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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les joies du pardon + Petites histoires contemporaines pour la consolation des coeurs chrétiens + +Author: Anonymous + +Release Date: March 7, 2004 [EBook #11494] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES JOIES DU PARDON *** + + + + +Produced by Joris Van Dael, Renald Levesque and PG Distributed +Proofreaders + + + + + +LES JOIES DU PARDON + +Petites Histoires Contemporaines + +POUR LA CONSOLATION DES COEURS CHRÉTIENS + +PAR L'AUTEUR + +de la «Méthode pour former l'Enfance à la Piété» + + Je n'ai pu achever ce petit + livre sans essuyer plusieurs + fois des larmes.... + X***. + + +1891 + + + +AVANT-PROPOS + +Après les joies de l'innocence, il n'en est pas de plus douces, de +plus pénétrantes que celles du repentir. Demandez à l'enfant coupable +ce qu'il éprouve lorsque, reconnaissant son ingratitude, il vient +se jeter en pleurant dans les bras de sa mère: c'est un soulagement +inexprimable, une ivresse de bonheur... Ce bonheur n'est rien +pourtant auprès de celui du pauvre pécheur qui, fatigué de ses longs +égarements, renonce à sa vie mauvaise et vient se reposer dans le sein +de Dieu. + +Aussi, n'existe-t-il pas non plus d'histoire plus attachante que celle +des conversions. Plusieurs surtout, accomplies presque de nos jours, +ont été entourées de circonstances si extraordinaires et présentent un +si poignant intérêt qu'on ne peut en lire le récit sans être attendri +jusqu'au fond de l'âme. Pages naïves et sublimes, tout imprégnées de +larmes et d'amour, elles réveillent les sentiments les plus délicats, +les plus exquis; rien ne ressemble davantage à un roman, et toutefois, +on sent à merveille que rien n'est plus véridique. C'est, dirons-nous, +un roman divin: les péripéties multipliées, les scènes émouvantes ont +la terre pour théâtre, mais le dénouement n'a lieu qu'au ciel. + +Tels sont les exemples que nous allons rapporter dans ce Recueil: il +faudrait pouvoir les mettre sous les yeux de tous les chrétiens, pour +le profit qu'ils en retireraient et le charme que leur ferait goûter +cette lecture.--Nous n'avons eu garde de reproduire ici les traits que +l'on rencontre dans les _Annales de Notre-Dame de Lourdes_, de +_Notre-Dame du Sacré-Coeur_, et dans les Recueils analogues; on ne +trouvera non plus aucune des Biographies contenues dans les +_Conversions les plus mémorables du XIXe siècle_. Nos récits ont un +caractère plus intime et tout à la fois plus anecdotique: et c'est là +justement ce qui en augmente l'intérêt. + +Offert à toutes les âmes chrétiennes, cet ouvrage s'adresse d'une +manière spéciale aux jeunes gens. Personne n'a, autant qu'eux, besoin +de ces manifestations éclatantes de la miséricorde divine, si propres +à inspirer une confiance inébranlable. Qui connaît les épreuves +réservées à leur foi au sortir du collège? Où est-il d'ailleurs le +jeune homme qui dans les longues années d'une lutte incessante contre +le respect humain et les plaisirs mauvais, n'a jamais eu un instant +de faiblesse? Ah! puissent nos lecteurs se souvenir, en ces moments +critiques, des modestes pages qu'ils vont lire aujourd'hui! Elles leur +rappelleront qu'après même les plus lourdes chutes, le coeur de Dieu +reste toujours ouvert pour les recevoir et que le plus grand malheur +à craindre, la plus funeste de toutes les fautes, c'est le +_découragement_. + + + + * * * * * + + + +LES JOIES DU PARDON + +1.--LE CAPITAINE DE NAVIRE ET LE MOUSSE. + +Un capitaine de navire, qui s'était fait craindre et haïr de ses +matelots par ses imprécations continuelles et sa tyrannie, tomba tout +à coup dangereusement malade, au milieu d'un voyage de long cours. Le +pilote prit le commandement du vaisseau, et les matelots déclarèrent +qu'ils laisseraient périr sans secours leur capitaine, qui se trouvait +dans sa chambre, en proie à de cruelles douleurs. Il avait déjà +passé à peu près une semaine dans cet état, sans que personne se fût +inquiété de lui, lorsqu'un jeune mousse, touché de ses souffrances, +résolut d'entrer dans sa chambre et de lui parler; malgré l'opposition +du reste de l'équipage, il descendit l'escalier, ouvrit la porte et +lui demanda comment il se portait; mais le capitaine lui répondit avec +impatience: «Qu'est-ce-que cela te fait! Va-t'en!» + +Le mousse, repoussé de la sorte, remonta sur le tillac. Mais le +lendemain il fit une nouvelle tentative: «Capitaine, dit-il, j'espère +que vous êtes mieux?--O Robert! répondit alors celui-ci, j'ai été très +mal toute la nuit.» Le jeune garçon, encouragé par cette réponse, +s'approcha du lit en disant: «Capitaine, laissez-moi vous laver les +mains et le visage, cela vous rafraîchira.» Le capitaine l'ayant +permis, l'enfant demanda ensuite la permission de le raser. Le +capitaine y ayant encore consenti, le mousse s'enhardit, et offrit à +son maître de lui faire du thé. L'offre toucha cet homme farouche, +son coeur en fut ému, une larme coula sur son visage, et il laissa +échapper ces mots en soupirant: «O amour du prochain! Que tu es +aimable au moment de la détresse! qu'il est doux de te rencontrer même +dans un enfant!» + +Le capitaine éprouva quelque soulagement par les soins de cet enfant. +Mais sa faiblesse devint plus grande, et il fut bientôt convaincu +qu'il ne vivrait plus que quelques semaines. Son esprit fut assiégé de +frayeurs toujours croissantes, à mesure que la mort et l'éternité se +montrèrent plus près. Il était aussi ignorant qu'il avait été impie. +Sa jeunesse s'était passée parmi la plus mauvaise classe de marins; +non seulement il disait: _Il n'y a point de Dieu_, mais il agissait +aussi d'après ce principe. Épouvanté à la pensée de la mort, ne +connaissant pas le chemin qui conduit au bonheur éternel, et convaincu +de ses péchés par la voix terrible de sa conscience, il s'écria un +matin, au moment où Robert ouvrait la porte de sa chambre, et lui +demandait amicalement: «Maître, comment vous portez-vous ce +matin?--Ah! Robert, je me sens très mal, mon corps va toujours plus +mal; mais je m'inquiéterais bien moins de cela, si mon âme était +tranquille. Ô Robert! que dois-je faire? Quel grand pécheur j'ai été! +que deviendrai-je?...» Son coeur de pierre était attendri. Il se +lamentait devant l'enfant, qui faisait tout son possible pour le +consoler, mais en vain. + +Un jour que l'enfant venait d'entrer dans la chambre, le capitaine +s'écria: «Robert, sais-tu prier?--Non, maître, je n'ai jamais su que +l'oraison dominicale, que ma mère m'a apprise.--Oh! prie pour moi, +tombe à genoux, et demande grâce. Fais cela, Robert, Dieu te bénira.» +Et tous deux commencèrent à pleurer. + +L'enfant, ému de compassion, tomba à genoux et s'écria en sanglotant: +«Mon Dieu, ayez pitié de mon cher capitaine mourant! je suis un pauvre +petit matelot ignorant. Mon Dieu, le capitaine dit que je dois prier +pour lui, mais je ne sais pas comment; oh! que je regrette qu'il n'y +ait pas sur le bâtiment un prêtre qui puisse me l'apprendre, qui +puisse prier mieux que moi, qui puisse recevoir la confession de ses +péchés et les pardonner en votre nom. Il croit qu'il sera perdu: mon +Dieu, sauvez-le! Il dit qu'il ira en enfer, et qu'il sera avec les +démons: ô mon Dieu, faites qu'il aille au ciel, et qu'il soit avec les +anges! Les matelots ne veulent pas venir vers lui; quant à moi, je +veux faire pour lui tout ce que je pourrai; mais je ne puis le sauver. +Ô mon Dieu! ayez pitié de mon pauvre capitaine! Je n'ai jamais prié +ainsi auparavant. Oh! aidez-moi, mon Dieu, à prier pour mon pauvre +capitaine!» + +Alors, s'étant relevé, il s'approcha du capitaine en lui disant: «J'ai +prié aussi bien que j'ai pu; maintenant, maître, prenez courage. +J'espère que Dieu aura pitié de vous.» + +Le capitaine était si ému qu'il ne pouvait s'exprimer. La simplicité, +la sincérité et la bonne foi de la prière de l'enfant avaient fait +une telle impression sur lui, qu'il demeura dans un profond +attendrissement, baignant son lit de pleurs. + +Le lendemain matin, quand Robert entra dans la chambre du capitaine: +«Robert, mon bon ami, lui dit celui-ci, après que tu fus parti, je +tombai dans une douce méditation. Il me semblait voir Jésus-Christ sur +la croix, mourant pour nos offenses, afin de nous amener à Dieu. +Je m'élevai par mes prières à ce divin Sauveur, et, dans la grande +angoisse de mon âme, je m'écriai longtemps comme l'aveugle: Jésus, +fils de David, ayez pitié de moi! Enfin je crus sentir en mon coeur +que les promesses de pardon qu'il a adressées à tant de pécheurs, +m'étaient aussi adressées; je ne pouvais proférer d'autres paroles +que celle-ci: Ô amour! ô miséricorde! Non, Robert, ce n'est pas une +illusion: maintenant je sais que Jésus-Christ est mort pour moi. Je +sens que le sang de la croix peut aussi laver mes iniquités; mes yeux +s'ouvrent à la lumière d'en haut en même temps qu'ils se ferment pour +la terre; la grâce de mon baptême, la foi de ma première communion, +rentrent dans mon coeur; que ne puis-je recevoir ces sacrements que +l'Église accorde aux mourants pour leur passage à l'éternité, vers +laquelle Dieu m'appelle!» + +L'enfant, qui jusque-là avait versé bien des larmes en silence, +fut saisi dans ce moment d'une grande tristesse, et s'écria +Involontairement: «Non, non, mon cher maître, ne m'abandonnez +pas.--Robert, lui répondit-il tranquillement, résigne-toi, mon cher +enfant: je suis peiné de te laisser parmi des gens aussi dépravés que +le sont ordinairement les matelots. Oh! puisses-tu être préservé des +péchés dans lesquels je suis tombé! Ta charité pour moi, mon cher +enfant, a été grande; Dieu t'en récompensera. Je te dois tout; tu +as été dans la main de Dieu l'instrument de ma conversion; c'est le +Seigneur qui t'a envoyé vers moi; Dieu te bénisse, mon cher enfant! +Dis à mes matelots qu'ils me pardonnent, je leur pardonne aussi, et je +prie pour eux.» + +Le lendemain, plein du désir de revoir son maître, Robert se leva à +la pointe du jour; et ayant ouvert la porte, il vit que le capitaine +s'était levé et s'était traîné au pied de son lit. Il était à genoux, +et semblait prier, appuyé, les mains jointes, contre la paroi du +navire. L'enfant attendit quelque temps en silence; mais enfin il dit +doucement: Maître!--Point de réponse.--Capitaine! s'écrie-t-il de +nouveau. Mais toujours même silence. Il met la main sur son épaule et +le pousse doucement: alors le corps change de position et se penche +peu à peu sur le lit; son âme l'avait quitté depuis quelques heures, +pour aller voir un monde meilleur, où la grâce d'un sincère repentir +accordée à la prière permet d'espérer que Dieu dans sa miséricorde a +daigné le recevoir. + + + + * * * * * + + + +2.--UNE NUIT DANS LE DÉSERT. + +C'est du missionnaire lui-même, rapporte le marquis de Ségur, que je +tiens l'histoire suivante, où l'action de la Providence se montre en +assez belle lumière. Il nous la raconta devant un nombreux auditoire +d'hommes, particulièrement de jeunes gens, qui l'écoutaient avec une +si religieuse attention, que pendant les pauses de son discours, +on aurait entendu voler une mouche. Par humilité, il parlait à la +troisième personne comme s'il se fût agi d'un autre. Mais je devinai +bien vite, à son accent, que c'était son histoire à lui-même qu'il +nous disait, et quand je me trouvai seul avec lui après la séance, je +l'obligeai de m'en faire l'aveu. Si je pouvais faire passer dans mon +récit les flammes de sa parole, telles qu'elles sortaient de sa bouche +et de son coeur, elles allumeraient dans les âmes cet amour surnaturel +de Dieu et des hommes, qui résume et renferme la loi et les prophètes. + +C'était l'heure qui précède le coucher du soleil. L'ombre du +missionnaire et de son cheval s'allongeait sur le sable endormi. +L'horizon s'empourprait comme aux lueurs d'un immense incendie. La +chaleur était étouffante. Parfois, à de longs intervalles, une brise +légère venue on ne sait d'où, passait comme une caresse de Dieu et +apportait au voyageur une sensation délicieuse: alors, il ouvrait +la bouche et aspirait longuement l'air un moment rafraîchi. Puis le +souffle tombait vaincu par le feu qui règne au désert, et l'immobilité +ardente reprenait possession de l'étendue. + +Le missionnaire avançait, pressant l'allure de son cheval, pour +arriver avant la nuit à la grande ville, terme de son voyage. Car la +nuit, dans ces plaines d'Afrique, appartient aux fauves. Quand les +premières ombres descendent du ciel, les premiers bruits des lions et +des panthères montent de tous les points du désert, d'abord confus +et lointains, comme le gémissement du vent, puis plus forts, plus +distincts, semblables tantôt au grondement sourd du tonnerre, tantôt +à ses éclats rudes et déchirés. Ce moment redouté approchait, mais il +n'était pas encore imminent, et le prêtre de Jésus-Christ avait bien +une heure devant lui, une heure de jour et de marche tranquille, +suffisante pour atteindre le port. Il était armé, il avait des +provisions de bouche, un flacon de rhum, pour ranimer ses forces et +tremper ses lèvres brûlantes. Il priait, il pensait, cherchant +à lutter contre la sensation étouffante de la solitude, contre +l'oppression de l'espace sans limites où sa vue, son coeur et son +esprit se perdaient. Il avait beau percer de ses regards l'étendue, il +n'apercevait pas un être vivant, pas un mouvement, pas même celui du +sable agité par le vent: le vent dormait sur le sable, d'un sommeil +qui semblait éternel. + +Oh! si la bonté de Dieu mettait sur son chemin une de ses créatures, +un être humain, un frère, quelle joie inonderait son coeur! comme il +volerait à lui! Avec quels transports il lui tendrait la main, et le +presserait dans ses bras! Mais hélas! il ne le savait que trop, une +rencontre en ces lieux, ce ne serait qu'un danger de plus: quand +on trouve sur sa route un homme au désert, au lieu d'un frère à +embrasser, c'est un ennemi à combattre; c'est un de ces arabes +pillards ou de ces Européens déclassés, bandits de la solitude, +détrousseurs de caravanes, qu'il faut aborder, non pas le salut aux +lèvres, mais le revolver à la main. + +Il se perdait en ces pensées, et bercé par l'allure monotone de son +cheval, il laissait flotter à l'aventure son esprit et ses guides, +quand tout à coup il se redresse sur ses étriers, et d'un mouvement +instinctif, arrête sa monture. Qu'a-t-il donc aperçu à l'horizon? +Est-ce une illusion de ses sens? N'y a-t-il pas là-bas, bien loin, +quelque chose qui se remue?--Certainement, il ne se trompe pas: +le point noir qui a frappé sa vue s'agite, se rapproche, grossit +insensiblement. C'est un être vivant, un animal ou un homme.--Un +homme, c'est un homme! Il le voit maintenant, il distingue vaguement +sa forme; cet homme l'a vu, lui aussi; il est évident qu'il s'avance +dans sa direction... Que faire! Quel parti prendre? Faut-il pousser +son cheval au galop et se mettre hors de la portée de cet inconnu? +C'est le parti le plus sûr, mais est-ce le plus honorable? Si, au lieu +d'être un voleur arabe, cet homme était un chrétien, un français? Et +quand même il serait un coureur du désert, un bandit, est-ce le fait +d'un missionnaire, d'un apôtre de Jésus-Christ, de fuir devant une +créature humaine, devant un de ceux pour qui le Sauveur du monde est +mort sur la croix? + +L'hésitation du prêtre n'est pas longue. Il attendra le frère qui +vient au-devant de lui, que ce soit Caïn ou Abel. L'hôte du désert se +rapproche de minute en minute, il semble à la fois se hâter d'accourir +et lutter contre la fatigue. Le voilà à une petite distance, on dirait +un spectre ambulant. Il est déguenillé; sa main tient un fusil; +ses yeux sont allumés de fièvre, de haine et de convoitise. C'est +indubitablement un brigand, mais un brigand européen: c'est en tout +cas, un malheureux dévoré de besoin. Le prêtre n'hésite plus: il +risque peut-être sa vie, mais il a la chance de secourir un misérable, +de sauver une âme. Après tout, c'est son métier de s'exposer à la +mort: le corps d'un missionnaire n'est rien; l'âme d'un pécheur est +d'un prix infini. + +Il descend de cheval, jette ses armes à terre pour montrer à l'inconnu +ses dispositions pacifiques, et d'un pas tranquille et ferme, va +au-devant de lui. L'autre étonné, épuisé, s'arrête; la surprise est +plus forte que la haine; mais la faim, la soif dévorante, voilà ce +qui domine tout le reste. Le prêtre le devine, et, sans parler, lui +présente ses provisions, des fruits, des dattes, du rhum.--Du rhum! +C'est la force, c'est la vie! Pour cette gourde de rhum, le malheureux +aurait tué son père! Il étend la main, saisit la gourde, la porte à sa +bouche, la boit, l'aspire à longs traits. Son visage se ranime, son +sang circule, sa pâleur mortelle fait place à une vive rougeur. Tout +à coup, il chancelle; il a bu trop et trop vite, il tombe tout de son +long et demeure sur le sol, inerte, engourdi, comme mort. + +Le missionnaire, effrayé, se penche vers lui, tâte son pouls, écoute +les battements de son coeur, et respire; ce n'est pas la mort, c'est +le sommeil bienfaisant et réparateur. Il le considère longuement; à sa +carnation, à la couleur de sa barbe et de ses cheveux, il reconnaît un +Français. Malgré les traces des passions et de la fatigue, il croit +lire sur ce visage dévasté les vestiges d'une bonne race, et son +âme d'apôtre se remplit de reconnaissance et de joie. Soudain, il +tressaille comme s'il sortait d'un rêve. Le soleil va disparaître, et +son orbe agrandi et rutilant est déjà à demi caché. Encore quelques +minutes et la nuit aura remplacé le jour. Que faire de cet infortuné +que la Providence a envoyé sur sa route et dans ses bras? Le charger +sur son cheval? C'est impossible; il connaît le poids d'un corps qui +s'abandonne. Le laisser là, seul, la nuit, dans le désert, exposé aux +dents des bêtes féroces, à une mort sans consolations? C'est plus +impossible encore. + +Il n'y a pas à hésiter; il attendra le réveil du pécheur, sous +la garde de Dieu qui ne laissera pas inachevée l'oeuvre de sa +miséricorde. Il s'agenouille sur le sable, près de cet homme qu'il ne +connaissait pas une heure avant, et pour lequel il sacrifierait sa vie +avec joie. Il soulève doucement dans ses mains la tête du dormeur, la +pose sur ses genoux, et il entre en prières. + +La nuit est arrivée, profonde, solennelle, ivre de silence et de +solitude. Deux heures se passent ainsi, sans qu'aucun des deux hommes +ait fait un mouvement. Les étoiles se sont allumées les unes après +les autres et répandent sur l'océan de sable une lueur mystérieuse et +sacrée. Les anges contemplent du haut du ciel ce spectacle plus beau +que celui d'un ami veillant sur son ami, d'une mère veillant sur son +enfant, le spectacle d'Abel veillant avec amour sur Caïn: tel, au +temps du séjour du Fils de Dieu sur la terre, Jésus priait dans les +plaines de Galilée auprès de Judas endormi. + +Enfin, l'homme se réveille. Il relève la tête, ouvre les yeux et +rencontre ceux de ce prêtre à genoux qui le regarde avec une ineffable +tendresse. Alors il se souvient, il devine, il comprend tout; il se +met à trembler des pieds à la tête, comme ces possédés d'Israël au +moment où le démon sortait de leur corps et de leur âme à la voix de +Jésus-Christ. La haine est vaincue, Satan s'enfuit de cette âme pour +n'y plus rentrer. Le bienheureux larron pleure, il éclate en sanglots, +et, sans prononcer une parole, il se laisse tomber dans Tes bras du +missionnaire, qui le presse sur son coeur en lui disant: Mon frère! + +Quand il eut mangé, le prêtre le fit monter sur son cheval et marcha +près de lui, priant toujours et ne lui disant rien, pour le laisser +tout entier à la grâce divine qui parlait au fond de son âme. Ils +arrivèrent à la ville sans rencontre fâcheuse. Le missionnaire fit +coucher le prisonnier de sa charité dans son lit, et dormit près de +lui sur quelques coussins. «Demain, lui dit-il, vous me direz tout ce +que vous voudrez. Aujourd'hui, je ne veux rien entendre.» + +Le lendemain, l'homme lui raconta son histoire, prélude de sa +confession: histoire terrible, commencée par une jeunesse sans +corrections et sans travail, poursuivie dans le vice, dans le crime, +et qui, par un prodige de la miséricorde divine, s'achevait dans les +larmes du repentir. + +Sa mère, brave paysanne, restée veuve de bonne heure, l'avait +impitoyablement gâté pour épargner quelques pleurs à son enfance. +Il avait été à l'école, parce qu'il l'avait bien voulu; s'y était +instruit, parce qu'il avait l'esprit vif et ouvert; puis s'était livré +à la paresse, au plaisir, bientôt au vice. À dix-huit ans, c'était +déjà un mauvais sujet accompli. Il s'engagea par ennui, pour connaître +la vie de la caserne, et courir les garnisons. Puis, le joug de la +discipline gâtant ses plaisirs, il demanda une permission, revint au +village, en déguerpit un matin avant le jour, sans embrasser sa mère, +mais non sans l'avoir dévalisée, et ne reparut plus au régiment. Il +passa aux États-Unis, y gagna une petite fortune qu'il dépensa en +folles orgies. Alors, dans un accès de raison, peut-être de remords, +il quitta l'Amérique pour l'Algérie, se remit a l'oeuvre, et mena +pendant quelque temps une conduite régulière et laborieuse. + +Il commençait à se refaire de corps, d'âme et de bourse, quand le +démon envoya sur son chemin un de ses anciens compagnons de débauche, +déserteur comme lui, qui le reconnut, chercha à l'entraîner de nouveau +dans le vice, et n'y pouvant réussir, révéla son passé et le perdit de +réputation. + +Sa tête ne put résister à ce dernier coup. «Puisque je ne puis être un +honnête homme, se dit-il, je serai un franc scélérat.» Et il fit +comme il avait dit. Il quitta la grande ville où toutes les portes se +fermaient devant lui, s'enfuit au désert, et demanda à la rapine et au +meurtre des moyens d'existence. Bientôt il se trouva à la tête d'une +bande d'arabes, qui détroussaient les passants, les pèlerins de la +Mecque, et vivaient comme lui de brigandage. Mais, par un reste de +pudeur, il ne s'attaquait qu'aux musulmans et évitait de verser le +sang des européens. Ses compagnons s'en aperçurent, et se révoltant +contre lui, ils le menacèrent d'abandon, même de mort, s'il continuait +à épargner les chrétiens. + +Il résista d'abord, puis, avec sa faiblesse et son emportement +habituels: «Eh bien! s'écria-t-il, puisqu'il faut aller jusqu'au bout, +j'irai aussi bien et plus loin que vous. Une caravane vint à +passer; elle comptait des européens et des musulmans. Il l'attaqua +furieusement à la tête de ses hommes, frappa à tort et à travers sur +tout ce qui lui tombait sous la main. Parmi les victimes se trouvait +un français. L'aspect de ce compatriote, peut-être assassiné par lui, +le fit soudainement rentrer en lui-même. «Je suis un misérable.» +se dit-il. Et laissant là ses compagnons occupés à dépouiller les +cadavres, fou de remords, épouvanté de son ignominie, il s'élança +comme un insensé et se perdit bientôt dans l'immensité du désert. + +Quand le missionnaire le rencontra, il y avait trois jours qu'il +errait à l'aventure, maudit et désespéré comme Caïn, ne mangeant pas, +ne buvant pas, ne sachant ce qu'il faisait, ni ce qu'il voulait. Il +était à bout de forces, quand il aperçut le voyageur qui passait au +loin sur son cheval. Poussé par un transport infernal, il essaya de +le rejoindre, non pour le voler, mais pour l'assassiner: «J'en tuerai +encore un, se dit-il, et je me tuerai après». Au lieu de la mort, +c'est la vie qui l'attendait, et c'est dans les bras de la miséricorde +qu'il tomba. + +Tel fut le récit du criminel repentant: le missionnaire, le serrant +plus tendrement encore sur son coeur, se contenta de lui dire: +«Maintenant que je sais votre histoire, votre confession sera courte +et facile. Agenouillez-vous devant Dieu, mon fils, et en son nom +je vous pardonnerai tous les péchés, tous les crimes de votre vie +entière.» + +Le pécheur se confessa avec des torrents de larmes, et tandis que +le prêtre prononçait sur son front courbé jusqu'à terre les paroles +sacrées de l'absolution, il lui sembla que son passé s'engloutissait +dans l'abîme de la miséricorde divine et qu'une vie nouvelle s'ouvrait +devant lui. + +Ce que fut cette vie, je l'ignore. Le missionnaire ne nous l'a pas +dit. Mais qu'elle soit achevée ou qu'elle dure encore, qu'elle se +poursuive dans un labeur honnête ou dans les austérités d'un cloître, +il n'est pas douteux qu'elle fut ou qu'elle sera jusqu'au bout une vie +de repentir, d'action de grâces et d'amour pénitent.» + + + + * * * * * + + + +3.--LES DEUX FRÈRES + +Deux frères entrèrent en même temps dans un collège de France; ils +se ressemblaient si parfaitement quant à la taille et aux traits du +visage, qu'il fallait les avoir vus souvent pour les distinguer l'un +de l'autre: mais ils étaient bien différents de caractère: l'aîné +n'avait presque aucun sentiment de religion; le cadet était d'une +piété angélique. On ne saurait imaginer tous les moyens que sa charité +lui suggéra pour gagner son frère. C'était peu pour lui de lui +accorder ce qu'il demandait; il allait au-devant de tout ce qui +pouvait lui être agréable; il se privait, en sa faveur, de tout +l'argent qu'on lui accordait pour ses menus plaisirs. On leur donna à +tous deux un costume neuf de très grand prix; l'aîné, en peu de temps, +mit le sien en mauvais état; celui du cadet était encore très propre. +Ne sachant plus quel présent faire à son frère, il imagina de lui +donner son habit. + +«Vous êtes mon aîné, lui dit-il, il convient que vous soyez mieux +habillé que moi: votre habit est gâté; si le mien vous fait plaisir, +je vous le donnerai, on n'en saura rien chez nous.» + +L'offre est aussitôt acceptée et l'échange fait. + +Quelques jours après, le pieux enfant appelle son frère et lui dit +qu'il avait quelque chose à lui communiquer. + +«Auriez-vous encore un habit à me donner? lui dit celui-ci. + +--Oui, lui répond l'enfant, et un bien plus précieux que celui que je +vous ai donné dernièrement; allez demain à confesse; réconciliez-vous +avec Dieu, c'est lui-même qui vous en revêtira. + +--À confesse, répondit l'autre, vraiment j'y vais assez souvent; si, +cependant, il ne faut que cela pour vous contenter, j'irai bien encore +demain, mais je ne vous garantis pas que j'en deviendrai meilleur. + +--Promettez-moi au moins, répliqua le cadet, que vous ferez pendant +deux jours quelques efforts pour le devenir.» + +L'aîné le lui promit. + +Le lendemain, ils allèrent tous deux à confesse; ils avaient le même +confesseur. Le cadet se confessa le premier, et se retira devant le +Saint-Sacrement, pour demander à Dieu qu'il lui plût de toucher son +frère. L'aîné raconta depuis, qu'en entrant au confessionnal, tout ce +que son frère avait fait pour lui se présentant à son esprit, il eut +honte de lui-même, et ne fut plus maître de retenir ses larmes. Il +dit à son confesseur qu'il voulait bien sincèrement se convertir et +consoler son frère des chagrins qu'il lui avait causés jusqu'alors. +Pendant toute sa confession, il versa un torrent de larmes. Le cadet +qui de l'endroit où il était, l'avait entendu éclater en soupirs, +était remonté dans son quartier, comblé de joie et bénissant le +Seigneur. Un moment après, on vint le demander à la porte; c'était +son frère qui se jeta à ses genoux, et les arrosa de ses larmes, lui +demandant pardon de tous les sujets de mécontentement qu'il lui avait +donnés et lui promettant de suivre, à l'avenir, aussi bien ses avis +que ses exemples. L'enfant, ravi des dispositions de son frère, se +jeta a son cou, et lui dit tout ce que sa charité put lui suggérer de +plus tendre et de plus affectueux pour l'encourager. Le jeune homme +demeura si ferme dans ses bonnes résolutions, qu'en peu de temps, il +devint, comme son frère, un modèle de vertu, et ne se démentit jamais. + + + + * * * * * + + + +4.--UN JEU OÙ L'ON GAGNE LE CIEL + +Dans une petite ville de France vivait un officier retraité, qui était +un excellent chrétien. Personne devant lui ne se serait permis une +parole inconvenante; chacun venait lui demander conseil: l'un le +consultait pour l'achat d'une terre; l'autre, pour l'arrangement +d'un procès; tout le monde, en un mot, l'honorait, le respectait et +l'aimait. + +Lui-même a raconté son histoire, et elle mérite d'occuper une des +premières places dans ce recueil, car elle montre d'une manière bien +touchante que Dieu se sert des moyens les plus inattendus pour ramener +à lui les pécheurs et que sa miséricorde est inépuisable à l'égard des +âmes de bonne volonté. + +«Je ne date pas d'hier, disait plaisamment notre officier, vous vous +en apercevez facilement à ma moustache et aux quelques cheveux qui me +restent; mais si je suis vieux et cassé, j'ai été jeune et alerte. +J'avais dix-huit ans environ, en 1792, lorsque la grande guerre vint à +éclater; j'étais ardent, j'avais adopté avec enthousiasme toutes les +idées du temps. Je criais avec les autres, et de bon coeur: «Vive la +fraternité ou la mort!» Hélas! ce devait être la mort ou la ruine +pour bien du monde. Aussi, dès que j'appris que la France venait de +commencer la lutte contre les étrangers, mon parti fut bientôt pris, +je m'engageai. + +«Il faut vous dire, avant d'aller plus loin, que, malgré les efforts +de ma pauvre chère mère et de notre curé, je ne croyais guère à Dieu, +et encore moins au diable; je m'amusais tant que je pouvais; je +passais, parmi mes camarades de plaisir, pour un _bon garçon_. À vous +parler franc, j'étais un très mauvais sujet; mais parmi tous mes +défauts, j'en avais un qui me distinguait de tous mes compagnons, je +ne pouvais pas prononcer une phrase, souvent même une parole, sans y +ajouter un juron. Et ce n'étaient pas des jurons pour rire, c'étaient +d'affreux blasphèmes qui devaient dans le ciel faire voiler les anges +et pleurer les saints. + +«Après ce préambule, nécessaire pour bien faire comprendre la suite +de mon histoire, je la reprends, et je tâcherai de l'abréger le +plus possible pour ne pas trop vous ennuyer. Me voila donc engagé à +dix-huit ans, menant joyeuse vie et jurant tout le long du jour. Je +vous fais grâce de ma vie militaire, elle a ressemblé à celle de +beaucoup de mes camarades, qui n'ont pas laissé leurs os sur le champ +de bataille; je fus envoyé à l'armée des Pyrénées, puis à l'armée de +Sambre-et-Meuse, puis en Italie, puis en Égypte, puis partout enfin où +il y avait des coups à donner et à recevoir. Les années, l'expérience, +deux blessures, l'une reçue aux Pyrénées, l'autre, à Austerlitz, +l'affreuse retraite de Russie, tout cela avait calmé ma fougue, +m'avait rendu plus régulier dans ma conduite, mais n'avait pu me +corriger de mon défaut de toujours jurer. Mon avancement même se +trouva arrêté par ce vice; comme je savais lire et qu'on n'avait pas +le choix alors parmi les lettrés, je fus rapidement officier; mais une +fois là, mon malheureux défaut me joua bien des tours; et souvent des +généraux, après une affaire où je m'étais bien conduit, n'osaient pas +m'avancer, parce qu'ils trouvaient que j'avais trop mauvais ton +pour arriver aux hauts grades militaires. Je les traitais bien de +sacristains, de calotins, mais, à part moi, je leur donnais raison, et +pourtant je ne me corrigeais pas. Enfin, 1815 arriva: je fus licencié +avec l'armée de la Loire et je revins dans ma ville natale capitaine +et décoré. Après les premières joies de retrouver mes vieux amis, mes +vieux camarades d'enfance, après les premières douceurs du repos et +de la liberté, à la suite de tant de privations et d'années de +discipline, je commençais à trouver le temps long, je fus au café et +je mangeai ma demi-solde, comme un égoïste, entre une pipe et un jeu +de cartes. Ma position, mes campagnes, mes récits me faisaient le +centre d'un petit groupe de désoeuvrés comme moi, et, par suite de mon +habitude invétérée, on y entendait plus souvent jurer que bénir le nom +de Dieu. + +«Malgré cela, l'ennui me gagnait, lorsqu'un matin, je vois entrer dans +ma chambre le curé de la paroisse. J'étais si loin de m'attendre à +pareille visite, que ma pipe s'échappa de mes dents et vint se briser +sur le plancher, ce qui me fit pousser le plus gros juron de mon riche +répertoire. Le curé ne se troubla pas pour si peu, et, prenant +une chaise, que je ne lui offrais pas, il s'assit tranquillement: +«Bonjour, M. le capitaine, me dit-il; puisque vous n'êtes pas venu me +voir à votre arrivée dans ma paroisse, il faut bien que je vienne vous +chercher.--Je n'aime pas les curés, lui répondis-je, je ne les ai +jamais aimés et je suis trop vieux pour changer maintenant.--Eh bien! +capitaine, nous ne sommes pas du même avis, et, avec un brave comme +vous, je n'irai pas par quatre chemins, c'est précisément pour vous +faire changer que je suis venu vous voir.» À peine le digne prêtre +avait-il fini sa phrase, que je me levai comme un furieux, et, en +jurant comme un possédé, je le mis littéralement à la porte. + +«Le lendemain, je me croyais à tout jamais débarrassé de pareille +visite, lorsque je vis encore entrer le curé. Ah! par exemple, c'est +trop fort, m'écriai-je, et je me levai pour le repousser de chez moi. +Lui, sans se troubler, me dit avec beaucoup de douceur: «Bonjour, +capitaine, vous n'étiez pas bien disposé hier, et je suis revenu +aujourd'hui pour savoir si vous étiez plus en train de causer.» Malgré +mon apparence terrible, je n'étais pas tout à fait mauvais au fond du +coeur; aussi, ce sang-froid me désarma, et adoucissant ma voix, je +lui répondis: «Eh bien! monsieur le curé, puisque vous avez tant de +plaisir à causer avec moi, j'y consens, mais à une condition, c'est +que vous ne me parlerez pas de vos momeries, de vos églises et de vos +bedeaux.--Soit, reprit le curé; mais, de votre côté, vous vous engagez +à me consacrer chaque jour une heure: votre temps n'est pas compté, +et vous ne pouvez me refuser ce plaisir.--Accordé; et pour répondre à +votre politesse par une autre, je vous avouerai que je m'ennuie tant, +que ce sera une distraction pour moi de causer avec un homme qui sait +parler.» Ma politesse n'était pas très polie, mais le curé eut l'air +de la trouver accomplie. + +«La connaissance ainsi faite devint bien vite intime; l'heure que +j'avais promise au curé me semblait de plus en plus courte, et il +m'arrivait souvent de la doubler et de la tripler. Mon vénérable ami +jouait au trictrac, et j'aimais moi-même extrêmement ce jeu; aussi, +bientôt chaque soir, au lieu d'aller au café, je prenais le chemin du +presbytère, et nous jouions avec un tel acharnement, que la soirée se +passait toujours trop rapidement. + +«Le curé était fidèle à sa promesse; il ne me parlait jamais de +religion: malheureusement, de mon côté, j'étais fidèle à mes mauvaises +habitudes, et je prononçais bien peu de phrases sans les assaisonner +de quelques grossiers jurons. Un soir où le curé me battait à plates +coutures, je m'en donnais à coeur joie, et jamais pareils blasphèmes +n'avaient retenti sous l'humble toit de notre pasteur. Il posa son +cornet sur la table, et, me regardant bien en face: «Je vous ai fait +une promesse, me dit-il, à laquelle je suis fidèle; voulez-vous m'en +faire une à votre tour?--Laquelle?--C'est de ne plus jurer.--Mais +c'est impossible, voilà plus de cinquante ans que j'ai cette habitude; +elle m'a empêché de faire mon chemin, et vous voulez que j'y renonce: +rayez cela de vos papiers; non pas que je le fasse maintenant par +méchanceté, mais c'est devenu une habitude chronique.--Je ne prétends +pas que ce ne vous sera pas difficile, mais croyez-vous qu'il me soit +facile de vous voir tous les jours, sans vous parler de religion, à +vous, qui en auriez tant besoin pourtant; la partie n'est pas égale: +il me faut une compensation: quand vous jurerez, je vous parlerai +de Dieu.--Au fait, vous pouvez avoir raison; je n'en disconviens +pas.--Puisque vous êtes de si bonne composition, je veux vous montrer +que malgré ma robe, je ne suis pas si noir que j'en ai l'air: et vous +permets, toutes les fois que votre mauvaise habitude de jurer vous +pressera, de remplacer vos gras jurons par _sapristi_.--Je consens au +marché, répondis-je.--Et vous, capitaine, ajouta-t-il, n'oubliez pas +que, si vous manquez à votre promesse, je manquerai à la mienne.» + +«Je vis bien vite que j'avais fait un marché de dupe, ou plutôt que le +bon curé savait bien ce qu'il faisait en me le proposant. Chaque jour +j'oubliais l'innocent _sapristi_, et je reprenais mon triste +répertoire. Aussitôt, le curé me faisait un sermon en trois points, et +j'étais bien forcé de l'écouter, puisque c'était dans nos conventions. +Vous devinez facilement le reste: à mesure que mon vénérable ami me +dévoilait les beautés de la religion, j'y prenais goût; ce n'était +plus une punition, c'était devenu un besoin. Bientôt, je fus tout à +fait converti; mon excellent curé me fit approcher des sacrements; +maintenant je trouve mon bonheur à l'accomplissement de mes devoirs, +et il ne me reste de mon ancien état que l'habitude d'assaisonner +toutes mes phrases du fameux _sapristi_, ce qui me fait appeler par +tout le monde ici le capitaine _Sapristi_. Si je raconte volontiers +mon histoire, c'est dans l'espérance qu'elle pourra détourner du mal, +et de la mauvaise habitude de jurer, quelques personnes aussi +coupables que je l'étais alors.[1]» + +[Note 1: Cité dans les _Petites lectures_, bulletin populaire +des Conférences de Saint-Vincent-de-Paul.--Nous n'avons pu vérifier +nous-même, on le comprend, l'authenticité des traits que nous avons +puisés dans d'autres Recueils; mais pourquoi la mettre en doute: Il +est certain qu'il s'opère fréquemment des conversions tout aussi +extraordinaires que celle-là; le prêtre n'y prend même plus garde dans +les pays de foi, tant il est souvent témoin de ces merveilles, et +elles restent un secret entre l'homme et Dieu.] + + + + * * * * * + + + +5.--LA VENGEANCE D'UN ÉTUDIANT CHRÉTIEN. + +Sous Louis-Philippe, écrit Armand de Pontmartin, l'esprit d'irréligion +régnait dans les collèges de Paris. Il y avait pourtant des +exceptions... la plus originale et la plus touchante m'était apparue +sous les traits de Paul Savenay, natif de Guérande. Doué, ou plutôt +armé d'une piété angélique et robuste tout ensemble, il bravait le +respect humain, défiait la raillerie, et il aurait mis au besoin tout +l'entêtement de sa race pour affronter la persécution et le martyre. +Cette piété se révélait jusque sur son visage, qui prenait une +expression céleste au moment de la prière. Ainsi, lorsque, sur un +signe de notre professeur indolent, je récitais, au début et à la +fin de la classe, le _Veni Sancte Spiritus_ et le _Sub tuum +praesidium_, c'était pour presque tous les élèves, le signal d'un +concert charivarique d'éternuements, de quintes de toux, de pupitres +disloqués, et de dictionnaires tombant à grand bruit. Paul Savenay +s'isolait de ce tapage, et l'on pouvait suivre sur sa figure le +sourire de la sainte Vierge dont il implorait la protection, et le +contact de l'Esprit-Saint qui l'effleurait de ses ailes. + +Cette piété fervente l'avait fait prendre en grippe par le plus +mauvais sujet de la classe, fanfaron d'impiété et de libertinage, +liseur et colporteur des livres de Parny et de Voltaire, et pourtant +Breton comme Paul; mais entendons-nous, ce Breton-là, nommé Jacques +Faël, était un Breton de contrebande. On disait que son père, Nantais +d'origine, avait pris part à quelques-unes des plus sanglantes scènes +de la Révolution, s'était enrichi en achetant des terres de Vendéens, +puis ruiné dans des spéculations équivoques. Tout irritait Jacques +contre Paul Savenay; un héritage de haine, le retour des Bourbons, +l'animosité instinctive du vice contre la vertu, du mal contre le +bien, de l'athéisme contre la foi, du diable contre le bon Dieu; mais +ce qui l'exaspérait le plus, c'était la douceur de Paul, sa patience +inaltérable que, naturellement, Jacques taxait de lâcheté et +d'hypocrisie.--Tu es donc un lâche? lui disait-il en lui montrant +le poing.--Je ne le crois pas, répondait Paul avec un accent de +résignation qui aurait désarmé un tigre. Son persécuteur ne lui +laissait pas un moment de trêve, et le harcelait de la façon qui +devait le plus cruellement blesser cette âme tendre, chaste, exquise +et pieuse. Non content de le traiter de cagot, de Basile, de tartufe +et de cafard. Jacques joignait le blasphème à l'insulte, le sacrilège +à l'outrage. Il glissait de mauvais livres dans le pupitre de Paul +et lui jouait les plus vilains tours. Nous sûmes plus tard que ses +brutalités s'étaient parfois envenimées jusqu'aux voies de fait: +bourrades, brimades, coups de poing, coups de règle: un jour même, un +coup de canif qui fit couler le sang. La plupart des élèves feignaient +de ne pas s'apercevoir de ces abominables violences. Quelques-uns +avaient l'infamie d'applaudir avec des ricanements stupides. Jacques +n'avait pas, en somme, l'air bien féroce; mais était grand, bien +découplé, taillé en athlète. On le redoutait et il avait sa petite +cour de complaisants et de flatteurs. Lorsqu'indigné de sa méchanceté +et attiré vers Paul Savenay par d'irrésistibles sympathies, je +risquais, moi chétif, quelques reproches: «Tais-toi ou je t'assomme! +me disait cet enragé; tais-toi, mauvaise graine d'émigré!» J'aurais +certainement eu ma part de ses injures et de ses coups, si je n'avais +trouvé un admirable défenseur en la personne de Gaston de Raincy. + +Le martyre de Paul Savenay dura deux ans et pendant ces deux ans, pas +une plainte. S'il versait en secret quelques larmes, il ne pleurait +pas sur ses souffrances, mais sur les égarements de cette pauvre +âme, révoltée contre Dieu. Un matin, me rencontrant à la porte de +Saint-Sulpice, et me croyant meilleur que je n'étais, il me dit: +«Armand, allons prier pour lui!» Je lui répondis: «Paul, tu es un +saint... le saint de Guérande, et c'est sous ce nom que je veux +désormais te connaître et t'admirer!» + +Bientôt, je perdis de vue le persécuteur et sa victime. Jacques +Faël, convaincu de colportage du _Compère Mathieu_ et des +_Chansons_ de Béranger, fut _prié_ par le proviseur de ne pas revenir +après les vacances. Paul Savenay, qui se destinait à la profession de +médecin, quitta le collège un an avant moi.» + +Armand de Pontmartin, à cet endroit, interrompt son récit pour +expliquer comment il retrouva quelques années plus tard ce vertueux +jeune homme chez Frédéric Ozanam. Ce dernier venait de fonder, avec +quelques amis, les Conférences de saint Vincent de Paul et il exposait +aux jeunes messieurs réunis chez lui les moyens qui lui semblaient les +plus propres à assurer le succès de l'entreprise. + +«Tout à coup, continue le narrateur, Ozanam regarde à sa montre et dit +aux jeunes gens qui l'entouraient: «Mes amis, je suis un bavard. Agir +vaut mieux que parler, dans une crise comme celle-ci. L'ennemi +est toujours là; le choléra vient à peine d'entrer dans sa phase +décroissante... Nous n'avons pas une minute à perdre! + +Il distribua à ses ouvriers de la première heure la liste des malades +qu'ils devaient visiter. Puis, s'adressant a Paul Savenay:--Et vous, +Paul, lui dit-il, votre première visite est toujours, n'est-ce pas, +pour l'hôtel Racine? + +--Oui, mon ami, répondit Savenay; oui, encore aujourd'hui, ajouta-t-il +avec une émotion singulière. + +En ce moment, Ozanam le prit à part et lui dit tout bas quelques mots +en me regardant. Il me sembla que Paul Savenay opposait une certaine +résistance. Ozanam insistait en répétant à demi-voix: Pourquoi pas? +Pourquoi pas?... + +Paul parut enfin se décider, et se tournant vers moi: «Veux-tu, me +dit-il, que nous sortions ensemble?» + +Nous sortîmes: Ozanam habitait alors la rue de Sèvres, et nous +nous dirigions du côté de la rue Jacob. En descendant la rue des +Saints-Pères, nous croisâmes une modeste voiture de louage, qui +gravissait assez lentement cette montée fort raide. Paul salua et me +dit: «Sais-tu qui est dans cette voiture? Mgr de Quélen, archevêque de +Paris. Comme hier, comme demain, il vient de l'hôtel-Dieu, et il va à +l'hospice de la Charité; c'est ainsi qu'il se venge. Parmi ceux qu'il +visite, qu'il secourt et qu'il console, on compterait par centaines +les émeutiers de février 1831, les pillards de l'archevêché et de +Saint-Germain-l'Auxerrois, ceux qui l'auraient égorgé, s'il était +tombé entre leurs mains!» + +Nous arrivâmes au bout de la rue Jacob; Paul s'arrêta devant l'hôtel +Racine, moins poétique et moins élégant que son nom. Là, il parut +hésiter encore, puis prenant son parti: «Entrons,» me dit-il. On sait +ce que sont ces hôtels d'étudiants. Nous montâmes quatre étages. +Parvenus au quatrième, nous vîmes une clef sur la porte, n° 78, +Paul entra sans frapper, et me fit signe de le suivre. Un émouvant +spectacle m'attendait. + +Sur un lit fort propre, tendu de rideaux de toile verte, je reconnus à +l'instant Jacques Faël, le persécuteur, le bourreau de Paul Savenay. +Il était évidemment en convalescence; mais sa pâleur, ses yeux cernés, +son visage amaigri, prouvaient qu'il venait de subir l'horrible crise. +Sa soeur, vêtue de noir, était debout à son chevet, un rayon de soleil +d'avril égayait la chambre. + +En me voyant, Jacques poussa un cri de surprise; puis, brusquement, +presque violemment, imposant silence d'un geste à Paul, qui voulait +parler: + +«Non, vois-tu? lui dit-il; non, Paul, tu ne veux pas que j'étouffe, +n'est-ce pas? Quand je devrais retomber malade, il faut, entends-tu +bien? il faut que notre camarade sache... ce qu'il a déjà deviné! Il +a été le témoin de mes infamies, de tes souffrances; il faut qu'il +apprenne ce qu'a été la revanche du chrétien contre le mécréant, du +saint contre le misérable. Tais-toi! tais-toi!... Noémi, dis-lui de se +taire et de me laisser la parole!... Il y a un mois, j'étais encore +tel que tu m'as connu... Non, Armand, j'étais pire: impie, athée, +méchant, libertin, mangeur de prêtres, corrompu jusqu'aux moelles. Le +29 mars, jeudi de la mi-carême, j'avais fait la noce avec quelques +compagnons de débauches... je rentre à minuit... une heure après, je +me tordais sur ce lit, en proie a des convulsions effroyables... La +tête en feu, le corps glacé, tous les symptômes du choléra... et +j'étais seul, seul au monde... Ma soeur Noémi, au fond de la Bretagne, +chez une vieille tante..., mes parents morts..., point d'amis... le +vice et l'impiété n'en donnent pas... Oui, seul dans ce misérable +hôtel, sûr que, si j'avais la force d'appeler, l'hôtesse épouvantée +me ferait jeter sur un matelas, et me crierait d'aller mourir dans la +rue... Oh! quelle nuit! L'enfer anticipé, moi qui ne croyais pas à +l'enfer!... Tais-toi, Paul, je t'en prie, laisse-moi parler!... À sept +heures, au paroxysme de mes tortures et de mon désespoir, ma porte +s'ouvre, et je vois entrer Paul Savenay... Paul, ma victime, mon +martyr!... Ah! je crus d'abord à une apparition vengeresse... Mais +non, il avait sur les lèvres un sourire céleste; dans le regard, +l'expression angélique du pardon... Il vint à moi, me prit la main, me +dit quelques bonnes paroles;... c'était un miracle, n'est-ce pas?... + +--Non, c'était tout simple, interrompit Paul Savenay. Je suis interne +à l'hospice de la Charité, à deux pas d'ici... Le docteur Récamier, +mon maître, m'avait chargé de visiter tous les hôtels de la rue +Jacob... L'hôtel Racine était sur ma liste et le hasard... + +--Le hasard!!! C'est donc toi maintenant qui nies la Providence?... +Pourquoi ne pas dire la vérité tout entière?... Tu étais délégué de +la société de Saint-Vincent-de-Paul, ou plutôt du bon Dieu, pour me +sauver, pour me guérir, pour me consoler, pour faire de moi un honnête +homme et un chrétien!... Une heure après, poursuivit Jacques, +en m'adressant de nouveau la parole, j'avais tous les remèdes +nécessaires, et, le soir, sur ma demande, il m'amena un vicaire de +Saint-Germain-des-Prés... Tu vois bien que c'était le bon Dieu! +Pendant cinq jours, Paul ne m'a presque pas quitté...; pendant cinq +nuits, il m'a veillé... Puis, lorsqu'il a reconnu que le danger était +passé, il a écrit à ma soeur Noémi, qui n'a pas perdu une minute... +et, à présent, je suis le mieux soigné des convalescents, moi qui +m'étais cru le plus abandonné des agonisants et des damnés... Oh! +comment reconnaître tant de bienfaits de la miséricorde divine? +Comment expier mes fautes, mes impiétés, mes crimes?... + +--Jacques, reprit doucement Paul Savenay, je t'ai déjà dit que, quand +même tu n'aurais eu, avant de mourir, qu'un moment, si ce moment avait +été bien employé, Dieu t'aurait pardonné!... Et tu as une vie tout +entière! + +--Mais toi, Paul, mon sauveur, toi qui m'as rendu tant de bien pour +tant de mal, comment réparer, comment payer ma dette?... Comment +mériter ton pardon, ton amitié?...» + +En sortant de l'hôtel Racine, je dis à Paul: «Tu te figures peut-être +n'avoir guéri qu'un malade... Eh bien! tu te trompes; tu en as guéri +un autre, et cet autre te serre la main[2].» + +[Note 2: Armand de Pontmartin, _Correspondant_ (Extraits).] + + + + * * * * * + + + +6.--UN PÈRE CONVERTI PAR SON ENFANT. + +On trouverait difficilement un récit plus touchant que celui qui nous +a été laissé par le héros de cette histoire, heureux privilégié des +miséricordes divines. + +«J'ai été élevé aussi mal que possible sous le rapport religieux, non +seulement dans l'ignorance de la vérité, mais dans le goût, dans le +respect, dans la superstition de l'erreur, et je quittai mes classes, +bien muni d'arguments contre Notre-Seigneur et contre l'Église +catholique. + +Élevée comme moi, aussi ignorante que moi, ma femme était beaucoup +meilleure. Elle avait le sens religieux. Il se développa lorsqu'elle +devint mère; et, après la naissance de son premier enfant, elle entra +tout à fait dans la voie. Quand je songe à tout cela, j'ai le coeur +remué d'un sentiment de reconnaissance pour Dieu, dont il me semble +que je parlerais toujours, et que je ne saurais jamais exprimer. + +Alors je n'y pensais point. Si ma femme avait été comme moi, je crois +que je n'aurais pas même songé à faire baptiser mes enfants. Ces +enfants grandirent. Les premiers firent leur première communion, sans +que j'y prisse garde. Je laissais leur mère gouverner ce petit monde, +plein de confiance en elle, et modifié à mon insu par le contact de +ses vertus que je sentais et que je ne voyais pas. + +Vint le dernier. Ce pauvre petit était d'une humeur sauvage, sans +grands moyens; si je ne l'aimais pas moins que les autres, j'étais +cependant disposé à plus de sévérité envers lui. La mère me disait: + +--Sois patient; il changera à l'époque de sa première communion. + +Ce changement à heure fixe me paraissait invraisemblable. Cependant +l'enfant commença à suivre le catéchisme, et je le vis en effet +s'améliorer très sensiblement et très rapidement. J'y fis attention. +Je voyais cet esprit se développer, ce petit coeur se combattre, +ce caractère s'adoucir, devenir docile, respectueux, affectueux. +J'admirais ce travail que la raison n'opère pas chez les hommes; et +l'enfant que j'avais le moins aimé, me devenait le plus cher. + +En même temps, je faisais de graves réflexions sur une telle +merveille. Je me mis à écouter la leçon de catéchisme. En l'écoutant, +je me rappelais mes cours de philosophie et de morale: je comparais +cet enseignement avec la morale dont j'avais observé la pratique dans +le monde, hélas! sans avoir pu moi-même toujours m'en préserver. Le +problème du bien et du mal, sur lequel j'avais évité de jeter les +yeux, par incapacité de le résoudre, s'offrait à moi dans une lumière +terrible. Je questionnais le petit garçon: il me faisait des réponses +qui m'écrasaient. Je sentais que les objections seraient honteuses et +coupables. Ma femme observait et ne disait rien; mais je voyais son +assiduité à la prière. Mes nuits étaient sans sommeil. Je comparais +ces deux innocences à ma vie, ces deux amours au mien; je me disais: +«Ma femme et mon enfant aiment en moi quelque chose que je n'ai aimé +ni en eux ni en moi; c'est mon âme.» + +Nous entrâmes dans la semaine de la première communion. Ce n'était +plus de l'affection seulement que l'enfant m'inspirait; c'était un +sentiment que je ne m'expliquais pas, qui me semblait étrange, presque +humiliant, et qui se traduisait parfois en une espèce d'irritation. +J'avais du respect pour lui. Il me dominait. Je n'osais pas exprimer +en sa présence de certaines idées, que l'état de lutte où j'étais +contre moi-même produisait parfois dans mon esprit. Je n'aurais pas +voulu qu'elles lui fissent impression. + +Il n'y avait plus que cinq ou six jours à passer. Un matin, revenant +de la messe, l'enfant vint me trouver dans mon cabinet, où j'étais +seul. + +--Papa, me dit-il, le jour de ma première communion, je n'irai pas à +l'autel sans avoir demandé pardon de toutes les fautes que j'ai faites +et de tous les chagrins que je vous ai causés, et vous me donnerez +votre bénédiction. Songez bien à tout ce que j'ai fait de mal pour me +le reprocher, afin que je ne le fasse plus, et pour me pardonner. + +--Mon enfant, répondis-je, un père pardonne tout, même à un enfant qui +n'est pas sage; mais j'ai la joie de pouvoir te dire qu'en ce moment +je n'ai rien à te pardonner. Je suis content de toi. Continue de +travailler, d'aimer le bon Dieu, d'être fidèle à tes devoirs; ta mère +et moi nous serons bien heureux. + +--Oh! papa! le bon Dieu qui vous aime tant, vous soutiendra, pour que +je sois votre consolation, comme je le demande. Priez-le bien pour +moi, papa. + +--Oui, mon cher enfant. + +Il me regarda avec des yeux humides, et se jeta à mon cou. J'étais +moi-même fort attendri. + +--Papa!... continua-t-il. + +--Quoi, mon cher enfant? + +--Papa, j'ai quelque chose à vous demander! + +Je voyais bien qu'il voulait me demander quelque chose, et ce qu'il +voulait me demander, je le savais bien! Et, faut-il l'avouer? j'en +avais peur; j'eus la lâcheté de vouloir profiter de ses hésitations. + +--Va! lui dis-je, j'ai des affaires en ce moment. Ce soir ou demain, +tu me diras ce que tu désires, et, si ta mère le trouve bon, je te le +donnerai. + +Le pauvre petit, tout confus, manqua de courage, et, après m'avoir +embrassé encore, se retira tout déconcerté, dans une petite pièce +où il couchait, entre mon cabinet et la chambre de sa mère. Je m'en +voulus du chagrin que je venais de lui donner, et surtout du mouvement +auquel j'avais obéi. Je suivis ce cher enfant sur la pointe des pieds, +afin de le consoler par quelque caresse, si je le voyais trop affligé. +La porte était entr'ouverte. Je regardai sans faire de bruit. Il était +à genoux devant une image de la sainte Vierge; il priait de tout son +coeur. Ah! je vous assure que j'ai su ce soir-là quel effet peut +produire sur nous l'apparition d'un ange! + +J'allai m'asseoir à mon bureau, la tête dans mes mains, prêt à +pleurer. Je restai ainsi quelques instants. Quand je relevai les yeux, +mon petit garçon était devant moi avec une figure tout animée de +crainte, de résolution et d'amour. + +--Papa, me dit-il, ce que j'ai à vous demander, ne peut pas se +remettre, et ma mère le trouvera bon: c'est que, le jour de ma +première communion, vous veniez à la sainte Table avec elle et moi. +Ne me refusez point, papa. Faites cela pour le bon Dieu qui vous aime +tant. + +Ah! je n'essayai pas de disputer davantage contre ce grand Dieu qui +daignait ainsi me contraindre. Je serrai en pleurant mon enfant sur +mon coeur.--Oui, oui, lui dis-je, oui, mon enfant, je le ferai. Quand +tu voudras, aujourd'hui même, tu me prendras par la main; tu me +mèneras à ton confesseur, et tu lui diras: «Voici mon père.» + +_L'abbé_ LOTH. + + + + * * * * * + + + +7.--UN CADEAU INATTENDU. + +Dans une fonderie située près de Paris, il y avait un ouvrier qui +avait reçu autrefois une certaine éducation. Mais des revers de +fortune l'avaient obligé à chercher du travail. + +Un jour, il fit un faux pas, tendit ses mains en avant pour amortir sa +chute, et sa main droite alla malheureusement s'étendre sur un +morceau de fer rouge qui la brûla jusqu'à l'os. Le malheureux subit +l'amputation avec courage; mais il ne souffrit pas avec un courage +égal une infortune qui le privait, lui, sa femme et ses quatre +enfants, du pain quotidien; ses plaintes s'exhalaient en affreux +blasphèmes. + +Informée de sa triste situation par une bonne-soeur de charité, la +comtesse *** se hâta d'accourir. Elle prodigua avec ses secours +les bonnes paroles, multiplia ses visites, ses cadeaux, ses +encouragements. + +L'ouvrier la recevait froidement, acceptait tout poliment, remerciait +sèchement et, dès que la charitable comtesse avait franchi le seuil +de la mansarde, il se tournait vers sa femme et lui disait d'un ton +railleur: «Les visites de cette dame sont bien intéressées, j'en suis +sûr, c'est en vue des prochaines élections qu'elle nous vient en +aide.» + +Tout en partageant les sentiments de son mari, Annette ne parlait pas +comme lui. Elle faisait bonne mine à la comtesse afin que les dons en +faveur de ses enfants fussent augmentés. + +Mais son coeur restait fermé, et la généreuse bienfaitrice ne se +faisait pas illusion sur les vrais sentiments de sa protégée. + +Noël arriva... Depuis quinze jours, la machine à coudre ne cessait de +faire entendre ses tics-tacs. C'était à ne pouvoir dormir, durant la +nuit entière, dans la maison. + +--Qu'avez-vous donc à travailler ainsi, Annette? demandaient les +voisines. Nous allons vous conduire au Père-Lachaise[3], bien sûr! si +vous continuez à vous fatiguer ainsi. + +[Note 3: Cimetière bien connu, le principal de la Capitale.] + +--C'est que voici bientôt Noël, et je ne veux pas voir pleurer mes +enfants comme l'an passé. Ils ont eu les mains vides pendant que les +autres avaient les mains pleines de jouets et de bonbons: cela m'a +fendu le coeur et je leur ai promis que le Noël de cette année les +dédommagerait. + +Je travaille pour tenir parole. + +L'homme propose et Dieu dispose. Notre Annette travailla avec tant de +précipitation qu'un beau soir sa machine à coudre cassa. + +Plus de travail, plus de pain. Adieu les cadeaux de Noël! Ô malheur! +les enfants allaient pleurer... + +L'ouvrière fit contre mauvaise fortune bon coeur: elle porta vite son +gagne-pain à la réparation; mais on la fit attendre et on lui fit +payer quinze francs! hélas! + +--Quel guignon d'être malheureuse! murmurait la pauvre mère en +pleurant. + +Ce Noël allait être, bien certainement, encore plus triste que celui +de l'année précédente. La veille au soir, les enfants mirent leurs +petites chaussures sous la cheminée. Mille précautions furent prises +pour les placer au bon endroit; il y avait eu même des contestations +et des disputes entre eux à ce sujet. Le cadet n'avait pas craint de +troubler l'ordre et de changer la topographie des souliers. La soeur +aînée, qui s'en aperçut en faisant une ronde à la dérobée, fit un +tintamarre qui nécessita l'intervention du papa et de la maman. + +--Comme ils vont être cruellement déçus, demain matin! pensait Annette +avec angoisse. Mon coeur se fend de chagrin. + +Ce ne fut point sans peine que l'on décida les petits à aller se +coucher: ils restaient là, bouche béante, devant le tuyau de la +cheminée qui subit vingt fois leur inspection. Ils auraient volontiers +passé la nuit à attendre le petit Jésus. + +Couchés sur leurs pauvres matelas, la discussion ne cessa point. Ils +firent des projets, des échanges; ils jasèrent, se disputèrent. + +Quand le silence se fut établi, Annette dit a Baptiste: + +--Je n'ai rien à leur donner: ma bourse est à sec. Pauvres petits! + +Annette et Baptiste pleurèrent en voyant l'étalage des chaussures des +enfants. + +Tout à coup, sans dire un mot, Baptiste se leva et sortit... Il passa +devant les magasins étincelants de lumière, s'arrêta aux splendides +étalages. + +--Passons, dit-il, je suis trop pauvre pour entrer là. Il porta ses +pas du côté des petites boutiques en planches, échelonnées le long des +boulevards et bourrées de jouets. Avisant une boutique a treize sous, +il entra, et s'approchant du patron, il lui dit à l'oreille: + +--Je suis un brave ouvrier, j'ai quatre enfants; une grande dame nous +protège (cet aveu lui coûtait les yeux de la tête): je voudrais bien +avoir, à crédit, quelque objet à bon marché. Monsieur, vous pouvez +voir... je demeure à... + +Le patron ne le laissa pas achever. + +--La maison ne vend pas à crédit, Monsieur... Inutile!... A treize +sous! Boutique à treize sous!... Bon marché sans exemple. + +Quand Baptiste revint a la mansarde, il était exaspéré et criait plus +fort que jamais: «Ah! quel malheur d'être pauvre!» + +Les cloches de la messe de minuit sonnaient à toute volée et +joyeusement. + +Annette entendit frapper à la porte; elle courut ouvrir: la comtesse +entra. + +--Quoi, vous à cette heure? + +--Oui, j'ai pensé à vos chéris... Je n'ai qu'un instant; ma voiture +est en bas qui m'attend pour me conduire à Sainte-Clotilde où je +vais entendre la messe de minuit. Oh! comme ils dorment d'un sommeil +paisible, ces chers petits enfants du bon Dieu! Ils seront bien +contents demain... tenez, voilà pour eux. + +La comtesse tendit un paquet, et, enveloppée de son manteau ramené +autour d'elle, descendit rapidement l'escalier. + +Un coup de couteau à travers une ficelle, et le paquet éventré étala +ses merveilles. Il y avait des poupées, des pantins, des dragées, des +oranges, du chocolat, des bonbons, tout un assortiment de bonnes et +belles choses à admirer, à conserver, à croquer. + +Baptiste et Annette n'y voyaient plus: ils pleuraient, ils +sanglotaient. + +Ces chers petits! comme ils seront heureux au réveil! + +Les chaussures ne furent pas assez longues, larges et hautes pour +recevoir les dons du petit Jésus: le devant de la cheminée fut garni +d'objets inconnus à la mansarde. Comment décrire la joie des enfants, +leurs exclamations, leurs cris, lorsque le jour fut venu! + +Annette et Baptiste dévoraient des yeux ces chers petits; ils +partageaient leurs transports et pleuraient de joie avec eux. + +Quand la comtesse revint, Baptiste lui dit, les larmes aux yeux: + +--Madame, vous nous aimez puisque vous aimez nos enfants. Nous vous +serons tous reconnaissants jusqu'à la mort. + +Huit jours après, Baptiste, Annette et les enfants allaient à la messe +de la paroisse. + +La charité de la comtesse avait trouvé le chemin du coeur. + + + + * * * * * + + + +8.--LES TROIS ACTES D'UN DRAME CONTEMPORAIN. + +Un dimanche matin, on aurait pu voir, il y a quelques années, deux +personnes se rendant à l'église principale de leur localité, vers +l'heure de la grand'messe. C'étaient M. X*** et son épouse, tous deux +imbus des préjugés de notre siècle et pleins de cette arrogante fierté +qui distingue les _parvenus_ sans religion. Ils n'allaient pas à la +maison de Dieu pour y prier, mais bien pour s'y pavaner et y chercher +un moyen de se distraire en même temps qu'une satisfaction à leur +vanité. Lorsqu'ils entrèrent, la messe était commencée; au lieu de se +tenir dans le bas de l'église, ils prétendent traverser les rangs, +examinent curieusement toute l'assistance, se communiquent leurs +impressions, en un mot affectent le même sans-gêne que s'ils s'étaient +trouvés dans un concert ou une salle de spectacle. À ce moment, un +prêtre à cheveux blancs, d'un aspect vénérable, quitte le choeur pour +faire, selon l'usage, la quête parmi les fidèles. C'était le curé de +la paroisse, qui jouissait de l'estime universelle grâce à ses +bienfaits et à ses vertus. Le digne ecclésiastique avait la douceur +d'un père, mais il avait aussi la juste sévérité du ministre d'un +Dieu trois fois saint. Indigné de l'attitude inconvenante de M. X*** +et de son épouse, que leur toilette toute mondaine rendait plus +révoltante encore, peiné surtout du scandale qui en résultait pour +ses ouailles, le pasteur ne put s'empêcher de s'arrêter un instant +lorsqu'il arriva près d'eux, et il leur dit à voix basse, mais d'un +air grave: «Oubliez-vous donc que vous êtes ici dans la maison de +Dieu?...» Puis, il passa, mais sa parole ne passa point, elle demeura +brûlante sur le coeur de Mme X***, et en fit jaillir jusque sur son +front la rougeur de la honte et de la colère... + +Peu de jours s'étaient écoulés, lorsqu'un jeune homme se présente +au domicile du bon curé et demande à lui parler. Vainement lui +objecte-t-on une occupation urgente, qui rend l'entrevue pour le +moment impossible; il insiste vivement et justifie ses instances par +les sollicitations d'un malade qui, se tordant, dit-il, dans les +étreintes de l'agonie, l'appelle, veut le voir, lui parler, ne voir et +ne parler qu'à lui seul!... Le prêtre est averti, il abandonne tout +pour porter au moribond les consolations de son ministère, il hâte +le pas, il court vers le domicile indiqué, il arrive. Introduit dans +l'appartement où il était attendu, il cherche inutilement le lit du +malade, il n'y trouve qu'un homme à l'abord froid et glacial et une +dame se prélassant sur un riche canapé.--On a deviné M et Mme X***. + +C'était un lâche guet-apens. + +Le seuil à peine franchi, la porte se ferme à double tour derrière le +vieillard. + +--Puis-je savoir ce que cela signifie? dit-il avec étonnement. + +--Je vais vous l'apprendre, répond X***. Asseyez-vous. + +Le vénérable pasteur s'assit machinalement, sans rien comprendre à un +pareil début. Mme X*** laissa percer sur ses lèvres un imperceptible +sourire, et son mari joua une dignité qui était une contradiction +flagrante avec le rôle qu'il s'imposait. + +--Monsieur l'abbé, dit-il, nous reconnaissez-vous? + +--Non, dit le prêtre; cependant vos traits ne me sont point inconnus, +mais je ne saurais préciser... + +--C'est étrange, fit X*** avec une légère ironie; eh bien! monsieur, +j'aiderai vos souvenirs. Ministre d'une religion toute de charité, +comment qualifieriez-vous l'insulte qu'un homme inflige à un autre? + +--C'est une faiblesse, dit le prêtre. + +--Et si cette prétendue faiblesse atteint encore son épouse? + +--C'est alors une lâcheté, dit le vieillard, de plus en plus surpris. + +--Mais si cette lâcheté s'accomplit devant une foule nombreuse, et +dans un lieu réputé sacré par vous et par les vôtres, dans l'église +même: que devient alors cette lâcheté? + +--Cette lâcheté devient alors un sacrilège, dit encore le vénérable +ecclésiastique, dont l'étonnement n'avait plus de limite. + +--Nous sommes parfaitement d'accord, dit X*** en échangeant avec sa +femme un rapide coup d'oeil. + +Les dernières paroles du prêtre avaient entièrement épanoui le visage +de Mme X*** et elle souriait béatement sur son siège. + +--Mais je ne sais vraiment pas, monsieur, dit le curé, où peuvent +aboutir toutes ces questions; daignez vous expliquer plus nettement, +je vous prie. + +--Encore un point à éclaircir, monsieur l'abbé, et j'arrive au +dénoûment. + +--Quel châtiment doit donc être infligé à l'homme lâche et sacrilège +qui a pu s'oublier ainsi? + +--Le châtiment est, dans ce cas, monsieur, l'expression de la +vengeance, et la vengeance n'appartient qu'à Dieu! + +--Ah! je le regrette; mais ici, monsieur, nous différons absolument de +manière de voir, et il m'est avis que l'insulte doit nécessiter ou +de promptes excuses ou une juste expiation. Permettez-moi, même, de +n'admettre à cet égard que mon opinion seule. + +Et maintenant, ajouta-t-il, en quittant tout à coup le ton d'une +discussion calme pour les formes brusques et peu courtoises de la +colère et de la passion; et maintenant, ma femme et moi, nous sommes +les offensés, et l'insulteur, c'est vous!... + +--Moi! dit le prêtre avec surprise sans doute, mais toujours avec ce +calme et cette dignité qui jaillissent d'une conscience pure; moi!... +Puis, un souvenir illuminant tout a coup sa mémoire: «Oh! monsieur, +poursuit-il d'un ton doucement ironique, vous intervertissez +étrangement les rôles: je sais à présent de quoi il s'agit. Dieu m'a +confié la garde de sa maison, j'ai dû la faire respecter, et en vous +rappelant, ainsi qu'à madame, la sainteté du sanctuaire, je n'ai fait +qu'accomplir un devoir.» + +X*** demeure un instant interdit, en face d'une réponse aussi ferme: +mais peut-il être vaincu, lui, par un prêtre, par un vieillard?... + +--Monsieur! s'écrie-t-il avec violence, vos paroles étaient une +insulte, et l'insulte veut l'expiation; et saisissant un pistolet +caché sous son vêtement: «À genoux, dit-il au vieillard, à genoux! et +faites des excuses![4]» + +[Note 4: Quelque incroyable et même improbable que paraisse cette +Violence préméditée, qu'on pourrait regarder comme une scène de roman, +L'auteur garantit l'authenticité du fait.] + +X*** avait armé le pistolet et le tendait menaçant vers la poitrine du +vieux prêtre. + +Mais il ne savait pas tout ce qu'il y a de noblesse, d'énergie, +d'invincible volonté dans un coeur sans tache, dans une âme +chrétienne, nourrie chaque jour du pain des forts. Il ne savait pas +qu'abreuvé du sang de son Dieu, le vieillard y retrouve les forces +de la jeunesse, le prêtre l'héroïsme qui fait les martyrs. Il ne le +savait pas, il ne le soupçonnait même pas; s'il en eût été autrement, +aurait-il pu consentir à affronter bénévolement cette alternative, +ou d'être le meurtrier d'un vieillard, ou de subir la honte d'une +mystification qu'il prétendait infliger lui-même? + +Le saint prêtre, calme et impassible, regarde fixement l'homme qui +le menace, et n'opposant à sa fureur qu'une sublime résignation: +«Monsieur, dit-il, le vieillard qui n'a plus que quelques jours à +passer sur la terre ne doit pas redouter la mort; et le prêtre doit +mourir plutôt que de transiger avec sa conscience, il ne saurait +rétracter un devoir accompli, et il ne fléchit le genou que devant son +Dieu!» + +Et portant la main à son coeur: «Frappez, monsieur, dit-il, frappez! +Dieu nous voit, qu'il nous juge; à lui seul appartient la vengeance!» + +Ainsi que nous venons de le dire, se trouvant dans la nécessité ou +d'être meurtrier ou de subir la honte d'une défaite, X*** fut tout +heureux de voir sa femme s'interposer et solliciter en faveur du +vieillard un _généreux_ pardon. Cette médiation tout à coup inspirée à +Mme X*** diminua un peu ce qu'avait d'humiliant la position que son +mari s'était faite. Ne paraissant alors obéir qu'aux instances de son +épouse, il baissa l'arme et ne frappa point. + +--Puisque vous ne voulez pas me tuer, dit le curé, souriant à demi, +soyez assez bon, monsieur, pour vouloir bien me rendre la liberté que +vous m'avez ravie. + +X*** ouvrit la porte de son appartement, non sans quelque embarras, et +le prêtre, ne laissant paraître aucune émotion, avec l'aisance d'un +calme parfait, se retira en s'inclinant. + +Un an après, jour pour jour, le triste héros de cette aventure +revenait, à cheval, d'un village voisin. C'était à la nuit tombante, +et le voyageur humait avec délices la fraîcheur du soir. + +Après une absence de huit jours, il venait de régler quelques affaires +et se hâtait de rentrer au sein de sa famille. Le voyage jusque-là +avait été des plus heureux; tout à coup, arrivé à un endroit où la +route décrit brusquement une courbe, le contact inattendu d'une +branche qui s'inclinait isolément sur le chemin effraye le cheval. +Un écart aussi prompt qu'imprévu renverse le cavalier. Par une +circonstance funeste, le pied de X**** demeure engagé dans l'étrier +et le tient suspendu aux flancs de sa monture, balayant de son front +ensanglanté le sable et les cailloux de la route. + +Non loin de là se trouvaient quelques, habitations, ça et là éparses. +Aux cris de l'infortuné, on accourt; mais, surexcité par le bruit +qu'il entend et par la piqûre incessante de l'éperon avec lequel il +laboure lui-même ses propres flancs, le cheval redouble de vitesse et +traîne à travers les champs le corps mutilé de son maître. On peut +enfin l'arrêter, mais X*** n'a déjà plus le sentiment de sa propre +existence. Ses vêtements en lambeaux sont souillés de poussière et de +sang; son visage, horriblement défiguré, laisse apercevoir au front +une blessure large et profonde. Transporté sous le toit d'un pauvre +paysan, il y reçoit les soins les plus empressés, mais la nuit qu'il y +passa fut une nuit d'angoisses et d'atroces douleurs. + +X*** n'était qu'à 3 kilomètres de chez lui, et le lendemain, sur +l'assurance donnée par le médecin que le malade pouvait, sans trop de +danger, à l'aide de certaines précautions, franchir cette distance, +quelques amis le portèrent sur une litière, et après bien des +difficultés, parvinrent à le déposer mourant à son domicile. + +Malgré un repos absolu, malgré la rigoureuse observance de toutes les +prescriptions de l'art, l'état du malade devenait de plus en plus +alarmant; il n'y avait même plus d'autre lueur d'espérance que celle +qui ne nous abandonne jamais, tant que l'objet de nos inquiétudes ne +nous est pas entièrement ravi. Ses amis ne l'approchaient pas; sa +femme elle-même ne venait auprès de lui qu'à de rares intervalles. +Elle était loin de s'illusionner sur la gravité du mal, et quelques +étincelles d'une foi non encore éteinte lui faisaient désirer pour +son mari les secours de la religion; mais, partageant de ridicules +préjugés, elle n'osait manifester ce désir. La difficulté s'aplanit de +la manière la plus inattendue, et par celui-là même dont on pouvait le +moins l'espérer. + +Dans le cours de sa maladie, X*** était souvent en proie au délire, +et souvent alors aussi on entendait s'échapper de ses lèvres un nom +auquel se rattachaient pour lui de tristes souvenirs, un nom qu'il ne +semblait cependant prononcer qu'avec respect. À ce nom se mêlaient +encore des mots entrecoupés: Expiation!... Vengeance!... Et si le +malade trouvait un peu de calme, si la raison succédait au délire, +ce n'était plus l'expression apparente du remords, mais celle du +repentir, qu'articulait sa bouche. + +À l'un de ces moments heureux, mais rares, où une amélioration +sensible s'était produite dans l'état de X***, il fit venir sa femme +auprès de lui, et après quelque temps d'un secret entretien, celle-ci +le quitta le front presque joyeux, comme si elle eût puisé dans cet +entretien même une double espérance. Elle s'empressa donc de donner +des ordres, qu'elle recommanda d'exécuter sans aucun retard. + +Un moment après, le vénérable curé que nos lecteurs connaissent déjà, +se rendait aux instances de Mme X*** et franchissait de nouveau, sans +hésitation, le seuil d'une demeure où il avait reçu naguère un si +cruel outrage. + +Ô religion sainte, voilà tes oeuvres! Ce saint vieillard a tout +oublié, tout pardonné, et il vient consoler et bénir, il vient ouvrir +le ciel à celui qui avait failli l'assassiner. + +Ce fut Mme X*** qui introduisit le pasteur auprès du moribond. + +À l'aspect de ces cheveux blancs, de ce front tout empreint d'une +majesté simple et imposante, sous l'influence de ce regard toujours +grave, toujours calme, toujours bienveillant, mille souvenirs +surgirent spontanément dans l'âme de X***, et, soulevant la tête avec +effort, il voulut s'incliner devant le noble vieillard. + +--Est-ce bien vous, monsieur, dit-il d'une voix faible, est-ce bien +vous qui daignez venir jusqu'à moi? + +--Oui, c'est moi, dit le prêtre avec bonté. + +--Je ne l'espérais pas, monsieur. Pouvais-je l'espérer après l'outrage +dont je me suis rendu coupable envers vous? + +Puis, après un moment de silence: + +--Ah! monsieur l'abbé, dites-le-moi, venez-vous ici pour me pardonner +ou pour me maudire? + +--Mon fils, le prêtre ne maudit jamais, il ne sait que bénir. Je vous +bénis et je vous pardonne! + +Mme X*** était là. À ces dernières paroles, son coeur s'émut, ses +larmes coulèrent, et, pour éviter d'augmenter par son émotion +l'émotion du malade, elle quitta l'appartement avec discrétion et +prudence. + +Alors, son époux tournant vers le prêtre un regard où se peignaient +tour à tour et la reconnaissance et l'admiration: + +--Merci, monsieur, merci! Je mourrai maintenant moins malheureux, +puisque j'ai obtenu un pardon que je n'osais même pas implorer. + +--Ne parlons plus de moi, répondit le ministre du ciel; mon pardon +n'est rien, mon ami, ou bien peu de chose; je vous en apporte un +autre, autrement précieux, autrement désirable, celui de Dieu +lui-même. C'est lui qu'il faut aimer, lui qu'il faut bénir. Voyez! +jusque dans ses châtiments il se montre bon père; c'est lui qui a +fait naître en vous mon souvenir, lui encore qui me conduit ici pour +consoler votre souffrance. Que vos larmes montent jusqu'à lui, voici +l'heure de la réconciliation! + +Et le prêtre s'approcha bien près du lit du mourant. + +Dieu seul entendit les aveux du coupable et les paroles consolatrices +du prêtre. Ce que nous savons, nous, c'est que les aveux de l'un +furent souvent interrompus pas des sanglots, et que les paroles de +l'autre furent accompagnées de douces larmes. Et quand ce secret +entretien fut achevé, le vieillard s'inclina plus près encore du +pénitent et déposa sur son front pâle le baiser de la paix. + +Le lendemain, le vieux prêtre revint auprès de son cher malade, +portant dans ses mains le gage du salut, le sceau de la +réconciliation. Le moribond, avec la piété d'un chrétien, la foi vive +d'un fidèle, s'unit intimement au Seigneur, et, quelques heures +après, il expira dans les sentiments d'une espérance, d'une confiance +illimitées, car il allait vers Dieu, accompagné par Dieu même! + +(D'après _Jules Ducot_.) + + + + * * * * * + + + +9.--LE REMÈDE EST DUR, MAIS IL EST BON!... + +Quelques jours après avoir terminé sa station, un missionnaire reçut +la visite d'un capitaine, homme d'esprit, droit et honnête, qui entama +la conversation sur les grandes vérités chrétiennes exposées dans les +réunions précédentes. «J'ai bien la foi, dit cet officier; qui ne l'a +pas? Il n'y a qu'un ignorant ou qu'un homme perverti qui soit de force +à ne pas croire à l'éternité, à ne pas croire en Jésus-Christ et +à nier la majesté de l'Église. Dieu merci! je n'en suis pas là. +Cependant, j'ai dans l'esprit je ne sais quoi de vague, d'indéfini qui +m'empêche d'aller jusqu'à la pratique.» + +Le bon missionnaire sourit, et, lui tendant la main: «Mon capitaine, +lui dit-il, bien des gens sont travaillés de cette maladie. +Voulez-vous en guérir?--Eh! sans doute, répondit l'officier? Quel +livre faut-il lire?--Aucun.--Et comment, alors, m'instruirai-je?--Rien +n'est plus simple. Seulement, je crains bien que vous ne repoussiez le +remède. Il est infaillible cependant.--Dites toujours. Peut-être ne me +fera-t-il pas si peur.--Eh bien! mettez-vous à genoux et sans hésiter, +priez de tout votre coeur. Moi je vais me mettre à prier avec vous, +et puis... je vous confesserai.--Me confesser! répliqua vivement +l'officier tout surpris; mais c'est là précisément ce qui me paraît +inadmissible.» Et il lança cinq ou six phrases contre la confession. +Le Père écouta tranquillement, puis lui dit: «Vous voyez bien que vous +avez peur, j'en étais sûr. Je vous aurais cru plus brave.--Mais je le +suis.--Prouvez-le-moi donc, ici à genoux.» + +En disant cela, il s'agenouilla le premier.... Après un peu +d'hésitation, le capitaine en fit autant. Le missionnaire récita à +haute voix et du fond du coeur: _Notre Père, Je vous salue, Marie,_ +et _Je crois en Dieu_; puis un acte de contrition. «Confessez-vous, +mon fils, ajouta-t-il avec douceur et autorité. Dieu veut votre âme. +Je vous pardonnerai tout en son nom.» Le capitaine tout ému ne +répondit rien. Le prêtre se leva; l'officier resta à genoux. Dieu +soit béni! dit le missionnaire. Et il s'assit près du militaire, +l'encourageant si bien que son pauvre coeur fermé s'ouvrit à la +grâce de Dieu et que, quelques minutes après, l'absolution +sacramentelle avait rendu à sa belle âme sa pureté première. + +L'officier resta longtemps à genoux... il pleurait. Quand il +se releva, il se jeta dans les bras du Père. «Oh! quel remède! +s'écria-t-il. Qu'il est dur, mais qu'il est bon! Comme je vois clair +à présent! je n'ai plus de doutes; je crois tout; je suis le plus +heureux homme du monde!» + + + + * * * * * + + + +10.--LE BANC DE FAMILLE. + +Vers dix-huit ans, rapporte le héros de cette histoire, je perdis mon +père et ma mère à quelques mois de distance, et en les perdant, je +perdis tout. Un an ne s'était pas écoulé que ma foi et mes moeurs +avaient fait naufrage. Les moeurs d'abord, la foi ensuite. C'est +toujours ainsi que les choses se passent. Je devins voltairien, impie, +matérialiste; enfin, comme vous dites aujourd'hui, libre-penseur. +Poussé par une logique satanique, je conformai mes actes à mes +nouvelles opinions. Moi, le fils d'une famille de saints, je ne mis +plus les pieds à l'église ni à Pâques, ni à Noël, ni à l'occasion d'un +enterrement ou d'un mariage. Cette conduite fut justifiée à l'aide de +propos impies et blasphématoires qui scandalisèrent toute la paroisse. +Le vieux curé qui m'avait fait faire ma première communion, m'ayant +écrit pour me demander si je voulais garder à l'église mon banc de +famille, je ne daignai pas lui répondre et je cessai de le saluer. + +Dix-huit ans s'écoulèrent; dix-huit ans que je voudrais effacer de mon +existence au prix du temps que j'ai encore à passer sur la terre. +Un trait vous dira quel homme j'étais. Un jour de Pâques, fatigué +d'entendre les cloches chanter à toutes volées dans leur langage +l'_Alléluia_, exaspéré de voir les chemins couverts d'hommes et de +femmes en habits de fête se rendant à l'église, je saisis une cognée +de bûcheron et j'allai attaquer par le pied un chêne situé dans une de +mes prairies qui bordait la route. Je voulais protester contre les +superstitions populaires!... + +Deux ans après ce bel exploit, par un jour brûlant d'été, une tempête +épouvantable s'abat sur le bourg de Saint-Maurice-les-Étangs. Une +famille, composée du père, de la mère et des trois enfants fut tuée +par la foudre. + +Toute la paroisse se leva comme un seul homme et accompagna ces cinq +cercueils à l'église et au cimetière. Je suivis la foule. L'impiété +n'est pas toujours de saison. On m'aurait, ce jour-là, jeté des +pierres, si je m'étais abstenu d'assister aux funérailles, ou si, en y +allant, j'avais affecté de ne pas entrer dans l'église. J'entrai donc +et je fis comme les autres. + +Il y avait près de dix-huit ans que je n'avais mis le pied dans la +maison de Dieu; aussi étais-je embarrassé de ma personne au milieu +de la foule qui remplissait, ce jour-là, l'église. Pendant que je +cherchais un coin pour m'y cacher, le sacristain vint à moi et me fit +signe de le suivre. Je le suivis machinalement, me demandant ce que ce +bonhomme me voulait. Quelle ne fut pas ma surprise, lorsqu'il m'ouvrit +le vieux banc de ma famille, toujours à sa place et toujours inoccupé, +comme si j'avais continué à payer à la fabrique la taxe annuelle! + +Je n'étais pas à la fin de mes étonnements. + +Le sacristain revint au bout de quelques minutes, apportant une petite +clef rouillée. Il me la remit en disant: + +--Voici votre clef. + +Je me rappelai alors qu'il y avait dans notre banc un petit coffret +scellé, moitié dans le bois, moitié dans la pierre, où ma pieuse mère +mettait ses livres de prières. + +Le coffret, lui aussi, était à sa place; je le reconnus, je reconnus +la clef. J'ouvris, poussé comme par une force surnaturelle. Quelle ne +fut pas mon émotion, en trouvant dans le coffret des livres dont ma +mère se servait et où elle m'avait fait lire souvent de si belles +prières! Ils étaient là, à peine détériorés par le temps et +l'humidité, le _Formulaire de prières_, l'_Ange conducteur_, +l'_Imitation de Jésus-Christ_... + +Ma présence dans l'église et dans le banc de ma famille eût fait +sensation en d'autres circonstances. Grâce à la foule et à ces +funérailles extraordinaires, elle passa inaperçue. Je pus, non pas +prier,--je ne savais plus le faire,--mais rêver et réfléchir comme si +j'avais été seul. Ayant ouvert l'_Imitation_ pour me donner une +contenance, j'y trouvai une feuille de papier détachée, jaunie par le +temps et le contact des doigts. Elle contenait une prière écrite de la +main de ma mère. La voici: + +«Oh! mon Dieu! ne me punissez pas de ce que je n'ai pas assez de foi +pour souhaiter, comme la mère de saint Louis, de voir mon fils mort +plutôt que souillé d'un seul péché mortel! Pardonnez à ma faiblesse. +Conservez la vie et la santé de mon enfant. Gardez-le du malheur de +vous offenser. Mais si jamais il s'égarait du chemin de la foi et de +la vertu, ramenez-l'y doucement et miséricordieusement comme vous +ramenâtes l'enfant prodigue a son père!» + +Vous devinez mon émotion. Des larmes, que mon orgueil s'efforçait de +retenir, coulèrent abondamment. Dire que je fus converti ce jour-la, +serait trop dire. On ne brise pas aussi promptement avec dix-huit ans +d'impiété. Mais si je ne fus pas converti, je fus touché et ébranlé. +Dès le jour même, j'allai remercier le vénérable curé de Saint-Maurice +de m'avoir conservé mon banc de famille. Il me fallut insister pour +rembourser à l'excellent homme les dix-huit annuités qu'il avait +avancées pour moi au trésorier de la fabrique. + +«Voyez-vous? me dit-il, bon sang ne peut pas toujours mentir. On n'est +pas impunément le rejeton d'une famille de saints. Je le savais, +moi, qu'un jour ou l'autre vous viendriez occuper le vieux banc des +Chauvigny. + +Il ajouta, en me prenant les deux mains et en me les pressant: + +--Je vous en prie, mon cher enfant, puisque vous êtes allé à l'église, +retournez-y. Vous consolerez les dernières années d'un vieux prêtre +qui honorait et aimait vos parents, et qui en fut estimé et aimé.» + +Que vous dirai-je de plus? J'allai à la messe le dimanche suivant. La +grâce de Dieu fit le reste. + + + + * * * * * + + + +11.--LA LETTRE D'UNE MÈRE. + +Un des premiers malades que je visitai à mes débuts, disait un médecin +chrétien, ce fut un jeune homme d'environ trente-cinq ans, que le +désordre avait prématurément conduit aux portes de la mort. Je +m'attachai à ce malheureux, et, ne pouvant le sauver, j'essayai +d'adoucir ses souffrances. Froid, silencieux, strictement poli, mon +malade acceptait mes remèdes et mes soins sans croire beaucoup a +leur efficacité. Il aurait voulu dormir toujours et ne cessait de me +demander de l'opium. + +Je rencontrai dans l'escalier de la maison un vieux prêtre qui me dit: + +--Monsieur, j'ai entendu dire que vous étiez chrétien; rendez donc à +ce malheureux jeune homme un service: dites-lui quelques mots de Dieu. +Je lui ai fait, sans résultat, plusieurs visites. Il m'accueille +poliment, mais c'est tout. Je suis sûr qu'une parole de vous ferait +plus d'effet que toutes mes exhortations. + +Je promis d'essayer. + +Le lendemain, je m'efforçai de faire causer mon malade et, comme il +s'y prêtait d'assez bonne grâce, j'amenai la conversation sur le +terrain religieux; le jeune homme s'en aperçut et me dit d'un ton +ferme: + +--Je vous en prie, monsieur, ne me parlez pas de religion; je n'y +crois pas. + +--Vous croyez au moins a l'existence de l'âme? + +--Je crois à l'opium, dit-il en souriant, et au sommeil. + +Et il prit la position d'un homme qui essaie de dormir. + +À quelques jours de là, je fis une seconde tentative, qui tourna plus +mal encore que la première. + +--Écoutez, docteur, me dit le malade, j'ai étudié un peu de +philosophie, et j'en sais assez pour ne pas croire à l'existence de +l'âme. + +Et il se mit à développer quelques-uns des arguments de l'école +matérialiste. + +Ces erreurs, qui m'auraient choqué dans la bouche d'un professeur +éloquent, me parurent, dans cette mansarde et sur les lèvres de ce +mourant, révoltantes et monstrueuses. Je sortis navré. + +Cependant nous continuions, le vieux prêtre et moi, à soigner, sans +plus de succès l'un que l'autre, le corps et l'âme de ce malade. +Le corps marchait à grands pas au tombeau. L'âme s'en allait à la +perdition éternelle. + +Un jour que je posais à ce jeune homme une ventouse, j'eus besoin d'un +morceau de papier; j'aperçus une espèce de lettre posée à côté de son +chevet, je la pris et j'allais m'en servir lorsque le jeune homme me +saisit brusquement la main et m'arracha la lettre. Un peu surpris, je +déchirai une feuille à un vieux livre et je fis mon opération. + +Le soir du même jour, je retournai voir mon client qui baissait de +plus en plus. Je l'aperçus tenant à la main et s'efforçant de lire la +lettre que j'avais voulu brûler le matin. + +--Docteur, me dit-il, voici la dernière lettre que ma mère m'a écrite; +il y a un an qu'elle ne me quitte pas et je l'ai lue plus de cent +fois; je voudrais la relire avant de mourir; mes mains tremblent et ma +vue s'obscurcit: soyez bon jusqu'à la fin, lisez-moi tout haut cette +lettre. + +Je pris la lettre et j'en commençai la lecture. Non! jamais, depuis, +je n'ai rien lu d'aussi tendre et d'aussi touchant. C'était Monique +écrivant à Augustin. J'avais beau être médecin, je n'avais que +vingt-six ans et je venais de perdre la meilleure des mères: les +sanglots étouffaient ma voix; je sentais des larmes venir à ma +paupière. + +Je regardai le malade: il pleurait silencieusement; mes larmes se +mêlèrent aux siennes. + +Tout à coup je me levai et m'écriai: «Malheureux! pouvez-vous croire +que celle qui a écrit une semblable lettre n'avait pas une âme?» + +Il garda le silence et ses larmes coulèrent plus abondamment. Le +lendemain, il fit appeler le vieux prêtre et eut avec lui un long +entretien. Le surlendemain, j'appris qu'il avait reçu les sacrements. + +Il vécut encore une semaine. Sa froideur polie n'était qu'un masque +cachant un coeur égaré sans doute, mais bon et généreux. Il mourut +entre les bras du vieux prêtre et les miens, couvrant de baisers les +pieds du crucifix et la lettre de sa mère. + + + + * * * * * + + + +12.--UNE PREMIÈRE COMMUNION À QUATRE-VINGTS ANS + +C'était en juillet 1875. Dans un petit village du canton de Castillon, +diocèse de Bordeaux, vivait un pauvre vieux ménage octogénaire. Le +mari était un impie, connu pour tel dans le pays; il n'allait pas +même à la messe le dimanche. Hélas! il n'avait pas fait sa première +communion. La bonne femme, au contraire, avait toujours été +chrétienne, et, avec l'âge, elle était devenue très pieuse. + +Bien des fois elle avait essayé de faire entendre raison à son mari, +qui l'aimait beaucoup; mais dès qu'elle abordait le chapitre de la +confession et de la communion, elle était invariablement repoussée. + +Un jour elle tomba malade. Le médecin constata bientôt la gravité du +mal, et engagea la bonne vieille à mettre ordre à ses affaires. Elle +n'eut pas de peine à se résigner, mais son pauvre mari était comme +atterré par la perspective de la séparation. Il était à moitié +paralysé et cloué, à l'autre bout de la chambre, dans un grand +fauteuil, regrettant tout haut de ne pouvoir donner à la chère malade +les soins que réclamait son état. + +La bonne femme était, elle aussi, très désolée, mais pour un motif +tout autre: elle pleurait et priait, profondément attristée de laisser +derrière elle, non converti et dans un aussi pitoyable état de +conscience, celui qui avait été le compagnon de fa vie pendant de si +longues années. Au moment de recevoir les sacrements, elle tenta une +dernière fois, mais en vain, de ramener son mari au bon Dieu. + +Cependant celui-ci suivait avec angoisse les progrès du mal Quand il +crut que les derniers moments approchaient, il appela deux voisins +et leur dit en sanglotant: «Mes amis, portez-moi auprès de ma pauvre +femme pour que je l'embrasse avant sa mort et pour que je lui dise +adieu.» Le lit où gisait la moribonde était un de ces grands lits +d'autrefois, qui avancent dans la chambre et que l'on peut aborder des +deux côtés. En voyant approcher son mari, la femme réunit ses forces +et se tourne de l'autre côté. On porte le vieil infirme de ce côté-là; +au grand étonnement de tous, la femme se retourne, en disant: «À quoi +bon nous embrasser et nous dire adieu, si nous devons ne pas nous +revoir dans l'éternité?» + +Le vieil incrédule n'y tient plus. Il fond en larmes. «Si! si! ma +chère femme, s'écrie-t-il, nous nous reverrons, je te le promets! Je +vais appeler M. le curé tout de suite, et je me confesserai. N'aie pas +peur; je ne veux pas être séparé de toi pour toujours. Moi aussi, je +vais servir le bon Dieu. Prie-le qu'il me pardonne.» + +On était en pleine nuit, et il était trop tard pour faire venir +immédiatement le prêtre. Mais, dès le matin, on courut au presbytère. +«Venez, vite, monsieur le Curé!--Comment! répond celui-ci, elle n'est +pas morte?--Ce n'est pas pour elle, mais pour son mari, qui vous +réclame pour se confesser tout de suite.» + +Le curé accourt. Déjà froide et sans mouvement, la bonne femme vivait +encore et avait sa pleine connaissance. Elle regardait fixement son +mari, à l'autre bout de la chambre. En voyant entrer le curé, un +éclair de joie brilla dans ses yeux éteints, et, d'une voix mourante, +elle murmura: «Je ne voudrais pas m'en aller avant de le voir +converti.» + +Le curé s'assied auprès du vieux mari; la confession commence; et, au +premier signe de croix, l'heureuse femme rend le dernier soupir... + +Huit jours après, à la messe du second service funèbre célébré pour sa +femme, le pauvre vieillard converti faisait sa première communion, à +la grande édification de toute la paroisse. + + + + * * * * * + + + +13.--LA SOUPAPE. + +Une actrice de Genève avait une petite fille de onze ou douze ans. +La mère, tout oublieuse qu'elle était pour elle-même de ses devoirs +religieux, se souvint cependant qu'elle était catholique et voulut que +son enfant fit et fit bien sa première communion. Elle la conduisit +en conséquence chez l'abbé Mermillod[5], l'un des prêtres les plus +intelligents et les plus charitables de la ville, et le pria de +vouloir bien instruire et préparer sa petite fille. Le prêtre la reçut +avec une bonté qui lui fit une vive impression, et il fut convenu que +sous peu de jours commenceraient les leçons de catéchisme en présence +de la Mère. + +[Note 5: Devenu depuis évêque et cardinal.] + +Quelques jours après cette première entrevue, l'abbé Mermillod, +revenant de la visite d'un pauvre malade, passa dans le quartier et +dans la rue où demeurait sa petite élève. Il sonna à cette porte peu +habituée à des visites de ce genre, et une servante vint ouvrir. +Le prêtre se nomma, et la servante le pria d'entrer, disant que sa +maîtresse avait donné ordre d'introduire M. l'abbé toutes les fois +qu'il se présenterait. + +Cette bonne fille avait pris la chose à la lettre; elle conduisit +l'abbé Mermillod auprès de la dame, laquelle était à table avec une +douzaine de convives, tous acteurs ou actrices, faisant bombance. Le +pauvre abbé se trouva fort attrapé et les convives aussi. Il voulut se +retirer, s'excusa de la malencontreuse obéissance de la servante; +mais la maîtresse de la maison insista si fort pour qu'il voulût bien +demeurer un peu, et elle lui dit, au nom de toute l'assistance, des +paroles si honnêtes, que force lui fut de demeurer et de prendre un +siège. La petite fille était à table auprès de sa mère et à côté d'une +autre actrice qui paraissait avoir a peine vingt-trois ou vingt-quatre +ans. + +L'abbé Mermillod, homme de coeur et d'esprit, n'était pas de ceux qui +ont peur des pécheurs. Il comprit qu'à cette table, au milieu de +cette étrange compagnie, il y avait à faire quelque bien et que la +Providence ne l'avait pas amené sans motif en pareil lieu. Il répondit +donc le plus poliment qu'il put aux avances dont il fut l'objet, et il +se gagna bientôt la sympathie des convives. + +Ne sachant de quoi parler, il entra en conversation avec la petite +fille, et lui demanda si elle se préparait à bien faire sa première +communion. «Oui, monsieur, de tout mon coeur, dit l'enfant. Mais voici +une, ajouta-t-elle en désignant sa voisine, voici une dame qui aurait +à vous dire quelque chose et qui n'ose pas.» L'actrice rougit, et +avoua avec un peu d'embarras qu'elle désirait beaucoup donner à la +petite sa robe blanche de première communion. + +«C'est là une bonne et aimable pensée, reprit l'abbé; mais il y +aurait, Madame, quelque chose de mieux encore, ce serait d'imiter +cette bonne enfant et de remplir comme elle vos devoirs religieux.» +La pauvre actrice rougit de plus belle. «Cela m'est malheureusement +impossible, dit-elle; ma profession est mon seul gagne-pain et elle +m'interdit la pratique de la religion; et puis je n'ai pas fait ma +première communion. Maintenant je suis trop âgée.--On n'est jamais +trop âgé pour revenir à Dieu, répondit doucement le bon prêtre; et +à votre âge, Madame, il n'est jamais impossible de quitter une +profession pour en prendre une autre plus chrétienne et meilleure.» + +«Ma foi, M. l'abbé a raison, dit un acteur en riant, et vous devriez +bien vous confesser.» L'actrice ne répondit rien, et la conversation +devint bientôt générale; on interrogeait le prêtre sur la confession, +sur la position des acteurs et actrices vis-à-vis de l'Église; de part +et d'autre on ripostait vivement, mais sans aucune aigreur. + +Le dîner fini, on se leva de table; les fenêtres de la salle donnaient +sur un magnifique lac. Un bateau à vapeur vint à passer. «Tenez, +messieurs, dit l'abbé Mermillod, voici qui va vous faire parfaitement +comprendre à quoi sert la confession. Vous voyez ce bateau à vapeur. +Une force puissante fait mouvoir sa machine et le fait avancer +rapidement; mais cette force elle-même est un danger, un principe +certain d'explosion et de destruction sans ce que l'on nomme la +_soupape de sûreté_. Par cette soupape s'exhale le trop-plein de la +vapeur, et le bateau et les voyageurs sont en sûreté. Ainsi en est-il +de nous tous. Nous avons en nous des forces puissantes qui sont nos +passions; à ces forces, à ces passions il faut une _soupape_, une +ouverture sans laquelle nous sommes perdus. Eh bien! cette soupape, +c'est la confession, c'est la confidence sainte et pure que Dieu nous +a donnée comme le soulagement de nos coeurs, comme la consolation et +la purification de nos consciences. Aussi remarque-t-on dans les pays +protestants ou infidèles, où la confession est méconnue, beaucoup plus +d'aliénations mentales, beaucoup plus de suicides, beaucoup plus +d'accidents moraux, que dans les pays où l'on se confesse.» Et l'abbé +développa cette thèse avec autant de force que de science, en +l'appuyant de nombreux exemples. + +Il prit enfin congé de la compagnie, qu'il laissa toute charmée de +son esprit et de sa bonté. La jeune actrice le reconduisit jusqu'à +la porte. «Suivez donc M. l'abbé jusqu'à l'église, lui dit un des +acteurs, et allez vous confesser tout de suite. Cela vous fera du +bien.--Je ne dis pas non, reprit sérieusement la jeune femme, et je ne +vois pas qu'est-ce qui m'en empêcherait.» Et sortant avec le prêtre, +elle l'accompagna jusqu'à la porte d'entrée. Se trouvant seule avec +lui: «Monsieur, s'écria-t-elle d'une voix tout étouffée de sanglots, +Monsieur, vous m'avez sauvée! C'est la Providence qui vous a envoyé +pour moi dans cette maison. J'étais désespérée; ce soir, j'avais formé +la résolution de me jeter dans le lac et d'en finir avec les douleurs +de la vie; il y a quelques jours j'ai été sifflée sur la scène et je +ne veux plus y reparaître. Je n'avais plus de ressource, plus d'amis +sur la terre, je voulais me tuer. Maintenant je veux me confesser, je +veux me confesser tout de suite!» + +Le prêtre calma avec douceur cette pauvre femme, l'encouragea dans son +bon propos. Il ajouta quelques conseils chrétiens aux paroles qu'il +avait dites pour tout le monde, et la jeune femme prit une heure pour +se rendre le lendemain au confessionnal. + +Grâce à une énergique volonté, elle a quitté le théâtre, et est +devenue une bonne et fervente chrétienne. + + + + * * * * * + + + +14.--UNE MÉPRISE QUI PORTE BONHEUR. + +Un soir de l'année 1855, après une laborieuse journée, l'abbé +Baron[6], alors vicaire à Douai, était rentré dans sa modeste demeure +et se reposait de ses travaux apostoliques en récitant l'Office divin. +On vint frapper à sa porte; il ouvrit, et une petite fille se présenta +devant lui, le priant de passer, le plus tôt qu'il lui serait +possible, chez une pauvre dame qui se mourait et qui demeurait rue +***, n° 28. Le bon abbé voulut interrompre sa prière et se rendre +aussitôt avec l'enfant à l'adresse indiquée; mais la petite messagère +lui dit que la chose n'était pas urgente à ce point, et qu'on lui +demandait seulement de ne pas remettre sa visite au lendemain, de +peur d'accident. Le prêtre prit donc l'adresse de la malade et dit à +l'enfant de le précéder et d'annoncer sa visite très prochaine. + +[Note 6: C'est celui qui s'est immortalise à la guerre de 1870, +par son dévouement héroïque et les services éminents qu'il a rendus à +l'armée française.] + +Quand il eut terminé la récitation de son Office, le pieux abbé se mit +en route, sans faire attention seulement qu'il pleuvait à verse et que +le froid était vif. Il s'agissait de sauver une âme, de consoler une +douleur; qu'est-ce que le froid et la pluie devant un but pareil? +Arrivé dans la rue indiquée par l'enfant, le prêtre entra au n° 18, +convaincu que c'était bien là le numéro qu'on lui avait donné. La +maison était pauvre; il n'y avait pas de concierge. Le prêtre monta +l'escalier à tâtons et frappa à la première porte qu'il trouva sous sa +main. Un homme vint lui ouvrir et, apercevant l'habit ecclésiastique, +entra dans une brutale colère, répondit par trois ou quatre injures à +la demande polie du charitable prêtre, qui s'informait si ce n'était +point ici la chambre de la pauvre femme malade, et enfin lui ferma la +porte au nez. + +Patient et doux comme le divin Maître, le prêtre frappa à la porte +suivante, où il ne fut guère mieux accueilli. + +Il monta au second étage, un petit garçon était dans le corridor. «Mon +enfant, lui dit le bon prêtre, pourrais-tu m'indiquer la chambre d'une +pauvre dame qui demeure dans cette maison et qui est bien malade. Elle +s'appelle madame Gérard.--Il y a bien à la porte là-bas au bout du +corridor une pauvre dame très malade, monsieur le Curé; papa disait +même qu'elle ne passerait pas la nuit; mais il me semble qu'elle ne +s'appelle pas comme vous dites.--Le nom importe peu. Fais-moi le +plaisir de me conduire à sa porte.» Et l'enfant le conduisit. + +L'abbé ouvrit la porte, entra dans la chambre. Auprès d'un lit où +était en effet une femme malade à l'agonie, était assis un homme d'une +cinquantaine d'années, qui se leva et parut fort étonné à la vue d'un +prêtre. Celui-ci le salua avec affabilité et lui demanda comment +allait sa pauvre femme; «car c'est sans doute votre femme, +ajouta-t-il, et vous êtes monsieur Gérard?...--Moi? répondit +brusquement le maître de la chambre; point du tout. Qui vous a dit +de venir ici et de vous mêler de nos affaires?--Mais on vient de +m'envoyer chercher, repartit le prêtre fort étonné. On m'a dit qu'une +pauvre dame Gérard, malade à l'extrémité, m'envoyait quérir pour +recevoir les derniers secours de la religion. Si je me suis mépris de +rue, ou de maison, ou de chambre, il me semble du moins que la pauvre +dame que voici n'a pas moins besoin de mon saint ministère. C'est +le bon Dieu, sans doute, qui m'a conduit ici et qui a permis cette +méprise.» + +«Oh! oui, Monsieur! murmura d'une voix affaiblie la pauvre mourante, +c'est Dieu qui vous a conduit ici.--Point du tout, dit le mari avec +emportement. Voici plus de dix ans qu'un prêtre n'a mis les pieds chez +moi, et vous ne confesserez pas ma femme; elle est à moi, mêlez-vous +de vos affaires!--Vous vous trompez fort, Monsieur, dit le prêtre avec +douceur et fermeté. Votre femme est à Dieu avant d'être à vous, et +vous n'avez pas le droit de disposer de son âme. Si votre femme veut +se confesser, je la confesserai; et mon devoir est de ne l'abandonner +que si, de sa propre volonté, elle refuse mon ministère.» + +Et s'approchant de la malade: «Madame, lui dit-il, désirez-vous vous +réconcilier avec Dieu et mourir chrétiennement?» La pauvre femme leva +les mains au ciel et se mit à pleurer de joie. «C'est le bon Dieu +qui a tout fait, dit-elle. Depuis plusieurs jours je prie mon mari +d'appeler un prêtre, et il m'a toujours refusé. Je veux me réconcilier +avec le bon Dieu, qui a eu pitié de moi.--Vous l'entendez, Monsieur? +dit le prêtre en se tournant vers le mari: veuillez pour quelques +moments me laisser seul avec cette pauvre dame.»--Et ces paroles +furent prononcées avec tant de fermeté et de résolution, qu'il fut +comme forcé de se retirer; ce qu'il fit en grommelant. + +«Voici, Monsieur, ce qui m'a sauvée,» dit en pleurant la mourante. Et +montrant au prêtre un chapelet suspendu auprès de son lit: «J'ai eu +la faiblesse de craindre mon mari plus que Dieu, et pour éviter des +scènes, j'ai depuis dix ou onze ans abandonné la pratique de mes +devoirs religieux; mais je n'ai jamais cessé de me recommander à la +bonne sainte Vierge. Tous les jours, ou à peu près, j'ai dit un bout +de mon chapelet, et j'ai toujours conservé l'amour de la sainte Mère +de Dieu. C'est elle, Monsieur l'abbé, qui vous amène à moi; c'est +elle qui sauve ma pauvre âme!...» Profondément touché de cette +scène attendrissante, le bon prêtre consola la malade, l'aida à se +confesser, lui donna l'absolution de ses péchés, et lui dit, en la +quittant, de se préparer de son mieux à recevoir le saint Viatique et +l'Extrême-Onction, qu'il allait chercher à la paroisse voisine. + +En sortant, il voulut serrer la main du mari qui la retira, et qui +rentra fort mécontent auprès de son heureuse femme. + +L'abbé avait regardé dans son calepin l'adresse de la malade, pour +laquelle on était venu le chercher, et il avait vu qu'au lieu du n° +18, c'était le n° 28 qui lui avait été indiqué. Tout en bénissant le +bon Dieu de son erreur bienheureuse, il se hâta d'aller à ce n° 28, +où il trouva en effet la malade qui l'attendait. Il la confessa a son +tour, puis, sans perdre de temps, il alla réveiller le sacristain de +la paroisse; et prenant le Saint-Sacrement avec les saintes huiles, il +revint auprès de ses deux malades; mais quand il entra à son cher n° +18, sa pénitente venait d'expirer--Elle avait eu dans l'absolution +sacramentelle le pardon de ses péchés, et la ferveur de sa bonne +volonté avait sans doute suppléé aux yeux du Dieu de miséricorde aux +autres secours que le prêtre lui apportait. + +Rempli de foi et de reconnaissance envers la sainte Vierge, refuge +des pécheurs, consolatrice des affligés, le ministre de Dieu termina +auprès de l'autre malade ce qu'il avait à faire; et c'est lui-même qui +a donné tous les détails de cette touchante aventure. Elle montre une +fois de plus quels trésors de bénédiction sont renfermés dans la piété +envers Marie, et combien Jésus est miséricordieux pour ceux qui aiment +sa Mère. + + + + * * * * * + + + +15.--HÉROÏSME D'EN JEUNE NÉOPHYTE. + +Dans un émouvant récit, le P. Hermann a raconté le baptême et la +conversion d'un de ses neveux, né comme lui dans la religion juive. +Rien de plus édifiant que cette histoire, dont les détails semblent +nous reporter aux premiers temps du christianisme. + +Il y a quelques années, dit-il, un enfant, alors âgé de sept ans, vint +avec son père et sa mère, tous les deux juifs comme lui, me visiter au +monastère des Carmes, près de la ville d'Agen. C'était à l'époque des +belles processions de la Fête-Dieu. On avait inspiré à cet enfant une +profonde horreur pour notre divin Crucifié: cependant la grâce, se +répandant avec profusion du fond de l'ostensoir où Jésus daigne se +cacher pour notre bonheur, se rendit victorieuse de cette âme si +naïve, si inaccoutumée à nos mystères; elle attira ce jeune coeur à +son amour avec une si forte véhémence et une si forte douceur que +l'enfant crut à la présence réelle de Jésus-Christ dans le sacrement +de son amour avant de connaître aucune autre des vérités de notre +divine religion. Aussi, à force de prières et de supplications, +obtint-il l'insigne faveur de pouvoir revêtir les ornements d'un +de ces enfants de choeur qui, pendant les processions du Très +Saint-Sacrement, répandent des fleurs sous les pas de Jésus-Hostie. + +Ravi de joies et de consolations célestes, après avoir rempli cette +angélique fonction, il courut à son père: «Ô mon père! dit-il, quel +bonheur! Je viens de jeter des fleurs au bon Dieu.» Dans la bouche de +ce petit enfant juif, c'était toute une profession de foi nouvelle... +Le père, redoutant qu'on ne fît changer de religion à ce fils unique +sur lequel reposait toute son affection, le surveilla dorénavant et +voulut repartir avec lui pour Paris, lieu de sa résidence. Mais, avant +le départ, un trait, parti du coeur de la divine Eucharistie, avait +frappé, pénétré, presque renversé la jeune mère, l'avait rendue +chrétienne et, dans le plus profond mystère d'une nuit silencieuse, +celle-ci avait reçu le baptême et l'Eucharistie des mains sacerdotales +de son propre frère[7]. Le jour suivant, l'Évêque lui donnait le +sacrement de confirmation. Rien n'avait transpiré de ce pieux secret +et la famille se remit en route pour Paris, sans se douter qu'il y eût +une chrétienne dans son sein. + +[Note 7: Le R. P. Hermann, qui raconte ce fait.] + +Le jeune Georges--c'est le nom de l'enfant--ne put oublier les saintes +impressions que son âme avait puisées dans ces fêtes chrétiennes; il +en parla souvent à sa mère, il la questionna, et celle-ci, heureuse de +voir germer dans cette chère âme la semence de lumière que la grâce +y avait jetée, ne se fit pas prier pour développer dans son esprit, +avide de s'éclairer, la connaissance de ce Dieu d'amour, de ce doux +Jésus qui a voulu naître d'une fille de Jacob et se faire homme pour +sauver les brebis d'Israël... + +Dès ce moment, en effet, sa jeune intelligence et son coeur ardent +n'étaient plus occupés que de la pensée et du souvenir de la divine +Hostie qui avait blessé d'amour son pauvre coeur, et chaque soir, +après s'être assuré que son père était endormi, il rouvrait les +yeux, il se mettait à prier longtemps le doux Enfant Jésus et à bien +apprendre son catéchisme. «Ô mon Jésus! disait-il, quand donc mon +jeûne finira-t-il? quand donc pourrai-je vous recevoir dans la sainte +Communion et vous presser sur mon coeur!» Ce qui le préoccupait +vivement, c'était le changement qu'il avait remarqué dans sa mère +depuis ce voyage dans le Midi; il lui voyait d'autres habitudes, +d'autres démarches, des principes et des goûts plus sévères, et un +jour il lui dit: «Mère, si vous ne m'assurez que vous n'êtes pas +baptisée, je le croirai.» La mère, embarrassée, ne sut que répondre. +«Ah! maman, reprit-il, je le vois bien, vous êtes déjà chrétienne et +j'espère que le bon Jésus me réunira bientôt à vous et que nous ferons +ensemble notre première communion...» La mère, tressaillant d'une +émotion mêlée de joie et de crainte, osa avouer à son fils qu'elle +recevait son Sauveur presque chaque matin... Alors l'enfant se mit à +pleurer à chaudes larmes, à sangloter, à se jeter au cou de sa mère: +«Oh! pourquoi ne m'avez-vous pas attendu? Au moins permettez-moi de me +tenir tout près de vous quand Jésus sera dans votre coeur, afin que +je puisse embrasser avec respect ce divin Enfant si aimable... Ô mère +bien-aimée, je vous en supplie, la prochaine fois, gardez-moi quelque +chose de votre communion; une mère partage volontiers avec son enfant +sa nourriture..» Et le jeune enfant se rapprochait alors de sa mère et +baisait avec respect ses vêtements. Ce désir dura quatre années tout +entières. Dire les sacrifices, les efforts que dut faire ce pauvre +enfant pour concilier l'obéissance qu'il devait à son père avec sa +foi vive, sa préoccupation unique de devenir chrétien, d'apprendre à +connaître, à aimer, à servir Jésus-Christ, serait chose impossible. Ce +fut un long martyre... + +À onze ans, Georges assiste à la solennité d'une première communion +dans sa paroisse. Il connaît Jésus, il aime Jésus, il ne désire que +Jésus!... son petit coeur est tout brûlant de soif pour Jésus. Il voit +tous ses compagnons d'enfance, ses amis, s'approcher légitimement de +la table sainte, et lui, il doit se cacher dans un coin obscur de +l'église, dévorant ses larmes, lançant à tous ces heureux enfants des +regards d'une inconsolable et sainte jalousie!... + +Quelques mois après cette fête de sa paroisse, la mère m'écrivait +qu'elle ne pouvait résister aux larmes de son fils qui menaçait +d'aller demander le baptême au premier prêtre qu'il pourrait attendrir +sur son sort. On pesa mûrement toutes les difficultés de sa position +vis-à-vis d'un père chéri, mais pour qui l'heure de la foi en +Jésus-Christ n'avait pas encore sonné et qui s'armait de toute son +autorité pour empêcher son fils de devenir chrétien. + +L'amour de Jésus-Christ fut le plus fort, et il fut décidé que je +viendrais en secret a Paris. Il fallait le voir, cet enfant, lorsqu'il +entra dans la chapelle, conduit par sa mère! Celle-ci tremblait d'être +surprise dans cette pieuse soustraction à la surveillance paternelle. + +Avec quelle piété le petit Georges se mettait à genoux, calme, +heureux, fort de sa résolution, le visage rayonnant d'une sainte +allégresse!--Que demandez-vous, mon enfant? lui dis-je alors.--Le +baptême.--Mais savez-vous bien que demain, peut-être, on voudra vous +contraindre à entrer dans la synagogue, afin de participer à un culte +aboli?--Ne craignez rien, mon oncle, j'abjure le judaïsme.--Mais si +l'on voulait avec menaces vous obliger à fouler aux pieds le Crucifix, +en haine de notre divine religion?--N'ayez pas peur, mon oncle, je +mourrais plutôt. Cependant, ajouta-t-il, si on me liait pieds et +mains, et si malgré mes cris, ma protestation et ma résistance, on me +portait dans la synagogue et on plaçait mes pieds sur le visage du +Crucifix, y aurait-il apostasie, si ma volonté résistait?--Non, mon +enfant, la volonté seule constitue le péché.--Alors, je demande le +baptême. De grâce, accordez-le-moi.» + +La cérémonie continue au milieu de la plus profonde émotion des +assistants. Après le baptême, vint la sainte messe, et après +avoir faire descendre et reçu mon Dieu dans les transports de la +reconnaissance, je me retournai et montrai à l'heureux enfant +l'objet de tous ses voeux, de tous ses désirs. Jamais spectacle plus +attendrissant n'avait frappé les regards de la foi chrétienne!... +Agenouillé entre sa mère et sa marraine, il aspira dans un divin +baiser et recueillit dans son coeur ce doux Jésus qui venait lui +apporter tout son ciel avec lui... Rien ne troubla son bonheur, pas +même la crainte d'être surpris par son père... Quelques semaines +après, il communia encore pour la Toussaint avec la même allégresse, +et puis vint l'heure de l'épreuve. + +Son père lui présenta un livre et lui dit: «Faisons la prière.--Mon +père, je ne puis pas prier dans ce livre des Israélites.--Et +pourquoi?--Je suis chrétien, je suis catholique.--Mon enfant, tu te +livres à un jeu cruel! tu ne parles pas sérieusement, je pense. Du +reste, tu sais bien que ton baptême ne serait pas valide sans le +consentement de ton père.--Pardon, mon père, dans notre sainte +religion catholique, il suffit d'avoir l'âge de raison et +l'instruction religieuse pour être baptisé validement.» Le père +dissimula d'abord sa violente irritation; mais quelques jours après, +il enlevait son fils, partait avec lui et le conduisait dans un pays +protestant, à quatre cent cinquante lieues de sa mère. + +Tous les efforts qu'on fit pour découvrir l'asile où l'on avait +relégué le pauvre enfant demeurèrent inutiles. On avait mis en +mouvement toutes les autorités civiles et politiques pour le chercher; +mais comme il avait été placé sous un nom supposé dans un pensionnat +dirigé par des hérétiques, toutes les démarches furent sans succès, +et la mère resta seule... et l'enfant, comme Daniel dans la fosse aux +lions, fut en butte à des assauts acharnés pour lui faire renier sa +foi. «Je voudrais revoir ma mère, s'écriait-il souvent en versant +d'abondantes larmes.--Tu la reverras, lui répliquait-on, si tu +abjures.--Oh! non, je suis chrétien, je suis catholique et je préfère +tout souffrir plutôt que de renoncer à ma foi.» + +Et malgré cette héroïque fidélité, on écrivait à la mère que son fils +était rentré dans les ténèbres du judaïsme. Mais elle avait confiance +en Jésus, en Marie, en Joseph, elle n'en crut rien, et ne sachant que +devenir toute seule à Paris, elle alla se réfugier à Lyon, où elle fut +accueillie par la marraine de son fils. Bien souvent, on vit tomber +ses larmes sur la Table Sainte où elle venait puiser des forces dans +la réception du Pain quotidien, de ce Jésus pour l'amour duquel elle +s'était exposée à la cruelle séparation de son fils unique. + +Trois mois se sont écoulés encore, et une lettre venue du fond de +l'Allemagne lui dit: «Venez, votre fils est ici.» Elle accourt, et +après un pénible et long voyage de plus de cinq cents lieues, au +moment où elle aperçoit sa famille, elle s'écrie: «Mon fils! où est +mon fils?--Votre fils, vous ne le reverrez qu'après avoir fait serment +devant Dieu que vous l'élèverez dans la religion juive et que vous ne +manifesterez par aucun signe extérieur la religion catholique que vous +avez embrassée.» + +Après quelques semaines d'une déchirante agonie, le coeur du père +se laisse attendrir, et il permet une entrevue en sa présence, à la +condition qu'il ne sera point question de religion. Le fils s'est jeté +au cou de sa mère, celle-ci l'a baigné de ses larmes, ils n'ont pu +prononcer les doux noms de Jésus et de Marie; mais dans une lettre, ma +pauvre soeur me disait: «Il n'a rien pu me dire, mais j'ai compris, +j'ai senti, je suis sûre qu'il est resté fidèle. Oui, j'ai senti +dans ses regards, dans ses tendres baisers que mon fils est toujours +chrétien.» + +Mais le pauvre Georges se trouva de nouveau privé du trésor pour +lequel il avait affronté toute cette persécution religieuse: il +s'était fait chrétien pour pouvoir communier, et voici que depuis la +Toussaint jusqu'à Pâques une sévère surveillance l'avait empêché de se +rendre à l'église et il se trouvait placé dans une pension, dans une +ville où il n'y avait pas un seul prêtre catholique... Peut-on se +figurer cette torture?... Plusieurs mois se passent encore. Un jour, +(jour secrètement fixé d'avance), il parvient enfin à se soustraire à +la surveillance de ceux qui le gardent, il va jouer dans un bois; mais +ce ne sont pas des fleurs ni des papillons qu'il cherche; son regard +ému attend un messager du ciel... Un monsieur passe près de lui et +le regarde avec un intérêt marqué: c'est bien lui. Savez-vous qui +c'était? C'était un prêtre missionnaire que la mère du petit Georges +avait attendri sur son sort. Il s'était déguisé et était venu se +promener, comme par hasard, dans ce même bois, et le pauvre enfant put +faire pour la première fois sa confession depuis son enlèvement, qui +remontait à dix mois. Il la fit dans un bois, à l'ombre d'un arbre +protecteur... Mais ce n'était pas tout: comment communier? + +Le prêtre dut repasser le fleuve (l'Elbe) qui séparait sa mission du +lieu habité par le pauvre néophyte. On pria, on étudia le terrain, et +enfin, quelques jours après, le missionnaire se déguisa de nouveau, +prit sur lui un petit vase d'argent renfermant tout le trésor des +cieux, la sainte Hostie, et s'embarqua sur un bateau à vapeur, au +milieu d'une foule stupide qui ne se doutait pas que Jésus-Christ, +vrai Dieu et vrai homme, était caché sur la poitrine de cet heureux +prêtre. L'enfant avait pu s'échapper de l'école pour accourir dans la +chambre de sa mère, et là, dans cette chambre où il avait improvisé un +petit autel couvert de fleurs et de lumières, tous deux à genoux +ils attendaient la visite si ardemment désirée du Sauveur Jésus en +personne qui voulait bien condescendre à venir les fortifier dans leur +exil. + +Enfin le prêtre, traversant sans obstacle tous les dangers de cette +périlleuse entreprise, arriva avec son dépôt précieux, et dans ce pays +sans foi, dans cette ville sans prêtre, sans église catholique, et +dans cette modeste chambre, l'enfant put accomplir le devoir pascal et +s'unir à son Jésus. + +Voici ce qu'il m'écrivit quelques jours après: + +«Quand je me réveille la nuit, ô mon cher oncle, pour penser à toutes +les grâces que le bon Jésus m'a faites depuis que je suis ici, loin de +tout secours religieux, quand je pense surtout à la communion que j'ai +pu faire presque miraculeusement dans la petite chambre de maman, je +me mets à bondir de joie sur mon lit et à mordre ma couverture dans le +transport de ma reconnaissance.» + +Quelques mois après, il m'écrivait encore: «Nous sommes à la veille de +Noël, et à l'approche de cette solennité la surveillance redouble pour +m'empêcher de recevoir mon Dieu. Hélas! devrai-je passer ces belles +fêtes dans un douloureux jeûne, privé du pain de vie? Priez le saint +Enfant Jésus que mon jeûne finisse bientôt. Il faut que je sois bien +sage pour dédommager maman de ne pas se trouver à Lyon pendant que +vous y prêchez.» + +Ici se termine le touchant récit du P. Hermann. Depuis lors, Georges a +été rendu à sa mère, et ils ne se sont plus séparés. Le bon religieux +revit, trois ans après lui avoir donné le baptême, cet enfant chéri +qu'il ne cessa de diriger jusqu'à sa mort. + + + + * * * * * + + + +16.--LES DEUX AMIS. + +Il y a quelques années, en me rendant à Paris, raconte un homme du +monde, je me détournai de la route directe pour aller prier sur +la tombe d'un de mes jeunes compatriotes, Alexis ***. Descendu de +voiture, j'étais bientôt arrivé au cimetière. Je me mis à le parcourir +dans toutes les directions, m'arrêtant devant chaque tombe, lisant +toutes les inscriptions sans pouvoir découvrir le nom que je +cherchais. Je commençais à désespérer d'y parvenir, quand j'aperçus un +officier qui était à l'extrémité opposée. J'allai droit à lui: nous +nous rencontrâmes près d'une place où la terre avait été fraîchement +remuée; au milieu, une petite croix de bois apparaissait à peine entre +quelques rares gazons. Nous échangeâmes un salut; je prononçai le +nom d'Alexis. «C'était mon meilleur ami, dit-il; vous le connaissiez +donc?--Je suis entré ici pour chercher sa tombe et pour y prier.--Et +voici précisément le lieu où il repose.» + +Ce mot dit, il s'agenouilla; j'en fis autant; nos prières s'élancèrent +à la fois du fond de nos coeurs vers le ciel. Quand nous fûmes +relevés: «J'avais encore un autre désir, lui dis-je, et il est en +votre pouvoir de l'accomplir. Vous étiez, m'avez-vous dit, l'ami +intime d'Alexis; vous avez sans doute assisté à ses derniers moments; +ce serait une consolation pour moi que d'en entendre le récit de votre +bouche.--Vous ne pouviez vous adresser mieux qu'à moi, monsieur. Mais, +pour apprécier combien sa mort a été belle, il est nécessaire de +remonter plus haut. Je vous raconterai l'histoire de quelques années +de sa vie; ce sera la mienne aussi. + +«Nous sommes entrés le même jour, Alexis et moi, à l'École militaire; +dès notre première entrevue, une secrète sympathie nous attira l'un +vers l'autre. Nous eûmes le bonheur d'entrer dans le même régiment. Il +eût été difficile de se figurer deux caractères mieux en harmonie que +les nôtres. Graves, sérieux, réservés, nous prenions en horreur les +plaisirs coupables. Nous ne trouvions aucun attrait pour les plaisirs +bruyants. Nous ne quittions l'étude que pour discourir entre nous des +matières que nous venions d'apprendre, et, chose déplorable! nous +n'avions de foi qu'en nous-mêmes, et toutefois, sur ce point-là +même, il y avait entre nous une grande différence. Alexis était +_incrédule_, moi j'étais _impie_. S'il m'arrivait de tourner en +dérision des choses saintes, cet excellent Alexis me blâmait; il +m'adressait des reproches sévères, bien que toujours affectueux. +L'hiver venu, nous allâmes, chacun de notre côté, en semestre. À notre +rentrée au régiment, après quelques paroles d'amitié échangées entre +nous, «Eh bien, Alexis, lui dis-je en souriant, as-tu fait tes Pâques +avant de partir?--Non, répliqua-t-il d'un ton sec qui indiquait assez +que la question lui avait déplu.--Je veux parier avec toi, repris-je, +que ta mère t'aura bien persécuté pour cela.--Elle m'y a exhorté +tendrement; mais je lui ai dit que j'avais trop peu de foi pour bien +communier, et que, grâce à Dieu, j'en avais encore assez pour ne +vouloir pas communier mal. Prenez patience et priez pour moi, en +attendant qu'il me soit possible de vous satisfaire: ce jour ne +tardera pas à venir, je l'espère. Oui, je l'espère!» répéta-t-il en se +tournant vers moi et en appuyant fortement sur ce dernier mot. + +«En ce moment, je ne sais quel génie infernal s'empara de moi: sans +respect pour l'amitié, sans égard pour les lois de la politesse, +j'éclatai grossièrement de rire. Mais je ne tardai pas à m'en +repentir, quand je vis quelle blessure mon indigne conduite avait +faite à son coeur. «Tu m'as fait de la peine, me dit-il. Ce n'est pas +bien... je ne m'attendais pas à cela de ta part... moi qui te croyais +un si bon coeur...» Tels furent ses reproches; il y avait à la +fois dans l'accent de sa voix et dans l'expression du regard qui +l'accompagnait quelque chose de si profondément triste et douloureux, +que je fus saisi de confusion. «J'ai eu tort... me pardonneras-tu?... +cela ne m'arrivera plus...» Je ne pus en dire davantage; lui, aussitôt +... l'excellent homme! de m'ouvrir ses bras, dans lesquels je me +précipitai: notre amitié était devenue plus étroite que jamais. + +«Un jour, nous étions allés ensemble à l'hôpital visiter quelques-uns +de nos soldats. Un de ces malheureux venait de rendre le dernier +soupir. «C'est triste, dis-je à Alexis, de voir un militaire mourir +dans son lit comme une vieille femme. Je ne connais qu'une belle mort +pour nous autres... le boulet de canon!--Si on est préparé, reprit-il; +car pour moi, je ne connais pas de mort plus triste que celle qui vous +frappe en traître...--Je t'entends, tu ne voudrais pas mourir sans +confession...--Pauvre ami!... Ainsi donc, incorrigible!... Tu m'avais +cependant promis...» Et après un court intervalle de silence: «Tu l'as +dit, je désire et je désire vivement ne pas mourir sans confession... +J'ai même... il faut que tu l'entendes de ma bouche... j'ai pensé que +si je venais quelque jour à tomber malade, je m'adresserais a toi pour +aller chercher un prêtre; et je puis compter que tu me rendras ce +service, n'est-il pas vrai?» Il remarqua la surprise que me causait +une telle demande; il insista: «Tu me le promets, mon ami?...» Et il +me tendit la main... J'hésitai encore; mais la pensée que mon refus +affligerait ce bon ami l'emporta en ce moment sur toute autre +considération: je pris sa main, je la serrai dans les miennes; je lui +promis, de mauvaise grâce, il est vrai, ce qu'il me demandait; mais il +n'eut pas l'air de s'en apercevoir, et il me remercia affectueusement. + +«Dès que le pauvre Alexis fut atteint de la maladie dont il mourut, +je ne le quittai plus. Je m'étais établi dans sa chambre; le jour, +j'étais constamment à le garder; je le veillai toutes les nuits. Un +matin, le médecin venait de faire sa visite accoutumée. Il avait +remarqué un grand changement en lui; des symptômes fâcheux s'étaient +manifestés; ses traits étaient visiblement altérés. Alexis se tourna +vers moi, souleva péniblement sa tête appesantie et s'efforça +vainement de parler; ses regards inquiets m'interrogèrent; il me +sembla qu'il me disait: «Tu as oublié ta promesse... Et moi qui avais +compté sur ton amitié!...--J'y vais, j'y vais!» Je ne dis que ce +mot, et j'étais parti comme un trait. En entrant chez le curé de +la paroisse, je me sentais combattu entre le sentiment de la piété +fraternelle et je ne sais quelle mauvaise honte. «Monsieur, lui +dis-je, j'ai un ami dangereusement malade; il m'a demandé de vous +aller chercher: je n'ai pu qu'obéir; car le voeu d'un ami, et surtout +d'un ami mourant, est une chose sacrée.» Nous nous dirigeâmes vers la +maison du pauvre malade; j'introduisis le prêtre dans la chambre, et +je les laissai seuls. + +«Après une demi-heure d'attente, je fus rappelé; une cérémonie +religieuse se préparait. J'étais debout au pied du lit. Au moment +où elle commença, je délibérais en moi-même si je garderais la même +attitude. Mais si je me comporte ainsi, ne vais-je pas blesser le +coeur de mon ami?... Je n'hésitai plus; mon genou orgueilleux fléchit, +et il resta ployé pendant tout le temps que le prêtre fit les onctions +sacrées. Et cependant, à quoi pensais-je dans un tel moment?... À +prier?... Hélas! je n'en avais plus le souci; j'étais à me demander +comment un esprit aussi distingué que l'était Alexis pût être dupe +de semblables momeries. Telles étaient les détestables pensées qui +m'obsédaient; voilà en quel abîme j'étais tombé, ô mon Dieu!... + +«Il ne restait plus qu'à accomplir une dernière cérémonie, la plus +importante de toutes. Le prêtre ouvrit une boîte d'argent; il en tira +avec respect une hostie consacrée, et la présenta au malade, qui +recueillit un reste de forces et se souleva pour recevoir son Dieu. Je +le regardai. Oh! comment rendre l'impression dont je fus saisi à son +aspect? Ses mains s'étaient jointes, et elles s'élevèrent au ciel, et +ses yeux aussi. Comme une glace limpide, ils réfléchissaient les plus +belles vertus, la foi, l'espérance et l'amour... Je baissai la tête: +un sentiment inconnu, nouveau, avait traversé mon esprit; pénétré +d'admiration pour mon ami, j'en étais venu à rougir de moi-même. + +«Après que le curé se fut retiré, Alexis me tendit la main; je +l'arrosai de mes larmes. «Mon ami, dit-il, je te remercie; je n'avais +pas attendu moins de toi!...» Et, après une courte pause, il ajouta: +«Je suis heureux maintenant!» Qui pourrait produire l'accent avec +lequel il prononça ses paroles? ... Ce n'était pas l'accent d'un +homme, non: si les anges ont une langue pour exprimer leurs pensées, +c'est ainsi qu'ils parlent. «Je suis heureux!» Pauvre jeune homme! Et +il se voyait mourir à la fleur des ans, lui, doté des dons les plus +précieux de l'esprit et du coeur, lui, chéri de ses amis, adoré de sa +famille! et il mourait loin de celle-ci, il mourait lentement, dans +des souffrances aiguës! Qui donc pouvait lui inspirer des sentiments +semblables?... Qui?... À la foi seule il appartient de répondre à +cette question. + +«Et la religion qui opère un tel prodige serait-elle donc un jeu +d'enfant?... Non, me disais-je, elle est réellement divine... Il +pressentait ce qui se passait au dedans de moi, et il m'interrogea +d'un regard; je lui avouai tout en fondant en larmes. «Mon Dieu, +s'écria-t-il, je vous bénis! C'est maintenant que je puis le dire en +toute vérité et dans l'effusion de mon coeur: Je suis heureux!» + +«Pendant la première période de sa maladie, la douleur arrachait à +Alexis d'assez fréquentes marques d'impatience; maintenant, pas un +murmure, pas une seule plainte. Il semblait que le Dieu qui venait +de descendre dans son sein y eût déposé un trésor de douceur, de +résignation et de paix. Ainsi se passèrent ses derniers jours. +Vous n'exigerez pas, monsieur, que je m'étende davantage sur cette +douloureuse catastrophe. Hélas! quand je m'y porte par la pensée, +les paroles me manquent pour rendre ce que je sens; je ne sais plus +m'exprimer que par mes larmes.» + +L'officier s'était tu, sa tête s'était inclinée sur sa poitrine. Je +respectai son silence. Il reprit la parole et continua: + +«Après que nous lui eûmes rendu les derniers devoirs, au retour de la +cérémonie funèbre je m'enfermai dans ma chambre et j'y restai jusqu'au +soir. À l'entrée de la nuit j'allai chez le curé. «Monsieur, lui +dis-je en entrant, je viens vous remercier...--Et de quoi donc? +interrompit-il avec un accent gracieux; je n'ai fait que mon devoir; +c'est là une des fonctions les plus essentielles de notre ministère, +et une des plus douces aussi quand nous trouvons des âmes disposées +à l'accueillir comme l'était votre ami. Oui, j'en ai la ferme +conviction, nous pouvons compter en lui un protecteur dans le +ciel----Monsieur, c'est à moi plutôt à vous remercier... Je vois que +vous ne soupçonnez pas le véritable motif qui m'amène ici... Pendant +que vous administriez les derniers sacrements à mon ami, j'étais là +(vous vous le rappelez peut-être) à genoux au pied de son lit. J'étais +tombé à terre incrédule; je l'ai vu communier et je me suis relevé +chrétien. Chrétien! qu'ai-je dit? Ah! je ne le sens que trop, je suis +indigne de porter un si beau nom.--Je puis dès ce moment vous le +donner, ce nom,» dit le prêtre; et me serrant tendrement entre ses +bras: «Oui, mon frère! mon cher frère! quiconque veut sincèrement +revenir à Dieu, celui-là est réellement et dans toute la force du +terme un chrétien.--Maintenant, mon Père, j'avais un second but en +venant vous voir. J'ai préparé ma confession tout à l'heure, et je +vous prie de m'écouter--Et, sans attendre de réponse, j'étais tombé +à ses pieds. Que vous dirai-je de plus, monsieur! De ce jour date ma +conversion...» + + + + * * * * * + + + +17.--TEL EST PRIS QUI CROYAIT PRENDRE. + +Ô Jésus! on me demande de parler, de dire comment je suis redevenu +chrétien. On m'affirme que c'est pour la gloire de votre Sacré +Coeur... Dès lors, comment résister?... Je parlerai donc; et puissent +beaucoup de pécheurs que je connais, qui sont mes amis, dont l'âme +m'est infiniment chère, se convertir comme moi! + +De ma première enfance il ne me reste que des souvenirs très vagues; +cependant je vois toujours une grande image qui surmontait la statue +de la Vierge, et devant laquelle ma mère me faisait prier: c'était +Jésus montrant son Coeur. Cette image me fascinait en quelque sorte, +parce que ma mère me disait: «Jésus te voit, et si tu n'es pas sage, +il te chassera de son Coeur.» Le soir de ma première communion, quand, +selon la coutume, nous nous agenouillâmes pour la prière en famille, +je promis bien à Jésus de l'aimer toujours: en retour, je lui demandai +de me garder dans son Coeur... Mais, hélas! les passions l'emportèrent +bientôt, je le dis pour l'instruction des jeunes gens; je fus victime +de ces deux fléaux terribles qui, de nos jours, les font mourir +presque tous à la vertu et à l'honneur: les mauvaises compagnies et +les lectures dangereuses. À vingt ans, j'étais le premier débauché de +ma ville natale. + +Pendant trente ans, j'ai entassé crimes sur crimes.... Je fus soldat, +et Dieu sait la vie que j'ai menée!... On m'envoya en Afrique à cause +de ma mauvaise conduite. N'osant plus me montrer à ma famille, j'y +restai longtemps; il fallut revenir cependant. Que faire? Me voilà +ouvrier errant, cherchant de l'ouvrage de ville en ville, obligé +parfois de tendre la main, couvert de honte. J'étais descendu aux +derniers degrés de l'impiété; je me traînais dans la fange des +passions. Ah! je rougis en écrivant ces lignes. Mais c'est pour la +gloire de votre Sacré Coeur, ô Jésus!... + +Paray-le-Monial, comme par hasard, se trouve sur ma route. La +ville était en fête; des oriflammes brillaient aux fenêtres; des +arcs-de-triomphe étaient dressés; une foule immense remplissait les +rues; l'air retentissait d'un chant qu'il me semble entendre encore: +«Dieu de clémence, ô Dieu vainqueur!...» Surpris, je m'adresse à une +pauvre femme: + +--Qu'est-ce donc, lui demandai-je? + +--Comment! vous ne savez pas? C'est le grand pèlerinage... + +--Ah!... quel pèlerinage? pour quoi faire? + +--Mais pour honorer le Sacré Coeur de Jésus! + +--Le Coeur de Jésus! où est-il donc? Peut-on le voir?... + +--Vous savez bien que non; mais il s'est manifesté à une religieuse de +la Visitation, à la Bienheureuse Marguerite-Marie; il lui a recommandé +de le faire honorer par les hommes. + +--Où est-elle, votre Visitation? + +Et, sur les indications de la pauvre femme, je me dirige de ce côté: +tous les sarcasmes, lus dans les journaux de cabarets contre les +pèlerinages, me revenaient a l'esprit; je regardais avec ironie ces +hommes qui marchaient gravement, une croix rouge sur la poitrine; et +malgré tout cela, j'éprouvais une certaine émotion. En passant à côté +d'un groupe de jeunes gens, je fus même frappé de ces paroles: + + Pitié, mon Dieu! pour tant d'hommes fragiles + Vous outrageant sans savoir ce qu'ils font! + Faites renaître en traits indélébiles + Le sceau du Christ imprimé sur leur front. + +J'arrive à la Visitation; je veux pénétrer dans la chapelle; mais elle +était pleine. + +En attendant que la foule se fût écoulée, je regardais autour de moi; +à quoi pensais-je? Je ne m'en rends pas compte. Mes regards sont +attirés par de grands tableaux en toile blanche sur lesquels des +inscriptions étaient gravées en lettres rouges. Je lis: _Promesses +de Notre-Seigneur Jésus-Christ à la Bienheureuse Marguerite-Marie_. +Je passe d'un tableau à l'autre, c'étaient des phrases absolument +vides de sens pour moi..., des mots auxquels je ne comprenais rien: +grâce, ferveur, miséricorde, tiédeur, perfection!... Mais tout à coup +une ligne me frappe: + +_Je donnerai aux prêtres le talent de toucher les coeurs les plus +endurcis_. + +Toute mon impiété me saisit. Toucher les coeurs les plus endurcis! +Voilà ce qu'ils écrivent!... Eh bien! nous verrons... Pourquoi ne pas +essayer? Prenons-les au mot. Demandons un prêtre... Quelle parole +pourra bien lui être inspirée pour toucher un coeur endurci comme +celui-là?... Et je ricanais en me frappant la poitrine. + +Au même moment, une religieuse passait à côté de moi; je me retourne +brusquement: + +--Je voudrais parler à un prêtre, à un prêtre de Paray-le-Monial. + +Elle m'introduit dans une petite chambre dont les murs, blanchis à la +chaux, portaient des inscriptions noires; je n'y fais pas attention. +J'avais ma fameuse phrase comme une arme invincible contre tous les +pèlerins du monde! et je répétais en riant: _Je donnerai aux prêtres +le talent de toucher les coeurs les plus endurcis._ Que va-t-il me +dire? + +Bientôt, un prêtre entre. Nous sommes en face l'un de l'autre. +Quelques secondes s'écoulent... Il me regarde, attendant que je lui +parle. Moi, je n'avais dans tout mon être que l'impiété et l'ironie; +et pourtant un tremblement passager me saisit. Le prêtre s'en +aperçoit: + +--Eh bien! mon ami, me dit-il. + +Ce seul mot me rend tout mon aplomb et toute mon arrogance. + +--Votre ami!... Ah! vous ne me connaissez guère. Je n'ai pas la foi, +moi! Je ne crois pas un mot de tout ce que vous me dites, et de tout +ce que vous écrivez. Appelez-moi excommunié, mécréant, païen, tout ce +que vous voudrez; mais votre ami! à d'autres... + +Longtemps je lui parle sur ce ton. La phrase lue sur le tableau blanc +retentissait à mes oreilles avec l'ironique question: «Que va-t-il me +dire?» Le prêtre était devenu pâle; mais pas un geste d'indignation +ne s'était manifesté en lui. Sans répondre à mes propos impies, il me +fait de nombreuses questions. Je riais... il le voyait bien; mais +il ne comprenait pas le signe de tête qui accueillait toutes +ses demandes, et qui voulait dire: «Ce n'est pas cela!» J'étais +vainqueur... je triomphais. J'allais éclater de rire et lui avouer +tout... quand, soudain... ah! j'en frémis encore: + +--_Mon ami, avez-vous toujours votre mère?_ + +Dieu! quelle réaction se produit en moi! Coeur de Jésus, vous +m'attendiez là! Mon coeur se fond: les larmes jaillissent; mon corps +tremble. + +--Ma mère! vous me parlez de ma mère! Mais c'est vrai!... le +Sacré Coeur de Jésus!... Oh! je vois l'image devant laquelle je +m'agenouillais petit enfant, à côté de ma mère! ... Je relis ces +lignes que sa main mourante m'a écrites, malheureux! auxquelles je +ne fis presque pas attention: «Mon enfant, je t'écris de mon lit +d'agonie; je meurs du chagrin que tu m'as causé; mais je ne te maudis +pas, parce que j'ai toujours espéré que le Sacré Coeur de Jésus te +convertirait.» Oh! ma mère!... Tenez, Monsieur, j'avais lu à l'entrée +de la chapelle que le Coeur de Jésus donnait aux prêtres le talent de +toucher les coeurs endurcis. J'étais venu pour savoir ce que vous me +diriez, pour me moquer de vous. Je le sens; vous m'avez converti. + +Le prêtre était tombé à genoux. Il priait et il pleurait. + +Quand j'entrai dans le sanctuaire du Sacré Coeur, ce fut pour aller me +prosterner dans un confessionnal. Ce fut, quelques jours après, pour +m'approcher de la Table sainte. + +Et maintenant, que tout cela soit pour la gloire de votre Sacré Coeur, +ô Jésus! + +--Prêtres! aimez le Sacré-Coeur, et vous convertirez des âmes. + +Mères de famille qui pleurez sur les égarements de vos fils, priez +pour eux le Sacré Coeur de Jésus.» + + + + * * * * * + + + +18.--COMMENT ON OBTIENT ON MIRACLE. + +Il y a quelques années,--c'est un missionnaire qui raconte le +fait,--j'avais dit en chaire quel es enfants pieux pouvaient convertir +leur famille. Dieu permit qu'une enfant innocente et pure se trouvât +dans mon auditoire; son père et sa mère l'aimaient comme une fille +unique qui doit hériter d'une grande fortune; c'était leur bonheur, +leur joie, leur amour. Le lendemain, près du saint tribunal, je vis +une enfant agenouillée comme un ange; je l'écoutai. La pauvre enfant +ne pouvait parler, les sanglots étouffaient sa voix, elle avait les +larmes aux yeux. + +--Mon père, vous avez dit que les enfants sages qui avaient une foi +vive convertiraient leur père et leur mère. Depuis que je vous ai +entendu, j'ai prié, j'ai pleuré, mon père et ma mère ne sont pas +convertis. + +--Mais, ma pauvre enfant, ce miracle, je vous le promets. Il +s'accomplira, pourvu que votre foi soit constante. Et j'ajoutai: «Je +vais vous préparer moi-même à la première communion.» + +Elle revint les jours suivants, le temps passa bien vite. La pauvre +enfant disait toujours: + +«Mon père, le miracle ne se fait pas; mes parents ne sont pas même +venus vous entendre.» + +La veille de la communion arriva. Après avoir reçu l'absolution, la +pieuse enfant se relève heureuse. Elle ne parlait pas; dans le chemin +elle rencontre une de ses jeunes compagnes et parentes, qui l'embrasse +avec effusion et lui dit: + +«Quel bonheur! mon père et ma mère doivent communier demain avec moi.» + +Alors la pauvre enfant devint triste, et ses yeux se mouillèrent +de larmes. Son père et sa mère l'attendaient cependant, et ils se +disaient: + +«Comme elle va être heureuse!» + +À la vue de ses yeux gonflés par les pleurs, la mère la presse sur son +coeur et lui dit: + +--Mon enfant, tu nous avais annoncé que tu serais si heureuse la +veille de ta première communion! + +--Ma mère, je suis malheureuse aujourd'hui. + +Et le père, témoin muet de cette scène, ne put s'empêcher de verser +des larmes et de dire: + +«Mon Dieu! que faut-il donc pour la rendre heureuse?» + +Aussitôt l'enfant quitte les bras de sa mère, se jette dans ceux de +son père en s'écriant: + +--Ô père! si vous vouliez! + +--Mais, ma fille, nous ne vivons que pour toi; dis-moi, que faut-il +faire? + +--C'est vous qui êtes la cause de ma tristesse. + +--Nous? répond la mère. + +--Moi? répond le père étonné. + +--Hélas! reprit l'enfant. J'étais heureuse il n'y a qu'un moment; mais +ma cousine est venue me dire: + +--Tu ne sais pas, Berthe? mon père et ma mère communient demain avec +moi. Alors je me suis dit pendant le chemin: «Et moi, demain, je serai +donc heureuse toute seule!» + +Le père et la mère n'y tinrent plus; les larmes coulèrent de leurs +yeux. Ils embrassèrent cet ange, et lui dirent: + +«Oui, demain, tu seras seule; mais dans quelques jours tu +renouvelleras. Alors nous serons heureux tous les trois.» + +Le surlendemain, ajoute le missionnaire, l'enfant triomphante +m'amenait son père et sa mère en me disant: + +«Mon Père, vous aviez raison, le miracle est fait; nous serons, dans +quelques jours, tous les trois unis à la Table sainte et tous les +trois heureux sur la terre.» + + + + * * * * * + + + +19.--LE MARQUIS D'OUTREMER. + +Le marquis d'Outremer était un vrai philanthrope. Il ne s'amusait pas +à fonder ces oeuvres qui ne figurent guère que sur le papier et qui +servent surtout à obtenir des décorations à leurs fondateurs. Il +vivait de très peu, et ce qu'il eût pu employer de son superflu, +il préférait le donner aux pauvres, qu'il aimait, qu'il visitait +assidûment, qu'il soignait lui-même. Car, dans sa jeunesse, il avait +étudié la médecine, et le titre de docteur ne lui paraissait pas +messéant à côté de celui de marquis. Son défaut, c'était d'être non +seulement incrédule, mais impie. + +Il avait une fille unique. Bien qu'il fût veuf et qu'il l'aimât avec +une extrême tendresse, Eudoxie, quand elle eut atteint ses vingt-cinq +ans, ayant manifesté le désir de se faire Soeur de Chanté, le marquis, +chose étonnante pour un libre-penseur, n'y avait mis aucun obstacle. +Il s'était contenté d'éprouver la vocation d'Eudoxie par quelques mois +d'attente. Il avait consulté les directeurs de sa fille, et sa fille +était devenue fille de Saint-Vincent de Paul. Depuis un an, on l'avait +chargée de la pharmacie, à l'hôpital civil de Castres. + +Pendant le choléra, il passa bien des jours et des nuits, côte à côte +avec des prêtres, au chevet des malades. Jamais il n'entrava leur +ministère; car, disait-il, il ne faut pas enlever au pauvre monde ses +consolantes illusions. Mais le dévouement de ces bons prêtres, +égal, sinon supérieur au sien, n'entama pas seulement son Credo de +libre-penseur. + +Un matin du mois de janvier, il revenait de chez l'une de ses plus +pauvres pratiques. Le froid était vif et le verglas si glissant qu'il +eût fallu des patins pour cheminer d'un pied sûr à travers les rues de +la ville. + +Notre marquis-médecin glissa. En cherchant à se retenir, il se donna +une entorse. Outre le verglas, il faisait un affreux brouillard, de +sorte que notre homme gisait presque inaperçu au coin d'une borne. +Tout à coup, de dessous une porte cochère, sortit une bonne laitière, +alerte et robuste, comme on l'est à la campagne. + +«Eh! c'est vous, monsieur le marquis? dit-elle au pauvre +patient.--Comment me connaissez-vous, ma pauvre femme?--Comment je +vous connais? Mais qui ne connaît pas dans le quartier M. le marquis +d'Outremer?... Eh! qu'est-ce donc qui vous est arrivé?» Le marquis +raconta son accident. Elle saisit le marquis et se mit en devoir de le +porter elle-même jusque chez lui. Par ce brouillard et ce verglas, il +y avait une bonne demi-heure de la borne a l'habitation du marquis. + +Pour oublier ce qu'il souffrait, le porté dit a la porteuse: +«Qu'est-ce que je puis faire pour vous? je vous promets de le faire, +si ce n'est matériellement impossible.--Monsieur le marquis, vous êtes +pris. Ce que vous pouvez faire pour moi? Franchement, je ne croyais +pas avoir jamais l'occasion de vous le dire. Mais c'est de demander +un prêtre, de l'écouter avec votre coeur et de devenir bon chrétien. +Savez-vous que c'est un vrai scandale de voir un brave homme tel +que vous du même parti, en religion, que les débauchés et les +partageux?--Vous êtes saint Jean bouche d'or, laitière. Mais j'ai +promis; je tiendrai. Je ferai venir un prêtre. À lui, par exemple, de +me convaincre. J'assure d'avance que la besogne sera rude.--Et moi, je +promets qu'elle sera douce.» + +Quand un homme loyal comme le marquis consent à entendre la parole de +Dieu, qu'il ne se raidit point contre elle, sa défaite est certaine, +cette bienheureuse défaite qui vaut mieux que toutes les victoires. +«Voyez-vous, disait-il a l'abbé Antoine, à leur seconde entrevue +seulement, c'est une permission de Dieu que l'on m'ait extorqué cette +promesse, sans cela j'étais capable de mourir dans mon impiété. +Pourquoi? Je n'en sais rien. Par esprit de contradiction.» + +Vous peindrai-je la joie et la reconnaissance de Soeur Eudoxie? Elle +ne put qu'écrire à la bonne laitière. Mais elle le fit avec une +éloquence qui ravit et en même temps confusionna la pieuse femme. + +Quant au marquis, il ne tarissait pas. Lui qui avait toujours tant +aimé les oeuvres de miséricorde, il semblait qu'alors seulement il en +eût découvert l'esprit, la raison d'être, la céleste origine, et ce +baume qui, d'un coeur compatissant et chrétien, coule à la fois sur +les plaies du corps et sur les plaies de l'âme, et semble, remontant +vers sa source, inonder le bienfaiteur lui-même d'une suavité céleste. +«C'est pourtant à vous que je dois tout cela, disait-il. Que puis-je +faire pour vous?--Oh! monsieur le marquis, est-ce que la joie de +ramener une âme à Dieu n'est pas une assez riche récompense, surtout +quand il s'agit d'une aussi belle âme?» + +Un matin, la pauvre laitière vint trouver le marquis. Elle était +troublée et tenait une lettre à la main. «Eh bien, oui, dit-elle, si +vous voulez me remercier, priez Dieu pour mon pauvre garçon qui est +soldat en Afrique, et qui m'écrit des choses navrantes... Je crains +bien qu'il ait perdu la foi.» Le marquis pria. + +Soeur Eudoxie, de Castres fut envoyée à Toulouse, à l'hôpital +militaire. L'hôpital était comble. Depuis huit jours, il était arrivé +d'Alger un nombre considérable de soldats malades. Soeur Eudoxie les +soignait de son mieux. Elle en remarqua un entre autres, très jeune, +au sourire triste et doux: il était miné par les fièvres d'Afrique... +Autre chose encore le dévorait. + +Avec ce tact exquis de la Soeur de Charité, qui est presque le tact +d'une mère, Soeur Eudoxie vit qu'il y avait là une blessure; que cette +blessure s'envenimait en devenant secrète, que la confiance peut-être +allait la guérir. + +Un jour, tout naturellement, et sans que Soeur Eudoxie le lui +eût demandé, le soldat lui raconta son âme. Il avait été élevé +chrétiennement. Sa mère n'était pas seulement pieuse: c'était une +sainte. + +Enfin, Soeur Eudoxie apprit le nom du jeune soldat. C'est dire qu'elle +redoubla d'efforts pour le ramener à Dieu. Il y avait là une dette de +reconnaissance filiale à acquitter. + +Un jour, elle aborda le malade en ces termes: «Je connais votre mère, +la bonne, l'ardente, la pieuse, la charitable Mme X... Elle a sauvé +mon père doublement: son corps, d'abord, puis son âme. Je voudrais +essayer de me libérer envers elle. Vous seul pouvez m'en fournir +les moyens: faites comme mon père. Je ne dirai pas de vous rendre à +l'aveuglette, mais de consentir à écouter un bon prêtre.» Jacques, que +les raisonnements avaient trouvé insensible, se laissa émouvoir. + +Une fois le bon prêtre à son chevet, une fois cette voix entendue, +au fond de laquelle Jacques ne pouvait méconnaître la sincérité, la +tendresse, la vraie charité, l'obstacle fut levé. Il revint à Dieu du +fond du coeur. + +Jacques converti, le calme de son âme réagit sur son corps. La fièvre +tomba. Et il eut vite son congé de convalescence. + +Oh! quelles douces larmes coulèrent de tous les yeux, lorsqu'il +retrouva sa mère et le marquis! Et avec quels transports d'amour ils +bénirent ensemble les miséricordes divines! ... + + + + * * * * * + + + +20.--LA PLUS GRANDE VICTOIRE D'UN VIEUX GÉNÉRAL. + +Deux années environ avant sa mort, arrivée le 24 février 1845, le +général Bernard, maréchal de camp de gendarmerie en retraite, membre +honoraire de la société de Saint-François-Xavier, aborde, peu +d'instants avant la réunion, le directeur des frères des Écoles +chrétiennes, et lui frappant sur l'épaule avec une rudesse amicale: + +«Tenez, cher Frère, lui dit-il, je suis un vieux gredin, un pas grand' +chose. + +--Allons donc, avec cette figure, vous, un brave dont le sang a coulé +sur nos glorieux champs de bataille, vous ne sauriez être ce que vous +dites; si vous vous accusiez d'être un retardataire vis-à-vis du grand +général de là-haut, à la bonne heure; mais vous lui reviendrez un jour +ou l'autre, et plus tôt que vous ne pensez, peut-être. + +--Franchement, les conférences de notre Société, ce que je vois ici +comme ce que j'entends, tout cela me remue. Mais... c'est que... +c'est que... pour en finir, il y a la confession, et, comme on dit au +régiment: c'est le _hic_; une batterie à enlever me ferait moins +peur! + +--Peur d'enfant, mon général! La confession n'est un épouvantail que +de loin et pour ceux qui ne la connaissent pas. Elle ressemble à ces +prétendus fantômes dont se sauvent les poltrons, et sur lesquels il +suffit de marcher pour qu'ils s'évanouissent; ou mieux encore, c'est +comme une médecine qui paraît amère au premier abord et qu'on trouve +de plus en plus douce à mesure qu'on la goûte, sans compter qu'elle +guérit infailliblement le malade... qui veut guérir. Essayez +seulement, et vous m'en direz des nouvelles. + +--Hum ... hum ... À la manière dont vous en causez, on croirait qu'il +s'agit d'une partie de plaisir, de quelque friandise délicieuse à nous +proposer! Et pourtant ... cette médecine, dont vous me faites une +peinture si séduisante, me paraît encore à moi une vraie médecine, une +médecine d'autrefois, noire et effrayante... Mais voilà la séance qui +commence, le commandant monte au fauteuil; aux armes et chacun à son +poste! et moi dans ma guérite, c'est-à-dire, dans mon coin. + +À quelques semaines de distance, une après-midi, le Frère directeur +voit entrer dans la salle commune le général, tout radieux, et qui +accourt lui presser les mains avec force: + +«Oh! cher Frère! s'écrie-t-il, une bonne poignée de main; et tenez, +il s'en faut de peu que je vous embrasse! je suis si heureux! plus +heureux que le jour où j'ai reçu la croix, et ce n'est pas peu dire. +Je crierais volontiers, comme ce jour-là: Vive l'empereur! Savez-vous +ce que j'ai fait ces jours-ci? + +--Non, mais je le soupçonne à vos regards, répondit le Frère en +souriant. + +--Juste! Vraiment oui, j'ai fait le grand pas! tous les anciens +comptes réglés! Au diable le vieil homme! Oui, cher Frère! j'ai suivi +votre conseil; je me suis confessé. Et que vous aviez bien raison: +Ça n'est effrayant qu'à distance et pour des poltrons! Il suffit +de commencer, et ensuite rien de plus facile, grâce à ce bon curé. +Voyez-vous, à mesure que je parlais, je sentais comme un poids qu'on +m'ôtait par degrés de dessus la poitrine; ou encore, j'étais comme +un homme qui rejette un poison qui lui tournait sur le coeur et sent +rapidement la santé revenir! J'ai rajeuni de trente ans; pour un rien +je m'envolerais au plafond; mais soyons sages et n'oublions pas que +nous avons des cheveux blancs: ne faisons pas rire vos écoliers, qui +pourraient nous voir à travers les carreaux. Une fois encore, cher +Frère, je vous remercie, car à votre conseil vous aurez joint, je n'en +doute pas, les prières. + +Le bon Frère était presque aussi heureux que le général, et l'émotion +de sa parole le prouva bien à celui-ci. + +Le brave militaire, dès lors, n'en fut que plus assidu aux réunions +de Saint-François-Xavier, qu'il édifiait par sa présence et qu'édifia +davantage encore le récit de sa mort. + +Le général, après avoir accompli avec calme et recueillement tous les +devoirs du chrétien, ordonna, avant que le prêtre se fût éloigné, +qu'on fit venir toute sa famille. Celle-ci arriva tout en larmes, et +chacun se mit a genoux dans la chambre mortuaire. Il éleva alors la +voix et dit: «Mes enfants, je vous remercie de toutes les preuves +d'affection que vous m'avez données, et je vous prie de me pardonner +les peines que j'aurais pu vous causer en cette vie.» + +Après un silence de quelques moments, interrompu par les sanglots des +assistants, il reprit: + +«Vous tous que j'aime, je vous bénis au nom du Père, du Fils et du +Saint-Esprit.» + +Puis il inclinait la tête, pendant qu'un dernier et paternel sourire +glissait sur ses lèvres. L'âme du juste était devant Dieu. + + + + * * * * * + + + +21.--LE BOUFFON ET SON MAITRE. + +Un riche seigneur avait à son service, suivant la coutume d'autrefois, +un bouffon chargé de le distraire par ses plaisanteries. Un jour il +le fit habiller à neuf des pieds jusqu'à la tête, et lui mit en même +temps entre les mains une baguette de bouffon, en lui recommandant +expressément de n'en faire présent à personne, si ce n'est à un plus +fou que lui. Le bouffon prit à coeur cet avertissement, et pour bien +de l'argent il n'aurait pas donné sa baguette. Quelque temps après il +arriva que le seigneur tomba mortellement malade. Alors il s'apprêta +à faire son testament; mais, comme dans ses bons jours il s'était peu +occupé des pauvres et avait encore moins réfléchi aux quatre choses +suprêmes, c'est-à-dire à la mort, au jugement, au ciel et à l'enfer, +il n'en fit pas plus alors que par le passé; il institua ses plus +proches parents héritiers de tous ses biens; quant à des aumônes ou +d'autres dispositions charitables, il n'en fut point question. Pas un +signe non plus pour la confession ni pour le saint Viatique. + +En attendant, on pleurait et on gémissait dans le château, à la pensée +que le bon seigneur allait bientôt quitter ce monde. Le bouffon, +averti de ce qui se passait, courut droit à la chambre et au lit du +malade, et lui demanda d'un air triste: «Maître, j'apprends que vous +allez partir? Est-ce vrai?--Oui, répondit le malade d'une voix à +moitié brisée, oui, mon heure approche.--Où voulez-vous donc aller? +Les chevaux sont-ils déjà équipés, la voiture est-elle déjà attelée? +Et vous, êtes-vous tout prêt à partir?--Je n'en sais rien.--Mais vous +devez pourtant savoir a quelle distance vous allez, et combien de +temps vous resterez dehors? Est-ce un mois, quinze jours, ou toute une +année?--Je n'en sais rien.--Mais au moins reviendrez-vous?--Ah!.... +peut-être jamais!...--Ainsi, répondit le bouffon d'une voix sévère et +convaincante, avec un regard pénétrant, vous faites un si grand voyage +que vous ne savez pas même si vous reviendrez, et vous ne faites pas +un seul préparatif pour une route aussi longue et aussi dangereuse? +Tenez, prenez la baguette de fou, ajouta-t-il en la posant sur le lit +du malade, car vous êtes un bien plus grand fou que moi!» + +Le malade commença tout à coup à y voir clair; il reconnut, à sa +honte, que le bouffon n'avait jamais dit une vérité plus grande. Et +alors, il fit distribuer beaucoup d'argent aux pauvres et se prépara à +faire le voyage en chrétien[8]. + +[Note 8: Cette anecdote, déjà ancienne, est rapportée par +Guillaume Pépin, écrivain ecclésiastique.] + + + + * * * * * + + + +22.--UN ÉPISODE DE LA RÉVOLUTION. + +Pendant la crise la plus furieuse de la Révolution, quand Robespierre +étendait son sceptre de fer sur la France, quand Carrier se signalait +par ses noyades à Nantes, Lebon par ses massacres dans le midi, et +Javogues par ses fureurs dans le Forez, la fermeté courageuse des +saints missionnaires de ces pays persécutés ne se laissait point +abattre; leur zèle, au contraire, semblait acquérir de nouvelles +forces à la vue des malheurs de ces contrées et des dangers qui +planaient sur elles. + +Tandis que plusieurs confesseurs de la foi prodiguaient leur zèle sur +d'autres points du diocèse, M. l'abbé Coquet, (mort en 1845 curé +de Rozier-en-Donzy), avait choisi pour théâtre de ses courses +évangéliques le centre même de la persécution, Feurs, capitale du +Forez, et l'intrépide proscrit poursuivait sa mission sublime sous les +yeux pour ainsi dire de Javogues. On ne saurait raconter en détail +tous les actes d'héroïsme, de dévouement, de sainte audace, qu'il +accomplit pendant cette période de terrible mémoire; mais l'histoire +suivante en donne une bien haute idée, en même temps qu'elle offre un +exemple des plus étonnants de la miséricorde divine. + +Un jour, un envoyé extraordinaire se présente dans le lieu de retraite +du saint missionnaire. «Une femme se meurt, s'écrie-t-il, une femme +bien pieuse, bien dévouée, mais qui ne peut se résigner à mourir sans +sacrements et qui exprime le plus vif désir de recevoir les secours +d'un prêtre pour obtenir le pardon de ses fautes ainsi qu'une mort +tranquille.» + +L'abbé, après avoir écouté l'envoyé avec sa bienveillance ordinaire, +s'empressa de promettre les consolations de son ministère, dont on +réclamait l'assistance; mais à peine le premier courrier avait-il +disparu, qu'un autre entre et s'écrie: «Monsieur l'abbé, on vient de +vous mander auprès d'une malade? Gardez-vous bien d'aller chez elle! +Depuis longtemps les satellites de Javogues, qui vous épient, ont +appris la maladie de cette femme, et ils ont décidé entre eux de +saisir le premier prêtre qui se présentera. Réfléchissez: si vous +êtes pris, au même instant vous serez conduit à Feurs et dans les +vingt-quatre heures exécuté.» + +Il y avait en effet de quoi réfléchir: mais quand le devoir parle +au coeur d'un ministre de Dieu lui-même, toute crainte est bientôt +dissipée, et la décision ne se fait pas attendre. «Quoi qu'il arrive, +se dit l'abbé Coquet, le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis; je +suis appelé, il faut partir...» + +Le soleil n'était pas encore couché; le charitable prêtre attendit +encore quelques instants, espérant, aidé du ciel et des ombres +naissantes de la nuit, parvenir plus sûrement à son but. Enfin le +voilà en marche; couvert d'habits de paysan, il s'avance dans la +campagne. Tout est silencieux autour de lui: les pâtres ont déjà +regagné leurs chaumières, et les craintes qu'on lui avait fait +concevoir sont bien près de s'évanouir dans son esprit rassuré. Il +s'approche de la demeure dont on lui a indiqué l'adresse; toutefois, +avant d'entrer, il jette un dernier regard autour de lui, et lance des +pierres dans les massifs d'arbres ou de verdure, afin de s'assurer +si personne n'est en embuscade pour le surprendre; mais, en fait +d'ennemis, il ne voit que quelques oiseaux effrayés qui sortent +précipitamment de leur retraite ainsi troublée. Il se tourne alors +du côté de la maison; la solitude de l'intérieur rivalise avec la +solitude du dehors. «C'en est fait, se dit-il en lui-même, tout danger +a disparu; on m'a trompé.» Et, ouvrant la porte cochère, il traverse +rapidement la cour. + +À peine a-t-il franchi le seuil, qu'un grand nombre d'hommes se +jettent sur lui; les baïonnettes l'enserrent dans un réseau de fer, +et de toutes ces poitrines où le coeur n'a plus de place s'échappent +mille cris menaçants: «Nous te tenons enfin, misérable! Assez +longtemps tu nous as échappé; cette fois tu n'échapperas plus.--Il +faut le fusiller à l'instant! crient les uns.--Non, disent les autres; +à demain la guillotine! Conduisons-le à Feurs: les traîtres et les +brigands apprendront par sa mort ce qu'ils doivent attendre des vrais +patriotes!» D'autres enfin ne s'en tiennent pas à ces brutalités +et les rendent encore plus amères par des imprécations, par des +blasphèmes. + +Durant cette terrible scène, l'abbé Coquet gardait un profond silence +et faisait intérieurement le sacrifice de sa vie. Cependant, à force +de vociférations, de trépignements, d'agitation furibonde, les +poitrines a la fin s'épuisèrent, les cris cessèrent. Le bon prêtre +saisit alors ce moment de calme pour adresser quelques paroles à cette +horde sauvage. «Mes amis, leur dit-il, je ne suis ni un traître ni +un monstre, comme vous vous l'imaginez; je n'ai jamais rien fait +d'hostile ni contre le gouvernement ni contre le pays. Tout mon rôle +se borne à porter secours aux infirmes, aux malades, à les consoler +dans leurs maux, à leur apprendre à bien mourir. Vous le voyez par +cette femme qui languit sur son lit de douleur dans une chambre +voisine. Je ne vous demande qu'une grâce, c'est de me laisser lui +porter les dernières consolations. Vous ferez ensuite de moi ce que +vous voudrez.» + +Un pareil discours était fait pour attendrir les coeurs les plus durs. +«Va! s'écrie après un moment de silence un de ces forcenés, va! nous +te tenons, tu ne nous échapperas plus.» + +L'abbé Coquet entre donc dans la chambre de la malade; il aperçoit en +même temps une fenêtre donnant sur le jardin; il pourrait s'échapper +par cette issue, mas il n'a garde d'en profiter. «Que je suis +malheureuse! s'écrie la malade en le voyant s'avancer vers elle, que +je suis malheureuse d'être la cause de votre captivité, peut-être +de votre mort! Mais j'avais trop besoin de vos secours au moment si +redoutable de la mort... Ne craignez rien du reste; la sainte Vierge, +que j'ai bien priée cette nuit passée et les nuits précédentes, m'a +fait comprendre qu'il ne vous serait fait aucun mal. Veuillez donc +entendre ma confession et m'administrer les derniers sacrements.» + +Depuis un instant le prêtre était dans l'exercice de cet auguste +ministère, quand les révolutionnaires, se ravisant, prennent la +résolution d'entrer dans la chambre de la malade; ils voulaient +empêcher le prêtre, leur captif, de s'échapper par la fenêtre dont +nous venons de parler. Mais aussitôt entrés, émus par tout ce qu'il +y a de touchant dans l'administration des derniers sacrements, ces +hommes naguère si farouches tombent subitement à genoux et semblent +plongés comme dans une extase. D'autres arrivent, ils sont terrassés +de même. Le prêtre, tout entier à ses fonctions sacrées, aux +exhortations qu'il adressait à la malade, ne s'était pas même aperçu +de cette scène étrange. + +Les cérémonies terminées, l'abbé Coquet quitte le chevet de la +mourante pour s'occuper de son propre sort. «Allons, mes amis, dit le +généreux martyr en s'adressant à ses bourreaux, je suis à vous. J'ai +fait mon devoir, disposez de moi, je ne crains rien; mon corps peut +périr, mon âme est dans les mains de Dieu.» Mais, ô surprise! ô +merveilleux effet de là grâce divine! lorsque la victime croit marcher +au supplice, elle devient au contraire l'objet du plus beau triomphe +que puisse ambitionner le coeur d'un prêtre. Les bourreaux se taisent, +les menaces sont bien loin déjà des lèvres qui les ont proférées; +la haine a fait place à l'amour, l'impiété à la foi, le crime au +repentir. Tous ces tigres altérés de sang qui s'élançaient naguère sur +le ministre de Jésus-Christ comme sur une proie, sont là à ses pieds, +renversés, comme Paul sur le chemin de Damas, par une puissance +invisible, et confessant à haute voix le Dieu qu'ils osaient +persécuter dans la personne de son représentant sur la terre. Le +croirait-on? le chef de cette horde sanguinaire, l'organisateur de ce +guet-apens était le fils même de la pieuse femme qui achevait en ce +moment sa paisible et sainte agonie. Le misérable, loin d'adoucir, de +consoler les derniers moments de sa mère, n'avait pas craint d'offrir +en spectacle, à ses yeux qui allaient se fermer, les préparatifs d'un +meurtre et du meurtre de son confesseur!... + +Mais la grâce divine venait de toucher son coeur comme celui de ses +complices. Les armes lui tombent des mains; à son tour il implore le +pardon du prêtre qui avait vainement sollicité sa clémence. Qu'on juge +de l'émotion de ce dernier. Il bénit Dieu en versant des larmes et +reçoit avec une joie inexprimable ces brebis perdues qui reviennent au +bercail. Puis, après avoir entendu les aveux des coupables, il fait +descendre sur eux le pardon en prononçant les paroles sacramentelles, +et tous ensemble redisent les bontés infinies du Dieu des chrétiens +pour lequel il n'est aucun crime sans miséricorde, si le pécheur est +pénétré d'un vrai repentir. + +Tous se séparent alors en se disant adieu comme des frères, et le +missionnaire regagne sa retraite, le coeur débordant de consolation et +de reconnaissance. + + + + * * * * * + + + +23.--LE ZÈLE RÉCOMPENSÉ. + +Une personne très pieuse avait un frère, étudiant en médecine, qui +s'était laissé entraîner par le torrent des mauvais exemples et avait +renoncé aux pratiques de la religion. + +Leur mère souffrait d'une maladie de langueur, qui la conduisait peu +à peu au tombeau. Mais ce qui la désolait, c'est qu'elle se sentait +impuissante à arrêter le débordement d'impiété de son fils. + +La fille, qui comprenait l'étendue de la douleur de la pauvre mère, et +voyait son malheureux frère courir ainsi à la damnation, s'approcha la +veille de Noël du lit de la malade: «Maman, dit-elle, si je pouvais +aller à minuit à la messe à Notre-Dame-des-Victoires, quelque chose +me dit que l'Enfant de la crèche m'accorderait la conversion de mon +frère.--Ma pauvre enfant! qui t'accompagnerait? Je n'irai jamais plus +avec toi à la messe de minuit.--Eh bien! mon frère.--Ton frère! y +songes-tu? lui qui éprouve une si grande horreur pour l'église, qu'aux +enterrements il ne veut pas entrer et attend a la porte, espères-tu +qu'il te conduirait?--J'essaierai de le décider.--Je ne demande pas +mieux; mais je crains que ton éloquence comme tes caresses ne soient +inutiles. + +L'étudiant en médecine reçut de très haut la proposition, qu'il appela +saugrenue. Tant de colère cependant dénote ordinairement un reste de +foi, prisonnière de l'impitoyable libre-pensée. + +Sa soeur insista, et, vaincu par cette persistance, vers minuit, +heure à laquelle un homme du monde n'aime pas à dire qu'il préfère +se coucher, l'étudiant la protégeait sur le chemin de la messe et +s'installait auprès d'elle pour la protéger au retour. + +La cérémonie fort belle de Notre-Dame-des-Victoires paraissait +l'intéresser; il regardait avec une sorte d'avidité ce spectacle +oublié et ne s'ennuyait pas. + +Au moment de la communion, il fut fort étonné; tous défilaient pour se +rendre a la sainte Table. On arriva à son rang, les voisins sortirent, +sa soeur aussi. Il se vit seul. Le vide lui causa une impression +étrange... + +Cependant sa soeur recevait l'Enfant-Jésus en la crèche de son coeur +et le réchauffait de l'ardeur de sa prière pour le jeune incrédule. +De son côté, le libre-penseur, prêt à résister fièrement aux +sollicitations de tous les chrétiens assemblés dans l'église, +succombait sous le poids de l'isolement où l'avaient laissé ses +quelques voisins; disons le mot: il eut peur. + +Un souvenir d'enfance domina son esprit, il tomba à deux genoux, et +une explosion de sanglots sortit de sa poitrine... + +La jeune fille cependant revenait dévotement; elle voit cette +abondance de larmes, et son frère qui se penche à son oreille pour lui +dire: Ma soeur, sauve-moi! Un prêtre! je suis écrasé sous le poids de +mon indignité! Un prêtre! un prêtre! + +Ce fut sa soeur qui eut à modérer l'impatience de ce néophyte. À +l'issue de la cérémonie, le prêtre fut trouvé, et bientôt le jeune +homme embrassait sa mère, en lui disant: Je vous rends votre fils. + +On ne reposa point en cette belle nuit, pas plus qu'à la crèche de +Bethléem, et à six heures du matin tous deux étaient revenus à la même +place en l'église de Notre-Dame-des-Victoires. + +Au moment de la communion, tous quittèrent leur rang pour aller à la +sainte Table; l'étudiant les suivait. Une jeune fille restait seule +prosternée à deux genoux, et le pavé qui avait reçu la nuit les larmes +de repentir, recevait encore des larmes; mais c'étaient des larmes de +joie. + + + + * * * * * + + + +24.--SAGESSE ET FOLIE. + +Vers l'année 18l0, vivait à Clermont en Auvergne un ouvrier serrurier, +travailleur habile et courageux, mais qui malheureusement se livrait +de temps en temps à quelques excès. À la suite d'un écart de régime, +qui l'avait rendu momentanément malade, il passa une nuit fort agitée: +il eut un songe, dans lequel sa soeur qui était morte en religion lui +apparut, lui reprocha son inconduite, et le conjura de revenir aux +sentiments dont leurs parents leur avaient toujours donné l'exemple. + +Cette apparition lui fit une telle impression qu'il se leva, se rendit +a l'église la plus proche, et, comme elle était encore fermée, il se +mit à genoux sur les marches et attendit l'ouverture des portes; il +entra alors, entendit la messe, s'adressa à M. le curé et revint de +nouveau après son repas. Pendant les deux jours suivants il fit la +même chose: le changement qui s'était opéré en lui parut si étrange +que le maître de l'auberge où il logeait pensa qu'il avait affaire à +un fou, et pria le médecin de venir examiner son locataire. + +Aux interrogations du médecin, l'ouvrier répondit: «Monsieur le +docteur, je vous remercie de votre intérêt; mais je me porte bien; +j'ai été fou, il est vrai, je l'ai même été longtemps, mais je suis +guéri; je le sens, Dieu merci; je me trouve en possession de mon bon +sens, et puis j'ai un docteur que je vois tous les jours, et que je +vais encore aller trouver; je vous demande la permission de ne pas +en changer.» Il revint à son auberge après une dernière visite à +l'église, paya sa note, fit son paquet et se mit en route pour Paris, +où, marcheur intrépide, il arriva en cinq jours; là il se remit +courageusement au travail; debout avant le jour, il n'allait à +l'atelier qu'après avoir entendu la messe, et pendant une année +entière il ne porta pas à ses lèvres une seule goutte de vin. + +Une autre épreuve l'attendait. Il s'était fait une loi de ne pas +travailler le dimanche, les railleries ne purent triompher de sa +résistance. Patrons et ouvriers conspiraient contre lui; on lui +remettait un travail soi-disant pressé le samedi soir, il offrait de +travailler la nuit, mais son offre était repoussée; il fallait passer +à la caisse et régler son compte, cela lui arriva dans douze ateliers. + +Ce fut alors qu'il rencontra une personne dont les sentiments pieux +étaient conformes aux siens; il l'épousa, et se mit à travailler pour +son compte. Dieu bénit son travail et il parvint à se procurer une +petite fortune. + +Étant allé dans une ville d'eaux thermales pour la santé de sa femme, +le généreux chrétien s'y fixa et pendant huit ans prit part à +toutes les oeuvres charitables. Entré dans la conférence de +Saint-Vincent-de-Paul, il s'adonna de tout son coeur au soulagement +physique et moral des familles qui lui étaient confiées, il ne +remettait jamais d'un jour la visite à leur rendre et se montrait +généreux à leur égard. Il s'enquérait, à la fin de chaque séance, de +l'absence de ceux de ses confrères qui ne s'étaient pas présentés, et +se chargeait avec bonheur de leur porter leurs bons pour éviter tout +retard dans la délivrance des secours. + +Les souffrances ne lui furent pas épargnées; opéré plusieurs fois +de la cataracte sans succès, il était presque aveugle, mais cette +infirmité ne l'empêchait pas de faire des courses nombreuses pour le +service des pauvres, ou de se trouver devant la porte de l'église +avant qu'elle ne s'ouvrit; c'était une habitude qu'il ne perdit +jamais; il servait à genoux six ou sept messes tous les jours. Il +s'éteignit, il y a quelques années, dans une maison de charité de +Marseille au moment où il se préparait à un acte de piété désiré +depuis longtemps: un pèlerinage à Jérusalem. On a retrouvé dans des +lettres écrites par lui des preuves que l'_Imitation_ était sa +lecture favorite. + +Ce fervent chrétien mérite d'être cité comme un modèle de parfaite +conversion. + + + + * * * * * + + + +25.--LE TERRIBLE ARTICLE. + +Lors de mon dernier séjour en Normandie, raconte un médecin bien +connu, le maire d'une commune voisine de Caen, s'affichant depuis +longtemps comme libre-penseur, devint malade de la poitrine. Sa femme +et sa fille, personnes pieuses, voyant que son état était menaçant, +usèrent de toutes leurs industries pour obtenir qu'il laissât venir le +prêtre. À la fin, il leur dit: «Eh bien! soit, faites-le venir, votre +curé; mais avertissez-le que je lui dirai son fait.» + +Les deux pauvres femmes allèrent trouver le curé de la paroisse, à qui +elles rapportèrent cette réponse. Il parut très peu s'en effrayer, car +il les pria d'annoncer sa visite pour le lendemain. + +Le lendemain donc il se rendit chez le malade, et fut immédiatement +introduit dans sa chambre. Il le trouva tenant à la main un journal. + +«Monsieur le curé, lui dit celui-ci à brûle-pourpoint, vous me +surprenez relisant la loi Ferry. J'en étais précisément à l'article 7. +Que pensez-vous de cet article? + +--Je pense, répliqua le curé, après un moment de réflexion, que vous +en êtes également à un article qui devrait vous préoccuper bien +davantage. + +--Et cet autre article, quel est-il? + +--Je n'ose vous le dire. + +--Parlez, monsieur le curé, parlez; vous savez que je n'aime pas les +mystères. Et il appuya sur ce mot d'un ton très significatif. + +--Puisque vous l'exigez, reprit le prêtre, je parlerai, quoi qu'il +m'en coûte. Sachez donc que l'article auquel j'ai fait allusion, +c'est... l'article de la mort.» Et il se retira. + +Le libre-penseur savait bien qu'il était gravement atteint, mais il ne +se croyait pas si près du moment fatal. La déclaration du prêtre le +jeta dans la stupeur, et, grâce sans doute aux prières de son épouse +et de sa fille, la stupeur produisit l'effroi, avec le désir de la +conversion. + +Quelques jours après, il faisait appeler le même prêtre et se +réconciliait sincèrement avec Dieu. + + + + * * * * * + + + +26.--LE TROTTOIR. + +Vous ne sauriez concevoir le nombre et la variété des petits +contentements que l'on éprouve dans la pratique de l'abnégation et de +l'obligeance sur le trottoir, dans les grandes villes et surtout à +Paris. Suivons celui-ci, qui est des plus étroits. + +Un insolent vous voit venir, et il indique par son attitude une +certaine résolution à l'impolitesse. Vous descendez froidement, et: +Passe sans obstacle, homme fort, je triomphe de toi et de moi! + +Un peu plus loin, une pauvre femme, mal vêtue et bien modeste, vous +voit venir aussi; déjà elle cherche la place de son pied sur le pavé +glissant. Vite vous la devancez... Un hommage à la pauvreté, que tout +le monde opprime ou dédaigne, est chose bien louable. + +Plus loin encore, le passage est scabreux: sur la chaussée, de +la boue, des paveurs, un tombereau d'ordures suivi de plusieurs +charrettes. Pour vous le péril et la souillure de la rue, pour les +autres le trottoir. On a compris, et on vous salue avec un air +d'admiration et de sympathique reconnaissance. + +Ah! nous oublions trop la fécondité merveilleuse des principes +chrétiens. Le moindre devoir rempli a des approximatifs imprévus qui +naissent sous nos pas pour nous produire un surcroît de mérite et un +salaire de délicieux plaisirs! Vous ne vouliez être que patient avec +courage, vous devenez tout de suite bienveillant sans effort; puis +votre bienveillance va se transformer en une sorte de vertu gracieuse +qui déterminera l'apparition d'une foule de charmants petits +faits.--Le trottoir était hier une arène où votre orgueil subissait un +pugilat onéreux; aujourd'hui, c'est la plate-bande d'un jardin où les +fleurs s'épanouissent. + +Mon point de vue une fois accepté, je défie que l'on trouve une +situation et un lieu plus commodes pour acquérir le goût du devoir +et s'y fortifier petit à petit. Tout en allant à vos affaires, vous +accomplissez, une multitude d'actes vertueux qui laissent derrière +vous une précieuse semence. Avec le droit, vous semiez des cailloux; +avec le devoir, vous semez de bons exemples. De plus, votre patience +se fortifie, et vous faites la conquête de l'humilité, la plus belle +des vertus. + +Il y a quelques années, pour me rendre à mon bureau, je suivais chaque +matin la rue du Four. Très souvent j'y rencontrais un homme dont le +vêtement indiquait un ouvrier à son aise. + +Nous nous croisions. Je descendais toujours du trottoir. Lui recevait +l'hommage et continuait toujours de son pas vainqueur. + +Un matin, la rue était plus malpropre et plus obstruée que +d'ordinaire. Il y avait vraiment du mérite a céder la belle place. Je +voyais venir mon superbe ouvrier. Il crut que je ne m'exécuterais pas +de bonne grâce. Il souriait insolemment et se disposait à me faire +obéir. + +Je me sacrifiai à propos, sans hésitation, mais non pas sans dignité. + +Cela le surprit. Il se retourna et me suivit des yeux, jouissant de +mes difficultés avec un air de bravade. + +J'avais aussi tourné la tête; son orgueil imbécile se brisa contre +un regard fixe et froid que je maintins sur lui pendant quelques +secondes. Je sentis qu'il m'en garderait rancune. + +En effet, le lendemain, le surlendemain encore, il me parut courroucé. +Une résistance de ma part lui eût été bien agréable! Il l'attendit en +vain. + +Un des jours suivants, la pluie se mit à tomber tout à coup. La rue du +Four ressemblait à un de ces chemins vicinaux de la Brie pouilleuse, +où le paysan monté sur son âne ne se hasarderait pas l'hiver, par +crainte d'y perdre sa monture. + +Les piétons, bien ou mal vêtus, les marchandes de noix ou de +maquereaux se remisaient sous les grandes portes. Quoique muni d'un +parapluie, je fis de même, et je me mêlai à un groupe de pauvres gens +qui attendaient la fin de la giboulée en geignant. + +Mon homme était là! Nous nous regardâmes du coin de l'oeil. Il +paraissait de méchante humeur, et la pluie le contrariait évidemment +plus qu'aucun de ses voisins. + +Je prononçai à son intention quelque phrase banale sur le temps. + +Il répondit, comme se parlant à soi-même: + +--Oui, un joli temps, quand on est pressé! Je suis attendu dans une +maison, à cent pas d'ici, chez des bourgeois. Je voudrais y arriver +propre, et il faut que je reste là. Je vais peut-être manquer une +bonne affaire. + +Je devinai que mon parapluie lui faisait envie, et me plaçant +brusquement bien en face de lui: + +--Monsieur, lui dis-je en affectant une politesse souriante, si +vous êtes attendu dans le voisinage, prenez mon parapluie. Vous le +renverrez par une domestique ou un concierge; il vous suffira de +remarquer le numéro de la maison en sortant d'ici. + +--Mais, monsieur, si j'allais garder votre parapluie? Vous ne me +connaissez pas. + +--Si, si, je vous connais. + +L'ouvrier crut à une allusion sur ses arrogances passées envers moi. +Il devint rouge. Je continuai du ton le plus aimable: + +--Je vous connais aussi bien que vous vous connaissez vous-même, et je +suis sûr que vous me renverrez tout de suite mon parapluie. Le voilà, +partez vite. + +Il se laissa faire. Au bout de dix minutes, mon parapluie me revenait +avec une bonne femme qui fit très verbeusement la commission de +reconnaissance. + +Je devais m'attendre à un changement radical dans les procédés de mon +homme. Il guettait une première rencontre. Pour moi je tenais peu à +une liaison au moins inutile. À la première rencontre, je passai vite. +Il ne put que m'envoyer un beau salut, que je lui retournai par un +geste très civil: un salut d'égal à égal. + +À partir de cette minime obligeance dont j'avais honoré son caractère, +je remarquai que non seulement mon fier ouvrier descendait du trottoir +à la hâte pour me faire place, mais encore qu'il avait renoncé à ses +anciennes prétentions; car je m'amusais à l'étudier, et je le vis plus +d'une fois, à distance, céder le pas avec un empressement semblable au +mien. Il se christianisait sans le savoir! + +Les lois de Dieu sont grandes! Le moindre acte imprégné du sentiment +chrétien a quelquefois des conséquences d'une étendue extraordinaire. +Nous n'en sommes pas toujours témoins. + +Un dimanche, par un beau jour de mai, je me promenais de long en +large sur la place Saint-Sulpice, en attendant la messe basse de neuf +heures. + +Si peu que je fisse attention aux personnes qui passaient près de moi, +il m'était impossible de ne pas voir le profond salut que venait de +m'adresser un promeneur. + +Ai-je besoin de dire que c'était encore mon ouvrier? Sa confortable +toilette l'avait transformé! + +Précisément parce qu'il me parut disposé à la discrétion, sinon au +respect, je l'abordai. + +Il avait le sourire fin. Il parlait peu. Ses paroles n'étaient point +oiseuses. J'usai les banalités de la conversation sans qu'il y +répondit rien que des monosyllabes. Et puis je me tus. + +Le brave homme me déclara alors que mon opiniâtreté à descendre +du trottoir, pour lui céder la place, l'avait fort surpris, fort +intrigué, et qu'en dernier lieu, alors qu'il me supposait irrité +enfin par sa bravade tout directe, mon extrême obligeance au sujet du +parapluie avait bouleversé son humble raison. Il me supposait un but, +un motif. Il cherchait, il ne comprenait pas. + +--Comment vous appelle-t-on? lui dis-je. + +--Jean. + +--C'est un nom favorable. Monsieur Jean, autrefois le trottoir de la +rue du Four était pour vous l'instrument d'un orgueilleux despotisme. +Chacun se sentait contraint de descendre à votre approche. Depuis que +je vous ai prêté mon parapluie... + +--Ma foi, monsieur, depuis l'histoire du parapluie, j'agis tout +autrement. J'ai eu l'idée de faire comme vous! D'abord je suis +descendu pour les femmes et pour les vieillards, petit à petit je suis +arrivé à descendre pour tout le monde; et, vous ne le croiriez pas! +aujourd'hui, si quelqu'un me prévient, cela me fait de la peine; il me +semble que l'on a mauvaise opinion de moi, et que l'on me prend pour +un homme d'un très vilain caractère. + +--Eh bien, votre orgueil a fait place à l'esprit de douceur; vous vous +êtes amélioré; vous êtes entré dans la bonne voie; peut-être irez-vous +loin dans cette voie où l'on ne recueille que des plaisirs, tout en +épurant et en grandissant son caractère. Mon but est atteint. + +--Mais qu'est-ce que vous y gagnez? Qu'est-ce que cela vous fait? + +Je lui montrai l'église. Il me répondit par une grimace. Un banc était +là. J'allai m'y asseoir. Sur un imperceptible signe amical, le +brave Jean vint prendre place près de moi, non sans rire sous cape, +convaincu qu'il était que j'allais le prêcher. + +Le prêcher! je n'aurais eu garde. Il y a temps pour tout. À chacun sa +fonction, d'ailleurs. Mon néophyte était un homme de quarante ans, un +brave ouvrier; son instinct le portait au bien assez directement; avec +lui il suffisait d'agir très simplement. + +--Monsieur Jean, je vous montrais du doigt l'église, où je vais aller +entendre la messe tout à l'heure. Vous, vous n'allez pas à la messe, +je le sais. Je l'ai compris à votre grimace. Mais vous irez un jour +comme moi. + +--Cela ne m'étonnerait pas trop. Vous avez déjà fait un miracle à mon +profit. + +--Je n'ai pas toujours été pieux; je le suis devenu à l'aide de la +réflexion. Il plut à Dieu de décider mon retour par ce chemin. Mon +seul mérite est d'avoir obéi à son impulsion: nous ne saurions jamais, +en face de lui, prétendre à un autre mérite que celui de l'obéissance. + +--Mais pour obéir ainsi, il faut croire en Dieu; et il ne dépend pas +de nous de croire! + +--Mon cher Jean, vous vous trompez. Sans vous rien dire de la grâce, +ce qui ressemblerait à une prédication, je vous affirme qu'il dépend +de nous de croire. + +---Alors je n'y comprends plus rien. + +--Compreniez-vous mon empressement à descendre du trottoir lorsque +vous approchiez, et l'offre de mon parapluie? + +--Enfin, monsieur, est-ce que vous voulez me rendre dévot? + +--Ne riez pas. Vous êtes bien devenu patient, même obligeant, sur ce +trottoir où vous vous pavaniez en roi il y a six semaines. + +--Oui, c'est bien drôle! S'il y a un secret, dites-le-moi. Par +exemple, je ne m'engage pas à rien faire de contraire à mes opinions. + +--Ah! vous avez des opinions! Dites-moi, vous avez aussi de la +loyauté? + +--Pour ça, je m'en vante. + +--Cela suffit. Tant qu'une seule vertu catholique demeure dans +l'homme, elle peut devenir, elle devient tôt ou tard une fondation sur +laquelle la Providence divine rebâtit tout l'édifice ruiné. Ah! vous +êtes loyal! Eh bien, Dieu vous connaît, il vous suit au travers du +monde, et il vous aidera. + +--Mon cher monsieur, vous tapez à bras raccourci sur tout ce qu'il y a +dans ma tête. Pour un rien, je me mettrais en colère. Mais je ne veux +pas être ingrat envers vous. Faites votre affaire; cette fois-ci je +vous écoute très sérieusement. + +--Bien. Une remontrance vous ennuierait; vous hausseriez les épaules. +De longues explications religieuses et morales auraient à peu près le +même résultat. Vous bâilleriez dans le creux de votre main. + +--C'est vrai. + +--Cependant, si l'on vous disait: La foi vous viendra, à la condition +d'un acte simple et loyal accompli en moins de dix minutes, et qui +n'aura pas d'autre témoin que Dieu, vous accepteriez la foi? + +--Je l'accepterais... + +Je me levai; l'ouvrier se leva. Nous marchâmes à petits pas en +regardant l'église. + +--Monsieur Jean, savez-vous encore votre _Pater_? + +--Oh!... + +--Et pourriez-vous le réciter couramment? + +--Oui, quoique cela ne me soit pas arrivé trois fois depuis ma +première communion. + +--Voici l'église devant nous. Entrez froidement. Si un murmure s'élève +dans votre esprit, faites-le taire; dites-vous: J'ai promis d'être +loyal, je dois être loyal. + +--Je le serai. + +--Vous irez au bénitier, que les fidèles assiègent quelquefois. Vous +prendrez de l'eau bénite. Vous ferez le signe de la croix lentement et +la tête haute, en homme de coeur qui a contracté une obligation et +qui la remplit. Puis vous vous isolerez au milieu de la foule. Alors +recueillez-vous l'espace d'une minute; rappelez-vous la promesse +qui vous engage et que vous êtes tenu à dégager strictement. Faites +ensuite de nouveau le signe de la croix, et debout, une main dans +l'autre main, récitez le _Pater_ à voix basse, doucement, très +doucement. Vous ferez ensuite encore un signe de croix, et vous +sortirez de l'église. + +--Après cela? + +--Rien. + +--Je comprends. + +--Pourquoi hésitez-vous? + +--C'est plus difficile que cela ne le paraît. + +--Moins difficile que de céder la place sur le trottoir. + +--Et si je faisais ainsi que vous me l'avez dit, vous pensez..? + +--Je pense que cet acte bien simple sera un jour votre plus grand et +votre plus beau souvenir. Mais si vous ne vous sentez pas maintenant +l'énergie et la loyauté nécessaires ... + +--Ah! on ne doit pas remettre ces choses-là au lendemain. + +--Adieu; je vous prédis que vous serez bientôt un solide et fier +catholique. + +Je lui serrai la main, et je m'éloignai rapidement, sans détourner la +tête, demandant à Dieu de faire le reste. + +Pendant un mois, loin de chercher Jean, je l'évitais. Mais Paris +est bien moins grande ville qu'on ne le pense. Jean m'avait guetté, +m'avait suivi, et il était parvenu à connaître mon nom et mon adresse, +plus avancé en cela que moi, qui ne savais de lui que son prénom de +Jean. + +Un matin je reçois une lettre de faire-part. Il s'agissait d'un +mariage pour le lendemain, entre M. Marteau et Mlle Gilquin, qui +m'invitaient à assister à la bénédiction nuptiale. Des noms inconnus; +cela arrive de temps en temps. On cherche. Est-ce mon boulanger, mon +fruitier, mon épicier? Ici se rencontrait un obstacle bizarre: M. +Marteau exerçait la profession de fabricant de formes pour chaussures. + +Je stimulai mes souvenirs: aucune lumière. À la fin, je remarquai que +le fabricant de formes de chaussures avait, entre autres prénoms, +celui de _Jean_. Mais une observation de l'autre Jean m'était +demeurée dans la mémoire: «J'ai de petits enfants,» m'avait-il dit... +Le Jean du trottoir était donc marié; ce ne pouvait être mon néophyte. +Et cependant quelque chose me disait que ce devait être lui... + +Mon incertitude cessa bientôt. + +Je venais de dîner: j'allais sortir. Un timide coup de sonnette +m'annonce un visiteur. On ouvre. J'écoute le nom: «M. Jean Marteau.» + +C'était le mien! c'était mon ouvrier de la rue du Four et de la place +Saint-Sulpice! + +--Entrez, monsieur Jean, asseyez-vous. Eh bien! vous allez donc vous +marier? + +--Mon Dieu, oui, monsieur, demain. + +--Mais il me semblait que vous étiez déjà marié? + +--Pas précisément. Si vous me le permettez, je vous expliquerai la +chose. Je vous ai adressé une lettre de faire-part avec l'espoir que +vous viendrez à l'église, parce que c'est vous qui avez fait mon +mariage; aussi est-ce surtout à cause de vous que j'ai fait imprimer +des lettres de faire-part. + +--Moi, j'ai fait votre mariage? + +--Certainement. Ah! c'est un peu long a expliquer. + +--Mettez-y le temps, et ne trouvez pas mauvais que je rie d'abord, à +cette idée que j'ai fait votre mariage sans savoir ni votre nom, ni +votre profession, ni votre adresse. + +--Le bon Dieu sait le nom et l'adresse de tout le monde. Il a eu sa +belle part dans l'affaire. + +L'honnête garçon était ému. Il n'avait pas dit: Dieu, mais le _bon +Dieu_. Je ne sentis jamais si bien la différence. Dieu, ce n'est +très souvent que le terme plus ou moins banal des panthéistes et des +philosophes, qui en font, au plus beau, le synonyme de l'Être suprême +des républicains de 93. Le _bon Dieu_, c'est le terme de prédilection +des catholiques, qui ne craignent pas d'afficher une foi naïve de +bonne femme ou de petit enfant: dès qu'un homme, en parlant de Dieu, +dit le _bon Dieu_, je vois le fond de son coeur et je puis lui tendre +la main. + +Je tendis la main à Jean. Je compris, avec une joie intime, que la +providence de Dieu avait fait mûrir le grain que j'avais semé. Me +voilà donc silencieux près de mon cher visiteur, dont le visage +s'épanouit dès les premiers mots de l'histoire qu'il va raconter. + +--Monsieur, avant notre rencontre de la rue du Four et de la place +Saint-Sulpice, j'avais des défauts insupportables. J'ai le droit de +les avouer, puisque je ne les ai plus. Je me grisais quelquefois, et +je battais ma bonne femme de loin en loin. Vous m'avez enseigné la +patience; cela fut pour moi la meilleure des préparations. Ensuite, +vous m'avez poussé dans l'église au moment propice. Il en est survenu +comme un miracle. Mais votre _Pater_ m'a fait passer, je vous +l'assure, une rude journée! Pour tenir loyalement ma parole, il m'a +fallu plus de force et de courage qu'il ne m'en faudrait dans une +lutte contre dix hommes. Vous avez oublié, peut-être? + +--Je n'ai pas oublié, et je vois que le _Pater_ a été bien dit. + +--Ah! Seigneur! Il faut que je l'aie dit comme on ne le dit jamais, +car en sortant de l'église, voyez-vous, je ne savais que devenir. Je +me sentais moitié heureux, moitié exaspéré en dedans de moi. Tout à +coup je me trouve, à ma grande surprise, en face de la maison que +j'habite. Je croyais chercher un estaminet pour m'y étourdir, et je +revenais chez moi. Je monte, j'entre; je prends une chaise: je ne dis +rien. Ma femme me regarde, et elle s'écrie: «Mon Dieu! Jean, est-ce +que tu es malade?» Le moyen, après cela, de croire que le _Pater_ +était une petite chose insignifiante! Il m'avait si bien bouleversé, +que l'on me croyait malade. Je rassure ma femme; je lui dis de +s'asseoir près de moi, et je lui raconte ce qui venait de m'arriver. +Vous pensez bien que je lui avais parlé de vous souvent, et qu'elle +vous connaissait on ne peut mieux sans vous avoir jamais vu. Elle +m'écoutait, sans souffler mot, en ouvrant de grands yeux. Quand j'ai +fini, savez-vous ce que fait ma femme? Elle se prend à pleurer, mais à +pleurer de tout son coeur! Et moi, Jean, un homme, je fais comme elle. +Cela ne m'était peut-être pas arrivé depuis vingt-cinq ans. Enfin, +nous nous apaisons, et je me trouve soulagé: petite pluie abat grand +veut. Je voyais ma femme bien heureuse; j'étais aussi bien gai, bien +heureux. Nous allons faire une promenade hors barrière avec les +enfants. Vous vous souvenez que c'était un dimanche? + +--Je m'en souviens. + +--Nous causions de vous, de votre parapluie, du trottoir, de l'église, +des signes de croix que j'avais faits et que pour un rien j'aurais +recommencés toutes les dix minutes. Oui, monsieur! j'en éprouvais un +tel besoin, qu'en apercevant le calvaire de Vaugirard, le coeur m'a +battu, et j'ai doublé le pas comme malgré moi pour saluer le calvaire +et faire le signe de la croix. + +--Vous le lui deviez bien. + +--C'est vrai. Aussi, est-ce justement ce que j'ai dit à ma femme. Nous +étions, vers cette époque, à la fin de mai, car il me semble tantôt +que cela date d'hier, tantôt que cela date de dix ans. Le soir, au +retour de la promenade, une église se rencontre devant nous. On disait +la prière du mois de Marie. Nous entrons, avec les petits. Et je vous +recommence mon _Pater_, notre _Pater_. Ah! monsieur, que je l'ai bien +dit cette fois, et que cela m'a fait de plaisir! Mes enfants, me +voyant prier, priaient aussi d'une petite façon grave. Moi, Jean, un +ouvrier, debout au milieu de ces enfants et de leur mère qui priaient +dans l'église; ...pour la première fois de ma vie, je me suis senti +l'importance d'un père de famille et d'un citoyen.--Je ne vous +fatigue pas? + +--Ho!... + +--Enfin, nous sommes rentrés chez nous et j'ai promis que je ne me +griserais plus, et que je ne battrais plus jamais ma femme. Mais il +y avait autre chose encore, dont ma bonne Françoise n'osait pas +me parler; nous étions mariés à la ville, mais pas à l'église. +Maintenant, mon cher monsieur, vous en savez autant que moi. + +J'étais ravi; j'avais les larmes aux yeux. Jean riait de plaisir, +un peu d'orgueil, et de l'air d'un homme qui est sûr de se rendre +infiniment agréable. Il n'avait pas fini. + +--Vous voyez donc bien, monsieur, que c'est vous qui avez fait mon +mariage, et que je devais vous inviter à venir à l'église demain. + +--Ah! mon brave Jean, j'irai; j'irai avec plus de satisfaction et plus +d'empressement dix fois, mille fois, que si vous étiez un millionnaire +ou un prince. + +--J'en étais bien sûr. Mais je dois vous dire encore un petit mot. +Nous marier à l'église, c'était la moindre chose; nous avons fait +mieux que cela. Moi, je n'aime pas les demi-mesures. Devinez-vous, +ah?... + +--Oui, ah! + +--Chut! Il ne faut pas toucher à ces affaires-là en riant; vous le +savez mieux que personne. Ma femme et moi, nous avons communié ce +matin, et bien communié tous deux, je vous le certifie. Ainsi, vous +aviez raison, monsieur; en me quittant sur la place Saint-Sulpice, +il y a cinq semaines, vous prophétisiez. Oh! j'entends encore votre +dernière parole: «Jean, je vous prédis que vous serez un jour un +solide et fier chrétien!» Je le suis! mes enfants le seront comme leur +père! + +Nous causons encore un moment, aussi attendris l'un que l'autre, puis +il me dit: + +--Eh bien, monsieur, à demain donc. + +Le lendemain, j'assistai à la messe du mariage. Il y avait peu de +monde: une dizaine de personnes et cinq ou six enfants. Je faisais, +avec tout le soin possible, honneur aux mariés par l'aristocratie +de ma mise. Pour la première fois et la seule fois de ma vie, je +regrettai de n'avoir pas un ruban rouge et une croix à ma boutonnière! + +Après la messe, j'allai faire ma visite aux nouveaux époux dans la +sacristie. On m'attendait évidemment. Je fus salué comme ne le fut +jamais un personnage d'importance: les enfants surtout me regardaient +d'un air de vénération très amusant. + +Mais voici Jean en habit noir, bien ganté, bien cravaté, chaussure +parfaite, une physionomie tellement digne, que j'hésitais à le +reconnaître. + +Je lui serrai la main en ami, et je voulus faire un petit discours +affectueux, un petit compliment d'homme du monde et de chrétien. + +Notre émotion dura bien deux à trois minutes, après quoi chacun rentra +en possession de sa liberté d'esprit. J'ai pu dire à ces braves +gens... + +Eh! qu'importe ce que j'ai dit et comment cela finit! Et si j'acceptai +d'être un convive de la noce! Et ce que Jean a fait depuis! Il est +converti, voilà tout! + +Jean prospère, sans hâte; Jean s'attache bien moins à acquérir une +fortune qu'à constituer une famille. Quand vous rencontrez sur le +trottoir un luron de haute mine, qui vous cède la place avec une +politesse inusitée, ce doit être lui. + +(_Venet_, Extraits.) + + + + * * * * * + + + +27.--UN FILS QUI TOMBE DANS LES BRAS DE SON PÈRE. + +Un jeune prêtre attaché à l'Hôtel-Dieu de Paris est appelé un soir +près d'un homme qui venait d'être apporté tout meurtri, tout sanglant, +à la suite d'une rixe de cabaret. En proie à une surexcitation +extrême, le malheureux épuise le peu de force qui lui reste en +malédictions et en blasphèmes. La vue du prêtre ne fait qu'augmenter +sa rage. Vainement le ministre du Dieu de paix s'efforce de ramener à +des sentiments meilleurs ce coeur ulcéré; son zèle demeure impuissant +et la prudence le force à mettre fin à des instances évidemment +inutiles. + +Le prêtre s'éloigne donc, le coeur brisé. Le lendemain matin, il +revient tout anxieux à l'hôpital. + +--La nuit a été terrible, lui dit la bonne Soeur qui a veillé au +chevet du misérable. Il n'a eu ni un moment de repos, ni un moment de +silence; toujours des douleurs atroces, toujours des blasphèmes! Il +n'y a pas plus d'une demi-heure qu'il est calme. Sa fureur s'est +apaisée pendant qu'à la prière nous récitions les litanies du Saint +Nom de Jésus. + +--Avant ma messe, je vais le voir un instant; ma Soeur, prions pour +lui. + +Puis, sur la pointe du pied, l'abbé alla s'agenouiller près du lit où +l'étranger était couché... Il ne s'agitait plus, et ses yeux étaient +fermés. «Mon Dieu! dit tout bas le charitable prêtre, prolongez ce +calme pour que je puisse, avec votre grâce, faire descendre dans cette +âme quelques pensées de repentir et de confiance.» + +Après avoir dit ces mots avec une grande ferveur, l'aumônier s'était +relevé et allait se rendre à la sacristie. Il avait déjà fait quelques +pas dans cette direction lorsqu'il revint tout à coup vers le lit... +Puis, ayant pris dans son bréviaire une image, il l'attacha aux +rideaux, de manière à ce que le blessé pût la voir lorsqu'il se +réveillerait. Cette image représentait saint Stanislas Kostka en +oraison devant une statue de la sainte Vierge. + +Monté a l'autel, l'aumônier avait peine à se défaire de la pensée +du malade. Dans cette multitude d'êtres souffrants, combien n'y en +avait-il pas de plus intéressants que lui? Cependant c'était celui-là +qui le préoccupait le plus; et, durant le saint sacrifice, il pria +pour lui plus que pour les autres. + +La messe terminée, le prêtre, dans un grand recueillement, faisait son +action de grâces, quand une Soeur, celle à qui il avait parlé le matin +même en entrant dans la salle, vint lui dire d'un air radieux: + +--Monsieur l'abbé, il vous demande... + +--Qui? + +--L'homme du numéro 48... le furieux d'hier soir. + +--Les fureurs lui sont-elles revenues? + +--Oh! non; il est maintenant doux comme un agneau. Il vous demande... + +--Que Dieu soit béni!... hâtons-nous. + +Les voici tous les deux auprès du malade... Il ne s'agite plus, il ne +se tord plus sur son lit... Son visage n'est plus enflammé, ses yeux +ne lancent plus d'éclairs, sa bouche ne blasphème plus. À demi assis +sur sa couche, il a les yeux fixés sur une image qu'il tient dans +une de ses larges mains; de l'autre, il essuie la sueur froide qui +ruisselle sur son visage... Sa préoccupation est telle qu'il n'entend +ni ne voit le prêtre et la Soeur arrivés près de lui... Enfin +l'inconnu, levant les yeux, eut comme un sourire de reconnaissance +sur ses lèvres, qui, la veille, ne proféraient que malédictions et +blasphèmes; et, d'une voix presque douce, il demanda: + +--Qui a attaché cette image au rideau de mon lit? + +--C'est moi, répondit l'abbé. + +--Est-ce que vous me connaissez? + +--Aucunement. + +--Pourquoi donc avez-vous mis près de moi l'image de saint Stanislas? + +--Parce que j'ai grande confiance en lui. + +--Ah!... vous n'avez pas eu d'autres raisons?... C'est que moi, +ajouta-t-il en passant sa main sur son front, c'est que moi aussi... +j'ai aimé ce nom... je l'aime encore... + +À ces mots, l'inconnu porta l'image à ses lèvres: des pleurs +jaillirent de ses yeux, sa bouche s'entr'ouvrit. «Mon Dieu! +proféra-t-il, mon Dieu!...» + +Et ses convulsions de la nuit le reprirent. Moins violentes que celles +de la veille, elles ne durèrent pas longtemps. Lorsqu'il fut redevenu +plus calme, il se mit à parler, mais comme à lui-même; quoique ses +yeux fussent grands ouverts, il avait l'air de ne voir personne. +«C'est étrange, disait-il, ce nom que je ne prononce plus... je le +trouve ici, sur cette image... et attaché à mon lit... Quand ce prêtre +a donné la communion... j'ai pu le regarder... j'ai fixé mes yeux sur +les siens...; ils ressemblent à ceux que j'ai tant fait pleurer!... +Hier, j'ai blasphémé contre lui... Lui et sa robe noire me faisaient +horreur!... Un tel changement s'est opéré en moi pendant sa messe, +que, si je le revoyais à présent, je le bénirais.» + +--Me voici! me voici! s'écrie l'abbé, me voici près de vous... Je ne +sais pas qui vous êtes, mais jamais, pour aucun malade apporté ici, je +n'ai ressenti au coeur autant de charité... Je donnerais ma vie pour +sauver votre âme. + +--Oh! mon âme!... Si vous saviez combien je l'ai souillée, vous ne +penseriez pas à me sauver... + +--Arrêtez! au nom du Sauveur Jésus, ne désespérez pas de la +miséricorde divine. + +Parlant ainsi, le jeune prêtre était tombé à genoux près du lit, +tenant les mains de l'étranger dans les siennes et les arrosant de ses +pleurs. + +Après quelques instants, l'inconnu, qui ne retirait pas ses mains de +celles de l'aumônier et qui laissait couler d'abondantes larmes, dit +d'une voix plus calme: + +--Voilà plus de vingt-trois ans... à Nantes... que j'ai abandonné, que +j'ai condamné aux privations, au chagrin, à la misère peut-être, ma +femme et mon fils... + +--Quoi! s'écria le prêtre en se relevant et en se penchant sur +l'inconnu, vous avez une femme, un fils!... vous avez habité Nantes... +Ah! encore un mot, un seul mot, je vous en conjure; votre nom? + +L'inconnu se nomme. Impossible de douter plus longtemps. L'abbé +Stanislas n'est plus debout, il est dans les bras, sur le sein de +son père!... Les battements de leurs coeurs, leurs larmes de joie se +confondent. + +Mais, il n'y avait pas de temps à perdre. L'abbé parle d'un confesseur +au pécheur repentant. «C'est vous que je choisis, répond celui-ci; je +veux vous déclarer tous mes crimes et vous dire combien mon odieuse +conduite envers votre pieuse mère m'a rendu malheureux!» + +Lorsque le pardon appelé par son enfant descendit sur le coupable, +quelle ne fut pas la joie, l'indicible bonheur et du père et du fils! +Le repentant pardonné respirait à l'aise, le poids de ses péchés ne +l'oppressait plus; et le prêtre qui avait enlevé ce poids répétait +avec transport: «Celui que je vois maintenant sur le chemin du ciel, +c'est mon père! Oh! Seigneur, soyez, soyez à jamais béni!» + + + + * * * * * + + + +28.--LE ROSIER DU MOIS DE MARIE. + +Papa, disait une enfant de six ans à un ancien militaire qui, nouveau +Cincinnatus, occupait ses loisirs à cultiver ses jardins et ses +champs, donnez-moi ces jolies roses qui sentent si bon, et dont la +blancheur égale celle des lis.--Pour les effeuiller, sans doute? +répondit le père à l'enfant.--Non, non, répliqua celle-ci: elles sont +trop belles pour cela.--Mais qu'en feras-tu?--C'est mon secret.--Ton +secret! Le mot est risible... Et si je te donnais l'arbuste entier, me +dévoilerais-tu cet important mystère?--Cher Papa, donnez toujours; je +vous dirai plus tard à qui je destine ces fleurs.--À la tombe de ta +pauvre mère, sans doute?--C'est bien pour ma mère... mais... pour ma +Mère du ciel.» En prononçant ces derniers mots, la voix de l'enfant +avait un accent si pénétrant et si doux, que le père, sans en avoir +compris le sens, en fut néanmoins profondément ému. Il s'avança donc +vers le rosier, le détacha habilement de la terre, et le remit entre +les mains de sa petite fille, qui s'éloigna aussitôt, emportant avec +elle son cher trésor. + +Quand la bonne petite rentra au logis, il était déjà tard. Son père +l'embrassa plus tendrement encore que de coutume et se retira dans +sa chambre pour prendre un repos bien nécessaire après une journée +employée à de rudes labeurs. Mais, hélas! le sommeil ne vint point +fermer ses paupières: une agitation fébrile, inaccoutumée, s'était +emparée de son esprit: les souvenirs d'un passé grossi d'orages +revenaient à sa mémoire et lui causaient un indicible effroi. Lui, le +brave guerrier, le soldat intrépide, que le bruit du canon et de +la mitraille n'avait jamais fait pâlir, éprouvait un saisissement +inexprimable. + +Pour calmer ces cruelles angoisses, vrai cauchemar de l'âme causé par +le remords, il se mit à balbutier quelques-unes de ces prières qu'aux +jours de son enfance il avait bien des fois redites sur les genoux +maternels; et les mots bénis qui, depuis tant d'années peut-être, +jamais n'avaient effleuré les lèvres du vieux militaire, vinrent s'y +placer en ordre les uns après les autres, et former ce tout sublime +connu sous le titre d'Oraison dominicale ou prière du Seigneur ... + +La prière! ce cri du coeur, cet élan de l'âme vers Celui qui l'a +créée, qui l'aime, qui _veut_ et qui _peut_ seul lui donner le +bonheur, est un de ces remèdes efficaces et doux, dont l'effet ne +tarde pas à se faire sentir. Notre homme en fit la consolante épreuve. +Un rayon d'espérance vint tout à coup dissiper les ténèbres dont, +un instant auparavant, son entendement était enveloppé: «Si je suis +pécheur, se disait-il, si, pendant de longues années j'ai vécu en +véritable _païen_, en ennemi de Dieu, tout n'est pas perdu pour moi. +N'ai-je pas un petit ange a placer entre moi et la justice du +Seigneur prête à me frapper?» + +En pensant à son enfant, l'ancien soldat s'endormit, et un songe +ravissant acheva de le calmer. Il se crut transporté dans un de ces +temples majestueux élevés par le génie de la foi au Dieu trois fois +saint. Au bas du choeur, à l'entrée de la nef principale, était un +autel étincelant de mille feux et surmonté d'une gracieuse statue de +la Vierge Marie. Une foule de fidèles montaient et descendaient les +marches de l'autel, déposant aux pieds de l'image vénérée des fleurs +et des couronnes. Une délicieuse harmonie ajoutait au charme de cette +pieuse vision. Mais bientôt la foule s'écoula; les chants cessèrent; +les lumières s'éteignirent; la lampe du sanctuaire seule projetait +ses vacillantes clartés sur le candide visage d'une petite fille qui +s'avançait furtivement vers l'autel, et y déposait un rosier chargé de +blanches fleurs. + +Ici le vieillard s'éveilla: le secret de sa chère enfant venait de lui +être révélé; et quand, le matin, elle accourut joyeuse vers lui pour +l'embrasser: «Moi aussi, lui dit-il en la prenant sur ses genoux, j'ai +un secret.» L'enfant sourit: «Vous me le confierez, Papa? dit-elle à +son tour.»--«Non, ma petite, _tu le verras_.» + +Le dernier jour du mois de mai 186..., un militaire ayant sur sa +poitrine le signe des braves, s'approchait de la Table sainte. Une +jeune enfant le suivait du regard et semblait envier son bonheur. + +Quelques instants après, le prêtre qui venait de célébrer les saints +mystères, s'approcha de nouveau de l'autel, et détacha d'un rosier, +placé aux pieds de la sainte Vierge, une branche encore toute +fleurie. Il la présenta ensuite au vieux guerrier, qui la baisa +respectueusement. + +Depuis cette époque, elle figure comme un trophée au dessus des armes +appendues aux murs de sa demeure, et, chaque fois que les regards du +vieillard se portent sur ce rameau desséché, il murmure une prière à +Marie, l'aimable et tendre refuge des pauvres pécheurs. + + + + * * * * * + + + +29.--LA STATUETTE DE SAINT ANTOINE. + +Élevé par une pieuse mère, D***, officier aussi loyal que brave, +avait eu la foi, mais la vie des camps et des casernes avait effacé +l'empreinte primitive de la religion et il en était arrivé à cette +indifférence froide et triste qui est une forme honnête de l'impiété. +Son épouse, restée maîtresse pour elle-même et pour sa fille de toutes +les pratiques de la dévotion, n'en pleurait pas moins l'égarement de +celui qu'elle aimait assez sur la terre, pour ne pas vouloir en être +séparée au ciel. Depuis longtemps déjà, ses prières montaient toujours +vers le Ciel et imploraient l'appui de la Reine des vierges. Rien ne +venait la consoler. Un jour même, une nouvelle peine vint s'ajouter +aux autres: son mari lui avait appris qu'il était franc-maçon! Ce +n'était plus seulement l'indifférence, c'était l'impiété réelle et +notoire, l'impiété publique et affichée...; et, en pensant à cela, +Mme D*** serrait sa fille sur son coeur comme pour la préserver d'un +malheur, ou peut-être pour avoir recours à l'innocence de l'enfant, +contre le péril que courait l'âme du père. + +Tout-à-coup, ses yeux se portèrent sur une statuette de saint Antoine +de Padoue qui ornait sa chambre, et une idée subite s'empara de son +âme attristée... «Mon enfant, dit-elle à sa fille, mon enfant, il faut +que tu pries beaucoup saint Antoine pour obtenir de lui que ton père +retrouve ce qu'il a perdu! + +--Qu'a-t-il donc perdu, ma mère? + +--Tu le sauras plus tard, mais prie et... n'en dis rien à ton père.» + +Le regard naïf de la jeune fille se leva vers la statuette, et ses +lèvres s'ouvrirent pour laisser échapper ces paroles: «Grand Saint, +faites retrouver à mon père ce qu'il a perdu.» + +En-ce moment la porte s'ouvrait, et M. D*** venait avertir sa femme +qu'il allait sortir. + +Il avait tout entendu et se demandait tout en marchant ce que cela +pouvait bien être. «Qu'ai-je donc perdu, se disait-il? C'est sans +doute ma femme qui aura égaré quelque chose...; mais quelle idée +d'aller redemander cela à cette statue! Après tout, peu importe! Elle +est si bonne épouse et si bonne mère!... C'est égal, il faut que je +lui dise de ne pas s'inquiéter, car enfin si j'avais perdu une chose +sérieuse, je le saurais bien.» + +Comme on était aux premiers jours de juin, M. D*** jugea que la soirée +assez belle lui promettait plus de jouissance à la campagne qu'entre +les quatre murs de la loge. «Une idée! se dit-il en se frappant le +front, je vais chercher ma femme et ma fille et nous irons faire un +tour à la campagne...; mais qu'ai-je donc perdu?...» + +Mme D*** eut un sourire de bonheur et jeta un regard qui disait merci +à saint Antoine, quand son mari vint lui dire son idée! mais elle +resta muette et se sentit rougir lorsqu'il ajouta: «Dis donc, +est-ce que j'ai perdu quelque chose?--Pourquoi me demandes-tu cela? +répondit-elle.--C'est que j'ai entendu la petite.» + +La conversation en resta là, mais l'embarras de Mme D*** n'avait pas +échappé à son mari, et souvent encore il se demandait: «Qu'ai-je donc +perdu?» + +Le 12 juin au soir, Mme D*** se trouvait encore dans sa chambre avec +sa fille, et l'enfant redisait avec ferveur sa naïve prière: «Grand +Saint, faites retrouver à mon père ce qu'il a perdu!» + +«Mais enfin, dis-moi donc ce que j'ai perdu, s'écria M. D*** en +entrant violemment dans la chambre... Depuis huit jours, je me le +demande... Depuis huit jours, cette pensée m'obsède... Tu fais +toujours prier ta fille pour cela, mais tu ferais bien mieux de me le +dire, car je saurais si cela vaut la peine de fatiguer cette enfant!» + +Mme D*** se leva, en regardant son mari avec calme: «Mon ami, lui +dit-elle, serais-tu content de me quitter pour toujours? + +--Ah! pour cela non! et si c'est pour cela que tu pries et que tu vas +à l'église, tu peux t'abstenir! + +--Cependant, mon cher ami, si tu ne retrouves pas ce que tu as perdu, +il faudra nous quitter un jour..., et pour toujours! + +--Mais qu'est-ce donc?... Dis, je t'en conjure..., qu'ai-je donc +perdu? + +--La foi... la foi de ta mère!... et je ne veux pas te quitter, moi... +Oh! je ne le veux pas... il faut que tu la retrouves!» + +Et la pauvre femme pleurait, pendant que, sans ajouter un seul mot, M. +D*** sortait. + +«La foi, disait-il, la foi de ma mère... de ma femme et de ma fille!». +Et pendant toute la nuit, Mme D*** qui priait, l'entendait marcher, +s'agiter et répéter souvent: «La foi... la foi de ma mère!» + +Le lendemain matin, M. D*** entre sans rien dire, dans la chambre de +sa femme; puis, comme éveillé par une idée subite: «Est-ce que vous +avez une fête aujourd'hui? + +--Oui, mon ami, la fête de saint Antoine de Padoue. + +--Ah! le petit Saint de la cheminée! ... Eh bien! merci, saint +Antoine!» + +Et comme Mme D*** le regardait anxieuse... «Oui, oui, ma femme, +s'écria-t-il en ouvrant les bras, oui, c'est fait, j'ai retrouvé ce +que j'avais perdu;--mais nous devons un beau cierge à ton petit Saint, +allons le lui porter!» + +Et quelques minutes plus tard, le frère Portier du couvent des +Franciscains appelait un Père pour confesser M. D*** qui avait +retrouvé la foi. (_R. P. Apollinaire_.) + + + + * * * * * + + + +30.--LE CHEMIN DU COEUR. + +Un honorable ecclésiastique de Paris venait d'être appelé pour +confesser une vieille femme mourante dans une de ces maisons qui +servent de refuge aux chiffonniers; il entendit des cris plaintifs +partir d'une chambre voisine et comme le bruit d'un corps qui tombe. +Il s'y précipite et voit une femme étendue sur le carreau, qu'un homme +rouait de coups. «Ah! malheureux!» s'écrie involontairement l'abbé. +L'homme se retourne, et, apercevant le prêtre, il lui dit: «Que +viens-tu chercher ici, calotin? Tu vas passer par la fenêtre.» Et, le +saisissant par le collet et la ceinture, il le soulève de terre et se +rapproche de la fenêtre. + +C'était au troisième étage. L'abbé avait conservé sa présence +d'esprit. Rapide comme l'éclair, un souvenir se présente à lui, et +sans paraître ému, il lui dit: «Moi qui venais vous chercher pour +porter secours à une pauvre voisine qui se meurt!» L'homme s'était +arrêté; il était temps: la fenêtre ouverte n'était plus qu'à un pas. +Il repose l'abbé par terre en lui disant: «Qu'est-ce que c'est?--Une +pauvre femme qui se meurt sur un véritable fumier, et je venais +pour que vous m'aidiez un peu à la secourir.--Voyons.» Et l'abbé le +conduisit dans la pièce contiguë et lui montra une vieille femme +étendue sur un misérable grabat couvert d'une paille infecte, dans +le paroxysme d'une fièvre brûlante, à peine recouverte de quelques +misérables haillons. «Ah! pauvre femme! dit le chiffonnier dont la +colère était tout à fait tombée à cet aspect.--Je vais vous prier, lui +dit l'abbé en lui tendant une pièce de 40 sous, de me procurer deux +ou trois bottes de paille fraîche pour qu'elle soit un peu moins +mal.--Tout de suite.» Et, prenant la pièce, il s'élance, descendant +quatre à quatre les marches de l'escalier vermoulu. + +À peine était-il parti que toutes les portes du corridor s'ouvrirent, +et tous les habitants, les femmes surtout, y compris celle qui venait +d'être battue, se précipitent en disant: «Sauvez-vous, monsieur +l'abbé, sauvez-vous vite pendant qu'il est loin. Il est aussi fort +qu'il est violent, et s'il vous retrouve ici, il pourrait bien vous +faire un mauvais parti.--Non, non, répondit l'abbé en souriant, je +resterai. Je l'ai entrepris. Il vaut beaucoup mieux que vous ne +croyez, et il faudra bien que j'en vienne à bout.» On l'entendit +remonter. Chacun était rentré chez soi, fermant soigneusement sa +porte. + +Il arrivait en effet, chargé de trois bottes de paille qu'il jeta à +terre à la porte de la malade. Il en délie une, étend la paille par +terre, et enlevant la pauvre infirme aussi délicatement qu'aurait pu +le faire une soeur de charité, il la pose dessus avec précaution. +Ouvrant la fenêtre, il jette dans la rue, sans trop de souci des +ordonnances de police, le fumier infect qui couvrait le grabat, et le +remplace par la paille fraîche des deux autres bottes; il la recouvre +de ce qu'il trouve de mieux dans tous ces haillons, et replace sur son +lit avec le même soin la vieille femme, qui le remercie par signes et +surtout par l'air de satisfaction et de bien-être avec lequel elle +s'arrangeait sur sa couchette. + +L'abbé l'avait regardé avec bonheur, et dès que tout fut fini, lui +prenant la main, il lui dit: «Tenez, je gage que vous êtes plus +content de vous que si je vous avais laissé battre votre femme tout +à votre aise.--Ah! dame! je ne dis pas; et, regardant la vieille +voisine, il ajouta: Pauvre femme, je ne savais pas qu'elle fût si +mal.--Vous êtes un brave homme, j'ai vu comme vous vous y preniez bien +pour elle, et avec quel soin.--Oh! c'est qu'elle est si faible!--Je +reviendrai la voir dans quelques jours, et j'aurai bien du plaisir +à vous voir.--Ah! monsieur l'abbé, dit-il en rougissant un peu; et +prenant la main que l'abbé lui tendait de nouveau: Excusez si j'étais +bien en colère tout à l'heure.--Je n'y pense plus, et à revoir. +Cependant vous allez me faire une promesse.--Quoi donc?--Je reviendrai +dans cinq à six jours, et d'ici-là vous ne battrez pas votre +femme.--Ah! c'est qu'il y a des moments qu'elle m'impatiente.--Eh +bien! dans ces moments-la, vous irez voir cette pauvre voisine... +C'est promis, à revoir.» Et sans attendre davantage, il secoue la main +du chiffonnier et se hâte de partir. + +Il revint effectivement au bout de cinq jours, et après sa visite à +la pauvre vieille, qui lui raconta en pleurant combien son terrible +voisin avait été bon pour elle, il entra chez lui. En le voyant, la +femme se précipite vers lui en lui disant: «Ah! monsieur l'abbé, vous +m'avez sauvé deux _roulées_.» Le mari, un peu confus, ajouta: «Ah! +oui, les mains m'ont bien démangé... Mais j'ai fait comme vous m'avez +dit, et je ne rentrais que quand la colère était passée.--Vous le +voyez, dit l'abbé, on peut toujours en venir à bout, et je suis sûr +qu'après ces deux fois vous avez trouvé votre femme bien plus douce.» + +La glace était rompue, et l'abbé en profita pour parler un peu charité +et amour du prochain. Nul n'avait mieux que lui, qui prêchait si bien +d'exemple, le droit d'en parler. De là il passa un peu à l'amour de +Dieu, et quitta le couple enchanté, emportant une nouvelle promesse de +patience et celle d'une visite du mari. Sous cette grosse enveloppe +il cachait un coeur intelligent et bon, et il ne fut pas difficile +à l'abbé de le ramener à Dieu. Après avoir été la terreur de son +quartier par sa force et sa violence, il en devint le modèle et +l'apôtre. Plus d'une fois il amena à l'abbé d'anciens camarades dont +il avait déterminé la conversion. + +Un matin, l'abbé se trouvait d'assez bonne heure à Saint-Sulpice. Il +le vit entrer et, après une courte prière, s'approcher du tronc des +pauvres, y jeter quelque chose et se retirer précipitamment. Il le +suivit, et l'ayant rejoint dehors, il lui demanda ce qu'il venait de +faire. Le chiffonnier hésita à répondre, mais, certain que l'abbé +avait tout vu, il lui dit: «Eh bien! c'est l'argent de mon déjeuner +que j'y ai jeté. Autrefois je n'en ai que trop dépensé au cabaret. +J'ai donné des scandales, vous le savez mieux que personne. Pour les +réparer autant que je le puis, je jeûne quelquefois, et comme il ne +serait pas juste d'en tirer profit, je viens jeter ici, pour les +pauvres, l'argent que mon déjeuner m'aurait coûté.» + +(_L'abbé Mullois_.) + + + + * * * * * + + + +31.--LE NOUVEL AUGUSTIN. + +Un jeune homme du nom d'Augustin, emporté par ses passions ardentes, +était tombé dans le désordre presque au terme de ses études. Ne +connaissant plus ni frein ni règle, il n'écoutait même pas sa mère et +restait insensible à ses larmes comme à ses reproches. Par intervalles +cependant, le remords venait troubler la conscience du jeune libertin, +mais il tâchait de s'étourdir davantage et se plongeait dans la +dissipation. Soudain, une maladie de poitrine se déclara. Inquiète de +le voir partir pour la capitale avec une toux opiniâtre, sa plus jeune +soeur, Anna, cacha, sans le lui dire, une médaille de la sainte Vierge +dans l'habit qu'il portait. Ce pieux stratagème fut sans effet sur +lui. Loin de là: «On s'est donné une peine inutile, écrivit-il +bientôt; je prie qu'on ne recommence pas, mon tailleur a bien autre +chose à faire qu'à découdre des médailles.» + +Les symptômes de la maladie ne tardèrent pas à devenir inquiétants, +et firent de rapides progrès; des crachements de sang menaçaient +d'étouffer tout à coup le malade. Ainsi la mort le pouvait frapper à +toute heure: pauvre Augustin! il n'était pas préparé à paraître devant +Dieu, il ne songeait pas même à s'y disposer. Un jour, dans une +entrevue qu'il eut avec sa soeur religieuse, celle-ci lui avait dit +avec tendresse: «Mon cher Augustin, songe donc à mettre ta conscience +en règle avec Dieu; moi qui t'aime tant, je ne puis soutenir la pensée +de te savoir loin de lui.» Pour toute réponse, le jeune homme avait +serré avec émotion la main de sa soeur, puis il avait cherché à +changer une conversation qui semblait le fatiguer. Un autre jour, une +crise violente ayant fait appréhender que sa dernière heure ne fût +arrivée, sa mère avait fait prier l'aumônier, premier dépositaire des +secrets du coeur de son fils, d'accourir en toute hâte. L'aumônier +s'était présenté sans retard avec sa douce parole, son regard ami. +Augustin n'avait voulu rien entendre, et le vieillard s'était retiré +les yeux pleins de larmes amères. + +Mais pendant qu'Augustin repoussait le ministre de Dieu, on priait +pour lui dans les sanctuaires consacrés à Marie, si bien surnommée +l'espérance des désespérés: l'heure du triomphe de la grâce ne devait +pas tarder à sonner. + +Soudain une crise affreuse se déclare, c'est le dernier avertissement +du ciel. + +Surmontant alors sa douleur, la mère d'Augustin s'approche de son lit +et lui dit avec amour: «Mon fils, je t'en supplie, ne diffère pas +davantage; si cette crise continue, es-tu sûr d'en supporter l'effort, +dans l'état d'épuisement où tu es?» Courageuse mère, pour sauver +l'âme de votre enfant, vous avez su triompher des faiblesses du coeur +maternel; mais aussi, que votre âme abattue fut consolée quand le +pauvre malade, levant vers vous son regard mourant, vous dit: «Je le +veux bien, faites venir M. le Curé!» + +Celui-ci arriva promptement, fut reçu à bras ouverts, et commença +avec le jeune homme un de ces mystérieux entretiens dont le ciel seul +connaît le secret et qui réhabilitent les âmes devant Dieu. Quand le +prêtre sortit, le malade était calme, une douce joie brillait sur son +visage. Augustin, qui depuis trois mois n'avait pour sa mère qu'une +froideur glaciale, triste fruit de son esprit aigri et chagrin, +l'appela près de son lit et l'embrassa avec tendresse; c'était le +témoignage de la réconciliation qu'il venait de cimenter avec Dieu, +l'expression filiale de sa conscience tranquillisée. + +À partir de ce moment, le plus admirable contraste se fit remarquer +dans le jeune malade; on le voyait subir d'heure en heure l'influence +de l'action céleste. + +Lui adressait-on des paroles de piété? il les recevait avec +reconnaissance. Lui faisait-on une lecture édifiante? il l'écoutait +avec une douce attention. Les _Confessions_ du grand évêque +d'Hippone faisaient, entre tous les autres livres, ses plus chères +délices. C'est mon histoire que je lis, disait-il avec un pieux +sentiment d'amour de Dieu. Il contemplait avec bonheur la croix de +Jésus, cherchant à participer à la vertu qui s'en échappe pour le +chrétien supportant sans se plaindre les plus cruelles douleurs. Il +fit publiquement ses excuses à tous les membres de sa famille et aux +personnes de la maison pour les scandales qu'il avait donnés, et +particulièrement au vénérable ecclésiastique dont il avait refusé le +ministère quelques mois auparavant. + +Sa mort fut des plus édifiantes: le pécheur était devenu un saint. + + + + * * * * * + + + +32.--VAINCU PAR L'EXEMPLE. + +Un enfant pieux était placé dans un très mauvais atelier de tourneur; +c'était véritablement pour lui un enfer. Pour comble de malheur, +le patron avait un contrat passé avec les parents et ne voulut +pas entendre parler de rupture. Le jeune apprenti fut tenté de se +désespérer; mais soutenu par les conseils de son confesseur, il se +résigna. Les attaques allaient toujours croissant. Enfin, un dimanche, +le pauvre enfant vient se jeter dans les bras de l'aumônier, et, +fondant en larmes, lui fait part de ses nouveaux tourments; il se +plaint surtout d'un ouvrier qui s'acharne après lui plus que les +autres et le harcelle de ses impiétés. Quel remède à cette situation? +«Un seul, la prière! Priez pour la conversion de ce malheureux! Tout +est possible à Dieu.» lui dit le confesseur. Resté seul dans un petit +sanctuaire, l'enfant se prosterne devant une statue de la Sainte +Vierge, pleure à chaudes larmes et prie longtemps avec la plus grande +ferveur. Le samedi suivant, l'apprenti amenait aux pieds de l'aumônier +du Patronage le malheureux ouvrier sincèrement converti, autant par +les prières que par les bons exemples et la résignation de l'enfant. +Peu de temps après, tous les deux s'approchaient de la sainte Table, +comblés de grâces et de consolations. Cet ouvrier persévéra dans son +heureux retour et prit énergiquement la défense du pauvre apprenti. Ce +n'est pas tout. Quelque temps après, le patron lui-même vint trouver +le directeur du Patronage, lui avouant que l'exemple des vertus +simples et modestes de son apprenti, joint à des malheurs de famille, +avait profondément touché son coeur. «Je me suis déjà confessé à M. +le Curé, dit-il, et j'y retourne ce soir. Demain je fais mes Pâques. +Désormais je ne veux pas d'autres apprentis, ni d'autres ouvriers que +ceux du Patronage. Jamais je ne travaillerai le dimanche, jamais une +mauvaise parole ne sera prononcée chez moi. Veuillez, monsieur, me +considérer comme un des vôtres, comme tout dévoué à la religion et à +la moralisation de la classe ouvrière.» + +Ne faut-il pas dire après cela que la prière et le bon exemple peuvent +convertir les coeurs les plus endurcis? + + + + * * * * * + + + +33.--LA FILLE DU FRANC-MAÇON. + +J'ai été appelé, racontait en 1865 un vénérable religieux passioniste, +pour administrer un mourant à Brooklyn. C'était un allemand, que +j'avais eu l'occasion de rencontrer plusieurs fois. Sa fille unique, +excellente catholique, me prévint que son père était franc-maçon et +qu'il fallait exiger sa rétractation. + +«Après avoir entendu sa confession, je lui demandai s'il n'avait +pas appartenu à quelque société secrète.--Oui, mon Père, je suis +franc-maçon; mais, vous le savez, en Amérique, cela n'est pas +mal.--C'est une erreur, lui dis-je; la franc-maçonnerie est condamnée +partout où elle existe. Il vous faut donc rétracter tout ce que vous +avez pu promettre et me délivrer vos insignes. + +«Le malade fit bien quelques difficultés, mais il avait gardé la foi, +et il signa la rétractation que je rédigeai: puis il me fallut faire +de nouvelles instances pour obtenir son écharpe, son équerre et sa +truelle d'argent, son tablier de peau et son rituel, renfermés dans +une armoire près de son lit. Je dus lui expliquer la nécessité de se +dépouiller de tous ces objets s'il voulait faire preuve d'un repentir +sincère et d'un retour efficace à l'Église. Je sortais, emportant les +dépouilles opimes, et tout heureux d'avoir arraché son âme au démon. + +«La jeune fille m'attendait sous le vestibule: Eh bien! dit-elle, mon +père vous a tout remis? Tout, n'est-ce pas? Il a fait la paix avec +Dieu?--Voyez plutôt, ma fille. Et je lui montrai les objets que +j'avais à la main. Elle les prend l'un après l'autre, et puis, d'un +air triste, elle dit: «Non, tout n'est pas là; il n'a pas eu de peine +à vous remettre ces insignes; il lui en a coûté davantage pour ce +livre, qui est particulier à son grade. Mais il y a encore autre +chose.--Quoi donc?--Un écrit dont j'ignore le contenu; mon père m'a +recommandé de le porter tout cacheté après sa mort au chef de sa Loge. +Ce doit être quelque secret important.» + +«Je retourne près du malade, et je lui dis: «Mon pauvre ami, pourquoi +me trompez-vous? Vous allez paraître devant le tribunal de Dieu; +croyez-vous échapper à sa justice? Vous avez encore quelque chose à +me livrer.» Le malade parut consterné; je remarquai la pâleur de +son visage et le trouble de ses yeux; puis il dit avec un certain +embarras: «Mais vous avez tout emporté, je n'ai plus rien à +vous livrer.--Non, il y a un écrit comme en font tous les +francs-maçons.--C'est une erreur, mon Père, je n'ai plus rien.» Je +redoublai d'instances: tout était inutile, le démon allait triompher. +J'employais tous les moyens que je croyais efficaces en telle +occasion. Je n'obtins rien: le malade niait, ou ne répondait pas. +Alors, sa fille ouvre la porte et se jette à genoux au pied du lit: +«Oh! mon père, de grâce, sauvez votre âme; votre fille serait trop +malheureuse. Vous dites que vous m'aimez, prouvez-le maintenant.» + +«Le malade ne s'attendait pas à cette secousse: les embrassements et +les larmes de sa fille l'émeuvent; elle lui prodigue les caresses les +plus vives; elle lui dit les paroles les plus tendres, lui parle du +ciel qu'il perd, et le malade veut répondre: «Tu sais que je n'ai rien +de caché.» Sa fille, prenant un ton inspiré: «Ne mentez pas, mon père; +vous avez toujours été franc; que je ne rougisse pas de votre nom. +Donnez au Père le papier que vous m'avez recommandé de porter au +vénérable de la Loge.» + +«À ces paroles, le malade pousse un cri; puis, faisant un effort, il +dit en soupirant: «Non, ma fille, tu ne rougiras pas de ton père. +Tiens, prends cette clef à mon cou, ouvre le tiroir, et donne au Père +le papier qu'il renferme.» Puis il tombe affaissé. + +«Sa fille, prompte comme l'éclair, avait exécuté ses ordres et me +remettait un pli cacheté en disant: «Victoire! mon père est sauvé!» + +Cette scène m'avait profondément touché. Le courage de cette fille me +rappelait une chrétienne des premiers siècles. Le malade vécut +encore quelques heures, et ses dernières paroles étaient un acte de +contrition, en même temps que de foi et d'espérance. J'ouvris, en +présence de sa fille, le pli cacheté. C'était un serment signé avec du +sang. J'avais entendu parler de ce genre d'écrits en usage chez les +chefs de la franc-maçonnerie; mais quand je parcourus ce papier, je +n'en pouvais croire mes yeux. C'était le serment d'une guerre sans +fin, sans merci, contre l'Église, la papauté et les rois; avec les +plus exécrables malédictions s'il violait sa parole. Ce papier, je +l'ai remis entre les mains de l'archevêque, afin qu'il pût apprécier +aussi bien que moi la malice infernale de la franc-maçonnerie.» + + + + * * * * * + + + +34.--UN VOYAGE DE CENT LIEUES EN AUSTRALIE. + +Dans une de ses courses apostoliques au milieu des régions peu +fréquentées de l'Australie, Mgr Polding tomba malade et fut soigné +avec un dévouement admirable par une veuve. Le vénérable prélat, +revenu à la santé, lui fit promesse qu'à quelque époque de l'année +et en quelque lieu qu'il fût, il reviendrait, à son appel, lui +administrer les derniers sacrements. Bien des saisons se passèrent, et +une nuit d'automne arriva une lettre invitant l'archevêque à remplir +la promesse faite à sa bienfaitrice qui se mourait. Sans hésiter un +seul instant, le digne prélat, en dépit de la rigueur de la saison, se +mit immédiatement en route. + +Après avoir bien marché des heures et des jours, il arriva haletant et +harassé à la maison qu'il était venu chercher de si loin; mais à son +grand étonnement, il trouva une solitude complète. + +Pendant que l'archevêque méditait ce qu'il allait faire, son attention +fut appelée soudain par le bruit de la hache d'un bûcheron. Se +dirigeant immédiatement vers l'endroit d'où partait le bruit, il se +trouva bientôt en face d'un robuste Irlandais. Mgr Polding apprit de +lui que la vieille dame, craignant quelque retard de sa part, s'était +décidée, bien que mourante, à aller chercher ailleurs des secours +spirituels; mais le bon Irlandais ne put lui indiquer la direction +qu'elle avait prise. Le prélat comprit qu'il serait complètement +inutile d'aller à sa recherche mais une inspiration lui vint. Il +s'assit sur un tronc d'arbre, et, s'adressant au bûcheron, il lui dit: +«Eh bien, mon brave, après tout, je n'ai pas l'intention d'être venu +ici pour rien. Ainsi, mettez-vous à genoux, et je vais entendre votre +confession.» + +L'Irlandais commença par s'excuser, alléguant son manque de +préparation, le long laps de temps écoulé depuis sa dernière +confession, etc.; mais tous ces scrupules furent combattus par +l'archevêque, et le bûcheron finit par s'agenouiller, repentant et +contrit; pour recevoir l'absolution de ses fautes. L'archevêque +lui fit promettre d'aller communier le dimanche suivant, et ils se +séparèrent. Mgr Polding avait à peine fait quelques pas qu'il entendit +un profond gémissement. Il revint en toute hâte et trouva son pénitent +mort, écrasé par la chute d'un arbre. + +Combien n'est donc pas admirable la miséricorde de Dieu, qui appelle +ainsi un évêque à des centaines de lieues de sa résidence, par des +chemins pleins de dangers et par le temps le plus rigoureux, pour +ouvrir les portes du ciel à l'âme d'un pauvre homme sur le point de +comparaître à son tribunal? + + + + * * * * * + + + +35.--RIEN N'EST IMPOSSIBLE A DIEU. + +Dans une antique cité des bords du Rhin, la femme d'un cordonnier, +qui vivait dans une extrême misère, se rendit chez l'évêque, pour +lui demander secours et protection. Le prélat était connu comme le +consolateur de toute espèce de souffrances: les vieillards, les +veuves, les orphelins, les infirmes, les aveugles, tous ceux qui +souffraient physiquement ou moralement, approchaient de lui, malgré sa +haute dignité, avec confiance et abandon. Quand l'évêque eut entendu +les plaintes de la pauvre femme, il lui dit amicalement, mais +cependant sur le ton du reproche: + +«Je ne suis pas assez riche, bonne femme, pour vous donner l'aumône +deux fois par semaine.» + +La pauvre femme répondit sans oser lever les yeux: + +«Que Votre Grandeur daigne m'excuser; mais mon mari est depuis +longtemps alité et tourmenté de si grandes douleurs!... + +--S'il en est ainsi, s'écria l'évêque, je ne saurais vous refuser, +car, pour des cas semblables, j'ai toujours une somme en réserve. +Je veux voir aussi votre mari et lui apporter quelques consolations +spirituelles.» + +À ces mots, la pauvre femme se montra inquiète et embarrassée: + +«Que Votre Grandeur ne se dérange pas... Mon mari a de singulières +idées. + +--Malgré cela je réaliserai mon projet, interrompit sérieusement +l'évêque qui se figura que cette maladie attribuée au mari était un +prétexte pour obtenir un secours plus abondant. + +--Il faut donc que je vous avoue franchement, dit la pauvre femme tout +en larmes, que mon mari est si profondément irréligieux qu'il ne veut +entendre parler d'aucun prêtre. + +--Cela ne m'empêchera pas de l'aller visiter, d'autant qu'il est, je +le vois, doublement malade. Peut-être, humble instrument de Dieu, +pourrai-je le ramener dans la bonne voie.» + +La pauvre femme courut avec le coeur inquiet près de son mari; il +souffrait beaucoup, elle n'osa lui annoncer la visite qu'il allait +recevoir. + +Bientôt après, la porte de la chambre s'ouvrit doucement, et l'évêque +entra. + +Il s'approcha avec bonté du lit de douleur et s'informa avec +bienveillance des souffrances du malade; il s'efforça de réchauffer le +coeur du pécheur au foyer toujours brûlant de l'amour divin et de le +préparer au voyage de l'éternité. + +Mais le malade qui, à la première vue de l'évêque, était devenu rouge +de colère, se montra tellement insensible à ce langage si doux et si +éloquent, que le bon pasteur se retira le coeur profondément affligé. + +Il avait déjà franchi le seuil de la chambre, lorsqu'il se retourna +une dernière fois. Son doux regard rencontra celui de la femme +attristée, et il lui dit à voix basse: + +«Ne désespérez pas, _vous savez qu'à Dieu rien n'est impossible_; ne +doutons pas de la conversion de votre mari. Si un heureux moment +venait où il désirât ma présence, ne tardez pas à m'appeler, serait-ce +même au milieu de la nuit. Votre mari est plus mal que vous ne pensez, +et chaque minute est précieuse pour le salut de son âme.» + +La nuit suivante, à onze heures, la pauvre femme arrivait toute +haletante au palais de l'évêque. Elle tira vivement, et à coups +redoublés, le cordon de la sonnette, jusqu'à ce qu'enfin elle entendit +le bruit des clefs et qu'elle aperçut le domestique, qui lui demanda +avec impatience ce qu'elle pouvait vouloir à une heure semblable. + +«Mon mari mourant demande Monseigneur. Il réclame la grâce qu'il +daigne venir au plus tôt. + +--Y pensez-vous? répondit le domestique; comment pourrais-je troubler +le sommeil de mon maître, dont la vie est si remplie et les fatigues +si grandes? Votre mari, je pense, peut bien attendre à demain matin; +je ferai votre commission dès le réveil de Monseigneur. + +--Ce sera trop tard, soupira la pauvre femme. Pour l'amour de Jésus, +ayez pitié de mon pauvre mari et annoncez-moi de suite. Sa Grandeur +m'a dit elle-même de venir la chercher à toute heure, même au milieu +de la nuit. + +--S'il en est ainsi, répondit avec empressement le vieux et fidèle +serviteur, je vais communiquer votre demande au chapelain de Sa +Grandeur.» + +Et il courut chez le chapelain, qui lui ordonna de réveiller +immédiatement son maître; mais l'évêque n'était pas dans sa chambre +a coucher. Le domestique, qui avait vieilli à son service, l'alla +chercher à la chapelle, où il savait qu'il passait en prières une +partie des nuits. Il le trouva, en effet, plongé dans de pieuses +méditations devant l'image de Jésus crucifié. + +Dès que le bon évoque connut l'appel du malade, il s'écria avec une +sainte joie: + +«Combien je vous remercie, mon Dieu, d'avoir exaucé ma prière!» + +Et immédiatement il se mit en route, traversa à pas pressés les rues +étroites et sombres, monta rapidement l'escalier et vint s'asseoir au +chevet du mourant, qui le reçut avec des larmes brûlantes de repentir, +et avec une profonde émotion lui parla ainsi: + +«La nuit était venue, et j'avais déjà passé plusieurs heures sans +sommeil sur mon lit de douleur, lorsque tout à coup mon coeur a +éprouvé une inquiétude que je n'avais ressentie de ma vie. J'avais +compris quel affreux danger planait sur mon âme; j'ai reconnu mes +graves offenses envers Dieu, et, en voyant combien il a toujours été +miséricordieux pour moi, j'ai été épouvanté du sort qui m'attendait +si je paraissais en cet état devant le souverain Juge qui voit et qui +sait tout. J'ai songé alors à ma mère, qui en mourant m'a recommandé +à la protection de la bienheureuse Vierge Marie. Je me suis adressé à +cette Mère céleste, implorant sa protection auprès de son cher Fils, +et bientôt j'ai senti la consolation entrer dans mon coeur. Ma femme +m'a rappelé aussitôt votre promesse de m'assister dans ce danger de +mon âme et dans le péril de la mort...» + +Le malade ne put continuer; il retomba épuisé sur son lit, en proie à +un profond évanouissement. Dès qu'il eut repris l'usage de ses sens, +il déposa dans le coeur de l'évoque une humble confession générale, +et attendit avec impatience ce moment heureux dont il avait été si +longtemps privé, où lui fut présenté le Pain céleste qui remplit +son âme d'une paix inexprimable. Il murmura d'une voix déjà presque +éteinte: + +«Ô Dieu! qui as fait pour moi de si grandes choses, sois aussi +miséricordieux pour ma pauvre âme que tu le fus sur la croix pour le +bon larron repentant.» + +Le lendemain, sa lutte avec la mort et la douleur avait cessé: il +était passé à une vie meilleure. Le jour de la conversion de cet homme +dut être le plus beau jour de la vie d'un évoque; car il ne saurait +y avoir ici-bas de plus grande joie que la pensée d'avoir ramené un +pécheur à Dieu. + +Et ainsi, en cette circonstance décisive pour le bonheur éternel d'une +âme, ce bonheur fut double; c'est là le propre de toutes les oeuvres +de miséricorde: elles sont la joie de ceux qui les accomplissent et de +ceux qui en sont l'objet. + + + + * * * * * + + + +36.--L'AMOUR MATERNEL. + +Dans une des principales villes du midi de la France, un vénérable +ecclésiastique, vicaire de paroisse, fut soudainement appelé vers le +milieu de la nuit, près d'une malade qui, lui dit-on, se mourait, +privée tout à la fois des ressources matérielles capables d'adoucir +les souffrances de son corps, et des sentiments religieux propres à +soutenir l'énergie de son âme, profondément aigrie par la misère. Le +digne prêtre ne se fit point attendre. Sautant hors de sa couche et +s'habillant à la hâte, il est bientôt dans la rue, se dirigeant +avec son guide vers la demeure de la pauvre mourante, à travers des +tourbillons de neige dont une bise glaciale fouettait son visage. Il +arrive, gravit six étages et pénètre au fond du plus méchant réduit +que l'on puisse voir. Là, sur un grabat fétide, une malheureuse femme +se débattait avec angoisse, voulant et ne voulant pas mourir; car à +ses côtés dormait, ensevelie sous d'informes haillons, une petite +fille qui la rattachait encore à la vie quand le malheur la pressait +au contraire de quitter un monde devenu inhabitable pour elle. + +Un tel spectacle émut l'envoyé de Dieu jusqu'aux larmes, et le frisson +d'une pitié sincère parcourut tous ses membres. Que faire devant une +pareille infortune? Comment ramener la paix et la joie dans une âme +ainsi torturée, toujours en présence d'une misère de plus en plus +poignante, de plus en plus irrémédiable? Tout autre qu'un prêtre +assurément eût reculé devant une mission si difficile. L'abbé ne se +découragea point; il prit conseil de sa foi, il prit conseil de son +coeur, et le plus doux triomphe couronna bientôt ses intelligents +efforts. Aux premiers mots sortis de sa bouche, la malade avait +brusquement détourné la tête, à ses exhortations toujours plus tendres +et plus pressantes, elle opposait une indifférence profonde, un de +ces sourires amers qui déconcertent les plus robustes espérances et +attestent une incrédulité systématique ou une ignorance absolue des +vérités chrétiennes. Il fallait donc tenter un dernier assaut décisif; +c'est alors qu'une inspiration soudaine vint illuminer l'esprit du +bon pasteur à la recherche de sa brebis égarée. «Elle résiste à mes +paroles, se dit-il en lui-même, elle ne résistera pas sans doute aux +saintes obligations de la maternité; l'amour maternel mène à Dieu, qui +aime si tendrement sa Mère.» Et, saisissant l'enfant endormi dans +un coin de la mansarde, il le présenta à la mourante en lui disant: +«Sauvez votre âme, vous sauverez celle de votre fille; si vous devez +la laisser orpheline ici-bas, au moins gagnez le ciel pour la protéger +et lui garder une place parmi les anges.» À la vue de cette innocente +et douce créature qui lui tendait ses petits bras et sollicitait ses +caresses, la pauvre femme jeta un cri perçant, serra convulsivement +son enfant sur sa poitrine haletante, et, au bout de quelques +instants, ses yeux desséchés s'emplirent de larmes; bienheureuses +larmes qui emportèrent avec elles toutes les barrières que l'esprit de +révolte avait placées entre son coeur et celui du souverain Juge, dont +la main ne nous frappe ici-bas que pour nous guérir. L'attendrissement +qui ouvrait son âme aux plus nobles sollicitudes d'une mère, l'ouvrit +en même temps à tous les sentiments chrétiens qui donnent la +résignation dans les souffrances et le courage dans l'adversité. «Mon +Dieu, s'écria-t-elle pleinement soumise et consolée, mon Dieu, que +votre volonté s'accomplisse! Je vous fais volontiers le sacrifice +de ma vie; que tous les maux que j'ai soufferts soient autant +d'infortunes épargnées à l'enfant qui doit me survivre. Et vous, +monsieur l'abbé, ajouta-t-elle, daignez, je vous en conjure, prendre +soin de l'orpheline; je vous la confie: si vous acceptez ce dépôt, je +mourrai contente et rassurée.» L'abbé promit tout, et la malade se +confessa avec de grands sentiments de contrition. L'amour maternel +l'avait ramenée à l'amour de Dieu. + + + + * * * * * + + + +37.--UN PÉCHEUR MORIBOND ASSISTÉ PAR UN PRÊTRE MOURANT. + +Il y a une dizaine d'années, l'église de Saint-Paul-Saint-Louis, de +Paris, avait parmi ses desservants un prêtre qui se faisait remarquer +par sa haute taille et son visage grave et basané. + +À ses allures un peu militaires on devinait sans peine que ce prêtre +avait dû porter l'épée, et l'on écoutait sans surprise l'histoire de +ce brave officier de cavalerie, qui vaillamment s'était battu sous le +commandement de don Carlos, l'avait suivi, et enfin était entré dans +le sacerdoce. + +Ce prêtre était l'abbé Capella. + +Après être resté quelques années à Saint-Paul-Saint-Louis où il +s'était particulièrement attiré l'estime de tous, M. Capella fut +appelé à une petite cure des environs de Paris. + +Là, il fut vénéré par ses bons et simples paroissiens, presque tous +jardiniers; son caractère aimable et sa franchise militaire avaient +vaincu tous les préjugés, toutes les antipathies mêmes; le bien que +fit là son court passage, est incalculable. + +C'était la veille de sa mort; les derniers sacrements venaient de lui +être administrés, et il se recueillait dans son action de grâces, +offrant au Seigneur ses dernières souffrances et son agonie qui allait +commencer. À ce moment une personne entra inopinément et s'approchant +de lui: + +--Monsieur le Curé, lui dit-elle, un tel, que vous connaissez bien, +est très malade; il va mourir; nous sommes bien en peine, car il ne +veut recevoir aucun prêtre. Ainsi, quand M. le curé est venu, il lui a +tourné le dos et ne veut pas l'entendre. + +--Quel malheur! un si brave homme, fit M. Capella avec chagrin. Ah! si +moi-même je n'eusse pas été mourant, peut-être ne m'aurait-il pas si +mal reçu! + +--Ah! vous, Monsieur le Curé, il vous aime et vous vénère trop pour +cela! Mais hélas!... Et elle se retira sans achever. + +Une pensée sublime vint au saint prêtre; se soulevant sur sa couche +et joignant les mains: Mon Dieu, donnez-moi un peu de force! +s'écria-t-il. Faisant alors un effort suprême, il endossa une dernière +fois ses vêtements ecclésiastiques, puis il dit, d'un ton résolu, aux +amis qui l'entouraient: + +--Soulevez-moi et portez-moi chez le malade. + +Frappés de stupeur, pas un ne bougea. Ils écoutaient cette voix +expirante qui avait retrouvé le ton du commandement pour faire une +chose impossible, et ils crurent le curé dans le dernier délire. +Prenez-moi, répéta-t-il avec une suprême autorité. Une exclamation +assourdie sortit de toutes les bouches. + +Mais le mourant, dont l'heure de vie s'était réfugiée dans son +inébranlable volonté, présenta ses bras tremblants, ses jambes inertes +déjà; on lui obéit donc et soutenant avec précaution ce corps qui +voulait reprendre la vie pour aller sauver une âme, on le déposa sur +une litière. + +«Ah! mon Dieu! il va mourir en route!» s'écria l'un des porteurs avec +désespoir. + +Lui, sans s'inquiéter de ce qui se passait ou se disait autour de sa +couche, absorbé dans son héroïque idée fixe, donnait des ordres pour +qu'on lui apportât ce qui était nécessaire à l'administration +des sacrements. Quand tout fut prêt: «En route, et hâtons-nous,» +commanda-t-il. + +On se mit en marche vers la maison du malade. Le prêtre ne faisait +entendre ni un cri, ni une plainte, ni même un soupir dans ce chemin +douloureux dont tout choc était une angoisse, mais il priait avec +ferveur. + +Le voilà près du lit de cet autre mourant. «Mon ami, lui dit-il d'une +voix entrecoupée, nous allons tous les deux paraître devant le bon +Dieu. Voulez-vous que nous fassions le voyage ensemble?... Moi, je +viens vous aider... et vous apporter les secours de cette dernière +heure...» + +Un intraduisible cri échappa au malade, et sans pouvoir articuler un +mot, il saisit la main de son pasteur et la porta à ses lèvres avec un +mouvement d'adoration. + +«Mon ami, continua celui-ci, le temps est court...; confiez-vous à +moi; vous ne me refuserez pas de vous confesser, n'est-ce pas?» + +Le malade, subjugué par cet héroïsme de la foi, fondit en larmes. «Oh! +oui, je veux me confesser à vous!» s'écria-t-il. + +Un sourire du ciel passa sur les lèvres blanches du pasteur. Il fit un +signe, et le vide s'établit autour des deux mourants. + +Bientôt après, le ministre de Dieu fit un dernier effort pour +élever sa main au-dessus de la tête du pardonné, et les paroles de +l'absolution tombèrent comme une rosée sur cette âme ressuscitée. Le +prêtre appela; «L'Extrême-Onction!» demanda-t-il. On lui apporta ce +qui était nécessaire pour la réception du Sacrement. «Prenez mon bras, +et conduisez ma main,» dit-il à son aide. Et l'on conduisit cette main +mourante, se traînant refroidie déjà, comme une suprême bénédiction, +sur les membres du malade qui semblait se ranimer sous ce froid +attouchement et sous les onctions de l'huile sainte. + +Quand tout fut achevé, le prêtre pencha sa tête alourdie vers celui +qu'il venait d'administrer, et dans un soupir de soulagement, il +dit tout bas: «Au revoir, mon ami!... Maintenant, remportez-moi, +ajouta-t-il d'une voix éteinte. _Nunc dimittis servum tuum, Domine, +secundum verbum tuum, in pare!_» + +Puis sa tête tomba pesante sur sa poitrine; ses bras fatigués se +laissèrent pendre; ses yeux se fermèrent: et, pendant cette lugubre +route du retour, on aurait cru qu'il n'existait plus, si l'on n'avait +vu ses lèvres remuer sous un souffle de prière. Peu après, on le +déposa immobile sur son lit. Quelques heures plus tard, il était mort. + + + + * * * * * + + + +38.--DEUX FOIS SAUVÉ! + +Il y a dans notre collège, rapporte un éminent écrivain, retraçant ses +souvenirs de jeunesse, un pauvre abandonné qu'on appelle Isaac. Comme +son nom l'indique, il est juif. De plus, il est orphelin et sans +fortune. La réprobation terrible qui pèse sur sa race, éloigne de lui +jusqu'aux moins chrétiens de nos camarades. On le voit toujours dans +le coin le plus désert de notre cour, où le poursuivent encore les +injures et les railleries d'un âge sans pitié. Cependant il est doux +et semble résigné par avance à toutes les amertumes de la vie, dont +celles du collège ne sont qu'un avant-goût. Quelquefois la nature +l'emporte et le malheureux enfant éclate en sanglots; il se cache le +visage entre les mains et pleure des heures entières. + +Depuis longtemps je pense à l'aborder. Je voudrais consoler un peu +cette précoce affliction, tenir compagnie à cette solitude prématurée; +mais je n'ose. Isaac n'est pas sans quelque sauvagerie; ses malheurs +et son abandon lui ont inspiré la défiance. Quelques méchants coeurs, +comme il en est même au collège, ont encore contribué à augmenter +cette défiance, en venant solliciter l'amitié de l'orphelin et en +trahissant ensuite, avec tous les secrets confiés, un coeur si +désireux d'abord de se communiquer, mais que l'infortune avait rendu +susceptible à l'excès et incapable de se livrer deux fois. + +L'autre jour, une de ces tristes scènes qui se renouvellent trop +souvent, est venue ajouter de nouvelles douleurs à celles de celui que +j'aime en secret. Je sortais du parloir au milieu de la plus longue +de nos récréations; tout à coup j'entends de grands cris. Je me hâte, +j'arrive devant tous nos camarades rassemblés. Ils étaient en grande +agitation. «Qu'y a-t-il?--C'est Isaac qui nous a dénoncés,» me répond +le plus colère. Et il entame une longue histoire à laquelle chacun +veut ajouter son trait. C'était encore une accusation banale et +sans fondement. Les preuves abondaient, la haine suggérait les plus +détestables hypothèses à ces petites têtes méchantes et enflammées; on +accueillait tout, pourvu que tout fût contraire à l'accusé. Tristes +juges comme on en voit tant dans un monde qui n'a plus la jeunesse +pour excuse! + +Isaac n'était pas là, mais bientôt nous le vîmes paraître, accompagné +du supérieur qui s'éloigna quelques secondes après, laissant le +pauvre enfant en proie à la cruauté de ses ennemis. Oh! ce mot de +_cruauté_ n'est pas trop fort. On l'injuria, et les injures bientôt +furent suivies de pierres. Un fils de boucher, qui sans doute avait +vu avec quelque profit son père assommer des boeufs à l'abattoir, +s'élança enfin sur lui et de ses gros poings lui mit la figure en +sang. + +J'étais pâle d'indignation. Mon coeur battait vivement. La colère +finit par l'emporter, la sainte colère, et je m'élançai devant Isaac: +«Vous êtes des lâches, m'écriai-je en lui prenant les mains, et +malheur au premier d'entre vous qui touchera à mon _ami!_» + +J'appuyai à dessein sur ce dernier mot, je regardai les agresseurs +d'un regard décidé, les poings fermés, le pied en avant: je leur +semblai redoutable, malgré ma petite taille; ils se turent, ils +s'éloignèrent en jetant au vent leurs dernières insultes, et l'un +d'eux déclara qu'il fallait mettre les deux juifs à la quarantaine. + +Ce mot de juif me fit beaucoup rougir, malgré moi. Cependant je +me remis de cette soudaine émotion et me penchai vers Isaac. Il +s'appuyait sur moi et semblait me sourire, mais je le vis tout à coup +chanceler, puis tomber sans connaissance. Tant de douleurs l'avaient +brisé. Alors j'appelai à mon secours, et comme personne ne venait à +mes cris, je rassemblai toutes mes forces, je le pris dans mes bras +et parvins à le transporter jusqu'à l'infirmerie. Il y fut près d'une +heure évanoui. + +Cependant l'affaire s'était ébruitée. Le supérieur arriva et me +tendant la main: «Vous êtes un digne enfant, me dit-il; je sais tout +et je veux désormais que vous me regardiez comme un ami, comme un +père.» Il ajouta en me montrant la croix: «Mais voici l'Ami céleste, +voici le Père qui vous récompensera mieux que moi de votre belle +action!» + +Il se retira, en me permettant de rester auprès de mon nouvel ami +jusqu'à sa complète guérison. Hélas! il ne savait pas que la maladie +du pauvre enfant dût être si longue. Le médecin vit bien tout d'abord +que le cas était grave et fit craindre une fièvre cérébrale. En effet, +les symptômes en éclatèrent dès le soir. + +Quinze jours après, le pauvre Isaac était encore à l'infirmerie, mais +il était sauvé. + +J'avais obtenu la permission de le veiller une partie des nuits, et +la soeur de charité avait peine à m'arracher de ce chevet auquel il +semblait que ma propre vie fût attachée. Ces nuits furent pour mon âme +une source délicieuse de jouissances morales. J'y pris une habitude +presque monastique, celle de lire en latin l'office même de l'Église, +et je n'ai pu depuis détacher mes lèvres de cette coupe trop méprisée +de la liturgie catholique. Oui, je me rappelle ces soirées d'été, +alors que quelques rayons, les derniers du jour, venaient enflammer +les vitres de l'infirmerie, et qu'à genoux au pied du lit de mon ami +en délire, je suivais sur ce visage en feu les progrès du mal ou +cherchais à y démêler les espérances de la guérison. + +Une idée m'avait saisi dès le premier jour, idée si naturelle aux +imaginations catholiques, qu'il semble qu'elle soit la première à y +naître et la dernière à s'en retirer, l'idée de convertir mon nouvel +ami et de guérir en même temps son corps et son âme également malades. +Cette idée me poursuivait. Je ne pouvais m'empêcher de penser que Dieu +n'avait pas permis, sans quelque dessein secret, qu'un innocent fût +accablé de tant de malheurs, abreuvé de tant d'injustices. + +Un jour donc qu'Isaac s'était endormi, je m'armai d'une sainte audace +et passai à son cou une petite médaille de la sainte Vierge. Déjà +on avait placé sous ses yeux, en face de son lit, un crucifix où il +devait lire tout le résumé de notre foi éloquente. La pauvre soeur +redoublait de soins. Elle avait compris mon idée de conversion, ou +plutôt l'avait eue avant moi, mais elle eût craint de s'en attribuer +le moindre honneur. + +Isaac fut enfin rendu à sa connaissance. C'était un dimanche: les +élèves étaient à la messe et l'on entendait très distinctement dans +l'infirmerie les chants de nos camarades et les harmonies de l'orgue. +La petite soeur et moi suivions notre messe aussi exactement que +possible et priions de grand coeur tous les deux pour notre cher +malade. J'avais coutume de réserver pour l'instant de l'élévation mes +plus vives prières, et je crois bien que la soeur faisait de même. + +Ce jour-là nous fûmes encore plus recueillis. Mais un petit bruit nous +vint arracher à ce recueillement; notre malade s'était soulevé, il +s'était assis sur son lit et semblait écouter avec ravissement un bel +_O Salutaris_, que nos enfants de choeur n'avaient jamais si bien +chanté. Il souriait pour la première fois peut-être de sa vie, et ce +sourire faisait du bien à voir, quoique brillant sur un visage éteint +et décharné. Nous n'osions nous lever, mais il nous aperçut, porta les +mains à son front comme pour recueillir ses idées, réfléchit quelques +instants, puis tout à coup s'écria: «Mon frère, mon cher frère!» Et je +tombai dans ses bras. + +Nous pleurions tous, et la soeur souriait à travers ses larmes. Mais +Isaac s'arrêta tout à coup, et se mit à fixer le crucifix que nous +avions mis sous ses yeux. Il le regarda d'abord froidement, puis ses +yeux s'animèrent, l'amour pénétra dans son regard; il contempla alors +l'Homme-Dieu avec des yeux qui exprimèrent toutes les nuances de la +commisération, de la prière, de l'adoration; ses bras s'agitèrent +bientôt et il les tendit vers Notre-Seigneur; enfin, il ne put +résister à la grâce, et un torrent de larmes sortit de ses yeux: «Mon +Roi, mon Maître, mon Dieu!» Et se tournant vers moi: «Tu ne sais pas +que Jésus et Marie ont veillé près de moi pendant toute ma maladie? +Ils étaient là, je les voyais, je touchais leurs mains, j'entendais +leurs voix. Oh! je veux être baptisé!» + +Je l'embrassai en pleurant et lui racontai combien j'avais désiré ce +moment. Ce jour-là même, nous eûmes ensemble un entretien sur la foi. +La soeur savait mieux faire le catéchisme que moi; l'aumônier vient +l'aider. La convalescence d'Isaac s'écoula dans ces leçons qu'il +semblait avoir déjà reçues de Dieu lui-même, tant il s'élevait +facilement aux plus difficiles de nos mystères. Il avait même sur nos +dogmes des lumières qui étonnaient l'aumônier et dont je profitai. + +Cependant le bruit de sa guérison s'était répandu dans le collège. On +avait bien changé d'idées sur le compte des «deux juifs,» et comme, +après tout, des coeurs d'enfants ne sont jamais profondément +pervertis, tous nos camarades s'étaient sincèrement repentis d'une +méchanceté qui avait failli devenir si fatale. Tous les matins, il en +venait à l'infirmerie quelques-uns s'informer avec anxiété de la santé +d'Isaac. Les récréations étaient silencieuses, les visages tristes; +quand on annonça qu'il n'y avait plus aucun danger pour le malade, ce +fut un jour de fête pour tout le monde. + +On apprit en même temps la miraculeuse conversion de notre ami et son +baptême, qui eut lieu, d'après sa volonté, le premier jour qu'il +put faire quelques pas. Au sortir de l'église, il alla revoir ses +condisciples qui étaient devenus ses frères en Jésus-Christ. Ce fut un +spectacle touchant: tous ces persécuteurs tombèrent aux pieds de leur +victime et sollicitèrent la bénédiction de celui qui tout à l'heure +encore était un catéchumène et n'avait pas seize ans. Isaac, ou plutôt +Paul (car je lui ai, comme parrain, donné ce nouveau nom), Paul les +bénit avec ses larmes et voulut tous les embrasser. On sut qu'il était +pleinement chrétien, quand on le vit presser avec plus d'amour dans +ses bras celui-là même qui l'avait autrefois le plus cruellement +persécuté. (_Léon Gautier_.) + + + + * * * * * + + + +39.--DIEU A SES ÉLUS PARTOUT. + +Une actrice a adressé au P. de Ravignan le récit suivant de sa +conversion, une des plus admirables de notre siècle. «Lorsque j'étais +tout enfant, ma mère se trouvait seule à Paris, sans argent, sans +état, sans protection. Elle n'avait pas cette religion qui fait +supporter toutes les adversités que Dieu nous envoie, mais seulement +une foi très vive en Marie. Dès ma plus tendre enfance, elle me fit +dire cette petite prière que je n'ai lue dans aucun livre: «Mon Dieu, +je vous donne mon corps, mon esprit, mon coeur, ma vie; je me donne +toute à vous. Faites-moi la grâce de mourir plutôt que de vous +offenser mortellement. Ainsi soit-il.» + +«Vers l'âge de cinq ans à peu près, j'allais très souvent avec une +vieille femme à la messe, et surtout adorer Jésus dans un sépulcre. Je +rentrais à la maison, malade d'avoir vu Notre Seigneur mort pour nous; +je pleurais. Ma mère grondait la vieille femme d'exciter à ce point ma +sensibilité, et même elle ne voulut plus absolument que je retournasse +à l'église. J'étais très fière de m'appeler Marie. On me donnait le +nom de Joséphine à la maison; mais quand on me demandait comment je +m'appelais: «Marie, répondais-je aussitôt; j'ai le nom de la Vierge.» + +«Ma mère me mit au théâtre à l'âge de six ans pour apprendre à danser. +On la pria de me laisser jouer, elle se laissa tenter. Je jouai, j'eus +un très grand succès. Cependant j'entendais les petites filles parler +de la première communion, ma mère ne m'en parlait pas; je voulais +absolument la faire, mais aucun prêtre ne put m'y admettre parce que +j'étais au théâtre. + +«Je priais toujours, je travaillais sans cesse; en dehors du théâtre, +je faisais de petits ouvrages à l'aiguille que je vendais. J'étais +entourée de vices dans les femmes même que j'aimais le plus; je les +plaignais. Ma mère m'avait donné des principes que la misère la plus +affreuse n'avait pu détruire. J'étais mal vêtue, je mangeais des +pommes de terre, mais j'étais heureuse avec ma mère. Je me disais: +«Dieu me voit, lui; il me trouve bien avec mon vilain chapeau; il ne +se moque pas de la pauvre Maria.» Car on se moquait de moi; on me +disait: «Si vous vouliez, vous auriez des cachemires.--Oui, disais-je, +mais je ferais mourir ma mère de chagrin.» J'étais une des premières +du théâtre, par conséquent très admirée. Si je vous dis cela, c'est +pour que vous compreniez bien la haute protection de ma céleste +patronne au milieu de ce gouffre. + +«Ma mère tomba malade. J'étais obligée de passer toutes les nuits, je +n'avais pas de domestique; je jouais, je répétais dans la journée; je +n'avais le temps d'apprendre mes rôles que la nuit, près du lit de +ma pauvre mère. C'est ici que Dieu a été bon et indulgent pour moi. +J'avais fort peu d'appointements, quoique première. Eh bien! mon +Père, malgré cela, pendant quatre mois et demi, ma mère étant au lit, +dépensant beaucoup d'argent que je n'avais pas, je n'ai pas fait de +dettes, et je m'en suis tirée. Je devais tomber malade de fatigue et +de chagrin, pas du tout: c'est que je priais Dieu, et Dieu aide ceux +qui prient de tout leur coeur. + +«La dernière nuit que je passai près de ma mère, je ne comprenais pas +que ce fût l'agonie. Enfin sa dernière parole fut: «Maria, je t'aime!» +et elle rendit le dernier soupir. Oh! mon Père, quelle nuit! Je +n'avais pas quitté ma mère un seul instant de ma vie, et je me +trouvais à vingt ans, seule, sans parents, sans soutien, sans fortune, +sans Dieu, car je ne le possédais pas encore. Je jurai à ma mère, sur +ce corps inanimé, sur cette main qui m'avait bénie, que toujours je +serais digne d'elle. J'allais tous les jours au cimetière Montmartre, +et, en rentrant, je me mettais à genoux au milieu de ma chambre; +j'avais le portrait de ma mère là devant moi; j'avais un Christ qui +avait été posé sur son corps; je baisais ce Christ, je baisais le +portrait, et ma vie se passait entre ces deux images. + +«Enfin j'allai vous entendre, mon Père; vous éclaircissiez des idées +confuses dans ma tête. Je suis bien ignorante encore en matière de +religion; j'aime avec amour Jésus et Marie. Pourquoi? comment? je n'en +sais rien; je les aime et voilà tout. + +«Là seulement je compris ma position. «Sainte Vierge, dis-je alors, le +théâtre sans vous, ou vous sans le théâtre. Ah! mon choix est fait. +Mais pour arriver à vous, ô Marie, comment faire?» Le dimanche de la +Quasimodo, je vous vis de plus près; je m'étais mise au pied de la +chaire. «Je vais écrire à M. de Ravignan, dis-je; il est impossible +qu'il n'obtienne pas cette grâce de Mgr l'archevêque: il faut que je +communie.» Je vous écrivis, mon Père, vous savez le reste; mais ce que +vous ne savez pas, c'est que mon esprit n'est plus le même, mon coeur +non plus: les pieuses femmes que vous m'avez fait connaître ont changé +tout mon être. + +«Oh! merci, mon Dieu! merci, mon Révérend Père! Votre zèle a tout +fait. J'ai communié, c'est vous dire que je suis la plus heureuse +des femmes, et j'étais entourée de Mmes de Gontaut, Levavasseur et +d'Auberville. Ah! autrefois je croyais aimer Dieu, mais non; c'est lui +qui m'aimait. J'aimais Marie, mais ce n'était pas de ce saint amour +qu'elle a pour nous. Je ne sais pas ce que Dieu me réserve; mais s'il +veut me rendre heureuse, il peut m'envoyer tous les malheurs qu'il +voudra: je tâcherai de les porter avec mon coeur qui est tout à lui. +Si Dieu me conserve cette foi qu'il m'a envoyée, je peux tout faire +pour lui. Aujourd'hui seulement je comprends les martyrs. + +«Je vous demande pardon, mon Père, de la longueur de mon récit; mais +je ne suis pas très versée dans l'art d'écrire. C'est pour vous +obéir que je vous donne ces détails. En parlant de ma mère, je ne +m'arrêterais point. + +«Mon premier acte, en sortant du théâtre, a été une première +communion. Dieu veuille qu'en sortant de cette vie je sois agenouillée +à la sainte table! À Dieu, à Jésus, à Marie, à ces dames, à vous, mon +Père, ma vie entière. _Maria_.» + +La jeune actrice eut le courage de rompre complètement avec le +théâtre. Après six années d'épreuves et de privations, devenue mère de +famille, elle écrivait au P. de Ravignan pour le remercier, et elle +ajoutait: «Oh! mon Père, que de misères! que de maladies! Mais Dieu +était au fond de mon coeur. Que de joies ignorées! et c'est à vous que +je les dois. + +«Ah! comme je plains ceux qui ne pensent jamais à Dieu! Dans l'amour +qu'il nous donne nous trouvons tout pour nos besoins d'ici-bas. Cette +vie de l'âme a des charmes qu'on ignore si complètement dans le monde! + +«Priez, mon Révérend Père, pour que mon âme reste toujours attachée à +ce Dieu de miséricorde qui a daigné me prendre si bas! Ah! que ma vie +passée m'a éclairée sur l'amour de Dieu pour ses créatures! Aussi, je +ne veux que ce mot dans mon coeur: Amour pour Jésus dans la joie et +la tristesse, amour pour Jésus!» Cette âme séraphique se consuma +rapidement dans un douloureux martyre: l'ancienne actrice mourut en +prédestinée. + + + + * * * * * + + + +40.--LA ROSE BÉNITE. + +Un dimanche vers les trois heures, rapporte un homme du monde, je +passais rue de Vaugirard, à Paris. Une pluie torrentielle inondait les +rues et faisait chercher un abri aux malheureux piétons. Je regardais +machinalement à droite et à gauche, lorsque la petite église des +Carmes m'apparut comme lieu de refuge. Arrivé dans la cour, je vois +son intérieur tout resplendissant de fleurs et de lumières; une foule +immense la remplissait, et c'est à peine si je pus parvenir à me +placer sous son portique. + +Quelle fête célébrait-on? voilà ce que je demandai à une bonne femme +qui, à genoux près de moi, égrenait son chapelet. Elle releva la tête +d'un air étonné: «Comment! monsieur, vous ne savez pas? c'est la fête +du Saint-Rosaire, et, pour en conserver le souvenir, les révérends +pères vont distribuer à tous ceux qui sont dans l'église une rose +bénite.» J'ai une passion pour les fleurs et une prédilection toute +particulière pour les roses; je voulais profiter de celles que la +Providence semait (avec intention peut-être) sur ma route: elles sont +si rares, hélas! Je suis le courant qu'un mouvement de chaises opère, +et je me trouve transporté je ne sais comment près de la balustrade de +l'autel. Le R. P. qui venait de donner la bénédiction, en montait les +degrés. Il fit signe qu'il allait parler; je me sentis attiré vers +lui par un sentiment que je ne pus définir: son pâle et noble visage +inspirait le respect, une joie toute céleste l'animait, et l'immense +quantité de bougies qui brûlaient autour du tabernacle lui faisaient +comme une auréole lumineuse. Son regard doux et pénétrant se +portait avec bonheur sur les nombreux fidèles qui l'entouraient et +l'écoutaient. Il fit une allocution simple et touchante, sans phrases +préparées ni oratoires; on sentait que c'était le coeur qui débordait +avec tous ses trésors, la source qui coulait limpide et transparente +pour chacun. + +«Je vais vous distribuer de petites roses bien modestes, dit-il, parce +que nous sommes pauvres. Vous les trouverez parfumées comme l'était +Marie, la reine du ciel, et leur parfum vous pénétrant, vous désirerez +lui ressembler. Vous les trouverez bénites, afin qu'elles apportent +dans vos maisons la bénédiction de Marie. Mères, ornez-en le berceau +de votre petit enfant pour le protéger. Femmes, montrez-la à votre +mari; dites-lui qu'elle sera son prédicateur, son égide, lorsqu'il +devra vous quitter. Jeunes filles, suspendez-la au Christ placé à +votre chevet, afin que votre premier regard, la première élévation de +votre coeur soient pour Jésus et Marie confondus dans un même amour.» +Ce serait trop long de raconter les belles et bonnes choses que +dit encore le révérend Père. La distribution commença; lorsque je +m'approchai pour recevoir ma rose, un léger sourire se dessina sur +les lèvres du religieux: il semblait lire au fond de ma pensée ce +mot _hasard_ qui m'avait amené là. Je m'inclinai et sortis de +l'église beaucoup plus grave que je n'y étais entré. + +Une fois dehors, je me trouvai très embarrassé: je dînais en ville et +j'avais disposé de ma soirée; mais la pensée de porter dans une maison +profane ma petite rose bénite me fit rougir intérieurement. Je rentrai +chez moi, je la suspendis au portrait de ma mère. Pauvre mère! il me +sembla qu'elle me regardait plus tendrement. Peut-être étaient-ce ses +prières qui, du haut du ciel, avaient guidé mes pas. Toujours est-il +que j'étais resté chez moi par une force d'attraction plus puissante +que ma volonté. Je passai mon temps à méditer sur les petites choses +qui amènent souvent de grands effets. Je ne puis pas dire tout ce que +je confiai de pensées tumultueuses à ma rose mystique: c'était presque +une confession, et la petite goutte de rosée bénie qui reposait au +fond de son calice était le baume consolateur que j'appliquais sur +les blessures orageuses de mon coeur. «Qui sait, murmurai-je en +m'endormant, si je ne retournerai pas dans cette église, et si, te +tenant a la main, je n'irai pas trouver ce bon religieux? Elle m'amène +à vous repentant et converti!» lui dirai-je. + + + + * * * * * + + + +41.--UN SOUVENIR DU BAGNE. + +Un religieux plein de zèle, qui venait de remplir son saint ministère +auprès des forçats de Rochefort, le P. Lavigne, ne pouvait se lasser +d'admirer les merveilles de la grâce sur ces pauvres âmes si chères +au Bon Pasteur. Prêchant dans la chapelle d'une Maison religieuse, à +Paris, il racontait un fait admirable qui atteste l'étonnante bonté de +Dieu en faveur d'un pécheur pénétré d'un sincère repentir. + +«Il y a un homme, dit-il, dont le souvenir s'est empreint dans mon âme +d'une manière ineffaçable, un homme que je place au-dessus de tous les +religieux et de toutes les religieuses: c'est un saint que je vénère, +et cet homme, ce saint, c'est un forçat. + +«Un soir, il vint me trouver au confessionnal, et, après sa +confession, je lui adressai quelques questions, comme j'avais assez +souvent coutume de le faire avec ces infortunés. Cependant, cette +fois, un motif plus particulier m'engageait à interroger celui-ci. +J'avais été frappé du calme répandu sur ses traits. Je n'y fis pas +d'abord grande attention, car j'avais eu l'occasion de remarquer la +même chose chez plusieurs de ces malheureux. Néanmoins, la précision +avec laquelle il s'exprimait, l'exactitude rigoureuse et le laconisme +de ses réponses piquaient de plus en plus ma curiosité. + +«Il me répondait sans affectation, ne disant pas un mot inutile, et +n'allant jamais au delà de ce que je lui demandais. Aussi ce ne fut +qu'en le poussant et en le pressant par mes questions, que je parvins +à savoir, en quelques mots bien simples, sa touchante histoire. + +--Quel âge avez-vous? lui dis-je d'abord. + +--Quarante-cinq ans, mon père. + +--Combien y a-t-il que vous êtes ici? + +--Il y a dix ans. + +--Devez-vous y rester encore longtemps? + +--À perpétuité, mon père. + +--Quelle est donc la cause de votre condamnation? + +--Le crime d'incendie. + +--Sans doute, mon pauvre ami, vous avez beaucoup regretté d'avoir +commis cette faute. + +--J'ai beaucoup offensé Dieu, mon père, mais je n'ai point commis ce +crime. Toutefois, je suis justement condamné; mais c'est Dieu qui m'a +condamné. + +Cette réponse piquant plus vivement encore ma curiosité, je repris: + +--Mais que voulez-vous donc dire, mon ami? expliquez-vous. + +Alors il me répondit: + +--J'ai beaucoup offensé le bon Dieu, mon père; j'ai été bien coupable, +mais jamais envers la société. Après une foule d'égarements, le bon +Dieu toucha mon coeur. + +«Je résolus de me convertir, de réparer le passé; mais depuis ma +conversion, il me restait une inquiétude, un poids énorme sur le +coeur. J'avais tant offensé le bon Dieu? pouvais-je croire qu'il eût +tout oublié? Et puis, je ne trouvais rien qui fût de nature à réparer +ces iniquités malheureuses de ma jeunesse, et je sentais un besoin +immense de réparation! Sur ces entrefaites, un incendie éclata près de +ma demeure. Tous les soupçons tombèrent sur moi; on m'arrêta, et on me +mit en jugement. Pendant la procédure, je fus beaucoup plus calme que +je ne l'avais jamais été; je prévoyais bien que je serais condamné, +mais j'étais prêt à tout. Enfin arriva le jour où on devait prononcer +ma sentence. Le jury quitta la salle pour aller délibérer sur mon +sort, et dans ce moment, il me sembla entendre une voix intérieure qui +me disait: Si je te condamne, je me charge aussi de faire ton bonheur +et de te rendre la paix. À cet instant, je ressentis effectivement une +paix délicieuse. Les jurés revinrent bientôt, apportant leur verdict, +qui me déclarait convaincu du crime d'incendie, avec circonstances +atténuantes; j'étais condamné aux travaux forcés à perpétuité. Je fus +obligé de me contenir pour ne pas verser des larmes, qu'on aurait sans +doute attribuées à tout autre motif qu'à celui du sentiment de bonheur +que j'éprouvais. On me conduisit à mon cachot, et là, tombant sur +la paille qui me servait de lit, je me mis à répandre un torrent de +larmes si douces que l'homme le plus voluptueux aurait été heureux +d'acheter, au prix de toutes les jouissances, le seul bonheur de les +verser. Une paix ineffable remplissait enfin toute mon âme. Elle ne me +quitta pas pendant la route que je parcourus pour arriver au bagne, et +ne m'a jamais abandonné jusqu'ici. Depuis cette époque, je tâche de +remplir tous mes devoirs, d'obéir à tout et à tous. Je ne vois dans +ceux qui commandent, ni le commissaire, ni les adjudants, ni leurs +subalternes, je ne vois que Dieu. Je prie partout, dans les travaux, à +la prison; je prie toujours, et le temps passe si vite que je puis à +peine m'en apercevoir; les heures s'écoulent comme des minutes, les +jours comme des heures, les mois comme des jours, les années comme des +mois. Personne ne me connaît; on me croit condamné justement et cela +est vrai. + +«Vous ne me connaîtrez pas non plus, mon père; je ne vous dis ni mon +nom ni mon numéro; priez seulement pour moi, je vous en conjure, afin +que je fasse la volonté de Dieu jusqu'à la fin.» + + + + * * * * * + + + +42.--CE QUE LE ZÈLE PEUT INSPIRER À UN ENFANT. + +Il y a quelques années, le Carême était prêché dans une grande ville +de France par deux saints missionnaires. Un soir, tandis que la foule +empressée se rendait à l'église, la petite Mathilde de C***, enfant de +dix ans, jouait sur le balcon de sa maison; tout à coup, poussée comme +par une inspiration divine, elle abandonne la poupée qu'elle tenait à +la main et, courant à son père qui lisait un journal: «Oh! papa, que +je serais heureuse!...--Que faudrait-il pour cela, mon enfant?--Je +n'ose pas... dites, me l'accorderez-vous?--Oui, ma fille!--Ah! bon! +eh bien! j'étais tout à l'heure sur le balcon et j'ai vu beaucoup +de messieurs qui allaient au sermon; il y en a même plusieurs qui y +conduisaient leurs petites filles; et vous, papa, vous ne m'y menez +jamais! Ce soir...--Tu veux que je t'y conduise, n'est-ce pas?--Oui! +je le désire beaucoup.» + +Bientôt l'heureuse Mathilde entrait dans l'église avec son père. Il +la plaça près d'une dame de sa connaissance, parce que, dit-il, une +petite fille ne reste pas avec les messieurs; et... faisant semblant +d'aller du côté des hommes, il sortit. + +Mathilde, qui le suivait des yeux, s'en aperçut, mais ne dit rien; le +lendemain elle voulut, comme par un caprice d'enfant, rester parmi les +messieurs avec son père. Le prêtre chargé de maintenir l'ordre, voyant +cette petite fille: «Mon enfant, lui dit-il, ce n'est point là votre +place.--Monsieur, répondit-elle tout bas, laissez-moi ici, _je garde +papa_!» + +M. de C*** entendit cette parole, il fut ému et resta au sermon. +Le bon Dieu l'attendait, et la grâce, se servant des paroles du +prédicateur, pénétra dans son âme. Il voulut aller tous les soirs au +sermon; il fit mieux, il s'approcha de la sainte Table le jour de +Pâques. + + + + * * * * * + + + +43.--UNE CONQUÊTE DU SACRÉ-COEUR. + +Dans une petite ville assez populeuse, près de Liège, une personne +dirigeait un café, où elle s'efforçait bien plus de conquérir des âmes +à Jésus-Christ que de grossir sa fortune. On y voyait en abondance les +publications les plus édifiantes, les cadres et les scapulaires du +Sacré-Coeur. Cette propagande fut bénie de Dieu et devint le principe +d'un grand nombre de conversions; nous allons reproduire ici la +relation de plus remarquable, en conservant au style sa naïve +simplicité. + +«Un jour, la maîtresse de la maison voit entrer chez elle un inconnu +en haillons, de haute taille, ayant une longue barbe et une figure +portant l'empreinte d'une profonde misère. Cet homme inspire à la +zélatrice une grande compassion, il lui semble que Notre-Seigneur lui +envoyait une âme à gagner. J'ai toujours eu, dit-elle, le désir de +faire du bien, mais depuis que je suis zélatrice, il me semble en +avoir contracté l'obligation, de sorte que cela me donne du courage +pour vaincre ma timidité. Elle fit donc bon accueil à son nouvel hôte, +qui ne disait pas un mot, et le servit de son mieux, en priant le +Coeur de Jésus de l'inspirer. Croyant le moment favorable, elle entama +la conversation: «Ne vous étonnez pas, Monsieur, lui dit-elle, de +ce que je vais vous demander; je fais cette question a toutes les +personnes qui viennent ici, et je vous vois, je crois, pour la +première fois: avez-vous fait vos Pâques?--Non, répondit-il, je ne +fais pas mes Pâques, je suis libre-penseur.--Mais ce n'est pas +une religion, cela.--C'est ma religion à moi, je n'en ai pas +d'autre.--N'avez-vous pas été catholique autrefois?--Oui, j'ai fait ma +première communion; depuis, j'ai tout laissé: j'ai quitté ma femme, +mes enfants, j'ai été en Afrique... Je ne veux pas des prêtres, pas +plus qu'ils ne voudraient de moi.--Au contraire, Monsieur, ce serait +un grand bonheur pour eux de vous ramener à Dieu; dans l'Évangile, n'y +a-t-il pas la parabole de l'enfant prodigue où le père fête le retour +de son fils?--Ne me dites rien, répond-il avec animation, je ne veux +pas changer, vous ne me convertirez pas, vous dis-je; pensez-vous +mieux réussir que ma femme et mes enfants qui m'ont supplié de toutes +les façons? Non, vous ne me changerez pas, je devrais parler à des +prêtres, et je déteste les prêtres; quand ils arrivent, je m'en vais +d'un autre côté pour ne pas les voir.» + +«Il ajouta encore beaucoup d'autres choses contre la religion. J'étais +toute tremblante en l'entendant, dit la zélatrice, et je priais +intérieurement le Coeur de Jésus. Quand il eut fini, j'allai chercher +un scapulaire du Sacré-Coeur.--Monsieur, lui dis-je, ne voudriez-vous +pas, avant de partir, accepter ceci? j'aimerais à vous le donner; +voyez, l'image est bien belle. Lisez, ajoutai-je, ce qui est écrit +dessous, ce sont de si bonnes paroles! Il le fait, puis se lève et +tenant le scapulaire des deux mains, il le baise, pleure et dit: +«Coeur de Jésus, je suis un des plus grands pécheurs, oui, un grand +pécheur.» Ses larmes coulaient en abondance, l'émotion l'oblige à +s'asseoir.--Un prêtre! dit-il, je veux me confesser. Qui êtes-vous, +pauvre femme, pour me convertir ainsi? car je suis converti.--C'est +le Coeur de Jésus qui a tout fait, dit la zélatrice, et elle le fait +entrer dans une chambre voisine, pendant qu'elle allait avertir le +vicaire. Celui-ci vint aussitôt, s'entretint avec le pauvre pécheur, +puis l'engagea à se rendre à l'église pour préparer sa confession. +En y allant, cet homme priait, et dès qu'il fut arrivé, il alla se +prosterner au pied d'un autel de la sainte Vierge; il pleurait et +disait à haute voix: «Vierge sainte, ayez pitié d'un grand pécheur +qui vous demande sa conversion.» Il fit le chemin de la croix, et, +lorsqu'il fut arrivé à la douzième station, il mit les bras en croix +sans s'occuper des personnes présentes, en disant: Jésus-Christ, +je vous demande pardon de mes péchés, oui, de tous mes péchés. La +contrition débordait de son âme, il était inondé par la grâce. Il +alla à la sacristie, et, quand il en sortit avec le prêtre, tous deux +pleuraient. Il ne reçut pas ce jour-là l'absolution: on préféra lui +laisser quelques jours pour se préparer. Il passa ce temps dans le +recueillement, vint prendre ses repas chez la zélatrice qui lui +fournit des lectures pieuses pour occuper ses loisirs, car il évitait +même de travailler pour ne pas se distraire des pensées de foi qui +nourrissaient son âme. Lorsqu'il rencontrait le vicaire, il lui +serrait la main en lui exprimant son désir de recevoir l'absolution. +Le temps d'épreuve fut abrégé, et la brebis perdue rentra dans le +bercail du Bon Pasteur, qui se donna à elle dans la sainte communion. +C'était la seconde de ce nouvel enfant prodigue qui n'avait plus reçu +son Dieu depuis cinquante ans. + +«Il fut dès lors un modèle de piété, et son exemple en ramena +plusieurs qui travaillaient dans un atelier irréligieux où il +conduisit le prêtre qui l'avait réconcilié avec Dieu.» + +Ah! si tous les bons catholiques avaient le zèle et le courage de +cette généreuse chrétienne, combien de pauvres pécheurs seraient +ramenés à la pratique de la religion! Le prêtre, hélas! n'a aucun +moyen d'atteindre ces infortunés qui ne viennent plus à l'église et +lui ferment leur porte. Qui les sauvera, qui les arrachera aux flammes +de l'enfer, si les pieux laïques de leur entourage ne s'intéressent +pas à l'oeuvre de leur conversion, la plus grande, la plus capitale de +toutes les oeuvres?... + + + + * * * * * + + + +44.--PUISSANCE DU CHAPELET. + +Imbu dès sa jeunesse des maximes de l'école voltairienne, Arthur +Grant était impie; mais son impiété n'avait rien du cynisme des +libres-penseurs du siècle. C'était un impie de bon ton. Son éducation +aristocratique, l'aménité de son caractère, la distinction de ses +manières le rendaient agréable dans le commerce du monde, et le venin +de son irréligion se cachait sous des dehors attrayants et des formes +polies. C'était un majestueux vieillard à la figure noble, dont la +barbe blanche tombait à flots d'argent sur sa poitrine. Initié, jeune +encore, aux mystères absurdes de la franc-maçonnerie, après en avoir +subi les ridicules épreuves, il avait été promu au grade de chevalier +kadosch. C'était un aimable viveur qui se faisait chérir dans son +village, dont il était le plus riche propriétaire, et en quelque sorte +le seigneur. Il secourait les indigents et se faisait gloire d'être +philanthrope. Les glaces de l'âge n'avaient pas encore éteint en lui +les flammes des passions. La corruption du coeur avait perverti son +intelligence. Cependant sa fille, Irma, gémissait en secret, sur les +dérèglements et l'irréligion de son vieux père. On la voyait souvent +répandre des larmes abondantes sur les marches de l'autel de Marie, à +laquelle elle adressait de ferventes prières pour sa conversion. + +Un zélé missionnaire étant venu prêcher une retraite dans le village +qu'habitaient Irma et son père, la jeune fille, sous les inspirations +de la grâce, redoubla de ferveur et de supplications pour obtenir +la conversion de celui qu'elle aimait de l'amour le plus tendre, et +résolut de tenter un effort suprême. Elle consulta le missionnaire sur +les moyens à prendre pour convertir son vieux père. + +--Il faut prier, mon enfant, et prier sans cesse, lui dit le saint +prêtre: ne désespérez pas, Dieu est plus fort que le diable. Voyons, +quelles sont les habitudes de Monsieur votre père, quel est son genre +de vie? + +--Il se lève tous les jours à neuf heures, répond la jeune fille, +déjeune à dix, se rend ensuite à un kiosque situé à un kilomètre au +couchant du village, au pied d'une riante colline. C'est là qu'il +passe le reste de la journée, se promenant dans son jardin ou +s'enfermant dans son cabinet de travail. + +--J'en sais assez, mon enfant. Pendant trois jours, à onze heures et +quart, vous réciterez un chapelet pour la conversion de votre père. + +Le lendemain, après s'être livré aux occupations de son ministère, le +saint prêtre s'acheminait vers le kiosque. Quand il fut à quelques pas +du vieillard, après l'avoir salué gracieusement, il s'arrêta comme +pour lui parler. + +--Que signifie ceci, monsieur l'abbé? dit Arthur étonné et presque +fâché. + +--Monsieur, je vous demande pardon si je vous ai offensé, répond le +missionnaire; mais la vue de votre jardin m'a charmé, je voulais vous +adresser mes félicitations. + +Ce compliment adoucit le vieillard, qui lui dit: + +--Si je ne suis pas trop indiscret, monsieur l'abbé, puis-je vous +inviter à m'accompagner à mon kiosque? + +--Avec plaisir, répondit le prêtre. + +Et chemin faisant, en parlant de la pluie et du beau temps, on arriva +au kiosque. On entra dans le jardin, on admira les fleurs, les +ombrages, les bassins, les berceaux de verdure, les cascades, et on +pénétra dans le pavillon. Le missionnaire, que les travaux de son +ministère appelaient au village, prend congé du vieillard; celui-ci, +charmé de la simplicité, de l'esprit et des manières polies de l'abbé, +lui fait promettre de se retrouver le lendemain à la même heure dans +son pavillon. + +Irma avait récité son premier chapelet, à l'heure prescrite, avec une +ferveur extraordinaire. + +Le lendemain, le prêtre était fidèle au rendez-vous. Et Irma récitait +son second chapelet avec la même ferveur. + +Arthur et l'abbé se promenèrent dans le labyrinthe, sous les berceaux +de noisetiers et les larges avenues de platanes, et parlèrent +longuement de la littérature contemporaine et des nouvelles +politiques. Le prêtre, en se séparant du vieillard, pour aller +s'enfermer dans le confessionnal, fut encore invité pour le lendemain. + +Le troisième jour, au moment où la pieuse jeune fille commençait son +troisième chapelet, le missionnaire se dirigea vers le kiosque. Il y +fut accueilli par Arthur, avec une amabilité charmante et des marques +de déférence tout à fait exceptionnelles. On entra dans le pavillon, +ensuite dans le cabinet de travail. Ce qui frappa les regards du +missionnaire, ce fut un prie-Dieu surmonté d'un magnifique crucifix +d'ivoire, près duquel était un tabouret. Le vieillard sourit. + +--Vous comprenez, monsieur l'abbé! + +--Oui, mon ami, répond le prêtre, heureux de voir que Marie avait +favorablement accueilli les prières d'une âme pure et innocente. + +--Monsieur l'abbé, dit Arthur d'une voix vibrante, j'ai longtemps +combattu; mais, après une lutte longue et terrible, je m'avoue vaincu. +La grâce triomphe; vous avez devant vous un vieux pécheur qui renonce +à ses égarements, un impie qui reconnaît et abjure les erreurs d'une +philosophie menteuse. Oui, la divinité de la religion catholique +m'apparaît dans toute sa splendeur. Comme Augustin, j'ai cherché le +bonheur dans les vaines jouissances de la terre, et, comme lui, je +n'ai trouvé le repos que lorsque je les ai eu foulées aux pieds, et +que les aspirations de mon coeur se sont dirigées vers le ciel. Tout +n'est que vanité et affliction d'esprit, dit avec raison l'auteur du +livre de la Sagesse. Mon père, je me jette entre vos bras: aidez un +pauvre naufragé à regagner le port; ramenez dans le bercail sacré de +l'Église catholique une brebis errante et vagabonde; purifiez-moi de +mes souillures. + +Le prêtre et le vieillard restèrent longtemps embrassés; des larmes +abondantes coulèrent de leurs yeux... + +Quelques jours après, quand fut clôturée la retraite, on voyait +agenouillé à la Table-Sainte, à côté de sa fille rayonnante de +bonheur, le vénérable vieillard, dont le maintien noble, pieux et +modeste réjouissait une population éminemment chrétienne qu'avaient +autrefois attristée ses écarts. + +Enfants, si vos parents oublient le chemin de l'église, s'ils se +laissent entraîner par les séductions de l'erreur, il dépend de vous +de les arracher à la fureur du dragon infernal, de sauver ces âmes +pour lesquelles Jésus-Christ est mort sur la croix. La Providence +a placé entre vos mains une arme puissante: c'est la prière. +Adressez-vous à Marie, qu'on n'invoque jamais en vain, Marie, la Mère +de miséricorde et le refuge des pécheurs. Elle touchera le coeur de +vos parents bien-aimés et les amènera repentants aux pieds de son +divin Fils. + + + + * * * * * + + + +45.--LA CROIX D'ARGENT. + +Une pauvre enfant du nom de Jane, errait un soir d'hiver dans les rues +de Londres par un froid glacial. Sans asile, sans pain, elle ne savait +où porter ses pas, car son père et sa mère étaient morts, laissant +l'infortunée dans la plus cruelle détresse. Tout à coup elle voit +briller un morceau de métal entre deux pavés de la rue; elle le +ramasse: c'était un petit crucifix en argent. «Je vais aller le +vendre, se dit Jane; avec ce qu'on m'en donnera, j'achèterai un peu de +pain.» + +Vite elle chercha une boutique d'orfèvre, et, au coin d'une rue, elle +en vit une, petite et faiblement éclairée. Jane entra. Une femme +était assise au comptoir, vêtue de deuil; elle avait une figure d'une +expression pure et pieuse; elle leva sur la pauvre fille un bon +regard, et lui dit d'une voix douce: + +«Que désirez-vous? + +--Voulez-vous acheter ceci?» répondit brusquement Jane, en tendant le +crucifix. + +La femme le prit avec respect, et jetant un coup d'oeil sur Jane, +dont la figure malheureuse et sauvage ressortait sur ses vêtements +délabrés, elle lui dit: + +«Ma fille, nous achetons les objets d'or et d'argent; mais, dites-moi, +savez-vous ce qu'est ceci? + +--C'est de l'argent, je le sais bien! + +--Ce n'est pas là ce que je vous demande: savez-vous quel est cet +homme étendu sur la croix? + +--Est-ce que je sais, moi! + +--Quoi! pauvre enfant, vous ignorez que cet homme est le Fils de Dieu, +qu'il est mort sur la croix pour nous sauver? + +--Personne ne m'a jamais parlé de cela. + +--Vous ne connaissez pas Jésus-Christ, notre bon Sauveur? + +--De quoi nous a-t-il sauvés? + +--De l'enfer, et il nous a ouvert le paradis. + +--Je n'en savais rien.» + +La marchande regarda plus attentivement la pauvre créature debout +devant elle: elle embrassa d'un regard ce visage jeune et flétri, ces +vêtements sordides, et, mal plus terrible, cette stupeur de l'âme +peinte sur ses traits. Sa charité s'émut, ses entrailles de chrétienne +et de mère tressaillirent. Elle dit à Jane: + +«Avez-vous des parents, une maison? + +--Rien. Mon père est mort sous un buisson, loin d'ici; ma mère est +morte aussi. Comment suis-je venue a Londres? je n'en sais rien. +Comment ai-je vécu? je n'en sais rien non plus; ce que je sais, c'est +que je voudrais bien être au fond de la Tamise, car alors je n'aurais +plus ni froid ni faim. + +--Mon enfant, dit la marchande, et ce mot, prononcé avec une indicible +bonté, fit monter les larmes aux yeux de la pauvre Jane, mon enfant, +voulez-vous que je vous conduise dans une maison où vous n'aurez plus +ni faim ni froid et où vous apprendrez à servir le bon Dieu? + +--Ni faim ni froid? répéta Jane; ce sera donc le paradis? + +--Non, mais le chemin qui y conduit. + +La marchande fit entrer dans sa boutique la pauvre fille, lui donna à +souper, la revêtit d'une robe neuve; bientôt Jane dormait dans un lit +sous ce toit hospitalier où le Père céleste l'avait amenée. + +Quelque temps après, une des orphelines de la maison du Bon Pasteur, +de Londres, recevait le baptême. Sa joie, sa ferveur attendrissaient +l'assemblée; cette heureuse néophyte était la pauvre Jane, qui avait +pour marraine la bonne marchande, l'instrument des miséricordes du +Seigneur. + + + + * * * * * + + + +46.--UN COUP DE FILET DE LA SAINTE VIERGE. + +En se rendant à l'une de nos stations thermales, un officier supérieur +causait avec un compagnon de voyage:--Si nous nous arrêtions à +Lourdes? lui dit ce dernier.--Pourquoi donc?--Nous y trouverions le +pèlerinage national.--Voilà cinquante ans que je n'ai pas mis les +pieds dans une église!...--Qu'à cela ne tienne, tout se passe en plein +air.--Alors, c'est différent. + +Ils s'arrêtèrent a Lourdes; ils virent les ardentes prières des +pèlerins. Elles étonnèrent d'abord, subjuguèrent ensuite cette âme +droite et loyale: l'officier pria avec les autres, aussi longtemps que +les autres. + +--Il fait chaud, lui dit son compagnon; si nous buvions un verre d'eau +de la grotte?--Volontiers; ce prêtre-là m'a rendu tout rêveur... + +Il rêva, il pria, il monta jusqu'à la crypte, il en redescendit priant +et heureux.--Si vous voulez aller aux eaux, dit-il à son compagnon, +allez-y; moi, j'ai trouvé les miennes. + + + + * * * * * + + + +47.--UNE CONVERSION EN MER. + +Le héros de cette histoire a rapporté lui-même dans la lettre suivante +la grâce signalée dont il a été l'objet. + +«Après avoir failli périr avec mon navire, sur la barre de Bayonne +pendant l'été dernier, je me rendais de Livourne à Dunkerque et Rouen, +lorsque le 28 décembre, au matin, je fus obligé de mouiller devant +Malaga, ne pouvant y entrer. Bientôt le temps devint affreux, et, dès +huit heures du matin, toute la population massée sur les quais, malgré +une pluie torrentielle, nous regardant chasser sur les ancres, nous +faisait comprendre quel péril nous menaçait. Le pavillon fut mis en +berne, mais en vain: ni remorqueur, ni pilotes, pas même la canonnière +de l'État n'osaient se risquer à nous secourir; Dieu seul pouvait nous +sauver. Impossible de se jeter à la mer: nous aurions été brisés sur +les rochers de la jetée en construction ou contre les récifs de la +côte. + +Je pensai alors à ma mère, je me rappelai le projet de me faire +catholique que j'avais eu autrefois. Me jetant à genoux devant le +vieux christ en bronze dominant le compas de route, je priai avec foi +le Dieu des chrétiens et Notre-Dame de Montenero, dont j'avais visité, +le 8 septembre dernier, le pèlerinage célèbre, en Toscane. + +La journée se passa en craintes; la mer augmentait de furie, et le +fleuve, en face de nous, jetait devant le navire ses eaux jaunes +débordées. Le consul de France, qui avait tenté l'impossible pour nous +faire secourir, nous écrivit le soir au moyen d'une bouteille jetée +dans les flots: il nous avouait tristement que les autorités de Malaga +reconnaissaient l'impossibilité d'arriver jusqu'à nous, en face d'une +situation si périlleuse, et qu'on attendrait que la nuit fût achevée +pour prendre une décision. Pour moi, cette décision c'était la mort +et la perte de mon navire! Je voulus mourir catholique romain; je +suppliai avec foi Notre-Dame de la Salette et je me sentis plein de +courage. + +Mon équipage affolé menaçait de ne plus m'obéir; il voulait filer +les chaînes et jeter le navire à la côte. Plein de confiance dans le +secours de Dieu et de la sainte Vierge, je résistai énergiquement à +tous et la nuit arriva. Les ouvriers qui couvraient la côte et le quai +nous dirent, dans leur âme, adieu pour toujours... Je fis reposer +successivement mes hommes, et, pensant à la mort, je me tenais sur la +dunette en priant Dieu. + +Cette nuit fut épouvantable; l'orage augmentant sans cesse de +violence, le navire se mit à talonner avec force, et à chaque instant +il était menacé de s'entr'ouvrir et de se briser sur la jetée en +construction. Les malheureux marins raidissaient à chaque instant les +chaînes. + +Le jour arriva enfin, mais pour nous montrer l'horreur de notre +situation. La foule garnissait les quais, assistant, émue et +impuissante, à ce terrible drame. Je pris un vieux catéchisme, oublié +à bord par un marin, je lus les Litanies de la sainte Vierge, et je +promis alors solennellement d'abjurer aussitôt arrivé en France et de +me faire baptiser. + +À huit heures, apparut devant Malaga un steamer; malgré le +découragement de tous les matelots de l'équipage et contre leur avis, +je fis mettre le pavillon en berne et jeter à la mer une bonbonne +renfermant une demande de secours; je la plaçai sous la protection de +la Vierge. La bouteille arriva à terre, puis le steamer disparut au +large. + +Ce fut alors parmi l'équipage un cri d'immense douleur: toute +espérance s'évanouissait... Pour moi, j'espérais quand même, priant, +sondant l'horizon avec une longue-vue. Je promis un _ex-voto_ à +Notre-Dame de la Salette et à trois autres pèlerinages. Toutefois, je +me préparai à mourir catholique et j'en plaçai la déclaration écrite +de ma main sur ma poitrine. + +Tout à coup, vers dix heures, je découvre une fumée noire dans le +lointain: j'entends un coup de sifflet strident, et, au milieu des +vagues énormes qui nous couvraient, le steamer qui apparaissait. Le +navire sauveur, détachant sa grande chaloupe, nous envoie vingt-quatre +hommes. Après des peines inouïes, plusieurs fois sur le point d'être +engloutis, ces braves finissent par nous accoster. Il était temps; +nous allions attendre la mort dans la mâture élevée, car notre +vaisseau était sur le point de s'entr'ouvrir. On sacrifia les ancres, +les chaînes, etc., il fallait se hâter. + +Le brave capitaine Corno, malgré une mer épouvantable, manoeuvra +tellement bien avec son énorme steamer, qu'à midi il nous amenait dans +le port. Nous étions sauvés, grâce à la sainte Vierge. Par une faveur +providentielle, le navire et la cargaison n'avaient aucune avarie. + +Aussitôt à terre, je me rendis à la cathédrale pour remercier Dieu et +Notre-Dame et renouveler ma promesse d'abjuration. En attendant que je +puisse la réaliser, j'apprends ma religion dans un vieux catéchisme +oublié à bord...» + + + + * * * * * + + + +48.--LA MORT D'UN SEPTEMBRISEUR. + +Vers le milieu de l'année 1826, un homme du peuple, alors sexagénaire, +tenait le petit hôtel de Dijon, au n° 211 de la rue Saint-Jacques, à +Paris. Atteint depuis longtemps d'une maladie grave, il avait en vain +appelé à son secours les plus célèbres médecins de la capitale: le mal +n'avait fait qu'empirer avec les années; enfin, de violents accès de +colère, auxquels il se livrait presque tous les jours, l'avaient rendu +incurable. Cependant, ne pouvant se résoudre à mourir, il tenta un +dernier essai en faisant demander le docteur Descuret, qui jouissait +d'une grande réputation. Celui-ci, voyant le malade à la veille de +succomber, se contenta de lui prescrire quelques légers adoucissements +usités en pareille circonstance: il ne comptait plus le revoir. + +Mais le lendemain, vers six heures du soir, on vint l'appeler encore; +cette fois ce n'était point pour le vieillard, mais pour sa femme, que +le misérable avait presque tuée dans un de ses emportements. + +Après les premiers soins donnés à cette pauvre femme, le docteur +se disposait à se retirer sans avoir adressé une seule parole à +l'incorrigible mari. Celui-ci le remarqua, l'arrêta par l'habit et lui +dit d'un air piteux: «Eh quoi! monsieur le docteur, vous vous en allez +sans daigner seulement me regarder?--Pourquoi m'inquiéter d'un malade +qui fait l'impossible pour rendre mes soins inutiles? Au reste, +ajouta-t-il d'un ton sévère, vous avez grossièrement injurié vos +premiers médecins, dont l'un vous a abandonné parce que vous avez même +osé lever la main sur lui. Ajoutez à ces ingratitudes la brutalité +dont vous venez d'user envers votre femme, et jugez si je ne dois pas +faire comme eux.--Vos reproches ne sont que trop justes, reprit +le malade d'un accent pénétré; oui, je suis bien coupable d'avoir +maltraité ainsi ma femme; mais aussi, monsieur, si vous saviez ce +qu'elle exigeait de moi! Ne voulait-elle pas que je fisse appeler un +prêtre, moi qui les ai toujours eus en horreur!--L'intention de votre +femme n'avait rien que de louable: en vous proposant de mettre en +paix votre conscience, elle vous donnait une nouvelle preuve de son +affection, et si cela était entièrement opposé à vos idées, vous +deviez vous borner à un simple refus et non la frapper.--Mais enfin, +monsieur le docteur, vous qui avez fait des études, que feriez-vous si +vous étiez à ma place et qu'on vous proposât pareille chose?--Moi, +je n'hésiterais pas à mettre en paix ma conscience, d'abord par +conviction, en second lieu, parce que le calme de l'âme contribue +puissamment à alléger nos souffrances et même à dissiper la +maladie.--C'est bien singulier, qu'ayant fait des études, vous ayez +cette manière de voir!--Au contraire, mes convictions religieuses sont +en grande partie le fruit de mes études.» + +Le vieillard était vaincu par ces paroles pleines de raison et de +foi: une lumière soudaine avait frappé son esprit. Il venait de se +réveiller en lui des idées, des sentiments, des remords qu'il avait +étouffés peut-être depuis bien longtemps, car il avait vécu dans un +temps de stupide délire où les jeunes hommes de son âge et les beaux +esprits affichaient le plus insultant mépris pour toute pensée +religieuse, en disant: «La religion!... c'est bon pour les enfants et +les femmes.» Ce préjugé infernal venait de s'évanouir à la parole du +docteur, et, après un instant de silence, le malade dit d'un accent +qu'on ne lui avait jamais connu: «Eh bien! qu'on fasse venir un +prêtre; aussi bien, depuis longtemps j'en ai lourd sur la conscience!» + +Ici commence l'histoire touchante de sa conversion, de sa douleur, de +sa reconnaissance, de sa joie, de sa confusion, de son amour, de son +bonheur, de son salut ... Ici, nous allons voir comment Dieu s'est +servi d'une femme chrétienne, d'un médecin et d'un prêtre, pour faire +d'un assassin un élu, un saint!... Heureuse de ce changement subit, la +pauvre femme, elle qui avait tant parlé, prié et souffert pour cette +âme rebelle, envoie à la hâte chercher un des vicaires de la paroisse +Saint-Jacques. + +À peine le vieillard l'a-t-il aperçu qu'il lui dit d'une voix +tremblante de honte et de remords: + +«Tenez, monsieur, enlevez-moi ce coutelas que j'avais mis sous mon +oreiller.--Que vous êtes imprudent, mon ami! mais vous couriez risque +de vous blesser!--Eh! monsieur l'abbé, je m'en étais armé pour vous le +plonger dans le coeur, si vous fussiez venu sans mon consentement... +Oui, ajouta-t-il devant tous les assistants, en septembre 93, _j'ai +massacré dix-sept ecclésiastiques_, et peu s'en est fallu que vous +ne fussiez le dix-huitième! Mais rassurez-vous: _Dieu a eu pitié de +moi; un regard de sa grâce a suffi pour m'éclairer_.» + +Le vicaire, stupéfait autant que touché, s'empare de l'énorme couteau: +puis il s'enferme avec le pénitent pour laisser agir Dieu sur cette +âme dans le mystère du sacrement de la réconciliation. Jamais, dans +l'exercice de son saint ministère, il n'avait goûté des consolations +comme celles qu'il trouva au chevet de ce malheureux qui avait été +jadis le bourreau de dix-sept de ses confrères, et qui, à l'heure de +la grâce, parlait et agissait comme le bon larron de la croix. + +Déjà le bon Samaritain, qui venait de guérir cette âme si profondément +blessée par le crime, se retirait en annonçant à l'heureuse famille +qu'il allait apporter au converti les derniers sacrements de l'Église, +quand tout à coup le vieillard s'écria d'une voix étouffée par les +sanglots: + +«Revenez, monsieur l'abbé, revenez bientôt auprès de moi; j'ai bien +besoin de vos consolations; mais, je vous en conjure, n'approchez +pas de mes lèvres le divin Rédempteur, dont tout à l'heure encore je +blasphémais le nom; je suis trop indigne d'un tel bonheur!--Dieu est +rempli de miséricorde, lui dit le vicaire profondément attendri; on +répare ses fautes quand on les pleure amèrement, et votre repentir +me paraît trop sincère pour que j'hésite a vous administrer les +sacrements que réclame immédiatement votre triste position.--Je les +recevrai, monsieur l'abbé, puisque vous me l'ordonnez, reprit le +malade, mais seulement après avoir fait amende honorable devant ceux +que j'ai autrefois scandalisés par mes forfaits.» + +Tandis que le vicaire part pour chercher le saint viatique, le +moribond fait appeler aussitôt ses voisins, témoins de sa vie +criminelle, ses anciens camarades, les complices de ses fautes; il +leur demande, avec larmes, pardon des affreux exemples qu'il leur +avait donnés, surtout a l'Abbaye et aux Carmes, lors du massacre des +prêtres; puis il fait de même envers sa femme, un des instruments de +sa conversion. + +Le prêtre arrive portant l'auguste sacrement. Le vieillard, déjà glacé +par la mort, se lève aussitôt, se met à genoux et reçoit ainsi les +derniers sacrements avec une piété angélique: les traits de son visage +baigné de larmes en étaient tout transfigurés. Après cette auguste +action, il reste toujours à genoux, appuyé sur le chevet de son lit, +tenant en main un crucifix, qu'il couvre de ses baisers et de ses +larmes. + +Son confesseur, à plusieurs reprises, l'engagea à se coucher, vu sa +grande faiblesse: c'était imposer à son coeur un pénible sacrifice, +c'était lui ôter une trop douce consolation. Aussi l'exprima-t-il +au prêtre: «Je sens, dit-il, qu'il ne me reste que peu d'instants à +vivre; je ne puis rien offrir à Dieu que mes prières et mes larmes; +laissez-moi du moins la consolation de mourir à genoux; c'est faire +bien peu pour expier tous mes crimes!» + +Et il resta ainsi en prière: son âme éclairée, renouvelée, sanctifiée, +paraissait comme dans une sorte d'extase. Vers minuit, on entendit +le moribond pousser un profond soupir; il s'était endormi dans le +Seigneur avec le calme d'un élu, toujours à genoux et les lèvres +collées sur le crucifix qu'il n'avait cessé d'arroser de ses larmes!!! + +«Seigneur, que vous êtes admirable dans vos oeuvres! qu'elles sont +profondes vos voies, qu'elles sont immenses vos miséricordes!» + +(_L'abbé Hoffmann_, Extraits.) + + + + * * * * * + + + +49.--RENCONTRE PROVIDENTIELLE. + +Au commencement de ce siècle, un personnage assez marquant, M. de +G***, était tombé dans l'impiété la plus affreuse. C'était une sorte +de frénésie d'irréligion. Le blasphème sortait à chaque instant de sa +bouche, et il semblait n'avoir à coeur que de couvrir d'ignominie la +sainte Église et ses ministres. + +Un jour, M. de G*** entend raconter que dans une petite ville voisine +de son château, on allait donner une mission. Sa malice sembla prendre +un nouveau degré de perversité à cette nouvelle. Il se proposa de +se rendre lui aussi à la mission, et de suivre les exercices, pour +contrecarrer les missionnaires et pour empêcher, à force d'avanies, le +fruit qu'ils devaient en attendre. On le vit donc arriver, suivi +d'une escorte de vauriens, qui tous ensemble se rendirent à l'église +paroissiale. Le chant des cantiques fut plus d'une fois interrompu par +de grossiers lazzis et des rires indécents; mais le silence s'établit, +quand le Père supérieur des missionnaires parut dans la chaire. +C'était un homme de quarante ans environ, au visage pâle et amaigri, +aux traits expressifs, au regard inspiré, tel en un mot que l'Écriture +nous dépeint les prophètes de l'ancienne loi. Il n'avait pas achevé +l'exorde de son discours, que déjà M. de G*** l'avait reconnu. C'était +un des compagnons de son enfance, un des rivaux de ses études et qui +lui avait disputé souvent avec avantage les couronnes académiques. +Comment lui, qui pouvait briller dans le monde et parvenir aux postes +les plus importants, avait-il pu se décider a embrasser la carrière +pauvre et pénible du ministère évangélique, c'est ce que la tête +frivole de M. de G*** ne pouvait expliquer. Il l'écouta donc avec +toute l'attention dont il était capable, et il trouva qu'il justifiait +par son éloquence les hautes prévisions de ses professeurs; mais ses +pensées n'allèrent pas plus loin. + +Après le sermon, il renvoya ses amis et vint faire visite au +missionnaire. Dès qu'il se fut nommé, le bon père courut à lui, et +l'embrassant tendrement: «Ô mon ami, lui dit-il, que je suis heureux +de vous voir, et que je remercie Dieu de vous retrouver avec des +sentiments si chrétiens! sans doute vous avez toujours été fidèle +aux préceptes de religion que nous avons reçus ensemble? Et, en vous +livrant avec tant d'empressement aux premiers exercices de la mission, +vous voulez...» M. de G*** ne le laissa pas achever; emporté par +l'irascibilité de son caractère et par le sentiment d'impiété dont il +s'était fait une longue habitude, il s'oublia, jusqu'à lever la main +sur le prêtre du Seigneur: «Impertinent, s'écria-t-il avec l'accent +de la rage, garde pour d'autres tes sots conseils et ton insidieux +prosélytisme! Je venais te féliciter de ton éloquence hypocrite et +non pas réclamer tes avis.» Mais le missionnaire, impassible et +tranquille, lui répondit avec cette douceur angélique que Dieu peut +seul inspirer à l'homme: «Mon frère, peut-être, il y a vingt ans, +quand j'étais encore dans le monde, et que la religion ne m'avait pas +appris à dompter mes passions, peut-être un pareil outrage eût-il +coûté la vie à l'un de nous, et jeté un damné de plus aux pieds +de l'Éternel; mais Dieu m'a fait depuis longtemps la grâce d'être +chrétien! Ma longue expérience dans la conduite des âmes me montre +à quelle horrible extrémité est descendue la vôtre: ô mon frère! je +tremble pour vous; qu'allez-vous devenir?» + +Mais déjà M. de G*** était aux pieds du prêtre; il baisait sa main en +l'arrosant de ses larmes, et il s'écriait; «Pardonnez-moi, mon père, +car je ne sais ce que je fais!» Et il se tordait dans d'effrayantes +convulsions, jetant des phrases inarticulées, des exclamations sans +suite, des accents de désespoir que l'oreille avait peine à saisir, +mais que devinait le coeur du missionnaire. «Où suis-je?... Quelle +soudaine clarté brille à mes yeux?... Grâce, grâce!...» Et cet orage +nouveau dans le coeur de l'impie, cette tempête de la conscience, +frappait d'effroi le missionnaire lui-même, tout accoutumé qu'il était +aux misères humaines. Tout à coup, reprenant la sublime autorité de +son ministère: «Relevez-vous, mon fils, lui dit-il, relevez-vous, déjà +le remords vous a fait chrétien!» Et M. de G*** se relevait tremblant, +ses genoux se dérobaient sous lui. Le prêtre l'emporta dans ses bras, +et le plaçant devant un prie-Dieu: «Dans un instant, mon fils, toutes +vos peines seront calmées.» Puis la confession commença. + +Trois heures entières ils restèrent enfermés ensemble; l'on entendait +du dehors de longs sanglots et d'étranges gémissements; on n'aurait +pu dire lequel versait de plus abondantes larmes, ou du prêtre ou du +pénitent. Tous deux confondaient leurs soupirs, tous deux mêlaient +l'expression de leur douleur, tous deux s'humiliaient devant la +grandeur du Très-Haut et bénissaient ses miséricordes. M. de G*** +était justifié devant Dieu. Il partit et ne voulut plus rentrer dans +son château. Il se choisit en ville une modeste retraite; et, +malgré les railleries de ses anciens amis, il suivit avec une piété +exemplaire toutes les prédications et les moindres exercices de la +retraite. Tous les jours il voyait le saint prêtre, et se confirmait +dans la grâce. Enfin, le jour de la communion générale, il eut le +bonheur de s'approcher de la sainte table, au grand étonnement +de toute la ville, dont il avait été si longtemps le scandale et +l'effroi. + + + + * * * * * + + + +50.--LE BON FILS CONSOLÉ. + + +Un pieux jeune homme écrivait la lettre suivante, qui doit inspirer +une bien grande confiance en saint Joseph, surtout lorsqu'il s'agit +d'obtenir des graces de conversion. + +«J'ai reçu cette année un grand nombre de faveurs par la puissante +intercession du glorieux Époux de Marie. La première a été la +conversion de mon excellent père. + +Il ne s'était pas confessé depuis plus de quarante ans. Il y avait une +douzaine d'années qu'il n'était pas entré dans l'église paroissiale; +et, pour comble de difficultés, il était plein de préjugés contre +notre sainte religion qu'il n'avait jamais bien connue. Pour ramener +dans les bras de Dieu cette brebis égarée, il fallait un grand coup +de lumière et de miséricorde. J'avais essayé de le convaincre par le +raisonnement, j'avais prié et fait prier beaucoup pour lui: tout avait +été inutile. Il y a quelques semaines, je me sentis pressé d'aller +solliciter auprès de saint Joseph cette conquête si difficile. + +C'était la première fois que j'implorais du saint Patriarche une +faveur particulière. J'allai donc me prosterner devant sa statue, et +je lui promis que, s'il m'accordait ce que je lui demandais, j'aurais +pendant toute ma vie une dévotion toute spéciale pour lui, et que je +m'efforcerais de répandre son culte autant que je le pourrais. À peine +ma prière terminée, je me sentis la plus grande confiance. + +Je fis alors une première neuvaine avec toute la ferveur dont j'étais +capable. En même temps, j'écrivis à mon père pour tâcher de le décider +à porter un Cordon de saint Joseph que j'envoyai avec ma lettre. Il +eût été impossible de le lui faire accepter comme objet religieux; +mais, à ma demande, il consentit a le porter comme un petit souvenir +de moi. + +Ma première neuvaine achevée, j'en commençai une nouvelle, et +incontinent je pus me rendre ce doux témoignage que mon espérance +n'avait pas été vaine. Béni soit à jamais le très bon et très puissant +saint Joseph!... La grâce était accordée. Dès le commencement de cette +seconde neuvaine, je reçus de mon père une touchante lettre, où il +m'exprimait, en des termes brûlant, la joie et la paix qui inondaient +son âme. Une lumière nouvelle venait de briller dans son coeur et dans +son intelligence. Le respect humain, les objections et les préjugés +contre la religion étaient tombés d'eux-mêmes, et une petite occasion +ménagée par saint Joseph s'étant présentée, mon père était allé se +confesser, comme poussé par une main invisible. Le lendemain, avec des +sentiments ineffables de bonheur et de tendresse, il recevait dans +son coeur le Dieu, si plein de miséricorde, qui venait réjouir sa +vieillesse, comme il avait autrefois réjoui sa jeunesse. La conversion +a été parfaite; saint Joseph ne fait pas les choses à demi. Depuis ce +jour de bénédiction, mon père prit part à tous les exercices de piété +de la paroisse. Tous ceux qui le connaissaient furent profondément +édifiés de cet heureux changement, et déclarèrent qu'il avait fallu +une main puissante pour opérer cette merveille. Et cette main +puissante, c'est la vôtre, ô grand et très-puissant saint Joseph! Je +vous remercierai pendant toute ma vie de cette grâce signalée...» + +Après cela, pourrait-on recommander avec trop d'instances aux jeunes +gens la dévotion envers saint Joseph? Puissent-ils recourir à lui dans +tous leurs besoins spirituels et ceux de leurs proches! S'ils prient +avec ferveur et persévérance, ils ressentiront infailliblement les +effets de sa paternelle protection. + + + + * * * * * + + + +51--COMMENT ON RETROUVE LE BONHEUR. + +Passant un jour sur la place des Capucins, à Lyon, une zélatrice du +rosaire y vit une petite fille âgée de six à sept ans, qui, après +avoir brisé la glace d'une fontaine, plongeait quelque chose dans +l'eau. La dame s'approcha et dit: + +--«Que fais-tu là, mon enfant?--Je lave ma robe.--Quel est ton +nom?--Marie.--Où est ta mère?--À Loyasse (cimetière de Lyon).--Et ton +père?--Il est malade et triste là-bas...--Eh bien! conduis-moi à ta +maison.». + +L'orpheline regarda l'inconnue avec une sorte de crainte, puis, +rassurée sans doute par l'affectueux sourire qui répondait à son +regard, elle mit sa petite main glacée dans celle que lui tendait +sa nouvelle amie, et se dirigea vers une de ces affreuses demeures, +ordinairement habitées par le vice ou par le malheur. + +Arrivée au dernier étage, l'enfant ouvre une porte et dit:--Papa, +voilà une dame qui veut vous voir.--Me voir!... moi!... une dame!... +allons donc!... C'est, sans doute pour jouir du spectacle de ma +misère! Je suis chez moi; et, bien que je sois pauvre, malheureux, je +ne souffrirai pas que les riches viennent insulter à ma misère! Donc, +vous pouvez vous en aller,» s'écria-t-il en désignant du doigt la +porte restée entr'ouverte.--Je venais vous offrir des secours,» +murmura timidement la visiteuse, un peu effrayée.--Je n'ai besoin de +rien, que de rester tranquille chez moi, sans qu'on vienne se moquer +de ma pauvreté, reprend l'homme; et il lance par la porte de la +mansarde une pièce de monnaie qui vient d'être déposée sur la table. + +Il n'y avait rien à faire... La charitable zélatrice embrassa la +petite fille et lui dit tout bas: «Viens me trouver quand tu auras +besoin de quelque chose.» Puis elle sortit. + +Plusieurs semaines s'écoulèrent sans que la douce Marie reparût, bien +qu'on allât souvent, pour l'y rencontrer, à l'endroit où on l'avait +trouvée. + +Mme L, l'aperçut enfin, un jour, amaigrie et toute en larmes; son +père, qui manquait d'ouvrage et par conséquent de pain, l'envoyait +mendier dans la rue. Elle l'emmena chez elle et lui fit raconter son +histoire, histoire bien simple et bien touchante, imprimée dans son +jeune coeur. + +«Maman était très bonne; soir et matin, elle me faisait dire _Notre +Père_ et _Je vous salue, Marie_... Mon père était bon, lui aussi, +alors; mais depuis qu'ils ont emporté maman à Loyasse, il est devenu +triste, s'est mis à lire de grandes feuilles et ne parle plus de Dieu +ou des riches qu'en se fâchant bien fort.» + +Ce récit fut un trait de lumière pour Mme L. Elle fit promettre à la +chère petite de dire, tous les jours, une fois, «Notre Père,» et dix +fois, «Je vous salue, Marie...» _pour obtenir que son père devînt +très heureux_, et la renvoya munie d'abondantes provisions. + +Un mois après, l'enfant revint chez sa bienfaitrice, mais, cette fois, +avec un visage tout joyeux: «Madame, dit-elle, papa voudrait bien vous +voir; seulement il n'ose pas venir...» + +La difficulté fut vite tranchée; Mme L... accourut à la mansarde, et +y trouva l'ouvrier. Si l'aspect du pauvre réduit était le même, on +lisait sur le visage du malheureux père l'expression humble et douce +du changement opéré dans son âme. + +«Madame, dit-il avec respect, je ne sais comment cela est arrivé, mais +je ne peux plus me reconnaître... En entendant la petite réciter tant +de fois son _Notre Père_ et son _Je vous salue_, je me suis d'abord +impatienté, parce qu'elle le répétait trop... Puis j'ai fini par le +dire machinalement avec elle, en me rappelant que ma pauvre femme le +disait aussi... Alors, j'ai pleuré, j'ai senti le regret de ma +mauvaise vie, et je me suis reproché mon insolence envers la dame qui +a été si bonne pour nous... C'est pourquoi je voulais la voir, pour +lui demander pardon.» + +Ce pardon fut accordé sans peine, et Dieu, après avoir purifié, +soulagé la misère de l'âme et du corps, par l'entremise de sa +généreuse servante, sauva aussi par elle le père et l'enfant. + + + + * * * * * + + + +52.--LE SOUVENIR DE LA PREMIÈRE COMMUNION. + +Mous devons à un homme du monde le récit suivant, qui contient plus +d'une instruction utile et fournit un nouvel exemple des ineffables +tendresses de la miséricorde divine. + +J'étais à Paris en 1841, et je faisais partie d'une Conférence de +Saint-Vincent-de-Paul. Quelques-uns des jeunes gens qui la composaient +avaient la pieuse habitude de visiter une ou deux fois par semaine les +pauvres malades des hôpitaux du quartier. + +L'hôpital Necker, dans la rue de Sèvres, m'était échu en partage. Je +commençais toujours mes visites par la chapelle, et j'allais demander +au Seigneur de bénir l'oeuvre que, pour l'amour de lui, je venais +accomplir, d'accompagner de sa bénédiction les paroles, les conseils +que j'allais donner à mes malades; et quand j'avais fini ma tournée +dans les salles, je venais encore en déposer le succès aux pieds de ce +bon Maître. + +Je fus obligé de quitter Paris au printemps, et je me rappellerai +toujours le trait touchant dont j'ai été le témoin à ma dernière +visite aux malades de Necker. + +La salle que je devais visiter ce jour-là était confiée aux soins +d'une Soeur de Charité vieillie dans cet admirable métier, et non +moins infatigable pour soulager les souffrances de ses malades que +zélée pour le salut de leurs âmes. En arrivant, j'allai, selon mon +habitude, prendre les ordres de cette bonne Soeur. Elle me recommanda +spécialement six ou sept malades: l'un, Étienne, nouvel arrivé, et +encore inconnu d'elle; l'autre, comme moribond, ayant besoin d'être +fortifié et consolé; un autre comme ébranlé déjà, et prêt à se +convertir, etc. + +«Et puis, ajoute-t-elle, allez donc au n° 39; c'est un homme de +trente-deux ou trente-trois ans, poitrinaire au dernier degré, qui +sera mort dans trois jours. J'ai eu beau faire, je n'ai pu rien en +tirer; il m'a envoyée promener trois ou quatre fois, et n'a jusqu'ici +reçu M. l'aumônier qu'avec des paroles grossières. Un de vos confrères +de Saint-Vincent-de-Paul, qui l'a déjà visité plusieurs fois, n'a pas +mieux réussi que nous. Il est probable qu'il vous enverra promener +aussi; mais enfin il ne faut rien épargner. Il s'agit ici de la gloire +de Dieu et d'une pauvre âme à sauver. + +--«Eh! mon Dieu, ma bonne Soeur, répondis-je, s'il m'envoie promener, +j'irai me promener, voilà tout; cela ne me fera pas grand mal. Dites +seulement pour ce pauvre homme un _Ave Maria_ pendant que j'irai lui +parler.» + +Je fis ma visite; et de lit en lit j'arrivai à mon n° 39. Je fus tout +saisi en le voyant. La mort était peinte sur son visage. Trois ou +quatre coussins le soutenaient assis sur son lit; sa face était hâve +et d'un blanc jaunâtre, et son affreuse maigreur donnait à ses yeux +noirs une apparence étrange... + +Je m'approchai de son lit. Il me regarda fixement sans rien dire. + +Je lui demandai de ses nouvelles: «La soeur m'a appris, mon pauvre +ami, que vous souffriez beaucoup, et qu'il y avait bien longtemps déjà +que vous étiez malade.» + +Pas de réponse; seulement le regard de mon homme devenait de plus +en plus dur, et il semblait me dire: «Je n'ai que faire de vos +condoléances; donnez-moi la paix.» Je fis semblant de ne pas m'en +apercevoir: «Souffrez-vous beaucoup en ce moment, et pourrais-je vous +soulager en quelque manière?» + +Pas un mot. + +«Que voulez-vous, mon pauvre enfant! il faut faire de nécessité vertu, +et offrir vos souffrances au bon Dieu en expiation de vos fautes; +comme cela du moins elles vous seront utiles.» + +Toujours même silence et même accueil. La position commençait à +devenir embarrassante. L'oeil du malade était de plus en plus +menaçant, et je voyais le moment où il allait me dire quelque +injure... La Providence de Dieu m'envoya tout à coup une inspiration. +Je me rapprochai vivement du malheureux, et je lui dis à demi-voix: +«Avez-vous fait une bonne première communion?» + +Cette parole produisit sur lui l'effet d'une commotion électrique. Il +fit un léger mouvement; sa figure changea d'expression, et il murmura +plutôt qu'il ne dit: «Oui, Monsieur.» + +--Eh bien! repris-je, mon ami, n'étiez-vous pas heureux dans ce +temps-la?--Oui, Monsieur, me répondit-il d'une voix émue; et au même +instant je vis deux grosses larmes couler sur ses joues. Je lui pris +les mains.--Et pourquoi étiez-vous heureux alors, sinon parce que vous +étiez pur, chaste, aimant et craignant Dieu, en un mot, bon chrétien? +Mais ce bonheur peut revenir encore, et le bon Dieu n'a pas changé! Il +continuait à pleurer: N'est-ce pas, ajoutai-je, que vous voulez bien +vous confesser? + +--Oui, Monsieur, dit-il alors avec force; et il s'avança vers moi pour +m'embrasser. Je le fis de grand coeur, comme vous pouvez penser, et je +lui donnai quelques petits conseils pour faciliter l'exécution de son +bon dessein. Je le quittai ensuite, et j'annonçai à la Soeur le succès +inespéré de ma visite. Je ne sais ce qui s'ensuivit; mais ce qui m'est +resté profondément gravé dans l'esprit ou plutôt dans le coeur, c'est +la force merveilleuse de la miséricorde de Dieu, qui changea en un +instant, et à l'aide d'une seule parole, ce coeur si endurci! + +Le seul souvenir de sa première communion suffit pour convertir et +probablement pour sauver ce pauvre malade, heureux de l'avoir bien +faite; car s'il eût accompli, comme plusieurs, hélas! avec négligence, +ce grand acte de la vie chrétienne, le souvenir que je lui en +rappelai n'eût fait sans doute sur son coeur qu'une impression +insignifiante!... + +Ainsi le bien produit le bien, et avec Dieu rien ne demeure perdu. + + + + * * * * * + + + +53.--L'ORPHELINE ET LE VÉTÉRAN. + +Une pauvre orpheline avait été recueillie par un vieux soldat qu'elle +nommait son père. D'une piété simple, mais sérieuse, elle s'était +attiré une telle estime, qu'il y avait autour d'elle comme une auréole +de vénération. Le vieux soldat lui-même s'était laissé prendre à son +influence. Il appelait sa petite orpheline, _sa petite sainte_. +Jamais il ne fumait devant elle, il jurait encore moins. + +La pieuse enfant était arrivée à faire prier son père adoptif, ce +qu'il n'avait pas fait depuis longtemps. + +Un jour qu'il passait devant l'église du village, je ne sais quelle +inspiration secrète le pousse à y entrer. Il va s'agenouiller dans un +coin et commence son signe de croix. Mais tout à coup il s'arrête, ses +yeux ont rencontré une enfant qui, recueillie au pied de l'autel, les +mains jointes, paraît comme dans une extase. Il regarde, il reconnaît +sa fille. La pensée lui vient aussitôt qu'elle demande à Dieu sa +conversion; elle lui a dit tant de fois que c'était là l'unique objet +de toutes ses prières. Une larme monte de son coeur à ses yeux et +coule le long de ses joues sur sa vieille figure cicatrisée. Cette +larme est efficace et décide de son retour à Dieu. + +Quelque temps après, aux Pâques, le vieux militaire pleinement +converti, bien heureux, communiait à côté de sa petite fille. Et, +comme, au sortir de l'église, quelques-uns de ses vieux camarades le +regardaient étonnés: «Vous ne vous attendiez pas à cela, leur dit-il, +mais que voulez-vous? Je ne puis résister à la _petite sainte_, elle +convertirait le démon lui-même, si le démon pouvait être converti.» + +Voilà l'influence de la vraie piété. Puisse-t-elle devenir le partage +de tous ceux qui liront ce petit livre! En même temps qu'elle assurera +leur propre salut, elle les aidera merveilleusement à travailler au +salut des autres! + + + +TABLE DES MATIÈRES. + +AVANT-PROPOS + +1.--Le capitaine de navire et le mousse. + +2.--Une nuit dans le désert. + +3.--Les deux frères. + +4.--Un jeu où l'on gagne le ciel. + +5.--La vengeance d'un étudiant chrétien. + +6.--Un père converti par son enfant. + +7.--Un cadeau inattendu. + +8.--Les trois actes d'un drame contemporain. + +9.--Le remède est dur, mais il est bon. + +10.--Le banc de famille. + +11.--La lettre d'une mère. + +12.--Une première communion à quatre-vingts ans. + +13.--La soupape. + +14.--Une méprise qui porte bonheur. + +15.--Héroïsme d'un jeune néophyte. + +16.--Les deux amis. + +17.--Tel est pris qui croyait prendre. + +18.--Comment on obtient un miracle. + +19.--Le marquis d'Outremer. + +20.--La plus grande victoire d'un vieux général. + +21.--Le bouffon et son maître. + +22.--Un épisode de la Révolution. + +23.--Le zèle récompensé. + +24.--Sagesse et folie. + +25.--Le terrible article. + +26.--Le trottoir. + +27.--Un fils qui tombe dans les bras de son père. + +28.--Le rosier du mois de Marie. + +29.--La statuette de saint Antoine. + +30.--Le chemin du coeur. + +31.--Le nouvel Augustin. + +32.--Vaincu par l'exemple. + +33.--La fille du franc-maçon. + +34.--Un voyage de cent lieues en Australie. + +35.--Rien n'est impossible à Dieu. + +36.--L'amour maternel. + +37.--Un pécheur moribond assisté par un prêtre mourant. + +38.--Deux fois sauvé. + +39.--Dieu a ses élus partout. + +40.--La rose bénite. + +41.--Un souvenir du bagne. + +42.--Ce que le zèle peut inspirer à un enfant. + +43.--Une conquête du Sacré-Coeur. + +44.--Puissance du chapelet. + +45.--La croix d'argent. + +46.--Un coup de filet de la sainte Vierge. + +47.--Une conversion en mer. + +48.--La mort d'un septembriseur. + +49.--Rencontre providentielle. + +50.--Le bon fils consolé. + +51.--Comment on retrouve le bonheur. + +52.--Le souvenir de la première communion. + +53.--L'orpheline et le vétéran. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les joies du pardon, by Anonymous + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES JOIES DU PARDON *** + +***** This file should be named 11494-8.txt or 11494-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/1/4/9/11494/ + +Produced by Joris Van Dael, Renald Levesque and PG Distributed +Proofreaders + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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