diff options
| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:36:54 -0700 |
|---|---|---|
| committer | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:36:54 -0700 |
| commit | 13a5a13dbd090d507f893f7343306ec7bdd4cc69 (patch) | |
| tree | 733f704acab0f2d90603f52abe023fb03dcfce95 /11423-0.txt | |
Diffstat (limited to '11423-0.txt')
| -rw-r--r-- | 11423-0.txt | 8099 |
1 files changed, 8099 insertions, 0 deletions
diff --git a/11423-0.txt b/11423-0.txt new file mode 100644 index 0000000..14b721e --- /dev/null +++ b/11423-0.txt @@ -0,0 +1,8099 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11423 *** + +HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE + + + +PAR Adolphe THIERS + +1824 + + + + +TOME SIXIÈME. + +CONVENTION NATIONALE. + + + + +CHAPITRE XIX. + + +RÉSULTATS DES DERNIÈRES EXÉCUTIONS CONTRE LES PARTIS ENNEMIS DU +GOUVERNEMENT.--DÉCRET CONTRE LES EX-NOBLES.--LES MINISTÈRES SONT ABOLIS ET +REMPLACÉS PAR DES COMMISSIONS.--EFFORTS DU COMITÉ DE SALUT PUBLIC POUR +CONCENTRER TOUS LES POUVOIRS DANS SA MAIN.--ABOLITION DES SOCIÉTÉS +POPULAIRES, EXCEPTÉ CELLE DES JACOBINS.--DISTRIBUTION DU POUVOIR ET DE +L'ADMINISTRATION ENTRE LES MEMBRES DU COMITÉ.--LA CONVENTION, D'APRÈS LE +RAPPORT DE ROBESPIERRE, DÉCLARE, AU NOM DU PEUPLE FRANÇAIS, LA +RECONNAISSANCE DE L'ÊTRE SUPRÊME ET DE L'IMMORTALITÉ DE L'AME. + +Le gouvernement venait d'immoler deux partis à la fois. Le premier, celui +des ultra-révolutionnaires, était véritablement redoutable, ou pouvait le +devenir; le second, celui des nouveaux modérés, ne l'était pas. Sa +destruction n'était donc pas nécessaire, mais pouvait être utile, pour +écarter toute apparence de modération. Le comité le frappa sans conviction, +par hypocrisie et par envie. Ce dernier coup était difficile à porter; on +vit tout le comité hésiter, et Robespierre rentrer dans sa demeure, comme +aux jours de danger. Mais Saint-Just, soutenu par son courage et sa haine +jalouse, resta ferme au poste, ranima Hermann et Fouquier, effraya la +convention, lui arracha le décret de mort, et fit consommer le sacrifice. +Le dernier effort que doit faire une autorité pour devenir absolue est +toujours le plus difficile, il lui faut toute sa force pour vaincre la +dernière résistance; mais cette résistance vaincue, tout cède, tout se +prosterne, elle n'a plus qu'à régner sans obstacle. C'est alors qu'elle se +déploie, qu'elle déborde, et se perd. Tandis que toutes les bouches sont +fermées, que la soumission est sur tous les visages, la haine se renferme +dans les coeurs, et l'acte d'accusation des vainqueurs se prépare au milieu +de leur triomphe. + +[Illustration: ROBESPIERRE] + +Le comité de salut public, après avoir heureusement immolé les deux classes +d'hommes si différentes qui avaient voulu contrarier ou seulement critiquer +son pouvoir, était devenu irrésistible. L'hiver avait fini. La campagne de +1794 (germinal an II) allait s'ouvrir avec le printemps. Des armées +formidables devaient se déployer sur toutes les frontières, et faire sentir +au dehors la terrible puissance si cruellement sentie au dedans. Quiconque +avait paru résister, ou porter quelque intérêt à ceux qui venaient de +mourir, devait se hâter de faire sa soumission. Legendre, qui avait fait un +effort le jour où Danton, Lacroix et Camille Desmoulins furent arrêtés, et +qui avait tâché de remuer la convention en leur faveur, Legendre crut +devoir se hâter de réparer son imprudence, et de se laver de son amitié +pour les dernières victimes. On lui avait écrit plusieurs lettres anonymes +dans lesquelles on l'engageait à frapper les tyrans, qui, disait-on, +venaient de lever le masque. Legendre se rendit aux Jacobins le 21 germinal +(10 avril), dénonça les lettres anonymes qu'il recevait, et se plaignit +d'être pris pour un Séide qu'on pouvait armer du poignard. «Eh bien! +dit-il, puisqu'on m'y force, je le déclare au peuple, qui m'a toujours +entendu parler avec bonne foi, je regarde maintenant comme démontré que la +conspiration dont les chefs ont cessé d'être existait réellement, et que +j'étais le jouet des traîtres. J'en ai trouvé la preuve dans différentes +pièces déposées au comité de salut public, surtout dans la conduite +criminelle des accusés devant la justice nationale, et dans les +machinations de leurs complices qui veulent armer un homme probe du +poignard homicide. J'étais, avant la découverte du complot, l'intime ami de +Danton; j'aurais répondu de ses principes et de sa conduite sur ma tête; +mais aujourd'hui je suis convaincu de son crime; je suis persuadé qu'il +voulait plonger le peuple dans une erreur profonde. Peut-être y serais-je +tombé moi-même, si je n'avais été éclairé à temps. Je déclare aux +écrivailleurs anonymes qui voudraient me porter à poignarder Robespierre, +et me rendre l'instrument de leurs machinations, que je suis né dans le +sein du peuple, que je me fais une gloire d'y rester, et que je mourrai +plutôt que d'abandonner ses droits. Ils ne m'écriront pas une lettre que je +ne la porte au comité de salut public.» + +La soumission de Legendre devint bientôt générale. De toutes les parties de +la France, arrivèrent une foule d'adresses où l'on félicitait la convention +et le comité de salut public de leur énergie. Le nombre de ces adresses est +incalculable. Dans tous les styles, avec les formes les plus burlesques, +chacun s'empressait d'adhérer aux actes du gouvernement, et d'en +reconnaître la justice. Rhodez envoya l'adresse suivante: «Dignes +représentans[1] d'un peuple libre, c'est donc en vain que les enfans[1] des +Titans ont levé leur tête altière, la foudre les a tous renversés!... Quoi, +citoyens! pour de viles richesses vendre sa liberté!... La constitution que +vous nous avez donnée a ébranlé tous les trônes, épouvanté tous les rois. +La liberté avançant à pas de géant, le despotisme écrasé, la superstition +anéantie, la république reprenant son unité, les conspirateurs dévoilés et +punis, des mandataires infidèles, des fonctionnaires publics lâches et +perfides tombant sous la hache de la loi, les fers des esclaves du +Nouveau-Monde brisés: voilà vos trophées!... S'il existe encore des +intrigans[1], qu'ils tremblent! que la mort des conjurés atteste votre +triomphe! Pour vous, représentans[1], vivez heureux des sages lois que vous +avez faites pour le bonheur de tous les peuples, et recevez le tribut de +notre amour[2]!» + +[Note 1: «enfans» au lieu de «enfants», conformément à l'orthographe de +l'édition originale de 1824; des exemples similaires seront rencontrés +cidessous.] + +[Note 2: Séance du 26 germinal; numéro 208 du _Moniteur_ de l'an II (avril +1794).] + +Ce n'était point par horreur pour les moyens sanguinaires que le comité +avait frappé les ultra-révolutionnaires, mais pour affermir l'autorité, et +pour écraser les résistances qui arrêtaient son action. Aussi le vit-on +depuis tendre constamment à un double but, se rendre toujours plus +formidable, et concentrer de plus en plus le pouvoir dans ses mains. +Collot, qui était devenu l'orateur du gouvernement aux Jacobins, exprima de +la manière la plus énergique la politique du comité. Dans un discours +violent, où il traçait à toutes les autorités la route nouvelle qu'elles +devaient suivre, et le zèle qu'elles devaient déployer dans leurs +fonctions, il dit: «Les tyrans ont perdu leurs forces; leurs armées +tremblent en présence des nôtres; déjà quelques despotes cherchent à se +retirer de la coalition. Dans cet état, il ne leur reste qu'un espoir, ce +sont les conspirations intérieures. Il ne faut donc pas cesser d'avoir +l'oeil ouvert sur les traîtres. Comme nos frères, vainqueurs sur les +frontières, ayons tous nos armes en joue et faisons feu tous à la fois. +Pendant que les ennemis extérieurs tomberont sous les coups de nos soldats, +que les ennemis intérieurs tombent sous les coups du peuple. Notre cause, +défendue par la justice et l'énergie, sera triomphante. La nature fait tout +cette année pour les républicains; elle leur promet une abondance double. +Les feuilles qui poussent annoncent la chute des tyrans. Je vous le répète, +citoyens, veillons au dedans, tandis que nos guerriers combattent au +dehors; que les fonctionnaires chargés de la surveillance publique +redoublent de soins et de zèle, qu'ils se pénètrent bien de cette idée, +qu'il n'y a peut-être pas une rue, pas un carrefour où il ne se trouve un +traître qui médite un dernier complot. Que ce traître trouve la mort, et la +mort la plus prompte! Si les administrateurs, si les fonctionnaires publics +veulent trouver une place dans l'histoire, voici le moment favorable pour y +songer. Le tribunal révolutionnaire s'y est assuré déjà une place marquée. +Que toutes les administrations sachent imiter son zèle et son inexorable +énergie; que les comités révolutionnaires surtout redoublent de vigilance +et d'activité, et qu'ils sachent se soustraire aux sollicitations dont on +les assiège, et qui les portent à une indulgence funeste à la liberté.» + +Saint-Just fit à la convention un rapport formidable sur la police générale +de la république[3]. Il y répéta l'histoire fabuleuse de toutes les +conspirations, il les montra comme le soulèvement de tous les vices contre +le régime austère de la république; il dit que le gouvernement, loin de se +ralentir, devait frapper sans cesse, jusqu'à ce qu'il eût immolé tous les +êtres dont la corruption était un obstacle à l'établissement de la vertu. +Il fit l'éloge accoutumé de la sévérité, et chercha, comme on le faisait +alors, par des figures de toute espèce, à prouver que l'origine des grandes +institutions devait être terrible. «Que serait devenue, dit-il, une +république indulgente?... Nous avons opposé le glaive au glaive, et la +république est fondée. Elle est sortie du sein des orages: cette origine +lui est commune avec le monde sorti du chaos, et avec l'homme qui pleure en +naissant.» + +[Note 3: 26 germinal an II (15 avril).] + +En conséquence de ces maximes, Saint-Just proposa une mesure générale +contre les ex-nobles. C'était la première de ce genre qu'on eût rendue. +Danton, l'année précédente, avait, dans un moment de fougue, fait mettre +tous les aristocrates hors la loi. Ce décret étant inexécutable par son +étendue, on en rendit un autre, qui condamnait tous les suspects à la +détention provisoire. Mais aucune loi directe contre les ex-nobles n'avait +encore été portée. Saint-Just les montra comme des ennemis irréconciliables +de la révolution. «Quoi que vous fassiez, dit-il, vous ne pourrez jamais +contenter les ennemis du peuple, à moins que vous ne rétablissiez la +tyrannie. Il faut donc qu'ils aillent chercher ailleurs l'esclavage et les +rois. Ils ne peuvent faire de paix avec vous; vous ne parlez point la même +langue: vous ne vous entendrez jamais. Chassez-les donc! L'univers n'est +point inhospitalier, et le salut public est parmi nous la suprême loi.» +Saint-Just proposa un décret qui bannissait tous les ex-nobles, tous les +étrangers, de Paris, des places fortes, des ports maritimes, et qui mettait +hors la loi ceux qui n'auraient pas obéi au décret dans l'intervalle de dix +jours. D'autres dispositions de ce projet faisaient un devoir à toutes les +autorités de redoubler d'activité et de zèle. La convention applaudit à la +proposition comme elle faisait toujours, et la vota par acclamation. +Collot-d'Herbois, le rapporteur du décret aux jacobins, ajouta ses figures +à celles de Saint-Just. «Il faut, dit-il, faire éprouver au corps politique +la sueur immonde de l'aristocratie; plus il aura transpiré, mieux il se +portera.» + +On vient de voir ce que fit le comité pour manifester l'énergie de sa +politique; voici ce qu'il ajouta pour la concentration toujours plus grande +du pouvoir. D'abord il prononça le licenciement de l'armée révolutionnaire. +Cette armée, imaginée par Danton, avait d'abord été utile pour faire +exécuter les volontés de la convention, lorsqu'il existait encore des +restes de fédéralisme; mais étant devenue le centre de ralliement de tous +les perturbateurs et de tous les aventuriers, ayant servi de point d'appui +aux derniers démagogues, il était nécessaire de la disperser. Le +gouvernement d'ailleurs, étant aveuglément obéi, n'avait plus besoin de ces +satellites pour faire exécuter ses ordres. En conséquence elle fut +licenciée par décret. Le comité proposa ensuite l'abolition des +Différens[1] ministères. Des ministres étaient des puissances qui avaient +encore trop d'importance, à côté des membres du comité de salut public. Ou +ils laissaient tout faire au comité, et alors ils étaient inutiles; ou bien +ils voulaient agir, et alors ils étaient des concurrens[1] importuns. +L'exemple de Bouchotte, qui, dirigé par Vincent, avait suscité tant +d'embarras au comité, était un exemple assez instructif. En conséquence les +ministères furent abolis. A leur place, on institua les douze commissions +suivantes: + +1. Commission des administrations civiles, police et tribunaux; + +2. Commission de l'instruction publique; + +3. Commission de l'agriculture et des arts; + +4. Commission du commerce et des approvisionnemens[1]; + +5. Commission des travaux publics; + +6. Commission des secours publics; + +7. Commission des transports, postes et messageries; + +8. Commission des finances; + +9. Commission de l'organisation et du mouvement des armées de terre; + +10. Commission de la marine et des colonies; + +11. Commission des armes, poudres et exploitations des mines; + +12. Commission des relations extérieures. + +Ces commissions, dépendantes du comité de salut public, n'étaient autre +chose que les douze bureaux entre lesquels on avait partagé le matériel de +l'administration. Hermann, qui présidait le tribunal révolutionnaire +pendant le procès de Danton, fut récompensé de son zèle par la qualité de +chef de l'une de ces commissions. On lui donna la plus importante, celle +_des administrations civiles, police et tribunaux_. + +D'autres mesures furent prises pour augmenter encore la centralisation du +pouvoir. D'après l'institution des comités révolutionnaires, il devait y en +avoir un par chaque commune ou section de commune. Les communes rurales +étant très-nombreuses et peu populeuses, le nombre des comités était trop +grand, et leurs fonctions presque nulles. Leur composition d'ailleurs +présentait un grand inconvénient. Les paysans étant fort révolutionnaires +pour la plupart, mais illettrés, les fonctions municipales étaient en +général échues aux propriétaires retirés dans leurs terres, et fort peu +disposés à exercer leur pouvoir dans le sens du gouvernement; de cette +manière, la surveillance des campagnes, et surtout des châteaux, se faisait +fort mal. Pour remédier à ce fâcheux état des choses, on supprima les +comités révolutionnaires des communes, et on ne maintint que ceux de +district. Par ce moyen, la police en se concentrant devint plus active, et +passa dans les mains des bourgeois des districts, presque tous fort +jacobins, et fort jaloux de l'ancienne noblesse. + +Les jacobins étaient la société principale, et la seule avouée par le +gouvernement. Elle en avait constamment suivi les principes et les +intérêts, et s'était comme lui prononcée également contre les hébertistes +et les dantonistes. Le comité de salut public aurait voulu qu'elle absorbât +presque toutes les autres dans son sein, et qu'elle concentrât en elle-même +toute la puissance de l'opinion, comme il avait concentré en lui toute la +puissance du gouvernement. Ce voeu flattait singulièrement l'ambition des +jacobins; et ils firent les plus grands efforts pour l'accomplir. Depuis +que les assemblées de sections avaient été réduites à deux par semaine, +afin que le peuple pût y assister et y faire triompher les motions +révolutionnaires, les sections s'étaient formées en sociétés populaires. Le +nombre de ces sociétés était très grand à Paris; il y en avait jusqu'à deux +ou trois par section. Nous avons rapporté déjà les plaintes dont elles +étaient devenues l'objet. On disait que les aristocrates, c'est-à-dire les +commis, les clercs de procureurs, mécontens[1] de la réquisition, les +anciens serviteurs de la noblesse, tous ceux enfin qui avaient quelque +motif de résister au système révolutionnaire, se réunissaient dans ces +sociétés, et y montraient l'opposition qu'ils n'osaient manifester aux +Jacobins ou dans les sections. Le grand nombre de ces sociétés secondaires +en empêchait la surveillance, et on émettait là quelquefois des opinions +qui n'auraient pas osé se produire ailleurs. Déjà on avait proposé de les +abolir. Les jacobins n'avaient pas le droit de s'en occuper, et le +gouvernement ne l'aurait pas pu sans paraître gêner la liberté de +s'assembler et de délibérer en commun, liberté si préconisée à cette +époque, et réputée devoir être sans limites. Sur la proposition de Collot, +les jacobins décidèrent qu'ils ne recevraient plus de députation de la part +des sociétés formées à Paris depuis le 10 août, et que la correspondance ne +leur serait plus continuée. Quant à celles qui avaient été formées à Paris +avant le 10 août, et qui jouissaient de la correspondance, il fut décidé +qu'on ferait un rapport sur chacune d'elles, pour examiner si elles +devaient conserver cet avantage. Cette mesure concernait particulièrement +les cordeliers, déjà frappés dans leurs chefs, Ronsin, Vincent, Hébert, et +regardés depuis comme suspects. Ainsi, toutes les sociétés sectionnaires +étaient flétries par cette déclaration, et les cordeliers allaient subir un +rapport. + +L'effet qu'on espérait de cette mesure ne fut pas long-temps à se faire +attendre. Toutes les sociétés sectionnaires, intimidées ou averties, +vinrent l'une après l'autre à la convention et aux jacobins déclarer leur +dissolution volontaire. Toutes félicitaient également la convention et les +jacobins, et déclaraient que, réunies dans l'intérêt public, elles se +séparaient volontairement, puisqu'on avait jugé que leurs réunions +nuisaient à la cause qu'elles voulaient servir. Dès cet instant, il ne +resta plus à Paris que la société-mère des jacobins, et, dans les +provinces, que les sociétés affiliées. A la vérité, celle des cordeliers +subsistait encore à côté de sa rivale. Créée jadis par Danton, ingrate +envers son fondateur, et toute dévouée depuis à Hébert, Ronsin et Vincent, +elle avait inquiété un moment le gouvernement, et rivalisé avec les +jacobins. Il s'y réunissait encore les débris des bureaux de Vincent et de +l'armée révolutionnaire. On ne pouvait pas la dissoudre; on fit le rapport +qui la concernait. Il fut reconnu que depuis quelque temps elle ne +correspondait que très rarement et très négligemment avec les jacobins, et +que par conséquent il était pour ainsi dire inutile de lui conserver la +correspondance. On proposa, à cette occasion, d'examiner s'il fallait à +Paris plus d'une société populaire. On osa même dire qu'il faudrait établir +un seul centre d'opinion, et le placer aux Jacobins. La société passa à +l'ordre du jour sur toutes ces propositions, et ne décida pas même si la +correspondance serait accordée aux cordeliers. Mais ce club jadis célèbre +avait terminé son existence: entièrement abandonné, il ne comptait plus +pour rien, et les jacobins restèrent, avec le cortège de leurs sociétés +affiliées, seuls maîtres et régulateurs de l'opinion. + +Après avoir centralisé, si on peut le dire, l'opinion, on songea à en +régulariser l'expression, à la rendre moins bruyante et moins incommode +pour le gouvernement. La censure continuelle et la dénonciation des +fonctionnaires publics, magistrats, députés, généraux, administrateurs, +avait fait jusqu'alors la principale occupation des jacobins. Cette fureur +de poursuivre et d'attaquer sans cesse les agens[1] de l'autorité avait eu +ses inconvéniens[1], mais aussi ses avantages tant qu'on avait pu douter de +leur zèle et de leurs opinions. Mais aujourd'hui que le comité s'était +vigoureusement emparé du pouvoir, qu'il surveillait ses agens avec un grand +soin, et les choisissait dans le sens le plus révolutionnaire, il ne +pouvait plus long-temps permettre aux jacobins de se livrer à leurs +soupçons accoutumés, et d'inquiéter les fonctionnaires pour la plupart bien +surveillés et bien choisis. C'eût été même un danger pour l'état. C'est à +l'occasion des généraux Charbonnier et Dagobert, calomniés tous les deux, +tandis que l'un remportait des avantages sur les Autrichiens, et que +l'autre expirait dans la Cerdagne, chargé d'ans et de blessures, que +Collot-d'Herbois se plaignit aux jacobins de cette manière indiscrète de +poursuivre les généraux et les fonctionnaires de toute espèce. Suivant +l'usage de tout rejeter sur les morts, il imputa cette fureur de +dénonciation aux restes de la faction Hébert, et engagea les jacobins à ne +plus tolérer ces dénonciations publiques, qui faisaient perdre, disait-il, +un temps précieux à la société, et qui déconsidéraient les agens choisis +par le gouvernement. En conséquence, il proposa et fit instituer dans le +sein de la société un comité chargé de recevoir les dénonciations, et de +les transmettre secrètement au comité de salut public. De cette manière, +les dénonciations devenaient moins incommodes et moins bruyantes, et au +désordre démagogique commençait à succéder la régularité des formes +administratives. + +Ainsi donc, se prononcer d'une manière toujours plus énergique contre les +ennemis de la révolution, centraliser l'administration, la police et +l'opinion, furent les premiers soins du comité, et les premiers fruits de +la victoire remportée sur les partis. Sans doute, l'ambition commençait +maintenant à avoir part à ces déterminations, beaucoup plus que dans le +premier moment de son existence, mais pas autant que le ferait supposer la +grande masse de pouvoir qu'il s'était acquise. Institué au commencement de +la campagne de 1793, et au milieu de périls urgens[1], il avait reçu son +existence de la nécessité seule. Une fois établi, il avait pris +successivement une plus grande part de pouvoir, suivant que l'exigeait le +service de l'état, et il était ainsi arrivé à la dictature même. Sa +position au milieu de cette dissolution universelle de toutes les autorités +était telle, qu'il ne pouvait pas réorganiser sans gagner du pouvoir, et +faire bien sans y mettre de l'ambition. Ses dernières mesures lui étaient +profitables sans doute, mais elles étaient en elles-mêmes prudentes et +utiles. La plupart même lui avaient été suggérées; car, dans une société +qui se réorganise, tout vient s'offrir et se soumettre à l'autorité +créatrice. Mais il touchait au moment où l'ambition allait régner seule, et +où l'intérêt de sa propre puissance allait remplacer celui de l'État. Tel +est l'homme; il ne peut pas rester désintéressé longtemps, et il s'ajoute +bientôt lui-même au but qu'il poursuit. + +Il restait au comité de salut public un dernier soin à prendre, celui qui +préoccupe toujours les instituteurs d'une société nouvelle, c'est la +religion. Déjà il s'était occupé des idées morales en mettant _la probité, +la justice, et toutes les vertus, à l'ordre du jour_, il lui restait à +s'occuper des idées religieuses. + +Remarquons ici chez ces sectaires le singulier progrès de leurs systèmes. +Quand il fallut détruire les girondins, ils virent en eux des modérés, des +républicains faibles, ils parlèrent d'énergie patriotique et de _salut +public_, et les immolèrent à ces idées. Quand il se forma deux nouveaux +partis, l'un brutal, extravagant, voulant tout renverser, tout profaner; +l'autre indulgent, facile, ami des moeurs douces et des plaisirs, ils +passèrent des idées d'énergie patriotique à celles d'ordre et de vertu; ils +ne virent plus qu'une fatale modération énervant les forces de la +révolution; ils virent tous les vices soulevés à la fois contre la sévérité +du régime républicain; d'une part l'anarchie rejetant toute idée d'ordre, +et de l'autre, la mollesse et la corruption rejetant toute idée de moeurs, +le délire de l'esprit rejetant toute idée de Dieu; alors ils crurent voir +la république attaquée, comme la vertu, par toutes les mauvaises passions à +la fois. Le mot de vertu fut partout; ils mirent la justice, la probité, à +l'ordre du jour. Il leur restait à proclamer Dieu, l'immortalité de l'âme, +toutes les croyances morales; il leur restait à faire une profession de foi +solennelle, à déclarer en un mot la religion de l'état. Ils résolurent donc +de rendre un décret à ce sujet. De cette manière, ils opposaient aux +anarchistes l'ordre, aux athées Dieu, aux corrompus les moeurs. Leur +système de la vertu était complet. Il mettaient surtout un grand prix à +laver la république des reproches d'impiété dont elle était poursuivie dans +toute l'Europe; ils voulaient dire ce qu'on dit toujours aux prêtres qui +vous accusent d'être impies, parce qu'on ne croit pas à leurs dogmes: NOUS +CROYONS EN DIEU. + +Ils avaient encore d'autres motifs de prendre une grande mesure à l'égard +du culte. On avait aboli les cérémonies de la Raison; il fallait des fêtes +pour les jours de décade; et il importait, en songeant aux besoins moraux +et religieux du peuple, de songer aussi à ses besoins d'imagination, et de +lui donner des sujets de réunions publiques. D'ailleurs, le moment était +des plus favorables: la république, victorieuse à la fin de la campagne +précédente, commençait à l'être encore au début de celle-ci. Au lieu du +dénuement de moyens dans lequel elle se trouvait l'année dernière, elle +était, par les soins de son gouvernement, pourvue des plus puissantes +ressources militaires. De la crainte d'être conquise, elle passait à +l'espoir de conquérir; au lieu d'insurrections effrayantes, la soumission +régnait partout. Enfin si, à cause des assignats et du _maximum_, il y +avait encore de la gêne dans la distribution intérieure des produits, la +nature semblait s'être plu à combler la France de tous les biens, en lui +accordant les plus belles récoltes. De toutes les provinces on annonçait +que la moisson serait double, et mûre un mois avant l'époque accoutumée. +C'était donc le moment de prosterner cette république sauvée, victorieuse +et comblée de tous les dons, aux pieds de l'Éternel. L'occasion était +grande et touchante pour ceux de ces hommes qui croyaient; elle était +opportune pour ceux qui n'obéissaient qu'à des idées politiques. + +Remarquons une chose bien singulière. Des sectaires pour lesquels il +n'existait plus aucune convention humaine qui fût respectable; qui, grâce à +leur mépris extraordinaire pour tous les autres peuples, et à l'estime dont +ils étaient remplis pour eux-mêmes, ne redoutaient aucune opinion, et ne +craignaient pas de blesser celle du monde; qui, en fait de gouvernement, +avaient tout réduit à l'absolu nécessaire; qui n'avaient admis d'autre +autorité que celle de quelques citoyens temporairement élus; qui avaient +rejeté toute hiérarchie de classes; qui n'avaient pas craint d'abolir le +plus ancien et le mieux enraciné de tous les cultes, de tels sectaires +s'arrêtaient devant deux idées, la morale et Dieu. Après avoir rejeté +toutes celles dont ils croyaient pouvoir dégager l'homme, ils restaient +dominés par l'empire de ces deux dernières, et immolaient un parti à +chacune. Si tous ne croyaient pas, tous cependant sentaient le besoin de +l'ordre entre les hommes, et, pour appuyer cet ordre humain, ils +comprenaient la nécessité de reconnaître dans l'univers un ordre général et +intelligent. C'est la première fois, dans l'histoire du monde, que la +dissolution de toutes les autorités laissait la société en proie au +gouvernement des esprits purement systématiques (car les Anglais croyaient +à des traditions chrétiennes), et ces esprits, qui avaient dépassé toutes +les idées reçues, adoptaient, conservaient les idées de la morale et de +Dieu. Cet exemple est unique dans les annales du monde; il est singulier, +il est grand et beau; l'histoire doit s'arrêter pour en faire la remarque. + +Robespierre fut rapporteur dans cette occasion solennelle, et lui seul +devait l'être d'après la distribution des rôles qui s'était faite entre les +membres du comité. Prieur, Robert-Lindet, Carnot, s'occupaient +silencieusement de l'administration et de la guerre. Barrère faisait la +plupart des rapports, particulièrement ceux qui étaient relatifs aux +opérations des armées, et en général tous ceux qu'il fallait improviser. Le +déclamateur Collot-d'Herbois était dépêché dans les clubs et les réunions +populaires, pour y porter les paroles du comité. Couthon, quoique +paralytique, allait aussi partout, parlait à la convention, aux Jacobins, +au peuple, et avait l'art d'intéresser par ses infirmités, et par le ton +paternel qu'il prenait en disant les choses les plus violentes. Billaud, +moins mobile, s'occupait de la correspondance, et traitait quelquefois les +questions de politique générale. Saint-Just, jeune, audacieux et actif, +allait et venait des champs de bataille au comité; quand il avait imprimé +la terreur et l'énergie aux armées, il revenait faire des rapports +meurtriers contre les partis qu'il fallait envoyer à la mort. Robespierre +enfin, leur chef à tous, consulté sur toutes les matières, ne prenait la +parole que dans les grandes occasions. Il traitait les hautes questions +morales et politiques; on lui réservait ces beaux sujets, comme plus dignes +de son talent et de sa vertu. Le rôle de rapporteur lui appartenait de +droit dans la question qu'on allait traiter. Aucun ne s'était prononcé plus +fortement contre l'athéisme, aucun n'était aussi vénéré, aucun n'avait une +aussi grande réputation de pureté et de vertu, aucun enfin, par son +ascendant et son dogmatisme, n'était plus propre à cette espèce de +pontificat. + +Jamais occasion n'avait été plus belle pour imiter ce Rousseau, dont il +professait les opinions, et du style duquel il faisait une étude +continuelle. Le talent de Robespierre s'était singulièrement développé dans +les longues luttes de la révolution. Cet être froid et pesant commençait à +bien improviser; et quand il écrivait, c'était avec pureté, éclat et force. +On retrouvait dans son style quelque chose de l'humeur âpre et sombre de +Rousseau, mais il n'avait pu se donner ni les grandes pensées, ni l'âme +généreuse et passionnée de l'auteur d'_Émile_. + +Il partit à la tribune le 18 floréal (7 mai 1794), avec un discours +soigneusement travaillé. Une attention profonde lui fut accordée. +«Citoyens, dit-il en débutant, c'est dans la prospérité que les peuples, +ainsi que les particuliers, doivent pour ainsi dire se recueillir, pour +écouter dans le silence des passions la voix de la sagesse.» Alors il +développe longuement le système adopté. La république, suivant lui, c'est +la vertu; et tous les adversaires qu'elle avait rencontrés ne sont que les +vices de tous genres soulevés contre elle, et soudoyés par les rois. Les +anarchistes, les corrompus, les athées, n'ont été que les agens[1] de Pitt. +«Les tyrans, ajoute-t-il, satisfaits de l'audace de leurs émissaires, +s'étaient empressés d'étaler aux yeux de leurs sujets les extravagances +qu'ils avaient achetées; et, feignant de croire que c'était là le peuple +français, ils semblaient leur dire: Que gagnerez-vous à secouer notre joug? +_Vous le voyez, les républicains ne valent pas mieux que nous!_» Brissot, +Danton, Hébert, figurent alternativement dans le discours de Robespierre; +et, pendant qu'il se livre contre ces prétendus ennemis de la vertu aux +déclamations de la haine, déclamations déjà fort usées, il excite peu +d'enthousiasme. Mais bientôt il abandonne cette partie du sujet, et s'élève +à des idées vraiment grandes et morales, exprimées avec talent. Il obtient +alors des acclamations universelles. Il observe avec raison que ce n'est +pas comme auteurs de systèmes que les représentans[1] de la nation doivent +poursuivre l'athéisme et proclamer le déisme, mais comme des législateurs, +cherchant quels sont les principes les plus convenables à l'homme réuni en +société. «Que vous importent à vous, législateurs, s'écrie-t-il, que vous +importent les hypothèses diverses par lesquelles certains philosophes +expliquent les phénomènes de la nature? Vous pouvez abandonner tous ces +objets à leurs disputes éternelles; ce n'est ni comme métaphysiciens, ni +comme théologiens que vous devez les envisager: aux yeux du législateur, +tout ce qui est utile au monde et bon dans la pratique, est la vérité. +L'idée de l'Être suprême et de l'immortalité de l'âme est un rappel +continuel à la justice; elle est donc sociale et républicaine.... Qui donc +t'a donné, s'écrie encore Robespierre, la mission d'annoncer au peuple que +la Divinité n'existe pas? O toi qui te passionnes pour cette aride +doctrine, et qui ne te passionnas jamais pour la patrie! quel avantage +trouves-tu à persuader à l'homme qu'une force aveugle préside à ses +destinées et frappe au hasard le crime et la vertu? que son âme n'est qu'un +souffle léger qui s'éteint aux portes du tombeau? L'idée de son néant lui +inspirera-t-elle des sentimens[1] plus purs et plus élevés que celle de son +immortalité? Lui inspirera-t-elle plus de respect pour ses semblables et +pour lui-même, plus de dévouement pour la patrie, plus d'audace à braver la +tyrannie, plus de mépris pour la mort ou pour la volupté? Vous, qui +regrettez un ami vertueux, vous aimez à penser que la plus belle partie de +lui-même a échappé au trépas! Vous, qui pleurez sur le cercueil d'un fils +ou d'une épouse, êtes-vous consolé par celui qui vous dit qu'il ne reste +plus d'eux qu'une vile poussière? Malheureux qui expirez sous les coups +d'un assassin, votre dernier soupir est un appel à la justice éternelle! +L'innocence sur l'échafaud fait pâlir le tyran sur son char de triomphe. +Aurait-elle cet ascendant si le tombeau égalait l'oppresseur et +l'opprimé?...» + +Robespierre, s'attachant toujours à saisir le côté politique de la +question, ajoute ces observations remarquables: «Prenons ici, dit-il, les +leçons de l'histoire. Remarquons, je vous prie, comment les hommes qui ont +influé sur la destinée des états furent déterminés vers l'un ou l'autre des +deux systèmes opposés, par leur caractère personnel, et par la nature même +de leurs vues politiques. Voyez-vous avec quel art profond César, plaidant +dans le sénat romain en faveur des complices de Catilina, s'égare dans une +digression contre le dogme de l'immortalité de l'âme, tant ces idées lui +paraissent propres à éteindre dans le coeur des juges l'énergie de la +vertu, tant la cause du crime lui paraît liée à celle de l'athéisme! +Cicéron, au contraire, invoquait contre les traîtres et le glaive des lois +et la foudre des dieux. Socrate mourant entretient ses amis de +l'immortalité de l'âme. Léonidas, aux Thermopyles, soupant avec ses +compagnons d'armes au moment d'exécuter le dessein le plus héroïque que la +vertu humaine ait jamais conçu, les invite pour le lendemain à un autre +banquet pour une vie nouvelle.... Caton ne balança point entre Épicure et +Zénon. Brutus et les illustres conjurés qui partagèrent ses périls et sa +gloire appartenaient aussi à cette secte sublime des stoïciens, qui eut des +idées si hautes de la dignité de l'homme, qui poussa si loin l'enthousiasme +de la vertu, et qui n'outra que l'héroïsme. Le stoïcisme enfanta des émules +de Brutus et de Caton jusque dans les siècles affreux qui suivirent la +perte de la liberté romaine; le stoïcisme sauva l'honneur de la nature +humaine, dégradée par les vices des successeurs de César, et surtout par la +patience des peuples.» + +Au sujet de l'athéisme, Robespierre s'explique d'une manière singulière sur +les encyclopédistes. «Cette secte, dit-il, en matière de politique, resta +toujours au-dessous des droits du peuple; en matière de morale elle alla +beaucoup au-delà de la destruction des préjugés religieux: ses coryphées +déclamaient quelquefois contre le despotisme, et ils étaient pensionnés par +les despotes; ils faisaient tantôt des livres contre la cour, et tantôt des +dédicaces aux rois, des discours pour les courtisans, et des madrigaux pour +les courtisanes; ils étaient fiers dans leurs écrits et rampans[1] dans les +antichambres. Cette secte propagea avec beaucoup de zèle l'opinion du +matérialisme, qui prévalut parmi les grands et parmi les beaux esprits; on +lui doit en partie cette espèce de philosophie pratique qui, réduisant +l'égoïsme en système, regarde la société humaine comme une guerre de ruse, +le succès comme la règle du juste et de l'injuste, la probité comme une +affaire de goût ou de bienséance, le monde comme le patrimoine des fripons +adroits.... + +«Parmi ceux qui au temps dont je parle se signalèrent dans la carrière des +lettres et de la philosophie, un homme par l'élévation de son âme et la +grandeur de son caractère, se montra digne du ministère de précepteur du +genre humain: il attaqua la tyrannie avec franchise; il parla avec +enthousiasme de la Divinité; son éloquence mâle et probe peignit en traits +de feu les charmes de la vertu; elle défendit ces dogmes consolateurs que +la raison donne pour appui au coeur humain. La pureté de sa doctrine, +puisée dans la nature et dans la haine profonde du vice, autant que son +mépris invincible pour les sophistes intrigans[1] qui usurpaient le nom de +philosophes, lui attira la haine et la persécution de ses rivaux et de ses +faux amis. Ah! s'il avait été témoin de cette révolution dont il fut le +précurseur, qui peut douter que son âme généreuse eût embrassé avec +transport la cause de la justice et de l'égalité!» + +Robespierre s'attache ensuite à écarter cette idée que le gouvernement, en +proclamant le dogme de l'Être suprême, travaille pour les prêtres. Il +s'exprime ainsi qu'il suit: «Qu'y a-t-il de commun entre les prêtres et +Dieu? Les prêtres sont à la morale ce que les charlatans sont à la +médecine. Combien le Dieu de la nature est différent du Dieu des prêtres! +Je ne reconnais rien de si ressemblant à l'athéisme que les religions +qu'ils ont faites. A force de défigurer l'Être suprême, ils l'ont anéanti +autant qu'il était en eux: ils en ont fait tantôt un globe de feu, tantôt +un boeuf, tantôt un arbre, tantôt un homme, tantôt un roi. Les prêtres ont +créé un Dieu à leur image; ils l'ont fait jaloux, capricieux, avide, cruel, +implacable; ils l'ont traité comme jadis les maires du palais traitèrent +les descendans de Clovis pour régner en son nom et se mettre à sa place; +ils l'ont relégué dans le ciel comme dans un palais, et ne l'ont appelé sur +la terre que pour demander, à leur profit, des dîmes, des richesses, des +honneurs, des plaisirs et de la puissance. Le véritable temple de l'Être +suprême c'est l'univers; son culte, la vertu; ses fêtes, la joie d'un grand +peuple rassemblé sous ses yeux pour resserrer les noeuds de la fraternité +universelle, et pour lui présenter l'hommage des coeurs sensibles et purs.» + +Robespierre dit ensuite qu'il faut des fêtes à un peuple. «L'homme, dit-il, +est le plus grand objet qui soit dans la nature; et le plus magnifique de +tous les spectacles, c'est celui d'un grand peuple assemblé.» En +conséquence il propose des plans de réunion pour tous les jours de décadis. +Son rapport s'achève au milieu des plus vifs applaudissemens. Il présente +enfin le décret suivant, qui est adopté par acclamation: + +«Art. 1er. Le peuple français reconnaît l'existence de l'Être suprême et +l'immortalité de l'âme. + +«Art. 2. Il reconnaît que le culte le plus digne de l'Être suprême est la +pratique des devoirs de l'homme.» + +D'autres articles portent qu'il sera institué des fêtes pour rappeler +l'homme à la pensée de la Divinité et à la dignité de son être. Elles +emprunteront leurs noms des événemens de la révolution, ou des vertus les +plus utiles à l'homme. Outre les fêtes du 14 juillet, du 10 août, du 21 +janvier et du 31 mai, la république célébrera tous les jours de décadis les +fêtes suivantes:--à l'Être suprême,--au genre humain,--au peuple +français,--aux bienfaiteurs de l'humanité,--aux martyrs de la liberté,--à +la liberté et à l'égalité,--à la république,--à la liberté du monde,--à +l'amour de la patrie,--à la haine des tyrans et des traîtres,--à la +vérité,--à la justice,--à la pudeur,--à la gloire,--à l'amitié,--à la +frugalité,--au courage,--à la bonne foi,--à l'héroïsme,--au +désintéressement,--au stoïcisme,--à l'amour,--à la foi conjugale,--à +l'amour paternel,--à la tendresse maternelle,--à la piété filiale,--à +l'enfance,--à la jeunesse,--à l'âge viril,--à la vieillesse,--au +malheur,--à l'agriculture,--à l'industrie,--à nos aïeux,--à la +postérité,--au bonheur. + +Une fête solennelle est ordonnée pour le 20 prairial, et le plan en est +confié à David. Il faut ajouter que, dans ce décret, la liberté des cultes +est proclamée de nouveau. + +A peine ce rapport est-il achevé, qu'il est livré à l'impression. Dans la +même journée la commune, les jacobins, en demandent la lecture, le couvrent +d'applaudissemens, et délibèrent d'aller en corps témoigner à la convention +leurs remerciemens pour le _sublime_ décret qu'elle vient de rendre. On +avait observé que les jacobins n'avaient pas pris la parole après +l'immolation des deux partis, et n'étaient pas allés féliciter le comité et +la convention. Un membre leur en fait la remarque, et dit que l'occasion se +présente de prouver l'union des jacobins avec un gouvernement qui déploie +une si belle conduite. Une adresse est en effet rédigée, et présentée à la +convention par une députation des jacobins. Cette adresse finit en ces +termes: «Les jacobins viennent aujourd'hui vous remercier du décret +solennel que vous avez rendu; ils viendront s'unir à vous dans la +célébration de ce grand jour où la fête à l'Être suprême réunira de toutes +les parties de la France les citoyens vertueux, pour chanter l'hymne de la +vertu.» Le président fait à la députation une réponse pompeuse. «Il est +digne, lui dit-il, d'une société qui remplit le monde de sa renommée, qui +jouit d'une si grande influence sur l'opinion publique, qui s'associa dans +tous les temps à tout ce qu'il y eut de plus courageux parmi les défenseurs +des droits de l'homme, de venir dans le temple des lois rendre hommage à +l'Être suprême.» + +Le président poursuit, et après un discours assez long sur le même sujet, +cède la parole à Couthon. Celui-ci prononce un discours véhément contre les +athées, les corrompus, et fait un pompeux éloge de la société; il propose, +en ce jour solennel de joie et de reconnaissance, de rendre aux jacobins +une justice qui leur est due depuis longtemps, c'est que, dès l'ouverture +de la révolution, ils n'ont pas cessé de bien mériter de la patrie. Cette +proposition est adoptée au milieu des plus bruyans applaudissemens. On se +sépare dans des transports de joie, et dans une espèce d'ivresse. + +Si la convention avait reçu de nombreuses adresses après la mort des +hébertistes et des dantonistes, elle en reçut bien davantage encore, après +le décret qui proclamait la croyance à l'Être suprême. La contagion des +idées et des mots est chez les Français d'une rapidité extraordinaire. Chez +un peuple prompt et communicatif, l'idée qui occupe quelques esprits est +bientôt l'idée qui les occupe tous: le mot qui est dans quelques bouches +est bientôt dans toutes. Les adresses arrivèrent encore de toutes parts, +félicitant la convention de ses décrets sublimes, la remerciant d'avoir +établi la vertu, proclamé l'Être suprême, et rendu l'espérance à l'homme. +Toutes les sections vinrent l'une après l'autre exprimer les mêmes +sentimens. La section Marat se présentant à la barre et s'adressant à la +Montagne, lui dit: «Montagne bienfaisante! Sinaï protecteur! reçois aussi +nos expressions de reconnaissance et de félicitation pour tous les décrets +sublimes que tu lances chaque jour pour le bonheur du genre humain. De ton +sein bouillonnant est sortie la foudre salutaire qui, en écrasant +l'athéisme, donne à tous les vrais républicains l'idée bien consolante de +vivre libres, sous les yeux de l'Être suprême, et dans l'attente de +l'immortalité de l'âme. _Vive la convention! vive la république! vive la +Montagne!_» Toutes les adresses engageaient de nouveau la convention à +conserver le pouvoir. Il en est une qui l'engageait même à siéger jusqu'à +ce que le règne de la vertu fût établi dans la république sur des bases +impérissables. + +Dès ce jour, les mots de _vertu_ et d'_Être suprême_ furent dans toutes les +bouches. Sur le frontispice des temples, où l'on avait écrit: _A la +Raison_, on écrivit: _A l'Être suprême_. Les restes de Rousseau furent +transportés au Panthéon. Sa veuve fut présentée à la convention et +gratifiée d'une pension. + +Ainsi, le comité de salut public, triomphant de tous les partis, saisi de +tous les pouvoirs, placé à la tête d'une nation enthousiaste et +victorieuse, proclamant le règne de la vertu et le dogme de l'Être suprême, +était au sommet de sa puissance et au dernier terme de ses systèmes. + + + + +CHAPITRE XX. + + +ÉTAT DE L'EUROPE AU COMMENCEMENT DE L'ANNÉE 1794 (AN II).--PRÉPARATIFS +UNIVERSELS DE GUERRE. POLITIQUE DE PITT. PLANS DES COALISÉS ET DES +FRANÇAIS.--ÉTAT DE NOS ARMÉES DE TERRE ET DE MER; ACTIVITÉ ET ÉNERGIE DU +GOUVERNEMENT POUR TROUVER ET UTILISER LES RESSOURCES.--OUVERTURE DE LA +CAMPAGNE; OCCUPATION DES PYRÉNÉES ET DES ALPES.--OPÉRATIONS DANS LES +PAYS-BAS. COMBATS SUR LA SAMBRE ET SUR LA LYS.--VICTOIRE DE TURCOING.--FIN +DE LA GUERRE DE LA VENDÉE.--COMMENCEMENT DE LA GUERRE DES +CHOUANS.--ÉVÉNEMENS DANS LES COLONIES.--DÉSASTRE DE SAINT-DOMINGUE.--PERTE +DE LA MARTINIQUE.--BATAILLE NAVALE. + +L'hiver avait été employé en Europe et en France à faire les préparatifs +d'une nouvelle campagne. L'Angleterre était toujours l'âme de la coalition, +et poussait les puissances du continent à venir détruire, sur les bords de +la Seine, une révolution qui l'effrayait et une rivale qui lui était +odieuse. L'implacable fils de Chatam avait fait cette année des efforts +immenses pour écraser la France. Toutefois, ce n'était pas sans obstacle +qu'il avait obtenu du parlement des moyens proportionnés à ses vastes +projets. Lord Stanhope, dans la chambre haute, Fox, Sheridan, dans la +chambre basse, étaient toujours opposés au système de la guerre. Ils +refusaient tous les sacrifices demandés par les ministres; ils ne voulaient +accorder que ce qui était nécessaire à l'armement des côtes, et surtout ils +ne pouvaient pas souffrir que l'on qualifiât cette guerre de _juste et +nécessaire_; elle était, disaient-ils, inique, ruineuse; et punie de justes +revers. Les motifs tirés de l'ouverture de l'Escaut, des dangers de la +Hollande, de la nécessité de défendre la constitution britannique, étaient +faux. La Hollande n'avait pas été mise en péril par l'ouverture de +l'Escaut, et la constitution britannique n'était point menacée. Le but des +ministres était, selon eux, de détruire un peuple qui avait voulu devenir +libre, et d'augmenter sans cesse leur influence et leur autorité +personnelle, sous prétexte de résister aux machinations des jacobins +français. Cette lutte avait été soutenue par des moyens iniques. On avait +fomenté la guerre civile et le massacre; mais un peuple brave et généreux +avait déjoué les tentatives de ses adversaires par un courage et des +efforts sans exemple. Stanhope, Fox, Sheridan, concluaient qu'une lutte +pareille déshonorait et ruinait l'Angleterre. Ils se trompaient sous un +rapport. L'opposition anglaise peut souvent reprocher à son ministère de +faire des guerres injustes, mais jamais désavantageuses. Si la guerre faite +à la France n'avait aucun motif de justice, elle avait des motifs de +politique excellens, comme on va le voir, et l'opposition, trompée par des +sentimens généreux, oubliait les avantages qui allaient en résulter pour +l'Angleterre. + +Pitt feignait d'être effrayé des menaces de descente faites à la tribune de +la convention; il prétendait que des paysans de Kent avaient dit: Voici les +Français qui vont nous apporter les droits de l'homme. Il s'autorisait de +ces propos (payés, dit-on, par lui-même) pour prétendre que la constitution +était menacée; il avait dénoncé les sociétés constitutionnelles de +l'Angleterre, devenues un peu plus actives par l'exemple des clubs de +France, et il soutenait qu'elles voulaient établir une convention sous +prétexte d'une réforme parlementaire. En conséquence il demanda la +suspension de l'_habeas corpus_, la saisie des papiers de ces sociétés, et +la mise en accusation de quelques-uns de leurs membres. Il demanda en outre +la faculté d'enrôler des volontaires, et de les entretenir au moyen des +_benevolences_ ou souscriptions, d'augmenter l'armée de terre et la marine, +de solder un corps de quarante mille étrangers, Français émigrés ou autres. +L'opposition fit une vive résistance; elle soutint que rien ne motivait la +suspension de la plus précieuse des libertés anglaises; que les sociétés +accusées délibéraient en public, que leurs voeux hautement exprimés ne +pouvaient être des conspirations, que ces voeux étaient ceux de toute +l'Angleterre, puisqu'ils se bornaient à la réforme parlementaire; que +l'augmentation démesurée de l'armée de terre était un danger pour le peuple +anglais; que si les volontaires pouvaient être armés par souscription, il +deviendrait loisible au ministre de lever des armées sans l'autorisation du +parlement; que la solde d'un aussi grand nombre d'étrangers était ruineuse, +et qu'elle n'avait d'autre but que de payer les Français traîtres à leur +patrie; Malgré les remontrances de l'opposition, qui n'avait jamais été ni +plus éloquente, ni moins nombreuse, car elle ne comptait pas plus de trente +ou quarante voix, Pitt obtint tout ce qu'il voulut, et fit sanctionner tous +les bills qu'il avait présentés. + +Aussitôt que ses demandes furent accordées, il fit doubler les milices; il +porta l'armée de terre à soixante mille hommes, celle de mer à quatre-vingt +mille; il organisa de nouveaux corps d'émigrés, et fit mettre en accusation +plusieurs membres des sociétés constitutionnelles. Le jury anglais, +garantie plus solide que le parlement, acquitta les prévenus; mais peu +importait à Pitt, qui avait maintenant dans les mains tous les moyens de +réprimer le moindre mouvement politique, et de déployer une puissance +colossale en Europe. + +C'était le moment de profiter de cette guerre universelle pour accabler la +France, pour ruiner à jamais sa marine, et lui enlever ses colonies; +résultat beaucoup plus sûr et plus désirable aux yeux de Pitt que la +répression de quelques doctrines politiques et religieuses. Il avait réussi +l'année précédente à armer contre la France les deux puissances maritimes +qui auraient toujours dû lui rester alliées, l'Espagne et la Hollande; il +s'attachait à les maintenir dans leur erreur politique, et à en tirer le +plus grand parti contre la marine française. L'Angleterre pouvait faire +sortir de ses ports au moins cent vaisseaux de ligne, l'Espagne quarante, +la Hollande vingt, sans compter encore une multitude de frégates. Comment +la France, avec les cinquante ou soixante vaisseaux qui lui restaient +depuis l'incendie de Toulon, pouvait-elle résister à de telles forces? +Aussi, quoiqu'on n'eût pas livré encore un seul combat naval, le pavillon +anglais dominait sur la Méditerranée, sur l'Océan atlantique et la mer des +Indes. Dans la Méditerranée, les escadres anglaises menaçaient les +puissances italiennes qui voulaient rester neutres, bloquaient la Corse +pour nous l'enlever, et attendaient le moment de débarquer des troupes et +des munitions dans la Vendée. En Amérique, elles entouraient nos Antilles, +et cherchaient à profiter des affreuses discordes qui régnaient entre les +blancs, les mulâtres et les noirs, pour s'en emparer. Dans la mer des +Indes, elles achevaient l'établissement de la puissance britannique, et la +ruine de Pondichéry. Avec une campagne encore, notre commerce était +détruit, quelque fût le sort de nos armes sur le continent. Ainsi rien +n'était plus politique que la guerre faite par Pitt à la France, et +l'opposition avait tort de la critiquer sous le rapport de l'utilité. Elle +n'aurait eu raison que dans un cas, et ce cas ne s'est pas réalisé encore; +si la dette anglaise, continuellement accrue, et devenue aujourd'hui +énorme, est réellement au-dessus de la richesse du pays et doit s'abîmer un +jour, l'Angleterre aura excédé ses moyens, et aura eu tort de lutter pour +un empire qui lui aura coûté ses forces. Mais c'est là un mystère de +l'avenir. + +Pitt ne se refusait aucune violence pour augmenter ses moyens et aggraver +les maux de la France. Les Américains, heureux sous Washington, +parcouraient librement les mers, et commençaient à faire ce vaste commerce +de transport qui les a enrichis pendant les longues guerres du continent. +Les escadres anglaises arrêtaient les navires américains, et enlevaient les +matelots de leurs équipages. Plus de cinq cents vaisseaux avaient déjà subi +cette violence, et c'était l'objet de vives et jusqu'alors inutiles +réclamations de la part du gouvernement américain. Ce n'est pas tout +encore: à la faveur de la neutralité, les Américains, les Danois, les +Suédois, fréquentaient nos ports, y apportaient des secours en grains que +la disette rendait extrêmement précieux, beaucoup d'objets nécessaires à la +marine, et emportaient en retour les vins et les autres produits que le sol +de la France fournit au monde. Grâce à cet intermédiaire des neutres, le +commerce n'était pas entièrement interrompu, et on avait pourvu aux besoins +les plus indispensables de la consommation. L'Angleterre, considérant la +France comme une place assiégée qu'il fallait affamer et réduire au +désespoir, voulait porter atteinte à ces droits des neutres, et venait +d'adresser aux cours du Nord des notes pleines de sophismes, pour obtenir +une dérogation au droit des gens. + +Pendant que l'Angleterre employait ces moyens de toute espèce, elle avait +toujours quarante mille hommes dans les Pays-Bas, sous les ordres du duc +d'York; lord Moira, qui n'avait pu arriver à temps vers Granville, +mouillait à Jersey avec son escadre et dix mille hommes de débarquement; +enfin la trésorerie anglaise tenait des fonds à la disposition de toutes +les puissances belligérantes. + +Sur le continent, le zèle n'était pas aussi grand. Les puissances qui +n'avaient pas à la guerre le même intérêt que l'Angleterre, et qui ne la +faisaient que pour de prétendus principes, n'y mettaient ni la même ardeur, +ni la même activité. L'Angleterre s'efforçait de les ranimer toutes. Elle +tenait toujours la Hollande sous son joug au moyen du prince d'Orange, et +l'obligeait à fournir son contingent dans l'armée coalisée du Nord. Ainsi +cette malheureuse nation avait ses vaisseaux et ses régimens au service de +sa plus redoutable ennemie, et contre sa plus sûre alliée. La Prusse, +malgré le mysticisme de son roi, était fort désabusée des illusions dont on +l'avait nourrie depuis deux ans. La retraite de Champagne en 1792, et celle +des Vosges en 1793, n'avaient rien eu d'encourageant pour elle. +Frédéric-Guillaume, qui venait d'épuiser son trésor, d'affaiblir son armée +pour une guerre qui ne pouvait avoir aucun résultat favorable à son +royaume, et qui pouvait servir tout au plus la maison d'Autriche, aurait +voulu y renoncer. Un objet d'ailleurs beaucoup plus intéressant pour lui +l'appelait au Nord: c'était la Pologne qui se mettait en mouvement, et dont +les membres épars tendaient à se rejoindre. L'Angleterre, le surprenant au +milieu de ces incertitudes, l'engagea à continuer la guerre par le moyen +tout-puissant de son or. Elle conclut à La Haye, en son nom et en celui de +la Hollande, un traité par lequel la Prusse s'obligeait à fournir +soixante-deux mille quatre cents hommes à la coalition. Cette armée devait +avoir pour chef un Prussien, et ses conquêtes futures devaient appartenir +en commun aux deux puissances maritimes, l'Angleterre et la Hollande. En +retour, ces deux puissances promettaient de fournir cinquante mille livres +sterling par mois à la Prusse pour l'entretien de ses troupes, et de lui +payer de plus le pain et le fourrage; outre cette somme, elles accordaient +encore trois cent mille livres sterling, pour les premières dépenses +d'entrée en campagne, et cent mille pour le retour dans les états +prussiens. A ce prix, la Prusse continua la guerre impolitique qu'elle +avait commencée. + +La maison d'Autriche n'avait plus rien à empêcher en France, puisque la +reine, épouse de Louis XVI, avait expiré sur l'échafaud. Elle devait, moins +qu'aucun autre pays, redouter la contagion de la révolution, puisque trente +ans de discussions politiques n'ont pas encore éveillé les esprits chez +elle. Elle ne nous faisait donc la guerre que par vengeance, engagement +pris, et désir de gagner quelques places dans les Pays-Bas; peut-être aussi +par le fol et vague espoir d'avoir une partie de nos provinces. Elle y +mettait plus d'ardeur que la Prusse, mais pas beaucoup plus d'activité +réelle, car elle ne fit que compléter et réorganiser ses régimens, sans en +augmenter le nombre. Une grande partie de ses troupes était en Pologne, car +elle avait, comme la Prusse, un puissant motif de regarder en arrière et de +songer à la Vistule autant qu'au Rhin. Les Gallicies ne l'occupaient pas +moins que la Belgique et l'Alsace. + +La Suède et le Danemarck gardaient une sage neutralité, et répondaient aux +sophismes de l'Angleterre, que le droit public était immuable, qu'il n'y +avait aucune raison d'y manquer envers la France, et d'étendre à tout un +pays les lois du blocus, lois applicables seulement à une place assiégée; +que les vaisseaux danois et suédois étaient bien reçus en France, qu'ils +n'y trouvaient pas des barbares, comme on le disait, mais un gouvernement +qui faisait droit aux demandes des étrangers commerçans, et qui avait pour +eux tous les égards dus aux nations avec lesquelles il était en paix; qu'il +n'y avait donc aucune raison d'interrompre des relations avantageuses. En +conséquence, bien que Catherine, toute disposée en faveur des projets des +Anglais, semblât se prononcer contre les droits des nations neutres, la +Suède et le Danemarck persistèrent dans leurs résolutions, gardèrent une +neutralité prudente et ferme, et firent un traité par lequel les deux pays +s'engageaient à maintenir les droits des neutres, et à faire observer la +clause du traité de 1780, laquelle fermait la mer Baltique aux vaisseaux +armés des puissances qui n'avaient aucun port dans cette mer. La France +pouvait donc espérer de recevoir encore les grains du Nord, et les bois et +chanvres nécessaires à sa marine. + +La Russie, affectant toujours beaucoup d'indignation contre la révolution +française, et donnant de grandes espérances aux émigrés, ne songeait qu'à +la Pologne, et n'abondait si fort dans la politique des Anglais que pour +obtenir leur adhésion à la sienne. C'est là ce qui explique le silence de +l'Angleterre sur un événement aussi grand que la disparition d'un royaume +de la scène politique. Dans ce moment de spoliation générale, où +l'Angleterre recueillait une si grande part d'avantages dans le midi de +l'Europe et sur toutes les mers, il lui convenait peu de parler le langage +de la justice aux copartageans de la Pologne. Ainsi la coalition, qui +accusait la France d'être tombée dans la barbarie, commettait au Nord le +brigandage le plus audacieux que se soit jamais permis la politique, en +méditait un pareil sur la France, et contribuait à détruire pour jamais la +liberté des mers. + +Les princes allemands suivaient l'impulsion de la maison d'Autriche. La +Suisse, protégée par ses montagnes, et dispensée par ses institutions de se +croiser pour la cause des monarchies, persistait à ne prendre aucun parti, +et couvrait de sa neutralité nos provinces de l'Est, les moins défendues de +toutes. Elle faisait sur le continent ce que les Américains, les Suédois et +les Danois, faisaient sur mer; elle rendait au commerce français les mêmes +services, et en recueillait la même récompense. Elle nous donnait des +chevaux dont nos armées avaient besoin, des bestiaux qui nous manquaient +depuis que la guerre avait ravagé les Vosges et la Vendée; elle exportait +les produits de nos manufactures, et devenait ainsi l'intermédiaire du +commerce le plus avantageux. Le Piémont continuait la guerre, sans doute +avec regret; mais il ne pouvait consentir à mettre bas les armes, après +avoir perdu deux provinces, la Savoie et Nice, à ce jeu sanglant et +maladroit. Les puissances italiennes voulaient être neutres, mais elles +étaient fort inquiétées dans ce projet. La république de Gênes avait vu les +Anglais commettre dans son port un acte indigne, un véritable attentat au +droit des gens. Ils s'étaient emparés d'une frégate française qui mouillait +à l'abri de la neutralité générale, et en avaient massacré l'équipage. La +Toscane avait été obligée de renvoyer le résident français. Naples, qui +avait reconnu la république lorsque les escadres françaises menaçaient ses +rivages, faisait de grandes démonstrations contre elle depuis que le +pavillon anglais s'était déployé dans la Méditerranée, et promettait +dix-huit mille hommes de secours au Piémont. Rome, heureusement +impuissante, nous maudissait, et laissait égorger dans ses murs l'agent +français Basseville. Venise enfin, quoique peu flattée du langage +démagogique de la France, ne voulait nullement s'engager dans une guerre, +et, à la faveur de sa position éloignée, espérait garder la neutralité. La +Corse était prête à nous échapper depuis que Paoli s'était déclaré pour les +Anglais; il ne nous restait plus, dans cette île, que Bastia et Calvi. + +L'Espagne, la moins coupable de tous nos ennemis, continuait une guerre +impolitique, et persistait à commettre la même faute que la Hollande. Les +prétendus devoirs des trônes, les victoires de Ricardos et l'influence +anglaise la décidèrent à essayer encore d'une campagne, quoiqu'elle fût +fort épuisée, qu'elle manquât de soldats, et surtout d'argent. Le célèbre +Alcudia fit disgracier d'Aranda pour avoir conseillé la paix. + +La politique avait donc peu changé depuis l'année précédente. Intérêts, +erreurs, fautes et crimes, étaient, en 1794, les mêmes qu'en 1793. +L'Angleterre seule avait augmenté ses forces. Les coalisés possédaient +toujours dans les Pays-Bas cent cinquante mille hommes, Autrichiens, +Allemands, Hollandais et Anglais. Vingt-cinq ou trente mille Autrichiens +étaient à Luxembourg; soixante-cinq mille Prussiens et Saxons aux environs +de Mayence. Cinquante mille Autrichiens, mêlés de quelques émigrés, +bordaient le Rhin, de Manheim à Bâle. L'armée piémontaise était toujours de +quarante mille hommes et de sept ou huit mille Autrichiens auxiliaires. +L'Espagne avait fait quelques recrues pour recomposer ses bataillons, et +avait demandé des secours pécuniaires au clergé; mais son armée n'était pas +plus considérable que l'année précédente, et se bornait toujours aune +soixantaine de mille hommes, répartis entre les Pyrénées occidentales et +orientales. + +C'est au Nord que l'on se proposait de nous porter les coups les plus +décisifs, en s'appuyant sur Condé, Valenciennes et le Quesnoy. Le célèbre +Mack avait rédigé à Londres un plan duquel on espérait de grands résultats. +Cette fois, le tacticien allemand, se montrant un peu plus hardi, avait +fait entrer dans son projet une marche sur Paris. Malheureusement, il était +trop tard pour déployer de la hardiesse, car les Français ne pouvaient plus +être surpris, et leurs forces étaient immenses. Le plan consistait à +prendre encore une place, celle de Landrecies, de se grouper en force sur +ce point, d'amener les Prussiens des Vosges vers la Sambre, et de marcher +en avant en laissant deux corps sur les ailes, l'un en Flandre, l'autre sur +la Sambre. En même temps, lord Moira devait débarquer des troupes dans la +Vendée, et aggraver nos dangers par une double marche sur Paris. + +Prendre Landrecies quand on avait Valenciennes, Condé et le Quesnoy, était +un soin puéril; couvrir ses communications vers la Sambre était fort sage; +mais placer un corps pour garder la Flandre était fort inutile, quand il +s'agissait de former une masse puissante d'invasion: amener les Prussiens +sur la Sambre était fort douteux, comme nous le verrons; enfin, la +diversion dans la Vendée était depuis un an devenue impossible, car la +grande Vendée avait péri. On va voir, par la comparaison du projet avec +l'événement, la vanité de ces plans écrits à Londres[4]. + +[Note 4: Ceux qui voudront lire la meilleure discussion politique et +militaire sur ce sujet, n'ont qu'à chercher le mémoire critique écrit par +le général Jomini sur cette campagne, et joint à sa grande Histoire des +guerres de la révolution.] + +La coalition n'avait pas, disons-nous, déployé de grandes ressources. Il +n'y avait dans ce moment que trois puissances vraiment actives en Europe, +l'Angleterre, la Russie et la France. La raison en est simple: l'Angleterre +voulait envahir les mers, la Russie s'assurer la Pologne, et la France +sauver son existence et sa liberté. Il n'y avait d'énergiques que ces trois +grands intérêts; il n'y avait de noble que celui de la France; et elle +déploya pour cet intérêt les plus grands efforts dont l'histoire fasse +mention. + +La réquisition permanente, décrétée au mois d'août de l'année précédente, +avait déjà procuré des renforts aux armées, et contribué aux succès qui +terminèrent la campagne; mais cette grande mesure ne devait produire tous +ses effets que dans la campagne suivante. Grâce à ce mouvement +extraordinaire, douze cent mille hommes avaient quitté leurs foyers, et +couvraient les frontières, ou remplissaient les dépôts de l'intérieur. On +avait commencé l'embrigadement de ces nouvelles troupes. On réunissait un +bataillon de ligne avec deux bataillons de la nouvelle levée, et on formait +ainsi d'excellens régimens. On avait déjà organisé sur ce plan sept cent +mille hommes, envoyés aussitôt sur les frontières et dans les places. Il y +en avait, les garnisons comprises, deux cent cinquante mille au Nord, +quarante dans les Ardennes, deux cents sur le Rhin et la Moselle, cent aux +Alpes, cent vingt aux Pyrénées, et quatre-vingts depuis Cherbourg jusqu'à +La Rochelle. Les moyens pour les équiper n'avaient été ni moins prompts, ni +moins extraordinaires que pour les réunir. Les manufactures d'armes +établies à Paris et dans les provinces eurent bientôt atteint le degré +d'activité qu'on voulait leur donner, et produit des quantités étonnantes +de canons, de fusils et de sabres. Le comité de salut public, profitant +habilement du caractère français, avait su mettre à la mode la fabrication +du salpêtre. Déjà, l'année précédente, il avait ordonné la visite des caves +pour en extraire la terre salpêtrée. Bientôt il fit mieux; il rédigea une +instruction, modèle de simplicité et de clarté, pour apprendre à tous les +citoyens à lessiver eux-mêmes la terre des caves. Il paya en outre quelques +ouvriers chimistes pour leur enseigner la manipulation. Bientôt ce goût +s'introduisit; on se transmit les instructions qu'on avait reçues, et +chaque maison fournit quelques livres de ce sel précieux. Des quartiers de +Paris se réunissaient pour apporter en pompe à la convention et aux +Jacobins le salpêtre qu'ils avaient fabriqué. On imagina une fête dans +laquelle chacun venait déposer ses offrandes sur l'autel de la patrie. On +donnait à ce sel des formes emblématiques; on lui prodiguait toutes sortes +d'épithètes: on l'appelait _sel vengeur, sel libérateur_. Le peuple s'en +amusait, mais il en produisait des quantités considérables, et le +gouvernement avait atteint son but. Un peu de désordre se mêlait +naturellement à tout cela. Les caves étaient creusées, et la terre, après +avoir été lessivée, gisait dans les rues quelle embarrassait et dégradait. +Un arrêté du comité de salut public mit un terme à cet abus, et les terres +lessivées furent replacées dans les caves. Les salins manquaient; le comité +ordonna que toutes les herbes qui n'étaient employées ni à la nourriture +des animaux, ni aux usages domestiques ou ruraux, seraient de suite +brûlées, pour servir à l'exploitation du salpêtre ou être converties en +salins. + +Le gouvernement eut l'art d'introduire encore une autre mode non moins +avantageuse. Il était plus facile de lever des hommes et de fabriquer des +armes que de trouver des chevaux: l'artillerie et la cavalerie en +manquaient. La guerre les avait rendus rares; le besoin et le +renchérissement général de toutes choses en augmentaient beaucoup le prix. +Il fallut recourir au grand moyen des réquisitions, c'est-à-dire prendre de +force ce qu'un besoin indispensable exigeait. On leva dans chaque canton un +cheval sur vingt-cinq, en le payant neuf cents francs. Cependant, quelque +puissante que soit la force, la bonne volonté est plus efficace encore. Le +comité imagina de se faire offrir un cavalier tout équipé par les jacobins. +L'exemple fut alors suivi partout. Communes, clubs, sections, +s'empressaient d'offrir à la république ce qu'on appela des _cavaliers +jacobins_, tous parfaitement montés et équipés. + +On avait des soldats, il fallait des officiers. Le comité agit ici avec sa +promptitude ordinaire. «La révolution, dit Barrère, doit tout hâter pour +ses besoins. La révolution est à l'esprit humain ce que le soleil de +l'Afrique est à la végétation.» On rétablit l'école de Mars; des jeunes +gens, choisis dans toutes les provinces, se rendirent à pied et +militairement, à Paris. Campés sous des tentes, au milieu de la plaine des +Sablons, ils devaient s'y instruire rapidement dans toutes les parties de +l'art de la guerre, et se répandre ensuite dans les armées. + +Des efforts non moins grands étaient faits pour recomposer notre marine. +Elle était, en 1789, de cinquante vaisseaux et d'autant de frégates. Les +désordres de la révolution et les malheurs de Toulon l'avaient réduite à +une cinquantaine de bâtimens, dont trente au plus pouvaient être mis en +mer. Ce qui manquait surtout, c'étaient les équipages et les officiers. La +marine exigeait des hommes expérimentés; et tous les hommes expérimentés +étaient incompatibles avec la révolution. La réforme opérée dans les +états-majors de l'armée de terre, était donc plus inévitable encore dans +les états-majors de l'armée de mer, et devait y causer une bien plus grande +désorganisation. Les deux ministres Monge et d'Albarade avaient succombé à +ces difficultés, et avaient été renvoyés. Le comité résolut encore ici +l'emploi des moyens extraordinaires. Jean-Bon-Saint-André et Prieur (de la +Marne) furent envoyés à Brest avec les pouvoirs accoutumés des commissaires +de la convention. L'escadre de Brest, après avoir péniblement croisé, +pendant quatre mois, le long des côtes de l'Ouest, pour empêcher les +communications des Vendéens avec les Anglais, s'était révoltée, par suite +de ses longues souffrances. A peine fut-elle rentrée, que l'amiral Morard +de Gales fut arrêté par les représentans, et rendu responsable des +désordres de l'escadre. Les équipages furent entièrement décomposés, et +réorganisés à la manière prompte et violente des jacobins. Des paysans, qui +n'avaient jamais navigué, furent placés à bord des vaisseaux de la +république, pour manoeuvrer contre les vieux matelots anglais; on éleva de +simples officiers aux plus hauts grades, et le capitaine de vaisseau +Villaret-Joyeuse fut promu au commandement de l'escadre. En un mois de +temps une flotte de trente vaisseaux se trouva prête à appareiller; elle +sortit pleine d'enthousiasme, et aux acclamations du peuple de Brest, non +pas, il est vrai, pour aller braver les formidables escadres de +l'Angleterre, de la Hollande et de l'Espagne, mais pour protéger un convoi +de deux cents voiles, apportant d'Amérique une quantité considérable de +grains, et pour se battre à outrance si le salut du convoi l'exigeait. +Pendant ce temps, Toulon était le théâtre de créations non moins rapides. +On réparait les vaisseaux échappés à l'incendie, on en construisait de +nouveaux. Les frais étaient pris sur les propriétés des Toulonnais qui +avaient contribué à livrer leur port aux ennemis. A défaut des grandes +flottes qui étaient en réparation, une multitude de corsaires couvraient la +mer, et faisaient des prises considérables. Une nation hardie et +courageuse, à qui les moyens de faire la guerre d'ensemble manquent, peut +toujours recourir à la guerre de détail, et y déployer son intelligence et +sa valeur; elle fait sur terre la guerre des partisans, et sur mer celle +des corsaires. Au rapport de lord Stanhope, nous avions, de 1793 à 1794, +pris quatre cent dix bâtimens, tandis que les Anglais ne nous en avaient +pris que trois cent seize. Le gouvernement ne renonçait donc pas à rétablir +nos forces, même sur mer. + +De si prodigieux travaux devaient porter leurs fruits, et nous allions +recueillir en 1794 le prix des efforts de 1793. + +La campagne s'ouvrit d'abord sur les Pyrénées et les Alpes. Peu active aux +Pyrénées occidentales, elle devait l'être davantage sur les Pyrénées +orientales, où les Espagnols avaient conquis la ligne du Tech, et +occupaient encore le fameux camp du Boulou. Ricardos était mort, et cet +habile général avait été remplacé par un de ses lieutenans, le comte de La +Union, excellent soldat, mais chef médiocre. N'ayant pas reçu encore les +nouveaux renforts qu'il attendait, La Union songeait tout au plus à garder +le Boulou. Les Français étaient commandés par le brave Dugommier, le +vainqueur de Toulon. Une partie du matériel et des troupes qui lui +servirent à prendre cette place, avaient été transportés devant Perpignan, +tandis que les nouvelles recrues s'organisaient sur les derrières. +Dugommier pouvait mettre trente-cinq mille hommes en ligne, et profiter du +mauvais état où se trouvaient actuellement les Espagnols. Dagobert, +toujours ardent malgré son âge, proposait un plan d'invasion par la +Cerdagne, qui, portant les Français au-delà des Pyrénées, et sur les +derrières de l'armée espagnole, aurait obligé celle-ci à rétrograder. On +préféra d'essayer d'abord l'attaque du camp de Boulou, et Dagobert, qui +était avec sa division dans la Cerdagne, dut attendre le résultat de cette +attaque. Le camp de Boulou, placé sur les bords du Tech, et adossé aux +Pyrénées, avait pour issue la chaussée de Bellegarde, qui forme la grande +route de France en Espagne. Dugommier, au lieu d'aborder de front les +positions ennemies, qui étaient très bien fortifiées, songea à pénétrer par +quelque moyen entre le Boulou et la chaussée de Bellegarde, de manière à +faire tomber le camp espagnol. Tout lui réussit à merveille. La Union avait +porté le gros de ses forces à Céret, et avait laissé les hauteurs de +Saint-Christophe, qui dominent le Boulou, mal gardées. Dugommier passa le +Tech, jeta une partie de ses forces vers Saint-Christophe, attaqua avec le +reste le front des positions espagnoles, et, après un combat assez vif, +resta maître des hauteurs. Dès ce moment, le camp n'était plus tenable, il +fallait se retirer par la chaussée de Bellegarde; mais Dugommier s'en +empara, et ne laissa plus aux Espagnols qu'une route étroite et difficile à +travers le col de Porteil. Leur retraite se changea bientôt en déroute. +Chargés avec à-propos et vivacité, ils s'enfuirent en désordre, et nous +laissèrent quinze cents prisonniers, cent quarante pièces de canon, huit +cents mulets chargés dé leurs bagages, et des effets de campement pour +vingt mille hommes. Cette victoire, remportée au milieu de floréal +(commencement de mai), nous rendit le Tech, et nous porta au-delà des +Pyrénées. Dugommier bloqua aussitôt Collioure, Port-Vendre et Saint-Elme, +pour les reprendre aux Espagnols. Pendant cette importante victoire, le +brave Dagobert, atteint d'une fièvre, achevait sa longue et glorieuse +carrière. Ce noble vieillard, âgé de 76 ans, emporta les regrets et +l'admiration de l'armée. + +Rien n'était plus brillant que notre début aux Pyrénées orientales; du côté +des Pyrénées occidentales, nous enlevâmes la vallée de Bastan, et ces +triomphes sur les Espagnols que nous n'avions pas encore vaincus +jusqu'alors, excitèrent une joie universelle. + +Du côté des Alpes, il nous restait toujours à établir notre ligne de +défense sur la grande chaîne. + +Vers la Savoie, nous avions, l'année précédente, rejeté les Piémontais dans +les vallées du Piémont, mais il nous restait à prendre les postes du petit +Saint-Bernard et du Mont-Cenis. Du côté de Nice, l'armée d'Italie campait +toujours en présence de Saorgio, sans pouvoir forcer ce formidable camp des +Fourches. Le général Dugommier avait été remplacé par le vieux Dumerbion, +brave, mais presque toujours malade de la goutte. Heureusement, il se +laissait entièrement diriger par le jeune Bonaparte, qui, comme on l'a vu, +avait décidé la prise de Toulon en conseillant l'attaque du +_Petit-Gibraltar_. Ce service avait valu à Bonaparte le grade de général de +brigade, et une grande considération dans l'armée. Après avoir observé les +positions ennemies, et reconnu l'impossibilité d'enlever le camp des +Fourches, il fut frappé d'une idée aussi heureuse que celle qui rendit +Toulon à la république. Saorgio est placé dans la vallée de la Roya. +Parallèlement à cette vallée se trouve celle d'Oneille, dans laquelle coule +la Taggia. Bonaparte imagina de jeter une division de quinze mille hommes +dans la vallée d'Oneille, de faire remonter cette division jusqu'aux +sources du Tanaro, de la porter ensuite jusqu'au mont Tanarello, qui borde +la Roya supérieure, et d'intercepter ainsi la chaussée de Saorgio, entre le +camp des Fourches et le col de Tende. Par ce moyen, le camp des Fourches, +isolé des grandes Alpes, tombait nécessairement. Il n'y avait qu'une +objection à faire à ce plan, c'est qu'il obligeait l'armée à emprunter le +territoire de Gênes. Mais la république ne devait pas s'en faire un +scrupule, car l'année précédente deux mille Piémontais avaient traversé le +territoire génois, et étaient venus s'embarquer à Oneille pour Toulon; +d'ailleurs, l'attentat commis par les Anglais sur la frégate _la Modeste_, +dans le port même de Gênes, était la plus éclatante violation du pays +neutre. Il y avait en outre un grand avantage à étendre la droite de +l'armée d'Italie jusqu'à Oneille; on pouvait par là couvrir une partie de +la rivière de Gênes, chasser les corsaires du petit port d'Oneille où ils +se réfugiaient habituellement, et assurer ainsi le commerce de Gênes avec +le midi de la France. Ce commerce, qui se faisait par le cabotage, était +fort troublé par les corsaires et les escadres anglaises, et il importait +de le protéger, parce qu'il contribuait à alimenter le midi en grains. On +ne devait donc pas hésiter à adopter le plan de Bonaparte. Les représentans +demandèrent au comité de salut public l'autorisation nécessaire, et +l'exécution de ce plan fut aussitôt ordonnée. + +Le 17 germinal (6 avril), une division de quatorze mille hommes, partagés +en cinq brigades, passa la Roya. Le général Masséna se porta sur le mont +Tanardo, et Bonaparte avec trois brigades se dirigea sur Oneille, en chassa +une division autrichienne, et y fit son entrée. Il trouva dans Oneille +douze pièces de canon, et purgea le port de tous les corsaires qui +infestaient ces parages. Tandis que Masséna remontait du Tanardo jusqu'à +Tanarello, Bonaparte continua son mouvement, et marcha d'Oneille jusqu'à +Orméa dans la vallée du Tanaro. Il y entra le 15 avril (28 germinal), et y +trouva quelques fusils, vingt pièces de canon, et des magasins pleins de +draps pour l'habillement des troupes. Dès que les brigades françaises +furent réunies dans la vallée du Tanaro, elles se portèrent vers la haute +Roya, pour exécuter le mouvement prescrit sur la gauche des Piémontais. Le +général Dumerbion attaqua de front les positions des Piémontais, pendant +que Masséna arrivait sur leurs flancs et sur leurs derrières. Après +plusieurs actions assez vives, les Piémontais abandonnèrent Saorgio, et se +replièrent sur le col de Tende, et enfin abandonnèrent le col de Tende même +pour se réfugier à Limone, au-delà de la grande chaîne. Tandis que ces +choses se passaient dans la vallée de la Roya, les vallées de la Tinéa et +de la Vésubia étaient balayées par la gauche de l'armée d'Italie; et +bientôt après, l'armée des grandes Alpes, piquée d'émulation, prit de vive +force le Saint-Bernard et le Mont-Cenis. Ainsi, dès le milieu de floréal +(commencement de mai) nous étions victorieux sur toute la chaîne des Alpes, +et nous l'occupions depuis les premiers mamelons de l'Apennin jusqu'au +Mont-Blanc. Notre droite, appuyée à Orméa, s'étendait jusqu'aux portes de +Gênes, couvrait une grande partie de la rivière du Ponant, et mettait ainsi +le commerce à l'abri des pirateries. Nous avions pris trois ou quatre mille +prisonniers, cinquante ou soixante pièces de canon, beaucoup d'effets +d'équipement, et deux places fortes. Notre début était donc aussi heureux +aux Alpes qu'aux Pyrénées, puisque sur les deux points il nous donnait une +frontière et une partie des ressources de l'ennemi. + +La campagne s'était ouverte un peu plus tard sur le grand théâtre de la +guerre, c'est-à-dire au Nord. Là, cinq cent mille hommes allaient se +heurter depuis les Vosges jusqu'à la mer. Les Français avaient toujours +leurs principales forces vers Lille, Guise et Maubeuge. Pichegru était +devenu leur général. Chef de l'armée du Rhin, l'année précédente, il était +parvenu à se donner l'honneur du déblocus de Landau, qui appartenait au +jeune Hoche; il avait capté la confiance de Saint-Just, tandis que Hoche +était jeté en prison, et avait obtenu le commandement de l'armée du Nord. +Jourdan, estimé comme général sage, ne fut pas jugé assez énergique pour +conserver le grand commandement du Nord, et il remplaça Hoche à l'armée de +la Moselle. Michaud remplaçait Pichegru à celle du Rhin. Carnot présidait +toujours aux opérations militaires, et les dirigeait de ses bureaux. +Saint-Just et Lebas avaient été envoyés à Guise pour ranimer l'énergie de +l'armée. + +La nature des lieux commandait un plan d'opérations fort simple, et qui +pouvait avoir des résultats très prompts et très vastes: c'était de porter +la plus grande masse des forces françaises sur la Meuse, vers Namur, et de +menacer ainsi les communications des Autrichiens. C'est là qu'était la clef +du théâtre de la guerre, et qu'elle sera toujours, tant que la guerre se +fera dans les Pays-Bas contre des Autrichiens venus du Rhin. Toute +diversion en Flandre était une imprudence; car si l'aile jetée en Flandre +se trouvait assez forte pour tenir tête aux coalisés, elle ne contribuait +qu'à les repousser de front, sans compromettre leur retraite; et si elle +n'était pas assez considérable pour obtenir des résultats décisifs, les +coalisés n'avaient qu'à la laisser s'avancer dans la West-Flandre, et +pouvaient ensuite l'enfermer et l'acculer à la mer. Pichegru, avec des +connaissances, de l'esprit et assez de résolution, mais un génie militaire +assez médiocre, jugea mal la position, et Carnot, préoccupé de son plan de +l'année précédente, persista à attaquer directement le centre de l'ennemi, +et à le faire inquiéter sur ses deux ailes. En conséquence, la masse +principale dut agir de Guise sur le centre des coalisés, tandis que deux +fortes divisions, opérant l'une sur la Lys, l'autre sur la Sambre, devaient +faire une double diversion. Tel fut le plan opposé au plan offensif de +Mack. + +Cobourg commandait toujours en chef les coalisés. L'empereur d'Allemagne +s'était rendu en personne dans les Pays-Bas pour exciter son armée, et +surtout pour terminer par sa présence les divisions qui s'élevaient à +chaque instant entre les généraux alliés. Cobourg réunit une masse +d'environ cent mille hommes, dans les plaines du Cateau, pour bloquer +Landrecies. C'était là le premier acte par lequel les coalisés voulaient +débuter, en attendant qu'ils pussent obtenir des Prussiens la marche de la +Moselle sur la Sambre. + +Les mouvemens commencèrent vers les derniers jours de germinal (mars). La +masse ennemie, après avoir repoussé les divisions françaises disséminées +devant elle, s'établit autour de Landrecies; le duc d'York fut placé en +observation vers Cambray; Cobourg vers Guise. Par le mouvement que venaient +de faire les coalisés, les divisions françaises du centre, ramenées en +arrière, se trouvaient séparées des divisions de Maubeuge, qui formaient +l'aile droite. Le 2 floréal (21 avril), un effort fut tenté pour se +rattacher à ces divisions de Maubeuge. Un combat meurtrier fut livré sur la +Helpe. Nos colonnes, toujours trop divisées, furent repoussées sur tous les +points, et ramenées dans les positions d'où elles étaient parties. + +On résolut alors une nouvelle attaque, mais générale, au centre et sur les +deux ailes. La division Desjardins, qui était vers Maubeuge, devait faire +un mouvement pour se réunir à la division Charbonnier, qui venait des +Ardennes. Au centre, sept colonnes devaient agir à la fois et +concentriquement, sur toute la masse ennemie groupée autour de Landrecies. +Enfin, à la gauche, Souham et Moreau, partant de Lille avec deux divisions, +formant en tout cinquante mille hommes, avaient ordre de s'avancer en +Flandre, et d'enlever sous les yeux de Clerfayt, Menin et Courtray. + +La gauche de l'armée française opéra sans obstacles, car le prince de +Kaunitz, avec la division qu'il avait sur la Sambre, ne pouvait empêcher la +jonction de Charbonnier et de Desjardins. Les colonnes du centre +s'ébranlèrent le 7 floréal (26 avril), et marchèrent de sept points +différens sur l'armée autrichienne. Ce système d'attaques simultanées et +décousues, qui nous avait si mal réussi l'année précédente, ne nous réussit +pas mieux cette fois. Ces colonnes, trop séparées les unes des autres, ne +purent se soutenir, et n'obtinrent sur aucun point un avantage décisif. +L'une d'elles, celle du général Chappuis, fut même entièrement défaite. Ce +général, parti de Cambray, se trouva opposé au duc d'York, qui, avons-nous +dit, couvrait Landrecies de ce côté. Il éparpilla ses troupes sur divers +points, et se trouva devant les positions retranchées de Trois-Villes avec +des forces insuffisantes. Accablé par le feu des Anglais, chargé en flanc +par la cavalerie, il fut mis en déroute, et sa division dispersée rentra +pêle-mêle dans Cambray. Ces échecs provenaient moins de nos troupes que de +la mauvaise conduite des opérations. Nos jeunes soldats, étonnés +quelquefois d'un feu nouveau pour eux, étaient cependant faciles à conduire +et à ramener à l'attaque, et ils déployaient souvent une ardeur et un +enthousiasme extraordinaires. + +Pendant qu'on faisait cette infructueuse tentative sur le centre, la +diversion opérée en Flandre contre Clerfayt, réussissait pleinement. Souham +et Moreau étaient partis de Lille et s'étaient portés à Menin et Courtray, +le 7 floréal (26 avril). On sait que ces deux places sont situées à la +suite l'une de l'autre sur la Lys. Moreau investit la première, Souham +s'empara de la seconde. Clerfayt, trompé sur la marche des Français, les +cherchait où ils n'étaient pas. Bientôt, cependant, il apprit +l'investissement de Menin et la prise de Courtray, et voulut essayer de +nous faire rétrograder en menaçant nos communications avec Lille. Le 9 +floréal (28 avril), en effet, il se porta à Moucroën avec dix-huit mille +hommes, et vint s'exposer imprudemment aux coups de cinquante mille +Français, qui auraient pu l'écraser en se repliant. Moreau et Souham, +ramenant aussitôt une partie de leurs troupes vers leurs communications +menacées, marchèrent sur Moucroën et résolurent de livrer bataille à +Clerfayt. Il était retranché sur une position à laquelle on ne pouvait +parvenir que par cinq défilés étroits, défendus par une formidable +artillerie. Le 10 floréal (29 avril), l'attaque fut ordonnée. Nos jeunes +soldats, dont la plupart voyaient le feu pour la première fois, n'y +résistèrent pas d'abord; mais les généraux et les officiers bravèrent tous +les dangers pour les rallier; ils y réussirent, et les positions furent +enlevées. Clerfayt perdit douze cents prisonniers, dont quatre-vingt-quatre +officiers, trente-trois pièces de canon, quatre drapeaux et cinq cents +fusils. C'était notre première victoire au Nord, et elle releva +singulièrement le courage de l'armée. Menin fut pris immédiatement après. +Une division d'émigrés, qui s'y trouvait renfermée, se sauva bravement, en +se faisant jour le fer à la main. + +Le succès de la gauche et les revers du centre décidèrent Pichegru et +Carnot à abandonner tout à fait le centre pour agir exclusivement sur les +ailes. Pichegru envoya le général Bonnaud avec vingt mille hommes à +Sanghien, près Lille, afin d'assurer les communications de Moreau et de +Souham. Il ne laissa à Guise que vingt mille hommes sous les ordres du +général Ferrand, et détacha le reste vers Maubeuge, pour le réunir aux +divisions Desjardins et Charbonnier. Ces forces réunies portèrent à +cinquante-six mille hommes l'aile droite destinée à agir sur la Sambre. +Carnot, jugeant encore mieux que Pichegru la situation des choses, donna un +ordre qui décida le destin de la campagne. Commençant à sentir que le point +sur lequel il fallait frapper les coalisés était la Sambre et la Meuse; +que, battus sur cette ligne, ils étaient séparés de leurs base, il ordonna +à Jourdan d'amener à lui quinze mille hommes de l'armée du Rhin, de laisser +sur le versant occidental des Vosges les troupes indispensables pour +couvrir cette frontière, de quitter ensuite la Moselle, avec quarante-cinq +mille hommes, et de se porter sur la Sambre à marches forcées. L'armée de +Jourdan, réunie à celle de Maubeuge, devait former une masse de +quatre-vingt-dix ou cent mille hommes, et entraîner la défaite des coalisés +sur le point décisif. Cet ordre, le plus beau de la campagne, celui auquel +il faut en attribuer tous les résultats, partit le 11 floréal (30 avril) +des bureaux du comité de salut public. + +Pendant ce temps, Cobourg avait pris Landrecies. N'attachant pas une assez +grande importance à la défaite de Clerfayt, il se contenta de détacher le +duc d'York vers Lamain, entre Tournay et Lille. + +Clerfayt s'était porté dans la West-Flandre, entre la gauche avancée des +Français et la mer; de cette manière, il était encore plus éloigné +qu'auparavant de la grande armée, et du secours que lui apportait le duc +d'York. Les Français échelonnés à Lille, Menin et Courtray, formaient une +colonne avancée en Flandre; Clerfayt, transporté à Thielt, se trouvait +entre la mer et cette colonne; le duc d'York, posté à Lamain, devant +Tournay, était entre cette colonne et la grande masse coalisée. Clerfayt +voulut faire une tentative sur Courtray, et vint l'attaquer le 21 floréal +(10 mai). Souham se trouvait dans ce moment en arrière de Courtray; il fit +promptement ses dispositions, revint dans la place au secours de Vandamme, +et, tandis qu'il préparait une sortie, il détacha Macdonald et Malbranck +sur Menin, pour y passer la Lys, et venir tourner Clerfayt. Le combat se +livra le 22 (11 mai). Clerfayt avait fait sur la chaussée de Bruges et dans +les faubourgs les meilleures dispositions; mais nos jeunes +réquisitionnaires bravèrent hardiment le feu des maisons et des batteries, +et après un choc violent, obligèrent Clerfayt à se retirer. Quatre mille +hommes des deux partis couvrirent le champ de bataille; et si, au lieu de +tourner l'ennemi du côté de Menin, on l'avait tourné du côté opposé, on +aurait pu lui couper sa retraite sur la Flandre. + +C'était la seconde fois que Clerfayt était battu par notre aile gauche +victorieuse. Notre aile droite, sur la Sambre, n'était pas aussi heureuse. +Commandée par plusieurs généraux, qui délibéraient en conseil de guerre +avec les représentans Saint-Just et Lebas, elle ne fut pas aussi bien +dirigée que les deux divisions commandées par Souham et Moreau. Kléber et +Marceau, qu'on y avait transportés de la Vendée, auraient pu la conduire à +la victoire, mais leurs avis étaient peu écoutés. Le mouvement prescrit à +cette aile droite consistait à passer la Sambre pour se diriger sur Mons. +Un premier passage fut tenté le 20 floréal (9 mai); mais les dispositions +nécessaires n'ayant pas été faites sur l'autre rive, l'armée ne put s'y +maintenir, et fut obligée de repasser la Sambre en désordre. Le 22, +Saint-Just voulut tenter un nouveau passage, malgré le mauvais succès du +premier. Il eût bien mieux valu attendre l'arrivée de Jourdan, qui, avec +ses quarante-cinq mille hommes, devait rendre les succès de l'aile droite +infaillibles. Mais Saint-Just ne voulait ni hésitation ni retard; et il +fallut obéir à ce proconsul terrible. Le nouveau passage ne fut pas plus +heureux. L'armée franchit une seconde fois la Sambre; mais, attaquée encore +sur l'autre rive, avant de s'y être solidement établie, elle eût été +perdue, sans la bravoure de Marceau et la fermeté de Kléber. + +Ainsi, depuis un mois, on se battait de Maubeuge jusqu'à la mer, avec un +acharnement incroyable, et sans succès décisifs. Heureux à la gauche, nous +étions malheureux à la droite; mais nos troupes se formaient, et le +mouvement habile et hardi prescrit à Jourdan préparait des résultats +immenses. + +Le plan de Mack était devenu inexécutable. Le général prussien Moellendorf +refusait de se rendre sur la Sambre, et disait n'avoir pas d'ordre de sa +cour. Les négociateurs anglais étaient allés faire expliquer le cabinet +prussien sur le traité de La Haye, et, en attendant, Cobourg, menacé sur +l'une de ses ailes, avait été obligé de dissoudre son centre à l'exemple de +Pichegru. Il avait renforcé Kaunitz sur la Sambre, et porté le gros de son +armée vers la Flandre, aux environs de Tournay. Une action décisive se +préparait donc à la gauche, car le moment approchait où de grandes masses +allaient s'aborder et se combattre. + +On conçut alors dans l'état-major autrichien un plan qui fut appelé _de +destruction_, et qui avait pour but de couper l'armée française de Lille, +de l'envelopper et de l'anéantir. Une pareille opération était possible, +car les coalisés pouvaient faire agir près de cent mille hommes contre +soixante-dix, mais ils firent des dispositions singulières pour arriver à +ce but. Les Français étaient toujours distribués comme il suit: Souham et +Moreau à Menin et Courtray, avec cinquante mille hommes, et Bonnaud aux +environs de Lille avec vingt. Les coalisés étaient toujours répartis sur +les deux flancs de cette ligne avancée; la division de Clerfayt à gauche +dans la West-Flandre, la masse des coalisés à droite du côté de Tournay. +Les coalisés résolurent de faire un effort concentrique sur Turcoing, qui +sépare Menin et Courtray de Lille. Clerfayt dut y marcher de la +West-Flandre, en passant par Werwick et Lincelles. Les généraux de Busch, +Otto et le duc d'York eurent ordre d'y marcher du côté opposé, c'est-à-dire +de Tournay. De Busch devait se rendre à Moucroën, Otto à Turcoing même, et +le duc d'York, s'avançant sur Roubaix et Mouvaux, devait donner la main à +Clerfayt. Par cette dernière jonction, Souham et Moreau se trouvaient +coupés de Lille. Le général Kinsky et l'archiduc Charles étaient chargés, +avec deux fortes colonnes, de replier Bonnaud dans Lille. Ces dispositions, +pour réussir, exigeaient un ensemble de mouvemens impossible à obtenir. La +plupart de ces corps, en effet, partaient de points extrêmement éloignés, +et Clerfayt avait à marcher au travers de l'armée française. + +Ces mouvemens devaient s'exécuter le 28 floréal (17 mai). Pichegru s'était +porté dans ce moment à l'aile droite de la Sambre, pour y réparer les +échecs que cette aile venait d'essuyer. Souham et Moreau dirigeaient +l'armée en l'absence de Pichegru. Le premier signe des projets des coalisés +leur fut donné par la marche de Clerfayt sur Werwick; ils se portèrent +aussitôt de ce côté; mais, en apprenant que la masse de l'ennemi arrivait +du côté opposé, et menaçait leurs communications, ils prirent une +résolution prompte et habile: ce fut de diriger un effort sur Turcoing pour +s'emparer de cette position décisive entre Menin et Lille. Moreau resta +avec la division Vandamme devant Clerfayt, afin de ralentir sa marche, et +Souham marcha sur Tourcoing avec quarante-cinq mille hommes. Les +communications avec Lille n'étant pas encore interrompues, on put ordonner +à Bonnaud de se porter de son côté sur Turcoing, et de faire un effort +puissant pour conserver la communication de cette position avec Lille. Les +dispositions des généraux français eurent un plein succès. Clerfayt n'avait +pu s'avancer que lentement; retardé à Werwick, il n'arriva pas à Lincelles +au jour convenu. Le général de Busch s'était d'abord emparé de Moucroën; +mais il avait éprouvé ensuite un léger échec, et Otto, s'étant morcelé pour +le secourir, n'était pas resté assez en forces à Turcoing; enfin le duc +d'York s'était avancé à Roubaix et à Mouvaux, sans voir venir Clerfayt, et +sans pouvoir se lier à lui; Kinsky et l'archiduc Charles n'arrivèrent vers +Lille que fort tard dans la journée du 28 (17 mai). Le lendemain matin 29 +(18 mai), Souham marcha vivement sur Turcoing, culbuta tout ce qui se +rencontra devant lui, et s'empara de cette position importante. De son +côté, Bonnaud, marchant de Lille sur le duc d'York, qui devait s'interposer +entre cette place et Turcoing, le trouva morcelé sur une ligne étendue. Les +Anglais, quoique surpris, voulurent résister; mais nos jeunes +réquisitionnaires, marchant avec ardeur, les obligèrent à céder et à fuir +en jetant leurs armes. La déroute fut telle, que le duc d'York, courant à +toute bride, ne dut son salut qu'à la vitesse de son cheval. Dès ce moment +la confusion devint générale chez les coalisés, et l'empereur d'Autriche, +des hauteurs de Templeuve, vit toute son armée en fuite. Pendant ce temps, +l'archiduc Charles, mal averti, mal placé, demeurait inactif au-dessous de +Lille, et Clerfayt, arrêté vers la Lys, était réduit à se retirer. Telle +fut l'issue de ce _plan de destruction_. Il nous valut plusieurs milliers +de prisonniers, beaucoup de matériel, et le prestige d'une grande victoire, +remportée avec soixante-dix mille hommes sur près de cent mille. + +Pichegru arriva lorsque la bataille était gagnée. Tous les corps coalisés +se replièrent sur Tournay, et Clerfayt, regagnant la Flandre, reprit sa +position de Thielt. Pichegru profita mal de cette importante victoire. Les +coalisés s'étaient groupés près de Tournay, ayant leur droite appuyée à +l'Escaut. Le général français voulut faire enlever quelques fourrages qui +remontaient l'Escaut, et fit combattre toute l'armée pour ce but puéril. +S'approchant du fleuve, il resserra les coalisés dans leur position +demi-circulaire de Tournay. Bientôt tous ses corps se trouvèrent +successivement engagés sur ce demi-cercle. Le combat le plus vif fut livré +à Pont-à-Chin, le long de l'Escaut. Il y eut pendant douze heures un +carnage affreux, et sans aucun résultat possible. Il périt des deux côtés +sept à huit mille hommes. L'armée française se replia après avoir brûlé +quelques bateaux, et en perdant une partie de l'ascendant que la bataille +de Turcoing lui avait valu. + +Cependant nous pouvions nous considérer comme victorieux en Flandre, et la +nécessité où se trouvait Cobourg de porter des renforts ailleurs allait y +rendre notre supériorité plus décidée. Sur la Sambre, Saint-Just avait +voulu opérer un troisième passage, et investir Charleroi; mais Kaunitz, +renforcé, avait fait lever le siège au moment même où, par bonheur, Jourdan +arrivait avec toute l'armée de la Moselle. Dès ce moment quatre-vingt-dix +mille hommes allaient agir sur la ligne véritable d'opérations, et terminer +les hésitations de la victoire. Au Rhin, il ne s'était rien passé +d'important. Seulement, le général Moëllendorf, profitant de la diminution +de nos forces sur ce point, nous avait enlevé le poste de Kayserslautern; +mais il était rentré dans l'inaction aussitôt après cet avantage. Ainsi, +dès le mois de prairial (fin de mai), et sur toute la ligne du Nord, nous +avions non-seulement résisté à la coalition, mais triomphé d'elle en +plusieurs rencontres; nous avions remporté une grande victoire, et nous +nous avancions sur deux ailes dans la Flandre et sur la Sambre. La perte de +Landrecies n'était rien auprès de ces avantages et de ceux que la situation +présente nous assurait. + +La guerre de la Vendée n'avait pas entièrement fini après la déroute de +Savenay. Trois chefs s'étaient sauvés, La Rochejaquelein, Stofflet et +Marigny. Outre ces trois chefs, Charette, qui, au lieu de passer la Loire, +avait pris l'île de Noirmoutiers, restait dans la Basse-Vendée. Mais cette +guerre se bornait maintenant à de simples escarmouches, et n'avait plus +rien d'inquiétant pour la république. Le général Turreau avait reçu le +commandement de l'Ouest. Il avait partagé l'armée disponible en colonnes +mobiles qui parcouraient le pays, en se dirigeant concentriquement sur un +même point; elles battaient les bandes fugitives, et, quand elles n'avaient +pas à se battre, elles exécutaient le décret de la convention, +c'est-à-dire, brûlaient les forêts et les villages, et enlevaient la +population pour la transporter ailleurs. Plusieurs engagemens avaient eu +lieu, mais sans grands résultats. Haxo, après avoir repris sur Charette les +îles de Noirmoutiers et de Bouin, avait espéré plusieurs fois de se saisir +de lui; mais ce partisan hardi lui échappait toujours et reparaissait +bientôt sur le champ de bataille, avec une constance non moins admirable +que son adresse. Cette malheureuse guerre n'était plus désormais qu'une +guerre de dévastation. Le général Turreau fut contraint de prendre une +mesure cruelle, c'était d'ordonner aux habitans des bourgs d'abandonner le +pays, sous peine d'être traités en ennemis s'ils y restaient. Cette mesure +les réduisait ou à quitter le sol sur lequel ils avaient tous leurs moyens +d'existence, ou à se soumettre aux exécutions militaires. Tels sont les +inévitables maux des guerres civiles. + +La Bretagne était devenue le théâtre d'un nouveau genre de guerre, la +guerre des Chouans. Déjà cette province avait montré quelques dispositions +à imiter la Vendée; cependant le penchant à s'insurger n'étant pas aussi +général, quelques individus seulement, profitant de la nature des lieux, +s'étaient livrés à des brigandages isolés. Bientôt les débris de la colonne +vendéenne qui avait passé en Bretagne accrurent le nombre de ces partisans. +Leur principal établissement était dans la forêt du Perche, et ils +parcouraient le pays en troupes de quarante ou cinquante, attaquant +quelquefois la gendarmerie, faisant contribuer les petites communes, et +commettant ces désordres au nom de la cause royale et catholique. Mais la +véritable guerre était finie, et il ne restait plus qu'à déplorer les +calamités particulières qui affligeaient ces malheureuses provinces. + +Aux colonies et sur mer, la guerre n'était pas moins active que sur le +continent. Le riche établissement de Saint-Domingue avait été le théâtre +des plus grandes horreurs dont l'histoire fasse mention. Les blancs avaient +embrassé avec enthousiasme la cause de la révolution, qui, selon eux, +devait amener leur indépendance de la métropole; les mulâtres ne l'avaient +pas embrassée avec moins de chaleur, mais ils en espéraient autre chose que +l'indépendance politique de la colonie, et ils aspiraient aux droits de +bourgeoisie qu'on leur avait toujours refusés. L'assemblée constituante +avait reconnu les droits des mulâtres; mais les blancs, qui ne voulaient de +la révolution que pour eux, s'étaient alors révoltés, et la guerre civile +avait commencé entre l'ancienne race des hommes libres et les affranchis. +Profitant de cette guerre, les nègres avaient paru à leur tour sur la +scène, et s'y étaient annoncés par le feu et le sang. Ils avaient égorgé +leurs maîtres et incendié leurs propriétés. Dès ce moment, la colonie se +trouva livrée à la plus horrible confusion; chaque parti reprochait à +l'autre le nouvel ennemi qui venait de se présenter, et l'accusait de lui +avoir donné des armes. Les nègres, sans se ranger encore pour aucune cause, +ravageaient le pays. Bientôt cependant, excités par les envoyés de la +partie espagnole, ils prétendirent servir la cause royale. Pour ajouter +encore à la confusion, les Anglais étaient intervenus. Une partie des +blancs les avaient appelés dans un moment de danger, et leur avaient cédé +le fort important de Saint-Nicolas. Le commissaire Santhonax, aidé surtout +des mulâtres et d'une partie des blancs, résista à l'invasion des Anglais, +et ne trouva enfin qu'un moyen de la repousser: ce fut de reconnaître la +liberté des nègres qui se déclareraient pour la république. La convention +avait confirmé cette mesure et proclamé par un décret tous les nègres +libres. Dès cet instant, une portion d'entre eux, qui servaient la cause +royale, passèrent du côté des républicains; et les Anglais, retranchés dans +le fort de Saint-Nicolas, n'eurent plus aucun espoir d'envahir cette riche +possession, qui, long-temps ravagée, devait enfin n'appartenir qu'à +elle-même. La Guadeloupe, après avoir été prise et reprise, nous était +enfin restée, mais la Martinique était définitivement perdue. + +Tels étaient les désordres des colonies. Sur l'Océan se passait un +événement important; c'était l'arrivée de ce convoi d'Amérique si +impatiemment attendu dans nos ports. L'escadre de Brest, au nombre de +trente vaisseaux, était sortie, comme on l'a vu, avec l'ordre de croiser, +et de ne combattre que dans le cas où le salut du convoi l'exigerait +impérieusement. Nous avons déjà dit que Jean-Bon-Saint-André était à bord +du vaisseau amiral; que Villaret-Joyeuse avait été fait, de simple +capitaine, chef d'escadre; que des paysans n'ayant jamais vu la mer avaient +été placés dans les équipages; et que ces matelots, ces officiers, ces +amiraux d'un jour, étaient chargés de lutter contre la vieille marine +anglaise. L'amiral Villaret-Joyeuse appareilla le 1er prairial (20 mai), et +fit voile vers les îles Coves et Flores pour attendre le convoi. Il prit en +route beaucoup de vaisseaux de commerce anglais, et les capitaines lui +disaient: _Vous nous prenez en détail, mais l'amiral Howe va vous prendre +en gros_. En effet, cet amiral croisait sur les côtes de la Bretagne et de +la Normandie, avec trente-trois vaisseaux et douze frégates. Le 9 prairial +(28 mai), l'escadre française aperçut une flotte. Les équipages impatiens +regardaient grossir à l'horizon ces points noirs; et, lorsqu'ils +reconnurent les Anglais, ils poussèrent des cris d'enthousiasme, et +demandèrent le combat avec cette chaleur de patriotisme qui a toujours +distingué nos habitans des côtes. Quoique les instructions données au +général ne lui permissent de se battre que pour sauver le convoi, cependant +Jean-Bon-Saint-André, entraîné lui-même par l'enthousiame universel, +consentit au combat, et fit donner l'ordre de s'y préparer. Vers le soir, +un vaisseau de l'arrière-garde, _le Révolutionnaire_, qui avait diminué de +voiles, se trouva engagé contre les Anglais, fit une résistance opiniâtre, +perdit son capitaine, et fut obligé de se faire remorquer à Rochefort. La +nuit empêcha l'action de devenir générale. + +Le lendemain 10 (29 mai), les deux escadres se trouvèrent en présence. +L'amiral anglais manoeuvra contre notre arrière-garde. Le mouvement que +nous fîmes pour la protéger amena l'engagement général. Les Français ne +manoeuvrant pas aussi bien, deux de leurs vaisseaux, _l'Indomptable_ et _le +Tyrannicide_, se trouvèrent en présence de forces supérieures, et se +battirent avec un courage opiniâtre. Villaret-Joyeuse donna l'ordre de +secourir les vaisseaux engagés; mais ses ordres n'étant ni bien compris, ni +bien exécutés, il se porta seul en avant, au risque de n'être pas suivi. +Cependant il le fut bientôt après: toute notre escadre s'avança sur +l'escadre ennemie, et l'obligea de reculer. Malheureusement nous avions +perdu l'avantage du vent; nous fîmes un feu terrible sur les Anglais, mais +nous ne pûmes pas les poursuivre. Il nous resta cependant les deux +vaisseaux et le champ de bataille. + +Le 11 et le 12 (30 et 31 mai), une brume épaisse enveloppa les deux armées +navales. Les Français tâchèrent d'entraîner les Anglais au nord et à +l'ouest de la route que devait suivre le convoi. Le 13, la brume se +dissipa; un soleil éclatant éclaira les deux flottes. Les Français +n'avaient plus que vingt-six vaisseaux, tandis que leurs ennemis en avaient +trente-six; ils demandaient de nouveau le combat, et il convenait de céder +à leur ardeur pour occuper les Anglais, et les éloigner de la route du +convoi, qui devait passer sur le champ de bataille du 10. + +Ce combat, l'un des plus mémorables dont l'Océan ait été le témoin, +commença à neuf heures du matin. L'amiral Howe s'avança pour couper notre +ligne. Une fausse manoeuvre du vaisseau _la Montagne_ lui permit d'y +pénétrer, d'isoler notre aile gauche, et de l'accabler de toutes ses +forces. + +Notre droite et notre avant-garde restèrent isolées. L'amiral voulait les +rallier à lui pour se reporter sur l'escadre anglaise, mais il avait perdu +l'avantage du vent, et resta cinq heures sans pouvoir se rapprocher du +champ de bataille. Pendant ce temps, les vaisseaux engagés se battaient +avec un héroïsme extraordinaire. Les Anglais, supérieurs dans la manoeuvre, +perdaient leur avantage dans les luttes de vaisseau à vaisseau, trouvaient +des feux terribles et des abordages formidables. C'est au milieu de cette +action acharnée que le vaisseau _le Vengeur_, démâté, à moitié détruit, et +près de couler, refusa d'amener son pavillon, au risque de s'abîmer sous +les eaux. Les Anglais cessèrent les premiers le feu, et se retirèrent +étonnés d'une pareille résistance. Ils avaient pris six de nos vaisseaux. +Le lendemain Villaret-Joyeuse, ayant réuni son avant-garde et sa droite, +voulait fondre sur eux et leur enlever leur proie. Les Anglais, fort +endommagés, nous auraient peut-être cédé la victoire. Jean-Bon-Saint-André +s'opposa à un nouveau combat malgré l'enthousiasme des équipages. Les +Anglais purent donc regagner paisiblement leurs ports; ils y rentrèrent +épouvantés de leur victoire, et pleins d'admiration pour la bravoure de nos +jeunes marins. Mais le but essentiel de ce terrible combat était rempli. +L'amiral Venstabel avait traversé, pendant cette journée du 13, le champ de +bataille du 10, l'avait trouvé couvert de débris; et était entré +heureusement dans les ports de France. + +Ainsi, victorieux aux Pyrénées et aux Alpes, menaçans dans les Pays-Bas, +héroïques sur mer, et assez forts pour disputer chèrement une victoire +navale aux Anglais, nous commencions l'année 1794 de la manière la plus +brillante et la plus glorieuse. + + + + +CHAPITRE XXI. + + +SITUATION INTÉRIEURE AU COMMENCEMENT DE L'ANNÉE 1794.--TRAVAUX +ADMINISTRATIFS DU COMITÉ.--LOIS DES FINANCES.--CAPITALISATION DES RENTES +VIAGÈRES.--ÉTAT DES PRISONS.--PERSÉCUTIONS POLITIQUES.--NOMBREUSES +EXÉCUTIONS.--TENTATIVE D'ASSASSINAT SUR ROBESPIERRE ET COLLOT +D'HERBOIS.--DOMINATION DE ROBESPIERRE.-LA SECTE DE LA _mère de Dieu_.--DES +DIVISIONS SE MANIFESTENT ENTRE LES COMITÉS.--FÊTE A L'ÊTRE SUPREME.--LOI DU +22 FRIMAIRE RÉORGANISANT LE TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE.--TERREUR +EXTRÊME.-GRANDES EXÉCUTIONS A PARIS.--MISSIONS DE LEBON, CARRIER ET +MAIGNET; CRUAUTÉS ATROCES COMMISES PAR EUX.--NOYADES DANS LA +LOIRE.--RUPTURE ENTRE LES CHEFS DU COMITÉ DE SALUT PUBLIC; RETRAITE DE +ROBESPIERRE. + +Tandis qu'au dehors la république était victorieuse, son état intérieur +n'avait pas cessé d'être violent. Ses maux étaient toujours les mêmes: +c'étaient les assignats, le _maximum_, la rareté des subsistances, la loi +des suspects, les tribunaux révolutionnaires. + +Les embarras résultant de la nécessité de régler tous les mouvemens du +commerce n'avaient fait que s'accroître. On était obligé de modifier sans +cesse la loi du _maximum_; il fallait en excepter tantôt les fils retors et +leur accorder dix pour cent au-dessus du tarif; tantôt les épingles, les +baptistes, les linons, les mousselines, les gazes, les dentelles de fil et +de soie, les soies et les soieries. Mais tandis qu'il fallait excepter du +_maximum_ une foule d'objets, il en était d'autres qu'il devenait urgent +d'y soumettre. Ainsi, le prix des chevaux étant devenu excessif, on n'avait +pu s'empêcher d'en déterminer la valeur suivant la taille et la qualité. De +ces moyens résultait toujours le même inconvénient. Le commerce s'arrêtait +et fermait ses marchés, ou bien s'en ouvrait de clandestins; et ici +l'autorité devenait impuissante. Si par les assignats elle avait pu +réaliser la valeur des biens nationaux, et si par le _maximum_ elle avait +pu mettre les assignats en rapport avec les marchandises, il n'y avait +aucun moyen d'empêcher les marchandises de se supprimer ou de se cacher aux +acheteurs. Aussi les plaintes ne cessaient de s'élever contre les marchands +qui se retiraient, ou qui fermaient leurs magasins. + +Cependant l'état des subsistances causait moins d'inquiétude cette année. +Les convois arrivés du nord de l'Amérique, et une récolte abondante, +avaient fourni une quantité suffisante de grains pour la consommation de la +France. Le comité, administrant toutes choses avec la même vigueur, avait +ordonné que le recensement de la récolte serait fait par la commission des +subsistances, et qu'une partie des grains serait battue sur-le-champ pour +suffire aux approvisionnemens des marchés. On avait eu quelque crainte de +voir les moissonneurs errans qui se déplacent pour se rendre dans les +provinces à grains, exiger des salaires extraordinaires; le comité déclara +que tous les citoyens et citoyennes connus pour s'employer aux travaux des +récoltes étaient en réquisition forcée, et que leurs salaires seraient +déterminés par les autorités locales. Bientôt des garçons bouchers et +boulangers s'étant mutinés, le comité prit une mesure plus générale, et mit +en réquisition les ouvriers de toute espèce, qui s'employaient à la +manipulation, au transport et au débit des marchandises de première +nécessité. + +Les approvisionnemens en viande étaient beaucoup plus difficiles et plus +inquiétans. On en manquait surtout à Paris; et, depuis le moment où les +hébertistes avaient voulu se servir de cette disette pour exciter un +mouvement, le mal n'avait fait que s'accroître. On fut obligé de mettre la +ville de Paris à la ration de viande. La commission des subsistances fixa +la consommation journalière à soixante-quinze boeufs, cent cinquante +quintaux de veau et de mouton, et deux cents cochons. Elle se procurait les +bestiaux nécessaires, et les envoyait à l'hospice de l'Humanité, qui était +désigné comme l'abattoir commun, et comme le seul autorisé. Les bouchers +nommés par chaque section venaient y chercher la viande qui leur était +destinée, et en recevaient une quantité proportionnée à la population +qu'ils avaient à servir. Tous les cinq jours, ils devaient distribuer à +chaque famille une demi-livre de viande par tête. On employait encore ici +la ressource des cartes, délivrées par les comités révolutionnaires, pour +la distribution du pain, et portant le nombre d'individus dont se composait +chaque famille. Pour éviter les tumultes et les longues veilles, défense +était faite de se rendre avant six heures du matin à la porte des bouchers. + +L'insuffisance de ces règlemens se fit bientôt sentir; déjà il s'était +établi, comme nous l'avons dit ailleurs, des boucheries clandestines. Le +nombre en devint tous les jours plus grand. Les bestiaux n'avaient pas le +temps d'arriver aux marchés de Neubourg, Poissy et Sceaux; les bouchers des +campagnes les devançaient, et venaient les acheter dans les herbages même. +Profitant de la négligence des communes rurales dans l'exécution de la loi, +ces bouchers vendaient au-dessus du _maximum_, et fournissaient tous les +habitans des grandes communes, et particulièrement ceux de Paris, qui ne se +contentaient pas de la demi-livre distribuée tous les cinq jours. De cette +manière, les bouchers de campagne absorbaient le commerce de ceux des +villes, qui n'avaient presque plus rien à faire depuis qu'ils étaient +bornés à distribuer les rations. Plusieurs d'entre eux demandèrent même une +loi qui les autorisât à résilier les baux de leurs boutiques. Il fallut +alors porter de nouveaux règlemens pour empêcher que les bestiaux fussent +détournés des marchés; et on obligea les propriétaires d'herbages à des +déclarations et à des formalités extrêmement gênantes. On fut forcé de +descendre à des détails bien plus minutieux encore; le bois et le charbon +n'arrivant plus, à cause du _maximum_, ce qui donnait lieu à des soupçons +d'accaparement, on défendit d'avoir chez soi plus de quatre voies de bois, +et plus de deux voies de charbon. + +Le nouveau gouvernement suffisait avec une activité singulière à toutes les +difficultés de la carrière où il se trouvait engagé. Tandis qu'il rendait +ces règlemens si multipliés, il s'occupait de réformer l'agriculture, de +changer la législation du fermage, pour diviser l'exploitation des terres; +d'introduire les nouveaux assolemens, les prairies artificielles et +l'éducation des bestiaux; il décrétait l'institution de jardins botaniques, +dans tous les chefs-lieux de département, pour naturaliser les plantes +exotiques, former des pépinières d'arbres de toute espèce, et ouvrir des +cours d'agriculture à l'usage et à la portée des cultivateurs; il ordonnait +le dessèchement général des marais, d'après un plan vaste et bien conçu; il +décidait que l'état ferait les avances de cette grande entreprise, et que +les propriétaires dont les terres seraient desséchées et assainies +paieraient un droit, ou céderaient leurs terres moyennant un prix +déterminé; enfin, il engageait tous les architectes à présenter des plans +pour rebâtir les villages en démolissant les châteaux; il ordonnait des +embellissemens pour rendre le jardin des Tuileries plus commode au public; +il demandait à tous les artistes un projet pour changer la salle d'Opéra en +une arène couverte, où le peuple s'assemblerait en hiver. + +Ainsi donc, il exécutait ou du moins essayait presque tout à la fois; tant +il est vrai que c'est lorsqu'on a le plus à faire, qu'on est le plus +capable de beaucoup faire! Le soin des finances n'était pas le moins +difficile et le moins inquiétant de tous. On a vu quelles ressources furent +imaginées, au mois d'août 1793, pour remettre les assignats en valeur, en +les retirant en partie de la circulation. Le milliard retiré par l'emprunt +forcé, et les victoires qui terminèrent la campagne de 1793, les +relevèrent, et, comme nous l'avons dit ailleurs, ils remontèrent presque au +pair, grâce aux lois terribles qui rendaient la possession du numéraire si +dangereuse. Cependant cette apparente prospérité dura peu; les assignats +retombèrent bientôt, et la quantité des émissions les déprécia rapidement. +Il en rentrait bien une partie par les ventes des biens nationaux, mais +cette rentrée était insuffisante. Les biens se vendaient au-dessus de +l'estimation, ce qui n'avait rien d'étonnant, car l'estimation avait été +faite en argent, et le paiement se faisait en assignats. De cette manière, +le prix était réellement fort au-dessous de l'estimation, quoiqu'il parût +être au-dessus. D'ailleurs, cette absorption des assignats ne pouvait être +que lente, tandis que l'émission était nécessairement immense et rapide. +Douze cent mille hommes à solder et à armer, un matériel à créer, une +marine à construire, avec un papier déprécié, exigeaient des quantités +énormes de ce papier. Cette ressource étant devenue la seule, et le capital +des assignats, d'ailleurs, s'augmentant chaque jour par les confiscations, +on se résigna à en user autant que le besoin le réclamerait. On abolit la +distinction entre la caisse de l'ordinaire et de l'extraordinaire, l'une +réservée au produit des impôts, l'autre à la création des assignats. On +confondit les deux natures de ressources, et chaque fois que le besoin +l'exigeait, on suppléait au revenu par des émissions nouvelles. Au +commencement de 1794 (an II), la somme totale des émissions s'était accrue +du double. Près de quatre milliards avaient été ajoutés à la somme qui +existait déjà, et l'avaient portée à environ huit milliards. En retranchant +les sommes rentrées et brûlées, et celles qui n'avaient pas encore été +dépensées, il restait en circulation réelle cinq milliards cinq cent trente +six millions. On décréta, en messidor an II (juin 1794), la création d'un +nouveau milliard d'assignats de toute valeur depuis 1,000 francs jusqu'à 15 +sous. Le comité des finances eut encore recours à l'emprunt forcé sur les +riches. On se servit des rôles de l'année précédente, et on imposa à ceux +qui étaient portés sur ces rôles une contribution extraordinaire de guerre, +du dixième de l'emprunt forcé, c'est-à-dire de cent millions. Cette somme +ne leur fut pas imposée à titre d'emprunt remboursable, mais à titre +d'impôt qui devait être payé par eux sans retour. + +Pour compléter l'établissement du Grand-Livre, et le projet d'uniformiser +la dette publique, il restait à _capitaliser_ les rentes viagères, et à les +convertir en une _inscription_. Ces rentes de toute espèce et de toute +forme étaient l'objet de l'agiotage le plus compliqué; comme les anciens +contrats sur l'état, elles avaient l'inconvénient de reposer sur un titre +royal, et d'obtenir une préférence marquée sur les valeurs républicaines; +car on se disait toujours que si la république consentait à payer les +dettes de la monarchie, la monarchie ne consentirait pas à payer celles de +la république. Cambon acheva donc son grand ouvrage de la régénération de +la dette, en proposant et en faisant rendre la loi qui capitalisait les +rentes viagères; les titres devaient être remis par les notaires, et brûlés +ensuite, comme l'avaient été les contrats. Le capital fourni autrefois par +le rentier était converti en une inscription, et portait un intérêt +perpétuel de cinq pour cent, au lieu d'un revenu viager. Cependant, par +égard pour les vieillards et les rentiers peu fortunés, qui avaient voulu +doubler leurs ressources en les rendant viagères, on conserva les rentes +modiques, en les proportionnant à l'âge des individus. De quarante à +cinquante ans, on laissa exister toute rente de quinze cents à deux mille +francs; de cinquante à soixante, toute rente de trois mille à quatre mille; +et ainsi de suite jusqu'à l'âge de cent ans, et jusqu'à la somme de 10,500 +francs. Si le rentier compris dans les cas ci-dessus avait une rente +supérieure au taux désigné, le surplus était capitalisé. Certes, on ne +pouvait garder plus de ménagemens pour les fortunes médiocres et la +vieillesse; cependant aucune loi ne donna lieu à plus de réclamations et de +plaintes, et la convention essuya, pour une mesure sage et ménagée avec +humanité, plus de blâme que pour les mesures terribles qui signalaient +chaque jour sa dictature. Les agioteurs étaient fort contrariés, parce que +la loi exigeait, pour reconnaître les créances, les certificats de vie. Les +porteurs de titres d'émigrés ne pouvaient pas se procurer aisément ces +certificats; aussi les agioteurs, qui étaient lésés par cette condition, +firent de grandes déclamations au nom des vieillards et des infirmes; ils +disaient qu'on ne respectait ni l'âge ni l'indigence; ils persuadaient aux +rentiers qu'ils ne seraient pas payés, parce que l'opération et les +formalités qu'elle exigeait entraîneraient des délais interminables; +cependant il n'en fut rien. Cambon fit modifier quelques clauses du décret, +et, veillant sans cesse à la trésorerie, y fit exécuter le travail avec la +plus grande promptitude. Les rentiers qui n'agiotaient pas sur les titres +d'autrui, et qui vivaient de leur propre revenu, furent payés promptement; +et, comme dit Barrère, au lieu d'attendre leur tour de paiement, dans des +cours découvertes, et exposés à l'intempérie des saisons, ils l'attendaient +dans les salles chaudes et couvertes de la trésorerie. + +A côté de ces réformes utiles, les cruautés continuaient d'avoir leur +cours. La loi qui expulsait les ex-nobles de Paris, des places fortes et +maritimes, donnait lieu à une foule de vexations. Distinguer les vrais +nobles, aujourd'hui que la noblesse était une calamité, n'était pas, plus +facile qu'à l'époque où elle avait été une prétention. Les roturières +mariées à des nobles, et devenues veuves, les acheteurs de charges qui +avaient pris le titre d'écuyers, réclamaient pour être exemptés d'une +distinction qu'ils avaient autrefois avidement recherchée. Cette loi +ouvrait donc une nouvelle carrière à l'arbitraire et aux vexations les plus +tyranniques. + +Les représentans en mission exerçaient leur autorité avec la dernière +rigueur, et quelques-uns se livraient à des cruautés extravagantes et +monstrueuses. A Paris, les prisons se remplissaient tous les jours +davantage. Le comité de sûreté générale avait institué une police qui +répandait la terre en tous lieux. Le chef était un nommé Héron, qui avait +sous sa direction une nuée d'agens, tous dignes de lui. Ils étaient ce +qu'on appelait les _porteurs d'ordre_ des comités. Les uns faisaient +l'espionnage; les autres, munis d'ordres secrets, souvent même d'ordres en +blanc, allaient faire des arrestations soit dans Paris, soit dans les +provinces. On leur allouait des sommes pour chacune de leurs expéditions; +ils en exigeaient en outre des prisonniers, et ils ajoutaient ainsi la +rapine à la cruauté. Tous les aventuriers licenciés avec l'armée +révolutionnaire, ou renvoyés des bureaux de Bouchotte, avaient passé dans +ces nouveaux emplois, et en étaient devenus bien plus redoutables. Ils +s'introduisaient partout; dans les promenades, les cafés, les spectacles; à +chaque instant on se croyait poursuivi ou écouté par l'un de ces +inquisiteurs. Grâce à leurs soins, le nombre des suspects avait été porté à +sept ou huit mille dans Paris seulement. Les prisons n'offraient plus le +même spectacle qu'autrefois; on n'y voyait plus les riches contribuant pour +les pauvres, et des hommes de toute opinion, de tout rang, menant à frais +communs une vie assez douce, et se consolant, par les plaisirs des arts, +des rigueurs de la captivité. Ce régime avait paru trop supportable pour ce +qu'on appelait des aristocrates; on avait prétendu que le luxe et +l'abondance régnaient chez les suspects, tandis qu'au dehors le peuple +était réduit à la ration; que les riches détenus se plaisaient à gaspiller +des subsistances qui auraient pu servir à alimenter les citoyens indigens, +et il avait été décidé que le régime des prisons serait changé. En +conséquence il avait été établi des réfectoires et des tables communes; on +donnait aux prisonniers, à des heures fixées et dans de grandes salles, une +nourriture détestable et malsaine, qu'on leur faisait payer très cher. Il +ne leur était plus permis d'acheter des alimens pour suppléer à ceux qu'ils +ne pouvaient pas manger. On faisait des visites, on leur enlevait leurs +assignats, et on leur ôtait ainsi tout moyen de se procurer des +soulagemens. On ne leur donnait plus la même liberté de se voir et de vivre +en commun; et aux tourmens de l'isolement venaient s'ajouter les terreurs +de la mort, qui devenait chaque jour plus active et plus prompte. Le +tribunal révolutionnaire commençait, depuis le procès des hébertistes et +des dantonistes, à immoler les victimes par troupes de vingt à la fois. Il +avait condamné la famille des Malesherbes, et leur parenté, au nombre de +quinze ou vingt personnes. Le respectable chef de cette maison était allé à +la mort avec la sérénité et la gaieté d'un sage. Faisant un faux pas tandis +qu'il marchait à l'échafaud, il avait dit: «Ce faux pas est d'un mauvais +augure; un Romain serait rentré chez lui.» Aux Malesherbes avaient été +joints vingt-deux membres du parlement. Le parlement de Toulouse fut immolé +presque tout entier. Enfin les fermiers-généraux venaient d'être mis en +jugement à cause de leurs anciens marchés avec le fisc. On leur prouva que +ces marchés renfermaient des conditions onéreuses à l'état, et le tribunal +révolutionnaire les envoya à l'échafaud, pour des exactions sur le tabac, +le sel, etc. Dans le nombre était un savant illustre, le chimiste +Lavoisier, qui demanda en vain quelques jours de sursis pour écrire une +découverte. + +L'impulsion était donnée; on administrait, on combattait, on égorgeait avec +un ensemble effrayant. Les comités, placés au centre, gouvernaient avec la +même vigueur. La convention, toujours silencieuse, décernait des pensions +aux veuves et aux enfans des soldats morts pour la patrie, réformait des +jugemens de tribunaux, interprétait des décrets, réglait l'échange de +certaines propriétés du domaine, s'occupait en un mot des soins les plus +insignifians et les plus accessoires. Barrère venait tous les jours lui +lire les rapports des victoires: il appelait ces rapports des +_carmagnoles_. A la fin de chaque mois, il annonçait, pour la forme, que +les pouvoirs des comités étaient expirés, et qu'il fallait les renouveler. +Alors on lui répondait avec des applaudissemens que les comités n'avaient +qu'à poursuivre leurs travaux. Quelquefois même il oubliait cette +formalité, et les comités n'en restaient pas moins en fonctions. + +C'est dans ces momens d'une soumission absolue que les âmes exaspérées +éclatent, et que les coups de poignard sont à redouter pour les autorités +despotiques. Il se trouvait alors à Paris un homme, employé comme garçon de +bureau à la loterie nationale, qui avait été autrefois au service de +plusieurs grandes familles, et qui éprouvait une violente haine contre le +régime actuel. Il était âgé de cinquante ans, et se nommait Ladmiral. Il +avait formé le projet d'assassiner l'un des membres les plus influens du +comité de salut public, Robespierre ou Collot-d'Herbois. Depuis quelque +temps il s'était logé dans la même maison que Collot d'Herbois, rue Favart, +et il hésitait entre Collot et Robespierre. Le 3 prairial (22 mai), résolu +de frapper Robespierre, il se rendit au comité de salut public, et +l'attendit toute la journée dans la galerie qui aboutissait à la salle du +comité. N'ayant pu l'y rencontrer, il était revenu chez lui, et s'était +placé dans l'escalier afin de frapper Collot-d'Herbois. Vers minuit, Collot +rentrait et montait son escalier, lorsque Ladmiral lui tire un coup de +pistolet à bout portant. Le pistolet fait faux feu. Ladmiral tire un second +coup, et l'arme se refuse encore à son dessein. Il tire une troisième fois; +cette fois le coup part, mais il n'atteint que les murailles; alors une +lutte s'engage. Collot-d'Herbois crie à l'assassin. Heureusement pour lui +une patrouille passait dans la rue, elle accourt à ce bruit; Ladmiral prend +la fuite alors, remonte dans sa chambre, et s'y enferme. On le suit et on +veut enfoncer la porte. Il déclare qu'il est armé, et qu'il va faire feu +sur ceux qui se présenteront pour le saisir. Cette menace n'intimide pas la +patrouille. On force la porte; un serrurier, nommé Geffroy, s'avance le +premier, et reçoit un coup de fusil qui le blesse presque mortellement. +Ladmiral est aussitôt arrêté et conduit en prison. Interrogé par +Fouquier-Tinville, il raconte sa vie, ses projets, et les tentatives qu'il +a faites pour frapper Robespierre avant de songer à Collot-d'Herbois. On +lui demande qui l'a porté à commettre ce crime. Il répond avec fermeté que +ce n'est point un crime; que c'est un service qu'il a voulu rendre à son +pays; que lui seul a conçu ce projet sans aucune suggestion étrangère, et +que son unique regret est de n'avoir pas réussi. + +Le bruit de cette tentative se répand avec rapidité, et, suivant l'usage, +elle augmente la puissance de ceux contre lesquels elle était dirigée. +Barrère s'empresse le lendemain, 4 prairial, de venir à la convention faire +le récit de cette nouvelle machination de Pitt. «Les factions intérieures, +dit-il, ne cessent de correspondre avec ce gouvernement marchand de +coalitions, acheteur d'assassinats, qui poursuit la liberté comme sa plus +grande ennemie. Tandis que nous mettons à l'ordre du jour la justice et la +vertu, les tyrans coalisés mettent à l'ordre du jour le crime et +l'assassinat. Partout vous trouverez le fatal génie de l'Anglais: dans nos +marchés, dans nos achats, sur les mers, dans le continent, chez les +roitelets de l'Europe comme dans nos cités. C'est la même tête qui dirige +les mains qui assassinent Basseville à Rome, les marins français dans le +port de Gênes, les Français fidèles en Corse; c'est la même tête qui dirige +le fer contre Lepelletier et Marat, la guillotine sur Chalier, et les armes +à feu sur Collot-d'Herbois.» Barrère produit ensuite des lettres de Londres +et de Hollande qui ont été interceptées, et qui annoncent que les complots +de Pitt sont dirigés contre les comités et particulièrement contre +Robespierre. Une de ces lettres dit en substance: «Nous craignons beaucoup +l'influence de Robespierre. Plus le gouvernement français républicain sera +concentré, plus il aura de force, et plus il sera difficile de le +renverser.» + +Une pareille manière de présenter les faits était bien propre à exciter le +plus vif intérêt en faveur des comités, et surtout de Robespierre, et à +identifier leur existence avec celle de la république. Barrère raconte +ensuite le fait avec toutes ses circonstances, parle de _l'empressement +attendrissant_ que les autorités constituées ont montré pour protéger la +représentation nationale, et raconte en termes magnifiques la conduite du +citoyen Geffroy, qui a reçu une blessure grave en saisissant l'assassin. La +convention couvre d'applaudissemens le rapport de Barrère; elle ordonne des +recherches pour s'assurer si Ladmiral n'aurait pas des complices; elle +décrète des remerciemens pour le citoyen Geffroy, et décide, pour le +récompenser, que le bulletin de ses blessures sera lu tous les jours à la +tribune. Couthon fait ensuite un discours fulminant, pour demander que le +rapport de Barrère soit traduit en toutes les langues, et répandu dans tous +les pays. «Pitt, Cobourg, s'écrie-t-il, et vous tous, lâches et petits +tyrans, qui regardez le monde comme votre héritage, et qui, dans les +derniers instans de votre agonie, vous débattez avec tant de fureur, +aiguisez, aiguisez vos poignards; nous vous méprisons trop pour vous +craindre, et vous savez bien que nous sommes trop grands pour vous imiter.» +La salle retentit d'applaudissemens. Couthon ajoute: «Mais la loi dont le +règne vous épouvante a son glaive levé sur vous: elle vous frappera tous. +Le genre humain a besoin de cet exemple, et le ciel, que vous outragez, l'a +ordonné!» + +Collot-d'Herbois arrive alors comme pour recevoir les marques d'intérêt de +l'assemblée; il est accueilli par des acclamations redoublées, et il a +peine à se faire entendre. Robespierre, beaucoup plus adroit, ne paraît +pas, et semble se soustraire aux hommages qui l'attendent. + +Dans cette même journée du 4, une jeune fille, nommée Cécile Renault, se +présente à la porte de Robespierre, avec un paquet sous le bras; elle +demande à le voir; et insiste avec force pour être introduite auprès de +lui. Elle dit qu'un fonctionnaire public doit toujours être prêt à recevoir +ceux qui ont à l'entretenir, et finit même par injurier les hôtes de +Robespierre, les Duplaix, qui ne voulaient pas la recevoir. Aux instances +de cette jeune fille, et à son air étrange, on conçoit des soupçons; on se +saisit d'elle, et on la livre à la police. On ouvre son paquet, et on y +trouve des hardes et deux couteaux. Aussitôt on prétend qu'elle a voulu +assassiner Robespierre, on l'interroge; elle s'explique avec autant +d'assurance que Ladmiral. On lui demande ce qu'elle voulait de Robespierre, +elle dit que c'était pour voir comment était fait un tyran. On la presse, +on veut savoir pourquoi ce paquet, pourquoi ces hardes, ces couteaux; elle +répond qu'elle n'a voulu faire aucun usage des couteaux; que quant aux +hardes, elle s'en était munie parce qu'elle s'attendait à être conduite en +prison, et de la prison à la guillotine. Elle ajoute qu'elle est royaliste, +parce qu'elle aime mieux un roi que cinquante mille. On insiste davantage, +on lui fait de nouvelles questions, mais elle refuse de répondre, et +demande à être conduite à l'échafaud. + +Il suffisait de ces indices pour en conclure que la jeune Renault était un +des assassins armés contre Robespierre. A ce dernier fait vint s'en ajouter +un autre. Le lendemain, à Choisy-sur-Seine, un citoyen racontait dans un +café la tentative d'assassinat commise sur Collot-d'Herbois, et se +réjouissait de ce qu'elle n'avait pas réussi. Un nommé Saintanax, moine, +qui écoutait ce récit, répond qu'il est malheureux que ces scélérats du +comité aient échappé, mais qu'il espère que tôt ou tard ils seront +atteints. On s'empare sur-le-champ du malheureux, et on le traduit dans la +nuit même à Paris. C'était plus qu'il n'en fallait pour supposer de vastes +ramifications; on prétendit qu'il y avait une bande d'assassins préparée, +on s'empressa d'accourir autour des membres du comité, on les engagea à se +garder, et à veiller sur leurs jours si précieux à la patrie. Les sections +s'assemblèrent, et envoyèrent de nouveau des députations et des adresses à +la convention. Elles disaient que parmi les miracles que la Providence +avait faits en faveur de la république, la manière dont Robespierre et +Collot-d'Herbois venaient d'échapper aux coups des assassins n'était pas le +moindre. L'une d'elles proposa même de fournir une garde de vingt-cinq +hommes pour veiller sur les jours des membres du comité. + +Le surlendemain était le jour où s'assemblaient les jacobins. Robespierre +et Collot-d'Herbois s'y rendirent, et furent reçus avec un enthousiasme +extrême. Quand le pouvoir a su s'assurer une soumission générale, il n'a +qu'à laisser faire les âmes basses, elles viennent achever elles-mêmes +l'oeuvre de sa domination, et y ajouter un culte et des honneurs divins. On +regardait Robespierre et Collot-d'Herbois avec une avide +curiosité.--«Voyez, disait-on, ces hommes précieux, le Dieu des hommes +libres les a sauvés; il les a couverts de son égide, et les a conservés à +la république! Il faut leur faire partager les honneurs que la France a +décernés aux martyrs de la liberté; elle aura ainsi la satisfaction de les +honorer, sans avoir à pleurer sur leur urne funèbre[5].» Collot prend le +premier la parole avec sa véhémence ordinaire, et dit que l'émotion qu'il +éprouve dans le moment lui prouve combien il est doux de servir la patrie, +même au prix des plus grands périls. «Il recueille, dit-il, cette vérité +que celui qui a couru quelque danger pour son pays reçoit de nouvelles +forces du fraternel intérêt qu'il inspire. Ces applaudissemens bienveillans +sont un nouveau pacte d'union entre toutes les âmes fortes. Les tyrans +réduits aux abois, et sentant leur fin approcher, veulent en vain recourir +aux poignards, au poison, au guet-apens, les républicains ne s'intimideront +pas. Les tyrans ne savent-ils pas que lorsqu'un patriote expire sous leurs +coups, c'est sur sa tombe que les patriotes qui lui survivent jurent la +vengeance du crime et l'éternité de la liberté?» + +[Note 5: Voyez la séance des jacobins du 6 prairial.] + +Collot achève au milieu des applaudissemens. Bentabolle demande que le +président donne à Collot et à Robespierre l'accolade fraternelle, au nom de +toute la société. Legendre, avec l'empressement d'un homme qui avait été +ami de Danton, et qui était obligé à plus de bassesse pour faire oublier +cette amitié, dit que la main du crime s'est levée pour frapper la vertu, +mais que le Dieu de la nature a empêché que le forfait fût consommé; Il +engage tous les citoyens à former une garde autour des membres du comité, +et s'offre à veiller le premier sur leurs jours précieux. Dans ce moment, +des sections demandent à être introduites dans la salle; l'empressement est +extrême, mais la foule est si grande qu'on est obligé de les laisser à la +porte. + +On offrait au comité les insignes du pouvoir souverain, et c'était le +moment de les repousser. Il suffit à des chefs adroits de se les faire +offrir, et ils doivent se donner le mérite du refus. Les membres présens du +comité combattent avec une indignation affectée la proposition de se donner +des gardes. Couthon prend aussitôt la parole. Il s'étonne, dit-il, de la +proposition qui vient d'être faite aux Jacobins, et qui l'a déjà été à la +convention. Il veut bien l'attribuer à des intentions pures, mais il n'y a +que des despotes qui s'entourent de gardes, et les membres du comité ne +veulent point être assimilés à des despotes. Ils n'ont pas besoin de gardes +pour les défendre. C'est la vertu, c'est la confiance du peuple et la +Providence qui veillent sur leurs jours; il ne leur faut pas d'autres +garanties pour leur sûreté. D'ailleurs ils sauront mourir à leur poste et +pour la liberté. + +Legendre se hâte de justifier sa proposition. Il dit qu'il n'a pas voulu +précisément donner une garde organisée aux membres du comité, mais engager +les bons citoyens à veiller sur leurs jours; que si du reste il s'est +trompé, il se rétracte et que son intention a été pure. Robespierre lui +succède à la tribune. C'est pour la première fois qu'il prend la parole. +Des applaudissemens éclatent, et se prolongent long-temps; enfin on fait +silence, et on lui permet de se faire entendre. «Je suis, dit-il, un de +ceux que les événemens qui se sont passés doivent le moins intéresser, +cependant je ne puis me défendre de quelques réflexions. Que les défenseurs +de la liberté soient en butte aux poignards de la tyrannie, il fallait s'y +attendre. Je l'avais déjà dit: si nous battons les ennemis, si nous +déjouons les factions, nous serons assassinés. Ce que j'avais prévu est +arrivé: les soldats des tyrans ont mordu la poussière, les traîtres ont +péri sur l'échafaud, et les poignards ont été aiguisés contre nous. Je ne +sais quelle impression doivent vous faire éprouver ces événemens, mais +voici celle qu'ils ont produite sur moi. J'ai senti qu'il était plus facile +de nous assassiner que de vaincre nos principes et de subjuguer nos armées. +Je me suis dit que plus la vie des défenseurs du peuple est incertaine et +précaire, plus ils doivent se hâter de remplir leurs derniers jours +d'actions utiles à la liberté. Moi, qui ne crois pas à la nécessité de +vivre, mais seulement à la vertu et à la Providence, je me trouve placé +dans un état où sans doute les assassins n'ont pas voulu me mettre; je me +sens plus indépendant que jamais de la méchanceté des hommes. Les crimes +des tyrans et le fer des assassins m'ont rendu plus libre et plus +redoutable pour tous les ennemis du peuple; mon âme est plus disposée que +jamais à dévoiler les traîtres, et à leur arracher le masque dont ils osent +se couvrir. Français, amis de l'égalité, reposez-vous sur nous du soin +d'employer le peu de vie que la Providence nous accorde à combattre les +ennemis qui nous environnent!» Les acclamations redoublent après ce +discours, et des transports éclatent dans toutes les parties de la salle. +Robespierre, après avoir joui quelques instans de cet enthousiasme, prend +encore une fois la parole contre un membre de la société, qui avait demandé +qu'on rendît des honneurs civiques à Geffroy. Il rapproche cette motion de +celle qui tendait à donner des gardes aux membres des comités, et soutient +que ces motions ont pour but d'exciter l'envie et la calomnie contre le +gouvernement, en l'accablant d'honneurs superflus. En conséquence il +propose et fait prononcer l'exclusion contre celui qui avait demandé pour +Geffroy les honneurs civiques. + +Au degré de puissance auquel il était parvenu, le comité devait tendre à +écarter les apparences de la souveraineté. Il exerçait une dictature +absolue, mais il ne fallait pas qu'on s'en aperçût trop; et tous les +dehors, toutes les pompes du pouvoir, ne pouvaient que le compromettre +inutilement. Un soldat ambitieux qui est maître par son épée, et qui veut +un trône, se hâte de caractériser son autorité le plus tôt qu'il peut, et +d'ajouter les insignes de la puissance à la puissance même; mais les chefs +d'un parti qui ne gouvernent ce parti que par leur influence, et qui +veulent en rester maîtres, doivent le flatter toujours, rapporter sans +cesse à lui le pouvoir dont ils jouissent, et, tout en le gouvernant, +paraître lui obéir. + +Le membres du comité de salut public, chefs de la Montagne, ne devaient pas +s'isoler d'elle et de la convention, et devaient repousser au contraire +tout ce qui paraîtrait les élever trop au-dessus de leurs collègues. Déjà +on s'était ravisé, et l'étendue de leur puissance frappait les esprits, +même dans leur propre parti. Déjà on voyait en eux des dictateurs, et +c'était Robespierre surtout dont la haute influence commençait à offusquer +les yeux. On s'habituait à dire, non plus, _le comité le veut_, mais +_Robespierre le veut_. Fouquier-Tinville disait à un individu qu'il +menaçait du tribunal révolutionnaire: _Si Robespierre le veut, tu y +passeras_. Les agens du pouvoir nommaient sans cesse Robespierre dans leurs +opérations, et semblaient rapporter tout à lui, comme à la cause de +laquelle tout émanait. Les victimes ne manquaient pas de lui imputer leurs +maux, et dans les prisons on ne voyait qu'un oppresseur, _Robespierre_. Les +étrangers eux-mêmes dans leurs proclamations appelaient les soldats +français _soldats de Robespierre_. Cette expression se trouvait dans une +proclamation du duc d'York. Sentant combien était dangereux l'usage qu'on +faisait de son nom, Robespierre s'empressa de prononcer à la convention un +discours, pour repousser ce qu'il appelait des insinuations perfides, dont +le but était de le perdre; il le répéta aux Jacobins, et il s'attira les +applaudissemens qui accueillaient toutes ses paroles. Le _Journal de la +Montagne_ et _le Moniteur_, ayant le lendemain répété ce discours, et ayant +dit que c'était un chef-d'oeuvre dont l'analyse était impossible, parce que +_chaque mot valait une phrase, et chaque phrase une page_, il s'emporta +vivement, et vint le lendemain se plaindre aux Jacobins des journaux qui +flagornaient avec affectation les membres du comité, afin de les perdre en +leur donnant les apparences de la toute-puissance. Les deux journaux furent +obligés de se rétracter, et de s'excuser d'avoir loué Robespierre, en +assurant que leurs intentions étaient pures. + +Robespierre avait de la vanité, mais il n'était pas assez grand pour être +ambitieux. Avide de flatteries et de respects, il s'en nourrissait, et se +justifiait de les recevoir en assurant qu'il ne voulait pas de la +toute-puissance. Il avait autour de lui une espèce de cour composée de +quelques hommes, mais surtout de beaucoup de femmes, qui lui prodiguaient +les soins les plus délicats. Toujours empressées à sa porte, elles +témoignaient pour sa personne la sollicitude la plus constante; elles ne +cessaient de célébrer entre elles sa vertu, son éloquence, son génie; elles +l'appelaient un homme divin et au-dessus de l'humanité. Une vieille +marquise était la principale de ces femmes, qui soignaient en véritables +dévotes ce pontife sanglant et orgueilleux. L'empressement des femmes est +toujours le symptôme le plus sûr de l'engouement public. Ce sont elles qui, +par leurs soins actifs, leurs discours, leurs sollicitudes, se chargent d'y +ajouter le ridicule. + +Aux femmes qui adoraient Robespierre s'était jointe une secte ridicule et +bizarre, formée depuis peu. C'est au moment de l'abolition des cultes que +les sectes abondent, parce que le besoin impérieux de croire cherche à se +repaître d'autres illusions, à défaut de celles qui sont détruites. Une +vieille femme dont le cerveau s'était enflammé dans les prisons de la +Bastille, et qui se nommait Catherine Théot, se disait mère de Dieu, et +annonçait la prochaine apparition d'un nouveau Messie. Il devait, suivant +elle, apparaître au milieu des bouleversemens[1], et, au moment où il +paraîtrait, commencerait une vie éternelle pour les élus. Ces élus devaient +propager leur croyance par tous les moyens, et exterminer les ennemis du +vrai Dieu. Le chartreux dom Gerle, qui figura sous la constituante et dont +l'imagination faible avait été égarée par des rêves mystiques, était l'un +des deux prophètes, Robespierre était l'autre. Son déisme lui avait sans +doute valu cet honneur. Catherine Théot l'appelait son fils chéri; les +initiés le considéraient avec respect, et voyaient en lui un être +surnaturel, appelé à des destinées mystérieuses et sublimes. Probablement +il était instruit de leurs folies, et sans être leur complice il jouissait +de leur erreur. Il est certain qu'il avait protégé dom Gerle, qu'il en +recevait des visites fréquentes, et qu'il lui avait donné un certificat de +civisme signé de sa main, pour le soustraire aux poursuites d'un comité +révolutionnaire. Cette secte s'était fort répandue; elle avait son culte et +ses pratiques, ce qui ne contribuait pas peu à sa propagation; elle se +réunissait chez Catherine Théot, dans un quartier reculé de Paris, près du +Panthéon. C'était là que se faisaient les initiations, en présence de la +mère de Dieu, de dom Gerle et des principaux élus. Cette secte commençait à +être connue, et on savait vaguement que Robespierre était pour elle un +prophète. Ainsi tout contribuait à le grandir et à le compromettre. + +C'était surtout parmi ses collègues que les ombrages commençaient à naître. +Des divisions se prononçaient déjà, et c'était naturel, car la puissance du +comité étant établie, le temps des rivalités était venu. Le comité s'était +partagé en plusieurs groupes distincts. La mort de Hérault-Séchelles avait +réduit à onze les douze membres qui le composaient. Jean-Bon-Saint-André et +Prieur (de la Marne) n'avaient pas cessé d'être en mission. Carnot était +entièrement occupé de la guerre, Prieur (de la Côte-d'Or) des +approvisionnemens, Robert Lindet des subsistances. On appelait ceux-ci les +gens _d'examen_. Ils ne prenaient aucune part ni à la politique ni aux +rivalités. Robespierre, Saint-Just, Couthon, s'étaient rapprochés. Une +espèce de supériorité d'esprit et de manières, le grand cas qu'ils +semblaient faire d'eux-mêmes, et le mépris qu'ils semblaient avoir pour +leurs autres collègues, les avaient portés à se ranger à part; on les +nommait les gens de _la haute main_. Barrère n'était à leurs yeux qu'un +être faible et pusillanime, ayant de la facilité au service de tout le +monde, Collot-d'Herbois qu'un déclamateur de clubs, Billaud-Varennes qu'un +esprit médiocre, sombre et envieux. Ces trois derniers ne leur pardonnaient +pas leurs dédains secrets. Barrère n'osait se prononcer; mais +Collot-d'Herbois, et surtout Billaud, dont le caractère était indomptable, +ne pouvaient dissimuler la haine dont ils commençaient à s'enflammer. Ils +cherchaient à s'appuyer sur leurs collègues appelés gens _d'examen_, et à +les mettre de leur côté. Ils pouvaient espérer un appui de la part du +comité de sûreté générale, qui commençait à être importuné de la suprématie +du comité de salut public. Spécialement borné à la police, et souvent +surveillé ou contrôlé dans ses opérations par le comité de salut public, le +comité de sûreté générale supportait impatiemment cette dépendance. Amar, +Vadier, Vouland, Jagot, Louis (du Bas-Rhin), ses membres les plus cruels, +étaient en même temps les plus disposés à secouer le joug. Deux de leurs +collègues, qu'on appelait _les écouteurs_, les observaient pour le compte +de Robespierre, et cet espionnage leur était devenu insupportable. Les +mécontens de l'un et l'autre comité pouvaient donc se réunir et devenir +dangereux pour Robespierre, Couthon et Saint-Just. + +Il faut bien le remarquer: c'étaient les rivalités d'orgueil et de pouvoir +qui commençaient la division, et non une différence d'opinion politique, +car Billaud-Varennes, Collot-d'Herbois, Vadier, Vouland, Amar, Jagot et +Louis, étaient des révolutionnaires non moins redoutables que les trois +adversaires qu'ils voulaient renverser. + +Une circonstance indisposa encore davantage le comité de sûreté générale +contre les dominateurs du comité de salut public. On se plaignait beaucoup +des arrestations, qui devenaient toujours plus nombreuses, et qui étaient +souvent injustes, car elles portaient contre une foule d'individus connus +pour excellens patriotes; on se plaignait des rapines et des vexations des +agens nombreux auxquels le comité de sûreté générale avait délégué son +inquisition. Robespierre, Saint-Just et Couthon, n'osant ni faire abolir, +ni faire renouveler ce comité, imaginèrent d'établir un bureau de police +dans le sein du comité de salut public. C'était, sans détruire le comité de +sûreté générale, envahir ses fonctions et l'en dépouiller. Saint-Just +devait avoir la direction de ce bureau; mais, appelé à l'armée, il n'avait +pu remplir ce soin, et Robespierre s'en était chargé à sa place. Le bureau +de police élargissait ceux que faisait arrêter le comité de sûreté +générale, et ce dernier comité rendait la pareille à l'autre. Cet +envahissement de fonctions amena une brouille ouverte. Le bruit s'en +répandit, et malgré le secret qui enveloppait le gouvernement, on sut +bientôt que ses membres n'étaient pas d'accord. + +D'autres mécontentemens[1], non moins graves, éclataient dans la +convention. Elle était toujours fort soumise, mais quelques-uns de ses +membres, qui avaient conçu des craintes pour eux-mêmes, recevaient du +danger un peu plus de hardiesse. C'étaient d'anciens amis de Danton, +compromis par leurs liaisons avec lui, et menacés quelquefois comme restes +du parti des _corrompus et des indulgens_. Les uns avaient malversé dans +leurs fonctions, et craignaient l'application du _système de la vertu_; les +autres avaient paru opposés à un déploiement de rigueurs tous les jours +croissant. Le plus compromis d'entre eux était Tallien. On disait qu'il +avait malversé à la commune lorsqu'il en était membre, et à Bordeaux +lorsqu'il y était en mission. On ajoutait que dans cette dernière ville il +s'était laissé amollir et séduire par une jeune et belle femme qui l'avait +accompagné à Paris, et qui venait d'être jetée en prison. Après Tallien on +citait Bourdon (de l'Oise), compromis par sa lutte avec le parti de Saumur, +et expulsé des Jacobins, conjointement avec Fabre, Camille et Philippeau; +on citait encore Thuriot, exclu aussi des Jacobins; Legendre, qui, malgré +ses soumissions journalières, ne pouvait se faire pardonner ses anciennes +liaisons avec Danton; enfin Fréron, Barras, Lecointre, Revère, Monestier, +Panis, etc., tous, ou amis de Danton, ou désapprobateurs du système suivi +par le gouvernement. Ces inquiétudes personnelles se propageaient, le +nombre des mécontens augmentait chaque jour, et ils étaient prêts à s'unir +aux membres de l'un ou de l'autre comité qui voudraient leur tendre la +main. + +Le 20 prairial (8 juin) approchait; c'était le jour fixé pour la fête à +l'Être suprême. Le 16, il fallait nommer un président; la convention nomma +à l'unanimité Robespierre pour occuper le fauteuil. C'était lui assurer le +premier rôle dans la journée du 20. Ses collègues, comme on le voit, +cherchaient encore à le flatter et à l'apaiser à force d'honneurs. De +vastes préparatifs avaient été faits conformément au plan conçu par David. +La fête devait être magnifique. Le 20, au matin, le soleil brillait de tout +son éclat. La foule, toujours prête à assister aux représentations que lui +donne le pouvoir, était accourue. Robespierre se fit attendre long-temps. +Il parut enfin au milieu de la convention. Il était soigneusement paré; il +avait la tête couverte de plumes, et tenait à la main, comme tous les +représentans, un bouquet de fleurs, de fruits et d'épis de blé. Sur son +visage, ordinairement si sombre, éclatait une joie qui ne lui était pas +ordinaire. Un amphithéâtre était placé au milieu du jardin des Tuileries. +La convention l'occupait; à droite et à gauche, se trouvaient plusieurs +groupes d'enfans, d'hommes, de vieillards et de femmes. Les enfans étaient +couronnés de violette, les adolescens de myrte, les hommes de chêne, les +vieillards de pampre et d'olivier. Les femmes tenaient leurs filles par la +main, et portaient des corbeilles de fleurs. Vis-à-vis de l'amphithéâtre, +se trouvaient des figures représentant l'Athéisme, la Discorde, l'Égoïsme. +Elles étaient destinées à être brûlées. Dès que la convention eut pris sa +place, une musique ouvrit la cérémonie. Le président fit ensuite un premier +discours sur l'objet de la fête. «Français républicains, dit-il, il est +enfin arrivé le jour à jamais fortuné que le peuple français consacre à +l'Être suprême! Jamais le monde qu'il a créé ne lui offrit un spectacle +aussi digne de ses regards. Il a vu régner sur la terre la tyrannie, le +crime et l'imposture: il voit dans ce moment une nation entière, aux prises +avec tous les oppresseurs du genre humain, suspendre le cours de ses +travaux héroïques pour élever sa pensée et ses voeux vers le grand Être qui +lui donna la mission de les entreprendre, et le courage de les exécuter!» + +Après avoir parlé quelques minutes, le président descend de l'amphithéâtre, +et, se saisissant d'une torche, met le feu aux monstres de l'Athéisme, de +la Discorde et de l'Égoïsme. Du milieu de leurs cendres paraît la statue de +la Sagesse, mais on remarque qu'elle est enfumée par les flammes au milieu +desquelles elle vient de paraître. Robespierre retourne à sa place, et +prononce un second discours sur l'extirpation des vices ligués contre la +république. Après cette première cérémonie, on se met en marche pour se +rendre au Champ-de-Mars. L'orgueil de Robespierre semble redoubler, et il +affecte de marcher très en avant de ses collègues. Mais quelques-uns, +indignés, se rapprochent de sa personne, et lui prodiguent les sarcasmes +les plus amers. Les uns se moquent du nouveau pontife, et lui disent, en +faisant allusion à la statue de la Sagesse, qui avait paru enfumée, que sa +sagesse est obscurcie. D'autres font entendre le mot de tyran, et s'écrient +qu'il _est encore des Brutus_. Bourdon de l'Oise lui dit ces mots: _La +roche Tarpéienne est près du Capitole_. + +Le cortège arrive enfin au Champ-de-Mars. Là se trouvait, au lieu de +l'ancien autel de la patrie, une vaste montagne. Au sommet de cette +montagne était un arbre: la convention s'assied sous ses rameaux. De chaque +côté de la montagne se placent les différens groupes des enfans, des +vieillards et des femmes. Une symphonie commence; les groupes chantent +ensuite des strophes en se répondant alternativement; enfin, à un signal +donné, les adolescens tirent leurs épées et jurent, dans les mains des +vieillards, de défendre la patrie: les mères élèvent leurs enfans dans +leurs bras; tous les assistans lèvent leurs mains vers le ciel, et les +sermens de vaincre se mêlent aux hommages rendus à l'Être suprême. On +retourne ensuite au jardin des Tuileries, et la fête se termine par des +jeux publics. + +Telle fut la fameuse fête célébrée en l'honneur de l'Être suprême. +Robespierre, en ce jour, était parvenu au comble des honneurs; mais il +n'était arrivé au faîte que pour en être précipité. Son orgueil avait +blessé tout le monde. Les sarcasmes étaient parvenus jusqu'à son oreille, +et il avait vu chez quelques-uns de ses collègues une hardiesse qui ne leur +était pas ordinaire. Le lendemain il se rend au comité de salut public, et +exprime sa colère contre les députés qui l'ont outragé la veille. Il se +plaint de ces amis de Danton, de ces restes impurs du parti _indulgent et +corrompu_, et en demande le sacrifice. Billaud-Varennes et +Collot-d'Herbois, qui n'étaient pas moins blessés que leurs collègues du +rôle que Robespierre avait joué la veille, se montrent très froids et peu +empressés à le venger. Ils ne défendent pas les députés dont se plaint +Robespierre, mais ils reviennent sur la dernière fête, ils expriment des +craintes sur ses effets. Elle a indisposé, disent-ils, beaucoup d'esprits. +D'ailleurs ces idées d'Être suprême, d'immortalité de l'âme, ces pompes +semblent un retour vers les superstitions d'autrefois, et peuvent faire +rétrograder la révolution. Robespierre s'irrite alors de ces remarques; il +soutient qu'il n'a jamais voulu faire rétrograder la révolution, qu'il a +tout fait au contraire pour accélérer sa marche. En preuve, il cite un +projet de loi qu'il vient de rédiger avec Couthon, et qui tend à rendre le +tribunal révolutionnaire encore plus meurtrier. Voici quel était ce projet: + +Depuis deux mois il avait été question d'apporter quelques modifications à +l'organisation du tribunal révolutionnaire. La défense de Danton, Camille, +Fabre, Lacroix, avait fait sentir l'inconvénient des restes de formalités +qu'on avait laissé exister. Tous les jours encore il fallait entendre des +témoins et des avocats, et quelque briève que fût l'audition des témoins, +quelque restreinte que fût la défense des avocats, néanmoins elles +emportaient une grande perte de temps, et amenaient toujours un certain +éclat. Les chefs de ce gouvernement, qui voulaient que tout se fît +promptement et sans bruit, désiraient supprimer ces formalités incommodes. +S'étant habitués à penser que la révolution avait le droit de détruire tous +ses ennemis, et qu'à la simple inspection on devait les distinguer, ils +croyaient qu'on ne pouvait rendre la procédure révolutionnaire trop +expéditive. Robespierre, particulièrement chargé du tribunal, avait préparé +la loi avec Couthon seul, car Saint-Just était absent. Il n'avait pas +daigné consulter ses autres collègues du comité de salut public, et il +venait seulement leur lire le projet avant de le présenter. Quoique Barrère +et Collot-d'Herbois fussent tout aussi disposés que lui à en admettre les +dispositions sanguinaires, ils devaient l'accueillir froidement, puisqu'il +était conçu et arrêté sans leur participation. Cependant il fut convenu +qu'il serait proposé le lendemain, et que Couthon en ferait le rapport. +Mais aucune satisfaction ne fut accordée à Robespierre pour les outrages +qu'il avait reçus la veille. + +Le comité de sûreté générale ne fut pas plus consulté sur la loi que ne +l'avait été le comité de salut public. Il sut qu'une loi se préparait, mais +il ne fut point appelé à y prendre part. Il voulut du moins, sur cinquante +jurés qui devaient être désignés, en faire nommer vingt; mais Robespierre +les rejeta tous, et ne choisit que ses créatures. La proposition fut faite +le 22 prairial; Couthon fut le rapporteur. Après les déclamations +habituelles sur l'inflexibilité et la promptitude qui devaient être les +caractères de la justice révolutionnaire, il lut le projet, qui était +rédigé dans un style effrayant. Le tribunal devait se diviser en quatre +sections, composées d'un président, trois juges et neuf jurés. Il était +nommé douze juges, et cinquante jurés qui devaient se succéder dans +l'exercice de leurs fonctions, de manière que le tribunal pût siéger tous +les jours. La seule peine était la mort. Le tribunal, disait la loi, était +institué pour punir les ennemis du peuple, suivant la définition la plus +vague et la plus étendue des ennemis du peuple. Dans le nombre étaient +compris les fournisseurs infidèles et les alarmistes qui débitaient de +mauvaises nouvelles. La faculté de traduire les citoyens au tribunal +révolutionnaire était attribuée aux deux comités, à la convention, aux +représentans en mission, et à l'accusateur public, Fouquier-Tinville. S'il +existait des preuves, _soit matérielles, soit morales_, il ne devait pas +être entendu de témoins. Enfin, un article portait ces mots: _La loi donne +pour défenseurs aux patriotes calomniés des jurés patriotes; elle n'en +accorde point aux conspirateurs_. + +Une loi qui supprimait toutes les garanties, qui bornait l'instruction à un +simple appel nominal, et qui, en attribuant aux deux comités la faculté de +traduire les citoyens au tribunal révolutionnaire, leur donnait aussi droit +de vie et de mort; une pareille loi dut causer un véritable effroi, surtout +chez les membres de la convention, déjà inquiets pour eux-mêmes. Il n'était +pas dit dans le projet si les comités auraient la faculté de traduire les +représentans[1] au tribunal sans demander un décret préalable d'accusation, +dès lors les comités pouvaient envoyer leurs collègues à la mort, sans +autre formalité que celle de les désigner à Fouquier-Tinville. Aussi les +restes de la prétendue faction des _indulgens_ se soulevèrent, et, pour la +première fois depuis long-temps, on vit une opposition se manifester dans +le sein de l'assemblée. Ruamps demanda l'impression et l'ajournement du +projet, disant que si cette loi était adoptée sans ajournement, il ne +restait qu'à se brûler la cervelle. Lecointre de Versailles appuya +l'ajournement. Robespierre se présenta aussitôt pour combattre cette +résistance inattendue. «Il y a, dit-il, deux opinions aussi anciennes que +notre révolution; l'une, qui tend à punir d'une manière prompte et +inévitable les conspirateurs; l'autre, qui tend à absoudre les coupables: +cette dernière n'a cessé de se reproduire dans toutes les occasions. Elle +se manifeste de nouveau aujourd'hui, et je viens la repousser. Depuis deux +mois, le tribunal se plaint des entraves qui embarrassent sa marche; il se +plaint de manquer de jurés; il faut donc une loi. Au milieu des victoires +de la république, les conspirateurs sont plus actifs et plus ardens[1] que +jamais; il faut les frapper. Cette opposition inattendue qui se manifeste +n'est pas naturelle. On veut diviser la convention, on veut +l'épouvanter.--Non, non, s'écrient plusieurs voix, on ne nous divisera +pas!--C'est nous, ajoute Robespierre, qui avons toujours défendu la +convention, ce n'est pas nous qu'elle a à craindre. Du reste, nous en +sommes arrivés au point où l'on pourra nous tuer, mais où l'on ne nous +empêchera pas de sauver la patrie.» + +Robespierre ne manquait plus une seule fois de parler de poignards et +d'assassins, comme s'il avait toujours été menacé. Bourdon de l'Oise lui +répond, et dit que si le tribunal a besoin de jurés, on n'a qu'à adopter +sur-le-champ la liste proposée, car personne ne veut arrêter la marche de +la justice, mais qu'il faut ajourner le reste du projet. Robespierre +remonte à la tribune, et répond que la loi n'est ni plus compliquée ni plus +obscure qu'une foule d'autres qui ont été adoptées sans discussion, et que, +dans un moment où les défenseurs de la liberté sont menacés du poignard, on +ne devrait pas chercher à ralentir la répression dés conspirateurs. Enfin +il propose de discuter toute la loi, article par article, et de siéger +jusqu'au milieu de la nuit, s'il le faut, pour la décréter le jour même. La +domination de Robespierre l'emporte encore; la loi est lue, et adoptée en +quelques instans. + +Cependant Bourdon, Tallien, tous les membres qui avaient des craintes +personnelles, étaient effrayés d'une loi pareille. Les comités pouvant +traduire tous les citoyens au tribunal révolutionnaire, et les membres de +la représentation nationale n'en étant pas exceptés, ils tremblaient d'être +enlevés tous en une nuit, et livrés à Fouquier sans que la convention même +fût prévenue. Le lendemain, 23 prairial, Bourdon demande la parole. «En +donnant, dit-il, aux comités de salut public et de sûreté générale le droit +de traduire les citoyens au tribunal révolutionnaire, la convention n'a pas +entendu sans doute que le pouvoir des comités s'étendrait sur tous ses +membres, sans un décret préalable.--Non, non, s'écrie-t-on de toutes +parts.--Je m'attendais, reprend Bourdon, à ces murmures; ils me prouvent +que la liberté est impérissable.» Cette réflexion causa une sensation +profonde. Bourdon proposa de déclarer que les membres de la convention ne +pourraient être livrés au tribunal révolutionnaire sans un décret +d'accusation. Les comités étaient absens; la proposition de Bourdon fut +accueillie. Merlin demanda la question préalable; on murmura contre lui; +mais il s'expliqua et demanda la question préalable avec un considérant, +c'est que la convention n'avait pu se dessaisir du droit de décréter seule +ses propres membres. Le considérant fut adopté à la satisfaction générale. + +Une scène qui se passa dans la soirée donna encore plus d'éclat à cette +opposition si nouvelle. Tallien et Bourdon se promenaient dans les +Tuileries; des espions du comité de salut public les suivaient de très +près. Tallien fatigué se retourne, les provoque, les appelle de vils +espions du comité, et leur dit d'aller rapporter à leurs maîtres ce qu'ils +ont vu et entendu. Cette scène causa une grande sensation. Couthon et +Robespierre étaient indignés. Le lendemain ils se présentent à la +convention, décidés à se plaindre vivement de la résistance qu'ils +essuyaient. Delacroix et Mallarmé leur en fournissent l'occasion. Delacroix +demande qu'on caractérise d'une manière plus précise ceux que la loi a +qualifiés de _dépravateurs des moeurs_. Mallarmé demande ce qu'elle a voulu +dire par ces mots: _la loi ne donne pour défenseurs aux patriotes calomniés +que la conscience des jurés patriotes_. Couthon monte alors à la tribune, +se plaint des amendemens proposés aujourd'hui. «On a calomnié, dit-il, le +comité de salut public, en paraissant supposer qu'il voulait avoir la +faculté d'envoyer les membres de la convention à l'échafaud. Que les tyrans +calomnient le comité, c'est naturel; mais que la convention elle-même +semble écouter la calomnie, une pareille injustice est insupportable, et il +ne peut s'empêcher de s'en plaindre. On s'est applaudi hier d'une _heureuse +clameur_ qui prouvait que la liberté était impérissable, comme si la +liberté avait été menacée. On a choisi, pour porter cette attaque, le +moment où les membres du comité étaient absens. Une telle conduite est +déloyale, et je propose de rapporter les amendemens adoptés hier, et ceux +qu'on vient de proposer aujourd'hui.» Bourdon répond que demander des +explications sur une loi n'est pas un crime; que s'il s'est applaudi d'une +clameur, c'est qu'il a été satisfait de se trouver d'accord avec la +convention; que si de part et d'autre on montrait la même aigreur, il +serait impossible de discuter. «On m'accuse, dit-il, de parler comme Pitt +et Cobourg; si je répondais de même, où en serions-nous? J'estime Couthon, +j'estime les comités, j'estime la _Montagne_ qui a sauvé la liberté.» On +applaudit ces explications de Bourdon; mais ces explications étaient des +excuses, et l'autorité des dictateurs était trop forte encore pour être +bravée sans égards. Robespierre prend la parole, et fait un discours +diffus, plein d'orgueil et d'amertume. «Montagnards, dit-il, vous serez +toujours le boulevart de la liberté publique, mais vous n'avez rien de +commun avec les intrigans et les pervers, quels qu'ils soient. S'ils +s'efforcent de se ranger parmi vous, ils n'en sont pas moins étrangers à +vos principes. Ne souffrez pas que quelques intrigans[1], plus méprisables +que les autres, parce qu'ils sont plus hypocrites, s'efforcent d'entraîner +une partie d'entre vous, et de se faire les chefs d'un parti....» Bourdon +de l'Oise interrompt Robespierre en disant qu'il n'a jamais voulu se faire +le chef d'un parti. Robespierre ne répond pas, et reprend: «Ce serait, +dit-il, le comble de l'opprobre, si des calomniateurs, égarant nos +collègues....» Bourdon l'interrompt de nouveau. «Je demande, s'écrie-t-il, +qu'on prouve ce qu'on avance; on vient de dire assez clairement que j'étais +un scélérat.--Je n'ai pas nommé Bourdon, répond Robespierre; malheur à qui +se nomme lui-même! Oui, la Montagne est pure, elle est sublime; les +intrigans ne sont pas de la Montagne.» Robespierre s'étend ensuite +longuement sur les efforts qu'on fait pour effrayer les membres de la +convention, et pour leur persuader qu'ils sont en danger; il dit qu'il n'y +a que des coupables qui soient ainsi effrayés, et qui veuillent effrayer +les autres. Il raconte alors ce qui s'est passé la veille entre Tallien et +les espions, qu'il appelle des _courriers du comité_. Ce récit amène des +explications très vives de la part de Tallien, et vaut à ce dernier +beaucoup d'injures. Enfin on termine toutes ces discussions par l'adoption +des demandes faites par Couthon et Robespierre. Les amendemens de la +veille sont rapportés, ceux du jour sont repoussés, et l'affreuse +loi du 22 reste telle qu'elle avait été proposée. + +Les meneurs du comité triomphaient donc encore une fois; leurs adversaires +tremblaient. Tallien, Bourdon, Ruamps, Delacroix, Mallarmé, tous ceux qui +avaient fait des objections à la loi, se croyaient perdus, et craignaient à +chaque instant d'être arrêtés. Bien que le décret préalable de la +convention fût nécessaire pour la mise en accusation, elle était encore +tellement intimidée qu'elle pouvait accorder tout ce qu'on lui demanderait. +Elle avait rendu le décret contre Danton; elle pouvait bien le rendre +encore contre ceux de ses amis qui lui survivaient. Le bruit se répandit +que la liste était faite; on portait le nombre des victimes à douze, puis à +dix-huit. On les nommait. Bientôt l'effroi se répandit, et plus de soixante +membres de la convention ne couchaient plus chez eux. + +Cependant un obstacle s'opposait à ce qu'on disposât de leur vie aussi +aisément qu'ils le craignaient. Les chefs du gouvernement étaient divisés. +On a déjà vu que Billaud-Varennes, Collot, Barrère, avaient froidement +répondu aux premières plaintes de Robespierre contre ses collègues. Les +membres du comité de sûreté générale lui étaient plus opposés que jamais, +car ils venaient d'être éloignés de toute coopération à la loi du 22, et il +paraît même que quelques-uns d'entre eux étaient menacés. Robespierre et +Couthon poussaient l'exigence fort loin; ils auraient voulu sacrifier un +grand nombre de députés; ils parlaient de Tallien, Bourdon de l'Oise, +Thuriot, Rovère, Lecointre, Panis, Monestier, Legendre, Fréron, Barras; ils +demandaient même Cambon, dont la renommée financière les gênait, et qui +avait paru opposé à leurs cruautés; enfin ils auraient voulu porter leurs +coups jusque sur plusieurs membres de la Montagne les plus prononcés, tels +que Duval, Audouin, Léonard Bourdon[6]. Les membres du comité de salut +public, Billaud, Collot, Barrère, et tous ceux du comité de sûreté +générale, refusaient d'y consentir. Le danger, en s'étendant sur un aussi +grand nombre de têtes, pouvait finir bientôt par les menacer eux-mêmes. + +[Note 6: Voyez la liste fournie par Villate dans ses Mémoires.] + +Ils étaient dans ces dispositions hostiles, et peu portés à s'entendre sur +un nouveau sacrifice, lorsqu'une dernière circonstance amena une rupture +définitive. Le comité de sûreté générale avait fait la découverte des +assemblées qui se tenaient chez Catherine Théot. Il avait appris que cette +secte extravagante faisait de Robespierre un prophète, et que celui-ci +avait donné un certificat de civisme à dom Gerle. Aussitôt Vadier, Vouland, +Jagot, Amar, résolurent de se venger, en présentant cette secte comme une +réunion de conspirateurs dangereux, en la dénonçant à la convention, et en +faisant partager ainsi à Robespierre le ridicule et l'odieux qui +s'attacheraient à elle. On envoya un agent, Sénart, qui, sous prétexte de +se faire initier, s'introduisit dans l'une des réunions. Au milieu de la +cérémonie, il s'approcha d'une fenêtre, donna le signal à la force armée, +et fit saisir la secte presque entière. Dom Gerle, Catherine Théot furent +arrêtés. On trouva le certificat de civisme donné par Robespierre à dom +Gerle; on découvrit même dans le lit de la mère de Dieu une lettre qu'elle +écrivait à son fils chéri, au premier prophète, à Robespierre enfin. Quand +Robespierre apprit qu'on allait poursuivre la secte, il voulut s'y opposer, +et provoqua une discussion sur ce sujet dans le comité de salut public. On +a déjà vu que Billaud et Collot n'étaient pas déjà très portés pour le +déisme, et qu'ils voyaient avec ombrage l'usage politique que Robespierre +voulait faire de cette croyance. Ils opinaient pour les poursuites. +Robespierre insistant pour les empêcher, la discussion devint extrêmement +vive; il essuya les expressions les plus injurieuses, ne réussit pas, et se +retira en pleurant de rage. La querelle avait été si forte, que pour éviter +d'être entendus de ceux qui traversaient les galeries, les membres du +comité résolurent de transporter le lieu de leurs séances à l'étage +supérieur. Le rapport contre la secte de Catherine Théot fut fait à la +convention. Barrère, pour se venger de Robespierre à sa manière, avait +rédigé secrètement le rapport que Vouland devait prononcer. La secte y +était représentée comme aussi ridicule qu'atroce. La convention, tantôt +révoltée, tantôt égayée par le tableau tracé par Barrère, décréta +d'accusation les principaux chefs de la secte, et les envoya au tribunal +révolutionnaire. + +Robespierre, indigné et de la résistance qu'il rencontrait, et des propos +injurieux qu'il avait essuyés, renonça de paraître au comité, et résolut de +ne plus prendre part à ses délibérations. Il se retira dans les derniers +jours de prairial (milieu de juin). Cette retraite prouve de quelle nature +était son ambition. Un ambitieux n'a jamais d'humeur; il s'irrite par les +obstacles, s'empare du pouvoir, et en écrase ceux qui l'ont outragé. Un +rhéteur faible et vaniteux se dépite, et cède quand il ne trouve plus ni +flatteries ni respects. Danton s'était retiré par paresse et dégoût, +Robespierre par vanité blessée. Cette retraite lui fut aussi funeste qu'à +Danton. Couthon restait seul contre Billaud-Varennes, Collot-d'Herbois, +Barrère, et ces derniers allaient s'emparer de toutes les affaires. + +Ces divisions n'étaient pas encore ébruitées; on savait seulement que les +comités de salut public et de sûreté générale n'étaient pas d'accord; on +était enchanté de cette mésintelligence, on espérait qu'elle empêcherait de +nouvelles proscriptions. Ceux qui étaient menacés se rapprochaient du +comité de sûreté générale, le flattaient, l'imploraient, et avaient même +reçu de quelques membres les promesses les plus rassurantes. Élie, Lacoste, +Moyse Bayle, Lavicomterie, Dubarran, les meilleurs des membres du comité de +sûreté générale, avaient promis de refuser leur signature à toute nouvelle +liste de proscription. + +Au milieu de ces luttes, les jacobins étaient toujours dévoués à +Robespierre; ils n'établissaient pas encore de distinction entre les divers +membres du comité, entre Couthon, Robespierre, Saint-Just d'un côté, et +Billaud-Varennes, Collot, Barrère de l'autre. Ils ne voyaient que le +gouvernement révolutionnaire d'une part, et de l'autre quelques restes de +la faction des indulgens, quelques amis de Danton, qui, à propos de la loi +du 22 prairial, venaient de s'élever contre ce gouvernement salutaire. +Robespierre, qui avait défendu ce gouvernement en défendant la loi, était +toujours pour eux le premier et le plus grand citoyen de la république: +tous les autres n'étaient que des intrigans qu'il fallait achever de +détruire. Aussi ne manquèrent-ils pas d'exclure Tallien de leur comité de +correspondance, parce qu'il n'avait pas répondu aux accusations dirigées +contre lui dans la séance du 24. Dès ce jour, Collot et Billaud-Varennes, +sentant l'influence de Robespierre, s'abstinrent de paraître aux Jacobins. +Qu'auraient-ils pu dire? Ils n'auraient pu exposer leurs griefs tout +personnels, et faire le public juge entre leur orgueil et celui de +Robespierre. Il ne leur restait qu'à se taire et à attendre. Robespierre et +Couthon avaient donc le champ libre. Le bruit d'une nouvelle proscription +ayant produit un effet dangereux, Couthon se hâta de démentir devant la +société les projets qu'on leur supposait contre vingt-quatre et même +soixante membres de la convention. «Les ombres de Danton, d'Hébert, de +Chaumette, se promènent, dit-il, encore parmi nous; elles cherchent à +perpétuer le trouble et la division. Ce qui s'est passé dans la séance du +24 en est un exemple frappant; on veut diviser le gouvernement, discréditer +ses membres, en les peignant comme des Sylla et des Néron; on délibère en +secret, on se réunit, on forme de prétendues listes de proscription, on +effraie les citoyens pour en faire des ennemis de l'autorité publique. On +répandait, il y a peu de jours, le bruit que les comités devaient faire +arrêter dix-huit membres de la convention; déjà même on les nommait. +Défiez-vous de ces insinuations perfides; ceux qui répandent ces bruits +sont des complices d'Hébert et de Danton; ils craignent la punition de leur +conduite criminelle; ils cherchent à s'accoler des gens purs, dans l'espoir +que, cachés derrière eux, ils pourront aisément échapper à l'oeil de la +justice. Mais rassurez-vous, le nombre des coupables est heureusement très +petit; il n'est que de quatre, de six peut-être; et ils seront frappés, car +le temps est venu de délivrer la république des derniers ennemis qui +conspirent contre elle. Reposez-vous de son salut sur l'énergie et la +justice des comités.» + +Il était adroit de réduire à un petit nombre les proscrits que Robespierre +voulait frapper. Les jacobins applaudirent, suivant l'usage, le discours de +Couthon; mais ce discours ne rassura aucune des victimes menacées, et ceux +qui se croyaient en péril n'en continuèrent pas moins de coucher hors de +leurs maisons. Jamais la terreur n'avait été plus grande, non-seulement +dans la convention, mais dans les prisons, et par toute la France. + +Les cruels agens de Robespierre, l'accusateur Fouquier-Tinville, le +président Dumas, s'étaient emparés de la loi du 22 prairial, et allaient +s'en servir pour ravager les prisons. Bientôt, disait Fouquier, on mettra +sur leurs portes cet écriteau: _Maison à louer_. Le projet était de se +délivrer de la plus grande partie des suspects. On s'était accoutumé à les +considérer comme des ennemis irréconciliables, qu'il fallait détruire pour +le salut de la république. Immoler des milliers d'individus n'ayant d'autre +tort que de penser d'une certaine manière, et souvent même ne pensant pas +autrement que leurs persécuteurs, semblait une chose toute naturelle, par +l'habitude qu'on avait prise de se détruire les uns les autres. La facilité +à faire mourir et à mourir soi-même était devenue extraordinaire. Sur les +champs de bataille, sur l'échafaud, des milliers d'hommes périssaient +chaque jour, et on n'en était plus étonné. Les premiers meurtres commis en +93 provenaient d'une irritation réelle et motivée par le danger. +Aujourd'hui les périls avaient cessé, la république était victorieuse, on +n'égorgeait plus par indignation, mais par l'habitude funeste qu'on avait +contractée du meurtre. Cette machine formidable qu'on fut obligé de +construire pour résister à des ennemis de toute espèce commençait à n'être +plus nécessaire; mais une fois mise en action, on ne savait plus l'arrêter. +Tout gouvernement doit avoir son excès, et ne périt que lorsqu'il a atteint +cet excès. Le gouvernement révolutionnaire ne devait pas finir le jour même +où les ennemis de la république seraient assez terrifiés; il devait aller +au-delà, il devait s'exercer jusqu'à ce qu'il eût révolté tous les coeurs +par son atrocité même. Les choses humaines ne vont pas autrement. Pourquoi +d'affreuses circonstances avaient-elles obligé de créer un gouvernement de +mort, qui ne régnerait et ne vaincrait que par la mort? + +Ce qui est plus effrayant encore, c'est que lorsque le signal est donné, +lorsque l'idée est établie qu'il faut sacrifier des vies, et qu'en les +sacrifiant on sauvera l'état, tout se dispose pour ce but affreux avec une +singulière facilité. Chacun agit sans remords, sans répugnance; on +s'habitue à cela comme le juge à envoyer des coupables au supplice, le +médecin à voir des êtres souffrans sous son instrument, le général à +ordonner le sacrifice de vingt mille soldats. On se fait un affreux langage +suivant ses nouvelles oeuvres; on sait même le rendre gai, on trouve des +mots piquans pour exprimer des idées sanguinaires. Chacun marche, entraîné, +étourdi avec l'ensemble; et on voit des hommes, qui la veille s'occupaient +doucement des arts et du commerce, s'occuper avec la même facilité de mort +et de destruction. + +Le comité avait donné le signal par la loi du 22; Dumas et Fouquier +l'avaient trop bien compris. Il fallait cependant des prétextes pour +immoler tant de malheureux. Quel crime pouvait-on leur supposer, lorsque la +plupart d'entre eux étaient des citoyens paisibles, inconnus, qui n'avaient +jamais donné à l'état aucun signe de vie? On imagina que, plongés dans les +prisons, ils devaient songer à en sortir, que leur nombre devait leur +inspirer le sentiment de leurs forces, et leur donner l'idée de s'en servir +pour se sauver. La prétendue conspiration de Dillon fut le germe de cette +idée, qu'on développa d'une manière atroce. On se servit de quelques +misérables qui étaient détenus, et qui consentirent à jouer le rôle infâme +de délateurs. Ils désignèrent au Luxembourg cent soixante prisonniers qui, +disaient-ils, avaient pris part au complot de Dillon. On se procura +quelques-uns de ces faiseurs de listes dans toutes les autres maisons +d'arrêt, et ils dénoncèrent dans chacune cent ou deux cents individus comme +complices de la conspiration des prisons. Une tentative d'évasion faite à +la Force ne servit qu'à autoriser cette fable indigne, et sur-le-champ on +commença à envoyer des centaines de malheureux au tribunal révolutionnaire. +On les acheminait des diverses prisons à la Conciergerie, pour aller de là +au tribunal et à l'échafaud. Dans la nuit du 18 au 19 messidor (6 juin), on +traduisit les cent soixante désignés au Luxembourg. Ils tremblaient en +entendant cet appel; ils ne savaient ce qu'on leur imputait, et ce qu'ils +voyaient de plus probable, c'était la mort qu'on leur réservait. L'affreux +Fouquier, depuis qu'il était nanti de la loi du 22, avait opéré de grands +changemens dans la salle du tribunal. Au lieu des sièges des avocats, et du +banc des accusés qui ne contenait que 18 ou 20 places, il avait fait +construire un amphithéâtre qui pouvait contenir cent ou cent cinquante +accusés à la fois. Il appelait cela _ses petits gradins_. Poussant son +ardeur jusqu'à une espèce d'extravagance, il avait fait élever l'échafaud +dans la salle même du tribunal, et il se proposait de faire juger en une +même séance les cent soixante accusés du Luxembourg. + +Le comité de salut public, en apprenant l'espèce de délire de son +accusateur public, l'envoya chercher, lui ordonna de faire enlever +l'échafaud de la salle où il était dressé, et lui défendit de traduire plus +de soixante individus à la fois. _Tu veux donc_, lui dit Collot-d'Herbois +dans un transport de colère, _démoraliser le supplice?_ Il faut cependant +remarquer que Fouquier a prétendu le contraire, et soutenu que c'était lui +qui avait demandé le jugement des cent soixante en trois fois. Cependant +tout prouve que c'est le comité qui fut moins extravagant que son ministre, +et qui réprima son délire. Il fallut renouveler une seconde fois à +Fouquier-Tinville l'ordre d'enlever la guillotine de la salle du tribunal. + +Les cent soixante furent partagés en trois troupes, jugés et exécutés en +trois jours. La procédure était devenue aussi expéditive et aussi affreuse +que celle qui s'employait dans le guichet de l'Abbaye dans les nuits des 2 +et 3 septembre. Les charrettes, commandées pour tous les jours, attendaient +dès le matin dans la cour du Palais-de-Justice, et les accusés pouvaient +les voir en montant au tribunal. Le président Dumas, siégeant comme un +furieux, avait deux pistolets sur la table. Il demandait aux accusés leur +nom seulement, et y ajoutait à peine une question fort générale. Dans +l'interrogatoire des cent soixante, le président dit à l'un d'eux, Dorival: +Connaissez-vous la conspiration?--Non.--Je m'attendais que vous feriez +cette réponse, mais elle ne réussira pas. A un autre. Il s'adresse au nommé +Champigny: N'êtes-vous pas ex-noble?--Oui.--A un autre. A Guédreville: +Êtes-vous prêtre?--Oui, mais j'ai prêté le serment.--Vous n'avez plus la +parole. A un autre. Au nommé Ménil: N'étiez-vous pas domestique de +l'ex-constituant Menou?--Oui.--A un autre. Au nommé Vély: N'étiez-vous pas +architecte de Madame?--Oui, mais j'ai été disgracié en 1788.--A un autre. A +Gondrecourt: N'avez-vous pas votre beau-père au Luxembourg?--Oui.--A un +autre. A Durfort: N'étiez-vous pas garde-du-corps?--Oui, mais j'ai été +licencié en 1789.--A un autre. + +C'est ainsi que s'instruisait le procès de ces malheureux. La loi portait +qu'on ne serait dispensé de faire entendre des témoins que lorsqu'il y +aurait des preuves matérielles ou morales; néanmoins on n'en faisait jamais +appeler, prétendant toujours qu'il existait des preuves de cette espèce. +Les jurés ne se donnaient pas même la peine de rentrer dans la salle du +conseil. Ils opinaient à l'audience même, et le jugement était aussitôt +prononcé. Les accusés avaient eu à peine le temps de se lever et d'énoncer +leurs noms. Un jour, il y en eut un dont le nom n'était pas sur la liste +des accusés, et qui dit au tribunal: «Je ne suis pas accusé, mon nom n'est +pas dans votre liste.--Eh qu'importe! lui dit Fouquier; donne-le vite.» Il +le donna, et fut envoyé à la mort comme les autres. La plus grande +négligence régnait dans cette espèce d'administration barbare. Souvent on +omettait, par l'effet de la grande précipitation, de signifier les actes +d'accusation, et on les donnait aux accusés à l'audience même. On +commettait les plus étranges erreurs. Un digne vieillard, Loizerolles, +entend prononcer à côté de son nom les prénoms de son fils; il se garde de +réclamer, et il est envoyé à la mort. Quelque temps après, le fils est jugé +à son tour; et il se trouve qu'il aurait dû ne plus exister, car un +individu ayant tous ses noms avait été exécuté: c'était son père. Il n'en +périt pas moins. Plus d'une fois on appela des détenus qui avaient déjà été +exécutés depuis long-temps. Il y avait des centaines d'actes d'accusation +tout prêts, auxquels on ne faisait qu'ajouter la désignation des individus. +On faisait de même pour les jugemens[1]. L'imprimerie était à côté de la +salle même du tribunal; les planches étaient toutes prêtes, le titre, les +motifs étaient tout composés; il n'y avait que les noms à y ajouter; on les +transmettait par une petite lucarne au prote. Sur-le-champ des milliers +d'exemplaires étaient tirés, et allaient répandre la douleur dans les +familles et l'effroi dans les prisons. Les petits colporteurs venaient +vendre le bulletin du tribunal sous les fenêtres des prisonniers, en +criant: _Voici ceux qui ont gagné à la loterie de la sainte guillotine!_ +Les accusés étaient exécutés au sortir de l'audience, ou tout au plus le +lendemain, si la journée était trop avancée. + +[Illustration: L'APPEL DES CONDAMNÉS.] + +Les têtes tombaient, depuis la loi du 22 prairial, par cinquante ou +soixante chaque jour. _Ça va bien_, disait Fouquier, _les têtes tombent +comme des ardoises_; et il ajoutait: _Il faut que ça aille mieux encore la +décade prochaine; il m'en faut quatre cent cinquante au moins_[7]. Pour +cela, on faisait ce qu'ils appelaient des _commandes aux _moutons_ qui se +chargeaient d'espionner les suspects. Ces infames étaient devenus la +terreur des prisons. Enfermés comme suspects, on ne savait pas au juste +quels étaient ceux d'entre eux qui se chargeaient de désigner les victimes; +mais on s'en doutait à leur insolence, aux préférences qu'ils obtenaient +des geôliers, aux orgies qu'ils faisaient dans les guichets avec les agens +de la police. Souvent ils laissaient connaître leur importance pour en +trafiquer. Ils étaient caressés, implorés par les prisonniers tremblans; +ils recevaient même des sommes pour ne pas mettre un nom sur leur liste. +Ils faisaient leurs choix au hasard; ils disaient de celui-ci qu'il avait +tenu un propos aristocrate; de celui-là, qu'il avait bu un jour où l'on +annonçait une défaite des armées; et leur seule désignation équivalait à un +arrêt de mort. On portait les noms fournis par eux sur autant d'actes +d'accusation, et on venait le soir signifier ces actes aux prisonniers, et +les traduire à la Conciergerie. Cela s'appelait dans la langue des geôliers +_le journal du soir_. Quand ces infortunés entendaient le roulement des +tombereaux qui venaient les chercher, ils étaient dans une anxiété aussi +cruelle que la mort; ils accouraient aux guichets, se collaient contre les +grilles pour écouter la liste, et tremblaient d'entendre leur nom dans la +bouche des huissiers. Quand ils avaient été nommés, ils embrassaient leurs +compagnons d'infortune, et recevaient les adieux de mort. Souvent on voyait +les séparations les plus douloureuses: c'était un père qui se détachait de +ses enfans, un époux de son épouse. Ceux qui survivaient étaient aussi +malheureux que ceux que l'on conduisait à la caverne de Fouquier-Tinville; +ils rentraient en attendant d'être promptement réunis à leurs proches. +Quand ce funeste appel était achevé, les prisons respiraient, mais jusqu'au +lendemain seulement. Alors les angoisses recommençaient de nouveau, et le +funeste roulement des charrettes ramenait la terreur. + +[Note 7: Voyez pour tous ces détails le long procès de Fouquier-Tinville.] + +Cependant la pitié publique commençait à éclater d'une manière inquiétante +pour les exterminateurs. Les marchands de la rue Saint-Honoré, où passaient +tous les jours les charrettes, fermaient leurs boutiques. Pour priver les +victimes de ces témoignages de douleur, on transporta l'échafaud à la +barrière du Trône, et on ne rencontra pas moins de pitié dans ce quartier +des ouvriers que dans les rues les mieux habitées de Paris. Le peuple, dans +un moment d'enivrement, peut devenir impitoyable pour des victimes qu'il +égorge lui-même; mais voir expirer chaque jour cinquante et soixante +malheureux, contre lesquels il n'est pas entraîné par la fureur, est un +spectacle qui finit bientôt par l'émouvoir. Cependant cette pitié était +silencieuse et timide encore. Tout ce que les prisons renfermaient de plus +distingué avait succombé; la malheureuse soeur de Louis XVI avait été +immolée à son tour; des rangs élevés on descendait déjà aux derniers rangs +de la société. Nous voyons sur les listes du tribunal révolutionnaire à +cette époque, des tailleurs, des cordonniers, des perruquiers, des +bouchers, des cultivateurs, des limonadiers, des ouvriers même, condamnés +pour sentimens et propos réputés contre-révolutionnaires. Pour donner enfin +une idée du nombre des exécutions de cette époque, il suffira de dire que +du mois de mars 1793, époque où le tribunal entra en exercice, jusqu'au +mois de juin 1794 (22 prairial an II), il avait condamné cinq cent +soixante-dix-sept personnes; et que du 10 juin (22 prairial) au 9 thermidor +(27 juillet), il en condamna mille deux cent quatre-vingt-cinq; ce qui +porte en tout le nombre des victimes jusqu'au 9 thermidor, à mille huit +cent soixante-deux. + +Cependant les exécuteurs n'étaient pas tranquilles. Dumas était troublé, et +Fouquier n'osait sortir la nuit; il voyait les parens de ses victimes +toujours prêts à le frapper. Traversant un jour les guichets du Louvre avec +Sénart, il s'effraie d'un bruit léger; c'était un individu qui passait tout +près de lui.--«Si j'avais été seul, s'écria-t-il, il me serait arrivé +quelque chose.» + +Dans les principales villes de France la terreur n'était pas moins grande +qu'à Paris. Carrier avait été envoyé à Nantes pour y punir la Vendée. +Carrier, jeune encore, était un de ces êtres médiocres et violens qui, dans +l'entraînement de ces guerres civiles, deviennent des monstres de cruauté +et d'extravagance. Il débuta par dire, en arrivant à Nantes, qu'il fallait +tout égorger, et que, malgré la promesse de grâce faite aux Vendéens qui +mettraient bas les armes, il ne fallait accorder quartier à aucun d'entre +eux. Les autorités constituées ayant parlé de tenir la parole donnée aux +rebelles, «Vous êtes des j.... f...., leur dit Carrier, vous ne savez pas +votre métier, je vous ferai tous guillotiner;» et il commença par faire +fusiller et mitrailler par troupes de cent et de deux cents les malheureux +qui se rendaient. Il se présentait à la société populaire le sabre à la +main, l'injure à la bouche, menaçant toujours de la guillotine. Bientôt +cette société ne lui convenant plus, il la fit dissoudre. Il intimida les +autorités à un tel point, qu'elles n'osaient plus paraître devant lui. Un +jour elles voulaient lui parler des subsistances, il répondit aux officiers +municipaux que ce n'était pas son affaire, que le premier b---- qui lui +parlerait de subsistances, il lui ferait mettre la tête à bas, et qu'il +n'avait pas le temps de s'occuper de leurs sottises. Cet insensé ne croyait +avoir d'autre mission que celle d'égorger. + +[Illustration: CARRIER À NANTES.] + +Il voulait punir à la fois et les Vendéens rebelles, et les Nantais +fédéralistes, qui avaient essayé un mouvement en faveur des girondins, +après le siège de leur ville. Chaque jour, les malheureux qui avaient +échappé au massacre du Mans et de Savenay arrivaient en foule, chassés par +les armées qui les pressaient de tous côtés. Carrier les faisait enfermer +dans les prisons de Nantes, et en avait accumulé là près de dix mille. Il +avait ensuite formé une compagnie d'assassins, qui se répandaient dans les +campagnes des environs, arrêtaient les familles nantaises, et joignaient +les rapines à la cruauté. Carrier avait d'abord institué une commission +révolutionnaire devant laquelle il faisait passer les Vendéens et les +Nantais. Il faisait fusiller les Vendéens, et guillotiner les Nantais +suspects de fédéralisme ou de royalisme. Bientôt il trouva la formalité +trop longue, et le supplice de la fusillade sujet à des inconvéniens. Ce +supplice était lent; il était difficile d'enterrer les cadavres. Souvent +ils restaient sur le champ du carnage, et infectaient l'air à tel point, +qu'une épidémie régnait dans la ville. La Loire, qui traverse Nantes, +suggéra une affreuse idée à Carrier: ce fut de se débarrasser des +prisonniers en les plongeant dans le fleuve. Il fit un premier essai, +chargea une gabarre de quatre-vingt-dix prêtres, sous prétexte de les +déporter, et la fit échouer à quelque distance de la ville. Ce moyen +trouvé, il se décida à en user plus largement. Il n'employa plus la +formalité dérisoire de faire passer les condamnés devant une commission: il +les faisait prendre la nuit dans les prisons, par bandes de cent et deux +cents, et conduire sur des bateaux. De ces bateaux on les transportait sur +de petits bâtimens préparés pour cette horrible fin. On jetait les +malheureux à fond de cale; on clouait les sabords, on fermait l'entrée des +ponts avec des planches; puis les exécuteurs se retiraient dans des +chaloupes, et des charpentiers placés dans des batelets, ouvraient les +flancs des bâtimens à coups de hache, et les faisaient couler bas. Quatre +ou cinq mille individus périrent de cette manière affreuse. Carrier se +réjouissait d'avoir trouvé ce moyen plus expéditif et plus salubre de +délivrer la république de ses ennemis. Il noya non-seulement des hommes, +mais un grand nombre de femmes et d'enfans[1]. Lorsque les familles +vendéennes s'étaient dispersées après la déroute de Savenay, une foule de +Nantais avaient recueilli des enfans pour les élever. «Ce sont des +louveteaux» dit Carrier; et il ordonna qu'ils fussent restitués à la +république. Ces malheureux enfans furent noyés pour la plupart. + +La Loire était chargée de cadavres; les vaisseaux, en jetant l'ancre, +soulevaient quelquefois des bateaux remplis de noyés. Les oiseaux de proie +couvraient les rivages du fleuve, et se nourrissaient de débris humains[8]. +Les poissons étaient repus d'une nourriture qui en rendait l'usage +dangereux, et la municipalité avait défendu d'en pêcher. A ces horreurs se +joignaient une maladie contagieuse et la disette. Au milieu de ce désastre, +Carrier, toujours bouillant de colère, défendait le moindre mouvement de +pitié, saisissait au collet, menaçait de son sabre ceux qui venaient lui +parler, et avait fait afficher que quiconque viendrait solliciter pour un +détenu serait jeté en prison. Heureusement le comité de salut public venait +de le remplacer, car il voulait bien l'extermination, mais sans +extravagance. On évalue à quatre ou cinq mille les victimes de Carrier. La +plupart étaient des Vendéens. + +[Note 8: Déposition d'un capitaine de vaisseau dans le procès de Carrier.] + +Bordeaux, Marseille, Toulon, expiaient leur fédéralisme. A Toulon, les +représentans Fréron et Barras avaient fait mitrailler deux cents habitans, +et avaient puni sur eux un crime dont les véritables auteurs s'étaient +sauvés sur les escadres étrangères. Maignet exerçait dans le département de +Vaucluse une dictature aussi redoutable que les autres envoyés de la +convention. Il avait fait incendier le bourg de Bédouin, pour cause de +révolte, et, à sa requête, le comité de salut public avait institué à +Orange un tribunal révolutionnaire, dont le ressort comprenait tout le +Midi. Ce tribunal était organisé sur le modèle même du tribunal +révolutionnaire de Paris, avec cette différence, qu'il n'y avait point de +jurés, et que cinq juges condamnaient, sur ce qu'ils appelaient _des +preuves morales_, les malheureux que Maignet recueillait dans ses tournées. +A Lyon, les sanglantes exécutions ordonnées par Collot-d'Herbois avaient +cessé. La commission révolutionnaire venait de rendre compte de ses +travaux, et avait fourni le nombre des acquittés et des condamnés. Mille +six cent quatre-vingt-quatre individus avaient été guillotinés, fusillés ou +mitraillés. Mille six cent quatre-vingt-deux avaient été mis en liberté, +par la _justice de la commission_. + +Le Nord avait aussi son proconsul. C'était Joseph Lebon. Il avait été +prêtre, et avouait lui-même que dans sa jeunesse il aurait poussé le +fanatisme religieux jusqu'à tuer son père et sa mère, si on le lui avait +ordonné. C'était un véritable aliéné, moins féroce peut-être que Carrier, +mais encore plus frappé de folie. A ses paroles, à sa conduite, on voyait +que sa tête était égarée. Il avait fixé sa principale résidence à Arras. Il +avait institué un tribunal avec l'autorisation du comité de salut public, +et parcourait les départemens du Nord, suivi de ses juges et d'une +guillotine. Il avait visité Saint-Pol, Saint-Omer, Béthune, Bapaume, Aire, +etc., et avait laissé partout des traces sanglantes. Les Autrichiens +s'étant approchés de Cambray, et Saint-Just ayant cru apercevoir que les +aristocrates de cette ville entretenaient des liaisons cachées avec +l'ennemi, il y appela Lebon, qui en quelques jours envoya à l'échafaud une +multitude de malheureux, et prétendit avoir sauvé Cambray par sa fermeté. +Quand Lebon avait fini ses tournées, c'est à Arras qu'il revenait. Là, il +se livrait aux plus dégoûtantes orgies, avec ses juges et divers membres +des clubs. Le bourreau était admis à sa table, et y était traité avec la +plus grande considération. Lebon assistait aux exécutions, placé sur un +balcon; de là il parlait au peuple, et faisait jouer la _ça ira_ pendant +que le sang coulait. Un jour, il venait de recevoir la nouvelle d'une +victoire, il courut à son balcon, et fit suspendre l'exécution, afin que +les malheureux qui allaient recevoir la mort eussent connaissance des +succès de la république. + +Lebon avait mis tant de folie dans sa conduite, qu'il était accusable, même +devant le comité de salut public. Des habitans d'Arras s'étaient réfugiés à +Paris, et faisaient tous leurs efforts pour parvenir auprès de leur +concitoyen Robespierre, et lui faire entendre leurs plaintes. Quelques-uns +l'avaient connu, et même obligé dans sa jeunesse; mais ils ne pouvaient +parvenir à le voir. Le député Guffroy, qui était d'Arras, et qui avait un +grand courage, se donna beaucoup de mouvement auprès des comités pour +appeler leur attention sur la conduite de Lebon. Il eut même la noble +audace de faire à la convention une dénonciation expresse. Le comité de +salut public en prit connaissance, et ne put s'empêcher de mander Lebon. +Cependant, comme le comité ne voulait pas désavouer ses agens, ni avoir +l'air de convenir qu'on pût être trop sévère envers les aristocrates, il +renvoya Lebon à Arras, et employa en lui écrivant les expressions +suivantes. «Continue de faire le bien, et fais-le avec la sagesse et avec +la dignité qui ne laissent point prise aux calomnies de l'aristocratie.» +Les réclamations élevées contre Lebon par Guffroy, dans la convention, +exigeaient un rapport du comité. Barrère en fut chargé. «Toutes les +réclamations contre les représentans, dit-il, doivent être jugées par le +comité, pour éviter des débats qui troubleraient le gouvernement et la +convention. C'est ce que nous avons fait ici, à l'égard de Lebon; nous +avons recherché les motifs de sa conduite. Ces motifs sont-ils purs? le +résultat est-il utile à la révolution? profite-t-il à la liberté? les +plaintes sont-elles récriminatoires, ou ne sont-elles que les cris +vindicatifs de l'aristocratie? c'est ce que le comité a vu dans cette +affaire. Des formes un peu acerbes ont été employées; mais ces formes ont +détruit les pièges de l'aristocratie. Le comité a pu sans doute les +improuver; mais Lebon a complètement battu les aristocrates et sauvé +Cambray; d'ailleurs que n'est-il pas permis à la haine d'un républicain +contre l'aristocratie! de combien de sentimens généreux un patriote ne +trouve-t-il pas à couvrir ce qu'il peut y avoir d'acrimonieux dans la +poursuite des ennemis du peuple! Il ne faut parler de la révolution qu'avec +respect, des mesures révolutionnaires qu'avec égard. _La liberté est une +vierge dont il est coupable de soulever le voile_.» + +De tout cela il résulta que Lebon fut autorisé à continuer, et que Guffroy +fut rangé parmi les censeurs importuns du gouvernement révolutionnaire, et +exposé à partager leurs périls. Il était évident que le comité tout entier +voulait le régime de la terreur. Robespierre, Couthon, Billaud, +Collot-d'Herbois, Vadier, Vouland, Amar, pouvaient être divisés entre eux +sur leurs prérogatives, sur le nombre et le choix de leurs collègues à +sacrifier; mais ils étaient d'accord sur le système d'exterminer tous ceux +qui faisaient obstacle à la révolution. Ils ne voulaient pas que ce système +fût appliqué avec extravagance par les Lebon, les Carrier; mais ils +voulaient qu'à l'exemple de ce qui se faisait à Paris, on se délivrât d'une +manière prompte, sûre, et la moins bruyante possible, des ennemis qu'ils +croyaient conjurés contre la république. Tout en blâmant certaines cruautés +folles, ils avaient l'amour-propre du pouvoir, qui ne veut jamais désavouer +ses agens[1]; ils condamnaient ce qui se faisait à Arras, à Nantes, mais +ils l'approuvaient en apparence, pour ne pas reconnaître un tort à leur +gouvernement. Entraînés dans cette affreuse carrière, ils avançaient +aveuglément, et ne sachant où ils allaient aboutir. Telle est la triste +condition de l'homme engagé dans le mal, qu'il ne peut plus s'y arrêter. +Dès qu'il commence à concevoir un doute sur la nature de ses actions, dès +qu'il peut entrevoir qu'il s'égare, au lieu de rétrograder, il se précipite +en avant, comme pour s'étourdir, comme pour écarter les lueurs qui +l'assiègent. Pour s'arrêter, il faudrait qu'il se calmât, qu'il s'examinât, +et qu'il portât sur lui-même un jugement effrayant dont aucun homme n'a le +courage. + +Il n'y avait qu'un soulèvement général qui pût arrêter les auteurs de cet +affreux système. Dans ce soulèvement devaient entrer, et les membres des +comités, jaloux du pouvoir suprême, et les montagnards menacés, et la +convention indignée, et tous les coeurs révoltés de cette horrible effusion +de sang. Mais, pour arriver à cette alliance de la jalousie, de la crainte, +de l'indignation, il fallait que la jalousie fît des progrès dans les +comités, que la crainte devînt extrême à la Montagne, que l'indignation +rendît le courage à la convention et au public. Il fallait qu'une occasion +fît éclater tous ces sentimens[1] à la fois; il fallait que les oppresseurs +portassent les premiers coups, pour qu'on osât les leur rendre. + +L'opinion était disposée, et le moment arrivait où un mouvement au nom de +l'humanité contre la violence révolutionnaire était possible. La république +étant victorieuse, et ses ennemis terrifiés, on allait passer de la crainte +et de la fureur à la confiance et à la pitié. C'était la première fois, +dans la révolution, qu'un tel événement devenait possible. Quand les +girondins, quand les dantonistes périrent, il n'était pas temps encore +d'invoquer l'humanité. Le gouvernement révolutionnaire n'avait encore perdu +alors ni son utilité ni son crédit. + +En attendant le moment, on s'observait, et les ressentimens s'accumulaient +dans les coeurs. Robespierre avait entièrement cessé de paraître au comité +de salut public. Il espérait discréditer le gouvernement de ses collègues, +en n'y prenant plus aucune part; il ne se montrait qu'aux Jacobins, où +Billaud et Collot n'osaient plus paraître, et où il était tous les jours +plus adoré. Il commençait à y faire des ouvertures sur les divisions +intestines des comités. «Autrefois, disait-il (13 messidor), la faction +sourde qui s'est formée des restes de Danton et de Camille Desmoulins, +attaquait les comités en masse; aujourd'hui, elle aime mieux attaquer +quelques membres en particulier, pour parvenir à briser le faisceau. +Autrefois, elle n'osait pas attaquer la justice nationale; aujourd'hui elle +se croit assez forte pour calomnier le tribunal révolutionnaire, et le +décret concernant son organisation; elle attribue ce qui appartient à tout +le gouvernement à un seul individu; elle ose dire que le tribunal +révolutionnaire a été institué pour égorger la convention nationale, et +malheureusement elle n'a obtenu que trop de confiance. On a cru à ses +calomnies, on les a répandues avec affectation; on a parlé de dictateur, on +l'a nommé; c'est moi qu'on a désigné, et vous frémiriez _si je vous disais +en quel lieu_. La vérité est mon seul asile contre le crime. Ces calomnies +ne me décourageront pas sans doute, mais elles me laissent indécis sur la +conduite que j'ai à tenir. En attendant que j'en puisse dire davantage, +j'invoque pour le salut de la république les vertus de la convention, les +vertus des comités, les vertus des bons citoyens, et les vôtres enfin, qui +ont été si souvent utiles à la patrie.» + +On voit par quelles insinuations perfides Robespierre commençait à dénoncer +les comités, et à rattacher exclusivement à lui les jacobins. On le payait +de ces marques de confiance par une adulation sans bornes. Le système +révolutionnaire lui étant imputé à lui seul, il était naturel que toutes +les autorités révolutionnaires lui fussent attachées et embrassassent sa +cause avec chaleur. Aux jacobins devaient se joindre la commune, toujours +unie de principes et de conduite avec les jacobins, et tous les juges et +jurés du tribunal révolutionnaire. Cette réunion formait une force assez +considérable, et, avec plus de résolution et d'énergie, Robespierre aurait +pu devenir très redoutable. Par les jacobins, il possédait une masse +turbulente, qui jusqu'ici avait représenté et dominé l'opinion; par la +commune, il dominait l'autorité locale, qui avait pris l'initiative de +toutes les insurrections, et surtout la force armée de Paris. Le maire +Pache, le commandant Henriot, sauvés par lui lorsqu'on allait les adjoindre +à Chaumette, lui étaient dévoués entièrement. Billaud et Collot avaient +profité, il est vrai, de son absence du comité pour enfermer Pache; mais le +nouveau maire Fleuriot, l'agent national Payan, lui étaient tout aussi +attachés; et on n'osa plus lui enlever Henriot. Ajoutez à ces personnages +le président du tribunal Dumas, le vice-président Coffinhal, et tous les +autres juges et jurés, et on aura une idée des moyens que Robespierre avait +dans Paris. Si les comités et la convention ne lui obéissaient pas, il +n'avait qu'à se plaindre aux Jacobins, y exciter un mouvement, communiquer +ce mouvement à la commune, faire déclarer par l'autorité municipale que le +peuple rentrait dans ses pouvoirs souverains, mettre les sections sur pied, +et envoyer Henriot demander à la convention cinquante ou soixante députés. +Dumas et Coffinhal, et tout le tribunal, étaient ensuite à ses ordres, pour +égorger les députés qu'Henriot aurait obtenus à main armée. Tous les moyens +enfin d'un 31 mai, plus prompt, plus sûr que le premier, étaient dans ses +mains. Aussi ses partisans, ses sicaires l'entouraient et le pressaient +d'en donner le signal. Henriot offrait encore le déploiement de ses +colonnes, et promettait d'être plus énergique qu'au 2 juin. Robespierre, +qui aimait mieux tout faire par la parole, et qui croyait encore pouvoir +beaucoup par elle, voulait attendre. Il espérait dépopulariser les comités +par sa retraite et par ses discours aux Jacobins, et il se proposait +ensuite de saisir un moment favorable pour les attaquer ouvertement à la +convention. Il continuait, malgré son espèce d'abdication, de diriger le +tribunal et d'exercer une police active au moyen du bureau qu'il avait +institué. Il surveillait par là ses adversaires, et s'instruisait de toutes +leurs démarches. Il se donnait maintenant un peu plus de distractions +qu'autrefois. On le voyait se rendre dans une fort belle maison de +campagne, chez une famille qui lui était dévouée, à Maisons-Alfort, à trois +lieues de Paris. Là, tous ses partisans l'accompagnaient; là, se rendaient +Dumas, Coffinhal, Payan, Fleuriot. Henriot y venait souvent avec tous ses +aides-de-camp; ils traversaient les routes sur cinq de front, et au galop, +renversant les personnes qui étaient devant eux, et répandant par leur +présence la terreur dans le pays. Les hôtes, les amis de Robespierre +faisaient soupçonner par leur indiscrétion beaucoup plus de projets qu'il +n'en méditait, et qu'il n'avait le courage d'en préparer. A Paris, il était +toujours entouré des mêmes personnages; il était suivi de loin en loin par +quelques jacobins ou jurés du tribunal, gens dévoués, portant des bâtons et +des armes secrètes, et prêts à courir à son secours au premier danger. On +les nommait ses gardes-du-corps. + +De leur côté, Billaud-Varennes, Collot-d'Herbois, Barrère, s'emparaient du +maniement de toutes les affaires, et, en l'absence de leur rival, +s'attachaient Carnot, Robert Lindet et Prieur (de la Côte-d'Or). Un intérêt +commun rapprochait d'eux le comité de sûreté générale; du reste, ils +gardaient tous le plus grand silence. Ils cherchaient à diminuer peu à peu +la puissance de leur adversaire, en réduisant la force armée de Paris. Il +existait quarante-huit compagnies de canonniers, appartenant aux +quarante-huit sections, parfaitement organisées, et ayant fait preuve dans +toutes les circonstances de l'esprit le plus révolutionnaire. Toujours +elles s'étaient rangées pour le parti de l'insurrection, depuis le 10 août +jusqu'au 31 mai. Un décret ordonnait d'en laisser la moitié au moins dans +Paris, mais permettait de déplacer le reste. Billaud et Collot ordonnèrent +au chef de la commission du mouvement des armées, de les acheminer +successivement vers la frontière. Dans toutes leurs opérations, ils se +cachaient beaucoup de Couthon, qui, ne s'étant pas retiré comme +Robespierre, les observait soigneusement, et leur était incommode. Pendant +que ces choses se passaient, Billaud, sombre, atrabilaire, quittait +rarement Paris; mais le spirituel et voluptueux Barrère allait à Passy avec +les principaux membres du comité de sûreté générale, avec le vieux Vadier, +avec Vouland et Amar. Ils se réunissaient chez Dupin, ancien +fermier-général, fameux dans l'ancien régime par sa cuisine, et dans la +révolution par le rapport qui envoya les fermiers-généraux à la mort. Là, +ils se livraient à tous les plaisirs avec de belles femmes, et Barrère +exerçait son esprit contre le pontife de l'Être suprême, le premier +prophète, le fils chéri de la mère de Dieu. Après s'être égayés, ils +sortaient des bras de leurs courtisanes, pour revenir à Paris, au milieu du +sang et des rivalités. + +De leur côté, les vieux membres de la Montagne qui se sentaient menacés se +voyaient secrètement, et tâchaient de s'entendre. La femme généreuse qui, à +Bordeaux, s'était attachée à Tallien, et lui avait arraché une foule de +victimes, l'excitait du fond de sa prison à frapper le tyran. A Tallien, +Lecointre, Bourdon (de l'Oise), Thuriot, Panis, Barras, Fréron, Monestier, +s'étaient joints Guffroy, l'antagoniste de Lebon; Dubois-Crancé, compromis +au siège de Lyon et détesté par Couthon; Fouché (de Nantes), qui était +brouillé avec Robespierre, et auquel on reprochait de ne s'être pas conduit +à Lyon d'une manière assez patriotique. Tallien et Lecointre étaient les +plus audacieux et les plus impatiens. Fouché était surtout fort redouté par +son habileté à nouer et à conduire une intrigue, et c'est sur lui que se +déchaînèrent le plus violemment les triumvirs. + +A propos d'une pétition des jacobins de Lyon, dans laquelle ils se +plaignaient aux jacobins de Paris de leur situation actuelle, on revint sur +toute l'histoire de cette malheureuse cité. Couthon dénonça Dubois-Crancé, +comme il l'avait déjà fait quelques mois auparavant, l'accusa d'avoir +laissé échapper Précy, et le fit rayer de la liste des jacobins. +Robespierre accusa Fouché, et lui imputa les intrigues qui avaient conduit +le patriote Gaillard à se donner la mort. Il fit décider que Fouché serait +appelé devant la société pour y justifier sa conduite. C'étaient moins les +menées de Fouché à Lyon, que ses menées à Paris, que Robespierre redoutait +et voulait punir. Fouché, qui sentait le péril, adressa une lettre évasive +aux jacobins, et les pria de suspendre leur jugement, jusqu'à ce que le +comité auquel il venait de soumettre sa conduite et de fournir toutes les +pièces à l'appui, eût prononcé une sentence. «Il est étonnant, s'écria +Robespierre, que Fouché implore aujourd'hui le secours de la convention +contre les jacobins. Craint-il les yeux et les oreilles du peuple? +craint-il que sa triste figure ne révèle le crime? craint-il que six mille +regards fixés sur lui ne découvrent son ame dans ses yeux, et qu'en dépit +de la nature qui les a cachés, on n'y lise ses pensées? La conduite de +Fouché est celle d'un coupable; vous ne pouvez le garder plus long-temps +dans votre sein; il faut l'en exclure.» Fouché fut aussitôt exclu, comme +venait de l'être Dubois-Crancé. Ainsi tous les jours l'orage grondait plus +fortement contre les montagnards menacés, et de tous côtés l'horizon se +chargeait de nuages. + +Au milieu de cette tourmente, les membres des comités qui craignaient +Robespierre auraient mieux aimé s'expliquer, et concilier leur ambition, +que se livrer un combat dangereux. Robespierre avait mandé son jeune +collègue Saint-Just, et celui-ci était revenu aussitôt de l'armée. On +proposa de se réunir, pour essayer de s'entendre. Robespierre se fit +beaucoup prier avant de consentir à une entrevue; il y consentit enfin, et +les deux comités s'assemblèrent; on se plaignit réciproquement avec +beaucoup d'amertume. Robespierre s'exprima sur lui-même avec son orgueil +accoutumé, dénonça des conciliabules secrets, parla de députés +conspirateurs à punir, blâma toutes les opérations du gouvernement, et +trouva tout mauvais, administration, guerre et finances. Saint-Just appuya +Robespierre, en fit un éloge magnifique, et dit ensuite que le dernier +espoir de l'étranger était de diviser le gouvernement. Il raconta ce +qu'avait dit un officier fait prisonnier devant Maubeuge. On attendait, +suivant cet officier, qu'un parti plus modéré abattît le gouvernement +révolutionnaire, et fît prévaloir d'autres principes. Saint-Just s'appuya +sur ce fait, pour faire sentir davantage la nécessité de se concilier et de +marcher d'accord. Les antagonistes de Robespierre étaient bien de cet avis, +et ils consentirent à s'entendre pour rester maîtres de l'état; mais pour +s'entendre il fallait consentir à tout ce que voulait Robespierre, et de +pareilles conditions ne pouvaient leur convenir. Les membres du comité de +sûreté générale se plaignirent beaucoup de ce qu'on leur avait enlevé leurs +fonctions; Élie Lacoste poussa la hardiesse jusqu'à dire que Couthon, +Saint-Just et Robespierre formaient un comité dans les comités, et osa même +prononcer le mot de triumvirat. Cependant on convint de quelques +concessions réciproques. Robespierre consentit à borner son bureau de +police générale à la surveillance des agens du comité de salut public; et +en retour, ses adversaires consentirent à charger Saint-Just de faire un +rapport à la convention, sur l'entrevue qui venait d'avoir lieu. Dans ce +rapport, comme on le pense bien, on ne devait pas convenir des divisions +qui avaient régné entre les comités, mais on devait parler des commotions +que l'opinion publique venait de ressentir dans les derniers temps, et +fixer la marche que le gouvernement se proposait de suivre. Billaud et +Collot insinuèrent qu'il ne fallait pas trop y parler de l'Être suprême, +car ils avaient toujours le pontificat de Robespierre devant les yeux. +Cependant Billaud, avec son air sombre et peu rassurant, dit à Robespierre +qu'il n'avait jamais été son ennemi, et on se sépara sans s'être +véritablement réconciliés, mais en paraissant un peu moins divisés +qu'auparavant. Une pareille réconciliation ne pouvait rien avoir de réel, +car les ambitions restaient les mêmes; elle ressemblait à ces essais de +transaction que font tous les partis avant d'en venir aux mains; elle était +un vrai _baiser Lamourette_; elle ressemblait à toutes les réconciliations +proposées entre les constituans et les girondins, entre les girondins et +les jacobins, entre Danton et Robespierre. + +Cependant si elle ne mit pas d'accord les divers membres des comités, elle +effraya beaucoup les montagnards; ils crurent que leur perte serait le gage +de la paix, et ils s'efforcèrent de savoir quelles étaient les conditions +du traité. Les membres du comité de sûreté générale s'empressèrent de +dissiper leurs craintes. Élie Lacoste, Dubarran, Moyse Bayle, les membres +les meilleurs du comité, les tranquillisèrent, et leur dirent qu'aucun +sacrifice n'avait été convenu. Le fait était vrai, et c'était une des +raisons qui empêchaient la réconciliation de pouvoir être entière. +Néanmoins Barrère, qui tenait beaucoup à ce qu'on fût d'accord, ne manqua +pas de répéter dans ses rapports journaliers que les membres du +gouvernement étaient parfaitement unis, qu'ils avaient été injustement +accusés de ne pas l'être, et qu'ils tendaient, par des efforts communs, à +rendre la république partout victorieuse. Il feignit d'assumer sur tous, +les reproches élevés contre les triumvirs, et il repoussa ces reproches +comme des calomnies coupables et dirigées également contre les deux +comités. «Au milieu des cris de la victoire, dit-il, des bruits sourds se +font entendre, des calomnies obscures circulent, des poisons subtils sont +infusés dans les journaux, des complots funestes s'ourdissent, des +mécontentemens factices se préparent, et le gouvernement est sans cesse +vexé, entravé dans ses opérations, tourmenté dans ses mouvemens, calomnié +dans ses pensées, et menacé dans ceux qui le composent. Cependant qu'a-t-il +fait?» Ici Barrère ajoutait l'énumération accoutumée des travaux et des +services du gouvernement. + + + + +CHAPITRE XXII. + + +OPÉRATIONS DE L'ARMÉE DU NORD VERS LE MILIEU DE 1794. PRISE D'YPRES. +FORMATION DE L'ARMÉE DE SAMBRE-ET-MEUSE. BATAILLE DE FLEURUS. OCCUPATION DE +BRUXELLES.--DERNIERS JOURS DE LA TERREUR; LUTTE DE ROBESPIERRE ET DES +TRIUMVIRS CONTRE LES AUTRES MEMBRES DES COMITÉS. JOURNÉES DES 8 ET 9 +THERMIDOR; ARRESTATION ET SUPPLICE DE ROBESPIERRE, SAINT-JUST.--MARCHE DE +LA RÉVOLUTION DEPUIS 89 JUSQU'AU 9 THERMIDOR. + +Pendant que Barrère faisait tous ses efforts pour cacher la discorde des +comités, Saint-Just, malgré le rapport qu'il avait à faire, était retourné +à l'armée, où se passaient de grands événemens. Les mouvemens commencés sur +les deux ailes s'étaient continués. Pichegru avait poursuivi ses opérations +sur la Lys et l'Escaut, Jourdan avait commencé les siennes sur la Sambre. +Profitant de l'attitude défensive que Cobourg avait prise à Tournay, depuis +les batailles de Turcoing et de Pont-à-Chin, Pichegru projetait de battre +Clerfayt isolément. Cependant il n'osait s'avancer jusqu'à Thielt, et il +résolut de commencer le siège d'Ypres, dans le double but d'attirer +Clerfayt à lui, et de prendre cette place, qui consoliderait +l'établissement des Français dans la West-Flandre. Clerfayt attendait des +renforts, et il ne fit aucun mouvement. Pichegru alors poussa le siège +d'Ypres si vivement, que Cobourg et Clerfayt crurent devoir quitter leurs +positions respectives pour aller au secours de la place menacée. Pichegru, +pour empêcher Cobourg de poursuivre ce mouvement, fit sortir des troupes de +Lille, et exécuter une démonstration si vive sur Orchies, que Cobourg fut +retenu à Tournay; en même temps il se porta en avant, et courut à Clerfayt, +qui s'avançait vers Rousselaer et Hooglède. Ses mouvemens prompts et bien +conçus lui fournissaient encore l'occasion de battre Clerfayt isolément. +Par malheur, une division s'était trompée de route; Clerfayt eut le temps +de se reporter à son camp de Thielt, après une perte légère. Mais trois +jours après, le 25 prairial (13 juin), renforcé par le détachement qu'il +attendait, il se déploya à l'improviste en face de nos colonnes avec trente +mille hommes. Nos soldats coururent rapidement aux armes, mais la division +de droite, attaquée avec une grande impétuosité, se débanda, et laissa la +division de gauche découverte sur le plateau d'Hooglède. Macdonald +commandait cette division de gauche; il sut la maintenir contre les +attaques réitérées de front et de flanc auxquelles elle fut long-temps +exposée; par cette courageuse résistance, il donna à la brigade Devinthier +le temps de le rejoindre, et il obligea alors Clerfayt à se retirer avec +une perte considérable. C'était la cinquième fois que Clerfayt, mal +secondé, était battu par notre armée du Nord. Cette action, si honorable +pour la division Macdonald, décida la reddition de la place assiégée. +Quatre jours après, le 29 prairial (17 juin), Ypres ouvrit ses portes, et +une garnison de sept mille hommes mit bas les armes. Cobourg allait se +porter au secours d'Ypres et de Clerfayt, lorsqu'il apprit qu'il n'était +plus temps. Les événemens qui se passaient sur la Sambre l'obligèrent alors +à se diriger vers le côté opposé du théâtre de la guerre. Il laissa le duc +d'York sur l'Escaut, Clerfayt à Thielt, et marcha avec toutes les troupes +autrichiennes vers Charleroi. C'était une véritable séparation entre les +puissances principales, l'Angleterre et l'Autriche, qui vivaient assez mal +d'accord, et dont les intérêts très différens éclataient ici d'une manière +très visible. Les Anglais restaient en Flandre vers les provinces +maritimes, et les Autrichiens couraient vers leurs communications menacées. +Cette séparation n'augmenta pas peu leur mésintelligence. L'empereur +d'Autriche s'était retiré à Vienne, dégoûté de cette guerre sans succès; et +Mack, voyant ses plans renversés, avait de nouveau quitté l'état-major +autrichien. + +Nous avons vu Jourdan arrivant de la Moselle à Charleroi, au moment où les +Français, repoussés pour la troisième fois, repassaient la Sambre en +désordre. Après avoir donné quelques jours de répit aux troupes, dont les +unes étaient abattues de leurs défaites, et les autres de leur marche +rapide, on fit quelque changement à leur organisation. On composa des +divisions Desjardins et Charbonnier, et des divisions arrivées de la +Moselle, une seule armée, qui s'appela armée de Sambre-et-Meuse; elle +s'élevait à soixante-six mille hommes environ, et fut mise sous les ordres +de Jourdan. Une division de quinze mille hommes, commandée par Schérer, fut +laissée pour garder la Sambre, de Thuin à Maubeuge. + +Jourdan résolut aussitôt de repasser la Sambre et d'investir Charleroi. La +division Hatry fut chargée d'attaquer la place, et le gros de l'armée fut +disposé tout autour, pour protéger le siège. Charleroi est sur la Sambre. +Au-delà de son enceinte, se trouvent une suite de positions formant un +demi-cercle dont les extrémités s'appuient à la Sambre. Ces positions sont +peu avantageuses, parce que le demi-cercle qu'elles décrivent est de dix +lieues d'étendue, parce qu'elles sont peu liées entre elles, et qu'elles +ont une rivière à dos. Kléber avec la gauche s'étendait depuis la Sambre +jusqu'à Orchies et Traségnies, et faisait garder le ruisseau du Piéton, qui +traversait le champ de bataille et venait tomber dans la Sambre. Au centre, +Morlot gardait Gosselies; Championnet s'avançait entre Hépignies et Wagné; +Lefèvre tenait Wagné, Fleurus et Lambusart. A la droite, enfin, Marceau +s'étendait en avant du bois de Campinaire, et rattachait notre ligne à la +Sambre. Jourdan, sentant le désavantage de ces positions, ne voulait pas y +rester, et se proposait, pour en sortir, de prendre l'initiative de +l'attaque le 28 prairial (16 juin) au matin. Dans ce moment, Cobourg ne +s'était point encore porté sur ce point; il était à Tournay, assistant à la +défaite de Clerfayt et à la prise d'Ypres. Le prince d'Orange, envoyé vers +Charleroi, commandait l'armée des coalisés. Il résolut de son côté de +prévenir l'attaque dont il était menacé, et dès le 28 au matin, ses troupes +déployées obligèrent les Français à recevoir le combat sur le terrain +qu'ils occupaient. Quatre colonnes, disposées contre notre droite et notre +centre, avaient déjà pénétré dans le bois de Campinaire, où était Marceau, +avaient enlevé Fleurus à Lefèvre, Hépignies à Championnet, et allaient +replier Morlot de Pont-à-Migneloup sur Gosselies, lorsque Jourdan, +accourant à propos avec une réserve de cavalerie, arrêta la quatrième +colonne par une charge heureuse, ramena les troupes de Morlot dans leurs +positions, et rétablit le combat au centre. A la gauche, Wartensleben avait +fait les mêmes progrès vers Traségnies. Mais Kléber, par les dispositions +les plus heureuses et les plus promptes, fit reprendre Traségnies; puis, +saisissant le moment favorable, fit tourner Wartensleben, le rejeta au-delà +du Piéton, et se mit à le poursuivre sur deux colonnes. Le combat s'était +soutenu jusque-là avec avantage, la victoire allait même se déclarer pour +les Français, lorsque le prince d'Orange, réunissant ses deux premières +colonnes vers Lambusart, sur le point qui unissait l'extrême droite des +Français à la Sambre, menaça leurs communications. Alors la droite et le +centre durent se retirer. Kléber, renonçant à sa marche victorieuse, +protégea la retraite avec ses troupes; elle se fit en bon ordre. Telle fut +la première affaire du 28 (16 juin). C'était la quatrième fois que les +Français étaient obligés de repasser la Sambre; mais cette fois c'était +d'une manière bien plus honorable pour leurs armes. Jourdan ne se +découragea pas. Il franchit encore la Sambre quelques jours après, reprit +ses positions du 16, investit de nouveau Charleroi, et en fit pousser le +bombardement avec une extrême vigueur. + +Cobourg, averti des nouvelles opérations de Jourdan, s'approchait enfin de +la Sambre. Il importait aux Français d'avoir pris Charleroi avant que les +renforts attendus par l'armée autrichienne fussent arrivés. L'ingénieur +Marescot poussa si vivement les travaux, qu'en huit jours les feux de la +place furent éteints, et que tout fut préparé pour l'assaut. Le 7 messidor +(26 juin), le commandant envoya un officier avec une lettre pour +parlementer. Saint-Just, qui dominait toujours dans notre camp, refusa +d'ouvrir la lettre, et renvoya l'officier en lui disant: _Ce n'est pas un +chiffon de papier, c'est la place qu'il nous faut_. La garnison sortit de +la place le soir même, au moment où Cobourg arrivait en vue des lignes +françaises. La reddition de Charleroi resta ignorée des ennemis. La +possession de la place assura mieux notre position, et rendit moins +dangereuse la bataille qui allait se livrer, avec une rivière à dos. La +division Hatry, devenue libre, fut portée à Ransart pour renforcer le +centre, et tout se prépara pour une action décisive, le lendemain 8 +messidor (27 juin). + +Nos positions étaient les mêmes que le 28 prairial (16 juin). Kléber +commandait à la gauche, à partir de la Sambre jusqu'à Traségnies. Morlot, +Championnet, Lefèvre et Marceau, formaient le centre et la droite, et +s'étendaient depuis Gosselies jusqu'à la Sambre. Des retranchemens avaient +été faits à Hépignies, pour assurer notre centre. Cobourg nous fit attaquer +sur tout ce demi-cercle, au lieu de diriger un effort concentrique sur +l'une de nos extrémités, sur notre droite, par exemple, et de nous enlever +tous les passages de la Sambre. + +L'attaque commença le 8 messidor au matin. Le prince d'Orange et le général +Latour, qui étaient en face de Kléber, à la gauche, replièrent nos +colonnes, les poussèrent à travers le bois de Monceaux, jusque sur les +bords de la Sambre, à Marchienne-au-Pont. Kléber, qui heureusement était +placé à la gauche pour y diriger toutes les divisions, accourt aussitôt sur +le point menacé, porte des batteries sur les hauteurs, enveloppe les +Autrichiens dans le bois de Monceaux et les fait attaquer en tous sens. +Ceux-ci, ayant reconnu, en s'approchant de la Sambre, que Charleroi était +aux Français, commençaient à montrer de l'hésitation; Kléber en profite, +les fait charger avec vigueur, et les oblige à s'éloigner de +Marchienne-au-Pont. Tandis que Kléber sauvait l'une de nos extrémités, +Jourdan ne faisait pas moins pour le salut du centre et de la droite. +Morlot, qui se trouvait en avant de Gosselies, s'était long-temps mesuré +avec le général Kwasdanowich, et avait essayé plusieurs manoeuvres pour le +tourner; il finit par l'être lui-même. Il se replia sur Gosselies, après +les efforts les plus honorables. Championnet résistait avec la même +vigueur, appuyé sur la redoute d'Hépignies; mais le corps de Kaunitz +s'était avancé pour tourner la redoute, au moment même où un faux avis +annonçait la retraite de Lefèvre, à droite; Championnet, trompé par cet +avis, se retirait, et avait déjà abandonné la redoute, lorsque Jourdan, +comprenant le danger, porte sur ce point une partie de la division Hatry, +placée en réserve, fait reprendre Hépignies, et lance sa cavalerie dans la +plaine sur les troupes de Kaunitz. Tandis qu'on se charge de part et +d'autre avec un grand acharnement, un combat plus violent encore se livre +près de la Sambre, à Wagné et Lambusart. Beaulieu, remontant à la fois les +deux rives de la Sambre pour faire effort sur notre extrême droite, a +repoussé la division Marceau. Cette division s'enfuit en toute hâte à +travers les bois qui longent la Sambre, et passe même la rivière en +désordre. Marceau alors réunit à lui quelques bataillons, et ne songeant +plus au reste de sa division fugitive, se jette dans Lambusart, pour y +mourir, plutôt que d'abandonner ce poste contigu à la Sambre, et appui +indispensable de notre extrême droite. Lefèvre, qui était placé à Wagné, +Hépignies et Lambusart, replie ses avant-postes de Fleurus sur Wagné, et +jette des troupes à Lambusart, pour soutenir l'effort de Marceau. Ce point +devient alors le point décisif de la bataille. Beaulieu s'en aperçoit, et y +dirige une troisième colonne. Jourdan, attentif au danger, y porte le reste +de sa réserve. On se heurte autour de ce village de Lambusart avec un +acharnement singulier. Les feux sont si rapides qu'on ne distingue plus les +coups. Les blés et les baraques du camp s'enflamment, et bientôt on se bat +au milieu d'un incendie. Enfin les républicains restent maîtres de +Lambusart. + +Dans ce moment, les Français, d'abord repoussés, étaient parvenus à +rétablir le combat sur tous les points: Kléber avait couvert la Sambre à la +gauche; Morlot, replié à Gosselies, s'y maintenait; Championnet avait +repris Hépignies, et un combat furieux à Lambusart nous avait assuré cette +position. La fin du jour approchait. Beaulieu venait d'apprendre, sur la +Sambre, ce que le prince d'Orange y avait appris déjà, c'est que Charleroi +appartenait aux Français. Cobourg alors, n'osant pas insister davantage, +ordonna la retraite générale. + +Telle fut cette bataille décisive, qui fut une des plus acharnées de la +campagne, et qui se livra sur un demi-cercle de dix lieues, entre deux +armées d'environ quatre-vingt mille hommes chacune. Elle s'appela bataille +de Fleurus, quoique ce village y jouât un rôle fort secondaire, parce que +le duc de Luxembourg avait déjà illustré ce nom sous Louis XIV. Quoique ses +résultats sur le terrain fussent peu considérables, et qu'elle se bornât à +une attaque repoussée, elle décidait la retraite des Autrichiens, et +amenait par là des résultats immenses[9]. Les Autrichiens ne pouvaient pas +livrer une seconde bataille. Il leur aurait fallu se joindre ou au duc +d'York ou à Clerfayt, et ces deux généraux étaient occupés au Nord par +Pichegru. D'ailleurs, menacés sur la Meuse, il devenait important pour eux +de rétrograder, pour ne pas compromettre leurs communications. Dès ce +moment, la retraite des coalisés devint générale, et ils résolurent de se +concentrer vers Bruxelles, pour couvrir cette ville. + +[Note 9: C'est à tort qu'on attribue à l'intérêt d'une faction le grand +effet que la bataille de Fleurus produisit sur l'opinion publique. La +faction Robespierre avait au contraire le plus grand intérêt à diminuer +dans le moment l'effet des victoires, comme on va le voir bientôt. La +bataille de Fleurus nous ouvrit Bruxelles et la Belgique, et c'est là ce +qui fit alors sa réputation.] + +La campagne était évidemment décidée; mais une faute du comité de salut +public empêcha d'obtenir des résultats aussi prompts et aussi décisifs que +ceux qu'on avait lieu d'espérer. Pichegru avait formé un plan qui était la +meilleure de toutes ses idées militaires. Le duc d'York était sur l'Escaut +à la hauteur de Tournay; Clerfayt, très loin de là, à Thielt, dans la +Flandre. Pichegru persistant dans son projet de détruire Clerfayt +isolément, voulait passer l'Escaut à Oudenarde, couper ainsi Clerfayt du +duc d'York, et le battre encore une fois séparément. Il voulait ensuite, +lorsque le duc d'York resté seul songerait à se réunir à Cobourg, le battre +à son tour, puis enfin venir prendre Cobourg par derrière, ou se réunir à +Jourdan. Ce plan qui, outre l'avantage d'attaquer isolément Clerfayt et le +duc d'York, avait celui de rapprocher toutes nos forces de la Meuse, fut +contrarié par une fort sotte idée du comité de salut public. On avait +persuadé à Carnot de porter l'amiral Venstabel avec des troupes de +débarquement dans l'île de Walcheren, pour soulever la Hollande. Afin de +favoriser ce projet, Carnot prescrivit à l'armée de Pichegru de longer les +côtes de l'Océan, et de s'emparer de tous les ports de la West-Flandre; il +ordonna de plus à Jourdan de détacher seize mille hommes de son armée pour +les porter vers la mer. Ce dernier ordre surtout était des plus mal conçus +et des plus dangereux. Les généraux en démontrèrent l'absurdité à +Saint-Just, et il ne fut pas exécuté; mais Pichegru n'en fut pas moins +obligé de se porter vers la mer, pour s'emparer de Bruges et d'Ostende, +tandis que Moreau occupait Nieuport. + +Les mouvemens se continuèrent sur les deux ailes. Pichegru laissa Moreau, +avec une partie de l'armée, faire les sièges de Nieuport et de l'Écluse, et +s'empara avec l'autre de Bruges, Ostende et Gand. Il s'avança ensuite vers +Bruxelles. Jourdan y marchait de son côté. Nous n'eûmes plus à livrer que +des combats d'arrière-garde, et enfin, le 22 messidor (10 juillet), nos +avant-gardes entrèrent dans la capitale des Pays-Bas. Peu de jours après, +les deux armées du Nord et de Sambre-et-Meuse y firent leur jonction. Rien +n'était plus important que cet événement; cent cinquante mille Français, +réunis dans la capitale des Pays-Bas, pouvaient fondre de ce point sur les +armées de l'Europe, qui, battues de toutes parts, cherchaient à regagner, +les unes la mer, les autres le Rhin. On investit aussitôt les places de +Condé, Landrecies, Valenciennes et Le Quesnoy, que les coalisés nous +avaient prises; et la convention, prétendant que la délivrance du +territoire donnait tous les droits, décréta que si les garnisons ne se +rendaient pas de suite, elles seraient passées au fil de l'épée. Elle avait +déjà rendu un autre décret portant qu'on ne ferait plus de prisonniers +anglais, pour punir tous les forfaits de Pitt envers la France. Nos soldats +n'exécutèrent pas ce décret. Un sergent ayant pris quelques Anglais, les +amena à un officier. «Pourquoi les as-tu pris? lui dit l'officier.--Parce +que ce sont autant de coups de fusils de moins à recevoir, répondit le +sergent.--Oui, répliqua l'officier; mais les représentans vont nous obliger +de les fusiller.--Ce ne sera pas nous, ajouta le sergent, qui les +fusillerons; envoyez-les aux représentans, et puis, s'ils sont des +barbares, qu'ils les tuent et les mangent, si ça leur plaît.» + +Ainsi nos armées agissant d'abord sur le centre ennemi, et le trouvant trop +fort, s'étaient partagées en deux ailes, et avaient marché, l'une sur la +Lys, et l'autre sur la Sambre. Pichegru avait d'abord battu Clerfayt à +Moucroën et à Courtray, puis Cobourg et le duc d'York à Turcoing, et enfin +Clerfayt encore à Hooglède. Après plusieurs passages de la Sambre toujours +infructueux, Jourdan, amené par une heureuse idée de Carnot sur la Sambre, +avait décidé le succès de notre aile droite à Fleurus. Dès cet instant, +débordés sur les deux ailes, les coalisés nous avaient abandonné les +Pays-Bas. Tel était le résultat de la campagne. De toutes parts on +célébrait nos étonnans succès. La victoire de Fleurus, l'occupation de +Charleroi, Ypres, Tournay, Oudenarde, Ostende, Bruges, Gand et Bruxelles, +la réunion enfin de nos armées dans cette capitale, étaient vantées comme +des prodiges. Ces succès ne réjouissaient pas Robespierre, qui voyait +grandir la réputation du comité, et surtout celle de Carnot, auquel, il +faut le dire, on attribuait beaucoup trop les avantages de la campagne. +Tout ce que les comités faisaient de bien ou gagnaient de gloire en +l'absence de Robespierre devait s'élever contre lui, et faire sa propre +condamnation. Une défaite, au contraire, eût ranimé à son profit les +fureurs révolutionnaires, lui aurait permis d'accuser les comités d'inertie +ou de trahison, aurait justifié sa retraite depuis quatre décades, aurait +donné une haute idée de sa prévoyance, et porté sa puissance au comble. Il +s'était donc mis dans la plus triste des positions, celle de désirer des +défaites; et tout prouve qu'il les désirait. Il ne lui convenait ni de le +dire, ni de le laisser apercevoir; mais malgré lui, on l'entrevoyait dans +ses discours; il s'efforçait, en parlant aux jacobins, de diminuer +l'enthousiasme qu'inspiraient les succès de la république; il insinuait que +les coalisés se retiraient devant nous comme ils l'avaient fait devant +Dumouriez, mais pour revenir bientôt; qu'en s'éloignant momentanément de +nos frontières, ils voulaient nous livrer aux passions que développe la +prospérité. Il ajoutait du reste «que la victoire sur les armées ennemies +n'était pas celle après laquelle on devait le plus aspirer. La véritable +victoire, disait-il, est celle que les amis de la liberté remportent sur +les factions; c'est cette victoire qui rappelle chez les peuples la paix, +la justice et le bonheur. Une nation n'est pas illustrée pour avoir abattu +des tyrans ou enchaîné des peuples. Ce fut le sort des Romains et de +quelques autres nations: notre destinée, beaucoup plus sublime, est de +fonder sur la terre l'empire de la sagesse, de la justice et de la vertu.» +(Séance des Jacobins du 21 messidor--9 juillet.) + +Robespierre était absent du comité depuis les derniers jours de prairial. +On était aux premiers de thermidor. Il y avait près de quarante jours qu'il +s'était séparé de ses collègues; il était temps de prendre une résolution. +Ses affidés disaient hautement qu'il fallait un 31 mai: les Dumas, les +Henriot, les Payan, le pressaient d'en donner le signal. Il n'avait pas, +pour les moyens violens, le même goût qu'eux, et il ne devait pas partager +leur impatience brutale. Habitué à tout faire par la parole, et respectant +davantage les lois, il aimait mieux essayer d'un discours dans lequel il +dénoncerait les comités, et demanderait leur renouvellement. S'il +réussissait par cette voie de douceur, il était maître absolu, sans danger, +et sans soulèvement. S'il ne réussissait pas, ce moyen pacifique n'excluait +pas les moyens violens; il devait au contraire les devancer. Le 31 mai +avait été précédé de discours réitérés, de sommations respectueuses, et ce +n'était qu'après avoir demandé, sans obtenir, qu'on avait fini par exiger. +Il résolut donc d'employer les mêmes moyens qu'au 31 mai, de faire d'abord +présenter une pétition par les jacobins, de prononcer après un grand +discours, et enfin de faire avancer Saint-Just avec un rapport. Si tous ces +moyens ne suffisaient pas, il avait les jacobins, la commune et la force +armée de Paris. Mais il espérait du reste n'être pas réduit à renouveler la +scène du 2 juin. Il n'avait pas assez d'audace, et avait encore trop de +respect envers la convention, pour le désirer. + +Depuis quelque temps il travaillait à un discours volumineux, où il +s'attachait à dévoiler les abus du gouvernement, et à rejeter tous les maux +qu'on lui imputait sur ses collègues. Il écrivit à Saint-Just de revenir de +l'armée; il retint son frère qui aurait dû partir pour la frontière +d'Italie; il parut chaque jour aux jacobins, et disposa tout pour +l'attaque. Comme il arrive toujours dans les situations extrêmes, divers +incidens vinrent augmenter l'agitation générale. Un nommé Magenthies fit +une pétition ridicule, pour demander la peine de mort contre ceux qui se +permettraient des juremens dans lesquels le nom de Dieu serait prononcé. +Enfin, un comité révolutionnaire fit enfermer comme suspects quelques +ouvriers qui s'étaient enivrés. Ces deux faits donnaient lieu à beaucoup de +propos contre Robespierre; on disait que son Être suprême allait devenir +plus oppresseur que le Christ, et qu'on verrait bientôt l'inquisition +rétablie pour le déisme. Sentant le danger de pareilles accusations, il se +hâta de dénoncer Magenthies aux jacobins, comme un aristocrate payé par +l'étranger pour déconsidérer les croyances adoptées par la convention; il +le fit même livrer au tribunal révolutionnaire. Usant enfin de son bureau +de police, il fit arrêter tous les membres du comité révolutionnaire de +l'Indivisibilité. + +L'événement approchait, et il paraît que les membres du comité de salut +public, Barrère surtout, auraient voulu faire la paix avec leur redoutable +collègue; mais il était devenu si exigeant qu'on ne pouvait plus s'entendre +avec lui. Barrère, rentrant un soir avec l'un de ses confidens, lui dit en +se jetant sur un siège: «Ce Robespierre est insatiable. Qu'il demande +Tallien, Bourdon (de l'Oise), Thuriot, Guffroy, Rovère, Lecointre, Panis, +Barras, Fréron, Legendre, Monestier, Dubois-Crancé, Fouché, Cambon, et +toute la _séquelle dantoniste_, à la bonne heure: mais Duval, Audouin, mais +Léonard-Bourdon, Vadier, Vouland, il est impossible d'y consentir.» On voit +que Robespierre exigeait même le sacrifice de quelques membres du comité de +sûreté générale, et dès lors il n'y avait plus de paix possible; il fallait +rompre, et courir les chances de la lutte. Cependant aucun des adversaires +de Robespierre n'aurait osé prendre l'initiative; les membres des comités +attendaient d'être dénoncés; les montagnards proscrits attendaient qu'on +leur demandât leur tête; tous voulaient se laisser attaquer avant de se +défendre; et ils avaient raison. Il valait bien mieux laisser Robespierre +commencer l'engagement, et se compromettre aux yeux de la convention par la +demande de nouvelles proscriptions. Alors on avait la position de gens +défendant et leur vie, et même celle des autres; car on ne pouvait plus +prévoir de terme aux immolations si on en souffrait encore une seule. + +Tout était préparé, et les premiers mouvemens commencèrent le 3 thermidor +aux Jacobins. Parmi les affidés de Robespierre se trouvait un nommé Sijas, +adjoint de la commission du mouvement des armées. On en voulait à cette +commission pour avoir ordonné la sortie successive d'un grand nombre de +compagnies de canonniers, et pour avoir diminué ainsi la force armée de +Paris. Cependant on n'osait pas lui en faire un reproche direct; le nommé +Sijas commença par se plaindre du secret dont s'enveloppait le chef de la +commission, Pyle, et tous les reproches qu'on n'osait adresser ni à Carnot +ni au comité de salut public, furent adressés à ce chef de la commission. +Sijas prétendit qu'il ne restait qu'un moyen, c'était de s'adresser à la +convention, et de lui dénoncer Pyle. Un autre jacobin dénonça un des agens +du comité de sûreté générale. Couthon prit alors la parole, et dit qu'il +fallait remonter plus haut, et faire à la convention nationale une adresse +sur toutes les machinations qui menaçaient de nouveau la liberté. «Je vous +invite, dit-il, à lui présenter vos réflexions. Elle est pure; elle ne se +laissera pas subjuguer par quatre ou cinq scélérats. Quant à moi, je +déclare qu'ils ne me subjugueront pas.» + +La proposition de Couthon fut aussitôt adoptée. On rédigea la pétition; +elle fut approuvée le 5, et présentée le 7 thermidor à la convention. + +Le style de cette pétition était, comme toujours, respectueux dans la +forme, mais impérieux au fond. Elle disait que les jacobins venaient +_déposer dans le sein de la convention les sollicitudes du peuple_; elle +répétait les déclamations accoutumées contre l'étranger et ses complices, +contre le système d'indulgence, contre les craintes répandues à dessein de +diviser la représentation nationale, contre les efforts qu'on faisait pour +rendre le culte de Dieu ridicule, etc. Elle ne portait pas de conclusions +précises, mais elle disait d'une manière générale: «Vous ferez trembler les +traîtres, les fripons, les intrigans; vous rassurerez l'homme de bien; vous +maintiendrez cette union qui fait votre force; vous conserverez dans toute +sa pureté ce culte sublime dont tout citoyen est le ministre, dont la vertu +est la seule pratique; et le peuple, confiant en vous, placera son devoir +et sa gloire à respecter et à défendre ses représentans jusqu'à la mort.» +C'était dire assez clairement: Vous ferez ce que vous dictera Robespierre, +ou vous ne serez ni respectés ni défendus. La lecture de cette pétition fut +écoutée avec un morne silence. On n'y fit aucune réponse. À peine +était-elle achevée, que Dubois-Crancé monta à la tribune, et sans parler de +la pétition ni des jacobins, se plaignit des amertumes dont on l'abreuvait +depuis six mois, de l'injustice dont on avait payé ses services, et demanda +que le comité de salut public fût chargé de faire un rapport sur son +compte, quoique dans ce comité, dit-il, se trouvassent deux de ses +accusateurs. Il demanda le rapport sous trois jours. On accorda ce qu'il +demandait, sans ajouter une seule réflexion, et toujours au milieu du même +silence. Barrère lui succéda à la tribune; il vint faire un grand rapport +sur l'état comparatif de la France en juillet 93 et en juillet 94. Il est +certain que la différence était immense, et que si on comparait la France +déchirée à la fois par le royalisme, le fédéralisme et l'étranger, à la +France victorieuse sur toutes les frontières et maîtresse des Pays-Bas, on +ne pouvait s'empêcher de rendre des actions de grâces au gouvernement qui +avait opéré ce changement en une année. Ces éloges donnés au comité étaient +la seule manière dont Barrère osât indirectement attaquer Robespierre; il +le louait même expressément dans son rapport. A propos des agitations +sourdes qu'on voyait régner et des cris imprudens de quelques perturbateurs +qui demandaient un 31 mai, il disait «qu'un représentant qui jouissait +d'une réputation patriotique méritée par cinq années de travaux, par ses +principes imperturbables d'indépendance et de liberté, avait réfuté avec +chaleur ces propos contre-révolutionnaires.» La convention écouta ce +rapport, et chacun se sépara ensuite dans l'attente de quelque événement +important. On se regardait en silence, et on n'osait ni s'interroger, ni +s'expliquer. + +Le lendemain 8 thermidor, Robespierre se décida à prononcer son fameux +discours. Tous ses agens étaient disposés, et Saint-Just arrivait dans la +journée. La convention, en le voyant paraître à cette tribune où il ne se +montrait que rarement, s'attendait à une scène décisive. On l'écouta avec +un morne silence. «Citoyens, dit-il, que d'autres vous tracent des tableaux +flatteurs; je viens vous dire des vérités utiles. Je ne viens point +réaliser des terreurs ridicules, répandues par la perfidie; mais je veux +étouffer, s'il est possible, les flambeaux de la discorde par la seule +force de la vérité. Je vais défendre devant vous votre autorité outragée et +la liberté violée. Je me défendrai moi-même: vous n'en serez pas surpris, +vous ne ressemblez point aux tyrans que vous combattez. Les cris de +l'innocence outragée n'importunent point votre oreille, et vous n'ignorez +pas que cette cause ne vous est point étrangère.» Robespierre fait ensuite +le tableau des agitations qui ont régné depuis quelque temps, des craintes +qui ont été répandues, des projets qu'on a supposés au comité et à lui +contre la convention. + +«Nous, dit-il, attaquer la convention! et que sommes-nous sans elle! Qui +l'a défendue au péril de sa vie? Qui s'est dévoué pour l'arracher aux mains +des factions?» Robespierre répond que c'est lui; et il appelle avoir +défendu la convention contre les factions, d'avoir arraché de son sein +Brissot, Vergniaud, Gensonné, Pétion, Barbaroux, Danton, Camille +Desmoulins, etc. Après les preuves de dévouement qu'il a données, il +s'étonne que des bruits sinistres aient été répandus. «Est-il vrai, dit-il, +qu'on ait colporté des listes odieuses où l'on désignait pour victimes un +certain nombre de membres de la convention, et qu'on prétendait être +l'ouvrage du comité de salut public, et ensuite le mien? Est-il vrai qu'on +ait osé supposer des séances du comité, des arrêtés rigoureux qui n'ont +jamais existé, des arrestations non moins chimériques? Est-il vrai qu'on +ait cherché à persuader à un certain nombre de représentans irréprochables +que leur perte était résolue? à tous ceux qui, par quelque erreur, avaient +payé un tribut inévitable à la fatalité des circonstances et à la faiblesse +humaine, qu'ils étaient voués au sort des conjurés? Est-il vrai que +l'imposture ait été répandue avec tant d'art et d'audace, qu'une foule de +membres ne couchaient plus chez eux? Oui, les faits sont constans[1], et +les preuves en sont au comité de salut public!» + +Il se plaint ensuite de ce que l'accusation, portée en masse contre les +comités, a fini par se diriger sur lui seul. Il expose qu'on a donné son +nom à tout ce qui s'est fait de mal dans le gouvernement; que si on +enfermait des patriotes au lieu d'enfermer des aristocrates, on disait: +_C'est Robespierre qui le veut_; que si quelques patriotes avaient +succombé, on disait: _C'est Robespierre qui l'a ordonné_; que si des agens +nombreux du comité de sûreté générale étendaient partout leurs vexations et +leurs rapines, on disait: _C'est Robespierre qui les envoie_; que si une +loi nouvelle tourmentait les rentiers, on disait: _C'est Robespierre qui +les ruine_. Il dit enfin qu'on l'a présenté comme l'auteur de tous les maux +pour le perdre, qu'on l'a appelé un tyran, et que le jour de la fête à +l'Être suprême, ce jour où la convention a frappé d'un même coup l'athéisme +et le despotisme sacerdotal, où elle a rattaché à la révolution tous les +coeurs généreux, ce jour enfin de félicité et de pure ivresse, le président +de la convention nationale, parlant au peuple assemblé, a été insulté par +des hommes coupables, et que ces hommes étaient des représentans. On l'a +appelé un tyran! et pourquoi? parce qu'il a acquis quelque influence en +parlant le langage de la vérité. «Et que prétendez-vous, s'écrie-t-il, vous +qui voulez que la vérité soit sans force dans la bouche des représentans du +peuple français? La vérité sans doute a sa puissance, elle a sa colère, son +despotisme; elle a ses accens[1] touchans[1], terribles, qui retentissent +avec force dans les coeurs purs comme dans les consciences coupables, et +qu'il n'est pas plus donné au mensonge d'imiter qu'à Salmonée d'imiter les +foudres du ciel. Mais accusez-en la nation, accusez-en le peuple qui la +sent et qui l'aime.--Qui suis-je, moi qu'on accuse? un esclave de la +liberté, un martyr vivant de la république, la victime autant que l'ennemi +du crime. Tous les fripons m'outragent; les actions les plus indifférentes, +les plus légitimes de la part des autres, sont des crimes pour moi. Un +homme est calomnié dès qu'il me connaît. On pardonne à d'autres leurs +forfaits; on me fait à moi un crime de mon zèle. Ôtez-moi ma conscience, je +suis le plus malheureux des hommes; je ne jouis pas même des droits de +citoyen, que dis-je? il ne m'est pas même permis de remplir les devoirs +d'un représentant du peuple.» + +Robespierre se défend ainsi par des déclamations subtiles et diffuses, et, +pour la première fois, il trouve la convention morne, silencieuse, et comme +ennuyée de la longueur de ce discours. Il arrive enfin au plus vif de la +question: il accuse. Parcourant toutes les parties du gouvernement, il +critique d'abord avec une méchanceté inique le système financier. Auteur de +la loi du 22 prairial, il s'étend avec une pitié profonde sur la loi des +rentes viagères; il n'y a pas jusqu'au _maximum_, contre lequel il semble +s'élever, en disant que les intrigans ont entraîné la convention dans des +mesures violentes. «Dans les mains de qui sont vos finances? dans les +mains, s'écrie-t-il, de feuillans, de fripons connus, des Cambon, des +Mallarmé, des Ramel.» Il passe ensuite à la guerre, il parle avec dédain de +ces victoires, «qu'on vient décrire avec une _légèreté académique_, comme +si elles n'avaient coûté ni sang ni travaux. Surveillez, s'écrie-t-il, +surveillez la victoire; surveillez la Belgique. Vos ennemis se retirent et +vous laissent à vos divisions intestines; songez à la fin de la campagne. +On a semé la division parmi les généraux; l'aristocratie militaire est +protégée; les généraux fidèles sont persécutés; l'administration militaire +s'enveloppe d'une autorité suspecte. Ces vérités valent bien des +épigrammes.» Il n'en disait pas davantage sur Carnot et Barrère; il +laissait à Saint-Just le soin d'accuser les plans de Carnot. On voit que ce +misérable répandait sur toutes choses le fiel dont il était dévoré. Ensuite +il s'étend sur le comité de sûreté générale, sur la foule de ses agens, sur +leurs cruautés, sur leurs rapines; il dénonce Amar et Jagot comme s'étant +emparés de la police, et faisant tout pour décrier le gouvernement +révolutionnaire. Il se plaint de ces railleries qu'on a débitées à la +tribune à propos de Catherine Théot, et prétend qu'on a voulu supposer de +feintes conjurations pour en cacher de réelles. Il montre les deux comités +comme livrés à des intrigues, et engagés en quelque sorte dans les projets +de la faction antinationale. Dans tout ce qui existe, il ne trouve de bien +que le _gouvernement révolutionnaire_, mais seulement encore le principe, +et non l'exécution. Le principe est à lui, c'est lui qui a fait instituer +ce gouvernement, mais ce sont ses adversaires qui le dépravent. + +Tel est le sens des volumineuses déclamations de Robespierre. Enfin il +termine par ce résumé: «Disons qu'il existe une conspiration contre la +liberté publique, qu'elle doit sa force à une coalition criminelle qui +intrigue au sein même de la convention; que cette coalition a des complices +au sein du comité de sûreté générale, et dans les bureaux de ce comité +qu'ils dominent; que les ennemis de la république ont opposé ce comité au +comité de salut public, et constitué ainsi deux gouvernemens; que des +membres du comité de salut public entrent dans ce complot; que la coalition +ainsi formée cherche à perdre les patriotes et la patrie. Quel est le +remède à ce mal? Punir les traîtres, renouveler les bureaux du comité de +sûreté générale, épurer ce comité lui-même et le subordonner au comité de +salut public, épurer le comité de salut public lui-même, constituer le +gouvernement sous l'autorité suprême de la convention nationale, qui est le +centre et le juge, et écraser ainsi toutes les factions du poids de +l'autorité nationale, pour élever sur leurs ruines la puissance de la +justice et de la liberté. Tels sont les principes. S'il est impossible de +les réclamer sans passer pour un ambitieux, j'en conclurai que les +principes sont proscrits, et que la tyrannie règne parmi nous, mais non que +je doive le taire; car que peut-on objecter à un homme qui a raison, et qui +sait mourir pour son pays? Je suis fait pour combattre le crime, non pour +le gouverner. Le temps n'est point encore arrivé où les hommes de bien +pourront servir impunément la patrie.» + +Robespierre avait commencé son discours dans le silence, il l'achève dans +le silence. Dans toutes les parties de la salle on reste muet en le +regardant. Ces députés, autrefois si empressés, sont devenus de glace; ils +n'expriment plus rien, et semblent avoir le courage de rester froids depuis +que les tyrans, divisés entre eux, les prennent pour juges. Tous les +visages sont devenus impénétrables. Une espèce de rumeur sourde s'élève peu +à peu dans l'assemblée; mais personne n'ose encore prendre la parole. +Lecointre (de Versailles), l'un des ennemis les plus énergiques de +Robespierre, se présente le premier, mais c'est pour demander l'impression +du discours, tant les plus hardis hésitent encore à livrer l'attaque. +Bourdon (de l'Oise) ose s'opposer à l'impression, en disant que ce discours +renferme des questions trop graves, et il demande le renvoi aux deux +comités. Barrère, toujours prudent, appuie la demande de l'impression, en +disant que dans un pays libre il faut tout imprimer. Couthon s'élance à la +tribune, indigné de voir une contestation au lieu d'un élan d'enthousiasme, +et réclame non seulement l'impression, mais l'envoi à toutes les communes +et à toutes les armées. Il a besoin, dit-il, d'épancher son coeur ulcéré, +car depuis quelque temps on abreuve de dégoûts les députés les plus fidèles +à la cause du peuple; on les accuse de verser le sang, d'en vouloir verser +encore; et cependant, s'il croyait avoir contribué à la perte d'un seul +innocent, il s'immolerait de douleur. Les paroles de Couthon réveillèrent +tout ce qui restait de soumission dans l'assemblée; elle vota l'impression +et l'envoi du discours à toutes les municipalités. + +Les adversaires de Robespierre allaient avoir le désavantage; mais Vadier, +Cambon, Billaud-Varennes, Panis, Amar, demandent la parole pour répondre +aux accusations de Robespierre. Les courages sont ranimés par le danger, et +la lutte commence. Tous veulent parler à la fois. On fixe le tour de +chacun. Vadier est admis le premier à s'expliquer. Il justifie le comité de +sûreté générale, et soutient que le rapport de Catherine Théot avait pour +objet de révéler une conspiration réelle, profonde, et il ajoute d'un ton +significatif qu'il a des pièces pour en prouver l'importance et le danger. +Cambon justifie ses lois de finances, et sa probité, qui était +universellement connue et admirée dans un poste où les tentations étaient +si grandes. Il parle avec son impétuosité ordinaire; il prouve que les +agioteurs ont seuls pu être lésés par ses lois de finances, et rompant +enfin la mesure observée jusque-là: «Il est temps, s'écrie-t-il, de dire la +vérité tout entière. Est-ce moi qu'il faut accuser de m'être rendu maître +en quelque chose? l'homme qui s'était rendu maître de tout, l'homme qui +paralysait votre volonté, c'est celui qui vient de parler, c'est +Robespierre.» Cette véhémence déconcerte Robespierre: comme s'il avait été +accusé d'avoir fait le tyran en matière de finances, il dit qu'il ne s'est +jamais mêlé de finances, qu'il n'a donc jamais pu gêner la convention en +cette matière, et que du reste, en attaquant les plans de Cambon, il n'a +pas entendu attaquer ses intentions. Il l'avait pourtant qualifié de +fripon. Billaud-Varennes, non moins redoutable, dit qu'il est temps de +mettre toutes les vérités en évidence; il parle de la retraite de +Robespierre des comités, du déplacement des compagnies de canonniers, dont +on n'a fait sortir que quinze, quoique la loi permît d'en faire sortir +vingt-quatre; il ajoute qu'il va arracher tous les masques, et qu'il aime +mieux que son cadavre serve de marche-pied à un ambitieux que d'autoriser +ses attentats par son silence. Il demande le rapport du décret qui ordonne +l'impression. Panis se plaint des calomnies continuelles de Robespierre, +qui a voulu le faire passer pour auteur des journées de septembre; il veut +que Robespierre et Couthon s'expliquent sur les cinq ou six députés, dont +ils ne cessent depuis un mois de demander le sacrifice aux jacobins. +Aussitôt la même chose est réclamée de toutes parts. Robespierre répond +avec hésitation qu'il est venu dévoiler des abus, et qu'il ne s'est pas +chargé de justifier ou d'accuser tel ou tel. «Nommez, nommez les individus! +s'écrie-t-on.» Robespierre divague encore, et dit que lorsqu'il a eu le +courage de déposer dans le sein de la convention des avis qu'il croyait +utiles, il ne pensait pas.... On l'interrompt encore. Charlier lui crie: +«Vous qui prétendez avoir le courage de la vertu, ayez celui de la vérité. +Nommez, nommez les individus.» La confusion augmente. On revient à la +question de l'impression. Amar insiste pour le renvoi du discours aux +comités. Barrère, voyant l'avantage se prononcer pour ceux qui veulent le +renvoi aux comités, vient s'excuser en quelque sorte d'avoir demandé le +contraire. Enfin la convention révoque sa décision, et déclare que le +discours de Robespierre, au lieu d'être imprimé, sera renvoyé à l'examen +des deux comités. + +Cette séance était un événement vraiment extraordinaire. Tous les députés, +habituellement si soumis, avaient repris courage. Robespierre, qui n'avait +jamais eu que de la morgue et point d'audace, était surpris, dépité, +abattu. Il avait besoin de se remettre. Il court chez ses fidèles jacobins +pour retrouver des amis, et leur emprunter du courage. On y était déjà +instruit de l'événement, et on l'attendait avec impatience. A peine +paraît-il qu'on le couvre d'applaudissemens. Couthon le suit et partage les +mêmes acclamations. On demande la lecture du discours. Robespierre emploie +encore deux grandes heures à le leur répéter. A chaque instant il est +interrompu par des cris et des applaudissemens frénétiques. A peine a-t-il +achevé, qu'il ajoute quelques paroles d'épanchement et de douleur. «Ce +discours que vous venez d'entendre, leur dit-il, est mon testament de mort. +Je l'ai vu aujourd'hui; la ligue des méchans est tellement forte que je ne +puis pas espérer de lui échapper. Je succombe sans regret; je vous laisse +ma mémoire; elle vous sera chère, et vous la défendrez.» A ces paroles, on +s'écrie qu'il n'est pas temps de craindre et de désespérer, qu'au contraire +on vengera le père de la patrie de tous les méchans réunis. Henriot, Dumas, +Coffinhal, Payan, l'entourent, et se déclarent tout prêts à agir. Henriot +dit qu'il connaît encore le chemin de la convention. «Séparez, leur dit +Robespierre, les méchans des hommes faibles; délivrez la convention des +scélérats qui l'oppriment; rendez-lui le service qu'elle attend de vous, +comme au 31 mai et au 2 juin. Marchez, sauvez encore la liberté! Si malgré +tous ces efforts il faut succomber, eh bien! mes amis, vous me verrez boire +la ciguë avec calme.--Robespierre, s'écrie un député, je la boirai avec +toi!» Couthon propose à la société un nouveau scrutin épuratoire, et veut +qu'on expulse à l'instant même les députés qui ont voté contre Robespierre; +il en avait sur lui la liste, et la fournit sur-le-champ. Sa proposition +est adoptée au milieu d'un tumulte épouvantable. Collot-d'Herbois essaie de +présenter quelques réflexions, on l'accable de huées; il parle de ses +services, de ses dangers, des deux coups de feu de Ladmiral: on le raille, +on l'injurie, on le chasse de la tribune. Tous les députés présens et +désignés par Couthon sont chassés; quelques-uns même sont battus. Collot se +sauve au milieu des couteaux dirigés contre lui. La société se trouvait +augmentée ce jour-là de tous les gens d'action qui, dans les momens[1] de +trouble, pénétraient sans avoir de cartes ou avec une carte fausse. Ils +joignaient aux paroles la violence; et ils étaient même tout prêts à y +ajouter l'assassinat. L'agent national Payan, qui était homme d'exécution, +proposait un projet hardi. Il voulait que l'on allât sur-le-champ enlever +tous les conspirateurs, et on le pouvait, car ils étaient en ce moment même +réunis ensemble dans les comités dont ils étaient membres. On aurait ainsi +terminé la lutte sans combat et par un coup de main. Robespierre s'y +opposa; il n'aimait pas les actions si promptes; il pensait qu'il fallait +suivre tous les procédés du 31 mai. On avait déjà fait une pétition +solennelle; il avait fait un discours; Saint-Just, qui venait d'arriver de +l'armée, ferait un rapport le lendemain matin; lui Robespierre parlerait de +nouveau, et, si on ne réussissait pas, les magistrats du peuple, réunis +pendant ce temps à la commune, et appuyés par la force armée des sections, +déclareraient que le peuple était rentré dans sa souveraineté, et +viendraient délivrer la convention des scélérats qui l'égaraient. Le plan +se trouvait ainsi tracé par les précédens. On se sépara en se promettant +pour le lendemain, Robespierre d'être à la convention, les jacobins dans +leur salle, les magistrats municipaux à la commune, et Henriot à la tête +des sections. On comptait de plus sur les jeunes gens de l'école de Mars, +dont le commandant, Labretèche, était dévoué à la cause de la commune. + +Telle fut cette journée du 8 thermidor, la dernière de la tyrannie +sanglante qui s'était appesantie sur la France. Cependant, ce jour encore, +l'horrible machine révolutionnaire ne cessa pas d'agir. Le tribunal siégea, +des victimes furent conduites à l'échafaud. Dans le nombre étaient deux +poètes célèbres, Roucher, l'auteur des _Mois_, et le jeune André Chénier, +qui laissa d'admirables ébauches, et que la France regrettera autant que +tous ces jeunes hommes de génie, orateurs, écrivains, généraux, dévorés par +l'échafaud et par la guerre. Ces deux enfans des Muses se consolaient sur +la fatale charrette, en répétant des vers de Racine. Le jeune André, en +montant à l'échafaud, poussa le cri du génie arrêté dans sa carrière: +_Mourir si jeune!_ s'écria-t-il en se frappant le front; _il y avait +quelque chose là!_ + +Pendant la nuit qui suivit, on s'agita de toutes parts, et chacun songea à +recueillir ses forces. Les comités s'étaient réunis, et délibéraient sur +les grands événemens de la journée et sur ceux du lendemain. Ce qui venait +de se passer aux Jacobins prouvait que le maire et Henriot soutiendraient +les triumvirs, et que le lendemain on aurait à lutter contre toutes les +forces de la commune. Faire arrêter ces deux principaux chefs eût été le +plus prudent, mais les comités hésitaient encore; ils voulaient, ne +voulaient pas; ils se sentaient comme une espèce de regret d'avoir commencé +la lutte. Ils voyaient que si la convention était assez forte pour vaincre +Robespierre, elle rentrerait dans tous ses pouvoirs, et qu'ils seraient +arrachés aux coups de leur rival, mais dépossédés de la dictature. +S'entendre avec lui eût bien mieux valu sans doute; mais il n'était plus +temps. Robespierre s'était bien gardé de se rendre au milieu d'eux, après +la séance des jacobins. Saint-Just, arrivé de l'armée depuis quelques +heures, les observait. Il était silencieux. On lui demanda le rapport dont +on l'avait chargé dans la dernière entrevue, et on voulut en entendre la +lecture; il répondit qu'il ne pouvait le communiquer, l'ayant donné à lire +à l'un de ses collègues. On lui demanda d'en faire au moins connaître la +conclusion; il s'y refusa encore. Dans ce moment, Collot entre tout irrité +de la scène qu'il venait d'essuyer aux Jacobins. «Que se passe-t-il aux +Jacobins? lui dit Saint-Just.--Tu le demandes? réplique Collot avec colère; +n'es-tu pas le complice de Robespierre? n'avez-vous pas combiné ensemble +tous vos projets? Je le vois, vous avez formé un infâme triumvirat, vous +voulez nous assassiner; mais si nous succombons, vous ne jouirez pas +long-temps du fruit de vos crimes.» Alors s'approchant de Saint-Just avec +véhémence: «Tu veux, lui dit-il, nous dénoncer demain matin; tu as ta poche +pleine de notes contre nous, montre-les....» Saint-Just vide ses poches, et +assure qu'il n'en a aucune. On apaise Collot, et on exige de Saint-Just +qu'il vienne à onze heures du matin communiquer son rapport, avant de le +lire à l'assemblée. Les comités, avant de se séparer, conviennent de +demander à la convention la destitution d'Henriot, et l'appel à la barre du +maire et de l'agent national. + +Saint-Just courut à la hâte écrire son rapport qui n'était pas encore +rédigé, et dénonça avec plus de brièveté et de force que ne l'avait fait +Robespierre, la conduite des comités envers leurs collègues, +l'envahissement de toutes les affaires, l'orgueil de Billaud-Varennes, et +les fausses manoeuvres de Carnot, qui avait transporté l'armée de Pichegru +sur les côtes de la Flandre, et avait voulu arracher seize mille hommes à +Jourdan. Ce rapport était aussi perfide, mais bien autrement habile que +celui de Robespierre. Saint-Just résolut de le lire à la convention sans le +montrer aux comités. + +Tandis que les conjurés se concertaient entre eux, les montagnards, qui +jusqu'ici s'étaient bornés à se communiquer leurs craintes, mais qui +n'avaient pas formé de complot, couraient les uns chez les autres, et se +promettaient pour le lendemain d'attaquer Robespierre d'une manière plus +formelle, et de le faire décréter s'il était possible. Il leur fallait pour +cela le concours des députés de la Plaine, qu'ils avaient souvent menacés, +et que Robespierre, affectant le rôle de modérateur, avait autrefois +défendus. Ils avaient donc peu de titres à leur faveur. Ils allèrent +cependant trouver Boissy-d'Anglas, Durand-Maillane, Palesne-Champeaux, tous +trois constituans, dont l'exemple devait décider les autres. Ils leur +dirent qu'ils seraient responsables de tout le sang que verserait encore +Robespierre, s'ils ne consentaient à voter contre lui. Repoussés d'abord +ils revinrent à la charge jusqu'à trois fois, et obtinrent enfin la +promesse désirée. On courut encore toute la matinée du 9; Tallien promit de +livrer la première attaque, et demanda seulement qu'on osât le suivre. + +Chacun courait à son poste; le maire Fleuriot, l'agent national Payan, +étaient à la commune. Henriot était à cheval avec ses aides-de-camp, et +parcourait les rues de Paris. Les Jacobins avaient commencé une séance +permanente. Les députés, debout dès le matin, s'étaient rendus à la +convention avant l'heure accoutumée. Ils parcouraient les couloirs en +tumulte, et les montagnards les entretenaient avec vivacité, pour les +décider en leur faveur. Il était onze heures et demie. Tallien, à l'une des +portes de la salle, parlait à quelques-uns de ses collègues, lorsqu'il voit +entrer Saint-Just, qui monte à la tribune: «C'est le moment, s'écrie-t-il, +entrons!» On le suit, les bancs se garnissent, et on attend en silence +l'ouverture de cette scène, l'une des plus grandes de notre orageuse +république. + +Saint-Just, qui a manqué à la parole donnée à ses collègues, et qui n'est +pas allé leur lire son rapport, est à la tribune. Les deux Robespierre, +Lebas, Couthon, sont assis à côté les uns des autres. Collot-d'Herbois est +au fauteuil. Saint-Just se dit chargé par les comités de faire un rapport, +et obtient la parole. Il débute en disant qu'il n'est d'aucune faction, et +qu'il n'appartient qu'à la vérité; que la tribune pourra être pour lui, +comme pour beaucoup d'autres, la roche Tarpéienne, mais qu'il n'en dira pas +moins son opinion tout entière sur les divisions qui ont éclaté. Tallien +lui laisse à peine achever ces premières phrases, et demande la parole pour +une motion d'ordre. Il l'obtient. «La république, dit-il, est dans l'état +le plus malheureux, et aucun bon citoyen ne peut s'empêcher de verser des +larmes sur elle. Hier un membre du gouvernement s'est isolé, et a dénoncé +ses collègues, un autre vient en faire de même aujourd'hui. C'est assez +aggraver nos maux; je demande qu'enfin le voile soit entièrement déchiré.» +A peine ces paroles sont-elles prononcées que les applaudissemens éclatent, +se prolongent, recommencent encore, et retentissent une troisième fois. +C'était le signal avant-coureur de la chute des triumvirs. +Billaud-Varennes, qui s'est emparé de la tribune après Tallien, dit que les +jacobins ont tenu la veille une séance séditieuse, où se trouvaient des +assassins apostés, qui ont annoncé le projet d'égorger la convention. Une +indignation générale se manifeste. «Je vois, ajoute Billaud-Varennes, je +vois dans les tribunes un des hommes qui menaçaient hier les députés +fidèles. Qu'on le saisisse!» On s'en empare aussitôt, et on le livre aux +gendarmes. Billaud soutient ensuite que Saint-Just n'a pas le droit de +parler au nom des comités, parce qu'il ne leur a pas communiqué son +rapport; que c'est le moment pour l'assemblée de ne pas mollir, car elle +périra si elle est faible. «Non, non, s'écrient les députés en agitant +leurs chapeaux, elle ne sera pas faible, et ne périra pas!» Lebas réclame +la parole, que Billaud n'a pas cédée encore; il s'agite, et fait du bruit +pour l'obtenir. Sur la demande de tous les députés, il est rappelé à +l'ordre. Il veut insister de nouveau. «A l'Abbaye le séditieux!» s'écrient +plusieurs voix de la Montagne. Billaud continue, et ne gardant plus aucun +ménagement, dit que Robespierre a toujours cherché à dominer les comités; +qu'il s'est retiré lorsqu'on a résisté à sa loi du 22 prairial, et à +l'usage qu'il se proposait d'en faire; qu'il a voulu conserver le noble +Lavalette, conspirateur à Lille, dans la garde nationale; qu'il a empêché +l'arrestation d'Henriot, complice d'Hébert, pour s'en faire une créature; +qu'il s'est opposé en outre à l'arrestation d'un secrétaire du comité, qui +avait volé cent quatorze mille francs; qu'il a fait enfermer au moyen de +son bureau de police, le meilleur comité révolutionnaire de Paris; qu'il a +toujours fait en tout sa volonté, et qu'il a voulu se rendre maître absolu. +Billaud ajoute qu'il pourrait citer encore beaucoup d'autres faits, mais +qu'il suffira de dire qu'hier les agens de Robespierre aux Jacobins, les +Dumas, les Coffinhal se sont promis de décimer la convention nationale. +Tandis que Billaud énumérait ces griefs, l'assemblée laissait échapper par +intervalle des mouvemens d'indignation. Robespierre, livide de colère, +avait quitté son siège et gravi l'escalier de la tribune. Placé derrière +Billaud, il demandait la parole au président avec une extrême violence. Il +saisit le moment où Billaud vient d'achever, pour la redemander encore plus +vivement. «A bas le tyran! à bas le tyran!» s'écrie-t-on dans toutes les +parties de la salle. Deux fois ce cri accusateur s'élève, et annonce que +l'assemblée ose enfin lui donner le nom qu'il méritait. Tandis qu'il +insiste, Tallien, qui s'est élancé à la tribune, réclame la parole, et +l'obtient avant lui. «Tout à l'heure, dit-il, je demandais que le voile fût +entièrement déchiré; je m'aperçois qu'il vient de l'être. Les conspirateurs +sont démasqués. + +Je savais que ma tête était menacée, et jusqu'ici j'avais gardé le silence; +mais hier j'ai assisté à la séance des jacobins, j'ai vu se former l'armée +du nouveau Cromwell, j'ai frémi pour la patrie, et je me suis armé d'un +poignard pour lui percer le sein, si la convention n'avait pas le courage +de le décréter d'accusation.» En achevant ces mots, Tallien montre son +poignard, et l'assemblée le couvre d'applaudissemens. Il propose alors +l'arrestation du chef des conspirateurs, Henriot. Billaud propose d'y +ajouter celle du président Dumas, et du nommé Boulanger, qui, la veille, a +été l'un des agitateurs les plus ardens aux Jacobins. On décrète +sur-le-champ l'arrestation de ces trois coupables. + +Barrère entre dans ce moment, pour faire à l'assemblée les propositions que +le comité a délibérées dans la nuit avant de se séparer. Robespierre, qui +n'avait pas quitté la tribune, profite de cet intervalle pour demander +encore la parole. Ses adversaires étaient décidés à la lui refuser, de peur +qu'un reste de crainte et de servilité ne se réveillât à sa voix. Placés +tous au sommet de la Montagne, ils poussent de nouvelles clameurs, et, +tandis que Robespierre se tourne tantôt vers le président, tantôt vers +l'assemblée: «A bas! à bas le tyran!» s'écrient-ils avec des voix de +tonnerre. Barrère obtient encore la parole avant Robespierre. On dit que +cet homme, qui par vanité avait voulu jouer un rôle, et qui, par faiblesse, +tremblait maintenant de s'en être donné un, avait deux discours dans sa +poche, l'un pour Robespierre, l'autre pour les comités. Il développe la +proposition convenue la nuit: c'est d'abolir le grade de +commandant-général, de rétablir l'ancienne loi de la législative, par +laquelle chaque chef de légion commandait à son tour la force armée de +Paris, et enfin d'appeler le maire et l'agent national à la barre, pour y +répondre de la tranquillité de la capitale. Ce décret est adopté +sur-le-champ, et un huissier va le communiquer à la commune au milieu des +plus grands périls. + +Lorsque le décret proposé par Barrère a été adopté, on reprend +l'énumération des torts de Robespierre; chacun vient à son tour lui faire +un reproche. Vadier, qui voulait avoir découvert une conspiration +importante en saisissant Catherine Théot, rapporte, ce qu'il n'avait pas +dit la veille, que dom Gerle possédait un certificat de civisme signé par +Robespierre, et que, dans un matelas de Catherine, se trouvait une lettre +dans laquelle elle appelait Robespierre son fils chéri. Il s'étend ensuite +sur l'espionnage dont les comités étaient entourés, avec la diffusion d'un +vieillard et une lenteur qui ne convenait pas à l'agitation du moment. +Tallien, impatient, remonte à la tribune et prend encore la parole, en +disant qu'il faut ramener la question à son véritable point. En effet, on +avait décrété Henriot, Dumas, Boulanger, on avait appelé Robespierre un +tyran, mais on n'avait pris aucune résolution décisive. Tallien fait +observer que ce n'est pas à quelques détails de la vie de cet homme, appelé +un tyran, qu'il faut s'attacher, mais qu'il faut en montrer l'ensemble. +Alors, il commence un tableau énergique de la conduite de ce rhéteur lâche, +orgueilleux et sanguinaire.... Robespierre, suffoqué de colère, +l'interrompt par des cris de fureur. Louchet dit: «Il faut en finir; +l'arrestation contre Robespierre!--Loseau ajoute: L'accusation contre ce +dénonciateur!--L'accusation! l'accusation!» crient une foule de députés. +Louchet se lève, et regardant autour de lui, demande si on l'appuie. «Oui, +oui, répondent cent voix.» Robespierre le jeune dit de sa place: «Je +partage les crimes de mon frère, unissez-moi à lui.» On fait à peine +attention à ce dévouement. «L'arrestation! l'arrestation!» crie-t-on +encore. Dans ce moment, Robespierre, qui n'avait pas cessé d'aller de sa +place au bureau, et du bureau à sa place, s'approche de nouveau du +président et lui demande la parole. Mais Thuriot, qui remplaçait +Collot-d'Herbois au fauteuil, ne lui répond qu'en agitant sa sonnette. +Alors Robespierre se tourne vers la Montagne et n'y trouve que des amis +glacés ou des ennemis furieux; il dirige ensuite ses yeux vers la Plaine. +«C'est à vous, dit-il, hommes purs, hommes vertueux, c'est à vous que je +m'adresse et non aux brigands.» On détourne la tête, ou on le menace. +Enfin, il se reporte encore vers le président, et s'écrie: «Pour la +dernière fois, président des assassins, je te demande la parole.» Il +prononce ces derniers mots d'une voix étouffée et presque éteinte. «Le sang +de Danton t'étouffe,» lui dit Garnier (de l'Aube). Duval, impatient de +cette lutte, se lève et dit: «Président, est-ce que cet homme sera encore +long-temps le maître de la convention?--Ah! qu'un tyran est dur à abattre! +ajoute Fréron.--Aux voix! aux voix!» s'écrie Loseau. L'arrestation tant +proposée est enfin mise aux voix et décrétée au milieu d'un tumulte +épouvantable. A peine le décret est-il rendu, que de tous les côtés de la +salle on se lève en criant: Vive la liberté! vive la république! les tyrans +ne sont plus! + +Une foule de membres se lèvent, et disent qu'ils ont entendu voter pour +l'arrestation des complices de Robespierre, Saint-Just et Couthon. Aussitôt +on les ajoute au décret. Lebas demande à y être adjoint; on lui accorde sa +demande ainsi qu'à Robespierre jeune. Ces hommes inspiraient encore une +telle appréhension, que les huissiers de la salle n'avaient pas osé se +présenter pour les traduire à la barre. En voyant qu'ils étaient restés sur +leurs sièges, on demande pourquoi ils ne descendent pas à la place des +accusés; le président répond que les huissiers n'ont pas pu faire exécuter +l'ordre. Le cri: A la barre! à la barre! devient aussitôt général. Les cinq +accusés y descendent, Robespierre furieux, Saint-Just calme et méprisant, +les autres consternés de cette humiliation si nouvelle pour eux. Ils +étaient enfin à cette place où ils avaient envoyé Vergniaud, Brissot, +Pétion, Camille Desmoulins, Danton, et tant d'autres de leurs collègues, +pleins ou de vertu, ou de génie, ou de courage. + +Il était cinq heures. L'assemblée avait déclaré la séance permanente; mais +en ce moment, accablée de fatigue, elle prend la résolution dangereuse de +suspendre la séance jusqu'à sept pour se donner un peu de repos. Les +députés se séparent alors, et laissent ainsi à la commune, si elle a +quelque audace, la faculté de fermer le lieu de leurs séances et de +s'emparer de la domination dans Paris. Les cinq accusés sont conduits au +comité de sûreté générale et interrogés par leurs collègues en attendant +d'être traduits dans les prisons. + +Pendant que ces événemens si importans[1] se passaient dans la convention, +la commune était restée dans l'attente. L'huissier Courvol était allé lui +signifier le décret qui mettait Henriot en arrestation, et mandait le maire +et l'agent national à la barre. Il avait été fort mal accueilli. Ayant +demandé un reçu, le maire lui avait répondu: _Un jour comme aujourd'hui on +ne donne pas de reçu. Va à la convention, va lui dire que nous saurons le +maintenir et dis à Robespierre qu'il n'ait pas peur, car nous sommes ici_. +Le maire s'était exprimé ensuite devant le conseil général de la manière la +plus mystérieuse sur le motif de la réunion; il ne parla que du décret qui +ordonnait à la commune de veiller à la tranquillité de Paris; il rappela +les époques où cette commune avait déployé un grand courage, désignant +assez clairement le 31 mai. L'agent national Payan, parlant après le maire, +avait proposé d'envoyer deux membres du conseil sur la place de la commune, +où se trouvait une foule immense, pour haranguer le peuple et l'inviter à +_se réunir à ses magistrats pour sauver la patrie_. Ensuite on avait rédigé +une adresse dans laquelle on disait que des scélérats opprimaient +_Robespierre, ce citoyen vertueux qui fit décréter le dogme consolateur de +l'Être suprême et de l'immortalité de l'ame; Saint-Just, cet apôtre de la +vertu, qui fit cesser la trahison au Rhin et au Nord; Couthon, ce citoyen +vertueux qui n'a que le coeur et la tête de vivans, mais qui les a brûlans +de patriotisme_. Aussitôt après, on avait arrêté que les sections seraient +convoquées, que les présidens et les commandans de la force armée seraient +mandés à la commune pour y recevoir ses ordres. Une députation avait été +envoyée aux jacobins pour qu'ils vinssent fraterniser avec la commune, et +qu'ils envoyassent au conseil général leurs membres les plus énergiques et +un bon nombre de _citoyens et citoyennes des tribunes_. Sans énoncer encore +l'insurrection, la commune en prenait tous les moyens et marchait +ouvertement à ce but. Elle ignorait l'arrestation des cinq députés, et +c'est pourquoi elle gardait encore quelque réserve. + +Pendant ce temps, Henriot était monté à cheval et courait les rues de +Paris. Chemin faisant, il apprend qu'on a arrêté cinq représentans; alors +il se met à exciter le peuple, en criant que des scélérats oppriment les +députés fidèles, qu'ils ont arrêté Couthon, Saint-Just et Robespierre. Ce +misérable était à moitié ivre; il s'agitait sur son cheval et brandissait +son sabre comme un frénétique. Il se rend d'abord au faubourg Saint-Antoine +pour soulever les ouvriers, qui comprenaient à peine ce qu'il voulait dire, +et qui d'ailleurs commençaient à s'apitoyer en voyant passer tous les jours +de nouvelles victimes. Par un hasard fatal, Henriot rencontre les +charrettes. En apprenant l'arrestation de Robespierre, on les avait +entourées; et comme Robespierre était supposé l'auteur de tous les +meurtres, on s'imaginait que, lui arrêté, les exécutions devaient finir. On +voulait, en conséquence, faire rebrousser chemin aux condamnés. Henriot, +survenant en cet instant, s'y oppose et fait consommer encore cette +dernière exécution. Il revient ensuite, toujours au galop, jusqu'au +Luxembourg, et ordonne à la gendarmerie de se réunir à la place de la +maison commune. Il prend un détachement à sa suite, descend le long des +quais pour se rendre à la place du Carrousel et aller délivrer les +prisonniers qui se trouvaient au comité de sûreté générale. En courant sur +les quais avec ses aides-de-camp, il renverse plusieurs personnes. Un homme +qui avait sa femme sous son bras, se tourne vers les gendarmes, et s'écrie: +«Gendarmes, arrêtez ce brigand, il n'est plus votre général!» Un +aide-de-camp lui répond par un coup de sabre. Henriot continue sa route, et +se jette dans la rue Saint-Honoré; arrivé sur la place du Palais-Égalité +(Palais-Royal), il aperçoit Merlin de Thionville, et pousse à lui en +criant: «Arrêtez ce coquin! c'est un de ceux qui persécutent les +représentans fidèles!» On s'empare aussitôt de Merlin, on le maltraite et +on le conduit au premier corps-de-garde. Dans les cours du Palais-National, +Henriot fait mettre pied à terre à ceux qui l'accompagnent, et veut +pénétrer dans le palais. Les grenadiers lui en refusent l'entrée et +croisent la baïonnette. Dans ce moment, un huissier s'avance et dit: +«Gendarmes, arrêtez ce rebelle; un décret de la convention vous l'ordonne!» +Aussitôt on entoure Henriot, on le désarme, lui et plusieurs de ses +aides-de-camp, on les garrotte et on les conduit dans la salle du comité de +sûreté générale, auprès de Robespierre, Couthon, Saint-Just et Lebas. + +[Illustration: LA DERNIÈRE CHARRETTE.] + +Jusqu'ici tout allait bien pour la convention; ses décrets, hardiment +rendus, étaient heureusement exécutés; mais la commune et les jacobins, qui +n'avaient pas encore proclamé ouvertement l'insurrection, allaient éclater +maintenant, et réaliser leur projet d'un 2 juin. Par bonheur, tandis que la +convention suspendait imprudemment sa séance, la commune faisait de même, +et le temps était perdu pour tout le monde. + +Le conseil ne se rassemble de nouveau qu'à six heures. A cette reprise de +la séance, l'arrestation des cinq députés et d'Henriot était connue. Le +conseil, à cette nouvelle, ne se contient plus, et déclare qu'il s'insurge +contre les oppresseurs du peuple, qui veulent faire périr ses défenseurs. +Il ordonne de sonner le tocsin à l'Hôtel-de-Ville et dans toutes les +sections. Il députe un de ses membres dans chacune d'elles, pour les +pousser à l'insurrection, et les décider à envoyer leurs bataillons à la +commune. Il envoie des gendarmes fermer les barrières, et enjoint à tous +les concierges des prisons de refuser les prisonniers qui leur seraient +présentés. Enfin il nomme une commission exécutive de douze membres, dans +laquelle se trouvent Payan et Coffinhal, pour diriger l'insurrection, et +user de tous les pouvoirs souverains du peuple. Dans ce moment, on avait +déjà réuni sur la place de la commune quelques bataillons des sections, +plusieurs compagnies de canonniers, et une grande partie de la gendarmerie. +On commence à faire prêter le serment aux commandans des bataillons +actuellement réunis. Ensuite on ordonne à Coffinhal de se rendre avec +quelques cents hommes à la convention, pour délivrer les prisonniers. + +Déjà Robespierre aîné avait été conduit au Luxembourg, Robespierre jeune à +maison Lazare, Couthon à Port-Libre, Saint-Just aux Écossais, Lebas à la +maison de justice du département. L'ordre donné par la commune aux +concierges fut exécuté, et on refusa les prisonniers. Les administrateurs +de police s'en emparèrent, et les conduisirent en voiture à la mairie. +Quand Robespierre parut, on l'embrassa, on le combla de témoignages de +dévouement, et on jura de mourir pour le défendre lui et tous les députés +fidèles. Pendant ce temps, Henriot était seul resté au comité de sûreté +générale. Coffinhal, vice-président des jacobins, y arriva le sabre à la +main, avec quelques compagnies des sections, envahit les salles du comité, +en chassa les membres, et délivra Henriot et ses aides-de-camp. Henriot, +délivré, courut sur la place du Carrousel, retrouva encore ses chevaux, +s'élança sur l'un d'eux, et, avec assez de présence d'esprit, dit aux +compagnies des sections et aux canonniers qui se trouvaient autour de lui, +que le comité venait de le déclarer innocent, et de lui restituer le +commandement. Alors on l'entoura, il se fit suivre par une foule assez +nombreuse, se mit à donner des ordres contre la convention, et à préparer +le siège de la salle. + +Il était sept heures du soir. La convention rentrait à peine en séance, et +dans l'intervalle la commune avait acquis de grands avantages. Elle avait, +comme on vient de le voir, proclamé l'insurrection, envoyé des commissaires +aux sections, réuni déjà autour d'elle beaucoup de compagnies de canonniers +et de gendarmes, et délivré les prisonniers. Elle pouvait, avec de +l'audace, marcher promptement sur la convention, et lui faire révoquer ses +décrets. Elle comptait en outre sur l'école de Mars, dont le commandant +Labretèche lui était entièrement dévoué. + +Les députés s'assemblent en tumulte, et se communiquent avec effroi les +nouvelles de la soirée. Les membres des comités, incertains, effrayés, sont +réunis dans une petite salle, à côté du bureau du président. Là, ils +délibèrent sans savoir à quel parti s'arrêter. Plusieurs députés se +succèdent à la tribune, et racontent ce qui se passe dans Paris. On +rapporte que les prisonniers sont élargis, que la commune s'est réunie aux +jacobins, qu'elle dispose déjà d'une force considérable, et que la +convention va bientôt être assiégée. Bourdon propose de sortir en corps et +de se montrer au peuple, pour le ramener. Legendre s'efforce de rassurer +l'assemblée, en lui disant qu'elle ne trouvera partout que de purs et +fidèles montagnards prêts à la défendre, et il montre dans ce moment de +péril un courage qu'il n'avait pas eu contre Robespierre. Billaud monte à +la tribune, et annonce qu'Henriot est sur la place du Carrousel, qu'il a +égaré les canonniers, qu'il a fait tourner les canons contre la salle de la +convention, et qu'il va commencer l'attaque. Collot-d'Herbois se place +alors au fauteuil, qui, par la disposition de la salle, devait recevoir les +premiers boulets, et dit en s'asseyant: «Représentans, voici le moment de +mourir à notre poste. Des scélérats ont envahi le Palais-National.» A ces +mots, tous les députés, dont les uns étaient debout, dont les autres +erraient dans la salle, reprennent leurs places, et demeurent assis dans un +silence majestueux. Tous les citoyens des tribunes s'enfuient avec un bruit +épouvantable, et ne laissent après eux qu'un nuage de poussière. La +convention reste abandonnée, et convaincue qu'elle va être égorgée, mais +résolue à périr plutôt que de souffrir un Cromwell. Admirons ici l'empire +de l'occasion sur les courages! Ces mêmes hommes si long-temps soumis au +rhéteur qui les haranguait, bravent aujourd'hui les canons qu'il a fait +diriger contre eux, avec une sublime résignation. Des membres de +l'assemblée entrent et sortent, et apportent des nouvelles de ce qui se +passe au Carrousel. Henriot y donne toujours des ordres. «Hors la loi, hors +la loi le brigand!» s'écrie-t-on dans la salle. On rend aussitôt le décret +de mise hors la loi, et des députés vont le publier devant le +Palais-National. + +Dans ce moment, Henriot, qui avait égaré les canonniers, et avait fait +tourner les pièces contre la salle, voulait les engager à tirer. Il ordonne +le feu, mais ceux-ci hésitent. Des députés s'écrient: «Canonniers, vous +déshonorerez-vous? ce brigand est hors la loi!» Les canonniers alors +refusent positivement d'obéir à Henriot. Abandonné des siens, il n'a que le +temps de tourner bride, et de s'enfuir à la commune. + +Ce premier danger passé, la convention met hors la loi les députés qui se +sont soustraits à ses décrets, et tous les membres de la commune qui sont +en révolte. Cependant, ce n'était pas tout. Si Henriot n'était plus à la +place du Carrousel, les révoltés étaient encore à la commune avec toutes +leurs forces, et avaient encore la ressource d'un coup de main. Il fallait +obvier à ce grand péril. On délibérait sans agir. Dans la petite salle +située derrière le bureau où se trouvaient les comités et beaucoup de +représentans, on proposa de nommer un commandant de la force armée, pris +dans le sein de l'assemblée. «Qui? demande-t-on.--Barras, répond une voix, +et il aura le courage d'accepter.» Aussitôt Vouland court à la tribune, et +propose de nommer le représentant Barras pour diriger la force armée. La +convention accepte la proposition, nomme Barras, et lui adjoint sept autres +députés, pour commander sous ses ordres, Fréron, Ferrand, Rovère, Delmas, +Bolleti, Léonard Bourdon, et Bourdon (de l'Oise). A cette proposition, un +membre de l'assemblée en ajoute une autre, qui n'est pas moins importante, +c'est de choisir des représentans pour aller éclairer les sections, et leur +demander le secours de leurs bataillons. Cette dernière mesure était la +plus nécessaire, car il était urgent de décider les sections incertaines ou +trompées. + +Barras court vers les bataillons déjà réunis, pour leur signifier ses +pouvoirs, et les distribuer autour de la convention. Les députés envoyés +aux sections s'y rendent pour les haranguer. Dans ce moment, la plupart +étaient incertaines; très peu tenaient pour la commune et pour Robespierre. +Chacun avait horreur de ce système atroce qu'on imputait à Robespierre, et +désirait un événement qui en délivrât la France. Cependant la crainte +paralysait encore tous les citoyens. On n'osait pas se décider. La commune, +à laquelle les sections étaient habituées à obéir, les avait mandées, et +quelques-unes, n'osant résister, avaient envoyé des commissaires, non pas +pour adhérer au projet de l'insurrection, mais pour s'instruire des +événemens. Paris était dans l'incertitude et l'anxiété. Les parens des +prisonniers, leurs amis, tous ceux qui souffraient de ce régime cruel, +sortaient de leurs maisons, s'approchaient de rue en rue vers les lieux où +régnait le bruit, et tâchaient de recueillir quelques nouvelles. Les +malheureux détenus ayant aperçu de leurs fenêtres grillées beaucoup de +mouvement, et entendu beaucoup de rumeur, se doutaient de quelque chose, +mais ils tremblaient encore que ce nouvel événement n'aggravât leur sort. +Cependant la tristesse des geôliers, des mots dits à l'oreille des faiseurs +de listes, la consternation qui s'en était suivie, avaient un peu dissipé +les doutes. Bientôt on avait su par des mots échappés que Robespierre était +en péril; des parens étaient venus se placer sous les fenêtres des prisons, +et indiquer par des signes ce qui se passait; alors les prisonniers se +réunissant avaient laissé éclater l'allégresse la plus vive. Les infâmes +délateurs tremblans avaient pris quelques-uns des suspects à part, +s'étaient efforcés de se justifier, et de persuader qu'ils n'étaient pas +les auteurs des listes de proscription. Quelques-uns s'avouant coupables, +disaient cependant avoir retranché des noms; l'un n'en avait donné que +quarante, sur deux cents qu'on lui demandait; un autre avait détruit des +listes entières. Dans leur effroi, ces misérables s'accusaient +réciproquement, et se renvoyaient l'infamie les uns aux autres. + +Les députés répandus dans les sections n'avaient pas eu de peine à +l'emporter sur les obscurs envoyés de la commune. Les sections qui avaient +acheminé leurs bataillons à l'Hôtel-de-Ville les rappelaient, les autres +dirigeaient les leurs vers le Palais-National. Déjà ce palais était +suffisamment entouré. Barras vint l'annoncer à l'assemblée, et courut +ensuite à la plaine des Sablons, pour remplacer Labretèche, qui était +destitué, et amener l'école de Mars au secours de la convention. + +La représentation nationale se trouvait maintenant à l'abri d'un coup de +main. En effet, c'était le cas de marcher sur la commune, et de prendre +l'initiative qu'elle ne prenait pas elle-même. On se décide à marcher sur +l'Hôtel-de-Ville. Léonard Bourdon, qui était à la tête d'un grand nombre de +bataillons, se met en marche. Au moment où il annonce qu'il va s'acheminer +sur les rebelles. «Pars, lui dit Tallien qui occupait le fauteuil, et que +le soleil en se levant ne trouve plus les conspirateurs vivans.» Léonard +Bourdon débouche par les quais, et arrive sur la place de l'Hôtel-de-Ville. +Un grand nombre de gendarmes, de canonniers, et de citoyens armés des +sections, s'y trouvaient encore. Un agent du comité de salut public, nommé +Dulac, a le courage de se glisser dans leurs rangs, et de leur lire le +décret de la convention qui mettait la commune hors la loi. Le respect +qu'on avait contracté pour cette assemblée, au nom de qui tout se faisait +depuis deux ans, le respect pour les mots de loi et de république, +l'emportent. Les bataillons se séparent: les uns retournent chez eux, les +autres se réunissent à Léonard Bourdon, et la place de la commune reste +déserte. Ceux qui la gardaient, et ceux qui viennent d'arriver pour +l'attaquer, se rangent dans les rues environnantes pour occuper toutes les +avenues. + +On avait une telle idée de la résolution des conspirateurs, et on était si +étonné de les voir presque immobiles dans l'Hôtel-de-Ville, qu'on hésitait +à approcher. Léonard Bourdon craignait qu'ils n'eussent miné +l'Hôtel-de-Ville. Cependant il n'en était rien; ils délibéraient en +tumulte, proposaient d'écrire aux armées et aux provinces, ne savaient pas +au nom de qui ils devaient écrire, et n'osaient pas prendre un parti +décisif. Si Robespierre eût osé, en homme d'action, se montrer et marcher +sur la convention, elle eût été mise en péril. Mais il n'était qu'un +rhéteur, et d'ailleurs il sentait, et tous ses partisans sentaient avec +lui, que l'opinion les abandonnait. La fin de cet affreux régime était +arrivée; la convention était partout obéie, et les mises hors la loi +produisaient un effet magique. Eût-il été doué d'une plus grande énergie, +il aurait été découragé par ces circonstances, supérieures à toute force +individuelle. Le décret de mise hors la loi frappa tout le monde de +stupeur, lorsque de la place de la commune il parvint à l'Hôtel-de-Ville. +Payan, qui le reçut, le lut à haute voix, et, avec une grande présence +d'esprit, ajouta à la liste des personnes mises hors la loi _le peuple des +tribunes_, ce qui n'était pas dans le décret. Contre son attente le peuple +des tribunes s'échappa avec effroi, ne voulant pas partager l'anathème +lancé par la convention. Alors le plus grand découragement s'empara des +conjurés. Henriot descendit sur la place pour haranguer les canonniers, +mais il ne trouva plus un seul homme. Il s'écria en jurant: «Comment! ces +scélérats de canonniers, qui m'ont sauvé il y a quelques heures, +m'abandonnent maintenant!» Alors il remonte furieux pour annoncer cette +nouvelle au conseil. Les conjurés sont plongés dans le désespoir; ils se +voient abandonnés par leurs troupes, et cernés de tous côtés par celles de +la convention; ils s'accusent, et se reprochent leur malheur. Coffinhal, +homme énergique, et qui avait été mal secondé, s'indigne contre Henriot, et +lui dit: «Scélérat, c'est ta lâcheté qui nous a perdus.» Il se précipite +sur lui, et, le saisissant au milieu du corps, le jette par une fenêtre. Le +misérable Henriot tombe sur un tas d'ordures, qui amortissent la chute, et +empêchent qu'elle ne soit mortelle. Lebas se tire un coup de pistolet; +Robespierre jeune se jette par une fenêtre; Saint-Just reste calme et +immobile, une arme à la main, et sans vouloir se frapper; Robespierre se +décide enfin à terminer sa carrière, et trouve dans cette extrémité le +courage de se donner la mort. Il se tire un coup de pistolet qui, portant +au-dessous de la lèvre, lui perce seulement la joue, et ne lui fait qu'une +blessure peu dangereuse. + +Dans ce moment, quelques hommes hardis, le nommé Dulac, le gendarme Méda, +et plusieurs autres, laissant Bourdon avec ses bataillons sur la place de +la commune, montent armés de sabres et de pistolets, et entrent dans la +salle du conseil, à l'instant même où le bruit des deux coups de feu venait +de se faire entendre. Les officiers municipaux allaient ôter leur écharpe, +mais Dulac menace de sabrer le premier qui songera à s'en dépouiller. Tout +le monde reste immobile; on s'empare de tous les officiers municipaux, des +Payan, des Fleuriot, des Dumas, des Coffinhal, etc.; on emporte les blessés +sur des brancards, et on se rend triomphalement à la convention.... Il +était trois heures du matin. Les cris de victoire retentissent autour de la +salle, et pénètrent jusque sous ses voûtes. Alors les cris de vive la +liberté! vive la convention! à bas les tyrans! s'élèvent de toutes parts. +Le président dit ces paroles: «Représentans, Robespierre et ses complices +sont à la porte de votre salle; voulez-vous qu'on les transporte devant +vous?--Non, non, s'écrie-t-on de tous côtés; au supplice les +conspirateurs!» + +Robespierre est transporté avec les siens dans la salle du comité de salut +public. On l'étend sur une table, et on lui met quelques cartons sous la +tête. Il conservait sa présence d'esprit, et paraissait impassible. Il +avait un habit bleu, le même qu'il portait à la fête de l'Être suprême, des +culottes de nankin, et des bas blancs, qu'au milieu de ce tumulte il avait +laissé retomber sur ses souliers. Le sang jaillissait de sa blessure, il +l'essuyait avec un fourreau de pistolet. On lui présentait de temps en +temps des morceaux de papier, qu'il prenait pour s'essuyer le visage. Il +demeura ainsi plusieurs heures exposé à la curiosité et aux outrages d'une +foule de gens. Quand le chirurgien arriva pour le panser, il se leva +lui-même, descendit de dessus la table, et alla se placer sur un fauteuil. +Il subit un pansement douloureux, sans faire entendre aucune plainte. Il +avait l'insensibilité et la sécheresse de l'orgueil humilié. Il ne +répondait à aucune parole. On le transporta ensuite avec Saint-Just, +Couthon et les autres, à la Conciergerie. Son frère et Henriot avaient été +recueillis à moitié morts, dans les rues qui avoisinent l'Hôtel-de-Ville. + +La mise hors la loi dispensait d'un jugement; il suffisait de constater +l'identité. Le lendemain matin, 10 thermidor (28 juillet), les coupables +comparaissent au nombre de vingt-un devant le tribunal où ils avaient +envoyé tant de victimes. Fouquier-Tinville fait constater l'identité, et à +quatre heures de l'après-midi il les fait conduire au supplice. La foule, +qui depuis long-temps avait déserté le spectacle des exécutions, était +accourue ce jour-là avec un empressement extrême. L'échafaud avait été +élevé à la place de la Révolution. Un peuple immense encombrait la rue +Saint-Honoré, les Tuileries, et la grande place. De nombreux parens[1] des +victimes suivaient les charrettes en vomissant des imprécations; beaucoup +s'approchaient en demandant à voir Robespierre: les gendarmes le leur +désignaient avec la pointe de leur sabre. Quand les coupables furent +arrivés à l'échafaud, les bourreaux montrèrent Robespierre à tout le +peuple, ils détachèrent la bande qui entourait sa joue, et lui arrachèrent +le premier cri qu'il eût poussé jusque-là. Il expira avec l'impassibilité +qu'il montrait depuis vingt-quatre heures. Saint-Just mourut avec le +courage dont il avait toujours fait preuve. Couthon était abattu; Henriot +et Robespierre le jeune étaient presque morts de leurs blessures. Des +applaudissemens accompagnaient chaque coup de la hache fatale, et la foule +faisait éclater une joie extraordinaire. L'allégresse était générale dans +Paris. Dans les prisons on entendait retentir des cantiques; on +s'embrassait avec une espèce d'ivresse, et on payait jusqu'à 30 fr. les +feuilles qui rapportaient les derniers événemens. Quoique la convention +n'eût pas déclaré qu'elle abolissait le système de la terreur, quoique les +vainqueurs eux-mêmes fussent ou les auteurs ou les apôtres de ce système, +on le croyait fini avec Robespierre, tant il en avait assumé sur lui toute +l'horreur. + +[Illustration: ST. JUST.] + +Telle fut cette heureuse catastrophe, qui termina la marche ascendante de +la révolution, pour commencer sa marche rétrograde. La révolution avait, au +14 juillet 1789, renversé l'ancienne constitution féodale; elle avait, au 5 +et au 6 octobre, arraché le roi à sa cour, pour s'assurer de lui; elle +s'était fait ensuite une constitution, et l'avait confiée au monarque en +1791 comme à l'essai. Regrettant bientôt d'avoir fait cet essai malheureux, +désespérant de concilier la cour avec la liberté, elle avait envahi les +Tuileries au 10 août, et plongé Louis XVI dans les fers. L'Autriche et la +Prusse s'avançant pour la détruire, elle jeta, pour nous servir de son +langage terrible, elle jeta, comme gant du combat, la tête d'un roi et de +six mille prisonniers; elle s'engagea d'une manière irrévocable dans cette +lutte, et repoussa les coalisés par un premier effort. Sa colère doubla le +nombre de ses ennemis; l'accroissement de ses ennemis et du danger redoubla +sa colère, et la changea en fureur. Elle arracha violemment du temple des +lois des républicains sincères, mais qui, ne comprenant pas ses extrémités, +voulaient la modérer. Alors elle eut à combattre une moitié de la France, +la Vendée et l'Europe. Par l'effet de cette action et de cette réaction +continuelles des obstacles sur sa volonté, et de sa volonté sur les +obstacles, elle arriva au dernier degré de péril et d'emportement; elle +éleva des échafauds, et envoya un million d'hommes sur les frontières. +Alors sublime et atroce à la fois, on la vit détruire avec une fureur +aveugle, administrer avec une promptitude surprenante et une prudence +profonde. Changée par le besoin d'une action forte, de démocratie +turbulente en dictature absolue, elle devint réglée, silencieuse et +formidable. Pendant toute la fin de 93 jusqu'au commencement de 94, elle +marcha unie par l'imminence du péril. Mais quand la victoire eut couronné +ses efforts, à la fin de 93, un dissentiment put naître alors, car des +coeurs généreux et forts, calmés par le succès, criaient: «Miséricorde aux +vaincus!» Mais tous les coeurs n'étaient pas calmés encore; le salut de la +révolution n'était pas évident à tous les esprits; la pitié des uns excita +la fureur des autres, et il y eut des extravagans qui voulurent pour tout +gouvernement un tribunal de mort. La dictature frappa les deux nouveaux +partis qui embarrassaient sa marche. Hébert, Ronsin, Vincent, périrent avec +Danton, Camille Desmoulins. La révolution continua ainsi sa carrière, se +couvrit de gloire dès le commencement de 1794, vainquit toute l'Europe, et +la couvrit de confusion. C'était le moment où la pitié devait enfin +l'emporter sur la colère. Mais il arriva ce qui arrive toujours: de +l'incident d'un jour on voulut faire un système. Les chefs du gouvernement +avaient systématisé la violence et la cruauté, et, lorsque les dangers et +les fureurs étaient passés, voulaient égorger et égorger encore; mais +l'horreur publique s'élevait de toutes parts. A l'opposition, ils voulaient +répondre par le moyen accoutumé: la mort! Alors un même cri partit à la +fois de leurs rivaux de pouvoir, de leurs collègues menacés, et ce cri fut +le signal du soulèvement général. Il fallut quelques instans pour secouer +l'engourdissement de la crainte; mais on y réussit bientôt, et le système +de la terreur fut renversé. + +On se demande ce qui serait arrivé si Robespierre l'eût emporté. L'abandon +où il se trouva prouve que c'était impossible. Mais eût-il été vainqueur, +il aurait fallu ou qu'il cédât au sentiment général, ou qu'il succombât +plus tard. Comme tous les usurpateurs, il aurait été forcé de faire +succéder aux horreurs des factions, un régime calme et doux. Mais +d'ailleurs ce n'est pas à lui qu'il appartenait d'être cet usurpateur. +Notre révolution était trop vaste pour que le même homme, député à la +constituante en 1789, fût proclamé empereur ou protecteur en 1804, dans +l'église Notre-Dame. Dans un pays moins avancé et moins étendu, comme +l'était l'Angleterre, où le même homme pouvait encore être tribun et +général, et réunir ces deux fonctions, un Cromwell a pu être à la fois +homme de parti au commencement, soldat usurpateur à la fin. Mais dans une +révolution aussi étendue que la nôtre, et où la guerre a été si terrible et +si dominante, où le même individu ne pouvait occuper en même temps la +tribune et les camps, les hommes de parti se sont d'abord dévorés entre +eux; après eux sont venus les hommes de guerre, et un soldat est resté le +dernier maître. + +Robespierre ne pouvait donc remplir chez nous le rôle d'usurpateur. +Pourquoi lui fut-il donné de survivre à tous ces révolutionnaires fameux, +qui lui étaient si supérieurs en génie et en puissance, à un Danton, par +exemple?... Robespierre était intègre, et il faut une bonne réputation pour +captiver les masses. Il était sans pitié, et elle perd ceux qui en ont dans +les révolutions. Il avait un orgueil opiniâtre et persévérant, et c'est le +seul moyen de se rendre toujours présent aux esprits. Avec cela, il dut +survivre à tous ses rivaux. Mais il fut de la pire espèce des hommes. Un +dévot sans passions, sans les vices auxquels elles exposent, mais sans le +courage, la grandeur et la sensibilité qui les accompagnent ordinairement; +un dévot ne vivant que de son orgueil et de sa croyance, se cachant au jour +du danger, revenant se faire adorer après la victoire remportée par +d'autres, est un des êtres les plus odieux qui aient dominé les hommes, et +on dirait les plus vils, s'il n'avait eu une conviction forte et une +intégrité reconnue. + + + + +CHAPITRE XXIII. + + +CONSÉQUENCES DU 9 THERMIDOR.--MODIFICATIONS APPORTÉES AU GOUVERNEMENT +RÉVOLUTIONNAIRE.--RÉORGANISATION DU PERSONNEL DES COMITÉS.--RÉVOCATION DE +LA LOI DU 22 PRAIRIAL; DÉCRETS D'ARRESTATION CONTRE FOUQUIER-TINVILLE, +LEBON, ROSSIGNOL, ET AUTRES AGENS DE LA DICTATURE; SUSPENSION DU TRIBUNAL +RÉVOLUTIONNAIRE; ÉLARGISSEMENT DES SUSPECTS.--DEUX PARTIS SE FORMENT, LES +MONTAGNARDS ET LES THERMIDORIENS.--RÉORGANISATION DES COMITÉS DE +GOUVERNEMENT.--MODIFICATION DES COMITÉS RÉVOLUTIONNAIRES.--ÉTAT DES +FINANCES, DU COMMERCE ET DE L'AGRICULTURE APRÈS LA TERREUR.--ACCUSATION +PORTÉE CONTRE LES MEMBRES DES ANCIENS COMITÉS, ET DÉCLARÉE CALOMNIEUSE PAR +LA CONVENTION.--EXPLOSION DE LA POUDRIÈRE DE GRENELLE.--EXASPÉRATION DES +PARTIS.--RAPPORT FAIT A LA CONVENTION SUR L'ÉTAT DE LA FRANCE.--NOMBREUX ET +IMPORTANS DÉCRETS SUR TOUTES LES PARTIES DE L'ADMINISTRATION.--LES RESTES +DE MARAT SONT TRANSPORTÉS AU PANTHÉON ET MIS A LA PLACE DE CEUX DE +MIRABEAU. + +Les événemens des 9 et 10 thermidor répandirent une joie que plusieurs +jours ne purent calmer. L'ivresse était générale. Une foule de gens, qui +avaient quitté leur province pour se cacher à Paris, se jetaient dans les +voitures publiques pour aller annoncer chez eux la nouvelle de la commune +délivrance. On les arrêtait partout sur les routes, pour leur demander des +détails. En apprenant ces heureux événemens, les uns rentraient dans les +demeures qu'ils avaient quittées depuis long-temps; les autres, ensevelis +dans des caches souterraines, osaient reparaître à la lumière. Les détenus +qui remplissaient les nombreuses prisons de la France, commençaient à +espérer la liberté, ou du moins cessaient de craindre l'échafaud. + +On ne s'expliquait pas encore bien la nature de la révolution qui venait de +s'opérer; on ne se demandait pas jusqu'à quel point les membres survivans +du comité de salut public étaient disposés à persister dans le système +révolutionnaire, jusqu'à quel point la convention était disposée à entrer +dans leurs vues; on ne voyait, on ne comprenait qu'une chose, la mort de +Robespierre. C'était lui qui avait été le chef du gouvernement; c'est à lui +qu'on imputait les emprisonnemens, les exécutions, tous les actes enfin de +la dernière tyrannie. Robespierre mort, il semblait que tout devait +changer, et prendre une face nouvelle. + +A la suite d'un grand événement, l'attente publique devient un besoin +irrésistible qu'il faut satisfaire. Après deux jours consacrés à recevoir +les félicitations, à écouter les adresses où chacun répétait _Catilina +n'est plus, la république est sauvée_, à récompenser les actes de courage, +à voter des monumens pour rendre immortelle la grande journée du 9, la +convention s'occupa enfin des mesures que réclamait sa situation. + +Les commissions populaires instituées pour faire le triage des détenus, le +tribunal révolutionnaire composé par Robespierre, le parquet de +Fouquier-Tinville, étaient encore en fonction, et n'avaient besoin que d'un +signe d'encouragement pour continuer leurs opérations terribles. Dans la +séance même du 11 thermidor (29 juillet), on demanda et on décréta +l'épuration des commissions populaires. Élie Lacoste appela l'attention sur +le tribunal révolutionnaire, et en proposa la suspension, en attendant +qu'il fût réorganisé d'après d'autres principes, et composé d'autres +hommes. La proposition d'Élie Lacoste fut adoptée; et, pour ne pas retarder +le jugement des complices de Robespierre, on convint de nommer, séance +tenante, une commission provisoire pour remplacer le tribunal +révolutionnaire. Dans la séance du soir, Barrère, qui continuait son rôle +de rapporteur, vint annoncer encore une victoire, l'entrée des Français à +Liège, et entretint ensuite l'assemblée de l'état des comités qui avaient +été mutilés à plusieurs reprises, et réduits par l'échafaud ou par les +missions à un petit nombre de membres. Robespierre, Saint-Just et Couthon +avaient expiré la veille. Hérault-Séchelles était mort avec Danton. + +Jean-Bon-Saint-André, Prieur (de la Marne), étaient en mission. Il ne +restait plus que Carnot, qui s'occupait exclusivement de la guerre, Prieur +(de la Côte-d'Or), chargé du soin des armes et poudres, Robert Lindet des +approvisionnemens et du commerce, Billaud-Varennes et Collot-d'Herbois de +la correspondance avec les corps administratifs, Barrère enfin des +rapports. Sur douze, ils n'étaient donc plus que six. Le comité de sûreté +générale était plus complet, et suffisait bien à ses fonctions. Barrère +proposait de remplacer les trois membres morts la veille sur l'échafaud par +trois membres nouveaux, en attendant le renouvellement général des comités, +qui était fixé au 20 de chaque mois, et qui avait cessé d'avoir lieu depuis +le consentement tacite donné à la dictature. C'était aborder de grandes +questions: allait-on renvoyer tous les hommes qui avaient fait partie du +dernier gouvernement? Allait-on changer non-seulement les hommes, mais les +choses, modifier la forme des comités, prendre des précautions contre leur +trop grande influence, limiter leurs attributions, en un mot opérer une +révolution complète dans l'administration? Telles étaient les questions +soulevées par la proposition de Barrère. D'abord on s'éleva contre cette +manière expéditive et dictatoriale de procéder, consistant à proposer et à +nommer les membres des comités dans la même séance. On demanda l'impression +de la liste, et l'ajournement pour les choix. Dubois-Crancé s'avança +davantage, et se plaignit de l'absence prolongée des membres des comités. +«Si on avait, dit-il, remplacé Hérault-Séchelles; si on n'avait pas +toujours laissé Prieur (de la Marne) et Jean-Bon-Saint-André en mission, on +aurait été plus assuré d'avoir une majorité, et on n'aurait pas hésité si +long-temps à attaquer les triumvirs.» Il soutint ensuite que les hommes se +fatiguaient au pouvoir, et y contractaient des goûts dangereux. En +conséquence il proposa de décréter qu'à l'avenir aucun membre des comités +ne pourrait aller en mission, et que chaque comité serait renouvelé par +quart tous les mois. Cambon, poussant la discussion plus avant, dit qu'il +fallait réorganiser le gouvernement en entier. Le comité de salut public, +suivant lui, s'était emparé de tout, et il résultait de là que ses membres, +même en travaillant jour et nuit, ne pouvaient suffire à leur tâche, et que +les comités de finances, de législation, de sûreté générale, étaient +réduits à une nullité complète. Il fallait faire, en conséquence, une +nouvelle distribution des pouvoirs, de manière à empêcher que le comité de +salut public ne fût accablé, et que les autres ne fussent annulés. + +La discussion ainsi provoquée, on allait porter la main sur toutes les +parties du gouvernement révolutionnaire. Bourdon (de l'Oise), dont +l'opposition au système de Robespierre était bien connue, puisqu'il devait +être l'une de ses premières victimes, arrêta ce mouvement inconsidéré. Il +dit qu'on avait eu jusqu'ici un gouvernement habile et vigoureux, qu'on lui +devait le salut de la France et d'immortelles victoires, qu'il fallait +craindre de porter sur son organisation une main imprudente, que toutes les +espérances des aristocrates venaient de se réveiller, et qu'il fallait, en +se gardant d'une nouvelle tyrannie, modifier cependant avec ménagement une +institution à laquelle on avait dû de si grands résultats. Cependant +Tallien, le héros du 9, voulait qu'on abordât au moins certaines questions, +et ne voyait aucun danger à les décider sur-le-champ. Pourquoi, par +exemple, ne pas décréter à l'instant même que les comités seraient +renouvelés par quart tous les mois? Cette proposition de Dubois-Crancé, +reproduite par Tallien, fut accueillie avec enthousiasme, et adoptée aux +cris de _vive la république_. A cette mesure le député Delmas voulut en +faire ajouter une autre. «Vous venez, dit-il à l'assemblée, de tarir la +source de l'ambition; pour compléter votre décret, je demande que vous +décidiez que nul membre ne pourra rentrer dans un comité qu'un mois après +en être sorti.» La proposition de Delmas, accueillie comme la précédente, +fut aussitôt adoptée. Ces principes admis, il fut convenu qu'une commission +présenterait un nouveau plan pour l'organisation de comités de +gouvernement. + +Le lendemain, six membres furent choisis pour remplacer, au comité de salut +public, les membres morts ou absens. Cette fois la présentation faite par +Barrère ne fut pas confirmée. On nomma Tallien, pour le récompenser de son +courage; Bréard, Thuriot, Treilhard, membres du premier comité de salut +public; enfin les deux députés Laloi et Eschassériaux l'aîné; ce dernier +très versé dans les matières de finances et d'économie publique. Le comité +de sûreté générale subit aussi des changemens. On s'élevait de toutes parts +contre David, qu'on disait dévoué à Robespierre; contre Jagot et +Lavicomterie, qu'on accusait d'avoir été d'horribles inquisiteurs. Une +foule de voix demandèrent leur remplacement, il fut décrété. On désigna, +pour les remplacer et pour compléter le comité de sûreté générale, +plusieurs des athlètes qui s'étaient signalés dans la journée du 9; +Legendre, Merlin (de Thionville), Goupilleau (de Fontenay), André Dumont, +Jean Debry, Bernard (de Saintes). On rapporta ensuite la loi du 22 prairial +à l'unanimité. On s'éleva avec indignation contre le décret qui permettait +d'enfermer un député sans qu'il fût préalablement entendu par la +convention, décret funeste qui avait conduit à la mort d'illustres victimes +présentes à tous les souvenirs, Danton, Camille Desmoulins, +Hérault-Séchelles, etc. Le décret fut rapporté. Ce n'était pas tout que de +changer les choses; il était des hommes auxquels le ressentiment public ne +pouvait pardonner. «Tout Paris, s'écria Legendre, vous demande le supplice +justement mérité de Fouquier-Tinville.» Cette demande fut aussitôt +décrétée, et Fouquier mis en accusation. «On ne peut plus siéger à côté de +Lebon,» s'écria une autre voix, et tous les yeux se portèrent sur le +proconsul qui avait ensanglanté la ville d'Arras, et dont les excès avaient +provoqué des réclamations, même sous Robespierre. Lebon fut aussitôt +décrété d'arrestation. On revint sur David, qu'on s'était contenté d'abord +d'exclure du comité de sûreté générale, et il fut mis aussi en arrestation. +On prit la même mesure contre Héron, le chef des agens de la police +instituée par Robespierre; contre le général Rossignol, déjà bien connu; +contre Hermann, président du tribunal révolutionnaire avant Dumas, et +devenu, par les soins de Robespierre, le chef de la commission des +tribunaux. + +Ainsi le tribunal révolutionnaire était suspendu, la loi du 22 prairial +rapportée, les comités de salut public et de sûreté générale recomposés en +partie, les principaux agens de la dernière dictature arrêtés et +poursuivis. Le caractère de la dernière révolution se prononçait; l'essor +était donné aux espérances et aux réclamations de toute espèce. Les détenus +qui remplissaient les prisons, leurs familles, se disaient avec joie qu'ils +allaient jouir des résultats de la journée du 9. Avant ce moment heureux, +les parens des suspects n'osaient plus réclamer, même pour faire valoir les +raisons les plus légitimes, dans la crainte, soit d'éveiller l'attention de +Fouquier-Tinville, soit d'être incarcérés eux-mêmes pour avoir sollicité en +faveur des aristocrates. Le temps dès terreurs était passé. On commença à +se réunir de nouveau dans les sections; autrefois abandonnées aux +sans-culottes payés à quarante sous par jour, elles furent aussitôt +remplies de gens qui venaient de reparaître à la lumière, de parens des +prisonniers, de pères, frères, ou fils des victimes immolées par le +tribunal révolutionnaire. Le désir de délivrer leurs proches animait les +uns; la vengeance animait les autres. On demanda dans toutes les sections +la liberté des détenus, et on se rendit à la convention pour l'obtenir +d'elle. Ces demandes furent renvoyées au comité de sûreté générale, qui +était chargé de vérifier l'application de la loi des suspects. Quoiqu'il +renfermât encore le plus grand nombre des individus qui avaient signé les +ordres d'arrestation, la force des circonstances et l'adjonction de +nouveaux membres devaient le faire incliner à la clémence. Il commença en +effet à prononcer les élargissemens en foule. Quelques-uns de ses membres, +tels que Legendre, Merlin et autres, parcoururent les prisons pour entendre +les réclamations, et y répandirent la joie par leur présence et leurs +paroles; les autres, siégeant jour et nuit, reçurent les sollicitations des +parens, qui se pressaient pour demander des mises en liberté. Le comité +était chargé d'examiner si les prétendus suspects avaient été enfermés sur +les motifs de la loi du 17 septembre, et si ces motifs étaient spécifiés +dans les mandats d'arrêt. Ce n'était là que revenir à la loi du 17 +septembre mieux exécutée; cependant c'était assez pour vider presque en +entier les prisons. La précipitation des agens révolutionnaires avait, en +effet, été si grande, qu'ils arrêtaient le plus souvent sans énoncer les +motifs, et sans en donner communication aux détenus. On élargit comme on +avait enfermé, c'est-à-dire en masse. La joie, moins bruyante, devint alors +plus réelle; elle se répandit dans les familles, qui recouvraient un père, +un frère, un fils, dont elles avaient été long-temps privées, et qu'elles +avaient même crus destinés à l'échafaud. On vit sortir ces hommes que leur +tiédeur ou leurs liaisons avaient rendus suspects à une autorité +ombrageuse, et ceux dont un patriotisme, même avéré, n'avait pu faire +pardonner l'opposition. Ce jeune général qui, réunissant sur un seul +versant des Vosges les deux armées de la Moselle et du Rhin, avait débloqué +Landau par un mouvement digne des plus grands capitaines, Hoche, enfermé +pour sa résistance au comité de salut public, fut élargi, et rendu à sa +famille et aux armées qu'il devait conduire encore à la victoire. Kilmaine, +qui sauva l'armée du Nord par la levée du camp de César en août 1793, +Kilmaine, enfermé pour cette belle retraite, fut rendu aussi à la liberté. +Cette jeune et belle femme, qui avait acquis tant d'empire sur Tallien, et +qui n'avait cessé du fond de sa prison de stimuler son courage, fut +délivrée par lui, et devint son épouse. Les élargissemens se multipliaient +chaque jour, sans que les sollicitations dont le comité se voyait accablé +devinssent moins nombreuses. «La victoire, dit Barrère, vient de marquer +une époque où la patrie peut être indulgente sans danger, et regarder des +fautes inciviques comme effacées par quelque temps de détention. Les +comités ne cessent de statuer sur les libertés demandées; ils ne cessent de +réparer les erreurs ou les injustices particulières. + +Bientôt la trace des vengeances particulières disparaîtra du sol de la +république; mais l'affluence des personnes de tout sexe aux portes du +comité de sûreté générale ne fait que retarder des travaux si utiles aux +citoyens. Nous rendons justice aux mouvemens si naturels de l'impatience +des familles; mais pourquoi retarder, par des sollicitations injurieuses +aux législateurs et par des rassemblemens trop nombreux, la marche rapide +que la justice nationale doit prendre à cette époque?» + +[Illustration: LES MODÉRÉS MIS EN LIBERTÉ.] + +Les sollicitations de toute espèce, en effet, assiégeaient le comité de +sûreté générale. Les femmes surtout usaient de leur influence pour obtenir +des actes de clémence, même en faveur d'ennemis connus de la révolution. Il +y eut plus d'une surprise faite au comité: les ducs d'Aumont et de +Valentinois furent élargis sous des noms supposés, et il y en eut un grand +nombre d'autres qui se sauvèrent au moyen des mêmes subterfuges. Il y avait +peu de mal à cela; car, comme l'avait dit Barrère, la victoire avait marqué +l'époque où la république pouvait devenir facile et indulgente. Mais le +bruit répandu qu'on élargissait beaucoup d'aristocrates pouvait de nouveau +réveiller les défiances révolutionnaires, et rompre l'espèce d'unanimité +avec laquelle on accueillait les mesures de douceur et de paix. + +Les sections étaient agitées et devenaient tumultueuses. Il n'était pas +possible, en effet, que les parens des détenus ou des victimes, que les +suspects récemment élargis, que tous ceux enfin à qui la parole était +rendue, se bornassent à demander la réparation d'anciennes rigueurs sans +demander des vengeances. Presque tous étaient furieux contre les comités +révolutionnaires, et s'en plaignaient hautement. Ils voulaient les +recomposer, les abolir même; et ces discussions amenèrent quelques troubles +dans Paris. La section de Montreuil vint dénoncer les actes arbitraires de +son comité révolutionnaire; celle du Panthéon français déclara que son +comité avait perdu sa confiance; celle du Contrat-Social prit aussi à +l'égard du sien des mesures sévères, et nomma une commission pour vérifier +ses registres. + +C'était là une réaction naturelle de la classe modérée, long-temps réduite +au silence et à la terreur par les inquisiteurs des comités +révolutionnaires. Ces mouvemens ne pouvaient manquer de frapper l'attention +de la Montagne. + +Cette terrible Montagne n'avait pas péri avec Robespierre, et lui avait +survécu. Quelques-uns de ses membres étaient restés convaincus de la +probité, de la loyauté des intentions de Robespierre, et ne croyaient pas +qu'il eût voulu usurper. Ils le regardaient comme la victime des amis de +Danton et du parti corrompu, dont il n'avait pu réussir à détruire les +restes; mais c'était le très petit nombre qui pensait de la sorte. La plus +grande partie des montagnards, républicains sincères, exaltés, voyant avec +horreur tout projet d'usurpation, avaient aidé au 9 thermidor, moins encore +pour renverser un régime sanguinaire, que pour frapper un Cromwell +naissant. Sans doute ils trouvaient inique la justice révolutionnaire telle +que Robespierre, Saint-Just, Couthon, Fouquier et Dumas, l'avaient faite; +mais ils n'entendaient diminuer en rien l'énergie du gouvernement, et ne +voulaient faire aucun quartier à ce qu'on appelait les aristocrates. La +plupart étaient des hommes purs et rigides, étrangers à la dictature et à +ses actes, et nullement intéressés à la soutenir; mais aussi des +révolutionnaires ombrageux, qui ne voulaient pas que le 9 thermidor se +changeât en une réaction, et tournât au profit d'un parti. Parmi ceux de +leurs collègues qui s'étaient coalisés pour renverser la dictature, ils +voyaient avec défiance des hommes qui passaient pour des fripons, des +dilapidateurs, des amis de Chabot, de Fabre d'Églantine, des membres enfin +du parti concussionnaire, agioteur et corrompu. Ils les avaient secondés +contre Robespierre, mais ils étaient prêts à les combattre s'ils les +voyaient tendre ou à refroidir l'énergie révolutionnaire, ou à détourner +les derniers événemens au profit d'une faction quelconque. On avait accusé +Danton de corruption, de fédéralisme, d'orléanisme, de royalisme: il n'est +pas étonnant qu'il s'élevât contre ses amis victorieux des soupçons du même +genre. Au reste, aucune attaque n'était encore portée; mais les +élargissemens nombreux, le soulèvement général contre le système +révolutionnaire, commençaient à éveiller les craintes. + +Les véritables auteurs du 9 thermidor, au nombre de quinze ou vingt, et +dont les principaux étaient Legendre, Fréron, Tallien, Merlin (de +Thionville), Barras, Thuriot, Bourdon (de l'Oise), Dubois-Crancé, Lecointre +(de Versailles) ne voulaient pas plus que leurs collègues incliner au +royalisme et à la contre-révolution; mais excités par le danger et par la +lutte, ils étaient plus prononcés contre les lois révolutionnaires. Il +avaient d'ailleurs beaucoup plus de cette propension à s'adoucir qui avait +perdu leurs amis Danton et Desmoulins. Entourés, applaudis, sollicités, ils +étaient plus entraînés que leurs collègues de la Montagne dans le système +de la clémence. Il était même possible que plusieurs d'entre eux fissent +quelques sacrifices à leur position nouvelle. Rendre des services à des +familles éplorées, recevoir des témoignages de la plus vive reconnaissance, +faire oublier d'anciennes rigueurs, était un rôle qui devait les tenter. +Déjà ceux qui se défiaient de leur complaisance, comme ceux qui espéraient +en elle, leur donnaient un nom à part: ils les appelaient les +_Thermidoriens_. + +Il s'élevait, souvent, les contestations les plus vives au sujet des +élargissemens. Ainsi, par exemple, sur la recommandation d'un député, qui +disait connaître un individu de son département, le comité ordonnait la +mise en liberté; aussitôt un député du même département venait se plaindre +de cette mise en liberté, et prétendait qu'on avait élargi un aristocrate. +Ces contestations, l'apparition d'une multitude d'ennemis connus de la +révolution, qui se montraient la joie sur le front, provoquèrent une mesure +qui fut adoptée sans qu'on y attachât d'abord beaucoup d'importance. Il fut +décidé qu'on imprimerait la liste de tous les individus élargis par les +ordres du comité de sûreté générale, et qu'à côté du nom de l'individu +élargi, serait inscrit le nom des personnes qui avaient réclamé pour lui, +et qui avaient répondu de ses principes. + +Cette mesure produisit une impression extrêmement fâcheuse. Frappés dé la +récente oppression qu'ils venaient de subir, beaucoup de citoyens furent +effrayés de voir leurs noms consignés sur une liste qui pourrait servir à +exercer de nouvelles rigueurs si le régime de la terreur était jamais +rétabli. Beaucoup de ceux qui avaient déjà réclamé et obtenu des +élargissemens en eurent du regret, et beaucoup d'autres ne voulurent plus +en demander. On se plaignit vivement dans les sections de ce retour à des +mesures qui troublaient la confiance et la joie publiques, et on demanda +qu'elles fussent révoquées. + +Le 26 thermidor, on s'entretenait dans l'assemblée de l'agitation qui +régnait dans les sections de Paris. La section de Montreuil était venue +dénoncer son comité révolutionnaire. On lui avait répondu qu'il fallait +s'adresser au comité de sûreté générale. Duhem, député de Lille, étranger +aux actes de la dernière dictature, mais ami de Billaud, partageant toutes +ses opinions, et convaincu qu'il ne fallait pas que l'autorité +révolutionnaire se relâchât de ses rigueurs, s'éleva vivement contre +l'aristocratie et le modérantisme, qui, disait-il, levaient déjà leurs +têtes audacieuses, et s'imaginaient que le 9 thermidor s'était fait à leur +profit. Baudot, Taillefer, qui avaient montré une opposition courageuse +sous le régime de Robespierre, mais qui étaient montagnards aussi prononcés +que Duhem, Vadier, membre fameux de l'ancien comité de sûreté générale, +soutinrent aussi que l'aristocratie s'agitait, et qu'il fallait que le +gouvernement fût juste, mais restât inflexible. Granet, député de +Marseille, et siégeant à la Montagne, fit une proposition qui augmenta +l'agitation de l'assemblée. Il demanda que les détenus déjà élargis, dont +les répondans ne viendraient pas donner leurs noms, fussent réincarcérés +sur-le-champ. Cette proposition excita un grand tumulte. Bourdon, +Lecointre, Merlin (de Thionville), la combattirent de toutes leurs forces. +La discussion, comme il arrive toujours dans ces occasions, s'étendit des +listes à la situation politique, et on s'attaqua vivement sur les +intentions qu'on se supposait déjà de part et d'autre. «Il est temps, +s'écria Merlin (de Thionville), que toutes les factions renoncent à se +servir des marches du trône de Robespierre. On ne doit rien faire à demi, +et, il faut l'avouer, la convention, dans la journée du 9 thermidor, a fait +beaucoup de choses à demi. Si elle a laissé des tyrans ici, au moins ils +devraient se taire.» Des applaudissemens nombreux couvrirent ces paroles de +Merlin, adressées surtout à Vadier, l'un de ceux qui avaient parlé contre +les mouvemens des sections. Legendre prit la parole après Merlin. «Le +comité, dit-il, s'est bien aperçu qu'on lui a surpris l'élargissement de +quelques aristocrates, mais le nombre n'en est pas grand, et ils seront +reincarcérés bientôt. Pourquoi nous accuser les uns les autres? pourquoi +nous regarder comme ennemis, quand nos intentions nous rapprochent? calmons +nos passions, si nous voulons assurer et accélérer le succès de la +révolution. Citoyens, je vous demande le rapport de la loi du 23, qui +ordonne l'impression des listes des citoyens élargis. Cette loi a dissipé +la joie publique, et a glacé tous les coeurs.» Tallien succède à Legendre; +il est écouté avec la plus grande attention comme le principal des +thermidoriens. «Depuis quelques jours, dit-il, tous les bons citoyens +voient avec douleur qu'on cherche à vous diviser, et à ranimer des haines +qui devraient être ensevelies dans la tombe de Robespierre. En entrant ici, +on m'a fait remettre un billet dans lequel on m'annonce que plusieurs +membres devaient être attaqués dans cette séance. Sans doute ce sont les +ennemis de la république qui font courir ces bruits; gardons-nous de les +seconder par nos divisions.» Des applaudissemens interrompent Tallien; il +reprend: «Continuateurs de Robespierre, s'écrie-t-il, n'espérez aucun +succès, la convention est déterminée à périr plutôt que de souffrir une +nouvelle tyrannie. La convention veut un gouvernement inflexible, mais +juste. Il est possible que quelques patriotes aient été trompés sur le +compte de certains détenus; nous ne croyons pas à l'infaillibilité des +hommes. Mais qu'on dénonce les individus élargis mal à propos, et ils +seront réincarcérés. Pour moi, je fais ici un aveu sincère; j'aime mieux +voir aujourd'hui en liberté vingt aristocrates qu'on reprendra demain, que +de voir un patriote rester dans les fers. Eh quoi! la république avec ses +douze cent mille citoyens armés aurait peur de quelques aristocrates! Non, +elle est trop grande, elle saura partout découvrir et frapper ses ennemis.» + +Tallien, souvent interrompu par les applaudissemens, en reçoit de plus +bruyans encore en finissant son discours. Après ces explications générales, +on revient à la loi du 23, et à la disposition nouvelle que Granet voulait +y faire ajouter. Les partisans de la loi soutiennent qu'on ne doit pas +craindre de se montrer en faisant un acte patriotique, tel que celui de +réclamer un citoyen injustement détenu. Ses adversaires répondent que rien +n'est plus dangereux que les listes; que celles des vingt mille et des huit +mille ont été le sujet d'un trouble continuel; que tous ceux qui s'y +trouvaient inscrits ont vécu dans l'effroi; et que, n'eût-on plus aucune +tyrannie à craindre, les individus portés sur les nouvelles listes +n'auraient plus aucun repos. Enfin on transige. Bourdon propose d'imprimer +les noms des prisonniers élargis, sans y ajouter ceux des répondans qui ont +sollicité la mise en liberté. Cette proposition est accueillie, et il est +décidé qu'on imprimera le nom des élargis seulement. Tallien, qui n'était +pas satisfait de ce moyen, remonte aussitôt à la tribune. «Puisque vous +avez décrété, dit-il, d'imprimer la liste des citoyens rendus à la liberté, +vous ne pouvez refuser de publier celle des citoyens qui les ont fait +incarcérer. Il est juste aussi que l'on connaisse ceux qui dénonçaient et +faisaient renfermer de bons patriotes.» L'assemblée, surprise par la +demande de Tallien, trouve d'abord la proposition juste, et la décrète +aussitôt. A peine la décision est-elle rendue, que plusieurs membres de +l'assemblée se ravisent. Voilà une liste, dit-on, qui sera opposée à la +précédente; _c'est la guerre civile_. Bientôt on répète ce mot dans la +salle, et plusieurs voix s'écrient: _C'est la guerre civile!_ «Oui, reprend +aussitôt Tallien qui remonte à la tribune, oui, _c'est la guerre civile_. +Je le pense comme vous. Vos deux décrets mettront en présence deux espèces +d'hommes qui ne pourront pas se pardonner. Mais j'ai voulu, en vous +proposant le second décret, vous faire sentir l'inconvénient du premier. +Maintenant je vous propose de les rapporter tous les deux.» De toutes parts +on s'écrie: «Oui, oui, le rapport des deux décrets!» Amar le demande +lui-même, et les deux décrets sont rapportés. Toute impression de liste est +donc écartée, grâce à cette surprise adroite et hardie que Tallien venait +de faire à l'assemblée. + +Cette séance rendit la sécurité à une foule de gens qui commençaient à la +perdre; mais elle prouva que toutes les passions n'étaient pas éteintes, +que toutes les luttes n'étaient pas terminées. Les partis avaient tous été +frappés à leur tour, et avaient perdu leurs têtes les plus illustres: les +royalistes, à plusieurs époques; les girondins, au 31 mai; les dantonistes, +en germinal; les montagnards exaltés, au 9 thermidor. Mais si les chefs les +plus illustres avaient péri, leurs partis survivaient; car les partis ne +succombent pas sous un seul coup, et leurs restes s'agitent long-temps +après eux. Ces partis allaient tour à tour se disputer encore la direction +de la révolution, et recommencer une carrière laborieuse et ensanglantée. +Il fallait, en effet, que les esprits, arrivés par l'excitation du danger +au dernier degré d'emportement, revinssent progressivement au point d'où +ils étaient partis; pendant ce retour, le pouvoir devait repasser de mains +en mains, et on allait voir les mêmes luttes de passions, de systèmes et +d'autorité. + +Après ces premiers soins donnés à la réparation de beaucoup de rigueurs, la +convention songea à l'organisation des comités, et du gouvernement +provisoire, qui devait, comme on sait, régir la France jusqu'à la paix +générale. Une première discussion s'était élevée, comme on vient de le +voir, sur le comité de salut public, et la question avait été renvoyée à +une commission chargée de présenter un nouveau plan. Il était urgent de +s'en occuper, et c'est ce que fit l'assemblée dans les premiers jours de +fructidor (août). Elle était placée entre deux systèmes et deux écueils +opposés: la crainte d'affaiblir l'autorité chargée du salut de la +révolution, et la crainte de recontinuer la tyrannie. Le propre des hommes +est d'avoir peur des dangers quand ils sont passés, et de prendre des +précautions contre ce qui ne peut plus être. La tyrannie du dernier comité +de salut public était née du besoin de suffire à une tâche extraordinaire, +au milieu d'obstacles de tout genre. Quelques hommes s'étaient présentés +pour faire ce qu'une assemblée ne pouvait, ne savait, n'osait faire +elle-même; et au milieu de leurs travaux inouis pendant quinze mois, ils +n'avaient pu ni motiver leurs opérations, ni en rendre compte à +l'assemblée, que d'une manière très générale; ils n'avaient pas même le +temps d'en délibérer entre eux, et chacun d'eux vaquait en maître absolu à +la tâche qui lui était dévolue. Ils étaient devenus ainsi autant de +dictateurs forcés, que les circonstances, plutôt que l'ambition, avaient +rendus tout-puissans. Aujourd'hui que la tâche était presque achevée, que +les périls extrêmes étaient passés, une pareille puissance ne pouvait plus +se former, faute d'occasion. Il était puéril de se prémunir si fort contre +un danger devenu impossible; il y avait même, dans cette prudence, un +inconvénient grave, celui d'énerver l'autorité et de lui enlever toute +énergie. Douze cent mille hommes avaient été levés, nourris, armés, et +conduits aux frontières; mais il fallait pourvoir à leur entretien, à leur +direction, et c'était un soin qui exigeait encore une grande application, +une rare capacité, et des pouvoirs très étendus. + +Déjà on avait décrété le principe du renouvellement des comités par quart +chaque mois; et on avait décidé, en outre, que les membres sortans ne +pourraient rentrer avant un mois. Ces deux conditions, en empêchant une +nouvelle dictature, empêchaient aussi toute bonne administration. Il était +impossible qu'il y eût aucune suite, aucune application constante, aucun +secret dans ce ministère constamment renouvelé. Dans cette organisation, à +peine un membre était-il au courant des affaires, qu'il était forcé de les +quitter; et si une capacité se déclarait, comme celle de Carnot pour la +guerre, de Prieur (de la Côte-d'Or) et de Robert Lindet pour +l'administration, de Cambon pour les finances, elle était ravie à l'état au +terme désigné; car l'absence seule pendant un mois exigée par la loi, +rendait à peu près nuls les avantages d'une réélection ultérieure. + +Mais il fallait subir la réaction. A une concentration extrême de pouvoir +devait succéder une dissémination tout aussi extrême, et bien autrement +dangereuse. L'ancien comité de salut public, chargé souverainement de ce +qui intéressait le salut de l'état, avait droit d'appeler à lui les autres +comités, et de se faire rendre compte de leurs opérations; il s'était +emparé ainsi de tout ce qui était essentiel dans l'oeuvre de chacun d'eux. +Pour empêcher à l'avenir de tels empiétemens, la nouvelle organisation +sépara les attributions des comités et les rendit indépendans les uns des +autres. Il en fut établi seize: + + 1 Comité de salut public; + 2 Comité de sûreté générale; + 3 Comité des finances; + 4 Comité de législation; + 5 Comité d'instruction publique; + 6 Comité de l'agriculture et des arts; + 7 Comité du commerce et d'approvisionnemens; + 8 Comité des travaux publics; + 9 Comité des transports en poste; + 10 Comité militaire; + 11 Comité de la marine et des colonies; + 12 Comité des secours publics; + 13 Comité de division; + 14 Comité des procès-verbaux et archives; + 15 Comité des pétitions, correspondances et dépêches; + 16 Comité des inspecteurs du Palais-National. + +Le comité de salut public était composé de douze membres; il conservait la +direction des opérations militaires et diplomatiques; il était chargé de la +levée et de l'équipement des armées, du choix des généraux, des plans de +campagne, etc.; mais là se bornaient ses attributions. Le comité de sûreté +générale, composé de seize membres, avait la police; celui des finances, +composé de quarante-huit membres, avait l'inspection des revenus, du +trésor, des monnaies, des assignats, etc. Les comités pouvaient se réunir +pour les objets qui les concernaient en commun. Ainsi, l'autorité absolue +de l'ancien comité de salut public était remplacée par une foule +d'autorités rivales, exposées à s'embarrasser et à se gêner dans leur +marche. Telle fut la nouvelle organisation du gouvernement. + +On opérait en même temps d'autres réformes qui n'étaient pas jugées moins +pressantes. Les comités révolutionnaires établis dans les moindres bourgs, +et chargés d'y exercer l'inquisition, étaient la plus vexatoire et la plus +abhorrée des institutions attribuées au parti Robespierre. Pour rendre leur +action moins étendue et moins tracassière, on en réduisit le nombre à un +seul par district. Cependant il dut y en avoir un dans toute commune de +huit mille âmes, qu'elle fût ou non chef-lieu de district. Dans Paris, le +nombre fut réduit de quarante-huit à douze. Ces comités devaient être +composés de douze membres; il fallait pour un mandat d'amener la signature +de trois membres au moins, et de sept pour un mandat d'arrêt. Ils étaient, +comme les comités de gouvernement, soumis au renouvellement par quart +chaque mois. + +A toutes ces dispositions, la convention en ajouta de non moins +importantes, en décidant que les assemblées des sections n'auraient plus +lieu qu'une fois par décade, tous les jours de décadi, et que les citoyens +présens cesseraient d'avoir quarante sous par séance. C'était resserrer la +démagogie dans des limites moins étendues, en rendant plus rares les +assemblées populaires, et surtout en ne payant plus les basses classes pour +y assister. C'était couper ainsi un abus qui était devenu excessif à Paris. +On payait par section douze cents membres présens, tandis qu'il y en avait +à peine trois cents en séance. Des présens répondaient pour les absens, et +on se rendait alternativement ce service. Ainsi cette milice ouvrière, si +dévouée à Robespierre, se trouvait éconduite, et renvoyée à ses travaux. + +La plus importante détermination prise par la convention fut l'épuration +des individus composant toutes les autorités locales, comités +révolutionnaires, municipalités, etc. C'était là que se trouvaient, comme +nous l'avons dit, les révolutionnaires les plus ardens; ils étaient devenus +dans chaque localité ce que Robespierre, Saint-Just et Couthon étaient à +Paris, et ils avaient usé de leurs pouvoirs avec toute la brutalité des +autorités inférieures. Le décret du gouvernement révolutionnaire, en +suspendant là constitution jusqu'à la paix, avait prohibé les élections de +toute espèce, afin d'éviter les troubles et de concentrer l'autorité dans +les mêmes mains. La convention, par des raisons absolument semblables, +c'est-à-dire pour prévenir les luttes entre les jacobins et les +aristocrates, maintint les dispositions du décret, et confia aux +représentans en mission le soin d'épurer les administrations dans toute la +France. C'était là le moyen de s'assurer à elle-même le choix et la +direction des autorités locales, et d'éviter le débordement des deux +factions l'une sur l'autre. Enfin le tribunal révolutionnaire, suspendu +récemment, fut remis en activité; les juges et les jurés n'étant pas tous +nommés encore, ceux qui étaient déjà réunis durent entrer en fonctions +sur-le-champ, et juger d'après les lois existantes antérieures à celles du +22 prairial. Ces lois étaient encore fort redoutables; mais les hommes dont +on avait fait choix pour les appliquer, et la docilité avec laquelle les +justices extraordinaires suivent la direction du gouvernement qui les +institue, étaient une garantie contre de nouvelles cruautés. + +Toutes ces formes furent exécutées du 1er au 15 fructidor (fin d'août). Il +restait une institution importante à établir, c'était la liberté de la +presse. Aucune loi ne lui traçait de bornes; elle était même consacrée +d'une manière illimitée dans la déclaration des droits; néanmoins elle +avait été proscrite de fait, sous le régime de la terreur. Une seule parole +imprudente pouvant compromettre la tête des citoyens, comment auraient-ils +osé écrire? Le sort de l'infortuné Camille Desmoulins avait assez prouvé +l'état de la presse à cette époque. Durand-Maillane, ex-constituant, et +l'un de ces esprits timides qui s'étaient complètement annulés pendant les +orages de la convention, demanda que la liberté de la presse fût de nouveau +formellement garantie. «Nous n'avons jamais pu, dit cet excellent homme à +ses collègues, nous faire entendre dans cette enceinte, sans être exposés à +des insultes et à des menaces. Si vous voulez notre avis dans les +discussions qui s'élèveront à l'avenir; si vous voulez que nous puissions +contribuer de nos lumières à l'oeuvre commune, il faut donner de nouvelles +sûretés à ceux qui voudront ou parler ou écrire.» + +Quelques jours après, Fréron, l'ami et le collègue de Barras dans sa +mission à Toulon, le familier de Danton et de Camille Desmoulins, et depuis +leur mort, l'ennemi le plus fougueux du comité de salut public, Fréron unit +sa voix à celle de Durand-Maillane, et demanda la liberté illimitée de la +presse. Les avis se partagèrent. Ceux qui avaient vécu dans la contrainte +pendant la dernière dictature, et qui voulaient enfin donner impunément +leur avis sur toutes choses, ceux qui étaient disposés à réagir +énergiquement contre la révolution, demandaient une déclaration formelle, +pour garantir la liberté de parler et d'écrire. Les montagnards, qui +pressentaient l'usage qu'on se proposait de faire de cette liberté, qui +voyaient un débordement d'accusations se préparer contre tous les hommes +qui avaient exercé quelques fonctions pendant la terreur; beaucoup d'autres +encore qui, sans avoir de crainte personnelle, appréciaient le dangereux +moyen qu'on allait fournir aux contre-révolutionnaires, déjà fourmillant de +toutes parts, s'opposaient à une déclaration expresse. Ils donnaient pour +raison que la déclaration des droits consacrait la liberté de la presse; +que la consacrer de nouveau, était inutile, puisque c'était proclamer un +droit déjà reconnu, et que si on avait pour but de la rendre illimitée, on +commettait une imprudence. «Vous allez donc, dirent Bourdon (de l'Oise) et +Cambon, permettre au royalisme de surgir, et d'imprimer ce qui lui plaira +contre l'institution de la république?» Toutes ces propositions furent +renvoyées aux comités compétens, pour examiner s'il y avait lieu de faire +une nouvelle déclaration. + +Ainsi, le gouvernement provisoire, destiné à régir la révolution jusqu'à la +paix, était entièrement modifié d'après les nouvelles dispositions de +clémence et de générosité qui se manifestaient depuis le 9 thermidor. +Comités de gouvernement, tribunal révolutionnaire, administrations locales, +étaient réorganisés et épurés; la liberté de la presse était déclarée, et +tout annonçait une marche nouvelle. + +L'effet que devaient produire ces réformes ne tarda pas à se faire sentir. +Jusqu'ici, le parti des révolutionnaires ardens s'était trouvé placé dans +le gouvernement même; il composait les comités, et commandait à la +convention; il régnait aux Jacobins, il remplissait les administrations +municipales et les comités révolutionnaires dont la France entière était +couverte: dépossédé aujourd'hui, il allait se trouver en dehors du +gouvernement et former contre lui un parti hostile. + +Les jacobins avaient été suspendus dans la nuit du 9 au 10 thermidor. +Legendre avait fermé leur salle, et en avait déposé les clefs sur le bureau +de la convention. Les clefs furent rendues, et il fut permis à la société +de se reconstituer à la condition, de s'épurer. Quinze membres des plus +anciens furent choisis pour examiner la conduite de tous les associés, +pendant la nuit du 9 au 10. Ils ne devaient admettre que ceux qui, pendant +cette fameuse nuit, avaient été à leur poste de citoyens, au lieu de se +rendre à la commune pour conspirer contre la convention. En attendant +l'épuration, les anciens membres furent admis dans la salle comme membres +provisoires. L'épuration commença. Une enquête sur chacun d'eux eût été +difficile, on se contentait de les interroger, et on les jugeait sur leurs +réponses. On pense combien l'examen devait être fait avec indulgence, +puisque c'étaient les jacobins qui se jugeaient eux-mêmes. En quelques +jours, plus de six cents membres furent réinstallés, sur leur simple +déclaration qu'ils avaient été, pendant la fameuse nuit, au poste assigné +par leurs devoirs. La société fut bientôt recomposée comme elle l'était +auparavant, et remplie de tous les individus qui, dévoués à Robespierre, à +Saint-Just et Couthon, les regrettaient comme des martyrs de la liberté, et +des victimes de la contre-révolution. A côté de la société-mère existait +encore ce fameux club électoral, vers lequel se retiraient ceux qui avaient +à faire des propositions qu'on ne pouvait entendre aux Jacobins, et où +s'étaient tramées les plus grandes journées de la révolution. Il siégeait +toujours à l'Évêché, et se composait des anciens cordeliers, des jacobins +les plus déterminés, et des hommes les plus compromis pendant la terreur. +Les jacobins et ce club devaient naturellement devenir l'asile de ces +employés que la nouvelle épuration allait chasser de leurs places. C'est ce +qui ne manqua pas d'arriver. Les jurés et juges du tribunal +révolutionnaire, les membres des quarante-huit comités, au nombre de quatre +cents environ, les agens de la police secrète de Saint-Just et de +Robespierre, les porteurs d'ordres des comités, qui formaient la bande du +fameux Héron, les commis de différentes administrations, les employés en un +mot de toute espèce, exclus des fonctions qu'ils avaient exercées, se +réunirent aux jacobins et au club électoral, soit qu'ils en fussent déjà +membres, soit qu'ils se fissent recevoir pour la première fois. Ils +allaient exhaler là leurs plaintes et leurs ressentimens. Ils étaient +inquiets pour leur sûreté, et craignaient les vengeances de ceux qu'ils +avaient persécutés; ils regrettaient en outre des fonctions lucratives, +ceux-là surtout qui, membres des comités révolutionnaires, avaient pu +joindre à leurs appointemens des dilapidations de toute espèce. La réunion +de ces hommes composait un parti violent, opiniâtre, qui à l'ardeur +naturelle de ses opinions joignait aujourd'hui l'irritation de l'intérêt +lésé. Ce qui se passait à Paris avait lieu de même par toute la France. Les +membres des municipalités, des comités révolutionnaires, des directoires de +district, se réunissaient dans les sociétés affiliées à la société-mère, et +venaient y mettre en commun leurs craintes et leurs haines. Ils avaient +pour eux le bas peuple destitué aussi de ses fonctions, depuis qu'il ne +recevait plus quarante sous pour assister aux assemblées de section. + +En haine de ce parti, et pour le combattre, s'en formait un autre, qui ne +faisait d'ailleurs que revivre. Il comprenait tous ceux qui avaient +souffert ou gardé le silence pendant la terreur, et qui pensaient que le +moment était venu de se réveiller et de diriger à leur tour la marche de la +révolution. On vient de voir, au sujet des élargissemens, les parens des +détenus ou des victimes reparaître dans les sections, et s'y agiter, soit +pour faire ouvrir les prisons, soit pour dénoncer et poursuivre les comités +révolutionnaires. La marche nouvelle de la convention, les réformes +commencées, augmentèrent les espérances et le courage de ces premiers +opposans. Ils appartenaient à toutes les classes qui avaient été opprimées, +quel que fût leur rang, mais surtout au commerce, à la bourgeoisie, à ce +tiers-état laborieux, opulent et modéré, qui, monarchique et +constitutionnel avec les constituans, républicain avec les girondins, +s'était effacé dès le 31 mai, et avait été exposé à des persécutions de +tout genre. Dans ses rangs se cachaient maintenant les restes fort rares +d'une noblesse qui n'osait pas encore se plaindre de son abaissement, mais +qui se plaignait de la violation des droits de l'humanité à son égard, et +quelques partisans de la royauté, créatures ou agens de l'ancienne cour, +qui n'avaient cessé de susciter des obstacles à la révolution, en se jetant +dans toutes les oppositions naissantes, quel qu'en fût le système et le +caractère. C'étaient, comme d'usage, les jeunes gens de ces différentes +classes qui se prononçaient avec le plus de vivacité et d'énergie, car +c'est toujours la jeunesse qui est la première à se soulever contre un +régime oppresseur. Ils remplissaient les sections, le Palais-Royal, les +lieux publics, et manifestaient leur opinion contre ce que l'on appelait +les terroristes, de la manière la plus énergique. Ils donnaient les plus +nobles motifs. Les uns avaient vu leurs familles persécutées, les autres +craignaient de les voir persécuter un jour, si le régime de la terreur +était rétabli, et ils juraient de s'y opposer de toutes leurs forces. Mais +le secret de l'opposition, de beaucoup d'entre eux était dans la +réquisition; les uns s'y étaient soustraits en se cachant, quelques autres +venaient de quitter les armées en apprenant le 9 thermidor. A eux se +joignaient les écrivains, persécutés pendant les derniers temps, et +toujours aussi prompts que les jeunes gens à se ranger dans toutes les +oppositions; ils remplissaient déjà les journaux et les brochures de +diatribes violentes contre le régime de la terreur. + +Les deux partis se prononcèrent de la manière la plus vive et la plus +opposée, sur les modifications apportées par la convention au régime +révolutionnaire. Les jacobins et les clubistes crièrent à l'aristocratie; +ils se plaignirent du comité de sûreté générale qui élargissait les +contre-révolutionnaires, et de la presse dont on faisait déjà un usage +cruel contre ceux qui avaient sauvé la France. La mesure qui les blessait +le plus, était l'épuration générale de toutes les autorités. Ils n'osaient +pas précisément s'élever contre le renouvellement des individus, car c'eût +été avouer des motifs trop personnels, mais ils s'élevaient contre le mode +de réélection; ils soutenaient qu'il fallait rendre au peuple le droit +d'élire ses magistrats; que faire nommer par les députés en mission les +membres des municipalités, des districts, des comités révolutionnaires, +c'était commettre une usurpation; que réduire les sections à une séance par +décade, c'était violer le droit qu'avaient les citoyens de s'assembler pour +délibérer sur la chose publique. Ces plaintes étaient en contradiction avec +le principe du gouvernement révolutionnaire, qui interdisait toute élection +jusqu'à la paix; mais les partis ne craignent pas les contradictions, quand +leur intérêt est compromis: les révolutionnaires savaient qu'une élection +populaire les aurait ramenés à leurs postes. + +Les bourgeois dans les sections, les jeunes gens au Palais-Royal et dans +les lieux publics, les écrivains dans les journaux, demandaient avec +véhémence l'usage illimité de la presse, se plaignaient de voir encore dans +les comités actuels et dans les administrations trop d'agens de la +précédente dictature; ils osaient déjà faire des pétitions contre les +représentans qui avaient rempli certaines missions; ils méconnaisaient tous +les services rendus, et commençaient à diffamer la convention elle-même. +Tallien qui, en sa qualité de principal thermidorien, se regardait comme +particulièrement responsable de la marche nouvelle imprimée aux choses, +aurait voulu qu'on déterminât cette marche avec vigueur, sans fléchir dans +un sens ni dans un autre. Dans un discours rempli de distinctions subtiles +entre la terreur et le gouvernement révolutionnaire, et dont le sens +général était que, sans employer une cruauté systématique, il fallait +conserver néanmoins une énergie suffisante, Tallien proposa de déclarer que +le gouvernement révolutionnaire était maintenu, que par conséquent les +assemblées primaires ne devaient pas être convoquées pour faire +d'élections; mais il proposa de déclarer en même temps que tous les moyens +de terreur étaient proscrits, et que les poursuites dirigées contre les +écrivains qui auraient librement émis leurs opinions, seraient considérées +comme des moyens de terreur. + +Ces propositions, qui ne présentaient aucune mesure précise, et qui étaient +seulement une profession de foi des thermidoriens, qui voulaient se placer +entre les deux partis, sans en favoriser aucun, furent renvoyées aux trois +comités de salut public, de sûreté générale et de législation, auxquels on +renvoyait tout ce qui avait trait à ces questions. + +Cependant ces moyens n'étaient pas faits pour calmer la colère des partis. +Ils continuaient à s'invectiver avec la même violence; et ce qui +contribuait surtout à augmenter l'inquiétude générale, et à multiplier les +sujets de plaintes et d'accusation, c'était la situation économique de la +France, plus déplorable peut-être en ce moment qu'elle n'avait jamais été, +même aux époques les plus calamiteuses de la révolution. + +Les assignats, malgré les victoires de la république, avaient subi une +baisse rapide, et ne comptaient plus dans le commerce que pour le sixième +ou le huitième de leur valeur; ce qui apportait un trouble effrayant dans +les échanges, et rendait le _maximum_ plus inexécutable et plus vexatoire +que jamais. Évidemment ce n'était plus le défaut de confiance qui +dépréciait les assignats, car on ne pouvait plus craindre pour l'existence +de la république; c'était leur émission excessive et toujours croissante au +fur et à mesure de la baisse. Les impôts, difficilement perçus et payés en +papier, fournissaient à peine le quart ou le cinquième de ce que la +république dépensait chaque mois pour les frais extraordinaires de la +guerre, et il fallait y suppléer par de nouvelles émissions. Aussi, depuis +l'année précédente, la quantité d'assignats en circulation, qu'on avait +espéré réduire à moins de deux milliards, par le moyen de différentes +combinaisons, s'était élevée au contraire à 4 milliards 600 millions. + +A cette accumulation excessive de papier-monnaie, et à la dépréciation qui +s'ensuivait, se joignaient encore toutes les calamités résultant soit de la +guerre, soit des mesures inouïes qu'elle avait commandées. On se souvient +que, pour établir un rapport forcé entre la valeur nominale des assignats +et les marchandises, on avait imaginé la loi du _maximum_, qui réglait le +prix de tous les objets, et ne permettait pas aux marchands de l'élever au +fur et à mesure de l'avilissement du papier; on se souvient qu'à ces +mesures on avait ajouté les _réquisitions_, qui donnaient aux représentans +ou aux agens de l'administration la faculté de requérir toutes les +marchandises nécessaires aux armées et aux grandes communes, en les payant +en assignats, et au taux du _maximum_. Ces mesures avaient sauvé la France, +mais en apportant un trouble extraordinaire dans les échanges et la +circulation. + +On a déjà vu quels étaient les inconvéniens principaux du _maximum_: +établissement de deux marchés, l'un public, dans lequel les marchands +n'exposaient que ce qu'ils avaient de plus mauvais et en moindre quantité +possible, l'autre, clandestin, dans lequel les marchands vendaient ce +qu'ils avaient de meilleur contre de l'argent et à prix libre; +enfouissement général des denrées, que les fermiers parvenaient à +soustraire à toute la vigilance des agens chargés de faire les +réquisitions; enfin, troubles, ralentissement dans la fabrication, parce +que les manufacturiers ne trouvaient pas dans le prix fixé à leurs produits +les frais même de la production. Tous ces inconvéniens d'un double +commerce, de l'enfouissement des subsistances, de l'interruption de la +fabrication, n'avaient fait que s'accroître. Il s'était établi partout deux +commerces, l'un public et insuffisant, l'autre secret et usuraire. Il y +avait deux qualités de pain, deux qualités de viande, deux qualités de +toutes choses, l'une pour les riches qui pouvaient payer en argent ou +excéder le _maximum_, l'autre pour le pauvre, l'ouvrier, le rentier, qui ne +pouvaient donner que la valeur nominale de l'assignat. Les fermiers étaient +devenus tous les jours plus ingénieux à soustraire leurs denrées; ils +faisaient de fausses déclarations; ils ne battaient pas leur blé, et +prétextaient le défaut de bras, défaut qui, au reste, était réel, car la +guerre avait absorbé plus de quinze cent mille hommes; ils arguaient de la +mauvaise saison, qui, en effet, ne fut pas aussi favorable qu'on l'avait +cru au commencement de l'année, lorsqu'à la fête de l'Être suprême on +remerciait le ciel des victoires et de l'abondance des récoltes. Quant aux +fabricans, ils avaient tout à fait suspendu leurs travaux. On a vu que, +l'année précédente, la loi, pour n'être pas inique envers les marchands, +avait dû remonter jusqu'aux fabricans, et fixer le prix de la marchandise +sur le lieu de fabrique, en ajoutant à ce prix celui des transports; mais +cette loi était devenue injuste à son tour. La matière première, la +main-d'oeuvre, ayant subi le renchérissement général, les manufacturiers +n'avaient plus trouvé le moyen de faire leurs frais, et avaient cessé leurs +travaux. Il en était de même des commerçans. Le fret pour les marchandises +de l'Inde était monté, par exemple, de 100 francs le tonneau à 400; les +assurances de 5 et 6 pour cent à 50 et 60. Les commerçans ne pouvaient donc +plus vendre les produits rendus dans les ports au prix fixé par le +_maximum_; et ils interrompaient aussi leurs expéditions. Comme nous +l'avons fait remarquer ailleurs, en forçant un prix, il aurait fallu les +forcer tous; mais c'était impossible. + +Le temps avait dévoilé encore d'autres inconvéniens particuliers au +_maximum_. Le prix des blés avait été fixé d'une manière uniforme dans +toute la France. Mais la production du blé étant inégalement coûteuse et +abondante dans les différentes provinces, le taux légal se trouvait sans +aucune proportion avec les localités. La faculté laissée aux municipalités +de fixer les prix de toutes les marchandises amenait une autre espèce de +désordre. Quand des marchandises manquaient dans une commune, les autorités +en élevaient le prix; alors ces marchandises y étaient apportées au +préjudice des communes voisines; il y avait quelquefois engorgement dans un +lieu, disette dans un autre, à la volonté des régulateurs du tarif; et les +mouvemens du commerce, au lieu d'être réguliers et naturels, étaient +capricieux, inégaux et convulsifs. + +Les résultats des réquisitions étaient bien plus fâcheux encore. On se +servait des réquisitions pour nourrir les armées, pour fournir les grandes +manufactures d'armes et les arsenaux de ce qui leur était nécessaire, pour +approvisionner les grandes communes, et quelquefois pour procurer aux +fabricans et aux manufacturiers les matières dont ils avaient besoin. +C'étaient les représentans, les commissaires près des armées, les agens de +la commission du commerce et des approvisionnemens, qui avaient la faculté +de requérir. Dans le moment pressant du danger, les réquisitions s'étaient +faites avec précipitation et confusion. Souvent elles se croisaient pour +les mêmes objets, et celui qui était requis ne savait à qui entendre. Elles +étaient presque toujours illimitées. Quelquefois on frappait de réquisition +toute une denrée dans une commune ou un département. Alors les fermiers ou +les marchands ne pouvaient plus vendre qu'aux agens de la république; le +commerce étant interrompu, l'objet requis gisait long-temps sans être +enlevé ou payé, et la circulation se trouvait arrêtée. Dans la confusion +qui résultait de l'urgence, on ne calculait pas les distances, et on +frappait de réquisition le département le plus éloigné de la commune ou de +l'armée que l'on voulait approvisionner; ce qui multipliait les transports. +Beaucoup de rivières et de canaux étant privés d'eau par une sécheresse +extraordinaire, il n'était resté que le roulage, et on avait enlevé à +l'agriculture ses chevaux pour suffire aux charrois. Cet emploi +extraordinaire joint à une levée forcée de quarante-quatre mille chevaux +pour l'armée, les avait rendus très rares, et avait épuisé presque tous les +moyens de transport. Par l'effet de ces mouvemens mal calculés et souvent +inutiles, des masses énormes de subsistances ou de marchandises se +trouvaient dans les magasins publics, entassées sans aucun soin, et souvent +exposées à toute espèce d'avaries. Les bestiaux acquis par la république +étaient mal nourris; ils arrivaient amaigris dans les abattoirs, ce qui +faisait manquer les corps gras, le suif, la graisse, etc. Aux transports +inutiles se joignaient donc les dégâts, et souvent les abus les plus +coupables. Des agens infidèles revendaient secrètement, au cours le plus +élevé, les marchandises qu'ils avaient obtenues au _maximum_ par le moyen +des réquisitions. Cette fraude était pratiquée aussi par des marchands, des +fabricans qui, ayant invoqué d'abord un ordre de réquisition pour +s'approvisionner, revendaient ensuite secrètement et au cours, ce qu'ils +avaient acheté au _maximum_. + +Ces causes diverses, s'ajoutant aux effets de la guerre continentale et +maritime, avaient réduit le commerce à un état déplorable. Il n'y avait +plus de communications avec les colonies, devenues presque inaccessibles +par les croisières des Anglais, et presque toutes ravagées par la guerre. +La principale, Saint-Domingue, était mise à feu et à sang par les divers +partis qui se la disputaient. Ce concours de circonstances rendait déjà +toute communication extérieure presque impossible; une autre mesure +révolutionnaire avait contribué aussi à amener cet état d'isolement; +c'était le séquestre ordonné sur les biens des étrangers avec lesquels la +France était en guerre. On se souvient que la convention, en ordonnant ce +séquestre, avait eu pour but d'arrêter l'agiotage sur le papier étranger, +et d'empêcher les capitaux d'abandonner les assignats pour se convertir en +lettres de change sur Francfort, Amsterdam, Londres, etc. En saisissant les +valeurs que les Espagnols, les Allemands, les Hollandais, les Anglais, +avaient sur la France, on provoqua une mesure pareille de la part de +l'étranger, et toute circulation d'effets de crédit avait cessé entre la +France et l'Europe. Il n'existait plus de relations qu'avec les pays +neutres, le Levant, la Suisse, le Danemark, la Suède et les États-Unis; +mais la commission du commerce et des approvisionnemens en avait usé toute +seule, pour se procurer des grains, des fers et différens objets +nécessaires à la marine. Elle avait requis pour cela tout le papier; elle +en donnait aux banquiers français la valeur en assignats, et s'en servait +en Suisse, en Suède, en Danemark, en Amérique, pour payer les grains et les +différens produits qu'elle achetait. + +Tout le commerce de la France se trouvait donc réduit aux approvisionnemens +que le gouvernement faisait dans les pays étrangers, au moyen des valeurs +requises forcément chez les banquiers français. A peine arrivait-il dans +les ports quelques marchandises venues par le commerce libre, qu'elles +étaient aussitôt frappées de réquisition, ce qui décourageait entièrement, +comme nous venons de le montrer, les négocians auxquels le fret et les +assurances avaient coûté énormément, et qui étaient obligés de vendre au +_maximum_. Les seules marchandises un peu abondantes dans les ports étaient +celles qui provenaient des prises faites sur l'ennemi; mais les unes +étaient immobilisées par les réquisitions, les autres par les prohibitions +portées contre tous les produits des nations ennemies. Nantes, Bordeaux, +déjà dévastées par la guerre civile, étaient réduites par cet état du +commerce à une inertie absolue et à une détresse extrême. Marseille, qui +vivait autrefois de ses relations avec le Levant, voyait son port bloqué +par les Anglais, ses principaux négocians dispersés par la terreur, ses +savonneries détruites ou transportées en Italie, et faisait à peine +quelques échanges désavantageux avec les Génois. Les villes de l'intérieur +n'étaient pas dans un état moins triste. Nîmes avait cessé de produire ses +soieries, dont elle exportait autrefois pour 20 millions. L'opulente ville +de Lyon, ruinée par les bombes et la mine, était maintenant en démolition, +et ne fabriquait plus les riches tissus dont elle fournissait autrefois +pour plus de 60 millions au commerce. Un décret qui arrêtait les +marchandises destinées aux communes rebelles en avait immobilisé autour de +Lyon une quantité considérable, dont une partie devait rester dans cette +ville, et l'autre la traverser seulement pour de là se rendre sur les +points nombreux auxquels aboutit la route du Midi. Les villes de Châlons, +Mâcon, Valence, avaient profité de ce décret pour arrêter les marchandises +voyageant sur cette route si fréquentée. La manufacture de Sedan avait été +obligée d'interrompre la fabrication des draps fins, pour se livrer à celle +du drap à l'usage des troupes, et ses principaux fabricans étaient +poursuivis en outre comme complices du mouvement projeté par Lafayette +après le 10 août. Les départemens du Nord, du Pas-de-Calais, de la Somme et +de l'Aisne, si riches par la culture du lin et du chanvre, avaient été +entièrement ravagés par la guerre. Vers l'Ouest, dans la malheureuse +Vendée, plus de six cents lieues carrées étaient entièrement ravagées par +le feu et le fer. Les champs étaient en partie abandonnés, et des bestiaux +nombreux erraient au hasard sans pâture et sans étable. Partout enfin où +des désastres particuliers n'ajoutaient pas aux calamités générales, la +guerre avait singulièrement diminué le nombre des bras, et la terreur chez +les uns, la préoccupation politique chez les autres, avaient éloigné ou +dégoûté du travail un nombre considérable de citoyens laborieux. Combien +préféraient à leurs ateliers et à leurs champs, les clubs, les conseils +municipaux, les sections, où ils recevaient quarante sous pour aller +s'agiter et s'émouvoir! + +Ainsi, désordre dans tous les marchés, rareté des subsistances; +interruption dans les manufactures par l'effet du _maximum_; déplacemens +désordonnés, amas inutiles, dégâts de marchandises; épuisement de moyens de +transport par l'effet des réquisitions; interruption de communication avec +toutes les nations voisines par l'effet de la guerre, du blocus maritime, +du séquestre; dévastation des villes manufacturières et de plusieurs +contrées agricoles par la guerre civile; diminution de bras par la +réquisition; oisiveté amenée par le goût de la vie politique: tel est le +tableau de la France sauvée du fer étranger, mais épuisée un moment par les +efforts inouïs qu'on avait exigés d'elle. + +Qu'on se figure après le 9 thermidor deux partis aux prises, dont l'un +s'attache aux moyens révolutionnaires comme indispensables, et veut +prolonger indéfiniment un état essentiellement passager; dont l'autre, +irrité des maux inévitables d'une organisation extraordinaire, oublie les +services rendus par cette organisation, et veut l'abolir comme atroce; +qu'on se figure deux partis de cette nature en lutte, et on concevra +combien, dans l'état de la France, ils trouvaient de sujets d'accusations +réciproques. Les jacobins se plaignaient du relâchement de toutes les lois; +de la violation du _maximum_ par les fermiers, les marchands, les riches +commerçans; de l'inexécution des lois contre l'agiotage, et de +l'avilissement des assignats; ils recommençaient ainsi les cris des +hébertistes contre les riches, les accapareurs et les agioteurs. Leurs +adversaires, au contraire, osant pour la première fois attaquer les mesures +révolutionnaires, s'élevaient contre l'émission excessive des assignats, +contre les injustices du _maximum_, contre la tyrannie des réquisitions, +contre les désastres de Lyon, Sedan, Nantes, Bordeaux, enfin contre les +prohibitions et les entraves de toute espèce qui paralysaient et ruinaient +le commerce. C'étaient là, avec la liberté de la presse, et le mode de +nomination des fonctionnaires publics, les sujets ordinaires des pétitions +des clubs ou des sections. Toutes les réclamations à cet égard étaient +renvoyées aux comités de salut public, de finances et de commerce, pour +qu'ils eussent à faire des rapports et à présenter leurs vues. + +Deux partis étaient ainsi en présence, cherchant et trouvant dans ce qui +s'était fait, dans ce qui se faisait encore, des sujets continuels +d'attaque et de reproches. Tout ce qui avait eu lieu, bon ou mauvais, on +l'imputait aux membres des anciens comités, qui étaient maintenant en butte +à toutes les attaques des auteurs de la réaction. Quoiqu'ils eussent +contribué à renverser Robespierre, on disait qu'ils ne s'étaient brouillés +avec lui que par ambition, et pour le partage de la tyrannie, mais qu'au +fond ils pensaient de même, qu'ils avaient les mêmes principes, et qu'ils +voulaient continuer à leur profit le même système. Parmi les thermidoriens +était Lecointre (de Versailles), esprit ardent et inconsidéré, qui se +prononçait avec une imprudence désapprouvée de ses collègues. Il avait +formé le projet de dénoncer Billaud-Varennes, Collot-d'Herbois et Barrère, +de l'ancien comité de salut public; David, Vadier, Amar et Vouland, du +comité de sûreté générale, comme complices et _continuateurs_ de +Robespierre. Il ne pouvait ni n'osait porter la même accusation contre +Carnot, Prieur (de la Côte-d'Or), Robert Lindet, que l'opinion séparait +entièrement de leurs collègues, et qui passaient pour s'être occupés +exclusivement des travaux auxquels on devait le salut de la France. Il +n'osait pas attaquer non plus tous les membres du comité de sûreté +générale, parce qu'ils n'étaient pas tous également accusés par l'opinion. +Il fit part de son projet à Tallien et à Legendre, qui cherchèrent à l'en +dissuader; mais il n'en persista pas moins à l'exécuter, et, dans la séance +du 12 fructidor (29 août), il présenta vingt-six chefs d'accusation contre +les membres des anciens comités. Ces vingt-six chefs se réduisaient aux +vagues imputations d'avoir été les complices du système de terreur que +Robespierre avait fait peser sur la convention et sur la France; d'avoir +contribué aux actes arbitraires des deux comités, d'avoir signé les ordres +de proscription; d'avoir été sourds à toutes les réclamations élevées par +des citoyens injustement poursuivis; d'avoir fortement contribué à la mort +de Danton; d'avoir défendu la loi du 22 prairial; d'avoir laissé ignorer à +la convention que cette loi n'était pas l'ouvrage du comité; de ne point +avoir dénoncé Robespierre lorsqu'il abandonna le comité de salut public; +enfin de n'avoir rien fait les 8, 9 et 10 thermidor pour mettre la +convention à couvert des projets des conspirateurs. + +Dès que Lecointre eut achevé la lecture de ces vingt-six chefs, Goujon, +député de l'Ain, républicain jeune, sincère, fervent, et montagnard +désintéressé, car il n'avait pris aucune part aux actes reprochés au +dernier gouvernement, Goujon se leva, et prit la parole avec toutes les +apparences d'un profond chagrin. «Je suis, dit-il, douloureusement affligé +quand je vois avec quelle froide tranquillité on vient jeter ici de +nouvelles semences de division, et proposer la perte de la patrie. Tantôt +on vient vous proposer de flétrir, sous le nom de système de la terreur, +tout ce qui s'est fait pendant une année; tantôt on vous propose d'accuser +des hommes qui ont rendu de grands services à la révolution. Ils peuvent +être coupables; je l'ignore. J'étais aux armées, je n'ai rien pu juger, +mais si j'avais eu des pièces qui fissent charge contre des membres de la +convention, je ne les aurais pas produites, ou ne les aurais apportées ici +qu'avec une profonde douleur. Avec quel sang-froid, au contraire, on vient +plonger le poignard dans le sein d'hommes recommandables à la patrie par +leurs importans services! Remarquez bien que les reproches qu'on leur fait +portent sur la convention elle-même. Oui, c'est la convention qu'on accuse, +c'est au peuple français qu'on fait le procès, puisqu'ils ont souffert l'un +et l'autre la tyrannie de l'infâme Robespierre. J. Debry vous le disait +tout à l'heure, ce sont les aristocrates qui font ou qui commandent toutes +ces propositions.--Et les voleurs, ajoutent quelques voix.--Je demande, +reprend Goujon, que la discussion cesse à l'instant.» Beaucoup de députés +s'y opposent. Billaud-Varennes s'élance à la tribune, et demande avec +instance que la discussion soit continuée. «Il n'y a pas de doute, dit-il, +que si les faits allégués sont vrais, nous ne soyons de grands coupables, +et que nos têtes ne doivent tomber. Mais nous défions Lecointre de les +prouver. Depuis la chute du tyran nous sommes en butte aux attaques de tous +les intrigans, et nous déclarons que la vie n'a aucun prix pour nous s'ils +doivent l'emporter.» Billaud continue, et raconte que depuis long-temps ses +collègues et lui méditaient le 9 thermidor; que s'ils ont différé, c'est +parce que les circonstances l'exigeaient ainsi; qu'ils ont été les premiers +à dénoncer Robespierre, et à lui arracher le masque dont il se couvrait; +que si on leur fait un crime de la mort de Danton, il s'en accusera tout le +premier; que Danton était le complice de Robespierre, qu'il était le point +de ralliement de tous les contre-révolutionnaires, et que, s'il avait vécu, +la liberté aurait été perdue. «Depuis quelque temps, s'écrie Billaud, nous +voyons s'agiter les intrigans, les voleurs....» A ce dernier mot, Bourdon +l'interrompt en lui disant: «Le mot est prononcé; il faudra le prouver.--Je +me charge, s'écrie Duhem, de le prouver pour un.--Nous le prouverons pour +d'autres,» ajoutent plusieurs voix de la Montagne. C'était là le reproche +que les montagnards étaient toujours prêts à faire aux amis de Danton, +presque tous devenus des thermidoriens. Billaud, qui, au milieu de ce +tumulte et de ces interruptions, n'avait pas abandonné la tribune, insiste, +et demande une instruction pour que les coupables soient connus. Cambon lui +succède, et dit qu'il faut éviter le piège tendu à la convention; que les +aristocrates veulent l'obliger à se déshonorer elle-même en déshonorant +quelques-uns de ses membres; que si les comités sont coupables, elle l'est +aussi; «et toute la nation avec elle,» ajoute Bourdon (de l'Oise). Au +milieu de ce tumulte, Vadier paraît à la tribune, un pistolet à la main, +disant qu'il ne survivra pas à la calomnie, si on ne le laisse pas se +justifier. Plusieurs membres l'entourent, et l'obligent à descendre. Le +président Thuriot déclare qu'il va lever la séance si le tumulte ne +s'apaise pas. Duhem et Amar veulent que l'on continue la discussion, parce +que c'est un devoir de l'assemblée à l'égard des membres inculpés. Thuriot, +l'un des thermidoriens les plus ardens, mais cependant montagnard zélé, +voyait avec peine qu'on agitât de pareilles questions. + +Il prend la parole de son fauteuil, et dit à l'assemblée: «D'une part, +l'intérêt public veut qu'une pareille discussion finisse sur-le-champ; de +l'autre, l'intérêt des inculpés veut qu'elle continue: concilions l'un et +l'autre en passant à l'ordre du jour sur la proposition de Lecointre, et en +déclarant que l'assemblée n'a reçu cette proposition qu'avec une profonde +indignation.» L'assemblée adopte avec empressement l'avis de Thuriot, et +passe à l'ordre du jour en flétrissant la proposition de Lecointre. + +Tous les hommes sincèrement attachés à leur pays avaient vu cette +discussion avec la plus grande peine. Comment, en effet, revenir sur le +passé, distinguer le mal du bien, et discerner à qui appartenait la +tyrannie qu'on venait de subir? Comment faire la part de Robespierre et des +comités qui avaient partagé le pouvoir, celle de la convention qui les +avait supportés, celle enfin de la nation, qui avait souffert et la +convention et les comités de Robespierre? Comment d'ailleurs juger cette +tyrannie? Était-elle un crime d'ambition, ou bien l'action énergique et +irréfléchie d'hommes voulant sauver leur cause à tout prix, et s'aveuglant +sur les moyens dont ils faisaient usage? Comment distinguer dans cette +action confuse la part de la cruauté, de l'ambition, du zéle égaré, du +patriotisme sincère et énergique? Démêler tant d'obscurités, juger tant de +coeurs d'hommes, était impossible. Il fallait oublier le passé, recevoir +des mains de ceux qu'on venait d'exclure du pouvoir, la France sauvée, +régler des mouvemens désordonnés, adoucir des lois trop cruelles, et songer +qu'en politique il faut réparer les maux et jamais les venger. + +Tel était l'avis des hommes sages. Les ennemis de la révolution +s'applaudissaient de la démarche de Lecointre, et en voyant la discussion +fermée, ils répandirent que la convention avait eu peur, et n'avait osé +aborder des questions trop dangereuses pour elle-même. Les jacobins, au +contraire, et les montagnards, tout pleins encore de leur fanatisme, et +nullement disposés à désavouer le régime de la terreur, ne craignaient pas +la discussion, et étaient furieux qu'on l'eût fermée. Dès le lendemain, en +effet, 13 fructidor, une foule de montagnards se levèrent, disant que le +président avait fait, la veille, une surprise à l'assemblée en décidant la +clôture; qu'il avait émis son avis sans quitter le fauteuil; que, comme +président, il n'avait aucun avis à donner; que la clôture était une +injustice; qu'on devait aux membres inculpés, à la convention elle-même, et +à la révolution, d'aborder franchement une discussion que les patriotes +n'avaient pas à redouter. Vainement les thermidoriens, Legendre, Tallien et +autres, qu'on accusait d'avoir poussé Lecointre, et qui au contraire +avaient cherché à le dissuader de son projet, demandèrent-ils que la +discussion fût écartée. L'assemblée, qui n'avait pas encore perdu +l'habitude de craindre la Montagne et de lui céder, consentit à rapporter +sa décision de la veille, et rouvrit la carrière. Lecointre fut appelé à la +tribune pour lire ses vingt-six chefs, et pour les appuyer de pièces +probantes. + +Lecointre n'avait pu réunir les pièces de ce singulier procès, car il +aurait fallu avoir la preuve de ce qui s'était passé dans l'intérieur des +comités, pour juger jusqu'à quel point les membres inculpés avaient +participé à ce qu'on appelait la tyrannie de Robespierre. Lecointre ne +pouvait invoquer sur chaque chef que la notoriété publique, que des +discours prononcés aux Jacobins ou à l'assemblée, que les originaux de +quelques ordres d'arrestation, lesquels ne prouvaient rien par eux-mêmes. A +chaque grief nouveau, les montagnards furieux criaient: _Les pièces! les +pièces!_ et ne voulaient point qu'il parlât sans produire les preuves +écrites. Lecointre, réduit souvent à l'impuissance de les fournir, +s'adressait aux souvenirs de l'assemblée, et lui demandait si elle n'avait +pas toujours considéré Billaud, Collot-d'Herbois et Barrère, comme d'accord +avec Robespierre. Mais cette preuve, la seule d'ailleurs possible, montrait +l'absurdité d'un pareil procès. Avec de telles preuves, on aurait démontré +que la convention était complice du comité, et la France de la convention. +Les montagnards ne voulaient pas laisser achever Lecointre: ils lui +disaient: Tu es un calomniateur! et ils l'obligeaient à passer à un autre +grief. A peine avait-il lu le suivant, qu'ils s'écriaient de nouveau: _Les +pièces! les pièces!_ et Lecointre ne les fournissant pas: _A un autre!_ +s'écriaient-ils encore. Lecointre arriva ainsi au vingt-sixième chef, sans +avoir pu prouver rien de ce qu'il avançait. Il n'avait qu'une raison à +donner, c'est que le procès était politique, et n'admettait pas la forme +ordinaire de discussion; à quoi on pouvait répondre qu'il était impolitique +d'en inventer un pareil. Après une séance longue et orageuse, la convention +déclara l'accusation de Lecointre fausse et calomnieuse, et réhabilita +ainsi les anciens comités. + +Cette scène avait rendu à la Montagne toute son énergie, et à la convention +un peu de son ancienne déférence pour la Montagne. Cependant +Billaud-Varennes et Collot-d'Herbois donnèrent leur démission de membres du +comité de salut public. Barrère en sortit par la voie du sort. De son côté, +Tallien se démit volontairement, et ils furent remplacés tous quatre par +Delmas, Merlin (de Douai), Cochon et Fourcroy. Ainsi, des anciens membres +du grand comité de salut public, il ne restait que Carnot, Prieur (de la +Côte-d'Or) et Robert Lindet. Au comité de sûreté générale, on opéra aussi +un renouvellement par quart. Élie Lacoste, Vouland, Vadier et Moïse Bayle +sortirent. Il manquait déjà David, Jagot, Lavicomterie, exclus par une +décision de l'assemblée: ces sept membres furent remplacés par Bourdon (de +l'Oise), Colombelle, Meaulle, Clauzel, Mathieu, Mon-Mayau, Lesage-Senault. + +Un événement imprévu et entièrement fortuit vint augmenter l'agitation qui +régnait. Le feu prit à la poudrière de Grenelle qui sauta. Cette explosion +soudaine et épouvantable consterna Paris, et on crut que c'était l'effet +d'une conspiration nouvelle. Aussitôt on accusa les aristocrates, et les +aristocrates accusèrent les jacobins. De nouvelles attaques eurent lieu à +la tribune entre les deux partis, sans amener aucun éclaircissement, A cet +événement s'en ajouta un autre. Le 23 fructidor au soir (9 septembre), +Tallien regagnait sa demeure. Un homme enveloppé d'une grande redingote, +fondit sur lui en disant: «Je t'attendais, ... tu ne m'échapperas pas.» Au +même instant il lui tira un coup de pistolet à bout portant, qui lui +fracassa une épaule. Le lendemain, nouvelle rumeur dans Paris: on se disait +qu'on ne pouvait donc plus espérer le repos, que deux partis acharnés l'un +contre l'autre avaient juré de troubler éternellement la république. Les +uns attribuaient l'assassinat de Tallien aux jacobins, les autres aux +aristocrates; d'autres mêmes allaient jusqu'à dire que Tallien, imitant +l'exemple de Grangeneuve avant le 10 août, s'était fait blesser à l'épaule +pour en accuser les jacobins, et avoir l'occasion de demander leur +dissolution. Legendre, Merlin (de Thionville) et autres amis de Tallien, +s'élancèrent à la tribune avec véhémence, et soutinrent que le crime de la +veille était l'oeuvre des jacobins. Tallien, dirent-ils, n'a pas abandonné +la cause de la révolution; cependant des furieux prétendent qu'il a passé +aux modérés et aux aristocrates. Ce ne sont donc pas ceux-ci qui peuvent +avoir eu l'idée de le frapper, ce ne peuvent être que les furieux qui +l'accusent, c'est-à-dire les jacobins. Merlin dénonça leur dernière séance, +et cita un mot de Duhem: _Les crapauds du Marais lèvent la tête, tant +mieux, elle sera plus facile à couper_. Merlin demanda, avec sa hardiesse +accoutumée, la dissolution de cette société célèbre, qui avait rendu, +dit-il, les plus grands services, qui avait contribué puissamment à abattre +le trône, mais qui, n'ayant plus de trône à renverser, voulait renverser +aujourd'hui la convention elle-même. On n'admit point les conclusions de +Merlin; mais, comme à l'ordinaire, on renvoya les faits aux comités +compétens, pour faire un rapport. Déjà on avait fait, sur toutes les +questions qui divisaient les deux partis, des renvois de ce genre. On avait +demandé des rapports sur la question de la presse, sur les assignats, sur +le _maximum_, sur les réquisitions, sur les entraves du commerce, et enfin +sur tout ce qui était devenu un sujet de controverse et de division. On +voulut alors que tous ces rapports fussent confondus en un seul, et on +chargea le comité de salut public de présenter un rapport général sur +l'état actuel de la république. La rédaction en fut confiée à Robert +Lindet, le membre le plus instruit de l'état des choses, parce qu'il +appartenait aux anciens comités, et le plus désintéressé dans ces +questions, parce qu'il avait été exclusivement occupé à servir son pays, en +se chargeant du travail énorme des subsistances et des transports. Le jour +où il devait être entendu fut fixé à la quatrième sans-culottide de l'an II +(20 septembre 1794). + +On attendait avec impatience son rapport et les décrets qu'il amènerait, et +on continuait dans l'intervalle à s'agiter. C'était au jardin du +Palais-Royal que se réunissait la jeunesse coalisée contre les jacobins. +Là, elle lisait les journaux et les brochures, qui paraissaient en grand +nombre contre le dernier régime révolutionnaire, et qui se vendaient chez +les libraires des galeries. Souvent elle y formait des groupes, et en +partait pour venir troubler les séances des jacobins. Le jour de la +deuxième sans-culottide, un de ces groupes se forme: il était composé de +ces jeunes gens qui, pour se distinguer des jacobins, s'habillaient avec +soin, portaient des cravates élevées, ce qui leur fit donner le nom de +_muscadins_. Dans l'un de ces groupes, un assistant disait que, s'il +arrivait quelque chose, il fallait se réunir à la convention; que les +jacobins n'étaient que des intrigans et des scélérats. Un jacobin voulut +lui répondre. Alors une rixe s'engagea; d'une part on criait: _Vive la +convention! à bas les jacobins! à bas la queue de Robespierre!_ de l'autre: +_A bas les aristocrates et les muscadins! vive la convention et les +jacobins!_ Le tumulte augmenta bientôt. Le jacobin qui avait pris la +parole, et le petit nombre de ceux qui voulurent le soutenir, furent très +maltraités; la garde accourut, et dispersa le rassemblement qui était déjà +très considérable, et empêcha un engagement général. + +Le surlendemain, jour fixé pour le rapport des trois comités de salut +public, de législation, et de sûreté générale, Robert Lindet fut enfin +entendu. Le tableau qu'il avait à tracer de la France était triste. Après +avoir exposé la marche successive des factions, le progrès de la puissance +de Robespierre jusqu'à sa chute, il montra deux partis, l'un composé de +patriotes ardens, craignant pour la révolution et pour eux-mêmes; et +l'autre, des familles éplorées dont les parens avaient été immolés ou +gémissaient encore dans les fers. «Des esprits inquiets, dit Lindet, +s'imaginent que le gouvernement va manquer d'énergie; ils emploient tous +les moyens pour propager leur opinion et leurs craintes. Ils envoient des +députations et des adresses à la convention. Ces craintes sont chimériques: +dans vos mains le gouvernement conservera toute sa force. Les patriotes, +les fonctionnaires publics peuvent-ils craindre que les services qu'ils ont +rendus s'effacent de la mémoire? Quel courage ne leur a-t-il pas fallu pour +accepter et pour remplir des fonctions périlleuses? Mais aujourd'hui la +France les rappelle à leurs travaux et à leurs professions, qu'ils ont trop +long-temps abandonnés. Ils savent que leurs fonctions étaient temporaires; +que le pouvoir, conservé trop long-temps dans les mêmes mains, devient un +sujet d'inquiétude; et ils ne doivent pas craindre que la France les +abandonne aux ressentimens et aux vengeances.» + +Lindet, passant ensuite à ce qui concernait le parti de ceux qui avaient +souffert, continua en disant: «Rendez la liberté à ceux que des haines, des +passions, l'erreur des fonctionnaires publics et la fureur des derniers +conspirateurs ont fait précipiter en masse dans les maisons d'arrêt; +rendez-la aux laboureurs, aux commerçans, aux parens des jeunes héros qui +défendent la patrie. Les arts ont été persécutés; cependant c'est par eux +que vous avez appris à forger la foudre; c'est par eux que l'art des +Montgolfier a servi à éclairer la marche des armées; c'est par eux que les +métaux se préparent et s'épurent, que les cuirs se tannent, s'apprêtent et +se mettent en oeuvre dans huit jours. Protégez-les, secourez-les. Beaucoup +d'hommes utiles sont encore dans les cachots.» + +Robert Lindet fit ensuite le tableau de l'état agricole et commercial de la +France. Il montra les calamités résultant des assignats, du _maximum_, des +réquisitions, de l'interruption des communications avec l'étranger. «Le +travail, dit-il, a beaucoup perdu de son activité, d'abord parce que quinze +cent mille hommes ont été transportés sur les frontières, qu'une multitude +d'autres se sont voués à la guerre civile, et parce qu'ensuite les esprits, +distraits par les passions politiques, se sont détournés de leurs +occupations habituelles. Il y a de nouvelles terres défrichées, mais +beaucoup de négligées. Le grain n'est pas battu, la laine n'est pas filée, +les cultivateurs ne font ni rouir leur lin, ni teiller leurs chanvres. +Tâchons de réparer des maux si nombreux, si divers; rendons la paix aux +grandes villes maritimes et manufacturières. Qu'on cesse de démolir à Lyon. +Avec de la paix, de la sagesse et de l'oubli, les Nantais, les Bordelais, +les Marseillais, les Lyonnais, reprendront leurs travaux. Révoquons les +lois destructives du commerce; rendons aux marchandises leur circulation; +permettons d'exporter, pour qu'on nous apporte ce qui nous manque. Que les +villes, les départemens cessent de se plaindre contre le gouvernement, qui, +disent-ils, a épuisé leurs ressources en subsistances, qui n'a pas observé +des proportions assez exactes, et a fait peser inégalement le fardeau des +réquisitions. Que ne peuvent-ils, ceux qui se plaignent, jeter les yeux sur +les tableaux, les déclarations, les adresses de leurs concitoyens des +autres districts! Ils y verraient les mêmes plaintes, les mêmes +réclamations, la même énergie, inspirées par le sentiment des mêmes +besoins. Rappelons le repos d'esprit et le travail dans les campagnes; +ramenons les ouvriers à leurs ateliers, les cultivateurs à leurs champs. +Surtout, ajoute Lindet, efforçons-nous de ramener parmi nous l'union et la +confiance. Cessons de nous reprocher nos malheurs et nos fautes. Avons-nous +toujours été, avons-nous pu être ce que nous aurions voulu être en effet? +Nous avons tous été lancés dans la même carrière: les uns ont combattu avec +courage, avec réflexion; les autres se sont précipités, dans leur +bouillante ardeur, contre tous les obstacles qu'ils voulaient détruire et +renverser. Qui voudra nous interroger, et nous demander compte de ces +mouvemens qu'il est impossible de prévoir et de diriger? La révolution est +faite: elle est l'ouvrage de tous. Quels généraux, quels soldats n'ont +jamais fait dans la guerre que ce qu'il fallait faire, et ont su s'arrêter +où la raison froide et tranquille aurait désiré qu'ils s'arrêtassent? +N'étions-nous pas en état de guerre contre les plus nombreux et les plus +redoutables ennemis? Quelques revers n'ont-ils pas irrité notre courage, +enflammé notre colère? Que nous est-il arrivé qui n'arrive à tous les +hommes jetés à une distance infinie du cours ordinaire de la vie.» + +Ce rapport, si sage, si impartial, si complet, fut couvert +d'applaudissemens. Tout le monde approuvait les sentimens qu'il renfermait, +et il eût été à désirer que tout le monde pût les partager. Lindet proposa +ensuite une série de décrets, qui furent accueillis comme l'avait été son +rapport, et qui furent adoptés sur-le-champ. + +Par le premier décret, le comité de sûreté générale et les représentans en +mission étaient chargés d'examiner les réclamations des commerçans, des +laboureurs, des artistes, des pères et mères des citoyens présens aux +armées, qui étaient ou avaient des parens en prison. Par un second, les +municipalités et les comités des sections étaient tenus de motiver leurs +refus, quand ils n'accordaient pas de certificats de civisme. C'étaient là +des satisfactions données à ceux qui se plaignaient sans cesse de la +terreur et qui craignaient de la voir renaître. Un troisième décret +ordonnait la rédaction d'une instruction morale, tendant à ramener l'amour +du travail et des lois, à éclairer les citoyens sur les principaux +événemens de la révolution, et destinée à être lue au peuple, dans les +fêtes décadaires. Un quatrième décret ordonnait un projet d'école normale, +pour former de jeunes professeurs, et répandre ainsi l'instruction et les +lumières par toute la France. + +Enfin, à ces décrets en étaient joints plusieurs, ordonnant aux comités des +finances et du commerce d'examiner promptement: + +1 Les avantages de la libre exportation des marchandises de luxe, sous la +condition d'en faire rentrer la valeur en France en marchandises de toute +espèce; + +2 Les avantages ou désavantages de la libre exportation du superflu des +denrées de première nécessité, sous la condition d'un retour et de +différentes formalités; + +3 Les moyens les plus avantageux de remettre en circulation les +marchandises destinées aux communes en rébellion, et retenues sous le +scellé; + +4 Enfin les réclamations des négocians qui, en vertu de la loi du +séquestre, étaient tenus de déposer dans les caisses de district les sommes +qu'ils devaient aux étrangers avec lesquels la France était en guerre. + +On voit que ces décrets donnaient des satisfactions à ceux qui se +plaignaient d'avoir été persécutés, et renfermaient quelques-unes des +mesures capables d'améliorer l'état du commerce. Le parti jacobin seul +n'avait pas un décret pour lui, mais il n'en avait pas besoin. Il n'avait +été ni poursuivi ni emprisonné; on n'avait fait que le priver du pouvoir; +il n'y avait donc aucune réparation à lui accorder. Tout ce qu'on pouvait, +c'était de le rassurer sur la marche du gouvernement, et le rapport de +Lindet était fait et écrit dans ce but. Aussi l'effet de ce rapport et des +décrets qui l'accompagnaient, fut-il des plus favorables sur tous les +partis. + +On parut un peu se calmer. Le lendemain, dernier jour de l'année et +cinquième sans-culottide de l'an II (21 septembre 1794), la fête ordonnée +depuis long-temps pour placer Marat au Panthéon et en exclure Mirabeau, fut +célébrée. Déjà elle n'était plus conforme à l'état des opinions et des +esprits. Marat n'était plus assez saint, ni Mirabeau assez coupable, pour +qu'on décernât tant d'honneurs au sanglant apôtre de la terreur, et qu'on +infligeât tant d'ignominie au plus grand orateur de la révolution. Mais +pour ne pas alarmer la Montagne, et pour éviter les apparences d'une +réaction trop prompte, la fête ne fut pas révoquée. Le jour fixé, les +restes de Marat furent portés en pompe au Panthéon, et ceux de Mirabeau en +furent ignominieusement retirés par une porte latérale. + +Ainsi le pouvoir, retiré aux jacobins et aux montagnards, était possédé +aujourd'hui par les partisans de Danton, de Camille Desmoulins, par les +_indulgens_ enfin, qui étaient devenus les thermidoriens. Ces derniers +cependant, tandis qu'ils tâchaient de réparer les maux produits par la +révolution, tandis qu'ils élargissaient les suspects et s'efforçaient de +rendre quelque liberté et quelque sécurité au commerce, étaient pleins +encore de ménagement pour la Montagne qu'ils avaient dépossédée, et +décernaient à Marat la place qu'ils ravissaient à Mirabeau. + + + + +CHAPITRE XXIV. + + +REPRISE DES OPÉRATIONS MILITAIRES.--REDDITION DE CONDÉ, VALENCIENNES, +LANDRECIES ET LE QUESNOY. DÉCOURAGEMENT DES COALISÉS.--BATAILLE DE L'OURTHE +ET DE LA ROËR.--PASSAGE DE LA MEUSE.--OCCUPATION DE TOUTE LA LIGNE DU +RHIN.--SITUATION DES ARMÉES AUX ALPES ET AUX PYRÉNÉES. SUCCÈS DES FRANÇAIS +SUR TOUS LES POINTS. ÉTAT DE LA VENDÉE ET DE LA BRETAGNE; GUERRE DES +CHOUANS. PUISAYE, AGENT PRINCIPAL ROYALISTE EN BRETAGNE.--RAPPORT DU PARTI +ROYALISTE AVEC LES PRINCES FRANÇAIS ET L'ÉTRANGER. INTRIGUES A L'INTÉRIEUR; +RÔLE DES PRINCES ÉMIGRÉS. + +L'activité des opérations militaires s'était un peu ralentie vers le milieu +de la saison. Nos deux grandes armées du Nord et de Sambre-et-Meuse, +entrées dans Bruxelles en thermidor (juillet), puis acheminées l'une sur +Anvers, l'autre sur la Meuse, étaient demeurées dans un long repos, +attendant la reprise des places de Landrecies, Le Quesnoy, Valenciennes et +Condé, perdues dans la précédente campagne. Sur le Rhin, le général Michaud +était occupé à recomposer son armée, pour réparer l'échec de +Kayserslautern, et attendait un renfort de quinze mille hommes tirés de la +Vendée. Les armées des Alpes et d'Italie, devenues maîtresses de la grande +chaîne, campaient sur les hauteurs des Alpes, en attendant l'approbation +d'un plan d'invasion proposé, disait-on, par le jeune officier qui avait +décidé la prise de Toulon et des lignes de Saorgio. Aux +Pyrénées-Orientales, Dugommier, depuis ses derniers succès au Boulou, +s'était longtemps arrêté pour prendre Collioure, et bloquait maintenant +Bellegarde. L'armée des Pyrénées-Occidentales s'organisait encore. Cette +longue inaction qui signala le milieu de la campagne, et qu'il faut imputer +aux grands événemens de l'intérieur et à de mauvaises combinaisons, aurait +pu nuire à nos succès si l'ennemi avait su mettre le temps à profit. Mais +il régnait un tel désordre d'esprit chez les coalisés, que notre faute ne +leur profita pas, et ne fit que retarder un peu la marche extraordinaire de +nos victoires. + +Rien n'était plus mal calculé que notre inaction en Belgique, aux environs +d'Anvers et sur les bords de la Meuse. Le meilleur moyen de hâter la prise +des quatre places perdues eût été d'éloigner toujours davantage les grandes +armées qui pouvaient les secourir. En profitant du désordre où la victoire +de Fleurus et la retraite qui s'en était suivie avaient jeté les coalisés, +il eût été facile d'arriver bientôt jusqu'au Rhin. Malheureusement on +ignorait encore le grand art de profiter de la victoire, art le plus rare +de tous, parce qu'il suppose qu'elle n'est pas seulement le fruit d'une +attaque heureuse, mais le résultat de vastes combinaisons. Pour hâter la +reddition des quatre places, la convention avait porté un décret +formidable, à la manière de tous ceux qui se succédèrent depuis prairial +jusqu'en thermidor. Se fondant sur la raison que les coalisés occupaient +quatre places françaises, et que tout est permis pour éloigner l'ennemi de +chez soi, elle décréta que si, vingt-quatre heures après la sommation, les +garnisons ennemies ne se rendaient pas, elles seraient passées au fil de +l'épée. La garnison de Landrecies se rendit seule. Le commandant de Condé +fit cette belle réponse, _qu'une nation n'avait pas le droit de décréter le +déshonneur d'une autre_. Le Quesnoy et Valenciennes continuèrent de se +défendre. Le comité, sentant l'injustice d'un pareil décret, usa d'une +subtilité pour en éviter l'exécution, et en même temps pour épargner à la +convention la nécessité de le rapporter. Il supposa que le décret, n'ayant +pas été notifié aux commandans des trois places, leur était resté inconnu. +Avant de le leur signifier, il ordonna au général Schérer de pousser les +travaux avec assez d'activité pour rendre la sommation imposante, et +légitimer une capitulation de la part des garnisons ennemies. En effet, +Valenciennes fut rendue le 12 fructidor (29 août); Condé et Le Quesnoy les +jours suivans. Ces places, qui avaient tant coûté aux coalisés pendant la +campagne précédente, nous furent donc restituées sans de grands efforts, et +l'ennemi ne conserva plus aucun point de notre territoire dans les +Pays-Bas. Nous étions maîtres, au contraire, de toute la Belgique, jusqu'à +la Meuse et Anvers. + +Moreau venait de conquérir l'Écluse, et de rentrer en ligne; Schérer avait +envoyé la brigade Osten à Pichegru, et avait rejoint Jourdan avec sa +division. Grâce à cette réunion, l'armée du Nord, sous Pichegru, s'élevait +à plus de soixante-dix mille hommes, présens sous les armes, et celle de la +Meuse, sous Jourdan, à cent seize mille. L'administration, épuisée par les +efforts qu'elle avait faits pour improviser l'équipement de ces armées, ne +suffisait que très imparfaitement à leur entretien. On y suppléait par des +réquisitions, faites avec ménagement, et par les plus belles vertus +militaires. Les soldats savaient se passer des objets les plus nécessaires; +ils ne campaient plus sous des tentes; ils bivouaquaient sous des branches +d'arbres. Les officiers sans appointemens, ou payés avec des assignats, +vivaient comme le soldat, mangeaient le même pain, marchaient à pied comme +lui, et le sac sur le dos. L'enthousiasme républicain et la victoire +soutenaient ces armées, les plus sages et les plus braves qu'ait jamais +eues la France. + +Les coalisés étaient dans un désordre singulier. Les Hollandais, mal +soutenus par leurs alliés les Anglais, et doutant de leur bonne foi, +étaient consternés. Ils formaient un cordon devant leurs places fortes, +pour avoir le temps de les mettre en état de défense, ce qui aurait dû être +achevé depuis long-temps. Le duc d'York, aussi ignorant que présomptueux, +ne savait comment se servir de ses Anglais, et ne prenait aucun parti +décisif. Il se retirait vers la Basse-Meuse et le Rhin, étendant ses ailes +tantôt vers les Hollandais, tantôt vers les Impériaux. Cependant, réuni aux +Hollandais, il aurait pu disposer encore de cinquante mille hommes, et +tenter sur les flancs de l'une des deux armées du Nord et de la Meuse l'un +de ces mouvemens hardis que le général Clerfayt, l'année suivante, et +l'archiduc Charles, en 1796, surent exécuter avec à propos et honneur, et +dont un grand capitaine donna depuis, tant de mémorables exemples. Les +Autrichiens, retranchés le long de la Meuse, depuis l'embouchure de la Roër +jusqu'à celle de l'Ourthe, étaient découragés par leurs revers, et +manquaient des approvisionnemens nécessaires. Le prince de Cobourg, tout à +fait déconsidéré par sa dernière campagne, avait cédé le commandement à +Clerfayt, le plus digne de l'occuper entre tous les généraux autrichiens. +Il n'était pas trop tard encore pour se rapprocher du duc d'York, et pour +agir en masse contre l'une des deux armées françaises; mais on ne songeait +qu'à garder la Meuse. Le cabinet de Londres, alarmé de la marche des +événemens, avait envoyé commissaires sur commissaires pour réveiller le +zèle de la Prusse, pour réclamer de sa part l'exécution du traité de La +Haye, et pour engager l'Autriche par des promesses de secours à défendre +vigoureusement la ligne que ses troupes occupaient encore. Une réunion de +ministres et de généraux anglais, hollandais et autrichiens, eut lieu à +Maestricht, et on convint de défendre les bords de la Meuse. + +Les armées françaises s'étaient enfin remises en mouvement dans le milieu +de fructidor (premiers jours de septembre). Pichegru s'avança d'Anvers vers +l'embouchure des fleuves. Les Hollandais commirent alors la faute de se +séparer des Anglais. Au nombre de vingt mille hommes ils se rangèrent le +long de Berg-op-Zoom, Breda, Gertruydenberg, restant adossés à la mer, dans +une position qui ne leur permettait plus d'agir pour les places qu'ils +voulaient couvrir. Le duc d'York avec ses Anglais et ses Hanovriens se +retira sur Bois-le-Duc, se liant avec les Hollandais par une chaîne de +postes que l'armée française pouvait enlever dès qu'elle paraîtrait. A +Boxtel, sur le bord de la Dommel, Pichegru joignit l'arrière-garde du duc +d'York, enveloppa deux bataillons, et les enleva. Le lendemain, sur les +bords de l'Aa, il rencontra le général Abercromby, lui fit encore des +prisonniers, et continua de pousser le duc d'York, qui se hâta de passer la +Meuse à Grave, sous le canon de la place. Pichegru avait fait dans cette +marche quinze cents prisonniers; il arriva sur les bords de la Meuse, le +jour de la deuxième sans-culottide (18 septembre). + +Pendant ce temps, Jourdan s'avançait de son côté, et se préparait à +franchir la Meuse. La Meuse a deux affluens principaux, l'Ourthe qui la +joint vers Liège, et la Roër qui s'y jette vers Ruremonde. Ces deux +affluens forment deux lignes qui divisent le pays entre la Meuse et le +Rhin, et qu'il faut successivement emporter pour arriver à ce dernier +fleuve. Les Français, maîtres de Liège, avaient franchi la Meuse, et +étaient déjà venus se ranger en face de l'Ourthe; ils bordaient la Meuse de +Liège à Maëstricht, et l'Ourthe de Liège à Gomblaine-au-Pont, formant ainsi +un angle dont Liège était le sommet. Clerfayt avait rangé sa gauche +derrière l'Ourthe, sur les hauteurs de Sprimont. Ces hauteurs sont bordées +d'un côté par l'Ourthe, de l'autre par l'Ayvaille qui se jette dans +l'Ourthe. Le général Latour y commandait les Autrichiens. Jourdan ordonna à +Schérer d'attaquer la position de Sprimont du côté de l'Ayvaille, tandis +que le général Bonnet y marcherait en traversant l'Ourthe. + +Le jour de la deuxième sans-culottide (18 septembre), Schérer divisa son +corps en trois colonnes, commandées par les généraux Marceau, Mayer et +Hacquin, et se porta sur les bords de l'Ayvaille, qui coule dans un lit +profond, entre deux côtes escarpées. Les généraux donnèrent eux-mêmes +l'exemple, entrèrent dans l'eau, et entraînèrent leurs soldats sur la rive +opposée, malgré le feu d'une artillerie formidable. Latour était resté +immobile sur les hauteurs de Sprimont, se préparant à fondre sur les +colonnes françaises dès qu'elles auraient passé la rivière. Mais à peine +eurent-elles franchi l'escarpement des bords, qu'elles se précipitèrent sur +la position, sans donner à Latour le temps de les prévenir. Elles +l'attaquèrent vivement, tandis que le général Hacquin débordait son flanc +gauche, et que le général Bonnet, ayant passé l'Ourthe, marchait sur ses +derrières; Latour fut alors obligé de décamper, et de se replier sur +l'armée impériale. + +Ce combat bien conçu, vivement exécuté, était aussi honorable pour le +général en chef que pour l'armée. Il nous valut trente-six pièces de canon +et cent caissons; il fit perdre quinze cents hommes à l'ennemi, tant tués +que blessés, et décida Clerfayt à quitter la ligne de l'Ourthe. Ce général +craignait, en effet, en voyant sa gauche battue, d'être coupé de sa +retraite sur Cologne. En conséquence, il abandonna les bords de la Meuse et +de l'Ourthe, et se replia sur Aix-la-Chapelle. + +Il ne restait plus aux Autrichiens que la ligne de la Roër. Ils occupaient +cette rivière depuis Dueren et Juliers jusqu'à son embouchure dans la +Meuse, c'est-à-dire jusqu'à Ruremonde. Ils avaient cédé du cours de la +Meuse tout ce qui est compris de l'Ourthe à la Roër, entre Liège et +Ruremonde; il ne leur restait que l'étendue de Ruremonde à Grave, point par +lequel ils se liaient au duc d'York. + +La Roër était la ligne qu'il fallait bien défendre, pour ne pas perdre la +rive gauche du Rhin. Clerfayt concentra toutes ses forces sur les bords de +la Roër, entre Dueren, Juliers et Linnich. Il avait depuis quelque temps +ordonné des travaux considérables pour assurer sa ligne; il avait placé des +corps avancés au-delà de la Roër sur le plateau d'Aldenhoven, garni de +retrançhemens; il occupait ensuite la ligne de la Roër et ses bords +escarpés, et il était campé derrière cette ligne avec son armée et une +artillerie nombreuse. + +Le 10 vendémiaire an III (1er octobre 1794), Jourdan se trouva en présence +de l'ennemi avec toutes ses forces. Il ordonna au général Schérer, +commandant l'aile droite, de se porter sur Dueren en passant la Roër par +tous les points guéables; au général Hatry de traverser vers le centre de +la position, à Altorp; aux divisions Championnet et Morlot, soutenues de la +cavalerie, d'enlever le plateau d'Aldenhoven placé en avant de la Roër, de +balayer la plaine, de passer l'eau, et de masquer Juliers pour empêcher les +Autrichiens d'en déboucher; au général Lefèvre de s'emparer de Linnich, et +de traverser à tous les gués existant dans les environs; enfin à Kléber, +qui était vers l'embouchure même de la rivière, de la remonter jusqu'à +Ratem, et de la passer sur ce point mal défendu, afin de couvrir la +bataille du côté de Ruremonde. + +Le lendemain, 11 vendémiaire, les Français se mirent en mouvement sur toute +la ligne. + +Cent mille jeunes républicains marchaient à la fois avec un ordre et une +précision dignes des plus vieilles troupes. On ne les avait pas encore vus +en aussi grand nombre sur le même champ de bataille. Ils s'avançaient vers +la Roër, but de leurs efforts. Malheureusement ils étaient encore éloignés +de ce but, et ils n'y arrivèrent que vers le milieu du jour. Le général, de +l'avis des militaires, n'avait commis qu'une faute, celle de prendre un +point de départ trop éloigné du point d'attaque, et de ne pas employer un +jour à se rapprocher de la ligne ennemie. Le général Schérer, chargé de la +droite, dirigea ses brigades sur les différens points de la Roër, et +ordonna au général Hacquin d'aller la passer fort au-dessus, au gué de +Winden, pour tourner le flanc gauche de l'ennemi. Il était onze heures +quand il fit ces dispositions. Hacquin mit long-temps à parcourir le +circuit qu'on lui avait tracé. Schérer attendait qu'il fût arrivé au point +indiqué, pour lancer ses divisions dans la Roër, et il laissait ainsi à +Clerfayt le temps de préparer tous ses moyens, le long des hauteurs de la +rive opposée. Il était trois heures; enfin Schérer ne veut pas attendre +davantage, et met ses divisions en mouvement. Marceau se jette dans l'eau +avec ses troupes, et passe au gué de Mirveiller; Lorges fait de même, se +porte sur Dueren, et en chasse l'ennemi après un combat sanglant. Les +Autrichiens abandonnent Dueren un moment; mais, retirés en arrière, ils +reviennent bientôt avec des forces considérables. Marceau se jette aussitôt +dans Dueren, pour y soutenir la brigade de Lorges. Mayer, qui a passé la +Roër un peu au-dessus, à Niederau, et qui vient d'être accueilli par une +artillerie meurtrière, se replie aussi vers Dueren. C'est là que se +concentrent alors tous les efforts. L'ennemi, qui n'avait encore fait agir +que ses avant-gardes, était rangé en arrière sur les hauteurs, avec +soixante bouches à feu. Il les fait agir aussitôt, et couvre les Français +d'une grêle de mitraille et de boulets. Nos jeunes soldats résistent, +soutenus par leurs généraux. Malheureusement Hacquin ne paraît pas encore +sur le flanc gauche de l'ennemi, manoeuvre de laquelle on attendait le gain +de la bataille. + +Dans le même moment on se battait au centre, sur le plateau avancé +d'Aldenhoven. Les Français y étaient arrivés à la baïonnette. Leur +cavalerie s'y était déployée, avait reçu et exécuté plusieurs charges. Les +Autrichiens, voyant la Roër franchie au-dessus et au-dessous d'Aldenhoven, +avaient abandonné ce plateau, et s'étaient retirés à Juliers, au-delà de la +rivière. Championnet, qui les avait suivis jusque sur les glacis, canonnait +et était canonné par l'artillerie de la place. A Linnich, Lefèvre avait +repoussé les Autrichiens et joint la Roër; mais ayant trouvé le pont brûlé, +il s'occupait à le rétablir. A Ratem, Kléber avait rencontré des batteries +rasantes, et leur répondait par un violent feu d'artillerie. + +L'action décisive était donc à droite vers Dueren, où se trouvaient +accumulés Marceau, Lorges, Mayer, qui tous attendaient le mouvement +d'Hacquin. Jourdan avait ordonné à Hatry de se replier sur Dueren au lieu +d'effectuer le passage à Altorp; mais le trajet était trop long pour que +cette colonne pût devenir utile au point décisif. Enfin, à cinq heures du +soir, Hacquin paraît sur le flanc gauche de Latour. Alors les Autrichiens, +qui se voient menacés sur la gauche par Hacquin, et qui ont Lorges, Marceau +et Mayer en face, se décident à se retirer, et replient leur aile gauche, +la même qui avait combattu à Sprimont. A leur extrême droite, Kléber les +menace d'un mouvement audacieux. Le pont qu'il avait voulu jeter étant trop +court, les soldats demandent à se précipiter dans la rivière. Kléber, pour +soutenir leur ardeur, réunit toute son artillerie, et foudroie l'ennemi sur +l'autre rive. Alors les impériaux sont encore obligés de se retirer sur ce +point, et bientôt ils s'éloignent de tous les autres. Ils abandonnent la +Roër, laissant huit cents prisonniers et trois mille hommes hors de combat. + +Le lendemain, les Français trouvèrent Juliers évacué, et purent passer la +Roër sur tous les points. Telle fut l'importante bataille qui nous valut la +conquête définitive de la rive gauche du Rhin. C'est l'une de celles qui +ont le plus mérité au général Jourdan la reconnaissance de sa patrie et +l'estime des militaires. Néanmoins les critiques lui ont reproché de +n'avoir pas pris un point de départ plus rapproché du point d'attaque, et +de n'avoir pas porté le gros de ses forces à Mirveiller et Dueren. + +Clerfayt prit la grande route de Cologne; Jourdan le suivit, et occupa +cette ville, le 15 vendémiaire (6 octobre); il s'empara de Bonn, le 29 (20 +octobre). Kléber alla faire avec Marescot le siège de Maëstricht. + +Tandis que Jourdan remplissait si vaillamment sa tâche, et prenait +possession de l'importante ligne du Rhin, Pichegru, de son côté, se +préparait à franchir la Meuse pour venir joindre ensuite le Wahal, bras +principal du Rhin vers son embouchure. Ainsi que nous venons de le +rapporter tout à l'heure, le duc d'York avait passé la Meuse à Grave, +abandonnant Bois-le-Duc à ses propres forces. Avant de tenter le passage de +la Meuse, Pichegru devait s'emparer de Bois-le-Duc; ce qui n'était pas +facile dans l'état de la saison, et avec l'insuffisance du matériel de +siège. Cependant l'audace des Français et le découragement des ennemis +rendaient tout possible. Le fort de Crèvecoeur, près de la Meuse, menacé +par une batterie dirigée à propos sur un point où l'ennemi ne croyait pas +possible d'en établir, se rendit. Le matériel qu'on y trouva servit à +presser le siège de Bois-le-Duc. Cinq attaques consécutives épouvantèrent +le gouverneur, qui rendit la place le 19 vendémiaire (10 octobre). Ce +succès inespéré procura aux Français une base solide et des munitions +considérables pour pousser leurs opérations au-delà de la Meuse, et +jusqu'au bord du Wahal. + +Moreau, qui formait la droite, s'était, depuis les victoires de l'Ourthe et +de la Roër, avancé jusqu'à Venloo. Le duc d'York, effrayé de ce mouvement, +avait retiré toutes ses troupes au-delà du Wahal, et abandonné tout +l'espace compris entre la Meuse et le Wahal ou le Rhin. Cependant, voyant +que Grave (sur la Meuse) allait se trouver sans communications et sans +appui, il repassa le Wahal, et entreprit de défendre l'espace compris entre +les deux cours d'eau. Le sol, comme il arrive toujours vers l'embouchure +des grands fleuves, était inférieur au lit des eaux; il présentait de +vastes prairies coupées de canaux et de chaussées, et inondées dans +certaines parties. Le général Hammerstein, placé intermédiairement entre la +Meuse et le Wahal, avait ajouté à la difficulté des lieux en coupant les +routes, en couvrant les digues d'artillerie, en jetant sur les canaux des +ponts, que son armée devait détruire en se retirant. Le duc d'York, dont il +formait l'avant-garde, était placé en arrière, sur les bords du Wahal, dans +le camp de Nimègue. + +Dans les journées des 27 et 28 vendémiaire (18 et 19 octobre), Pichegru fit +franchir la Meuse à deux de ses divisions, sur un pont de bateaux. Les +Anglais, qui étaient sous le canon de Nimègue, et l'avant-garde +d'Hammerstein disposée le long des canaux et des digues, se trouvaient trop +éloignés pour empêcher ce passage. Le reste de l'armée débarqua sur l'autre +rive, sous la protection de ces deux divisions. Le 28, Pichegru décida +l'attaque de tous les ouvrages qui couvraient l'espace intermédiaire de la +Meuse au Wahal. Il lança quatre colonnes, formant une masse supérieure à +l'ennemi, dans ces prairies inondées et coupées de canaux. Les Français +bravèrent le feu de l'artillerie avec un rare courage, puis se jetèrent +dans les fossés, ayant de l'eau jusqu'aux épaules, tandis que les +tirailleurs, du bord des fossés, fusillaient par dessus leurs têtes. +L'ennemi épouvanté se retira, ne songeant plus qu'à sauver son artillerie. +Il vint se réfugier dans le camp de Nimègue, sur les bords du Wahal, et les +Français vinrent bientôt l'y insulter journellement. + +Ainsi, vers la Hollande comme vers le Luxembourg, les Français étaient +enfin parvenus à atteindre cette formidable ligne du Rhin, que la nature +semble avoir assignée pour limite à leur belle patrie, et qu'ils ont +toujours ambitionné de lui donner pour frontière. Pichegru, il est vrai, +arrêté par Nimègue, n'était pas maître du cours du Wahal, et s'il songeait +à conquérir la Hollande, il voyait devant lui de nombreux cours d'eaux, des +places fortes, des inondations et une saison affreuse; mais il touchait à +la limite tant désirée, et avec encore un acte d'audace, il pouvait entrer +dans Nimègue ou dans l'île de Bommel, et s'établir solidement sur le Wahal. +Moreau, appelé le général des sièges, venait, par un acte de hardiesse, +d'entrer dans Venloo; Jourdan était fortement établi sur le Rhin. Le long +de la Moselle et de l'Alsace, les armées venaient aussi de joindre ce grand +fleuve. + +Depuis l'échec de Kayserslautern, les armées de la Moselle et du Haut-Rhin, +commandées par Michaud, avaient passé leur temps à se renforcer de +détachemens tirés des Alpes et de la Vendée. Le 14 messidor (2 juillet), +une attaque avait été essayée sur toute la ligne, depuis le Rhin jusqu'à la +Moselle, sur les deux versans des Vosges. Cette attaque trop divisée +n'avait eu aucun succès. Une seconde tentative, dirigée sur de meilleurs +principes, fut faite le 25 messidor (13 juillet). Le principal effort avait +porté sur le centre des Vosges, dans le but de s'emparer des passages, et +avait amené, comme toujours, la retraite générale des armées coalisées +au-delà de Franckenthal. Le comité avait ordonné alors une diversion sur +Trèves, dont on s'était emparé pour punir l'électeur. Par ce mouvement, un +corps principal s'était trouvé en flèche entre les armées impériales du +Bas-Rhin et l'armée prussienne des Vosges, sans que celles-ci songeassent à +en tirer avantage. Cependant les Prussiens, profitant enfin de la +diminution de nos forces vers Kayserslautern, nous avaient attaqués de +nouveau à l'improviste, et ramenés en arrière de Kayserslautern. +Heureusement Jourdan venait d'être victorieux sur la Roër; Clerfayt venait +de repasser le Rhin à Cologne. Les coalisés n'eurent pas alors le courage +de rester dans les Vosges; ils se retirèrent, nous abandonnant tout le +Palatinat, et jetant une forte garnison dans Mayence. Il ne leur restait +donc plus que Luxembourg et Mayence sur la rive gauche. Le comité en +ordonna aussitôt le blocus. Kléber fut appelé de la Belgique à Mayence, +pour commander le siège de cette place, qu'il avait contribué à défendre en +1793, et où il avait commencé son illustration. Nos conquêtes s'étendaient +donc sur tous les points, et atteignaient partout le Rhin. + +Aux Alpes, l'inaction avait continué, et la grande chaîne nous était +restée. Le plan d'invasion habilement imaginé par le général Bonaparte, et +communiqué au comité par Robespierre le jeune, qui était en mission à +l'armée d'Italie, avait été adopté. Il consistait à réunir les deux armées +des Alpes et d'Italie dans la vallée de la Stura pour envahir le Piémont. +Les ordres de marche étaient donnés lorsqu'arriva le 9 thermidor; +l'exécution fut alors suspendue. Les commandans des places qui avaient été +obligés de céder une partie de leurs garnisons, les représentans, les +municipalités, et tous les partisans de la réaction, prétendirent que ce +plan avait pour but de perdre l'armée en la jetant en Piémont, de rouvrir +Toulon aux Anglais, et de servir les desseins secrets de Robespierre. +Jean-Bon-Saint-André surtout, qui avait été envoyé à Toulon pour y réparer +la marine, et qui nourrissait des projets sur la Méditerranée, se montra +l'un des plus grands adversaires du plan. Le jeune Bonaparte fut même +accusé d'être complice des Robespierre, à cause de la confiance que ses +talens et ses projets avaient inspirée au plus jeune des deux frères. +L'armée fut ramenée en désordre sur la grande chaîne, où elle reprit ses +positions. Cependant la campagne s'acheva par un avantage éclatant. Les +Autrichiens, d'accord avec les Anglais, voulurent faire une tentative sur +Savone, pour couper la communication avec Gênes, qui par sa neutralité +rendait de grands services au commerce des subsistances. Le général +Colloredo s'avança avec un corps de huit à dix mille hommes, ne mit aucune +célérité dans sa marche, et donna aux Français le temps de se prémunir. +Saisi au milieu des montagnes par les Français, dont le général Bonaparte +dirigeait les mouvemens, il perdit huit cents hommes, et se retira +honteusement, accusant les Anglais, qui l'accusèrent à leur tour. La +communication avec Gênes fut rétablie, et l'armée consolidée dans toutes +ses positions. + +Aux Pyrénées, nos succès avaient recommencé leur cours. Dugommier faisait +toujours le siège de Bellegarde, voulant s'emparer de cette place avant de +descendre en Catalogne. La Union avait voulu, par une attaque générale sur +la ligne française, venir au secours des assiégés; mais repoussé sur tous +les points, il venait de s'éloigner, et la place, plus découragée que +jamais par cette déroute de l'armée espagnole, s'était rendue le 6 +vendémiaire (27 septembre). Dugommier, entièrement rassuré sur ses +derrières, se préparait à s'avancer en Catalogne. Aux Pyrénées +occidentales, les Français, sortant enfin de leur repos, venaient d'envahir +la vallée de Bastan, d'enlever Fontarabie et Saint-Sébastien, et, grâce au +climat de ces contrées, se disposaient, comme aux Pyrénées orientales, à +pousser leurs succès malgré l'approche de l'hiver. + +Dans la Vendée, la guerre continuait, non pas vive et dangereuse, mais +lente et dévastatrice. Stofflet, Sapinaud, Charette, s'étaient enfin +partagé le commandement. Depuis la mort de La Rochejaquelein, Stofflet lui +avait succédé dans l'Anjou et le Haut-Poitou. Sapinaud avait toujours +conservé la petite division du centre; Charette, illustré par cette +campagne du dernier hiver, où, avec des forces presque détruites, il était +toujours parvenu à se soustraire à la poursuite des républicains, +commandait dans la Basse-Vendée, mais ambitionnait le commandement général. +On s'était réuni à Jallais, et on avait fait des conventions dictées par +l'abbé Bernier, curé de Saint-Lô, conseiller et ami de Stofflet, et +gouvernant le pays sous son nom. Cet abbé était aussi ambitieux que +Charette, et désirait une combinaison qui lui fournit le moyen d'exercer +sur tous les chefs l'empire qu'il avait sur Stofflet. On convint de former +un conseil supérieur d'après les ordres duquel tout se ferait à l'avenir. +Stofflet, Sapinaud et Charette se confirmèrent réciproquement leurs +commandemens respectifs de l'Anjou, du centre et de la Basse-Vendée. M. de +Marigny, qui avait survécu à la grande expédition vendéenne sur Granville, +ayant enfreint l'un des ordres de ce conseil, fut saisi. Stofflet eut la +cruauté de le faire fusiller sur un rapport de Charette. On attribua à la +jalousie cet acte de rigueur, qui produisit une funeste impression sur tous +les royalistes. + +La guerre, sans aucun résultat possible, n'était plus qu'une guerre de +dévastation. Les républicains avaient établi quatorze camps retranchés qui +enveloppaient tout le pays insurgé. De ces camps partaient des colonnes +incendiaires qui, sous le commandement en chef du général Turreau, +exécutaient le formidable décret de la convention. Elles brûlaient les +bois, les haies, les genêts, souvent même les villages, s'emparaient des +moissons et des bestiaux, et, s'autorisant du décret qui ordonnait à tout +habitant étranger à la révolte de se retirer à vingt lieues du pays +insurgé, traitaient en ennemis tous ceux qu'elles rencontraient. Les +Vendéens qui, obligés de vivre, ne cessaient pas de cultiver leurs champs +au milieu de ces horribles scènes, résistaient à cette guerre de manière à +la rendre éternelle. Au signal de leurs chefs, ils formaient des +rassemblemens imprévus, se jetaient sur les derrières des camps, et les +enlevaient; ou bien, laissant pénétrer les colonnes, ils fondaient sur +elles quand elles étaient engagées dans le pays, et s'ils parvenaient à les +rompre, ils égorgeaient jusqu'au dernier homme. Ils s'emparaient alors des +armes, des munitions, dont ils étaient avides, et, sans avoir rien fait +pour affaiblir un ennemi trop supérieur, ils s'étaient procuré seulement +les moyens de continuer cette guerre atroce. + +Tel était l'état des choses sur la rive gauche de la Loire. Sur la rive +droite, dans cette partie de la Bretagne qui est comprise entre la Loire et +la Vilaine, s'était formé un nouveau rassemblement, composé en grande +partie des restes de la colonne vendéenne détruite à Savenay et des paysans +qui habitaient ces plaines. M. de Scépeaux en était le chef. Ce corps était +à peu près de la force de celui de M. de Sapinaud, et liait la Vendée à la +Bretagne. + +La Bretagne était devenue le théâtre d'une guerre toute différente de celle +de la Vendée, et non moins déplorable. Les chouans, dont nous avons déjà +parlé, étaient des contrebandiers que l'abolition des barrières avait +laissés sans état, des jeunes gens qui n'avaient pas voulu obéir à la +réquisition, et quelques Vendéens échappés, comme ceux de M. de Scépeaux, à +la déroute de Savenay. Ils se livraient au brigandage dans les rochers et +les vastes bois de la Bretagne, particulièrement dans la grande forêt du +Pertre. Ils ne formaient pas, comme les Vendéens, des rassemblemens +nombreux, capables de tenir la campagne; ils marchaient en troupes de +trente et cinquante, arrêtaient les courriers, les voitures publiques, +assassinaient les juges de paix, les maires, les fonctionnaires +républicains, et surtout les acquéreurs de biens nationaux. Quant à ceux +qui étaient non pas acquéreurs, mais fermiers de ces biens, ils se +rendaient chez eux, et se faisaient payer le prix du fermage. Ils avaient +ordinairement le soin de détruire les ponts, de briser les routes, de +couper l'essieu des charrettes, pour empêcher le transport des subsistances +dans les villes. Ils faisaient des menaces terribles à ceux qui apportaient +leurs denrées dans les marchés, et ils exécutaient ces menaces en pillant +et incendiant leurs propriétés. Ne pouvant pas occuper militairement le +pays, leur but évident était de le bouleverser, en empêchant les citoyens +d'accepter aucune fonction de la république, en punissant l'acquisition des +biens nationaux, et en affamant les villes. Moins réunis, moins forts que +les Vendéens, ils étaient cependant plus redoutables, et méritaient +véritablement le nom de brigands. + +Ils avaient un chef secret que nous avons déjà nommé, M. de Puisaye, +autrefois membre de l'assemblée constituante. Il s'était retiré après le 10 +août en Normandie, s'était jeté, comme on l'a vu, dans l'insurrection +fédéraliste, et, après la défaite de Vernon, était venu se cacher en +Bretagne et y recueillir les restes de la conspiration de La Rouarie. A une +grande intelligence, à une rare habileté pour réunir les élémens d'un +parti, il joignait une extrême activité de corps et d'esprit, et une vaste +ambition. Puisaye, frappé de la position péninsulaire de la Bretagne, de la +vaste étendue de ses côtes, de la configuration particulière de son sol, +couvert de forêts, de montagnes, de retraites impénétrables, frappé surtout +de la barbarie de ses habitans, parlant une langue étrangère, privés ainsi +de toute communication avec les autres habitans de la France, entièrement +soumis à l'influence des prêtres, et trois ou quatre fois plus nombreux que +les Vendéens, Puisaye croyait pouvoir préparer en Bretagne une insurrection +bien plus formidable que celle qui avait eu pour chefs les Cathelineau, les +d'Elbée, les Bonchamp, les Lescure. Le voisinage surtout de l'Angleterre, +l'heureux intermédiaire des îles de Jersey et de Guernesey, lui avaient +inspiré le projet de faire concourir le cabinet de Londres à ses projets. +Il ne voulait donc pas que l'énergie du pays s'usât en inutiles +brigandages, et il travaillait à l'organiser de manière à pouvoir le tenir +tout entier sous sa main. Aidé des prêtres, il avait fait enrôler tous les +hommes en état de porter les armes, sur des registres ouverts dans les +paroisses. Chaque paroisse formait une compagnie; chaque canton une +division; les divisions réunies formaient quatre divisions principales, +celles du Morbihan, du Finistère, des Côtes-du-Nord et d'Ille-et-Vilaine, +aboutissant toutes quatre à un comité central, qui représentait l'autorité +suprême du pays. Puisaye présidait le comité central en qualité de général +en chef, et, par le moyen de ces ramifications, faisait parvenir ses ordres +à toute la contrée. Il recommandait, en attendant l'exécution de ses vastes +projets, de commettre le moins d'hostilités possible, pour ne pas attirer +trop de troupes en Bretagne; de se contenter de réunir des munitions, et +d'empêcher le transport des subsistances dans les villes. Mais les chouans, +peu propres au genre de guerre générale qu'il méditait, se livraient +individuellement à des brigandages qui étaient plus profitables pour eux et +plus de leur goût. Puisaye se hâtait de mettre la dernière main à son +ouvrage, et se proposait, dès qu'il aurait achevé l'organisation de son +parti, de passer à Londres, pour ouvrir une négociation avec le cabinet +anglais et les princes français. + +Comme on l'a vu dans la campagne précédente, les Vendéens n'avaient pas +encore communiqué avec les étrangers; on leur avait envoyé M. de Tinténiac, +pour savoir qui et combien ils étaient, quel but ils avaient, et pour leur +offrir des armes et des secours, s'ils s'emparaient d'un port sur la côte. +C'est là ce qui les avait engagés à venir à Granville, et à faire la +tentative dont on a vu la malheureuse issue. L'escadre de lord Moira, après +avoir inutilement croisé sur nos côtes, avait porté en Hollande les secours +destinés à la Vendée. Puisaye espérait provoquer une expédition pareille et +s'entendre avec les princes, qui n'avaient encore témoigné aucune +reconnaissance, ni donné aucun encouragement aux royalistes insurgés dans +l'intérieur. + +De leur côté, les princes, espérant peu de l'appui des puissances, +commençaient à reporter les yeux sur leurs partisans de l'intérieur de la +France. Mais rien n'était disposé autour d'eux pour mettre à profit le +dévouement des braves gens qui voulaient se sacrifier à leur cause. +Quelques vieux seigneurs, quelques anciens amis, avaient suivi Monsieur, +qui était devenu régent, et qui demeurait à Vérone depuis que le pays du +Rhin n'était habitable que pour les gens de guerre. Le prince de Condé, +brave, mais peu capable, continuait de réunir sur le Haut-Rhin tout ce qui +voulait se servir de son épée. Une jeune noblesse suivait M. le comte +d'Artois dans ses voyages, et l'avait accompagné jusqu'à Saint-Pétersbourg. +Catherine avait fait au prince une réception magnifique, lui avait donné +une frégate, un million, une épée, et le brave comte de Vauban, pour +l'engager à s'en bien servir. Elle avait promis en outre les plus grands +secours, dès que le prince serait descendu en Vendée. Cependant la descente +ne s'était pas effectuée; et le comte d'Artois était revenu en Hollande au +quartier-général du duc d'York. + +La situation des trois princes français n'était ni brillante ni heureuse. +L'Autriche, la Prusse et l'Angleterre avaient refusé de reconnaître le +régent; car reconnaître un autre souverain de France que le souverain de +fait, c'eût été s'ingérer dans ses affaires intérieures, ce qu'aucune +puissance ne voulait avoir l'air de faire. Aujourd'hui surtout qu'elles +étaient battues, toutes affectaient de dire qu'elles avaient pris les armes +dans l'intérêt seul de leur propre sûreté. Reconnaître le régent avait +encore un autre inconvénient: c'était se condamner à ne faire la paix +qu'après la destruction de la république, chose sur laquelle on commençait +à ne plus compter. En attendant, les puissances souffraient les agens des +princes, mais ne leur reconnaissaient aucun titre public. Le duc d'Harcourt +à Londres, le duc d'Havre à Madrid, le duc de Polignac à Vienne, +transmettaient des notes peu lues, rarement écoutées; ils étaient les +intermédiaires des secours fort rares dispensés aux émigrés, plutôt que les +organes d'une puissance avouée. Aussi le plus grand mécontentement contre +les puissances régnait dans les trois cours émigrées. On commençait à +reconnaître que ce beau zèle de la coalition pour la royauté cachait la +plus violente haine contre la France. L'Autriche, en plaçant son drapeau à +Valenciennes et à Condé, avait, suivant les émigrés, déterminé l'élan du +patriotisme français. La Prusse, dont ils avaient entrevu déjà les +dispositions pacifiques, manquait, disaient-ils, à tous ses engagemens. +Pitt, qui était de tous les coalisés le plus positif et le plus dédaigneux +à leur égard, leur était aussi le plus odieux. Ils ne l'appelaient que le +perfide Anglais, et disaient qu'il fallait prendre son argent, et le +tromper ensuite si l'on pouvait. Ils prétendaient qu'il n'y avait à compter +que sur l'Espagne; l'Espagne seule était une fidèle parente, une sincère +alliée; ce n'était que sur elle qu'on devait fonder toutes les espérances. + +Les trois petites cours fugitives, si peu unies déjà avec les puissances, +ne vivaient pas entre elles dans un meilleur accord. La cour de Vérone, peu +agissante, donnant aux émigrés des ordres mal obéis, faisant aux cabinets +des communications mal écoutées, par des agens non reconnus, se défiait des +deux autres, jalousait le rôle actif du prince de Condé sur le Rhin, +l'espèce de considération que son courage peu éclairé, mais énergique, lui +valait auprès des cabinets, et enviait jusqu'aux voyages de M. le comte +d'Artois en Europe. De son côté, le prince de Condé, aussi dépourvu +d'esprit que brave, ne voulait entrer dans aucun plan, et montrait peu +d'empressement pour les deux cours, qui ne se battaient pas. Enfin la +petite cour réunie à Arnheim fuyait et la vie qu'on menait sur le Rhin, et +l'autorité supérieure qu'il fallait subir à Vérone, et se tenait au +quartier-général anglais, sous prétexte de différens projets sur les côtes +de France. + +Une cruelle expérience ayant appris aux princes français qu'ils ne devaient +pas compter sur les ennemis de leur patrie pour rétablir leur trône, ils +aimaient assez à dire qu'il ne fallait compter désormais que sur les +partisans de l'intérieur et sur la Vendée. Dès que la terreur cessa de +régner en France, les brouillons commencèrent malheureusement à respirer +aussitôt que les honnêtes gens. Les correspondances des émigrés avec +l'intérieur venaient de recommencer. La cour de Vérone, par l'intermédiaire +du comte d'Entraigues, correspondait avec un nommé Lemaître, intrigant qui +avait été successivement avocat, secrétaire au conseil, pamphlétaire, +prisonnier à la Bastille, et qui finissait par être agent des princes. On +lui avait adjoint un nommé Laville-Heurnois, ancien maître des requêtes et +créature de Calonne, et un abbé Brothier, précepteur des neveux de l'abbé +Maury. On demandait à ces intrigans des détails sur la situation de la +France, sur l'état des partis, sur leurs dispositions, et des plans de +conspiration. Ils répondaient par des renseignemens le plus souvent faux; +ils se vantaient faussement de leurs prétendues relations avec les chefs du +gouvernement, et contribuaient de toutes leurs forces à persuader aux +princes français qu'il fallait tout attendre d'un mouvement dans +l'intérieur. On les avait chargés de correspondre avec la Vendée et surtout +avec Charette, qui par sa longue résistance était le héros des royalistes, +mais avec lequel on n'avait pu entamer encore aucune négociation. + +Telle était donc la situation du parti royaliste au dedans et au dehors de +la France. Il faisait dans la Vendée une guerre peu alarmante par ses +dangers, mais affligeante par ses ravages; il formait en Bretagne des +projets étendus, mais lointains encore, et soumis à une condition bien +difficile, l'union et le concert d'une foule d'individus; hors de France, +il était divisé, peu considéré, peu soutenu; désabusé enfin sur +l'efficacité des secours étrangers, il entretenait avec les royalistes du +dedans des correspondances puériles. + +La république avait donc peu à craindre des efforts de l'Europe et de la +royauté. A part le sujet de peine qu'elle trouvait dans les ravages de la +Vendée, elle n'avait qu'à s'applaudir de ses brillans[1] triomphes. Sauvée +l'année précédente de l'invasion, elle s'était vengée cette année-ci par +des conquêtes; elle avait acquis la Belgique, le Brabant hollandais, le +pays de Luxembourg, de Liège et de Juliers, l'électorat de Trèves, le +Palatinat, la Savoie, Nice, une place en Catalogne, la vallée de Bastan, et +menaçait ainsi à la fois la Hollande, le Piémont et l'Espagne. Tels étaient +les résultats des immenses efforts du célèbre comité de salut public. + + + + +CHAPITRE XXV. + + +HIVER DE L'AN III. RÉFORMES ADMINISTRATIVES DANS TOUTES LES PROVINCES. +--NOUVELLES MOEURS. PARTI THERMIDORIEN; LA _jeunesse dorée_. SALONS DE +PARIS.--LUTTE DES DEUX PARTIS DANS LES SECTIONS; RIXES ET SCÈNES +TUMULTUEUSES.--VIOLENCES DU PARTI RÉVOLUTIONNAIRE AUX JACOBINS ET AU CLUB +ÉLECTORAL.--DÉCRETS SUR LES SOCIÉTÉS POPULAIRES,--DÉCRETS RELATIFS AUX +FINANCES. MODIFICATIONS AU _MAXIMUM_ ET AUX RÉQUISITIONS.--PROCÈS DE +CARRIER.--AGITATION DANS PARIS, ET EXASPÉRATION CROISSANTE DES DEUX +PARTIS.--ATTAQUE DE LA SALLE DES JACOBINS PAR LA JEUNESSE DORÉE.--CLÔTURE +DU CLUB DES JACOBINS.--RENTRÉE DES SOIXANTE-TREIZE DÉPUTÉS EMPRISONNÉS +APRÈS LE 31 MAI.--CONDAMNATION ET SUPPLICE DE CARRIER.--POURSUITES +COMMENCÉES CONTRE BILLAUD-VARENNES, COLLOT-D'HERBOIS ET BARRÈRE. + +Pendant que les événemens que nous venons de rapporter se passaient aux +frontières, la convention continuait ses réformes. Les représentans chargés +de renouveler les administrations parcouraient la France, réduisant partout +le nombre des comités révolutionnaires, les composant d'autres individus, +faisant arrêter, comme complices du système de Robespierre, ceux que des +excès trop signalés ne permettaient pas de laisser impunis, changeant les +fonctionnaires municipaux, réorganisant les sociétés populaires, et les +purgeant des hommes les plus violens et les plus dangereux. Cette opération +ne s'exécutait pas toujours sans obstacle. A Dijon, par exemple, +l'organisation révolutionnaire était plus compacte que partout ailleurs. +Les mêmes individus, membres à la fois du comité révolutionnaire, de la +municipalité, de la société populaire, y faisaient trembler tout le monde. +Ils enfermaient arbitrairement les voyageurs et les habitans, inscrivaient +sur la liste des émigrés tous ceux qu'il leur plaisait d'y porter, et les +empêchaient d'obtenir des certificats de résidence en intimidant les +sections. Ils s'étaient enrégimentés sous le titre d'armée révolutionnaire, +et obligeaient la commune à leur payer une solde. Ils n'avaient aucune +profession; assistaient aux séances du club, eux et leurs femmes, et +dissipaient dans des orgies, où il n'était permis de boire que dans des +calices, le double produit de leurs appointemens et de leurs rapines. Ils +correspondaient avec les jacobins de Lyon et de Marseille, et leur +servaient d'intermédiaires pour communiquer avec ceux de Paris. Le +représentant Calès eut la plus grande peine à dissoudre cette coalition; il +destitua toutes les autorités révolutionnaires, choisit vingt ou trente +membres les plus modérés du club, et les chargea de faire l'épuration des +autres. + +Lorsqu'ils étaient chassés des municipalités, dans les provinces, les +révolutionnaires faisaient comme à Paris; ils se retiraient ordinairement +dans le club jacobin. Si le club était épuré, ils l'envahissaient de +nouveau après le départ des représentans[1], ou en formaient un autre. Là, +ils tenaient des discours plus violens encore qu'autrefois, et se livraient +à tout le délire de la colère et de la peur, car ils voyaient la vengeance +partout. Les jacobins de Dijon envoyèrent à ceux de Paris une adresse +incendiaire. A Lyon, ils présentaient un ensemble non moins dangereux; et +comme la ville se trouvait encore sous le poids des terribles décrets de la +convention, les représentans étaient gênés pour réprimer leur fureur. A +Marseille, ils furent plus audacieux; joignant à l'emportement de leur +parti celui du caractère local, ils formèrent un rassemblement +considérable, entourèrent une salle où les deux représentans Auguis et +Serres étaient à table, et leur dépêchèrent des envoyés qui, le sabre et le +pistolet à la main, vinrent demander la liberté des patriotes détenus. Les +deux représentans déployèrent la plus grande fermeté; mais, mal soutenus +par la gendarmerie, qui avait constamment secondé les cruautés du dernier +régime, et qui avait fini par s'en croire complice et responsable, ils +manquèrent d'être étouffés et égorgés. Cependant plusieurs bataillons de +Paris, qui se trouvaient dans le moment à Marseille, vinrent dégager les +représentans[1], et dissipèrent le rassemblement. A Toulouse, les jacobins +formèrent aussi des émeutes. Il y avait là quatre individus: un directeur +des postes, un secrétaire du district, et deux comédiens, qui s'étaient +rendus chefs du parti révolutionnaire. Ils avaient formé un comité de +surveillance pour tout le Midi, et étendaient leur tyrannie fort au-delà de +Toulouse. Ils s'opposèrent aux réformes et aux emprisonnemens ordonnés par +les représentans d'Artigoyte et Chaudron-Rousseau, soulevèrent la société +populaire, et eurent l'audace de faire déclarer par elle que ces deux +représentans avaient perdu la confiance du peuple. Vaincus cependant, ils +furent renfermés avec leurs principaux complices. + +Ces scènes se reproduisaient partout avec plus ou moins de violence, +suivant le caractère des habitans des provinces. Néanmoins les jacobins +étaient partout réprimés. Ceux de Paris, chefs de la coalition, étaient +dans les plus grandes alarmes. Ils voyaient la capitale soulevée contre +leurs doctrines; ils apprenaient que, dans les départemens, l'opinion, +moins prompte à se manifester qu'à Paris, n'en était pas moins prononcée +contre eux. Ils savaient que partout on les appelait des cannibales, +partisans, complices et continuateurs de Robespierre. Ils se sentaient +appuyés à la vérité par la foule des employés destitués, par le club +électoral, par une minorité ardente et souvent victorieuse dans les +sections, par une partie des membres même de la convention, dont +quelques-uns siégeaient encore dans leur société; mais ils n'en étaient pas +moins très effrayés du mouvement des esprits, et ils prétendaient qu'il y +avait un complot formé pour dissoudre les sociétés populaires, et la +république après elles. + +Ils rédigèrent une adresse aux sociétés affiliées, pour répondre aux +attaques dont ils étaient l'objet. «On cherche, disaient-ils, à détruire +notre union fraternelle; on cherche à rompre un faisceau redoutable aux +ennemis de l'égalité et de la liberté; on nous accuse, on nous poursuit par +les plus noires calomnies. L'aristocratie et le modérantisme lèvent une +tête audacieuse. La réaction funeste occasionnée par la chute des triumvirs +se perpétue, et, du sein des orages formés par tous les ennemis du peuple, +est sortie une faction nouvelle qui tend à la dissolution de toutes les +sociétés populaires. Elle tourmente et cherche à soulever l'opinion +publique; elle pousse l'audace jusqu'à nous présenter comme une puissance +rivale de la représentation nationale, nous qui combattons et nous unissons +toujours avec elle dans tous les dangers de la patrie. Elle nous accuse +d'être les continuateurs de Robespierre, et nous n'avons sur nos registres +que les noms de ceux qui, dans la nuit du 9 au 10 thermidor, ont occupé le +poste que leur assignait le danger de la patrie. Mais nous répondrons à ces +vils calomniateurs en les combattant sans cesse; nous leur répondrons par +la pureté de nos principes et de nos actions, et par un dévouement +inébranlable à la cause du peuple qu'ils ont trahie, à la représentation +nationale qu'ils veulent déshonorer, et à l'égalité qu'ils détestent.» + +Ils affectaient, comme on le voit, un grand respect pour la représentation +nationale; ils avaient même, dans l'une de leurs séances, livré au comité +de sûreté générale un de leurs membres, pour avoir dit que les principaux +conspirateurs contre la liberté étaient dans le sein même de la convention. +Ils faisaient répandre leur adresse dans tous les départemens, et +particulièrement dans les sections de Paris. + +Le parti qui leur était opposé devenait chaque jour plus hardi. Il s'était +déjà donné des couleurs, des moeurs à part, des lieux et des mots de +ralliement. Il se composait surtout dans l'origine, comme nous l'avons dit, +de jeunes gens appartenant aux familles persécutées, ou échappés à la +réquisition. Les femmes s'étaient jointes à eux; elles avaient passé le +dernier hiver dans l'effroi; elles voulaient passer celui-ci dans les fêtes +et les plaisirs. Frimaire (décembre) approchait: elles étaient pressées de +faire succéder aux apparences de l'indigence, de la simplicité, de la +saleté même, qu'on avait long-temps affectées pendant la terreur, les +brillantes parures, les moeurs élégantes et les festins. Elles se liguaient +dans une cause commune avec ces jeunes ennemis d'une farouche démocratie; +elles excitaient leur zèle, et leur faisaient une loi de la politesse et +des costumes soignés. La mode recommençait son empire. Il fallait porter +les cheveux noués en tresse, et rattachés sur le derrière de la tête avec +un peigne. C'était un usage emprunté aux militaires, qui disposaient ainsi +leurs cheveux pour parer les coups de sabre. On prouvait par là qu'on +venait de prendre part aux victoires de nos armées. Il fallait porter +encore de grandes cravates, des collets noirs ou verts, suivant un usage de +chouans, et surtout un crêpe au bras, comme parent d'une victime du +tribunal révolutionnaire. On voit quel singulier mélange d'idées, de +souvenirs, d'opinions, présidait à ces modes de la _jeunesse dorée_; car +c'était là le nom qu'on lui donnait alors. Le soir, dans les salons qui +commençaient à redevenir brillans, on payait par des éloges les jeunes +hommes qui avaient déployé leur courage dans les sections, au Palais-Royal, +dans le jardin des Tuileries, et les écrivains qui, dans les mille +brochures et feuilles du jour, poursuivaient de sarcasmes la _canaille +révolutionnaire_. + +Fréron était devenu le chef des journalistes; il rédigeait _l'Orateur du +peuple_, qui fut bientôt fameux. C'est le journal que lisait la jeunesse +dorée, et dans lequel elle allait chercher ses instructions de chaque jour. + +Les théâtres n'étaient pas encore ouverts. Les acteurs de la +Comédie-Française étaient toujours en prison. A défaut de ce lieu de +réunion, on allait se montrer dans des concerts qui se donnaient au théâtre +de Feydeau, et où se faisait entendre une voix mélodieuse, qui commençait à +charmer les Parisiens, c'était la voix de Garat. Là, se réunissait ce qu'on +pourrait appeler l'aristocratie du temps; c'est-à-dire quelques nobles qui +n'avaient pas quitté la France, des riches qui osaient reparaître, des +fournisseurs qui ne craignaient plus la terrible sévérité du comité de +salut public. Les femmes s'y montraient dans un costume qu'on avait cherché +à rendre antique, suivant l'usage de l'époque, et qu'on avait copié de +David. Depuis long-temps elles avaient abandonné la poudre et les paniers; +elles portaient des bandelettes autour de leurs cheveux; la forme de leurs +robes se rapprochait autant que possible de la simple tunique des femmes +grecques; au lieu de souliers à grands talons, elles portaient cette +chaussure que nous voyons sur les anciennes statues, une semelle légère, +rattachée à la jambe par des noeuds de rubans. Les jeunes gens à cheveux +retroussés, à collet noir, remplissaient le parterre de Feydeau, et +applaudissaient quelquefois les femmes élégantes et singulièrement parées +qui venaient embellir ces réunions. + +Madame Tallien était la plus belle et la plus admirée de ces femmes qui +introduisaient le nouveau goût; son salon était le plus brillant et le plus +fréquenté. Fille du banquier espagnol Cabarrus, épouse d'un président à +Bordeaux, mariée récemment à Tallien, elle tenait à la fois aux hommes de +l'ancien et du nouveau régime. Elle était révoltée contre la terreur par +ressentiment, et aussi par bonté; elle s'était intéressée à toutes les +infortunes, et soit à Bordeaux, soit à Paris, elle n'avait cessé un moment +de jouer le rôle de solliciteuse, qu'elle remplissait, dit-on, avec une +grâce irrésistible. C'est elle qui sut adoucir la sévérité proconsulaire +que son mari déployait dans la Gironde, et le ramener à des sentimens plus +humains. Elle voulait lui donner le rôle de pacificateur, de réparateur des +maux de la révolution. Elle attirait dans sa maison tous ceux qui avaient +contribué avec lui au 9 thermidor, et cherchait à les gagner, en les +flattant, en leur faisant espérer la reconnaissance publique, l'oubli du +passé, dont plusieurs avaient besoin, et le pouvoir qui aujourd'hui était +promis aux adversaires plutôt qu'aux partisans de la terreur. Elle +s'entourait de femmes aimables qui contribuaient à ce plan d'une séduction +si pardonnable. Parmi ces femmes brillait la veuve de l'infortuné général +Alexandre Beauharnais, jeune créole attrayante, non par sa beauté, mais par +une grâce extrême. Dans ces réunions, on attirait ces hommes simples et +exaltés qui venaient de mener une vie si dure et si tourmentée. On les +caressait; quelquefois même on les raillait sur leurs costumes, sur leurs +moeurs, sur leurs principes rigoureux. On les faisait asseoir à table à +côté d'hommes qu'ils auraient poursuivis naguère comme des aristocrates, +des spéculateurs enrichis, des dilapidateurs de la fortune publique; on les +forçait ainsi à sentir leur infériorité auprès des anciens modèles du bon +ton et du bel esprit. Beaucoup d'entre eux, dépourvus de moyens, perdaient +leur dignité avec leur rudesse, et ne savaient pas soutenir l'énergie de +leur caractère; d'autres qui, par leur esprit, savaient conserver leur +rang, et se donner bientôt ces avantages de salon si frivoles et si tôt +acquis, n'étaient cependant pas à l'abri d'une flatterie délicate. Tel +membre d'un comité, sollicité adroitement dans un dîner, accordait un +service, ou laissait influencer son vote. + +Ainsi une femme, née d'un financier, mariée à un magistrat, et devenue, +comme l'une des dépouilles de l'ancienne société, l'épouse d'un +révolutionnaire ardent, se chargeait de réconcilier des hommes simples, +quelquefois grossiers et presque toujours fanatisés, avec l'élégance, le +goût, les plaisirs, la liberté des moeurs et l'indifférence des opinions. +La révolution, ramenée (et c'était sans doute un bonheur) de ce terme +extrême de fanatisme et de grossièreté, s'avançait néanmoins d'une manière +trop rapide vers l'oubli des moeurs, des principes, et, on peut presque +dire, des ressentimens républicains. On reprochait ce changement aux +thermidoriens, on les accusait de s'y livrer, de le produire, de +l'accélérer, et le reproche était juste. + +Les révolutionnaires ne paraissaient pas dans ces salons ou ces concerts. A +peine quelques-uns d'entre eux osaient-ils s'y montrer, et ils n'en +sortaient que pour aller dans les tribunes s'élever contre la _Cabarrus_ +contre les aristocrates, contre les intrigans et les fournisseurs qu'elle +traînait à sa suite. Ils n'avaient, eux, d'autres réunions que leurs clubs +et leurs assemblées de sections; ils n'allaient pas y chercher des +plaisirs, mais exhaler leurs passions. Leurs femmes, qu'on appelait les +_furies de guillotine_, parce qu'elles avaient souvent fait cercle autour +de l'échafaud, paraissaient en costume populaire dans les tribunes des +clubs pour applaudir les motions les plus violentes. Plusieurs membres de +la convention se montraient encore aux séances des jacobins; quelques-uns y +portaient leur célébrité, mais ils étaient silencieux et sombres: c'étaient +Collot-d'Herbois, Billaud-Varennes, Carrier. D'autres, tels que Duhem, +Crassous, Lanot, etc., y allaient par simple attachement pour la cause, et +sans raison personnelle de défendre leur conduite révolutionnaire. + +C'était au Palais-Royal, autour de la convention, dans les tribunes et dans +les sections, que se rencontraient les deux partis. Dans les sections +surtout, où ils avaient à délibérer et à discuter, les rixes devenaient +extrêmement violentes. On colportait alors des unes aux autres l'adresse +des jacobins aux sociétés affiliées, et on voulait l'y faire lire. On avait +aussi à lire, par décret, le rapport de Robert-Lindet sur l'état de la +France, rapport qui en faisait un tableau si fidèle, et qui exprimait d'une +manière si convenable les sentimens dont la convention et tous les honnêtes +gens étaient animés. Cette lecture devenait chaque décadi le sujet des plus +vives contestations. Les révolutionnaires demandaient à grands cris +l'adresse des jacobins; leurs adversaires demandaient le rapport de Lindet. +On poussait des cris affreux. Les membres des anciens comités +révolutionnaires prenaient le nom de tous ceux qui montaient à la tribune +pour les combattre, et en l'écrivant, ils s'écriaient: Nous les +exterminerons! Leurs habitudes pendant la terreur leur avaient rendu +familiers les mots de tuer, de guillotiner, et ils les avaient toujours à +la bouche. Ils donnaient ainsi occasion de dire qu'ils faisaient de +nouvelles listes de proscription, et qu'ils voulaient recommencer le +système de Robespierre. On se battait souvent dans les sections; +quelquefois la victoire restait incertaine, et on atteignait dix heures +sans avoir rien pu lire. Alors les révolutionnaires, qui ne se faisaient +pas scrupule de dépasser l'heure légale, attendaient que leurs adversaires, +qui affectaient d'obéir à la loi, fussent partis, lisaient ce qui leur +plaisait, et prenaient toutes les délibérations qui leur convenaient. + +On rapportait chaque jour à la convention des scènes de ce genre, et on +s'élevait contre les anciens membres des comités révolutionnaires, qui +étaient, disait-on, les auteurs de tous ces troubles. Le club électoral, +plus bruyant à lui seul que toutes les sections ensemble, vint pousser à +bout la patience de l'assemblée, par une adresse des plus dangereuses. +C'était là, comme nous l'avons dit, que se réunissaient toujours les hommes +les plus compromis, et qu'on tramait les projets les plus audacieux. Une +députation de ce club vint demander que l'élection des magistrats +municipaux fût rendue au peuple; que la municipalité de Paris, qui n'avait +pas été rétablie depuis le 9 thermidor, fût reconstituée; qu'enfin, au lieu +d'une seule séance de section par décade, il fût permis de nouveau d'en +tenir deux. A cette dernière pétition, une foule de députés se levèrent, +firent entendre les plaintes les plus vives, et demandèrent des mesures +contre les membres des anciens comités révolutionnaires, auxquels on +attribuait tous les désordres. Legendre, quoiqu'il eût désapprouvé la +première attaque de Lecointre contre Billaud-Varennes, Collot-d'Herbois et +Barrère, dit qu'il fallait remonter plus haut; que la source du mal était +dans les membres des anciens comités de gouvernement, qui abusaient de +l'indulgence de l'assemblée à leur égard, et qu'il était temps enfin de +punir leur ancienne tyrannie, pour en empêcher une nouvelle. Cette +discussion amena un nouveau tumulte plus grand que le premier. Après de +longues et déplorables récriminations, l'assemblée ne rencontrant encore +que des questions ou insolubles ou dangereuses, prononça une seconde fois +l'ordre du jour. Divers moyens furent successivement proposés pour réprimer +les écarts des sociétés populaires, et les abus du droit de pétition. On +imagina d'ajouter au rapport de Lindet une adresse au peuple français, qui +exprimerait, d'une manière encore plus nette et plus énergique, les +sentimens de l'assemblée, et la marche nouvelle qu'elle se proposait de +suivre. Cette idée fut adoptée. Le député Richard, qui revenait de l'armée, +soutint que ce n'était pas assez; qu'il fallait gouverner vigoureusement; +que les adresses ne signifiaient rien, parce que tous les faiseurs de +pétitions ne manqueraient pas de répondre; qu'il ne fallait plus souffrir +qu'on vînt proférer à la barre des paroles qui, prononcées dans les rues, +feraient arrêter ceux qui se les permettraient. «Il est temps, dit Bourdon +(de l'Oise), de vous adresser des vérités utiles. Savez-vous pourquoi vos +armées sont constamment victorieuses? c'est parce qu'elles observent une +exacte discipline. Ayez dans l'état une bonne police, et vous aurez un bon +gouvernement. Savez-vous d'où viennent les éternelles attaques dirigées +contre le vôtre? c'est de l'abus que font vos ennemis de ce qu'il y a de +démocratique dans vos institutions. Ils se plaisent à répandre que vous +n'aurez jamais un gouvernement, que vous serez éternellement livrés à +l'anarchie. Il serait donc possible qu'une nation constamment victorieuse +ne sût pas se gouverner! Et la convention, qui sait que cela seul empêche +l'achèvement de la révolution, n'y pourvoirait pas! Non, non; détrompons +nos ennemis; c'est par l'abus des sociétés populaires et du droit de +pétition qu'ils veulent nous détruire; c'est cet abus qu'il faut réprimer.» + +On présenta divers moyens de réprimer l'abus des sociétés populaires, sans +les détruire. Pelet, pour ravir aux jacobins l'appui de plusieurs députés +montagnards qui siégaient dans leur société, et surtout pour leur enlever +Billaud-Varennes, Collot-d'Herbois et autres chefs dangereux, proposa de +défendre à tous les membres de la convention d'être membres d'aucune +société populaire. Cette proposition fut adoptée. Mais une foule de +réclamations s'élevèrent de la Montagne; on dit que le droit de se réunir +pour s'éclairer sur les intérêts publics était un droit appartenant à tous +les citoyens, et dont on ne pouvait pas plus dépouiller un député qu'aucun +autre membre de l'état; que par conséquent le décret adopté était une +violation d'un droit absolu et inattaquable. Le décret fut rapporté. +Dubois-Crancé fit alors une autre motion. Racontant la manière dont les +jacobins s'étaient épurés, il montra que cette société recelait encore dans +son sein les mêmes individus qui l'avaient égarée sous Robespierre. Il +soutint que la convention avait le droit de l'épurer de nouveau, tout comme +elle faisait, par ses commissaires, à l'égard des sociétés de départemens; +et il proposa de renvoyer la question aux comités compétens, pour qu'ils +imaginassent un mode convenable d'épuration, et des moyens de rendre les +sociétés populaires utiles. Cette nouvelle proposition fut encore +accueillie. + +Ce décret excita une grande rumeur aux jacobins. Ils s'écrièrent que +Dubois-Crancé avait trompé la convention; que l'épuration ordonnée après le +9 thermidor s'était rigoureusement exécutée; qu'on n'avait pas le droit de +la recommencer; qu'ils étaient tous également dignes de siéger dans cette +illustre société qui avait rendu tant de services à la patrie; que, du +reste, ils ne craignaient pas l'examen le plus sévère, et qu'ils étaient +prêts à se soumettre à l'investigation de la convention. En conséquence, +ils décidèrent que la liste de tous les membres serait imprimée, et portée +à la barre par une députation. Le jour suivant, 13 vendémiaire (4 octobre), +ils furent moins dociles; ils dirent que leur décision rendue la veille +était inconsidérée; que remettre la liste des membres de la société à +l'assemblée, c'était lui reconnaître le droit d'épuration, qui +n'appartenait à personne; que tous les citoyens ayant la faculté de se +réunir, sans armes, pour conférer sur les questions d'intérêt public, nul +individu ne pouvait être déclaré indigne de faire partie d'une société; +que, par conséquent, l'épuration était contre tous les droits, et qu'il ne +fallait point aller porter la liste. «Les sociétés populaires,» s'écria le +nommé Giot, jacobin forcené, et l'un des employés auprès des armées, «les +sociétés populaires n'appartiennent qu'à elles-mêmes. S'il en était +autrement, l'infâme cour aurait épuré celle des jacobins, et vous auriez vu +ces banquettes, qui ne doivent être occupées que par la vertu, souillées +par la présence des Jaucourt et des Feuillant. Eh bien! la cour elle-même, +qui ne respectait rien, n'osa pas vous attaquer; et ce que la cour n'a pas +osé, on l'entreprendrait au moment où les jacobins ont juré d'abattre tous +les tyrans, quels qu'ils soient, et d'être toujours soumis à la +convention!... J'arrive des départemens; je puis vous assurer que +l'existence des sociétés populaires est extrêmement compromise; j'ai été +traité de scélérat, parce que le titre de jacobin était sur ma commission. +On m'a dit que j'appartenais à une société qui n'était composée que de +brigands. Il y a des menées sourdes pour éloigner de vous les autres +sociétés de la république; j'ai été assez heureux pour arrêter la scission, +et resserrer les liens de la fraternité entre vous et la société de +Bayonne, que Robespierre avait calomniée dans votre sein. Ce que je viens +de dire d'une commune se reproduit dans toutes. Soyez prudens, restez +toujours attachés aux principes et à la convention, et surtout ne +reconnaissez à aucune autorité le droit de vous épurer.» Les jacobins +applaudirent ce discours, et décidèrent qu'ils ne porteraient pas leur +liste à la convention, et qu'ils attendraient ses décrets. + +Le club électoral était encore beaucoup plus tumultueux. Depuis sa dernière +pétition, on l'avait chassé de l'Évêché, et il était allé se réfugier dans +une salle du Musée, tout près de la convention. Là, dans une séance de +nuit, au milieu des cris furieux des assistans, et des trépignemens des +femmes qui remplissaient les tribunes, il déclara que la convention avait +outrepassé la durée de ses pouvoirs; qu'elle avait été envoyée pour juger +le dernier roi, et faire une constitution; qu'elle avait accompli ces deux +choses, et que par conséquent sa tâche était remplie, et ses pouvoirs +expirés. + +Ces scènes des jacobins et du club électoral furent dénoncées de nouveau à +la convention, qui renvoya tout aux comités chargés de lui présenter un +projet relatif aux abus des sociétés populaires. Elle avait voté une +adresse au peuple français, comme elle se l'était proposé, et l'avait +envoyée aux sections et à toutes les communes de la république. Cette +adresse, écrite d'un style ferme et sage, reproduisait d'une manière plus +positive et plus précise les sentimens exprimés dans le rapport de Lindet. +Elle devint le sujet de nouvelles luttes dans les sections. Les +révolutionnaires voulaient empêcher de la lire, et s'opposaient à ce qu'on +votât en réponse des adresses d'adhésion; ils faisaient adopter, au +contraire, des adresses aux jacobins, pour leur exprimer l'intérêt qu'on +prenait à leur cause. Souvent, après avoir de cette manière décidé un vote, +des renforts arrivaient à leurs adversaires, qui les chassaient, et la +section ainsi renouvelée décidait le contraire. On en vit ainsi plusieurs +qui firent deux adresses contradictoires, l'une aux jacobins, l'autre à la +convention. Dans la première, on célébrait les services des sociétés +populaires, et on faisait des voeux pour leur conservation; dans l'autre, +on disait que la section, délivrée du joug des anarchistes et des +terroristes, venait enfin exprimer son libre voeu à la convention, lui +offrir ses bras et sa vie, pour combattre à la fois les continuateurs de +Robespierre et les agens du royalisme. La convention assistait à ces +débats, attendant le projet sur la police des sociétés populaires. + +Il fut présenté le 25 vendémiaire (16 octobre). Il avait pour but principal +de rompre la coalition que formaient en France toutes les sociétés des +jacobins. Affiliées à la société-mère, correspondant régulièrement avec +elle, et obéissant à ses ordres, elles composaient un vaste parti, +habilement organisé, qui avait un centre et une direction; et c'était là ce +qu'on voulait détruire. Le décret défendait _toutes affiliations, +fédérations, ainsi que toutes correspondances en nom collectif entre +sociétés populaires_. Il portait en outre qu'aucune pétition ou adresse ne +pourrait être faite en nom collectif, afin d'éviter ces manifestes +impérieux que les envoyés des jacobins ou du club électoral venaient lire à +la barre, et qui étaient devenus souvent des ordres pour l'assemblée. Toute +adresse ou pétition devait être individuellement signée. On s'assurait par +là le moyen de poursuivre les auteurs des propositions dangereuses, et on +espérait les mettre en contradiction par la nécessité de signer. Le tableau +des membres de chaque société devait être dressé sur-le-champ et affiché +dans le lieu des réunions. A peine ce décret fut-il lu à l'assemblée, +qu'une foule de voix s'élevèrent pour le combattre. «On veut, disaient les +montagnards, détruire les sociétés populaires; on oublie qu'elles ont sauvé +la révolution et la liberté; on oublie qu'elles sont le moyen le plus +puissant de réunir les citoyens, et de conserver en eux l'énergie et le +patriotisme; on attente, en leur défendant la correspondance, au droit +essentiel, appartenant à tous les citoyens, de correspondre entre eux, +droit aussi sacré que celui de se réunir paisiblement pour conférer sur les +questions d'intérêt public.» Les députés Lejeune, Duhem, Crassous, tous +jacobins, tous intéressés vivement à écarter ce décret, n'étaient pas les +seuls à s'exprimer ainsi. Le député Thibaudeau, républicain sincère, +étranger aux montagnards et aux thermidoriens, paraissait lui-même effrayé +des conséquences de ce décret, et en demandait l'ajournement, craignant +qu'il ne nuisit à l'existence même des sociétés populaires. On ne veut pas +les détruire, répondaient les thermidoriens, auteurs du décret; on ne veut +que les soumettre à une police nécessaire. Au milieu de ce conflit, Merlin +(de Thionville) s'écrie: «Président, rappelle les préopinans à l'ordre; +ils prétendent que nous voulons anéantir les sociétés populaires, tandis +qu'il s'agit seulement de régler leurs rapports actuels.» Rewbell, +Bentabolle, Thuriot, démontrent qu'il n'est nullement question de les +supprimer. «Les empêche-t-on, disaient-ils, de se réunir paisiblement et +sans armes, pour conférer sur les intérêts publics? non sans doute; ce +droit reste intact. On les empêche de s'affilier, de se fédérer, et on ne +fait à leur égard que ce qu'on a déjà fait à l'égard des autorités +départementales. Celles-ci, par le décret du 14 frimaire qui institue le +gouvernement révolutionnaire, ne peuvent ni correspondre, ni se concerter +entre elles. Serait-il possible qu'on permît aux sociétés populaires ce +qu'on a défendu aux autorités départementales? On leur défend de +correspondre en nom collectif, et en cela on ne viole aucun droit: tout +citoyen peut sans doute correspondre d'un bout de la France à l'autre; mais +les citoyens correspondent-ils par président et secrétaires? C'est cette +correspondance officielle entre corps puissans et constitués qu'on veut et +qu'on a raison de vouloir empêcher, pour détruire un fédéralisme plus +monstrueux et plus dangereux que celui des départemens. C'est par ces +affiliations, par ces correspondances, que les jacobins sont parvenus à +exercer une influence véritable sur le gouvernement, et à se donner dans la +direction des affaires une part qui ne devrait jamais appartenir qu'à la +représentation nationale elle-même. + +» Bourdon (de l'Oise), l'un des principaux membres du comité de sûreté +générale, et, comme on a vu, souvent en lutte avec ses amis quoique +thermidorien, s'écrie: «Les sociétés populaires ne sont pas le peuple; je +ne vois le peuple que dans les assemblées primaires: les sociétés +populaires sont une collection d'hommes qui se sont choisis eux-mêmes, +comme des moines, qui ont fini par former une aristocratie exclusive, +permanente, qui s'intitule le peuple, et qui vient se placer à côté de la +représentation nationale, pour inspirer, modifier ou combattre ses +résolutions. A côté de la convention, je vois une autre représentation +s'élever, et cette représentation siège aux Jacobins.» Des applaudissemens +nombreux interrompent Bourdon; il continué en ces termes: «J'apporte si peu +de passion ici, que, pour avoir l'unité et la paix, je dirais volontiers au +peuple: Choisis entre les hommes que tu as désignés pour te représenter, et +ceux qui se sont élevés à côté d'eux; peu importe, pourvu que tu aies une +représentation unique.» De nouveaux applaudissemens interrompent Bourdon; +il reprend: «Oui, s'écrie-t-il, que le peuple choisisse entre vous et les +hommes qui ont voulu proscrire les représentans chargés de la confiance +nationale, entre vous et les hommes qui, liés avec la municipalité de +Paris, voulaient, il y a quelques mois, assassiner la liberté! Citoyens, +voulez-vous faire une paix glorieuse? voulez-vous arriver jusqu'aux +anciennes limites de la Gaule? présentez aux Belges, aux peuples qui +bordent le Rhin, une révolution paisible, une république sans une doublé +représentation, une république sans comités révolutionnaires, teints du +sang des citoyens. Dites aux Belges et aux peuples du Rhin: Vous vouliez +une demi-liberté, nous vous la donnons tout entière, mais en vous épargnant +les maux cruels qui précèdent son établissement, en vous épargnant les +sanglantes épreuves par lesquelles nous avons passé nous-mêmes. Songez, +citoyens, que pour dégoûter les peuples voisins de s'unir à vous, on leur +dit que vous n'avez point de gouvernement, ce qu'en traitant avec vous on +ne sait s'il faut s'adresser à la convention ou aux jacobins. Donnez au +contraire l'unité et l'ensemble à votre gouvernement, et vous verrez +qu'aucun peuple n'a d'éloignement pour vous et vos principes; vous verrez +qu'aucun peuple ne hait la liberté.» + +Duhem, Crassous, Clausel, veulent au moins l'ajournement du décret, disant +qu'il est trop important pour être rendu brusquement; ils réclament la +parole tous à la fois. Merlin (de Thionville) la demande contre eux avec +cette ardeur qu'il porte à la tribune comme sur les champs de bataille. Le +président la leur donne successivement. Dubarran, Levasseur, Romme, sont +encore entendus contre le décret; Thuriot pour. Enfin Merlin s'élance une +dernière fois à la tribune: «Citoyens, dit-il, quand il fut question +d'établir la république, vous l'avez décrétée sans renvoi ni rapport; +aujourd'hui, il s'agit en quelque sorte de l'établir une seconde fois, en +la sauvant des sociétés populaires coalisées contre elle. Citoyens, il ne +faut pas craindre d'aborder cette caverne, malgré le sang et les cadavres +qui en obstruent l'entrée; osez y pénétrer, osez en chasser les fripons et +les assassins, et n'y laisser que les bons citoyens, pour y peser +tranquillement les grands intérêts de la patrie. Je vous demande de rendre +ce décret qui sauve la république, comme celui qui l'a créée, c'est-à-dire +sans renvoi ni rapport.» + +Merlin est applaudi, et le décret voté sur-le-champ, article par article. +C'était le premier coup porté à cette société célèbre, qui jusqu'à ce jour +avait fait trembler la convention, et avait servi à lui imprimer la +direction révolutionnaire. C'étaient moins les dispositions du décret, +d'ailleurs assez faciles à éluder, que le courage de le rendre, qui +importait ici, et qui devait faire pressentir aux jacobins leur fin +prochaine. Réunis le soir dans leur salle, ils commentent le décret, et la +manière dont il a été rendu. Le député Lejeune, qui le matin s'était opposé +de toutes ses forces à son adoption, se plaint de n'avoir pas été secondé; +il dit que peu de membres de l'assemblée ont pris la parole pour défendre +la société dont ils font partie. «Il est, dit-il, des membres de la +convention, célèbres par leur énergie révolutionnaire et patriotique, qui +aujourd'hui ont gardé un silence condamnable. Ou ces membres sont coupables +de tyrannie comme on les en a accusés, ou ils ont travaillé pour le bonheur +public. Dans le premier cas, ils sont coupables et doivent être punis; dans +le second, leur tâche n'est pas finie. Après avoir préparé par leurs +veilles les succès des défenseurs de la patrie, ils doivent défendre les +principes et les droits du peuple attaqués. Il y a deux mois, vous parliez +sans cesse des droits du peuple à cette tribune, vous Collot et Billaud, +pourquoi avez-vous cessé de les défendre? Pourquoi vous taisez-vous +aujourd'hui qu'une foule d'objets réclament encore votre courage et vos +lumières!» + +Billaud et Collot gardaient, depuis l'accusation qui avait été portée +contre eux, un morne silence. Interpellés par leur collègue Lejeune, et +accusés de n'avoir pas défendu la société, ils prennent la parole et +déclarent que, s'ils ont gardé le silence, c'est par prudence et non par +faiblesse; qu'ils ont craint de nuire à l'avis soutenu par les patriotes, +en l'appuyant; que depuis long-temps la crainte de nuire aux discussions +est le seul motif de leur réserve; que, d'ailleurs, accusés d'avoir dominé +la convention, ils ont voulu répondre à leurs accusateurs en cherchant à +s'annuler; qu'ils sont charmés de se voir provoqués par leurs collègues, à +sortir de cette nullité volontaire, et autorisés en quelque sorte à se +dévouer encore à la cause de la liberté et de la république. + +Contens de cette explication, les jacobins les applaudissent et reviennent +à la loi rendue le matin; ils se consolent en disant qu'ils correspondront +avec toute la France par la tribune. Goujon les engage à respecter la loi +rendue, ils le promettent; mais le nommé Terrasson leur propose un moyen de +remplacer la correspondance, tout en restant fidèles à la loi. Ils feront +une lettre circulaire, non pas écrite au nom des jacobins, et adressée à +d'autres jacobins, mais _signée par tous les hommes libres, réunis dans la +salle des Jacobins, et adressée à tous les hommes libres de France, réunis +en sociétés populaires_. Le moyen est adopté avec grande joie, et le projet +d'une pareille circulaire résolu. + +On voit quel cas les jacobins faisaient des menaces de la convention, et +combien peu ils étaient disposés à profiter de la leçon qu'elle venait de +leur donner. En attendant que de nouveaux faits provoquassent de nouvelles +mesures à leur égard, la convention se mit à poursuivre la tâche que Robert +Lindet lui avait tracée dans son rapport, et à discuter les questions +proposées par lui. Il s'agissait de réparer les conséquences d'un régime +violent sur l'agriculture, le commerce, les finances, et de rendre à toutes +les classes la sécurité, le goût de l'ordre et du travail. Mais ici on +était aussi divisé de système et aussi disposé à s'emporter que sur toutes +les autres matières. + +Les réquisitions, le _maximum_, les assignats, le séquestre des biens des +étrangers, excitaient contre l'ancien gouvernement des sorties aussi +violentes que les emprisonnemens et les exécutions. Les thermidoriens, fort +ignorans en matière d'économie publique, s'attachaient, par esprit de +réaction, à censurer d'une manière amère et outrageante tout ce qui s'était +fait en ce genre; et cependant, si dans l'administration générale de +l'état, pendant l'année précédente, quelque chose était irréprochable et +complètement justifié par la nécessité, c'était l'administration des +finances, des subsistances et des approvisionnemens. Cambon, le membre le +plus influent du comité des finances, avait mis le plus grand ordre dans le +trésor; il avait fait émettre, à la vérité, beaucoup d'assignats, mais +c'était là l'unique ressource; et il s'était brouillé avec Robespierre, +Saint-Just et Couthon, en ne consentant pas à plusieurs dépenses +révolutionnaires. Quant à Lindet, chargé des transports et des +réquisitions, il avait travaillé avec un zèle admirable à tirer de +l'étranger, à requérir en France, et à transporter soit aux armées, soit +dans les grandes communes, les approvisionnemens nécessaires. Le moyen des +réquisitions était violent; mais il était reconnu le seul possible, et +Lindet s'était appliqué à en user avec le plus grand ménagement. Il ne +pouvait d'ailleurs répondre ni de la fidélité de tous ses agens, ni de la +conduite de tous ceux qui avaient droit de requérir, tels que les +fonctionnaires municipaux, les représentans, et les commissaires aux +armées. + +Les thermidoriens et surtout Tallien dirigeaient les plus sottes et les +plus injustes attaques contre le système général de ces moyens +révolutionnaires, et contre la manière de les employer. La cause première +de tous les maux, selon eux, c'était la trop grande émission dés assignats; +cette émission excessive les avait dépréciés, et ils s'étaient trouvés en +disproportion démesurée avec les denrées et les marchandises. C'est ainsi +que le _maximum_ était devenu si oppressif et si désastreux, parce qu'il +obligeait le vendeur ou le créancier remboursé à recevoir une valeur +nominale toujours plus illusoire. Il n'y avait dans ces objections rien de +bien neuf, rien de bien utile; il n'y avait surtout l'indication d'aucun +remède, tout le monde en savait autant, mais Tallien et ses amis +attribuaient l'émission excessive des assignats à Cambon, et semblaient lui +imputer ainsi tous les maux de l'état. Ils lui reprochaient encore le +séquestre des biens étrangers, mesure qui, ayant provoqué des représailles +contre les Français, avait interrompu toute circulation de valeurs, détruit +toute espèce de crédit, et ruiné entièrement le commerce. Quant à la +commission des approvisionnemens, les mêmes censeurs l'accusaient d'avoir +tourmenté la France par les réquisitions, d'avoir dépensé des sommes +énormes à l'étranger pour se procurer des grains, en laissant Paris dans le +dénuement, à l'entrée d'un hiver rigoureux. Ils proposèrent de lui faire +rendre des comptes sévères. + +Cambon était d'une intégrité que tous les partis ont reconnue. Il joignait +à un zèle ardent pour la bonne administration des finances, un caractère +bouillant qu'un reproche injuste jetait hors de toutes les bornes. Il avait +fait dire à Tallien et à ses amis qu'il ne les attaquerait pas, s'ils le +laissaient tranquille, mais qu'il les poursuivrait impitoyablement à la +première calomnie. Tallien eut l'imprudence d'ajouter à ses attaques de +tribune des articles de journal. Cambon n'y tint pas, et dans une des +nombreuses séances consacrées à la discussion de ces matières, il s'élança +à la tribune, et dit à Tallien: «Ah! tu m'attaques, tu veux jeter des +nuages sur ma probité! eh bien! je vais te prouver que tu es un voleur et +un assassin. Tu n'as pas rendu tes comptes de secrétaire de la commune, et +j'en ai la preuve au comité des finances; tu as ordonnancé une dépense de +quinze cent mille francs pour un objet qui te couvrira de honte. Tu n'as +pas rendu tes comptes pour ta mission à Bordeaux, et j'ai encore la preuve +de tout cela au comité. Tu resteras à jamais suspect de complicité dans les +crimes de septembre, et je vais te prouver, par tes propres paroles, cette +complicité qui devrait à jamais te condamner au silence.» On interrompit +Cambon, on lui dit que ces personnalités étaient étrangères à la +discussion, que personne n'accusait sa probité, qu'il s'agissait seulement +du système financier. Tallien balbutia quelques mots mal assurés, et dit +qu'il ne répondrait pas à ce qui lui était personnel, mais seulement à ce +qui touchait aux questions générales. Cambon prouva ensuite que les +assignats avaient été la seule ressource de la révolution: que les dépenses +s'étaient élevées à trois cents millions par mois; que les recettes, dans +le désordre qui régnait, avaient à peine fourni le quart de cette somme, +qu'il avait fallu y suppléer chaque mois avec des assignats; que la +quantité en circulation n'était pas un mystère, et montait à six milliards +quatre cents millions; que du reste les biens nationaux représentaient +douze milliards, et fournissaient un moyen suffisant d'acquitter la +république; qu'il avait, au péril de sa vie, sauvé cinq cents millions que +Robespierre, Saint-Just et Couthon proposaient de consacrer à certaines +dépenses; qu'il avait long-temps résisté au _maximum_ et au séquestre; et +que, quant à la commission de commerce, obligée de payer les blés à +l'étranger vingt-un francs le quintal, et de les donner en France pour +quatorze, il n'était pas étonnant qu'elle eût fait des pertes énormes. + +Ces controverses si imprudentes de la part des thermidoriens, qui, à tort +ou à raison, n'avaient pas une réputation intacte, et qui s'attaquaient à +un homme très pur, très instruit et très violent, firent perdre beaucoup de +temps à l'assemblée. Quoique les attaques eussent cessé du côté des +thermidoriens, Cambon n'avait plus aucun repos, et chaque jour il répétait +à la tribune: «M'accuser moi! vile canaille! Venez donc vérifier mes +comptes et juger ma conduite.--Restez donc tranquille, lui criait-on; on +n'accuse pas votre probité.» Mais il y revenait tous les jours. Au milieu +de ce conflit de personnalités, l'assemblée prit, autant qu'elle put, les +mesures les plus capables de réparer ou d'adoucir le mal. + +Elle ordonna un compte général des finances, présentant les recettes et les +dépenses, et un travail sur les moyens de retirer une partie des assignats, +sans toutefois recourir à la démonétisation, afin de ne pas les +discréditer. Sur la proposition de Cambon, elle renonça à une ressource +financière misérable, qui donnait lieu à de nombreuses exactions et +contrariait les préjugés de beaucoup de provinces: c'était la fonte de +l'argenterie des églises. On avait évalué d'abord cette argenterie à un +milliard; en réalité elle ne s'élevait qu'à trente millions. Il fut décidé +qu'il ne serait plus permis d'y toucher, et qu'elle resterait en dépôt dans +les communes. La convention chercha ensuite à corriger les plus graves +inconvéniens du _maximum_. Quelques voix s'élevaient déjà pour le faire +abolir; mais la crainte d'une hausse disproportionnée dans les prix empêcha +de céder à cette impulsion des réacteurs. On songea seulement à modifier la +loi. Le _maximum_ avait contribué à tuer le commerce, parce que les +commerçans[1] ne retrouvaient, en se conformant au tarif, ni le prix du +fret ni celui des assurances. En conséquence toute denrée coloniale, toute +marchandise de première nécessité, toute matière première apportée de +l'étranger dans nos ports, fut affranchie du _maximum_ et des réquisitions, +et put être vendue à pris libre, de gré à gré. Même faveur fut accordée aux +marchandises provenant des prises, parce qu'elles gisaient dans les ports +sans trouver de débit. Le _maximum_ uniforme des grains avait un +inconvénient extrêmement grave. La production du blé était plus coûteuse et +moins abondante dans certaines provinces; le prix que recevaient les +fermiers dans ces provinces ne payait pas même leurs avances. Il fut décidé +que les prix des grains varieraient dans chaque département, d'après ceux +de 1790, et qu'ils seraient portés à deux tiers en sus. En augmentant ainsi +le prix des subsistances, on songea à élever les appointemens, les +salaires, le revenu des petits rentiers; mais cette idée, loyalement +proposée par Cambon, fut repoussée comme perfide par Tallien, et ajournée. + +On s'occupa ensuite des réquisitions. Pour qu'elles ne fussent plus +générales, illimitées, confuses, qu'elles n'épuisassent plus les moyens de +transport, on décida que la commission des approvisionnemens[1] aurait +seule le droit de requérir; qu'elle ne pourrait plus requérir ni toute une +denrée, ni tous les produits d'un département, mais qu'elle désignerait +l'objet, sa nature, sa quantité, l'époque de la livraison et du paiement, +qu'elle ne demanderait qu'au fur et à mesure du besoin, et dans le district +le plus voisin du lieu à approvisionner. Les représentans près les armées +eurent seuls, dans le cas urgent d'un défaut de vivres ou d'un mouvement +rapide, la faculté de faire immédiatement les réquisitions nécessaires. + +La question du séquestre des valeurs étrangères fut vivement agitée. Les +uns disaient que la guerre ne devait pas s'étendre des gouvernemens aux +sujets; qu'il fallait laisser les sujets continuer paisiblement leurs +relations et leurs échanges, et n'attaquer que les armées; que les Français +n'avaient saisi que 25 millions, tandis qu'on leur en avait saisi 100; +qu'il fallait rendre les 25 millions, pour qu'on nous rendît les 100; que +le séquestre était ruineux pour nos banquiers, car ils étaient obligés de +déposer au trésor ce qu'ils devaient à l'étranger, tandis qu'ils ne +recevaient pas ce que l'étranger leur devait à eux, les gouvernemens s'en +emparant toujours par représailles; que cette mesure ainsi prolongée +rendait le commerce français suspect même aux neutres; qu'enfin la +circulation des effets de crédit ayant cessé, il fallait payer en argent +une partie des denrées tirées des pays voisins. Les autres répondaient que, +puisqu'on voulait distinguer dans la guerre les sujets des gouvernemens, il +faudrait ne diriger aussi les boulets et les balles que sur la tête des +rois, et non sur celle de leurs soldats; qu'il faudrait rendre au commerce +anglais les vaisseaux pris par nos corsaires, et ne garder que les +vaisseaux de guerre; que, si on rendait les 25 millions séquestrés, +l'exemple ne serait pas suivi par les gouvernemens ennemis, et que les 100 +millions des Français seraient toujours retenus; que rétablir la +circulation des valeurs, ce n'était que fournir aux émigrés le moyen de +recevoir des fonds. + +La convention n'osa pas trancher la question, et décida seulement que le +séquestre serait levé à l'égard des Belges, que la conquête avait en +quelque sorte remis en paix avec la France, et à l'égard des négocians de +Hambourg, qui n'étaient pas coupables de la guerre déclarée par l'empire, +et dont les valeurs représentaient des blés fournis à la France. + +A toutes ces mesures réparatrices prises dans l'intérêt de l'agriculture et +du commerce, la convention ajouta toutes celles qui pouvaient ramener la +sécurité et rappeler les négocians. Un ancien décret mettait hors la loi +tous ceux qui s'étaient soustraits ou à un jugement, ou à une application +d'une loi; il fut aboli, et les condamnés par les commissions +révolutionnaires, les suspects qui s'étaient cachés, purent rentrer dans +leur domicile. On rendit aux suspects encore détenus l'administration de +leurs biens. Lyon fut déclaré n'être plus en état de rébellion; son nom lui +fut rendu; les démolitions cessèrent; on lui restitua les marchandises qui +étaient séquestrées par les communes environnantes; ses négocians n'eurent +plus besoin de certificat de civisme pour recevoir ou expédier, et la +circulation recommença pour cette cité malheureuse. Les membres de la +commission populaire de Bordeaux et leurs adhérens, c'est-à-dire presque +tous les négocians bordelais, étaient hors la loi: le décret porté contre +eux fut rapporté. Une colonne infamante devait être placée à Caen en +mémoire du fédéralisme; on décida qu'elle ne serait pas élevée. Sedan fut +libre de fabriquer toutes les espèces de drap. Les départemens du Nord, du +Pas-de-Calais, de l'Aisne et de la Somme, furent dispensés de l'impôt +territorial pendant quatre ans, à la condition pour eux de rétablir la +culture du lin et du chanvre. Enfin on jeta un regard sur la malheureuse +Vendée. Les représentais Hentz et Francastel, le général Turreau et +plusieurs autres qui avaient exécuté les décrets formidables de la terreur, +furent rappelés. On prétendit, naturellement, qu'ils étaient complices de +Robespierre et du comité de salut public, qui avaient voulu faire durer +éternellement la guerre de la Vendée en employant la cruauté. On ne sait +pourquoi le comité aurait eu une pareille intention; mais les partis se +rendent absurdité pour absurdité. Vimeux fut appelé à commander dans la +Vendée, le jeune Hoche en Bretagne; on envoya dans ces contrées de nouveaux +représentans avec mission d'examiner s'il serait possible d'y faire +accepter une amnistie, et d'y amener ainsi une pacification. + +On voit combien était rapide et général le retour vers d'autres idées. Il +était naturel qu'en songeant à toutes les espèces de maux, à toutes les +classes de proscrits, l'assemblée songeât aussi à ses propres membres. +Depuis plus d'un an soixante-treize d'entre eux étaient détenus à +Port-Libre, pour avoir signé une protestation contre le 31 mai. Ils avaient +écrit une lettre pour demander des juges. Tout ce qui restait du côté +droit, une partie des membres dits du _ventre_, se levèrent dans une +question qui intéressait la sécurité du vote, et demandèrent la +réintégration de leurs collègues. Alors s'éleva une de ces discussions +orageuses et interminables qui prenaient toujours naissance dès qu'on +soulevait le passé. «Vous voulez donc condamner le 31 mai? s'écrient les +montagnards; vous voulez flétrir une journée que jusqu'à ce jour vous avez +proclamée glorieuse et salutaire; vous voulez relever une faction qui, par +son opposition, manqua perdre la république; vous voulez réhabiliter le +fédéralisme!!!» Les thermidoriens, auteurs ou approbateurs du 31 mai, +étaient embarrassés; et, pour reculer la décision, la convention ordonna un +rapport sur les soixante-treize. + +Il est dans la nature des réactions non-seulement de chercher à réparer le +mal accompli, mais encore de vouloir des vengeances. On réclamait chaque +jour le jugement de Lebon et de Fouquier-Tinville; on avait déjà demandé +celui de Billaud, Collot, Barrère, Vadier, Amar, Vouland, David, membres +des anciens comités. Le temps amenait à tout instant des propositions du +même genre. Les noyades de Nantes, restées long-temps inconnues, venaient +enfin d'être révélées. Cent trente-trois Nantais, envoyés à Paris pour être +jugés par le tribunal révolutionnaire, n'étaient arrivés qu'après le 9 +thermidor; ils avaient été acquittés, et écoutés avec faveur dans toutes +les révélations qu'ils firent sur les malheurs de leur ville. L'indignation +publique fut telle, qu'on se vit obligé de mander à Paris les membres du +comité révolutionnaire de Nantes. Leur procès venait de faire connaître +toutes les atrocités ordinaires de la guerre civile. À Paris, et loin du +théâtre de la guerre, on ne concevait pas que la fureur eût été poussée +aussi loin. Les accusés n'avaient qu'une excuse, et ils l'opposaient à tous +les griefs: la Vendée à leurs portes, et les ordres du représentant +Carrier. Voyant le terme de l'instruction approcher, ils s'élevaient chaque +jour plus fortement contre Carrier, et demandaient qu'il vînt partager leur +sort, et rendre compte lui-même des actes qu'il avait ordonnés. Le public +en masse réclamait l'arrestation de Carrier et sa comparution devant le +tribunal révolutionnaire. La convention devait prendre un parti. Les +montagnards demandaient si, après avoir déjà enfermé Lebon et David, et +accusé plusieurs fois Billaud, Collot et Barrère, on ne finirait pas par +poursuivre tous les députés qui étaient allés en mission. Pour rassurer +leurs craintes, on imagina de rendre un décret sur les formes à employer +dans les poursuites contre un membre de la représentation nationale. Ce +décret fut long-temps discuté, et avec le plus grand acharnement de part et +d'autre. Les montagnards voulaient, pour éviter une nouvelle décimation, +rendre les formalités longues et difficiles. Ceux qu'on appelait les +réacteurs voulaient, au contraire, les simplifier, pour rendre plus prompte +et plus sûre la punition de certains députés désignés sous le nom de +proconsuls. Il fut décrété enfin que toute dénonciation serait renvoyée aux +trois comités, de salut public, de sûreté générale et de législation, qui +décideraient s'il y avait lieu à examen; que, dans le cas d'une décision +affirmative, il serait formé au sort une commission de vingt-un membres +pour faire un rapport; que, d'après ce rapport et la défense contradictoire +du député inculpé, la convention déciderait enfin s'il y avait lieu à +accusation, et enverrait le député devant le tribunal compétent. + +Aussitôt le décret rendu, les trois comités déclarèrent qu'il y avait lieu +à examen contre Carrier; une commission de vingt-un membres fut formée; +elle s'empara des pièces du procès, fit comparaître Carrier devant elle, et +commença une instruction. D'après ce qui s'était passé au tribunal +révolutionnaire, et la connaissance que tout le monde avait acquise des +faits, le sort de Carrier ne pouvait être douteux. Les montagnards, tout en +condamnant les crimes de Carrier, prétendaient que, si on le poursuivait, +ce n'était pas pour punir ses crimes, mais pour commencer une longue série +de vengeances contre les hommes dont l'énergie avait sauvé la France. Leurs +adversaires, au contraire, en entendant chaque jour les membres du comité +révolutionnaire demander la comparution de Carrier, et en voyant les +lenteurs de la commission des vingt-un, disaient qu'on voulait le sauver. +Le comité de sûreté générale, craignant qu'il ne prît la fuite, le fit +entourer d'agens de police qui ne le perdaient pas de vue. Carrier +cependant ne songeait pas à s'enfuir. Quelques révolutionnaires l'avaient +secrètement engagé à s'échapper, et il n'osa pas prendre un parti; il +semblait accablé et paralysé en quelque sorte par l'horreur publique. Un +jour il s'aperçut qu'il était poursuivi, s'arrêta devant un des agens, lui +demanda pourquoi il le suivait, et fit mine de l'ajuster avec un pistolet; +une rixe s'ensuivit, la force armée accourut, Carrier fut saisi et conduit +à sa demeure. Cette scène excita une grande rumeur dans l'assemblée et de +violentes réclamations aux Jacobins. On dit que la représentation nationale +avait été violée dans la personne de Carrier, et on demanda des +explications au comité de sûreté générale. Ce comité expliqua comment les +faits s'étaient passés, et, quoique vivement censuré, il eut du moins +l'occasion de prouver qu'il ne voulait pas favoriser l'évasion de Carrier. +Enfin, la commission des vingt-un fit son rapport, et conclut à la mise en +accusation devant le tribunal révolutionnaire. Carrier essaya faiblement de +se défendre; il rejeta toutes les cruautés sur l'exaspération produite par +la guerre civile, sur la nécessité de terrifier la Vendée toujours +menaçante, enfin sur l'impulsion du comité de salut public, auquel il n'osa +pas imputer les noyades, mais auquel il attribua cette inspiration +d'énergie féroce qui avait entraîné plusieurs commissaires de la +convention. Ici renaissaient des questions dangereuses, déjà soulevées +plusieurs fois; on se voyait exposé encore à discuter la part de chacun +dans les violences de la révolution. Les commissaires pouvaient rejeter sur +les comités, les comités sur la convention, la convention sur la France, +cette inspiration qui avait amené de si affreuses mais de si grandes +choses, qui était commune à tout le monde, et qui surtout dépendait d'une +situation sans exemple. «Tout le monde, dit Carrier dans un moment de +désespoir, tout le monde est coupable ici, jusqu'à la sonnette du +président.» Cependant le récit des horreurs commises à Nantes avait excite +une indignation si grande, que pas un membre n'osa défendre Carrier, et ne +songea à le justifier par des considérations générales. Il fut décrété +d'accusation à l'unanimité, et envoyé au tribunal révolutionnaire. + +La réaction faisait donc des progrès rapides. Les coups qu'on n'avait pas +osé frapper encore sur les membres des anciens comités de gouvernement, +étaient dirigés sur Carrier. Tous les membres des comités révolutionnaires, +tous ceux de la convention qui avaient rempli des missions, tous les hommes +enfin qui avaient été chargés de fonctions rigoureuses, commençaient à +trembler pour eux-mêmes. + +Les jacobins, déjà frappés d'un décret qui leur interdisait l'affiliation +et la correspondance en nom collectif, avaient besoin de prudence; mais +depuis les derniers événemens[1], il était peu probable qu'ils sussent se +contenir, et éviter une lutte avec la convention et les thermidoriens. Ce +qui s'était passé à l'égard de Carrier amena en effet une séance orageuse +dans leur club. Crassous, député et jacobin, fit un tableau des moyens +employés par l'aristocratie pour perdre les patriotes. «Le procès qui +s'instruit maintenant devant le tribunal révolutionnaire, dit-il, est sa +principale ressource, et celle sur laquelle elle fait le plus de fond; les +accusés ont à peine la faculté d'être entendus devant le tribunal; les +témoins sont presque tous des gens intéressés à faire grand bruit de cette +affaire; quelques-uns ont des passeports signés des chouans; les +journalistes, les pamphlétaires sont coalisés pour exagérer les moindres +faits, entraîner l'opinion publique, et faire perdre de vue les cruelles +circonstances qui ont amené et qui expliquent les malheurs arrivés, +non-seulement à Nantes, mais dans toute la France. Si la convention n'y +prend garde, elle se verra déshonorée par ces aristocrates, qui ne font +tant de bruit de ce procès que pour en faire rejaillir sur elle tout +l'odieux. Ce ne sont plus les jacobins qu'il faut accuser de vouloir +dissoudre la convention, mais ces hommes coalisés pour la compromettre; et +l'avilir aux yeux de la France. Que tous les bons patriotes y prennent donc +garde; l'attaque contre eux est commencée; qu'ils se serrent et soient +prêts à se défendre avec énergie.» + +Plusieurs jacobins parlèrent après Crassous, et répétèrent à peu près les +mêmes choses. «On parle, disaient-ils, de fusillades et de noyades, mais on +ne dit pas que ces individus sur lesquels on vient de s'apitoyer avaient +fourni des secours aux brigands; on ne rappelle pas les cruautés commises +envers nos volontaires, que l'on pendait à des arbres, et que l'on +fusillait à la file. Si l'on demande vengeance pour les brigands, que les +familles de deux cent mille républicains massacrés impitoyablement viennent +donc aussi demander vengeance.» Les esprits étaient extrêmement animés; la +séance se changeait en un véritable tumulte, lorsque Billaud-Varennes, +auquel les jacobins reprochaient son silence, prit à son tour la parole. +«La marche des contre-révolutionnaires, dit-il, est connue; quand ils +voulurent, sous l'assemblée constituante, faire le procès à la révolution, +ils appelèrent les jacobins des désorganisateurs, et les fusillèrent au +Champ-de-Mars. Après le 2 septembre, lorsqu'ils voulurent empêcher +l'établissement de la république, ils les appelèrent des buveurs de sang, +et les chargèrent de calomnies atroces. Aujourd'hui ils recommencent les +mêmes machinations. Mais qu'ils ne s'imaginent pas de triompher; les +patriotes ont pu garder un instant le silence, mais le lion n'est pas mort +quand il sommeille, et à son réveil il extermine tous ses ennemis. La +tranchée est ouverte, les patriotes vont se réveiller et reprendre toute +leur énergie; nous avons déjà mille fois exposé notre vie; si l'échafaud +nous attend encore, songeons que c'est l'échafaud qui a couvert de gloire +l'immortel Sidney!» + +Ce discours électrisa tous les esprits; on applaudit Billaud-Varennes, on +se serra autour de lui, on se promit de faire cause commune avec tous les +patriotes menacés, et de se défendre jusqu'à la mort. + +Dans la situation où étaient les partis, une pareille séance ne pouvait +manquer d'exciter une grande attention. Ces paroles de Billaud-Varennes, +qui jusque-là s'était abstenu de se montrer à aucune des deux tribunes, +étaient une véritable déclaration de guerre. Les thermidoriens les prirent +en effet comme telles. Le lendemain, Bentabolle saisit le journal de la +Montagne, où était le compte rendu de la séance des Jacobins, et dénonce +ces expressions de Billaud-Varennes: _Le lion n'est pas mort quand il +sommeille, et à son réveil il extermine tous ses ennemis_. A peine +Bentabolle a-t-il le temps d'achever la lecture de cette phrase que les +montagnards se soulèvent, l'accablent d'injures, et lui disent qu'il est du +nombre de ceux qui ont fait élargir les aristocrates. Duhem le traite de +coquin. Tallien demande vivement la parole pour Bentabolle, qui, effrayé du +tumulte, veut descendre de la tribune. Cependant on l'y fait rester: il +demande alors qu'on oblige Billaud-Varennes à s'expliquer sur le _réveil du +lion_. Billaud prononce quelques mots de sa place. À la tribune! lui +crie-t-on de toutes parts; il résiste, mais il est enfin obligé d'y monter, +et de prendre la parole. «Je ne désavoue pas, dit-il, l'opinion que j'ai +émise aux Jacobins; tant que j'ai cru qu'il ne s'agissait que de querelles +individuelles, j'ai gardé le silence, mais je n'ai pu me taire quand j'ai +vu l'aristocratie se lever plus menaçante que jamais.» À ces derniers mots +le rire éclate dans une tribune, on fait du bruit dans une autre. «Faites +sortir les chouans!» s'écrie-t-on à la Montagne. Billaud continue au milieu +des applaudissemens des uns et des murmures des autres. Il dit, d'une voix +embarrassée, qu'on a élargi des royalistes connus, et enfermé les patriotes +les plus purs; il cite madame de Tourzel, la gouvernante des enfans de +France, qu'on vient de mettre en liberté, et qui peut former à elle seule +un noyau de contre-révolution. On éclate de rire à ces derniers mots. Il +ajoute que la conduite secrète des comités dément le langage public des +adresses de la convention; que, dans un pareil état de choses, il a été +fondé à parler du réveil nécessaire des patriotes, car c'est le sommeil des +hommes sur leurs droits qui les conduit à l'esclavage. + +Quelques applaudissemens[1] se font entendre à la Montagne en faveur de +Billaud, mais une partie des tribunes et de l'assemblée laissent éclater le +rire avec plus dé force, et semblent n'éprouver que cette insultante pitié +qu'inspiré la puissance renversée, balbutiant de vaines paroles pour sa +justification. Tallien se hâte de succéder à Billaud pour repousser ses +reproches. «Il est temps, dit-il, de répondre à ces hommes qui veulent +diriger les mains du peuple contre la convention.» Personne ne le veut, +s'écrient quelques voix dans la salle.--Oui, oui, répondent d'autres, on +veut diriger les mains du peuple contre la convention! «Ce sont, continue +Tallien, ces hommes qui ont peur en voyant le glaive suspendu sur les têtes +criminelles, en voyant la lumière portée dans toutes les parties de +l'administration, la vengeance des lois prête à s'appesantir contre les +assassins; ce sont ces hommes qui s'agitent aujourd'hui, qui prétendent que +le peuple doit se réveiller, qui veulent égarer les patriotes en leur +persuadant qu'ils sont tous compromis, et qui espèrent enfin, à la faveur +d'un mouvement général, empêcher de poursuivre les approbateurs ou les +complices de Carrier.» Des applaudissemens universels interrompent Tallien. +Billaud, qui ne veut pas de cette complicité avec Carrier, s'écrie de sa +place: «Je déclare que je n'ai point approuvé la conduite de Carrier.» On +ne fait pas attention à cette parole de Billaud, on applaudit Tallien, et +celui-ci continue. «Il n'est pas possible, ajoute-t-il, que l'on souffre +plus long-temps deux autorités rivales, que l'on permette à des membres, +qui se taisent ici, d'aller ensuite dénoncer ailleurs ce que vous avez +fait.» Non, non, s'écrient plusieurs voix; point d'autorités rivales de la +convention! «Il ne faut pas, reprend Tallien, qu'on aille, quelque part que +ce soit, déverser l'ignominie sur la convention et sur ceux de ses membres +auxquels elle a confié le gouvernement. Je ne prendrai, ajoute-t-il, aucune +conclusion dans ce moment. Il suffit que cette tribune ait répondu à ce qui +a été dit dans une autre; il suffit que l'unanimité de la convention soit +fortement prononcée contre les hommes de sang.» + +De nouveaux applaudissemens prouvent à Tallien que l'assemblée est décidée +à seconder tout ce qu'on voudra faire contre les Jacobins. Bourdon (de +l'Oise) appuie les paroles du préopinant, quoiqu'en beaucoup de questions +il différât de ses amis les thermidoriens. Legendre fait entendre aussi sa +voix énergique. «Quels sont ceux, dit-il, qui blâment nos opérations? c'est +une poignée d'hommes de proie. Regardez-les en face: vous verrez sur leur +figure un vernis composé avec le fiel des tyrans.» Ces expressions, qui +étaient dirigées contre la figure sombre et livide de Billaud-Varennes, +sont vivement applaudies. «De quoi vous plaignez-vous, continue Legendre, +vous qui nous accusez sans cesse? Est-ce de ce qu'on ne fait plus +incarcérer les citoyens par centaines? de ce qu'on ne guillotine plus +cinquante, soixante et quatre-vingts personnes par jour? Ah! je l'avoue, en +cela notre plaisir est différent du vôtre, et notre manière de déblayer les +prisons n'est pas la même. Nous nous y sommes transportés; nous avons fait, +autant que nous l'avons pu, la distinction des aristocrates et des +patriotes; si nous nous sommes trompés, nos têtes sont là pour en répondre. +Mais tandis que nous réparons des crimes, que nous cherchons à vous faire +oublier que ces crimes sont les vôtres, pourquoi allez-vous dans une +société fameuse, nous dénoncer, et égarer le peuple, heureusement peu +nombreux, qui s'y porte? Je demande, ajoute Legendre en finissant, que la +convention prenne les moyens d'empêcher ses membres d'aller prêcher la +révolte aux Jacobins.» La convention adopte la proposition de Legendre, et +charge les comités de lui présenter ces moyens. + +La convention et les jacobins étaient ainsi en présence, et dans cette +situation où, tous les discours étant épuisés, il ne reste plus qu'à +frapper. L'intention de détruire cette société célèbre commençait à n'être +plus douteuse; il fallait seulement que les comités eussent le courage d'en +faire la proposition. Les jacobins le sentaient, et se plaignaient dans +toutes leurs séances de ce qu'on voulait les dissoudre; ils comparaient le +gouvernement actuel à Léopold, à Brunswick, à Cobourg, qui avaient aussi +demandé leur dissolution. Un mot surtout, prononcé à la tribune, leur avait +fourni un texte fécond pour se prétendre calomniés et attaqués. Il avait +été dit que dans des lettres saisies se trouvait la preuve que le comité +des émigrés en Suisse était d'accord avec les jacobins de Paris. Si on +voulait dire seulement par là que les émigrés souhaitaient des agitations +qui troublassent la marche du gouvernement, on avait raison sans doute. Une +lettre saisie sur un émigré portait en effet que l'espoir de vaincre la +révolution par les armes était une folie, et qu'il fallait chercher à +l'anéantir par ses propres désordres. Mais si, au contraire, on allait +jusqu'à supposer que les jacobins et les émigrés correspondaient et se +concertaient pour arriver à une même fin, on disait une chose aussi absurde +que ridicule, et les jacobins ne demandaient pas mieux que de se voir +accusés de cette manière. Aussi ne cessèrent-ils pendant plusieurs jours de +se dire calomniés; et Duhem demanda à plusieurs reprises qu'on vînt lire +ces prétendues lettres à la tribune. + +L'agitation dans Paris était extrême. Des groupes nombreux, partis les uns +du Palais-Royal, et composés de jeunes gens à cadenettes et à collet noir, +les autres du faubourg Saint-Antoine, des rues Saint-Denis, Saint-Martin, +de tous les quartiers dominés par les jacobins, se rencontraient au +Carrousel, dans le jardin des Tuileries, sur la place de la Révolution. Les +uns criaient _vive la convention! à bas les terroristes et la queue de +Robespierre!_ Les autres répondaient par les cris de _vive la convention! +vive les jacobins! à bas les aristocrates!_ Ils avaient des chants +différens. La jeunesse dorée avait adopté un air qui s'appelait le _Réveil +du peuple_; les partisans des jacobins faisaient entendre ce vieil air de +la révolution, immortalisé par tant de victoires: _Allons, enfans de la +patrie!_ On se rencontrait, on chantait les airs opposés, puis on poussait +les cris ennemis, et souvent on s'attaquait à coups de pierres et de bâton; +le sang coulait, on se faisait des prisonniers qu'on livrait de part et +d'autre au comité de sûreté générale. Les jacobins disaient que ce comité, +tout composé de thermidoriens, relâchait les jeunes gens qu'on lui livrait, +et ne détenait que les patriotes. + +Ces scènes durèrent plusieurs jours de suite, et finirent par devenir assez +alarmantes pour que les comités de gouvernement prissent des mesures de +sûreté, et doublassent la garde de tous les postes. Le 19 brumaire (9 +novembre 1794), les rassemblemens étaient encore plus nombreux et plus +considérables que les jours précédens. Un groupe, parti du Palais-Royal, et +longeant la rue Saint-Honoré, était arrivé devant la salle des Jacobins et +l'avait entourée. La foule augmentait sans cesse, toutes les avenues +étaient obstruées; et les jacobins, qui dans ce moment étaient en séance, +pouvaient se croire assiégés. Quelques groupes qui leur étaient favorables +avaient fait entendre les cris de: _Vive la convention! vive les jacobins!_ +auxquels on répondait par les cris contraires; une lutte s'était engagée, +et comme les jeunes gens étaient les plus forts, ils étaient bientôt +parvenus à dissiper tous les groupes ennemis. Ils avaient alors entouré la +salle du club, et en cassaient les vitres à coups de pierres. Déjà +d'énormes cailloux étaient tombés au milieu des jacobins assemblés. +Ceux-ci, furieux, s'écriaient qu'on les égorgeait; et, se prévalant surtout +de ce qu'il se trouvait parmi eux des membres de la convention, ils +disaient qu'on assassinait la représentation nationale. Les femmes qui +remplissaient leurs tribunes, et qu'on appelait _les furies de la +guillotine_, avaient voulu sortir pour échapper au danger; mais les jeunes +gens qui les attendaient, s'étant saisis de celles qui cherchaient à fuir, +leur avaient fait subir les traitemens[1] les plus indécens[1], et en +avaient même châtié quelques-unes avec cruauté. Plusieurs étaient rentrées +dans la salle, éperdues, échevelées, disant qu'on voulait les égorger. Les +pierres pleuvaient toujours dans l'assemblée. Les jacobins avaient alors +résolu de faire des sorties et de tomber sur les assaillans[1]. L'énergique +Duhem, armé d'un bâton, s'était mis à la tête de l'une de ces sorties, et +il en était résulté une cohue épouvantable dans la rue Saint-Honoré. Si de +part et d'autre les armes eussent été meurtrières, un massacre s'en serait +suivi. Les jacobins étaient rentrés avec quelques prisonniers; les jeunes +gens, restés au dehors, menaçaient, si on ne leur rendait pas leurs +camarades, de fondre dans la salle, et de tirer de leurs adversaires la +plus éclatante vengeance. + +Cette scène durait depuis plusieurs heures avant que les comités de +gouvernement fussent réunis et pussent donner des ordres. Des émissaires, +partis des Jacobins, étaient venus dire au comité de sûreté générale qu'on +assassinait les députés qui siégeaient dans la société. Les quatre comités, +de salut public, de sûreté générale, de législation et de la guerre, +s'étaient rassemblés, et avaient arrêté d'envoyer sur-le-champ des +patrouilles, pour dégager leurs collègues compromis dans cette scène plus +scandaleuse que meurtrière. + +Les patrouilles partirent avec un membre de chaque comité pour se rendre +sur le lieu du combat: il était huit heures. Les membres des comités qui +conduisaient les patrouilles ne firent pas charger les assaillans, comme le +désiraient les jacobins; ils ne voulurent pas non plus entrer dans la +salle, comme les y engageaient ceux de leurs collègues qui s'y trouvaient; +ils restèrent dehors, invitant les jeunes gens à se dissiper, et promettant +de faire rendre leurs camarades. En effet, ils dissipèrent peu à peu les +groupes; ils firent ensuite évacuer la salle des Jacobins, et renvoyèrent +tout le monde chez soi. + +Le calme rétabli, ils retournèrent vers leurs collègues, et les quatre +comités passèrent la nuit à discuter sur le parti à prendre. Les uns +étaient d'avis de suspendre les jacobins, les autres s'y opposaient. +Thuriot surtout, quoique l'un des adversaires de Robespierre au 9 +thermidor, commençait à s'effrayer de la réaction, et semblait pencher pour +les jacobins. On se sépara sans avoir pris un parti. + +Le lendemain matin (20 brumaire), une scène des plus violentes éclata dans +l'assemblée. Duhem fut le premier, comme on le pense bien, à soutenir que +la veille on avait égorgé les patriotes, et que le comité de sûreté +générale n'avait pas fait son devoir. Les tribunes prenant part à la +discussion faisaient un bruit épouvantable, et semblaient d'un côté +appuyer, de l'autre contester les faits. On fit sortir les perturbateurs, +et immédiatement après une foule de membres demandèrent la parole: Bourdon +(de l'Oise), Rewbell, Clausel, pour appuyer le comité; Duhem, Duroy, +Bentabolle pour le combattre. Chacun parla à son tour, présenta les faits +dans un sens, et fut interrompu par les démentis de ceux qui avaient vu les +faits dans un sens contraire. Les uns n'avaient aperçu que des groupes où +l'on maltraitait les patriotes; les autres n'avaient rencontré que des +groupes où l'on maltraitait les jeunes gens, et où l'on attaquait la +convention et les comités. Duhem, qui pouvait difficilement se contenir +dans toutes les discussions de ce genre, s'écria que les coups avaient été +dirigés par les aristocrates qui dînaient chez la Cabarrus, et qui allaient +chasser au Raincy. On lui retira la parole, et ce qui demeura évident au +milieu de ce conflit d'assertions contraires, c'est que les comités, malgré +leur empressement à se réunir et à convoquer la force armée, n'avaient pu +cependant l'envoyer que fort tard sur les lieux; qu'une fois les +patrouilles dirigées vers la rue Saint-Honoré, ils n'avaient pas voulu +dégager les jacobins par la force, et s'étaient contentés de faire écouler +peu à peu l'attroupement; qu'enfin, ils avaient montré une indulgence assez +naturelle pour les groupes qui criaient _Vive la convention!_, et dans +lesquels on ne disait pas que le gouvernement fût livré à des +contre-révolutionnaires. On ne pouvait guère, en effet, leur demander +davantage. Empêcher qu'on ne maltraitât leurs ennemis était leur devoir; +mais c'était trop exiger de vouloir qu'ils chargeassent à la baïonnette +leurs propres amis, c'est-à-dire ces jeunes gens qui tous les jours se +présentaient en foule prêts a les appuyer contre les révolutionnaires. Ils +déclarèrent à la convention qu'ils avaient passé la nuit à discuter la +question de savoir s'il fallait ou non suspendre les jacobins. On leur +demanda s'ils avaient arrêté un projet, et sur leur déclaration qu'ils ne +s'étaient pas encore entendus, on leur renvoya le tout pour prendre un +parti, et venir ensuite soumettre leur résolution à l'assemblée. + +Cette journée du 20 fut un peu plus calme, parce qu'il n'y avait pas +réunion aux jacobins, mais le lendemain 21, jour de séance, les +rassemblemens se renouvelèrent. Des deux côtés on semblait préparé, et il +était évident qu'on allait en venir aux mains dans la soirée même. Les +quatre comités se réunirent aussitôt, suspendirent par un arrêté les +séances des jacobins, et ordonnèrent que la clef de la salle fut apportée +sur-le-champ au secrétariat du comité de sûreté générale. + +L'ordre fut exécuté, la salle fermée, et les clefs portées au secrétariat. +Cette mesure prévint le tumulte qu'on redoutait; les rassemblemens se +dissipèrent, et la nuit fut parfaitement calme. Le lendemain, Laignelot +vint au nom des quatre comités faire part à la convention de l'arrêté +qu'ils avaient pris. «Nous n'avons jamais eu, dit-il, l'intention +d'attaquer les sociétés populaires; mais nous avons le droit de fermer les +portes là où il s'élève des factions, et où l'on prêche la guerre civile.» +La convention le couvrit d'applaudissemens. L'appel nominal fut demandé, et +l'arrêté fut sanctionné à la presque unanimité, au milieu des acclamations +et des cris de _Vive la république! vive la convention!_ + +Ainsi finit cette société dont le nom est resté si célèbre et si odieux, et +qui, semblable à toutes les assemblées, à tous les hommes qui figurèrent +successivement sur la scène, semblable à la révolution même, eut le mérite +et les torts de l'extrême énergie. Placée au-dessous de la convention, +ouverte à tous les nouveaux venus, elle était la lice où les jeunes +révolutionnaires qui n'avaient pas figuré encore, et qui étaient impatiens +de se montrer, venaient essayer leurs forces, et presser la marche +ordinairement plus lente des révolutionnaires déjà assis au pouvoir. Tant +qu'il fallut de nouveaux sujets, de nouveaux talens, de nouvelles vies +prêtes à se sacrifier, la société des jacobins fut utile, et fournit des +hommes dont la révolution avait besoin dans cette lutte sanglante et +terrible. Quand la révolution, arrivée à son dernier terme, commença à +rétrograder, c'est dans la société des jacobins que furent refoulés les +hommes ardens[1] élevés dans son sein, et qui avaient survécu à cette +action violente. Bientôt elle devint importune par ses inquiétudes, +dangereuse même par ses terreurs. Elle fut alors sacrifiée par les hommes +qui cherchaient à ramener la révolution du terme extrême où elle était +arrivée, à un juste milieu de raison, d'équité, de liberté, et qui, +aveuglés, comme tous les hommes qui agissent, par l'espérance, croyaient +pouvoir la fixer dans ce milieu désiré. Ils avaient raison sans doute de +vouloir revenir à la modération, et les jacobins avaient raison de leur +dire qu'ils allaient à la contre-révolution. Les révolutions, semblables à +un pendule violemment agité, courant d'une extrémité à une autre, on est +toujours fondé à leur prédire des excès; mais heureusement les sociétés +politiques, après avoir violemment oscillé en sens contraires, finissent +par se renfermer dans un mouvement égal et justement limité. Mais que de +temps encore, que de maux, que de sang avant d'arriver à cette heureuse +époque! Nos devanciers les Anglais eurent encore à traverser Cromwell et +deux Stuarts. + +Les jacobins dispersés n'étaient pas gens à se renfermer dans la vie +privée, et à renoncer aux agitations politiques. Les uns se réfugièrent au +club électoral, qui, chassé de l'évêché par les comités, s'était réuni dans +une des salles du Muséum; les autres se portèrent au faubourg +Saint-Antoine, dans la Société populaire de la section des Quinze-Vingts. +C'est là que se réunissaient les hommes les plus marquans et les plus +prononcés du faubourg. Les jacobins s'y présentèrent en foule le 24 +brumaire, en disant: «Braves citoyens du faubourg Antoine, vous qui êtes +les seuls soutiens du peuple, vous voyez les malheureux jacobins +persécutés. Nous vous demandons à être reçus dans votre société. Nous nous +sommes dit: Allons au faubourg Antoine, nous y serons inattaquables; +réunis, nous porterons des coups plus sûrs pour garantir le peuple et la +convention de l'esclavage.» Ils furent tous admis sans examen, se permirent +les propos les plus violens et les plus dangereux, et lurent plusieurs fois +cet article de la déclaration des droits: _Quand le gouvernement viole les +droits du peuple, l'insurrection est pour le peuple le plus sacré des +droits et le plus indispensable des devoirs._ + +Les comités, qui avaient essayé leurs forces, et qui se sentaient capables +de vigueur, ne crurent pas devoir poursuivre les jacobins dans leur asile, +et leur permirent de vains propos, se tenant prêts à agir au premier +signal, si les faits venaient à suivre les paroles. + +La plupart des sections de Paris reprirent courage, expulsèrent de leur +sein ce qu'on appelait les terroristes, qui se retirèrent du côté du +Temple, vers les faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau. Délivrées de +cette opposition, elles rédigèrent de nombreuses adresses pour féliciter la +convention de l'énergie qu'elle venait de déployer contre les _complices de +Robespierre_. De presque toutes les villes partirent des adresses +semblables, et la convention, ainsi entraînée dans la direction qu'elle +venait de prendre, s'y engagea encore davantage. Les soixante-treize déjà +redemandés le furent tous les jours à grands cris par les membres du centre +et du côté droit, qui tenaient à se renforcer de soixante-treize voix, et +qui voulaient surtout assurer la liberté du vote en rappelant leurs +collègues. Les soixante-treize furent enfin élargis et réintégrés; la +convention, sans s'expliquer sur le 31 mai, déclara qu'on avait pu penser +sur cet événement autrement que la majorité, sans pour cela être coupable. +Ils rentrèrent tous ensemble, le vieux Dusaulx à leur tête. Celui-ci prit +la parole pour eux, et assura qu'en venant se rasseoir à côté de leurs +collègues ils déposaient tout ressentiment, et n'étaient occupés que du +désir de faire le bien public. Ce pas fait, il n'était plus temps de +s'arrêter. Louvet, Lanjuinais, Henri Larivière, Doulcet, Isnard, tous les +girondins échappés à la proscription, et cachés la plupart dans des +cavernes, écrivirent et demandèrent leur réintégration. Une scène violente +s'éleva à ce sujet. Les thermidoriens, épouvantés de la rapidité de la +réaction, s'arrêtèrent, et imposèrent au côté droit qui, croyant avoir +besoin d'eux, n'osa pas leur déplaire et cessa d'insister. Il fut décrété +que les députés mis hors la loi ne seraient plus poursuivis, mais qu'ils ne +rentreraient pas dans le sein de l'assemblée. + +Le même esprit qui faisait absoudre les uns devait porter à condamner les +autres. Un vieux député, nommé Raffron, s'écria qu'il était temps de +poursuivre tout ce qui était coupable, et de prouver à la France que la +convention n'était pas complice des assassins; il demanda qu'on mît +sur-le-champ en jugement Lebon et David, tous deux arrêtés. Ce qui s'était +passé dans le Midi, et surtout à Bédouin (Vaucluse), ayant été connu, on +voulut un rapport et un acte d'accusation contre Maignet. Une foule de voix +demandèrent le jugement de Fouquier-Tinville, et une instruction contre +l'ancien ministre de la guerre Bouchotte, celui qui avait livré les bureaux +de la guerre aux jacobins. On fit la même proposition contre l'ex-maire +Pache, complice, disait-on, des hébertistes, et sauvé par Robespierre. Au +milieu de ce torrent d'attaques contre les chefs révolutionnaires, les +trois chefs principaux, long-temps défendus, devaient enfin succomber. +Billaud-Varennes, Collot-d'Herbois et Barrère, accusés de nouveau, et d'une +manière formelle par Legendre, ne purent échapper au sort commun. Les +comités ne purent se dispenser de recevoir la dénonciation, et de donner +leur avis. Lecointre, déclaré calomniateur dans sa première accusation, +annonça qu'il avait fait imprimer les pièces qui lui avaient manqué +d'abord; elles furent renvoyées aux comités: ceux-ci, entraînés par +l'opinion, n'osèrent pas résister, et déclarèrent qu'il y avait lieu à +examen contre Billaud, Collot et Barrère, mais non contre Vadier, Vouland, +Amar et David. + +Le procès de Carrier, longuement instruit en présence d'un public qui +déguisait mal l'esprit de réaction dont il était animé, s'acheva enfin le +26 frimaire (16 décembre). Carrier et deux membres du comité +révolutionnaire de Nantes, Pinel et Grand-Maison, furent condamnés à la +peine de mort, comme agens et complices du système de la terreur; les +autres furent acquittés comme excusés de leur participation aux noyades par +l'obéissance à leurs supérieurs. Carrier, persistant à soutenir que la +révolution tout entière, ceux qui l'avaient faite, soufferte ou dirigée, +étaient aussi coupables que lui, fut traîné à l'échafaud: il prit de la +résignation au moment fatal, et reçut la mort avec calme et courage. En +preuve de l'entraînement aveugle des guerres civiles, on citait de Carrier +des traits de caractère qui, avant sa mission à Nantes, prouvaient chez lui +une humeur nullement sanguinaire. Les révolutionnaires, tout en condamnant +sa conduite, furent effrayés de son sort; ils ne pouvaient pas se +dissimuler que cette exécution était le commencement de sanglantes +représailles que leur préparait la contre-révolution. Outre les poursuites +dirigées contre les représentans membres des anciens comités, ou envoyés en +mission, d'autres lois récemment rendues leur prouvaient que la vengeance +allait descendre plus bas, et que l'infériorité du rôle ne les sauverait +pas. Un décret obligea tous ceux qui avaient rempli des fonctions +quelconques et manié les deniers publics, à rendre compte de leur gestion. +Or, comme tous les membres des comités révolutionnaires avaient formé des +caisses avec le revenu des impôts, avec l'argenterie des églises, avec les +taxes révolutionnaires, pour organiser les premiers bataillons de +volontaires, pour solder des armées révolutionnaires, pour payer des +transports, pour faire la police, pour mille dépenses enfin du même genre, +il était évident que tout individu, fonctionnaire pendant la terreur, +allait être exposé à des poursuites. + +À ces craintes fondées se joignaient encore des bruits fort alarmans. On +parlait de paix avec la Hollande, la Prusse, l'Empire, l'Espagne, la Vendée +même, et on prétendait que les conditions de cette paix seraient funestes +au parti révolutionnaire. + +FIN DU TOME SIXIÈME. + + +TABLE DES CHAPITRES CONTENUS DANS LE TOME SIXIÈME. + + +CHAPITRE XIX. + +Résultats des dernières exécutions contre les partis ennemis du +gouvernement.-Décret contre les ex-nobles.--Les ministères sont abolis et +remplacés par des commissions.--Efforts du comité de Salut Public pour +concentrer tous les pouvoirs dans sa main.--Abolition des sociétés +populaires, excepté celle des jacobins.--Distribution du pouvoir et de +l'administration entre les membres du comité.--La convention, d'après le +rapport de Robespierre, déclare, au nom du peuple français, la +reconnaissance de l'Être suprême et de l'immortalité de l'âme. + + +CHAPITRE XX. + +État de l'Europe au commencement de l'année 1794 (an II).--Préparatifs +universels de guerre. Politique de Pitt. Plans des coalisés et des +Français.-État de nos armées de terre et de mer.--Activité et énergie du +gouvernement pour trouver et utiliser les ressources.--Ouverture de la +campagne; occupation des Pyrénées et des Alpes.--Opérations dans les +Pays-Bas. Combats sur la Sambre et sur la Lys. Victoire de Turcoing.--Fin +de la guerre de la Vendée.--Commencement de la guerre des +chouans.--Événemens dans les colonies. Désastre de Saint-Domingue. Perte de +la Martinique.--Bataille navale. + + +CHAPITRE XXI. + +Situation intérieure an commencement de l'année 1794.-Travaux +administratifs du comité.--Lois des finances. Capitalisation des rentes +viagères.-État des prisons. Persécutions politiques. Nombreuses +exécutions.--Tentative d'assassinat sur Robespierre et +Collot-d'Herbois.--Domination de Robespierre.--La secte de la _mère de +Dieu_.--Des divisions se manifestent entre les comités.--Fête à l'Être +suprême.--Loi du 22 prairial réorganisant le tribunal +révolutionnaire.--Terreur extrême. Grandes exécutions à Paris. Missions de +Lebon, Carrier et Maignet; cruautés atroces commises par eux. Noyades dans +la Loire.--Rupture entre les chefs du comité de salut public; retraite de +Robespierre. + + +CHAPITRE XXII. + +Opérations de l'armée du Nord vers le milieu de 1794. Prise +d'Ypres.-Formation de l'armée de Sambre-et-Meuse. Bataille de Fleurus. +Occupation de Bruxelles.--Derniers jours de la terreur; lutte de +Robespierre et des triumvirs contre les autres membres des comités. +Journées des 8 et 9 thermidor; arrestation et supplice de Robespierre, +Saint-Just.--Marche de la révolution depuis 89 jusqu'au 9 thermidor. + + +CHAPITRE XXIII. + +Conséquences du 9 thermidor.--Modifications apportées au gouvernement +révolutionnaire.--Réorganisation du personnel des comités.--Révocation de +la loi du 22 prairial; décrets d'arrestation contre Fouquier-Tinville, +Lebon, Rossignol, et autres agens de la dictature; suspension du tribunal +révolutionnaire; élargissement des suspects.--Deux partis se forment, les +montagnards et les thermidoriens.--Réorganisation des comités de +gouvernement.--Modifications des comités révolutionnaires.--État des +finances, du commerce et de l'agriculture après la terreur.--Accusation +portée contre les membres des anciens comités, et déclarée calomnieuse par +la convention.--Explosion de la poudrière de Grenelle; exaspération des +partis.--Rapport fait à la convention sur l'état de la France.--Nombreux et +importans décrets sur toutes les parties de l'administration.-Les restes de +Marat sont transportés au Panthéon et mis à la place de ceux de Mirabeau. + + +CHAPITRE XXIV. + +Reprise des opérations militaires.--Reddition de Condé, Valenciennes, +Landrecies et le Quesnoy. Découragement des coalisés.--Bataille de l'Ourthe +et de la Roër.--Passage de la Meuse.--Occupation de toute la ligne du +Rhin.--Situation des armées aux Alpes et aux Pyrénées. Succès des Français +sur tous les points.--État de la Vendée et de la Bretagne; guerre des +chouans. Puisaye, agent principal royaliste en Bretagne.--Rapports du parti +royaliste avec les princes français et l'étranger. Intrigues à l'intérieur; +rôles des princes émigrés. + + +CHAPITRE XXV. + +Hiver de l'an III. Réformes administratives dans toutes les +provinces.-Nouvelles moeurs. Parti thermidorien; la _jeunesse dorée_. +Salons de Paris-Lutte des deux partis dans les sections; rixes et scènes +tumultueuses.-Violences du parti révolutionnaire aux Jacobins et au club +électoral.-Décrets sur les sociétés populaires--Décrets relatifs aux +finances. Modifications au _maximum_ et aux réquisitions.--Procès de +Carrier.-Agitation dans Paris, et exaspération croissante des deux +partis.--Attaque de la salle des Jacobins par la jeunesse dorée.-Clôture du +club des Jacobins.-Rentrée des soixante-treize députés emprisonnés après le +31 mai.-Condamnation et supplice de Carrier.-Poursuites commencées contre +Billaud-Varennes, Collot d'Herbois et Barrère. + +FIN DE LA TABLE. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la Révolution française, VI +by Adolphe Thiers + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11423 *** |
