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+The Project Gutenberg EBook of Le pilote du Danube, by Jules Verne
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le pilote du Danube
+
+Author: Jules Verne
+
+Release Date: March 6, 2004 [EBook #11484]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PILOTE DU DANUBE ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and PG Distributed
+Proofreaders. This file was produced from images generously made
+available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+LE PILOTE DU DANUBE
+
+PAR
+
+JULES VERNE
+
+1920
+
+
+
+
+I
+
+AU CONCOURS DE SIGMARINGEN
+
+
+Ce jour-là, samedi 5 août 1876, une foule nombreuse et bruyante
+remplissait le cabaret à l'enseigne du _Rendez-vous des Pêcheurs_.
+Chansons, cris, chocs des verres, applaudissements, exclamations se
+fondaient en un terrible vacarme que dominaient, à intervalles presque
+réguliers, ces _hoch!_ par lesquels a coutume de s'exprimer la joie
+allemande à son paroxysme.
+
+Les fenêtres de ce cabaret donnaient directement sur le Danube, à
+l'extrémité de la charmante petite ville de Sigmaringen, capitale de
+l'enclave prussienne de Hohenzollern, située, presque à l'origine de ce
+grand fleuve de l'Europe centrale.
+
+Obéissant à l'invitation de l'enseigne peinte en belles lettres
+gothiques au-dessus de la porte d'entrée, c'est là que s'étaient réunis
+les membres de la Ligue Danubienne, société internationale de pêcheurs
+appartenant aux diverses nationalités riveraines. Il n'est pas de
+joyeuse réunion sans notable beuverie. Aussi buvait-on de bonne bière de
+Munich et de bon vin de Hongrie à pleines chopes et à pleins verres.
+On fumait aussi, et la grande salle était tout obscurcie par la fumée
+odorante que les longues pipes crachaient sans relâche. Mais, si les
+sociétaires ne se voyaient plus, ils s'entendaient de reste, à moins
+qu'ils ne fussent sourds.
+
+Calmes et silencieux dans l'exercice de leurs fonctions, les pêcheurs à
+la ligne sont, en effet, les gens les plus bruyants du monde dès qu'ils
+ont remisé leurs attributs. Pour raconter leurs hauts faits, ils valent
+les chasseurs, ce qui n'est pas peu dire.
+
+On était à la fin d'un déjeuner des plus substantiels, qui avait
+rassemblé autour des tables du cabaret une centaine de convives, tous
+chevaliers de la gaule, enragés de la flotte, fanatiques de l'hameçon.
+Les exercices de la matinée avaient sans doute singulièrement altéré
+leurs gosiers, à en juger par le nombre de bouteilles figurant au milieu
+de la desserte. Maintenant, c'était le tour des nombreuses liqueurs que
+les hommes ont imaginées pour succéder au café.
+
+Trois heures après midi sonnaient, lorsque les convives, de plus en plus
+montés en couleur, quittèrent la table. Pour être franc, quelques-uns
+titubaient et n'auraient pu se passer complètement du secours de leurs
+voisins. Mais le plus grand nombre se tenaient fermes sur leurs jambes,
+en braves et solides habitués de ces longues séances épulatoires, qui se
+renouvelaient plusieurs fois dans l'année à propos des concours de la
+Ligue Danubienne.
+
+De ces concours très suivis, très fêtés, grande était la réputation sur
+tout le cours du célèbre fleuve jaune, et non pas bleu comme le chante
+la fameuse valse de Strauss. Du duché de Bade, du Wurtemberg, de la
+Bavière, de l'Autriche, de la Hongrie, de la Roumanie, de la Serbie, et
+même des provinces turques de Bulgarie et de Bessarabie, les concurrents
+affluaient.
+
+La Société comptait déjà cinq années d'existence. Très bien administrée
+par son Président, le Hongrois Miclesco, elle prospérait. Ses ressources
+toujours croissantes lui permettaient d'offrir des prix importants
+dans ses concours, et sa bannière étincelait des glorieuses médailles
+conquises de haute lutte sur des associations rivales. Très au courant
+de la législation relative à la pêche fluviale, son Comité directeur
+soutenait ses adhérents, tant contre l'État que contre les particuliers,
+et défendait leurs droits et privilèges avec cette ténacité, on pourrait
+dire cet entêtement professionnel, spécial au bipède que ses instincts
+de pêcheur à la ligne rendent digne d'être classé dans une catégorie
+particulière de l'humanité.
+
+Le concours qui venait d'avoir lieu était le deuxième de cette année
+1876. Dès cinq heures du matin, les concurrents avaient quitté la ville
+pour gagner la rive gauche du Danube, un peu en aval de Sigmaringen.
+Ils portaient l'uniforme de la Société: blouse courte laissant aux
+mouvements toute leur liberté, pantalon engagé dans des bottes à
+forte semelle, casquette blanche à large visière. Bien entendu, ils
+possédaient la collection complète des divers engins énumérés au _Manuel
+du Pêcheur_: cannes, gaules, épuisettes, lignes empaquetées dans leur
+enveloppe de peau de daim, flotteurs, sondes, grains de plomb fondus de
+toutes tailles pour les plombées, mouches artificielles, cordonnet, crin
+de Florence. La pêche devait être libre, en ce sens que les poissons,
+quels qu'ils fussent, seraient de bonne prise, et chaque pêcheur
+pourrait amorcer sa place comme il l'entendrait.
+
+A six heures sonnant, quatre-vingt-dix-sept concurrents exactement
+étaient à leur poste, la ligne flottante en main, prêts à
+lancer l'hameçon. Un coup de clairon donna le signal, et les
+quatre-vingt-dix-sept lignes se tendirent du même mouvement au-dessus du
+courant.
+
+Le concours était doté de plusieurs prix, dont les deux premiers, d'une
+valeur de cent florins chacun, seraient attribués au pêcheur qui aurait
+le plus grand nombre de poissons et à celui qui capturerait la plus
+lourde pièce.
+
+Il n'y eut aucun incident jusqu'au second coup de clairon, qui, à onze
+heures moins cinq, clôtura le concours. Chaque lot fut alors soumis au
+jury composé du Président Miclesco et de quatre membres de la Ligue
+Danubienne. Que ces hauts et puissants personnages prissent leur
+décision en toute impartialité et de telle sorte qu'aucune réclamation
+ne fut possible, bien qu'on ait la tête chaude dans le monde particulier
+des pêcheurs à la ligne, nul ne le mit en doute un seul instant.
+Toutefois, il fallut s'armer de patience pour connaître le résultat de
+leur consciencieux examen, l'attribution des divers prix, soit du poids,
+soit du nombre, devant rester secrète jusqu'à l'heure de la distribution
+des récompenses, précédée d'un repas qui allait réunir tous les
+concurrents en de fraternelles agapes.
+
+Cette heure était arrivée. Les pêcheurs, sans parler des curieux venus
+de Sigmaringen, attendaient, confortablement assis, devant l'estrade sur
+laquelle se tenaient le Président et les autres membres du Jury.
+
+Et, en vérité, si les sièges, bancs ou escabeaux, ne faisaient point
+défaut, les tables ne manquaient pas non plus, ni, sur les tables, les
+moss de bière, les flacons de liqueurs variées, ainsi que les verres
+grands et petits.
+
+Chacun ayant pris place, et les pipes continuant à fumer de plus belle,
+le Président se leva.
+
+«Écoutez!.. Écoutez!..» cria-t-on de tous côtés.
+
+M. Miclesco vida au préalable un bock écumeux dont la mousse perla sur
+la pointe de ses moustaches.
+
+«Mes chers collègues, dit-il en allemand, langue comprise de tous
+les membres de la Ligue Danubienne malgré la diversité de leurs
+nationalités, ne vous attendez pas à un discours classiquement ordonné,
+avec préambule, développement et conclusion. Non, nous ne sommes pas ici
+pour nous griser de harangues officielles, et je viens seulement causer
+de nos petites affaires, en bons camarades, je dirai même en frères,
+si cette qualification vous paraît justifiée pour une assemblée
+internationale.
+
+Ces deux phrases, un peu longues comme toutes celles qui se débitent
+généralement au commencement d'un discours, même quand l'orateur se
+défend de discourir, furent accueillies par d'unanimes applaudissements,
+auxquels se joignirent de nombreux _très bien! très bien!_ mélangés de
+_hoch!_, voire de hoquets. Puis, au Président levant son verre, tous les
+verres pleins firent raison.
+
+M. Miclesco continua son discours en mettant le pêcheur à la ligne au
+premier rang de l'humanité. Il fit valoir toutes les qualités, toutes
+les vertus dont l'a pourvu la généreuse nature. Il dit ce qu'il lui faut
+de patience, d'ingéniosité, de sang-froid, d'intelligence supérieure,
+pour réussir dans cet art, car, plutôt qu'un métier, c'est un art, qu'il
+plaça bien au-dessus des prouesses cynégétiques dont se vantent à tort
+les chasseurs.
+
+--Pourrait-on comparer, s'écria-t-il, la chasse à la pêche?
+
+--Non! ... non!..., fut-il répondu par toute l'assistance.
+
+--Quel mérite y a-t-il à tuer un perdreau ou un lièvre, lorsqu'on le
+voit à bonne portée, et qu'un chien--est-ce que nous avons des chiens,
+nous?--l'a dépisté à votre profit?... Ce gibier, vous l'apercevez de
+loin, vous le visez à loisir et vous l'accablez d'innombrables grains
+de plomb, dont la plupart sont tirés en pure perte!... Le poisson, au
+contraire, vous ne pouvez le suivre du regard.... Il est caché sous les
+eaux.... Ce qu'il faut de manoeuvres adroites, de délicates invites, de
+dépense intellectuelle et d'adresse, pour le décider à mordre à votre
+hameçon, pour le ferrer, pour le sortir de l'eau, tantôt pâmé à
+l'extrémité de la ligne, tantôt frétillant et, pour ainsi dire,
+applaudissant lui-même à la victoire du pêcheur!
+
+Cette fois, ce fut un tonnerre de bravos. Assurément, le Président
+Miclesco répondait aux sentiments de la Ligue Danubienne. Comprenant
+qu'il ne pourrait jamais aller trop loin dans l'éloge de ses confrères,
+il n'hésita pas, sans craindre d'être taxé d'exagération, à placer leur
+noble exercice au-dessus de tous les autres, à élever jusqu'aux nues les
+fervents disciples de la science piscicaptologique, à évoquer même le
+souvenir de la superbe déesse qui présidait aux jeux piscatoriens de
+l'ancienne Rome dans les cérémonies halieutiques.
+
+Ces mots furent-ils compris? Probablement, puisqu'ils provoquèrent de
+véritables trépignements d'enthousiasme.
+
+Alors, après avoir repris haleine en vidant une chope de bière neigeuse:
+
+--Il ne me reste plus, dit-il, qu'à nous féliciter de la prospérité
+croissante de notre Société, qui recruté chaque année de nouveaux
+membres et dont la réputation est si bien établie dans toute l'Europe
+centrale. Ses succès, je ne vous en parlerai pas. Vous les connaissez,
+vous en avez votre part, et c'est un grand honneur que de figurer dans
+ses concours! La presse allemande, la presse tchèque, la presse roumaine
+ne lui ont jamais marchandé leurs éloges si précieux, j'ajoute si
+mérités, et je porte un toast, en vous priant de me faire raison, aux
+journalistes qui se dévouent à la cause internationale de la Ligue
+Danubienne!
+
+Certes, on fit raison au Président Miclesco. Les flacons se vidèrent
+dans les verres, et les verres se vidèrent dans les gosiers, avec autant
+de facilité que l'eau du grand fleuve et de ses affluents s'écoule dans
+la mer.
+
+On en fût demeuré là, si le discours présidentiel eût pris fin sur ce
+dernier toast. Mais d'autres toasts s'imposaient, d'une aussi évidente
+opportunité.
+
+En effet, le Président s'était redressé de toute sa hauteur, entre le
+secrétaire et le trésorier également debout. De la main droite, chacun
+d'eux tenait une coupe de champagne, la main gauche posée sur le coeur.
+
+--Je bois à la Ligue Danubienne, dit M. Miclesco en couvrant
+l'assistance du regard.
+
+Tous s'étaient levés, une coupe au niveau des lèvres. Les uns montés sur
+les bancs, quelques autres sur les tables, on répondit avec un ensemble
+parfait à la proposition de M. Miclesco.
+
+Celui-ci, les coupes vides, reprit de plus belle, après avoir puisé aux
+intarissables flacons placés devant ses assesseurs et lui:
+
+--Aux nationalités diverses, aux Badois, aux Wurtembergeois, aux
+Bavarois, aux Autrichiens, aux Hongrois, aux Serbes, aux Valaques, aux
+Moldaves, aux Bulgares, aux Bessarabiens que la Ligue Danubienne compte
+dans ses rangs!»
+
+Et Bessarabiens, Bulgares, Moldaves, Valaques, Serbes, Hongrois,
+Autrichiens, Bavarois, Wurtembergeois, Badois lui répondirent comme un
+seul homme en absorbant le contenu de leurs coupes.
+
+Enfin le Président termina sa harangue, en annonçant qu'il buvait à la
+santé de chacun des membres de la Société. Mais, leur nombre atteignant
+quatre cent soixante-treize, il fut malheureusement obligé de les
+grouper dans un seul toast.
+
+On y répondit d'ailleurs par mille et mille _hoch!_ qui se prolongèrent
+jusqu'à extinction des forces vocales.
+
+Ainsi s'acheva le second numéro du programme, dont le premier avait pris
+fin avec les exercices épulatoires. Le troisième allait consister dans
+la proclamation des lauréats.
+
+Chacun attendait avec une anxiété bien naturelle, car, ainsi qu'il a été
+dit, le secret du Jury avait été gardé. Mais le moment était venu où on
+le connaîtrait enfin.
+
+Le Président Miclesco se mit en devoir de lire la liste officielle des
+récompenses dans les deux catégories.
+
+Conformément aux statuts de la Société, les prix de moindre valeur
+seraient proclamés les premiers, ce qui donnerait à la lecture de cette
+sorte de palmarès un intérêt Grandissant.
+
+A l'appel de leur nom, les lauréats des prix inférieurs dans la
+catégorie du nombre se présentèrent devant l'estrade. Le Président leur
+donna l'accolade, en leur remettant un diplôme et une somme d'argent
+variable suivant le rang obtenu.
+
+Les poissons que contenaient les filets étaient de ceux que tout pêcheur
+peut prendre dans les eaux du Danube: épinoches, gardons, goujons,
+plies, perches, tanches, brochets, chevesnes et autres. Valaques,
+Hongrois, Badois, Wurtembergeois figuraient dans la nomenclature de ces
+prix inférieurs.
+
+Le deuxième prix fut attribué, pour soixante-dix-sept poissons capturés,
+à un Allemand du nom de Weber dont le succès fut accueilli par de
+chaleureux applaudissements. Ledit Weber était, en effet, fort connu de
+ses confrères. Maintes et maintes fois déjà, il avait été classé dans
+les rangs supérieurs lors des précédents concours, et l'on s'attendait
+généralement à ce qu'il remportât le premier prix du nombre, ce jour-là.
+
+Non, soixante-dix-sept poissons seulement figuraient dans son filet,
+soixante-dix-sept bien comptés et recomptés, alors qu'un concurrent,
+sinon plus habile, du moins plus heureux, en avait rapporté
+quatre-vingt-dix-neuf dans le sien.
+
+Le nom de ce maître pêcheur fut alors proclamé. C'était le Hongrois Ilia
+Brusch.
+
+L'assemblée très surprise n'applaudit pas, en entendant le nom de ce
+Hongrois inconnu des membres de la Ligue Danubienne, dans laquelle il
+n'était entré que tout récemment.
+
+Le lauréat n'ayant pas cru devoir se présenter pour toucher la prime de
+cent florins, le Président Miclesco passa sans plus tarder à la liste
+des vainqueurs dans la catégorie du poids. Les primés furent des
+Roumains, des Slaves et des Autrichiens. Lorsque le nom auquel était
+attribué le second prix fut prononcé, ce nom fut applaudi comme l'avait
+été celui de l'Allemand Weber. M. Ivetozar, l'un des assesseurs,
+triomphait avec un chevesne de trois livres et demie, qui eût assurément
+échappé à un pêcheur possédant moins d'adresse et de sang-froid. C'était
+l'un des membres les plus en vue, les plus actifs, les plus dévoués de
+la Société, et c'est lui qui, à cette époque, avait remporté le
+plus grand nombre de récompenses. Aussi fut-il salué par d'unanimes
+applaudissements.
+
+Il ne restait plus qu'à décerner le premier prix de cette catégorie, et
+les coeurs palpitaient en attendant le nom du lauréat.
+
+Quel ne fut pas l'étonnement, plus que l'étonnement, quelle ne fut pas
+la stupéfaction générale, lorsque le Président Miclesco, d'une voix,
+dont il ne pouvait modérer le tremblement, laissa tomber ces mots:
+
+« Premier au poids pour un brochet de dix-sept livres, le Hongrois Ilia
+Brusch! »
+
+Un grand silence se fit dans l'assistance. Les mains prêtes à battre
+demeurèrent immobiles, les bouches prêtes à acclamer le vainqueur se
+turent. Un vif sentiment de curiosité immobilisait tout le monde.
+
+Ilia Brusch allait-il enfin apparaître? Viendrait-il recevoir du
+Président Miclesco les diplômes d'honneur et les deux cents florins qui
+les accompagnaient?
+
+Soudain un murmure courut à travers l'assemblée.
+
+Un des assistants, qui, jusque-là, s'était tenu un peu à l'écart, se
+dirigeait vers l'estrade.
+
+C'était le Hongrois Ilia Brusch.
+
+A en juger par son visage soigneusement rasé, que couronnait une épaisse
+chevelure d'un noir d'encre, Ilia Brusch n'avait pas dépassé trente ans.
+D'une stature au-dessus de la moyenne, large d'épaules, bien planté sur
+ses jambes, il devait être d'une force peu commune. On pouvait être
+surpris, en vérité, qu'un gaillard de cette trempe se complût aux
+placides distractions de la pêche à la ligne, au point d'avoir acquis
+dans cet art difficile la maîtrise dont le résultat du concours donnait
+une irrécusable preuve.
+
+Autre particularité assez bizarre, Ilia Brusch devait, d'une manière ou
+d'une autre, être affligé d'une affection de la vue. De larges lunettes
+noires cachaient, en effet, ses yeux, dont il eût été impossible de
+reconnaître la couleur. Or, la vue est le plus précieux des sens pour
+qui se passionne aux imperceptibles mouvements de la flotte, et de bons
+yeux sont nécessaires à qui veut déjouer les multiples ruses du poisson.
+
+Mais, que l'on fût ou que l'on ne fût pas étonné, il n'y avait qu'à
+s'incliner. L'impartialité du Jury ne pouvant être suspectée, Ilia
+Brusch était le vainqueur du concours, et cela dans des conditions que
+personne, de mémoire de ligueur, n'avait jamais réunies. L'assemblée se
+dégela donc, et des applaudissements suffisamment sonores saluèrent le
+triomphateur, au moment où il recevait ses diplômes et ses primes des
+mains du Président Miclesco.
+
+Cela fait, Ilia Brusch, au lieu de descendre de l'estrade, eut un court
+colloque avec le Président, puis se retourna vers l'assemblée intriguée,
+en réclamant du geste un silence qu'il obtint comme par enchantement.
+
+« Messieurs et chers collègues, dit Ilia Brusch, je vous demanderai la
+permission de vous adresser quelques mots, ainsi que notre Président
+veut bien m'y autoriser.
+
+On aurait entendu voler une mouche dans la salle tout à l'heure si
+bruyante. A quoi tendait cette allocution non prévue au programme?
+
+--Je désire d'abord vous remercier, continuait Ilia Brusch, de votre
+sympathie et de vos applaudissements, mais je vous prie de croire que
+je ne m'enorgueillis pas plus qu'il ne convient du double succès que je
+viens d'obtenir. Je n'ignore pas que ce succès, s'il eût appartenu au
+plus digne, eût été remporté par quelque membre plus ancien de la Ligue
+Danubienne, si riche en valeureux pêcheurs, et que je le dois, plutôt
+qu'à mon mérite, à un hasard favorable.
+
+La modestie de ce début fut vivement appréciée de l'assistance, d'où
+plusieurs _très bien!_ s'élevèrent en sourdine.
+
+--Ce hasard favorable, il me reste à le justifier, et j'ai conçu dans
+ce but un projet que je crois de nature à intéresser cette réunion
+d'illustres pêcheurs.
+
+«La mode, vous ne l'ignorez pas, mes chers collègues, est aux records.
+Pourquoi n'imiterions-nous pas les champions d'autres sports, inférieurs
+au nôtre à coup sûr, et ne tenterions-nous pas d'établir le record de la
+pêche?
+
+Des exclamations étouffées coururent dans l'auditoire. On entendit des
+_ah! ah!_, des _tiens! tiens!_, des _pourquoi pas?_, chaque sociétaire
+traduisant son impression selon son tempérament particulier.
+
+--Quand cette idée, poursuivait cependant l'orateur, m'est venue pour la
+première fois à l'esprit, je l'ai adoptée sur-le-champ, et sur-le-champ
+j'ai compris dans quelles conditions elle devait être réalisée. Mon
+titre d'associé de la Ligue Danubienne limitait, d'ailleurs, le
+problème. Ligueur du Danube, c'est au Danube seul qu'il me fallait
+demander l'heureuse issue de mon entreprise. J'ai donc formé le projet
+de descendre notre glorieux fleuve, de sa source même à la mer Noire, et
+de vivre, durant ce parcours de trois mille kilomètres, exclusivement du
+produit de ma pêche.
+
+«La chance qui m'a favorisé aujourd'hui augmenterait encore, s'il était
+possible, mon désir d'accomplir ce voyage, dont, j'en suis certain, vous
+apprécierez l'intérêt, et c'est pourquoi, dès à présent, je vous annonce
+mon départ, fixé au 10 août, c'est-à dire à jeudi prochain, en vous
+donnant rendez-vous, ce jour-là, au point précis où commence le Danube.
+
+Il est plus facile d'imaginer que de décrire l'enthousiasme que provoqua
+cette communication inattendue. Pendant cinq minutes, ce fut une tempête
+de _hoch!_ et d'applaudissements frénétiques.
+
+Mais un tel incident ne pouvait se terminer ainsi. M. Miclesco le
+comprit, et, comme toujours, il agit en véritable président. Un peu
+lourdement peut-être, il se leva une fois de plus entre ses deux
+assesseurs.
+
+--A notre collègue Ilia Brusch! dit-il d'une voix émue, en brandissant
+une coupe de champagne.
+
+--A notre collègue Ilia Brusch!» répondit l'assemblée avec un bruit de
+tonnerre, auquel succéda immédiatement un profond silence, les humains
+n'étant pas conformés, par suite d'une regrettable lacune, de manière à
+pouvoir crier et boire en même temps.
+
+Toutefois, le silence fut de courte durée Le vin pétillant eut tôt fait
+de rendre aux gosiers lassés une vigueur nouvelle, ce qui leur permit de
+porter encore d'innombrables santés, jusqu'au moment où fut clôturé, au
+milieu de l'allégresse générale, le fameux concours de pêche ouvert ce
+jour-là, samedi 5 août 1876, par la Ligue Danubienne, dans la charmante
+petite ville de Sigmaringen.
+
+
+
+II
+
+AUX SOURCES DU DANUBE
+
+
+En annonçant à ses collègues réunis au _Rendez-vous des Pêcheurs_ son
+projet de descendre le Danube, la ligne à la main, Ilia Brusch avait-il
+ambitionné la gloire? Si tel était son but, il pouvait se vanter de
+l'avoir Atteint.
+
+La presse s'était emparée de l'incident, et tous les journaux de la
+région danubienne, sans exception, avaient consacré au concours de
+Sigmaringen une _copie_ plus ou moins abondante, mais toujours capable
+de chatouiller agréablement l'amour-propre du vainqueur, dont le nom
+était en passe de devenir tout à fait populaire.
+
+Dès le lendemain, dans son numéro du 6 août, la _Neue Freie Press_, de
+Vienne, notamment, avait inséré ce qui suit:
+
+Le dernier concours de pêche de la Ligue Danubienne s'est terminé hier
+à Sigmaringen sur un véritable coup de théâtre, dont un Hongrois du
+nom d'Ilia Brusch, hier inconnu, aujourd'hui presque célèbre, a été le
+héros.
+
+»Qu'a donc fait Ilia Brusch, demandez-vous, pour mériter une gloire
+aussi soudaine?
+
+»En premier lieu, cet habile homme a réussi à s'adjuger les deux
+premiers prix du poids et du nombre, en distançant de loin tous ses
+concurrents, ce qui, paraît-il, ne s'était jamais vu depuis qu'il existe
+des concours de ce genre. Ce n'est déjà pas mal. Mais il y a mieux.
+
+»Quand on a récolté une pareille moisson de lauriers, quand on a
+remporté une aussi éclatante victoire, il semblerait qu'on soit en droit
+de goûter un repos mérité. Or, tel n'est pas l'avis de ce Hongrois
+étonnant, qui se prépare à nous étonner plus encore.
+
+»Si nous sommes bien informés--et l'on connaît la sûreté de nos
+informations--Ilia Brusch aurait annoncé à ses collègues qu'il se
+proposait de descendre, la ligne à la main, tout le Danube, depuis sa
+source, dans le duché de Bade, jusqu'à son embouchure, dans la mer
+Noire, soit un parcours de trois mille kilomètres environ.
+
+»Nous tiendrons nos lecteurs au courant des péripéties de cette
+originale entreprise.
+
+»C'est jeudi prochain, 10 août, qu'Ilia Brusch doit se mettre en route.
+Souhaitons-lui bon voyage, mais souhaitons aussi que le terrible pêcheur
+n'extermine pas, jusqu'au dernier représentant, la gent aquatique qui
+peuple les eaux du grand fleuve international!»
+
+Ainsi s'exprimait la _Neue Freie Press_ de Vienne. Le _Pester Lloyd_ de
+Budapest ne se montrait pas moins chaleureux, non plus que le _Srbské
+Noviné_ de Belgrade et le _Românul_ de Bucarest, dans lesquels la note
+se haussait aux dimensions d'un véritable article.
+
+Cette littérature était bien faite pour attirer l'attention sur Ilia
+Brusch, et, s'il est vrai que la presse soit le reflet de l'opinion
+publique, celui-ci pouvait s'attendre à exciter un intérêt grandissant à
+mesure que se poursuivrait son voyage.
+
+Dans les principales villes du parcours ne trouverait-il pas,
+d'ailleurs, des membres de la Ligue Danubienne, qui considéreraient
+comme un devoir de contribuer à la gloire de leur collègue? Nul doute
+qu'il ne reçût d'eux assistance et secours, en cas de besoin.
+
+Dès à présent, les commentaires de la presse obtenaient un franc
+succès parmi les pêcheurs à la ligne. Aux yeux de ces professionnels,
+l'entreprise d'Ilia Brusch acquérait une énorme importance, et nombre de
+ligueurs, attirés à Sigmaringen par le concours qui venait de finir,
+s'y étaient attardés, afin d'assister au départ du champion de la Ligue
+Danubienne.
+
+Quelqu'un qui n'avait pas à se plaindre de la prolongation de leur
+séjour, c'était, à coup sûr, le patron du _Rendez-vous des Pêcheurs_.
+Dans l'après-midi du 8 août, avant-veille du jour fixé par le
+lauréat pour le début de son original voyage, plus de trente buveurs
+continuaient à mener joyeuse vie dans la grande salle du cabaret, dont
+la caisse, étant données les facultés absorbantes de cette clientèle de
+choix, connaissait des recettes inespérées.
+
+Pourtant, malgré la proximité de l'événement qui avait retenu ces
+curieux dans la capitale du Hohenzollern, ce n'est pas du héros du
+jour que l'on s'entretenait, le soir du 8 août, au _Rendez-vous des
+Pêcheurs_. Un autre événement, plus important encore pour ces riverains
+du grand fleuve, servait de thème à la conversation générale et mettait
+tout ce monde en rumeur.
+
+Cette émotion n'avait rien d'exagéré, et des faits du caractère le plus
+sérieux la justifiaient amplement.
+
+Depuis plusieurs mois, en effet, les rives du Danube étaient désolées
+par un perpétuel brigandage. On ne comptait plus les fermes dévalisées,
+les châteaux pillés, les villas cambriolées, les meurtres même,
+plusieurs personnes ayant payé de leur vie la résistance qu'elles
+tentaient d'opposer à d'insaisissables malfaiteurs.
+
+De toute évidence, une telle série de crimes n'avait pu être accomplie
+par quelques individus isolés. On avait certainement affaire à une
+bande bien organisée, et sans doute fort nombreuse, à en juger par ses
+exploits.
+
+Circonstance singulière, cette bande n'opérait que dans le voisinage
+immédiat du Danube. Au delà de deux kilomètres de part et d'autre du
+fleuve, jamais un seul crime n'avait pu lui être légitimement attribué.
+Toutefois, le théâtre de ses opérations ne paraissait ainsi limité que
+dans le sens de la largeur, et les rives autrichiennes, hongroises,
+serbes ou roumaines étaient pareillement mises à sac par ces bandits,
+qu'on ne parvenait nulle part à prendre sur le fait.
+
+Leur coup accompli, ils disparaissaient jusqu'au prochain crime, commis
+parfois à des centaines de kilomètres du précédent. Dans l'intervalle,
+on ne trouvait d'eux aucune trace. Ils semblaient s'être volatilisés,
+ainsi que les objets matériels, parfois très encombrants, qui
+représentaient leur butin.
+
+Les gouvernements intéressés avaient fini par s'émouvoir de ces échecs
+successifs, vraisemblablement imputables au défaut de cohésion des
+forces répressives. Une conversation diplomatique s'était engagée à ce
+sujet, et, ainsi que la presse en donnait la nouvelle ce matin même du
+8 août, les négociations venaient d'aboutir à la création d'une police
+internationale répartie sur tout le cours du Danube sous l'autorité
+d'un chef unique. La désignation de ce chef avait été particulièrement
+laborieuse, mais finalement on s'était mis d'accord sur le nom de Karl
+Dragoch, détective hongrois bien connu dans la région.
+
+Karl Dragoch était, en effet, un policier, remarquable, et la difficile
+mission qui lui était confiée n'aurait pu l'être à un plus digne. Agé
+de quarante-cinq ans, c'était un homme de complexion moyenne, plutôt
+maigre, et doué de plus de force morale que de force physique. Il
+avait assez de vigueur, cependant, pour supporter les fatigues
+professionnelles de son état, comme il avait assez de bravoure pour en
+affronter les dangers. Légalement, il demeurait à Budapest, mais le plus
+souvent il était en campagne, occupé à quelque enquête délicate. Sa
+connaissance parfaite de tous les idiomes du Sud-Est de l'Europe, de
+l'allemand et du roumain, du serbe, du bulgare et du turc, sans parler
+du hongrois, sa langue maternelle, lui permettait de n'être jamais
+embarrassé, et, en sa qualité de célibataire, il n'avait pas à
+craindre que des soucis de famille vinssent entraver la liberté de ses
+mouvements.
+
+Sa nomination avait, comme on dit, une bonne presse. Quant au public,
+il l'approuvait à l'unanimité. Dans la grande salle du _Rendez-vous
+des Pêcheurs_, la nouvelle en était accueillie d'une manière tout
+particulièrement flatteuse.
+
+«On ne pouvait mieux choisir, affirmait, au moment où s'allumaient les
+lampes du cabaret, M. Ivetozar, titulaire du second prix du poids, lors
+du concours qui venait de finir. Je connais Dragoch. C'est un homme.
+
+--Et un habile homme, renchérit le Président Miclesco.
+
+--Souhaitons, s'écria un Croate, du nom peu facile à prononcer de Svrb,
+propriétaire d'une teinturerie dans un des faubourgs de Vienne, qu'il
+réussisse à assainir les rives du fleuve. La vie n'y était plus
+tolérable, en vérité!
+
+--Karl Dragoch a affaire à forte partie, dit l'Allemand Weber, en
+hochant la tête. Il faudra le voir à l'oeuvre.
+
+--A l'oeuvre!... s'écria M. Ivetozar. Il y est déjà, n'en doutez pas.
+
+--Certes! approuva M. Miclesco. Karl Dragoch n'est pas d'un caractère
+à perdre son temps. Si sa nomination remonte à quatre jours, comme le
+disent les journaux, il y en a au moins trois qu'il est en campagne.
+
+--Par quel bout va-t-il commencer? demanda M. Piscéa, un Roumain au nom
+prédestiné pour un pêcheur à la ligne. Je serais bien embarrassé, je
+l'avoue, si j'étais à sa place.
+
+--C'est précisément pour ça qu'on ne vous y a pas mis, mon cher,
+répliqua plaisamment un Serbe. Soyez sûr que Dragoch n'est pas
+embarrassé, lui. Quant à vous dire son plan, c'est autre chose.
+Peut-être s'est-il dirigé sur Belgrade, peut-être est-il resté à
+Budapest... A moins qu'il n'ait préféré venir précisément ici, à
+Sigmaringen, et qu'il ne soit en ce moment parmi nous au _Rendez-vous
+des Pêcheurs!_
+
+Cette supposition obtint un grand succès d'hilarité.
+
+--Parmi nous!... se récria M. Weber. Vous nous la baillez belle, Michael
+Michaelovitch. Que viendrait-il faire ici, où, de mémoire d'homme, on
+n'a jamais eu à déplorer le moindre crime?
+
+--Eh! riposta Michael Michaelovitch, ne serait-ce que pour assister
+après-demain au départ d'Ilia Brusch. Ça l'intéresse peut-être, cet
+homme.... A moins, toutefois, qu'Ilia Brusch et Karl Dragoch ne fassent
+qu'un.
+
+--Comment, ne fassent qu'un! S'écria-t-on de toutes parts.
+Qu'entendez-vous par là?
+
+--Parbleu! ce serait très fort. Sous la peau du lauréat, personne ne
+soupçonnerait le policier, qui pourrait ainsi inspecter le Danube en
+parfaite liberté.
+
+Cette fantaisiste boutade fit ouvrir de grands yeux aux autres buveurs.
+Ce Michael Michaelovitch!... Il n'y avait que lui pour avoir des idées
+pareilles!
+
+Mais Michael Michaelovitch ne tenait pas autrement à celle qu'il venait
+de risquer.
+
+--A moins ... commença-t-il, en employant une tournure qui lui était
+décidément familière.
+
+--A moins?
+
+--A moins que Karl Dragoch n'ait un autre motif de venir ici,
+poursuivit-il, passant sans transition à une autre hypothèse non moins
+fantaisiste.
+
+--Quel motif?
+
+--Supposez, par exemple, que ce projet de descendre le Danube la ligne à
+la main lui paraisse louche.
+
+--Louche!... Pourquoi louche?
+
+--Dame! ce ne serait pas bête, non plus, pour un filou, de se cacher
+dans la peau d'un pêcheur, et surtout d'un pêcheur aussi notoire. Une
+telle célébrité vaut tous les incognitos du monde. On pourrait faire
+les cent coups à son aise, à la condition de pêcher dans l'intervalle,
+histoire de donner le change.
+
+--Oui, mais il faudrait savoir pêcher, objecta doctoralement le
+Président Miclesco, et c'est là un privilège réservé aux honnêtes gens.
+
+Cette observation morale, peut-être un peu hasardeuse, fut
+frénétiquement applaudie par tous ces passionnés pêcheurs. Michael
+Michaelovitch profita avec un tact remarquable de l'enthousiasme
+général.
+
+--A la santé du Président! s'écria-t-il en levant son verre.
+
+--A la santé du Président! répétèrent tous les buveurs, en vidant les
+leurs comme un seul homme.
+
+--A la santé du Président! répéta un consommateur solitairement attablé,
+qui, depuis quelques instants, semblait prendre un vif intérêt aux
+répliques échangées autour de lui.
+
+M. Miclesco fut sensible à l'aimable procédé de cet inconnu, et, pour
+l'en remercier, il esquissa à son adresse un geste de toast. Le buveur
+solitaire, estimant sans doute la glace suffisamment rompue par ce geste
+courtois, se considéra comme autorisé à faire part de ses impressions à
+l'honorable assistance.
+
+--Bien répondu, ma foi! dit-il. Oui, certes, la pêche est un plaisir
+d'honnêtes gens.
+
+--Aurions-nous l'avantage de parler à un confrère? demanda M. Miclesco,
+en s'approchant de l'inconnu.
+
+--Oh! répondit modestement celui-ci, un amateur tout au plus, qui se
+passionne pour les beaux coups, mais n'a pas l'outrecuidance de chercher
+à les imiter.
+
+--Tant pis, monsieur...?
+
+--Jaeger.
+
+--Tant pis, monsieur Jaeger, car je dois en conclure que nous n'aurons
+jamais l'honneur de vous compter au nombre des membres de la Ligue
+Danubienne.
+
+--Qui sait? répondit M. Jaeger. Je me déciderai peut-être un jour à
+mettre moi aussi la main à la pâte ... à la ligne, je veux dire, et, ce
+jour-là, je serai certainement des vôtres, si je réunis toutefois les
+conditions requises pour l'admission.
+
+--N'en doutez pas, affirma avec précipitation M. Miclesco excité par
+l'espoir de recruter un nouvel adhérent. Ces conditions fort simples
+ne sont qu'au nombre de quatre. La première est de payer une modeste
+cotisation annuelle. C'est la principale.
+
+--Bien entendu, approuva M. Jaeger en riant.
+
+--La seconde, c'est d'aimer la pêche. La troisième, c'est d'être un
+agréable compagnon, et je considère que cette troisième condition est
+d'ores et déjà réalisée.
+
+--Trop aimable! remercia M. Jaeger.
+
+--Quant à la quatrième, elle consiste uniquement dans l'inscription du
+nom et de l'adresse sur les listes de la Société. Or, ayant déjà votre
+nom, quand j'aurai votre adresse....
+
+--43, Leipzigerstrasse, à Vienne.
+
+--Vous ferez un ligueur complet au prix de vingt couronnes par an.
+
+Les deux interlocuteurs se mirent à rire de bon coeur.
+
+--Pas d'autres formalités? demanda M. Jaeger.
+
+--Pas d'autres.
+
+--Pas de pièces d'identité à fournir?
+
+--Voyons, monsieur Jaeger, objecta M. Miclesco, pour pêcher à la
+ligne!...
+
+--C'est juste, reconnut M. Jaeger. D'ailleurs, cela n'a guère
+d'importance. Tout le monde doit se connaître à la Ligue Danubienne.
+
+--C'est exactement le contraire, rectifia M. Miclesco. Songez donc!
+certains de nos camarades habitent ici, à Sigmaringen, et d'autres sur
+le rivage de la mer Noire. Cela ne facilite pas les relations de bon
+voisinage.
+
+--En effet!
+
+--Ainsi, par exemple, notre étonnant lauréat du dernier concours...
+
+--Ilia Brusch?
+
+--Lui-même. Eh bien! personne ne le connaît.
+
+--Pas possible!
+
+--C'est ainsi, affirma M. Miclesco. Il n'y a pas plus de quinze jours,
+il est vrai, qu'il fait partie de la Ligue. Pour tout le monde, Ilia
+Brusch a été une surprise, que dis-je! une véritable révélation.
+
+--Ce qu'on appelle un _outsider_, en style de course.
+
+--Précisément.
+
+--De quel pays est-il, cet outsider?
+
+--C'est un Hongrois.
+
+--Comme vous alors. Car vous êtes Hongrois, je crois, monsieur le
+Président?
+
+--Pur sang, monsieur Jaeger, Hongrois de Budapest.
+
+--Tandis qu'Ilia Brusch?
+
+--Est de Szalka.
+
+--Où prenez-vous Szalka?
+
+--C'est une bourgade, une petite ville, si vous voulez, sur la rive
+droite de l'Ipoly, rivière qui se jette dans le Danube à quelques lieues
+au-dessus de Budapest.
+
+--Avec celui-là, du moins, monsieur Miclesco, vous pourrez par
+conséquent voisiner, fit observer M. Jaeger en riant.
+
+--Pas avant deux ou trois mois, en tous cas, répondit sur le même ton le
+Président de la Ligue Danubienne. Il lui faudra bien ce temps pour son
+voyage...
+
+--A moins qu'il ne le fasse pas! insinua le Serbe facétieux, en se
+mêlant sans façon à la conversation.
+
+D'autres pêcheurs se rapprochèrent. M. Jaeger et M. Miclesco devinrent
+le centre d'un petit groupe.
+
+--Qu'entendez-vous par là? interrogea M. Miclesco. Vous avez une
+brillante imagination, Michael Michaelovitch.
+
+--Simple plaisanterie, mon cher Président, répondit l'interrupteur.
+Cependant, si Ilia Brusch ne peut être, selon vous, ni un policier ni un
+malfaiteur, pourquoi n'aurait-il pas voulu se payer, comme on dit, notre
+tête, et pourquoi ne serait-il pas tout simplement un farceur?
+
+M. Miclesco prit la chose sur le mode grave.
+
+--Votre esprit est malveillant, Michael Michaelovitch, répliqua-t-il.
+Cela vous jouera un mauvais tour un jour ou l'autre. Ilia Brusch m'a
+fait l'effet d'un brave homme et d'un homme sérieux. D'ailleurs, il est
+membre de la Ligue Danubienne. C'est tout dire.
+
+--Bravo! cria-t-on de tous côtés.
+
+Michael Michaelovitch, sans paraître autrement confus de la leçon,
+saisit avec une admirable présence d'esprit cette nouvelle occasion de
+porter un toast.
+
+--Dans ce cas, dit-il, en saisissant son moss, à la santé d'Ilia Brusch!
+
+--A la santé d'Ilia Brusch!» répondit en choeur l'assistance, sans
+excepter M. Jæger, qui vida consciencieusement son verre Jusqu'à la
+dernière goutte.
+
+Cette boutade de Michael Michaelovitch n'était cependant pas aussi
+dénuée de bon sens que les précédentes. Après avoir annoncé son projet
+à grand fracas, Ilia Brusch n'avait plus reparu. Nul n'en avait plus
+entendu parler. N'était-il pas singulier qu'il se fût ainsi tenu à
+l'écart, et ne pouvait-on légitimement supposer qu'il avait voulu en
+faire accroire à ses trop crédules collègues? Pour que l'on fût fixé à
+cet égard, l'attente, en tous cas, ne serait plus de longue durée. Dans
+trente-six heures, on saurait à quoi s'en tenir.
+
+Ceux qui s'intéressaient à ce projet n'avaient qu'à se transporter
+à quelques lieues en amont de Sigmaringen. Ils y rencontreraient
+assurément Ilia Brusch, si celui-ci était un homme aussi sérieux que le
+Président Miclesco l'affirmait de confiance.
+
+Toutefois, une difficulté pouvait se présenter. La situation de la
+source du grand fleuve était-elle déterminée avec précision? Les
+cartes l'indiquaient-elles avec exactitude? N'existait-il pas quelque
+incertitude sur ce point, et, quand on essaierait de rejoindre Ilia
+Brusch à tel endroit, ne serait-il pas à tel autre?
+
+Certes, il n'est pas douteux que le Danube, l'Ister des Anciens, prenne
+naissance dans le grand-duché de Bade. Les géographes affirment même que
+c'est par six degrés dix minutes de longitude orientale et quarante-sept
+degrés quarante-huit minutes de latitude septentrionale. Mais enfin
+cette détermination, en admettant qu'elle soit juste, n'est poussée que
+jusqu'à la minute d'arc et non jusqu'à la seconde, ce qui peut donner
+lieu à une variation d'une certaine importance. Or, il s'agissait de
+jeter la ligne à l'endroit même où la première goutte d'eau danubienne
+commence à dévaler vers la mer Noire.
+
+D'après une légende qui eut longtemps la valeur d'une donnée
+géographique, le Danube naîtrait au milieu d'un jardin, celui des
+princes de Furstenberg. Il aurait pour berceau un bassin en marbre, dans
+lequel nombre de touristes viennent remplir leur gobelet. Serait-ce donc
+au bord de cette vasque intarissable qu'il conviendrait d'attendre Ilia
+Brusch le matin du 10 août?
+
+Non, là n'est point la véritable, l'authentique source du grand fleuve.
+On sait maintenant qu'il est formé par la réunion de deux ruisseaux, la
+Breg et la Brigach, lesquels se déversent d'une altitude de huit cent
+soixante-quinze mètres, à travers la forêt du Schwarzwald. Leurs eaux se
+mélangent à Donaueschingen, quelques lieues en amont de Sigmaringen,
+et se confondent alors sous l'appellation unique de Donau, d'où les
+Français ont fait Danube.
+
+Si l'un de ces ruisseaux méritait plus que l'autre d'être considéré
+comme le fleuve lui-même, ce serait la Breg, dont la longueur l'emporte
+de trente-sept kilomètres, et qui naît dans le Brisgau.
+
+Mais, sans doute, les curieux plus avisés s'étaient dit que le point de
+départ d'Ilia Brusch--s'il partait toutefois--serait Donaueschingen,
+car c'est là qu'ils se rendirent, la plupart appartenant à la Ligue
+Danubienne, en compagnie du Président Miclesco.
+
+Dès le matin du 10 août, ils se mirent en faction sur la rive de la
+Breg, au confluent des deux ruisseaux. Mais les heures s'écoulèrent,
+sans que la présence de l'homme du jour eût été signalée.
+
+«Il ne viendra pas, disait l'un.
+
+--Ce n'est qu'un mystificateur, disait l'autre.
+
+--Et nous ressemblons singulièrement à de bons niais! ajoutait Michael
+Michaelovitch, qui n'avait pas le triomphe modeste.
+
+Seul, le Président Miclesco persistait à prendre la défense d'Ilia
+Brusch.
+
+--Non, affirmait-il, je n'admettrai jamais qu'un membre de la Ligue
+Danubienne ait pu avoir la pensée de mystifier ses collègues!... Ilia
+Brusch aura été retardé. Patientons. Nous allons bientôt le voir
+arriver.»
+
+M. Miclesco avait raison de se montrer aussi confiant. Un peu avant neuf
+heures, un cri s'échappa du groupe qui se tenait au confluent de la Breg
+et de la Brigach.
+
+«Le voilà!... le voilà!»
+
+A deux cents pas, au tournant d'une pointe, apparaissait un canot
+conduit à la godille, le long de la berge, en dehors du courant. Seul,
+debout à l'arrière, un homme le dirigeait.
+
+Cet homme était bien celui qui avait figuré quelques jours avant au
+concours de la Ligue Danubienne, le gagnant des deux premiers prix, le
+Hongrois Ilia Brusch.
+
+Lorsque le canot eut atteint le confluent, il s'arrêta, et un grappin le
+fixa à la berge. Ilia Brusch débarqua, et tous les curieux se réunirent
+autour de lui. Sans doute, il ne s'attendait pas à trouver si nombreuse
+assistance, car il en parut quelque peu gêné.
+
+Le Président Miclesco vint le rejoindre, et lui tendit une main qu'Ilia
+Brusch serra avec déférence, après avoir retiré sa casquette de loutre.
+
+«Ilia Brusch, dit M. Miclesco avec une dignité vraiment présidentielle,
+je suis heureux de revoir le grand lauréat de notre dernier concours.
+
+Le grand lauréat s'inclina par manière de remerciement. Le Président
+reprit:
+
+--De ce que nous vous rencontrons aux sources de notre fleuve
+international, nous en concluons que vous mettez à exécution votre
+projet de le descendre, en pêchant à la ligne, jusqu'à son embouchure.
+
+--En effet, monsieur le Président, répondit Ilia Brusch.
+
+--Et c'est aujourd'hui même que vous commencez votre descente?
+
+--Aujourd'hui même, monsieur le Président.
+
+--Comment comptez-vous effectuer le parcours?
+
+--En m'abandonnant au courant.
+
+--Dans ce canot?
+
+--Dans ce canot.
+
+--Sans jamais relâcher?
+
+--Si, la nuit.
+
+--Vous n'ignorez pas qu'il s'agit de trois mille kilomètres?
+
+--A dix lieues par jour, ce sera fait en deux mois environ.
+
+--Alors bon voyage, Ilia Brusch!
+
+--En vous remerciant, monsieur le Président!»
+
+Ilia Brusch salua une dernière fois, et remonta dans son embarcation,
+tandis que les curieux se pressaient pour le voir partir.
+
+Il prit sa ligne, l'amorça, la déposa sur l'un des bancs, ramena le
+grappin à bord, repoussa le canot d'un vigoureux coup de gaffe, puis,
+s'asseyant à l'arrière, il lança la ligne.
+
+Un instant après, il la retirait. Un barbeau frétillait à l'hameçon.
+Cela parut d'un heureux présage, et, comme il tournait la pointe, toute
+l'assistance acclama par de frénétiques _hoch!_ le lauréat de la Ligue
+Danubienne.
+
+
+
+III
+
+LE PASSAGER D'ILIA BRUSCH
+
+
+Elle était donc commencée, cette descente du grand fleuve, qui allait
+promener Ilia Brusch à travers un duché: celui de Bade; deux royaumes:
+le Wurtemberg et la Bavière; deux empires: l'Autriche-Hongrie et
+la Turquie; trois principautés: le Hohenzollern, la Serbie et la
+Roumanie[1]. L'original pêcheur n'avait à redouter aucune fatigue
+pendant ce long parcours de plus de sept cents lieues. Le courant du
+Danube se chargerait de le transporter jusqu'à l'embouchure, à raison
+d'un peu plus d'une lieue à l'heure, soit, en moyenne, une cinquantaine
+de kilomètres par jour. En deux mois, il serait ainsi au terme de son
+voyage, à condition qu'aucun incident ne l'arrêtât en route. Mais
+pourquoi aurait-il éprouvé des retards?
+
+[Note 1: Ces deux principautés ont été érigées depuis en royaumes, la
+Roumanie en 1881 et la Serbie en 1882.]
+
+Le canot d'Ilia Brusch mesurait une douzaine de pieds. C'était une sorte
+de barge à fond plat, large de quatre pieds en son milieu. A l'avant,
+s'arrondissait un rouf, un tôt, si l'on veut, sous lequel deux hommes
+auraient pu s'abriter. A l'intérieur de ce rouf, deux coffres latéraux,
+placés en abord, contenaient la garde-robe très réduite du propriétaire,
+et pouvaient, une fois refermés, se transformer en couchettes. A
+l'arrière un autre coffre formait banc, et servait à loger divers
+ustensiles de cuisine.
+
+Inutile d'ajouter que la barge était pourvue de tous les engins qui
+constituent le matériel du véritable pêcheur. Ilia Brusch n'aurait
+pu s'en passer, puisque, d'après le projet communiqué par lui à ses
+collègues le jour du concours, il devait, pendant ce voyage, vivre
+exclusivement du produit de sa pêche, soit qu'il le consommât en nature,
+soit qu'il l'échangeât contre espèces sonnantes et trébuchantes, qui lui
+permettraient de composer des menus plus variés sans donner d'entorse à
+son programme.
+
+Dans ce but, Ilia Brusch irait, le soir venu, vendre le poisson capturé
+pendant le jour, et ce poisson aurait des amateurs sur l'une et l'autre
+rive, après le bruit fait autour du nom du pêcheur.
+
+Ainsi s'écoula la première journée. Toutefois, un observateur, qui
+aurait pu ne pas quitter des yeux Ilia Brusch, aurait été à bon droit
+surpris du peu d'ardeur que le lauréat de la Ligue Danubienne semblait
+mettre à la pêche, seule raison d'être, pourtant, de son excentrique
+entreprise. Se croyait-il à l'abri des regards, il s'empressait de
+lâcher la ligne pour l'aviron, et godillait de toutes ses forces,
+comme s'il eût voulu activer la marche du bateau. Quelques curieux
+apparaissaient-ils, au contraire, sur l'une des berges, ou croisait-il
+un batelier, il saisissait aussitôt son arme professionnelle, et, son
+habileté aidant, ne tardait pas à tirer hors de l'eau quelque beau
+poisson, qui lui valait les applaudissements des spectateurs. Mais, les
+curieux cachés par un mouvement de la rive, le batelier disparu à un
+tournant, il reprenait l'aviron, et imprimait à sa lourde barge une
+vitesse qui s'ajoutait à celle de l'eau.
+
+Ilia Brusch avait-il donc quelque motif de chercher à abréger un voyage
+que personne, cependant, ne l'avait forcé à entreprendre? Quoi qu'il en
+soit à cet égard, il avançait assez vite. Entraîné par un courant plus
+rapide à l'origine du fleuve qu'il ne le sera plus tard, godillant
+chaque fois qu'il estimait l'occasion favorable, il dérivait à raison de
+huit kilomètres à l'heure, sinon davantage.
+
+Après avoir passé devant quelques localités sans importance, il laissa
+derrière lui Tuttlingen, centre plus considérable, sans s'y arrêter,
+bien que quelques-uns de ses admirateurs lui fissent, de la berge, signe
+d'accoster. Ilia Brusch, déclinant du geste l'invitation, se refusa à
+interrompre sa dérive.
+
+Vers quatre heures de l'après-midi, il arrivait à la hauteur de la
+petite ville de Fridingen, à quarante-huit kilomètres de son point de
+départ. Volontiers il aurait brûlé--si toutefois cette expression est
+de mise quand on suit un chemin liquide--Fridingen comme les stations
+précédentes, mais l'enthousiasme public ne le lui permit pas. Dès qu'il
+apparut, plusieurs barques, d'où s'élevaient d'innombrables _hoch!_, se
+détachèrent de la rive et cernèrent le glorieux lauréat.
+
+Celui-ci se rendit de bonne grâce. D'ailleurs n'avait-il pas à chercher
+preneur pour le poisson capturé au cours de sa pêche intermittente?
+Barbeaux, brèmes, gardons, épinoches frétillaient encore dans son filet,
+sans compter plusieurs de ces mulets qui sont plus particulièrement
+désignés sous le nom de hottus. Evidemment il ne pouvait consommer tout
+cela à lui seul. Du reste, il n'en était pas question. Les amateurs
+étaient nombreux. Aussitôt que la barge fut arrêtée, une cinquantaine de
+Badois se pressèrent autour de lui, l'appelant, l'entourant, lui rendant
+les honneurs dus au lauréat de la Ligue Danubienne.
+
+«Eh! par ici, Brusch!
+
+--Un verre de bonne bière, Brusch?
+
+--Nous achetons votre poisson, Brusch!
+
+--Vingt kreutzers, celui-ci!
+
+--Un florin, celui-là!»
+
+
+Le lauréat ne savait à qui répondre, et sa pêche eut vite fait de lui
+rapporter quelques jolies pièces sonnantes. Avec la prime déjà touchée
+au concours cela finirait par former une belle somme, si l'enthousiasme
+se propageait également des sources du grand fleuve à son embouchure.
+
+Et pourquoi eût-il pris fin? Pourquoi cesserait-on de se disputer les
+poissons d'Ilia Brusch? N'était-ce pas un honneur de posséder une pièce
+sortie de ses mains? Certes, il n'aurait même pas la peine d'aller à
+domicile débiter sa marchandise que le public se disputerait sur place.
+Cette vente était décidément une idée géniale.
+
+Ce soir-là, outre qu'il vendit aisément son poisson, les invitations ne
+lui manquèrent pas. Ilia Brusch, qui semblait désireux de quitter son
+embarcation le moins possible, les repoussa toutes, comme il refusa
+avec énergie les bons verres de vin et les bons moss de bière, qu'on le
+priait de tous côtés de venir boire dans les cabarets de la rive. Ses
+admirateurs durent y renoncer et se séparer de leur héros, après avoir
+pris rendez-vous pour le lendemain au moment du départ.
+
+Mais, le lendemain, ils ne trouvèrent plus la barge. Ilia Brusch
+était parti avant l'aube, et, profitant de la solitude de cette heure
+matinale, il godillait avec ardeur en se maintenant au milieu du fleuve,
+à égale distance de ses rives assez escarpées. Aidé par le courant
+rapide, il passa vers cinq heures du matin à Sigmaringen, à quelques
+mètres du _Rendez-vous des Pêcheurs_. Sans doute, un peu plus tard, l'un
+ou l'autre des membres de la Ligue Danubienne viendrait s'accouder au
+balcon du cabaret, afin de guetter l'arrivée de son glorieux collègue.
+Il la guetterait vainement. Le pêcheur alors serait loin, s'il
+continuait à aller de ce train.
+
+A quelques kilomètres de Sigmaringen, Ilia Brusch laissa derrière lui
+le premier affluent du Danube, un simple ruisseau, le Louchat, qui s'y
+jette sur la rive gauche.
+
+Profitant de l'éloignement relatif séparant les centres habités dans
+cette partie de son parcours, Ilia Brusch activa, durant toute cette
+journée, la marche de son embarcation, en ne pêchant que le minimum
+indispensable. A la nuit, n'ayant capturé que tout juste le poisson
+nécessaire à sa consommation personnelle, il s'arrêta en pleine
+campagne, un peu en amont de la petite ville de Mundelkingen dont les
+habitants ne le croyaient certainement pas si proche.
+
+A cette deuxième journée de navigation succéda la troisième, qui fut
+presque identique. Ilia Brusch dériva rapidement devant Mundelkingen
+avant le lever du soleil, et il était encore de bonne heure qu'il avait
+déjà dépassé le gros bourg d'Ehingen. A quatre heures, il coupait
+l'Iller, important affluent de droite, et cinq heures n'avaient pas
+sonné, qu'il était amarré à un anneau de fer scellé dans le quai d'Ulm,
+première ville du royaume de Wurtemberg, après Stuttgart, sa capitale.
+
+L'arrivée du célèbre lauréat n'avait pas été signalée. On ne l'attendait
+que le lendemain vers les dernières heures du soir. Il n'y eut donc pas
+l'empressement habituel. Très satisfait de son incognito, Ilia Brusch
+résolut d'employer la fin du jour à une visite sommaire de la ville.
+
+Toutefois, dire que le quai était désert ne serait pas scrupuleusement
+exact. Il avait au moins un promeneur, et même tout portait à croire
+que ce promeneur attendait Ilia Brusch, puisque, depuis le moment où la
+barge était apparue, il l'avait suivie, en marchant le long de la rive.
+Selon toute probabilité, le lauréat de la Ligue Danubienne n'éviterait
+donc pas l'ovation habituelle.
+
+Cependant, depuis que la barge était amarrée à quai, le promeneur
+solitaire ne s'en était pas rapproché. Il restait à quelque distance,
+paraissant observer, comme soucieux de n'être pas vu lui-même. C'était
+un homme de taille moyenne, sec, l'oeil vif, bien qu'il eût certainement
+dépassé la quarantaine, le corps serré dans un vêtement à la mode
+hongroise. Il tenait à la main une valise de cuir.
+
+Ilia Brusch, sans lui prêter aucune attention, amarra solidement son
+bateau, ferma la porte du tôt, s'assura que le couvercle des coffres
+était bien cadenassé, puis sauta à terre, et gagna la première rue
+remontant vers la ville.
+
+L'homme aussitôt de lui emboîter le pas, après avoir rapidement déposé
+dans la barge la valise de cuir qu'il tenait à la main.
+
+Traversée par le Danube, Ulm est wurtembergeoise sur la rive gauche, et
+bavaroise sur la rive droite, mais, sur les deux rives, c'est une ville
+bien allemande.
+
+Ilia Brusch allait le long des vieilles rues bordées de vieilles
+boutiques à guichets, boutiques dans lesquelles la pratique n'entre
+guère et où les marchés se concluent à travers la devanture vitrée.
+Quand le vent siffle, quel tapage de ferrailles sonores, alors que se
+balancent, au bout de leurs bras, les pesantes enseignes découpées en
+ours, en cerfs, en croix et en couronnes!
+
+Ilia Brusch, après avoir gagné l'ancienne enceinte, parcourut le
+quartier, où bouchers, tripiers et tanneurs ont leurs séchoirs, puis,
+tout en flânant à l'aventure, il arriva devant la cathédrale, l'une des
+plus hardies de l'Allemagne. Son munster avait l'ambition de s'élever
+plus haut que celui de Strasbourg. Cette ambition a été déçue,
+comme tant d'autres plus humaines, et l'extrême pointe de la flèche
+wurtembergeoise s'arrête à la hauteur de trois cent trente-sept pieds.
+
+Ilia Brusch n'appartenant pas à la famille des grimpeurs, l'idée ne lui
+vint pas de monter au munster, d'où son regard aurait embrassé toute
+la ville et la campagne environnante. S'il l'eût fait, il aurait été
+certainement suivi par cet inconnu, qui ne le quittait pas, sans qu'il
+s'aperçût de cette étrange poursuite. Du moins en fut-il accompagné,
+lorsque, entré dans la cathédrale, il en admira le tabernacle, qu'un
+voyageur français, M. Duruy, a pu comparer à un bastion avec logettes
+et mâchicoulis, et les stalles du choeur, qu'un artiste du XVe siècle a
+peuplées de personnages célèbres de l'époque.
+
+L'un suivant l'autre, ils passèrent devant l'hôtel de ville, vénérable
+édifice du XIIe siècle, puis redescendirent vers le fleuve.
+
+Avant d'arriver au quai, Ilia Brusch fit une halte de quelques instants,
+pour regarder une compagnie d'échassiers juchés sur leurs longues
+échasses, exercice très goûté à Ulm, bien qu'il ne soit pas imposé aux
+habitants, comme il l'est encore, dans l'antique cité universitaire de
+Tubingue, par un sol humide et raviné impropre à la marche des simples
+piétons.
+
+Afin de mieux jouir de ce spectacle, dont les acteurs étaient une troupe
+de jeunes gens, de jeunes filles, de garçons et de fillettes, tous en
+joie, Ilia Brusch avait pris place dans un café. L'inconnu ne manqua pas
+de venir s'asseoir à une table voisine de la sienne, et tous deux se
+firent servir un pot de la bière fameuse du pays.
+
+Dix minutes après, ils se remettaient en route, mais dans un ordre
+inverse à celui du départ. L'inconnu, maintenant, marchait le premier au
+pas accéléré, et quand Ilia Brusch, qui le suivait à son tour sans
+s'en douter, atteignit sa barge, il l'y trouva installé et paraissant
+attendre depuis longtemps. Il faisait encore grand jour. Ilia Brusch
+aperçut de loin cet intrus, confortablement assis sur le coffre
+d'arrière, une valise de cuir jaune à ses pieds. Très surpris, il hâta
+le pas.
+
+«Pardon, Monsieur, dit-il, en sautant dans son embarcation, vous faites
+erreur, je pense?
+
+--Nullement, répondit l'inconnu. C'est bien à vous que je désire parler.
+
+--A moi?
+
+--A vous, monsieur Ilia Brusch.
+
+--Dans quel but?
+
+--Pour vous proposer une affaire.
+
+--Une affaire! répéta le pêcheur très surpris.
+
+--Et même une excellente affaire, affirma l'inconnu, qui invita du geste
+son interlocuteur à s'asseoir.
+
+Invitation quelque peu incorrecte, à coup sûr, car il n'est pas d'usage
+d'offrir un siège à qui vous reçoit chez lui. Mais ce personnage parlait
+avec tant de décision et de tranquille assurance, qu'Ilia Brusch en fut
+impressionné. Sans mot dire, il obéit à l'offre incongrue.
+
+--Comme tout le monde, reprit l'inconnu, je connais votre projet et je
+sais par conséquent que vous comptez descendre le Danube, en vivant
+exclusivement du produit de votre pêche. Je suis moi-même un amateur
+passionné de l'art de la pêche, et je désirerais vivement m'intéresser a
+votre entreprise.
+
+--De quelle façon?
+
+--Je vais vous le dire. Mais, auparavant, permettez-moi une question. A
+combien estimez-vous la valeur du poisson que vous pécherez au cours de
+votre voyage.
+
+--Ce que pourra rapporter ma pêche?
+
+--Oui. J'entends ce que vous en vendrez, sans tenir compte de ce que
+vous consommerez personnellement.
+
+--Peut-être une centaine de florins.
+
+--Je vous en offre cinq cents.
+
+--Cinq cents florins! répéta Ilia Brusch abasourdi.
+
+--Oui, cinq cents florins payés comptant et d'avance.
+
+Ilia Brusch regarda l'auteur de cette singulière proposition, et son
+regard devait être très éloquent, car celui-ci répondit à la pensée que
+le pêcheur n'exprimait pas.
+
+--Soyez tranquille, monsieur Brusch. J'ai tout mon bon sens.
+
+--Alors, quel est votre but? demanda le lauréat mal convaincu.
+
+--Je vous l'ai dit, expliqua l'inconnu. Je désire m'intéresser à vos
+prouesses, y assister même. Et puis, il y a aussi l'émotion du joueur.
+Après avoir mis sur votre chance cinq cents florins, cela m'amusera de
+voir la somme rentrer par fractions tous les soirs, au fur et à mesure
+de vos ventes.
+
+--Tous les soirs? insista Ilia Brusch. Vous auriez donc l'intention de
+vous embarquer avec moi?
+
+--Certainement, dit l'inconnu. Bien entendu, mon passage ne serait pas
+compris dans nos conventions et serait payé par une égale somme de cinq
+cents florins, ce qui fera mille florins au total, toujours comptant et
+d'avance.
+
+--Mille florins! répéta derechef Ilia Brusch de plus en plus surpris.
+
+Certes, la proposition était tentante. Mais il est à supposer que le
+pêcheur tenait à sa solitude, car il répondit brièvement:
+
+--Mes regrets, Monsieur. Je refuse.
+
+Devant une réponse aussi catégorique, formulée d'un ton péremptoire,
+il n'y avait qu'à s'incliner. Tel n'était pas l'avis, sans doute, du
+passionné amateur de pêche, qui ne parut aucunement impressionné par la
+netteté du refus.
+
+--Me permettrez-vous, monsieur Brusch, de vous demander pourquoi?
+Interrogea-t-il placidement.
+
+--Je n'ai pas de raisons à donner. Je, refuse, voilà tout. C'est mon
+droit, je pense, répondit Ilia Brusch avec un commencement d'impatience.
+
+--C'est votre droit, assurément, reconnut sans s'émouvoir son
+interlocuteur. Mais je n'excède pas le mien en vous priant de bien
+vouloir me faire connaître les motifs de votre décision. Ma proposition
+n'était nullement désobligeante, au contraire, et il est naturel que je
+sois traité avec courtoisie.
+
+Ces mots avaient été débités d'une manière qui n'avait rien de
+comminatoire, mais le ton était si ferme, si plein d'autorité même,
+qu'Ilia Brusch en fut frappé. S'il tenait à sa solitude, il tenait
+encore plus sans doute à éviter une discussion intempestive, car il fit
+droit aussitôt à une observation en somme parfaitement justifiée.
+
+--Vous avez raison, Monsieur, dit-il. Je vous dirai donc tout d'abord
+que j'aurais scrupule à vous laisser faire une opération certainement
+désastreuse.
+
+--C'est mon affaire.
+
+--C'est aussi la mienne, car mon intention n'est pas de pêcher au delà
+d'une heure par jour.
+
+--Et le reste du temps?
+
+--Je godille pour activer la marche de mon bateau.
+
+--Vous êtes donc pressé?
+
+Ilia Brusch se mordit les lèvres.
+
+--Pressé ou non, répondit-il plus sèchement, c'est ainsi. Vous devez
+comprendre que, dans ces conditions, accepter vos cinq cents florins
+serait un véritable vol.
+
+--Pas maintenant que je suis prévenu, objecta l'acquéreur sans se
+départir de son calme imperturbable.
+
+--Tout de même, répliqua Ilia Brusch, à moins que je ne m'astreigne à
+pêcher tous les jours, ne fût-ce qu'une heure. Or, je ne m'imposerai
+jamais une telle obligation. J'entends agir à ma fantaisie. Je veux être
+libre.
+
+--Vous le serez, déclara l'inconnu. Vous pécherez quand il vous plaira,
+et seulement quand il vous plaira. Cela augmentera même les charmes du
+jeu. D'ailleurs, je vous sais assez habile pour que deux ou trois coups
+heureux suffisent à m'assurer un bénéfice, et je considère toujours
+l'affaire comme excellente. Je persiste donc à vous offrir cinq cents
+florins à forfait, soit mille florins, passage compris.
+
+--Et je persiste à les refuser.
+
+--Alors, je répéterai ma question: Pourquoi?
+
+Une telle insistance avait véritablement quelque chose de déplacé.
+Ilia Brusch, fort calme de son naturel, commençait néanmoins à perdre
+patience.
+
+--Pourquoi? répondit-il plus vivement. Je vous l'ai dit, je crois.
+J'ajouterai, puisque vous l'exigez, que je ne veux personne à bord. Il
+n'est pas défendu, je suppose, d'aimer la solitude.
+
+--Certes, reconnut son interlocuteur sans faire le moins du monde mine
+de quitter le banc sur lequel il semblait incrusté. Mais, avec moi, vous
+serez seul. Je ne bougerai pas de ma place et même je ne dirai pas un
+mot, si vous m'imposez cette condition.
+
+--Et la nuit? répliqua Ilia Brusch, que la colère gagnait. Pensez-vous
+que deux personnes seraient à leur aise dans ma cabine?
+
+--Elle est assez grande pour les contenir, répondit l'inconnu.
+D'ailleurs, mille florins peuvent bien compenser un peu de gêne.
+
+--Je ne sais pas s'ils le peuvent, riposta Ilia Brusch de plus en plus
+irrité, mais moi je ne le veux pas. C'est non, cent fois non, mille fois
+non. Voilà qui est net, je pense.
+
+--Très net, approuva l'inconnu.
+
+--Alors?.. demanda Ilia Brusch en montrant le quai de la main.
+
+Mais son interlocuteur parut ne pas comprendre ce geste pourtant si
+clair. Il avait tiré une pipe de sa poche et la bourrait avec soin. Un
+pareil aplomb exaspéra Ilia Brusch.
+
+--Faudra-t-il donc que je vous dépose à terre? s'écria-t-il hors de lui.
+
+L'inconnu avait achevé de bourrer sa pipe.
+
+--Vous auriez tort, dit-il, sans que sa voix trahît la moindre crainte.
+Et cela, pour trois raisons. La première, c'est qu'une rixe ne pourrait
+manquer de provoquer l'intervention de la police, ce qui nous obligerait
+à aller tous deux chez le commissaire décliner nos noms et prénoms et
+répondre à un interminable interrogatoire. Cela ne m'amuserait guère, je
+l'avoue, et, d'un autre côté, cette aventure serait peu propre à abréger
+votre voyage, comme vous semblez le désirer....
+
+L'obstiné amateur de pêche comptait-il beaucoup sur cet argument? Si
+tel était son espoir, il avait lieu d'être satisfait. Ilia Brusch,
+subitement radouci, semblait disposé à écouter jusqu'au bout le
+plaidoyer. Le disert orateur, très occupé à allumer sa pipe, ne
+s'aperçut pas, d'ailleurs, de l'effet produit par ses paroles.
+
+Il allait reprendre sa placide argumentation, quand, à cet instant
+précis, une troisième personne, qu'Ilia Brusch, absorbé par la
+discussion, n'avait pas vue s'approcher, sauta dans la barge. Ce nouveau
+venu portait l'uniforme des gendarmes allemands.
+
+--Monsieur Ilia Brusch? demanda ce représentant de la force publique.
+
+--C'est moi, répondit l'interpellé.
+
+--Vos papiers, s'il vous plaît?
+
+La demande tomba comme une pierre au milieu d'une mare tranquille. Ilia
+Brusch fut visiblement anéanti.
+
+--Mes papiers?.. bégaya-t-il. Mais je n'ai pas de papiers, moi, si ce
+n'est des enveloppes de lettres et les quittances de loyer pour la
+maison que j'habite à Szalka. Cela vous suffit-il?
+
+--Ce ne sont pas des papiers, ça, répliqua le gendarme d'un air dégoûté.
+Un acte de baptême, une carte de circulation, un livret d'ouvrier, un
+passeport, voilà des papiers! Avez-vous quelque chose de ce genre?
+
+--Absolument rien, dit Ilia Brusch avec désolation.
+
+--C'est ennuyeux pour vous, murmura le gendarme, qui paraissait très
+sincèrement fâché d'être dans la nécessité de sévir.
+
+--Pour moi! protesta le pêcheur. Mais je suis un honnête homme, je vous
+prie de le croire.
+
+--J'en suis convaincu, proclama le gendarme.
+
+--Et je n'ai rien à craindre de personne. Je suis bien connu, du reste.
+C'est moi qui suis le lauréat du dernier concours de pêche de la Ligue
+Danubienne à Sigmaringen, dont toute la presse a parlé, et, ici même,
+j'aurai sûrement des répondants.
+
+--On les cherchera, soyez tranquille, assura le gendarme. En attendant,
+je suis obligé de vous prier de me suivre chez le commissaire, qui
+s'assurera de votre identité.
+
+--Chez le commissaire! se récria Ilia Brusch. De quoi m'accuse-t-on?
+
+--De rien du tout, expliqua le gendarme. Seulement, j'ai une consigne,
+moi. Cette consigne est de surveiller le fleuve et d'amener chez le
+commissaire tous ceux que je trouverai non munis de papiers en règle.
+Etes-vous sur le fleuve? Oui. Avez-vous des papiers? Non. Donc, je vous
+emmène. Le reste ne me regarde pas.
+
+--Mais c'est une indignité! protesta Ilia Brusch, qui semblait au
+désespoir.
+
+--C'est comme ça, déclara le gendarme avec flegme.
+
+L'aspirant passager, dont le plaidoyer avait été si brusquement
+interrompu, accordait à ce dialogue une attention telle qu'il en avait
+laissé éteindre sa pipe. Il jugea le moment venu d'intervenir.
+
+--Si je répondais, moi, de M. Ilia Brusch, dit-il, cela ne suffirait-il
+pas?
+
+--Ça dépend, prononça le gendarme. Qui êtes-vous, vous?
+
+--Voici mon passeport, répondit l'amateur de pêche, en tendant une
+feuille dépliée.
+
+Le gendarme la parcourut des yeux, et aussitôt ses allures changèrent du
+tout au tout.
+
+--C'est différent, dit-il.
+
+Il replia soigneusement le passeport qu'il rendit à son propriétaire.
+Après quoi, sautant sur le quai:
+
+--A vous revoir, Messieurs, dit-il, en adressant un salut plein de
+déférence au compagnon d'Ilia Brusch.
+
+Quant à ce dernier, aussi étonné de la soudaineté de cet incident
+inattendu que de la façon dont il avait été solutionné, il suivait des
+yeux l'ennemi battant en retraite.
+
+Pendant ce temps, son sauveur, reprenant le fil de son discours au point
+même où il avait été brisé, poursuivait impitoyablement:
+
+--La deuxième raison, monsieur Brusch, c'est que le fleuve, pour des
+motifs que vous ignorez peut-être, est étroitement surveillé, comme
+vous en avez eu la preuve à l'instant. Cette surveillance se fera plus
+étroite encore quand vous arriverez en aval, et plus encore, s'il est
+possible, quand vous traverserez la Serbie et les provinces bulgares de
+l'Empire ottoman, pays fort troublés et qui sont même officiellement
+en guerre depuis le 1er juillet. J'estime que plus d'un incident peut
+naître au cours de votre voyage, et que vous ne serez pas fâché d'avoir,
+le cas échéant, le concours d'un honnête bourgeois, qui a le bonheur de
+disposer de quelque influence.
+
+Que ce second argument, dont la valeur venait d'être démontrée avant
+la lettre, fût de nature à porter, l'habile orateur était fondé à le
+croire. Mais il n'espérait sans doute pas un succès si complet. Ilia
+Brusch, pleinement convaincu, ne demandait qu'à céder. L'embarrassant
+était seulement de trouver un prétexte plausible à son revirement.
+
+--La troisième et dernière raison, continuait cependant le candidat
+passager, c'est que je m'adresse à vous de la part de M. Miclesco, votre
+président. Puisque vous avez placé votre entreprise sous le patronage
+de la Ligue Danubienne, c'est bien le moins qu'elle surveille son
+exécution, de manière à être en état d'en garantir, au besoin, la
+loyauté. Quand M. Miclesco a connu mon intention de m'associer à votre
+voyage, il m'a donné un mandat quasi officiel dans ce sens. Je regrette
+de n'avoir pas prévu votre incompréhensible résistance, et d'avoir
+refusé les lettres de recommandation qu'il offrait de me remettre pour
+vous.
+
+Ilia Brusch poussa un soupir de soulagement. Pouvait-il exister
+meilleur prétexte d'accorder maintenant ce qu'il refusait avec tant
+d'acharnement?
+
+--Il fallait le dire! s'écria-t-il. Dans ce cas, c'est fort différent,
+et j'aurais mauvaise grâce à repousser plus longtemps vos propositions.
+
+--Vous les acceptez donc?
+
+--Je les accepte.
+
+--Fort bien! dit l'amateur de pêche enfin parvenu au comble de ses
+voeux, en tirant de sa poche quelques billets de banque. Voici les mille
+florins.
+
+--En voulez-vous un reçu? demanda Ilia Brusch.
+
+--Si cela ne vous désoblige pas.
+
+Le pêcheur tira de l'un des coffres de l'encre, une plume et un calepin,
+dont il déchira un feuillet, puis, aux dernières lueurs du jour, se mit
+en devoir de libeller le reçu qu'il lisait en même temps à haute voix.
+
+«Reçu, en payement forfaitaire de ma pêche pendant toute la durée de
+mon présent voyage et pour prix de son passage d'Ulm à la mer Noire, la
+somme de mille florins de monsieur...
+
+--De monsieur...? répéta-t-il, la plume levée, d'un ton interrogateur.
+
+Le passager d'Ilia Brusch était en train de rallumer sa pipe.
+
+--Jaeger, 45, Leipzigerstrasse, Vienne,» répondit-il entre deux bouffées
+de tabac.
+
+
+
+IV
+
+SERGE LADKO
+
+
+Des diverses contrées de la terre, qui, depuis l'origine de la période
+historique, ont été spécialement éprouvées par la guerre,--en admettant
+qu'aucune contrée puisse se flatter d'avoir bénéficié d'une faveur
+relative à cet égard!--le Sud et le Sud-Est de l'Europe méritent d'être
+cités au premier rang. Par leur situation géographique, ces régions
+sont, en effet, avec la fraction de l'Asie comprise entre la mer
+Noire et l'Indus, l'arène où viennent fatalement se heurter les races
+concurrentes qui peuplent l'ancien continent.
+
+Phéniciens, Grecs, Romains, Perses, Huns, Goths, Slaves, Magyars, Turcs
+et tant d'autres, se sont disputé tout ou partie de ces malheureuses
+contrées, sans préjudice des hordes alors sauvages qui n'ont fait
+que les traverser, pour aller s'établir dans l'Europe centrale et
+occidentale, où, par une lente élaboration, elles ont engendré les
+nationalités modernes.
+
+Pas plus que leur tragique passé, l'avenir pour elles ne serait riant, à
+en croire nombre de savants prophètes. D'après eux, l'invasion jaune y
+ramènera nécessairement un jour ou l'autre les carnages de l'antiquité
+et du moyen âge. Ce jour venu, la Russie méridionale, la Roumanie, la
+Serbie, la Bulgarie, la Hongrie, la Turquie même bien étonnée de jouer
+un pareil rôle--si toutefois le pays qu'on nomme ainsi aujourd'hui est
+encore à cette époque au pouvoir des fils d'Osman--seront par la force
+des choses le rempart avancé de l'Europe, et c'est à leurs dépens que se
+décideront les premiers chocs.
+
+En attendant ces cataclysmes, dont l'échéance est, à tout le moins,
+fort lointaine, les diverses races qui, au cours des âges, se sont
+superposées entre la Méditerranée et les Karpathes ont fini par se
+tasser vaille que vaille, et la paix--oh! cette paix relative des
+nations dites civilisées--n'a cessé d'étendre son empire vers l'Est.
+Les troubles, les pillages, les meurtres à l'état endémique paraissent
+désormais limités à la partie de la péninsule des Balkans encore
+gouvernée par les Osmanlis.
+
+Entrés pour la première fois en Europe en 1356, maîtres de
+Constantinople en 1453, les Turcs se heurtèrent aux précédents
+envahisseurs, qui, venus avant eux de l'Asie centrale et depuis
+longtemps convertis au christianisme, commençaient dès lors à
+s'amalgamer aux populations indigènes et à s'organiser en nations
+régulières et stables. Perpétuel recommencement de l'éternelle bataille
+pour la vie, ces nations naissantes défendirent avec acharnement ce
+qu'elles-mêmes avaient pris à d'autres. Slaves, Magyars, Grecs, Croates,
+Teutons opposèrent à l'invasion turque une vivante barrière, qui,
+si elle fléchit par endroits, ne put être nulle part complètement
+renversée.
+
+Contenus en deçà des Karpathes et du Danube, les Osmanlis furent même
+incapables de se maintenir dans ces limites extrêmes, et ce qu'on
+appelle la _Question d'Orient_ n'est que l'histoire de leur retraite
+séculaire.
+
+A la différence des envahisseurs qui les avaient précédés et qu'ils
+prétendaient déloger à leur profit, ces musulmans asiatiques n'ont
+jamais réussi à s'assimiler les peuples qu'ils soumettaient à leur
+pouvoir. Établis par la conquête, ils sont restés des conquérants
+commandant en maîtres à des esclaves. Aggravée par la différence des
+religions, une telle méthode de gouvernement ne pouvait avoir d'autre
+conséquence que la révolte permanente des vaincus.
+
+L'histoire est pleine, en effet, de ces révoltes, qui, après des siècles
+de luttes, avaient abouti, en 1875, à l'indépendance plus ou moins
+complète de la Grèce, du Monténégro, de la Roumanie et de la Serbie.
+Quant aux autres populations chrétiennes, elles continuaient à subir la
+domination des sectateurs de Mahomet.
+
+Cette domination, dans les premiers mois de 1875, se fit plus lourde et
+plus vexatoire encore que de coutume. Sous l'influence d'une réaction
+musulmane qui triomphait alors au palais du Sultan, les chrétiens de
+l'Empire ottoman furent surchargés d'impôts, malmenés, tués, torturés de
+mille manières. La réponse ne se fit pas attendre. Au début de l'été,
+l'Herzégovine se souleva une fois de plus.
+
+Des bandes de patriotes battirent la campagne, et, commandées par des
+chefs de valeur, comme Peko-Paulowitch et Luibibratich, infligèrent
+échecs sur échecs aux troupes régulières envoyées contre elles.
+
+Bientôt l'incendie se propagea, gagna le Monténégro, la Bosnie, la
+Serbie. Une nouvelle défaite subie par les armes turques aux défilés de
+la Duga, en janvier 1876, acheva d'enflammer les courages, et la fureur
+populaire commença à gronder en Bulgarie. Comme toujours, cela débuta
+par de sourdes conspirations, par des réunions clandestines auxquelles
+se rendait en grand secret la jeunesse ardente du pays.
+
+Dans ces conciliabules, les chefs se dégagèrent rapidement et
+affermirent leur autorité sur une clientèle plus ou moins nombreuse,
+les uns par l'éloquence du verbe, d'autres par la valeur de leur
+intelligence ou par l'ardeur de leur patriotisme. En peu de temps,
+chaque groupement, et, au-dessus des groupements, chaque ville eut le
+sien.
+
+A Roustchouk, important centre bulgare situé au bord du Danube, presque
+exactement en face de la ville roumaine de Giurgievo, l'autorité fut
+dévolue sans conteste au pilote Serge Ladko. On n'aurait pu faire un
+meilleur choix.
+
+Agé de près de trente ans, de haute taille, blond comme un Slave du
+Nord, d'une force herculéenne, d'une agilité peu commune, rompu à tous
+les exercices du corps, Serge Ladko possédait cet ensemble de qualités
+physiques qui facilite le commandement. Ce qui vaut mieux, il avait
+aussi les qualités morales nécessaires à un chef: l'énergie dans la
+décision, la prudence dans l'exécution, l'amour passionné de son pays.
+
+Serge Ladko était né à Roustchouk, où il exerçait la profession de
+pilote du Danube, et il n'avait jamais quitté la ville, si ce n'est pour
+conduire, soit vers Vienne ou plus en amont encore, soit jusqu'aux
+flots de la mer Noire, les barges et chalands qui s'en remettaient à
+sa connaissance parfaite du grand fleuve. Dans l'intervalle de ces
+navigations mi-fluviales, mi-maritimes, il consacrait ses loisirs à la
+pêche, et, servi par des dons naturels exceptionnels, il avait acquis
+une étonnante habileté dans cet art, dont les produits, joints à ses
+honoraires de pilotage, lui assuraient la plus large aisance.
+
+Obligé par son double métier de passer sur le fleuve les quatre
+cinquièmes de sa vie, l'eau était peu à peu devenue son élément.
+Traverser le Danube, large à Roustchouk comme un bras de mer, n'était
+qu'un jeu pour lui, et l'on ne comptait plus les sauvetages de ce
+merveilleux nageur.
+
+Une existence si digne et si droite avait, bien avant les troubles
+anti-turcs, rendu Serge Ladko populaire à Roustchouk. Innombrables y
+étaient ses amis, parfois inconnus de lui. On pourrait même dire que ces
+amis comprenaient l'unanimité des habitants de la ville, si Ivan Striga
+n'avait pas existé.
+
+C'était aussi un enfant du pays, cet Ivan Striga, comme Serge Ladko,
+dont il réalisait la vivante antithèse.
+
+Physiquement, il n'y avait entre eux rien de commun, et pourtant un
+passeport, qui se contente de désignations sommaires, eût employé des
+termes identiques pour les dépeindre l'un et l'autre.
+
+De même que Ladko, Striga était grand, large d'épaules, robuste, blond
+de cheveux et de barbe. Lui aussi avait les yeux bleus. Mais à ces
+traits généraux se limitait la ressemblance. Autant le visage aux lignes
+nobles de l'un exprimait la cordialité et la franchise, autant les
+traits tourmentés de l'autre disaient l'astuce et la froide cruauté.
+
+Au moral, la dissemblance s'accentuait encore. Tandis que Ladko vivait
+au grand jour, nul n'aurait pu dire par quels moyens Striga se procurait
+l'or qu'il dépensait sans compter. Faute de certitudes à cet égard,
+l'imagination populaire se donnait libre carrière. On disait que Striga,
+traître à son pays et à sa race, s'était fait l'espion appointé du
+Turc oppresseur; on disait qu'à son métier d'espion il ajoutait,
+quand l'occasion s'en présentait, celui de contrebandier, et que des
+marchandises de toute nature passaient souvent grâce à lui de la rive
+roumaine à la rive bulgare, ou réciproquement, sans payer de droits à la
+Douane; on disait même, en hochant la tête, que tout cela était peu de
+chose, et que Striga tirait le plus clair de ses ressources de rapines
+vulgaires et de brigandages; on disait encore... Mais que ne disait-on
+pas? La vérité est qu'on ne savait rien de précis des faits et gestes de
+cet inquiétant personnage, qui, si les suppositions désobligeantes
+du public répondaient à la réalité, avait eu, en tous cas, la grande
+habileté de ne jamais se laisser prendre.
+
+Ces suppositions, d'ailleurs, on se bornait à se les confier
+discrètement. Personne ne se fût risqué à prononcer tout haut une parole
+contre un homme dont on redoutait le cynisme et la violence. Striga
+pouvait donc feindre d'ignorer l'opinion que l'on avait de lui,
+attribuer à l'admiration générale la sympathie que beaucoup lui
+témoignaient par lâcheté, parcourir la ville en pays conquis et la
+troubler, en compagnie de ses habitants les plus tarés, du scandale de
+ses orgies.
+
+Entre un tel individu et Ladko, qui menait une existence si différente,
+il ne semblait pas que le moindre rapport dût s'établir, et pendant
+longtemps, en effet, ils ne connurent l'un de l'autre que ce que leur
+en apprenait la rumeur publique. Logiquement même, il aurait dû en être
+toujours ainsi. Mais le sort se rit de ce que nous appelons la logique,
+et il était écrit quelque part que les deux hommes se trouveraient face
+à face, transformés en irréconciliables adversaires.
+
+Natcha Gregorevitch, célèbre dans toute la ville pour sa beauté, était
+âgée de vingt ans. Avec sa mère d'abord, seule ensuite, elle demeurait
+dans le voisinage de Ladko qu'elle avait ainsi connu dès sa première
+enfance. Depuis longtemps, le secours d'un homme manquait à la maison.
+Quinze ans avant l'époque où commence ce récit, le père était tombé, en
+effet, sous les coups des Turcs, et le souvenir de ce meurtre abominable
+faisait encore frémir d'indignation les patriotes opprimés, mais non
+asservis. Sa veuve, réduite à ne compter que sur elle-même, s'était mise
+courageusement au travail. Experte dans l'art de ces dentelles et de
+ces broderies dont, chez les Slaves, la plus modeste paysanne agrémente
+volontiers son humble parure, elle avait réussi par ce moyen à assurer
+sa subsistance et celle de sa fille.
+
+Cependant, c'est aux pauvres surtout que sont funestes les périodes
+troublées, et plus d'une fois la dentellière aurait eu à souffrir de
+l'anarchie permanente de la Bulgarie, si Ladko n'était venu discrètement
+à son secours. Peu à peu, une grande intimité s'était établie entre le
+jeune homme et les deux femmes qui offraient l'abri de leur paisible
+demeure à ses désoeuvrements de garçon. Souvent, le soir, il frappait à
+leur porte, et la veillée se prolongeait autour du samovar bouillant.
+D'autres fois, c'est lui qui leur offrait, en échange de leur affectueux
+accueil, la distraction d'une promenade ou d'une partie de pêche sur le
+Danube.
+
+Lorsque Mme Gregorevitch, usée par son incessant labeur, alla rejoindre
+son mari, la protection de Ladko se continua à l'orpheline. Cette
+protection se fit même plus vigilante encore, et, grâce à lui, jamais la
+jeune fille n'eut à souffrir de la disparition de la pauvre mère, qui
+avait donné deux fois la vie à son enfant.
+
+C'est ainsi que, de jour en jour, sans même qu'ils en eussent
+conscience, l'amour s'était éveillé dans le coeur des deux jeunes gens.
+Ce fut à Striga qu'ils en durent la révélation.
+
+Celui-ci, ayant aperçu celle qu'on appelait couramment la _beauté de
+Roustchouk_, s'en était épris avec la soudaineté et la fureur qui
+caractérisaient cette nature sans frein. En homme habitué à voir tout
+plier devant ses caprices, il s'était présenté chez la jeune fille et,
+sans autre formalité, l'avait demandée en mariage. Pour la première fois
+de sa vie, il se heurta à une résistance invincible. Natcha, au risque
+de s'attirer la haine d'un homme aussi redoutable, déclara que rien ne
+pourrait jamais la décider à un pareil mariage. Striga revint vainement
+à la charge. Tout ce qu'il obtint fut de se voir, à la troisième
+tentative, refuser purement et simplement la porte.
+
+Alors sa colère ne connut plus de bornes. Donnant libre cours à
+sa nature sauvage, il se répandit en imprécations dont Natcha fut
+épouvantée. Dans sa détresse, elle courut faire part de ses craintes à
+Serge Ladko, que sa confidence enflamma d'une colère égale à celle qui
+venait de l'effrayer si fort. Sans vouloir rien entendre, avec une
+violence extraordinaire d'expressions, il vitupéra contre l'homme assez
+osé pour lever les yeux sur elle.
+
+Ladko consentit pourtant à se calmer. Des explications suivirent, très
+confuses, mais dont le résultat fut parfaitement clair. Une heure plus
+tard, Serge et Natcha, le ciel dans les yeux et la joie au coeur,
+échangeaient leur premier baiser de fiançailles.
+
+Lorsque Striga connut la nouvelle, il manqua mourir de rage.
+Audacieusement, il se présenta à la maison Gregorevitch, l'injure et la
+menace à la bouche. Jeté dehors par une main de fer, il apprit que la
+maison avait désormais un homme pour la défendre.
+
+Etre vaincu!... Avoir trouvé son maître, lui, Striga, qui
+s'enorgueillissait tant de sa force athlétique!... C'était plus
+d'humiliations qu'il n'en pouvait supporter, et il résolut de se venger.
+Avec quelques aventuriers de son acabit, il attendit Ladko, un soir que
+celui-ci remontait la berge du fleuve. Cette fois, il ne s'agissait plus
+d'une simple rixe, mais bien d'un assassinat en règle. Les assaillants
+brandissaient des couteaux.
+
+Cette nouvelle attaque n'eut pas plus de succès que la précédente. Armé
+d'un aviron qu'il manoeuvrait comme une massue, le pilote força ses
+agresseurs à la retraite, et Striga, serré de près, fut obligé à une
+fuite honteuse.
+
+Cette leçon avait été suffisante, sans doute, car le louche personnage
+ne recommença pas sa criminelle tentative. Au début de l'année 1875,
+Serge Ladko épousa Natcha Gregorevitch, et depuis lors, on s'adorait à
+plein coeur dans la confortable maison du pilote.
+
+C'est au milieu de cette lune de miel, dont plus d'une année n'avait pas
+atténué l'éclat, que survinrent les événements de Bulgarie, dans les
+premiers mois de 1876. L'amour que Serge Ladko éprouvait pour sa femme
+ne pouvait, quelque profond fût-il, lui faire oublier celui qu'il devait
+à son pays. Sans hésiter, il fit partie de ceux qui, tout de suite,
+se groupèrent, se concertèrent, s'ingéniant à chercher les moyens de
+remédier aux misères de la patrie.
+
+Avant tout, il fallait se procurer des armes. De nombreux jeunes gens
+émigrèrent dans ce but, franchirent le fleuve, se répandirent en
+Roumanie, et jusqu'en Russie. Serge Ladko fut de ceux-là. Le coeur
+déchiré de regrets, mais ferme dans l'accomplissement de son devoir,
+il partit, laissant loin de lui celle qu'il adorait exposée à tous les
+dangers qui menacent, en temps de révolution, la femme d'un chef de
+partisans.
+
+A ce moment, le souvenir de Striga lui vint à l'esprit et aggrava ses
+inquiétudes. Le bandit n'allait-il pas profiter de l'absence de son
+heureux rival pour le frapper dans ce qu'il avait de plus cher? C'était
+possible, en effet. Mais Serge Ladko passa outre à cette crainte
+légitime. D'ailleurs, il semblait bien que, depuis plusieurs mois,
+Striga avait quitté le pays sans esprit de retour.
+
+A en croire le bruit public, il avait transporté plus au Nord le théâtre
+principal de ses opérations. Si les racontars ne manquaient pas à ce
+sujet, ils restaient incohérents et contradictoires. La rumeur populaire
+l'accusait en gros de tous les crimes, sans que personne en précisât
+aucun.
+
+Le départ de Striga paraissait, du moins, chose certaine, et cela
+seulement importait à Ladko.
+
+L'événement donna raison à son courage. Pendant son absence, rien ne
+menaça la sécurité de Natcha.
+
+A peine arrivé, il dut repartir, et cette seconde expédition allait
+être plus longue que la première. Les procédés adoptés jusqu'ici
+ne permettaient, en effet, de se procurer des armes qu'en quantité
+insuffisante. Les transports, en provenance de la Russie, étaient
+effectués par terre, à travers la Hongrie et la Roumanie, c'est-à-dire
+dans des contrées fort dépourvues à cette époque de lignes ferrées. Les
+patriotes bulgares espérèrent arriver plus aisément au résultat désiré,
+si l'un d'eux remontait à Budapest et y centralisait les envois d'armes
+venus par rail, pour en charger des chalands qui descendraient ensuite
+rapidement le Danube.
+
+Ladko, désigné pour cette mission de confiance, se mit en route le soir
+même. En compagnie d'un compatriote, qui devait ramener le bateau à
+la rive bulgare, il traversa le fleuve, afin de gagner, le plus vite
+possible, à travers la Roumanie, la capitale de la Hongrie. A ce moment,
+un incident se produisit qui donna beaucoup à penser au délégué des
+conspirateurs.
+
+Son compagnon et lui n'étaient pas à cinquante mètres du bord quand un
+coup de feu retentit. La balle leur était destinée sans aucun doute,
+car ils l'entendirent siffler à leurs oreilles, et le pilote en douta
+d'autant moins que, dans le tireur entrevu à l'obscure lumière du
+crépuscule, il crut reconnaître Striga. Celui-ci était donc de retour à
+Roustchouk?
+
+L'angoisse mortelle que cette complication lui fit éprouver n'ébranla
+pas la résolution de Ladko: Il avait fait d'avance à la patrie le
+sacrifice de sa vie. Il saurait aussi, s'il le fallait, lui sacrifier
+plus encore: son bonheur mille fois plus précieux. Au bruit du coup de
+feu, il s'était laissé tomber au fond de l'embarcation. Mais ce n'était
+là qu'une ruse de guerre destinée à éviter une nouvelle attaque, et la
+détonation n'avait pas cessé de se répercuter dans la campagne, que
+sa main, appuyant plus lourdement sur l'aviron, poussait plus vite
+le bateau vers la ville roumaine de Giurgievo, dont les lumières
+commençaient à piquer la nuit grandissante.
+
+Parvenu à destination, Ladko s'occupa activement de sa mission.
+
+Il se mit en rapport avec les émissaires du Gouvernement du Tzar, les
+uns arrêtés à la frontière russe, certains fixés incognito à Budapest
+et à Vienne. Plusieurs chalands, chargés par ses soins d'armes et de
+munitions, descendirent le courant du Danube.
+
+Fréquentes étaient les nouvelles qu'il recevait de Natcha, par des
+lettres envoyées au nom d'emprunt qu'il avait choisi, et portées en
+territoire roumain à la faveur de la nuit. Bonnes tout d'abord, ces
+nouvelles ne tardèrent pas à devenir plus inquiétantes. Ce n'est pas que
+Natcha prononçât le nom de Striga. Elle semblait même ignorer que le
+bandit fût revenu en Bulgarie, et Ladko commença à douter du bien-fondé
+de ses craintes. Par contre, il était certain que celui-ci avait été
+dénoncé aux autorités turques, puisque la police avait fait irruption
+dans sa demeure et s'était livrée à une perquisition, d'ailleurs sans
+résultat. Il ne devait donc pas se hâter de revenir en Bulgarie, car
+son retour eût été un véritable suicide. On connaissait son rôle, on le
+guettait, jour et nuit, et il ne pourrait se montrer en ville sans être
+arrêté au premier pas. Arrêté étant, chez les Turcs, synonyme d'exécuté,
+il fallait donc que Ladko s'abstint de reparaître, jusqu'au moment où
+la révolte serait ouvertement proclamée, sous peine d'attirer les pires
+malheurs sur lui-même et sur sa femme, que l'on n'avait jusqu'ici
+nullement inquiétée.
+
+Ce moment ne tarda pas à arriver. La Bulgarie se souleva au mois de
+mai, trop prématurément au gré du pilote qui augurait mal de cette
+précipitation.
+
+Quelle que fût son opinion à cet égard, il devait courir au secours de
+son pays. Le train l'amena à Zombor, la dernière ville hongroise,
+proche du Danube, qui fût alors desservie par le chemin de fer. Là, il
+s'embarquerait et n'aurait plus qu'à s'abandonner au courant.
+
+Les nouvelles qu'il trouva à Zombor le forcèrent à interrompre son
+voyage. Ses craintes n'étaient que trop justifiées. La révolution
+bulgare était écrasée dans l'oeuf. Déjà la Turquie concentrait des
+troupes nombreuses dans un vaste triangle dont Roustchouk, Widdin et
+Sofia formaient les sommets, et sa main de fer s'appesantissait plus
+lourdement sur ces malheureuses contrées. Ladko dut revenir en arrière
+et retourner attendre de meilleurs jours dans la petite ville où il
+avait fixé sa résidence.
+
+Les lettres de Natcha, qu'il y reçut bientôt, lui démontrèrent
+l'impossibilité de prendre un autre parti. Sa maison était surveillée
+plus que jamais, à ce point que Natcha devait se considérer comme
+virtuellement prisonnière; plus que jamais on le guettait, et il lui
+fallait, dans l'intérêt commun, s'abstenir soigneusement de toute
+démarche imprudente.
+
+Ladko rongea donc son frein dans l'inaction, les envois d'armes ayant
+été forcément supprimés depuis l'avortement de la révolte et la
+concentration des troupes turques sur les rives du fleuve. Mais cette
+attente, déjà pénible par elle-même, lui devint tout à fait intolérable,
+quand, vers la fin du mois de juin, il cessa de recevoir aucune nouvelle
+de sa chère Natcha.
+
+Il ne savait que penser, et ses inquiétudes devinrent de torturantes
+angoisses à mesure que le temps s'écoula. Il était, en effet, en droit
+de tout craindre. Le 1er juillet, la Serbie avait officiellement
+déclaré la guerre au Sultan, et, depuis lors, la région du Danube était
+sillonnée de troupes, dont le passage incessant s'accompagnait des plus
+terribles excès. Fallait-il donc compter Natcha au nombre des victimes
+de ces troubles, ou bien avait-elle été incarcérée par les autorités
+turques, soit comme otage, soit comme complice présumée de son mari?
+
+Après un mois de ce silence, il ne put le supporter davantage, et se
+résolut à tout braver pour rentrer en Bulgarie afin d'en connaître la
+véritable cause.
+
+Toutefois, dans l'intérêt même de Natcha, il importait d'agir avec
+prudence. Aller sottement se faire prendre par les sentinelles turques
+n'eût servi de rien. Son retour n'aurait d'utilité que s'il pouvait
+pénétrer dans la ville de Roustchouk et y circuler librement, malgré les
+soupçons dont il était l'objet. Il agirait ensuite au mieux, selon
+les circonstances. Au pis aller, et dût-il repasser précipitamment la
+frontière, il aurait eu du moins la joie de serrer sa femme sur son
+coeur.
+
+Serge Ladko chercha pendant plusieurs jours la solution de ce difficile
+problème. Il crut enfin l'avoir trouvée, et, sans se confier à personne,
+mit immédiatement à exécution le plan imaginé par lui.
+
+Ce plan réussirait-il? L'avenir le lui dirait. Il fallait, en tous cas,
+tenter le sort, et c'est pourquoi, dans la matinée du 28 juillet 1876,
+les plus proches voisins du pilote, dont nul ne connaissait le nom
+véritable, aperçurent hermétiquement close la petite maison dans
+laquelle, depuis plusieurs mois, il avait abrité sa solitude.
+
+Quel était le plan de Ladko, les dangers auxquels il allait s'exposer en
+s'efforçant de le réaliser, par quels côtés les événements de Bulgarie,
+et de Roustchouk en particulier, se relient au concours de pêche de
+Sigmaringen, c'est ce que le lecteur apprendra dans la suite de ce récit
+nullement imaginaire, dont les principaux personnages vivent encore de
+nos jours sur les bords du Danube.
+
+
+
+V
+
+KARL DRAGOCH
+
+
+Aussitôt qu'il eut son reçu en poche, M. Jaeger procéda à son
+installation. Après s'être enquis de la couchette qui lui était
+attribuée, il disparut dans la cabine, en emportant sa valise. Dix
+minutes plus tard, il en ressortait, transformé de la tête aux pieds.
+Vêtu comme un pêcheur fini,--rude vareuse, bottes fortes, casquette de
+loutre,--il semblait la copie d'Ilia Brusch.
+
+M. Jaeger éprouva un peu de surprise, en constatant que, pendant sa
+courte absence, son hôte avait quitté la barge. Respectueux de ses
+engagements, il ne se permit toutefois aucune question, quand celui-ci
+revint, une demi-heure plus tard. C'est sans l'avoir sollicité qu'il
+apprit qu'Ilia Brusch avait cru devoir envoyer quelques lettres
+aux journaux, afin de leur annoncer son arrivée à Neustadt pour le
+surlendemain soir, et à Ratisbonne pour le jour suivant. Maintenant que
+les intérêts de M. Jaeger étaient en jeu, il importait en effet de ne
+plus rencontrer un désert pareil à celui qu'on avait trouvé à Ulm. Ilia
+Brusch exprima même le regret de ne pouvoir s'arrêter aux villes qu'on
+traverserait avant Neustadt, et notamment à Neubourg et à Ingolstadt,
+qui sont des cités assez importantes. Ces arrêts, malheureusement, ne
+cadraient pas avec son plan d'étapes et il était forcé d'y renoncer.
+
+M. Jaeger parut enchanté de la réclame faite à son profit et ne
+manifesta pas autrement d'ennui de ne pouvoir s'arrêter à Neubourg et à
+Ingolstadt. Il approuva son hôte, au contraire, et l'assura une fois de
+plus qu'il n'entendait aucunement diminuer sa liberté, ainsi qu'ils en
+étaient convenus.
+
+Les deux compagnons soupèrent ensuite face à face, à cheval sur l'un des
+bancs. A titre de bienvenue, M. Jaeger corsa même le menu d'un superbe
+jambon, qu'il sortit de son inépuisable valise, et ce produit de la
+ville de Mayence fut fort apprécié d'Ilia Brusch, qui commença à estimer
+que son convive avait du bon.
+
+La nuit se passa sans incident. Avant le lever du soleil, Ilia Brusch
+largua les amarres, en évitant de troubler le profond sommeil dans
+lequel était plongé son aimable passager.
+
+A Ulm, où il achève de traverser le petit royaume de Wurtemberg pour
+pénétrer en Bavière, le Danube n'est encore qu'un modeste cours d'eau.
+Il n'a pas reçu les grands tributaires qui accroissent sa puissance
+en aval, et rien ne permet de présager qu'il va devenir l'un des plus
+importants fleuves de l'Europe.
+
+Le courant, déjà fort assagi, atteignait à peu près une lieue à l'heure.
+Des barques de toutes dimensions, parmi lesquelles quelques lourds
+bateaux chargés à couler, le descendaient, s'aidant parfois d'une large
+voile que gonflait une brise de Nord-Ouest. Le temps s'annonçait beau,
+sans menace de pluie.
+
+Dès qu'il fut au milieu du courant, Ilia Brusch manoeuvra sa godille et
+activa la marche de l'embarcation. M. Jaeger, quelques heures plus tard,
+le trouva livré à cette occupation, et jusqu'au soir il en fut ainsi,
+sauf un court repos au moment du déjeuner, pendant lequel la dérive ne
+fut même pas interrompue. Le passager ne formula aucune observation, et,
+s'il fut étonné de tant de hâte, il garda son étonnement pour lui.
+
+Peu de paroles furent échangées au cours de cette journée. Ilia Brusch
+godillait énergiquement. Quant à M. Jaeger, il observait avec une
+attention, qui aurait certainement frappé son hôte, si celui-ci eût été
+moins absorbé, les bateaux qui sillonnaient le Danube, à moins que son
+regard n'en parcourût les deux rives. Ces rives étaient notablement
+abaissées. Le fleuve montrait même une tendance à s'élargir aux dépens
+des alentours. La berge de gauche, à demi submergée, ne se distinguait
+plus avec précision, tandis que, sur la berge droite, élevée
+artificiellement pour l'établissement de la voie ferrée, les trains
+couraient, les locomotives haletaient, mêlant leurs fumées à celles des
+dampsboots, dont les roues battaient l'eau à grand bruit.
+
+A Offingen, devant lequel on passa dans l'après-midi, la voie ferrée
+obliqua vers le Sud, définitivement repoussée par le fleuve et la
+rive droite fut transformée à son tour en un vaste marais, dont rien
+n'indiquait la fin, lorsqu'on s'arrêta, le soir, à Dillingen, pour la
+nuit.
+
+Le lendemain, après une étape aussi rude que celle de la veille, le
+grappin fut jeté en un point désert, à quelques kilomètres au-dessus de
+Neubourg, et, de nouveau, l'aube du 15 août se leva quand la barge était
+déjà au milieu du courant.
+
+C'est pour le soir de ce jour qu'Ilia Brusch avait annoncé son arrivée
+à Neustadt. Il eût été honteux de s'y présenter les mains vides. Les
+conditions atmosphériques étant favorables et l'étape devant être
+sensiblement plus courte que les précédentes, Ilia Brusch se résolut
+donc à pêcher.
+
+Dès les premières heures du jour, il vérifia ses engins, avec un soin
+minutieux. Son compagnon, assis à l'arrière de la barque, semblait
+d'ailleurs s'intéresser à ses préparatifs, ainsi qu'il sied à un
+véritable amateur. Tout en travaillant, Ilia Brusch ne dédaignait pas de
+causer.
+
+«Aujourd'hui, comme vous le voyez, monsieur Jaeger, je me dispose à
+pêcher, et les apprêts de la pêche sont un peu longs. C'est que le
+poisson est défiant de sa nature, et on ne saurait prendre trop de
+précautions pour l'attirer. Certains ont une intelligence rare, entre
+autres la tanche. Il faut lutter de ruse avec elle, et sa bouche est
+tellement dure, qu'elle risque de casser la ligne.
+
+--Pas fameux, la tanche, je crois, fit observer M. Jaeger.
+
+--Non, car elle affectionne les eaux bourbeuses, ce qui communique
+souvent à sa chair un goût désagréable.
+
+--Et le brochet?
+
+--Excellent, le brochet, déclara Ilia Brusch, à la condition de peser au
+moins cinq ou six livres; quant aux petits, ils ne sont qu'arêtes. Mais,
+dans tous les cas, le brochet ne saurait être rangé parmi les poissons
+intelligents et rusés.
+
+--Vraiment, monsieur Brusch! Ainsi donc, les requins d'eau douce, comme
+on les appelle...
+
+--Sont aussi bêtes que les requins d'eau salée, monsieur Jaeger. De
+véritables brutes, au même niveau que la perche ou l'anguille! Leur
+pêche peut donner du profit, de l'honneur jamais... Ce sont, comme l'a
+écrit un fin connaisseur, des poissons «qui se prennent» et «qu'on ne
+prend pas».
+
+M. Jaeger ne pouvait qu'admirer la conviction si persuasive d'Ilia
+Brusch, non moins que la minutieuse attention avec laquelle il préparait
+ses engins.
+
+Tout d'abord, il avait saisi sa canne à la fois flexible et légère, qui,
+après avoir été ployée à son extrémité jusqu'à son point de rupture,
+s'était redressée aussi droite qu'auparavant. Cette canne se composait
+de deux parties, l'une forte à sa base de quatre centimètres et
+diminuant jusqu'à n'avoir plus qu'un centimètre à l'endroit où
+commençait la seconde, le scion, cette dernière en bois fin et
+résistant. Faite d'une gaule de noisetier, elle mesurait près de quatre
+mètres de longueur, ce qui permettait au pêcheur de s'attaquer, sans
+s'éloigner de la rive, aux poissons de fond, tels que la brème et le
+gardon rouge.
+
+Ilia Brusch, montrant à M. Jaeger les hameçons qu'il venait de fixer
+avec l'empile à l'extrémité du crin de Florence:
+
+--Vous voyez, monsieur Jaeger, dit-il, ce sont des hameçons numéro onze,
+très fins de corps. Comme amorce, ce qu'il y a de meilleur, pour le
+gardon, c'est du blé cuit, crevé d'un côté seulement et bien amolli...
+Allons! voilà qui est fini et je n'ai plus qu'à tenter la fortune.»
+
+Tandis que M. Jaeger s'accotait contre le tôt, il s'assit sur le banc,
+son épuisette à sa portée, puis la ligne fut lancée après un balancement
+méthodique, qui n'était pas dépourvu d'une certaine grâce. Les hameçons
+s'enfoncèrent sous les eaux jaunâtres, et la plombée leur donna une
+position verticale, ce qui est préférable, de l'avis de tous les
+professionnels. Au-dessus d'eux, surnageait la flotte, faite d'une plume
+de cygne, qui, n'absorbant pas l'eau, est, par cela même, excellente.
+
+Il va de soi qu'un profond silence régna dans l'embarcation à partir de
+ce moment. Le bruit des voix effarouche trop facilement le poisson, et
+d'ailleurs un pêcheur sérieux a autre chose à faire qu'à s'oublier en
+bavardages. Il doit être attentif à tous les mouvements de sa flotte,
+et ne pas laisser échapper l'instant précis où il convient de ferrer la
+proie.
+
+Pendant cette matinée, Ilia Brusch eut lieu d'être satisfait. Non
+seulement il prit une vingtaine de gardons, mais encore douze chevesnes
+et quelques dards. Si M. Jaeger avait en réalité les goûts du passionné
+amateur qu'il s'était vanté d'être, il ne pouvait qu'admirer la
+précision rapide avec laquelle son hôte ferrait, ainsi que cela est
+nécessaire pour les poissons de cette espèce. Dès qu'il sentait que
+«cela mordait», il se gardait bien de ramener aussitôt ses captures à
+la surface de l'eau, il les laissait se débattre dans les fonds, se
+fatiguer en vains efforts pour se décrocher, montrant ce sang-froid
+imperturbable qui est l'une des qualités de tout pêcheur digne de ce
+nom.
+
+La pêche fut terminée vers onze heures. Pendant la belle saison, le
+poisson ne mord pas, en effet, aux heures où le soleil, parvenu à
+son point culminant, fait scintiller la surface des eaux. Le butin,
+d'ailleurs, était suffisamment abondant. Ilia Brusch craignait même
+qu'il ne le fût trop, en raison du peu d'importance de la ville de
+Neustadt où la barge s'arrêta vers cinq heures.
+
+Il se trompait. Vingt-cinq ou trente personnes guettaient son apparition
+et le saluèrent de leurs applaudissements, dès que l'embarcation fut
+amarrée. Bientôt il ne sut auquel entendre, et, en quelques instants,
+les poissons furent échangés contre vingt-sept florins, qu'Ilia Brusch
+versa, séance tenante, à M. Jaeger à titre de premier dividende.
+
+Celui-ci, conscient de n'avoir aucun droit à l'admiration publique,
+s'était modestement abrité sous le tôt, où Ilia Brusch vint le
+rejoindre, aussitôt qu'il put se débarrasser de ses enthousiastes
+admirateurs. Il convenait, en effet, de ne pas perdre de temps pour
+chercher le sommeil, la nuit devant être fort écourtée. Désireux d'être
+de bonne heure à Ratisbonne, dont près de soixante-dix kilomètres le
+séparaient, Ilia Brusch avait décidé qu'il se remettrait en route dès
+une heure du matin, ce qui lui donnerait le loisir de pêcher encore au
+cours de la journée suivante, malgré la longueur de l'étape.
+
+Une trentaine de livres de poissons furent prises par Ilia Brusch
+avant midi, si bien que les curieux qui se pressaient sur le quai
+de Ratisbonne n'eurent pas le regret de s'être dérangés en vain.
+L'enthousiasme public augmentait visiblement. Il s'établit, en plein
+air, de véritables enchères entre les amateurs, et les trente livres de
+poissons ne rapportèrent pas moins de quarante et un florins au lauréat
+de la Ligue Danubienne.
+
+Celui-ci n'avait jamais rêvé pareil succès, et il en arrivait à penser
+que M. Jaeger pourrait bien, en fin de compte, avoir fait une excellente
+affaire. En attendant que ce point fût élucidé, il importait de remettre
+les quarante et un florins à leur légitime propriétaire, mais Ilia
+Brusch fut dans l'impossibilité de s'acquitter de ce devoir. M. Jaeger
+avait, en effet, quitté discrètement la barge, en prévenant son
+compagnon, par un mot laissé en évidence, que celui-ci n'eût pas à
+l'attendre pour le souper et qu'il reviendrait seulement assez tard dans
+la soirée.
+
+Ilia Brusch trouva fort naturel que M. Jaeger voulût profiter de cette
+occasion de visiter une ville qui fut pendant cinquante ans le siège de
+la diète impériale. Peut-être, aurait-il éprouvé moins de satisfaction
+et plus de surprise, s'il avait su à quelles occupations se livrait
+alors son passager, et s'il en avait connu la véritable personnalité.
+
+«M. Jaeger, 45, Leipzigerstrasse, Vienne», avait docilement écrit Ilia
+Brusch sous la dictée du nouveau venu. Mais celui-ci eût été fort
+embarrassé si le pêcheur s'était montré plus curieux, et si, reprenant
+pour son compte une requête dont il venait d'apprécier le désagrément,
+il avait, à l'exemple de l'indiscret pandore, demandé à M. Jaeger de lui
+montrer ses papiers.
+
+Ilia Brusch négligea cette précaution, dont la légitimité lui avait
+cependant été démontrée, et cette négligence devait avoir pour lui de
+terribles résultats.
+
+Quel nom le gendarme allemand avait lu sur le passeport que lui
+présentait M. Jaeger, nul ne le sait; mais, si ce nom était bien
+exactement celui du véritable propriétaire du passeport, le gendarme
+n'avait pu en lire un autre que celui de Karl Dragoch.
+
+Le passionné amateur de pêche et le chef de la police danubienne
+ne faisaient, en effet, qu'une seule et unique personne. Résolu à
+s'introduire, coûte que coûte, dans l'embarcation d'Ilia Brusch, Karl
+Dragoch, prévoyant la possibilité d'une invincible résistance, avait
+dressé ses batteries en conséquence. L'intervention du gendarme était
+préparée, et la scène truquée comme une scène de théâtre. L'événement
+démontrait que Karl Dragoch avait frappé juste, puisque Ilia Brusch
+considérait maintenant comme une heureuse chance d'avoir, au milieu
+des dangers qui lui étaient révélés, ce protecteur dont il ne pouvait
+contester la puissance.
+
+Le succès était même si complet que Dragoch en était troublé. Pourquoi,
+après tout, Ilia Brusch avait-il montré tant d'émotion devant
+l'injonction du gendarme? Pourquoi avait-il une telle crainte de voir
+se rééditer une aventure de ce genre, qu'il sacrifiait à cette crainte
+l'amour--dont la violence avait bien aussi, d'ailleurs, quelque chose
+d'excessif--qu'il proclamait avoir pour la solitude? Un honnête homme,
+que diable! n'a pas à redouter si fort une comparution devant un
+commissaire de police. Le pis qui puisse en résulter, c'est un retard de
+quelques heures, de quelques jours à la rigueur, et quand on n'est pas
+pressé... Il est vrai qu'Ilia Brusch était pressé, ce qui ne laissait
+pas de donner aussi à réfléchir.
+
+Défiant par nature, comme tout bon policier, Karl Dragoch réfléchissait.
+Mais il avait aussi trop de bon sens pour se laisser égarer par des
+particularités fugitives, dont l'explication était probablement des plus
+simples. Il enregistra donc purement et simplement ces petites remarques
+dans sa mémoire, et appliqua les ressources de son esprit à la solution
+du problème, plus sérieux celui-là, qu'il s'était posé.
+
+Le projet que Karl Dragoch avait mis à exécution, en s'imposant à Ilia
+Brusch à titre de passager, n'était pas né tout armé dans son cerveau.
+Le véritable auteur en était Michael Michaelovitch, qui, d'ailleurs, ne
+s'en doutait guère. Quand ce Serbe facétieux avait plaisamment insinué,
+au _Rendez-vous des Pêcheurs_, que le lauréat de la Ligue Danubienne
+pourrait bien être, au choix, soit le malfaiteur poursuivi, soit le
+policier poursuivant, Karl Dragoch avait accordé une sérieuse attention
+à ces propos émis à la légère. Certes, il ne les avait pas pris au pied
+de la lettre. Il avait de bonnes raisons de savoir que le pêcheur et
+le policier n'avaient rien de commun, et, procédant par analogie, il
+considéra comme infiniment vraisemblable que ce pêcheur n'eût pas plus
+de rapport avec le malfaiteur recherché. Mais, de ce qu'une chose n'a
+pas été faite, il ne s'ensuit pas qu'elle ne puisse l'être, et Karl
+Dragoch avait pensé aussitôt que le joyeux Serbe avait raison, et qu'un
+détective, désireux de surveiller le Danube tout à son aise, se fût, en
+effet, montré très habile, en empruntant la personnalité d'un pêcheur
+assez notoire pour que personne n'en puisse raisonnablement suspecter
+l'identité professionnelle.
+
+Quelque tentante que fût cette combinaison, il y fallait cependant
+renoncer. Le concours de Sigmaringen avait eu lieu, Ilia Brusch,
+vainqueur du tournoi, avait annoncé publiquement son projet, et
+certainement il ne se prêterait pas de bonne grâce à une substitution de
+personne, substitution très scabreuse, au surplus, puisque les traits du
+lauréat étaient désormais connus d'un grand nombre de ses collègues.
+
+Toutefois, s'il fallait renoncer à ce qu'Ilia Brusch consentît à laisser
+effectuer sous son nom, par un autre que lui, le voyage qu'il avait
+entrepris, il existait peut-être un moyen terme d'arriver au même but.
+Dans l'impossibilité d'être Ilia Brusch, Karl Dragoch ne pouvait-il
+se contenter de prendre passage à son bord? Qui ferait attention au
+compagnon d'un homme devenu presque célèbre et qui monopoliserait
+par conséquent à son profit l'intérêt général? Et même, si quelqu'un
+laissait par inadvertance tomber un regard distrait sur ce compagnon
+obscur, était-il admissible qu'il établît le moindre rapprochement entre
+ce vague inconnu et le policier, qui accomplirait ainsi sa mission dans
+une ombre protectrice?
+
+Ce projet longuement examiné, Karl Dragoch, en dernière analyse, le
+jugea excellent, et résolut de le réaliser. On a vu avec quelle maëstria
+il avait machiné sa scène initiale, mais cette scène eût été, au besoin,
+suivie de beaucoup d'autres. S'il l'avait fallu, Ilia Brusch eût été
+traîné chez le commissaire, emprisonné même sous de spécieux prétextes,
+effrayé de cent façons. Karl Dragoch, on peut en être sûr, eût joué de
+l'arbitraire sans remords, jusqu'au moment où le pêcheur, terrifié,
+n'aurait plus vu qu'un sauveur dans le passager qu'il repoussait.
+
+Le détective s'estimait heureux, toutefois, d'avoir triomphé sans
+employer cette violence morale et sans continuer la comédie plus loin
+que le premier acte.
+
+Maintenant, il était dans la place, bien certain que, s'il faisait mine
+de vouloir la quitter, son hôte s'opposerait à son départ avec autant
+d'énergie qu'il s'était opposé à son entrée. Restait à tirer parti de la
+situation.
+
+Pour cela, Karl Dragoch n'avait qu'à se laisser entraîner par le
+courant. Pendant que son compagnon pêcherait ou godillerait, il
+surveillerait le fleuve, où rien d'anormal n'échapperait à son regard
+expérimenté. Chemin faisant, il s'aboucherait avec ses hommes disséminés
+le long des rives. A la première nouvelle d'un délit ou d'un crime,
+il se séparerait d'Ilia Brusch pour se lancer sur les traces des
+malfaiteurs, et il en serait au besoin de même, si, en l'absence de tout
+crime ou de tout délit, un indice suspect attirait son attention.
+
+Tout cela était sagement combiné et, plus il y pensait, plus Karl
+Dragoch s'applaudissait de son idée, qui, en lui assurant l'incognito
+sur toute la longueur du Danube, multipliait les chances du succès.
+
+Malheureusement, en raisonnant ainsi, le détective ne tenait pas compte
+du hasard. Il ne se doutait guère qu'une série de faits des plus
+singuliers allait, dans peu de jours, aiguiller ses recherches dans une
+direction imprévue et donner à sa mission une ampleur inattendue.
+
+
+
+VI
+
+LES YEUX BLEUS
+
+
+En quittant la barge, Karl Dragoch gagna les quartiers du centre. Il
+connaissait Ratisbonne, et c'est sans hésiter sur la direction à suivre
+qu'il s'engagea à travers les rues silencieuses, flanquées ça et là de
+donjons féodaux à dix étages, de cette cité jadis bruyante, que n'anime
+plus guère une population tombée à vingt-six mille âmes.
+
+Karl Dragoch ne songeait pas à visiter la ville, comme le croyait Ilia
+Brusch. Ce n'est pas en qualité de touriste qu'il voyageait. A peu de
+distance du pont, il se trouva en face du Dom, la cathédrale aux tours
+inachevées, mais il ne jeta qu'un coup d'oeil distrait sur son curieux
+portail de la fin du XVe siècle. Assurément, il n'irait pas admirer, au
+Palais des Princes de Tour et Taxis, la chapelle gothique et le cloître
+ogival, pas plus que la bibliothèque de pipes, bizarre curiosité de cet
+ancien couvent. Il ne visiterait pas davantage le Rathhaus, siège de la
+Diète autrefois, et aujourd'hui simple Hôtel de Ville, dont la salle
+est ornée de vieilles tapisseries, et où la chambre de torture avec ses
+divers appareils est montrée, non sans orgueil, par le concierge de
+l'endroit. Il ne dépenserait pas un _trinkgeld_, le pourboire allemand,
+à payer les services d'un cicérone. Il n'en avait pas besoin, et c'est
+sans le secours de personne qu'il se rendit au Bureau des Postes, où
+plusieurs lettres l'attendaient à des initiales convenues. Karl Dragoch,
+ayant lu ces lettres, sans que son visage décelât aucun sentiment, se
+disposait à sortir du bureau, lorsqu'un homme assez vulgairement vêtu
+l'accosta sur la porte.
+
+Cet homme et Dragoch se connaissaient, car celui-ci d'un geste arrêta
+le nouveau venu au moment où il allait prendre la parole. Ce geste
+signifiait évidemment: «Pas ici.» Tous deux se dirigèrent vers une place
+voisine.
+
+«Pourquoi ne m'as-tu pas attendu sur le bord du fleuve? demanda Karl
+Dragoch, quand il s'estima à l'abri des oreilles indiscrètes.
+
+--Je craignais de vous manquer, lui fut-il répondu. Et, comme je savais
+que vous deviez venir à la poste....
+
+--Enfin, te voilà, c'est l'essentiel, interrompit Karl Dragoch. Rien de
+neuf?
+
+--Rien.
+
+--Pas même un vulgaire cambriolage dans la région?
+
+--Ni dans la région, ni ailleurs, le long du Danube s'entend.
+
+--A quand remontent tes dernières nouvelles?
+
+--Il n'y a pas deux heures que j'ai reçu un télégramme de notre bureau
+central de Budapest. Calme plat sur toute la ligne.
+
+Karl Dragoch réfléchit un instant.
+
+--Tu vas aller au Parquet de ma part. Tu donneras ton nom, Friedrick
+Ulhmann, et tu prieras qu'on te tienne au courant s'il survenait la
+moindre chose. Tu partiras ensuite pour Vienne.
+
+--Et nos hommes?
+
+--Je m'en charge. Je les verrai au passage. Rendez-vous à Vienne,
+d'aujourd'hui en huit, c'est le mot d'ordre.
+
+--Vous laisserez donc le haut fleuve sans surveillance? demanda Ulhmann.
+
+--Les polices locales y suffiront, répondit Dragoch, et nous accourrons
+à la moindre alerte. Jusqu'ici, d'ailleurs, il ne s'est jamais rien
+passé, au-dessus de Vienne, qui soit de notre compétence. Pas si bêtes,
+nos bonshommes, d'opérer si loin de leur base.
+
+--Leur base?... répéta Ulhmann. Auriez-vous des renseignements
+particuliers?
+
+--J'ai, en tous cas, une opinion.
+
+--Qui est?...
+
+--Trop curieux!... Quoi qu'il en soit, je te prédis que nous débuterons
+entre Vienne et Budapest.
+
+--Pourquoi là plutôt qu'ailleurs?
+
+--Parce que c'est là que le dernier crime a été commis. Tu sais bien, ce
+fermier qu'ils ont fait «chauffer» et qu'on a retrouvé brûlé jusqu'aux
+genoux.
+
+--Raison de plus pour qu'ils opèrent ailleurs la prochaine fois.
+
+--Parce que?...
+
+--Parce qu'ils se diront que le district où ce crime a été perpétré doit
+être tout spécialement surveillé. Ils iront donc plus loin tenter la
+fortune. C'est ce qu'ils ont fait jusqu'ici. Jamais deux fois de suite
+au même endroit.»
+
+--Ils ont raisonné comme des bourriques, et tu les imites, Friedrick
+Ulhmann, répliqua Karl Dragoch. Mais c'est bien sur leur sottise que je
+compte. Tous les journaux, comme tu as dû le voir, m'ont attribué un
+raisonnement analogue. Ils ont publié avec un parfait ensemble que je
+quittais le Danube supérieur, où, selon moi, les malfaiteurs ne
+se risqueraient pas à revenir, et que je partais pour la Hongrie
+méridionale. Inutile de te dire qu'il n'y a pas un mot de vrai
+là-dedans, mais tu peux être sûr que ces communications tendancieuses
+n'ont pas manqué de toucher les intéressés.
+
+--Vous en concluez?
+
+--Qu'ils n'iront pas du côté de la Hongrie méridionale se jeter dans la
+gueule du loup.
+
+--Le Danube est long, objecta Ulhmann. Il y a la Serbie, la Roumanie, la
+Turquie...
+
+--Et la guerre?.. Rien à faire par là pour eux. Nous verrons bien, au
+surplus.
+
+Karl Dragoch garda un instant le silence.
+
+--A-t-on ponctuellement suivi mes instructions? reprit-il.
+
+--Ponctuellement.
+
+--La surveillance du fleuve a été continuée?
+
+--Jour et nuit.
+
+--Et l'on n'a rien découvert de suspect?
+
+--Absolument rien. Toutes les barges, tous les chalands ont leurs
+papiers en règle. A ce propos, je dois vous dire que ces opérations de
+contrôle soulèvent beaucoup de murmures. La batellerie proteste, et, si
+vous voulez mon opinion, je trouve qu'elle n'a pas tort. Les bateaux
+n'ont rien avoir dans ce que nous cherchons. Ce n'est pas sur l'eau que
+des crimes sont commis.
+
+Karl Dragoch fronça les sourcils.
+
+--J'attache une grande importance à la visite des barges, des chalands
+et même des plus petites embarcations, répliqua-t-il d'un ton sec.
+J'ajouterai, une fois pour toutes, que je n'aime pas les observations.
+
+Ulhmann fit le gros dos.
+
+--C'est bon, Monsieur, dit-il.
+
+Karl Dragoch reprît:
+
+--Je ne sais encore ce que je ferai... Peut-être m'arrêterai-je à
+Vienne. Peut-être pousserai-je jusqu'à Belgrade... Je ne suis pas
+fixé... Comme il importe de ne pas perdre de contact, tiens-moi au
+courant par un mot adressé en autant d'exemplaires qu'il sera nécessaire
+à ceux de nos hommes échelonnés entre Ratisbonne et Vienne.
+
+--Bien, Monsieur, répondit Ulhmann. Et moi?.. Où vous reverrai-je?
+
+--A Vienne, dans huit jours, je te l'ai dit, répondit Dragoch.
+
+Il réfléchit quelques instants.
+
+--Tu peux te retirer, ajouta-t-il. Ne manque pas de passer au Parquet et
+prends ensuite le premier train.
+
+Ulhmann s'éloignait déjà. Karl Dragoch le rappela.
+
+--Tu as entendu parler d'un certain Ilia Brusch? interrogea-t-il.
+
+--Ce pêcheur qui s'est engagé à descendre le Danube la ligne à la main?
+
+--Précisément. Eh bien, si tu me vois avec lui, n'aie pas l'air de me
+connaître.»
+
+Là-dessus, ils se séparèrent, Friedrick Ulhmann disparut vers le haut
+quartier, tandis que Karl Dragoch se dirigeait vers l'hôtel de la
+Croix-d'Or, où il comptait dîner.
+
+Une dizaine de convives, causant de choses et d'autres, étaient déjà à
+table, lorsqu'il prit place à son tour. S'il mangea de grand appétit,
+Karl Dragoch ne se mêla point à la conversation. Il écoutait, par
+exemple, en homme qui a l'habitude de prêter l'oreille à tout ce qu'on
+dit autour de lui. Aussi ne put-il manquer d'entendre, quand l'un des
+convives demanda à son voisin:
+
+«Eh bien, cette fameuse bande, on n'en a donc pas de nouvelles?
+
+--Pas plus que du fameux Brusch, répondit l'autre. On attendait son
+passage à Ratisbonne, et il n'a pas encore été signalé.
+
+--C'est singulier.
+
+--A moins que Brusch et le chef de la bande ne fassent qu'un.
+
+--Vous voulez rire?
+
+--Eh!.. qui sait?..»
+
+Karl Dragoch avait vivement relevé les yeux. C'était la seconde fois
+que cette hypothèse, décidément dans l'air, venait s'imposer à son
+attention. Mais il eut comme un imperceptible haussement d'épaules, et
+acheva son dîner sans prononcer une parole. Plaisanterie que tout cela.
+D'ailleurs, il était bien renseigné, ce bavard, qui ne connaissait même
+pas l'arrivée d'Ilia Brusch à Ratisbonne.
+
+Son dîner terminé, Karl Dragoch redescendit vers les quais. Là, au lieu
+de regagner tout de suite la barge, il s'attarda quelques instants
+sur le vieux pont de pierre qui réunit Ratisbonne à Stadt-am-Hof, son
+faubourg, et laissa errer son regard sur le fleuve, où quelques bateaux
+glissaient encore en se hâtant de profiter de la lumière mourante du
+jour.
+
+Il s'oubliait dans cette contemplation, quand une main se posa sur son
+épaule, en même temps que l'interpellait une voix familière.
+
+«Il faut croire, monsieur Jaeger, que tout cela vous intéresse.
+
+Karl Dragoch se retourna et vit, en face de lui, Ilia Brusch, qui le
+regardait en souriant.
+
+--Oui, répondit-il, tout ce mouvement du fleuve est curieux. Je ne me
+lasse pas de l'observer.
+
+--Eh! monsieur Jaeger, dit Ilia Brusch. cela vous intéressera davantage,
+lorsque nous arriverons sur le bas fleuve, où les bateaux sont plus
+nombreux. Vous verrez, quand nous serons aux Portes de Fer!.. Les
+connaissez-vous?
+
+--Non, répondit Dragoch.
+
+--Il faut avoir vu cela! déclara Ilia Brusch. S'il n'y a pas au monde
+un plus beau fleuve que le Danube, il n'y a pas, sur tout le cours du
+Danube, un plus bel endroit que les Portes de Fer!..
+
+Cependant la nuit était devenue complète. La grosse montre d'Ilia Brusch
+marquait plus de neuf heures.
+
+--J'étais en bas, dans la barge, lorsque je vous ai aperçu sur le pont,
+monsieur Jaeger, dit-il. Si je suis venu vous trouver, c'est pour vous
+rappeler que nous partons demain de très bonne heure, et que nous
+ferions bien, par conséquent, d'aller nous coucher.
+
+--Je vous suis, monsieur Brusch, approuva Karl Dragoch.
+
+Tous deux descendirent vers la rive. Comme ils tournaient l'extrémité du
+pont, le passager de dire:
+
+--Et la vente de notre poisson, monsieur Brusch?.. Êtes-vous satisfait?
+
+--Dites enchanté, monsieur Jaeger! Je n'ai pas à vous remettre moins de
+quarante et un florins!.
+
+--Ce qui fera soixante-huit, avec les vingt-sept précédemment encaissés.
+Et nous ne sommes, qu'à Ratisbonne!.. Eh! eh! monsieur Brusch, l'affaire
+ne me paraît pas si mauvaise!
+
+--J'en arrive à le croire,» reconnut le pêcheur.
+
+Un quart d'heure plus tard, tous deux dormaient l'un près de l'autre,
+et, au soleil levant, l'embarcation était déjà à cinq kilomètres de
+Ratisbonne.
+
+En aval de cette ville, les rives du Danube présentent des aspects
+très différents. Sur la droite se succèdent à perte de vue de fertiles
+plaines, une riche et productive campagne, où ne manquent ni les fermes,
+ni les villages, tandis que, sur la gauche, se massent des forêts
+profondes et s'étagent des collines qui vont se souder au Bohmerwald.
+
+En passant, M. Jaeger et Ilia Brusch purent apercevoir, au-dessus de la
+bourgade de Donaustauf, le Palais d'été des Princes de Tour et Taxis,
+et le vieux château épiscopal de Ratisbonne, puis, au delà, sur le
+Savaltorberg, le Walhalla, ou «Séjour des élus», sorte de Parthénon
+égaré sous le ciel bavarois, qui n'est point celui de l'Attique, et dont
+la construction est due au roi Louis. A l'intérieur, c'est un musée, où
+figurent les bustes des héros de la Germanie, musée moins admirable que
+les belles dispositions architecturales de l'extérieur. Si le Walhalla
+ne vaut pas, en effet, le Parthénon d'Athènes, il l'emporte sur celui
+dont les Écossais ont décoré une des collines d'Édimbourg, la «vieille
+enfumée».
+
+Longue est la distance séparant Ratisbonne de Vienne, lorsqu'on suit les
+méandres du Danube. Cependant, sur cette route liquide de près de quatre
+cent soixante-quinze kilomètres, les cités de quelque importance sont
+rares. On ne trouve guère a signaler que Straubing, entrepôt agricole
+de la Bavière, où la barge s'arrêta le soir du 18 août; Passau, où elle
+arriva le 20, et Lintz qu'elle dépassa dans la journée du 21. En
+dehors de ces villes, dont les deux dernières ont une certaine valeur
+stratégique, mais dont aucune n'atteint vingt mille âmes il n'existe que
+d'insignifiantes agglomérations.
+
+A défaut des oeuvres de l'homme, le touriste a, du moins, pour se
+défendre contre l'ennui, le spectacle toujours varié des rives du grand
+fleuve. Au-dessous de Straubing, où il s'étale déjà sur une largeur de
+quatre cents mètres, le Danube ne cesse de se resserrer, tandis que les
+premières ramifications des Alpes Rhétiques surélèvent peu à peu la rive
+droite.
+
+A Passau, bâtie au confluent de trois cours d'eau, le Danube, l'Inn et
+l'Ils, dont les deux premiers comptent parmi les plus importants de
+l'Europe, on quitte l'Allemagne, et cette même rive droite devient
+autrichienne dans l'aval immédiat de la ville, tandis que c'est
+seulement quelques kilomètres plus bas, au confluent de la Dadelsbach,
+que la rive gauche commence à faire partie de l'empire des Habsbourg. En
+ce point, le lit du fleuve est réduit à une étroite vallée de deux cents
+mètres environ qui va le conduire jusqu'à Vienne, tantôt s'élargissant
+au point de permettre la formation de véritables lacs parsemés d'îles
+et d'îlots, tantôt rapprochant plus encore ses parois entre lesquelles
+grondent les eaux furieuses.
+
+Ilia Brusch paraissait n'accorder aucun intérêt à cette succession de
+spectacles changeants et toujours sublimes, et semblait uniquement
+préoccupé d'activer de toute la vigueur de ses bras l'allure de son
+embarcation. L'attention qu'il lui fallait apporter à la conduite de
+la barge eût, d'ailleurs, suffi à excuser son indifférence. Outre les
+difficultés résultant des bancs de sable, difficultés qui sont monnaie
+courante de la navigation danubienne, il en avait à vaincre de plus
+sérieuses. Quelques kilomètres avant Passau, il avait dû affronter les
+rapides de Wilshofen, puis, cent cinquante kilomètres plus bas, un
+peu au-dessous de Grein, l'une des villes les plus misérables de la
+Haute-Autriche, ce furent ceux autrement redoutables du Strudel et du
+Wirbel.
+
+En cet endroit, la vallée devient un étroit couloir limité par
+des parois sauvages, entre lesquelles se précipitent les eaux
+bouillonnantes. Autrefois, de nombreux récifs rendaient ce passage des
+plus dangereux, et il n'était pas rare que la batellerie y éprouvât de
+graves dommages. Maintenant, le danger a notablement diminué. On a fait
+sauter à la mine les plus gênantes des roches qui s'échelonnaient
+d'une rive à l'autre. Les rapides ont perdu de leur fureur, les remous
+n'attirent plus les bateaux dans leurs tourbillons avec la même
+violence, et les catastrophes sont devenues moins fréquentes. Beaucoup
+de précautions, cependant, sont encore à prendre, autant pour les grands
+chalands que pour les petites embarcations.
+
+Tout cela n'était pas pour embarrasser Ilia Brusch. Il suivait les
+passes, évitait les bancs de sable, dominait les remous et les rapides,
+avec une étonnante habileté. Cette habileté, Karl Dragoch l'admirait,
+mais il ne laissait pas aussi d'être surpris qu'un simple pêcheur eût
+une science si parfaite du Danube et de ses traîtresses surprises.
+
+Si Ilia Brusch étonnait Karl Dragoch, la réciproque n'était pas moins
+vraie. Le pêcheur admirait, sans y rien comprendre, l'étendue des
+relations de son passager. Si infime que fût le lieu choisi pour la
+halte du soir, il était rare que M. Jaeger n'y trouvât pas quelqu'un de
+connaissance. A peine la barge était-elle amarrée, il sautait à terre et
+presque aussitôt il était abordé par une ou deux personnes. Jamais, du
+reste, il ne s'oubliait en de longues conversations. Après un échange
+de quelques mots, les interlocuteurs se séparaient, et M. Jaeger
+réintégrait la barge, tandis que les étrangers s'éloignaient. A la fin
+Ilia Brusch n'y put tenir.
+
+«Vous ayez donc des amis un peu partout, monsieur Jaeger? demanda-t-il
+un jour.
+
+--En effet, monsieur Brusch, répondit Karl Dragoch. Cela tient à ce que
+j'ai souvent parcouru ces contrées.
+
+--En touriste, monsieur Jaeger?
+
+--Non, monsieur Brusch, pas en touriste. Je voyageais à cette époque
+pour une maison de commerce de Budapest, et, dans ce métier-là, non
+seulement on voit du pays, mais on se crée de nombreuses relations, vous
+le savez.»
+
+Tels furent les seuls incidents--si l'on peut appeler cela des
+incidents--qui marquèrent le voyage du 18 au 24 août. Ce jour-là, après
+une nuit passée le long de la rive, loin de tout village, en dessous de
+la petite ville de Tulln, Ilia Brusch se remit en route avant l'aube,
+ainsi qu'il en avait coutume. Cette journée ne devait pas être pareille
+aux précédentes. Le soir même, en effet, on serait à Vienne, et, pour la
+première fois, depuis huit jours, Ilia Brusch allait pêcher, afin de ne
+pas décevoir les admirateurs qu'il ne pouvait manquer d'avoir dans la
+capitale, où il avait eu soin de faire annoncer son arrivée par les cent
+voix de la Presse.
+
+D'ailleurs, ne fallait-il pas penser aux intérêts de M. Jaeger, trop
+négligés pendant cette semaine de navigation acharnée? Bien qu'il ne se
+plaignit pas, ainsi qu'il s'y était engagé, celui-ci ne devait pas être
+content, Ilia Brusch le comprenait de reste, et c'est pour être en
+mesure de lui donner au moins une apparence de satisfaction, qu'il
+s'était arrangé de manière à n'avoir qu'une trentaine de kilomètres à
+franchir durant cette dernière journée. Ainsi, malgré la diminution de
+sa vitesse, il lui serait quand même possible d'atteindre Vienne d'assez
+bonne heure pour tirer parti du produit de sa pêche.
+
+Au moment où Karl Dragoch sortit de la cabine, le butin était déjà
+abondant, mais le pêcheur devait faire mieux encore. Vers onze heures,
+sa ligne ramena un brochet de vingt livres. C'était une pièce royale qui
+obtiendrait sûrement un haut prix des amateurs viennois.
+
+Enhardi par ce succès, Ilia Brusch voulut tenter la chance une dernière
+fois, ce en quoi il eut grand tort, ainsi que l'événement le prouva.
+
+Comment s'y prit-il? Il eût été bien incapable de le dire. Le fait est
+que, lui, toujours si adroit, eut à ce moment un coup malheureux. Que ce
+soit le résultat d'un instant de distraction ou pour toute autre cause,
+sa ligne, fut mal lancée, et l'hameçon, violemment ramené, vint frapper
+son visage où il traça un sillon sanglant. Ilia Brusch poussa un cri de
+douleur.
+
+Après avoir labouré les chairs, l'hameçon, continuant sa route, agrippa
+au passage les lunettes aux grands verres noirs que le pêcheur portait
+jour et nuit, et cet instrument, enlevé comme une plume, se mit à
+décrire des courbes éperdues à quelques centimètres au-dessus de la
+surface de l'eau.
+
+Étouffant une exclamation de dépit, Ilia Brusch, après un coup d'oeil
+plein d'inquiétude à l'adresse de M. Jaeger, eut tôt fait de ramener à
+lui les lunettes vagabondes, qu'il s'empressa de remettre à leur place
+primitive. Alors seulement il parut soulagé.
+
+Cet incident n'avait duré que quelques secondes, mais ces quelques
+secondes avaient suffi à Karl Dragoch pour constater que son hôte
+possédait de magnifiques yeux bleus, dont le regard très vif semblait
+peu compatible avec une vue maladive.
+
+Le détective ne put faire autrement que de réfléchir à cette
+singularité, son tempérament le portant à réfléchir sur tous les sujets
+qui sollicitaient son attention, et ses réflexions ne furent pas
+terminées après que les yeux bleus eurent disparu de nouveau derrière
+l'écran noir qui les dissimulait habituellement. Il est inutile de dire
+qu'Ilia Brusch ne pêcha pas davantage ce jour-là. Son estafilade, plus
+douloureuse que grave, sommairement pansée, il rangea avec soin ses
+engins, tandis que le bateau suivait tout seul le fil du courant, puis
+ce fut l'heure du déjeuner.
+
+Peu d'instants auparavant, on était passé au pied du Kalhemberg, mont de
+trois cent cinquante mètres, dont le sommet domine la ville de Vienne.
+Maintenant, plus on avançait, plus l'animation des rives annonçait
+l'approche d'une importante cité. Les villas, tout d'abord, s'étaient
+succédé, de plus en plus rapprochées. Puis, des usines avaient souillé
+le ciel des fumées de leurs hautes cheminées. Bientôt Ilia Brusch et son
+compagnon aperçurent quelques fiacres mettant dans cette banlieue une
+note franchement urbaine.
+
+Dès les premières heures de l'après-midi, la barge dépassa Nussdorf,
+point où s'arrêtent les bateaux à vapeur, en raison de leur tirant
+d'eau. La modeste embarcation du pêcheur avait à cet égard de moindres
+exigences. D'ailleurs, elle ne contenait pas, comme les dampsschiffs,
+des voyageurs, qui eussent exigé d'être transportés par le canal
+jusqu'au coeur même de la ville.
+
+Libre de ses mouvements, Ilia Brusch suivit le grand bras du Danube.
+Avant quatre heures, il s'arrêtait près de la rive et frappait son
+amarre à l'un des arbres du Prater, promenade fameuse, qui est à Vienne
+ce que le Bois de Boulogne est à Paris.
+
+«Qu'avez-vous donc aux yeux, monsieur Brusch? demanda à ce moment Karl
+Dragoch qui, depuis l'incident des lunettes, n'avait prononcé que de
+rares paroles.
+
+Ilia Brusch interrompit son travail et se tourna vers son passager.
+
+--Aux yeux? répéta-t-il d'un ton interrogatif.
+
+--Oui, aux yeux, dit M. Jaeger. Ce n'est pas pour votre plaisir, je
+suppose, que vous portez ces lunettes noires?
+
+--Ah! fit Ilia Brusch, mes lunettes!.. J'ai la vue faible, et la lumière
+me fait mal, voilà tout.»
+
+La vue faible?.. Avec des yeux pareils!..
+
+Son explication donnée, Ilia Brusch acheva d'amarrer sa barge. Son
+passager le regardait faire d'un air songeur.
+
+
+
+VII
+
+CHASSEURS ET GIBIERS
+
+
+Quelques promeneurs animaient, en cette après-midi d'août, la rive du
+Danube, qui forme, au Nord-Est, l'extrême limite de la promenade du
+Prater. Ces promeneurs guettaient-ils Ilia Brusch? Probablement,
+celui-ci ayant eu soin de faire préciser à l'avance par les journaux
+le lieu et presque l'heure de son arrivée. Mais comment les curieux,
+disséminés sur un aussi vaste espace, découvriraient-ils la barge que
+rien ne signalait à leur attention?
+
+Ilia Brusch avait prévu cette difficulté. Dès que son embarcation fut
+amarrée, il s'empressa de dresser un mât portant une longue banderolle
+sur laquelle on pouvait lire: _Ilia Brusch, Lauréat du concours de
+Sigmaringen_; puis, sur le toit du rouf, il fit, des poissons capturés
+pendant la matinée, une sorte d'étalage, en donnant au brochet la place
+d'honneur.
+
+Cette réclame à l'américaine eut un résultat immédiat. Quelques badauds
+s'arrêtèrent en face de la barge et la contemplèrent d'un air désoeuvré.
+Ces premiers badauds en attirant d'autres, le rassemblement prit en
+quelques instants des proportions telles que les véritables curieux ne
+purent faire autrement que de le remarquer. Ils accoururent, et, en
+voyant tous ces gens se hâter dans la même direction, d'autres se mirent
+à courir à leur exemple sans savoir pourquoi. En moins d'un quart
+d'heure, cinq cents personnes étaient groupées en face de la barge. Ilia
+Brusch n'avait jamais rêvé pareil succès:
+
+Entre ce public et le pêcheur, le dialogue ne tarda pas à s'engager.
+
+«Monsieur Brusch? demanda un des assistants.
+
+--Présent, répondit l'interpellé.
+
+--Permettez-moi de me présenter. M. Claudius Roth, un de vos collègues
+de la Ligue Danubienne.
+
+--Enchanté, monsieur Roth!
+
+--Plusieurs autres de nos collègues sont ici, d'ailleurs. Voici M.
+Hanisch, M. Tietze, M. Hugo Zwiedinek, sans compter ceux que je ne
+connais pas.
+
+--Moi, par exemple, Mathias Kasselick, de Budapest, dit un spectateur.
+
+--Et moi, ajouta un autre, Wilhelm Bickel, de Vienne.
+
+--Ravi, Messieurs, d'être en pays de connaissance, s'écria Ilia Brusch.
+
+Les demandes et les réponses se croisèrent. La conversation devint
+générale.
+
+--Vous avez fait bon voyage, monsieur Brusch?
+
+--Excellent.
+
+--Voyage rapide, en tous cas. On ne vous attendait pas si tôt.
+
+--Il y a pourtant quinze jours que je suis en route.
+
+--Oui, mais il y a loin de Donaueschingen à Vienne!
+
+--Neuf cents kilomètres, à peu près, ce qui fait une soixantaine de
+kilomètres par jour en moyenne.
+
+--Le courant les fait à peine en vingt-quatre heures.
+
+--Ça dépend des endroits.
+
+--C'est vrai. Et votre poisson? Le vendez-vous facilement?
+
+--A merveille.
+
+--Alors, vous êtes content?
+
+--Très content.
+
+--Aujourd'hui, votre pêche est fort belle. Il y a surtout un brochet
+superbe.
+
+--Il n'est pas mal, en effet.
+
+--Combien le brochet?
+
+--Ce qu'il vous plaira de le payer. Je vais, si vous le voulez bien,
+mettre mon poisson aux enchères, en gardant le brochet pour la fin.
+
+--Pour la bonne bouche, traduisit un plaisant.
+
+--Excellente idée! s'écria M. Roth. L'acquéreur du brochet, au lieu
+d'en manger la chair, pourra, s'il le préfère, le faire empailler, en
+souvenir d'Ilia Brusch!»
+
+Ce petit discours obtint un grand succès et les enchères commencèrent
+avec animation. Un quart d'heure plus tard, le pêcheur avait encaissé
+une somme rondelette, à laquelle le fameux brochet n'avait pas contribué
+pour moins de trente-cinq florins.
+
+La vente terminée, la conversation continua entre le lauréat et le
+groupe d'admirateurs qui se pressait sur la berge. Renseigné sur le
+passé, on s'enquérait de ses intentions pour l'avenir. Ilia Brusch
+répondait, d'ailleurs, avec complaisance, et annonçait, sans en faire
+mystère, qu'après avoir consacré à Vienne la journée du lendemain, il
+irait, le soir du jour suivant, coucher à Presbourg.
+
+Peu à peu, l'heure s'avançant, les curieux diminuèrent de nombre, chacun
+regagnant son dîner. Obligé de penser au sien, Ilia Brusch disparut dans
+le tôt, laissant son passager en pâture à l'admiration publique.
+
+C'est pourquoi deux promeneurs, attirés par le rassemblement qui
+comptait encore une centaine de personnes, n'aperçurent que Karl
+Dragoch, solitairement assis au-dessous de la banderolle qui annonçait
+_urbi et orbi_ le nom et la qualité du lauréat de la Ligue Danubienne.
+L'un de ces nouveaux venus était un grand gaillard de trente ans
+environ, large d'épaules, chevelure et barbe blondes, de ce blond slave
+qui semble l'apanage de la race; l'autre, d'aspect robuste aussi, et
+remarquable par l'insolite carrure de ses épaules, était plus âgé, et
+ses cheveux grisonnants montraient qu'il avait dépassé la quarantaine.
+
+Au premier regard que le plus jeune de ces personnages jeta vers la
+barge, il tressaillit et fit un rapide mouvement de recul, en entraînant
+son compagnon en arrière.
+
+« C'est lui, dit-il, d'une voix étouffée, dès qu'ils furent sortis de la
+foule.
+
+--Tu crois?
+
+--Sûr! Tu ne l'as donc pas reconnu?
+
+--Comment l'aurais-je reconnu? Je ne l'ai jamais vu.
+
+Un instant de silence suivit. Les deux interlocuteurs réfléchissaient.
+
+--Il est seul dans la barque? demanda le plus âgé.
+
+--Tout seul.
+
+--Et c'est bien la barque d'Ilia Brusch?
+
+--Pas d'erreur possible. Le nom est inscrit sur la banderolle.
+
+--C'est à n'y rien comprendre.
+
+Après un nouveau silence, ce fut le plus jeune qui reprit:
+
+--Ce serait donc lui qui fait ce voyage à grand orchestre sous le nom
+d'Ilia Brusch?
+
+--Dans quel but?
+
+Le personnage à la barbe blonde haussa les épaules.
+
+--Dans le but de parcourir le Danube incognito, c'est clair.
+
+--Diable! fit son compagnon grisonnant.
+
+--Ça ne m'étonnerait pas, dit l'autre. C'est un malin, Dragoch, et son
+coup aurait parfaitement réussi, sans le hasard qui nous a fait passer
+par ici.
+
+Le plus âgé des deux interlocuteurs paraissait mal convaincu.
+
+--C'est du roman, murmura-t-il entre ses dents.
+
+--Tout à fait, Titcha, tout à fait, approuva son compagnon, mais Dragoch
+aime assez les moyens romanesques. Nous tirerons, d'ailleurs, la chose
+au clair. On disait autour de nous que la barge resterait à Vienne
+demain toute la journée. Nous n'aurons qu'à revenir. Si Dragoch est
+toujours là, c'est que c'est bien lui qui est entré dans la peau d'Ilia
+Brusch.
+
+--Dans ce cas, demanda Titcha, que ferons-nous?
+
+Son interlocuteur ne répondit pas tout de suite.
+
+--Nous aviserons, » dit-il.
+
+Tous deux s'éloignèrent du côté de la ville, laissant la barge entourée
+d'un public de plus en plus clairsemé. La nuit s'écoula paisiblement
+pour Ilia Brusch et son passager. Quand celui-ci sortit de la cabine,
+il trouva le premier en train de faire subir à ses engins de pêche une
+révision générale.
+
+« Beau temps, monsieur Brusch, dit Karl Dragoch en manière de bonjour.
+
+--Beau temps, monsieur Jaeger, approuva Ilia Brusch.
+
+--Ne comptez-vous pas en profiter, monsieur Brusch, pour visiter la
+ville?
+
+--Ma foi non, monsieur Jaeger. Je ne suis pas curieux de mon naturel,
+et j'ai ici de quoi m'occuper toute la journée. Après deux semaines de
+navigation, ce n'est pas du luxe de remettre un peu d'ordre.
+
+--A votre aise, monsieur Brusch. Pour moi, je n'imiterai pas votre
+indifférence et je compte rester à terre jusqu'au soir.
+
+--Et bien vous ferez, monsieur Jaeger, approuva Ilia Brusch, puisque
+c'est à Vienne que vous demeurez. Peut-être avez-vous de la famille qui
+ne sera pas fâchée de vous voir.
+
+--C'est une erreur, monsieur Brusch, je suis garçon.
+
+--Tant pis, monsieur Jaeger, tant pis. On n'est pas trop de deux pour
+porter le fardeau de la vie.
+
+Karl Dragoch se mit à rire.
+
+--Fichtre! monsieur Brusch, vous n'êtes pas gai, ce matin.
+
+--On a ses jours, monsieur Jaeger, répondit le pêcheur. Mais que cela ne
+vous empêche pas de vous amuser le mieux possible.
+
+--Je tâcherai, monsieur Brusch, » répondit Karl Dragoch en s'éloignant.
+
+A travers le Prater, il alla rejoindre la Haupt-Allée, rendez-vous des
+élégances viennoises pendant la saison. Mais, à cette époque de l'année,
+et à cette heure, la Haupt-Allée était presque déserte et il put hâter
+le pas sans être gêné par la foule.
+
+Il y avait, toutefois, assez de monde pour que son attention ne fût pas
+attirée par deux promeneurs qu'il croisa, en même temps que plusieurs
+autres, comme il arrivait à la hauteur du Constantins Hugel, colline
+artificielle dont on a jugé bon de varier la perspective du Prater. Sans
+s'occuper de ces deux promeneurs, Karl Dragoch continua tranquillement
+sa route, et, dix minutes plus tard, il entrait dans un petit café du
+rond-point du Prater, le Prater Stern en allemand. Il y était attendu.
+Un consommateur déjà attablé se leva, en l'apercevant, et vint à sa
+rencontre.
+
+«Bonjour, Ulhmann, dit Karl Dragoch.
+
+--Bonjour, Monsieur, répondit Friedrich Ulhmann.
+
+--Toujours rien de neuf?
+
+--Toujours rien.
+
+--C'est bon. Cette fois, nous pouvons disposer de la journée et convenir
+mûrement de ce que nous devons faire.»
+
+Si Karl Dragoch n'avait pas remarqué les deux promeneurs de la
+Haupt-Allée, ceux-ci--les mêmes individus que le hasard avait conduits,
+la veille, près de la barge d'Ilia Brusch--l'avaient parfaitement vu,
+au contraire. D'un même mouvement ils avaient fait volte-face, après le
+passage du chef de la police danubienne, et l'avaient suivi, en gardant
+une distance suffisante pour éviter toute surprise. Quand Dragoch
+eut disparu dans le petit café, ils entrèrent dans un établissement
+semblable situé vis-à-vis du premier, de l'autre côté du rond-point,
+résolus à rester, s'il le fallait, toute la journée en embuscade.
+
+Leur patience fut mise à l'épreuve. Après avoir consacré plusieurs
+heures à convenir dans le détail de leurs faits et gestes, Dragoch et
+Ulhmann déjeunèrent sans se presser. Leur déjeuner terminé, désireux
+d'échapper à l'atmosphère étouffante de la salle, ils se firent servir à
+l'air libre la tasse de café devenue le complément indispensable de tout
+repas. Ils étaient en train de la savourer, quand Dragoch fit soudain
+un geste d'étonnement et, comme désireux de n'être pas reconnu, rentra
+rapidement dans l'intérieur du restaurant, d'où, à travers les rideaux
+du vitrage, il surveilla un homme qui traversait la place en ce moment.
+
+«C'est lui, Dieu me pardonne!» murmura Dragoch, en suivant des yeux Ilia
+Brusch.
+
+C'était Ilia Brusch, en effet, bien reconnaissable à sa figure rasée, à
+ses lunettes et à ses cheveux noirs comme ceux d'un Italien du Sud.
+
+Quand celui-ci se fut engagé dans la Kaiser-Josephstrasse, Dragoch
+vint rejoindre Ulhmann demeuré sur la terrasse, lui intima l'ordre de
+l'attendre autant qu'il serait nécessaire, et s'élança sur les traces du
+pêcheur.
+
+Ilia Brusch marchait, sans songer à se retourner, avec le calme d'une
+conscience paisible. D'un pas tranquille, il marcha jusqu'au bout de
+la Kaiser-Josephstrasse, puis, en droite ligne, à travers le parc de
+l'Augarten, il arriva à la Brigittenau. Quelques instants, il parut
+alors hésiter, et pénétra finalement dans une échoppe de sordide
+apparence ouvrant sa pauvre devanture dans l'une des plus misérables
+rues de ce quartier ouvrier.
+
+Une demi-heure plus tard il ressortait. Toujours filé, sans le savoir,
+par Karl Dragoch, qui ne manqua pas en passant de lire l'enseigne de
+la boutique où son compagnon de voyage venait de s'arrêter, il prit la
+Rembrandtgasse, puis, remontant la rive gauche du canal, atteignit
+la Praterstrasse, qu'il suivit jusqu'au rond-point. Là, il tourna
+délibérément à droite et s'éloigna par la Haupt-Allée, sous les arbres
+du Prater. Il rentrait évidemment à bord de la barge, et Karl Dragoch
+jugea inutile de continuer plus longtemps sa filature.
+
+Celui-ci revint donc au petit café, devant lequel Friedrich Ulhmann
+l'avait fidèlement attendu.
+
+«Connais-tu un juif du nom de Simon Klein? demanda-t-il en l'abordant.
+
+--Certainement, répondit Ulhmann.
+
+--Qu'est-ce que c'est que ce juif?
+
+--Pas grand'chose de bon. Brocanteur, usurier, au besoin receleur, je
+crois que ces trois mots le peignent du haut en bas.
+
+--C'est bien ce que je pensais, murmura Dragoch, qui paraissait plongé
+en de profondes réflexions.
+
+Après un instant, il reprit:
+
+--Combien d'hommes avons-nous ici?
+
+--Une quarantaine, répondit Ulhmann.
+
+--C'est suffisant. Écoute-moi bien. Il faut faire table rase de ce que
+nous avons dit ce matin. Je change mon plan, car, plus je vais, plus
+j'ai le pressentiment que l'affaire arrivera près de l'endroit, quel
+qu'il soit, où je serai moi-même.
+
+--Où vous serez?... Je ne comprends pas.
+
+--C'est inutile. Tu échelonneras tes hommes, deux par deux, sur la rive
+gauche du Danube de cinq en cinq kilomètres, en commençant à vingt
+kilomètres au delà de Presbourg. Leur mission unique sera de me
+surveiller. Aussitôt que le dernier échelon m'aura aperçu, les deux
+hommes qui le composent se hâteront d'aller cinq kilomètres en avant du
+premier, et ainsi de suite. C'est compris?... Qu'ils ne me manquent pas
+surtout!
+
+--Et moi? interrogea Ulhmann.
+
+--Toi, tu t'arrangeras pour ne pas me perdre de vue. Comme je suis dans
+une barque, au beau milieu du fleuve, ce n'est pas très difficile...
+Pour tes hommes, qu'ils prennent, bien entendu, en montant leur faction,
+tous les renseignements possibles. En cas de besoin, le poste informé
+d'un événement grave avisera les autres, dont il sera le point de
+concentration.
+
+--Compris.
+
+--Qu'on se mette en route dès ce soir, et que demain je trouve tes
+hommes à leur poste.
+
+--Ils y seront,» dit Ulhmann.
+
+Par deux et trois fois Karl Dragoch exposa son plan, sans se lasser,
+jusqu'au moment où, certain d'avoir été parfaitement saisi par son
+subordonné, il se décida, l'heure avançant, à regagner la barge.
+
+Dans le petit café, de l'autre côté de la place, les deux promeneurs du
+Prater n'avaient pas interrompu leur espionnage. Ils avaient vu Dragoch
+sortir, sans en soupçonner la raison, Ilia Brusch n'ayant pas plus
+attiré leur attention que ne l'aurait fait tout autre passant. Leur
+premier mouvement avait été de se lancer à sa poursuite, mais la
+présence de Friedrich Ulhmann les en avait empêchés. Rassurés,
+d'ailleurs, par l'attente de celui-ci, ils avaient eux-mêmes attendu,
+convaincus qu'ils ne tarderaient pas à voir revenir Karl Dragoch.
+
+Le retour du détective prouva qu'ils avaient justement raisonné, et,
+quand le détective disparut avec Ulhmann dans l'intérieur du café, ils
+restèrent aux aguets, jusqu'au moment où se séparèrent le chef de police
+et son subordonné.
+
+Laissant ce dernier remonter vers le centre, les deux acolytes
+s'attachèrent de nouveau à Karl Dragoch, et redescendirent à sa suite
+la Haupt-Allée, qu'ils avaient suivie le matin même en sens contraire.
+Après trois quarts d'heure de marche, ils s'arrêtèrent. La ligne
+d'arbres bordant la berge du Danube apparaissait alors. Il ne pouvait
+être douteux que Dragoch regagnât son embarcation.
+
+«Inutile d'aller plus loin, dit le plus jeune. Nous sommes fixés,
+maintenant. Ilia Brusch et Karl Dragoch sont bien le même homme.
+La démonstration est faite, et, en le suivant plus longtemps, nous
+risquerions d'être remarqués à notre tour.
+
+--Qu'allons-nous faire? demanda son compagnon à carrure de lutteur.
+
+--Nous en causerons, répondit l'autre. J'ai une idée.»
+
+Pendant que les deux inconnus s'occupaient si fort de sa personne,
+et élaboraient, en s'éloignant vers le Prater Stern, des plans dont
+l'exécution ne devait pas être beaucoup différée, Karl Dragoch
+réintégrait la barge, sans se douter de l'espionnage dont il avait été
+l'objet au cours de cette journée. Il y trouva Ilia Brusch, fort affairé
+à préparer le dîner, que les deux compagnons, une heure plus tard,
+partagèrent comme de coutume, à cheval sur l'un des bancs.
+
+«Eh bien, monsieur Jaeger, êtes-vous content de votre promenade? demanda
+Ilia Brusch, quand les pipes commencèrent à répandre leurs nuages de
+fumée.
+
+--Enchanté, répondit Karl Dragoch. Et vous, monsieur Brusch, n'avez-vous
+pas changé d'avis, et ne vous êtes-vous pas décidé à parcourir un peu la
+ville de Vienne?.. A y faire quelque visite, peut-être?
+
+--Que non pas, monsieur Jaeger, affirma Ilia Brusch. Je ne connais
+personne ici, moi. Depuis que vous êtes parti, je n'ai pas mis le pied à
+terre.
+
+--Vraiment!
+
+--C'est ainsi. Je n'ai pas quitté le bord, où j'avais d'ailleurs assez
+de travail pour m'occuper jusqu'au soir.»
+
+Karl Dragoch ne répliqua pas. Les pensées que le flagrant mensonge de
+son hôte pouvait lui suggérer, il les garda pour lui, et l'on parla de
+choses et d'autres jusqu'au moment où sonna l'heure du sommeil.
+
+
+
+VIII
+
+UN PORTRAIT DE FEMME
+
+
+Ilia Brusch s'était-il rendu coupable d'un mensonge prémédité, ou
+bien changea-t-il d'avis par simple caprice? Quoi qu'il en soit, les
+renseignements fournis par lui sur son itinéraire se trouvèrent être de
+la plus notoire inexactitude..
+
+Parti deux heures avant l'aube, le matin du 26 août, il ne s'arrêta pas
+à Presbourg, comme il l'avait annoncé. Vingt heures de godille acharnée
+le menèrent d'une seule traite à plus de quinze kilomètres au delà de
+cette ville, et il recommença cet effort surhumain après quelques brefs
+instants de repos.
+
+Pourquoi il s'efforçait avec une hâte si fébrile d'écourter son voyage,
+Ilia Brusch ne se crut pas obligé d'en faire confidence à M. Jaeger,
+dont les intérêts étaient ainsi gravement compromis cependant, et, de
+son côté, celui-ci, respectueux de la foi jurée, ne manifesta par aucun
+signe le désappointement que tant de précipitation devait lui faire
+éprouver.
+
+Les préoccupations de Karl Dragoch détournaient, d'ailleurs, l'attention
+de M. Jaeger. Le petit dommage que le second risquait de subir n'avait
+qu'une importance bien mince en regard des soucis du premier.
+
+Dans cette matinée du 26 août, Karl Dragoch venait, en effet, de faire
+une remarque du caractère le plus insolite, qui, s'ajoutant à celles des
+jours précédents, achevait de le troubler profondément. C'est vers dix
+heures du matin que la chose était arrivée. A ce moment, Dragoch, plongé
+dans ses pensées, regardait machinalement Ilia Brusch godiller, debout
+à l'arrière de la barge, avec un entêtement de boeuf au labour. A cause
+d'une sinuosité du chenal qui l'obligeait à se diriger, pour quelques
+instants, vers le Nord-Ouest, le pêcheur avait alors le soleil en plein
+derrière lui. Il était tête nue, car, ruisselant littéralement de sueur,
+il avait rejeté à ses pieds la casquette de loutre dont il se couvrait
+d'ordinaire, et la lumière éclairait vivement par transparence son
+abondante et noire chevelure.
+
+Tout à coup, Karl Dragoch fut frappé par une particularité des plus
+singulières. Si Ilia Brusch était brun, et cela n'était pas contestable,
+il ne l'était du moins que partiellement. Noirs à leur extrémité,
+ses cheveux, à leur base, s'accusaient, sur une longueur de quelques
+millimètres, du plus indéniable blond.
+
+Phénomène naturel que cette diversité de teintes? Peut-être. Mais, plus
+vraisemblablement, simple résultat d'une vulgaire teinture dont on
+aurait négligé de renouveler l'application.
+
+Quand bien même un doute aurait pu, d'ailleurs, subsister à ce sujet
+dans l'esprit de Karl Dragoch, celui-ci n'eût pas tardé à être
+exactement renseigné, puisque, dès le lendemain matin, les cheveux
+d'Ilia Brusch avaient perdu leur double coloration. Le pêcheur,
+évidemment, s'était aperçu de sa négligence et y avait remédié pendant
+la nuit.
+
+Ces yeux que leur propriétaire dissimulait avec tant de soin derrière
+d'impénétrables verres, ce mensonge certain au moment de l'escale à
+Vienne, cette hâte incompréhensible si peu compatible avec le but avoué
+du voyage, ces cheveux blonds transformés en cheveux noirs, tout cela
+formait un faisceau de présomptions dont on devait nécessairement
+conclure... Au fait, que devait-on en conclure? Karl Dragoch, après
+tout, n'en savait rien. Que la conduite d'Ilia Brusch fût louche, ce
+n'était que trop certain, mais quelle conclusion convenait-il d'en
+tirer?
+
+Pourtant, une hypothèse, cent fois repoussée d'abord, finit par
+s'imposer à Karl Dragoch qui ne cessait de réfléchir au problème posé
+à sa sagacité. Et cette hypothèse, c'était celle-là même que, par
+deux fois, lui avait suggérée le hasard. Le joyeux Serbe, Michael
+Michaelovitch, d'abord, les voyageurs de l'hôtel de Ratisbonne,
+ensuite, n'avaient-ils pas, moitié sérieusement, moitié sous forme de
+plaisanterie, émis l'idée que, sous le vêtement d'emprunt du lauréat, se
+cachait le chef des malfaiteurs qui terrorisaient la région? Fallait-il
+donc en arriver à examiner sérieusement une supposition à laquelle
+ceux-mêmes qui l'avaient formulée n'accordaient sûrement pas la moindre
+créance?
+
+Pourquoi pas, après tout? Certes, les faits observés jusqu'ici
+n'autorisaient pas une certitude. Ils autorisaient du moins tous les
+soupçons. Et, en vérité, si des observations subséquentes établissaient
+le bien-fondé de ces soupçons, ce serait une plaisante aventure que le
+même bateau eût transporté pendant un si grand nombre de kilomètres ce
+chef de bandits et le policier chargé de l'arrêter.
+
+Par ce côté, le drame avait tendance à tourner au vaudeville, et Karl
+Dragoch répugnait fort à admettre la possibilité d'une si merveilleuse
+coïncidence. Mais les procédés techniques du vaudeville ne
+consistent-ils pas uniquement dans la concentration en un même lieu et
+en un court espace de temps de quiproquos et de surprises, qu'on ne
+remarque pas, ou qui semblent moins hilarants dans la vie réelle, à
+cause de leur éparpillement et, pour ainsi parler, de leur état de
+dilution? Il ne serait donc pas d'une saine logique de rejeter _de
+plano_ un fait, sous prétexte qu'il parait anormal ou invraisemblable.
+Il convient d'être plus modeste, et d'admettre l'infinie richesse des
+combinaisons du hasard.
+
+C'est sous l'empire de ces préoccupations que Karl Dragoch, le matin du
+28, après une nuit passée en pleine campagne à quelques kilomètres en
+aval de Komorn, mit la conversation sur un sujet qui n'avait jamais été
+effleuré jusqu'alors.
+
+«Bonjour, monsieur Brusch, dit-il, en sortant, ce matin-là, de la
+cabine, où il venait de dresser à loisir son plan d'attaque.
+
+--Bonjour, monsieur Jaeger répondit le pêcheur qui godillait avec son
+énergie coutumière.
+
+--Vous avez bien dormi, monsieur Brusch?
+
+--Parfaitement. Et vous, monsieur Jaeger?
+
+--Euh!.. euh!.. Comme ci, comme ça.
+
+--Vraiment! fit Ilia Brusch. Pourquoi, si vous avez été souffrant, ne
+pas m'avoir appelé?
+
+--Ma santé est parfaite, monsieur Brusch, répondit M. Jaeger. Cela
+n'empêche pas que la nuit m'ait paru un peu longue. Je ne suis pas
+fâché, je l'avoue, d'en avoir vu la fin.
+
+--Parce que?..
+
+--Parce que j'étais un peu inquiet, je peux le reconnaître maintenant.
+
+--Inquiet!.. répéta Ilia Brusch d'un ton de sincère étonnement.
+
+--Ce n'est même pas la première fois que je suis inquiet, expliqua M.
+Jaeger. Je n'ai jamais été très à mon aise, quand la fantaisie vous a
+pris de passer la nuit loin de toute ville et de tout village.
+
+--Bah!.. fit Ilia Brusch qui semblait tomber des nues. Il fallait me le
+dire, et je me serais arrangé autrement.
+
+--Vous oubliez que je me suis engagé à vous laisser toute liberté d'agir
+à votre guise. Chose promise, chose due, monsieur Brusch! Cela n'empêche
+pas que je n'aie pas toujours été très rassuré. Que voulez-vous? Je
+suis un citadin, moi, et je trouve impressionnants ce silence et cette
+solitude de la campagne.
+
+--Affaire d'habitude, monsieur Jaeger, répliqua gaiement Ilia Brusch.
+Vous vous y feriez, si notre voyage devait être plus long. En réalité,
+il y a moins de dangers en rase campagne qu'au coeur d'une grande ville
+où pullulent les assassins et les rôdeurs.
+
+--Vous avez probablement raison, monsieur Brusch, approuva M. Jauger,
+mais les impressions ne se commandent pas. Au surplus, mes craintes ne
+sont pas tout à fait déraisonnables dans le cas présent, puisque nous
+traversons une région particulièrement mal famée.
+
+--Mal famée!.. se récria Ilia Brusch. Où prenez-vous ça, monsieur
+Jaeger?.. J'habite par ici, moi qui vous parle, et je n'ai jamais
+entendu dire que le pays fût mal famé!
+
+Ce fut au tour de M. Jaeger de manifester une vive surprise.
+
+--Parlez-vous sérieusement, monsieur Brusch? s'écria-t-il. Vous seriez
+le seul, alors, à ignorer ce que tout le monde sait de la Bavière à la
+Roumanie.
+
+--Quoi donc? demanda Ilia Brusch.
+
+--Parbleu! qu'une bande d'insaisissables malfaiteurs met en coupe réglée
+les deux rives du Danube, de Presbourg à son embouchure.
+
+--C'est la première fois que j'entends parler de ça, déclara Ilia Brusch
+avec l'accent de la sincérité.
+
+--Pas possible!.. s'étonna M. Jaeger. Mais on ne s'occupe pas d'autre
+chose d'un bout à l'autre du fleuve.
+
+--On apprend du nouveau tous les jours, fit observer placidement Ilia
+Brusch. Et il y a longtemps que ces vols auraient commencé?
+
+--Dix-huit mois environ, répondit M. Jaeger. Si encore il ne s'agissait
+que de vols!..
+
+Mais les malfaiteurs en question ne se contentent pas de voler. Ils
+assassinent au besoin. Pendant ces dix-huit mois, on leur attribue au
+moins dix meurtres dont les auteurs sont demeurés inconnus. Le dernier
+de ces meurtres, précisément, a été accompli à moins de cinquante
+kilomètres d'ici.
+
+--Je comprends maintenant vos inquiétudes, dit Ilia Brusch. Peut-être
+même les aurais-je partagées, si j'avais été mieux renseigné. A
+l'avenir, nous nous arrêterons, le soir, autant que possible à proximité
+d'un village ou d'une ville, à commencer par notre halte d'aujourd'hui,
+que nous ferons à Gran.
+
+--Oh! approuva M. Jaeger, là nous serons tranquilles. Gran est une ville
+importante.
+
+--Je suis d'autant plus satisfait, continua Ilia Brusch, que vous vous y
+trouviez en sûreté, que je compte vous laisser seul la nuit prochaine.
+
+--Vous avez l'intention de vous absenter?
+
+--Oui, monsieur Jaeger, mais quelques heures seulement. De Gran, où
+j'espère bien arriver de bonne heure, je voudrais pousser une pointe
+jusqu'à Szalka, qui n'en est pas fort éloigné. C'est là que j'habite,
+comme vous le savez. Je serai, d'ailleurs, de retour avant l'aube, et
+notre départ, demain matin, n'en sera nullement retardé.
+
+--A votre aise, monsieur Brusch, conclut M. Jaeger. Je conçois que vous
+ayez le désir de faire un tour chez vous, et à Gran, je le répète, il
+n'y a rien à redouter.
+
+Pendant une demi-heure, la conversation fut interrompue. Après cet
+entr'acte, Karl Dragoch reprit sur nouveaux frais.
+
+--C'est vraiment curieux, dit-il, que vous n'ayez jamais entendu parler
+de ces malfaiteurs du Danube. C'est d'autant plus curieux, qu'on s'est
+particulièrement occupé de cette affaire quelques jours après le
+concours de pêche de Sigmaringen.
+
+--A quel propos? demanda Ilia Brusch.
+
+--A propos de la constitution d'une brigade de police spéciale sous
+les ordres d'un chef que l'on dit fort habile, un nommé Karl Dragoch,
+détective de Budapest.
+
+--Il aura fort à faire, observa Ilia Brusch, que ce nom ne parut pas
+autrement frapper. C'est long, le Danube, et il est peu commode de
+surveiller des gens sur lesquels on ne sait rien.
+
+--C'est ce qui vous trompe, répliqua M. Jaeger. La police ne serait
+pas sans renseignements. De l'ensemble des témoignages recueillis
+résulterait, d'abord, un signalement presque certain du chef de la
+bande.
+
+--Comment est-il fait, ce particulier-là? demanda Ilia Brusch.
+
+--Comme aspect général, c'est un homme dans votre genre...
+
+--Merci bien! interrompit en riant Ilia Brusch.
+
+--Oui, poursuivit M. Jaeger, il serait à peu près de votre taille et de
+votre corpulence, mais pour le reste, par exemple, aucun rapport.
+
+--Heureusement! soupira Ilia Brusch avec un air de soulagement qui
+voulait être comique.
+
+--Il aurait, dit-on, de très beaux yeux bleus, et ne serait pas obligé
+comme vous de porter lunettes. En outre, tandis que vous êtes très brun
+et soigneusement rasé, il porterait toute sa barbe, que l'on dit blonde.
+Sur ce dernier point, notamment, les témoignages recueillis sont
+formels, à ce qu'on prétend.
+
+--C'est une indication, évidemment, reconnut Ilia Brusch, mais encore
+bien vague. Il y a beaucoup de blonds, et s'il faut les passer tous au
+crible!..
+
+--On sait encore autre chose. D'après les on dit, ce chef serait de
+nationalité bulgare... comme vous-même, monsieur Brusch!
+
+--Que voulez-vous dire? demanda Ilia Brusch d'une, voix troublée.
+
+--D'après votre accent, s'excusa Karl Dragoch d'un air innocent, je vous
+ai cru d'origine bulgare... Mais je me suis trompé, peut-être?.
+
+--Vous ne vous êtes pas trompé, reconnut Ilia Brusch après une courte
+hésitation.
+
+--Ce chef serait donc votre compatriote. Dans le public, son nom court
+même de bouche en bouche.
+
+--Oh alors!.. Si l'on sait son nom!..
+
+--Bien entendu, cela n'a rien d'officiel.
+
+--Officiel ou officieux, quel serait le nom du paroissien.
+
+--A tort ou à raison, les riverains du fleuve mettent les méfaits dont
+ils ont à souffrir au compte d'un certain Ladko.
+
+--Ladko!.. répéta Ilia Brusch qui, en proie à une évidente émotion,
+arrêta brusquement le va-et-vient de sa godille.
+
+--Ladko, affirma Karl Dragoch, en surveillant du coin de l'oeil son
+interlocuteur.
+
+Mais déjà celui-ci s'était ressaisi.
+
+--C'est drôle, dit-il simplement, tandis que l'aviron reprenait entre
+ses mains son éternel travail.
+
+--Qu'est-ce qui est drôle? insista Karl Dragoch. Connaîtriez-vous ce
+Ladko?
+
+---Moi? protesta le pêcheur. Pas le moins du monde. Mais ce n'est pas un
+nom bulgare que Ladko. Voilà tout ce que je vois de drôle là-dedans.»
+
+Karl Dragoch ne poussa pas plus avant un interrogatoire, qui, plus
+clair, risquait de devenir dangereux, et dont les résultats pouvaient
+d'ores et déjà être considérés comme satisfaisants. La surprise du
+pêcheur en entendant le signalement du malfaiteur, son trouble en
+connaissant la nationalité probable de celui-ci, son émotion en en
+apprenant le nom, tout cela était indéniable et donnait une force
+nouvelle aux présomptions antérieures, sans apporter toutefois aucune
+preuve décisive.
+
+Comme l'avait prévu Ilia Brusch, il n'était pas encore deux heures de
+l'après-midi lorsque la barge arriva à Gran. Cinq cents mètres avant
+les premières maisons, le pêcheur prit terre sur la rive gauche, afin
+d'éviter, dit-il, d'être retardé par la curiosité populaire, et pria M.
+Jaeger de bien vouloir conduire seul la barge sur la rive droite, où il
+s'arrêterait au coeur de la ville, ce à quoi le passager consentit avec
+obligeance.
+
+Son travail terminé, celui-ci se transforma en détective. La barge
+amarrée, il sauta sur le quai, en quête de l'un de ses hommes.
+
+Il n'avait pas fait vingt pas qu'il se heurtait à Friedrick Ulhmann. Un
+dialogue rapide s'engagea entre les deux policiers.
+
+«Tout va bien?
+
+--Tout.
+
+--Il faut resserrer le cercle, Ulhmann. Tes postes de deux hommes à un
+kilomètre l'un de l'autre désormais.
+
+--Ça chauffe, alors?
+
+--Oui.
+
+--Tant mieux.
+
+--Demain, tâche de ne pas me perdre des yeux. J'ai idée que nous
+brûlons.
+
+---Compris.
+
+--Et qu'on ne s'endorme pas! Du nerf! Qu'on se grouille!
+
+--Comptez sur moi.
+
+--Si tu apprends quelque chose, un signe de la berge, n'est-ce pas?
+
+--Entendu.»
+
+Les deux interlocuteurs se séparèrent, et Karl Dragoch réintégra
+l'embarcation.
+
+Si son repos ne fut pas troublé par l'inquiétude qu'il prétendait
+éprouver d'ordinaire, il le fut, au cours de cette nuit, par le vacarme
+des éléments déchaînés. A minuit, une tempête de l'Est se leva, en
+effet, et augmenta d'heure en heure, tandis que la pluie faisait rage.
+
+Au moment où, vers cinq heures du matin, Ilia Brusch regagna la barge,
+la pluie tombait toujours à torrents et le vent soufflait avec fureur
+dans une direction nettement opposée à celle du courant. Le pêcheur
+n'hésita pas, cependant, à partir. Son amarre larguée, il poussa
+aussitôt au milieu du fleuve et reprit son éternelle godille. Il lui
+fallait un véritable courage pour se mettre au travail dans de telles
+conditions, après une nuit qui n'avait pu manquer d'être fatigante.
+
+La tempête ne montra, pendant les premières heures de la matinée, aucune
+tendance à décroître, au contraire. La barge, malgré l'aide du courant,
+ne gagnait que péniblement contre ce terrible vent debout, et c'est
+à peine si, après quatre heures d'efforts, elle était parvenue à une
+dizaine de kilomètres de la ville de Gran. Le confluent de l'Ipoly, sur
+la rive droite duquel est situé Szalka, où Ilia Brusch disait s'être
+rendu la nuit précédente, ne pouvait plus alors être bien éloigné.
+
+A ce moment, la tempête redoubla de fureur, au point de rendre la
+situation réellement critique. Si le Danube n'est pas comparable à
+la mer, il est toutefois assez vaste pour que de véritables lames
+réussissent à s'y former lorsque le vent acquiert une grande violence.
+Il en était ainsi, ce jour-là, et, malgré la hâte dont Ilia Brusch
+faisait preuve, force lui fut de se réfugier près de la rive gauche.
+
+Il ne devait pas l'atteindre..
+
+Plus de cinquante mètres l'en séparaient encore, quand surgit un
+effrayant phénomène. A quelque distance en amont, les arbres qui
+garnissaient la berge furent tout à coup précipités dans le fleuve,
+cassés net au ras du sol, comme s'ils eussent été rasés par une faux
+gigantesque. En même temps, l'eau, soulevée par une incommensurable
+puissance, monta à l'assaut de la rive, puis se dressa en une lame
+énorme qui roula en déferlant à la poursuite de la barge.
+
+Evidemment, une trombe venait de se former dans les couches
+atmosphériques et promenait à la surface du fleuve son irrésistible
+ventouse.
+
+Ilia Brusch comprit le danger. Faisant pivoter la barge d'un énergique
+coup d'aviron, il s'efforça de se rapprocher de la rive droite. Si cette
+manoeuvre n'eut pas tout le résultat qu'il en attendait, c'est pourtant
+à elle que le pêcheur et son passager durent finalement leur salut.
+
+Rattrapée par le météore continuant sa course furieuse, la barge évita
+du moins la montagne d'eau qu'il soulevait sur son passage. C'est
+pourquoi elle ne fut pas submergée, ce qui eût été fatal sans la
+manoeuvre d'Ilia Brusch. Saisie par les spires les plus extérieures du
+tourbillon, elle fut simplement lancée avec violence selon une courbe de
+grand rayon.
+
+A peine effleurée par la pieuvre aérienne, dont la tentacule avait,
+cette fois, manqué le but, l'embarcation fut presque aussitôt lâchée
+qu'aspirée. En quelques secondes, la trombe était passée et la vague
+s'enfuyait en rugissant vers l'aval, tandis que la résistance de l'eau
+neutralisait peu à peu la vitesse acquise de la barge.
+
+Malheureusement, avant que ce résultat fût complètement atteint, un
+nouveau danger se révéla à l'improviste. Droit devant l'étrave, qui
+fendait l'eau avec la vitesse d'un express, le pêcheur aperçut tout
+à coup un des arbres arrachés, qui, les racines en l'air, suivait
+lentement le courant. L'embarcation, lancée dans l'enchevêtrement de ces
+racines, ne pouvait manquer de chavirer, d'être gravement endommagée
+tout au moins. Ilia Brusch poussa un cri d'effroi, en découvrant cet
+obstacle imprévu.
+
+Mais Karl Dragoch avait aussi vu le danger, il en avait compris
+l'imminence. Sans hésiter, il s'élança à l'avant de la barge, ses
+mains saisirent les racines qui s'échevelaient hors de l'eau, et,
+s'arc-boutant pour mieux lutter contre l'impulsion du bateau, il
+s'efforça de l'écarter de la direction dangereuse.
+
+Il y parvint. La barge, déviée de sa route, passa comme une flèche, en
+raclant les racines, puis la tête de l'arbre encore couverte de ses
+feuilles. Un instant de plus, et elle allait laisser derrière elle
+l'épave verdoyante mollement entraînée par le courant, lorsque Karl
+Dragoch fut atteint en pleine poitrine par une des dernières ramures.
+En vain, il voulut résister au choc. Perdant l'équilibre, il culbuta
+par-dessus bord et disparut sous les eaux.
+
+A sa chute en succéda immédiatement une autre, volontaire celle-ci. Ilia
+Brusch, en voyant tomber son passager, s'était sans hésiter élancé à son
+secours.
+
+Mais ce n'était pas chose facile d'apercevoir quoi que ce fût dans
+ces eaux limoneuses tout agitées par le passage d'un furieux météore.
+Pendant une minute, Ilia Brusch s'y épuisa en vain, et il commençait à
+désespérer de découvrir M. Jaeger, quand il saisit enfin le malheureux,
+flottant; évanoui, entre deux eaux.
+
+A tout prendre, cela valait mieux. Un homme qui se noie se débat
+d'ordinaire et augmente ainsi sans le savoir la difficulté du sauvetage.
+Un homme évanoui n'est plus qu'une masse inerte dont le salut dépend
+uniquement de l'habileté du sauveteur.
+
+Ilia Brusch eut tôt fait d'élever hors de l'eau la tête de M. Jaeger,
+puis, d'un bras vigoureux, il nagea vers la barge, qui, pendant ce
+temps, s'était éloignée d'une trentaine de mètres. Il s'en rapprocha en
+quelques brasses, qui semblaient être un jeu pour le robuste nageur, et,
+d'une main, il en saisit le bord, tandis que son autre main soutenait le
+passager toujours privé de sentiment.
+
+Restait maintenant à hisser M. Jaeger à bord de l'embarcation, et ce
+n'était pas besogne aisée. Ilia Brusch, au prix de mille efforts,
+réussit toutefois à la mener à bonne fin.
+
+Dès qu'il eut déposé le noyé sur une des couchettes du tôt, il le
+dépouilla de ses vêtements, et, ayant retiré de l'un des coffres
+quelques morceaux de laine, se mit en devoir de le frictionner,
+énergiquement. M. Jaeger ne tarda pas à ouvrir les yeux et à revenir au
+sentiment du réel. L'immersion n'avait pas été longue, en somme, et il
+était à espérer qu'elle n'aurait pas de suites fâcheuses.
+
+«Eh! Eh! monsieur Jaeger, s'écria Ilia Brusch, dès qu'il vit son malade
+reprendre connaissance, vous vous y entendez pour les plongeons!
+
+M. Jaeger sourit faiblement sans répondre.
+
+--Ça ne sera rien, poursuivait Ilia Brusch, en continuant ses énergiques
+frictions. Rien de meilleur pour la santé qu'un bain au mois d'août!
+
+--Merci, monsieur Brusch, balbutia Karl Dragoch.
+
+--Il n'y a vraiment pas de quoi, répliqua gaiement le pêcheur. C'est
+à moi de vous remercier, monsieur Jaeger, puisque vous m'avez donné
+l'occasion d'un excellent bain.
+
+Les forces de Karl Dragoch revenaient à vue d'oeil. Un bon coup
+d'eau-de-vie, et il n'y paraîtrait plus. Malheureusement, Ilia Brusch,
+plus ému qu'il ne voulait le paraître, bouleversa en vain tous ses
+coffres. La provision d'alcool était épuisée, et il n'en restait pas une
+goutte à bord de la barge.
+
+--Voilà qui est vexant! s'écria Ilia Brusch. Pas une goutte de schnaps
+dans notre cambuse!
+
+--Peu importe, monsieur Brusch, affirma Karl Dragoch, d'une voix faible.
+Je m'en passerai fort bien, je vous assure.
+
+Karl Dragoch grelottait, cependant, en dépit de ses assurances, et un
+cordial ne lui eût certes pas été inutile.
+
+--C'est ce qui vous trompe, répondit Ilia Brusch, qui ne s'illusionnait
+pas sur l'état de son passager, vous ne vous en passerez pas, monsieur
+Jaeger. Laissez moi faire. Ce ne sera pas long.
+
+En un tour de mains, le pêcheur eut échangé ses vêtements trempés contre
+des vêtements secs, puis quelques coups de godille amenèrent la barge à
+la rive gauche où elle fut amarrée solidement.
+
+--Un peu de patience, monsieur Jaeger, dit Ilia Brusch en sautant à
+terre. Ici, je connais le pays, puisque voilà le confluent de l'Ipoly. A
+moins de quinze cents mètres, il y a un village, où je trouverai tout ce
+qu'il faut. Dans une demi-heure, je serai de retour.»
+
+Cela dit, Ilia Brusch s'éloigna, sans attendre la réponse.
+
+Quand il fut seul, Karl Dragoch se laissa retomber sur sa couchette.
+Il était plus brisé qu'il ne lui plaisait de le dire, et, pendant un
+instant, il ferma les yeux avec lassitude.
+
+Mais la vie reprenait rapidement son cours; le sang battait dans ses
+artères. Bientôt il rouvrit les yeux et laissa errer autour de lui un
+regard plus ferme de minute eh minute.
+
+La première chose qui sollicita ce regard encore vague, ce fut l'un des
+coffres, qu'Ilia Brusch, dans la précipitation de son départ, avait
+oublié de refermer. Bouleversé par la recherche infructueuse du pêcheur,
+l'intérieur de ce coffre n'offrait à la vue qu'un amas d'objets
+hétéroclites. Linge rude, grossiers vêtements, fortes chaussures y
+étaient entassés dans le plus grand désordre.
+
+Pourquoi les yeux de Karl Dragoch se mirent-ils à briller tout à coup?
+Ce spectacle, pourtant peu passionnant, l'intéressait-il donc à ce point
+qu'il se soulevât sur le coude, après quelques secondes d'attention, de
+manière a voir plus commodément dans le coffre béant?
+
+Certes, ce n'étaient ni les vêtements, ni le linge qui pouvaient exciter
+ainsi la curiosité de l'indiscret passager, mais, entre ces divers
+objets d'habillement, l'oeil fureteur du détective venait de découvrir
+un objet plus digne de retenir son attention.
+
+Ce n'était pas autre chose qu'un portefeuille à demi entr'ouvert,
+et laissant fuir les nombreux papiers dont il était bourré. Un
+portefeuille! Des papiers! C'est-à-dire une réponse, sans doute, aux
+questions que Karl Dragoch se posait depuis quelques jours.
+
+Le détective n'y put tenir. Après une courte hésitation, au risque de
+trahir, ce faisant, les lois de l'hospitalité, sa main s'allongea
+et plongea dans le coffre, d'où elle ressortit avec le portefeuille
+tentateur et son contenu, dont l'inventaire fut aussitôt commencé.
+
+Des lettres, d'abord, que Karl Dragoch ne s'attarda pas à lire, mais que
+leur suscription montrait adressées à M. Ilia Brusch à Szalka; puis des
+reçus, parmi lesquels des quittances de loyer libellées au même nom.
+Rien d'intéressant dans tout cela.
+
+Karl Dragoch allait peut-être y renoncer, quand un dernier document le
+fit tressaillir. Rien ne pouvait être plus innocent cependant, et il
+fallait être un policier pour éprouver, devant un tel «document», un
+autre sentiment qu'une sympathique émotion.
+
+C'était un portrait, le portrait d'une jeune femme dont la parfaite
+beauté eût enthousiasmé un peintre. Mais un policier n'est pas un
+artiste, et ce n'est pas d'admiration pour ce ravissant visage que
+battait le coeur de Karl Dragoch. A peine même s'il en avait regardé
+les traits. A vrai dire, il n'avait rien vu de ce portrait, rien
+qu'une simple ligne d'écriture en langue bulgare tracée au bas de la
+photographie. « A mon cher mari, Natcha Ladko », tels étaient les mots
+que pouvait lire Karl Dragoch éperdu.
+
+Ainsi, ses soupçons étaient justifiés, et logiques ses déductions basées
+sur les singularités observées. Ladko! C'était bien avec Ladko, qu'il
+descendait le Danube depuis tant de jours. C'était bien ce dangereux
+malfaiteur, vainement pourchassé jusqu'alors, qui se cachait sous
+l'inoffensive personnalité du lauréat de la Ligue Danubienne.
+
+Quelle allait être la conduite de Karl Dragoch après une pareille
+constatation? Il n'avait pas encore pris de décision, quand un bruit de
+pas sur la berge lui fit rejeter vivement le portefeuille au fond du
+coffre dont il rabattit le couvercle. Le nouvel arrivant ne pouvait être
+Ilia Brusch parti depuis dix minutes à peine.
+
+« Monsieur Dragoch! appela une voix au dehors.
+
+--Friedrick Ulhmann! murmura Karl Dragoch qui parvint péniblement à se
+mettre debout et sortit en chancelant de la cabine.
+
+--Excusez-moi de vous avoir appelé, dit Friedrick Ulhmann dès qu'il
+aperçut son chef. J'ai vu votre compagnon s'éloigner tout à l'heure et
+je vous savais seul.
+
+--Qu'y a-t-il? demanda Karl Dragoch.
+
+--Du nouveau, Monsieur. Un crime a été commis cette nuit.
+
+--Cette nuit! s'écria Karl Dragoch en pensant aussitôt à l'absence
+d'Ilia Brusch au cours de la nuit précédente.
+
+--Une villa a été pillée à proximité d'ici. Le gardien a été frappé.
+
+--Mort?
+
+--Non, mais grièvement blessé.
+
+--C'est bon, dit Karl Dragoch en imposant de la main silence à son
+subordonné.
+
+Il réfléchissait profondément. Que convenait-il de faire? Agir certes,
+et pour cela la force ne lui manquerait pas. La nouvelle qu'il venait
+d'apprendre était le meilleur des remèdes. Il ne lui restait plus de
+traces de l'accident dont il venait d'être victime. Il n'avait plus
+besoin maintenant de chercher un appui sur la cloison de la cabine. Sous
+le coup de fouet des nerfs, le sang revenait à flots à son visage.
+
+Oui, il fallait agir, mais comment? Devait-il attendre le retour d'Ilia
+Brusch, ou plutôt de Ladko, puisque tel était le véritable nom de son
+compagnon de route, et lui mettre à l'improviste la main sur l'épaule
+au nom de la loi? Cela paraissait le plus sage, puisque désormais il ne
+pouvait subsister aucun doute sur la culpabilité du soi-disant pêcheur.
+Le soin avec lequel il dissimulait sa véritable personnalité, le mystère
+dont il s'entourait, ce nom qui était le sien et, en même temps, celui
+par lequel la rumeur publique désignait le chef des bandits, son absence
+de la nuit dernière concordant avec la découverte d'un nouveau crime,
+tout disait à Karl Dragoch qu'Ilia Brusch était bien le bandit
+recherché.
+
+Mais ce bandit lui avait sauvé la vie!.. Voilà qui compliquait
+étrangement la situation!
+
+Quelle apparence qu'un voleur, plus qu'un voleur, un assassin se
+fût jeté à l'eau pour l'en retirer? Et, quand bien même cette chose
+invraisemblable serait vraie, était-il possible, à qui venait d'être
+arraché à la mort, de reconnaître ainsi le dévouement de son sauveur?
+Quel risque, d'ailleurs, à surseoir à une arrestation? Maintenant que le
+faux Ilia Brusch était démasqué, que sa personnalité était connue, il
+lui serait impossible d'échapper aux forces de police disséminées le
+long du fleuve, et, dans le cas où l'enquête aboutirait en effet au
+soi-disant pêcheur, on disposerait alors d'un plus nombreux personnel,
+et l'arrestation serait opérée plus sûrement pour avoir été différée.
+
+Karl Dragoch, pendant cinq minutés, retourna sous toutes ses faces le
+cas de conscience qui s'imposait à lui. Partir sans avoir revu Ilia
+Brusch?.. Ou bien rester, placer Friedrick Ulhmann en embuscade dans la
+cabine, et, quand le pêcheur apparaîtrait, sauter sur lui sans crier
+gare, quitte à s'expliquer après?... Non, décidément. Répondre par cette
+trahison à un tel acte de dévouement, cela lui soulevait le coeur.
+Mieux valait, au risque de laisser à un coupable une chance de salut,
+commencer l'enquête en oubliant provisoirement ce qu'il croyait savoir.
+Si cette enquête le ramenait finalement à Ilia Brusch, si son devoir
+l'obligeait alors à traiter son sauveur en ennemi, ce serait du moins
+face à face qu'il le combattrait, et après lui avoir donné le temps de
+se mettre en défense.
+
+Acceptant du geste toutes les conséquences de sa décision, Karl Dragoch,
+son parti pris, rentra dans la cabine. Par un mot déposé en évidence il
+avertit Ilia Brusch de la nécessité où il était de s'absenter, en priant
+son hôte de l'attendre au moins pendant vingt-quatre heures. Puis il se
+disposa à partir.
+
+--Combien d'hommes avons-nous? demanda-t-il en sortant de la cabine.
+
+--Il y en a deux sur place, mais on est en train de battre le rappel.
+Nous en aurons une dizaine avant ce soir.
+
+--Bien, approuva Karl Dragoch. Ne m'as-tu pas dit que le théâtre du
+crime n'était pas éloigné?
+
+--Deux kilomètres à peu près, répondit Ulhmann.
+
+--Conduis-moi, » dit Karl Dragoch en sautant sur la rive.
+
+
+
+IX
+
+LES DEUX ÉCHECS DE DRAGOCH
+
+
+Les Karpathes décrivent, dans la partie septentrionale de la Hongrie, un
+immense arc de cercle, dont l'extrémité occidentale se divise en
+deux branches secondaires. L'une va mourir au Danube à la hauteur de
+Presbourg; l'autre atteint le fleuve dans les environs de Gran, où elle
+se continue, sur la rive droite, par les sept cent soixante-six mètres
+du mont Pilis.
+
+C'est au pied de cette médiocre montagne qu'un crime venait d'être
+commis, et c'est là que Karl Dragoch allait pour la première fois se
+trouver aux prises avec les redoutables malfaiteurs qu'il avait mission
+de poursuivre.
+
+Quelques heures avant le moment où, faussant compagnie à son hôte, il
+se faisait violence pour obéir, malgré sa faiblesse, à l'invitation de
+Friedrich Ulhmann, une charrette lourdement chargée s'était arrêtée
+devant une misérable auberge construite à la base de l'une des collines
+par lesquelles le mont Pilis se raccorde à la vallée du Danube.
+
+La position de cette auberge avait été judicieusement choisie au point
+de vue commercial. Elle commandait le croisement de trois routes
+se dirigeant, l'une vers le Nord, une autre vers le Sud-Est, et la
+troisième vers le Nord-Ouest. Ces trois routes aboutissant au Danube,
+celle du Nord à la courbe qu'il décrit en face du mont Pilis, celle du
+Sud-Est au bourg de Saint-André, celle du Nord-Ouest à la ville de Gran,
+l'auberge était située, en quelque sorte, entre les branches d'un vaste
+compas liquide et ne pouvait manquer de profiter du roulage alimentant
+la batellerie.
+
+Le Danube qui, au sortir de Gran, coule sensiblement de l'Ouest à l'Est,
+s'infléchit, en effet, vers le Sud, à quelque distance du confluent
+de l'Ipoly, puis remonte au Nord, après avoir dessiné une
+demi-circonférence de faible rayon. Mais, presque aussitôt, il se replie
+sur lui-même, pour adopter une direction Nord-Sud, qu'il n'abandonnera
+plus, en aval, pendant un très grand nombre de kilomètres.
+
+Au moment où le véhicule faisait halte, le soleil se levait à peine.
+Tout dormait encore dans la maison, dont les épais volets étaient
+hermétiquement fermés.
+
+«Holà, oh! de l'auberge!.. appela, en heurtant la porte du manche de son
+fouet, l'un des deux hommes qui conduisaient la charrette.
+
+--On y va! répondit de l'intérieur l'aubergiste réveillé en sursaut.
+
+Un instant plus tard, une tête embroussaillée se montrait à une fenêtre
+du premier.
+
+--Que voulez-vous? interrogea sans aménité l'aubergiste.
+
+--Manger, d'abord; dormir, ensuite, dit le charretier.
+
+--On y va, répéta l'hôte qui disparut dans l'intérieur.
+
+Lorsque, par le portail grand ouvert, la charrette eut pénétré dans la
+cour, ses conducteurs s'empressèrent de dételer leurs deux chevaux et
+de les conduire à l'écurie, où une large provende leur fut distribuée.
+Pendant ce temps, l'hôte ne cessait de tourner autour de ces clients
+matinaux. Évidemment, il n'eût pas demandé mieux que d'engager la
+conversation, mais les rouliers, par contre, semblaient peu désireux de
+lui donner la réplique.
+
+--Vous arrivez de bon matin, camarades, insinua l'aubergiste. Vous avez
+donc voyagé pendant la nuit?
+
+--Il parait, fit l'un des charretiers.
+
+--Et vous allez loin comme ça?
+
+--Loin ou près, c'est notre affaire, lui fut-il répliqué.
+
+L'aubergiste se le tint pour dit.
+
+--Pourquoi molester ce brave homme, Vogel? intervint l'autre charretier
+qui n'avait pas encore ouvert la bouche. Nous n'avons aucune raison de
+cacher que nous allons à Saint-André.
+
+--Possible que nous n'ayons pas à le cacher, répliqua Vogel d'un ton
+bourru, mais ça ne regarde personne, j'imagine.
+
+--Evidemment, approuva l'aubergiste, flagorneur comme tout bon
+commerçant.
+
+Ce que j'en disais, c'était histoire de parler, simplement.... Ces
+messieurs désirent manger?
+
+--Oui, répondit celui des deux rouliers qui semblait le moins brutal. Du
+pain, du lard, du jambon, des saucisses, ce que tu auras.»
+
+La charrette avait dû parcourir une longue route, car ses conducteurs
+affamés firent largement honneur au repas. Ils étaient fatigués aussi,
+et c'est pourquoi ils ne s'oublièrent pas à table. La dernière bouchée
+prise, ils s'empressèrent d'aller chercher le sommeil, l'un sur la
+paille de l'écurie, près des chevaux, l'autre sous la bâche de la
+charrette.
+
+Midi sonnait quand ils reparurent. Ce fut pour réclamer aussitôt un
+second repas qui leur fut servi comme le précédent dans la grande
+salle de l'auberge. Reposés maintenant, ils s'attardèrent. Au dessert
+succédèrent les verres d'eau-de-vie qui disparaissaient comme de l'eau
+dans ces rudes gosiers.
+
+Au cours de l'après-midi, plusieurs voitures s'arrêtèrent à l'auberge
+et de nombreux piétons entrèrent boire un coup. Des paysans, pour la
+plupart, qui, la besace au dos, le bâton à la main, se rendaient à Gran
+ou en revenaient. Presque tous étaient des habitués et l'hôtelier
+ne pouvait que s'applaudir d'avoir la tête solide réclamée, par sa
+profession, car il trinquait avec tous ses clients les uns après les
+autres. Cela faisait marcher le commerce. On cause, en effet, en
+trinquant, et parler assèche le gosier, ce qui excite à de nouvelles
+libations.
+
+Ce jour-là précisément la conversation ne manquait pas d'aliment. Le
+crime commis pendant la nuit mettait les cervelles à l'envers. La
+nouvelle en avait été apportée par les premiers passants, et chacun
+racontait un détail inédit ou émettait son avis personnel.
+
+L'aubergiste apprit ainsi successivement que la magnifique villa
+possédée par le comte Hagueneau à cinq cents mètres de la rive du Danube
+avait été complètement dévalisée et que le gardien Christian était
+grièvement blessé; que ce crime était sans doute l'oeuvre de
+l'insaisissable bande de malfaiteurs auxquels on attribuait tant
+d'autres crimes impunis; que la police enfin sillonnait la campagne et
+que les criminels étaient recherchés par la brigade récemment créée pour
+la surveillance du fleuve.
+
+Les deux rouliers ne se mêlaient pas aux conversations que suscitait
+l'événement, conversations qui se développaient à grand accompagnement
+d'exclamations et de cris. Silencieusement, ils restaient à l'écart,
+mais sans doute ils ne perdaient rien des propos échangés autour d'eux,
+car ils ne pouvaient manquer de s'intéresser à ce qui passionnait tout
+le monde.
+
+Cependant, le bruit s'apaisa peu à peu, et, vers six heures et demie du
+soir, ils furent de nouveau seuls dans la grande salle, d'où le dernier
+consommateur venait de s'éloigner. L'un d'eux interpella aussitôt
+l'aubergiste fort activé à rincer des verres sur son comptoir. Celui-ci
+s'empressa d'accourir.
+
+«Que désirent ces messieurs? demanda-t-il.
+
+--Dîner, répondit un charretier.
+
+--Et coucher ensuite, sans doute? interrogea l'aubergiste.
+
+--Non, mon maître, répliqua celui des deux rouliers qui paraissait le
+plus sociable. Nous comptons repartir à la nuit...
+
+--A la nuit!... s'étonna l'aubergiste.
+
+--Afin, continua son client, d'être dès l'aube sur la place du marché.
+
+--De Saint-André?
+
+--Ou de Gran. Cela dépendra des circonstances. Nous attendons ici un ami
+qui est allé aux informations. Il nous dira où nous avons le plus de
+chances de nous défaire avantageusement de nos marchandises.»
+
+L'aubergiste quitta la salle pour s'occuper des apprêts du repas.
+
+«Tu as entendu, Kaiserlick? dit à voix basse le plus jeune des deux
+rouliers en se penchant vers son compagnon.
+
+--Oui.
+
+--Le coup est découvert.
+
+--Tu n'espérais pas, je suppose, qu'il demeurerait caché?
+
+--Et la police bat la campagne.
+
+--Qu'elle la batte.
+
+--Sous la conduite de Dragoch, à ce qu'on prétend.
+
+--Ça, c'est autre chose, Vogel. A mon idée, ceux qui n'ont que Dragoch à
+craindre peuvent dormir sur les deux oreilles.
+
+--Que veux-tu dire?
+
+--Ce que je dis, Vogel.
+
+--Dragoch serait donc?...
+
+--Quoi?
+
+--Supprimé?
+
+--Tu le sauras demain. D'ici là, motus,» conclut le roulier, en voyant
+revenir l'aubergiste.
+
+Le personnage attendu par les deux charretiers n'arriva qu'à la nuit
+close. Un rapide colloque s'engagea entre les trois compagnons.
+
+«On affirmait ici que la police est sur la piste, dit à voix basse
+Kaiserlick.
+
+--Elle cherche, mais elle ne trouvera pas.
+
+--Et Dragoch?
+
+--Bouclé.
+
+--Qui s'est chargé de l'opération?
+
+--Titcha.
+
+--Alors, il y a du bon ... Et nous, que devons-nous faire?
+
+--Atteler sans tarder.
+
+--Pour?...
+
+--Pour Saint-André, mais à cinq cents mètres d'ici vous rebrousserez
+chemin. L'auberge aura été fermée pendant ce temps-là. Vous passerez
+inaperçus, et vous prendrez la route du Nord. Tandis que on vous croira
+d'un côté, vous serez de l'autre.
+
+--Où est donc, le chaland?
+
+--A l'anse de Pilis.
+
+--C'est là qu'est le rendez-vous?
+
+--Non, un peu plus près, à la clairière, sur la gauche de la route. Tu
+la connais?
+
+--Oui.
+
+--Une quinzaine des nôtres y sont déjà. Vous irez les rejoindre.
+
+--Et toi?
+
+--Je retourne en arrière rassembler le surplus de nos hommes que j'ai
+laissés en surveillance. Je les ramènerai avec moi.
+
+--En route donc,» approuvèrent les charretiers.
+
+Cinq minutes plus tard, la voiture s'ébranlait. L'hôte, tout en
+maintenant ouvert l'un des battants de la porte cochère, salua poliment
+ses clients.
+
+« Alors, décidément, c'est-il à Gran que vous allez? interrogea-t-il.
+
+--Non, répondirent les rouliers, c'est à Saint-André, l'ami.
+
+--Bon voyage, les gars! formula l'hôte.
+
+--Merci, camarade. »
+
+La charrette tourna à droite et prit, vers l'Est, le chemin de
+Saint-André. Quand elle eut disparu dans la nuit, le personnage que
+Kaiserlick et Vogel avaient attendu toute la journée, s'éloigna à son
+tour, dans la direction opposée, sur la route de Gran.
+
+L'aubergiste ne s'en aperçut même pas. Sans plus s'occuper de ces
+passants que vraisemblablement il ne reverrait jamais, il se hâta de
+fermer la maison et de gagner son lit.
+
+La charrette qui, pendant ce temps, s'éloignait au pas tranquille de ses
+chevaux, fit volte-face au bout de cinq cents mètres, conformément aux
+instructions reçues, et suivit en sens inverse le chemin qu'elle venait
+de parcourir.
+
+Lorsqu'elle fut de nouveau à la hauteur de l'auberge, tout y était clos,
+en effet, et elle aurait dépassé ce point sans incident, si un chien,
+qui dormait au beau milieu de la chaussée, ne s'était enfui tout à coup
+en aboyant si violemment, que le cheval de flèche effrayé se déroba par
+un brusque écart jusque sur le bas côté de la route. Les charretiers
+eurent vite fait de ramener l'animal en bonne direction, et, pour la
+seconde fois, la voiture disparut dans la nuit.
+
+Il était environ dix heures et demie quand, abandonnant le chemin tracé,
+elle pénétra sous le couvert d'un petit bois, dont les masses sombres
+s'élevaient sur la gauche. Elle fut arrêtée au troisième tour de roue.
+
+«Qui va là? questionna une voix dans les ténèbres.
+
+--Kaiserlick et Vogel, répondirent les rouliers.
+
+--Passez,» dit la voix.
+
+En arrière des premiers rangs d'arbres la charrette déboucha dans une
+clairière, où une quinzaine d'hommes dormaient, étendus sur la mousse.
+«Le chef est là? s'enquit Kaiserlick.
+
+--Pas encore.
+
+--Il nous a dit de l'attendre ici.»
+
+L'attente ne fut pas longue. Une demi-heure à peine après la voiture, le
+chef, ce même personnage qui était venu sur le tard à l'auberge, arriva
+à son tour, accompagné d'une dizaine de compagnons, ce qui portait à
+plus de vingt-cinq le nombre des membres de la troupe.
+
+«Tout le monde est là? demanda-t-il.
+
+--Oui, répondit Kaiserlick qui paraissait détenir quelque autorité dans
+la bande.
+
+--Et Titcha?
+
+--Me voici, prononça une voix sonore.
+
+--Eh bien?.. interrogea anxieusement le chef.
+
+--Réussite sur toute la ligne. L'oiseau est en cage à bord du chaland.
+
+--Partons, dans ce cas, et hâtons-nous, commanda le chef. Six hommes en
+éclaireurs, le reste à l'arrière-garde, la voiture au milieu. Le Danube
+n'est pas à cinq cents mètres d'ici, et le déchargement sera fait en un
+tour de main. Vogel emmènera alors la charrette, et ceux qui sont du
+pays rentreront tranquillement chez eux. Les autres embarqueront sur le
+chaland.
+
+On allait exécuter ces ordres, quand un des hommes laissés en
+surveillance au bord de la route accourut en toute hâte.
+
+--Alerte! dit-il en étouffant sa voix.
+
+--Qu'y a-t-il? demanda le chef de la bande.
+
+--Ecoute.
+
+Tous tendirent l'oreille. Le bruit d'une troupe en marche se faisait
+entendre sur la route. A ce bruit, bientôt quelques voix assourdies se
+joignirent. La distance ne devait pas être supérieure à une centaine de
+toises.
+
+--Restons dans la clairière, commanda le chef. Ces gens-là passeront
+sans nous voir.»
+
+Assurément, étant donnée l'obscurité profonde, ils ne seraient pas
+aperçus, mais il y avait ceci de grave: si, par mauvaise chance, c'était
+une escouade de police qui suivait cette route, c'est qu'elle se
+dirigeait vers le fleuve. Certes, il pouvait se faire qu'elle ne
+découvrit pas le bateau, et, d'ailleurs, les précautions étaient
+prises. Ces agents auraient beau le visiter de fond en comble, ils n'y
+trouveraient rien de suspect. Mais, même en admettant que cette escouade
+ne soupçonnât pas l'existence du chaland, peut-être resterait-elle en
+embuscade dans les environs, et, dans ce cas, il eût été très imprudent
+de faire sortir la charrette.
+
+Enfin, on tiendrait compte des circonstances, et on agirait selon les
+événements. Après avoir attendu dans cette clairière toute la journée
+suivante, s'il le fallait, quelques-uns des hommes descendraient, à la
+nuit, jusqu'au Danube, et s'assureraient de l'absence de toute force de
+police.
+
+Pour l'instant, l'essentiel était de ne pas être dépistés, et que rien
+ne donnât l'éveil à cette troupe qui s'approchait.
+
+Celle-ci ne tarda pas à atteindre le point où la route longeait la
+clairière. Malgré la nuit noire, on reconnut qu'elle se composait d'une
+dizaine d'hommes, et de significatifs cliquetis d'acier indiquaient des
+hommes armés.
+
+Déjà, elle avait dépassé la clairière, lorsqu'un incident vint modifier
+les choses du tout au tout.
+
+Un des deux chevaux, effrayé par ce passage d'hommes sur la route,
+s'ébroua et poussa un long hennissement qui fut répété par son
+congénère.
+
+La troupe en marche s'arrêta sur place.
+
+C'était bien une escouade de police qui descendait vers le fleuve, sous
+le commandement de Karl Dragoch complètement remis des suites de son
+accident de la matinée.
+
+Si les gens de la clairière avaient connu ce détail, peut-être leur
+inquiétude en eût-elle été augmentée. Mais, ainsi qu'on l'a vu, leur
+chef croyait hors de combat le policier redouté. Pourquoi il commettait
+cette erreur, pourquoi il estimait ne plus avoir à compter avec un
+adversaire qu'il avait précisément en face de lui, c'est ce que la suite
+du récit ne tardera pas à faire comprendre au lecteur.
+
+Lorsque, dans la matinée de ce même jour, Karl Dragoch eut sauté sur la
+berge, où l'attendait son subordonné, celui-ci l'avait entraîné vers
+l'amont. Après deux ou trois cents mètres de marche, les deux policiers
+étaient arrivés à un canot, dissimulé dans les herbes de la rive, à bord
+duquel ils s'embarquèrent. Aussitôt, les avirons, vigoureusement maniés
+par Friedrick Ulhmann, emportèrent rapidement la légère embarcation de
+l'autre côté du fleuve.
+
+«C'est donc sur la rive droite que le crime a été commis? demanda à ce
+moment Karl Dragoch.
+
+--Oui, répondit Friedrick Ulhmann.
+
+--Dans quelle direction?
+
+--En amont. Dans les environs de Gran.
+
+--Comment! Dans les environs de Gran, se récria Dragoch. Ne me disais-tu
+pas tout à l'heure que nous n'avions que peu de chemin à faire?
+
+--Ce n'est pas loin, dit Ulhmann. Il y a peut-être bien trois
+kilomètres, tout de même.»
+
+Il y en avait quatre, en réalité, et cette longue étape ne put être
+franchie sans difficulté par un homme qui venait à peine d'échapper à la
+mort Plus d'une fois, Karl Dragoch dut s'étendre, afin de reprendre le
+souffle qui lui manquait. Il était près de trois heures de l'après-midi,
+quand il atteignit enfin la villa du comte Hagueneau, où l'appelait sa
+fonction.
+
+Dès qu'il se sentit, grâce à un cordial qu'il s'empressa de réclamer, en
+possession de tous ses moyens, le premier soin de Karl Dragoch fut de
+se faire conduire au chevet du gardien Christian Hoël. Pansé quelques
+heures plus tôt par un chirurgien des environs, celui-ci, la face
+blanche, les yeux clos, haletait péniblement. Bien que sa blessure fût
+des plus graves et intéressât le poumon, il subsistait toutefois un
+sérieux espoir de le sauver, à la condition que la plus légère fatigue
+lui fût épargnée.
+
+Karl Dragoch put néanmoins obtenir quelques renseignements, que le
+gardien lui donna d'une voix étouffée, par monosyllabes largement
+espacés. Au prix de beaucoup de patience, il apprit qu'une bande de
+malfaiteurs, composée de cinq ou six hommes, au bas mot, avait, au
+milieu de la nuit dernière, fait irruption dans la villa, après en avoir
+enfoncé la porte. Le gardien Christian Hoël, réveillé par le bruit,
+avait eu à peine le temps de se lever, qu'il retombait frappé d'un coup
+de poignard entre les deux épaules. Il ignorait par conséquent ce qui
+s'était passé ensuite, et il était incapable de donner aucune indication
+sur ses agresseurs. Cependant, il savait quel était leur chef, un
+certain Ladko, dont ses compagnons avaient, à plusieurs reprises,
+prononcé le nom avec une sorte d'inexplicable forfanterie. Quant à ce
+Ladko, dont un masque recouvrait le visage, c'était un grand gaillard
+aux yeux bleus et porteur d'une abondante barbe blonde.
+
+Ce dernier détail, de nature à infirmer les soupçons qu'il avait conçus
+touchant Ilia Brusch, ne laissa pas de troubler Karl Dragoch. Qu'Ilia
+Brusch fût blond, lui aussi, il n'en doutait pas, mais ce blond était
+déguisé en brun, et on ne retire pas une teinture le soir pour la
+remettre le lendemain, comme on ferait d'une perruque. Il y avait là une
+sérieuse difficulté que Dragoch se réserva d'élucider à loisir.
+
+Le gardien Christian ne put, d'ailleurs, lui fournir de plus amples
+détails. Il n'avait rien remarqué concernant ses autres agresseurs,
+ceux-ci ayant pris, comme leur chef, la précaution de se masquer.
+
+Muni de ces renseignements, le détective posa ensuite quelques questions
+touchant la villa même du comte Hagueneau. C'était, ainsi qu'il
+l'apprit, une très riche habitation meublée avec un luxe princier. Les
+bijoux, l'argenterie et les objets précieux abondaient dans les tiroirs,
+les objets d'art sur les cheminées et les meubles, les tapisseries
+anciennes et les tableaux de maître sur les murs. Des titres avaient
+même été laissés en dépôt dans un coffre-fort, au premier étage. Nul
+doute par conséquent que les envahisseurs n'aient eu l'occasion de faire
+un merveilleux butin.
+
+C'est ce que Karl Dragoch put, en effet, constater aisément en
+parcourant les diverses pièces de l'habitation. C'était un pillage en
+règle, accompli avec une parfaite méthode. Les voleurs, en gens de goût,
+ne s'étaient pas encombrés des non-valeurs. La plupart des objets de
+prix avaient disparu; à la place des tapisseries arrachées, de grands
+carrés de muraille apparaissaient à nu, et, veufs des plus belles toiles
+découpées avec art, des cadres vides pendaient lamentablement. Les
+pillards s'étaient approprié jusqu'à des tentures choisies évidemment
+parmi les plus somptueuses et jusqu'à des tapis sélectionnés parmi les
+plus beaux. Quant au coffre-fort, il avait été forcé, et son contenu
+avait disparu.
+
+«On n'a pas emporté tout cela à dos d'hommes, se dit Karl Dragoch en
+constatant cette dévastation. Il y avait là de quoi charger une voiture.
+Reste à dénicher la voiture.»
+
+Cet interrogatoire et ces premières recherches avaient nécessité un
+temps fort long. La nuit était prochaine. Il importait, avant qu'elle
+fût complète, de retrouver trace, si faire se pouvait, du véhicule dont
+les voleurs, d'après le policier, avaient dû nécessairement faire usage.
+Celui-ci se hâta donc de sortir.
+
+Il n'eut pas loin à aller pour découvrir la preuve qu il recherchait.
+Sur le sol de la vaste cour ménagée devant la villa, de larges roues
+avaient laissé de profondes empreintes juste en face de la porte brisée,
+et, à quelque distance, la terre était piétinée, comme elle aurait pu
+l'être par des chevaux qui eussent longtemps attendu.
+
+Ces constatations faites d'un coup d'oeil, Karl Dragoch s'approcha de
+l'endroit où des chevaux paraissaient avoir stationné et examina le
+sol avec attention. Puis, traversant la cour, il procéda, aux abords
+immédiats de la grille donnant sur la route, à un nouvel et minutieux
+examen, à l'issue duquel il suivit le chemin public pendant une centaine
+de mètres, pour revenir ensuite sur ses pas.
+
+«Ulhmann! appela-t-il en rentrant dans la cour.
+
+--Monsieur? répondit l'agent, qui sortit de la maison et s'approcha de
+son chef.
+
+--Combien avons-nous d'hommes? demanda celui-ci.
+
+--Onze.
+
+--C'est peu, fit Dragoch.
+
+--Cependant, objecta Ulhmann, le gardien Christian n'estime qu'à cinq ou
+six le nombre de ses agresseurs.
+
+--Le gardien Christian a son opinion, et moi j'ai la mienne, répliqua
+Dragoch. N'importe, il faut nous contenter de ce que nous avons. Tu vas
+laisser un homme ici, et prendre les dix autres. Avec nous deux, ça fera
+douze. C'est quelque chose.
+
+--Vous avez donc un indice? interrogea Friedrick Ulhmann.
+
+--Je sais, où sont nos voleurs ... de quel côté ils sont du moins.
+
+--Oserai-je vous demander?.. commença Ulhmann.
+
+--D'où me vient cette assurance? acheva Karl Dragoch. Rien n'est plus
+simple. C'est même véritablement enfantin. Je me suis d'abord dit qu'on
+avait pris trop de choses ici pour ne pas avoir besoin d'un véhicule
+quelconque. J'ai donc cherché ce véhicule et je l'ai trouvé. C'est une
+charrette à quatre roues, attelée de deux chevaux, dont l'un, celui de
+flèche, offre cette particularité qu'il manque un clou au fer de son
+pied antérieur droit.
+
+--Comment avez-vous pu savoir cela? interrogea Ulhmann ébahi.
+
+--Parce qu'il a plu la nuit dernière et que la terre encore mal séchée a
+gardé fidèlement les empreintes. J'ai appris de la même manière que la
+charrette, on quittant la villa, avait tourné à gauche, c'est-à-dire
+dans une direction opposée à celle de Gran. Nous allons nous diriger
+du même côté et suivre au besoin à la piste le cheval dont le fer est
+incomplet. Il n'y a pas apparence que nos gaillards aient voyagé pendant
+le jour. Ils se sont sans doute terrés quelque part jusqu'au soir. Or,
+la région est peu habitée et les maisons ne sont pas bien nombreuses.
+Nous fouillerons au besoin toutes celles que nous trouverons sur la
+route. Réunis tes hommes, car voici venir la nuit, et le gibier doit
+commencer à se donner de l'air.»
+
+Karl Dragoch et son escouade durent marcher longtemps avant de découvrir
+un indice nouveau. Il était près de dix heures et demie quand, après
+avoir visité inutilement deux ou trois fermes, ils arrivèrent, au
+croisement des trois routes, à l'auberge où les deux rouliers avaient
+passé la journée et d'où ils venaient de partir trois quarts d'heure
+plus tôt. Karl Dragoch heurta rudement la porte.
+
+«Au nom de la loi! prononça Dragoch lorsqu'il vit apparaître à sa
+fenêtre l'aubergiste, dont il était écrit que le sommeil serait troublé
+ce jour-là.
+
+--Au nom de la loi!.. répéta l'aubergiste, épouvanté en voyant sa
+demeure cernée par cette troupe nombreuse. Qu'ai-je donc fait?
+
+--Descends, et l'on te le dira... Mais surtout ne tarde pas trop,»
+répliqua Dragoch d'une voix impatiente.
+
+Quand l'aubergiste, à demi vêtu, eut ouvert sa porte, le policier
+procéda à un rapide interrogatoire. Une charrette était-elle venue ici
+dans la matinée? Combien d'hommes la conduisaient? S'était-elle arrêtée?
+Était-elle repartie? De quel côté s'était-elle dirigée?
+
+Les réponses ne se firent pas attendre. Oui, une charrette conduite par
+deux hommes était venue à l'auberge de bon matin. Elle y avait séjourné
+jusqu'au soir, et n'était repartie qu'après la venue d'un troisième
+personnage attendu par les deux charretiers. La demie de neuf heures
+avait déjà sonné, quand elle s'était éloignée dans la direction de
+Saint-André.
+
+«De Saint-André? insista Karl Dragoch. Tu en es sûr?
+
+--Sûr, affirma l'aubergiste.
+
+--On te l'a dit, ou tu l'as vu?
+
+--Je l'ai vu.
+
+--Hum!.. murmura Karl Dragoch, qui ajouta: C'est bon. Remonte te coucher
+maintenant, mon brave, et tiens ta langue.»
+
+L'aubergiste ne se le fit pas dire deux fois. La porte se referma, et
+l'escouade de police demeura seule sur la route.
+
+«Un instant!» commanda Karl Dragoch à ses hommes qui restèrent
+immobiles, tandis que lui-même, muni d'un fanal, examinait
+minutieusement le sol.
+
+D'abord, il ne remarqua rien de suspect, mais il n'en fut pas ainsi
+quand, ayant traversé la route, il en eut atteint le bas côté. En
+cet endroit, la terre moins foulée par le passage des véhicules,
+et, d'ailleurs, moins solidement empierrée, avait conservé plus de
+plasticité. Du premier regard, Karl Dragoch découvrit l'empreinte d'un
+sabot auquel un clou manquait, et constata que le cheval, propriétaire
+de cette ferrure incomplète, se dirigeait non pas vers Saint-André, ni
+vers Gran, mais directement vers le fleuve, par le chemin du Nord. C'est
+donc par ce chemin que Dragoch s'avança à son tour à la tête de ses
+hommes.
+
+Trois kilomètres environ avaient été franchis sans incident à travers
+un pays complètement désert, quand, sur la gauche de la route, le
+hennissement d'un cheval retentit. Retenant ses hommes du geste, Karl
+Dragoch s'avança jusqu'à la lisière d'un petit bois qu'on distinguait
+confusément dans l'ombre.
+
+«Qui est là?..» héla-t-il d'une voix forte.
+
+Nulle réponse n'étant faite à sa question, un des agents, sur son ordre,
+alluma une torche de résine. Sa flamme fuligineuse brilla d'un vif éclat
+dans cette nuit sans lune, mais sa lumière mourait à quelques pas,
+impuissante à percer l'obscurité rendue plus épaisse encore par le
+feuillage des arbres.
+
+«En avant!» commanda Dragoch, en pénétrant dans le fourré à la tête de
+l'escouade.
+
+Mais le fourré avait des défenseurs. A peine en avait-on dépassé la
+lisière, qu'une voix impérieuse prononça:
+
+«Un pas de plus, et nous faisons feu!»
+
+Cette menace n'était pas pour arrêter Karl Dragoch, d'autant plus qu'à
+la vague lueur de la torche, il lui avait semblé apercevoir une masse
+immobile, celle d'une charrette sans doute, autour de laquelle se
+groupaient une troupe d'hommes, dont il n'avait pu reconnaître le
+nombre.
+
+«En avant!» commanda-t-il de nouveau.
+
+Obéissant à cet ordre, l'escouade de police continua sa marche
+fort incertaine dans ce bois inconnu. La difficulté ne tarda pas à
+s'aggraver. Tout à coup, la torche fut arrachée des mains de l'agent qui
+la portait. L'obscurité redevint profonde.
+
+«Maladroit!.. gronda Dragoch. De la lumière, Frantz!.. De la lumière!..»
+
+Son dépit était d'autant plus vif qu'au dernier éclat jeté par la torche
+en s'éteignant, il avait cru voir la charrette commencer un mouvement de
+retraite et s'éloigner sous les arbres. Malheureusement, il ne pouvait
+être question de lui donner la chasse. C'est une vivante muraille
+que l'escouade de police rencontrait devant elle. A chaque agent
+s'opposaient deux ou trois adversaires, et Dragoch comprenait un peu
+tard qu'il ne disposait pas de forces suffisantes pour s'assurer la
+victoire. Jusqu'ici, aucun coup de feu n'avait été tiré, ni d'un côté,
+ni de l'autre.
+
+«Titcha!.. appela à ce moment une voix dans la nuit.
+
+--Présent! répondit une autre voix.
+
+--La voiture?
+
+--Partie.
+
+--Alors, il faut en finir.»
+
+Ces voix, Dragoch les enregistra dans sa mémoire. Il ne devait jamais
+les oublier.
+
+Ce court dialogue échangé, les revolvers se mirent aussitôt de la
+partie, ébranlant l'atmosphère de leurs sèches détonations. Quelques
+agents furent atteints par les balles, et Karl Dragoch, se rendant
+compte qu'il y aurait eu folie à s'obstiner, dut se résoudre à ordonner
+la retraite.
+
+L'escouade de police regagna donc la route, où les vainqueurs ne se
+risqueront pas à la poursuivre, et la nuit reprit son calme un instant
+troublé.
+
+Il fallut d'abord s'occuper des blessés. Ils étaient au nombre de trois,
+très légèrement frappés, d'ailleurs. Après un sommaire pansement, ils
+furent renvoyés en arrière sous la garde de quatre de leurs camarades.
+Quant à Dragoch, accompagné de Friedrick Ulhmann et des trois derniers
+agents, il s'élança à travers champs, vers le Danube, en obliquant
+légèrement dans la direction de Gran.
+
+Il retrouva sans difficulté l'endroit où il avait abordé quelques heures
+plus tôt, et l'embarcation dans laquelle Ulhmann et lui avaient passé le
+fleuve. Les cinq hommes s'y embarquèrent, et, le Danube traversé en sens
+inverse, ils en descendirent le cours sur la rive gauche.
+
+Si Karl Dragoch venait de subir un échec, il entendait avoir sa
+revanche. Qu'Ilia Brusch et le trop fameux Ladko fussent le même homme,
+cela ne faisait plus pour lui l'ombre d'un doute, et c'est à son
+compagnon de voyage, il en était convaincu, que le crime de la nuit
+précédente devait être imputé. Selon toute vraisemblance, celui-ci,
+après avoir mis son butin à l'abri, se hâterait de reprendre la
+personnalité d'emprunt qu'il ne savait pas percée à jour et qui lui
+avait permis de déjouer jusqu'ici les recherches de la police. Avant
+l'aube, il aurait sûrement regagné la barge, et il y attendrait son
+passager absent, ainsi que l'aurait fait l'inoffensif et honnête pêcheur
+qu'il prétendait être.
+
+Cinq hommes résolus seraient alors aux aguets. Ces cinq hommes, vaincus
+par Ladko et sa bande, triompheraient plus aisément de la résistance que
+pourrait leur opposer ce même Ladko, obligé à la solitude pour jouer son
+rôle d'Ilia Brusch.
+
+Ce plan très bien conçu fut malheureusement irréalisable. Karl Dragoch
+et ses hommes eurent beau explorer la rive, il leur fut impossible de
+découvrir la barge du pêcheur. Dragoch et Ulhmann n'eurent aucune
+peine, il est vrai, à reconnaître la place précise où le premier avait
+débarqué, mais, de la barge, pas la moindre trace. La barge avait
+disparu, et Ilia Brusch avec elle.
+
+Karl Dragoch était joué, décidément, et cela l'emplissait de fureur.
+
+«Friedrick, dit-il à son subordonné, je suis à bout. Il me serait
+impossible de faire un pas de plus. Nous allons dormir dans l'herbe pour
+retrouver un peu de force. Mais un de nos hommes va prendre le canot et
+remonter à Gran sur-le-champ. A l'ouverture du bureau, il fera jouer le
+télégraphe. Allume un fanal. Je vais dicter. Ecris.
+
+Friedrick Ulhmann obéit en silence:
+
+«Crime commis cette nuit environs de Gran. Butin chargé sur chaland.
+Exercer rigoureusement visites prescrites.»
+
+--Voilà pour une, dit Dragoch en s'interrompant. A l'autre maintenant.
+
+Il dicta de nouveau:
+
+«Mandat d'amener contre le nommé Ladko, se disant faussement Ilia Brusch
+et se prétendant lauréat de la Ligue Danubienne au dernier concours de
+Sigmaringen, ledit Ladko, _alias_ Ilia Brusch, inculpé des crimes de
+vols et de meurtres.»
+
+--Que ceci soit télégraphié à la première heure à toutes les communes
+riveraines sans exception,» commanda Karl Dragoch, en s'étendant épuisé
+sur le sol.
+
+
+
+X
+
+PRISONNIER
+
+
+Les soupçons conçus par Karl Dragoch et que la découverte du portrait
+était venue confirmer, ces soupçons n'étaient point entièrement erronés,
+il est temps de le dire au lecteur pour l'intelligence de ce récit. Sur
+un point, tout au moins, Karl Dragoch avait justement raisonné. Oui,
+Ilia Brusch et Serge Ladko n'étaient qu'un seul et même homme.
+
+Mais Dragoch se trompait gravement au contraire quand il attribuait à
+son compagnon de voyage la série de vols et de meurtres qui, depuis tant
+de mois, désolaient la région du Danube, et en particulier le dernier
+attentat, le pillage de la villa du comte Hagueneau et l'assassinat
+du gardien Christian. Ladko, d'ailleurs, ne se doutait guère que son
+passager eût de pareilles pensées. Tout ce qu'il savait, c'est que son
+nom servait à désigner un criminel fameux, et il était incapable de
+comprendre comment une telle confusion avait pu se produire.
+
+Atterré tout d'abord en se découvrant un si redoutable homonyme, qui,
+pour comble de malheur, se trouvait être en même temps son compatriote,
+il s'était ressaisi après ce moment d'effroi instinctif. Que lui
+importait en somme un malfaiteur avec lequel il n'avait de commun que le
+nom? Un innocent n'a rien à craindre. Et, innocent de tous ces crimes,
+il l'était assurément.
+
+C'est donc sans inquiétude que Serge Ladko--on lui conservera désormais
+son véritable nom--s'était absenté la nuit précédente, afin de se rendre
+à Szalka ainsi qu'il l'avait annoncé. C'est dans cette petite ville,
+en effet, que, dissimulé sous le nom d'Ilia Brusch, il avait fixé sa
+résidence, après son départ de Roustchouk, et c'est là que, pendant
+de trop longues semaines, il avait attendu des nouvelles de sa chère
+Natcha.
+
+L'attente, ainsi qu'on le sait déjà, avait fini par lui devenir
+intolérable, et il se torturait l'esprit à rechercher un moyen de
+pénétrer incognito en Bulgarie, quand le hasard lui fit tomber sous
+les yeux un numéro du _Pester Lloyd_ dans lequel était annoncé à grand
+fracas le concours de pêche de Sigmaringen. C'est on lisant l'article
+consacré à ce concours que l'exilé, aussi habile pêcheur, on ne l'a
+peut-être pas oublié, que pilote réputé, conçut l'idée d'un plan
+d'action dont la bizarrerie assurerait peut-être le succès.
+
+Sous le nom d'Ilia Brusch, le seul qu'il eût jamais porté à Szalka, il
+s'enrôlerait dans la Ligue Danubienne, il participerait au concours de
+Sigmaringen et, grâce à, sa virtuosité de pêcheur, il y remporterait
+le premier prix. Après avoir ainsi donné à son nom d'emprunt un
+commencement de notoriété, il annoncerait avec le plus de bruit
+possible, et en engageant même des paris, si faire se pouvait, son
+intention de descendre le Danube, la ligne à la main, depuis la source
+jusqu'à l'embouchure. Nul doute que ce projet ne mît en révolution le
+monde spécial des pêcheurs à la ligne et ne valût à son auteur quelque
+réputation dans le reste du public.
+
+Nanti dès lors d'un état civil hors de discussion, car on accorde,
+d'ordinaire, une confiance aveugle aux gens en vedette, Serge Ladko
+descendrait en effet le Danube. Bien entendu, il activerait de son mieux
+la marche de son bateau et ne perdrait à pêcher que le minimum de temps
+nécessaire à la vraisemblance. Toutefois, il ferait assez parler de lui
+le long du parcours pour ne pas se laisser oublier et pour être en état
+de débarquer ouvertement à Roustchouk sous la protection d'une notoriété
+bien établie.
+
+Pour que cet unique but de son entreprise fût heureusement atteint, il
+fallait que nul ne soupçonnât son véritable nom, et que personne ne pût
+reconnaître, dans les traits du pêcheur Ilia Brusch, ceux du pilote
+Serge Ladko.
+
+La première condition était facile à réaliser. Il suffirait, une fois
+transformé en lauréat de la Ligue Danubienne, de jouer ce rôle sans
+défaillance. Serge Ladko se jura donc à lui-même d'être Ilia Brusch
+envers et contre tous, quels que fussent les incidents du voyage. Il
+était a supposer, d'ailleurs, que ce voyage s'accomplirait lentement,
+mais sûrement, et qu'aucun incident ne viendrait rendre le serment
+difficile à tenir.
+
+Satisfaire à la deuxième condition était plus simple encore. Un coup
+de rasoir qui supprimerait la barbe, une application de teinture qui
+changerait la couleur des cheveux, de larges lunettes noires qui
+cacheraient celle des yeux, il n'en fallait pas davantage. Serge Ladko
+procéda à ce déguisement sommaire dans la nuit qui précéda son départ,
+puis se mit en route avant l'aube, assuré d'être méconnaissable pour
+tout regard non prévenu.
+
+A Sigmaringen, les événements s'étaient réalisés conformément, à ses
+prévisions. Lauréat en vue du concours, l'annonce de son projet avait
+été favorablement commentée par la Presse des régions riveraines. Devenu
+ainsi un personnage assez notoire pour que son identité ne pût être
+raisonnablement suspectée, assuré, d'autre part, de trouver du secours,
+le cas échéant, près de ses collègues de la Ligue Danubienne disséminés
+le long du fleuve, Serge Ladko s'était abandonné au courant.
+
+A Ulm, il avait eu une première désillusion, en constatant que
+sa célébrité relative ne le mettait pas à l'abri des foudres de
+l'administration. Aussi avait-il été trop heureux d'accepter un passager
+possédant des papiers bien en règle et dont la police semblait priser
+l'honorabilité. Certes, quand on serait à Roustchouk et que la prétendue
+gageure serait abandonnée par son auteur, la présence d'un étranger
+pourrait présenter des inconvénients. Mais, alors, on s'expliquerait, et
+jusque-là elle augmenterait les probabilités de succès d'un voyage que
+Serge Ladko avait le plus passionné désir de mener à bonne fin.
+
+Apprendre qu'il portait le même nom qu'un redoutable bandit et que
+ce bandit était Bulgare avait fait éprouver à Serge Ladko sa seconde
+émotion désagréable. Quelle que fût son innocence, et par conséquent
+sa sécurité, il ne pouvait méconnaître qu'une telle homonymie était de
+nature à provoquer les plus regrettables erreurs ou même les plus graves
+complications.
+
+Que le nom qu'il dissimulait sous celui d'Ilia Brusch vînt à être
+connu, et non seulement son débarquement à Roustchouk s'en trouverait
+compromis, mais encore il était à craindre qu'il n'en résultât de longs
+retards.
+
+Contre ces dangers, Serge Ladko ne pouvait rien. D'ailleurs, s'ils
+étaient sérieux, il convenait de ne pas les exagérer. En réalité, il
+était peu croyable que la police accordât, sans raison particulière, son
+attention à un inoffensif pêcheur à la ligne, et surtout à un pêcheur
+protégé par les lauriers cueillis au concours de Sigmaringen.
+
+Venu à Szalka après le coucher du soleil et reparti bien avant le jour
+sans être vu de personne, Serge Ladko n'avait fait que passer dans sa
+maison, juste le temps de constater qu'aucune nouvelle de Natcha ne l'y
+attendait. La persistance d'un tel silence avait véritablement quelque
+chose d'affolant. Pourquoi la jeune femme n'écrivait-elle plus depuis
+deux mois? Que lui était-il arrivé? Les périodes de troubles publics
+sont fécondes en malheurs privés, et le pilote se demandait avec
+angoisse si, en admettant qu'il débarquât heureusement à Roustchouk, il
+n'y débarquerait pas trop tard.
+
+Cette pensée, qui lui brisait le coeur, décuplait en même temps la
+puissance de ses muscles. C'est elle qui lui avait donné, au départ de
+Gran, la force de résister à la tempête et de lutter victorieusement
+contre le vent déchaîné. C'est elle qui lui faisait hâter le pas, tandis
+qu'il revenait vers la barge, muni du cordial destiné à M. Jaeger.
+
+Sa surprise fut grande de n'y pas trouver le passager qu il avait quitté
+si mal en point, et le petit mot d'avertissement écrit par celui-ci ne
+la diminua pas. Quel motif si impérieux avait pu décider M. Jaeger à
+s'éloigner malgré son état de faiblesse? Comment pouvait-il se faire
+qu'un bourgeois de Vienne eût des affaires si pressantes en rase
+campagne, loin de tout centre habité? Il y avait là un problème dont les
+réflexions du pilote ne rendirent pas la solution plus prochaine.
+
+Quelle qu'en fût la cause, l'absence de M. Jaeger avait, en tous cas, le
+grave inconvénient d'allonger encore un voyage déjà trop long. Sans cet
+incident inattendu, la barge aurait vite gagné le milieu du fleuve, et,
+avant le soir, beaucoup de kilomètres eussent été ajoutés aux kilomètres
+laissés jusqu'ici dans son sillage.
+
+La tentation était bien forte de tenir pour nulle et non avenue la
+prière de M. Jaeger, de pousser au large, et de continuer sans perdre
+une minute un voyage dont le but attirait Serge Ladko comme l'aimant
+attire le fer.
+
+Le pilote se résigna pourtant à l'attente.
+
+Il avait des obligations à l'égard de son passager, et, tout bien
+considéré, mieux valait perdre une journée et ne fournir aucun prétexte
+à des contestations ultérieures.
+
+Pour utiliser la fin de cette journée plus qu'à demi écoulée déjà,
+le travail heureusement ne manquerait pas. Elle suffirait à peine à
+remettre de l'ordre dans la barge et à réparer quelques petits dégâts
+causés par la tempête.
+
+Serge Ladko s'occupa tout d'abord de ranger les coffres dont il avait
+bouleversé le contenu pendant ses infructueuses recherches de la
+matinée. Cela ne lui aurait pas demandé beaucoup de temps, si, en
+achevant le rangement du dernier, son regard ne fût tombé sur ce même
+portefeuille qui avait précédemment sollicité l'attention de Karl
+Dragoch. Ce portefeuille, le pilote l'ouvrit comme l'avait ouvert le
+policier, et, comme celui-ci, mais agité de sentiments tout autres, il
+en retira le portrait que Natcha lui avait remis à l'instant de leur
+séparation, avec une dédicace pleine de tendresse.
+
+Un long moment, Serge Ladko contempla ce visage adorable. Natcha!..
+C'était bien elle!.. C'étaient bien ses traits chéris, ses yeux si purs,
+ses lèvres entr'ouvertes comme si elles allaient parler!..
+
+Avec un soupir, il replaça enfin la chère image dans le portefeuille et
+le portefeuille dans le coffre, qu'il referma avec soin et dont il mit
+la clef dans sa poche, puis il sortit du tôt pour vaquer à d'autres
+travaux.
+
+Mais il n'avait plus de coeur à l'ouvrage. Bientôt ses mains demeurèrent
+inactives, et, assis sur l'un des bancs, le dos tourné à la rive,
+il laissa son regard errer sur le fleuve. Sa pensée s'envola vers
+Roustchouk. Il vit sa femme, sa maison riante et pleine de chansons...
+Certes, il ne regrettait rien. Sacrifier son propre bonheur à la patrie,
+il le referait si c'était à refaire... Quelle douleur pourtant qu'un
+si cruel sacrifice eût été à ce point inutile! La révolte éclatant
+prématurément et écrasée sans recours, combien d'années encore
+la Bulgarie gémirait-elle sous le joug des oppresseurs? Lui-même
+pourrait-il franchir la frontière, et, s'il y parvenait, retrouverait-il
+celle qu'il aimait? Les Turcs ne s'étaient-ils pas emparés, comme d'un
+otage, de la femme d'un de leurs adversaires les plus déterminés? S'il
+en était ainsi, qu'avaient-ils fait de Natcha?
+
+Hélas! cet humble drame intime disparaissait dans la convulsion qui
+secouait la région balkanique. Combien peu comptait cette misère de
+deux êtres, au milieu de la détresse publique? Toute la péninsule était
+parcourue à cette heure par des hordes féroces. Partout le galop sauvage
+des chevaux faisait trembler la terre, et dans les plus pauvres villages
+avaient passé la dévastation et la guerre.
+
+Contre le colosse turc, deux pygmées: la Serbie et le Monténégro. Ces
+David réussiraient-ils à vaincre Goliath? Ladko comprenait à quel point
+la bataille était inégale, et, tout pensif, il plaçait son espoir dans
+le père de tous les Slaves, le grand Tzar de Russie, qui, un jour
+peut-être, daignerait étendre sa main puissante au-dessus de ses fils
+opprimés.
+
+Absorbé dans ses pensées, Serge Ladko avait perdu jusqu'au souvenir du
+lieu où il se trouvait. Un régiment tout entier eût défilé derrière lui
+sur la berge qu'il ne se fût pas retourné. _A fortiori_ ne s'aperçut-il
+pas de l'arrivée de trois hommes qui venaient de l'amont et marchaient
+avec précaution. Mais, si Ladko ne vit pas ces trois hommes, ceux-ci le
+virent aisément, dès que la barge leur apparut au tournant du fleuve. Le
+trio fit halte aussitôt et tint conciliabule à voix basse.
+
+L'un de ces trois nouveaux venus a déjà été présenté au lecteur, lors de
+l'escale à Vienne, sous le nom de Titcha. C'est lui qui, en compagnie
+d'un acolyte, s'était attaché aux pas de Karl Dragoch, après que le
+détective eut filé de son côté Ilia Brusch, tandis que ce dernier
+faisait une innocente démarche près d'un des intermédiaires employés
+lors des envois d'armes en Bulgarie. Cette filature avait, on s'en
+souvient, amené jusqu'à proximité de la barge les deux espions, qui,
+sûrs de connaître l'habitation flottante du policier, s'étaient alors
+éloignés en projetant de tirer parti de leur découverte. Ces projets, il
+s'agissait maintenant de les réaliser.
+
+Les trois hommes s'étaient tapis dans l'herbe de la rive, et, de là, ils
+épiaient Serge Ladko. Celui-ci, poursuivant sa méditation, ignorait leur
+présence et n'avait aucun soupçon du danger qu'elle lui faisait courir.
+Le danger était grand, cependant, ces gens en embuscade, trois affiliés
+de la bande de malfaiteurs qui parcourait alors la région du Danube,
+n'étant pas de ceux qu'il fait bon rencontrer dans un lieu désert.
+
+De cette bande, Titcha était même un membre important; il pouvait être
+considéré comme le premier après le chef, dont les exploits valaient au
+nom du pilote une honteuse célébrité. Quant aux deux autres, Sakmann et
+Zerlang, simples comparses: des bras, non des têtes.
+
+«C'est lui! murmura Titcha, en arrêtant de la main ses compagnons, dès
+qu'il découvrit la barge au détour du fleuve.
+
+--Dragoch? interrogea Sakmann.
+
+--Oui.
+
+--Tu en es sûr?
+
+--Absolument.
+
+--Mais tu ne vois pas sa figure, puisqu'il a le dos tourné, objecta
+Zerlang.
+
+--Ça ne m'avancerait pas à grand'chose de voir sa figure; répondit
+Titcha. Je ne le connais pas. A peine si je l'ai aperçu à Vienne.
+
+--Dans ce cas!..
+
+--Mais je reconnais parfaitement le bateau, interrompit Titcha, j'ai eu
+tout le loisir de l'examiner, pendant que Ladko et moi nous étions noyés
+dans la foule. Je suis certain de ne pas me tromper.
+
+--En route, alors! fit l'un des hommes.
+
+--En route,» approuva Titcha, en dépliant un paquet qu'il tenait sous
+son bras.
+
+Le pilote continuait à ne pas se douter de la surveillance dont il était
+l'objet. Il n'avait pas entendu les trois hommes arriver; il ne les
+entendit pas davantage, lorsqu'ils s'approchèrent en étouffant le bruit
+de leurs pas dans l'herbe épaisse de la rive. Perdu dans son rêve, il
+laissait sa pensée fuir avec le courant vers Natcha et vers le pays.
+
+Tout à coup une multitude d'inextricables liens s'enroulèrent à la fois
+autour de lui, l'aveuglant, le paralysant, l'étouffant.
+
+Redressé d'une secousse, il se débattait instinctivement et s'épuisait
+en vains efforts, quand un choc violent sur le crâne le jeta tout
+étourdi dans le fond de la barge. Pas si vite, cependant, qu'il n'ait eu
+le temps de se voir prisonnier des mailles de l'un de ces vastes filets
+désignés sous le nom d'éperviers, dont lui-même avait usé plus d'une
+fois pour capturer le poisson.
+
+Lorsque Serge Ladko sortit de ce demi-évanouissement, il n'était plus
+enveloppé du filet à l'aide duquel on l'avait réduit à l'impuissance.
+Par contre, étroitement ligotté par les multiples tours d'une corde
+solide, il n'aurait pu faire le plus petit mouvement; un bâillon eût au
+besoin étouffé ses cris, un impénétrable bandeau lui enlevait l'usage de
+la vue.
+
+La première sensation de Serge Ladko, en revenant à la vie, fut celle
+d'un véritable ahurissement. Que lui était-il arrivé? Que signifiait
+cette inexplicable attaque, et que voulait-on faire de lui? A tout
+prendre, il avait lieu de se rassurer dans une certaine mesure. Si l'on
+avait eu l'intention de le tuer, c'eût été chose faite. Puisqu'il était
+encore de ce monde, c'est qu'on n'en voulait pas à sa vie, et que ses
+agresseurs, quels qu'ils fussent, n'avaient d'autre intention que de
+s'emparer de sa personne.
+
+Mais pourquoi, dans quel but s'emparer de sa personne?
+
+A cette question, il était malaisé de répondre. Des voleurs?.. Ils
+n'eussent pas pris la peine de ficeler leur victime avec un tel luxe de
+précautions, quand un coup de couteau les eût servis plus rapidement et
+plus sûrement. D'ailleurs, combien misérables les voleurs que le contenu
+de la pauvre barge eût été capable de tenter!
+
+Une vengeance?.. Impossibilité plus grande encore. Ilia Brusch n'avait
+pas d'ennemis. Les seuls ennemis de Ladko, les Turcs, ne pouvaient
+soupçonner que le patriote bulgare se cachât sous le nom du pêcheur,
+et, quand bien même ils en auraient été informés, il n'était pas un
+personnage si considérable qu'ils se fussent risqués à cet acte de
+violence si loin de la frontière, en plein coeur de l'Empire d'Autriche.
+Au surplus, des Turcs l'eussent supprimé, eux aussi, plus certainement
+encore que de simples voleurs.
+
+S'étant convaincu que, pour l'instant du moins, le mystère était
+impénétrable, Serge Ladko, en homme pratique, cessa d'y penser, et
+consacra toutes les forces de son intelligence à observer ce qui allait
+suivre et à chercher les moyens, s'il en existait, de reconquérir sa
+liberté.
+
+A vrai dire, sa situation ne se prêtait pas à des observations
+nombreuses. Raidi par l'étreinte d'une corde enroulée en spirales autour
+de son corps, le moindre mouvement lui était interdit, et le bandeau
+était si bien appliqué sur ses yeux qu'il n'aurait su dire s'il faisait
+jour ou s'il faisait nuit. La première chose qu'il reconnut, en
+concentrant toute son attention dans le sens de l'ouïe, c'est qu'il
+reposait dans le fond d'un bateau, le sien sans aucun doute, et que ce
+bateau avançait rapidement sous l'effort de bras robustes. Il entendait
+distinctement, en effet, le grincement des avirons contre le bois
+des tolets, et le bruissement de l'eau glissant sur les flancs de
+l'embarcation.
+
+Dans quelle direction se dirigeait-on? Tel fut le second problème dont
+il trouva assez facilement la solution, en constatant une sensible
+différence de température entre le côté gauche et le côté droit de sa
+personne. Les secousses que lui communiquait la barge à chaque impulsion
+des avirons lui montrant qu'il était couché dans le sens de la marche,
+et le soleil, au moment de l'agression, n'étant guère éloigné du
+méridien, il en conclut sans peine qu'une moitié de son corps était
+à l'ombre produite par la paroi de l'embarcation et que celle-ci se
+dirigeait de l'Ouest à l'Est, en continuant par conséquent à suivre le
+courant, comme au temps où elle obéissait à son maître légitime.
+
+Aucune parole n'était échangée entre ceux qui le tenaient en leur
+pouvoir. Nul bruit humain ne frappait son oreille, hors les _han!_
+des nautoniers lorsqu'ils pesaient sur les rames. Cette navigation
+silencieuse durait depuis une heure et demie environ, quand la chaleur
+du soleil gagna son visage et lui apprit ainsi que l'on obliquait vers
+le Sud. Le pilote n'en fut pas étonné. Sa parfaite connaissance des
+moindres détours du fleuve lui fit comprendre que l'on commençait à
+suivre la courbe qu'il décrit en face du mont Pilis. Bientôt, sans
+doute, on reprendrait la direction de l'Est, puis celle du Nord,
+jusqu'au point extrême d'où le Danube commence à descendre franchement
+vers la péninsule des Balkans.
+
+Ces prévisions ne se réalisèrent qu'en partie. Au moment où Serge Ladko
+calculait que l'on avait atteint le milieu de l'anse de Pilis, le bruit
+des avirons cessa tout à coup. Tandis que la barge courait sur son erre,
+une voix rude se fit entendre.
+
+«Prends la gaffe,» commanda l'un des invisibles assaillants.
+
+Presque aussitôt, il y eut un choc, que suivit un grincement tel qu'en
+aurait pu produire le bordage éraflant un corps dur, puis Serge Ladko
+fut soulevé et hissé de mains en mains.
+
+Evidemment la barge avait accosté un autre bateau de dimensions plus
+considérables, à bord duquel le prisonnier était embarqué à la façon
+d'un colis. Celui-ci tendait vainement l'oreille afin de saisir au
+passage quelques paroles. Pas un mot n'était prononcé. Les geôliers
+ne se révélaient que par le contact de leurs mains brutales et par le
+souffle de leurs poitrines haletantes.
+
+Ballotté, tiraillé en tous sens, Serge Ladko, d'ailleurs, n'eut pas le
+loisir de la réflexion. Après l'avoir monté, on le descendit le long
+d'une échelle qui lui laboura cruellement les reins. Aux heurts dont
+il était meurtri, il comprit qu'on le faisait passer par une ouverture
+étroite, et enfin, bandeau et bâillon arrachés, il fût jeté bas comme un
+paquet, tandis que le bruit sourd d'une trappe qui se ferme résonnait
+au-dessus de lui.
+
+Il fallut un long moment, à Serge Ladko, tout étourdi de la secousse,
+pour reprendre conscience de lui-même. Quand il y fut parvenu, sa
+situation ne lui parut pas améliorée, bien qu'il eût retrouvé l'usage
+de la parole et de la vue. Si l'on avait jugé un bâillon inutile, c'est
+évidemment que personne ne pouvait entendre ses cris, et la suppression
+de son bandeau ne lui était pas d'un plus grand secours. C'est en vain
+qu'il ouvrait les yeux. Autour de lui tout était ombre. Et quelle ombre!
+Le prisonnier, qui, d'après la succession des sensations ressenties,
+supposait avoir été déposé dans la cale d'un bateau, s'épuisait en
+inutiles efforts pour découvrir la plus faible raie de lumière filtrant
+à travers le joint d'un panneau. Il ne distinguait rien. Ce n'était pas
+l'obscurité d'une cave, dans laquelle l'oeil parvient encore à discerner
+quelque vague lueur: c'était le noir total, absolu, comparable seulement
+à celui qui doit régner dans la tombe.
+
+Combien d'heures s'écoulèrent ainsi? Serge Ladko estimait qu'on était
+parvenu au milieu de la nuit, quand un vacarme, assourdi par la
+distance, parvint jusqu'à lui. On courait, on piétinait. Puis le bruit
+se rapprocha. De lourds colis étaient traînés directement au-dessus de
+sa tête, et c'est à peine, il l'eût juré, si l'épaisseur d'une planche
+le séparait des travailleurs inconnus.
+
+Le bruit se rapprocha encore. On parlait maintenant à côté de lui, sans
+doute derrière l'une des cloisons délimitant sa prison, mais, de ce
+qu'on disait, il était impossible de deviner le sens.
+
+Bientôt, d'ailleurs, le bruit s'apaisa, et de nouveau ce fut le silence
+autour du malheureux pilote qu'environnait une ombre impénétrable.
+
+Serge Ladko s'endormit
+
+
+
+XI
+
+AU POUVOIR D'UN ENNEMI
+
+
+Après que Karl Dragoch et ses hommes eurent battu en retraite, les
+vainqueurs étaient d'abord restés sur le lieu du combat, prêts à
+s'opposer à un retour offensif, tandis que la charrette s'éloignait dans
+la direction du Danube. Ce fut seulement quand le temps écoulé eut rendu
+certain le départ définitif des forces de police que, sur un ordre de
+son chef, la bande des malfaiteurs se mit en marche à son tour.
+
+Ils eurent bientôt atteint le fleuve, qui coulait à moins de cinq cents
+mètres. La charrette les y attendait, en face d'un chaland, dont on
+apercevait la masse sombre à quelques mètres de la rive.
+
+La distance était médiocre et les travailleurs nombreux. En peu
+d'instants, le va-et-vient de deux bachots eut transporté à bord de ce
+chaland le chargement de la voiture. Aussitôt, celle-ci s'éloigna et
+disparut dans la nuit, tandis que la plupart des combattants de la
+clairière se dispersaient à travers la campagne, après avoir reçu leur
+part de butin. Du crime qui venait d'être commis, il ne subsistait plus
+d'autre trace qu'un amoncellement de colis encombrant le pont de la
+gabarre, à bord de laquelle ne s'étaient embarqués que huit hommes.
+
+En réalité, la fameuse bande du Danube était exclusivement composée de
+ces huit hommes. Quant aux autres, ils représentaient une faible partie
+d'un personnel indéterminé de sous-ordres, dont telle ou telle fraction
+était utilisée, selon la région exploitée: Ceux-ci demeuraient toujours
+étrangers à l'exécution proprement dite des coups de main, et leur rôle,
+limité aux fonctions de porteurs, de vedettes ou de gardes du corps, ne
+commençait qu'au moment où il s'agissait d'évacuer vers le fleuve le
+butin conquis.
+
+Cette organisation était des plus habiles. Par ce moyen, la bande
+disposait, sur tout le parcours du Danube, d'innombrables affiliés
+dont bien peu se rendaient compte du genre d'opérations auxquelles ils
+apportaient leur concours. Recrutés dans la classe la plus illettrée, de
+véritables brutes en général, ils croyaient participer à de vulgaires
+actes de contrebande et ne cherchaient pas à en savoir davantage. Jamais
+ils n'avaient songé à établir le moindre rapprochement entre celui qui
+commandait les expéditions auxquelles ils prenaient part et ce fameux
+Ladko qui, tout en leur cachant son nom, semblait se complaire
+étrangement à laisser une trace quelconque de son état civil sur chaque
+théâtre de ses crimes.
+
+Leur indifférence paraîtra moins surprenante, si l'on veut bien
+considérer que ces crimes, commis sur tout le cours du Danube, étaient
+éparpillés sur une immense étendue. L'émotion publique avait donc, entre
+chacun d'eux, le temps de se calmer. C'est surtout dans les bureaux de
+la police, où venaient se centraliser toutes les plaintes des régions
+riveraines, que le nom de Ladko avait acquis sa triste célébrité. Dans
+les villes, la classe bourgeoise, à cause des _manchettes_ ronflantes
+des journaux, lui accordait encore un intérêt spécial. Mais pour la
+masse du peuple, et, _a fortiori_, pour les paysans, il n'était qu'un
+malfaiteur comme un autre, dont on a à souffrir une fois et qu'on ne
+revoit plus ensuite.
+
+Au contraire, les huit hommes restés à bord du chaland se connaissaient
+tous entre eux et formaient une véritable bande. A l'aide de leur
+bateau, ils montaient ou descendaient sans cesse le Danube. Que
+l'occasion d'une profitable opération se présentât, ils s'arrêtaient,
+recrutaient dans les environs le personnel nécessaire, puis, le butin
+en sûreté dans leur cachette flottante, ils repartaient, en quête de
+nouveaux exploits.
+
+Quand le chaland était plein, ils gagnaient la mer Noire où un vapeur
+à leur dévotion venait croiser au jour fixé. Transportées à bord de ce
+vapeur, les richesses volées, et parfois acquises au prix d'un meurtre,
+y devenaient brave et loyale cargaison, capable d'être échangée contre
+de l'or, dans des contrées lointaines, au grand soleil des honnêtes
+gens.
+
+C'est exceptionnellement que la bande, la nuit précédente, avait fait
+parler d'elle à si faible distance de son précédent méfait. Elle ne
+commettait pas, d'ordinaire, une telle faute, qui, répétée, eût pu
+donner l'éveil aux complices inconscients qu'elle embauchait dans le
+pays. Mais, cette fois, son capitaine avait eu une raison particulière
+de ne pas s'éloigner, et si cette raison n'était pas celle que lui avait
+attribuée Karl Dragoch, en causant à Ulm avec Friedrich Ulhmann, la
+personnalité du policier n'y était cependant pas étrangère.
+
+Reconnu à Vienne par le chef de bande lui-même, alors accompagné de son
+second, Titcha, il avait été, depuis cet instant, suivi à la piste, sans
+le savoir, par une série d'affiliés locaux auxquels on n'avait dit que
+l'essentiel, et le chaland s'était appliqué à ne précéder la barge que
+de quelques kilomètres. Cet espionnage, des plus malaisés dans une
+contrée souvent découverte et où abondaient en ce moment les gens de
+police, avait été forcément intermittent, et le hasard avait voulu que
+jamais Karl Dragoch et son hôte ne fussent aperçus en même temps. Rien
+n'avait donc permis de supposer que la barge eût deux habitants, ni
+d'admettre, par conséquent, la possibilité d'une erreur.
+
+En instituant cette surveillance, le capitaine des bandits rêvait d'un
+coup de maître. Supprimer le détective? Il n'y songeait pas. Pour le
+moment tout au moins, il projetait seulement de s'en emparer, Karl
+Dragoch en son pouvoir, il aurait ensuite la partie belle pour traiter
+d'égal à égal, si jamais un sérieux danger le menaçait.
+
+Pendant plusieurs jours, l'occasion de cet enlèvement ne s'était pas
+présentée. Ou bien la barge s'arrêtait le soir à trop faible distance
+d'un centre habité, ou bien on rencontrait dans son voisinage trop
+immédiat quelques-uns des agents égrenés sur la rive et dont la qualité
+ne pouvait échapper à un professionnel du crime.
+
+Le matin du 29 août, enfin, les circonstances avaient paru favorables.
+La tempête qui, la nuit précédente, avait protégé la bande pendant
+qu'elle s'attaquait à la villa du comte Hagueneau, devait avoir plus ou
+moins dispersé les policiers qui précédaient ou suivaient leur chef le
+long du fleuve. Peut-être celui-ci serait-il momentanément seul et sans
+défense. Il fallait en profiter.
+
+Aussitôt la voiture chargée des dépouilles de la villa, Titcha avait été
+dépêché avec deux des hommes les plus résolus. On a vu comment les trois
+aventuriers s'étaient acquittés de leur mission, et comment le pilote
+Serge Ladko était devenu leur prisonnier, au lieu et place du détective
+Karl Dragoch.
+
+Jusqu'ici, Titcha n'avait pu renseigner son capitaine sur l'heureuse
+issue de sa mission que par les quelques mots brefs échangés dans la
+clairière, au moment où l'escouade de police était survenue sur la
+route. L'entretien serait nécessairement repris à ce sujet, mais, pour
+l'instant, il ne pouvait en être question. Avant tout, il s'agissait de
+faire disparaître et de mettre à l'abri les nombreux colis entassés
+sur le pont, et c'est à quoi s'employèrent sans tarder les huit hommes
+formant l'équipage de la gabarre.
+
+Soit à bras, soit en les faisant glisser sur des plans inclinés, ces
+colis furent d'abord introduits dans l'intérieur du bateau, premier
+travail qui n'exigea que quelques minutes, puis on procéda à l'arrimage
+définitif. Pour cela le plancher de la cale fut soulevé et laissa à
+découvert une ouverture béante, à la place où l'on se fût légitimement
+attendu a trouver l'eau du Danube. Une lanterne, descendue dans ce
+deuxième compartiment, permit d'y distinguer un amoncellement d'objets
+hétéroclites qui le remplissaient déjà en partie. Il restait assez de
+place, cependant, pour que les dépouilles du comte Hagueneau pussent
+être logées à leur tour dans l'introuvable cachette.
+
+Merveilleusement truquée, en effet, était cette gabarre qui servait à
+la fois de moyen de transport, d'habitation et de magasin inviolable.
+Au-dessous du bateau visible, un autre plus petit s'appliquait, le
+pont de celui-ci formant le fond de celui-là. Ce second bateau, d'une
+profondeur de deux mètres environ, avait un déplacement tel, qu'il
+fût capable de porter le premier et de le soulever d'un pied ou deux
+au-dessus de la surface de l'eau. On avait remédié à cet inconvénient,
+qui aurait, sans cela, dévoilé la supercherie, en chargeant le bateau
+inférieur d'une quantité de lest suffisant à le noyer entièrement, de
+telle sorte que le chaland supérieur gardât la ligne de flottaison qu'il
+devait avoir à vide.
+
+Vide, sa cale l'était toujours, les marchandises volées, qui allaient
+s'entasser dans le double fond, y remplaçaient un poids correspondant de
+lest, et l'aspect de l'extérieur n'était en rien modifié.
+
+Par exemple cette gabarre, qui, lège, aurait dû normalement caler à
+peine un pied, s'enfonçait dans l'eau de près de sept. Cela n'était
+pas sans créer de réelles difficultés dans la navigation du Danube et
+rendait nécessaire le concours d'un excellent pilote. Ce pilote, la
+bande le possédait dans la personne de Yacoub Ogul, un israélite natif
+lui aussi de Roustchouk. Très pratique du fleuve, Yacoub Ogul aurait
+pu lutter avec Serge Ladko lui-même pour la parfaite connaissance des
+passes, des chenals et des bancs de sable; d'une main sûre, il dirigeait
+le chaland à travers les rapides semés de rochers que l'on rencontre
+parfois sur son cours.
+
+Quant à la police, elle pouvait examiner le bateau tant que cela lui
+plairait. Elle pouvait en mesurer la hauteur intérieure et extérieure
+sans trouver la plus petite différence. Elle pouvait sonder tout autour
+sans rencontrer la cachette sous-marine, établie suffisamment en
+retrait, et de lignes assez fuyantes pour qu'il fût impossible de
+l'atteindre. Toutes ses investigations l'amèneraient uniquement à
+constater que ce chaland était vide et que ce chaland vide enfonçait
+dans l'eau de la quantité strictement suffisante pour équilibrer son
+poids.
+
+En ce qui concerne les papiers, les précautions n'étaient pas moins
+bien prises. Dans tous les cas, soit qu'elle descendît le courant, soit
+qu'elle le remontât, la gabarre, ou allait chercher des marchandises,
+ou, marchandises débarquées, retournait à son port d'attache. Selon
+le choix qui paraissait le meilleur, elle appartenait, tantôt à M.
+Constantinesco, tantôt à M. Wenzel Meyer, tous deux commerçants, l'un de
+Galatz, l'autre de Vienne. Les papiers, illustrés des cachets les plus
+officiels, étaient à ce point en règle, que jamais personne n'avait
+songé à les vérifier. L'eût-on fait, d'ailleurs, que l'on aurait
+constaté l'existence d'un Constantinesco ou d'un Wenzel Meyer dans
+l'une ou l'autre des deux villes indiquées. En réalité, le propriétaire
+s'appelait Ivan Striga.
+
+Le lecteur se rappellera peut-être que ce nom appartenait à un des
+individus les moins recommandables de Roustchouk, qui, après s'être
+vainement opposé au mariage de Serge Ladko et de Natcha Gregorevitch,
+avait disparu ensuite de la ville. Sans qu'on entendît parler
+positivement de lui, de mauvais bruits avaient alors couru sur son
+compte, et la rumeur publique l'accusait de tous les crimes.
+
+Pour une fois, la rumeur publique ne se trompait pas. Avec sept autres
+misérables de son espèce, Ivan Striga avait, en effet, formé une bande
+de véritables pirates, qui, depuis lors, écumait littéralement les deux
+rives du Danube.
+
+Avoir trouvé ainsi le chemin de la richesse facile, c'était quelque
+chose; s'assurer la sécurité, c'était mieux encore. Dans ce but, au lieu
+de cacher son nom et son visage, ainsi que l'aurait fait un malfaiteur
+vulgaire, il s'était arrangé de manière, à ne pas être un anonyme pour
+ses victimes. Bien, entendu, ce n'était pas son vrai nom qu'il leur
+faisait connaître. Non, celui qu'il avait résolu de laisser deviner avec
+une adroite imprudence, c'était celui de Serge Ladko.
+
+S'abriter, afin d'échapper aux conséquences d'un forfait, derrière une
+personnalité d'emprunt, c'est un stratagème assez commun, mais
+Striga l'avait rénové par le choix intelligent du pseudonyme qu'il
+s'attribuait.
+
+Si le nom de Ladko n'était, ni plus ni moins qu'un autre, capable de
+créer une confusion et, par suite, hors le cas de flagrant délit, de
+détourner les soupçons au profit du coupable, il possédait quelques
+avantages qui lui étaient propres.
+
+En premier lieu, Serge Ladko n'était pas un mythe. Il existait, si le
+coup de fusil qui l'avait salué à son départ de Roustchouk ne l'avait
+pas abattu pour jamais. Bien que Striga se vantât volontiers d'avoir
+supprimé son ennemi, la vérité est qu'il n'en savait rien. Peu
+importait, d'ailleurs, au point de vue de l'enquête qui pouvait être
+faite à Roustchouk. Si Ladko était mort, la police ne pourrait rien
+comprendre aux accusations dont il serait l'objet. S'il était vivant,
+elle trouverait un homme de chair et d'os, d'une honorabilité si bien
+établie que l'enquête, selon toute vraisemblance, en resterait là. Sans
+doute, on rechercherait alors ceux qui auraient la malchance d'être ses
+homonymes. Mais, avant qu'on eût passé au crible tous les Ladkos du
+monde, il coulerait de l'eau sous les ponts du Danube!
+
+Que si, d'aventure, les soupçons, à force d'être dirigés dans la même
+direction, finissaient par entamer la cuirasse d'honorabilité de Serge
+Ladko, ce serait alors un résultat doublement heureux. Outre qu'il est
+toujours agréable à un bandit de savoir qu'un autre est inquiété à sa
+place, cette substitution lui devient plus agréable encore quand il a
+voué à sa victime une haine mortelle.
+
+Alors même que ces déductions eussent été déraisonnables, l'absence de
+Serge Ladko, dont personne ne connaissait la patriotique mission, les
+eût rendues logiques. Pourquoi le pilote était-il parti sans crier gare?
+La section locale de la police du fleuve commençait précisément à se
+poser cette question au moment où Karl Dragoch découvrait ce qu'il
+croyait être la vérité, et, comme chacun sait, lorsque la police
+commence à se poser des questions, il y a peu de chances qu'elle y
+réponde avec bienveillance.
+
+Ainsi, la situation était bien nette dans sa dramatique complication.
+Une longue série de crimes que des maladresses voulues faisaient
+toujours attribuer à un certain Ladko, de Roustchouk; le pilote du même
+nom, vaguement, très vaguement encore soupçonné, à cause de son absence,
+d'être le coupable, tandis qu'à des centaines de kilomètres un Ladko,
+accusé par de plus sérieuses présomptions, était dépisté sous le
+déguisement du pêcheur Ilia Brusch; et Striga, pendant ce temps,
+reprenant, après chaque expédition, son état civil authentique, pour
+circuler librement sur le Danube.
+
+Toutefois, pour que sa sécurité ne fût pas menacée, la condition
+essentielle était que l'on fit disparaître toute trace compromettante
+dans le plus bref délai possible. C'est pourquoi, ce soir-là, le butin
+nouvellement conquis fut, comme de coutume, rapidement déposé dans
+l'introuvable cachette. C'est le bruit de cet arrimage que le véritable
+Serge Ladko entendit dans son cachot pris aux dépens de cette même cale
+sous-marine, au fond de laquelle nulle puissance humaine n'était capable
+de le secourir. Puis, le parquet remis en place, les hommes remontèrent
+sur le pont dont les panneaux furent refermés. La police pouvait venir
+désormais.
+
+Il était, à ce moment, près de trois heures du matin. L'équipage de la
+gabarre, surmené par les fatigues de cette nuit et par celles de la nuit
+précédente, aurait eu grand besoin de repos, mais il ne pouvait en être
+question.
+
+Striga, désireux de s'éloigner au plus vite du lieu de son dernier
+crime, donna l'ordre de se mettre en route en profitant de l'aube
+naissante, ordre qui fut exécuté sans un murmure, chacun comprenant la
+force des raisons qui le dictaient.
+
+Pendant qu'on s'occupait de ramener l'ancre à bord et de pousser
+le chaland au milieu du fleuve, Striga s'enquit des péripéties de
+l'expédition de la matinée.
+
+«Ça a été tout seul, lui répondit Titcha. Le Dragoch a été pris au
+premier coup de filet comme un simple brochet.
+
+--Vous a-t-il vus?
+
+--Je ne crois pas. Il avait autre chose à penser.
+
+--Il ne s'est pas débattu?
+
+--Il a essayé, la canaille. J'ai dû l'assommer à moitié pour le faire
+tenir tranquille.
+
+--Tu ne l'as pas tué, au moins? demanda vivement Striga.
+
+--Que non pas! Étourdi tout au plus. J'en ai profité pour le ligotter
+proprement. Mais je n'avais pas fini le paquetage que le colis respirait
+comme père et mère.
+
+--Et maintenant?
+
+--Il est dans la cale. Dans le double fond, naturellement.
+
+--Sait-il où on l'a transporté?
+
+--Il faudrait alors qu'il soit rudement malin, déclara Titcha en riant
+bruyamment. Tu dois bien penser que je n'ai oublié ni le bâillon, ni le
+bandeau. On ne les a retirés que le particulier en cage. Là, il peut, si
+ça lui convient, chanter des romances et admirer le paysage.
+
+Striga sourit sans répondre. Titcha reprit:
+
+---J'ai fait ce que tu as commandé, mais où cela nous mènera-t-il?
+
+--Ne serait-ce qu'à désorganiser la brigade privée de son chef, répondit
+Striga.
+
+Titcha haussa les épaules.
+
+--On en nommera un autre, dit-il.
+
+--Possible, mais il ne vaudra peut-être pas celui que nous tenons. Dans
+tous les cas, nous pourrons causer. Au besoin, nous le rendrions en
+échange des passeports qui nous seraient nécessaires. Il est donc
+essentiel de le garder vivant.
+
+--Il l'est, affirma Titcha.
+
+--A-t-on pensé à lui donner à manger?
+
+--Diable!... fit Titcha en se grattant la tête. On l'a tout à fait
+oublié. Mais douze heures d'abstinence n'ont jamais fait de mal à
+personne, et je lui porterai son dîner dès que nous serons en marche ...
+A moins que tu ne veuilles le lui porter toi-même, pour te rendre compte
+par tes yeux?
+
+--Non, dit vivement Striga. Je préfère qu'il ne me voie pas. Je le
+connais et il ne me connaît pas. C'est un avantage que je ne veux pas
+perdre.
+
+--Tu pourrais mettre un masque.
+
+--Ça ne prendrait pas avec Dragoch. Pas besoin qu'on lui montre son
+visage. La taille, la carrure, le moindre détail lui suffît pour
+reconnaître les gens.
+
+--Alors, je suis frais, moi, qui suis obligé de lui porter sa pitance!
+
+--Il faut bien que quelqu'un le fasse ... D'ailleurs, Dragoch n'est pas
+bien dangereux actuellement, et, s'il le redevient jamais, c'est que
+nous serons à l'abri.
+
+--Amen!.. fit Titcha.
+
+--Pour le moment, reprit Striga, on va le laisser dans sa boîte. Pas
+trop longtemps, par exemple, sans quoi il finirait par mourir asphyxié.
+On le remontera dans une cabine du pont quand nous aurons dépassé
+Budapest, demain matin, après mon départ.
+
+--Tu as donc l'intention de t'absenter? demanda Titcha.
+
+--Oui, répondit Striga. Je quitterai le chaland de temps en temps afin
+de recueillir des informations sur la rive. Je verrai ce qu'on dit de
+notre dernière affaire et de la disparition de Dragoch.
+
+--Et si tu te fais pincer? objecta Titcha.
+
+--Pas de danger. Personne ne me connaît, et la police du fleuve doit
+être dans le marasme. Pour les autres, j'aurai, s'il le faut, une
+identité toute neuve.
+
+--Laquelle?
+
+--Celle du célèbre Ilia Brusch, pêcheur insigne et lauréat de la Ligue
+Danubienne.
+
+--Quelle idée!
+
+--Excellente. J'ai le bateau d'Ilia Brusch. Je lui emprunterai sa peau,
+à l'exemple de Karl Dragoch.
+
+--Et si l'on te demande du poisson?
+
+--J'en achèterai, s'il le faut, pour le revendre.
+
+--Tu as réponse à tout.
+
+--Parbleu!»
+
+La conversation prit fin sur ce mot. Le chaland avait commencé a suivre
+le fil du courant. Il soufflait une légère brise du Nord qui serait très
+favorable quand, un peu au-dessus de Visegrad, le Danube, revenant sur
+lui-même, suivrait la direction du Sud. Jusque-là, au contraire, cette
+brise du Nord retardait singulièrement le bateau, et Striga, pressé de
+s'éloigner du théâtre de ses exploits, donna l'ordre de border deux
+longs avirons qui aideraient à gagner contre le vent.
+
+Il fallut trois heures pour parcourir dix kilomètres et atteindre le
+premier coude du fleuve, puis deux heures encore pour suivre la courbe
+que dessine le Danube avant d'adopter franchement la direction du Sud.
+Un peu en amont de Waitzen, on put enfin abandonner les avirons, et,
+sous la poussée de la voile, la marche du bateau fut notablement
+accélérée.
+
+Vers onze heures on passa devant Saint-André où les deux charretiers
+Kaiserlick et Vogel avaient prétendu se rendre au cours de la nuit
+précédente. Il ne fut pas question de s'y arrêter, et le chaland
+continua à dériver vers Budapest, encore distante de vingt-cinq à trente
+kilomètres.
+
+A mesure qu'on gagnait vers l'aval, l'aspect des rives devenait plus
+sévère. Les îles ombreuses et verdoyantes se multipliaient, ne laissant
+parfois entre elles que d'étroits canaux, interdits aux chalands, mais
+suffisants pour la navigation de plaisance.
+
+Dans cette partie du Danube, la batellerie commence à devenir assez
+active. Il y a même de fréquents encombrements, car le cours du fleuve
+est resserré entre les premières ramifications des Alpes Norriques et
+les dernières ondulations des Karpathes. Quelquefois se produisent des
+échouages ou des abordages, peu dommageables en somme, pour peu que
+l'attention des pilotes soit un seul instant en défaut. En général,
+le malheur se réduit à une perte de temps. Mais que de cris, que de
+querelles, au moment de la collision!
+
+Le chaland, dont Striga était le capitaine, devait être compté parmi
+les mieux dirigés. De grande taille, puisque sa capacité dépassait deux
+cents tonnes, le pont proprement dit en était recouvert d'une sorte de
+superstructure, d'un spardeck, qui formait, à l'arrière, le toit du
+rouf habité par le personnel. Un mâtereau à l'avant servait à hisser
+le pavillon national, et, à la poupe, un gouvernail à large safran
+permettait au pilote de maintenir le bateau en bonne direction.
+
+A mesure qu'on descendait le courant, l'animation du fleuve allait
+croissant, ainsi que cela se produit aux approches des grandes cités.
+Des embarcations légères, à vapeur ou à voiles, chargées de promeneurs
+ou de touristes, se glissaient entre les îles. Bientôt, dans le
+lointain, la fumée de cheminées d'usines empâta l'horizon, annonçant les
+faubourgs de Budapest.
+
+A ce moment, il se produisit un fait singulier. Sur un signe de Striga,
+Titcha pénétra dans le rouf de l'arrière, avec un de ses compagnons de
+l'équipage. Les deux hommes en ressortirent bientôt. Ils escortaient
+une femme d'une taille élancée, mais dont il était malaisé de voir les
+traits à demi cachés par un bâillon. Les mains liées derrière le dos,
+cette femme marchait entre ses deux gardiens, sans essayer d'une
+résistance dont l'expérience lui avait sans doute démontré l'inutilité.
+Docilement, elle descendit dans la cale par l'échelle du grand panneau,
+puis dans un compartiment du double fond dont la trappe fut refermée sur
+elle. Cela fait, Titcha et son compagnon reprirent leurs occupations,
+comme si de rien n'était.
+
+Vers trois heures de l'après-midi, le chaland s'engagea entre les quais
+de la capitale de la Hongrie. A droite, c'était Buda, l'ancienne ville
+turque; à gauche, Pest, la ville moderne. A cette époque, Buda était,
+plus qu'elle ne l'est restée de nos jours, une de ces vieilles et
+pittoresques cités que le progrès égalitaire tend à faire disparaître.
+Par contre, Pest, si son importance était déjà considérable, n'avait pas
+encore atteint le prodigieux développement qui a fait d'elle la plus
+importante et la plus belle métropole de l'Europe orientale.
+
+Sur les deux rives, et notamment sur la rive gauche, se succédaient
+les maisons à arcades et à terrasses, que dominaient les clochers des
+églises dorés par les rayons du soleil, et la longue enfilade des quais
+ne manquait ni de noblesse ni de grandeur.
+
+Le personnel du chaland n'accordait pas son attention à ce spectacle
+enchanteur. La traversée de Budapest pouvant ménager de désagréables
+surprises à des gens si sujets à caution, l'équipage n'avait d'yeux que
+pour le fleuve où se croisaient de nombreuses embarcations. Ce prudent
+souci permit à Striga de distinguer en temps voulu, au milieu des
+autres, un bateau conduit par quatre hommes, qui se dirigeait en droite
+ligne vers le chaland. Ayant reconnu un canot de la police fluviale, il
+avertit d'un coup d'oeil Titcha, qui, sans autre explication, s'affala
+par le panneau dans la cale.
+
+Striga ne s'était pas trompé. En quelques minutes, ce canot eut rallié
+la gabarre. Deux hommes montèrent à bord.
+
+«Le patron? demanda l'un des nouveaux arrivants.
+
+--C'est moi, répondit Striga en faisant un pas en avant de ses
+compagnons.
+
+--Votre nom?
+
+--Ivan Striga.
+
+--Votre nationalité?
+
+--Bulgare.
+
+--D'où vient cette gabarre?
+
+--De Vienne.
+
+--Où va-t-elle?
+
+--A Galatz.
+
+--Son propriétaire?
+
+--M. Constantinesco, de Galatz.
+
+--Chargement?
+
+--Néant. Nous retournons à vide.
+
+--Vos papiers?
+
+--Les voici, dit Striga, en offrant au questionneur les documents
+demandés.
+
+--C'est bon, approuva celui-ci, qui les restitua après un examen
+consciencieux. Nous allons jeter un coup d'oeil dans votre cale.
+
+--A votre aise, concéda Striga. Je vous ferai toutefois remarquer que
+c'est la quatrième visite que nous subissons depuis notre départ de
+Vienne. Ce n'est pas agréable.»
+
+Le policier, déclinant du geste toute responsabilité personnelle dans
+les ordres dont il n'était que l'exécuteur, descendit sans répondre par
+le panneau. Arrivé au bas de l'échelle, il s'avança de quelques pas dans
+la cale dont son regard fit le tour, puis il remonta. Rien n'était venu
+l'avertir que sous ses pieds gisaient deux créatures humaines, un homme,
+d'un côté, une femme de l'autre, toutes deux réduites à l'impuissance
+et hors d'état de demander du secours. La visite ne pouvait être plus
+consciencieuse ni plus longue. Le chaland étant complètement vide, il
+n'y avait pas lieu de s'enquérir de la provenance de son chargement, ce
+qui simplifiait beaucoup les choses.
+
+Le policier reparut donc au jour, et, sans poser d'autres questions,
+regagna son canot, qui s'éloigna vers de nouvelles perquisitions, tandis
+que la gabarre continuait lentement sa route vers l'aval.
+
+Quand les dernières maisons de Budapest eurent été laissées en arrière,
+le moment parut venu de s'occuper de la prisonnière de la cale. Titcha
+et son compagnon disparurent dans l'intérieur, pour en ressortir
+bientôt, escortant cette même femme qui y avait été incarcérée quelques
+heures plus tôt, et qui fut réintégrée dans le rouf. Des autres hommes
+de l'équipage, nul ne sembla prêter la moindre attention à cet incident.
+
+On ne fit halte qu'à la nuit, entre les bourgs d'Ercsin et d'Adony, à
+plus de trente kilomètres au-dessous de Budapest, et l'on repartit le
+lendemain dès l'aube. Au cours de cette journée du 31 août, la dérive
+fut interrompue par quelques arrêts, pendant lesquels Striga quitta le
+bord, en utilisant la barge, conquise, à ce qu'il pensait, sur Karl
+Dragoch. Loin de se cacher, il accostait dans les villages, se
+présentait aux habitants comme étant ce fameux lauréat de la Ligue
+Danubienne, dont la renommée n'avait pu manquer de parvenir jusqu'à eux,
+et engageait des conversations qu'il aiguillait adroitement sur les
+sujets qui lui tenaient au coeur.
+
+Très maigre fut sa récolte de renseignements. Le nom d'Ilia Brusch ne
+paraissait pas être populaire dans cette région. Sans doute, à Mohacs,
+Apatin, Neusatz, Semlin ou Belgrade, qui sont des villes importantes, il
+en serait autrement. Mais Striga n'avait pas l'intention de s'y risquer
+et il comptait bien se borner à prendre langue dans des villages, où la
+police exerçait nécessairement une surveillance moins effective. Par
+malheur, les paysans ignoraient généralement le concours de Sigmaringen
+et se montraient très rebelles aux interviews. D'ailleurs, ils ne
+savaient rien. Ils ignoraient Karl Dragoch plus encore qu'Ilia Brusch,
+et Striga déploya en vain tous les raffinements de sa diplomatie.
+
+Ainsi que cela avait été convenu la veille, c'est pendant une des
+absences de Striga que Serge Ladko fut remonté au jour et transporté
+dans une petite cabine dont la porte fut soigneusement verrouillée.
+Précaution peut-être exagérée, tout mouvement étant interdit au
+prisonnier étroitement ligotté.
+
+Les journées du 1er au 6 septembre s'écoulèrent paisiblement. Poussé à
+la fois par le courant et par un vent favorable, le chaland continuait
+à dériver, à raison d'une soixantaine de kilomètres par vingt-quatre
+heures. La distance parcourue aurait même été sensiblement plus grande
+sans les arrêts que rendaient nécessaires les absences de Striga.
+
+Si les excursions de celui-ci étaient toujours aussi stériles au point
+de vue spécial des renseignements, une fois, du moins, il réussit,
+en utilisant ses talents professionnels,. à les rendre profitables à
+d'autres égards.
+
+Ceci se passait le 5 septembre. Ce jour-là, le chaland étant venu
+mouiller à la nuit en face d'un petit bourg du nom de Szuszek, Striga
+descendit à terre comme de coutume. La soirée était avancée. Les
+paysans, qui se couchent d'ordinaire avec le soleil, ayant pour la
+plupart réintégré leurs demeures, il déambulait solitairement, quand il
+avisa une maison d'apparence assez cossue, dont le propriétaire, plein
+de confiance dans la probité publique, avait laissé la porte ouverte, en
+s'absentant pour quelque course dans le voisinage.
+
+Sans hésiter, Striga s'introduisit dans cette maison, qui se trouva
+être un magasin de détail, ainsi que l'existence d'un comptoir le
+lui démontra. Prendre dans le tiroir de ce comptoir la recette de la
+journée, cela ne demanda qu'un instant. Puis, non content de cette
+modeste rapine, il eut tôt fait de découvrir dans le corps inférieur
+d'un bahut, dont l'effraction ne fut qu'un jeu pour lui, un sac
+rondelet, qui rendit au toucher un son métallique de bon augure.
+
+Ainsi nanti, Striga s'empressa de regagner son chaland, qui, l'aube
+venue, était déjà loin.
+
+Telle fut la seule aventure du voyage.
+
+A bord, Striga avait d'autres occupations. De temps à autre, il
+disparaissait dans le rouf, et s'introduisait dans une cabine située en
+face de celle où l'on avait déposé Serge Ladko. Parfois, sa visite ne
+durait que quelques minutes, parfois elle se prolongeait davantage. Il
+n'était pas rare, dans ce dernier cas, qu'on entendit jusque sur le pont
+l'écho d'une violente discussion, où l'on discernait une voix de femme
+répondant avec calme à un homme en fureur. Le résultat était alors
+toujours le même: indifférence générale de l'équipage et sortie
+furibonde de Striga, qui s'empressait de quitter le bord pour calmer ses
+nerfs irrités.
+
+C'est principalement sur la rive droite qu'il poursuivait ses
+investigations. Rares, en effet, sont les bourgs et les villages de
+la rive gauche au delà de laquelle s'étend à perte de vue l'immense
+puzsta..
+
+Cette puzsta, c'est la plaine hongroise par excellence, que limitent,
+à près de cent lieues, les montagnes de la Transylvanie. Les lignes
+de chemins de fer qui la desservent traversent une infinie étendue de
+landes désertes, de vastes pâturages, de marais immenses où pullule le
+gibier aquatique. Cette puzsta, c'est la table toujours généreusement
+servie pour d'innombrables convives à quatre pattes, ces milliers et ces
+milliers de ruminants qui constituent l'une des principales richesses du
+royaume de Hongrie. A peine, s'il s'y rencontre quelques champs de blé
+ou de maïs.
+
+La largeur du fleuve est devenue considérable alors, et de nombreux
+îlots ou îles en divisent le cours. Telles de ces dernières sont de
+grande étendue et laissent de chaque côté deux bras où le courant
+acquiert une certaine rapidité.
+
+Ces îles ne sont point, fertiles. A leur surface ne poussent que des
+bouleaux, des trembles, des saules, au milieu du limon déposé par les
+inondations qui sont fréquentes. Cependant on y récolte du foin en
+abondance, et les barques, chargées jusqu'au plat bord, le charrient aux
+fermes ou aux bourgades de la rive.
+
+Le 6 septembre, le chaland mouilla à la tombée de la nuit. Striga était
+absent à ce moment. S'il n'avait voulu se risquer, ni à Neusatz, ni à
+Peterwardein qui lui fait face, l'importance relative de ces villes
+pouvant être une cause de dangers, il s'était du moins arrêté, afin d'y
+continuer son enquête, au bourg de Karlovitz, situé une vingtaine de
+kilomètres en aval. Sur son ordre, le chaland n'avait fait halte que
+deux ou trois lieues plus bas, pour attendre son capitaine, qui le
+rejoindrait en s'aidant du courant.
+
+Vers neuf heures du soir, celui-ci n'en était plus fort éloigné. Il
+ne se pressait pas. Laissant fuir la barge au gré du courant, il
+s'abandonnait à des pensées en somme assez riantes. Son stratagème avait
+pleinement réussi. Personne ne l'avait suspecté et rien ne s'était
+opposé à ce qu'il se renseignât librement. A vrai dire, de
+renseignements, il n'en avait guère récolté. Mais cette ignorance
+publique, qui confinait à l'indifférence, était, en somme, un symptôme
+favorable. Bien certainement, dans cette région, on n'avait que très
+vaguement entendu parler de la bande du Danube, et l'on ignorait jusqu'à
+l'existence de Karl Dragoch, dont la disparition ne pouvait, par suite,
+causer d'émotion.
+
+D'un autre côté, que ce fût à cause de la suppression de son chef ou en
+raison de la pauvreté de la région traversée, la vigilance de la police
+paraissait grandement diminuée. Depuis plusieurs jours, Striga n'avait
+aperçu personne qui eût la tournure d'un agent, et nul ne parlait de la
+surveillance fluviale si active deux ou trois cent kilomètres en amont.
+
+Il y avait donc toutes chances pour que le chaland arrivât heureusement
+au terme de son voyage, c'est-à-dire à la mer Noire, où son chargement
+serait transporté à bord du vapeur accoutumé. Demain, on serait au delà
+de Semlin et de Belgrade. Il suffirait ensuite de longer de préférence
+la rive serbe pour se mettre à l'abri de toute fâcheuse surprise. La
+Serbie devait être, en effet, plus ou moins désorganisée par la guerre
+qu'elle soutenait contre la Turquie et il n'y avait pas apparence que
+les autorités riveraines perdissent leur temps à s'occuper d'une gabarre
+descendant à vide le cours du fleuve.
+
+Qui sait? Ce serait peut-être le dernier voyage de Striga. Peut-être
+se retirerait-il au loin, après fortune faite, riche, considéré--et
+heureux, songeait-il, en pensant à la prisonnière enfermée dans la
+gabarre.
+
+Il en était là de ses réflexions quand ses yeux tombèrent sur les
+coffres symétriques dont les couvercles avaient si longtemps servi de
+couchettes à Karl Dragoch et à son hôte, et tout à coup cette pensée lui
+vint que, depuis huit jours qu'il était maître de la barge, il n'avait
+pas songé à en explorer le contenu. Il était grand temps de réparer cet
+inconcevable oubli.
+
+En premier lieu, il s'attaqua au coffre de tribord qu'il fractura en
+un tour de main. Il n'y trouva que des piles de linge et de vêtements
+rangés en bon ordre. Striga, qui n'avait que faire de cette défroque,
+referma le coffre et s'attaqua au suivant.
+
+Le contenu de celui-ci n'était pas fort différent du précédent, et
+Striga désappointé allait y renoncer, quand il découvrit dans un des
+coins un objet plus intéressant. Si les articles d'habillement ne
+pouvaient rien lui apprendre, il n'en serait peut-être pas de même de ce
+gros portefeuille qui, selon toute vraisemblance, devait contenir
+des papiers. Or, les papiers ont beau être muets, rien n'égale, dans
+certains cas, leur éloquence.
+
+Striga ouvrit ce portefeuille, et, conformément à son espoir, il s'en
+échappa de nombreux documents, dont il entreprit le patient examen. Les
+quittances, les lettres défilèrent, toutes au nom d'Ilia Brusch, puis
+ses yeux, agrandis par la surprise, s'arrêtèrent sur le portrait qui,
+déjà, avait éveillé les soupçons de Karl Dragoch.
+
+D'abord Striga ne comprit pas. Qu'il y eût dans cette barge des papiers
+au nom d'Ilia Brusch, et qu'il n'y en eût aucun au nom du policier,
+c'était déjà passablement étonnant. Toutefois, l'explication de cette
+anomalie pouvait être des plus naturelles. Peut-être Karl Dragoch, au
+lieu de doubler le lauréat de la Ligue Danubienne, comme Striga l'avait
+cru jusqu'ici, avait-il emprunté à l'amiable la personnalité du pêcheur,
+et peut-être, dans ce cas, avait-il conservé, d'un commun accord avec
+le véritable Ilia Brusch, les documents nécessaires pour justifier au
+besoin de son identité. Mais pourquoi ce nom de Ladko, ce nom dont, avec
+une habileté diabolique, Striga signait tous ses crimes? Et que venait
+faire là ce portrait d'une femme, à laquelle celui-ci n'avait jamais
+renoncé malgré l'échec de ses précédentes tentatives? Quel était donc
+le légitime propriétaire de cette barge pour avoir en sa possession
+un document si intime et si singulier? A qui appartenait-elle en
+définitive, à Karl Dragoch, à Ilia Brusch ou à Serge Ladko, et lequel
+de ces trois hommes, dont deux l'intéressaient à un si haut point,
+tenait-il prisonnier en fin de compte dans le chaland? Le dernier, il
+proclamait, cependant, l'avoir tué, le soir où, d'un coup de feu,
+il avait abattu l'un des deux hommes de ce canot qui s'éloignait
+furtivement de Roustchouk. Vraiment, s'il avait mal visé alors, il
+aimerait encore mieux, plutôt que le policier, tenir entre ses mains le
+pilote, qu'il ne manquerait pas une seconde fois, dans ce cas. Celui-là,
+il ne serait pas question de le garder comme otage. Une pierre au
+cou ferait l'affaire, et, débarrassé ainsi d'un ennemi mortel, il
+supprimerait en même temps le principal obstacle à des projets dont il
+poursuivait âprement la réalisation.
+
+Impatient d'être fixé, Striga, gardant par devers lui le portrait
+qu'il venait de découvrir, saisit la godille et pressa la marche de
+l'embarcation.
+
+Bientôt la masse de la gabarre apparut dans la nuit. Il accosta
+rapidement, sauta sur le pont, et, se dirigeant vers la cabine faisant
+face à celle qu'il visitait d'ordinaire, introduisit la clef dans la
+serrure.
+
+Moins avancé que son geôlier, Serge Ladko n'avait même pas le choix
+entre plusieurs explications de son aventure. Le mystère lui en
+paraissait toujours aussi impénétrable, et il avait renoncé à imaginer
+des conjectures sur les motifs que l'on pouvait avoir de le séquestrer.
+
+Quand, après un fiévreux sommeil, il s'était réveillé au fond de son
+cachot, la première sensation qu'il éprouva fut celle de la faim. Plus
+de vingt-quatre heures s'étaient alors écoulées depuis son dernier
+repas, et la nature ne perd jamais ses droits, quelle que soit la
+violence de nos émotions.
+
+Il patienta d'abord, puis, la sensation devenant de plus en plus
+impérieuse, il perdit le beau calme qui l'avait soutenu jusque-là.
+Allait-on le laisser mourir d'inanition? Il appela. Personne ne
+répondit. Il appela plus fort. Même résultat. Il s'égosilla enfin en
+hurlements furieux, sans obtenir plus de succès.
+
+Exaspéré, il s'efforça de briser ses liens. Mais ceux-ci étaient solides
+et c'est en vain qu'il se roula sur le parquet en tendant ses muscles à
+les rompre.
+
+Dans un de ces mouvements convulsifs, son visage heurta un objet
+déposé près de lui. Le besoin affine les sens. Serge Ladko reconnut
+immédiatement du pain et un morceau de lard qu'on avait sans doute mis
+là pendant son sommeil. Profiter de cette attention de ses geôliers
+n'était pas des plus faciles, dans la situation où il se trouvait. Mais
+la nécessité rend industrieux, et, après plusieurs essais infructueux,
+il réussit à se passer du secours de ses mains.
+
+Sa faim satisfaite, les heures coulèrent lentes et monotones. Dans le
+silence, un murmure, un frissonnement, semblable à celui des feuilles
+agitées par une brise légère, venait frapper son oreille. Le bateau qui
+le portait était évidemment en marche et fendait, comme un coin, l'eau
+du fleuve.
+
+Combien d'heures s'étaient-elles succédé, quand une trappe fut soulevée
+au-dessus de lui? Suspendue au bout d'une ficelle, une ration semblable
+à celle qu'il avait découverte à son premier réveil, oscilla dans
+l'ouverture qu'éclairait une lumière incertaine et vint se poser à sa
+portée.
+
+Des heures coulèrent encore, puis la trappe s'ouvrit de nouveau. Un
+homme descendit, s'approcha du corps inerte, et Serge Ladko, pour la
+seconde fois, sentit qu'on lui recouvrait la bouche d'un large bâillon.
+C'est donc qu'on avait peur de ses cris et qu'il passait à proximité
+d'un secours? Sans doute, car, l'homme à peine remonté, le prisonnier
+entendit que l'on marchait sur le plafond de son cachot. Il voulut
+appeler ... aucun son ne sortit de ses lèvres ... Le bruit de pas cessa.
+
+Le secours devait être déjà loin, quand, peu d'instants plus tard, on
+revint, sans plus d'explications, supprimer son bâillon. Si on lui
+permettait d'appeler, c'est que cela n'offrait plus de danger. Dès lors,
+à quoi bon?
+
+Après le troisième repas, identique aux deux premiers, l'attente fut
+plus longue. C'était la nuit sans doute. Serge Ladko calculait que sa
+captivité remontait environ à quarante-huit heures, lorsque, par la
+trappe de nouveau ouverte, on insinua une échelle, à l'aide de laquelle
+quatre hommes descendirent au fond du cachot.
+
+Ces quatre hommes, Serge Ladko n'eut pas le temps de distinguer leurs
+traits. Rapidement, un bâillon était encore appliqué sur sa bouche, un
+bandeau sur ses yeux, et, redevenu colis aveugle et muet, il était comme
+la première fois transporté de mains en mains.
+
+Aux heurts qu'il subit, il reconnut l'ouverture étroite--la trappe,
+il le comprenait--qu'il avait déjà franchie et qu'il franchissait
+maintenant en sens inverse. L'échelle qui avait meurtri ses reins
+pendant la descente, les meurtrit également, tandis qu'on le remontait.
+Un bref trajet horizontal suivit, puis, brutalement jeté sur le parquet,
+il sentit qu'on lui enlevait comme auparavant bandeau et bâillon. Il
+ouvrait à peine les yeux, qu'une porte se refermait avec bruit.
+
+Serge Ladko regarda autour de lui. S'il n'avait fait que changer de
+prison, celle-ci était infiniment supérieure à la précédente. Par une
+petite fenêtre, le jour entrait à flots, lui permettant d'apercevoir,
+déposée auprès de lui, sa pitance ordinaire qu'il avait été contraint
+jusqu'ici de chercher à tâtons. La lumière du soleil lui rendait le
+courage et sa situation lui apparaissait moins désespérée. Derrière
+cette fenêtre, c'était la liberté. Il s'agissait de la conquérir.
+
+Longtemps il désespéra d'en trouver le moyen, quand enfin, en parcourant
+pour la millième fois du regard la cabine exiguë qui lui servait de
+prison, il découvrit, appliquée contre la paroi, une sorte de ferrure
+plate qui, sortie du plancher et s'élevant verticalement jusqu'au
+plafond, servait probablement à relier entre eux les madriers du bordé.
+Cette ferrure formait saillie, et, bien qu'elle ne présentât aucun angle
+tranchant, il n'était peut-être pas impossible de s'en servir pour user
+ses liens, sinon pour les couper. Difficile à coup sûr, l'entreprise
+méritait tout au moins d'être tentée.
+
+Ayant réussi avec beaucoup de peine à ramper jusqu'à ce morceau de fer,
+Serge Ladko commença aussitôt à limer contre lui la corde qui retenait
+ses mains. L'immobilité presque totale que ses entraves lui imposaient
+rendait ce travail extrêmement pénible, et le va-et-vient des bras, ne
+pouvant être obtenu que par une série de contractions de tout le corps,
+restait forcément contenu dans d'étroites limites. Outre que la besogne
+avançait lentement ainsi, elle était en même temps véritablement
+exténuante, et, toutes les cinq minutes, le pilote était contraint de
+prendre du repos. Deux fois par jour, aux heures des repas, il lui
+fallait s'interrompre. C'était toujours le même geôlier qui venait lui
+apporter sa nourriture et, bien que celui-ci dissimulât son visage sous
+un masque de toile, Serge Ladko le reconnaissait sans hésitation à ses
+cheveux gris et à la remarquable largeur de ses épaules. D'ailleurs,
+bien qu'il n'en pût discerner les traits, l'aspect de cet homme lui
+donnait l'impression de quelque chose de déjà vu. Sans qu'il lui fût
+possible de rien préciser, cette carrure puissante, cette démarche
+lourde, ces cheveux grisonnants que l'on distinguait au-dessus du masque
+de toile, ne lui semblaient pas inconnus.
+
+Les rations lui étaient servies à heure fixe, et jamais, hors de ces
+instants, on ne pénétrait dans sa prison. Rien n'en aurait même troublé
+le silence, si, de temps à autre, il n'avait entendu une porte s'ouvrir
+en face de la sienne. Presque toujours, le bruit de deux voix, celle
+d'un homme et celle d'une femme, parvenait ensuite jusqu'à lui. Serge
+Ladko tendait alors l'oreille, et, interrompant son patient travail, il
+cherchait à mieux discerner ces voix qui remuaient en lui des sensations
+vagues et profondes.
+
+En dehors de ces incidents, le prisonnier mangeait d'abord, dès le
+départ de son geôlier, puis il se remettait obstinément à l'oeuvre.
+
+Cinq jours s'étaient écoulés depuis qu'il l'avait commencée, et il en
+était encore à se demander s'il faisait ou non quelques progrès, quand,
+à la tombée de la nuit, le soir du 6 septembre, le lien qui encerclait
+ses poignets se brisa tout à coup.
+
+Le pilote dut refouler le cri de joie qui allait lui échapper. On
+ouvrait sa porte. Le même homme que chaque jour entrait dans sa cellule
+et déposait près de lui le repas habituel.
+
+Dès qu'il se retrouva seul, Serge Ladko voulut mouvoir ses membres
+libérés. Il lui fut d'abord impossible d'y parvenir. Immobilisés pendant
+toute une longue semaine, ses mains et ses bras étaient comme frappés de
+paralysie. Peu à peu, cependant, le mouvement leur revint et augmenta
+graduellement d'amplitude. Après une heure d'efforts, il put exécuter
+des gestes encore maladroits et délivrer ses jambes à leur tour.
+
+Il était libre. Du moins il avait fait le premier pas vers la liberté.
+Le second, ce serait de franchir cette fenêtre qu'il était en son
+pouvoir d'atteindre maintenant, et par laquelle il apercevait l'eau du
+Danube, sinon la rive invisible dans l'obscurité. Les circonstances
+étaient favorables. Il faisait dehors un noir d'encre. Bien malin qui le
+rattraperait par cette nuit sans lune, où l'on ne voyait rien à dix pas.
+D'ailleurs, on ne reviendrait plus dans sa cellule que le lendemain.
+Quand on s'apercevrait de son évasion, il serait loin.
+
+Une grave difficulté, plus qu'une difficulté, une impossibilité
+matérielle l'arrêta à la première tentative. Assez large pour un
+adolescent souple et svelte, la fenêtre était trop étroite pour
+livrer passage à un homme dans la force de l'âge et doué d'une aussi
+respectable carrure que Serge Ladko. Celui-ci, après s'être épuisé en
+vain, dut reconnaître que l'obstacle était infranchissable et se laissa
+retomber tout haletant dans sa prison.
+
+Etait-il donc condamné à n'en plus sortir? Un long moment, il contempla
+le carré de nuit dessiné par l'implacable fenêtre, puis, décidé à
+de nouveaux efforts, il se dépouilla de ses vêtements et, d'un élan
+furieux, se lança dans l'ouverture béante, résolu à la franchir coûte
+que coûte.
+
+Son sang coula, ses os craquèrent, mais une épaule d'abord, un bras
+ensuite passèrent, et le montant de la fenêtre vint buter contre sa
+hanche gauche. Malheureusement l'épaule droite avait buté, elle aussi,
+de telle sorte que tout effort supplémentaire serait évidemment inutile.
+
+Une partie du corps à l'air libre et surplombant le courant, l'autre
+partie demeurée prisonnière, ses côtes écrasées par la pression, Serge
+Ladko ne tarda pas à trouver la position intenable. Puisque s'enfuir
+ainsi était impraticable, il fallait aviser à d'autres moyens.
+Peut-être, pourrait-il arracher l'un des montants de la fenêtre et
+agrandir ainsi l'infranchissable ouverture.
+
+Mais, pour cela, il était nécessaire de réintégrer la prison, et Ladko
+fut obligé de reconnaître l'impossibilité de ce retour en arrière. Il ne
+lui était permis ni d'avancer, ni de reculer, et, à moins d'appeler à
+son aide, il était irrémédiablement condamné à rester dans sa cruelle
+position.
+
+C'est en vain qu'il se débattit. Tout fut inutile. Il s'était lui-même
+pris au piège par la violence de son élan.
+
+Serge Ladko reprenait haleine, quand un bruit insolite le fit
+tressaillir. Un nouveau danger se révélait, menaçant. Fait qui ne
+s'était jamais produit à pareille heure depuis qu'il occupait cette
+prison, on s'arrêtait à sa porte, une clef cherchait en tâtonnant le
+trou de la serrure, s'y introduisait enfin...
+
+Soulevé par le désespoir, le pilote raidit tous ses muscles dans un
+effort surhumain...
+
+Au dehors, cependant, la clef tournait dans la serrure... entraînait le
+pène avec elle ... lui faisait faire un premier pas hors de la gâche...
+
+
+
+XII
+
+AU NOM DE LA LOI
+
+
+Striga, la porte ouverte, s'arrêta hésitant sur le seuil. Une obscurité
+profonde emplissait la cellule. Il ne distinguait rien, si ce n'est
+un carré d'ombre plus claire vaguement découpé par l'ouverture de la
+fenêtre. Dans un coin, quelque part, gisait le prisonnier. On ne pouvait
+l'apercevoir.
+
+«Titcha! appela Striga d'une voix impatiente, de la lumière!»
+
+Titcha s'empressa d'apporter une lanterne dont la tremblante lueur,
+soudainement projetée, parut illuminer la pièce. Les deux hommes,
+l'ayant parcourue d'un rapide coup d'oeil, échangèrent un regard
+troublé. La cabine était vide. Sur le parquet, des liens rompus, des
+vêtements jetés à la volée: du prisonnier, nulle autre trace.
+
+«M'expliqueras-tu?... commença Striga.
+
+Avant de répondre, Titcha alla jusqu'à la fenêtre, et passa le doigt sur
+l'un des montants.
+
+--Envolé, dit-il, en montrant son doigt rouge.
+
+--Envolé!... répéta Striga, qui proféra un juron.
+
+--Mais pas depuis longtemps, continua Titcha. Le sang est encore frais.
+D'ailleurs, il n'y a pas plus de deux heures que je lui ai apporté sa
+ration.
+
+--Et tu n'as rien vu d'anormal à ce moment?
+
+--Absolument rien. Je l'ai laissé ficelé comme un saucisson.
+
+--Imbécile! gronda Striga!
+
+Titcha, ouvrant les bras, exprima clairement par ce geste qu'il ignorait
+comment l'évasion avait pu s'accomplir et qu'il en déclinait, dans tous
+les cas, la responsabilité. Striga n'accepta pas cette commode défaite.
+
+--Oui, imbécile, répéta-t-il d'une voix furieuse en arrachant des mains
+de son compagnon la lanterne qu'il promena sur le pourtour de la cabine.
+Il fallait visiter ton prisonnier et ne pas te fier aux apparences....
+Tiens! regarde ce morceau de fer poli par le frottement. C'est là qu'il
+a usé la corde qui retenait ses mains.... Il a dû y mettre des jours et
+des jours.... Et tu ne t'es aperçu de rien!... On n'est pas stupide à ce
+point-là!
+
+--Ah ça, mais, quand tu auras fini!... répliqua Titcha qui sentait la
+colère le gagner à son tour. Est-ce que tu me prends pour ton chien?...
+Après tout, puisque tu tenais tant à boucler le Dragoch, il fallait le
+garder toi-même.
+
+--J'aurais mieux fait, approuva Striga. Mais, d'abord, est-ce bien
+Dragoch que nous tenions?
+
+--Qui veux-tu que ce soit?
+
+--Le sais-je?... Je suis en droit de m'attendre à tout, en voyant la
+manière dont tu t'acquittes d'une mission. L'as-tu reconnu, quand tu
+l'as pris?
+
+--Je ne peux pas dire que je l'aie reconnu, confessa Titcha, vu qu'il
+tournait le dos....
+
+--Là!..
+
+--Mais j'ai parfaitement reconnu le bateau. C'est bien celui que tu m'as
+montré à Vienne. Ça, par exemple, j'en suis sûr.
+
+--Le bateau!.. Le bateau!.. Enfin, comment était-il, ton prisonnier?
+Etait-il grand?
+
+Serge Ladko et Ivan Striga avaient en réalité une taille sensiblement
+égale. Mais un homme couché paraît, on ne l'ignore pas, beaucoup plus
+grand qu'un homme debout, et Titcha n'avait guère vu le pilote qu'étendu
+sur le parquet de sa prison. C'est donc de la meilleure foi du monde
+qu'il répondit:
+
+--La tête de plus que toi.
+
+--Ce n'est pas Dragoch!.. murmura Striga, qui se savait d'une stature
+plus élevée que le détective.
+
+Il réfléchit quelques instants, puis demanda:
+
+--Le prisonnier ressemblait-il à quelqu'un de ta connaissance?
+
+--De ma connaissance? protesta Titcha. Jamais de la vie!
+
+--. Par exemple, il ne ressemblerait pas... à Ladko?
+
+--En voilà une idée! s'écria Titcha. Pourquoi diable veux-tu que Dragoch
+ressemble à Ladko?
+
+--Et si notre prisonnier n'était pas Dragoch?
+
+--Il ne serait pas davantage Ladko, que je connais assez, parbleu, pour
+ne pas m'y tromper.
+
+--Réponds toujours à ma question, insista Striga. Lui ressemblait-il?
+
+--Tu rêves, protesta Titcha. D'abord, le prisonnier n'avait pas de
+barbe, et Ladko en a.
+
+--Ça se coupe, la barbe, fit observer Striga.
+
+--Je ne dis pas non... Et puis, le prisonnier avait des lunettes.
+
+Striga haussa les épaules.
+
+--Etait-il brun ou blond? demanda-t-il.
+
+--Brun, répondit Titcha avec conviction.
+
+--Tu en es sûr?
+
+--Sûr.
+
+--Ce n'est pas Ladko!.. murmura de nouveau Striga. Ce serait donc Ilia
+Brusch..
+
+--Quel Ilia Brusch?
+
+--Le pêcheur.
+
+--Bah!.. fit Titcha abasourdi. Mais alors, si le prisonnier n'était ni
+Ladko, ni Karl Dragoch, peu importe qu'il ait pris la clef des champs.
+
+Striga, sans répondre, s'approcha à son tour de la fenêtre. Après
+avoir examiné les traces de sang, il se pencha au dehors et s'efforça
+vainement de percer les ténèbres.
+
+--Depuis combien de temps est-il parti?., se demandait-il à demi-voix.
+
+--Pas plus de deux heures, dit Titcha.
+
+--S'il court depuis deux heures, il doit être loin! s'écria Striga, qui
+maîtrisait, avec peine sa colère.
+
+Après un instant de réflexion, il ajouta:
+
+--Rien à faire pour le moment. La nuit est trop noire. Puisque l'oiseau
+est envolé, bon voyage. Quant à nous, nous nous mettrons en route un
+peu avant l'aube, de manière à être le plus tôt possible au delà de
+Belgrade.»
+
+Il resta un instant songeur, puis, sans rien ajouter, il quitta la
+cabine pour entrer dans celle qui lui faisait face. Titcha prêta
+l'oreille. D'abord, il n'entendit rien; mais bientôt, à travers la porte
+fermée, arrivèrent jusqu'à lui des éclats de voix dont le diapason
+montait progressivement. Haussant les épaules avec dédain, Titcha
+s'éloigna et regagna son lit.
+
+C'est à tort que Striga avait jugé inutile de se livrer à des recherches
+immédiates. Ces recherches n'eussent peut-être pas été vaines, car le
+fugitif n'était pas loin.
+
+En entendant le bruit de la clef tournant dans la serrure, Serge Ladko,
+d'un effort désespéré, avait vaincu l'obstacle. Sous la violente
+traction des muscles, l'épaule d'abord, la hanche ensuite s'étaient
+effacées, et il avait glissé comme une flèche hors de la fenêtre trop
+étroite, pour tomber, la tête la première, dans l'eau du Danube,
+qui s'était ouverte et refermée sans bruit. Quand, après une courte
+immersion, il revint à la surface, le courant l'avait déjà emporté à
+quelque distance de l'endroit de sa chute. Un instant plus tard, il
+dépassait l'arrière du chaland, évité la proue vers l'amont. Devant lui
+la route était libre.
+
+Il n'avait pas à hésiter. Le seul parti à prendre était de se laisser
+dériver quelque temps encore. Une fois hors d'atteinte, il nagerait
+vigoureusement vers l'une des rives. Il y arriverait, il est vrai, dans
+un état de nudité qui pouvait être une source de grandes difficultés
+ultérieures, mais il n'avait pas le choix. Le plus pressé était de
+s'éloigner de la prison flottante où il venait de passer de si pénibles
+jours. Quand il aurait pris terre, il aviserait.
+
+Tout à coup, dans la nuit, la masse sombre d'une seconde embarcation se
+dressa devant lui. Quelle ne fut pas son émotion, en reconnaissant sa
+barge retenue par une bosse amarrée au chaland et que tendait la poussée
+du courant. Il se cramponna instinctivement au gouvernail, et, un
+instant, demeura immobile.
+
+Dans la paix nocturne, un bruit de voix parvenait jusqu'à lui. Sans
+doute, on discutait les circonstances de sa fuite. Il attendit, la tête
+seule hors de l'eau noire qui le couvrait de son impénétrable voile.
+
+Les voix grandirent, puis se turent, et tout retomba dans le silence.
+Serge Ladko, s'accrochant au plat bord, se hissa lentement dans la barge
+et disparut sous le tôt. Là, l'oreille tendue, il écouta de nouveau.. Il
+n'entendit rien. Plus aucun bruit autour de lui.
+
+Sous le tôt, l'obscurité de la nuit se faisait plus épaisse encore. Dans
+l'impossibilité de rien distinguer, Serge Ladko tâtonna comme un aveugle
+pour reconnaître les objets familiers. Il ne semblait pas que l'on eût
+rien touché. Là étaient ses instruments de pêche; à ce clou pendait
+encore le bonnet de loutre qu'il y avait lui-même accroché. A droite,
+c'était sa couchette; à gauche, celle où M. Jaeger avait si longtemps
+dormi... Mais pourquoi étaient-ils ouverts, les coffres ménagés
+au-dessous de ces couchettes? On les avait donc forcés?.. Invisibles
+dans l'ombre, ses mains hésitantes firent l'inventaire de ses modestes
+richesses... Non, on ne lui avait rien pris. Linge et vêtements
+paraissaient en on ordre, comme il les avait laissés... Jusqu'à son
+couteau qu'il retrouva à la place même où il l'avait rangé. Ce couteau,
+Serge Ladko l'ouvrit, puis, rampant sur le ventre dans le fond de la
+barge, il s'avança vers l'étrave.
+
+Quel voyage! L'oreille aux aguets, les yeux vainement ouverts dans les
+ténèbres, s'arrêtant, la respiration coupée, au moindre clapotis de
+l'eau, il lui fallut dix minutes pour arriver au but. Enfin, sa main put
+saisir la bosse, qu'il trancha d'un seul coup.
+
+La corde coupée fouetta l'eau à grand bruit. Ladko, le coeur battant,
+retomba dans la barge. Impossible qu'on n'ait pas entendu la chute de
+cette corde, dans un silence si profond...
+
+Non... rien ne bougeait... Le pilote, peu à peu redressé, comprit qu'il
+était déjà foin de ses ennemis. A peine libre, en effet, la barge avait
+commencé à dériver, et il n'avait fallu qu'un instant pour qu'entre elle
+et le chaland s'élevât le mur inexpugnable de la nuit.
+
+Quand il s'estima assez loin pour n'avoir plus rien à craindre, Serge
+Ladko arma un aviron, et quelques coups de godille augmentèrent
+rapidement la distance. Alors seulement, il s'aperçut qu'il grelottait
+et s'occupa de se couvrir. Décidément, on n'avait pas touché au contenu
+de ses coffres, où il trouva sans peine le linge et les vêtements
+nécessaires. Cela fait, il saisit de nouveau l'aviron et se remit à
+godiller avec rage.
+
+Où était-il? Il n'en avait aucune idée. Rien ne pouvait le renseigner
+sur le parcours effectué par le chaland dans lequel il avait été
+incarcéré. Sa prison flottante avait-elle monté ou descendu le fleuve,
+il l'ignorait.
+
+En tous cas, c'est dans le sens du courant qu'il devait maintenant se
+diriger, puisque c'est dans cette direction qu'étaient Roustchouk et
+Natcha. Si on l'avait ramené en arrière, ce serait du temps à regagner à
+grands renforts de bras, voilà tout. Pour le moment, il commencerait par
+naviguer toute la nuit, de manière à s'éloigner le plus possible de
+ses ennemis inconnus. Il pouvait compter sur environ sept heures
+d'obscurité. En sept heures, on fait du chemin. Le jour venu, il
+s'arrêterait, pour prendre du repos, dans la première ville rencontrée.
+
+Serge Ladko godillait vigoureusement depuis une vingtaine de minutes,
+quand un cri affaibli par la distance s'éleva dans la nuit. Ce qu'il
+exprimait, joie, colère ou terreur, trop vague était ce cri lointain
+pour que l'on pût le dire. Et pourtant, si vague qu'elle fût, cette
+voix, qui lui arrivait des confins de l'horizon, emplit d'un trouble
+obscur le coeur du pilote. Où avait-il entendu une voix semblable?.. Un
+peu plus, il eût juré que c'était celle de Natcha... Il avait cessé de
+godiller, l'oreille tendue aux sourdes rumeurs de la nuit.
+
+Le cri ne se renouvela pas. L'espace était redevenu muet autour de la
+barge que le courant entraînait en silence. Natcha!..
+
+Il n'avait que ce nom-là en tête... Serge Ladko, d'un mouvement
+d'épaules, rejeta cette obsession, cette idée fixe et se remit au
+travail.
+
+Le temps passa. Il pouvait être minuit, quand, sur la rive droite,
+se dessinèrent confusément des maisons. Ce n'était qu'un village,
+Szlankament, que Ladko laissa en arrière sans l'avoir reconnu.
+
+Quelques heures plus tard, au moment du lever de l'aube, un autre bourg,
+Nove Banoveze, apparut à son tour. Il ne le reconnut pas davantage et le
+dépassa pareillement.
+
+Puis les rives redevinrent désertes, tandis que le jour se levait.
+
+Dès que la lumière fut suffisante, Serge Ladko s'empressa de réparer les
+dégâts causés à son déguisement par une si longue captivité. En quelques
+minutes, ses cheveux redevinrent noirs de leur racine à leur pointe, un
+coup de rasoir fit tomber la barbe naissante et ses lunettes faussées
+furent remplacées par des neuves. Cela fait, il se remit à godiller avec
+le même inlassable courage.
+
+De temps à autre, il jetait un coup d'oeil en arrière, sans rien
+apercevoir de suspect. Les ennemis étaient loin, décidément.
+
+Libérant son esprit de ses préoccupations les plus immédiates, le
+sentiment de sa sécurité reconquise lui permettait de songer de nouveau
+à l'étrangeté de sa situation. Quels étaient ces ennemis qui le
+contraignaient à fuir? Que lui voulaient-ils? Pourquoi l'avaient-ils
+tenu durant tant de jours en leur pouvoir? Autant de questions
+auxquelles il était dans l'impossibilité de répondre. Quels que fussent
+ces ennemis, il fallait, en tous cas, se défier d'eux à l'avenir, et ce
+souci allait fâcheusement compliquer son voyage, à moins qu'il ne prît
+le parti de réclamer, malgré les dangers d'une telle démarche, la
+protection de la police contre ses ravisseurs inconnus, à la première
+ville qu'il traverserait.
+
+Cette ville, quelle serait-elle? Cela non plus, il ne le savait pas,
+et rien n'était de nature à le renseigner, sur ces rives désertes où,
+séparés par de longs espaces, s'égrenaient de rares et pauvres hameaux.
+
+Ce fut seulement vers huit heures du matin, que, toujours sur la rive
+droite, de hauts clochers piquèrent le ciel, tandis que, devant la
+barge, une autre ville plus lointaine montait à l'horizon. Serge Ladko
+eut un sursaut de joie. Ces villes, il les connaissait bien. L'une,
+la plus proche, c'était Semlin, dernière cité danubienne de l'empire
+austro-hongrois; l'autre, juste en face de lui, c'était Belgrade, la
+capitale serbe, située également sur la rive droite, après un coude
+brusque du fleuve, au confluent de la Save.
+
+Ainsi donc, pendant son incarcération, il avait continué à descendre le
+courant, sa prison flottante l'avait rapproché du but, et, sans même
+s'en rendre compte, il avait franchi plus de cinq cents kilomètres.
+
+Pour l'instant, Semlin, c'était le salut. Autant que besoin serait, il
+y trouverait aide et protection. Mais se résoudrait-il à demander du
+secours? S'il se plaignait, s'il racontait son inexplicable aventure,
+n'allait-on pas ouvrir une enquête, dont il serait la première victime?
+Peut-être voudrait-on savoir qui il était, d'où il venait, où il se
+rendait, et peut-être parviendrait-on à découvrir le nom qu'il s'était
+juré de ne jamais révéler, quoi qu'il arrivât.
+
+Remettant à prendre un parti à ce sujet, Serge Ladko activa la marche
+de son embarcation. La demie de huit heures sonnait aux horloges de la
+ville comme il fixait son amarre à un anneau du quai. Il procéda ensuite
+à quelques rapides rangements, puis examina de nouveau ce problème:
+parler ou se taire. Finalement il se décida pour l'abstention. Tout bien
+considéré, mieux valait garderie silence, aller chercher sous le tôt
+un repos bien gagné, et s'éloigner inaperçu de Semlin comme il y était
+arrivé.
+
+A ce moment, quatre hommes parurent sur le quai et s'arrêtèrent en face
+de la barge. Ces hommes sautèrent à bord, et l'un d'eux, s'approchant de
+Serge Ladko, qui le regardait faire avec étonnement, demanda:
+
+«Vous êtes bien le nommé Ilia Brusch?
+
+--Oui, répondit le pilote, en fixant sur le questionneur un regard
+inquiet.
+
+Celui-ci entr'ouvrit son vêtement, afin de montrer une écharpe aux
+couleurs hongroises, qui lui enserrait la taille.
+
+--Au nom de la loi, je vous arrête,» dit-il en touchant le pilote à
+l'épaule.
+
+
+
+XIII
+
+UNE COMMISSION ROGATOIRE
+
+
+Karl Dragoch n'avait pas souvenir de s'être occupé, dans tout le cours
+de sa carrière, d'une affaire aussi fertile en incidents inattendus et
+ayant autant le caractère du mystère que cette affaire de la bande du
+Danube. L'incroyable mobilité de l'insaisissable bande, son ubiquité, la
+soudaineté de ses coups, avaient déjà quelque chose d'insolite. Et voici
+que son chef, à peine dépisté, devenait introuvable, et semblait se rire
+des mandats d'amener lancés contre lui dans toutes les directions!
+
+Tout d'abord, on eût été fondé à croire qu'il s'était évaporé. De lui,
+aucune trace, ni en amont, ni en aval. La police de Budapest, notamment,
+malgré une surveillance incessante, n'avait rien signalé qui lui
+ressemblât. Il fallait bien qu'il fût passé à Budapest, cependant,
+puisque, dès le 31 août, il était vu à Duna Földvar, soit près de
+quatre-vingt-dix kilomètres plus bas que la capitale de la Hongrie.
+Ignorant que le rôle du pêcheur fût joué à ce moment par Ivan Striga,
+à qui le chaland assurait un refuge, Karl Dragoch n'y pouvait rien
+comprendre.
+
+Les jours suivants, c'est à Szekszard, à Vukovar, à Cserevics, à
+Karlovitz enfin que l'on signalait sa présence. Ilia Brusch ne se
+cachait pas. Loin de là, il disait son nom à qui voulait l'entendre, et
+parfois même vendait quelques livres de poissons. D'aucuns, il est vrai,
+prétendaient aussi l'avoir surpris au moment où il en achetait, ce qui
+ne laissait pas d'être assez singulier.
+
+Le soi-disant pêcheur faisait preuve en tous cas d'une infernale
+habileté. La police, aussitôt prévenue de son apparition, avait beau
+faire diligence, elle arrivait toujours trop tard. C'est en vain qu'elle
+sillonnait ensuite le fleuve en tous sens, elle n'y découvrait pas le
+plus petit vestige de la barge qui semblait littéralement volatilisée.
+
+Karl Dragoch se désespérait en apprenant les échecs successifs de ses
+sous-ordres. Le gibier allait-il décidément lui glisser entre les mains?
+
+Toutefois, deux choses étaient certaines. La première, c'est que le
+prétendu lauréat continuait à descendre le fleuve. La seconde, c'est
+qu'il semblait fuir les villes, dont, sans doute, il redoutait la
+police.
+
+Karl Dragoch fit donc redoubler de surveillance à toutes les cités de
+quelque importance situées en aval de Budapest, telles que Mohacs,
+Apatin et Neusatz, et lui-même établit son quartier général à Semlin.
+Ces villes constituaient ainsi autant de barrages élevés sur la route du
+fugitif.
+
+Malheureusement, il paraissait bien que celui-ci ne fît que rire de la
+série d'obstacles accumulés devant lui. De même qu'on avait appris son
+passage en aval de Budapest, sa présence fut constatée, mais toujours
+trop tard, en aval de Mohacs, d'Apatin et de Neusatz. Dragoch,
+transporté de colère et comprenant qu'il jouait sa dernière carte,
+réunit alors une véritable flottille. Sur son ordre, plus de trente
+embarcations croisèrent nuit et jour au-dessous de Semlin. Bien adroit
+serait l'adversaire s'il parvenait à franchir leur ligne serrée.
+
+Pour remarquables qu'elles fussent, ces dispositions n'auraient eu
+cependant aucun succès, si Serge Ladko fût resté prisonnier dans la
+gabarre de Striga. Heureusement pour le repos de Dragoch, il ne devait
+pas en être ainsi.
+
+La journée du 6 septembre s'était écoulée dans ces conditions, sans que
+rien de nouveau fût survenu, et Dragoch, dès les premières heures du 7,
+se disposait à rejoindre sa flottille, quand il vit un agent accourir à
+sa rencontre. Son homme, enfin arrêté, venait d'être incarcéré dans la
+prison de Semlin.
+
+Il se hâta de se rendre au parquet. L'agent avait dit vrai. Le trop
+célèbre Ladko était bien réellement sous les verrous.
+
+La nouvelle se répandit avec la rapidité de l'éclair et mit la ville en
+rumeur. On ne causait pas d'autre chose, et, sur le quai, des groupes
+compacts stationnèrent toute la journée devant la barge du fameux
+malfaiteur.
+
+Ces groupes ne purent manquer d'attirer l'attention d'une gabarre qui,
+vers trois heures de l'après-midi, passa au large de Semlin. Cette
+gabarre qui descendait innocemment le fleuve, c'était celle de Striga.
+
+«Qu'y a-t-il donc à Semlin? dit celui-ci à son fidèle Titcha, en
+remarquant l'animation des quais. Serait-ce une émeute?
+
+Il s'aida d'une jumelle, qu'il écarta de ses yeux après un rapide
+examen.
+
+--Le diable m'emporte, Titcha, s'écria-t-il, si ce n'est pas
+l'embarcation de notre particulier!
+
+--Tu crois?... fit Titcha en s'emparant de la jumelle.
+
+--Il faut que j'en aie le coeur net, déclara Striga qui paraissait en
+proie à une vive agitation. Je vais à terre.
+
+--Pour te faire pincer. C'est malin!... Si cette embarcation est celle
+de Dragoch, c'est que Dragoch est à Semlin. C'est se jeter dans la
+gueule du loup.
+
+--Tu as raison, approuva Striga, qui disparut dans le rouf. Mais nous
+allons prendre nos précautions.»
+
+Un quart d'heure plus tard, il revenait «camouflé» de main de maître,
+si l'on veut bien nous permettre cette expression empruntée à l'argot
+commun aux malfaiteurs et aux gens de police. Sa barbe coupée et
+remplacée par des favoris postiches, ses cheveux dissimulés sous une
+perruque, un large bandeau recouvrant l'un de ses yeux, il s'appuyait
+péniblement sur une canne, comme un homme qui sortirait à peine d'une
+grave maladie.
+
+«Et maintenant?... demanda-t-il, non sans quelque vanité.
+
+--Merveilleux! admira Titcha.
+
+--Ecoute, reprit Striga. Tandis que je serai à Semlin, vous continuerez
+votre route. Deux ou trois lieues au delà de Belgrade, vous mouillerez
+et vous attendrez mon retour.
+
+--Comment feras-tu pour nous rejoindre?
+
+--Ne t'inquiète pas de ça, et dis à Ogul de me conduire dans le bachot.»
+
+Pendant ce temps, le chaland avait laissé Semlin en arrière. Ayant
+pris terre assez loin de la ville, Striga revint à grands pas vers les
+maisons. Dès qu'il les eut atteintes, il modéra son allure, et, se
+mêlant aux groupes qui stationnaient au bord du fleuve, il recueillit
+avidement les propos échangés autour de lui.
+
+Il ne s'attendait guère à ce que ces propos lui apprirent. Personne,
+dans ces groupes animés, ne parlait de Dragoch. On ne s'entretenait
+pas davantage d'Ilia Brusch. Il n'était question que de Ladko. De quel
+Ladko? Non pas du pilote de Roustchouk, dont le nom avait été utilisé
+par Striga de la manière qu'on sait, mais précisément de ce Ladko
+imaginaire qu'il avait ainsi créé de toutes pièces, du Ladko malfaiteur,
+du Ladko pirate, c'est-à-dire de lui-même, Striga. C'est sa propre
+arrestation qui formait le sujet de la conversation générale.
+
+Il ne parvenait pas à comprendre. Que la police commit une erreur et
+arrêtât un innocent au lieu et place du coupable, il n'y avait à cela
+rien de bien surprenant. Mais quel rapport avait cette erreur, dont il
+pouvait mieux que personne certifier la réalité, avec la présence de ce
+bateau, que son chaland, la veille encore, avait à la traîne?
+
+On estimera, sans doute, qu'il faisait preuve de faiblesse en accordant
+quelque intérêt à ce côté de la question. L'essentiel, c'était qu'un
+autre fût poursuivi à sa place. Pendant qu'on suspecterait celui-là,
+on ne songerait pas à s'occuper de lui. C'était le point important. Le
+reste ne comptait pas.
+
+Rien n'eût été plus vrai, s'il n'avait eu des motifs particuliers de
+vouloir être renseigné à cet égard. A en juger d'après les apparences,
+tout portait à croire que l'homme incarcéré et le maître de la barge
+ne faisaient qu'un. Quel était cet inconnu, qui, après avoir été,
+huit jours durant, prisonnier à bord du chaland, en remplaçait si
+complaisamment le propriétaire entre les griffes de la police? Striga,
+certes, ne quitterait pas Semlin avant d'être fixé sur ce point.
+
+Il lui fallut s'armer de patience. M. Izar Rona, juge chargé de cette
+affaire, ne paraissait pas disposé à mener rondement l'instruction.
+Trois jours s'écoulèrent sans qu'il donnât signe de vie. Cette attente
+préalable faisait partie de sa méthode. D'après lui, il est excellent de
+laisser tout d'abord un accusé aux prises avec la solitude. L'isolement
+est un grand destructeur de force nerveuse, et quelques jours de secret
+dépriment merveilleusement l'adversaire que le juge va trouver en face
+de lui.
+
+M. Izar Rona, quarante-huit heures après l'arrestation, exprimait ces
+idées à Karl Dragoch venu aux informations. Le détective ne pouvait que
+donner aux théories de son chef une approbation hiérarchique.
+
+«Enfin, monsieur le Juge, se risqua-t-il à demander, quand comptez-vous
+procéder au premier interrogatoire?
+
+--Demain.
+
+--Je viendrai donc demain soir en apprendre le résultat. Inutile de vous
+répéter, je pense, sur quoi se fondent les présomptions?
+
+--Inutile, affirma M. Rona. J'ai nos conversations antérieures présentes
+à l'esprit, et, d'ailleurs, mes notes sont très complètes.
+
+--Vous me permettrez toutefois de vous rappeler, monsieur le Juge, le
+désir que j'ai pris la liberté de vous exprimer?
+
+--Quel désir?
+
+--Celui de ne pas paraître dans cette affaire, au moins jusqu'à nouvel
+ordre. Ainsi que je vous l'ai exposé, l'inculpé ne me connaît que sous
+le nom de Jaeger. Cela peut éventuellement nous servir. Evidemment,
+lorsque nous serons devant la Cour, il me faudra décliner mon nom
+véritable. Mais nous n'en sommes pas là, et il me paraît préférable,
+pour la recherche des complices, de ne pas me brûler avant l'heure....
+
+--C'est entendu,» promit le juge.
+
+Dans la cellule où on l'avait enfermé, Serge Ladko attendait qu'on
+voulût bien s'occuper de lui. Suivant de si près sa précédente aventure,
+ce nouveau malheur, aussi inexplicable pour lui que l'autre, n'avait pas
+abattu son courage. Sans tenter la moindre résistance au moment de
+son arrestation, il s'était laissé conduire à la prison, après avoir
+vainement formulé une question restée sans réponse. Que risquait-il,
+d'ailleurs? Cette arrestation résultait nécessairement d'une erreur qui
+serait dissipée dès qu'on l'interrogerait.
+
+Par malheur, le premier interrogatoire se faisait singulièrement
+attendre. Serge Ladko, maintenu au secret le plus rigoureux, demeurait
+seul, jour et nuit, dans sa cellule, où, de temps à autre, un gardien
+venait jeter un furtif coup d'oeil par un judas percé dans la porte. Ce
+gardien espérait-il, obéissant aux ordres de M. Izar Rona, constater les
+résultats progressifs de la méthode d'isolement! En ce cas, il ne devait
+pas se retirer satisfait. Les heures et les jours s'écoulaient, sans
+que rien, dans l'attitude du prisonnier, révélât un changement de ses
+intimes pensées. Assis sur une chaise, les mains appuyées sur les
+genoux, les yeux baissés, la face froide, il semblait profondément
+réfléchir, et gardait une immobilité presque absolue, sans donner aucun
+signe d'impatience. Dès la première minute, Serge Ladko s'était résolu
+au calme, et rien ne l'en ferait sortir; mais il en arrivait, en
+constatant la fuite du temps, à regretter sa prison flottante qui, du
+moins, le rapprochait de Roustchouk.
+
+Le troisième jour, enfin,--on était alors au 10 septembre,--sa porte
+s'ouvrit, et il fut invité à quitter sa cellule. Encadré par quatre
+soldats, baïonnette au canon, il suivit un long couloir, descendit un
+interminable escalier, puis traversa une rue, au delà de laquelle il
+pénétra dans le Palais de Justice, bâti en face de la prison.
+
+Dans cette rue, le populaire grouillait, se pressant derrière un cordon
+d'agents de police. Quand le prisonnier apparut, de féroces clameurs
+s'élevèrent de cette foule, avide d'exprimer sa haine pour le malfaiteur
+redouté et si longtemps impuni. Quel que fût le sentiment de Serge Ladko
+en se voyant en butte à cette injure imméritée, il n'en laissa rien
+paraître. D'un pas ferme, il entra dans le Palais, et, après une
+nouvelle attente, se trouva enfin devant son juge.
+
+M. Izar Rona, petit homme malingre, blond, la barbe rare, au teint
+jaune et bilieux, était un magistrat de la manière forte. Procédant
+par affirmations tranchantes, par dénégations brutales, il attaquait
+l'adversaire à coups de boutoir, plus désireux d'inspirer la terreur que
+de gagner la confiance.
+
+Les gardes s'étaient retirés sur un signe du juge. Debout au milieu de
+la pièce, Serge Ladko attendait qu'il plût à celui-ci de l'interroger.
+Dans un angle, le greffier prêt à écrire.
+
+«Asseyez-vous, dit M. Rona d'un ton brusque.
+
+Serge Ladko obéit. Le magistrat reprit:
+
+--Votre nom?
+
+--Ilia Brusch.
+
+--Votre domicile?
+
+--Szalka.
+
+--Votre profession?
+
+--Pêcheur.
+
+--Vous mentez, formula le juge, en surveillant du regard le prévenu.
+
+Une légère rougeur colora le visage de Serge Ladko dont les yeux eurent
+un rapide éclair. Toutefois, il se contraignit au calme et garda le
+silence.
+
+--Vous mentez, répéta M. Rona. Vous vous appelez Ladko. Votre domicile
+est Roustchouk.
+
+Le pilote tressaillit. Ainsi son identité véritable était connue.
+Comment cela avait-il pu se faire? Cependant, le juge, à qui le
+tressaillement du prévenu n'avait pas échappé, poursuivait d'une voix
+cinglante:
+
+--Vous êtes accusé de trois vols simples, de dix-neuf vols qualifiés
+perpétrés avec les circonstances aggravantes d'escalade et d'effraction,
+de trois assassinats et de six tentatives de meurtre, lesdits crimes
+et délits accomplis avec préméditation depuis moins de trois ans.
+Qu'avez-vous à répondre?
+
+Le pilote avait écouté, stupéfait, cette incroyable nomenclature. Eh
+quoi! la confusion qu'il avait redoutée, en apprenant de la bouche de
+M. Jaeger l'existence de son sinistre homonyme, cette confusion s'était
+produite en effet. Dès lors, à quoi bon avouer qu'il s'appelait Serge
+Ladko? Tout à l'heure, il avait eu la pensée de le reconnaître, en
+implorant la discrétion du juge. Il comprenait maintenant qu'un tel
+aveu serait plus nuisible qu'utile. C'était bien lui, Serge Ladko, de
+Roustchouk, et non un autre, qui était accusé de cette effroyable série
+de crimes. Sans doute, même définitivement identifié, il parviendrait à
+établir son innocence. Mais combien de temps faudrait-il pour y arriver?
+Non, mieux valait soutenir jusqu'au bout le rôle du pêcheur Ilia Brusch,
+puisque Ilia Brusch était le nom d'un innocent.
+
+--J'ai à répondre que vous vous trompez, répliqua-t-il d'une voix ferme.
+Je me nomme Ilia Brusch et je demeure à Szalka. Il est bien facile,
+d'ailleurs, de vous en assurer.
+
+--Ce sera fait, dit le juge en prenant une note. En attendant, je vais
+vous faire connaître quelques-unes des charges qui pèsent sur vous.
+
+Serge Ladko se fit plus attentif. On touchait au point intéressant.
+
+--Pour le moment, commença le juge, nous laisserons de côté la plus
+grande partie des crimes qui vous sont reprochés, et nous nous
+occuperons seulement des plus récents, de ceux qui ont été perpétrés
+pendant le voyage au cours duquel vous avez été arrêté.
+
+M. Rona, ayant repris haleine, poursuivit:
+
+--C'est à Ulm que l'on signale pour la première fois votre présence.
+C'est donc à Ulm que nous placerons l'origine de ce voyage.
+
+--Pardon, Monsieur, interrompit vivement Serge Ladko. Mon voyage avait
+commencé bien avant Ulm, puisque j'ai remporté deux prix au concours
+de pêche de Sigmaringen et que j'ai ensuite remonté le fleuve jusqu'à
+Donaueschingen.
+
+--Il est exact, en effet, répliqua le juge, qu'un certain Ilia Brusch
+a été proclamé lauréat du concours de pêche institué par la Ligue
+Danubienne à Sigmaringen, et que cet Ilia Brusch a été vu à
+Donaueschingen. Mais, ou bien vous aviez déjà adopté à Sigmaringen une
+personnalité d'emprunt, ou bien vous vous êtes substitué audit Ilia
+Brusch pendant qu'il allait de Donaueschingen à Ulm. C'est un point que
+nous éluciderons en son temps, soyez tranquille.
+
+Serge Ladko, les yeux écarquillés par la surprise, écoutait comme
+dans un rêve ces fantaisistes déductions. Un peu plus, on eût compté
+l'imaginaire Ilia Brusch au nombre de ses victimes! Sans prendre la
+peine de répondre, il haussait dédaigneusement les épaules, quand
+le juge, en le regardant fixement, lui demanda tout à coup à
+brûle-pourpoint:
+
+--Qu'êtes-vous allé faire à Vienne, le 26 août dernier, chez le juif
+Simon Klein?
+
+Malgré lui, Serge Ladko tressaillit une seconde fois. Voilà qu'on
+connaissait cette visite, maintenant! Certes, elle n'avait rien de
+répréhensible, mais l'avouer, c'était avouer en même temps son identité,
+et, puisqu'il avait adopté le parti de la nier, force lui était de
+persister dans cette voie.
+
+--Simon Klein?... répéta-t-il d'un air interrogateur, en homme qui ne
+comprend pas.
+
+--Vous niez?... fit M. Rona. Je m'y attendais. C'est donc à moi de vous
+apprendre qu'en vous rendant chez le juif Simon Klein--et le juge, ce
+disant, se souleva à demi sur son siège pour donner à ses paroles une
+plus écrasante autorité,--vous alliez vous entendre avec le receleur
+ordinaire de votre bande.
+
+--De ma bande!... répéta le pilote ahuri.
+
+--Il est vrai, rectifia ironiquement le juge, que vous ne savez pas ce
+que je veux dire, que vous ne faites partie d'aucune bande, que vous
+n'êtes pas Ladko, mais bien un inoffensif pêcheur à la ligne du nom
+d'Ilia Brusch; Mais alors, si vous vous nommez en effet Ilia Brusch,
+pourquoi vous cachez-vous?
+
+--Je me cache, moi?... protesta Serge Ladko.
+
+--Dame! ça m'en a tout l'air, répondit M. Izar Rona, à moins que ce ne
+soit pas se cacher que de dissimuler sous des lunettes noires des yeux
+qui semblent les meilleurs du monde--au fait! ayez donc l'obligeance de
+les enlever, ces lunettes!--et de teindre en noir des cheveux que l'on a
+naturellement blonds.
+
+Serge Ladko était accablé.
+
+La police était bien renseignée et la trame se resserrait autour de lui;
+sans paraître remarquer son trouble, M. Rona poursuivit son avantage:
+
+--Eh! eh! vous voilà moins fringant, mon gaillard. Vous ne nous saviez
+pas si avancés ... mais je continue. A Ulm, vous aviez pris un passager
+avec vous.
+
+--Oui, répondit Serge Ladko.
+
+--Quel était son nom?
+
+--M. Jaeger.
+
+--Très exact. Voudriez-vous me dire ce qu'il est devenu, ce M. Jaeger?
+
+--Je l'ignore. Il m'a quitté en pleine campagne, presque au confluent de
+l'Ipoly. J'ai été bien surpris de ne plus le trouver en revenant à bord.
+
+--En revenant, dites-vous. Vous vous étiez donc absenté? Où étiez-vous
+allé?
+
+--Dans un village des environs, afin de me procurer un cordial pour mon
+passager.
+
+--Il était donc malade?
+
+--Très malade. Il avait failli se noyer tout bonnement.
+
+--Et c'est vous qui l'avez sauvé, je présume?
+
+--Qui voulez-vous que ce soit, puisqu'il n'y avait que moi?
+
+--Hum!... fit le juge un peu ébranlé.
+
+Mais, se ressaisissant:
+
+--Vous comptez sans doute m'émouvoir avec cette histoire de sauvetage?
+
+--Moi? protesta Ladko. Vous m'interrogez, je réponds. Voilà tout.
+
+--C'est bon, conclut M. Izar Rona. Mais, dites-moi, avant cet incident,
+vous n'aviez jamais quitté votre barge, je crois?
+
+--Une seule fois, pour aller chez moi, à Szalka.
+
+--Pourriez-vous me préciser la date de cette excursion?
+
+--Pourquoi pas, en cherchant un peu.
+
+--Je vais vous aider. Ne serait-ce pas dans la nuit du 28 au 29 août?
+
+--Peut-être bien.
+
+--Vous ne le niez pas?
+
+--Non.
+
+--Vous l'avouez?
+
+--Si vous voulez.
+
+--Nous sommes d'accord.... C'est sur la rive gauche du Danube, je crois,
+que se trouve Szalka? demanda M. Rona d'un air bonhomme.
+
+--En effet.
+
+--Et il faisait noir, je crois, dans cette nuit du 28 au 29 août?
+
+--Très noir. Un temps affreux.
+
+--Cela explique que vous vous soyez trompé. C'est par une erreur toute
+naturelle qu'en pensant aborder la rive gauche, vous avez débarqué sur
+la rive droite.
+
+--Sur la rive droite?
+
+M. Izar Rona se leva tout à fait, et, fixant le prévenu dans les yeux,
+prononça:
+
+--Oui, sur la rive droite, juste en face de la villa du comte Hagueneau?
+
+Serge Ladko chercha de bonne foi dans ses souvenirs. Hagueneau? Il ne
+connaissait pas ce nom.
+
+--Vous êtes très fort, déclara le juge déçu dans son essai
+d'intimidation. Il est donc entendu que c'est la première fois que vous
+entendez prononcer le nom du comte Hagueneau et que, si, au cours de la
+nuit du 28 au 29 août, sa villa a été mise au pillage et son gardien
+Christian Hoël grièvement blessé, c'est à votre insu. Où diable avais-je
+la tête? Comment connaîtriez-vous ces crimes commis par un certain
+Ladko? Ladko, que diable! ce n'est pas votre nom!
+
+--Mon nom est Ilia Brusch, affirma le pilote d'une voix moins assurée
+que la première fois.
+
+--Parfait! parfait!... c'est convenu ... mais alors, si vous ne
+vous appelez pas Ladko, pourquoi avez-vous disparu, juste après la
+perpétration de ce crime, pour ne rompre votre incognito--et encore bien
+modestement!--qu'à une distance respectable de la région qui en a été
+le théâtre? Pourquoi ne vous a-t-on vu, vous qui montriez auparavant si
+généreusement votre personne, ni à Budapest, ni à Neusatz, ni à aucune
+ville un peu importante? Pourquoi avez-vous abandonné votre rôle de
+pêcheur, au point même d'acheter parfois du poisson dans les villages où
+vous consentiez à vous arrêter?
+
+Tout cela était de l'hébreu pour le malheureux pilote. S'il avait
+disparu, c'était bien malgré lui. Depuis cette nuit du 28 au 29 août,
+n'avait-il pas été constamment prisonnier? Dans ces conditions, quoi de
+surprenant à ce qu'il eût disparu? L'étonnant, au contraire, c'est qu'il
+se trouvât quelqu'un pour prétendre l'avoir aperçu.
+
+Cette erreur du moins serait facile à dissiper. Il suffirait de raconter
+sincèrement l'aventure incompréhensible dont il avait été victime. La
+justice serait peut-être plus clairvoyante et peut-être arriverait-elle
+à débrouiller les fils de cet imbroglio. Bien décidé à faire ce récit,
+Serge Ladko attendait impatiemment que M. Rona lui permit de placer un
+mot. Mais le juge était lancé à toute vapeur. Il se promenait maintenant
+de long en large dans son cabinet, en jetant au visage de son prisonnier
+un flot d'arguments qu'il jugeait triomphants.
+
+--Si vous n'êtes pas Ladko, continuait-il avec une véhémence croissante,
+comment se fait-il que, succédant au pillage de la villa du comte
+Hagueneau, pillage accompli, par un malheureux hasard, précisément au
+moment où vous aviez quitté votre barge, un vol, oh! un vol simple,
+celui-ci! ait été commis à Szuszek dans la nuit du 5 au 6 septembre,
+nuit que vous avez dû nécessairement passer en face de ce village? Si
+vous n'êtes pas Ladko, enfin, que faisait dans votre barge ce portrait
+adressé à son mari par votre femme, Natcha Ladko?
+
+M. Rona avait touché juste, cette fois, et le dernier argument était en
+effet triomphant. Le pilote, anéanti, avait baissé la tête et de grosses
+gouttes de sueur ruisselaient de son visage.
+
+Cependant le juge poursuivait d'une voix plus haute:
+
+--Si vous n'êtes pas Ladko, pourquoi ce portrait a-t-il été supprimé
+du jour où vous vous êtes senti menacé? Il était dans votre coffre, ce
+portrait; je précise, dans votre coffre de tribord. Il n'y est plus. Sa
+présence vous accusait; sa disparition vous condamne. Qu'avez-vous à
+répondre?
+
+--Rien, murmura Ladko d'une voix sourde. Je ne comprends rien à ce qui
+m'arrive.
+
+--Vous comprendrez à merveille si vous voulez vous en donner la peine.
+Pour le moment, nous allons interrompre cet intéressant entretien. On va
+vous reconduire dans votre cellule, où vous aurez tout le temps de vous
+livrer à vos réflexions. Récapitulons, en attendant, l'interrogatoire
+d'aujourd'hui. Vous prétendez: 1° Vous nommer Ilia Brusch; 2° Avoir
+remporté le prix au concours de pêche de Sigmaringen; 3° Habiter Szalka;
+4° Avoir passé chez vous, à Szalka, la nuit du 28 au 29 août. Ces points
+seront vérifiés. De mon côté je prétends: 1° Que votre nom est Ladko;
+2° Que votre domicile est Roustchouk; 3° Que, dans la nuit du 28 au 29
+août, avec l'aide de nombreux complices, vous avez mis au pillage la
+villa du comte Hagueneau et vous êtes rendu coupable d'une tentative de
+meurtre sur la personne du gardien Christian Hoël; 4° Qu'un vol dont
+le nommé Kellermann, de Szuszek, a été victime, dans la nuit du 5 au 6
+septembre, doit être mis à votre passif; 5° Que de nombreux autres vols
+et meurtres commis dans les régions baignées par le Danube doivent
+pareillement vous être imputés. L'instruction de ces crimes est ouverte.
+Des témoins sont cités. Vous serez mis en leur présence... Voulez-vous
+signer votre interrogatoire?.. Non?.. A votre aise!.. Gardes,
+reconduisez le prévenu!»
+
+Pour regagner sa prison, Serge Ladko dut passer de nouveau au milieu
+de la foule et en subir encore les vociférations hostiles. La colère
+populaire semblait s'être accrue pendant la durée de l'interrogatoire et
+la police eut quelque peine à protéger le prisonnier.
+
+Au premier rang de cette foule hurlante, figurait Ivan Striga.
+Celui-ci dévora des yeux l'individu qui prenait sa place avec tant de
+complaisance. Le pilote passa à deux mètres de lui et il put le voir
+tout à son aise. Mais il ne reconnut pas cet homme imberbe, aux cheveux
+bruns, dont le visage était orné d'une superbe paire de lunettes noires,
+et ses perplexités n'en furent pas atténuées.
+
+Striga s'éloigna tout songeur avec le reste de la foule quand furent
+refermées les portes de la prison. Décidément, il ne connaissait pas
+l'homme arrêté. Ce n'était, en tous cas, ni Dragoch, ni Ladko. Dès lors,
+qu'il s'agît d'Ilia Brusch ou de tout autre, que lui importait? Quelle
+que fût la personnalité de l'accusé, l'essentiel était qu'il absorbât
+l'attention de la justice, et Striga n'avait plus de raison de
+s'attarder à Semlin. C'est pourquoi il se résolut à partir dès le
+lendemain peur regagner son chaland.
+
+Mais, à son réveil, la lecture des journaux le fit changer d'avis. Cette
+affaire Ladko étant menée dans le secret le plus rigoureux, c'était une
+raison péremptoire pour que la Presse s'ingéniât à percer, le mystère.
+Elle y avait réussi. Ample était sa moisson d'informations.
+
+Les journaux relataient, en effet, assez exactement le premier
+interrogatoire, en faisant suivre leur récit de commentaires qui
+n'étaient pas précisément favorables à l'accusé. En général, ils
+s'étonnaient de l'obstination avec laquelle celui-ci soutenait être un
+simple pêcheur, du nom d'Ilia Brusch, habitant seul la petite ville de
+Szalka. Quel intérêt pouvait-il avoir à soutenir un pareil système, dont
+la fragilité était évidente? Déjà, d'après eux, le juge d'instruction,
+M. Izar Rona, avait envoyé à Gran une commission rogatoire. D'ici
+très peu de jours, un magistrat se transporterait donc à Szalka et
+se livrerait à une enquête qui aurait comme résultat de ruiner les
+allégations du prévenu. On chercherait cet Ilia Brusch, et on le
+trouverait ... s'il existait, ce qui, en somme, était fort douteux.
+
+Cette nouvelle modifia les projets de Striga. Tandis qu'il poursuivait
+sa lecture, une idée singulière lui était venue, et l'idée prit corps,
+quand il eut achevé de lire. Certes, il était très bon que la justice
+tînt un innocent. Mais il serait meilleur encore qu'elle le gardât. Pour
+cela, que fallait-il? Lui fournir un Ilia Brusch en chair et en os, ce
+qui convaincrait _ipso facto_ d'imposture le véritable Ilia Brusch qu'on
+retenait prisonnier à Semlin. Cette charge s'ajouterait à celles qu'on
+possédait déjà forcément contre lui, puisqu'on l'avait arrêté, et
+suffirait peut-être à motiver sa condamnation définitive, au grand
+profit du vrai coupable.
+
+Sans plus attendre, Striga quitta la ville. Seulement, au lieu de
+regagner son chaland, il lui tournait le dos. Emporté par une rapide
+voiture, il allait rejoindre la ligne ferrée qui l'emmènerait à toute
+vapeur vers Budapest et vers le Nord.
+
+Pendant ce temps, Serge Ladko, gardant son immobilité coutumière,
+comptait tristement les heures. De sa première entrevue avec le juge,
+il était revenu effrayé de la gravité des présomptions qui pesaient sur
+lui. Certes, il réussirait fatalement avec le temps à faire triompher
+son innocence. Mais il lui faudrait sans doute s'armer de patience, car
+il ne pouvait méconnaître que les apparences fussent contre lui et que
+la justice n'eût bâti avec logique son échafaudage d'hypothèses.
+
+Toutefois, il y a loin entre de simples soupçons et des preuves
+formelles. Or, des preuves, on n'arriverait jamais, et pour cause, à
+en réunir contre lui. Le seul témoin qu'il eût à craindre, et encore
+uniquement en ce qui concernait le secret de son nom, c'était le
+juif Simon Klein. Mais Simon Klein, qui avait son point d'honneur
+professionnel, ne consentirait vraisemblablement jamais à le
+reconnaître. D'ailleurs, aurait-on même besoin de le mettre en présence
+de son ancien correspondant de Vienne? Le juge n'avait-il pas déclaré
+qu'il allait se renseigner à Szalka? Ces renseignements ne pouvant
+manquer d'être excellents, la mise en liberté du prisonnier en
+résulterait évidemment.
+
+Plusieurs jours s'écoulèrent, durant lesquels Serge Ladko ressassa ces
+pensées avec une fébrilité croissante. Szalka n'était pas si loin, et
+il ne fallait pas si longtemps pour se renseigner. On était au septième
+jour, depuis son premier interrogatoire, quand il fut introduit, de
+nouveau dans le cabinet de M. Rona.
+
+Le juge était à son bureau et paraissait fort occupé. Pendant dix
+minutes, il laissa le pilote attendre debout, comme s'il eût ignoré sa
+présence.
+
+«Nous avons la réponse de Szalka, dit-il enfin d'une voix détachée, sans
+même relever les yeux sur le prisonnier qu'il surveillait sournoisement
+à travers ses cils baissés.
+
+--Ah!.. fît Serge Ladko avec satisfaction.
+
+--Vous aviez raison, continuait cependant M. Rona. Il existe bien à
+Szalka un nommé Ilia Brusch, qui jouit de la meilleure réputation.
+
+--Ah!.. fit pour la seconde fois le pilote, qui voyait déjà ouverte la
+porte de sa prison.
+
+Le juge, se faisant plus étranger et plus indifférent encore, murmura
+sans paraître y attacher la moindre importance:
+
+--Le commissaire de police de Gran, chargé de l'enquête, a eu la bonne
+fortune de lui parler à lui-même.
+
+--A lui-même? répéta Serge Ladko qui ne comprenait pas.
+
+--A lui-même, affirma le juge.
+
+Serge Ladko croyait rêver. Comment un autre Ilia Brusch avait-il pu être
+trouvé à Szalka?
+
+--Ce n'est pas possible, Monsieur, balbutia-t-il. Il y a erreur.
+
+--Jugez-en vous-même, répliqua le juge. Voici le rapport du commissaire
+de police de Gran. Il en résulte que ce magistrat, déférant à la
+commission rogatoire que je lui ai adressée, s'est transporté le 14
+septembre à Szalka et qu'il s'est rendu dans une maison sise au coin du
+chemin de halage et de la route de Budapest.... C'est bien l'adresse que
+vous avez donnée, je pense? demanda le juge en s'interrompant.
+
+--Oui, Monsieur, répondit Serge Ladko d'un air égaré.
+
+--... et de la route de Budapest, reprit M. Rona; qu'il a été reçu dans
+la dite maison, par le sieur Ilia Brusch en personne, lequel a déclaré
+n'être que tout récemment revenu d'une assez longue absence. Le
+commissaire ajoute que les renseignements qu'il a pu recueillir sur
+le sieur Ilia Brusch tendent à établir sa parfaite honorabilité, et
+qu'aucun autre habitant de Szalka ne porte ce nom.... Avez-vous quelque
+chose à dire? Ne vous gênez pas, je vous prie.
+
+--Non, Monsieur, balbutia Serge Ladko qui se sentait devenir fou.
+
+--Voilà donc un premier point élucidé,» conclut avec satisfaction M.
+Rona, qui regardait son prisonnier comme le chat doit regarder une
+souris.
+
+
+
+XIV
+
+ENTRE CIEL ET TERRE
+
+
+Son deuxième interrogatoire terminé, Serge Ladko regagna sa cellule sans
+se rendre compte de ce qu'il faisait. A peine s'il avait entendu les
+questions du juge après que l'incident de la commission rogatoire eut
+été vidé de la façon que l'on sait, et il n'avait plus répondu que
+d'un air hébété. Ce qui lui arrivait dépassait les limites de son
+intelligence. Que lui voulait-on à la fin? Enlevé, puis incarcéré à bord
+d'un chaland par de mystérieux ennemis, il ne recouvrait sa liberté que
+pour la perdre aussitôt; et voici maintenant qu'on trouvait, à Szalka,
+un autre Ilia Brusch, c'est-à-dire un autre lui-même, dans sa propre
+maison!.. Cela tenait de la fantasmagorie!
+
+Stupéfait, affolé par cette succession d'événements inexplicables,
+il avait la sensation d'être le jouet de puissances supérieures et
+hostiles, d'être invinciblement entraîné, proie inerte et sans défense,
+dans les engrenages de cette machine formidable qui s'appelle: la
+Justice.
+
+Cette dépression, cet anéantissement de toute énergie, son visage
+l'exprimait avec tant d'éloquence, qu'un des gardiens qui lui faisaient
+escorte en fut ému, bien qu'il considérât son prisonnier comme le plus
+abominable criminel.
+
+«Ça ne va donc pas comme vous voulez, camarade? demanda, en mettant dans
+sa voix quelque désir de réconfort, ce fonctionnaire blasé cependant par
+profession sur le spectacle des misères humaines.
+
+Il aurait parlé à un sourd, que le résultat eût été le même.
+
+--Allons! reprit le compatissant gardien, il faut se faire une raison.
+M. Izar Rona n'est pas un mauvais diable, et tout s'arrangera peut-être
+mieux que vous ne pensez... En attendant, je vais vous laisser ça... Il
+est question de votre pays là-dedans. Ça vous distraira.»
+
+Le prisonnier garda son immobilité. Il n'avait pas entendu.
+
+Il n'entendit pas davantage les verrous poussés à l'extérieur et pas
+davantage il ne vit le journal que le gardien, trahissant ainsi sans
+penser à mal le secret rigoureux auquel était astreint son prisonnier,
+déposait sur la table en s'en allant.
+
+Les heures coulèrent. Le jour s'acheva, puis la nuit, et ce fut une
+nouvelle aurore. Ecroulé sur sa chaise, Serge Ladko n'avait pas
+conscience de la fuite du temps.
+
+Cependant, quand le jour grandissant vint frapper son visage, il parut
+sortir de cet accablement. Il ouvrit les yeux, et son regard vague erra
+par la cellule. La première chose qu'il aperçut alors, ce fut le journal
+laissé la veille par le pitoyable gardien.
+
+Tel que celui-ci l'y avait placé, ce journal s'étalait toujours sur
+la table, découvrant une _manchette_ imprimée en grasses capitales
+au-dessous du titre. «Les massacres de Bulgarie», annonçait cette
+manchette, sur laquelle tomba le premier regard de Serge Ladko. Il
+tressaillit et s'empara fébrilement du journal. Son intelligence
+réveillée revenait à flots. Ses yeux fulguraient, tandis qu'il
+poursuivait sa lecture.
+
+Les événements qu'il apprenait ainsi étaient, au même instant, commentés
+dans l'Europe entière, et y soulevaient une clameur générale de
+réprobation. Depuis, ils sont entrés dans l'histoire, dont ils ne
+forment pas la page la plus glorieuse.
+
+Ainsi qu'il a été rappelé au début de ce récit, toute la région
+balkanique était alors en ébullition. Dès l'été de 1875, l'Herzégovine
+s'était révoltée, et les troupes ottomanes envoyées contre elle
+n'avaient pu la réduire. En mai 1876, la Bulgarie s'étant soulevée à son
+tour, la Porte répondit à l'insurrection en concentrant une nombreuse
+armée dans un vaste triangle ayant pour sommets Roustchouk, Widdin et
+Sofia. Enfin, le 1er et le 2 juillet de cette année 1876, la Serbie et
+le Monténégro, entrant en scène à leur tour, avaient déclaré la guerre à
+la Turquie. Les Serbes, commandés par le général russe Tchernaief,
+après avoir tout d'abord remporté quelques succès, avaient dû battre en
+retraite en deçà de leur frontière, et le 1er septembre le prince Milan
+s'était vu contraint de demander un armistice de dix jours, pendant
+lequel il sollicita, des puissances chrétiennes, une intervention que
+celles-ci furent malheureusement trop longues à lui accorder.
+
+«Alors,» dit M. Édouard Driault, dans son _Histoire de la Question
+d'Orient_, «se produisit le plus affreux épisode de ces luttes; il
+rappelle les massacres de Chio au temps de l'insurrection grecque. Ce
+furent les massacres de Bulgarie. La Porte, au milieu de la guerre
+contre la Serbie et le Monténégro, craignait que l'insurrection bulgare,
+sur les derrières de l'armée, ne compromît ses opérations. Le gouverneur
+de la Bulgarie, Chefkat-Pacha, reçut-il l'ordre d'écraser l'insurrection
+sans regarder aux moyens? Cela est vraisemblable. Des bandes de
+Bachi-Bouzouks et de Circassiens appelées d'Asie furent lâchées sur
+la Bulgarie, et en quelques jours elle fut mise à feu et à sang. Ils
+assouvirent à l'aise leurs sauvages passions, brûlèrent les villages,
+massacrèrent les hommes au milieu des tortures les plus raffinées,
+éventrèrent les femmes, coupèrent en morceaux les enfants. Il y eut
+environ vingt-cinq à trente mille victimes...»
+
+Tandis qu'il lisait, des gouttes de sueur perlaient sur le visage
+de Serge Ladko. Natcha!.. Qu'était devenue Natcha, au milieu de cet
+effroyable bouleversement?.. Vivait-elle encore? Était-elle morte, au
+contraire, et son cadavre éventré, coupé en morceaux, de même que celui
+de tant d'autres innocentes victimes, traînait-il dans la boue, dans la
+fange, dans le sang, écrasé sous le pied des chevaux?
+
+Serge Ladko s'était levé, et, pareil à une bête fauve mise en cage,
+courait furieusement autour de la cellule, comme s'il eût cherché une
+issue pour voler au secours de Natcha.
+
+Cet accès de désespoir fut de courte durée. Revenu bientôt à la raison,
+il se contraignit au calme, d'un énergique effort, et, avec un cerveau
+lucide, chercha les moyens de reconquérir sa liberté.
+
+Aller trouver le juge, lui avouer sans détour la vérité, implorer au
+besoin sa pitié?.. Mauvais moyen. Quelle chance avait-il d'obtenir la
+confiance d'un esprit prévenu, après avoir si longtemps persévéré dans
+le mensonge? Etait-il en son pouvoir de détruire d'un seul mot la
+suspicion attachée à son nom de Ladko, de ruiner en un instant les
+présomptions qui l'accablaient? Non. Une enquête serait à tout le moins
+nécessaire, et une enquête exigerait des semaines, sinon des mois.
+
+Il fallait donc fuir.
+
+Pour la première fois depuis qu'il y était entré, Serge Ladko examina
+sa cellule. Ce fut vite fait. Quatre murs percés de deux ouvertures:
+la porte d'un coté, la fenêtre de l'autre. Derrière trois de ces murs,
+d'autres cachots, d'autres prisons; derrière la fenêtre seulement,
+l'espace et la liberté.
+
+L'enseuillement de cette fenêtre, dont le linteau atteignait le plafond,
+dépassait un mètre cinquante, et sa partie inférieure, ce qu'on eût
+nommé l'appui pour une ouverture ordinaire, était inaccessible, une
+rangée de gros barreaux scellés dans l'épaisseur du cadre en interdisant
+l'approche. D'ailleurs, cette difficulté vaincue, il en serait resté
+une autre. Au dehors, une sorte de hotte, dont les côtés venaient
+s'appliquer de part et d'autre de la fenêtre, arrêtait tout regard vers
+l'extérieur et ne laissait de visible qu'un étroit rectangle de ciel.
+Non pas même pour fuir, mais pour être seulement en état d'en chercher
+le moyen, il fallait donc tout d'abord forcer l'obstacle de la grille,
+puis se hisser à force de bras au sommet de cette hotte, de manière à
+pouvoir reconnaître les alentours.
+
+A en juger par les escaliers descendus lors des convocations de M. Izar
+Rona, Serge Ladko s'estimait enfermé au quatrième étage de la prison.
+Douze à quatorze mètres à tout le moins devaient donc le séparer du sol.
+Serait-il possible de les franchir? Impatient d'être renseigné à cet
+égard, il résolut de se mettre à l'oeuvre sur-le-champ.
+
+Au préalable, cependant, il convenait de se procurer un instrument de
+travail. On lui avait tout pris, quand on l'avait écroué, et, dans son
+cachot, rien ne pouvait être d'aucun secours. Une table, une chaise et
+une couchette, représentée par une maigre paillasse recouvrant une voûte
+en maçonnerie, c'était là tout son mobilier.
+
+Serge Ladko cherchait en vain depuis longtemps, quand, en visitant pour
+la centième fois ses vêtements, sa main rencontra enfin un corps dur.
+Pas plus que ses geôliers eux-mêmes, il n'avait pensé jusqu'ici à cette
+chose insignifiante qu'est une boucle de pantalon. Quelle importance
+n'acquérait pas maintenant cette chose insignifiante, seul objet
+métallique qui fût en sa possession!
+
+Ayant détaché cette boucle, Serge Ladko, sans perdre une minute, attaqua
+la muraille au pied de l'un des barreaux, et la pierre, obstinément
+griffée par les ardillons d'acier, commença à tomber en poussière sur
+le sol. Ce travail, déjà lent et pénible par lui-même, était encore
+compliqué par la surveillance incessante à laquelle était soumis le
+prisonnier. Une heure ne s'écoulait pas, sans qu'un gardien vînt mettre
+l'oeil au guichet de la porte. De là, nécessité d'avoir toujours
+l'oreille tendue vers les bruits extérieurs, et, au moindre signe de
+danger, d'interrompre le travail en faisant disparaître toute trace
+suspecte.
+
+Dans ce but, Serge Ladko utilisait son pain. Ce pain, malaxé avec
+la poussière qui tombait de la muraille, prit d'une manière assez
+satisfaisante la couleur de la pierre et devint un véritable mastic, à
+l'aide duquel le trou fut dissimulé à mesure qu'il était creusé. Quant
+au surplus des débris produits par le grattage, il le cachait sous la
+voûte de son lit.
+
+Après douze heures d'efforts, le barreau était déchaussé sur une hauteur
+de trois centimètres, mais la boucle n'avait plus de pointes. Serge
+Ladko brisa l'armature, et, des morceaux, fit autant d'outils. Douze
+heures plus tard, ces menus fragments d'acier avaient disparu à leur
+tour.
+
+Heureusement, la chance qui avait déjà souri au prisonnier semblait ne
+plus vouloir l'abandonner. Au premier repas qui lui fut servi, il se
+risqua à garder un couteau de table, et, personne n'ayant remarqué ce
+larcin, il le recommença avec le même bonheur le jour suivant. Il se
+trouvait ainsi maître de deux instruments plus sérieux que ceux dont il
+avait disposé jusqu'ici. A vrai dire, il ne s'agissait que de méchants
+couteaux très grossièrement fabriqués. Toutefois, leurs lames étaient
+assez bonnes, et les manches en facilitaient le maniement.
+
+Le travail, à partir de ce moment, avança plus vite, bien que trop
+lentement encore. Le ciment, avec le temps, avait acquis la dureté du
+granit et ne se laissait que difficilement effriter. A chaque instant,
+d'ailleurs, le travail devait être interrompu, soit à cause d'une
+ronde de gardiens, soit par suite d'une convocation de M. Rona, qui
+multipliait les interrogatoires.
+
+Le résultat de ces interrogatoires était toujours le même. L'instruction
+piétinait sur place. A chaque séance, c'était un défilé de témoins dont
+les déclarations n'apportaient aucune lumière. Si les uns semblaient
+trouver quelque vague ressemblance entre Serge Ladko et le malfaiteur
+qu'ils avaient plus ou moins nettement aperçu le jour où ils en avaient
+été victimes, d'autres niaient catégoriquement cette ressemblance. M.
+Rona avait beau affubler son prévenu de barbes postiches taillées selon
+toutes les coupes imaginables, l'obliger à montrer ses yeux ou à les
+dissimuler derrière les verres noirs des lunettes, il ne réussissait pas
+à obtenir un seul témoignage formel. Aussi attendait-il avec impatience
+que l'état de Christian Hoël, blessé lors du dernier attentat de la
+bande du Danube, permît à celui-ci de se rendre à Semlin.
+
+De ces interrogatoires, Serge Ladko se désintéressait d'ailleurs.
+Docilement, il se prêtait à toutes les expériences du juge, s'affublait
+de perruques et de fausses barbes, mettait ou retirait ses lunettes,
+sans se permettre la plus petite observation. Sa pensée était absente de
+ce cabinet. Elle restait dans sa cellule, où le barreau qui le séparait
+de la liberté sortait peu à peu de la pierre.
+
+Quatre jours lui furent nécessaires pour achever de le desceller.
+C'est seulement le soir du 23 septembre qu'il en atteignit l'extrémité
+inférieure. Il s'agissait maintenant d'en scier l'extrémité opposée.
+
+Cette partie du travail était la plus pénible. Suspendu d'une main au
+reste de la grille, Serge Ladko, de l'autre, activait le va-et-vient de
+son outil. Celui-ci, simple lame de couteau, jouait mal son rôle de
+scie et n'entamait que lentement le fer. D'autre part, cette position
+exténuante obligeait à de fréquents repos.
+
+Le 29 septembre, enfin, après six jours d'efforts héroïques, Serge Ladko
+estima suffisante la profondeur de l'entaille. A quelques millimètres
+près, le fer était en effet sectionné. Il n'aurait donc aucune peine à
+vaincre la résistance du métal, lorsqu'il voudrait plier la barre. Il
+était temps. La lame du second couteau était alors réduite à un fil.
+
+Dès le lendemain matin, aussitôt après le passage de la première
+ronde, ce qui lui assurait une heure environ de sécurité, Serge Ladko
+poursuivit méthodiquement son entreprise. Conformément à ses prévisions,
+le barreau fléchit sans difficulté. Par l'ouverture ainsi faite, il
+passa de l'autre côté de la grille, puis, s'enlevant à la force des
+bras, atteignit le sommet de la hotte. Avidement, il regarda autour de
+lui.
+
+Comme il l'avait supposé, quatorze mètres environ le séparaient du sol.
+Cette distance n'était pas telle qu'il fût impossible de la franchir,
+pourvu que l'on possédât une corde de longueur suffisante. Mais arriver
+jusqu'au sol n'était que la difficulté la moins grave, et, cette
+difficulté fût-elle vaincue, le problème n'en serait pas pour cela plus
+près d'être résolu.
+
+Ainsi que Serge Ladko put le constater, la prison était, en effet,
+ceinturée par un chemin de ronde, que limitait, à la périphérie, un mur
+d'environ huit mètres d'élévation, au delà duquel apparaissaient
+des toits de maisons. Après être descendu, il faudrait donc passer
+par-dessus cette muraille, ce qui, dès l'abord, semblait impraticable.
+
+A en juger par l'éloignement des maisons, une rue entourait probablement
+la prison. Une fois dans cette rue, un fugitif pouvait se considérer
+comme sauvé. Mais le moyen existait-il d'y arriver sain et sauf?
+
+Serge Ladko, en quête d'un expédient, commença par examiner
+attentivement ce qu'il pouvait découvrir sur la gauche. S'il n'y trouva
+pas la solution qu'il cherchait, ce qu'il aperçut fit battre son
+coeur d'émotion. Dans cette direction, il voyait le Danube, dont
+d'innombrables bateaux de toutes tailles sillonnaient les eaux jaunes.
+Les uns suivaient ou remontaient le courant, d'autres tendaient la corde
+de leur ancre ou l'amarre qui les retenait au quai.
+
+Parmi ces derniers, le pilote, du premier coup d'oeil, reconnut sa
+barge. Rien ne la distinguait des embarcations ses voisines, et il ne
+semblait pas qu'elle fût l'objet d'une surveillance particulière. Ce
+serait une heureuse chance, s'il parvenait à la reconquérir. En moins
+d'une heure, grâce à elle, il aurait franchi la frontière, et, en
+territoire serbe, il se rirait de la justice austro-hongroise.
+
+Serge Ladko reporta ses regards vers la droite, et, de ce côté, il
+remarqua aussitôt une particularité qui le rendit attentif. Retenue de
+distance en distance par de solides crampons scellés dans le bâtiment,
+une tige de fer venue du toit--la chaîne du paratonnerre selon toute
+vraisemblance--passait à proximité de sa fenêtre, pour aller finalement
+s'enfoncer dans le sol. Cette tige de fer eût rendu la descente assez
+facile, si l'on avait pu arriver jusqu'à elle.
+
+Or, ceci n'était peut-être pas irréalisable. A la hauteur du carrelage
+de sa cellule, une sorte de bandeau, motivé par la décoration de
+l'édifice, courait le long du mur en faisant une saillie de vingt ou
+vingt-cinq centimètres. Peut-être, avec du sang-froid et de l'énergie,
+n'eût-il pas été impossible de s'y tenir debout, et d'atteindre ainsi la
+chaîne du paratonnerre.
+
+Malheureusement, quand bien même on eût été capable d'une aussi
+folle audace, la muraille extérieure n'en fût pas moins, demeurée
+infranchissable. Prisonnier dans une cellule ou dans le chemin de ronde,
+c'était toujours être prisonnier.
+
+Serge Ladko, en examinant cette muraille avec plus de soin qu'il ne
+l'avait fait jusqu'alors, observa que la partie supérieure, à peu de
+distance au-dessous du chaperon, en était décorée intérieurement et
+extérieurement par une série de bossages, formés de moellons carrés à
+demi encastrés dans le reste de la maçonnerie. Un long moment Serge
+Ladko contempla cet ornement architectural, puis, se laissant glisser
+sur l'appui de la fenêtre, il réintégra sa cellule, et se hâta de faire
+disparaître toute trace compromettante.
+
+Son parti était pris. Le moyen d'être libre envers et contre tous, il
+l'avait trouvé. Quelque risqué qu'il fût, ce moyen pouvait, devait
+réussir. Au surplus, mieux valait la mort que la continuation de
+pareilles angoisses.
+
+Patiemment, il attendit le passage de la seconde ronde. Assuré dès lors
+d'une nouvelle période de tranquillité, il se mit en devoir d'achever
+ses préparatifs. De ses draps, il fit, à l'aide de ce qui subsistait
+de son couteau, une cinquantaine de bandes de quelques centimètres de
+largeur. Afin que l'attention des gardiens ne fût pas attirée, il eut
+soin de réserver une quantité de toile suffisante pour que sa couchette
+gardât son aspect extérieur. Quant au reste, nul n'aurait évidemment
+l'idée de venir soulever la couverture.
+
+Les bandes découpées, il les accoupla quatre par quatre sous forme
+d'une tresse, dans laquelle les brins, se chevauchant l'un l'autre,
+s'allongeaient d'une nouvelle bande lorsqu'ils étaient proches de leur
+fin. Une journée fut consacrée à ce travail. Enfin, le 1er octobre,
+un peu avant midi, Serge Ladko eut en sa possession une corde solide,
+longue de quatorze à quinze mètres, qu'il dissimula soigneusement sous
+sa couchette.
+
+Tout étant prêt, il résolut que l'évasion aurait lieu le soir même, à
+neuf heures.
+
+Cette dernière journée, Serge Ladko l'occupa à examiner les plus petits
+détails de son entreprise, à en calculer les chances et les dangers.
+Quelle en serait l'issue: la liberté ou la mort? Un avenir prochain en
+déciderait. Dans tous les cas, il la tenterait.
+
+Toutefois, avant que l'instant d'agir sonnât, le sort lui réservait une
+dernière épreuve. Il était près de trois heures de l'après-midi, quand
+les verrous de sa porte furent tirés à grand bruit. Que lui voulait-on?
+S'agissait-il encore d'un interrogatoire de M. Izar Rona? L'heure à
+laquelle il convoquait d'ordinaire le prisonnier était passée cependant.
+
+Non, il n'était pas question de se rendre à une convocation du juge. Par
+la porte ouverte, Serge Ladko aperçut dans le couloir, outre l'un de
+ses gardiens habituels, un groupe de trois personnes qui lui étaient
+inconnues. L'une de ces personnes était une femme, une jeune femme de
+vingt ans à peine, dont le visage exprimait la douceur et la bonté. Des
+deux hommes qui l'accompagnaient, l'un était évidemment son mari. Le
+langage et l'attitude du gardien permettaient de reconnaître dans
+l'autre le directeur même de la prison.
+
+Il s'agissait évidemment d'une visite. A en juger par la déférence
+respectueuse qui leur était témoignée, les visiteurs étaient gens de
+marque, peut-être quelque couple princier en voyage, auprès duquel le
+directeur jouait le rôle de cicérone.
+
+«L'occupant actuel de cette cellule, dit-il à ses hôtes, n'est autre
+que le fameux Ladko, chef de la bande du Danube, dont le nom à dû
+certainement parvenir jusqu'à vous.
+
+La jeune femme glissa un regard timide à l'adresse du célèbre
+malfaiteur. Il n'avait pas l'air bien terrible, ce célèbre malfaiteur.
+Jamais on ne se serait imaginé un chef de bandits d'une cruauté
+légendaire sous les traits de cet homme amaigri, émacié, à la figure
+hâve, dont les jeux exprimaient tant de détresse et de profond
+désespoir.
+
+--Il est vrai qu'il s'entête à protester de son innocence, ajouta
+impartialement le directeur; mais nous sommes habitués à cette chanson.»
+
+Il fit ensuite remarquer aux visiteurs le bon ordre de la cellule et sa
+parfaite propreté. Dans la chaleur de son discours, il en franchit même
+le seuil, et alla s'adosser au-dessous de la fenêtre, afin de faire face
+à son auditoire.
+
+Tout à coup, le coeur de Serge Ladko Cessa de battre. Sans le savoir,
+l'orateur frôlait l'endroit attaqué par le prisonnier et un peu de
+ciment commençait à tomber en fine poussière. Ebranlé par un autre
+mouvement, ce fut bientôt le tampon de mie de pain qui se détacha
+d'un seul bloc et tomba sur le carreau. Serge Ladko eut un frisson
+d'épouvanté, en constatant que l'extrémité du barreau descellé
+apparaissait à nu au fond de son alvéole.
+
+Quelqu'un avait-il vu? Oui, quelqu'un avait vu. Tandis que son mari et
+le directeur examinaient la misérable table comme un objet du plus haut
+intérêt, et que le gardien, respectueusement détourné, semblait regarder
+quelque chose dans l'enfilade du couloir, la visiteuse tenait ses yeux
+fixés sur l'excavation pratiquée dans la muraille, et l'expression de
+son visage montrait qu'elle en comprenait le mystérieux langage.
+
+Elle allait parler... d'un mot, ruiner tant d'efforts... Serge Ladko
+attendait, et, par degrés, il se sentait mourir.
+
+Un peu pâle, la jeune femme releva les yeux sur le prisonnier et
+le couvrit de son regard limpide. Vit-elle les grosses larmes qui
+s'échappaient lentement des paupières du misérable? Comprit-elle
+sa supplication silencieuse? Eut-elle conscience de son horrible
+désespoir?..
+
+Dix secondes tragiques passèrent, et soudain elle se détourna en
+poussant un cri de douleur. Ses deux compagnons se précipitèrent vers
+elle. Que lui était-il arrivé? Rien de grave, affirma-t-elle, d'une
+voix tremblante, en s'efforçant de sourire. Elle venait de se tordre
+sottement le pied, voilà tout.
+
+Tandis que Serge Ladko allait, sans être aperçu, se placer devant le
+barreau accusateur, mari, directeur et gardien s'empressèrent. Les deux
+premiers sortirent soutenant la prétendue blessée; le troisième repoussa
+précipitamment les verrous. Serge Ladko était seul.
+
+Quel élan de gratitude gonfla sa poitrine pour la douce créature, qui
+avait eu pitié! Grâce à elle, il était sauvé. Il lui devait la vie; plus
+que la vie, la liberté.
+
+Il était retombé, accablé, sur sa couchette. L'émotion avait été trop
+rude. Son cerveau vacillait sous ce dernier coup du sort.
+
+Le reste du jour s'écoula sans autre incident, et neuf heures sonnèrent
+enfin aux horloges lointaines de la ville. La nuit était tout à
+fait venue. De gros nuages, roulant dans le ciel, en augmentaient
+l'obscurité.
+
+Dans le couloir, un bruit grandissant annonçait l'approche d'une ronde.
+Arrivée devant la porte, elle fit halte. Un gardien appliqua son oeil au
+guichet et se retira satisfait. Le prisonnier dormait, enfoncé jusqu'au
+menton sous sa couverture. La ronde se remit en marche. Le bruit de ses
+pas décrut, s'éteignit.
+
+Le moment d'agir était arrivé.
+
+Aussitôt, Serge Ladko sauta à bas de sa couchette, dont il disposa
+le matelas de manière à simuler suffisamment, dans la pénombre de la
+cellule, la présence d'un homme endormi. Cela fait, il se munit de sa
+corde, puis, s'étant glissé de nouveau de l'autre côté de la grille;
+il s'enleva comme la première fois et se mit à cheval sur l'arête
+supérieure de la hotte.
+
+Les bandeaux qui décoraient le bâtiment étant situés à la hauteur de
+chaque plancher, Serge Ladko dominait ainsi de près de quatre mètres
+celui de ces ornements sur lequel il s'agissait de prendre pied. Il
+avait prévu cette difficulté. Embrassant l'un des barreaux de la grille
+avec la corde dont il garda en main les deux extrémités, il se laissa
+glisser sans trop de peine jusqu'à la saillie extérieure.
+
+Le dos appliqué à la muraille, cramponné de la main gauche à la corde
+qui le supportait, le fugitif se reposa un instant. Comment garder
+l'équilibre sur cette surface étroite? A peine aurait-il lâché son
+soutien, qu'il irait s'abîmer sur le sol du chemin de ronde.
+
+Prudemment, s'astreignant a des mouvements d'une extrême lenteur, il
+réussit à saisir la corde de la main droite, et, de la gauche, il
+inspecta la paroi de la hotte. Celle-ci ne s'appliquait pas toute seule
+devant la fenêtre et, pour la retenir, un organe quelconque existait
+nécessairement. En la frôlant, sa main ne tarda pas, en effet, à
+rencontrer un obstacle, qu'après, un peu d'hésitation il reconnut être
+une patte scellée dans la maçonnerie.
+
+Quelque faible que fût la prise offerte par cette patte, force lui était
+de s'en contenter. S'y accrochant du bout de ses doigts crispés, il
+attira lentement l'un des doubles de la corde, qui vint peu à peu
+retomber sur ses épaules. Désormais, les ponts étaient coupés derrière
+lui. L'eût-il voulu, il ne pouvait plus regagner sa cellule. Il fallait,
+de toute nécessité, persévérer jusqu'au bout dans son entreprise.
+
+Serge Ladko se risqua à tourner à demi la tête vers la chaîne du
+paratonnerre dont il avait le plus escompté le secours. Quel ne fut
+pas son effroi, en constatant que près de deux mètres séparaient cette
+chaîne de la hotte dont il lui était, sous peine de mort, interdit de
+s'éloigner!
+
+Cependant, il lui fallait prendre un parti. Debout sur cette étroite
+saillie, le dos appliqué contre la muraille, retenu au-dessus du vide
+par un misérable morceau de fer que l'extrémité de ses doigts avait
+peine à saisir, il ne pouvait s'éterniser dans cette situation. Dans
+quelques minutes, ses doigts lassés relâcheraient leur étreinte, et ce
+serait alors la chute inévitable. Mieux valait ne périr qu'après un
+dernier effort vers le salut.
+
+S'inclinant du côté de la fenêtre, le fugitif replia son bras gauche
+comme un ressort prêt à se détendre, puis, abandonnant tout appui, il se
+repoussa violemment vers la droite.
+
+Il tomba. Son épaule heurta la saillie du bandeau. Mais, grâce à l'élan
+qu'il s'était donné, ses mains étendues avaient enfin atteint le but. La
+première difficulté était vaincue. Restait à vaincre la seconde.
+
+Serge Ladko se laissa glisser le long de la chaîne et s'arrêta sur l'un
+des crampons qui la fixaient à la muraille. Là, il fit une courte halte
+et s'accorda le temps de la réflexion.
+
+Le sol était invisible dans la nuit, mais, d'en bas, arrivait jusqu'au
+fugitif le bruit d'un pas régulier. Un soldat montait évidemment la
+garde. A en juger par ce bruit croissant et décroissant tour à tour, la
+sentinelle, après avoir suivi la fraction du chemin de ronde longeant
+cette partie de la prison, tournait ensuite dans la prolongation de ce
+chemin qui passait devant une autre façade du bâtiment, puis revenait,
+pour recommencer sans interruption son va-et-vient. Serge Ladko calcula
+que l'absence du soldat durait de trois à quatre minutes. C'est donc
+dans ce délai que la distance le séparant de la muraille extérieure
+devait être franchie.
+
+S'il devinait, au-dessous de lui, la crête de cette muraille dont la
+blancheur se découpait vaguement dans l'ombre, il ne pouvait distinguer
+les pierres en saillie qui en décoraient le sommet.
+
+Serge Ladko, se laissant glisser un peu plus bas, s'arrêta à l'un des
+crampons inférieurs. De ce point, il dominait encore de deux ou trois
+mètres le sommet de la muraille qu'il s'agissait de franchir.
+
+Solide, désormais, il lui était permis de procéder par mouvements plus
+rapides. Il ne lui fallut qu'un instant pour dérouler sa corde, la faire
+passer derrière la chaîne du paratonnerre et en nouer les deux bouts de
+manière à la transformer en une corde sans fin. La longueur nécessaire
+approximativement calculée, il en lança ensuite au-dessus de la muraille
+de clôture, puis en ramena à lui l'extrémité en forme de boucle, comme
+il l'aurait fait avec un lasso, en s'efforçant de saisir une des pierres
+en saillie dont la muraille était extérieurement ornée.
+
+L'entreprise était difficile. Au milieu de cette obscurité profonde, qui
+lui cachait le but, il ne pouvait compter que sur le hasard.
+
+Plus de vingt fois la corde avait été lancée sans résultat, quand elle
+opposa enfin une résistance. Serge Ladko insista en vain. La prise
+était bonne et ne céda pas. La tentative avait donc réussi. La boucle
+terminale s'était enroulée autour d'un des bossages extérieurs, et une
+sorte de passerelle était maintenant jetée au-dessus du chemin de ronde.
+
+Passerelle fragile à coup sûr! N'allait-elle pas se rompre ou se
+détacher de la pierre qui la retenait? Dans le premier cas, ce serait
+une épouvantable chute de dix mètres de hauteur; dans le second, ramené
+contre le mur de la prison à la manière d'un balancier, son fardeau
+humain viendrait s'y écraser.
+
+Pas un instant, Serge Ladko n'hésita devant la possibilité de ce danger.
+Sa corde fortement tendue, il en réunit de nouveau les deux extrémités,
+puis, prêt à s'élancer, il prêta l'oreille aux pas du soldat de garde.
+
+Celui-ci était précisément juste en dessous du fugitif. Il s'éloignait.
+Bientôt, il tourna le coin du bâtiment et le bruit de ses pas
+s'éteignit. Il fallait, sans perdre une seconde, profiter de son
+absence.
+
+Serge Ladko s'avança sur le chemin aérien. Suspendu entre ciel et
+terre, il avançait d'un mouvement égal et souple, sans s'inquiéter du
+fléchissement de la corde, dont la courbure s'accentuait à mesure qu'il
+approchait du milieu du parcours. Il voulait passer. Il passerait.
+
+Il passa. En moins d'une minute, le vertigineux abîme franchi, il
+atteignait la crête de la muraille.
+
+Sans y prendre de repos, il se hâta de plus en plus, enfiévré par la
+certitude du succès. Dix minutes à peine s'étaient écoulées depuis qu'il
+avait quitté sa cellule, mais ces dix minutes lui semblaient avoir duré
+plus d'une heure, et il redoutait qu'une ronde ne vînt l'inspecter. Son
+évasion ne serait-elle pas découverte alors, malgré la manière dont il
+avait disposé sa couchette? Il importait d'être loin auparavant. La
+barge était là, à deux pas de lui! Quelques coups d'aviron suffiraient à
+le mettre hors de l'atteinte de ses persécuteurs.
+
+Interrompant son travail à chaque passage du soldat de garde, Serge
+Ladko dénoua fébrilement sa corde, la ramena à lui en hâlant sur l'un
+des brins, puis, la doublant de nouveau et entourant de la boucle ainsi
+formée l'une des saillies intérieures, il commença sa descente, après
+s'être assuré que la rue était déserte.
+
+Arrivé heureusement à terre, il fît aussitôt retomber la corde à ses
+pieds et la roula en paquet. Tout était terminé. Il était libre, et
+aucune trace ne subsisterait de son audacieuse évasion.
+
+Mais, comme il allait partir à la recherche de sa barge, une voix
+s'éleva tout à coup dans la nuit.
+
+«Parbleu! prononçait-on à moins de dix pas, c'est M. Ilia Brusch, ma
+parole!
+
+Serge Ladko eut un tressaillement de plaisir. Le sort décidément se
+déclarait en sa faveur puisqu'il lui envoyait le secours d'un ami.
+
+--M. Jaeger!» s'écria-t-il d'une voix joyeuse, tandis qu'un passant
+sortait de l'ombre et se dirigeait vers lui.
+
+
+
+XV
+
+PRÈS DU BUT
+
+
+Le 10 octobre, l'aube se leva pour la neuvième fois, depuis que la
+barge avait recommencé à descendre le Danube. Pendant les huit jours
+précédents, près de sept cents kilomètres avaient été laissés en
+arrière. On approchait de Roustchouk, où l'on arriverait avant le soir.
+
+A bord, rien ne semblait changé. La barge transportait, comme autrefois,
+les deux mêmes compagnons: Serge Ladko et Karl Dragoch, redevenus, l'un
+le pêcheur Ilia Brusch, l'autre, le débonnaire M. Jaeger.
+
+Toutefois, la manière dont le premier jouait maintenant son rôle rendait
+plus difficile à soutenir celui du second. Hypnotisé par le désir de se
+rapprocher de Roustchouk, manoeuvrant l'aviron jour et nuit, Serge
+Ladko négligeait, en effet, les précautions les plus élémentaires. Non
+seulement il s'était débarrassé de ses lunettes, mais encore, supprimant
+rasoir et teinture, il permettait aux changements survenus dans sa
+personne pendant la durée de sa détention de s'accuser avec une netteté
+croissante. Ses cheveux noirs pâlissaient de jour en jour, et sa barbe
+blonde commençait à atteindre une longueur respectable.
+
+Il eût été naturel que Karl Dragoch manifestât quelque étonnement d'une
+pareille transformation. Celui-ci ne disait rien pourtant. Décidé à
+suivre jusqu'au bout la voie dans laquelle il s'était engagé, il avait
+pris le parti de ne rien voir de ce qui pouvait être gênant.
+
+Au moment où il s'était trouvé face à face avec Serge Ladko, les
+opinions antérieures de Karl Dragoch étaient fortement ébranlées, et
+il se sentait moins enclin à admettre la culpabilité de son ancien
+compagnon de voyage.
+
+L'incident provoqué par la commission rogatoire de Szalka avait été la
+première cause de ce revirement. Karl Dragoch avait, en effet, procédé à
+son enquête personnelle. Plus difficile à satisfaire que le commissaire
+de police de Gran, il avait longuement interrogé les habitants de la
+ville, et les réponses obtenues n'avaient pas été sans le troubler.
+
+Qu'un nommé Ilia Brusch, dont la vie était au demeurant des plus
+régulières, eût élu domicile à Szalka et qu'il l'eût quittée peu de
+temps avant le concours de Sigmaringen, ce premier point n'était pas
+contestable. Cet Ilia Brusch avait-il été revu après ce concours, et
+notamment dans la nuit du 28 au 29 août? Sur ce deuxième point, les
+témoignages furent évasifs. Si les plus proches voisins croyaient bien
+se rappeler que, vers la fin d'août, ils avaient remarqué de la lumière
+dans la maison du pêcheur alors fermée depuis plus d'un mois, ils
+n'osèrent cependant rien affirmer. Ces renseignements, tout vagues et
+hésitants qu'ils fussent, augmentèrent naturellement les perplexités du
+policier.
+
+Restait un troisième point à élucider. Quel était le personnage à qui le
+commissaire de Gran avait parlé au domicile indiqué par le prévenu? A
+cet égard, Dragoch ne put recueillir aucune indication. Ilia Brusch
+étant assez connu à Szalka, il fallait nécessairement, s'il y était
+venu, qu'il fût arrivé et reparti pendant la nuit, puisque personne ne
+l'avait aperçu. Un tel mystère, déjà suspect par lui-même, le devint
+bien davantage, quand Karl Dragoch eut mis la main sur le tenancier
+d'une petite auberge, auquel, dans la soirée du 12 septembre, trente-six
+heures avant la visite du commissaire de police de Gran, un inconnu
+avait demandé l'adresse d'Ilia Brusch. Le problème se compliquait. Il se
+compliqua encore, quand cet aubergiste, pressé de questions, eut donné
+de l'inconnu un signalement correspondant traits pour traits à celui
+que, d'après la rumeur publique, il convenait d'attribuer au chef de la
+bande du Danube.
+
+Tout ceci rendit Karl Dragoch rêveur. Il flaira des choses louches. Il
+eut le sentiment instinctif d'être en présence de quelque machination
+ténébreuse dont le but lui demeurait inconnu, mais dont il n'était pas
+impossible que le prévenu fût la victime.
+
+Cette impression se trouva fortifiée, quand, à son retour à Semlin,
+il connut la marche de l'instruction. En somme, après vingt jours
+de secret, elle n'avait pas fait un pas. Aucun complice n'avait été
+découvert, nul témoin n'avait formellement reconnu le prisonnier, contre
+lequel il n'existait toujours d'autre charge que le fait d'avoir cherché
+à modifier l'aspect de son visage et d'avoir possédé un portrait de
+femme sur lequel figurait le nom de Ladko.
+
+Ces présomptions, qui, corroborées par d'autres, eussent eu une grande
+valeur, perdaient, isolées, beaucoup de leur importance. Peut-être,
+après tout, ce déguisement et la présence du portrait avaient-ils une
+cause avouable.
+
+Karl Dragoch, dans cet état d'esprit, était particulièrement accessible
+à la pitié. C'est pourquoi il n'avait pu s'empêcher d'être profondément
+ému par la naïve confiance de Serge Ladko, dans une circonstance où
+celui-ci aurait été excusable de se défier de son plus intime ami.
+
+Etait-il impossible, d'ailleurs, de mettre ce sentiment de pitié
+d'accord avec ses devoirs professionnels en reprenant comme devant sa
+place dans la barge? Si Ilia Brusch se nommait en réalité Ladko, et si
+ce Ladko était bien un malfaiteur, Karl Dragoch, en s'attachant à
+lui, dépisterait ses complices. Innocent, au contraire, peut-être
+conduirait-il quand même au vrai coupable, auquel l'incident de Szalka
+eût prouvé, dans ce cas, qu'il portait ombrage.
+
+Ces raisonnements, un peu spécieux, n'étaient pas dénués de toute
+logique. L'aspect misérable de Serge Ladko, le courage surhumain qu'il
+avait dû déployer pour accomplir sa fantastique évasion, et surtout le
+souvenir du service autrefois rendu avec tant d'héroïque simplicité,
+firent le reste. Karl Dragoch devait la vie à ce malheureux qui haletait
+devant lui, les mains en sang, la sueur ruisselant sur son visage
+décharné. Allait-il, en retour, le rejeter dans l'enfer? Le détective ne
+put s'y résoudre.
+
+«Venez!» dit-il simplement en réponse à l'exclamation joyeuse du
+fugitif, qu'il entraîna vers le fleuve.
+
+Peu de paroles avaient été échangées entre les deux compagnons
+pendant les huit jours qui venaient de s'écouler. Serge Ladko gardait
+généralement le silence et concentrait toutes les forces de son être
+pour accroître la vitesse de l'embarcation.
+
+En phrases hachées, qu'il fallait lui arracher en quelque sorte, il fit
+toutefois le récit de ses inexplicables aventures depuis le confluent
+de l'Ipoly. Il raconta sa longue détention dans la prison de Semlin,
+succédant à une séquestration plus étrange encore à bord d un chaland
+inconnu. Ils mentaient donc, ceux qui prétendaient l'avoir vu entre
+Budapest et Semlin, puisque, durant tout ce parcours, il avait été
+enfermé, pieds et mains liés, dans ce chaland.
+
+À ce récit, les opinions primitives de Karl Dragoch évoluèrent de plus
+en plus. Malgré lui, il établissait un rapprochement entre l'agression
+dont Ilia Brusch avait été victime et l'intervention d'un sosie à
+Szalka. A n'en pas douter, le pêcheur gênait quelqu'un et était en
+butte aux coups d'un ennemi inconnu, mais dont le signalement semblait
+correspondre à celui du véritable bandit.
+
+Ainsi, peu à peu, Karl Dragoch s'acheminait vers la vérité. Hors d'état
+de contrôler ses déductions, il sentait du moins décroître de jour en
+jour les soupçons autrefois conçus.
+
+Pas un instant, néanmoins, il ne songea à quitter la barge pour revenir
+en arrière et recommencer son enquête sur nouveaux frais. Son flair
+de policier lui disait que la piste était bonne, et que le pêcheur,
+innocent peut-être, était d'une manière ou d'autre mêlé à l'histoire de
+la bande du Danube. La tranquillité était parfaite, d'ailleurs, sur
+le haut fleuve, et la succession des crimes commis prouvait que leurs
+auteurs avaient, eux aussi, descendu le courant, au moins jusqu'aux
+environs de Semlin. Il y avait donc toutes chances pour qu'ils eussent
+continué à le descendre pendant la détention d'Ilia Brusch.
+
+Sur ce point, Karl Dragoch ne se trompait pas. Ivan Striga continuait,
+en effet, à se rapprocher de la mer Noire, avec douze jours d'avance sur
+la barge au départ de Semlin. Mais, ces douze jours d'avance, il les
+perdait peu à peu, la distance séparant les deux bateaux diminuait
+graduellement, et, jour par jour, heure par heure, minute par minute, la
+barge gagnait implacablement sur le chaland, sous l'effort furieux de
+Serge Ladko.
+
+Celui-ci n'avait qu'un but: Roustchouk; qu'une idée: Natcha. S'il
+négligeait les précautions autrefois prises pour protéger son incognito,
+c'est qu'il n'y pensait vraiment plus. D'ailleurs, de quel intérêt
+eussent-elles été maintenant? Après son arrestation, après son évasion,
+s'appeler Ilia Brusch devait être aussi compromettant que de s'appeler
+Serge Ladko. Sous un nom ou sous un autre, il ne pouvait plus désormais
+s'introduire que secrètement à Roustchouk, sous peine d'être appréhendé
+sur-le-champ.
+
+Absorbé par son idée fixe, il n'avait, pendant ces huit jours, accordé
+aucune attention aux rives du fleuve. S'il s'était aperçu qu'on passât
+devant Belgrade--la ville blanche--étagée sur une colline, que domine
+le palais du prince, le Konak, et précédée d'un faubourg où viennent
+transiter une immense quantité de marchandises, c'est parce que Belgrade
+indique la frontière serbe où expiraient les pouvoirs de M. Izar Rona.
+Mais, ensuite, il ne remarqua plus rien.
+
+Il ne vit, ni Semendria, ancienne capitale de la Serbie, célèbre par
+les vignobles dont elle est entourée; ni Colombals, où l'on montre une
+caverne dans laquelle Saint-Georges aurait, d'après la légende, déposé
+le corps du dragon tué de ses propres mains; ni Orsova, au delà de
+laquelle le Danube coule entre deux anciennes provinces turques,
+devenues depuis royaumes indépendants; ni les Portes de Fer, ce défilé
+fameux bordé de murailles verticales de quatre cents mètres, où le
+Danube se précipite et se brise avec fureur contre les blocs dont son
+lit est semé; ni Widdin, première ville bulgare de quelque importance;
+ni Nikopoli, ni Sistowa, les deux autres cités notoires qu'il lui fallut
+dépasser en amont de Roustchouk.
+
+De préférence, il longeait la rive serbe, où il s'estimait plus en
+sûreté, et en effet, jusqu'à la sortie des Portes de Fer, il ne fut pas
+inquiété par la police.
+
+Ce fut seulement à Orsava que, pour la première fois, un canot de la
+brigade fluviale intima à la barge l'ordre de s'arrêter. Serge Ladko,
+très inquiet, obéit en se demandant ce qu'il répondrait aux questions
+qu'on allait inévitablement lui poser.
+
+On ne l'interrogea même pas. Sur un mot de Karl Dragoch, le chef du
+détachement s'inclina avec déférence et il ne fut plus question de
+perquisition.
+
+Le pilote ne songea pas à s'étonner qu'un bourgeois de Vienne disposât
+à son gré de la force publique. Trop heureux de s'en tirer à si bon
+compte, il trouva toute naturelle une omnipotence qui s'exerçait à son
+profit, et il ne manifesta pas plus de surprise, mais simplement une
+impatience grandissante, en voyant se prolonger l'entretien entre
+l'agent et son passager.
+
+Conformément aux ordres, tant de M. Izar Rona, furieux de l'évasion de
+son prévenu, que de Karl Dragoch lui-même, la police du fleuve avait
+redoublé de vigueur. De distance en distance, on obligeait la navigation
+à franchir une série de barrages, parmi lesquels celui d'Orsova était
+d'une importance capitale. L'étranglement du fleuve en cette partie de
+son cours facilitant la surveillance, il était impossible, en effet,
+qu'aucun bateau réussît à passer sans avoir été minutieusement visité.
+
+Karl Dragoch, en interrogeant son subordonné, eut l'ennui d'apprendre
+à la fois, et que ces perquisitions n'avaient donné aucun résultat,
+et qu'un nouveau crime, un cambriolage d'une certaine gravité, venait
+d'être commis deux jours auparavant en territoire roumain, au confluent
+du Jirel, presque exactement en face de la ville bulgare de Rahowa.
+
+Ainsi donc, la bande du Danube avait réussi a passer entre les mailles
+du filet. Cette bande ayant coutume de s'approprier non seulement l'or
+et l'argent, mais les objets précieux de toute nature, son butin devait
+être d'un volume encombrant, et il était vraiment inconcevable qu'on
+n'en eût pas trouvé trace, alors qu'aucun bateau n'avait pu échapper à
+la visite.
+
+Il en était cependant ainsi.
+
+Karl Dragoch était stupéfait d'une telle virtuosité. Toutefois, il
+fallait bien se rendre à l'évidence, les malfaiteurs prouvant eux-mêmes
+par des attentats leur descente vers l'aval.
+
+La seule conclusion à tirer de ces faits, c'est qu'il convenait de se
+hâter. Le lieu et la date du dernier vol signalé indiquaient que ses
+auteurs avaient moins de trois cents kilomètres d'avance. En tenant
+compte du temps pendant lequel Ilia Brusch avait été immobilisé, temps
+que la bande du Danube avait certainement mis à profit, il fallait en
+inférer que sa vitesse était à peine la moitié de celle de la barge. Il
+n'était donc pas impossible de l'atteindre à la course.
+
+On repartit donc sans plus attendre et, dès les premières heures du 6
+octobre, la frontière bulgare était franchie. A partir de ce point,
+Serge Ladko qui, jusque-là, avait suivi de son mieux la rive droite,
+serra au contraire le plus possible le bord roumain dont, à partir de
+Lom-Palamka, une succession de marais de huit à dix kilomètres de large
+n'allait pas tarder, d'ailleurs, à interdire l'approche.
+
+Quelque absorbé qu'il fût en lui-même, le fleuve, depuis qu'on était
+entré dans les eaux bulgares, n'avait pu manquer de lui paraître
+suspect. Un certain nombre de chaloupes à vapeur, de torpilleurs même,
+voire de canonnières, battant pavillon ottoman, le sillonnaient en
+effet. En prévision de la guerre qui allait, moins d'un an plus tard,
+éclater avec la Russie, la Turquie commençait déjà à surveiller le
+Danube, qu'elle devait peupler ensuite d'une véritable flottille.
+
+Risque pour risque, le pilote préférait se tenir à distance de ces
+navires turcs, dût-il pour cela se jeter dans les griffes des autorités
+roumaines, contre lesquelles M. Jaeger serait peut-être capable de le
+protéger, comme il l'avait fait à Orsova.
+
+L'occasion ne se présenta pas de mettre à une nouvelle épreuve le
+pouvoir du passager; aucun incident ne troubla cette dernière partie du
+voyage, et, le 10 octobre, vers quatre heures de l'après-midi, la
+barge parvenait enfin à la hauteur de Roustchouk, que l'on distinguait
+confusément sur l'autre rive. Le pilote gagna alors le milieu du fleuve,
+puis, arrêtant pour la première fois depuis tant de jours le mouvement
+de son aviron, il laissa tomber le grappin par le fond.
+
+«Qu'y a-t-il? demanda Karl Dragoch surpris.
+
+--Je suis arrivé, répondit laconiquement Serge Ladko.
+
+--Arrivé?... Nous ne sommes pas encore à la mer Noire, cependant.
+
+--Je vous ai trompé, monsieur Jaeger, déclara sans ambages Serge Ladko.
+Je n'ai jamais eu l'intention d'aller jusqu'à la mer Noire.
+
+--Bah! fit le détective dont l'attention s'éveilla.
+
+--Non. Je suis parti dans l'idée de m'arrêter à Roustchouk. Nous y
+sommes.
+
+--Où prenez-vous Roustchouk?
+
+--Là, répondit le pilote, en montrant les maisons de la ville lointaine.
+
+--Pourquoi, dans ce cas, n'y allons-nous pas?
+
+--Parce qu'il me faut attendre la nuit. Je suis traqué, poursuivi. Dans
+le jour, je risquerais de me faire arrêter au premier pas.
+
+Voilà qui devenait intéressant. Les soupçons primitivement conçus par
+Dragoch étaient-ils donc justifiés?
+
+--Comme à Semlin, murmura-t-il à demi-voix.
+
+--Comme à Semlin, approuva Serge Ladko sans s'émouvoir, mais pas pour
+les mêmes causes. Je suis un honnête homme, monsieur Jaeger.
+
+--Je n'en doute pas, monsieur Brusch, bien qu'elles soient rarement
+bonnes, les raisons que l'on a de redouter une arrestation.
+
+--Les miennes le sont, monsieur Jaeger, affirma froidement Serge Ladko.
+Excusez-moi de ne pas vous les révéler. Je me suis juré à moi-même de
+garder mon secret. Je le garderai.
+
+Karl Dragoch acquiesça d'un geste qui exprimait la plus parfaite
+indifférence. Le pilote reprit:
+
+--Je conçois, monsieur Jaeger, que vous ne soyez pas désireux d'être
+mêlé à mes affaires. Si vous le voulez, je vous déposerai en terre
+roumaine. Vous éviterez ainsi les dangers auxquels je peux être exposé.
+
+--Combien de temps comptez-vous rester à Roustchouk? demanda Karl
+Dragoch sans répondre directement.
+
+--Je ne sais, dit Serge Ladko. Si les choses tournent à mon gré, je
+serai revenu à bord avant le jour et, dans ce cas, je ne serai pas seul.
+S'il en est autrement, j'ignore ce que je ferai.
+
+--Je vous suivrai jusqu'au bout, monsieur Brusch, déclara sans hésiter
+Karl Dragoch.
+
+--A votre aise!» conclut Serge Ladko qui n'ajouta pas une parole.
+
+A la nuit tombante, il reprit l'aviron et s'approcha de la rive bulgare.
+L'obscurité était complète quand il y accosta, un peu en aval des
+dernières maisons de la ville.
+
+Tout son être tendu vers le but, Serge Ladko agissait à la manière d'un
+somnambule. Ses gestes nets et précis faisaient sans hésitation ce qu'il
+fallait faire, ce qu'il lui eût été impossible de ne pas faire. Aveugle
+pour tout ce qui l'entourait, il ne vit pas son compagnon disparaître
+dans la cabine dès que le grappin eut été ramené à bord. Le monde
+extérieur avait perdu pour lui toute réalité. Son rêve seul existait.
+Et, ce rêve, c'était, tout illuminée de soleil, en dépit de la nuit, sa
+maison et, dans sa maison, Natcha!... En dehors de Natcha, il n'était
+plus rien sous le ciel.
+
+Dès que l'étrave de la barge eut touché la rive, il sauta à terre, fixa
+solidement son amarre et s'éloigna d'un pas rapide.
+
+Aussitôt, Karl Dragoch sortit de la cabine. Il n'y avait pas perdu son
+temps. Qui aurait reconnu le policier, à la silhouette énergique et
+sèche, dans ce balourd aux pesantes allures, merveilleuse copie d'un
+paysan hongrois?
+
+Le détective prit terre à son tour et, suivant le pilote à la piste,
+partit en chasse une fois de plus.
+
+
+
+XVI
+
+LA MAISON VIDE
+
+
+En cinq minutes Serge Ladko et Karl Dragoch eurent atteint les maisons.
+
+Roustchouk ne possédant, à cette époque, malgré son importance
+commerciale, aucun éclairage public, il leur eût été difficile, s'ils en
+avaient eu le désir, de se faire une idée de la ville irrégulièrement
+groupée autour d'un vaste débarcadère, sur la périphérie duquel se
+tassaient des échoppes assez délabrées, à usage d'entrepôts ou de
+cabarets. Mais, en vérité, ils n'y songeaient guère. Le premier marchait
+d'un pas rapide, les yeux fixés devant lui, comme s'il eût été attiré
+par un but étincelant dans la nuit. Quant au second, il mettait tant
+d'attention à suivre le pilote, qu'il ne vit même pas deux hommes, qui
+débouchaient d'une ruelle au moment où il la traversait.
+
+Dès qu'ils furent sur le chemin longeant le fleuve, ces deux hommes se
+séparèrent. L'un s'éloigna à droite, vers l'aval.
+
+«Bonsoir, dit-il en bulgare.
+
+--Bonsoir,» répondit l'autre, qui, tournant à gauche, emboîta le pas à
+Karl Dragoch.
+
+Au son de cette voix, celui-ci avait tressailli. Une seconde, il
+hésita, en ralentissant instinctivement sa marche, puis, abandonnant sa
+poursuite, il s'arrêta soudain et fit volte-face.
+
+Tout un ensemble de dons naturels ou acquis est nécessaire au policier
+qui a l'ambition de ne pas croupir dans les bas emplois de sa
+profession. Mais, la plus précieuse des multiples qualités qu'il doit
+posséder, c'est une parfaite mémoire de l'oeil et de l'oreille.
+
+Karl Dragoch possédait cet avantage au plus haut degré. Ses nerfs
+auditifs et visuels constituaient de véritables appareils enregistreurs,
+et leurs sensations lumineuses ou sonores, il ne les oubliait jamais,
+quelle que fût la longueur du temps écoulé. Après des mois, après des
+années, il reconnaissait du premier coup un visage à peine aperçu, la
+voix qui, une seule fois, avait fait vibrer son tympan.
+
+Il en était précisément ainsi pour l'une de celles qu'il venait
+d'entendre, et, dans la circonstance présente, il n'y avait pas si
+longtemps qu'il s'était trouvé en face du propriétaire, pour qu'une
+erreur fût à redouter. Cette voix, qui, dans la clairière, au pied du
+mont Pilis, avait résonné à son oreille, c'était le fil conducteur
+vainement cherché jusqu'ici. Pour ingénieuses qu'elles pussent paraître,
+ses déductions relatives à son compagnon de voyage n'étaient en somme
+que des hypothèses. La voix, au contraire, lui apportait enfin une
+certitude. Entre le probable et le certain, l'hésitation était
+impossible, et c'est pourquoi le détective, abandonnant sa filature,
+s'était lancé sur une nouvelle piste.
+
+«Bonsoir, Titcha, prononça en allemand Karl Dragoch lorsque l'homme fut
+arrivé à proximité.
+
+Celui-ci s'arrêta, cherchant à percer l'obscurité de la nuit.
+
+--Qui me parle? interrogeait-il.
+
+--Moi, répondit Dragoch.
+
+--Qui ça, vous?
+
+--Max Raynold.
+
+--Connais pas.
+
+--Mais je vous connais, moi, puisque je vous ai appelé par votre nom.
+
+--C'est juste, reconnut Titcha. Il faut même que vous ayez de bons yeux,
+camarade.
+
+--Ils sont excellents, en effet.
+
+Le dialogue fut interrompu un instant.
+
+--Que me voulez-vous? reprit Titcha.
+
+--Vous parler, déclara Dragoch, à vous et à un autre. Je ne suis à
+Roustchouk que pour ça.
+
+--Vous n'êtes donc pas d'ici?
+
+--Non. Je suis arrivé aujourd'hui.
+
+--Joli moment que vous avez choisi, ricana Titcha, qui faisait sans
+doute allusion à l'anarchie actuelle de la Bulgarie.
+
+Dragoch, ayant esquissé un geste d'indifférence, ajouta:
+
+--Je suis de Gran.
+
+Titcha garda le silence.
+
+--Vous ne connaissez pas Gran? insista Dragoch.
+
+--Non.
+
+--C'est étonnant, après en être venu si près.
+
+--Si près?... répéta Titcha. Où prenez vous que je sois allé près de
+Gran?
+
+--Parbleu! dit en riant Karl Dragoch, elle n'en est pas si loin, la
+villa Hagueneau.
+
+Ce fut au tour de Titcha de tressaillir. Il essaya, toutefois, de payer
+d'audace.
+
+--La villa Hagueneau?... balbutia-t-il d'un ton qu'il voulait rendre
+plaisant. C'est juste comme pour vous, camarade. Connais pas.
+
+--Vraiment?.. fit ironique ment Dragoch. Et la clairière de Pilis, la
+connaissez-vous?
+
+Titcha, se rapprochant vivement, saisit le bras de son interlocuteur.
+
+--Plus bas, donc! dit-il sans chercher cette fois à dissimuler son
+émotion. Vous êtes fou de crier comme ça.
+
+--Puisqu'il n'y a personne, objecta Dragoch.
+
+--On ne sait jamais, répliqua Titcha, qui demanda: Enfin, que
+voulez-vous?
+
+--Parler à Ladko, répondit Dragoch sans baisser la voix.
+
+Titcha resserra son étreinte.
+
+--Chut! fit-il en jetant autour de lui des regards apeurés. Vous avez
+donc juré de nous faire pendre?
+
+Karl Dragoch se mit à rire.
+
+--Ah bien! dit-il, ça ne va pas être commode de nous entendre, s'il faut
+parler à la muette!
+
+--Aussi, gronda sourdement Titcha, on n'a pas idée d'aborder les gens au
+milieu de la nuit sans crier gare. Il y a des choses qu'il vaut mieux ne
+pas dire en pleine rue.
+
+--Je ne tiens pas à vous parler dans la rue, riposta Dragoch. Allons
+ailleurs.
+
+--Où?
+
+--N'importe où. Il y a bien un cabaret dans les environs?
+
+--A quelques pas d'ici.
+
+--Allons-y.
+
+--Soit, concéda Titcha. Suivez-moi.
+
+Cinquante mètres plus loin, les deux compagnons arrivèrent sur une
+petite place. En face d'eux, une fenêtre brillait faiblement dans la
+nuit.
+
+--C'est là, dit Titcha.
+
+La porte ouverte, ils entrèrent de plain-pied dans la salle déserte d'un
+modeste café dont une dizaine de tables garnissaient le pourtour.
+
+--Nous serons à merveille ici, dit Dragoch.
+
+Le patron accourait au-devant de ces clients inespérés.
+
+--Qu'allons-nous boire?... C'est moi qui régale, annonça le détective,
+en frappant sur son gousset.
+
+--Un verre de racki? proposa Titcha.
+
+--Va pour le racki!... Et du genièvre?... Ça ne vous dit rien?
+
+--Bon aussi, le genièvre, approuva Titcha.
+
+Karl Dragoch se tourna vers le patron attentif aux ordres.
+
+--Vous avez entendu, l'ami?... Servez-nous, et vivement!
+
+Pendant que l'hôte s'empressait, Dragoch, d'un coup d'oeil, pesa
+l'adversaire qu'il allait avoir à combattre. Il l'eut vite jugé. Larges
+épaules, cou de taureau, front étroit mangé par d'épais cheveux gris,
+parfait exemplaire, en un mot, du lutteur forain de bas étage, c'était
+une véritable brute qu'il avait en face de lui.
+
+Aussitôt que les bouteilles et deux verres eurent été apportés, Titcha
+reprit la conversation au point où elle avait débuté.
+
+--Vous dites donc que vous me connaissez?
+
+--Vous en doutez?
+
+--Et que vous connaissez l'affaire de Gran?
+
+--Aussi. Nous y avons travaillé ensemble.
+
+--Pas possible!
+
+--Mais certain.
+
+--Je n'y comprends rien, murmura Titcha, qui cherchait de bonne foi dans
+ses souvenirs. Nous n'étions que nous huit, cependant...
+
+--Pardon, interrompit Dragoch, nous étions neuf, puisque j'y étais.
+
+--Vous avez mis la main à la pâte? insista Titcha mal convaincu.
+
+--Oui, à la villa, et à la clairière pareillement. C'est même moi qui ai
+emmené la charrette.
+
+--Avec Vogel?
+
+--Avec Vogel.
+
+Titcha réfléchit un instant.
+
+--Ça ne se peut pas, protesta-t-il. C'est Kaiserlick qui était avec
+Vogel.
+
+--Non, c'est moi, répliqua Dragoch sans se troubler. Kaiserlick était
+resté avec vous autres.
+
+--Vous en êtes sûr?
+
+--Absolument, affirma Dragoch.
+
+Titcha paraissait ébranlé. Le bandit ne brillait pas précisément par
+l'intelligence. Sans s'apercevoir qu'il venait lui-même de révéler
+l'existence de Vogel et de Kaiserlick au prétendu Max Raynold, il
+considérait comme une preuve que ce dernier connût leurs noms.
+
+--Un verre de genièvre? proposa Dragoch.
+
+--Ça n'est pas de refus, dit Titcha.
+
+Puis, le verre vidé d'un trait:
+
+--C'est curieux, murmura-t-il, à demi vaincu. C'est bien la première
+fois que nous mêlons un étranger à nos affaires.
+
+--Il faut un commencement à tout, répliqua Karl Dragoch. Je ne serai
+plus un étranger quand j'aurai été admis dans la bande.
+
+--Quelle bande?
+
+--Inutile de finasser, camarade. Puisque je vous dis que c'est convenu.
+
+--Qu'est-ce qui est convenu?
+
+--Que je serai des vôtres.
+
+--Convenu avec qui?
+
+--Avec Ladko.
+
+--Taisez-vous donc, interrompit rudement Titcha. Je vous ai déjà prévenu
+qu'il fallait garder ce nom-là pour vous.
+
+--Dans la rue, objecta Dragoch. Mais ici?
+
+--Ici comme ailleurs, dans toute la ville, s'entend.
+
+--Pourquoi? demanda Dragoch suivant la veine.
+
+Mais Titcha conservait un reste de méfiance.
+
+--Si on vous le demande, répondit-il prudemment, vous direz que vous
+l'ignorez, camarade. Vous savez beaucoup de choses, mais vous ne savez
+pas tout, je le vois, et ce n'est pas à un vieux renard comme moi que
+vous tirerez les vers du nez.
+
+Titcha se trompait, il n'était pas de force à lutter avec un jouteur
+comme Dragoch, et le vieux renard avait trouvé son maître. La sobriété
+n'était pas sa qualité dominante, et le détective, aussitôt qu'il l'eut
+découvert, s'était ingénié à tirer parti de ce défaut à la cuirasse de
+l'adversaire. Ses offres répétées avaient eu raison de la résistance,
+d'ailleurs assez molle, du bandit. Les verres de genièvre succédaient
+aux verres de racki, et réciproquement. L'effet de l'alcool commençait
+déjà à se faire sentir. L'oeil de Titcha devenait trouble, sa langue
+plus lourde, sa prudence moins éveillée. Or, comme chacun sait,
+glissante est la route de l'ivresse, et d'ordinaire, plus on apaise la
+soif, plus elle grandit.
+
+--Nous disions donc, reprit Titcha d'une voix un peu pâteuse, que c'est
+convenu avec le chef?
+
+--Convenu, déclara Dragoch.
+
+--Il a bien fait,... le chef, affirma Titcha, qui, sous l'influence de
+l'ivresse, se mit à tutoyer son interlocuteur. Tu as l'air d'un bon et
+d'un vrai camarade.
+
+--Tu peux le dire, approuva Dragoch en s'accordant à l'unisson.
+
+--Seulement, voilà!... Tu ne le verras pas,... le chef.
+
+--Pourquoi ne le verrai-je pas?
+
+Avant de répondre, Titcha, avisant la bouteille de racki, s'en versa
+coup sur coup deux rasades. Quand il eut bu, il déclara d'une voix
+rauque:
+
+--Parti,... le chef.
+
+--Il n'est pas à Roustchouk? insista Dragoch vivement désappointé.
+
+--Il n'y est plus.
+
+--Plus?.. Il y est donc venu?
+
+--Il y a quatre jours.
+
+--Et maintenant?
+
+--Il continue à descendre jusqu'à la mer avec le chaland.
+
+--Quand doit-il revenir?
+
+--Dans une quinzaine.
+
+--Quinze jours de retard! Voilà bien ma chance! s'écria Dragoch.
+
+--Ça te démange donc bien d'entrer dans la compagnie? demanda Titcha
+avec un gros rire.
+
+--Dame! fit Dragoch. Je suis paysan, moi, et au coup de Gran j'ai touché
+en une nuit plus que je ne gagne en un an à travailler la terre.
+
+--Ça t'a mis en goût, conclut Titcha en riant aux éclats.
+
+Dragoch parut s'apercevoir que le verre de son vis-à-vis était vide, et
+s'empressa de le remplir.
+
+--Mais tu ne bois pas, camarade, s'écria-t-il. A ta santé!
+
+--A ta santé! répéta Titcha, qui lampa son verre d'un trait.
+
+Abondante était la moisson de renseignements recueillie par le policier.
+Il savait de combien d'affiliés se composait la bande du Danube: huit,
+au dire de Titcha; le nom de trois d'entre eux et même de quatre, en
+y comprenant le chef; sa destination: la mer, où sans doute un navire
+serait chargé du butin; la base de ses opérations: Roustchouk.
+Quand Ladko y reviendrait, dans une quinzaine de jours, toutes les
+dispositions seraient prises pour qu'il fût appréhendé sur-le-champ, à
+moins qu'on ne réussît à mettre la main sur lui aux bouches mêmes du
+Danube.
+
+Plus d'un point, toutefois, restaient encore obscurs. Karl Dragoch pensa
+qu'il serait peut-être possible d'élucider tout au moins l'un d'eux, en
+profitant de l'état d'ébriété de son interlocuteur.
+
+--Pourquoi donc, demanda-t-il d'un ton indifférent après un instant de
+silence, ne voulais-tu pas tout à l'heure que je prononce le nom de
+Ladko?
+
+Tout à fait gris, décidément, Titcha eut un regard mouillé à l'adresse
+de son compagnon, auquel, dans une soudaine explosion de tendresse, il
+tendit la main.
+
+--Je vais te le dire, balbutia-t-il, car tu es un ami, toi!
+
+--Oui, affirma Dragoch en répondant à l'étreinte de l'ivrogne.
+
+--Un frère.
+
+--Oui.
+
+--Un luron, un gars d'attaque.
+
+--Oui.
+
+Titcha chercha des yeux les bouteilles.
+
+--Un coup de genièvre? proposa-t-il.
+
+--Il n'y en a plus, répondit Dragoch.
+
+Estimant l'adversaire à point, et redoutant de le voir tomber ivre-mort,
+le détective s'était arrangé pour répandre sur le sol une bonne partie
+des flacons. Mais cela ne faisait pas l'affaire de Titcha qui, en
+apprenant l'épuisement du genièvre, fit une grimace désolée.
+
+--Du racki, alors? implora-t-il.
+
+--Voilà, consentit Karl Dragoch en avançant sur la table la bouteille
+qui contenait encore quelques gouttes de liqueur. Mais attention,
+camarade!... Il ne faudrait pas nous griser.
+
+--Moi!... protesta Titcha, qui s'adjugea le fond de la bouteille. Je le
+voudrais que je ne pourrais pas!
+
+--Nous disions donc que Ladko?... suggéra Dragoch reprenant patiemment
+sa marche tortueuse vers le but.
+
+--Ladko?... répéta Titcha qui ne savait plus de quoi il s'agissait.
+
+--Pourquoi ne faut-il pas le nommer?
+
+Titcha eut un rire aviné.
+
+--Ça t'intrigue, ça, mon fils!... C'est qu'ici Ladko se prononce Striga,
+voilà tout.
+
+--Striga?... répéta Dragoch qui ne comprenait pas. Pourquoi Striga?...
+
+--Parce que c'est son nom, à cet enfant... Ainsi, toi, tu t'appelles...
+Au fait! comment t'appelles-tu?...
+
+--Raynold.
+
+--C'est ça... Raynold... Eh bien! Je t'appelle Raynold... Lui, il
+s'appelle Striga... C'est clair.
+
+--A Gran, cependant... insista Dragoch.
+
+--Oh! interrompit Titcha, à Gran, c'était Ladko... Mais, à Roustchouk,
+c'est Striga.
+
+Il cligna de l'oeil d'un air malin.
+
+--Comme ça, tu comprends, ni vu, ni connu.
+
+Qu'un malfaiteur s'affuble d'un nom d'emprunt quand il accomplit ses
+méfaits, cela n'est pas pour étonner un policier, mais pourquoi ce nom
+de Ladko, ce même nom dont était signé le portrait trouvé dans la barge?
+
+--Il existe bien un Ladko pourtant, s'écria avec impatience Dragoch
+formulant ainsi la conclusion de sa pensée.
+
+--Parbleu! fit Titcha. C'est même le plus beau de l'affaire.
+
+--Qu'est-ce que c'est que ce Ladko?
+
+--Une canaille, affirma énergiquement Titcha.
+
+--Qu'est-ce qu'il t'a fait?
+
+--A moi?... Rien... A Striga...
+
+--Qu'est-ce qu'il a fait à Striga?.
+
+--Il lui a soufflé la femme... la belle Natcha.
+
+Natcha! ce même prénom qui figurait sur le portrait. Dragoch, assuré
+d'être sur la bonne piste, écoutait avidement Titcha qui poursuivait
+sans se faire prier:
+
+--Depuis, ils ne sont pas amis, tu penses!... C'est pour ça que Striga a
+pris son nom. C'est un malin, Striga.
+
+--Tout cela, objecta Dragoch, ne me dit pas pourquoi il ne faut pas
+prononcer le nom de Ladko.
+
+--Parce qu'il est malsain, expliqua Titcha... A Gran... et ailleurs, tu
+sais qui il désigne... Ici, c'est celui d'une espèce de pilote qui s'est
+mis contre le-gouvernement... Il conspire, l'imbécile... Et les rues
+sont pleines de Turcs à Roustchouk!
+
+--Qu'est-il devenu? demanda Dragoch.
+
+Titcha fit un geste d'ignorance.
+
+--Il a disparu, répondit-il. Striga dit qu'il est mort.
+
+--Mort!
+
+--Et ça doit être vrai, puisque Striga a la femme maintenant.
+
+--Quelle femme?
+
+--Eh! la belle Natcha... Après le nom, la femme... Pas contente, la
+colombe!... Mais Striga la tient bien à bord du chaland.
+
+Tout s'éclaircissait pour Dragoch. Ce n'est pas en compagnie d'un
+vulgaire malfaiteur qu'il avait passé de si longs jours, mais avec un
+patriote exilé. Quelle ne devait pas être en ce moment la douleur du
+malheureux, n'arrivant enfin chez lui après tant d'efforts, que pour
+trouver sa maison vide!... Il fallait courir à son aide... Quant à la
+bande du Danube, Dragoch, renseigné désormais, n'aurait aucune peine à
+mettre ensuite la main sur elle.
+
+--Il fait chaud!... soupira-t-il en faisant semblant d'être vaincu par
+l'ivresse.
+
+--Très chaud, approuva Titcha.
+
+--C'est le racki, balbutia Dragoch.
+
+Titcha abattit son poing sur la table.
+
+--Tu n'as pas la tête solide, l'enfant!.. railla-t-il lourdement. Moi...
+tu vois... Prêt à recommencer.
+
+--Je ne peux pas lutter, reconnut Dragoch.
+
+--Mauviette!.. ricana Titcha. Enfin, sortons, si le coeur t'en dit.
+
+Le patron appelé et payé, les deux compagnons se retrouvèrent sur la
+place. Ce changement ne parut pas favorable à Titcha. A peine à l'air
+libre, son ivresse s'aggrava notablement. Dragoch eut peur d'avoir forcé
+la dose.
+
+--Dis donc, demanda-t-il en montrant l'aval, ce Ladko?...
+
+--Quel Ladko?
+
+--Le pilote. C'est par là qu'il demeurait?
+
+--Non.
+
+Karl Dragoch se tourna du côté de la ville.
+
+--Par la?
+
+--Non plus
+
+--Par là, alors? interrogea Dragoch en indiquant l'amont.
+
+--Oui, balbutia Titcha.
+
+Le détective entraîna son compagnon. Celui-ci titubait et se laissait
+conduire en mâchonnant des propos incohérents quand, après cinq minutes
+de marche, il s'arrêta brusquement, s'efforçant de reprendre son aplomb.
+
+--Qu'est-ce qu'il disait donc, Striga, bégayait-il, que Ladko était
+mort?
+
+--Eh bien?
+
+--Il n'est pas mort, puisqu'il y a quelqu'un chez lui.
+
+Et Titcha montrait, à quelques pas, des raies de lumière filtrant à
+travers les volets d'une fenêtre et striant la chaussée. Dragoch se hâta
+vers cette fenêtre. Par une fente des volets, Titcha et lui regardèrent
+dans la maison.
+
+Ils aperçurent une salle de proportions modestes, mais assez
+confortablement meublée. Le désordre des meubles et la couche épaisse de
+poussière qui les recouvrait incitaient à croire que cette salle
+avait été le théâtre, depuis longtemps abandonné, de quelque scène de
+violence. Le centre en était occupé par une grande table, sur laquelle
+était accoudé un homme, qui semblait réfléchir profondément. La
+contraction de ses doigts à demi disparus dans les cheveux en désordre
+exprimait éloquemment le trouble douloureux de son âme. Des yeux de cet
+homme, de grosses larmes coulaient.
+
+Ainsi qu'il s'y attendait, Karl Dragoch reconnut son compagnon de
+voyage. Mais il ne fut pas seul à reconnaître le désespéré songeur.
+
+--C'est lui!... murmura Titcha en faisant d'énergiques efforts pour
+chasser son ivresse.
+
+--Lui?...
+
+--Ladko.
+
+Titcha se passa la main sur le visage et parvint à retrouver un peu de
+sang-froid.
+
+--Il n'est pas mort, la canaille... dit-il entre ses dents. Mais il n'en
+vaut guère mieux... Les Turcs me payeront sa peau plus cher qu'elle ne
+vaut... C'est Striga qui sera content!.. Ne bouge pas d'ici, camarade,
+dit-il en s'adressant à Karl Dragoch. S'il veut sortir, assomme-le!..
+Appelle à l'aide au besoin... Moi, je vais chercher la police...
+
+Sans attendre de réponse, Titcha s'éloigna en courant. A peine s'il
+faisait encore quelques zigzags. L'émotion lui avait rendu son
+équilibre.
+
+Dès qu'il fut seul, le détective entra dans la maison.
+
+Serge Ladko ne fit pas un mouvement. Karl Dragoch lui mit la main sur
+l'épaule.
+
+Le malheureux releva la tête. Mais sa pensée restait absente, et son
+regard vague montrait qu'il ne reconnaissait pas son passager. Celui-ci
+ne prononça qu'un mot:
+
+«Natcha!...
+
+Serge Ladko se redressa avec violence. Ses yeux flambaient,
+interrogateurs, rivés sur ceux de Karl Dragoch.
+
+--Suivez-moi, dit le détective, et hâtons-nous.»
+
+
+
+XVII
+
+A LA NAGE
+
+
+La barge volait sur les eaux. Ivre, exalté, en proie à une sorte de
+rage, Serge Ladko, plus furieusement que jamais, pesait sur l'aviron.
+Affranchi des lois communes par la violence de son désir, à peine s'il
+s'accordait, chaque nuit, quelques instants de repos. Il tombait alors,
+assommé, dans un sommeil de plomb, dont il s'éveillait soudainement,
+comme appelé par un coup de cloche, deux heures plus tard, pour
+reprendre aussitôt son effrayant labeur.
+
+Témoin de cette poursuite acharnée, Karl Dragoch admirait qu'un
+organisme humain pût être doué d'une telle force de résistance. C'était
+un homme, cependant, qui lui donnait ce prodigieux spectacle, mais un
+homme qui puisait une énergie surhumaine dans le plus affreux désespoir.
+
+Soucieux d'épargner au malheureux pilote la plus légère distraction, le
+détective s'appliquait à ne pas rompre le silence. Tout ce qu'il était
+essentiel de dire, on l'avait dit au départ de Roustchouk. Dès que la
+barge eut été repoussée dans le courant, Karl Dragoch avait, en effet,
+donné les explications indispensables. Tout d'abord, il avait révélé sa
+qualité. Puis, en quelques mots brefs, il avait expliqué pourquoi il
+avait entrepris ce voyage, à la poursuite de la bande du Danube, à
+laquelle la croyance populaire attribuait pour chef un certain Ladko, de
+Roustchouk.
+
+Ce récit, le pilote l'avait écouté distraitement, en manifestant une
+fiévreuse impatience. Que lui importait tout cela? Il n'avait qu'une
+pensée, qu'un but, qu'un espoir: Natcha!
+
+Son attention ne s'était éveillée qu'au moment où Karl Dragoch avait
+commencé à parler de la jeune femme, à dire comment, de la bouche de
+Titcha, il avait appris que Natcha descendait le cours du fleuve,
+prisonnière à bord d'un chaland commandé par le chef de cette bande,
+dont le nom réel n'était pas Ladko, mais Striga.
+
+A ce nom, Serge Ladko avait poussé un véritable rugissement.
+
+«Striga!» s'était-il écrié tandis que sa main crispée étreignait
+violemment l'aviron.
+
+Il n'en avait pas demandé davantage. Depuis lors, il se hâtait sans
+répit, sans trêve, sans repos, les sourcils froncés, les yeux fous,
+toute son âme projetée en avant, vers le but. Ce but, il avait dans son
+coeur la certitude de l'atteindre. Pourquoi? Il eût été incapable de le
+dire. Il en était certain, voilà tout. Le chaland dans lequel Natcha
+était prisonnière, il le découvrirait du premier coup d'oeil, fût-ce
+au milieu de mille autres. Comment? Il n'en savait rien. Mais il le
+découvrirait. Cela ne se discutait pas, ne faisait pas question. Il
+s'expliquait maintenant pourquoi il lui avait semblé connaître celui
+des geôliers chargé de lui apporter ses repas pendant sa première
+incarcération, et pourquoi les voix entendues confusément avaient eu un
+écho dans son coeur. Le geôlier, c'était Titcha. Les voix, c'étaient
+celles de Striga et de Natcha. Et de même, le cri apporté par la nuit,
+c'était encore Natcha appelant inutilement à l'aide. Que ne s'était-il
+arrêté alors! Que de regrets, que de remords il se fût épargnés!
+
+A peine si, au moment de sa fuite, il avait aperçu dans l'obscurité la
+masse sombre de la prison flottante dans laquelle il abandonnait, sans
+le savoir, celle qui lui était si chère. N'importe! cela suffirait. Il
+était impossible qu'il passât en vue de ce chaland sans qu'au fond de
+son être une voix mystérieuse ne l'en avertît.
+
+En vérité, l'espoir de Serge Ladko était moins présomptueux qu'on ne
+pourrait être tenté de le croire. Ses chances d'erreur étaient, en
+effet, très réduites par la rareté des chalands sillonnant le Danube.
+Leur nombre, qui, depuis Orsova, n'avait cessé de diminuer, était
+devenu tout à fait insignifiant à partir de Roustchouk, et les derniers
+s'étaient arrêtés à Silistrie. En aval de cette ville, que la barge eut
+dépassée en vingt-quatre heures, il ne resta que deux gabarres sur le
+fleuve, où régnaient presque exclusivement désormais les bâtiments à
+vapeur.
+
+C'est qu'à la hauteur de Roustchouk le Danube est immense. S'étalant sur
+la rive gauche en interminables marais, son lit y dépasse deux lieues.
+En aval, il est plus vaste encore, et, entre Silistrie et Braïla,
+atteint parfois jusqu'à vingt kilomètres de largeur. Cette étendue
+d'eau, c'est une véritable mer, à laquelle ne manquent ni les tempêtes,
+ni les lames couronnées d'écume, et il est concevable que des chalands
+plats, peu faits pour les houles du large, hésitent à s'y aventurer.
+
+Il était même fort heureux pour Serge Ladko que le temps restât fixé
+au beau. Dans une embarcation de si petite taille et de formes si peu
+_marines_, il aurait été forcé, pour peu que le vent eût soufflé avec
+quelque violence, de chercher refuge dans une anfractuosité de la rive.
+
+Karl Dragoch, qui, tout en s'intéressant de grand coeur aux soucis de
+son compagnon, visait aussi un autre but, ne laissait pas d'être troublé
+en constatant le désert de cette morne étendue. Titcha ne lui avait-il
+pas donné un renseignement mensonger? L'arrêt successif de tous les
+chalands lui faisait craindre que Striga n'eût été dans la nécessité de
+les imiter. Son inquiétude devint telle qu'il finit par s'en ouvrir à
+Serge Ladko.
+
+«Un chaland est-il capable d'aller jusqu'à la mer? demanda-t-il.
+
+--Oui, répondit le pilote. Cela arrive rarement, mais ça se voit
+cependant.
+
+--Vous en avez conduit vous-même?
+
+--Quelquefois.
+
+--Comment font-ils pour décharger leur cargaison?
+
+--En s'abritant dans une des criques qui existent au delà des bouches,
+et où des vapeurs viennent les trouver.
+
+--Les bouches, dites-vous. Il y en a plusieurs, en effet.
+
+--Il y a deux branches principales, répondit Serge Ladko. L'une, au
+Nord, celle de Kilia; l'autre, plus au Sud, celle de Sulina. Cette
+dernière est la plus importante.
+
+--Cela ne peut-il être pour nous une cause d'erreur? s'enquit Karl
+Dragoch.
+
+--Non, affirma le pilote. Des gens qui se cachent ne passent pas par
+Sulina. Nous prendrons le bras du Nord.
+
+Karl Dragoch ne fut qu'à demi rassuré par cette réponse. Pendant que
+l'on suivrait une route, la bande pouvait parfaitement s'échapper par
+l'autre. Mais que faire contre cette éventualité, sinon s'en remettre à
+la chance, puisqu'on ne possédait pas le moyen de surveiller à la fois
+toutes les bouches du fleuve? Comme s'il eût deviné sa pensée, Serge
+Ladko compléta son explication de cette manière rassurante:
+
+--D'ailleurs, au delà de la bouche de Kilia, il existe une anse, dans
+laquelle un chaland peut procéder à un transbordement. Par la bouche de
+Sulina, il lui faudrait au contraire décharger dans le port de ce nom,
+qui est situé au bord même de la mer. Quant au bras Saint-Georges, qui
+coule plus au Sud, il est à peine navigable, bien qu'il soit le plus
+important au point de vue de la largeur. Aucune erreur n'est donc à
+craindre.»
+
+Dans la matinée du 14 octobre, le quatrième jour après le départ de
+Roustchouk, la barge parvint enfin au delta du Danube.
+
+Laissant sur la droite le bras de Sulina, elle s'engagea franchement
+dans celui de Kilia. A midi, on passait devant Ismaïl, dernière ville de
+quelque importance que l'on dût rencontrer. Dès les premières heures du
+lendemain, on déboucherait dans la mer Noire.
+
+Aurait-on rejoint auparavant le chaland de Striga? Rien n'autorisait à
+le croire. Depuis qu'on avait abandonné le bras principal, la solitude
+du fleuve était devenue complète. Si loin que s'étendit le regard,
+plus une voile, plus un panache de fumée. Karl Dragoch était dévoré
+d'inquiétude.
+
+Quant à Serge Ladko, s'il était inquiet, il n'en laissait rien paraître.
+Toujours courbé sur l'aviron, il poussait inlassablement la barge de
+l'avant, attentif à suivre le chenal que seule une longue pratique lui
+permettait de reconnaître entre les rives basses et marécageuses.
+
+Son courage obstiné devait avoir sa récompense. Dans l'après-midi de ce
+même jour, vers cinq heures, un chaland apparut enfin, mouillé à une
+douzaine de kilomètres au-dessous de la ville forte de Kilia. Serge
+Ladko, arrêtant le mouvement de son aviron, saisit une longue-vue et
+examina attentivement ce chaland.
+
+« C'est lui!... dit-il d'une voix étouffée en laissant retomber
+l'instrument.
+
+--Vous en êtes sûr?
+
+--Sûr, affirma Serge Ladko. J'ai reconnu Yacoub Ogul, un habile pilote
+de Roustchouk, âme damnée de Striga, dont il conduit certainement le
+bateau.
+
+--Qu'allons-nous faire? demanda Karl Dragoch.
+
+Serge Ladko ne répondit pas sur-le-champ. Il réfléchissait. Le détective
+reprit:
+
+--Il faut revenir en arrière jusqu'à Kilia et au besoin jusqu'à Ismaïl.
+La, nous nous procurerons du renfort.
+
+Le pilote hocha négativement la tête.
+
+--Remonter jusqu'à Ismaïl, en refoulant le courant, ou seulement jusqu'à
+Kilia, dit-il, cela demanderait trop de temps. Le chaland prendrait de
+l'avance, et, en mer, on ne pourrait plus le retrouver. Non, restons ici
+et attendons la nuit. J'ai une idée. Si je ne réussis pas, nous suivrons
+le chaland de loin, et, quand nous connaîtrons son lieu de relâche, nous
+irons chercher de l'aide à Sulina.
+
+A huit heures, l'obscurité devenue complète, Serge Ladko laissa
+dériver la barge Jusqu'à deux cents mètres du chaland. Là, il mouilla
+silencieusement son grappin. Puis, sans un mot d'explication à Karl
+Dragoch qui le regardait faire avec étonnement, il quitta ses vêtements
+et s'élança dans le fleuve.
+
+Fendant l'eau d'un bras robuste, il se dirigea en droite ligne vers
+le chaland qu'il distinguait confusément dans l'ombre. Quand il l'eut
+dépassé, à distance suffisante pour ne pas être aperçu, il nagea en sens
+contraire, et, refoulant le courant assez rapide, vint s'accrocher
+au large safran du gouvernail. Il écouta. Presque étouffé par le
+frissonnement soyeux de l'eau courant sur les flancs de la gabarre,
+un air de danse parvint jusqu'à lui. Au-dessus de sa tête, quelqu'un
+chantonnait à mi-voix. Cramponné des pieds et des mains à la surface
+gluante du bois, Serge Ladko s'éleva d'un lent effort jusqu'à la partie
+supérieure du safran et reconnut Yacoub Ogul.
+
+A bord, tout était tranquille. Aucun bruit ne sortait du rouf, dans
+lequel Ivan Striga s'était sans doute retiré. Des hommes de l'équipage,
+cinq devisaient paisiblement, étendus sur le pont vers l'avant. Leurs
+voix se fondaient en un murmure confus. Seul, Yacoub Ogul se trouvait
+à l'arrière. Monté au-dessus du rouf, il s'était assis sur la barre du
+gouvernail et se laissait bercer par la paix nocturne, en murmurant une
+chanson familière.
+
+La chanson s'éteignit tout à coup. Deux mains de fer broyaient la gorge
+du chanteur, qui, basculant par-dessus le couronnement, vint tomber en
+travers du safran. Était-il mort? Jambes et bras ballants, son corps
+inerte pendait comme un linge de part et d'autre de cette arête étroite.
+Serge Ladko desserra son étreinte et saisit l'homme par la ceinture,
+puis diminuant graduellement la pression de ses genoux contre le safran,
+il se laissa glisser peu à peu et s'enfonça silencieusement dans l'eau.
+
+Nul, dans le chaland, n'avait soupçonné l'agression. Ivan Striga n'était
+pas sorti du rouf. A l'avant, les cinq causeurs continuaient leur
+paisible conversation.
+
+Serge Ladko, cependant, nageait vers la barge. Le retour était plus
+pénible que l'aller. Outre qu'il lui fallait maintenant remonter le
+courant, il avait à soutenir le corps de Yacoub Ogul. Si celui-ci
+n'était pas mort, il n'en valait guère mieux. La fraîcheur de l'eau
+ne l'avait pas ranimé; il ne faisait pas un mouvement. Serge Ladko
+commençait à craindre d'avoir eu la main trop lourde.
+
+Alors que cinq minutes avaient suffi pour venir de la barge au chaland,
+plus d'une demi-heure fut nécessaire pour refaire le même parcours en
+sens inverse. Encore le pilote eut-il la chance de ne pas s'égarer dans
+l'ombre.
+
+« Aidez-moi, dit-il à Karl Dragoch en saisissant enfin l'embarcation. En
+voici toujours un.
+
+Avec le secours du détective, Yacoub Ogul fut passé par-dessus bord et
+déposé dans la barge.
+
+--Est-il mort? demanda Serge Ladko.
+
+Karl Dragoch se pencha sur le captif.
+
+--Non, dit-il. Il respire.
+
+Serge Ladko eut un soupir de satisfaction et, reprenant aussitôt
+l'aviron, commença à remonter le courant.
+
+--Alors, attachez-le, et solidement, dit-il tout en godillant, si vous
+ne voulez pas qu'il vous brûle la politesse quand je vous aurai déposé à
+terre.
+
+--Nous allons donc nous séparer? demanda Karl Dragoch.
+
+--Oui, répondit Serge Ladko. Quand vous aurez pris terre, je retournerai
+aux alentours du chaland, et demain je m'arrangerai pour m'introduire à
+bord.
+
+--En plein jour?
+
+--En plein jour. J'ai mon idée. Soyez tranquille, pendant un certain
+temps tout au moins, je ne courrai aucun danger. Plus tard, quand nous
+serons près de la mer Noire, je ne dis pas que les choses ne risquent de
+se gâter. Mais je compte sur vous à ce moment que je retarderai le plus
+possible.
+
+--Sur moi?... Que pourrai-je donc faire?
+
+--M'amener du secours.
+
+--Je m'y emploierai, n'en doutez pas, affirma chaleureusement Karl
+Dragoch.
+
+--Je n'en doute pas, mais vous aurez peut-être quelque difficulté. Vous
+ferez pour le mieux, voilà tout. Ne perdez pas de vue que le chaland
+quittera son mouillage demain à midi, et que, si rien ne l'arrête, il
+sera en mer vers quatre heures. Basez-vous là-dessus.
+
+--Pourquoi ne restez-vous pas avec moi? demanda Karl Dragoch très
+inquiet pour son compagnon.
+
+--Parce que vous pouvez éprouver du retard, ce qui permettrait à Striga
+de prendre de l'avance et de disparaître. Il ne faut pas qu'il atteigne
+la mer. Et il ne l'atteindra pas, même si vous arrivez trop tard pour me
+prêter main-forte. Seulement, dans ce cas, il est probable que je serai
+mort.»
+
+Le ton du pilote était sans réplique. Comprenant que rien ne le ferait
+changer d'avis, Karl Dragoch n'insista pas. La barge fut donc conduite à
+la rive, et Yacoub Ogul, toujours évanoui, fut déposé sur le sol.
+
+Aussitôt, Serge Ladko poussa au large. La barge disparut dans la nuit.
+
+
+
+XVIII
+
+LE PILOTE DU DANUBE
+
+
+Quand Serge Ladko eut disparu dans l'ombre, Karl Dragoch hésita un
+instant sur ce qu'il convenait de faire. Seul, au début de la nuit, en
+ce point de la frontière de la Bessarabie, encombré du corps inerte d'un
+prisonnier dont son devoir lui interdisait de se séparer, sa situation
+ne laissait pas d'être fort embarrassante. Cependant, comme il était
+évident qu'un secours ne lui arriverait pas sans qu'il allât le
+chercher, il lui fallut bien prendre une décision. Le temps pressait.
+D'une heure, d'une minute peut-être pouvait dépendre le salut de Serge
+Ladko. Abandonnant provisoirement Yacoub Ogul toujours évanoui, et
+suffisamment ligotté, d'ailleurs, pour que la fuite lui fût interdite
+en cas de retour à la vie, il remonta vers l'amont aussi vite que le
+permettait la nature du terrain.
+
+Après une demi-heure de marche dans un pays complètement désert, il
+commençait à craindre d'être obligé de pousser jusqu'à Kilia, lorsqu'il
+découvrit enfin une maison bâtie au bord du fleuve.
+
+Ce ne fut pas une petite affaire que de se faire ouvrir la porte de
+cette maison, qui semblait être une ferme de quelque importance. A
+pareille heure, en pareil lieu, une certaine méfiance est excusable, et
+les habitants de cette demeure paraissaient peu friands d'en permettre
+l'entrée. La difficulté s'aggravait de l'impossibilité où l'on était de
+se comprendre, ces paysans parlant un patois local que Karl Dragoch,
+malgré son polyglotisme, ne connaissait pas. Inventant un jargon
+de circonstance dans lequel des mots roumains, russes et allemands
+figuraient chacun pour un tiers, il réussit toutefois à gagner
+leur confiance, et la porte si énergiquement défendue finit par
+s'entre-bâiller.
+
+Une fois dans la place, il lui fallut répondre à un interrogatoire
+serré, dont il sortit nécessairement à son honneur, puisque deux heures
+ne s'étaient pas écoulées depuis son débarquement, qu'une charrette
+l'avait ramené prés de Yacoub Ogul.
+
+Celui-ci n'avait pas repris connaissance. Il ne donna même aucun signe
+de conscience, quand, de l'herbe de la rive, il fut transporté dans la
+charrette, qui repartit aussitôt vers Kilia. Jusqu'à la ferme, force fut
+d'aller au pas, mais, au delà, on trouva un chemin, à la vérité fort
+mauvais, qui permit néanmoins d'activer l'allure.
+
+Il était plus de minuit, quand, après ces péripéties, Karl Dragoch entra
+dans Kilia. Tout dormait dans la ville, et découvrir le chef de la
+police ne fut pas chose facile. Il y parvint cependant, et prit, sur
+lui de réveiller ce haut fonctionnaire, qui, sans manifester trop de
+mauvaise humeur, se mit obligeamment à sa disposition.
+
+Karl Dragoch en profita pour faire déposer en lieu sûr Yacoub Ogul, qui
+commençait à ouvrir les yeux; puis, libre de ses mouvements, il put
+enfin s'occuper de la capture du reste de la bande et du salut de Serge
+Ladko, qui le passionnait peut-être plus encore.
+
+Dès le premier pas, il se heurta à d'insurmontables difficultés. Aucun
+vapeur n'était alors à Kilia, et, d'autre part, le chef de la police se
+refusait énergiquement à envoyer ses hommes sur le fleuve. Ce bras du
+Danube étant alors indivis entre la Roumanie et la Turquie, on était en
+droit de craindre que leur intervention ne provoquât de la part de
+la Sublime Porte des réclamations très regrettables à un moment où
+grondaient sourdement des menaces de guerre. Si le fonctionnaire roumain
+avait pu feuilleter le livre du Destin, il y aurait vu que cette guerre,
+décrétée de toute éternité, éclaterait nécessairement quelques mois plus
+tard, et cela l'aurait, sans doute, rendu moins timide; mais, dans
+son ignorance de l'avenir, il tremblait à la pensée d'être mêlé
+d'une manière quelconque à des complications diplomatiques, et il se
+conformait au sage précepte: «Pas d'affaires», qui est, comme on ne
+l'ignore pas, la devise des fonctionnaires de tous les pays.
+
+Le maximum de ce qu'il osa faire, ce fut de donner à Karl Dragoch le
+conseil de se rendre à Sulina et de lui indiquer l'homme capable de le
+conduire dans ce difficile voyage de près de cinquante kilomètres à
+travers le delta du Danube.
+
+Aller réveiller cet homme, le décider, atteler la voiture, la faire
+passer sur la rive droite, tout cela demanda beaucoup de temps. Il était
+près de trois heures du matin, quand le détective fut enfin emporté
+au trot d'un petit cheval, dont la qualité était fort heureusement
+supérieure à l'apparence.
+
+Le chef de la police de Kilia avait eu raison en représentant comme
+difficile la traversée du Delta. Sur des routes boueuses et parfois
+recouvertes de plusieurs centimètres d'eau, la voiture avançait
+péniblement, et, sans l'habileté du conducteur, elle se fût plus d'une
+fois égarée dans cette plaine où n'existe aucun point de repère. On
+n'avançait pas vite ainsi, et encore fallait-il de temps à autre laisser
+souffler le cheval exténué.
+
+Midi sonnait comme Karl Dragoch arrivait à Sulina. Le délai fixé par
+Serge Ladko allait expirer dans quelques heures! Sans prendre le temps
+de se restaurer, il courut se mettre en rapport avec les autorités
+locales.
+
+Sulina, devenue roumaine depuis le traité de Berlin, était ville turque
+à l'époque de ces événements. Les relations étant alors des plus tendues
+entre la Sublime Porte et les puissances occidentales, Karl Dragoch,
+sujet hongrois, ne pouvait espérer y être _persona grata_, malgré la
+mission d'intérêt général dont il était investi. Moins mal reçu qu'il
+ne le craignait, il ne fut donc pas surpris de ne trouver auprès des
+autorités qu'une aide assez molle.
+
+La police locale, lui dit-on, ne possédant pas d'embarcation qui lui
+fût spécialement affectée, il ne devait compter que sur l'aviso de la
+douane, dont le concours était tout indiqué dans la circonstance, une
+bande de voleurs pouvant, avec un peu de complaisance, être assimilée à
+une bande de contrebandiers. Malheureusement, cet aviso, navire à vapeur
+de marche d'ailleurs assez rapide, n'était pas présentement dans le
+port. Il croisait en mer, mais sûrement à faible distance de la côte.
+Karl Dragoch n'avait donc qu'à fréter une barque de pêche, et, dès qu il
+serait hors des jetées, il le rencontrerait sans aucun doute.
+
+Le détective, désespéré de son impuissance, se résigna à adopter ce
+parti. A une heure et demie de l'après-midi, il mettait à la voile et
+doublait le môle, à la recherche de l'aviso. Il ne disposait plus que de
+cent cinquante minutes pour arriver au rendez-vous de Serge Ladko!
+
+Celui-ci, pendant que Karl Dragoch subissait cette série de
+mésaventures, poursuivait méthodiquement l'exécution de son plan.
+
+Toute la matinée, il était resté aux aguets, sa barge dissimulée dans
+les roseaux de la rive, s'assurant que le chaland ne faisait aucun
+préparatif de départ. En s'emparant, un peu brutalement peut-être--mais
+il n'avait pas le choix des moyens--de Yacoub Ogul, c'est ce but
+précisément qu'il avait visé. Ainsi qu'il l'avait prévu, Striga n'osait
+s'aventurer sans guide dans une navigation des plus délicates et que
+l'abondance des bancs de sable rend impraticable à qui n'en a pas
+fait l'étude exclusive de sa vie. Il était à croire que les pirates,
+incapables de s'expliquer la disparition de leur pilote, saisiraient la
+première occasion de le remplacer. Mais les pilotes n'abondent pas sur
+le bras de Kilia, et, jusqu'à onze heures du matin, les eaux, si l'on
+fait exception du chaland toujours immobile et de la barge invisible,
+demeurèrent complètement désertes A onze heures seulement, deux
+embarcations apparurent du côté de la mer. Serge Ladko, les ayant
+examinées avec sa longue-vue, reconnut que l'une d'elles était celle
+d'un pilote. Ivan Striga allait donc vraisemblablement trouver le
+secours qu'il devait attendre avec impatience. Le moment d'intervenir
+était arrivé.
+
+La barge sortit hors des roseaux et se rapprocha du chaland.
+
+« Oh! du chaland!... héla Serge Ladko quand il fut à portée de la voix.
+
+--Oh!... lui fut-il répondu.
+
+Un homme apparut sur le rouf. Cet homme, c'était Ivan Striga.
+
+Quelle fureur gronda dans le coeur de Serge Ladko, lorsqu'il aperçut cet
+ennemi acharné de son bonheur, le lâche qui, depuis tant de mois, tenait
+Natcha en son pouvoir!
+
+Mais il s'attendait à cette rencontre qu'il avait cherchée. Il y était
+préparé. Sa fureur, il la renferma en lui-même, et, se faisant violence:
+
+--Vous n'auriez pas besoin d'un pilote? demanda-t-il d'une voix calme.
+
+Au lieu de répondre, Striga, abritant ses yeux de la main, considéra un
+long instant celui qui l'interpellait. A vrai dire, d'un seul regard
+il avait été fixé sur la personnalité du nouveau venu. Mais, qu'il eût
+devant lui le mari de Natcha, cela lui paraissait si extraordinaire et,
+on peut le dire, si inespéré, qu'il hésitait devant l'évidence.
+
+--N'êtes-vous pas Serge Ladko, de Roustchouk? interrogea-t-il à son
+tour.
+
+--C'est bien moi, répondit le pilote.
+
+--Ne me reconnaissez-vous pas?
+
+--Il faudrait donc être aveugle, répliqua Serge Ladko. Je vous reconnais
+parfaitement, Ivan Striga.
+
+--Et vous me faites vos offres de service?
+
+--Pourquoi pas? je suis pilote, déclara froidement Serge Ladko.
+
+Striga balança un instant. Que celui qu'il haïssait le plus au monde
+vint ainsi bénévolement se mettre à sa merci, c'était trop beau. Cela
+ne cachait-il pas un piège?... Mais quel danger pouvait faire courir un
+homme seul à un équipage nombreux et résolu? Qu'il conduisit le chaland
+jusqu'à la mer, puisqu'il avait la sottise de le proposer! Une fois en
+mer, par exemple!...
+
+--Embarque! conclut le pirate, la bouche déformée par un rictus cruel
+que vit distinctement Serge Ladko.
+
+Celui-ci ne se fit pas répéter l'invitation. Sa barge accosta le
+chaland, à bord duquel il monta. Striga s'avança au-devant de lui.
+
+--Me permettrez-vous, dit-il, de vous exprimer ma surprise de vous
+rencontrer aux bouches du Danube?
+
+Le pilote garda le silence.
+
+--On vous croyait mort, reprit Striga, depuis le temps que vous avez
+disparu de Roustchouk.
+
+Cette insinuation n'obtint pas plus de succès que la précédente.
+
+--Qu'étiez-vous devenu? interrogea Striga sans se décourager.
+
+--Je n'ai pas quitté le voisinage de la mer, répondit enfin Serge Ladko.
+
+--Si loin de Roustchouk! s'exclama Striga.
+
+Serge Ladko fronça les sourcils. Cet interrogatoire commençait à
+l'exaspérer. Suivant la ligne de conduite qu'il s'était tracée, il
+refréna toutefois son impatience et expliqua posément:
+
+--Les périodes troublées ne sont pas favorables aux affaires.
+
+Striga le considéra d'un oeil narquois.
+
+--Et l'on vous disait patriote! s'écria-t-il avec ironie.
+
+--Je ne fais plus de politique, dit sèchement Serge Ladko.
+
+A ce moment, le regard de Striga tomba sur la barge, que le courant
+avait fait éviter à l'arrière du chaland. Il tressaillit violemment. Il
+ne pouvait se tromper. C'était bien cette barge, dont il s'était servi
+lui-même pendant huit jours, et qu'il avait retrouvée amarrée au quai de
+Semlin. Serge Ladko mentait donc quand il prétendait ne pas avoir quitté
+le delta du Danube?
+
+--Depuis que vous avez quitté Roustchouk, vous ne vous êtes pas éloigné
+de ces parages? insista Striga en scrutant de l'oeil son interlocuteur.
+
+--Non, répondit Serge Ladko.
+
+--Vous m'étonnez, fit Striga.
+
+--Pourquoi? Avez-vous cru me rencontrer ailleurs?
+
+--Vous, non. Mais cette embarcation... Je jurerais l'avoir vue sur le
+haut fleuve.
+
+--C'est bien possible, répondit Serge Ladko avec indifférence. Je l'ai
+achetée, il y a trois jours, d'un homme qui disait arriver de Vienne.
+
+--Comment était cet homme? demanda vivement Striga dont les soupçons
+évoluaient vers Karl Dragoch.
+
+--Un brun, avec des lunettes.
+
+--Ah!... fit Striga tout songeur.
+
+Les réponses du pilote l'avaient visiblement ébranlé. Il ne savait plus
+ce qu'il devait croire. Mais il ne tarda pas à libérer son esprit de
+toute préoccupation. Qu'importait après tout? Que Serge Ladko dît ou ne
+dît pas la vérité, il n'en était pas moins entre ses mains. L'imbécile,
+qui se jetait ainsi dans la gueule du loup!... Entré sur le chaland,
+il n'en sortirait pas vivant. Voilà des mois que Striga mentait en
+affirmant à Natcha qu'elle était veuve. Dès qu'on serait en mer, ce
+mensonge deviendrait une vérité.
+
+--Partons! dit-il en manière de conclusion à ses pensées.
+
+--A midi, répondit tranquillement Serge Ladko qui, sortant des
+provisions d'un sac qu'il portait à la main, se mit en devoir de
+déjeuner.
+
+Le pirate eut un geste d'impatience. Serge Ladko feignit de n'en rien
+voir.
+
+--Je dois vous prévenir, dit Striga, que je tiens à être à la mer avant
+la nuit.
+
+--Nous y serons,» affirma le pilote, sans montrer la moindre velléité de
+modifier sa décision.
+
+Striga s'éloigna vers l'avant. A en juger par l'expression réfléchie de
+son visage, il lui restait un souci. Que le mari s'offrit à conduire
+précisément le chaland dans lequel sa femme était retenue prisonnière,
+cette coïncidence était tout de même par trop extraordinaire. Certes,
+rien ne pouvant empêcher que Serge Ladko ne fût seul à bord contre six
+hommes déterminés, Striga eût sagement fait en ne cherchant pas plus
+loin. Mais il se tenait en vain ce raisonnement irréfutable. C'était
+pour lui un besoin de savoir si la disparition de Natcha était connue du
+principal intéressé. Sa curiosité surexcitée ne lui laissa pas de cesse
+qu'il n'y eût cédé.
+
+«Avez-vous reçu des nouvelles de Roustchouk depuis que vous l'avez
+quitté? demanda-t-il en revenant vers le pilote qui continuait
+paisiblement son repas.
+
+--Jamais, répondit celui-ci.
+
+--Ce silence ne vous a pas surpris?
+
+--Pourquoi m'aurait-il surpris? demanda Serge Ladko en fixant son
+interlocuteur.
+
+Quelle que fût son audace, celui-ci se sentit gêné sous ce ferme regard.
+
+--Je croyais, balbutia-t-il, que vous y aviez laissé votre femme.
+
+--Et moi je crois, répliqua froidement Serge Ladko, qu'un autre sujet de
+conversation serait préférable entre nous.»
+
+Striga se le tint pour dit.
+
+Quelques minutes après midi, le pilote donna l'ordre de lever l'ancre,
+puis, la voile hissée et bordée, il prit lui-même la barre. A ce moment
+Striga s'approcha de lui.
+
+«Je dois vous prévenir, lui dit-il, que le chaland a besoin de fond.
+
+--Il est sur lest, objecta Serge Ladko. Deux pieds d'eau doivent
+suffire.
+
+--Il en faut sept, affirma Striga.
+
+--Sept! s'écria le pilote, pour qui ce seul mot était une révélation.
+
+Voilà donc pourquoi la bande du Danube avait échappé jusqu'ici à
+toutes les poursuites! Son bateau était habilement truqué. Ce qu'on
+en apercevait hors de l'eau n'était qu'une trompeuse apparence. Le
+véritable chaland était sous-marin, et c'est dans cette cachette
+qu'était déposé le produit de ses rapines. Cachette qui pouvait,
+au besoin, Serge Ladko le savait par expérience, se transformer en
+inviolable cachot.
+
+--Sept, avait répété Striga en réponse. à l'exclamation du pilote.
+
+--C'est bien,» dit celui-ci sans faire d'autre observation.
+
+Pendant les premiers moments qui suivirent le départ, Striga, qui
+conservait malgré tout un reste d'inquiétude, ne se départit pas d'une
+surveillance rigoureuse. Mais l'attitude de Serge Ladko était de
+nature à le rassurer. Très appliqué à ses fonctions, il ne nourrissait
+visiblement aucun mauvais dessein et prouvait que sa réputation
+d'habileté était amplement justifiée. Sous sa main, le chaland évoluait
+docilement entre les bancs invisibles et suivait avec une précision
+mathématique les sinuosités de la passe.
+
+Peu à peu, les dernières craintes du pirate s'évanouirent. La navigation
+se poursuivait sans incident. Bientôt on atteindrait la mer.
+
+Il était quatre heures quand on l'aperçut. Après un dernier coude du
+fleuve, le ciel et l'eau se rejoignirent à l'horizon.
+
+Striga interpella le pilote.
+
+«Nous voici parés, je pense? dit-il. Ne pourrait-on rendre la barre au
+timonier habituel?
+
+--Pas encore, répondit Serge Ladko. Le plus difficile n'est pas fait.»
+
+A mesure qu'on gagnait vers l'embouchure, un champ plus vaste était
+offert à la vue. Placé au sommet mouvant de cet angle dont les branches
+s'ouvraient peu à peu, Striga tenait son regard obstinément dirigé vers
+la mer. Tout à coup, il saisit une longue-vue, la braqua sur un petit
+vapeur de quatre à cinq cents tonneaux qui doublait la pointe Nord,
+puis, après un bref examen, donna l'ordre de hisser un pavillon en tête
+de mât. On répondit aussitôt par un signal pareil à bord du vapeur, qui,
+venant sur tribord, commença à se rapprocher de l'estuaire.
+
+A ce moment, Serge Ladko ayant poussé la barre toute à bâbord, le
+chaland abattit sur tribord, et, coupant obliquement le courant, prit
+son erre vers le Sud-Est, comme pour aborder la rive droite.
+
+Striga étonné, regarda le pilote dont l'impassibilité le rassura. Un
+dernier banc de sable obligeait sans doute les bateaux à suivre cette
+route capricieuse.
+
+Striga ne se trompait pas. Oui, un banc de sable gisait en effet dans
+le lit du fleuve, mais non pas du côté de la mer, et c'est droit sur ce
+banc que Serge Ladko gouvernait d'une main ferme.
+
+Soudain, il y eut un formidable craquement. Le chaland en fut ébranlé
+jusque dans ses fonds. Sous le choc, le mât vint en bas, cassé net au
+ras de l'emplanture, et la voile s'abattit en grand, recouvrant de
+ses larges plis les hommes qui se trouvaient à l'avant. Le chaland,
+irrémédiablement engravé, demeura immobile.
+
+A bord, tout le monde avait été renversé, y compris Striga, qui se
+releva ivre de rage.
+
+Son premier regard fut pour Serge Ladko. Le pilote ne paraissait pas ému
+de l'accident. Il avait lâché la barre, et, les mains enfoncées dans les
+poches de sa vareuse, il surveillait son ennemi, le regard attentif à ce
+qui allait suivre.
+
+« Canaille! » hurla Striga, qui, brandissant un revolver, courut vers
+l'arrière.
+
+A la distance de trois pas, il tira.
+
+Serge Ladko s'était baissé. La balle passa au-dessus de lui sans
+l'atteindre. Aussitôt redressé, il fut d'un bond sur son adversaire, que
+son couteau frappa au coeur. Ivan Striga s'écroula comme une masse.
+
+Le drame s'était déroulé si rapidement, que les cinq hommes de
+l'équipage, embarrassés, d'ailleurs, dans les plis de la voile,
+n'avaient pas eu le temps d'intervenir. Mais quel hurlement ils
+poussèrent en voyant tomber leur chef!
+
+Serge Ladko, s'élançant à l'avant du spardeck, se précipita à leur
+rencontre. De la, il dominait le pont, sur lequel les hommes accouraient
+en tumulte.
+
+«Arrière! cria-t-il, les deux mains armées de revolvers, dont l'un
+venait d'être arraché à Striga.
+
+Les hommes s'arrêtèrent. Ils n'avaient point d'armes, et, pour s'en
+procurer, il leur fallait pénétrer dans le rouf, c'est-à-dire passer
+sous le feu de l'ennemi.
+
+--Un mot, camarades, reprit Serge Ladko sans quitter son attitude
+menaçante. J'ai là onze coups. C'est plus qu'il n'en faut pour vous
+descendre tous jusqu'au dernier. Je vous préviens que je tire, si vous
+ne reculez pas immédiatement vers l'avant.
+
+L'équipage se consulta, indécis. Serge Ladko comprit que, s'ils se
+ruaient tous à la fois, il arriverait bien sans doute à en abattre
+quelques-uns, mais qu'il serait lui-même abattu par les autres.
+
+--Attention!... Je compte jusqu'à trois, annonça-t-il, sans leur laisser
+le temps de la réflexion. Un!...
+
+Les hommes ne bougèrent pas.
+
+--Deux!... prononça le pilote.
+
+Il y eut un mouvement dans le groupe. Trois hommes ébauchèrent une
+velléité d'attaque. Deux commencèrent à battre, en retraite.
+
+--Trois!...» dit Serge Ladko en pressant la détente.
+
+Un homme tomba, l'épaule traversée d'une balle. Ses compagnons
+s'empressèrent de prendre la fuite.
+
+Serge Ladko, sans quitter son poste d'observation, jeta un regard
+vers le vapeur qui avait obéi au signal de Striga. Le bâtiment était
+maintenant à moins d'un mille. Lorsqu'il serait bord à bord avec le
+chaland, lorsque son équipage se serait joint aux pirates, dont il était
+nécessairement plus ou moins complice, la situation deviendrait des plus
+graves.
+
+Le steamer approchait toujours. Il n'était plus qu'à trois encablures,
+quand, évoluant brusquement sur tribord, il décrivit un grand cercle et
+s'éloigna vers la haute mer. Que signifiait cette manoeuvre? Avait-il
+donc été inquiété par quelque chose que Serge Ladko ne pouvait
+apercevoir?
+
+Celui-ci, le coeur battant, attendit. Quelques minutes s'écoulèrent, et
+un autre vapeur surgit hors de la pointe du Sud. Sa cheminée vomissait
+des torrents de fumée. Le cap droit sur le chaland, il arrivait à toute
+vitesse. Bientôt, Serge Ladko put reconnaître à l'avant une figure amie,
+celle de son passager, M. Jaeger, celle du détective Karl Dragoch. Il
+était sauvé.
+
+Un instant plus tard, le pont de la gabarre était envahi par la police,
+et son équipage se rendait, sans essayer une résistance inutile.
+
+Pendant ce temps, Serge Ladko s'était précipité dans le rouf. L'une
+après l'autre, il en visita les cabines. Une seule porte était fermée.
+Il la renversa d'un coup d'épaule et s'arrêta sur le seuil, éperdu.
+
+Natcha, reconquise, lui tendait les bras.
+
+
+
+XIX
+
+ÉPILOGUE
+
+
+Le procès de la bande du Danube passa inaperçu dans le flamboiement de
+la guerre russo-turque. Les brigands, y compris Titcha aisément cueilli
+à Roustchouk, furent pendus haut et court, sans éveiller dans le public
+l'attention qu'en de moins tragiques circonstances on eût accordé à leur
+exécution.
+
+---Toutefois, les débats donnèrent aux principaux intéressés
+l'explication de ce qui était resté jusqu'ici incompréhensible pour eux.
+Serge Ladko sut par suite de quel quiproquo il avait été emprisonné dans
+le chaland en lieu et place de Karl Dragoch, et comment Striga, ayant
+appris par les journaux l'envoi d'une commission rogatoire à Szalka,
+s'était introduit dans la maison du pêcheur Ilia Brusch, pour répondre
+aux questions du commissaire de police de Gran.
+
+Il sut également comment Natcha, enlevée par la bande du Danube, avait
+eu à lutter contre les attaques de Striga, qui, se croyant certain
+d'avoir abattu son ennemi, ne cessait de lui affirmer qu'elle était
+veuve. Un soir notamment, Striga, à l'appui de son dire, avait montré à
+la jeune femme son propre portrait, qu'il prétendait avoir conquis de
+haute lutte sur le légitime propriétaire. Il en était résulté une scène
+violente, au cours de laquelle Striga s'était emporté jusqu'à la menace.
+De là, le cri poussé par Natcha, et que le fugitif avait entendu dans la
+nuit.
+
+Mais c'était là de l'histoire ancienne. Serge Ladko ne pensait plus aux
+mauvais jours depuis qu'il avait eu le bonheur de retrouver sa chère
+Natcha.
+
+Le territoire de la Bulgarie lui étant interdit, l'heureux couple, après
+les événements qui viennent d'être racontés, s'était fixé d'abord dans
+la ville roumaine de Giurgievo. C'est là qu'il se trouvait, quand, au
+mois de mai de l'année suivante, le Tzar déclara officiellement la
+guerre au Sultan. Serge Ladko, est-il besoin de le dire, fut des
+premiers qui s'engagèrent dans les rangs de l'armée russe, à laquelle,
+grâce à sa connaissance du théâtre des opérations, il rendit
+d'importants services.
+
+La guerre finie, la Bulgarie enfin libre, il revint avec Natcha dans la
+maison de Roustchouk et reprit son métier de pilote. Tous deux y vivent
+encore aujourd'hui, heureux et honorés.
+
+Karl Dragoch est resté leur ami. Pendant longtemps, il n'a jamais manqué
+de descendre le Danube, au moins une fois l'an, pour venir à Roustchouk.
+Aujourd'hui, les voies ferrées, dont le réseau s'est progressivement
+développé, lui permettent d'abréger le voyage. Mais c'est toujours
+en suivant les méandres du fleuve que Serge Ladko, au hasard de ses
+pilotages, lui rend ses visites à Budapest.
+
+Des trois garçons que Natcha lui a donnés et qui sont maintenant des
+hommes, le plus jeune, après un sévère apprentissage sous les ordres de
+Karl Dragoch, est en bonne voie pour atteindre les plus hauts grades
+dans l'administration judiciaire de Bulgarie.
+
+Le cadet, digne héritier d'un lauréat de la Ligue Danubienne, s'est
+consacré au peuple des eaux. Toutefois, rejetant la ligne, il a
+perfectionné les méthodes de combat. Il doit à ses pêcheries d'esturgeon
+une célébrité universelle et une fortune qui promet de devenir
+considérable.
+
+Quant à l'aîné, il succédera à son père, lorsque l'âge de la retraite
+sonnera pour celui-ci. Par lui seront alors conduits vapeurs et
+chalands, de Vienne à la mer, dans les passes sinueuses et entre les
+bancs perfides du grand fleuve; par lui se perpétuera la race des
+Pilotes du Danube.
+
+Mais, quelle que soit la différence de leurs positions, des trois fils
+de Serge Ladko le coeur bat à l'unisson. Aiguillés par la vie sur des
+routes divergentes, ils se rencontrent toujours à ces carrefours: une
+même vénération pour leur père, une égale tendresse pour leur mère, un
+pareil amour de la patrie bulgare.
+
+
+
+TABLE.
+
+Chapitres.
+
+I.--Au concours de Sigmaringen
+
+II.--Aux sources du Danube
+
+III.--Le passager d'Ilia Brusch
+
+IV.--Serge Ladko
+
+V.--Karl Dragoch
+
+VI.--Les yeux bleus
+
+VII.--Chasseurs et gibiers
+
+VIII.--Un portrait de femme
+
+IX.--Les deux échecs de Dragoch
+
+X.--Prisonnier
+
+XI.--Au pouvoir d'un ennemi
+
+XII.--Au nom de la loi
+
+XIII.--Une commission rogatoire
+
+XIV.--Entre ciel et terre
+
+XV.--Près du but
+
+XVI.--La maison vide
+
+XVII.--A la nage
+
+XVIII.--Le pilote du Danube
+
+XIX.--Épilogue
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le pilote du Danube, by Jules Verne
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PILOTE DU DANUBE ***
+
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+works. See paragraph 1.E below.
+
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
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+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
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+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
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+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
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+
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+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
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+example an eBook of filename 10234 would be found at:
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+or filename 24689 would be found at:
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+
+An alternative method of locating eBooks:
+ https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL
+
+