bien surnommee
+l'esperance des desesperes: l'heure du triomphe de la grace ne devait
+pas tarder a sonner.
+
+Soudain une crise affreuse se declare, c'est le dernier avertissement
+du ciel.
+
+Surmontant alors sa douleur, la mere d'Augustin s'approche de son lit
+et lui dit avec amour: "Mon fils, je t'en supplie, ne differe pas
+davantage; si cette crise continue, es-tu sur d'en supporter l'effort,
+dans l'etat d'epuisement ou tu es?" Courageuse mere, pour sauver
+l'ame de votre enfant, vous avez su triompher des faiblesses du coeur
+maternel; mais aussi, que votre ame abattue fut consolee quand le
+pauvre malade, levant vers vous son regard mourant, vous dit: "Je le
+veux bien, faites venir M. le Cure!"
+
+Celui-ci arriva promptement, fut recu a bras ouverts, et commenca
+avec le jeune homme un de ces mysterieux entretiens dont le ciel seul
+connait le secret et qui rehabilitent les ames devant Dieu. Quand le
+pretre sortit, le malade etait calme, une douce joie brillait sur son
+visage. Augustin, qui depuis trois mois n'avait pour sa mere qu'une
+froideur glaciale, triste fruit de son esprit aigri et chagrin,
+l'appela pres de son lit et l'embrassa avec tendresse; c'etait le
+temoignage de la reconciliation qu'il venait de cimenter avec Dieu,
+l'expression filiale de sa conscience tranquillisee.
+
+A partir de ce moment, le plus admirable contraste se fit remarquer
+dans le jeune malade; on le voyait subir d'heure en heure l'influence
+de l'action celeste.
+
+Lui adressait-on des paroles de piete? il les recevait avec
+reconnaissance. Lui faisait-on une lecture edifiante? il l'ecoutait
+avec une douce attention. Les _Confessions_ du grand eveque
+d'Hippone faisaient, entre tous les autres livres, ses plus cheres
+delices. C'est mon histoire que je lis, disait-il avec un pieux
+sentiment d'amour de Dieu. Il contemplait avec bonheur la croix de
+Jesus, cherchant a participer a la vertu qui s'en echappe pour le
+chretien supportant sans se plaindre les plus cruelles douleurs. Il
+fit publiquement ses excuses a tous les membres de sa famille et aux
+personnes de la maison pour les scandales qu'il avait donnes, et
+particulierement au venerable ecclesiastique dont il avait refuse le
+ministere quelques mois auparavant.
+
+Sa mort fut des plus edifiantes: le pecheur etait devenu un saint.
+
+
+
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+32.--VAINCU PAR L'EXEMPLE.
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+Un enfant pieux etait place dans un tres mauvais atelier de tourneur;
+c'etait veritablement pour lui un enfer. Pour comble de malheur,
+le patron avait un contrat passe avec les parents et ne voulut
+pas entendre parler de rupture. Le jeune apprenti fut tente de se
+desesperer; mais soutenu par les conseils de son confesseur, il se
+resigna. Les attaques allaient toujours croissant. Enfin, un dimanche,
+le pauvre enfant vient se jeter dans les bras de l'aumonier, et,
+fondant en larmes, lui fait part de ses nouveaux tourments; il se
+plaint surtout d'un ouvrier qui s'acharne apres lui plus que les
+autres et le harcelle de ses impietes. Quel remede a cette situation?
+"Un seul, la priere! Priez pour la conversion de ce malheureux! Tout
+est possible a Dieu." lui dit le confesseur. Reste seul dans un petit
+sanctuaire, l'enfant se prosterne devant une statue de la Sainte
+Vierge, pleure a chaudes larmes et prie longtemps avec la plus grande
+ferveur. Le samedi suivant, l'apprenti amenait aux pieds de l'aumonier
+du Patronage le malheureux ouvrier sincerement converti, autant par
+les prieres que par les bons exemples et la resignation de l'enfant.
+Peu de temps apres, tous les deux s'approchaient de la sainte Table,
+combles de graces et de consolations. Cet ouvrier persevera dans son
+heureux retour et prit energiquement la defense du pauvre apprenti. Ce
+n'est pas tout. Quelque temps apres, le patron lui-meme vint trouver
+le directeur du Patronage, lui avouant que l'exemple des vertus
+simples et modestes de son apprenti, joint a des malheurs de famille,
+avait profondement touche son coeur. "Je me suis deja confesse a M.
+le Cure, dit-il, et j'y retourne ce soir. Demain je fais mes Paques.
+Desormais je ne veux pas d'autres apprentis, ni d'autres ouvriers que
+ceux du Patronage. Jamais je ne travaillerai le dimanche, jamais une
+mauvaise parole ne sera prononcee chez moi. Veuillez, monsieur, me
+considerer comme un des votres, comme tout devoue a la religion et a
+la moralisation de la classe ouvriere."
+
+Ne faut-il pas dire apres cela que la priere et le bon exemple peuvent
+convertir les coeurs les plus endurcis?
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+33.--LA FILLE DU FRANC-MACON.
+
+J'ai ete appele, racontait en 1865 un venerable religieux passioniste,
+pour administrer un mourant a Brooklyn. C'etait un allemand, que
+j'avais eu l'occasion de rencontrer plusieurs fois. Sa fille unique,
+excellente catholique, me prevint que son pere etait franc-macon et
+qu'il fallait exiger sa retractation.
+
+"Apres avoir entendu sa confession, je lui demandai s'il n'avait
+pas appartenu a quelque societe secrete.--Oui, mon Pere, je suis
+franc-macon; mais, vous le savez, en Amerique, cela n'est pas
+mal.--C'est une erreur, lui dis-je; la franc-maconnerie est condamnee
+partout ou elle existe. Il vous faut donc retracter tout ce que vous
+avez pu promettre et me delivrer vos insignes.
+
+"Le malade fit bien quelques difficultes, mais il avait garde la foi,
+et il signa la retractation que je redigeai: puis il me fallut faire
+de nouvelles instances pour obtenir son echarpe, son equerre et sa
+truelle d'argent, son tablier de peau et son rituel, renfermes dans
+une armoire pres de son lit. Je dus lui expliquer la necessite de se
+depouiller de tous ces objets s'il voulait faire preuve d'un repentir
+sincere et d'un retour efficace a l'Eglise. Je sortais, emportant les
+depouilles opimes, et tout heureux d'avoir arrache son ame au demon.
+
+"La jeune fille m'attendait sous le vestibule: Eh bien! dit-elle, mon
+pere vous a tout remis? Tout, n'est-ce pas? Il a fait la paix avec
+Dieu?--Voyez plutot, ma fille. Et je lui montrai les objets que
+j'avais a la main. Elle les prend l'un apres l'autre, et puis, d'un
+air triste, elle dit: "Non, tout n'est pas la; il n'a pas eu de peine
+a vous remettre ces insignes; il lui en a coute davantage pour ce
+livre, qui est particulier a son grade. Mais il y a encore autre
+chose.--Quoi donc?--Un ecrit dont j'ignore le contenu; mon pere m'a
+recommande de le porter tout cachete apres sa mort au chef de sa Loge.
+Ce doit etre quelque secret important."
+
+"Je retourne pres du malade, et je lui dis: "Mon pauvre ami, pourquoi
+me trompez-vous? Vous allez paraitre devant le tribunal de Dieu;
+croyez-vous echapper a sa justice? Vous avez encore quelque chose a
+me livrer." Le malade parut consterne; je remarquai la paleur de
+son visage et le trouble de ses yeux; puis il dit avec un certain
+embarras: "Mais vous avez tout emporte, je n'ai plus rien a
+vous livrer.--Non, il y a un ecrit comme en font tous les
+francs-macons.--C'est une erreur, mon Pere, je n'ai plus rien." Je
+redoublai d'instances: tout etait inutile, le demon allait triompher.
+J'employais tous les moyens que je croyais efficaces en telle
+occasion. Je n'obtins rien: le malade niait, ou ne repondait pas.
+Alors, sa fille ouvre la porte et se jette a genoux au pied du lit:
+"Oh! mon pere, de grace, sauvez votre ame; votre fille serait trop
+malheureuse. Vous dites que vous m'aimez, prouvez-le maintenant."
+
+"Le malade ne s'attendait pas a cette secousse: les embrassements et
+les larmes de sa fille l'emeuvent; elle lui prodigue les caresses les
+plus vives; elle lui dit les paroles les plus tendres, lui parle du
+ciel qu'il perd, et le malade veut repondre: "Tu sais que je n'ai rien
+de cache." Sa fille, prenant un ton inspire: "Ne mentez pas, mon pere;
+vous avez toujours ete franc; que je ne rougisse pas de votre nom.
+Donnez au Pere le papier que vous m'avez recommande de porter au
+venerable de la Loge."
+
+"A ces paroles, le malade pousse un cri; puis, faisant un effort, il
+dit en soupirant: "Non, ma fille, tu ne rougiras pas de ton pere.
+Tiens, prends cette clef a mon cou, ouvre le tiroir, et donne au Pere
+le papier qu'il renferme." Puis il tombe affaisse.
+
+"Sa fille, prompte comme l'eclair, avait execute ses ordres et me
+remettait un pli cachete en disant: "Victoire! mon pere est sauve!"
+
+Cette scene m'avait profondement touche. Le courage de cette fille me
+rappelait une chretienne des premiers siecles. Le malade vecut
+encore quelques heures, et ses dernieres paroles etaient un acte de
+contrition, en meme temps que de foi et d'esperance. J'ouvris, en
+presence de sa fille, le pli cachete. C'etait un serment signe avec du
+sang. J'avais entendu parler de ce genre d'ecrits en usage chez les
+chefs de la franc-maconnerie; mais quand je parcourus ce papier, je
+n'en pouvais croire mes yeux. C'etait le serment d'une guerre sans
+fin, sans merci, contre l'Eglise, la papaute et les rois; avec les
+plus execrables maledictions s'il violait sa parole. Ce papier, je
+l'ai remis entre les mains de l'archeveque, afin qu'il put apprecier
+aussi bien que moi la malice infernale de la franc-maconnerie."
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+34.--UN VOYAGE DE CENT LIEUES EN AUSTRALIE.
+
+Dans une de ses courses apostoliques au milieu des regions peu
+frequentees de l'Australie, Mgr Polding tomba malade et fut soigne
+avec un devouement admirable par une veuve. Le venerable prelat,
+revenu a la sante, lui fit promesse qu'a quelque epoque de l'annee
+et en quelque lieu qu'il fut, il reviendrait, a son appel, lui
+administrer les derniers sacrements. Bien des saisons se passerent, et
+une nuit d'automne arriva une lettre invitant l'archeveque a remplir
+la promesse faite a sa bienfaitrice qui se mourait. Sans hesiter un
+seul instant, le digne prelat, en depit de la rigueur de la saison, se
+mit immediatement en route.
+
+Apres avoir bien marche des heures et des jours, il arriva haletant et
+harasse a la maison qu'il etait venu chercher de si loin; mais a son
+grand etonnement, il trouva une solitude complete.
+
+Pendant que l'archeveque meditait ce qu'il allait faire, son attention
+fut appelee soudain par le bruit de la hache d'un bucheron. Se
+dirigeant immediatement vers l'endroit d'ou partait le bruit, il se
+trouva bientot en face d'un robuste Irlandais. Mgr Polding apprit de
+lui que la vieille dame, craignant quelque retard de sa part, s'etait
+decidee, bien que mourante, a aller chercher ailleurs des secours
+spirituels; mais le bon Irlandais ne put lui indiquer la direction
+qu'elle avait prise. Le prelat comprit qu'il serait completement
+inutile d'aller a sa recherche mais une inspiration lui vint. Il
+s'assit sur un tronc d'arbre, et, s'adressant au bucheron, il lui dit:
+"Eh bien, mon brave, apres tout, je n'ai pas l'intention d'etre venu
+ici pour rien. Ainsi, mettez-vous a genoux, et je vais entendre votre
+confession."
+
+L'Irlandais commenca par s'excuser, alleguant son manque de
+preparation, le long laps de temps ecoule depuis sa derniere
+confession, etc.; mais tous ces scrupules furent combattus par
+l'archeveque, et le bucheron finit par s'agenouiller, repentant et
+contrit; pour recevoir l'absolution de ses fautes. L'archeveque
+lui fit promettre d'aller communier le dimanche suivant, et ils se
+separerent. Mgr Polding avait a peine fait quelques pas qu'il entendit
+un profond gemissement. Il revint en toute hate et trouva son penitent
+mort, ecrase par la chute d'un arbre.
+
+Combien n'est donc pas admirable la misericorde de Dieu, qui appelle
+ainsi un eveque a des centaines de lieues de sa residence, par des
+chemins pleins de dangers et par le temps le plus rigoureux, pour
+ouvrir les portes du ciel a l'ame d'un pauvre homme sur le point de
+comparaitre a son tribunal?
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+35.--RIEN N'EST IMPOSSIBLE A DIEU.
+
+Dans une antique cite des bords du Rhin, la femme d'un cordonnier,
+qui vivait dans une extreme misere, se rendit chez l'eveque, pour
+lui demander secours et protection. Le prelat etait connu comme le
+consolateur de toute espece de souffrances: les vieillards, les
+veuves, les orphelins, les infirmes, les aveugles, tous ceux qui
+souffraient physiquement ou moralement, approchaient de lui, malgre sa
+haute dignite, avec confiance et abandon. Quand l'eveque eut entendu
+les plaintes de la pauvre femme, il lui dit amicalement, mais
+cependant sur le ton du reproche:
+
+"Je ne suis pas assez riche, bonne femme, pour vous donner l'aumone
+deux fois par semaine."
+
+La pauvre femme repondit sans oser lever les yeux:
+
+"Que Votre Grandeur daigne m'excuser; mais mon mari est depuis
+longtemps alite et tourmente de si grandes douleurs!...
+
+--S'il en est ainsi, s'ecria l'eveque, je ne saurais vous refuser,
+car, pour des cas semblables, j'ai toujours une somme en reserve.
+Je veux voir aussi votre mari et lui apporter quelques consolations
+spirituelles."
+
+A ces mots, la pauvre femme se montra inquiete et embarrassee:
+
+"Que Votre Grandeur ne se derange pas... Mon mari a de singulieres
+idees.
+
+--Malgre cela je realiserai mon projet, interrompit serieusement
+l'eveque qui se figura que cette maladie attribuee au mari etait un
+pretexte pour obtenir un secours plus abondant.
+
+--Il faut donc que je vous avoue franchement, dit la pauvre femme tout
+en larmes, que mon mari est si profondement irreligieux qu'il ne veut
+entendre parler d'aucun pretre.
+
+--Cela ne m'empechera pas de l'aller visiter, d'autant qu'il est, je
+le vois, doublement malade. Peut-etre, humble instrument de Dieu,
+pourrai-je le ramener dans la bonne voie."
+
+La pauvre femme courut avec le coeur inquiet pres de son mari; il
+souffrait beaucoup, elle n'osa lui annoncer la visite qu'il allait
+recevoir.
+
+Bientot apres, la porte de la chambre s'ouvrit doucement, et l'eveque
+entra.
+
+Il s'approcha avec bonte du lit de douleur et s'informa avec
+bienveillance des souffrances du malade; il s'efforca de rechauffer le
+coeur du pecheur au foyer toujours brulant de l'amour divin et de le
+preparer au voyage de l'eternite.
+
+Mais le malade qui, a la premiere vue de l'eveque, etait devenu rouge
+de colere, se montra tellement insensible a ce langage si doux et si
+eloquent, que le bon pasteur se retira le coeur profondement afflige.
+
+Il avait deja franchi le seuil de la chambre, lorsqu'il se retourna
+une derniere fois. Son doux regard rencontra celui de la femme
+attristee, et il lui dit a voix basse:
+
+"Ne desesperez pas, _vous savez qu'a Dieu rien n'est impossible_; ne
+doutons pas de la conversion de votre mari. Si un heureux moment
+venait ou il desirat ma presence, ne tardez pas a m'appeler, serait-ce
+meme au milieu de la nuit. Votre mari est plus mal que vous ne pensez,
+et chaque minute est precieuse pour le salut de son ame."
+
+La nuit suivante, a onze heures, la pauvre femme arrivait toute
+haletante au palais de l'eveque. Elle tira vivement, et a coups
+redoubles, le cordon de la sonnette, jusqu'a ce qu'enfin elle entendit
+le bruit des clefs et qu'elle apercut le domestique, qui lui demanda
+avec impatience ce qu'elle pouvait vouloir a une heure semblable.
+
+"Mon mari mourant demande Monseigneur. Il reclame la grace qu'il
+daigne venir au plus tot.
+
+--Y pensez-vous? repondit le domestique; comment pourrais-je troubler
+le sommeil de mon maitre, dont la vie est si remplie et les fatigues
+si grandes? Votre mari, je pense, peut bien attendre a demain matin;
+je ferai votre commission des le reveil de Monseigneur.
+
+--Ce sera trop tard, soupira la pauvre femme. Pour l'amour de Jesus,
+ayez pitie de mon pauvre mari et annoncez-moi de suite. Sa Grandeur
+m'a dit elle-meme de venir la chercher a toute heure, meme au milieu
+de la nuit.
+
+--S'il en est ainsi, repondit avec empressement le vieux et fidele
+serviteur, je vais communiquer votre demande au chapelain de Sa
+Grandeur."
+
+Et il courut chez le chapelain, qui lui ordonna de reveiller
+immediatement son maitre; mais l'eveque n'etait pas dans sa chambre
+a coucher. Le domestique, qui avait vieilli a son service, l'alla
+chercher a la chapelle, ou il savait qu'il passait en prieres une
+partie des nuits. Il le trouva, en effet, plonge dans de pieuses
+meditations devant l'image de Jesus crucifie.
+
+Des que le bon evoque connut l'appel du malade, il s'ecria avec une
+sainte joie:
+
+"Combien je vous remercie, mon Dieu, d'avoir exauce ma priere!"
+
+Et immediatement il se mit en route, traversa a pas presses les rues
+etroites et sombres, monta rapidement l'escalier et vint s'asseoir au
+chevet du mourant, qui le recut avec des larmes brulantes de repentir,
+et avec une profonde emotion lui parla ainsi:
+
+"La nuit etait venue, et j'avais deja passe plusieurs heures sans
+sommeil sur mon lit de douleur, lorsque tout a coup mon coeur a
+eprouve une inquietude que je n'avais ressentie de ma vie. J'avais
+compris quel affreux danger planait sur mon ame; j'ai reconnu mes
+graves offenses envers Dieu, et, en voyant combien il a toujours ete
+misericordieux pour moi, j'ai ete epouvante du sort qui m'attendait
+si je paraissais en cet etat devant le souverain Juge qui voit et qui
+sait tout. J'ai songe alors a ma mere, qui en mourant m'a recommande
+a la protection de la bienheureuse Vierge Marie. Je me suis adresse a
+cette Mere celeste, implorant sa protection aupres de son cher Fils,
+et bientot j'ai senti la consolation entrer dans mon coeur. Ma femme
+m'a rappele aussitot votre promesse de m'assister dans ce danger de
+mon ame et dans le peril de la mort..."
+
+Le malade ne put continuer; il retomba epuise sur son lit, en proie a
+un profond evanouissement. Des qu'il eut repris l'usage de ses sens,
+il deposa dans le coeur de l'evoque une humble confession generale,
+et attendit avec impatience ce moment heureux dont il avait ete si
+longtemps prive, ou lui fut presente le Pain celeste qui remplit
+son ame d'une paix inexprimable. Il murmura d'une voix deja presque
+eteinte:
+
+"O Dieu! qui as fait pour moi de si grandes choses, sois aussi
+misericordieux pour ma pauvre ame que tu le fus sur la croix pour le
+bon larron repentant."
+
+Le lendemain, sa lutte avec la mort et la douleur avait cesse: il
+etait passe a une vie meilleure. Le jour de la conversion de cet homme
+dut etre le plus beau jour de la vie d'un evoque; car il ne saurait
+y avoir ici-bas de plus grande joie que la pensee d'avoir ramene un
+pecheur a Dieu.
+
+Et ainsi, en cette circonstance decisive pour le bonheur eternel d'une
+ame, ce bonheur fut double; c'est la le propre de toutes les oeuvres
+de misericorde: elles sont la joie de ceux qui les accomplissent et de
+ceux qui en sont l'objet.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+36.--L'AMOUR MATERNEL.
+
+Dans une des principales villes du midi de la France, un venerable
+ecclesiastique, vicaire de paroisse, fut soudainement appele vers le
+milieu de la nuit, pres d'une malade qui, lui dit-on, se mourait,
+privee tout a la fois des ressources materielles capables d'adoucir
+les souffrances de son corps, et des sentiments religieux propres a
+soutenir l'energie de son ame, profondement aigrie par la misere. Le
+digne pretre ne se fit point attendre. Sautant hors de sa couche et
+s'habillant a la hate, il est bientot dans la rue, se dirigeant
+avec son guide vers la demeure de la pauvre mourante, a travers des
+tourbillons de neige dont une bise glaciale fouettait son visage. Il
+arrive, gravit six etages et penetre au fond du plus mechant reduit
+que l'on puisse voir. La, sur un grabat fetide, une malheureuse femme
+se debattait avec angoisse, voulant et ne voulant pas mourir; car a
+ses cotes dormait, ensevelie sous d'informes haillons, une petite
+fille qui la rattachait encore a la vie quand le malheur la pressait
+au contraire de quitter un monde devenu inhabitable pour elle.
+
+Un tel spectacle emut l'envoye de Dieu jusqu'aux larmes, et le frisson
+d'une pitie sincere parcourut tous ses membres. Que faire devant une
+pareille infortune? Comment ramener la paix et la joie dans une ame
+ainsi torturee, toujours en presence d'une misere de plus en plus
+poignante, de plus en plus irremediable? Tout autre qu'un pretre
+assurement eut recule devant une mission si difficile. L'abbe ne se
+decouragea point; il prit conseil de sa foi, il prit conseil de son
+coeur, et le plus doux triomphe couronna bientot ses intelligents
+efforts. Aux premiers mots sortis de sa bouche, la malade avait
+brusquement detourne la tete, a ses exhortations toujours plus tendres
+et plus pressantes, elle opposait une indifference profonde, un de
+ces sourires amers qui deconcertent les plus robustes esperances et
+attestent une incredulite systematique ou une ignorance absolue des
+verites chretiennes. Il fallait donc tenter un dernier assaut decisif;
+c'est alors qu'une inspiration soudaine vint illuminer l'esprit du
+bon pasteur a la recherche de sa brebis egaree. "Elle resiste a mes
+paroles, se dit-il en lui-meme, elle ne resistera pas sans doute aux
+saintes obligations de la maternite; l'amour maternel mene a Dieu, qui
+aime si tendrement sa Mere." Et, saisissant l'enfant endormi dans
+un coin de la mansarde, il le presenta a la mourante en lui disant:
+"Sauvez votre ame, vous sauverez celle de votre fille; si vous devez
+la laisser orpheline ici-bas, au moins gagnez le ciel pour la proteger
+et lui garder une place parmi les anges." A la vue de cette innocente
+et douce creature qui lui tendait ses petits bras et sollicitait ses
+caresses, la pauvre femme jeta un cri percant, serra convulsivement
+son enfant sur sa poitrine haletante, et, au bout de quelques
+instants, ses yeux desseches s'emplirent de larmes; bienheureuses
+larmes qui emporterent avec elles toutes les barrieres que l'esprit de
+revolte avait placees entre son coeur et celui du souverain Juge, dont
+la main ne nous frappe ici-bas que pour nous guerir. L'attendrissement
+qui ouvrait son ame aux plus nobles sollicitudes d'une mere, l'ouvrit
+en meme temps a tous les sentiments chretiens qui donnent la
+resignation dans les souffrances et le courage dans l'adversite. "Mon
+Dieu, s'ecria-t-elle pleinement soumise et consolee, mon Dieu, que
+votre volonte s'accomplisse! Je vous fais volontiers le sacrifice
+de ma vie; que tous les maux que j'ai soufferts soient autant
+d'infortunes epargnees a l'enfant qui doit me survivre. Et vous,
+monsieur l'abbe, ajouta-t-elle, daignez, je vous en conjure, prendre
+soin de l'orpheline; je vous la confie: si vous acceptez ce depot, je
+mourrai contente et rassuree." L'abbe promit tout, et la malade se
+confessa avec de grands sentiments de contrition. L'amour maternel
+l'avait ramenee a l'amour de Dieu.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+37.--UN PECHEUR MORIBOND ASSISTE PAR UN PRETRE MOURANT.
+
+Il y a une dizaine d'annees, l'eglise de Saint-Paul-Saint-Louis, de
+Paris, avait parmi ses desservants un pretre qui se faisait remarquer
+par sa haute taille et son visage grave et basane.
+
+A ses allures un peu militaires on devinait sans peine que ce pretre
+avait du porter l'epee, et l'on ecoutait sans surprise l'histoire de
+ce brave officier de cavalerie, qui vaillamment s'etait battu sous le
+commandement de don Carlos, l'avait suivi, et enfin etait entre dans
+le sacerdoce.
+
+Ce pretre etait l'abbe Capella.
+
+Apres etre reste quelques annees a Saint-Paul-Saint-Louis ou il
+s'etait particulierement attire l'estime de tous, M. Capella fut
+appele a une petite cure des environs de Paris.
+
+La, il fut venere par ses bons et simples paroissiens, presque tous
+jardiniers; son caractere aimable et sa franchise militaire avaient
+vaincu tous les prejuges, toutes les antipathies memes; le bien que
+fit la son court passage, est incalculable.
+
+C'etait la veille de sa mort; les derniers sacrements venaient de lui
+etre administres, et il se recueillait dans son action de graces,
+offrant au Seigneur ses dernieres souffrances et son agonie qui allait
+commencer. A ce moment une personne entra inopinement et s'approchant
+de lui:
+
+--Monsieur le Cure, lui dit-elle, un tel, que vous connaissez bien,
+est tres malade; il va mourir; nous sommes bien en peine, car il ne
+veut recevoir aucun pretre. Ainsi, quand M. le cure est venu, il lui a
+tourne le dos et ne veut pas l'entendre.
+
+--Quel malheur! un si brave homme, fit M. Capella avec chagrin. Ah! si
+moi-meme je n'eusse pas ete mourant, peut-etre ne m'aurait-il pas si
+mal recu!
+
+--Ah! vous, Monsieur le Cure, il vous aime et vous venere trop pour
+cela! Mais helas!... Et elle se retira sans achever.
+
+Une pensee sublime vint au saint pretre; se soulevant sur sa couche
+et joignant les mains: Mon Dieu, donnez-moi un peu de force!
+s'ecria-t-il. Faisant alors un effort supreme, il endossa une derniere
+fois ses vetements ecclesiastiques, puis il dit, d'un ton resolu, aux
+amis qui l'entouraient:
+
+--Soulevez-moi et portez-moi chez le malade.
+
+Frappes de stupeur, pas un ne bougea. Ils ecoutaient cette voix
+expirante qui avait retrouve le ton du commandement pour faire une
+chose impossible, et ils crurent le cure dans le dernier delire.
+Prenez-moi, repeta-t-il avec une supreme autorite. Une exclamation
+assourdie sortit de toutes les bouches.
+
+Mais le mourant, dont l'heure de vie s'etait refugiee dans son
+inebranlable volonte, presenta ses bras tremblants, ses jambes inertes
+deja; on lui obeit donc et soutenant avec precaution ce corps qui
+voulait reprendre la vie pour aller sauver une ame, on le deposa sur
+une litiere.
+
+"Ah! mon Dieu! il va mourir en route!" s'ecria l'un des porteurs avec
+desespoir.
+
+Lui, sans s'inquieter de ce qui se passait ou se disait autour de sa
+couche, absorbe dans son heroique idee fixe, donnait des ordres pour
+qu'on lui apportat ce qui etait necessaire a l'administration
+des sacrements. Quand tout fut pret: "En route, et hatons-nous,"
+commanda-t-il.
+
+On se mit en marche vers la maison du malade. Le pretre ne faisait
+entendre ni un cri, ni une plainte, ni meme un soupir dans ce chemin
+douloureux dont tout choc etait une angoisse, mais il priait avec
+ferveur.
+
+Le voila pres du lit de cet autre mourant. "Mon ami, lui dit-il d'une
+voix entrecoupee, nous allons tous les deux paraitre devant le bon
+Dieu. Voulez-vous que nous fassions le voyage ensemble?... Moi, je
+viens vous aider... et vous apporter les secours de cette derniere
+heure..."
+
+Un intraduisible cri echappa au malade, et sans pouvoir articuler un
+mot, il saisit la main de son pasteur et la porta a ses levres avec un
+mouvement d'adoration.
+
+"Mon ami, continua celui-ci, le temps est court...; confiez-vous a
+moi; vous ne me refuserez pas de vous confesser, n'est-ce pas?"
+
+Le malade, subjugue par cet heroisme de la foi, fondit en larmes. "Oh!
+oui, je veux me confesser a vous!" s'ecria-t-il.
+
+Un sourire du ciel passa sur les levres blanches du pasteur. Il fit un
+signe, et le vide s'etablit autour des deux mourants.
+
+Bientot apres, le ministre de Dieu fit un dernier effort pour
+elever sa main au-dessus de la tete du pardonne, et les paroles de
+l'absolution tomberent comme une rosee sur cette ame ressuscitee. Le
+pretre appela; "L'Extreme-Onction!" demanda-t-il. On lui apporta ce
+qui etait necessaire pour la reception du Sacrement. "Prenez mon bras,
+et conduisez ma main," dit-il a son aide. Et l'on conduisit cette main
+mourante, se trainant refroidie deja, comme une supreme benediction,
+sur les membres du malade qui semblait se ranimer sous ce froid
+attouchement et sous les onctions de l'huile sainte.
+
+Quand tout fut acheve, le pretre pencha sa tete alourdie vers celui
+qu'il venait d'administrer, et dans un soupir de soulagement, il
+dit tout bas: "Au revoir, mon ami!... Maintenant, remportez-moi,
+ajouta-t-il d'une voix eteinte. _Nunc dimittis servum tuum, Domine,
+secundum verbum tuum, in pare!_"
+
+Puis sa tete tomba pesante sur sa poitrine; ses bras fatigues se
+laisserent pendre; ses yeux se fermerent: et, pendant cette lugubre
+route du retour, on aurait cru qu'il n'existait plus, si l'on n'avait
+vu ses levres remuer sous un souffle de priere. Peu apres, on le
+deposa immobile sur son lit. Quelques heures plus tard, il etait mort.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+38.--DEUX FOIS SAUVE!
+
+Il y a dans notre college, rapporte un eminent ecrivain, retracant ses
+souvenirs de jeunesse, un pauvre abandonne qu'on appelle Isaac. Comme
+son nom l'indique, il est juif. De plus, il est orphelin et sans
+fortune. La reprobation terrible qui pese sur sa race, eloigne de lui
+jusqu'aux moins chretiens de nos camarades. On le voit toujours dans
+le coin le plus desert de notre cour, ou le poursuivent encore les
+injures et les railleries d'un age sans pitie. Cependant il est doux
+et semble resigne par avance a toutes les amertumes de la vie, dont
+celles du college ne sont qu'un avant-gout. Quelquefois la nature
+l'emporte et le malheureux enfant eclate en sanglots; il se cache le
+visage entre les mains et pleure des heures entieres.
+
+Depuis longtemps je pense a l'aborder. Je voudrais consoler un peu
+cette precoce affliction, tenir compagnie a cette solitude prematuree;
+mais je n'ose. Isaac n'est pas sans quelque sauvagerie; ses malheurs
+et son abandon lui ont inspire la defiance. Quelques mechants coeurs,
+comme il en est meme au college, ont encore contribue a augmenter
+cette defiance, en venant solliciter l'amitie de l'orphelin et en
+trahissant ensuite, avec tous les secrets confies, un coeur si
+desireux d'abord de se communiquer, mais que l'infortune avait rendu
+susceptible a l'exces et incapable de se livrer deux fois.
+
+L'autre jour, une de ces tristes scenes qui se renouvellent trop
+souvent, est venue ajouter de nouvelles douleurs a celles de celui que
+j'aime en secret. Je sortais du parloir au milieu de la plus longue
+de nos recreations; tout a coup j'entends de grands cris. Je me hate,
+j'arrive devant tous nos camarades rassembles. Ils etaient en grande
+agitation. "Qu'y a-t-il?--C'est Isaac qui nous a denonces," me repond
+le plus colere. Et il entame une longue histoire a laquelle chacun
+veut ajouter son trait. C'etait encore une accusation banale et
+sans fondement. Les preuves abondaient, la haine suggerait les plus
+detestables hypotheses a ces petites tetes mechantes et enflammees; on
+accueillait tout, pourvu que tout fut contraire a l'accuse. Tristes
+juges comme on en voit tant dans un monde qui n'a plus la jeunesse
+pour excuse!
+
+Isaac n'etait pas la, mais bientot nous le vimes paraitre, accompagne
+du superieur qui s'eloigna quelques secondes apres, laissant le
+pauvre enfant en proie a la cruaute de ses ennemis. Oh! ce mot de
+_cruaute_ n'est pas trop fort. On l'injuria, et les injures bientot
+furent suivies de pierres. Un fils de boucher, qui sans doute avait
+vu avec quelque profit son pere assommer des boeufs a l'abattoir,
+s'elanca enfin sur lui et de ses gros poings lui mit la figure en
+sang.
+
+J'etais pale d'indignation. Mon coeur battait vivement. La colere
+finit par l'emporter, la sainte colere, et je m'elancai devant Isaac:
+"Vous etes des laches, m'ecriai-je en lui prenant les mains, et
+malheur au premier d'entre vous qui touchera a mon _ami!_"
+
+J'appuyai a dessein sur ce dernier mot, je regardai les agresseurs
+d'un regard decide, les poings fermes, le pied en avant: je leur
+semblai redoutable, malgre ma petite taille; ils se turent, ils
+s'eloignerent en jetant au vent leurs dernieres insultes, et l'un
+d'eux declara qu'il fallait mettre les deux juifs a la quarantaine.
+
+Ce mot de juif me fit beaucoup rougir, malgre moi. Cependant je
+me remis de cette soudaine emotion et me penchai vers Isaac. Il
+s'appuyait sur moi et semblait me sourire, mais je le vis tout a coup
+chanceler, puis tomber sans connaissance. Tant de douleurs l'avaient
+brise. Alors j'appelai a mon secours, et comme personne ne venait a
+mes cris, je rassemblai toutes mes forces, je le pris dans mes bras
+et parvins a le transporter jusqu'a l'infirmerie. Il y fut pres d'une
+heure evanoui.
+
+Cependant l'affaire s'etait ebruitee. Le superieur arriva et me
+tendant la main: "Vous etes un digne enfant, me dit-il; je sais tout
+et je veux desormais que vous me regardiez comme un ami, comme un
+pere." Il ajouta en me montrant la croix: "Mais voici l'Ami celeste,
+voici le Pere qui vous recompensera mieux que moi de votre belle
+action!"
+
+Il se retira, en me permettant de rester aupres de mon nouvel ami
+jusqu'a sa complete guerison. Helas! il ne savait pas que la maladie
+du pauvre enfant dut etre si longue. Le medecin vit bien tout d'abord
+que le cas etait grave et fit craindre une fievre cerebrale. En effet,
+les symptomes en eclaterent des le soir.
+
+Quinze jours apres, le pauvre Isaac etait encore a l'infirmerie, mais
+il etait sauve.
+
+J'avais obtenu la permission de le veiller une partie des nuits, et
+la soeur de charite avait peine a m'arracher de ce chevet auquel il
+semblait que ma propre vie fut attachee. Ces nuits furent pour mon ame
+une source delicieuse de jouissances morales. J'y pris une habitude
+presque monastique, celle de lire en latin l'office meme de l'Eglise,
+et je n'ai pu depuis detacher mes levres de cette coupe trop meprisee
+de la liturgie catholique. Oui, je me rappelle ces soirees d'ete,
+alors que quelques rayons, les derniers du jour, venaient enflammer
+les vitres de l'infirmerie, et qu'a genoux au pied du lit de mon ami
+en delire, je suivais sur ce visage en feu les progres du mal ou
+cherchais a y demeler les esperances de la guerison.
+
+Une idee m'avait saisi des le premier jour, idee si naturelle aux
+imaginations catholiques, qu'il semble qu'elle soit la premiere a y
+naitre et la derniere a s'en retirer, l'idee de convertir mon nouvel
+ami et de guerir en meme temps son corps et son ame egalement malades.
+Cette idee me poursuivait. Je ne pouvais m'empecher de penser que Dieu
+n'avait pas permis, sans quelque dessein secret, qu'un innocent fut
+accable de tant de malheurs, abreuve de tant d'injustices.
+
+Un jour donc qu'Isaac s'etait endormi, je m'armai d'une sainte audace
+et passai a son cou une petite medaille de la sainte Vierge. Deja
+on avait place sous ses yeux, en face de son lit, un crucifix ou il
+devait lire tout le resume de notre foi eloquente. La pauvre soeur
+redoublait de soins. Elle avait compris mon idee de conversion, ou
+plutot l'avait eue avant moi, mais elle eut craint de s'en attribuer
+le moindre honneur.
+
+Isaac fut enfin rendu a sa connaissance. C'etait un dimanche: les
+eleves etaient a la messe et l'on entendait tres distinctement dans
+l'infirmerie les chants de nos camarades et les harmonies de l'orgue.
+La petite soeur et moi suivions notre messe aussi exactement que
+possible et priions de grand coeur tous les deux pour notre cher
+malade. J'avais coutume de reserver pour l'instant de l'elevation mes
+plus vives prieres, et je crois bien que la soeur faisait de meme.
+
+Ce jour-la nous fumes encore plus recueillis. Mais un petit bruit nous
+vint arracher a ce recueillement; notre malade s'etait souleve, il
+s'etait assis sur son lit et semblait ecouter avec ravissement un bel
+_O Salutaris_, que nos enfants de choeur n'avaient jamais si bien
+chante. Il souriait pour la premiere fois peut-etre de sa vie, et ce
+sourire faisait du bien a voir, quoique brillant sur un visage eteint
+et decharne. Nous n'osions nous lever, mais il nous apercut, porta les
+mains a son front comme pour recueillir ses idees, reflechit quelques
+instants, puis tout a coup s'ecria: "Mon frere, mon cher frere!" Et je
+tombai dans ses bras.
+
+Nous pleurions tous, et la soeur souriait a travers ses larmes. Mais
+Isaac s'arreta tout a coup, et se mit a fixer le crucifix que nous
+avions mis sous ses yeux. Il le regarda d'abord froidement, puis ses
+yeux s'animerent, l'amour penetra dans son regard; il contempla alors
+l'Homme-Dieu avec des yeux qui exprimerent toutes les nuances de la
+commiseration, de la priere, de l'adoration; ses bras s'agiterent
+bientot et il les tendit vers Notre-Seigneur; enfin, il ne put
+resister a la grace, et un torrent de larmes sortit de ses yeux: "Mon
+Roi, mon Maitre, mon Dieu!" Et se tournant vers moi: "Tu ne sais pas
+que Jesus et Marie ont veille pres de moi pendant toute ma maladie?
+Ils etaient la, je les voyais, je touchais leurs mains, j'entendais
+leurs voix. Oh! je veux etre baptise!"
+
+Je l'embrassai en pleurant et lui racontai combien j'avais desire ce
+moment. Ce jour-la meme, nous eumes ensemble un entretien sur la foi.
+La soeur savait mieux faire le catechisme que moi; l'aumonier vient
+l'aider. La convalescence d'Isaac s'ecoula dans ces lecons qu'il
+semblait avoir deja recues de Dieu lui-meme, tant il s'elevait
+facilement aux plus difficiles de nos mysteres. Il avait meme sur nos
+dogmes des lumieres qui etonnaient l'aumonier et dont je profitai.
+
+Cependant le bruit de sa guerison s'etait repandu dans le college. On
+avait bien change d'idees sur le compte des "deux juifs," et comme,
+apres tout, des coeurs d'enfants ne sont jamais profondement
+pervertis, tous nos camarades s'etaient sincerement repentis d'une
+mechancete qui avait failli devenir si fatale. Tous les matins, il en
+venait a l'infirmerie quelques-uns s'informer avec anxiete de la sante
+d'Isaac. Les recreations etaient silencieuses, les visages tristes;
+quand on annonca qu'il n'y avait plus aucun danger pour le malade, ce
+fut un jour de fete pour tout le monde.
+
+On apprit en meme temps la miraculeuse conversion de notre ami et son
+bapteme, qui eut lieu, d'apres sa volonte, le premier jour qu'il
+put faire quelques pas. Au sortir de l'eglise, il alla revoir ses
+condisciples qui etaient devenus ses freres en Jesus-Christ. Ce fut un
+spectacle touchant: tous ces persecuteurs tomberent aux pieds de leur
+victime et solliciterent la benediction de celui qui tout a l'heure
+encore etait un catechumene et n'avait pas seize ans. Isaac, ou plutot
+Paul (car je lui ai, comme parrain, donne ce nouveau nom), Paul les
+benit avec ses larmes et voulut tous les embrasser. On sut qu'il etait
+pleinement chretien, quand on le vit presser avec plus d'amour dans
+ses bras celui-la meme qui l'avait autrefois le plus cruellement
+persecute. (_Leon Gautier_.)
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+39.--DIEU A SES ELUS PARTOUT.
+
+Une actrice a adresse au P. de Ravignan le recit suivant de sa
+conversion, une des plus admirables de notre siecle. "Lorsque j'etais
+tout enfant, ma mere se trouvait seule a Paris, sans argent, sans
+etat, sans protection. Elle n'avait pas cette religion qui fait
+supporter toutes les adversites que Dieu nous envoie, mais seulement
+une foi tres vive en Marie. Des ma plus tendre enfance, elle me fit
+dire cette petite priere que je n'ai lue dans aucun livre: "Mon Dieu,
+je vous donne mon corps, mon esprit, mon coeur, ma vie; je me donne
+toute a vous. Faites-moi la grace de mourir plutot que de vous
+offenser mortellement. Ainsi soit-il."
+
+"Vers l'age de cinq ans a peu pres, j'allais tres souvent avec une
+vieille femme a la messe, et surtout adorer Jesus dans un sepulcre. Je
+rentrais a la maison, malade d'avoir vu Notre Seigneur mort pour nous;
+je pleurais. Ma mere grondait la vieille femme d'exciter a ce point ma
+sensibilite, et meme elle ne voulut plus absolument que je retournasse
+a l'eglise. J'etais tres fiere de m'appeler Marie. On me donnait le
+nom de Josephine a la maison; mais quand on me demandait comment je
+m'appelais: "Marie, repondais-je aussitot; j'ai le nom de la Vierge."
+
+"Ma mere me mit au theatre a l'age de six ans pour apprendre a danser.
+On la pria de me laisser jouer, elle se laissa tenter. Je jouai, j'eus
+un tres grand succes. Cependant j'entendais les petites filles parler
+de la premiere communion, ma mere ne m'en parlait pas; je voulais
+absolument la faire, mais aucun pretre ne put m'y admettre parce que
+j'etais au theatre.
+
+"Je priais toujours, je travaillais sans cesse; en dehors du theatre,
+je faisais de petits ouvrages a l'aiguille que je vendais. J'etais
+entouree de vices dans les femmes meme que j'aimais le plus; je les
+plaignais. Ma mere m'avait donne des principes que la misere la plus
+affreuse n'avait pu detruire. J'etais mal vetue, je mangeais des
+pommes de terre, mais j'etais heureuse avec ma mere. Je me disais:
+"Dieu me voit, lui; il me trouve bien avec mon vilain chapeau; il ne
+se moque pas de la pauvre Maria." Car on se moquait de moi; on me
+disait: "Si vous vouliez, vous auriez des cachemires.--Oui, disais-je,
+mais je ferais mourir ma mere de chagrin." J'etais une des premieres
+du theatre, par consequent tres admiree. Si je vous dis cela, c'est
+pour que vous compreniez bien la haute protection de ma celeste
+patronne au milieu de ce gouffre.
+
+"Ma mere tomba malade. J'etais obligee de passer toutes les nuits, je
+n'avais pas de domestique; je jouais, je repetais dans la journee; je
+n'avais le temps d'apprendre mes roles que la nuit, pres du lit de
+ma pauvre mere. C'est ici que Dieu a ete bon et indulgent pour moi.
+J'avais fort peu d'appointements, quoique premiere. Eh bien! mon
+Pere, malgre cela, pendant quatre mois et demi, ma mere etant au lit,
+depensant beaucoup d'argent que je n'avais pas, je n'ai pas fait de
+dettes, et je m'en suis tiree. Je devais tomber malade de fatigue et
+de chagrin, pas du tout: c'est que je priais Dieu, et Dieu aide ceux
+qui prient de tout leur coeur.
+
+"La derniere nuit que je passai pres de ma mere, je ne comprenais pas
+que ce fut l'agonie. Enfin sa derniere parole fut: "Maria, je t'aime!"
+et elle rendit le dernier soupir. Oh! mon Pere, quelle nuit! Je
+n'avais pas quitte ma mere un seul instant de ma vie, et je me
+trouvais a vingt ans, seule, sans parents, sans soutien, sans fortune,
+sans Dieu, car je ne le possedais pas encore. Je jurai a ma mere, sur
+ce corps inanime, sur cette main qui m'avait benie, que toujours je
+serais digne d'elle. J'allais tous les jours au cimetiere Montmartre,
+et, en rentrant, je me mettais a genoux au milieu de ma chambre;
+j'avais le portrait de ma mere la devant moi; j'avais un Christ qui
+avait ete pose sur son corps; je baisais ce Christ, je baisais le
+portrait, et ma vie se passait entre ces deux images.
+
+"Enfin j'allai vous entendre, mon Pere; vous eclaircissiez des idees
+confuses dans ma tete. Je suis bien ignorante encore en matiere de
+religion; j'aime avec amour Jesus et Marie. Pourquoi? comment? je n'en
+sais rien; je les aime et voila tout.
+
+"La seulement je compris ma position. "Sainte Vierge, dis-je alors, le
+theatre sans vous, ou vous sans le theatre. Ah! mon choix est fait.
+Mais pour arriver a vous, o Marie, comment faire?" Le dimanche de la
+Quasimodo, je vous vis de plus pres; je m'etais mise au pied de la
+chaire. "Je vais ecrire a M. de Ravignan, dis-je; il est impossible
+qu'il n'obtienne pas cette grace de Mgr l'archeveque: il faut que je
+communie." Je vous ecrivis, mon Pere, vous savez le reste; mais ce que
+vous ne savez pas, c'est que mon esprit n'est plus le meme, mon coeur
+non plus: les pieuses femmes que vous m'avez fait connaitre ont change
+tout mon etre.
+
+"Oh! merci, mon Dieu! merci, mon Reverend Pere! Votre zele a tout
+fait. J'ai communie, c'est vous dire que je suis la plus heureuse
+des femmes, et j'etais entouree de Mmes de Gontaut, Levavasseur et
+d'Auberville. Ah! autrefois je croyais aimer Dieu, mais non; c'est lui
+qui m'aimait. J'aimais Marie, mais ce n'etait pas de ce saint amour
+qu'elle a pour nous. Je ne sais pas ce que Dieu me reserve; mais s'il
+veut me rendre heureuse, il peut m'envoyer tous les malheurs qu'il
+voudra: je tacherai de les porter avec mon coeur qui est tout a lui.
+Si Dieu me conserve cette foi qu'il m'a envoyee, je peux tout faire
+pour lui. Aujourd'hui seulement je comprends les martyrs.
+
+"Je vous demande pardon, mon Pere, de la longueur de mon recit; mais
+je ne suis pas tres versee dans l'art d'ecrire. C'est pour vous
+obeir que je vous donne ces details. En parlant de ma mere, je ne
+m'arreterais point.
+
+"Mon premier acte, en sortant du theatre, a ete une premiere
+communion. Dieu veuille qu'en sortant de cette vie je sois agenouillee
+a la sainte table! A Dieu, a Jesus, a Marie, a ces dames, a vous, mon
+Pere, ma vie entiere. _Maria_."
+
+La jeune actrice eut le courage de rompre completement avec le
+theatre. Apres six annees d'epreuves et de privations, devenue mere de
+famille, elle ecrivait au P. de Ravignan pour le remercier, et elle
+ajoutait: "Oh! mon Pere, que de miseres! que de maladies! Mais Dieu
+etait au fond de mon coeur. Que de joies ignorees! et c'est a vous que
+je les dois.
+
+"Ah! comme je plains ceux qui ne pensent jamais a Dieu! Dans l'amour
+qu'il nous donne nous trouvons tout pour nos besoins d'ici-bas. Cette
+vie de l'ame a des charmes qu'on ignore si completement dans le monde!
+
+"Priez, mon Reverend Pere, pour que mon ame reste toujours attachee a
+ce Dieu de misericorde qui a daigne me prendre si bas! Ah! que ma vie
+passee m'a eclairee sur l'amour de Dieu pour ses creatures! Aussi, je
+ne veux que ce mot dans mon coeur: Amour pour Jesus dans la joie et
+la tristesse, amour pour Jesus!" Cette ame seraphique se consuma
+rapidement dans un douloureux martyre: l'ancienne actrice mourut en
+predestinee.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+40.--LA ROSE BENITE.
+
+Un dimanche vers les trois heures, rapporte un homme du monde, je
+passais rue de Vaugirard, a Paris. Une pluie torrentielle inondait les
+rues et faisait chercher un abri aux malheureux pietons. Je regardais
+machinalement a droite et a gauche, lorsque la petite eglise des
+Carmes m'apparut comme lieu de refuge. Arrive dans la cour, je vois
+son interieur tout resplendissant de fleurs et de lumieres; une foule
+immense la remplissait, et c'est a peine si je pus parvenir a me
+placer sous son portique.
+
+Quelle fete celebrait-on? voila ce que je demandai a une bonne femme
+qui, a genoux pres de moi, egrenait son chapelet. Elle releva la tete
+d'un air etonne: "Comment! monsieur, vous ne savez pas? c'est la fete
+du Saint-Rosaire, et, pour en conserver le souvenir, les reverends
+peres vont distribuer a tous ceux qui sont dans l'eglise une rose
+benite." J'ai une passion pour les fleurs et une predilection toute
+particuliere pour les roses; je voulais profiter de celles que la
+Providence semait (avec intention peut-etre) sur ma route: elles sont
+si rares, helas! Je suis le courant qu'un mouvement de chaises opere,
+et je me trouve transporte je ne sais comment pres de la balustrade de
+l'autel. Le R. P. qui venait de donner la benediction, en montait les
+degres. Il fit signe qu'il allait parler; je me sentis attire vers
+lui par un sentiment que je ne pus definir: son pale et noble visage
+inspirait le respect, une joie toute celeste l'animait, et l'immense
+quantite de bougies qui brulaient autour du tabernacle lui faisaient
+comme une aureole lumineuse. Son regard doux et penetrant se
+portait avec bonheur sur les nombreux fideles qui l'entouraient et
+l'ecoutaient. Il fit une allocution simple et touchante, sans phrases
+preparees ni oratoires; on sentait que c'etait le coeur qui debordait
+avec tous ses tresors, la source qui coulait limpide et transparente
+pour chacun.
+
+"Je vais vous distribuer de petites roses bien modestes, dit-il, parce
+que nous sommes pauvres. Vous les trouverez parfumees comme l'etait
+Marie, la reine du ciel, et leur parfum vous penetrant, vous desirerez
+lui ressembler. Vous les trouverez benites, afin qu'elles apportent
+dans vos maisons la benediction de Marie. Meres, ornez-en le berceau
+de votre petit enfant pour le proteger. Femmes, montrez-la a votre
+mari; dites-lui qu'elle sera son predicateur, son egide, lorsqu'il
+devra vous quitter. Jeunes filles, suspendez-la au Christ place a
+votre chevet, afin que votre premier regard, la premiere elevation de
+votre coeur soient pour Jesus et Marie confondus dans un meme amour."
+Ce serait trop long de raconter les belles et bonnes choses que
+dit encore le reverend Pere. La distribution commenca; lorsque je
+m'approchai pour recevoir ma rose, un leger sourire se dessina sur
+les levres du religieux: il semblait lire au fond de ma pensee ce
+mot _hasard_ qui m'avait amene la. Je m'inclinai et sortis de
+l'eglise beaucoup plus grave que je n'y etais entre.
+
+Une fois dehors, je me trouvai tres embarrasse: je dinais en ville et
+j'avais dispose de ma soiree; mais la pensee de porter dans une maison
+profane ma petite rose benite me fit rougir interieurement. Je rentrai
+chez moi, je la suspendis au portrait de ma mere. Pauvre mere! il me
+sembla qu'elle me regardait plus tendrement. Peut-etre etaient-ce ses
+prieres qui, du haut du ciel, avaient guide mes pas. Toujours est-il
+que j'etais reste chez moi par une force d'attraction plus puissante
+que ma volonte. Je passai mon temps a mediter sur les petites choses
+qui amenent souvent de grands effets. Je ne puis pas dire tout ce que
+je confiai de pensees tumultueuses a ma rose mystique: c'etait presque
+une confession, et la petite goutte de rosee benie qui reposait au
+fond de son calice etait le baume consolateur que j'appliquais sur
+les blessures orageuses de mon coeur. "Qui sait, murmurai-je en
+m'endormant, si je ne retournerai pas dans cette eglise, et si, te
+tenant a la main, je n'irai pas trouver ce bon religieux? Elle m'amene
+a vous repentant et converti!" lui dirai-je.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+41.--UN SOUVENIR DU BAGNE.
+
+Un religieux plein de zele, qui venait de remplir son saint ministere
+aupres des forcats de Rochefort, le P. Lavigne, ne pouvait se lasser
+d'admirer les merveilles de la grace sur ces pauvres ames si cheres
+au Bon Pasteur. Prechant dans la chapelle d'une Maison religieuse, a
+Paris, il racontait un fait admirable qui atteste l'etonnante bonte de
+Dieu en faveur d'un pecheur penetre d'un sincere repentir.
+
+"Il y a un homme, dit-il, dont le souvenir s'est empreint dans mon ame
+d'une maniere ineffacable, un homme que je place au-dessus de tous les
+religieux et de toutes les religieuses: c'est un saint que je venere,
+et cet homme, ce saint, c'est un forcat.
+
+"Un soir, il vint me trouver au confessionnal, et, apres sa
+confession, je lui adressai quelques questions, comme j'avais assez
+souvent coutume de le faire avec ces infortunes. Cependant, cette
+fois, un motif plus particulier m'engageait a interroger celui-ci.
+J'avais ete frappe du calme repandu sur ses traits. Je n'y fis pas
+d'abord grande attention, car j'avais eu l'occasion de remarquer la
+meme chose chez plusieurs de ces malheureux. Neanmoins, la precision
+avec laquelle il s'exprimait, l'exactitude rigoureuse et le laconisme
+de ses reponses piquaient de plus en plus ma curiosite.
+
+"Il me repondait sans affectation, ne disant pas un mot inutile, et
+n'allant jamais au dela de ce que je lui demandais. Aussi ce ne fut
+qu'en le poussant et en le pressant par mes questions, que je parvins
+a savoir, en quelques mots bien simples, sa touchante histoire.
+
+--Quel age avez-vous? lui dis-je d'abord.
+
+--Quarante-cinq ans, mon pere.
+
+--Combien y a-t-il que vous etes ici?
+
+--Il y a dix ans.
+
+--Devez-vous y rester encore longtemps?
+
+--A perpetuite, mon pere.
+
+--Quelle est donc la cause de votre condamnation?
+
+--Le crime d'incendie.
+
+--Sans doute, mon pauvre ami, vous avez beaucoup regrette d'avoir
+commis cette faute.
+
+--J'ai beaucoup offense Dieu, mon pere, mais je n'ai point commis ce
+crime. Toutefois, je suis justement condamne; mais c'est Dieu qui m'a
+condamne.
+
+Cette reponse piquant plus vivement encore ma curiosite, je repris:
+
+--Mais que voulez-vous donc dire, mon ami? expliquez-vous.
+
+Alors il me repondit:
+
+--J'ai beaucoup offense le bon Dieu, mon pere; j'ai ete bien coupable,
+mais jamais envers la societe. Apres une foule d'egarements, le bon
+Dieu toucha mon coeur.
+
+"Je resolus de me convertir, de reparer le passe; mais depuis ma
+conversion, il me restait une inquietude, un poids enorme sur le
+coeur. J'avais tant offense le bon Dieu? pouvais-je croire qu'il eut
+tout oublie? Et puis, je ne trouvais rien qui fut de nature a reparer
+ces iniquites malheureuses de ma jeunesse, et je sentais un besoin
+immense de reparation! Sur ces entrefaites, un incendie eclata pres de
+ma demeure. Tous les soupcons tomberent sur moi; on m'arreta, et on me
+mit en jugement. Pendant la procedure, je fus beaucoup plus calme que
+je ne l'avais jamais ete; je prevoyais bien que je serais condamne,
+mais j'etais pret a tout. Enfin arriva le jour ou on devait prononcer
+ma sentence. Le jury quitta la salle pour aller deliberer sur mon
+sort, et dans ce moment, il me sembla entendre une voix interieure qui
+me disait: Si je te condamne, je me charge aussi de faire ton bonheur
+et de te rendre la paix. A cet instant, je ressentis effectivement une
+paix delicieuse. Les jures revinrent bientot, apportant leur verdict,
+qui me declarait convaincu du crime d'incendie, avec circonstances
+attenuantes; j'etais condamne aux travaux forces a perpetuite. Je fus
+oblige de me contenir pour ne pas verser des larmes, qu'on aurait sans
+doute attribuees a tout autre motif qu'a celui du sentiment de bonheur
+que j'eprouvais. On me conduisit a mon cachot, et la, tombant sur
+la paille qui me servait de lit, je me mis a repandre un torrent de
+larmes si douces que l'homme le plus voluptueux aurait ete heureux
+d'acheter, au prix de toutes les jouissances, le seul bonheur de les
+verser. Une paix ineffable remplissait enfin toute mon ame. Elle ne me
+quitta pas pendant la route que je parcourus pour arriver au bagne, et
+ne m'a jamais abandonne jusqu'ici. Depuis cette epoque, je tache de
+remplir tous mes devoirs, d'obeir a tout et a tous. Je ne vois dans
+ceux qui commandent, ni le commissaire, ni les adjudants, ni leurs
+subalternes, je ne vois que Dieu. Je prie partout, dans les travaux, a
+la prison; je prie toujours, et le temps passe si vite que je puis a
+peine m'en apercevoir; les heures s'ecoulent comme des minutes, les
+jours comme des heures, les mois comme des jours, les annees comme des
+mois. Personne ne me connait; on me croit condamne justement et cela
+est vrai.
+
+"Vous ne me connaitrez pas non plus, mon pere; je ne vous dis ni mon
+nom ni mon numero; priez seulement pour moi, je vous en conjure, afin
+que je fasse la volonte de Dieu jusqu'a la fin."
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+42.--CE QUE LE ZELE PEUT INSPIRER A UN ENFANT.
+
+Il y a quelques annees, le Careme etait preche dans une grande ville
+de France par deux saints missionnaires. Un soir, tandis que la foule
+empressee se rendait a l'eglise, la petite Mathilde de C***, enfant de
+dix ans, jouait sur le balcon de sa maison; tout a coup, poussee comme
+par une inspiration divine, elle abandonne la poupee qu'elle tenait a
+la main et, courant a son pere qui lisait un journal: "Oh! papa, que
+je serais heureuse!...--Que faudrait-il pour cela, mon enfant?--Je
+n'ose pas... dites, me l'accorderez-vous?--Oui, ma fille!--Ah! bon!
+eh bien! j'etais tout a l'heure sur le balcon et j'ai vu beaucoup
+de messieurs qui allaient au sermon; il y en a meme plusieurs qui y
+conduisaient leurs petites filles; et vous, papa, vous ne m'y menez
+jamais! Ce soir...--Tu veux que je t'y conduise, n'est-ce pas?--Oui!
+je le desire beaucoup."
+
+Bientot l'heureuse Mathilde entrait dans l'eglise avec son pere. Il
+la placa pres d'une dame de sa connaissance, parce que, dit-il, une
+petite fille ne reste pas avec les messieurs; et... faisant semblant
+d'aller du cote des hommes, il sortit.
+
+Mathilde, qui le suivait des yeux, s'en apercut, mais ne dit rien; le
+lendemain elle voulut, comme par un caprice d'enfant, rester parmi les
+messieurs avec son pere. Le pretre charge de maintenir l'ordre, voyant
+cette petite fille: "Mon enfant, lui dit-il, ce n'est point la votre
+place.--Monsieur, repondit-elle tout bas, laissez-moi ici, _je garde
+papa_!"
+
+M. de C*** entendit cette parole, il fut emu et resta au sermon.
+Le bon Dieu l'attendait, et la grace, se servant des paroles du
+predicateur, penetra dans son ame. Il voulut aller tous les soirs au
+sermon; il fit mieux, il s'approcha de la sainte Table le jour de
+Paques.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+43.--UNE CONQUETE DU SACRE-COEUR.
+
+Dans une petite ville assez populeuse, pres de Liege, une personne
+dirigeait un cafe, ou elle s'efforcait bien plus de conquerir des ames
+a Jesus-Christ que de grossir sa fortune. On y voyait en abondance les
+publications les plus edifiantes, les cadres et les scapulaires du
+Sacre-Coeur. Cette propagande fut benie de Dieu et devint le principe
+d'un grand nombre de conversions; nous allons reproduire ici la
+relation de plus remarquable, en conservant au style sa naive
+simplicite.
+
+"Un jour, la maitresse de la maison voit entrer chez elle un inconnu
+en haillons, de haute taille, ayant une longue barbe et une figure
+portant l'empreinte d'une profonde misere. Cet homme inspire a la
+zelatrice une grande compassion, il lui semble que Notre-Seigneur lui
+envoyait une ame a gagner. J'ai toujours eu, dit-elle, le desir de
+faire du bien, mais depuis que je suis zelatrice, il me semble en
+avoir contracte l'obligation, de sorte que cela me donne du courage
+pour vaincre ma timidite. Elle fit donc bon accueil a son nouvel hote,
+qui ne disait pas un mot, et le servit de son mieux, en priant le
+Coeur de Jesus de l'inspirer. Croyant le moment favorable, elle entama
+la conversation: "Ne vous etonnez pas, Monsieur, lui dit-elle, de
+ce que je vais vous demander; je fais cette question a toutes les
+personnes qui viennent ici, et je vous vois, je crois, pour la
+premiere fois: avez-vous fait vos Paques?--Non, repondit-il, je ne
+fais pas mes Paques, je suis libre-penseur.--Mais ce n'est pas
+une religion, cela.--C'est ma religion a moi, je n'en ai pas
+d'autre.--N'avez-vous pas ete catholique autrefois?--Oui, j'ai fait ma
+premiere communion; depuis, j'ai tout laisse: j'ai quitte ma femme,
+mes enfants, j'ai ete en Afrique... Je ne veux pas des pretres, pas
+plus qu'ils ne voudraient de moi.--Au contraire, Monsieur, ce serait
+un grand bonheur pour eux de vous ramener a Dieu; dans l'Evangile, n'y
+a-t-il pas la parabole de l'enfant prodigue ou le pere fete le retour
+de son fils?--Ne me dites rien, repond-il avec animation, je ne veux
+pas changer, vous ne me convertirez pas, vous dis-je; pensez-vous
+mieux reussir que ma femme et mes enfants qui m'ont supplie de toutes
+les facons? Non, vous ne me changerez pas, je devrais parler a des
+pretres, et je deteste les pretres; quand ils arrivent, je m'en vais
+d'un autre cote pour ne pas les voir."
+
+"Il ajouta encore beaucoup d'autres choses contre la religion. J'etais
+toute tremblante en l'entendant, dit la zelatrice, et je priais
+interieurement le Coeur de Jesus. Quand il eut fini, j'allai chercher
+un scapulaire du Sacre-Coeur.--Monsieur, lui dis-je, ne voudriez-vous
+pas, avant de partir, accepter ceci? j'aimerais a vous le donner;
+voyez, l'image est bien belle. Lisez, ajoutai-je, ce qui est ecrit
+dessous, ce sont de si bonnes paroles! Il le fait, puis se leve et
+tenant le scapulaire des deux mains, il le baise, pleure et dit:
+"Coeur de Jesus, je suis un des plus grands pecheurs, oui, un grand
+pecheur." Ses larmes coulaient en abondance, l'emotion l'oblige a
+s'asseoir.--Un pretre! dit-il, je veux me confesser. Qui etes-vous,
+pauvre femme, pour me convertir ainsi? car je suis converti.--C'est
+le Coeur de Jesus qui a tout fait, dit la zelatrice, et elle le fait
+entrer dans une chambre voisine, pendant qu'elle allait avertir le
+vicaire. Celui-ci vint aussitot, s'entretint avec le pauvre pecheur,
+puis l'engagea a se rendre a l'eglise pour preparer sa confession.
+En y allant, cet homme priait, et des qu'il fut arrive, il alla se
+prosterner au pied d'un autel de la sainte Vierge; il pleurait et
+disait a haute voix: "Vierge sainte, ayez pitie d'un grand pecheur
+qui vous demande sa conversion." Il fit le chemin de la croix, et,
+lorsqu'il fut arrive a la douzieme station, il mit les bras en croix
+sans s'occuper des personnes presentes, en disant: Jesus-Christ,
+je vous demande pardon de mes peches, oui, de tous mes peches. La
+contrition debordait de son ame, il etait inonde par la grace. Il
+alla a la sacristie, et, quand il en sortit avec le pretre, tous deux
+pleuraient. Il ne recut pas ce jour-la l'absolution: on prefera lui
+laisser quelques jours pour se preparer. Il passa ce temps dans le
+recueillement, vint prendre ses repas chez la zelatrice qui lui
+fournit des lectures pieuses pour occuper ses loisirs, car il evitait
+meme de travailler pour ne pas se distraire des pensees de foi qui
+nourrissaient son ame. Lorsqu'il rencontrait le vicaire, il lui
+serrait la main en lui exprimant son desir de recevoir l'absolution.
+Le temps d'epreuve fut abrege, et la brebis perdue rentra dans le
+bercail du Bon Pasteur, qui se donna a elle dans la sainte communion.
+C'etait la seconde de ce nouvel enfant prodigue qui n'avait plus recu
+son Dieu depuis cinquante ans.
+
+"Il fut des lors un modele de piete, et son exemple en ramena
+plusieurs qui travaillaient dans un atelier irreligieux ou il
+conduisit le pretre qui l'avait reconcilie avec Dieu."
+
+Ah! si tous les bons catholiques avaient le zele et le courage de
+cette genereuse chretienne, combien de pauvres pecheurs seraient
+ramenes a la pratique de la religion! Le pretre, helas! n'a aucun
+moyen d'atteindre ces infortunes qui ne viennent plus a l'eglise et
+lui ferment leur porte. Qui les sauvera, qui les arrachera aux flammes
+de l'enfer, si les pieux laiques de leur entourage ne s'interessent
+pas a l'oeuvre de leur conversion, la plus grande, la plus capitale de
+toutes les oeuvres?...
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+44.--PUISSANCE DU CHAPELET.
+
+Imbu des sa jeunesse des maximes de l'ecole voltairienne, Arthur
+Grant etait impie; mais son impiete n'avait rien du cynisme des
+libres-penseurs du siecle. C'etait un impie de bon ton. Son education
+aristocratique, l'amenite de son caractere, la distinction de ses
+manieres le rendaient agreable dans le commerce du monde, et le venin
+de son irreligion se cachait sous des dehors attrayants et des formes
+polies. C'etait un majestueux vieillard a la figure noble, dont la
+barbe blanche tombait a flots d'argent sur sa poitrine. Initie, jeune
+encore, aux mysteres absurdes de la franc-maconnerie, apres en avoir
+subi les ridicules epreuves, il avait ete promu au grade de chevalier
+kadosch. C'etait un aimable viveur qui se faisait cherir dans son
+village, dont il etait le plus riche proprietaire, et en quelque sorte
+le seigneur. Il secourait les indigents et se faisait gloire d'etre
+philanthrope. Les glaces de l'age n'avaient pas encore eteint en lui
+les flammes des passions. La corruption du coeur avait perverti son
+intelligence. Cependant sa fille, Irma, gemissait en secret, sur les
+dereglements et l'irreligion de son vieux pere. On la voyait souvent
+repandre des larmes abondantes sur les marches de l'autel de Marie, a
+laquelle elle adressait de ferventes prieres pour sa conversion.
+
+Un zele missionnaire etant venu precher une retraite dans le village
+qu'habitaient Irma et son pere, la jeune fille, sous les inspirations
+de la grace, redoubla de ferveur et de supplications pour obtenir
+la conversion de celui qu'elle aimait de l'amour le plus tendre, et
+resolut de tenter un effort supreme. Elle consulta le missionnaire sur
+les moyens a prendre pour convertir son vieux pere.
+
+--Il faut prier, mon enfant, et prier sans cesse, lui dit le saint
+pretre: ne desesperez pas, Dieu est plus fort que le diable. Voyons,
+quelles sont les habitudes de Monsieur votre pere, quel est son genre
+de vie?
+
+--Il se leve tous les jours a neuf heures, repond la jeune fille,
+dejeune a dix, se rend ensuite a un kiosque situe a un kilometre au
+couchant du village, au pied d'une riante colline. C'est la qu'il
+passe le reste de la journee, se promenant dans son jardin ou
+s'enfermant dans son cabinet de travail.
+
+--J'en sais assez, mon enfant. Pendant trois jours, a onze heures et
+quart, vous reciterez un chapelet pour la conversion de votre pere.
+
+Le lendemain, apres s'etre livre aux occupations de son ministere, le
+saint pretre s'acheminait vers le kiosque. Quand il fut a quelques pas
+du vieillard, apres l'avoir salue gracieusement, il s'arreta comme
+pour lui parler.
+
+--Que signifie ceci, monsieur l'abbe? dit Arthur etonne et presque
+fache.
+
+--Monsieur, je vous demande pardon si je vous ai offense, repond le
+missionnaire; mais la vue de votre jardin m'a charme, je voulais vous
+adresser mes felicitations.
+
+Ce compliment adoucit le vieillard, qui lui dit:
+
+--Si je ne suis pas trop indiscret, monsieur l'abbe, puis-je vous
+inviter a m'accompagner a mon kiosque?
+
+--Avec plaisir, repondit le pretre.
+
+Et chemin faisant, en parlant de la pluie et du beau temps, on arriva
+au kiosque. On entra dans le jardin, on admira les fleurs, les
+ombrages, les bassins, les berceaux de verdure, les cascades, et on
+penetra dans le pavillon. Le missionnaire, que les travaux de son
+ministere appelaient au village, prend conge du vieillard; celui-ci,
+charme de la simplicite, de l'esprit et des manieres polies de l'abbe,
+lui fait promettre de se retrouver le lendemain a la meme heure dans
+son pavillon.
+
+Irma avait recite son premier chapelet, a l'heure prescrite, avec une
+ferveur extraordinaire.
+
+Le lendemain, le pretre etait fidele au rendez-vous. Et Irma recitait
+son second chapelet avec la meme ferveur.
+
+Arthur et l'abbe se promenerent dans le labyrinthe, sous les berceaux
+de noisetiers et les larges avenues de platanes, et parlerent
+longuement de la litterature contemporaine et des nouvelles
+politiques. Le pretre, en se separant du vieillard, pour aller
+s'enfermer dans le confessionnal, fut encore invite pour le lendemain.
+
+Le troisieme jour, au moment ou la pieuse jeune fille commencait son
+troisieme chapelet, le missionnaire se dirigea vers le kiosque. Il y
+fut accueilli par Arthur, avec une amabilite charmante et des marques
+de deference tout a fait exceptionnelles. On entra dans le pavillon,
+ensuite dans le cabinet de travail. Ce qui frappa les regards du
+missionnaire, ce fut un prie-Dieu surmonte d'un magnifique crucifix
+d'ivoire, pres duquel etait un tabouret. Le vieillard sourit.
+
+--Vous comprenez, monsieur l'abbe!
+
+--Oui, mon ami, repond le pretre, heureux de voir que Marie avait
+favorablement accueilli les prieres d'une ame pure et innocente.
+
+--Monsieur l'abbe, dit Arthur d'une voix vibrante, j'ai longtemps
+combattu; mais, apres une lutte longue et terrible, je m'avoue vaincu.
+La grace triomphe; vous avez devant vous un vieux pecheur qui renonce
+a ses egarements, un impie qui reconnait et abjure les erreurs d'une
+philosophie menteuse. Oui, la divinite de la religion catholique
+m'apparait dans toute sa splendeur. Comme Augustin, j'ai cherche le
+bonheur dans les vaines jouissances de la terre, et, comme lui, je
+n'ai trouve le repos que lorsque je les ai eu foulees aux pieds, et
+que les aspirations de mon coeur se sont dirigees vers le ciel. Tout
+n'est que vanite et affliction d'esprit, dit avec raison l'auteur du
+livre de la Sagesse. Mon pere, je me jette entre vos bras: aidez un
+pauvre naufrage a regagner le port; ramenez dans le bercail sacre de
+l'Eglise catholique une brebis errante et vagabonde; purifiez-moi de
+mes souillures.
+
+Le pretre et le vieillard resterent longtemps embrasses; des larmes
+abondantes coulerent de leurs yeux...
+
+Quelques jours apres, quand fut cloturee la retraite, on voyait
+agenouille a la Table-Sainte, a cote de sa fille rayonnante de
+bonheur, le venerable vieillard, dont le maintien noble, pieux et
+modeste rejouissait une population eminemment chretienne qu'avaient
+autrefois attristee ses ecarts.
+
+Enfants, si vos parents oublient le chemin de l'eglise, s'ils se
+laissent entrainer par les seductions de l'erreur, il depend de vous
+de les arracher a la fureur du dragon infernal, de sauver ces ames
+pour lesquelles Jesus-Christ est mort sur la croix. La Providence
+a place entre vos mains une arme puissante: c'est la priere.
+Adressez-vous a Marie, qu'on n'invoque jamais en vain, Marie, la Mere
+de misericorde et le refuge des pecheurs. Elle touchera le coeur de
+vos parents bien-aimes et les amenera repentants aux pieds de son
+divin Fils.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+45.--LA CROIX D'ARGENT.
+
+Une pauvre enfant du nom de Jane, errait un soir d'hiver dans les rues
+de Londres par un froid glacial. Sans asile, sans pain, elle ne savait
+ou porter ses pas, car son pere et sa mere etaient morts, laissant
+l'infortunee dans la plus cruelle detresse. Tout a coup elle voit
+briller un morceau de metal entre deux paves de la rue; elle le
+ramasse: c'etait un petit crucifix en argent. "Je vais aller le
+vendre, se dit Jane; avec ce qu'on m'en donnera, j'acheterai un peu de
+pain."
+
+Vite elle chercha une boutique d'orfevre, et, au coin d'une rue, elle
+en vit une, petite et faiblement eclairee. Jane entra. Une femme
+etait assise au comptoir, vetue de deuil; elle avait une figure d'une
+expression pure et pieuse; elle leva sur la pauvre fille un bon
+regard, et lui dit d'une voix douce:
+
+"Que desirez-vous?
+
+--Voulez-vous acheter ceci?" repondit brusquement Jane, en tendant le
+crucifix.
+
+La femme le prit avec respect, et jetant un coup d'oeil sur Jane,
+dont la figure malheureuse et sauvage ressortait sur ses vetements
+delabres, elle lui dit:
+
+"Ma fille, nous achetons les objets d'or et d'argent; mais, dites-moi,
+savez-vous ce qu'est ceci?
+
+--C'est de l'argent, je le sais bien!
+
+--Ce n'est pas la ce que je vous demande: savez-vous quel est cet
+homme etendu sur la croix?
+
+--Est-ce que je sais, moi!
+
+--Quoi! pauvre enfant, vous ignorez que cet homme est le Fils de Dieu,
+qu'il est mort sur la croix pour nous sauver?
+
+--Personne ne m'a jamais parle de cela.
+
+--Vous ne connaissez pas Jesus-Christ, notre bon Sauveur?
+
+--De quoi nous a-t-il sauves?
+
+--De l'enfer, et il nous a ouvert le paradis.
+
+--Je n'en savais rien."
+
+La marchande regarda plus attentivement la pauvre creature debout
+devant elle: elle embrassa d'un regard ce visage jeune et fletri, ces
+vetements sordides, et, mal plus terrible, cette stupeur de l'ame
+peinte sur ses traits. Sa charite s'emut, ses entrailles de chretienne
+et de mere tressaillirent. Elle dit a Jane:
+
+"Avez-vous des parents, une maison?
+
+--Rien. Mon pere est mort sous un buisson, loin d'ici; ma mere est
+morte aussi. Comment suis-je venue a Londres? je n'en sais rien.
+Comment ai-je vecu? je n'en sais rien non plus; ce que je sais, c'est
+que je voudrais bien etre au fond de la Tamise, car alors je n'aurais
+plus ni froid ni faim.
+
+--Mon enfant, dit la marchande, et ce mot, prononce avec une indicible
+bonte, fit monter les larmes aux yeux de la pauvre Jane, mon enfant,
+voulez-vous que je vous conduise dans une maison ou vous n'aurez plus
+ni faim ni froid et ou vous apprendrez a servir le bon Dieu?
+
+--Ni faim ni froid? repeta Jane; ce sera donc le paradis?
+
+--Non, mais le chemin qui y conduit.
+
+La marchande fit entrer dans sa boutique la pauvre fille, lui donna a
+souper, la revetit d'une robe neuve; bientot Jane dormait dans un lit
+sous ce toit hospitalier ou le Pere celeste l'avait amenee.
+
+Quelque temps apres, une des orphelines de la maison du Bon Pasteur,
+de Londres, recevait le bapteme. Sa joie, sa ferveur attendrissaient
+l'assemblee; cette heureuse neophyte etait la pauvre Jane, qui avait
+pour marraine la bonne marchande, l'instrument des misericordes du
+Seigneur.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+46.--UN COUP DE FILET DE LA SAINTE VIERGE.
+
+En se rendant a l'une de nos stations thermales, un officier superieur
+causait avec un compagnon de voyage:--Si nous nous arretions a
+Lourdes? lui dit ce dernier.--Pourquoi donc?--Nous y trouverions le
+pelerinage national.--Voila cinquante ans que je n'ai pas mis les
+pieds dans une eglise!...--Qu'a cela ne tienne, tout se passe en plein
+air.--Alors, c'est different.
+
+Ils s'arreterent a Lourdes; ils virent les ardentes prieres des
+pelerins. Elles etonnerent d'abord, subjuguerent ensuite cette ame
+droite et loyale: l'officier pria avec les autres, aussi longtemps que
+les autres.
+
+--Il fait chaud, lui dit son compagnon; si nous buvions un verre d'eau
+de la grotte?--Volontiers; ce pretre-la m'a rendu tout reveur...
+
+Il reva, il pria, il monta jusqu'a la crypte, il en redescendit priant
+et heureux.--Si vous voulez aller aux eaux, dit-il a son compagnon,
+allez-y; moi, j'ai trouve les miennes.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+47.--UNE CONVERSION EN MER.
+
+Le heros de cette histoire a rapporte lui-meme dans la lettre suivante
+la grace signalee dont il a ete l'objet.
+
+"Apres avoir failli perir avec mon navire, sur la barre de Bayonne
+pendant l'ete dernier, je me rendais de Livourne a Dunkerque et Rouen,
+lorsque le 28 decembre, au matin, je fus oblige de mouiller devant
+Malaga, ne pouvant y entrer. Bientot le temps devint affreux, et, des
+huit heures du matin, toute la population massee sur les quais, malgre
+une pluie torrentielle, nous regardant chasser sur les ancres, nous
+faisait comprendre quel peril nous menacait. Le pavillon fut mis en
+berne, mais en vain: ni remorqueur, ni pilotes, pas meme la canonniere
+de l'Etat n'osaient se risquer a nous secourir; Dieu seul pouvait nous
+sauver. Impossible de se jeter a la mer: nous aurions ete brises sur
+les rochers de la jetee en construction ou contre les recifs de la
+cote.
+
+Je pensai alors a ma mere, je me rappelai le projet de me faire
+catholique que j'avais eu autrefois. Me jetant a genoux devant le
+vieux christ en bronze dominant le compas de route, je priai avec foi
+le Dieu des chretiens et Notre-Dame de Montenero, dont j'avais visite,
+le 8 septembre dernier, le pelerinage celebre, en Toscane.
+
+La journee se passa en craintes; la mer augmentait de furie, et le
+fleuve, en face de nous, jetait devant le navire ses eaux jaunes
+debordees. Le consul de France, qui avait tente l'impossible pour nous
+faire secourir, nous ecrivit le soir au moyen d'une bouteille jetee
+dans les flots: il nous avouait tristement que les autorites de Malaga
+reconnaissaient l'impossibilite d'arriver jusqu'a nous, en face d'une
+situation si perilleuse, et qu'on attendrait que la nuit fut achevee
+pour prendre une decision. Pour moi, cette decision c'etait la mort
+et la perte de mon navire! Je voulus mourir catholique romain; je
+suppliai avec foi Notre-Dame de la Salette et je me sentis plein de
+courage.
+
+Mon equipage affole menacait de ne plus m'obeir; il voulait filer
+les chaines et jeter le navire a la cote. Plein de confiance dans le
+secours de Dieu et de la sainte Vierge, je resistai energiquement a
+tous et la nuit arriva. Les ouvriers qui couvraient la cote et le quai
+nous dirent, dans leur ame, adieu pour toujours... Je fis reposer
+successivement mes hommes, et, pensant a la mort, je me tenais sur la
+dunette en priant Dieu.
+
+Cette nuit fut epouvantable; l'orage augmentant sans cesse de
+violence, le navire se mit a talonner avec force, et a chaque instant
+il etait menace de s'entr'ouvrir et de se briser sur la jetee en
+construction. Les malheureux marins raidissaient a chaque instant les
+chaines.
+
+Le jour arriva enfin, mais pour nous montrer l'horreur de notre
+situation. La foule garnissait les quais, assistant, emue et
+impuissante, a ce terrible drame. Je pris un vieux catechisme, oublie
+a bord par un marin, je lus les Litanies de la sainte Vierge, et je
+promis alors solennellement d'abjurer aussitot arrive en France et de
+me faire baptiser.
+
+A huit heures, apparut devant Malaga un steamer; malgre le
+decouragement de tous les matelots de l'equipage et contre leur avis,
+je fis mettre le pavillon en berne et jeter a la mer une bonbonne
+renfermant une demande de secours; je la placai sous la protection de
+la Vierge. La bouteille arriva a terre, puis le steamer disparut au
+large.
+
+Ce fut alors parmi l'equipage un cri d'immense douleur: toute
+esperance s'evanouissait... Pour moi, j'esperais quand meme, priant,
+sondant l'horizon avec une longue-vue. Je promis un _ex-voto_ a
+Notre-Dame de la Salette et a trois autres pelerinages. Toutefois, je
+me preparai a mourir catholique et j'en placai la declaration ecrite
+de ma main sur ma poitrine.
+
+Tout a coup, vers dix heures, je decouvre une fumee noire dans le
+lointain: j'entends un coup de sifflet strident, et, au milieu des
+vagues enormes qui nous couvraient, le steamer qui apparaissait. Le
+navire sauveur, detachant sa grande chaloupe, nous envoie vingt-quatre
+hommes. Apres des peines inouies, plusieurs fois sur le point d'etre
+engloutis, ces braves finissent par nous accoster. Il etait temps;
+nous allions attendre la mort dans la mature elevee, car notre
+vaisseau etait sur le point de s'entr'ouvrir. On sacrifia les ancres,
+les chaines, etc., il fallait se hater.
+
+Le brave capitaine Corno, malgre une mer epouvantable, manoeuvra
+tellement bien avec son enorme steamer, qu'a midi il nous amenait dans
+le port. Nous etions sauves, grace a la sainte Vierge. Par une faveur
+providentielle, le navire et la cargaison n'avaient aucune avarie.
+
+Aussitot a terre, je me rendis a la cathedrale pour remercier Dieu et
+Notre-Dame et renouveler ma promesse d'abjuration. En attendant que je
+puisse la realiser, j'apprends ma religion dans un vieux catechisme
+oublie a bord..."
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+48.--LA MORT D'UN SEPTEMBRISEUR.
+
+Vers le milieu de l'annee 1826, un homme du peuple, alors sexagenaire,
+tenait le petit hotel de Dijon, au n deg. 211 de la rue Saint-Jacques, a
+Paris. Atteint depuis longtemps d'une maladie grave, il avait en vain
+appele a son secours les plus celebres medecins de la capitale: le mal
+n'avait fait qu'empirer avec les annees; enfin, de violents acces de
+colere, auxquels il se livrait presque tous les jours, l'avaient rendu
+incurable. Cependant, ne pouvant se resoudre a mourir, il tenta un
+dernier essai en faisant demander le docteur Descuret, qui jouissait
+d'une grande reputation. Celui-ci, voyant le malade a la veille de
+succomber, se contenta de lui prescrire quelques legers adoucissements
+usites en pareille circonstance: il ne comptait plus le revoir.
+
+Mais le lendemain, vers six heures du soir, on vint l'appeler encore;
+cette fois ce n'etait point pour le vieillard, mais pour sa femme, que
+le miserable avait presque tuee dans un de ses emportements.
+
+Apres les premiers soins donnes a cette pauvre femme, le docteur
+se disposait a se retirer sans avoir adresse une seule parole a
+l'incorrigible mari. Celui-ci le remarqua, l'arreta par l'habit et lui
+dit d'un air piteux: "Eh quoi! monsieur le docteur, vous vous en allez
+sans daigner seulement me regarder?--Pourquoi m'inquieter d'un malade
+qui fait l'impossible pour rendre mes soins inutiles? Au reste,
+ajouta-t-il d'un ton severe, vous avez grossierement injurie vos
+premiers medecins, dont l'un vous a abandonne parce que vous avez meme
+ose lever la main sur lui. Ajoutez a ces ingratitudes la brutalite
+dont vous venez d'user envers votre femme, et jugez si je ne dois pas
+faire comme eux.--Vos reproches ne sont que trop justes, reprit
+le malade d'un accent penetre; oui, je suis bien coupable d'avoir
+maltraite ainsi ma femme; mais aussi, monsieur, si vous saviez ce
+qu'elle exigeait de moi! Ne voulait-elle pas que je fisse appeler un
+pretre, moi qui les ai toujours eus en horreur!--L'intention de votre
+femme n'avait rien que de louable: en vous proposant de mettre en
+paix votre conscience, elle vous donnait une nouvelle preuve de son
+affection, et si cela etait entierement oppose a vos idees, vous
+deviez vous borner a un simple refus et non la frapper.--Mais enfin,
+monsieur le docteur, vous qui avez fait des etudes, que feriez-vous si
+vous etiez a ma place et qu'on vous proposat pareille chose?--Moi,
+je n'hesiterais pas a mettre en paix ma conscience, d'abord par
+conviction, en second lieu, parce que le calme de l'ame contribue
+puissamment a alleger nos souffrances et meme a dissiper la
+maladie.--C'est bien singulier, qu'ayant fait des etudes, vous ayez
+cette maniere de voir!--Au contraire, mes convictions religieuses sont
+en grande partie le fruit de mes etudes."
+
+Le vieillard etait vaincu par ces paroles pleines de raison et de
+foi: une lumiere soudaine avait frappe son esprit. Il venait de se
+reveiller en lui des idees, des sentiments, des remords qu'il avait
+etouffes peut-etre depuis bien longtemps, car il avait vecu dans un
+temps de stupide delire ou les jeunes hommes de son age et les beaux
+esprits affichaient le plus insultant mepris pour toute pensee
+religieuse, en disant: "La religion!... c'est bon pour les enfants et
+les femmes." Ce prejuge infernal venait de s'evanouir a la parole du
+docteur, et, apres un instant de silence, le malade dit d'un accent
+qu'on ne lui avait jamais connu: "Eh bien! qu'on fasse venir un
+pretre; aussi bien, depuis longtemps j'en ai lourd sur la conscience!"
+
+Ici commence l'histoire touchante de sa conversion, de sa douleur, de
+sa reconnaissance, de sa joie, de sa confusion, de son amour, de son
+bonheur, de son salut ... Ici, nous allons voir comment Dieu s'est
+servi d'une femme chretienne, d'un medecin et d'un pretre, pour faire
+d'un assassin un elu, un saint!... Heureuse de ce changement subit, la
+pauvre femme, elle qui avait tant parle, prie et souffert pour cette
+ame rebelle, envoie a la hate chercher un des vicaires de la paroisse
+Saint-Jacques.
+
+A peine le vieillard l'a-t-il apercu qu'il lui dit d'une voix
+tremblante de honte et de remords:
+
+"Tenez, monsieur, enlevez-moi ce coutelas que j'avais mis sous mon
+oreiller.--Que vous etes imprudent, mon ami! mais vous couriez risque
+de vous blesser!--Eh! monsieur l'abbe, je m'en etais arme pour vous le
+plonger dans le coeur, si vous fussiez venu sans mon consentement...
+Oui, ajouta-t-il devant tous les assistants, en septembre 93, _j'ai
+massacre dix-sept ecclesiastiques_, et peu s'en est fallu que vous
+ne fussiez le dix-huitieme! Mais rassurez-vous: _Dieu a eu pitie de
+moi; un regard de sa grace a suffi pour m'eclairer_."
+
+Le vicaire, stupefait autant que touche, s'empare de l'enorme couteau:
+puis il s'enferme avec le penitent pour laisser agir Dieu sur cette
+ame dans le mystere du sacrement de la reconciliation. Jamais, dans
+l'exercice de son saint ministere, il n'avait goute des consolations
+comme celles qu'il trouva au chevet de ce malheureux qui avait ete
+jadis le bourreau de dix-sept de ses confreres, et qui, a l'heure de
+la grace, parlait et agissait comme le bon larron de la croix.
+
+Deja le bon Samaritain, qui venait de guerir cette ame si profondement
+blessee par le crime, se retirait en annoncant a l'heureuse famille
+qu'il allait apporter au converti les derniers sacrements de l'Eglise,
+quand tout a coup le vieillard s'ecria d'une voix etouffee par les
+sanglots:
+
+"Revenez, monsieur l'abbe, revenez bientot aupres de moi; j'ai bien
+besoin de vos consolations; mais, je vous en conjure, n'approchez
+pas de mes levres le divin Redempteur, dont tout a l'heure encore je
+blasphemais le nom; je suis trop indigne d'un tel bonheur!--Dieu est
+rempli de misericorde, lui dit le vicaire profondement attendri; on
+repare ses fautes quand on les pleure amerement, et votre repentir
+me parait trop sincere pour que j'hesite a vous administrer les
+sacrements que reclame immediatement votre triste position.--Je les
+recevrai, monsieur l'abbe, puisque vous me l'ordonnez, reprit le
+malade, mais seulement apres avoir fait amende honorable devant ceux
+que j'ai autrefois scandalises par mes forfaits."
+
+Tandis que le vicaire part pour chercher le saint viatique, le
+moribond fait appeler aussitot ses voisins, temoins de sa vie
+criminelle, ses anciens camarades, les complices de ses fautes; il
+leur demande, avec larmes, pardon des affreux exemples qu'il leur
+avait donnes, surtout a l'Abbaye et aux Carmes, lors du massacre des
+pretres; puis il fait de meme envers sa femme, un des instruments de
+sa conversion.
+
+Le pretre arrive portant l'auguste sacrement. Le vieillard, deja glace
+par la mort, se leve aussitot, se met a genoux et recoit ainsi les
+derniers sacrements avec une piete angelique: les traits de son visage
+baigne de larmes en etaient tout transfigures. Apres cette auguste
+action, il reste toujours a genoux, appuye sur le chevet de son lit,
+tenant en main un crucifix, qu'il couvre de ses baisers et de ses
+larmes.
+
+Son confesseur, a plusieurs reprises, l'engagea a se coucher, vu sa
+grande faiblesse: c'etait imposer a son coeur un penible sacrifice,
+c'etait lui oter une trop douce consolation. Aussi l'exprima-t-il
+au pretre: "Je sens, dit-il, qu'il ne me reste que peu d'instants a
+vivre; je ne puis rien offrir a Dieu que mes prieres et mes larmes;
+laissez-moi du moins la consolation de mourir a genoux; c'est faire
+bien peu pour expier tous mes crimes!"
+
+Et il resta ainsi en priere: son ame eclairee, renouvelee, sanctifiee,
+paraissait comme dans une sorte d'extase. Vers minuit, on entendit
+le moribond pousser un profond soupir; il s'etait endormi dans le
+Seigneur avec le calme d'un elu, toujours a genoux et les levres
+collees sur le crucifix qu'il n'avait cesse d'arroser de ses larmes!!!
+
+"Seigneur, que vous etes admirable dans vos oeuvres! qu'elles sont
+profondes vos voies, qu'elles sont immenses vos misericordes!"
+
+(_L'abbe Hoffmann_, Extraits.)
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+49.--RENCONTRE PROVIDENTIELLE.
+
+Au commencement de ce siecle, un personnage assez marquant, M. de
+G***, etait tombe dans l'impiete la plus affreuse. C'etait une sorte
+de frenesie d'irreligion. Le blaspheme sortait a chaque instant de sa
+bouche, et il semblait n'avoir a coeur que de couvrir d'ignominie la
+sainte Eglise et ses ministres.
+
+Un jour, M. de G*** entend raconter que dans une petite ville voisine
+de son chateau, on allait donner une mission. Sa malice sembla prendre
+un nouveau degre de perversite a cette nouvelle. Il se proposa de
+se rendre lui aussi a la mission, et de suivre les exercices, pour
+contrecarrer les missionnaires et pour empecher, a force d'avanies, le
+fruit qu'ils devaient en attendre. On le vit donc arriver, suivi
+d'une escorte de vauriens, qui tous ensemble se rendirent a l'eglise
+paroissiale. Le chant des cantiques fut plus d'une fois interrompu par
+de grossiers lazzis et des rires indecents; mais le silence s'etablit,
+quand le Pere superieur des missionnaires parut dans la chaire.
+C'etait un homme de quarante ans environ, au visage pale et amaigri,
+aux traits expressifs, au regard inspire, tel en un mot que l'Ecriture
+nous depeint les prophetes de l'ancienne loi. Il n'avait pas acheve
+l'exorde de son discours, que deja M. de G*** l'avait reconnu. C'etait
+un des compagnons de son enfance, un des rivaux de ses etudes et qui
+lui avait dispute souvent avec avantage les couronnes academiques.
+Comment lui, qui pouvait briller dans le monde et parvenir aux postes
+les plus importants, avait-il pu se decider a embrasser la carriere
+pauvre et penible du ministere evangelique, c'est ce que la tete
+frivole de M. de G*** ne pouvait expliquer. Il l'ecouta donc avec
+toute l'attention dont il etait capable, et il trouva qu'il justifiait
+par son eloquence les hautes previsions de ses professeurs; mais ses
+pensees n'allerent pas plus loin.
+
+Apres le sermon, il renvoya ses amis et vint faire visite au
+missionnaire. Des qu'il se fut nomme, le bon pere courut a lui, et
+l'embrassant tendrement: "O mon ami, lui dit-il, que je suis heureux
+de vous voir, et que je remercie Dieu de vous retrouver avec des
+sentiments si chretiens! sans doute vous avez toujours ete fidele
+aux preceptes de religion que nous avons recus ensemble? Et, en vous
+livrant avec tant d'empressement aux premiers exercices de la mission,
+vous voulez..." M. de G*** ne le laissa pas achever; emporte par
+l'irascibilite de son caractere et par le sentiment d'impiete dont il
+s'etait fait une longue habitude, il s'oublia, jusqu'a lever la main
+sur le pretre du Seigneur: "Impertinent, s'ecria-t-il avec l'accent
+de la rage, garde pour d'autres tes sots conseils et ton insidieux
+proselytisme! Je venais te feliciter de ton eloquence hypocrite et
+non pas reclamer tes avis." Mais le missionnaire, impassible et
+tranquille, lui repondit avec cette douceur angelique que Dieu peut
+seul inspirer a l'homme: "Mon frere, peut-etre, il y a vingt ans,
+quand j'etais encore dans le monde, et que la religion ne m'avait pas
+appris a dompter mes passions, peut-etre un pareil outrage eut-il
+coute la vie a l'un de nous, et jete un damne de plus aux pieds
+de l'Eternel; mais Dieu m'a fait depuis longtemps la grace d'etre
+chretien! Ma longue experience dans la conduite des ames me montre
+a quelle horrible extremite est descendue la votre: o mon frere! je
+tremble pour vous; qu'allez-vous devenir?"
+
+Mais deja M. de G*** etait aux pieds du pretre; il baisait sa main en
+l'arrosant de ses larmes, et il s'ecriait; "Pardonnez-moi, mon pere,
+car je ne sais ce que je fais!" Et il se tordait dans d'effrayantes
+convulsions, jetant des phrases inarticulees, des exclamations sans
+suite, des accents de desespoir que l'oreille avait peine a saisir,
+mais que devinait le coeur du missionnaire. "Ou suis-je?... Quelle
+soudaine clarte brille a mes yeux?... Grace, grace!..." Et cet orage
+nouveau dans le coeur de l'impie, cette tempete de la conscience,
+frappait d'effroi le missionnaire lui-meme, tout accoutume qu'il etait
+aux miseres humaines. Tout a coup, reprenant la sublime autorite de
+son ministere: "Relevez-vous, mon fils, lui dit-il, relevez-vous, deja
+le remords vous a fait chretien!" Et M. de G*** se relevait tremblant,
+ses genoux se derobaient sous lui. Le pretre l'emporta dans ses bras,
+et le placant devant un prie-Dieu: "Dans un instant, mon fils, toutes
+vos peines seront calmees." Puis la confession commenca.
+
+Trois heures entieres ils resterent enfermes ensemble; l'on entendait
+du dehors de longs sanglots et d'etranges gemissements; on n'aurait
+pu dire lequel versait de plus abondantes larmes, ou du pretre ou du
+penitent. Tous deux confondaient leurs soupirs, tous deux melaient
+l'expression de leur douleur, tous deux s'humiliaient devant la
+grandeur du Tres-Haut et benissaient ses misericordes. M. de G***
+etait justifie devant Dieu. Il partit et ne voulut plus rentrer dans
+son chateau. Il se choisit en ville une modeste retraite; et,
+malgre les railleries de ses anciens amis, il suivit avec une piete
+exemplaire toutes les predications et les moindres exercices de la
+retraite. Tous les jours il voyait le saint pretre, et se confirmait
+dans la grace. Enfin, le jour de la communion generale, il eut le
+bonheur de s'approcher de la sainte table, au grand etonnement
+de toute la ville, dont il avait ete si longtemps le scandale et
+l'effroi.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+50.--LE BON FILS CONSOLE.
+
+
+Un pieux jeune homme ecrivait la lettre suivante, qui doit inspirer
+une bien grande confiance en saint Joseph, surtout lorsqu'il s'agit
+d'obtenir des graces de conversion.
+
+"J'ai recu cette annee un grand nombre de faveurs par la puissante
+intercession du glorieux Epoux de Marie. La premiere a ete la
+conversion de mon excellent pere.
+
+Il ne s'etait pas confesse depuis plus de quarante ans. Il y avait une
+douzaine d'annees qu'il n'etait pas entre dans l'eglise paroissiale;
+et, pour comble de difficultes, il etait plein de prejuges contre
+notre sainte religion qu'il n'avait jamais bien connue. Pour ramener
+dans les bras de Dieu cette brebis egaree, il fallait un grand coup
+de lumiere et de misericorde. J'avais essaye de le convaincre par le
+raisonnement, j'avais prie et fait prier beaucoup pour lui: tout avait
+ete inutile. Il y a quelques semaines, je me sentis presse d'aller
+solliciter aupres de saint Joseph cette conquete si difficile.
+
+C'etait la premiere fois que j'implorais du saint Patriarche une
+faveur particuliere. J'allai donc me prosterner devant sa statue, et
+je lui promis que, s'il m'accordait ce que je lui demandais, j'aurais
+pendant toute ma vie une devotion toute speciale pour lui, et que je
+m'efforcerais de repandre son culte autant que je le pourrais. A peine
+ma priere terminee, je me sentis la plus grande confiance.
+
+Je fis alors une premiere neuvaine avec toute la ferveur dont j'etais
+capable. En meme temps, j'ecrivis a mon pere pour tacher de le decider
+a porter un Cordon de saint Joseph que j'envoyai avec ma lettre. Il
+eut ete impossible de le lui faire accepter comme objet religieux;
+mais, a ma demande, il consentit a le porter comme un petit souvenir
+de moi.
+
+Ma premiere neuvaine achevee, j'en commencai une nouvelle, et
+incontinent je pus me rendre ce doux temoignage que mon esperance
+n'avait pas ete vaine. Beni soit a jamais le tres bon et tres puissant
+saint Joseph!... La grace etait accordee. Des le commencement de cette
+seconde neuvaine, je recus de mon pere une touchante lettre, ou il
+m'exprimait, en des termes brulant, la joie et la paix qui inondaient
+son ame. Une lumiere nouvelle venait de briller dans son coeur et dans
+son intelligence. Le respect humain, les objections et les prejuges
+contre la religion etaient tombes d'eux-memes, et une petite occasion
+menagee par saint Joseph s'etant presentee, mon pere etait alle se
+confesser, comme pousse par une main invisible. Le lendemain, avec des
+sentiments ineffables de bonheur et de tendresse, il recevait dans
+son coeur le Dieu, si plein de misericorde, qui venait rejouir sa
+vieillesse, comme il avait autrefois rejoui sa jeunesse. La conversion
+a ete parfaite; saint Joseph ne fait pas les choses a demi. Depuis ce
+jour de benediction, mon pere prit part a tous les exercices de piete
+de la paroisse. Tous ceux qui le connaissaient furent profondement
+edifies de cet heureux changement, et declarerent qu'il avait fallu
+une main puissante pour operer cette merveille. Et cette main
+puissante, c'est la votre, o grand et tres-puissant saint Joseph! Je
+vous remercierai pendant toute ma vie de cette grace signalee..."
+
+Apres cela, pourrait-on recommander avec trop d'instances aux jeunes
+gens la devotion envers saint Joseph? Puissent-ils recourir a lui dans
+tous leurs besoins spirituels et ceux de leurs proches! S'ils prient
+avec ferveur et perseverance, ils ressentiront infailliblement les
+effets de sa paternelle protection.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+51--COMMENT ON RETROUVE LE BONHEUR.
+
+Passant un jour sur la place des Capucins, a Lyon, une zelatrice du
+rosaire y vit une petite fille agee de six a sept ans, qui, apres
+avoir brise la glace d'une fontaine, plongeait quelque chose dans
+l'eau. La dame s'approcha et dit:
+
+--"Que fais-tu la, mon enfant?--Je lave ma robe.--Quel est ton
+nom?--Marie.--Ou est ta mere?--A Loyasse (cimetiere de Lyon).--Et ton
+pere?--Il est malade et triste la-bas...--Eh bien! conduis-moi a ta
+maison.".
+
+L'orpheline regarda l'inconnue avec une sorte de crainte, puis,
+rassuree sans doute par l'affectueux sourire qui repondait a son
+regard, elle mit sa petite main glacee dans celle que lui tendait
+sa nouvelle amie, et se dirigea vers une de ces affreuses demeures,
+ordinairement habitees par le vice ou par le malheur.
+
+Arrivee au dernier etage, l'enfant ouvre une porte et dit:--Papa,
+voila une dame qui veut vous voir.--Me voir!... moi!... une dame!...
+allons donc!... C'est, sans doute pour jouir du spectacle de ma
+misere! Je suis chez moi; et, bien que je sois pauvre, malheureux, je
+ne souffrirai pas que les riches viennent insulter a ma misere! Donc,
+vous pouvez vous en aller," s'ecria-t-il en designant du doigt la
+porte restee entr'ouverte.--Je venais vous offrir des secours,"
+murmura timidement la visiteuse, un peu effrayee.--Je n'ai besoin de
+rien, que de rester tranquille chez moi, sans qu'on vienne se moquer
+de ma pauvrete, reprend l'homme; et il lance par la porte de la
+mansarde une piece de monnaie qui vient d'etre deposee sur la table.
+
+Il n'y avait rien a faire... La charitable zelatrice embrassa la
+petite fille et lui dit tout bas: "Viens me trouver quand tu auras
+besoin de quelque chose." Puis elle sortit.
+
+Plusieurs semaines s'ecoulerent sans que la douce Marie reparut, bien
+qu'on allat souvent, pour l'y rencontrer, a l'endroit ou on l'avait
+trouvee.
+
+Mme L, l'apercut enfin, un jour, amaigrie et toute en larmes; son
+pere, qui manquait d'ouvrage et par consequent de pain, l'envoyait
+mendier dans la rue. Elle l'emmena chez elle et lui fit raconter son
+histoire, histoire bien simple et bien touchante, imprimee dans son
+jeune coeur.
+
+"Maman etait tres bonne; soir et matin, elle me faisait dire _Notre
+Pere_ et _Je vous salue, Marie_... Mon pere etait bon, lui aussi,
+alors; mais depuis qu'ils ont emporte maman a Loyasse, il est devenu
+triste, s'est mis a lire de grandes feuilles et ne parle plus de Dieu
+ou des riches qu'en se fachant bien fort."
+
+Ce recit fut un trait de lumiere pour Mme L. Elle fit promettre a la
+chere petite de dire, tous les jours, une fois, "Notre Pere," et dix
+fois, "Je vous salue, Marie..." _pour obtenir que son pere devint
+tres heureux_, et la renvoya munie d'abondantes provisions.
+
+Un mois apres, l'enfant revint chez sa bienfaitrice, mais, cette fois,
+avec un visage tout joyeux: "Madame, dit-elle, papa voudrait bien vous
+voir; seulement il n'ose pas venir..."
+
+La difficulte fut vite tranchee; Mme L... accourut a la mansarde, et
+y trouva l'ouvrier. Si l'aspect du pauvre reduit etait le meme, on
+lisait sur le visage du malheureux pere l'expression humble et douce
+du changement opere dans son ame.
+
+"Madame, dit-il avec respect, je ne sais comment cela est arrive, mais
+je ne peux plus me reconnaitre... En entendant la petite reciter tant
+de fois son _Notre Pere_ et son _Je vous salue_, je me suis d'abord
+impatiente, parce qu'elle le repetait trop... Puis j'ai fini par le
+dire machinalement avec elle, en me rappelant que ma pauvre femme le
+disait aussi... Alors, j'ai pleure, j'ai senti le regret de ma
+mauvaise vie, et je me suis reproche mon insolence envers la dame qui
+a ete si bonne pour nous... C'est pourquoi je voulais la voir, pour
+lui demander pardon."
+
+Ce pardon fut accorde sans peine, et Dieu, apres avoir purifie,
+soulage la misere de l'ame et du corps, par l'entremise de sa
+genereuse servante, sauva aussi par elle le pere et l'enfant.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+52.--LE SOUVENIR DE LA PREMIERE COMMUNION.
+
+Mous devons a un homme du monde le recit suivant, qui contient plus
+d'une instruction utile et fournit un nouvel exemple des ineffables
+tendresses de la misericorde divine.
+
+J'etais a Paris en 1841, et je faisais partie d'une Conference de
+Saint-Vincent-de-Paul. Quelques-uns des jeunes gens qui la composaient
+avaient la pieuse habitude de visiter une ou deux fois par semaine les
+pauvres malades des hopitaux du quartier.
+
+L'hopital Necker, dans la rue de Sevres, m'etait echu en partage. Je
+commencais toujours mes visites par la chapelle, et j'allais demander
+au Seigneur de benir l'oeuvre que, pour l'amour de lui, je venais
+accomplir, d'accompagner de sa benediction les paroles, les conseils
+que j'allais donner a mes malades; et quand j'avais fini ma tournee
+dans les salles, je venais encore en deposer le succes aux pieds de ce
+bon Maitre.
+
+Je fus oblige de quitter Paris au printemps, et je me rappellerai
+toujours le trait touchant dont j'ai ete le temoin a ma derniere
+visite aux malades de Necker.
+
+La salle que je devais visiter ce jour-la etait confiee aux soins
+d'une Soeur de Charite vieillie dans cet admirable metier, et non
+moins infatigable pour soulager les souffrances de ses malades que
+zelee pour le salut de leurs ames. En arrivant, j'allai, selon mon
+habitude, prendre les ordres de cette bonne Soeur. Elle me recommanda
+specialement six ou sept malades: l'un, Etienne, nouvel arrive, et
+encore inconnu d'elle; l'autre, comme moribond, ayant besoin d'etre
+fortifie et console; un autre comme ebranle deja, et pret a se
+convertir, etc.
+
+"Et puis, ajoute-t-elle, allez donc au n deg. 39; c'est un homme de
+trente-deux ou trente-trois ans, poitrinaire au dernier degre, qui
+sera mort dans trois jours. J'ai eu beau faire, je n'ai pu rien en
+tirer; il m'a envoyee promener trois ou quatre fois, et n'a jusqu'ici
+recu M. l'aumonier qu'avec des paroles grossieres. Un de vos confreres
+de Saint-Vincent-de-Paul, qui l'a deja visite plusieurs fois, n'a pas
+mieux reussi que nous. Il est probable qu'il vous enverra promener
+aussi; mais enfin il ne faut rien epargner. Il s'agit ici de la gloire
+de Dieu et d'une pauvre ame a sauver.
+
+--"Eh! mon Dieu, ma bonne Soeur, repondis-je, s'il m'envoie promener,
+j'irai me promener, voila tout; cela ne me fera pas grand mal. Dites
+seulement pour ce pauvre homme un _Ave Maria_ pendant que j'irai lui
+parler."
+
+Je fis ma visite; et de lit en lit j'arrivai a mon n deg. 39. Je fus tout
+saisi en le voyant. La mort etait peinte sur son visage. Trois ou
+quatre coussins le soutenaient assis sur son lit; sa face etait have
+et d'un blanc jaunatre, et son affreuse maigreur donnait a ses yeux
+noirs une apparence etrange...
+
+Je m'approchai de son lit. Il me regarda fixement sans rien dire.
+
+Je lui demandai de ses nouvelles: "La soeur m'a appris, mon pauvre
+ami, que vous souffriez beaucoup, et qu'il y avait bien longtemps deja
+que vous etiez malade."
+
+Pas de reponse; seulement le regard de mon homme devenait de plus
+en plus dur, et il semblait me dire: "Je n'ai que faire de vos
+condoleances; donnez-moi la paix." Je fis semblant de ne pas m'en
+apercevoir: "Souffrez-vous beaucoup en ce moment, et pourrais-je vous
+soulager en quelque maniere?"
+
+Pas un mot.
+
+"Que voulez-vous, mon pauvre enfant! il faut faire de necessite vertu,
+et offrir vos souffrances au bon Dieu en expiation de vos fautes;
+comme cela du moins elles vous seront utiles."
+
+Toujours meme silence et meme accueil. La position commencait a
+devenir embarrassante. L'oeil du malade etait de plus en plus
+menacant, et je voyais le moment ou il allait me dire quelque
+injure... La Providence de Dieu m'envoya tout a coup une inspiration.
+Je me rapprochai vivement du malheureux, et je lui dis a demi-voix:
+"Avez-vous fait une bonne premiere communion?"
+
+Cette parole produisit sur lui l'effet d'une commotion electrique. Il
+fit un leger mouvement; sa figure changea d'expression, et il murmura
+plutot qu'il ne dit: "Oui, Monsieur."
+
+--Eh bien! repris-je, mon ami, n'etiez-vous pas heureux dans ce
+temps-la?--Oui, Monsieur, me repondit-il d'une voix emue; et au meme
+instant je vis deux grosses larmes couler sur ses joues. Je lui pris
+les mains.--Et pourquoi etiez-vous heureux alors, sinon parce que vous
+etiez pur, chaste, aimant et craignant Dieu, en un mot, bon chretien?
+Mais ce bonheur peut revenir encore, et le bon Dieu n'a pas change! Il
+continuait a pleurer: N'est-ce pas, ajoutai-je, que vous voulez bien
+vous confesser?
+
+--Oui, Monsieur, dit-il alors avec force; et il s'avanca vers moi pour
+m'embrasser. Je le fis de grand coeur, comme vous pouvez penser, et je
+lui donnai quelques petits conseils pour faciliter l'execution de son
+bon dessein. Je le quittai ensuite, et j'annoncai a la Soeur le succes
+inespere de ma visite. Je ne sais ce qui s'ensuivit; mais ce qui m'est
+reste profondement grave dans l'esprit ou plutot dans le coeur, c'est
+la force merveilleuse de la misericorde de Dieu, qui changea en un
+instant, et a l'aide d'une seule parole, ce coeur si endurci!
+
+Le seul souvenir de sa premiere communion suffit pour convertir et
+probablement pour sauver ce pauvre malade, heureux de l'avoir bien
+faite; car s'il eut accompli, comme plusieurs, helas! avec negligence,
+ce grand acte de la vie chretienne, le souvenir que je lui en
+rappelai n'eut fait sans doute sur son coeur qu'une impression
+insignifiante!...
+
+Ainsi le bien produit le bien, et avec Dieu rien ne demeure perdu.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+53.--L'ORPHELINE ET LE VETERAN.
+
+Une pauvre orpheline avait ete recueillie par un vieux soldat qu'elle
+nommait son pere. D'une piete simple, mais serieuse, elle s'etait
+attire une telle estime, qu'il y avait autour d'elle comme une aureole
+de veneration. Le vieux soldat lui-meme s'etait laisse prendre a son
+influence. Il appelait sa petite orpheline, _sa petite sainte_.
+Jamais il ne fumait devant elle, il jurait encore moins.
+
+La pieuse enfant etait arrivee a faire prier son pere adoptif, ce
+qu'il n'avait pas fait depuis longtemps.
+
+Un jour qu'il passait devant l'eglise du village, je ne sais quelle
+inspiration secrete le pousse a y entrer. Il va s'agenouiller dans un
+coin et commence son signe de croix. Mais tout a coup il s'arrete, ses
+yeux ont rencontre une enfant qui, recueillie au pied de l'autel, les
+mains jointes, parait comme dans une extase. Il regarde, il reconnait
+sa fille. La pensee lui vient aussitot qu'elle demande a Dieu sa
+conversion; elle lui a dit tant de fois que c'etait la l'unique objet
+de toutes ses prieres. Une larme monte de son coeur a ses yeux et
+coule le long de ses joues sur sa vieille figure cicatrisee. Cette
+larme est efficace et decide de son retour a Dieu.
+
+Quelque temps apres, aux Paques, le vieux militaire pleinement
+converti, bien heureux, communiait a cote de sa petite fille. Et,
+comme, au sortir de l'eglise, quelques-uns de ses vieux camarades le
+regardaient etonnes: "Vous ne vous attendiez pas a cela, leur dit-il,
+mais que voulez-vous? Je ne puis resister a la _petite sainte_, elle
+convertirait le demon lui-meme, si le demon pouvait etre converti."
+
+Voila l'influence de la vraie piete. Puisse-t-elle devenir le partage
+de tous ceux qui liront ce petit livre! En meme temps qu'elle assurera
+leur propre salut, elle les aidera merveilleusement a travailler au
+salut des autres!
+
+
+
+TABLE DES MATIERES.
+
+AVANT-PROPOS
+
+1.--Le capitaine de navire et le mousse.
+
+2.--Une nuit dans le desert.
+
+3.--Les deux freres.
+
+4.--Un jeu ou l'on gagne le ciel.
+
+5.--La vengeance d'un etudiant chretien.
+
+6.--Un pere converti par son enfant.
+
+7.--Un cadeau inattendu.
+
+8.--Les trois actes d'un drame contemporain.
+
+9.--Le remede est dur, mais il est bon.
+
+10.--Le banc de famille.
+
+11.--La lettre d'une mere.
+
+12.--Une premiere communion a quatre-vingts ans.
+
+13.--La soupape.
+
+14.--Une meprise qui porte bonheur.
+
+15.--Heroisme d'un jeune neophyte.
+
+16.--Les deux amis.
+
+17.--Tel est pris qui croyait prendre.
+
+18.--Comment on obtient un miracle.
+
+19.--Le marquis d'Outremer.
+
+20.--La plus grande victoire d'un vieux general.
+
+21.--Le bouffon et son maitre.
+
+22.--Un episode de la Revolution.
+
+23.--Le zele recompense.
+
+24.--Sagesse et folie.
+
+25.--Le terrible article.
+
+26.--Le trottoir.
+
+27.--Un fils qui tombe dans les bras de son pere.
+
+28.--Le rosier du mois de Marie.
+
+29.--La statuette de saint Antoine.
+
+30.--Le chemin du coeur.
+
+31.--Le nouvel Augustin.
+
+32.--Vaincu par l'exemple.
+
+33.--La fille du franc-macon.
+
+34.--Un voyage de cent lieues en Australie.
+
+35.--Rien n'est impossible a Dieu.
+
+36.--L'amour maternel.
+
+37.--Un pecheur moribond assiste par un pretre mourant.
+
+38.--Deux fois sauve.
+
+39.--Dieu a ses elus partout.
+
+40.--La rose benite.
+
+41.--Un souvenir du bagne.
+
+42.--Ce que le zele peut inspirer a un enfant.
+
+43.--Une conquete du Sacre-Coeur.
+
+44.--Puissance du chapelet.
+
+45.--La croix d'argent.
+
+46.--Un coup de filet de la sainte Vierge.
+
+47.--Une conversion en mer.
+
+48.--La mort d'un septembriseur.
+
+49.--Rencontre providentielle.
+
+50.--Le bon fils console.
+
+51.--Comment on retrouve le bonheur.
+
+52.--Le souvenir de la premiere communion.
+
+53.--L'orpheline et le veteran.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les joies du pardon, by Anonymous
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES JOIES DU PARDON ***
+
+***** This file should be named 11494.txt or 11494.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
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+Produced by Joris Van Dael, Renald Levesque and PG Distributed
+Proofreaders
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+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
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+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
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+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
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+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
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+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
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+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
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+electronic work, or any part of this electronic work, without
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+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
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+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
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+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
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+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
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+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
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+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
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+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
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+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
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+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
+
+Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
+VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
+new filenames and etext numbers.
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+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
+are filed in directories based on their release date. If you want to
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+search system you may utilize the following addresses and just
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+ 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)
+
+EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
+ https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234
+
+or filename 24689 would be found at:
+ https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689
+
+An alternative method of locating eBooks:
+ https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL
+
+