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+The Project Gutenberg EBook of Les joies du pardon, by Anonymous
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les joies du pardon
+ Petites histoires contemporaines pour la consolation des coeurs chrétiens
+
+Author: Anonymous
+
+Release Date: March 7, 2004 [EBook #11494]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES JOIES DU PARDON ***
+
+
+
+
+Produced by Joris Van Dael, Renald Levesque and PG Distributed
+Proofreaders
+
+
+
+
+
+LES JOIES DU PARDON
+
+Petites Histoires Contemporaines
+
+POUR LA CONSOLATION DES COEURS CHRÉTIENS
+
+PAR L'AUTEUR
+
+de la «Méthode pour former l'Enfance à la Piété»
+
+ Je n'ai pu achever ce petit
+ livre sans essuyer plusieurs
+ fois des larmes....
+ X***.
+
+
+1891
+
+
+
+AVANT-PROPOS
+
+Après les joies de l'innocence, il n'en est pas de plus douces, de
+plus pénétrantes que celles du repentir. Demandez à l'enfant coupable
+ce qu'il éprouve lorsque, reconnaissant son ingratitude, il vient
+se jeter en pleurant dans les bras de sa mère: c'est un soulagement
+inexprimable, une ivresse de bonheur... Ce bonheur n'est rien
+pourtant auprès de celui du pauvre pécheur qui, fatigué de ses longs
+égarements, renonce à sa vie mauvaise et vient se reposer dans le sein
+de Dieu.
+
+Aussi, n'existe-t-il pas non plus d'histoire plus attachante que celle
+des conversions. Plusieurs surtout, accomplies presque de nos jours,
+ont été entourées de circonstances si extraordinaires et présentent un
+si poignant intérêt qu'on ne peut en lire le récit sans être attendri
+jusqu'au fond de l'âme. Pages naïves et sublimes, tout imprégnées de
+larmes et d'amour, elles réveillent les sentiments les plus délicats,
+les plus exquis; rien ne ressemble davantage à un roman, et toutefois,
+on sent à merveille que rien n'est plus véridique. C'est, dirons-nous,
+un roman divin: les péripéties multipliées, les scènes émouvantes ont
+la terre pour théâtre, mais le dénouement n'a lieu qu'au ciel.
+
+Tels sont les exemples que nous allons rapporter dans ce Recueil: il
+faudrait pouvoir les mettre sous les yeux de tous les chrétiens, pour
+le profit qu'ils en retireraient et le charme que leur ferait goûter
+cette lecture.--Nous n'avons eu garde de reproduire ici les traits que
+l'on rencontre dans les _Annales de Notre-Dame de Lourdes_, de
+_Notre-Dame du Sacré-Coeur_, et dans les Recueils analogues; on ne
+trouvera non plus aucune des Biographies contenues dans les
+_Conversions les plus mémorables du XIXe siècle_. Nos récits ont un
+caractère plus intime et tout à la fois plus anecdotique: et c'est là
+justement ce qui en augmente l'intérêt.
+
+Offert à toutes les âmes chrétiennes, cet ouvrage s'adresse d'une
+manière spéciale aux jeunes gens. Personne n'a, autant qu'eux, besoin
+de ces manifestations éclatantes de la miséricorde divine, si propres
+à inspirer une confiance inébranlable. Qui connaît les épreuves
+réservées à leur foi au sortir du collège? Où est-il d'ailleurs le
+jeune homme qui dans les longues années d'une lutte incessante contre
+le respect humain et les plaisirs mauvais, n'a jamais eu un instant
+de faiblesse? Ah! puissent nos lecteurs se souvenir, en ces moments
+critiques, des modestes pages qu'ils vont lire aujourd'hui! Elles leur
+rappelleront qu'après même les plus lourdes chutes, le coeur de Dieu
+reste toujours ouvert pour les recevoir et que le plus grand malheur
+à craindre, la plus funeste de toutes les fautes, c'est le
+_découragement_.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+LES JOIES DU PARDON
+
+1.--LE CAPITAINE DE NAVIRE ET LE MOUSSE.
+
+Un capitaine de navire, qui s'était fait craindre et haïr de ses
+matelots par ses imprécations continuelles et sa tyrannie, tomba tout
+à coup dangereusement malade, au milieu d'un voyage de long cours. Le
+pilote prit le commandement du vaisseau, et les matelots déclarèrent
+qu'ils laisseraient périr sans secours leur capitaine, qui se trouvait
+dans sa chambre, en proie à de cruelles douleurs. Il avait déjà
+passé à peu près une semaine dans cet état, sans que personne se fût
+inquiété de lui, lorsqu'un jeune mousse, touché de ses souffrances,
+résolut d'entrer dans sa chambre et de lui parler; malgré l'opposition
+du reste de l'équipage, il descendit l'escalier, ouvrit la porte et
+lui demanda comment il se portait; mais le capitaine lui répondit avec
+impatience: «Qu'est-ce-que cela te fait! Va-t'en!»
+
+Le mousse, repoussé de la sorte, remonta sur le tillac. Mais le
+lendemain il fit une nouvelle tentative: «Capitaine, dit-il, j'espère
+que vous êtes mieux?--O Robert! répondit alors celui-ci, j'ai été très
+mal toute la nuit.» Le jeune garçon, encouragé par cette réponse,
+s'approcha du lit en disant: «Capitaine, laissez-moi vous laver les
+mains et le visage, cela vous rafraîchira.» Le capitaine l'ayant
+permis, l'enfant demanda ensuite la permission de le raser. Le
+capitaine y ayant encore consenti, le mousse s'enhardit, et offrit à
+son maître de lui faire du thé. L'offre toucha cet homme farouche,
+son coeur en fut ému, une larme coula sur son visage, et il laissa
+échapper ces mots en soupirant: «O amour du prochain! Que tu es
+aimable au moment de la détresse! qu'il est doux de te rencontrer même
+dans un enfant!»
+
+Le capitaine éprouva quelque soulagement par les soins de cet enfant.
+Mais sa faiblesse devint plus grande, et il fut bientôt convaincu
+qu'il ne vivrait plus que quelques semaines. Son esprit fut assiégé de
+frayeurs toujours croissantes, à mesure que la mort et l'éternité se
+montrèrent plus près. Il était aussi ignorant qu'il avait été impie.
+Sa jeunesse s'était passée parmi la plus mauvaise classe de marins;
+non seulement il disait: _Il n'y a point de Dieu_, mais il agissait
+aussi d'après ce principe. Épouvanté à la pensée de la mort, ne
+connaissant pas le chemin qui conduit au bonheur éternel, et convaincu
+de ses péchés par la voix terrible de sa conscience, il s'écria un
+matin, au moment où Robert ouvrait la porte de sa chambre, et lui
+demandait amicalement: «Maître, comment vous portez-vous ce
+matin?--Ah! Robert, je me sens très mal, mon corps va toujours plus
+mal; mais je m'inquiéterais bien moins de cela, si mon âme était
+tranquille. Ô Robert! que dois-je faire? Quel grand pécheur j'ai été!
+que deviendrai-je?...» Son coeur de pierre était attendri. Il se
+lamentait devant l'enfant, qui faisait tout son possible pour le
+consoler, mais en vain.
+
+Un jour que l'enfant venait d'entrer dans la chambre, le capitaine
+s'écria: «Robert, sais-tu prier?--Non, maître, je n'ai jamais su que
+l'oraison dominicale, que ma mère m'a apprise.--Oh! prie pour moi,
+tombe à genoux, et demande grâce. Fais cela, Robert, Dieu te bénira.»
+Et tous deux commencèrent à pleurer.
+
+L'enfant, ému de compassion, tomba à genoux et s'écria en sanglotant:
+«Mon Dieu, ayez pitié de mon cher capitaine mourant! je suis un pauvre
+petit matelot ignorant. Mon Dieu, le capitaine dit que je dois prier
+pour lui, mais je ne sais pas comment; oh! que je regrette qu'il n'y
+ait pas sur le bâtiment un prêtre qui puisse me l'apprendre, qui
+puisse prier mieux que moi, qui puisse recevoir la confession de ses
+péchés et les pardonner en votre nom. Il croit qu'il sera perdu: mon
+Dieu, sauvez-le! Il dit qu'il ira en enfer, et qu'il sera avec les
+démons: ô mon Dieu, faites qu'il aille au ciel, et qu'il soit avec les
+anges! Les matelots ne veulent pas venir vers lui; quant à moi, je
+veux faire pour lui tout ce que je pourrai; mais je ne puis le sauver.
+Ô mon Dieu! ayez pitié de mon pauvre capitaine! Je n'ai jamais prié
+ainsi auparavant. Oh! aidez-moi, mon Dieu, à prier pour mon pauvre
+capitaine!»
+
+Alors, s'étant relevé, il s'approcha du capitaine en lui disant: «J'ai
+prié aussi bien que j'ai pu; maintenant, maître, prenez courage.
+J'espère que Dieu aura pitié de vous.»
+
+Le capitaine était si ému qu'il ne pouvait s'exprimer. La simplicité,
+la sincérité et la bonne foi de la prière de l'enfant avaient fait
+une telle impression sur lui, qu'il demeura dans un profond
+attendrissement, baignant son lit de pleurs.
+
+Le lendemain matin, quand Robert entra dans la chambre du capitaine:
+«Robert, mon bon ami, lui dit celui-ci, après que tu fus parti, je
+tombai dans une douce méditation. Il me semblait voir Jésus-Christ sur
+la croix, mourant pour nos offenses, afin de nous amener à Dieu.
+Je m'élevai par mes prières à ce divin Sauveur, et, dans la grande
+angoisse de mon âme, je m'écriai longtemps comme l'aveugle: Jésus,
+fils de David, ayez pitié de moi! Enfin je crus sentir en mon coeur
+que les promesses de pardon qu'il a adressées à tant de pécheurs,
+m'étaient aussi adressées; je ne pouvais proférer d'autres paroles
+que celle-ci: Ô amour! ô miséricorde! Non, Robert, ce n'est pas une
+illusion: maintenant je sais que Jésus-Christ est mort pour moi. Je
+sens que le sang de la croix peut aussi laver mes iniquités; mes yeux
+s'ouvrent à la lumière d'en haut en même temps qu'ils se ferment pour
+la terre; la grâce de mon baptême, la foi de ma première communion,
+rentrent dans mon coeur; que ne puis-je recevoir ces sacrements que
+l'Église accorde aux mourants pour leur passage à l'éternité, vers
+laquelle Dieu m'appelle!»
+
+L'enfant, qui jusque-là avait versé bien des larmes en silence,
+fut saisi dans ce moment d'une grande tristesse, et s'écria
+Involontairement: «Non, non, mon cher maître, ne m'abandonnez
+pas.--Robert, lui répondit-il tranquillement, résigne-toi, mon cher
+enfant: je suis peiné de te laisser parmi des gens aussi dépravés que
+le sont ordinairement les matelots. Oh! puisses-tu être préservé des
+péchés dans lesquels je suis tombé! Ta charité pour moi, mon cher
+enfant, a été grande; Dieu t'en récompensera. Je te dois tout; tu
+as été dans la main de Dieu l'instrument de ma conversion; c'est le
+Seigneur qui t'a envoyé vers moi; Dieu te bénisse, mon cher enfant!
+Dis à mes matelots qu'ils me pardonnent, je leur pardonne aussi, et je
+prie pour eux.»
+
+Le lendemain, plein du désir de revoir son maître, Robert se leva à
+la pointe du jour; et ayant ouvert la porte, il vit que le capitaine
+s'était levé et s'était traîné au pied de son lit. Il était à genoux,
+et semblait prier, appuyé, les mains jointes, contre la paroi du
+navire. L'enfant attendit quelque temps en silence; mais enfin il dit
+doucement: Maître!--Point de réponse.--Capitaine! s'écrie-t-il de
+nouveau. Mais toujours même silence. Il met la main sur son épaule et
+le pousse doucement: alors le corps change de position et se penche
+peu à peu sur le lit; son âme l'avait quitté depuis quelques heures,
+pour aller voir un monde meilleur, où la grâce d'un sincère repentir
+accordée à la prière permet d'espérer que Dieu dans sa miséricorde a
+daigné le recevoir.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+2.--UNE NUIT DANS LE DÉSERT.
+
+C'est du missionnaire lui-même, rapporte le marquis de Ségur, que je
+tiens l'histoire suivante, où l'action de la Providence se montre en
+assez belle lumière. Il nous la raconta devant un nombreux auditoire
+d'hommes, particulièrement de jeunes gens, qui l'écoutaient avec une
+si religieuse attention, que pendant les pauses de son discours,
+on aurait entendu voler une mouche. Par humilité, il parlait à la
+troisième personne comme s'il se fût agi d'un autre. Mais je devinai
+bien vite, à son accent, que c'était son histoire à lui-même qu'il
+nous disait, et quand je me trouvai seul avec lui après la séance, je
+l'obligeai de m'en faire l'aveu. Si je pouvais faire passer dans mon
+récit les flammes de sa parole, telles qu'elles sortaient de sa bouche
+et de son coeur, elles allumeraient dans les âmes cet amour surnaturel
+de Dieu et des hommes, qui résume et renferme la loi et les prophètes.
+
+C'était l'heure qui précède le coucher du soleil. L'ombre du
+missionnaire et de son cheval s'allongeait sur le sable endormi.
+L'horizon s'empourprait comme aux lueurs d'un immense incendie. La
+chaleur était étouffante. Parfois, à de longs intervalles, une brise
+légère venue on ne sait d'où, passait comme une caresse de Dieu et
+apportait au voyageur une sensation délicieuse: alors, il ouvrait
+la bouche et aspirait longuement l'air un moment rafraîchi. Puis le
+souffle tombait vaincu par le feu qui règne au désert, et l'immobilité
+ardente reprenait possession de l'étendue.
+
+Le missionnaire avançait, pressant l'allure de son cheval, pour
+arriver avant la nuit à la grande ville, terme de son voyage. Car la
+nuit, dans ces plaines d'Afrique, appartient aux fauves. Quand les
+premières ombres descendent du ciel, les premiers bruits des lions et
+des panthères montent de tous les points du désert, d'abord confus
+et lointains, comme le gémissement du vent, puis plus forts, plus
+distincts, semblables tantôt au grondement sourd du tonnerre, tantôt
+à ses éclats rudes et déchirés. Ce moment redouté approchait, mais il
+n'était pas encore imminent, et le prêtre de Jésus-Christ avait bien
+une heure devant lui, une heure de jour et de marche tranquille,
+suffisante pour atteindre le port. Il était armé, il avait des
+provisions de bouche, un flacon de rhum, pour ranimer ses forces et
+tremper ses lèvres brûlantes. Il priait, il pensait, cherchant
+à lutter contre la sensation étouffante de la solitude, contre
+l'oppression de l'espace sans limites où sa vue, son coeur et son
+esprit se perdaient. Il avait beau percer de ses regards l'étendue, il
+n'apercevait pas un être vivant, pas un mouvement, pas même celui du
+sable agité par le vent: le vent dormait sur le sable, d'un sommeil
+qui semblait éternel.
+
+Oh! si la bonté de Dieu mettait sur son chemin une de ses créatures,
+un être humain, un frère, quelle joie inonderait son coeur! comme il
+volerait à lui! Avec quels transports il lui tendrait la main, et le
+presserait dans ses bras! Mais hélas! il ne le savait que trop, une
+rencontre en ces lieux, ce ne serait qu'un danger de plus: quand
+on trouve sur sa route un homme au désert, au lieu d'un frère à
+embrasser, c'est un ennemi à combattre; c'est un de ces arabes
+pillards ou de ces Européens déclassés, bandits de la solitude,
+détrousseurs de caravanes, qu'il faut aborder, non pas le salut aux
+lèvres, mais le revolver à la main.
+
+Il se perdait en ces pensées, et bercé par l'allure monotone de son
+cheval, il laissait flotter à l'aventure son esprit et ses guides,
+quand tout à coup il se redresse sur ses étriers, et d'un mouvement
+instinctif, arrête sa monture. Qu'a-t-il donc aperçu à l'horizon?
+Est-ce une illusion de ses sens? N'y a-t-il pas là-bas, bien loin,
+quelque chose qui se remue?--Certainement, il ne se trompe pas:
+le point noir qui a frappé sa vue s'agite, se rapproche, grossit
+insensiblement. C'est un être vivant, un animal ou un homme.--Un
+homme, c'est un homme! Il le voit maintenant, il distingue vaguement
+sa forme; cet homme l'a vu, lui aussi; il est évident qu'il s'avance
+dans sa direction... Que faire! Quel parti prendre? Faut-il pousser
+son cheval au galop et se mettre hors de la portée de cet inconnu?
+C'est le parti le plus sûr, mais est-ce le plus honorable? Si, au lieu
+d'être un voleur arabe, cet homme était un chrétien, un français? Et
+quand même il serait un coureur du désert, un bandit, est-ce le fait
+d'un missionnaire, d'un apôtre de Jésus-Christ, de fuir devant une
+créature humaine, devant un de ceux pour qui le Sauveur du monde est
+mort sur la croix?
+
+L'hésitation du prêtre n'est pas longue. Il attendra le frère qui
+vient au-devant de lui, que ce soit Caïn ou Abel. L'hôte du désert se
+rapproche de minute en minute, il semble à la fois se hâter d'accourir
+et lutter contre la fatigue. Le voilà à une petite distance, on dirait
+un spectre ambulant. Il est déguenillé; sa main tient un fusil;
+ses yeux sont allumés de fièvre, de haine et de convoitise. C'est
+indubitablement un brigand, mais un brigand européen: c'est en tout
+cas, un malheureux dévoré de besoin. Le prêtre n'hésite plus: il
+risque peut-être sa vie, mais il a la chance de secourir un misérable,
+de sauver une âme. Après tout, c'est son métier de s'exposer à la
+mort: le corps d'un missionnaire n'est rien; l'âme d'un pécheur est
+d'un prix infini.
+
+Il descend de cheval, jette ses armes à terre pour montrer à l'inconnu
+ses dispositions pacifiques, et d'un pas tranquille et ferme, va
+au-devant de lui. L'autre étonné, épuisé, s'arrête; la surprise est
+plus forte que la haine; mais la faim, la soif dévorante, voilà ce
+qui domine tout le reste. Le prêtre le devine, et, sans parler, lui
+présente ses provisions, des fruits, des dattes, du rhum.--Du rhum!
+C'est la force, c'est la vie! Pour cette gourde de rhum, le malheureux
+aurait tué son père! Il étend la main, saisit la gourde, la porte à sa
+bouche, la boit, l'aspire à longs traits. Son visage se ranime, son
+sang circule, sa pâleur mortelle fait place à une vive rougeur. Tout
+à coup, il chancelle; il a bu trop et trop vite, il tombe tout de son
+long et demeure sur le sol, inerte, engourdi, comme mort.
+
+Le missionnaire, effrayé, se penche vers lui, tâte son pouls, écoute
+les battements de son coeur, et respire; ce n'est pas la mort, c'est
+le sommeil bienfaisant et réparateur. Il le considère longuement; à sa
+carnation, à la couleur de sa barbe et de ses cheveux, il reconnaît un
+Français. Malgré les traces des passions et de la fatigue, il croit
+lire sur ce visage dévasté les vestiges d'une bonne race, et son
+âme d'apôtre se remplit de reconnaissance et de joie. Soudain, il
+tressaille comme s'il sortait d'un rêve. Le soleil va disparaître, et
+son orbe agrandi et rutilant est déjà à demi caché. Encore quelques
+minutes et la nuit aura remplacé le jour. Que faire de cet infortuné
+que la Providence a envoyé sur sa route et dans ses bras? Le charger
+sur son cheval? C'est impossible; il connaît le poids d'un corps qui
+s'abandonne. Le laisser là, seul, la nuit, dans le désert, exposé aux
+dents des bêtes féroces, à une mort sans consolations? C'est plus
+impossible encore.
+
+Il n'y a pas à hésiter; il attendra le réveil du pécheur, sous
+la garde de Dieu qui ne laissera pas inachevée l'oeuvre de sa
+miséricorde. Il s'agenouille sur le sable, près de cet homme qu'il ne
+connaissait pas une heure avant, et pour lequel il sacrifierait sa vie
+avec joie. Il soulève doucement dans ses mains la tête du dormeur, la
+pose sur ses genoux, et il entre en prières.
+
+La nuit est arrivée, profonde, solennelle, ivre de silence et de
+solitude. Deux heures se passent ainsi, sans qu'aucun des deux hommes
+ait fait un mouvement. Les étoiles se sont allumées les unes après
+les autres et répandent sur l'océan de sable une lueur mystérieuse et
+sacrée. Les anges contemplent du haut du ciel ce spectacle plus beau
+que celui d'un ami veillant sur son ami, d'une mère veillant sur son
+enfant, le spectacle d'Abel veillant avec amour sur Caïn: tel, au
+temps du séjour du Fils de Dieu sur la terre, Jésus priait dans les
+plaines de Galilée auprès de Judas endormi.
+
+Enfin, l'homme se réveille. Il relève la tête, ouvre les yeux et
+rencontre ceux de ce prêtre à genoux qui le regarde avec une ineffable
+tendresse. Alors il se souvient, il devine, il comprend tout; il se
+met à trembler des pieds à la tête, comme ces possédés d'Israël au
+moment où le démon sortait de leur corps et de leur âme à la voix de
+Jésus-Christ. La haine est vaincue, Satan s'enfuit de cette âme pour
+n'y plus rentrer. Le bienheureux larron pleure, il éclate en sanglots,
+et, sans prononcer une parole, il se laisse tomber dans Tes bras du
+missionnaire, qui le presse sur son coeur en lui disant: Mon frère!
+
+Quand il eut mangé, le prêtre le fit monter sur son cheval et marcha
+près de lui, priant toujours et ne lui disant rien, pour le laisser
+tout entier à la grâce divine qui parlait au fond de son âme. Ils
+arrivèrent à la ville sans rencontre fâcheuse. Le missionnaire fit
+coucher le prisonnier de sa charité dans son lit, et dormit près de
+lui sur quelques coussins. «Demain, lui dit-il, vous me direz tout ce
+que vous voudrez. Aujourd'hui, je ne veux rien entendre.»
+
+Le lendemain, l'homme lui raconta son histoire, prélude de sa
+confession: histoire terrible, commencée par une jeunesse sans
+corrections et sans travail, poursuivie dans le vice, dans le crime,
+et qui, par un prodige de la miséricorde divine, s'achevait dans les
+larmes du repentir.
+
+Sa mère, brave paysanne, restée veuve de bonne heure, l'avait
+impitoyablement gâté pour épargner quelques pleurs à son enfance.
+Il avait été à l'école, parce qu'il l'avait bien voulu; s'y était
+instruit, parce qu'il avait l'esprit vif et ouvert; puis s'était livré
+à la paresse, au plaisir, bientôt au vice. À dix-huit ans, c'était
+déjà un mauvais sujet accompli. Il s'engagea par ennui, pour connaître
+la vie de la caserne, et courir les garnisons. Puis, le joug de la
+discipline gâtant ses plaisirs, il demanda une permission, revint au
+village, en déguerpit un matin avant le jour, sans embrasser sa mère,
+mais non sans l'avoir dévalisée, et ne reparut plus au régiment. Il
+passa aux États-Unis, y gagna une petite fortune qu'il dépensa en
+folles orgies. Alors, dans un accès de raison, peut-être de remords,
+il quitta l'Amérique pour l'Algérie, se remit a l'oeuvre, et mena
+pendant quelque temps une conduite régulière et laborieuse.
+
+Il commençait à se refaire de corps, d'âme et de bourse, quand le
+démon envoya sur son chemin un de ses anciens compagnons de débauche,
+déserteur comme lui, qui le reconnut, chercha à l'entraîner de nouveau
+dans le vice, et n'y pouvant réussir, révéla son passé et le perdit de
+réputation.
+
+Sa tête ne put résister à ce dernier coup. «Puisque je ne puis être un
+honnête homme, se dit-il, je serai un franc scélérat.» Et il fit
+comme il avait dit. Il quitta la grande ville où toutes les portes se
+fermaient devant lui, s'enfuit au désert, et demanda à la rapine et au
+meurtre des moyens d'existence. Bientôt il se trouva à la tête d'une
+bande d'arabes, qui détroussaient les passants, les pèlerins de la
+Mecque, et vivaient comme lui de brigandage. Mais, par un reste de
+pudeur, il ne s'attaquait qu'aux musulmans et évitait de verser le
+sang des européens. Ses compagnons s'en aperçurent, et se révoltant
+contre lui, ils le menacèrent d'abandon, même de mort, s'il continuait
+à épargner les chrétiens.
+
+Il résista d'abord, puis, avec sa faiblesse et son emportement
+habituels: «Eh bien! s'écria-t-il, puisqu'il faut aller jusqu'au bout,
+j'irai aussi bien et plus loin que vous. Une caravane vint à
+passer; elle comptait des européens et des musulmans. Il l'attaqua
+furieusement à la tête de ses hommes, frappa à tort et à travers sur
+tout ce qui lui tombait sous la main. Parmi les victimes se trouvait
+un français. L'aspect de ce compatriote, peut-être assassiné par lui,
+le fit soudainement rentrer en lui-même. «Je suis un misérable.»
+se dit-il. Et laissant là ses compagnons occupés à dépouiller les
+cadavres, fou de remords, épouvanté de son ignominie, il s'élança
+comme un insensé et se perdit bientôt dans l'immensité du désert.
+
+Quand le missionnaire le rencontra, il y avait trois jours qu'il
+errait à l'aventure, maudit et désespéré comme Caïn, ne mangeant pas,
+ne buvant pas, ne sachant ce qu'il faisait, ni ce qu'il voulait. Il
+était à bout de forces, quand il aperçut le voyageur qui passait au
+loin sur son cheval. Poussé par un transport infernal, il essaya de
+le rejoindre, non pour le voler, mais pour l'assassiner: «J'en tuerai
+encore un, se dit-il, et je me tuerai après». Au lieu de la mort,
+c'est la vie qui l'attendait, et c'est dans les bras de la miséricorde
+qu'il tomba.
+
+Tel fut le récit du criminel repentant: le missionnaire, le serrant
+plus tendrement encore sur son coeur, se contenta de lui dire:
+«Maintenant que je sais votre histoire, votre confession sera courte
+et facile. Agenouillez-vous devant Dieu, mon fils, et en son nom
+je vous pardonnerai tous les péchés, tous les crimes de votre vie
+entière.»
+
+Le pécheur se confessa avec des torrents de larmes, et tandis que
+le prêtre prononçait sur son front courbé jusqu'à terre les paroles
+sacrées de l'absolution, il lui sembla que son passé s'engloutissait
+dans l'abîme de la miséricorde divine et qu'une vie nouvelle s'ouvrait
+devant lui.
+
+Ce que fut cette vie, je l'ignore. Le missionnaire ne nous l'a pas
+dit. Mais qu'elle soit achevée ou qu'elle dure encore, qu'elle se
+poursuive dans un labeur honnête ou dans les austérités d'un cloître,
+il n'est pas douteux qu'elle fut ou qu'elle sera jusqu'au bout une vie
+de repentir, d'action de grâces et d'amour pénitent.»
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+3.--LES DEUX FRÈRES
+
+Deux frères entrèrent en même temps dans un collège de France; ils
+se ressemblaient si parfaitement quant à la taille et aux traits du
+visage, qu'il fallait les avoir vus souvent pour les distinguer l'un
+de l'autre: mais ils étaient bien différents de caractère: l'aîné
+n'avait presque aucun sentiment de religion; le cadet était d'une
+piété angélique. On ne saurait imaginer tous les moyens que sa charité
+lui suggéra pour gagner son frère. C'était peu pour lui de lui
+accorder ce qu'il demandait; il allait au-devant de tout ce qui
+pouvait lui être agréable; il se privait, en sa faveur, de tout
+l'argent qu'on lui accordait pour ses menus plaisirs. On leur donna à
+tous deux un costume neuf de très grand prix; l'aîné, en peu de temps,
+mit le sien en mauvais état; celui du cadet était encore très propre.
+Ne sachant plus quel présent faire à son frère, il imagina de lui
+donner son habit.
+
+«Vous êtes mon aîné, lui dit-il, il convient que vous soyez mieux
+habillé que moi: votre habit est gâté; si le mien vous fait plaisir,
+je vous le donnerai, on n'en saura rien chez nous.»
+
+L'offre est aussitôt acceptée et l'échange fait.
+
+Quelques jours après, le pieux enfant appelle son frère et lui dit
+qu'il avait quelque chose à lui communiquer.
+
+«Auriez-vous encore un habit à me donner? lui dit celui-ci.
+
+--Oui, lui répond l'enfant, et un bien plus précieux que celui que je
+vous ai donné dernièrement; allez demain à confesse; réconciliez-vous
+avec Dieu, c'est lui-même qui vous en revêtira.
+
+--À confesse, répondit l'autre, vraiment j'y vais assez souvent; si,
+cependant, il ne faut que cela pour vous contenter, j'irai bien encore
+demain, mais je ne vous garantis pas que j'en deviendrai meilleur.
+
+--Promettez-moi au moins, répliqua le cadet, que vous ferez pendant
+deux jours quelques efforts pour le devenir.»
+
+L'aîné le lui promit.
+
+Le lendemain, ils allèrent tous deux à confesse; ils avaient le même
+confesseur. Le cadet se confessa le premier, et se retira devant le
+Saint-Sacrement, pour demander à Dieu qu'il lui plût de toucher son
+frère. L'aîné raconta depuis, qu'en entrant au confessionnal, tout ce
+que son frère avait fait pour lui se présentant à son esprit, il eut
+honte de lui-même, et ne fut plus maître de retenir ses larmes. Il
+dit à son confesseur qu'il voulait bien sincèrement se convertir et
+consoler son frère des chagrins qu'il lui avait causés jusqu'alors.
+Pendant toute sa confession, il versa un torrent de larmes. Le cadet
+qui de l'endroit où il était, l'avait entendu éclater en soupirs,
+était remonté dans son quartier, comblé de joie et bénissant le
+Seigneur. Un moment après, on vint le demander à la porte; c'était
+son frère qui se jeta à ses genoux, et les arrosa de ses larmes, lui
+demandant pardon de tous les sujets de mécontentement qu'il lui avait
+donnés et lui promettant de suivre, à l'avenir, aussi bien ses avis
+que ses exemples. L'enfant, ravi des dispositions de son frère, se
+jeta a son cou, et lui dit tout ce que sa charité put lui suggérer de
+plus tendre et de plus affectueux pour l'encourager. Le jeune homme
+demeura si ferme dans ses bonnes résolutions, qu'en peu de temps, il
+devint, comme son frère, un modèle de vertu, et ne se démentit jamais.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+4.--UN JEU OÙ L'ON GAGNE LE CIEL
+
+Dans une petite ville de France vivait un officier retraité, qui était
+un excellent chrétien. Personne devant lui ne se serait permis une
+parole inconvenante; chacun venait lui demander conseil: l'un le
+consultait pour l'achat d'une terre; l'autre, pour l'arrangement
+d'un procès; tout le monde, en un mot, l'honorait, le respectait et
+l'aimait.
+
+Lui-même a raconté son histoire, et elle mérite d'occuper une des
+premières places dans ce recueil, car elle montre d'une manière bien
+touchante que Dieu se sert des moyens les plus inattendus pour ramener
+à lui les pécheurs et que sa miséricorde est inépuisable à l'égard des
+âmes de bonne volonté.
+
+«Je ne date pas d'hier, disait plaisamment notre officier, vous vous
+en apercevez facilement à ma moustache et aux quelques cheveux qui me
+restent; mais si je suis vieux et cassé, j'ai été jeune et alerte.
+J'avais dix-huit ans environ, en 1792, lorsque la grande guerre vint à
+éclater; j'étais ardent, j'avais adopté avec enthousiasme toutes les
+idées du temps. Je criais avec les autres, et de bon coeur: «Vive la
+fraternité ou la mort!» Hélas! ce devait être la mort ou la ruine
+pour bien du monde. Aussi, dès que j'appris que la France venait de
+commencer la lutte contre les étrangers, mon parti fut bientôt pris,
+je m'engageai.
+
+«Il faut vous dire, avant d'aller plus loin, que, malgré les efforts
+de ma pauvre chère mère et de notre curé, je ne croyais guère à Dieu,
+et encore moins au diable; je m'amusais tant que je pouvais; je
+passais, parmi mes camarades de plaisir, pour un _bon garçon_. À vous
+parler franc, j'étais un très mauvais sujet; mais parmi tous mes
+défauts, j'en avais un qui me distinguait de tous mes compagnons, je
+ne pouvais pas prononcer une phrase, souvent même une parole, sans y
+ajouter un juron. Et ce n'étaient pas des jurons pour rire, c'étaient
+d'affreux blasphèmes qui devaient dans le ciel faire voiler les anges
+et pleurer les saints.
+
+«Après ce préambule, nécessaire pour bien faire comprendre la suite
+de mon histoire, je la reprends, et je tâcherai de l'abréger le
+plus possible pour ne pas trop vous ennuyer. Me voila donc engagé à
+dix-huit ans, menant joyeuse vie et jurant tout le long du jour. Je
+vous fais grâce de ma vie militaire, elle a ressemblé à celle de
+beaucoup de mes camarades, qui n'ont pas laissé leurs os sur le champ
+de bataille; je fus envoyé à l'armée des Pyrénées, puis à l'armée de
+Sambre-et-Meuse, puis en Italie, puis en Égypte, puis partout enfin où
+il y avait des coups à donner et à recevoir. Les années, l'expérience,
+deux blessures, l'une reçue aux Pyrénées, l'autre, à Austerlitz,
+l'affreuse retraite de Russie, tout cela avait calmé ma fougue,
+m'avait rendu plus régulier dans ma conduite, mais n'avait pu me
+corriger de mon défaut de toujours jurer. Mon avancement même se
+trouva arrêté par ce vice; comme je savais lire et qu'on n'avait pas
+le choix alors parmi les lettrés, je fus rapidement officier; mais une
+fois là, mon malheureux défaut me joua bien des tours; et souvent des
+généraux, après une affaire où je m'étais bien conduit, n'osaient pas
+m'avancer, parce qu'ils trouvaient que j'avais trop mauvais ton
+pour arriver aux hauts grades militaires. Je les traitais bien de
+sacristains, de calotins, mais, à part moi, je leur donnais raison, et
+pourtant je ne me corrigeais pas. Enfin, 1815 arriva: je fus licencié
+avec l'armée de la Loire et je revins dans ma ville natale capitaine
+et décoré. Après les premières joies de retrouver mes vieux amis, mes
+vieux camarades d'enfance, après les premières douceurs du repos et
+de la liberté, à la suite de tant de privations et d'années de
+discipline, je commençais à trouver le temps long, je fus au café et
+je mangeai ma demi-solde, comme un égoïste, entre une pipe et un jeu
+de cartes. Ma position, mes campagnes, mes récits me faisaient le
+centre d'un petit groupe de désoeuvrés comme moi, et, par suite de mon
+habitude invétérée, on y entendait plus souvent jurer que bénir le nom
+de Dieu.
+
+«Malgré cela, l'ennui me gagnait, lorsqu'un matin, je vois entrer dans
+ma chambre le curé de la paroisse. J'étais si loin de m'attendre à
+pareille visite, que ma pipe s'échappa de mes dents et vint se briser
+sur le plancher, ce qui me fit pousser le plus gros juron de mon riche
+répertoire. Le curé ne se troubla pas pour si peu, et, prenant
+une chaise, que je ne lui offrais pas, il s'assit tranquillement:
+«Bonjour, M. le capitaine, me dit-il; puisque vous n'êtes pas venu me
+voir à votre arrivée dans ma paroisse, il faut bien que je vienne vous
+chercher.--Je n'aime pas les curés, lui répondis-je, je ne les ai
+jamais aimés et je suis trop vieux pour changer maintenant.--Eh bien!
+capitaine, nous ne sommes pas du même avis, et, avec un brave comme
+vous, je n'irai pas par quatre chemins, c'est précisément pour vous
+faire changer que je suis venu vous voir.» À peine le digne prêtre
+avait-il fini sa phrase, que je me levai comme un furieux, et, en
+jurant comme un possédé, je le mis littéralement à la porte.
+
+«Le lendemain, je me croyais à tout jamais débarrassé de pareille
+visite, lorsque je vis encore entrer le curé. Ah! par exemple, c'est
+trop fort, m'écriai-je, et je me levai pour le repousser de chez moi.
+Lui, sans se troubler, me dit avec beaucoup de douceur: «Bonjour,
+capitaine, vous n'étiez pas bien disposé hier, et je suis revenu
+aujourd'hui pour savoir si vous étiez plus en train de causer.» Malgré
+mon apparence terrible, je n'étais pas tout à fait mauvais au fond du
+coeur; aussi, ce sang-froid me désarma, et adoucissant ma voix, je
+lui répondis: «Eh bien! monsieur le curé, puisque vous avez tant de
+plaisir à causer avec moi, j'y consens, mais à une condition, c'est
+que vous ne me parlerez pas de vos momeries, de vos églises et de vos
+bedeaux.--Soit, reprit le curé; mais, de votre côté, vous vous engagez
+à me consacrer chaque jour une heure: votre temps n'est pas compté,
+et vous ne pouvez me refuser ce plaisir.--Accordé; et pour répondre à
+votre politesse par une autre, je vous avouerai que je m'ennuie tant,
+que ce sera une distraction pour moi de causer avec un homme qui sait
+parler.» Ma politesse n'était pas très polie, mais le curé eut l'air
+de la trouver accomplie.
+
+«La connaissance ainsi faite devint bien vite intime; l'heure que
+j'avais promise au curé me semblait de plus en plus courte, et il
+m'arrivait souvent de la doubler et de la tripler. Mon vénérable ami
+jouait au trictrac, et j'aimais moi-même extrêmement ce jeu; aussi,
+bientôt chaque soir, au lieu d'aller au café, je prenais le chemin du
+presbytère, et nous jouions avec un tel acharnement, que la soirée se
+passait toujours trop rapidement.
+
+«Le curé était fidèle à sa promesse; il ne me parlait jamais de
+religion: malheureusement, de mon côté, j'étais fidèle à mes mauvaises
+habitudes, et je prononçais bien peu de phrases sans les assaisonner
+de quelques grossiers jurons. Un soir où le curé me battait à plates
+coutures, je m'en donnais à coeur joie, et jamais pareils blasphèmes
+n'avaient retenti sous l'humble toit de notre pasteur. Il posa son
+cornet sur la table, et, me regardant bien en face: «Je vous ai fait
+une promesse, me dit-il, à laquelle je suis fidèle; voulez-vous m'en
+faire une à votre tour?--Laquelle?--C'est de ne plus jurer.--Mais
+c'est impossible, voilà plus de cinquante ans que j'ai cette habitude;
+elle m'a empêché de faire mon chemin, et vous voulez que j'y renonce:
+rayez cela de vos papiers; non pas que je le fasse maintenant par
+méchanceté, mais c'est devenu une habitude chronique.--Je ne prétends
+pas que ce ne vous sera pas difficile, mais croyez-vous qu'il me soit
+facile de vous voir tous les jours, sans vous parler de religion, à
+vous, qui en auriez tant besoin pourtant; la partie n'est pas égale:
+il me faut une compensation: quand vous jurerez, je vous parlerai
+de Dieu.--Au fait, vous pouvez avoir raison; je n'en disconviens
+pas.--Puisque vous êtes de si bonne composition, je veux vous montrer
+que malgré ma robe, je ne suis pas si noir que j'en ai l'air: et vous
+permets, toutes les fois que votre mauvaise habitude de jurer vous
+pressera, de remplacer vos gras jurons par _sapristi_.--Je consens au
+marché, répondis-je.--Et vous, capitaine, ajouta-t-il, n'oubliez pas
+que, si vous manquez à votre promesse, je manquerai à la mienne.»
+
+«Je vis bien vite que j'avais fait un marché de dupe, ou plutôt que le
+bon curé savait bien ce qu'il faisait en me le proposant. Chaque jour
+j'oubliais l'innocent _sapristi_, et je reprenais mon triste
+répertoire. Aussitôt, le curé me faisait un sermon en trois points, et
+j'étais bien forcé de l'écouter, puisque c'était dans nos conventions.
+Vous devinez facilement le reste: à mesure que mon vénérable ami me
+dévoilait les beautés de la religion, j'y prenais goût; ce n'était
+plus une punition, c'était devenu un besoin. Bientôt, je fus tout à
+fait converti; mon excellent curé me fit approcher des sacrements;
+maintenant je trouve mon bonheur à l'accomplissement de mes devoirs,
+et il ne me reste de mon ancien état que l'habitude d'assaisonner
+toutes mes phrases du fameux _sapristi_, ce qui me fait appeler par
+tout le monde ici le capitaine _Sapristi_. Si je raconte volontiers
+mon histoire, c'est dans l'espérance qu'elle pourra détourner du mal,
+et de la mauvaise habitude de jurer, quelques personnes aussi
+coupables que je l'étais alors.[1]»
+
+[Note 1: Cité dans les _Petites lectures_, bulletin populaire
+des Conférences de Saint-Vincent-de-Paul.--Nous n'avons pu vérifier
+nous-même, on le comprend, l'authenticité des traits que nous avons
+puisés dans d'autres Recueils; mais pourquoi la mettre en doute: Il
+est certain qu'il s'opère fréquemment des conversions tout aussi
+extraordinaires que celle-là; le prêtre n'y prend même plus garde dans
+les pays de foi, tant il est souvent témoin de ces merveilles, et
+elles restent un secret entre l'homme et Dieu.]
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+5.--LA VENGEANCE D'UN ÉTUDIANT CHRÉTIEN.
+
+Sous Louis-Philippe, écrit Armand de Pontmartin, l'esprit d'irréligion
+régnait dans les collèges de Paris. Il y avait pourtant des
+exceptions... la plus originale et la plus touchante m'était apparue
+sous les traits de Paul Savenay, natif de Guérande. Doué, ou plutôt
+armé d'une piété angélique et robuste tout ensemble, il bravait le
+respect humain, défiait la raillerie, et il aurait mis au besoin tout
+l'entêtement de sa race pour affronter la persécution et le martyre.
+Cette piété se révélait jusque sur son visage, qui prenait une
+expression céleste au moment de la prière. Ainsi, lorsque, sur un
+signe de notre professeur indolent, je récitais, au début et à la
+fin de la classe, le _Veni Sancte Spiritus_ et le _Sub tuum
+praesidium_, c'était pour presque tous les élèves, le signal d'un
+concert charivarique d'éternuements, de quintes de toux, de pupitres
+disloqués, et de dictionnaires tombant à grand bruit. Paul Savenay
+s'isolait de ce tapage, et l'on pouvait suivre sur sa figure le
+sourire de la sainte Vierge dont il implorait la protection, et le
+contact de l'Esprit-Saint qui l'effleurait de ses ailes.
+
+Cette piété fervente l'avait fait prendre en grippe par le plus
+mauvais sujet de la classe, fanfaron d'impiété et de libertinage,
+liseur et colporteur des livres de Parny et de Voltaire, et pourtant
+Breton comme Paul; mais entendons-nous, ce Breton-là, nommé Jacques
+Faël, était un Breton de contrebande. On disait que son père, Nantais
+d'origine, avait pris part à quelques-unes des plus sanglantes scènes
+de la Révolution, s'était enrichi en achetant des terres de Vendéens,
+puis ruiné dans des spéculations équivoques. Tout irritait Jacques
+contre Paul Savenay; un héritage de haine, le retour des Bourbons,
+l'animosité instinctive du vice contre la vertu, du mal contre le
+bien, de l'athéisme contre la foi, du diable contre le bon Dieu; mais
+ce qui l'exaspérait le plus, c'était la douceur de Paul, sa patience
+inaltérable que, naturellement, Jacques taxait de lâcheté et
+d'hypocrisie.--Tu es donc un lâche? lui disait-il en lui montrant
+le poing.--Je ne le crois pas, répondait Paul avec un accent de
+résignation qui aurait désarmé un tigre. Son persécuteur ne lui
+laissait pas un moment de trêve, et le harcelait de la façon qui
+devait le plus cruellement blesser cette âme tendre, chaste, exquise
+et pieuse. Non content de le traiter de cagot, de Basile, de tartufe
+et de cafard. Jacques joignait le blasphème à l'insulte, le sacrilège
+à l'outrage. Il glissait de mauvais livres dans le pupitre de Paul
+et lui jouait les plus vilains tours. Nous sûmes plus tard que ses
+brutalités s'étaient parfois envenimées jusqu'aux voies de fait:
+bourrades, brimades, coups de poing, coups de règle: un jour même, un
+coup de canif qui fit couler le sang. La plupart des élèves feignaient
+de ne pas s'apercevoir de ces abominables violences. Quelques-uns
+avaient l'infamie d'applaudir avec des ricanements stupides. Jacques
+n'avait pas, en somme, l'air bien féroce; mais était grand, bien
+découplé, taillé en athlète. On le redoutait et il avait sa petite
+cour de complaisants et de flatteurs. Lorsqu'indigné de sa méchanceté
+et attiré vers Paul Savenay par d'irrésistibles sympathies, je
+risquais, moi chétif, quelques reproches: «Tais-toi ou je t'assomme!
+me disait cet enragé; tais-toi, mauvaise graine d'émigré!» J'aurais
+certainement eu ma part de ses injures et de ses coups, si je n'avais
+trouvé un admirable défenseur en la personne de Gaston de Raincy.
+
+Le martyre de Paul Savenay dura deux ans et pendant ces deux ans, pas
+une plainte. S'il versait en secret quelques larmes, il ne pleurait
+pas sur ses souffrances, mais sur les égarements de cette pauvre
+âme, révoltée contre Dieu. Un matin, me rencontrant à la porte de
+Saint-Sulpice, et me croyant meilleur que je n'étais, il me dit:
+«Armand, allons prier pour lui!» Je lui répondis: «Paul, tu es un
+saint... le saint de Guérande, et c'est sous ce nom que je veux
+désormais te connaître et t'admirer!»
+
+Bientôt, je perdis de vue le persécuteur et sa victime. Jacques
+Faël, convaincu de colportage du _Compère Mathieu_ et des
+_Chansons_ de Béranger, fut _prié_ par le proviseur de ne pas revenir
+après les vacances. Paul Savenay, qui se destinait à la profession de
+médecin, quitta le collège un an avant moi.»
+
+Armand de Pontmartin, à cet endroit, interrompt son récit pour
+expliquer comment il retrouva quelques années plus tard ce vertueux
+jeune homme chez Frédéric Ozanam. Ce dernier venait de fonder, avec
+quelques amis, les Conférences de saint Vincent de Paul et il exposait
+aux jeunes messieurs réunis chez lui les moyens qui lui semblaient les
+plus propres à assurer le succès de l'entreprise.
+
+«Tout à coup, continue le narrateur, Ozanam regarde à sa montre et dit
+aux jeunes gens qui l'entouraient: «Mes amis, je suis un bavard. Agir
+vaut mieux que parler, dans une crise comme celle-ci. L'ennemi
+est toujours là; le choléra vient à peine d'entrer dans sa phase
+décroissante... Nous n'avons pas une minute à perdre!
+
+Il distribua à ses ouvriers de la première heure la liste des malades
+qu'ils devaient visiter. Puis, s'adressant a Paul Savenay:--Et vous,
+Paul, lui dit-il, votre première visite est toujours, n'est-ce pas,
+pour l'hôtel Racine?
+
+--Oui, mon ami, répondit Savenay; oui, encore aujourd'hui, ajouta-t-il
+avec une émotion singulière.
+
+En ce moment, Ozanam le prit à part et lui dit tout bas quelques mots
+en me regardant. Il me sembla que Paul Savenay opposait une certaine
+résistance. Ozanam insistait en répétant à demi-voix: Pourquoi pas?
+Pourquoi pas?...
+
+Paul parut enfin se décider, et se tournant vers moi: «Veux-tu, me
+dit-il, que nous sortions ensemble?»
+
+Nous sortîmes: Ozanam habitait alors la rue de Sèvres, et nous
+nous dirigions du côté de la rue Jacob. En descendant la rue des
+Saints-Pères, nous croisâmes une modeste voiture de louage, qui
+gravissait assez lentement cette montée fort raide. Paul salua et me
+dit: «Sais-tu qui est dans cette voiture? Mgr de Quélen, archevêque de
+Paris. Comme hier, comme demain, il vient de l'hôtel-Dieu, et il va à
+l'hospice de la Charité; c'est ainsi qu'il se venge. Parmi ceux qu'il
+visite, qu'il secourt et qu'il console, on compterait par centaines
+les émeutiers de février 1831, les pillards de l'archevêché et de
+Saint-Germain-l'Auxerrois, ceux qui l'auraient égorgé, s'il était
+tombé entre leurs mains!»
+
+Nous arrivâmes au bout de la rue Jacob; Paul s'arrêta devant l'hôtel
+Racine, moins poétique et moins élégant que son nom. Là, il parut
+hésiter encore, puis prenant son parti: «Entrons,» me dit-il. On sait
+ce que sont ces hôtels d'étudiants. Nous montâmes quatre étages.
+Parvenus au quatrième, nous vîmes une clef sur la porte, n° 78,
+Paul entra sans frapper, et me fit signe de le suivre. Un émouvant
+spectacle m'attendait.
+
+Sur un lit fort propre, tendu de rideaux de toile verte, je reconnus à
+l'instant Jacques Faël, le persécuteur, le bourreau de Paul Savenay.
+Il était évidemment en convalescence; mais sa pâleur, ses yeux cernés,
+son visage amaigri, prouvaient qu'il venait de subir l'horrible crise.
+Sa soeur, vêtue de noir, était debout à son chevet, un rayon de soleil
+d'avril égayait la chambre.
+
+En me voyant, Jacques poussa un cri de surprise; puis, brusquement,
+presque violemment, imposant silence d'un geste à Paul, qui voulait
+parler:
+
+«Non, vois-tu? lui dit-il; non, Paul, tu ne veux pas que j'étouffe,
+n'est-ce pas? Quand je devrais retomber malade, il faut, entends-tu
+bien? il faut que notre camarade sache... ce qu'il a déjà deviné! Il
+a été le témoin de mes infamies, de tes souffrances; il faut qu'il
+apprenne ce qu'a été la revanche du chrétien contre le mécréant, du
+saint contre le misérable. Tais-toi! tais-toi!... Noémi, dis-lui de se
+taire et de me laisser la parole!... Il y a un mois, j'étais encore
+tel que tu m'as connu... Non, Armand, j'étais pire: impie, athée,
+méchant, libertin, mangeur de prêtres, corrompu jusqu'aux moelles. Le
+29 mars, jeudi de la mi-carême, j'avais fait la noce avec quelques
+compagnons de débauches... je rentre à minuit... une heure après, je
+me tordais sur ce lit, en proie a des convulsions effroyables... La
+tête en feu, le corps glacé, tous les symptômes du choléra... et
+j'étais seul, seul au monde... Ma soeur Noémi, au fond de la Bretagne,
+chez une vieille tante..., mes parents morts..., point d'amis... le
+vice et l'impiété n'en donnent pas... Oui, seul dans ce misérable
+hôtel, sûr que, si j'avais la force d'appeler, l'hôtesse épouvantée
+me ferait jeter sur un matelas, et me crierait d'aller mourir dans la
+rue... Oh! quelle nuit! L'enfer anticipé, moi qui ne croyais pas à
+l'enfer!... Tais-toi, Paul, je t'en prie, laisse-moi parler!... À sept
+heures, au paroxysme de mes tortures et de mon désespoir, ma porte
+s'ouvre, et je vois entrer Paul Savenay... Paul, ma victime, mon
+martyr!... Ah! je crus d'abord à une apparition vengeresse... Mais
+non, il avait sur les lèvres un sourire céleste; dans le regard,
+l'expression angélique du pardon... Il vint à moi, me prit la main, me
+dit quelques bonnes paroles;... c'était un miracle, n'est-ce pas?...
+
+--Non, c'était tout simple, interrompit Paul Savenay. Je suis interne
+à l'hospice de la Charité, à deux pas d'ici... Le docteur Récamier,
+mon maître, m'avait chargé de visiter tous les hôtels de la rue
+Jacob... L'hôtel Racine était sur ma liste et le hasard...
+
+--Le hasard!!! C'est donc toi maintenant qui nies la Providence?...
+Pourquoi ne pas dire la vérité tout entière?... Tu étais délégué de
+la société de Saint-Vincent-de-Paul, ou plutôt du bon Dieu, pour me
+sauver, pour me guérir, pour me consoler, pour faire de moi un honnête
+homme et un chrétien!... Une heure après, poursuivit Jacques,
+en m'adressant de nouveau la parole, j'avais tous les remèdes
+nécessaires, et, le soir, sur ma demande, il m'amena un vicaire de
+Saint-Germain-des-Prés... Tu vois bien que c'était le bon Dieu!
+Pendant cinq jours, Paul ne m'a presque pas quitté...; pendant cinq
+nuits, il m'a veillé... Puis, lorsqu'il a reconnu que le danger était
+passé, il a écrit à ma soeur Noémi, qui n'a pas perdu une minute...
+et, à présent, je suis le mieux soigné des convalescents, moi qui
+m'étais cru le plus abandonné des agonisants et des damnés... Oh!
+comment reconnaître tant de bienfaits de la miséricorde divine?
+Comment expier mes fautes, mes impiétés, mes crimes?...
+
+--Jacques, reprit doucement Paul Savenay, je t'ai déjà dit que, quand
+même tu n'aurais eu, avant de mourir, qu'un moment, si ce moment avait
+été bien employé, Dieu t'aurait pardonné!... Et tu as une vie tout
+entière!
+
+--Mais toi, Paul, mon sauveur, toi qui m'as rendu tant de bien pour
+tant de mal, comment réparer, comment payer ma dette?... Comment
+mériter ton pardon, ton amitié?...»
+
+En sortant de l'hôtel Racine, je dis à Paul: «Tu te figures peut-être
+n'avoir guéri qu'un malade... Eh bien! tu te trompes; tu en as guéri
+un autre, et cet autre te serre la main[2].»
+
+[Note 2: Armand de Pontmartin, _Correspondant_ (Extraits).]
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+6.--UN PÈRE CONVERTI PAR SON ENFANT.
+
+On trouverait difficilement un récit plus touchant que celui qui nous
+a été laissé par le héros de cette histoire, heureux privilégié des
+miséricordes divines.
+
+«J'ai été élevé aussi mal que possible sous le rapport religieux, non
+seulement dans l'ignorance de la vérité, mais dans le goût, dans le
+respect, dans la superstition de l'erreur, et je quittai mes classes,
+bien muni d'arguments contre Notre-Seigneur et contre l'Église
+catholique.
+
+Élevée comme moi, aussi ignorante que moi, ma femme était beaucoup
+meilleure. Elle avait le sens religieux. Il se développa lorsqu'elle
+devint mère; et, après la naissance de son premier enfant, elle entra
+tout à fait dans la voie. Quand je songe à tout cela, j'ai le coeur
+remué d'un sentiment de reconnaissance pour Dieu, dont il me semble
+que je parlerais toujours, et que je ne saurais jamais exprimer.
+
+Alors je n'y pensais point. Si ma femme avait été comme moi, je crois
+que je n'aurais pas même songé à faire baptiser mes enfants. Ces
+enfants grandirent. Les premiers firent leur première communion, sans
+que j'y prisse garde. Je laissais leur mère gouverner ce petit monde,
+plein de confiance en elle, et modifié à mon insu par le contact de
+ses vertus que je sentais et que je ne voyais pas.
+
+Vint le dernier. Ce pauvre petit était d'une humeur sauvage, sans
+grands moyens; si je ne l'aimais pas moins que les autres, j'étais
+cependant disposé à plus de sévérité envers lui. La mère me disait:
+
+--Sois patient; il changera à l'époque de sa première communion.
+
+Ce changement à heure fixe me paraissait invraisemblable. Cependant
+l'enfant commença à suivre le catéchisme, et je le vis en effet
+s'améliorer très sensiblement et très rapidement. J'y fis attention.
+Je voyais cet esprit se développer, ce petit coeur se combattre,
+ce caractère s'adoucir, devenir docile, respectueux, affectueux.
+J'admirais ce travail que la raison n'opère pas chez les hommes; et
+l'enfant que j'avais le moins aimé, me devenait le plus cher.
+
+En même temps, je faisais de graves réflexions sur une telle
+merveille. Je me mis à écouter la leçon de catéchisme. En l'écoutant,
+je me rappelais mes cours de philosophie et de morale: je comparais
+cet enseignement avec la morale dont j'avais observé la pratique dans
+le monde, hélas! sans avoir pu moi-même toujours m'en préserver. Le
+problème du bien et du mal, sur lequel j'avais évité de jeter les
+yeux, par incapacité de le résoudre, s'offrait à moi dans une lumière
+terrible. Je questionnais le petit garçon: il me faisait des réponses
+qui m'écrasaient. Je sentais que les objections seraient honteuses et
+coupables. Ma femme observait et ne disait rien; mais je voyais son
+assiduité à la prière. Mes nuits étaient sans sommeil. Je comparais
+ces deux innocences à ma vie, ces deux amours au mien; je me disais:
+«Ma femme et mon enfant aiment en moi quelque chose que je n'ai aimé
+ni en eux ni en moi; c'est mon âme.»
+
+Nous entrâmes dans la semaine de la première communion. Ce n'était
+plus de l'affection seulement que l'enfant m'inspirait; c'était un
+sentiment que je ne m'expliquais pas, qui me semblait étrange, presque
+humiliant, et qui se traduisait parfois en une espèce d'irritation.
+J'avais du respect pour lui. Il me dominait. Je n'osais pas exprimer
+en sa présence de certaines idées, que l'état de lutte où j'étais
+contre moi-même produisait parfois dans mon esprit. Je n'aurais pas
+voulu qu'elles lui fissent impression.
+
+Il n'y avait plus que cinq ou six jours à passer. Un matin, revenant
+de la messe, l'enfant vint me trouver dans mon cabinet, où j'étais
+seul.
+
+--Papa, me dit-il, le jour de ma première communion, je n'irai pas à
+l'autel sans avoir demandé pardon de toutes les fautes que j'ai faites
+et de tous les chagrins que je vous ai causés, et vous me donnerez
+votre bénédiction. Songez bien à tout ce que j'ai fait de mal pour me
+le reprocher, afin que je ne le fasse plus, et pour me pardonner.
+
+--Mon enfant, répondis-je, un père pardonne tout, même à un enfant qui
+n'est pas sage; mais j'ai la joie de pouvoir te dire qu'en ce moment
+je n'ai rien à te pardonner. Je suis content de toi. Continue de
+travailler, d'aimer le bon Dieu, d'être fidèle à tes devoirs; ta mère
+et moi nous serons bien heureux.
+
+--Oh! papa! le bon Dieu qui vous aime tant, vous soutiendra, pour que
+je sois votre consolation, comme je le demande. Priez-le bien pour
+moi, papa.
+
+--Oui, mon cher enfant.
+
+Il me regarda avec des yeux humides, et se jeta à mon cou. J'étais
+moi-même fort attendri.
+
+--Papa!... continua-t-il.
+
+--Quoi, mon cher enfant?
+
+--Papa, j'ai quelque chose à vous demander!
+
+Je voyais bien qu'il voulait me demander quelque chose, et ce qu'il
+voulait me demander, je le savais bien! Et, faut-il l'avouer? j'en
+avais peur; j'eus la lâcheté de vouloir profiter de ses hésitations.
+
+--Va! lui dis-je, j'ai des affaires en ce moment. Ce soir ou demain,
+tu me diras ce que tu désires, et, si ta mère le trouve bon, je te le
+donnerai.
+
+Le pauvre petit, tout confus, manqua de courage, et, après m'avoir
+embrassé encore, se retira tout déconcerté, dans une petite pièce
+où il couchait, entre mon cabinet et la chambre de sa mère. Je m'en
+voulus du chagrin que je venais de lui donner, et surtout du mouvement
+auquel j'avais obéi. Je suivis ce cher enfant sur la pointe des pieds,
+afin de le consoler par quelque caresse, si je le voyais trop affligé.
+La porte était entr'ouverte. Je regardai sans faire de bruit. Il était
+à genoux devant une image de la sainte Vierge; il priait de tout son
+coeur. Ah! je vous assure que j'ai su ce soir-là quel effet peut
+produire sur nous l'apparition d'un ange!
+
+J'allai m'asseoir à mon bureau, la tête dans mes mains, prêt à
+pleurer. Je restai ainsi quelques instants. Quand je relevai les yeux,
+mon petit garçon était devant moi avec une figure tout animée de
+crainte, de résolution et d'amour.
+
+--Papa, me dit-il, ce que j'ai à vous demander, ne peut pas se
+remettre, et ma mère le trouvera bon: c'est que, le jour de ma
+première communion, vous veniez à la sainte Table avec elle et moi.
+Ne me refusez point, papa. Faites cela pour le bon Dieu qui vous aime
+tant.
+
+Ah! je n'essayai pas de disputer davantage contre ce grand Dieu qui
+daignait ainsi me contraindre. Je serrai en pleurant mon enfant sur
+mon coeur.--Oui, oui, lui dis-je, oui, mon enfant, je le ferai. Quand
+tu voudras, aujourd'hui même, tu me prendras par la main; tu me
+mèneras à ton confesseur, et tu lui diras: «Voici mon père.»
+
+_L'abbé_ LOTH.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+7.--UN CADEAU INATTENDU.
+
+Dans une fonderie située près de Paris, il y avait un ouvrier qui
+avait reçu autrefois une certaine éducation. Mais des revers de
+fortune l'avaient obligé à chercher du travail.
+
+Un jour, il fit un faux pas, tendit ses mains en avant pour amortir sa
+chute, et sa main droite alla malheureusement s'étendre sur un
+morceau de fer rouge qui la brûla jusqu'à l'os. Le malheureux subit
+l'amputation avec courage; mais il ne souffrit pas avec un courage
+égal une infortune qui le privait, lui, sa femme et ses quatre
+enfants, du pain quotidien; ses plaintes s'exhalaient en affreux
+blasphèmes.
+
+Informée de sa triste situation par une bonne-soeur de charité, la
+comtesse *** se hâta d'accourir. Elle prodigua avec ses secours
+les bonnes paroles, multiplia ses visites, ses cadeaux, ses
+encouragements.
+
+L'ouvrier la recevait froidement, acceptait tout poliment, remerciait
+sèchement et, dès que la charitable comtesse avait franchi le seuil
+de la mansarde, il se tournait vers sa femme et lui disait d'un ton
+railleur: «Les visites de cette dame sont bien intéressées, j'en suis
+sûr, c'est en vue des prochaines élections qu'elle nous vient en
+aide.»
+
+Tout en partageant les sentiments de son mari, Annette ne parlait pas
+comme lui. Elle faisait bonne mine à la comtesse afin que les dons en
+faveur de ses enfants fussent augmentés.
+
+Mais son coeur restait fermé, et la généreuse bienfaitrice ne se
+faisait pas illusion sur les vrais sentiments de sa protégée.
+
+Noël arriva... Depuis quinze jours, la machine à coudre ne cessait de
+faire entendre ses tics-tacs. C'était à ne pouvoir dormir, durant la
+nuit entière, dans la maison.
+
+--Qu'avez-vous donc à travailler ainsi, Annette? demandaient les
+voisines. Nous allons vous conduire au Père-Lachaise[3], bien sûr! si
+vous continuez à vous fatiguer ainsi.
+
+[Note 3: Cimetière bien connu, le principal de la Capitale.]
+
+--C'est que voici bientôt Noël, et je ne veux pas voir pleurer mes
+enfants comme l'an passé. Ils ont eu les mains vides pendant que les
+autres avaient les mains pleines de jouets et de bonbons: cela m'a
+fendu le coeur et je leur ai promis que le Noël de cette année les
+dédommagerait.
+
+Je travaille pour tenir parole.
+
+L'homme propose et Dieu dispose. Notre Annette travailla avec tant de
+précipitation qu'un beau soir sa machine à coudre cassa.
+
+Plus de travail, plus de pain. Adieu les cadeaux de Noël! Ô malheur!
+les enfants allaient pleurer...
+
+L'ouvrière fit contre mauvaise fortune bon coeur: elle porta vite son
+gagne-pain à la réparation; mais on la fit attendre et on lui fit
+payer quinze francs! hélas!
+
+--Quel guignon d'être malheureuse! murmurait la pauvre mère en
+pleurant.
+
+Ce Noël allait être, bien certainement, encore plus triste que celui
+de l'année précédente. La veille au soir, les enfants mirent leurs
+petites chaussures sous la cheminée. Mille précautions furent prises
+pour les placer au bon endroit; il y avait eu même des contestations
+et des disputes entre eux à ce sujet. Le cadet n'avait pas craint de
+troubler l'ordre et de changer la topographie des souliers. La soeur
+aînée, qui s'en aperçut en faisant une ronde à la dérobée, fit un
+tintamarre qui nécessita l'intervention du papa et de la maman.
+
+--Comme ils vont être cruellement déçus, demain matin! pensait Annette
+avec angoisse. Mon coeur se fend de chagrin.
+
+Ce ne fut point sans peine que l'on décida les petits à aller se
+coucher: ils restaient là, bouche béante, devant le tuyau de la
+cheminée qui subit vingt fois leur inspection. Ils auraient volontiers
+passé la nuit à attendre le petit Jésus.
+
+Couchés sur leurs pauvres matelas, la discussion ne cessa point. Ils
+firent des projets, des échanges; ils jasèrent, se disputèrent.
+
+Quand le silence se fut établi, Annette dit a Baptiste:
+
+--Je n'ai rien à leur donner: ma bourse est à sec. Pauvres petits!
+
+Annette et Baptiste pleurèrent en voyant l'étalage des chaussures des
+enfants.
+
+Tout à coup, sans dire un mot, Baptiste se leva et sortit... Il passa
+devant les magasins étincelants de lumière, s'arrêta aux splendides
+étalages.
+
+--Passons, dit-il, je suis trop pauvre pour entrer là. Il porta ses
+pas du côté des petites boutiques en planches, échelonnées le long des
+boulevards et bourrées de jouets. Avisant une boutique a treize sous,
+il entra, et s'approchant du patron, il lui dit à l'oreille:
+
+--Je suis un brave ouvrier, j'ai quatre enfants; une grande dame nous
+protège (cet aveu lui coûtait les yeux de la tête): je voudrais bien
+avoir, à crédit, quelque objet à bon marché. Monsieur, vous pouvez
+voir... je demeure à...
+
+Le patron ne le laissa pas achever.
+
+--La maison ne vend pas à crédit, Monsieur... Inutile!... A treize
+sous! Boutique à treize sous!... Bon marché sans exemple.
+
+Quand Baptiste revint a la mansarde, il était exaspéré et criait plus
+fort que jamais: «Ah! quel malheur d'être pauvre!»
+
+Les cloches de la messe de minuit sonnaient à toute volée et
+joyeusement.
+
+Annette entendit frapper à la porte; elle courut ouvrir: la comtesse
+entra.
+
+--Quoi, vous à cette heure?
+
+--Oui, j'ai pensé à vos chéris... Je n'ai qu'un instant; ma voiture
+est en bas qui m'attend pour me conduire à Sainte-Clotilde où je
+vais entendre la messe de minuit. Oh! comme ils dorment d'un sommeil
+paisible, ces chers petits enfants du bon Dieu! Ils seront bien
+contents demain... tenez, voilà pour eux.
+
+La comtesse tendit un paquet, et, enveloppée de son manteau ramené
+autour d'elle, descendit rapidement l'escalier.
+
+Un coup de couteau à travers une ficelle, et le paquet éventré étala
+ses merveilles. Il y avait des poupées, des pantins, des dragées, des
+oranges, du chocolat, des bonbons, tout un assortiment de bonnes et
+belles choses à admirer, à conserver, à croquer.
+
+Baptiste et Annette n'y voyaient plus: ils pleuraient, ils
+sanglotaient.
+
+Ces chers petits! comme ils seront heureux au réveil!
+
+Les chaussures ne furent pas assez longues, larges et hautes pour
+recevoir les dons du petit Jésus: le devant de la cheminée fut garni
+d'objets inconnus à la mansarde. Comment décrire la joie des enfants,
+leurs exclamations, leurs cris, lorsque le jour fut venu!
+
+Annette et Baptiste dévoraient des yeux ces chers petits; ils
+partageaient leurs transports et pleuraient de joie avec eux.
+
+Quand la comtesse revint, Baptiste lui dit, les larmes aux yeux:
+
+--Madame, vous nous aimez puisque vous aimez nos enfants. Nous vous
+serons tous reconnaissants jusqu'à la mort.
+
+Huit jours après, Baptiste, Annette et les enfants allaient à la messe
+de la paroisse.
+
+La charité de la comtesse avait trouvé le chemin du coeur.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+8.--LES TROIS ACTES D'UN DRAME CONTEMPORAIN.
+
+Un dimanche matin, on aurait pu voir, il y a quelques années, deux
+personnes se rendant à l'église principale de leur localité, vers
+l'heure de la grand'messe. C'étaient M. X*** et son épouse, tous deux
+imbus des préjugés de notre siècle et pleins de cette arrogante fierté
+qui distingue les _parvenus_ sans religion. Ils n'allaient pas à la
+maison de Dieu pour y prier, mais bien pour s'y pavaner et y chercher
+un moyen de se distraire en même temps qu'une satisfaction à leur
+vanité. Lorsqu'ils entrèrent, la messe était commencée; au lieu de se
+tenir dans le bas de l'église, ils prétendent traverser les rangs,
+examinent curieusement toute l'assistance, se communiquent leurs
+impressions, en un mot affectent le même sans-gêne que s'ils s'étaient
+trouvés dans un concert ou une salle de spectacle. À ce moment, un
+prêtre à cheveux blancs, d'un aspect vénérable, quitte le choeur pour
+faire, selon l'usage, la quête parmi les fidèles. C'était le curé de
+la paroisse, qui jouissait de l'estime universelle grâce à ses
+bienfaits et à ses vertus. Le digne ecclésiastique avait la douceur
+d'un père, mais il avait aussi la juste sévérité du ministre d'un
+Dieu trois fois saint. Indigné de l'attitude inconvenante de M. X***
+et de son épouse, que leur toilette toute mondaine rendait plus
+révoltante encore, peiné surtout du scandale qui en résultait pour
+ses ouailles, le pasteur ne put s'empêcher de s'arrêter un instant
+lorsqu'il arriva près d'eux, et il leur dit à voix basse, mais d'un
+air grave: «Oubliez-vous donc que vous êtes ici dans la maison de
+Dieu?...» Puis, il passa, mais sa parole ne passa point, elle demeura
+brûlante sur le coeur de Mme X***, et en fit jaillir jusque sur son
+front la rougeur de la honte et de la colère...
+
+Peu de jours s'étaient écoulés, lorsqu'un jeune homme se présente
+au domicile du bon curé et demande à lui parler. Vainement lui
+objecte-t-on une occupation urgente, qui rend l'entrevue pour le
+moment impossible; il insiste vivement et justifie ses instances par
+les sollicitations d'un malade qui, se tordant, dit-il, dans les
+étreintes de l'agonie, l'appelle, veut le voir, lui parler, ne voir et
+ne parler qu'à lui seul!... Le prêtre est averti, il abandonne tout
+pour porter au moribond les consolations de son ministère, il hâte
+le pas, il court vers le domicile indiqué, il arrive. Introduit dans
+l'appartement où il était attendu, il cherche inutilement le lit du
+malade, il n'y trouve qu'un homme à l'abord froid et glacial et une
+dame se prélassant sur un riche canapé.--On a deviné M et Mme X***.
+
+C'était un lâche guet-apens.
+
+Le seuil à peine franchi, la porte se ferme à double tour derrière le
+vieillard.
+
+--Puis-je savoir ce que cela signifie? dit-il avec étonnement.
+
+--Je vais vous l'apprendre, répond X***. Asseyez-vous.
+
+Le vénérable pasteur s'assit machinalement, sans rien comprendre à un
+pareil début. Mme X*** laissa percer sur ses lèvres un imperceptible
+sourire, et son mari joua une dignité qui était une contradiction
+flagrante avec le rôle qu'il s'imposait.
+
+--Monsieur l'abbé, dit-il, nous reconnaissez-vous?
+
+--Non, dit le prêtre; cependant vos traits ne me sont point inconnus,
+mais je ne saurais préciser...
+
+--C'est étrange, fit X*** avec une légère ironie; eh bien! monsieur,
+j'aiderai vos souvenirs. Ministre d'une religion toute de charité,
+comment qualifieriez-vous l'insulte qu'un homme inflige à un autre?
+
+--C'est une faiblesse, dit le prêtre.
+
+--Et si cette prétendue faiblesse atteint encore son épouse?
+
+--C'est alors une lâcheté, dit le vieillard, de plus en plus surpris.
+
+--Mais si cette lâcheté s'accomplit devant une foule nombreuse, et
+dans un lieu réputé sacré par vous et par les vôtres, dans l'église
+même: que devient alors cette lâcheté?
+
+--Cette lâcheté devient alors un sacrilège, dit encore le vénérable
+ecclésiastique, dont l'étonnement n'avait plus de limite.
+
+--Nous sommes parfaitement d'accord, dit X*** en échangeant avec sa
+femme un rapide coup d'oeil.
+
+Les dernières paroles du prêtre avaient entièrement épanoui le visage
+de Mme X*** et elle souriait béatement sur son siège.
+
+--Mais je ne sais vraiment pas, monsieur, dit le curé, où peuvent
+aboutir toutes ces questions; daignez vous expliquer plus nettement,
+je vous prie.
+
+--Encore un point à éclaircir, monsieur l'abbé, et j'arrive au
+dénoûment.
+
+--Quel châtiment doit donc être infligé à l'homme lâche et sacrilège
+qui a pu s'oublier ainsi?
+
+--Le châtiment est, dans ce cas, monsieur, l'expression de la
+vengeance, et la vengeance n'appartient qu'à Dieu!
+
+--Ah! je le regrette; mais ici, monsieur, nous différons absolument de
+manière de voir, et il m'est avis que l'insulte doit nécessiter ou
+de promptes excuses ou une juste expiation. Permettez-moi, même, de
+n'admettre à cet égard que mon opinion seule.
+
+Et maintenant, ajouta-t-il, en quittant tout à coup le ton d'une
+discussion calme pour les formes brusques et peu courtoises de la
+colère et de la passion; et maintenant, ma femme et moi, nous sommes
+les offensés, et l'insulteur, c'est vous!...
+
+--Moi! dit le prêtre avec surprise sans doute, mais toujours avec ce
+calme et cette dignité qui jaillissent d'une conscience pure; moi!...
+Puis, un souvenir illuminant tout a coup sa mémoire: «Oh! monsieur,
+poursuit-il d'un ton doucement ironique, vous intervertissez
+étrangement les rôles: je sais à présent de quoi il s'agit. Dieu m'a
+confié la garde de sa maison, j'ai dû la faire respecter, et en vous
+rappelant, ainsi qu'à madame, la sainteté du sanctuaire, je n'ai fait
+qu'accomplir un devoir.»
+
+X*** demeure un instant interdit, en face d'une réponse aussi ferme:
+mais peut-il être vaincu, lui, par un prêtre, par un vieillard?...
+
+--Monsieur! s'écrie-t-il avec violence, vos paroles étaient une
+insulte, et l'insulte veut l'expiation; et saisissant un pistolet
+caché sous son vêtement: «À genoux, dit-il au vieillard, à genoux! et
+faites des excuses![4]»
+
+[Note 4: Quelque incroyable et même improbable que paraisse cette
+Violence préméditée, qu'on pourrait regarder comme une scène de roman,
+L'auteur garantit l'authenticité du fait.]
+
+X*** avait armé le pistolet et le tendait menaçant vers la poitrine du
+vieux prêtre.
+
+Mais il ne savait pas tout ce qu'il y a de noblesse, d'énergie,
+d'invincible volonté dans un coeur sans tache, dans une âme
+chrétienne, nourrie chaque jour du pain des forts. Il ne savait pas
+qu'abreuvé du sang de son Dieu, le vieillard y retrouve les forces
+de la jeunesse, le prêtre l'héroïsme qui fait les martyrs. Il ne le
+savait pas, il ne le soupçonnait même pas; s'il en eût été autrement,
+aurait-il pu consentir à affronter bénévolement cette alternative,
+ou d'être le meurtrier d'un vieillard, ou de subir la honte d'une
+mystification qu'il prétendait infliger lui-même?
+
+Le saint prêtre, calme et impassible, regarde fixement l'homme qui
+le menace, et n'opposant à sa fureur qu'une sublime résignation:
+«Monsieur, dit-il, le vieillard qui n'a plus que quelques jours à
+passer sur la terre ne doit pas redouter la mort; et le prêtre doit
+mourir plutôt que de transiger avec sa conscience, il ne saurait
+rétracter un devoir accompli, et il ne fléchit le genou que devant son
+Dieu!»
+
+Et portant la main à son coeur: «Frappez, monsieur, dit-il, frappez!
+Dieu nous voit, qu'il nous juge; à lui seul appartient la vengeance!»
+
+Ainsi que nous venons de le dire, se trouvant dans la nécessité ou
+d'être meurtrier ou de subir la honte d'une défaite, X*** fut tout
+heureux de voir sa femme s'interposer et solliciter en faveur du
+vieillard un _généreux_ pardon. Cette médiation tout à coup inspirée à
+Mme X*** diminua un peu ce qu'avait d'humiliant la position que son
+mari s'était faite. Ne paraissant alors obéir qu'aux instances de son
+épouse, il baissa l'arme et ne frappa point.
+
+--Puisque vous ne voulez pas me tuer, dit le curé, souriant à demi,
+soyez assez bon, monsieur, pour vouloir bien me rendre la liberté que
+vous m'avez ravie.
+
+X*** ouvrit la porte de son appartement, non sans quelque embarras, et
+le prêtre, ne laissant paraître aucune émotion, avec l'aisance d'un
+calme parfait, se retira en s'inclinant.
+
+Un an après, jour pour jour, le triste héros de cette aventure
+revenait, à cheval, d'un village voisin. C'était à la nuit tombante,
+et le voyageur humait avec délices la fraîcheur du soir.
+
+Après une absence de huit jours, il venait de régler quelques affaires
+et se hâtait de rentrer au sein de sa famille. Le voyage jusque-là
+avait été des plus heureux; tout à coup, arrivé à un endroit où la
+route décrit brusquement une courbe, le contact inattendu d'une
+branche qui s'inclinait isolément sur le chemin effraye le cheval.
+Un écart aussi prompt qu'imprévu renverse le cavalier. Par une
+circonstance funeste, le pied de X**** demeure engagé dans l'étrier
+et le tient suspendu aux flancs de sa monture, balayant de son front
+ensanglanté le sable et les cailloux de la route.
+
+Non loin de là se trouvaient quelques, habitations, ça et là éparses.
+Aux cris de l'infortuné, on accourt; mais, surexcité par le bruit
+qu'il entend et par la piqûre incessante de l'éperon avec lequel il
+laboure lui-même ses propres flancs, le cheval redouble de vitesse et
+traîne à travers les champs le corps mutilé de son maître. On peut
+enfin l'arrêter, mais X*** n'a déjà plus le sentiment de sa propre
+existence. Ses vêtements en lambeaux sont souillés de poussière et de
+sang; son visage, horriblement défiguré, laisse apercevoir au front
+une blessure large et profonde. Transporté sous le toit d'un pauvre
+paysan, il y reçoit les soins les plus empressés, mais la nuit qu'il y
+passa fut une nuit d'angoisses et d'atroces douleurs.
+
+X*** n'était qu'à 3 kilomètres de chez lui, et le lendemain, sur
+l'assurance donnée par le médecin que le malade pouvait, sans trop de
+danger, à l'aide de certaines précautions, franchir cette distance,
+quelques amis le portèrent sur une litière, et après bien des
+difficultés, parvinrent à le déposer mourant à son domicile.
+
+Malgré un repos absolu, malgré la rigoureuse observance de toutes les
+prescriptions de l'art, l'état du malade devenait de plus en plus
+alarmant; il n'y avait même plus d'autre lueur d'espérance que celle
+qui ne nous abandonne jamais, tant que l'objet de nos inquiétudes ne
+nous est pas entièrement ravi. Ses amis ne l'approchaient pas; sa
+femme elle-même ne venait auprès de lui qu'à de rares intervalles.
+Elle était loin de s'illusionner sur la gravité du mal, et quelques
+étincelles d'une foi non encore éteinte lui faisaient désirer pour
+son mari les secours de la religion; mais, partageant de ridicules
+préjugés, elle n'osait manifester ce désir. La difficulté s'aplanit de
+la manière la plus inattendue, et par celui-là même dont on pouvait le
+moins l'espérer.
+
+Dans le cours de sa maladie, X*** était souvent en proie au délire,
+et souvent alors aussi on entendait s'échapper de ses lèvres un nom
+auquel se rattachaient pour lui de tristes souvenirs, un nom qu'il ne
+semblait cependant prononcer qu'avec respect. À ce nom se mêlaient
+encore des mots entrecoupés: Expiation!... Vengeance!... Et si le
+malade trouvait un peu de calme, si la raison succédait au délire,
+ce n'était plus l'expression apparente du remords, mais celle du
+repentir, qu'articulait sa bouche.
+
+À l'un de ces moments heureux, mais rares, où une amélioration
+sensible s'était produite dans l'état de X***, il fit venir sa femme
+auprès de lui, et après quelque temps d'un secret entretien, celle-ci
+le quitta le front presque joyeux, comme si elle eût puisé dans cet
+entretien même une double espérance. Elle s'empressa donc de donner
+des ordres, qu'elle recommanda d'exécuter sans aucun retard.
+
+Un moment après, le vénérable curé que nos lecteurs connaissent déjà,
+se rendait aux instances de Mme X*** et franchissait de nouveau, sans
+hésitation, le seuil d'une demeure où il avait reçu naguère un si
+cruel outrage.
+
+Ô religion sainte, voilà tes oeuvres! Ce saint vieillard a tout
+oublié, tout pardonné, et il vient consoler et bénir, il vient ouvrir
+le ciel à celui qui avait failli l'assassiner.
+
+Ce fut Mme X*** qui introduisit le pasteur auprès du moribond.
+
+À l'aspect de ces cheveux blancs, de ce front tout empreint d'une
+majesté simple et imposante, sous l'influence de ce regard toujours
+grave, toujours calme, toujours bienveillant, mille souvenirs
+surgirent spontanément dans l'âme de X***, et, soulevant la tête avec
+effort, il voulut s'incliner devant le noble vieillard.
+
+--Est-ce bien vous, monsieur, dit-il d'une voix faible, est-ce bien
+vous qui daignez venir jusqu'à moi?
+
+--Oui, c'est moi, dit le prêtre avec bonté.
+
+--Je ne l'espérais pas, monsieur. Pouvais-je l'espérer après l'outrage
+dont je me suis rendu coupable envers vous?
+
+Puis, après un moment de silence:
+
+--Ah! monsieur l'abbé, dites-le-moi, venez-vous ici pour me pardonner
+ou pour me maudire?
+
+--Mon fils, le prêtre ne maudit jamais, il ne sait que bénir. Je vous
+bénis et je vous pardonne!
+
+Mme X*** était là. À ces dernières paroles, son coeur s'émut, ses
+larmes coulèrent, et, pour éviter d'augmenter par son émotion
+l'émotion du malade, elle quitta l'appartement avec discrétion et
+prudence.
+
+Alors, son époux tournant vers le prêtre un regard où se peignaient
+tour à tour et la reconnaissance et l'admiration:
+
+--Merci, monsieur, merci! Je mourrai maintenant moins malheureux,
+puisque j'ai obtenu un pardon que je n'osais même pas implorer.
+
+--Ne parlons plus de moi, répondit le ministre du ciel; mon pardon
+n'est rien, mon ami, ou bien peu de chose; je vous en apporte un
+autre, autrement précieux, autrement désirable, celui de Dieu
+lui-même. C'est lui qu'il faut aimer, lui qu'il faut bénir. Voyez!
+jusque dans ses châtiments il se montre bon père; c'est lui qui a
+fait naître en vous mon souvenir, lui encore qui me conduit ici pour
+consoler votre souffrance. Que vos larmes montent jusqu'à lui, voici
+l'heure de la réconciliation!
+
+Et le prêtre s'approcha bien près du lit du mourant.
+
+Dieu seul entendit les aveux du coupable et les paroles consolatrices
+du prêtre. Ce que nous savons, nous, c'est que les aveux de l'un
+furent souvent interrompus pas des sanglots, et que les paroles de
+l'autre furent accompagnées de douces larmes. Et quand ce secret
+entretien fut achevé, le vieillard s'inclina plus près encore du
+pénitent et déposa sur son front pâle le baiser de la paix.
+
+Le lendemain, le vieux prêtre revint auprès de son cher malade,
+portant dans ses mains le gage du salut, le sceau de la
+réconciliation. Le moribond, avec la piété d'un chrétien, la foi vive
+d'un fidèle, s'unit intimement au Seigneur, et, quelques heures
+après, il expira dans les sentiments d'une espérance, d'une confiance
+illimitées, car il allait vers Dieu, accompagné par Dieu même!
+
+(D'après _Jules Ducot_.)
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+9.--LE REMÈDE EST DUR, MAIS IL EST BON!...
+
+Quelques jours après avoir terminé sa station, un missionnaire reçut
+la visite d'un capitaine, homme d'esprit, droit et honnête, qui entama
+la conversation sur les grandes vérités chrétiennes exposées dans les
+réunions précédentes. «J'ai bien la foi, dit cet officier; qui ne l'a
+pas? Il n'y a qu'un ignorant ou qu'un homme perverti qui soit de force
+à ne pas croire à l'éternité, à ne pas croire en Jésus-Christ et
+à nier la majesté de l'Église. Dieu merci! je n'en suis pas là.
+Cependant, j'ai dans l'esprit je ne sais quoi de vague, d'indéfini qui
+m'empêche d'aller jusqu'à la pratique.»
+
+Le bon missionnaire sourit, et, lui tendant la main: «Mon capitaine,
+lui dit-il, bien des gens sont travaillés de cette maladie.
+Voulez-vous en guérir?--Eh! sans doute, répondit l'officier? Quel
+livre faut-il lire?--Aucun.--Et comment, alors, m'instruirai-je?--Rien
+n'est plus simple. Seulement, je crains bien que vous ne repoussiez le
+remède. Il est infaillible cependant.--Dites toujours. Peut-être ne me
+fera-t-il pas si peur.--Eh bien! mettez-vous à genoux et sans hésiter,
+priez de tout votre coeur. Moi je vais me mettre à prier avec vous,
+et puis... je vous confesserai.--Me confesser! répliqua vivement
+l'officier tout surpris; mais c'est là précisément ce qui me paraît
+inadmissible.» Et il lança cinq ou six phrases contre la confession.
+Le Père écouta tranquillement, puis lui dit: «Vous voyez bien que vous
+avez peur, j'en étais sûr. Je vous aurais cru plus brave.--Mais je le
+suis.--Prouvez-le-moi donc, ici à genoux.»
+
+En disant cela, il s'agenouilla le premier.... Après un peu
+d'hésitation, le capitaine en fit autant. Le missionnaire récita à
+haute voix et du fond du coeur: _Notre Père, Je vous salue, Marie,_
+et _Je crois en Dieu_; puis un acte de contrition. «Confessez-vous,
+mon fils, ajouta-t-il avec douceur et autorité. Dieu veut votre âme.
+Je vous pardonnerai tout en son nom.» Le capitaine tout ému ne
+répondit rien. Le prêtre se leva; l'officier resta à genoux. Dieu
+soit béni! dit le missionnaire. Et il s'assit près du militaire,
+l'encourageant si bien que son pauvre coeur fermé s'ouvrit à la
+grâce de Dieu et que, quelques minutes après, l'absolution
+sacramentelle avait rendu à sa belle âme sa pureté première.
+
+L'officier resta longtemps à genoux... il pleurait. Quand il
+se releva, il se jeta dans les bras du Père. «Oh! quel remède!
+s'écria-t-il. Qu'il est dur, mais qu'il est bon! Comme je vois clair
+à présent! je n'ai plus de doutes; je crois tout; je suis le plus
+heureux homme du monde!»
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+10.--LE BANC DE FAMILLE.
+
+Vers dix-huit ans, rapporte le héros de cette histoire, je perdis mon
+père et ma mère à quelques mois de distance, et en les perdant, je
+perdis tout. Un an ne s'était pas écoulé que ma foi et mes moeurs
+avaient fait naufrage. Les moeurs d'abord, la foi ensuite. C'est
+toujours ainsi que les choses se passent. Je devins voltairien, impie,
+matérialiste; enfin, comme vous dites aujourd'hui, libre-penseur.
+Poussé par une logique satanique, je conformai mes actes à mes
+nouvelles opinions. Moi, le fils d'une famille de saints, je ne mis
+plus les pieds à l'église ni à Pâques, ni à Noël, ni à l'occasion d'un
+enterrement ou d'un mariage. Cette conduite fut justifiée à l'aide de
+propos impies et blasphématoires qui scandalisèrent toute la paroisse.
+Le vieux curé qui m'avait fait faire ma première communion, m'ayant
+écrit pour me demander si je voulais garder à l'église mon banc de
+famille, je ne daignai pas lui répondre et je cessai de le saluer.
+
+Dix-huit ans s'écoulèrent; dix-huit ans que je voudrais effacer de mon
+existence au prix du temps que j'ai encore à passer sur la terre.
+Un trait vous dira quel homme j'étais. Un jour de Pâques, fatigué
+d'entendre les cloches chanter à toutes volées dans leur langage
+l'_Alléluia_, exaspéré de voir les chemins couverts d'hommes et de
+femmes en habits de fête se rendant à l'église, je saisis une cognée
+de bûcheron et j'allai attaquer par le pied un chêne situé dans une de
+mes prairies qui bordait la route. Je voulais protester contre les
+superstitions populaires!...
+
+Deux ans après ce bel exploit, par un jour brûlant d'été, une tempête
+épouvantable s'abat sur le bourg de Saint-Maurice-les-Étangs. Une
+famille, composée du père, de la mère et des trois enfants fut tuée
+par la foudre.
+
+Toute la paroisse se leva comme un seul homme et accompagna ces cinq
+cercueils à l'église et au cimetière. Je suivis la foule. L'impiété
+n'est pas toujours de saison. On m'aurait, ce jour-là, jeté des
+pierres, si je m'étais abstenu d'assister aux funérailles, ou si, en y
+allant, j'avais affecté de ne pas entrer dans l'église. J'entrai donc
+et je fis comme les autres.
+
+Il y avait près de dix-huit ans que je n'avais mis le pied dans la
+maison de Dieu; aussi étais-je embarrassé de ma personne au milieu
+de la foule qui remplissait, ce jour-là, l'église. Pendant que je
+cherchais un coin pour m'y cacher, le sacristain vint à moi et me fit
+signe de le suivre. Je le suivis machinalement, me demandant ce que ce
+bonhomme me voulait. Quelle ne fut pas ma surprise, lorsqu'il m'ouvrit
+le vieux banc de ma famille, toujours à sa place et toujours inoccupé,
+comme si j'avais continué à payer à la fabrique la taxe annuelle!
+
+Je n'étais pas à la fin de mes étonnements.
+
+Le sacristain revint au bout de quelques minutes, apportant une petite
+clef rouillée. Il me la remit en disant:
+
+--Voici votre clef.
+
+Je me rappelai alors qu'il y avait dans notre banc un petit coffret
+scellé, moitié dans le bois, moitié dans la pierre, où ma pieuse mère
+mettait ses livres de prières.
+
+Le coffret, lui aussi, était à sa place; je le reconnus, je reconnus
+la clef. J'ouvris, poussé comme par une force surnaturelle. Quelle ne
+fut pas mon émotion, en trouvant dans le coffret des livres dont ma
+mère se servait et où elle m'avait fait lire souvent de si belles
+prières! Ils étaient là, à peine détériorés par le temps et
+l'humidité, le _Formulaire de prières_, l'_Ange conducteur_,
+l'_Imitation de Jésus-Christ_...
+
+Ma présence dans l'église et dans le banc de ma famille eût fait
+sensation en d'autres circonstances. Grâce à la foule et à ces
+funérailles extraordinaires, elle passa inaperçue. Je pus, non pas
+prier,--je ne savais plus le faire,--mais rêver et réfléchir comme si
+j'avais été seul. Ayant ouvert l'_Imitation_ pour me donner une
+contenance, j'y trouvai une feuille de papier détachée, jaunie par le
+temps et le contact des doigts. Elle contenait une prière écrite de la
+main de ma mère. La voici:
+
+«Oh! mon Dieu! ne me punissez pas de ce que je n'ai pas assez de foi
+pour souhaiter, comme la mère de saint Louis, de voir mon fils mort
+plutôt que souillé d'un seul péché mortel! Pardonnez à ma faiblesse.
+Conservez la vie et la santé de mon enfant. Gardez-le du malheur de
+vous offenser. Mais si jamais il s'égarait du chemin de la foi et de
+la vertu, ramenez-l'y doucement et miséricordieusement comme vous
+ramenâtes l'enfant prodigue a son père!»
+
+Vous devinez mon émotion. Des larmes, que mon orgueil s'efforçait de
+retenir, coulèrent abondamment. Dire que je fus converti ce jour-la,
+serait trop dire. On ne brise pas aussi promptement avec dix-huit ans
+d'impiété. Mais si je ne fus pas converti, je fus touché et ébranlé.
+Dès le jour même, j'allai remercier le vénérable curé de Saint-Maurice
+de m'avoir conservé mon banc de famille. Il me fallut insister pour
+rembourser à l'excellent homme les dix-huit annuités qu'il avait
+avancées pour moi au trésorier de la fabrique.
+
+«Voyez-vous? me dit-il, bon sang ne peut pas toujours mentir. On n'est
+pas impunément le rejeton d'une famille de saints. Je le savais,
+moi, qu'un jour ou l'autre vous viendriez occuper le vieux banc des
+Chauvigny.
+
+Il ajouta, en me prenant les deux mains et en me les pressant:
+
+--Je vous en prie, mon cher enfant, puisque vous êtes allé à l'église,
+retournez-y. Vous consolerez les dernières années d'un vieux prêtre
+qui honorait et aimait vos parents, et qui en fut estimé et aimé.»
+
+Que vous dirai-je de plus? J'allai à la messe le dimanche suivant. La
+grâce de Dieu fit le reste.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+11.--LA LETTRE D'UNE MÈRE.
+
+Un des premiers malades que je visitai à mes débuts, disait un médecin
+chrétien, ce fut un jeune homme d'environ trente-cinq ans, que le
+désordre avait prématurément conduit aux portes de la mort. Je
+m'attachai à ce malheureux, et, ne pouvant le sauver, j'essayai
+d'adoucir ses souffrances. Froid, silencieux, strictement poli, mon
+malade acceptait mes remèdes et mes soins sans croire beaucoup a
+leur efficacité. Il aurait voulu dormir toujours et ne cessait de me
+demander de l'opium.
+
+Je rencontrai dans l'escalier de la maison un vieux prêtre qui me dit:
+
+--Monsieur, j'ai entendu dire que vous étiez chrétien; rendez donc à
+ce malheureux jeune homme un service: dites-lui quelques mots de Dieu.
+Je lui ai fait, sans résultat, plusieurs visites. Il m'accueille
+poliment, mais c'est tout. Je suis sûr qu'une parole de vous ferait
+plus d'effet que toutes mes exhortations.
+
+Je promis d'essayer.
+
+Le lendemain, je m'efforçai de faire causer mon malade et, comme il
+s'y prêtait d'assez bonne grâce, j'amenai la conversation sur le
+terrain religieux; le jeune homme s'en aperçut et me dit d'un ton
+ferme:
+
+--Je vous en prie, monsieur, ne me parlez pas de religion; je n'y
+crois pas.
+
+--Vous croyez au moins a l'existence de l'âme?
+
+--Je crois à l'opium, dit-il en souriant, et au sommeil.
+
+Et il prit la position d'un homme qui essaie de dormir.
+
+À quelques jours de là, je fis une seconde tentative, qui tourna plus
+mal encore que la première.
+
+--Écoutez, docteur, me dit le malade, j'ai étudié un peu de
+philosophie, et j'en sais assez pour ne pas croire à l'existence de
+l'âme.
+
+Et il se mit à développer quelques-uns des arguments de l'école
+matérialiste.
+
+Ces erreurs, qui m'auraient choqué dans la bouche d'un professeur
+éloquent, me parurent, dans cette mansarde et sur les lèvres de ce
+mourant, révoltantes et monstrueuses. Je sortis navré.
+
+Cependant nous continuions, le vieux prêtre et moi, à soigner, sans
+plus de succès l'un que l'autre, le corps et l'âme de ce malade.
+Le corps marchait à grands pas au tombeau. L'âme s'en allait à la
+perdition éternelle.
+
+Un jour que je posais à ce jeune homme une ventouse, j'eus besoin d'un
+morceau de papier; j'aperçus une espèce de lettre posée à côté de son
+chevet, je la pris et j'allais m'en servir lorsque le jeune homme me
+saisit brusquement la main et m'arracha la lettre. Un peu surpris, je
+déchirai une feuille à un vieux livre et je fis mon opération.
+
+Le soir du même jour, je retournai voir mon client qui baissait de
+plus en plus. Je l'aperçus tenant à la main et s'efforçant de lire la
+lettre que j'avais voulu brûler le matin.
+
+--Docteur, me dit-il, voici la dernière lettre que ma mère m'a écrite;
+il y a un an qu'elle ne me quitte pas et je l'ai lue plus de cent
+fois; je voudrais la relire avant de mourir; mes mains tremblent et ma
+vue s'obscurcit: soyez bon jusqu'à la fin, lisez-moi tout haut cette
+lettre.
+
+Je pris la lettre et j'en commençai la lecture. Non! jamais, depuis,
+je n'ai rien lu d'aussi tendre et d'aussi touchant. C'était Monique
+écrivant à Augustin. J'avais beau être médecin, je n'avais que
+vingt-six ans et je venais de perdre la meilleure des mères: les
+sanglots étouffaient ma voix; je sentais des larmes venir à ma
+paupière.
+
+Je regardai le malade: il pleurait silencieusement; mes larmes se
+mêlèrent aux siennes.
+
+Tout à coup je me levai et m'écriai: «Malheureux! pouvez-vous croire
+que celle qui a écrit une semblable lettre n'avait pas une âme?»
+
+Il garda le silence et ses larmes coulèrent plus abondamment. Le
+lendemain, il fit appeler le vieux prêtre et eut avec lui un long
+entretien. Le surlendemain, j'appris qu'il avait reçu les sacrements.
+
+Il vécut encore une semaine. Sa froideur polie n'était qu'un masque
+cachant un coeur égaré sans doute, mais bon et généreux. Il mourut
+entre les bras du vieux prêtre et les miens, couvrant de baisers les
+pieds du crucifix et la lettre de sa mère.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+12.--UNE PREMIÈRE COMMUNION À QUATRE-VINGTS ANS
+
+C'était en juillet 1875. Dans un petit village du canton de Castillon,
+diocèse de Bordeaux, vivait un pauvre vieux ménage octogénaire. Le
+mari était un impie, connu pour tel dans le pays; il n'allait pas
+même à la messe le dimanche. Hélas! il n'avait pas fait sa première
+communion. La bonne femme, au contraire, avait toujours été
+chrétienne, et, avec l'âge, elle était devenue très pieuse.
+
+Bien des fois elle avait essayé de faire entendre raison à son mari,
+qui l'aimait beaucoup; mais dès qu'elle abordait le chapitre de la
+confession et de la communion, elle était invariablement repoussée.
+
+Un jour elle tomba malade. Le médecin constata bientôt la gravité du
+mal, et engagea la bonne vieille à mettre ordre à ses affaires. Elle
+n'eut pas de peine à se résigner, mais son pauvre mari était comme
+atterré par la perspective de la séparation. Il était à moitié
+paralysé et cloué, à l'autre bout de la chambre, dans un grand
+fauteuil, regrettant tout haut de ne pouvoir donner à la chère malade
+les soins que réclamait son état.
+
+La bonne femme était, elle aussi, très désolée, mais pour un motif
+tout autre: elle pleurait et priait, profondément attristée de laisser
+derrière elle, non converti et dans un aussi pitoyable état de
+conscience, celui qui avait été le compagnon de fa vie pendant de si
+longues années. Au moment de recevoir les sacrements, elle tenta une
+dernière fois, mais en vain, de ramener son mari au bon Dieu.
+
+Cependant celui-ci suivait avec angoisse les progrès du mal Quand il
+crut que les derniers moments approchaient, il appela deux voisins
+et leur dit en sanglotant: «Mes amis, portez-moi auprès de ma pauvre
+femme pour que je l'embrasse avant sa mort et pour que je lui dise
+adieu.» Le lit où gisait la moribonde était un de ces grands lits
+d'autrefois, qui avancent dans la chambre et que l'on peut aborder des
+deux côtés. En voyant approcher son mari, la femme réunit ses forces
+et se tourne de l'autre côté. On porte le vieil infirme de ce côté-là;
+au grand étonnement de tous, la femme se retourne, en disant: «À quoi
+bon nous embrasser et nous dire adieu, si nous devons ne pas nous
+revoir dans l'éternité?»
+
+Le vieil incrédule n'y tient plus. Il fond en larmes. «Si! si! ma
+chère femme, s'écrie-t-il, nous nous reverrons, je te le promets! Je
+vais appeler M. le curé tout de suite, et je me confesserai. N'aie pas
+peur; je ne veux pas être séparé de toi pour toujours. Moi aussi, je
+vais servir le bon Dieu. Prie-le qu'il me pardonne.»
+
+On était en pleine nuit, et il était trop tard pour faire venir
+immédiatement le prêtre. Mais, dès le matin, on courut au presbytère.
+«Venez, vite, monsieur le Curé!--Comment! répond celui-ci, elle n'est
+pas morte?--Ce n'est pas pour elle, mais pour son mari, qui vous
+réclame pour se confesser tout de suite.»
+
+Le curé accourt. Déjà froide et sans mouvement, la bonne femme vivait
+encore et avait sa pleine connaissance. Elle regardait fixement son
+mari, à l'autre bout de la chambre. En voyant entrer le curé, un
+éclair de joie brilla dans ses yeux éteints, et, d'une voix mourante,
+elle murmura: «Je ne voudrais pas m'en aller avant de le voir
+converti.»
+
+Le curé s'assied auprès du vieux mari; la confession commence; et, au
+premier signe de croix, l'heureuse femme rend le dernier soupir...
+
+Huit jours après, à la messe du second service funèbre célébré pour sa
+femme, le pauvre vieillard converti faisait sa première communion, à
+la grande édification de toute la paroisse.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+13.--LA SOUPAPE.
+
+Une actrice de Genève avait une petite fille de onze ou douze ans.
+La mère, tout oublieuse qu'elle était pour elle-même de ses devoirs
+religieux, se souvint cependant qu'elle était catholique et voulut que
+son enfant fit et fit bien sa première communion. Elle la conduisit
+en conséquence chez l'abbé Mermillod[5], l'un des prêtres les plus
+intelligents et les plus charitables de la ville, et le pria de
+vouloir bien instruire et préparer sa petite fille. Le prêtre la reçut
+avec une bonté qui lui fit une vive impression, et il fut convenu que
+sous peu de jours commenceraient les leçons de catéchisme en présence
+de la Mère.
+
+[Note 5: Devenu depuis évêque et cardinal.]
+
+Quelques jours après cette première entrevue, l'abbé Mermillod,
+revenant de la visite d'un pauvre malade, passa dans le quartier et
+dans la rue où demeurait sa petite élève. Il sonna à cette porte peu
+habituée à des visites de ce genre, et une servante vint ouvrir.
+Le prêtre se nomma, et la servante le pria d'entrer, disant que sa
+maîtresse avait donné ordre d'introduire M. l'abbé toutes les fois
+qu'il se présenterait.
+
+Cette bonne fille avait pris la chose à la lettre; elle conduisit
+l'abbé Mermillod auprès de la dame, laquelle était à table avec une
+douzaine de convives, tous acteurs ou actrices, faisant bombance. Le
+pauvre abbé se trouva fort attrapé et les convives aussi. Il voulut se
+retirer, s'excusa de la malencontreuse obéissance de la servante;
+mais la maîtresse de la maison insista si fort pour qu'il voulût bien
+demeurer un peu, et elle lui dit, au nom de toute l'assistance, des
+paroles si honnêtes, que force lui fut de demeurer et de prendre un
+siège. La petite fille était à table auprès de sa mère et à côté d'une
+autre actrice qui paraissait avoir a peine vingt-trois ou vingt-quatre
+ans.
+
+L'abbé Mermillod, homme de coeur et d'esprit, n'était pas de ceux qui
+ont peur des pécheurs. Il comprit qu'à cette table, au milieu de
+cette étrange compagnie, il y avait à faire quelque bien et que la
+Providence ne l'avait pas amené sans motif en pareil lieu. Il répondit
+donc le plus poliment qu'il put aux avances dont il fut l'objet, et il
+se gagna bientôt la sympathie des convives.
+
+Ne sachant de quoi parler, il entra en conversation avec la petite
+fille, et lui demanda si elle se préparait à bien faire sa première
+communion. «Oui, monsieur, de tout mon coeur, dit l'enfant. Mais voici
+une, ajouta-t-elle en désignant sa voisine, voici une dame qui aurait
+à vous dire quelque chose et qui n'ose pas.» L'actrice rougit, et
+avoua avec un peu d'embarras qu'elle désirait beaucoup donner à la
+petite sa robe blanche de première communion.
+
+«C'est là une bonne et aimable pensée, reprit l'abbé; mais il y
+aurait, Madame, quelque chose de mieux encore, ce serait d'imiter
+cette bonne enfant et de remplir comme elle vos devoirs religieux.»
+La pauvre actrice rougit de plus belle. «Cela m'est malheureusement
+impossible, dit-elle; ma profession est mon seul gagne-pain et elle
+m'interdit la pratique de la religion; et puis je n'ai pas fait ma
+première communion. Maintenant je suis trop âgée.--On n'est jamais
+trop âgé pour revenir à Dieu, répondit doucement le bon prêtre; et
+à votre âge, Madame, il n'est jamais impossible de quitter une
+profession pour en prendre une autre plus chrétienne et meilleure.»
+
+«Ma foi, M. l'abbé a raison, dit un acteur en riant, et vous devriez
+bien vous confesser.» L'actrice ne répondit rien, et la conversation
+devint bientôt générale; on interrogeait le prêtre sur la confession,
+sur la position des acteurs et actrices vis-à-vis de l'Église; de part
+et d'autre on ripostait vivement, mais sans aucune aigreur.
+
+Le dîner fini, on se leva de table; les fenêtres de la salle donnaient
+sur un magnifique lac. Un bateau à vapeur vint à passer. «Tenez,
+messieurs, dit l'abbé Mermillod, voici qui va vous faire parfaitement
+comprendre à quoi sert la confession. Vous voyez ce bateau à vapeur.
+Une force puissante fait mouvoir sa machine et le fait avancer
+rapidement; mais cette force elle-même est un danger, un principe
+certain d'explosion et de destruction sans ce que l'on nomme la
+_soupape de sûreté_. Par cette soupape s'exhale le trop-plein de la
+vapeur, et le bateau et les voyageurs sont en sûreté. Ainsi en est-il
+de nous tous. Nous avons en nous des forces puissantes qui sont nos
+passions; à ces forces, à ces passions il faut une _soupape_, une
+ouverture sans laquelle nous sommes perdus. Eh bien! cette soupape,
+c'est la confession, c'est la confidence sainte et pure que Dieu nous
+a donnée comme le soulagement de nos coeurs, comme la consolation et
+la purification de nos consciences. Aussi remarque-t-on dans les pays
+protestants ou infidèles, où la confession est méconnue, beaucoup plus
+d'aliénations mentales, beaucoup plus de suicides, beaucoup plus
+d'accidents moraux, que dans les pays où l'on se confesse.» Et l'abbé
+développa cette thèse avec autant de force que de science, en
+l'appuyant de nombreux exemples.
+
+Il prit enfin congé de la compagnie, qu'il laissa toute charmée de
+son esprit et de sa bonté. La jeune actrice le reconduisit jusqu'à
+la porte. «Suivez donc M. l'abbé jusqu'à l'église, lui dit un des
+acteurs, et allez vous confesser tout de suite. Cela vous fera du
+bien.--Je ne dis pas non, reprit sérieusement la jeune femme, et je ne
+vois pas qu'est-ce qui m'en empêcherait.» Et sortant avec le prêtre,
+elle l'accompagna jusqu'à la porte d'entrée. Se trouvant seule avec
+lui: «Monsieur, s'écria-t-elle d'une voix tout étouffée de sanglots,
+Monsieur, vous m'avez sauvée! C'est la Providence qui vous a envoyé
+pour moi dans cette maison. J'étais désespérée; ce soir, j'avais formé
+la résolution de me jeter dans le lac et d'en finir avec les douleurs
+de la vie; il y a quelques jours j'ai été sifflée sur la scène et je
+ne veux plus y reparaître. Je n'avais plus de ressource, plus d'amis
+sur la terre, je voulais me tuer. Maintenant je veux me confesser, je
+veux me confesser tout de suite!»
+
+Le prêtre calma avec douceur cette pauvre femme, l'encouragea dans son
+bon propos. Il ajouta quelques conseils chrétiens aux paroles qu'il
+avait dites pour tout le monde, et la jeune femme prit une heure pour
+se rendre le lendemain au confessionnal.
+
+Grâce à une énergique volonté, elle a quitté le théâtre, et est
+devenue une bonne et fervente chrétienne.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+14.--UNE MÉPRISE QUI PORTE BONHEUR.
+
+Un soir de l'année 1855, après une laborieuse journée, l'abbé
+Baron[6], alors vicaire à Douai, était rentré dans sa modeste demeure
+et se reposait de ses travaux apostoliques en récitant l'Office divin.
+On vint frapper à sa porte; il ouvrit, et une petite fille se présenta
+devant lui, le priant de passer, le plus tôt qu'il lui serait
+possible, chez une pauvre dame qui se mourait et qui demeurait rue
+***, n° 28. Le bon abbé voulut interrompre sa prière et se rendre
+aussitôt avec l'enfant à l'adresse indiquée; mais la petite messagère
+lui dit que la chose n'était pas urgente à ce point, et qu'on lui
+demandait seulement de ne pas remettre sa visite au lendemain, de
+peur d'accident. Le prêtre prit donc l'adresse de la malade et dit à
+l'enfant de le précéder et d'annoncer sa visite très prochaine.
+
+[Note 6: C'est celui qui s'est immortalise à la guerre de 1870,
+par son dévouement héroïque et les services éminents qu'il a rendus à
+l'armée française.]
+
+Quand il eut terminé la récitation de son Office, le pieux abbé se mit
+en route, sans faire attention seulement qu'il pleuvait à verse et que
+le froid était vif. Il s'agissait de sauver une âme, de consoler une
+douleur; qu'est-ce que le froid et la pluie devant un but pareil?
+Arrivé dans la rue indiquée par l'enfant, le prêtre entra au n° 18,
+convaincu que c'était bien là le numéro qu'on lui avait donné. La
+maison était pauvre; il n'y avait pas de concierge. Le prêtre monta
+l'escalier à tâtons et frappa à la première porte qu'il trouva sous sa
+main. Un homme vint lui ouvrir et, apercevant l'habit ecclésiastique,
+entra dans une brutale colère, répondit par trois ou quatre injures à
+la demande polie du charitable prêtre, qui s'informait si ce n'était
+point ici la chambre de la pauvre femme malade, et enfin lui ferma la
+porte au nez.
+
+Patient et doux comme le divin Maître, le prêtre frappa à la porte
+suivante, où il ne fut guère mieux accueilli.
+
+Il monta au second étage, un petit garçon était dans le corridor. «Mon
+enfant, lui dit le bon prêtre, pourrais-tu m'indiquer la chambre d'une
+pauvre dame qui demeure dans cette maison et qui est bien malade. Elle
+s'appelle madame Gérard.--Il y a bien à la porte là-bas au bout du
+corridor une pauvre dame très malade, monsieur le Curé; papa disait
+même qu'elle ne passerait pas la nuit; mais il me semble qu'elle ne
+s'appelle pas comme vous dites.--Le nom importe peu. Fais-moi le
+plaisir de me conduire à sa porte.» Et l'enfant le conduisit.
+
+L'abbé ouvrit la porte, entra dans la chambre. Auprès d'un lit où
+était en effet une femme malade à l'agonie, était assis un homme d'une
+cinquantaine d'années, qui se leva et parut fort étonné à la vue d'un
+prêtre. Celui-ci le salua avec affabilité et lui demanda comment
+allait sa pauvre femme; «car c'est sans doute votre femme,
+ajouta-t-il, et vous êtes monsieur Gérard?...--Moi? répondit
+brusquement le maître de la chambre; point du tout. Qui vous a dit
+de venir ici et de vous mêler de nos affaires?--Mais on vient de
+m'envoyer chercher, repartit le prêtre fort étonné. On m'a dit qu'une
+pauvre dame Gérard, malade à l'extrémité, m'envoyait quérir pour
+recevoir les derniers secours de la religion. Si je me suis mépris de
+rue, ou de maison, ou de chambre, il me semble du moins que la pauvre
+dame que voici n'a pas moins besoin de mon saint ministère. C'est
+le bon Dieu, sans doute, qui m'a conduit ici et qui a permis cette
+méprise.»
+
+«Oh! oui, Monsieur! murmura d'une voix affaiblie la pauvre mourante,
+c'est Dieu qui vous a conduit ici.--Point du tout, dit le mari avec
+emportement. Voici plus de dix ans qu'un prêtre n'a mis les pieds chez
+moi, et vous ne confesserez pas ma femme; elle est à moi, mêlez-vous
+de vos affaires!--Vous vous trompez fort, Monsieur, dit le prêtre avec
+douceur et fermeté. Votre femme est à Dieu avant d'être à vous, et
+vous n'avez pas le droit de disposer de son âme. Si votre femme veut
+se confesser, je la confesserai; et mon devoir est de ne l'abandonner
+que si, de sa propre volonté, elle refuse mon ministère.»
+
+Et s'approchant de la malade: «Madame, lui dit-il, désirez-vous vous
+réconcilier avec Dieu et mourir chrétiennement?» La pauvre femme leva
+les mains au ciel et se mit à pleurer de joie. «C'est le bon Dieu
+qui a tout fait, dit-elle. Depuis plusieurs jours je prie mon mari
+d'appeler un prêtre, et il m'a toujours refusé. Je veux me réconcilier
+avec le bon Dieu, qui a eu pitié de moi.--Vous l'entendez, Monsieur?
+dit le prêtre en se tournant vers le mari: veuillez pour quelques
+moments me laisser seul avec cette pauvre dame.»--Et ces paroles
+furent prononcées avec tant de fermeté et de résolution, qu'il fut
+comme forcé de se retirer; ce qu'il fit en grommelant.
+
+«Voici, Monsieur, ce qui m'a sauvée,» dit en pleurant la mourante. Et
+montrant au prêtre un chapelet suspendu auprès de son lit: «J'ai eu
+la faiblesse de craindre mon mari plus que Dieu, et pour éviter des
+scènes, j'ai depuis dix ou onze ans abandonné la pratique de mes
+devoirs religieux; mais je n'ai jamais cessé de me recommander à la
+bonne sainte Vierge. Tous les jours, ou à peu près, j'ai dit un bout
+de mon chapelet, et j'ai toujours conservé l'amour de la sainte Mère
+de Dieu. C'est elle, Monsieur l'abbé, qui vous amène à moi; c'est
+elle qui sauve ma pauvre âme!...» Profondément touché de cette
+scène attendrissante, le bon prêtre consola la malade, l'aida à se
+confesser, lui donna l'absolution de ses péchés, et lui dit, en la
+quittant, de se préparer de son mieux à recevoir le saint Viatique et
+l'Extrême-Onction, qu'il allait chercher à la paroisse voisine.
+
+En sortant, il voulut serrer la main du mari qui la retira, et qui
+rentra fort mécontent auprès de son heureuse femme.
+
+L'abbé avait regardé dans son calepin l'adresse de la malade, pour
+laquelle on était venu le chercher, et il avait vu qu'au lieu du n°
+18, c'était le n° 28 qui lui avait été indiqué. Tout en bénissant le
+bon Dieu de son erreur bienheureuse, il se hâta d'aller à ce n° 28,
+où il trouva en effet la malade qui l'attendait. Il la confessa a son
+tour, puis, sans perdre de temps, il alla réveiller le sacristain de
+la paroisse; et prenant le Saint-Sacrement avec les saintes huiles, il
+revint auprès de ses deux malades; mais quand il entra à son cher n°
+18, sa pénitente venait d'expirer--Elle avait eu dans l'absolution
+sacramentelle le pardon de ses péchés, et la ferveur de sa bonne
+volonté avait sans doute suppléé aux yeux du Dieu de miséricorde aux
+autres secours que le prêtre lui apportait.
+
+Rempli de foi et de reconnaissance envers la sainte Vierge, refuge
+des pécheurs, consolatrice des affligés, le ministre de Dieu termina
+auprès de l'autre malade ce qu'il avait à faire; et c'est lui-même qui
+a donné tous les détails de cette touchante aventure. Elle montre une
+fois de plus quels trésors de bénédiction sont renfermés dans la piété
+envers Marie, et combien Jésus est miséricordieux pour ceux qui aiment
+sa Mère.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+15.--HÉROÏSME D'EN JEUNE NÉOPHYTE.
+
+Dans un émouvant récit, le P. Hermann a raconté le baptême et la
+conversion d'un de ses neveux, né comme lui dans la religion juive.
+Rien de plus édifiant que cette histoire, dont les détails semblent
+nous reporter aux premiers temps du christianisme.
+
+Il y a quelques années, dit-il, un enfant, alors âgé de sept ans, vint
+avec son père et sa mère, tous les deux juifs comme lui, me visiter au
+monastère des Carmes, près de la ville d'Agen. C'était à l'époque des
+belles processions de la Fête-Dieu. On avait inspiré à cet enfant une
+profonde horreur pour notre divin Crucifié: cependant la grâce, se
+répandant avec profusion du fond de l'ostensoir où Jésus daigne se
+cacher pour notre bonheur, se rendit victorieuse de cette âme si
+naïve, si inaccoutumée à nos mystères; elle attira ce jeune coeur à
+son amour avec une si forte véhémence et une si forte douceur que
+l'enfant crut à la présence réelle de Jésus-Christ dans le sacrement
+de son amour avant de connaître aucune autre des vérités de notre
+divine religion. Aussi, à force de prières et de supplications,
+obtint-il l'insigne faveur de pouvoir revêtir les ornements d'un
+de ces enfants de choeur qui, pendant les processions du Très
+Saint-Sacrement, répandent des fleurs sous les pas de Jésus-Hostie.
+
+Ravi de joies et de consolations célestes, après avoir rempli cette
+angélique fonction, il courut à son père: «Ô mon père! dit-il, quel
+bonheur! Je viens de jeter des fleurs au bon Dieu.» Dans la bouche de
+ce petit enfant juif, c'était toute une profession de foi nouvelle...
+Le père, redoutant qu'on ne fît changer de religion à ce fils unique
+sur lequel reposait toute son affection, le surveilla dorénavant et
+voulut repartir avec lui pour Paris, lieu de sa résidence. Mais, avant
+le départ, un trait, parti du coeur de la divine Eucharistie, avait
+frappé, pénétré, presque renversé la jeune mère, l'avait rendue
+chrétienne et, dans le plus profond mystère d'une nuit silencieuse,
+celle-ci avait reçu le baptême et l'Eucharistie des mains sacerdotales
+de son propre frère[7]. Le jour suivant, l'Évêque lui donnait le
+sacrement de confirmation. Rien n'avait transpiré de ce pieux secret
+et la famille se remit en route pour Paris, sans se douter qu'il y eût
+une chrétienne dans son sein.
+
+[Note 7: Le R. P. Hermann, qui raconte ce fait.]
+
+Le jeune Georges--c'est le nom de l'enfant--ne put oublier les saintes
+impressions que son âme avait puisées dans ces fêtes chrétiennes; il
+en parla souvent à sa mère, il la questionna, et celle-ci, heureuse de
+voir germer dans cette chère âme la semence de lumière que la grâce
+y avait jetée, ne se fit pas prier pour développer dans son esprit,
+avide de s'éclairer, la connaissance de ce Dieu d'amour, de ce doux
+Jésus qui a voulu naître d'une fille de Jacob et se faire homme pour
+sauver les brebis d'Israël...
+
+Dès ce moment, en effet, sa jeune intelligence et son coeur ardent
+n'étaient plus occupés que de la pensée et du souvenir de la divine
+Hostie qui avait blessé d'amour son pauvre coeur, et chaque soir,
+après s'être assuré que son père était endormi, il rouvrait les
+yeux, il se mettait à prier longtemps le doux Enfant Jésus et à bien
+apprendre son catéchisme. «Ô mon Jésus! disait-il, quand donc mon
+jeûne finira-t-il? quand donc pourrai-je vous recevoir dans la sainte
+Communion et vous presser sur mon coeur!» Ce qui le préoccupait
+vivement, c'était le changement qu'il avait remarqué dans sa mère
+depuis ce voyage dans le Midi; il lui voyait d'autres habitudes,
+d'autres démarches, des principes et des goûts plus sévères, et un
+jour il lui dit: «Mère, si vous ne m'assurez que vous n'êtes pas
+baptisée, je le croirai.» La mère, embarrassée, ne sut que répondre.
+«Ah! maman, reprit-il, je le vois bien, vous êtes déjà chrétienne et
+j'espère que le bon Jésus me réunira bientôt à vous et que nous ferons
+ensemble notre première communion...» La mère, tressaillant d'une
+émotion mêlée de joie et de crainte, osa avouer à son fils qu'elle
+recevait son Sauveur presque chaque matin... Alors l'enfant se mit à
+pleurer à chaudes larmes, à sangloter, à se jeter au cou de sa mère:
+«Oh! pourquoi ne m'avez-vous pas attendu? Au moins permettez-moi de me
+tenir tout près de vous quand Jésus sera dans votre coeur, afin que
+je puisse embrasser avec respect ce divin Enfant si aimable... Ô mère
+bien-aimée, je vous en supplie, la prochaine fois, gardez-moi quelque
+chose de votre communion; une mère partage volontiers avec son enfant
+sa nourriture..» Et le jeune enfant se rapprochait alors de sa mère et
+baisait avec respect ses vêtements. Ce désir dura quatre années tout
+entières. Dire les sacrifices, les efforts que dut faire ce pauvre
+enfant pour concilier l'obéissance qu'il devait à son père avec sa
+foi vive, sa préoccupation unique de devenir chrétien, d'apprendre à
+connaître, à aimer, à servir Jésus-Christ, serait chose impossible. Ce
+fut un long martyre...
+
+À onze ans, Georges assiste à la solennité d'une première communion
+dans sa paroisse. Il connaît Jésus, il aime Jésus, il ne désire que
+Jésus!... son petit coeur est tout brûlant de soif pour Jésus. Il voit
+tous ses compagnons d'enfance, ses amis, s'approcher légitimement de
+la table sainte, et lui, il doit se cacher dans un coin obscur de
+l'église, dévorant ses larmes, lançant à tous ces heureux enfants des
+regards d'une inconsolable et sainte jalousie!...
+
+Quelques mois après cette fête de sa paroisse, la mère m'écrivait
+qu'elle ne pouvait résister aux larmes de son fils qui menaçait
+d'aller demander le baptême au premier prêtre qu'il pourrait attendrir
+sur son sort. On pesa mûrement toutes les difficultés de sa position
+vis-à-vis d'un père chéri, mais pour qui l'heure de la foi en
+Jésus-Christ n'avait pas encore sonné et qui s'armait de toute son
+autorité pour empêcher son fils de devenir chrétien.
+
+L'amour de Jésus-Christ fut le plus fort, et il fut décidé que je
+viendrais en secret a Paris. Il fallait le voir, cet enfant, lorsqu'il
+entra dans la chapelle, conduit par sa mère! Celle-ci tremblait d'être
+surprise dans cette pieuse soustraction à la surveillance paternelle.
+
+Avec quelle piété le petit Georges se mettait à genoux, calme,
+heureux, fort de sa résolution, le visage rayonnant d'une sainte
+allégresse!--Que demandez-vous, mon enfant? lui dis-je alors.--Le
+baptême.--Mais savez-vous bien que demain, peut-être, on voudra vous
+contraindre à entrer dans la synagogue, afin de participer à un culte
+aboli?--Ne craignez rien, mon oncle, j'abjure le judaïsme.--Mais si
+l'on voulait avec menaces vous obliger à fouler aux pieds le Crucifix,
+en haine de notre divine religion?--N'ayez pas peur, mon oncle, je
+mourrais plutôt. Cependant, ajouta-t-il, si on me liait pieds et
+mains, et si malgré mes cris, ma protestation et ma résistance, on me
+portait dans la synagogue et on plaçait mes pieds sur le visage du
+Crucifix, y aurait-il apostasie, si ma volonté résistait?--Non, mon
+enfant, la volonté seule constitue le péché.--Alors, je demande le
+baptême. De grâce, accordez-le-moi.»
+
+La cérémonie continue au milieu de la plus profonde émotion des
+assistants. Après le baptême, vint la sainte messe, et après
+avoir faire descendre et reçu mon Dieu dans les transports de la
+reconnaissance, je me retournai et montrai à l'heureux enfant
+l'objet de tous ses voeux, de tous ses désirs. Jamais spectacle plus
+attendrissant n'avait frappé les regards de la foi chrétienne!...
+Agenouillé entre sa mère et sa marraine, il aspira dans un divin
+baiser et recueillit dans son coeur ce doux Jésus qui venait lui
+apporter tout son ciel avec lui... Rien ne troubla son bonheur, pas
+même la crainte d'être surpris par son père... Quelques semaines
+après, il communia encore pour la Toussaint avec la même allégresse,
+et puis vint l'heure de l'épreuve.
+
+Son père lui présenta un livre et lui dit: «Faisons la prière.--Mon
+père, je ne puis pas prier dans ce livre des Israélites.--Et
+pourquoi?--Je suis chrétien, je suis catholique.--Mon enfant, tu te
+livres à un jeu cruel! tu ne parles pas sérieusement, je pense. Du
+reste, tu sais bien que ton baptême ne serait pas valide sans le
+consentement de ton père.--Pardon, mon père, dans notre sainte
+religion catholique, il suffit d'avoir l'âge de raison et
+l'instruction religieuse pour être baptisé validement.» Le père
+dissimula d'abord sa violente irritation; mais quelques jours après,
+il enlevait son fils, partait avec lui et le conduisait dans un pays
+protestant, à quatre cent cinquante lieues de sa mère.
+
+Tous les efforts qu'on fit pour découvrir l'asile où l'on avait
+relégué le pauvre enfant demeurèrent inutiles. On avait mis en
+mouvement toutes les autorités civiles et politiques pour le chercher;
+mais comme il avait été placé sous un nom supposé dans un pensionnat
+dirigé par des hérétiques, toutes les démarches furent sans succès,
+et la mère resta seule... et l'enfant, comme Daniel dans la fosse aux
+lions, fut en butte à des assauts acharnés pour lui faire renier sa
+foi. «Je voudrais revoir ma mère, s'écriait-il souvent en versant
+d'abondantes larmes.--Tu la reverras, lui répliquait-on, si tu
+abjures.--Oh! non, je suis chrétien, je suis catholique et je préfère
+tout souffrir plutôt que de renoncer à ma foi.»
+
+Et malgré cette héroïque fidélité, on écrivait à la mère que son fils
+était rentré dans les ténèbres du judaïsme. Mais elle avait confiance
+en Jésus, en Marie, en Joseph, elle n'en crut rien, et ne sachant que
+devenir toute seule à Paris, elle alla se réfugier à Lyon, où elle fut
+accueillie par la marraine de son fils. Bien souvent, on vit tomber
+ses larmes sur la Table Sainte où elle venait puiser des forces dans
+la réception du Pain quotidien, de ce Jésus pour l'amour duquel elle
+s'était exposée à la cruelle séparation de son fils unique.
+
+Trois mois se sont écoulés encore, et une lettre venue du fond de
+l'Allemagne lui dit: «Venez, votre fils est ici.» Elle accourt, et
+après un pénible et long voyage de plus de cinq cents lieues, au
+moment où elle aperçoit sa famille, elle s'écrie: «Mon fils! où est
+mon fils?--Votre fils, vous ne le reverrez qu'après avoir fait serment
+devant Dieu que vous l'élèverez dans la religion juive et que vous ne
+manifesterez par aucun signe extérieur la religion catholique que vous
+avez embrassée.»
+
+Après quelques semaines d'une déchirante agonie, le coeur du père
+se laisse attendrir, et il permet une entrevue en sa présence, à la
+condition qu'il ne sera point question de religion. Le fils s'est jeté
+au cou de sa mère, celle-ci l'a baigné de ses larmes, ils n'ont pu
+prononcer les doux noms de Jésus et de Marie; mais dans une lettre, ma
+pauvre soeur me disait: «Il n'a rien pu me dire, mais j'ai compris,
+j'ai senti, je suis sûre qu'il est resté fidèle. Oui, j'ai senti
+dans ses regards, dans ses tendres baisers que mon fils est toujours
+chrétien.»
+
+Mais le pauvre Georges se trouva de nouveau privé du trésor pour
+lequel il avait affronté toute cette persécution religieuse: il
+s'était fait chrétien pour pouvoir communier, et voici que depuis la
+Toussaint jusqu'à Pâques une sévère surveillance l'avait empêché de se
+rendre à l'église et il se trouvait placé dans une pension, dans une
+ville où il n'y avait pas un seul prêtre catholique... Peut-on se
+figurer cette torture?... Plusieurs mois se passent encore. Un jour,
+(jour secrètement fixé d'avance), il parvient enfin à se soustraire à
+la surveillance de ceux qui le gardent, il va jouer dans un bois; mais
+ce ne sont pas des fleurs ni des papillons qu'il cherche; son regard
+ému attend un messager du ciel... Un monsieur passe près de lui et
+le regarde avec un intérêt marqué: c'est bien lui. Savez-vous qui
+c'était? C'était un prêtre missionnaire que la mère du petit Georges
+avait attendri sur son sort. Il s'était déguisé et était venu se
+promener, comme par hasard, dans ce même bois, et le pauvre enfant put
+faire pour la première fois sa confession depuis son enlèvement, qui
+remontait à dix mois. Il la fit dans un bois, à l'ombre d'un arbre
+protecteur... Mais ce n'était pas tout: comment communier?
+
+Le prêtre dut repasser le fleuve (l'Elbe) qui séparait sa mission du
+lieu habité par le pauvre néophyte. On pria, on étudia le terrain, et
+enfin, quelques jours après, le missionnaire se déguisa de nouveau,
+prit sur lui un petit vase d'argent renfermant tout le trésor des
+cieux, la sainte Hostie, et s'embarqua sur un bateau à vapeur, au
+milieu d'une foule stupide qui ne se doutait pas que Jésus-Christ,
+vrai Dieu et vrai homme, était caché sur la poitrine de cet heureux
+prêtre. L'enfant avait pu s'échapper de l'école pour accourir dans la
+chambre de sa mère, et là, dans cette chambre où il avait improvisé un
+petit autel couvert de fleurs et de lumières, tous deux à genoux
+ils attendaient la visite si ardemment désirée du Sauveur Jésus en
+personne qui voulait bien condescendre à venir les fortifier dans leur
+exil.
+
+Enfin le prêtre, traversant sans obstacle tous les dangers de cette
+périlleuse entreprise, arriva avec son dépôt précieux, et dans ce pays
+sans foi, dans cette ville sans prêtre, sans église catholique, et
+dans cette modeste chambre, l'enfant put accomplir le devoir pascal et
+s'unir à son Jésus.
+
+Voici ce qu'il m'écrivit quelques jours après:
+
+«Quand je me réveille la nuit, ô mon cher oncle, pour penser à toutes
+les grâces que le bon Jésus m'a faites depuis que je suis ici, loin de
+tout secours religieux, quand je pense surtout à la communion que j'ai
+pu faire presque miraculeusement dans la petite chambre de maman, je
+me mets à bondir de joie sur mon lit et à mordre ma couverture dans le
+transport de ma reconnaissance.»
+
+Quelques mois après, il m'écrivait encore: «Nous sommes à la veille de
+Noël, et à l'approche de cette solennité la surveillance redouble pour
+m'empêcher de recevoir mon Dieu. Hélas! devrai-je passer ces belles
+fêtes dans un douloureux jeûne, privé du pain de vie? Priez le saint
+Enfant Jésus que mon jeûne finisse bientôt. Il faut que je sois bien
+sage pour dédommager maman de ne pas se trouver à Lyon pendant que
+vous y prêchez.»
+
+Ici se termine le touchant récit du P. Hermann. Depuis lors, Georges a
+été rendu à sa mère, et ils ne se sont plus séparés. Le bon religieux
+revit, trois ans après lui avoir donné le baptême, cet enfant chéri
+qu'il ne cessa de diriger jusqu'à sa mort.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+16.--LES DEUX AMIS.
+
+Il y a quelques années, en me rendant à Paris, raconte un homme du
+monde, je me détournai de la route directe pour aller prier sur
+la tombe d'un de mes jeunes compatriotes, Alexis ***. Descendu de
+voiture, j'étais bientôt arrivé au cimetière. Je me mis à le parcourir
+dans toutes les directions, m'arrêtant devant chaque tombe, lisant
+toutes les inscriptions sans pouvoir découvrir le nom que je
+cherchais. Je commençais à désespérer d'y parvenir, quand j'aperçus un
+officier qui était à l'extrémité opposée. J'allai droit à lui: nous
+nous rencontrâmes près d'une place où la terre avait été fraîchement
+remuée; au milieu, une petite croix de bois apparaissait à peine entre
+quelques rares gazons. Nous échangeâmes un salut; je prononçai le
+nom d'Alexis. «C'était mon meilleur ami, dit-il; vous le connaissiez
+donc?--Je suis entré ici pour chercher sa tombe et pour y prier.--Et
+voici précisément le lieu où il repose.»
+
+Ce mot dit, il s'agenouilla; j'en fis autant; nos prières s'élancèrent
+à la fois du fond de nos coeurs vers le ciel. Quand nous fûmes
+relevés: «J'avais encore un autre désir, lui dis-je, et il est en
+votre pouvoir de l'accomplir. Vous étiez, m'avez-vous dit, l'ami
+intime d'Alexis; vous avez sans doute assisté à ses derniers moments;
+ce serait une consolation pour moi que d'en entendre le récit de votre
+bouche.--Vous ne pouviez vous adresser mieux qu'à moi, monsieur. Mais,
+pour apprécier combien sa mort a été belle, il est nécessaire de
+remonter plus haut. Je vous raconterai l'histoire de quelques années
+de sa vie; ce sera la mienne aussi.
+
+«Nous sommes entrés le même jour, Alexis et moi, à l'École militaire;
+dès notre première entrevue, une secrète sympathie nous attira l'un
+vers l'autre. Nous eûmes le bonheur d'entrer dans le même régiment. Il
+eût été difficile de se figurer deux caractères mieux en harmonie que
+les nôtres. Graves, sérieux, réservés, nous prenions en horreur les
+plaisirs coupables. Nous ne trouvions aucun attrait pour les plaisirs
+bruyants. Nous ne quittions l'étude que pour discourir entre nous des
+matières que nous venions d'apprendre, et, chose déplorable! nous
+n'avions de foi qu'en nous-mêmes, et toutefois, sur ce point-là
+même, il y avait entre nous une grande différence. Alexis était
+_incrédule_, moi j'étais _impie_. S'il m'arrivait de tourner en
+dérision des choses saintes, cet excellent Alexis me blâmait; il
+m'adressait des reproches sévères, bien que toujours affectueux.
+L'hiver venu, nous allâmes, chacun de notre côté, en semestre. À notre
+rentrée au régiment, après quelques paroles d'amitié échangées entre
+nous, «Eh bien, Alexis, lui dis-je en souriant, as-tu fait tes Pâques
+avant de partir?--Non, répliqua-t-il d'un ton sec qui indiquait assez
+que la question lui avait déplu.--Je veux parier avec toi, repris-je,
+que ta mère t'aura bien persécuté pour cela.--Elle m'y a exhorté
+tendrement; mais je lui ai dit que j'avais trop peu de foi pour bien
+communier, et que, grâce à Dieu, j'en avais encore assez pour ne
+vouloir pas communier mal. Prenez patience et priez pour moi, en
+attendant qu'il me soit possible de vous satisfaire: ce jour ne
+tardera pas à venir, je l'espère. Oui, je l'espère!» répéta-t-il en se
+tournant vers moi et en appuyant fortement sur ce dernier mot.
+
+«En ce moment, je ne sais quel génie infernal s'empara de moi: sans
+respect pour l'amitié, sans égard pour les lois de la politesse,
+j'éclatai grossièrement de rire. Mais je ne tardai pas à m'en
+repentir, quand je vis quelle blessure mon indigne conduite avait
+faite à son coeur. «Tu m'as fait de la peine, me dit-il. Ce n'est pas
+bien... je ne m'attendais pas à cela de ta part... moi qui te croyais
+un si bon coeur...» Tels furent ses reproches; il y avait à la
+fois dans l'accent de sa voix et dans l'expression du regard qui
+l'accompagnait quelque chose de si profondément triste et douloureux,
+que je fus saisi de confusion. «J'ai eu tort... me pardonneras-tu?...
+cela ne m'arrivera plus...» Je ne pus en dire davantage; lui, aussitôt
+... l'excellent homme! de m'ouvrir ses bras, dans lesquels je me
+précipitai: notre amitié était devenue plus étroite que jamais.
+
+«Un jour, nous étions allés ensemble à l'hôpital visiter quelques-uns
+de nos soldats. Un de ces malheureux venait de rendre le dernier
+soupir. «C'est triste, dis-je à Alexis, de voir un militaire mourir
+dans son lit comme une vieille femme. Je ne connais qu'une belle mort
+pour nous autres... le boulet de canon!--Si on est préparé, reprit-il;
+car pour moi, je ne connais pas de mort plus triste que celle qui vous
+frappe en traître...--Je t'entends, tu ne voudrais pas mourir sans
+confession...--Pauvre ami!... Ainsi donc, incorrigible!... Tu m'avais
+cependant promis...» Et après un court intervalle de silence: «Tu l'as
+dit, je désire et je désire vivement ne pas mourir sans confession...
+J'ai même... il faut que tu l'entendes de ma bouche... j'ai pensé que
+si je venais quelque jour à tomber malade, je m'adresserais a toi pour
+aller chercher un prêtre; et je puis compter que tu me rendras ce
+service, n'est-il pas vrai?» Il remarqua la surprise que me causait
+une telle demande; il insista: «Tu me le promets, mon ami?...» Et il
+me tendit la main... J'hésitai encore; mais la pensée que mon refus
+affligerait ce bon ami l'emporta en ce moment sur toute autre
+considération: je pris sa main, je la serrai dans les miennes; je lui
+promis, de mauvaise grâce, il est vrai, ce qu'il me demandait; mais il
+n'eut pas l'air de s'en apercevoir, et il me remercia affectueusement.
+
+«Dès que le pauvre Alexis fut atteint de la maladie dont il mourut,
+je ne le quittai plus. Je m'étais établi dans sa chambre; le jour,
+j'étais constamment à le garder; je le veillai toutes les nuits. Un
+matin, le médecin venait de faire sa visite accoutumée. Il avait
+remarqué un grand changement en lui; des symptômes fâcheux s'étaient
+manifestés; ses traits étaient visiblement altérés. Alexis se tourna
+vers moi, souleva péniblement sa tête appesantie et s'efforça
+vainement de parler; ses regards inquiets m'interrogèrent; il me
+sembla qu'il me disait: «Tu as oublié ta promesse... Et moi qui avais
+compté sur ton amitié!...--J'y vais, j'y vais!» Je ne dis que ce
+mot, et j'étais parti comme un trait. En entrant chez le curé de
+la paroisse, je me sentais combattu entre le sentiment de la piété
+fraternelle et je ne sais quelle mauvaise honte. «Monsieur, lui
+dis-je, j'ai un ami dangereusement malade; il m'a demandé de vous
+aller chercher: je n'ai pu qu'obéir; car le voeu d'un ami, et surtout
+d'un ami mourant, est une chose sacrée.» Nous nous dirigeâmes vers la
+maison du pauvre malade; j'introduisis le prêtre dans la chambre, et
+je les laissai seuls.
+
+«Après une demi-heure d'attente, je fus rappelé; une cérémonie
+religieuse se préparait. J'étais debout au pied du lit. Au moment
+où elle commença, je délibérais en moi-même si je garderais la même
+attitude. Mais si je me comporte ainsi, ne vais-je pas blesser le
+coeur de mon ami?... Je n'hésitai plus; mon genou orgueilleux fléchit,
+et il resta ployé pendant tout le temps que le prêtre fit les onctions
+sacrées. Et cependant, à quoi pensais-je dans un tel moment?... À
+prier?... Hélas! je n'en avais plus le souci; j'étais à me demander
+comment un esprit aussi distingué que l'était Alexis pût être dupe
+de semblables momeries. Telles étaient les détestables pensées qui
+m'obsédaient; voilà en quel abîme j'étais tombé, ô mon Dieu!...
+
+«Il ne restait plus qu'à accomplir une dernière cérémonie, la plus
+importante de toutes. Le prêtre ouvrit une boîte d'argent; il en tira
+avec respect une hostie consacrée, et la présenta au malade, qui
+recueillit un reste de forces et se souleva pour recevoir son Dieu. Je
+le regardai. Oh! comment rendre l'impression dont je fus saisi à son
+aspect? Ses mains s'étaient jointes, et elles s'élevèrent au ciel, et
+ses yeux aussi. Comme une glace limpide, ils réfléchissaient les plus
+belles vertus, la foi, l'espérance et l'amour... Je baissai la tête:
+un sentiment inconnu, nouveau, avait traversé mon esprit; pénétré
+d'admiration pour mon ami, j'en étais venu à rougir de moi-même.
+
+«Après que le curé se fut retiré, Alexis me tendit la main; je
+l'arrosai de mes larmes. «Mon ami, dit-il, je te remercie; je n'avais
+pas attendu moins de toi!...» Et, après une courte pause, il ajouta:
+«Je suis heureux maintenant!» Qui pourrait produire l'accent avec
+lequel il prononça ses paroles? ... Ce n'était pas l'accent d'un
+homme, non: si les anges ont une langue pour exprimer leurs pensées,
+c'est ainsi qu'ils parlent. «Je suis heureux!» Pauvre jeune homme! Et
+il se voyait mourir à la fleur des ans, lui, doté des dons les plus
+précieux de l'esprit et du coeur, lui, chéri de ses amis, adoré de sa
+famille! et il mourait loin de celle-ci, il mourait lentement, dans
+des souffrances aiguës! Qui donc pouvait lui inspirer des sentiments
+semblables?... Qui?... À la foi seule il appartient de répondre à
+cette question.
+
+«Et la religion qui opère un tel prodige serait-elle donc un jeu
+d'enfant?... Non, me disais-je, elle est réellement divine... Il
+pressentait ce qui se passait au dedans de moi, et il m'interrogea
+d'un regard; je lui avouai tout en fondant en larmes. «Mon Dieu,
+s'écria-t-il, je vous bénis! C'est maintenant que je puis le dire en
+toute vérité et dans l'effusion de mon coeur: Je suis heureux!»
+
+«Pendant la première période de sa maladie, la douleur arrachait à
+Alexis d'assez fréquentes marques d'impatience; maintenant, pas un
+murmure, pas une seule plainte. Il semblait que le Dieu qui venait
+de descendre dans son sein y eût déposé un trésor de douceur, de
+résignation et de paix. Ainsi se passèrent ses derniers jours.
+Vous n'exigerez pas, monsieur, que je m'étende davantage sur cette
+douloureuse catastrophe. Hélas! quand je m'y porte par la pensée,
+les paroles me manquent pour rendre ce que je sens; je ne sais plus
+m'exprimer que par mes larmes.»
+
+L'officier s'était tu, sa tête s'était inclinée sur sa poitrine. Je
+respectai son silence. Il reprit la parole et continua:
+
+«Après que nous lui eûmes rendu les derniers devoirs, au retour de la
+cérémonie funèbre je m'enfermai dans ma chambre et j'y restai jusqu'au
+soir. À l'entrée de la nuit j'allai chez le curé. «Monsieur, lui
+dis-je en entrant, je viens vous remercier...--Et de quoi donc?
+interrompit-il avec un accent gracieux; je n'ai fait que mon devoir;
+c'est là une des fonctions les plus essentielles de notre ministère,
+et une des plus douces aussi quand nous trouvons des âmes disposées
+à l'accueillir comme l'était votre ami. Oui, j'en ai la ferme
+conviction, nous pouvons compter en lui un protecteur dans le
+ciel----Monsieur, c'est à moi plutôt à vous remercier... Je vois que
+vous ne soupçonnez pas le véritable motif qui m'amène ici... Pendant
+que vous administriez les derniers sacrements à mon ami, j'étais là
+(vous vous le rappelez peut-être) à genoux au pied de son lit. J'étais
+tombé à terre incrédule; je l'ai vu communier et je me suis relevé
+chrétien. Chrétien! qu'ai-je dit? Ah! je ne le sens que trop, je suis
+indigne de porter un si beau nom.--Je puis dès ce moment vous le
+donner, ce nom,» dit le prêtre; et me serrant tendrement entre ses
+bras: «Oui, mon frère! mon cher frère! quiconque veut sincèrement
+revenir à Dieu, celui-là est réellement et dans toute la force du
+terme un chrétien.--Maintenant, mon Père, j'avais un second but en
+venant vous voir. J'ai préparé ma confession tout à l'heure, et je
+vous prie de m'écouter--Et, sans attendre de réponse, j'étais tombé
+à ses pieds. Que vous dirai-je de plus, monsieur! De ce jour date ma
+conversion...»
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+17.--TEL EST PRIS QUI CROYAIT PRENDRE.
+
+Ô Jésus! on me demande de parler, de dire comment je suis redevenu
+chrétien. On m'affirme que c'est pour la gloire de votre Sacré
+Coeur... Dès lors, comment résister?... Je parlerai donc; et puissent
+beaucoup de pécheurs que je connais, qui sont mes amis, dont l'âme
+m'est infiniment chère, se convertir comme moi!
+
+De ma première enfance il ne me reste que des souvenirs très vagues;
+cependant je vois toujours une grande image qui surmontait la statue
+de la Vierge, et devant laquelle ma mère me faisait prier: c'était
+Jésus montrant son Coeur. Cette image me fascinait en quelque sorte,
+parce que ma mère me disait: «Jésus te voit, et si tu n'es pas sage,
+il te chassera de son Coeur.» Le soir de ma première communion, quand,
+selon la coutume, nous nous agenouillâmes pour la prière en famille,
+je promis bien à Jésus de l'aimer toujours: en retour, je lui demandai
+de me garder dans son Coeur... Mais, hélas! les passions l'emportèrent
+bientôt, je le dis pour l'instruction des jeunes gens; je fus victime
+de ces deux fléaux terribles qui, de nos jours, les font mourir
+presque tous à la vertu et à l'honneur: les mauvaises compagnies et
+les lectures dangereuses. À vingt ans, j'étais le premier débauché de
+ma ville natale.
+
+Pendant trente ans, j'ai entassé crimes sur crimes.... Je fus soldat,
+et Dieu sait la vie que j'ai menée!... On m'envoya en Afrique à cause
+de ma mauvaise conduite. N'osant plus me montrer à ma famille, j'y
+restai longtemps; il fallut revenir cependant. Que faire? Me voilà
+ouvrier errant, cherchant de l'ouvrage de ville en ville, obligé
+parfois de tendre la main, couvert de honte. J'étais descendu aux
+derniers degrés de l'impiété; je me traînais dans la fange des
+passions. Ah! je rougis en écrivant ces lignes. Mais c'est pour la
+gloire de votre Sacré Coeur, ô Jésus!...
+
+Paray-le-Monial, comme par hasard, se trouve sur ma route. La
+ville était en fête; des oriflammes brillaient aux fenêtres; des
+arcs-de-triomphe étaient dressés; une foule immense remplissait les
+rues; l'air retentissait d'un chant qu'il me semble entendre encore:
+«Dieu de clémence, ô Dieu vainqueur!...» Surpris, je m'adresse à une
+pauvre femme:
+
+--Qu'est-ce donc, lui demandai-je?
+
+--Comment! vous ne savez pas? C'est le grand pèlerinage...
+
+--Ah!... quel pèlerinage? pour quoi faire?
+
+--Mais pour honorer le Sacré Coeur de Jésus!
+
+--Le Coeur de Jésus! où est-il donc? Peut-on le voir?...
+
+--Vous savez bien que non; mais il s'est manifesté à une religieuse de
+la Visitation, à la Bienheureuse Marguerite-Marie; il lui a recommandé
+de le faire honorer par les hommes.
+
+--Où est-elle, votre Visitation?
+
+Et, sur les indications de la pauvre femme, je me dirige de ce côté:
+tous les sarcasmes, lus dans les journaux de cabarets contre les
+pèlerinages, me revenaient a l'esprit; je regardais avec ironie ces
+hommes qui marchaient gravement, une croix rouge sur la poitrine; et
+malgré tout cela, j'éprouvais une certaine émotion. En passant à côté
+d'un groupe de jeunes gens, je fus même frappé de ces paroles:
+
+ Pitié, mon Dieu! pour tant d'hommes fragiles
+ Vous outrageant sans savoir ce qu'ils font!
+ Faites renaître en traits indélébiles
+ Le sceau du Christ imprimé sur leur front.
+
+J'arrive à la Visitation; je veux pénétrer dans la chapelle; mais elle
+était pleine.
+
+En attendant que la foule se fût écoulée, je regardais autour de moi;
+à quoi pensais-je? Je ne m'en rends pas compte. Mes regards sont
+attirés par de grands tableaux en toile blanche sur lesquels des
+inscriptions étaient gravées en lettres rouges. Je lis: _Promesses
+de Notre-Seigneur Jésus-Christ à la Bienheureuse Marguerite-Marie_.
+Je passe d'un tableau à l'autre, c'étaient des phrases absolument
+vides de sens pour moi..., des mots auxquels je ne comprenais rien:
+grâce, ferveur, miséricorde, tiédeur, perfection!... Mais tout à coup
+une ligne me frappe:
+
+_Je donnerai aux prêtres le talent de toucher les coeurs les plus
+endurcis_.
+
+Toute mon impiété me saisit. Toucher les coeurs les plus endurcis!
+Voilà ce qu'ils écrivent!... Eh bien! nous verrons... Pourquoi ne pas
+essayer? Prenons-les au mot. Demandons un prêtre... Quelle parole
+pourra bien lui être inspirée pour toucher un coeur endurci comme
+celui-là?... Et je ricanais en me frappant la poitrine.
+
+Au même moment, une religieuse passait à côté de moi; je me retourne
+brusquement:
+
+--Je voudrais parler à un prêtre, à un prêtre de Paray-le-Monial.
+
+Elle m'introduit dans une petite chambre dont les murs, blanchis à la
+chaux, portaient des inscriptions noires; je n'y fais pas attention.
+J'avais ma fameuse phrase comme une arme invincible contre tous les
+pèlerins du monde! et je répétais en riant: _Je donnerai aux prêtres
+le talent de toucher les coeurs les plus endurcis._ Que va-t-il me
+dire?
+
+Bientôt, un prêtre entre. Nous sommes en face l'un de l'autre.
+Quelques secondes s'écoulent... Il me regarde, attendant que je lui
+parle. Moi, je n'avais dans tout mon être que l'impiété et l'ironie;
+et pourtant un tremblement passager me saisit. Le prêtre s'en
+aperçoit:
+
+--Eh bien! mon ami, me dit-il.
+
+Ce seul mot me rend tout mon aplomb et toute mon arrogance.
+
+--Votre ami!... Ah! vous ne me connaissez guère. Je n'ai pas la foi,
+moi! Je ne crois pas un mot de tout ce que vous me dites, et de tout
+ce que vous écrivez. Appelez-moi excommunié, mécréant, païen, tout ce
+que vous voudrez; mais votre ami! à d'autres...
+
+Longtemps je lui parle sur ce ton. La phrase lue sur le tableau blanc
+retentissait à mes oreilles avec l'ironique question: «Que va-t-il me
+dire?» Le prêtre était devenu pâle; mais pas un geste d'indignation
+ne s'était manifesté en lui. Sans répondre à mes propos impies, il me
+fait de nombreuses questions. Je riais... il le voyait bien; mais
+il ne comprenait pas le signe de tête qui accueillait toutes
+ses demandes, et qui voulait dire: «Ce n'est pas cela!» J'étais
+vainqueur... je triomphais. J'allais éclater de rire et lui avouer
+tout... quand, soudain... ah! j'en frémis encore:
+
+--_Mon ami, avez-vous toujours votre mère?_
+
+Dieu! quelle réaction se produit en moi! Coeur de Jésus, vous
+m'attendiez là! Mon coeur se fond: les larmes jaillissent; mon corps
+tremble.
+
+--Ma mère! vous me parlez de ma mère! Mais c'est vrai!... le
+Sacré Coeur de Jésus!... Oh! je vois l'image devant laquelle je
+m'agenouillais petit enfant, à côté de ma mère! ... Je relis ces
+lignes que sa main mourante m'a écrites, malheureux! auxquelles je
+ne fis presque pas attention: «Mon enfant, je t'écris de mon lit
+d'agonie; je meurs du chagrin que tu m'as causé; mais je ne te maudis
+pas, parce que j'ai toujours espéré que le Sacré Coeur de Jésus te
+convertirait.» Oh! ma mère!... Tenez, Monsieur, j'avais lu à l'entrée
+de la chapelle que le Coeur de Jésus donnait aux prêtres le talent de
+toucher les coeurs endurcis. J'étais venu pour savoir ce que vous me
+diriez, pour me moquer de vous. Je le sens; vous m'avez converti.
+
+Le prêtre était tombé à genoux. Il priait et il pleurait.
+
+Quand j'entrai dans le sanctuaire du Sacré Coeur, ce fut pour aller me
+prosterner dans un confessionnal. Ce fut, quelques jours après, pour
+m'approcher de la Table sainte.
+
+Et maintenant, que tout cela soit pour la gloire de votre Sacré Coeur,
+ô Jésus!
+
+--Prêtres! aimez le Sacré-Coeur, et vous convertirez des âmes.
+
+Mères de famille qui pleurez sur les égarements de vos fils, priez
+pour eux le Sacré Coeur de Jésus.»
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+18.--COMMENT ON OBTIENT ON MIRACLE.
+
+Il y a quelques années,--c'est un missionnaire qui raconte le
+fait,--j'avais dit en chaire quel es enfants pieux pouvaient convertir
+leur famille. Dieu permit qu'une enfant innocente et pure se trouvât
+dans mon auditoire; son père et sa mère l'aimaient comme une fille
+unique qui doit hériter d'une grande fortune; c'était leur bonheur,
+leur joie, leur amour. Le lendemain, près du saint tribunal, je vis
+une enfant agenouillée comme un ange; je l'écoutai. La pauvre enfant
+ne pouvait parler, les sanglots étouffaient sa voix, elle avait les
+larmes aux yeux.
+
+--Mon père, vous avez dit que les enfants sages qui avaient une foi
+vive convertiraient leur père et leur mère. Depuis que je vous ai
+entendu, j'ai prié, j'ai pleuré, mon père et ma mère ne sont pas
+convertis.
+
+--Mais, ma pauvre enfant, ce miracle, je vous le promets. Il
+s'accomplira, pourvu que votre foi soit constante. Et j'ajoutai: «Je
+vais vous préparer moi-même à la première communion.»
+
+Elle revint les jours suivants, le temps passa bien vite. La pauvre
+enfant disait toujours:
+
+«Mon père, le miracle ne se fait pas; mes parents ne sont pas même
+venus vous entendre.»
+
+La veille de la communion arriva. Après avoir reçu l'absolution, la
+pieuse enfant se relève heureuse. Elle ne parlait pas; dans le chemin
+elle rencontre une de ses jeunes compagnes et parentes, qui l'embrasse
+avec effusion et lui dit:
+
+«Quel bonheur! mon père et ma mère doivent communier demain avec moi.»
+
+Alors la pauvre enfant devint triste, et ses yeux se mouillèrent
+de larmes. Son père et sa mère l'attendaient cependant, et ils se
+disaient:
+
+«Comme elle va être heureuse!»
+
+À la vue de ses yeux gonflés par les pleurs, la mère la presse sur son
+coeur et lui dit:
+
+--Mon enfant, tu nous avais annoncé que tu serais si heureuse la
+veille de ta première communion!
+
+--Ma mère, je suis malheureuse aujourd'hui.
+
+Et le père, témoin muet de cette scène, ne put s'empêcher de verser
+des larmes et de dire:
+
+«Mon Dieu! que faut-il donc pour la rendre heureuse?»
+
+Aussitôt l'enfant quitte les bras de sa mère, se jette dans ceux de
+son père en s'écriant:
+
+--Ô père! si vous vouliez!
+
+--Mais, ma fille, nous ne vivons que pour toi; dis-moi, que faut-il
+faire?
+
+--C'est vous qui êtes la cause de ma tristesse.
+
+--Nous? répond la mère.
+
+--Moi? répond le père étonné.
+
+--Hélas! reprit l'enfant. J'étais heureuse il n'y a qu'un moment; mais
+ma cousine est venue me dire:
+
+--Tu ne sais pas, Berthe? mon père et ma mère communient demain avec
+moi. Alors je me suis dit pendant le chemin: «Et moi, demain, je serai
+donc heureuse toute seule!»
+
+Le père et la mère n'y tinrent plus; les larmes coulèrent de leurs
+yeux. Ils embrassèrent cet ange, et lui dirent:
+
+«Oui, demain, tu seras seule; mais dans quelques jours tu
+renouvelleras. Alors nous serons heureux tous les trois.»
+
+Le surlendemain, ajoute le missionnaire, l'enfant triomphante
+m'amenait son père et sa mère en me disant:
+
+«Mon Père, vous aviez raison, le miracle est fait; nous serons, dans
+quelques jours, tous les trois unis à la Table sainte et tous les
+trois heureux sur la terre.»
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+19.--LE MARQUIS D'OUTREMER.
+
+Le marquis d'Outremer était un vrai philanthrope. Il ne s'amusait pas
+à fonder ces oeuvres qui ne figurent guère que sur le papier et qui
+servent surtout à obtenir des décorations à leurs fondateurs. Il
+vivait de très peu, et ce qu'il eût pu employer de son superflu,
+il préférait le donner aux pauvres, qu'il aimait, qu'il visitait
+assidûment, qu'il soignait lui-même. Car, dans sa jeunesse, il avait
+étudié la médecine, et le titre de docteur ne lui paraissait pas
+messéant à côté de celui de marquis. Son défaut, c'était d'être non
+seulement incrédule, mais impie.
+
+Il avait une fille unique. Bien qu'il fût veuf et qu'il l'aimât avec
+une extrême tendresse, Eudoxie, quand elle eut atteint ses vingt-cinq
+ans, ayant manifesté le désir de se faire Soeur de Chanté, le marquis,
+chose étonnante pour un libre-penseur, n'y avait mis aucun obstacle.
+Il s'était contenté d'éprouver la vocation d'Eudoxie par quelques mois
+d'attente. Il avait consulté les directeurs de sa fille, et sa fille
+était devenue fille de Saint-Vincent de Paul. Depuis un an, on l'avait
+chargée de la pharmacie, à l'hôpital civil de Castres.
+
+Pendant le choléra, il passa bien des jours et des nuits, côte à côte
+avec des prêtres, au chevet des malades. Jamais il n'entrava leur
+ministère; car, disait-il, il ne faut pas enlever au pauvre monde ses
+consolantes illusions. Mais le dévouement de ces bons prêtres,
+égal, sinon supérieur au sien, n'entama pas seulement son Credo de
+libre-penseur.
+
+Un matin du mois de janvier, il revenait de chez l'une de ses plus
+pauvres pratiques. Le froid était vif et le verglas si glissant qu'il
+eût fallu des patins pour cheminer d'un pied sûr à travers les rues de
+la ville.
+
+Notre marquis-médecin glissa. En cherchant à se retenir, il se donna
+une entorse. Outre le verglas, il faisait un affreux brouillard, de
+sorte que notre homme gisait presque inaperçu au coin d'une borne.
+Tout à coup, de dessous une porte cochère, sortit une bonne laitière,
+alerte et robuste, comme on l'est à la campagne.
+
+«Eh! c'est vous, monsieur le marquis? dit-elle au pauvre
+patient.--Comment me connaissez-vous, ma pauvre femme?--Comment je
+vous connais? Mais qui ne connaît pas dans le quartier M. le marquis
+d'Outremer?... Eh! qu'est-ce donc qui vous est arrivé?» Le marquis
+raconta son accident. Elle saisit le marquis et se mit en devoir de le
+porter elle-même jusque chez lui. Par ce brouillard et ce verglas, il
+y avait une bonne demi-heure de la borne a l'habitation du marquis.
+
+Pour oublier ce qu'il souffrait, le porté dit a la porteuse:
+«Qu'est-ce que je puis faire pour vous? je vous promets de le faire,
+si ce n'est matériellement impossible.--Monsieur le marquis, vous êtes
+pris. Ce que vous pouvez faire pour moi? Franchement, je ne croyais
+pas avoir jamais l'occasion de vous le dire. Mais c'est de demander
+un prêtre, de l'écouter avec votre coeur et de devenir bon chrétien.
+Savez-vous que c'est un vrai scandale de voir un brave homme tel
+que vous du même parti, en religion, que les débauchés et les
+partageux?--Vous êtes saint Jean bouche d'or, laitière. Mais j'ai
+promis; je tiendrai. Je ferai venir un prêtre. À lui, par exemple, de
+me convaincre. J'assure d'avance que la besogne sera rude.--Et moi, je
+promets qu'elle sera douce.»
+
+Quand un homme loyal comme le marquis consent à entendre la parole de
+Dieu, qu'il ne se raidit point contre elle, sa défaite est certaine,
+cette bienheureuse défaite qui vaut mieux que toutes les victoires.
+«Voyez-vous, disait-il a l'abbé Antoine, à leur seconde entrevue
+seulement, c'est une permission de Dieu que l'on m'ait extorqué cette
+promesse, sans cela j'étais capable de mourir dans mon impiété.
+Pourquoi? Je n'en sais rien. Par esprit de contradiction.»
+
+Vous peindrai-je la joie et la reconnaissance de Soeur Eudoxie? Elle
+ne put qu'écrire à la bonne laitière. Mais elle le fit avec une
+éloquence qui ravit et en même temps confusionna la pieuse femme.
+
+Quant au marquis, il ne tarissait pas. Lui qui avait toujours tant
+aimé les oeuvres de miséricorde, il semblait qu'alors seulement il en
+eût découvert l'esprit, la raison d'être, la céleste origine, et ce
+baume qui, d'un coeur compatissant et chrétien, coule à la fois sur
+les plaies du corps et sur les plaies de l'âme, et semble, remontant
+vers sa source, inonder le bienfaiteur lui-même d'une suavité céleste.
+«C'est pourtant à vous que je dois tout cela, disait-il. Que puis-je
+faire pour vous?--Oh! monsieur le marquis, est-ce que la joie de
+ramener une âme à Dieu n'est pas une assez riche récompense, surtout
+quand il s'agit d'une aussi belle âme?»
+
+Un matin, la pauvre laitière vint trouver le marquis. Elle était
+troublée et tenait une lettre à la main. «Eh bien, oui, dit-elle, si
+vous voulez me remercier, priez Dieu pour mon pauvre garçon qui est
+soldat en Afrique, et qui m'écrit des choses navrantes... Je crains
+bien qu'il ait perdu la foi.» Le marquis pria.
+
+Soeur Eudoxie, de Castres fut envoyée à Toulouse, à l'hôpital
+militaire. L'hôpital était comble. Depuis huit jours, il était arrivé
+d'Alger un nombre considérable de soldats malades. Soeur Eudoxie les
+soignait de son mieux. Elle en remarqua un entre autres, très jeune,
+au sourire triste et doux: il était miné par les fièvres d'Afrique...
+Autre chose encore le dévorait.
+
+Avec ce tact exquis de la Soeur de Charité, qui est presque le tact
+d'une mère, Soeur Eudoxie vit qu'il y avait là une blessure; que cette
+blessure s'envenimait en devenant secrète, que la confiance peut-être
+allait la guérir.
+
+Un jour, tout naturellement, et sans que Soeur Eudoxie le lui
+eût demandé, le soldat lui raconta son âme. Il avait été élevé
+chrétiennement. Sa mère n'était pas seulement pieuse: c'était une
+sainte.
+
+Enfin, Soeur Eudoxie apprit le nom du jeune soldat. C'est dire qu'elle
+redoubla d'efforts pour le ramener à Dieu. Il y avait là une dette de
+reconnaissance filiale à acquitter.
+
+Un jour, elle aborda le malade en ces termes: «Je connais votre mère,
+la bonne, l'ardente, la pieuse, la charitable Mme X... Elle a sauvé
+mon père doublement: son corps, d'abord, puis son âme. Je voudrais
+essayer de me libérer envers elle. Vous seul pouvez m'en fournir
+les moyens: faites comme mon père. Je ne dirai pas de vous rendre à
+l'aveuglette, mais de consentir à écouter un bon prêtre.» Jacques, que
+les raisonnements avaient trouvé insensible, se laissa émouvoir.
+
+Une fois le bon prêtre à son chevet, une fois cette voix entendue,
+au fond de laquelle Jacques ne pouvait méconnaître la sincérité, la
+tendresse, la vraie charité, l'obstacle fut levé. Il revint à Dieu du
+fond du coeur.
+
+Jacques converti, le calme de son âme réagit sur son corps. La fièvre
+tomba. Et il eut vite son congé de convalescence.
+
+Oh! quelles douces larmes coulèrent de tous les yeux, lorsqu'il
+retrouva sa mère et le marquis! Et avec quels transports d'amour ils
+bénirent ensemble les miséricordes divines! ...
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+20.--LA PLUS GRANDE VICTOIRE D'UN VIEUX GÉNÉRAL.
+
+Deux années environ avant sa mort, arrivée le 24 février 1845, le
+général Bernard, maréchal de camp de gendarmerie en retraite, membre
+honoraire de la société de Saint-François-Xavier, aborde, peu
+d'instants avant la réunion, le directeur des frères des Écoles
+chrétiennes, et lui frappant sur l'épaule avec une rudesse amicale:
+
+«Tenez, cher Frère, lui dit-il, je suis un vieux gredin, un pas grand'
+chose.
+
+--Allons donc, avec cette figure, vous, un brave dont le sang a coulé
+sur nos glorieux champs de bataille, vous ne sauriez être ce que vous
+dites; si vous vous accusiez d'être un retardataire vis-à-vis du grand
+général de là-haut, à la bonne heure; mais vous lui reviendrez un jour
+ou l'autre, et plus tôt que vous ne pensez, peut-être.
+
+--Franchement, les conférences de notre Société, ce que je vois ici
+comme ce que j'entends, tout cela me remue. Mais... c'est que...
+c'est que... pour en finir, il y a la confession, et, comme on dit au
+régiment: c'est le _hic_; une batterie à enlever me ferait moins
+peur!
+
+--Peur d'enfant, mon général! La confession n'est un épouvantail que
+de loin et pour ceux qui ne la connaissent pas. Elle ressemble à ces
+prétendus fantômes dont se sauvent les poltrons, et sur lesquels il
+suffit de marcher pour qu'ils s'évanouissent; ou mieux encore, c'est
+comme une médecine qui paraît amère au premier abord et qu'on trouve
+de plus en plus douce à mesure qu'on la goûte, sans compter qu'elle
+guérit infailliblement le malade... qui veut guérir. Essayez
+seulement, et vous m'en direz des nouvelles.
+
+--Hum ... hum ... À la manière dont vous en causez, on croirait qu'il
+s'agit d'une partie de plaisir, de quelque friandise délicieuse à nous
+proposer! Et pourtant ... cette médecine, dont vous me faites une
+peinture si séduisante, me paraît encore à moi une vraie médecine, une
+médecine d'autrefois, noire et effrayante... Mais voilà la séance qui
+commence, le commandant monte au fauteuil; aux armes et chacun à son
+poste! et moi dans ma guérite, c'est-à-dire, dans mon coin.
+
+À quelques semaines de distance, une après-midi, le Frère directeur
+voit entrer dans la salle commune le général, tout radieux, et qui
+accourt lui presser les mains avec force:
+
+«Oh! cher Frère! s'écrie-t-il, une bonne poignée de main; et tenez,
+il s'en faut de peu que je vous embrasse! je suis si heureux! plus
+heureux que le jour où j'ai reçu la croix, et ce n'est pas peu dire.
+Je crierais volontiers, comme ce jour-là: Vive l'empereur! Savez-vous
+ce que j'ai fait ces jours-ci?
+
+--Non, mais je le soupçonne à vos regards, répondit le Frère en
+souriant.
+
+--Juste! Vraiment oui, j'ai fait le grand pas! tous les anciens
+comptes réglés! Au diable le vieil homme! Oui, cher Frère! j'ai suivi
+votre conseil; je me suis confessé. Et que vous aviez bien raison:
+Ça n'est effrayant qu'à distance et pour des poltrons! Il suffit
+de commencer, et ensuite rien de plus facile, grâce à ce bon curé.
+Voyez-vous, à mesure que je parlais, je sentais comme un poids qu'on
+m'ôtait par degrés de dessus la poitrine; ou encore, j'étais comme
+un homme qui rejette un poison qui lui tournait sur le coeur et sent
+rapidement la santé revenir! J'ai rajeuni de trente ans; pour un rien
+je m'envolerais au plafond; mais soyons sages et n'oublions pas que
+nous avons des cheveux blancs: ne faisons pas rire vos écoliers, qui
+pourraient nous voir à travers les carreaux. Une fois encore, cher
+Frère, je vous remercie, car à votre conseil vous aurez joint, je n'en
+doute pas, les prières.
+
+Le bon Frère était presque aussi heureux que le général, et l'émotion
+de sa parole le prouva bien à celui-ci.
+
+Le brave militaire, dès lors, n'en fut que plus assidu aux réunions
+de Saint-François-Xavier, qu'il édifiait par sa présence et qu'édifia
+davantage encore le récit de sa mort.
+
+Le général, après avoir accompli avec calme et recueillement tous les
+devoirs du chrétien, ordonna, avant que le prêtre se fût éloigné,
+qu'on fit venir toute sa famille. Celle-ci arriva tout en larmes, et
+chacun se mit a genoux dans la chambre mortuaire. Il éleva alors la
+voix et dit: «Mes enfants, je vous remercie de toutes les preuves
+d'affection que vous m'avez données, et je vous prie de me pardonner
+les peines que j'aurais pu vous causer en cette vie.»
+
+Après un silence de quelques moments, interrompu par les sanglots des
+assistants, il reprit:
+
+«Vous tous que j'aime, je vous bénis au nom du Père, du Fils et du
+Saint-Esprit.»
+
+Puis il inclinait la tête, pendant qu'un dernier et paternel sourire
+glissait sur ses lèvres. L'âme du juste était devant Dieu.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+21.--LE BOUFFON ET SON MAITRE.
+
+Un riche seigneur avait à son service, suivant la coutume d'autrefois,
+un bouffon chargé de le distraire par ses plaisanteries. Un jour il
+le fit habiller à neuf des pieds jusqu'à la tête, et lui mit en même
+temps entre les mains une baguette de bouffon, en lui recommandant
+expressément de n'en faire présent à personne, si ce n'est à un plus
+fou que lui. Le bouffon prit à coeur cet avertissement, et pour bien
+de l'argent il n'aurait pas donné sa baguette. Quelque temps après il
+arriva que le seigneur tomba mortellement malade. Alors il s'apprêta
+à faire son testament; mais, comme dans ses bons jours il s'était peu
+occupé des pauvres et avait encore moins réfléchi aux quatre choses
+suprêmes, c'est-à-dire à la mort, au jugement, au ciel et à l'enfer,
+il n'en fit pas plus alors que par le passé; il institua ses plus
+proches parents héritiers de tous ses biens; quant à des aumônes ou
+d'autres dispositions charitables, il n'en fut point question. Pas un
+signe non plus pour la confession ni pour le saint Viatique.
+
+En attendant, on pleurait et on gémissait dans le château, à la pensée
+que le bon seigneur allait bientôt quitter ce monde. Le bouffon,
+averti de ce qui se passait, courut droit à la chambre et au lit du
+malade, et lui demanda d'un air triste: «Maître, j'apprends que vous
+allez partir? Est-ce vrai?--Oui, répondit le malade d'une voix à
+moitié brisée, oui, mon heure approche.--Où voulez-vous donc aller?
+Les chevaux sont-ils déjà équipés, la voiture est-elle déjà attelée?
+Et vous, êtes-vous tout prêt à partir?--Je n'en sais rien.--Mais vous
+devez pourtant savoir a quelle distance vous allez, et combien de
+temps vous resterez dehors? Est-ce un mois, quinze jours, ou toute une
+année?--Je n'en sais rien.--Mais au moins reviendrez-vous?--Ah!....
+peut-être jamais!...--Ainsi, répondit le bouffon d'une voix sévère et
+convaincante, avec un regard pénétrant, vous faites un si grand voyage
+que vous ne savez pas même si vous reviendrez, et vous ne faites pas
+un seul préparatif pour une route aussi longue et aussi dangereuse?
+Tenez, prenez la baguette de fou, ajouta-t-il en la posant sur le lit
+du malade, car vous êtes un bien plus grand fou que moi!»
+
+Le malade commença tout à coup à y voir clair; il reconnut, à sa
+honte, que le bouffon n'avait jamais dit une vérité plus grande. Et
+alors, il fit distribuer beaucoup d'argent aux pauvres et se prépara à
+faire le voyage en chrétien[8].
+
+[Note 8: Cette anecdote, déjà ancienne, est rapportée par
+Guillaume Pépin, écrivain ecclésiastique.]
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+22.--UN ÉPISODE DE LA RÉVOLUTION.
+
+Pendant la crise la plus furieuse de la Révolution, quand Robespierre
+étendait son sceptre de fer sur la France, quand Carrier se signalait
+par ses noyades à Nantes, Lebon par ses massacres dans le midi, et
+Javogues par ses fureurs dans le Forez, la fermeté courageuse des
+saints missionnaires de ces pays persécutés ne se laissait point
+abattre; leur zèle, au contraire, semblait acquérir de nouvelles
+forces à la vue des malheurs de ces contrées et des dangers qui
+planaient sur elles.
+
+Tandis que plusieurs confesseurs de la foi prodiguaient leur zèle sur
+d'autres points du diocèse, M. l'abbé Coquet, (mort en 1845 curé
+de Rozier-en-Donzy), avait choisi pour théâtre de ses courses
+évangéliques le centre même de la persécution, Feurs, capitale du
+Forez, et l'intrépide proscrit poursuivait sa mission sublime sous les
+yeux pour ainsi dire de Javogues. On ne saurait raconter en détail
+tous les actes d'héroïsme, de dévouement, de sainte audace, qu'il
+accomplit pendant cette période de terrible mémoire; mais l'histoire
+suivante en donne une bien haute idée, en même temps qu'elle offre un
+exemple des plus étonnants de la miséricorde divine.
+
+Un jour, un envoyé extraordinaire se présente dans le lieu de retraite
+du saint missionnaire. «Une femme se meurt, s'écrie-t-il, une femme
+bien pieuse, bien dévouée, mais qui ne peut se résigner à mourir sans
+sacrements et qui exprime le plus vif désir de recevoir les secours
+d'un prêtre pour obtenir le pardon de ses fautes ainsi qu'une mort
+tranquille.»
+
+L'abbé, après avoir écouté l'envoyé avec sa bienveillance ordinaire,
+s'empressa de promettre les consolations de son ministère, dont on
+réclamait l'assistance; mais à peine le premier courrier avait-il
+disparu, qu'un autre entre et s'écrie: «Monsieur l'abbé, on vient de
+vous mander auprès d'une malade? Gardez-vous bien d'aller chez elle!
+Depuis longtemps les satellites de Javogues, qui vous épient, ont
+appris la maladie de cette femme, et ils ont décidé entre eux de
+saisir le premier prêtre qui se présentera. Réfléchissez: si vous
+êtes pris, au même instant vous serez conduit à Feurs et dans les
+vingt-quatre heures exécuté.»
+
+Il y avait en effet de quoi réfléchir: mais quand le devoir parle
+au coeur d'un ministre de Dieu lui-même, toute crainte est bientôt
+dissipée, et la décision ne se fait pas attendre. «Quoi qu'il arrive,
+se dit l'abbé Coquet, le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis; je
+suis appelé, il faut partir...»
+
+Le soleil n'était pas encore couché; le charitable prêtre attendit
+encore quelques instants, espérant, aidé du ciel et des ombres
+naissantes de la nuit, parvenir plus sûrement à son but. Enfin le
+voilà en marche; couvert d'habits de paysan, il s'avance dans la
+campagne. Tout est silencieux autour de lui: les pâtres ont déjà
+regagné leurs chaumières, et les craintes qu'on lui avait fait
+concevoir sont bien près de s'évanouir dans son esprit rassuré. Il
+s'approche de la demeure dont on lui a indiqué l'adresse; toutefois,
+avant d'entrer, il jette un dernier regard autour de lui, et lance des
+pierres dans les massifs d'arbres ou de verdure, afin de s'assurer
+si personne n'est en embuscade pour le surprendre; mais, en fait
+d'ennemis, il ne voit que quelques oiseaux effrayés qui sortent
+précipitamment de leur retraite ainsi troublée. Il se tourne alors
+du côté de la maison; la solitude de l'intérieur rivalise avec la
+solitude du dehors. «C'en est fait, se dit-il en lui-même, tout danger
+a disparu; on m'a trompé.» Et, ouvrant la porte cochère, il traverse
+rapidement la cour.
+
+À peine a-t-il franchi le seuil, qu'un grand nombre d'hommes se
+jettent sur lui; les baïonnettes l'enserrent dans un réseau de fer,
+et de toutes ces poitrines où le coeur n'a plus de place s'échappent
+mille cris menaçants: «Nous te tenons enfin, misérable! Assez
+longtemps tu nous as échappé; cette fois tu n'échapperas plus.--Il
+faut le fusiller à l'instant! crient les uns.--Non, disent les autres;
+à demain la guillotine! Conduisons-le à Feurs: les traîtres et les
+brigands apprendront par sa mort ce qu'ils doivent attendre des vrais
+patriotes!» D'autres enfin ne s'en tiennent pas à ces brutalités
+et les rendent encore plus amères par des imprécations, par des
+blasphèmes.
+
+Durant cette terrible scène, l'abbé Coquet gardait un profond silence
+et faisait intérieurement le sacrifice de sa vie. Cependant, à force
+de vociférations, de trépignements, d'agitation furibonde, les
+poitrines a la fin s'épuisèrent, les cris cessèrent. Le bon prêtre
+saisit alors ce moment de calme pour adresser quelques paroles à cette
+horde sauvage. «Mes amis, leur dit-il, je ne suis ni un traître ni
+un monstre, comme vous vous l'imaginez; je n'ai jamais rien fait
+d'hostile ni contre le gouvernement ni contre le pays. Tout mon rôle
+se borne à porter secours aux infirmes, aux malades, à les consoler
+dans leurs maux, à leur apprendre à bien mourir. Vous le voyez par
+cette femme qui languit sur son lit de douleur dans une chambre
+voisine. Je ne vous demande qu'une grâce, c'est de me laisser lui
+porter les dernières consolations. Vous ferez ensuite de moi ce que
+vous voudrez.»
+
+Un pareil discours était fait pour attendrir les coeurs les plus durs.
+«Va! s'écrie après un moment de silence un de ces forcenés, va! nous
+te tenons, tu ne nous échapperas plus.»
+
+L'abbé Coquet entre donc dans la chambre de la malade; il aperçoit en
+même temps une fenêtre donnant sur le jardin; il pourrait s'échapper
+par cette issue, mas il n'a garde d'en profiter. «Que je suis
+malheureuse! s'écrie la malade en le voyant s'avancer vers elle, que
+je suis malheureuse d'être la cause de votre captivité, peut-être
+de votre mort! Mais j'avais trop besoin de vos secours au moment si
+redoutable de la mort... Ne craignez rien du reste; la sainte Vierge,
+que j'ai bien priée cette nuit passée et les nuits précédentes, m'a
+fait comprendre qu'il ne vous serait fait aucun mal. Veuillez donc
+entendre ma confession et m'administrer les derniers sacrements.»
+
+Depuis un instant le prêtre était dans l'exercice de cet auguste
+ministère, quand les révolutionnaires, se ravisant, prennent la
+résolution d'entrer dans la chambre de la malade; ils voulaient
+empêcher le prêtre, leur captif, de s'échapper par la fenêtre dont
+nous venons de parler. Mais aussitôt entrés, émus par tout ce qu'il
+y a de touchant dans l'administration des derniers sacrements, ces
+hommes naguère si farouches tombent subitement à genoux et semblent
+plongés comme dans une extase. D'autres arrivent, ils sont terrassés
+de même. Le prêtre, tout entier à ses fonctions sacrées, aux
+exhortations qu'il adressait à la malade, ne s'était pas même aperçu
+de cette scène étrange.
+
+Les cérémonies terminées, l'abbé Coquet quitte le chevet de la
+mourante pour s'occuper de son propre sort. «Allons, mes amis, dit le
+généreux martyr en s'adressant à ses bourreaux, je suis à vous. J'ai
+fait mon devoir, disposez de moi, je ne crains rien; mon corps peut
+périr, mon âme est dans les mains de Dieu.» Mais, ô surprise! ô
+merveilleux effet de là grâce divine! lorsque la victime croit marcher
+au supplice, elle devient au contraire l'objet du plus beau triomphe
+que puisse ambitionner le coeur d'un prêtre. Les bourreaux se taisent,
+les menaces sont bien loin déjà des lèvres qui les ont proférées;
+la haine a fait place à l'amour, l'impiété à la foi, le crime au
+repentir. Tous ces tigres altérés de sang qui s'élançaient naguère sur
+le ministre de Jésus-Christ comme sur une proie, sont là à ses pieds,
+renversés, comme Paul sur le chemin de Damas, par une puissance
+invisible, et confessant à haute voix le Dieu qu'ils osaient
+persécuter dans la personne de son représentant sur la terre. Le
+croirait-on? le chef de cette horde sanguinaire, l'organisateur de ce
+guet-apens était le fils même de la pieuse femme qui achevait en ce
+moment sa paisible et sainte agonie. Le misérable, loin d'adoucir, de
+consoler les derniers moments de sa mère, n'avait pas craint d'offrir
+en spectacle, à ses yeux qui allaient se fermer, les préparatifs d'un
+meurtre et du meurtre de son confesseur!...
+
+Mais la grâce divine venait de toucher son coeur comme celui de ses
+complices. Les armes lui tombent des mains; à son tour il implore le
+pardon du prêtre qui avait vainement sollicité sa clémence. Qu'on juge
+de l'émotion de ce dernier. Il bénit Dieu en versant des larmes et
+reçoit avec une joie inexprimable ces brebis perdues qui reviennent au
+bercail. Puis, après avoir entendu les aveux des coupables, il fait
+descendre sur eux le pardon en prononçant les paroles sacramentelles,
+et tous ensemble redisent les bontés infinies du Dieu des chrétiens
+pour lequel il n'est aucun crime sans miséricorde, si le pécheur est
+pénétré d'un vrai repentir.
+
+Tous se séparent alors en se disant adieu comme des frères, et le
+missionnaire regagne sa retraite, le coeur débordant de consolation et
+de reconnaissance.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+23.--LE ZÈLE RÉCOMPENSÉ.
+
+Une personne très pieuse avait un frère, étudiant en médecine, qui
+s'était laissé entraîner par le torrent des mauvais exemples et avait
+renoncé aux pratiques de la religion.
+
+Leur mère souffrait d'une maladie de langueur, qui la conduisait peu
+à peu au tombeau. Mais ce qui la désolait, c'est qu'elle se sentait
+impuissante à arrêter le débordement d'impiété de son fils.
+
+La fille, qui comprenait l'étendue de la douleur de la pauvre mère, et
+voyait son malheureux frère courir ainsi à la damnation, s'approcha la
+veille de Noël du lit de la malade: «Maman, dit-elle, si je pouvais
+aller à minuit à la messe à Notre-Dame-des-Victoires, quelque chose
+me dit que l'Enfant de la crèche m'accorderait la conversion de mon
+frère.--Ma pauvre enfant! qui t'accompagnerait? Je n'irai jamais plus
+avec toi à la messe de minuit.--Eh bien! mon frère.--Ton frère! y
+songes-tu? lui qui éprouve une si grande horreur pour l'église, qu'aux
+enterrements il ne veut pas entrer et attend a la porte, espères-tu
+qu'il te conduirait?--J'essaierai de le décider.--Je ne demande pas
+mieux; mais je crains que ton éloquence comme tes caresses ne soient
+inutiles.
+
+L'étudiant en médecine reçut de très haut la proposition, qu'il appela
+saugrenue. Tant de colère cependant dénote ordinairement un reste de
+foi, prisonnière de l'impitoyable libre-pensée.
+
+Sa soeur insista, et, vaincu par cette persistance, vers minuit,
+heure à laquelle un homme du monde n'aime pas à dire qu'il préfère
+se coucher, l'étudiant la protégeait sur le chemin de la messe et
+s'installait auprès d'elle pour la protéger au retour.
+
+La cérémonie fort belle de Notre-Dame-des-Victoires paraissait
+l'intéresser; il regardait avec une sorte d'avidité ce spectacle
+oublié et ne s'ennuyait pas.
+
+Au moment de la communion, il fut fort étonné; tous défilaient pour se
+rendre a la sainte Table. On arriva à son rang, les voisins sortirent,
+sa soeur aussi. Il se vit seul. Le vide lui causa une impression
+étrange...
+
+Cependant sa soeur recevait l'Enfant-Jésus en la crèche de son coeur
+et le réchauffait de l'ardeur de sa prière pour le jeune incrédule.
+De son côté, le libre-penseur, prêt à résister fièrement aux
+sollicitations de tous les chrétiens assemblés dans l'église,
+succombait sous le poids de l'isolement où l'avaient laissé ses
+quelques voisins; disons le mot: il eut peur.
+
+Un souvenir d'enfance domina son esprit, il tomba à deux genoux, et
+une explosion de sanglots sortit de sa poitrine...
+
+La jeune fille cependant revenait dévotement; elle voit cette
+abondance de larmes, et son frère qui se penche à son oreille pour lui
+dire: Ma soeur, sauve-moi! Un prêtre! je suis écrasé sous le poids de
+mon indignité! Un prêtre! un prêtre!
+
+Ce fut sa soeur qui eut à modérer l'impatience de ce néophyte. À
+l'issue de la cérémonie, le prêtre fut trouvé, et bientôt le jeune
+homme embrassait sa mère, en lui disant: Je vous rends votre fils.
+
+On ne reposa point en cette belle nuit, pas plus qu'à la crèche de
+Bethléem, et à six heures du matin tous deux étaient revenus à la même
+place en l'église de Notre-Dame-des-Victoires.
+
+Au moment de la communion, tous quittèrent leur rang pour aller à la
+sainte Table; l'étudiant les suivait. Une jeune fille restait seule
+prosternée à deux genoux, et le pavé qui avait reçu la nuit les larmes
+de repentir, recevait encore des larmes; mais c'étaient des larmes de
+joie.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+24.--SAGESSE ET FOLIE.
+
+Vers l'année 18l0, vivait à Clermont en Auvergne un ouvrier serrurier,
+travailleur habile et courageux, mais qui malheureusement se livrait
+de temps en temps à quelques excès. À la suite d'un écart de régime,
+qui l'avait rendu momentanément malade, il passa une nuit fort agitée:
+il eut un songe, dans lequel sa soeur qui était morte en religion lui
+apparut, lui reprocha son inconduite, et le conjura de revenir aux
+sentiments dont leurs parents leur avaient toujours donné l'exemple.
+
+Cette apparition lui fit une telle impression qu'il se leva, se rendit
+a l'église la plus proche, et, comme elle était encore fermée, il se
+mit à genoux sur les marches et attendit l'ouverture des portes; il
+entra alors, entendit la messe, s'adressa à M. le curé et revint de
+nouveau après son repas. Pendant les deux jours suivants il fit la
+même chose: le changement qui s'était opéré en lui parut si étrange
+que le maître de l'auberge où il logeait pensa qu'il avait affaire à
+un fou, et pria le médecin de venir examiner son locataire.
+
+Aux interrogations du médecin, l'ouvrier répondit: «Monsieur le
+docteur, je vous remercie de votre intérêt; mais je me porte bien;
+j'ai été fou, il est vrai, je l'ai même été longtemps, mais je suis
+guéri; je le sens, Dieu merci; je me trouve en possession de mon bon
+sens, et puis j'ai un docteur que je vois tous les jours, et que je
+vais encore aller trouver; je vous demande la permission de ne pas
+en changer.» Il revint à son auberge après une dernière visite à
+l'église, paya sa note, fit son paquet et se mit en route pour Paris,
+où, marcheur intrépide, il arriva en cinq jours; là il se remit
+courageusement au travail; debout avant le jour, il n'allait à
+l'atelier qu'après avoir entendu la messe, et pendant une année
+entière il ne porta pas à ses lèvres une seule goutte de vin.
+
+Une autre épreuve l'attendait. Il s'était fait une loi de ne pas
+travailler le dimanche, les railleries ne purent triompher de sa
+résistance. Patrons et ouvriers conspiraient contre lui; on lui
+remettait un travail soi-disant pressé le samedi soir, il offrait de
+travailler la nuit, mais son offre était repoussée; il fallait passer
+à la caisse et régler son compte, cela lui arriva dans douze ateliers.
+
+Ce fut alors qu'il rencontra une personne dont les sentiments pieux
+étaient conformes aux siens; il l'épousa, et se mit à travailler pour
+son compte. Dieu bénit son travail et il parvint à se procurer une
+petite fortune.
+
+Étant allé dans une ville d'eaux thermales pour la santé de sa femme,
+le généreux chrétien s'y fixa et pendant huit ans prit part à
+toutes les oeuvres charitables. Entré dans la conférence de
+Saint-Vincent-de-Paul, il s'adonna de tout son coeur au soulagement
+physique et moral des familles qui lui étaient confiées, il ne
+remettait jamais d'un jour la visite à leur rendre et se montrait
+généreux à leur égard. Il s'enquérait, à la fin de chaque séance, de
+l'absence de ceux de ses confrères qui ne s'étaient pas présentés, et
+se chargeait avec bonheur de leur porter leurs bons pour éviter tout
+retard dans la délivrance des secours.
+
+Les souffrances ne lui furent pas épargnées; opéré plusieurs fois
+de la cataracte sans succès, il était presque aveugle, mais cette
+infirmité ne l'empêchait pas de faire des courses nombreuses pour le
+service des pauvres, ou de se trouver devant la porte de l'église
+avant qu'elle ne s'ouvrit; c'était une habitude qu'il ne perdit
+jamais; il servait à genoux six ou sept messes tous les jours. Il
+s'éteignit, il y a quelques années, dans une maison de charité de
+Marseille au moment où il se préparait à un acte de piété désiré
+depuis longtemps: un pèlerinage à Jérusalem. On a retrouvé dans des
+lettres écrites par lui des preuves que l'_Imitation_ était sa
+lecture favorite.
+
+Ce fervent chrétien mérite d'être cité comme un modèle de parfaite
+conversion.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+25.--LE TERRIBLE ARTICLE.
+
+Lors de mon dernier séjour en Normandie, raconte un médecin bien
+connu, le maire d'une commune voisine de Caen, s'affichant depuis
+longtemps comme libre-penseur, devint malade de la poitrine. Sa femme
+et sa fille, personnes pieuses, voyant que son état était menaçant,
+usèrent de toutes leurs industries pour obtenir qu'il laissât venir le
+prêtre. À la fin, il leur dit: «Eh bien! soit, faites-le venir, votre
+curé; mais avertissez-le que je lui dirai son fait.»
+
+Les deux pauvres femmes allèrent trouver le curé de la paroisse, à qui
+elles rapportèrent cette réponse. Il parut très peu s'en effrayer, car
+il les pria d'annoncer sa visite pour le lendemain.
+
+Le lendemain donc il se rendit chez le malade, et fut immédiatement
+introduit dans sa chambre. Il le trouva tenant à la main un journal.
+
+«Monsieur le curé, lui dit celui-ci à brûle-pourpoint, vous me
+surprenez relisant la loi Ferry. J'en étais précisément à l'article 7.
+Que pensez-vous de cet article?
+
+--Je pense, répliqua le curé, après un moment de réflexion, que vous
+en êtes également à un article qui devrait vous préoccuper bien
+davantage.
+
+--Et cet autre article, quel est-il?
+
+--Je n'ose vous le dire.
+
+--Parlez, monsieur le curé, parlez; vous savez que je n'aime pas les
+mystères. Et il appuya sur ce mot d'un ton très significatif.
+
+--Puisque vous l'exigez, reprit le prêtre, je parlerai, quoi qu'il
+m'en coûte. Sachez donc que l'article auquel j'ai fait allusion,
+c'est... l'article de la mort.» Et il se retira.
+
+Le libre-penseur savait bien qu'il était gravement atteint, mais il ne
+se croyait pas si près du moment fatal. La déclaration du prêtre le
+jeta dans la stupeur, et, grâce sans doute aux prières de son épouse
+et de sa fille, la stupeur produisit l'effroi, avec le désir de la
+conversion.
+
+Quelques jours après, il faisait appeler le même prêtre et se
+réconciliait sincèrement avec Dieu.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+26.--LE TROTTOIR.
+
+Vous ne sauriez concevoir le nombre et la variété des petits
+contentements que l'on éprouve dans la pratique de l'abnégation et de
+l'obligeance sur le trottoir, dans les grandes villes et surtout à
+Paris. Suivons celui-ci, qui est des plus étroits.
+
+Un insolent vous voit venir, et il indique par son attitude une
+certaine résolution à l'impolitesse. Vous descendez froidement, et:
+Passe sans obstacle, homme fort, je triomphe de toi et de moi!
+
+Un peu plus loin, une pauvre femme, mal vêtue et bien modeste, vous
+voit venir aussi; déjà elle cherche la place de son pied sur le pavé
+glissant. Vite vous la devancez... Un hommage à la pauvreté, que tout
+le monde opprime ou dédaigne, est chose bien louable.
+
+Plus loin encore, le passage est scabreux: sur la chaussée, de
+la boue, des paveurs, un tombereau d'ordures suivi de plusieurs
+charrettes. Pour vous le péril et la souillure de la rue, pour les
+autres le trottoir. On a compris, et on vous salue avec un air
+d'admiration et de sympathique reconnaissance.
+
+Ah! nous oublions trop la fécondité merveilleuse des principes
+chrétiens. Le moindre devoir rempli a des approximatifs imprévus qui
+naissent sous nos pas pour nous produire un surcroît de mérite et un
+salaire de délicieux plaisirs! Vous ne vouliez être que patient avec
+courage, vous devenez tout de suite bienveillant sans effort; puis
+votre bienveillance va se transformer en une sorte de vertu gracieuse
+qui déterminera l'apparition d'une foule de charmants petits
+faits.--Le trottoir était hier une arène où votre orgueil subissait un
+pugilat onéreux; aujourd'hui, c'est la plate-bande d'un jardin où les
+fleurs s'épanouissent.
+
+Mon point de vue une fois accepté, je défie que l'on trouve une
+situation et un lieu plus commodes pour acquérir le goût du devoir
+et s'y fortifier petit à petit. Tout en allant à vos affaires, vous
+accomplissez, une multitude d'actes vertueux qui laissent derrière
+vous une précieuse semence. Avec le droit, vous semiez des cailloux;
+avec le devoir, vous semez de bons exemples. De plus, votre patience
+se fortifie, et vous faites la conquête de l'humilité, la plus belle
+des vertus.
+
+Il y a quelques années, pour me rendre à mon bureau, je suivais chaque
+matin la rue du Four. Très souvent j'y rencontrais un homme dont le
+vêtement indiquait un ouvrier à son aise.
+
+Nous nous croisions. Je descendais toujours du trottoir. Lui recevait
+l'hommage et continuait toujours de son pas vainqueur.
+
+Un matin, la rue était plus malpropre et plus obstruée que
+d'ordinaire. Il y avait vraiment du mérite a céder la belle place. Je
+voyais venir mon superbe ouvrier. Il crut que je ne m'exécuterais pas
+de bonne grâce. Il souriait insolemment et se disposait à me faire
+obéir.
+
+Je me sacrifiai à propos, sans hésitation, mais non pas sans dignité.
+
+Cela le surprit. Il se retourna et me suivit des yeux, jouissant de
+mes difficultés avec un air de bravade.
+
+J'avais aussi tourné la tête; son orgueil imbécile se brisa contre
+un regard fixe et froid que je maintins sur lui pendant quelques
+secondes. Je sentis qu'il m'en garderait rancune.
+
+En effet, le lendemain, le surlendemain encore, il me parut courroucé.
+Une résistance de ma part lui eût été bien agréable! Il l'attendit en
+vain.
+
+Un des jours suivants, la pluie se mit à tomber tout à coup. La rue du
+Four ressemblait à un de ces chemins vicinaux de la Brie pouilleuse,
+où le paysan monté sur son âne ne se hasarderait pas l'hiver, par
+crainte d'y perdre sa monture.
+
+Les piétons, bien ou mal vêtus, les marchandes de noix ou de
+maquereaux se remisaient sous les grandes portes. Quoique muni d'un
+parapluie, je fis de même, et je me mêlai à un groupe de pauvres gens
+qui attendaient la fin de la giboulée en geignant.
+
+Mon homme était là! Nous nous regardâmes du coin de l'oeil. Il
+paraissait de méchante humeur, et la pluie le contrariait évidemment
+plus qu'aucun de ses voisins.
+
+Je prononçai à son intention quelque phrase banale sur le temps.
+
+Il répondit, comme se parlant à soi-même:
+
+--Oui, un joli temps, quand on est pressé! Je suis attendu dans une
+maison, à cent pas d'ici, chez des bourgeois. Je voudrais y arriver
+propre, et il faut que je reste là. Je vais peut-être manquer une
+bonne affaire.
+
+Je devinai que mon parapluie lui faisait envie, et me plaçant
+brusquement bien en face de lui:
+
+--Monsieur, lui dis-je en affectant une politesse souriante, si
+vous êtes attendu dans le voisinage, prenez mon parapluie. Vous le
+renverrez par une domestique ou un concierge; il vous suffira de
+remarquer le numéro de la maison en sortant d'ici.
+
+--Mais, monsieur, si j'allais garder votre parapluie? Vous ne me
+connaissez pas.
+
+--Si, si, je vous connais.
+
+L'ouvrier crut à une allusion sur ses arrogances passées envers moi.
+Il devint rouge. Je continuai du ton le plus aimable:
+
+--Je vous connais aussi bien que vous vous connaissez vous-même, et je
+suis sûr que vous me renverrez tout de suite mon parapluie. Le voilà,
+partez vite.
+
+Il se laissa faire. Au bout de dix minutes, mon parapluie me revenait
+avec une bonne femme qui fit très verbeusement la commission de
+reconnaissance.
+
+Je devais m'attendre à un changement radical dans les procédés de mon
+homme. Il guettait une première rencontre. Pour moi je tenais peu à
+une liaison au moins inutile. À la première rencontre, je passai vite.
+Il ne put que m'envoyer un beau salut, que je lui retournai par un
+geste très civil: un salut d'égal à égal.
+
+À partir de cette minime obligeance dont j'avais honoré son caractère,
+je remarquai que non seulement mon fier ouvrier descendait du trottoir
+à la hâte pour me faire place, mais encore qu'il avait renoncé à ses
+anciennes prétentions; car je m'amusais à l'étudier, et je le vis plus
+d'une fois, à distance, céder le pas avec un empressement semblable au
+mien. Il se christianisait sans le savoir!
+
+Les lois de Dieu sont grandes! Le moindre acte imprégné du sentiment
+chrétien a quelquefois des conséquences d'une étendue extraordinaire.
+Nous n'en sommes pas toujours témoins.
+
+Un dimanche, par un beau jour de mai, je me promenais de long en
+large sur la place Saint-Sulpice, en attendant la messe basse de neuf
+heures.
+
+Si peu que je fisse attention aux personnes qui passaient près de moi,
+il m'était impossible de ne pas voir le profond salut que venait de
+m'adresser un promeneur.
+
+Ai-je besoin de dire que c'était encore mon ouvrier? Sa confortable
+toilette l'avait transformé!
+
+Précisément parce qu'il me parut disposé à la discrétion, sinon au
+respect, je l'abordai.
+
+Il avait le sourire fin. Il parlait peu. Ses paroles n'étaient point
+oiseuses. J'usai les banalités de la conversation sans qu'il y
+répondit rien que des monosyllabes. Et puis je me tus.
+
+Le brave homme me déclara alors que mon opiniâtreté à descendre
+du trottoir, pour lui céder la place, l'avait fort surpris, fort
+intrigué, et qu'en dernier lieu, alors qu'il me supposait irrité
+enfin par sa bravade tout directe, mon extrême obligeance au sujet du
+parapluie avait bouleversé son humble raison. Il me supposait un but,
+un motif. Il cherchait, il ne comprenait pas.
+
+--Comment vous appelle-t-on? lui dis-je.
+
+--Jean.
+
+--C'est un nom favorable. Monsieur Jean, autrefois le trottoir de la
+rue du Four était pour vous l'instrument d'un orgueilleux despotisme.
+Chacun se sentait contraint de descendre à votre approche. Depuis que
+je vous ai prêté mon parapluie...
+
+--Ma foi, monsieur, depuis l'histoire du parapluie, j'agis tout
+autrement. J'ai eu l'idée de faire comme vous! D'abord je suis
+descendu pour les femmes et pour les vieillards, petit à petit je suis
+arrivé à descendre pour tout le monde; et, vous ne le croiriez pas!
+aujourd'hui, si quelqu'un me prévient, cela me fait de la peine; il me
+semble que l'on a mauvaise opinion de moi, et que l'on me prend pour
+un homme d'un très vilain caractère.
+
+--Eh bien, votre orgueil a fait place à l'esprit de douceur; vous vous
+êtes amélioré; vous êtes entré dans la bonne voie; peut-être irez-vous
+loin dans cette voie où l'on ne recueille que des plaisirs, tout en
+épurant et en grandissant son caractère. Mon but est atteint.
+
+--Mais qu'est-ce que vous y gagnez? Qu'est-ce que cela vous fait?
+
+Je lui montrai l'église. Il me répondit par une grimace. Un banc était
+là. J'allai m'y asseoir. Sur un imperceptible signe amical, le
+brave Jean vint prendre place près de moi, non sans rire sous cape,
+convaincu qu'il était que j'allais le prêcher.
+
+Le prêcher! je n'aurais eu garde. Il y a temps pour tout. À chacun sa
+fonction, d'ailleurs. Mon néophyte était un homme de quarante ans, un
+brave ouvrier; son instinct le portait au bien assez directement; avec
+lui il suffisait d'agir très simplement.
+
+--Monsieur Jean, je vous montrais du doigt l'église, où je vais aller
+entendre la messe tout à l'heure. Vous, vous n'allez pas à la messe,
+je le sais. Je l'ai compris à votre grimace. Mais vous irez un jour
+comme moi.
+
+--Cela ne m'étonnerait pas trop. Vous avez déjà fait un miracle à mon
+profit.
+
+--Je n'ai pas toujours été pieux; je le suis devenu à l'aide de la
+réflexion. Il plut à Dieu de décider mon retour par ce chemin. Mon
+seul mérite est d'avoir obéi à son impulsion: nous ne saurions jamais,
+en face de lui, prétendre à un autre mérite que celui de l'obéissance.
+
+--Mais pour obéir ainsi, il faut croire en Dieu; et il ne dépend pas
+de nous de croire!
+
+--Mon cher Jean, vous vous trompez. Sans vous rien dire de la grâce,
+ce qui ressemblerait à une prédication, je vous affirme qu'il dépend
+de nous de croire.
+
+---Alors je n'y comprends plus rien.
+
+--Compreniez-vous mon empressement à descendre du trottoir lorsque
+vous approchiez, et l'offre de mon parapluie?
+
+--Enfin, monsieur, est-ce que vous voulez me rendre dévot?
+
+--Ne riez pas. Vous êtes bien devenu patient, même obligeant, sur ce
+trottoir où vous vous pavaniez en roi il y a six semaines.
+
+--Oui, c'est bien drôle! S'il y a un secret, dites-le-moi. Par
+exemple, je ne m'engage pas à rien faire de contraire à mes opinions.
+
+--Ah! vous avez des opinions! Dites-moi, vous avez aussi de la
+loyauté?
+
+--Pour ça, je m'en vante.
+
+--Cela suffit. Tant qu'une seule vertu catholique demeure dans
+l'homme, elle peut devenir, elle devient tôt ou tard une fondation sur
+laquelle la Providence divine rebâtit tout l'édifice ruiné. Ah! vous
+êtes loyal! Eh bien, Dieu vous connaît, il vous suit au travers du
+monde, et il vous aidera.
+
+--Mon cher monsieur, vous tapez à bras raccourci sur tout ce qu'il y a
+dans ma tête. Pour un rien, je me mettrais en colère. Mais je ne veux
+pas être ingrat envers vous. Faites votre affaire; cette fois-ci je
+vous écoute très sérieusement.
+
+--Bien. Une remontrance vous ennuierait; vous hausseriez les épaules.
+De longues explications religieuses et morales auraient à peu près le
+même résultat. Vous bâilleriez dans le creux de votre main.
+
+--C'est vrai.
+
+--Cependant, si l'on vous disait: La foi vous viendra, à la condition
+d'un acte simple et loyal accompli en moins de dix minutes, et qui
+n'aura pas d'autre témoin que Dieu, vous accepteriez la foi?
+
+--Je l'accepterais...
+
+Je me levai; l'ouvrier se leva. Nous marchâmes à petits pas en
+regardant l'église.
+
+--Monsieur Jean, savez-vous encore votre _Pater_?
+
+--Oh!...
+
+--Et pourriez-vous le réciter couramment?
+
+--Oui, quoique cela ne me soit pas arrivé trois fois depuis ma
+première communion.
+
+--Voici l'église devant nous. Entrez froidement. Si un murmure s'élève
+dans votre esprit, faites-le taire; dites-vous: J'ai promis d'être
+loyal, je dois être loyal.
+
+--Je le serai.
+
+--Vous irez au bénitier, que les fidèles assiègent quelquefois. Vous
+prendrez de l'eau bénite. Vous ferez le signe de la croix lentement et
+la tête haute, en homme de coeur qui a contracté une obligation et
+qui la remplit. Puis vous vous isolerez au milieu de la foule. Alors
+recueillez-vous l'espace d'une minute; rappelez-vous la promesse
+qui vous engage et que vous êtes tenu à dégager strictement. Faites
+ensuite de nouveau le signe de la croix, et debout, une main dans
+l'autre main, récitez le _Pater_ à voix basse, doucement, très
+doucement. Vous ferez ensuite encore un signe de croix, et vous
+sortirez de l'église.
+
+--Après cela?
+
+--Rien.
+
+--Je comprends.
+
+--Pourquoi hésitez-vous?
+
+--C'est plus difficile que cela ne le paraît.
+
+--Moins difficile que de céder la place sur le trottoir.
+
+--Et si je faisais ainsi que vous me l'avez dit, vous pensez..?
+
+--Je pense que cet acte bien simple sera un jour votre plus grand et
+votre plus beau souvenir. Mais si vous ne vous sentez pas maintenant
+l'énergie et la loyauté nécessaires ...
+
+--Ah! on ne doit pas remettre ces choses-là au lendemain.
+
+--Adieu; je vous prédis que vous serez bientôt un solide et fier
+catholique.
+
+Je lui serrai la main, et je m'éloignai rapidement, sans détourner la
+tête, demandant à Dieu de faire le reste.
+
+Pendant un mois, loin de chercher Jean, je l'évitais. Mais Paris
+est bien moins grande ville qu'on ne le pense. Jean m'avait guetté,
+m'avait suivi, et il était parvenu à connaître mon nom et mon adresse,
+plus avancé en cela que moi, qui ne savais de lui que son prénom de
+Jean.
+
+Un matin je reçois une lettre de faire-part. Il s'agissait d'un
+mariage pour le lendemain, entre M. Marteau et Mlle Gilquin, qui
+m'invitaient à assister à la bénédiction nuptiale. Des noms inconnus;
+cela arrive de temps en temps. On cherche. Est-ce mon boulanger, mon
+fruitier, mon épicier? Ici se rencontrait un obstacle bizarre: M.
+Marteau exerçait la profession de fabricant de formes pour chaussures.
+
+Je stimulai mes souvenirs: aucune lumière. À la fin, je remarquai que
+le fabricant de formes de chaussures avait, entre autres prénoms,
+celui de _Jean_. Mais une observation de l'autre Jean m'était
+demeurée dans la mémoire: «J'ai de petits enfants,» m'avait-il dit...
+Le Jean du trottoir était donc marié; ce ne pouvait être mon néophyte.
+Et cependant quelque chose me disait que ce devait être lui...
+
+Mon incertitude cessa bientôt.
+
+Je venais de dîner: j'allais sortir. Un timide coup de sonnette
+m'annonce un visiteur. On ouvre. J'écoute le nom: «M. Jean Marteau.»
+
+C'était le mien! c'était mon ouvrier de la rue du Four et de la place
+Saint-Sulpice!
+
+--Entrez, monsieur Jean, asseyez-vous. Eh bien! vous allez donc vous
+marier?
+
+--Mon Dieu, oui, monsieur, demain.
+
+--Mais il me semblait que vous étiez déjà marié?
+
+--Pas précisément. Si vous me le permettez, je vous expliquerai la
+chose. Je vous ai adressé une lettre de faire-part avec l'espoir que
+vous viendrez à l'église, parce que c'est vous qui avez fait mon
+mariage; aussi est-ce surtout à cause de vous que j'ai fait imprimer
+des lettres de faire-part.
+
+--Moi, j'ai fait votre mariage?
+
+--Certainement. Ah! c'est un peu long a expliquer.
+
+--Mettez-y le temps, et ne trouvez pas mauvais que je rie d'abord, à
+cette idée que j'ai fait votre mariage sans savoir ni votre nom, ni
+votre profession, ni votre adresse.
+
+--Le bon Dieu sait le nom et l'adresse de tout le monde. Il a eu sa
+belle part dans l'affaire.
+
+L'honnête garçon était ému. Il n'avait pas dit: Dieu, mais le _bon
+Dieu_. Je ne sentis jamais si bien la différence. Dieu, ce n'est
+très souvent que le terme plus ou moins banal des panthéistes et des
+philosophes, qui en font, au plus beau, le synonyme de l'Être suprême
+des républicains de 93. Le _bon Dieu_, c'est le terme de prédilection
+des catholiques, qui ne craignent pas d'afficher une foi naïve de
+bonne femme ou de petit enfant: dès qu'un homme, en parlant de Dieu,
+dit le _bon Dieu_, je vois le fond de son coeur et je puis lui tendre
+la main.
+
+Je tendis la main à Jean. Je compris, avec une joie intime, que la
+providence de Dieu avait fait mûrir le grain que j'avais semé. Me
+voilà donc silencieux près de mon cher visiteur, dont le visage
+s'épanouit dès les premiers mots de l'histoire qu'il va raconter.
+
+--Monsieur, avant notre rencontre de la rue du Four et de la place
+Saint-Sulpice, j'avais des défauts insupportables. J'ai le droit de
+les avouer, puisque je ne les ai plus. Je me grisais quelquefois, et
+je battais ma bonne femme de loin en loin. Vous m'avez enseigné la
+patience; cela fut pour moi la meilleure des préparations. Ensuite,
+vous m'avez poussé dans l'église au moment propice. Il en est survenu
+comme un miracle. Mais votre _Pater_ m'a fait passer, je vous
+l'assure, une rude journée! Pour tenir loyalement ma parole, il m'a
+fallu plus de force et de courage qu'il ne m'en faudrait dans une
+lutte contre dix hommes. Vous avez oublié, peut-être?
+
+--Je n'ai pas oublié, et je vois que le _Pater_ a été bien dit.
+
+--Ah! Seigneur! Il faut que je l'aie dit comme on ne le dit jamais,
+car en sortant de l'église, voyez-vous, je ne savais que devenir. Je
+me sentais moitié heureux, moitié exaspéré en dedans de moi. Tout à
+coup je me trouve, à ma grande surprise, en face de la maison que
+j'habite. Je croyais chercher un estaminet pour m'y étourdir, et je
+revenais chez moi. Je monte, j'entre; je prends une chaise: je ne dis
+rien. Ma femme me regarde, et elle s'écrie: «Mon Dieu! Jean, est-ce
+que tu es malade?» Le moyen, après cela, de croire que le _Pater_
+était une petite chose insignifiante! Il m'avait si bien bouleversé,
+que l'on me croyait malade. Je rassure ma femme; je lui dis de
+s'asseoir près de moi, et je lui raconte ce qui venait de m'arriver.
+Vous pensez bien que je lui avais parlé de vous souvent, et qu'elle
+vous connaissait on ne peut mieux sans vous avoir jamais vu. Elle
+m'écoutait, sans souffler mot, en ouvrant de grands yeux. Quand j'ai
+fini, savez-vous ce que fait ma femme? Elle se prend à pleurer, mais à
+pleurer de tout son coeur! Et moi, Jean, un homme, je fais comme elle.
+Cela ne m'était peut-être pas arrivé depuis vingt-cinq ans. Enfin,
+nous nous apaisons, et je me trouve soulagé: petite pluie abat grand
+veut. Je voyais ma femme bien heureuse; j'étais aussi bien gai, bien
+heureux. Nous allons faire une promenade hors barrière avec les
+enfants. Vous vous souvenez que c'était un dimanche?
+
+--Je m'en souviens.
+
+--Nous causions de vous, de votre parapluie, du trottoir, de l'église,
+des signes de croix que j'avais faits et que pour un rien j'aurais
+recommencés toutes les dix minutes. Oui, monsieur! j'en éprouvais un
+tel besoin, qu'en apercevant le calvaire de Vaugirard, le coeur m'a
+battu, et j'ai doublé le pas comme malgré moi pour saluer le calvaire
+et faire le signe de la croix.
+
+--Vous le lui deviez bien.
+
+--C'est vrai. Aussi, est-ce justement ce que j'ai dit à ma femme. Nous
+étions, vers cette époque, à la fin de mai, car il me semble tantôt
+que cela date d'hier, tantôt que cela date de dix ans. Le soir, au
+retour de la promenade, une église se rencontre devant nous. On disait
+la prière du mois de Marie. Nous entrons, avec les petits. Et je vous
+recommence mon _Pater_, notre _Pater_. Ah! monsieur, que je l'ai bien
+dit cette fois, et que cela m'a fait de plaisir! Mes enfants, me
+voyant prier, priaient aussi d'une petite façon grave. Moi, Jean, un
+ouvrier, debout au milieu de ces enfants et de leur mère qui priaient
+dans l'église; ...pour la première fois de ma vie, je me suis senti
+l'importance d'un père de famille et d'un citoyen.--Je ne vous
+fatigue pas?
+
+--Ho!...
+
+--Enfin, nous sommes rentrés chez nous et j'ai promis que je ne me
+griserais plus, et que je ne battrais plus jamais ma femme. Mais il
+y avait autre chose encore, dont ma bonne Françoise n'osait pas
+me parler; nous étions mariés à la ville, mais pas à l'église.
+Maintenant, mon cher monsieur, vous en savez autant que moi.
+
+J'étais ravi; j'avais les larmes aux yeux. Jean riait de plaisir,
+un peu d'orgueil, et de l'air d'un homme qui est sûr de se rendre
+infiniment agréable. Il n'avait pas fini.
+
+--Vous voyez donc bien, monsieur, que c'est vous qui avez fait mon
+mariage, et que je devais vous inviter à venir à l'église demain.
+
+--Ah! mon brave Jean, j'irai; j'irai avec plus de satisfaction et plus
+d'empressement dix fois, mille fois, que si vous étiez un millionnaire
+ou un prince.
+
+--J'en étais bien sûr. Mais je dois vous dire encore un petit mot.
+Nous marier à l'église, c'était la moindre chose; nous avons fait
+mieux que cela. Moi, je n'aime pas les demi-mesures. Devinez-vous,
+ah?...
+
+--Oui, ah!
+
+--Chut! Il ne faut pas toucher à ces affaires-là en riant; vous le
+savez mieux que personne. Ma femme et moi, nous avons communié ce
+matin, et bien communié tous deux, je vous le certifie. Ainsi, vous
+aviez raison, monsieur; en me quittant sur la place Saint-Sulpice,
+il y a cinq semaines, vous prophétisiez. Oh! j'entends encore votre
+dernière parole: «Jean, je vous prédis que vous serez un jour un
+solide et fier chrétien!» Je le suis! mes enfants le seront comme leur
+père!
+
+Nous causons encore un moment, aussi attendris l'un que l'autre, puis
+il me dit:
+
+--Eh bien, monsieur, à demain donc.
+
+Le lendemain, j'assistai à la messe du mariage. Il y avait peu de
+monde: une dizaine de personnes et cinq ou six enfants. Je faisais,
+avec tout le soin possible, honneur aux mariés par l'aristocratie
+de ma mise. Pour la première fois et la seule fois de ma vie, je
+regrettai de n'avoir pas un ruban rouge et une croix à ma boutonnière!
+
+Après la messe, j'allai faire ma visite aux nouveaux époux dans la
+sacristie. On m'attendait évidemment. Je fus salué comme ne le fut
+jamais un personnage d'importance: les enfants surtout me regardaient
+d'un air de vénération très amusant.
+
+Mais voici Jean en habit noir, bien ganté, bien cravaté, chaussure
+parfaite, une physionomie tellement digne, que j'hésitais à le
+reconnaître.
+
+Je lui serrai la main en ami, et je voulus faire un petit discours
+affectueux, un petit compliment d'homme du monde et de chrétien.
+
+Notre émotion dura bien deux à trois minutes, après quoi chacun rentra
+en possession de sa liberté d'esprit. J'ai pu dire à ces braves
+gens...
+
+Eh! qu'importe ce que j'ai dit et comment cela finit! Et si j'acceptai
+d'être un convive de la noce! Et ce que Jean a fait depuis! Il est
+converti, voilà tout!
+
+Jean prospère, sans hâte; Jean s'attache bien moins à acquérir une
+fortune qu'à constituer une famille. Quand vous rencontrez sur le
+trottoir un luron de haute mine, qui vous cède la place avec une
+politesse inusitée, ce doit être lui.
+
+(_Venet_, Extraits.)
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+27.--UN FILS QUI TOMBE DANS LES BRAS DE SON PÈRE.
+
+Un jeune prêtre attaché à l'Hôtel-Dieu de Paris est appelé un soir
+près d'un homme qui venait d'être apporté tout meurtri, tout sanglant,
+à la suite d'une rixe de cabaret. En proie à une surexcitation
+extrême, le malheureux épuise le peu de force qui lui reste en
+malédictions et en blasphèmes. La vue du prêtre ne fait qu'augmenter
+sa rage. Vainement le ministre du Dieu de paix s'efforce de ramener à
+des sentiments meilleurs ce coeur ulcéré; son zèle demeure impuissant
+et la prudence le force à mettre fin à des instances évidemment
+inutiles.
+
+Le prêtre s'éloigne donc, le coeur brisé. Le lendemain matin, il
+revient tout anxieux à l'hôpital.
+
+--La nuit a été terrible, lui dit la bonne Soeur qui a veillé au
+chevet du misérable. Il n'a eu ni un moment de repos, ni un moment de
+silence; toujours des douleurs atroces, toujours des blasphèmes! Il
+n'y a pas plus d'une demi-heure qu'il est calme. Sa fureur s'est
+apaisée pendant qu'à la prière nous récitions les litanies du Saint
+Nom de Jésus.
+
+--Avant ma messe, je vais le voir un instant; ma Soeur, prions pour
+lui.
+
+Puis, sur la pointe du pied, l'abbé alla s'agenouiller près du lit où
+l'étranger était couché... Il ne s'agitait plus, et ses yeux étaient
+fermés. «Mon Dieu! dit tout bas le charitable prêtre, prolongez ce
+calme pour que je puisse, avec votre grâce, faire descendre dans cette
+âme quelques pensées de repentir et de confiance.»
+
+Après avoir dit ces mots avec une grande ferveur, l'aumônier s'était
+relevé et allait se rendre à la sacristie. Il avait déjà fait quelques
+pas dans cette direction lorsqu'il revint tout à coup vers le lit...
+Puis, ayant pris dans son bréviaire une image, il l'attacha aux
+rideaux, de manière à ce que le blessé pût la voir lorsqu'il se
+réveillerait. Cette image représentait saint Stanislas Kostka en
+oraison devant une statue de la sainte Vierge.
+
+Monté a l'autel, l'aumônier avait peine à se défaire de la pensée
+du malade. Dans cette multitude d'êtres souffrants, combien n'y en
+avait-il pas de plus intéressants que lui? Cependant c'était celui-là
+qui le préoccupait le plus; et, durant le saint sacrifice, il pria
+pour lui plus que pour les autres.
+
+La messe terminée, le prêtre, dans un grand recueillement, faisait son
+action de grâces, quand une Soeur, celle à qui il avait parlé le matin
+même en entrant dans la salle, vint lui dire d'un air radieux:
+
+--Monsieur l'abbé, il vous demande...
+
+--Qui?
+
+--L'homme du numéro 48... le furieux d'hier soir.
+
+--Les fureurs lui sont-elles revenues?
+
+--Oh! non; il est maintenant doux comme un agneau. Il vous demande...
+
+--Que Dieu soit béni!... hâtons-nous.
+
+Les voici tous les deux auprès du malade... Il ne s'agite plus, il ne
+se tord plus sur son lit... Son visage n'est plus enflammé, ses yeux
+ne lancent plus d'éclairs, sa bouche ne blasphème plus. À demi assis
+sur sa couche, il a les yeux fixés sur une image qu'il tient dans
+une de ses larges mains; de l'autre, il essuie la sueur froide qui
+ruisselle sur son visage... Sa préoccupation est telle qu'il n'entend
+ni ne voit le prêtre et la Soeur arrivés près de lui... Enfin
+l'inconnu, levant les yeux, eut comme un sourire de reconnaissance
+sur ses lèvres, qui, la veille, ne proféraient que malédictions et
+blasphèmes; et, d'une voix presque douce, il demanda:
+
+--Qui a attaché cette image au rideau de mon lit?
+
+--C'est moi, répondit l'abbé.
+
+--Est-ce que vous me connaissez?
+
+--Aucunement.
+
+--Pourquoi donc avez-vous mis près de moi l'image de saint Stanislas?
+
+--Parce que j'ai grande confiance en lui.
+
+--Ah!... vous n'avez pas eu d'autres raisons?... C'est que moi,
+ajouta-t-il en passant sa main sur son front, c'est que moi aussi...
+j'ai aimé ce nom... je l'aime encore...
+
+À ces mots, l'inconnu porta l'image à ses lèvres: des pleurs
+jaillirent de ses yeux, sa bouche s'entr'ouvrit. «Mon Dieu!
+proféra-t-il, mon Dieu!...»
+
+Et ses convulsions de la nuit le reprirent. Moins violentes que celles
+de la veille, elles ne durèrent pas longtemps. Lorsqu'il fut redevenu
+plus calme, il se mit à parler, mais comme à lui-même; quoique ses
+yeux fussent grands ouverts, il avait l'air de ne voir personne.
+«C'est étrange, disait-il, ce nom que je ne prononce plus... je le
+trouve ici, sur cette image... et attaché à mon lit... Quand ce prêtre
+a donné la communion... j'ai pu le regarder... j'ai fixé mes yeux sur
+les siens...; ils ressemblent à ceux que j'ai tant fait pleurer!...
+Hier, j'ai blasphémé contre lui... Lui et sa robe noire me faisaient
+horreur!... Un tel changement s'est opéré en moi pendant sa messe,
+que, si je le revoyais à présent, je le bénirais.»
+
+--Me voici! me voici! s'écrie l'abbé, me voici près de vous... Je ne
+sais pas qui vous êtes, mais jamais, pour aucun malade apporté ici, je
+n'ai ressenti au coeur autant de charité... Je donnerais ma vie pour
+sauver votre âme.
+
+--Oh! mon âme!... Si vous saviez combien je l'ai souillée, vous ne
+penseriez pas à me sauver...
+
+--Arrêtez! au nom du Sauveur Jésus, ne désespérez pas de la
+miséricorde divine.
+
+Parlant ainsi, le jeune prêtre était tombé à genoux près du lit,
+tenant les mains de l'étranger dans les siennes et les arrosant de ses
+pleurs.
+
+Après quelques instants, l'inconnu, qui ne retirait pas ses mains de
+celles de l'aumônier et qui laissait couler d'abondantes larmes, dit
+d'une voix plus calme:
+
+--Voilà plus de vingt-trois ans... à Nantes... que j'ai abandonné, que
+j'ai condamné aux privations, au chagrin, à la misère peut-être, ma
+femme et mon fils...
+
+--Quoi! s'écria le prêtre en se relevant et en se penchant sur
+l'inconnu, vous avez une femme, un fils!... vous avez habité Nantes...
+Ah! encore un mot, un seul mot, je vous en conjure; votre nom?
+
+L'inconnu se nomme. Impossible de douter plus longtemps. L'abbé
+Stanislas n'est plus debout, il est dans les bras, sur le sein de
+son père!... Les battements de leurs coeurs, leurs larmes de joie se
+confondent.
+
+Mais, il n'y avait pas de temps à perdre. L'abbé parle d'un confesseur
+au pécheur repentant. «C'est vous que je choisis, répond celui-ci; je
+veux vous déclarer tous mes crimes et vous dire combien mon odieuse
+conduite envers votre pieuse mère m'a rendu malheureux!»
+
+Lorsque le pardon appelé par son enfant descendit sur le coupable,
+quelle ne fut pas la joie, l'indicible bonheur et du père et du fils!
+Le repentant pardonné respirait à l'aise, le poids de ses péchés ne
+l'oppressait plus; et le prêtre qui avait enlevé ce poids répétait
+avec transport: «Celui que je vois maintenant sur le chemin du ciel,
+c'est mon père! Oh! Seigneur, soyez, soyez à jamais béni!»
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+28.--LE ROSIER DU MOIS DE MARIE.
+
+Papa, disait une enfant de six ans à un ancien militaire qui, nouveau
+Cincinnatus, occupait ses loisirs à cultiver ses jardins et ses
+champs, donnez-moi ces jolies roses qui sentent si bon, et dont la
+blancheur égale celle des lis.--Pour les effeuiller, sans doute?
+répondit le père à l'enfant.--Non, non, répliqua celle-ci: elles sont
+trop belles pour cela.--Mais qu'en feras-tu?--C'est mon secret.--Ton
+secret! Le mot est risible... Et si je te donnais l'arbuste entier, me
+dévoilerais-tu cet important mystère?--Cher Papa, donnez toujours; je
+vous dirai plus tard à qui je destine ces fleurs.--À la tombe de ta
+pauvre mère, sans doute?--C'est bien pour ma mère... mais... pour ma
+Mère du ciel.» En prononçant ces derniers mots, la voix de l'enfant
+avait un accent si pénétrant et si doux, que le père, sans en avoir
+compris le sens, en fut néanmoins profondément ému. Il s'avança donc
+vers le rosier, le détacha habilement de la terre, et le remit entre
+les mains de sa petite fille, qui s'éloigna aussitôt, emportant avec
+elle son cher trésor.
+
+Quand la bonne petite rentra au logis, il était déjà tard. Son père
+l'embrassa plus tendrement encore que de coutume et se retira dans
+sa chambre pour prendre un repos bien nécessaire après une journée
+employée à de rudes labeurs. Mais, hélas! le sommeil ne vint point
+fermer ses paupières: une agitation fébrile, inaccoutumée, s'était
+emparée de son esprit: les souvenirs d'un passé grossi d'orages
+revenaient à sa mémoire et lui causaient un indicible effroi. Lui, le
+brave guerrier, le soldat intrépide, que le bruit du canon et de
+la mitraille n'avait jamais fait pâlir, éprouvait un saisissement
+inexprimable.
+
+Pour calmer ces cruelles angoisses, vrai cauchemar de l'âme causé par
+le remords, il se mit à balbutier quelques-unes de ces prières qu'aux
+jours de son enfance il avait bien des fois redites sur les genoux
+maternels; et les mots bénis qui, depuis tant d'années peut-être,
+jamais n'avaient effleuré les lèvres du vieux militaire, vinrent s'y
+placer en ordre les uns après les autres, et former ce tout sublime
+connu sous le titre d'Oraison dominicale ou prière du Seigneur ...
+
+La prière! ce cri du coeur, cet élan de l'âme vers Celui qui l'a
+créée, qui l'aime, qui _veut_ et qui _peut_ seul lui donner le
+bonheur, est un de ces remèdes efficaces et doux, dont l'effet ne
+tarde pas à se faire sentir. Notre homme en fit la consolante épreuve.
+Un rayon d'espérance vint tout à coup dissiper les ténèbres dont,
+un instant auparavant, son entendement était enveloppé: «Si je suis
+pécheur, se disait-il, si, pendant de longues années j'ai vécu en
+véritable _païen_, en ennemi de Dieu, tout n'est pas perdu pour moi.
+N'ai-je pas un petit ange a placer entre moi et la justice du
+Seigneur prête à me frapper?»
+
+En pensant à son enfant, l'ancien soldat s'endormit, et un songe
+ravissant acheva de le calmer. Il se crut transporté dans un de ces
+temples majestueux élevés par le génie de la foi au Dieu trois fois
+saint. Au bas du choeur, à l'entrée de la nef principale, était un
+autel étincelant de mille feux et surmonté d'une gracieuse statue de
+la Vierge Marie. Une foule de fidèles montaient et descendaient les
+marches de l'autel, déposant aux pieds de l'image vénérée des fleurs
+et des couronnes. Une délicieuse harmonie ajoutait au charme de cette
+pieuse vision. Mais bientôt la foule s'écoula; les chants cessèrent;
+les lumières s'éteignirent; la lampe du sanctuaire seule projetait
+ses vacillantes clartés sur le candide visage d'une petite fille qui
+s'avançait furtivement vers l'autel, et y déposait un rosier chargé de
+blanches fleurs.
+
+Ici le vieillard s'éveilla: le secret de sa chère enfant venait de lui
+être révélé; et quand, le matin, elle accourut joyeuse vers lui pour
+l'embrasser: «Moi aussi, lui dit-il en la prenant sur ses genoux, j'ai
+un secret.» L'enfant sourit: «Vous me le confierez, Papa? dit-elle à
+son tour.»--«Non, ma petite, _tu le verras_.»
+
+Le dernier jour du mois de mai 186..., un militaire ayant sur sa
+poitrine le signe des braves, s'approchait de la Table sainte. Une
+jeune enfant le suivait du regard et semblait envier son bonheur.
+
+Quelques instants après, le prêtre qui venait de célébrer les saints
+mystères, s'approcha de nouveau de l'autel, et détacha d'un rosier,
+placé aux pieds de la sainte Vierge, une branche encore toute
+fleurie. Il la présenta ensuite au vieux guerrier, qui la baisa
+respectueusement.
+
+Depuis cette époque, elle figure comme un trophée au dessus des armes
+appendues aux murs de sa demeure, et, chaque fois que les regards du
+vieillard se portent sur ce rameau desséché, il murmure une prière à
+Marie, l'aimable et tendre refuge des pauvres pécheurs.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+29.--LA STATUETTE DE SAINT ANTOINE.
+
+Élevé par une pieuse mère, D***, officier aussi loyal que brave,
+avait eu la foi, mais la vie des camps et des casernes avait effacé
+l'empreinte primitive de la religion et il en était arrivé à cette
+indifférence froide et triste qui est une forme honnête de l'impiété.
+Son épouse, restée maîtresse pour elle-même et pour sa fille de toutes
+les pratiques de la dévotion, n'en pleurait pas moins l'égarement de
+celui qu'elle aimait assez sur la terre, pour ne pas vouloir en être
+séparée au ciel. Depuis longtemps déjà, ses prières montaient toujours
+vers le Ciel et imploraient l'appui de la Reine des vierges. Rien ne
+venait la consoler. Un jour même, une nouvelle peine vint s'ajouter
+aux autres: son mari lui avait appris qu'il était franc-maçon! Ce
+n'était plus seulement l'indifférence, c'était l'impiété réelle et
+notoire, l'impiété publique et affichée...; et, en pensant à cela,
+Mme D*** serrait sa fille sur son coeur comme pour la préserver d'un
+malheur, ou peut-être pour avoir recours à l'innocence de l'enfant,
+contre le péril que courait l'âme du père.
+
+Tout-à-coup, ses yeux se portèrent sur une statuette de saint Antoine
+de Padoue qui ornait sa chambre, et une idée subite s'empara de son
+âme attristée... «Mon enfant, dit-elle à sa fille, mon enfant, il faut
+que tu pries beaucoup saint Antoine pour obtenir de lui que ton père
+retrouve ce qu'il a perdu!
+
+--Qu'a-t-il donc perdu, ma mère?
+
+--Tu le sauras plus tard, mais prie et... n'en dis rien à ton père.»
+
+Le regard naïf de la jeune fille se leva vers la statuette, et ses
+lèvres s'ouvrirent pour laisser échapper ces paroles: «Grand Saint,
+faites retrouver à mon père ce qu'il a perdu.»
+
+En-ce moment la porte s'ouvrait, et M. D*** venait avertir sa femme
+qu'il allait sortir.
+
+Il avait tout entendu et se demandait tout en marchant ce que cela
+pouvait bien être. «Qu'ai-je donc perdu, se disait-il? C'est sans
+doute ma femme qui aura égaré quelque chose...; mais quelle idée
+d'aller redemander cela à cette statue! Après tout, peu importe! Elle
+est si bonne épouse et si bonne mère!... C'est égal, il faut que je
+lui dise de ne pas s'inquiéter, car enfin si j'avais perdu une chose
+sérieuse, je le saurais bien.»
+
+Comme on était aux premiers jours de juin, M. D*** jugea que la soirée
+assez belle lui promettait plus de jouissance à la campagne qu'entre
+les quatre murs de la loge. «Une idée! se dit-il en se frappant le
+front, je vais chercher ma femme et ma fille et nous irons faire un
+tour à la campagne...; mais qu'ai-je donc perdu?...»
+
+Mme D*** eut un sourire de bonheur et jeta un regard qui disait merci
+à saint Antoine, quand son mari vint lui dire son idée! mais elle
+resta muette et se sentit rougir lorsqu'il ajouta: «Dis donc,
+est-ce que j'ai perdu quelque chose?--Pourquoi me demandes-tu cela?
+répondit-elle.--C'est que j'ai entendu la petite.»
+
+La conversation en resta là, mais l'embarras de Mme D*** n'avait pas
+échappé à son mari, et souvent encore il se demandait: «Qu'ai-je donc
+perdu?»
+
+Le 12 juin au soir, Mme D*** se trouvait encore dans sa chambre avec
+sa fille, et l'enfant redisait avec ferveur sa naïve prière: «Grand
+Saint, faites retrouver à mon père ce qu'il a perdu!»
+
+«Mais enfin, dis-moi donc ce que j'ai perdu, s'écria M. D*** en
+entrant violemment dans la chambre... Depuis huit jours, je me le
+demande... Depuis huit jours, cette pensée m'obsède... Tu fais
+toujours prier ta fille pour cela, mais tu ferais bien mieux de me le
+dire, car je saurais si cela vaut la peine de fatiguer cette enfant!»
+
+Mme D*** se leva, en regardant son mari avec calme: «Mon ami, lui
+dit-elle, serais-tu content de me quitter pour toujours?
+
+--Ah! pour cela non! et si c'est pour cela que tu pries et que tu vas
+à l'église, tu peux t'abstenir!
+
+--Cependant, mon cher ami, si tu ne retrouves pas ce que tu as perdu,
+il faudra nous quitter un jour..., et pour toujours!
+
+--Mais qu'est-ce donc?... Dis, je t'en conjure..., qu'ai-je donc
+perdu?
+
+--La foi... la foi de ta mère!... et je ne veux pas te quitter, moi...
+Oh! je ne le veux pas... il faut que tu la retrouves!»
+
+Et la pauvre femme pleurait, pendant que, sans ajouter un seul mot, M.
+D*** sortait.
+
+«La foi, disait-il, la foi de ma mère... de ma femme et de ma fille!».
+Et pendant toute la nuit, Mme D*** qui priait, l'entendait marcher,
+s'agiter et répéter souvent: «La foi... la foi de ma mère!»
+
+Le lendemain matin, M. D*** entre sans rien dire, dans la chambre de
+sa femme; puis, comme éveillé par une idée subite: «Est-ce que vous
+avez une fête aujourd'hui?
+
+--Oui, mon ami, la fête de saint Antoine de Padoue.
+
+--Ah! le petit Saint de la cheminée! ... Eh bien! merci, saint
+Antoine!»
+
+Et comme Mme D*** le regardait anxieuse... «Oui, oui, ma femme,
+s'écria-t-il en ouvrant les bras, oui, c'est fait, j'ai retrouvé ce
+que j'avais perdu;--mais nous devons un beau cierge à ton petit Saint,
+allons le lui porter!»
+
+Et quelques minutes plus tard, le frère Portier du couvent des
+Franciscains appelait un Père pour confesser M. D*** qui avait
+retrouvé la foi. (_R. P. Apollinaire_.)
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+30.--LE CHEMIN DU COEUR.
+
+Un honorable ecclésiastique de Paris venait d'être appelé pour
+confesser une vieille femme mourante dans une de ces maisons qui
+servent de refuge aux chiffonniers; il entendit des cris plaintifs
+partir d'une chambre voisine et comme le bruit d'un corps qui tombe.
+Il s'y précipite et voit une femme étendue sur le carreau, qu'un homme
+rouait de coups. «Ah! malheureux!» s'écrie involontairement l'abbé.
+L'homme se retourne, et, apercevant le prêtre, il lui dit: «Que
+viens-tu chercher ici, calotin? Tu vas passer par la fenêtre.» Et, le
+saisissant par le collet et la ceinture, il le soulève de terre et se
+rapproche de la fenêtre.
+
+C'était au troisième étage. L'abbé avait conservé sa présence
+d'esprit. Rapide comme l'éclair, un souvenir se présente à lui, et
+sans paraître ému, il lui dit: «Moi qui venais vous chercher pour
+porter secours à une pauvre voisine qui se meurt!» L'homme s'était
+arrêté; il était temps: la fenêtre ouverte n'était plus qu'à un pas.
+Il repose l'abbé par terre en lui disant: «Qu'est-ce que c'est?--Une
+pauvre femme qui se meurt sur un véritable fumier, et je venais
+pour que vous m'aidiez un peu à la secourir.--Voyons.» Et l'abbé le
+conduisit dans la pièce contiguë et lui montra une vieille femme
+étendue sur un misérable grabat couvert d'une paille infecte, dans
+le paroxysme d'une fièvre brûlante, à peine recouverte de quelques
+misérables haillons. «Ah! pauvre femme! dit le chiffonnier dont la
+colère était tout à fait tombée à cet aspect.--Je vais vous prier, lui
+dit l'abbé en lui tendant une pièce de 40 sous, de me procurer deux
+ou trois bottes de paille fraîche pour qu'elle soit un peu moins
+mal.--Tout de suite.» Et, prenant la pièce, il s'élance, descendant
+quatre à quatre les marches de l'escalier vermoulu.
+
+À peine était-il parti que toutes les portes du corridor s'ouvrirent,
+et tous les habitants, les femmes surtout, y compris celle qui venait
+d'être battue, se précipitent en disant: «Sauvez-vous, monsieur
+l'abbé, sauvez-vous vite pendant qu'il est loin. Il est aussi fort
+qu'il est violent, et s'il vous retrouve ici, il pourrait bien vous
+faire un mauvais parti.--Non, non, répondit l'abbé en souriant, je
+resterai. Je l'ai entrepris. Il vaut beaucoup mieux que vous ne
+croyez, et il faudra bien que j'en vienne à bout.» On l'entendit
+remonter. Chacun était rentré chez soi, fermant soigneusement sa
+porte.
+
+Il arrivait en effet, chargé de trois bottes de paille qu'il jeta à
+terre à la porte de la malade. Il en délie une, étend la paille par
+terre, et enlevant la pauvre infirme aussi délicatement qu'aurait pu
+le faire une soeur de charité, il la pose dessus avec précaution.
+Ouvrant la fenêtre, il jette dans la rue, sans trop de souci des
+ordonnances de police, le fumier infect qui couvrait le grabat, et le
+remplace par la paille fraîche des deux autres bottes; il la recouvre
+de ce qu'il trouve de mieux dans tous ces haillons, et replace sur son
+lit avec le même soin la vieille femme, qui le remercie par signes et
+surtout par l'air de satisfaction et de bien-être avec lequel elle
+s'arrangeait sur sa couchette.
+
+L'abbé l'avait regardé avec bonheur, et dès que tout fut fini, lui
+prenant la main, il lui dit: «Tenez, je gage que vous êtes plus
+content de vous que si je vous avais laissé battre votre femme tout
+à votre aise.--Ah! dame! je ne dis pas; et, regardant la vieille
+voisine, il ajouta: Pauvre femme, je ne savais pas qu'elle fût si
+mal.--Vous êtes un brave homme, j'ai vu comme vous vous y preniez bien
+pour elle, et avec quel soin.--Oh! c'est qu'elle est si faible!--Je
+reviendrai la voir dans quelques jours, et j'aurai bien du plaisir
+à vous voir.--Ah! monsieur l'abbé, dit-il en rougissant un peu; et
+prenant la main que l'abbé lui tendait de nouveau: Excusez si j'étais
+bien en colère tout à l'heure.--Je n'y pense plus, et à revoir.
+Cependant vous allez me faire une promesse.--Quoi donc?--Je reviendrai
+dans cinq à six jours, et d'ici-là vous ne battrez pas votre
+femme.--Ah! c'est qu'il y a des moments qu'elle m'impatiente.--Eh
+bien! dans ces moments-la, vous irez voir cette pauvre voisine...
+C'est promis, à revoir.» Et sans attendre davantage, il secoue la main
+du chiffonnier et se hâte de partir.
+
+Il revint effectivement au bout de cinq jours, et après sa visite à
+la pauvre vieille, qui lui raconta en pleurant combien son terrible
+voisin avait été bon pour elle, il entra chez lui. En le voyant, la
+femme se précipite vers lui en lui disant: «Ah! monsieur l'abbé, vous
+m'avez sauvé deux _roulées_.» Le mari, un peu confus, ajouta: «Ah!
+oui, les mains m'ont bien démangé... Mais j'ai fait comme vous m'avez
+dit, et je ne rentrais que quand la colère était passée.--Vous le
+voyez, dit l'abbé, on peut toujours en venir à bout, et je suis sûr
+qu'après ces deux fois vous avez trouvé votre femme bien plus douce.»
+
+La glace était rompue, et l'abbé en profita pour parler un peu charité
+et amour du prochain. Nul n'avait mieux que lui, qui prêchait si bien
+d'exemple, le droit d'en parler. De là il passa un peu à l'amour de
+Dieu, et quitta le couple enchanté, emportant une nouvelle promesse de
+patience et celle d'une visite du mari. Sous cette grosse enveloppe
+il cachait un coeur intelligent et bon, et il ne fut pas difficile
+à l'abbé de le ramener à Dieu. Après avoir été la terreur de son
+quartier par sa force et sa violence, il en devint le modèle et
+l'apôtre. Plus d'une fois il amena à l'abbé d'anciens camarades dont
+il avait déterminé la conversion.
+
+Un matin, l'abbé se trouvait d'assez bonne heure à Saint-Sulpice. Il
+le vit entrer et, après une courte prière, s'approcher du tronc des
+pauvres, y jeter quelque chose et se retirer précipitamment. Il le
+suivit, et l'ayant rejoint dehors, il lui demanda ce qu'il venait de
+faire. Le chiffonnier hésita à répondre, mais, certain que l'abbé
+avait tout vu, il lui dit: «Eh bien! c'est l'argent de mon déjeuner
+que j'y ai jeté. Autrefois je n'en ai que trop dépensé au cabaret.
+J'ai donné des scandales, vous le savez mieux que personne. Pour les
+réparer autant que je le puis, je jeûne quelquefois, et comme il ne
+serait pas juste d'en tirer profit, je viens jeter ici, pour les
+pauvres, l'argent que mon déjeuner m'aurait coûté.»
+
+(_L'abbé Mullois_.)
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+31.--LE NOUVEL AUGUSTIN.
+
+Un jeune homme du nom d'Augustin, emporté par ses passions ardentes,
+était tombé dans le désordre presque au terme de ses études. Ne
+connaissant plus ni frein ni règle, il n'écoutait même pas sa mère et
+restait insensible à ses larmes comme à ses reproches. Par intervalles
+cependant, le remords venait troubler la conscience du jeune libertin,
+mais il tâchait de s'étourdir davantage et se plongeait dans la
+dissipation. Soudain, une maladie de poitrine se déclara. Inquiète de
+le voir partir pour la capitale avec une toux opiniâtre, sa plus jeune
+soeur, Anna, cacha, sans le lui dire, une médaille de la sainte Vierge
+dans l'habit qu'il portait. Ce pieux stratagème fut sans effet sur
+lui. Loin de là: «On s'est donné une peine inutile, écrivit-il
+bientôt; je prie qu'on ne recommence pas, mon tailleur a bien autre
+chose à faire qu'à découdre des médailles.»
+
+Les symptômes de la maladie ne tardèrent pas à devenir inquiétants,
+et firent de rapides progrès; des crachements de sang menaçaient
+d'étouffer tout à coup le malade. Ainsi la mort le pouvait frapper à
+toute heure: pauvre Augustin! il n'était pas préparé à paraître devant
+Dieu, il ne songeait pas même à s'y disposer. Un jour, dans une
+entrevue qu'il eut avec sa soeur religieuse, celle-ci lui avait dit
+avec tendresse: «Mon cher Augustin, songe donc à mettre ta conscience
+en règle avec Dieu; moi qui t'aime tant, je ne puis soutenir la pensée
+de te savoir loin de lui.» Pour toute réponse, le jeune homme avait
+serré avec émotion la main de sa soeur, puis il avait cherché à
+changer une conversation qui semblait le fatiguer. Un autre jour, une
+crise violente ayant fait appréhender que sa dernière heure ne fût
+arrivée, sa mère avait fait prier l'aumônier, premier dépositaire des
+secrets du coeur de son fils, d'accourir en toute hâte. L'aumônier
+s'était présenté sans retard avec sa douce parole, son regard ami.
+Augustin n'avait voulu rien entendre, et le vieillard s'était retiré
+les yeux pleins de larmes amères.
+
+Mais pendant qu'Augustin repoussait le ministre de Dieu, on priait
+pour lui dans les sanctuaires consacrés à Marie, si bien surnommée
+l'espérance des désespérés: l'heure du triomphe de la grâce ne devait
+pas tarder à sonner.
+
+Soudain une crise affreuse se déclare, c'est le dernier avertissement
+du ciel.
+
+Surmontant alors sa douleur, la mère d'Augustin s'approche de son lit
+et lui dit avec amour: «Mon fils, je t'en supplie, ne diffère pas
+davantage; si cette crise continue, es-tu sûr d'en supporter l'effort,
+dans l'état d'épuisement où tu es?» Courageuse mère, pour sauver
+l'âme de votre enfant, vous avez su triompher des faiblesses du coeur
+maternel; mais aussi, que votre âme abattue fut consolée quand le
+pauvre malade, levant vers vous son regard mourant, vous dit: «Je le
+veux bien, faites venir M. le Curé!»
+
+Celui-ci arriva promptement, fut reçu à bras ouverts, et commença
+avec le jeune homme un de ces mystérieux entretiens dont le ciel seul
+connaît le secret et qui réhabilitent les âmes devant Dieu. Quand le
+prêtre sortit, le malade était calme, une douce joie brillait sur son
+visage. Augustin, qui depuis trois mois n'avait pour sa mère qu'une
+froideur glaciale, triste fruit de son esprit aigri et chagrin,
+l'appela près de son lit et l'embrassa avec tendresse; c'était le
+témoignage de la réconciliation qu'il venait de cimenter avec Dieu,
+l'expression filiale de sa conscience tranquillisée.
+
+À partir de ce moment, le plus admirable contraste se fit remarquer
+dans le jeune malade; on le voyait subir d'heure en heure l'influence
+de l'action céleste.
+
+Lui adressait-on des paroles de piété? il les recevait avec
+reconnaissance. Lui faisait-on une lecture édifiante? il l'écoutait
+avec une douce attention. Les _Confessions_ du grand évêque
+d'Hippone faisaient, entre tous les autres livres, ses plus chères
+délices. C'est mon histoire que je lis, disait-il avec un pieux
+sentiment d'amour de Dieu. Il contemplait avec bonheur la croix de
+Jésus, cherchant à participer à la vertu qui s'en échappe pour le
+chrétien supportant sans se plaindre les plus cruelles douleurs. Il
+fit publiquement ses excuses à tous les membres de sa famille et aux
+personnes de la maison pour les scandales qu'il avait donnés, et
+particulièrement au vénérable ecclésiastique dont il avait refusé le
+ministère quelques mois auparavant.
+
+Sa mort fut des plus édifiantes: le pécheur était devenu un saint.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+32.--VAINCU PAR L'EXEMPLE.
+
+Un enfant pieux était placé dans un très mauvais atelier de tourneur;
+c'était véritablement pour lui un enfer. Pour comble de malheur,
+le patron avait un contrat passé avec les parents et ne voulut
+pas entendre parler de rupture. Le jeune apprenti fut tenté de se
+désespérer; mais soutenu par les conseils de son confesseur, il se
+résigna. Les attaques allaient toujours croissant. Enfin, un dimanche,
+le pauvre enfant vient se jeter dans les bras de l'aumônier, et,
+fondant en larmes, lui fait part de ses nouveaux tourments; il se
+plaint surtout d'un ouvrier qui s'acharne après lui plus que les
+autres et le harcelle de ses impiétés. Quel remède à cette situation?
+«Un seul, la prière! Priez pour la conversion de ce malheureux! Tout
+est possible à Dieu.» lui dit le confesseur. Resté seul dans un petit
+sanctuaire, l'enfant se prosterne devant une statue de la Sainte
+Vierge, pleure à chaudes larmes et prie longtemps avec la plus grande
+ferveur. Le samedi suivant, l'apprenti amenait aux pieds de l'aumônier
+du Patronage le malheureux ouvrier sincèrement converti, autant par
+les prières que par les bons exemples et la résignation de l'enfant.
+Peu de temps après, tous les deux s'approchaient de la sainte Table,
+comblés de grâces et de consolations. Cet ouvrier persévéra dans son
+heureux retour et prit énergiquement la défense du pauvre apprenti. Ce
+n'est pas tout. Quelque temps après, le patron lui-même vint trouver
+le directeur du Patronage, lui avouant que l'exemple des vertus
+simples et modestes de son apprenti, joint à des malheurs de famille,
+avait profondément touché son coeur. «Je me suis déjà confessé à M.
+le Curé, dit-il, et j'y retourne ce soir. Demain je fais mes Pâques.
+Désormais je ne veux pas d'autres apprentis, ni d'autres ouvriers que
+ceux du Patronage. Jamais je ne travaillerai le dimanche, jamais une
+mauvaise parole ne sera prononcée chez moi. Veuillez, monsieur, me
+considérer comme un des vôtres, comme tout dévoué à la religion et à
+la moralisation de la classe ouvrière.»
+
+Ne faut-il pas dire après cela que la prière et le bon exemple peuvent
+convertir les coeurs les plus endurcis?
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+33.--LA FILLE DU FRANC-MAÇON.
+
+J'ai été appelé, racontait en 1865 un vénérable religieux passioniste,
+pour administrer un mourant à Brooklyn. C'était un allemand, que
+j'avais eu l'occasion de rencontrer plusieurs fois. Sa fille unique,
+excellente catholique, me prévint que son père était franc-maçon et
+qu'il fallait exiger sa rétractation.
+
+«Après avoir entendu sa confession, je lui demandai s'il n'avait
+pas appartenu à quelque société secrète.--Oui, mon Père, je suis
+franc-maçon; mais, vous le savez, en Amérique, cela n'est pas
+mal.--C'est une erreur, lui dis-je; la franc-maçonnerie est condamnée
+partout où elle existe. Il vous faut donc rétracter tout ce que vous
+avez pu promettre et me délivrer vos insignes.
+
+«Le malade fit bien quelques difficultés, mais il avait gardé la foi,
+et il signa la rétractation que je rédigeai: puis il me fallut faire
+de nouvelles instances pour obtenir son écharpe, son équerre et sa
+truelle d'argent, son tablier de peau et son rituel, renfermés dans
+une armoire près de son lit. Je dus lui expliquer la nécessité de se
+dépouiller de tous ces objets s'il voulait faire preuve d'un repentir
+sincère et d'un retour efficace à l'Église. Je sortais, emportant les
+dépouilles opimes, et tout heureux d'avoir arraché son âme au démon.
+
+«La jeune fille m'attendait sous le vestibule: Eh bien! dit-elle, mon
+père vous a tout remis? Tout, n'est-ce pas? Il a fait la paix avec
+Dieu?--Voyez plutôt, ma fille. Et je lui montrai les objets que
+j'avais à la main. Elle les prend l'un après l'autre, et puis, d'un
+air triste, elle dit: «Non, tout n'est pas là; il n'a pas eu de peine
+à vous remettre ces insignes; il lui en a coûté davantage pour ce
+livre, qui est particulier à son grade. Mais il y a encore autre
+chose.--Quoi donc?--Un écrit dont j'ignore le contenu; mon père m'a
+recommandé de le porter tout cacheté après sa mort au chef de sa Loge.
+Ce doit être quelque secret important.»
+
+«Je retourne près du malade, et je lui dis: «Mon pauvre ami, pourquoi
+me trompez-vous? Vous allez paraître devant le tribunal de Dieu;
+croyez-vous échapper à sa justice? Vous avez encore quelque chose à
+me livrer.» Le malade parut consterné; je remarquai la pâleur de
+son visage et le trouble de ses yeux; puis il dit avec un certain
+embarras: «Mais vous avez tout emporté, je n'ai plus rien à
+vous livrer.--Non, il y a un écrit comme en font tous les
+francs-maçons.--C'est une erreur, mon Père, je n'ai plus rien.» Je
+redoublai d'instances: tout était inutile, le démon allait triompher.
+J'employais tous les moyens que je croyais efficaces en telle
+occasion. Je n'obtins rien: le malade niait, ou ne répondait pas.
+Alors, sa fille ouvre la porte et se jette à genoux au pied du lit:
+«Oh! mon père, de grâce, sauvez votre âme; votre fille serait trop
+malheureuse. Vous dites que vous m'aimez, prouvez-le maintenant.»
+
+«Le malade ne s'attendait pas à cette secousse: les embrassements et
+les larmes de sa fille l'émeuvent; elle lui prodigue les caresses les
+plus vives; elle lui dit les paroles les plus tendres, lui parle du
+ciel qu'il perd, et le malade veut répondre: «Tu sais que je n'ai rien
+de caché.» Sa fille, prenant un ton inspiré: «Ne mentez pas, mon père;
+vous avez toujours été franc; que je ne rougisse pas de votre nom.
+Donnez au Père le papier que vous m'avez recommandé de porter au
+vénérable de la Loge.»
+
+«À ces paroles, le malade pousse un cri; puis, faisant un effort, il
+dit en soupirant: «Non, ma fille, tu ne rougiras pas de ton père.
+Tiens, prends cette clef à mon cou, ouvre le tiroir, et donne au Père
+le papier qu'il renferme.» Puis il tombe affaissé.
+
+«Sa fille, prompte comme l'éclair, avait exécuté ses ordres et me
+remettait un pli cacheté en disant: «Victoire! mon père est sauvé!»
+
+Cette scène m'avait profondément touché. Le courage de cette fille me
+rappelait une chrétienne des premiers siècles. Le malade vécut
+encore quelques heures, et ses dernières paroles étaient un acte de
+contrition, en même temps que de foi et d'espérance. J'ouvris, en
+présence de sa fille, le pli cacheté. C'était un serment signé avec du
+sang. J'avais entendu parler de ce genre d'écrits en usage chez les
+chefs de la franc-maçonnerie; mais quand je parcourus ce papier, je
+n'en pouvais croire mes yeux. C'était le serment d'une guerre sans
+fin, sans merci, contre l'Église, la papauté et les rois; avec les
+plus exécrables malédictions s'il violait sa parole. Ce papier, je
+l'ai remis entre les mains de l'archevêque, afin qu'il pût apprécier
+aussi bien que moi la malice infernale de la franc-maçonnerie.»
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+34.--UN VOYAGE DE CENT LIEUES EN AUSTRALIE.
+
+Dans une de ses courses apostoliques au milieu des régions peu
+fréquentées de l'Australie, Mgr Polding tomba malade et fut soigné
+avec un dévouement admirable par une veuve. Le vénérable prélat,
+revenu à la santé, lui fit promesse qu'à quelque époque de l'année
+et en quelque lieu qu'il fût, il reviendrait, à son appel, lui
+administrer les derniers sacrements. Bien des saisons se passèrent, et
+une nuit d'automne arriva une lettre invitant l'archevêque à remplir
+la promesse faite à sa bienfaitrice qui se mourait. Sans hésiter un
+seul instant, le digne prélat, en dépit de la rigueur de la saison, se
+mit immédiatement en route.
+
+Après avoir bien marché des heures et des jours, il arriva haletant et
+harassé à la maison qu'il était venu chercher de si loin; mais à son
+grand étonnement, il trouva une solitude complète.
+
+Pendant que l'archevêque méditait ce qu'il allait faire, son attention
+fut appelée soudain par le bruit de la hache d'un bûcheron. Se
+dirigeant immédiatement vers l'endroit d'où partait le bruit, il se
+trouva bientôt en face d'un robuste Irlandais. Mgr Polding apprit de
+lui que la vieille dame, craignant quelque retard de sa part, s'était
+décidée, bien que mourante, à aller chercher ailleurs des secours
+spirituels; mais le bon Irlandais ne put lui indiquer la direction
+qu'elle avait prise. Le prélat comprit qu'il serait complètement
+inutile d'aller à sa recherche mais une inspiration lui vint. Il
+s'assit sur un tronc d'arbre, et, s'adressant au bûcheron, il lui dit:
+«Eh bien, mon brave, après tout, je n'ai pas l'intention d'être venu
+ici pour rien. Ainsi, mettez-vous à genoux, et je vais entendre votre
+confession.»
+
+L'Irlandais commença par s'excuser, alléguant son manque de
+préparation, le long laps de temps écoulé depuis sa dernière
+confession, etc.; mais tous ces scrupules furent combattus par
+l'archevêque, et le bûcheron finit par s'agenouiller, repentant et
+contrit; pour recevoir l'absolution de ses fautes. L'archevêque
+lui fit promettre d'aller communier le dimanche suivant, et ils se
+séparèrent. Mgr Polding avait à peine fait quelques pas qu'il entendit
+un profond gémissement. Il revint en toute hâte et trouva son pénitent
+mort, écrasé par la chute d'un arbre.
+
+Combien n'est donc pas admirable la miséricorde de Dieu, qui appelle
+ainsi un évêque à des centaines de lieues de sa résidence, par des
+chemins pleins de dangers et par le temps le plus rigoureux, pour
+ouvrir les portes du ciel à l'âme d'un pauvre homme sur le point de
+comparaître à son tribunal?
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+35.--RIEN N'EST IMPOSSIBLE A DIEU.
+
+Dans une antique cité des bords du Rhin, la femme d'un cordonnier,
+qui vivait dans une extrême misère, se rendit chez l'évêque, pour
+lui demander secours et protection. Le prélat était connu comme le
+consolateur de toute espèce de souffrances: les vieillards, les
+veuves, les orphelins, les infirmes, les aveugles, tous ceux qui
+souffraient physiquement ou moralement, approchaient de lui, malgré sa
+haute dignité, avec confiance et abandon. Quand l'évêque eut entendu
+les plaintes de la pauvre femme, il lui dit amicalement, mais
+cependant sur le ton du reproche:
+
+«Je ne suis pas assez riche, bonne femme, pour vous donner l'aumône
+deux fois par semaine.»
+
+La pauvre femme répondit sans oser lever les yeux:
+
+«Que Votre Grandeur daigne m'excuser; mais mon mari est depuis
+longtemps alité et tourmenté de si grandes douleurs!...
+
+--S'il en est ainsi, s'écria l'évêque, je ne saurais vous refuser,
+car, pour des cas semblables, j'ai toujours une somme en réserve.
+Je veux voir aussi votre mari et lui apporter quelques consolations
+spirituelles.»
+
+À ces mots, la pauvre femme se montra inquiète et embarrassée:
+
+«Que Votre Grandeur ne se dérange pas... Mon mari a de singulières
+idées.
+
+--Malgré cela je réaliserai mon projet, interrompit sérieusement
+l'évêque qui se figura que cette maladie attribuée au mari était un
+prétexte pour obtenir un secours plus abondant.
+
+--Il faut donc que je vous avoue franchement, dit la pauvre femme tout
+en larmes, que mon mari est si profondément irréligieux qu'il ne veut
+entendre parler d'aucun prêtre.
+
+--Cela ne m'empêchera pas de l'aller visiter, d'autant qu'il est, je
+le vois, doublement malade. Peut-être, humble instrument de Dieu,
+pourrai-je le ramener dans la bonne voie.»
+
+La pauvre femme courut avec le coeur inquiet près de son mari; il
+souffrait beaucoup, elle n'osa lui annoncer la visite qu'il allait
+recevoir.
+
+Bientôt après, la porte de la chambre s'ouvrit doucement, et l'évêque
+entra.
+
+Il s'approcha avec bonté du lit de douleur et s'informa avec
+bienveillance des souffrances du malade; il s'efforça de réchauffer le
+coeur du pécheur au foyer toujours brûlant de l'amour divin et de le
+préparer au voyage de l'éternité.
+
+Mais le malade qui, à la première vue de l'évêque, était devenu rouge
+de colère, se montra tellement insensible à ce langage si doux et si
+éloquent, que le bon pasteur se retira le coeur profondément affligé.
+
+Il avait déjà franchi le seuil de la chambre, lorsqu'il se retourna
+une dernière fois. Son doux regard rencontra celui de la femme
+attristée, et il lui dit à voix basse:
+
+«Ne désespérez pas, _vous savez qu'à Dieu rien n'est impossible_; ne
+doutons pas de la conversion de votre mari. Si un heureux moment
+venait où il désirât ma présence, ne tardez pas à m'appeler, serait-ce
+même au milieu de la nuit. Votre mari est plus mal que vous ne pensez,
+et chaque minute est précieuse pour le salut de son âme.»
+
+La nuit suivante, à onze heures, la pauvre femme arrivait toute
+haletante au palais de l'évêque. Elle tira vivement, et à coups
+redoublés, le cordon de la sonnette, jusqu'à ce qu'enfin elle entendit
+le bruit des clefs et qu'elle aperçut le domestique, qui lui demanda
+avec impatience ce qu'elle pouvait vouloir à une heure semblable.
+
+«Mon mari mourant demande Monseigneur. Il réclame la grâce qu'il
+daigne venir au plus tôt.
+
+--Y pensez-vous? répondit le domestique; comment pourrais-je troubler
+le sommeil de mon maître, dont la vie est si remplie et les fatigues
+si grandes? Votre mari, je pense, peut bien attendre à demain matin;
+je ferai votre commission dès le réveil de Monseigneur.
+
+--Ce sera trop tard, soupira la pauvre femme. Pour l'amour de Jésus,
+ayez pitié de mon pauvre mari et annoncez-moi de suite. Sa Grandeur
+m'a dit elle-même de venir la chercher à toute heure, même au milieu
+de la nuit.
+
+--S'il en est ainsi, répondit avec empressement le vieux et fidèle
+serviteur, je vais communiquer votre demande au chapelain de Sa
+Grandeur.»
+
+Et il courut chez le chapelain, qui lui ordonna de réveiller
+immédiatement son maître; mais l'évêque n'était pas dans sa chambre
+a coucher. Le domestique, qui avait vieilli à son service, l'alla
+chercher à la chapelle, où il savait qu'il passait en prières une
+partie des nuits. Il le trouva, en effet, plongé dans de pieuses
+méditations devant l'image de Jésus crucifié.
+
+Dès que le bon évoque connut l'appel du malade, il s'écria avec une
+sainte joie:
+
+«Combien je vous remercie, mon Dieu, d'avoir exaucé ma prière!»
+
+Et immédiatement il se mit en route, traversa à pas pressés les rues
+étroites et sombres, monta rapidement l'escalier et vint s'asseoir au
+chevet du mourant, qui le reçut avec des larmes brûlantes de repentir,
+et avec une profonde émotion lui parla ainsi:
+
+«La nuit était venue, et j'avais déjà passé plusieurs heures sans
+sommeil sur mon lit de douleur, lorsque tout à coup mon coeur a
+éprouvé une inquiétude que je n'avais ressentie de ma vie. J'avais
+compris quel affreux danger planait sur mon âme; j'ai reconnu mes
+graves offenses envers Dieu, et, en voyant combien il a toujours été
+miséricordieux pour moi, j'ai été épouvanté du sort qui m'attendait
+si je paraissais en cet état devant le souverain Juge qui voit et qui
+sait tout. J'ai songé alors à ma mère, qui en mourant m'a recommandé
+à la protection de la bienheureuse Vierge Marie. Je me suis adressé à
+cette Mère céleste, implorant sa protection auprès de son cher Fils,
+et bientôt j'ai senti la consolation entrer dans mon coeur. Ma femme
+m'a rappelé aussitôt votre promesse de m'assister dans ce danger de
+mon âme et dans le péril de la mort...»
+
+Le malade ne put continuer; il retomba épuisé sur son lit, en proie à
+un profond évanouissement. Dès qu'il eut repris l'usage de ses sens,
+il déposa dans le coeur de l'évoque une humble confession générale,
+et attendit avec impatience ce moment heureux dont il avait été si
+longtemps privé, où lui fut présenté le Pain céleste qui remplit
+son âme d'une paix inexprimable. Il murmura d'une voix déjà presque
+éteinte:
+
+«Ô Dieu! qui as fait pour moi de si grandes choses, sois aussi
+miséricordieux pour ma pauvre âme que tu le fus sur la croix pour le
+bon larron repentant.»
+
+Le lendemain, sa lutte avec la mort et la douleur avait cessé: il
+était passé à une vie meilleure. Le jour de la conversion de cet homme
+dut être le plus beau jour de la vie d'un évoque; car il ne saurait
+y avoir ici-bas de plus grande joie que la pensée d'avoir ramené un
+pécheur à Dieu.
+
+Et ainsi, en cette circonstance décisive pour le bonheur éternel d'une
+âme, ce bonheur fut double; c'est là le propre de toutes les oeuvres
+de miséricorde: elles sont la joie de ceux qui les accomplissent et de
+ceux qui en sont l'objet.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+36.--L'AMOUR MATERNEL.
+
+Dans une des principales villes du midi de la France, un vénérable
+ecclésiastique, vicaire de paroisse, fut soudainement appelé vers le
+milieu de la nuit, près d'une malade qui, lui dit-on, se mourait,
+privée tout à la fois des ressources matérielles capables d'adoucir
+les souffrances de son corps, et des sentiments religieux propres à
+soutenir l'énergie de son âme, profondément aigrie par la misère. Le
+digne prêtre ne se fit point attendre. Sautant hors de sa couche et
+s'habillant à la hâte, il est bientôt dans la rue, se dirigeant
+avec son guide vers la demeure de la pauvre mourante, à travers des
+tourbillons de neige dont une bise glaciale fouettait son visage. Il
+arrive, gravit six étages et pénètre au fond du plus méchant réduit
+que l'on puisse voir. Là, sur un grabat fétide, une malheureuse femme
+se débattait avec angoisse, voulant et ne voulant pas mourir; car à
+ses côtés dormait, ensevelie sous d'informes haillons, une petite
+fille qui la rattachait encore à la vie quand le malheur la pressait
+au contraire de quitter un monde devenu inhabitable pour elle.
+
+Un tel spectacle émut l'envoyé de Dieu jusqu'aux larmes, et le frisson
+d'une pitié sincère parcourut tous ses membres. Que faire devant une
+pareille infortune? Comment ramener la paix et la joie dans une âme
+ainsi torturée, toujours en présence d'une misère de plus en plus
+poignante, de plus en plus irrémédiable? Tout autre qu'un prêtre
+assurément eût reculé devant une mission si difficile. L'abbé ne se
+découragea point; il prit conseil de sa foi, il prit conseil de son
+coeur, et le plus doux triomphe couronna bientôt ses intelligents
+efforts. Aux premiers mots sortis de sa bouche, la malade avait
+brusquement détourné la tête, à ses exhortations toujours plus tendres
+et plus pressantes, elle opposait une indifférence profonde, un de
+ces sourires amers qui déconcertent les plus robustes espérances et
+attestent une incrédulité systématique ou une ignorance absolue des
+vérités chrétiennes. Il fallait donc tenter un dernier assaut décisif;
+c'est alors qu'une inspiration soudaine vint illuminer l'esprit du
+bon pasteur à la recherche de sa brebis égarée. «Elle résiste à mes
+paroles, se dit-il en lui-même, elle ne résistera pas sans doute aux
+saintes obligations de la maternité; l'amour maternel mène à Dieu, qui
+aime si tendrement sa Mère.» Et, saisissant l'enfant endormi dans
+un coin de la mansarde, il le présenta à la mourante en lui disant:
+«Sauvez votre âme, vous sauverez celle de votre fille; si vous devez
+la laisser orpheline ici-bas, au moins gagnez le ciel pour la protéger
+et lui garder une place parmi les anges.» À la vue de cette innocente
+et douce créature qui lui tendait ses petits bras et sollicitait ses
+caresses, la pauvre femme jeta un cri perçant, serra convulsivement
+son enfant sur sa poitrine haletante, et, au bout de quelques
+instants, ses yeux desséchés s'emplirent de larmes; bienheureuses
+larmes qui emportèrent avec elles toutes les barrières que l'esprit de
+révolte avait placées entre son coeur et celui du souverain Juge, dont
+la main ne nous frappe ici-bas que pour nous guérir. L'attendrissement
+qui ouvrait son âme aux plus nobles sollicitudes d'une mère, l'ouvrit
+en même temps à tous les sentiments chrétiens qui donnent la
+résignation dans les souffrances et le courage dans l'adversité. «Mon
+Dieu, s'écria-t-elle pleinement soumise et consolée, mon Dieu, que
+votre volonté s'accomplisse! Je vous fais volontiers le sacrifice
+de ma vie; que tous les maux que j'ai soufferts soient autant
+d'infortunes épargnées à l'enfant qui doit me survivre. Et vous,
+monsieur l'abbé, ajouta-t-elle, daignez, je vous en conjure, prendre
+soin de l'orpheline; je vous la confie: si vous acceptez ce dépôt, je
+mourrai contente et rassurée.» L'abbé promit tout, et la malade se
+confessa avec de grands sentiments de contrition. L'amour maternel
+l'avait ramenée à l'amour de Dieu.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+37.--UN PÉCHEUR MORIBOND ASSISTÉ PAR UN PRÊTRE MOURANT.
+
+Il y a une dizaine d'années, l'église de Saint-Paul-Saint-Louis, de
+Paris, avait parmi ses desservants un prêtre qui se faisait remarquer
+par sa haute taille et son visage grave et basané.
+
+À ses allures un peu militaires on devinait sans peine que ce prêtre
+avait dû porter l'épée, et l'on écoutait sans surprise l'histoire de
+ce brave officier de cavalerie, qui vaillamment s'était battu sous le
+commandement de don Carlos, l'avait suivi, et enfin était entré dans
+le sacerdoce.
+
+Ce prêtre était l'abbé Capella.
+
+Après être resté quelques années à Saint-Paul-Saint-Louis où il
+s'était particulièrement attiré l'estime de tous, M. Capella fut
+appelé à une petite cure des environs de Paris.
+
+Là, il fut vénéré par ses bons et simples paroissiens, presque tous
+jardiniers; son caractère aimable et sa franchise militaire avaient
+vaincu tous les préjugés, toutes les antipathies mêmes; le bien que
+fit là son court passage, est incalculable.
+
+C'était la veille de sa mort; les derniers sacrements venaient de lui
+être administrés, et il se recueillait dans son action de grâces,
+offrant au Seigneur ses dernières souffrances et son agonie qui allait
+commencer. À ce moment une personne entra inopinément et s'approchant
+de lui:
+
+--Monsieur le Curé, lui dit-elle, un tel, que vous connaissez bien,
+est très malade; il va mourir; nous sommes bien en peine, car il ne
+veut recevoir aucun prêtre. Ainsi, quand M. le curé est venu, il lui a
+tourné le dos et ne veut pas l'entendre.
+
+--Quel malheur! un si brave homme, fit M. Capella avec chagrin. Ah! si
+moi-même je n'eusse pas été mourant, peut-être ne m'aurait-il pas si
+mal reçu!
+
+--Ah! vous, Monsieur le Curé, il vous aime et vous vénère trop pour
+cela! Mais hélas!... Et elle se retira sans achever.
+
+Une pensée sublime vint au saint prêtre; se soulevant sur sa couche
+et joignant les mains: Mon Dieu, donnez-moi un peu de force!
+s'écria-t-il. Faisant alors un effort suprême, il endossa une dernière
+fois ses vêtements ecclésiastiques, puis il dit, d'un ton résolu, aux
+amis qui l'entouraient:
+
+--Soulevez-moi et portez-moi chez le malade.
+
+Frappés de stupeur, pas un ne bougea. Ils écoutaient cette voix
+expirante qui avait retrouvé le ton du commandement pour faire une
+chose impossible, et ils crurent le curé dans le dernier délire.
+Prenez-moi, répéta-t-il avec une suprême autorité. Une exclamation
+assourdie sortit de toutes les bouches.
+
+Mais le mourant, dont l'heure de vie s'était réfugiée dans son
+inébranlable volonté, présenta ses bras tremblants, ses jambes inertes
+déjà; on lui obéit donc et soutenant avec précaution ce corps qui
+voulait reprendre la vie pour aller sauver une âme, on le déposa sur
+une litière.
+
+«Ah! mon Dieu! il va mourir en route!» s'écria l'un des porteurs avec
+désespoir.
+
+Lui, sans s'inquiéter de ce qui se passait ou se disait autour de sa
+couche, absorbé dans son héroïque idée fixe, donnait des ordres pour
+qu'on lui apportât ce qui était nécessaire à l'administration
+des sacrements. Quand tout fut prêt: «En route, et hâtons-nous,»
+commanda-t-il.
+
+On se mit en marche vers la maison du malade. Le prêtre ne faisait
+entendre ni un cri, ni une plainte, ni même un soupir dans ce chemin
+douloureux dont tout choc était une angoisse, mais il priait avec
+ferveur.
+
+Le voilà près du lit de cet autre mourant. «Mon ami, lui dit-il d'une
+voix entrecoupée, nous allons tous les deux paraître devant le bon
+Dieu. Voulez-vous que nous fassions le voyage ensemble?... Moi, je
+viens vous aider... et vous apporter les secours de cette dernière
+heure...»
+
+Un intraduisible cri échappa au malade, et sans pouvoir articuler un
+mot, il saisit la main de son pasteur et la porta à ses lèvres avec un
+mouvement d'adoration.
+
+«Mon ami, continua celui-ci, le temps est court...; confiez-vous à
+moi; vous ne me refuserez pas de vous confesser, n'est-ce pas?»
+
+Le malade, subjugué par cet héroïsme de la foi, fondit en larmes. «Oh!
+oui, je veux me confesser à vous!» s'écria-t-il.
+
+Un sourire du ciel passa sur les lèvres blanches du pasteur. Il fit un
+signe, et le vide s'établit autour des deux mourants.
+
+Bientôt après, le ministre de Dieu fit un dernier effort pour
+élever sa main au-dessus de la tête du pardonné, et les paroles de
+l'absolution tombèrent comme une rosée sur cette âme ressuscitée. Le
+prêtre appela; «L'Extrême-Onction!» demanda-t-il. On lui apporta ce
+qui était nécessaire pour la réception du Sacrement. «Prenez mon bras,
+et conduisez ma main,» dit-il à son aide. Et l'on conduisit cette main
+mourante, se traînant refroidie déjà, comme une suprême bénédiction,
+sur les membres du malade qui semblait se ranimer sous ce froid
+attouchement et sous les onctions de l'huile sainte.
+
+Quand tout fut achevé, le prêtre pencha sa tête alourdie vers celui
+qu'il venait d'administrer, et dans un soupir de soulagement, il
+dit tout bas: «Au revoir, mon ami!... Maintenant, remportez-moi,
+ajouta-t-il d'une voix éteinte. _Nunc dimittis servum tuum, Domine,
+secundum verbum tuum, in pare!_»
+
+Puis sa tête tomba pesante sur sa poitrine; ses bras fatigués se
+laissèrent pendre; ses yeux se fermèrent: et, pendant cette lugubre
+route du retour, on aurait cru qu'il n'existait plus, si l'on n'avait
+vu ses lèvres remuer sous un souffle de prière. Peu après, on le
+déposa immobile sur son lit. Quelques heures plus tard, il était mort.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+38.--DEUX FOIS SAUVÉ!
+
+Il y a dans notre collège, rapporte un éminent écrivain, retraçant ses
+souvenirs de jeunesse, un pauvre abandonné qu'on appelle Isaac. Comme
+son nom l'indique, il est juif. De plus, il est orphelin et sans
+fortune. La réprobation terrible qui pèse sur sa race, éloigne de lui
+jusqu'aux moins chrétiens de nos camarades. On le voit toujours dans
+le coin le plus désert de notre cour, où le poursuivent encore les
+injures et les railleries d'un âge sans pitié. Cependant il est doux
+et semble résigné par avance à toutes les amertumes de la vie, dont
+celles du collège ne sont qu'un avant-goût. Quelquefois la nature
+l'emporte et le malheureux enfant éclate en sanglots; il se cache le
+visage entre les mains et pleure des heures entières.
+
+Depuis longtemps je pense à l'aborder. Je voudrais consoler un peu
+cette précoce affliction, tenir compagnie à cette solitude prématurée;
+mais je n'ose. Isaac n'est pas sans quelque sauvagerie; ses malheurs
+et son abandon lui ont inspiré la défiance. Quelques méchants coeurs,
+comme il en est même au collège, ont encore contribué à augmenter
+cette défiance, en venant solliciter l'amitié de l'orphelin et en
+trahissant ensuite, avec tous les secrets confiés, un coeur si
+désireux d'abord de se communiquer, mais que l'infortune avait rendu
+susceptible à l'excès et incapable de se livrer deux fois.
+
+L'autre jour, une de ces tristes scènes qui se renouvellent trop
+souvent, est venue ajouter de nouvelles douleurs à celles de celui que
+j'aime en secret. Je sortais du parloir au milieu de la plus longue
+de nos récréations; tout à coup j'entends de grands cris. Je me hâte,
+j'arrive devant tous nos camarades rassemblés. Ils étaient en grande
+agitation. «Qu'y a-t-il?--C'est Isaac qui nous a dénoncés,» me répond
+le plus colère. Et il entame une longue histoire à laquelle chacun
+veut ajouter son trait. C'était encore une accusation banale et
+sans fondement. Les preuves abondaient, la haine suggérait les plus
+détestables hypothèses à ces petites têtes méchantes et enflammées; on
+accueillait tout, pourvu que tout fût contraire à l'accusé. Tristes
+juges comme on en voit tant dans un monde qui n'a plus la jeunesse
+pour excuse!
+
+Isaac n'était pas là, mais bientôt nous le vîmes paraître, accompagné
+du supérieur qui s'éloigna quelques secondes après, laissant le
+pauvre enfant en proie à la cruauté de ses ennemis. Oh! ce mot de
+_cruauté_ n'est pas trop fort. On l'injuria, et les injures bientôt
+furent suivies de pierres. Un fils de boucher, qui sans doute avait
+vu avec quelque profit son père assommer des boeufs à l'abattoir,
+s'élança enfin sur lui et de ses gros poings lui mit la figure en
+sang.
+
+J'étais pâle d'indignation. Mon coeur battait vivement. La colère
+finit par l'emporter, la sainte colère, et je m'élançai devant Isaac:
+«Vous êtes des lâches, m'écriai-je en lui prenant les mains, et
+malheur au premier d'entre vous qui touchera à mon _ami!_»
+
+J'appuyai à dessein sur ce dernier mot, je regardai les agresseurs
+d'un regard décidé, les poings fermés, le pied en avant: je leur
+semblai redoutable, malgré ma petite taille; ils se turent, ils
+s'éloignèrent en jetant au vent leurs dernières insultes, et l'un
+d'eux déclara qu'il fallait mettre les deux juifs à la quarantaine.
+
+Ce mot de juif me fit beaucoup rougir, malgré moi. Cependant je
+me remis de cette soudaine émotion et me penchai vers Isaac. Il
+s'appuyait sur moi et semblait me sourire, mais je le vis tout à coup
+chanceler, puis tomber sans connaissance. Tant de douleurs l'avaient
+brisé. Alors j'appelai à mon secours, et comme personne ne venait à
+mes cris, je rassemblai toutes mes forces, je le pris dans mes bras
+et parvins à le transporter jusqu'à l'infirmerie. Il y fut près d'une
+heure évanoui.
+
+Cependant l'affaire s'était ébruitée. Le supérieur arriva et me
+tendant la main: «Vous êtes un digne enfant, me dit-il; je sais tout
+et je veux désormais que vous me regardiez comme un ami, comme un
+père.» Il ajouta en me montrant la croix: «Mais voici l'Ami céleste,
+voici le Père qui vous récompensera mieux que moi de votre belle
+action!»
+
+Il se retira, en me permettant de rester auprès de mon nouvel ami
+jusqu'à sa complète guérison. Hélas! il ne savait pas que la maladie
+du pauvre enfant dût être si longue. Le médecin vit bien tout d'abord
+que le cas était grave et fit craindre une fièvre cérébrale. En effet,
+les symptômes en éclatèrent dès le soir.
+
+Quinze jours après, le pauvre Isaac était encore à l'infirmerie, mais
+il était sauvé.
+
+J'avais obtenu la permission de le veiller une partie des nuits, et
+la soeur de charité avait peine à m'arracher de ce chevet auquel il
+semblait que ma propre vie fût attachée. Ces nuits furent pour mon âme
+une source délicieuse de jouissances morales. J'y pris une habitude
+presque monastique, celle de lire en latin l'office même de l'Église,
+et je n'ai pu depuis détacher mes lèvres de cette coupe trop méprisée
+de la liturgie catholique. Oui, je me rappelle ces soirées d'été,
+alors que quelques rayons, les derniers du jour, venaient enflammer
+les vitres de l'infirmerie, et qu'à genoux au pied du lit de mon ami
+en délire, je suivais sur ce visage en feu les progrès du mal ou
+cherchais à y démêler les espérances de la guérison.
+
+Une idée m'avait saisi dès le premier jour, idée si naturelle aux
+imaginations catholiques, qu'il semble qu'elle soit la première à y
+naître et la dernière à s'en retirer, l'idée de convertir mon nouvel
+ami et de guérir en même temps son corps et son âme également malades.
+Cette idée me poursuivait. Je ne pouvais m'empêcher de penser que Dieu
+n'avait pas permis, sans quelque dessein secret, qu'un innocent fût
+accablé de tant de malheurs, abreuvé de tant d'injustices.
+
+Un jour donc qu'Isaac s'était endormi, je m'armai d'une sainte audace
+et passai à son cou une petite médaille de la sainte Vierge. Déjà
+on avait placé sous ses yeux, en face de son lit, un crucifix où il
+devait lire tout le résumé de notre foi éloquente. La pauvre soeur
+redoublait de soins. Elle avait compris mon idée de conversion, ou
+plutôt l'avait eue avant moi, mais elle eût craint de s'en attribuer
+le moindre honneur.
+
+Isaac fut enfin rendu à sa connaissance. C'était un dimanche: les
+élèves étaient à la messe et l'on entendait très distinctement dans
+l'infirmerie les chants de nos camarades et les harmonies de l'orgue.
+La petite soeur et moi suivions notre messe aussi exactement que
+possible et priions de grand coeur tous les deux pour notre cher
+malade. J'avais coutume de réserver pour l'instant de l'élévation mes
+plus vives prières, et je crois bien que la soeur faisait de même.
+
+Ce jour-là nous fûmes encore plus recueillis. Mais un petit bruit nous
+vint arracher à ce recueillement; notre malade s'était soulevé, il
+s'était assis sur son lit et semblait écouter avec ravissement un bel
+_O Salutaris_, que nos enfants de choeur n'avaient jamais si bien
+chanté. Il souriait pour la première fois peut-être de sa vie, et ce
+sourire faisait du bien à voir, quoique brillant sur un visage éteint
+et décharné. Nous n'osions nous lever, mais il nous aperçut, porta les
+mains à son front comme pour recueillir ses idées, réfléchit quelques
+instants, puis tout à coup s'écria: «Mon frère, mon cher frère!» Et je
+tombai dans ses bras.
+
+Nous pleurions tous, et la soeur souriait à travers ses larmes. Mais
+Isaac s'arrêta tout à coup, et se mit à fixer le crucifix que nous
+avions mis sous ses yeux. Il le regarda d'abord froidement, puis ses
+yeux s'animèrent, l'amour pénétra dans son regard; il contempla alors
+l'Homme-Dieu avec des yeux qui exprimèrent toutes les nuances de la
+commisération, de la prière, de l'adoration; ses bras s'agitèrent
+bientôt et il les tendit vers Notre-Seigneur; enfin, il ne put
+résister à la grâce, et un torrent de larmes sortit de ses yeux: «Mon
+Roi, mon Maître, mon Dieu!» Et se tournant vers moi: «Tu ne sais pas
+que Jésus et Marie ont veillé près de moi pendant toute ma maladie?
+Ils étaient là, je les voyais, je touchais leurs mains, j'entendais
+leurs voix. Oh! je veux être baptisé!»
+
+Je l'embrassai en pleurant et lui racontai combien j'avais désiré ce
+moment. Ce jour-là même, nous eûmes ensemble un entretien sur la foi.
+La soeur savait mieux faire le catéchisme que moi; l'aumônier vient
+l'aider. La convalescence d'Isaac s'écoula dans ces leçons qu'il
+semblait avoir déjà reçues de Dieu lui-même, tant il s'élevait
+facilement aux plus difficiles de nos mystères. Il avait même sur nos
+dogmes des lumières qui étonnaient l'aumônier et dont je profitai.
+
+Cependant le bruit de sa guérison s'était répandu dans le collège. On
+avait bien changé d'idées sur le compte des «deux juifs,» et comme,
+après tout, des coeurs d'enfants ne sont jamais profondément
+pervertis, tous nos camarades s'étaient sincèrement repentis d'une
+méchanceté qui avait failli devenir si fatale. Tous les matins, il en
+venait à l'infirmerie quelques-uns s'informer avec anxiété de la santé
+d'Isaac. Les récréations étaient silencieuses, les visages tristes;
+quand on annonça qu'il n'y avait plus aucun danger pour le malade, ce
+fut un jour de fête pour tout le monde.
+
+On apprit en même temps la miraculeuse conversion de notre ami et son
+baptême, qui eut lieu, d'après sa volonté, le premier jour qu'il
+put faire quelques pas. Au sortir de l'église, il alla revoir ses
+condisciples qui étaient devenus ses frères en Jésus-Christ. Ce fut un
+spectacle touchant: tous ces persécuteurs tombèrent aux pieds de leur
+victime et sollicitèrent la bénédiction de celui qui tout à l'heure
+encore était un catéchumène et n'avait pas seize ans. Isaac, ou plutôt
+Paul (car je lui ai, comme parrain, donné ce nouveau nom), Paul les
+bénit avec ses larmes et voulut tous les embrasser. On sut qu'il était
+pleinement chrétien, quand on le vit presser avec plus d'amour dans
+ses bras celui-là même qui l'avait autrefois le plus cruellement
+persécuté. (_Léon Gautier_.)
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+39.--DIEU A SES ÉLUS PARTOUT.
+
+Une actrice a adressé au P. de Ravignan le récit suivant de sa
+conversion, une des plus admirables de notre siècle. «Lorsque j'étais
+tout enfant, ma mère se trouvait seule à Paris, sans argent, sans
+état, sans protection. Elle n'avait pas cette religion qui fait
+supporter toutes les adversités que Dieu nous envoie, mais seulement
+une foi très vive en Marie. Dès ma plus tendre enfance, elle me fit
+dire cette petite prière que je n'ai lue dans aucun livre: «Mon Dieu,
+je vous donne mon corps, mon esprit, mon coeur, ma vie; je me donne
+toute à vous. Faites-moi la grâce de mourir plutôt que de vous
+offenser mortellement. Ainsi soit-il.»
+
+«Vers l'âge de cinq ans à peu près, j'allais très souvent avec une
+vieille femme à la messe, et surtout adorer Jésus dans un sépulcre. Je
+rentrais à la maison, malade d'avoir vu Notre Seigneur mort pour nous;
+je pleurais. Ma mère grondait la vieille femme d'exciter à ce point ma
+sensibilité, et même elle ne voulut plus absolument que je retournasse
+à l'église. J'étais très fière de m'appeler Marie. On me donnait le
+nom de Joséphine à la maison; mais quand on me demandait comment je
+m'appelais: «Marie, répondais-je aussitôt; j'ai le nom de la Vierge.»
+
+«Ma mère me mit au théâtre à l'âge de six ans pour apprendre à danser.
+On la pria de me laisser jouer, elle se laissa tenter. Je jouai, j'eus
+un très grand succès. Cependant j'entendais les petites filles parler
+de la première communion, ma mère ne m'en parlait pas; je voulais
+absolument la faire, mais aucun prêtre ne put m'y admettre parce que
+j'étais au théâtre.
+
+«Je priais toujours, je travaillais sans cesse; en dehors du théâtre,
+je faisais de petits ouvrages à l'aiguille que je vendais. J'étais
+entourée de vices dans les femmes même que j'aimais le plus; je les
+plaignais. Ma mère m'avait donné des principes que la misère la plus
+affreuse n'avait pu détruire. J'étais mal vêtue, je mangeais des
+pommes de terre, mais j'étais heureuse avec ma mère. Je me disais:
+«Dieu me voit, lui; il me trouve bien avec mon vilain chapeau; il ne
+se moque pas de la pauvre Maria.» Car on se moquait de moi; on me
+disait: «Si vous vouliez, vous auriez des cachemires.--Oui, disais-je,
+mais je ferais mourir ma mère de chagrin.» J'étais une des premières
+du théâtre, par conséquent très admirée. Si je vous dis cela, c'est
+pour que vous compreniez bien la haute protection de ma céleste
+patronne au milieu de ce gouffre.
+
+«Ma mère tomba malade. J'étais obligée de passer toutes les nuits, je
+n'avais pas de domestique; je jouais, je répétais dans la journée; je
+n'avais le temps d'apprendre mes rôles que la nuit, près du lit de
+ma pauvre mère. C'est ici que Dieu a été bon et indulgent pour moi.
+J'avais fort peu d'appointements, quoique première. Eh bien! mon
+Père, malgré cela, pendant quatre mois et demi, ma mère étant au lit,
+dépensant beaucoup d'argent que je n'avais pas, je n'ai pas fait de
+dettes, et je m'en suis tirée. Je devais tomber malade de fatigue et
+de chagrin, pas du tout: c'est que je priais Dieu, et Dieu aide ceux
+qui prient de tout leur coeur.
+
+«La dernière nuit que je passai près de ma mère, je ne comprenais pas
+que ce fût l'agonie. Enfin sa dernière parole fut: «Maria, je t'aime!»
+et elle rendit le dernier soupir. Oh! mon Père, quelle nuit! Je
+n'avais pas quitté ma mère un seul instant de ma vie, et je me
+trouvais à vingt ans, seule, sans parents, sans soutien, sans fortune,
+sans Dieu, car je ne le possédais pas encore. Je jurai à ma mère, sur
+ce corps inanimé, sur cette main qui m'avait bénie, que toujours je
+serais digne d'elle. J'allais tous les jours au cimetière Montmartre,
+et, en rentrant, je me mettais à genoux au milieu de ma chambre;
+j'avais le portrait de ma mère là devant moi; j'avais un Christ qui
+avait été posé sur son corps; je baisais ce Christ, je baisais le
+portrait, et ma vie se passait entre ces deux images.
+
+«Enfin j'allai vous entendre, mon Père; vous éclaircissiez des idées
+confuses dans ma tête. Je suis bien ignorante encore en matière de
+religion; j'aime avec amour Jésus et Marie. Pourquoi? comment? je n'en
+sais rien; je les aime et voilà tout.
+
+«Là seulement je compris ma position. «Sainte Vierge, dis-je alors, le
+théâtre sans vous, ou vous sans le théâtre. Ah! mon choix est fait.
+Mais pour arriver à vous, ô Marie, comment faire?» Le dimanche de la
+Quasimodo, je vous vis de plus près; je m'étais mise au pied de la
+chaire. «Je vais écrire à M. de Ravignan, dis-je; il est impossible
+qu'il n'obtienne pas cette grâce de Mgr l'archevêque: il faut que je
+communie.» Je vous écrivis, mon Père, vous savez le reste; mais ce que
+vous ne savez pas, c'est que mon esprit n'est plus le même, mon coeur
+non plus: les pieuses femmes que vous m'avez fait connaître ont changé
+tout mon être.
+
+«Oh! merci, mon Dieu! merci, mon Révérend Père! Votre zèle a tout
+fait. J'ai communié, c'est vous dire que je suis la plus heureuse
+des femmes, et j'étais entourée de Mmes de Gontaut, Levavasseur et
+d'Auberville. Ah! autrefois je croyais aimer Dieu, mais non; c'est lui
+qui m'aimait. J'aimais Marie, mais ce n'était pas de ce saint amour
+qu'elle a pour nous. Je ne sais pas ce que Dieu me réserve; mais s'il
+veut me rendre heureuse, il peut m'envoyer tous les malheurs qu'il
+voudra: je tâcherai de les porter avec mon coeur qui est tout à lui.
+Si Dieu me conserve cette foi qu'il m'a envoyée, je peux tout faire
+pour lui. Aujourd'hui seulement je comprends les martyrs.
+
+«Je vous demande pardon, mon Père, de la longueur de mon récit; mais
+je ne suis pas très versée dans l'art d'écrire. C'est pour vous
+obéir que je vous donne ces détails. En parlant de ma mère, je ne
+m'arrêterais point.
+
+«Mon premier acte, en sortant du théâtre, a été une première
+communion. Dieu veuille qu'en sortant de cette vie je sois agenouillée
+à la sainte table! À Dieu, à Jésus, à Marie, à ces dames, à vous, mon
+Père, ma vie entière. _Maria_.»
+
+La jeune actrice eut le courage de rompre complètement avec le
+théâtre. Après six années d'épreuves et de privations, devenue mère de
+famille, elle écrivait au P. de Ravignan pour le remercier, et elle
+ajoutait: «Oh! mon Père, que de misères! que de maladies! Mais Dieu
+était au fond de mon coeur. Que de joies ignorées! et c'est à vous que
+je les dois.
+
+«Ah! comme je plains ceux qui ne pensent jamais à Dieu! Dans l'amour
+qu'il nous donne nous trouvons tout pour nos besoins d'ici-bas. Cette
+vie de l'âme a des charmes qu'on ignore si complètement dans le monde!
+
+«Priez, mon Révérend Père, pour que mon âme reste toujours attachée à
+ce Dieu de miséricorde qui a daigné me prendre si bas! Ah! que ma vie
+passée m'a éclairée sur l'amour de Dieu pour ses créatures! Aussi, je
+ne veux que ce mot dans mon coeur: Amour pour Jésus dans la joie et
+la tristesse, amour pour Jésus!» Cette âme séraphique se consuma
+rapidement dans un douloureux martyre: l'ancienne actrice mourut en
+prédestinée.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+40.--LA ROSE BÉNITE.
+
+Un dimanche vers les trois heures, rapporte un homme du monde, je
+passais rue de Vaugirard, à Paris. Une pluie torrentielle inondait les
+rues et faisait chercher un abri aux malheureux piétons. Je regardais
+machinalement à droite et à gauche, lorsque la petite église des
+Carmes m'apparut comme lieu de refuge. Arrivé dans la cour, je vois
+son intérieur tout resplendissant de fleurs et de lumières; une foule
+immense la remplissait, et c'est à peine si je pus parvenir à me
+placer sous son portique.
+
+Quelle fête célébrait-on? voilà ce que je demandai à une bonne femme
+qui, à genoux près de moi, égrenait son chapelet. Elle releva la tête
+d'un air étonné: «Comment! monsieur, vous ne savez pas? c'est la fête
+du Saint-Rosaire, et, pour en conserver le souvenir, les révérends
+pères vont distribuer à tous ceux qui sont dans l'église une rose
+bénite.» J'ai une passion pour les fleurs et une prédilection toute
+particulière pour les roses; je voulais profiter de celles que la
+Providence semait (avec intention peut-être) sur ma route: elles sont
+si rares, hélas! Je suis le courant qu'un mouvement de chaises opère,
+et je me trouve transporté je ne sais comment près de la balustrade de
+l'autel. Le R. P. qui venait de donner la bénédiction, en montait les
+degrés. Il fit signe qu'il allait parler; je me sentis attiré vers
+lui par un sentiment que je ne pus définir: son pâle et noble visage
+inspirait le respect, une joie toute céleste l'animait, et l'immense
+quantité de bougies qui brûlaient autour du tabernacle lui faisaient
+comme une auréole lumineuse. Son regard doux et pénétrant se
+portait avec bonheur sur les nombreux fidèles qui l'entouraient et
+l'écoutaient. Il fit une allocution simple et touchante, sans phrases
+préparées ni oratoires; on sentait que c'était le coeur qui débordait
+avec tous ses trésors, la source qui coulait limpide et transparente
+pour chacun.
+
+«Je vais vous distribuer de petites roses bien modestes, dit-il, parce
+que nous sommes pauvres. Vous les trouverez parfumées comme l'était
+Marie, la reine du ciel, et leur parfum vous pénétrant, vous désirerez
+lui ressembler. Vous les trouverez bénites, afin qu'elles apportent
+dans vos maisons la bénédiction de Marie. Mères, ornez-en le berceau
+de votre petit enfant pour le protéger. Femmes, montrez-la à votre
+mari; dites-lui qu'elle sera son prédicateur, son égide, lorsqu'il
+devra vous quitter. Jeunes filles, suspendez-la au Christ placé à
+votre chevet, afin que votre premier regard, la première élévation de
+votre coeur soient pour Jésus et Marie confondus dans un même amour.»
+Ce serait trop long de raconter les belles et bonnes choses que
+dit encore le révérend Père. La distribution commença; lorsque je
+m'approchai pour recevoir ma rose, un léger sourire se dessina sur
+les lèvres du religieux: il semblait lire au fond de ma pensée ce
+mot _hasard_ qui m'avait amené là. Je m'inclinai et sortis de
+l'église beaucoup plus grave que je n'y étais entré.
+
+Une fois dehors, je me trouvai très embarrassé: je dînais en ville et
+j'avais disposé de ma soirée; mais la pensée de porter dans une maison
+profane ma petite rose bénite me fit rougir intérieurement. Je rentrai
+chez moi, je la suspendis au portrait de ma mère. Pauvre mère! il me
+sembla qu'elle me regardait plus tendrement. Peut-être étaient-ce ses
+prières qui, du haut du ciel, avaient guidé mes pas. Toujours est-il
+que j'étais resté chez moi par une force d'attraction plus puissante
+que ma volonté. Je passai mon temps à méditer sur les petites choses
+qui amènent souvent de grands effets. Je ne puis pas dire tout ce que
+je confiai de pensées tumultueuses à ma rose mystique: c'était presque
+une confession, et la petite goutte de rosée bénie qui reposait au
+fond de son calice était le baume consolateur que j'appliquais sur
+les blessures orageuses de mon coeur. «Qui sait, murmurai-je en
+m'endormant, si je ne retournerai pas dans cette église, et si, te
+tenant a la main, je n'irai pas trouver ce bon religieux? Elle m'amène
+à vous repentant et converti!» lui dirai-je.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+41.--UN SOUVENIR DU BAGNE.
+
+Un religieux plein de zèle, qui venait de remplir son saint ministère
+auprès des forçats de Rochefort, le P. Lavigne, ne pouvait se lasser
+d'admirer les merveilles de la grâce sur ces pauvres âmes si chères
+au Bon Pasteur. Prêchant dans la chapelle d'une Maison religieuse, à
+Paris, il racontait un fait admirable qui atteste l'étonnante bonté de
+Dieu en faveur d'un pécheur pénétré d'un sincère repentir.
+
+«Il y a un homme, dit-il, dont le souvenir s'est empreint dans mon âme
+d'une manière ineffaçable, un homme que je place au-dessus de tous les
+religieux et de toutes les religieuses: c'est un saint que je vénère,
+et cet homme, ce saint, c'est un forçat.
+
+«Un soir, il vint me trouver au confessionnal, et, après sa
+confession, je lui adressai quelques questions, comme j'avais assez
+souvent coutume de le faire avec ces infortunés. Cependant, cette
+fois, un motif plus particulier m'engageait à interroger celui-ci.
+J'avais été frappé du calme répandu sur ses traits. Je n'y fis pas
+d'abord grande attention, car j'avais eu l'occasion de remarquer la
+même chose chez plusieurs de ces malheureux. Néanmoins, la précision
+avec laquelle il s'exprimait, l'exactitude rigoureuse et le laconisme
+de ses réponses piquaient de plus en plus ma curiosité.
+
+«Il me répondait sans affectation, ne disant pas un mot inutile, et
+n'allant jamais au delà de ce que je lui demandais. Aussi ce ne fut
+qu'en le poussant et en le pressant par mes questions, que je parvins
+à savoir, en quelques mots bien simples, sa touchante histoire.
+
+--Quel âge avez-vous? lui dis-je d'abord.
+
+--Quarante-cinq ans, mon père.
+
+--Combien y a-t-il que vous êtes ici?
+
+--Il y a dix ans.
+
+--Devez-vous y rester encore longtemps?
+
+--À perpétuité, mon père.
+
+--Quelle est donc la cause de votre condamnation?
+
+--Le crime d'incendie.
+
+--Sans doute, mon pauvre ami, vous avez beaucoup regretté d'avoir
+commis cette faute.
+
+--J'ai beaucoup offensé Dieu, mon père, mais je n'ai point commis ce
+crime. Toutefois, je suis justement condamné; mais c'est Dieu qui m'a
+condamné.
+
+Cette réponse piquant plus vivement encore ma curiosité, je repris:
+
+--Mais que voulez-vous donc dire, mon ami? expliquez-vous.
+
+Alors il me répondit:
+
+--J'ai beaucoup offensé le bon Dieu, mon père; j'ai été bien coupable,
+mais jamais envers la société. Après une foule d'égarements, le bon
+Dieu toucha mon coeur.
+
+«Je résolus de me convertir, de réparer le passé; mais depuis ma
+conversion, il me restait une inquiétude, un poids énorme sur le
+coeur. J'avais tant offensé le bon Dieu? pouvais-je croire qu'il eût
+tout oublié? Et puis, je ne trouvais rien qui fût de nature à réparer
+ces iniquités malheureuses de ma jeunesse, et je sentais un besoin
+immense de réparation! Sur ces entrefaites, un incendie éclata près de
+ma demeure. Tous les soupçons tombèrent sur moi; on m'arrêta, et on me
+mit en jugement. Pendant la procédure, je fus beaucoup plus calme que
+je ne l'avais jamais été; je prévoyais bien que je serais condamné,
+mais j'étais prêt à tout. Enfin arriva le jour où on devait prononcer
+ma sentence. Le jury quitta la salle pour aller délibérer sur mon
+sort, et dans ce moment, il me sembla entendre une voix intérieure qui
+me disait: Si je te condamne, je me charge aussi de faire ton bonheur
+et de te rendre la paix. À cet instant, je ressentis effectivement une
+paix délicieuse. Les jurés revinrent bientôt, apportant leur verdict,
+qui me déclarait convaincu du crime d'incendie, avec circonstances
+atténuantes; j'étais condamné aux travaux forcés à perpétuité. Je fus
+obligé de me contenir pour ne pas verser des larmes, qu'on aurait sans
+doute attribuées à tout autre motif qu'à celui du sentiment de bonheur
+que j'éprouvais. On me conduisit à mon cachot, et là, tombant sur
+la paille qui me servait de lit, je me mis à répandre un torrent de
+larmes si douces que l'homme le plus voluptueux aurait été heureux
+d'acheter, au prix de toutes les jouissances, le seul bonheur de les
+verser. Une paix ineffable remplissait enfin toute mon âme. Elle ne me
+quitta pas pendant la route que je parcourus pour arriver au bagne, et
+ne m'a jamais abandonné jusqu'ici. Depuis cette époque, je tâche de
+remplir tous mes devoirs, d'obéir à tout et à tous. Je ne vois dans
+ceux qui commandent, ni le commissaire, ni les adjudants, ni leurs
+subalternes, je ne vois que Dieu. Je prie partout, dans les travaux, à
+la prison; je prie toujours, et le temps passe si vite que je puis à
+peine m'en apercevoir; les heures s'écoulent comme des minutes, les
+jours comme des heures, les mois comme des jours, les années comme des
+mois. Personne ne me connaît; on me croit condamné justement et cela
+est vrai.
+
+«Vous ne me connaîtrez pas non plus, mon père; je ne vous dis ni mon
+nom ni mon numéro; priez seulement pour moi, je vous en conjure, afin
+que je fasse la volonté de Dieu jusqu'à la fin.»
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+42.--CE QUE LE ZÈLE PEUT INSPIRER À UN ENFANT.
+
+Il y a quelques années, le Carême était prêché dans une grande ville
+de France par deux saints missionnaires. Un soir, tandis que la foule
+empressée se rendait à l'église, la petite Mathilde de C***, enfant de
+dix ans, jouait sur le balcon de sa maison; tout à coup, poussée comme
+par une inspiration divine, elle abandonne la poupée qu'elle tenait à
+la main et, courant à son père qui lisait un journal: «Oh! papa, que
+je serais heureuse!...--Que faudrait-il pour cela, mon enfant?--Je
+n'ose pas... dites, me l'accorderez-vous?--Oui, ma fille!--Ah! bon!
+eh bien! j'étais tout à l'heure sur le balcon et j'ai vu beaucoup
+de messieurs qui allaient au sermon; il y en a même plusieurs qui y
+conduisaient leurs petites filles; et vous, papa, vous ne m'y menez
+jamais! Ce soir...--Tu veux que je t'y conduise, n'est-ce pas?--Oui!
+je le désire beaucoup.»
+
+Bientôt l'heureuse Mathilde entrait dans l'église avec son père. Il
+la plaça près d'une dame de sa connaissance, parce que, dit-il, une
+petite fille ne reste pas avec les messieurs; et... faisant semblant
+d'aller du côté des hommes, il sortit.
+
+Mathilde, qui le suivait des yeux, s'en aperçut, mais ne dit rien; le
+lendemain elle voulut, comme par un caprice d'enfant, rester parmi les
+messieurs avec son père. Le prêtre chargé de maintenir l'ordre, voyant
+cette petite fille: «Mon enfant, lui dit-il, ce n'est point là votre
+place.--Monsieur, répondit-elle tout bas, laissez-moi ici, _je garde
+papa_!»
+
+M. de C*** entendit cette parole, il fut ému et resta au sermon.
+Le bon Dieu l'attendait, et la grâce, se servant des paroles du
+prédicateur, pénétra dans son âme. Il voulut aller tous les soirs au
+sermon; il fit mieux, il s'approcha de la sainte Table le jour de
+Pâques.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+43.--UNE CONQUÊTE DU SACRÉ-COEUR.
+
+Dans une petite ville assez populeuse, près de Liège, une personne
+dirigeait un café, où elle s'efforçait bien plus de conquérir des âmes
+à Jésus-Christ que de grossir sa fortune. On y voyait en abondance les
+publications les plus édifiantes, les cadres et les scapulaires du
+Sacré-Coeur. Cette propagande fut bénie de Dieu et devint le principe
+d'un grand nombre de conversions; nous allons reproduire ici la
+relation de plus remarquable, en conservant au style sa naïve
+simplicité.
+
+«Un jour, la maîtresse de la maison voit entrer chez elle un inconnu
+en haillons, de haute taille, ayant une longue barbe et une figure
+portant l'empreinte d'une profonde misère. Cet homme inspire à la
+zélatrice une grande compassion, il lui semble que Notre-Seigneur lui
+envoyait une âme à gagner. J'ai toujours eu, dit-elle, le désir de
+faire du bien, mais depuis que je suis zélatrice, il me semble en
+avoir contracté l'obligation, de sorte que cela me donne du courage
+pour vaincre ma timidité. Elle fit donc bon accueil à son nouvel hôte,
+qui ne disait pas un mot, et le servit de son mieux, en priant le
+Coeur de Jésus de l'inspirer. Croyant le moment favorable, elle entama
+la conversation: «Ne vous étonnez pas, Monsieur, lui dit-elle, de
+ce que je vais vous demander; je fais cette question a toutes les
+personnes qui viennent ici, et je vous vois, je crois, pour la
+première fois: avez-vous fait vos Pâques?--Non, répondit-il, je ne
+fais pas mes Pâques, je suis libre-penseur.--Mais ce n'est pas
+une religion, cela.--C'est ma religion à moi, je n'en ai pas
+d'autre.--N'avez-vous pas été catholique autrefois?--Oui, j'ai fait ma
+première communion; depuis, j'ai tout laissé: j'ai quitté ma femme,
+mes enfants, j'ai été en Afrique... Je ne veux pas des prêtres, pas
+plus qu'ils ne voudraient de moi.--Au contraire, Monsieur, ce serait
+un grand bonheur pour eux de vous ramener à Dieu; dans l'Évangile, n'y
+a-t-il pas la parabole de l'enfant prodigue où le père fête le retour
+de son fils?--Ne me dites rien, répond-il avec animation, je ne veux
+pas changer, vous ne me convertirez pas, vous dis-je; pensez-vous
+mieux réussir que ma femme et mes enfants qui m'ont supplié de toutes
+les façons? Non, vous ne me changerez pas, je devrais parler à des
+prêtres, et je déteste les prêtres; quand ils arrivent, je m'en vais
+d'un autre côté pour ne pas les voir.»
+
+«Il ajouta encore beaucoup d'autres choses contre la religion. J'étais
+toute tremblante en l'entendant, dit la zélatrice, et je priais
+intérieurement le Coeur de Jésus. Quand il eut fini, j'allai chercher
+un scapulaire du Sacré-Coeur.--Monsieur, lui dis-je, ne voudriez-vous
+pas, avant de partir, accepter ceci? j'aimerais à vous le donner;
+voyez, l'image est bien belle. Lisez, ajoutai-je, ce qui est écrit
+dessous, ce sont de si bonnes paroles! Il le fait, puis se lève et
+tenant le scapulaire des deux mains, il le baise, pleure et dit:
+«Coeur de Jésus, je suis un des plus grands pécheurs, oui, un grand
+pécheur.» Ses larmes coulaient en abondance, l'émotion l'oblige à
+s'asseoir.--Un prêtre! dit-il, je veux me confesser. Qui êtes-vous,
+pauvre femme, pour me convertir ainsi? car je suis converti.--C'est
+le Coeur de Jésus qui a tout fait, dit la zélatrice, et elle le fait
+entrer dans une chambre voisine, pendant qu'elle allait avertir le
+vicaire. Celui-ci vint aussitôt, s'entretint avec le pauvre pécheur,
+puis l'engagea à se rendre à l'église pour préparer sa confession.
+En y allant, cet homme priait, et dès qu'il fut arrivé, il alla se
+prosterner au pied d'un autel de la sainte Vierge; il pleurait et
+disait à haute voix: «Vierge sainte, ayez pitié d'un grand pécheur
+qui vous demande sa conversion.» Il fit le chemin de la croix, et,
+lorsqu'il fut arrivé à la douzième station, il mit les bras en croix
+sans s'occuper des personnes présentes, en disant: Jésus-Christ,
+je vous demande pardon de mes péchés, oui, de tous mes péchés. La
+contrition débordait de son âme, il était inondé par la grâce. Il
+alla à la sacristie, et, quand il en sortit avec le prêtre, tous deux
+pleuraient. Il ne reçut pas ce jour-là l'absolution: on préféra lui
+laisser quelques jours pour se préparer. Il passa ce temps dans le
+recueillement, vint prendre ses repas chez la zélatrice qui lui
+fournit des lectures pieuses pour occuper ses loisirs, car il évitait
+même de travailler pour ne pas se distraire des pensées de foi qui
+nourrissaient son âme. Lorsqu'il rencontrait le vicaire, il lui
+serrait la main en lui exprimant son désir de recevoir l'absolution.
+Le temps d'épreuve fut abrégé, et la brebis perdue rentra dans le
+bercail du Bon Pasteur, qui se donna à elle dans la sainte communion.
+C'était la seconde de ce nouvel enfant prodigue qui n'avait plus reçu
+son Dieu depuis cinquante ans.
+
+«Il fut dès lors un modèle de piété, et son exemple en ramena
+plusieurs qui travaillaient dans un atelier irréligieux où il
+conduisit le prêtre qui l'avait réconcilié avec Dieu.»
+
+Ah! si tous les bons catholiques avaient le zèle et le courage de
+cette généreuse chrétienne, combien de pauvres pécheurs seraient
+ramenés à la pratique de la religion! Le prêtre, hélas! n'a aucun
+moyen d'atteindre ces infortunés qui ne viennent plus à l'église et
+lui ferment leur porte. Qui les sauvera, qui les arrachera aux flammes
+de l'enfer, si les pieux laïques de leur entourage ne s'intéressent
+pas à l'oeuvre de leur conversion, la plus grande, la plus capitale de
+toutes les oeuvres?...
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+44.--PUISSANCE DU CHAPELET.
+
+Imbu dès sa jeunesse des maximes de l'école voltairienne, Arthur
+Grant était impie; mais son impiété n'avait rien du cynisme des
+libres-penseurs du siècle. C'était un impie de bon ton. Son éducation
+aristocratique, l'aménité de son caractère, la distinction de ses
+manières le rendaient agréable dans le commerce du monde, et le venin
+de son irréligion se cachait sous des dehors attrayants et des formes
+polies. C'était un majestueux vieillard à la figure noble, dont la
+barbe blanche tombait à flots d'argent sur sa poitrine. Initié, jeune
+encore, aux mystères absurdes de la franc-maçonnerie, après en avoir
+subi les ridicules épreuves, il avait été promu au grade de chevalier
+kadosch. C'était un aimable viveur qui se faisait chérir dans son
+village, dont il était le plus riche propriétaire, et en quelque sorte
+le seigneur. Il secourait les indigents et se faisait gloire d'être
+philanthrope. Les glaces de l'âge n'avaient pas encore éteint en lui
+les flammes des passions. La corruption du coeur avait perverti son
+intelligence. Cependant sa fille, Irma, gémissait en secret, sur les
+dérèglements et l'irréligion de son vieux père. On la voyait souvent
+répandre des larmes abondantes sur les marches de l'autel de Marie, à
+laquelle elle adressait de ferventes prières pour sa conversion.
+
+Un zélé missionnaire étant venu prêcher une retraite dans le village
+qu'habitaient Irma et son père, la jeune fille, sous les inspirations
+de la grâce, redoubla de ferveur et de supplications pour obtenir
+la conversion de celui qu'elle aimait de l'amour le plus tendre, et
+résolut de tenter un effort suprême. Elle consulta le missionnaire sur
+les moyens à prendre pour convertir son vieux père.
+
+--Il faut prier, mon enfant, et prier sans cesse, lui dit le saint
+prêtre: ne désespérez pas, Dieu est plus fort que le diable. Voyons,
+quelles sont les habitudes de Monsieur votre père, quel est son genre
+de vie?
+
+--Il se lève tous les jours à neuf heures, répond la jeune fille,
+déjeune à dix, se rend ensuite à un kiosque situé à un kilomètre au
+couchant du village, au pied d'une riante colline. C'est là qu'il
+passe le reste de la journée, se promenant dans son jardin ou
+s'enfermant dans son cabinet de travail.
+
+--J'en sais assez, mon enfant. Pendant trois jours, à onze heures et
+quart, vous réciterez un chapelet pour la conversion de votre père.
+
+Le lendemain, après s'être livré aux occupations de son ministère, le
+saint prêtre s'acheminait vers le kiosque. Quand il fut à quelques pas
+du vieillard, après l'avoir salué gracieusement, il s'arrêta comme
+pour lui parler.
+
+--Que signifie ceci, monsieur l'abbé? dit Arthur étonné et presque
+fâché.
+
+--Monsieur, je vous demande pardon si je vous ai offensé, répond le
+missionnaire; mais la vue de votre jardin m'a charmé, je voulais vous
+adresser mes félicitations.
+
+Ce compliment adoucit le vieillard, qui lui dit:
+
+--Si je ne suis pas trop indiscret, monsieur l'abbé, puis-je vous
+inviter à m'accompagner à mon kiosque?
+
+--Avec plaisir, répondit le prêtre.
+
+Et chemin faisant, en parlant de la pluie et du beau temps, on arriva
+au kiosque. On entra dans le jardin, on admira les fleurs, les
+ombrages, les bassins, les berceaux de verdure, les cascades, et on
+pénétra dans le pavillon. Le missionnaire, que les travaux de son
+ministère appelaient au village, prend congé du vieillard; celui-ci,
+charmé de la simplicité, de l'esprit et des manières polies de l'abbé,
+lui fait promettre de se retrouver le lendemain à la même heure dans
+son pavillon.
+
+Irma avait récité son premier chapelet, à l'heure prescrite, avec une
+ferveur extraordinaire.
+
+Le lendemain, le prêtre était fidèle au rendez-vous. Et Irma récitait
+son second chapelet avec la même ferveur.
+
+Arthur et l'abbé se promenèrent dans le labyrinthe, sous les berceaux
+de noisetiers et les larges avenues de platanes, et parlèrent
+longuement de la littérature contemporaine et des nouvelles
+politiques. Le prêtre, en se séparant du vieillard, pour aller
+s'enfermer dans le confessionnal, fut encore invité pour le lendemain.
+
+Le troisième jour, au moment où la pieuse jeune fille commençait son
+troisième chapelet, le missionnaire se dirigea vers le kiosque. Il y
+fut accueilli par Arthur, avec une amabilité charmante et des marques
+de déférence tout à fait exceptionnelles. On entra dans le pavillon,
+ensuite dans le cabinet de travail. Ce qui frappa les regards du
+missionnaire, ce fut un prie-Dieu surmonté d'un magnifique crucifix
+d'ivoire, près duquel était un tabouret. Le vieillard sourit.
+
+--Vous comprenez, monsieur l'abbé!
+
+--Oui, mon ami, répond le prêtre, heureux de voir que Marie avait
+favorablement accueilli les prières d'une âme pure et innocente.
+
+--Monsieur l'abbé, dit Arthur d'une voix vibrante, j'ai longtemps
+combattu; mais, après une lutte longue et terrible, je m'avoue vaincu.
+La grâce triomphe; vous avez devant vous un vieux pécheur qui renonce
+à ses égarements, un impie qui reconnaît et abjure les erreurs d'une
+philosophie menteuse. Oui, la divinité de la religion catholique
+m'apparaît dans toute sa splendeur. Comme Augustin, j'ai cherché le
+bonheur dans les vaines jouissances de la terre, et, comme lui, je
+n'ai trouvé le repos que lorsque je les ai eu foulées aux pieds, et
+que les aspirations de mon coeur se sont dirigées vers le ciel. Tout
+n'est que vanité et affliction d'esprit, dit avec raison l'auteur du
+livre de la Sagesse. Mon père, je me jette entre vos bras: aidez un
+pauvre naufragé à regagner le port; ramenez dans le bercail sacré de
+l'Église catholique une brebis errante et vagabonde; purifiez-moi de
+mes souillures.
+
+Le prêtre et le vieillard restèrent longtemps embrassés; des larmes
+abondantes coulèrent de leurs yeux...
+
+Quelques jours après, quand fut clôturée la retraite, on voyait
+agenouillé à la Table-Sainte, à côté de sa fille rayonnante de
+bonheur, le vénérable vieillard, dont le maintien noble, pieux et
+modeste réjouissait une population éminemment chrétienne qu'avaient
+autrefois attristée ses écarts.
+
+Enfants, si vos parents oublient le chemin de l'église, s'ils se
+laissent entraîner par les séductions de l'erreur, il dépend de vous
+de les arracher à la fureur du dragon infernal, de sauver ces âmes
+pour lesquelles Jésus-Christ est mort sur la croix. La Providence
+a placé entre vos mains une arme puissante: c'est la prière.
+Adressez-vous à Marie, qu'on n'invoque jamais en vain, Marie, la Mère
+de miséricorde et le refuge des pécheurs. Elle touchera le coeur de
+vos parents bien-aimés et les amènera repentants aux pieds de son
+divin Fils.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+45.--LA CROIX D'ARGENT.
+
+Une pauvre enfant du nom de Jane, errait un soir d'hiver dans les rues
+de Londres par un froid glacial. Sans asile, sans pain, elle ne savait
+où porter ses pas, car son père et sa mère étaient morts, laissant
+l'infortunée dans la plus cruelle détresse. Tout à coup elle voit
+briller un morceau de métal entre deux pavés de la rue; elle le
+ramasse: c'était un petit crucifix en argent. «Je vais aller le
+vendre, se dit Jane; avec ce qu'on m'en donnera, j'achèterai un peu de
+pain.»
+
+Vite elle chercha une boutique d'orfèvre, et, au coin d'une rue, elle
+en vit une, petite et faiblement éclairée. Jane entra. Une femme
+était assise au comptoir, vêtue de deuil; elle avait une figure d'une
+expression pure et pieuse; elle leva sur la pauvre fille un bon
+regard, et lui dit d'une voix douce:
+
+«Que désirez-vous?
+
+--Voulez-vous acheter ceci?» répondit brusquement Jane, en tendant le
+crucifix.
+
+La femme le prit avec respect, et jetant un coup d'oeil sur Jane,
+dont la figure malheureuse et sauvage ressortait sur ses vêtements
+délabrés, elle lui dit:
+
+«Ma fille, nous achetons les objets d'or et d'argent; mais, dites-moi,
+savez-vous ce qu'est ceci?
+
+--C'est de l'argent, je le sais bien!
+
+--Ce n'est pas là ce que je vous demande: savez-vous quel est cet
+homme étendu sur la croix?
+
+--Est-ce que je sais, moi!
+
+--Quoi! pauvre enfant, vous ignorez que cet homme est le Fils de Dieu,
+qu'il est mort sur la croix pour nous sauver?
+
+--Personne ne m'a jamais parlé de cela.
+
+--Vous ne connaissez pas Jésus-Christ, notre bon Sauveur?
+
+--De quoi nous a-t-il sauvés?
+
+--De l'enfer, et il nous a ouvert le paradis.
+
+--Je n'en savais rien.»
+
+La marchande regarda plus attentivement la pauvre créature debout
+devant elle: elle embrassa d'un regard ce visage jeune et flétri, ces
+vêtements sordides, et, mal plus terrible, cette stupeur de l'âme
+peinte sur ses traits. Sa charité s'émut, ses entrailles de chrétienne
+et de mère tressaillirent. Elle dit à Jane:
+
+«Avez-vous des parents, une maison?
+
+--Rien. Mon père est mort sous un buisson, loin d'ici; ma mère est
+morte aussi. Comment suis-je venue a Londres? je n'en sais rien.
+Comment ai-je vécu? je n'en sais rien non plus; ce que je sais, c'est
+que je voudrais bien être au fond de la Tamise, car alors je n'aurais
+plus ni froid ni faim.
+
+--Mon enfant, dit la marchande, et ce mot, prononcé avec une indicible
+bonté, fit monter les larmes aux yeux de la pauvre Jane, mon enfant,
+voulez-vous que je vous conduise dans une maison où vous n'aurez plus
+ni faim ni froid et où vous apprendrez à servir le bon Dieu?
+
+--Ni faim ni froid? répéta Jane; ce sera donc le paradis?
+
+--Non, mais le chemin qui y conduit.
+
+La marchande fit entrer dans sa boutique la pauvre fille, lui donna à
+souper, la revêtit d'une robe neuve; bientôt Jane dormait dans un lit
+sous ce toit hospitalier où le Père céleste l'avait amenée.
+
+Quelque temps après, une des orphelines de la maison du Bon Pasteur,
+de Londres, recevait le baptême. Sa joie, sa ferveur attendrissaient
+l'assemblée; cette heureuse néophyte était la pauvre Jane, qui avait
+pour marraine la bonne marchande, l'instrument des miséricordes du
+Seigneur.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+46.--UN COUP DE FILET DE LA SAINTE VIERGE.
+
+En se rendant à l'une de nos stations thermales, un officier supérieur
+causait avec un compagnon de voyage:--Si nous nous arrêtions à
+Lourdes? lui dit ce dernier.--Pourquoi donc?--Nous y trouverions le
+pèlerinage national.--Voilà cinquante ans que je n'ai pas mis les
+pieds dans une église!...--Qu'à cela ne tienne, tout se passe en plein
+air.--Alors, c'est différent.
+
+Ils s'arrêtèrent a Lourdes; ils virent les ardentes prières des
+pèlerins. Elles étonnèrent d'abord, subjuguèrent ensuite cette âme
+droite et loyale: l'officier pria avec les autres, aussi longtemps que
+les autres.
+
+--Il fait chaud, lui dit son compagnon; si nous buvions un verre d'eau
+de la grotte?--Volontiers; ce prêtre-là m'a rendu tout rêveur...
+
+Il rêva, il pria, il monta jusqu'à la crypte, il en redescendit priant
+et heureux.--Si vous voulez aller aux eaux, dit-il à son compagnon,
+allez-y; moi, j'ai trouvé les miennes.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+47.--UNE CONVERSION EN MER.
+
+Le héros de cette histoire a rapporté lui-même dans la lettre suivante
+la grâce signalée dont il a été l'objet.
+
+«Après avoir failli périr avec mon navire, sur la barre de Bayonne
+pendant l'été dernier, je me rendais de Livourne à Dunkerque et Rouen,
+lorsque le 28 décembre, au matin, je fus obligé de mouiller devant
+Malaga, ne pouvant y entrer. Bientôt le temps devint affreux, et, dès
+huit heures du matin, toute la population massée sur les quais, malgré
+une pluie torrentielle, nous regardant chasser sur les ancres, nous
+faisait comprendre quel péril nous menaçait. Le pavillon fut mis en
+berne, mais en vain: ni remorqueur, ni pilotes, pas même la canonnière
+de l'État n'osaient se risquer à nous secourir; Dieu seul pouvait nous
+sauver. Impossible de se jeter à la mer: nous aurions été brisés sur
+les rochers de la jetée en construction ou contre les récifs de la
+côte.
+
+Je pensai alors à ma mère, je me rappelai le projet de me faire
+catholique que j'avais eu autrefois. Me jetant à genoux devant le
+vieux christ en bronze dominant le compas de route, je priai avec foi
+le Dieu des chrétiens et Notre-Dame de Montenero, dont j'avais visité,
+le 8 septembre dernier, le pèlerinage célèbre, en Toscane.
+
+La journée se passa en craintes; la mer augmentait de furie, et le
+fleuve, en face de nous, jetait devant le navire ses eaux jaunes
+débordées. Le consul de France, qui avait tenté l'impossible pour nous
+faire secourir, nous écrivit le soir au moyen d'une bouteille jetée
+dans les flots: il nous avouait tristement que les autorités de Malaga
+reconnaissaient l'impossibilité d'arriver jusqu'à nous, en face d'une
+situation si périlleuse, et qu'on attendrait que la nuit fût achevée
+pour prendre une décision. Pour moi, cette décision c'était la mort
+et la perte de mon navire! Je voulus mourir catholique romain; je
+suppliai avec foi Notre-Dame de la Salette et je me sentis plein de
+courage.
+
+Mon équipage affolé menaçait de ne plus m'obéir; il voulait filer
+les chaînes et jeter le navire à la côte. Plein de confiance dans le
+secours de Dieu et de la sainte Vierge, je résistai énergiquement à
+tous et la nuit arriva. Les ouvriers qui couvraient la côte et le quai
+nous dirent, dans leur âme, adieu pour toujours... Je fis reposer
+successivement mes hommes, et, pensant à la mort, je me tenais sur la
+dunette en priant Dieu.
+
+Cette nuit fut épouvantable; l'orage augmentant sans cesse de
+violence, le navire se mit à talonner avec force, et à chaque instant
+il était menacé de s'entr'ouvrir et de se briser sur la jetée en
+construction. Les malheureux marins raidissaient à chaque instant les
+chaînes.
+
+Le jour arriva enfin, mais pour nous montrer l'horreur de notre
+situation. La foule garnissait les quais, assistant, émue et
+impuissante, à ce terrible drame. Je pris un vieux catéchisme, oublié
+à bord par un marin, je lus les Litanies de la sainte Vierge, et je
+promis alors solennellement d'abjurer aussitôt arrivé en France et de
+me faire baptiser.
+
+À huit heures, apparut devant Malaga un steamer; malgré le
+découragement de tous les matelots de l'équipage et contre leur avis,
+je fis mettre le pavillon en berne et jeter à la mer une bonbonne
+renfermant une demande de secours; je la plaçai sous la protection de
+la Vierge. La bouteille arriva à terre, puis le steamer disparut au
+large.
+
+Ce fut alors parmi l'équipage un cri d'immense douleur: toute
+espérance s'évanouissait... Pour moi, j'espérais quand même, priant,
+sondant l'horizon avec une longue-vue. Je promis un _ex-voto_ à
+Notre-Dame de la Salette et à trois autres pèlerinages. Toutefois, je
+me préparai à mourir catholique et j'en plaçai la déclaration écrite
+de ma main sur ma poitrine.
+
+Tout à coup, vers dix heures, je découvre une fumée noire dans le
+lointain: j'entends un coup de sifflet strident, et, au milieu des
+vagues énormes qui nous couvraient, le steamer qui apparaissait. Le
+navire sauveur, détachant sa grande chaloupe, nous envoie vingt-quatre
+hommes. Après des peines inouïes, plusieurs fois sur le point d'être
+engloutis, ces braves finissent par nous accoster. Il était temps;
+nous allions attendre la mort dans la mâture élevée, car notre
+vaisseau était sur le point de s'entr'ouvrir. On sacrifia les ancres,
+les chaînes, etc., il fallait se hâter.
+
+Le brave capitaine Corno, malgré une mer épouvantable, manoeuvra
+tellement bien avec son énorme steamer, qu'à midi il nous amenait dans
+le port. Nous étions sauvés, grâce à la sainte Vierge. Par une faveur
+providentielle, le navire et la cargaison n'avaient aucune avarie.
+
+Aussitôt à terre, je me rendis à la cathédrale pour remercier Dieu et
+Notre-Dame et renouveler ma promesse d'abjuration. En attendant que je
+puisse la réaliser, j'apprends ma religion dans un vieux catéchisme
+oublié à bord...»
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+48.--LA MORT D'UN SEPTEMBRISEUR.
+
+Vers le milieu de l'année 1826, un homme du peuple, alors sexagénaire,
+tenait le petit hôtel de Dijon, au n° 211 de la rue Saint-Jacques, à
+Paris. Atteint depuis longtemps d'une maladie grave, il avait en vain
+appelé à son secours les plus célèbres médecins de la capitale: le mal
+n'avait fait qu'empirer avec les années; enfin, de violents accès de
+colère, auxquels il se livrait presque tous les jours, l'avaient rendu
+incurable. Cependant, ne pouvant se résoudre à mourir, il tenta un
+dernier essai en faisant demander le docteur Descuret, qui jouissait
+d'une grande réputation. Celui-ci, voyant le malade à la veille de
+succomber, se contenta de lui prescrire quelques légers adoucissements
+usités en pareille circonstance: il ne comptait plus le revoir.
+
+Mais le lendemain, vers six heures du soir, on vint l'appeler encore;
+cette fois ce n'était point pour le vieillard, mais pour sa femme, que
+le misérable avait presque tuée dans un de ses emportements.
+
+Après les premiers soins donnés à cette pauvre femme, le docteur
+se disposait à se retirer sans avoir adressé une seule parole à
+l'incorrigible mari. Celui-ci le remarqua, l'arrêta par l'habit et lui
+dit d'un air piteux: «Eh quoi! monsieur le docteur, vous vous en allez
+sans daigner seulement me regarder?--Pourquoi m'inquiéter d'un malade
+qui fait l'impossible pour rendre mes soins inutiles? Au reste,
+ajouta-t-il d'un ton sévère, vous avez grossièrement injurié vos
+premiers médecins, dont l'un vous a abandonné parce que vous avez même
+osé lever la main sur lui. Ajoutez à ces ingratitudes la brutalité
+dont vous venez d'user envers votre femme, et jugez si je ne dois pas
+faire comme eux.--Vos reproches ne sont que trop justes, reprit
+le malade d'un accent pénétré; oui, je suis bien coupable d'avoir
+maltraité ainsi ma femme; mais aussi, monsieur, si vous saviez ce
+qu'elle exigeait de moi! Ne voulait-elle pas que je fisse appeler un
+prêtre, moi qui les ai toujours eus en horreur!--L'intention de votre
+femme n'avait rien que de louable: en vous proposant de mettre en
+paix votre conscience, elle vous donnait une nouvelle preuve de son
+affection, et si cela était entièrement opposé à vos idées, vous
+deviez vous borner à un simple refus et non la frapper.--Mais enfin,
+monsieur le docteur, vous qui avez fait des études, que feriez-vous si
+vous étiez à ma place et qu'on vous proposât pareille chose?--Moi,
+je n'hésiterais pas à mettre en paix ma conscience, d'abord par
+conviction, en second lieu, parce que le calme de l'âme contribue
+puissamment à alléger nos souffrances et même à dissiper la
+maladie.--C'est bien singulier, qu'ayant fait des études, vous ayez
+cette manière de voir!--Au contraire, mes convictions religieuses sont
+en grande partie le fruit de mes études.»
+
+Le vieillard était vaincu par ces paroles pleines de raison et de
+foi: une lumière soudaine avait frappé son esprit. Il venait de se
+réveiller en lui des idées, des sentiments, des remords qu'il avait
+étouffés peut-être depuis bien longtemps, car il avait vécu dans un
+temps de stupide délire où les jeunes hommes de son âge et les beaux
+esprits affichaient le plus insultant mépris pour toute pensée
+religieuse, en disant: «La religion!... c'est bon pour les enfants et
+les femmes.» Ce préjugé infernal venait de s'évanouir à la parole du
+docteur, et, après un instant de silence, le malade dit d'un accent
+qu'on ne lui avait jamais connu: «Eh bien! qu'on fasse venir un
+prêtre; aussi bien, depuis longtemps j'en ai lourd sur la conscience!»
+
+Ici commence l'histoire touchante de sa conversion, de sa douleur, de
+sa reconnaissance, de sa joie, de sa confusion, de son amour, de son
+bonheur, de son salut ... Ici, nous allons voir comment Dieu s'est
+servi d'une femme chrétienne, d'un médecin et d'un prêtre, pour faire
+d'un assassin un élu, un saint!... Heureuse de ce changement subit, la
+pauvre femme, elle qui avait tant parlé, prié et souffert pour cette
+âme rebelle, envoie à la hâte chercher un des vicaires de la paroisse
+Saint-Jacques.
+
+À peine le vieillard l'a-t-il aperçu qu'il lui dit d'une voix
+tremblante de honte et de remords:
+
+«Tenez, monsieur, enlevez-moi ce coutelas que j'avais mis sous mon
+oreiller.--Que vous êtes imprudent, mon ami! mais vous couriez risque
+de vous blesser!--Eh! monsieur l'abbé, je m'en étais armé pour vous le
+plonger dans le coeur, si vous fussiez venu sans mon consentement...
+Oui, ajouta-t-il devant tous les assistants, en septembre 93, _j'ai
+massacré dix-sept ecclésiastiques_, et peu s'en est fallu que vous
+ne fussiez le dix-huitième! Mais rassurez-vous: _Dieu a eu pitié de
+moi; un regard de sa grâce a suffi pour m'éclairer_.»
+
+Le vicaire, stupéfait autant que touché, s'empare de l'énorme couteau:
+puis il s'enferme avec le pénitent pour laisser agir Dieu sur cette
+âme dans le mystère du sacrement de la réconciliation. Jamais, dans
+l'exercice de son saint ministère, il n'avait goûté des consolations
+comme celles qu'il trouva au chevet de ce malheureux qui avait été
+jadis le bourreau de dix-sept de ses confrères, et qui, à l'heure de
+la grâce, parlait et agissait comme le bon larron de la croix.
+
+Déjà le bon Samaritain, qui venait de guérir cette âme si profondément
+blessée par le crime, se retirait en annonçant à l'heureuse famille
+qu'il allait apporter au converti les derniers sacrements de l'Église,
+quand tout à coup le vieillard s'écria d'une voix étouffée par les
+sanglots:
+
+«Revenez, monsieur l'abbé, revenez bientôt auprès de moi; j'ai bien
+besoin de vos consolations; mais, je vous en conjure, n'approchez
+pas de mes lèvres le divin Rédempteur, dont tout à l'heure encore je
+blasphémais le nom; je suis trop indigne d'un tel bonheur!--Dieu est
+rempli de miséricorde, lui dit le vicaire profondément attendri; on
+répare ses fautes quand on les pleure amèrement, et votre repentir
+me paraît trop sincère pour que j'hésite a vous administrer les
+sacrements que réclame immédiatement votre triste position.--Je les
+recevrai, monsieur l'abbé, puisque vous me l'ordonnez, reprit le
+malade, mais seulement après avoir fait amende honorable devant ceux
+que j'ai autrefois scandalisés par mes forfaits.»
+
+Tandis que le vicaire part pour chercher le saint viatique, le
+moribond fait appeler aussitôt ses voisins, témoins de sa vie
+criminelle, ses anciens camarades, les complices de ses fautes; il
+leur demande, avec larmes, pardon des affreux exemples qu'il leur
+avait donnés, surtout a l'Abbaye et aux Carmes, lors du massacre des
+prêtres; puis il fait de même envers sa femme, un des instruments de
+sa conversion.
+
+Le prêtre arrive portant l'auguste sacrement. Le vieillard, déjà glacé
+par la mort, se lève aussitôt, se met à genoux et reçoit ainsi les
+derniers sacrements avec une piété angélique: les traits de son visage
+baigné de larmes en étaient tout transfigurés. Après cette auguste
+action, il reste toujours à genoux, appuyé sur le chevet de son lit,
+tenant en main un crucifix, qu'il couvre de ses baisers et de ses
+larmes.
+
+Son confesseur, à plusieurs reprises, l'engagea à se coucher, vu sa
+grande faiblesse: c'était imposer à son coeur un pénible sacrifice,
+c'était lui ôter une trop douce consolation. Aussi l'exprima-t-il
+au prêtre: «Je sens, dit-il, qu'il ne me reste que peu d'instants à
+vivre; je ne puis rien offrir à Dieu que mes prières et mes larmes;
+laissez-moi du moins la consolation de mourir à genoux; c'est faire
+bien peu pour expier tous mes crimes!»
+
+Et il resta ainsi en prière: son âme éclairée, renouvelée, sanctifiée,
+paraissait comme dans une sorte d'extase. Vers minuit, on entendit
+le moribond pousser un profond soupir; il s'était endormi dans le
+Seigneur avec le calme d'un élu, toujours à genoux et les lèvres
+collées sur le crucifix qu'il n'avait cessé d'arroser de ses larmes!!!
+
+«Seigneur, que vous êtes admirable dans vos oeuvres! qu'elles sont
+profondes vos voies, qu'elles sont immenses vos miséricordes!»
+
+(_L'abbé Hoffmann_, Extraits.)
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+49.--RENCONTRE PROVIDENTIELLE.
+
+Au commencement de ce siècle, un personnage assez marquant, M. de
+G***, était tombé dans l'impiété la plus affreuse. C'était une sorte
+de frénésie d'irréligion. Le blasphème sortait à chaque instant de sa
+bouche, et il semblait n'avoir à coeur que de couvrir d'ignominie la
+sainte Église et ses ministres.
+
+Un jour, M. de G*** entend raconter que dans une petite ville voisine
+de son château, on allait donner une mission. Sa malice sembla prendre
+un nouveau degré de perversité à cette nouvelle. Il se proposa de
+se rendre lui aussi à la mission, et de suivre les exercices, pour
+contrecarrer les missionnaires et pour empêcher, à force d'avanies, le
+fruit qu'ils devaient en attendre. On le vit donc arriver, suivi
+d'une escorte de vauriens, qui tous ensemble se rendirent à l'église
+paroissiale. Le chant des cantiques fut plus d'une fois interrompu par
+de grossiers lazzis et des rires indécents; mais le silence s'établit,
+quand le Père supérieur des missionnaires parut dans la chaire.
+C'était un homme de quarante ans environ, au visage pâle et amaigri,
+aux traits expressifs, au regard inspiré, tel en un mot que l'Écriture
+nous dépeint les prophètes de l'ancienne loi. Il n'avait pas achevé
+l'exorde de son discours, que déjà M. de G*** l'avait reconnu. C'était
+un des compagnons de son enfance, un des rivaux de ses études et qui
+lui avait disputé souvent avec avantage les couronnes académiques.
+Comment lui, qui pouvait briller dans le monde et parvenir aux postes
+les plus importants, avait-il pu se décider a embrasser la carrière
+pauvre et pénible du ministère évangélique, c'est ce que la tête
+frivole de M. de G*** ne pouvait expliquer. Il l'écouta donc avec
+toute l'attention dont il était capable, et il trouva qu'il justifiait
+par son éloquence les hautes prévisions de ses professeurs; mais ses
+pensées n'allèrent pas plus loin.
+
+Après le sermon, il renvoya ses amis et vint faire visite au
+missionnaire. Dès qu'il se fut nommé, le bon père courut à lui, et
+l'embrassant tendrement: «Ô mon ami, lui dit-il, que je suis heureux
+de vous voir, et que je remercie Dieu de vous retrouver avec des
+sentiments si chrétiens! sans doute vous avez toujours été fidèle
+aux préceptes de religion que nous avons reçus ensemble? Et, en vous
+livrant avec tant d'empressement aux premiers exercices de la mission,
+vous voulez...» M. de G*** ne le laissa pas achever; emporté par
+l'irascibilité de son caractère et par le sentiment d'impiété dont il
+s'était fait une longue habitude, il s'oublia, jusqu'à lever la main
+sur le prêtre du Seigneur: «Impertinent, s'écria-t-il avec l'accent
+de la rage, garde pour d'autres tes sots conseils et ton insidieux
+prosélytisme! Je venais te féliciter de ton éloquence hypocrite et
+non pas réclamer tes avis.» Mais le missionnaire, impassible et
+tranquille, lui répondit avec cette douceur angélique que Dieu peut
+seul inspirer à l'homme: «Mon frère, peut-être, il y a vingt ans,
+quand j'étais encore dans le monde, et que la religion ne m'avait pas
+appris à dompter mes passions, peut-être un pareil outrage eût-il
+coûté la vie à l'un de nous, et jeté un damné de plus aux pieds
+de l'Éternel; mais Dieu m'a fait depuis longtemps la grâce d'être
+chrétien! Ma longue expérience dans la conduite des âmes me montre
+à quelle horrible extrémité est descendue la vôtre: ô mon frère! je
+tremble pour vous; qu'allez-vous devenir?»
+
+Mais déjà M. de G*** était aux pieds du prêtre; il baisait sa main en
+l'arrosant de ses larmes, et il s'écriait; «Pardonnez-moi, mon père,
+car je ne sais ce que je fais!» Et il se tordait dans d'effrayantes
+convulsions, jetant des phrases inarticulées, des exclamations sans
+suite, des accents de désespoir que l'oreille avait peine à saisir,
+mais que devinait le coeur du missionnaire. «Où suis-je?... Quelle
+soudaine clarté brille à mes yeux?... Grâce, grâce!...» Et cet orage
+nouveau dans le coeur de l'impie, cette tempête de la conscience,
+frappait d'effroi le missionnaire lui-même, tout accoutumé qu'il était
+aux misères humaines. Tout à coup, reprenant la sublime autorité de
+son ministère: «Relevez-vous, mon fils, lui dit-il, relevez-vous, déjà
+le remords vous a fait chrétien!» Et M. de G*** se relevait tremblant,
+ses genoux se dérobaient sous lui. Le prêtre l'emporta dans ses bras,
+et le plaçant devant un prie-Dieu: «Dans un instant, mon fils, toutes
+vos peines seront calmées.» Puis la confession commença.
+
+Trois heures entières ils restèrent enfermés ensemble; l'on entendait
+du dehors de longs sanglots et d'étranges gémissements; on n'aurait
+pu dire lequel versait de plus abondantes larmes, ou du prêtre ou du
+pénitent. Tous deux confondaient leurs soupirs, tous deux mêlaient
+l'expression de leur douleur, tous deux s'humiliaient devant la
+grandeur du Très-Haut et bénissaient ses miséricordes. M. de G***
+était justifié devant Dieu. Il partit et ne voulut plus rentrer dans
+son château. Il se choisit en ville une modeste retraite; et,
+malgré les railleries de ses anciens amis, il suivit avec une piété
+exemplaire toutes les prédications et les moindres exercices de la
+retraite. Tous les jours il voyait le saint prêtre, et se confirmait
+dans la grâce. Enfin, le jour de la communion générale, il eut le
+bonheur de s'approcher de la sainte table, au grand étonnement
+de toute la ville, dont il avait été si longtemps le scandale et
+l'effroi.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+50.--LE BON FILS CONSOLÉ.
+
+
+Un pieux jeune homme écrivait la lettre suivante, qui doit inspirer
+une bien grande confiance en saint Joseph, surtout lorsqu'il s'agit
+d'obtenir des graces de conversion.
+
+«J'ai reçu cette année un grand nombre de faveurs par la puissante
+intercession du glorieux Époux de Marie. La première a été la
+conversion de mon excellent père.
+
+Il ne s'était pas confessé depuis plus de quarante ans. Il y avait une
+douzaine d'années qu'il n'était pas entré dans l'église paroissiale;
+et, pour comble de difficultés, il était plein de préjugés contre
+notre sainte religion qu'il n'avait jamais bien connue. Pour ramener
+dans les bras de Dieu cette brebis égarée, il fallait un grand coup
+de lumière et de miséricorde. J'avais essayé de le convaincre par le
+raisonnement, j'avais prié et fait prier beaucoup pour lui: tout avait
+été inutile. Il y a quelques semaines, je me sentis pressé d'aller
+solliciter auprès de saint Joseph cette conquête si difficile.
+
+C'était la première fois que j'implorais du saint Patriarche une
+faveur particulière. J'allai donc me prosterner devant sa statue, et
+je lui promis que, s'il m'accordait ce que je lui demandais, j'aurais
+pendant toute ma vie une dévotion toute spéciale pour lui, et que je
+m'efforcerais de répandre son culte autant que je le pourrais. À peine
+ma prière terminée, je me sentis la plus grande confiance.
+
+Je fis alors une première neuvaine avec toute la ferveur dont j'étais
+capable. En même temps, j'écrivis à mon père pour tâcher de le décider
+à porter un Cordon de saint Joseph que j'envoyai avec ma lettre. Il
+eût été impossible de le lui faire accepter comme objet religieux;
+mais, à ma demande, il consentit a le porter comme un petit souvenir
+de moi.
+
+Ma première neuvaine achevée, j'en commençai une nouvelle, et
+incontinent je pus me rendre ce doux témoignage que mon espérance
+n'avait pas été vaine. Béni soit à jamais le très bon et très puissant
+saint Joseph!... La grâce était accordée. Dès le commencement de cette
+seconde neuvaine, je reçus de mon père une touchante lettre, où il
+m'exprimait, en des termes brûlant, la joie et la paix qui inondaient
+son âme. Une lumière nouvelle venait de briller dans son coeur et dans
+son intelligence. Le respect humain, les objections et les préjugés
+contre la religion étaient tombés d'eux-mêmes, et une petite occasion
+ménagée par saint Joseph s'étant présentée, mon père était allé se
+confesser, comme poussé par une main invisible. Le lendemain, avec des
+sentiments ineffables de bonheur et de tendresse, il recevait dans
+son coeur le Dieu, si plein de miséricorde, qui venait réjouir sa
+vieillesse, comme il avait autrefois réjoui sa jeunesse. La conversion
+a été parfaite; saint Joseph ne fait pas les choses à demi. Depuis ce
+jour de bénédiction, mon père prit part à tous les exercices de piété
+de la paroisse. Tous ceux qui le connaissaient furent profondément
+édifiés de cet heureux changement, et déclarèrent qu'il avait fallu
+une main puissante pour opérer cette merveille. Et cette main
+puissante, c'est la vôtre, ô grand et très-puissant saint Joseph! Je
+vous remercierai pendant toute ma vie de cette grâce signalée...»
+
+Après cela, pourrait-on recommander avec trop d'instances aux jeunes
+gens la dévotion envers saint Joseph? Puissent-ils recourir à lui dans
+tous leurs besoins spirituels et ceux de leurs proches! S'ils prient
+avec ferveur et persévérance, ils ressentiront infailliblement les
+effets de sa paternelle protection.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+51--COMMENT ON RETROUVE LE BONHEUR.
+
+Passant un jour sur la place des Capucins, à Lyon, une zélatrice du
+rosaire y vit une petite fille âgée de six à sept ans, qui, après
+avoir brisé la glace d'une fontaine, plongeait quelque chose dans
+l'eau. La dame s'approcha et dit:
+
+--«Que fais-tu là, mon enfant?--Je lave ma robe.--Quel est ton
+nom?--Marie.--Où est ta mère?--À Loyasse (cimetière de Lyon).--Et ton
+père?--Il est malade et triste là-bas...--Eh bien! conduis-moi à ta
+maison.».
+
+L'orpheline regarda l'inconnue avec une sorte de crainte, puis,
+rassurée sans doute par l'affectueux sourire qui répondait à son
+regard, elle mit sa petite main glacée dans celle que lui tendait
+sa nouvelle amie, et se dirigea vers une de ces affreuses demeures,
+ordinairement habitées par le vice ou par le malheur.
+
+Arrivée au dernier étage, l'enfant ouvre une porte et dit:--Papa,
+voilà une dame qui veut vous voir.--Me voir!... moi!... une dame!...
+allons donc!... C'est, sans doute pour jouir du spectacle de ma
+misère! Je suis chez moi; et, bien que je sois pauvre, malheureux, je
+ne souffrirai pas que les riches viennent insulter à ma misère! Donc,
+vous pouvez vous en aller,» s'écria-t-il en désignant du doigt la
+porte restée entr'ouverte.--Je venais vous offrir des secours,»
+murmura timidement la visiteuse, un peu effrayée.--Je n'ai besoin de
+rien, que de rester tranquille chez moi, sans qu'on vienne se moquer
+de ma pauvreté, reprend l'homme; et il lance par la porte de la
+mansarde une pièce de monnaie qui vient d'être déposée sur la table.
+
+Il n'y avait rien à faire... La charitable zélatrice embrassa la
+petite fille et lui dit tout bas: «Viens me trouver quand tu auras
+besoin de quelque chose.» Puis elle sortit.
+
+Plusieurs semaines s'écoulèrent sans que la douce Marie reparût, bien
+qu'on allât souvent, pour l'y rencontrer, à l'endroit où on l'avait
+trouvée.
+
+Mme L, l'aperçut enfin, un jour, amaigrie et toute en larmes; son
+père, qui manquait d'ouvrage et par conséquent de pain, l'envoyait
+mendier dans la rue. Elle l'emmena chez elle et lui fit raconter son
+histoire, histoire bien simple et bien touchante, imprimée dans son
+jeune coeur.
+
+«Maman était très bonne; soir et matin, elle me faisait dire _Notre
+Père_ et _Je vous salue, Marie_... Mon père était bon, lui aussi,
+alors; mais depuis qu'ils ont emporté maman à Loyasse, il est devenu
+triste, s'est mis à lire de grandes feuilles et ne parle plus de Dieu
+ou des riches qu'en se fâchant bien fort.»
+
+Ce récit fut un trait de lumière pour Mme L. Elle fit promettre à la
+chère petite de dire, tous les jours, une fois, «Notre Père,» et dix
+fois, «Je vous salue, Marie...» _pour obtenir que son père devînt
+très heureux_, et la renvoya munie d'abondantes provisions.
+
+Un mois après, l'enfant revint chez sa bienfaitrice, mais, cette fois,
+avec un visage tout joyeux: «Madame, dit-elle, papa voudrait bien vous
+voir; seulement il n'ose pas venir...»
+
+La difficulté fut vite tranchée; Mme L... accourut à la mansarde, et
+y trouva l'ouvrier. Si l'aspect du pauvre réduit était le même, on
+lisait sur le visage du malheureux père l'expression humble et douce
+du changement opéré dans son âme.
+
+«Madame, dit-il avec respect, je ne sais comment cela est arrivé, mais
+je ne peux plus me reconnaître... En entendant la petite réciter tant
+de fois son _Notre Père_ et son _Je vous salue_, je me suis d'abord
+impatienté, parce qu'elle le répétait trop... Puis j'ai fini par le
+dire machinalement avec elle, en me rappelant que ma pauvre femme le
+disait aussi... Alors, j'ai pleuré, j'ai senti le regret de ma
+mauvaise vie, et je me suis reproché mon insolence envers la dame qui
+a été si bonne pour nous... C'est pourquoi je voulais la voir, pour
+lui demander pardon.»
+
+Ce pardon fut accordé sans peine, et Dieu, après avoir purifié,
+soulagé la misère de l'âme et du corps, par l'entremise de sa
+généreuse servante, sauva aussi par elle le père et l'enfant.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+52.--LE SOUVENIR DE LA PREMIÈRE COMMUNION.
+
+Mous devons à un homme du monde le récit suivant, qui contient plus
+d'une instruction utile et fournit un nouvel exemple des ineffables
+tendresses de la miséricorde divine.
+
+J'étais à Paris en 1841, et je faisais partie d'une Conférence de
+Saint-Vincent-de-Paul. Quelques-uns des jeunes gens qui la composaient
+avaient la pieuse habitude de visiter une ou deux fois par semaine les
+pauvres malades des hôpitaux du quartier.
+
+L'hôpital Necker, dans la rue de Sèvres, m'était échu en partage. Je
+commençais toujours mes visites par la chapelle, et j'allais demander
+au Seigneur de bénir l'oeuvre que, pour l'amour de lui, je venais
+accomplir, d'accompagner de sa bénédiction les paroles, les conseils
+que j'allais donner à mes malades; et quand j'avais fini ma tournée
+dans les salles, je venais encore en déposer le succès aux pieds de ce
+bon Maître.
+
+Je fus obligé de quitter Paris au printemps, et je me rappellerai
+toujours le trait touchant dont j'ai été le témoin à ma dernière
+visite aux malades de Necker.
+
+La salle que je devais visiter ce jour-là était confiée aux soins
+d'une Soeur de Charité vieillie dans cet admirable métier, et non
+moins infatigable pour soulager les souffrances de ses malades que
+zélée pour le salut de leurs âmes. En arrivant, j'allai, selon mon
+habitude, prendre les ordres de cette bonne Soeur. Elle me recommanda
+spécialement six ou sept malades: l'un, Étienne, nouvel arrivé, et
+encore inconnu d'elle; l'autre, comme moribond, ayant besoin d'être
+fortifié et consolé; un autre comme ébranlé déjà, et prêt à se
+convertir, etc.
+
+«Et puis, ajoute-t-elle, allez donc au n° 39; c'est un homme de
+trente-deux ou trente-trois ans, poitrinaire au dernier degré, qui
+sera mort dans trois jours. J'ai eu beau faire, je n'ai pu rien en
+tirer; il m'a envoyée promener trois ou quatre fois, et n'a jusqu'ici
+reçu M. l'aumônier qu'avec des paroles grossières. Un de vos confrères
+de Saint-Vincent-de-Paul, qui l'a déjà visité plusieurs fois, n'a pas
+mieux réussi que nous. Il est probable qu'il vous enverra promener
+aussi; mais enfin il ne faut rien épargner. Il s'agit ici de la gloire
+de Dieu et d'une pauvre âme à sauver.
+
+--«Eh! mon Dieu, ma bonne Soeur, répondis-je, s'il m'envoie promener,
+j'irai me promener, voilà tout; cela ne me fera pas grand mal. Dites
+seulement pour ce pauvre homme un _Ave Maria_ pendant que j'irai lui
+parler.»
+
+Je fis ma visite; et de lit en lit j'arrivai à mon n° 39. Je fus tout
+saisi en le voyant. La mort était peinte sur son visage. Trois ou
+quatre coussins le soutenaient assis sur son lit; sa face était hâve
+et d'un blanc jaunâtre, et son affreuse maigreur donnait à ses yeux
+noirs une apparence étrange...
+
+Je m'approchai de son lit. Il me regarda fixement sans rien dire.
+
+Je lui demandai de ses nouvelles: «La soeur m'a appris, mon pauvre
+ami, que vous souffriez beaucoup, et qu'il y avait bien longtemps déjà
+que vous étiez malade.»
+
+Pas de réponse; seulement le regard de mon homme devenait de plus
+en plus dur, et il semblait me dire: «Je n'ai que faire de vos
+condoléances; donnez-moi la paix.» Je fis semblant de ne pas m'en
+apercevoir: «Souffrez-vous beaucoup en ce moment, et pourrais-je vous
+soulager en quelque manière?»
+
+Pas un mot.
+
+«Que voulez-vous, mon pauvre enfant! il faut faire de nécessité vertu,
+et offrir vos souffrances au bon Dieu en expiation de vos fautes;
+comme cela du moins elles vous seront utiles.»
+
+Toujours même silence et même accueil. La position commençait à
+devenir embarrassante. L'oeil du malade était de plus en plus
+menaçant, et je voyais le moment où il allait me dire quelque
+injure... La Providence de Dieu m'envoya tout à coup une inspiration.
+Je me rapprochai vivement du malheureux, et je lui dis à demi-voix:
+«Avez-vous fait une bonne première communion?»
+
+Cette parole produisit sur lui l'effet d'une commotion électrique. Il
+fit un léger mouvement; sa figure changea d'expression, et il murmura
+plutôt qu'il ne dit: «Oui, Monsieur.»
+
+--Eh bien! repris-je, mon ami, n'étiez-vous pas heureux dans ce
+temps-la?--Oui, Monsieur, me répondit-il d'une voix émue; et au même
+instant je vis deux grosses larmes couler sur ses joues. Je lui pris
+les mains.--Et pourquoi étiez-vous heureux alors, sinon parce que vous
+étiez pur, chaste, aimant et craignant Dieu, en un mot, bon chrétien?
+Mais ce bonheur peut revenir encore, et le bon Dieu n'a pas changé! Il
+continuait à pleurer: N'est-ce pas, ajoutai-je, que vous voulez bien
+vous confesser?
+
+--Oui, Monsieur, dit-il alors avec force; et il s'avança vers moi pour
+m'embrasser. Je le fis de grand coeur, comme vous pouvez penser, et je
+lui donnai quelques petits conseils pour faciliter l'exécution de son
+bon dessein. Je le quittai ensuite, et j'annonçai à la Soeur le succès
+inespéré de ma visite. Je ne sais ce qui s'ensuivit; mais ce qui m'est
+resté profondément gravé dans l'esprit ou plutôt dans le coeur, c'est
+la force merveilleuse de la miséricorde de Dieu, qui changea en un
+instant, et à l'aide d'une seule parole, ce coeur si endurci!
+
+Le seul souvenir de sa première communion suffit pour convertir et
+probablement pour sauver ce pauvre malade, heureux de l'avoir bien
+faite; car s'il eût accompli, comme plusieurs, hélas! avec négligence,
+ce grand acte de la vie chrétienne, le souvenir que je lui en
+rappelai n'eût fait sans doute sur son coeur qu'une impression
+insignifiante!...
+
+Ainsi le bien produit le bien, et avec Dieu rien ne demeure perdu.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+53.--L'ORPHELINE ET LE VÉTÉRAN.
+
+Une pauvre orpheline avait été recueillie par un vieux soldat qu'elle
+nommait son père. D'une piété simple, mais sérieuse, elle s'était
+attiré une telle estime, qu'il y avait autour d'elle comme une auréole
+de vénération. Le vieux soldat lui-même s'était laissé prendre à son
+influence. Il appelait sa petite orpheline, _sa petite sainte_.
+Jamais il ne fumait devant elle, il jurait encore moins.
+
+La pieuse enfant était arrivée à faire prier son père adoptif, ce
+qu'il n'avait pas fait depuis longtemps.
+
+Un jour qu'il passait devant l'église du village, je ne sais quelle
+inspiration secrète le pousse à y entrer. Il va s'agenouiller dans un
+coin et commence son signe de croix. Mais tout à coup il s'arrête, ses
+yeux ont rencontré une enfant qui, recueillie au pied de l'autel, les
+mains jointes, paraît comme dans une extase. Il regarde, il reconnaît
+sa fille. La pensée lui vient aussitôt qu'elle demande à Dieu sa
+conversion; elle lui a dit tant de fois que c'était là l'unique objet
+de toutes ses prières. Une larme monte de son coeur à ses yeux et
+coule le long de ses joues sur sa vieille figure cicatrisée. Cette
+larme est efficace et décide de son retour à Dieu.
+
+Quelque temps après, aux Pâques, le vieux militaire pleinement
+converti, bien heureux, communiait à côté de sa petite fille. Et,
+comme, au sortir de l'église, quelques-uns de ses vieux camarades le
+regardaient étonnés: «Vous ne vous attendiez pas à cela, leur dit-il,
+mais que voulez-vous? Je ne puis résister à la _petite sainte_, elle
+convertirait le démon lui-même, si le démon pouvait être converti.»
+
+Voilà l'influence de la vraie piété. Puisse-t-elle devenir le partage
+de tous ceux qui liront ce petit livre! En même temps qu'elle assurera
+leur propre salut, elle les aidera merveilleusement à travailler au
+salut des autres!
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES.
+
+AVANT-PROPOS
+
+1.--Le capitaine de navire et le mousse.
+
+2.--Une nuit dans le désert.
+
+3.--Les deux frères.
+
+4.--Un jeu où l'on gagne le ciel.
+
+5.--La vengeance d'un étudiant chrétien.
+
+6.--Un père converti par son enfant.
+
+7.--Un cadeau inattendu.
+
+8.--Les trois actes d'un drame contemporain.
+
+9.--Le remède est dur, mais il est bon.
+
+10.--Le banc de famille.
+
+11.--La lettre d'une mère.
+
+12.--Une première communion à quatre-vingts ans.
+
+13.--La soupape.
+
+14.--Une méprise qui porte bonheur.
+
+15.--Héroïsme d'un jeune néophyte.
+
+16.--Les deux amis.
+
+17.--Tel est pris qui croyait prendre.
+
+18.--Comment on obtient un miracle.
+
+19.--Le marquis d'Outremer.
+
+20.--La plus grande victoire d'un vieux général.
+
+21.--Le bouffon et son maître.
+
+22.--Un épisode de la Révolution.
+
+23.--Le zèle récompensé.
+
+24.--Sagesse et folie.
+
+25.--Le terrible article.
+
+26.--Le trottoir.
+
+27.--Un fils qui tombe dans les bras de son père.
+
+28.--Le rosier du mois de Marie.
+
+29.--La statuette de saint Antoine.
+
+30.--Le chemin du coeur.
+
+31.--Le nouvel Augustin.
+
+32.--Vaincu par l'exemple.
+
+33.--La fille du franc-maçon.
+
+34.--Un voyage de cent lieues en Australie.
+
+35.--Rien n'est impossible à Dieu.
+
+36.--L'amour maternel.
+
+37.--Un pécheur moribond assisté par un prêtre mourant.
+
+38.--Deux fois sauvé.
+
+39.--Dieu a ses élus partout.
+
+40.--La rose bénite.
+
+41.--Un souvenir du bagne.
+
+42.--Ce que le zèle peut inspirer à un enfant.
+
+43.--Une conquête du Sacré-Coeur.
+
+44.--Puissance du chapelet.
+
+45.--La croix d'argent.
+
+46.--Un coup de filet de la sainte Vierge.
+
+47.--Une conversion en mer.
+
+48.--La mort d'un septembriseur.
+
+49.--Rencontre providentielle.
+
+50.--Le bon fils consolé.
+
+51.--Comment on retrouve le bonheur.
+
+52.--Le souvenir de la première communion.
+
+53.--L'orpheline et le vétéran.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les joies du pardon, by Anonymous
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES JOIES DU PARDON ***
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+Produced by Joris Van Dael, Renald Levesque and PG Distributed
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+works. See paragraph 1.E below.
+
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
+
+Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
+VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
+new filenames and etext numbers.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
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+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+are filed in directories based on their release date. If you want to
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+ 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)
+
+EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
+ https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234
+
+or filename 24689 would be found at:
+ https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689
+
+An alternative method of locating eBooks:
+ https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL
+
+