diff options
| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:37:04 -0700 |
|---|---|---|
| committer | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:37:04 -0700 |
| commit | 034967202141b7e8b63309280440c4986d644036 (patch) | |
| tree | 95a7a950f175005bf53a067e5ed4b6bc6b64e336 /11484-8.txt | |
Diffstat (limited to '11484-8.txt')
| -rw-r--r-- | 11484-8.txt | 9776 |
1 files changed, 9776 insertions, 0 deletions
diff --git a/11484-8.txt b/11484-8.txt new file mode 100644 index 0000000..44c4ac3 --- /dev/null +++ b/11484-8.txt @@ -0,0 +1,9776 @@ +The Project Gutenberg EBook of Le pilote du Danube, by Jules Verne + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le pilote du Danube + +Author: Jules Verne + +Release Date: March 6, 2004 [EBook #11484] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PILOTE DU DANUBE *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and PG Distributed +Proofreaders. This file was produced from images generously made +available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + + + + +LE PILOTE DU DANUBE + +PAR + +JULES VERNE + +1920 + + + + +I + +AU CONCOURS DE SIGMARINGEN + + +Ce jour-là, samedi 5 août 1876, une foule nombreuse et bruyante +remplissait le cabaret à l'enseigne du _Rendez-vous des Pêcheurs_. +Chansons, cris, chocs des verres, applaudissements, exclamations se +fondaient en un terrible vacarme que dominaient, à intervalles presque +réguliers, ces _hoch!_ par lesquels a coutume de s'exprimer la joie +allemande à son paroxysme. + +Les fenêtres de ce cabaret donnaient directement sur le Danube, à +l'extrémité de la charmante petite ville de Sigmaringen, capitale de +l'enclave prussienne de Hohenzollern, située, presque à l'origine de ce +grand fleuve de l'Europe centrale. + +Obéissant à l'invitation de l'enseigne peinte en belles lettres +gothiques au-dessus de la porte d'entrée, c'est là que s'étaient réunis +les membres de la Ligue Danubienne, société internationale de pêcheurs +appartenant aux diverses nationalités riveraines. Il n'est pas de +joyeuse réunion sans notable beuverie. Aussi buvait-on de bonne bière de +Munich et de bon vin de Hongrie à pleines chopes et à pleins verres. +On fumait aussi, et la grande salle était tout obscurcie par la fumée +odorante que les longues pipes crachaient sans relâche. Mais, si les +sociétaires ne se voyaient plus, ils s'entendaient de reste, à moins +qu'ils ne fussent sourds. + +Calmes et silencieux dans l'exercice de leurs fonctions, les pêcheurs à +la ligne sont, en effet, les gens les plus bruyants du monde dès qu'ils +ont remisé leurs attributs. Pour raconter leurs hauts faits, ils valent +les chasseurs, ce qui n'est pas peu dire. + +On était à la fin d'un déjeuner des plus substantiels, qui avait +rassemblé autour des tables du cabaret une centaine de convives, tous +chevaliers de la gaule, enragés de la flotte, fanatiques de l'hameçon. +Les exercices de la matinée avaient sans doute singulièrement altéré +leurs gosiers, à en juger par le nombre de bouteilles figurant au milieu +de la desserte. Maintenant, c'était le tour des nombreuses liqueurs que +les hommes ont imaginées pour succéder au café. + +Trois heures après midi sonnaient, lorsque les convives, de plus en plus +montés en couleur, quittèrent la table. Pour être franc, quelques-uns +titubaient et n'auraient pu se passer complètement du secours de leurs +voisins. Mais le plus grand nombre se tenaient fermes sur leurs jambes, +en braves et solides habitués de ces longues séances épulatoires, qui se +renouvelaient plusieurs fois dans l'année à propos des concours de la +Ligue Danubienne. + +De ces concours très suivis, très fêtés, grande était la réputation sur +tout le cours du célèbre fleuve jaune, et non pas bleu comme le chante +la fameuse valse de Strauss. Du duché de Bade, du Wurtemberg, de la +Bavière, de l'Autriche, de la Hongrie, de la Roumanie, de la Serbie, et +même des provinces turques de Bulgarie et de Bessarabie, les concurrents +affluaient. + +La Société comptait déjà cinq années d'existence. Très bien administrée +par son Président, le Hongrois Miclesco, elle prospérait. Ses ressources +toujours croissantes lui permettaient d'offrir des prix importants +dans ses concours, et sa bannière étincelait des glorieuses médailles +conquises de haute lutte sur des associations rivales. Très au courant +de la législation relative à la pêche fluviale, son Comité directeur +soutenait ses adhérents, tant contre l'État que contre les particuliers, +et défendait leurs droits et privilèges avec cette ténacité, on pourrait +dire cet entêtement professionnel, spécial au bipède que ses instincts +de pêcheur à la ligne rendent digne d'être classé dans une catégorie +particulière de l'humanité. + +Le concours qui venait d'avoir lieu était le deuxième de cette année +1876. Dès cinq heures du matin, les concurrents avaient quitté la ville +pour gagner la rive gauche du Danube, un peu en aval de Sigmaringen. +Ils portaient l'uniforme de la Société: blouse courte laissant aux +mouvements toute leur liberté, pantalon engagé dans des bottes à +forte semelle, casquette blanche à large visière. Bien entendu, ils +possédaient la collection complète des divers engins énumérés au _Manuel +du Pêcheur_: cannes, gaules, épuisettes, lignes empaquetées dans leur +enveloppe de peau de daim, flotteurs, sondes, grains de plomb fondus de +toutes tailles pour les plombées, mouches artificielles, cordonnet, crin +de Florence. La pêche devait être libre, en ce sens que les poissons, +quels qu'ils fussent, seraient de bonne prise, et chaque pêcheur +pourrait amorcer sa place comme il l'entendrait. + +A six heures sonnant, quatre-vingt-dix-sept concurrents exactement +étaient à leur poste, la ligne flottante en main, prêts à +lancer l'hameçon. Un coup de clairon donna le signal, et les +quatre-vingt-dix-sept lignes se tendirent du même mouvement au-dessus du +courant. + +Le concours était doté de plusieurs prix, dont les deux premiers, d'une +valeur de cent florins chacun, seraient attribués au pêcheur qui aurait +le plus grand nombre de poissons et à celui qui capturerait la plus +lourde pièce. + +Il n'y eut aucun incident jusqu'au second coup de clairon, qui, à onze +heures moins cinq, clôtura le concours. Chaque lot fut alors soumis au +jury composé du Président Miclesco et de quatre membres de la Ligue +Danubienne. Que ces hauts et puissants personnages prissent leur +décision en toute impartialité et de telle sorte qu'aucune réclamation +ne fut possible, bien qu'on ait la tête chaude dans le monde particulier +des pêcheurs à la ligne, nul ne le mit en doute un seul instant. +Toutefois, il fallut s'armer de patience pour connaître le résultat de +leur consciencieux examen, l'attribution des divers prix, soit du poids, +soit du nombre, devant rester secrète jusqu'à l'heure de la distribution +des récompenses, précédée d'un repas qui allait réunir tous les +concurrents en de fraternelles agapes. + +Cette heure était arrivée. Les pêcheurs, sans parler des curieux venus +de Sigmaringen, attendaient, confortablement assis, devant l'estrade sur +laquelle se tenaient le Président et les autres membres du Jury. + +Et, en vérité, si les sièges, bancs ou escabeaux, ne faisaient point +défaut, les tables ne manquaient pas non plus, ni, sur les tables, les +moss de bière, les flacons de liqueurs variées, ainsi que les verres +grands et petits. + +Chacun ayant pris place, et les pipes continuant à fumer de plus belle, +le Président se leva. + +«Écoutez!.. Écoutez!..» cria-t-on de tous côtés. + +M. Miclesco vida au préalable un bock écumeux dont la mousse perla sur +la pointe de ses moustaches. + +«Mes chers collègues, dit-il en allemand, langue comprise de tous +les membres de la Ligue Danubienne malgré la diversité de leurs +nationalités, ne vous attendez pas à un discours classiquement ordonné, +avec préambule, développement et conclusion. Non, nous ne sommes pas ici +pour nous griser de harangues officielles, et je viens seulement causer +de nos petites affaires, en bons camarades, je dirai même en frères, +si cette qualification vous paraît justifiée pour une assemblée +internationale. + +Ces deux phrases, un peu longues comme toutes celles qui se débitent +généralement au commencement d'un discours, même quand l'orateur se +défend de discourir, furent accueillies par d'unanimes applaudissements, +auxquels se joignirent de nombreux _très bien! très bien!_ mélangés de +_hoch!_, voire de hoquets. Puis, au Président levant son verre, tous les +verres pleins firent raison. + +M. Miclesco continua son discours en mettant le pêcheur à la ligne au +premier rang de l'humanité. Il fit valoir toutes les qualités, toutes +les vertus dont l'a pourvu la généreuse nature. Il dit ce qu'il lui faut +de patience, d'ingéniosité, de sang-froid, d'intelligence supérieure, +pour réussir dans cet art, car, plutôt qu'un métier, c'est un art, qu'il +plaça bien au-dessus des prouesses cynégétiques dont se vantent à tort +les chasseurs. + +--Pourrait-on comparer, s'écria-t-il, la chasse à la pêche? + +--Non! ... non!..., fut-il répondu par toute l'assistance. + +--Quel mérite y a-t-il à tuer un perdreau ou un lièvre, lorsqu'on le +voit à bonne portée, et qu'un chien--est-ce que nous avons des chiens, +nous?--l'a dépisté à votre profit?... Ce gibier, vous l'apercevez de +loin, vous le visez à loisir et vous l'accablez d'innombrables grains +de plomb, dont la plupart sont tirés en pure perte!... Le poisson, au +contraire, vous ne pouvez le suivre du regard.... Il est caché sous les +eaux.... Ce qu'il faut de manoeuvres adroites, de délicates invites, de +dépense intellectuelle et d'adresse, pour le décider à mordre à votre +hameçon, pour le ferrer, pour le sortir de l'eau, tantôt pâmé à +l'extrémité de la ligne, tantôt frétillant et, pour ainsi dire, +applaudissant lui-même à la victoire du pêcheur! + +Cette fois, ce fut un tonnerre de bravos. Assurément, le Président +Miclesco répondait aux sentiments de la Ligue Danubienne. Comprenant +qu'il ne pourrait jamais aller trop loin dans l'éloge de ses confrères, +il n'hésita pas, sans craindre d'être taxé d'exagération, à placer leur +noble exercice au-dessus de tous les autres, à élever jusqu'aux nues les +fervents disciples de la science piscicaptologique, à évoquer même le +souvenir de la superbe déesse qui présidait aux jeux piscatoriens de +l'ancienne Rome dans les cérémonies halieutiques. + +Ces mots furent-ils compris? Probablement, puisqu'ils provoquèrent de +véritables trépignements d'enthousiasme. + +Alors, après avoir repris haleine en vidant une chope de bière neigeuse: + +--Il ne me reste plus, dit-il, qu'à nous féliciter de la prospérité +croissante de notre Société, qui recruté chaque année de nouveaux +membres et dont la réputation est si bien établie dans toute l'Europe +centrale. Ses succès, je ne vous en parlerai pas. Vous les connaissez, +vous en avez votre part, et c'est un grand honneur que de figurer dans +ses concours! La presse allemande, la presse tchèque, la presse roumaine +ne lui ont jamais marchandé leurs éloges si précieux, j'ajoute si +mérités, et je porte un toast, en vous priant de me faire raison, aux +journalistes qui se dévouent à la cause internationale de la Ligue +Danubienne! + +Certes, on fit raison au Président Miclesco. Les flacons se vidèrent +dans les verres, et les verres se vidèrent dans les gosiers, avec autant +de facilité que l'eau du grand fleuve et de ses affluents s'écoule dans +la mer. + +On en fût demeuré là, si le discours présidentiel eût pris fin sur ce +dernier toast. Mais d'autres toasts s'imposaient, d'une aussi évidente +opportunité. + +En effet, le Président s'était redressé de toute sa hauteur, entre le +secrétaire et le trésorier également debout. De la main droite, chacun +d'eux tenait une coupe de champagne, la main gauche posée sur le coeur. + +--Je bois à la Ligue Danubienne, dit M. Miclesco en couvrant +l'assistance du regard. + +Tous s'étaient levés, une coupe au niveau des lèvres. Les uns montés sur +les bancs, quelques autres sur les tables, on répondit avec un ensemble +parfait à la proposition de M. Miclesco. + +Celui-ci, les coupes vides, reprit de plus belle, après avoir puisé aux +intarissables flacons placés devant ses assesseurs et lui: + +--Aux nationalités diverses, aux Badois, aux Wurtembergeois, aux +Bavarois, aux Autrichiens, aux Hongrois, aux Serbes, aux Valaques, aux +Moldaves, aux Bulgares, aux Bessarabiens que la Ligue Danubienne compte +dans ses rangs!» + +Et Bessarabiens, Bulgares, Moldaves, Valaques, Serbes, Hongrois, +Autrichiens, Bavarois, Wurtembergeois, Badois lui répondirent comme un +seul homme en absorbant le contenu de leurs coupes. + +Enfin le Président termina sa harangue, en annonçant qu'il buvait à la +santé de chacun des membres de la Société. Mais, leur nombre atteignant +quatre cent soixante-treize, il fut malheureusement obligé de les +grouper dans un seul toast. + +On y répondit d'ailleurs par mille et mille _hoch!_ qui se prolongèrent +jusqu'à extinction des forces vocales. + +Ainsi s'acheva le second numéro du programme, dont le premier avait pris +fin avec les exercices épulatoires. Le troisième allait consister dans +la proclamation des lauréats. + +Chacun attendait avec une anxiété bien naturelle, car, ainsi qu'il a été +dit, le secret du Jury avait été gardé. Mais le moment était venu où on +le connaîtrait enfin. + +Le Président Miclesco se mit en devoir de lire la liste officielle des +récompenses dans les deux catégories. + +Conformément aux statuts de la Société, les prix de moindre valeur +seraient proclamés les premiers, ce qui donnerait à la lecture de cette +sorte de palmarès un intérêt Grandissant. + +A l'appel de leur nom, les lauréats des prix inférieurs dans la +catégorie du nombre se présentèrent devant l'estrade. Le Président leur +donna l'accolade, en leur remettant un diplôme et une somme d'argent +variable suivant le rang obtenu. + +Les poissons que contenaient les filets étaient de ceux que tout pêcheur +peut prendre dans les eaux du Danube: épinoches, gardons, goujons, +plies, perches, tanches, brochets, chevesnes et autres. Valaques, +Hongrois, Badois, Wurtembergeois figuraient dans la nomenclature de ces +prix inférieurs. + +Le deuxième prix fut attribué, pour soixante-dix-sept poissons capturés, +à un Allemand du nom de Weber dont le succès fut accueilli par de +chaleureux applaudissements. Ledit Weber était, en effet, fort connu de +ses confrères. Maintes et maintes fois déjà, il avait été classé dans +les rangs supérieurs lors des précédents concours, et l'on s'attendait +généralement à ce qu'il remportât le premier prix du nombre, ce jour-là. + +Non, soixante-dix-sept poissons seulement figuraient dans son filet, +soixante-dix-sept bien comptés et recomptés, alors qu'un concurrent, +sinon plus habile, du moins plus heureux, en avait rapporté +quatre-vingt-dix-neuf dans le sien. + +Le nom de ce maître pêcheur fut alors proclamé. C'était le Hongrois Ilia +Brusch. + +L'assemblée très surprise n'applaudit pas, en entendant le nom de ce +Hongrois inconnu des membres de la Ligue Danubienne, dans laquelle il +n'était entré que tout récemment. + +Le lauréat n'ayant pas cru devoir se présenter pour toucher la prime de +cent florins, le Président Miclesco passa sans plus tarder à la liste +des vainqueurs dans la catégorie du poids. Les primés furent des +Roumains, des Slaves et des Autrichiens. Lorsque le nom auquel était +attribué le second prix fut prononcé, ce nom fut applaudi comme l'avait +été celui de l'Allemand Weber. M. Ivetozar, l'un des assesseurs, +triomphait avec un chevesne de trois livres et demie, qui eût assurément +échappé à un pêcheur possédant moins d'adresse et de sang-froid. C'était +l'un des membres les plus en vue, les plus actifs, les plus dévoués de +la Société, et c'est lui qui, à cette époque, avait remporté le +plus grand nombre de récompenses. Aussi fut-il salué par d'unanimes +applaudissements. + +Il ne restait plus qu'à décerner le premier prix de cette catégorie, et +les coeurs palpitaient en attendant le nom du lauréat. + +Quel ne fut pas l'étonnement, plus que l'étonnement, quelle ne fut pas +la stupéfaction générale, lorsque le Président Miclesco, d'une voix, +dont il ne pouvait modérer le tremblement, laissa tomber ces mots: + +« Premier au poids pour un brochet de dix-sept livres, le Hongrois Ilia +Brusch! » + +Un grand silence se fit dans l'assistance. Les mains prêtes à battre +demeurèrent immobiles, les bouches prêtes à acclamer le vainqueur se +turent. Un vif sentiment de curiosité immobilisait tout le monde. + +Ilia Brusch allait-il enfin apparaître? Viendrait-il recevoir du +Président Miclesco les diplômes d'honneur et les deux cents florins qui +les accompagnaient? + +Soudain un murmure courut à travers l'assemblée. + +Un des assistants, qui, jusque-là, s'était tenu un peu à l'écart, se +dirigeait vers l'estrade. + +C'était le Hongrois Ilia Brusch. + +A en juger par son visage soigneusement rasé, que couronnait une épaisse +chevelure d'un noir d'encre, Ilia Brusch n'avait pas dépassé trente ans. +D'une stature au-dessus de la moyenne, large d'épaules, bien planté sur +ses jambes, il devait être d'une force peu commune. On pouvait être +surpris, en vérité, qu'un gaillard de cette trempe se complût aux +placides distractions de la pêche à la ligne, au point d'avoir acquis +dans cet art difficile la maîtrise dont le résultat du concours donnait +une irrécusable preuve. + +Autre particularité assez bizarre, Ilia Brusch devait, d'une manière ou +d'une autre, être affligé d'une affection de la vue. De larges lunettes +noires cachaient, en effet, ses yeux, dont il eût été impossible de +reconnaître la couleur. Or, la vue est le plus précieux des sens pour +qui se passionne aux imperceptibles mouvements de la flotte, et de bons +yeux sont nécessaires à qui veut déjouer les multiples ruses du poisson. + +Mais, que l'on fût ou que l'on ne fût pas étonné, il n'y avait qu'à +s'incliner. L'impartialité du Jury ne pouvant être suspectée, Ilia +Brusch était le vainqueur du concours, et cela dans des conditions que +personne, de mémoire de ligueur, n'avait jamais réunies. L'assemblée se +dégela donc, et des applaudissements suffisamment sonores saluèrent le +triomphateur, au moment où il recevait ses diplômes et ses primes des +mains du Président Miclesco. + +Cela fait, Ilia Brusch, au lieu de descendre de l'estrade, eut un court +colloque avec le Président, puis se retourna vers l'assemblée intriguée, +en réclamant du geste un silence qu'il obtint comme par enchantement. + +« Messieurs et chers collègues, dit Ilia Brusch, je vous demanderai la +permission de vous adresser quelques mots, ainsi que notre Président +veut bien m'y autoriser. + +On aurait entendu voler une mouche dans la salle tout à l'heure si +bruyante. A quoi tendait cette allocution non prévue au programme? + +--Je désire d'abord vous remercier, continuait Ilia Brusch, de votre +sympathie et de vos applaudissements, mais je vous prie de croire que +je ne m'enorgueillis pas plus qu'il ne convient du double succès que je +viens d'obtenir. Je n'ignore pas que ce succès, s'il eût appartenu au +plus digne, eût été remporté par quelque membre plus ancien de la Ligue +Danubienne, si riche en valeureux pêcheurs, et que je le dois, plutôt +qu'à mon mérite, à un hasard favorable. + +La modestie de ce début fut vivement appréciée de l'assistance, d'où +plusieurs _très bien!_ s'élevèrent en sourdine. + +--Ce hasard favorable, il me reste à le justifier, et j'ai conçu dans +ce but un projet que je crois de nature à intéresser cette réunion +d'illustres pêcheurs. + +«La mode, vous ne l'ignorez pas, mes chers collègues, est aux records. +Pourquoi n'imiterions-nous pas les champions d'autres sports, inférieurs +au nôtre à coup sûr, et ne tenterions-nous pas d'établir le record de la +pêche? + +Des exclamations étouffées coururent dans l'auditoire. On entendit des +_ah! ah!_, des _tiens! tiens!_, des _pourquoi pas?_, chaque sociétaire +traduisant son impression selon son tempérament particulier. + +--Quand cette idée, poursuivait cependant l'orateur, m'est venue pour la +première fois à l'esprit, je l'ai adoptée sur-le-champ, et sur-le-champ +j'ai compris dans quelles conditions elle devait être réalisée. Mon +titre d'associé de la Ligue Danubienne limitait, d'ailleurs, le +problème. Ligueur du Danube, c'est au Danube seul qu'il me fallait +demander l'heureuse issue de mon entreprise. J'ai donc formé le projet +de descendre notre glorieux fleuve, de sa source même à la mer Noire, et +de vivre, durant ce parcours de trois mille kilomètres, exclusivement du +produit de ma pêche. + +«La chance qui m'a favorisé aujourd'hui augmenterait encore, s'il était +possible, mon désir d'accomplir ce voyage, dont, j'en suis certain, vous +apprécierez l'intérêt, et c'est pourquoi, dès à présent, je vous annonce +mon départ, fixé au 10 août, c'est-à dire à jeudi prochain, en vous +donnant rendez-vous, ce jour-là, au point précis où commence le Danube. + +Il est plus facile d'imaginer que de décrire l'enthousiasme que provoqua +cette communication inattendue. Pendant cinq minutes, ce fut une tempête +de _hoch!_ et d'applaudissements frénétiques. + +Mais un tel incident ne pouvait se terminer ainsi. M. Miclesco le +comprit, et, comme toujours, il agit en véritable président. Un peu +lourdement peut-être, il se leva une fois de plus entre ses deux +assesseurs. + +--A notre collègue Ilia Brusch! dit-il d'une voix émue, en brandissant +une coupe de champagne. + +--A notre collègue Ilia Brusch!» répondit l'assemblée avec un bruit de +tonnerre, auquel succéda immédiatement un profond silence, les humains +n'étant pas conformés, par suite d'une regrettable lacune, de manière à +pouvoir crier et boire en même temps. + +Toutefois, le silence fut de courte durée Le vin pétillant eut tôt fait +de rendre aux gosiers lassés une vigueur nouvelle, ce qui leur permit de +porter encore d'innombrables santés, jusqu'au moment où fut clôturé, au +milieu de l'allégresse générale, le fameux concours de pêche ouvert ce +jour-là, samedi 5 août 1876, par la Ligue Danubienne, dans la charmante +petite ville de Sigmaringen. + + + +II + +AUX SOURCES DU DANUBE + + +En annonçant à ses collègues réunis au _Rendez-vous des Pêcheurs_ son +projet de descendre le Danube, la ligne à la main, Ilia Brusch avait-il +ambitionné la gloire? Si tel était son but, il pouvait se vanter de +l'avoir Atteint. + +La presse s'était emparée de l'incident, et tous les journaux de la +région danubienne, sans exception, avaient consacré au concours de +Sigmaringen une _copie_ plus ou moins abondante, mais toujours capable +de chatouiller agréablement l'amour-propre du vainqueur, dont le nom +était en passe de devenir tout à fait populaire. + +Dès le lendemain, dans son numéro du 6 août, la _Neue Freie Press_, de +Vienne, notamment, avait inséré ce qui suit: + +Le dernier concours de pêche de la Ligue Danubienne s'est terminé hier +à Sigmaringen sur un véritable coup de théâtre, dont un Hongrois du +nom d'Ilia Brusch, hier inconnu, aujourd'hui presque célèbre, a été le +héros. + +»Qu'a donc fait Ilia Brusch, demandez-vous, pour mériter une gloire +aussi soudaine? + +»En premier lieu, cet habile homme a réussi à s'adjuger les deux +premiers prix du poids et du nombre, en distançant de loin tous ses +concurrents, ce qui, paraît-il, ne s'était jamais vu depuis qu'il existe +des concours de ce genre. Ce n'est déjà pas mal. Mais il y a mieux. + +»Quand on a récolté une pareille moisson de lauriers, quand on a +remporté une aussi éclatante victoire, il semblerait qu'on soit en droit +de goûter un repos mérité. Or, tel n'est pas l'avis de ce Hongrois +étonnant, qui se prépare à nous étonner plus encore. + +»Si nous sommes bien informés--et l'on connaît la sûreté de nos +informations--Ilia Brusch aurait annoncé à ses collègues qu'il se +proposait de descendre, la ligne à la main, tout le Danube, depuis sa +source, dans le duché de Bade, jusqu'à son embouchure, dans la mer +Noire, soit un parcours de trois mille kilomètres environ. + +»Nous tiendrons nos lecteurs au courant des péripéties de cette +originale entreprise. + +»C'est jeudi prochain, 10 août, qu'Ilia Brusch doit se mettre en route. +Souhaitons-lui bon voyage, mais souhaitons aussi que le terrible pêcheur +n'extermine pas, jusqu'au dernier représentant, la gent aquatique qui +peuple les eaux du grand fleuve international!» + +Ainsi s'exprimait la _Neue Freie Press_ de Vienne. Le _Pester Lloyd_ de +Budapest ne se montrait pas moins chaleureux, non plus que le _Srbské +Noviné_ de Belgrade et le _Românul_ de Bucarest, dans lesquels la note +se haussait aux dimensions d'un véritable article. + +Cette littérature était bien faite pour attirer l'attention sur Ilia +Brusch, et, s'il est vrai que la presse soit le reflet de l'opinion +publique, celui-ci pouvait s'attendre à exciter un intérêt grandissant à +mesure que se poursuivrait son voyage. + +Dans les principales villes du parcours ne trouverait-il pas, +d'ailleurs, des membres de la Ligue Danubienne, qui considéreraient +comme un devoir de contribuer à la gloire de leur collègue? Nul doute +qu'il ne reçût d'eux assistance et secours, en cas de besoin. + +Dès à présent, les commentaires de la presse obtenaient un franc +succès parmi les pêcheurs à la ligne. Aux yeux de ces professionnels, +l'entreprise d'Ilia Brusch acquérait une énorme importance, et nombre de +ligueurs, attirés à Sigmaringen par le concours qui venait de finir, +s'y étaient attardés, afin d'assister au départ du champion de la Ligue +Danubienne. + +Quelqu'un qui n'avait pas à se plaindre de la prolongation de leur +séjour, c'était, à coup sûr, le patron du _Rendez-vous des Pêcheurs_. +Dans l'après-midi du 8 août, avant-veille du jour fixé par le +lauréat pour le début de son original voyage, plus de trente buveurs +continuaient à mener joyeuse vie dans la grande salle du cabaret, dont +la caisse, étant données les facultés absorbantes de cette clientèle de +choix, connaissait des recettes inespérées. + +Pourtant, malgré la proximité de l'événement qui avait retenu ces +curieux dans la capitale du Hohenzollern, ce n'est pas du héros du +jour que l'on s'entretenait, le soir du 8 août, au _Rendez-vous des +Pêcheurs_. Un autre événement, plus important encore pour ces riverains +du grand fleuve, servait de thème à la conversation générale et mettait +tout ce monde en rumeur. + +Cette émotion n'avait rien d'exagéré, et des faits du caractère le plus +sérieux la justifiaient amplement. + +Depuis plusieurs mois, en effet, les rives du Danube étaient désolées +par un perpétuel brigandage. On ne comptait plus les fermes dévalisées, +les châteaux pillés, les villas cambriolées, les meurtres même, +plusieurs personnes ayant payé de leur vie la résistance qu'elles +tentaient d'opposer à d'insaisissables malfaiteurs. + +De toute évidence, une telle série de crimes n'avait pu être accomplie +par quelques individus isolés. On avait certainement affaire à une +bande bien organisée, et sans doute fort nombreuse, à en juger par ses +exploits. + +Circonstance singulière, cette bande n'opérait que dans le voisinage +immédiat du Danube. Au delà de deux kilomètres de part et d'autre du +fleuve, jamais un seul crime n'avait pu lui être légitimement attribué. +Toutefois, le théâtre de ses opérations ne paraissait ainsi limité que +dans le sens de la largeur, et les rives autrichiennes, hongroises, +serbes ou roumaines étaient pareillement mises à sac par ces bandits, +qu'on ne parvenait nulle part à prendre sur le fait. + +Leur coup accompli, ils disparaissaient jusqu'au prochain crime, commis +parfois à des centaines de kilomètres du précédent. Dans l'intervalle, +on ne trouvait d'eux aucune trace. Ils semblaient s'être volatilisés, +ainsi que les objets matériels, parfois très encombrants, qui +représentaient leur butin. + +Les gouvernements intéressés avaient fini par s'émouvoir de ces échecs +successifs, vraisemblablement imputables au défaut de cohésion des +forces répressives. Une conversation diplomatique s'était engagée à ce +sujet, et, ainsi que la presse en donnait la nouvelle ce matin même du +8 août, les négociations venaient d'aboutir à la création d'une police +internationale répartie sur tout le cours du Danube sous l'autorité +d'un chef unique. La désignation de ce chef avait été particulièrement +laborieuse, mais finalement on s'était mis d'accord sur le nom de Karl +Dragoch, détective hongrois bien connu dans la région. + +Karl Dragoch était, en effet, un policier, remarquable, et la difficile +mission qui lui était confiée n'aurait pu l'être à un plus digne. Agé +de quarante-cinq ans, c'était un homme de complexion moyenne, plutôt +maigre, et doué de plus de force morale que de force physique. Il +avait assez de vigueur, cependant, pour supporter les fatigues +professionnelles de son état, comme il avait assez de bravoure pour en +affronter les dangers. Légalement, il demeurait à Budapest, mais le plus +souvent il était en campagne, occupé à quelque enquête délicate. Sa +connaissance parfaite de tous les idiomes du Sud-Est de l'Europe, de +l'allemand et du roumain, du serbe, du bulgare et du turc, sans parler +du hongrois, sa langue maternelle, lui permettait de n'être jamais +embarrassé, et, en sa qualité de célibataire, il n'avait pas à +craindre que des soucis de famille vinssent entraver la liberté de ses +mouvements. + +Sa nomination avait, comme on dit, une bonne presse. Quant au public, +il l'approuvait à l'unanimité. Dans la grande salle du _Rendez-vous +des Pêcheurs_, la nouvelle en était accueillie d'une manière tout +particulièrement flatteuse. + +«On ne pouvait mieux choisir, affirmait, au moment où s'allumaient les +lampes du cabaret, M. Ivetozar, titulaire du second prix du poids, lors +du concours qui venait de finir. Je connais Dragoch. C'est un homme. + +--Et un habile homme, renchérit le Président Miclesco. + +--Souhaitons, s'écria un Croate, du nom peu facile à prononcer de Svrb, +propriétaire d'une teinturerie dans un des faubourgs de Vienne, qu'il +réussisse à assainir les rives du fleuve. La vie n'y était plus +tolérable, en vérité! + +--Karl Dragoch a affaire à forte partie, dit l'Allemand Weber, en +hochant la tête. Il faudra le voir à l'oeuvre. + +--A l'oeuvre!... s'écria M. Ivetozar. Il y est déjà, n'en doutez pas. + +--Certes! approuva M. Miclesco. Karl Dragoch n'est pas d'un caractère +à perdre son temps. Si sa nomination remonte à quatre jours, comme le +disent les journaux, il y en a au moins trois qu'il est en campagne. + +--Par quel bout va-t-il commencer? demanda M. Piscéa, un Roumain au nom +prédestiné pour un pêcheur à la ligne. Je serais bien embarrassé, je +l'avoue, si j'étais à sa place. + +--C'est précisément pour ça qu'on ne vous y a pas mis, mon cher, +répliqua plaisamment un Serbe. Soyez sûr que Dragoch n'est pas +embarrassé, lui. Quant à vous dire son plan, c'est autre chose. +Peut-être s'est-il dirigé sur Belgrade, peut-être est-il resté à +Budapest... A moins qu'il n'ait préféré venir précisément ici, à +Sigmaringen, et qu'il ne soit en ce moment parmi nous au _Rendez-vous +des Pêcheurs!_ + +Cette supposition obtint un grand succès d'hilarité. + +--Parmi nous!... se récria M. Weber. Vous nous la baillez belle, Michael +Michaelovitch. Que viendrait-il faire ici, où, de mémoire d'homme, on +n'a jamais eu à déplorer le moindre crime? + +--Eh! riposta Michael Michaelovitch, ne serait-ce que pour assister +après-demain au départ d'Ilia Brusch. Ça l'intéresse peut-être, cet +homme.... A moins, toutefois, qu'Ilia Brusch et Karl Dragoch ne fassent +qu'un. + +--Comment, ne fassent qu'un! S'écria-t-on de toutes parts. +Qu'entendez-vous par là? + +--Parbleu! ce serait très fort. Sous la peau du lauréat, personne ne +soupçonnerait le policier, qui pourrait ainsi inspecter le Danube en +parfaite liberté. + +Cette fantaisiste boutade fit ouvrir de grands yeux aux autres buveurs. +Ce Michael Michaelovitch!... Il n'y avait que lui pour avoir des idées +pareilles! + +Mais Michael Michaelovitch ne tenait pas autrement à celle qu'il venait +de risquer. + +--A moins ... commença-t-il, en employant une tournure qui lui était +décidément familière. + +--A moins? + +--A moins que Karl Dragoch n'ait un autre motif de venir ici, +poursuivit-il, passant sans transition à une autre hypothèse non moins +fantaisiste. + +--Quel motif? + +--Supposez, par exemple, que ce projet de descendre le Danube la ligne à +la main lui paraisse louche. + +--Louche!... Pourquoi louche? + +--Dame! ce ne serait pas bête, non plus, pour un filou, de se cacher +dans la peau d'un pêcheur, et surtout d'un pêcheur aussi notoire. Une +telle célébrité vaut tous les incognitos du monde. On pourrait faire +les cent coups à son aise, à la condition de pêcher dans l'intervalle, +histoire de donner le change. + +--Oui, mais il faudrait savoir pêcher, objecta doctoralement le +Président Miclesco, et c'est là un privilège réservé aux honnêtes gens. + +Cette observation morale, peut-être un peu hasardeuse, fut +frénétiquement applaudie par tous ces passionnés pêcheurs. Michael +Michaelovitch profita avec un tact remarquable de l'enthousiasme +général. + +--A la santé du Président! s'écria-t-il en levant son verre. + +--A la santé du Président! répétèrent tous les buveurs, en vidant les +leurs comme un seul homme. + +--A la santé du Président! répéta un consommateur solitairement attablé, +qui, depuis quelques instants, semblait prendre un vif intérêt aux +répliques échangées autour de lui. + +M. Miclesco fut sensible à l'aimable procédé de cet inconnu, et, pour +l'en remercier, il esquissa à son adresse un geste de toast. Le buveur +solitaire, estimant sans doute la glace suffisamment rompue par ce geste +courtois, se considéra comme autorisé à faire part de ses impressions à +l'honorable assistance. + +--Bien répondu, ma foi! dit-il. Oui, certes, la pêche est un plaisir +d'honnêtes gens. + +--Aurions-nous l'avantage de parler à un confrère? demanda M. Miclesco, +en s'approchant de l'inconnu. + +--Oh! répondit modestement celui-ci, un amateur tout au plus, qui se +passionne pour les beaux coups, mais n'a pas l'outrecuidance de chercher +à les imiter. + +--Tant pis, monsieur...? + +--Jaeger. + +--Tant pis, monsieur Jaeger, car je dois en conclure que nous n'aurons +jamais l'honneur de vous compter au nombre des membres de la Ligue +Danubienne. + +--Qui sait? répondit M. Jaeger. Je me déciderai peut-être un jour à +mettre moi aussi la main à la pâte ... à la ligne, je veux dire, et, ce +jour-là, je serai certainement des vôtres, si je réunis toutefois les +conditions requises pour l'admission. + +--N'en doutez pas, affirma avec précipitation M. Miclesco excité par +l'espoir de recruter un nouvel adhérent. Ces conditions fort simples +ne sont qu'au nombre de quatre. La première est de payer une modeste +cotisation annuelle. C'est la principale. + +--Bien entendu, approuva M. Jaeger en riant. + +--La seconde, c'est d'aimer la pêche. La troisième, c'est d'être un +agréable compagnon, et je considère que cette troisième condition est +d'ores et déjà réalisée. + +--Trop aimable! remercia M. Jaeger. + +--Quant à la quatrième, elle consiste uniquement dans l'inscription du +nom et de l'adresse sur les listes de la Société. Or, ayant déjà votre +nom, quand j'aurai votre adresse.... + +--43, Leipzigerstrasse, à Vienne. + +--Vous ferez un ligueur complet au prix de vingt couronnes par an. + +Les deux interlocuteurs se mirent à rire de bon coeur. + +--Pas d'autres formalités? demanda M. Jaeger. + +--Pas d'autres. + +--Pas de pièces d'identité à fournir? + +--Voyons, monsieur Jaeger, objecta M. Miclesco, pour pêcher à la +ligne!... + +--C'est juste, reconnut M. Jaeger. D'ailleurs, cela n'a guère +d'importance. Tout le monde doit se connaître à la Ligue Danubienne. + +--C'est exactement le contraire, rectifia M. Miclesco. Songez donc! +certains de nos camarades habitent ici, à Sigmaringen, et d'autres sur +le rivage de la mer Noire. Cela ne facilite pas les relations de bon +voisinage. + +--En effet! + +--Ainsi, par exemple, notre étonnant lauréat du dernier concours... + +--Ilia Brusch? + +--Lui-même. Eh bien! personne ne le connaît. + +--Pas possible! + +--C'est ainsi, affirma M. Miclesco. Il n'y a pas plus de quinze jours, +il est vrai, qu'il fait partie de la Ligue. Pour tout le monde, Ilia +Brusch a été une surprise, que dis-je! une véritable révélation. + +--Ce qu'on appelle un _outsider_, en style de course. + +--Précisément. + +--De quel pays est-il, cet outsider? + +--C'est un Hongrois. + +--Comme vous alors. Car vous êtes Hongrois, je crois, monsieur le +Président? + +--Pur sang, monsieur Jaeger, Hongrois de Budapest. + +--Tandis qu'Ilia Brusch? + +--Est de Szalka. + +--Où prenez-vous Szalka? + +--C'est une bourgade, une petite ville, si vous voulez, sur la rive +droite de l'Ipoly, rivière qui se jette dans le Danube à quelques lieues +au-dessus de Budapest. + +--Avec celui-là, du moins, monsieur Miclesco, vous pourrez par +conséquent voisiner, fit observer M. Jaeger en riant. + +--Pas avant deux ou trois mois, en tous cas, répondit sur le même ton le +Président de la Ligue Danubienne. Il lui faudra bien ce temps pour son +voyage... + +--A moins qu'il ne le fasse pas! insinua le Serbe facétieux, en se +mêlant sans façon à la conversation. + +D'autres pêcheurs se rapprochèrent. M. Jaeger et M. Miclesco devinrent +le centre d'un petit groupe. + +--Qu'entendez-vous par là? interrogea M. Miclesco. Vous avez une +brillante imagination, Michael Michaelovitch. + +--Simple plaisanterie, mon cher Président, répondit l'interrupteur. +Cependant, si Ilia Brusch ne peut être, selon vous, ni un policier ni un +malfaiteur, pourquoi n'aurait-il pas voulu se payer, comme on dit, notre +tête, et pourquoi ne serait-il pas tout simplement un farceur? + +M. Miclesco prit la chose sur le mode grave. + +--Votre esprit est malveillant, Michael Michaelovitch, répliqua-t-il. +Cela vous jouera un mauvais tour un jour ou l'autre. Ilia Brusch m'a +fait l'effet d'un brave homme et d'un homme sérieux. D'ailleurs, il est +membre de la Ligue Danubienne. C'est tout dire. + +--Bravo! cria-t-on de tous côtés. + +Michael Michaelovitch, sans paraître autrement confus de la leçon, +saisit avec une admirable présence d'esprit cette nouvelle occasion de +porter un toast. + +--Dans ce cas, dit-il, en saisissant son moss, à la santé d'Ilia Brusch! + +--A la santé d'Ilia Brusch!» répondit en choeur l'assistance, sans +excepter M. Jæger, qui vida consciencieusement son verre Jusqu'à la +dernière goutte. + +Cette boutade de Michael Michaelovitch n'était cependant pas aussi +dénuée de bon sens que les précédentes. Après avoir annoncé son projet +à grand fracas, Ilia Brusch n'avait plus reparu. Nul n'en avait plus +entendu parler. N'était-il pas singulier qu'il se fût ainsi tenu à +l'écart, et ne pouvait-on légitimement supposer qu'il avait voulu en +faire accroire à ses trop crédules collègues? Pour que l'on fût fixé à +cet égard, l'attente, en tous cas, ne serait plus de longue durée. Dans +trente-six heures, on saurait à quoi s'en tenir. + +Ceux qui s'intéressaient à ce projet n'avaient qu'à se transporter +à quelques lieues en amont de Sigmaringen. Ils y rencontreraient +assurément Ilia Brusch, si celui-ci était un homme aussi sérieux que le +Président Miclesco l'affirmait de confiance. + +Toutefois, une difficulté pouvait se présenter. La situation de la +source du grand fleuve était-elle déterminée avec précision? Les +cartes l'indiquaient-elles avec exactitude? N'existait-il pas quelque +incertitude sur ce point, et, quand on essaierait de rejoindre Ilia +Brusch à tel endroit, ne serait-il pas à tel autre? + +Certes, il n'est pas douteux que le Danube, l'Ister des Anciens, prenne +naissance dans le grand-duché de Bade. Les géographes affirment même que +c'est par six degrés dix minutes de longitude orientale et quarante-sept +degrés quarante-huit minutes de latitude septentrionale. Mais enfin +cette détermination, en admettant qu'elle soit juste, n'est poussée que +jusqu'à la minute d'arc et non jusqu'à la seconde, ce qui peut donner +lieu à une variation d'une certaine importance. Or, il s'agissait de +jeter la ligne à l'endroit même où la première goutte d'eau danubienne +commence à dévaler vers la mer Noire. + +D'après une légende qui eut longtemps la valeur d'une donnée +géographique, le Danube naîtrait au milieu d'un jardin, celui des +princes de Furstenberg. Il aurait pour berceau un bassin en marbre, dans +lequel nombre de touristes viennent remplir leur gobelet. Serait-ce donc +au bord de cette vasque intarissable qu'il conviendrait d'attendre Ilia +Brusch le matin du 10 août? + +Non, là n'est point la véritable, l'authentique source du grand fleuve. +On sait maintenant qu'il est formé par la réunion de deux ruisseaux, la +Breg et la Brigach, lesquels se déversent d'une altitude de huit cent +soixante-quinze mètres, à travers la forêt du Schwarzwald. Leurs eaux se +mélangent à Donaueschingen, quelques lieues en amont de Sigmaringen, +et se confondent alors sous l'appellation unique de Donau, d'où les +Français ont fait Danube. + +Si l'un de ces ruisseaux méritait plus que l'autre d'être considéré +comme le fleuve lui-même, ce serait la Breg, dont la longueur l'emporte +de trente-sept kilomètres, et qui naît dans le Brisgau. + +Mais, sans doute, les curieux plus avisés s'étaient dit que le point de +départ d'Ilia Brusch--s'il partait toutefois--serait Donaueschingen, +car c'est là qu'ils se rendirent, la plupart appartenant à la Ligue +Danubienne, en compagnie du Président Miclesco. + +Dès le matin du 10 août, ils se mirent en faction sur la rive de la +Breg, au confluent des deux ruisseaux. Mais les heures s'écoulèrent, +sans que la présence de l'homme du jour eût été signalée. + +«Il ne viendra pas, disait l'un. + +--Ce n'est qu'un mystificateur, disait l'autre. + +--Et nous ressemblons singulièrement à de bons niais! ajoutait Michael +Michaelovitch, qui n'avait pas le triomphe modeste. + +Seul, le Président Miclesco persistait à prendre la défense d'Ilia +Brusch. + +--Non, affirmait-il, je n'admettrai jamais qu'un membre de la Ligue +Danubienne ait pu avoir la pensée de mystifier ses collègues!... Ilia +Brusch aura été retardé. Patientons. Nous allons bientôt le voir +arriver.» + +M. Miclesco avait raison de se montrer aussi confiant. Un peu avant neuf +heures, un cri s'échappa du groupe qui se tenait au confluent de la Breg +et de la Brigach. + +«Le voilà!... le voilà!» + +A deux cents pas, au tournant d'une pointe, apparaissait un canot +conduit à la godille, le long de la berge, en dehors du courant. Seul, +debout à l'arrière, un homme le dirigeait. + +Cet homme était bien celui qui avait figuré quelques jours avant au +concours de la Ligue Danubienne, le gagnant des deux premiers prix, le +Hongrois Ilia Brusch. + +Lorsque le canot eut atteint le confluent, il s'arrêta, et un grappin le +fixa à la berge. Ilia Brusch débarqua, et tous les curieux se réunirent +autour de lui. Sans doute, il ne s'attendait pas à trouver si nombreuse +assistance, car il en parut quelque peu gêné. + +Le Président Miclesco vint le rejoindre, et lui tendit une main qu'Ilia +Brusch serra avec déférence, après avoir retiré sa casquette de loutre. + +«Ilia Brusch, dit M. Miclesco avec une dignité vraiment présidentielle, +je suis heureux de revoir le grand lauréat de notre dernier concours. + +Le grand lauréat s'inclina par manière de remerciement. Le Président +reprit: + +--De ce que nous vous rencontrons aux sources de notre fleuve +international, nous en concluons que vous mettez à exécution votre +projet de le descendre, en pêchant à la ligne, jusqu'à son embouchure. + +--En effet, monsieur le Président, répondit Ilia Brusch. + +--Et c'est aujourd'hui même que vous commencez votre descente? + +--Aujourd'hui même, monsieur le Président. + +--Comment comptez-vous effectuer le parcours? + +--En m'abandonnant au courant. + +--Dans ce canot? + +--Dans ce canot. + +--Sans jamais relâcher? + +--Si, la nuit. + +--Vous n'ignorez pas qu'il s'agit de trois mille kilomètres? + +--A dix lieues par jour, ce sera fait en deux mois environ. + +--Alors bon voyage, Ilia Brusch! + +--En vous remerciant, monsieur le Président!» + +Ilia Brusch salua une dernière fois, et remonta dans son embarcation, +tandis que les curieux se pressaient pour le voir partir. + +Il prit sa ligne, l'amorça, la déposa sur l'un des bancs, ramena le +grappin à bord, repoussa le canot d'un vigoureux coup de gaffe, puis, +s'asseyant à l'arrière, il lança la ligne. + +Un instant après, il la retirait. Un barbeau frétillait à l'hameçon. +Cela parut d'un heureux présage, et, comme il tournait la pointe, toute +l'assistance acclama par de frénétiques _hoch!_ le lauréat de la Ligue +Danubienne. + + + +III + +LE PASSAGER D'ILIA BRUSCH + + +Elle était donc commencée, cette descente du grand fleuve, qui allait +promener Ilia Brusch à travers un duché: celui de Bade; deux royaumes: +le Wurtemberg et la Bavière; deux empires: l'Autriche-Hongrie et +la Turquie; trois principautés: le Hohenzollern, la Serbie et la +Roumanie[1]. L'original pêcheur n'avait à redouter aucune fatigue +pendant ce long parcours de plus de sept cents lieues. Le courant du +Danube se chargerait de le transporter jusqu'à l'embouchure, à raison +d'un peu plus d'une lieue à l'heure, soit, en moyenne, une cinquantaine +de kilomètres par jour. En deux mois, il serait ainsi au terme de son +voyage, à condition qu'aucun incident ne l'arrêtât en route. Mais +pourquoi aurait-il éprouvé des retards? + +[Note 1: Ces deux principautés ont été érigées depuis en royaumes, la +Roumanie en 1881 et la Serbie en 1882.] + +Le canot d'Ilia Brusch mesurait une douzaine de pieds. C'était une sorte +de barge à fond plat, large de quatre pieds en son milieu. A l'avant, +s'arrondissait un rouf, un tôt, si l'on veut, sous lequel deux hommes +auraient pu s'abriter. A l'intérieur de ce rouf, deux coffres latéraux, +placés en abord, contenaient la garde-robe très réduite du propriétaire, +et pouvaient, une fois refermés, se transformer en couchettes. A +l'arrière un autre coffre formait banc, et servait à loger divers +ustensiles de cuisine. + +Inutile d'ajouter que la barge était pourvue de tous les engins qui +constituent le matériel du véritable pêcheur. Ilia Brusch n'aurait +pu s'en passer, puisque, d'après le projet communiqué par lui à ses +collègues le jour du concours, il devait, pendant ce voyage, vivre +exclusivement du produit de sa pêche, soit qu'il le consommât en nature, +soit qu'il l'échangeât contre espèces sonnantes et trébuchantes, qui lui +permettraient de composer des menus plus variés sans donner d'entorse à +son programme. + +Dans ce but, Ilia Brusch irait, le soir venu, vendre le poisson capturé +pendant le jour, et ce poisson aurait des amateurs sur l'une et l'autre +rive, après le bruit fait autour du nom du pêcheur. + +Ainsi s'écoula la première journée. Toutefois, un observateur, qui +aurait pu ne pas quitter des yeux Ilia Brusch, aurait été à bon droit +surpris du peu d'ardeur que le lauréat de la Ligue Danubienne semblait +mettre à la pêche, seule raison d'être, pourtant, de son excentrique +entreprise. Se croyait-il à l'abri des regards, il s'empressait de +lâcher la ligne pour l'aviron, et godillait de toutes ses forces, +comme s'il eût voulu activer la marche du bateau. Quelques curieux +apparaissaient-ils, au contraire, sur l'une des berges, ou croisait-il +un batelier, il saisissait aussitôt son arme professionnelle, et, son +habileté aidant, ne tardait pas à tirer hors de l'eau quelque beau +poisson, qui lui valait les applaudissements des spectateurs. Mais, les +curieux cachés par un mouvement de la rive, le batelier disparu à un +tournant, il reprenait l'aviron, et imprimait à sa lourde barge une +vitesse qui s'ajoutait à celle de l'eau. + +Ilia Brusch avait-il donc quelque motif de chercher à abréger un voyage +que personne, cependant, ne l'avait forcé à entreprendre? Quoi qu'il en +soit à cet égard, il avançait assez vite. Entraîné par un courant plus +rapide à l'origine du fleuve qu'il ne le sera plus tard, godillant +chaque fois qu'il estimait l'occasion favorable, il dérivait à raison de +huit kilomètres à l'heure, sinon davantage. + +Après avoir passé devant quelques localités sans importance, il laissa +derrière lui Tuttlingen, centre plus considérable, sans s'y arrêter, +bien que quelques-uns de ses admirateurs lui fissent, de la berge, signe +d'accoster. Ilia Brusch, déclinant du geste l'invitation, se refusa à +interrompre sa dérive. + +Vers quatre heures de l'après-midi, il arrivait à la hauteur de la +petite ville de Fridingen, à quarante-huit kilomètres de son point de +départ. Volontiers il aurait brûlé--si toutefois cette expression est +de mise quand on suit un chemin liquide--Fridingen comme les stations +précédentes, mais l'enthousiasme public ne le lui permit pas. Dès qu'il +apparut, plusieurs barques, d'où s'élevaient d'innombrables _hoch!_, se +détachèrent de la rive et cernèrent le glorieux lauréat. + +Celui-ci se rendit de bonne grâce. D'ailleurs n'avait-il pas à chercher +preneur pour le poisson capturé au cours de sa pêche intermittente? +Barbeaux, brèmes, gardons, épinoches frétillaient encore dans son filet, +sans compter plusieurs de ces mulets qui sont plus particulièrement +désignés sous le nom de hottus. Evidemment il ne pouvait consommer tout +cela à lui seul. Du reste, il n'en était pas question. Les amateurs +étaient nombreux. Aussitôt que la barge fut arrêtée, une cinquantaine de +Badois se pressèrent autour de lui, l'appelant, l'entourant, lui rendant +les honneurs dus au lauréat de la Ligue Danubienne. + +«Eh! par ici, Brusch! + +--Un verre de bonne bière, Brusch? + +--Nous achetons votre poisson, Brusch! + +--Vingt kreutzers, celui-ci! + +--Un florin, celui-là!» + + +Le lauréat ne savait à qui répondre, et sa pêche eut vite fait de lui +rapporter quelques jolies pièces sonnantes. Avec la prime déjà touchée +au concours cela finirait par former une belle somme, si l'enthousiasme +se propageait également des sources du grand fleuve à son embouchure. + +Et pourquoi eût-il pris fin? Pourquoi cesserait-on de se disputer les +poissons d'Ilia Brusch? N'était-ce pas un honneur de posséder une pièce +sortie de ses mains? Certes, il n'aurait même pas la peine d'aller à +domicile débiter sa marchandise que le public se disputerait sur place. +Cette vente était décidément une idée géniale. + +Ce soir-là, outre qu'il vendit aisément son poisson, les invitations ne +lui manquèrent pas. Ilia Brusch, qui semblait désireux de quitter son +embarcation le moins possible, les repoussa toutes, comme il refusa +avec énergie les bons verres de vin et les bons moss de bière, qu'on le +priait de tous côtés de venir boire dans les cabarets de la rive. Ses +admirateurs durent y renoncer et se séparer de leur héros, après avoir +pris rendez-vous pour le lendemain au moment du départ. + +Mais, le lendemain, ils ne trouvèrent plus la barge. Ilia Brusch +était parti avant l'aube, et, profitant de la solitude de cette heure +matinale, il godillait avec ardeur en se maintenant au milieu du fleuve, +à égale distance de ses rives assez escarpées. Aidé par le courant +rapide, il passa vers cinq heures du matin à Sigmaringen, à quelques +mètres du _Rendez-vous des Pêcheurs_. Sans doute, un peu plus tard, l'un +ou l'autre des membres de la Ligue Danubienne viendrait s'accouder au +balcon du cabaret, afin de guetter l'arrivée de son glorieux collègue. +Il la guetterait vainement. Le pêcheur alors serait loin, s'il +continuait à aller de ce train. + +A quelques kilomètres de Sigmaringen, Ilia Brusch laissa derrière lui +le premier affluent du Danube, un simple ruisseau, le Louchat, qui s'y +jette sur la rive gauche. + +Profitant de l'éloignement relatif séparant les centres habités dans +cette partie de son parcours, Ilia Brusch activa, durant toute cette +journée, la marche de son embarcation, en ne pêchant que le minimum +indispensable. A la nuit, n'ayant capturé que tout juste le poisson +nécessaire à sa consommation personnelle, il s'arrêta en pleine +campagne, un peu en amont de la petite ville de Mundelkingen dont les +habitants ne le croyaient certainement pas si proche. + +A cette deuxième journée de navigation succéda la troisième, qui fut +presque identique. Ilia Brusch dériva rapidement devant Mundelkingen +avant le lever du soleil, et il était encore de bonne heure qu'il avait +déjà dépassé le gros bourg d'Ehingen. A quatre heures, il coupait +l'Iller, important affluent de droite, et cinq heures n'avaient pas +sonné, qu'il était amarré à un anneau de fer scellé dans le quai d'Ulm, +première ville du royaume de Wurtemberg, après Stuttgart, sa capitale. + +L'arrivée du célèbre lauréat n'avait pas été signalée. On ne l'attendait +que le lendemain vers les dernières heures du soir. Il n'y eut donc pas +l'empressement habituel. Très satisfait de son incognito, Ilia Brusch +résolut d'employer la fin du jour à une visite sommaire de la ville. + +Toutefois, dire que le quai était désert ne serait pas scrupuleusement +exact. Il avait au moins un promeneur, et même tout portait à croire +que ce promeneur attendait Ilia Brusch, puisque, depuis le moment où la +barge était apparue, il l'avait suivie, en marchant le long de la rive. +Selon toute probabilité, le lauréat de la Ligue Danubienne n'éviterait +donc pas l'ovation habituelle. + +Cependant, depuis que la barge était amarrée à quai, le promeneur +solitaire ne s'en était pas rapproché. Il restait à quelque distance, +paraissant observer, comme soucieux de n'être pas vu lui-même. C'était +un homme de taille moyenne, sec, l'oeil vif, bien qu'il eût certainement +dépassé la quarantaine, le corps serré dans un vêtement à la mode +hongroise. Il tenait à la main une valise de cuir. + +Ilia Brusch, sans lui prêter aucune attention, amarra solidement son +bateau, ferma la porte du tôt, s'assura que le couvercle des coffres +était bien cadenassé, puis sauta à terre, et gagna la première rue +remontant vers la ville. + +L'homme aussitôt de lui emboîter le pas, après avoir rapidement déposé +dans la barge la valise de cuir qu'il tenait à la main. + +Traversée par le Danube, Ulm est wurtembergeoise sur la rive gauche, et +bavaroise sur la rive droite, mais, sur les deux rives, c'est une ville +bien allemande. + +Ilia Brusch allait le long des vieilles rues bordées de vieilles +boutiques à guichets, boutiques dans lesquelles la pratique n'entre +guère et où les marchés se concluent à travers la devanture vitrée. +Quand le vent siffle, quel tapage de ferrailles sonores, alors que se +balancent, au bout de leurs bras, les pesantes enseignes découpées en +ours, en cerfs, en croix et en couronnes! + +Ilia Brusch, après avoir gagné l'ancienne enceinte, parcourut le +quartier, où bouchers, tripiers et tanneurs ont leurs séchoirs, puis, +tout en flânant à l'aventure, il arriva devant la cathédrale, l'une des +plus hardies de l'Allemagne. Son munster avait l'ambition de s'élever +plus haut que celui de Strasbourg. Cette ambition a été déçue, +comme tant d'autres plus humaines, et l'extrême pointe de la flèche +wurtembergeoise s'arrête à la hauteur de trois cent trente-sept pieds. + +Ilia Brusch n'appartenant pas à la famille des grimpeurs, l'idée ne lui +vint pas de monter au munster, d'où son regard aurait embrassé toute +la ville et la campagne environnante. S'il l'eût fait, il aurait été +certainement suivi par cet inconnu, qui ne le quittait pas, sans qu'il +s'aperçût de cette étrange poursuite. Du moins en fut-il accompagné, +lorsque, entré dans la cathédrale, il en admira le tabernacle, qu'un +voyageur français, M. Duruy, a pu comparer à un bastion avec logettes +et mâchicoulis, et les stalles du choeur, qu'un artiste du XVe siècle a +peuplées de personnages célèbres de l'époque. + +L'un suivant l'autre, ils passèrent devant l'hôtel de ville, vénérable +édifice du XIIe siècle, puis redescendirent vers le fleuve. + +Avant d'arriver au quai, Ilia Brusch fit une halte de quelques instants, +pour regarder une compagnie d'échassiers juchés sur leurs longues +échasses, exercice très goûté à Ulm, bien qu'il ne soit pas imposé aux +habitants, comme il l'est encore, dans l'antique cité universitaire de +Tubingue, par un sol humide et raviné impropre à la marche des simples +piétons. + +Afin de mieux jouir de ce spectacle, dont les acteurs étaient une troupe +de jeunes gens, de jeunes filles, de garçons et de fillettes, tous en +joie, Ilia Brusch avait pris place dans un café. L'inconnu ne manqua pas +de venir s'asseoir à une table voisine de la sienne, et tous deux se +firent servir un pot de la bière fameuse du pays. + +Dix minutes après, ils se remettaient en route, mais dans un ordre +inverse à celui du départ. L'inconnu, maintenant, marchait le premier au +pas accéléré, et quand Ilia Brusch, qui le suivait à son tour sans +s'en douter, atteignit sa barge, il l'y trouva installé et paraissant +attendre depuis longtemps. Il faisait encore grand jour. Ilia Brusch +aperçut de loin cet intrus, confortablement assis sur le coffre +d'arrière, une valise de cuir jaune à ses pieds. Très surpris, il hâta +le pas. + +«Pardon, Monsieur, dit-il, en sautant dans son embarcation, vous faites +erreur, je pense? + +--Nullement, répondit l'inconnu. C'est bien à vous que je désire parler. + +--A moi? + +--A vous, monsieur Ilia Brusch. + +--Dans quel but? + +--Pour vous proposer une affaire. + +--Une affaire! répéta le pêcheur très surpris. + +--Et même une excellente affaire, affirma l'inconnu, qui invita du geste +son interlocuteur à s'asseoir. + +Invitation quelque peu incorrecte, à coup sûr, car il n'est pas d'usage +d'offrir un siège à qui vous reçoit chez lui. Mais ce personnage parlait +avec tant de décision et de tranquille assurance, qu'Ilia Brusch en fut +impressionné. Sans mot dire, il obéit à l'offre incongrue. + +--Comme tout le monde, reprit l'inconnu, je connais votre projet et je +sais par conséquent que vous comptez descendre le Danube, en vivant +exclusivement du produit de votre pêche. Je suis moi-même un amateur +passionné de l'art de la pêche, et je désirerais vivement m'intéresser a +votre entreprise. + +--De quelle façon? + +--Je vais vous le dire. Mais, auparavant, permettez-moi une question. A +combien estimez-vous la valeur du poisson que vous pécherez au cours de +votre voyage. + +--Ce que pourra rapporter ma pêche? + +--Oui. J'entends ce que vous en vendrez, sans tenir compte de ce que +vous consommerez personnellement. + +--Peut-être une centaine de florins. + +--Je vous en offre cinq cents. + +--Cinq cents florins! répéta Ilia Brusch abasourdi. + +--Oui, cinq cents florins payés comptant et d'avance. + +Ilia Brusch regarda l'auteur de cette singulière proposition, et son +regard devait être très éloquent, car celui-ci répondit à la pensée que +le pêcheur n'exprimait pas. + +--Soyez tranquille, monsieur Brusch. J'ai tout mon bon sens. + +--Alors, quel est votre but? demanda le lauréat mal convaincu. + +--Je vous l'ai dit, expliqua l'inconnu. Je désire m'intéresser à vos +prouesses, y assister même. Et puis, il y a aussi l'émotion du joueur. +Après avoir mis sur votre chance cinq cents florins, cela m'amusera de +voir la somme rentrer par fractions tous les soirs, au fur et à mesure +de vos ventes. + +--Tous les soirs? insista Ilia Brusch. Vous auriez donc l'intention de +vous embarquer avec moi? + +--Certainement, dit l'inconnu. Bien entendu, mon passage ne serait pas +compris dans nos conventions et serait payé par une égale somme de cinq +cents florins, ce qui fera mille florins au total, toujours comptant et +d'avance. + +--Mille florins! répéta derechef Ilia Brusch de plus en plus surpris. + +Certes, la proposition était tentante. Mais il est à supposer que le +pêcheur tenait à sa solitude, car il répondit brièvement: + +--Mes regrets, Monsieur. Je refuse. + +Devant une réponse aussi catégorique, formulée d'un ton péremptoire, +il n'y avait qu'à s'incliner. Tel n'était pas l'avis, sans doute, du +passionné amateur de pêche, qui ne parut aucunement impressionné par la +netteté du refus. + +--Me permettrez-vous, monsieur Brusch, de vous demander pourquoi? +Interrogea-t-il placidement. + +--Je n'ai pas de raisons à donner. Je, refuse, voilà tout. C'est mon +droit, je pense, répondit Ilia Brusch avec un commencement d'impatience. + +--C'est votre droit, assurément, reconnut sans s'émouvoir son +interlocuteur. Mais je n'excède pas le mien en vous priant de bien +vouloir me faire connaître les motifs de votre décision. Ma proposition +n'était nullement désobligeante, au contraire, et il est naturel que je +sois traité avec courtoisie. + +Ces mots avaient été débités d'une manière qui n'avait rien de +comminatoire, mais le ton était si ferme, si plein d'autorité même, +qu'Ilia Brusch en fut frappé. S'il tenait à sa solitude, il tenait +encore plus sans doute à éviter une discussion intempestive, car il fit +droit aussitôt à une observation en somme parfaitement justifiée. + +--Vous avez raison, Monsieur, dit-il. Je vous dirai donc tout d'abord +que j'aurais scrupule à vous laisser faire une opération certainement +désastreuse. + +--C'est mon affaire. + +--C'est aussi la mienne, car mon intention n'est pas de pêcher au delà +d'une heure par jour. + +--Et le reste du temps? + +--Je godille pour activer la marche de mon bateau. + +--Vous êtes donc pressé? + +Ilia Brusch se mordit les lèvres. + +--Pressé ou non, répondit-il plus sèchement, c'est ainsi. Vous devez +comprendre que, dans ces conditions, accepter vos cinq cents florins +serait un véritable vol. + +--Pas maintenant que je suis prévenu, objecta l'acquéreur sans se +départir de son calme imperturbable. + +--Tout de même, répliqua Ilia Brusch, à moins que je ne m'astreigne à +pêcher tous les jours, ne fût-ce qu'une heure. Or, je ne m'imposerai +jamais une telle obligation. J'entends agir à ma fantaisie. Je veux être +libre. + +--Vous le serez, déclara l'inconnu. Vous pécherez quand il vous plaira, +et seulement quand il vous plaira. Cela augmentera même les charmes du +jeu. D'ailleurs, je vous sais assez habile pour que deux ou trois coups +heureux suffisent à m'assurer un bénéfice, et je considère toujours +l'affaire comme excellente. Je persiste donc à vous offrir cinq cents +florins à forfait, soit mille florins, passage compris. + +--Et je persiste à les refuser. + +--Alors, je répéterai ma question: Pourquoi? + +Une telle insistance avait véritablement quelque chose de déplacé. +Ilia Brusch, fort calme de son naturel, commençait néanmoins à perdre +patience. + +--Pourquoi? répondit-il plus vivement. Je vous l'ai dit, je crois. +J'ajouterai, puisque vous l'exigez, que je ne veux personne à bord. Il +n'est pas défendu, je suppose, d'aimer la solitude. + +--Certes, reconnut son interlocuteur sans faire le moins du monde mine +de quitter le banc sur lequel il semblait incrusté. Mais, avec moi, vous +serez seul. Je ne bougerai pas de ma place et même je ne dirai pas un +mot, si vous m'imposez cette condition. + +--Et la nuit? répliqua Ilia Brusch, que la colère gagnait. Pensez-vous +que deux personnes seraient à leur aise dans ma cabine? + +--Elle est assez grande pour les contenir, répondit l'inconnu. +D'ailleurs, mille florins peuvent bien compenser un peu de gêne. + +--Je ne sais pas s'ils le peuvent, riposta Ilia Brusch de plus en plus +irrité, mais moi je ne le veux pas. C'est non, cent fois non, mille fois +non. Voilà qui est net, je pense. + +--Très net, approuva l'inconnu. + +--Alors?.. demanda Ilia Brusch en montrant le quai de la main. + +Mais son interlocuteur parut ne pas comprendre ce geste pourtant si +clair. Il avait tiré une pipe de sa poche et la bourrait avec soin. Un +pareil aplomb exaspéra Ilia Brusch. + +--Faudra-t-il donc que je vous dépose à terre? s'écria-t-il hors de lui. + +L'inconnu avait achevé de bourrer sa pipe. + +--Vous auriez tort, dit-il, sans que sa voix trahît la moindre crainte. +Et cela, pour trois raisons. La première, c'est qu'une rixe ne pourrait +manquer de provoquer l'intervention de la police, ce qui nous obligerait +à aller tous deux chez le commissaire décliner nos noms et prénoms et +répondre à un interminable interrogatoire. Cela ne m'amuserait guère, je +l'avoue, et, d'un autre côté, cette aventure serait peu propre à abréger +votre voyage, comme vous semblez le désirer.... + +L'obstiné amateur de pêche comptait-il beaucoup sur cet argument? Si +tel était son espoir, il avait lieu d'être satisfait. Ilia Brusch, +subitement radouci, semblait disposé à écouter jusqu'au bout le +plaidoyer. Le disert orateur, très occupé à allumer sa pipe, ne +s'aperçut pas, d'ailleurs, de l'effet produit par ses paroles. + +Il allait reprendre sa placide argumentation, quand, à cet instant +précis, une troisième personne, qu'Ilia Brusch, absorbé par la +discussion, n'avait pas vue s'approcher, sauta dans la barge. Ce nouveau +venu portait l'uniforme des gendarmes allemands. + +--Monsieur Ilia Brusch? demanda ce représentant de la force publique. + +--C'est moi, répondit l'interpellé. + +--Vos papiers, s'il vous plaît? + +La demande tomba comme une pierre au milieu d'une mare tranquille. Ilia +Brusch fut visiblement anéanti. + +--Mes papiers?.. bégaya-t-il. Mais je n'ai pas de papiers, moi, si ce +n'est des enveloppes de lettres et les quittances de loyer pour la +maison que j'habite à Szalka. Cela vous suffit-il? + +--Ce ne sont pas des papiers, ça, répliqua le gendarme d'un air dégoûté. +Un acte de baptême, une carte de circulation, un livret d'ouvrier, un +passeport, voilà des papiers! Avez-vous quelque chose de ce genre? + +--Absolument rien, dit Ilia Brusch avec désolation. + +--C'est ennuyeux pour vous, murmura le gendarme, qui paraissait très +sincèrement fâché d'être dans la nécessité de sévir. + +--Pour moi! protesta le pêcheur. Mais je suis un honnête homme, je vous +prie de le croire. + +--J'en suis convaincu, proclama le gendarme. + +--Et je n'ai rien à craindre de personne. Je suis bien connu, du reste. +C'est moi qui suis le lauréat du dernier concours de pêche de la Ligue +Danubienne à Sigmaringen, dont toute la presse a parlé, et, ici même, +j'aurai sûrement des répondants. + +--On les cherchera, soyez tranquille, assura le gendarme. En attendant, +je suis obligé de vous prier de me suivre chez le commissaire, qui +s'assurera de votre identité. + +--Chez le commissaire! se récria Ilia Brusch. De quoi m'accuse-t-on? + +--De rien du tout, expliqua le gendarme. Seulement, j'ai une consigne, +moi. Cette consigne est de surveiller le fleuve et d'amener chez le +commissaire tous ceux que je trouverai non munis de papiers en règle. +Etes-vous sur le fleuve? Oui. Avez-vous des papiers? Non. Donc, je vous +emmène. Le reste ne me regarde pas. + +--Mais c'est une indignité! protesta Ilia Brusch, qui semblait au +désespoir. + +--C'est comme ça, déclara le gendarme avec flegme. + +L'aspirant passager, dont le plaidoyer avait été si brusquement +interrompu, accordait à ce dialogue une attention telle qu'il en avait +laissé éteindre sa pipe. Il jugea le moment venu d'intervenir. + +--Si je répondais, moi, de M. Ilia Brusch, dit-il, cela ne suffirait-il +pas? + +--Ça dépend, prononça le gendarme. Qui êtes-vous, vous? + +--Voici mon passeport, répondit l'amateur de pêche, en tendant une +feuille dépliée. + +Le gendarme la parcourut des yeux, et aussitôt ses allures changèrent du +tout au tout. + +--C'est différent, dit-il. + +Il replia soigneusement le passeport qu'il rendit à son propriétaire. +Après quoi, sautant sur le quai: + +--A vous revoir, Messieurs, dit-il, en adressant un salut plein de +déférence au compagnon d'Ilia Brusch. + +Quant à ce dernier, aussi étonné de la soudaineté de cet incident +inattendu que de la façon dont il avait été solutionné, il suivait des +yeux l'ennemi battant en retraite. + +Pendant ce temps, son sauveur, reprenant le fil de son discours au point +même où il avait été brisé, poursuivait impitoyablement: + +--La deuxième raison, monsieur Brusch, c'est que le fleuve, pour des +motifs que vous ignorez peut-être, est étroitement surveillé, comme +vous en avez eu la preuve à l'instant. Cette surveillance se fera plus +étroite encore quand vous arriverez en aval, et plus encore, s'il est +possible, quand vous traverserez la Serbie et les provinces bulgares de +l'Empire ottoman, pays fort troublés et qui sont même officiellement +en guerre depuis le 1er juillet. J'estime que plus d'un incident peut +naître au cours de votre voyage, et que vous ne serez pas fâché d'avoir, +le cas échéant, le concours d'un honnête bourgeois, qui a le bonheur de +disposer de quelque influence. + +Que ce second argument, dont la valeur venait d'être démontrée avant +la lettre, fût de nature à porter, l'habile orateur était fondé à le +croire. Mais il n'espérait sans doute pas un succès si complet. Ilia +Brusch, pleinement convaincu, ne demandait qu'à céder. L'embarrassant +était seulement de trouver un prétexte plausible à son revirement. + +--La troisième et dernière raison, continuait cependant le candidat +passager, c'est que je m'adresse à vous de la part de M. Miclesco, votre +président. Puisque vous avez placé votre entreprise sous le patronage +de la Ligue Danubienne, c'est bien le moins qu'elle surveille son +exécution, de manière à être en état d'en garantir, au besoin, la +loyauté. Quand M. Miclesco a connu mon intention de m'associer à votre +voyage, il m'a donné un mandat quasi officiel dans ce sens. Je regrette +de n'avoir pas prévu votre incompréhensible résistance, et d'avoir +refusé les lettres de recommandation qu'il offrait de me remettre pour +vous. + +Ilia Brusch poussa un soupir de soulagement. Pouvait-il exister +meilleur prétexte d'accorder maintenant ce qu'il refusait avec tant +d'acharnement? + +--Il fallait le dire! s'écria-t-il. Dans ce cas, c'est fort différent, +et j'aurais mauvaise grâce à repousser plus longtemps vos propositions. + +--Vous les acceptez donc? + +--Je les accepte. + +--Fort bien! dit l'amateur de pêche enfin parvenu au comble de ses +voeux, en tirant de sa poche quelques billets de banque. Voici les mille +florins. + +--En voulez-vous un reçu? demanda Ilia Brusch. + +--Si cela ne vous désoblige pas. + +Le pêcheur tira de l'un des coffres de l'encre, une plume et un calepin, +dont il déchira un feuillet, puis, aux dernières lueurs du jour, se mit +en devoir de libeller le reçu qu'il lisait en même temps à haute voix. + +«Reçu, en payement forfaitaire de ma pêche pendant toute la durée de +mon présent voyage et pour prix de son passage d'Ulm à la mer Noire, la +somme de mille florins de monsieur... + +--De monsieur...? répéta-t-il, la plume levée, d'un ton interrogateur. + +Le passager d'Ilia Brusch était en train de rallumer sa pipe. + +--Jaeger, 45, Leipzigerstrasse, Vienne,» répondit-il entre deux bouffées +de tabac. + + + +IV + +SERGE LADKO + + +Des diverses contrées de la terre, qui, depuis l'origine de la période +historique, ont été spécialement éprouvées par la guerre,--en admettant +qu'aucune contrée puisse se flatter d'avoir bénéficié d'une faveur +relative à cet égard!--le Sud et le Sud-Est de l'Europe méritent d'être +cités au premier rang. Par leur situation géographique, ces régions +sont, en effet, avec la fraction de l'Asie comprise entre la mer +Noire et l'Indus, l'arène où viennent fatalement se heurter les races +concurrentes qui peuplent l'ancien continent. + +Phéniciens, Grecs, Romains, Perses, Huns, Goths, Slaves, Magyars, Turcs +et tant d'autres, se sont disputé tout ou partie de ces malheureuses +contrées, sans préjudice des hordes alors sauvages qui n'ont fait +que les traverser, pour aller s'établir dans l'Europe centrale et +occidentale, où, par une lente élaboration, elles ont engendré les +nationalités modernes. + +Pas plus que leur tragique passé, l'avenir pour elles ne serait riant, à +en croire nombre de savants prophètes. D'après eux, l'invasion jaune y +ramènera nécessairement un jour ou l'autre les carnages de l'antiquité +et du moyen âge. Ce jour venu, la Russie méridionale, la Roumanie, la +Serbie, la Bulgarie, la Hongrie, la Turquie même bien étonnée de jouer +un pareil rôle--si toutefois le pays qu'on nomme ainsi aujourd'hui est +encore à cette époque au pouvoir des fils d'Osman--seront par la force +des choses le rempart avancé de l'Europe, et c'est à leurs dépens que se +décideront les premiers chocs. + +En attendant ces cataclysmes, dont l'échéance est, à tout le moins, +fort lointaine, les diverses races qui, au cours des âges, se sont +superposées entre la Méditerranée et les Karpathes ont fini par se +tasser vaille que vaille, et la paix--oh! cette paix relative des +nations dites civilisées--n'a cessé d'étendre son empire vers l'Est. +Les troubles, les pillages, les meurtres à l'état endémique paraissent +désormais limités à la partie de la péninsule des Balkans encore +gouvernée par les Osmanlis. + +Entrés pour la première fois en Europe en 1356, maîtres de +Constantinople en 1453, les Turcs se heurtèrent aux précédents +envahisseurs, qui, venus avant eux de l'Asie centrale et depuis +longtemps convertis au christianisme, commençaient dès lors à +s'amalgamer aux populations indigènes et à s'organiser en nations +régulières et stables. Perpétuel recommencement de l'éternelle bataille +pour la vie, ces nations naissantes défendirent avec acharnement ce +qu'elles-mêmes avaient pris à d'autres. Slaves, Magyars, Grecs, Croates, +Teutons opposèrent à l'invasion turque une vivante barrière, qui, +si elle fléchit par endroits, ne put être nulle part complètement +renversée. + +Contenus en deçà des Karpathes et du Danube, les Osmanlis furent même +incapables de se maintenir dans ces limites extrêmes, et ce qu'on +appelle la _Question d'Orient_ n'est que l'histoire de leur retraite +séculaire. + +A la différence des envahisseurs qui les avaient précédés et qu'ils +prétendaient déloger à leur profit, ces musulmans asiatiques n'ont +jamais réussi à s'assimiler les peuples qu'ils soumettaient à leur +pouvoir. Établis par la conquête, ils sont restés des conquérants +commandant en maîtres à des esclaves. Aggravée par la différence des +religions, une telle méthode de gouvernement ne pouvait avoir d'autre +conséquence que la révolte permanente des vaincus. + +L'histoire est pleine, en effet, de ces révoltes, qui, après des siècles +de luttes, avaient abouti, en 1875, à l'indépendance plus ou moins +complète de la Grèce, du Monténégro, de la Roumanie et de la Serbie. +Quant aux autres populations chrétiennes, elles continuaient à subir la +domination des sectateurs de Mahomet. + +Cette domination, dans les premiers mois de 1875, se fit plus lourde et +plus vexatoire encore que de coutume. Sous l'influence d'une réaction +musulmane qui triomphait alors au palais du Sultan, les chrétiens de +l'Empire ottoman furent surchargés d'impôts, malmenés, tués, torturés de +mille manières. La réponse ne se fit pas attendre. Au début de l'été, +l'Herzégovine se souleva une fois de plus. + +Des bandes de patriotes battirent la campagne, et, commandées par des +chefs de valeur, comme Peko-Paulowitch et Luibibratich, infligèrent +échecs sur échecs aux troupes régulières envoyées contre elles. + +Bientôt l'incendie se propagea, gagna le Monténégro, la Bosnie, la +Serbie. Une nouvelle défaite subie par les armes turques aux défilés de +la Duga, en janvier 1876, acheva d'enflammer les courages, et la fureur +populaire commença à gronder en Bulgarie. Comme toujours, cela débuta +par de sourdes conspirations, par des réunions clandestines auxquelles +se rendait en grand secret la jeunesse ardente du pays. + +Dans ces conciliabules, les chefs se dégagèrent rapidement et +affermirent leur autorité sur une clientèle plus ou moins nombreuse, +les uns par l'éloquence du verbe, d'autres par la valeur de leur +intelligence ou par l'ardeur de leur patriotisme. En peu de temps, +chaque groupement, et, au-dessus des groupements, chaque ville eut le +sien. + +A Roustchouk, important centre bulgare situé au bord du Danube, presque +exactement en face de la ville roumaine de Giurgievo, l'autorité fut +dévolue sans conteste au pilote Serge Ladko. On n'aurait pu faire un +meilleur choix. + +Agé de près de trente ans, de haute taille, blond comme un Slave du +Nord, d'une force herculéenne, d'une agilité peu commune, rompu à tous +les exercices du corps, Serge Ladko possédait cet ensemble de qualités +physiques qui facilite le commandement. Ce qui vaut mieux, il avait +aussi les qualités morales nécessaires à un chef: l'énergie dans la +décision, la prudence dans l'exécution, l'amour passionné de son pays. + +Serge Ladko était né à Roustchouk, où il exerçait la profession de +pilote du Danube, et il n'avait jamais quitté la ville, si ce n'est pour +conduire, soit vers Vienne ou plus en amont encore, soit jusqu'aux +flots de la mer Noire, les barges et chalands qui s'en remettaient à +sa connaissance parfaite du grand fleuve. Dans l'intervalle de ces +navigations mi-fluviales, mi-maritimes, il consacrait ses loisirs à la +pêche, et, servi par des dons naturels exceptionnels, il avait acquis +une étonnante habileté dans cet art, dont les produits, joints à ses +honoraires de pilotage, lui assuraient la plus large aisance. + +Obligé par son double métier de passer sur le fleuve les quatre +cinquièmes de sa vie, l'eau était peu à peu devenue son élément. +Traverser le Danube, large à Roustchouk comme un bras de mer, n'était +qu'un jeu pour lui, et l'on ne comptait plus les sauvetages de ce +merveilleux nageur. + +Une existence si digne et si droite avait, bien avant les troubles +anti-turcs, rendu Serge Ladko populaire à Roustchouk. Innombrables y +étaient ses amis, parfois inconnus de lui. On pourrait même dire que ces +amis comprenaient l'unanimité des habitants de la ville, si Ivan Striga +n'avait pas existé. + +C'était aussi un enfant du pays, cet Ivan Striga, comme Serge Ladko, +dont il réalisait la vivante antithèse. + +Physiquement, il n'y avait entre eux rien de commun, et pourtant un +passeport, qui se contente de désignations sommaires, eût employé des +termes identiques pour les dépeindre l'un et l'autre. + +De même que Ladko, Striga était grand, large d'épaules, robuste, blond +de cheveux et de barbe. Lui aussi avait les yeux bleus. Mais à ces +traits généraux se limitait la ressemblance. Autant le visage aux lignes +nobles de l'un exprimait la cordialité et la franchise, autant les +traits tourmentés de l'autre disaient l'astuce et la froide cruauté. + +Au moral, la dissemblance s'accentuait encore. Tandis que Ladko vivait +au grand jour, nul n'aurait pu dire par quels moyens Striga se procurait +l'or qu'il dépensait sans compter. Faute de certitudes à cet égard, +l'imagination populaire se donnait libre carrière. On disait que Striga, +traître à son pays et à sa race, s'était fait l'espion appointé du +Turc oppresseur; on disait qu'à son métier d'espion il ajoutait, +quand l'occasion s'en présentait, celui de contrebandier, et que des +marchandises de toute nature passaient souvent grâce à lui de la rive +roumaine à la rive bulgare, ou réciproquement, sans payer de droits à la +Douane; on disait même, en hochant la tête, que tout cela était peu de +chose, et que Striga tirait le plus clair de ses ressources de rapines +vulgaires et de brigandages; on disait encore... Mais que ne disait-on +pas? La vérité est qu'on ne savait rien de précis des faits et gestes de +cet inquiétant personnage, qui, si les suppositions désobligeantes +du public répondaient à la réalité, avait eu, en tous cas, la grande +habileté de ne jamais se laisser prendre. + +Ces suppositions, d'ailleurs, on se bornait à se les confier +discrètement. Personne ne se fût risqué à prononcer tout haut une parole +contre un homme dont on redoutait le cynisme et la violence. Striga +pouvait donc feindre d'ignorer l'opinion que l'on avait de lui, +attribuer à l'admiration générale la sympathie que beaucoup lui +témoignaient par lâcheté, parcourir la ville en pays conquis et la +troubler, en compagnie de ses habitants les plus tarés, du scandale de +ses orgies. + +Entre un tel individu et Ladko, qui menait une existence si différente, +il ne semblait pas que le moindre rapport dût s'établir, et pendant +longtemps, en effet, ils ne connurent l'un de l'autre que ce que leur +en apprenait la rumeur publique. Logiquement même, il aurait dû en être +toujours ainsi. Mais le sort se rit de ce que nous appelons la logique, +et il était écrit quelque part que les deux hommes se trouveraient face +à face, transformés en irréconciliables adversaires. + +Natcha Gregorevitch, célèbre dans toute la ville pour sa beauté, était +âgée de vingt ans. Avec sa mère d'abord, seule ensuite, elle demeurait +dans le voisinage de Ladko qu'elle avait ainsi connu dès sa première +enfance. Depuis longtemps, le secours d'un homme manquait à la maison. +Quinze ans avant l'époque où commence ce récit, le père était tombé, en +effet, sous les coups des Turcs, et le souvenir de ce meurtre abominable +faisait encore frémir d'indignation les patriotes opprimés, mais non +asservis. Sa veuve, réduite à ne compter que sur elle-même, s'était mise +courageusement au travail. Experte dans l'art de ces dentelles et de +ces broderies dont, chez les Slaves, la plus modeste paysanne agrémente +volontiers son humble parure, elle avait réussi par ce moyen à assurer +sa subsistance et celle de sa fille. + +Cependant, c'est aux pauvres surtout que sont funestes les périodes +troublées, et plus d'une fois la dentellière aurait eu à souffrir de +l'anarchie permanente de la Bulgarie, si Ladko n'était venu discrètement +à son secours. Peu à peu, une grande intimité s'était établie entre le +jeune homme et les deux femmes qui offraient l'abri de leur paisible +demeure à ses désoeuvrements de garçon. Souvent, le soir, il frappait à +leur porte, et la veillée se prolongeait autour du samovar bouillant. +D'autres fois, c'est lui qui leur offrait, en échange de leur affectueux +accueil, la distraction d'une promenade ou d'une partie de pêche sur le +Danube. + +Lorsque Mme Gregorevitch, usée par son incessant labeur, alla rejoindre +son mari, la protection de Ladko se continua à l'orpheline. Cette +protection se fit même plus vigilante encore, et, grâce à lui, jamais la +jeune fille n'eut à souffrir de la disparition de la pauvre mère, qui +avait donné deux fois la vie à son enfant. + +C'est ainsi que, de jour en jour, sans même qu'ils en eussent +conscience, l'amour s'était éveillé dans le coeur des deux jeunes gens. +Ce fut à Striga qu'ils en durent la révélation. + +Celui-ci, ayant aperçu celle qu'on appelait couramment la _beauté de +Roustchouk_, s'en était épris avec la soudaineté et la fureur qui +caractérisaient cette nature sans frein. En homme habitué à voir tout +plier devant ses caprices, il s'était présenté chez la jeune fille et, +sans autre formalité, l'avait demandée en mariage. Pour la première fois +de sa vie, il se heurta à une résistance invincible. Natcha, au risque +de s'attirer la haine d'un homme aussi redoutable, déclara que rien ne +pourrait jamais la décider à un pareil mariage. Striga revint vainement +à la charge. Tout ce qu'il obtint fut de se voir, à la troisième +tentative, refuser purement et simplement la porte. + +Alors sa colère ne connut plus de bornes. Donnant libre cours à +sa nature sauvage, il se répandit en imprécations dont Natcha fut +épouvantée. Dans sa détresse, elle courut faire part de ses craintes à +Serge Ladko, que sa confidence enflamma d'une colère égale à celle qui +venait de l'effrayer si fort. Sans vouloir rien entendre, avec une +violence extraordinaire d'expressions, il vitupéra contre l'homme assez +osé pour lever les yeux sur elle. + +Ladko consentit pourtant à se calmer. Des explications suivirent, très +confuses, mais dont le résultat fut parfaitement clair. Une heure plus +tard, Serge et Natcha, le ciel dans les yeux et la joie au coeur, +échangeaient leur premier baiser de fiançailles. + +Lorsque Striga connut la nouvelle, il manqua mourir de rage. +Audacieusement, il se présenta à la maison Gregorevitch, l'injure et la +menace à la bouche. Jeté dehors par une main de fer, il apprit que la +maison avait désormais un homme pour la défendre. + +Etre vaincu!... Avoir trouvé son maître, lui, Striga, qui +s'enorgueillissait tant de sa force athlétique!... C'était plus +d'humiliations qu'il n'en pouvait supporter, et il résolut de se venger. +Avec quelques aventuriers de son acabit, il attendit Ladko, un soir que +celui-ci remontait la berge du fleuve. Cette fois, il ne s'agissait plus +d'une simple rixe, mais bien d'un assassinat en règle. Les assaillants +brandissaient des couteaux. + +Cette nouvelle attaque n'eut pas plus de succès que la précédente. Armé +d'un aviron qu'il manoeuvrait comme une massue, le pilote força ses +agresseurs à la retraite, et Striga, serré de près, fut obligé à une +fuite honteuse. + +Cette leçon avait été suffisante, sans doute, car le louche personnage +ne recommença pas sa criminelle tentative. Au début de l'année 1875, +Serge Ladko épousa Natcha Gregorevitch, et depuis lors, on s'adorait à +plein coeur dans la confortable maison du pilote. + +C'est au milieu de cette lune de miel, dont plus d'une année n'avait pas +atténué l'éclat, que survinrent les événements de Bulgarie, dans les +premiers mois de 1876. L'amour que Serge Ladko éprouvait pour sa femme +ne pouvait, quelque profond fût-il, lui faire oublier celui qu'il devait +à son pays. Sans hésiter, il fit partie de ceux qui, tout de suite, +se groupèrent, se concertèrent, s'ingéniant à chercher les moyens de +remédier aux misères de la patrie. + +Avant tout, il fallait se procurer des armes. De nombreux jeunes gens +émigrèrent dans ce but, franchirent le fleuve, se répandirent en +Roumanie, et jusqu'en Russie. Serge Ladko fut de ceux-là. Le coeur +déchiré de regrets, mais ferme dans l'accomplissement de son devoir, +il partit, laissant loin de lui celle qu'il adorait exposée à tous les +dangers qui menacent, en temps de révolution, la femme d'un chef de +partisans. + +A ce moment, le souvenir de Striga lui vint à l'esprit et aggrava ses +inquiétudes. Le bandit n'allait-il pas profiter de l'absence de son +heureux rival pour le frapper dans ce qu'il avait de plus cher? C'était +possible, en effet. Mais Serge Ladko passa outre à cette crainte +légitime. D'ailleurs, il semblait bien que, depuis plusieurs mois, +Striga avait quitté le pays sans esprit de retour. + +A en croire le bruit public, il avait transporté plus au Nord le théâtre +principal de ses opérations. Si les racontars ne manquaient pas à ce +sujet, ils restaient incohérents et contradictoires. La rumeur populaire +l'accusait en gros de tous les crimes, sans que personne en précisât +aucun. + +Le départ de Striga paraissait, du moins, chose certaine, et cela +seulement importait à Ladko. + +L'événement donna raison à son courage. Pendant son absence, rien ne +menaça la sécurité de Natcha. + +A peine arrivé, il dut repartir, et cette seconde expédition allait +être plus longue que la première. Les procédés adoptés jusqu'ici +ne permettaient, en effet, de se procurer des armes qu'en quantité +insuffisante. Les transports, en provenance de la Russie, étaient +effectués par terre, à travers la Hongrie et la Roumanie, c'est-à-dire +dans des contrées fort dépourvues à cette époque de lignes ferrées. Les +patriotes bulgares espérèrent arriver plus aisément au résultat désiré, +si l'un d'eux remontait à Budapest et y centralisait les envois d'armes +venus par rail, pour en charger des chalands qui descendraient ensuite +rapidement le Danube. + +Ladko, désigné pour cette mission de confiance, se mit en route le soir +même. En compagnie d'un compatriote, qui devait ramener le bateau à +la rive bulgare, il traversa le fleuve, afin de gagner, le plus vite +possible, à travers la Roumanie, la capitale de la Hongrie. A ce moment, +un incident se produisit qui donna beaucoup à penser au délégué des +conspirateurs. + +Son compagnon et lui n'étaient pas à cinquante mètres du bord quand un +coup de feu retentit. La balle leur était destinée sans aucun doute, +car ils l'entendirent siffler à leurs oreilles, et le pilote en douta +d'autant moins que, dans le tireur entrevu à l'obscure lumière du +crépuscule, il crut reconnaître Striga. Celui-ci était donc de retour à +Roustchouk? + +L'angoisse mortelle que cette complication lui fit éprouver n'ébranla +pas la résolution de Ladko: Il avait fait d'avance à la patrie le +sacrifice de sa vie. Il saurait aussi, s'il le fallait, lui sacrifier +plus encore: son bonheur mille fois plus précieux. Au bruit du coup de +feu, il s'était laissé tomber au fond de l'embarcation. Mais ce n'était +là qu'une ruse de guerre destinée à éviter une nouvelle attaque, et la +détonation n'avait pas cessé de se répercuter dans la campagne, que +sa main, appuyant plus lourdement sur l'aviron, poussait plus vite +le bateau vers la ville roumaine de Giurgievo, dont les lumières +commençaient à piquer la nuit grandissante. + +Parvenu à destination, Ladko s'occupa activement de sa mission. + +Il se mit en rapport avec les émissaires du Gouvernement du Tzar, les +uns arrêtés à la frontière russe, certains fixés incognito à Budapest +et à Vienne. Plusieurs chalands, chargés par ses soins d'armes et de +munitions, descendirent le courant du Danube. + +Fréquentes étaient les nouvelles qu'il recevait de Natcha, par des +lettres envoyées au nom d'emprunt qu'il avait choisi, et portées en +territoire roumain à la faveur de la nuit. Bonnes tout d'abord, ces +nouvelles ne tardèrent pas à devenir plus inquiétantes. Ce n'est pas que +Natcha prononçât le nom de Striga. Elle semblait même ignorer que le +bandit fût revenu en Bulgarie, et Ladko commença à douter du bien-fondé +de ses craintes. Par contre, il était certain que celui-ci avait été +dénoncé aux autorités turques, puisque la police avait fait irruption +dans sa demeure et s'était livrée à une perquisition, d'ailleurs sans +résultat. Il ne devait donc pas se hâter de revenir en Bulgarie, car +son retour eût été un véritable suicide. On connaissait son rôle, on le +guettait, jour et nuit, et il ne pourrait se montrer en ville sans être +arrêté au premier pas. Arrêté étant, chez les Turcs, synonyme d'exécuté, +il fallait donc que Ladko s'abstint de reparaître, jusqu'au moment où +la révolte serait ouvertement proclamée, sous peine d'attirer les pires +malheurs sur lui-même et sur sa femme, que l'on n'avait jusqu'ici +nullement inquiétée. + +Ce moment ne tarda pas à arriver. La Bulgarie se souleva au mois de +mai, trop prématurément au gré du pilote qui augurait mal de cette +précipitation. + +Quelle que fût son opinion à cet égard, il devait courir au secours de +son pays. Le train l'amena à Zombor, la dernière ville hongroise, +proche du Danube, qui fût alors desservie par le chemin de fer. Là, il +s'embarquerait et n'aurait plus qu'à s'abandonner au courant. + +Les nouvelles qu'il trouva à Zombor le forcèrent à interrompre son +voyage. Ses craintes n'étaient que trop justifiées. La révolution +bulgare était écrasée dans l'oeuf. Déjà la Turquie concentrait des +troupes nombreuses dans un vaste triangle dont Roustchouk, Widdin et +Sofia formaient les sommets, et sa main de fer s'appesantissait plus +lourdement sur ces malheureuses contrées. Ladko dut revenir en arrière +et retourner attendre de meilleurs jours dans la petite ville où il +avait fixé sa résidence. + +Les lettres de Natcha, qu'il y reçut bientôt, lui démontrèrent +l'impossibilité de prendre un autre parti. Sa maison était surveillée +plus que jamais, à ce point que Natcha devait se considérer comme +virtuellement prisonnière; plus que jamais on le guettait, et il lui +fallait, dans l'intérêt commun, s'abstenir soigneusement de toute +démarche imprudente. + +Ladko rongea donc son frein dans l'inaction, les envois d'armes ayant +été forcément supprimés depuis l'avortement de la révolte et la +concentration des troupes turques sur les rives du fleuve. Mais cette +attente, déjà pénible par elle-même, lui devint tout à fait intolérable, +quand, vers la fin du mois de juin, il cessa de recevoir aucune nouvelle +de sa chère Natcha. + +Il ne savait que penser, et ses inquiétudes devinrent de torturantes +angoisses à mesure que le temps s'écoula. Il était, en effet, en droit +de tout craindre. Le 1er juillet, la Serbie avait officiellement +déclaré la guerre au Sultan, et, depuis lors, la région du Danube était +sillonnée de troupes, dont le passage incessant s'accompagnait des plus +terribles excès. Fallait-il donc compter Natcha au nombre des victimes +de ces troubles, ou bien avait-elle été incarcérée par les autorités +turques, soit comme otage, soit comme complice présumée de son mari? + +Après un mois de ce silence, il ne put le supporter davantage, et se +résolut à tout braver pour rentrer en Bulgarie afin d'en connaître la +véritable cause. + +Toutefois, dans l'intérêt même de Natcha, il importait d'agir avec +prudence. Aller sottement se faire prendre par les sentinelles turques +n'eût servi de rien. Son retour n'aurait d'utilité que s'il pouvait +pénétrer dans la ville de Roustchouk et y circuler librement, malgré les +soupçons dont il était l'objet. Il agirait ensuite au mieux, selon +les circonstances. Au pis aller, et dût-il repasser précipitamment la +frontière, il aurait eu du moins la joie de serrer sa femme sur son +coeur. + +Serge Ladko chercha pendant plusieurs jours la solution de ce difficile +problème. Il crut enfin l'avoir trouvée, et, sans se confier à personne, +mit immédiatement à exécution le plan imaginé par lui. + +Ce plan réussirait-il? L'avenir le lui dirait. Il fallait, en tous cas, +tenter le sort, et c'est pourquoi, dans la matinée du 28 juillet 1876, +les plus proches voisins du pilote, dont nul ne connaissait le nom +véritable, aperçurent hermétiquement close la petite maison dans +laquelle, depuis plusieurs mois, il avait abrité sa solitude. + +Quel était le plan de Ladko, les dangers auxquels il allait s'exposer en +s'efforçant de le réaliser, par quels côtés les événements de Bulgarie, +et de Roustchouk en particulier, se relient au concours de pêche de +Sigmaringen, c'est ce que le lecteur apprendra dans la suite de ce récit +nullement imaginaire, dont les principaux personnages vivent encore de +nos jours sur les bords du Danube. + + + +V + +KARL DRAGOCH + + +Aussitôt qu'il eut son reçu en poche, M. Jaeger procéda à son +installation. Après s'être enquis de la couchette qui lui était +attribuée, il disparut dans la cabine, en emportant sa valise. Dix +minutes plus tard, il en ressortait, transformé de la tête aux pieds. +Vêtu comme un pêcheur fini,--rude vareuse, bottes fortes, casquette de +loutre,--il semblait la copie d'Ilia Brusch. + +M. Jaeger éprouva un peu de surprise, en constatant que, pendant sa +courte absence, son hôte avait quitté la barge. Respectueux de ses +engagements, il ne se permit toutefois aucune question, quand celui-ci +revint, une demi-heure plus tard. C'est sans l'avoir sollicité qu'il +apprit qu'Ilia Brusch avait cru devoir envoyer quelques lettres +aux journaux, afin de leur annoncer son arrivée à Neustadt pour le +surlendemain soir, et à Ratisbonne pour le jour suivant. Maintenant que +les intérêts de M. Jaeger étaient en jeu, il importait en effet de ne +plus rencontrer un désert pareil à celui qu'on avait trouvé à Ulm. Ilia +Brusch exprima même le regret de ne pouvoir s'arrêter aux villes qu'on +traverserait avant Neustadt, et notamment à Neubourg et à Ingolstadt, +qui sont des cités assez importantes. Ces arrêts, malheureusement, ne +cadraient pas avec son plan d'étapes et il était forcé d'y renoncer. + +M. Jaeger parut enchanté de la réclame faite à son profit et ne +manifesta pas autrement d'ennui de ne pouvoir s'arrêter à Neubourg et à +Ingolstadt. Il approuva son hôte, au contraire, et l'assura une fois de +plus qu'il n'entendait aucunement diminuer sa liberté, ainsi qu'ils en +étaient convenus. + +Les deux compagnons soupèrent ensuite face à face, à cheval sur l'un des +bancs. A titre de bienvenue, M. Jaeger corsa même le menu d'un superbe +jambon, qu'il sortit de son inépuisable valise, et ce produit de la +ville de Mayence fut fort apprécié d'Ilia Brusch, qui commença à estimer +que son convive avait du bon. + +La nuit se passa sans incident. Avant le lever du soleil, Ilia Brusch +largua les amarres, en évitant de troubler le profond sommeil dans +lequel était plongé son aimable passager. + +A Ulm, où il achève de traverser le petit royaume de Wurtemberg pour +pénétrer en Bavière, le Danube n'est encore qu'un modeste cours d'eau. +Il n'a pas reçu les grands tributaires qui accroissent sa puissance +en aval, et rien ne permet de présager qu'il va devenir l'un des plus +importants fleuves de l'Europe. + +Le courant, déjà fort assagi, atteignait à peu près une lieue à l'heure. +Des barques de toutes dimensions, parmi lesquelles quelques lourds +bateaux chargés à couler, le descendaient, s'aidant parfois d'une large +voile que gonflait une brise de Nord-Ouest. Le temps s'annonçait beau, +sans menace de pluie. + +Dès qu'il fut au milieu du courant, Ilia Brusch manoeuvra sa godille et +activa la marche de l'embarcation. M. Jaeger, quelques heures plus tard, +le trouva livré à cette occupation, et jusqu'au soir il en fut ainsi, +sauf un court repos au moment du déjeuner, pendant lequel la dérive ne +fut même pas interrompue. Le passager ne formula aucune observation, et, +s'il fut étonné de tant de hâte, il garda son étonnement pour lui. + +Peu de paroles furent échangées au cours de cette journée. Ilia Brusch +godillait énergiquement. Quant à M. Jaeger, il observait avec une +attention, qui aurait certainement frappé son hôte, si celui-ci eût été +moins absorbé, les bateaux qui sillonnaient le Danube, à moins que son +regard n'en parcourût les deux rives. Ces rives étaient notablement +abaissées. Le fleuve montrait même une tendance à s'élargir aux dépens +des alentours. La berge de gauche, à demi submergée, ne se distinguait +plus avec précision, tandis que, sur la berge droite, élevée +artificiellement pour l'établissement de la voie ferrée, les trains +couraient, les locomotives haletaient, mêlant leurs fumées à celles des +dampsboots, dont les roues battaient l'eau à grand bruit. + +A Offingen, devant lequel on passa dans l'après-midi, la voie ferrée +obliqua vers le Sud, définitivement repoussée par le fleuve et la +rive droite fut transformée à son tour en un vaste marais, dont rien +n'indiquait la fin, lorsqu'on s'arrêta, le soir, à Dillingen, pour la +nuit. + +Le lendemain, après une étape aussi rude que celle de la veille, le +grappin fut jeté en un point désert, à quelques kilomètres au-dessus de +Neubourg, et, de nouveau, l'aube du 15 août se leva quand la barge était +déjà au milieu du courant. + +C'est pour le soir de ce jour qu'Ilia Brusch avait annoncé son arrivée +à Neustadt. Il eût été honteux de s'y présenter les mains vides. Les +conditions atmosphériques étant favorables et l'étape devant être +sensiblement plus courte que les précédentes, Ilia Brusch se résolut +donc à pêcher. + +Dès les premières heures du jour, il vérifia ses engins, avec un soin +minutieux. Son compagnon, assis à l'arrière de la barque, semblait +d'ailleurs s'intéresser à ses préparatifs, ainsi qu'il sied à un +véritable amateur. Tout en travaillant, Ilia Brusch ne dédaignait pas de +causer. + +«Aujourd'hui, comme vous le voyez, monsieur Jaeger, je me dispose à +pêcher, et les apprêts de la pêche sont un peu longs. C'est que le +poisson est défiant de sa nature, et on ne saurait prendre trop de +précautions pour l'attirer. Certains ont une intelligence rare, entre +autres la tanche. Il faut lutter de ruse avec elle, et sa bouche est +tellement dure, qu'elle risque de casser la ligne. + +--Pas fameux, la tanche, je crois, fit observer M. Jaeger. + +--Non, car elle affectionne les eaux bourbeuses, ce qui communique +souvent à sa chair un goût désagréable. + +--Et le brochet? + +--Excellent, le brochet, déclara Ilia Brusch, à la condition de peser au +moins cinq ou six livres; quant aux petits, ils ne sont qu'arêtes. Mais, +dans tous les cas, le brochet ne saurait être rangé parmi les poissons +intelligents et rusés. + +--Vraiment, monsieur Brusch! Ainsi donc, les requins d'eau douce, comme +on les appelle... + +--Sont aussi bêtes que les requins d'eau salée, monsieur Jaeger. De +véritables brutes, au même niveau que la perche ou l'anguille! Leur +pêche peut donner du profit, de l'honneur jamais... Ce sont, comme l'a +écrit un fin connaisseur, des poissons «qui se prennent» et «qu'on ne +prend pas». + +M. Jaeger ne pouvait qu'admirer la conviction si persuasive d'Ilia +Brusch, non moins que la minutieuse attention avec laquelle il préparait +ses engins. + +Tout d'abord, il avait saisi sa canne à la fois flexible et légère, qui, +après avoir été ployée à son extrémité jusqu'à son point de rupture, +s'était redressée aussi droite qu'auparavant. Cette canne se composait +de deux parties, l'une forte à sa base de quatre centimètres et +diminuant jusqu'à n'avoir plus qu'un centimètre à l'endroit où +commençait la seconde, le scion, cette dernière en bois fin et +résistant. Faite d'une gaule de noisetier, elle mesurait près de quatre +mètres de longueur, ce qui permettait au pêcheur de s'attaquer, sans +s'éloigner de la rive, aux poissons de fond, tels que la brème et le +gardon rouge. + +Ilia Brusch, montrant à M. Jaeger les hameçons qu'il venait de fixer +avec l'empile à l'extrémité du crin de Florence: + +--Vous voyez, monsieur Jaeger, dit-il, ce sont des hameçons numéro onze, +très fins de corps. Comme amorce, ce qu'il y a de meilleur, pour le +gardon, c'est du blé cuit, crevé d'un côté seulement et bien amolli... +Allons! voilà qui est fini et je n'ai plus qu'à tenter la fortune.» + +Tandis que M. Jaeger s'accotait contre le tôt, il s'assit sur le banc, +son épuisette à sa portée, puis la ligne fut lancée après un balancement +méthodique, qui n'était pas dépourvu d'une certaine grâce. Les hameçons +s'enfoncèrent sous les eaux jaunâtres, et la plombée leur donna une +position verticale, ce qui est préférable, de l'avis de tous les +professionnels. Au-dessus d'eux, surnageait la flotte, faite d'une plume +de cygne, qui, n'absorbant pas l'eau, est, par cela même, excellente. + +Il va de soi qu'un profond silence régna dans l'embarcation à partir de +ce moment. Le bruit des voix effarouche trop facilement le poisson, et +d'ailleurs un pêcheur sérieux a autre chose à faire qu'à s'oublier en +bavardages. Il doit être attentif à tous les mouvements de sa flotte, +et ne pas laisser échapper l'instant précis où il convient de ferrer la +proie. + +Pendant cette matinée, Ilia Brusch eut lieu d'être satisfait. Non +seulement il prit une vingtaine de gardons, mais encore douze chevesnes +et quelques dards. Si M. Jaeger avait en réalité les goûts du passionné +amateur qu'il s'était vanté d'être, il ne pouvait qu'admirer la +précision rapide avec laquelle son hôte ferrait, ainsi que cela est +nécessaire pour les poissons de cette espèce. Dès qu'il sentait que +«cela mordait», il se gardait bien de ramener aussitôt ses captures à +la surface de l'eau, il les laissait se débattre dans les fonds, se +fatiguer en vains efforts pour se décrocher, montrant ce sang-froid +imperturbable qui est l'une des qualités de tout pêcheur digne de ce +nom. + +La pêche fut terminée vers onze heures. Pendant la belle saison, le +poisson ne mord pas, en effet, aux heures où le soleil, parvenu à +son point culminant, fait scintiller la surface des eaux. Le butin, +d'ailleurs, était suffisamment abondant. Ilia Brusch craignait même +qu'il ne le fût trop, en raison du peu d'importance de la ville de +Neustadt où la barge s'arrêta vers cinq heures. + +Il se trompait. Vingt-cinq ou trente personnes guettaient son apparition +et le saluèrent de leurs applaudissements, dès que l'embarcation fut +amarrée. Bientôt il ne sut auquel entendre, et, en quelques instants, +les poissons furent échangés contre vingt-sept florins, qu'Ilia Brusch +versa, séance tenante, à M. Jaeger à titre de premier dividende. + +Celui-ci, conscient de n'avoir aucun droit à l'admiration publique, +s'était modestement abrité sous le tôt, où Ilia Brusch vint le +rejoindre, aussitôt qu'il put se débarrasser de ses enthousiastes +admirateurs. Il convenait, en effet, de ne pas perdre de temps pour +chercher le sommeil, la nuit devant être fort écourtée. Désireux d'être +de bonne heure à Ratisbonne, dont près de soixante-dix kilomètres le +séparaient, Ilia Brusch avait décidé qu'il se remettrait en route dès +une heure du matin, ce qui lui donnerait le loisir de pêcher encore au +cours de la journée suivante, malgré la longueur de l'étape. + +Une trentaine de livres de poissons furent prises par Ilia Brusch +avant midi, si bien que les curieux qui se pressaient sur le quai +de Ratisbonne n'eurent pas le regret de s'être dérangés en vain. +L'enthousiasme public augmentait visiblement. Il s'établit, en plein +air, de véritables enchères entre les amateurs, et les trente livres de +poissons ne rapportèrent pas moins de quarante et un florins au lauréat +de la Ligue Danubienne. + +Celui-ci n'avait jamais rêvé pareil succès, et il en arrivait à penser +que M. Jaeger pourrait bien, en fin de compte, avoir fait une excellente +affaire. En attendant que ce point fût élucidé, il importait de remettre +les quarante et un florins à leur légitime propriétaire, mais Ilia +Brusch fut dans l'impossibilité de s'acquitter de ce devoir. M. Jaeger +avait, en effet, quitté discrètement la barge, en prévenant son +compagnon, par un mot laissé en évidence, que celui-ci n'eût pas à +l'attendre pour le souper et qu'il reviendrait seulement assez tard dans +la soirée. + +Ilia Brusch trouva fort naturel que M. Jaeger voulût profiter de cette +occasion de visiter une ville qui fut pendant cinquante ans le siège de +la diète impériale. Peut-être, aurait-il éprouvé moins de satisfaction +et plus de surprise, s'il avait su à quelles occupations se livrait +alors son passager, et s'il en avait connu la véritable personnalité. + +«M. Jaeger, 45, Leipzigerstrasse, Vienne», avait docilement écrit Ilia +Brusch sous la dictée du nouveau venu. Mais celui-ci eût été fort +embarrassé si le pêcheur s'était montré plus curieux, et si, reprenant +pour son compte une requête dont il venait d'apprécier le désagrément, +il avait, à l'exemple de l'indiscret pandore, demandé à M. Jaeger de lui +montrer ses papiers. + +Ilia Brusch négligea cette précaution, dont la légitimité lui avait +cependant été démontrée, et cette négligence devait avoir pour lui de +terribles résultats. + +Quel nom le gendarme allemand avait lu sur le passeport que lui +présentait M. Jaeger, nul ne le sait; mais, si ce nom était bien +exactement celui du véritable propriétaire du passeport, le gendarme +n'avait pu en lire un autre que celui de Karl Dragoch. + +Le passionné amateur de pêche et le chef de la police danubienne +ne faisaient, en effet, qu'une seule et unique personne. Résolu à +s'introduire, coûte que coûte, dans l'embarcation d'Ilia Brusch, Karl +Dragoch, prévoyant la possibilité d'une invincible résistance, avait +dressé ses batteries en conséquence. L'intervention du gendarme était +préparée, et la scène truquée comme une scène de théâtre. L'événement +démontrait que Karl Dragoch avait frappé juste, puisque Ilia Brusch +considérait maintenant comme une heureuse chance d'avoir, au milieu +des dangers qui lui étaient révélés, ce protecteur dont il ne pouvait +contester la puissance. + +Le succès était même si complet que Dragoch en était troublé. Pourquoi, +après tout, Ilia Brusch avait-il montré tant d'émotion devant +l'injonction du gendarme? Pourquoi avait-il une telle crainte de voir +se rééditer une aventure de ce genre, qu'il sacrifiait à cette crainte +l'amour--dont la violence avait bien aussi, d'ailleurs, quelque chose +d'excessif--qu'il proclamait avoir pour la solitude? Un honnête homme, +que diable! n'a pas à redouter si fort une comparution devant un +commissaire de police. Le pis qui puisse en résulter, c'est un retard de +quelques heures, de quelques jours à la rigueur, et quand on n'est pas +pressé... Il est vrai qu'Ilia Brusch était pressé, ce qui ne laissait +pas de donner aussi à réfléchir. + +Défiant par nature, comme tout bon policier, Karl Dragoch réfléchissait. +Mais il avait aussi trop de bon sens pour se laisser égarer par des +particularités fugitives, dont l'explication était probablement des plus +simples. Il enregistra donc purement et simplement ces petites remarques +dans sa mémoire, et appliqua les ressources de son esprit à la solution +du problème, plus sérieux celui-là, qu'il s'était posé. + +Le projet que Karl Dragoch avait mis à exécution, en s'imposant à Ilia +Brusch à titre de passager, n'était pas né tout armé dans son cerveau. +Le véritable auteur en était Michael Michaelovitch, qui, d'ailleurs, ne +s'en doutait guère. Quand ce Serbe facétieux avait plaisamment insinué, +au _Rendez-vous des Pêcheurs_, que le lauréat de la Ligue Danubienne +pourrait bien être, au choix, soit le malfaiteur poursuivi, soit le +policier poursuivant, Karl Dragoch avait accordé une sérieuse attention +à ces propos émis à la légère. Certes, il ne les avait pas pris au pied +de la lettre. Il avait de bonnes raisons de savoir que le pêcheur et +le policier n'avaient rien de commun, et, procédant par analogie, il +considéra comme infiniment vraisemblable que ce pêcheur n'eût pas plus +de rapport avec le malfaiteur recherché. Mais, de ce qu'une chose n'a +pas été faite, il ne s'ensuit pas qu'elle ne puisse l'être, et Karl +Dragoch avait pensé aussitôt que le joyeux Serbe avait raison, et qu'un +détective, désireux de surveiller le Danube tout à son aise, se fût, en +effet, montré très habile, en empruntant la personnalité d'un pêcheur +assez notoire pour que personne n'en puisse raisonnablement suspecter +l'identité professionnelle. + +Quelque tentante que fût cette combinaison, il y fallait cependant +renoncer. Le concours de Sigmaringen avait eu lieu, Ilia Brusch, +vainqueur du tournoi, avait annoncé publiquement son projet, et +certainement il ne se prêterait pas de bonne grâce à une substitution de +personne, substitution très scabreuse, au surplus, puisque les traits du +lauréat étaient désormais connus d'un grand nombre de ses collègues. + +Toutefois, s'il fallait renoncer à ce qu'Ilia Brusch consentît à laisser +effectuer sous son nom, par un autre que lui, le voyage qu'il avait +entrepris, il existait peut-être un moyen terme d'arriver au même but. +Dans l'impossibilité d'être Ilia Brusch, Karl Dragoch ne pouvait-il +se contenter de prendre passage à son bord? Qui ferait attention au +compagnon d'un homme devenu presque célèbre et qui monopoliserait +par conséquent à son profit l'intérêt général? Et même, si quelqu'un +laissait par inadvertance tomber un regard distrait sur ce compagnon +obscur, était-il admissible qu'il établît le moindre rapprochement entre +ce vague inconnu et le policier, qui accomplirait ainsi sa mission dans +une ombre protectrice? + +Ce projet longuement examiné, Karl Dragoch, en dernière analyse, le +jugea excellent, et résolut de le réaliser. On a vu avec quelle maëstria +il avait machiné sa scène initiale, mais cette scène eût été, au besoin, +suivie de beaucoup d'autres. S'il l'avait fallu, Ilia Brusch eût été +traîné chez le commissaire, emprisonné même sous de spécieux prétextes, +effrayé de cent façons. Karl Dragoch, on peut en être sûr, eût joué de +l'arbitraire sans remords, jusqu'au moment où le pêcheur, terrifié, +n'aurait plus vu qu'un sauveur dans le passager qu'il repoussait. + +Le détective s'estimait heureux, toutefois, d'avoir triomphé sans +employer cette violence morale et sans continuer la comédie plus loin +que le premier acte. + +Maintenant, il était dans la place, bien certain que, s'il faisait mine +de vouloir la quitter, son hôte s'opposerait à son départ avec autant +d'énergie qu'il s'était opposé à son entrée. Restait à tirer parti de la +situation. + +Pour cela, Karl Dragoch n'avait qu'à se laisser entraîner par le +courant. Pendant que son compagnon pêcherait ou godillerait, il +surveillerait le fleuve, où rien d'anormal n'échapperait à son regard +expérimenté. Chemin faisant, il s'aboucherait avec ses hommes disséminés +le long des rives. A la première nouvelle d'un délit ou d'un crime, +il se séparerait d'Ilia Brusch pour se lancer sur les traces des +malfaiteurs, et il en serait au besoin de même, si, en l'absence de tout +crime ou de tout délit, un indice suspect attirait son attention. + +Tout cela était sagement combiné et, plus il y pensait, plus Karl +Dragoch s'applaudissait de son idée, qui, en lui assurant l'incognito +sur toute la longueur du Danube, multipliait les chances du succès. + +Malheureusement, en raisonnant ainsi, le détective ne tenait pas compte +du hasard. Il ne se doutait guère qu'une série de faits des plus +singuliers allait, dans peu de jours, aiguiller ses recherches dans une +direction imprévue et donner à sa mission une ampleur inattendue. + + + +VI + +LES YEUX BLEUS + + +En quittant la barge, Karl Dragoch gagna les quartiers du centre. Il +connaissait Ratisbonne, et c'est sans hésiter sur la direction à suivre +qu'il s'engagea à travers les rues silencieuses, flanquées ça et là de +donjons féodaux à dix étages, de cette cité jadis bruyante, que n'anime +plus guère une population tombée à vingt-six mille âmes. + +Karl Dragoch ne songeait pas à visiter la ville, comme le croyait Ilia +Brusch. Ce n'est pas en qualité de touriste qu'il voyageait. A peu de +distance du pont, il se trouva en face du Dom, la cathédrale aux tours +inachevées, mais il ne jeta qu'un coup d'oeil distrait sur son curieux +portail de la fin du XVe siècle. Assurément, il n'irait pas admirer, au +Palais des Princes de Tour et Taxis, la chapelle gothique et le cloître +ogival, pas plus que la bibliothèque de pipes, bizarre curiosité de cet +ancien couvent. Il ne visiterait pas davantage le Rathhaus, siège de la +Diète autrefois, et aujourd'hui simple Hôtel de Ville, dont la salle +est ornée de vieilles tapisseries, et où la chambre de torture avec ses +divers appareils est montrée, non sans orgueil, par le concierge de +l'endroit. Il ne dépenserait pas un _trinkgeld_, le pourboire allemand, +à payer les services d'un cicérone. Il n'en avait pas besoin, et c'est +sans le secours de personne qu'il se rendit au Bureau des Postes, où +plusieurs lettres l'attendaient à des initiales convenues. Karl Dragoch, +ayant lu ces lettres, sans que son visage décelât aucun sentiment, se +disposait à sortir du bureau, lorsqu'un homme assez vulgairement vêtu +l'accosta sur la porte. + +Cet homme et Dragoch se connaissaient, car celui-ci d'un geste arrêta +le nouveau venu au moment où il allait prendre la parole. Ce geste +signifiait évidemment: «Pas ici.» Tous deux se dirigèrent vers une place +voisine. + +«Pourquoi ne m'as-tu pas attendu sur le bord du fleuve? demanda Karl +Dragoch, quand il s'estima à l'abri des oreilles indiscrètes. + +--Je craignais de vous manquer, lui fut-il répondu. Et, comme je savais +que vous deviez venir à la poste.... + +--Enfin, te voilà, c'est l'essentiel, interrompit Karl Dragoch. Rien de +neuf? + +--Rien. + +--Pas même un vulgaire cambriolage dans la région? + +--Ni dans la région, ni ailleurs, le long du Danube s'entend. + +--A quand remontent tes dernières nouvelles? + +--Il n'y a pas deux heures que j'ai reçu un télégramme de notre bureau +central de Budapest. Calme plat sur toute la ligne. + +Karl Dragoch réfléchit un instant. + +--Tu vas aller au Parquet de ma part. Tu donneras ton nom, Friedrick +Ulhmann, et tu prieras qu'on te tienne au courant s'il survenait la +moindre chose. Tu partiras ensuite pour Vienne. + +--Et nos hommes? + +--Je m'en charge. Je les verrai au passage. Rendez-vous à Vienne, +d'aujourd'hui en huit, c'est le mot d'ordre. + +--Vous laisserez donc le haut fleuve sans surveillance? demanda Ulhmann. + +--Les polices locales y suffiront, répondit Dragoch, et nous accourrons +à la moindre alerte. Jusqu'ici, d'ailleurs, il ne s'est jamais rien +passé, au-dessus de Vienne, qui soit de notre compétence. Pas si bêtes, +nos bonshommes, d'opérer si loin de leur base. + +--Leur base?... répéta Ulhmann. Auriez-vous des renseignements +particuliers? + +--J'ai, en tous cas, une opinion. + +--Qui est?... + +--Trop curieux!... Quoi qu'il en soit, je te prédis que nous débuterons +entre Vienne et Budapest. + +--Pourquoi là plutôt qu'ailleurs? + +--Parce que c'est là que le dernier crime a été commis. Tu sais bien, ce +fermier qu'ils ont fait «chauffer» et qu'on a retrouvé brûlé jusqu'aux +genoux. + +--Raison de plus pour qu'ils opèrent ailleurs la prochaine fois. + +--Parce que?... + +--Parce qu'ils se diront que le district où ce crime a été perpétré doit +être tout spécialement surveillé. Ils iront donc plus loin tenter la +fortune. C'est ce qu'ils ont fait jusqu'ici. Jamais deux fois de suite +au même endroit.» + +--Ils ont raisonné comme des bourriques, et tu les imites, Friedrick +Ulhmann, répliqua Karl Dragoch. Mais c'est bien sur leur sottise que je +compte. Tous les journaux, comme tu as dû le voir, m'ont attribué un +raisonnement analogue. Ils ont publié avec un parfait ensemble que je +quittais le Danube supérieur, où, selon moi, les malfaiteurs ne +se risqueraient pas à revenir, et que je partais pour la Hongrie +méridionale. Inutile de te dire qu'il n'y a pas un mot de vrai +là-dedans, mais tu peux être sûr que ces communications tendancieuses +n'ont pas manqué de toucher les intéressés. + +--Vous en concluez? + +--Qu'ils n'iront pas du côté de la Hongrie méridionale se jeter dans la +gueule du loup. + +--Le Danube est long, objecta Ulhmann. Il y a la Serbie, la Roumanie, la +Turquie... + +--Et la guerre?.. Rien à faire par là pour eux. Nous verrons bien, au +surplus. + +Karl Dragoch garda un instant le silence. + +--A-t-on ponctuellement suivi mes instructions? reprit-il. + +--Ponctuellement. + +--La surveillance du fleuve a été continuée? + +--Jour et nuit. + +--Et l'on n'a rien découvert de suspect? + +--Absolument rien. Toutes les barges, tous les chalands ont leurs +papiers en règle. A ce propos, je dois vous dire que ces opérations de +contrôle soulèvent beaucoup de murmures. La batellerie proteste, et, si +vous voulez mon opinion, je trouve qu'elle n'a pas tort. Les bateaux +n'ont rien avoir dans ce que nous cherchons. Ce n'est pas sur l'eau que +des crimes sont commis. + +Karl Dragoch fronça les sourcils. + +--J'attache une grande importance à la visite des barges, des chalands +et même des plus petites embarcations, répliqua-t-il d'un ton sec. +J'ajouterai, une fois pour toutes, que je n'aime pas les observations. + +Ulhmann fit le gros dos. + +--C'est bon, Monsieur, dit-il. + +Karl Dragoch reprît: + +--Je ne sais encore ce que je ferai... Peut-être m'arrêterai-je à +Vienne. Peut-être pousserai-je jusqu'à Belgrade... Je ne suis pas +fixé... Comme il importe de ne pas perdre de contact, tiens-moi au +courant par un mot adressé en autant d'exemplaires qu'il sera nécessaire +à ceux de nos hommes échelonnés entre Ratisbonne et Vienne. + +--Bien, Monsieur, répondit Ulhmann. Et moi?.. Où vous reverrai-je? + +--A Vienne, dans huit jours, je te l'ai dit, répondit Dragoch. + +Il réfléchit quelques instants. + +--Tu peux te retirer, ajouta-t-il. Ne manque pas de passer au Parquet et +prends ensuite le premier train. + +Ulhmann s'éloignait déjà. Karl Dragoch le rappela. + +--Tu as entendu parler d'un certain Ilia Brusch? interrogea-t-il. + +--Ce pêcheur qui s'est engagé à descendre le Danube la ligne à la main? + +--Précisément. Eh bien, si tu me vois avec lui, n'aie pas l'air de me +connaître.» + +Là-dessus, ils se séparèrent, Friedrick Ulhmann disparut vers le haut +quartier, tandis que Karl Dragoch se dirigeait vers l'hôtel de la +Croix-d'Or, où il comptait dîner. + +Une dizaine de convives, causant de choses et d'autres, étaient déjà à +table, lorsqu'il prit place à son tour. S'il mangea de grand appétit, +Karl Dragoch ne se mêla point à la conversation. Il écoutait, par +exemple, en homme qui a l'habitude de prêter l'oreille à tout ce qu'on +dit autour de lui. Aussi ne put-il manquer d'entendre, quand l'un des +convives demanda à son voisin: + +«Eh bien, cette fameuse bande, on n'en a donc pas de nouvelles? + +--Pas plus que du fameux Brusch, répondit l'autre. On attendait son +passage à Ratisbonne, et il n'a pas encore été signalé. + +--C'est singulier. + +--A moins que Brusch et le chef de la bande ne fassent qu'un. + +--Vous voulez rire? + +--Eh!.. qui sait?..» + +Karl Dragoch avait vivement relevé les yeux. C'était la seconde fois +que cette hypothèse, décidément dans l'air, venait s'imposer à son +attention. Mais il eut comme un imperceptible haussement d'épaules, et +acheva son dîner sans prononcer une parole. Plaisanterie que tout cela. +D'ailleurs, il était bien renseigné, ce bavard, qui ne connaissait même +pas l'arrivée d'Ilia Brusch à Ratisbonne. + +Son dîner terminé, Karl Dragoch redescendit vers les quais. Là, au lieu +de regagner tout de suite la barge, il s'attarda quelques instants +sur le vieux pont de pierre qui réunit Ratisbonne à Stadt-am-Hof, son +faubourg, et laissa errer son regard sur le fleuve, où quelques bateaux +glissaient encore en se hâtant de profiter de la lumière mourante du +jour. + +Il s'oubliait dans cette contemplation, quand une main se posa sur son +épaule, en même temps que l'interpellait une voix familière. + +«Il faut croire, monsieur Jaeger, que tout cela vous intéresse. + +Karl Dragoch se retourna et vit, en face de lui, Ilia Brusch, qui le +regardait en souriant. + +--Oui, répondit-il, tout ce mouvement du fleuve est curieux. Je ne me +lasse pas de l'observer. + +--Eh! monsieur Jaeger, dit Ilia Brusch. cela vous intéressera davantage, +lorsque nous arriverons sur le bas fleuve, où les bateaux sont plus +nombreux. Vous verrez, quand nous serons aux Portes de Fer!.. Les +connaissez-vous? + +--Non, répondit Dragoch. + +--Il faut avoir vu cela! déclara Ilia Brusch. S'il n'y a pas au monde +un plus beau fleuve que le Danube, il n'y a pas, sur tout le cours du +Danube, un plus bel endroit que les Portes de Fer!.. + +Cependant la nuit était devenue complète. La grosse montre d'Ilia Brusch +marquait plus de neuf heures. + +--J'étais en bas, dans la barge, lorsque je vous ai aperçu sur le pont, +monsieur Jaeger, dit-il. Si je suis venu vous trouver, c'est pour vous +rappeler que nous partons demain de très bonne heure, et que nous +ferions bien, par conséquent, d'aller nous coucher. + +--Je vous suis, monsieur Brusch, approuva Karl Dragoch. + +Tous deux descendirent vers la rive. Comme ils tournaient l'extrémité du +pont, le passager de dire: + +--Et la vente de notre poisson, monsieur Brusch?.. Êtes-vous satisfait? + +--Dites enchanté, monsieur Jaeger! Je n'ai pas à vous remettre moins de +quarante et un florins!. + +--Ce qui fera soixante-huit, avec les vingt-sept précédemment encaissés. +Et nous ne sommes, qu'à Ratisbonne!.. Eh! eh! monsieur Brusch, l'affaire +ne me paraît pas si mauvaise! + +--J'en arrive à le croire,» reconnut le pêcheur. + +Un quart d'heure plus tard, tous deux dormaient l'un près de l'autre, +et, au soleil levant, l'embarcation était déjà à cinq kilomètres de +Ratisbonne. + +En aval de cette ville, les rives du Danube présentent des aspects +très différents. Sur la droite se succèdent à perte de vue de fertiles +plaines, une riche et productive campagne, où ne manquent ni les fermes, +ni les villages, tandis que, sur la gauche, se massent des forêts +profondes et s'étagent des collines qui vont se souder au Bohmerwald. + +En passant, M. Jaeger et Ilia Brusch purent apercevoir, au-dessus de la +bourgade de Donaustauf, le Palais d'été des Princes de Tour et Taxis, +et le vieux château épiscopal de Ratisbonne, puis, au delà, sur le +Savaltorberg, le Walhalla, ou «Séjour des élus», sorte de Parthénon +égaré sous le ciel bavarois, qui n'est point celui de l'Attique, et dont +la construction est due au roi Louis. A l'intérieur, c'est un musée, où +figurent les bustes des héros de la Germanie, musée moins admirable que +les belles dispositions architecturales de l'extérieur. Si le Walhalla +ne vaut pas, en effet, le Parthénon d'Athènes, il l'emporte sur celui +dont les Écossais ont décoré une des collines d'Édimbourg, la «vieille +enfumée». + +Longue est la distance séparant Ratisbonne de Vienne, lorsqu'on suit les +méandres du Danube. Cependant, sur cette route liquide de près de quatre +cent soixante-quinze kilomètres, les cités de quelque importance sont +rares. On ne trouve guère a signaler que Straubing, entrepôt agricole +de la Bavière, où la barge s'arrêta le soir du 18 août; Passau, où elle +arriva le 20, et Lintz qu'elle dépassa dans la journée du 21. En +dehors de ces villes, dont les deux dernières ont une certaine valeur +stratégique, mais dont aucune n'atteint vingt mille âmes il n'existe que +d'insignifiantes agglomérations. + +A défaut des oeuvres de l'homme, le touriste a, du moins, pour se +défendre contre l'ennui, le spectacle toujours varié des rives du grand +fleuve. Au-dessous de Straubing, où il s'étale déjà sur une largeur de +quatre cents mètres, le Danube ne cesse de se resserrer, tandis que les +premières ramifications des Alpes Rhétiques surélèvent peu à peu la rive +droite. + +A Passau, bâtie au confluent de trois cours d'eau, le Danube, l'Inn et +l'Ils, dont les deux premiers comptent parmi les plus importants de +l'Europe, on quitte l'Allemagne, et cette même rive droite devient +autrichienne dans l'aval immédiat de la ville, tandis que c'est +seulement quelques kilomètres plus bas, au confluent de la Dadelsbach, +que la rive gauche commence à faire partie de l'empire des Habsbourg. En +ce point, le lit du fleuve est réduit à une étroite vallée de deux cents +mètres environ qui va le conduire jusqu'à Vienne, tantôt s'élargissant +au point de permettre la formation de véritables lacs parsemés d'îles +et d'îlots, tantôt rapprochant plus encore ses parois entre lesquelles +grondent les eaux furieuses. + +Ilia Brusch paraissait n'accorder aucun intérêt à cette succession de +spectacles changeants et toujours sublimes, et semblait uniquement +préoccupé d'activer de toute la vigueur de ses bras l'allure de son +embarcation. L'attention qu'il lui fallait apporter à la conduite de +la barge eût, d'ailleurs, suffi à excuser son indifférence. Outre les +difficultés résultant des bancs de sable, difficultés qui sont monnaie +courante de la navigation danubienne, il en avait à vaincre de plus +sérieuses. Quelques kilomètres avant Passau, il avait dû affronter les +rapides de Wilshofen, puis, cent cinquante kilomètres plus bas, un +peu au-dessous de Grein, l'une des villes les plus misérables de la +Haute-Autriche, ce furent ceux autrement redoutables du Strudel et du +Wirbel. + +En cet endroit, la vallée devient un étroit couloir limité par +des parois sauvages, entre lesquelles se précipitent les eaux +bouillonnantes. Autrefois, de nombreux récifs rendaient ce passage des +plus dangereux, et il n'était pas rare que la batellerie y éprouvât de +graves dommages. Maintenant, le danger a notablement diminué. On a fait +sauter à la mine les plus gênantes des roches qui s'échelonnaient +d'une rive à l'autre. Les rapides ont perdu de leur fureur, les remous +n'attirent plus les bateaux dans leurs tourbillons avec la même +violence, et les catastrophes sont devenues moins fréquentes. Beaucoup +de précautions, cependant, sont encore à prendre, autant pour les grands +chalands que pour les petites embarcations. + +Tout cela n'était pas pour embarrasser Ilia Brusch. Il suivait les +passes, évitait les bancs de sable, dominait les remous et les rapides, +avec une étonnante habileté. Cette habileté, Karl Dragoch l'admirait, +mais il ne laissait pas aussi d'être surpris qu'un simple pêcheur eût +une science si parfaite du Danube et de ses traîtresses surprises. + +Si Ilia Brusch étonnait Karl Dragoch, la réciproque n'était pas moins +vraie. Le pêcheur admirait, sans y rien comprendre, l'étendue des +relations de son passager. Si infime que fût le lieu choisi pour la +halte du soir, il était rare que M. Jaeger n'y trouvât pas quelqu'un de +connaissance. A peine la barge était-elle amarrée, il sautait à terre et +presque aussitôt il était abordé par une ou deux personnes. Jamais, du +reste, il ne s'oubliait en de longues conversations. Après un échange +de quelques mots, les interlocuteurs se séparaient, et M. Jaeger +réintégrait la barge, tandis que les étrangers s'éloignaient. A la fin +Ilia Brusch n'y put tenir. + +«Vous ayez donc des amis un peu partout, monsieur Jaeger? demanda-t-il +un jour. + +--En effet, monsieur Brusch, répondit Karl Dragoch. Cela tient à ce que +j'ai souvent parcouru ces contrées. + +--En touriste, monsieur Jaeger? + +--Non, monsieur Brusch, pas en touriste. Je voyageais à cette époque +pour une maison de commerce de Budapest, et, dans ce métier-là, non +seulement on voit du pays, mais on se crée de nombreuses relations, vous +le savez.» + +Tels furent les seuls incidents--si l'on peut appeler cela des +incidents--qui marquèrent le voyage du 18 au 24 août. Ce jour-là, après +une nuit passée le long de la rive, loin de tout village, en dessous de +la petite ville de Tulln, Ilia Brusch se remit en route avant l'aube, +ainsi qu'il en avait coutume. Cette journée ne devait pas être pareille +aux précédentes. Le soir même, en effet, on serait à Vienne, et, pour la +première fois, depuis huit jours, Ilia Brusch allait pêcher, afin de ne +pas décevoir les admirateurs qu'il ne pouvait manquer d'avoir dans la +capitale, où il avait eu soin de faire annoncer son arrivée par les cent +voix de la Presse. + +D'ailleurs, ne fallait-il pas penser aux intérêts de M. Jaeger, trop +négligés pendant cette semaine de navigation acharnée? Bien qu'il ne se +plaignit pas, ainsi qu'il s'y était engagé, celui-ci ne devait pas être +content, Ilia Brusch le comprenait de reste, et c'est pour être en +mesure de lui donner au moins une apparence de satisfaction, qu'il +s'était arrangé de manière à n'avoir qu'une trentaine de kilomètres à +franchir durant cette dernière journée. Ainsi, malgré la diminution de +sa vitesse, il lui serait quand même possible d'atteindre Vienne d'assez +bonne heure pour tirer parti du produit de sa pêche. + +Au moment où Karl Dragoch sortit de la cabine, le butin était déjà +abondant, mais le pêcheur devait faire mieux encore. Vers onze heures, +sa ligne ramena un brochet de vingt livres. C'était une pièce royale qui +obtiendrait sûrement un haut prix des amateurs viennois. + +Enhardi par ce succès, Ilia Brusch voulut tenter la chance une dernière +fois, ce en quoi il eut grand tort, ainsi que l'événement le prouva. + +Comment s'y prit-il? Il eût été bien incapable de le dire. Le fait est +que, lui, toujours si adroit, eut à ce moment un coup malheureux. Que ce +soit le résultat d'un instant de distraction ou pour toute autre cause, +sa ligne, fut mal lancée, et l'hameçon, violemment ramené, vint frapper +son visage où il traça un sillon sanglant. Ilia Brusch poussa un cri de +douleur. + +Après avoir labouré les chairs, l'hameçon, continuant sa route, agrippa +au passage les lunettes aux grands verres noirs que le pêcheur portait +jour et nuit, et cet instrument, enlevé comme une plume, se mit à +décrire des courbes éperdues à quelques centimètres au-dessus de la +surface de l'eau. + +Étouffant une exclamation de dépit, Ilia Brusch, après un coup d'oeil +plein d'inquiétude à l'adresse de M. Jaeger, eut tôt fait de ramener à +lui les lunettes vagabondes, qu'il s'empressa de remettre à leur place +primitive. Alors seulement il parut soulagé. + +Cet incident n'avait duré que quelques secondes, mais ces quelques +secondes avaient suffi à Karl Dragoch pour constater que son hôte +possédait de magnifiques yeux bleus, dont le regard très vif semblait +peu compatible avec une vue maladive. + +Le détective ne put faire autrement que de réfléchir à cette +singularité, son tempérament le portant à réfléchir sur tous les sujets +qui sollicitaient son attention, et ses réflexions ne furent pas +terminées après que les yeux bleus eurent disparu de nouveau derrière +l'écran noir qui les dissimulait habituellement. Il est inutile de dire +qu'Ilia Brusch ne pêcha pas davantage ce jour-là. Son estafilade, plus +douloureuse que grave, sommairement pansée, il rangea avec soin ses +engins, tandis que le bateau suivait tout seul le fil du courant, puis +ce fut l'heure du déjeuner. + +Peu d'instants auparavant, on était passé au pied du Kalhemberg, mont de +trois cent cinquante mètres, dont le sommet domine la ville de Vienne. +Maintenant, plus on avançait, plus l'animation des rives annonçait +l'approche d'une importante cité. Les villas, tout d'abord, s'étaient +succédé, de plus en plus rapprochées. Puis, des usines avaient souillé +le ciel des fumées de leurs hautes cheminées. Bientôt Ilia Brusch et son +compagnon aperçurent quelques fiacres mettant dans cette banlieue une +note franchement urbaine. + +Dès les premières heures de l'après-midi, la barge dépassa Nussdorf, +point où s'arrêtent les bateaux à vapeur, en raison de leur tirant +d'eau. La modeste embarcation du pêcheur avait à cet égard de moindres +exigences. D'ailleurs, elle ne contenait pas, comme les dampsschiffs, +des voyageurs, qui eussent exigé d'être transportés par le canal +jusqu'au coeur même de la ville. + +Libre de ses mouvements, Ilia Brusch suivit le grand bras du Danube. +Avant quatre heures, il s'arrêtait près de la rive et frappait son +amarre à l'un des arbres du Prater, promenade fameuse, qui est à Vienne +ce que le Bois de Boulogne est à Paris. + +«Qu'avez-vous donc aux yeux, monsieur Brusch? demanda à ce moment Karl +Dragoch qui, depuis l'incident des lunettes, n'avait prononcé que de +rares paroles. + +Ilia Brusch interrompit son travail et se tourna vers son passager. + +--Aux yeux? répéta-t-il d'un ton interrogatif. + +--Oui, aux yeux, dit M. Jaeger. Ce n'est pas pour votre plaisir, je +suppose, que vous portez ces lunettes noires? + +--Ah! fit Ilia Brusch, mes lunettes!.. J'ai la vue faible, et la lumière +me fait mal, voilà tout.» + +La vue faible?.. Avec des yeux pareils!.. + +Son explication donnée, Ilia Brusch acheva d'amarrer sa barge. Son +passager le regardait faire d'un air songeur. + + + +VII + +CHASSEURS ET GIBIERS + + +Quelques promeneurs animaient, en cette après-midi d'août, la rive du +Danube, qui forme, au Nord-Est, l'extrême limite de la promenade du +Prater. Ces promeneurs guettaient-ils Ilia Brusch? Probablement, +celui-ci ayant eu soin de faire préciser à l'avance par les journaux +le lieu et presque l'heure de son arrivée. Mais comment les curieux, +disséminés sur un aussi vaste espace, découvriraient-ils la barge que +rien ne signalait à leur attention? + +Ilia Brusch avait prévu cette difficulté. Dès que son embarcation fut +amarrée, il s'empressa de dresser un mât portant une longue banderolle +sur laquelle on pouvait lire: _Ilia Brusch, Lauréat du concours de +Sigmaringen_; puis, sur le toit du rouf, il fit, des poissons capturés +pendant la matinée, une sorte d'étalage, en donnant au brochet la place +d'honneur. + +Cette réclame à l'américaine eut un résultat immédiat. Quelques badauds +s'arrêtèrent en face de la barge et la contemplèrent d'un air désoeuvré. +Ces premiers badauds en attirant d'autres, le rassemblement prit en +quelques instants des proportions telles que les véritables curieux ne +purent faire autrement que de le remarquer. Ils accoururent, et, en +voyant tous ces gens se hâter dans la même direction, d'autres se mirent +à courir à leur exemple sans savoir pourquoi. En moins d'un quart +d'heure, cinq cents personnes étaient groupées en face de la barge. Ilia +Brusch n'avait jamais rêvé pareil succès: + +Entre ce public et le pêcheur, le dialogue ne tarda pas à s'engager. + +«Monsieur Brusch? demanda un des assistants. + +--Présent, répondit l'interpellé. + +--Permettez-moi de me présenter. M. Claudius Roth, un de vos collègues +de la Ligue Danubienne. + +--Enchanté, monsieur Roth! + +--Plusieurs autres de nos collègues sont ici, d'ailleurs. Voici M. +Hanisch, M. Tietze, M. Hugo Zwiedinek, sans compter ceux que je ne +connais pas. + +--Moi, par exemple, Mathias Kasselick, de Budapest, dit un spectateur. + +--Et moi, ajouta un autre, Wilhelm Bickel, de Vienne. + +--Ravi, Messieurs, d'être en pays de connaissance, s'écria Ilia Brusch. + +Les demandes et les réponses se croisèrent. La conversation devint +générale. + +--Vous avez fait bon voyage, monsieur Brusch? + +--Excellent. + +--Voyage rapide, en tous cas. On ne vous attendait pas si tôt. + +--Il y a pourtant quinze jours que je suis en route. + +--Oui, mais il y a loin de Donaueschingen à Vienne! + +--Neuf cents kilomètres, à peu près, ce qui fait une soixantaine de +kilomètres par jour en moyenne. + +--Le courant les fait à peine en vingt-quatre heures. + +--Ça dépend des endroits. + +--C'est vrai. Et votre poisson? Le vendez-vous facilement? + +--A merveille. + +--Alors, vous êtes content? + +--Très content. + +--Aujourd'hui, votre pêche est fort belle. Il y a surtout un brochet +superbe. + +--Il n'est pas mal, en effet. + +--Combien le brochet? + +--Ce qu'il vous plaira de le payer. Je vais, si vous le voulez bien, +mettre mon poisson aux enchères, en gardant le brochet pour la fin. + +--Pour la bonne bouche, traduisit un plaisant. + +--Excellente idée! s'écria M. Roth. L'acquéreur du brochet, au lieu +d'en manger la chair, pourra, s'il le préfère, le faire empailler, en +souvenir d'Ilia Brusch!» + +Ce petit discours obtint un grand succès et les enchères commencèrent +avec animation. Un quart d'heure plus tard, le pêcheur avait encaissé +une somme rondelette, à laquelle le fameux brochet n'avait pas contribué +pour moins de trente-cinq florins. + +La vente terminée, la conversation continua entre le lauréat et le +groupe d'admirateurs qui se pressait sur la berge. Renseigné sur le +passé, on s'enquérait de ses intentions pour l'avenir. Ilia Brusch +répondait, d'ailleurs, avec complaisance, et annonçait, sans en faire +mystère, qu'après avoir consacré à Vienne la journée du lendemain, il +irait, le soir du jour suivant, coucher à Presbourg. + +Peu à peu, l'heure s'avançant, les curieux diminuèrent de nombre, chacun +regagnant son dîner. Obligé de penser au sien, Ilia Brusch disparut dans +le tôt, laissant son passager en pâture à l'admiration publique. + +C'est pourquoi deux promeneurs, attirés par le rassemblement qui +comptait encore une centaine de personnes, n'aperçurent que Karl +Dragoch, solitairement assis au-dessous de la banderolle qui annonçait +_urbi et orbi_ le nom et la qualité du lauréat de la Ligue Danubienne. +L'un de ces nouveaux venus était un grand gaillard de trente ans +environ, large d'épaules, chevelure et barbe blondes, de ce blond slave +qui semble l'apanage de la race; l'autre, d'aspect robuste aussi, et +remarquable par l'insolite carrure de ses épaules, était plus âgé, et +ses cheveux grisonnants montraient qu'il avait dépassé la quarantaine. + +Au premier regard que le plus jeune de ces personnages jeta vers la +barge, il tressaillit et fit un rapide mouvement de recul, en entraînant +son compagnon en arrière. + +« C'est lui, dit-il, d'une voix étouffée, dès qu'ils furent sortis de la +foule. + +--Tu crois? + +--Sûr! Tu ne l'as donc pas reconnu? + +--Comment l'aurais-je reconnu? Je ne l'ai jamais vu. + +Un instant de silence suivit. Les deux interlocuteurs réfléchissaient. + +--Il est seul dans la barque? demanda le plus âgé. + +--Tout seul. + +--Et c'est bien la barque d'Ilia Brusch? + +--Pas d'erreur possible. Le nom est inscrit sur la banderolle. + +--C'est à n'y rien comprendre. + +Après un nouveau silence, ce fut le plus jeune qui reprit: + +--Ce serait donc lui qui fait ce voyage à grand orchestre sous le nom +d'Ilia Brusch? + +--Dans quel but? + +Le personnage à la barbe blonde haussa les épaules. + +--Dans le but de parcourir le Danube incognito, c'est clair. + +--Diable! fit son compagnon grisonnant. + +--Ça ne m'étonnerait pas, dit l'autre. C'est un malin, Dragoch, et son +coup aurait parfaitement réussi, sans le hasard qui nous a fait passer +par ici. + +Le plus âgé des deux interlocuteurs paraissait mal convaincu. + +--C'est du roman, murmura-t-il entre ses dents. + +--Tout à fait, Titcha, tout à fait, approuva son compagnon, mais Dragoch +aime assez les moyens romanesques. Nous tirerons, d'ailleurs, la chose +au clair. On disait autour de nous que la barge resterait à Vienne +demain toute la journée. Nous n'aurons qu'à revenir. Si Dragoch est +toujours là, c'est que c'est bien lui qui est entré dans la peau d'Ilia +Brusch. + +--Dans ce cas, demanda Titcha, que ferons-nous? + +Son interlocuteur ne répondit pas tout de suite. + +--Nous aviserons, » dit-il. + +Tous deux s'éloignèrent du côté de la ville, laissant la barge entourée +d'un public de plus en plus clairsemé. La nuit s'écoula paisiblement +pour Ilia Brusch et son passager. Quand celui-ci sortit de la cabine, +il trouva le premier en train de faire subir à ses engins de pêche une +révision générale. + +« Beau temps, monsieur Brusch, dit Karl Dragoch en manière de bonjour. + +--Beau temps, monsieur Jaeger, approuva Ilia Brusch. + +--Ne comptez-vous pas en profiter, monsieur Brusch, pour visiter la +ville? + +--Ma foi non, monsieur Jaeger. Je ne suis pas curieux de mon naturel, +et j'ai ici de quoi m'occuper toute la journée. Après deux semaines de +navigation, ce n'est pas du luxe de remettre un peu d'ordre. + +--A votre aise, monsieur Brusch. Pour moi, je n'imiterai pas votre +indifférence et je compte rester à terre jusqu'au soir. + +--Et bien vous ferez, monsieur Jaeger, approuva Ilia Brusch, puisque +c'est à Vienne que vous demeurez. Peut-être avez-vous de la famille qui +ne sera pas fâchée de vous voir. + +--C'est une erreur, monsieur Brusch, je suis garçon. + +--Tant pis, monsieur Jaeger, tant pis. On n'est pas trop de deux pour +porter le fardeau de la vie. + +Karl Dragoch se mit à rire. + +--Fichtre! monsieur Brusch, vous n'êtes pas gai, ce matin. + +--On a ses jours, monsieur Jaeger, répondit le pêcheur. Mais que cela ne +vous empêche pas de vous amuser le mieux possible. + +--Je tâcherai, monsieur Brusch, » répondit Karl Dragoch en s'éloignant. + +A travers le Prater, il alla rejoindre la Haupt-Allée, rendez-vous des +élégances viennoises pendant la saison. Mais, à cette époque de l'année, +et à cette heure, la Haupt-Allée était presque déserte et il put hâter +le pas sans être gêné par la foule. + +Il y avait, toutefois, assez de monde pour que son attention ne fût pas +attirée par deux promeneurs qu'il croisa, en même temps que plusieurs +autres, comme il arrivait à la hauteur du Constantins Hugel, colline +artificielle dont on a jugé bon de varier la perspective du Prater. Sans +s'occuper de ces deux promeneurs, Karl Dragoch continua tranquillement +sa route, et, dix minutes plus tard, il entrait dans un petit café du +rond-point du Prater, le Prater Stern en allemand. Il y était attendu. +Un consommateur déjà attablé se leva, en l'apercevant, et vint à sa +rencontre. + +«Bonjour, Ulhmann, dit Karl Dragoch. + +--Bonjour, Monsieur, répondit Friedrich Ulhmann. + +--Toujours rien de neuf? + +--Toujours rien. + +--C'est bon. Cette fois, nous pouvons disposer de la journée et convenir +mûrement de ce que nous devons faire.» + +Si Karl Dragoch n'avait pas remarqué les deux promeneurs de la +Haupt-Allée, ceux-ci--les mêmes individus que le hasard avait conduits, +la veille, près de la barge d'Ilia Brusch--l'avaient parfaitement vu, +au contraire. D'un même mouvement ils avaient fait volte-face, après le +passage du chef de la police danubienne, et l'avaient suivi, en gardant +une distance suffisante pour éviter toute surprise. Quand Dragoch +eut disparu dans le petit café, ils entrèrent dans un établissement +semblable situé vis-à-vis du premier, de l'autre côté du rond-point, +résolus à rester, s'il le fallait, toute la journée en embuscade. + +Leur patience fut mise à l'épreuve. Après avoir consacré plusieurs +heures à convenir dans le détail de leurs faits et gestes, Dragoch et +Ulhmann déjeunèrent sans se presser. Leur déjeuner terminé, désireux +d'échapper à l'atmosphère étouffante de la salle, ils se firent servir à +l'air libre la tasse de café devenue le complément indispensable de tout +repas. Ils étaient en train de la savourer, quand Dragoch fit soudain +un geste d'étonnement et, comme désireux de n'être pas reconnu, rentra +rapidement dans l'intérieur du restaurant, d'où, à travers les rideaux +du vitrage, il surveilla un homme qui traversait la place en ce moment. + +«C'est lui, Dieu me pardonne!» murmura Dragoch, en suivant des yeux Ilia +Brusch. + +C'était Ilia Brusch, en effet, bien reconnaissable à sa figure rasée, à +ses lunettes et à ses cheveux noirs comme ceux d'un Italien du Sud. + +Quand celui-ci se fut engagé dans la Kaiser-Josephstrasse, Dragoch +vint rejoindre Ulhmann demeuré sur la terrasse, lui intima l'ordre de +l'attendre autant qu'il serait nécessaire, et s'élança sur les traces du +pêcheur. + +Ilia Brusch marchait, sans songer à se retourner, avec le calme d'une +conscience paisible. D'un pas tranquille, il marcha jusqu'au bout de +la Kaiser-Josephstrasse, puis, en droite ligne, à travers le parc de +l'Augarten, il arriva à la Brigittenau. Quelques instants, il parut +alors hésiter, et pénétra finalement dans une échoppe de sordide +apparence ouvrant sa pauvre devanture dans l'une des plus misérables +rues de ce quartier ouvrier. + +Une demi-heure plus tard il ressortait. Toujours filé, sans le savoir, +par Karl Dragoch, qui ne manqua pas en passant de lire l'enseigne de +la boutique où son compagnon de voyage venait de s'arrêter, il prit la +Rembrandtgasse, puis, remontant la rive gauche du canal, atteignit +la Praterstrasse, qu'il suivit jusqu'au rond-point. Là, il tourna +délibérément à droite et s'éloigna par la Haupt-Allée, sous les arbres +du Prater. Il rentrait évidemment à bord de la barge, et Karl Dragoch +jugea inutile de continuer plus longtemps sa filature. + +Celui-ci revint donc au petit café, devant lequel Friedrich Ulhmann +l'avait fidèlement attendu. + +«Connais-tu un juif du nom de Simon Klein? demanda-t-il en l'abordant. + +--Certainement, répondit Ulhmann. + +--Qu'est-ce que c'est que ce juif? + +--Pas grand'chose de bon. Brocanteur, usurier, au besoin receleur, je +crois que ces trois mots le peignent du haut en bas. + +--C'est bien ce que je pensais, murmura Dragoch, qui paraissait plongé +en de profondes réflexions. + +Après un instant, il reprit: + +--Combien d'hommes avons-nous ici? + +--Une quarantaine, répondit Ulhmann. + +--C'est suffisant. Écoute-moi bien. Il faut faire table rase de ce que +nous avons dit ce matin. Je change mon plan, car, plus je vais, plus +j'ai le pressentiment que l'affaire arrivera près de l'endroit, quel +qu'il soit, où je serai moi-même. + +--Où vous serez?... Je ne comprends pas. + +--C'est inutile. Tu échelonneras tes hommes, deux par deux, sur la rive +gauche du Danube de cinq en cinq kilomètres, en commençant à vingt +kilomètres au delà de Presbourg. Leur mission unique sera de me +surveiller. Aussitôt que le dernier échelon m'aura aperçu, les deux +hommes qui le composent se hâteront d'aller cinq kilomètres en avant du +premier, et ainsi de suite. C'est compris?... Qu'ils ne me manquent pas +surtout! + +--Et moi? interrogea Ulhmann. + +--Toi, tu t'arrangeras pour ne pas me perdre de vue. Comme je suis dans +une barque, au beau milieu du fleuve, ce n'est pas très difficile... +Pour tes hommes, qu'ils prennent, bien entendu, en montant leur faction, +tous les renseignements possibles. En cas de besoin, le poste informé +d'un événement grave avisera les autres, dont il sera le point de +concentration. + +--Compris. + +--Qu'on se mette en route dès ce soir, et que demain je trouve tes +hommes à leur poste. + +--Ils y seront,» dit Ulhmann. + +Par deux et trois fois Karl Dragoch exposa son plan, sans se lasser, +jusqu'au moment où, certain d'avoir été parfaitement saisi par son +subordonné, il se décida, l'heure avançant, à regagner la barge. + +Dans le petit café, de l'autre côté de la place, les deux promeneurs du +Prater n'avaient pas interrompu leur espionnage. Ils avaient vu Dragoch +sortir, sans en soupçonner la raison, Ilia Brusch n'ayant pas plus +attiré leur attention que ne l'aurait fait tout autre passant. Leur +premier mouvement avait été de se lancer à sa poursuite, mais la +présence de Friedrich Ulhmann les en avait empêchés. Rassurés, +d'ailleurs, par l'attente de celui-ci, ils avaient eux-mêmes attendu, +convaincus qu'ils ne tarderaient pas à voir revenir Karl Dragoch. + +Le retour du détective prouva qu'ils avaient justement raisonné, et, +quand le détective disparut avec Ulhmann dans l'intérieur du café, ils +restèrent aux aguets, jusqu'au moment où se séparèrent le chef de police +et son subordonné. + +Laissant ce dernier remonter vers le centre, les deux acolytes +s'attachèrent de nouveau à Karl Dragoch, et redescendirent à sa suite +la Haupt-Allée, qu'ils avaient suivie le matin même en sens contraire. +Après trois quarts d'heure de marche, ils s'arrêtèrent. La ligne +d'arbres bordant la berge du Danube apparaissait alors. Il ne pouvait +être douteux que Dragoch regagnât son embarcation. + +«Inutile d'aller plus loin, dit le plus jeune. Nous sommes fixés, +maintenant. Ilia Brusch et Karl Dragoch sont bien le même homme. +La démonstration est faite, et, en le suivant plus longtemps, nous +risquerions d'être remarqués à notre tour. + +--Qu'allons-nous faire? demanda son compagnon à carrure de lutteur. + +--Nous en causerons, répondit l'autre. J'ai une idée.» + +Pendant que les deux inconnus s'occupaient si fort de sa personne, +et élaboraient, en s'éloignant vers le Prater Stern, des plans dont +l'exécution ne devait pas être beaucoup différée, Karl Dragoch +réintégrait la barge, sans se douter de l'espionnage dont il avait été +l'objet au cours de cette journée. Il y trouva Ilia Brusch, fort affairé +à préparer le dîner, que les deux compagnons, une heure plus tard, +partagèrent comme de coutume, à cheval sur l'un des bancs. + +«Eh bien, monsieur Jaeger, êtes-vous content de votre promenade? demanda +Ilia Brusch, quand les pipes commencèrent à répandre leurs nuages de +fumée. + +--Enchanté, répondit Karl Dragoch. Et vous, monsieur Brusch, n'avez-vous +pas changé d'avis, et ne vous êtes-vous pas décidé à parcourir un peu la +ville de Vienne?.. A y faire quelque visite, peut-être? + +--Que non pas, monsieur Jaeger, affirma Ilia Brusch. Je ne connais +personne ici, moi. Depuis que vous êtes parti, je n'ai pas mis le pied à +terre. + +--Vraiment! + +--C'est ainsi. Je n'ai pas quitté le bord, où j'avais d'ailleurs assez +de travail pour m'occuper jusqu'au soir.» + +Karl Dragoch ne répliqua pas. Les pensées que le flagrant mensonge de +son hôte pouvait lui suggérer, il les garda pour lui, et l'on parla de +choses et d'autres jusqu'au moment où sonna l'heure du sommeil. + + + +VIII + +UN PORTRAIT DE FEMME + + +Ilia Brusch s'était-il rendu coupable d'un mensonge prémédité, ou +bien changea-t-il d'avis par simple caprice? Quoi qu'il en soit, les +renseignements fournis par lui sur son itinéraire se trouvèrent être de +la plus notoire inexactitude.. + +Parti deux heures avant l'aube, le matin du 26 août, il ne s'arrêta pas +à Presbourg, comme il l'avait annoncé. Vingt heures de godille acharnée +le menèrent d'une seule traite à plus de quinze kilomètres au delà de +cette ville, et il recommença cet effort surhumain après quelques brefs +instants de repos. + +Pourquoi il s'efforçait avec une hâte si fébrile d'écourter son voyage, +Ilia Brusch ne se crut pas obligé d'en faire confidence à M. Jaeger, +dont les intérêts étaient ainsi gravement compromis cependant, et, de +son côté, celui-ci, respectueux de la foi jurée, ne manifesta par aucun +signe le désappointement que tant de précipitation devait lui faire +éprouver. + +Les préoccupations de Karl Dragoch détournaient, d'ailleurs, l'attention +de M. Jaeger. Le petit dommage que le second risquait de subir n'avait +qu'une importance bien mince en regard des soucis du premier. + +Dans cette matinée du 26 août, Karl Dragoch venait, en effet, de faire +une remarque du caractère le plus insolite, qui, s'ajoutant à celles des +jours précédents, achevait de le troubler profondément. C'est vers dix +heures du matin que la chose était arrivée. A ce moment, Dragoch, plongé +dans ses pensées, regardait machinalement Ilia Brusch godiller, debout +à l'arrière de la barge, avec un entêtement de boeuf au labour. A cause +d'une sinuosité du chenal qui l'obligeait à se diriger, pour quelques +instants, vers le Nord-Ouest, le pêcheur avait alors le soleil en plein +derrière lui. Il était tête nue, car, ruisselant littéralement de sueur, +il avait rejeté à ses pieds la casquette de loutre dont il se couvrait +d'ordinaire, et la lumière éclairait vivement par transparence son +abondante et noire chevelure. + +Tout à coup, Karl Dragoch fut frappé par une particularité des plus +singulières. Si Ilia Brusch était brun, et cela n'était pas contestable, +il ne l'était du moins que partiellement. Noirs à leur extrémité, +ses cheveux, à leur base, s'accusaient, sur une longueur de quelques +millimètres, du plus indéniable blond. + +Phénomène naturel que cette diversité de teintes? Peut-être. Mais, plus +vraisemblablement, simple résultat d'une vulgaire teinture dont on +aurait négligé de renouveler l'application. + +Quand bien même un doute aurait pu, d'ailleurs, subsister à ce sujet +dans l'esprit de Karl Dragoch, celui-ci n'eût pas tardé à être +exactement renseigné, puisque, dès le lendemain matin, les cheveux +d'Ilia Brusch avaient perdu leur double coloration. Le pêcheur, +évidemment, s'était aperçu de sa négligence et y avait remédié pendant +la nuit. + +Ces yeux que leur propriétaire dissimulait avec tant de soin derrière +d'impénétrables verres, ce mensonge certain au moment de l'escale à +Vienne, cette hâte incompréhensible si peu compatible avec le but avoué +du voyage, ces cheveux blonds transformés en cheveux noirs, tout cela +formait un faisceau de présomptions dont on devait nécessairement +conclure... Au fait, que devait-on en conclure? Karl Dragoch, après +tout, n'en savait rien. Que la conduite d'Ilia Brusch fût louche, ce +n'était que trop certain, mais quelle conclusion convenait-il d'en +tirer? + +Pourtant, une hypothèse, cent fois repoussée d'abord, finit par +s'imposer à Karl Dragoch qui ne cessait de réfléchir au problème posé +à sa sagacité. Et cette hypothèse, c'était celle-là même que, par +deux fois, lui avait suggérée le hasard. Le joyeux Serbe, Michael +Michaelovitch, d'abord, les voyageurs de l'hôtel de Ratisbonne, +ensuite, n'avaient-ils pas, moitié sérieusement, moitié sous forme de +plaisanterie, émis l'idée que, sous le vêtement d'emprunt du lauréat, se +cachait le chef des malfaiteurs qui terrorisaient la région? Fallait-il +donc en arriver à examiner sérieusement une supposition à laquelle +ceux-mêmes qui l'avaient formulée n'accordaient sûrement pas la moindre +créance? + +Pourquoi pas, après tout? Certes, les faits observés jusqu'ici +n'autorisaient pas une certitude. Ils autorisaient du moins tous les +soupçons. Et, en vérité, si des observations subséquentes établissaient +le bien-fondé de ces soupçons, ce serait une plaisante aventure que le +même bateau eût transporté pendant un si grand nombre de kilomètres ce +chef de bandits et le policier chargé de l'arrêter. + +Par ce côté, le drame avait tendance à tourner au vaudeville, et Karl +Dragoch répugnait fort à admettre la possibilité d'une si merveilleuse +coïncidence. Mais les procédés techniques du vaudeville ne +consistent-ils pas uniquement dans la concentration en un même lieu et +en un court espace de temps de quiproquos et de surprises, qu'on ne +remarque pas, ou qui semblent moins hilarants dans la vie réelle, à +cause de leur éparpillement et, pour ainsi parler, de leur état de +dilution? Il ne serait donc pas d'une saine logique de rejeter _de +plano_ un fait, sous prétexte qu'il parait anormal ou invraisemblable. +Il convient d'être plus modeste, et d'admettre l'infinie richesse des +combinaisons du hasard. + +C'est sous l'empire de ces préoccupations que Karl Dragoch, le matin du +28, après une nuit passée en pleine campagne à quelques kilomètres en +aval de Komorn, mit la conversation sur un sujet qui n'avait jamais été +effleuré jusqu'alors. + +«Bonjour, monsieur Brusch, dit-il, en sortant, ce matin-là, de la +cabine, où il venait de dresser à loisir son plan d'attaque. + +--Bonjour, monsieur Jaeger répondit le pêcheur qui godillait avec son +énergie coutumière. + +--Vous avez bien dormi, monsieur Brusch? + +--Parfaitement. Et vous, monsieur Jaeger? + +--Euh!.. euh!.. Comme ci, comme ça. + +--Vraiment! fit Ilia Brusch. Pourquoi, si vous avez été souffrant, ne +pas m'avoir appelé? + +--Ma santé est parfaite, monsieur Brusch, répondit M. Jaeger. Cela +n'empêche pas que la nuit m'ait paru un peu longue. Je ne suis pas +fâché, je l'avoue, d'en avoir vu la fin. + +--Parce que?.. + +--Parce que j'étais un peu inquiet, je peux le reconnaître maintenant. + +--Inquiet!.. répéta Ilia Brusch d'un ton de sincère étonnement. + +--Ce n'est même pas la première fois que je suis inquiet, expliqua M. +Jaeger. Je n'ai jamais été très à mon aise, quand la fantaisie vous a +pris de passer la nuit loin de toute ville et de tout village. + +--Bah!.. fit Ilia Brusch qui semblait tomber des nues. Il fallait me le +dire, et je me serais arrangé autrement. + +--Vous oubliez que je me suis engagé à vous laisser toute liberté d'agir +à votre guise. Chose promise, chose due, monsieur Brusch! Cela n'empêche +pas que je n'aie pas toujours été très rassuré. Que voulez-vous? Je +suis un citadin, moi, et je trouve impressionnants ce silence et cette +solitude de la campagne. + +--Affaire d'habitude, monsieur Jaeger, répliqua gaiement Ilia Brusch. +Vous vous y feriez, si notre voyage devait être plus long. En réalité, +il y a moins de dangers en rase campagne qu'au coeur d'une grande ville +où pullulent les assassins et les rôdeurs. + +--Vous avez probablement raison, monsieur Brusch, approuva M. Jauger, +mais les impressions ne se commandent pas. Au surplus, mes craintes ne +sont pas tout à fait déraisonnables dans le cas présent, puisque nous +traversons une région particulièrement mal famée. + +--Mal famée!.. se récria Ilia Brusch. Où prenez-vous ça, monsieur +Jaeger?.. J'habite par ici, moi qui vous parle, et je n'ai jamais +entendu dire que le pays fût mal famé! + +Ce fut au tour de M. Jaeger de manifester une vive surprise. + +--Parlez-vous sérieusement, monsieur Brusch? s'écria-t-il. Vous seriez +le seul, alors, à ignorer ce que tout le monde sait de la Bavière à la +Roumanie. + +--Quoi donc? demanda Ilia Brusch. + +--Parbleu! qu'une bande d'insaisissables malfaiteurs met en coupe réglée +les deux rives du Danube, de Presbourg à son embouchure. + +--C'est la première fois que j'entends parler de ça, déclara Ilia Brusch +avec l'accent de la sincérité. + +--Pas possible!.. s'étonna M. Jaeger. Mais on ne s'occupe pas d'autre +chose d'un bout à l'autre du fleuve. + +--On apprend du nouveau tous les jours, fit observer placidement Ilia +Brusch. Et il y a longtemps que ces vols auraient commencé? + +--Dix-huit mois environ, répondit M. Jaeger. Si encore il ne s'agissait +que de vols!.. + +Mais les malfaiteurs en question ne se contentent pas de voler. Ils +assassinent au besoin. Pendant ces dix-huit mois, on leur attribue au +moins dix meurtres dont les auteurs sont demeurés inconnus. Le dernier +de ces meurtres, précisément, a été accompli à moins de cinquante +kilomètres d'ici. + +--Je comprends maintenant vos inquiétudes, dit Ilia Brusch. Peut-être +même les aurais-je partagées, si j'avais été mieux renseigné. A +l'avenir, nous nous arrêterons, le soir, autant que possible à proximité +d'un village ou d'une ville, à commencer par notre halte d'aujourd'hui, +que nous ferons à Gran. + +--Oh! approuva M. Jaeger, là nous serons tranquilles. Gran est une ville +importante. + +--Je suis d'autant plus satisfait, continua Ilia Brusch, que vous vous y +trouviez en sûreté, que je compte vous laisser seul la nuit prochaine. + +--Vous avez l'intention de vous absenter? + +--Oui, monsieur Jaeger, mais quelques heures seulement. De Gran, où +j'espère bien arriver de bonne heure, je voudrais pousser une pointe +jusqu'à Szalka, qui n'en est pas fort éloigné. C'est là que j'habite, +comme vous le savez. Je serai, d'ailleurs, de retour avant l'aube, et +notre départ, demain matin, n'en sera nullement retardé. + +--A votre aise, monsieur Brusch, conclut M. Jaeger. Je conçois que vous +ayez le désir de faire un tour chez vous, et à Gran, je le répète, il +n'y a rien à redouter. + +Pendant une demi-heure, la conversation fut interrompue. Après cet +entr'acte, Karl Dragoch reprit sur nouveaux frais. + +--C'est vraiment curieux, dit-il, que vous n'ayez jamais entendu parler +de ces malfaiteurs du Danube. C'est d'autant plus curieux, qu'on s'est +particulièrement occupé de cette affaire quelques jours après le +concours de pêche de Sigmaringen. + +--A quel propos? demanda Ilia Brusch. + +--A propos de la constitution d'une brigade de police spéciale sous +les ordres d'un chef que l'on dit fort habile, un nommé Karl Dragoch, +détective de Budapest. + +--Il aura fort à faire, observa Ilia Brusch, que ce nom ne parut pas +autrement frapper. C'est long, le Danube, et il est peu commode de +surveiller des gens sur lesquels on ne sait rien. + +--C'est ce qui vous trompe, répliqua M. Jaeger. La police ne serait +pas sans renseignements. De l'ensemble des témoignages recueillis +résulterait, d'abord, un signalement presque certain du chef de la +bande. + +--Comment est-il fait, ce particulier-là? demanda Ilia Brusch. + +--Comme aspect général, c'est un homme dans votre genre... + +--Merci bien! interrompit en riant Ilia Brusch. + +--Oui, poursuivit M. Jaeger, il serait à peu près de votre taille et de +votre corpulence, mais pour le reste, par exemple, aucun rapport. + +--Heureusement! soupira Ilia Brusch avec un air de soulagement qui +voulait être comique. + +--Il aurait, dit-on, de très beaux yeux bleus, et ne serait pas obligé +comme vous de porter lunettes. En outre, tandis que vous êtes très brun +et soigneusement rasé, il porterait toute sa barbe, que l'on dit blonde. +Sur ce dernier point, notamment, les témoignages recueillis sont +formels, à ce qu'on prétend. + +--C'est une indication, évidemment, reconnut Ilia Brusch, mais encore +bien vague. Il y a beaucoup de blonds, et s'il faut les passer tous au +crible!.. + +--On sait encore autre chose. D'après les on dit, ce chef serait de +nationalité bulgare... comme vous-même, monsieur Brusch! + +--Que voulez-vous dire? demanda Ilia Brusch d'une, voix troublée. + +--D'après votre accent, s'excusa Karl Dragoch d'un air innocent, je vous +ai cru d'origine bulgare... Mais je me suis trompé, peut-être?. + +--Vous ne vous êtes pas trompé, reconnut Ilia Brusch après une courte +hésitation. + +--Ce chef serait donc votre compatriote. Dans le public, son nom court +même de bouche en bouche. + +--Oh alors!.. Si l'on sait son nom!.. + +--Bien entendu, cela n'a rien d'officiel. + +--Officiel ou officieux, quel serait le nom du paroissien. + +--A tort ou à raison, les riverains du fleuve mettent les méfaits dont +ils ont à souffrir au compte d'un certain Ladko. + +--Ladko!.. répéta Ilia Brusch qui, en proie à une évidente émotion, +arrêta brusquement le va-et-vient de sa godille. + +--Ladko, affirma Karl Dragoch, en surveillant du coin de l'oeil son +interlocuteur. + +Mais déjà celui-ci s'était ressaisi. + +--C'est drôle, dit-il simplement, tandis que l'aviron reprenait entre +ses mains son éternel travail. + +--Qu'est-ce qui est drôle? insista Karl Dragoch. Connaîtriez-vous ce +Ladko? + +---Moi? protesta le pêcheur. Pas le moins du monde. Mais ce n'est pas un +nom bulgare que Ladko. Voilà tout ce que je vois de drôle là-dedans.» + +Karl Dragoch ne poussa pas plus avant un interrogatoire, qui, plus +clair, risquait de devenir dangereux, et dont les résultats pouvaient +d'ores et déjà être considérés comme satisfaisants. La surprise du +pêcheur en entendant le signalement du malfaiteur, son trouble en +connaissant la nationalité probable de celui-ci, son émotion en en +apprenant le nom, tout cela était indéniable et donnait une force +nouvelle aux présomptions antérieures, sans apporter toutefois aucune +preuve décisive. + +Comme l'avait prévu Ilia Brusch, il n'était pas encore deux heures de +l'après-midi lorsque la barge arriva à Gran. Cinq cents mètres avant +les premières maisons, le pêcheur prit terre sur la rive gauche, afin +d'éviter, dit-il, d'être retardé par la curiosité populaire, et pria M. +Jaeger de bien vouloir conduire seul la barge sur la rive droite, où il +s'arrêterait au coeur de la ville, ce à quoi le passager consentit avec +obligeance. + +Son travail terminé, celui-ci se transforma en détective. La barge +amarrée, il sauta sur le quai, en quête de l'un de ses hommes. + +Il n'avait pas fait vingt pas qu'il se heurtait à Friedrick Ulhmann. Un +dialogue rapide s'engagea entre les deux policiers. + +«Tout va bien? + +--Tout. + +--Il faut resserrer le cercle, Ulhmann. Tes postes de deux hommes à un +kilomètre l'un de l'autre désormais. + +--Ça chauffe, alors? + +--Oui. + +--Tant mieux. + +--Demain, tâche de ne pas me perdre des yeux. J'ai idée que nous +brûlons. + +---Compris. + +--Et qu'on ne s'endorme pas! Du nerf! Qu'on se grouille! + +--Comptez sur moi. + +--Si tu apprends quelque chose, un signe de la berge, n'est-ce pas? + +--Entendu.» + +Les deux interlocuteurs se séparèrent, et Karl Dragoch réintégra +l'embarcation. + +Si son repos ne fut pas troublé par l'inquiétude qu'il prétendait +éprouver d'ordinaire, il le fut, au cours de cette nuit, par le vacarme +des éléments déchaînés. A minuit, une tempête de l'Est se leva, en +effet, et augmenta d'heure en heure, tandis que la pluie faisait rage. + +Au moment où, vers cinq heures du matin, Ilia Brusch regagna la barge, +la pluie tombait toujours à torrents et le vent soufflait avec fureur +dans une direction nettement opposée à celle du courant. Le pêcheur +n'hésita pas, cependant, à partir. Son amarre larguée, il poussa +aussitôt au milieu du fleuve et reprit son éternelle godille. Il lui +fallait un véritable courage pour se mettre au travail dans de telles +conditions, après une nuit qui n'avait pu manquer d'être fatigante. + +La tempête ne montra, pendant les premières heures de la matinée, aucune +tendance à décroître, au contraire. La barge, malgré l'aide du courant, +ne gagnait que péniblement contre ce terrible vent debout, et c'est +à peine si, après quatre heures d'efforts, elle était parvenue à une +dizaine de kilomètres de la ville de Gran. Le confluent de l'Ipoly, sur +la rive droite duquel est situé Szalka, où Ilia Brusch disait s'être +rendu la nuit précédente, ne pouvait plus alors être bien éloigné. + +A ce moment, la tempête redoubla de fureur, au point de rendre la +situation réellement critique. Si le Danube n'est pas comparable à +la mer, il est toutefois assez vaste pour que de véritables lames +réussissent à s'y former lorsque le vent acquiert une grande violence. +Il en était ainsi, ce jour-là, et, malgré la hâte dont Ilia Brusch +faisait preuve, force lui fut de se réfugier près de la rive gauche. + +Il ne devait pas l'atteindre.. + +Plus de cinquante mètres l'en séparaient encore, quand surgit un +effrayant phénomène. A quelque distance en amont, les arbres qui +garnissaient la berge furent tout à coup précipités dans le fleuve, +cassés net au ras du sol, comme s'ils eussent été rasés par une faux +gigantesque. En même temps, l'eau, soulevée par une incommensurable +puissance, monta à l'assaut de la rive, puis se dressa en une lame +énorme qui roula en déferlant à la poursuite de la barge. + +Evidemment, une trombe venait de se former dans les couches +atmosphériques et promenait à la surface du fleuve son irrésistible +ventouse. + +Ilia Brusch comprit le danger. Faisant pivoter la barge d'un énergique +coup d'aviron, il s'efforça de se rapprocher de la rive droite. Si cette +manoeuvre n'eut pas tout le résultat qu'il en attendait, c'est pourtant +à elle que le pêcheur et son passager durent finalement leur salut. + +Rattrapée par le météore continuant sa course furieuse, la barge évita +du moins la montagne d'eau qu'il soulevait sur son passage. C'est +pourquoi elle ne fut pas submergée, ce qui eût été fatal sans la +manoeuvre d'Ilia Brusch. Saisie par les spires les plus extérieures du +tourbillon, elle fut simplement lancée avec violence selon une courbe de +grand rayon. + +A peine effleurée par la pieuvre aérienne, dont la tentacule avait, +cette fois, manqué le but, l'embarcation fut presque aussitôt lâchée +qu'aspirée. En quelques secondes, la trombe était passée et la vague +s'enfuyait en rugissant vers l'aval, tandis que la résistance de l'eau +neutralisait peu à peu la vitesse acquise de la barge. + +Malheureusement, avant que ce résultat fût complètement atteint, un +nouveau danger se révéla à l'improviste. Droit devant l'étrave, qui +fendait l'eau avec la vitesse d'un express, le pêcheur aperçut tout +à coup un des arbres arrachés, qui, les racines en l'air, suivait +lentement le courant. L'embarcation, lancée dans l'enchevêtrement de ces +racines, ne pouvait manquer de chavirer, d'être gravement endommagée +tout au moins. Ilia Brusch poussa un cri d'effroi, en découvrant cet +obstacle imprévu. + +Mais Karl Dragoch avait aussi vu le danger, il en avait compris +l'imminence. Sans hésiter, il s'élança à l'avant de la barge, ses +mains saisirent les racines qui s'échevelaient hors de l'eau, et, +s'arc-boutant pour mieux lutter contre l'impulsion du bateau, il +s'efforça de l'écarter de la direction dangereuse. + +Il y parvint. La barge, déviée de sa route, passa comme une flèche, en +raclant les racines, puis la tête de l'arbre encore couverte de ses +feuilles. Un instant de plus, et elle allait laisser derrière elle +l'épave verdoyante mollement entraînée par le courant, lorsque Karl +Dragoch fut atteint en pleine poitrine par une des dernières ramures. +En vain, il voulut résister au choc. Perdant l'équilibre, il culbuta +par-dessus bord et disparut sous les eaux. + +A sa chute en succéda immédiatement une autre, volontaire celle-ci. Ilia +Brusch, en voyant tomber son passager, s'était sans hésiter élancé à son +secours. + +Mais ce n'était pas chose facile d'apercevoir quoi que ce fût dans +ces eaux limoneuses tout agitées par le passage d'un furieux météore. +Pendant une minute, Ilia Brusch s'y épuisa en vain, et il commençait à +désespérer de découvrir M. Jaeger, quand il saisit enfin le malheureux, +flottant; évanoui, entre deux eaux. + +A tout prendre, cela valait mieux. Un homme qui se noie se débat +d'ordinaire et augmente ainsi sans le savoir la difficulté du sauvetage. +Un homme évanoui n'est plus qu'une masse inerte dont le salut dépend +uniquement de l'habileté du sauveteur. + +Ilia Brusch eut tôt fait d'élever hors de l'eau la tête de M. Jaeger, +puis, d'un bras vigoureux, il nagea vers la barge, qui, pendant ce +temps, s'était éloignée d'une trentaine de mètres. Il s'en rapprocha en +quelques brasses, qui semblaient être un jeu pour le robuste nageur, et, +d'une main, il en saisit le bord, tandis que son autre main soutenait le +passager toujours privé de sentiment. + +Restait maintenant à hisser M. Jaeger à bord de l'embarcation, et ce +n'était pas besogne aisée. Ilia Brusch, au prix de mille efforts, +réussit toutefois à la mener à bonne fin. + +Dès qu'il eut déposé le noyé sur une des couchettes du tôt, il le +dépouilla de ses vêtements, et, ayant retiré de l'un des coffres +quelques morceaux de laine, se mit en devoir de le frictionner, +énergiquement. M. Jaeger ne tarda pas à ouvrir les yeux et à revenir au +sentiment du réel. L'immersion n'avait pas été longue, en somme, et il +était à espérer qu'elle n'aurait pas de suites fâcheuses. + +«Eh! Eh! monsieur Jaeger, s'écria Ilia Brusch, dès qu'il vit son malade +reprendre connaissance, vous vous y entendez pour les plongeons! + +M. Jaeger sourit faiblement sans répondre. + +--Ça ne sera rien, poursuivait Ilia Brusch, en continuant ses énergiques +frictions. Rien de meilleur pour la santé qu'un bain au mois d'août! + +--Merci, monsieur Brusch, balbutia Karl Dragoch. + +--Il n'y a vraiment pas de quoi, répliqua gaiement le pêcheur. C'est +à moi de vous remercier, monsieur Jaeger, puisque vous m'avez donné +l'occasion d'un excellent bain. + +Les forces de Karl Dragoch revenaient à vue d'oeil. Un bon coup +d'eau-de-vie, et il n'y paraîtrait plus. Malheureusement, Ilia Brusch, +plus ému qu'il ne voulait le paraître, bouleversa en vain tous ses +coffres. La provision d'alcool était épuisée, et il n'en restait pas une +goutte à bord de la barge. + +--Voilà qui est vexant! s'écria Ilia Brusch. Pas une goutte de schnaps +dans notre cambuse! + +--Peu importe, monsieur Brusch, affirma Karl Dragoch, d'une voix faible. +Je m'en passerai fort bien, je vous assure. + +Karl Dragoch grelottait, cependant, en dépit de ses assurances, et un +cordial ne lui eût certes pas été inutile. + +--C'est ce qui vous trompe, répondit Ilia Brusch, qui ne s'illusionnait +pas sur l'état de son passager, vous ne vous en passerez pas, monsieur +Jaeger. Laissez moi faire. Ce ne sera pas long. + +En un tour de mains, le pêcheur eut échangé ses vêtements trempés contre +des vêtements secs, puis quelques coups de godille amenèrent la barge à +la rive gauche où elle fut amarrée solidement. + +--Un peu de patience, monsieur Jaeger, dit Ilia Brusch en sautant à +terre. Ici, je connais le pays, puisque voilà le confluent de l'Ipoly. A +moins de quinze cents mètres, il y a un village, où je trouverai tout ce +qu'il faut. Dans une demi-heure, je serai de retour.» + +Cela dit, Ilia Brusch s'éloigna, sans attendre la réponse. + +Quand il fut seul, Karl Dragoch se laissa retomber sur sa couchette. +Il était plus brisé qu'il ne lui plaisait de le dire, et, pendant un +instant, il ferma les yeux avec lassitude. + +Mais la vie reprenait rapidement son cours; le sang battait dans ses +artères. Bientôt il rouvrit les yeux et laissa errer autour de lui un +regard plus ferme de minute eh minute. + +La première chose qui sollicita ce regard encore vague, ce fut l'un des +coffres, qu'Ilia Brusch, dans la précipitation de son départ, avait +oublié de refermer. Bouleversé par la recherche infructueuse du pêcheur, +l'intérieur de ce coffre n'offrait à la vue qu'un amas d'objets +hétéroclites. Linge rude, grossiers vêtements, fortes chaussures y +étaient entassés dans le plus grand désordre. + +Pourquoi les yeux de Karl Dragoch se mirent-ils à briller tout à coup? +Ce spectacle, pourtant peu passionnant, l'intéressait-il donc à ce point +qu'il se soulevât sur le coude, après quelques secondes d'attention, de +manière a voir plus commodément dans le coffre béant? + +Certes, ce n'étaient ni les vêtements, ni le linge qui pouvaient exciter +ainsi la curiosité de l'indiscret passager, mais, entre ces divers +objets d'habillement, l'oeil fureteur du détective venait de découvrir +un objet plus digne de retenir son attention. + +Ce n'était pas autre chose qu'un portefeuille à demi entr'ouvert, +et laissant fuir les nombreux papiers dont il était bourré. Un +portefeuille! Des papiers! C'est-à-dire une réponse, sans doute, aux +questions que Karl Dragoch se posait depuis quelques jours. + +Le détective n'y put tenir. Après une courte hésitation, au risque de +trahir, ce faisant, les lois de l'hospitalité, sa main s'allongea +et plongea dans le coffre, d'où elle ressortit avec le portefeuille +tentateur et son contenu, dont l'inventaire fut aussitôt commencé. + +Des lettres, d'abord, que Karl Dragoch ne s'attarda pas à lire, mais que +leur suscription montrait adressées à M. Ilia Brusch à Szalka; puis des +reçus, parmi lesquels des quittances de loyer libellées au même nom. +Rien d'intéressant dans tout cela. + +Karl Dragoch allait peut-être y renoncer, quand un dernier document le +fit tressaillir. Rien ne pouvait être plus innocent cependant, et il +fallait être un policier pour éprouver, devant un tel «document», un +autre sentiment qu'une sympathique émotion. + +C'était un portrait, le portrait d'une jeune femme dont la parfaite +beauté eût enthousiasmé un peintre. Mais un policier n'est pas un +artiste, et ce n'est pas d'admiration pour ce ravissant visage que +battait le coeur de Karl Dragoch. A peine même s'il en avait regardé +les traits. A vrai dire, il n'avait rien vu de ce portrait, rien +qu'une simple ligne d'écriture en langue bulgare tracée au bas de la +photographie. « A mon cher mari, Natcha Ladko », tels étaient les mots +que pouvait lire Karl Dragoch éperdu. + +Ainsi, ses soupçons étaient justifiés, et logiques ses déductions basées +sur les singularités observées. Ladko! C'était bien avec Ladko, qu'il +descendait le Danube depuis tant de jours. C'était bien ce dangereux +malfaiteur, vainement pourchassé jusqu'alors, qui se cachait sous +l'inoffensive personnalité du lauréat de la Ligue Danubienne. + +Quelle allait être la conduite de Karl Dragoch après une pareille +constatation? Il n'avait pas encore pris de décision, quand un bruit de +pas sur la berge lui fit rejeter vivement le portefeuille au fond du +coffre dont il rabattit le couvercle. Le nouvel arrivant ne pouvait être +Ilia Brusch parti depuis dix minutes à peine. + +« Monsieur Dragoch! appela une voix au dehors. + +--Friedrick Ulhmann! murmura Karl Dragoch qui parvint péniblement à se +mettre debout et sortit en chancelant de la cabine. + +--Excusez-moi de vous avoir appelé, dit Friedrick Ulhmann dès qu'il +aperçut son chef. J'ai vu votre compagnon s'éloigner tout à l'heure et +je vous savais seul. + +--Qu'y a-t-il? demanda Karl Dragoch. + +--Du nouveau, Monsieur. Un crime a été commis cette nuit. + +--Cette nuit! s'écria Karl Dragoch en pensant aussitôt à l'absence +d'Ilia Brusch au cours de la nuit précédente. + +--Une villa a été pillée à proximité d'ici. Le gardien a été frappé. + +--Mort? + +--Non, mais grièvement blessé. + +--C'est bon, dit Karl Dragoch en imposant de la main silence à son +subordonné. + +Il réfléchissait profondément. Que convenait-il de faire? Agir certes, +et pour cela la force ne lui manquerait pas. La nouvelle qu'il venait +d'apprendre était le meilleur des remèdes. Il ne lui restait plus de +traces de l'accident dont il venait d'être victime. Il n'avait plus +besoin maintenant de chercher un appui sur la cloison de la cabine. Sous +le coup de fouet des nerfs, le sang revenait à flots à son visage. + +Oui, il fallait agir, mais comment? Devait-il attendre le retour d'Ilia +Brusch, ou plutôt de Ladko, puisque tel était le véritable nom de son +compagnon de route, et lui mettre à l'improviste la main sur l'épaule +au nom de la loi? Cela paraissait le plus sage, puisque désormais il ne +pouvait subsister aucun doute sur la culpabilité du soi-disant pêcheur. +Le soin avec lequel il dissimulait sa véritable personnalité, le mystère +dont il s'entourait, ce nom qui était le sien et, en même temps, celui +par lequel la rumeur publique désignait le chef des bandits, son absence +de la nuit dernière concordant avec la découverte d'un nouveau crime, +tout disait à Karl Dragoch qu'Ilia Brusch était bien le bandit +recherché. + +Mais ce bandit lui avait sauvé la vie!.. Voilà qui compliquait +étrangement la situation! + +Quelle apparence qu'un voleur, plus qu'un voleur, un assassin se +fût jeté à l'eau pour l'en retirer? Et, quand bien même cette chose +invraisemblable serait vraie, était-il possible, à qui venait d'être +arraché à la mort, de reconnaître ainsi le dévouement de son sauveur? +Quel risque, d'ailleurs, à surseoir à une arrestation? Maintenant que le +faux Ilia Brusch était démasqué, que sa personnalité était connue, il +lui serait impossible d'échapper aux forces de police disséminées le +long du fleuve, et, dans le cas où l'enquête aboutirait en effet au +soi-disant pêcheur, on disposerait alors d'un plus nombreux personnel, +et l'arrestation serait opérée plus sûrement pour avoir été différée. + +Karl Dragoch, pendant cinq minutés, retourna sous toutes ses faces le +cas de conscience qui s'imposait à lui. Partir sans avoir revu Ilia +Brusch?.. Ou bien rester, placer Friedrick Ulhmann en embuscade dans la +cabine, et, quand le pêcheur apparaîtrait, sauter sur lui sans crier +gare, quitte à s'expliquer après?... Non, décidément. Répondre par cette +trahison à un tel acte de dévouement, cela lui soulevait le coeur. +Mieux valait, au risque de laisser à un coupable une chance de salut, +commencer l'enquête en oubliant provisoirement ce qu'il croyait savoir. +Si cette enquête le ramenait finalement à Ilia Brusch, si son devoir +l'obligeait alors à traiter son sauveur en ennemi, ce serait du moins +face à face qu'il le combattrait, et après lui avoir donné le temps de +se mettre en défense. + +Acceptant du geste toutes les conséquences de sa décision, Karl Dragoch, +son parti pris, rentra dans la cabine. Par un mot déposé en évidence il +avertit Ilia Brusch de la nécessité où il était de s'absenter, en priant +son hôte de l'attendre au moins pendant vingt-quatre heures. Puis il se +disposa à partir. + +--Combien d'hommes avons-nous? demanda-t-il en sortant de la cabine. + +--Il y en a deux sur place, mais on est en train de battre le rappel. +Nous en aurons une dizaine avant ce soir. + +--Bien, approuva Karl Dragoch. Ne m'as-tu pas dit que le théâtre du +crime n'était pas éloigné? + +--Deux kilomètres à peu près, répondit Ulhmann. + +--Conduis-moi, » dit Karl Dragoch en sautant sur la rive. + + + +IX + +LES DEUX ÉCHECS DE DRAGOCH + + +Les Karpathes décrivent, dans la partie septentrionale de la Hongrie, un +immense arc de cercle, dont l'extrémité occidentale se divise en +deux branches secondaires. L'une va mourir au Danube à la hauteur de +Presbourg; l'autre atteint le fleuve dans les environs de Gran, où elle +se continue, sur la rive droite, par les sept cent soixante-six mètres +du mont Pilis. + +C'est au pied de cette médiocre montagne qu'un crime venait d'être +commis, et c'est là que Karl Dragoch allait pour la première fois se +trouver aux prises avec les redoutables malfaiteurs qu'il avait mission +de poursuivre. + +Quelques heures avant le moment où, faussant compagnie à son hôte, il +se faisait violence pour obéir, malgré sa faiblesse, à l'invitation de +Friedrich Ulhmann, une charrette lourdement chargée s'était arrêtée +devant une misérable auberge construite à la base de l'une des collines +par lesquelles le mont Pilis se raccorde à la vallée du Danube. + +La position de cette auberge avait été judicieusement choisie au point +de vue commercial. Elle commandait le croisement de trois routes +se dirigeant, l'une vers le Nord, une autre vers le Sud-Est, et la +troisième vers le Nord-Ouest. Ces trois routes aboutissant au Danube, +celle du Nord à la courbe qu'il décrit en face du mont Pilis, celle du +Sud-Est au bourg de Saint-André, celle du Nord-Ouest à la ville de Gran, +l'auberge était située, en quelque sorte, entre les branches d'un vaste +compas liquide et ne pouvait manquer de profiter du roulage alimentant +la batellerie. + +Le Danube qui, au sortir de Gran, coule sensiblement de l'Ouest à l'Est, +s'infléchit, en effet, vers le Sud, à quelque distance du confluent +de l'Ipoly, puis remonte au Nord, après avoir dessiné une +demi-circonférence de faible rayon. Mais, presque aussitôt, il se replie +sur lui-même, pour adopter une direction Nord-Sud, qu'il n'abandonnera +plus, en aval, pendant un très grand nombre de kilomètres. + +Au moment où le véhicule faisait halte, le soleil se levait à peine. +Tout dormait encore dans la maison, dont les épais volets étaient +hermétiquement fermés. + +«Holà, oh! de l'auberge!.. appela, en heurtant la porte du manche de son +fouet, l'un des deux hommes qui conduisaient la charrette. + +--On y va! répondit de l'intérieur l'aubergiste réveillé en sursaut. + +Un instant plus tard, une tête embroussaillée se montrait à une fenêtre +du premier. + +--Que voulez-vous? interrogea sans aménité l'aubergiste. + +--Manger, d'abord; dormir, ensuite, dit le charretier. + +--On y va, répéta l'hôte qui disparut dans l'intérieur. + +Lorsque, par le portail grand ouvert, la charrette eut pénétré dans la +cour, ses conducteurs s'empressèrent de dételer leurs deux chevaux et +de les conduire à l'écurie, où une large provende leur fut distribuée. +Pendant ce temps, l'hôte ne cessait de tourner autour de ces clients +matinaux. Évidemment, il n'eût pas demandé mieux que d'engager la +conversation, mais les rouliers, par contre, semblaient peu désireux de +lui donner la réplique. + +--Vous arrivez de bon matin, camarades, insinua l'aubergiste. Vous avez +donc voyagé pendant la nuit? + +--Il parait, fit l'un des charretiers. + +--Et vous allez loin comme ça? + +--Loin ou près, c'est notre affaire, lui fut-il répliqué. + +L'aubergiste se le tint pour dit. + +--Pourquoi molester ce brave homme, Vogel? intervint l'autre charretier +qui n'avait pas encore ouvert la bouche. Nous n'avons aucune raison de +cacher que nous allons à Saint-André. + +--Possible que nous n'ayons pas à le cacher, répliqua Vogel d'un ton +bourru, mais ça ne regarde personne, j'imagine. + +--Evidemment, approuva l'aubergiste, flagorneur comme tout bon +commerçant. + +Ce que j'en disais, c'était histoire de parler, simplement.... Ces +messieurs désirent manger? + +--Oui, répondit celui des deux rouliers qui semblait le moins brutal. Du +pain, du lard, du jambon, des saucisses, ce que tu auras.» + +La charrette avait dû parcourir une longue route, car ses conducteurs +affamés firent largement honneur au repas. Ils étaient fatigués aussi, +et c'est pourquoi ils ne s'oublièrent pas à table. La dernière bouchée +prise, ils s'empressèrent d'aller chercher le sommeil, l'un sur la +paille de l'écurie, près des chevaux, l'autre sous la bâche de la +charrette. + +Midi sonnait quand ils reparurent. Ce fut pour réclamer aussitôt un +second repas qui leur fut servi comme le précédent dans la grande +salle de l'auberge. Reposés maintenant, ils s'attardèrent. Au dessert +succédèrent les verres d'eau-de-vie qui disparaissaient comme de l'eau +dans ces rudes gosiers. + +Au cours de l'après-midi, plusieurs voitures s'arrêtèrent à l'auberge +et de nombreux piétons entrèrent boire un coup. Des paysans, pour la +plupart, qui, la besace au dos, le bâton à la main, se rendaient à Gran +ou en revenaient. Presque tous étaient des habitués et l'hôtelier +ne pouvait que s'applaudir d'avoir la tête solide réclamée, par sa +profession, car il trinquait avec tous ses clients les uns après les +autres. Cela faisait marcher le commerce. On cause, en effet, en +trinquant, et parler assèche le gosier, ce qui excite à de nouvelles +libations. + +Ce jour-là précisément la conversation ne manquait pas d'aliment. Le +crime commis pendant la nuit mettait les cervelles à l'envers. La +nouvelle en avait été apportée par les premiers passants, et chacun +racontait un détail inédit ou émettait son avis personnel. + +L'aubergiste apprit ainsi successivement que la magnifique villa +possédée par le comte Hagueneau à cinq cents mètres de la rive du Danube +avait été complètement dévalisée et que le gardien Christian était +grièvement blessé; que ce crime était sans doute l'oeuvre de +l'insaisissable bande de malfaiteurs auxquels on attribuait tant +d'autres crimes impunis; que la police enfin sillonnait la campagne et +que les criminels étaient recherchés par la brigade récemment créée pour +la surveillance du fleuve. + +Les deux rouliers ne se mêlaient pas aux conversations que suscitait +l'événement, conversations qui se développaient à grand accompagnement +d'exclamations et de cris. Silencieusement, ils restaient à l'écart, +mais sans doute ils ne perdaient rien des propos échangés autour d'eux, +car ils ne pouvaient manquer de s'intéresser à ce qui passionnait tout +le monde. + +Cependant, le bruit s'apaisa peu à peu, et, vers six heures et demie du +soir, ils furent de nouveau seuls dans la grande salle, d'où le dernier +consommateur venait de s'éloigner. L'un d'eux interpella aussitôt +l'aubergiste fort activé à rincer des verres sur son comptoir. Celui-ci +s'empressa d'accourir. + +«Que désirent ces messieurs? demanda-t-il. + +--Dîner, répondit un charretier. + +--Et coucher ensuite, sans doute? interrogea l'aubergiste. + +--Non, mon maître, répliqua celui des deux rouliers qui paraissait le +plus sociable. Nous comptons repartir à la nuit... + +--A la nuit!... s'étonna l'aubergiste. + +--Afin, continua son client, d'être dès l'aube sur la place du marché. + +--De Saint-André? + +--Ou de Gran. Cela dépendra des circonstances. Nous attendons ici un ami +qui est allé aux informations. Il nous dira où nous avons le plus de +chances de nous défaire avantageusement de nos marchandises.» + +L'aubergiste quitta la salle pour s'occuper des apprêts du repas. + +«Tu as entendu, Kaiserlick? dit à voix basse le plus jeune des deux +rouliers en se penchant vers son compagnon. + +--Oui. + +--Le coup est découvert. + +--Tu n'espérais pas, je suppose, qu'il demeurerait caché? + +--Et la police bat la campagne. + +--Qu'elle la batte. + +--Sous la conduite de Dragoch, à ce qu'on prétend. + +--Ça, c'est autre chose, Vogel. A mon idée, ceux qui n'ont que Dragoch à +craindre peuvent dormir sur les deux oreilles. + +--Que veux-tu dire? + +--Ce que je dis, Vogel. + +--Dragoch serait donc?... + +--Quoi? + +--Supprimé? + +--Tu le sauras demain. D'ici là, motus,» conclut le roulier, en voyant +revenir l'aubergiste. + +Le personnage attendu par les deux charretiers n'arriva qu'à la nuit +close. Un rapide colloque s'engagea entre les trois compagnons. + +«On affirmait ici que la police est sur la piste, dit à voix basse +Kaiserlick. + +--Elle cherche, mais elle ne trouvera pas. + +--Et Dragoch? + +--Bouclé. + +--Qui s'est chargé de l'opération? + +--Titcha. + +--Alors, il y a du bon ... Et nous, que devons-nous faire? + +--Atteler sans tarder. + +--Pour?... + +--Pour Saint-André, mais à cinq cents mètres d'ici vous rebrousserez +chemin. L'auberge aura été fermée pendant ce temps-là. Vous passerez +inaperçus, et vous prendrez la route du Nord. Tandis que on vous croira +d'un côté, vous serez de l'autre. + +--Où est donc, le chaland? + +--A l'anse de Pilis. + +--C'est là qu'est le rendez-vous? + +--Non, un peu plus près, à la clairière, sur la gauche de la route. Tu +la connais? + +--Oui. + +--Une quinzaine des nôtres y sont déjà. Vous irez les rejoindre. + +--Et toi? + +--Je retourne en arrière rassembler le surplus de nos hommes que j'ai +laissés en surveillance. Je les ramènerai avec moi. + +--En route donc,» approuvèrent les charretiers. + +Cinq minutes plus tard, la voiture s'ébranlait. L'hôte, tout en +maintenant ouvert l'un des battants de la porte cochère, salua poliment +ses clients. + +« Alors, décidément, c'est-il à Gran que vous allez? interrogea-t-il. + +--Non, répondirent les rouliers, c'est à Saint-André, l'ami. + +--Bon voyage, les gars! formula l'hôte. + +--Merci, camarade. » + +La charrette tourna à droite et prit, vers l'Est, le chemin de +Saint-André. Quand elle eut disparu dans la nuit, le personnage que +Kaiserlick et Vogel avaient attendu toute la journée, s'éloigna à son +tour, dans la direction opposée, sur la route de Gran. + +L'aubergiste ne s'en aperçut même pas. Sans plus s'occuper de ces +passants que vraisemblablement il ne reverrait jamais, il se hâta de +fermer la maison et de gagner son lit. + +La charrette qui, pendant ce temps, s'éloignait au pas tranquille de ses +chevaux, fit volte-face au bout de cinq cents mètres, conformément aux +instructions reçues, et suivit en sens inverse le chemin qu'elle venait +de parcourir. + +Lorsqu'elle fut de nouveau à la hauteur de l'auberge, tout y était clos, +en effet, et elle aurait dépassé ce point sans incident, si un chien, +qui dormait au beau milieu de la chaussée, ne s'était enfui tout à coup +en aboyant si violemment, que le cheval de flèche effrayé se déroba par +un brusque écart jusque sur le bas côté de la route. Les charretiers +eurent vite fait de ramener l'animal en bonne direction, et, pour la +seconde fois, la voiture disparut dans la nuit. + +Il était environ dix heures et demie quand, abandonnant le chemin tracé, +elle pénétra sous le couvert d'un petit bois, dont les masses sombres +s'élevaient sur la gauche. Elle fut arrêtée au troisième tour de roue. + +«Qui va là? questionna une voix dans les ténèbres. + +--Kaiserlick et Vogel, répondirent les rouliers. + +--Passez,» dit la voix. + +En arrière des premiers rangs d'arbres la charrette déboucha dans une +clairière, où une quinzaine d'hommes dormaient, étendus sur la mousse. +«Le chef est là? s'enquit Kaiserlick. + +--Pas encore. + +--Il nous a dit de l'attendre ici.» + +L'attente ne fut pas longue. Une demi-heure à peine après la voiture, le +chef, ce même personnage qui était venu sur le tard à l'auberge, arriva +à son tour, accompagné d'une dizaine de compagnons, ce qui portait à +plus de vingt-cinq le nombre des membres de la troupe. + +«Tout le monde est là? demanda-t-il. + +--Oui, répondit Kaiserlick qui paraissait détenir quelque autorité dans +la bande. + +--Et Titcha? + +--Me voici, prononça une voix sonore. + +--Eh bien?.. interrogea anxieusement le chef. + +--Réussite sur toute la ligne. L'oiseau est en cage à bord du chaland. + +--Partons, dans ce cas, et hâtons-nous, commanda le chef. Six hommes en +éclaireurs, le reste à l'arrière-garde, la voiture au milieu. Le Danube +n'est pas à cinq cents mètres d'ici, et le déchargement sera fait en un +tour de main. Vogel emmènera alors la charrette, et ceux qui sont du +pays rentreront tranquillement chez eux. Les autres embarqueront sur le +chaland. + +On allait exécuter ces ordres, quand un des hommes laissés en +surveillance au bord de la route accourut en toute hâte. + +--Alerte! dit-il en étouffant sa voix. + +--Qu'y a-t-il? demanda le chef de la bande. + +--Ecoute. + +Tous tendirent l'oreille. Le bruit d'une troupe en marche se faisait +entendre sur la route. A ce bruit, bientôt quelques voix assourdies se +joignirent. La distance ne devait pas être supérieure à une centaine de +toises. + +--Restons dans la clairière, commanda le chef. Ces gens-là passeront +sans nous voir.» + +Assurément, étant donnée l'obscurité profonde, ils ne seraient pas +aperçus, mais il y avait ceci de grave: si, par mauvaise chance, c'était +une escouade de police qui suivait cette route, c'est qu'elle se +dirigeait vers le fleuve. Certes, il pouvait se faire qu'elle ne +découvrit pas le bateau, et, d'ailleurs, les précautions étaient +prises. Ces agents auraient beau le visiter de fond en comble, ils n'y +trouveraient rien de suspect. Mais, même en admettant que cette escouade +ne soupçonnât pas l'existence du chaland, peut-être resterait-elle en +embuscade dans les environs, et, dans ce cas, il eût été très imprudent +de faire sortir la charrette. + +Enfin, on tiendrait compte des circonstances, et on agirait selon les +événements. Après avoir attendu dans cette clairière toute la journée +suivante, s'il le fallait, quelques-uns des hommes descendraient, à la +nuit, jusqu'au Danube, et s'assureraient de l'absence de toute force de +police. + +Pour l'instant, l'essentiel était de ne pas être dépistés, et que rien +ne donnât l'éveil à cette troupe qui s'approchait. + +Celle-ci ne tarda pas à atteindre le point où la route longeait la +clairière. Malgré la nuit noire, on reconnut qu'elle se composait d'une +dizaine d'hommes, et de significatifs cliquetis d'acier indiquaient des +hommes armés. + +Déjà, elle avait dépassé la clairière, lorsqu'un incident vint modifier +les choses du tout au tout. + +Un des deux chevaux, effrayé par ce passage d'hommes sur la route, +s'ébroua et poussa un long hennissement qui fut répété par son +congénère. + +La troupe en marche s'arrêta sur place. + +C'était bien une escouade de police qui descendait vers le fleuve, sous +le commandement de Karl Dragoch complètement remis des suites de son +accident de la matinée. + +Si les gens de la clairière avaient connu ce détail, peut-être leur +inquiétude en eût-elle été augmentée. Mais, ainsi qu'on l'a vu, leur +chef croyait hors de combat le policier redouté. Pourquoi il commettait +cette erreur, pourquoi il estimait ne plus avoir à compter avec un +adversaire qu'il avait précisément en face de lui, c'est ce que la suite +du récit ne tardera pas à faire comprendre au lecteur. + +Lorsque, dans la matinée de ce même jour, Karl Dragoch eut sauté sur la +berge, où l'attendait son subordonné, celui-ci l'avait entraîné vers +l'amont. Après deux ou trois cents mètres de marche, les deux policiers +étaient arrivés à un canot, dissimulé dans les herbes de la rive, à bord +duquel ils s'embarquèrent. Aussitôt, les avirons, vigoureusement maniés +par Friedrick Ulhmann, emportèrent rapidement la légère embarcation de +l'autre côté du fleuve. + +«C'est donc sur la rive droite que le crime a été commis? demanda à ce +moment Karl Dragoch. + +--Oui, répondit Friedrick Ulhmann. + +--Dans quelle direction? + +--En amont. Dans les environs de Gran. + +--Comment! Dans les environs de Gran, se récria Dragoch. Ne me disais-tu +pas tout à l'heure que nous n'avions que peu de chemin à faire? + +--Ce n'est pas loin, dit Ulhmann. Il y a peut-être bien trois +kilomètres, tout de même.» + +Il y en avait quatre, en réalité, et cette longue étape ne put être +franchie sans difficulté par un homme qui venait à peine d'échapper à la +mort Plus d'une fois, Karl Dragoch dut s'étendre, afin de reprendre le +souffle qui lui manquait. Il était près de trois heures de l'après-midi, +quand il atteignit enfin la villa du comte Hagueneau, où l'appelait sa +fonction. + +Dès qu'il se sentit, grâce à un cordial qu'il s'empressa de réclamer, en +possession de tous ses moyens, le premier soin de Karl Dragoch fut de +se faire conduire au chevet du gardien Christian Hoël. Pansé quelques +heures plus tôt par un chirurgien des environs, celui-ci, la face +blanche, les yeux clos, haletait péniblement. Bien que sa blessure fût +des plus graves et intéressât le poumon, il subsistait toutefois un +sérieux espoir de le sauver, à la condition que la plus légère fatigue +lui fût épargnée. + +Karl Dragoch put néanmoins obtenir quelques renseignements, que le +gardien lui donna d'une voix étouffée, par monosyllabes largement +espacés. Au prix de beaucoup de patience, il apprit qu'une bande de +malfaiteurs, composée de cinq ou six hommes, au bas mot, avait, au +milieu de la nuit dernière, fait irruption dans la villa, après en avoir +enfoncé la porte. Le gardien Christian Hoël, réveillé par le bruit, +avait eu à peine le temps de se lever, qu'il retombait frappé d'un coup +de poignard entre les deux épaules. Il ignorait par conséquent ce qui +s'était passé ensuite, et il était incapable de donner aucune indication +sur ses agresseurs. Cependant, il savait quel était leur chef, un +certain Ladko, dont ses compagnons avaient, à plusieurs reprises, +prononcé le nom avec une sorte d'inexplicable forfanterie. Quant à ce +Ladko, dont un masque recouvrait le visage, c'était un grand gaillard +aux yeux bleus et porteur d'une abondante barbe blonde. + +Ce dernier détail, de nature à infirmer les soupçons qu'il avait conçus +touchant Ilia Brusch, ne laissa pas de troubler Karl Dragoch. Qu'Ilia +Brusch fût blond, lui aussi, il n'en doutait pas, mais ce blond était +déguisé en brun, et on ne retire pas une teinture le soir pour la +remettre le lendemain, comme on ferait d'une perruque. Il y avait là une +sérieuse difficulté que Dragoch se réserva d'élucider à loisir. + +Le gardien Christian ne put, d'ailleurs, lui fournir de plus amples +détails. Il n'avait rien remarqué concernant ses autres agresseurs, +ceux-ci ayant pris, comme leur chef, la précaution de se masquer. + +Muni de ces renseignements, le détective posa ensuite quelques questions +touchant la villa même du comte Hagueneau. C'était, ainsi qu'il +l'apprit, une très riche habitation meublée avec un luxe princier. Les +bijoux, l'argenterie et les objets précieux abondaient dans les tiroirs, +les objets d'art sur les cheminées et les meubles, les tapisseries +anciennes et les tableaux de maître sur les murs. Des titres avaient +même été laissés en dépôt dans un coffre-fort, au premier étage. Nul +doute par conséquent que les envahisseurs n'aient eu l'occasion de faire +un merveilleux butin. + +C'est ce que Karl Dragoch put, en effet, constater aisément en +parcourant les diverses pièces de l'habitation. C'était un pillage en +règle, accompli avec une parfaite méthode. Les voleurs, en gens de goût, +ne s'étaient pas encombrés des non-valeurs. La plupart des objets de +prix avaient disparu; à la place des tapisseries arrachées, de grands +carrés de muraille apparaissaient à nu, et, veufs des plus belles toiles +découpées avec art, des cadres vides pendaient lamentablement. Les +pillards s'étaient approprié jusqu'à des tentures choisies évidemment +parmi les plus somptueuses et jusqu'à des tapis sélectionnés parmi les +plus beaux. Quant au coffre-fort, il avait été forcé, et son contenu +avait disparu. + +«On n'a pas emporté tout cela à dos d'hommes, se dit Karl Dragoch en +constatant cette dévastation. Il y avait là de quoi charger une voiture. +Reste à dénicher la voiture.» + +Cet interrogatoire et ces premières recherches avaient nécessité un +temps fort long. La nuit était prochaine. Il importait, avant qu'elle +fût complète, de retrouver trace, si faire se pouvait, du véhicule dont +les voleurs, d'après le policier, avaient dû nécessairement faire usage. +Celui-ci se hâta donc de sortir. + +Il n'eut pas loin à aller pour découvrir la preuve qu il recherchait. +Sur le sol de la vaste cour ménagée devant la villa, de larges roues +avaient laissé de profondes empreintes juste en face de la porte brisée, +et, à quelque distance, la terre était piétinée, comme elle aurait pu +l'être par des chevaux qui eussent longtemps attendu. + +Ces constatations faites d'un coup d'oeil, Karl Dragoch s'approcha de +l'endroit où des chevaux paraissaient avoir stationné et examina le +sol avec attention. Puis, traversant la cour, il procéda, aux abords +immédiats de la grille donnant sur la route, à un nouvel et minutieux +examen, à l'issue duquel il suivit le chemin public pendant une centaine +de mètres, pour revenir ensuite sur ses pas. + +«Ulhmann! appela-t-il en rentrant dans la cour. + +--Monsieur? répondit l'agent, qui sortit de la maison et s'approcha de +son chef. + +--Combien avons-nous d'hommes? demanda celui-ci. + +--Onze. + +--C'est peu, fit Dragoch. + +--Cependant, objecta Ulhmann, le gardien Christian n'estime qu'à cinq ou +six le nombre de ses agresseurs. + +--Le gardien Christian a son opinion, et moi j'ai la mienne, répliqua +Dragoch. N'importe, il faut nous contenter de ce que nous avons. Tu vas +laisser un homme ici, et prendre les dix autres. Avec nous deux, ça fera +douze. C'est quelque chose. + +--Vous avez donc un indice? interrogea Friedrick Ulhmann. + +--Je sais, où sont nos voleurs ... de quel côté ils sont du moins. + +--Oserai-je vous demander?.. commença Ulhmann. + +--D'où me vient cette assurance? acheva Karl Dragoch. Rien n'est plus +simple. C'est même véritablement enfantin. Je me suis d'abord dit qu'on +avait pris trop de choses ici pour ne pas avoir besoin d'un véhicule +quelconque. J'ai donc cherché ce véhicule et je l'ai trouvé. C'est une +charrette à quatre roues, attelée de deux chevaux, dont l'un, celui de +flèche, offre cette particularité qu'il manque un clou au fer de son +pied antérieur droit. + +--Comment avez-vous pu savoir cela? interrogea Ulhmann ébahi. + +--Parce qu'il a plu la nuit dernière et que la terre encore mal séchée a +gardé fidèlement les empreintes. J'ai appris de la même manière que la +charrette, on quittant la villa, avait tourné à gauche, c'est-à-dire +dans une direction opposée à celle de Gran. Nous allons nous diriger +du même côté et suivre au besoin à la piste le cheval dont le fer est +incomplet. Il n'y a pas apparence que nos gaillards aient voyagé pendant +le jour. Ils se sont sans doute terrés quelque part jusqu'au soir. Or, +la région est peu habitée et les maisons ne sont pas bien nombreuses. +Nous fouillerons au besoin toutes celles que nous trouverons sur la +route. Réunis tes hommes, car voici venir la nuit, et le gibier doit +commencer à se donner de l'air.» + +Karl Dragoch et son escouade durent marcher longtemps avant de découvrir +un indice nouveau. Il était près de dix heures et demie quand, après +avoir visité inutilement deux ou trois fermes, ils arrivèrent, au +croisement des trois routes, à l'auberge où les deux rouliers avaient +passé la journée et d'où ils venaient de partir trois quarts d'heure +plus tôt. Karl Dragoch heurta rudement la porte. + +«Au nom de la loi! prononça Dragoch lorsqu'il vit apparaître à sa +fenêtre l'aubergiste, dont il était écrit que le sommeil serait troublé +ce jour-là. + +--Au nom de la loi!.. répéta l'aubergiste, épouvanté en voyant sa +demeure cernée par cette troupe nombreuse. Qu'ai-je donc fait? + +--Descends, et l'on te le dira... Mais surtout ne tarde pas trop,» +répliqua Dragoch d'une voix impatiente. + +Quand l'aubergiste, à demi vêtu, eut ouvert sa porte, le policier +procéda à un rapide interrogatoire. Une charrette était-elle venue ici +dans la matinée? Combien d'hommes la conduisaient? S'était-elle arrêtée? +Était-elle repartie? De quel côté s'était-elle dirigée? + +Les réponses ne se firent pas attendre. Oui, une charrette conduite par +deux hommes était venue à l'auberge de bon matin. Elle y avait séjourné +jusqu'au soir, et n'était repartie qu'après la venue d'un troisième +personnage attendu par les deux charretiers. La demie de neuf heures +avait déjà sonné, quand elle s'était éloignée dans la direction de +Saint-André. + +«De Saint-André? insista Karl Dragoch. Tu en es sûr? + +--Sûr, affirma l'aubergiste. + +--On te l'a dit, ou tu l'as vu? + +--Je l'ai vu. + +--Hum!.. murmura Karl Dragoch, qui ajouta: C'est bon. Remonte te coucher +maintenant, mon brave, et tiens ta langue.» + +L'aubergiste ne se le fit pas dire deux fois. La porte se referma, et +l'escouade de police demeura seule sur la route. + +«Un instant!» commanda Karl Dragoch à ses hommes qui restèrent +immobiles, tandis que lui-même, muni d'un fanal, examinait +minutieusement le sol. + +D'abord, il ne remarqua rien de suspect, mais il n'en fut pas ainsi +quand, ayant traversé la route, il en eut atteint le bas côté. En +cet endroit, la terre moins foulée par le passage des véhicules, +et, d'ailleurs, moins solidement empierrée, avait conservé plus de +plasticité. Du premier regard, Karl Dragoch découvrit l'empreinte d'un +sabot auquel un clou manquait, et constata que le cheval, propriétaire +de cette ferrure incomplète, se dirigeait non pas vers Saint-André, ni +vers Gran, mais directement vers le fleuve, par le chemin du Nord. C'est +donc par ce chemin que Dragoch s'avança à son tour à la tête de ses +hommes. + +Trois kilomètres environ avaient été franchis sans incident à travers +un pays complètement désert, quand, sur la gauche de la route, le +hennissement d'un cheval retentit. Retenant ses hommes du geste, Karl +Dragoch s'avança jusqu'à la lisière d'un petit bois qu'on distinguait +confusément dans l'ombre. + +«Qui est là?..» héla-t-il d'une voix forte. + +Nulle réponse n'étant faite à sa question, un des agents, sur son ordre, +alluma une torche de résine. Sa flamme fuligineuse brilla d'un vif éclat +dans cette nuit sans lune, mais sa lumière mourait à quelques pas, +impuissante à percer l'obscurité rendue plus épaisse encore par le +feuillage des arbres. + +«En avant!» commanda Dragoch, en pénétrant dans le fourré à la tête de +l'escouade. + +Mais le fourré avait des défenseurs. A peine en avait-on dépassé la +lisière, qu'une voix impérieuse prononça: + +«Un pas de plus, et nous faisons feu!» + +Cette menace n'était pas pour arrêter Karl Dragoch, d'autant plus qu'à +la vague lueur de la torche, il lui avait semblé apercevoir une masse +immobile, celle d'une charrette sans doute, autour de laquelle se +groupaient une troupe d'hommes, dont il n'avait pu reconnaître le +nombre. + +«En avant!» commanda-t-il de nouveau. + +Obéissant à cet ordre, l'escouade de police continua sa marche +fort incertaine dans ce bois inconnu. La difficulté ne tarda pas à +s'aggraver. Tout à coup, la torche fut arrachée des mains de l'agent qui +la portait. L'obscurité redevint profonde. + +«Maladroit!.. gronda Dragoch. De la lumière, Frantz!.. De la lumière!..» + +Son dépit était d'autant plus vif qu'au dernier éclat jeté par la torche +en s'éteignant, il avait cru voir la charrette commencer un mouvement de +retraite et s'éloigner sous les arbres. Malheureusement, il ne pouvait +être question de lui donner la chasse. C'est une vivante muraille +que l'escouade de police rencontrait devant elle. A chaque agent +s'opposaient deux ou trois adversaires, et Dragoch comprenait un peu +tard qu'il ne disposait pas de forces suffisantes pour s'assurer la +victoire. Jusqu'ici, aucun coup de feu n'avait été tiré, ni d'un côté, +ni de l'autre. + +«Titcha!.. appela à ce moment une voix dans la nuit. + +--Présent! répondit une autre voix. + +--La voiture? + +--Partie. + +--Alors, il faut en finir.» + +Ces voix, Dragoch les enregistra dans sa mémoire. Il ne devait jamais +les oublier. + +Ce court dialogue échangé, les revolvers se mirent aussitôt de la +partie, ébranlant l'atmosphère de leurs sèches détonations. Quelques +agents furent atteints par les balles, et Karl Dragoch, se rendant +compte qu'il y aurait eu folie à s'obstiner, dut se résoudre à ordonner +la retraite. + +L'escouade de police regagna donc la route, où les vainqueurs ne se +risqueront pas à la poursuivre, et la nuit reprit son calme un instant +troublé. + +Il fallut d'abord s'occuper des blessés. Ils étaient au nombre de trois, +très légèrement frappés, d'ailleurs. Après un sommaire pansement, ils +furent renvoyés en arrière sous la garde de quatre de leurs camarades. +Quant à Dragoch, accompagné de Friedrick Ulhmann et des trois derniers +agents, il s'élança à travers champs, vers le Danube, en obliquant +légèrement dans la direction de Gran. + +Il retrouva sans difficulté l'endroit où il avait abordé quelques heures +plus tôt, et l'embarcation dans laquelle Ulhmann et lui avaient passé le +fleuve. Les cinq hommes s'y embarquèrent, et, le Danube traversé en sens +inverse, ils en descendirent le cours sur la rive gauche. + +Si Karl Dragoch venait de subir un échec, il entendait avoir sa +revanche. Qu'Ilia Brusch et le trop fameux Ladko fussent le même homme, +cela ne faisait plus pour lui l'ombre d'un doute, et c'est à son +compagnon de voyage, il en était convaincu, que le crime de la nuit +précédente devait être imputé. Selon toute vraisemblance, celui-ci, +après avoir mis son butin à l'abri, se hâterait de reprendre la +personnalité d'emprunt qu'il ne savait pas percée à jour et qui lui +avait permis de déjouer jusqu'ici les recherches de la police. Avant +l'aube, il aurait sûrement regagné la barge, et il y attendrait son +passager absent, ainsi que l'aurait fait l'inoffensif et honnête pêcheur +qu'il prétendait être. + +Cinq hommes résolus seraient alors aux aguets. Ces cinq hommes, vaincus +par Ladko et sa bande, triompheraient plus aisément de la résistance que +pourrait leur opposer ce même Ladko, obligé à la solitude pour jouer son +rôle d'Ilia Brusch. + +Ce plan très bien conçu fut malheureusement irréalisable. Karl Dragoch +et ses hommes eurent beau explorer la rive, il leur fut impossible de +découvrir la barge du pêcheur. Dragoch et Ulhmann n'eurent aucune +peine, il est vrai, à reconnaître la place précise où le premier avait +débarqué, mais, de la barge, pas la moindre trace. La barge avait +disparu, et Ilia Brusch avec elle. + +Karl Dragoch était joué, décidément, et cela l'emplissait de fureur. + +«Friedrick, dit-il à son subordonné, je suis à bout. Il me serait +impossible de faire un pas de plus. Nous allons dormir dans l'herbe pour +retrouver un peu de force. Mais un de nos hommes va prendre le canot et +remonter à Gran sur-le-champ. A l'ouverture du bureau, il fera jouer le +télégraphe. Allume un fanal. Je vais dicter. Ecris. + +Friedrick Ulhmann obéit en silence: + +«Crime commis cette nuit environs de Gran. Butin chargé sur chaland. +Exercer rigoureusement visites prescrites.» + +--Voilà pour une, dit Dragoch en s'interrompant. A l'autre maintenant. + +Il dicta de nouveau: + +«Mandat d'amener contre le nommé Ladko, se disant faussement Ilia Brusch +et se prétendant lauréat de la Ligue Danubienne au dernier concours de +Sigmaringen, ledit Ladko, _alias_ Ilia Brusch, inculpé des crimes de +vols et de meurtres.» + +--Que ceci soit télégraphié à la première heure à toutes les communes +riveraines sans exception,» commanda Karl Dragoch, en s'étendant épuisé +sur le sol. + + + +X + +PRISONNIER + + +Les soupçons conçus par Karl Dragoch et que la découverte du portrait +était venue confirmer, ces soupçons n'étaient point entièrement erronés, +il est temps de le dire au lecteur pour l'intelligence de ce récit. Sur +un point, tout au moins, Karl Dragoch avait justement raisonné. Oui, +Ilia Brusch et Serge Ladko n'étaient qu'un seul et même homme. + +Mais Dragoch se trompait gravement au contraire quand il attribuait à +son compagnon de voyage la série de vols et de meurtres qui, depuis tant +de mois, désolaient la région du Danube, et en particulier le dernier +attentat, le pillage de la villa du comte Hagueneau et l'assassinat +du gardien Christian. Ladko, d'ailleurs, ne se doutait guère que son +passager eût de pareilles pensées. Tout ce qu'il savait, c'est que son +nom servait à désigner un criminel fameux, et il était incapable de +comprendre comment une telle confusion avait pu se produire. + +Atterré tout d'abord en se découvrant un si redoutable homonyme, qui, +pour comble de malheur, se trouvait être en même temps son compatriote, +il s'était ressaisi après ce moment d'effroi instinctif. Que lui +importait en somme un malfaiteur avec lequel il n'avait de commun que le +nom? Un innocent n'a rien à craindre. Et, innocent de tous ces crimes, +il l'était assurément. + +C'est donc sans inquiétude que Serge Ladko--on lui conservera désormais +son véritable nom--s'était absenté la nuit précédente, afin de se rendre +à Szalka ainsi qu'il l'avait annoncé. C'est dans cette petite ville, +en effet, que, dissimulé sous le nom d'Ilia Brusch, il avait fixé sa +résidence, après son départ de Roustchouk, et c'est là que, pendant +de trop longues semaines, il avait attendu des nouvelles de sa chère +Natcha. + +L'attente, ainsi qu'on le sait déjà, avait fini par lui devenir +intolérable, et il se torturait l'esprit à rechercher un moyen de +pénétrer incognito en Bulgarie, quand le hasard lui fit tomber sous +les yeux un numéro du _Pester Lloyd_ dans lequel était annoncé à grand +fracas le concours de pêche de Sigmaringen. C'est on lisant l'article +consacré à ce concours que l'exilé, aussi habile pêcheur, on ne l'a +peut-être pas oublié, que pilote réputé, conçut l'idée d'un plan +d'action dont la bizarrerie assurerait peut-être le succès. + +Sous le nom d'Ilia Brusch, le seul qu'il eût jamais porté à Szalka, il +s'enrôlerait dans la Ligue Danubienne, il participerait au concours de +Sigmaringen et, grâce à, sa virtuosité de pêcheur, il y remporterait +le premier prix. Après avoir ainsi donné à son nom d'emprunt un +commencement de notoriété, il annoncerait avec le plus de bruit +possible, et en engageant même des paris, si faire se pouvait, son +intention de descendre le Danube, la ligne à la main, depuis la source +jusqu'à l'embouchure. Nul doute que ce projet ne mît en révolution le +monde spécial des pêcheurs à la ligne et ne valût à son auteur quelque +réputation dans le reste du public. + +Nanti dès lors d'un état civil hors de discussion, car on accorde, +d'ordinaire, une confiance aveugle aux gens en vedette, Serge Ladko +descendrait en effet le Danube. Bien entendu, il activerait de son mieux +la marche de son bateau et ne perdrait à pêcher que le minimum de temps +nécessaire à la vraisemblance. Toutefois, il ferait assez parler de lui +le long du parcours pour ne pas se laisser oublier et pour être en état +de débarquer ouvertement à Roustchouk sous la protection d'une notoriété +bien établie. + +Pour que cet unique but de son entreprise fût heureusement atteint, il +fallait que nul ne soupçonnât son véritable nom, et que personne ne pût +reconnaître, dans les traits du pêcheur Ilia Brusch, ceux du pilote +Serge Ladko. + +La première condition était facile à réaliser. Il suffirait, une fois +transformé en lauréat de la Ligue Danubienne, de jouer ce rôle sans +défaillance. Serge Ladko se jura donc à lui-même d'être Ilia Brusch +envers et contre tous, quels que fussent les incidents du voyage. Il +était a supposer, d'ailleurs, que ce voyage s'accomplirait lentement, +mais sûrement, et qu'aucun incident ne viendrait rendre le serment +difficile à tenir. + +Satisfaire à la deuxième condition était plus simple encore. Un coup +de rasoir qui supprimerait la barbe, une application de teinture qui +changerait la couleur des cheveux, de larges lunettes noires qui +cacheraient celle des yeux, il n'en fallait pas davantage. Serge Ladko +procéda à ce déguisement sommaire dans la nuit qui précéda son départ, +puis se mit en route avant l'aube, assuré d'être méconnaissable pour +tout regard non prévenu. + +A Sigmaringen, les événements s'étaient réalisés conformément, à ses +prévisions. Lauréat en vue du concours, l'annonce de son projet avait +été favorablement commentée par la Presse des régions riveraines. Devenu +ainsi un personnage assez notoire pour que son identité ne pût être +raisonnablement suspectée, assuré, d'autre part, de trouver du secours, +le cas échéant, près de ses collègues de la Ligue Danubienne disséminés +le long du fleuve, Serge Ladko s'était abandonné au courant. + +A Ulm, il avait eu une première désillusion, en constatant que +sa célébrité relative ne le mettait pas à l'abri des foudres de +l'administration. Aussi avait-il été trop heureux d'accepter un passager +possédant des papiers bien en règle et dont la police semblait priser +l'honorabilité. Certes, quand on serait à Roustchouk et que la prétendue +gageure serait abandonnée par son auteur, la présence d'un étranger +pourrait présenter des inconvénients. Mais, alors, on s'expliquerait, et +jusque-là elle augmenterait les probabilités de succès d'un voyage que +Serge Ladko avait le plus passionné désir de mener à bonne fin. + +Apprendre qu'il portait le même nom qu'un redoutable bandit et que +ce bandit était Bulgare avait fait éprouver à Serge Ladko sa seconde +émotion désagréable. Quelle que fût son innocence, et par conséquent +sa sécurité, il ne pouvait méconnaître qu'une telle homonymie était de +nature à provoquer les plus regrettables erreurs ou même les plus graves +complications. + +Que le nom qu'il dissimulait sous celui d'Ilia Brusch vînt à être +connu, et non seulement son débarquement à Roustchouk s'en trouverait +compromis, mais encore il était à craindre qu'il n'en résultât de longs +retards. + +Contre ces dangers, Serge Ladko ne pouvait rien. D'ailleurs, s'ils +étaient sérieux, il convenait de ne pas les exagérer. En réalité, il +était peu croyable que la police accordât, sans raison particulière, son +attention à un inoffensif pêcheur à la ligne, et surtout à un pêcheur +protégé par les lauriers cueillis au concours de Sigmaringen. + +Venu à Szalka après le coucher du soleil et reparti bien avant le jour +sans être vu de personne, Serge Ladko n'avait fait que passer dans sa +maison, juste le temps de constater qu'aucune nouvelle de Natcha ne l'y +attendait. La persistance d'un tel silence avait véritablement quelque +chose d'affolant. Pourquoi la jeune femme n'écrivait-elle plus depuis +deux mois? Que lui était-il arrivé? Les périodes de troubles publics +sont fécondes en malheurs privés, et le pilote se demandait avec +angoisse si, en admettant qu'il débarquât heureusement à Roustchouk, il +n'y débarquerait pas trop tard. + +Cette pensée, qui lui brisait le coeur, décuplait en même temps la +puissance de ses muscles. C'est elle qui lui avait donné, au départ de +Gran, la force de résister à la tempête et de lutter victorieusement +contre le vent déchaîné. C'est elle qui lui faisait hâter le pas, tandis +qu'il revenait vers la barge, muni du cordial destiné à M. Jaeger. + +Sa surprise fut grande de n'y pas trouver le passager qu il avait quitté +si mal en point, et le petit mot d'avertissement écrit par celui-ci ne +la diminua pas. Quel motif si impérieux avait pu décider M. Jaeger à +s'éloigner malgré son état de faiblesse? Comment pouvait-il se faire +qu'un bourgeois de Vienne eût des affaires si pressantes en rase +campagne, loin de tout centre habité? Il y avait là un problème dont les +réflexions du pilote ne rendirent pas la solution plus prochaine. + +Quelle qu'en fût la cause, l'absence de M. Jaeger avait, en tous cas, le +grave inconvénient d'allonger encore un voyage déjà trop long. Sans cet +incident inattendu, la barge aurait vite gagné le milieu du fleuve, et, +avant le soir, beaucoup de kilomètres eussent été ajoutés aux kilomètres +laissés jusqu'ici dans son sillage. + +La tentation était bien forte de tenir pour nulle et non avenue la +prière de M. Jaeger, de pousser au large, et de continuer sans perdre +une minute un voyage dont le but attirait Serge Ladko comme l'aimant +attire le fer. + +Le pilote se résigna pourtant à l'attente. + +Il avait des obligations à l'égard de son passager, et, tout bien +considéré, mieux valait perdre une journée et ne fournir aucun prétexte +à des contestations ultérieures. + +Pour utiliser la fin de cette journée plus qu'à demi écoulée déjà, +le travail heureusement ne manquerait pas. Elle suffirait à peine à +remettre de l'ordre dans la barge et à réparer quelques petits dégâts +causés par la tempête. + +Serge Ladko s'occupa tout d'abord de ranger les coffres dont il avait +bouleversé le contenu pendant ses infructueuses recherches de la +matinée. Cela ne lui aurait pas demandé beaucoup de temps, si, en +achevant le rangement du dernier, son regard ne fût tombé sur ce même +portefeuille qui avait précédemment sollicité l'attention de Karl +Dragoch. Ce portefeuille, le pilote l'ouvrit comme l'avait ouvert le +policier, et, comme celui-ci, mais agité de sentiments tout autres, il +en retira le portrait que Natcha lui avait remis à l'instant de leur +séparation, avec une dédicace pleine de tendresse. + +Un long moment, Serge Ladko contempla ce visage adorable. Natcha!.. +C'était bien elle!.. C'étaient bien ses traits chéris, ses yeux si purs, +ses lèvres entr'ouvertes comme si elles allaient parler!.. + +Avec un soupir, il replaça enfin la chère image dans le portefeuille et +le portefeuille dans le coffre, qu'il referma avec soin et dont il mit +la clef dans sa poche, puis il sortit du tôt pour vaquer à d'autres +travaux. + +Mais il n'avait plus de coeur à l'ouvrage. Bientôt ses mains demeurèrent +inactives, et, assis sur l'un des bancs, le dos tourné à la rive, +il laissa son regard errer sur le fleuve. Sa pensée s'envola vers +Roustchouk. Il vit sa femme, sa maison riante et pleine de chansons... +Certes, il ne regrettait rien. Sacrifier son propre bonheur à la patrie, +il le referait si c'était à refaire... Quelle douleur pourtant qu'un +si cruel sacrifice eût été à ce point inutile! La révolte éclatant +prématurément et écrasée sans recours, combien d'années encore +la Bulgarie gémirait-elle sous le joug des oppresseurs? Lui-même +pourrait-il franchir la frontière, et, s'il y parvenait, retrouverait-il +celle qu'il aimait? Les Turcs ne s'étaient-ils pas emparés, comme d'un +otage, de la femme d'un de leurs adversaires les plus déterminés? S'il +en était ainsi, qu'avaient-ils fait de Natcha? + +Hélas! cet humble drame intime disparaissait dans la convulsion qui +secouait la région balkanique. Combien peu comptait cette misère de +deux êtres, au milieu de la détresse publique? Toute la péninsule était +parcourue à cette heure par des hordes féroces. Partout le galop sauvage +des chevaux faisait trembler la terre, et dans les plus pauvres villages +avaient passé la dévastation et la guerre. + +Contre le colosse turc, deux pygmées: la Serbie et le Monténégro. Ces +David réussiraient-ils à vaincre Goliath? Ladko comprenait à quel point +la bataille était inégale, et, tout pensif, il plaçait son espoir dans +le père de tous les Slaves, le grand Tzar de Russie, qui, un jour +peut-être, daignerait étendre sa main puissante au-dessus de ses fils +opprimés. + +Absorbé dans ses pensées, Serge Ladko avait perdu jusqu'au souvenir du +lieu où il se trouvait. Un régiment tout entier eût défilé derrière lui +sur la berge qu'il ne se fût pas retourné. _A fortiori_ ne s'aperçut-il +pas de l'arrivée de trois hommes qui venaient de l'amont et marchaient +avec précaution. Mais, si Ladko ne vit pas ces trois hommes, ceux-ci le +virent aisément, dès que la barge leur apparut au tournant du fleuve. Le +trio fit halte aussitôt et tint conciliabule à voix basse. + +L'un de ces trois nouveaux venus a déjà été présenté au lecteur, lors de +l'escale à Vienne, sous le nom de Titcha. C'est lui qui, en compagnie +d'un acolyte, s'était attaché aux pas de Karl Dragoch, après que le +détective eut filé de son côté Ilia Brusch, tandis que ce dernier +faisait une innocente démarche près d'un des intermédiaires employés +lors des envois d'armes en Bulgarie. Cette filature avait, on s'en +souvient, amené jusqu'à proximité de la barge les deux espions, qui, +sûrs de connaître l'habitation flottante du policier, s'étaient alors +éloignés en projetant de tirer parti de leur découverte. Ces projets, il +s'agissait maintenant de les réaliser. + +Les trois hommes s'étaient tapis dans l'herbe de la rive, et, de là, ils +épiaient Serge Ladko. Celui-ci, poursuivant sa méditation, ignorait leur +présence et n'avait aucun soupçon du danger qu'elle lui faisait courir. +Le danger était grand, cependant, ces gens en embuscade, trois affiliés +de la bande de malfaiteurs qui parcourait alors la région du Danube, +n'étant pas de ceux qu'il fait bon rencontrer dans un lieu désert. + +De cette bande, Titcha était même un membre important; il pouvait être +considéré comme le premier après le chef, dont les exploits valaient au +nom du pilote une honteuse célébrité. Quant aux deux autres, Sakmann et +Zerlang, simples comparses: des bras, non des têtes. + +«C'est lui! murmura Titcha, en arrêtant de la main ses compagnons, dès +qu'il découvrit la barge au détour du fleuve. + +--Dragoch? interrogea Sakmann. + +--Oui. + +--Tu en es sûr? + +--Absolument. + +--Mais tu ne vois pas sa figure, puisqu'il a le dos tourné, objecta +Zerlang. + +--Ça ne m'avancerait pas à grand'chose de voir sa figure; répondit +Titcha. Je ne le connais pas. A peine si je l'ai aperçu à Vienne. + +--Dans ce cas!.. + +--Mais je reconnais parfaitement le bateau, interrompit Titcha, j'ai eu +tout le loisir de l'examiner, pendant que Ladko et moi nous étions noyés +dans la foule. Je suis certain de ne pas me tromper. + +--En route, alors! fit l'un des hommes. + +--En route,» approuva Titcha, en dépliant un paquet qu'il tenait sous +son bras. + +Le pilote continuait à ne pas se douter de la surveillance dont il était +l'objet. Il n'avait pas entendu les trois hommes arriver; il ne les +entendit pas davantage, lorsqu'ils s'approchèrent en étouffant le bruit +de leurs pas dans l'herbe épaisse de la rive. Perdu dans son rêve, il +laissait sa pensée fuir avec le courant vers Natcha et vers le pays. + +Tout à coup une multitude d'inextricables liens s'enroulèrent à la fois +autour de lui, l'aveuglant, le paralysant, l'étouffant. + +Redressé d'une secousse, il se débattait instinctivement et s'épuisait +en vains efforts, quand un choc violent sur le crâne le jeta tout +étourdi dans le fond de la barge. Pas si vite, cependant, qu'il n'ait eu +le temps de se voir prisonnier des mailles de l'un de ces vastes filets +désignés sous le nom d'éperviers, dont lui-même avait usé plus d'une +fois pour capturer le poisson. + +Lorsque Serge Ladko sortit de ce demi-évanouissement, il n'était plus +enveloppé du filet à l'aide duquel on l'avait réduit à l'impuissance. +Par contre, étroitement ligotté par les multiples tours d'une corde +solide, il n'aurait pu faire le plus petit mouvement; un bâillon eût au +besoin étouffé ses cris, un impénétrable bandeau lui enlevait l'usage de +la vue. + +La première sensation de Serge Ladko, en revenant à la vie, fut celle +d'un véritable ahurissement. Que lui était-il arrivé? Que signifiait +cette inexplicable attaque, et que voulait-on faire de lui? A tout +prendre, il avait lieu de se rassurer dans une certaine mesure. Si l'on +avait eu l'intention de le tuer, c'eût été chose faite. Puisqu'il était +encore de ce monde, c'est qu'on n'en voulait pas à sa vie, et que ses +agresseurs, quels qu'ils fussent, n'avaient d'autre intention que de +s'emparer de sa personne. + +Mais pourquoi, dans quel but s'emparer de sa personne? + +A cette question, il était malaisé de répondre. Des voleurs?.. Ils +n'eussent pas pris la peine de ficeler leur victime avec un tel luxe de +précautions, quand un coup de couteau les eût servis plus rapidement et +plus sûrement. D'ailleurs, combien misérables les voleurs que le contenu +de la pauvre barge eût été capable de tenter! + +Une vengeance?.. Impossibilité plus grande encore. Ilia Brusch n'avait +pas d'ennemis. Les seuls ennemis de Ladko, les Turcs, ne pouvaient +soupçonner que le patriote bulgare se cachât sous le nom du pêcheur, +et, quand bien même ils en auraient été informés, il n'était pas un +personnage si considérable qu'ils se fussent risqués à cet acte de +violence si loin de la frontière, en plein coeur de l'Empire d'Autriche. +Au surplus, des Turcs l'eussent supprimé, eux aussi, plus certainement +encore que de simples voleurs. + +S'étant convaincu que, pour l'instant du moins, le mystère était +impénétrable, Serge Ladko, en homme pratique, cessa d'y penser, et +consacra toutes les forces de son intelligence à observer ce qui allait +suivre et à chercher les moyens, s'il en existait, de reconquérir sa +liberté. + +A vrai dire, sa situation ne se prêtait pas à des observations +nombreuses. Raidi par l'étreinte d'une corde enroulée en spirales autour +de son corps, le moindre mouvement lui était interdit, et le bandeau +était si bien appliqué sur ses yeux qu'il n'aurait su dire s'il faisait +jour ou s'il faisait nuit. La première chose qu'il reconnut, en +concentrant toute son attention dans le sens de l'ouïe, c'est qu'il +reposait dans le fond d'un bateau, le sien sans aucun doute, et que ce +bateau avançait rapidement sous l'effort de bras robustes. Il entendait +distinctement, en effet, le grincement des avirons contre le bois +des tolets, et le bruissement de l'eau glissant sur les flancs de +l'embarcation. + +Dans quelle direction se dirigeait-on? Tel fut le second problème dont +il trouva assez facilement la solution, en constatant une sensible +différence de température entre le côté gauche et le côté droit de sa +personne. Les secousses que lui communiquait la barge à chaque impulsion +des avirons lui montrant qu'il était couché dans le sens de la marche, +et le soleil, au moment de l'agression, n'étant guère éloigné du +méridien, il en conclut sans peine qu'une moitié de son corps était +à l'ombre produite par la paroi de l'embarcation et que celle-ci se +dirigeait de l'Ouest à l'Est, en continuant par conséquent à suivre le +courant, comme au temps où elle obéissait à son maître légitime. + +Aucune parole n'était échangée entre ceux qui le tenaient en leur +pouvoir. Nul bruit humain ne frappait son oreille, hors les _han!_ +des nautoniers lorsqu'ils pesaient sur les rames. Cette navigation +silencieuse durait depuis une heure et demie environ, quand la chaleur +du soleil gagna son visage et lui apprit ainsi que l'on obliquait vers +le Sud. Le pilote n'en fut pas étonné. Sa parfaite connaissance des +moindres détours du fleuve lui fit comprendre que l'on commençait à +suivre la courbe qu'il décrit en face du mont Pilis. Bientôt, sans +doute, on reprendrait la direction de l'Est, puis celle du Nord, +jusqu'au point extrême d'où le Danube commence à descendre franchement +vers la péninsule des Balkans. + +Ces prévisions ne se réalisèrent qu'en partie. Au moment où Serge Ladko +calculait que l'on avait atteint le milieu de l'anse de Pilis, le bruit +des avirons cessa tout à coup. Tandis que la barge courait sur son erre, +une voix rude se fit entendre. + +«Prends la gaffe,» commanda l'un des invisibles assaillants. + +Presque aussitôt, il y eut un choc, que suivit un grincement tel qu'en +aurait pu produire le bordage éraflant un corps dur, puis Serge Ladko +fut soulevé et hissé de mains en mains. + +Evidemment la barge avait accosté un autre bateau de dimensions plus +considérables, à bord duquel le prisonnier était embarqué à la façon +d'un colis. Celui-ci tendait vainement l'oreille afin de saisir au +passage quelques paroles. Pas un mot n'était prononcé. Les geôliers +ne se révélaient que par le contact de leurs mains brutales et par le +souffle de leurs poitrines haletantes. + +Ballotté, tiraillé en tous sens, Serge Ladko, d'ailleurs, n'eut pas le +loisir de la réflexion. Après l'avoir monté, on le descendit le long +d'une échelle qui lui laboura cruellement les reins. Aux heurts dont +il était meurtri, il comprit qu'on le faisait passer par une ouverture +étroite, et enfin, bandeau et bâillon arrachés, il fût jeté bas comme un +paquet, tandis que le bruit sourd d'une trappe qui se ferme résonnait +au-dessus de lui. + +Il fallut un long moment, à Serge Ladko, tout étourdi de la secousse, +pour reprendre conscience de lui-même. Quand il y fut parvenu, sa +situation ne lui parut pas améliorée, bien qu'il eût retrouvé l'usage +de la parole et de la vue. Si l'on avait jugé un bâillon inutile, c'est +évidemment que personne ne pouvait entendre ses cris, et la suppression +de son bandeau ne lui était pas d'un plus grand secours. C'est en vain +qu'il ouvrait les yeux. Autour de lui tout était ombre. Et quelle ombre! +Le prisonnier, qui, d'après la succession des sensations ressenties, +supposait avoir été déposé dans la cale d'un bateau, s'épuisait en +inutiles efforts pour découvrir la plus faible raie de lumière filtrant +à travers le joint d'un panneau. Il ne distinguait rien. Ce n'était pas +l'obscurité d'une cave, dans laquelle l'oeil parvient encore à discerner +quelque vague lueur: c'était le noir total, absolu, comparable seulement +à celui qui doit régner dans la tombe. + +Combien d'heures s'écoulèrent ainsi? Serge Ladko estimait qu'on était +parvenu au milieu de la nuit, quand un vacarme, assourdi par la +distance, parvint jusqu'à lui. On courait, on piétinait. Puis le bruit +se rapprocha. De lourds colis étaient traînés directement au-dessus de +sa tête, et c'est à peine, il l'eût juré, si l'épaisseur d'une planche +le séparait des travailleurs inconnus. + +Le bruit se rapprocha encore. On parlait maintenant à côté de lui, sans +doute derrière l'une des cloisons délimitant sa prison, mais, de ce +qu'on disait, il était impossible de deviner le sens. + +Bientôt, d'ailleurs, le bruit s'apaisa, et de nouveau ce fut le silence +autour du malheureux pilote qu'environnait une ombre impénétrable. + +Serge Ladko s'endormit + + + +XI + +AU POUVOIR D'UN ENNEMI + + +Après que Karl Dragoch et ses hommes eurent battu en retraite, les +vainqueurs étaient d'abord restés sur le lieu du combat, prêts à +s'opposer à un retour offensif, tandis que la charrette s'éloignait dans +la direction du Danube. Ce fut seulement quand le temps écoulé eut rendu +certain le départ définitif des forces de police que, sur un ordre de +son chef, la bande des malfaiteurs se mit en marche à son tour. + +Ils eurent bientôt atteint le fleuve, qui coulait à moins de cinq cents +mètres. La charrette les y attendait, en face d'un chaland, dont on +apercevait la masse sombre à quelques mètres de la rive. + +La distance était médiocre et les travailleurs nombreux. En peu +d'instants, le va-et-vient de deux bachots eut transporté à bord de ce +chaland le chargement de la voiture. Aussitôt, celle-ci s'éloigna et +disparut dans la nuit, tandis que la plupart des combattants de la +clairière se dispersaient à travers la campagne, après avoir reçu leur +part de butin. Du crime qui venait d'être commis, il ne subsistait plus +d'autre trace qu'un amoncellement de colis encombrant le pont de la +gabarre, à bord de laquelle ne s'étaient embarqués que huit hommes. + +En réalité, la fameuse bande du Danube était exclusivement composée de +ces huit hommes. Quant aux autres, ils représentaient une faible partie +d'un personnel indéterminé de sous-ordres, dont telle ou telle fraction +était utilisée, selon la région exploitée: Ceux-ci demeuraient toujours +étrangers à l'exécution proprement dite des coups de main, et leur rôle, +limité aux fonctions de porteurs, de vedettes ou de gardes du corps, ne +commençait qu'au moment où il s'agissait d'évacuer vers le fleuve le +butin conquis. + +Cette organisation était des plus habiles. Par ce moyen, la bande +disposait, sur tout le parcours du Danube, d'innombrables affiliés +dont bien peu se rendaient compte du genre d'opérations auxquelles ils +apportaient leur concours. Recrutés dans la classe la plus illettrée, de +véritables brutes en général, ils croyaient participer à de vulgaires +actes de contrebande et ne cherchaient pas à en savoir davantage. Jamais +ils n'avaient songé à établir le moindre rapprochement entre celui qui +commandait les expéditions auxquelles ils prenaient part et ce fameux +Ladko qui, tout en leur cachant son nom, semblait se complaire +étrangement à laisser une trace quelconque de son état civil sur chaque +théâtre de ses crimes. + +Leur indifférence paraîtra moins surprenante, si l'on veut bien +considérer que ces crimes, commis sur tout le cours du Danube, étaient +éparpillés sur une immense étendue. L'émotion publique avait donc, entre +chacun d'eux, le temps de se calmer. C'est surtout dans les bureaux de +la police, où venaient se centraliser toutes les plaintes des régions +riveraines, que le nom de Ladko avait acquis sa triste célébrité. Dans +les villes, la classe bourgeoise, à cause des _manchettes_ ronflantes +des journaux, lui accordait encore un intérêt spécial. Mais pour la +masse du peuple, et, _a fortiori_, pour les paysans, il n'était qu'un +malfaiteur comme un autre, dont on a à souffrir une fois et qu'on ne +revoit plus ensuite. + +Au contraire, les huit hommes restés à bord du chaland se connaissaient +tous entre eux et formaient une véritable bande. A l'aide de leur +bateau, ils montaient ou descendaient sans cesse le Danube. Que +l'occasion d'une profitable opération se présentât, ils s'arrêtaient, +recrutaient dans les environs le personnel nécessaire, puis, le butin +en sûreté dans leur cachette flottante, ils repartaient, en quête de +nouveaux exploits. + +Quand le chaland était plein, ils gagnaient la mer Noire où un vapeur +à leur dévotion venait croiser au jour fixé. Transportées à bord de ce +vapeur, les richesses volées, et parfois acquises au prix d'un meurtre, +y devenaient brave et loyale cargaison, capable d'être échangée contre +de l'or, dans des contrées lointaines, au grand soleil des honnêtes +gens. + +C'est exceptionnellement que la bande, la nuit précédente, avait fait +parler d'elle à si faible distance de son précédent méfait. Elle ne +commettait pas, d'ordinaire, une telle faute, qui, répétée, eût pu +donner l'éveil aux complices inconscients qu'elle embauchait dans le +pays. Mais, cette fois, son capitaine avait eu une raison particulière +de ne pas s'éloigner, et si cette raison n'était pas celle que lui avait +attribuée Karl Dragoch, en causant à Ulm avec Friedrich Ulhmann, la +personnalité du policier n'y était cependant pas étrangère. + +Reconnu à Vienne par le chef de bande lui-même, alors accompagné de son +second, Titcha, il avait été, depuis cet instant, suivi à la piste, sans +le savoir, par une série d'affiliés locaux auxquels on n'avait dit que +l'essentiel, et le chaland s'était appliqué à ne précéder la barge que +de quelques kilomètres. Cet espionnage, des plus malaisés dans une +contrée souvent découverte et où abondaient en ce moment les gens de +police, avait été forcément intermittent, et le hasard avait voulu que +jamais Karl Dragoch et son hôte ne fussent aperçus en même temps. Rien +n'avait donc permis de supposer que la barge eût deux habitants, ni +d'admettre, par conséquent, la possibilité d'une erreur. + +En instituant cette surveillance, le capitaine des bandits rêvait d'un +coup de maître. Supprimer le détective? Il n'y songeait pas. Pour le +moment tout au moins, il projetait seulement de s'en emparer, Karl +Dragoch en son pouvoir, il aurait ensuite la partie belle pour traiter +d'égal à égal, si jamais un sérieux danger le menaçait. + +Pendant plusieurs jours, l'occasion de cet enlèvement ne s'était pas +présentée. Ou bien la barge s'arrêtait le soir à trop faible distance +d'un centre habité, ou bien on rencontrait dans son voisinage trop +immédiat quelques-uns des agents égrenés sur la rive et dont la qualité +ne pouvait échapper à un professionnel du crime. + +Le matin du 29 août, enfin, les circonstances avaient paru favorables. +La tempête qui, la nuit précédente, avait protégé la bande pendant +qu'elle s'attaquait à la villa du comte Hagueneau, devait avoir plus ou +moins dispersé les policiers qui précédaient ou suivaient leur chef le +long du fleuve. Peut-être celui-ci serait-il momentanément seul et sans +défense. Il fallait en profiter. + +Aussitôt la voiture chargée des dépouilles de la villa, Titcha avait été +dépêché avec deux des hommes les plus résolus. On a vu comment les trois +aventuriers s'étaient acquittés de leur mission, et comment le pilote +Serge Ladko était devenu leur prisonnier, au lieu et place du détective +Karl Dragoch. + +Jusqu'ici, Titcha n'avait pu renseigner son capitaine sur l'heureuse +issue de sa mission que par les quelques mots brefs échangés dans la +clairière, au moment où l'escouade de police était survenue sur la +route. L'entretien serait nécessairement repris à ce sujet, mais, pour +l'instant, il ne pouvait en être question. Avant tout, il s'agissait de +faire disparaître et de mettre à l'abri les nombreux colis entassés +sur le pont, et c'est à quoi s'employèrent sans tarder les huit hommes +formant l'équipage de la gabarre. + +Soit à bras, soit en les faisant glisser sur des plans inclinés, ces +colis furent d'abord introduits dans l'intérieur du bateau, premier +travail qui n'exigea que quelques minutes, puis on procéda à l'arrimage +définitif. Pour cela le plancher de la cale fut soulevé et laissa à +découvert une ouverture béante, à la place où l'on se fût légitimement +attendu a trouver l'eau du Danube. Une lanterne, descendue dans ce +deuxième compartiment, permit d'y distinguer un amoncellement d'objets +hétéroclites qui le remplissaient déjà en partie. Il restait assez de +place, cependant, pour que les dépouilles du comte Hagueneau pussent +être logées à leur tour dans l'introuvable cachette. + +Merveilleusement truquée, en effet, était cette gabarre qui servait à +la fois de moyen de transport, d'habitation et de magasin inviolable. +Au-dessous du bateau visible, un autre plus petit s'appliquait, le +pont de celui-ci formant le fond de celui-là. Ce second bateau, d'une +profondeur de deux mètres environ, avait un déplacement tel, qu'il +fût capable de porter le premier et de le soulever d'un pied ou deux +au-dessus de la surface de l'eau. On avait remédié à cet inconvénient, +qui aurait, sans cela, dévoilé la supercherie, en chargeant le bateau +inférieur d'une quantité de lest suffisant à le noyer entièrement, de +telle sorte que le chaland supérieur gardât la ligne de flottaison qu'il +devait avoir à vide. + +Vide, sa cale l'était toujours, les marchandises volées, qui allaient +s'entasser dans le double fond, y remplaçaient un poids correspondant de +lest, et l'aspect de l'extérieur n'était en rien modifié. + +Par exemple cette gabarre, qui, lège, aurait dû normalement caler à +peine un pied, s'enfonçait dans l'eau de près de sept. Cela n'était +pas sans créer de réelles difficultés dans la navigation du Danube et +rendait nécessaire le concours d'un excellent pilote. Ce pilote, la +bande le possédait dans la personne de Yacoub Ogul, un israélite natif +lui aussi de Roustchouk. Très pratique du fleuve, Yacoub Ogul aurait +pu lutter avec Serge Ladko lui-même pour la parfaite connaissance des +passes, des chenals et des bancs de sable; d'une main sûre, il dirigeait +le chaland à travers les rapides semés de rochers que l'on rencontre +parfois sur son cours. + +Quant à la police, elle pouvait examiner le bateau tant que cela lui +plairait. Elle pouvait en mesurer la hauteur intérieure et extérieure +sans trouver la plus petite différence. Elle pouvait sonder tout autour +sans rencontrer la cachette sous-marine, établie suffisamment en +retrait, et de lignes assez fuyantes pour qu'il fût impossible de +l'atteindre. Toutes ses investigations l'amèneraient uniquement à +constater que ce chaland était vide et que ce chaland vide enfonçait +dans l'eau de la quantité strictement suffisante pour équilibrer son +poids. + +En ce qui concerne les papiers, les précautions n'étaient pas moins +bien prises. Dans tous les cas, soit qu'elle descendît le courant, soit +qu'elle le remontât, la gabarre, ou allait chercher des marchandises, +ou, marchandises débarquées, retournait à son port d'attache. Selon +le choix qui paraissait le meilleur, elle appartenait, tantôt à M. +Constantinesco, tantôt à M. Wenzel Meyer, tous deux commerçants, l'un de +Galatz, l'autre de Vienne. Les papiers, illustrés des cachets les plus +officiels, étaient à ce point en règle, que jamais personne n'avait +songé à les vérifier. L'eût-on fait, d'ailleurs, que l'on aurait +constaté l'existence d'un Constantinesco ou d'un Wenzel Meyer dans +l'une ou l'autre des deux villes indiquées. En réalité, le propriétaire +s'appelait Ivan Striga. + +Le lecteur se rappellera peut-être que ce nom appartenait à un des +individus les moins recommandables de Roustchouk, qui, après s'être +vainement opposé au mariage de Serge Ladko et de Natcha Gregorevitch, +avait disparu ensuite de la ville. Sans qu'on entendît parler +positivement de lui, de mauvais bruits avaient alors couru sur son +compte, et la rumeur publique l'accusait de tous les crimes. + +Pour une fois, la rumeur publique ne se trompait pas. Avec sept autres +misérables de son espèce, Ivan Striga avait, en effet, formé une bande +de véritables pirates, qui, depuis lors, écumait littéralement les deux +rives du Danube. + +Avoir trouvé ainsi le chemin de la richesse facile, c'était quelque +chose; s'assurer la sécurité, c'était mieux encore. Dans ce but, au lieu +de cacher son nom et son visage, ainsi que l'aurait fait un malfaiteur +vulgaire, il s'était arrangé de manière, à ne pas être un anonyme pour +ses victimes. Bien, entendu, ce n'était pas son vrai nom qu'il leur +faisait connaître. Non, celui qu'il avait résolu de laisser deviner avec +une adroite imprudence, c'était celui de Serge Ladko. + +S'abriter, afin d'échapper aux conséquences d'un forfait, derrière une +personnalité d'emprunt, c'est un stratagème assez commun, mais +Striga l'avait rénové par le choix intelligent du pseudonyme qu'il +s'attribuait. + +Si le nom de Ladko n'était, ni plus ni moins qu'un autre, capable de +créer une confusion et, par suite, hors le cas de flagrant délit, de +détourner les soupçons au profit du coupable, il possédait quelques +avantages qui lui étaient propres. + +En premier lieu, Serge Ladko n'était pas un mythe. Il existait, si le +coup de fusil qui l'avait salué à son départ de Roustchouk ne l'avait +pas abattu pour jamais. Bien que Striga se vantât volontiers d'avoir +supprimé son ennemi, la vérité est qu'il n'en savait rien. Peu +importait, d'ailleurs, au point de vue de l'enquête qui pouvait être +faite à Roustchouk. Si Ladko était mort, la police ne pourrait rien +comprendre aux accusations dont il serait l'objet. S'il était vivant, +elle trouverait un homme de chair et d'os, d'une honorabilité si bien +établie que l'enquête, selon toute vraisemblance, en resterait là. Sans +doute, on rechercherait alors ceux qui auraient la malchance d'être ses +homonymes. Mais, avant qu'on eût passé au crible tous les Ladkos du +monde, il coulerait de l'eau sous les ponts du Danube! + +Que si, d'aventure, les soupçons, à force d'être dirigés dans la même +direction, finissaient par entamer la cuirasse d'honorabilité de Serge +Ladko, ce serait alors un résultat doublement heureux. Outre qu'il est +toujours agréable à un bandit de savoir qu'un autre est inquiété à sa +place, cette substitution lui devient plus agréable encore quand il a +voué à sa victime une haine mortelle. + +Alors même que ces déductions eussent été déraisonnables, l'absence de +Serge Ladko, dont personne ne connaissait la patriotique mission, les +eût rendues logiques. Pourquoi le pilote était-il parti sans crier gare? +La section locale de la police du fleuve commençait précisément à se +poser cette question au moment où Karl Dragoch découvrait ce qu'il +croyait être la vérité, et, comme chacun sait, lorsque la police +commence à se poser des questions, il y a peu de chances qu'elle y +réponde avec bienveillance. + +Ainsi, la situation était bien nette dans sa dramatique complication. +Une longue série de crimes que des maladresses voulues faisaient +toujours attribuer à un certain Ladko, de Roustchouk; le pilote du même +nom, vaguement, très vaguement encore soupçonné, à cause de son absence, +d'être le coupable, tandis qu'à des centaines de kilomètres un Ladko, +accusé par de plus sérieuses présomptions, était dépisté sous le +déguisement du pêcheur Ilia Brusch; et Striga, pendant ce temps, +reprenant, après chaque expédition, son état civil authentique, pour +circuler librement sur le Danube. + +Toutefois, pour que sa sécurité ne fût pas menacée, la condition +essentielle était que l'on fit disparaître toute trace compromettante +dans le plus bref délai possible. C'est pourquoi, ce soir-là, le butin +nouvellement conquis fut, comme de coutume, rapidement déposé dans +l'introuvable cachette. C'est le bruit de cet arrimage que le véritable +Serge Ladko entendit dans son cachot pris aux dépens de cette même cale +sous-marine, au fond de laquelle nulle puissance humaine n'était capable +de le secourir. Puis, le parquet remis en place, les hommes remontèrent +sur le pont dont les panneaux furent refermés. La police pouvait venir +désormais. + +Il était, à ce moment, près de trois heures du matin. L'équipage de la +gabarre, surmené par les fatigues de cette nuit et par celles de la nuit +précédente, aurait eu grand besoin de repos, mais il ne pouvait en être +question. + +Striga, désireux de s'éloigner au plus vite du lieu de son dernier +crime, donna l'ordre de se mettre en route en profitant de l'aube +naissante, ordre qui fut exécuté sans un murmure, chacun comprenant la +force des raisons qui le dictaient. + +Pendant qu'on s'occupait de ramener l'ancre à bord et de pousser +le chaland au milieu du fleuve, Striga s'enquit des péripéties de +l'expédition de la matinée. + +«Ça a été tout seul, lui répondit Titcha. Le Dragoch a été pris au +premier coup de filet comme un simple brochet. + +--Vous a-t-il vus? + +--Je ne crois pas. Il avait autre chose à penser. + +--Il ne s'est pas débattu? + +--Il a essayé, la canaille. J'ai dû l'assommer à moitié pour le faire +tenir tranquille. + +--Tu ne l'as pas tué, au moins? demanda vivement Striga. + +--Que non pas! Étourdi tout au plus. J'en ai profité pour le ligotter +proprement. Mais je n'avais pas fini le paquetage que le colis respirait +comme père et mère. + +--Et maintenant? + +--Il est dans la cale. Dans le double fond, naturellement. + +--Sait-il où on l'a transporté? + +--Il faudrait alors qu'il soit rudement malin, déclara Titcha en riant +bruyamment. Tu dois bien penser que je n'ai oublié ni le bâillon, ni le +bandeau. On ne les a retirés que le particulier en cage. Là, il peut, si +ça lui convient, chanter des romances et admirer le paysage. + +Striga sourit sans répondre. Titcha reprit: + +---J'ai fait ce que tu as commandé, mais où cela nous mènera-t-il? + +--Ne serait-ce qu'à désorganiser la brigade privée de son chef, répondit +Striga. + +Titcha haussa les épaules. + +--On en nommera un autre, dit-il. + +--Possible, mais il ne vaudra peut-être pas celui que nous tenons. Dans +tous les cas, nous pourrons causer. Au besoin, nous le rendrions en +échange des passeports qui nous seraient nécessaires. Il est donc +essentiel de le garder vivant. + +--Il l'est, affirma Titcha. + +--A-t-on pensé à lui donner à manger? + +--Diable!... fit Titcha en se grattant la tête. On l'a tout à fait +oublié. Mais douze heures d'abstinence n'ont jamais fait de mal à +personne, et je lui porterai son dîner dès que nous serons en marche ... +A moins que tu ne veuilles le lui porter toi-même, pour te rendre compte +par tes yeux? + +--Non, dit vivement Striga. Je préfère qu'il ne me voie pas. Je le +connais et il ne me connaît pas. C'est un avantage que je ne veux pas +perdre. + +--Tu pourrais mettre un masque. + +--Ça ne prendrait pas avec Dragoch. Pas besoin qu'on lui montre son +visage. La taille, la carrure, le moindre détail lui suffît pour +reconnaître les gens. + +--Alors, je suis frais, moi, qui suis obligé de lui porter sa pitance! + +--Il faut bien que quelqu'un le fasse ... D'ailleurs, Dragoch n'est pas +bien dangereux actuellement, et, s'il le redevient jamais, c'est que +nous serons à l'abri. + +--Amen!.. fit Titcha. + +--Pour le moment, reprit Striga, on va le laisser dans sa boîte. Pas +trop longtemps, par exemple, sans quoi il finirait par mourir asphyxié. +On le remontera dans une cabine du pont quand nous aurons dépassé +Budapest, demain matin, après mon départ. + +--Tu as donc l'intention de t'absenter? demanda Titcha. + +--Oui, répondit Striga. Je quitterai le chaland de temps en temps afin +de recueillir des informations sur la rive. Je verrai ce qu'on dit de +notre dernière affaire et de la disparition de Dragoch. + +--Et si tu te fais pincer? objecta Titcha. + +--Pas de danger. Personne ne me connaît, et la police du fleuve doit +être dans le marasme. Pour les autres, j'aurai, s'il le faut, une +identité toute neuve. + +--Laquelle? + +--Celle du célèbre Ilia Brusch, pêcheur insigne et lauréat de la Ligue +Danubienne. + +--Quelle idée! + +--Excellente. J'ai le bateau d'Ilia Brusch. Je lui emprunterai sa peau, +à l'exemple de Karl Dragoch. + +--Et si l'on te demande du poisson? + +--J'en achèterai, s'il le faut, pour le revendre. + +--Tu as réponse à tout. + +--Parbleu!» + +La conversation prit fin sur ce mot. Le chaland avait commencé a suivre +le fil du courant. Il soufflait une légère brise du Nord qui serait très +favorable quand, un peu au-dessus de Visegrad, le Danube, revenant sur +lui-même, suivrait la direction du Sud. Jusque-là, au contraire, cette +brise du Nord retardait singulièrement le bateau, et Striga, pressé de +s'éloigner du théâtre de ses exploits, donna l'ordre de border deux +longs avirons qui aideraient à gagner contre le vent. + +Il fallut trois heures pour parcourir dix kilomètres et atteindre le +premier coude du fleuve, puis deux heures encore pour suivre la courbe +que dessine le Danube avant d'adopter franchement la direction du Sud. +Un peu en amont de Waitzen, on put enfin abandonner les avirons, et, +sous la poussée de la voile, la marche du bateau fut notablement +accélérée. + +Vers onze heures on passa devant Saint-André où les deux charretiers +Kaiserlick et Vogel avaient prétendu se rendre au cours de la nuit +précédente. Il ne fut pas question de s'y arrêter, et le chaland +continua à dériver vers Budapest, encore distante de vingt-cinq à trente +kilomètres. + +A mesure qu'on gagnait vers l'aval, l'aspect des rives devenait plus +sévère. Les îles ombreuses et verdoyantes se multipliaient, ne laissant +parfois entre elles que d'étroits canaux, interdits aux chalands, mais +suffisants pour la navigation de plaisance. + +Dans cette partie du Danube, la batellerie commence à devenir assez +active. Il y a même de fréquents encombrements, car le cours du fleuve +est resserré entre les premières ramifications des Alpes Norriques et +les dernières ondulations des Karpathes. Quelquefois se produisent des +échouages ou des abordages, peu dommageables en somme, pour peu que +l'attention des pilotes soit un seul instant en défaut. En général, +le malheur se réduit à une perte de temps. Mais que de cris, que de +querelles, au moment de la collision! + +Le chaland, dont Striga était le capitaine, devait être compté parmi +les mieux dirigés. De grande taille, puisque sa capacité dépassait deux +cents tonnes, le pont proprement dit en était recouvert d'une sorte de +superstructure, d'un spardeck, qui formait, à l'arrière, le toit du +rouf habité par le personnel. Un mâtereau à l'avant servait à hisser +le pavillon national, et, à la poupe, un gouvernail à large safran +permettait au pilote de maintenir le bateau en bonne direction. + +A mesure qu'on descendait le courant, l'animation du fleuve allait +croissant, ainsi que cela se produit aux approches des grandes cités. +Des embarcations légères, à vapeur ou à voiles, chargées de promeneurs +ou de touristes, se glissaient entre les îles. Bientôt, dans le +lointain, la fumée de cheminées d'usines empâta l'horizon, annonçant les +faubourgs de Budapest. + +A ce moment, il se produisit un fait singulier. Sur un signe de Striga, +Titcha pénétra dans le rouf de l'arrière, avec un de ses compagnons de +l'équipage. Les deux hommes en ressortirent bientôt. Ils escortaient +une femme d'une taille élancée, mais dont il était malaisé de voir les +traits à demi cachés par un bâillon. Les mains liées derrière le dos, +cette femme marchait entre ses deux gardiens, sans essayer d'une +résistance dont l'expérience lui avait sans doute démontré l'inutilité. +Docilement, elle descendit dans la cale par l'échelle du grand panneau, +puis dans un compartiment du double fond dont la trappe fut refermée sur +elle. Cela fait, Titcha et son compagnon reprirent leurs occupations, +comme si de rien n'était. + +Vers trois heures de l'après-midi, le chaland s'engagea entre les quais +de la capitale de la Hongrie. A droite, c'était Buda, l'ancienne ville +turque; à gauche, Pest, la ville moderne. A cette époque, Buda était, +plus qu'elle ne l'est restée de nos jours, une de ces vieilles et +pittoresques cités que le progrès égalitaire tend à faire disparaître. +Par contre, Pest, si son importance était déjà considérable, n'avait pas +encore atteint le prodigieux développement qui a fait d'elle la plus +importante et la plus belle métropole de l'Europe orientale. + +Sur les deux rives, et notamment sur la rive gauche, se succédaient +les maisons à arcades et à terrasses, que dominaient les clochers des +églises dorés par les rayons du soleil, et la longue enfilade des quais +ne manquait ni de noblesse ni de grandeur. + +Le personnel du chaland n'accordait pas son attention à ce spectacle +enchanteur. La traversée de Budapest pouvant ménager de désagréables +surprises à des gens si sujets à caution, l'équipage n'avait d'yeux que +pour le fleuve où se croisaient de nombreuses embarcations. Ce prudent +souci permit à Striga de distinguer en temps voulu, au milieu des +autres, un bateau conduit par quatre hommes, qui se dirigeait en droite +ligne vers le chaland. Ayant reconnu un canot de la police fluviale, il +avertit d'un coup d'oeil Titcha, qui, sans autre explication, s'affala +par le panneau dans la cale. + +Striga ne s'était pas trompé. En quelques minutes, ce canot eut rallié +la gabarre. Deux hommes montèrent à bord. + +«Le patron? demanda l'un des nouveaux arrivants. + +--C'est moi, répondit Striga en faisant un pas en avant de ses +compagnons. + +--Votre nom? + +--Ivan Striga. + +--Votre nationalité? + +--Bulgare. + +--D'où vient cette gabarre? + +--De Vienne. + +--Où va-t-elle? + +--A Galatz. + +--Son propriétaire? + +--M. Constantinesco, de Galatz. + +--Chargement? + +--Néant. Nous retournons à vide. + +--Vos papiers? + +--Les voici, dit Striga, en offrant au questionneur les documents +demandés. + +--C'est bon, approuva celui-ci, qui les restitua après un examen +consciencieux. Nous allons jeter un coup d'oeil dans votre cale. + +--A votre aise, concéda Striga. Je vous ferai toutefois remarquer que +c'est la quatrième visite que nous subissons depuis notre départ de +Vienne. Ce n'est pas agréable.» + +Le policier, déclinant du geste toute responsabilité personnelle dans +les ordres dont il n'était que l'exécuteur, descendit sans répondre par +le panneau. Arrivé au bas de l'échelle, il s'avança de quelques pas dans +la cale dont son regard fit le tour, puis il remonta. Rien n'était venu +l'avertir que sous ses pieds gisaient deux créatures humaines, un homme, +d'un côté, une femme de l'autre, toutes deux réduites à l'impuissance +et hors d'état de demander du secours. La visite ne pouvait être plus +consciencieuse ni plus longue. Le chaland étant complètement vide, il +n'y avait pas lieu de s'enquérir de la provenance de son chargement, ce +qui simplifiait beaucoup les choses. + +Le policier reparut donc au jour, et, sans poser d'autres questions, +regagna son canot, qui s'éloigna vers de nouvelles perquisitions, tandis +que la gabarre continuait lentement sa route vers l'aval. + +Quand les dernières maisons de Budapest eurent été laissées en arrière, +le moment parut venu de s'occuper de la prisonnière de la cale. Titcha +et son compagnon disparurent dans l'intérieur, pour en ressortir +bientôt, escortant cette même femme qui y avait été incarcérée quelques +heures plus tôt, et qui fut réintégrée dans le rouf. Des autres hommes +de l'équipage, nul ne sembla prêter la moindre attention à cet incident. + +On ne fit halte qu'à la nuit, entre les bourgs d'Ercsin et d'Adony, à +plus de trente kilomètres au-dessous de Budapest, et l'on repartit le +lendemain dès l'aube. Au cours de cette journée du 31 août, la dérive +fut interrompue par quelques arrêts, pendant lesquels Striga quitta le +bord, en utilisant la barge, conquise, à ce qu'il pensait, sur Karl +Dragoch. Loin de se cacher, il accostait dans les villages, se +présentait aux habitants comme étant ce fameux lauréat de la Ligue +Danubienne, dont la renommée n'avait pu manquer de parvenir jusqu'à eux, +et engageait des conversations qu'il aiguillait adroitement sur les +sujets qui lui tenaient au coeur. + +Très maigre fut sa récolte de renseignements. Le nom d'Ilia Brusch ne +paraissait pas être populaire dans cette région. Sans doute, à Mohacs, +Apatin, Neusatz, Semlin ou Belgrade, qui sont des villes importantes, il +en serait autrement. Mais Striga n'avait pas l'intention de s'y risquer +et il comptait bien se borner à prendre langue dans des villages, où la +police exerçait nécessairement une surveillance moins effective. Par +malheur, les paysans ignoraient généralement le concours de Sigmaringen +et se montraient très rebelles aux interviews. D'ailleurs, ils ne +savaient rien. Ils ignoraient Karl Dragoch plus encore qu'Ilia Brusch, +et Striga déploya en vain tous les raffinements de sa diplomatie. + +Ainsi que cela avait été convenu la veille, c'est pendant une des +absences de Striga que Serge Ladko fut remonté au jour et transporté +dans une petite cabine dont la porte fut soigneusement verrouillée. +Précaution peut-être exagérée, tout mouvement étant interdit au +prisonnier étroitement ligotté. + +Les journées du 1er au 6 septembre s'écoulèrent paisiblement. Poussé à +la fois par le courant et par un vent favorable, le chaland continuait +à dériver, à raison d'une soixantaine de kilomètres par vingt-quatre +heures. La distance parcourue aurait même été sensiblement plus grande +sans les arrêts que rendaient nécessaires les absences de Striga. + +Si les excursions de celui-ci étaient toujours aussi stériles au point +de vue spécial des renseignements, une fois, du moins, il réussit, +en utilisant ses talents professionnels,. à les rendre profitables à +d'autres égards. + +Ceci se passait le 5 septembre. Ce jour-là, le chaland étant venu +mouiller à la nuit en face d'un petit bourg du nom de Szuszek, Striga +descendit à terre comme de coutume. La soirée était avancée. Les +paysans, qui se couchent d'ordinaire avec le soleil, ayant pour la +plupart réintégré leurs demeures, il déambulait solitairement, quand il +avisa une maison d'apparence assez cossue, dont le propriétaire, plein +de confiance dans la probité publique, avait laissé la porte ouverte, en +s'absentant pour quelque course dans le voisinage. + +Sans hésiter, Striga s'introduisit dans cette maison, qui se trouva +être un magasin de détail, ainsi que l'existence d'un comptoir le +lui démontra. Prendre dans le tiroir de ce comptoir la recette de la +journée, cela ne demanda qu'un instant. Puis, non content de cette +modeste rapine, il eut tôt fait de découvrir dans le corps inférieur +d'un bahut, dont l'effraction ne fut qu'un jeu pour lui, un sac +rondelet, qui rendit au toucher un son métallique de bon augure. + +Ainsi nanti, Striga s'empressa de regagner son chaland, qui, l'aube +venue, était déjà loin. + +Telle fut la seule aventure du voyage. + +A bord, Striga avait d'autres occupations. De temps à autre, il +disparaissait dans le rouf, et s'introduisait dans une cabine située en +face de celle où l'on avait déposé Serge Ladko. Parfois, sa visite ne +durait que quelques minutes, parfois elle se prolongeait davantage. Il +n'était pas rare, dans ce dernier cas, qu'on entendit jusque sur le pont +l'écho d'une violente discussion, où l'on discernait une voix de femme +répondant avec calme à un homme en fureur. Le résultat était alors +toujours le même: indifférence générale de l'équipage et sortie +furibonde de Striga, qui s'empressait de quitter le bord pour calmer ses +nerfs irrités. + +C'est principalement sur la rive droite qu'il poursuivait ses +investigations. Rares, en effet, sont les bourgs et les villages de +la rive gauche au delà de laquelle s'étend à perte de vue l'immense +puzsta.. + +Cette puzsta, c'est la plaine hongroise par excellence, que limitent, +à près de cent lieues, les montagnes de la Transylvanie. Les lignes +de chemins de fer qui la desservent traversent une infinie étendue de +landes désertes, de vastes pâturages, de marais immenses où pullule le +gibier aquatique. Cette puzsta, c'est la table toujours généreusement +servie pour d'innombrables convives à quatre pattes, ces milliers et ces +milliers de ruminants qui constituent l'une des principales richesses du +royaume de Hongrie. A peine, s'il s'y rencontre quelques champs de blé +ou de maïs. + +La largeur du fleuve est devenue considérable alors, et de nombreux +îlots ou îles en divisent le cours. Telles de ces dernières sont de +grande étendue et laissent de chaque côté deux bras où le courant +acquiert une certaine rapidité. + +Ces îles ne sont point, fertiles. A leur surface ne poussent que des +bouleaux, des trembles, des saules, au milieu du limon déposé par les +inondations qui sont fréquentes. Cependant on y récolte du foin en +abondance, et les barques, chargées jusqu'au plat bord, le charrient aux +fermes ou aux bourgades de la rive. + +Le 6 septembre, le chaland mouilla à la tombée de la nuit. Striga était +absent à ce moment. S'il n'avait voulu se risquer, ni à Neusatz, ni à +Peterwardein qui lui fait face, l'importance relative de ces villes +pouvant être une cause de dangers, il s'était du moins arrêté, afin d'y +continuer son enquête, au bourg de Karlovitz, situé une vingtaine de +kilomètres en aval. Sur son ordre, le chaland n'avait fait halte que +deux ou trois lieues plus bas, pour attendre son capitaine, qui le +rejoindrait en s'aidant du courant. + +Vers neuf heures du soir, celui-ci n'en était plus fort éloigné. Il +ne se pressait pas. Laissant fuir la barge au gré du courant, il +s'abandonnait à des pensées en somme assez riantes. Son stratagème avait +pleinement réussi. Personne ne l'avait suspecté et rien ne s'était +opposé à ce qu'il se renseignât librement. A vrai dire, de +renseignements, il n'en avait guère récolté. Mais cette ignorance +publique, qui confinait à l'indifférence, était, en somme, un symptôme +favorable. Bien certainement, dans cette région, on n'avait que très +vaguement entendu parler de la bande du Danube, et l'on ignorait jusqu'à +l'existence de Karl Dragoch, dont la disparition ne pouvait, par suite, +causer d'émotion. + +D'un autre côté, que ce fût à cause de la suppression de son chef ou en +raison de la pauvreté de la région traversée, la vigilance de la police +paraissait grandement diminuée. Depuis plusieurs jours, Striga n'avait +aperçu personne qui eût la tournure d'un agent, et nul ne parlait de la +surveillance fluviale si active deux ou trois cent kilomètres en amont. + +Il y avait donc toutes chances pour que le chaland arrivât heureusement +au terme de son voyage, c'est-à-dire à la mer Noire, où son chargement +serait transporté à bord du vapeur accoutumé. Demain, on serait au delà +de Semlin et de Belgrade. Il suffirait ensuite de longer de préférence +la rive serbe pour se mettre à l'abri de toute fâcheuse surprise. La +Serbie devait être, en effet, plus ou moins désorganisée par la guerre +qu'elle soutenait contre la Turquie et il n'y avait pas apparence que +les autorités riveraines perdissent leur temps à s'occuper d'une gabarre +descendant à vide le cours du fleuve. + +Qui sait? Ce serait peut-être le dernier voyage de Striga. Peut-être +se retirerait-il au loin, après fortune faite, riche, considéré--et +heureux, songeait-il, en pensant à la prisonnière enfermée dans la +gabarre. + +Il en était là de ses réflexions quand ses yeux tombèrent sur les +coffres symétriques dont les couvercles avaient si longtemps servi de +couchettes à Karl Dragoch et à son hôte, et tout à coup cette pensée lui +vint que, depuis huit jours qu'il était maître de la barge, il n'avait +pas songé à en explorer le contenu. Il était grand temps de réparer cet +inconcevable oubli. + +En premier lieu, il s'attaqua au coffre de tribord qu'il fractura en +un tour de main. Il n'y trouva que des piles de linge et de vêtements +rangés en bon ordre. Striga, qui n'avait que faire de cette défroque, +referma le coffre et s'attaqua au suivant. + +Le contenu de celui-ci n'était pas fort différent du précédent, et +Striga désappointé allait y renoncer, quand il découvrit dans un des +coins un objet plus intéressant. Si les articles d'habillement ne +pouvaient rien lui apprendre, il n'en serait peut-être pas de même de ce +gros portefeuille qui, selon toute vraisemblance, devait contenir +des papiers. Or, les papiers ont beau être muets, rien n'égale, dans +certains cas, leur éloquence. + +Striga ouvrit ce portefeuille, et, conformément à son espoir, il s'en +échappa de nombreux documents, dont il entreprit le patient examen. Les +quittances, les lettres défilèrent, toutes au nom d'Ilia Brusch, puis +ses yeux, agrandis par la surprise, s'arrêtèrent sur le portrait qui, +déjà, avait éveillé les soupçons de Karl Dragoch. + +D'abord Striga ne comprit pas. Qu'il y eût dans cette barge des papiers +au nom d'Ilia Brusch, et qu'il n'y en eût aucun au nom du policier, +c'était déjà passablement étonnant. Toutefois, l'explication de cette +anomalie pouvait être des plus naturelles. Peut-être Karl Dragoch, au +lieu de doubler le lauréat de la Ligue Danubienne, comme Striga l'avait +cru jusqu'ici, avait-il emprunté à l'amiable la personnalité du pêcheur, +et peut-être, dans ce cas, avait-il conservé, d'un commun accord avec +le véritable Ilia Brusch, les documents nécessaires pour justifier au +besoin de son identité. Mais pourquoi ce nom de Ladko, ce nom dont, avec +une habileté diabolique, Striga signait tous ses crimes? Et que venait +faire là ce portrait d'une femme, à laquelle celui-ci n'avait jamais +renoncé malgré l'échec de ses précédentes tentatives? Quel était donc +le légitime propriétaire de cette barge pour avoir en sa possession +un document si intime et si singulier? A qui appartenait-elle en +définitive, à Karl Dragoch, à Ilia Brusch ou à Serge Ladko, et lequel +de ces trois hommes, dont deux l'intéressaient à un si haut point, +tenait-il prisonnier en fin de compte dans le chaland? Le dernier, il +proclamait, cependant, l'avoir tué, le soir où, d'un coup de feu, +il avait abattu l'un des deux hommes de ce canot qui s'éloignait +furtivement de Roustchouk. Vraiment, s'il avait mal visé alors, il +aimerait encore mieux, plutôt que le policier, tenir entre ses mains le +pilote, qu'il ne manquerait pas une seconde fois, dans ce cas. Celui-là, +il ne serait pas question de le garder comme otage. Une pierre au +cou ferait l'affaire, et, débarrassé ainsi d'un ennemi mortel, il +supprimerait en même temps le principal obstacle à des projets dont il +poursuivait âprement la réalisation. + +Impatient d'être fixé, Striga, gardant par devers lui le portrait +qu'il venait de découvrir, saisit la godille et pressa la marche de +l'embarcation. + +Bientôt la masse de la gabarre apparut dans la nuit. Il accosta +rapidement, sauta sur le pont, et, se dirigeant vers la cabine faisant +face à celle qu'il visitait d'ordinaire, introduisit la clef dans la +serrure. + +Moins avancé que son geôlier, Serge Ladko n'avait même pas le choix +entre plusieurs explications de son aventure. Le mystère lui en +paraissait toujours aussi impénétrable, et il avait renoncé à imaginer +des conjectures sur les motifs que l'on pouvait avoir de le séquestrer. + +Quand, après un fiévreux sommeil, il s'était réveillé au fond de son +cachot, la première sensation qu'il éprouva fut celle de la faim. Plus +de vingt-quatre heures s'étaient alors écoulées depuis son dernier +repas, et la nature ne perd jamais ses droits, quelle que soit la +violence de nos émotions. + +Il patienta d'abord, puis, la sensation devenant de plus en plus +impérieuse, il perdit le beau calme qui l'avait soutenu jusque-là. +Allait-on le laisser mourir d'inanition? Il appela. Personne ne +répondit. Il appela plus fort. Même résultat. Il s'égosilla enfin en +hurlements furieux, sans obtenir plus de succès. + +Exaspéré, il s'efforça de briser ses liens. Mais ceux-ci étaient solides +et c'est en vain qu'il se roula sur le parquet en tendant ses muscles à +les rompre. + +Dans un de ces mouvements convulsifs, son visage heurta un objet +déposé près de lui. Le besoin affine les sens. Serge Ladko reconnut +immédiatement du pain et un morceau de lard qu'on avait sans doute mis +là pendant son sommeil. Profiter de cette attention de ses geôliers +n'était pas des plus faciles, dans la situation où il se trouvait. Mais +la nécessité rend industrieux, et, après plusieurs essais infructueux, +il réussit à se passer du secours de ses mains. + +Sa faim satisfaite, les heures coulèrent lentes et monotones. Dans le +silence, un murmure, un frissonnement, semblable à celui des feuilles +agitées par une brise légère, venait frapper son oreille. Le bateau qui +le portait était évidemment en marche et fendait, comme un coin, l'eau +du fleuve. + +Combien d'heures s'étaient-elles succédé, quand une trappe fut soulevée +au-dessus de lui? Suspendue au bout d'une ficelle, une ration semblable +à celle qu'il avait découverte à son premier réveil, oscilla dans +l'ouverture qu'éclairait une lumière incertaine et vint se poser à sa +portée. + +Des heures coulèrent encore, puis la trappe s'ouvrit de nouveau. Un +homme descendit, s'approcha du corps inerte, et Serge Ladko, pour la +seconde fois, sentit qu'on lui recouvrait la bouche d'un large bâillon. +C'est donc qu'on avait peur de ses cris et qu'il passait à proximité +d'un secours? Sans doute, car, l'homme à peine remonté, le prisonnier +entendit que l'on marchait sur le plafond de son cachot. Il voulut +appeler ... aucun son ne sortit de ses lèvres ... Le bruit de pas cessa. + +Le secours devait être déjà loin, quand, peu d'instants plus tard, on +revint, sans plus d'explications, supprimer son bâillon. Si on lui +permettait d'appeler, c'est que cela n'offrait plus de danger. Dès lors, +à quoi bon? + +Après le troisième repas, identique aux deux premiers, l'attente fut +plus longue. C'était la nuit sans doute. Serge Ladko calculait que sa +captivité remontait environ à quarante-huit heures, lorsque, par la +trappe de nouveau ouverte, on insinua une échelle, à l'aide de laquelle +quatre hommes descendirent au fond du cachot. + +Ces quatre hommes, Serge Ladko n'eut pas le temps de distinguer leurs +traits. Rapidement, un bâillon était encore appliqué sur sa bouche, un +bandeau sur ses yeux, et, redevenu colis aveugle et muet, il était comme +la première fois transporté de mains en mains. + +Aux heurts qu'il subit, il reconnut l'ouverture étroite--la trappe, +il le comprenait--qu'il avait déjà franchie et qu'il franchissait +maintenant en sens inverse. L'échelle qui avait meurtri ses reins +pendant la descente, les meurtrit également, tandis qu'on le remontait. +Un bref trajet horizontal suivit, puis, brutalement jeté sur le parquet, +il sentit qu'on lui enlevait comme auparavant bandeau et bâillon. Il +ouvrait à peine les yeux, qu'une porte se refermait avec bruit. + +Serge Ladko regarda autour de lui. S'il n'avait fait que changer de +prison, celle-ci était infiniment supérieure à la précédente. Par une +petite fenêtre, le jour entrait à flots, lui permettant d'apercevoir, +déposée auprès de lui, sa pitance ordinaire qu'il avait été contraint +jusqu'ici de chercher à tâtons. La lumière du soleil lui rendait le +courage et sa situation lui apparaissait moins désespérée. Derrière +cette fenêtre, c'était la liberté. Il s'agissait de la conquérir. + +Longtemps il désespéra d'en trouver le moyen, quand enfin, en parcourant +pour la millième fois du regard la cabine exiguë qui lui servait de +prison, il découvrit, appliquée contre la paroi, une sorte de ferrure +plate qui, sortie du plancher et s'élevant verticalement jusqu'au +plafond, servait probablement à relier entre eux les madriers du bordé. +Cette ferrure formait saillie, et, bien qu'elle ne présentât aucun angle +tranchant, il n'était peut-être pas impossible de s'en servir pour user +ses liens, sinon pour les couper. Difficile à coup sûr, l'entreprise +méritait tout au moins d'être tentée. + +Ayant réussi avec beaucoup de peine à ramper jusqu'à ce morceau de fer, +Serge Ladko commença aussitôt à limer contre lui la corde qui retenait +ses mains. L'immobilité presque totale que ses entraves lui imposaient +rendait ce travail extrêmement pénible, et le va-et-vient des bras, ne +pouvant être obtenu que par une série de contractions de tout le corps, +restait forcément contenu dans d'étroites limites. Outre que la besogne +avançait lentement ainsi, elle était en même temps véritablement +exténuante, et, toutes les cinq minutes, le pilote était contraint de +prendre du repos. Deux fois par jour, aux heures des repas, il lui +fallait s'interrompre. C'était toujours le même geôlier qui venait lui +apporter sa nourriture et, bien que celui-ci dissimulât son visage sous +un masque de toile, Serge Ladko le reconnaissait sans hésitation à ses +cheveux gris et à la remarquable largeur de ses épaules. D'ailleurs, +bien qu'il n'en pût discerner les traits, l'aspect de cet homme lui +donnait l'impression de quelque chose de déjà vu. Sans qu'il lui fût +possible de rien préciser, cette carrure puissante, cette démarche +lourde, ces cheveux grisonnants que l'on distinguait au-dessus du masque +de toile, ne lui semblaient pas inconnus. + +Les rations lui étaient servies à heure fixe, et jamais, hors de ces +instants, on ne pénétrait dans sa prison. Rien n'en aurait même troublé +le silence, si, de temps à autre, il n'avait entendu une porte s'ouvrir +en face de la sienne. Presque toujours, le bruit de deux voix, celle +d'un homme et celle d'une femme, parvenait ensuite jusqu'à lui. Serge +Ladko tendait alors l'oreille, et, interrompant son patient travail, il +cherchait à mieux discerner ces voix qui remuaient en lui des sensations +vagues et profondes. + +En dehors de ces incidents, le prisonnier mangeait d'abord, dès le +départ de son geôlier, puis il se remettait obstinément à l'oeuvre. + +Cinq jours s'étaient écoulés depuis qu'il l'avait commencée, et il en +était encore à se demander s'il faisait ou non quelques progrès, quand, +à la tombée de la nuit, le soir du 6 septembre, le lien qui encerclait +ses poignets se brisa tout à coup. + +Le pilote dut refouler le cri de joie qui allait lui échapper. On +ouvrait sa porte. Le même homme que chaque jour entrait dans sa cellule +et déposait près de lui le repas habituel. + +Dès qu'il se retrouva seul, Serge Ladko voulut mouvoir ses membres +libérés. Il lui fut d'abord impossible d'y parvenir. Immobilisés pendant +toute une longue semaine, ses mains et ses bras étaient comme frappés de +paralysie. Peu à peu, cependant, le mouvement leur revint et augmenta +graduellement d'amplitude. Après une heure d'efforts, il put exécuter +des gestes encore maladroits et délivrer ses jambes à leur tour. + +Il était libre. Du moins il avait fait le premier pas vers la liberté. +Le second, ce serait de franchir cette fenêtre qu'il était en son +pouvoir d'atteindre maintenant, et par laquelle il apercevait l'eau du +Danube, sinon la rive invisible dans l'obscurité. Les circonstances +étaient favorables. Il faisait dehors un noir d'encre. Bien malin qui le +rattraperait par cette nuit sans lune, où l'on ne voyait rien à dix pas. +D'ailleurs, on ne reviendrait plus dans sa cellule que le lendemain. +Quand on s'apercevrait de son évasion, il serait loin. + +Une grave difficulté, plus qu'une difficulté, une impossibilité +matérielle l'arrêta à la première tentative. Assez large pour un +adolescent souple et svelte, la fenêtre était trop étroite pour +livrer passage à un homme dans la force de l'âge et doué d'une aussi +respectable carrure que Serge Ladko. Celui-ci, après s'être épuisé en +vain, dut reconnaître que l'obstacle était infranchissable et se laissa +retomber tout haletant dans sa prison. + +Etait-il donc condamné à n'en plus sortir? Un long moment, il contempla +le carré de nuit dessiné par l'implacable fenêtre, puis, décidé à +de nouveaux efforts, il se dépouilla de ses vêtements et, d'un élan +furieux, se lança dans l'ouverture béante, résolu à la franchir coûte +que coûte. + +Son sang coula, ses os craquèrent, mais une épaule d'abord, un bras +ensuite passèrent, et le montant de la fenêtre vint buter contre sa +hanche gauche. Malheureusement l'épaule droite avait buté, elle aussi, +de telle sorte que tout effort supplémentaire serait évidemment inutile. + +Une partie du corps à l'air libre et surplombant le courant, l'autre +partie demeurée prisonnière, ses côtes écrasées par la pression, Serge +Ladko ne tarda pas à trouver la position intenable. Puisque s'enfuir +ainsi était impraticable, il fallait aviser à d'autres moyens. +Peut-être, pourrait-il arracher l'un des montants de la fenêtre et +agrandir ainsi l'infranchissable ouverture. + +Mais, pour cela, il était nécessaire de réintégrer la prison, et Ladko +fut obligé de reconnaître l'impossibilité de ce retour en arrière. Il ne +lui était permis ni d'avancer, ni de reculer, et, à moins d'appeler à +son aide, il était irrémédiablement condamné à rester dans sa cruelle +position. + +C'est en vain qu'il se débattit. Tout fut inutile. Il s'était lui-même +pris au piège par la violence de son élan. + +Serge Ladko reprenait haleine, quand un bruit insolite le fit +tressaillir. Un nouveau danger se révélait, menaçant. Fait qui ne +s'était jamais produit à pareille heure depuis qu'il occupait cette +prison, on s'arrêtait à sa porte, une clef cherchait en tâtonnant le +trou de la serrure, s'y introduisait enfin... + +Soulevé par le désespoir, le pilote raidit tous ses muscles dans un +effort surhumain... + +Au dehors, cependant, la clef tournait dans la serrure... entraînait le +pène avec elle ... lui faisait faire un premier pas hors de la gâche... + + + +XII + +AU NOM DE LA LOI + + +Striga, la porte ouverte, s'arrêta hésitant sur le seuil. Une obscurité +profonde emplissait la cellule. Il ne distinguait rien, si ce n'est +un carré d'ombre plus claire vaguement découpé par l'ouverture de la +fenêtre. Dans un coin, quelque part, gisait le prisonnier. On ne pouvait +l'apercevoir. + +«Titcha! appela Striga d'une voix impatiente, de la lumière!» + +Titcha s'empressa d'apporter une lanterne dont la tremblante lueur, +soudainement projetée, parut illuminer la pièce. Les deux hommes, +l'ayant parcourue d'un rapide coup d'oeil, échangèrent un regard +troublé. La cabine était vide. Sur le parquet, des liens rompus, des +vêtements jetés à la volée: du prisonnier, nulle autre trace. + +«M'expliqueras-tu?... commença Striga. + +Avant de répondre, Titcha alla jusqu'à la fenêtre, et passa le doigt sur +l'un des montants. + +--Envolé, dit-il, en montrant son doigt rouge. + +--Envolé!... répéta Striga, qui proféra un juron. + +--Mais pas depuis longtemps, continua Titcha. Le sang est encore frais. +D'ailleurs, il n'y a pas plus de deux heures que je lui ai apporté sa +ration. + +--Et tu n'as rien vu d'anormal à ce moment? + +--Absolument rien. Je l'ai laissé ficelé comme un saucisson. + +--Imbécile! gronda Striga! + +Titcha, ouvrant les bras, exprima clairement par ce geste qu'il ignorait +comment l'évasion avait pu s'accomplir et qu'il en déclinait, dans tous +les cas, la responsabilité. Striga n'accepta pas cette commode défaite. + +--Oui, imbécile, répéta-t-il d'une voix furieuse en arrachant des mains +de son compagnon la lanterne qu'il promena sur le pourtour de la cabine. +Il fallait visiter ton prisonnier et ne pas te fier aux apparences.... +Tiens! regarde ce morceau de fer poli par le frottement. C'est là qu'il +a usé la corde qui retenait ses mains.... Il a dû y mettre des jours et +des jours.... Et tu ne t'es aperçu de rien!... On n'est pas stupide à ce +point-là! + +--Ah ça, mais, quand tu auras fini!... répliqua Titcha qui sentait la +colère le gagner à son tour. Est-ce que tu me prends pour ton chien?... +Après tout, puisque tu tenais tant à boucler le Dragoch, il fallait le +garder toi-même. + +--J'aurais mieux fait, approuva Striga. Mais, d'abord, est-ce bien +Dragoch que nous tenions? + +--Qui veux-tu que ce soit? + +--Le sais-je?... Je suis en droit de m'attendre à tout, en voyant la +manière dont tu t'acquittes d'une mission. L'as-tu reconnu, quand tu +l'as pris? + +--Je ne peux pas dire que je l'aie reconnu, confessa Titcha, vu qu'il +tournait le dos.... + +--Là!.. + +--Mais j'ai parfaitement reconnu le bateau. C'est bien celui que tu m'as +montré à Vienne. Ça, par exemple, j'en suis sûr. + +--Le bateau!.. Le bateau!.. Enfin, comment était-il, ton prisonnier? +Etait-il grand? + +Serge Ladko et Ivan Striga avaient en réalité une taille sensiblement +égale. Mais un homme couché paraît, on ne l'ignore pas, beaucoup plus +grand qu'un homme debout, et Titcha n'avait guère vu le pilote qu'étendu +sur le parquet de sa prison. C'est donc de la meilleure foi du monde +qu'il répondit: + +--La tête de plus que toi. + +--Ce n'est pas Dragoch!.. murmura Striga, qui se savait d'une stature +plus élevée que le détective. + +Il réfléchit quelques instants, puis demanda: + +--Le prisonnier ressemblait-il à quelqu'un de ta connaissance? + +--De ma connaissance? protesta Titcha. Jamais de la vie! + +--. Par exemple, il ne ressemblerait pas... à Ladko? + +--En voilà une idée! s'écria Titcha. Pourquoi diable veux-tu que Dragoch +ressemble à Ladko? + +--Et si notre prisonnier n'était pas Dragoch? + +--Il ne serait pas davantage Ladko, que je connais assez, parbleu, pour +ne pas m'y tromper. + +--Réponds toujours à ma question, insista Striga. Lui ressemblait-il? + +--Tu rêves, protesta Titcha. D'abord, le prisonnier n'avait pas de +barbe, et Ladko en a. + +--Ça se coupe, la barbe, fit observer Striga. + +--Je ne dis pas non... Et puis, le prisonnier avait des lunettes. + +Striga haussa les épaules. + +--Etait-il brun ou blond? demanda-t-il. + +--Brun, répondit Titcha avec conviction. + +--Tu en es sûr? + +--Sûr. + +--Ce n'est pas Ladko!.. murmura de nouveau Striga. Ce serait donc Ilia +Brusch.. + +--Quel Ilia Brusch? + +--Le pêcheur. + +--Bah!.. fit Titcha abasourdi. Mais alors, si le prisonnier n'était ni +Ladko, ni Karl Dragoch, peu importe qu'il ait pris la clef des champs. + +Striga, sans répondre, s'approcha à son tour de la fenêtre. Après +avoir examiné les traces de sang, il se pencha au dehors et s'efforça +vainement de percer les ténèbres. + +--Depuis combien de temps est-il parti?., se demandait-il à demi-voix. + +--Pas plus de deux heures, dit Titcha. + +--S'il court depuis deux heures, il doit être loin! s'écria Striga, qui +maîtrisait, avec peine sa colère. + +Après un instant de réflexion, il ajouta: + +--Rien à faire pour le moment. La nuit est trop noire. Puisque l'oiseau +est envolé, bon voyage. Quant à nous, nous nous mettrons en route un +peu avant l'aube, de manière à être le plus tôt possible au delà de +Belgrade.» + +Il resta un instant songeur, puis, sans rien ajouter, il quitta la +cabine pour entrer dans celle qui lui faisait face. Titcha prêta +l'oreille. D'abord, il n'entendit rien; mais bientôt, à travers la porte +fermée, arrivèrent jusqu'à lui des éclats de voix dont le diapason +montait progressivement. Haussant les épaules avec dédain, Titcha +s'éloigna et regagna son lit. + +C'est à tort que Striga avait jugé inutile de se livrer à des recherches +immédiates. Ces recherches n'eussent peut-être pas été vaines, car le +fugitif n'était pas loin. + +En entendant le bruit de la clef tournant dans la serrure, Serge Ladko, +d'un effort désespéré, avait vaincu l'obstacle. Sous la violente +traction des muscles, l'épaule d'abord, la hanche ensuite s'étaient +effacées, et il avait glissé comme une flèche hors de la fenêtre trop +étroite, pour tomber, la tête la première, dans l'eau du Danube, +qui s'était ouverte et refermée sans bruit. Quand, après une courte +immersion, il revint à la surface, le courant l'avait déjà emporté à +quelque distance de l'endroit de sa chute. Un instant plus tard, il +dépassait l'arrière du chaland, évité la proue vers l'amont. Devant lui +la route était libre. + +Il n'avait pas à hésiter. Le seul parti à prendre était de se laisser +dériver quelque temps encore. Une fois hors d'atteinte, il nagerait +vigoureusement vers l'une des rives. Il y arriverait, il est vrai, dans +un état de nudité qui pouvait être une source de grandes difficultés +ultérieures, mais il n'avait pas le choix. Le plus pressé était de +s'éloigner de la prison flottante où il venait de passer de si pénibles +jours. Quand il aurait pris terre, il aviserait. + +Tout à coup, dans la nuit, la masse sombre d'une seconde embarcation se +dressa devant lui. Quelle ne fut pas son émotion, en reconnaissant sa +barge retenue par une bosse amarrée au chaland et que tendait la poussée +du courant. Il se cramponna instinctivement au gouvernail, et, un +instant, demeura immobile. + +Dans la paix nocturne, un bruit de voix parvenait jusqu'à lui. Sans +doute, on discutait les circonstances de sa fuite. Il attendit, la tête +seule hors de l'eau noire qui le couvrait de son impénétrable voile. + +Les voix grandirent, puis se turent, et tout retomba dans le silence. +Serge Ladko, s'accrochant au plat bord, se hissa lentement dans la barge +et disparut sous le tôt. Là, l'oreille tendue, il écouta de nouveau.. Il +n'entendit rien. Plus aucun bruit autour de lui. + +Sous le tôt, l'obscurité de la nuit se faisait plus épaisse encore. Dans +l'impossibilité de rien distinguer, Serge Ladko tâtonna comme un aveugle +pour reconnaître les objets familiers. Il ne semblait pas que l'on eût +rien touché. Là étaient ses instruments de pêche; à ce clou pendait +encore le bonnet de loutre qu'il y avait lui-même accroché. A droite, +c'était sa couchette; à gauche, celle où M. Jaeger avait si longtemps +dormi... Mais pourquoi étaient-ils ouverts, les coffres ménagés +au-dessous de ces couchettes? On les avait donc forcés?.. Invisibles +dans l'ombre, ses mains hésitantes firent l'inventaire de ses modestes +richesses... Non, on ne lui avait rien pris. Linge et vêtements +paraissaient en on ordre, comme il les avait laissés... Jusqu'à son +couteau qu'il retrouva à la place même où il l'avait rangé. Ce couteau, +Serge Ladko l'ouvrit, puis, rampant sur le ventre dans le fond de la +barge, il s'avança vers l'étrave. + +Quel voyage! L'oreille aux aguets, les yeux vainement ouverts dans les +ténèbres, s'arrêtant, la respiration coupée, au moindre clapotis de +l'eau, il lui fallut dix minutes pour arriver au but. Enfin, sa main put +saisir la bosse, qu'il trancha d'un seul coup. + +La corde coupée fouetta l'eau à grand bruit. Ladko, le coeur battant, +retomba dans la barge. Impossible qu'on n'ait pas entendu la chute de +cette corde, dans un silence si profond... + +Non... rien ne bougeait... Le pilote, peu à peu redressé, comprit qu'il +était déjà foin de ses ennemis. A peine libre, en effet, la barge avait +commencé à dériver, et il n'avait fallu qu'un instant pour qu'entre elle +et le chaland s'élevât le mur inexpugnable de la nuit. + +Quand il s'estima assez loin pour n'avoir plus rien à craindre, Serge +Ladko arma un aviron, et quelques coups de godille augmentèrent +rapidement la distance. Alors seulement, il s'aperçut qu'il grelottait +et s'occupa de se couvrir. Décidément, on n'avait pas touché au contenu +de ses coffres, où il trouva sans peine le linge et les vêtements +nécessaires. Cela fait, il saisit de nouveau l'aviron et se remit à +godiller avec rage. + +Où était-il? Il n'en avait aucune idée. Rien ne pouvait le renseigner +sur le parcours effectué par le chaland dans lequel il avait été +incarcéré. Sa prison flottante avait-elle monté ou descendu le fleuve, +il l'ignorait. + +En tous cas, c'est dans le sens du courant qu'il devait maintenant se +diriger, puisque c'est dans cette direction qu'étaient Roustchouk et +Natcha. Si on l'avait ramené en arrière, ce serait du temps à regagner à +grands renforts de bras, voilà tout. Pour le moment, il commencerait par +naviguer toute la nuit, de manière à s'éloigner le plus possible de +ses ennemis inconnus. Il pouvait compter sur environ sept heures +d'obscurité. En sept heures, on fait du chemin. Le jour venu, il +s'arrêterait, pour prendre du repos, dans la première ville rencontrée. + +Serge Ladko godillait vigoureusement depuis une vingtaine de minutes, +quand un cri affaibli par la distance s'éleva dans la nuit. Ce qu'il +exprimait, joie, colère ou terreur, trop vague était ce cri lointain +pour que l'on pût le dire. Et pourtant, si vague qu'elle fût, cette +voix, qui lui arrivait des confins de l'horizon, emplit d'un trouble +obscur le coeur du pilote. Où avait-il entendu une voix semblable?.. Un +peu plus, il eût juré que c'était celle de Natcha... Il avait cessé de +godiller, l'oreille tendue aux sourdes rumeurs de la nuit. + +Le cri ne se renouvela pas. L'espace était redevenu muet autour de la +barge que le courant entraînait en silence. Natcha!.. + +Il n'avait que ce nom-là en tête... Serge Ladko, d'un mouvement +d'épaules, rejeta cette obsession, cette idée fixe et se remit au +travail. + +Le temps passa. Il pouvait être minuit, quand, sur la rive droite, +se dessinèrent confusément des maisons. Ce n'était qu'un village, +Szlankament, que Ladko laissa en arrière sans l'avoir reconnu. + +Quelques heures plus tard, au moment du lever de l'aube, un autre bourg, +Nove Banoveze, apparut à son tour. Il ne le reconnut pas davantage et le +dépassa pareillement. + +Puis les rives redevinrent désertes, tandis que le jour se levait. + +Dès que la lumière fut suffisante, Serge Ladko s'empressa de réparer les +dégâts causés à son déguisement par une si longue captivité. En quelques +minutes, ses cheveux redevinrent noirs de leur racine à leur pointe, un +coup de rasoir fit tomber la barbe naissante et ses lunettes faussées +furent remplacées par des neuves. Cela fait, il se remit à godiller avec +le même inlassable courage. + +De temps à autre, il jetait un coup d'oeil en arrière, sans rien +apercevoir de suspect. Les ennemis étaient loin, décidément. + +Libérant son esprit de ses préoccupations les plus immédiates, le +sentiment de sa sécurité reconquise lui permettait de songer de nouveau +à l'étrangeté de sa situation. Quels étaient ces ennemis qui le +contraignaient à fuir? Que lui voulaient-ils? Pourquoi l'avaient-ils +tenu durant tant de jours en leur pouvoir? Autant de questions +auxquelles il était dans l'impossibilité de répondre. Quels que fussent +ces ennemis, il fallait, en tous cas, se défier d'eux à l'avenir, et ce +souci allait fâcheusement compliquer son voyage, à moins qu'il ne prît +le parti de réclamer, malgré les dangers d'une telle démarche, la +protection de la police contre ses ravisseurs inconnus, à la première +ville qu'il traverserait. + +Cette ville, quelle serait-elle? Cela non plus, il ne le savait pas, +et rien n'était de nature à le renseigner, sur ces rives désertes où, +séparés par de longs espaces, s'égrenaient de rares et pauvres hameaux. + +Ce fut seulement vers huit heures du matin, que, toujours sur la rive +droite, de hauts clochers piquèrent le ciel, tandis que, devant la +barge, une autre ville plus lointaine montait à l'horizon. Serge Ladko +eut un sursaut de joie. Ces villes, il les connaissait bien. L'une, +la plus proche, c'était Semlin, dernière cité danubienne de l'empire +austro-hongrois; l'autre, juste en face de lui, c'était Belgrade, la +capitale serbe, située également sur la rive droite, après un coude +brusque du fleuve, au confluent de la Save. + +Ainsi donc, pendant son incarcération, il avait continué à descendre le +courant, sa prison flottante l'avait rapproché du but, et, sans même +s'en rendre compte, il avait franchi plus de cinq cents kilomètres. + +Pour l'instant, Semlin, c'était le salut. Autant que besoin serait, il +y trouverait aide et protection. Mais se résoudrait-il à demander du +secours? S'il se plaignait, s'il racontait son inexplicable aventure, +n'allait-on pas ouvrir une enquête, dont il serait la première victime? +Peut-être voudrait-on savoir qui il était, d'où il venait, où il se +rendait, et peut-être parviendrait-on à découvrir le nom qu'il s'était +juré de ne jamais révéler, quoi qu'il arrivât. + +Remettant à prendre un parti à ce sujet, Serge Ladko activa la marche +de son embarcation. La demie de huit heures sonnait aux horloges de la +ville comme il fixait son amarre à un anneau du quai. Il procéda ensuite +à quelques rapides rangements, puis examina de nouveau ce problème: +parler ou se taire. Finalement il se décida pour l'abstention. Tout bien +considéré, mieux valait garderie silence, aller chercher sous le tôt +un repos bien gagné, et s'éloigner inaperçu de Semlin comme il y était +arrivé. + +A ce moment, quatre hommes parurent sur le quai et s'arrêtèrent en face +de la barge. Ces hommes sautèrent à bord, et l'un d'eux, s'approchant de +Serge Ladko, qui le regardait faire avec étonnement, demanda: + +«Vous êtes bien le nommé Ilia Brusch? + +--Oui, répondit le pilote, en fixant sur le questionneur un regard +inquiet. + +Celui-ci entr'ouvrit son vêtement, afin de montrer une écharpe aux +couleurs hongroises, qui lui enserrait la taille. + +--Au nom de la loi, je vous arrête,» dit-il en touchant le pilote à +l'épaule. + + + +XIII + +UNE COMMISSION ROGATOIRE + + +Karl Dragoch n'avait pas souvenir de s'être occupé, dans tout le cours +de sa carrière, d'une affaire aussi fertile en incidents inattendus et +ayant autant le caractère du mystère que cette affaire de la bande du +Danube. L'incroyable mobilité de l'insaisissable bande, son ubiquité, la +soudaineté de ses coups, avaient déjà quelque chose d'insolite. Et voici +que son chef, à peine dépisté, devenait introuvable, et semblait se rire +des mandats d'amener lancés contre lui dans toutes les directions! + +Tout d'abord, on eût été fondé à croire qu'il s'était évaporé. De lui, +aucune trace, ni en amont, ni en aval. La police de Budapest, notamment, +malgré une surveillance incessante, n'avait rien signalé qui lui +ressemblât. Il fallait bien qu'il fût passé à Budapest, cependant, +puisque, dès le 31 août, il était vu à Duna Földvar, soit près de +quatre-vingt-dix kilomètres plus bas que la capitale de la Hongrie. +Ignorant que le rôle du pêcheur fût joué à ce moment par Ivan Striga, +à qui le chaland assurait un refuge, Karl Dragoch n'y pouvait rien +comprendre. + +Les jours suivants, c'est à Szekszard, à Vukovar, à Cserevics, à +Karlovitz enfin que l'on signalait sa présence. Ilia Brusch ne se +cachait pas. Loin de là, il disait son nom à qui voulait l'entendre, et +parfois même vendait quelques livres de poissons. D'aucuns, il est vrai, +prétendaient aussi l'avoir surpris au moment où il en achetait, ce qui +ne laissait pas d'être assez singulier. + +Le soi-disant pêcheur faisait preuve en tous cas d'une infernale +habileté. La police, aussitôt prévenue de son apparition, avait beau +faire diligence, elle arrivait toujours trop tard. C'est en vain qu'elle +sillonnait ensuite le fleuve en tous sens, elle n'y découvrait pas le +plus petit vestige de la barge qui semblait littéralement volatilisée. + +Karl Dragoch se désespérait en apprenant les échecs successifs de ses +sous-ordres. Le gibier allait-il décidément lui glisser entre les mains? + +Toutefois, deux choses étaient certaines. La première, c'est que le +prétendu lauréat continuait à descendre le fleuve. La seconde, c'est +qu'il semblait fuir les villes, dont, sans doute, il redoutait la +police. + +Karl Dragoch fit donc redoubler de surveillance à toutes les cités de +quelque importance situées en aval de Budapest, telles que Mohacs, +Apatin et Neusatz, et lui-même établit son quartier général à Semlin. +Ces villes constituaient ainsi autant de barrages élevés sur la route du +fugitif. + +Malheureusement, il paraissait bien que celui-ci ne fît que rire de la +série d'obstacles accumulés devant lui. De même qu'on avait appris son +passage en aval de Budapest, sa présence fut constatée, mais toujours +trop tard, en aval de Mohacs, d'Apatin et de Neusatz. Dragoch, +transporté de colère et comprenant qu'il jouait sa dernière carte, +réunit alors une véritable flottille. Sur son ordre, plus de trente +embarcations croisèrent nuit et jour au-dessous de Semlin. Bien adroit +serait l'adversaire s'il parvenait à franchir leur ligne serrée. + +Pour remarquables qu'elles fussent, ces dispositions n'auraient eu +cependant aucun succès, si Serge Ladko fût resté prisonnier dans la +gabarre de Striga. Heureusement pour le repos de Dragoch, il ne devait +pas en être ainsi. + +La journée du 6 septembre s'était écoulée dans ces conditions, sans que +rien de nouveau fût survenu, et Dragoch, dès les premières heures du 7, +se disposait à rejoindre sa flottille, quand il vit un agent accourir à +sa rencontre. Son homme, enfin arrêté, venait d'être incarcéré dans la +prison de Semlin. + +Il se hâta de se rendre au parquet. L'agent avait dit vrai. Le trop +célèbre Ladko était bien réellement sous les verrous. + +La nouvelle se répandit avec la rapidité de l'éclair et mit la ville en +rumeur. On ne causait pas d'autre chose, et, sur le quai, des groupes +compacts stationnèrent toute la journée devant la barge du fameux +malfaiteur. + +Ces groupes ne purent manquer d'attirer l'attention d'une gabarre qui, +vers trois heures de l'après-midi, passa au large de Semlin. Cette +gabarre qui descendait innocemment le fleuve, c'était celle de Striga. + +«Qu'y a-t-il donc à Semlin? dit celui-ci à son fidèle Titcha, en +remarquant l'animation des quais. Serait-ce une émeute? + +Il s'aida d'une jumelle, qu'il écarta de ses yeux après un rapide +examen. + +--Le diable m'emporte, Titcha, s'écria-t-il, si ce n'est pas +l'embarcation de notre particulier! + +--Tu crois?... fit Titcha en s'emparant de la jumelle. + +--Il faut que j'en aie le coeur net, déclara Striga qui paraissait en +proie à une vive agitation. Je vais à terre. + +--Pour te faire pincer. C'est malin!... Si cette embarcation est celle +de Dragoch, c'est que Dragoch est à Semlin. C'est se jeter dans la +gueule du loup. + +--Tu as raison, approuva Striga, qui disparut dans le rouf. Mais nous +allons prendre nos précautions.» + +Un quart d'heure plus tard, il revenait «camouflé» de main de maître, +si l'on veut bien nous permettre cette expression empruntée à l'argot +commun aux malfaiteurs et aux gens de police. Sa barbe coupée et +remplacée par des favoris postiches, ses cheveux dissimulés sous une +perruque, un large bandeau recouvrant l'un de ses yeux, il s'appuyait +péniblement sur une canne, comme un homme qui sortirait à peine d'une +grave maladie. + +«Et maintenant?... demanda-t-il, non sans quelque vanité. + +--Merveilleux! admira Titcha. + +--Ecoute, reprit Striga. Tandis que je serai à Semlin, vous continuerez +votre route. Deux ou trois lieues au delà de Belgrade, vous mouillerez +et vous attendrez mon retour. + +--Comment feras-tu pour nous rejoindre? + +--Ne t'inquiète pas de ça, et dis à Ogul de me conduire dans le bachot.» + +Pendant ce temps, le chaland avait laissé Semlin en arrière. Ayant +pris terre assez loin de la ville, Striga revint à grands pas vers les +maisons. Dès qu'il les eut atteintes, il modéra son allure, et, se +mêlant aux groupes qui stationnaient au bord du fleuve, il recueillit +avidement les propos échangés autour de lui. + +Il ne s'attendait guère à ce que ces propos lui apprirent. Personne, +dans ces groupes animés, ne parlait de Dragoch. On ne s'entretenait +pas davantage d'Ilia Brusch. Il n'était question que de Ladko. De quel +Ladko? Non pas du pilote de Roustchouk, dont le nom avait été utilisé +par Striga de la manière qu'on sait, mais précisément de ce Ladko +imaginaire qu'il avait ainsi créé de toutes pièces, du Ladko malfaiteur, +du Ladko pirate, c'est-à-dire de lui-même, Striga. C'est sa propre +arrestation qui formait le sujet de la conversation générale. + +Il ne parvenait pas à comprendre. Que la police commit une erreur et +arrêtât un innocent au lieu et place du coupable, il n'y avait à cela +rien de bien surprenant. Mais quel rapport avait cette erreur, dont il +pouvait mieux que personne certifier la réalité, avec la présence de ce +bateau, que son chaland, la veille encore, avait à la traîne? + +On estimera, sans doute, qu'il faisait preuve de faiblesse en accordant +quelque intérêt à ce côté de la question. L'essentiel, c'était qu'un +autre fût poursuivi à sa place. Pendant qu'on suspecterait celui-là, +on ne songerait pas à s'occuper de lui. C'était le point important. Le +reste ne comptait pas. + +Rien n'eût été plus vrai, s'il n'avait eu des motifs particuliers de +vouloir être renseigné à cet égard. A en juger d'après les apparences, +tout portait à croire que l'homme incarcéré et le maître de la barge +ne faisaient qu'un. Quel était cet inconnu, qui, après avoir été, +huit jours durant, prisonnier à bord du chaland, en remplaçait si +complaisamment le propriétaire entre les griffes de la police? Striga, +certes, ne quitterait pas Semlin avant d'être fixé sur ce point. + +Il lui fallut s'armer de patience. M. Izar Rona, juge chargé de cette +affaire, ne paraissait pas disposé à mener rondement l'instruction. +Trois jours s'écoulèrent sans qu'il donnât signe de vie. Cette attente +préalable faisait partie de sa méthode. D'après lui, il est excellent de +laisser tout d'abord un accusé aux prises avec la solitude. L'isolement +est un grand destructeur de force nerveuse, et quelques jours de secret +dépriment merveilleusement l'adversaire que le juge va trouver en face +de lui. + +M. Izar Rona, quarante-huit heures après l'arrestation, exprimait ces +idées à Karl Dragoch venu aux informations. Le détective ne pouvait que +donner aux théories de son chef une approbation hiérarchique. + +«Enfin, monsieur le Juge, se risqua-t-il à demander, quand comptez-vous +procéder au premier interrogatoire? + +--Demain. + +--Je viendrai donc demain soir en apprendre le résultat. Inutile de vous +répéter, je pense, sur quoi se fondent les présomptions? + +--Inutile, affirma M. Rona. J'ai nos conversations antérieures présentes +à l'esprit, et, d'ailleurs, mes notes sont très complètes. + +--Vous me permettrez toutefois de vous rappeler, monsieur le Juge, le +désir que j'ai pris la liberté de vous exprimer? + +--Quel désir? + +--Celui de ne pas paraître dans cette affaire, au moins jusqu'à nouvel +ordre. Ainsi que je vous l'ai exposé, l'inculpé ne me connaît que sous +le nom de Jaeger. Cela peut éventuellement nous servir. Evidemment, +lorsque nous serons devant la Cour, il me faudra décliner mon nom +véritable. Mais nous n'en sommes pas là, et il me paraît préférable, +pour la recherche des complices, de ne pas me brûler avant l'heure.... + +--C'est entendu,» promit le juge. + +Dans la cellule où on l'avait enfermé, Serge Ladko attendait qu'on +voulût bien s'occuper de lui. Suivant de si près sa précédente aventure, +ce nouveau malheur, aussi inexplicable pour lui que l'autre, n'avait pas +abattu son courage. Sans tenter la moindre résistance au moment de +son arrestation, il s'était laissé conduire à la prison, après avoir +vainement formulé une question restée sans réponse. Que risquait-il, +d'ailleurs? Cette arrestation résultait nécessairement d'une erreur qui +serait dissipée dès qu'on l'interrogerait. + +Par malheur, le premier interrogatoire se faisait singulièrement +attendre. Serge Ladko, maintenu au secret le plus rigoureux, demeurait +seul, jour et nuit, dans sa cellule, où, de temps à autre, un gardien +venait jeter un furtif coup d'oeil par un judas percé dans la porte. Ce +gardien espérait-il, obéissant aux ordres de M. Izar Rona, constater les +résultats progressifs de la méthode d'isolement! En ce cas, il ne devait +pas se retirer satisfait. Les heures et les jours s'écoulaient, sans +que rien, dans l'attitude du prisonnier, révélât un changement de ses +intimes pensées. Assis sur une chaise, les mains appuyées sur les +genoux, les yeux baissés, la face froide, il semblait profondément +réfléchir, et gardait une immobilité presque absolue, sans donner aucun +signe d'impatience. Dès la première minute, Serge Ladko s'était résolu +au calme, et rien ne l'en ferait sortir; mais il en arrivait, en +constatant la fuite du temps, à regretter sa prison flottante qui, du +moins, le rapprochait de Roustchouk. + +Le troisième jour, enfin,--on était alors au 10 septembre,--sa porte +s'ouvrit, et il fut invité à quitter sa cellule. Encadré par quatre +soldats, baïonnette au canon, il suivit un long couloir, descendit un +interminable escalier, puis traversa une rue, au delà de laquelle il +pénétra dans le Palais de Justice, bâti en face de la prison. + +Dans cette rue, le populaire grouillait, se pressant derrière un cordon +d'agents de police. Quand le prisonnier apparut, de féroces clameurs +s'élevèrent de cette foule, avide d'exprimer sa haine pour le malfaiteur +redouté et si longtemps impuni. Quel que fût le sentiment de Serge Ladko +en se voyant en butte à cette injure imméritée, il n'en laissa rien +paraître. D'un pas ferme, il entra dans le Palais, et, après une +nouvelle attente, se trouva enfin devant son juge. + +M. Izar Rona, petit homme malingre, blond, la barbe rare, au teint +jaune et bilieux, était un magistrat de la manière forte. Procédant +par affirmations tranchantes, par dénégations brutales, il attaquait +l'adversaire à coups de boutoir, plus désireux d'inspirer la terreur que +de gagner la confiance. + +Les gardes s'étaient retirés sur un signe du juge. Debout au milieu de +la pièce, Serge Ladko attendait qu'il plût à celui-ci de l'interroger. +Dans un angle, le greffier prêt à écrire. + +«Asseyez-vous, dit M. Rona d'un ton brusque. + +Serge Ladko obéit. Le magistrat reprit: + +--Votre nom? + +--Ilia Brusch. + +--Votre domicile? + +--Szalka. + +--Votre profession? + +--Pêcheur. + +--Vous mentez, formula le juge, en surveillant du regard le prévenu. + +Une légère rougeur colora le visage de Serge Ladko dont les yeux eurent +un rapide éclair. Toutefois, il se contraignit au calme et garda le +silence. + +--Vous mentez, répéta M. Rona. Vous vous appelez Ladko. Votre domicile +est Roustchouk. + +Le pilote tressaillit. Ainsi son identité véritable était connue. +Comment cela avait-il pu se faire? Cependant, le juge, à qui le +tressaillement du prévenu n'avait pas échappé, poursuivait d'une voix +cinglante: + +--Vous êtes accusé de trois vols simples, de dix-neuf vols qualifiés +perpétrés avec les circonstances aggravantes d'escalade et d'effraction, +de trois assassinats et de six tentatives de meurtre, lesdits crimes +et délits accomplis avec préméditation depuis moins de trois ans. +Qu'avez-vous à répondre? + +Le pilote avait écouté, stupéfait, cette incroyable nomenclature. Eh +quoi! la confusion qu'il avait redoutée, en apprenant de la bouche de +M. Jaeger l'existence de son sinistre homonyme, cette confusion s'était +produite en effet. Dès lors, à quoi bon avouer qu'il s'appelait Serge +Ladko? Tout à l'heure, il avait eu la pensée de le reconnaître, en +implorant la discrétion du juge. Il comprenait maintenant qu'un tel +aveu serait plus nuisible qu'utile. C'était bien lui, Serge Ladko, de +Roustchouk, et non un autre, qui était accusé de cette effroyable série +de crimes. Sans doute, même définitivement identifié, il parviendrait à +établir son innocence. Mais combien de temps faudrait-il pour y arriver? +Non, mieux valait soutenir jusqu'au bout le rôle du pêcheur Ilia Brusch, +puisque Ilia Brusch était le nom d'un innocent. + +--J'ai à répondre que vous vous trompez, répliqua-t-il d'une voix ferme. +Je me nomme Ilia Brusch et je demeure à Szalka. Il est bien facile, +d'ailleurs, de vous en assurer. + +--Ce sera fait, dit le juge en prenant une note. En attendant, je vais +vous faire connaître quelques-unes des charges qui pèsent sur vous. + +Serge Ladko se fit plus attentif. On touchait au point intéressant. + +--Pour le moment, commença le juge, nous laisserons de côté la plus +grande partie des crimes qui vous sont reprochés, et nous nous +occuperons seulement des plus récents, de ceux qui ont été perpétrés +pendant le voyage au cours duquel vous avez été arrêté. + +M. Rona, ayant repris haleine, poursuivit: + +--C'est à Ulm que l'on signale pour la première fois votre présence. +C'est donc à Ulm que nous placerons l'origine de ce voyage. + +--Pardon, Monsieur, interrompit vivement Serge Ladko. Mon voyage avait +commencé bien avant Ulm, puisque j'ai remporté deux prix au concours +de pêche de Sigmaringen et que j'ai ensuite remonté le fleuve jusqu'à +Donaueschingen. + +--Il est exact, en effet, répliqua le juge, qu'un certain Ilia Brusch +a été proclamé lauréat du concours de pêche institué par la Ligue +Danubienne à Sigmaringen, et que cet Ilia Brusch a été vu à +Donaueschingen. Mais, ou bien vous aviez déjà adopté à Sigmaringen une +personnalité d'emprunt, ou bien vous vous êtes substitué audit Ilia +Brusch pendant qu'il allait de Donaueschingen à Ulm. C'est un point que +nous éluciderons en son temps, soyez tranquille. + +Serge Ladko, les yeux écarquillés par la surprise, écoutait comme +dans un rêve ces fantaisistes déductions. Un peu plus, on eût compté +l'imaginaire Ilia Brusch au nombre de ses victimes! Sans prendre la +peine de répondre, il haussait dédaigneusement les épaules, quand +le juge, en le regardant fixement, lui demanda tout à coup à +brûle-pourpoint: + +--Qu'êtes-vous allé faire à Vienne, le 26 août dernier, chez le juif +Simon Klein? + +Malgré lui, Serge Ladko tressaillit une seconde fois. Voilà qu'on +connaissait cette visite, maintenant! Certes, elle n'avait rien de +répréhensible, mais l'avouer, c'était avouer en même temps son identité, +et, puisqu'il avait adopté le parti de la nier, force lui était de +persister dans cette voie. + +--Simon Klein?... répéta-t-il d'un air interrogateur, en homme qui ne +comprend pas. + +--Vous niez?... fit M. Rona. Je m'y attendais. C'est donc à moi de vous +apprendre qu'en vous rendant chez le juif Simon Klein--et le juge, ce +disant, se souleva à demi sur son siège pour donner à ses paroles une +plus écrasante autorité,--vous alliez vous entendre avec le receleur +ordinaire de votre bande. + +--De ma bande!... répéta le pilote ahuri. + +--Il est vrai, rectifia ironiquement le juge, que vous ne savez pas ce +que je veux dire, que vous ne faites partie d'aucune bande, que vous +n'êtes pas Ladko, mais bien un inoffensif pêcheur à la ligne du nom +d'Ilia Brusch; Mais alors, si vous vous nommez en effet Ilia Brusch, +pourquoi vous cachez-vous? + +--Je me cache, moi?... protesta Serge Ladko. + +--Dame! ça m'en a tout l'air, répondit M. Izar Rona, à moins que ce ne +soit pas se cacher que de dissimuler sous des lunettes noires des yeux +qui semblent les meilleurs du monde--au fait! ayez donc l'obligeance de +les enlever, ces lunettes!--et de teindre en noir des cheveux que l'on a +naturellement blonds. + +Serge Ladko était accablé. + +La police était bien renseignée et la trame se resserrait autour de lui; +sans paraître remarquer son trouble, M. Rona poursuivit son avantage: + +--Eh! eh! vous voilà moins fringant, mon gaillard. Vous ne nous saviez +pas si avancés ... mais je continue. A Ulm, vous aviez pris un passager +avec vous. + +--Oui, répondit Serge Ladko. + +--Quel était son nom? + +--M. Jaeger. + +--Très exact. Voudriez-vous me dire ce qu'il est devenu, ce M. Jaeger? + +--Je l'ignore. Il m'a quitté en pleine campagne, presque au confluent de +l'Ipoly. J'ai été bien surpris de ne plus le trouver en revenant à bord. + +--En revenant, dites-vous. Vous vous étiez donc absenté? Où étiez-vous +allé? + +--Dans un village des environs, afin de me procurer un cordial pour mon +passager. + +--Il était donc malade? + +--Très malade. Il avait failli se noyer tout bonnement. + +--Et c'est vous qui l'avez sauvé, je présume? + +--Qui voulez-vous que ce soit, puisqu'il n'y avait que moi? + +--Hum!... fit le juge un peu ébranlé. + +Mais, se ressaisissant: + +--Vous comptez sans doute m'émouvoir avec cette histoire de sauvetage? + +--Moi? protesta Ladko. Vous m'interrogez, je réponds. Voilà tout. + +--C'est bon, conclut M. Izar Rona. Mais, dites-moi, avant cet incident, +vous n'aviez jamais quitté votre barge, je crois? + +--Une seule fois, pour aller chez moi, à Szalka. + +--Pourriez-vous me préciser la date de cette excursion? + +--Pourquoi pas, en cherchant un peu. + +--Je vais vous aider. Ne serait-ce pas dans la nuit du 28 au 29 août? + +--Peut-être bien. + +--Vous ne le niez pas? + +--Non. + +--Vous l'avouez? + +--Si vous voulez. + +--Nous sommes d'accord.... C'est sur la rive gauche du Danube, je crois, +que se trouve Szalka? demanda M. Rona d'un air bonhomme. + +--En effet. + +--Et il faisait noir, je crois, dans cette nuit du 28 au 29 août? + +--Très noir. Un temps affreux. + +--Cela explique que vous vous soyez trompé. C'est par une erreur toute +naturelle qu'en pensant aborder la rive gauche, vous avez débarqué sur +la rive droite. + +--Sur la rive droite? + +M. Izar Rona se leva tout à fait, et, fixant le prévenu dans les yeux, +prononça: + +--Oui, sur la rive droite, juste en face de la villa du comte Hagueneau? + +Serge Ladko chercha de bonne foi dans ses souvenirs. Hagueneau? Il ne +connaissait pas ce nom. + +--Vous êtes très fort, déclara le juge déçu dans son essai +d'intimidation. Il est donc entendu que c'est la première fois que vous +entendez prononcer le nom du comte Hagueneau et que, si, au cours de la +nuit du 28 au 29 août, sa villa a été mise au pillage et son gardien +Christian Hoël grièvement blessé, c'est à votre insu. Où diable avais-je +la tête? Comment connaîtriez-vous ces crimes commis par un certain +Ladko? Ladko, que diable! ce n'est pas votre nom! + +--Mon nom est Ilia Brusch, affirma le pilote d'une voix moins assurée +que la première fois. + +--Parfait! parfait!... c'est convenu ... mais alors, si vous ne +vous appelez pas Ladko, pourquoi avez-vous disparu, juste après la +perpétration de ce crime, pour ne rompre votre incognito--et encore bien +modestement!--qu'à une distance respectable de la région qui en a été +le théâtre? Pourquoi ne vous a-t-on vu, vous qui montriez auparavant si +généreusement votre personne, ni à Budapest, ni à Neusatz, ni à aucune +ville un peu importante? Pourquoi avez-vous abandonné votre rôle de +pêcheur, au point même d'acheter parfois du poisson dans les villages où +vous consentiez à vous arrêter? + +Tout cela était de l'hébreu pour le malheureux pilote. S'il avait +disparu, c'était bien malgré lui. Depuis cette nuit du 28 au 29 août, +n'avait-il pas été constamment prisonnier? Dans ces conditions, quoi de +surprenant à ce qu'il eût disparu? L'étonnant, au contraire, c'est qu'il +se trouvât quelqu'un pour prétendre l'avoir aperçu. + +Cette erreur du moins serait facile à dissiper. Il suffirait de raconter +sincèrement l'aventure incompréhensible dont il avait été victime. La +justice serait peut-être plus clairvoyante et peut-être arriverait-elle +à débrouiller les fils de cet imbroglio. Bien décidé à faire ce récit, +Serge Ladko attendait impatiemment que M. Rona lui permit de placer un +mot. Mais le juge était lancé à toute vapeur. Il se promenait maintenant +de long en large dans son cabinet, en jetant au visage de son prisonnier +un flot d'arguments qu'il jugeait triomphants. + +--Si vous n'êtes pas Ladko, continuait-il avec une véhémence croissante, +comment se fait-il que, succédant au pillage de la villa du comte +Hagueneau, pillage accompli, par un malheureux hasard, précisément au +moment où vous aviez quitté votre barge, un vol, oh! un vol simple, +celui-ci! ait été commis à Szuszek dans la nuit du 5 au 6 septembre, +nuit que vous avez dû nécessairement passer en face de ce village? Si +vous n'êtes pas Ladko, enfin, que faisait dans votre barge ce portrait +adressé à son mari par votre femme, Natcha Ladko? + +M. Rona avait touché juste, cette fois, et le dernier argument était en +effet triomphant. Le pilote, anéanti, avait baissé la tête et de grosses +gouttes de sueur ruisselaient de son visage. + +Cependant le juge poursuivait d'une voix plus haute: + +--Si vous n'êtes pas Ladko, pourquoi ce portrait a-t-il été supprimé +du jour où vous vous êtes senti menacé? Il était dans votre coffre, ce +portrait; je précise, dans votre coffre de tribord. Il n'y est plus. Sa +présence vous accusait; sa disparition vous condamne. Qu'avez-vous à +répondre? + +--Rien, murmura Ladko d'une voix sourde. Je ne comprends rien à ce qui +m'arrive. + +--Vous comprendrez à merveille si vous voulez vous en donner la peine. +Pour le moment, nous allons interrompre cet intéressant entretien. On va +vous reconduire dans votre cellule, où vous aurez tout le temps de vous +livrer à vos réflexions. Récapitulons, en attendant, l'interrogatoire +d'aujourd'hui. Vous prétendez: 1° Vous nommer Ilia Brusch; 2° Avoir +remporté le prix au concours de pêche de Sigmaringen; 3° Habiter Szalka; +4° Avoir passé chez vous, à Szalka, la nuit du 28 au 29 août. Ces points +seront vérifiés. De mon côté je prétends: 1° Que votre nom est Ladko; +2° Que votre domicile est Roustchouk; 3° Que, dans la nuit du 28 au 29 +août, avec l'aide de nombreux complices, vous avez mis au pillage la +villa du comte Hagueneau et vous êtes rendu coupable d'une tentative de +meurtre sur la personne du gardien Christian Hoël; 4° Qu'un vol dont +le nommé Kellermann, de Szuszek, a été victime, dans la nuit du 5 au 6 +septembre, doit être mis à votre passif; 5° Que de nombreux autres vols +et meurtres commis dans les régions baignées par le Danube doivent +pareillement vous être imputés. L'instruction de ces crimes est ouverte. +Des témoins sont cités. Vous serez mis en leur présence... Voulez-vous +signer votre interrogatoire?.. Non?.. A votre aise!.. Gardes, +reconduisez le prévenu!» + +Pour regagner sa prison, Serge Ladko dut passer de nouveau au milieu +de la foule et en subir encore les vociférations hostiles. La colère +populaire semblait s'être accrue pendant la durée de l'interrogatoire et +la police eut quelque peine à protéger le prisonnier. + +Au premier rang de cette foule hurlante, figurait Ivan Striga. +Celui-ci dévora des yeux l'individu qui prenait sa place avec tant de +complaisance. Le pilote passa à deux mètres de lui et il put le voir +tout à son aise. Mais il ne reconnut pas cet homme imberbe, aux cheveux +bruns, dont le visage était orné d'une superbe paire de lunettes noires, +et ses perplexités n'en furent pas atténuées. + +Striga s'éloigna tout songeur avec le reste de la foule quand furent +refermées les portes de la prison. Décidément, il ne connaissait pas +l'homme arrêté. Ce n'était, en tous cas, ni Dragoch, ni Ladko. Dès lors, +qu'il s'agît d'Ilia Brusch ou de tout autre, que lui importait? Quelle +que fût la personnalité de l'accusé, l'essentiel était qu'il absorbât +l'attention de la justice, et Striga n'avait plus de raison de +s'attarder à Semlin. C'est pourquoi il se résolut à partir dès le +lendemain peur regagner son chaland. + +Mais, à son réveil, la lecture des journaux le fit changer d'avis. Cette +affaire Ladko étant menée dans le secret le plus rigoureux, c'était une +raison péremptoire pour que la Presse s'ingéniât à percer, le mystère. +Elle y avait réussi. Ample était sa moisson d'informations. + +Les journaux relataient, en effet, assez exactement le premier +interrogatoire, en faisant suivre leur récit de commentaires qui +n'étaient pas précisément favorables à l'accusé. En général, ils +s'étonnaient de l'obstination avec laquelle celui-ci soutenait être un +simple pêcheur, du nom d'Ilia Brusch, habitant seul la petite ville de +Szalka. Quel intérêt pouvait-il avoir à soutenir un pareil système, dont +la fragilité était évidente? Déjà, d'après eux, le juge d'instruction, +M. Izar Rona, avait envoyé à Gran une commission rogatoire. D'ici +très peu de jours, un magistrat se transporterait donc à Szalka et +se livrerait à une enquête qui aurait comme résultat de ruiner les +allégations du prévenu. On chercherait cet Ilia Brusch, et on le +trouverait ... s'il existait, ce qui, en somme, était fort douteux. + +Cette nouvelle modifia les projets de Striga. Tandis qu'il poursuivait +sa lecture, une idée singulière lui était venue, et l'idée prit corps, +quand il eut achevé de lire. Certes, il était très bon que la justice +tînt un innocent. Mais il serait meilleur encore qu'elle le gardât. Pour +cela, que fallait-il? Lui fournir un Ilia Brusch en chair et en os, ce +qui convaincrait _ipso facto_ d'imposture le véritable Ilia Brusch qu'on +retenait prisonnier à Semlin. Cette charge s'ajouterait à celles qu'on +possédait déjà forcément contre lui, puisqu'on l'avait arrêté, et +suffirait peut-être à motiver sa condamnation définitive, au grand +profit du vrai coupable. + +Sans plus attendre, Striga quitta la ville. Seulement, au lieu de +regagner son chaland, il lui tournait le dos. Emporté par une rapide +voiture, il allait rejoindre la ligne ferrée qui l'emmènerait à toute +vapeur vers Budapest et vers le Nord. + +Pendant ce temps, Serge Ladko, gardant son immobilité coutumière, +comptait tristement les heures. De sa première entrevue avec le juge, +il était revenu effrayé de la gravité des présomptions qui pesaient sur +lui. Certes, il réussirait fatalement avec le temps à faire triompher +son innocence. Mais il lui faudrait sans doute s'armer de patience, car +il ne pouvait méconnaître que les apparences fussent contre lui et que +la justice n'eût bâti avec logique son échafaudage d'hypothèses. + +Toutefois, il y a loin entre de simples soupçons et des preuves +formelles. Or, des preuves, on n'arriverait jamais, et pour cause, à +en réunir contre lui. Le seul témoin qu'il eût à craindre, et encore +uniquement en ce qui concernait le secret de son nom, c'était le +juif Simon Klein. Mais Simon Klein, qui avait son point d'honneur +professionnel, ne consentirait vraisemblablement jamais à le +reconnaître. D'ailleurs, aurait-on même besoin de le mettre en présence +de son ancien correspondant de Vienne? Le juge n'avait-il pas déclaré +qu'il allait se renseigner à Szalka? Ces renseignements ne pouvant +manquer d'être excellents, la mise en liberté du prisonnier en +résulterait évidemment. + +Plusieurs jours s'écoulèrent, durant lesquels Serge Ladko ressassa ces +pensées avec une fébrilité croissante. Szalka n'était pas si loin, et +il ne fallait pas si longtemps pour se renseigner. On était au septième +jour, depuis son premier interrogatoire, quand il fut introduit, de +nouveau dans le cabinet de M. Rona. + +Le juge était à son bureau et paraissait fort occupé. Pendant dix +minutes, il laissa le pilote attendre debout, comme s'il eût ignoré sa +présence. + +«Nous avons la réponse de Szalka, dit-il enfin d'une voix détachée, sans +même relever les yeux sur le prisonnier qu'il surveillait sournoisement +à travers ses cils baissés. + +--Ah!.. fît Serge Ladko avec satisfaction. + +--Vous aviez raison, continuait cependant M. Rona. Il existe bien à +Szalka un nommé Ilia Brusch, qui jouit de la meilleure réputation. + +--Ah!.. fit pour la seconde fois le pilote, qui voyait déjà ouverte la +porte de sa prison. + +Le juge, se faisant plus étranger et plus indifférent encore, murmura +sans paraître y attacher la moindre importance: + +--Le commissaire de police de Gran, chargé de l'enquête, a eu la bonne +fortune de lui parler à lui-même. + +--A lui-même? répéta Serge Ladko qui ne comprenait pas. + +--A lui-même, affirma le juge. + +Serge Ladko croyait rêver. Comment un autre Ilia Brusch avait-il pu être +trouvé à Szalka? + +--Ce n'est pas possible, Monsieur, balbutia-t-il. Il y a erreur. + +--Jugez-en vous-même, répliqua le juge. Voici le rapport du commissaire +de police de Gran. Il en résulte que ce magistrat, déférant à la +commission rogatoire que je lui ai adressée, s'est transporté le 14 +septembre à Szalka et qu'il s'est rendu dans une maison sise au coin du +chemin de halage et de la route de Budapest.... C'est bien l'adresse que +vous avez donnée, je pense? demanda le juge en s'interrompant. + +--Oui, Monsieur, répondit Serge Ladko d'un air égaré. + +--... et de la route de Budapest, reprit M. Rona; qu'il a été reçu dans +la dite maison, par le sieur Ilia Brusch en personne, lequel a déclaré +n'être que tout récemment revenu d'une assez longue absence. Le +commissaire ajoute que les renseignements qu'il a pu recueillir sur +le sieur Ilia Brusch tendent à établir sa parfaite honorabilité, et +qu'aucun autre habitant de Szalka ne porte ce nom.... Avez-vous quelque +chose à dire? Ne vous gênez pas, je vous prie. + +--Non, Monsieur, balbutia Serge Ladko qui se sentait devenir fou. + +--Voilà donc un premier point élucidé,» conclut avec satisfaction M. +Rona, qui regardait son prisonnier comme le chat doit regarder une +souris. + + + +XIV + +ENTRE CIEL ET TERRE + + +Son deuxième interrogatoire terminé, Serge Ladko regagna sa cellule sans +se rendre compte de ce qu'il faisait. A peine s'il avait entendu les +questions du juge après que l'incident de la commission rogatoire eut +été vidé de la façon que l'on sait, et il n'avait plus répondu que +d'un air hébété. Ce qui lui arrivait dépassait les limites de son +intelligence. Que lui voulait-on à la fin? Enlevé, puis incarcéré à bord +d'un chaland par de mystérieux ennemis, il ne recouvrait sa liberté que +pour la perdre aussitôt; et voici maintenant qu'on trouvait, à Szalka, +un autre Ilia Brusch, c'est-à-dire un autre lui-même, dans sa propre +maison!.. Cela tenait de la fantasmagorie! + +Stupéfait, affolé par cette succession d'événements inexplicables, +il avait la sensation d'être le jouet de puissances supérieures et +hostiles, d'être invinciblement entraîné, proie inerte et sans défense, +dans les engrenages de cette machine formidable qui s'appelle: la +Justice. + +Cette dépression, cet anéantissement de toute énergie, son visage +l'exprimait avec tant d'éloquence, qu'un des gardiens qui lui faisaient +escorte en fut ému, bien qu'il considérât son prisonnier comme le plus +abominable criminel. + +«Ça ne va donc pas comme vous voulez, camarade? demanda, en mettant dans +sa voix quelque désir de réconfort, ce fonctionnaire blasé cependant par +profession sur le spectacle des misères humaines. + +Il aurait parlé à un sourd, que le résultat eût été le même. + +--Allons! reprit le compatissant gardien, il faut se faire une raison. +M. Izar Rona n'est pas un mauvais diable, et tout s'arrangera peut-être +mieux que vous ne pensez... En attendant, je vais vous laisser ça... Il +est question de votre pays là-dedans. Ça vous distraira.» + +Le prisonnier garda son immobilité. Il n'avait pas entendu. + +Il n'entendit pas davantage les verrous poussés à l'extérieur et pas +davantage il ne vit le journal que le gardien, trahissant ainsi sans +penser à mal le secret rigoureux auquel était astreint son prisonnier, +déposait sur la table en s'en allant. + +Les heures coulèrent. Le jour s'acheva, puis la nuit, et ce fut une +nouvelle aurore. Ecroulé sur sa chaise, Serge Ladko n'avait pas +conscience de la fuite du temps. + +Cependant, quand le jour grandissant vint frapper son visage, il parut +sortir de cet accablement. Il ouvrit les yeux, et son regard vague erra +par la cellule. La première chose qu'il aperçut alors, ce fut le journal +laissé la veille par le pitoyable gardien. + +Tel que celui-ci l'y avait placé, ce journal s'étalait toujours sur +la table, découvrant une _manchette_ imprimée en grasses capitales +au-dessous du titre. «Les massacres de Bulgarie», annonçait cette +manchette, sur laquelle tomba le premier regard de Serge Ladko. Il +tressaillit et s'empara fébrilement du journal. Son intelligence +réveillée revenait à flots. Ses yeux fulguraient, tandis qu'il +poursuivait sa lecture. + +Les événements qu'il apprenait ainsi étaient, au même instant, commentés +dans l'Europe entière, et y soulevaient une clameur générale de +réprobation. Depuis, ils sont entrés dans l'histoire, dont ils ne +forment pas la page la plus glorieuse. + +Ainsi qu'il a été rappelé au début de ce récit, toute la région +balkanique était alors en ébullition. Dès l'été de 1875, l'Herzégovine +s'était révoltée, et les troupes ottomanes envoyées contre elle +n'avaient pu la réduire. En mai 1876, la Bulgarie s'étant soulevée à son +tour, la Porte répondit à l'insurrection en concentrant une nombreuse +armée dans un vaste triangle ayant pour sommets Roustchouk, Widdin et +Sofia. Enfin, le 1er et le 2 juillet de cette année 1876, la Serbie et +le Monténégro, entrant en scène à leur tour, avaient déclaré la guerre à +la Turquie. Les Serbes, commandés par le général russe Tchernaief, +après avoir tout d'abord remporté quelques succès, avaient dû battre en +retraite en deçà de leur frontière, et le 1er septembre le prince Milan +s'était vu contraint de demander un armistice de dix jours, pendant +lequel il sollicita, des puissances chrétiennes, une intervention que +celles-ci furent malheureusement trop longues à lui accorder. + +«Alors,» dit M. Édouard Driault, dans son _Histoire de la Question +d'Orient_, «se produisit le plus affreux épisode de ces luttes; il +rappelle les massacres de Chio au temps de l'insurrection grecque. Ce +furent les massacres de Bulgarie. La Porte, au milieu de la guerre +contre la Serbie et le Monténégro, craignait que l'insurrection bulgare, +sur les derrières de l'armée, ne compromît ses opérations. Le gouverneur +de la Bulgarie, Chefkat-Pacha, reçut-il l'ordre d'écraser l'insurrection +sans regarder aux moyens? Cela est vraisemblable. Des bandes de +Bachi-Bouzouks et de Circassiens appelées d'Asie furent lâchées sur +la Bulgarie, et en quelques jours elle fut mise à feu et à sang. Ils +assouvirent à l'aise leurs sauvages passions, brûlèrent les villages, +massacrèrent les hommes au milieu des tortures les plus raffinées, +éventrèrent les femmes, coupèrent en morceaux les enfants. Il y eut +environ vingt-cinq à trente mille victimes...» + +Tandis qu'il lisait, des gouttes de sueur perlaient sur le visage +de Serge Ladko. Natcha!.. Qu'était devenue Natcha, au milieu de cet +effroyable bouleversement?.. Vivait-elle encore? Était-elle morte, au +contraire, et son cadavre éventré, coupé en morceaux, de même que celui +de tant d'autres innocentes victimes, traînait-il dans la boue, dans la +fange, dans le sang, écrasé sous le pied des chevaux? + +Serge Ladko s'était levé, et, pareil à une bête fauve mise en cage, +courait furieusement autour de la cellule, comme s'il eût cherché une +issue pour voler au secours de Natcha. + +Cet accès de désespoir fut de courte durée. Revenu bientôt à la raison, +il se contraignit au calme, d'un énergique effort, et, avec un cerveau +lucide, chercha les moyens de reconquérir sa liberté. + +Aller trouver le juge, lui avouer sans détour la vérité, implorer au +besoin sa pitié?.. Mauvais moyen. Quelle chance avait-il d'obtenir la +confiance d'un esprit prévenu, après avoir si longtemps persévéré dans +le mensonge? Etait-il en son pouvoir de détruire d'un seul mot la +suspicion attachée à son nom de Ladko, de ruiner en un instant les +présomptions qui l'accablaient? Non. Une enquête serait à tout le moins +nécessaire, et une enquête exigerait des semaines, sinon des mois. + +Il fallait donc fuir. + +Pour la première fois depuis qu'il y était entré, Serge Ladko examina +sa cellule. Ce fut vite fait. Quatre murs percés de deux ouvertures: +la porte d'un coté, la fenêtre de l'autre. Derrière trois de ces murs, +d'autres cachots, d'autres prisons; derrière la fenêtre seulement, +l'espace et la liberté. + +L'enseuillement de cette fenêtre, dont le linteau atteignait le plafond, +dépassait un mètre cinquante, et sa partie inférieure, ce qu'on eût +nommé l'appui pour une ouverture ordinaire, était inaccessible, une +rangée de gros barreaux scellés dans l'épaisseur du cadre en interdisant +l'approche. D'ailleurs, cette difficulté vaincue, il en serait resté +une autre. Au dehors, une sorte de hotte, dont les côtés venaient +s'appliquer de part et d'autre de la fenêtre, arrêtait tout regard vers +l'extérieur et ne laissait de visible qu'un étroit rectangle de ciel. +Non pas même pour fuir, mais pour être seulement en état d'en chercher +le moyen, il fallait donc tout d'abord forcer l'obstacle de la grille, +puis se hisser à force de bras au sommet de cette hotte, de manière à +pouvoir reconnaître les alentours. + +A en juger par les escaliers descendus lors des convocations de M. Izar +Rona, Serge Ladko s'estimait enfermé au quatrième étage de la prison. +Douze à quatorze mètres à tout le moins devaient donc le séparer du sol. +Serait-il possible de les franchir? Impatient d'être renseigné à cet +égard, il résolut de se mettre à l'oeuvre sur-le-champ. + +Au préalable, cependant, il convenait de se procurer un instrument de +travail. On lui avait tout pris, quand on l'avait écroué, et, dans son +cachot, rien ne pouvait être d'aucun secours. Une table, une chaise et +une couchette, représentée par une maigre paillasse recouvrant une voûte +en maçonnerie, c'était là tout son mobilier. + +Serge Ladko cherchait en vain depuis longtemps, quand, en visitant pour +la centième fois ses vêtements, sa main rencontra enfin un corps dur. +Pas plus que ses geôliers eux-mêmes, il n'avait pensé jusqu'ici à cette +chose insignifiante qu'est une boucle de pantalon. Quelle importance +n'acquérait pas maintenant cette chose insignifiante, seul objet +métallique qui fût en sa possession! + +Ayant détaché cette boucle, Serge Ladko, sans perdre une minute, attaqua +la muraille au pied de l'un des barreaux, et la pierre, obstinément +griffée par les ardillons d'acier, commença à tomber en poussière sur +le sol. Ce travail, déjà lent et pénible par lui-même, était encore +compliqué par la surveillance incessante à laquelle était soumis le +prisonnier. Une heure ne s'écoulait pas, sans qu'un gardien vînt mettre +l'oeil au guichet de la porte. De là, nécessité d'avoir toujours +l'oreille tendue vers les bruits extérieurs, et, au moindre signe de +danger, d'interrompre le travail en faisant disparaître toute trace +suspecte. + +Dans ce but, Serge Ladko utilisait son pain. Ce pain, malaxé avec +la poussière qui tombait de la muraille, prit d'une manière assez +satisfaisante la couleur de la pierre et devint un véritable mastic, à +l'aide duquel le trou fut dissimulé à mesure qu'il était creusé. Quant +au surplus des débris produits par le grattage, il le cachait sous la +voûte de son lit. + +Après douze heures d'efforts, le barreau était déchaussé sur une hauteur +de trois centimètres, mais la boucle n'avait plus de pointes. Serge +Ladko brisa l'armature, et, des morceaux, fit autant d'outils. Douze +heures plus tard, ces menus fragments d'acier avaient disparu à leur +tour. + +Heureusement, la chance qui avait déjà souri au prisonnier semblait ne +plus vouloir l'abandonner. Au premier repas qui lui fut servi, il se +risqua à garder un couteau de table, et, personne n'ayant remarqué ce +larcin, il le recommença avec le même bonheur le jour suivant. Il se +trouvait ainsi maître de deux instruments plus sérieux que ceux dont il +avait disposé jusqu'ici. A vrai dire, il ne s'agissait que de méchants +couteaux très grossièrement fabriqués. Toutefois, leurs lames étaient +assez bonnes, et les manches en facilitaient le maniement. + +Le travail, à partir de ce moment, avança plus vite, bien que trop +lentement encore. Le ciment, avec le temps, avait acquis la dureté du +granit et ne se laissait que difficilement effriter. A chaque instant, +d'ailleurs, le travail devait être interrompu, soit à cause d'une +ronde de gardiens, soit par suite d'une convocation de M. Rona, qui +multipliait les interrogatoires. + +Le résultat de ces interrogatoires était toujours le même. L'instruction +piétinait sur place. A chaque séance, c'était un défilé de témoins dont +les déclarations n'apportaient aucune lumière. Si les uns semblaient +trouver quelque vague ressemblance entre Serge Ladko et le malfaiteur +qu'ils avaient plus ou moins nettement aperçu le jour où ils en avaient +été victimes, d'autres niaient catégoriquement cette ressemblance. M. +Rona avait beau affubler son prévenu de barbes postiches taillées selon +toutes les coupes imaginables, l'obliger à montrer ses yeux ou à les +dissimuler derrière les verres noirs des lunettes, il ne réussissait pas +à obtenir un seul témoignage formel. Aussi attendait-il avec impatience +que l'état de Christian Hoël, blessé lors du dernier attentat de la +bande du Danube, permît à celui-ci de se rendre à Semlin. + +De ces interrogatoires, Serge Ladko se désintéressait d'ailleurs. +Docilement, il se prêtait à toutes les expériences du juge, s'affublait +de perruques et de fausses barbes, mettait ou retirait ses lunettes, +sans se permettre la plus petite observation. Sa pensée était absente de +ce cabinet. Elle restait dans sa cellule, où le barreau qui le séparait +de la liberté sortait peu à peu de la pierre. + +Quatre jours lui furent nécessaires pour achever de le desceller. +C'est seulement le soir du 23 septembre qu'il en atteignit l'extrémité +inférieure. Il s'agissait maintenant d'en scier l'extrémité opposée. + +Cette partie du travail était la plus pénible. Suspendu d'une main au +reste de la grille, Serge Ladko, de l'autre, activait le va-et-vient de +son outil. Celui-ci, simple lame de couteau, jouait mal son rôle de +scie et n'entamait que lentement le fer. D'autre part, cette position +exténuante obligeait à de fréquents repos. + +Le 29 septembre, enfin, après six jours d'efforts héroïques, Serge Ladko +estima suffisante la profondeur de l'entaille. A quelques millimètres +près, le fer était en effet sectionné. Il n'aurait donc aucune peine à +vaincre la résistance du métal, lorsqu'il voudrait plier la barre. Il +était temps. La lame du second couteau était alors réduite à un fil. + +Dès le lendemain matin, aussitôt après le passage de la première +ronde, ce qui lui assurait une heure environ de sécurité, Serge Ladko +poursuivit méthodiquement son entreprise. Conformément à ses prévisions, +le barreau fléchit sans difficulté. Par l'ouverture ainsi faite, il +passa de l'autre côté de la grille, puis, s'enlevant à la force des +bras, atteignit le sommet de la hotte. Avidement, il regarda autour de +lui. + +Comme il l'avait supposé, quatorze mètres environ le séparaient du sol. +Cette distance n'était pas telle qu'il fût impossible de la franchir, +pourvu que l'on possédât une corde de longueur suffisante. Mais arriver +jusqu'au sol n'était que la difficulté la moins grave, et, cette +difficulté fût-elle vaincue, le problème n'en serait pas pour cela plus +près d'être résolu. + +Ainsi que Serge Ladko put le constater, la prison était, en effet, +ceinturée par un chemin de ronde, que limitait, à la périphérie, un mur +d'environ huit mètres d'élévation, au delà duquel apparaissaient +des toits de maisons. Après être descendu, il faudrait donc passer +par-dessus cette muraille, ce qui, dès l'abord, semblait impraticable. + +A en juger par l'éloignement des maisons, une rue entourait probablement +la prison. Une fois dans cette rue, un fugitif pouvait se considérer +comme sauvé. Mais le moyen existait-il d'y arriver sain et sauf? + +Serge Ladko, en quête d'un expédient, commença par examiner +attentivement ce qu'il pouvait découvrir sur la gauche. S'il n'y trouva +pas la solution qu'il cherchait, ce qu'il aperçut fit battre son +coeur d'émotion. Dans cette direction, il voyait le Danube, dont +d'innombrables bateaux de toutes tailles sillonnaient les eaux jaunes. +Les uns suivaient ou remontaient le courant, d'autres tendaient la corde +de leur ancre ou l'amarre qui les retenait au quai. + +Parmi ces derniers, le pilote, du premier coup d'oeil, reconnut sa +barge. Rien ne la distinguait des embarcations ses voisines, et il ne +semblait pas qu'elle fût l'objet d'une surveillance particulière. Ce +serait une heureuse chance, s'il parvenait à la reconquérir. En moins +d'une heure, grâce à elle, il aurait franchi la frontière, et, en +territoire serbe, il se rirait de la justice austro-hongroise. + +Serge Ladko reporta ses regards vers la droite, et, de ce côté, il +remarqua aussitôt une particularité qui le rendit attentif. Retenue de +distance en distance par de solides crampons scellés dans le bâtiment, +une tige de fer venue du toit--la chaîne du paratonnerre selon toute +vraisemblance--passait à proximité de sa fenêtre, pour aller finalement +s'enfoncer dans le sol. Cette tige de fer eût rendu la descente assez +facile, si l'on avait pu arriver jusqu'à elle. + +Or, ceci n'était peut-être pas irréalisable. A la hauteur du carrelage +de sa cellule, une sorte de bandeau, motivé par la décoration de +l'édifice, courait le long du mur en faisant une saillie de vingt ou +vingt-cinq centimètres. Peut-être, avec du sang-froid et de l'énergie, +n'eût-il pas été impossible de s'y tenir debout, et d'atteindre ainsi la +chaîne du paratonnerre. + +Malheureusement, quand bien même on eût été capable d'une aussi +folle audace, la muraille extérieure n'en fût pas moins, demeurée +infranchissable. Prisonnier dans une cellule ou dans le chemin de ronde, +c'était toujours être prisonnier. + +Serge Ladko, en examinant cette muraille avec plus de soin qu'il ne +l'avait fait jusqu'alors, observa que la partie supérieure, à peu de +distance au-dessous du chaperon, en était décorée intérieurement et +extérieurement par une série de bossages, formés de moellons carrés à +demi encastrés dans le reste de la maçonnerie. Un long moment Serge +Ladko contempla cet ornement architectural, puis, se laissant glisser +sur l'appui de la fenêtre, il réintégra sa cellule, et se hâta de faire +disparaître toute trace compromettante. + +Son parti était pris. Le moyen d'être libre envers et contre tous, il +l'avait trouvé. Quelque risqué qu'il fût, ce moyen pouvait, devait +réussir. Au surplus, mieux valait la mort que la continuation de +pareilles angoisses. + +Patiemment, il attendit le passage de la seconde ronde. Assuré dès lors +d'une nouvelle période de tranquillité, il se mit en devoir d'achever +ses préparatifs. De ses draps, il fit, à l'aide de ce qui subsistait +de son couteau, une cinquantaine de bandes de quelques centimètres de +largeur. Afin que l'attention des gardiens ne fût pas attirée, il eut +soin de réserver une quantité de toile suffisante pour que sa couchette +gardât son aspect extérieur. Quant au reste, nul n'aurait évidemment +l'idée de venir soulever la couverture. + +Les bandes découpées, il les accoupla quatre par quatre sous forme +d'une tresse, dans laquelle les brins, se chevauchant l'un l'autre, +s'allongeaient d'une nouvelle bande lorsqu'ils étaient proches de leur +fin. Une journée fut consacrée à ce travail. Enfin, le 1er octobre, +un peu avant midi, Serge Ladko eut en sa possession une corde solide, +longue de quatorze à quinze mètres, qu'il dissimula soigneusement sous +sa couchette. + +Tout étant prêt, il résolut que l'évasion aurait lieu le soir même, à +neuf heures. + +Cette dernière journée, Serge Ladko l'occupa à examiner les plus petits +détails de son entreprise, à en calculer les chances et les dangers. +Quelle en serait l'issue: la liberté ou la mort? Un avenir prochain en +déciderait. Dans tous les cas, il la tenterait. + +Toutefois, avant que l'instant d'agir sonnât, le sort lui réservait une +dernière épreuve. Il était près de trois heures de l'après-midi, quand +les verrous de sa porte furent tirés à grand bruit. Que lui voulait-on? +S'agissait-il encore d'un interrogatoire de M. Izar Rona? L'heure à +laquelle il convoquait d'ordinaire le prisonnier était passée cependant. + +Non, il n'était pas question de se rendre à une convocation du juge. Par +la porte ouverte, Serge Ladko aperçut dans le couloir, outre l'un de +ses gardiens habituels, un groupe de trois personnes qui lui étaient +inconnues. L'une de ces personnes était une femme, une jeune femme de +vingt ans à peine, dont le visage exprimait la douceur et la bonté. Des +deux hommes qui l'accompagnaient, l'un était évidemment son mari. Le +langage et l'attitude du gardien permettaient de reconnaître dans +l'autre le directeur même de la prison. + +Il s'agissait évidemment d'une visite. A en juger par la déférence +respectueuse qui leur était témoignée, les visiteurs étaient gens de +marque, peut-être quelque couple princier en voyage, auprès duquel le +directeur jouait le rôle de cicérone. + +«L'occupant actuel de cette cellule, dit-il à ses hôtes, n'est autre +que le fameux Ladko, chef de la bande du Danube, dont le nom à dû +certainement parvenir jusqu'à vous. + +La jeune femme glissa un regard timide à l'adresse du célèbre +malfaiteur. Il n'avait pas l'air bien terrible, ce célèbre malfaiteur. +Jamais on ne se serait imaginé un chef de bandits d'une cruauté +légendaire sous les traits de cet homme amaigri, émacié, à la figure +hâve, dont les jeux exprimaient tant de détresse et de profond +désespoir. + +--Il est vrai qu'il s'entête à protester de son innocence, ajouta +impartialement le directeur; mais nous sommes habitués à cette chanson.» + +Il fit ensuite remarquer aux visiteurs le bon ordre de la cellule et sa +parfaite propreté. Dans la chaleur de son discours, il en franchit même +le seuil, et alla s'adosser au-dessous de la fenêtre, afin de faire face +à son auditoire. + +Tout à coup, le coeur de Serge Ladko Cessa de battre. Sans le savoir, +l'orateur frôlait l'endroit attaqué par le prisonnier et un peu de +ciment commençait à tomber en fine poussière. Ebranlé par un autre +mouvement, ce fut bientôt le tampon de mie de pain qui se détacha +d'un seul bloc et tomba sur le carreau. Serge Ladko eut un frisson +d'épouvanté, en constatant que l'extrémité du barreau descellé +apparaissait à nu au fond de son alvéole. + +Quelqu'un avait-il vu? Oui, quelqu'un avait vu. Tandis que son mari et +le directeur examinaient la misérable table comme un objet du plus haut +intérêt, et que le gardien, respectueusement détourné, semblait regarder +quelque chose dans l'enfilade du couloir, la visiteuse tenait ses yeux +fixés sur l'excavation pratiquée dans la muraille, et l'expression de +son visage montrait qu'elle en comprenait le mystérieux langage. + +Elle allait parler... d'un mot, ruiner tant d'efforts... Serge Ladko +attendait, et, par degrés, il se sentait mourir. + +Un peu pâle, la jeune femme releva les yeux sur le prisonnier et +le couvrit de son regard limpide. Vit-elle les grosses larmes qui +s'échappaient lentement des paupières du misérable? Comprit-elle +sa supplication silencieuse? Eut-elle conscience de son horrible +désespoir?.. + +Dix secondes tragiques passèrent, et soudain elle se détourna en +poussant un cri de douleur. Ses deux compagnons se précipitèrent vers +elle. Que lui était-il arrivé? Rien de grave, affirma-t-elle, d'une +voix tremblante, en s'efforçant de sourire. Elle venait de se tordre +sottement le pied, voilà tout. + +Tandis que Serge Ladko allait, sans être aperçu, se placer devant le +barreau accusateur, mari, directeur et gardien s'empressèrent. Les deux +premiers sortirent soutenant la prétendue blessée; le troisième repoussa +précipitamment les verrous. Serge Ladko était seul. + +Quel élan de gratitude gonfla sa poitrine pour la douce créature, qui +avait eu pitié! Grâce à elle, il était sauvé. Il lui devait la vie; plus +que la vie, la liberté. + +Il était retombé, accablé, sur sa couchette. L'émotion avait été trop +rude. Son cerveau vacillait sous ce dernier coup du sort. + +Le reste du jour s'écoula sans autre incident, et neuf heures sonnèrent +enfin aux horloges lointaines de la ville. La nuit était tout à +fait venue. De gros nuages, roulant dans le ciel, en augmentaient +l'obscurité. + +Dans le couloir, un bruit grandissant annonçait l'approche d'une ronde. +Arrivée devant la porte, elle fit halte. Un gardien appliqua son oeil au +guichet et se retira satisfait. Le prisonnier dormait, enfoncé jusqu'au +menton sous sa couverture. La ronde se remit en marche. Le bruit de ses +pas décrut, s'éteignit. + +Le moment d'agir était arrivé. + +Aussitôt, Serge Ladko sauta à bas de sa couchette, dont il disposa +le matelas de manière à simuler suffisamment, dans la pénombre de la +cellule, la présence d'un homme endormi. Cela fait, il se munit de sa +corde, puis, s'étant glissé de nouveau de l'autre côté de la grille; +il s'enleva comme la première fois et se mit à cheval sur l'arête +supérieure de la hotte. + +Les bandeaux qui décoraient le bâtiment étant situés à la hauteur de +chaque plancher, Serge Ladko dominait ainsi de près de quatre mètres +celui de ces ornements sur lequel il s'agissait de prendre pied. Il +avait prévu cette difficulté. Embrassant l'un des barreaux de la grille +avec la corde dont il garda en main les deux extrémités, il se laissa +glisser sans trop de peine jusqu'à la saillie extérieure. + +Le dos appliqué à la muraille, cramponné de la main gauche à la corde +qui le supportait, le fugitif se reposa un instant. Comment garder +l'équilibre sur cette surface étroite? A peine aurait-il lâché son +soutien, qu'il irait s'abîmer sur le sol du chemin de ronde. + +Prudemment, s'astreignant a des mouvements d'une extrême lenteur, il +réussit à saisir la corde de la main droite, et, de la gauche, il +inspecta la paroi de la hotte. Celle-ci ne s'appliquait pas toute seule +devant la fenêtre et, pour la retenir, un organe quelconque existait +nécessairement. En la frôlant, sa main ne tarda pas, en effet, à +rencontrer un obstacle, qu'après, un peu d'hésitation il reconnut être +une patte scellée dans la maçonnerie. + +Quelque faible que fût la prise offerte par cette patte, force lui était +de s'en contenter. S'y accrochant du bout de ses doigts crispés, il +attira lentement l'un des doubles de la corde, qui vint peu à peu +retomber sur ses épaules. Désormais, les ponts étaient coupés derrière +lui. L'eût-il voulu, il ne pouvait plus regagner sa cellule. Il fallait, +de toute nécessité, persévérer jusqu'au bout dans son entreprise. + +Serge Ladko se risqua à tourner à demi la tête vers la chaîne du +paratonnerre dont il avait le plus escompté le secours. Quel ne fut +pas son effroi, en constatant que près de deux mètres séparaient cette +chaîne de la hotte dont il lui était, sous peine de mort, interdit de +s'éloigner! + +Cependant, il lui fallait prendre un parti. Debout sur cette étroite +saillie, le dos appliqué contre la muraille, retenu au-dessus du vide +par un misérable morceau de fer que l'extrémité de ses doigts avait +peine à saisir, il ne pouvait s'éterniser dans cette situation. Dans +quelques minutes, ses doigts lassés relâcheraient leur étreinte, et ce +serait alors la chute inévitable. Mieux valait ne périr qu'après un +dernier effort vers le salut. + +S'inclinant du côté de la fenêtre, le fugitif replia son bras gauche +comme un ressort prêt à se détendre, puis, abandonnant tout appui, il se +repoussa violemment vers la droite. + +Il tomba. Son épaule heurta la saillie du bandeau. Mais, grâce à l'élan +qu'il s'était donné, ses mains étendues avaient enfin atteint le but. La +première difficulté était vaincue. Restait à vaincre la seconde. + +Serge Ladko se laissa glisser le long de la chaîne et s'arrêta sur l'un +des crampons qui la fixaient à la muraille. Là, il fit une courte halte +et s'accorda le temps de la réflexion. + +Le sol était invisible dans la nuit, mais, d'en bas, arrivait jusqu'au +fugitif le bruit d'un pas régulier. Un soldat montait évidemment la +garde. A en juger par ce bruit croissant et décroissant tour à tour, la +sentinelle, après avoir suivi la fraction du chemin de ronde longeant +cette partie de la prison, tournait ensuite dans la prolongation de ce +chemin qui passait devant une autre façade du bâtiment, puis revenait, +pour recommencer sans interruption son va-et-vient. Serge Ladko calcula +que l'absence du soldat durait de trois à quatre minutes. C'est donc +dans ce délai que la distance le séparant de la muraille extérieure +devait être franchie. + +S'il devinait, au-dessous de lui, la crête de cette muraille dont la +blancheur se découpait vaguement dans l'ombre, il ne pouvait distinguer +les pierres en saillie qui en décoraient le sommet. + +Serge Ladko, se laissant glisser un peu plus bas, s'arrêta à l'un des +crampons inférieurs. De ce point, il dominait encore de deux ou trois +mètres le sommet de la muraille qu'il s'agissait de franchir. + +Solide, désormais, il lui était permis de procéder par mouvements plus +rapides. Il ne lui fallut qu'un instant pour dérouler sa corde, la faire +passer derrière la chaîne du paratonnerre et en nouer les deux bouts de +manière à la transformer en une corde sans fin. La longueur nécessaire +approximativement calculée, il en lança ensuite au-dessus de la muraille +de clôture, puis en ramena à lui l'extrémité en forme de boucle, comme +il l'aurait fait avec un lasso, en s'efforçant de saisir une des pierres +en saillie dont la muraille était extérieurement ornée. + +L'entreprise était difficile. Au milieu de cette obscurité profonde, qui +lui cachait le but, il ne pouvait compter que sur le hasard. + +Plus de vingt fois la corde avait été lancée sans résultat, quand elle +opposa enfin une résistance. Serge Ladko insista en vain. La prise +était bonne et ne céda pas. La tentative avait donc réussi. La boucle +terminale s'était enroulée autour d'un des bossages extérieurs, et une +sorte de passerelle était maintenant jetée au-dessus du chemin de ronde. + +Passerelle fragile à coup sûr! N'allait-elle pas se rompre ou se +détacher de la pierre qui la retenait? Dans le premier cas, ce serait +une épouvantable chute de dix mètres de hauteur; dans le second, ramené +contre le mur de la prison à la manière d'un balancier, son fardeau +humain viendrait s'y écraser. + +Pas un instant, Serge Ladko n'hésita devant la possibilité de ce danger. +Sa corde fortement tendue, il en réunit de nouveau les deux extrémités, +puis, prêt à s'élancer, il prêta l'oreille aux pas du soldat de garde. + +Celui-ci était précisément juste en dessous du fugitif. Il s'éloignait. +Bientôt, il tourna le coin du bâtiment et le bruit de ses pas +s'éteignit. Il fallait, sans perdre une seconde, profiter de son +absence. + +Serge Ladko s'avança sur le chemin aérien. Suspendu entre ciel et +terre, il avançait d'un mouvement égal et souple, sans s'inquiéter du +fléchissement de la corde, dont la courbure s'accentuait à mesure qu'il +approchait du milieu du parcours. Il voulait passer. Il passerait. + +Il passa. En moins d'une minute, le vertigineux abîme franchi, il +atteignait la crête de la muraille. + +Sans y prendre de repos, il se hâta de plus en plus, enfiévré par la +certitude du succès. Dix minutes à peine s'étaient écoulées depuis qu'il +avait quitté sa cellule, mais ces dix minutes lui semblaient avoir duré +plus d'une heure, et il redoutait qu'une ronde ne vînt l'inspecter. Son +évasion ne serait-elle pas découverte alors, malgré la manière dont il +avait disposé sa couchette? Il importait d'être loin auparavant. La +barge était là, à deux pas de lui! Quelques coups d'aviron suffiraient à +le mettre hors de l'atteinte de ses persécuteurs. + +Interrompant son travail à chaque passage du soldat de garde, Serge +Ladko dénoua fébrilement sa corde, la ramena à lui en hâlant sur l'un +des brins, puis, la doublant de nouveau et entourant de la boucle ainsi +formée l'une des saillies intérieures, il commença sa descente, après +s'être assuré que la rue était déserte. + +Arrivé heureusement à terre, il fît aussitôt retomber la corde à ses +pieds et la roula en paquet. Tout était terminé. Il était libre, et +aucune trace ne subsisterait de son audacieuse évasion. + +Mais, comme il allait partir à la recherche de sa barge, une voix +s'éleva tout à coup dans la nuit. + +«Parbleu! prononçait-on à moins de dix pas, c'est M. Ilia Brusch, ma +parole! + +Serge Ladko eut un tressaillement de plaisir. Le sort décidément se +déclarait en sa faveur puisqu'il lui envoyait le secours d'un ami. + +--M. Jaeger!» s'écria-t-il d'une voix joyeuse, tandis qu'un passant +sortait de l'ombre et se dirigeait vers lui. + + + +XV + +PRÈS DU BUT + + +Le 10 octobre, l'aube se leva pour la neuvième fois, depuis que la +barge avait recommencé à descendre le Danube. Pendant les huit jours +précédents, près de sept cents kilomètres avaient été laissés en +arrière. On approchait de Roustchouk, où l'on arriverait avant le soir. + +A bord, rien ne semblait changé. La barge transportait, comme autrefois, +les deux mêmes compagnons: Serge Ladko et Karl Dragoch, redevenus, l'un +le pêcheur Ilia Brusch, l'autre, le débonnaire M. Jaeger. + +Toutefois, la manière dont le premier jouait maintenant son rôle rendait +plus difficile à soutenir celui du second. Hypnotisé par le désir de se +rapprocher de Roustchouk, manoeuvrant l'aviron jour et nuit, Serge +Ladko négligeait, en effet, les précautions les plus élémentaires. Non +seulement il s'était débarrassé de ses lunettes, mais encore, supprimant +rasoir et teinture, il permettait aux changements survenus dans sa +personne pendant la durée de sa détention de s'accuser avec une netteté +croissante. Ses cheveux noirs pâlissaient de jour en jour, et sa barbe +blonde commençait à atteindre une longueur respectable. + +Il eût été naturel que Karl Dragoch manifestât quelque étonnement d'une +pareille transformation. Celui-ci ne disait rien pourtant. Décidé à +suivre jusqu'au bout la voie dans laquelle il s'était engagé, il avait +pris le parti de ne rien voir de ce qui pouvait être gênant. + +Au moment où il s'était trouvé face à face avec Serge Ladko, les +opinions antérieures de Karl Dragoch étaient fortement ébranlées, et +il se sentait moins enclin à admettre la culpabilité de son ancien +compagnon de voyage. + +L'incident provoqué par la commission rogatoire de Szalka avait été la +première cause de ce revirement. Karl Dragoch avait, en effet, procédé à +son enquête personnelle. Plus difficile à satisfaire que le commissaire +de police de Gran, il avait longuement interrogé les habitants de la +ville, et les réponses obtenues n'avaient pas été sans le troubler. + +Qu'un nommé Ilia Brusch, dont la vie était au demeurant des plus +régulières, eût élu domicile à Szalka et qu'il l'eût quittée peu de +temps avant le concours de Sigmaringen, ce premier point n'était pas +contestable. Cet Ilia Brusch avait-il été revu après ce concours, et +notamment dans la nuit du 28 au 29 août? Sur ce deuxième point, les +témoignages furent évasifs. Si les plus proches voisins croyaient bien +se rappeler que, vers la fin d'août, ils avaient remarqué de la lumière +dans la maison du pêcheur alors fermée depuis plus d'un mois, ils +n'osèrent cependant rien affirmer. Ces renseignements, tout vagues et +hésitants qu'ils fussent, augmentèrent naturellement les perplexités du +policier. + +Restait un troisième point à élucider. Quel était le personnage à qui le +commissaire de Gran avait parlé au domicile indiqué par le prévenu? A +cet égard, Dragoch ne put recueillir aucune indication. Ilia Brusch +étant assez connu à Szalka, il fallait nécessairement, s'il y était +venu, qu'il fût arrivé et reparti pendant la nuit, puisque personne ne +l'avait aperçu. Un tel mystère, déjà suspect par lui-même, le devint +bien davantage, quand Karl Dragoch eut mis la main sur le tenancier +d'une petite auberge, auquel, dans la soirée du 12 septembre, trente-six +heures avant la visite du commissaire de police de Gran, un inconnu +avait demandé l'adresse d'Ilia Brusch. Le problème se compliquait. Il se +compliqua encore, quand cet aubergiste, pressé de questions, eut donné +de l'inconnu un signalement correspondant traits pour traits à celui +que, d'après la rumeur publique, il convenait d'attribuer au chef de la +bande du Danube. + +Tout ceci rendit Karl Dragoch rêveur. Il flaira des choses louches. Il +eut le sentiment instinctif d'être en présence de quelque machination +ténébreuse dont le but lui demeurait inconnu, mais dont il n'était pas +impossible que le prévenu fût la victime. + +Cette impression se trouva fortifiée, quand, à son retour à Semlin, +il connut la marche de l'instruction. En somme, après vingt jours +de secret, elle n'avait pas fait un pas. Aucun complice n'avait été +découvert, nul témoin n'avait formellement reconnu le prisonnier, contre +lequel il n'existait toujours d'autre charge que le fait d'avoir cherché +à modifier l'aspect de son visage et d'avoir possédé un portrait de +femme sur lequel figurait le nom de Ladko. + +Ces présomptions, qui, corroborées par d'autres, eussent eu une grande +valeur, perdaient, isolées, beaucoup de leur importance. Peut-être, +après tout, ce déguisement et la présence du portrait avaient-ils une +cause avouable. + +Karl Dragoch, dans cet état d'esprit, était particulièrement accessible +à la pitié. C'est pourquoi il n'avait pu s'empêcher d'être profondément +ému par la naïve confiance de Serge Ladko, dans une circonstance où +celui-ci aurait été excusable de se défier de son plus intime ami. + +Etait-il impossible, d'ailleurs, de mettre ce sentiment de pitié +d'accord avec ses devoirs professionnels en reprenant comme devant sa +place dans la barge? Si Ilia Brusch se nommait en réalité Ladko, et si +ce Ladko était bien un malfaiteur, Karl Dragoch, en s'attachant à +lui, dépisterait ses complices. Innocent, au contraire, peut-être +conduirait-il quand même au vrai coupable, auquel l'incident de Szalka +eût prouvé, dans ce cas, qu'il portait ombrage. + +Ces raisonnements, un peu spécieux, n'étaient pas dénués de toute +logique. L'aspect misérable de Serge Ladko, le courage surhumain qu'il +avait dû déployer pour accomplir sa fantastique évasion, et surtout le +souvenir du service autrefois rendu avec tant d'héroïque simplicité, +firent le reste. Karl Dragoch devait la vie à ce malheureux qui haletait +devant lui, les mains en sang, la sueur ruisselant sur son visage +décharné. Allait-il, en retour, le rejeter dans l'enfer? Le détective ne +put s'y résoudre. + +«Venez!» dit-il simplement en réponse à l'exclamation joyeuse du +fugitif, qu'il entraîna vers le fleuve. + +Peu de paroles avaient été échangées entre les deux compagnons +pendant les huit jours qui venaient de s'écouler. Serge Ladko gardait +généralement le silence et concentrait toutes les forces de son être +pour accroître la vitesse de l'embarcation. + +En phrases hachées, qu'il fallait lui arracher en quelque sorte, il fit +toutefois le récit de ses inexplicables aventures depuis le confluent +de l'Ipoly. Il raconta sa longue détention dans la prison de Semlin, +succédant à une séquestration plus étrange encore à bord d un chaland +inconnu. Ils mentaient donc, ceux qui prétendaient l'avoir vu entre +Budapest et Semlin, puisque, durant tout ce parcours, il avait été +enfermé, pieds et mains liés, dans ce chaland. + +À ce récit, les opinions primitives de Karl Dragoch évoluèrent de plus +en plus. Malgré lui, il établissait un rapprochement entre l'agression +dont Ilia Brusch avait été victime et l'intervention d'un sosie à +Szalka. A n'en pas douter, le pêcheur gênait quelqu'un et était en +butte aux coups d'un ennemi inconnu, mais dont le signalement semblait +correspondre à celui du véritable bandit. + +Ainsi, peu à peu, Karl Dragoch s'acheminait vers la vérité. Hors d'état +de contrôler ses déductions, il sentait du moins décroître de jour en +jour les soupçons autrefois conçus. + +Pas un instant, néanmoins, il ne songea à quitter la barge pour revenir +en arrière et recommencer son enquête sur nouveaux frais. Son flair +de policier lui disait que la piste était bonne, et que le pêcheur, +innocent peut-être, était d'une manière ou d'autre mêlé à l'histoire de +la bande du Danube. La tranquillité était parfaite, d'ailleurs, sur +le haut fleuve, et la succession des crimes commis prouvait que leurs +auteurs avaient, eux aussi, descendu le courant, au moins jusqu'aux +environs de Semlin. Il y avait donc toutes chances pour qu'ils eussent +continué à le descendre pendant la détention d'Ilia Brusch. + +Sur ce point, Karl Dragoch ne se trompait pas. Ivan Striga continuait, +en effet, à se rapprocher de la mer Noire, avec douze jours d'avance sur +la barge au départ de Semlin. Mais, ces douze jours d'avance, il les +perdait peu à peu, la distance séparant les deux bateaux diminuait +graduellement, et, jour par jour, heure par heure, minute par minute, la +barge gagnait implacablement sur le chaland, sous l'effort furieux de +Serge Ladko. + +Celui-ci n'avait qu'un but: Roustchouk; qu'une idée: Natcha. S'il +négligeait les précautions autrefois prises pour protéger son incognito, +c'est qu'il n'y pensait vraiment plus. D'ailleurs, de quel intérêt +eussent-elles été maintenant? Après son arrestation, après son évasion, +s'appeler Ilia Brusch devait être aussi compromettant que de s'appeler +Serge Ladko. Sous un nom ou sous un autre, il ne pouvait plus désormais +s'introduire que secrètement à Roustchouk, sous peine d'être appréhendé +sur-le-champ. + +Absorbé par son idée fixe, il n'avait, pendant ces huit jours, accordé +aucune attention aux rives du fleuve. S'il s'était aperçu qu'on passât +devant Belgrade--la ville blanche--étagée sur une colline, que domine +le palais du prince, le Konak, et précédée d'un faubourg où viennent +transiter une immense quantité de marchandises, c'est parce que Belgrade +indique la frontière serbe où expiraient les pouvoirs de M. Izar Rona. +Mais, ensuite, il ne remarqua plus rien. + +Il ne vit, ni Semendria, ancienne capitale de la Serbie, célèbre par +les vignobles dont elle est entourée; ni Colombals, où l'on montre une +caverne dans laquelle Saint-Georges aurait, d'après la légende, déposé +le corps du dragon tué de ses propres mains; ni Orsova, au delà de +laquelle le Danube coule entre deux anciennes provinces turques, +devenues depuis royaumes indépendants; ni les Portes de Fer, ce défilé +fameux bordé de murailles verticales de quatre cents mètres, où le +Danube se précipite et se brise avec fureur contre les blocs dont son +lit est semé; ni Widdin, première ville bulgare de quelque importance; +ni Nikopoli, ni Sistowa, les deux autres cités notoires qu'il lui fallut +dépasser en amont de Roustchouk. + +De préférence, il longeait la rive serbe, où il s'estimait plus en +sûreté, et en effet, jusqu'à la sortie des Portes de Fer, il ne fut pas +inquiété par la police. + +Ce fut seulement à Orsava que, pour la première fois, un canot de la +brigade fluviale intima à la barge l'ordre de s'arrêter. Serge Ladko, +très inquiet, obéit en se demandant ce qu'il répondrait aux questions +qu'on allait inévitablement lui poser. + +On ne l'interrogea même pas. Sur un mot de Karl Dragoch, le chef du +détachement s'inclina avec déférence et il ne fut plus question de +perquisition. + +Le pilote ne songea pas à s'étonner qu'un bourgeois de Vienne disposât +à son gré de la force publique. Trop heureux de s'en tirer à si bon +compte, il trouva toute naturelle une omnipotence qui s'exerçait à son +profit, et il ne manifesta pas plus de surprise, mais simplement une +impatience grandissante, en voyant se prolonger l'entretien entre +l'agent et son passager. + +Conformément aux ordres, tant de M. Izar Rona, furieux de l'évasion de +son prévenu, que de Karl Dragoch lui-même, la police du fleuve avait +redoublé de vigueur. De distance en distance, on obligeait la navigation +à franchir une série de barrages, parmi lesquels celui d'Orsova était +d'une importance capitale. L'étranglement du fleuve en cette partie de +son cours facilitant la surveillance, il était impossible, en effet, +qu'aucun bateau réussît à passer sans avoir été minutieusement visité. + +Karl Dragoch, en interrogeant son subordonné, eut l'ennui d'apprendre +à la fois, et que ces perquisitions n'avaient donné aucun résultat, +et qu'un nouveau crime, un cambriolage d'une certaine gravité, venait +d'être commis deux jours auparavant en territoire roumain, au confluent +du Jirel, presque exactement en face de la ville bulgare de Rahowa. + +Ainsi donc, la bande du Danube avait réussi a passer entre les mailles +du filet. Cette bande ayant coutume de s'approprier non seulement l'or +et l'argent, mais les objets précieux de toute nature, son butin devait +être d'un volume encombrant, et il était vraiment inconcevable qu'on +n'en eût pas trouvé trace, alors qu'aucun bateau n'avait pu échapper à +la visite. + +Il en était cependant ainsi. + +Karl Dragoch était stupéfait d'une telle virtuosité. Toutefois, il +fallait bien se rendre à l'évidence, les malfaiteurs prouvant eux-mêmes +par des attentats leur descente vers l'aval. + +La seule conclusion à tirer de ces faits, c'est qu'il convenait de se +hâter. Le lieu et la date du dernier vol signalé indiquaient que ses +auteurs avaient moins de trois cents kilomètres d'avance. En tenant +compte du temps pendant lequel Ilia Brusch avait été immobilisé, temps +que la bande du Danube avait certainement mis à profit, il fallait en +inférer que sa vitesse était à peine la moitié de celle de la barge. Il +n'était donc pas impossible de l'atteindre à la course. + +On repartit donc sans plus attendre et, dès les premières heures du 6 +octobre, la frontière bulgare était franchie. A partir de ce point, +Serge Ladko qui, jusque-là, avait suivi de son mieux la rive droite, +serra au contraire le plus possible le bord roumain dont, à partir de +Lom-Palamka, une succession de marais de huit à dix kilomètres de large +n'allait pas tarder, d'ailleurs, à interdire l'approche. + +Quelque absorbé qu'il fût en lui-même, le fleuve, depuis qu'on était +entré dans les eaux bulgares, n'avait pu manquer de lui paraître +suspect. Un certain nombre de chaloupes à vapeur, de torpilleurs même, +voire de canonnières, battant pavillon ottoman, le sillonnaient en +effet. En prévision de la guerre qui allait, moins d'un an plus tard, +éclater avec la Russie, la Turquie commençait déjà à surveiller le +Danube, qu'elle devait peupler ensuite d'une véritable flottille. + +Risque pour risque, le pilote préférait se tenir à distance de ces +navires turcs, dût-il pour cela se jeter dans les griffes des autorités +roumaines, contre lesquelles M. Jaeger serait peut-être capable de le +protéger, comme il l'avait fait à Orsova. + +L'occasion ne se présenta pas de mettre à une nouvelle épreuve le +pouvoir du passager; aucun incident ne troubla cette dernière partie du +voyage, et, le 10 octobre, vers quatre heures de l'après-midi, la +barge parvenait enfin à la hauteur de Roustchouk, que l'on distinguait +confusément sur l'autre rive. Le pilote gagna alors le milieu du fleuve, +puis, arrêtant pour la première fois depuis tant de jours le mouvement +de son aviron, il laissa tomber le grappin par le fond. + +«Qu'y a-t-il? demanda Karl Dragoch surpris. + +--Je suis arrivé, répondit laconiquement Serge Ladko. + +--Arrivé?... Nous ne sommes pas encore à la mer Noire, cependant. + +--Je vous ai trompé, monsieur Jaeger, déclara sans ambages Serge Ladko. +Je n'ai jamais eu l'intention d'aller jusqu'à la mer Noire. + +--Bah! fit le détective dont l'attention s'éveilla. + +--Non. Je suis parti dans l'idée de m'arrêter à Roustchouk. Nous y +sommes. + +--Où prenez-vous Roustchouk? + +--Là, répondit le pilote, en montrant les maisons de la ville lointaine. + +--Pourquoi, dans ce cas, n'y allons-nous pas? + +--Parce qu'il me faut attendre la nuit. Je suis traqué, poursuivi. Dans +le jour, je risquerais de me faire arrêter au premier pas. + +Voilà qui devenait intéressant. Les soupçons primitivement conçus par +Dragoch étaient-ils donc justifiés? + +--Comme à Semlin, murmura-t-il à demi-voix. + +--Comme à Semlin, approuva Serge Ladko sans s'émouvoir, mais pas pour +les mêmes causes. Je suis un honnête homme, monsieur Jaeger. + +--Je n'en doute pas, monsieur Brusch, bien qu'elles soient rarement +bonnes, les raisons que l'on a de redouter une arrestation. + +--Les miennes le sont, monsieur Jaeger, affirma froidement Serge Ladko. +Excusez-moi de ne pas vous les révéler. Je me suis juré à moi-même de +garder mon secret. Je le garderai. + +Karl Dragoch acquiesça d'un geste qui exprimait la plus parfaite +indifférence. Le pilote reprit: + +--Je conçois, monsieur Jaeger, que vous ne soyez pas désireux d'être +mêlé à mes affaires. Si vous le voulez, je vous déposerai en terre +roumaine. Vous éviterez ainsi les dangers auxquels je peux être exposé. + +--Combien de temps comptez-vous rester à Roustchouk? demanda Karl +Dragoch sans répondre directement. + +--Je ne sais, dit Serge Ladko. Si les choses tournent à mon gré, je +serai revenu à bord avant le jour et, dans ce cas, je ne serai pas seul. +S'il en est autrement, j'ignore ce que je ferai. + +--Je vous suivrai jusqu'au bout, monsieur Brusch, déclara sans hésiter +Karl Dragoch. + +--A votre aise!» conclut Serge Ladko qui n'ajouta pas une parole. + +A la nuit tombante, il reprit l'aviron et s'approcha de la rive bulgare. +L'obscurité était complète quand il y accosta, un peu en aval des +dernières maisons de la ville. + +Tout son être tendu vers le but, Serge Ladko agissait à la manière d'un +somnambule. Ses gestes nets et précis faisaient sans hésitation ce qu'il +fallait faire, ce qu'il lui eût été impossible de ne pas faire. Aveugle +pour tout ce qui l'entourait, il ne vit pas son compagnon disparaître +dans la cabine dès que le grappin eut été ramené à bord. Le monde +extérieur avait perdu pour lui toute réalité. Son rêve seul existait. +Et, ce rêve, c'était, tout illuminée de soleil, en dépit de la nuit, sa +maison et, dans sa maison, Natcha!... En dehors de Natcha, il n'était +plus rien sous le ciel. + +Dès que l'étrave de la barge eut touché la rive, il sauta à terre, fixa +solidement son amarre et s'éloigna d'un pas rapide. + +Aussitôt, Karl Dragoch sortit de la cabine. Il n'y avait pas perdu son +temps. Qui aurait reconnu le policier, à la silhouette énergique et +sèche, dans ce balourd aux pesantes allures, merveilleuse copie d'un +paysan hongrois? + +Le détective prit terre à son tour et, suivant le pilote à la piste, +partit en chasse une fois de plus. + + + +XVI + +LA MAISON VIDE + + +En cinq minutes Serge Ladko et Karl Dragoch eurent atteint les maisons. + +Roustchouk ne possédant, à cette époque, malgré son importance +commerciale, aucun éclairage public, il leur eût été difficile, s'ils en +avaient eu le désir, de se faire une idée de la ville irrégulièrement +groupée autour d'un vaste débarcadère, sur la périphérie duquel se +tassaient des échoppes assez délabrées, à usage d'entrepôts ou de +cabarets. Mais, en vérité, ils n'y songeaient guère. Le premier marchait +d'un pas rapide, les yeux fixés devant lui, comme s'il eût été attiré +par un but étincelant dans la nuit. Quant au second, il mettait tant +d'attention à suivre le pilote, qu'il ne vit même pas deux hommes, qui +débouchaient d'une ruelle au moment où il la traversait. + +Dès qu'ils furent sur le chemin longeant le fleuve, ces deux hommes se +séparèrent. L'un s'éloigna à droite, vers l'aval. + +«Bonsoir, dit-il en bulgare. + +--Bonsoir,» répondit l'autre, qui, tournant à gauche, emboîta le pas à +Karl Dragoch. + +Au son de cette voix, celui-ci avait tressailli. Une seconde, il +hésita, en ralentissant instinctivement sa marche, puis, abandonnant sa +poursuite, il s'arrêta soudain et fit volte-face. + +Tout un ensemble de dons naturels ou acquis est nécessaire au policier +qui a l'ambition de ne pas croupir dans les bas emplois de sa +profession. Mais, la plus précieuse des multiples qualités qu'il doit +posséder, c'est une parfaite mémoire de l'oeil et de l'oreille. + +Karl Dragoch possédait cet avantage au plus haut degré. Ses nerfs +auditifs et visuels constituaient de véritables appareils enregistreurs, +et leurs sensations lumineuses ou sonores, il ne les oubliait jamais, +quelle que fût la longueur du temps écoulé. Après des mois, après des +années, il reconnaissait du premier coup un visage à peine aperçu, la +voix qui, une seule fois, avait fait vibrer son tympan. + +Il en était précisément ainsi pour l'une de celles qu'il venait +d'entendre, et, dans la circonstance présente, il n'y avait pas si +longtemps qu'il s'était trouvé en face du propriétaire, pour qu'une +erreur fût à redouter. Cette voix, qui, dans la clairière, au pied du +mont Pilis, avait résonné à son oreille, c'était le fil conducteur +vainement cherché jusqu'ici. Pour ingénieuses qu'elles pussent paraître, +ses déductions relatives à son compagnon de voyage n'étaient en somme +que des hypothèses. La voix, au contraire, lui apportait enfin une +certitude. Entre le probable et le certain, l'hésitation était +impossible, et c'est pourquoi le détective, abandonnant sa filature, +s'était lancé sur une nouvelle piste. + +«Bonsoir, Titcha, prononça en allemand Karl Dragoch lorsque l'homme fut +arrivé à proximité. + +Celui-ci s'arrêta, cherchant à percer l'obscurité de la nuit. + +--Qui me parle? interrogeait-il. + +--Moi, répondit Dragoch. + +--Qui ça, vous? + +--Max Raynold. + +--Connais pas. + +--Mais je vous connais, moi, puisque je vous ai appelé par votre nom. + +--C'est juste, reconnut Titcha. Il faut même que vous ayez de bons yeux, +camarade. + +--Ils sont excellents, en effet. + +Le dialogue fut interrompu un instant. + +--Que me voulez-vous? reprit Titcha. + +--Vous parler, déclara Dragoch, à vous et à un autre. Je ne suis à +Roustchouk que pour ça. + +--Vous n'êtes donc pas d'ici? + +--Non. Je suis arrivé aujourd'hui. + +--Joli moment que vous avez choisi, ricana Titcha, qui faisait sans +doute allusion à l'anarchie actuelle de la Bulgarie. + +Dragoch, ayant esquissé un geste d'indifférence, ajouta: + +--Je suis de Gran. + +Titcha garda le silence. + +--Vous ne connaissez pas Gran? insista Dragoch. + +--Non. + +--C'est étonnant, après en être venu si près. + +--Si près?... répéta Titcha. Où prenez vous que je sois allé près de +Gran? + +--Parbleu! dit en riant Karl Dragoch, elle n'en est pas si loin, la +villa Hagueneau. + +Ce fut au tour de Titcha de tressaillir. Il essaya, toutefois, de payer +d'audace. + +--La villa Hagueneau?... balbutia-t-il d'un ton qu'il voulait rendre +plaisant. C'est juste comme pour vous, camarade. Connais pas. + +--Vraiment?.. fit ironique ment Dragoch. Et la clairière de Pilis, la +connaissez-vous? + +Titcha, se rapprochant vivement, saisit le bras de son interlocuteur. + +--Plus bas, donc! dit-il sans chercher cette fois à dissimuler son +émotion. Vous êtes fou de crier comme ça. + +--Puisqu'il n'y a personne, objecta Dragoch. + +--On ne sait jamais, répliqua Titcha, qui demanda: Enfin, que +voulez-vous? + +--Parler à Ladko, répondit Dragoch sans baisser la voix. + +Titcha resserra son étreinte. + +--Chut! fit-il en jetant autour de lui des regards apeurés. Vous avez +donc juré de nous faire pendre? + +Karl Dragoch se mit à rire. + +--Ah bien! dit-il, ça ne va pas être commode de nous entendre, s'il faut +parler à la muette! + +--Aussi, gronda sourdement Titcha, on n'a pas idée d'aborder les gens au +milieu de la nuit sans crier gare. Il y a des choses qu'il vaut mieux ne +pas dire en pleine rue. + +--Je ne tiens pas à vous parler dans la rue, riposta Dragoch. Allons +ailleurs. + +--Où? + +--N'importe où. Il y a bien un cabaret dans les environs? + +--A quelques pas d'ici. + +--Allons-y. + +--Soit, concéda Titcha. Suivez-moi. + +Cinquante mètres plus loin, les deux compagnons arrivèrent sur une +petite place. En face d'eux, une fenêtre brillait faiblement dans la +nuit. + +--C'est là, dit Titcha. + +La porte ouverte, ils entrèrent de plain-pied dans la salle déserte d'un +modeste café dont une dizaine de tables garnissaient le pourtour. + +--Nous serons à merveille ici, dit Dragoch. + +Le patron accourait au-devant de ces clients inespérés. + +--Qu'allons-nous boire?... C'est moi qui régale, annonça le détective, +en frappant sur son gousset. + +--Un verre de racki? proposa Titcha. + +--Va pour le racki!... Et du genièvre?... Ça ne vous dit rien? + +--Bon aussi, le genièvre, approuva Titcha. + +Karl Dragoch se tourna vers le patron attentif aux ordres. + +--Vous avez entendu, l'ami?... Servez-nous, et vivement! + +Pendant que l'hôte s'empressait, Dragoch, d'un coup d'oeil, pesa +l'adversaire qu'il allait avoir à combattre. Il l'eut vite jugé. Larges +épaules, cou de taureau, front étroit mangé par d'épais cheveux gris, +parfait exemplaire, en un mot, du lutteur forain de bas étage, c'était +une véritable brute qu'il avait en face de lui. + +Aussitôt que les bouteilles et deux verres eurent été apportés, Titcha +reprit la conversation au point où elle avait débuté. + +--Vous dites donc que vous me connaissez? + +--Vous en doutez? + +--Et que vous connaissez l'affaire de Gran? + +--Aussi. Nous y avons travaillé ensemble. + +--Pas possible! + +--Mais certain. + +--Je n'y comprends rien, murmura Titcha, qui cherchait de bonne foi dans +ses souvenirs. Nous n'étions que nous huit, cependant... + +--Pardon, interrompit Dragoch, nous étions neuf, puisque j'y étais. + +--Vous avez mis la main à la pâte? insista Titcha mal convaincu. + +--Oui, à la villa, et à la clairière pareillement. C'est même moi qui ai +emmené la charrette. + +--Avec Vogel? + +--Avec Vogel. + +Titcha réfléchit un instant. + +--Ça ne se peut pas, protesta-t-il. C'est Kaiserlick qui était avec +Vogel. + +--Non, c'est moi, répliqua Dragoch sans se troubler. Kaiserlick était +resté avec vous autres. + +--Vous en êtes sûr? + +--Absolument, affirma Dragoch. + +Titcha paraissait ébranlé. Le bandit ne brillait pas précisément par +l'intelligence. Sans s'apercevoir qu'il venait lui-même de révéler +l'existence de Vogel et de Kaiserlick au prétendu Max Raynold, il +considérait comme une preuve que ce dernier connût leurs noms. + +--Un verre de genièvre? proposa Dragoch. + +--Ça n'est pas de refus, dit Titcha. + +Puis, le verre vidé d'un trait: + +--C'est curieux, murmura-t-il, à demi vaincu. C'est bien la première +fois que nous mêlons un étranger à nos affaires. + +--Il faut un commencement à tout, répliqua Karl Dragoch. Je ne serai +plus un étranger quand j'aurai été admis dans la bande. + +--Quelle bande? + +--Inutile de finasser, camarade. Puisque je vous dis que c'est convenu. + +--Qu'est-ce qui est convenu? + +--Que je serai des vôtres. + +--Convenu avec qui? + +--Avec Ladko. + +--Taisez-vous donc, interrompit rudement Titcha. Je vous ai déjà prévenu +qu'il fallait garder ce nom-là pour vous. + +--Dans la rue, objecta Dragoch. Mais ici? + +--Ici comme ailleurs, dans toute la ville, s'entend. + +--Pourquoi? demanda Dragoch suivant la veine. + +Mais Titcha conservait un reste de méfiance. + +--Si on vous le demande, répondit-il prudemment, vous direz que vous +l'ignorez, camarade. Vous savez beaucoup de choses, mais vous ne savez +pas tout, je le vois, et ce n'est pas à un vieux renard comme moi que +vous tirerez les vers du nez. + +Titcha se trompait, il n'était pas de force à lutter avec un jouteur +comme Dragoch, et le vieux renard avait trouvé son maître. La sobriété +n'était pas sa qualité dominante, et le détective, aussitôt qu'il l'eut +découvert, s'était ingénié à tirer parti de ce défaut à la cuirasse de +l'adversaire. Ses offres répétées avaient eu raison de la résistance, +d'ailleurs assez molle, du bandit. Les verres de genièvre succédaient +aux verres de racki, et réciproquement. L'effet de l'alcool commençait +déjà à se faire sentir. L'oeil de Titcha devenait trouble, sa langue +plus lourde, sa prudence moins éveillée. Or, comme chacun sait, +glissante est la route de l'ivresse, et d'ordinaire, plus on apaise la +soif, plus elle grandit. + +--Nous disions donc, reprit Titcha d'une voix un peu pâteuse, que c'est +convenu avec le chef? + +--Convenu, déclara Dragoch. + +--Il a bien fait,... le chef, affirma Titcha, qui, sous l'influence de +l'ivresse, se mit à tutoyer son interlocuteur. Tu as l'air d'un bon et +d'un vrai camarade. + +--Tu peux le dire, approuva Dragoch en s'accordant à l'unisson. + +--Seulement, voilà!... Tu ne le verras pas,... le chef. + +--Pourquoi ne le verrai-je pas? + +Avant de répondre, Titcha, avisant la bouteille de racki, s'en versa +coup sur coup deux rasades. Quand il eut bu, il déclara d'une voix +rauque: + +--Parti,... le chef. + +--Il n'est pas à Roustchouk? insista Dragoch vivement désappointé. + +--Il n'y est plus. + +--Plus?.. Il y est donc venu? + +--Il y a quatre jours. + +--Et maintenant? + +--Il continue à descendre jusqu'à la mer avec le chaland. + +--Quand doit-il revenir? + +--Dans une quinzaine. + +--Quinze jours de retard! Voilà bien ma chance! s'écria Dragoch. + +--Ça te démange donc bien d'entrer dans la compagnie? demanda Titcha +avec un gros rire. + +--Dame! fit Dragoch. Je suis paysan, moi, et au coup de Gran j'ai touché +en une nuit plus que je ne gagne en un an à travailler la terre. + +--Ça t'a mis en goût, conclut Titcha en riant aux éclats. + +Dragoch parut s'apercevoir que le verre de son vis-à-vis était vide, et +s'empressa de le remplir. + +--Mais tu ne bois pas, camarade, s'écria-t-il. A ta santé! + +--A ta santé! répéta Titcha, qui lampa son verre d'un trait. + +Abondante était la moisson de renseignements recueillie par le policier. +Il savait de combien d'affiliés se composait la bande du Danube: huit, +au dire de Titcha; le nom de trois d'entre eux et même de quatre, en +y comprenant le chef; sa destination: la mer, où sans doute un navire +serait chargé du butin; la base de ses opérations: Roustchouk. +Quand Ladko y reviendrait, dans une quinzaine de jours, toutes les +dispositions seraient prises pour qu'il fût appréhendé sur-le-champ, à +moins qu'on ne réussît à mettre la main sur lui aux bouches mêmes du +Danube. + +Plus d'un point, toutefois, restaient encore obscurs. Karl Dragoch pensa +qu'il serait peut-être possible d'élucider tout au moins l'un d'eux, en +profitant de l'état d'ébriété de son interlocuteur. + +--Pourquoi donc, demanda-t-il d'un ton indifférent après un instant de +silence, ne voulais-tu pas tout à l'heure que je prononce le nom de +Ladko? + +Tout à fait gris, décidément, Titcha eut un regard mouillé à l'adresse +de son compagnon, auquel, dans une soudaine explosion de tendresse, il +tendit la main. + +--Je vais te le dire, balbutia-t-il, car tu es un ami, toi! + +--Oui, affirma Dragoch en répondant à l'étreinte de l'ivrogne. + +--Un frère. + +--Oui. + +--Un luron, un gars d'attaque. + +--Oui. + +Titcha chercha des yeux les bouteilles. + +--Un coup de genièvre? proposa-t-il. + +--Il n'y en a plus, répondit Dragoch. + +Estimant l'adversaire à point, et redoutant de le voir tomber ivre-mort, +le détective s'était arrangé pour répandre sur le sol une bonne partie +des flacons. Mais cela ne faisait pas l'affaire de Titcha qui, en +apprenant l'épuisement du genièvre, fit une grimace désolée. + +--Du racki, alors? implora-t-il. + +--Voilà, consentit Karl Dragoch en avançant sur la table la bouteille +qui contenait encore quelques gouttes de liqueur. Mais attention, +camarade!... Il ne faudrait pas nous griser. + +--Moi!... protesta Titcha, qui s'adjugea le fond de la bouteille. Je le +voudrais que je ne pourrais pas! + +--Nous disions donc que Ladko?... suggéra Dragoch reprenant patiemment +sa marche tortueuse vers le but. + +--Ladko?... répéta Titcha qui ne savait plus de quoi il s'agissait. + +--Pourquoi ne faut-il pas le nommer? + +Titcha eut un rire aviné. + +--Ça t'intrigue, ça, mon fils!... C'est qu'ici Ladko se prononce Striga, +voilà tout. + +--Striga?... répéta Dragoch qui ne comprenait pas. Pourquoi Striga?... + +--Parce que c'est son nom, à cet enfant... Ainsi, toi, tu t'appelles... +Au fait! comment t'appelles-tu?... + +--Raynold. + +--C'est ça... Raynold... Eh bien! Je t'appelle Raynold... Lui, il +s'appelle Striga... C'est clair. + +--A Gran, cependant... insista Dragoch. + +--Oh! interrompit Titcha, à Gran, c'était Ladko... Mais, à Roustchouk, +c'est Striga. + +Il cligna de l'oeil d'un air malin. + +--Comme ça, tu comprends, ni vu, ni connu. + +Qu'un malfaiteur s'affuble d'un nom d'emprunt quand il accomplit ses +méfaits, cela n'est pas pour étonner un policier, mais pourquoi ce nom +de Ladko, ce même nom dont était signé le portrait trouvé dans la barge? + +--Il existe bien un Ladko pourtant, s'écria avec impatience Dragoch +formulant ainsi la conclusion de sa pensée. + +--Parbleu! fit Titcha. C'est même le plus beau de l'affaire. + +--Qu'est-ce que c'est que ce Ladko? + +--Une canaille, affirma énergiquement Titcha. + +--Qu'est-ce qu'il t'a fait? + +--A moi?... Rien... A Striga... + +--Qu'est-ce qu'il a fait à Striga?. + +--Il lui a soufflé la femme... la belle Natcha. + +Natcha! ce même prénom qui figurait sur le portrait. Dragoch, assuré +d'être sur la bonne piste, écoutait avidement Titcha qui poursuivait +sans se faire prier: + +--Depuis, ils ne sont pas amis, tu penses!... C'est pour ça que Striga a +pris son nom. C'est un malin, Striga. + +--Tout cela, objecta Dragoch, ne me dit pas pourquoi il ne faut pas +prononcer le nom de Ladko. + +--Parce qu'il est malsain, expliqua Titcha... A Gran... et ailleurs, tu +sais qui il désigne... Ici, c'est celui d'une espèce de pilote qui s'est +mis contre le-gouvernement... Il conspire, l'imbécile... Et les rues +sont pleines de Turcs à Roustchouk! + +--Qu'est-il devenu? demanda Dragoch. + +Titcha fit un geste d'ignorance. + +--Il a disparu, répondit-il. Striga dit qu'il est mort. + +--Mort! + +--Et ça doit être vrai, puisque Striga a la femme maintenant. + +--Quelle femme? + +--Eh! la belle Natcha... Après le nom, la femme... Pas contente, la +colombe!... Mais Striga la tient bien à bord du chaland. + +Tout s'éclaircissait pour Dragoch. Ce n'est pas en compagnie d'un +vulgaire malfaiteur qu'il avait passé de si longs jours, mais avec un +patriote exilé. Quelle ne devait pas être en ce moment la douleur du +malheureux, n'arrivant enfin chez lui après tant d'efforts, que pour +trouver sa maison vide!... Il fallait courir à son aide... Quant à la +bande du Danube, Dragoch, renseigné désormais, n'aurait aucune peine à +mettre ensuite la main sur elle. + +--Il fait chaud!... soupira-t-il en faisant semblant d'être vaincu par +l'ivresse. + +--Très chaud, approuva Titcha. + +--C'est le racki, balbutia Dragoch. + +Titcha abattit son poing sur la table. + +--Tu n'as pas la tête solide, l'enfant!.. railla-t-il lourdement. Moi... +tu vois... Prêt à recommencer. + +--Je ne peux pas lutter, reconnut Dragoch. + +--Mauviette!.. ricana Titcha. Enfin, sortons, si le coeur t'en dit. + +Le patron appelé et payé, les deux compagnons se retrouvèrent sur la +place. Ce changement ne parut pas favorable à Titcha. A peine à l'air +libre, son ivresse s'aggrava notablement. Dragoch eut peur d'avoir forcé +la dose. + +--Dis donc, demanda-t-il en montrant l'aval, ce Ladko?... + +--Quel Ladko? + +--Le pilote. C'est par là qu'il demeurait? + +--Non. + +Karl Dragoch se tourna du côté de la ville. + +--Par la? + +--Non plus + +--Par là, alors? interrogea Dragoch en indiquant l'amont. + +--Oui, balbutia Titcha. + +Le détective entraîna son compagnon. Celui-ci titubait et se laissait +conduire en mâchonnant des propos incohérents quand, après cinq minutes +de marche, il s'arrêta brusquement, s'efforçant de reprendre son aplomb. + +--Qu'est-ce qu'il disait donc, Striga, bégayait-il, que Ladko était +mort? + +--Eh bien? + +--Il n'est pas mort, puisqu'il y a quelqu'un chez lui. + +Et Titcha montrait, à quelques pas, des raies de lumière filtrant à +travers les volets d'une fenêtre et striant la chaussée. Dragoch se hâta +vers cette fenêtre. Par une fente des volets, Titcha et lui regardèrent +dans la maison. + +Ils aperçurent une salle de proportions modestes, mais assez +confortablement meublée. Le désordre des meubles et la couche épaisse de +poussière qui les recouvrait incitaient à croire que cette salle +avait été le théâtre, depuis longtemps abandonné, de quelque scène de +violence. Le centre en était occupé par une grande table, sur laquelle +était accoudé un homme, qui semblait réfléchir profondément. La +contraction de ses doigts à demi disparus dans les cheveux en désordre +exprimait éloquemment le trouble douloureux de son âme. Des yeux de cet +homme, de grosses larmes coulaient. + +Ainsi qu'il s'y attendait, Karl Dragoch reconnut son compagnon de +voyage. Mais il ne fut pas seul à reconnaître le désespéré songeur. + +--C'est lui!... murmura Titcha en faisant d'énergiques efforts pour +chasser son ivresse. + +--Lui?... + +--Ladko. + +Titcha se passa la main sur le visage et parvint à retrouver un peu de +sang-froid. + +--Il n'est pas mort, la canaille... dit-il entre ses dents. Mais il n'en +vaut guère mieux... Les Turcs me payeront sa peau plus cher qu'elle ne +vaut... C'est Striga qui sera content!.. Ne bouge pas d'ici, camarade, +dit-il en s'adressant à Karl Dragoch. S'il veut sortir, assomme-le!.. +Appelle à l'aide au besoin... Moi, je vais chercher la police... + +Sans attendre de réponse, Titcha s'éloigna en courant. A peine s'il +faisait encore quelques zigzags. L'émotion lui avait rendu son +équilibre. + +Dès qu'il fut seul, le détective entra dans la maison. + +Serge Ladko ne fit pas un mouvement. Karl Dragoch lui mit la main sur +l'épaule. + +Le malheureux releva la tête. Mais sa pensée restait absente, et son +regard vague montrait qu'il ne reconnaissait pas son passager. Celui-ci +ne prononça qu'un mot: + +«Natcha!... + +Serge Ladko se redressa avec violence. Ses yeux flambaient, +interrogateurs, rivés sur ceux de Karl Dragoch. + +--Suivez-moi, dit le détective, et hâtons-nous.» + + + +XVII + +A LA NAGE + + +La barge volait sur les eaux. Ivre, exalté, en proie à une sorte de +rage, Serge Ladko, plus furieusement que jamais, pesait sur l'aviron. +Affranchi des lois communes par la violence de son désir, à peine s'il +s'accordait, chaque nuit, quelques instants de repos. Il tombait alors, +assommé, dans un sommeil de plomb, dont il s'éveillait soudainement, +comme appelé par un coup de cloche, deux heures plus tard, pour +reprendre aussitôt son effrayant labeur. + +Témoin de cette poursuite acharnée, Karl Dragoch admirait qu'un +organisme humain pût être doué d'une telle force de résistance. C'était +un homme, cependant, qui lui donnait ce prodigieux spectacle, mais un +homme qui puisait une énergie surhumaine dans le plus affreux désespoir. + +Soucieux d'épargner au malheureux pilote la plus légère distraction, le +détective s'appliquait à ne pas rompre le silence. Tout ce qu'il était +essentiel de dire, on l'avait dit au départ de Roustchouk. Dès que la +barge eut été repoussée dans le courant, Karl Dragoch avait, en effet, +donné les explications indispensables. Tout d'abord, il avait révélé sa +qualité. Puis, en quelques mots brefs, il avait expliqué pourquoi il +avait entrepris ce voyage, à la poursuite de la bande du Danube, à +laquelle la croyance populaire attribuait pour chef un certain Ladko, de +Roustchouk. + +Ce récit, le pilote l'avait écouté distraitement, en manifestant une +fiévreuse impatience. Que lui importait tout cela? Il n'avait qu'une +pensée, qu'un but, qu'un espoir: Natcha! + +Son attention ne s'était éveillée qu'au moment où Karl Dragoch avait +commencé à parler de la jeune femme, à dire comment, de la bouche de +Titcha, il avait appris que Natcha descendait le cours du fleuve, +prisonnière à bord d'un chaland commandé par le chef de cette bande, +dont le nom réel n'était pas Ladko, mais Striga. + +A ce nom, Serge Ladko avait poussé un véritable rugissement. + +«Striga!» s'était-il écrié tandis que sa main crispée étreignait +violemment l'aviron. + +Il n'en avait pas demandé davantage. Depuis lors, il se hâtait sans +répit, sans trêve, sans repos, les sourcils froncés, les yeux fous, +toute son âme projetée en avant, vers le but. Ce but, il avait dans son +coeur la certitude de l'atteindre. Pourquoi? Il eût été incapable de le +dire. Il en était certain, voilà tout. Le chaland dans lequel Natcha +était prisonnière, il le découvrirait du premier coup d'oeil, fût-ce +au milieu de mille autres. Comment? Il n'en savait rien. Mais il le +découvrirait. Cela ne se discutait pas, ne faisait pas question. Il +s'expliquait maintenant pourquoi il lui avait semblé connaître celui +des geôliers chargé de lui apporter ses repas pendant sa première +incarcération, et pourquoi les voix entendues confusément avaient eu un +écho dans son coeur. Le geôlier, c'était Titcha. Les voix, c'étaient +celles de Striga et de Natcha. Et de même, le cri apporté par la nuit, +c'était encore Natcha appelant inutilement à l'aide. Que ne s'était-il +arrêté alors! Que de regrets, que de remords il se fût épargnés! + +A peine si, au moment de sa fuite, il avait aperçu dans l'obscurité la +masse sombre de la prison flottante dans laquelle il abandonnait, sans +le savoir, celle qui lui était si chère. N'importe! cela suffirait. Il +était impossible qu'il passât en vue de ce chaland sans qu'au fond de +son être une voix mystérieuse ne l'en avertît. + +En vérité, l'espoir de Serge Ladko était moins présomptueux qu'on ne +pourrait être tenté de le croire. Ses chances d'erreur étaient, en +effet, très réduites par la rareté des chalands sillonnant le Danube. +Leur nombre, qui, depuis Orsova, n'avait cessé de diminuer, était +devenu tout à fait insignifiant à partir de Roustchouk, et les derniers +s'étaient arrêtés à Silistrie. En aval de cette ville, que la barge eut +dépassée en vingt-quatre heures, il ne resta que deux gabarres sur le +fleuve, où régnaient presque exclusivement désormais les bâtiments à +vapeur. + +C'est qu'à la hauteur de Roustchouk le Danube est immense. S'étalant sur +la rive gauche en interminables marais, son lit y dépasse deux lieues. +En aval, il est plus vaste encore, et, entre Silistrie et Braïla, +atteint parfois jusqu'à vingt kilomètres de largeur. Cette étendue +d'eau, c'est une véritable mer, à laquelle ne manquent ni les tempêtes, +ni les lames couronnées d'écume, et il est concevable que des chalands +plats, peu faits pour les houles du large, hésitent à s'y aventurer. + +Il était même fort heureux pour Serge Ladko que le temps restât fixé +au beau. Dans une embarcation de si petite taille et de formes si peu +_marines_, il aurait été forcé, pour peu que le vent eût soufflé avec +quelque violence, de chercher refuge dans une anfractuosité de la rive. + +Karl Dragoch, qui, tout en s'intéressant de grand coeur aux soucis de +son compagnon, visait aussi un autre but, ne laissait pas d'être troublé +en constatant le désert de cette morne étendue. Titcha ne lui avait-il +pas donné un renseignement mensonger? L'arrêt successif de tous les +chalands lui faisait craindre que Striga n'eût été dans la nécessité de +les imiter. Son inquiétude devint telle qu'il finit par s'en ouvrir à +Serge Ladko. + +«Un chaland est-il capable d'aller jusqu'à la mer? demanda-t-il. + +--Oui, répondit le pilote. Cela arrive rarement, mais ça se voit +cependant. + +--Vous en avez conduit vous-même? + +--Quelquefois. + +--Comment font-ils pour décharger leur cargaison? + +--En s'abritant dans une des criques qui existent au delà des bouches, +et où des vapeurs viennent les trouver. + +--Les bouches, dites-vous. Il y en a plusieurs, en effet. + +--Il y a deux branches principales, répondit Serge Ladko. L'une, au +Nord, celle de Kilia; l'autre, plus au Sud, celle de Sulina. Cette +dernière est la plus importante. + +--Cela ne peut-il être pour nous une cause d'erreur? s'enquit Karl +Dragoch. + +--Non, affirma le pilote. Des gens qui se cachent ne passent pas par +Sulina. Nous prendrons le bras du Nord. + +Karl Dragoch ne fut qu'à demi rassuré par cette réponse. Pendant que +l'on suivrait une route, la bande pouvait parfaitement s'échapper par +l'autre. Mais que faire contre cette éventualité, sinon s'en remettre à +la chance, puisqu'on ne possédait pas le moyen de surveiller à la fois +toutes les bouches du fleuve? Comme s'il eût deviné sa pensée, Serge +Ladko compléta son explication de cette manière rassurante: + +--D'ailleurs, au delà de la bouche de Kilia, il existe une anse, dans +laquelle un chaland peut procéder à un transbordement. Par la bouche de +Sulina, il lui faudrait au contraire décharger dans le port de ce nom, +qui est situé au bord même de la mer. Quant au bras Saint-Georges, qui +coule plus au Sud, il est à peine navigable, bien qu'il soit le plus +important au point de vue de la largeur. Aucune erreur n'est donc à +craindre.» + +Dans la matinée du 14 octobre, le quatrième jour après le départ de +Roustchouk, la barge parvint enfin au delta du Danube. + +Laissant sur la droite le bras de Sulina, elle s'engagea franchement +dans celui de Kilia. A midi, on passait devant Ismaïl, dernière ville de +quelque importance que l'on dût rencontrer. Dès les premières heures du +lendemain, on déboucherait dans la mer Noire. + +Aurait-on rejoint auparavant le chaland de Striga? Rien n'autorisait à +le croire. Depuis qu'on avait abandonné le bras principal, la solitude +du fleuve était devenue complète. Si loin que s'étendit le regard, +plus une voile, plus un panache de fumée. Karl Dragoch était dévoré +d'inquiétude. + +Quant à Serge Ladko, s'il était inquiet, il n'en laissait rien paraître. +Toujours courbé sur l'aviron, il poussait inlassablement la barge de +l'avant, attentif à suivre le chenal que seule une longue pratique lui +permettait de reconnaître entre les rives basses et marécageuses. + +Son courage obstiné devait avoir sa récompense. Dans l'après-midi de ce +même jour, vers cinq heures, un chaland apparut enfin, mouillé à une +douzaine de kilomètres au-dessous de la ville forte de Kilia. Serge +Ladko, arrêtant le mouvement de son aviron, saisit une longue-vue et +examina attentivement ce chaland. + +« C'est lui!... dit-il d'une voix étouffée en laissant retomber +l'instrument. + +--Vous en êtes sûr? + +--Sûr, affirma Serge Ladko. J'ai reconnu Yacoub Ogul, un habile pilote +de Roustchouk, âme damnée de Striga, dont il conduit certainement le +bateau. + +--Qu'allons-nous faire? demanda Karl Dragoch. + +Serge Ladko ne répondit pas sur-le-champ. Il réfléchissait. Le détective +reprit: + +--Il faut revenir en arrière jusqu'à Kilia et au besoin jusqu'à Ismaïl. +La, nous nous procurerons du renfort. + +Le pilote hocha négativement la tête. + +--Remonter jusqu'à Ismaïl, en refoulant le courant, ou seulement jusqu'à +Kilia, dit-il, cela demanderait trop de temps. Le chaland prendrait de +l'avance, et, en mer, on ne pourrait plus le retrouver. Non, restons ici +et attendons la nuit. J'ai une idée. Si je ne réussis pas, nous suivrons +le chaland de loin, et, quand nous connaîtrons son lieu de relâche, nous +irons chercher de l'aide à Sulina. + +A huit heures, l'obscurité devenue complète, Serge Ladko laissa +dériver la barge Jusqu'à deux cents mètres du chaland. Là, il mouilla +silencieusement son grappin. Puis, sans un mot d'explication à Karl +Dragoch qui le regardait faire avec étonnement, il quitta ses vêtements +et s'élança dans le fleuve. + +Fendant l'eau d'un bras robuste, il se dirigea en droite ligne vers +le chaland qu'il distinguait confusément dans l'ombre. Quand il l'eut +dépassé, à distance suffisante pour ne pas être aperçu, il nagea en sens +contraire, et, refoulant le courant assez rapide, vint s'accrocher +au large safran du gouvernail. Il écouta. Presque étouffé par le +frissonnement soyeux de l'eau courant sur les flancs de la gabarre, +un air de danse parvint jusqu'à lui. Au-dessus de sa tête, quelqu'un +chantonnait à mi-voix. Cramponné des pieds et des mains à la surface +gluante du bois, Serge Ladko s'éleva d'un lent effort jusqu'à la partie +supérieure du safran et reconnut Yacoub Ogul. + +A bord, tout était tranquille. Aucun bruit ne sortait du rouf, dans +lequel Ivan Striga s'était sans doute retiré. Des hommes de l'équipage, +cinq devisaient paisiblement, étendus sur le pont vers l'avant. Leurs +voix se fondaient en un murmure confus. Seul, Yacoub Ogul se trouvait +à l'arrière. Monté au-dessus du rouf, il s'était assis sur la barre du +gouvernail et se laissait bercer par la paix nocturne, en murmurant une +chanson familière. + +La chanson s'éteignit tout à coup. Deux mains de fer broyaient la gorge +du chanteur, qui, basculant par-dessus le couronnement, vint tomber en +travers du safran. Était-il mort? Jambes et bras ballants, son corps +inerte pendait comme un linge de part et d'autre de cette arête étroite. +Serge Ladko desserra son étreinte et saisit l'homme par la ceinture, +puis diminuant graduellement la pression de ses genoux contre le safran, +il se laissa glisser peu à peu et s'enfonça silencieusement dans l'eau. + +Nul, dans le chaland, n'avait soupçonné l'agression. Ivan Striga n'était +pas sorti du rouf. A l'avant, les cinq causeurs continuaient leur +paisible conversation. + +Serge Ladko, cependant, nageait vers la barge. Le retour était plus +pénible que l'aller. Outre qu'il lui fallait maintenant remonter le +courant, il avait à soutenir le corps de Yacoub Ogul. Si celui-ci +n'était pas mort, il n'en valait guère mieux. La fraîcheur de l'eau +ne l'avait pas ranimé; il ne faisait pas un mouvement. Serge Ladko +commençait à craindre d'avoir eu la main trop lourde. + +Alors que cinq minutes avaient suffi pour venir de la barge au chaland, +plus d'une demi-heure fut nécessaire pour refaire le même parcours en +sens inverse. Encore le pilote eut-il la chance de ne pas s'égarer dans +l'ombre. + +« Aidez-moi, dit-il à Karl Dragoch en saisissant enfin l'embarcation. En +voici toujours un. + +Avec le secours du détective, Yacoub Ogul fut passé par-dessus bord et +déposé dans la barge. + +--Est-il mort? demanda Serge Ladko. + +Karl Dragoch se pencha sur le captif. + +--Non, dit-il. Il respire. + +Serge Ladko eut un soupir de satisfaction et, reprenant aussitôt +l'aviron, commença à remonter le courant. + +--Alors, attachez-le, et solidement, dit-il tout en godillant, si vous +ne voulez pas qu'il vous brûle la politesse quand je vous aurai déposé à +terre. + +--Nous allons donc nous séparer? demanda Karl Dragoch. + +--Oui, répondit Serge Ladko. Quand vous aurez pris terre, je retournerai +aux alentours du chaland, et demain je m'arrangerai pour m'introduire à +bord. + +--En plein jour? + +--En plein jour. J'ai mon idée. Soyez tranquille, pendant un certain +temps tout au moins, je ne courrai aucun danger. Plus tard, quand nous +serons près de la mer Noire, je ne dis pas que les choses ne risquent de +se gâter. Mais je compte sur vous à ce moment que je retarderai le plus +possible. + +--Sur moi?... Que pourrai-je donc faire? + +--M'amener du secours. + +--Je m'y emploierai, n'en doutez pas, affirma chaleureusement Karl +Dragoch. + +--Je n'en doute pas, mais vous aurez peut-être quelque difficulté. Vous +ferez pour le mieux, voilà tout. Ne perdez pas de vue que le chaland +quittera son mouillage demain à midi, et que, si rien ne l'arrête, il +sera en mer vers quatre heures. Basez-vous là-dessus. + +--Pourquoi ne restez-vous pas avec moi? demanda Karl Dragoch très +inquiet pour son compagnon. + +--Parce que vous pouvez éprouver du retard, ce qui permettrait à Striga +de prendre de l'avance et de disparaître. Il ne faut pas qu'il atteigne +la mer. Et il ne l'atteindra pas, même si vous arrivez trop tard pour me +prêter main-forte. Seulement, dans ce cas, il est probable que je serai +mort.» + +Le ton du pilote était sans réplique. Comprenant que rien ne le ferait +changer d'avis, Karl Dragoch n'insista pas. La barge fut donc conduite à +la rive, et Yacoub Ogul, toujours évanoui, fut déposé sur le sol. + +Aussitôt, Serge Ladko poussa au large. La barge disparut dans la nuit. + + + +XVIII + +LE PILOTE DU DANUBE + + +Quand Serge Ladko eut disparu dans l'ombre, Karl Dragoch hésita un +instant sur ce qu'il convenait de faire. Seul, au début de la nuit, en +ce point de la frontière de la Bessarabie, encombré du corps inerte d'un +prisonnier dont son devoir lui interdisait de se séparer, sa situation +ne laissait pas d'être fort embarrassante. Cependant, comme il était +évident qu'un secours ne lui arriverait pas sans qu'il allât le +chercher, il lui fallut bien prendre une décision. Le temps pressait. +D'une heure, d'une minute peut-être pouvait dépendre le salut de Serge +Ladko. Abandonnant provisoirement Yacoub Ogul toujours évanoui, et +suffisamment ligotté, d'ailleurs, pour que la fuite lui fût interdite +en cas de retour à la vie, il remonta vers l'amont aussi vite que le +permettait la nature du terrain. + +Après une demi-heure de marche dans un pays complètement désert, il +commençait à craindre d'être obligé de pousser jusqu'à Kilia, lorsqu'il +découvrit enfin une maison bâtie au bord du fleuve. + +Ce ne fut pas une petite affaire que de se faire ouvrir la porte de +cette maison, qui semblait être une ferme de quelque importance. A +pareille heure, en pareil lieu, une certaine méfiance est excusable, et +les habitants de cette demeure paraissaient peu friands d'en permettre +l'entrée. La difficulté s'aggravait de l'impossibilité où l'on était de +se comprendre, ces paysans parlant un patois local que Karl Dragoch, +malgré son polyglotisme, ne connaissait pas. Inventant un jargon +de circonstance dans lequel des mots roumains, russes et allemands +figuraient chacun pour un tiers, il réussit toutefois à gagner +leur confiance, et la porte si énergiquement défendue finit par +s'entre-bâiller. + +Une fois dans la place, il lui fallut répondre à un interrogatoire +serré, dont il sortit nécessairement à son honneur, puisque deux heures +ne s'étaient pas écoulées depuis son débarquement, qu'une charrette +l'avait ramené prés de Yacoub Ogul. + +Celui-ci n'avait pas repris connaissance. Il ne donna même aucun signe +de conscience, quand, de l'herbe de la rive, il fut transporté dans la +charrette, qui repartit aussitôt vers Kilia. Jusqu'à la ferme, force fut +d'aller au pas, mais, au delà, on trouva un chemin, à la vérité fort +mauvais, qui permit néanmoins d'activer l'allure. + +Il était plus de minuit, quand, après ces péripéties, Karl Dragoch entra +dans Kilia. Tout dormait dans la ville, et découvrir le chef de la +police ne fut pas chose facile. Il y parvint cependant, et prit, sur +lui de réveiller ce haut fonctionnaire, qui, sans manifester trop de +mauvaise humeur, se mit obligeamment à sa disposition. + +Karl Dragoch en profita pour faire déposer en lieu sûr Yacoub Ogul, qui +commençait à ouvrir les yeux; puis, libre de ses mouvements, il put +enfin s'occuper de la capture du reste de la bande et du salut de Serge +Ladko, qui le passionnait peut-être plus encore. + +Dès le premier pas, il se heurta à d'insurmontables difficultés. Aucun +vapeur n'était alors à Kilia, et, d'autre part, le chef de la police se +refusait énergiquement à envoyer ses hommes sur le fleuve. Ce bras du +Danube étant alors indivis entre la Roumanie et la Turquie, on était en +droit de craindre que leur intervention ne provoquât de la part de +la Sublime Porte des réclamations très regrettables à un moment où +grondaient sourdement des menaces de guerre. Si le fonctionnaire roumain +avait pu feuilleter le livre du Destin, il y aurait vu que cette guerre, +décrétée de toute éternité, éclaterait nécessairement quelques mois plus +tard, et cela l'aurait, sans doute, rendu moins timide; mais, dans +son ignorance de l'avenir, il tremblait à la pensée d'être mêlé +d'une manière quelconque à des complications diplomatiques, et il se +conformait au sage précepte: «Pas d'affaires», qui est, comme on ne +l'ignore pas, la devise des fonctionnaires de tous les pays. + +Le maximum de ce qu'il osa faire, ce fut de donner à Karl Dragoch le +conseil de se rendre à Sulina et de lui indiquer l'homme capable de le +conduire dans ce difficile voyage de près de cinquante kilomètres à +travers le delta du Danube. + +Aller réveiller cet homme, le décider, atteler la voiture, la faire +passer sur la rive droite, tout cela demanda beaucoup de temps. Il était +près de trois heures du matin, quand le détective fut enfin emporté +au trot d'un petit cheval, dont la qualité était fort heureusement +supérieure à l'apparence. + +Le chef de la police de Kilia avait eu raison en représentant comme +difficile la traversée du Delta. Sur des routes boueuses et parfois +recouvertes de plusieurs centimètres d'eau, la voiture avançait +péniblement, et, sans l'habileté du conducteur, elle se fût plus d'une +fois égarée dans cette plaine où n'existe aucun point de repère. On +n'avançait pas vite ainsi, et encore fallait-il de temps à autre laisser +souffler le cheval exténué. + +Midi sonnait comme Karl Dragoch arrivait à Sulina. Le délai fixé par +Serge Ladko allait expirer dans quelques heures! Sans prendre le temps +de se restaurer, il courut se mettre en rapport avec les autorités +locales. + +Sulina, devenue roumaine depuis le traité de Berlin, était ville turque +à l'époque de ces événements. Les relations étant alors des plus tendues +entre la Sublime Porte et les puissances occidentales, Karl Dragoch, +sujet hongrois, ne pouvait espérer y être _persona grata_, malgré la +mission d'intérêt général dont il était investi. Moins mal reçu qu'il +ne le craignait, il ne fut donc pas surpris de ne trouver auprès des +autorités qu'une aide assez molle. + +La police locale, lui dit-on, ne possédant pas d'embarcation qui lui +fût spécialement affectée, il ne devait compter que sur l'aviso de la +douane, dont le concours était tout indiqué dans la circonstance, une +bande de voleurs pouvant, avec un peu de complaisance, être assimilée à +une bande de contrebandiers. Malheureusement, cet aviso, navire à vapeur +de marche d'ailleurs assez rapide, n'était pas présentement dans le +port. Il croisait en mer, mais sûrement à faible distance de la côte. +Karl Dragoch n'avait donc qu'à fréter une barque de pêche, et, dès qu il +serait hors des jetées, il le rencontrerait sans aucun doute. + +Le détective, désespéré de son impuissance, se résigna à adopter ce +parti. A une heure et demie de l'après-midi, il mettait à la voile et +doublait le môle, à la recherche de l'aviso. Il ne disposait plus que de +cent cinquante minutes pour arriver au rendez-vous de Serge Ladko! + +Celui-ci, pendant que Karl Dragoch subissait cette série de +mésaventures, poursuivait méthodiquement l'exécution de son plan. + +Toute la matinée, il était resté aux aguets, sa barge dissimulée dans +les roseaux de la rive, s'assurant que le chaland ne faisait aucun +préparatif de départ. En s'emparant, un peu brutalement peut-être--mais +il n'avait pas le choix des moyens--de Yacoub Ogul, c'est ce but +précisément qu'il avait visé. Ainsi qu'il l'avait prévu, Striga n'osait +s'aventurer sans guide dans une navigation des plus délicates et que +l'abondance des bancs de sable rend impraticable à qui n'en a pas +fait l'étude exclusive de sa vie. Il était à croire que les pirates, +incapables de s'expliquer la disparition de leur pilote, saisiraient la +première occasion de le remplacer. Mais les pilotes n'abondent pas sur +le bras de Kilia, et, jusqu'à onze heures du matin, les eaux, si l'on +fait exception du chaland toujours immobile et de la barge invisible, +demeurèrent complètement désertes A onze heures seulement, deux +embarcations apparurent du côté de la mer. Serge Ladko, les ayant +examinées avec sa longue-vue, reconnut que l'une d'elles était celle +d'un pilote. Ivan Striga allait donc vraisemblablement trouver le +secours qu'il devait attendre avec impatience. Le moment d'intervenir +était arrivé. + +La barge sortit hors des roseaux et se rapprocha du chaland. + +« Oh! du chaland!... héla Serge Ladko quand il fut à portée de la voix. + +--Oh!... lui fut-il répondu. + +Un homme apparut sur le rouf. Cet homme, c'était Ivan Striga. + +Quelle fureur gronda dans le coeur de Serge Ladko, lorsqu'il aperçut cet +ennemi acharné de son bonheur, le lâche qui, depuis tant de mois, tenait +Natcha en son pouvoir! + +Mais il s'attendait à cette rencontre qu'il avait cherchée. Il y était +préparé. Sa fureur, il la renferma en lui-même, et, se faisant violence: + +--Vous n'auriez pas besoin d'un pilote? demanda-t-il d'une voix calme. + +Au lieu de répondre, Striga, abritant ses yeux de la main, considéra un +long instant celui qui l'interpellait. A vrai dire, d'un seul regard +il avait été fixé sur la personnalité du nouveau venu. Mais, qu'il eût +devant lui le mari de Natcha, cela lui paraissait si extraordinaire et, +on peut le dire, si inespéré, qu'il hésitait devant l'évidence. + +--N'êtes-vous pas Serge Ladko, de Roustchouk? interrogea-t-il à son +tour. + +--C'est bien moi, répondit le pilote. + +--Ne me reconnaissez-vous pas? + +--Il faudrait donc être aveugle, répliqua Serge Ladko. Je vous reconnais +parfaitement, Ivan Striga. + +--Et vous me faites vos offres de service? + +--Pourquoi pas? je suis pilote, déclara froidement Serge Ladko. + +Striga balança un instant. Que celui qu'il haïssait le plus au monde +vint ainsi bénévolement se mettre à sa merci, c'était trop beau. Cela +ne cachait-il pas un piège?... Mais quel danger pouvait faire courir un +homme seul à un équipage nombreux et résolu? Qu'il conduisit le chaland +jusqu'à la mer, puisqu'il avait la sottise de le proposer! Une fois en +mer, par exemple!... + +--Embarque! conclut le pirate, la bouche déformée par un rictus cruel +que vit distinctement Serge Ladko. + +Celui-ci ne se fit pas répéter l'invitation. Sa barge accosta le +chaland, à bord duquel il monta. Striga s'avança au-devant de lui. + +--Me permettrez-vous, dit-il, de vous exprimer ma surprise de vous +rencontrer aux bouches du Danube? + +Le pilote garda le silence. + +--On vous croyait mort, reprit Striga, depuis le temps que vous avez +disparu de Roustchouk. + +Cette insinuation n'obtint pas plus de succès que la précédente. + +--Qu'étiez-vous devenu? interrogea Striga sans se décourager. + +--Je n'ai pas quitté le voisinage de la mer, répondit enfin Serge Ladko. + +--Si loin de Roustchouk! s'exclama Striga. + +Serge Ladko fronça les sourcils. Cet interrogatoire commençait à +l'exaspérer. Suivant la ligne de conduite qu'il s'était tracée, il +refréna toutefois son impatience et expliqua posément: + +--Les périodes troublées ne sont pas favorables aux affaires. + +Striga le considéra d'un oeil narquois. + +--Et l'on vous disait patriote! s'écria-t-il avec ironie. + +--Je ne fais plus de politique, dit sèchement Serge Ladko. + +A ce moment, le regard de Striga tomba sur la barge, que le courant +avait fait éviter à l'arrière du chaland. Il tressaillit violemment. Il +ne pouvait se tromper. C'était bien cette barge, dont il s'était servi +lui-même pendant huit jours, et qu'il avait retrouvée amarrée au quai de +Semlin. Serge Ladko mentait donc quand il prétendait ne pas avoir quitté +le delta du Danube? + +--Depuis que vous avez quitté Roustchouk, vous ne vous êtes pas éloigné +de ces parages? insista Striga en scrutant de l'oeil son interlocuteur. + +--Non, répondit Serge Ladko. + +--Vous m'étonnez, fit Striga. + +--Pourquoi? Avez-vous cru me rencontrer ailleurs? + +--Vous, non. Mais cette embarcation... Je jurerais l'avoir vue sur le +haut fleuve. + +--C'est bien possible, répondit Serge Ladko avec indifférence. Je l'ai +achetée, il y a trois jours, d'un homme qui disait arriver de Vienne. + +--Comment était cet homme? demanda vivement Striga dont les soupçons +évoluaient vers Karl Dragoch. + +--Un brun, avec des lunettes. + +--Ah!... fit Striga tout songeur. + +Les réponses du pilote l'avaient visiblement ébranlé. Il ne savait plus +ce qu'il devait croire. Mais il ne tarda pas à libérer son esprit de +toute préoccupation. Qu'importait après tout? Que Serge Ladko dît ou ne +dît pas la vérité, il n'en était pas moins entre ses mains. L'imbécile, +qui se jetait ainsi dans la gueule du loup!... Entré sur le chaland, +il n'en sortirait pas vivant. Voilà des mois que Striga mentait en +affirmant à Natcha qu'elle était veuve. Dès qu'on serait en mer, ce +mensonge deviendrait une vérité. + +--Partons! dit-il en manière de conclusion à ses pensées. + +--A midi, répondit tranquillement Serge Ladko qui, sortant des +provisions d'un sac qu'il portait à la main, se mit en devoir de +déjeuner. + +Le pirate eut un geste d'impatience. Serge Ladko feignit de n'en rien +voir. + +--Je dois vous prévenir, dit Striga, que je tiens à être à la mer avant +la nuit. + +--Nous y serons,» affirma le pilote, sans montrer la moindre velléité de +modifier sa décision. + +Striga s'éloigna vers l'avant. A en juger par l'expression réfléchie de +son visage, il lui restait un souci. Que le mari s'offrit à conduire +précisément le chaland dans lequel sa femme était retenue prisonnière, +cette coïncidence était tout de même par trop extraordinaire. Certes, +rien ne pouvant empêcher que Serge Ladko ne fût seul à bord contre six +hommes déterminés, Striga eût sagement fait en ne cherchant pas plus +loin. Mais il se tenait en vain ce raisonnement irréfutable. C'était +pour lui un besoin de savoir si la disparition de Natcha était connue du +principal intéressé. Sa curiosité surexcitée ne lui laissa pas de cesse +qu'il n'y eût cédé. + +«Avez-vous reçu des nouvelles de Roustchouk depuis que vous l'avez +quitté? demanda-t-il en revenant vers le pilote qui continuait +paisiblement son repas. + +--Jamais, répondit celui-ci. + +--Ce silence ne vous a pas surpris? + +--Pourquoi m'aurait-il surpris? demanda Serge Ladko en fixant son +interlocuteur. + +Quelle que fût son audace, celui-ci se sentit gêné sous ce ferme regard. + +--Je croyais, balbutia-t-il, que vous y aviez laissé votre femme. + +--Et moi je crois, répliqua froidement Serge Ladko, qu'un autre sujet de +conversation serait préférable entre nous.» + +Striga se le tint pour dit. + +Quelques minutes après midi, le pilote donna l'ordre de lever l'ancre, +puis, la voile hissée et bordée, il prit lui-même la barre. A ce moment +Striga s'approcha de lui. + +«Je dois vous prévenir, lui dit-il, que le chaland a besoin de fond. + +--Il est sur lest, objecta Serge Ladko. Deux pieds d'eau doivent +suffire. + +--Il en faut sept, affirma Striga. + +--Sept! s'écria le pilote, pour qui ce seul mot était une révélation. + +Voilà donc pourquoi la bande du Danube avait échappé jusqu'ici à +toutes les poursuites! Son bateau était habilement truqué. Ce qu'on +en apercevait hors de l'eau n'était qu'une trompeuse apparence. Le +véritable chaland était sous-marin, et c'est dans cette cachette +qu'était déposé le produit de ses rapines. Cachette qui pouvait, +au besoin, Serge Ladko le savait par expérience, se transformer en +inviolable cachot. + +--Sept, avait répété Striga en réponse. à l'exclamation du pilote. + +--C'est bien,» dit celui-ci sans faire d'autre observation. + +Pendant les premiers moments qui suivirent le départ, Striga, qui +conservait malgré tout un reste d'inquiétude, ne se départit pas d'une +surveillance rigoureuse. Mais l'attitude de Serge Ladko était de +nature à le rassurer. Très appliqué à ses fonctions, il ne nourrissait +visiblement aucun mauvais dessein et prouvait que sa réputation +d'habileté était amplement justifiée. Sous sa main, le chaland évoluait +docilement entre les bancs invisibles et suivait avec une précision +mathématique les sinuosités de la passe. + +Peu à peu, les dernières craintes du pirate s'évanouirent. La navigation +se poursuivait sans incident. Bientôt on atteindrait la mer. + +Il était quatre heures quand on l'aperçut. Après un dernier coude du +fleuve, le ciel et l'eau se rejoignirent à l'horizon. + +Striga interpella le pilote. + +«Nous voici parés, je pense? dit-il. Ne pourrait-on rendre la barre au +timonier habituel? + +--Pas encore, répondit Serge Ladko. Le plus difficile n'est pas fait.» + +A mesure qu'on gagnait vers l'embouchure, un champ plus vaste était +offert à la vue. Placé au sommet mouvant de cet angle dont les branches +s'ouvraient peu à peu, Striga tenait son regard obstinément dirigé vers +la mer. Tout à coup, il saisit une longue-vue, la braqua sur un petit +vapeur de quatre à cinq cents tonneaux qui doublait la pointe Nord, +puis, après un bref examen, donna l'ordre de hisser un pavillon en tête +de mât. On répondit aussitôt par un signal pareil à bord du vapeur, qui, +venant sur tribord, commença à se rapprocher de l'estuaire. + +A ce moment, Serge Ladko ayant poussé la barre toute à bâbord, le +chaland abattit sur tribord, et, coupant obliquement le courant, prit +son erre vers le Sud-Est, comme pour aborder la rive droite. + +Striga étonné, regarda le pilote dont l'impassibilité le rassura. Un +dernier banc de sable obligeait sans doute les bateaux à suivre cette +route capricieuse. + +Striga ne se trompait pas. Oui, un banc de sable gisait en effet dans +le lit du fleuve, mais non pas du côté de la mer, et c'est droit sur ce +banc que Serge Ladko gouvernait d'une main ferme. + +Soudain, il y eut un formidable craquement. Le chaland en fut ébranlé +jusque dans ses fonds. Sous le choc, le mât vint en bas, cassé net au +ras de l'emplanture, et la voile s'abattit en grand, recouvrant de +ses larges plis les hommes qui se trouvaient à l'avant. Le chaland, +irrémédiablement engravé, demeura immobile. + +A bord, tout le monde avait été renversé, y compris Striga, qui se +releva ivre de rage. + +Son premier regard fut pour Serge Ladko. Le pilote ne paraissait pas ému +de l'accident. Il avait lâché la barre, et, les mains enfoncées dans les +poches de sa vareuse, il surveillait son ennemi, le regard attentif à ce +qui allait suivre. + +« Canaille! » hurla Striga, qui, brandissant un revolver, courut vers +l'arrière. + +A la distance de trois pas, il tira. + +Serge Ladko s'était baissé. La balle passa au-dessus de lui sans +l'atteindre. Aussitôt redressé, il fut d'un bond sur son adversaire, que +son couteau frappa au coeur. Ivan Striga s'écroula comme une masse. + +Le drame s'était déroulé si rapidement, que les cinq hommes de +l'équipage, embarrassés, d'ailleurs, dans les plis de la voile, +n'avaient pas eu le temps d'intervenir. Mais quel hurlement ils +poussèrent en voyant tomber leur chef! + +Serge Ladko, s'élançant à l'avant du spardeck, se précipita à leur +rencontre. De la, il dominait le pont, sur lequel les hommes accouraient +en tumulte. + +«Arrière! cria-t-il, les deux mains armées de revolvers, dont l'un +venait d'être arraché à Striga. + +Les hommes s'arrêtèrent. Ils n'avaient point d'armes, et, pour s'en +procurer, il leur fallait pénétrer dans le rouf, c'est-à-dire passer +sous le feu de l'ennemi. + +--Un mot, camarades, reprit Serge Ladko sans quitter son attitude +menaçante. J'ai là onze coups. C'est plus qu'il n'en faut pour vous +descendre tous jusqu'au dernier. Je vous préviens que je tire, si vous +ne reculez pas immédiatement vers l'avant. + +L'équipage se consulta, indécis. Serge Ladko comprit que, s'ils se +ruaient tous à la fois, il arriverait bien sans doute à en abattre +quelques-uns, mais qu'il serait lui-même abattu par les autres. + +--Attention!... Je compte jusqu'à trois, annonça-t-il, sans leur laisser +le temps de la réflexion. Un!... + +Les hommes ne bougèrent pas. + +--Deux!... prononça le pilote. + +Il y eut un mouvement dans le groupe. Trois hommes ébauchèrent une +velléité d'attaque. Deux commencèrent à battre, en retraite. + +--Trois!...» dit Serge Ladko en pressant la détente. + +Un homme tomba, l'épaule traversée d'une balle. Ses compagnons +s'empressèrent de prendre la fuite. + +Serge Ladko, sans quitter son poste d'observation, jeta un regard +vers le vapeur qui avait obéi au signal de Striga. Le bâtiment était +maintenant à moins d'un mille. Lorsqu'il serait bord à bord avec le +chaland, lorsque son équipage se serait joint aux pirates, dont il était +nécessairement plus ou moins complice, la situation deviendrait des plus +graves. + +Le steamer approchait toujours. Il n'était plus qu'à trois encablures, +quand, évoluant brusquement sur tribord, il décrivit un grand cercle et +s'éloigna vers la haute mer. Que signifiait cette manoeuvre? Avait-il +donc été inquiété par quelque chose que Serge Ladko ne pouvait +apercevoir? + +Celui-ci, le coeur battant, attendit. Quelques minutes s'écoulèrent, et +un autre vapeur surgit hors de la pointe du Sud. Sa cheminée vomissait +des torrents de fumée. Le cap droit sur le chaland, il arrivait à toute +vitesse. Bientôt, Serge Ladko put reconnaître à l'avant une figure amie, +celle de son passager, M. Jaeger, celle du détective Karl Dragoch. Il +était sauvé. + +Un instant plus tard, le pont de la gabarre était envahi par la police, +et son équipage se rendait, sans essayer une résistance inutile. + +Pendant ce temps, Serge Ladko s'était précipité dans le rouf. L'une +après l'autre, il en visita les cabines. Une seule porte était fermée. +Il la renversa d'un coup d'épaule et s'arrêta sur le seuil, éperdu. + +Natcha, reconquise, lui tendait les bras. + + + +XIX + +ÉPILOGUE + + +Le procès de la bande du Danube passa inaperçu dans le flamboiement de +la guerre russo-turque. Les brigands, y compris Titcha aisément cueilli +à Roustchouk, furent pendus haut et court, sans éveiller dans le public +l'attention qu'en de moins tragiques circonstances on eût accordé à leur +exécution. + +---Toutefois, les débats donnèrent aux principaux intéressés +l'explication de ce qui était resté jusqu'ici incompréhensible pour eux. +Serge Ladko sut par suite de quel quiproquo il avait été emprisonné dans +le chaland en lieu et place de Karl Dragoch, et comment Striga, ayant +appris par les journaux l'envoi d'une commission rogatoire à Szalka, +s'était introduit dans la maison du pêcheur Ilia Brusch, pour répondre +aux questions du commissaire de police de Gran. + +Il sut également comment Natcha, enlevée par la bande du Danube, avait +eu à lutter contre les attaques de Striga, qui, se croyant certain +d'avoir abattu son ennemi, ne cessait de lui affirmer qu'elle était +veuve. Un soir notamment, Striga, à l'appui de son dire, avait montré à +la jeune femme son propre portrait, qu'il prétendait avoir conquis de +haute lutte sur le légitime propriétaire. Il en était résulté une scène +violente, au cours de laquelle Striga s'était emporté jusqu'à la menace. +De là, le cri poussé par Natcha, et que le fugitif avait entendu dans la +nuit. + +Mais c'était là de l'histoire ancienne. Serge Ladko ne pensait plus aux +mauvais jours depuis qu'il avait eu le bonheur de retrouver sa chère +Natcha. + +Le territoire de la Bulgarie lui étant interdit, l'heureux couple, après +les événements qui viennent d'être racontés, s'était fixé d'abord dans +la ville roumaine de Giurgievo. C'est là qu'il se trouvait, quand, au +mois de mai de l'année suivante, le Tzar déclara officiellement la +guerre au Sultan. Serge Ladko, est-il besoin de le dire, fut des +premiers qui s'engagèrent dans les rangs de l'armée russe, à laquelle, +grâce à sa connaissance du théâtre des opérations, il rendit +d'importants services. + +La guerre finie, la Bulgarie enfin libre, il revint avec Natcha dans la +maison de Roustchouk et reprit son métier de pilote. Tous deux y vivent +encore aujourd'hui, heureux et honorés. + +Karl Dragoch est resté leur ami. Pendant longtemps, il n'a jamais manqué +de descendre le Danube, au moins une fois l'an, pour venir à Roustchouk. +Aujourd'hui, les voies ferrées, dont le réseau s'est progressivement +développé, lui permettent d'abréger le voyage. Mais c'est toujours +en suivant les méandres du fleuve que Serge Ladko, au hasard de ses +pilotages, lui rend ses visites à Budapest. + +Des trois garçons que Natcha lui a donnés et qui sont maintenant des +hommes, le plus jeune, après un sévère apprentissage sous les ordres de +Karl Dragoch, est en bonne voie pour atteindre les plus hauts grades +dans l'administration judiciaire de Bulgarie. + +Le cadet, digne héritier d'un lauréat de la Ligue Danubienne, s'est +consacré au peuple des eaux. Toutefois, rejetant la ligne, il a +perfectionné les méthodes de combat. Il doit à ses pêcheries d'esturgeon +une célébrité universelle et une fortune qui promet de devenir +considérable. + +Quant à l'aîné, il succédera à son père, lorsque l'âge de la retraite +sonnera pour celui-ci. Par lui seront alors conduits vapeurs et +chalands, de Vienne à la mer, dans les passes sinueuses et entre les +bancs perfides du grand fleuve; par lui se perpétuera la race des +Pilotes du Danube. + +Mais, quelle que soit la différence de leurs positions, des trois fils +de Serge Ladko le coeur bat à l'unisson. Aiguillés par la vie sur des +routes divergentes, ils se rencontrent toujours à ces carrefours: une +même vénération pour leur père, une égale tendresse pour leur mère, un +pareil amour de la patrie bulgare. + + + +TABLE. + +Chapitres. + +I.--Au concours de Sigmaringen + +II.--Aux sources du Danube + +III.--Le passager d'Ilia Brusch + +IV.--Serge Ladko + +V.--Karl Dragoch + +VI.--Les yeux bleus + +VII.--Chasseurs et gibiers + +VIII.--Un portrait de femme + +IX.--Les deux échecs de Dragoch + +X.--Prisonnier + +XI.--Au pouvoir d'un ennemi + +XII.--Au nom de la loi + +XIII.--Une commission rogatoire + +XIV.--Entre ciel et terre + +XV.--Près du but + +XVI.--La maison vide + +XVII.--A la nage + +XVIII.--Le pilote du Danube + +XIX.--Épilogue + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le pilote du Danube, by Jules Verne + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PILOTE DU DANUBE *** + +***** This file should be named 11484-8.txt or 11484-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/1/4/8/11484/ + +Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and PG Distributed +Proofreaders. This file was produced from images generously made +available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's +eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII, +compressed (zipped), HTML and others. + +Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over +the old filename and etext number. The replaced older file is renamed. +VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving +new filenames and etext numbers. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000, +are filed in directories based on their release date. If you want to +download any of these eBooks directly, rather than using the regular +search system you may utilize the following addresses and just +download by the etext year. + + https://www.gutenberg.org/etext06 + + (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99, + 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90) + +EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are +filed in a different way. The year of a release date is no longer part +of the directory path. The path is based on the etext number (which is +identical to the filename). The path to the file is made up of single +digits corresponding to all but the last digit in the filename. For +example an eBook of filename 10234 would be found at: + + https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234 + +or filename 24689 would be found at: + https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689 + +An alternative method of locating eBooks: + https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL + + |
